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+Project Gutenberg's Lettres de Marie Bashkirtseff, by Marie Bashkirtseff
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Lettres de Marie Bashkirtseff
+ Préface de François Coppée
+
+Author: Marie Bashkirtseff
+
+Commentator: François Coppée
+
+Release Date: April 2, 2006 [EBook #18106]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DE MARIE BASHKIRTSEFF ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed
+Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+ LETTRES
+
+ DE
+
+ MARIE BASHKIRTSEFF
+
+
+
+
+
+ PRÉFACE
+
+ par
+
+ FRANÇOIS COPPÉE
+ de l'Académie française
+
+
+
+ BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, FASQUELLE ÉDITEURS
+ 11, RUE DE GRENELLE, PARIS (7e)
+
+ Tous droits réservés.
+
+
+ EXTRAIT DU CATALOGUE de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+
+ Journal de Marie Bashkirtseff,
+ avec un portrait, (27e mille), 2 vol.
+
+ Paris.--Imp. A. Maretheux et L. Pactat, 1, rue Cassette.
+
+
+
+
+
+ PRÉFACE DE FRANÇOIS COPPÉE[1]
+
+[Note 1: Cette préface a paru en tête du catalogue des œuvres de Marie
+Bashkirtseff, lors de l'exposition qui fut faite en 1885. L'auteur a
+bien voulu nous permettre de reproduire ici ces pages intéressantes et
+difficiles à retrouver.]
+
+L'été dernier, j'allai saluer une dame russe de mes amies, de passage à
+Paris, à qui Mme Bashkirtseff donnait l'hospitalité dans son hôtel de la
+rue Ampère.
+
+Je trouvai là une compagnie très sympathique: rien que des dames et
+des jeunes filles, toutes parlant à merveille le français, avec ce peu
+d'accent qui donne à notre langue, dans la bouche des Russes, on ne sait
+quelle gracieuse mollesse.
+
+L'accueil que je reçus fut cordial dans cet aimable milieu, où tout
+respirait le bonheur. Mais, à peine assis non loin du samovar, une tasse
+de thé à la main, je tombai en arrêt d'admiration devant un grand
+portrait, celui d'une des jeunes filles présentes, portrait d'une
+ressemblance parfaite, librement et largement traité, avec la fougue de
+pinceau d'un maître.
+
+«C'est ma fille Marie, me dit Mme Bashkirtseff, qui a fait ce portrait de
+sa cousine.»
+
+J'avais commencé une phrase élogieuse; je ne pus pas l'achever. Une autre
+toile, puis une autre, puis encore une autre, m'attiraient, me révélaient
+une artiste exceptionnelle. J'allais, charmé, de tableau en tableau,--les
+murs du salon en étaient couverts--et, à chacune de mes exclamations
+d'heureuse surprise, Mme Bashkirtseff me répétait, avec une émotion dans
+la voix, où il y avait encore plus de tendresse que d'orgueil:
+
+«C'est de ma fille Marie... c'est de ma fille...»
+
+En ce moment, Mlle Marie Bashkirtseff survint. Je ne l'ai vue qu'une fois,
+je ne l'ai vue qu'une heure... je ne l'oublierai jamais.
+
+À vingt-trois ans, elle paraissait bien plus jeune. Presque petite, mais
+de proportions harmonieuses, le visage rond et d'un modelé exquis, les
+cheveux blond-paille avec de sombres yeux comme brûlés de pensée, des
+yeux dévorés du désir de voir et de connaître, la bouche ferme, bonne et
+rêveuse, les narines vibrantes d'un cheval sauvage de l'Ukraine, Mlle
+Marie Bashkirtseff donnait, au premier coup d'œil, cette sensation si
+rare: la volonté dans la douceur, l'énergie dans la grâce. Tout, en cette
+adorable enfant, trahissait l'esprit supérieur. Sous ce charme féminin,
+on sentait une puissance de fer, vraiment virile;--et l'on songeait au
+présent fait par Ulysse à l'adolescent Achille: une épée cachée parmi des
+parures de femme.
+
+À mes félicitations, elle répondit d'une voix loyale et bien timbrée, sans
+fausse modestie, avouant ses belles ambitions et--pauvre être marqué déjà
+pour la mort!--son impatience de la gloire.
+
+Pour voir ses autres ouvrages, nous montâmes tous dans son atelier. C'est
+là que l'étrange fille se comprenait tout à fait.
+
+Le vaste «hall» était divisé en deux parties: l'atelier proprement dit,
+où le large châssis versait la lumière; et, plus sombre, un retrait
+encombré de papiers et de livres. Ici, elle travaillait; là, elle
+lisait.
+
+D'instinct, j'allai tout droit au chef-d'œuvre, à ce «Meeting» qui
+sollicita toutes les attentions, au dernier Salon: un groupe de gamins
+de Paris causant gravement entre eux--de quelque espièglerie sans doute,
+--devant un enclos de planches, dans un coin de faubourg. C'est un
+chef-d'œuvre, je maintiens le mot. Les physionomies, les attitudes des
+enfants sont de la vérité pure; le bout de paysage, si navré, résume la
+tristesse des quartiers perdus. À l'Exposition, devant ce charmant
+tableau, le public avait décerné, d'une voix unanime, la médaille à Mlle
+Bashkirtseff, déjà mentionnée l'année précédente. Pourquoi ce verdict
+n'avait-il pas été ratifié par le jury? Parce que l'artiste était
+étrangère? Qui sait? Peut-être à cause de sa grande fortune? Elle
+souffrait de cette injustice et voulait, la noble enfant, se venger en
+redoublant d'efforts. En une heure, je vis là vingt toiles commencées,
+cent projets: des dessins, des études peintes, l'ébauche d'une statue,
+des portraits qui me firent murmurer le nom de Frans Hals, des scènes
+vues et prises en pleine rue, en pleine vie, une grande esquisse de
+paysage notamment,--la brume d'octobre au bord de l'eau, les arbres à
+demi dépouillés, les grandes feuilles jaunes jonchant le sol;--enfin,
+toute une œuvre, où se cherchait sans cesse, où s'affirmait presque
+toujours le sentiment d'art le plus original et le plus sincère, le
+talent le plus personnel.
+
+Cependant une vive curiosité m'appelait vers le coin obscur de l'atelier,
+où j'apercevais confusément de nombreux volumes, en désordre sur des
+rayons, épars sur une table de travail. Je m'approchai et je regardai les
+titres. C'étaient ceux des chefs-d'œuvre de l'esprit humain. Ils étaient
+tous là, dans leur langue originale, les français, les italiens, les
+anglais, les allemands, et les latins aussi, et les grecs eux-mêmes; et ce
+n'étaient point des «livres de bibliothèque», comme disent les Philistins,
+des livres de parade, mais de vrais bouquins d'étude fatigués, usés, lus
+et relus. Un Platon était ouvert sur le bureau, à une page sublime.
+
+Devant ma stupéfaction, Mlle Bashkirtseff baissait les yeux; comme confuse
+et craignant de passer pour pédante, tandis que sa mère, pleine de joie,
+me disait l'instruction encyclopédique de sa fille, me montrait ses gros
+cahiers, noirs de notes, et le piano ouvert où ses belles mains avaient
+déchiffré toutes les musiques.
+
+Décidément gênée par l'exubérance de la fierté maternelle, la jeune
+artiste interrompit alors l'entretien par une plaisanterie. Il était
+temps de me retirer, et, du reste, depuis un instant, j'éprouvais un vague
+malaise moral, une sorte d'effroi, je n'ose dire un pressentiment. Devant
+cette pâle et ardente jeune fille, je songeais à quelque extraordinaire
+fleur de serre, belle et parfumée jusqu'au prodige, et, tout au fond de
+moi, une voix secrète murmurait: «C'est trop!»
+
+Hélas! C'était trop en effet.
+
+Peu de mois après mon unique visite rue Ampère, étant loin de Paris,
+je reçus le sinistre billet encadré de noir qui m'apprenait que Mlle
+Bashkirtseff n'était plus. Elle était morte, à vingt-trois ans, d'un
+refroidissement pris en faisant une étude de plein air.
+
+J'ai revu la maison désolée. La malheureuse mère, en proie à une douleur
+haletante et sèche qui ne peut pas pleurer, m'a montré, pour la deuxième
+fois, aux mêmes places, les tableaux et les livres; elle m'a parlé
+longuement de la pauvre morte, m'a révélé les trésors de bonté de ce cœur
+que n'avait point étouffé l'intelligence. Elle m'a mené, secouée par ses
+sanglots arides, jusque dans la chambre virginale, devant le petit lit de
+fer, le lit de soldat où s'est endormie pour toujours l'héroïque enfant.
+Enfin elle m'a appris que tous les ouvrages de sa fille allaient être
+exposés, elle m'a demandé, pour ce catalogue, quelques pages de préface,
+et j'aurais voulu les écrire avec des mots brûlants comme des larmes.
+
+Mais qu'est-il besoin d'insister auprès du public? En présence des œuvres
+de Marie Bashkirtseff, devant cette moisson d'espérances couchée par
+le vent de la mort, il éprouvera certainement, avec une émotion aussi
+poignante que la mienne, l'affreuse mélancolie qu'inspirent les édifices
+écroulés avant leur achèvement, les ruines neuves, à peine sorties du sol,
+que le lierre et les fleurs des murailles ne cachent point encore.
+
+Que dire, surtout, à la mère, dont le désespoir fait mal et fait peur?
+À peine ose-t-on la supplier, en lui montrant le Ciel, de détourner ses
+regards de l'impassible nature, qui ne livre à personne le mystère de ses
+lois et ne dit même pas si elle a besoin du génie naissant d'une jeune
+fille pour augmenter l'éclat et la pureté d'une étoile.
+
+François Coppée.
+
+_Paris, 9 février 1885._
+
+
+
+
+
+ LETTRES
+
+ DE
+
+ MARIE BASHKIRTSEFF
+
+
+
+
+ 1868-1874
+
+
+
+
+ À sa tante.
+ 30 juillet 1868[2].
+
+
+ Très chère tante Sophie,
+
+Comment allez-vous, ainsi que l'oncle? Hier, nous avions des tableaux
+vivants: le premier tableau représentait les quatre saisons: Dina
+représentait l'Hiver; moi, le Printemps; Sophie Kavérine, l'Automne;
+Mlle Élise l'Été. Dans le second tableau prenaient part Dina et Catherine,
+sœur de Sophie. Dina représentait la Psyché regardant l'Amour endormi, et
+Catherine, l'Amour. Dina avait les cheveux épars; c'était très joli. Dans
+le troisième tableau, moi et Paul: j'étais la Déesse des fleurs et Paul
+le Dieu des fruits. Dans le quatrième tableau, Dina seule en Naïade, robe
+blanche, assise dans le jonc; dans les mains et sous les pieds elle avait
+l'herbe des rivières et le jonc, toute la robe parsemée de perles en
+cristal blanc, qui ressemblaient beaucoup aux gouttes d'eau, avec les
+cheveux épars, sur les cheveux parsemés des perles en cristal. Venez chez
+nous, à Tcherniakovka; vous nous manquez. Tout le monde va bien et tout le
+monde vous embrasse.
+
+ Votre nièce,
+
+ Moussia Bashkirtseff.
+
+[Note 2: Marie Bashkirtseff n'avait pas encore huit ans.
+ Elle est née le 11 novembre 1860.]
+
+
+
+
+
+ À son cousin.
+ 20 février 1870, Tcherniakovka.
+
+ Cher Étienne,
+
+Je te remercie pour le dessin et pour la lettre. Mes leçons vont assez
+bien. Je t'envoie mon dessin, seulement ne le montre à personne, parce que
+c'est mal fait. Après ton départ j'ai fait beaucoup de dessins et il y en
+a qui sont bien. À l'étranger, je crois que nous n'irons pas bien vite,
+peut-être pourtant un de ces jours; maman a dit dans une semaine.
+
+Ma tante est allée dans ses terres avec Paul, voilà pourquoi Paul ne
+t'écrit pas. Ta sœur Dina t'embrasse; mais, selon sa coutume, elle n'écrit
+rien, mais elle pense à ta commission. Je t'apporterai de l'étranger
+un porte-fusil, ou mieux, écris-moi ce qu'il faut t'apporter? Mais
+dépêche-toi, car dans deux semaines, tout au plus, nous partons. Écris-moi
+absolument qu'est-ce qu'il faut t'apporter de l'étranger; si nous ne
+partons pas, je t'écrirai encore. Pardonne-moi le mauvais papier. Maman
+t'envoie trois roubles et te prie de bien travailler à l'école.
+
+ Ta cousine dévouée.
+
+
+
+
+ À Mademoiselle H...
+ 4 septembre 1873.
+
+ Chère amie,
+
+J'ai pour la première fois parlé l'italien aujourd'hui. Le pauvre
+Micheletty, (mon professeur,) faillit tomber évanoui ou se jeter par la
+fenêtre de la joie de m'entendre parler italien. Je puis dire maintenant
+que je parle le russe, le français, l'anglais, l'italien; j'apprends
+l'allemand et le latin, j'étudie sérieusement.
+
+Avant-hier, j'ai eu ma première leçon de physique.
+
+Ah! comme je suis satisfaite de moi!
+
+Quel grand bonheur est celui-là!
+
+Comment vont tes leçons? Écris-moi, je t'en prie.
+
+J'ai reçu le Derby: les courses à Bade! Comme je voudrais y être! mais
+non, je ne veux pas, je dois étudier et, le cœur serré, je lis les
+courses de chevaux de X. Je me calme avec grand peine et je me console
+en disant: Étudions, étudions, notre tour viendra. Si Dieu le veut!
+
+C'est l'heure du déjeuner, la seule libre, et c'est généralement pendant
+ce temps qu'on me taquine avec X..., et je rougis, pour tous; maman me
+soutient, en disant: «Qu'est-ce que tous la taquinez toujours avec ce
+X...»
+
+Maman est bien gentille aujourd'hui, je finirai vraiment par devenir son
+amie.
+
+Elle cause, nous raconte des histoires du temps où elle avait seize ans,
+récite des poésies en riant.
+
+Hier, à la leçon de français, j'ai lu l'Histoire Sainte, les dix
+commandements de Dieu. Il dit qu'il ne faut pas se faire des images de
+ce qui est dans les cieux. Les Latins et les Grecs ont tort, ce sont des
+idolâtres, qui adorent des statues et des peintures. Aussi, moi, je suis
+loin de suivre cette méthode. Je crois en Dieu, notre Sauveur, la Vierge,
+et j'honore quelques saints, pas tous, car il y en a de fabriqués, comme
+les plumcakes.
+
+Que Dieu me pardonne ce raisonnement s'il est injuste, mais dans mon
+simple esprit les choses sont ainsi et je ne puis dire autrement.
+
+Es-tu contente de ma lettre?
+
+ Au revoir.
+
+
+
+
+ À sa tante.
+ Spa, dimanche 5 juillet 1874.
+
+ Chère tante,
+
+Je vous ai promis d'écrire et me voici. Je sors toujours au bras de ma
+mère. Hier soir, je chantais chez moi et tous accoururent du Casino. Paul
+m'a dit qu'il m'entend de l'hôtel de Flandre.
+
+Pourquoi y a-t-il des gens qu'on déteste? J'étais tranquille, mais P....
+vient avec sa mère et j'ai envie de fuir. Ils sont bons, aimables, pas
+bêtes, mais je ne peux pas les supporter.
+
+Nous allons voir la grotte à Spa; je ne puis pas bien vous la décrire et
+pourtant cela me ferait un tel plaisir plus tard de trouver une juste
+description (je noterai tout dans mon journal) de ce que j'ai vu! je sais
+que j'ai beaucoup admiré. Mais je suis sûre qu'il y a des grottes bien
+plus belles aux environs, sans parler d'autres pays, où il y a des
+merveilles auprès desquelles la grotte d'ici ne paraîtrait que comme rien.
+_D'ailleurs, c'est humilier les œuvres souveraines que de leur imposer
+notre approbation_.
+
+Je marche avec M. G.... malgré une petite pluie; je suis mouillée et
+crottée, maman est au désespoir....
+
+Le retour a été admirable; dans un village, G.... a tiré d'un lit
+une couverture blanche et du plancher un tapis. On donne le tapis aux
+autres et on enveloppe de la couverture.... moi. Je riais et admirais
+l'intrépidité de G....; il riait aussi et nous comparait à Paul et à
+Virginie.
+
+On nous a présenté le comte Doenhoff, le petit B. K...., et nous allons
+aux courses, le comte D. Basilevsky, frère de la princesse Souvaroff,
+maman, moi et Dina. Nous sommes dans la meilleure tribune; le comte D...
+reste avec nous. On dit qu'il admire maman, et tu sais, chère tante, ce
+qu'il a dit! Il a dit: _La fille ne sera pas mal, mais on ne pourra
+jamais la comparer â la mère_.--Maman ne fait que parler de moi; elle
+raconte les mots de mon enfance, tu sais, toujours la même chose; elle ne
+peut pas oublier que quand elle arrivait de la Crimée (j'avais deux ans),
+elle me dit pour je ne sais quelle espièglerie: Marie est bête.
+--_Marthe_, dis-je à ma nourrice (car, comme tu sais, jusqu'à trois ans et
+demi je prenais de la nourriture naturelle), _Marthe, allons-nous-en,
+maman n'a pas reconnu Marie_.... Au revoir, je vous embrasse tous, je
+suis rose et blanche et me porte très bien.
+
+
+
+
+ 1875
+
+
+
+
+ À Mademoiselle Colignon[3]
+
+ Chère amie,
+
+Quel affreux voyage![4] À Vinenbruck nous descendons et allons vingt
+minutes à pied; à une heure et demie nous arrivons: quelques maisons entre
+deux montagnes. On ne se fera jamais idée du calme profond, qui règne en
+cet endroit. Il me semble, que dans une tombe c'est plus animé. Ma mère
+est radieuse, je suis enchantée de la revoir. Je raconte tout ce qui s'est
+passé depuis le départ. Une fois tout cela raconté, je m'ennuie, pas
+une âme intéressante. Je chante et ma voix produit son effet habituel.
+Ici, on se promène sans chapeau, on parle à tout le monde; _requiem
+delectabile_. Campagne, plus campagne qu'en Russie, tristesse,
+détestation...
+
+Quand je pense (et j'y pense souvent) qu'on ne vit qu'une fois, je me
+reproche de passer mon temps dans ce pays de saucissons.
+
+Un chapeau de feutre noir d'une façon ravissante, une robe de drap bleu
+presque noir, tout unie, bien tirée sur les hanches et à petite traîne,
+mais la traîne est retroussée sur le côté, comme un habit de cheval,
+souliers de peau jaune à boucles, figure fraîche, port royal (comme dit
+maman), démarche gracieuse. Dina s'écrie en me voyant descendre: je ne
+te reconnais pas, tu as l'air d'un tableau ancien. Je prie Dina de me
+conduire par la ville; ce n'est pas une ville, mais comme le parc d'un
+château. L'endroit est ravissant et à chaque pas on voit des montées se
+perdant dans la verdure, des balcons à balustrades, des ponts rustiques,
+des montagnes, des plaines, charmants en vérité. Mais sur les balustrades
+personne n'est appuyé, les allées sont désertes, les escaliers, poétiques
+et pittoresques, vides. Je me plains tout haut en admirant ces belles
+choses. Voilà, ma chère. Par exemple, je dis que je m'ennuie et j'entends
+quelqu'un derrière moi; je me retourne; c'est une personne qui pense ce
+que je viens de dire, on se parle, et voilà... Eh! bien, s'écrie-t-elle,
+retourne-toi donc vite! Je me retourne et je vois.... Un cochon blanc
+et rose, qu'on conduit en laisse.... À sept heures nous descendons dans la
+laiterie, c'est charmant.
+
+On monte, on descend par un chemin adorable. Schlangenbad est un jardin
+ravissant; pas de places, pas de rues, çà et là des maisonnettes propres
+et simples. Je parle à peine allemand, je parle une nouvelle langue en
+ajoutant _irt_ à tous les mots français. Tout le monde rit et parle
+comme moi. Maman me présente à la princesse M... Je me plains de l'ennui,
+la princesse m'offre un attaché militaire russe qui est ici, et dont je ne
+sais pas le nom.
+
+Résignons-nous et couchons-nous de bonne heure; levons-nous avec les
+poules; cela me fera du bien.
+
+Je ne saurais jamais vous dire à quel point je regrette que vous ne soyez
+pas avec nous et comme ça ferait du bien à votre santé.
+
+ Au revoir.
+
+[Note 3: Mademoiselle Colignon, son institutrice.]
+
+[Note 4: Marie Bashkirtseff faisait alors son premier voyage à
+Schlangenbad.]
+
+
+
+ À la même.
+
+ Chère amie,
+
+Les anciens ont tort. L'amour, c'est la femme qui aime. Si on pouvait être
+double, je voudrais l'être pour mettre ma seconde moi à genoux devant la
+première, seulement parce que celle-ci est prosternée devant l'amour.
+
+Qu'est-ce que la femme qui vous aime tout simplement? Peut-on l'apprécier
+même si elle vous adore? Oui, les gens aux sentiments vulgaires. Mais si
+cette femme se dresse debout, et se prosterne ensuite devant vous, c'est
+alors seulement que vous comprenez toute sa grandeur, la grandeur de son
+amour. Et ce n'est qu'en s'humiliant ainsi qu'elle est grande, parce
+qu'elle vous élève et vous rend digne. Quel est l'homme qui ne se
+sentirait pas Dieu devant cette adoration, par conséquent ne pourrait
+vous comprendre et devenir votre égal!
+
+ Au revoir.
+
+
+
+
+ À la même.
+
+ Chère amie,
+
+Êtes-vous encore à Allevard et comment va votre santé? Où pensez-vous que
+je sois aujourd'hui, à Schlangenbad, à l'hôtel Planz? Eh! bien, pas du
+tout. Je suis à Paris, au Grand-Hôtel et, si vous étiez plus avisée, vous
+auriez pu le voir sur l'enveloppe.
+
+Je suis une méchante fille, je quitte ma mère en lui disant que je suis
+enchantée de partir avec mon oncle. Ça lui fait de la peine, et on ne
+sait pas combien je l'aime et on me juge d'après les apparences. Oh! en
+apparence, je ne suis pas très tendre. L'idée de revoir ma tante m'occupe.
+Pauvre tante, qui s'ennuie tant sans moi! Pauvre maman, que j'abandonne!
+Mon Dieu, que faire? Je ne puis pas me couper en deux!
+
+C'est vendredi que j'ai quitté Schlangenbad. Le samedi à cinq heures,
+j'ai descendu au Grand-Hôtel, où m'attendait ma tante. À la frontière
+française, j'ai respiré pour la première fois depuis que je suis sortie
+de France.
+
+ Je vous embrasse.
+
+
+
+
+ À sa mère.
+ Paris, Grand-Hôtel,1875.
+
+ Chère maman,
+
+Arrivée à cinq heures du matin, au Grand-Hôtel, il est six heures
+seulement et je vous écris déjà; cela vous prouve mon empressement.
+
+Depuis quinze jours, j'ai respiré pour la première fois en revoyant la
+France. Je me porte à ravir, je me sens belle, il me semble que tout me
+réussira; tout me sourit et je suis heureuse, heureuse, heureuse...
+
+Je vous embrasse, bonjour.
+
+Soignez-vous, ma mère, écrivez-moi et revenez vite.
+
+
+
+
+ À Mademoiselle ***.
+ Paris, 1er septembre 1875.
+
+ Ma chère Berthe,
+
+Je réponds de Paris à votre lettre, où je suis depuis trois jours. Ma
+mère, qui est restée à Schlangenbad, me l'envoie. Madame votre mère est
+bien bonne de penser à moi, et il me tarde de la connaître. Je suis ici
+avec ma tante, Mme Romanoff; je crois que vous la connaissez. Que je
+voudrais passer quelque temps dans la même ville que tous! nous
+pourrions au moins nous voir. C'est si ennuyeux de se rencontrer une ou
+deux fois par an, échanger quelques mots et puis être de nouveau, l'une
+à un bout du monde, l'autre à l'autre.
+
+Écrivons-nous toujours. Depuis notre premier séjour à l'étranger, où je
+vous ai connue dans notre tendre enfance, j'ai été toujours attirée vers
+vous, et quelque chose me dit qu'un jour nous serons plus liées que nous
+ne pouvons l'être maintenant.
+
+Nous sommes au Grand-Hôtel, n° 281.
+
+Au revoir, ma chère; pensez de moi ce que je pense de vous. Bonjour.
+
+
+
+
+ À sa tante.
+ Paris, 1875.
+
+Mme Romanoff, Olga, Marie, X... Tout le monde enfin. J'écris comme j'ai
+promis et pour commencer je vais déclarer qu'il fait non pas chaud, comme
+disait ma tante, mais bel et bien frais, un temps admirable. Je suis allée
+chez tous mes fournisseurs, qui sont de vrais anges et pas si chers que
+je croyais. K. est avec nous, il est d'une utilité étonnante! Hier, et
+avant-hier nous fûmes au Bois--une foule immense et élégante comme
+toujours. Ton frère, belle Euphrosine, a une voiture et un cheval
+adorables et fait le beau ici. Il a fait un soubresaut en m'apercevant.
+Ce singe de L. est également ici et une quantité d'autres, tous ceux
+qui étaient à Nice, etc., etc. Seulement, je manque d'argent. C'est le
+principal. Qui, diable, a inventé cette vile chose. Comme on était heureux
+à Sparte d'avoir de l'argent en cuir, en peau de bœuf! J'économise
+admirablement, mais malgré ma belle économie, l'argent _deficit_
+
+Je fais mieux mes affaires que je ne le pensais, il faut bien m'habituer.
+On est très malheureux quand on ne sait rien faire soi-même.
+
+Mon plus grand tourment, c'est d'aller rôder avec la tante Marie. Ils
+viennent tous de sortir pour aller au Bon-Marché; je reste à la maison,
+enfermée chez moi, ce qui me plaît cent fois plus que de courir dans tous
+ces magasins.
+
+
+
+
+ À sa cousine.
+ Paris, Grand-Hôtel, 1875.
+
+ Chère Dina,
+
+Voilà une aventure! je m'étais mise sur le balcon du salon de lecture,
+attendant ma tante, quand j'entendis derrière moi un chœur d'admiration
+sur ma personne, ma taille. Ce chœur partait d'un groupe de messieurs
+assis derrière moi. Il est vrai, qu'en ma robe de batiste grise, tout
+unie, j'ai une taille divine, c'est le mot (tu l'as dit toi-même); mes
+cheveux dorés sont coiffés simplement. Je ne sais comment, mais les
+torsades tombent jusqu'au milieu du dos. Ce n'est pas tout: entre ces
+gens il y a des Brésiliens qui me regardent et me suivent. Ce n'est pas
+tout: il y a un charmant jeune Anglais blond, qui a l'air de soupirer;
+ce n'est pas tout: il y a un affreux blond Russe qui me poursuit. Ce
+n'est pas tout: et si même je croyais que cette fois c'est tout, il y a
+bien encore d'autres fous, mais je ne prends pas la peine d'en parler;
+même les femmes me regardent et admirent mes toilettes d'une simplicité
+étonnante et d'un chic surprenant. Lis ma lettre à maman, ça lui fera
+plaisir, ça la guérira. Pauvre maman!
+
+On nous amène une victoria à deux chevaux et nous sortons.
+
+Au Bois il y a quatre rangées de voitures, on s'écrase presque. J'étais
+en train de m'étonner de la laideur des hommes, ici, quand je vis arriver
+quelque chose de connu; je tâchais de reconnaître, car il y a tant de
+monde, tant de figures... que les yeux faiblissent et deviennent hébétés
+au point de vue moral. La personne me salua et je vis s'épanouir la figure
+du stupide Em.
+
+Au second tour, le surprenant, mais stupide personnage, s'approche de
+la voiture et de sa voix stridente avec son accent niçois jette ces mots
+flamboyants de distinction:--Où donc êtes-vous logées?--Au Grand-Hôtel,
+répond ma tante.--À la bonne heure!--Quant à moi, je ne me tourne même
+pas de son côté.
+
+Je ne sais à quoi attribuer cette révolution intérieure, mais le fait est
+que tout me paraissait noir avant, et tout me paraît rose à présent. Nous
+rentrons juste pour la table d'hôte. À gauche, sont ceux que je nomme les
+Brésiliens; à droite, au salon de lecture est le gentil Anglais qui, pour
+regarder, s'approche vingt fois du côté de la fenêtre, mais chaque fois je
+voyais son œil droit se détourner de l'affiche qu'il avait l'air de lire,
+et se fixer sur moi.
+
+Oh! vraiment, je ne vaux pas cette peine, Je rentre chez moi et je me mets
+à écrire. On frappe; la femme de chambre me donne une carte. De M....
+Faites entrer, c'est Remy seul, sans son père; je regarde son chapeau sur
+la table, ses cheveux noirs, et une idée m'illumine.--Asseyez-vous comme
+cela, tournez le dos à la porte et ne vous retournez pas quand ma tante
+entrera; je veux qu'elle vous prenne pour un autre.--Et tout le temps
+notre conversation est interrompue par nos éclats de rire; je me figure
+la face de ma tante.
+
+Remy m'assure qu'il n'a pas changé depuis quatre ans.
+
+De combien de demoiselles avez-vous été amoureux depuis?--De pas une
+seule, je vous jure!!! Je doute, il assure; je ris, il soupire. C'est
+agréable d'avoir des amitiés d'enfance. Alors, comme tu le sais, il était
+cent fois plus fort que moi en coquetterie; maintenant, je suis une
+vieille et lui, un enfant. Il se hasarde à demander si je suis changée.
+
+--Pas du tout, je suis toujours la même. Je ne suis pas amoureuse de vous,
+cela va sans dire...
+
+Je voulais dire que je ne l'ai jamais été. Mais pourquoi désillusionner
+les gens? (Il a encore trois ans pour finir ses études.) Il fait de la
+tête des signes et balbutie quelque chose qui veut dire: Oh, sans doute,
+non, je n'ose pas croire autrement.--Mais, ai-je continué, je suis votre
+amie.
+
+Entre ma tante, et j'éclate de rire en voyant sa figure surprise,
+souriante et en même temps sévère. Elle a fait une tête de circonstance,
+mais à l'instant Remy se retourne et la face change. Ah! ah! ah! je suis
+enchantée de la surprise.
+
+Au Bois[5], il y a tant de Niçois, qu'un moment il m'a semblé être à Nice.
+
+C'est septembre, et c'est si beau Nice en septembre; je me souviens de
+l'année dernière, de mes promenades matinales avec mes chiens, de ce
+ciel si pur, de cette mer si argentée. Ici il n'y a ni matin, ni soir;
+le matin on balaie; le soir, ces innombrables lanternes m'agacent. Je me
+perds ici, je ne sais distinguer le levant du couchant, tandis que là,
+on se trouve si bien! On est comme dans un nid, entouré par des
+montagnes, ni trop hautes, ni trop arides. On est de trois côtés protégé
+comme par un manteau de Laferrière, gracieux et commode et, devant soi,
+on a une fenêtre immense, un horizon infini, toujours le même et
+toujours nouveau. Oh! j'aime Nice.--Nice, c'est ma patrie, Nice m'a fait
+grandir, Nice m'a donné la santé, les fraîches couleurs.--C'est si beau:
+on se lève avec le jour et on voit paraître le soleil, là-bas, à gauche,
+derrière les montagnes qui se détachent en vigueur sur le ciel bleu
+argent et si vaporeux et doux qu'on étouffe de joie. Vers midi, il est
+en face de moi, il fait chaud, mais l'air n'est pas chaud, il y a cette
+incomparable brise, qui rafraîchit toujours. Tout semble endormi. Il n'y
+a pas une âme sur la promenade, sauf deux ou trois vieux Niçois endormis
+sur les bancs. Alors je suis seule, alors je respire, j'admire, je
+suffoque. Qu'est-ce que je te raconte là? des choses que tu connais,
+mais comme je suis en train, je continue.
+
+Et le soir, encore le ciel, la mer, les montagnes. Le soir, c'est tout
+noir ou gros bleu. Et quand la lune éclaire ce chemin immense dans la mer,
+qui semble être un poisson aux écailles de diamants et que je suis à
+ma fenêtre, tranquille, seule, je ne demande rien et je me prosterne
+devant Dieu... Oh, non! Tu ne comprends pas ce que je veux dire, tu ne
+comprendras pas, parce que tu n'as pas éprouvé cela. Non, ce n'est pas
+cela, c'est que je suis désespérée toutes les fois que je veux faire
+comprendre ce que je sens!! C'est comme dans un cauchemar, quand on n'a
+pas la force de crier!
+
+D'ailleurs, jamais aucun écrit ne donnera la moindre idée de la vie
+réelle. Comment expliquer cette fraîcheur, ces parfums de souvenirs! on
+peut inventer, on peut créer, mais on ne peut pas copier... On a beau
+sentir en écrivant, il n'en résulte que mots communs: bois, montagnes,
+ciel, lune, etc., etc.
+
+Donne-moi des nouvelles de Schlangenbad et revenez plus vite.
+
+[Note 5: La fin de cette lettre se retrouve dans le journal de Marie
+Bashkirtseff (page 65), avec quelques variantes.]
+
+
+
+
+ À sa tante.
+ Paris.
+
+ Très chère tante,
+
+Ne vous déchirez pas le cœur pour rien et ne prévoyez rien de sinistre.
+Tout va admirablement bien, excepté le caractère de mon auguste mère,
+qui se fâche du matin au soir et économise tellement que c'est terrible.
+Mon auguste mère a proposé de ne pas déjeuner, figurez-vous cela, ne pas
+déjeuner! C'est atroce, mais je suis bonne enfant, je ne me fâche pas et
+la proposition n'est restée qu'une proposition.
+
+L'univers entier est à Paris. Depuis la reine d'Espagne jusqu'à A.
+
+Nous avons visité plusieurs hôtels, il y en a un aux Champs-Élysées, tout
+à fait à part avec un petit jardin, écuries et remises, trois chambres de
+domestiques, huit chambres à coucher, trois salons, salle à manger, jardin
+d'hiver, sous-sols, cuisine, salle de bains, office, etc., etc. Ce n'est
+pas une énorme maison et si on l'achetait il faudrait ajouter deux ou
+trois pièces. Ce n'est qu'à Paris qu'on peut vivre, partout ailleurs on
+végète, on ne vit pas. Quand je pense que nous demeurons à Nice, j'ai
+envie de me casser la tête. Et dire que nous avons acheté à Nice!!! Quelle
+horreur! Je sais qu'on fera de l'esprit sur ce que je dis, mais je m'en
+moque. Je dis ce que je dis et je sais ce que je sais. Vivre ailleurs
+qu'ici, c'est perdre son temps, son argent, sa figure, sa santé, tout
+enfin. Tout homme sensé et qui n'est pas mort vous dira que j'ai raison.
+
+Comment va la santé de papa, embrassez-le. Je me propose de gagner 200,000
+roubles et alors je vous montrerai d'où je suis sortie!!!
+
+ De la mère Angot je suis la fille,
+
+etc., etc. Quand je pense, qu'on vend en Russie pour acheter à Nice! Mais
+c'est de la folie...
+
+Enfin puisque l'affaire est commencée, terminez-la, payez à Nice et puis
+on tâchera de vendre, si l'on trouve un acquéreur. Je vous prie de ne pas
+acheter de meubles, car nous en commanderons ici; ce n'est pas la peine de
+dépenser de l'argent pour cette baraque Niçoise.
+
+ Je vous embrasse beaucoup de fois. Faites tondre et laver Prater.
+
+P. S.--Voici ma photographie en Mignon pour les tableaux vivants.
+
+
+
+
+ À la même.
+
+ ÉPÎTRE À MA TANTE POUR OBTENIR DE L'ARGENT.
+
+ La plus grande des trois Grâces
+ Se trouve dans cent disgrâces!
+ Si, comme c'est probable,
+ Votre âme charitable
+ De grandes choses capable
+ Entend ma voix lamentable,
+ Elle soulagera ma peine.
+ Et soyez bien certaine,
+ Que lorsque reine je serai,
+ Jusqu'au dernier franc vous rendrai
+ Avec de beaux intérêts.
+ Mon âme poétique
+ Et mon cœur magnifique
+ Se dessèchent comme pastel
+ Dans ce petit hôtel.
+ Tous les soirs vers six heures,
+ Pour me bien réjouir
+ Dans ce Bois plein de fleurs
+ Il me faut sortir.
+ Il me faut pour cela
+ Voiture et toilette:
+ Comment le puis-je, hélas!
+ Quand est vide la cassette.
+ Lorsque reine je serai,
+ Tout, tout vous rendrai,
+ Mais, en attendant,
+ Envoyez-moi l'argent.
+
+
+
+
+ À la même.
+ Paris.
+
+Il pleuvait ce matin.
+
+Ah! ma tante, si vous pouviez m'envoyer un peu du vil métal.
+
+En vérité, je ne comprends pas comment il y a des gens qui, pouvant vivre
+à Paris, s'en vont moisir à Nice!
+
+Si vous saviez comme Paris est beau! Chez Laferrière, Caroline est allée
+aux eaux, la grande mince la remplace et pas mal; au moins avec celle-là
+je fais ce que je veux.
+
+Ah! ma tante, envoyez-moi donc de l'argent.
+
+Ce soir, nous irons sans doute à l'Opéra.
+
+Ah! ma tante, envoyez-moi donc de l'argent.
+
+ Car je suis dans la gêne,
+ Que mon cœur, que mon cœur
+ . . . . . . . a de peine...
+
+Ne pas aller tous les jours au Bois, c'est mourir d'ennui: vous savez bien
+que je déteste courir les boulevards et les boutiques. Mon seul plaisir
+est d'aller respirer l'air pur de la campagne, de humer les douces
+émanations du Bois, d'admirer la nature... des voitures et des toilettes.
+
+Ah! ma tante, envoyez-moi donc de l'argent!
+
+ Car je suis dans la gêne,
+ Que mon cœur, que mon cœur
+ . . . . . . . a de peine...
+
+Que Dieu vous garde, mes amis.
+
+Nous, par la grâce de Dieu,
+
+ Marie.
+
+
+
+
+ À sa mère.
+ Florence.
+
+ Chère maman,
+
+Nous descendons à l'hôtel de France. Ah! je suis habituée à voyager...
+je ne fais que cela depuis quelque temps. Je suis gaie et bien portante.
+Ce qui est vilain, c'est que nous ne connaissons pas une âme, moi et ma
+tante, deux femmes seules, enfin résignons-nous!
+
+Quelle vie, quelle animation! des chants, des cris partout. Je me sens
+bien ici. Nous sommes comme dans une forêt sauvage, comme le Dante _una
+selva reggia_, je ne sais où l'on va, quelle fête il y a, rien, rien,
+rien! Mais, comme a dit un poète russe: notre bonheur est dans notre
+misérable ignorance. C'est vrai, je ne sais rien ici et je suis à peu près
+tranquille. J'en voudrai beaucoup à la personne qui me tirera de _cette
+misérable ignorance_: qui me dira, il y a bal là, fête ici; j'en
+voudrais être et je serais tourmentée.
+
+Il fait un clair de lune superbe et notre hôtel est situé sur la seule
+partie de l'Arno qui ne soit laide et desséchée, comme le Paillon de Nice.
+À demain les visites aux galeries, aux palais!
+
+Ah! comme on vit bien ici! Nous avons visité le Palazzo Pitti, puis la
+galerie de tableaux. Le tableau qui m'a le plus frappé, c'est le jugement
+de Salomon _en costume moyen âge,_--il y a plusieurs autres naïvetés
+pareilles. Tu sais que je respecte les tableaux très anciens, ce qui ne
+m'empêche pas cependant de voir leurs défauts. Une Vénus avec des pieds si
+mal faits, qu'on dirait qu'elle a porté des souliers à grands talons. Mes
+pieds sont bien mieux.
+
+Il y a de très belles et très curieuses choses dans ce palais, il y en a
+pour des millions. Ce que j'aime le mieux, ce sont des portraits, parce
+que ce n'est pas inventé, composé, arrangé. Il y a aussi une curieuse
+collection de miniatures. Pourquoi donc ne s'habille-t-on pas comme avant?
+Les modes d'à présent sont laides. Tu sais, une fois mariée, mon genre est
+tout décidé, genre mythologique, empire ou plutôt directoire, mais plus
+décent, très décent. Il y a de ces délicieuses robes, croisées comme par
+hasard, et serrées devant par une ceinture. Oh! les femmes d'à présent ne
+savent pas s'habiller, les plus élégantes sont mal mises. Enfin, ayez
+patience, si Dieu m'accorde la grâce de faire ce que je veux, vous verrez
+une femme un peu bien arrangée.
+
+De là nous allons à la maison de Buonarotti; mais il y a une telle foule,
+qu'on ne peut pas bien voir. Ensuite al Museo del Pietre D. Superbe
+mosaïque. Ensuite al galeria del Belorta. Je ne vais pas la décrire. Quand
+tu seras bien portante, nous irons ensemble; d'ailleurs il faudrait un
+volume et la description n'en donnerait aucune idée. Tu sais que j'adore
+la peinture, la sculpture, l'art enfin.
+
+ Au revoir, à bientôt. Je t'embrasse.
+
+
+
+
+ À son grand-père.
+ Florence, mercredi, 15 septembre 1875.
+
+ Cher grand-papa,
+
+Nous sommes allées à la galerie Degli uffici qui communique avec le Palais
+Pitti et que j'ai vue hier autant qu'on peut voir en passant. Aujourd'hui,
+c'est autre chose; j'y suis restée une heure et demie. Les statues et les
+bustes grecs me retiennent longtemps.
+
+Je suis désappointée à la vue de la tête d'Alcibiade; jamais je ne me le
+figurais avec le front charnu, cette petite bouche montrant les dents,
+cette petite barbe.
+
+Cicéron est assez (je ne le prends pas pour un Grec, soyez tranquille)
+bien, mais ce pauvre Socrate! Oh! Il a bien fait de faire de la
+philosophie et de causer avec son génie, il ne pouvait pas faire autre
+chose! Quelle laideur ridicule!
+
+Enfin me voilà devant la fameuse Venera Medica! Cette petite poupée est
+une déception nouvelle. Ces chevilles ressortantes n'excitent pas mon
+admiration, et la tête et les traits communs à toutes les statues
+grecques! Non ce n'est pas là Vénus, la déesse charmante, la mère de
+l'amour. La bouche est froide, les yeux sans expression; certes les
+proportions sont admirablement gardées, mais que lui resterait-il donc,
+si les proportions étaient moins parfaites! Qu'on me nomme barbare,
+ignorante, arrogante, stupide, mais c'est mon avis. La Vénus de Milo est
+beaucoup plus Vénus.
+
+Je passe aux peintures et trouve enfin une chose digne du nom de Raphaël,
+pas une image plate et effacée comme ces madones, pas un Christ enfant
+comme en papier mâché, mais une tête vivante, belle, fraîche. La
+_Fornarina_. Peut-être est-ce parce que je n'y comprends rien, mais
+je préfère de beaucoup cette tête à toutes ses madones ensemble.
+_Une femme_ de Titien, blonde et grasse, est admirable en _Flore_, on
+la retrouve au Palais Pitti, peinte, toujours par Titien, en _Cléopâtre
+se faisant mordre par un aspic_, elle représente une absurdité. Trop
+grasse, trop blonde, pas du tout grecque-égyptienne. Les effets de lumière
+dans les tableaux de Gherardo delle Notti me plaisent énormément.
+Les figures sont belles et vivantes. La grande toile représentant les
+_Pâtres autour du berceau de Jésus_ est magnifique. Sous cette banale
+auréole, l'enfant divin illumine tous les entourants et semble lui même
+être fait de lumière. La vierge Marie tient la couverture découvrant
+l'enfant et regarde les pâtres, avec un véritable sourire du ciel. Ils ont
+des figures radieusement respectueuses et ceux qui sont le plus près se
+font de la main une visière comme on fait quand le soleil empêche de voir.
+Toutes les figures sont belles, véritables. On voit bien que le peintre a
+compris ce qu'il faisait.
+
+Dans la salle française il y a un très joli petit portrait de Mignard et
+dans la salle flamande un petit tableau de François Van Mieris, qui m'a
+ravie par sa finesse extraordinaire. Plus on regarde de près, plus c'est
+joli et plus la manière dont les couleurs sont mises est incompréhensible.
+Je ne te raconte que ce que j'ai particulièrement remarqué, d'ailleurs
+j'ai consacré le plus de temps aux bustes des Empereurs romains et des
+femmes romaines, Agrippine, Poppée et... j'oublie son nom.... Néron est
+beau comme personne.
+
+Marc-Aurèle est une bonne grosse tête.
+
+Titus ressemble à quelqu'un, je ne puis savoir à qui.
+
+On vient nous apporter le billet de la loge pour ce soir au théâtre
+Palliano. On ne donne pas un billet, mais une clef de la loge et deux
+cartes d'entrée, je ne vois cela qu'en Italie.
+
+Demain il faut partir. Plus je vois, plus je veux regarder, je m'arrache
+avec peine à toutes ces beautés. La Vénus de Médicis m'a rendu joliment
+fière. Ensuite nous visitons les musées égyptiens et étrusques.
+
+L'enfance de l'art a son charme, mais je ne crois pas, comme on le dit,
+que la sculpture grecque ait été importée d'Égypte.
+
+C'est tout un autre caractère, et puis, n'est-ce pas? en Grèce, dans
+les temps les plus reculés, on n'a rien fait de semblable aux choses
+égyptiennes. De même qu'en Égypte il n'y eut et il n'y a rien d'approchant
+des magnificences grecques.
+
+En Égypte, l'art est toujours dans le même état, imposant et absurde.
+Je regrette de ne pouvoir mieux expliquer ce que je comprends si bien.
+Ah, cher grand-papa, si tu étais avec nous! Allons, quittons la superbe
+Florence. Cette Lanza _leggiéra piota molt che dipel maculato cra
+caperta_, comme dit le Dante au long nez pendant. Voilà encore un nez!
+
+Rentrons, rentrons dans notre ville à nous, dans l'altière cité de
+Seguranne. De nouveau en wagon. Quel dommage qu'il n'existât pas de chemin
+de fer du temps de Dante. Il en eût certainement fait un des tourments de
+son enfer. Cette fumée empestée, ce bruit, ce tremblement continuel!
+
+ À bientôt, je t'embrasse.
+
+
+
+
+ À son frère.
+ Nice, 1875.
+
+ Cher Paul,
+
+Je reviens de Florence, où je suis allée avec ma tante. À Monte Carlo
+déjà, je devins rose et me mis à rire de joie jusqu'à Nice. Nous avions
+télégraphié et la voiture est là. Au lieu de me déshabiller, je cours voir
+les maçons qui arrangent les chambres, puis je cours au second, où nous
+logerons en attendant. Je vais te raconter tout. Chez moi je me déshabille
+et, en chemise, me précipite sur mes classiques, les range, leur assigne
+des armoires particulières et ayant terminé ce travail me jette sur le
+tapis et passe une heure entre les caresses de mes deux chiens, les seuls
+vrais amis de l'homme, cet homme fût-il Socrate. _Poi, poi, riposato
+un poco il corpo lasso, ripressivia per la praggoginivesta_.... Mais
+cela pas avant de m'être parfaitement lavée des pieds à la tête et mis
+par-dessus une chemise blanche et fine, un jupon et ma robe de batiste
+grise, sauf le corsage, que je remplace par un manteau de foulard blanc
+... tu sais comme je suis gentille ainsi.
+
+Allons, résignons-nous et avec mes livres je passerai encore agréablement
+les quelques jours que nous avons à rester ici.
+
+Dis-moi ce que tu fais, raconte-moi les moindres détails de votre
+existence à Gavronzy.
+
+ Je t'embrasse et je te plains.
+
+
+
+
+ 1876
+
+
+ À sa tante.
+ Hôtel de Londres, à Rome, Place d'Espagne,
+ 3 janvier.
+
+ Chère tante,
+
+Enfin je suis à Rome, après une nuit exécrable, passée dans un
+compartiment plein, sur des coussins durs comme du bois, c'était une
+horreur, mais c'est fini et nous sommes à l'hôtel de Londres, place
+d'Espagne. Ce qui est atroce, c'est qu'il faut marchander!
+
+Envoyez de suite Léonie avec les choses que nous avons peut-être oubliées.
+J'ai laissé mon papier à lettres et une boîte de plumes, expédiez-moi
+cela. N'oubliez pas mes recommandations touchant les meubles. Envoyez
+absolument le télégramme à Alexandre, concernant les chevaux, sans y rien
+changer. Soignez mes chiens.
+
+Je suis très désespérée d'avoir oublié de dire adieu à grand-papa, mais on
+me pressait tant, on criait, on se heurtait. Dites-lui, chère tante, que
+je l'embrasse mille et mille fois, que je lui baise les mains et le prie
+de pardonner cet impardonnable oubli.
+
+J'ai encore peu de choses à vous dire, je n'ai pas vu Rome, mais elle me
+paraît être une grande machine.
+
+Il y a à peine deux heures que nous sommes arrivées. Demain j'écrirai à
+tout le monde.
+
+ Au revoir.
+
+Soignez-vous et venez pour que mes compagnes d'à présent puissent s'en
+retourner en paix dans la ville de Catherine Ségurana.
+
+ Je vous embrasse mille fois.
+
+
+
+
+ À la même,
+
+ Chère tante,
+
+Voilà encore une lettre que je vous prie de mettre immédiatement à la
+poste, affranchie.
+
+Nous sommes toutes bien portantes. Au lieu de rester à la maison, sortez
+beaucoup, allez partout, et écrivez-moi ce qui se passe partout à Nice.
+
+Embrassez D..., P... et T...
+
+Envoyez Léonie et Fortuné. Envoyez mon ombrelle blanche; elle est, je
+crois, restée à Nice.
+
+Tâchez de nous rejoindre au plus vite.
+
+Venez avec D... P...
+
+Embrassez tout le monde.
+
+Je vous embrasse, je me porte bien.
+
+ Au revoir.
+
+
+
+
+ À son père.
+ Rome, Hôtel de la Ville, 10 mars 1876.
+
+ Cher père.
+
+Vous avez toujours été prévenu contre moi sans que j'eusse jamais rien
+fait pour justifier cette prévention. Je n'en ai pourtant perdu ni
+l'estime ni l'amour que doit à son père chaque fille bien née.
+
+Je me crois obligée de vous consulter dans toutes les occasions graves et
+je suis persuadée que vous y prendrez l'intérêt que de pareilles matières
+comportent.
+
+Je suis recherchée en mariage par M. le comte B... Maman a dû vous l'avoir
+déjà dit; mais hier encore j'ai reçu la demande de M. le comte A., neveu
+du cardinal A...
+
+Je me crois trop jeune pour le mariage, mais dans tous les cas je viens
+vous demander votre avis et j'espère que vous me le donnerez. Ces deux
+messieurs sont jeunes, riches, et ont tout ce qu'il faut pour plaire. Ils
+me sont indifférents.
+
+En espérant une réponse à ma lettre, je me dis avec le plus profond
+respect et la plus grande estime,
+
+ Votre fille dévouée et obéissante.
+
+
+
+
+ À sa tante.
+ Rome, 1876.
+
+ Chère tante
+
+Hier soir au théâtre il y avait un jeune homme, qui m'a regardée et
+lorgnée comme un fou. J'avais envie de m'indigner, mais montrer de
+l'indignation serait m'exposer au ridicule. Je me suis conduite tout
+naturellement, faisant semblant de ne rien remarquer. Il n'y a personne
+qui me plaît; ce petit m'a intéressée parce qu'il m'a regardée comme un
+fou et parce qu'il était dans une loge et parlait avec ses amis--(ils
+avaient cinq ou six loges à côté les unes des autres)--qui avaient l'air
+d'être des messieurs _chics_.
+
+Dans chaque troupe il faut une prima dona, dans chaque réunion il faut un
+primo N. N. Ce soir, j'ai cherché en vain.
+
+Il y en a beaucoup, mais pas un ne se détache des autres.
+
+Des yeux noirs, des cheveux noirs, un teint mat. Le petit n'était séparé
+de nous que par deux loges, et à chaque instant il changeait de place
+pour se trouver en face de moi et attendait impatiemment que je baisse ma
+lorgnette pour me regarder sans cesse, pendant toute la soirée, de huit
+heures à minuit.
+
+La sortie est très belle et remplie d'hommes: on passe par un corridor
+vivant, formé par des centaines de personnes, un corridor comme à Nice,
+mais à Nice il n'est formé que par quelques personnes, tandis qu'ici c'est
+un plaisir de sortir de l'Opéra. J'aime ces haies humaines, ces centaines
+d'yeux. Et ils sont très polis ici, ils font place.
+
+La seconde fois que j'irai à l'Opéra je m'amuserai encore davantage, car
+maintenant je connais plusieurs personnes de vue.
+
+Cette soirée m'a rappelé les soirées de Nice, beaucoup moins brillantes,
+mais beaucoup plus miennes; là je suis à la maison, et un proverbe russe
+dit: _En visite l'on est bien, mais à la maison on est mieux._
+
+Vous verrez qu'au bout de trois ou quatre fois j'adorerai l'Apollo, et
+puis ces milliers d'yeux noirs qui me regardent me sont une distraction
+convenable. Pourvu que beaucoup me remarquent je puis me passer de
+remarquer et ce sera même beaucoup mieux.
+
+Au revoir, je vous embrasse tous. Maman va bien, elle vous écrit.
+
+
+
+
+ À la même.
+ Rome, 1876.
+
+ Chère tante,
+
+Je commence par vous dire que je suis excessivement bien portante.
+
+Rassurez-vous de grâce, je suis plus rose que jamais.
+
+Ensuite, je vous donne une commission.
+
+Envoyez-moi ici ma vieille robe de mousseline de laine blanche avec les
+galons blancs et la jupe d'une autre robe en mousseline de Chine, celle
+qui est avec les galons d'or.
+
+Quant à la boîte de Laferrière, c'est une robe qu'il faut m'envoyer ici
+aussi. Worth va envoyer des robes de bal à Nice et vous nous les enverrez
+tout de suite à Rome. Il faut te dépêcher. Nous commençons à nous arranger
+à Rome. Je vous embrasse beaucoup de fois. Embrasse papa. Comment va-t-il?
+
+
+
+
+ À Mademoiselle Colignon.
+ 13 juin 1876.
+
+Chère amie,[6]
+
+Moi qui voulais vivre sept existences à la fois, je n'en ai pas le quart
+d'une. Je suis enchaînée. Dieu aura pitié de moi, mais je me sens faible
+et il me semble que je vais mourir.--C'est comme je l'ai dit: ou je veux
+avoir tout ce que Dieu m'a permis d'entrevoir et de comprendre, alors
+c'est que je serai digne de l'avoir, ou je mourrai!--Car Dieu ne pouvant
+sans injustice tout m'accorder, n'aura pas la cruauté de faire vivre une
+malheureuse, à laquelle il a donné la compréhension et l'ambition de ce
+qu'elle conçoit.
+
+Dieu ne m'a pas faite telle que je suis sans dessein. Il ne peut m'avoir
+donné la faculté de _tout voir_ pour me tourmenter en ne me donnant
+rien. Cette supposition ne s'accorde pas avec la nature de Dieu qui est un
+être de bonté et de miséricorde.
+
+J'aurai ou je mourrai.--Celui qui a peur et va au danger est plus brave
+que celui qui n'a pas peur. Et plus on a peur, plus on a de mérite.
+
+Le passé n'est qu'un souvenir et par conséquent est une sorte de présent.
+Le futur n'existe pas. Ne nous faisons pas de chicanes là-dessus en disant
+que l'instant où je vous écris est déjà bien loin de moi; par le présent
+on entend aujourd'hui, demain, dans une semaine. Cela m'amène à dire qu'on
+ne doit rien ménager, rien regretter. Vit-on pour le futur?
+
+Et gagne-t-on à se faire un présent triste pour se créer des bonheurs à
+l'état d'espérances...
+
+ Ne me blâmez pas et au revoir.
+
+[Note 6: Voir dans le journal de Marie Bashkirtseff, page 194, un fragment
+qui reproduit une partie des idées exprimées dans cette lettre.]
+
+
+
+
+ À la même.
+
+
+ Chère amie,
+
+Je suis heureuse pour vous, on n'apprend jamais assez tôt une bonne
+nouvelle. Est-ce un mérite d'être calme, quand ce calme est dans la
+nature? Je suis triste et enragée. _Il ne me reste_ qu'un grand
+dépit de souvenir dans ma vie et si je suis fâchée, c'est de voir que
+mon existence est tachée de non-réussite. Vous comprenez, _j'avais mis
+une espèce d'orgueil à me faire une vie toute belle et glorieuse, je
+la regardais avec cet amour égoïste de peintre, qui travaille au tableau
+dont il veut faire son chef-d'œuvre_. Retenez bien ces paroles
+doublement soulignées, elles sont la plus grande cause de tous mes ennuis
+et l'expression et l'explication exacte de tous mes chagrins passés,
+présents et futurs. Je suis faite si étrangement, que je regarde ma vie
+comme une chose qui m'est étrangère et j'ai mis dans cette vie tout mon
+bonheur et tout mon orgueil; si ce n'était cela, je serais à ne me soucier
+de rien. Retenez, chère amie, retenez donc bien ces paroles, elles
+expliquent tout et m'évitent l'ennui de raconter mes sentiments et de
+les expliquer.
+
+Je suis jolie aujourd'hui et rien n'embellit comme de savoir l'être. On
+doit faire la plus grande attention aux petites choses, ce sont elles qui
+font la vie et en les négligeant on devient pire qu'un animal. Je deviens
+un philosophe. Au revoir.
+
+
+
+
+ À sa mère.
+ 3 juillet 1876.
+
+ Chère maman[7],
+
+Que suis-je? Rien. Que voudrais-je être? Tout!
+
+Reposons mon esprit fatigué par tous ces bonds vers l'infini, et revenons
+à A... Et encore cela! un enfant, un misérable.
+
+Non, le principal c'est que je laisse à la maison mon journal! J'emporte
+la lettre de Piétro avec moi, je vais te dire pourquoi. Je viens de la
+relire. Il est malheureux! Aussi pourquoi n'a-t-il pas plus d'énergie que
+ça! J'en parle bien à mon aise, moi, dans ma position exceptionnellement
+despotique (car tu me gâtes beaucoup), mais lui! Et ces Romains, c'est
+quelque chose d'inouï. Pauvre Piétro!
+
+Ma gloire future m'empêche d'y penser sérieusement, il semble qu'elle me
+reproche les pensées que je lui consacre.
+
+Non, Piétro n'est qu'un amusement, _une musique pour couvrir les
+lamentations de mon âme_. Et cependant je me reproche d'y penser...
+puisqu'il ne me sert à rien. Il ne peut même pas être le premier échelon
+de cet escalier divin, au haut duquel se trouve l'ambition satisfaite.
+
+Ah, chère maman, tu ne peux pas me comprendre ... mais je parlerai tout de
+même.
+
+Si j'étais une personne remarquable, je serais célèbre... mais par quoi?
+Le chant et la peinture! N'est-ce pas assez? L'un est le triomphe du
+moment, l'autre est la gloire éternelle!
+
+Pour l'un et pour l'autre, il faut aller à Rome et pour pouvoir étudier il
+faut avoir le cœur tranquille. Il faut amener mon père et pour l'amener,
+il faut aller en Russie. J'y vais, bon Dieu!
+
+Tu es dans le chagrin pour le moment, mais nous triompherons de tous nos
+ennuis et nous serons heureux, je te le promets.
+
+ Au revoir, je t'embrasse.
+
+[Note 7: Voir le journal de Marie Bashkirtseff, pages 208 et 309.
+Les mêmes idées s'y trouvent répétées et souvent textuellement
+reproduites.]
+
+
+
+
+ À la même.
+ Paris, juillet 1876.
+
+ Chère maman,
+
+Il fait une chaleur écrasante. Nous avons été chez mes fournisseurs,
+nous avons vu nos voitures, elles sont très belles. Nous n'avons encore
+rencontré aucun visage connu, d'ailleurs c'est l'époque la plus abominable
+de Paris, mais il y a malgré cela beaucoup d'animation.
+
+Après-demain je vais consulter la somnambule et je vous écrirai le
+résultat.
+
+J'espère que vous ne pleurez pas trop mon absence. Faites plier les
+rideaux blancs de ma chambre et souvenez-vous de ce que j'ai dit à propos
+du tapis.
+
+Bientôt je reviendrai, dans trois mois, peut-être moins. D'ailleurs rien
+ne m'attire, ne me retient en Russie: je pars parce que tout va mal et que
+j'espère arranger les affaires pour le mieux.
+
+Ne vous ennuyez pas, allez absolument à Schlangenbad, soignez-vous et
+écrivez-moi des bonnes lettres.
+
+La tante va bien, elle vous embrasse.
+
+Au revoir, soignez-vous, je vous embrasse, vous, grand-papa, et Dina.
+
+ Écrivez.
+
+
+
+
+ À Mademoiselle Colignon.
+
+ Chère amie,
+
+_B***_, votre admiration, est venu ce matin apporter quelques romances
+pour que Soria puisse chanter ce soir, sans être obligé d'apporter son
+paquet sous le bras.
+
+Je suis sortie avec maman et puis je me suis mise à parcourir les salons
+pour voir s'il y avait des fleurs et si tout y avait l'air qui me
+convient. Nous avions quelques personnes à dîner. Je dois avouer que ce
+monde m'amusait fort peu, aussi me suis-je isolée pendant une heure au
+moins pour lire chez moi. À peine redescendue, je vis arriver G***,
+aussitôt entrèrent B., Diaz de Soria et Rapsaïd.
+
+Je m'emparais de Rapsaïd, qui est le ténor le plus célèbre comme amateur
+et qu'on s'arrache, à ce qu'il paraît (il est laid, intelligent et Belge),
+lorsque Soria, qui causait avec maman, saisit le premier prétexte pour
+venir s'asseoir sur l' S. dont j'occupais la moitié et m'attaqua, c'est le
+mot.
+
+Ce teint olivâtre, cette barbe noire, ce crâne nu, ces yeux arabes
+énormes, brillants, tout cela s'enflamme du feu le plus naturel à la vue
+de mes cheveux blonds et de ma peau blanche. Au lieu de le supplier
+qu'il chante et de m'extasier, je déclarai que je ne demandais jamais
+rien et que si l'envie lui prenait de chanter, il chanterait bien tout
+seul. Il a chanté comme un ange. Jusqu'au départ de Soria, B. et
+Rapsaïd, ce fut un feu d'artifice de mots, de musique, d'éclats de rire.
+
+On m'a dit des choses les plus flatteuses. A*** ne voulait me voir
+autrement qu'apparaissant au milieu d'une porte ouverte à deux battants
+dans un bal aux Tuileries; le général me comparait à une Vestale, les
+autres à... que sais-je? Soria à Galathée. Animée et craignant d'avoir
+trop négligé les dames, je reviens auprès d'elles et nous nous installons
+dans le petit fumoir à causer et à rire de trente-six choses amusantes
+jusqu'à minuit et demie. Nice veut que la dernière impression que
+j'emporte soit bonne.
+
+ Je vous embrasse et regrette votre absence.
+
+ Écrivez et portez-vous bien.
+
+
+
+
+ À Mademoiselle X...
+ Nice.
+
+ Chère amie,
+
+Je suis là sans cesse à nier mes sentiments pour ce jeune homme, parce
+qu'il n'a jamais fait aucune impression sur moi, parce qu'il ne m'a jamais
+plu et s'il ne m'avait jamais remarquée, je pourrais vivre cent ans à côté
+de lui et ignorer qu'il existe.
+
+En fait d'impressions fortes, je n'en ai éprouvé de vraies que deux: dans
+l'enfance à treize ans, le duc de H...
+
+Je le dis par souvenir, car je ne m'en souviens plus et suppose que dans
+cette passion il y avait beaucoup d'exaltation préparée d'avance, dont
+j'avais _tout plein_ pour toutes choses et dont je ne savais que
+faire.
+
+La seconde, ce fut le comte de L... mais pas aux courses; aux courses, il
+ne m'avait fait l'effet que d'un beau garçon.
+
+Le lendemain au Toledo, avec X..., je me suis aperçue qu'il avait _du
+genre_. Et enfin la dernière fois à la gare, au moment de quitter
+Naples, j'ai reçu ce qu'on nomme vulgairement un coup de foudre.
+
+Vous vous souvenez ce que j'ai dit ce soir-là. Je devins subitement folle
+de lui, comme il me regardait à travers ma fenêtre de wagon.
+
+Je ne sais comment m'exprimer, ce sont là de ces impressions
+inexplicables, incompréhensibles.
+
+Je l'ai revu depuis, mais tout simplement, sans aucune secousse, aucune
+émotion que le souvenir de ce choc électrique, étrange. En le revoyant,
+ce n'est pas lui qui me faisait _quelque chose_, mais je me souvenais de
+cet instant au coup de foudre et je le ressentais presque aussi fortement
+rien qu'en y songeant.
+
+Et c'est encore la même chose à présent bien que je n'y pense presque
+jamais.
+
+
+
+
+ À son frère.
+ Nice.
+
+ Cher Paul,
+
+Hier, Faure a chanté dans _Faust_ devant une salle éblouissante. Nous
+arrivons avant le lever du rideau. Ma tante, Dina, moi, le général et M.,
+aussitôt vient le marquis R.
+
+Depuis le premier jusqu'au dernier moment je suis radieuse sans raison,
+je fais même plusieurs mots, qui auraient pu avoir du succès si... mais
+personne n'ira les répéter... Ah! bah! certainement beaucoup plus que
+venant d'une autre. Surviennent encore quelques personnes, il se produit
+un encombrement et B. s'esquive...
+
+Mais avant tout laisse-moi te dire que je suis émerveillée, charmée, en
+adoration devant le jeu, le chant et la figure de Faure. Oui... de cet
+histrion, précisément. Ce n'était pas un acteur, ce n'était pas un
+chanteur, ce n'était pas un parfait Méfistophélès, c'était Satan
+lui-même. Costume, manières, figure... l'illusion était complète:
+souplesse infernale, raillerie impitoyable, diabolique, philosophie
+infâme et légère.
+
+À côté de cette perfection on voyait ce que je ne verrai sans doute
+plus jamais: une Marguerite qui ne chantait pas. C'est fort, diras-tu.
+C'est vrai. Au commencement j'ai cru qu'elle était émue, effrayée, et
+lorsqu'elle entama l'air du roi de Thulé, j'ai tremblé pour elle et je
+suis devenue honteuse, si épouvantée que je me suis cachée au fond de la
+loge comme si c'était moi la chanteuse. Elle poussait un gémissement,
+murmurait quelques sons, hurlait, c'était au point qu'on n'a pas daigné
+siffler.
+
+Les délicieuses heures que j'ai passées! La loge pleine de monde, ce qui
+m'empêchait de tomber dans mes humeurs noires... Une musique céleste, qui
+m'enveloppait comme un triple manteau de bien-être, qui me réchauffait le
+cœur et me transportait.
+
+Pendant les mauvais endroits j'échangeais quelques propos gais et aimables
+avec ceux de la loge, tous gens d'esprit. Ce soir il m'a semblé être
+heureuse et je vais tomber à genoux devant Dieu pour le prier de protéger
+la guérison de ma gorge afin que je puisse étudier le chant...
+Car là est la véritable vie! Les détails de _Faust_ peuvent plaire d'une
+certaine façon et grâce à la musique, mais le sujet est dégoûtant. Je ne
+dis pas immoral, hideux, je dis _dégoûtant_.
+
+J'avais une robe chastement révélatrice, d'une étoffe collante et
+élastique, et j'étais coiffée comme Psyché, les cheveux relevés sur la
+tête par un nœud de boucles naturelles. Tout le monde me dit que je parais
+toute neuve ainsi: coiffure, costume, taille; une statue vivante et non
+une demoiselle comme il y en a tant. Tu dois être fier, mon cher ami,
+d'avoir une sœur comme moi.
+
+ Je t'embrasse.
+
+ Assez pour aujourd'hui.
+
+
+
+
+ 1877
+
+
+
+
+ À Madame H.
+ Naples, 2 avril 1877.
+
+Votre lettre me ravit, c'est tellement vrai tout ce que vous dites, que
+je l'ai pensé cent fois moi-même, seulement vous exagérez ma valeur
+vraiment.
+
+Je valais peut-être quelque chose; mais tous ces voyages m'ont abrutie.
+J'ai toujours mal à la gorge, et le climat de Naples me fera peut-être du
+bien.
+
+Ne prenez pas trop au sérieux ce que j'écris ce soir, je suis
+mélancolique, et je vois tout sous un crêpe, cela arrive à tout le
+monde.
+
+Je pense avec bonheur que, dans un mois, nous serons installées à Paris,
+d'où je ne veux plus sortir.
+
+Les oreilles coupées ont leurs charmes pour ceux qui les coupent.
+Mettez-vous en colère, et écrivez-moi tout ce que vous voudrez, cela
+m'entretiendra dans un état d'esprit à peu près sain. Je suis moi-même
+lasse de moisir; vos paroles me révoltent contre moi, contre tous.
+J'allais m'endormir sous vos injures que j'apprécie et comprends.
+Pensez-vous que je n'ai pas mille fois remué cent cinquante projets, mais
+à quoi bon!
+
+Hier, j'étais gaie en écoutant le _Stabat_ de Pergolèse, qu'on a
+rechanté pour la princesse Marguerite, et dont les accents divins me
+remplissent le cœur et les oreilles, ce soir je suis énervée.
+
+Maman et Dina sont à San Carlo. Je suis restée à la maison, ce qui a causé
+une petite escarmouche domestique dans laquelle j'ai joué un rôle tout à
+fait passif. Depuis quelque temps, je suis si raisonnable et tranquille
+que c'est effrayant. Je m'ennuie, qu'est-ce que vous voulez qu'on y fasse!
+
+Je ne puis pourtant pas m'amuser à me monter la tête pour un imbécile et
+même pour un homme d'esprit. Ce genre de divertissement ne me sourit que
+comme un accessoire.
+
+Je crois que j'écris des bêtises; ne prenez de ma lettre que ce qu'il
+faut.
+
+Les sérénades continuent. Voudriez-vous que cet espagnol amusement me fût
+interdit! Bon Dieu, que vous êtes sévère!
+
+C'est un tas de choses qui me retiennent à Naples; je vous raconterai tout
+cela. C'est vide, mais cela fait passer les journées!
+
+Au revoir. Injuriez-moi plus souvent, cela me fait un bien immense.
+
+ Tout à fait à vous.
+
+
+
+
+ À sa tante.
+ Florence, 1877.
+
+ Chère tante,
+
+Faites-moi la grâce de faire en sorte que nous puissions encore rester à
+Florence, la plus belle ville du monde. Apportez vous-même l'argent, je
+vous en prie, soyez gentille.
+
+Est-ce qu'on n'a encore rien envoyé de Paris? Écrivez ou envoyez des
+dépêches, les dépêches valent mieux. Je ne puis pas rester sans robes,
+surtout ici, et mes toilettes sont usées, je ne suis pas moi-même. Envoyez
+une dépêche à Worth, à Laferrière, à Reboux, à Ferry, à Vertus. Dites-leur
+simplement de m'envoyer ce que j'ai commandé et c'est tout. Il y aura
+peut-être un bal ici et vous ne vous imaginerez jamais combien je voudrais
+paraître belle. Ne vous inquiétez pas de ma figure, elle sera admirable;
+je suis fraîche, demandez plutôt à maman. Je me couche de bonne heure
+depuis une semaine et je continuerai ainsi. Mais il est atroce de manquer
+de robes, surtout à Florence, où on est si élégant.
+
+Il n'y a aucune comparaison avec Naples. Et puis, quand je ne suis pas
+mise à mon idée, je suis de mauvaise humeur et quand je suis de mauvaise
+humeur, je suis laide.
+
+ Je vous embrasse, vous et papa. Au revoir.
+
+P. S.--Ne laissez pas errer votre fantaisie: X... n'est pas à Florence et
+il ne s'agit pas de lui.
+
+
+
+
+ Au marquis de C***.
+ 26 juin 1877.
+
+Nous avions en effet, marquis, la terrible nouvelle; mais annoncée
+par vous, elle nous a causé une impression encore plus vive et plus
+douloureuse. Nous sommes profondément touchés de ce que vous ayez songé
+à nous dans un pareil moment.
+
+Je ne veux pas vous ennuyer par des condoléances de convention, mais je
+veux que vous soyez persuadé d'avoir trouvé dans nos cœurs un écho ami.
+Je voudrais aussi pouvoir dire à madame votre mère, si belle et si
+sympathique, que dans son immense affliction, Dieu lui a accordé une grâce
+suprême dans l'excellent fils que nous connaissons et qui mérite si bien
+une telle mère.
+
+Je voudrais vous prodiguer toutes ces paroles amies qui me viennent du
+cœur à la bouche, mais les consolations ne consolent pas. Nous espérons,
+cher marquis, vous revoir l'année prochaine, sinon gai comme autrefois, du
+moins tout à fait remis.
+
+ Au revoir donc et que Dieu vous garde.
+
+
+[Illustration:
+
+
+ À Monsieur ***.
+
+Au fait pourquoi ces deux grands amis sont-ils en froid? Je pensais que la
+corde qui les lie sur mon tableau était solide[8].
+
+Ma cure d'Enghien, où l'on me mène tous les jours de huit heures du matin
+à une heure après-midi, me fatigue énormément. Et puis, je déteste Paris!
+c'est un bazar, un café, un tripot où l'on ne peut respirer que lorsqu'on
+est installé depuis un mois dans un hôtel entre cour et jardin. La fenêtre
+fermée on étouffe, ouvrez-la et vous êtes assourdi par le vacarme des
+voitures.
+
+Ma malheureuse mandoline ne rend que des sons plaintifs; d'ailleurs tous
+les instruments à cordes rappellent un tas de choses touchantes.
+
+Alors ce bon M... ne dit pas de mal de moi... voyez-vous l'excellent
+jeune homme!
+
+Eh bien, je lui rendrai justice à l'avenir.
+
+À propos de votre place dans l'autre monde, grâce à votre caractère
+régulier vous iriez au ciel, mais le commerce des damnés vous relègue:
+
+ _... intra color che san sospesi._
+
+Ah! monsieur, vous vous intéressez à Euterpe, cela ne m'étonne pas de la
+part d'un homme distingué.
+
+Puisque vous m'en suppliez je veux bien vous donner les navrants détails
+de la visite de M... et les suites qu'elles ont eu pour _Elle_.
+Votre ami a donc été aussi Œil-de-bœuf, aussi Talon-Rouge que vous savez,
+toujours suivi de son laquais comme Milord et son domestique. C'est très
+prudent. Je l'ai montré à la jeune personne, qui poussa un grand cri
+et s'évanouit en s'enfuyant à toutes jambes, de sorte que pas un des
+vélocipèdes que j'ai envoyés à sa poursuite n'a pu la rattraper, et
+j'ignore ce qu'elle a pu devenir.
+
+Au lieu de s'attendrir de ce désastre, votre ami a continué d'aller à
+Monaco, quelquefois avec nos dames, mais invariablement avec son ami F...
+et suivi d'un page. Après quoi _Milord-et-son-domestique_ a déjeuné
+chez nous, mais étant sur notre départ, nous n'avions à opposer à son
+formidable équipage qu'une maison en désordre, ce dont je ne me consolerai
+jamais.
+
+Que je n'oublie pas de vous combler de bénédictions, selon ma promesse, en
+vous restituant l'image, un tant soit peu détériorée par les outrages du
+temps.
+
+Quant à la question, pour laquelle vous me promettez une si touchante
+discrétion, je vous dirai seulement: est-ce que, par hasard, vous me
+prenez pour la jeune harpiste?
+
+Nous restons encore dix jours à Paris en attendant les gens de Nice, après
+quoi je ne sais ce qu'on va faire jusqu'en septembre, et en septembre on
+ira peut-être à Biarritz; on dit que ce sera très élégant.
+
+Est-ce que vous domptez toujours des chevaux? Croyez-moi, ils valent mieux
+que les hommes, au moins lorsqu'un cheval vous donne une ruade vous êtes
+sûr que ce n'est pas le coup de pied de l'âne.
+
+Au revoir. Ah! j'allais oublier de vous dire que je trouve vos lettres
+charmantes et vous prie de ne pas faire le paresseux,--sous aucun
+prétexte.
+
+[Note 8: Allusion à un croquis de Marie Bashkirtseff représentant les deux
+amis attachés par le cou aux deux extrémités d'une même corde, au milieu
+de laquelle est pendu un cœur.]
+
+
+
+
+ À Monsieur de M***.
+ Schlangenbad.--Badehaus, 1877.
+
+Cette photographie est si jolie que je ne puis résister au désir de vous
+montrer envers quelle charmante personne vous manquez d'amabilité. Et moi
+qui aux Enfers vous avais assigné une place parmi les _Sospesi_, où
+se trouvent Virgile et tous ceux qui ne peuvent aller en Paradis malgré
+leurs vertus, mais qu'on ne peut pas non plus envoyer aux enfers et qui
+sont en suspens entre les deux! Vous méritez d'être auprès de Lucifer
+lui-même, au fond.
+
+Est-ce que vous seriez fâché pour la _trinité_? Non, n'est-ce pas[9].
+
+P.S.--Si vous connaissez des malades de nerfs, envoyez-les ici, maman
+éprouve un grand soulagement des eaux de Schlangenbad.
+
+[Note 9: Allusion au dessin placé en tête de la lettre précédente]
+
+
+
+
+ Au même.
+ Paris, Grand Hôtel, 1877.
+
+ Monsieur,
+
+J'avais envie de ne plus vous écrire, ô Monsieur de M., mais il me faut
+toujours raconter n'importe quoi à quelqu'un. Les femmes sont souvent
+ennuyeuses, les bonnes amies nous assassinent avec des parodies de
+Sévigné. Ou bien elles sont méchantes et alors on doit faire bien
+attention à ses écrits sous peine d'être mangée, Dieu sait par quelles
+dents plombées, écornées, fausses; rien que d'y songer.... fi.
+
+Je ne vois donc que vous, qui êtes mon frère et ami. Aussi, j'accepte avec
+gratitude le serment que vous me faites.
+
+Savez-vous que moi aussi je devais aller en Angleterre voir mon amie Lady
+P..., mais la pauvre femme vient de mourir et notre voyage ne se fera,
+sans doute, pas.
+
+Nous revenons de Wiesbaden, où l'on a passé quelques jours après le gentil
+Schlangenbad et où il y avait une société russe très agréable. Beaucoup
+des vieux amis et de nouvelles connaissances. Comtesse Loris Mélikoff est
+là en attendant son mari qui joue au soldat en Asie.
+
+Mon grand-père a retrouvé son antique ami le prince Repnine et ne voulait
+plus partir; bref, c'était charmant, charmant, mais hélas, monsieur, trop
+de femmes!
+
+Nous sommes ici, en attendant une décision quelconque. Ma gorge est à peu
+près guérie, mais on m'ordonne les climats chauds. Je ne sais ce que nous
+ferons et je me déteste. C'est un sentiment extrêmement désagréable, on
+est comme la femme trop maigre au bain de mer: elle a beau courir, ses
+jambes la suivent.
+
+J'ai à vous proposer une excursion bien autrement agréable que ce
+misérable Sorrento. Et je vous prie de croire que c'est sérieux. Il
+s'agirait d'aller de Nice à Rome à pied, s'arrêtant dans toutes les
+villes intéressantes. On peut y arriver en vingt-huit jours, presque sans
+fatigue. Mes supérieurs iront en voiture, moi à pied, nous serons toute
+une société. J'attends des lettres d'Angleterre. Que dites-vous de cela?
+Êtes-vous amateur de ces sortes de choses? Dans tous les cas nous nous
+verrons en Italie et je compte bien sur votre coup d'épaule qui sera
+rudement donné à en juger par les tours de force de Naples; aussi rien
+qu'à l'idée de vous empoigner et de vous mettre aux pieds de maman, je
+pousse des cris.
+
+Enfin, je ferai mon possible, l'amitié oblige.
+
+Bien des choses de nous tous.
+
+
+
+
+ À Mademoiselle Colignon.
+ Dimanche, 14 octobre 1877.
+
+Ah! chère amie, comment peut-on ne pas adorer Verdi. Je ne connais
+rien de plus remarquable que son _Aïda_. Chaque accord et chaque phrase
+parle. Je crois vraiment que l'on comprendrait et la signification de la
+pièce et dans quel pays cela se passe, et tout enfin, sans voir la scène
+et sans entendre les paroles. C'est dans ce sens-là que je place _Aïda_
+plus haut que toutes les musiques du monde. Et aussi quel charme, quelle
+force, quel sentiment exquis!
+
+Vous savez, je n'en parle pas au point de vue savant, je ne saurais pas et
+ce serait dommage. On est plus... on jouit plus, ne sachant pas comment
+c'est fait.
+
+Ne devant rien faire de sérieux en musique, je n'en sais que ce qu'il faut
+pour une personne de goût qui ne veut pas composer.
+
+C'est ce soir, en jouant des airs d'_Aïda_ sur ma mandoline, que je
+me suis mise à en raffoler. J'avais oublié la musique...
+
+La musique dispose à la vie, à la gaieté, aux larmes, à l'amour, enfin,
+à tout ce qui agite, contente et tourmente, tandis que le dessin est un
+travail qui vous enlève de la terre et vous rend indifférent à tout,
+excepté à votre art.
+
+On m'a promenée au Bois; il faisait très beau et l'air était si doux que
+je me croyais en Italie. Il faudra aviser pour le dimanche.
+
+Cela m'ennuie de perdre un jour chaque semaine, car je ne sais pas me
+reposer; quand je me repose, je m'ennuie.
+
+Sans doute l'étude de la musique demande la même application, le même
+calme, mais pour peu qu'on en fasse pour soi ou pour les autres, on doit
+subir toutes ses influences.
+
+On se passionne pour le dessin, la peinture, mais jamais ils ne vous
+feront...
+
+Je deviens folle, car je ne sais pas rendre ma pensée!
+
+D'ailleurs, je dis des choses fort connues. Je veux seulement qu'on sache
+ce que j'en pense, moi.
+
+La musique d'_Aïda_ est comme la Gretchen de Max. Cela parle, cela
+vous raconte toute l'histoire, jusqu'aux moindres nuances. Ainsi, je vous
+assure qu'on s'aperçoit si la scène se passe dans un appartement ou à
+l'air, le jour ou le soir--rien qu'en entendant la musique.
+
+Pendant que je dis ces choses abstraites, «La France haletante» attend
+le résultat des élections. Car c'est aujourd'hui. Le maréchal doit avoir
+mal dîné le soir. Je regrette tant de n'avoir personne pour me tenir au
+courant de toutes ces machinations.
+
+
+
+
+ 1878
+
+
+
+
+ À Monsieur de M...
+ Paris, avenue de l'Alma, n° 67.
+
+Je m'empresse, cher Monsieur, de dissiper vos légitimes inquiétudes; les
+gâteaux sont arrivés, ils sont superbes et nous vous en remercions; ils
+sont si beaux, qu'on est tenté de les faire encadrer.
+
+Il nous est arrivé un bien grand malheur, notre cher docteur Wolitski,
+que vous avez vu chez nous, est mort vendredi dernier, à deux heures de
+la nuit. C'était le meilleur ami de toute notre famille, le filleul de
+grand-papa, il nous a tous vus grandir; vous pensez bien quelle perte
+irréparable. Les amis comme lui sont si rares; pour ne pas dire qu'on n'en
+trouve plus. Grand-papa malade, lui-même, comme vous savez, a pleuré toute
+la journée et continue jusqu'à présent à être très triste. Mais je ne veux
+pas vous entretenir de choses si sombres.
+
+Vous me demandez si je n'hésite pas entre l'amour de l'art et l'amour de
+la belle nature; je n'hésite pas: je les aime également, mais la belle
+nature ne donne des jouissances à peu près complètes que lorsque l'on sait
+que l'on est soi-même quelque chose, lorsqu'on possède la force de l'art
+qui est une grande et très grande force.
+
+Il y a ici une personne qui désire savoir tout le mal que l'on dit d'un
+certain M. L. Ne le connaissez-vous pas?
+
+Vous savez que la princesse S. s'est embarquée pour l'Amérique, où elle
+veut, dit-on, se marier. Voilà qui serait une fin extraordinaire.
+
+Êtes-vous assez heureux d'aller à Rome! Je vous envie et je l'avoue,
+quoique l'envie soit une bassesse.
+
+Racontez-moi ce que vous avez vu aux funérailles du roi et tout le reste.
+Soyez bien aimable et donnez-moi toutes les nouvelles et vieilleries
+imaginables... Je lirai cela à table, puisque c'est là seulement que je
+suis libre.
+
+On vous fait dire mille choses aimables. Est-ce qu'il y aura un carnaval?
+
+
+
+
+ Au même.
+
+On vient de me voler mon chien blanc, Pincio, celui que vous avez vu chez
+nous. C'est horrible. Je crois qu'on l'a emmené de Paris; j'écris de tous
+côtés dans le cas où ces misérables viendraient à être attrapés par les
+âmes charitables auxquelles je m'adresse. Savez-vous une action plus
+indigne que voler un chien? C'est lâche tout bonnement. Comment! on
+prend une créature qui est attachée à ses maîtres, qui a parfois une
+intelligence bien supérieure à celle de certains bipèdes, mais qui n'est
+pas en état de se défendre, voilà le sublime de la petitesse et de la
+méchanceté.
+
+Vous êtes bien heureux, vous n'avez pas de chien et on ne vous en a pas
+volé. Enfin!
+
+Que faire, j'ai fait afficher 200 francs de récompense et cela n'a servi à
+rien. N'est-ce pas une indignité de toute la race humaine?
+
+Consolez-moi en me parlant de l'Italie.
+
+
+
+
+ À Mademoiselle B***
+
+Comme tu es bonne et gentille, ma chère Jeanne, de penser à moi juste au
+moment où l'on oublie tout!
+
+Maman et nous tous sommes enchantés de ton bonheur, car je présume que tu
+es heureuse.
+
+Comment, tu as été à Nice! Je n'en ai rien su, on ne m'en a rien dit.
+Mais dis-moi, comment as-tu trouvé notre maison, puisque tu ne savais pas
+l'adresse.
+
+Moi, j'ai passé cet hiver à Rome, j'ai étudié la peinture.
+
+Quand je te reverrai, je ferai ton portrait. Donne-moi des nouvelles de
+tous les tiens et envoie-moi sans faute le portrait de ton fiancé. Je veux
+absolument voir l'homme heureux qui aura pour femme Jeanne, qui est un
+trésor d'esprit et de cœur. Montre-lui ces lignes et dis-lui qu'elles sont
+écrites par quelqu'un qui ne flatte personne et n'invente rien.
+
+Cet hiver, à Rome, j'ai été demandée en mariage par un Anglais et deux
+comtes italiens. Mais j'ai toujours refusé: ils m'aimaient, mais je ne les
+aimais pas. Voilà l'affaire. D'ailleurs je ne veux pas me marier sitôt,
+j'ai à peine dix-sept ans. Quel âge as-tu donc?
+
+Tu me demandes mon adresse, écris-moi toujours à Nice, promenade des
+Anglais, 55 bis, Mlle Marie Bashkirtseff, dans sa villa. Ma tante m'a
+donné cette villa. De Nice, on m'enverra les lettres si je suis ailleurs.
+C'est le plus sûr.
+
+Réponds vite et dis-moi où et quand tu te maries? Le nom de ton futur mari
+et sa photographie.
+
+Je suis de retour à Nice depuis deux semaines, la ville est triste, je me
+réfugie dans mes livres; tu ne sais peut-être pas que je suis sérieuse et
+studieuse, tout en étant gaie et folle quand il s'agit de rire.
+
+Quand et où te verrai-je?
+
+Tu es si gentille de ne m'avoir pas oubliée. Sois tranquille, si quelque
+chose m'arrive de particulier, je t'en avertirai de suite.
+
+Au revoir, mille amitiés à ta famille de la part de nous tous. Je
+t'embrasse de tout mon cœur et te souhaite tout le bonheur possible et
+impossible.
+
+
+
+
+ À la même.
+ Paris, avenue de l'Alma.
+
+ Chère Jeanne,
+
+Ce n'est qu'aujourd'hui que je puis vous répondre, car aujourd'hui nous
+avons rencontré vos parents, qui nous ont donné votre adresse. J'ai bien
+souvent pensé à vous, je voulais tellement vous écrire, après avoir reçu
+la nouvelle de votre mariage. Je ne puis le faire qu'un an après! J'espère
+que vous n'avez pas cru que je vous oubliais ou vous négligeais.
+
+On m'apprend de bien grandes nouvelles à propos de vous.
+
+Écrivez-moi bientôt; maintenant je ne perdrai plus votre adresse et
+pourrai vous répondre.
+
+Nous sommes presque installés à Paris, je m'occupe de peinture et ne vais
+presque pas dans le monde, qui d'ailleurs m'ennuierait profondément. Nous
+vous embrassons et vous souhaitons de continuer à être aussi heureuse que
+vous l'avez été jusqu'à présent.
+
+Au revoir, chérie, je vous envoie mon portrait dans le cas où vous auriez
+oublié la figure de Marie Bashkirtseff.
+
+
+
+
+ À sa mère.
+ Soden, 1er août 1878.
+
+ Chère maman,
+
+Donnez-moi d'abord des nouvelles de la santé du grand-père[10]; et puis
+voilà: à force d'être ennuyeux, Soden devient drôle. Je te veux tout
+raconter. Un des ménages chics de Pétersbourg entre dans notre société
+ainsi que le vieux prince Ouroussoff dont la sœur, mariée à M. Maltzoff,
+est l'amie intime de notre Impératrice, tu le sais bien. Les dames russes
+de notre société pensent que l'indifférence des deux petits princes
+allemands, dont je t'ai déjà parlé, me froisse.--Cette enfant gâtée,--dit
+Mme A.,--qui est habituée à voir exécuter ses moindres caprices, est
+froissée de la froideur, apparente d'ailleurs, de ces Messieurs.
+
+C'est moi qui n'y songe pas, va, chère maman; je ris seulement en songeant
+à quel point à Soden et ailleurs les gens vous prêtent des sentiments, des
+impressions, des pensées, que vous n'avez pas du tout. Pendant deux jours
+en effet, je m'en suis un peu occupée de ces petits princes, après, plus
+du tout... Mais puisque les autres en parlent, je veux bien t'avouer que
+je ne les ai jamais bien regardés. Pourtant je peux te dire que le plus
+jeune (dix-huit ans), Hans, est grand, mince, blond, grand nez assez fin,
+petits yeux, bouche malicieuse, pas de moustaches, tête baissée, l'air
+d'un jeune loup.
+
+L'autre Auguste (vingt-quatre à vingt-cinq ans), plus petit, brun, des
+yeux très beaux, une petite moustache noire pendante,--et dans toute sa
+personne il y a quelque chose de pendant--une peau veloutée comme je ne
+crois pas en avoir vu chez un homme, une belle bouche, un nez régulier, ni
+rond, ni pointu, ni aquilin, ni classique, un nez dont la peau est aussi
+veloutée, ce qui est excessivement rare, un teint très pâle, qui serait
+admirable, s'il ne provenait de la maladie. Tous les deux ont de belles
+mains aristocratiques et soignées.
+
+Qu'est-ce donc lorsque je regarde bien...
+
+Écris-moi tous les jours, parle-moi de grand-papa.
+
+La tante vous embrasse tous, moi aussi.
+
+[Note 10: Son grand-père était atteint de paralysie.]
+
+
+
+
+ À la même.
+ Soden, samedi, 3 août 1878.
+
+Je t'ai parlé de M. Muhle, aubergiste? Eh bien, M. Muhle prétend que c'est
+arrangé pour nous... Vous savez que ce soir il y a bal au Kurhaus et ce
+pauvre Muhle, qui est toujours ivre, se promet une fête colossale. Bien
+entendu, nous y allons tous.
+
+À peine installés, voilà que je vois un monsieur que j'ai rencontré une
+ou deux fois le matin, conduisant un étrange tilbury avec un petit groom.
+Ce monsieur donc arrive et se présente. C'est le baron de je ne sais quoi,
+fils de je ne sais quelle autorité du pays, grand seigneur, à ce qu'on
+me dit. Mais je refuse de danser et, comme il insiste, j'essaie de lui
+prouver que la danse nous dépouille de notre dignité, que cet exercice est
+une des grandes preuves de la décadence de la grande famille humaine,
+etc... Bref, je lui parle politique, puis de la guerre d'Orient, etc.,
+etc. Muhle est vexé, car, en refusant de danser avec un jeune homme si
+blond et si rose, j'ai vexé ce jeune homme, qui est aussitôt parti de
+Soden.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Tout le monde plaisante sur le prince de H..., de sorte que l'on peut
+encore rire. Ce pauvre prince change à vue d'œil, il est arrivé beau et
+maintenant il est laid, il est méchant. On reconnaît sa sonnette, et il
+faut l'entendre parler au garçon et à son pauvre frère. Je crois que l'on
+va bientôt l'enterrer. Quel horrible mal...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Le baron...., celui du bal, est le plus grand fonctionnaire du pays,
+gouverneur ou autre chose, je ne sais au juste. Le prince Ouroussoff le
+connaît et le susdit baron n'a cessé de lui dire que la position qu'il
+occupe si jeune lui fait trop d'honneur, qu'il ne croit pas l'avoir
+méritée, que c'est à la bonté de l'Empereur qu'il la doit. Mais ceci n'est
+que la préface. Ce baron est _amoureux d'une demoiselle_, et, pour
+faire sa connaissance, il a organisé le bal d'hier; mais comme on lui a
+dit, dans le pays, que cette jeune fille était aimée d'un autre jeune
+homme, il alla trouver le jeune homme en question et, avec la franchise
+que comportait la circonstance, il le pria de lui dire la vérité, et si ce
+n'était qu'un racontar de Soden, s'il n'aimait pas la demoiselle, de lui
+donner l'autorisation de se présenter... mais si, au contraire, c'était
+vrai, de le lui avouer; dans ce cas, sa loyauté, son honnêteté lui
+défendraient de contrecarrer les chances de l'autre, qui avait le droit de
+priorité. Le monsieur l'assura qu'il n'était nullement amoureux--(pauvre
+jeune fille),--et lui permit de se présenter, autant qu'il le voudrait.
+
+La demoiselle, c'est moi; le monsieur, c'est D...
+
+Le baron est grand, blond, gros, plein de sang. Tu sais que ces hommes-là
+m'aiment généralement et généralement aussi je les déteste. Il est vrai
+aussi que je n'aime pas beaucoup plus les autres, quand je m'examine
+sérieusement. Le comte M... était blond, le comte B... blond, Pacha G...
+(quel nom!) blond, P... blond, comte M... blond et enfin le baron S...
+blond; A..., qui était un enfant, était aussi blond.
+
+Je m'ennuie beaucoup sans vous tous et encore plus sans mon atelier.
+
+ Au revoir, embrasse grand-papa.
+
+
+
+
+ À la même.
+ Soden, 6 août 1878.
+
+ Chère maman,
+
+Je vais te raconter mes enfantillages: ce matin je me suis promenée et je
+suis entrée dans l'église catholique; j'ai profité de la solitude absolue
+pour monter dans la chaire, dans le chœur, sur l'autel, et pour réciter
+les prières posées sur les tablettes de l'autel; je l'ai fait pour prier,
+parce que j'ai un tas de projets et que j'ai besoin de l'assistance du
+ciel... Mais l'idée que j'ai lu une messe me transporte. Songez, j'ai
+sonné comme font les prêtres durant l'office... Enfin je n'ai pas eu de
+mauvaise intention.
+
+J'ai fait une longue conversation avec le prince Ouroussoff; tout à coup
+le prince me dit: Voici les Ganz.--Tu te rappelles que j'ai donné le nom
+de Ganz aux deux princes allemands. Tu comprends qu'on ne peut pas rester
+tranquille, quand cet homme sérieux, cet homme d'État s'interrompt au
+milieu d'une explication des causes intimes de la guerre, vous dit comme
+une chose toute naturelle que... _Voilà les Ganz_. Le mot ganz me fait
+penser à l'allemand (_Gans_)[11].
+
+[Note 11: Gans, oie.]
+
+J'ai fait une pochade de ces princes (comme à Nice) si ressemblante, que
+le garçon qui venait apporter un plateau s'arrêta net devant la toile,
+se mit à rire et à gesticuler d'un air si bête, que vraiment ma vanité
+d'artiste est flattée.
+
+Puis est venue Mme A. Nous nous sommes tenues à la fenêtre qui est notre
+balcon. Ganz passait à chaque instant pour regarder, Mme A. faisait la
+coquette et riait d'un air mauvais genre. Comme c'est bête, que je ne
+puisse vous faire partager ma gaieté au sujet des Ganz.
+
+ Au revoir, je vous embrasse.
+
+
+
+
+ 1879
+
+
+
+
+ À M.***
+ Paris, 63, avenue de l'Alma.
+
+Votre lettre a cela de bon pour vous, qu'elle provoque irrésistiblement
+des conseils qu'il est impossible de refuser même lorsqu'on ne les demande
+pas.
+
+1° Ne parlez jamais de droits qu'on vous _accorde_ ou de faveurs qu'on ne
+vous _refuse pas_, ce qui est plus exact...
+
+2° Ne renvoyez jamais de guitare en mauvais état.
+
+3° N'attendez jamais qu'on vous offense pour vous battre, si vous voulez
+vous battre.
+
+Et enfin soyez bon chrétien, écrivez sans espoir qu'on vous réponde que
+vous êtes lu et que vos lettres ne sont pas livrées à la
+publicité.
+
+
+
+
+ À Mademoiselle Colignon.
+ Mai 1879.
+
+ Chère amie,
+
+Je dois vous dire qu'ayant fini de peindre à quatre heures, je n'ai cessé
+de lire le _Nabab_, roman d'Alphonse Daudet. C'est très intéressant,
+et ce type de nabab ressemblerait à quelqu'un d'autre, si on l'affinait et
+l'anoblissait. Je sais bien que la ressemblance n'est pas flatteuse, aussi
+il faut, je le dis, affiner, anoblir, spiritualiser. Ce n'est pas que
+l'on soit idéal, extra-fin et nobilissime... C'est-à-dire je ne sais au
+juste... je ne me fie pas à mon jugement; lorsqu'on est idéal je crois
+que je prends de la fadaise pour de la distinction, et quand on me semble
+énergique et extraordinaire, je crains que ce ne soit de la rusticité,
+du commun, du bourgeois. Heureux, heureux, celui qui sait dire comme il
+pense. Je vous écris comme si j'écrivais dans mon journal.--Non, vrai, si
+je devais me gêner avec mon journal pour dire toutes les fantaisies qui me
+passent par la tête, ce serait trop ridicule!
+
+Ainsi, écoutez: quant aux fantaisies, voyez le bonhomme Joyeuse dans le
+_Nabab_, vous avez sans doute compris que c'est tout à fait moi pour
+l'imagination. Comme moi il suffit d'un mot pour que je m'imagine tout
+un roman, dix romans, vingt romans, et tout cela en quelques minutes. Il
+y en a pourtant qui durent des semaines... Non, il y a des moments de
+lassitude, pendant lesquels on voudrait en finir avec tout, et pour en
+finir, il n'y a que deux moyens: mourir ou aimer.
+
+Oh! si vous saviez comme je suis fatiguée de cette vie de tristesse! Quand
+tout grimace, tout fuit, tout se moque...
+
+ Tout à vous.
+
+
+
+
+ À son frère.
+ Paris, novembre 1879.
+
+ Cher Paul,
+
+Aujourd'hui, M. Gavini nous envoie deux billets et nous allons à la
+nouvelle Chambre. J'aimais mieux Versailles, on se retrouvait mieux étant
+obligés de partir par le même train. Ici, on s'en va quand on veut et il
+n'y a pas l'amusante sortie de là-bas. Il y a du monde plus élégant qu'à
+Versailles, mais les loges sont un peu comme au théâtre, toutes pareilles,
+et celle du président dans laquelle nous sommes ne diffère en rien des
+autres.
+
+On retrouve tout le monde aux mêmes places: C. est affaissé et éteint,
+Gambetta paraît maigre, Bescherelle court toujours. J'examine les
+magnifiques Gobelins et les affreuses statues.
+
+Rouher a pour la première fois aujourd'hui, depuis la mort de l'infortuné
+prince, reparu à la Chambre, à la Chambre de Paris, à l'ancien Corps
+législatif. Il a dû avoir de drôles de visions.
+
+La pensée de cet homme depuis la mort de ce prince m'a fait mal, il doit
+être bien malheureux. G. me dit qu'il lui en a voulu de ce qu'on ne lui
+ait pas indiqué la loge où j'étais.
+
+Hier, dîner chez M. M. J'ai complimenté Gaillard sur son _Chant des
+races latines_ publié dans la revue de Mme Adam. C'est un jeune homme
+d'Avignon, à face irrégulière de Sarrasin, avec un épi au sommet de
+l'occiput qui lui donne l'air cocasse avec son emphase et son calme
+étrange de méridional. Je cause avec lui et il me propose d'écrire quelque
+chose pour la Revue, de lui faire des traductions du russe.
+
+Tu penses bien que je suis enchantée et le ferai quand il voudra.
+
+Ah! j'ai oublié de te raconter que ce matin maman a eu un grand succès
+à l'église russe. Le grand-duc Nicolas l'a saluée et lui a parlé. Le
+grand-duc lui a demandé si elle avait quelqu'un de sa famille décoré de
+l'ordre de Saint-Georges (c'était une messe à l'occasion de la fête des
+chevaliers de Saint-Georges). Alors maman lui a répondu qu'en effet,
+pendant la guerre de Crimée, à Malakoff, son frère, à peine âgé de seize
+ans, a été décoré par lui-même sur le champ de bataille. Le grand-duc
+s'est rappelé du fait et a été extrêmement gracieux en ajoutant que toute
+la famille était héroïque, puisque maman n'a pas craint de sortir par un
+temps aussi effroyable.
+
+ Au revoir, je t'embrasse.
+
+
+
+
+ À M. X.
+
+Vous me demandez, mon ami, comment j'ai accueilli la grande nouvelle.
+
+Je l'ai accueillie par des murmures. M'étant mise en dehors de tout ce qui
+fait la vie des femmes, je parle du haut de la montagne n'ayant pas cette
+pudeur qui empêche de dire sa pensée lorsqu'on est intéressée soi-même.
+
+Que vous arrive-il donc? Est-ce le moment psychologique des chanteuses
+qui se retirent à l'heure où l'on dira encore: quel dommage! J'aime assez
+cette idée: pourtant si vous accomplissiez l'acte sans cette raison
+majeure, je verrais que je m'étais trompée sur vous. Je vous prenais pour
+un monument public, pour une propriété nationale... Imaginez-vous l'Arc
+de Triomphe ou le Louvre passés en des mains particulières. Je ne vous le
+pardonnerais qu'en ma faveur, de même que je trouverais monstrueux si l'on
+donnait ces monuments à une autre qu'à moi.... Ce qui serait également
+bizarre, mais excusable à mes yeux.
+
+Vous vous aveuglez, mon ami: souvenez-vous de votre passé.... Je sais
+bien, que vous vous dites: Moi, c'est autre chose.... Comme tous ceux
+qui y ont passé.
+
+Je ne vous ménage plus, dans la certitude que j'ai que rien ne pourra vous
+détourner de la voie nouvelle, c'est-à-dire que c'est la même voie connue,
+le même morceau de musique, seulement vous ferez la basse cette fois, vous
+accompagnerez.... au bal, au spectacle. Mais ces avis sont superflus, rien
+au monde ne saurait empêcher l'événement, un homme qui a inspiré tant de
+passions, dépravé tant de cœurs, brisé tant de fidélités, doit fatalement
+se marier. C'est l'expiation.
+
+
+
+
+ À son frère.
+ Paris, mercredi, 10 décembre 1879.
+
+ Cher Paul,
+
+Nous sommes allées voir le Père Didon au couvent des Dominicains[12].
+
+Ai-je besoin de te dire que le Père Didon est le prédicateur dont la
+gloire grandit à vue d'œil depuis deux ans et dont en ce moment tout Paris
+s'occupe. Il était prévenu; aussitôt que nous arrivons, on va l'appeler
+et nous l'attendons dans une des sortes de stalles-cellules de réception,
+toute vitrée, avec une table, trois chaises et un bon petit poêle. J'avais
+déjà vu son portrait hier, et je savais qu'il a des yeux splendides
+(beauté qui manque à L. P.). Il arrive, très aimable, très homme du monde,
+très beau avec sa belle robe de laine blanche, qui me rappelle les robes
+que je porte à la maison. Sans la tonsure, ce serait une tête dans le
+genre de celle de P. de C., mais plus éclairée, les yeux plus francs,
+l'attitude plus naturelle, quoique très haute; un visage qui commence à
+devenir épais et qui a le même quelque chose de désagréablement de travers
+dans la bouche que C. Mais une grande distinction, pas de charme outré de
+créole, un teint mat, un beau front, la tête haute, les mains adorablement
+blanches et belles, un air gai et même autant que possible bon garçon.
+On voudrait lui voir une moustache. Beaucoup d'esprit, malgré un grand
+aplomb. On voit tellement qu'il mesure toute l'étendue de sa vogue, qu'il
+est habitué aux adorations, et qu'il est sincèrement heureux du bruit qui
+se fait autour de lui!
+
+La mère M. l'a naturellement prévenu par lettre de la merveille qu'il
+allait voir et nous lui parlons de faire son portrait.
+
+Il n'a pas refusé, tout en disant que ce serait difficile, presque
+impossible... une jeune fille faisant le portrait du Père Didon... il est
+si en vue... on s'en occupe tant...
+
+Mais c'est justement pour cela, idiot!
+
+On m'a présentée comme son admiratrice fervente. Je ne l'avais jamais ni
+vu ni entendu, mais je le pressentais tel qu'il est, avec ses inflexions
+de voix, passant des notes caressantes à des éclats presque terribles,
+même dans la simple conversation.
+
+C'est un portrait que je sens tout à fait et si cela pouvait s'arranger,
+je serais une bienheureuse personne.
+
+Ce grand diable de moine ne doit pas être sage. Même avant de l'avoir vu,
+il me faisait un peu peur. Je n'aurais qu'à rougir quand on parlera de
+lui. Ce serait désagréable, un moine! C'est un être qui pourrait avoir de
+l'influence sur moi et je n'ai pas envie de cela.
+
+Il a promis de venir nous voir et pendant un instant, j'ai désiré qu'il en
+restât à sa promesse.
+
+Mais c'est bête, et tout ce que je désire à présent est qu'il consente à
+poser. Rien au monde ne ferait mieux mon affaire de peintre ambitieux.
+
+ Je t'embrasse.
+
+[Note 12: Une partie de cette lettre se trouve reproduite dans le journal
+de Marie Bashkirtseff (pages 159 et 160 du tome II).]
+
+
+
+
+ 1880
+
+
+
+
+ À M.***
+ Paris, samedi, 3 juillet.
+ 34, avenue Montaigne.
+
+J'ai longtemps hésité avant d'envoyer ceci. Vous même avez si bien compris
+que je ne pouvais vous écrire que vous en avez déguisé, même à vos yeux,
+le souhait sous un appel à mes bons sentiments en général, délicatesse
+involontaire, mais dont je vous sais gré.
+
+S'il ne s'agissait que de réponse à un jeune homme amoureux, je ne
+répondrais pas.
+
+Aussi, entendons-nous bien: _Ceci n'est point une lettre_.
+
+Je ne sais si je vous flatte en vous jugeant assez fin pour saisir cette
+nuance. Vous êtes jeune et vous semblez en proie à un sentiment vrai. (On
+verra plus tard s'il est vrai.) Avec cela on va loin. Je voudrais rendre
+meilleure une créature humaine en exploitant l'influence que je puis avoir
+sur elle. Entreprise grave et intéressante. Expérience élevée qui me
+tentera toujours. Voilà donc ce qui me fait parler, et aussi une envie
+irrésistible de me moquer un peu de vos finasseries; pourtant c'est un
+triomphe facile.
+
+Écoutez donc: le manque de franchise dans une circonstance solennelle ou
+dans un rien me répugne également. Ce qui me fait aussi douter de votre
+sentiment, c'est que ce sentiment vous aurait donné comme une révélation
+d'un monde supérieur et vous aurait, momentanément du moins, doué de
+facultés, qui vous permettraient de comprendre que devant des natures
+comme la mienne on ne trouve grâce qu'en dépouillant tout artifice, à
+moins d'être.... ne l'essayez pas,--en mettant son âme et sa vie à nu
+comme devant Dieu.
+
+Et vous, que faites-vous?
+
+Vous croyez donc que des faits vrais, quoique vulgaires, m'amuseraient
+moins que vos petites inventions? Quand ils ne m'intéresseraient qu'à
+titre de documents humains! Et maintenant encore vous me parlez de me
+confier vos peines comme si je vous l'avais défendu, vous citez ce manuel
+que vous ne comprenez pas.
+
+Vous n'êtes qu'un enfant.
+
+Du moment où je vous montrais assez de bienveillance pour vous donner à
+choisir entre un congé immédiat et un délai de six mois, vous deviez me
+faire la flatterie de me prendre pour votre patronne et conseillère. C'est
+un rôle, auquel on ne se refuse jamais, quelque orgueilleuse qu'on soit.
+
+Vous auriez même pu me mettre au courant de tout, afin d'éviter à mon
+esprit la fatigue de chercher le vrai dans le cas où il le chercherait.
+
+Voilà bien des mots, n'est-ce pas, pour des niaiseries comme ces dépêches
+qui vous appellent _tout de suite_, cette lettre _ultérieure_
+(que vous avez le temps d'attendre), à je ne sais où, et qui vous retient;
+innocent anachronisme.
+
+J'admets que vous n'avez eu pour vous en aller aucune raison de force
+majeure et que tout en ayant le cœur sensible vous songiez aux affaires,
+rien de plus naturel. Mais pourquoi dissimuler cette prose, fort
+honnête en somme, sous ce grand amour? Voilà qui n'est pas délicat pour
+vous-même... Car enfin c'est étonnant que tout coïncide pour que vous vous
+trouviez là justement pour les commissions de vos parents.
+
+Grand innocent que vous êtes! Le mensonge, quand il n'est pas manié par
+quelqu'un de très adroit, est une guenille aux couleurs criardes. Et le
+mensonge futile est écœurant comme une vilenie.
+
+Pourquoi, par exemple, dire que l'appartement de X. est immense? Il n'y a
+qu'un salon de grandeur moyenne, je le sais. Cette futilité vous prouve
+qu'il n'y a pas de futilités. Il suffit d'analyser une seule goutte d'eau
+pour connaître les propriétés de toute la source.
+
+Je ne déchirerai pas votre lettre.
+
+Si vous voulez que j'entreprenne votre amélioration, j'ai besoin de
+documents pour voir si je réussis. Si vous êtes bon élève, vous vous ferez
+de moi une amie véritable et, si vous avez compris mon caractère, vous
+savez que mon amitié sera bonne.
+
+Mais êtes-vous digne de tout cela? Et les choses ne tournant pas selon vos
+désirs, ne m'en voudrez-vous pas bêtement de m'avoir aimée?
+
+Vous avez écrit des bêtises, comme vous dites, mais recommencez. Ici il ne
+s'agit que de votre moral et point du tout de vos projets terrestres....
+Je vous trouve audacieux de porter les regards à la hauteur où je me suis
+placée, mais le proverbe ne dit-il pas que le soldat qui n'aspire pas à
+devenir maréchal de France n'est qu'un mauvais soldat.
+
+Je m'aperçois, à la fin, que ce que j'exige de vous est insensé. Ce serait
+changer tout l'homme.
+
+On dit, et je n'y crois pas, que l'amour fait des miracles... La façon
+facile dont vous avez accepté cette absence m'a choquée... enfin.
+
+Si vous ne _sentez_ pas la vérité de mes prédications, j'y renonce,
+et vous, allez en paix.
+
+Chaque fois que vous vous impatienterez ou trouverez, en homme ordinaire,
+votre rôle ridicule, consultez ce petit _Manuel du parfait amoureux_;
+il vous donnera la mesure de vos sentiments.
+
+Posons comme principe indéniable qu'il n'y a pas de vilenie dans la
+personne aimée qu'on ne tâche de s'expliquer favorablement; qu'il n'y a
+pas au monde de chose qu'on ne fasse pour la personne aimée en éprouvant
+un réel contentement; qu'il n'y a pas de ce qu'on appelle _sacrifice_
+qu'on ne s'impose avec joie. Car en somme l'amour est un sentiment
+égoïste, et la preuve c'est qu'on est plus heureux d'aimer que d'être
+aimé. Mais tout cela ne se demande et ne se commande pas: l'homme qui
+aime l'accomplit tout naturellement, parce qu'il éprouve une satisfaction
+personnelle. Quand il y a la moindre hésitation, la moindre impatience,
+on ne doit pas ou ne peut pas croire qu'on aime.
+
+Vous verrez donc si les quelques mois d'épreuve, _au bout desquels il
+n'y a en somme qu'une incertitude_, vous les supporterez facilement et
+surtout avec plaisir.
+
+ Tout cela _ad libitum_.
+
+ Amen.
+
+
+
+
+ À Monsieur Julian.
+ Nouméa--Mont-Dore, juillet, août 1880.
+
+Oui, citoyen Directeur, tout y est jusqu'au costume spécial qui vous
+est imposé comme à des galériens, et c'est vêtus de ce costume que nous
+subissons le mauvais traitement de cinq à sept heures du matin. Le docteur
+des Eaux assure qu'il est bon, mais tous ces gens en place.... des
+accapareurs, quoi! Bien, bien dommage que T. ne vienne pas. Vous, je ne
+vous invite pas. Paris a besoin de vous. Mais quel bien immense vous
+ferait un peu d'exil par ici.
+
+Figurez-vous qu'il n'y a rien à manger. Ce n'est pas d'une âme élevée
+que de songer à la nourriture; mais hélas! Si je ne craignais de devenir
+anémique! le docteur a essayé de me faire croire que je l'étais: Vous êtes
+très faible, Mademoiselle?--Mais non, Monsieur.--Habituellement pâle?--Au
+contraire.--Facilement fatiguée?--Mais pas du tout!--Cela ne fait rien,
+vous êtes faible.--Pourtant, Monsieur, comment expliquer? C'est
+impossible à expliquer, mais cela est.
+
+Donc si je n'avais peur de devenir très faible, j'avalerais encore moins
+que ce que j'avale, tellement c'est répugnant. Ô succulente cuisine du
+lac Saint-Fargeau, tu m'as donné comme un avant-goût des produits des
+Trompette du Mont-Dore. Mais combien tu étais préférable!
+
+Que je n'omette pas de rendre justice à l'équité avec laquelle vous avez
+jugé mon dessin.
+
+Ma tante vous envoie ses meilleurs souvenirs... ce n'est pas aux miens que
+vous devez cette épître illustre avant que son auteur le devienne (style
+Rochefort), c'est que j'ai besoin de vous ménager.
+
+Qui est-ce qui remonterait la vis dans les moments critiques? Ce que vous
+me dites des cinquante ouvriers travaillant, cet emploi exagéré des bras,
+n'est-ce pas une de ces manœuvres d'abrutissement populaire, dont le
+régime à jamais exécrable des Césars s'est servi pour annihiler les
+intelligences ouvrières? Vous avez aussi écrit le mot _aboutir_, un
+mot suspect, ayant été prononcé par le grand enjôleur qui se cache encore
+sous les fleurs républicaines.
+
+Un instant j'ai pensé que vous rachetiez toutes ces choses qu'il m'est
+douloureux de reprocher à un bon patriote; oui, j'ai pris un instant ce
+mariage des deux silhouettes pour cette alliance tant désirable avec la
+patrie de l'Inquisition et je m'en réjouissais. Tous les peuples latins
+sont frères et il me serait doux de voir la France extirpant le dernier
+vestige de... dans le pays en question. Je me trompais.
+
+Laissez-moi espérer.
+
+Donc, quelles que soient nos préférences, que nous aimions la République
+athénienne, spartiate, collective, socialiste, orthopédique, artistique,
+médailleuse, Tonyfiante et même Rodolphiphobe.
+
+ _Vive la République!_
+
+
+
+
+ À son frère.
+ Paris, 1880.
+
+ Cher Paul,
+
+Je vais te raconter une demande en mariage par un prince: il est venu
+dîner, et il me glisse à l'oreille qu'il a à me parler. Ma tante causait
+avec C...., et je l'ai écouté.
+
+--Faut-il me marier?
+
+Vois-tu la ficelle, cher Paul?
+
+--Oui, si cela vous fait plaisir.
+
+--Cela ne me fait pas plaisir.
+
+--Alors ne le faites pas. C'est tout ce que vous aviez à me dire?
+
+--Non, je vous ai dit que je vous ai aimée... Eh! bien, je vous aime...
+Vous comprenez que c'est une torture pour moi de venir ici comme ça; j'en
+suis malade.
+
+--Et pourquoi? Je pensais que cela vous faisait plaisir.
+
+--Oui, mais chaque fois que je vous dis quelque chose vous m'insultez...
+
+--Mais non, je suis gaie, et si j'émaille notre conversation de
+digressions, c'est que vous mettez vraiment un temps infini entre chaque
+phrase.
+
+--Vous ne vous moquerez pas de moi?
+
+--Non, non, non, je suis très sérieuse.
+
+Mais au lieu de parler, il me regardait avec ses yeux si cernés et son
+front encore plus pâle que d'habitude...
+
+--Il faut m'en aller, n'est-ce pas, ne plus venir ici?
+
+--Pourquoi?
+
+--Je vous aime...
+
+Il fallait parler bas pour ne pas être entendus des autres, et cela
+donnait aux voix quelque chose de doux et de charmant.
+
+--Je vous ai dit que je vous aimais... et quand on aime une jeune fille,
+il n'y a pas trente-six issues; c'est l'un ou l'autre, n'est-ce pas? Il
+faut donc que je ne revienne plus...
+
+--Et pourquoi? (Je faisais la naïve.)
+
+--Parce que je souffre trop.
+
+Puis, il se mit à pleurer. Il y avait dans ce mouvement quelque chose
+d'enfantin, de gentil; mais le mouchoir, qui est venu essuyer les yeux,
+a tout gâté.
+
+--Voyons, voyons, oh! alors, disais-je sans rire, et puis des larmes
+maintenant, je veux bien, mais on ne les essuie pas avec des morceaux
+de toile, on les laisse essuyer par... celle qui les fait couler.
+
+Il fit un geste d'impatience.
+
+--Tout n'est pas rose dans ce monde, repris-je sérieusement, mais pas rose
+du tout... Mon système de faire ce qui fait plaisir... c'est bon, mais ce
+n'est pas praticable; on peut ne pas faire ce qui déplaît, mais faire ce
+qui plaît...
+
+--Écoutez-moi, mademoiselle, et ne m'insultez pas, ne vous moquez pas.
+Je vais m'en aller, ou bien il faut que vous... m'autorisiez à revenir;
+cela ne peut pas durer ainsi, je suis trop malheureux, je souffre, je suis
+malade. Quand on aime une jeune fille, il faut qu'on se marie avec elle ou
+qu'on s'en aille pour toujours.
+
+--Écoutez, repris-je, c'est facile à dire: se marier; mais à faire, ça
+dépend...
+
+--De qui?
+
+--Mais de moi.
+
+--Et alors?
+
+Il est jeune et il a dû trembler un peu, même s'il a pensé à ma dot.
+
+--Et alors... moi, je ne veux pas m'engager; et puis, je ne sais pas,
+moi, s'il faut attendre. Est-ce que je sais ce que vous êtes; vous avez
+l'air d'un honnête homme, vous ne l'êtes peut-être pas... C'est long, un
+mariage, ça dure longtemps... Je ne crois pas à votre amour, qui est
+peut-être vrai... Je voudrais m'en assurer... Comprenez-vous, il
+faudrait attendre.
+
+--Combien?
+
+--Voyons, (je me mis à compter sur les doigts, cinq, six), au jour de
+l'an?
+
+--C'est trop long.
+
+--Alors, à Noël, mettons Noël, sept mois.
+
+--Et si vous êtes sûre de mon amour, mademoiselle, vous consentirez?
+
+--Ah! non, je ne dis pas cela, monsieur, ce serait m'engager, je ne veux
+pas m'engager, je ne vous aime pas. Mais ce délai est nécessaire pour nous
+édifier sur la situation de nos sentiments réciproques.
+
+--Et alors, il vous faudra encore trois mois pour vous décider.
+
+--Mais, non, je vous dirai cela tout de suite.
+
+Et alors, je fais l'enfant, la simple. Après avoir été tantôt rêveuse,
+tantôt grave, tantôt moqueuse, je parle de ma peinture, est-ce que je puis
+me marier! Je dois peindre. Et puis, ne devais-je pas mourir?
+
+--Je ferai de la peinture avec vous, mademoiselle.
+
+--C'est cela, et pendant les sept mois vous apprendrez à dessiner.
+
+Et je me mets à vanter la vie d'atelier, je lui parle de ma dot, disant
+qu'elle entre pour beaucoup dans son amour. Naturellement, il fait
+l'indigné.
+
+--Est-ce que vous croyez que je ne pourrais pas trouver de l'argent, si
+je voulais! Est-ce que je sais seulement ce que vous avez, je me moque de
+votre fortune! C'est vous que j'aime!
+
+Eh! bien, cher Paul, je ne l'aime pas, je n'ai même pas pour lui de ce je
+ne sais quoi que j'avais pour X...
+
+--En ordonnant ce délai de sept mois, me laissez-vous la possibilité
+d'espérer?
+
+--Il faut toujours espérer, quand même je vous dirais catégoriquement
+_non_. Du reste, j'ai trouvé... Vous allez copier tantôt quelque chose
+que je rédigerai... Voici le document; il accepte.
+
+En somme, moi je ne lui demande rien, c'est lui qui dit m'aimer, moi, je
+lui offre le moyen de s'en assurer. Voilà tout. C'est amusant, n'est-ce
+pas?
+
+ Demain, je t'écrirai encore.
+
+ Au revoir.
+
+
+
+
+ À la Princesse K***,
+
+Comme c'est ennuyeux, chère princesse, que vous ne soyez pas à Paris!
+Songez donc, Gambetta donne une fête splendide, nous avons une invitation,
+mais maman et ma tante ne veulent pas y aller en deuil et ne connaissant
+personne chez les républicains, je suis si désolée d'être obligée de me
+passer de ce divertissement, qui sera, en vérité, une chose très amusante,
+et très drôle, et très magnifique, que je suis prête à aller vous chercher
+à Dieppe.
+
+Vraiment vous devriez revenir à Paris au moins pour ce jour; c'est si
+près, Dieppe, seulement quatre heures, quatre fois le voyage à
+Versailles. Rien qu'une promenade.
+
+Si vous voulez, deux de nous irons vous chercher pour vous décider plus
+facilement. Pensez donc! une première fête chez Léon, toute la haute gomme
+républicaine y sera; un spectacle unique et pour ainsi dire historique. On
+fait des préparatifs dix fois _bœuf_. Ce qui m'attriste un peu, c'est
+que le fils A... n'y sera pas à cause de la stupidité de son grand-père
+qui a eu l'invention d'être très souffrant. Mais je me consolerai
+facilement de cette absence.
+
+Voyons, décidez-vous; sans vous, je serai forcée de rester à la maison;
+je ne connais que des bonapartistes qui, si je leur disais que je vais
+dans la hotte de la présidence, me considéreraient comme une personne
+absolument dégoûtante.
+
+Vite une réponse.
+
+Je vous embrasse.
+
+
+
+
+ 1881
+
+
+
+
+ À Monsieur X...
+
+ Monsieur,
+
+Voici un plan[13] avec le nord bien indiqué[14]. Maintenant voici mes
+idées à moi pour que vous sachiez dans quel sens marcher. L'atelier
+aurait la hauteur de deux étages et aurait trois jours, plus un jour
+d'en haut. Au-dessous de l'atelier, un atelier aussi, mais de sculpture,
+au rez-de-chaussée.
+
+Vous comprenez, il n'y aurait pas de chambres habitables dans cette
+partie; du reste, je fais au crayon les divisions imaginées par moi;
+vous verrez si c'est pratique.
+
+Je voudrais que l'atelier communiquât avec les salons. Ainsi voilà,
+rez-de-chaussée: atelier de sculpture, et cuisines, etc., etc. Premier
+étage: salons et ateliers. Deuxième étage: chambres à coucher; combles
+pour les domestiques. Je vois qu'on peut me faire ma chambre et un cabinet
+de toilette au premier, et l'atelier restera encore assez grand, et ma
+chambre aura cinq mètres de largeur. Ou bien, si vous trouviez le moyen
+de donner à l'atelier une forme régulière ce serait parfait.
+
+Seulement ce à quoi je tiens, c'est que l'atelier vienne à la suite des
+salons et, pour économiser le terrain, on ferait la remise sous la salle à
+manger. Vous voyez que je trouve moyen d'avoir devant l'atelier un jardin,
+par lequel on entrera, car il faut aux ateliers une entrée à part. Au
+besoin, ma chambre et mon cabinet pourraient être au deuxième et je
+passerais à l'atelier par l'escalier intérieur.
+
+Mais surtout que l'entrée principale soit de telle façon qu'on soit obligé
+de traverser le salon et la bibliothèque avant d'arriver à l'atelier. Les
+pièces en enfilades, enfin.
+
+J'espère que vous comprendrez ces incohérences et excuserez le désordre de
+mes idées architecturales.
+
+Agréez, je vous prie, Monsieur, mes civilités.
+
+P.S. Il serait peut-être possible de placer le jardin (quand même il
+n'aurait qu'une superficie de 50 mètres) de telle façon que j'y puisse
+faire des études sans être vue de la rue. Je ne tiens pas au jardin à
+l'extérieur; là où je l'ai indiqué on pourrait ne faire qu'un jardinet de
+deux mètres de profondeur.
+
+Enfin ce sont tout des idées en l'air! Du reste, le jardin me semble bien
+où je l'ai marqué sur le plan.
+
+Maintenant il faut un escalier, une cour, une écurie et remise; je
+voudrais bien qu'on puisse entrer de l'escalier dans le grand salon.
+
+[Note 13: Le livre original comporte le plan à la page 139.]
+
+[Note 14: Il s'agit ici d'un hôtel qu'on avait le projet de construire à
+Paris avenue Kléber. Il ne fut pas donné suite à ce projet.]
+
+
+
+
+ À Monsieur Julian.
+ Russie, Poltava, 21 mai/2 juin 1881.
+
+Draperies blanches, yeux tristes, mains pâles, air détaché... Le royaume
+de ce pays-ci n'est pas pour moi! (sujet d'esquisse pour le paysage).
+
+Oh! les horribles mastodontes, des gens qui ont des poses et des mains
+comme sur les vieux mauvais portraits. Faut-il être enragée, hein? Vous
+êtes un grand prophète, mais il me fallait ces cent heures de chemin de
+fer.
+
+Du reste jusqu'à présent je n'en ai eu que l'avantage d'un rhume. L'air
+délicieusement pur et parfumé est trop frais pour rester tout le temps
+dehors et me voilà dedans... Je m'y suis fourrée moi-même, mais ça n'en
+est pas plus drôle... Si au moins c'était la sévère majesté des steppes,
+mais non! La campagne est jolie. La famille est aux petits soins, les
+nouveaux me trouvent délicieuse, les anciens trouvent que je suis devenue
+sérieuse et calme...
+
+Il y a cinq ans, je venais montrer mes premières jupes longues et je leur
+ai servi un feu d'artifice à tout casser; à présent je viens chercher
+quelque chose qui flotte entre _oubli_ et _repos_. J'ai la tête
+pleine de peinture, et ces personnes-là ne peuvent pas comprendre les
+nobles préoccupations des gens de notre espèce et puis, il faut l'avouer,
+je suis finie jusqu'à nouvel ordre.
+
+Hier, pour la fête de mon père, grande ovation. Tous les paysans venus
+dans la cour, on l'a acclamé, secoué, embrassé, on m'a fait ôter mon
+chapeau et mon voile pour me voir et, après examen, ç'a été à moi d'être
+portée en triomphe et acclamée. Il m'a fallu en embrasser un tas. Puis
+sont arrivées les femmes, j'ai paru au balcon, nouvel enthousiasme et cri
+dominant: un bon mari! _Gambetta à Cahors enfin_.
+
+Puis quand tout ce monde a eu bu et dansé, on a parlé de donations de
+terres, mais quelqu'un leur a montré le poing et l'incident a été clos.
+
+On distribue, à ce qu'on dit, à ces braves gens des soi-disant ukases de
+l'Empereur, obligeant les propriétaires à leur donner trente-six choses.
+On a mis aussi à prix les têtes des nobles, 50 roubles la pièce. Me
+voyez-vous au bout d'une pique? Enfin, si vous avez présente à l'esprit
+l'histoire des dernières années de votre ancien régime, vous êtes au
+courant. La ressemblance est frappante depuis la condition épouvantable du
+peuple, jusqu'à l'aveuglement stupide des grands. Le paysan français qui
+met à sac le château en disant qu'il en est désolé, mais que le roi le
+veut ainsi, est le frère du Russe qui prétend avoir l'ordre de massacrer
+les Juifs.
+
+Figurez-vous que je n'ai pas pu avoir un chevalet à Poltava. Un aimable
+indigène est allé en chercher un à 12 heures de chemin de fer, c'est au
+moins gentil. Ici il n'y a qu'un photographe peintre, pas moyen d'avoir
+une toile assez large. Ah! si vous saviez!
+
+Comment va M. Tony Robert-Fleury? Je l'ai laissé souffrant. S'il allait
+crever sa toile! Ça me dérangerait horriblement dans mes habitudes et
+puis, blague à part, je l'aime bien et vous aussi.
+
+P.S.--Paul est devenu obèse, sa femme est gentille et jolie et tout va
+bien. Dina fait de grandes toilettes et s'amuse, et moi je ne suis même
+pas sensible aux triomphes populaires... C'est grave.
+
+
+
+
+ À son père.
+ Août 1881.
+
+ Cher père,
+
+Après l'article du journal Jugeni Cray, il faut absolument que je fasse
+cette image. Aussi vous seriez bien aimable de faire des démarches
+nécessaires puisque je ne sais comment m'y prendre. En outre comme vous
+êtes un être intelligent, je m'en rapporte à vous pour me procurer tous
+les renseignements exacts. Par exemple, pour quelle partie de l'église[15]
+serait l'image et sa grandeur, et sa forme, etc. Car je suppose que cela
+doit être approprié à la disposition des ornements intérieurs, et sans
+doute les principales images sont déjà commandées à des célébrités russes.
+Enfin tâchez de m'obtenir quelque chose d'important pour que j'aie de la
+satisfaction à le faire bien. J'aimerais que ce fût grandeur nature. Le
+Christ, par exemple, avec la figure de l'empereur: enfin je me mets à la
+disposition du comité (est-ce un comité?) pour telle image qu'on voudra.
+
+Seulement, s'il faut que je sois l'esclave d'une certaine dimension ou
+d'un certain sujet, il faut que je le sache au plus vite, afin de penser à
+mon sujet et de m'y mettre.
+
+En un mot, vous arrangerez cela très bien, j'en suis sûre.
+
+Je félicite et embrasse la princesse[16]. Au revoir.
+
+ Votre fille célèbre,
+
+ ANDREY[17].
+
+[Note 15: Église construite en mémoire de l'empereur Alexandre II, à
+Saint-Pétersbourg, à la place où l'empereur a été tué.]
+
+[Note 16: Sœur de son père.]
+
+[Note 17: Marie Bashkirtseff exposa pour la première fois au Salon de 1880
+et signa son tableau: Marie, Constentin Russ--au salon suivant, en 1881,
+elle signa Andrey--nom qu'elle adopta souvent dans sa correspondance. Ce
+n'est qu'en 1883 qu'elle mit son nom véritable sur ses tableaux, alors
+qu'elle se sentait plus certaine du succès.]
+
+
+
+
+ À M. B...
+ 1881.
+
+ Cher B...,
+
+Au lieu de Bayonne nous avons couché à Bordeaux, et je vous écris pour
+vous dire que nous avons vu Sarah dans _la Dame_. Vingt-cinq francs
+la stalle de balcon. Elle a joué, cela va sans dire, comme personne, mais
+je critiquerai très fort son entourage. Armand Duval, atroce. Et les
+toilettes! au risque de vous crever le cœur, je vous dirai qu'elle n'est
+pas bien habillée; la robe du premier assez jolie, du second (la bleue),
+jolie. Celle de la campagne, laide, et celle du bal encore plus. Une
+horrible guirlande toute raide, qui n'allait nullement avec les camélias
+du bas de la jupe... Enfin pour la province ça ne vaut pas la peine, mais
+c'est égal, si cette toilette est payée ce que vous avez dit, Sarah est
+joliment volée. Du reste, ne vaudrait-elle que mille francs, elle est
+laide; je ne comprends pas qu'une artiste comme Sarah se mette ça sur le
+dos. Le dernier peignoir est charmant ainsi que la pelisse blanche.
+
+Du reste, elle a joué comme un ange. Mais je ne pouvais la gober
+entièrement, elle vous ressemble trop. C'est ridicule de se ressembler
+ainsi!
+
+Qui des deux copie l'autre?
+
+Comment vont vos deux pensionnaires? Dites-leur bien des choses. Et puis
+si vous étiez bien gentil vous iriez encore boulevard Rochechouart, _57
+bis_. Vous voyez, je ne louerais que vers le 15 octobre, et je serais
+désolée si un autre m'enlevait ce paradis si bien exposé au Nord. Ne
+pourriez-vous, avec la finesse qui vous caractérise, vous arranger de
+façon à être prévenu par la concierge... je ne sais comment, mais que je
+puisse respirer librement ici sans la crainte que quelque peintre (ils
+sont si ignobles) loue l'atelier que je convoite. Si, pour vous encourager
+à m'arranger cela, il faut dire que la robe du quatrième est jolie, je
+vais le dire volontiers.
+
+Il fait beau, il fait chaud, Biarritz est charmant.
+
+
+
+
+ Au même.
+ Biarritz, 1881.
+
+ Cher B....,
+
+Le quatrain qui commence votre lettre serait digne d'être de vous, il est
+ineffable. Les gants vont très bien, je vous remercie, c'est trois fois
+deux francs soixante-cinq centimes que je vous dois.
+
+Hier, représentation de Coquelin cadet et grand bal. Il n'y a que des
+Espagnols et des Russes. Les Espagnoles sont jolies, jolies, jolies; quant
+aux Russes, il n'y en a qu'une, et vous savez de qui je veux parler.
+
+Il pleut depuis deux jours; du reste, fin septembre, tout ça s'envole,
+et nous allons faire un tour artistique à travers l'Espagne, qui me
+passionne. Sans bagages, comme des Anglais; c'est le voyage le plus
+intéressant d'Europe et qu'il faut avoir fait, vraiment.
+
+Ne regrettez pas de n'être pas à Biarritz, qui n'est pas plus amusant
+que Trouville ou Aix, mais à votre place, je profiterais de ce que les
+délicieuses Russes que vous savez vont en Espagne, et je ferais ce voyage
+dans ces conditions incomparables. Mais j'y songe vraiment, plaisanterie à
+part, la saison est tout à fait favorable, vous avez beaucoup travaillé,
+Paris est humide en octobre, vous toussez; vous raconterez vos aventures
+ibériennes, castillanes et andalouses à Sarah; voilà bien ce qu'il faut
+pour décider votre famille à vous laisser partir, sans compter qu'avec
+mille fois vingt sous le tour est joué aussi bien que la _Dame_ par
+Sarah. Et puis vous serez sage étant en famille, et puis vous porterez mes
+ustensiles de peinture dans les passages dangereux des montagnes, ou'sque
+les écureuils ne s'aventurent qu'à regret, les biches plutôt, enfin il
+n'importe, comme on dit chez Victor Hugo. Donc, méditez sur ce projet
+éblouissant et au revoir. Merci de nous toutes pour les chiens et
+l'atelier, vous êtes bien gentil, comme disait Mme Thiers.
+
+ Andrey,
+ Future grande médaille.
+
+
+
+
+ Au même.
+
+ Amado ed illustre B!
+
+Oui, son en Espagna ainsi qu'en Mantilla; parcouro l'una portando l'altra.
+Visito Toledo et l'Escorial faisando studias et conquêtas.
+
+Non est impossible que je fasse quelque magnifica composition mais est
+meglior de ne rien présumar. Il m'a semblato démêler dans esperancia del
+segnor Juliano de me vider faire grande tableauto, il m'a semblato,
+dis-je, démêlar que maman a fato visita al segnor director et l'a
+serinato al effecto d'agir sur moi en faisando semblante de creder que
+je travaillo ici pour me faire restar dans le Midi. Si le pensiero
+machiavelico que prêto al nostro director al vrai, je lui retiro ma
+confiancia et la dono illico al segnor Cot qui non est complicio della
+familia (!) Vous pouvez lui faire part de cette menacia.
+
+Dans tous les casos el tiempo que stabo in esto infecto pays sera
+employato a chipar segretos de Velasquez, Ribera et altros polissones. Et
+lorsque munita de tanta sapientia me riscabo à faire immensa toila d'après
+natura, enfonçatos Carolus, Tony et altros precursorès. Donc, caro chico,
+prego usted de faire demangiamento del 37 se abominabil propriator me
+ficha à la puerta avant janvier--ce sera donc le 15 octobre. Spero que
+sera plus tard. Dans todos los casos faudra ranger chosas dans antiqua
+chambra de Mlle Oelsnitz. Penso être de retour dans vingt jours à moins
+que... Il y a beaucoup de balcones, guitarras, œilladas et eventaillos
+mais le travaillo avant todo.
+
+ Attendo nuevas lettras de usted et me dico humilimente.
+
+ Andrey,
+ Fabricante de chèvre-d'œufs,
+ successor de Velasquez
+ et de plusieurs cours étrangères
+ et professor de langua espagnol.
+
+
+
+
+ À M. Julian.
+
+ VOYAGE PITTORESQUE EN ESPAGNE
+
+ PAR
+
+ M... B... Andrey.
+
+ Séville, Hôtel de Paris, 1881.
+
+ Cher maître,
+
+Ô vous qui avez peut-être l'intention de voyager quelque jour, suivez ce
+conseil, fruit d'une expérience amère.
+
+En fait de mères prenez la Méditerranée et en fait de tantes celle du
+Bazar du voyage (place de l'Opéra), car si vous êtes le moins du monde
+artiste, si vous avez la moindre tendance vers ce que les positivistes
+appellent poésie, si vous avez dans l'âme quelque coin inexpliqué qui
+aspire vers autre chose qu'un fond d'épicerie, fût-il de Gambetta même...
+si vous partez avec l'espoir de récolter des croquis, des études, voire
+des tableaux... Trois fois hélas! Je vais, pour ainsi dire, cher facteur,
+vous faire assister à mes pénibles déboires.
+
+_Burgos_.--Qu'est-ce qu'il y a donc ici? une cathédrale, seulement?
+Il faut être Anglais pour... Oui j'ai entendu dire que des Anglais sont
+venus à Lausanne pour voir une cathédrale. Et quel froid! chien de pays!
+Qu'il faisait bon à Biarritz, et pourquoi sommes-nous partis? Première
+douche.
+
+_Valladolid_.--Nous ne nous y arrêtons pas; on m'en a dégoûtée en me
+demandant une vingtaine de fois quelle était cette ville où je voulais
+_encore_ m'arrêter.
+
+_Madrid_.--Une capitale, au moins, et il fait beau, pourtant le coucher
+du soleil... mais le musée est chauffé, je crois. C'est égal, vite,
+vite, allons à Séville, on y trouve du bon lait de vache et des poulets
+rôtis comme les aime Marie et puis le climat y est très sain. Voyez-vous
+les rêves d'Andalousie réduits en pâte pectorale. Est-ce qu'il ne serait
+pas permis de haïr un peu des gens qui vous dégoûtent ainsi de ce que
+vous étiez près d'admirer!
+
+Enfin, départ pour Séville, arrêt à Cordoue où il pousse des aloès et des
+cactus et où il fait chaud. Délicieux pays! Mais légers gémissements faute
+de voiture, car ces dix mètres de marche et la visite de la mosquée vont
+m'exténuer. Plaintes à la troisième personne. Il n'y a rien à voir, le
+guide _invente_ tout cela _exprès_ pour nous faire manquer le
+train.
+
+_Séville_.--Nous sortons prendre l'air du pays, nous orienter, mais
+il ne faut pas quitter les rues principales, car on y est à l'abri; les
+quartiers pittoresques, les rues ébréchées, interrompues de places et de
+jardins sont horribles, il y souffle une brise!
+
+Le cocher le fait _exprès_. Est-ce que par hasard (haineusement) nous
+sommes venues ici pour visiter les environs de Séville?
+
+Je prie le ciel de me rendre indifférente à ces saintes infamies, mais je
+me vois à bout de patience. Cette continuelle tendance à ramener tout au
+plus bourgeois terre-à-terre, par tempérament, et à n'envisager que le
+côté hygiénique par principe, me rend folle, d'autant plus que je suis
+peut-être vraiment malade. Dans tous les cas, j'ai des médecins bien
+maladroits. À Madrid, on échappait un peu à tout cela grâce au musée et à
+des amis, un petit artiste entre autres qui a travaillé chez vous et dont
+nous avons connu la famille ici.
+
+Mais en excursion, en voiture, on est forcé de rester ensemble et alors
+c'est ou des insinuations tatillonnes pour mon bien, ou un silence lourd
+comme du plomb. À défaut de communions d'idées et d'intérêts, il faudrait
+au moins un peu d'entrain... Et je suis là comme un promeneur qui se voit
+obligé de traîner ses compagnons endormis et hargneux. Tenez, allez au
+Salon avec un de vos amis ou avec la maman d'une de vos élèves, je
+ne précise pas,--au choix. Eh bien, amplifiez, amplifiez, amplifiez,
+substituez au court supplice du Salon un voyage artistique (ô ironie!) à
+travers la très intéressante et très pittoresque Espagne et vous aurez une
+faible idée... Je fais les plus grands efforts pour conserver une certaine
+vigueur morale, mais quand même je me forcerais à résister encore un peu,
+l'élan n'y est plus; les ailes tombent et ne servent qu'à balayer les
+projets et illusions d'artiste réduits en poussière sous la pression
+hygiénique de ceux qui m'aiment. Et comme, tout au contraire du guide de
+Cordoue et du cocher de Séville, ils ne le font pas _exprès_, il n'y
+a absolument rien à faire que d'exhaler des plaintes sur trois feuilles de
+papier et de vous les envoyer comme si ça pouvait faire quelque chose...
+
+Mais je nourris le secret espoir que vous allez par le premier courrier
+m'expédier ici quelque compagnon comme M. de Saint-Marceaux, sculpteur, ou
+M. Tony-Robert-Fleury, peintre. Mais est-ce que ce dernier nommé n'avait
+pas le projet d'aller cet hiver au Maroc? Dites-lui de se dépêcher,
+puisqu'il faut passer par l'Espagne,--on s'embarque à Cadix.
+
+ En partant du golfe d'Otrante,
+ Nous étions trente,
+ Mais en arrivant à Cadix,
+ Nous n'étions que dix...
+
+Un seul me suffira. S'il ne me tombe quelque secours du ciel, vous me
+verrez avant peu.
+
+ Fin du très navrant voyage en Espagne
+ par M. B. Andrey.
+
+
+
+
+ À sa mère.
+ 34, Avenue Montaigne, Paris, 1881.
+
+ Chère maman,
+
+Je suis arrivée en très bon état.
+
+Papa a été très bien tout le temps, c'est ce qu'il me prie de te faire
+savoir. Il vous racontera nos aventures de Varsovie et de Berlin.
+
+Le tableau est déballé, on y a fait un trou, heureusement peu visible. Je
+n'ai pas encore eu le temps de le montrer aux grands artistes.
+
+Tony-Robert-Fleury va bien et se prépare à partir pour la Suisse; jusqu'à
+présent je n'ai vu que Julian, qui est toujours gros comme C.... et qui
+vous fait dire mille choses. Mme Gavini est partie le jour de mon arrivée,
+je ne l'ai donc pas vue. Saint-Amand est allé rejoindre sa sœur au
+Mont-Dore.
+
+Paris est vide, mais j'ai beaucoup de choses à faire, entre autres un
+tableau pour le Salon.
+
+J'envoie un tas de choses à Dina. Qu'elle ne se plaigne pas de recevoir si
+peu de choses. Papa crie comme un coq de peur des douanes, etc., etc. Papa
+crie comme un paon, tellement il a peur d'être encombré de bagages.
+
+Les commissions de la princesse sont faites.
+
+Je vous embrasse; revenez pour aller à Biarritz.
+
+
+
+
+ À Mademoiselle Colignon.
+
+ Chère amie,
+
+Voici ma réponse. Je fais une espèce de discours sur la jalousie.
+Pourquoi sur la jalousie, je n'en sais rien. La jalousie et la monarchie
+sont mes sujets favoris. Y a-t-il au monde rien de plus absurde que la
+jalousie! On se rend ridicule en étant jaloux. Vous aimez une femme,
+elle vous aime; un beau jour elle cesse de vous aimer; mais est-ce sa
+faute? Est-ce qu'elle n'aime plus parce qu'elle ne veut plus vous aimer?
+Est-ce qu'elle a aimé parce qu'elle voulait aimer? Non... Eh! bien,
+pourquoi donc la martyriser? Pourquoi cette fureur inutile, stupide? Car
+une femme ou un homme rejetés et changés contre un autre ou une autre
+sont toujours, quoi qu'on dise, pitoyables. Et leur côté ridicule est
+bien mal drapé par la grande robe tragique. On n'aime plus le même ou on
+en aime un autre, mais ce n'est pas parce qu'on le veut ainsi. C'est un
+changement incompréhensible, involontaire, produit sans doute par le
+déplacement des molécules de l'imagination. Si on est jaloux à n'en
+pouvoir plus, eh! bien, qu'on les tue tous les deux et soi-même après!
+
+Je me demande toujours s'il y a au monde quelque chose de plus laid, de
+plus ridicule que les scènes de jalousie. Quand on est jaloux à tort,
+on a, malgré tout, un doute; alors il faut aller trouver la femme et la
+supplier, au nom de tout ce qu'il y a de cher, de sacré, de faire cesser
+ce doute; on est bien misérable alors, car les femmes sont de grandes
+coquines, qui sont toujours prêtes à martyriser ceux qui se livrent à
+elles loyalement.
+
+Ce discours achevé, discours qui, pour la première fois de ma vie, rend
+fidèlement ma pensée, je vous embrasse et j'attends la réplique.
+
+
+
+
+ 1882
+
+
+
+
+ À sa mère.
+
+ Nice.
+ Villa Misé-Brun.
+
+ Chère maman,
+
+Nous sommes très bien arrivés, tout est charmant et je suis enchantée
+d'être ici. Nous sommes très gais, il fait très beau et je crains que ma
+sainte famille ne m'apporte les tracasseries habituelles. Nous sommes si
+calmes, si sages! Paul, Sacha et Dina sont aux petits soins auprès de moi;
+Vassili fait très bien la cuisine, Rosalie sert avec entrain; le soleil
+chauffe. Bref, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Donc,
+prenez bien votre temps et arrivez-nous vers le carnaval, tout est prêt
+pour vous recevoir.
+
+Envoyez de suite burnous algérien blanc dans le haut de l'armoire dans ma
+chambre, ombrelle doublée de rose, robe noire, garnie de plumes noires,
+dans le placard du cabinet de toilette.
+
+Mille choses aimables à tout le monde
+
+_Et surtout ne touchez à rien dans mes livres et les tableaux, qui sont
+au-dessus des livres._ Que la poussière reste. Ne dérangez pas le
+moindre papier, je vous en supplie.
+
+
+
+
+ À la même.
+
+ Maman,
+
+Puisqu'il y a eu cet incendie et puisque papa est malade, je vois bien que
+les projets que j'ai eus ne sont plus de mise. Examinez cela et parlez-moi
+franchement. Quant à partir, songez à la folie, à l'énormité d'un tel
+voyage en cette saison. Et puis surtout si papa est malade et que les
+médecins lui recommandent un climat plus doux, ce serait insensé de rester
+là. Il n'y aura ni amusements, ni moyen de rien faire, si l'on est malade
+et triste.
+
+J'ai besoin d'aller en Algérie, cela se trouvera donc bien de toutes
+façons; j'aurai à soigner l'auteur de mes jours et à faire mon tableau;
+vous voyez que cela s'arrange à merveille.
+
+Donc si, comme je le crois, mon voyage ne se fait plus, et je ne le
+regrette pas, revenez au plus vite et rapportez-moi de l'argent pour payer
+mon portrait. Il faut s'en tenir à ma première lettre, celle qui contient
+mes recommandations et qui vous dit de revenir vite.
+
+Répondez par dépêche. Amenez le père, puisqu'il faut qu'il se soigne; s'il
+reste malade à la campagne, il mourra, dites-le à la princesse.
+
+J'attends la réponse à ma dernière lettre et à celle-ci, mais je crois
+vraiment, que c'est vous qui viendrez, car mon voyage à moi, dans les
+circonstances présentes, serait l'acte d'une enragée.
+
+J'embrasse tout le monde.
+
+
+
+
+ À M. Julian.
+
+ Cher maître,
+
+On a tant réclamé d'égalités et de libertés pour les femmes, et tant de
+gens intelligents et éclairés s'en sont moqués, que ces seuls mots de
+droits des femmes nous remplissent d'une mauvaise honte, et pourtant le
+droit ou l'égalité que nous réclamons n'ont rien à faire avec la politique
+et ne touchent d'aucune part ni au nihilisme, ni au socialisme, ni au
+bonapartisme, ni au droit de voter, ni à l'éligibilité des femmes.
+
+Toutes ces questions ont été agitées partout, on a parlé d'une quantité
+d'injustices plus ou moins abominables au préjudice du sexe faible, il n'y
+en a qu'une qu'on a laissée en repos, justement peut-être parce que c'est
+la plus vraie, la plus saisissante, la plus cruelle: l'absence d'une école
+des Beaux-Arts pour les femmes.
+
+Comment, disent les étrangers ébahis, les femmes sont admises à l'École
+de médecine, et l'École des beaux-arts leur est fermée! Mais chez nous, à
+Saint-Pétersbourg, ou chez nous à Stockholm, les dames sont reçues à
+l'Académie et nous ne sommes pas la France, nous ne sommes pas Paris!
+
+Justement, nous dira-t-on, vos armes se tournent contre vous. En France,
+à Paris, cela ne serait pas possible.
+
+--Et pourquoi?
+
+Alors on fait un grand discours en trois points, bourré de conclusions qui
+prouvent toutes que notre société est pourrie et que l'immoralité de la
+nation française est telle que ce qui se peut très bien ailleurs ne se
+peut pas du tout en France.
+
+Et d'abord répétons que les femmes sont admises à l'École de Médecine;
+nous dirons ensuite à quel point, tout en étant à l'École des Beaux-Arts
+(dans les pays que nous avons cités), elles sont en contact avec les
+élèves hommes. Le cours d'esthétique seul a lieu en commun en Suède. Et
+puisqu'en France les dames vont aux divers cours confondues avec les
+messieurs, en quoi ce cours, fait à l'École, serait-il plus dangereux ou
+plus inconvenant? Les ateliers où l'on travaille avec le modèle sont
+séparés.
+
+Ainsi donc pour tout ce qui est inconvénient l'on est séparé.
+
+Le modèle est tout nu chez les hommes; chez les femmes il porte un
+caleçon comme en portent aux bains de mer les messieurs que des dames fort
+pudiques ne se font aucun scrupule de regarder à Trouville ou à Dieppe.
+Ainsi donc, pour tout ce qui a égard aux inconvénients, les élèves sont
+séparés, mais ils sont réunis pour tous les avantages.
+
+Une grande publicité est donnée aux concours d'admission et aux
+expulsions, ce qui ne contribue pas peu à maintenir l'ordre à l'École.
+
+La légende de la femme artiste, de cet être vagabond et perverti,
+incompatible avec le travail ou le talent, laide, mourant de faim, belle,
+tournant mal, est une histoire à laquelle on ne croit plus beaucoup,
+bien qu'il soit toujours convenu de jeter le nom vénérable et adoré
+d'_Artiste_ comme un manteau sur un tas de choses qui n'ont le plus
+souvent aucun rapport avec l'art. Toutefois le vieux préjugé n'a été
+remplacé que par une idée excessivement vague de ce que cela pourrait
+bien être. Le type n'était plus grotesque, on ne se donne pas la peine
+de le regarder. Ce ne sont pas les quelques personnalités en vue,
+les charlatans, les demoiselles qui font des copies au Louvre ou qui
+apprennent la peinture agréable dans un atelier à la mode, qui peuvent
+nous édifier. Mais c'est sur la masse vraiment considérable et renfermant
+une moyenne de capacités vraiment digne d'intérêt des élèves qui cherchent
+l'étude sérieuse de l'art dans les ateliers privés, c'est sur cette masse
+considérable et qui renferme une moyenne de capacités qui étonnerait ceux
+qui se moquent du travail des femmes, qu'il faut porter les yeux pour
+s'assurer combien elles sont intéressantes ces travailleuses, et avec
+quelles peines inouïes elles parviennent à s'organiser une éducation à
+peu près régulière, mais qui pèche par tant de côtés.
+
+L'atelier de M. X...,qui est le plus fréquenté, contient plus de cinquante
+élèves.
+
+Ceux qui se moquent des talents féminins ne sauront jamais combien de
+dispositions sérieuses, de tempéraments réels et remarquables ont été
+découragés et atrophiés par une éducation vicieuse ou incomplète.
+L'artiste femme est tout aussi intéressante que l'artiste homme.
+On dira que, sauf deux ou trois exceptions, il n'y a pas eu d'exemple de
+femmes ayant fourni à l'art des personnalités considérables d'artistes
+comparables aux artistes hommes, oui, mais les hommes reçoivent dans
+une des plus magnifiques écoles du monde une éducation intelligente et
+grandiose; pendant tout le jour ils sont entourés des beautés de l'Art,
+leur yeux ne reposent que sur lignes pures et couleurs éclatantes, ils
+respirent une atmosphère propre à ouvrir leur âme à l'inspiration et à
+développer les ailes de leur imagination qui doivent les porter vers le
+génie. Et pour les femmes, rien! ou le hasard des ateliers privés.
+
+Quoi d'étonnant alors que, sauf deux ou trois exceptions, les femmes
+n'aient jamais fourni à l'art sérieux de personnalités considérables. Et
+pourquoi cette injustice envers la femme qui est prouvée mille fois plus
+courageuse, plus vaillante, ayant, outre la pauvreté malheureusement
+commune aux uns et aux autres, à lutter contre de terribles préjugés et
+des difficultés sans nombre, n'ayant même pas la liberté d'allures de
+l'homme?
+
+C'est à l'homme qui, par sa nature même, a toutes les facilités d'étudier,
+que l'on donne tous les moyens, et c'est à la femme, qui est naturellement
+privée de la liberté d'allures et qui a à lutter contre tout et tous,
+c'est à la femme qu'on refuse cet enseignement.
+
+Il y a déjà sans cela trop de femmes artistes, dira-t-on; la femme est
+faite pour le foyer. Hélas! ce n'est pas en leur ôtant le moyen de
+satisfaire une noble passion qu'on leur donnera l'envie de filer de la
+laine. Pourquoi ne pas donner aux ambitions féminines ce magnifique
+débouché, pourquoi ne pas encourager ces tendances vers le grand, le beau,
+l'utile, en donnant à Paris, la capitale du monde, qui a, comme l'antique
+Rome, la prétention d'être le _curiam dignitalem, gymnasium litterarum,
+domicilium, verbicem mundi, patriam libertatis_?
+
+C'est pour cela qu'il faut faire appel à tous les artistes.
+
+Mais ce ne sont pas là des objections sérieuses, et si ce n'était que
+cela... rien de plus facile que d'établir deux ateliers de trente à
+quarante personnes chacun; les locaux ne manquent pas. Mais cela
+ennuierait ces messieurs les professeurs, d'abord parce que ce serait
+une innovation, un changement et que la routine est une des fleurs qui
+poussent le mieux dans nos instituts, et puis, des femmes, cela n'est
+pas sérieux! Est-ce qu'une femme peut travailler sérieusement. Allons
+donc! Mais oui, elle peut travailler sérieusement, et il y a même bien
+des gens qui le pensent, tout en disant le contraire; mais que
+voulez-vous, c'est si banal de _pioner_ les femmes. C'est tellement
+banal que cela ne devrait plus se faire et qu'il devrait devenir bien
+porté de s'en abstenir.
+
+C'est aux gens éclairés, aux artistes, aux disciples de l'art, qui
+ne voient que lignes pures et couleurs éclatantes, qui respirent une
+atmosphère propre à ouvrir l'âme à l'inspiration, à ce qui est puissant et
+beau, et à développer les ailes de l'imagination qui doivent porter vers
+le génie, c'est aux amis du progrès et de la justice qu'il faut faire
+appel.
+
+ La France tient la tête pour la peinture.
+
+
+
+
+ À M. B***.
+
+Cher B...., ma réponse vous arrivera du fond du gouvernement de Poltava,
+où nous sommes en train de faire des chasses auprès desquelles celles du
+nommé Nemrod ne sont que de la Saint-Jean. Il fait encore assez beau et un
+lunch, servi en pleine forêt, à deux heures de toute habitation, est
+quelque chose de très chic.
+
+Avant-hier dimanche, nous avons tué vingt-sept loups, dix-sept renards et
+deux cent soixante-trois lièvres. Je n'ai sur la conscience que quatre
+loups et un renard; vous les verrez rue Ampère, où nous nous retrouverons
+vers le 3 novembre. J'espère bien que vous êtes rentré à Babylone et que
+la Bretagne vous pleure. Papa a écrit à Alexis pour l'inviter à la chasse
+et il n'a pas eu de réponse.
+
+Qu'avez-vous fait de votre famille, Boji-dar-chéologue? Quel dommage que
+ce soit si loin! en amenant des amis de Lutèce on s'amuserait bien. Dites
+à Alexis que sa fiancée Julie est charmante, elle aura quatorze ans dans
+un mois.
+
+Les futurs beaux-parents d'Alexis-militude nous ont reçus pendant trois
+jours avec une magnificence qui marque bien, pour ce qui est de la dot,
+que Balthasardanapale et M. Grévy ne sont que des petits garçons à côté
+d'Alexandre. Et cela blague à part. Mais malgré tout je sens le besoin de
+me retremper au sein de la civilisation et de la peinture.
+
+ Tout le monde vous embrasse.
+
+ À bientôt.
+
+Comment va le sergent Hoff?
+
+Je m'arrache aux souffrance-ien-testament, à notre causerie-tournelle.
+Que Dieu vous garde-malade. Mes amitiés à...
+
+
+
+
+ À Monsieur Julian
+
+ 1882.
+
+Pour ne pas nous disputer de vive voix, cher directeur, je vous écris;
+autrement impossible de garder le sang-froid nécessaire.
+
+Dans mon désir de m'expliquer les bizarres découragements que vous me
+prodiguez avec une bonne grâce charmante, je fais des suppositions.
+Peut-être suis-je devenue folle comme le Greco ou Mme O'Connell et fais-je
+des locomotives et des cathédrales au lieu de traits humains;--alors il
+faut m'empêcher sérieusement de divaguer devant du monde. Ou bien est-ce
+que vous me croyez un immense orgueil encouragé par trente mille flatteurs
+et qu'il faut rabattre à tout prix?
+
+Ou bien...
+
+Mais vous savez que je ne crois pas du tout, du tout, à votre candeur;
+vous savez que je me juge sainement et que je suis beaucoup plus que
+découragée, ce à quoi vous avez aidé avec une puissance de trente-six
+chevaux et ce dont je vous en veux pas mal. Pourquoi jouez-vous la comédie
+de me croire aveuglée et affolée de vanité? Pourquoi me persécutez-vous de
+prévisions désespérantes? Si c'est pour m'affoler, c'est fait; à l'avenir
+je tâcherai de ne plus écouter toutes vos perfidies dissolvantes et voilà
+tout.
+
+Mais si c'est pour mon bien, sachez que vous vous trompez de la façon la
+plus désastreuse pour moi. Quand on veut du bien aux gens et qu'on croit
+réellement qu'ils se noient, on ne s'amuse pas à leur fourrer du plomb
+dans les poches.
+
+Du reste, vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites lorsque vous
+me citez des études faites chez moi ou dehors, que vous en faites un
+paquet perfidement qualifié de tableaux et que vous vous en servez pour
+m'assommer.
+
+Est-ce que vous avez jamais reproché leurs académies ou leurs plâtres
+à vos X. X. et autres gloires? Mes _tableaux_ ne sont pas autre
+chose, seulement je préférerai toujours _rater_ une étude sincère et
+intéressante que de réussir un modèle, d'autant plus que la somme de
+science acquise est la même. Le procédé seul diffère.
+
+Que je ne sois ni arrivée, ni forte, que j'aie à travailler encore
+beaucoup, c'est évident; mais de là à venir me dire qu'il est survenu
+je ne sais quelle horrible catastrophe, que je ne fais plus rien, que je
+suis finie... Non.
+
+Ce que j'ai produit est insuffisant, mais enfin les toiles sont là et
+ce n'est pas le cuisinier du Café Anglais qui y a passé son temps.
+Comme _résultat_ ça n'existe pas, mais ce sont des études aussi bien
+que n'importe quoi, et puis, vous qui avez de si beaux registres,
+consultez-les et vous verrez que je n'ai même pas eu le temps de parcourir
+toutes les phases de dégringolade parcourues par les personnes que vous me
+citez souvent.
+
+Abstraction faite de ma maladie, il y a trois ans que je peins. C'est
+énorme pour mon impatience, mais c'est ordinaire pour le sens commun.
+Ainsi, vous voyez bien, tout s'oppose, la chronologie aussi bien que mes
+goûts, à ce que j'accepte le rôle de vieille élève dévoyée dont vous
+voulez me gratifier.
+
+Le premier de ce que vous nommez très perfidement mes tableaux a été fait
+en 1880, après dix-huit mois de peinture, dont douze mois seulement toute
+la journée. Le dernier, au printemps de 1882, en sortant de maladie et
+ayant la fièvre tous les dimanches au moins. Dans l'intervalle, j'ai
+exposé le très médiocre atelier (sans allusion)[18], et au dire même de
+vos plus féroces demoiselles j'ai plutôt fait des progrès depuis. Ceci
+m'amène à cette niaiserie de la question d'exposition que vous avez
+l'air d'envisager comme une impossibilité. J'y paraîtrai peut-être aussi
+honorablement que miss K..., sinon il faudra revenir à la supposition de
+folie à la Greco.
+
+Plus j'y pense, plus il me semble que vous avez quelque inexplicable
+intérêt à m'anéantir; vous vous vautrez dans les découragements les plus
+raffinés, positivement.
+
+Je vois que vous ne vous rendez pas compte de ce qu'il y a de terrible,
+je dirai presque de criminel, à venir dire à quelqu'un d'enragé
+d'apprendre et de travailler: «Vous! vous ne pouvez plus rien!» C'est un
+assassinat moral, plus cruel que l'autre, car, chez vous, il est
+quotidien.
+
+Si vous le faites exprès, je me perds en conjectures. Affirmer avec
+acharnement que je ne ferai plus rien, c'est très grave et en somme...
+vous n'en savez rien. Il en résulte une paralysie de facultés et huit
+pages de littérature. À quoi cela vous avance-t-il?
+
+Maintenant, en dehors de la question artistique pour laquelle je vous
+hais, car vous m'y avez fait le plus grand mal, nous sommes toujours
+amis, et la preuve c'est que samedi on dîne rue Ampère.
+
+[Note 18: _Un atelier_, signé Andrey, tableau exposé au Salon,
+représentant l'atelier Julian.]
+
+
+
+
+ 1883
+
+
+
+
+ À mademoiselle ***.
+
+ My dear little Alice,
+
+I was very glad receiving your nice letter. I am coming back very soon;
+you may expect to see me at 8 o'clock monday the 10th April at the blessed
+atelier Julian.
+
+The picture I was doing for the Salon is not yet finished. You may well
+understand that I can have no pleasure in sending something that is not
+entirely good, at least that is as good as I may do.
+
+I am flattered by the admiration of B.... you find her intelligent; she
+is so, but when you know her better you will see that the first days she
+looks more that she is in reality.
+
+Besides she is not good, and with all the appearances of brutal frankness,
+she knows what is to be false when she needs it.
+
+As to her talent, she has it but not so much as she imagines herself;
+besides she is full of german vanity. Now _l'éreintement est aussi
+complet que possible_. Do not think I think bad of her, it is merely the
+love of analyses that makes me look into people's nature more than it
+would perhaps be suitable. B... has _des défauts, mais elle a aussi des
+qualités_, unfortunately one cannot say so of many.
+
+As to the picture _canaille_ it would not be yet bad to do it, if there
+were talent.
+
+Good bye; if you will see someone's pictures before the Salon, tell me
+what is it. I stay here eight days more.
+
+ Sincerely yours.
+
+ Andrey
+
+Is not my letter very wicked? The truth is seldom agreable and nearly
+always we dare not tell it not to be accused of jealousy.
+
+
+
+
+ _Traduction de la lettre précédente._
+
+ Ma chère petite Alice,
+
+J'ai été très heureuse en recevant votre gentille lettre. Je vais revenir
+très prochainement; vous pouvez vous attendre à me voir à huit heures, le
+lundi 10 avril, à ce délicieux atelier Julian.
+
+Le tableau que je faisais pour le Salon n'est pas encore fini. Vous devez
+bien comprendre que je ne puis avoir aucun plaisir à envoyer quelque chose
+qui ne soit pas entièrement bon, tout au moins qui ne soit aussi bien que
+je puisse faire.
+
+Je suis flattée de l'admiration de B...; vous la trouvez intelligente;
+elle l'est certainement; mais quand vous la connaîtrez mieux, vous verrez
+qu'elle paraît l'être tout d'abord plus qu'elle ne l'est réellement.
+
+En outre, elle n'est pas bonne, et avec toutes les apparences d'une
+brutale franchise, elle sait être fausse au besoin.
+
+Quant au talent, elle en a, mais pas tant qu'elle se l'imagine; de plus,
+elle est pleine de vanité allemande.
+
+Maintenant _l'éreintement est aussi complet que possible_[19]. Ne croyez
+pas que je pense du mal d'elle, c'est simplement l'amour de l'analyse qui
+me fait regarder au fond de la nature des gens plus qu'il ne faudrait
+peut-être le faire. B... a _des défauts, mais elle a aussi des qualités_,
+malheureusement on ne peut pas en dire autant de beaucoup de monde.
+
+Quant à la peinture _canaille_, il ne serait pourtant pas mauvais d'en
+faire, si le talent était là.
+
+Adieu; si vous voyez quelques tableaux avant le Salon, dites-moi ce que
+c'est. Je reste encore ici huit jours.
+
+ Sincèrement à vous,
+
+ Andrey.
+
+Est-ce que ma lettre n'est pas très méchante? La vérité est rarement
+agréable et presque jamais on n'ose la dire pour ne pas être accusé de
+jalousie.
+
+[Note 19: Les mots en italique sont en français dans le texte anglais
+original.]
+
+
+
+
+ À Mademoiselle ***.
+ Rue Ampère, 1883.
+
+ Chère amie,
+
+Il y avait une fois un atelier tout rempli de dames et de demoiselles
+parmi lesquelles se trouvaient une Russe et une Américaine. La Russe se
+prit d'amitié pour l'Américaine et fut excessivement gentille pour elle,
+essayant en toute circonstances de lui être agréable, sans songer que bien
+des gens se disent en eux-mêmes: «Pourquoi un tel ou une telle se met-il
+ou se met-elle en quatre pour moi? Ce ne doit pas être quelqu'un de bien.»
+Cette réflexion, quoique peu flatteuse pour celui qui la fait, se fait
+très souvent, les plus grands moralistes l'affirment.
+
+Quoi qu'il en soit, la Russe traitait l'Américaine comme une petite sœur
+et disait devant elle toutes les folies et tous les enfantillages qui lui
+passaient par la tête. Très aristocrate, au fond, elle avait le tort
+peut-être de croire qu'on devait comprendre qu'un artiste n'était pas un
+homme pour elle, elle en parlait donc comme on parle d'une chanteuse ou
+d'un cheval favori aux courses, s'intéressant jusqu'à leur vie privée.
+
+Et comme elle associait son amie à toutes ses plaisanteries, cette amie
+eut alors une pensée dont, à sa place, je serais éternellement honteuse,
+elle crut qu'on se servait d'elle pour ne pas se compromettre et fit
+un beau jour à la Russe une observation dont celle-ci resta absolument
+suffoquée, au point de ne savoir quoi répondre. La réponse tout indiquée
+était de tourner le dos à la petite Américaine; mais, n'ayant pas eu la
+présence d'esprit de le faire à l'instant, le lendemain la Russe crut
+indigne d'elle de donner de l'importance à une impertinence si sotte
+et résolut de traiter tout cela avec un bienveillant dédain. Mon avis
+est qu'elle eut tort; du reste, cette nuance ne fut pas comprise et
+l'Américaine, se trompant à l'attitude de la Russe, prit un petit air
+digne assez comique et qui puisait sa source dans l'intérêt que lui avait
+témoigné une grande dame et sa fille, ce qui lui avait légèrement tourné
+la tête, en sorte qu'elle ne pensa pas un seul instant que la façon dont
+elle était reçue dans la famille de la Russe ne lui faisait peut-être pas
+de tort aux yeux de plusieurs personnes.
+
+Enfin... Mais comme la Russe a un caractère très large et un esprit plus
+occupé de choses sérieuses que de bêtises de ce genre, elle trouva avec
+philosophie tout cela fort naturel, se contentant d'en rire un peu de
+travers comme l'Arlequin de Saint-Marceaux, un artiste qu'elle vénère et
+dont elle aime le talent.
+
+J'espère, ma chère Alice, que vous riez aussi de cette histoire aussi
+instructive qu'amusante et que je vous raconte parce qu'il est bon qu'on
+ne me prenne pas toujours pour une bête.
+
+Mlle Canrobert m'a donné votre adresse, ce qui me permet de vous souhaiter
+toute sorte de bonheurs en Amérique. Vous savez déjà sans doute que j'ai
+obtenu une mention.
+
+N'oubliez pas surtout de me donner des nouvelles du tableau de M.
+Bastien-Lepage, un artiste que je vénère et dont j'aime le talent.
+
+ Mille amitiés,
+
+ Marie.
+
+_P. S._--Si par hasard il vous arrive de rencontrer la petite Américaine
+de l'histoire, dites-lui qu'elle ne prenne pas la peine de médire de la
+Russe, pour justifier sa bêtise, la Russe ne se donnera pas la fatigue de
+s'en moquer.
+
+
+
+
+ À Mademoiselle ***
+ 30, rue Ampère. (Boulevard Malesherbes)
+
+ My dear Alice,
+
+I am glad for you if you like Pont-Aven, only... you know I am not an
+admirer of the celebrated Britain because all the artists that go there
+bring back studies who all seem to come from the same shop... with the
+difference of qualities... first, second, third and eleventh... It is
+love. If one or two can do something of a fisherwoman, six hundred and
+seventy three produce...
+
+Art is something more than the fashion to paint anything _en plein air_...
+Bastien himself thinks so[20].
+
+As to the brother's portrait it is not finished, we wait the return from
+the country of Miss F...
+
+Now, my _grand tableau_ is a secret, of course. I am working at its
+preparation and write while the model reposes... it is not the
+preparation, as we say at Julian's, I am only doing studies for it must
+not be done in an atelier;... well, I was going to tell the great
+secret...
+
+I am glad to hear Miss Webb does good things, she is nice;--_mes très
+sincères amitiés_ to her and Miss B...
+
+You cannot imagine the _scie_ that became my pastel; it is so very
+good every one speaks of it to my friends who come to me and say what they
+have heard. I am quite sorry it is not picture. Bastien says that it is
+art even if it were a mere fusain. M. Lefevre saw it, and M. Tony asked me
+to give it for his atelier, but it is a portrait and cannot be given like
+that; then he said he would pose himself.
+
+_Les orgues et les voix de femmes!_ Remember Carolus painted by
+Sargent. Goodness, _non sum dignus!_
+
+Well now, _plaisanterie à part_, I am happy to be of the illustrious
+_atelier de dames_. Some... suppose few, were so wicked, and I feel
+unfortunately so deeply the antipathy! one is enough to viciate the air
+of a whole room. I am sure now that I made few progress partly because I
+paid to much attention to those delightful _voix de femmes_ whose
+judgements paralysed what I was to do; indeed, when I was painting there
+was always the thought that they disprized my work. It is very stupid I
+know, especially because they said of me what they said of artists whose
+shoes are to highborn to be blacked by them. Some sweet woman's voices say
+Bastien is not an artist, but only, _un exécutant!_
+
+Perhaps we shall go to Dieppe; if you are still there I will come and see
+you; only I am afraid d'être conquise par cette Bretagne que je dédaigne,
+et de trop regretter de n'y avoir pas été pour travailler[21].....
+
+[Note 20: Les mots en italique sont en français dans le texte anglais.]
+
+[Note 21: La fin de la lettre est en français, on la trouve à la suite de
+la traduction ci-dessous.]
+
+
+
+
+ _Traduction de la lettre précédente._
+
+ Ma chère Alice,
+
+Je suis enchantée pour vous que vous aimiez Pont-Aven, seulement... vous
+savez que je ne suis pas une admiratrice de la célèbre Bretagne, parce
+que tous les artistes qui y vont rapportent des études qui ont toutes
+l'air de sortir du même atelier, avec des qualités différentes, première,
+deuxième, troisième et onzième... C'est délicieux. Si un ou deux arrivent
+à faire quelque chose d'une femme de pêcheur, six cent soixante-treize
+produisent...
+
+L'art est quelque chose de plus que la façon de peindre quelque chose
+_en plein air_. C'est l'opinion de Bastien lui-même.
+
+Quant au portrait du frère, il n'est pas fini; nous attendons le retour de
+la campagne de miss F...
+
+Maintenant, mon _grand tableau_ est un secret, naturellement. Je suis
+en train de travailler et j'écris pendant que le modèle se repose...
+Ce n'est pas la préparation, comme nous disons chez Julian; j'en suis
+seulement à faire des études, car le tableau ne doit pas être fait à
+l'atelier... Eh bien! j'allais dévoiler le grand secret...
+
+Je suis contente d'apprendre que miss Webb fait de bonnes choses; elle est
+charmante;--_mes très sincères amitiés_ pour elle et miss B...
+
+Vous ne pouvez vous imaginer à quel état de _scie_ passe pour moi mon
+pastel; il est si bien que tout le monde en parle à mes amis qui viennent
+me répéter ce qu'ils ont entendu dire. Je suis tout à fait navrée que ce
+ne soit pas de la peinture. Bastien dit que ce serait de l'_art_, même si
+c'était un simple fusain. M. Lefèvre l'a vu, et M. Tony m'a demandé de le
+lui donner pour mettre dans son atelier, mais c'est un portrait qui ne
+peut être donné ainsi; alors il m'a dit qu'il poserait lui-même.
+
+_Les orgues et les voix de femmes!_ Souvenez-vous de Carolus peint
+par Sargent. Bonté divine! _non sum dignus!_
+
+Et bien maintenant, _plaisanterie à part_, je suis heureuse de
+quitter l'illustre _atelier de dames_[22]. Quelques-unes, mettons peu
+si vous voulez, mais quelques-unes étaient si méchantes, et
+malheureusement je ressens si profondément l'antipathie! une seule suffit
+pour vicier l'air de tout un atelier.
+
+Je suis sûre maintenant qu'une des raisons pour lesquelles je faisais peu
+de progrès, c'est que je me préoccupais trop de ces délicieuses _voix de
+femmes_ dont les jugements paralysaient mes efforts; en vérité, quand
+j'étais en train de peindre, j'avais toujours dans l'idée qu'elles
+déprisaient mon œuvre. C'est bien stupide, je le sais, surtout parce
+qu'elles disaient de moi ce qu'elles disaient des artistes dont les
+souliers sont trop nobles pour être cirés par elles. Quelques douces voix
+de femmes disent que Bastien n'est pas un artiste, mais seulement _un
+exécutant!_
+
+Peut-être irons-nous à Dieppe; si vous êtes encore là, j'irai vous voir,
+mais j'ai peur d'être conquise par cette Bretagne que je dédaigne, et de
+trop regretter de n'y avoir pas été pour travailler.
+
+Maintenant il faut que je m'arrête, autrement je vais m'engager dans une
+suite de considérations sur ce qu'il faut préférer, sur ce que je préfère,
+sur ce qu'il faut chercher...
+
+Le morceau, l'idée, le sentiment, ou bien...
+
+Est-ce qu'on sait?
+
+Ceux qui ne sont pas artistes sont bien heureux. Faut-il être fou pour
+s'engager dans ce bataillon de tourmentés! Mais une fois qu'on y est on
+n'en sort pas.
+
+Je me rappelle du tableau de M. Simmons, c'est un homme de goût, _de
+toutes façons_.
+
+Au revoir, je vois que je parle français à présent, il faut en rester là
+car je sens que je continuerais en italien.
+
+Je vous embrasse, ma bien gentille amie, et suis bien sincèrement et
+sympathiquement à vous.
+
+
+Au moment de fermer la lettre, en écrivant l'adresse je suis prise d'une
+envie folle d'aller travailler au bord de la mer. Cela ne vaut rien d'être
+enfermé dans un atelier, quel qu'il soit. Je voudrais suivre ma lettre,
+il me semble sentir dans mes cheveux la brise de la mer... les voix de
+femmes et les orgues! Si ce n'était cet affreux tableau... de toute façon
+je pars, j'arrive... à moins que je change d'avis.
+
+[Note 22: Marie Bashkirtseff quitta l'atelier à cette époque, mais elle y
+rentra quelques mois après.]
+
+
+
+
+ À M. B***.
+
+B... vous êtes absurde de vous casser les pattes pour rien!
+
+Mille complications artistiques m'empêchant de sortir, je vous écris au
+lieu de venir soulager vos maux par ma présence. Dites que je n'ai pas de
+cœur! Vous savez que maman est partie et par conséquent vous n'êtes plus
+le seul obstacle à la représentation. Mais tout en dérangeant tout, cela
+arrange beaucoup de choses pour ce qui est de la peinture. Lorsque vous
+pourrez vous amener ici, vous verrez de grands tableaux.
+
+Je vous conseille pour vous distraire dans votre lit de faire du plâtre.
+Au moins vous ne perdrez pas trop de temps.
+
+Nous avons reçu il y a quatre jours de bien grands artistes qui ont de la
+bienveillance pour vous et en apercevant votre portrait: Tiens! B...
+
+J'attends Mlle de V..., mes gamins ne sont pas venus et voilà une superbe
+journée à l'eau malgré le soleil, et pour faire comme autrefois je
+reprends une vieille habitude--esque-vous aimez Trouville. Je suis trop
+occupée du grand tableau pour sortir-bouchon. Mais vous aimez trop les
+beaux arts-tichauds pour m'en faire rep-Roche-grosse.
+
+Au revoir. Je cesse car Coco et Prater recommencent leur sabat-stien.
+
+ Marie-Chesse.
+
+
+
+
+ À M. Alexandre D.[23]
+
+
+ Monsieur,
+
+On me dit que comme toute divinité qui se respecte vous êtes entouré d'un
+nuage qui vous rend indifférent envers les habitants de la terre.
+
+Je n'en crois rien, car ce nuage n'est généralement que du brouillard qui
+se fait autour des esprits qui vieillissent et vous, Monsieur, vous ne
+pouvez pas vieillir.
+
+Mais, quelque philosophe ou demi-dieu que vous soyez devenu, il est
+impossible que vous me refusiez ce que j'ai à vous demander. Impossible,
+parce que je vous jure que je le désire de toutes mes forces, et puis,
+parce que cela ne vous coûtera rien.
+
+Il s'agit de vouloir bien être une seule fois le directeur très spirituel
+d'une femme qui veut vous consulter comme un prêtre sur une chose très
+grave. Mais rassurez-vous, Monsieur et grand homme; je ne vous raconterai
+pour rien au monde «le roman de ma vie», ni rien qui puisse vous agacer
+les nerfs.
+
+Je viens un peu tard, je sais, et je frémis à l'idée de la quantité de
+celles qui ont dû vous écrire des choses dans ce genre, mais ce n'est pas
+ma faute.
+
+Dans vos livres, vous paraissez être tout ce qu'il y a de plus grand et de
+meilleur au monde, et si vous vous montrez dédaigneux, vous détruirez une
+de mes plus chères illusions; et quand on peut ne pas commettre une telle
+action, il vaut mieux l'éviter.
+
+Donc, si vous êtes d'abord sympathique et bienveillant et si vous avez
+cette immense bonté qui se trouve chez les hommes de génie seuls (je ne
+voudrais pas vous flatter, mais il faut bien que vous sachiez pourquoi je
+me prosterne devant vous et vous envoie une lettre aussi rampante); donc,
+si vous êtes tout ce qu'il y a de bon au monde, venez jeudi 20 mars au bal
+de l'Opéra, le seul endroit où je puisse vous voir. Un mot à la poste de
+la Madeleine, R. A. C, car vous comprenez bien que si je ne dois pas vous
+y rencontrer, je n'irai pas.
+
+D'ailleurs, si vous êtes olympique, si vous êtes devenu bourgeois, restez
+chez vous, car vraiment vous me remplissez d'un saint effroi et je
+resterais sotte.
+
+Je voudrais bien vous dire que je suis une femme comme il faut, mais cela
+vous ferait croire le contraire.
+
+Comme ce document est de ma main, vous seriez bien aimable en me le
+renvoyant.
+
+[Note 23 (_édition Gutenberg_): Le destinataire de cette lettre ainsi
+que de la suivante, était probablement Alexandre Dumas.]
+
+
+
+
+ Au même.
+
+Vous avez raison. Les romans m'ont tourné la tête. Ces choses-là ne se
+font pas.
+
+Je suis fâchée jusqu'aux larmes de ce que vous avez pensé, mais aussi j'ai
+été par trop niaise. Ce n'est pas à vous qu'on envoie des bêtises copiées
+par un écrivain public.
+
+Voilà pourtant un exploit qui m'a donné du mal!
+
+Quoi qu'il en soit, je vous assure que je ne mentais pas et que me
+trouvant toute seule en face d'une situation inextricable, d'une
+résolution folle à prendre, j'ai prié Dieu et j'ai songé à vous,
+m'imaginant que vous seriez l'être fantastique qui, au lieu de me prendre
+pour une «des femmes du monde qui, etc.,» comprendrait l'âme en peine
+venant à lui chercher la lumière...
+
+Vous me faites parfaitement sentir la distance qu'il y a entre ce que
+nous imaginons et ce qui est. Je me coucherai de bonne heure, je vous le
+promets; aussi grâce à vous je resterai toujours jeune.
+
+Quant au... renseignement dont j'ai besoin, je le demanderai à Celui qui
+m'a suggéré de vous le demander.
+
+Dormez bien, Monsieur, et continuez à être aussi bourgeois en particulier
+que vous êtes artiste en général, c'est aussi un moyen excellent pour ne
+pas vieillir.
+
+Je vous verrai sans doute samedi à la Chambre... On proposera le divorce.
+
+En fait de divorce, je vous annonce celui de mon adoration avec votre
+personne.
+
+
+
+
+ À Monsieur ***.
+ Paris, 30, rue Ampère.
+
+ Cher Maître,
+
+Qu'est-ce que la peinture, même la plus belle, la plus grande, quand on a
+regardé l'Arlequin[24]? Misère, mièvrerie, tricherie, décadence!
+
+Où est le critique qui ait convenablement parlé de cette statue? Où est
+l'écrivain de génie qui ait présenté à la masse cette œuvre étonnante? Où
+est le Théophile Gautier qui va la divulguer, qui va initier le public en
+lui présentant cette œuvre extraordinaire dans son vrai jour. Il est très
+difficile par le temps qui court de parler avec justice d'un artiste
+vivant, et jeune. Et je ne crois pas qu'on ose mettre qui que ce soit
+au-dessus de... tout le monde.
+
+Du reste le public apprend à prononcer certains noms comme le résumé
+du génie humain: Phidias, Michel-Ange et Raphaël, puis d'autres plus
+rapprochés de nous, et il faut une autorité et surtout une indépendance
+introuvable pour proclamer ainsi la suprématie d'une œuvre contemporaine.
+
+L'_Arlequin_ est non seulement d'une exécution sans rivale, mais
+c'est encore et surtout une œuvre de haute philosophie. Est-il donc
+possible que la grande masse n'en perçoive que la désinvolture, le métier,
+le talent? Il est vrai que l'exécution seule en ferait au besoin un chef
+d'œuvre, mais la pensée et la portée que lui a donnée l'artiste en font
+une conception d'un ordre absolument élevé. C'est la plus haute expression
+du génie spirituel et satirique. C'est l'image la plus fine, la plus
+complète et la plus grandiose de l'esprit supérieur qui voit défiler
+devant lui les vices, les ridicules et les infamies de l'humanité. C'est
+d'une nervosité quintescenciée, qui est bien de notre époque. C'est fin,
+c'est profond, c'est formidable, c'est grandiose.
+
+La sublime allégorie frémit, vibre, les muscles tressaillent sous les
+pièces du costume collant. Planté sur ses deux pieds, corps rejeté en
+arrière avec une désinvolture extraordinaire, les bras croisés, à la main,
+la bouche riant de travers, il bafoue l'humanité.
+
+Allez, regardez M. X. Y. Z., c'est très beau, c'est de belles lignes, de
+la chair, de grands talents! Puis regardez Saint-Marceaux, retournez de
+nouveau aux autres, et vous éprouverez une sensation de vide, de mollesse,
+de..., comme lorsqu'on regarde un panneau décoratif après un beau tableau.
+
+[Note 24: _Arlequin_, statue de Saint-Marceaux.]
+
+
+
+
+ À son frère,
+ Paris, rue Ampère, 30 mai 1883.
+
+ Cher Paul,
+
+Que vous arrive-t-il donc pour ne pas m'écrire? Il me semble pourtant
+que tu pourrais bien m'adresser deux mots à l'occasion de ma mention
+honorable. Mais je vois que décidément il n'y a que moi de gentil, dans
+toute la famille. Donnez-moi des nouvelles de tous et surtout de la santé
+de papa. Que disent les médecins, _sérieusement_.
+
+Nous ne sortons presque pas, je fais un nouveau tableau dans mon jardin et
+ça me prend tout mon temps; dimanche nous sommes allées voir le retour du
+Grand Prix, c'était très joli et il a fait un temps superbe.
+
+Depuis quelques jours je suis d'assez mauvaise humeur et nous ne
+recevons personne, du reste il fait très chaud et on commence à s'en
+aller un peu à la campagne, mais encore très peu, la plupart restent ici
+jusqu'au moment d'aller au bord de la mer. J'attendrai que maman soit de
+retour et qu'elle ait fait ce que je lui demande. Coco et Prater se
+battent toute la journée, voilà toutes les nouvelles.
+
+J'embrasse ta femme et tes enfants. Tu ne sais pas ce qui nous arrive:
+Louis, le nègre, doit faire sa première communion demain et voilà que le
+curé a découvert qu'il n'a jamais été baptisé. Alors j'ai vite envoyé
+chercher un parrain de tous les côtés et comme c'était très pressé et
+que ces messieurs étaient sortis, il a fallu prendre un sacristain pour
+remplacer papa, que j'ai fait inscrire comme parrain. Je lui ai donné les
+noms de Louis-Jules-René-Marie et le curé a fait un discours, disant que
+ce bébé de quatorze ans est maintenant sous ma protection et que je suis
+sa mère spirituelle. L'enfant a passé toute la soirée en retraite, et
+demain B. le conduira à l'église faire sa première communion. Vous voyez
+d'ici B. en cérémonie! Pour le baptiser, on ne l'a pas déshabillé, on lui
+a mis simplement un peu d'eau sur la tête et du sel sur la langue et de
+l'huile au front, au cou, etc. (Comme chez nous.)
+
+Donc, voilà Louis-Jules-René-Marie chrétien et demain il communie.
+
+Voilà le grand événement.
+
+Au revoir. Amitiés. Je t'embrasse. Bien des choses à tout le monde.
+
+
+
+
+ À sa mère.
+ Jouy-en-Josas.
+
+ Chère mère,
+
+Je vous envoie seulement un mot.
+
+Je suis pour trois jours chez les Canrobert; on ne peut pas donner l'idée
+de leur amabilité. La Maréchale a arrangé elle-même les couvertures de mon
+lit,--ce sont des gens adorables. Et la campagne est très jolie, tout près
+de Versailles.
+
+Arrangez les affaires.
+
+ Je vous embrasse.
+
+
+
+
+ À Mademoiselle Canrobert.
+ Samedi, 21 juillet 1883.
+
+Chère Claire.
+
+Un orage et de la pluie.
+
+Le tableau renversé est crevé, mais ce n'est pas irréparable. Au fond, je
+suis ravie; cela est arrivé vers quatre heures et à ce moment là même je
+venais d'être _saisie_ d'une idée de composition en terre... C'est
+une inspiration du ciel et qui me plonge dans un sentiment de bonheur
+inexprimable. Je suis absolument heureuse pendant deux heures. L'amour
+heureux doit produire une impression pareille. Je prends à peine le temps
+de faire un croquis au crayon et me jette sur la terre glaise. Il ne faut
+ni chercher ni réfléchir, les doigts exécutent un travail _prescrit_
+avec une précision mécanique. J'ai _vu_ et j'exécute.
+
+Comme il est possible que ce moment-là ait une influence sur ma vie, je
+vais vous en donner le détail. D'abord j'ai dessiné très vite un croquis
+indéchiffrable et qui ne rendait pas l'impression; au lieu de chercher
+autre chose, ce qui est toujours du temps perdu, je me suis mise à lire
+Jeanne d'Arc et c'est sur la couverture de ce livre que j'ai fait en une
+seconde la composition, à laquelle rien ne serait changé en principe. Ça
+descend comme un ouragan.... (c'est un bas-relief). Les personnages du
+premier plan en ronde bosse;--c'est un tableau en relief, et le dernier
+plan est à peine dessiné. Ce sera très grand, grandeur nature, 17 ou 18
+figures. C'est une dégringolade furieuse, une invasion, un ouragan de
+jeunesse. Ça arrive sur vous comme un tourbillon. Le Printemps est un
+jeune dieu qui se précipite en avant, suivi d'une foule de jeunes filles
+et de jeunes gens; ils volent presque. Ça commence dans le fond à gauche
+et arrive en descendant sur le devant à droite où se trouve le Printemps;
+à ses pieds, des enfants se dépêchent de cueillir des fleurs; à sa gauche,
+une jeune fille court et tâche de le regarder en face; derrière lui, un
+jeune homme et une jeune femme, appuyés l'un sur l'autre, s'entrevoient de
+face; renversée un peu, la figure de la jeune femme est presque cachée;
+derrière elle une jeune fille se baisse pour en réveiller une très jeune,
+qui se frotte les yeux; des jeunes garçons, les bras en l'air, chantent et
+rient et, dans le fond, des femmes rient au nez d'un vieillard assis et
+ratatiné au pied d'un arbre; un Amour perché sur cet arbre lui chatouille
+l'épaule avec une branche.
+
+
+
+
+ À sa mère.
+
+ Paris, rue Ampère, 30.
+
+ Chère maman,
+
+Achetez pour moi une histoire complète de la Russie, depuis les temps les
+plus reculés, et en outre un ouvrage sur les costumes, l'architecture et
+les meubles anciens russes, les usages, etc. Que je puisse trouver là
+tous les renseignements imaginables. Et si vous restez trop longtemps à
+Pétersbourg, envoyez-moi ça. Et n'oubliez pas, chère mère, tout ce que
+j'ai écrit dans les lettres précédentes.
+
+_P. S._--Il faut une histoire de la Russie avec toutes les légendes
+des temps anciens. N'achetez pas l'histoire de Solovieff en un volume,
+car je l'ai déjà.
+
+ Je vous embrasse
+
+Écrivez une lettre à la maréchale.
+
+
+
+
+ 1884
+
+
+
+
+ À M. B...
+
+ Mon cher B...,
+
+Puisque l'usage veut que je vous adresse quelques paroles qui ne feront
+que vous ennuyer, les voici. Mais ne vous aurais-je rien écrit que vous
+n'en seriez pas moins convaincu de la profonde sympathie que vous
+trouverez toujours chez nous et chez moi à l'occasion de tout événement
+heureux ou malheureux dans votre famille.
+
+Votre pauvre père souffrait beaucoup et sa maladie était incurable; que
+cela vous soit une consolation s'il peut y en avoir. Soyons tous
+courageux, la vie est un tissu de misères, je le dis aussi sérieusement
+que je l'ai dit dans les moments gais.
+
+Embrassez pour nous toutes votre chère mère; une poignée de main à Alexis,
+et croyez-moi bien votre amie.
+
+_P. S._--Donnez des nouvelles de tout.
+
+
+
+
+ À Mademoiselle C***.
+
+ Chère Claire,
+
+J'ai trouvé mon tableau, seulement... c'est-à-dire voici, c'est tout à
+fait _convenable_ et je crois que c'est intéressant, seulement...
+n'en parlez pas et ne me _demandez pas ce que c'est_. Je travaille
+dans un coin désert à Saint-Cloud et personne au monde ne doit rien voir.
+C'est d'abord parce que... à cause du mauvais œil.
+
+Et ensuite parce que le grand Bastien-Lepage m'a dit que si pour
+travailler je ne m'isole pas comme une cholérique, je ne ferai jamais le
+_maximum_.
+
+Vous savez que tout en ce grand homme je le vénère.
+
+Aussi, je suis séquestrée, même pour ma famille. Mais comme j'ai des amis
+près de Versailles que je tiens à voir, je vais faire une chose inouïe,
+immense! Oui! je vais prendre une semaine entière à mon tableau et
+nous ferons des Cazin ensemble. Si vous saviez combien mon tableau est
+compliqué vous me tiendriez compte de ce... je ne dirai pas sacrifice,
+puisque ça me fait plaisir... arrangez-vous.
+
+Donc ne mourez pas de joie en apprenant que vous me verrez sept jours de
+suite, car il est probable que je vous en donnerai sept autres un peu plus
+tard, si mon tableau me dégoûte au point de me forcer à rester quelques
+jours sans le regarder. Donc lundi prochain à la petite gare de Jouy
+ pour sûr, je prendrai le train de 10 h. 25. Mais soyez un ange,
+et si le baromètre baisse, prévenez-moi, pour que je retarde ma visite....
+à cause des Cazin. Je viens pour vous faire travailler, et ferme.
+
+Que dites-vous de l'écriture et du style? C'est que l'œuvre qui se prépare
+me prend tout entière, il ne faut pas que je me dépense...
+
+Oh! la peinture!
+
+
+
+
+ À la même.
+
+Il faut, ma chère Claire, que vous me disiez au juste la provenance de
+_Jonas_[25]. Ces deux vers m'ont tellement tourmentée que j'ai composé
+la suite, comme Michel-Ange a voulu faire des jambes au fameux torse
+antique. J'ai donc absolument besoin de savoir d'où vous tenez: _Jonas
+assis dans sa baleine_. Si c'est de vous, avouez-le franchement, car
+c'est très beau et à notre prochaine entrevue je vous dirai la suite, car
+elle est aussi très belle.
+
+On a retrouvé mon modèle, mais j'ai des... Mystère et discrétion.
+
+ «Travaillez, prenez de la peine...»
+
+Je voudrais déjà le voir ce tableau.
+
+ Mille amitiés.
+
+ Jonas assis dans sa baleine
+ Disait: Ah! que je voudrais sortir.
+ On a beau avoir des loisirs,
+ Rester ici me fait de la peine.
+ M'y v'là depuis tantôt trois jours
+ Je commence à la trouver sévère.
+ J'suis séparé de mes amours,
+ Je veux m'en aller de ma mère,
+ D'autant plus qu'mon angoisse est énorme,
+ Car enfin si jamais je suis dehors,
+ C'est que cette carcasse difforme
+ M'aura rendu au pis encore.
+ Il en était là d'son monologue
+ Quand un grand bruit se fit soudain,
+ C'étaient de très habiles marins,
+ Qui s'amenaient sur une pirogue.
+ La baleine saisie d'effroi
+ Jeta l'prophète à la dérive,
+ Et obligée, mais pleine d'émoi
+ Nagea vite vers une autre rive.
+ C'est ainsi que finit l'aventure.
+ Jonas, qui était très fort,
+ Se fit mettre dans les Écritures
+ Et envoya une note au Sport.
+
+[Note 25: Voir ci-dessous la fantaisie à laquelle il est fait allusion
+ici. Les deux premiers vers sont de Mlle C..., les suivants sont de
+Marie Bashkirtseff.]
+
+
+ À son frère.
+ Dimanche 3 février 1884, Paris, 30, rue Ampère.
+
+ Cher Paul,
+
+Il est près de deux heures, et je t'écris de mon lit en revenant des
+Italiens, où l'on chantait _Hérodiade_ de Massenet. J'étais avec la
+Maréchale et Claire.
+
+Ô les saintes choses de l'Art, du génie, de ce qui est grand et
+éternellement beau! Le premier acte surprend par la nouveauté et la
+largeur des sons. Ça ne ressemble à rien de ce que je connais... C'est
+vraiment neuf et plein et sonore et harmonieux. Tout l'opéra s'écoute
+avec ravissement. C'est la musique qui fait corps avec le poème, c'est
+l'absence d'airs et de remplissages; c'est enveloppé, large, magnifique,
+grandiose... Massenet est certainement un grand artiste et désormais une
+gloire nationale. On prétend que la belle musique ne se comprend pas du
+premier coup... Allons donc, ici on comprend tout de suite que c'est
+admirable et mélodique, malgré une orchestration très savante.
+
+Il y a à la fin du premier acte un accompagnement d'une telle beauté que
+j'en suis restée saisie. Et plusieurs fois, on s'est regardé avec des yeux
+prêts à pleurer d'enthousiasme. Si les spectateurs étaient sincères, ils
+auraient pleuré; oui, il y a des beautés si... grandes, si pénétrantes, si
+fortes.
+
+Du reste, l'enthousiasme est général... C'est un triomphe, et ce Jules
+Massenet est un homme bien heureux. Sans doute, en l'entendant encore, ce
+sera encore plus beau, mais je n'admets pas qu'on ne comprenne pas tout de
+suite la vraie belle musique.
+
+L'apparition de Jean-Baptiste, au premier acte, fait frissonner. L'air
+d'Hérode et le duo de Jean et de Salomé... On arrive à des explosions de
+voix où l'exaltation est à son comble.
+
+La Maréchale portait un aigle en diamants, tenant dans son bec une branche
+d'olivier. L'Empire, c'est la paix. Mais elle trouve l'opéra admirable.
+Il l'est.
+
+Dame, sans doute, _ma_ musique italienne ne peut pas lutter contre
+cet éblouissement... Car cet éblouissement est si admirable qu'il est même
+presque touchant... non, pas ça... Et c'est encore avec une orchestration
+de deux sous que les romances italiennes vous serreront le cœur, ou vous
+feront rêver d'amour. Les vieux airs des vieux opéras... Et _Aïda_...
+Ah! diable, c'est un peu comme _Hérodiade_, mais Massenet est un
+Wagner mélodique et français... Non, la comparaison la voici. Wagner,
+c'est Manet. C'est le père incomplet de la _nouvelle école_, de ceux
+qui cherchent le talent dans la vérité et le sentiment.... Il y a toujours
+eu des nouvelles écoles...
+
+Je te demande pardon d'avoir surfait _Hérodiade_. Le poème, d'abord,
+n'est pas bon, et puis, et puis...
+
+
+
+
+ À Monsieur ***
+
+Je pourrais vous retourner votre: Ce sont des ânes tous.
+
+Ce qui est certain, c'est que les projets admis sont inférieurs au vôtre
+qui est d'un art très pur et très élevé. Ces imbéciles ont choisi des
+figures de sculpteurs.
+
+Je sais bien que tout ce qu'on peut dire là-dessus n'est pas une
+consolation et vous devez être bien près de penser que c'est la fin de
+tout.
+
+Quand on perd une occasion, on s'imagine qu'il ne s'en trouvera plus
+jamais d'autre. Et plus on réfléchit, plus c'est enrageant. Puis on se
+calme, puis on se rattrape, car on se rattrape absolument avec de la
+volonté. C'est ça qu'il faut bien se mettre dans la tête. Les faibles
+pensent au passé, les forts et les intelligents prennent leur revanche;
+ce ne sont pas des phrases, c'est la vérité.
+
+Semez votre chagrin par les portières des wagons et ne regardez pas
+en arrière. Du reste, ils seront obligés de recommencer. Impossible
+d'affliger Paris de la colonne D... ou des cubes F... C'est moi qui
+l'aurai et en revanche vous ferez mon monument quand je serai morte.
+
+En attendant, promenez-vous, ramenez votre peintre guéri et tout ira bien.
+Faites de la peinture et au prochain Salon nous triompherons tous les
+trois.
+
+Je ne sais pas faire la ressemblance[26].
+
+[Note 26: Voir la lettre reproduite en fac-similé dans le livre
+original ou dans la version HTML du présent livre téléchargeable depuis
+le site du Project Gutenberg, https://www.gutenberg.org.]
+
+
+
+
+ À Monsieur E...
+ Paris, 30, rue Ampère, mai 1884.
+
+ Cher monsieur,
+
+Vous devez avoir des démarches ennuyeuses à faire pour votre concert,
+permettez-moi de vous avancer cette misérable somme sur les billets que
+je placerai; seulement, je vous prie de ne pas considérer cette niaiserie
+comme un service. Je vous serai bien obligée de n'en rien dire à maman.
+J'aurais un air de bienfaitrice bête, tandis que c'est une chose toute
+simple entre artistes. Je viens justement de vendre une petite étude.
+Ainsi c'est entendu, vous n'en direz rien, ou vous vous ferez de moi une
+ennemie très sérieuse.
+
+
+
+
+ À Monsieur de M***.
+
+ Monsieur,
+
+Je vous lis presque avec bonheur[27]. Vous adorez les vérités de la nature
+et vous y trouvez une poésie vraiment grande, tout en nous remuant par
+des détails de sentiments si profondément humains que nous nous y
+reconnaissons et vous aimons d'un amour égoïste. C'est une phrase...
+Soyez indulgent, le fonds est sincère.
+
+Il est évident que je voudrais vous dire des choses exquises et
+frappantes, mais c'est bien difficile, comme ça, tout de suite... Je le
+regrette d'autant plus que vous êtes assez remarquable pour qu'on rêve
+très romanesquement de devenir la confidente de votre belle âme, si
+toutefois votre âme est belle.
+
+Si votre âme n'est pas belle et si vous «ne donnez pas dans ces
+choses-là», je le regrette pour vous d'abord, ensuite je vous qualifie
+de fabricant de littérature et passe!
+
+Voilà un an que je suis sur le point de vous écrire, mais... plusieurs
+fois j'ai cru que je vous exagérais et que ça ne valait pas la peine.
+Lorsque tout à coup, il y a deux jours, je lis dans le _Gaulois_, que
+quelqu'un vous a honoré d'une épître gracieuse et que vous demandez
+l'adresse de cette bonne personne pour lui répondre... Je suis devenue
+tout de suite très jalouse, vos mérites littéraires m'ont de nouveau
+éblouie et me voici.
+
+Maintenant, écoutez-moi bien, je resterai toujours inconnue (pour tout
+de bon) et je ne veux même pas vous voir de loin--votre tête pourrait me
+déplaire, qui sait? Je sais seulement que vous êtes jeune et que vous
+n'êtes pas marié, deux points essentiels même dans le bleu des nuages.
+
+Mais je vous avertis que je suis charmante, cette douce pensée vous
+encouragera à me répondre. Il me semble que si j'étais homme je ne
+voudrais pas de commerce, même épistolaire, avec une vieille Anglaise
+fagottée, quoiqu'en pense
+
+ Miss Hastings.
+ R. G. D. (Bureau de la Madeleine.)
+
+[Note 27 (-édition Gutenberg_): Il s'agit très probablement d'une lettre
+à Guy de Maupassant.]
+
+
+ Au même.
+
+Votre lettre, monsieur, ne me surprend pas, et je ne m'attendais pas tout
+à fait à ce que vous semblez croire.
+
+Mais d'abord, je ne vous ai pas demandé d'être votre confidente; ce serait
+un peu trop simple et si vous avez le temps de relire ma lettre, vous
+verrez que vous n'avez pas daigné saisir du premier coup le ton ironique
+et irrévérencieux que j'ai employé à mon égard.
+
+Vous m'indiquez aussi le sexe de votre autre correspondant; je vous
+remercie de me rassurer, mais ma jalousie étant toute spirituelle, cela
+m'importait peu.
+
+Me répondre par des confidences, serait l'acte d'un écervelé, attendu
+que vous ne me connaissez point? Serait-ce abuser de votre sensibilité,
+monsieur, que de vous apprendre, à brûle-pourpoint, la mort du roi Henri
+IV? Répondre par des confidences, puisque vous avez compris que je vous
+en demandais par retour du courrier, serait vous moquer spirituellement
+de moi, et si j'avais été à votre place, je l'aurais fait, car je suis
+quelquefois très gaie, tout en étant souvent assez triste, pour rêver des
+épanchements par lettres avec un philosophe inconnu et pour partager vos
+impressions sur le carnaval. Tout à fait bien et profondément sentie cette
+chronique, deux colonnes qu'on relit trois fois. Mais en revanche, quelle
+rengaine que l'histoire de la vieille mère qui se venge des Prussiens!
+(Ça doit être de l'époque de la lecture de ma lettre.)
+
+Pour ce qui est du charme que peut ajouter le mystère, tout dépend des
+goûts... Que ça ne vous amuse pas, bien; mais moi ça m'amuse follement, je
+le confesse en toute sincérité, de même que la joie enfantine causée par
+votre lettre, telle quelle.
+
+Du reste, si ça ne vous amuse pas, c'est que pas une de vos soixante
+correspondantes n'a su vous intéresser, voilà tout, et si moi non plus,
+je n'ai pas su frapper la note juste, je suis trop raisonnable pour vous
+en vouloir.
+
+Rien que soixante? Je vous aurais cru plus obsédé... Avez-vous répondu à
+toutes?
+
+Mon tempérament intellectuel peut ne pas vous convenir... vous seriez
+bien difficile... enfin je m'imagine que je vous connais (c'est du reste
+l'effet que les romanciers produisent sur les petites femmes un peu
+bêtes). Pourtant vous devez avoir raison...
+
+Comme je vous écris avec la plus grande simplicité, par suite du
+sentiment, sus-indiqué, il se peut que j'aie l'air d'une jeune personne
+sentimentale ou même d'une chercheuse d'aventure... Ce serait bien
+vexant. Ne vous excusez donc pas de votre manque de poésie, galanterie,
+etc.
+
+Décidément, ma lettre était plate.
+
+À mon très vif regret, en resterons-nous donc là? À moins qu'il me prenne
+envie quelque jour de vous prouver que je ne méritais pas le n° 61.
+Quant à vos raisonnements ils sont bons, mais partis à faux. Je vous les
+pardonne donc et même les ratures et la vieille et les Prussiens...
+Soyez heureux!
+
+Pourtant s'il ne vous fallait qu'un signalement vague pour m'attirer les
+beautés de votre vieille âme sans flair, on pourrait dire par exemple:
+cheveux blonds, taille moyenne. Née entre l'an 1812 et l'an 1863. Et au
+moral... non, j'aurais l'air de me vanter, et vous apprendriez du coup
+que je suis de Marseille.
+
+_P. S._--Pardonnez-moi les taches, les ratures, etc. Mais je me suis
+recopiée déjà trois fois!
+
+
+
+
+ Au même.
+
+Vous vous ennuyez abominablement!
+
+Ah! cruel! c'est pour ne me point laisser d'illusion sur le motif auquel
+je dois votre honorée du... qui, du reste, arrivée à un moment propice,
+m'a charmée.
+
+Il est vrai que je m'amuse, mais il n'est pas vrai que je vous connaisse
+tant que cela; je vous jure que j'ignore votre couleur et vos dimensions,
+et que comme homme privé je ne vous entrevois que dans les lignes dont
+vous me gratifiez et encore à travers pas mal de malice et de pose.
+
+Enfin, pour un pesant naturaliste vous n'êtes pas bête et ma réponse
+serait un monde si je ne me pondérais par amour-propre. Il ne faut pas
+vous laisser croire que tout mon fluide passe là.
+
+Nous allons d'abord liquider les rengaines, si vous voulez, ce sera un peu
+long car vous m'en comblez, savez-vous? Vous avez raison... en gros.
+
+Mais l'art consiste justement à nous faire avaler des rengaines en nous
+charmant éternellement comme le fait la nature avec son éternel soleil et
+sa vieille terre, et ses hommes bâtis tous sur le même patron et animés
+d'à peu près les mêmes sentiments... mais... Il y a ainsi les musiciens
+qui n'ont que quelques sons et les peintres qui n'ont que quelques
+couleurs... Du reste, vous le savez mieux que moi et vous voulez me faire
+poser. Comment donc, trop honorée...
+
+Rengaine, soit! la mère aux Prussiens en littérature et Jeanne d'Arc en
+peinture.
+
+Êtes-vous vraiment sûr qu'un _malin_ (est-ce bien ça), n'y trouvera
+pas un côté neuf et émouvant...
+
+Maintenant il est évident que comme chronique hebdomadaire c'est encore
+assez bon et ce que j'en dis... Et ces autres rengaines sur votre si
+pénible métier! Vous me prenez pour une bourgeoise qui vous prend pour
+un poète et vous cherchez à m'éclairer. George Sand s'est déjà vantée
+d'écrire pour de l'argent et le laborieux Flaubert a geint sur ses peines
+extrêmes. Allez, le mal qu'il s'est donné se sent. Balzac ne s'est jamais
+plaint de cela, et il était toujours enthousiaste de ce qu'il allait
+faire. Quant à Montesquieu, si j'ose m'exprimer ainsi, son goût pour
+l'étude fut si vif que s'il fut la source de sa gloire, il fut aussi celle
+de son bonheur, comme dirait la sous-maîtresse de votre fantastique
+pensionnat.
+
+Pour ce qui est de vendre cher, c'est très bien, car il n'y a jamais eu
+de gloire vraiment éclatante sans or, ainsi que le dit le juif Baahrou,
+contemporain de Job (fragm. conservés par le savant Spitzbube, de Berlin).
+Du reste tout gagne à être bien encadré, la beauté, le génie et même la
+foi. Dieu n'est-il pas venu en personne expliquer à son serviteur Moïse
+les ornements de son arche, recommandant que les chérubins qui devaient la
+flanquer fussent en or et d'un _travail exquis_.
+
+Alors, comme ça, vous vous ennuyez, et vous prenez tout avec indifférence
+et vous n'avez pas pour un sou de poésie... si vous croyez me faire peur!
+
+Je vous vois d'ici, vous devez avoir un assez gros ventre, un gilet trop
+court en étoffe indécise et le dernier bouton défait. Eh bien, vous
+m'intéresserez quand même. Je ne comprends pas seulement comment vous
+pouvez vous ennuyer. Moi, je suis quelquefois triste, découragée ou
+enragée, mais m'ennuyer... jamais!
+
+Vous n'êtes pas l'homme que je cherche.
+
+Je ne cherche personne, monsieur, et j'estime que les hommes ne doivent
+être que des accessoires pour les femmes fortes.
+
+La vieille fille sèche: Malheur! La voilà, la concierge: vous seriez bien
+aimable en m'apprenant comment qu'il est fait celui-là.
+
+Enfin je vais répondre à vos questions, ça avec une grande sincérité, car
+je n'aime pas me jouer de la naïveté d'un homme de génie qui s'assoupit
+après dîner en fumant son cigare.
+
+Maigre? Oh! non, mais pas grasse non plus. Mondaine, sentimentale,
+romanesque? Mais comment l'entendez-vous? Il me semble qu'il y a place
+pour tout cela dans un même individu, tout dépend du moment, de
+l'occasion, des circonstances. Je suis opportuniste et surtout victime
+des contagions morales: ainsi il peut m'arriver de manquer de poésie,
+tout comme vous.
+
+Mon parfum? la vertu.--_Vulgo_, aucun.
+
+Oui, gourmande, ou plutôt difficile. L'oreille est petite, peu régulière
+mais jolie. Les yeux gris. Oui, musicienne, mais pas aussi pianiste que
+doit être votre sous-maîtresse de pensionnat.
+
+Êtes-vous satisfait de ma docilité? Si oui, défaites encore un bouton et
+pensez à moi pendant que le crépuscule tombe. Si non... tant pis, je
+trouve qu'en voilà beaucoup en échange de vos fausses confidences.
+
+Oserai-je vous demander quels sont vos musiciens et vos peintres!
+
+Et si j'étais un homme?[28]
+
+[Note 28: À cette lettre était joint un croquis représentant un gros
+monsieur assoupi dans un fauteuil sous un palmier au bord de la mer;
+une table, un bock; un cigare.]
+
+
+
+
+ Au même.
+
+Maintenant je vous dirai une chose incroyable et surtout que vous ne
+croirez jamais et qui venant après coup n'a plus qu'une valeur
+historique... Eh bien, c'est que moi aussi j'en avais assez. À votre
+troisième lettre j'étais refroidie. La satiété...
+
+Du reste je ne tiens qu'à ce qui m'échappe. Je devrais donc venir à vous
+maintenant.
+
+Pourquoi vous ai-je écrit? On se réveille un beau matin et l'on trouve
+qu'on est un être rare entouré d'imbéciles. On se lamente sur tant de
+perles devant tant de cochons...
+
+Si j'écrivais à un homme célèbre, à un homme digne de me comprendre? Ce
+serait charmant, romanesque, et, qui sait? au bout d'un certain nombre de
+lettres, ce serait peut-être un ami conquis dans des circonstances peu
+ordinaires; alors on se demande qui? Et on vous choisit!
+
+De pareilles correspondances ne seront possibles qu'à deux conditions...
+
+La deuxième est une admiration _sans bornes_ chez l'inconnue. De
+l'admiration sans bornes naît un courant de sympathie qui lui fait dire
+des choses qui infailliblement touchent et intéressent l'homme célèbre.
+
+Aucune de ces conditions n'existe. Je vous ai choisi avec l'espoir de vous
+admirer sans bornes plus tard! Car, comme je le pensais, vous êtes très
+jeune, relativement. Je vous ai donc écrit en me montant la tête à froid
+et j'ai fini par vous dire des «inconvenances» et même des choses
+désobligeantes en admettant que vous ayez daigné vous en apercevoir.
+
+Au point où nous en sommes, comme vous dites, je puis bien avouer que
+votre infâme lettre m'a fait passer une très mauvaise journée.
+
+Je suis froissée comme si l'offense était réelle, c'est absurde.
+
+Adieu, avec plaisir.
+
+Si vous les avez encore, renvoyez-moi mes autographes; quant aux vôtres,
+je les ai déjà vendus en Amérique un prix fou.
+
+
+
+
+ Au même.
+
+Je comprends vos défiances. Il est peu probable qu'une femme comme il
+faut, jeune et jolie, s'amuse à vous écrire. Est-ce ça? Mais monsieur...
+Allons, j'allais oublier que c'est fini nous deux. Je crois que vous vous
+trompez. Et je suis encore bonne de vous le dire car je vais cesser d'être
+intéressante, si je l'ai jamais été. Vous allez voir comment. Je me mets
+à votre place: Une inconnue se dessine à l'horizon; si l'aventure est
+facile, elle me répugne; si, il n'y a _rien à faire_, elle est inutile et
+m'ennuie.
+
+Je n'ai pas le bonheur d'être entre les deux et je vous en avertis très
+gentiment puisque nous avons fait la paix.
+
+Ce que je trouve très drôle, c'est de vous dire simplement la vérité
+pendant que vous vous imaginez que je vous mystifie.
+
+Je ne vais pas dans le monde républicain, bien que républicaine rouge.
+
+Mais non, je ne veux pas vous voir.
+
+Et vous, vous ne voulez donc pas d'un peu de fantaisie au milieu de vos
+saletés parisiennes? Pas d'amitié impalpable? Je ne refuse pas de vous
+voir et je vais même m'arranger pour cela sans vous en prévenir. Si vous
+saviez qu'on vous regarde, _exprès_ vous auriez peut-être l'air bête.
+Il faut éviter ça. Votre enveloppe terrestre m'est indifférente, bien;
+mais la mienne à vous? Mettez que vous aurez le mauvais goût de ne pas me
+trouver merveilleuse, croyez-vous que je serais contente, quelque pures
+que soient mes intentions? Un jour, je ne dis pas,--je compte même vous
+étonner un peu ce jour-là.
+
+En attendant, si cela vous fatigue, ne nous écrivons plus. Je me réserve
+pourtant le droit de vous écrire, lorsqu'il me passera des atrocités par
+la tête.
+
+Vous vous défiez, c'est très naturel.
+
+Eh bien, je vais vous donner un moyen de concierge, pour vous assurer que
+je n'en suis pas une.
+
+Ne riez pas seulement.
+
+Allez chez une somnambule et faites-lui flairer ma lettre, elle vous dira
+mon âge, la couleur de mes cheveux, ce qui m'entoure, etc.
+
+Vous m'écrirez ce qu'elle aura révélé.
+
+Ennui, farce, misère.
+
+Ah! monsieur, c'est parfaitement juste, même pour moi. Mais moi, c'est
+parce que je veux des choses énormes que je n'ai pas... encore. Vous, ce
+doit être pour le même motif.
+
+Pas assez simple pour vous demander quel est votre rêve secret, bien que
+ma maladie m'ait refait une candeur à la Chérie.
+
+Quel naïf que ce vieux Japonais naturaliste en perruque Louis XV!
+
+Alors vous pensez qu'après avoir écrit, rien n'est plus simple que de
+venir dire: c'est moi.
+
+Je vous assure que ça me gênerait beaucoup.
+
+On dit que vous n'appréciez que les fortes femmes aux cheveux noirs.
+
+C'est vrai?
+
+Nous voir! Laissez-moi donc vous charmer par ma... littérature, vous y
+êtes bien arrivé, vous!
+
+
+
+
+ Au même.
+
+En vous écrivant encore je me ruine à jamais dans votre esprit. Mais
+ça m'est bien égal et puis c'est pour me venger. Oh! rien qu'en vous
+racontant l'effet produit par votre ruse pour connaître ma nature.
+
+J'avais positivement peur d'envoyer à la poste m'imaginant des choses
+fantastiques. _Cet homme_ devait clore la correspondance par... je
+ménage votre modestie. Et en ouvrant l'enveloppe je m'attendais à tout
+pour ne pas être saisie.
+
+Je l'ai tout de même été mais agréablement.
+
+ Devant les doux accents d'un noble repentir,
+ Me faut-il donc, seigneur, cesser de vous haïr?
+
+À moins que ce soit une autre ruse: flattée d'être prise pour une femme du
+monde, elle me la fera à la pose après avoir provoqué un document humain
+que je suis bien aise d'expliquer comme ça.
+
+Alors parce que je me suis fâchée? Ce n'est peut-être pas une preuve
+concluante, cher monsieur. Enfin adieu, je vous pardonne si vous y tenez,
+parce que je suis malade et comme cela ne m'arrive jamais, j'en suis tout
+attendrie sur moi, sur tout le monde, sur vous! qui avez trouvé moyen de
+m'être si profondément... désagréable. Je le nie d'autant moins que vous
+en penserez ce qu'il vous plaira.
+
+Comment vous prouver que je ne suis ni un farceur, ni un ennemi?
+
+Et à quoi bon?
+
+Impossible non plus de vous jurer que nous sommes faits pour nous
+comprendre. Vous ne me valez pas. Je le regrette. Rien ne me serait plus
+agréable que de vous reconnaître toutes les supériorités,--à vous ou à un
+autre.
+
+Je voudrais avoir à qui parler. Votre dernier article était intéressant et
+je voulais même à propos de jeune fille vous adresser une question raide.
+
+Mais....
+
+. . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . .
+
+Pourtant une petite niaiserie très délicate de votre lettre m'a fait
+rêver.
+
+Vous avez été affligé de m'avoir fait de la peine. C'est bête ou charmant.
+Plutôt charmant. Vous pouvez vous moquer de moi, je m'en moque. Oui, vous
+avez eu là une pointe de romantisme à la Stendhal tout bonnement, mais
+soyez tranquille vous n'en mourrez pas encore cette fois.
+
+ Bonsoir.
+
+
+
+
+ Au Baron de Saint-Amand.
+ Avril 1884. 30, rue Ampère.
+
+ Cher ami,
+
+Ah! comme je voudrais avoir un salon littéraire et mondain, un salon
+intéressant, ce serait vivre en travaillant.
+
+Les jours se suivent, le temps passe, la vie s'en va.
+
+Ce n'est pas un talent honorable qui me récompenserait de tous les ennuis;
+il faudrait un éclat, un triomphe, qui s'appellerait: Revanche.
+
+La vérité, c'est que j'ai toujours éprouvé et que j'éprouve de plus en
+plus l'impérieux besoin d'écrire, j'invente des histoires, je vois des
+faits réels et imaginaires. Dumas dit que la qualité maîtresse de la
+femme, c'est l'intuition. Eh bien par intuition je comprends, je vois,
+je sais des choses extraordinaires, mais lorsqu'il s'agit de me
+retrouver au milieu de mon dossier... car il y un gros cahier plein de
+notes...
+
+En écrivant, mes yeux tombent sur les doigts de ma main gauche qui
+retiennent la feuille, ces doigts vivants et nerveux font penser à la
+peinture de Jules Bastien-Lepage, les mains qu'il peint sont vivantes,
+la peau les enveloppe et on sent les muscles qui vont remuer.
+
+Vous savez que je vais tous les jours à Sèvres. Mon tableau m'empoigne.
+L'air est embaumé, et la fille qui rêve aux pieds du pommier en fleurs
+«alanguie et grisée», comme dit André Theuriet. Si je rendais bien l'effet
+de sève de printemps, de soleil, ce serait beau.
+
+ Au revoir, à bientôt.
+
+
+
+
+ À son frère.
+
+ Vendredi 30 mai 1884.
+ Paris, rue Ampère, 30.
+
+ Cher Paul,
+
+Mme Z... est un drôle de petit corps de femme; son mari est sénateur, en
+outre un savant, un lettré, un homme supérieur, il a traduit en langues
+étrangères les chefs-d'œuvre russes et a porté le deuil de Gambetta.
+Lors de son premier passage à Paris, elle a été voir à l'Odéon _Severo
+Torelli_, drame de François Coppée. Enthousiasmée à fond, elle est allée
+demander au concierge du théâtre l'adresse de l'auteur pour lui exprimer
+son admiration.
+
+Voilà ce qu'on ne voit pas en France! Un enthousiasme véritable, naïf et
+ne craignant pas le ridicule.
+
+Elle écrit donc à Coppée, en obtient une audience, lui écrit de Rome, lui
+apporte un tableau, une copie de madone. Le poète la remercie du tableau
+en lui exprimant le regret de ne pouvoir lui exprimer ses remerciements de
+vive voix, n'étant pas libre. Mme Z. ne se décourage pas et ne pense pas
+que cela peut l'importuner. Elle _me charge_ de rédiger une dépêche à
+Coppée:
+
+ «Monsieur,
+
+«Je reste jusqu'à samedi, j'y suis forcée par quatre jeunes filles
+enthousiastes qui m'ont fait jurer que je leur ferai voir François Coppée.
+Quelque habitué que vous soyez aux triomphes vous ne pouvez dédaigner
+celui-là, qui a pour lui la jeunesse et l'admiration vraie. Dites-nous
+donc quand il faudra vous attendre.
+
+ «E. Z.»
+
+Hier, on recevait la carte de François Coppée de l'Académie française,
+qui aura l'honneur de se présenter chez Mme Z... vendredi à une heure et
+demie, deux heures au plus tard.
+
+Et à deux heures il était là, dans notre salon, maman, Mme Z..., Mlle
+S..., nièce de Mme Z..., Dina et moi.
+
+Tu sais, moi je suis très calme, mais j'ai été englobée dans les quatre
+jeunes filles enthousiastes, pourtant il a dû voir que je ne suis pas
+si bête que les autres en avaient l'air. Les Canrobert ont dîné chez la
+princesse Mathilde avec lui, il a causé avec Claire et je lui en parle.
+
+Il s'installe dans un fauteuil, prend du thé et fume. La table à thé est
+apportée toute servie comme au théâtre et il y a un moment où nous sommes
+toutes les six à le regarder boire son thé. Il en fait la remarque, ce
+grand poète, et pousse la bonté jusqu'à demander à voir mon atelier et à
+me dire, en partant, de lui faire signe lorsque j'aurai quelque nouveau
+tableau à voir.
+
+C'est un homme assez agréable mais d'un physique qui surprend un peu. Je
+suis très contente de le connaître. Il a des yeux bleus et il me regardait
+à tout instant en parlant, comme s'il cherchait à voir ce que je pense.
+
+En somme, il a dû être très gêné, ce Parisien, au milieu de cette
+admiration sérieuse.
+
+ Au revoir.
+
+
+
+
+ À Monsieur Henry Houssaye
+ de la «Revue des Deux Mondes.»
+
+ Monsieur,
+
+Les étrangers sont comme le grand Molière, ils prennent leur bien où ils
+le trouvent. Nous aurions imité que ce serait notre excuse. Ce qui est
+étonnant, c'est qu'un critique d'art de votre valeur dise qu'on suit tel
+peintre avec tel système, qu'on emploie tel procédé!!! parce qu'on ne se
+cantonne pas pour toujours dans une spécialité chère aux marchands.
+
+Ni M. Bastien-Lepage, ni le troupeau d'étrangers que vous citez ne
+songent, je crois, à adopter ou à renier les Japonais, les Primitifs,
+etc., etc. Ils font ce qu'ils voient avec sincérité, sans malice, avec
+plus ou moins de talent. Si leur sujet les prend dans la rue ils le font
+dans la rue, si c'est dans un atelier ils adoptent l'atelier. Vous êtes
+trop observateur pour ne pas avoir remarqué les différences d'éclairage.
+Peindre des marins au bord de la mer en plein air où la lumière est
+difficile, ou des gamins au coin d'une rue à l'endroit même où on les
+voit, est-ce suivre un système?
+
+Soyez juste. Si on faisait régner dans un salon une atmosphère semblable
+à celle du dehors, ce serait système et parti pris. Nous ne l'avons pas
+fait. Nous avons fait ce que nous avons vu et comme nous avons pu. Excusez
+du peu et ne nous calomniez pas.
+
+ _Une_ des peintres étrangers cités.
+
+
+
+
+ À Monsieur Edmond de Goncourt.
+
+ Monsieur,
+
+Comme tout le monde j'ai lu _Chérie_ et, entre nous, ce livre est rempli
+de pauvretés. Celle qui a l'audace de vous écrire est une jeune fille
+élevée dans un milieu riche, élégant, parfois excentrique. Cette jeune
+fille, qui a vingt-trois ans depuis quatre mois, est lettrée, artiste,
+prétentieuse. Elle possède des cahiers où elle a noté ses impressions
+depuis l'âge de douze ans. Rien n'y est esquivé. La jeune fille en
+question est du reste douée d'un orgueil qui fait que dans ses notes elle
+s'étale tout entière.
+
+Livrer de pareilles choses à quelqu'un, c'est se mettre à nu. Mais elle
+a l'amour de tous les arts véritables poussé à un point extrême, presque
+fou si l'on veut! Il lui semble intéressant de vous communiquer ce
+journal. Vous dites quelque part que les notes vraies vous passionnent.
+Eh bien! elle qui n'est encore rien, mais qui a déjà la prétention de
+comprendre les sentiments des grands hommes, pense comme vous et, au
+risque de vous paraître une toquée et une farceuse, vient vous proposer
+ses notes. Seulement vous comprenez bien, Monsieur, qu'il faut pour cela
+une discrétion _absolue_. La jeune fille habite Paris, va dans le monde et
+les gens qu'elle nomme se portent très bien. Cette lettre s'adresse à un
+grand écrivain, à un artiste, à un savant, elle est donc toute naturelle à
+mon avis. Mais pour la plupart des gens, pour tous ceux qui m'entourent,
+je serais une folle et une réprouvée si on venait à apprendre ce que je
+vous écris.
+
+J'ai voulu nouer des relations par lettres avec un jeune écrivain de
+talent afin de lui léguer mon journal par testament (à ce moment-là on
+croyait que je ne vivrais pas longtemps); j'aime mieux vous le donner à
+vous et de mon vivant.
+
+Si vous croyez que je désire un autographe, vous pouvez ne pas signer ce
+que vous me ferez l'honneur de m'écrire.
+
+ J. R. I. (poste restante).
+
+
+
+
+ À Monsieur Émile Zola.
+
+ Monsieur,
+
+J'ai lu tout ce que vous avez écrit sans passer une parole. Si vous
+avez seulement un peu conscience de votre valeur, vous comprendrez mon
+enthousiasme. Et pour que cet enthousiasme ne vous paraisse pas un
+emballement naïf, je vous dirai que je suis très gâtée, très prétentieuse,
+ayant lu à peu près tout, après avoir étudié les classiques, quoique
+femme.
+
+Vous êtes un grand savant et un grand artiste, mais ce qui fait que
+je suis particulièrement à vos pieds, c'est votre passion de la Vérité.
+J'ai l'audace de la partager; n'est-ce pas une audace que d'oser partager
+quelque chose avec un grand génie comme vous.
+
+Je sais bien que vous êtes au-dessus de lettres d'inconnues, vous ne
+pouvez pas être flatté d'un misérable hommage de femme venu à vous, etc.
+Mais le sentiment qui me force à vous écrire est insurmontable, et si je
+savais m'exprimer vous en seriez touché.
+
+J'aurais voulu que vous fussiez seul et à plaindre. Voilà un sentiment
+très féminin, très romanesque et très ordinaire que j'imagine éprouver
+autrement que les autres.
+
+N'allez pas penser que je sois remplie de tendresses ridicules. Je ne suis
+ni une aventurière ni même une femme qui pourrait avoir des aventures,
+quoique jeune. Seulement j'avoue que je suis assez folle pour avoir fait
+le rêve impossible d'une amitié par lettres avec vous. Et si vous saviez
+quel être formidable vous êtes à mes yeux, vous ririez de mon courage.
+
+Je ne crois pas que vous me répondrez, on dit que vous êtes dans la vie un
+bourgeois fini.
+
+Ça me ferait de la peine, mais agréez dans tous les cas, monsieur,
+l'hommage de la plus grande, de la plus raisonnée et de la plus pure des
+admirations.
+
+
+
+
+ À Monsieur ***.
+
+Est-il possible que dans tout Paris et parmi les milliers de journaux
+qui y foisonnent il ne s'en trouve pas un seul où un homme n'appartenant
+à aucun parti ou plusieurs hommes appartenant à des partis différents
+puissent dire ce que bon leur semble, défendre ou attaquer un homme,
+une idée, sans pour cela s'inféoder dans un clan quelconque et subir une
+étiquette qui les range dans tel ou tel tiroir et les contraint à des
+réserves ou à des devoirs? Un journal indépendant en un mot et sans _parti
+pris_. Hélas! presque tous affirment ne pas avoir de parti pris et tous
+sont intolérants, routiniers et obstinés.
+
+Où est la feuille républicaine qui rendra justice à une idée intelligente
+d'un clérical? On me dira que ces gens-là n'ont pas ces idées-là. Mais
+supposez qu'ils en aient.
+
+Où est la feuille réactionnaire qui n'attaque pas tous les jours,
+bêtement, platement, ennuyeusement la République?
+
+Il y a les feuilles dites ministérielles qui approuvent tout ou se taisent
+quand il faut blâmer. Celles-là manquent de patriotisme.
+
+Il y a la feuille intransigeante qui est le comble de l'exagération, mais
+qui a pour elle l'esprit diabolique de M. de Rochefort.
+
+Il y a des feuilles clérico-bonapartistes, il y a des feuilles de choux,
+il y a des feuilles de vigne. Mais un journal indépendant, où chacun
+apporterait son idée pourvu qu'elle soit bonne, son plaidoyer pourvu qu'il
+fût fait avec talent, il n'y en a pas!
+
+Haïssez la folie des gens qui veulent à tout prix un maître, et
+dites qu'il faut une âme de valet pour aimer la monarchie.--Vous êtes
+républicain. Bon, sans doute, après?
+
+Alors sous peine de déchéance vous êtes forcé de trouver mauvais tout ce
+que feront ou diront les autres.
+
+Vous approuvez un acte du gouvernement? Vendu aux ministres!
+
+Vous parlez en termes flatteurs de Gambetta? Opportunistes alors!
+attristants, mais qui ne comprennent seulement pas le mot!--L'opportuniste
+est un homme qui fait tout à propos. Que pouvez-vous me proposer de mieux?
+Mais vous haïssez c'est-à-dire enviez Gambetta et vous entendez par
+opportuniste un homme qui a toutes les mauvaises tendances que vous lui
+octroyez.
+
+Trouvez juste, par hasard, une réclamation à la Ruggieri de M. Rochefort
+et l'on vous bombarde intransigeant radical. Voilà encore un mot excellent
+dénaturé comme opportunisme. Qui est-ce qui n'est pas radical parmi ceux
+qui veulent bien une chose.
+
+Alors il n'y a pas moyen d'être un honnête citoyen qui s'exprime librement
+sur ce qu'il voit, et qui traduit ses impressions sans songer quelles
+lunettes il doit mettre pour envisager l'événement? Il paraît que non.
+
+Supposez un écrivain qui a exprimé des sentiments républicains et qui se
+permet le lendemain de rendre justice à... au prince Napoléon, par
+exemple, de trouver qu'il a de l'esprit ou du talent. Et de suite on
+dira:
+
+Par qui est-il payé?
+
+N'est-ce pas une manœuvre pour discréditer X... en l'inféodant malgré lui
+au parti Z...
+
+Triste, triste.
+
+Le journal après lequel vous soupirez serait une feuille d'amateurs
+alors? Précisément! Des amateurs d'indépendance. Un journal qui pourrait
+défendre les capacités de M. Jules Simon, du prince Napoléon, ou le
+talent de Gambetta ou l'esprit de Rochefort et constater l'impuissance de
+M. Clémenceau. Un journal qui ne flatte aucune passion en un mot. Mais
+cela n'est pas possible, dit-on, car si vous trouvez des amateurs pour
+écrire vous n'en trouverez pas pour lire, et dès notre plus tendre enfance
+les mots lire et écrire tendrement unis sonnent à nos oreilles comme deux
+inséparables.
+
+Ah! bah! Il n'y a donc pas en France une poignée de gens dégoûtés comme
+nous du parti pris et qui se disent comme nous qu'il n'y a qu'une France,
+qu'un parti et que tout homme utile doit être employé, tout talent défendu
+et toute diffusion attaquée. Comment! Il ne se trouverait pas une poignée
+d'hommes méprisant les accusations bêtes qu'on pourra leur jeter au visage
+et se disant simplement, honnêtement, amoureux de la grandeur de leur
+pays, et prêts à soutenir les hommes de talent dans quelque tiroir qu'ils
+soient classés par les amateurs d'étiquettes, prêts également à blâmer ce
+qui leur semble mauvais quelle qu'en soit la provenance sacrée.
+
+Un journal idéal où l'on pourrait dire par exemple qu'on aime la
+République et admire Gambetta, mais qui s'étonnerait qu'un homme aussi
+éminent laisse faire des inepties comme la dispersion des jésuites. Les
+jésuites et autres religieux sont dangereux, eh bien! débarrassez-vous-en.
+À vous de trouver le bon moyen, vous êtes le gouvernement, vous êtes
+nos intelligences. M. Gambetta laisse faire des bêtises pour prouver
+peut-être qu'il n'est pas tout-puissant? Et où est le mal de l'être par
+la persuasion, comme l'a dit M. Ranc?
+
+Un journal où l'on pourrait s'étonner de l'injustice avec laquelle on juge
+les qualités éminentes du prince Napoléon sans être soupçonné d'être à la
+solde de Plon-plon, où l'on pourrait mépriser le parti bonapartiste et
+regretter que le susdit citoyen soit entouré d'hommes qui le débinent et
+qui croient le servir. La seule bonne politique est celle qui réussit,
+disent-ils. Réussir à quoi?
+
+Mettez le citoyen Jérôme aux affaires ou débarrassez-le par miracle du
+nom compromettant et compromis qu'il porte, sans cela comment saurez-vous
+qu'il réussit. Quel que soit devenu le parti bonapartiste, un peu avant la
+mort du petit prince il avait des élections, maintenant il n'a plus rien.
+
+Allez expliquer aux électeurs les intentions du prince, celles du moins
+qu'il affiche et il aura des élections, mais pas comme vous voulez. Ou il
+ment, ou il est largement libéral et grandement intelligent. Il ne doit
+pas croire à ses droits. S'il y croit, nous retirons tout ce que nous
+avons dit.
+
+Expliquer aux électeurs le prince Napoléon! Mais nous nous en garderions
+bien! il faut continuer Napoléon III. Oh! alors! Et l'attitude du
+prince pendant la nuit du coup d'État et sa politique est-elle assez en
+opposition avec celle de son cousin! Ingratitude. Oh! le joli mot et qu'il
+fait bien dans le paysage. Nous sommes loin, hélas! de la rigidité des
+anciens Romains et quel est le frère ou le cousin qui ne bénéficie pas
+un peu, un tout petit peu, de la situation de son proche? Il ne sera
+peut-être pas content d'être défendu par nous, le prince. Car nous jetons
+carrément à l'eau et ses droits et le parti bonapartiste; lui n'a pas de
+parti, ce parti qui dit: qu'il soit ce qu'il veut, pourvu qu'il arrive.
+Ah! les misérables!
+
+Et le progrès, et le patriotisme et l'honnêteté? Il n'y a rien pour eux.
+Il y a un homme qui arrive et qui donne des places. Leurs convictions sont
+des préjugés de salon et l'espoir de retrouver des situations perdues.
+Les plus en vue, les plus _forts_ vous déclarent sérieusement que leurs
+habitudes, leur éducation leur défendent de se trouver avec des gens qui
+ne se lavent pas les mains. Innocent cliché! Comme s'il n'était pas prouvé
+depuis longtemps que ce sont les cléricaux qui se lavent le moins, et dans
+les couvents les malheureuses enfants prennent un bain par mois et dans
+l'obscurité.
+
+Mais nous avons beaucoup parlé de M. Jérôme Bonaparte...
+
+Ah! ma foi, tant pis! C'est un commencement logique.
+
+Qui doutera de notre indépendance, en nous voyant faire un quasi-éloge de
+l'homme le plus impopulaire de France... à moins qu'on nous accuse d'être
+subventionnés par lui?
+
+Horrible vanité de la décomposition sociale.
+
+
+
+
+ À Monsieur Tony-Robert-Fleury.
+ 30, rue Ampère, Paris.
+
+ Monsieur,
+
+J'apprends avec surprise que le grand chagrin que j'ai éprouvé dans
+l'affaire de la médaille au Salon est interprété auprès de vous comme une
+sorte de rancune que j'aurais contre vous. Et comme c'est à vous seul, en
+somme, que je dois toute mon éducation artistique, je ne veux pas qu'un
+pareil malentendu subsiste une minute de plus. Je ne m'excuse pas, n'ayant
+pas à le faire, mais je désire beaucoup que mes paroles, mes lamentations
+et mes indignations, que je persiste à croire légitimes, ne soient pas
+dénaturées.
+
+Je me rends parfaitement compte de ce qui a été fait pour moi; vous seul
+ne pouviez pas davantage; je suis très raisonnable en somme, vous voyez
+bien.
+
+Agréez, je vous prie, cher maître, l'expression de mes meilleurs
+sentiments.
+
+
+
+
+ À Monsieur Sully-Prudhomme.
+ Juin 1884.
+
+ Monsieur,
+
+Je viens de lire et de comprendre, à ce qu'il me semble, _Lucrèce et
+la Préface_. Ne m'en sachez aucun gré. Mais je ne suis ni vieille ni
+laide, et comme votre Lucrèce, j'ai encore lu tout ce que vous avez écrit;
+rendez-moi la pareille. Ce ne sera pas si beau, ni si long...
+
+En somme, je ne sais plus quoi dire, très effrayée de mon audace
+(bas-bleu en herbe) et très désireuse de vous écrire des choses
+ravissantes, naturellement je n'y arriverai pas, je le désire trop.
+Vous êtes trop sérieux pour faire attention à des lettres d'inconnu, vous
+avez quarante ans, de vieilles amitiés, que feriez-vous d'une nouvelle
+admiration? Et pourtant j'ai fait le rêve très naïf probablement et très
+1830 de gagner votre amitié par lettre.
+
+Je pourrais simplement faire votre connaissance, mais je ne pourrais
+alors vous dire que les banalités. Tandis qu'inconnue, je puis vous dire
+franchement que j'ai l'audace et la présomption de comprendre et de
+partager vos pensées les plus délicates, ce que je ne pourrais pas vous
+exprimer de vive voix... Et en somme les vers ne m'occupent que lorsqu'ils
+sont mauvais, alors ils me gênent. Il vous plaît de rimer, rimez pourvu
+que je ne m'en aperçoive pas.
+
+J'ai tout compris, mais il a fallu m'appliquer. J'ai beau me dire que
+le maniement de ces idées vous est familier et que je suis bien sotte
+d'admirer votre habileté à manœuvrer au milieu de toutes choses...
+
+Au bout du compte, vous aussi vous devriez être béant d'étonnement
+devant le peintre qui manie ses couleurs et en fait, par des combinaisons
+que vous ne pouvez suivre, des tableaux variés et admirables. Mais
+vous vous croyez sans doute bien supérieur à un peintre en fouillant
+_inutilement_ dans le mécanisme de la pensée humaine.
+
+
+
+
+ Au même.
+
+ Ah! monsieur,
+
+Je suis vraiment saisie pour vous d'une estime énorme, d'autant plus que
+j'ai eu plus de peine à comprendre votre préface de _Lucrèce_. C'est
+infiniment plus difficile à saisir que la philosophie des anciens. Et j'ai
+de mon esprit une opinion si haute que celui qui parvient à m'embarrasser
+devient un géant pour moi. C'est votre cas. J'avais tout lu de vous, sauf
+_Lucrèce_. Et, en vous voyant manier si facilement ces choses si
+abstraites, j'éprouve pour vous une sainte vénération.
+
+
+
+
+ À Monsieur Julian.
+
+ Cher maître,
+
+Je vois que vous voulez remplacer M... Votre lettre est très jolie,
+mais, comme toujours, vous me prêtez des infamies, me voyant à travers
+des rapports d'atelier. Je n'ai jamais blessé la personne. Je suis trop
+délicate pour l'avoir fait sciemment et pas assez bête pour l'avoir fait
+inconsciemment. Il faudrait être vile pour humilier les inférieurs. Quant
+aux choses de voitures, dîners, etc., il faut ne m'avoir jamais vue pour
+croire que j'y ai jamais pensé.
+
+Je vous dis que vous me prêtez des infamies, mais, comme ma conscience
+est pure, je n'en suis pas émue. On perdrait sa vie à convaincre les gens.
+Quant à mon talent, je l'ai en une estime profonde et même, en rêve, je ne
+me comparerai jamais à votre protégé. Peu de peintres ont eu la presse que
+j'ai eue cette année. En plus, je viens de vendre deux études à un amateur
+et à un marchand, des inconnus pour moi.
+
+On voit bien que je vous ai rendu enragé pour que vous disiez ce que
+vous ne pouvez pas penser. Si je vous ai écrit pour me rétracter, c'est
+influencée par T. R. F. qui a dit que vous aviez été très bien pour moi.
+Et aussi parce que j'ai pensé qu'après tout, me préférer le risible X...,
+n'est pas me faire du mal. Vous êtes libre de le préférer. C'est drôle,
+voilà tout.
+
+Et puis, nous ne nous brouillerons jamais. C'est tout à fait impossible,
+bien que vous fassiez semblant de penser du mal de moi pour me taquiner,
+vous savez bien au fond, que je suis l'être le plus pur, le plus
+admirable, le plus juste, le plus grand et le plus loyal du monde.
+Je parle sérieusement. Vous savez que je ne tiens pas à ceux qui ne me
+comprennent pas; ceux à qui je tiens me comprennent. En plus, je suis au
+moment d'avoir un talent européen. _Vous brouiller_ avec _un être aussi_
+admirable et rare? Allons donc!
+
+Je ne puis mieux répondre à votre spirituelle lettre, qu'en faisant mon
+sincère éloge, un éloge raisonné et basé sur la profonde connaissance de
+moi-même, de ce moi unique et merveilleux qui m'enchante et que j'adore
+comme Narcisse. Trouvez-moi dans Paris un type qui écrive un pareil
+morceau d'un seul jet. Sans doute, si vous comparez mon talent de peintre
+à mon talent de pamphlétaire et de polémiste...
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+
+Préface de François Coppée
+
+ 1868-1874
+
+À sa tante
+À son cousin
+À Mademoiselle B***
+À sa tante
+
+ 1875
+
+À Mademoiselle Colignon
+À la même
+À la même
+À sa mère
+À Mademoiselle X***
+À sa tante
+À sa cousine
+À sa tante
+À la même
+À la même
+À sa mère
+À son grand-père
+À son frère
+
+ 1876
+
+À sa tante
+À la même
+À son père
+À sa tante
+À la même
+À Mademoiselle Colignon
+À la même
+À sa mère
+À la même
+À Mademoiselle Colignon
+À Mademoiselle X***
+À son frère
+
+ 1877
+
+À Madame H***
+À sa tante
+Au marquis de C***
+À Monsieur X***
+À Monsieur de M***
+Au même
+À Mademoiselle Colignon
+
+ 1878
+
+À Monsieur de M***
+Au même
+À Mademoiselle B***
+À la même
+À sa mère
+À la même
+À la même
+
+ 1879
+
+À M. X***
+À Mademoiselle Colignon
+À son frère
+À M. X***
+À son frère
+
+ 1880
+
+À M. X***
+À Monsieur Julian
+À son frère
+À la princesse K***
+À Monsieur X***
+
+ 1881
+
+À Monsieur Julian
+À son père
+À M. B***
+Au même
+Au même
+À Monsieur Julian
+À sa mère
+À Mademoiselle Colignon
+
+ 1882
+À sa mère
+À la même
+À Monsieur Julian
+À M. B***
+À Monsieur Julian
+
+ 1883
+
+À Mademoiselle X***
+Traduction de la lettre précédente
+À Mademoiselle X***
+Traduction de la lettre précédente
+À Monsieur B***
+À Monsieur Alexandre D***
+Au même
+À Monsieur X***
+À son frère
+À sa mère
+À Mademoiselle Canrobert
+À sa mère
+
+ 1884
+
+À Monsieur B***
+À Mademoiselle X***
+À la même
+À son frère
+À Monsieur X***
+À Monsieur E***
+À Monsieur de Maupassant
+Au même
+Au même
+Au même
+Au même
+Au même
+Au baron de Saint-Amand
+À son frère
+À Monsieur Henry Houssaye
+À Monsieur Edmond de Goncourt
+À Monsieur Émile Zola
+À Monsieur ***
+À Monsieur Tony-Robert-Fleury
+À Monsieur Sully-Prudhomme
+Au même
+À Monsieur Julian
+
+ FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Lettres de Marie Bashkirtseff, by
+Marie Bashkirtseff
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DE MARIE BASHKIRTSEFF ***
+
+***** This file should be named 18106-0.txt or 18106-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed
+Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+++ b/18106-8.txt
@@ -0,0 +1,5696 @@
+Project Gutenberg's Lettres de Marie Bashkirtseff, by Marie Bashkirtseff
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Lettres de Marie Bashkirtseff
+ Préface de François Coppée
+
+Author: Marie Bashkirtseff
+
+Commentator: François Coppée
+
+Release Date: April 2, 2006 [EBook #18106]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DE MARIE BASHKIRTSEFF ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed
+Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+ LETTRES
+
+ DE
+
+ MARIE BASHKIRTSEFF
+
+
+
+
+
+ PRÉFACE
+
+ par
+
+ FRANÇOIS COPPÉE
+ de l'Académie française
+
+
+
+ BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, FASQUELLE ÉDITEURS
+ 11, RUE DE GRENELLE, PARIS (7e)
+
+ Tous droits réservés.
+
+
+ EXTRAIT DU CATALOGUE de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+
+ Journal de Marie Bashkirtseff,
+ avec un portrait, (27e mille), 2 vol.
+
+ Paris.--Imp. A. Maretheux et L. Pactat, 1, rue Cassette.
+
+
+
+
+
+ PRÉFACE DE FRANÇOIS COPPÉE[1]
+
+[Note 1: Cette préface a paru en tête du catalogue des oeuvres de Marie
+Bashkirtseff, lors de l'exposition qui fut faite en 1885. L'auteur a
+bien voulu nous permettre de reproduire ici ces pages intéressantes et
+difficiles à retrouver.]
+
+L'été dernier, j'allai saluer une dame russe de mes amies, de passage à
+Paris, à qui Mme Bashkirtseff donnait l'hospitalité dans son hôtel de la
+rue Ampère.
+
+Je trouvai là une compagnie très sympathique: rien que des dames et
+des jeunes filles, toutes parlant à merveille le français, avec ce peu
+d'accent qui donne à notre langue, dans la bouche des Russes, on ne sait
+quelle gracieuse mollesse.
+
+L'accueil que je reçus fut cordial dans cet aimable milieu, où tout
+respirait le bonheur. Mais, à peine assis non loin du samovar, une tasse
+de thé à la main, je tombai en arrêt d'admiration devant un grand
+portrait, celui d'une des jeunes filles présentes, portrait d'une
+ressemblance parfaite, librement et largement traité, avec la fougue de
+pinceau d'un maître.
+
+«C'est ma fille Marie, me dit Mme Bashkirtseff, qui a fait ce portrait de
+sa cousine.»
+
+J'avais commencé une phrase élogieuse; je ne pus pas l'achever. Une autre
+toile, puis une autre, puis encore une autre, m'attiraient, me révélaient
+une artiste exceptionnelle. J'allais, charmé, de tableau en tableau,--les
+murs du salon en étaient couverts--et, à chacune de mes exclamations
+d'heureuse surprise, Mme Bashkirtseff me répétait, avec une émotion dans
+la voix, où il y avait encore plus de tendresse que d'orgueil:
+
+«C'est de ma fille Marie... c'est de ma fille...»
+
+En ce moment, Mlle Marie Bashkirtseff survint. Je ne l'ai vue qu'une fois,
+je ne l'ai vue qu'une heure... je ne l'oublierai jamais.
+
+À vingt-trois ans, elle paraissait bien plus jeune. Presque petite, mais
+de proportions harmonieuses, le visage rond et d'un modelé exquis, les
+cheveux blond-paille avec de sombres yeux comme brûlés de pensée, des
+yeux dévorés du désir de voir et de connaître, la bouche ferme, bonne et
+rêveuse, les narines vibrantes d'un cheval sauvage de l'Ukraine, Mlle
+Marie Bashkirtseff donnait, au premier coup d'oeil, cette sensation si
+rare: la volonté dans la douceur, l'énergie dans la grâce. Tout, en cette
+adorable enfant, trahissait l'esprit supérieur. Sous ce charme féminin,
+on sentait une puissance de fer, vraiment virile;--et l'on songeait au
+présent fait par Ulysse à l'adolescent Achille: une épée cachée parmi des
+parures de femme.
+
+À mes félicitations, elle répondit d'une voix loyale et bien timbrée, sans
+fausse modestie, avouant ses belles ambitions et--pauvre être marqué déjà
+pour la mort!--son impatience de la gloire.
+
+Pour voir ses autres ouvrages, nous montâmes tous dans son atelier. C'est
+là que l'étrange fille se comprenait tout à fait.
+
+Le vaste «hall» était divisé en deux parties: l'atelier proprement dit,
+où le large châssis versait la lumière; et, plus sombre, un retrait
+encombré de papiers et de livres. Ici, elle travaillait; là, elle
+lisait.
+
+D'instinct, j'allai tout droit au chef-d'oeuvre, à ce «Meeting» qui
+sollicita toutes les attentions, au dernier Salon: un groupe de gamins
+de Paris causant gravement entre eux--de quelque espièglerie sans doute,
+--devant un enclos de planches, dans un coin de faubourg. C'est un
+chef-d'oeuvre, je maintiens le mot. Les physionomies, les attitudes des
+enfants sont de la vérité pure; le bout de paysage, si navré, résume la
+tristesse des quartiers perdus. À l'Exposition, devant ce charmant
+tableau, le public avait décerné, d'une voix unanime, la médaille à Mlle
+Bashkirtseff, déjà mentionnée l'année précédente. Pourquoi ce verdict
+n'avait-il pas été ratifié par le jury? Parce que l'artiste était
+étrangère? Qui sait? Peut-être à cause de sa grande fortune? Elle
+souffrait de cette injustice et voulait, la noble enfant, se venger en
+redoublant d'efforts. En une heure, je vis là vingt toiles commencées,
+cent projets: des dessins, des études peintes, l'ébauche d'une statue,
+des portraits qui me firent murmurer le nom de Frans Hals, des scènes
+vues et prises en pleine rue, en pleine vie, une grande esquisse de
+paysage notamment,--la brume d'octobre au bord de l'eau, les arbres à
+demi dépouillés, les grandes feuilles jaunes jonchant le sol;--enfin,
+toute une oeuvre, où se cherchait sans cesse, où s'affirmait presque
+toujours le sentiment d'art le plus original et le plus sincère, le
+talent le plus personnel.
+
+Cependant une vive curiosité m'appelait vers le coin obscur de l'atelier,
+où j'apercevais confusément de nombreux volumes, en désordre sur des
+rayons, épars sur une table de travail. Je m'approchai et je regardai les
+titres. C'étaient ceux des chefs-d'oeuvre de l'esprit humain. Ils étaient
+tous là, dans leur langue originale, les français, les italiens, les
+anglais, les allemands, et les latins aussi, et les grecs eux-mêmes; et ce
+n'étaient point des «livres de bibliothèque», comme disent les Philistins,
+des livres de parade, mais de vrais bouquins d'étude fatigués, usés, lus
+et relus. Un Platon était ouvert sur le bureau, à une page sublime.
+
+Devant ma stupéfaction, Mlle Bashkirtseff baissait les yeux; comme confuse
+et craignant de passer pour pédante, tandis que sa mère, pleine de joie,
+me disait l'instruction encyclopédique de sa fille, me montrait ses gros
+cahiers, noirs de notes, et le piano ouvert où ses belles mains avaient
+déchiffré toutes les musiques.
+
+Décidément gênée par l'exubérance de la fierté maternelle, la jeune
+artiste interrompit alors l'entretien par une plaisanterie. Il était
+temps de me retirer, et, du reste, depuis un instant, j'éprouvais un vague
+malaise moral, une sorte d'effroi, je n'ose dire un pressentiment. Devant
+cette pâle et ardente jeune fille, je songeais à quelque extraordinaire
+fleur de serre, belle et parfumée jusqu'au prodige, et, tout au fond de
+moi, une voix secrète murmurait: «C'est trop!»
+
+Hélas! C'était trop en effet.
+
+Peu de mois après mon unique visite rue Ampère, étant loin de Paris,
+je reçus le sinistre billet encadré de noir qui m'apprenait que Mlle
+Bashkirtseff n'était plus. Elle était morte, à vingt-trois ans, d'un
+refroidissement pris en faisant une étude de plein air.
+
+J'ai revu la maison désolée. La malheureuse mère, en proie à une douleur
+haletante et sèche qui ne peut pas pleurer, m'a montré, pour la deuxième
+fois, aux mêmes places, les tableaux et les livres; elle m'a parlé
+longuement de la pauvre morte, m'a révélé les trésors de bonté de ce coeur
+que n'avait point étouffé l'intelligence. Elle m'a mené, secouée par ses
+sanglots arides, jusque dans la chambre virginale, devant le petit lit de
+fer, le lit de soldat où s'est endormie pour toujours l'héroïque enfant.
+Enfin elle m'a appris que tous les ouvrages de sa fille allaient être
+exposés, elle m'a demandé, pour ce catalogue, quelques pages de préface,
+et j'aurais voulu les écrire avec des mots brûlants comme des larmes.
+
+Mais qu'est-il besoin d'insister auprès du public? En présence des oeuvres
+de Marie Bashkirtseff, devant cette moisson d'espérances couchée par
+le vent de la mort, il éprouvera certainement, avec une émotion aussi
+poignante que la mienne, l'affreuse mélancolie qu'inspirent les édifices
+écroulés avant leur achèvement, les ruines neuves, à peine sorties du sol,
+que le lierre et les fleurs des murailles ne cachent point encore.
+
+Que dire, surtout, à la mère, dont le désespoir fait mal et fait peur?
+À peine ose-t-on la supplier, en lui montrant le Ciel, de détourner ses
+regards de l'impassible nature, qui ne livre à personne le mystère de ses
+lois et ne dit même pas si elle a besoin du génie naissant d'une jeune
+fille pour augmenter l'éclat et la pureté d'une étoile.
+
+François Coppée.
+
+_Paris, 9 février 1885._
+
+
+
+
+
+ LETTRES
+
+ DE
+
+ MARIE BASHKIRTSEFF
+
+
+
+
+ 1868-1874
+
+
+
+
+ À sa tante.
+ 30 juillet 1868[2].
+
+
+ Très chère tante Sophie,
+
+Comment allez-vous, ainsi que l'oncle? Hier, nous avions des tableaux
+vivants: le premier tableau représentait les quatre saisons: Dina
+représentait l'Hiver; moi, le Printemps; Sophie Kavérine, l'Automne;
+Mlle Élise l'Été. Dans le second tableau prenaient part Dina et Catherine,
+soeur de Sophie. Dina représentait la Psyché regardant l'Amour endormi, et
+Catherine, l'Amour. Dina avait les cheveux épars; c'était très joli. Dans
+le troisième tableau, moi et Paul: j'étais la Déesse des fleurs et Paul
+le Dieu des fruits. Dans le quatrième tableau, Dina seule en Naïade, robe
+blanche, assise dans le jonc; dans les mains et sous les pieds elle avait
+l'herbe des rivières et le jonc, toute la robe parsemée de perles en
+cristal blanc, qui ressemblaient beaucoup aux gouttes d'eau, avec les
+cheveux épars, sur les cheveux parsemés des perles en cristal. Venez chez
+nous, à Tcherniakovka; vous nous manquez. Tout le monde va bien et tout le
+monde vous embrasse.
+
+ Votre nièce,
+
+ Moussia Bashkirtseff.
+
+[Note 2: Marie Bashkirtseff n'avait pas encore huit ans.
+ Elle est née le 11 novembre 1860.]
+
+
+
+
+
+ À son cousin.
+ 20 février 1870, Tcherniakovka.
+
+ Cher Étienne,
+
+Je te remercie pour le dessin et pour la lettre. Mes leçons vont assez
+bien. Je t'envoie mon dessin, seulement ne le montre à personne, parce que
+c'est mal fait. Après ton départ j'ai fait beaucoup de dessins et il y en
+a qui sont bien. À l'étranger, je crois que nous n'irons pas bien vite,
+peut-être pourtant un de ces jours; maman a dit dans une semaine.
+
+Ma tante est allée dans ses terres avec Paul, voilà pourquoi Paul ne
+t'écrit pas. Ta soeur Dina t'embrasse; mais, selon sa coutume, elle n'écrit
+rien, mais elle pense à ta commission. Je t'apporterai de l'étranger
+un porte-fusil, ou mieux, écris-moi ce qu'il faut t'apporter? Mais
+dépêche-toi, car dans deux semaines, tout au plus, nous partons. Écris-moi
+absolument qu'est-ce qu'il faut t'apporter de l'étranger; si nous ne
+partons pas, je t'écrirai encore. Pardonne-moi le mauvais papier. Maman
+t'envoie trois roubles et te prie de bien travailler à l'école.
+
+ Ta cousine dévouée.
+
+
+
+
+ À Mademoiselle H...
+ 4 septembre 1873.
+
+ Chère amie,
+
+J'ai pour la première fois parlé l'italien aujourd'hui. Le pauvre
+Micheletty, (mon professeur,) faillit tomber évanoui ou se jeter par la
+fenêtre de la joie de m'entendre parler italien. Je puis dire maintenant
+que je parle le russe, le français, l'anglais, l'italien; j'apprends
+l'allemand et le latin, j'étudie sérieusement.
+
+Avant-hier, j'ai eu ma première leçon de physique.
+
+Ah! comme je suis satisfaite de moi!
+
+Quel grand bonheur est celui-là!
+
+Comment vont tes leçons? Écris-moi, je t'en prie.
+
+J'ai reçu le Derby: les courses à Bade! Comme je voudrais y être! mais
+non, je ne veux pas, je dois étudier et, le coeur serré, je lis les
+courses de chevaux de X. Je me calme avec grand peine et je me console
+en disant: Étudions, étudions, notre tour viendra. Si Dieu le veut!
+
+C'est l'heure du déjeuner, la seule libre, et c'est généralement pendant
+ce temps qu'on me taquine avec X..., et je rougis, pour tous; maman me
+soutient, en disant: «Qu'est-ce que tous la taquinez toujours avec ce
+X...»
+
+Maman est bien gentille aujourd'hui, je finirai vraiment par devenir son
+amie.
+
+Elle cause, nous raconte des histoires du temps où elle avait seize ans,
+récite des poésies en riant.
+
+Hier, à la leçon de français, j'ai lu l'Histoire Sainte, les dix
+commandements de Dieu. Il dit qu'il ne faut pas se faire des images de
+ce qui est dans les cieux. Les Latins et les Grecs ont tort, ce sont des
+idolâtres, qui adorent des statues et des peintures. Aussi, moi, je suis
+loin de suivre cette méthode. Je crois en Dieu, notre Sauveur, la Vierge,
+et j'honore quelques saints, pas tous, car il y en a de fabriqués, comme
+les plumcakes.
+
+Que Dieu me pardonne ce raisonnement s'il est injuste, mais dans mon
+simple esprit les choses sont ainsi et je ne puis dire autrement.
+
+Es-tu contente de ma lettre?
+
+ Au revoir.
+
+
+
+
+ À sa tante.
+ Spa, dimanche 5 juillet 1874.
+
+ Chère tante,
+
+Je vous ai promis d'écrire et me voici. Je sors toujours au bras de ma
+mère. Hier soir, je chantais chez moi et tous accoururent du Casino. Paul
+m'a dit qu'il m'entend de l'hôtel de Flandre.
+
+Pourquoi y a-t-il des gens qu'on déteste? J'étais tranquille, mais P....
+vient avec sa mère et j'ai envie de fuir. Ils sont bons, aimables, pas
+bêtes, mais je ne peux pas les supporter.
+
+Nous allons voir la grotte à Spa; je ne puis pas bien vous la décrire et
+pourtant cela me ferait un tel plaisir plus tard de trouver une juste
+description (je noterai tout dans mon journal) de ce que j'ai vu! je sais
+que j'ai beaucoup admiré. Mais je suis sûre qu'il y a des grottes bien
+plus belles aux environs, sans parler d'autres pays, où il y a des
+merveilles auprès desquelles la grotte d'ici ne paraîtrait que comme rien.
+_D'ailleurs, c'est humilier les oeuvres souveraines que de leur imposer
+notre approbation_.
+
+Je marche avec M. G.... malgré une petite pluie; je suis mouillée et
+crottée, maman est au désespoir....
+
+Le retour a été admirable; dans un village, G.... a tiré d'un lit
+une couverture blanche et du plancher un tapis. On donne le tapis aux
+autres et on enveloppe de la couverture.... moi. Je riais et admirais
+l'intrépidité de G....; il riait aussi et nous comparait à Paul et à
+Virginie.
+
+On nous a présenté le comte Doenhoff, le petit B. K...., et nous allons
+aux courses, le comte D. Basilevsky, frère de la princesse Souvaroff,
+maman, moi et Dina. Nous sommes dans la meilleure tribune; le comte D...
+reste avec nous. On dit qu'il admire maman, et tu sais, chère tante, ce
+qu'il a dit! Il a dit: _La fille ne sera pas mal, mais on ne pourra
+jamais la comparer â la mère_.--Maman ne fait que parler de moi; elle
+raconte les mots de mon enfance, tu sais, toujours la même chose; elle ne
+peut pas oublier que quand elle arrivait de la Crimée (j'avais deux ans),
+elle me dit pour je ne sais quelle espièglerie: Marie est bête.
+--_Marthe_, dis-je à ma nourrice (car, comme tu sais, jusqu'à trois ans et
+demi je prenais de la nourriture naturelle), _Marthe, allons-nous-en,
+maman n'a pas reconnu Marie_.... Au revoir, je vous embrasse tous, je
+suis rose et blanche et me porte très bien.
+
+
+
+
+ 1875
+
+
+
+
+ À Mademoiselle Colignon[3]
+
+ Chère amie,
+
+Quel affreux voyage![4] À Vinenbruck nous descendons et allons vingt
+minutes à pied; à une heure et demie nous arrivons: quelques maisons entre
+deux montagnes. On ne se fera jamais idée du calme profond, qui règne en
+cet endroit. Il me semble, que dans une tombe c'est plus animé. Ma mère
+est radieuse, je suis enchantée de la revoir. Je raconte tout ce qui s'est
+passé depuis le départ. Une fois tout cela raconté, je m'ennuie, pas
+une âme intéressante. Je chante et ma voix produit son effet habituel.
+Ici, on se promène sans chapeau, on parle à tout le monde; _requiem
+delectabile_. Campagne, plus campagne qu'en Russie, tristesse,
+détestation...
+
+Quand je pense (et j'y pense souvent) qu'on ne vit qu'une fois, je me
+reproche de passer mon temps dans ce pays de saucissons.
+
+Un chapeau de feutre noir d'une façon ravissante, une robe de drap bleu
+presque noir, tout unie, bien tirée sur les hanches et à petite traîne,
+mais la traîne est retroussée sur le côté, comme un habit de cheval,
+souliers de peau jaune à boucles, figure fraîche, port royal (comme dit
+maman), démarche gracieuse. Dina s'écrie en me voyant descendre: je ne
+te reconnais pas, tu as l'air d'un tableau ancien. Je prie Dina de me
+conduire par la ville; ce n'est pas une ville, mais comme le parc d'un
+château. L'endroit est ravissant et à chaque pas on voit des montées se
+perdant dans la verdure, des balcons à balustrades, des ponts rustiques,
+des montagnes, des plaines, charmants en vérité. Mais sur les balustrades
+personne n'est appuyé, les allées sont désertes, les escaliers, poétiques
+et pittoresques, vides. Je me plains tout haut en admirant ces belles
+choses. Voilà, ma chère. Par exemple, je dis que je m'ennuie et j'entends
+quelqu'un derrière moi; je me retourne; c'est une personne qui pense ce
+que je viens de dire, on se parle, et voilà... Eh! bien, s'écrie-t-elle,
+retourne-toi donc vite! Je me retourne et je vois.... Un cochon blanc
+et rose, qu'on conduit en laisse.... À sept heures nous descendons dans la
+laiterie, c'est charmant.
+
+On monte, on descend par un chemin adorable. Schlangenbad est un jardin
+ravissant; pas de places, pas de rues, çà et là des maisonnettes propres
+et simples. Je parle à peine allemand, je parle une nouvelle langue en
+ajoutant _irt_ à tous les mots français. Tout le monde rit et parle
+comme moi. Maman me présente à la princesse M... Je me plains de l'ennui,
+la princesse m'offre un attaché militaire russe qui est ici, et dont je ne
+sais pas le nom.
+
+Résignons-nous et couchons-nous de bonne heure; levons-nous avec les
+poules; cela me fera du bien.
+
+Je ne saurais jamais vous dire à quel point je regrette que vous ne soyez
+pas avec nous et comme ça ferait du bien à votre santé.
+
+ Au revoir.
+
+[Note 3: Mademoiselle Colignon, son institutrice.]
+
+[Note 4: Marie Bashkirtseff faisait alors son premier voyage à
+Schlangenbad.]
+
+
+
+ À la même.
+
+ Chère amie,
+
+Les anciens ont tort. L'amour, c'est la femme qui aime. Si on pouvait être
+double, je voudrais l'être pour mettre ma seconde moi à genoux devant la
+première, seulement parce que celle-ci est prosternée devant l'amour.
+
+Qu'est-ce que la femme qui vous aime tout simplement? Peut-on l'apprécier
+même si elle vous adore? Oui, les gens aux sentiments vulgaires. Mais si
+cette femme se dresse debout, et se prosterne ensuite devant vous, c'est
+alors seulement que vous comprenez toute sa grandeur, la grandeur de son
+amour. Et ce n'est qu'en s'humiliant ainsi qu'elle est grande, parce
+qu'elle vous élève et vous rend digne. Quel est l'homme qui ne se
+sentirait pas Dieu devant cette adoration, par conséquent ne pourrait
+vous comprendre et devenir votre égal!
+
+ Au revoir.
+
+
+
+
+ À la même.
+
+ Chère amie,
+
+Êtes-vous encore à Allevard et comment va votre santé? Où pensez-vous que
+je sois aujourd'hui, à Schlangenbad, à l'hôtel Planz? Eh! bien, pas du
+tout. Je suis à Paris, au Grand-Hôtel et, si vous étiez plus avisée, vous
+auriez pu le voir sur l'enveloppe.
+
+Je suis une méchante fille, je quitte ma mère en lui disant que je suis
+enchantée de partir avec mon oncle. Ça lui fait de la peine, et on ne
+sait pas combien je l'aime et on me juge d'après les apparences. Oh! en
+apparence, je ne suis pas très tendre. L'idée de revoir ma tante m'occupe.
+Pauvre tante, qui s'ennuie tant sans moi! Pauvre maman, que j'abandonne!
+Mon Dieu, que faire? Je ne puis pas me couper en deux!
+
+C'est vendredi que j'ai quitté Schlangenbad. Le samedi à cinq heures,
+j'ai descendu au Grand-Hôtel, où m'attendait ma tante. À la frontière
+française, j'ai respiré pour la première fois depuis que je suis sortie
+de France.
+
+ Je vous embrasse.
+
+
+
+
+ À sa mère.
+ Paris, Grand-Hôtel,1875.
+
+ Chère maman,
+
+Arrivée à cinq heures du matin, au Grand-Hôtel, il est six heures
+seulement et je vous écris déjà; cela vous prouve mon empressement.
+
+Depuis quinze jours, j'ai respiré pour la première fois en revoyant la
+France. Je me porte à ravir, je me sens belle, il me semble que tout me
+réussira; tout me sourit et je suis heureuse, heureuse, heureuse...
+
+Je vous embrasse, bonjour.
+
+Soignez-vous, ma mère, écrivez-moi et revenez vite.
+
+
+
+
+ À Mademoiselle ***.
+ Paris, 1er septembre 1875.
+
+ Ma chère Berthe,
+
+Je réponds de Paris à votre lettre, où je suis depuis trois jours. Ma
+mère, qui est restée à Schlangenbad, me l'envoie. Madame votre mère est
+bien bonne de penser à moi, et il me tarde de la connaître. Je suis ici
+avec ma tante, Mme Romanoff; je crois que vous la connaissez. Que je
+voudrais passer quelque temps dans la même ville que tous! nous
+pourrions au moins nous voir. C'est si ennuyeux de se rencontrer une ou
+deux fois par an, échanger quelques mots et puis être de nouveau, l'une
+à un bout du monde, l'autre à l'autre.
+
+Écrivons-nous toujours. Depuis notre premier séjour à l'étranger, où je
+vous ai connue dans notre tendre enfance, j'ai été toujours attirée vers
+vous, et quelque chose me dit qu'un jour nous serons plus liées que nous
+ne pouvons l'être maintenant.
+
+Nous sommes au Grand-Hôtel, n° 281.
+
+Au revoir, ma chère; pensez de moi ce que je pense de vous. Bonjour.
+
+
+
+
+ À sa tante.
+ Paris, 1875.
+
+Mme Romanoff, Olga, Marie, X... Tout le monde enfin. J'écris comme j'ai
+promis et pour commencer je vais déclarer qu'il fait non pas chaud, comme
+disait ma tante, mais bel et bien frais, un temps admirable. Je suis allée
+chez tous mes fournisseurs, qui sont de vrais anges et pas si chers que
+je croyais. K. est avec nous, il est d'une utilité étonnante! Hier, et
+avant-hier nous fûmes au Bois--une foule immense et élégante comme
+toujours. Ton frère, belle Euphrosine, a une voiture et un cheval
+adorables et fait le beau ici. Il a fait un soubresaut en m'apercevant.
+Ce singe de L. est également ici et une quantité d'autres, tous ceux
+qui étaient à Nice, etc., etc. Seulement, je manque d'argent. C'est le
+principal. Qui, diable, a inventé cette vile chose. Comme on était heureux
+à Sparte d'avoir de l'argent en cuir, en peau de boeuf! J'économise
+admirablement, mais malgré ma belle économie, l'argent _deficit_
+
+Je fais mieux mes affaires que je ne le pensais, il faut bien m'habituer.
+On est très malheureux quand on ne sait rien faire soi-même.
+
+Mon plus grand tourment, c'est d'aller rôder avec la tante Marie. Ils
+viennent tous de sortir pour aller au Bon-Marché; je reste à la maison,
+enfermée chez moi, ce qui me plaît cent fois plus que de courir dans tous
+ces magasins.
+
+
+
+
+ À sa cousine.
+ Paris, Grand-Hôtel, 1875.
+
+ Chère Dina,
+
+Voilà une aventure! je m'étais mise sur le balcon du salon de lecture,
+attendant ma tante, quand j'entendis derrière moi un choeur d'admiration
+sur ma personne, ma taille. Ce choeur partait d'un groupe de messieurs
+assis derrière moi. Il est vrai, qu'en ma robe de batiste grise, tout
+unie, j'ai une taille divine, c'est le mot (tu l'as dit toi-même); mes
+cheveux dorés sont coiffés simplement. Je ne sais comment, mais les
+torsades tombent jusqu'au milieu du dos. Ce n'est pas tout: entre ces
+gens il y a des Brésiliens qui me regardent et me suivent. Ce n'est pas
+tout: il y a un charmant jeune Anglais blond, qui a l'air de soupirer;
+ce n'est pas tout: il y a un affreux blond Russe qui me poursuit. Ce
+n'est pas tout: et si même je croyais que cette fois c'est tout, il y a
+bien encore d'autres fous, mais je ne prends pas la peine d'en parler;
+même les femmes me regardent et admirent mes toilettes d'une simplicité
+étonnante et d'un chic surprenant. Lis ma lettre à maman, ça lui fera
+plaisir, ça la guérira. Pauvre maman!
+
+On nous amène une victoria à deux chevaux et nous sortons.
+
+Au Bois il y a quatre rangées de voitures, on s'écrase presque. J'étais
+en train de m'étonner de la laideur des hommes, ici, quand je vis arriver
+quelque chose de connu; je tâchais de reconnaître, car il y a tant de
+monde, tant de figures... que les yeux faiblissent et deviennent hébétés
+au point de vue moral. La personne me salua et je vis s'épanouir la figure
+du stupide Em.
+
+Au second tour, le surprenant, mais stupide personnage, s'approche de
+la voiture et de sa voix stridente avec son accent niçois jette ces mots
+flamboyants de distinction:--Où donc êtes-vous logées?--Au Grand-Hôtel,
+répond ma tante.--À la bonne heure!--Quant à moi, je ne me tourne même
+pas de son côté.
+
+Je ne sais à quoi attribuer cette révolution intérieure, mais le fait est
+que tout me paraissait noir avant, et tout me paraît rose à présent. Nous
+rentrons juste pour la table d'hôte. À gauche, sont ceux que je nomme les
+Brésiliens; à droite, au salon de lecture est le gentil Anglais qui, pour
+regarder, s'approche vingt fois du côté de la fenêtre, mais chaque fois je
+voyais son oeil droit se détourner de l'affiche qu'il avait l'air de lire,
+et se fixer sur moi.
+
+Oh! vraiment, je ne vaux pas cette peine, Je rentre chez moi et je me mets
+à écrire. On frappe; la femme de chambre me donne une carte. De M....
+Faites entrer, c'est Remy seul, sans son père; je regarde son chapeau sur
+la table, ses cheveux noirs, et une idée m'illumine.--Asseyez-vous comme
+cela, tournez le dos à la porte et ne vous retournez pas quand ma tante
+entrera; je veux qu'elle vous prenne pour un autre.--Et tout le temps
+notre conversation est interrompue par nos éclats de rire; je me figure
+la face de ma tante.
+
+Remy m'assure qu'il n'a pas changé depuis quatre ans.
+
+De combien de demoiselles avez-vous été amoureux depuis?--De pas une
+seule, je vous jure!!! Je doute, il assure; je ris, il soupire. C'est
+agréable d'avoir des amitiés d'enfance. Alors, comme tu le sais, il était
+cent fois plus fort que moi en coquetterie; maintenant, je suis une
+vieille et lui, un enfant. Il se hasarde à demander si je suis changée.
+
+--Pas du tout, je suis toujours la même. Je ne suis pas amoureuse de vous,
+cela va sans dire...
+
+Je voulais dire que je ne l'ai jamais été. Mais pourquoi désillusionner
+les gens? (Il a encore trois ans pour finir ses études.) Il fait de la
+tête des signes et balbutie quelque chose qui veut dire: Oh, sans doute,
+non, je n'ose pas croire autrement.--Mais, ai-je continué, je suis votre
+amie.
+
+Entre ma tante, et j'éclate de rire en voyant sa figure surprise,
+souriante et en même temps sévère. Elle a fait une tête de circonstance,
+mais à l'instant Remy se retourne et la face change. Ah! ah! ah! je suis
+enchantée de la surprise.
+
+Au Bois[5], il y a tant de Niçois, qu'un moment il m'a semblé être à Nice.
+
+C'est septembre, et c'est si beau Nice en septembre; je me souviens de
+l'année dernière, de mes promenades matinales avec mes chiens, de ce
+ciel si pur, de cette mer si argentée. Ici il n'y a ni matin, ni soir;
+le matin on balaie; le soir, ces innombrables lanternes m'agacent. Je me
+perds ici, je ne sais distinguer le levant du couchant, tandis que là,
+on se trouve si bien! On est comme dans un nid, entouré par des
+montagnes, ni trop hautes, ni trop arides. On est de trois côtés protégé
+comme par un manteau de Laferrière, gracieux et commode et, devant soi,
+on a une fenêtre immense, un horizon infini, toujours le même et
+toujours nouveau. Oh! j'aime Nice.--Nice, c'est ma patrie, Nice m'a fait
+grandir, Nice m'a donné la santé, les fraîches couleurs.--C'est si beau:
+on se lève avec le jour et on voit paraître le soleil, là-bas, à gauche,
+derrière les montagnes qui se détachent en vigueur sur le ciel bleu
+argent et si vaporeux et doux qu'on étouffe de joie. Vers midi, il est
+en face de moi, il fait chaud, mais l'air n'est pas chaud, il y a cette
+incomparable brise, qui rafraîchit toujours. Tout semble endormi. Il n'y
+a pas une âme sur la promenade, sauf deux ou trois vieux Niçois endormis
+sur les bancs. Alors je suis seule, alors je respire, j'admire, je
+suffoque. Qu'est-ce que je te raconte là? des choses que tu connais,
+mais comme je suis en train, je continue.
+
+Et le soir, encore le ciel, la mer, les montagnes. Le soir, c'est tout
+noir ou gros bleu. Et quand la lune éclaire ce chemin immense dans la mer,
+qui semble être un poisson aux écailles de diamants et que je suis à
+ma fenêtre, tranquille, seule, je ne demande rien et je me prosterne
+devant Dieu... Oh, non! Tu ne comprends pas ce que je veux dire, tu ne
+comprendras pas, parce que tu n'as pas éprouvé cela. Non, ce n'est pas
+cela, c'est que je suis désespérée toutes les fois que je veux faire
+comprendre ce que je sens!! C'est comme dans un cauchemar, quand on n'a
+pas la force de crier!
+
+D'ailleurs, jamais aucun écrit ne donnera la moindre idée de la vie
+réelle. Comment expliquer cette fraîcheur, ces parfums de souvenirs! on
+peut inventer, on peut créer, mais on ne peut pas copier... On a beau
+sentir en écrivant, il n'en résulte que mots communs: bois, montagnes,
+ciel, lune, etc., etc.
+
+Donne-moi des nouvelles de Schlangenbad et revenez plus vite.
+
+[Note 5: La fin de cette lettre se retrouve dans le journal de Marie
+Bashkirtseff (page 65), avec quelques variantes.]
+
+
+
+
+ À sa tante.
+ Paris.
+
+ Très chère tante,
+
+Ne vous déchirez pas le coeur pour rien et ne prévoyez rien de sinistre.
+Tout va admirablement bien, excepté le caractère de mon auguste mère,
+qui se fâche du matin au soir et économise tellement que c'est terrible.
+Mon auguste mère a proposé de ne pas déjeuner, figurez-vous cela, ne pas
+déjeuner! C'est atroce, mais je suis bonne enfant, je ne me fâche pas et
+la proposition n'est restée qu'une proposition.
+
+L'univers entier est à Paris. Depuis la reine d'Espagne jusqu'à A.
+
+Nous avons visité plusieurs hôtels, il y en a un aux Champs-Élysées, tout
+à fait à part avec un petit jardin, écuries et remises, trois chambres de
+domestiques, huit chambres à coucher, trois salons, salle à manger, jardin
+d'hiver, sous-sols, cuisine, salle de bains, office, etc., etc. Ce n'est
+pas une énorme maison et si on l'achetait il faudrait ajouter deux ou
+trois pièces. Ce n'est qu'à Paris qu'on peut vivre, partout ailleurs on
+végète, on ne vit pas. Quand je pense que nous demeurons à Nice, j'ai
+envie de me casser la tête. Et dire que nous avons acheté à Nice!!! Quelle
+horreur! Je sais qu'on fera de l'esprit sur ce que je dis, mais je m'en
+moque. Je dis ce que je dis et je sais ce que je sais. Vivre ailleurs
+qu'ici, c'est perdre son temps, son argent, sa figure, sa santé, tout
+enfin. Tout homme sensé et qui n'est pas mort vous dira que j'ai raison.
+
+Comment va la santé de papa, embrassez-le. Je me propose de gagner 200,000
+roubles et alors je vous montrerai d'où je suis sortie!!!
+
+ De la mère Angot je suis la fille,
+
+etc., etc. Quand je pense, qu'on vend en Russie pour acheter à Nice! Mais
+c'est de la folie...
+
+Enfin puisque l'affaire est commencée, terminez-la, payez à Nice et puis
+on tâchera de vendre, si l'on trouve un acquéreur. Je vous prie de ne pas
+acheter de meubles, car nous en commanderons ici; ce n'est pas la peine de
+dépenser de l'argent pour cette baraque Niçoise.
+
+ Je vous embrasse beaucoup de fois. Faites tondre et laver Prater.
+
+P. S.--Voici ma photographie en Mignon pour les tableaux vivants.
+
+
+
+
+ À la même.
+
+ ÉPÎTRE À MA TANTE POUR OBTENIR DE L'ARGENT.
+
+ La plus grande des trois Grâces
+ Se trouve dans cent disgrâces!
+ Si, comme c'est probable,
+ Votre âme charitable
+ De grandes choses capable
+ Entend ma voix lamentable,
+ Elle soulagera ma peine.
+ Et soyez bien certaine,
+ Que lorsque reine je serai,
+ Jusqu'au dernier franc vous rendrai
+ Avec de beaux intérêts.
+ Mon âme poétique
+ Et mon coeur magnifique
+ Se dessèchent comme pastel
+ Dans ce petit hôtel.
+ Tous les soirs vers six heures,
+ Pour me bien réjouir
+ Dans ce Bois plein de fleurs
+ Il me faut sortir.
+ Il me faut pour cela
+ Voiture et toilette:
+ Comment le puis-je, hélas!
+ Quand est vide la cassette.
+ Lorsque reine je serai,
+ Tout, tout vous rendrai,
+ Mais, en attendant,
+ Envoyez-moi l'argent.
+
+
+
+
+ À la même.
+ Paris.
+
+Il pleuvait ce matin.
+
+Ah! ma tante, si vous pouviez m'envoyer un peu du vil métal.
+
+En vérité, je ne comprends pas comment il y a des gens qui, pouvant vivre
+à Paris, s'en vont moisir à Nice!
+
+Si vous saviez comme Paris est beau! Chez Laferrière, Caroline est allée
+aux eaux, la grande mince la remplace et pas mal; au moins avec celle-là
+je fais ce que je veux.
+
+Ah! ma tante, envoyez-moi donc de l'argent.
+
+Ce soir, nous irons sans doute à l'Opéra.
+
+Ah! ma tante, envoyez-moi donc de l'argent.
+
+ Car je suis dans la gêne,
+ Que mon coeur, que mon coeur
+ . . . . . . . a de peine...
+
+Ne pas aller tous les jours au Bois, c'est mourir d'ennui: vous savez bien
+que je déteste courir les boulevards et les boutiques. Mon seul plaisir
+est d'aller respirer l'air pur de la campagne, de humer les douces
+émanations du Bois, d'admirer la nature... des voitures et des toilettes.
+
+Ah! ma tante, envoyez-moi donc de l'argent!
+
+ Car je suis dans la gêne,
+ Que mon coeur, que mon coeur
+ . . . . . . . a de peine...
+
+Que Dieu vous garde, mes amis.
+
+Nous, par la grâce de Dieu,
+
+ Marie.
+
+
+
+
+ À sa mère.
+ Florence.
+
+ Chère maman,
+
+Nous descendons à l'hôtel de France. Ah! je suis habituée à voyager...
+je ne fais que cela depuis quelque temps. Je suis gaie et bien portante.
+Ce qui est vilain, c'est que nous ne connaissons pas une âme, moi et ma
+tante, deux femmes seules, enfin résignons-nous!
+
+Quelle vie, quelle animation! des chants, des cris partout. Je me sens
+bien ici. Nous sommes comme dans une forêt sauvage, comme le Dante _una
+selva reggia_, je ne sais où l'on va, quelle fête il y a, rien, rien,
+rien! Mais, comme a dit un poète russe: notre bonheur est dans notre
+misérable ignorance. C'est vrai, je ne sais rien ici et je suis à peu près
+tranquille. J'en voudrai beaucoup à la personne qui me tirera de _cette
+misérable ignorance_: qui me dira, il y a bal là, fête ici; j'en
+voudrais être et je serais tourmentée.
+
+Il fait un clair de lune superbe et notre hôtel est situé sur la seule
+partie de l'Arno qui ne soit laide et desséchée, comme le Paillon de Nice.
+À demain les visites aux galeries, aux palais!
+
+Ah! comme on vit bien ici! Nous avons visité le Palazzo Pitti, puis la
+galerie de tableaux. Le tableau qui m'a le plus frappé, c'est le jugement
+de Salomon _en costume moyen âge,_--il y a plusieurs autres naïvetés
+pareilles. Tu sais que je respecte les tableaux très anciens, ce qui ne
+m'empêche pas cependant de voir leurs défauts. Une Vénus avec des pieds si
+mal faits, qu'on dirait qu'elle a porté des souliers à grands talons. Mes
+pieds sont bien mieux.
+
+Il y a de très belles et très curieuses choses dans ce palais, il y en a
+pour des millions. Ce que j'aime le mieux, ce sont des portraits, parce
+que ce n'est pas inventé, composé, arrangé. Il y a aussi une curieuse
+collection de miniatures. Pourquoi donc ne s'habille-t-on pas comme avant?
+Les modes d'à présent sont laides. Tu sais, une fois mariée, mon genre est
+tout décidé, genre mythologique, empire ou plutôt directoire, mais plus
+décent, très décent. Il y a de ces délicieuses robes, croisées comme par
+hasard, et serrées devant par une ceinture. Oh! les femmes d'à présent ne
+savent pas s'habiller, les plus élégantes sont mal mises. Enfin, ayez
+patience, si Dieu m'accorde la grâce de faire ce que je veux, vous verrez
+une femme un peu bien arrangée.
+
+De là nous allons à la maison de Buonarotti; mais il y a une telle foule,
+qu'on ne peut pas bien voir. Ensuite al Museo del Pietre D. Superbe
+mosaïque. Ensuite al galeria del Belorta. Je ne vais pas la décrire. Quand
+tu seras bien portante, nous irons ensemble; d'ailleurs il faudrait un
+volume et la description n'en donnerait aucune idée. Tu sais que j'adore
+la peinture, la sculpture, l'art enfin.
+
+ Au revoir, à bientôt. Je t'embrasse.
+
+
+
+
+ À son grand-père.
+ Florence, mercredi, 15 septembre 1875.
+
+ Cher grand-papa,
+
+Nous sommes allées à la galerie Degli uffici qui communique avec le Palais
+Pitti et que j'ai vue hier autant qu'on peut voir en passant. Aujourd'hui,
+c'est autre chose; j'y suis restée une heure et demie. Les statues et les
+bustes grecs me retiennent longtemps.
+
+Je suis désappointée à la vue de la tête d'Alcibiade; jamais je ne me le
+figurais avec le front charnu, cette petite bouche montrant les dents,
+cette petite barbe.
+
+Cicéron est assez (je ne le prends pas pour un Grec, soyez tranquille)
+bien, mais ce pauvre Socrate! Oh! Il a bien fait de faire de la
+philosophie et de causer avec son génie, il ne pouvait pas faire autre
+chose! Quelle laideur ridicule!
+
+Enfin me voilà devant la fameuse Venera Medica! Cette petite poupée est
+une déception nouvelle. Ces chevilles ressortantes n'excitent pas mon
+admiration, et la tête et les traits communs à toutes les statues
+grecques! Non ce n'est pas là Vénus, la déesse charmante, la mère de
+l'amour. La bouche est froide, les yeux sans expression; certes les
+proportions sont admirablement gardées, mais que lui resterait-il donc,
+si les proportions étaient moins parfaites! Qu'on me nomme barbare,
+ignorante, arrogante, stupide, mais c'est mon avis. La Vénus de Milo est
+beaucoup plus Vénus.
+
+Je passe aux peintures et trouve enfin une chose digne du nom de Raphaël,
+pas une image plate et effacée comme ces madones, pas un Christ enfant
+comme en papier mâché, mais une tête vivante, belle, fraîche. La
+_Fornarina_. Peut-être est-ce parce que je n'y comprends rien, mais
+je préfère de beaucoup cette tête à toutes ses madones ensemble.
+_Une femme_ de Titien, blonde et grasse, est admirable en _Flore_, on
+la retrouve au Palais Pitti, peinte, toujours par Titien, en _Cléopâtre
+se faisant mordre par un aspic_, elle représente une absurdité. Trop
+grasse, trop blonde, pas du tout grecque-égyptienne. Les effets de lumière
+dans les tableaux de Gherardo delle Notti me plaisent énormément.
+Les figures sont belles et vivantes. La grande toile représentant les
+_Pâtres autour du berceau de Jésus_ est magnifique. Sous cette banale
+auréole, l'enfant divin illumine tous les entourants et semble lui même
+être fait de lumière. La vierge Marie tient la couverture découvrant
+l'enfant et regarde les pâtres, avec un véritable sourire du ciel. Ils ont
+des figures radieusement respectueuses et ceux qui sont le plus près se
+font de la main une visière comme on fait quand le soleil empêche de voir.
+Toutes les figures sont belles, véritables. On voit bien que le peintre a
+compris ce qu'il faisait.
+
+Dans la salle française il y a un très joli petit portrait de Mignard et
+dans la salle flamande un petit tableau de François Van Mieris, qui m'a
+ravie par sa finesse extraordinaire. Plus on regarde de près, plus c'est
+joli et plus la manière dont les couleurs sont mises est incompréhensible.
+Je ne te raconte que ce que j'ai particulièrement remarqué, d'ailleurs
+j'ai consacré le plus de temps aux bustes des Empereurs romains et des
+femmes romaines, Agrippine, Poppée et... j'oublie son nom.... Néron est
+beau comme personne.
+
+Marc-Aurèle est une bonne grosse tête.
+
+Titus ressemble à quelqu'un, je ne puis savoir à qui.
+
+On vient nous apporter le billet de la loge pour ce soir au théâtre
+Palliano. On ne donne pas un billet, mais une clef de la loge et deux
+cartes d'entrée, je ne vois cela qu'en Italie.
+
+Demain il faut partir. Plus je vois, plus je veux regarder, je m'arrache
+avec peine à toutes ces beautés. La Vénus de Médicis m'a rendu joliment
+fière. Ensuite nous visitons les musées égyptiens et étrusques.
+
+L'enfance de l'art a son charme, mais je ne crois pas, comme on le dit,
+que la sculpture grecque ait été importée d'Égypte.
+
+C'est tout un autre caractère, et puis, n'est-ce pas? en Grèce, dans
+les temps les plus reculés, on n'a rien fait de semblable aux choses
+égyptiennes. De même qu'en Égypte il n'y eut et il n'y a rien d'approchant
+des magnificences grecques.
+
+En Égypte, l'art est toujours dans le même état, imposant et absurde.
+Je regrette de ne pouvoir mieux expliquer ce que je comprends si bien.
+Ah, cher grand-papa, si tu étais avec nous! Allons, quittons la superbe
+Florence. Cette Lanza _leggiéra piota molt che dipel maculato cra
+caperta_, comme dit le Dante au long nez pendant. Voilà encore un nez!
+
+Rentrons, rentrons dans notre ville à nous, dans l'altière cité de
+Seguranne. De nouveau en wagon. Quel dommage qu'il n'existât pas de chemin
+de fer du temps de Dante. Il en eût certainement fait un des tourments de
+son enfer. Cette fumée empestée, ce bruit, ce tremblement continuel!
+
+ À bientôt, je t'embrasse.
+
+
+
+
+ À son frère.
+ Nice, 1875.
+
+ Cher Paul,
+
+Je reviens de Florence, où je suis allée avec ma tante. À Monte Carlo
+déjà, je devins rose et me mis à rire de joie jusqu'à Nice. Nous avions
+télégraphié et la voiture est là. Au lieu de me déshabiller, je cours voir
+les maçons qui arrangent les chambres, puis je cours au second, où nous
+logerons en attendant. Je vais te raconter tout. Chez moi je me déshabille
+et, en chemise, me précipite sur mes classiques, les range, leur assigne
+des armoires particulières et ayant terminé ce travail me jette sur le
+tapis et passe une heure entre les caresses de mes deux chiens, les seuls
+vrais amis de l'homme, cet homme fût-il Socrate. _Poi, poi, riposato
+un poco il corpo lasso, ripressivia per la praggoginivesta_.... Mais
+cela pas avant de m'être parfaitement lavée des pieds à la tête et mis
+par-dessus une chemise blanche et fine, un jupon et ma robe de batiste
+grise, sauf le corsage, que je remplace par un manteau de foulard blanc
+... tu sais comme je suis gentille ainsi.
+
+Allons, résignons-nous et avec mes livres je passerai encore agréablement
+les quelques jours que nous avons à rester ici.
+
+Dis-moi ce que tu fais, raconte-moi les moindres détails de votre
+existence à Gavronzy.
+
+ Je t'embrasse et je te plains.
+
+
+
+
+ 1876
+
+
+ À sa tante.
+ Hôtel de Londres, à Rome, Place d'Espagne,
+ 3 janvier.
+
+ Chère tante,
+
+Enfin je suis à Rome, après une nuit exécrable, passée dans un
+compartiment plein, sur des coussins durs comme du bois, c'était une
+horreur, mais c'est fini et nous sommes à l'hôtel de Londres, place
+d'Espagne. Ce qui est atroce, c'est qu'il faut marchander!
+
+Envoyez de suite Léonie avec les choses que nous avons peut-être oubliées.
+J'ai laissé mon papier à lettres et une boîte de plumes, expédiez-moi
+cela. N'oubliez pas mes recommandations touchant les meubles. Envoyez
+absolument le télégramme à Alexandre, concernant les chevaux, sans y rien
+changer. Soignez mes chiens.
+
+Je suis très désespérée d'avoir oublié de dire adieu à grand-papa, mais on
+me pressait tant, on criait, on se heurtait. Dites-lui, chère tante, que
+je l'embrasse mille et mille fois, que je lui baise les mains et le prie
+de pardonner cet impardonnable oubli.
+
+J'ai encore peu de choses à vous dire, je n'ai pas vu Rome, mais elle me
+paraît être une grande machine.
+
+Il y a à peine deux heures que nous sommes arrivées. Demain j'écrirai à
+tout le monde.
+
+ Au revoir.
+
+Soignez-vous et venez pour que mes compagnes d'à présent puissent s'en
+retourner en paix dans la ville de Catherine Ségurana.
+
+ Je vous embrasse mille fois.
+
+
+
+
+ À la même,
+
+ Chère tante,
+
+Voilà encore une lettre que je vous prie de mettre immédiatement à la
+poste, affranchie.
+
+Nous sommes toutes bien portantes. Au lieu de rester à la maison, sortez
+beaucoup, allez partout, et écrivez-moi ce qui se passe partout à Nice.
+
+Embrassez D..., P... et T...
+
+Envoyez Léonie et Fortuné. Envoyez mon ombrelle blanche; elle est, je
+crois, restée à Nice.
+
+Tâchez de nous rejoindre au plus vite.
+
+Venez avec D... P...
+
+Embrassez tout le monde.
+
+Je vous embrasse, je me porte bien.
+
+ Au revoir.
+
+
+
+
+ À son père.
+ Rome, Hôtel de la Ville, 10 mars 1876.
+
+ Cher père.
+
+Vous avez toujours été prévenu contre moi sans que j'eusse jamais rien
+fait pour justifier cette prévention. Je n'en ai pourtant perdu ni
+l'estime ni l'amour que doit à son père chaque fille bien née.
+
+Je me crois obligée de vous consulter dans toutes les occasions graves et
+je suis persuadée que vous y prendrez l'intérêt que de pareilles matières
+comportent.
+
+Je suis recherchée en mariage par M. le comte B... Maman a dû vous l'avoir
+déjà dit; mais hier encore j'ai reçu la demande de M. le comte A., neveu
+du cardinal A...
+
+Je me crois trop jeune pour le mariage, mais dans tous les cas je viens
+vous demander votre avis et j'espère que vous me le donnerez. Ces deux
+messieurs sont jeunes, riches, et ont tout ce qu'il faut pour plaire. Ils
+me sont indifférents.
+
+En espérant une réponse à ma lettre, je me dis avec le plus profond
+respect et la plus grande estime,
+
+ Votre fille dévouée et obéissante.
+
+
+
+
+ À sa tante.
+ Rome, 1876.
+
+ Chère tante
+
+Hier soir au théâtre il y avait un jeune homme, qui m'a regardée et
+lorgnée comme un fou. J'avais envie de m'indigner, mais montrer de
+l'indignation serait m'exposer au ridicule. Je me suis conduite tout
+naturellement, faisant semblant de ne rien remarquer. Il n'y a personne
+qui me plaît; ce petit m'a intéressée parce qu'il m'a regardée comme un
+fou et parce qu'il était dans une loge et parlait avec ses amis--(ils
+avaient cinq ou six loges à côté les unes des autres)--qui avaient l'air
+d'être des messieurs _chics_.
+
+Dans chaque troupe il faut une prima dona, dans chaque réunion il faut un
+primo N. N. Ce soir, j'ai cherché en vain.
+
+Il y en a beaucoup, mais pas un ne se détache des autres.
+
+Des yeux noirs, des cheveux noirs, un teint mat. Le petit n'était séparé
+de nous que par deux loges, et à chaque instant il changeait de place
+pour se trouver en face de moi et attendait impatiemment que je baisse ma
+lorgnette pour me regarder sans cesse, pendant toute la soirée, de huit
+heures à minuit.
+
+La sortie est très belle et remplie d'hommes: on passe par un corridor
+vivant, formé par des centaines de personnes, un corridor comme à Nice,
+mais à Nice il n'est formé que par quelques personnes, tandis qu'ici c'est
+un plaisir de sortir de l'Opéra. J'aime ces haies humaines, ces centaines
+d'yeux. Et ils sont très polis ici, ils font place.
+
+La seconde fois que j'irai à l'Opéra je m'amuserai encore davantage, car
+maintenant je connais plusieurs personnes de vue.
+
+Cette soirée m'a rappelé les soirées de Nice, beaucoup moins brillantes,
+mais beaucoup plus miennes; là je suis à la maison, et un proverbe russe
+dit: _En visite l'on est bien, mais à la maison on est mieux._
+
+Vous verrez qu'au bout de trois ou quatre fois j'adorerai l'Apollo, et
+puis ces milliers d'yeux noirs qui me regardent me sont une distraction
+convenable. Pourvu que beaucoup me remarquent je puis me passer de
+remarquer et ce sera même beaucoup mieux.
+
+Au revoir, je vous embrasse tous. Maman va bien, elle vous écrit.
+
+
+
+
+ À la même.
+ Rome, 1876.
+
+ Chère tante,
+
+Je commence par vous dire que je suis excessivement bien portante.
+
+Rassurez-vous de grâce, je suis plus rose que jamais.
+
+Ensuite, je vous donne une commission.
+
+Envoyez-moi ici ma vieille robe de mousseline de laine blanche avec les
+galons blancs et la jupe d'une autre robe en mousseline de Chine, celle
+qui est avec les galons d'or.
+
+Quant à la boîte de Laferrière, c'est une robe qu'il faut m'envoyer ici
+aussi. Worth va envoyer des robes de bal à Nice et vous nous les enverrez
+tout de suite à Rome. Il faut te dépêcher. Nous commençons à nous arranger
+à Rome. Je vous embrasse beaucoup de fois. Embrasse papa. Comment va-t-il?
+
+
+
+
+ À Mademoiselle Colignon.
+ 13 juin 1876.
+
+Chère amie,[6]
+
+Moi qui voulais vivre sept existences à la fois, je n'en ai pas le quart
+d'une. Je suis enchaînée. Dieu aura pitié de moi, mais je me sens faible
+et il me semble que je vais mourir.--C'est comme je l'ai dit: ou je veux
+avoir tout ce que Dieu m'a permis d'entrevoir et de comprendre, alors
+c'est que je serai digne de l'avoir, ou je mourrai!--Car Dieu ne pouvant
+sans injustice tout m'accorder, n'aura pas la cruauté de faire vivre une
+malheureuse, à laquelle il a donné la compréhension et l'ambition de ce
+qu'elle conçoit.
+
+Dieu ne m'a pas faite telle que je suis sans dessein. Il ne peut m'avoir
+donné la faculté de _tout voir_ pour me tourmenter en ne me donnant
+rien. Cette supposition ne s'accorde pas avec la nature de Dieu qui est un
+être de bonté et de miséricorde.
+
+J'aurai ou je mourrai.--Celui qui a peur et va au danger est plus brave
+que celui qui n'a pas peur. Et plus on a peur, plus on a de mérite.
+
+Le passé n'est qu'un souvenir et par conséquent est une sorte de présent.
+Le futur n'existe pas. Ne nous faisons pas de chicanes là-dessus en disant
+que l'instant où je vous écris est déjà bien loin de moi; par le présent
+on entend aujourd'hui, demain, dans une semaine. Cela m'amène à dire qu'on
+ne doit rien ménager, rien regretter. Vit-on pour le futur?
+
+Et gagne-t-on à se faire un présent triste pour se créer des bonheurs à
+l'état d'espérances...
+
+ Ne me blâmez pas et au revoir.
+
+[Note 6: Voir dans le journal de Marie Bashkirtseff, page 194, un fragment
+qui reproduit une partie des idées exprimées dans cette lettre.]
+
+
+
+
+ À la même.
+
+
+ Chère amie,
+
+Je suis heureuse pour vous, on n'apprend jamais assez tôt une bonne
+nouvelle. Est-ce un mérite d'être calme, quand ce calme est dans la
+nature? Je suis triste et enragée. _Il ne me reste_ qu'un grand
+dépit de souvenir dans ma vie et si je suis fâchée, c'est de voir que
+mon existence est tachée de non-réussite. Vous comprenez, _j'avais mis
+une espèce d'orgueil à me faire une vie toute belle et glorieuse, je
+la regardais avec cet amour égoïste de peintre, qui travaille au tableau
+dont il veut faire son chef-d'oeuvre_. Retenez bien ces paroles
+doublement soulignées, elles sont la plus grande cause de tous mes ennuis
+et l'expression et l'explication exacte de tous mes chagrins passés,
+présents et futurs. Je suis faite si étrangement, que je regarde ma vie
+comme une chose qui m'est étrangère et j'ai mis dans cette vie tout mon
+bonheur et tout mon orgueil; si ce n'était cela, je serais à ne me soucier
+de rien. Retenez, chère amie, retenez donc bien ces paroles, elles
+expliquent tout et m'évitent l'ennui de raconter mes sentiments et de
+les expliquer.
+
+Je suis jolie aujourd'hui et rien n'embellit comme de savoir l'être. On
+doit faire la plus grande attention aux petites choses, ce sont elles qui
+font la vie et en les négligeant on devient pire qu'un animal. Je deviens
+un philosophe. Au revoir.
+
+
+
+
+ À sa mère.
+ 3 juillet 1876.
+
+ Chère maman[7],
+
+Que suis-je? Rien. Que voudrais-je être? Tout!
+
+Reposons mon esprit fatigué par tous ces bonds vers l'infini, et revenons
+à A... Et encore cela! un enfant, un misérable.
+
+Non, le principal c'est que je laisse à la maison mon journal! J'emporte
+la lettre de Piétro avec moi, je vais te dire pourquoi. Je viens de la
+relire. Il est malheureux! Aussi pourquoi n'a-t-il pas plus d'énergie que
+ça! J'en parle bien à mon aise, moi, dans ma position exceptionnellement
+despotique (car tu me gâtes beaucoup), mais lui! Et ces Romains, c'est
+quelque chose d'inouï. Pauvre Piétro!
+
+Ma gloire future m'empêche d'y penser sérieusement, il semble qu'elle me
+reproche les pensées que je lui consacre.
+
+Non, Piétro n'est qu'un amusement, _une musique pour couvrir les
+lamentations de mon âme_. Et cependant je me reproche d'y penser...
+puisqu'il ne me sert à rien. Il ne peut même pas être le premier échelon
+de cet escalier divin, au haut duquel se trouve l'ambition satisfaite.
+
+Ah, chère maman, tu ne peux pas me comprendre ... mais je parlerai tout de
+même.
+
+Si j'étais une personne remarquable, je serais célèbre... mais par quoi?
+Le chant et la peinture! N'est-ce pas assez? L'un est le triomphe du
+moment, l'autre est la gloire éternelle!
+
+Pour l'un et pour l'autre, il faut aller à Rome et pour pouvoir étudier il
+faut avoir le coeur tranquille. Il faut amener mon père et pour l'amener,
+il faut aller en Russie. J'y vais, bon Dieu!
+
+Tu es dans le chagrin pour le moment, mais nous triompherons de tous nos
+ennuis et nous serons heureux, je te le promets.
+
+ Au revoir, je t'embrasse.
+
+[Note 7: Voir le journal de Marie Bashkirtseff, pages 208 et 309.
+Les mêmes idées s'y trouvent répétées et souvent textuellement
+reproduites.]
+
+
+
+
+ À la même.
+ Paris, juillet 1876.
+
+ Chère maman,
+
+Il fait une chaleur écrasante. Nous avons été chez mes fournisseurs,
+nous avons vu nos voitures, elles sont très belles. Nous n'avons encore
+rencontré aucun visage connu, d'ailleurs c'est l'époque la plus abominable
+de Paris, mais il y a malgré cela beaucoup d'animation.
+
+Après-demain je vais consulter la somnambule et je vous écrirai le
+résultat.
+
+J'espère que vous ne pleurez pas trop mon absence. Faites plier les
+rideaux blancs de ma chambre et souvenez-vous de ce que j'ai dit à propos
+du tapis.
+
+Bientôt je reviendrai, dans trois mois, peut-être moins. D'ailleurs rien
+ne m'attire, ne me retient en Russie: je pars parce que tout va mal et que
+j'espère arranger les affaires pour le mieux.
+
+Ne vous ennuyez pas, allez absolument à Schlangenbad, soignez-vous et
+écrivez-moi des bonnes lettres.
+
+La tante va bien, elle vous embrasse.
+
+Au revoir, soignez-vous, je vous embrasse, vous, grand-papa, et Dina.
+
+ Écrivez.
+
+
+
+
+ À Mademoiselle Colignon.
+
+ Chère amie,
+
+_B***_, votre admiration, est venu ce matin apporter quelques romances
+pour que Soria puisse chanter ce soir, sans être obligé d'apporter son
+paquet sous le bras.
+
+Je suis sortie avec maman et puis je me suis mise à parcourir les salons
+pour voir s'il y avait des fleurs et si tout y avait l'air qui me
+convient. Nous avions quelques personnes à dîner. Je dois avouer que ce
+monde m'amusait fort peu, aussi me suis-je isolée pendant une heure au
+moins pour lire chez moi. À peine redescendue, je vis arriver G***,
+aussitôt entrèrent B., Diaz de Soria et Rapsaïd.
+
+Je m'emparais de Rapsaïd, qui est le ténor le plus célèbre comme amateur
+et qu'on s'arrache, à ce qu'il paraît (il est laid, intelligent et Belge),
+lorsque Soria, qui causait avec maman, saisit le premier prétexte pour
+venir s'asseoir sur l' S. dont j'occupais la moitié et m'attaqua, c'est le
+mot.
+
+Ce teint olivâtre, cette barbe noire, ce crâne nu, ces yeux arabes
+énormes, brillants, tout cela s'enflamme du feu le plus naturel à la vue
+de mes cheveux blonds et de ma peau blanche. Au lieu de le supplier
+qu'il chante et de m'extasier, je déclarai que je ne demandais jamais
+rien et que si l'envie lui prenait de chanter, il chanterait bien tout
+seul. Il a chanté comme un ange. Jusqu'au départ de Soria, B. et
+Rapsaïd, ce fut un feu d'artifice de mots, de musique, d'éclats de rire.
+
+On m'a dit des choses les plus flatteuses. A*** ne voulait me voir
+autrement qu'apparaissant au milieu d'une porte ouverte à deux battants
+dans un bal aux Tuileries; le général me comparait à une Vestale, les
+autres à... que sais-je? Soria à Galathée. Animée et craignant d'avoir
+trop négligé les dames, je reviens auprès d'elles et nous nous installons
+dans le petit fumoir à causer et à rire de trente-six choses amusantes
+jusqu'à minuit et demie. Nice veut que la dernière impression que
+j'emporte soit bonne.
+
+ Je vous embrasse et regrette votre absence.
+
+ Écrivez et portez-vous bien.
+
+
+
+
+ À Mademoiselle X...
+ Nice.
+
+ Chère amie,
+
+Je suis là sans cesse à nier mes sentiments pour ce jeune homme, parce
+qu'il n'a jamais fait aucune impression sur moi, parce qu'il ne m'a jamais
+plu et s'il ne m'avait jamais remarquée, je pourrais vivre cent ans à côté
+de lui et ignorer qu'il existe.
+
+En fait d'impressions fortes, je n'en ai éprouvé de vraies que deux: dans
+l'enfance à treize ans, le duc de H...
+
+Je le dis par souvenir, car je ne m'en souviens plus et suppose que dans
+cette passion il y avait beaucoup d'exaltation préparée d'avance, dont
+j'avais _tout plein_ pour toutes choses et dont je ne savais que
+faire.
+
+La seconde, ce fut le comte de L... mais pas aux courses; aux courses, il
+ne m'avait fait l'effet que d'un beau garçon.
+
+Le lendemain au Toledo, avec X..., je me suis aperçue qu'il avait _du
+genre_. Et enfin la dernière fois à la gare, au moment de quitter
+Naples, j'ai reçu ce qu'on nomme vulgairement un coup de foudre.
+
+Vous vous souvenez ce que j'ai dit ce soir-là. Je devins subitement folle
+de lui, comme il me regardait à travers ma fenêtre de wagon.
+
+Je ne sais comment m'exprimer, ce sont là de ces impressions
+inexplicables, incompréhensibles.
+
+Je l'ai revu depuis, mais tout simplement, sans aucune secousse, aucune
+émotion que le souvenir de ce choc électrique, étrange. En le revoyant,
+ce n'est pas lui qui me faisait _quelque chose_, mais je me souvenais de
+cet instant au coup de foudre et je le ressentais presque aussi fortement
+rien qu'en y songeant.
+
+Et c'est encore la même chose à présent bien que je n'y pense presque
+jamais.
+
+
+
+
+ À son frère.
+ Nice.
+
+ Cher Paul,
+
+Hier, Faure a chanté dans _Faust_ devant une salle éblouissante. Nous
+arrivons avant le lever du rideau. Ma tante, Dina, moi, le général et M.,
+aussitôt vient le marquis R.
+
+Depuis le premier jusqu'au dernier moment je suis radieuse sans raison,
+je fais même plusieurs mots, qui auraient pu avoir du succès si... mais
+personne n'ira les répéter... Ah! bah! certainement beaucoup plus que
+venant d'une autre. Surviennent encore quelques personnes, il se produit
+un encombrement et B. s'esquive...
+
+Mais avant tout laisse-moi te dire que je suis émerveillée, charmée, en
+adoration devant le jeu, le chant et la figure de Faure. Oui... de cet
+histrion, précisément. Ce n'était pas un acteur, ce n'était pas un
+chanteur, ce n'était pas un parfait Méfistophélès, c'était Satan
+lui-même. Costume, manières, figure... l'illusion était complète:
+souplesse infernale, raillerie impitoyable, diabolique, philosophie
+infâme et légère.
+
+À côté de cette perfection on voyait ce que je ne verrai sans doute
+plus jamais: une Marguerite qui ne chantait pas. C'est fort, diras-tu.
+C'est vrai. Au commencement j'ai cru qu'elle était émue, effrayée, et
+lorsqu'elle entama l'air du roi de Thulé, j'ai tremblé pour elle et je
+suis devenue honteuse, si épouvantée que je me suis cachée au fond de la
+loge comme si c'était moi la chanteuse. Elle poussait un gémissement,
+murmurait quelques sons, hurlait, c'était au point qu'on n'a pas daigné
+siffler.
+
+Les délicieuses heures que j'ai passées! La loge pleine de monde, ce qui
+m'empêchait de tomber dans mes humeurs noires... Une musique céleste, qui
+m'enveloppait comme un triple manteau de bien-être, qui me réchauffait le
+coeur et me transportait.
+
+Pendant les mauvais endroits j'échangeais quelques propos gais et aimables
+avec ceux de la loge, tous gens d'esprit. Ce soir il m'a semblé être
+heureuse et je vais tomber à genoux devant Dieu pour le prier de protéger
+la guérison de ma gorge afin que je puisse étudier le chant...
+Car là est la véritable vie! Les détails de _Faust_ peuvent plaire d'une
+certaine façon et grâce à la musique, mais le sujet est dégoûtant. Je ne
+dis pas immoral, hideux, je dis _dégoûtant_.
+
+J'avais une robe chastement révélatrice, d'une étoffe collante et
+élastique, et j'étais coiffée comme Psyché, les cheveux relevés sur la
+tête par un noeud de boucles naturelles. Tout le monde me dit que je parais
+toute neuve ainsi: coiffure, costume, taille; une statue vivante et non
+une demoiselle comme il y en a tant. Tu dois être fier, mon cher ami,
+d'avoir une soeur comme moi.
+
+ Je t'embrasse.
+
+ Assez pour aujourd'hui.
+
+
+
+
+ 1877
+
+
+
+
+ À Madame H.
+ Naples, 2 avril 1877.
+
+Votre lettre me ravit, c'est tellement vrai tout ce que vous dites, que
+je l'ai pensé cent fois moi-même, seulement vous exagérez ma valeur
+vraiment.
+
+Je valais peut-être quelque chose; mais tous ces voyages m'ont abrutie.
+J'ai toujours mal à la gorge, et le climat de Naples me fera peut-être du
+bien.
+
+Ne prenez pas trop au sérieux ce que j'écris ce soir, je suis
+mélancolique, et je vois tout sous un crêpe, cela arrive à tout le
+monde.
+
+Je pense avec bonheur que, dans un mois, nous serons installées à Paris,
+d'où je ne veux plus sortir.
+
+Les oreilles coupées ont leurs charmes pour ceux qui les coupent.
+Mettez-vous en colère, et écrivez-moi tout ce que vous voudrez, cela
+m'entretiendra dans un état d'esprit à peu près sain. Je suis moi-même
+lasse de moisir; vos paroles me révoltent contre moi, contre tous.
+J'allais m'endormir sous vos injures que j'apprécie et comprends.
+Pensez-vous que je n'ai pas mille fois remué cent cinquante projets, mais
+à quoi bon!
+
+Hier, j'étais gaie en écoutant le _Stabat_ de Pergolèse, qu'on a
+rechanté pour la princesse Marguerite, et dont les accents divins me
+remplissent le coeur et les oreilles, ce soir je suis énervée.
+
+Maman et Dina sont à San Carlo. Je suis restée à la maison, ce qui a causé
+une petite escarmouche domestique dans laquelle j'ai joué un rôle tout à
+fait passif. Depuis quelque temps, je suis si raisonnable et tranquille
+que c'est effrayant. Je m'ennuie, qu'est-ce que vous voulez qu'on y fasse!
+
+Je ne puis pourtant pas m'amuser à me monter la tête pour un imbécile et
+même pour un homme d'esprit. Ce genre de divertissement ne me sourit que
+comme un accessoire.
+
+Je crois que j'écris des bêtises; ne prenez de ma lettre que ce qu'il
+faut.
+
+Les sérénades continuent. Voudriez-vous que cet espagnol amusement me fût
+interdit! Bon Dieu, que vous êtes sévère!
+
+C'est un tas de choses qui me retiennent à Naples; je vous raconterai tout
+cela. C'est vide, mais cela fait passer les journées!
+
+Au revoir. Injuriez-moi plus souvent, cela me fait un bien immense.
+
+ Tout à fait à vous.
+
+
+
+
+ À sa tante.
+ Florence, 1877.
+
+ Chère tante,
+
+Faites-moi la grâce de faire en sorte que nous puissions encore rester à
+Florence, la plus belle ville du monde. Apportez vous-même l'argent, je
+vous en prie, soyez gentille.
+
+Est-ce qu'on n'a encore rien envoyé de Paris? Écrivez ou envoyez des
+dépêches, les dépêches valent mieux. Je ne puis pas rester sans robes,
+surtout ici, et mes toilettes sont usées, je ne suis pas moi-même. Envoyez
+une dépêche à Worth, à Laferrière, à Reboux, à Ferry, à Vertus. Dites-leur
+simplement de m'envoyer ce que j'ai commandé et c'est tout. Il y aura
+peut-être un bal ici et vous ne vous imaginerez jamais combien je voudrais
+paraître belle. Ne vous inquiétez pas de ma figure, elle sera admirable;
+je suis fraîche, demandez plutôt à maman. Je me couche de bonne heure
+depuis une semaine et je continuerai ainsi. Mais il est atroce de manquer
+de robes, surtout à Florence, où on est si élégant.
+
+Il n'y a aucune comparaison avec Naples. Et puis, quand je ne suis pas
+mise à mon idée, je suis de mauvaise humeur et quand je suis de mauvaise
+humeur, je suis laide.
+
+ Je vous embrasse, vous et papa. Au revoir.
+
+P. S.--Ne laissez pas errer votre fantaisie: X... n'est pas à Florence et
+il ne s'agit pas de lui.
+
+
+
+
+ Au marquis de C***.
+ 26 juin 1877.
+
+Nous avions en effet, marquis, la terrible nouvelle; mais annoncée
+par vous, elle nous a causé une impression encore plus vive et plus
+douloureuse. Nous sommes profondément touchés de ce que vous ayez songé
+à nous dans un pareil moment.
+
+Je ne veux pas vous ennuyer par des condoléances de convention, mais je
+veux que vous soyez persuadé d'avoir trouvé dans nos coeurs un écho ami.
+Je voudrais aussi pouvoir dire à madame votre mère, si belle et si
+sympathique, que dans son immense affliction, Dieu lui a accordé une grâce
+suprême dans l'excellent fils que nous connaissons et qui mérite si bien
+une telle mère.
+
+Je voudrais vous prodiguer toutes ces paroles amies qui me viennent du
+coeur à la bouche, mais les consolations ne consolent pas. Nous espérons,
+cher marquis, vous revoir l'année prochaine, sinon gai comme autrefois, du
+moins tout à fait remis.
+
+ Au revoir donc et que Dieu vous garde.
+
+
+[Illustration:
+
+
+ À Monsieur ***.
+
+Au fait pourquoi ces deux grands amis sont-ils en froid? Je pensais que la
+corde qui les lie sur mon tableau était solide[8].
+
+Ma cure d'Enghien, où l'on me mène tous les jours de huit heures du matin
+à une heure après-midi, me fatigue énormément. Et puis, je déteste Paris!
+c'est un bazar, un café, un tripot où l'on ne peut respirer que lorsqu'on
+est installé depuis un mois dans un hôtel entre cour et jardin. La fenêtre
+fermée on étouffe, ouvrez-la et vous êtes assourdi par le vacarme des
+voitures.
+
+Ma malheureuse mandoline ne rend que des sons plaintifs; d'ailleurs tous
+les instruments à cordes rappellent un tas de choses touchantes.
+
+Alors ce bon M... ne dit pas de mal de moi... voyez-vous l'excellent
+jeune homme!
+
+Eh bien, je lui rendrai justice à l'avenir.
+
+À propos de votre place dans l'autre monde, grâce à votre caractère
+régulier vous iriez au ciel, mais le commerce des damnés vous relègue:
+
+ _... intra color che san sospesi._
+
+Ah! monsieur, vous vous intéressez à Euterpe, cela ne m'étonne pas de la
+part d'un homme distingué.
+
+Puisque vous m'en suppliez je veux bien vous donner les navrants détails
+de la visite de M... et les suites qu'elles ont eu pour _Elle_.
+Votre ami a donc été aussi OEil-de-boeuf, aussi Talon-Rouge que vous savez,
+toujours suivi de son laquais comme Milord et son domestique. C'est très
+prudent. Je l'ai montré à la jeune personne, qui poussa un grand cri
+et s'évanouit en s'enfuyant à toutes jambes, de sorte que pas un des
+vélocipèdes que j'ai envoyés à sa poursuite n'a pu la rattraper, et
+j'ignore ce qu'elle a pu devenir.
+
+Au lieu de s'attendrir de ce désastre, votre ami a continué d'aller à
+Monaco, quelquefois avec nos dames, mais invariablement avec son ami F...
+et suivi d'un page. Après quoi _Milord-et-son-domestique_ a déjeuné
+chez nous, mais étant sur notre départ, nous n'avions à opposer à son
+formidable équipage qu'une maison en désordre, ce dont je ne me consolerai
+jamais.
+
+Que je n'oublie pas de vous combler de bénédictions, selon ma promesse, en
+vous restituant l'image, un tant soit peu détériorée par les outrages du
+temps.
+
+Quant à la question, pour laquelle vous me promettez une si touchante
+discrétion, je vous dirai seulement: est-ce que, par hasard, vous me
+prenez pour la jeune harpiste?
+
+Nous restons encore dix jours à Paris en attendant les gens de Nice, après
+quoi je ne sais ce qu'on va faire jusqu'en septembre, et en septembre on
+ira peut-être à Biarritz; on dit que ce sera très élégant.
+
+Est-ce que vous domptez toujours des chevaux? Croyez-moi, ils valent mieux
+que les hommes, au moins lorsqu'un cheval vous donne une ruade vous êtes
+sûr que ce n'est pas le coup de pied de l'âne.
+
+Au revoir. Ah! j'allais oublier de vous dire que je trouve vos lettres
+charmantes et vous prie de ne pas faire le paresseux,--sous aucun
+prétexte.
+
+[Note 8: Allusion à un croquis de Marie Bashkirtseff représentant les deux
+amis attachés par le cou aux deux extrémités d'une même corde, au milieu
+de laquelle est pendu un coeur.]
+
+
+
+
+ À Monsieur de M***.
+ Schlangenbad.--Badehaus, 1877.
+
+Cette photographie est si jolie que je ne puis résister au désir de vous
+montrer envers quelle charmante personne vous manquez d'amabilité. Et moi
+qui aux Enfers vous avais assigné une place parmi les _Sospesi_, où
+se trouvent Virgile et tous ceux qui ne peuvent aller en Paradis malgré
+leurs vertus, mais qu'on ne peut pas non plus envoyer aux enfers et qui
+sont en suspens entre les deux! Vous méritez d'être auprès de Lucifer
+lui-même, au fond.
+
+Est-ce que vous seriez fâché pour la _trinité_? Non, n'est-ce pas[9].
+
+P.S.--Si vous connaissez des malades de nerfs, envoyez-les ici, maman
+éprouve un grand soulagement des eaux de Schlangenbad.
+
+[Note 9: Allusion au dessin placé en tête de la lettre précédente]
+
+
+
+
+ Au même.
+ Paris, Grand Hôtel, 1877.
+
+ Monsieur,
+
+J'avais envie de ne plus vous écrire, ô Monsieur de M., mais il me faut
+toujours raconter n'importe quoi à quelqu'un. Les femmes sont souvent
+ennuyeuses, les bonnes amies nous assassinent avec des parodies de
+Sévigné. Ou bien elles sont méchantes et alors on doit faire bien
+attention à ses écrits sous peine d'être mangée, Dieu sait par quelles
+dents plombées, écornées, fausses; rien que d'y songer.... fi.
+
+Je ne vois donc que vous, qui êtes mon frère et ami. Aussi, j'accepte avec
+gratitude le serment que vous me faites.
+
+Savez-vous que moi aussi je devais aller en Angleterre voir mon amie Lady
+P..., mais la pauvre femme vient de mourir et notre voyage ne se fera,
+sans doute, pas.
+
+Nous revenons de Wiesbaden, où l'on a passé quelques jours après le gentil
+Schlangenbad et où il y avait une société russe très agréable. Beaucoup
+des vieux amis et de nouvelles connaissances. Comtesse Loris Mélikoff est
+là en attendant son mari qui joue au soldat en Asie.
+
+Mon grand-père a retrouvé son antique ami le prince Repnine et ne voulait
+plus partir; bref, c'était charmant, charmant, mais hélas, monsieur, trop
+de femmes!
+
+Nous sommes ici, en attendant une décision quelconque. Ma gorge est à peu
+près guérie, mais on m'ordonne les climats chauds. Je ne sais ce que nous
+ferons et je me déteste. C'est un sentiment extrêmement désagréable, on
+est comme la femme trop maigre au bain de mer: elle a beau courir, ses
+jambes la suivent.
+
+J'ai à vous proposer une excursion bien autrement agréable que ce
+misérable Sorrento. Et je vous prie de croire que c'est sérieux. Il
+s'agirait d'aller de Nice à Rome à pied, s'arrêtant dans toutes les
+villes intéressantes. On peut y arriver en vingt-huit jours, presque sans
+fatigue. Mes supérieurs iront en voiture, moi à pied, nous serons toute
+une société. J'attends des lettres d'Angleterre. Que dites-vous de cela?
+Êtes-vous amateur de ces sortes de choses? Dans tous les cas nous nous
+verrons en Italie et je compte bien sur votre coup d'épaule qui sera
+rudement donné à en juger par les tours de force de Naples; aussi rien
+qu'à l'idée de vous empoigner et de vous mettre aux pieds de maman, je
+pousse des cris.
+
+Enfin, je ferai mon possible, l'amitié oblige.
+
+Bien des choses de nous tous.
+
+
+
+
+ À Mademoiselle Colignon.
+ Dimanche, 14 octobre 1877.
+
+Ah! chère amie, comment peut-on ne pas adorer Verdi. Je ne connais
+rien de plus remarquable que son _Aïda_. Chaque accord et chaque phrase
+parle. Je crois vraiment que l'on comprendrait et la signification de la
+pièce et dans quel pays cela se passe, et tout enfin, sans voir la scène
+et sans entendre les paroles. C'est dans ce sens-là que je place _Aïda_
+plus haut que toutes les musiques du monde. Et aussi quel charme, quelle
+force, quel sentiment exquis!
+
+Vous savez, je n'en parle pas au point de vue savant, je ne saurais pas et
+ce serait dommage. On est plus... on jouit plus, ne sachant pas comment
+c'est fait.
+
+Ne devant rien faire de sérieux en musique, je n'en sais que ce qu'il faut
+pour une personne de goût qui ne veut pas composer.
+
+C'est ce soir, en jouant des airs d'_Aïda_ sur ma mandoline, que je
+me suis mise à en raffoler. J'avais oublié la musique...
+
+La musique dispose à la vie, à la gaieté, aux larmes, à l'amour, enfin,
+à tout ce qui agite, contente et tourmente, tandis que le dessin est un
+travail qui vous enlève de la terre et vous rend indifférent à tout,
+excepté à votre art.
+
+On m'a promenée au Bois; il faisait très beau et l'air était si doux que
+je me croyais en Italie. Il faudra aviser pour le dimanche.
+
+Cela m'ennuie de perdre un jour chaque semaine, car je ne sais pas me
+reposer; quand je me repose, je m'ennuie.
+
+Sans doute l'étude de la musique demande la même application, le même
+calme, mais pour peu qu'on en fasse pour soi ou pour les autres, on doit
+subir toutes ses influences.
+
+On se passionne pour le dessin, la peinture, mais jamais ils ne vous
+feront...
+
+Je deviens folle, car je ne sais pas rendre ma pensée!
+
+D'ailleurs, je dis des choses fort connues. Je veux seulement qu'on sache
+ce que j'en pense, moi.
+
+La musique d'_Aïda_ est comme la Gretchen de Max. Cela parle, cela
+vous raconte toute l'histoire, jusqu'aux moindres nuances. Ainsi, je vous
+assure qu'on s'aperçoit si la scène se passe dans un appartement ou à
+l'air, le jour ou le soir--rien qu'en entendant la musique.
+
+Pendant que je dis ces choses abstraites, «La France haletante» attend
+le résultat des élections. Car c'est aujourd'hui. Le maréchal doit avoir
+mal dîné le soir. Je regrette tant de n'avoir personne pour me tenir au
+courant de toutes ces machinations.
+
+
+
+
+ 1878
+
+
+
+
+ À Monsieur de M...
+ Paris, avenue de l'Alma, n° 67.
+
+Je m'empresse, cher Monsieur, de dissiper vos légitimes inquiétudes; les
+gâteaux sont arrivés, ils sont superbes et nous vous en remercions; ils
+sont si beaux, qu'on est tenté de les faire encadrer.
+
+Il nous est arrivé un bien grand malheur, notre cher docteur Wolitski,
+que vous avez vu chez nous, est mort vendredi dernier, à deux heures de
+la nuit. C'était le meilleur ami de toute notre famille, le filleul de
+grand-papa, il nous a tous vus grandir; vous pensez bien quelle perte
+irréparable. Les amis comme lui sont si rares; pour ne pas dire qu'on n'en
+trouve plus. Grand-papa malade, lui-même, comme vous savez, a pleuré toute
+la journée et continue jusqu'à présent à être très triste. Mais je ne veux
+pas vous entretenir de choses si sombres.
+
+Vous me demandez si je n'hésite pas entre l'amour de l'art et l'amour de
+la belle nature; je n'hésite pas: je les aime également, mais la belle
+nature ne donne des jouissances à peu près complètes que lorsque l'on sait
+que l'on est soi-même quelque chose, lorsqu'on possède la force de l'art
+qui est une grande et très grande force.
+
+Il y a ici une personne qui désire savoir tout le mal que l'on dit d'un
+certain M. L. Ne le connaissez-vous pas?
+
+Vous savez que la princesse S. s'est embarquée pour l'Amérique, où elle
+veut, dit-on, se marier. Voilà qui serait une fin extraordinaire.
+
+Êtes-vous assez heureux d'aller à Rome! Je vous envie et je l'avoue,
+quoique l'envie soit une bassesse.
+
+Racontez-moi ce que vous avez vu aux funérailles du roi et tout le reste.
+Soyez bien aimable et donnez-moi toutes les nouvelles et vieilleries
+imaginables... Je lirai cela à table, puisque c'est là seulement que je
+suis libre.
+
+On vous fait dire mille choses aimables. Est-ce qu'il y aura un carnaval?
+
+
+
+
+ Au même.
+
+On vient de me voler mon chien blanc, Pincio, celui que vous avez vu chez
+nous. C'est horrible. Je crois qu'on l'a emmené de Paris; j'écris de tous
+côtés dans le cas où ces misérables viendraient à être attrapés par les
+âmes charitables auxquelles je m'adresse. Savez-vous une action plus
+indigne que voler un chien? C'est lâche tout bonnement. Comment! on
+prend une créature qui est attachée à ses maîtres, qui a parfois une
+intelligence bien supérieure à celle de certains bipèdes, mais qui n'est
+pas en état de se défendre, voilà le sublime de la petitesse et de la
+méchanceté.
+
+Vous êtes bien heureux, vous n'avez pas de chien et on ne vous en a pas
+volé. Enfin!
+
+Que faire, j'ai fait afficher 200 francs de récompense et cela n'a servi à
+rien. N'est-ce pas une indignité de toute la race humaine?
+
+Consolez-moi en me parlant de l'Italie.
+
+
+
+
+ À Mademoiselle B***
+
+Comme tu es bonne et gentille, ma chère Jeanne, de penser à moi juste au
+moment où l'on oublie tout!
+
+Maman et nous tous sommes enchantés de ton bonheur, car je présume que tu
+es heureuse.
+
+Comment, tu as été à Nice! Je n'en ai rien su, on ne m'en a rien dit.
+Mais dis-moi, comment as-tu trouvé notre maison, puisque tu ne savais pas
+l'adresse.
+
+Moi, j'ai passé cet hiver à Rome, j'ai étudié la peinture.
+
+Quand je te reverrai, je ferai ton portrait. Donne-moi des nouvelles de
+tous les tiens et envoie-moi sans faute le portrait de ton fiancé. Je veux
+absolument voir l'homme heureux qui aura pour femme Jeanne, qui est un
+trésor d'esprit et de coeur. Montre-lui ces lignes et dis-lui qu'elles sont
+écrites par quelqu'un qui ne flatte personne et n'invente rien.
+
+Cet hiver, à Rome, j'ai été demandée en mariage par un Anglais et deux
+comtes italiens. Mais j'ai toujours refusé: ils m'aimaient, mais je ne les
+aimais pas. Voilà l'affaire. D'ailleurs je ne veux pas me marier sitôt,
+j'ai à peine dix-sept ans. Quel âge as-tu donc?
+
+Tu me demandes mon adresse, écris-moi toujours à Nice, promenade des
+Anglais, 55 bis, Mlle Marie Bashkirtseff, dans sa villa. Ma tante m'a
+donné cette villa. De Nice, on m'enverra les lettres si je suis ailleurs.
+C'est le plus sûr.
+
+Réponds vite et dis-moi où et quand tu te maries? Le nom de ton futur mari
+et sa photographie.
+
+Je suis de retour à Nice depuis deux semaines, la ville est triste, je me
+réfugie dans mes livres; tu ne sais peut-être pas que je suis sérieuse et
+studieuse, tout en étant gaie et folle quand il s'agit de rire.
+
+Quand et où te verrai-je?
+
+Tu es si gentille de ne m'avoir pas oubliée. Sois tranquille, si quelque
+chose m'arrive de particulier, je t'en avertirai de suite.
+
+Au revoir, mille amitiés à ta famille de la part de nous tous. Je
+t'embrasse de tout mon coeur et te souhaite tout le bonheur possible et
+impossible.
+
+
+
+
+ À la même.
+ Paris, avenue de l'Alma.
+
+ Chère Jeanne,
+
+Ce n'est qu'aujourd'hui que je puis vous répondre, car aujourd'hui nous
+avons rencontré vos parents, qui nous ont donné votre adresse. J'ai bien
+souvent pensé à vous, je voulais tellement vous écrire, après avoir reçu
+la nouvelle de votre mariage. Je ne puis le faire qu'un an après! J'espère
+que vous n'avez pas cru que je vous oubliais ou vous négligeais.
+
+On m'apprend de bien grandes nouvelles à propos de vous.
+
+Écrivez-moi bientôt; maintenant je ne perdrai plus votre adresse et
+pourrai vous répondre.
+
+Nous sommes presque installés à Paris, je m'occupe de peinture et ne vais
+presque pas dans le monde, qui d'ailleurs m'ennuierait profondément. Nous
+vous embrassons et vous souhaitons de continuer à être aussi heureuse que
+vous l'avez été jusqu'à présent.
+
+Au revoir, chérie, je vous envoie mon portrait dans le cas où vous auriez
+oublié la figure de Marie Bashkirtseff.
+
+
+
+
+ À sa mère.
+ Soden, 1er août 1878.
+
+ Chère maman,
+
+Donnez-moi d'abord des nouvelles de la santé du grand-père[10]; et puis
+voilà: à force d'être ennuyeux, Soden devient drôle. Je te veux tout
+raconter. Un des ménages chics de Pétersbourg entre dans notre société
+ainsi que le vieux prince Ouroussoff dont la soeur, mariée à M. Maltzoff,
+est l'amie intime de notre Impératrice, tu le sais bien. Les dames russes
+de notre société pensent que l'indifférence des deux petits princes
+allemands, dont je t'ai déjà parlé, me froisse.--Cette enfant gâtée,--dit
+Mme A.,--qui est habituée à voir exécuter ses moindres caprices, est
+froissée de la froideur, apparente d'ailleurs, de ces Messieurs.
+
+C'est moi qui n'y songe pas, va, chère maman; je ris seulement en songeant
+à quel point à Soden et ailleurs les gens vous prêtent des sentiments, des
+impressions, des pensées, que vous n'avez pas du tout. Pendant deux jours
+en effet, je m'en suis un peu occupée de ces petits princes, après, plus
+du tout... Mais puisque les autres en parlent, je veux bien t'avouer que
+je ne les ai jamais bien regardés. Pourtant je peux te dire que le plus
+jeune (dix-huit ans), Hans, est grand, mince, blond, grand nez assez fin,
+petits yeux, bouche malicieuse, pas de moustaches, tête baissée, l'air
+d'un jeune loup.
+
+L'autre Auguste (vingt-quatre à vingt-cinq ans), plus petit, brun, des
+yeux très beaux, une petite moustache noire pendante,--et dans toute sa
+personne il y a quelque chose de pendant--une peau veloutée comme je ne
+crois pas en avoir vu chez un homme, une belle bouche, un nez régulier, ni
+rond, ni pointu, ni aquilin, ni classique, un nez dont la peau est aussi
+veloutée, ce qui est excessivement rare, un teint très pâle, qui serait
+admirable, s'il ne provenait de la maladie. Tous les deux ont de belles
+mains aristocratiques et soignées.
+
+Qu'est-ce donc lorsque je regarde bien...
+
+Écris-moi tous les jours, parle-moi de grand-papa.
+
+La tante vous embrasse tous, moi aussi.
+
+[Note 10: Son grand-père était atteint de paralysie.]
+
+
+
+
+ À la même.
+ Soden, samedi, 3 août 1878.
+
+Je t'ai parlé de M. Muhle, aubergiste? Eh bien, M. Muhle prétend que c'est
+arrangé pour nous... Vous savez que ce soir il y a bal au Kurhaus et ce
+pauvre Muhle, qui est toujours ivre, se promet une fête colossale. Bien
+entendu, nous y allons tous.
+
+À peine installés, voilà que je vois un monsieur que j'ai rencontré une
+ou deux fois le matin, conduisant un étrange tilbury avec un petit groom.
+Ce monsieur donc arrive et se présente. C'est le baron de je ne sais quoi,
+fils de je ne sais quelle autorité du pays, grand seigneur, à ce qu'on
+me dit. Mais je refuse de danser et, comme il insiste, j'essaie de lui
+prouver que la danse nous dépouille de notre dignité, que cet exercice est
+une des grandes preuves de la décadence de la grande famille humaine,
+etc... Bref, je lui parle politique, puis de la guerre d'Orient, etc.,
+etc. Muhle est vexé, car, en refusant de danser avec un jeune homme si
+blond et si rose, j'ai vexé ce jeune homme, qui est aussitôt parti de
+Soden.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Tout le monde plaisante sur le prince de H..., de sorte que l'on peut
+encore rire. Ce pauvre prince change à vue d'oeil, il est arrivé beau et
+maintenant il est laid, il est méchant. On reconnaît sa sonnette, et il
+faut l'entendre parler au garçon et à son pauvre frère. Je crois que l'on
+va bientôt l'enterrer. Quel horrible mal...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Le baron...., celui du bal, est le plus grand fonctionnaire du pays,
+gouverneur ou autre chose, je ne sais au juste. Le prince Ouroussoff le
+connaît et le susdit baron n'a cessé de lui dire que la position qu'il
+occupe si jeune lui fait trop d'honneur, qu'il ne croit pas l'avoir
+méritée, que c'est à la bonté de l'Empereur qu'il la doit. Mais ceci n'est
+que la préface. Ce baron est _amoureux d'une demoiselle_, et, pour
+faire sa connaissance, il a organisé le bal d'hier; mais comme on lui a
+dit, dans le pays, que cette jeune fille était aimée d'un autre jeune
+homme, il alla trouver le jeune homme en question et, avec la franchise
+que comportait la circonstance, il le pria de lui dire la vérité, et si ce
+n'était qu'un racontar de Soden, s'il n'aimait pas la demoiselle, de lui
+donner l'autorisation de se présenter... mais si, au contraire, c'était
+vrai, de le lui avouer; dans ce cas, sa loyauté, son honnêteté lui
+défendraient de contrecarrer les chances de l'autre, qui avait le droit de
+priorité. Le monsieur l'assura qu'il n'était nullement amoureux--(pauvre
+jeune fille),--et lui permit de se présenter, autant qu'il le voudrait.
+
+La demoiselle, c'est moi; le monsieur, c'est D...
+
+Le baron est grand, blond, gros, plein de sang. Tu sais que ces hommes-là
+m'aiment généralement et généralement aussi je les déteste. Il est vrai
+aussi que je n'aime pas beaucoup plus les autres, quand je m'examine
+sérieusement. Le comte M... était blond, le comte B... blond, Pacha G...
+(quel nom!) blond, P... blond, comte M... blond et enfin le baron S...
+blond; A..., qui était un enfant, était aussi blond.
+
+Je m'ennuie beaucoup sans vous tous et encore plus sans mon atelier.
+
+ Au revoir, embrasse grand-papa.
+
+
+
+
+ À la même.
+ Soden, 6 août 1878.
+
+ Chère maman,
+
+Je vais te raconter mes enfantillages: ce matin je me suis promenée et je
+suis entrée dans l'église catholique; j'ai profité de la solitude absolue
+pour monter dans la chaire, dans le choeur, sur l'autel, et pour réciter
+les prières posées sur les tablettes de l'autel; je l'ai fait pour prier,
+parce que j'ai un tas de projets et que j'ai besoin de l'assistance du
+ciel... Mais l'idée que j'ai lu une messe me transporte. Songez, j'ai
+sonné comme font les prêtres durant l'office... Enfin je n'ai pas eu de
+mauvaise intention.
+
+J'ai fait une longue conversation avec le prince Ouroussoff; tout à coup
+le prince me dit: Voici les Ganz.--Tu te rappelles que j'ai donné le nom
+de Ganz aux deux princes allemands. Tu comprends qu'on ne peut pas rester
+tranquille, quand cet homme sérieux, cet homme d'État s'interrompt au
+milieu d'une explication des causes intimes de la guerre, vous dit comme
+une chose toute naturelle que... _Voilà les Ganz_. Le mot ganz me fait
+penser à l'allemand (_Gans_)[11].
+
+[Note 11: Gans, oie.]
+
+J'ai fait une pochade de ces princes (comme à Nice) si ressemblante, que
+le garçon qui venait apporter un plateau s'arrêta net devant la toile,
+se mit à rire et à gesticuler d'un air si bête, que vraiment ma vanité
+d'artiste est flattée.
+
+Puis est venue Mme A. Nous nous sommes tenues à la fenêtre qui est notre
+balcon. Ganz passait à chaque instant pour regarder, Mme A. faisait la
+coquette et riait d'un air mauvais genre. Comme c'est bête, que je ne
+puisse vous faire partager ma gaieté au sujet des Ganz.
+
+ Au revoir, je vous embrasse.
+
+
+
+
+ 1879
+
+
+
+
+ À M.***
+ Paris, 63, avenue de l'Alma.
+
+Votre lettre a cela de bon pour vous, qu'elle provoque irrésistiblement
+des conseils qu'il est impossible de refuser même lorsqu'on ne les demande
+pas.
+
+1° Ne parlez jamais de droits qu'on vous _accorde_ ou de faveurs qu'on ne
+vous _refuse pas_, ce qui est plus exact...
+
+2° Ne renvoyez jamais de guitare en mauvais état.
+
+3° N'attendez jamais qu'on vous offense pour vous battre, si vous voulez
+vous battre.
+
+Et enfin soyez bon chrétien, écrivez sans espoir qu'on vous réponde que
+vous êtes lu et que vos lettres ne sont pas livrées à la
+publicité.
+
+
+
+
+ À Mademoiselle Colignon.
+ Mai 1879.
+
+ Chère amie,
+
+Je dois vous dire qu'ayant fini de peindre à quatre heures, je n'ai cessé
+de lire le _Nabab_, roman d'Alphonse Daudet. C'est très intéressant,
+et ce type de nabab ressemblerait à quelqu'un d'autre, si on l'affinait et
+l'anoblissait. Je sais bien que la ressemblance n'est pas flatteuse, aussi
+il faut, je le dis, affiner, anoblir, spiritualiser. Ce n'est pas que
+l'on soit idéal, extra-fin et nobilissime... C'est-à-dire je ne sais au
+juste... je ne me fie pas à mon jugement; lorsqu'on est idéal je crois
+que je prends de la fadaise pour de la distinction, et quand on me semble
+énergique et extraordinaire, je crains que ce ne soit de la rusticité,
+du commun, du bourgeois. Heureux, heureux, celui qui sait dire comme il
+pense. Je vous écris comme si j'écrivais dans mon journal.--Non, vrai, si
+je devais me gêner avec mon journal pour dire toutes les fantaisies qui me
+passent par la tête, ce serait trop ridicule!
+
+Ainsi, écoutez: quant aux fantaisies, voyez le bonhomme Joyeuse dans le
+_Nabab_, vous avez sans doute compris que c'est tout à fait moi pour
+l'imagination. Comme moi il suffit d'un mot pour que je m'imagine tout
+un roman, dix romans, vingt romans, et tout cela en quelques minutes. Il
+y en a pourtant qui durent des semaines... Non, il y a des moments de
+lassitude, pendant lesquels on voudrait en finir avec tout, et pour en
+finir, il n'y a que deux moyens: mourir ou aimer.
+
+Oh! si vous saviez comme je suis fatiguée de cette vie de tristesse! Quand
+tout grimace, tout fuit, tout se moque...
+
+ Tout à vous.
+
+
+
+
+ À son frère.
+ Paris, novembre 1879.
+
+ Cher Paul,
+
+Aujourd'hui, M. Gavini nous envoie deux billets et nous allons à la
+nouvelle Chambre. J'aimais mieux Versailles, on se retrouvait mieux étant
+obligés de partir par le même train. Ici, on s'en va quand on veut et il
+n'y a pas l'amusante sortie de là-bas. Il y a du monde plus élégant qu'à
+Versailles, mais les loges sont un peu comme au théâtre, toutes pareilles,
+et celle du président dans laquelle nous sommes ne diffère en rien des
+autres.
+
+On retrouve tout le monde aux mêmes places: C. est affaissé et éteint,
+Gambetta paraît maigre, Bescherelle court toujours. J'examine les
+magnifiques Gobelins et les affreuses statues.
+
+Rouher a pour la première fois aujourd'hui, depuis la mort de l'infortuné
+prince, reparu à la Chambre, à la Chambre de Paris, à l'ancien Corps
+législatif. Il a dû avoir de drôles de visions.
+
+La pensée de cet homme depuis la mort de ce prince m'a fait mal, il doit
+être bien malheureux. G. me dit qu'il lui en a voulu de ce qu'on ne lui
+ait pas indiqué la loge où j'étais.
+
+Hier, dîner chez M. M. J'ai complimenté Gaillard sur son _Chant des
+races latines_ publié dans la revue de Mme Adam. C'est un jeune homme
+d'Avignon, à face irrégulière de Sarrasin, avec un épi au sommet de
+l'occiput qui lui donne l'air cocasse avec son emphase et son calme
+étrange de méridional. Je cause avec lui et il me propose d'écrire quelque
+chose pour la Revue, de lui faire des traductions du russe.
+
+Tu penses bien que je suis enchantée et le ferai quand il voudra.
+
+Ah! j'ai oublié de te raconter que ce matin maman a eu un grand succès
+à l'église russe. Le grand-duc Nicolas l'a saluée et lui a parlé. Le
+grand-duc lui a demandé si elle avait quelqu'un de sa famille décoré de
+l'ordre de Saint-Georges (c'était une messe à l'occasion de la fête des
+chevaliers de Saint-Georges). Alors maman lui a répondu qu'en effet,
+pendant la guerre de Crimée, à Malakoff, son frère, à peine âgé de seize
+ans, a été décoré par lui-même sur le champ de bataille. Le grand-duc
+s'est rappelé du fait et a été extrêmement gracieux en ajoutant que toute
+la famille était héroïque, puisque maman n'a pas craint de sortir par un
+temps aussi effroyable.
+
+ Au revoir, je t'embrasse.
+
+
+
+
+ À M. X.
+
+Vous me demandez, mon ami, comment j'ai accueilli la grande nouvelle.
+
+Je l'ai accueillie par des murmures. M'étant mise en dehors de tout ce qui
+fait la vie des femmes, je parle du haut de la montagne n'ayant pas cette
+pudeur qui empêche de dire sa pensée lorsqu'on est intéressée soi-même.
+
+Que vous arrive-il donc? Est-ce le moment psychologique des chanteuses
+qui se retirent à l'heure où l'on dira encore: quel dommage! J'aime assez
+cette idée: pourtant si vous accomplissiez l'acte sans cette raison
+majeure, je verrais que je m'étais trompée sur vous. Je vous prenais pour
+un monument public, pour une propriété nationale... Imaginez-vous l'Arc
+de Triomphe ou le Louvre passés en des mains particulières. Je ne vous le
+pardonnerais qu'en ma faveur, de même que je trouverais monstrueux si l'on
+donnait ces monuments à une autre qu'à moi.... Ce qui serait également
+bizarre, mais excusable à mes yeux.
+
+Vous vous aveuglez, mon ami: souvenez-vous de votre passé.... Je sais
+bien, que vous vous dites: Moi, c'est autre chose.... Comme tous ceux
+qui y ont passé.
+
+Je ne vous ménage plus, dans la certitude que j'ai que rien ne pourra vous
+détourner de la voie nouvelle, c'est-à-dire que c'est la même voie connue,
+le même morceau de musique, seulement vous ferez la basse cette fois, vous
+accompagnerez.... au bal, au spectacle. Mais ces avis sont superflus, rien
+au monde ne saurait empêcher l'événement, un homme qui a inspiré tant de
+passions, dépravé tant de coeurs, brisé tant de fidélités, doit fatalement
+se marier. C'est l'expiation.
+
+
+
+
+ À son frère.
+ Paris, mercredi, 10 décembre 1879.
+
+ Cher Paul,
+
+Nous sommes allées voir le Père Didon au couvent des Dominicains[12].
+
+Ai-je besoin de te dire que le Père Didon est le prédicateur dont la
+gloire grandit à vue d'oeil depuis deux ans et dont en ce moment tout Paris
+s'occupe. Il était prévenu; aussitôt que nous arrivons, on va l'appeler
+et nous l'attendons dans une des sortes de stalles-cellules de réception,
+toute vitrée, avec une table, trois chaises et un bon petit poêle. J'avais
+déjà vu son portrait hier, et je savais qu'il a des yeux splendides
+(beauté qui manque à L. P.). Il arrive, très aimable, très homme du monde,
+très beau avec sa belle robe de laine blanche, qui me rappelle les robes
+que je porte à la maison. Sans la tonsure, ce serait une tête dans le
+genre de celle de P. de C., mais plus éclairée, les yeux plus francs,
+l'attitude plus naturelle, quoique très haute; un visage qui commence à
+devenir épais et qui a le même quelque chose de désagréablement de travers
+dans la bouche que C. Mais une grande distinction, pas de charme outré de
+créole, un teint mat, un beau front, la tête haute, les mains adorablement
+blanches et belles, un air gai et même autant que possible bon garçon.
+On voudrait lui voir une moustache. Beaucoup d'esprit, malgré un grand
+aplomb. On voit tellement qu'il mesure toute l'étendue de sa vogue, qu'il
+est habitué aux adorations, et qu'il est sincèrement heureux du bruit qui
+se fait autour de lui!
+
+La mère M. l'a naturellement prévenu par lettre de la merveille qu'il
+allait voir et nous lui parlons de faire son portrait.
+
+Il n'a pas refusé, tout en disant que ce serait difficile, presque
+impossible... une jeune fille faisant le portrait du Père Didon... il est
+si en vue... on s'en occupe tant...
+
+Mais c'est justement pour cela, idiot!
+
+On m'a présentée comme son admiratrice fervente. Je ne l'avais jamais ni
+vu ni entendu, mais je le pressentais tel qu'il est, avec ses inflexions
+de voix, passant des notes caressantes à des éclats presque terribles,
+même dans la simple conversation.
+
+C'est un portrait que je sens tout à fait et si cela pouvait s'arranger,
+je serais une bienheureuse personne.
+
+Ce grand diable de moine ne doit pas être sage. Même avant de l'avoir vu,
+il me faisait un peu peur. Je n'aurais qu'à rougir quand on parlera de
+lui. Ce serait désagréable, un moine! C'est un être qui pourrait avoir de
+l'influence sur moi et je n'ai pas envie de cela.
+
+Il a promis de venir nous voir et pendant un instant, j'ai désiré qu'il en
+restât à sa promesse.
+
+Mais c'est bête, et tout ce que je désire à présent est qu'il consente à
+poser. Rien au monde ne ferait mieux mon affaire de peintre ambitieux.
+
+ Je t'embrasse.
+
+[Note 12: Une partie de cette lettre se trouve reproduite dans le journal
+de Marie Bashkirtseff (pages 159 et 160 du tome II).]
+
+
+
+
+ 1880
+
+
+
+
+ À M.***
+ Paris, samedi, 3 juillet.
+ 34, avenue Montaigne.
+
+J'ai longtemps hésité avant d'envoyer ceci. Vous même avez si bien compris
+que je ne pouvais vous écrire que vous en avez déguisé, même à vos yeux,
+le souhait sous un appel à mes bons sentiments en général, délicatesse
+involontaire, mais dont je vous sais gré.
+
+S'il ne s'agissait que de réponse à un jeune homme amoureux, je ne
+répondrais pas.
+
+Aussi, entendons-nous bien: _Ceci n'est point une lettre_.
+
+Je ne sais si je vous flatte en vous jugeant assez fin pour saisir cette
+nuance. Vous êtes jeune et vous semblez en proie à un sentiment vrai. (On
+verra plus tard s'il est vrai.) Avec cela on va loin. Je voudrais rendre
+meilleure une créature humaine en exploitant l'influence que je puis avoir
+sur elle. Entreprise grave et intéressante. Expérience élevée qui me
+tentera toujours. Voilà donc ce qui me fait parler, et aussi une envie
+irrésistible de me moquer un peu de vos finasseries; pourtant c'est un
+triomphe facile.
+
+Écoutez donc: le manque de franchise dans une circonstance solennelle ou
+dans un rien me répugne également. Ce qui me fait aussi douter de votre
+sentiment, c'est que ce sentiment vous aurait donné comme une révélation
+d'un monde supérieur et vous aurait, momentanément du moins, doué de
+facultés, qui vous permettraient de comprendre que devant des natures
+comme la mienne on ne trouve grâce qu'en dépouillant tout artifice, à
+moins d'être.... ne l'essayez pas,--en mettant son âme et sa vie à nu
+comme devant Dieu.
+
+Et vous, que faites-vous?
+
+Vous croyez donc que des faits vrais, quoique vulgaires, m'amuseraient
+moins que vos petites inventions? Quand ils ne m'intéresseraient qu'à
+titre de documents humains! Et maintenant encore vous me parlez de me
+confier vos peines comme si je vous l'avais défendu, vous citez ce manuel
+que vous ne comprenez pas.
+
+Vous n'êtes qu'un enfant.
+
+Du moment où je vous montrais assez de bienveillance pour vous donner à
+choisir entre un congé immédiat et un délai de six mois, vous deviez me
+faire la flatterie de me prendre pour votre patronne et conseillère. C'est
+un rôle, auquel on ne se refuse jamais, quelque orgueilleuse qu'on soit.
+
+Vous auriez même pu me mettre au courant de tout, afin d'éviter à mon
+esprit la fatigue de chercher le vrai dans le cas où il le chercherait.
+
+Voilà bien des mots, n'est-ce pas, pour des niaiseries comme ces dépêches
+qui vous appellent _tout de suite_, cette lettre _ultérieure_
+(que vous avez le temps d'attendre), à je ne sais où, et qui vous retient;
+innocent anachronisme.
+
+J'admets que vous n'avez eu pour vous en aller aucune raison de force
+majeure et que tout en ayant le coeur sensible vous songiez aux affaires,
+rien de plus naturel. Mais pourquoi dissimuler cette prose, fort
+honnête en somme, sous ce grand amour? Voilà qui n'est pas délicat pour
+vous-même... Car enfin c'est étonnant que tout coïncide pour que vous vous
+trouviez là justement pour les commissions de vos parents.
+
+Grand innocent que vous êtes! Le mensonge, quand il n'est pas manié par
+quelqu'un de très adroit, est une guenille aux couleurs criardes. Et le
+mensonge futile est écoeurant comme une vilenie.
+
+Pourquoi, par exemple, dire que l'appartement de X. est immense? Il n'y a
+qu'un salon de grandeur moyenne, je le sais. Cette futilité vous prouve
+qu'il n'y a pas de futilités. Il suffit d'analyser une seule goutte d'eau
+pour connaître les propriétés de toute la source.
+
+Je ne déchirerai pas votre lettre.
+
+Si vous voulez que j'entreprenne votre amélioration, j'ai besoin de
+documents pour voir si je réussis. Si vous êtes bon élève, vous vous ferez
+de moi une amie véritable et, si vous avez compris mon caractère, vous
+savez que mon amitié sera bonne.
+
+Mais êtes-vous digne de tout cela? Et les choses ne tournant pas selon vos
+désirs, ne m'en voudrez-vous pas bêtement de m'avoir aimée?
+
+Vous avez écrit des bêtises, comme vous dites, mais recommencez. Ici il ne
+s'agit que de votre moral et point du tout de vos projets terrestres....
+Je vous trouve audacieux de porter les regards à la hauteur où je me suis
+placée, mais le proverbe ne dit-il pas que le soldat qui n'aspire pas à
+devenir maréchal de France n'est qu'un mauvais soldat.
+
+Je m'aperçois, à la fin, que ce que j'exige de vous est insensé. Ce serait
+changer tout l'homme.
+
+On dit, et je n'y crois pas, que l'amour fait des miracles... La façon
+facile dont vous avez accepté cette absence m'a choquée... enfin.
+
+Si vous ne _sentez_ pas la vérité de mes prédications, j'y renonce,
+et vous, allez en paix.
+
+Chaque fois que vous vous impatienterez ou trouverez, en homme ordinaire,
+votre rôle ridicule, consultez ce petit _Manuel du parfait amoureux_;
+il vous donnera la mesure de vos sentiments.
+
+Posons comme principe indéniable qu'il n'y a pas de vilenie dans la
+personne aimée qu'on ne tâche de s'expliquer favorablement; qu'il n'y a
+pas au monde de chose qu'on ne fasse pour la personne aimée en éprouvant
+un réel contentement; qu'il n'y a pas de ce qu'on appelle _sacrifice_
+qu'on ne s'impose avec joie. Car en somme l'amour est un sentiment
+égoïste, et la preuve c'est qu'on est plus heureux d'aimer que d'être
+aimé. Mais tout cela ne se demande et ne se commande pas: l'homme qui
+aime l'accomplit tout naturellement, parce qu'il éprouve une satisfaction
+personnelle. Quand il y a la moindre hésitation, la moindre impatience,
+on ne doit pas ou ne peut pas croire qu'on aime.
+
+Vous verrez donc si les quelques mois d'épreuve, _au bout desquels il
+n'y a en somme qu'une incertitude_, vous les supporterez facilement et
+surtout avec plaisir.
+
+ Tout cela _ad libitum_.
+
+ Amen.
+
+
+
+
+ À Monsieur Julian.
+ Nouméa--Mont-Dore, juillet, août 1880.
+
+Oui, citoyen Directeur, tout y est jusqu'au costume spécial qui vous
+est imposé comme à des galériens, et c'est vêtus de ce costume que nous
+subissons le mauvais traitement de cinq à sept heures du matin. Le docteur
+des Eaux assure qu'il est bon, mais tous ces gens en place.... des
+accapareurs, quoi! Bien, bien dommage que T. ne vienne pas. Vous, je ne
+vous invite pas. Paris a besoin de vous. Mais quel bien immense vous
+ferait un peu d'exil par ici.
+
+Figurez-vous qu'il n'y a rien à manger. Ce n'est pas d'une âme élevée
+que de songer à la nourriture; mais hélas! Si je ne craignais de devenir
+anémique! le docteur a essayé de me faire croire que je l'étais: Vous êtes
+très faible, Mademoiselle?--Mais non, Monsieur.--Habituellement pâle?--Au
+contraire.--Facilement fatiguée?--Mais pas du tout!--Cela ne fait rien,
+vous êtes faible.--Pourtant, Monsieur, comment expliquer? C'est
+impossible à expliquer, mais cela est.
+
+Donc si je n'avais peur de devenir très faible, j'avalerais encore moins
+que ce que j'avale, tellement c'est répugnant. Ô succulente cuisine du
+lac Saint-Fargeau, tu m'as donné comme un avant-goût des produits des
+Trompette du Mont-Dore. Mais combien tu étais préférable!
+
+Que je n'omette pas de rendre justice à l'équité avec laquelle vous avez
+jugé mon dessin.
+
+Ma tante vous envoie ses meilleurs souvenirs... ce n'est pas aux miens que
+vous devez cette épître illustre avant que son auteur le devienne (style
+Rochefort), c'est que j'ai besoin de vous ménager.
+
+Qui est-ce qui remonterait la vis dans les moments critiques? Ce que vous
+me dites des cinquante ouvriers travaillant, cet emploi exagéré des bras,
+n'est-ce pas une de ces manoeuvres d'abrutissement populaire, dont le
+régime à jamais exécrable des Césars s'est servi pour annihiler les
+intelligences ouvrières? Vous avez aussi écrit le mot _aboutir_, un
+mot suspect, ayant été prononcé par le grand enjôleur qui se cache encore
+sous les fleurs républicaines.
+
+Un instant j'ai pensé que vous rachetiez toutes ces choses qu'il m'est
+douloureux de reprocher à un bon patriote; oui, j'ai pris un instant ce
+mariage des deux silhouettes pour cette alliance tant désirable avec la
+patrie de l'Inquisition et je m'en réjouissais. Tous les peuples latins
+sont frères et il me serait doux de voir la France extirpant le dernier
+vestige de... dans le pays en question. Je me trompais.
+
+Laissez-moi espérer.
+
+Donc, quelles que soient nos préférences, que nous aimions la République
+athénienne, spartiate, collective, socialiste, orthopédique, artistique,
+médailleuse, Tonyfiante et même Rodolphiphobe.
+
+ _Vive la République!_
+
+
+
+
+ À son frère.
+ Paris, 1880.
+
+ Cher Paul,
+
+Je vais te raconter une demande en mariage par un prince: il est venu
+dîner, et il me glisse à l'oreille qu'il a à me parler. Ma tante causait
+avec C...., et je l'ai écouté.
+
+--Faut-il me marier?
+
+Vois-tu la ficelle, cher Paul?
+
+--Oui, si cela vous fait plaisir.
+
+--Cela ne me fait pas plaisir.
+
+--Alors ne le faites pas. C'est tout ce que vous aviez à me dire?
+
+--Non, je vous ai dit que je vous ai aimée... Eh! bien, je vous aime...
+Vous comprenez que c'est une torture pour moi de venir ici comme ça; j'en
+suis malade.
+
+--Et pourquoi? Je pensais que cela vous faisait plaisir.
+
+--Oui, mais chaque fois que je vous dis quelque chose vous m'insultez...
+
+--Mais non, je suis gaie, et si j'émaille notre conversation de
+digressions, c'est que vous mettez vraiment un temps infini entre chaque
+phrase.
+
+--Vous ne vous moquerez pas de moi?
+
+--Non, non, non, je suis très sérieuse.
+
+Mais au lieu de parler, il me regardait avec ses yeux si cernés et son
+front encore plus pâle que d'habitude...
+
+--Il faut m'en aller, n'est-ce pas, ne plus venir ici?
+
+--Pourquoi?
+
+--Je vous aime...
+
+Il fallait parler bas pour ne pas être entendus des autres, et cela
+donnait aux voix quelque chose de doux et de charmant.
+
+--Je vous ai dit que je vous aimais... et quand on aime une jeune fille,
+il n'y a pas trente-six issues; c'est l'un ou l'autre, n'est-ce pas? Il
+faut donc que je ne revienne plus...
+
+--Et pourquoi? (Je faisais la naïve.)
+
+--Parce que je souffre trop.
+
+Puis, il se mit à pleurer. Il y avait dans ce mouvement quelque chose
+d'enfantin, de gentil; mais le mouchoir, qui est venu essuyer les yeux,
+a tout gâté.
+
+--Voyons, voyons, oh! alors, disais-je sans rire, et puis des larmes
+maintenant, je veux bien, mais on ne les essuie pas avec des morceaux
+de toile, on les laisse essuyer par... celle qui les fait couler.
+
+Il fit un geste d'impatience.
+
+--Tout n'est pas rose dans ce monde, repris-je sérieusement, mais pas rose
+du tout... Mon système de faire ce qui fait plaisir... c'est bon, mais ce
+n'est pas praticable; on peut ne pas faire ce qui déplaît, mais faire ce
+qui plaît...
+
+--Écoutez-moi, mademoiselle, et ne m'insultez pas, ne vous moquez pas.
+Je vais m'en aller, ou bien il faut que vous... m'autorisiez à revenir;
+cela ne peut pas durer ainsi, je suis trop malheureux, je souffre, je suis
+malade. Quand on aime une jeune fille, il faut qu'on se marie avec elle ou
+qu'on s'en aille pour toujours.
+
+--Écoutez, repris-je, c'est facile à dire: se marier; mais à faire, ça
+dépend...
+
+--De qui?
+
+--Mais de moi.
+
+--Et alors?
+
+Il est jeune et il a dû trembler un peu, même s'il a pensé à ma dot.
+
+--Et alors... moi, je ne veux pas m'engager; et puis, je ne sais pas,
+moi, s'il faut attendre. Est-ce que je sais ce que vous êtes; vous avez
+l'air d'un honnête homme, vous ne l'êtes peut-être pas... C'est long, un
+mariage, ça dure longtemps... Je ne crois pas à votre amour, qui est
+peut-être vrai... Je voudrais m'en assurer... Comprenez-vous, il
+faudrait attendre.
+
+--Combien?
+
+--Voyons, (je me mis à compter sur les doigts, cinq, six), au jour de
+l'an?
+
+--C'est trop long.
+
+--Alors, à Noël, mettons Noël, sept mois.
+
+--Et si vous êtes sûre de mon amour, mademoiselle, vous consentirez?
+
+--Ah! non, je ne dis pas cela, monsieur, ce serait m'engager, je ne veux
+pas m'engager, je ne vous aime pas. Mais ce délai est nécessaire pour nous
+édifier sur la situation de nos sentiments réciproques.
+
+--Et alors, il vous faudra encore trois mois pour vous décider.
+
+--Mais, non, je vous dirai cela tout de suite.
+
+Et alors, je fais l'enfant, la simple. Après avoir été tantôt rêveuse,
+tantôt grave, tantôt moqueuse, je parle de ma peinture, est-ce que je puis
+me marier! Je dois peindre. Et puis, ne devais-je pas mourir?
+
+--Je ferai de la peinture avec vous, mademoiselle.
+
+--C'est cela, et pendant les sept mois vous apprendrez à dessiner.
+
+Et je me mets à vanter la vie d'atelier, je lui parle de ma dot, disant
+qu'elle entre pour beaucoup dans son amour. Naturellement, il fait
+l'indigné.
+
+--Est-ce que vous croyez que je ne pourrais pas trouver de l'argent, si
+je voulais! Est-ce que je sais seulement ce que vous avez, je me moque de
+votre fortune! C'est vous que j'aime!
+
+Eh! bien, cher Paul, je ne l'aime pas, je n'ai même pas pour lui de ce je
+ne sais quoi que j'avais pour X...
+
+--En ordonnant ce délai de sept mois, me laissez-vous la possibilité
+d'espérer?
+
+--Il faut toujours espérer, quand même je vous dirais catégoriquement
+_non_. Du reste, j'ai trouvé... Vous allez copier tantôt quelque chose
+que je rédigerai... Voici le document; il accepte.
+
+En somme, moi je ne lui demande rien, c'est lui qui dit m'aimer, moi, je
+lui offre le moyen de s'en assurer. Voilà tout. C'est amusant, n'est-ce
+pas?
+
+ Demain, je t'écrirai encore.
+
+ Au revoir.
+
+
+
+
+ À la Princesse K***,
+
+Comme c'est ennuyeux, chère princesse, que vous ne soyez pas à Paris!
+Songez donc, Gambetta donne une fête splendide, nous avons une invitation,
+mais maman et ma tante ne veulent pas y aller en deuil et ne connaissant
+personne chez les républicains, je suis si désolée d'être obligée de me
+passer de ce divertissement, qui sera, en vérité, une chose très amusante,
+et très drôle, et très magnifique, que je suis prête à aller vous chercher
+à Dieppe.
+
+Vraiment vous devriez revenir à Paris au moins pour ce jour; c'est si
+près, Dieppe, seulement quatre heures, quatre fois le voyage à
+Versailles. Rien qu'une promenade.
+
+Si vous voulez, deux de nous irons vous chercher pour vous décider plus
+facilement. Pensez donc! une première fête chez Léon, toute la haute gomme
+républicaine y sera; un spectacle unique et pour ainsi dire historique. On
+fait des préparatifs dix fois _boeuf_. Ce qui m'attriste un peu, c'est
+que le fils A... n'y sera pas à cause de la stupidité de son grand-père
+qui a eu l'invention d'être très souffrant. Mais je me consolerai
+facilement de cette absence.
+
+Voyons, décidez-vous; sans vous, je serai forcée de rester à la maison;
+je ne connais que des bonapartistes qui, si je leur disais que je vais
+dans la hotte de la présidence, me considéreraient comme une personne
+absolument dégoûtante.
+
+Vite une réponse.
+
+Je vous embrasse.
+
+
+
+
+ 1881
+
+
+
+
+ À Monsieur X...
+
+ Monsieur,
+
+Voici un plan[13] avec le nord bien indiqué[14]. Maintenant voici mes
+idées à moi pour que vous sachiez dans quel sens marcher. L'atelier
+aurait la hauteur de deux étages et aurait trois jours, plus un jour
+d'en haut. Au-dessous de l'atelier, un atelier aussi, mais de sculpture,
+au rez-de-chaussée.
+
+Vous comprenez, il n'y aurait pas de chambres habitables dans cette
+partie; du reste, je fais au crayon les divisions imaginées par moi;
+vous verrez si c'est pratique.
+
+Je voudrais que l'atelier communiquât avec les salons. Ainsi voilà,
+rez-de-chaussée: atelier de sculpture, et cuisines, etc., etc. Premier
+étage: salons et ateliers. Deuxième étage: chambres à coucher; combles
+pour les domestiques. Je vois qu'on peut me faire ma chambre et un cabinet
+de toilette au premier, et l'atelier restera encore assez grand, et ma
+chambre aura cinq mètres de largeur. Ou bien, si vous trouviez le moyen
+de donner à l'atelier une forme régulière ce serait parfait.
+
+Seulement ce à quoi je tiens, c'est que l'atelier vienne à la suite des
+salons et, pour économiser le terrain, on ferait la remise sous la salle à
+manger. Vous voyez que je trouve moyen d'avoir devant l'atelier un jardin,
+par lequel on entrera, car il faut aux ateliers une entrée à part. Au
+besoin, ma chambre et mon cabinet pourraient être au deuxième et je
+passerais à l'atelier par l'escalier intérieur.
+
+Mais surtout que l'entrée principale soit de telle façon qu'on soit obligé
+de traverser le salon et la bibliothèque avant d'arriver à l'atelier. Les
+pièces en enfilades, enfin.
+
+J'espère que vous comprendrez ces incohérences et excuserez le désordre de
+mes idées architecturales.
+
+Agréez, je vous prie, Monsieur, mes civilités.
+
+P.S. Il serait peut-être possible de placer le jardin (quand même il
+n'aurait qu'une superficie de 50 mètres) de telle façon que j'y puisse
+faire des études sans être vue de la rue. Je ne tiens pas au jardin à
+l'extérieur; là où je l'ai indiqué on pourrait ne faire qu'un jardinet de
+deux mètres de profondeur.
+
+Enfin ce sont tout des idées en l'air! Du reste, le jardin me semble bien
+où je l'ai marqué sur le plan.
+
+Maintenant il faut un escalier, une cour, une écurie et remise; je
+voudrais bien qu'on puisse entrer de l'escalier dans le grand salon.
+
+[Note 13: Le livre original comporte le plan à la page 139.]
+
+[Note 14: Il s'agit ici d'un hôtel qu'on avait le projet de construire à
+Paris avenue Kléber. Il ne fut pas donné suite à ce projet.]
+
+
+
+
+ À Monsieur Julian.
+ Russie, Poltava, 21 mai/2 juin 1881.
+
+Draperies blanches, yeux tristes, mains pâles, air détaché... Le royaume
+de ce pays-ci n'est pas pour moi! (sujet d'esquisse pour le paysage).
+
+Oh! les horribles mastodontes, des gens qui ont des poses et des mains
+comme sur les vieux mauvais portraits. Faut-il être enragée, hein? Vous
+êtes un grand prophète, mais il me fallait ces cent heures de chemin de
+fer.
+
+Du reste jusqu'à présent je n'en ai eu que l'avantage d'un rhume. L'air
+délicieusement pur et parfumé est trop frais pour rester tout le temps
+dehors et me voilà dedans... Je m'y suis fourrée moi-même, mais ça n'en
+est pas plus drôle... Si au moins c'était la sévère majesté des steppes,
+mais non! La campagne est jolie. La famille est aux petits soins, les
+nouveaux me trouvent délicieuse, les anciens trouvent que je suis devenue
+sérieuse et calme...
+
+Il y a cinq ans, je venais montrer mes premières jupes longues et je leur
+ai servi un feu d'artifice à tout casser; à présent je viens chercher
+quelque chose qui flotte entre _oubli_ et _repos_. J'ai la tête
+pleine de peinture, et ces personnes-là ne peuvent pas comprendre les
+nobles préoccupations des gens de notre espèce et puis, il faut l'avouer,
+je suis finie jusqu'à nouvel ordre.
+
+Hier, pour la fête de mon père, grande ovation. Tous les paysans venus
+dans la cour, on l'a acclamé, secoué, embrassé, on m'a fait ôter mon
+chapeau et mon voile pour me voir et, après examen, ç'a été à moi d'être
+portée en triomphe et acclamée. Il m'a fallu en embrasser un tas. Puis
+sont arrivées les femmes, j'ai paru au balcon, nouvel enthousiasme et cri
+dominant: un bon mari! _Gambetta à Cahors enfin_.
+
+Puis quand tout ce monde a eu bu et dansé, on a parlé de donations de
+terres, mais quelqu'un leur a montré le poing et l'incident a été clos.
+
+On distribue, à ce qu'on dit, à ces braves gens des soi-disant ukases de
+l'Empereur, obligeant les propriétaires à leur donner trente-six choses.
+On a mis aussi à prix les têtes des nobles, 50 roubles la pièce. Me
+voyez-vous au bout d'une pique? Enfin, si vous avez présente à l'esprit
+l'histoire des dernières années de votre ancien régime, vous êtes au
+courant. La ressemblance est frappante depuis la condition épouvantable du
+peuple, jusqu'à l'aveuglement stupide des grands. Le paysan français qui
+met à sac le château en disant qu'il en est désolé, mais que le roi le
+veut ainsi, est le frère du Russe qui prétend avoir l'ordre de massacrer
+les Juifs.
+
+Figurez-vous que je n'ai pas pu avoir un chevalet à Poltava. Un aimable
+indigène est allé en chercher un à 12 heures de chemin de fer, c'est au
+moins gentil. Ici il n'y a qu'un photographe peintre, pas moyen d'avoir
+une toile assez large. Ah! si vous saviez!
+
+Comment va M. Tony Robert-Fleury? Je l'ai laissé souffrant. S'il allait
+crever sa toile! Ça me dérangerait horriblement dans mes habitudes et
+puis, blague à part, je l'aime bien et vous aussi.
+
+P.S.--Paul est devenu obèse, sa femme est gentille et jolie et tout va
+bien. Dina fait de grandes toilettes et s'amuse, et moi je ne suis même
+pas sensible aux triomphes populaires... C'est grave.
+
+
+
+
+ À son père.
+ Août 1881.
+
+ Cher père,
+
+Après l'article du journal Jugeni Cray, il faut absolument que je fasse
+cette image. Aussi vous seriez bien aimable de faire des démarches
+nécessaires puisque je ne sais comment m'y prendre. En outre comme vous
+êtes un être intelligent, je m'en rapporte à vous pour me procurer tous
+les renseignements exacts. Par exemple, pour quelle partie de l'église[15]
+serait l'image et sa grandeur, et sa forme, etc. Car je suppose que cela
+doit être approprié à la disposition des ornements intérieurs, et sans
+doute les principales images sont déjà commandées à des célébrités russes.
+Enfin tâchez de m'obtenir quelque chose d'important pour que j'aie de la
+satisfaction à le faire bien. J'aimerais que ce fût grandeur nature. Le
+Christ, par exemple, avec la figure de l'empereur: enfin je me mets à la
+disposition du comité (est-ce un comité?) pour telle image qu'on voudra.
+
+Seulement, s'il faut que je sois l'esclave d'une certaine dimension ou
+d'un certain sujet, il faut que je le sache au plus vite, afin de penser à
+mon sujet et de m'y mettre.
+
+En un mot, vous arrangerez cela très bien, j'en suis sûre.
+
+Je félicite et embrasse la princesse[16]. Au revoir.
+
+ Votre fille célèbre,
+
+ ANDREY[17].
+
+[Note 15: Église construite en mémoire de l'empereur Alexandre II, à
+Saint-Pétersbourg, à la place où l'empereur a été tué.]
+
+[Note 16: Soeur de son père.]
+
+[Note 17: Marie Bashkirtseff exposa pour la première fois au Salon de 1880
+et signa son tableau: Marie, Constentin Russ--au salon suivant, en 1881,
+elle signa Andrey--nom qu'elle adopta souvent dans sa correspondance. Ce
+n'est qu'en 1883 qu'elle mit son nom véritable sur ses tableaux, alors
+qu'elle se sentait plus certaine du succès.]
+
+
+
+
+ À M. B...
+ 1881.
+
+ Cher B...,
+
+Au lieu de Bayonne nous avons couché à Bordeaux, et je vous écris pour
+vous dire que nous avons vu Sarah dans _la Dame_. Vingt-cinq francs
+la stalle de balcon. Elle a joué, cela va sans dire, comme personne, mais
+je critiquerai très fort son entourage. Armand Duval, atroce. Et les
+toilettes! au risque de vous crever le coeur, je vous dirai qu'elle n'est
+pas bien habillée; la robe du premier assez jolie, du second (la bleue),
+jolie. Celle de la campagne, laide, et celle du bal encore plus. Une
+horrible guirlande toute raide, qui n'allait nullement avec les camélias
+du bas de la jupe... Enfin pour la province ça ne vaut pas la peine, mais
+c'est égal, si cette toilette est payée ce que vous avez dit, Sarah est
+joliment volée. Du reste, ne vaudrait-elle que mille francs, elle est
+laide; je ne comprends pas qu'une artiste comme Sarah se mette ça sur le
+dos. Le dernier peignoir est charmant ainsi que la pelisse blanche.
+
+Du reste, elle a joué comme un ange. Mais je ne pouvais la gober
+entièrement, elle vous ressemble trop. C'est ridicule de se ressembler
+ainsi!
+
+Qui des deux copie l'autre?
+
+Comment vont vos deux pensionnaires? Dites-leur bien des choses. Et puis
+si vous étiez bien gentil vous iriez encore boulevard Rochechouart, _57
+bis_. Vous voyez, je ne louerais que vers le 15 octobre, et je serais
+désolée si un autre m'enlevait ce paradis si bien exposé au Nord. Ne
+pourriez-vous, avec la finesse qui vous caractérise, vous arranger de
+façon à être prévenu par la concierge... je ne sais comment, mais que je
+puisse respirer librement ici sans la crainte que quelque peintre (ils
+sont si ignobles) loue l'atelier que je convoite. Si, pour vous encourager
+à m'arranger cela, il faut dire que la robe du quatrième est jolie, je
+vais le dire volontiers.
+
+Il fait beau, il fait chaud, Biarritz est charmant.
+
+
+
+
+ Au même.
+ Biarritz, 1881.
+
+ Cher B....,
+
+Le quatrain qui commence votre lettre serait digne d'être de vous, il est
+ineffable. Les gants vont très bien, je vous remercie, c'est trois fois
+deux francs soixante-cinq centimes que je vous dois.
+
+Hier, représentation de Coquelin cadet et grand bal. Il n'y a que des
+Espagnols et des Russes. Les Espagnoles sont jolies, jolies, jolies; quant
+aux Russes, il n'y en a qu'une, et vous savez de qui je veux parler.
+
+Il pleut depuis deux jours; du reste, fin septembre, tout ça s'envole,
+et nous allons faire un tour artistique à travers l'Espagne, qui me
+passionne. Sans bagages, comme des Anglais; c'est le voyage le plus
+intéressant d'Europe et qu'il faut avoir fait, vraiment.
+
+Ne regrettez pas de n'être pas à Biarritz, qui n'est pas plus amusant
+que Trouville ou Aix, mais à votre place, je profiterais de ce que les
+délicieuses Russes que vous savez vont en Espagne, et je ferais ce voyage
+dans ces conditions incomparables. Mais j'y songe vraiment, plaisanterie à
+part, la saison est tout à fait favorable, vous avez beaucoup travaillé,
+Paris est humide en octobre, vous toussez; vous raconterez vos aventures
+ibériennes, castillanes et andalouses à Sarah; voilà bien ce qu'il faut
+pour décider votre famille à vous laisser partir, sans compter qu'avec
+mille fois vingt sous le tour est joué aussi bien que la _Dame_ par
+Sarah. Et puis vous serez sage étant en famille, et puis vous porterez mes
+ustensiles de peinture dans les passages dangereux des montagnes, ou'sque
+les écureuils ne s'aventurent qu'à regret, les biches plutôt, enfin il
+n'importe, comme on dit chez Victor Hugo. Donc, méditez sur ce projet
+éblouissant et au revoir. Merci de nous toutes pour les chiens et
+l'atelier, vous êtes bien gentil, comme disait Mme Thiers.
+
+ Andrey,
+ Future grande médaille.
+
+
+
+
+ Au même.
+
+ Amado ed illustre B!
+
+Oui, son en Espagna ainsi qu'en Mantilla; parcouro l'una portando l'altra.
+Visito Toledo et l'Escorial faisando studias et conquêtas.
+
+Non est impossible que je fasse quelque magnifica composition mais est
+meglior de ne rien présumar. Il m'a semblato démêler dans esperancia del
+segnor Juliano de me vider faire grande tableauto, il m'a semblato,
+dis-je, démêlar que maman a fato visita al segnor director et l'a
+serinato al effecto d'agir sur moi en faisando semblante de creder que
+je travaillo ici pour me faire restar dans le Midi. Si le pensiero
+machiavelico que prêto al nostro director al vrai, je lui retiro ma
+confiancia et la dono illico al segnor Cot qui non est complicio della
+familia (!) Vous pouvez lui faire part de cette menacia.
+
+Dans tous les casos el tiempo que stabo in esto infecto pays sera
+employato a chipar segretos de Velasquez, Ribera et altros polissones. Et
+lorsque munita de tanta sapientia me riscabo à faire immensa toila d'après
+natura, enfonçatos Carolus, Tony et altros precursorès. Donc, caro chico,
+prego usted de faire demangiamento del 37 se abominabil propriator me
+ficha à la puerta avant janvier--ce sera donc le 15 octobre. Spero que
+sera plus tard. Dans todos los casos faudra ranger chosas dans antiqua
+chambra de Mlle Oelsnitz. Penso être de retour dans vingt jours à moins
+que... Il y a beaucoup de balcones, guitarras, oeilladas et eventaillos
+mais le travaillo avant todo.
+
+ Attendo nuevas lettras de usted et me dico humilimente.
+
+ Andrey,
+ Fabricante de chèvre-d'oeufs,
+ successor de Velasquez
+ et de plusieurs cours étrangères
+ et professor de langua espagnol.
+
+
+
+
+ À M. Julian.
+
+ VOYAGE PITTORESQUE EN ESPAGNE
+
+ PAR
+
+ M... B... Andrey.
+
+ Séville, Hôtel de Paris, 1881.
+
+ Cher maître,
+
+Ô vous qui avez peut-être l'intention de voyager quelque jour, suivez ce
+conseil, fruit d'une expérience amère.
+
+En fait de mères prenez la Méditerranée et en fait de tantes celle du
+Bazar du voyage (place de l'Opéra), car si vous êtes le moins du monde
+artiste, si vous avez la moindre tendance vers ce que les positivistes
+appellent poésie, si vous avez dans l'âme quelque coin inexpliqué qui
+aspire vers autre chose qu'un fond d'épicerie, fût-il de Gambetta même...
+si vous partez avec l'espoir de récolter des croquis, des études, voire
+des tableaux... Trois fois hélas! Je vais, pour ainsi dire, cher facteur,
+vous faire assister à mes pénibles déboires.
+
+_Burgos_.--Qu'est-ce qu'il y a donc ici? une cathédrale, seulement?
+Il faut être Anglais pour... Oui j'ai entendu dire que des Anglais sont
+venus à Lausanne pour voir une cathédrale. Et quel froid! chien de pays!
+Qu'il faisait bon à Biarritz, et pourquoi sommes-nous partis? Première
+douche.
+
+_Valladolid_.--Nous ne nous y arrêtons pas; on m'en a dégoûtée en me
+demandant une vingtaine de fois quelle était cette ville où je voulais
+_encore_ m'arrêter.
+
+_Madrid_.--Une capitale, au moins, et il fait beau, pourtant le coucher
+du soleil... mais le musée est chauffé, je crois. C'est égal, vite,
+vite, allons à Séville, on y trouve du bon lait de vache et des poulets
+rôtis comme les aime Marie et puis le climat y est très sain. Voyez-vous
+les rêves d'Andalousie réduits en pâte pectorale. Est-ce qu'il ne serait
+pas permis de haïr un peu des gens qui vous dégoûtent ainsi de ce que
+vous étiez près d'admirer!
+
+Enfin, départ pour Séville, arrêt à Cordoue où il pousse des aloès et des
+cactus et où il fait chaud. Délicieux pays! Mais légers gémissements faute
+de voiture, car ces dix mètres de marche et la visite de la mosquée vont
+m'exténuer. Plaintes à la troisième personne. Il n'y a rien à voir, le
+guide _invente_ tout cela _exprès_ pour nous faire manquer le
+train.
+
+_Séville_.--Nous sortons prendre l'air du pays, nous orienter, mais
+il ne faut pas quitter les rues principales, car on y est à l'abri; les
+quartiers pittoresques, les rues ébréchées, interrompues de places et de
+jardins sont horribles, il y souffle une brise!
+
+Le cocher le fait _exprès_. Est-ce que par hasard (haineusement) nous
+sommes venues ici pour visiter les environs de Séville?
+
+Je prie le ciel de me rendre indifférente à ces saintes infamies, mais je
+me vois à bout de patience. Cette continuelle tendance à ramener tout au
+plus bourgeois terre-à-terre, par tempérament, et à n'envisager que le
+côté hygiénique par principe, me rend folle, d'autant plus que je suis
+peut-être vraiment malade. Dans tous les cas, j'ai des médecins bien
+maladroits. À Madrid, on échappait un peu à tout cela grâce au musée et à
+des amis, un petit artiste entre autres qui a travaillé chez vous et dont
+nous avons connu la famille ici.
+
+Mais en excursion, en voiture, on est forcé de rester ensemble et alors
+c'est ou des insinuations tatillonnes pour mon bien, ou un silence lourd
+comme du plomb. À défaut de communions d'idées et d'intérêts, il faudrait
+au moins un peu d'entrain... Et je suis là comme un promeneur qui se voit
+obligé de traîner ses compagnons endormis et hargneux. Tenez, allez au
+Salon avec un de vos amis ou avec la maman d'une de vos élèves, je
+ne précise pas,--au choix. Eh bien, amplifiez, amplifiez, amplifiez,
+substituez au court supplice du Salon un voyage artistique (ô ironie!) à
+travers la très intéressante et très pittoresque Espagne et vous aurez une
+faible idée... Je fais les plus grands efforts pour conserver une certaine
+vigueur morale, mais quand même je me forcerais à résister encore un peu,
+l'élan n'y est plus; les ailes tombent et ne servent qu'à balayer les
+projets et illusions d'artiste réduits en poussière sous la pression
+hygiénique de ceux qui m'aiment. Et comme, tout au contraire du guide de
+Cordoue et du cocher de Séville, ils ne le font pas _exprès_, il n'y
+a absolument rien à faire que d'exhaler des plaintes sur trois feuilles de
+papier et de vous les envoyer comme si ça pouvait faire quelque chose...
+
+Mais je nourris le secret espoir que vous allez par le premier courrier
+m'expédier ici quelque compagnon comme M. de Saint-Marceaux, sculpteur, ou
+M. Tony-Robert-Fleury, peintre. Mais est-ce que ce dernier nommé n'avait
+pas le projet d'aller cet hiver au Maroc? Dites-lui de se dépêcher,
+puisqu'il faut passer par l'Espagne,--on s'embarque à Cadix.
+
+ En partant du golfe d'Otrante,
+ Nous étions trente,
+ Mais en arrivant à Cadix,
+ Nous n'étions que dix...
+
+Un seul me suffira. S'il ne me tombe quelque secours du ciel, vous me
+verrez avant peu.
+
+ Fin du très navrant voyage en Espagne
+ par M. B. Andrey.
+
+
+
+
+ À sa mère.
+ 34, Avenue Montaigne, Paris, 1881.
+
+ Chère maman,
+
+Je suis arrivée en très bon état.
+
+Papa a été très bien tout le temps, c'est ce qu'il me prie de te faire
+savoir. Il vous racontera nos aventures de Varsovie et de Berlin.
+
+Le tableau est déballé, on y a fait un trou, heureusement peu visible. Je
+n'ai pas encore eu le temps de le montrer aux grands artistes.
+
+Tony-Robert-Fleury va bien et se prépare à partir pour la Suisse; jusqu'à
+présent je n'ai vu que Julian, qui est toujours gros comme C.... et qui
+vous fait dire mille choses. Mme Gavini est partie le jour de mon arrivée,
+je ne l'ai donc pas vue. Saint-Amand est allé rejoindre sa soeur au
+Mont-Dore.
+
+Paris est vide, mais j'ai beaucoup de choses à faire, entre autres un
+tableau pour le Salon.
+
+J'envoie un tas de choses à Dina. Qu'elle ne se plaigne pas de recevoir si
+peu de choses. Papa crie comme un coq de peur des douanes, etc., etc. Papa
+crie comme un paon, tellement il a peur d'être encombré de bagages.
+
+Les commissions de la princesse sont faites.
+
+Je vous embrasse; revenez pour aller à Biarritz.
+
+
+
+
+ À Mademoiselle Colignon.
+
+ Chère amie,
+
+Voici ma réponse. Je fais une espèce de discours sur la jalousie.
+Pourquoi sur la jalousie, je n'en sais rien. La jalousie et la monarchie
+sont mes sujets favoris. Y a-t-il au monde rien de plus absurde que la
+jalousie! On se rend ridicule en étant jaloux. Vous aimez une femme,
+elle vous aime; un beau jour elle cesse de vous aimer; mais est-ce sa
+faute? Est-ce qu'elle n'aime plus parce qu'elle ne veut plus vous aimer?
+Est-ce qu'elle a aimé parce qu'elle voulait aimer? Non... Eh! bien,
+pourquoi donc la martyriser? Pourquoi cette fureur inutile, stupide? Car
+une femme ou un homme rejetés et changés contre un autre ou une autre
+sont toujours, quoi qu'on dise, pitoyables. Et leur côté ridicule est
+bien mal drapé par la grande robe tragique. On n'aime plus le même ou on
+en aime un autre, mais ce n'est pas parce qu'on le veut ainsi. C'est un
+changement incompréhensible, involontaire, produit sans doute par le
+déplacement des molécules de l'imagination. Si on est jaloux à n'en
+pouvoir plus, eh! bien, qu'on les tue tous les deux et soi-même après!
+
+Je me demande toujours s'il y a au monde quelque chose de plus laid, de
+plus ridicule que les scènes de jalousie. Quand on est jaloux à tort,
+on a, malgré tout, un doute; alors il faut aller trouver la femme et la
+supplier, au nom de tout ce qu'il y a de cher, de sacré, de faire cesser
+ce doute; on est bien misérable alors, car les femmes sont de grandes
+coquines, qui sont toujours prêtes à martyriser ceux qui se livrent à
+elles loyalement.
+
+Ce discours achevé, discours qui, pour la première fois de ma vie, rend
+fidèlement ma pensée, je vous embrasse et j'attends la réplique.
+
+
+
+
+ 1882
+
+
+
+
+ À sa mère.
+
+ Nice.
+ Villa Misé-Brun.
+
+ Chère maman,
+
+Nous sommes très bien arrivés, tout est charmant et je suis enchantée
+d'être ici. Nous sommes très gais, il fait très beau et je crains que ma
+sainte famille ne m'apporte les tracasseries habituelles. Nous sommes si
+calmes, si sages! Paul, Sacha et Dina sont aux petits soins auprès de moi;
+Vassili fait très bien la cuisine, Rosalie sert avec entrain; le soleil
+chauffe. Bref, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Donc,
+prenez bien votre temps et arrivez-nous vers le carnaval, tout est prêt
+pour vous recevoir.
+
+Envoyez de suite burnous algérien blanc dans le haut de l'armoire dans ma
+chambre, ombrelle doublée de rose, robe noire, garnie de plumes noires,
+dans le placard du cabinet de toilette.
+
+Mille choses aimables à tout le monde
+
+_Et surtout ne touchez à rien dans mes livres et les tableaux, qui sont
+au-dessus des livres._ Que la poussière reste. Ne dérangez pas le
+moindre papier, je vous en supplie.
+
+
+
+
+ À la même.
+
+ Maman,
+
+Puisqu'il y a eu cet incendie et puisque papa est malade, je vois bien que
+les projets que j'ai eus ne sont plus de mise. Examinez cela et parlez-moi
+franchement. Quant à partir, songez à la folie, à l'énormité d'un tel
+voyage en cette saison. Et puis surtout si papa est malade et que les
+médecins lui recommandent un climat plus doux, ce serait insensé de rester
+là. Il n'y aura ni amusements, ni moyen de rien faire, si l'on est malade
+et triste.
+
+J'ai besoin d'aller en Algérie, cela se trouvera donc bien de toutes
+façons; j'aurai à soigner l'auteur de mes jours et à faire mon tableau;
+vous voyez que cela s'arrange à merveille.
+
+Donc si, comme je le crois, mon voyage ne se fait plus, et je ne le
+regrette pas, revenez au plus vite et rapportez-moi de l'argent pour payer
+mon portrait. Il faut s'en tenir à ma première lettre, celle qui contient
+mes recommandations et qui vous dit de revenir vite.
+
+Répondez par dépêche. Amenez le père, puisqu'il faut qu'il se soigne; s'il
+reste malade à la campagne, il mourra, dites-le à la princesse.
+
+J'attends la réponse à ma dernière lettre et à celle-ci, mais je crois
+vraiment, que c'est vous qui viendrez, car mon voyage à moi, dans les
+circonstances présentes, serait l'acte d'une enragée.
+
+J'embrasse tout le monde.
+
+
+
+
+ À M. Julian.
+
+ Cher maître,
+
+On a tant réclamé d'égalités et de libertés pour les femmes, et tant de
+gens intelligents et éclairés s'en sont moqués, que ces seuls mots de
+droits des femmes nous remplissent d'une mauvaise honte, et pourtant le
+droit ou l'égalité que nous réclamons n'ont rien à faire avec la politique
+et ne touchent d'aucune part ni au nihilisme, ni au socialisme, ni au
+bonapartisme, ni au droit de voter, ni à l'éligibilité des femmes.
+
+Toutes ces questions ont été agitées partout, on a parlé d'une quantité
+d'injustices plus ou moins abominables au préjudice du sexe faible, il n'y
+en a qu'une qu'on a laissée en repos, justement peut-être parce que c'est
+la plus vraie, la plus saisissante, la plus cruelle: l'absence d'une école
+des Beaux-Arts pour les femmes.
+
+Comment, disent les étrangers ébahis, les femmes sont admises à l'École
+de médecine, et l'École des beaux-arts leur est fermée! Mais chez nous, à
+Saint-Pétersbourg, ou chez nous à Stockholm, les dames sont reçues à
+l'Académie et nous ne sommes pas la France, nous ne sommes pas Paris!
+
+Justement, nous dira-t-on, vos armes se tournent contre vous. En France,
+à Paris, cela ne serait pas possible.
+
+--Et pourquoi?
+
+Alors on fait un grand discours en trois points, bourré de conclusions qui
+prouvent toutes que notre société est pourrie et que l'immoralité de la
+nation française est telle que ce qui se peut très bien ailleurs ne se
+peut pas du tout en France.
+
+Et d'abord répétons que les femmes sont admises à l'École de Médecine;
+nous dirons ensuite à quel point, tout en étant à l'École des Beaux-Arts
+(dans les pays que nous avons cités), elles sont en contact avec les
+élèves hommes. Le cours d'esthétique seul a lieu en commun en Suède. Et
+puisqu'en France les dames vont aux divers cours confondues avec les
+messieurs, en quoi ce cours, fait à l'École, serait-il plus dangereux ou
+plus inconvenant? Les ateliers où l'on travaille avec le modèle sont
+séparés.
+
+Ainsi donc pour tout ce qui est inconvénient l'on est séparé.
+
+Le modèle est tout nu chez les hommes; chez les femmes il porte un
+caleçon comme en portent aux bains de mer les messieurs que des dames fort
+pudiques ne se font aucun scrupule de regarder à Trouville ou à Dieppe.
+Ainsi donc, pour tout ce qui a égard aux inconvénients, les élèves sont
+séparés, mais ils sont réunis pour tous les avantages.
+
+Une grande publicité est donnée aux concours d'admission et aux
+expulsions, ce qui ne contribue pas peu à maintenir l'ordre à l'École.
+
+La légende de la femme artiste, de cet être vagabond et perverti,
+incompatible avec le travail ou le talent, laide, mourant de faim, belle,
+tournant mal, est une histoire à laquelle on ne croit plus beaucoup,
+bien qu'il soit toujours convenu de jeter le nom vénérable et adoré
+d'_Artiste_ comme un manteau sur un tas de choses qui n'ont le plus
+souvent aucun rapport avec l'art. Toutefois le vieux préjugé n'a été
+remplacé que par une idée excessivement vague de ce que cela pourrait
+bien être. Le type n'était plus grotesque, on ne se donne pas la peine
+de le regarder. Ce ne sont pas les quelques personnalités en vue,
+les charlatans, les demoiselles qui font des copies au Louvre ou qui
+apprennent la peinture agréable dans un atelier à la mode, qui peuvent
+nous édifier. Mais c'est sur la masse vraiment considérable et renfermant
+une moyenne de capacités vraiment digne d'intérêt des élèves qui cherchent
+l'étude sérieuse de l'art dans les ateliers privés, c'est sur cette masse
+considérable et qui renferme une moyenne de capacités qui étonnerait ceux
+qui se moquent du travail des femmes, qu'il faut porter les yeux pour
+s'assurer combien elles sont intéressantes ces travailleuses, et avec
+quelles peines inouïes elles parviennent à s'organiser une éducation à
+peu près régulière, mais qui pèche par tant de côtés.
+
+L'atelier de M. X...,qui est le plus fréquenté, contient plus de cinquante
+élèves.
+
+Ceux qui se moquent des talents féminins ne sauront jamais combien de
+dispositions sérieuses, de tempéraments réels et remarquables ont été
+découragés et atrophiés par une éducation vicieuse ou incomplète.
+L'artiste femme est tout aussi intéressante que l'artiste homme.
+On dira que, sauf deux ou trois exceptions, il n'y a pas eu d'exemple de
+femmes ayant fourni à l'art des personnalités considérables d'artistes
+comparables aux artistes hommes, oui, mais les hommes reçoivent dans
+une des plus magnifiques écoles du monde une éducation intelligente et
+grandiose; pendant tout le jour ils sont entourés des beautés de l'Art,
+leur yeux ne reposent que sur lignes pures et couleurs éclatantes, ils
+respirent une atmosphère propre à ouvrir leur âme à l'inspiration et à
+développer les ailes de leur imagination qui doivent les porter vers le
+génie. Et pour les femmes, rien! ou le hasard des ateliers privés.
+
+Quoi d'étonnant alors que, sauf deux ou trois exceptions, les femmes
+n'aient jamais fourni à l'art sérieux de personnalités considérables. Et
+pourquoi cette injustice envers la femme qui est prouvée mille fois plus
+courageuse, plus vaillante, ayant, outre la pauvreté malheureusement
+commune aux uns et aux autres, à lutter contre de terribles préjugés et
+des difficultés sans nombre, n'ayant même pas la liberté d'allures de
+l'homme?
+
+C'est à l'homme qui, par sa nature même, a toutes les facilités d'étudier,
+que l'on donne tous les moyens, et c'est à la femme, qui est naturellement
+privée de la liberté d'allures et qui a à lutter contre tout et tous,
+c'est à la femme qu'on refuse cet enseignement.
+
+Il y a déjà sans cela trop de femmes artistes, dira-t-on; la femme est
+faite pour le foyer. Hélas! ce n'est pas en leur ôtant le moyen de
+satisfaire une noble passion qu'on leur donnera l'envie de filer de la
+laine. Pourquoi ne pas donner aux ambitions féminines ce magnifique
+débouché, pourquoi ne pas encourager ces tendances vers le grand, le beau,
+l'utile, en donnant à Paris, la capitale du monde, qui a, comme l'antique
+Rome, la prétention d'être le _curiam dignitalem, gymnasium litterarum,
+domicilium, verbicem mundi, patriam libertatis_?
+
+C'est pour cela qu'il faut faire appel à tous les artistes.
+
+Mais ce ne sont pas là des objections sérieuses, et si ce n'était que
+cela... rien de plus facile que d'établir deux ateliers de trente à
+quarante personnes chacun; les locaux ne manquent pas. Mais cela
+ennuierait ces messieurs les professeurs, d'abord parce que ce serait
+une innovation, un changement et que la routine est une des fleurs qui
+poussent le mieux dans nos instituts, et puis, des femmes, cela n'est
+pas sérieux! Est-ce qu'une femme peut travailler sérieusement. Allons
+donc! Mais oui, elle peut travailler sérieusement, et il y a même bien
+des gens qui le pensent, tout en disant le contraire; mais que
+voulez-vous, c'est si banal de _pioner_ les femmes. C'est tellement
+banal que cela ne devrait plus se faire et qu'il devrait devenir bien
+porté de s'en abstenir.
+
+C'est aux gens éclairés, aux artistes, aux disciples de l'art, qui
+ne voient que lignes pures et couleurs éclatantes, qui respirent une
+atmosphère propre à ouvrir l'âme à l'inspiration, à ce qui est puissant et
+beau, et à développer les ailes de l'imagination qui doivent porter vers
+le génie, c'est aux amis du progrès et de la justice qu'il faut faire
+appel.
+
+ La France tient la tête pour la peinture.
+
+
+
+
+ À M. B***.
+
+Cher B...., ma réponse vous arrivera du fond du gouvernement de Poltava,
+où nous sommes en train de faire des chasses auprès desquelles celles du
+nommé Nemrod ne sont que de la Saint-Jean. Il fait encore assez beau et un
+lunch, servi en pleine forêt, à deux heures de toute habitation, est
+quelque chose de très chic.
+
+Avant-hier dimanche, nous avons tué vingt-sept loups, dix-sept renards et
+deux cent soixante-trois lièvres. Je n'ai sur la conscience que quatre
+loups et un renard; vous les verrez rue Ampère, où nous nous retrouverons
+vers le 3 novembre. J'espère bien que vous êtes rentré à Babylone et que
+la Bretagne vous pleure. Papa a écrit à Alexis pour l'inviter à la chasse
+et il n'a pas eu de réponse.
+
+Qu'avez-vous fait de votre famille, Boji-dar-chéologue? Quel dommage que
+ce soit si loin! en amenant des amis de Lutèce on s'amuserait bien. Dites
+à Alexis que sa fiancée Julie est charmante, elle aura quatorze ans dans
+un mois.
+
+Les futurs beaux-parents d'Alexis-militude nous ont reçus pendant trois
+jours avec une magnificence qui marque bien, pour ce qui est de la dot,
+que Balthasardanapale et M. Grévy ne sont que des petits garçons à côté
+d'Alexandre. Et cela blague à part. Mais malgré tout je sens le besoin de
+me retremper au sein de la civilisation et de la peinture.
+
+ Tout le monde vous embrasse.
+
+ À bientôt.
+
+Comment va le sergent Hoff?
+
+Je m'arrache aux souffrance-ien-testament, à notre causerie-tournelle.
+Que Dieu vous garde-malade. Mes amitiés à...
+
+
+
+
+ À Monsieur Julian
+
+ 1882.
+
+Pour ne pas nous disputer de vive voix, cher directeur, je vous écris;
+autrement impossible de garder le sang-froid nécessaire.
+
+Dans mon désir de m'expliquer les bizarres découragements que vous me
+prodiguez avec une bonne grâce charmante, je fais des suppositions.
+Peut-être suis-je devenue folle comme le Greco ou Mme O'Connell et fais-je
+des locomotives et des cathédrales au lieu de traits humains;--alors il
+faut m'empêcher sérieusement de divaguer devant du monde. Ou bien est-ce
+que vous me croyez un immense orgueil encouragé par trente mille flatteurs
+et qu'il faut rabattre à tout prix?
+
+Ou bien...
+
+Mais vous savez que je ne crois pas du tout, du tout, à votre candeur;
+vous savez que je me juge sainement et que je suis beaucoup plus que
+découragée, ce à quoi vous avez aidé avec une puissance de trente-six
+chevaux et ce dont je vous en veux pas mal. Pourquoi jouez-vous la comédie
+de me croire aveuglée et affolée de vanité? Pourquoi me persécutez-vous de
+prévisions désespérantes? Si c'est pour m'affoler, c'est fait; à l'avenir
+je tâcherai de ne plus écouter toutes vos perfidies dissolvantes et voilà
+tout.
+
+Mais si c'est pour mon bien, sachez que vous vous trompez de la façon la
+plus désastreuse pour moi. Quand on veut du bien aux gens et qu'on croit
+réellement qu'ils se noient, on ne s'amuse pas à leur fourrer du plomb
+dans les poches.
+
+Du reste, vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites lorsque vous
+me citez des études faites chez moi ou dehors, que vous en faites un
+paquet perfidement qualifié de tableaux et que vous vous en servez pour
+m'assommer.
+
+Est-ce que vous avez jamais reproché leurs académies ou leurs plâtres
+à vos X. X. et autres gloires? Mes _tableaux_ ne sont pas autre
+chose, seulement je préférerai toujours _rater_ une étude sincère et
+intéressante que de réussir un modèle, d'autant plus que la somme de
+science acquise est la même. Le procédé seul diffère.
+
+Que je ne sois ni arrivée, ni forte, que j'aie à travailler encore
+beaucoup, c'est évident; mais de là à venir me dire qu'il est survenu
+je ne sais quelle horrible catastrophe, que je ne fais plus rien, que je
+suis finie... Non.
+
+Ce que j'ai produit est insuffisant, mais enfin les toiles sont là et
+ce n'est pas le cuisinier du Café Anglais qui y a passé son temps.
+Comme _résultat_ ça n'existe pas, mais ce sont des études aussi bien
+que n'importe quoi, et puis, vous qui avez de si beaux registres,
+consultez-les et vous verrez que je n'ai même pas eu le temps de parcourir
+toutes les phases de dégringolade parcourues par les personnes que vous me
+citez souvent.
+
+Abstraction faite de ma maladie, il y a trois ans que je peins. C'est
+énorme pour mon impatience, mais c'est ordinaire pour le sens commun.
+Ainsi, vous voyez bien, tout s'oppose, la chronologie aussi bien que mes
+goûts, à ce que j'accepte le rôle de vieille élève dévoyée dont vous
+voulez me gratifier.
+
+Le premier de ce que vous nommez très perfidement mes tableaux a été fait
+en 1880, après dix-huit mois de peinture, dont douze mois seulement toute
+la journée. Le dernier, au printemps de 1882, en sortant de maladie et
+ayant la fièvre tous les dimanches au moins. Dans l'intervalle, j'ai
+exposé le très médiocre atelier (sans allusion)[18], et au dire même de
+vos plus féroces demoiselles j'ai plutôt fait des progrès depuis. Ceci
+m'amène à cette niaiserie de la question d'exposition que vous avez
+l'air d'envisager comme une impossibilité. J'y paraîtrai peut-être aussi
+honorablement que miss K..., sinon il faudra revenir à la supposition de
+folie à la Greco.
+
+Plus j'y pense, plus il me semble que vous avez quelque inexplicable
+intérêt à m'anéantir; vous vous vautrez dans les découragements les plus
+raffinés, positivement.
+
+Je vois que vous ne vous rendez pas compte de ce qu'il y a de terrible,
+je dirai presque de criminel, à venir dire à quelqu'un d'enragé
+d'apprendre et de travailler: «Vous! vous ne pouvez plus rien!» C'est un
+assassinat moral, plus cruel que l'autre, car, chez vous, il est
+quotidien.
+
+Si vous le faites exprès, je me perds en conjectures. Affirmer avec
+acharnement que je ne ferai plus rien, c'est très grave et en somme...
+vous n'en savez rien. Il en résulte une paralysie de facultés et huit
+pages de littérature. À quoi cela vous avance-t-il?
+
+Maintenant, en dehors de la question artistique pour laquelle je vous
+hais, car vous m'y avez fait le plus grand mal, nous sommes toujours
+amis, et la preuve c'est que samedi on dîne rue Ampère.
+
+[Note 18: _Un atelier_, signé Andrey, tableau exposé au Salon,
+représentant l'atelier Julian.]
+
+
+
+
+ 1883
+
+
+
+
+ À mademoiselle ***.
+
+ My dear little Alice,
+
+I was very glad receiving your nice letter. I am coming back very soon;
+you may expect to see me at 8 o'clock monday the 10th April at the blessed
+atelier Julian.
+
+The picture I was doing for the Salon is not yet finished. You may well
+understand that I can have no pleasure in sending something that is not
+entirely good, at least that is as good as I may do.
+
+I am flattered by the admiration of B.... you find her intelligent; she
+is so, but when you know her better you will see that the first days she
+looks more that she is in reality.
+
+Besides she is not good, and with all the appearances of brutal frankness,
+she knows what is to be false when she needs it.
+
+As to her talent, she has it but not so much as she imagines herself;
+besides she is full of german vanity. Now _l'éreintement est aussi
+complet que possible_. Do not think I think bad of her, it is merely the
+love of analyses that makes me look into people's nature more than it
+would perhaps be suitable. B... has _des défauts, mais elle a aussi des
+qualités_, unfortunately one cannot say so of many.
+
+As to the picture _canaille_ it would not be yet bad to do it, if there
+were talent.
+
+Good bye; if you will see someone's pictures before the Salon, tell me
+what is it. I stay here eight days more.
+
+ Sincerely yours.
+
+ Andrey
+
+Is not my letter very wicked? The truth is seldom agreable and nearly
+always we dare not tell it not to be accused of jealousy.
+
+
+
+
+ _Traduction de la lettre précédente._
+
+ Ma chère petite Alice,
+
+J'ai été très heureuse en recevant votre gentille lettre. Je vais revenir
+très prochainement; vous pouvez vous attendre à me voir à huit heures, le
+lundi 10 avril, à ce délicieux atelier Julian.
+
+Le tableau que je faisais pour le Salon n'est pas encore fini. Vous devez
+bien comprendre que je ne puis avoir aucun plaisir à envoyer quelque chose
+qui ne soit pas entièrement bon, tout au moins qui ne soit aussi bien que
+je puisse faire.
+
+Je suis flattée de l'admiration de B...; vous la trouvez intelligente;
+elle l'est certainement; mais quand vous la connaîtrez mieux, vous verrez
+qu'elle paraît l'être tout d'abord plus qu'elle ne l'est réellement.
+
+En outre, elle n'est pas bonne, et avec toutes les apparences d'une
+brutale franchise, elle sait être fausse au besoin.
+
+Quant au talent, elle en a, mais pas tant qu'elle se l'imagine; de plus,
+elle est pleine de vanité allemande.
+
+Maintenant _l'éreintement est aussi complet que possible_[19]. Ne croyez
+pas que je pense du mal d'elle, c'est simplement l'amour de l'analyse qui
+me fait regarder au fond de la nature des gens plus qu'il ne faudrait
+peut-être le faire. B... a _des défauts, mais elle a aussi des qualités_,
+malheureusement on ne peut pas en dire autant de beaucoup de monde.
+
+Quant à la peinture _canaille_, il ne serait pourtant pas mauvais d'en
+faire, si le talent était là.
+
+Adieu; si vous voyez quelques tableaux avant le Salon, dites-moi ce que
+c'est. Je reste encore ici huit jours.
+
+ Sincèrement à vous,
+
+ Andrey.
+
+Est-ce que ma lettre n'est pas très méchante? La vérité est rarement
+agréable et presque jamais on n'ose la dire pour ne pas être accusé de
+jalousie.
+
+[Note 19: Les mots en italique sont en français dans le texte anglais
+original.]
+
+
+
+
+ À Mademoiselle ***.
+ Rue Ampère, 1883.
+
+ Chère amie,
+
+Il y avait une fois un atelier tout rempli de dames et de demoiselles
+parmi lesquelles se trouvaient une Russe et une Américaine. La Russe se
+prit d'amitié pour l'Américaine et fut excessivement gentille pour elle,
+essayant en toute circonstances de lui être agréable, sans songer que bien
+des gens se disent en eux-mêmes: «Pourquoi un tel ou une telle se met-il
+ou se met-elle en quatre pour moi? Ce ne doit pas être quelqu'un de bien.»
+Cette réflexion, quoique peu flatteuse pour celui qui la fait, se fait
+très souvent, les plus grands moralistes l'affirment.
+
+Quoi qu'il en soit, la Russe traitait l'Américaine comme une petite soeur
+et disait devant elle toutes les folies et tous les enfantillages qui lui
+passaient par la tête. Très aristocrate, au fond, elle avait le tort
+peut-être de croire qu'on devait comprendre qu'un artiste n'était pas un
+homme pour elle, elle en parlait donc comme on parle d'une chanteuse ou
+d'un cheval favori aux courses, s'intéressant jusqu'à leur vie privée.
+
+Et comme elle associait son amie à toutes ses plaisanteries, cette amie
+eut alors une pensée dont, à sa place, je serais éternellement honteuse,
+elle crut qu'on se servait d'elle pour ne pas se compromettre et fit
+un beau jour à la Russe une observation dont celle-ci resta absolument
+suffoquée, au point de ne savoir quoi répondre. La réponse tout indiquée
+était de tourner le dos à la petite Américaine; mais, n'ayant pas eu la
+présence d'esprit de le faire à l'instant, le lendemain la Russe crut
+indigne d'elle de donner de l'importance à une impertinence si sotte
+et résolut de traiter tout cela avec un bienveillant dédain. Mon avis
+est qu'elle eut tort; du reste, cette nuance ne fut pas comprise et
+l'Américaine, se trompant à l'attitude de la Russe, prit un petit air
+digne assez comique et qui puisait sa source dans l'intérêt que lui avait
+témoigné une grande dame et sa fille, ce qui lui avait légèrement tourné
+la tête, en sorte qu'elle ne pensa pas un seul instant que la façon dont
+elle était reçue dans la famille de la Russe ne lui faisait peut-être pas
+de tort aux yeux de plusieurs personnes.
+
+Enfin... Mais comme la Russe a un caractère très large et un esprit plus
+occupé de choses sérieuses que de bêtises de ce genre, elle trouva avec
+philosophie tout cela fort naturel, se contentant d'en rire un peu de
+travers comme l'Arlequin de Saint-Marceaux, un artiste qu'elle vénère et
+dont elle aime le talent.
+
+J'espère, ma chère Alice, que vous riez aussi de cette histoire aussi
+instructive qu'amusante et que je vous raconte parce qu'il est bon qu'on
+ne me prenne pas toujours pour une bête.
+
+Mlle Canrobert m'a donné votre adresse, ce qui me permet de vous souhaiter
+toute sorte de bonheurs en Amérique. Vous savez déjà sans doute que j'ai
+obtenu une mention.
+
+N'oubliez pas surtout de me donner des nouvelles du tableau de M.
+Bastien-Lepage, un artiste que je vénère et dont j'aime le talent.
+
+ Mille amitiés,
+
+ Marie.
+
+_P. S._--Si par hasard il vous arrive de rencontrer la petite Américaine
+de l'histoire, dites-lui qu'elle ne prenne pas la peine de médire de la
+Russe, pour justifier sa bêtise, la Russe ne se donnera pas la fatigue de
+s'en moquer.
+
+
+
+
+ À Mademoiselle ***
+ 30, rue Ampère. (Boulevard Malesherbes)
+
+ My dear Alice,
+
+I am glad for you if you like Pont-Aven, only... you know I am not an
+admirer of the celebrated Britain because all the artists that go there
+bring back studies who all seem to come from the same shop... with the
+difference of qualities... first, second, third and eleventh... It is
+love. If one or two can do something of a fisherwoman, six hundred and
+seventy three produce...
+
+Art is something more than the fashion to paint anything _en plein air_...
+Bastien himself thinks so[20].
+
+As to the brother's portrait it is not finished, we wait the return from
+the country of Miss F...
+
+Now, my _grand tableau_ is a secret, of course. I am working at its
+preparation and write while the model reposes... it is not the
+preparation, as we say at Julian's, I am only doing studies for it must
+not be done in an atelier;... well, I was going to tell the great
+secret...
+
+I am glad to hear Miss Webb does good things, she is nice;--_mes très
+sincères amitiés_ to her and Miss B...
+
+You cannot imagine the _scie_ that became my pastel; it is so very
+good every one speaks of it to my friends who come to me and say what they
+have heard. I am quite sorry it is not picture. Bastien says that it is
+art even if it were a mere fusain. M. Lefevre saw it, and M. Tony asked me
+to give it for his atelier, but it is a portrait and cannot be given like
+that; then he said he would pose himself.
+
+_Les orgues et les voix de femmes!_ Remember Carolus painted by
+Sargent. Goodness, _non sum dignus!_
+
+Well now, _plaisanterie à part_, I am happy to be of the illustrious
+_atelier de dames_. Some... suppose few, were so wicked, and I feel
+unfortunately so deeply the antipathy! one is enough to viciate the air
+of a whole room. I am sure now that I made few progress partly because I
+paid to much attention to those delightful _voix de femmes_ whose
+judgements paralysed what I was to do; indeed, when I was painting there
+was always the thought that they disprized my work. It is very stupid I
+know, especially because they said of me what they said of artists whose
+shoes are to highborn to be blacked by them. Some sweet woman's voices say
+Bastien is not an artist, but only, _un exécutant!_
+
+Perhaps we shall go to Dieppe; if you are still there I will come and see
+you; only I am afraid d'être conquise par cette Bretagne que je dédaigne,
+et de trop regretter de n'y avoir pas été pour travailler[21].....
+
+[Note 20: Les mots en italique sont en français dans le texte anglais.]
+
+[Note 21: La fin de la lettre est en français, on la trouve à la suite de
+la traduction ci-dessous.]
+
+
+
+
+ _Traduction de la lettre précédente._
+
+ Ma chère Alice,
+
+Je suis enchantée pour vous que vous aimiez Pont-Aven, seulement... vous
+savez que je ne suis pas une admiratrice de la célèbre Bretagne, parce
+que tous les artistes qui y vont rapportent des études qui ont toutes
+l'air de sortir du même atelier, avec des qualités différentes, première,
+deuxième, troisième et onzième... C'est délicieux. Si un ou deux arrivent
+à faire quelque chose d'une femme de pêcheur, six cent soixante-treize
+produisent...
+
+L'art est quelque chose de plus que la façon de peindre quelque chose
+_en plein air_. C'est l'opinion de Bastien lui-même.
+
+Quant au portrait du frère, il n'est pas fini; nous attendons le retour de
+la campagne de miss F...
+
+Maintenant, mon _grand tableau_ est un secret, naturellement. Je suis
+en train de travailler et j'écris pendant que le modèle se repose...
+Ce n'est pas la préparation, comme nous disons chez Julian; j'en suis
+seulement à faire des études, car le tableau ne doit pas être fait à
+l'atelier... Eh bien! j'allais dévoiler le grand secret...
+
+Je suis contente d'apprendre que miss Webb fait de bonnes choses; elle est
+charmante;--_mes très sincères amitiés_ pour elle et miss B...
+
+Vous ne pouvez vous imaginer à quel état de _scie_ passe pour moi mon
+pastel; il est si bien que tout le monde en parle à mes amis qui viennent
+me répéter ce qu'ils ont entendu dire. Je suis tout à fait navrée que ce
+ne soit pas de la peinture. Bastien dit que ce serait de l'_art_, même si
+c'était un simple fusain. M. Lefèvre l'a vu, et M. Tony m'a demandé de le
+lui donner pour mettre dans son atelier, mais c'est un portrait qui ne
+peut être donné ainsi; alors il m'a dit qu'il poserait lui-même.
+
+_Les orgues et les voix de femmes!_ Souvenez-vous de Carolus peint
+par Sargent. Bonté divine! _non sum dignus!_
+
+Et bien maintenant, _plaisanterie à part_, je suis heureuse de
+quitter l'illustre _atelier de dames_[22]. Quelques-unes, mettons peu
+si vous voulez, mais quelques-unes étaient si méchantes, et
+malheureusement je ressens si profondément l'antipathie! une seule suffit
+pour vicier l'air de tout un atelier.
+
+Je suis sûre maintenant qu'une des raisons pour lesquelles je faisais peu
+de progrès, c'est que je me préoccupais trop de ces délicieuses _voix de
+femmes_ dont les jugements paralysaient mes efforts; en vérité, quand
+j'étais en train de peindre, j'avais toujours dans l'idée qu'elles
+déprisaient mon oeuvre. C'est bien stupide, je le sais, surtout parce
+qu'elles disaient de moi ce qu'elles disaient des artistes dont les
+souliers sont trop nobles pour être cirés par elles. Quelques douces voix
+de femmes disent que Bastien n'est pas un artiste, mais seulement _un
+exécutant!_
+
+Peut-être irons-nous à Dieppe; si vous êtes encore là, j'irai vous voir,
+mais j'ai peur d'être conquise par cette Bretagne que je dédaigne, et de
+trop regretter de n'y avoir pas été pour travailler.
+
+Maintenant il faut que je m'arrête, autrement je vais m'engager dans une
+suite de considérations sur ce qu'il faut préférer, sur ce que je préfère,
+sur ce qu'il faut chercher...
+
+Le morceau, l'idée, le sentiment, ou bien...
+
+Est-ce qu'on sait?
+
+Ceux qui ne sont pas artistes sont bien heureux. Faut-il être fou pour
+s'engager dans ce bataillon de tourmentés! Mais une fois qu'on y est on
+n'en sort pas.
+
+Je me rappelle du tableau de M. Simmons, c'est un homme de goût, _de
+toutes façons_.
+
+Au revoir, je vois que je parle français à présent, il faut en rester là
+car je sens que je continuerais en italien.
+
+Je vous embrasse, ma bien gentille amie, et suis bien sincèrement et
+sympathiquement à vous.
+
+
+Au moment de fermer la lettre, en écrivant l'adresse je suis prise d'une
+envie folle d'aller travailler au bord de la mer. Cela ne vaut rien d'être
+enfermé dans un atelier, quel qu'il soit. Je voudrais suivre ma lettre,
+il me semble sentir dans mes cheveux la brise de la mer... les voix de
+femmes et les orgues! Si ce n'était cet affreux tableau... de toute façon
+je pars, j'arrive... à moins que je change d'avis.
+
+[Note 22: Marie Bashkirtseff quitta l'atelier à cette époque, mais elle y
+rentra quelques mois après.]
+
+
+
+
+ À M. B***.
+
+B... vous êtes absurde de vous casser les pattes pour rien!
+
+Mille complications artistiques m'empêchant de sortir, je vous écris au
+lieu de venir soulager vos maux par ma présence. Dites que je n'ai pas de
+coeur! Vous savez que maman est partie et par conséquent vous n'êtes plus
+le seul obstacle à la représentation. Mais tout en dérangeant tout, cela
+arrange beaucoup de choses pour ce qui est de la peinture. Lorsque vous
+pourrez vous amener ici, vous verrez de grands tableaux.
+
+Je vous conseille pour vous distraire dans votre lit de faire du plâtre.
+Au moins vous ne perdrez pas trop de temps.
+
+Nous avons reçu il y a quatre jours de bien grands artistes qui ont de la
+bienveillance pour vous et en apercevant votre portrait: Tiens! B...
+
+J'attends Mlle de V..., mes gamins ne sont pas venus et voilà une superbe
+journée à l'eau malgré le soleil, et pour faire comme autrefois je
+reprends une vieille habitude--esque-vous aimez Trouville. Je suis trop
+occupée du grand tableau pour sortir-bouchon. Mais vous aimez trop les
+beaux arts-tichauds pour m'en faire rep-Roche-grosse.
+
+Au revoir. Je cesse car Coco et Prater recommencent leur sabat-stien.
+
+ Marie-Chesse.
+
+
+
+
+ À M. Alexandre D.[23]
+
+
+ Monsieur,
+
+On me dit que comme toute divinité qui se respecte vous êtes entouré d'un
+nuage qui vous rend indifférent envers les habitants de la terre.
+
+Je n'en crois rien, car ce nuage n'est généralement que du brouillard qui
+se fait autour des esprits qui vieillissent et vous, Monsieur, vous ne
+pouvez pas vieillir.
+
+Mais, quelque philosophe ou demi-dieu que vous soyez devenu, il est
+impossible que vous me refusiez ce que j'ai à vous demander. Impossible,
+parce que je vous jure que je le désire de toutes mes forces, et puis,
+parce que cela ne vous coûtera rien.
+
+Il s'agit de vouloir bien être une seule fois le directeur très spirituel
+d'une femme qui veut vous consulter comme un prêtre sur une chose très
+grave. Mais rassurez-vous, Monsieur et grand homme; je ne vous raconterai
+pour rien au monde «le roman de ma vie», ni rien qui puisse vous agacer
+les nerfs.
+
+Je viens un peu tard, je sais, et je frémis à l'idée de la quantité de
+celles qui ont dû vous écrire des choses dans ce genre, mais ce n'est pas
+ma faute.
+
+Dans vos livres, vous paraissez être tout ce qu'il y a de plus grand et de
+meilleur au monde, et si vous vous montrez dédaigneux, vous détruirez une
+de mes plus chères illusions; et quand on peut ne pas commettre une telle
+action, il vaut mieux l'éviter.
+
+Donc, si vous êtes d'abord sympathique et bienveillant et si vous avez
+cette immense bonté qui se trouve chez les hommes de génie seuls (je ne
+voudrais pas vous flatter, mais il faut bien que vous sachiez pourquoi je
+me prosterne devant vous et vous envoie une lettre aussi rampante); donc,
+si vous êtes tout ce qu'il y a de bon au monde, venez jeudi 20 mars au bal
+de l'Opéra, le seul endroit où je puisse vous voir. Un mot à la poste de
+la Madeleine, R. A. C, car vous comprenez bien que si je ne dois pas vous
+y rencontrer, je n'irai pas.
+
+D'ailleurs, si vous êtes olympique, si vous êtes devenu bourgeois, restez
+chez vous, car vraiment vous me remplissez d'un saint effroi et je
+resterais sotte.
+
+Je voudrais bien vous dire que je suis une femme comme il faut, mais cela
+vous ferait croire le contraire.
+
+Comme ce document est de ma main, vous seriez bien aimable en me le
+renvoyant.
+
+[Note 23 (_édition Gutenberg_): Le destinataire de cette lettre ainsi
+que de la suivante, était probablement Alexandre Dumas.]
+
+
+
+
+ Au même.
+
+Vous avez raison. Les romans m'ont tourné la tête. Ces choses-là ne se
+font pas.
+
+Je suis fâchée jusqu'aux larmes de ce que vous avez pensé, mais aussi j'ai
+été par trop niaise. Ce n'est pas à vous qu'on envoie des bêtises copiées
+par un écrivain public.
+
+Voilà pourtant un exploit qui m'a donné du mal!
+
+Quoi qu'il en soit, je vous assure que je ne mentais pas et que me
+trouvant toute seule en face d'une situation inextricable, d'une
+résolution folle à prendre, j'ai prié Dieu et j'ai songé à vous,
+m'imaginant que vous seriez l'être fantastique qui, au lieu de me prendre
+pour une «des femmes du monde qui, etc.,» comprendrait l'âme en peine
+venant à lui chercher la lumière...
+
+Vous me faites parfaitement sentir la distance qu'il y a entre ce que
+nous imaginons et ce qui est. Je me coucherai de bonne heure, je vous le
+promets; aussi grâce à vous je resterai toujours jeune.
+
+Quant au... renseignement dont j'ai besoin, je le demanderai à Celui qui
+m'a suggéré de vous le demander.
+
+Dormez bien, Monsieur, et continuez à être aussi bourgeois en particulier
+que vous êtes artiste en général, c'est aussi un moyen excellent pour ne
+pas vieillir.
+
+Je vous verrai sans doute samedi à la Chambre... On proposera le divorce.
+
+En fait de divorce, je vous annonce celui de mon adoration avec votre
+personne.
+
+
+
+
+ À Monsieur ***.
+ Paris, 30, rue Ampère.
+
+ Cher Maître,
+
+Qu'est-ce que la peinture, même la plus belle, la plus grande, quand on a
+regardé l'Arlequin[24]? Misère, mièvrerie, tricherie, décadence!
+
+Où est le critique qui ait convenablement parlé de cette statue? Où est
+l'écrivain de génie qui ait présenté à la masse cette oeuvre étonnante? Où
+est le Théophile Gautier qui va la divulguer, qui va initier le public en
+lui présentant cette oeuvre extraordinaire dans son vrai jour. Il est très
+difficile par le temps qui court de parler avec justice d'un artiste
+vivant, et jeune. Et je ne crois pas qu'on ose mettre qui que ce soit
+au-dessus de... tout le monde.
+
+Du reste le public apprend à prononcer certains noms comme le résumé
+du génie humain: Phidias, Michel-Ange et Raphaël, puis d'autres plus
+rapprochés de nous, et il faut une autorité et surtout une indépendance
+introuvable pour proclamer ainsi la suprématie d'une oeuvre contemporaine.
+
+L'_Arlequin_ est non seulement d'une exécution sans rivale, mais
+c'est encore et surtout une oeuvre de haute philosophie. Est-il donc
+possible que la grande masse n'en perçoive que la désinvolture, le métier,
+le talent? Il est vrai que l'exécution seule en ferait au besoin un chef
+d'oeuvre, mais la pensée et la portée que lui a donnée l'artiste en font
+une conception d'un ordre absolument élevé. C'est la plus haute expression
+du génie spirituel et satirique. C'est l'image la plus fine, la plus
+complète et la plus grandiose de l'esprit supérieur qui voit défiler
+devant lui les vices, les ridicules et les infamies de l'humanité. C'est
+d'une nervosité quintescenciée, qui est bien de notre époque. C'est fin,
+c'est profond, c'est formidable, c'est grandiose.
+
+La sublime allégorie frémit, vibre, les muscles tressaillent sous les
+pièces du costume collant. Planté sur ses deux pieds, corps rejeté en
+arrière avec une désinvolture extraordinaire, les bras croisés, à la main,
+la bouche riant de travers, il bafoue l'humanité.
+
+Allez, regardez M. X. Y. Z., c'est très beau, c'est de belles lignes, de
+la chair, de grands talents! Puis regardez Saint-Marceaux, retournez de
+nouveau aux autres, et vous éprouverez une sensation de vide, de mollesse,
+de..., comme lorsqu'on regarde un panneau décoratif après un beau tableau.
+
+[Note 24: _Arlequin_, statue de Saint-Marceaux.]
+
+
+
+
+ À son frère,
+ Paris, rue Ampère, 30 mai 1883.
+
+ Cher Paul,
+
+Que vous arrive-t-il donc pour ne pas m'écrire? Il me semble pourtant
+que tu pourrais bien m'adresser deux mots à l'occasion de ma mention
+honorable. Mais je vois que décidément il n'y a que moi de gentil, dans
+toute la famille. Donnez-moi des nouvelles de tous et surtout de la santé
+de papa. Que disent les médecins, _sérieusement_.
+
+Nous ne sortons presque pas, je fais un nouveau tableau dans mon jardin et
+ça me prend tout mon temps; dimanche nous sommes allées voir le retour du
+Grand Prix, c'était très joli et il a fait un temps superbe.
+
+Depuis quelques jours je suis d'assez mauvaise humeur et nous ne
+recevons personne, du reste il fait très chaud et on commence à s'en
+aller un peu à la campagne, mais encore très peu, la plupart restent ici
+jusqu'au moment d'aller au bord de la mer. J'attendrai que maman soit de
+retour et qu'elle ait fait ce que je lui demande. Coco et Prater se
+battent toute la journée, voilà toutes les nouvelles.
+
+J'embrasse ta femme et tes enfants. Tu ne sais pas ce qui nous arrive:
+Louis, le nègre, doit faire sa première communion demain et voilà que le
+curé a découvert qu'il n'a jamais été baptisé. Alors j'ai vite envoyé
+chercher un parrain de tous les côtés et comme c'était très pressé et
+que ces messieurs étaient sortis, il a fallu prendre un sacristain pour
+remplacer papa, que j'ai fait inscrire comme parrain. Je lui ai donné les
+noms de Louis-Jules-René-Marie et le curé a fait un discours, disant que
+ce bébé de quatorze ans est maintenant sous ma protection et que je suis
+sa mère spirituelle. L'enfant a passé toute la soirée en retraite, et
+demain B. le conduira à l'église faire sa première communion. Vous voyez
+d'ici B. en cérémonie! Pour le baptiser, on ne l'a pas déshabillé, on lui
+a mis simplement un peu d'eau sur la tête et du sel sur la langue et de
+l'huile au front, au cou, etc. (Comme chez nous.)
+
+Donc, voilà Louis-Jules-René-Marie chrétien et demain il communie.
+
+Voilà le grand événement.
+
+Au revoir. Amitiés. Je t'embrasse. Bien des choses à tout le monde.
+
+
+
+
+ À sa mère.
+ Jouy-en-Josas.
+
+ Chère mère,
+
+Je vous envoie seulement un mot.
+
+Je suis pour trois jours chez les Canrobert; on ne peut pas donner l'idée
+de leur amabilité. La Maréchale a arrangé elle-même les couvertures de mon
+lit,--ce sont des gens adorables. Et la campagne est très jolie, tout près
+de Versailles.
+
+Arrangez les affaires.
+
+ Je vous embrasse.
+
+
+
+
+ À Mademoiselle Canrobert.
+ Samedi, 21 juillet 1883.
+
+Chère Claire.
+
+Un orage et de la pluie.
+
+Le tableau renversé est crevé, mais ce n'est pas irréparable. Au fond, je
+suis ravie; cela est arrivé vers quatre heures et à ce moment là même je
+venais d'être _saisie_ d'une idée de composition en terre... C'est
+une inspiration du ciel et qui me plonge dans un sentiment de bonheur
+inexprimable. Je suis absolument heureuse pendant deux heures. L'amour
+heureux doit produire une impression pareille. Je prends à peine le temps
+de faire un croquis au crayon et me jette sur la terre glaise. Il ne faut
+ni chercher ni réfléchir, les doigts exécutent un travail _prescrit_
+avec une précision mécanique. J'ai _vu_ et j'exécute.
+
+Comme il est possible que ce moment-là ait une influence sur ma vie, je
+vais vous en donner le détail. D'abord j'ai dessiné très vite un croquis
+indéchiffrable et qui ne rendait pas l'impression; au lieu de chercher
+autre chose, ce qui est toujours du temps perdu, je me suis mise à lire
+Jeanne d'Arc et c'est sur la couverture de ce livre que j'ai fait en une
+seconde la composition, à laquelle rien ne serait changé en principe. Ça
+descend comme un ouragan.... (c'est un bas-relief). Les personnages du
+premier plan en ronde bosse;--c'est un tableau en relief, et le dernier
+plan est à peine dessiné. Ce sera très grand, grandeur nature, 17 ou 18
+figures. C'est une dégringolade furieuse, une invasion, un ouragan de
+jeunesse. Ça arrive sur vous comme un tourbillon. Le Printemps est un
+jeune dieu qui se précipite en avant, suivi d'une foule de jeunes filles
+et de jeunes gens; ils volent presque. Ça commence dans le fond à gauche
+et arrive en descendant sur le devant à droite où se trouve le Printemps;
+à ses pieds, des enfants se dépêchent de cueillir des fleurs; à sa gauche,
+une jeune fille court et tâche de le regarder en face; derrière lui, un
+jeune homme et une jeune femme, appuyés l'un sur l'autre, s'entrevoient de
+face; renversée un peu, la figure de la jeune femme est presque cachée;
+derrière elle une jeune fille se baisse pour en réveiller une très jeune,
+qui se frotte les yeux; des jeunes garçons, les bras en l'air, chantent et
+rient et, dans le fond, des femmes rient au nez d'un vieillard assis et
+ratatiné au pied d'un arbre; un Amour perché sur cet arbre lui chatouille
+l'épaule avec une branche.
+
+
+
+
+ À sa mère.
+
+ Paris, rue Ampère, 30.
+
+ Chère maman,
+
+Achetez pour moi une histoire complète de la Russie, depuis les temps les
+plus reculés, et en outre un ouvrage sur les costumes, l'architecture et
+les meubles anciens russes, les usages, etc. Que je puisse trouver là
+tous les renseignements imaginables. Et si vous restez trop longtemps à
+Pétersbourg, envoyez-moi ça. Et n'oubliez pas, chère mère, tout ce que
+j'ai écrit dans les lettres précédentes.
+
+_P. S._--Il faut une histoire de la Russie avec toutes les légendes
+des temps anciens. N'achetez pas l'histoire de Solovieff en un volume,
+car je l'ai déjà.
+
+ Je vous embrasse
+
+Écrivez une lettre à la maréchale.
+
+
+
+
+ 1884
+
+
+
+
+ À M. B...
+
+ Mon cher B...,
+
+Puisque l'usage veut que je vous adresse quelques paroles qui ne feront
+que vous ennuyer, les voici. Mais ne vous aurais-je rien écrit que vous
+n'en seriez pas moins convaincu de la profonde sympathie que vous
+trouverez toujours chez nous et chez moi à l'occasion de tout événement
+heureux ou malheureux dans votre famille.
+
+Votre pauvre père souffrait beaucoup et sa maladie était incurable; que
+cela vous soit une consolation s'il peut y en avoir. Soyons tous
+courageux, la vie est un tissu de misères, je le dis aussi sérieusement
+que je l'ai dit dans les moments gais.
+
+Embrassez pour nous toutes votre chère mère; une poignée de main à Alexis,
+et croyez-moi bien votre amie.
+
+_P. S._--Donnez des nouvelles de tout.
+
+
+
+
+ À Mademoiselle C***.
+
+ Chère Claire,
+
+J'ai trouvé mon tableau, seulement... c'est-à-dire voici, c'est tout à
+fait _convenable_ et je crois que c'est intéressant, seulement...
+n'en parlez pas et ne me _demandez pas ce que c'est_. Je travaille
+dans un coin désert à Saint-Cloud et personne au monde ne doit rien voir.
+C'est d'abord parce que... à cause du mauvais oeil.
+
+Et ensuite parce que le grand Bastien-Lepage m'a dit que si pour
+travailler je ne m'isole pas comme une cholérique, je ne ferai jamais le
+_maximum_.
+
+Vous savez que tout en ce grand homme je le vénère.
+
+Aussi, je suis séquestrée, même pour ma famille. Mais comme j'ai des amis
+près de Versailles que je tiens à voir, je vais faire une chose inouïe,
+immense! Oui! je vais prendre une semaine entière à mon tableau et
+nous ferons des Cazin ensemble. Si vous saviez combien mon tableau est
+compliqué vous me tiendriez compte de ce... je ne dirai pas sacrifice,
+puisque ça me fait plaisir... arrangez-vous.
+
+Donc ne mourez pas de joie en apprenant que vous me verrez sept jours de
+suite, car il est probable que je vous en donnerai sept autres un peu plus
+tard, si mon tableau me dégoûte au point de me forcer à rester quelques
+jours sans le regarder. Donc lundi prochain à la petite gare de Jouy
+ pour sûr, je prendrai le train de 10 h. 25. Mais soyez un ange,
+et si le baromètre baisse, prévenez-moi, pour que je retarde ma visite....
+à cause des Cazin. Je viens pour vous faire travailler, et ferme.
+
+Que dites-vous de l'écriture et du style? C'est que l'oeuvre qui se prépare
+me prend tout entière, il ne faut pas que je me dépense...
+
+Oh! la peinture!
+
+
+
+
+ À la même.
+
+Il faut, ma chère Claire, que vous me disiez au juste la provenance de
+_Jonas_[25]. Ces deux vers m'ont tellement tourmentée que j'ai composé
+la suite, comme Michel-Ange a voulu faire des jambes au fameux torse
+antique. J'ai donc absolument besoin de savoir d'où vous tenez: _Jonas
+assis dans sa baleine_. Si c'est de vous, avouez-le franchement, car
+c'est très beau et à notre prochaine entrevue je vous dirai la suite, car
+elle est aussi très belle.
+
+On a retrouvé mon modèle, mais j'ai des... Mystère et discrétion.
+
+ «Travaillez, prenez de la peine...»
+
+Je voudrais déjà le voir ce tableau.
+
+ Mille amitiés.
+
+ Jonas assis dans sa baleine
+ Disait: Ah! que je voudrais sortir.
+ On a beau avoir des loisirs,
+ Rester ici me fait de la peine.
+ M'y v'là depuis tantôt trois jours
+ Je commence à la trouver sévère.
+ J'suis séparé de mes amours,
+ Je veux m'en aller de ma mère,
+ D'autant plus qu'mon angoisse est énorme,
+ Car enfin si jamais je suis dehors,
+ C'est que cette carcasse difforme
+ M'aura rendu au pis encore.
+ Il en était là d'son monologue
+ Quand un grand bruit se fit soudain,
+ C'étaient de très habiles marins,
+ Qui s'amenaient sur une pirogue.
+ La baleine saisie d'effroi
+ Jeta l'prophète à la dérive,
+ Et obligée, mais pleine d'émoi
+ Nagea vite vers une autre rive.
+ C'est ainsi que finit l'aventure.
+ Jonas, qui était très fort,
+ Se fit mettre dans les Écritures
+ Et envoya une note au Sport.
+
+[Note 25: Voir ci-dessous la fantaisie à laquelle il est fait allusion
+ici. Les deux premiers vers sont de Mlle C..., les suivants sont de
+Marie Bashkirtseff.]
+
+
+ À son frère.
+ Dimanche 3 février 1884, Paris, 30, rue Ampère.
+
+ Cher Paul,
+
+Il est près de deux heures, et je t'écris de mon lit en revenant des
+Italiens, où l'on chantait _Hérodiade_ de Massenet. J'étais avec la
+Maréchale et Claire.
+
+Ô les saintes choses de l'Art, du génie, de ce qui est grand et
+éternellement beau! Le premier acte surprend par la nouveauté et la
+largeur des sons. Ça ne ressemble à rien de ce que je connais... C'est
+vraiment neuf et plein et sonore et harmonieux. Tout l'opéra s'écoute
+avec ravissement. C'est la musique qui fait corps avec le poème, c'est
+l'absence d'airs et de remplissages; c'est enveloppé, large, magnifique,
+grandiose... Massenet est certainement un grand artiste et désormais une
+gloire nationale. On prétend que la belle musique ne se comprend pas du
+premier coup... Allons donc, ici on comprend tout de suite que c'est
+admirable et mélodique, malgré une orchestration très savante.
+
+Il y a à la fin du premier acte un accompagnement d'une telle beauté que
+j'en suis restée saisie. Et plusieurs fois, on s'est regardé avec des yeux
+prêts à pleurer d'enthousiasme. Si les spectateurs étaient sincères, ils
+auraient pleuré; oui, il y a des beautés si... grandes, si pénétrantes, si
+fortes.
+
+Du reste, l'enthousiasme est général... C'est un triomphe, et ce Jules
+Massenet est un homme bien heureux. Sans doute, en l'entendant encore, ce
+sera encore plus beau, mais je n'admets pas qu'on ne comprenne pas tout de
+suite la vraie belle musique.
+
+L'apparition de Jean-Baptiste, au premier acte, fait frissonner. L'air
+d'Hérode et le duo de Jean et de Salomé... On arrive à des explosions de
+voix où l'exaltation est à son comble.
+
+La Maréchale portait un aigle en diamants, tenant dans son bec une branche
+d'olivier. L'Empire, c'est la paix. Mais elle trouve l'opéra admirable.
+Il l'est.
+
+Dame, sans doute, _ma_ musique italienne ne peut pas lutter contre
+cet éblouissement... Car cet éblouissement est si admirable qu'il est même
+presque touchant... non, pas ça... Et c'est encore avec une orchestration
+de deux sous que les romances italiennes vous serreront le coeur, ou vous
+feront rêver d'amour. Les vieux airs des vieux opéras... Et _Aïda_...
+Ah! diable, c'est un peu comme _Hérodiade_, mais Massenet est un
+Wagner mélodique et français... Non, la comparaison la voici. Wagner,
+c'est Manet. C'est le père incomplet de la _nouvelle école_, de ceux
+qui cherchent le talent dans la vérité et le sentiment.... Il y a toujours
+eu des nouvelles écoles...
+
+Je te demande pardon d'avoir surfait _Hérodiade_. Le poème, d'abord,
+n'est pas bon, et puis, et puis...
+
+
+
+
+ À Monsieur ***
+
+Je pourrais vous retourner votre: Ce sont des ânes tous.
+
+Ce qui est certain, c'est que les projets admis sont inférieurs au vôtre
+qui est d'un art très pur et très élevé. Ces imbéciles ont choisi des
+figures de sculpteurs.
+
+Je sais bien que tout ce qu'on peut dire là-dessus n'est pas une
+consolation et vous devez être bien près de penser que c'est la fin de
+tout.
+
+Quand on perd une occasion, on s'imagine qu'il ne s'en trouvera plus
+jamais d'autre. Et plus on réfléchit, plus c'est enrageant. Puis on se
+calme, puis on se rattrape, car on se rattrape absolument avec de la
+volonté. C'est ça qu'il faut bien se mettre dans la tête. Les faibles
+pensent au passé, les forts et les intelligents prennent leur revanche;
+ce ne sont pas des phrases, c'est la vérité.
+
+Semez votre chagrin par les portières des wagons et ne regardez pas
+en arrière. Du reste, ils seront obligés de recommencer. Impossible
+d'affliger Paris de la colonne D... ou des cubes F... C'est moi qui
+l'aurai et en revanche vous ferez mon monument quand je serai morte.
+
+En attendant, promenez-vous, ramenez votre peintre guéri et tout ira bien.
+Faites de la peinture et au prochain Salon nous triompherons tous les
+trois.
+
+Je ne sais pas faire la ressemblance[26].
+
+[Note 26: Voir la lettre reproduite en fac-similé dans le livre
+original ou dans la version HTML du présent livre téléchargeable depuis
+le site du Project Gutenberg, https://www.gutenberg.org.]
+
+
+
+
+ À Monsieur E...
+ Paris, 30, rue Ampère, mai 1884.
+
+ Cher monsieur,
+
+Vous devez avoir des démarches ennuyeuses à faire pour votre concert,
+permettez-moi de vous avancer cette misérable somme sur les billets que
+je placerai; seulement, je vous prie de ne pas considérer cette niaiserie
+comme un service. Je vous serai bien obligée de n'en rien dire à maman.
+J'aurais un air de bienfaitrice bête, tandis que c'est une chose toute
+simple entre artistes. Je viens justement de vendre une petite étude.
+Ainsi c'est entendu, vous n'en direz rien, ou vous vous ferez de moi une
+ennemie très sérieuse.
+
+
+
+
+ À Monsieur de M***.
+
+ Monsieur,
+
+Je vous lis presque avec bonheur[27]. Vous adorez les vérités de la nature
+et vous y trouvez une poésie vraiment grande, tout en nous remuant par
+des détails de sentiments si profondément humains que nous nous y
+reconnaissons et vous aimons d'un amour égoïste. C'est une phrase...
+Soyez indulgent, le fonds est sincère.
+
+Il est évident que je voudrais vous dire des choses exquises et
+frappantes, mais c'est bien difficile, comme ça, tout de suite... Je le
+regrette d'autant plus que vous êtes assez remarquable pour qu'on rêve
+très romanesquement de devenir la confidente de votre belle âme, si
+toutefois votre âme est belle.
+
+Si votre âme n'est pas belle et si vous «ne donnez pas dans ces
+choses-là», je le regrette pour vous d'abord, ensuite je vous qualifie
+de fabricant de littérature et passe!
+
+Voilà un an que je suis sur le point de vous écrire, mais... plusieurs
+fois j'ai cru que je vous exagérais et que ça ne valait pas la peine.
+Lorsque tout à coup, il y a deux jours, je lis dans le _Gaulois_, que
+quelqu'un vous a honoré d'une épître gracieuse et que vous demandez
+l'adresse de cette bonne personne pour lui répondre... Je suis devenue
+tout de suite très jalouse, vos mérites littéraires m'ont de nouveau
+éblouie et me voici.
+
+Maintenant, écoutez-moi bien, je resterai toujours inconnue (pour tout
+de bon) et je ne veux même pas vous voir de loin--votre tête pourrait me
+déplaire, qui sait? Je sais seulement que vous êtes jeune et que vous
+n'êtes pas marié, deux points essentiels même dans le bleu des nuages.
+
+Mais je vous avertis que je suis charmante, cette douce pensée vous
+encouragera à me répondre. Il me semble que si j'étais homme je ne
+voudrais pas de commerce, même épistolaire, avec une vieille Anglaise
+fagottée, quoiqu'en pense
+
+ Miss Hastings.
+ R. G. D. (Bureau de la Madeleine.)
+
+[Note 27 (-édition Gutenberg_): Il s'agit très probablement d'une lettre
+à Guy de Maupassant.]
+
+
+ Au même.
+
+Votre lettre, monsieur, ne me surprend pas, et je ne m'attendais pas tout
+à fait à ce que vous semblez croire.
+
+Mais d'abord, je ne vous ai pas demandé d'être votre confidente; ce serait
+un peu trop simple et si vous avez le temps de relire ma lettre, vous
+verrez que vous n'avez pas daigné saisir du premier coup le ton ironique
+et irrévérencieux que j'ai employé à mon égard.
+
+Vous m'indiquez aussi le sexe de votre autre correspondant; je vous
+remercie de me rassurer, mais ma jalousie étant toute spirituelle, cela
+m'importait peu.
+
+Me répondre par des confidences, serait l'acte d'un écervelé, attendu
+que vous ne me connaissez point? Serait-ce abuser de votre sensibilité,
+monsieur, que de vous apprendre, à brûle-pourpoint, la mort du roi Henri
+IV? Répondre par des confidences, puisque vous avez compris que je vous
+en demandais par retour du courrier, serait vous moquer spirituellement
+de moi, et si j'avais été à votre place, je l'aurais fait, car je suis
+quelquefois très gaie, tout en étant souvent assez triste, pour rêver des
+épanchements par lettres avec un philosophe inconnu et pour partager vos
+impressions sur le carnaval. Tout à fait bien et profondément sentie cette
+chronique, deux colonnes qu'on relit trois fois. Mais en revanche, quelle
+rengaine que l'histoire de la vieille mère qui se venge des Prussiens!
+(Ça doit être de l'époque de la lecture de ma lettre.)
+
+Pour ce qui est du charme que peut ajouter le mystère, tout dépend des
+goûts... Que ça ne vous amuse pas, bien; mais moi ça m'amuse follement, je
+le confesse en toute sincérité, de même que la joie enfantine causée par
+votre lettre, telle quelle.
+
+Du reste, si ça ne vous amuse pas, c'est que pas une de vos soixante
+correspondantes n'a su vous intéresser, voilà tout, et si moi non plus,
+je n'ai pas su frapper la note juste, je suis trop raisonnable pour vous
+en vouloir.
+
+Rien que soixante? Je vous aurais cru plus obsédé... Avez-vous répondu à
+toutes?
+
+Mon tempérament intellectuel peut ne pas vous convenir... vous seriez
+bien difficile... enfin je m'imagine que je vous connais (c'est du reste
+l'effet que les romanciers produisent sur les petites femmes un peu
+bêtes). Pourtant vous devez avoir raison...
+
+Comme je vous écris avec la plus grande simplicité, par suite du
+sentiment, sus-indiqué, il se peut que j'aie l'air d'une jeune personne
+sentimentale ou même d'une chercheuse d'aventure... Ce serait bien
+vexant. Ne vous excusez donc pas de votre manque de poésie, galanterie,
+etc.
+
+Décidément, ma lettre était plate.
+
+À mon très vif regret, en resterons-nous donc là? À moins qu'il me prenne
+envie quelque jour de vous prouver que je ne méritais pas le n° 61.
+Quant à vos raisonnements ils sont bons, mais partis à faux. Je vous les
+pardonne donc et même les ratures et la vieille et les Prussiens...
+Soyez heureux!
+
+Pourtant s'il ne vous fallait qu'un signalement vague pour m'attirer les
+beautés de votre vieille âme sans flair, on pourrait dire par exemple:
+cheveux blonds, taille moyenne. Née entre l'an 1812 et l'an 1863. Et au
+moral... non, j'aurais l'air de me vanter, et vous apprendriez du coup
+que je suis de Marseille.
+
+_P. S._--Pardonnez-moi les taches, les ratures, etc. Mais je me suis
+recopiée déjà trois fois!
+
+
+
+
+ Au même.
+
+Vous vous ennuyez abominablement!
+
+Ah! cruel! c'est pour ne me point laisser d'illusion sur le motif auquel
+je dois votre honorée du... qui, du reste, arrivée à un moment propice,
+m'a charmée.
+
+Il est vrai que je m'amuse, mais il n'est pas vrai que je vous connaisse
+tant que cela; je vous jure que j'ignore votre couleur et vos dimensions,
+et que comme homme privé je ne vous entrevois que dans les lignes dont
+vous me gratifiez et encore à travers pas mal de malice et de pose.
+
+Enfin, pour un pesant naturaliste vous n'êtes pas bête et ma réponse
+serait un monde si je ne me pondérais par amour-propre. Il ne faut pas
+vous laisser croire que tout mon fluide passe là.
+
+Nous allons d'abord liquider les rengaines, si vous voulez, ce sera un peu
+long car vous m'en comblez, savez-vous? Vous avez raison... en gros.
+
+Mais l'art consiste justement à nous faire avaler des rengaines en nous
+charmant éternellement comme le fait la nature avec son éternel soleil et
+sa vieille terre, et ses hommes bâtis tous sur le même patron et animés
+d'à peu près les mêmes sentiments... mais... Il y a ainsi les musiciens
+qui n'ont que quelques sons et les peintres qui n'ont que quelques
+couleurs... Du reste, vous le savez mieux que moi et vous voulez me faire
+poser. Comment donc, trop honorée...
+
+Rengaine, soit! la mère aux Prussiens en littérature et Jeanne d'Arc en
+peinture.
+
+Êtes-vous vraiment sûr qu'un _malin_ (est-ce bien ça), n'y trouvera
+pas un côté neuf et émouvant...
+
+Maintenant il est évident que comme chronique hebdomadaire c'est encore
+assez bon et ce que j'en dis... Et ces autres rengaines sur votre si
+pénible métier! Vous me prenez pour une bourgeoise qui vous prend pour
+un poète et vous cherchez à m'éclairer. George Sand s'est déjà vantée
+d'écrire pour de l'argent et le laborieux Flaubert a geint sur ses peines
+extrêmes. Allez, le mal qu'il s'est donné se sent. Balzac ne s'est jamais
+plaint de cela, et il était toujours enthousiaste de ce qu'il allait
+faire. Quant à Montesquieu, si j'ose m'exprimer ainsi, son goût pour
+l'étude fut si vif que s'il fut la source de sa gloire, il fut aussi celle
+de son bonheur, comme dirait la sous-maîtresse de votre fantastique
+pensionnat.
+
+Pour ce qui est de vendre cher, c'est très bien, car il n'y a jamais eu
+de gloire vraiment éclatante sans or, ainsi que le dit le juif Baahrou,
+contemporain de Job (fragm. conservés par le savant Spitzbube, de Berlin).
+Du reste tout gagne à être bien encadré, la beauté, le génie et même la
+foi. Dieu n'est-il pas venu en personne expliquer à son serviteur Moïse
+les ornements de son arche, recommandant que les chérubins qui devaient la
+flanquer fussent en or et d'un _travail exquis_.
+
+Alors, comme ça, vous vous ennuyez, et vous prenez tout avec indifférence
+et vous n'avez pas pour un sou de poésie... si vous croyez me faire peur!
+
+Je vous vois d'ici, vous devez avoir un assez gros ventre, un gilet trop
+court en étoffe indécise et le dernier bouton défait. Eh bien, vous
+m'intéresserez quand même. Je ne comprends pas seulement comment vous
+pouvez vous ennuyer. Moi, je suis quelquefois triste, découragée ou
+enragée, mais m'ennuyer... jamais!
+
+Vous n'êtes pas l'homme que je cherche.
+
+Je ne cherche personne, monsieur, et j'estime que les hommes ne doivent
+être que des accessoires pour les femmes fortes.
+
+La vieille fille sèche: Malheur! La voilà, la concierge: vous seriez bien
+aimable en m'apprenant comment qu'il est fait celui-là.
+
+Enfin je vais répondre à vos questions, ça avec une grande sincérité, car
+je n'aime pas me jouer de la naïveté d'un homme de génie qui s'assoupit
+après dîner en fumant son cigare.
+
+Maigre? Oh! non, mais pas grasse non plus. Mondaine, sentimentale,
+romanesque? Mais comment l'entendez-vous? Il me semble qu'il y a place
+pour tout cela dans un même individu, tout dépend du moment, de
+l'occasion, des circonstances. Je suis opportuniste et surtout victime
+des contagions morales: ainsi il peut m'arriver de manquer de poésie,
+tout comme vous.
+
+Mon parfum? la vertu.--_Vulgo_, aucun.
+
+Oui, gourmande, ou plutôt difficile. L'oreille est petite, peu régulière
+mais jolie. Les yeux gris. Oui, musicienne, mais pas aussi pianiste que
+doit être votre sous-maîtresse de pensionnat.
+
+Êtes-vous satisfait de ma docilité? Si oui, défaites encore un bouton et
+pensez à moi pendant que le crépuscule tombe. Si non... tant pis, je
+trouve qu'en voilà beaucoup en échange de vos fausses confidences.
+
+Oserai-je vous demander quels sont vos musiciens et vos peintres!
+
+Et si j'étais un homme?[28]
+
+[Note 28: À cette lettre était joint un croquis représentant un gros
+monsieur assoupi dans un fauteuil sous un palmier au bord de la mer;
+une table, un bock; un cigare.]
+
+
+
+
+ Au même.
+
+Maintenant je vous dirai une chose incroyable et surtout que vous ne
+croirez jamais et qui venant après coup n'a plus qu'une valeur
+historique... Eh bien, c'est que moi aussi j'en avais assez. À votre
+troisième lettre j'étais refroidie. La satiété...
+
+Du reste je ne tiens qu'à ce qui m'échappe. Je devrais donc venir à vous
+maintenant.
+
+Pourquoi vous ai-je écrit? On se réveille un beau matin et l'on trouve
+qu'on est un être rare entouré d'imbéciles. On se lamente sur tant de
+perles devant tant de cochons...
+
+Si j'écrivais à un homme célèbre, à un homme digne de me comprendre? Ce
+serait charmant, romanesque, et, qui sait? au bout d'un certain nombre de
+lettres, ce serait peut-être un ami conquis dans des circonstances peu
+ordinaires; alors on se demande qui? Et on vous choisit!
+
+De pareilles correspondances ne seront possibles qu'à deux conditions...
+
+La deuxième est une admiration _sans bornes_ chez l'inconnue. De
+l'admiration sans bornes naît un courant de sympathie qui lui fait dire
+des choses qui infailliblement touchent et intéressent l'homme célèbre.
+
+Aucune de ces conditions n'existe. Je vous ai choisi avec l'espoir de vous
+admirer sans bornes plus tard! Car, comme je le pensais, vous êtes très
+jeune, relativement. Je vous ai donc écrit en me montant la tête à froid
+et j'ai fini par vous dire des «inconvenances» et même des choses
+désobligeantes en admettant que vous ayez daigné vous en apercevoir.
+
+Au point où nous en sommes, comme vous dites, je puis bien avouer que
+votre infâme lettre m'a fait passer une très mauvaise journée.
+
+Je suis froissée comme si l'offense était réelle, c'est absurde.
+
+Adieu, avec plaisir.
+
+Si vous les avez encore, renvoyez-moi mes autographes; quant aux vôtres,
+je les ai déjà vendus en Amérique un prix fou.
+
+
+
+
+ Au même.
+
+Je comprends vos défiances. Il est peu probable qu'une femme comme il
+faut, jeune et jolie, s'amuse à vous écrire. Est-ce ça? Mais monsieur...
+Allons, j'allais oublier que c'est fini nous deux. Je crois que vous vous
+trompez. Et je suis encore bonne de vous le dire car je vais cesser d'être
+intéressante, si je l'ai jamais été. Vous allez voir comment. Je me mets
+à votre place: Une inconnue se dessine à l'horizon; si l'aventure est
+facile, elle me répugne; si, il n'y a _rien à faire_, elle est inutile et
+m'ennuie.
+
+Je n'ai pas le bonheur d'être entre les deux et je vous en avertis très
+gentiment puisque nous avons fait la paix.
+
+Ce que je trouve très drôle, c'est de vous dire simplement la vérité
+pendant que vous vous imaginez que je vous mystifie.
+
+Je ne vais pas dans le monde républicain, bien que républicaine rouge.
+
+Mais non, je ne veux pas vous voir.
+
+Et vous, vous ne voulez donc pas d'un peu de fantaisie au milieu de vos
+saletés parisiennes? Pas d'amitié impalpable? Je ne refuse pas de vous
+voir et je vais même m'arranger pour cela sans vous en prévenir. Si vous
+saviez qu'on vous regarde, _exprès_ vous auriez peut-être l'air bête.
+Il faut éviter ça. Votre enveloppe terrestre m'est indifférente, bien;
+mais la mienne à vous? Mettez que vous aurez le mauvais goût de ne pas me
+trouver merveilleuse, croyez-vous que je serais contente, quelque pures
+que soient mes intentions? Un jour, je ne dis pas,--je compte même vous
+étonner un peu ce jour-là.
+
+En attendant, si cela vous fatigue, ne nous écrivons plus. Je me réserve
+pourtant le droit de vous écrire, lorsqu'il me passera des atrocités par
+la tête.
+
+Vous vous défiez, c'est très naturel.
+
+Eh bien, je vais vous donner un moyen de concierge, pour vous assurer que
+je n'en suis pas une.
+
+Ne riez pas seulement.
+
+Allez chez une somnambule et faites-lui flairer ma lettre, elle vous dira
+mon âge, la couleur de mes cheveux, ce qui m'entoure, etc.
+
+Vous m'écrirez ce qu'elle aura révélé.
+
+Ennui, farce, misère.
+
+Ah! monsieur, c'est parfaitement juste, même pour moi. Mais moi, c'est
+parce que je veux des choses énormes que je n'ai pas... encore. Vous, ce
+doit être pour le même motif.
+
+Pas assez simple pour vous demander quel est votre rêve secret, bien que
+ma maladie m'ait refait une candeur à la Chérie.
+
+Quel naïf que ce vieux Japonais naturaliste en perruque Louis XV!
+
+Alors vous pensez qu'après avoir écrit, rien n'est plus simple que de
+venir dire: c'est moi.
+
+Je vous assure que ça me gênerait beaucoup.
+
+On dit que vous n'appréciez que les fortes femmes aux cheveux noirs.
+
+C'est vrai?
+
+Nous voir! Laissez-moi donc vous charmer par ma... littérature, vous y
+êtes bien arrivé, vous!
+
+
+
+
+ Au même.
+
+En vous écrivant encore je me ruine à jamais dans votre esprit. Mais
+ça m'est bien égal et puis c'est pour me venger. Oh! rien qu'en vous
+racontant l'effet produit par votre ruse pour connaître ma nature.
+
+J'avais positivement peur d'envoyer à la poste m'imaginant des choses
+fantastiques. _Cet homme_ devait clore la correspondance par... je
+ménage votre modestie. Et en ouvrant l'enveloppe je m'attendais à tout
+pour ne pas être saisie.
+
+Je l'ai tout de même été mais agréablement.
+
+ Devant les doux accents d'un noble repentir,
+ Me faut-il donc, seigneur, cesser de vous haïr?
+
+À moins que ce soit une autre ruse: flattée d'être prise pour une femme du
+monde, elle me la fera à la pose après avoir provoqué un document humain
+que je suis bien aise d'expliquer comme ça.
+
+Alors parce que je me suis fâchée? Ce n'est peut-être pas une preuve
+concluante, cher monsieur. Enfin adieu, je vous pardonne si vous y tenez,
+parce que je suis malade et comme cela ne m'arrive jamais, j'en suis tout
+attendrie sur moi, sur tout le monde, sur vous! qui avez trouvé moyen de
+m'être si profondément... désagréable. Je le nie d'autant moins que vous
+en penserez ce qu'il vous plaira.
+
+Comment vous prouver que je ne suis ni un farceur, ni un ennemi?
+
+Et à quoi bon?
+
+Impossible non plus de vous jurer que nous sommes faits pour nous
+comprendre. Vous ne me valez pas. Je le regrette. Rien ne me serait plus
+agréable que de vous reconnaître toutes les supériorités,--à vous ou à un
+autre.
+
+Je voudrais avoir à qui parler. Votre dernier article était intéressant et
+je voulais même à propos de jeune fille vous adresser une question raide.
+
+Mais....
+
+. . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . .
+
+Pourtant une petite niaiserie très délicate de votre lettre m'a fait
+rêver.
+
+Vous avez été affligé de m'avoir fait de la peine. C'est bête ou charmant.
+Plutôt charmant. Vous pouvez vous moquer de moi, je m'en moque. Oui, vous
+avez eu là une pointe de romantisme à la Stendhal tout bonnement, mais
+soyez tranquille vous n'en mourrez pas encore cette fois.
+
+ Bonsoir.
+
+
+
+
+ Au Baron de Saint-Amand.
+ Avril 1884. 30, rue Ampère.
+
+ Cher ami,
+
+Ah! comme je voudrais avoir un salon littéraire et mondain, un salon
+intéressant, ce serait vivre en travaillant.
+
+Les jours se suivent, le temps passe, la vie s'en va.
+
+Ce n'est pas un talent honorable qui me récompenserait de tous les ennuis;
+il faudrait un éclat, un triomphe, qui s'appellerait: Revanche.
+
+La vérité, c'est que j'ai toujours éprouvé et que j'éprouve de plus en
+plus l'impérieux besoin d'écrire, j'invente des histoires, je vois des
+faits réels et imaginaires. Dumas dit que la qualité maîtresse de la
+femme, c'est l'intuition. Eh bien par intuition je comprends, je vois,
+je sais des choses extraordinaires, mais lorsqu'il s'agit de me
+retrouver au milieu de mon dossier... car il y un gros cahier plein de
+notes...
+
+En écrivant, mes yeux tombent sur les doigts de ma main gauche qui
+retiennent la feuille, ces doigts vivants et nerveux font penser à la
+peinture de Jules Bastien-Lepage, les mains qu'il peint sont vivantes,
+la peau les enveloppe et on sent les muscles qui vont remuer.
+
+Vous savez que je vais tous les jours à Sèvres. Mon tableau m'empoigne.
+L'air est embaumé, et la fille qui rêve aux pieds du pommier en fleurs
+«alanguie et grisée», comme dit André Theuriet. Si je rendais bien l'effet
+de sève de printemps, de soleil, ce serait beau.
+
+ Au revoir, à bientôt.
+
+
+
+
+ À son frère.
+
+ Vendredi 30 mai 1884.
+ Paris, rue Ampère, 30.
+
+ Cher Paul,
+
+Mme Z... est un drôle de petit corps de femme; son mari est sénateur, en
+outre un savant, un lettré, un homme supérieur, il a traduit en langues
+étrangères les chefs-d'oeuvre russes et a porté le deuil de Gambetta.
+Lors de son premier passage à Paris, elle a été voir à l'Odéon _Severo
+Torelli_, drame de François Coppée. Enthousiasmée à fond, elle est allée
+demander au concierge du théâtre l'adresse de l'auteur pour lui exprimer
+son admiration.
+
+Voilà ce qu'on ne voit pas en France! Un enthousiasme véritable, naïf et
+ne craignant pas le ridicule.
+
+Elle écrit donc à Coppée, en obtient une audience, lui écrit de Rome, lui
+apporte un tableau, une copie de madone. Le poète la remercie du tableau
+en lui exprimant le regret de ne pouvoir lui exprimer ses remerciements de
+vive voix, n'étant pas libre. Mme Z. ne se décourage pas et ne pense pas
+que cela peut l'importuner. Elle _me charge_ de rédiger une dépêche à
+Coppée:
+
+ «Monsieur,
+
+«Je reste jusqu'à samedi, j'y suis forcée par quatre jeunes filles
+enthousiastes qui m'ont fait jurer que je leur ferai voir François Coppée.
+Quelque habitué que vous soyez aux triomphes vous ne pouvez dédaigner
+celui-là, qui a pour lui la jeunesse et l'admiration vraie. Dites-nous
+donc quand il faudra vous attendre.
+
+ «E. Z.»
+
+Hier, on recevait la carte de François Coppée de l'Académie française,
+qui aura l'honneur de se présenter chez Mme Z... vendredi à une heure et
+demie, deux heures au plus tard.
+
+Et à deux heures il était là, dans notre salon, maman, Mme Z..., Mlle
+S..., nièce de Mme Z..., Dina et moi.
+
+Tu sais, moi je suis très calme, mais j'ai été englobée dans les quatre
+jeunes filles enthousiastes, pourtant il a dû voir que je ne suis pas
+si bête que les autres en avaient l'air. Les Canrobert ont dîné chez la
+princesse Mathilde avec lui, il a causé avec Claire et je lui en parle.
+
+Il s'installe dans un fauteuil, prend du thé et fume. La table à thé est
+apportée toute servie comme au théâtre et il y a un moment où nous sommes
+toutes les six à le regarder boire son thé. Il en fait la remarque, ce
+grand poète, et pousse la bonté jusqu'à demander à voir mon atelier et à
+me dire, en partant, de lui faire signe lorsque j'aurai quelque nouveau
+tableau à voir.
+
+C'est un homme assez agréable mais d'un physique qui surprend un peu. Je
+suis très contente de le connaître. Il a des yeux bleus et il me regardait
+à tout instant en parlant, comme s'il cherchait à voir ce que je pense.
+
+En somme, il a dû être très gêné, ce Parisien, au milieu de cette
+admiration sérieuse.
+
+ Au revoir.
+
+
+
+
+ À Monsieur Henry Houssaye
+ de la «Revue des Deux Mondes.»
+
+ Monsieur,
+
+Les étrangers sont comme le grand Molière, ils prennent leur bien où ils
+le trouvent. Nous aurions imité que ce serait notre excuse. Ce qui est
+étonnant, c'est qu'un critique d'art de votre valeur dise qu'on suit tel
+peintre avec tel système, qu'on emploie tel procédé!!! parce qu'on ne se
+cantonne pas pour toujours dans une spécialité chère aux marchands.
+
+Ni M. Bastien-Lepage, ni le troupeau d'étrangers que vous citez ne
+songent, je crois, à adopter ou à renier les Japonais, les Primitifs,
+etc., etc. Ils font ce qu'ils voient avec sincérité, sans malice, avec
+plus ou moins de talent. Si leur sujet les prend dans la rue ils le font
+dans la rue, si c'est dans un atelier ils adoptent l'atelier. Vous êtes
+trop observateur pour ne pas avoir remarqué les différences d'éclairage.
+Peindre des marins au bord de la mer en plein air où la lumière est
+difficile, ou des gamins au coin d'une rue à l'endroit même où on les
+voit, est-ce suivre un système?
+
+Soyez juste. Si on faisait régner dans un salon une atmosphère semblable
+à celle du dehors, ce serait système et parti pris. Nous ne l'avons pas
+fait. Nous avons fait ce que nous avons vu et comme nous avons pu. Excusez
+du peu et ne nous calomniez pas.
+
+ _Une_ des peintres étrangers cités.
+
+
+
+
+ À Monsieur Edmond de Goncourt.
+
+ Monsieur,
+
+Comme tout le monde j'ai lu _Chérie_ et, entre nous, ce livre est rempli
+de pauvretés. Celle qui a l'audace de vous écrire est une jeune fille
+élevée dans un milieu riche, élégant, parfois excentrique. Cette jeune
+fille, qui a vingt-trois ans depuis quatre mois, est lettrée, artiste,
+prétentieuse. Elle possède des cahiers où elle a noté ses impressions
+depuis l'âge de douze ans. Rien n'y est esquivé. La jeune fille en
+question est du reste douée d'un orgueil qui fait que dans ses notes elle
+s'étale tout entière.
+
+Livrer de pareilles choses à quelqu'un, c'est se mettre à nu. Mais elle
+a l'amour de tous les arts véritables poussé à un point extrême, presque
+fou si l'on veut! Il lui semble intéressant de vous communiquer ce
+journal. Vous dites quelque part que les notes vraies vous passionnent.
+Eh bien! elle qui n'est encore rien, mais qui a déjà la prétention de
+comprendre les sentiments des grands hommes, pense comme vous et, au
+risque de vous paraître une toquée et une farceuse, vient vous proposer
+ses notes. Seulement vous comprenez bien, Monsieur, qu'il faut pour cela
+une discrétion _absolue_. La jeune fille habite Paris, va dans le monde et
+les gens qu'elle nomme se portent très bien. Cette lettre s'adresse à un
+grand écrivain, à un artiste, à un savant, elle est donc toute naturelle à
+mon avis. Mais pour la plupart des gens, pour tous ceux qui m'entourent,
+je serais une folle et une réprouvée si on venait à apprendre ce que je
+vous écris.
+
+J'ai voulu nouer des relations par lettres avec un jeune écrivain de
+talent afin de lui léguer mon journal par testament (à ce moment-là on
+croyait que je ne vivrais pas longtemps); j'aime mieux vous le donner à
+vous et de mon vivant.
+
+Si vous croyez que je désire un autographe, vous pouvez ne pas signer ce
+que vous me ferez l'honneur de m'écrire.
+
+ J. R. I. (poste restante).
+
+
+
+
+ À Monsieur Émile Zola.
+
+ Monsieur,
+
+J'ai lu tout ce que vous avez écrit sans passer une parole. Si vous
+avez seulement un peu conscience de votre valeur, vous comprendrez mon
+enthousiasme. Et pour que cet enthousiasme ne vous paraisse pas un
+emballement naïf, je vous dirai que je suis très gâtée, très prétentieuse,
+ayant lu à peu près tout, après avoir étudié les classiques, quoique
+femme.
+
+Vous êtes un grand savant et un grand artiste, mais ce qui fait que
+je suis particulièrement à vos pieds, c'est votre passion de la Vérité.
+J'ai l'audace de la partager; n'est-ce pas une audace que d'oser partager
+quelque chose avec un grand génie comme vous.
+
+Je sais bien que vous êtes au-dessus de lettres d'inconnues, vous ne
+pouvez pas être flatté d'un misérable hommage de femme venu à vous, etc.
+Mais le sentiment qui me force à vous écrire est insurmontable, et si je
+savais m'exprimer vous en seriez touché.
+
+J'aurais voulu que vous fussiez seul et à plaindre. Voilà un sentiment
+très féminin, très romanesque et très ordinaire que j'imagine éprouver
+autrement que les autres.
+
+N'allez pas penser que je sois remplie de tendresses ridicules. Je ne suis
+ni une aventurière ni même une femme qui pourrait avoir des aventures,
+quoique jeune. Seulement j'avoue que je suis assez folle pour avoir fait
+le rêve impossible d'une amitié par lettres avec vous. Et si vous saviez
+quel être formidable vous êtes à mes yeux, vous ririez de mon courage.
+
+Je ne crois pas que vous me répondrez, on dit que vous êtes dans la vie un
+bourgeois fini.
+
+Ça me ferait de la peine, mais agréez dans tous les cas, monsieur,
+l'hommage de la plus grande, de la plus raisonnée et de la plus pure des
+admirations.
+
+
+
+
+ À Monsieur ***.
+
+Est-il possible que dans tout Paris et parmi les milliers de journaux
+qui y foisonnent il ne s'en trouve pas un seul où un homme n'appartenant
+à aucun parti ou plusieurs hommes appartenant à des partis différents
+puissent dire ce que bon leur semble, défendre ou attaquer un homme,
+une idée, sans pour cela s'inféoder dans un clan quelconque et subir une
+étiquette qui les range dans tel ou tel tiroir et les contraint à des
+réserves ou à des devoirs? Un journal indépendant en un mot et sans _parti
+pris_. Hélas! presque tous affirment ne pas avoir de parti pris et tous
+sont intolérants, routiniers et obstinés.
+
+Où est la feuille républicaine qui rendra justice à une idée intelligente
+d'un clérical? On me dira que ces gens-là n'ont pas ces idées-là. Mais
+supposez qu'ils en aient.
+
+Où est la feuille réactionnaire qui n'attaque pas tous les jours,
+bêtement, platement, ennuyeusement la République?
+
+Il y a les feuilles dites ministérielles qui approuvent tout ou se taisent
+quand il faut blâmer. Celles-là manquent de patriotisme.
+
+Il y a la feuille intransigeante qui est le comble de l'exagération, mais
+qui a pour elle l'esprit diabolique de M. de Rochefort.
+
+Il y a des feuilles clérico-bonapartistes, il y a des feuilles de choux,
+il y a des feuilles de vigne. Mais un journal indépendant, où chacun
+apporterait son idée pourvu qu'elle soit bonne, son plaidoyer pourvu qu'il
+fût fait avec talent, il n'y en a pas!
+
+Haïssez la folie des gens qui veulent à tout prix un maître, et
+dites qu'il faut une âme de valet pour aimer la monarchie.--Vous êtes
+républicain. Bon, sans doute, après?
+
+Alors sous peine de déchéance vous êtes forcé de trouver mauvais tout ce
+que feront ou diront les autres.
+
+Vous approuvez un acte du gouvernement? Vendu aux ministres!
+
+Vous parlez en termes flatteurs de Gambetta? Opportunistes alors!
+attristants, mais qui ne comprennent seulement pas le mot!--L'opportuniste
+est un homme qui fait tout à propos. Que pouvez-vous me proposer de mieux?
+Mais vous haïssez c'est-à-dire enviez Gambetta et vous entendez par
+opportuniste un homme qui a toutes les mauvaises tendances que vous lui
+octroyez.
+
+Trouvez juste, par hasard, une réclamation à la Ruggieri de M. Rochefort
+et l'on vous bombarde intransigeant radical. Voilà encore un mot excellent
+dénaturé comme opportunisme. Qui est-ce qui n'est pas radical parmi ceux
+qui veulent bien une chose.
+
+Alors il n'y a pas moyen d'être un honnête citoyen qui s'exprime librement
+sur ce qu'il voit, et qui traduit ses impressions sans songer quelles
+lunettes il doit mettre pour envisager l'événement? Il paraît que non.
+
+Supposez un écrivain qui a exprimé des sentiments républicains et qui se
+permet le lendemain de rendre justice à... au prince Napoléon, par
+exemple, de trouver qu'il a de l'esprit ou du talent. Et de suite on
+dira:
+
+Par qui est-il payé?
+
+N'est-ce pas une manoeuvre pour discréditer X... en l'inféodant malgré lui
+au parti Z...
+
+Triste, triste.
+
+Le journal après lequel vous soupirez serait une feuille d'amateurs
+alors? Précisément! Des amateurs d'indépendance. Un journal qui pourrait
+défendre les capacités de M. Jules Simon, du prince Napoléon, ou le
+talent de Gambetta ou l'esprit de Rochefort et constater l'impuissance de
+M. Clémenceau. Un journal qui ne flatte aucune passion en un mot. Mais
+cela n'est pas possible, dit-on, car si vous trouvez des amateurs pour
+écrire vous n'en trouverez pas pour lire, et dès notre plus tendre enfance
+les mots lire et écrire tendrement unis sonnent à nos oreilles comme deux
+inséparables.
+
+Ah! bah! Il n'y a donc pas en France une poignée de gens dégoûtés comme
+nous du parti pris et qui se disent comme nous qu'il n'y a qu'une France,
+qu'un parti et que tout homme utile doit être employé, tout talent défendu
+et toute diffusion attaquée. Comment! Il ne se trouverait pas une poignée
+d'hommes méprisant les accusations bêtes qu'on pourra leur jeter au visage
+et se disant simplement, honnêtement, amoureux de la grandeur de leur
+pays, et prêts à soutenir les hommes de talent dans quelque tiroir qu'ils
+soient classés par les amateurs d'étiquettes, prêts également à blâmer ce
+qui leur semble mauvais quelle qu'en soit la provenance sacrée.
+
+Un journal idéal où l'on pourrait dire par exemple qu'on aime la
+République et admire Gambetta, mais qui s'étonnerait qu'un homme aussi
+éminent laisse faire des inepties comme la dispersion des jésuites. Les
+jésuites et autres religieux sont dangereux, eh bien! débarrassez-vous-en.
+À vous de trouver le bon moyen, vous êtes le gouvernement, vous êtes
+nos intelligences. M. Gambetta laisse faire des bêtises pour prouver
+peut-être qu'il n'est pas tout-puissant? Et où est le mal de l'être par
+la persuasion, comme l'a dit M. Ranc?
+
+Un journal où l'on pourrait s'étonner de l'injustice avec laquelle on juge
+les qualités éminentes du prince Napoléon sans être soupçonné d'être à la
+solde de Plon-plon, où l'on pourrait mépriser le parti bonapartiste et
+regretter que le susdit citoyen soit entouré d'hommes qui le débinent et
+qui croient le servir. La seule bonne politique est celle qui réussit,
+disent-ils. Réussir à quoi?
+
+Mettez le citoyen Jérôme aux affaires ou débarrassez-le par miracle du
+nom compromettant et compromis qu'il porte, sans cela comment saurez-vous
+qu'il réussit. Quel que soit devenu le parti bonapartiste, un peu avant la
+mort du petit prince il avait des élections, maintenant il n'a plus rien.
+
+Allez expliquer aux électeurs les intentions du prince, celles du moins
+qu'il affiche et il aura des élections, mais pas comme vous voulez. Ou il
+ment, ou il est largement libéral et grandement intelligent. Il ne doit
+pas croire à ses droits. S'il y croit, nous retirons tout ce que nous
+avons dit.
+
+Expliquer aux électeurs le prince Napoléon! Mais nous nous en garderions
+bien! il faut continuer Napoléon III. Oh! alors! Et l'attitude du
+prince pendant la nuit du coup d'État et sa politique est-elle assez en
+opposition avec celle de son cousin! Ingratitude. Oh! le joli mot et qu'il
+fait bien dans le paysage. Nous sommes loin, hélas! de la rigidité des
+anciens Romains et quel est le frère ou le cousin qui ne bénéficie pas
+un peu, un tout petit peu, de la situation de son proche? Il ne sera
+peut-être pas content d'être défendu par nous, le prince. Car nous jetons
+carrément à l'eau et ses droits et le parti bonapartiste; lui n'a pas de
+parti, ce parti qui dit: qu'il soit ce qu'il veut, pourvu qu'il arrive.
+Ah! les misérables!
+
+Et le progrès, et le patriotisme et l'honnêteté? Il n'y a rien pour eux.
+Il y a un homme qui arrive et qui donne des places. Leurs convictions sont
+des préjugés de salon et l'espoir de retrouver des situations perdues.
+Les plus en vue, les plus _forts_ vous déclarent sérieusement que leurs
+habitudes, leur éducation leur défendent de se trouver avec des gens qui
+ne se lavent pas les mains. Innocent cliché! Comme s'il n'était pas prouvé
+depuis longtemps que ce sont les cléricaux qui se lavent le moins, et dans
+les couvents les malheureuses enfants prennent un bain par mois et dans
+l'obscurité.
+
+Mais nous avons beaucoup parlé de M. Jérôme Bonaparte...
+
+Ah! ma foi, tant pis! C'est un commencement logique.
+
+Qui doutera de notre indépendance, en nous voyant faire un quasi-éloge de
+l'homme le plus impopulaire de France... à moins qu'on nous accuse d'être
+subventionnés par lui?
+
+Horrible vanité de la décomposition sociale.
+
+
+
+
+ À Monsieur Tony-Robert-Fleury.
+ 30, rue Ampère, Paris.
+
+ Monsieur,
+
+J'apprends avec surprise que le grand chagrin que j'ai éprouvé dans
+l'affaire de la médaille au Salon est interprété auprès de vous comme une
+sorte de rancune que j'aurais contre vous. Et comme c'est à vous seul, en
+somme, que je dois toute mon éducation artistique, je ne veux pas qu'un
+pareil malentendu subsiste une minute de plus. Je ne m'excuse pas, n'ayant
+pas à le faire, mais je désire beaucoup que mes paroles, mes lamentations
+et mes indignations, que je persiste à croire légitimes, ne soient pas
+dénaturées.
+
+Je me rends parfaitement compte de ce qui a été fait pour moi; vous seul
+ne pouviez pas davantage; je suis très raisonnable en somme, vous voyez
+bien.
+
+Agréez, je vous prie, cher maître, l'expression de mes meilleurs
+sentiments.
+
+
+
+
+ À Monsieur Sully-Prudhomme.
+ Juin 1884.
+
+ Monsieur,
+
+Je viens de lire et de comprendre, à ce qu'il me semble, _Lucrèce et
+la Préface_. Ne m'en sachez aucun gré. Mais je ne suis ni vieille ni
+laide, et comme votre Lucrèce, j'ai encore lu tout ce que vous avez écrit;
+rendez-moi la pareille. Ce ne sera pas si beau, ni si long...
+
+En somme, je ne sais plus quoi dire, très effrayée de mon audace
+(bas-bleu en herbe) et très désireuse de vous écrire des choses
+ravissantes, naturellement je n'y arriverai pas, je le désire trop.
+Vous êtes trop sérieux pour faire attention à des lettres d'inconnu, vous
+avez quarante ans, de vieilles amitiés, que feriez-vous d'une nouvelle
+admiration? Et pourtant j'ai fait le rêve très naïf probablement et très
+1830 de gagner votre amitié par lettre.
+
+Je pourrais simplement faire votre connaissance, mais je ne pourrais
+alors vous dire que les banalités. Tandis qu'inconnue, je puis vous dire
+franchement que j'ai l'audace et la présomption de comprendre et de
+partager vos pensées les plus délicates, ce que je ne pourrais pas vous
+exprimer de vive voix... Et en somme les vers ne m'occupent que lorsqu'ils
+sont mauvais, alors ils me gênent. Il vous plaît de rimer, rimez pourvu
+que je ne m'en aperçoive pas.
+
+J'ai tout compris, mais il a fallu m'appliquer. J'ai beau me dire que
+le maniement de ces idées vous est familier et que je suis bien sotte
+d'admirer votre habileté à manoeuvrer au milieu de toutes choses...
+
+Au bout du compte, vous aussi vous devriez être béant d'étonnement
+devant le peintre qui manie ses couleurs et en fait, par des combinaisons
+que vous ne pouvez suivre, des tableaux variés et admirables. Mais
+vous vous croyez sans doute bien supérieur à un peintre en fouillant
+_inutilement_ dans le mécanisme de la pensée humaine.
+
+
+
+
+ Au même.
+
+ Ah! monsieur,
+
+Je suis vraiment saisie pour vous d'une estime énorme, d'autant plus que
+j'ai eu plus de peine à comprendre votre préface de _Lucrèce_. C'est
+infiniment plus difficile à saisir que la philosophie des anciens. Et j'ai
+de mon esprit une opinion si haute que celui qui parvient à m'embarrasser
+devient un géant pour moi. C'est votre cas. J'avais tout lu de vous, sauf
+_Lucrèce_. Et, en vous voyant manier si facilement ces choses si
+abstraites, j'éprouve pour vous une sainte vénération.
+
+
+
+
+ À Monsieur Julian.
+
+ Cher maître,
+
+Je vois que vous voulez remplacer M... Votre lettre est très jolie,
+mais, comme toujours, vous me prêtez des infamies, me voyant à travers
+des rapports d'atelier. Je n'ai jamais blessé la personne. Je suis trop
+délicate pour l'avoir fait sciemment et pas assez bête pour l'avoir fait
+inconsciemment. Il faudrait être vile pour humilier les inférieurs. Quant
+aux choses de voitures, dîners, etc., il faut ne m'avoir jamais vue pour
+croire que j'y ai jamais pensé.
+
+Je vous dis que vous me prêtez des infamies, mais, comme ma conscience
+est pure, je n'en suis pas émue. On perdrait sa vie à convaincre les gens.
+Quant à mon talent, je l'ai en une estime profonde et même, en rêve, je ne
+me comparerai jamais à votre protégé. Peu de peintres ont eu la presse que
+j'ai eue cette année. En plus, je viens de vendre deux études à un amateur
+et à un marchand, des inconnus pour moi.
+
+On voit bien que je vous ai rendu enragé pour que vous disiez ce que
+vous ne pouvez pas penser. Si je vous ai écrit pour me rétracter, c'est
+influencée par T. R. F. qui a dit que vous aviez été très bien pour moi.
+Et aussi parce que j'ai pensé qu'après tout, me préférer le risible X...,
+n'est pas me faire du mal. Vous êtes libre de le préférer. C'est drôle,
+voilà tout.
+
+Et puis, nous ne nous brouillerons jamais. C'est tout à fait impossible,
+bien que vous fassiez semblant de penser du mal de moi pour me taquiner,
+vous savez bien au fond, que je suis l'être le plus pur, le plus
+admirable, le plus juste, le plus grand et le plus loyal du monde.
+Je parle sérieusement. Vous savez que je ne tiens pas à ceux qui ne me
+comprennent pas; ceux à qui je tiens me comprennent. En plus, je suis au
+moment d'avoir un talent européen. _Vous brouiller_ avec _un être aussi_
+admirable et rare? Allons donc!
+
+Je ne puis mieux répondre à votre spirituelle lettre, qu'en faisant mon
+sincère éloge, un éloge raisonné et basé sur la profonde connaissance de
+moi-même, de ce moi unique et merveilleux qui m'enchante et que j'adore
+comme Narcisse. Trouvez-moi dans Paris un type qui écrive un pareil
+morceau d'un seul jet. Sans doute, si vous comparez mon talent de peintre
+à mon talent de pamphlétaire et de polémiste...
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+
+Préface de François Coppée
+
+ 1868-1874
+
+À sa tante
+À son cousin
+À Mademoiselle B***
+À sa tante
+
+ 1875
+
+À Mademoiselle Colignon
+À la même
+À la même
+À sa mère
+À Mademoiselle X***
+À sa tante
+À sa cousine
+À sa tante
+À la même
+À la même
+À sa mère
+À son grand-père
+À son frère
+
+ 1876
+
+À sa tante
+À la même
+À son père
+À sa tante
+À la même
+À Mademoiselle Colignon
+À la même
+À sa mère
+À la même
+À Mademoiselle Colignon
+À Mademoiselle X***
+À son frère
+
+ 1877
+
+À Madame H***
+À sa tante
+Au marquis de C***
+À Monsieur X***
+À Monsieur de M***
+Au même
+À Mademoiselle Colignon
+
+ 1878
+
+À Monsieur de M***
+Au même
+À Mademoiselle B***
+À la même
+À sa mère
+À la même
+À la même
+
+ 1879
+
+À M. X***
+À Mademoiselle Colignon
+À son frère
+À M. X***
+À son frère
+
+ 1880
+
+À M. X***
+À Monsieur Julian
+À son frère
+À la princesse K***
+À Monsieur X***
+
+ 1881
+
+À Monsieur Julian
+À son père
+À M. B***
+Au même
+Au même
+À Monsieur Julian
+À sa mère
+À Mademoiselle Colignon
+
+ 1882
+À sa mère
+À la même
+À Monsieur Julian
+À M. B***
+À Monsieur Julian
+
+ 1883
+
+À Mademoiselle X***
+Traduction de la lettre précédente
+À Mademoiselle X***
+Traduction de la lettre précédente
+À Monsieur B***
+À Monsieur Alexandre D***
+Au même
+À Monsieur X***
+À son frère
+À sa mère
+À Mademoiselle Canrobert
+À sa mère
+
+ 1884
+
+À Monsieur B***
+À Mademoiselle X***
+À la même
+À son frère
+À Monsieur X***
+À Monsieur E***
+À Monsieur de Maupassant
+Au même
+Au même
+Au même
+Au même
+Au même
+Au baron de Saint-Amand
+À son frère
+À Monsieur Henry Houssaye
+À Monsieur Edmond de Goncourt
+À Monsieur Émile Zola
+À Monsieur ***
+À Monsieur Tony-Robert-Fleury
+À Monsieur Sully-Prudhomme
+Au même
+À Monsieur Julian
+
+ FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Lettres de Marie Bashkirtseff, by
+Marie Bashkirtseff
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DE MARIE BASHKIRTSEFF ***
+
+***** This file should be named 18106-8.txt or 18106-8.zip *****
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+ https://www.gutenberg.org/1/8/1/0/18106/
+
+Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed
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+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
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+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
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+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
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+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
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+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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+Project Gutenberg's Lettres de Marie Bashkirtseff, by Marie Bashkirtseff
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Lettres de Marie Bashkirtseff
+ Préface de François Coppée
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+Author: Marie Bashkirtseff
+
+Commentator: François Coppée
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+Release Date: April 2, 2006 [EBook #18106]
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+Language: French
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+Character set encoding: UTF-8
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DE MARIE BASHKIRTSEFF ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed
+Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<h1>LETTRES<br><br>
+DE<br><br>
+MARIE BASHKIRTSEFF</h1><br><br>
+
+<p class="mid">Avec quatre Portraits,<br>
+des fac-similés d'Autographes et de Croquis</p><br>
+
+<h3> PRÉFACE<br><br>
+ par<br><br>
+FRANÇOIS COPPÉE<br>
+de l'Académie française</h3>
+
+<p class="mid">BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, FASQUELLE ÉDITEURS<br>
+11, RUE DE GRENELLE, PARIS (7e)</p>
+
+<p class="mid">Tous droits réservés.</p>
+
+<hr>
+
+<p class="mid">EXTRAIT DU CATALOGUE de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER<br>
+5, RUE DU PONT-DE-LODI</p>
+
+
+<p class="mid">Journal de Marie Bashkirtseff,
+ avec un portrait, (27e mille), 2 vol.</p>
+
+
+<p class="mid">Paris.&mdash;Imp. A. Maretheux et L. Pactat, 1, rue Cassette.</p>
+
+<hr>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p>
+
+<p class="i10"> PRÉFACE DE FRANÇOIS COPPÉE<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a></p>
+
+<p>L'été dernier, j'allai saluer une dame russe de mes amies, de passage à
+Paris, à qui Mme Bashkirtseff donnait l'hospitalité dans son hôtel de la
+rue Ampere.</p>
+
+<p>Je trouvai là une compagnie très sympathique: rien que des dames et
+des jeunes filles, toutes parlant à merveille le français, avec ce peu
+d'accent qui donne à notre langue, dans la bouche des Russes, on ne sait
+quelle gracieuse mollesse.</p>
+
+<p>L'accueil que je reçus fut cordial dans cet aimable milieu, où tout
+respirait le bonheur. Mais, à peine assis non loin du samovar, une tasse
+de thé à la main, je tombai en arrêt d'admiration devant un grand portrait,
+celui d'une des jeunes filles présentes, portrait d'une ressemblance
+parfaite, librement et largement traité, avec la fougue de pinceau d'un
+maître.</p>
+
+<p>«C'est ma fille Marie, me dit Mme Bashkirtseff, qui a fait ce portrait de
+sa cousine.»</p>
+
+<p>J'avais commencé une phrase élogieuse; je ne pus pas l'achever. Une autre
+toile, puis une autre, puis encore une autre, m'attiraient, me révélaient
+une artiste exceptionnelle. J'allais, charmé, de tableau en tableau,&mdash;les
+murs du salon en étaient couverts&mdash;et, à chacune de mes exclamations
+d'heureuse surprise, Mme Bashkirtseff me répétait, avec une émotion dans
+la voix, où il y avait encore plus de tendresse que d'orgueil:</p>
+
+<p>«C'est de ma fille Marie!... c'est de ma fille!...»</p>
+
+<p>En ce moment, Mlle Marie Bashkirtseff survint. Je ne l'ai vue qu'une fois,
+je ne l'ai vue qu'une heure... je ne l'oublierai jamais.</p>
+
+<p>À vingt-trois ans, elle paraissait bien plus jeune. Presque petite, mais
+de proportions harmonieuses, le visage rond et d'un modelé exquis, les
+cheveux blond-paille avec de sombres yeux comme brûlés de pensée, des
+yeux dévorés du désir de voir et de connaître, la bouche ferme, bonne et
+rêveuse, les narines vibrantes d'un cheval sauvage de l'Ukraine, Mlle
+Marie Bashkirtseff donnait, au premier coup d'œil, cette sensation si
+rare: la volonté dans la douceur, l'énergie dans la grâce. Tout, en cette
+adorable enfant, trahissait l'esprit supérieur. Sous ce charme féminin,
+on sentait une puissance de fer, vraiment virile;&mdash;et l'on songeait au
+présent fait par Ulysse à l'adolescent Achille: une épée cachée parmi des
+parures de femme.</p>
+
+<p>À mes félicitations, elle répondit d'une voix loyale et bien timbrée, sans
+fausse modestie, avouant ses belles ambitions et&mdash;pauvre être marqué déjà
+pour la mort!&mdash;son impatience de la gloire.</p>
+
+<p>Pour voir ses autres ouvrages, nous montâmes tous dans son atelier. C'est
+là que l'étrange fille se comprenait tout à fait.</p>
+
+<p>Le vaste «hall» était divisé en deux parties: l'atelier proprement dit, où
+le large châssis versait la lumière; et, plus sombre, un retrait encombré
+de papiers et de livres. Ici, elle travaillait; là, elle lisait.</p>
+
+<p>D'instinct, j'allai tout droit au chef-d'œuvre, à ce «Meeting» qui
+sollicita toutes les attentions, au dernier Salon: un groupe de gamins
+de Paris causant gravement entre eux&mdash;de quelque espièglerie sans doute,
+&mdash;devant un enclos de planches, dans un coin de faubourg. C'est un
+chef-d'œuvre, je maintiens le mot. Les physionomies, les attitudes des
+enfants sont de la vérité pure; le bout de paysage, si navré, résume
+la tristesse des quartiers perdus. À l'Exposition, devant ce charmant
+tableau, le public avait décerné, d'une voix unanime, la médaille à Mlle
+Bashkirtseff, déjà mentionnée l'année précédente. Pourquoi ce verdict
+n'avait-il pas été ratifié par le jury? Parce que l'artiste était
+étrangère? Qui sait? Peut-être à cause de sa grande fortune? Elle
+souffrait de cette injustice et voulait, la noble enfant, se venger en
+redoublant d'efforts. En une heure, je vis là vingt toiles commencées,
+cent projets: des dessins, des études peintes, l'ébauche d'une statue,
+des portraits qui me firent murmurer le nom de Frans Hals, des scènes vues
+et prises en pleine rue, en pleine vie, une grande esquisse de paysage
+notamment,&mdash;la brume d'octobre au bord de l'eau, les arbres à demi
+dépouillés, les grandes feuilles jaunes jonchant le sol;&mdash;enfin, toute
+une œuvre, où se cherchait sans cesse, où s'affirmait presque toujours le
+sentiment d'art le plus original et le plus sincère, le talent le plus
+personnel.</p>
+
+<p>Cependant une vive curiosité m'appelait vers le coin obscur de l'atelier,
+où j'apercevais confusément de nombreux volumes, en désordre sur des
+rayons, épars sur une table de travail. Je m'approchai et je regardai les
+titres. C'étaient ceux des chefs-d'œuvre de l'esprit humain. Ils étaient
+tous là, dans leur langue originale, les français, les italiens, les
+anglais, les allemands, et les latins aussi, et les grecs eux-mêmes; et ce
+n'étaient point des «livres de bibliothèque», comme disent les Philistins,
+des livres de parade, mais de vrais bouquins d'étude fatigués, usés, lus
+et relus. Un Platon était ouvert sur le bureau, à une page sublime.</p>
+
+<p>Devant ma stupéfaction, Mlle Bashkirtseff baissait les yeux; comme confuse
+et craignant de passer pour pédante, tandis que sa mère, pleine de joie,
+me disait l'instruction encyclopédique de sa fille, me montrait ses gros
+cahiers, noirs de notes, et le piano ouvert où ses belles mains avaient
+déchiffré toutes les musiques.</p>
+
+<p>Décidément gênée par l'exubérance de la fierté maternelle, la jeune
+artiste interrompit alors l'entretien par une plaisanterie. Il était
+temps de me retirer, et, du reste, depuis un instant, j'éprouvais un vague
+malaise moral, une sorte d'effroi, je n'ose dire un pressentiment. Devant
+cette pâle et ardente jeune fille, je songeais à quelque extraordinaire
+fleur de serre, belle et parfumée jusqu'au prodige, et, tout au fond de
+moi, une voix secrète murmurait: «C'est trop!»</p>
+
+<p>Hélas! C'était trop en effet.</p>
+
+<p>Peu de mois après mon unique visite rue Ampère, étant loin de Paris,
+je reçus le sinistre billet encadré de noir qui m'apprenait que Mlle
+Bashkirtseff n'était plus. Elle était morte, à vingt-trois ans, d'un
+refroidissement pris en faisant une étude de plein air.</p>
+
+<p>J'ai revu la maison désolée. La malheureuse mère, en proie à une douleur
+haletante et sèche qui ne peut pas pleurer, m'a montré, pour la deuxième
+fois, aux mêmes places, les tableaux et les livres; elle m'a parlé
+longuement de la pauvre morte, m'a révélé les trésors de bonté de ce cœur
+que n'avait point étouffé l'intelligence. Elle m'a mené, secouée par ses
+sanglots arides, jusque dans la chambre virginale, devant le petit lit de
+fer, le lit de soldat où s'est endormie pour toujours l'héroïque enfant.
+Enfin elle m'a appris que tous les ouvrages de sa fille allaient être
+exposés, elle m'a demandé, pour ce catalogue, quelques pages de préface,
+et j'aurais voulu les écrire avec des mots brûlants comme des larmes.</p>
+
+<p>Mais qu'est-il besoin d'insister auprès du public? En présence des œuvres
+de Marie Bashkirtseff, devant cette moisson d'espérances couchée par
+le vent de la mort, il éprouvera certainement, avec une émotion aussi
+poignante que la mienne, l'affreuse mélancolie qu'inspirent les édifices
+écroulés avant leur achèvement, les ruines neuves, à peine sorties du sol,
+que le lierre et les fleurs des murailles ne cachent point encore.</p>
+
+<p>Que dire, surtout, à la mère, dont le désespoir fait mal et fait peur?
+À peine ose-t-on la supplier, en lui montrant le Ciel, de détourner ses
+regards de l'impassible nature, qui ne livre à personne le mystère de ses
+lois et ne dit même pas si elle a besoin du génie naissant d'une jeune
+fille pour augmenter l'éclat et la pureté d'une étoile.</p>
+
+<p>François Coppée.</p>
+
+<p><i>Paris, 9 février 1885.</i></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
+<b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p>Cette préface a paru en tête du catalogue des œuvres de Marie
+Bashkirtseff, lors de l'exposition qui fut faite en 1885. L'auteur a
+bien voulu nous permettre de reproduire ici ces pages intéressantes et
+difficiles à retrouver.</p></blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<p class="mid">LETTRES<br>
+<p class="mid">DE<br>
+<p class="mid">MARIE BASHKIRTSEFF<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p>
+
+
+<h3>1868-1874</h3><br><br><br>
+
+
+<h4><b>À sa tante.</b></h4>
+
+<p class="rig">30 juillet 1868<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a></p><br><br>
+
+
+<p class="indent">Très chère tante Sophie,</p>
+
+<p>Comment allez-vous, ainsi que l'oncle? Hier, nous avions des tableaux
+vivants: le premier tableau représentait les quatre saisons: Dina
+représentait l'Hiver; moi, le Printemps; Sophie Kavérine, l'Automne;
+Mlle Élise l'Été. Dans le second tableau prenaient part Dina et Catherine,
+sœur de Sophie. Dina représentait la Psyché regardant l'Amour endormi, et
+Catherine, l'Amour. Dina avait les cheveux épars; c'était très joli. Dans
+le troisième tableau, moi et Paul: j'étais la Déesse des fleurs et Paul
+le Dieu des fruits. Dans le quatrième tableau, Dina seule en Naïade, robe
+blanche, assise dans le jonc; dans les mains et sous les pieds elle avait
+l'herbe des rivières et le jonc, toute la robe parsemée de perles en
+cristal blanc, qui ressemblaient beaucoup aux gouttes d'eau, avec les
+cheveux épars, sur les cheveux parsemés des perles en cristal. Venez chez
+nous, à Tcherniakovka; vous nous manquez. Tout le monde va bien et tout le
+monde vous embrasse.</p>
+
+<p class="indent">Votre nièce,</p>
+<p class="indent">Moussia Bashkirtseff.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
+<b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p>Marie Bashkirtseff n'avait pas encore huit ans. Elle est née le 11 novembre 1860.</p></blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h4><b>À son cousin.</b></h4>
+<p class="rig">20 février 1870, Tcherniakovka.</p><br><br>
+
+
+<p class="indent">Cher Étienne,</p>
+
+<p>Je te remercie pour le dessin et pour la lettre. Mes leçons vont assez
+bien. Je t'envoie mon dessin, seulement ne le montre à personne, parce que
+c'est mal fait. Après ton départ j'ai fait beaucoup de dessins et il y en
+a qui sont bien. À l'étranger, je crois que nous n'irons pas bien vite,
+peut-être pourtant un de ces jours; maman a dit dans une semaine.</p>
+
+<p>Ma tante est allée dans ses terres avec Paul, voilà pourquoi Paul ne
+t'écrit pas. Ta sœur Dina t'embrasse; mais, selon sa coutume, elle n'écrit
+rien, mais elle pense à ta commission. Je t'apporterai de l'étranger
+un porte-fusil, ou mieux, écris-moi ce qu'il faut t'apporter? Mais
+dépêche-toi, car dans deux semaines, tout au plus, nous partons. Écris-moi
+absolument qu'est-ce qu'il faut t'apporter de l'étranger; si nous ne
+partons pas, je t'écrirai encore. Pardonne-moi le mauvais papier. Maman
+t'envoie trois roubles et te prie de bien travailler à l'école.
+
+<p class="indent">Ta cousine dévouée.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h4><b>À Mademoiselle H...</b></h4>
+<p class="rig">4 septembre 1873.</p><br><br>
+
+<p class="indent">Chère amie,</p>
+
+<p>J'ai pour la première fois parlé l'italien aujourd'hui. Le pauvre
+Micheletty, (mon professeur,) faillit tomber évanoui ou se jeter par la
+fenêtre de la joie de m'entendre parler italien. Je puis dire maintenant
+que je parle le russe, le français, l'anglais, l'italien; j'apprends
+l'allemand et le latin, j'étudie sérieusement.</p>
+
+<p>Avant-hier, j'ai eu ma première leçon de physique.</p>
+
+<p>Ah! comme je suis satisfaite de moi!</p>
+
+<p>Quel grand bonheur est celui-là!!</p>
+
+<p>Comment vont tes leçons? Écris-moi, je t'en prie.</p>
+
+<p>J'ai reçu le Derby: les courses à Bade! Comme je voudrais y être! mais non,
+je ne veux pas, je dois étudier et, le cœur serré, je lis les courses de
+chevaux de X. Je me calme avec grand peine et je me console en disant:
+Étudions, étudions, notre tour viendra. Si Dieu le veut!</p>
+
+<p>C'est l'heure du déjeuner, la seule libre, et c'est généralement pendant
+ce temps qu'on me taquine avec X..., et je rougis, pour tous; maman me
+soutient, en disant: «Qu'est-ce que tous la taquinez toujours avec ce X...»</p>
+
+<p>Maman est bien gentille aujourd'hui, je finirai vraiment par devenir son
+amie.</p>
+
+<p>Elle cause, nous raconte des histoires du temps où elle avait seize ans,
+récite des poésies en riant.</p>
+
+<p>Hier, à la leçon de français, j'ai lu l'Histoire Sainte, les dix
+commandements de Dieu. Il dit qu'il ne faut pas se faire des images de
+ce qui est dans les cieux. Les Latins et les Grecs ont tort, ce sont des
+idolâtres, qui adorent des statues et des peintures. Aussi, moi, je suis
+loin de suivre cette méthode. Je crois en Dieu, notre Sauveur, la Vierge,
+et j'honore quelques saints, pas tous, car il y en a de fabriqués, comme
+les plumcakes.</p>
+
+<p>Que Dieu me pardonne ce raisonnement s'il est injuste, mais dans mon
+simple esprit les choses sont ainsi et je ne puis dire autrement.</p>
+
+<p>Es-tu contente de ma lettre?</p>
+
+<p class="indent"> Au revoir.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h4><b>À sa tante.</b></h4>
+<p class="rig">Spa, dimanche 5 juillet 1874.</p><br><br>
+
+<p class="indent">Chère tante,</p>
+
+<p>Je vous ai promis d'écrire et me voici. Je sors toujours au bras de ma
+mère. Hier soir, je chantais chez moi et tous accoururent du Casino. Paul
+m'a dit qu'il m'entend de l'hôtel de Flandre.</p>
+
+<p>Pourquoi y a-t-il des gens qu'on déteste? J'étais tranquille, mais P....
+vient avec sa mère et j'ai envie de fuir. Ils sont bons, aimables, pas
+bêtes, mais je ne peux pas les supporter.</p>
+
+<p>Nous allons voir la grotte à Spa; je ne puis pas bien vous la décrire et
+pourtant cela me ferait un tel plaisir plus tard de trouver une juste
+description (je noterai tout dans mon journal) de ce que j'ai vu! je sais
+que j'ai beaucoup admiré. Mais je suis sûre qu'il y a des grottes bien
+plus belles aux environs, sans parler d'autres pays, où il y a des
+merveilles auprès desquelles la grotte d'ici ne paraîtrait que comme rien.
+<i>D'ailleurs, c'est humilier les œuvres souveraines que de leur imposer
+notre approbation</i>.</p>
+
+<p>Je marche avec M. G.... malgré une petite pluie; je suis mouillée et
+crottée, maman est au désespoir....</p>
+
+<p>Le retour a été admirable; dans un village, G.... a tiré d'un lit
+une couverture blanche et du plancher un tapis. On donne le tapis aux
+autres et on enveloppe de la couverture.... moi. Je riais et admirais
+l'intrépidité de G....; il riait aussi et nous comparait à Paul et à
+Virginie.</p>
+
+<p>On nous a présenté le comte Doenhoff, le petit B. K...., et nous allons
+aux courses, le comte D. Basilevsky, frère de la princesse Souvaroff,
+maman, moi et Dina. Nous sommes dans la meilleure tribune; le comte D...
+reste avec nous. On dit qu'il admire maman, et tu sais, chère tante, ce
+qu'il a dit! Il a dit: <i>La fille ne sera pas mal, mais on ne pourra
+jamais la comparer â la mère</i>.&mdash;Maman ne fait que parler de moi; elle
+raconte les mots de mon enfance, tu sais, toujours la même chose; elle
+ne peut pas oublier que quand elle arrivait de la Crimée (j'avais deux
+ans), elle me dit pour je ne sais quelle espièglerie: Marie est bête.
+&mdash;<i>Marthe</i>, dis-je à ma nourrice (car, comme tu sais, jusqu'à trois ans et
+demi je prenais de la nourriture naturelle), <i>Marthe, allons-nous-en,
+maman n'a pas reconnu Marie</i>.... Au revoir, je vous embrasse tous, je
+suis rose et blanche et me porte très bien.</p><br><br><br>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/03.png"></p>
+
+
+<h3>1875</h3><br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À Mademoiselle Colignon</b></h4>
+
+<p class="indent">Chère amie,<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a></p>
+
+<p>Quel affreux voyage!<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> À Vinenbruck nous descendons et allons vingt
+minutes à pied; à une heure et demie nous arrivons: quelques maisons entre
+deux montagnes. On ne se fera jamais idée du calme profond, qui règne en
+cet endroit. Il me semble, que dans une tombe c'est plus animé. Ma mère
+est radieuse, je suis enchantée de la revoir. Je raconte tout ce qui s'est
+passé depuis le départ. Une fois tout cela raconté, je m'ennuie, pas
+une âme intéressante. Je chante et ma voix produit son effet habituel.
+Ici, on se promène sans chapeau, on parle à tout le monde; <i>requiem
+delectabile</i>. Campagne, plus campagne qu'en Russie, tristesse,
+détestation!...</p>
+
+<p>Quand je pense (et j'y pense souvent) qu'on ne vit qu'une fois, je me
+reproche de passer mon temps dans ce pays de saucissons.</p>
+
+<p>Un chapeau de feutre noir d'une façon ravissante, une robe de drap bleu
+presque noir, tout unie, bien tirée sur les hanches et à petite traîne,
+mais la traîne est retroussée sur le côté, comme un habit de cheval,
+souliers de peau jaune à boucles, figure fraîche, port royal (comme dit
+maman), démarche gracieuse. Dina s'écrie en me voyant descendre: je ne
+te reconnais pas, tu as l'air d'un tableau ancien. Je prie Dina de me
+conduire par la ville; ce n'est pas une ville, mais comme le parc d'un
+château. L'endroit est ravissant et à chaque pas on voit des montées se
+perdant dans la verdure, des balcons à balustrades, des ponts rustiques,
+des montagnes, des plaines, charmants en vérité. Mais sur les balustrades
+personne n'est appuyé, les allées sont désertes, les escaliers, poétiques
+et pittoresques, vides. Je me plains tout haut en admirant ces belles
+choses. Voilà, ma chère. Par exemple, je dis que je m'ennuie et j'entends
+quelqu'un derrière moi; je me retourne; c'est une personne qui pense ce
+que je viens de dire, on se parle, et voilà!.... Eh! bien, s'écrie-t-elle,
+retourne-toi donc vite!.... Je me retourne et je vois.... Un cochon blanc
+et rose, qu'on conduit en laisse.... À sept heures nous descendons dans la
+laiterie, c'est charmant.</p>
+
+<p>On monte, on descend par un chemin adorable. Schlangenbad est un jardin
+ravissant; pas de places, pas de rues, çà et là des maisonnettes propres
+et simples. Je parle à peine allemand, je parle une nouvelle langue en
+ajoutant <i>irt</i> à tous les mots français. Tout le monde rit et parle
+comme moi. Maman me présente à la princesse M... Je me plains de l'ennui,
+la princesse m'offre un attaché militaire russe qui est ici, et dont je ne
+sais pas le nom.</p>
+
+<p>Résignons-nous et couchons-nous de bonne heure; levons-nous avec les
+poules; cela me fera du bien.</p>
+
+<p>Je ne saurais jamais vous dire à quel point je regrette que vous ne soyez
+pas avec nous et comme ça ferait du bien à votre santé.</p>
+
+<p class="indent">Au revoir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a>
+<b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour) </a><p>Mademoiselle Colignon, son institutrice.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a>
+<b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour) </a><p>Marie Bashkirtseff faisait alors son premier voyage à Schlangenbad.</p></blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À la même.</b></h4>
+
+<p class="indent"> Chère amie,</p>
+
+<p>Les anciens ont tort. L'amour, c'est la femme qui aime. Si on pouvait être
+double, je voudrais l'être pour mettre ma seconde moi à genoux devant la
+première, seulement parce que celle-ci est prosternée devant l'amour.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que la femme qui vous aime tout simplement? Peut-on l'apprécier
+même si elle vous adore? Oui, les gens aux sentiments vulgaires. Mais si
+cette femme se dresse debout, et se prosterne ensuite devant vous, c'est
+alors seulement que vous comprenez toute sa grandeur, la grandeur de son
+amour. Et ce n'est qu'en s'humiliant ainsi qu'elle est grande, parce
+qu'elle vous élève et vous rend digne. Quel est l'homme qui ne se
+sentirait pas Dieu devant cette adoration, par conséquent ne pourrait
+vous comprendre et devenir votre égal!
+
+<p class="indent"> Au revoir.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h4><b>À la même.</b></h4>
+
+<p class="indent"> Chère amie,</p>
+
+<p>Êtes-vous encore à Allevard et comment va votre santé? Où pensez-vous que
+je sois aujourd'hui, à Schlangenbad, à l'hôtel Planz? Eh! bien, pas du
+tout. Je suis à Paris, au Grand-Hôtel et, si vous étiez plus avisée, vous
+auriez pu le voir sur l'enveloppe.</p>
+
+<p>Je suis une méchante fille, je quitte ma mère en lui disant que je suis
+enchantée de partir avec mon oncle. Ça lui fait de la peine, et on ne
+sait pas combien je l'aime et on me juge d'après les apparences. Oh! en
+apparence, je ne suis pas très tendre. L'idée de revoir ma tante m'occupe.
+Pauvre tante, qui s'ennuie tant sans moi! Pauvre maman, que j'abandonne!
+Mon Dieu, que faire? Je ne puis pas me couper en deux!...</p>
+
+<p>C'est vendredi que j'ai quitté Schlangenbad. Le samedi à cinq heures, j'ai
+descendu au Grand-Hôtel, où m'attendait ma tante. À la frontière française,
+j'ai respiré pour la première fois depuis que je suis sortie de France.
+
+<p class="indent">Je vous embrasse.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h4><b>À sa mère.</b></h4>
+<p class="rig">Paris, Grand-Hôtel, 1875.</p><br><br>
+
+<p class="indent">Chère maman,</p>
+
+<p>Arrivée à cinq heures du matin, au Grand-Hôtel, il est six heures
+seulement et je vous écris déjà; cela vous prouve mon empressement.</p>
+
+<p>Depuis quinze jours, j'ai respiré pour la première fois en revoyant la
+France. Je me porte à ravir, je me sens belle, il me semble que tout me
+réussira; tout me sourit et je suis heureuse, heureuse, heureuse!...
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2"> Je vous embrasse, bonjour.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Soignez-vous, ma mère, écrivez-moi et revenez vite.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h4><b>À Mademoiselle ***.</b></h4>
+<p class="rig">Paris, 1er septembre 1875.</p><br><br>
+
+<p class="indent">Ma chère Berthe,</p>
+
+<p>Je réponds de Paris à votre lettre, où je suis depuis trois jours. Ma mère,
+qui est restée à Schlangenbad, me l'envoie. Madame votre mère est bien
+bonne de penser à moi, et il me tarde de la connaître. Je suis ici avec
+ma tante, Mme Romanoff; je crois que vous la connaissez. Que je voudrais
+passer quelque temps dans la même ville que tous! nous pourrions au moins
+nous voir. C'est si ennuyeux de se rencontrer une ou deux fois par an,
+échanger quelques mots et puis être de nouveau, l'une à un bout du monde,
+l'autre à l'autre.</p>
+
+<p>Écrivons-nous toujours. Depuis notre premier séjour à l'étranger, où je
+vous ai connue dans notre tendre enfance, j'ai été toujours attirée vers
+vous, et quelque chose me dit qu'un jour nous serons plus liées que nous
+ne pouvons l'être maintenant.</p>
+
+<p>Nous sommes au Grand-Hôtel, n° 281.</p>
+
+<p>Au revoir, ma chère; pensez de moi ce que je pense de vous. Bonjour.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h4><b>À sa tante.</b></h4>
+<p class="rig">Paris, 1875.</p><br><br>
+
+<p>Mme Romanoff, Olga, Marie, X... Tout le monde enfin. J'écris comme j'ai
+promis et pour commencer je vais déclarer qu'il fait non pas chaud, comme
+disait ma tante, mais bel et bien frais, un temps admirable. Je suis allée
+chez tous mes fournisseurs, qui sont de vrais anges et pas si chers que
+je croyais. K. est avec nous, il est d'une utilité étonnante! Hier, et
+avant-hier nous fûmes au Bois&mdash;une foule immense et élégante comme
+toujours. Ton frère, belle Euphrosine, a une voiture et un cheval
+adorables et fait le beau ici. Il a fait un soubresaut en m'apercevant.
+Ce singe de L. est également ici et une quantité d'autres, tous ceux
+qui étaient à Nice, etc., etc. Seulement, je manque d'argent. C'est le
+principal. Qui, diable, a inventé cette vile chose. Comme on était heureux
+à Sparte d'avoir de l'argent en cuir, en peau de bœuf! J'économise
+admirablement, mais malgré ma belle économie, l'argent <i>deficit</i></p>
+
+<p>Je fais mieux mes affaires que je ne le pensais, il faut bien m'habituer.
+On est très malheureux quand on ne sait rien faire soi-même.</p>
+
+<p>Mon plus grand tourment, c'est d'aller rôder avec la tante Marie. Ils
+viennent tous de sortir pour aller au Bon-Marché; je reste à la maison,
+enfermée chez moi, ce qui me plaît cent fois plus que de courir dans tous
+ces magasins.</p><br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À sa cousine.</b></h4>
+<p class="rig">Paris, Grand-Hôtel, 1875.</p><br><br>
+
+<p class="indent">Chère Dina,</p>
+
+<p>Voilà une aventure! je m'étais mise sur le balcon du salon de lecture,
+attendant ma tante, quand j'entendis derrière moi un chœur d'admiration
+sur ma personne, ma taille. Ce chœur partait d'un groupe de messieurs
+assis derrière moi. Il est vrai, qu'en ma robe de batiste grise, tout unie,
+j'ai une taille divine, c'est le mot (tu l'as dit toi-même); mes cheveux
+dorés sont coiffés simplement. Je ne sais comment, mais les torsades
+tombent jusqu'au milieu du dos. Ce n'est pas tout: entre ces gens il y a
+des Brésiliens qui me regardent et me suivent. Ce n'est pas tout: il y a
+un charmant jeune Anglais blond, qui a l'air de soupirer; ce n'est pas
+tout: il y a un affreux blond Russe qui me poursuit. Ce n'est pas tout: et
+si même je croyais que cette fois c'est tout, il y a bien encore d'autres
+fous, mais je ne prends pas la peine d'en parler; même les femmes me
+regardent et admirent mes toilettes d'une simplicité étonnante et d'un
+chic surprenant. Lis ma lettre à maman, ça lui fera plaisir, ça la guérira.
+Pauvre maman!</p>
+
+<p>On nous amène une victoria à deux chevaux et nous sortons.</p>
+
+<p>Au Bois il y a quatre rangées de voitures, on s'écrase presque. J'étais
+en train de m'étonner de la laideur des hommes, ici, quand je vis arriver
+quelque chose de connu; je tâchais de reconnaître, car il y a tant de
+monde, tant de figures... que les yeux faiblissent et deviennent hébétés
+au point de vue moral. La personne me salua et je vis s'épanouir la figure
+du stupide Em.</p>
+
+<p>Au second tour, le surprenant, mais stupide personnage, s'approche de
+la voiture et de sa voix stridente avec son accent niçois jette ces mots
+flamboyants de distinction:&mdash;Où donc êtes-vous logées?&mdash;Au Grand-Hôtel,
+répond ma tante.&mdash;À la bonne heure!...&mdash;Quant à moi, je ne me tourne même
+pas de son côté.</p>
+
+<p>Je ne sais à quoi attribuer cette révolution intérieure, mais le fait est
+que tout me paraissait noir avant, et tout me paraît rose à présent. Nous
+rentrons juste pour la table d'hôte. À gauche, sont ceux que je nomme les
+Brésiliens; à droite, au salon de lecture est le gentil Anglais qui, pour
+regarder, s'approche vingt fois du côté de la fenêtre, mais chaque fois je
+voyais son œil droit se détourner de l'affiche qu'il avait l'air de lire,
+et se fixer sur moi.</p>
+
+<p>Oh! vraiment, je ne vaux pas cette peine, Je rentre chez moi et je me mets
+à écrire. On frappe; la femme de chambre me donne une carte. De M....
+Faites entrer, c'est Remy seul, sans son père; je regarde son chapeau sur
+la table, ses cheveux noirs, et une idée m'illumine.&mdash;Asseyez-vous comme
+cela, tournez le dos à la porte et ne vous retournez pas quand ma tante
+entrera; je veux qu'elle vous prenne pour un autre.&mdash;Et tout le temps
+notre conversation est interrompue par nos éclats de rire; je me figure
+la face de ma tante.</p>
+
+<p>Remy m'assure qu'il n'a pas changé depuis quatre ans.</p>
+
+<p>De combien de demoiselles avez-vous été amoureux depuis?&mdash;De pas une
+seule, je vous jure!!!... Je doute, il assure; je ris, il soupire. C'est
+agréable d'avoir des amitiés d'enfance. Alors, comme tu le sais, il était
+cent fois plus fort que moi en coquetterie; maintenant, je suis une
+vieille et lui, un enfant. Il se hasarde à demander si je suis changée.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, je suis toujours la même. Je ne suis pas amoureuse de vous,
+cela va sans dire...</p>
+
+<p>Je voulais dire que je ne l'ai jamais été. Mais pourquoi désillusionner
+les gens?... (Il a encore trois ans pour finir ses études.) Il fait de la
+tête des signes et balbutie quelque chose qui veut dire: Oh, sans doute,
+non, je n'ose pas croire autrement.&mdash;Mais, ai-je continué, je suis votre
+amie.</p>
+
+<p>Entre ma tante, et j'éclate de rire en voyant sa figure surprise,
+souriante et en même temps sévère. Elle a fait une tête de circonstance,
+mais à l'instant Remy se retourne et la face change. Ah! ah! ah! je suis
+enchantée de la surprise.</p>
+
+<p>Au Bois<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>, il y a tant de Niçois, qu'un moment il m'a semblé être à Nice.</p>
+
+<p>C'est septembre, et c'est si beau Nice en septembre; je me souviens de
+l'année dernière, de mes promenades matinales avec mes chiens, de ce ciel
+si pur, de cette mer si argentée. Ici il n'y a ni matin, ni soir; le matin
+on balaie; le soir, ces innombrables lanternes m'agacent. Je me perds ici,
+je ne sais distinguer le levant du couchant, tandis que là, on se trouve
+si bien! On est comme dans un nid, entouré par des montagnes, ni trop
+hautes, ni trop arides. On est de trois côtés protégé comme par un manteau
+de Laferrière, gracieux et commode et, devant soi, on a une fenêtre
+immense, un horizon infini, toujours le même et toujours nouveau. Oh!
+j'aime Nice.&mdash;Nice, c'est ma patrie, Nice m'a fait grandir,</p>
+
+<p>Nice m'a donné la santé, les fraîches couleurs.&mdash;C'est si beau: on se lève
+avec le jour et on voit paraître le soleil, là-bas, à gauche, derrière
+les montagnes qui se détachent en vigueur sur le ciel bleu argent et si
+vaporeux et doux qu'on étouffe de joie. Vers midi, il est en face de moi,
+il fait chaud, mais l'air n'est pas chaud, il y a cette incomparable brise,
+qui rafraîchit toujours. Tout semble endormi. Il n'y a pas une âme sur la
+promenade, sauf deux ou trois vieux Niçois endormis sur les bancs. Alors
+je suis seule, alors je respire, j'admire, je suffoque. Qu'est-ce que je
+te raconte là? des choses que tu connais, mais comme je suis en train, je
+continue.</p>
+
+<p>Et le soir, encore le ciel, la mer, les montagnes. Le soir, c'est tout
+noir ou gros bleu. Et quand la lune éclaire ce chemin immense dans la mer,
+qui semble être un poisson aux écailles de diamants et que je suis à
+ma fenêtre, tranquille, seule, je ne demande rien et je me prosterne
+devant Dieu!... Oh, non! Tu ne comprends pas ce que je veux dire, tu ne
+comprendras pas, parce que tu n'as pas éprouvé cela. Non, ce n'est pas
+cela, c'est que je suis désespérée toutes les fois que je veux faire
+comprendre ce que je sens!! C'est comme dans un cauchemar, quand on n'a
+pas la force de crier!</p>
+
+<p>D'ailleurs, jamais aucun écrit ne donnera la moindre idée de la vie
+réelle. Comment expliquer cette fraîcheur, ces parfums de souvenirs! on
+peut inventer, on peut créer, mais on ne peut pas copier... On a beau
+sentir en écrivant, il n'en résulte que mots communs: bois, montagnes,
+ciel, lune, etc., etc.</p>
+
+<p>Donne-moi des nouvelles de Schlangenbad et revenez plus vite.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a>
+<b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour) </a><p>La fin de cette lettre se retrouve dans le journal de Marie
+Bashkirtseff (page 65), avec quelques variantes.</p></blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h4><b>À sa tante.</b></h4>
+<p class="rig">Paris.</p><br><br>
+
+<p class="indent">Très chère tante,</p>
+
+<p>Ne vous déchirez pas le cœur pour rien et ne prévoyez rien de sinistre.
+Tout va admirablement bien, excepté le caractère de mon auguste mère,
+qui se fâche du matin au soir et économise tellement que c'est terrible.
+Mon auguste mère a proposé de ne pas déjeuner, figurez-vous cela, ne pas
+déjeuner! C'est atroce, mais je suis bonne enfant, je ne me fâche pas et
+la proposition n'est restée qu'une proposition.</p>
+
+<p>L'univers entier est à Paris. Depuis la reine d'Espagne jusqu'à A.</p>
+
+<p>Nous avons visité plusieurs hôtels, il y en a un aux Champs-Élysées, tout
+à fait à part avec un petit jardin, écuries et remises, trois chambres de
+domestiques, huit chambres à coucher, trois salons, salle à manger, jardin
+d'hiver, sous-sols, cuisine, salle de bains, office, etc., etc. Ce n'est
+pas une énorme maison et si on l'achetait il faudrait ajouter deux ou
+trois pièces. Ce n'est qu'à Paris qu'on peut vivre, partout ailleurs on
+végète, on ne vit pas. Quand je pense que nous demeurons à Nice, j'ai
+envie de me casser la tête. Et dire que nous avons acheté à Nice!!! Quelle
+horreur! Je sais qu'on fera de l'esprit sur ce que je dis, mais je m'en
+moque. Je dis ce que je dis et je sais ce que je sais. Vivre ailleurs
+qu'ici, c'est perdre son temps, son argent, sa figure, sa santé, tout
+enfin. Tout homme sensé et qui n'est pas mort vous dira que j'ai raison.</p>
+
+<p>Comment va la santé de papa, embrassez-le. Je me propose de gagner 200,000
+roubles et alors je vous montrerai d'où je suis sortie!!!</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i10"><i>De la mère Angot je suis la fille,</i></p>
+ </div> </div>
+
+<p>etc., etc. Quand je pense, qu'on vend en Russie pour acheter à Nice! Mais
+c'est de la folie...</p>
+
+<p>Enfin puisque l'affaire est commencée, terminez-la, payez à Nice et puis
+on tâchera de vendre, si l'on trouve un acquéreur. Je vous prie de ne pas
+acheter de meubles, car nous en commanderons ici; ce n'est pas la peine de
+dépenser de l'argent pour cette baraque Niçoise.</p>
+
+<p class="indent"> Je vous embrasse beaucoup de fois. Faites tondre et laver Prater.</p>
+
+<p><i>P.S.</i>&mdash;Voici ma photographie en Mignon pour les tableaux vivants.</p><br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À la même.</b></h4><br>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4"> ÉPITRE À MA TANTE POUR OBTENIR DE L'ARGENT.</p>
+ </div> </div>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4"> La plus grande des trois Grâces</p>
+<p class="i4"> Se trouve dans cent disgrâces!</p>
+<p class="i4"> Si, comme c'est probable,</p>
+<p class="i4"> Votre âme charitable</p>
+<p class="i4"> De grandes choses capable</p>
+<p class="i4"> Entend ma voix lamentable,</p>
+<p class="i4"> Elle soulagera ma peine.</p>
+<p class="i4"> Et soyez bien certaine,</p>
+<p class="i4"> Que lorsque reine je serai,</p>
+<p class="i4"> Jusqu'au dernier franc vous rendrai</p>
+<p class="i4"> Avec de beaux intérêts.</p>
+<p class="i4"> Mon âme poétique</p>
+<p class="i4"> Et mon cœur magnifique</p>
+<p class="i4"> Se dessèchent comme pastel</p>
+<p class="i4"> Dans ce petit hôtel.</p>
+<p class="i4"> Tous les soirs vers six heures,</p>
+<p class="i4"> Pour me bien réjouir</p>
+<p class="i4"> Dans ce Bois plein de fleurs</p>
+<p class="i4"> Il me faut sortir.</p>
+<p class="i4"> Il me faut pour cela</p>
+<p class="i4"> Voiture et toilette:</p>
+<p class="i4"> Comment le puis-je, hélas!</p>
+<p class="i4"> Quand est vide la cassette.</p>
+<p class="i4"> Lorsque reine je serai,</p>
+<p class="i4"> Tout, tout vous rendrai,</p>
+<p class="i4"> Mais, en attendant,</p>
+<p class="i4"> Envoyez-moi l'argent.</p><br><br><br>
+ </div> </div>
+
+
+
+<h4><b>À la même.</b></h4>
+<p class="rig">Paris.</p><br><br>
+
+<p>Il pleuvait ce matin.</p>
+
+<p>Ah! ma tante, si vous pouviez m'envoyer un peu du vil métal.</p>
+
+<p>En vérité, je ne comprends pas comment il y a des gens qui, pouvant vivre
+à Paris, s'en vont moisir à Nice!</p>
+
+<p>Si vous saviez comme Paris est beau! Chez Laferrière, Caroline est allée
+aux eaux, la grande mince la remplace et pas mal; au moins avec celle-là
+je fais ce que je veux.</p>
+
+<p>Ah! ma tante, envoyez-moi donc de l'argent.</p>
+
+<p>Ce soir, nous irons sans doute à l'Opéra.</p>
+
+<p>Ah! ma tante, envoyez-moi donc de l'argent.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4"> Car je suis dans la gêne,</p>
+<p class="i4"> Que mon cœur, que mon cœur</p>
+<p class="i4"> . . . . . . . a de peine!...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ne pas aller tous les jours au Bois, c'est mourir d'ennui: vous savez bien
+que je déteste courir les boulevards et les boutiques. Mon seul plaisir
+est d'aller respirer l'air pur de la campagne, de humer les douces
+émanations du Bois, d'admirer la nature... des voitures et des toilettes.</p>
+
+<p>Ah! ma tante, envoyez-moi donc de l'argent!</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4"> Car je suis dans la gêne,</p>
+<p class="i4"> Que mon cœur, que mon cœur</p>
+<p class="i4"> . . . . . . . a de peine?...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Que Dieu vous garde, mes amis.</p>
+
+<p>Nous, par la grâce de Dieu,</p>
+
+<p class="indent">Marie.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h4><b>À sa mère.</b></h4>
+<p class="rig">Florence.</p><br><br>
+
+<p class="indent">Chère maman,</p>
+
+<p>Nous descendons à l'hôtel de France. Ah! je suis habituée à voyager... je
+ne fais que cela depuis quelque temps. Je suis gaie et bien portante. Ce
+qui est vilain, c'est que nous ne connaissons pas une âme, moi et ma tante,
+deux femmes seules, enfin résignons-nous!</p>
+
+<p>Quelle vie, quelle animation! des chants, des cris partout. Je me sens
+bien ici. Nous sommes comme dans une forêt sauvage, comme le Dante <i>una
+selva reggia</i>, je ne sais où l'on va, quelle fête il y a, rien, rien,
+rien!... Mais, comme a dit un poète russe: notre bonheur est dans notre
+misérable ignorance. C'est vrai, je ne sais rien ici et je suis à peu près
+tranquille. J'en voudrai beaucoup à la personne qui me tirera de <i>cette
+misérable ignorance</i>: qui me dira, il y a bal là, fête ici; j'en
+voudrais être et je serais tourmentée.</p>
+
+<p>Il fait un clair de lune superbe et notre hôtel est situé sur la seule
+partie de l'Arno qui ne soit laide et desséchée, comme le Paillon de Nice.
+À demain les visites aux galeries, aux palais!</p>
+
+<p>Ah! comme on vit bien ici! Nous avons visité le Palazzo Pitti, puis la
+galerie de tableaux. Le tableau qui m'a le plus frappé, c'est le jugement
+de Salomon <i>en costume moyen âge,</i>&mdash;il y a plusieurs autres naïvetés
+pareilles. Tu sais que je respecte les tableaux très anciens, ce qui ne
+m'empêche pas cependant de voir leurs défauts. Une Vénus avec des pieds si
+mal faits, qu'on dirait qu'elle a porté des souliers à grands talons. Mes
+pieds sont bien mieux.</p>
+
+<p>Il y a de très belles et très curieuses choses dans ce palais, il y en a
+pour des millions. Ce que j'aime le mieux, ce sont des portraits, parce
+que ce n'est pas inventé, composé, arrangé. Il y a aussi une curieuse
+collection de miniatures. Pourquoi donc ne s'habille-t-on pas comme avant?
+Les modes d'à présent sont laides. Tu sais, une fois mariée, mon genre est
+tout décidé, genre mythologique, empire ou plutôt directoire, mais plus
+décent, très décent. Il y a de ces délicieuses robes, croisées comme par
+hasard, et serrées devant par une ceinture. Oh! les femmes d'à présent ne
+savent pas s'habiller, les plus élégantes sont mal mises. Enfin, ayez
+patience, si Dieu m'accorde la grâce de faire ce que je veux, vous verrez
+une femme un peu bien arrangée.</p>
+
+<p>De là nous allons à la maison de Buonarotti; mais il y a une telle foule,
+qu'on ne peut pas bien voir. Ensuite al Museo del Pietre D. Superbe
+mosaïque. Ensuite al galeria del Belorta. Je ne vais pas la décrire. Quand
+tu seras bien portante, nous irons ensemble; d'ailleurs il faudrait un
+volume et la description n'en donnerait aucune idée. Tu sais que j'adore
+la peinture, la sculpture, l'art enfin.</p>
+
+<p class="indent"> Au revoir, à bientôt. Je t'embrasse.</p><br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À son grand-père.</b></h4>
+<p class="rig">Florence, mercredi, 15 septembre 1875.</p><br><br>
+
+<p class="indent"> Cher grand-papa,</p>
+
+<p>Nous sommes allées à la galerie Degli uffici qui communique avec le Palais
+Pitti et que j'ai vue hier autant qu'on peut voir en passant. Aujourd'hui,
+c'est autre chose; j'y suis restée une heure et demie. Les statues et les
+bustes grecs me retiennent longtemps.</p>
+
+<p>Je suis désappointée à la vue de la tête d'Alcibiade; jamais je ne me le
+figurais avec le front charnu, cette petite bouche montrant les dents,
+cette petite barbe.</p>
+
+<p>Cicéron est assez (je ne le prends pas pour un Grec, soyez tranquille)
+bien, mais ce pauvre Socrate! Oh! Il a bien fait de faire de la
+philosophie et de causer avec son génie, il ne pouvait pas faire autre
+chose! Quelle laideur ridicule!</p>
+
+<p>Enfin me voilà devant la fameuse Venera Medica! Cette petite poupée est
+une déception nouvelle. Ces chevilles ressortantes n'excitent pas mon
+admiration, et la tête et les traits communs à toutes les statues
+grecques! Non ce n'est pas là Vénus, la déesse charmante, la mère de
+l'amour. La bouche est froide, les yeux sans expression; certes les
+proportions sont admirablement gardées, mais que lui resterait-il donc,
+si les proportions étaient moins parfaites! Qu'on me nomme barbare,
+ignorante, arrogante, stupide, mais c'est mon avis. La Vénus de Milo est
+beaucoup plus Vénus.</p>
+
+<p>Je passe aux peintures et trouve enfin une chose digne du nom de Raphaël,
+pas une image plate et effacée comme ces madones, pas un Christ enfant
+comme en papier mâché, mais une tête vivante, belle, fraîche. La
+<i>Fornarina</i>. Peut-être est-ce parce que je n'y comprends rien, mais
+je préfère de beaucoup cette tête à toutes ses madones ensemble. <i>Une
+femme</i> de Titien, blonde et grasse, est admirable en <i>Flore</i>, on
+la retrouve au Palais Pitti, peinte, toujours par Titien, en <i>Cléopâtre
+se faisant mordre par un aspic</i>, elle représente une absurdité. Trop
+grasse, trop blonde, pas du tout grecque-égyptienne. Les effets de lumière
+dans les tableaux de Gherardo delle Notti me plaisent énormément.
+Les figures sont belles et vivantes. La grande toile représentant les
+<i>Pâtres autour du berceau de Jésus</i> est magnifique. Sous cette banale
+auréole, l'enfant divin illumine tous les entourants et semble lui même
+être fait de lumière. La vierge Marie tient la couverture découvrant
+l'enfant et regarde les pâtres, avec un véritable sourire du ciel. Ils ont
+des figures radieusement respectueuses et ceux qui sont le plus près se
+font de la main une visière comme on fait quand le soleil empêche de voir.
+Toutes les figures sont belles, véritables. On voit bien que le peintre a
+compris ce qu'il faisait.</p>
+
+<p>Dans la salle française il y a un très joli petit portrait de Mignard et
+dans la salle flamande un petit tableau de François Van Mieris, qui m'a
+ravie par sa finesse extraordinaire. Plus on regarde de près, plus c'est
+joli et plus la manière dont les couleurs sont mises est incompréhensible.
+Je ne te raconte que ce que j'ai particulièrement remarqué, d'ailleurs
+j'ai consacré le plus de temps aux bustes des Empereurs romains et des
+femmes romaines, Agrippine, Poppée et... j'oublie son nom.... Néron est
+beau comme personne.</p>
+
+<p>Marc-Aurèle est une bonne grosse tête.</p>
+
+<p>Titus ressemble à quelqu'un, je ne puis savoir à qui.</p>
+
+<p>On vient nous apporter le billet de la loge pour ce soir au théâtre
+Palliano. On ne donne pas un billet, mais une clef de la loge et deux
+cartes d'entrée, je ne vois cela qu'en Italie.</p>
+
+<p>Demain il faut partir. Plus je vois, plus je veux regarder, je m'arrache
+avec peine à toutes ces beautés. La Vénus de Médicis m'a rendu joliment
+fière. Ensuite nous visitons les musées égyptiens et étrusques.</p>
+
+<p>L'enfance de l'art a son charme, mais je ne crois pas, comme on le dit,
+que la sculpture grecque ait été importée d'Égypte.</p>
+
+<p>C'est tout un autre caractère, et puis, n'est-ce pas? en Grèce, dans
+les temps les plus reculés, on n'a rien fait de semblable aux choses
+égyptiennes. De même qu'en Égypte il n'y eut et il n'y a rien d'approchant
+des magnificences grecques.</p>
+
+<p>En Égypte, l'art est toujours dans le même état, imposant et absurde.
+Je regrette de ne pouvoir mieux expliquer ce que je comprends si bien.
+Ah, cher grand-papa, si tu étais avec nous! Allons, quittons la superbe
+Florence. Cette Lanza <i>leggiéra piota molt che dipel maculato cra caperta</i>, comme dit le Dante au long nez pendant. Voilà encore un
+nez!...</p>
+
+<p>Rentrons, rentrons dans notre ville à nous, dans l'altière cité de
+Seguranne. De nouveau en wagon. Quel dommage qu'il n'existât pas de chemin
+de fer du temps de Dante. Il en eût certainement fait un des tourments de
+son enfer. Cette fumée empestée, ce bruit, ce tremblement continuel!</p>
+
+<p class="indent">À bientôt, je t'embrasse.</p><br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À son frère.</b></h4>
+<p class="rig">Nice, 1875.</p><br><br>
+
+<p class="indent"> Cher Paul,</p>
+
+<p>Je reviens de Florence, où je suis allée avec ma tante. À Monte Carlo
+déjà, je devins rose et me mis à rire de joie jusqu'à Nice. Nous avions
+télégraphié et la voiture est là. Au lieu de me déshabiller, je cours voir
+les maçons qui arrangent les chambres, puis je cours au second, où nous
+logerons en attendant. Je vais te raconter tout. Chez moi je me déshabille
+et, en chemise, me précipite sur mes classiques, les range, leur assigne
+des armoires particulières et ayant terminé ce travail me jette sur le
+tapis et passe une heure entre les caresses de mes deux chiens, les seuls
+vrais amis de l'homme, cet homme fût-il Socrate. <i>Poi, poi, riposato
+un poco il corpo lasso, ripressivia per la praggoginivesta</i>.... Mais
+cela pas avant de m'être parfaitement lavée des pieds à la tête et mis
+par-dessus une chemise blanche et fine, un jupon et ma robe de batiste
+grise, sauf le corsage, que je remplace par un manteau de foulard blanc
+... tu sais comme je suis gentille ainsi.</p>
+
+<p>Allons, résignons-nous et avec mes livres je passerai encore agréablement
+les quelques jours que nous avons à rester ici.</p>
+
+<p>Dis-moi ce que tu fais, raconte-moi les moindres détails de votre
+existence à Gavronzy.</p>
+
+<p class="indent"> Je t'embrasse et je te plains.</p><br><br><br>
+
+
+<h3>1876</h3><br><br><br>
+
+
+<h4><b>À sa tante.</b></h4>
+<p class="rig">Hôtel de Londres, à Rome, Place d'Espagne,<br>
+3 janvier.</p><br><br><br>
+
+<p class="indent">Chère tante,</p>
+
+<p>Enfin je suis à Rome, après une nuit exécrable, passée dans un
+compartiment plein, sur des coussins durs comme du bois, c'était une
+horreur, mais c'est fini et nous sommes à l'hôtel de Londres, place
+d'Espagne. Ce qui est atroce, c'est qu'il faut marchander!</p>
+
+<p>Envoyez de suite Léonie avec les choses que nous avons peut-être oubliées.
+J'ai laissé mon papier à lettres et une boîte de plumes, expédiez-moi
+cela. N'oubliez pas mes recommandations touchant les meubles. Envoyez
+absolument le télégramme à Alexandre, concernant les chevaux, sans y rien
+changer. Soignez mes chiens.</p>
+
+<p>Je suis très désespérée d'avoir oublié de dire adieu à grand-papa, mais on
+me pressait tant, on criait, on se heurtait. Dites-lui, chère tante, que
+je l'embrasse mille et mille fois, que je lui baise les mains et le prie
+de pardonner cet impardonnable oubli.</p>
+
+<p>J'ai encore peu de choses à vous dire, je n'ai pas vu Rome, mais elle me
+paraît être une grande machine.</p>
+
+<p>Il y a à peine deux heures que nous sommes arrivées. Demain j'écrirai à
+tout le monde.
+
+<p class="indent"> Au revoir.</p>
+
+<p>Soignez-vous et venez pour que mes compagnes d'à présent puissent s'en
+retourner en paix dans la ville de Catherine Ségurana.</p>
+
+<p class="indent"> Je vous embrasse mille fois.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h4><b>À la même,</b></h4>
+
+<p class="indent"> Chère tante,</p>
+
+<p>Voilà encore une lettre que je vous prie de mettre immédiatement à la
+poste, affranchie.</p>
+
+<p>Nous sommes toutes bien portantes. Au lieu de rester à la maison, sortez
+beaucoup, allez partout, et écrivez-moi ce qui se passe partout à Nice.</p>
+
+<p>Embrassez D..., P... et T...</p>
+
+<p>Envoyez Léonie et Fortuné. Envoyez mon ombrelle blanche; elle est, je
+crois, restée à Nice.</p>
+
+<p>Tâchez de nous rejoindre au plus vite.</p>
+
+<p>Vaenez avec D... P...</p>
+
+<p>Embrassez tout le monde.</p>
+
+<p>Je vous embrasse, je me porte bien.
+
+<p class="indent"> Au revoir.</p><br><br><br>
+
+
+<h4><b>À son père.</b></h4>
+<p class="rig">Rome, Hôtel de la Ville, 10 mars 1876.</p><br><br><br>
+
+<p class="indent"> Cher père.</p>
+
+<p>Vous avez toujours été prévenu contre moi sans que j'eusse jamais rien
+fait pour justifier cette prévention. Je n'en ai pourtant perdu ni
+l'estime ni l'amour que doit à son père chaque fille bien née.</p>
+
+<p>Je me crois obligée de vous consulter dans toutes les occasions graves et
+je suis persuadée que vous y prendrez l'intérêt que de pareilles matières
+comportent.</p>
+
+<p>Je suis recherchée en mariage par M. le comte B... Maman a dû vous l'avoir
+déjà dit; mais hier encore j'ai reçu la demande de M. le comte A., neveu
+du cardinal A...</p>
+
+<p>Je me crois trop jeune pour le mariage, mais dans tous les cas je viens
+vous demander votre avis et j'espère que vous me le donnerez. Ces deux
+messieurs sont jeunes, riches, et ont tout ce qu'il faut pour plaire. Ils
+me sont indifférents.</p>
+
+<p>En espérant une réponse à ma lettre, je me dis avec le plus profond
+respect et la plus grande estime,</p>
+
+<p class="indent">Votre fille dévouée et obéissante.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h4><b>À sa tante.</b></h4>
+<p class="rig"> Rome, 1876.</p><br><br>
+
+<p class="indent"> Chère tante,</p>
+
+<p>Hier soir au théâtre il y avait un jeune homme, qui m'a regardée et
+lorgnée comme un fou. J'avais envie de m'indigner, mais montrer de
+l'indignation serait m'exposer au ridicule. Je me suis conduite tout
+naturellement, faisant semblant de ne rien remarquer. Il n'y a personne
+qui me plaît; ce petit m'a intéressée parce qu'il m'a regardée comme un
+fou et parce qu'il était dans une loge et parlait avec ses amis&mdash;(ils
+avaient cinq ou six loges à côté les unes des autres)&mdash;qui avaient l'air
+d'être des messieurs <i>chics</i>.</p>
+
+<p>Dans chaque troupe il faut une prima dona, dans chaque réunion il faut un
+primo N. N. Ce soir, j'ai cherché en vain.</p>
+
+<p>Il y en a beaucoup, mais pas un ne se détache des autres.</p>
+
+<p>Des yeux noirs, des cheveux noirs, un teint mat. Le petit n'était séparé
+de nous que par deux loges, et à chaque instant il changeait de place
+pour se trouver en face de moi et attendait impatiemment que je baisse ma
+lorgnette pour me regarder sans cesse, pendant toute la soirée, de huit
+heures à minuit.</p>
+
+<p>La sortie est très belle et remplie d'hommes: on passe par un corridor
+vivant, formé par des centaines de personnes, un corridor comme à Nice,
+mais à Nice il n'est formé que par quelques personnes, tandis qu'ici c'est
+un plaisir de sortir de l'Opéra. J'aime ces haies humaines, ces centaines
+d'yeux. Et ils sont très polis ici, ils font place.</p>
+
+<p>La seconde fois que j'irai à l'Opéra je m'amuserai encore davantage, car
+maintenant je connais plusieurs personnes de vue.</p>
+
+<p>Cette soirée m'a rappelé les soirées de Nice, beaucoup moins brillantes,
+mais beaucoup plus miennes; là je suis à la maison, et un proverbe russe
+dit: <i>En visite l'on est bien, mais à la maison on est mieux.</i></p>
+
+<p>Vous verrez qu'au bout de trois ou quatre fois j'adorerai l'Apollo, et
+puis ces milliers d'yeux noirs qui me regardent me sont une distraction
+convenable. Pourvu que beaucoup me remarquent je puis me passer de
+remarquer et ce sera même beaucoup mieux.</p>
+
+<p>Au revoir, je vous embrasse tous. Maman va bien, elle vous écrit.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h4> <b>À la même.</b></h4>
+<p class="rig">Rome, 1876.</p><br><br>
+
+<p class="indent"> Chère tante,</p>
+
+<p>Je commence par vous dire que je suis excessivement bien portante.</p>
+
+<p>Rassurez-vous de grâce, je suis plus rose que jamais.</p>
+
+<p>Ensuite, je vous donne une commission.</p>
+
+<p>Envoyez-moi ici ma vieille robe de mousseline de laine blanche avec les
+galons blancs et la jupe d'une autre robe en mousseline de Chine, celle
+qui est avec les galons d'or.</p>
+
+<p>Quant à la boîte de Laferrière, c'est une robe qu'il faut m'envoyer ici
+aussi. Worth va envoyer des robes de bal à Nice et vous nous les enverrez
+tout de suite à Rome. Il faut te dépêcher. Nous commençons à nous arranger
+à Rome. Je vous embrasse beaucoup de fois. Embrasse papa. Comment va-t-il?</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h4><b>À Mademoiselle Colignon.</b></h4>
+<p class="rig">13 juin 1876.</p><br><br>
+
+<p class="indent">Chère amie,<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a></p>
+
+<p>Moi qui voulais vivre sept existences à la fois, je n'en ai pas le quart
+d'une. Je suis enchaînée. Dieu aura pitié de moi, mais je me sens faible
+et il me semble que je vais mourir.&mdash;C'est comme je l'ai dit: ou je veux
+avoir tout ce que Dieu m'a permis d'entrevoir et de comprendre, alors
+c'est que je serai digne de l'avoir, ou je mourrai!&mdash;Car Dieu ne pouvant
+sans injustice tout m'accorder, n'aura pas la cruauté de faire vivre une
+malheureuse, à laquelle il a donné la compréhension et l'ambition de ce
+qu'elle conçoit.</p>
+
+<p>Dieu ne m'a pas faite telle que je suis sans dessein. Il ne peut m'avoir
+donné la faculté de <i>tout voir</i> pour me tourmenter en ne me donnant
+rien. Cette supposition ne s'accorde pas avec la nature de Dieu qui est un
+être de bonté et de miséricorde.</p>
+
+<p>J'aurai ou je mourrai.&mdash;Celui qui a peur et va au danger est plus brave
+que celui qui n'a pas peur. Et plus on a peur, plus on a de mérite.</p>
+
+<p>Le passé n'est qu'un souvenir et par conséquent est une sorte de présent.
+Le futur n'existe pas. Ne nous faisons pas de chicanes là-dessus en disant
+que l'instant où je vous écris est déjà bien loin de moi; par le présent
+on entend aujourd'hui, demain, dans une semaine. Cela m'amène à dire qu'on
+ne doit rien ménager, rien regretter. Vit-on pour le futur?</p>
+
+<p>Et gagne-t-on à se faire un présent triste pour se créer des bonheurs à
+l'état d'espérances...</p>
+
+<p class="indent"> Ne me blâmez pas et au revoir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a>
+<b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour) </a><p>Voir dans le journal de Marie Bashkirtseff, page 194, un fragment
+qui reproduit une partie des idées exprimées dans cette lettre.</p></blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À la même.</b></h4>
+
+<p class="indent"> Chère amie,</p>
+
+<p>Je suis heureuse pour vous, on n'apprend jamais assez tôt une bonne
+nouvelle. Est-ce un mérite d'être calme, quand ce calme est dans la
+nature? Je suis triste et enragée. <i>Il ne me reste</i> qu'un grand
+dépit de souvenir dans ma vie et si je suis fâchée, c'est de voir que
+mon existence est tachée de non-réussite. Vous comprenez, <i>j'avais mis
+une espèce d'orgueil à me faire une vie toute belle et glorieuse, je
+la regardais avec cet amour égoïste de peintre, qui travaille au tableau
+dont il veut faire son chef-d'œuvre</i>. Retenez bien ces paroles
+doublement soulignées, elles sont la plus grande cause de tous mes ennuis
+et l'expression et l'explication exacte de tous mes chagrins passés,
+présents et futurs. Je suis faite si étrangement, que je regarde ma vie
+comme une chose qui m'est étrangère et j'ai mis dans cette vie tout mon
+bonheur et tout mon orgueil; si ce n'était cela, je serais à ne me soucier
+de rien. Retenez, chère amie, retenez donc bien ces paroles, elles
+expliquent tout et m'évitent l'ennui de raconter mes sentiments et de
+les expliquer.</p>
+
+<p>Je suis jolie aujourd'hui et rien n'embellit comme de savoir l'être. On
+doit faire la plus grande attention aux petites choses, ce sont elles qui
+font la vie et en les négligeant on devient pire qu'un animal. Je deviens
+un philosophe. Au revoir.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h4><b>À sa mère.</b></h4>
+<p class="rig">3 juillet 1876.</p><br><br>
+
+<p class="indent"> Chère maman<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>,</p>
+
+<p>Que suis-je? Rien. Que voudrais-je être? Tout!</p>
+
+<p>Reposons mon esprit fatigué par tous ces bonds vers l'infini, et revenons
+à A... Et encore cela! un enfant, un misérable.</p>
+
+<p>Non, le principal c'est que je laisse à la maison mon journal! J'emporte
+la lettre de Piétro avec moi, je vais te dire pourquoi. Je viens de la
+relire. Il est malheureux! Aussi pourquoi n'a-t-il pas plus d'énergie que
+ça! J'en parle bien à mon aise, moi, dans ma position exceptionnellement
+despotique (car tu me gâtes beaucoup), mais lui! Et ces Romains, c'est
+quelque chose d'inouï. Pauvre Piétro!</p>
+
+<p>Ma gloire future m'empêche d'y penser sérieusement, il semble qu'elle me
+reproche les pensées que je lui consacre.</p>
+
+<p>Non, Piétro n'est qu'un amusement, <i>une musique pour couvrir les
+lamentations de mon âme</i>. Et cependant je me reproche d'y penser...
+puisqu'il ne me sert à rien. Il ne peut même pas être le premier échelon
+de cet escalier divin, au haut duquel se trouve l'ambition satisfaite.</p>
+
+<p>Ah, chère maman, tu ne peux pas me comprendre ... mais je parlerai tout de
+même.</p>
+
+<p>Si j'étais une personne remarquable, je serais célèbre... mais par quoi?
+Le chant et la peinture! N'est-ce pas assez? L'un est le triomphe du
+moment, l'autre est la gloire éternelle!</p>
+
+<p>Pour l'un et pour l'autre, il faut aller à Rome et pour pouvoir étudier il
+faut avoir le cœur tranquille. 11 faut amener mon père et pour l'amener,
+il faut aller en Russie. J'y vais, bon Dieu!</p>
+
+<p>Tu es dans le chagrin pour le moment, mais nous triompherons de tous nos
+ennuis et nous serons heureux, je te le promets.</p>
+
+<p class="indent"> Au revoir, je t'embrasse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a>
+<b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour) </a><p>Voir le journal de Marie Bashkirtseff, pages 208 et 309.
+Les mêmes idées s'y trouvent répétées et souvent textuellement
+reproduites.</p></blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h4> <b>À la même.</b></h4>
+<p class="rig">Paris, juillet 1876.</p><br><br>
+
+<p class="indent"> Chère maman,</p>
+
+<p>Il fait une chaleur écrasante. Nous avons été chez mes fournisseurs,
+nous avons vu nos voitures, elles sont très belles. Nous n'avons encore
+rencontré aucun visage connu, d'ailleurs c'est l'époque la plus abominable
+de Paris, mais il y a malgré cela beaucoup d'animation.</p>
+
+<p>Après-demain je vais consulter la somnambule et je vous écrirai le
+résultat.</p>
+
+<p>J'espère que vous ne pleurez pas trop mon absence. Faites plier les
+rideaux blancs de ma chambre et souvenez-vous de ce que j'ai dit à propos
+du tapis.</p>
+
+<p>Bientôt je reviendrai, dans trois mois, peut-être moins. D'ailleurs rien
+ne m'attire, ne me retient en Russie: je pars parce que tout va mal et que
+j'espère arranger les affaires pour le mieux.</p>
+
+<p>Ne vous ennuyez pas, allez absolument à Schlangenbad, soignez-vous et
+écrivez-moi des bonnes lettres.</p>
+
+<p>La tante va bien, elle vous embrasse.</p>
+
+<p>Au revoir, soignez-vous, je vous embrasse, vous, grand-papa, et Dina.</p>
+
+<p class="indent"> Écrivez.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h4><b>À Mademoiselle Colignon.</b></h4>
+
+<p class="indent"> Chère amie,</p>
+
+<p><i>B***</i>, votre admiration, est venu ce matin apporter quelques romances
+pour que Soria puisse chanter ce soir, sans être obligé d'apporter son
+paquet sous le bras.</p>
+
+<p>Je suis sortie avec maman et puis je me suis mise à parcourir les salons
+pour voir s'il y avait des fleurs et si tout y avait l'air qui me
+convient. Nous avions quelques personnes à dîner. Je dois avouer que ce
+monde m'amusait fort peu, aussi me suis-je isolée pendant une heure au
+moins pour lire chez moi. À peine redescendue, je vis arriver G***,
+aussitôt entrèrent B., Diaz de Soria et Rapsaïd.</p>
+
+<p>Je m'emparais de Rapsaïd, qui est le ténor le plus célèbre comme amateur
+et qu'on s'arrache, à ce qu'il paraît (il est laid, intelligent et Belge),
+lorsque Soria, qui causait avec maman, saisit le premier prétexte pour
+venir s'asseoir sur l' S. dont j'occupais la moitié et m'attaqua, c'est le
+mot.</p>
+
+<p>Ce teint olivâtre, cette barbe noire, ce crâne nu, ces yeux arabes énormes,
+brillants, tout cela s'enflamme du feu le plus naturel à la vue de mes
+cheveux blonds et de ma peau blanche. Au lieu de le supplier qu'il chante
+et de m'extasier, je déclarai que je ne demandais jamais rien et que si
+l'envie lui prenait de chanter, il chanterait bien tout seul. Il a chanté
+comme un ange. Jusqu'au départ de Soria, B. et Rapsaïd, ce fut un feu
+d'artifice de mots, de musique, d'éclats de rire.</p>
+
+<p>On m'a dit des choses les plus flatteuses. A*** ne voulait me voir
+autrement qu'apparaissant au milieu d'une porte ouverte à deux battants
+dans un bal aux Tuileries; le général me comparait à une Vestale, les
+autres à... que sais-je? Soria à Galathée. Animée et craignant d'avoir
+trop négligé les dames, je reviens auprès d'elles et nous nous installons
+dans le petit fumoir à causer et à rire de trente-six choses amusantes
+jusqu'à minuit et demie. Nice veut que la dernière impression que
+j'emporte soit bonne.</p>
+
+<p class="indent"> Je vous embrasse et regrette votre absence.</p>
+
+<p class="indent"> Écrivez et portez-vous bien.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h4><b>À Mademoiselle X...</b></h4>
+<p class="rig">Nice.</p><br><br>
+
+<p class="indent"> Chère amie,</p>
+
+<p>Je suis là sans cesse à nier mes sentiments pour ce jeune homme, parce
+qu'il n'a jamais fait aucune impression sur moi, parce qu'il ne m'a jamais
+plu et s'il ne m'avait jamais remarquée, je pourrais vivre cent ans à côté
+de lui et ignorer qu'il existe.</p>
+
+<p>En fait d'impressions fortes, je n'en ai éprouvé de vraies que deux: dans
+l'enfance à treize ans, le duc de H...</p>
+
+<p>Je le dis par souvenir, car je ne m'en souviens plus et suppose que dans
+cette passion il y avait beaucoup d'exaltation préparée d'avance, dont
+j'avais <i>tout plein</i> pour toutes choses et dont je ne savais que
+faire.</p>
+
+<p>La seconde, ce fut le comte de L... mais pas aux courses; aux courses, il
+ne m'avait fait l'effet que d'un beau garçon.</p>
+
+<p>Le lendemain au Toledo, avec X..., je me suis aperçue qu'il avait <i>du
+genre</i>. Et enfin la dernière fois à la gare, au moment de quitter
+Naples, j'ai reçu ce qu'on nomme vulgairement un coup de foudre.</p>
+
+<p>Vous vous souvenez ce que j'ai dit ce soir-là. Je devins subitement folle
+de lui, comme il me regardait à travers ma fenêtre de wagon.</p>
+
+<p>Je ne sais comment m'exprimer, ce sont là de ces impressions inexplicables,
+incompréhensibles.</p>
+
+<p>Je l'ai revu depuis, mais tout simplement, sans aucune secousse, aucune
+émotion que le souvenir de ce choc électrique, étrange. En le revoyant,
+ce n'est pas lui qui me faisait <i>quelque chose</i>, mais je me souvenais de
+cet instant au coup de foudre et je le ressentais presque aussi fortement
+rien qu'en y songeant.</p>
+
+<p>Et c'est encore la même chose à présent bien que je n'y pense presque
+jamais.</p><br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À son frère.</b></h4>
+<p class="rig">Nice.</p><br><br>
+
+<p class="indent"> Cher Paul,</p>
+
+<p>Hier, Faure a chanté dans <i>Faust</i> devant une salle éblouissante. Nous
+arrivons avant le lever du rideau. Ma tante, Dina, moi, le général et M.,
+aussitôt vient le marquis R.</p>
+
+<p>Depuis le premier jusqu'au dernier moment je suis radieuse sans raison,
+je fais même plusieurs mots, qui auraient pu avoir du succès si... mais
+personne n'ira les répéter... Ah! bah! certainement beaucoup plus que
+venant d'une autre. Surviennent encore quelques personnes, il se produit
+un encombrement et B. s'esquive...</p>
+
+<p>Mais avant tout laisse-moi te dire que je suis émerveillée, charmée,
+en adoration devant le jeu, le chant et la figure de Faure. Oui... de
+cet histrion, précisément. Ce n'était pas un acteur, ce n'était pas un
+chanteur, ce n'était pas un parfait Méfistophélès, c'était Satan lui-même.
+Costume, manières, figure... l'illusion était complète: souplesse
+infernale, raillerie impitoyable, diabolique, philosophie infâme et légère.</p>
+
+<p>À côté de cette perfection on voyait ce que je ne verrai sans doute
+plus jamais: une Marguerite qui ne chantait pas. C'est fort, diras-tu.
+C'est vrai. Au commencement j'ai cru qu'elle était émue, effrayée, et
+lorsqu'elle entama l'air du roi de Thulé, j'ai tremblé pour elle et je
+suis devenue honteuse, si épouvantée que je me suis cachée au fond de la
+loge comme si c'était moi la chanteuse. Elle poussait un gémissement,
+murmurait quelques sons, hurlait, c'était au point qu'on n'a pas daigné
+siffler.</p>
+
+<p>Les délicieuses heures que j'ai passées! La loge pleine de monde, ce qui
+m'empêchait de tomber dans mes humeurs noires... Une musique céleste, qui
+m'enveloppait comme un triple manteau de bien-être, qui me réchauffait le
+cœur et me transportait.</p>
+
+<p>Pendant les mauvais endroits j'échangeais quelques propos gais et aimables
+avec ceux de la loge, tous gens d'esprit. Ce soir il m'a semblé être
+heureuse et je vais tomber à genoux devant Dieu pour le prier de protéger
+la guérison de ma gorge afin que je puisse étudier le chant...
+Car là est la véritable vie! Les détails de <i>Faust</i> peuvent plaire d'une
+certaine façon et grâce à la musique, mais le sujet est dégoûtant. Je ne
+dis pas immoral, hideux, je dis <i>dégoûtant</i>.</p>
+
+<p>J'avais une robe chastement révélatrice, d'une étoffe collante et
+élastique, et j'étais coiffée comme Psyché, les cheveux relevés sur la
+tête par un nœud de boucles naturelles. Tout le monde me dit que je parais
+toute neuve ainsi: coiffure, costume, taille; une statue vivante et non
+une demoiselle comme il y en a tant. Tu dois être fier, mon cher ami,
+d'avoir une sœur comme moi.</p>
+
+<p class="indent"> Je t'embrasse.</p>
+
+<p class="indent"> Assez pour aujourd'hui.</p><br><br><br>
+
+
+<h3>1877</h3><br><br><br>
+
+<h4> <b>À Madame H.</b></h4>
+<p class="rig">Naples, 2 avril 1877.</p><br><br>
+
+<p>Votre lettre me ravit, c'est tellement vrai tout ce que vous dites, que
+je l'ai pensé cent fois moi-même, seulement vous exagérez ma valeur
+vraiment.</p>
+
+<p>Je valais peut-être quelque chose; mais tous ces voyages m'ont abrutie.
+J'ai toujours mal à la gorge, et le climat de Naples me fera peut-être du
+bien.</p>
+
+<p>Ne prenez pas trop au sérieux ce que j'écris ce soir, je suis mélancolique,
+et je vois tout sous un crêpe, cela arrive à tout le monde.</p>
+
+<p>Je pense avec bonheur que, dans un mois, nous serons installées à Paris,
+d'où je ne veux plus sortir.</p>
+
+<p>Les oreilles coupées ont leurs charmes pour ceux qui les coupent.
+Mettez-vous en colère, et écrivez-moi tout ce que vous voudrez, cela
+m'entretiendra dans un état d'esprit à peu près sain. Je suis moi-même
+lasse de moisir; vos paroles me révoltent contre moi, contre tous.
+J'allais m'endormir sous vos injures que j'apprécie et comprends.
+Pensez-vous que je n'ai pas mille fois remué cent cinquante projets, mais
+à quoi bon!</p>
+
+<p>Hier, j'étais gaie en écoutant le <i>Stabat</i> de Pergolèse, qu'on a
+rechanté pour la princesse Marguerite, et dont les accents divins me
+remplissent le cœur et les oreilles, ce soir je suis énervée.</p>
+
+<p>Maman et Dina sont à San Carlo. Je suis restée à la maison, ce qui a causé
+une petite escarmouche domestique dans laquelle j'ai joué un rôle tout à
+fait passif. Depuis quelque temps, je suis si raisonnable et tranquille
+que c'est effrayant. Je m'ennuie, qu'est-ce que vous voulez qu'on y fasse!</p>
+
+<p>Je ne puis pourtant pas m'amuser à me monter la tête pour un imbécile et
+même pour un homme d'esprit. Ce genre de divertissement ne me sourit que
+comme un accessoire.</p>
+
+<p>Je crois que j'écris des bêtises; ne prenez de ma lettre que ce qu'il faut.</p>
+
+<p>Les sérénades continuent. Voudriez-vous que cet espagnol amusement me fût
+interdit! Bon Dieu, que vous êtes sévère!</p>
+
+<p>C'est un tas de choses qui me retiennent à Naples; je vous raconterai tout
+cela. C'est vide, mais cela fait passer les journées!</p>
+
+<p>Au revoir. Injuriez-moi plus souvent, cela me fait un bien immense.</p>
+
+<p class="indent"> Tout à fait à vous.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h4><b>À sa tante.</b></h4>
+<p class="rig">Florence, 1877.</p><br><br>
+
+<p class="indent"> Chère tante,</p>
+
+<p>Faites-moi la grâce de faire en sorte que nous puissions encore rester à
+Florence, la plus belle ville du monde. Apportez vous-même l'argent, je
+vous en prie, soyez gentille.</p>
+
+<p>Est-ce qu'on n'a encore rien envoyé de Paris? Écrivez ou envoyez des
+dépêches, les dépêches valent mieux. Je ne puis pas rester sans robes,
+surtout ici, et mes toilettes sont usées, je ne suis pas moi-même. Envoyez
+une dépêche à Worth, à Laferrière, à Reboux, à Ferry, à Vertus. Dites-leur
+simplement de m'envoyer ce que j'ai commandé et c'est tout. Il y aura
+peut-être un bal ici et vous ne vous imaginerez jamais combien je voudrais
+paraître belle. Ne vous inquiétez pas de ma figure, elle sera admirable;
+je suis fraîche, demandez plutôt à maman. Je me couche de bonne heure
+depuis une semaine et je continuerai ainsi. Mais il est atroce de manquer
+de robes, surtout à Florence, où on est si élégant.</p>
+
+<p>Il n'y a aucune comparaison avec Naples. Et puis, quand je ne suis pas
+mise à mon idée, je suis de mauvaise humeur et quand je suis de mauvaise
+humeur, je suis laide.</p>
+
+<p class="indent"> Je vous embrasse, vous et papa. Au revoir.</p>
+
+
+<p>P. S.&mdash;Ne laissez pas errer votre fantaisie: X... n'est pas à Florence et
+il ne s'agit pas de lui.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h4><b>Au marquis de C***.</b></h4>
+<p class="rig">26 juin 1877.</p><br><br>
+
+<p>Nous avions en effet, marquis, la terrible nouvelle; mais annoncée
+par vous, elle nous a causé une impression encore plus vive et plus
+douloureuse. Nous sommes profondément touchés de ce que vous ayez songé
+à nous dans un pareil moment.</p>
+
+<p>Je ne veux pas vous ennuyer par des condoléances de convention, mais je
+veux que vous soyez persuadé d'avoir trouvé dans nos cœurs un écho ami.
+Je voudrais aussi pouvoir dire à madame votre mère, si belle et si
+sympathique, que dans son immense affliction, Dieu lui a accordé une grâce
+suprême dans l'excellent fils que nous connaissons et qui mérite si bien
+une telle mère.</p>
+
+<p>Je voudrais vous prodiguer toutes ces paroles amies qui me viennent du
+cœur à la bouche, mais les consolations ne consolent pas. Nous espérons,
+cher marquis, vous revoir l'année prochaine, sinon gai comme autrefois, du
+moins tout à fait remis.</p>
+
+<p class="indent"> Au revoir donc et que Dieu vous garde.</p><br><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p><br><br><br>
+
+<h4> <b>À Monsieur ***.</b></h4>
+
+<p>Au fait pourquoi ces deux grands amis sont-ils en froid? Je pensais que la
+corde qui les lie sur mon tableau était solide<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>.</p>
+
+<p>Ma cure d'Enghien, où l'on me mène tous les jours de huit heures du matin
+à une heure après-midi, me fatigue énormément. Et puis, je déteste Paris!
+c'est un bazar, un café, un tripot où l'on ne peut respirer que lorsqu'on
+est installé depuis un mois dans un hôtel entre cour et jardin. La fenêtre
+fermée on étouffe, ouvrez-la et vous êtes assourdi par le vacarme des
+voitures.</p>
+
+<p>Ma malheureuse mandoline ne rend que des sons plaintifs; d'ailleurs tous
+les instruments à cordes rappellent un tas de choses touchantes.</p>
+
+<p>Alors ce bon M... ne dit pas de mal de moi?... voyez-vous l'excellent
+jeune homme!</p>
+
+<p>Eh bien, je lui rendrai justice à l'avenir.</p>
+
+<p>À propos de votre place dans l'autre monde, grâce à votre caractère
+régulier vous iriez au ciel, mais le commerce des damnés vous relègue:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4"> <i>... intra color che san sospesi.</i></p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ah! monsieur, vous vous intéressez à Euterpe, cela ne m'étonne pas de la
+part d'un homme distingué.</p>
+
+<p>Puisque vous m'en suppliez je veux bien vous donner les navrants détails
+de la visite de M... et les suites qu'elles ont eu pour <i>Elle</i>.
+Votre ami a donc été aussi Œil-de-bœuf, aussi Talon-Rouge que vous savez,
+toujours suivi de son laquais comme Milord et son domestique. C'est très
+prudent. Je l'ai montré à la jeune personne, qui poussa un grand cri
+et s'évanouit en s'enfuyant à toutes jambes, de sorte que pas un des
+vélocipèdes que j'ai envoyés à sa poursuite n'a pu la rattraper, et
+j'ignore ce qu'elle a pu devenir.</p>
+
+<p>Au lieu de s'attendrir de ce désastre, votre ami a continué d'aller à
+Monaco, quelquefois avec nos dames, mais invariablement avec son ami F...
+et suivi d'un page. Après quoi <i>Milord-et-son-domestique</i> a déjeuné
+chez nous, mais étant sur notre départ, nous n'avions à opposer à son
+formidable équipage qu'une maison en désordre, ce dont je ne me consolerai
+jamais.</p>
+
+<p>Que je n'oublie pas de vous combler de bénédictions, selon ma promesse, en
+vous restituant l'image, un tant soit peu détériorée par les outrages du
+temps.</p>
+
+<p>Quant à la question, pour laquelle vous me promettez une si touchante
+discrétion, je vous dirai seulement: est-ce que, par hasard, vous me
+prenez pour la jeune harpiste?</p>
+
+<p>Nous restons encore dix jours à Paris en attendant les gens de Nice, après
+quoi je ne sais ce qu'on va faire jusqu'en septembre, et en septembre on
+ira peut-être à Biarritz; on dit que ce sera très élégant.</p>
+
+<p>Est-ce que vous domptez toujours des chevaux? Croyez-moi, ils valent mieux
+que les hommes, au moins lorsqu'un cheval vous donne une ruade vous êtes
+sûr que ce n'est pas le coup de pied de l'âne.</p>
+
+<p>Au revoir. Ah! j'allais oublier de vous dire que je trouve vos lettres
+charmantes et vous prie de ne pas faire le paresseux,&mdash;sous aucun prétexte.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a>
+<b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour) </a><p>Allusion au croquis de Marie Bashkirtseff représentant les deux
+amis attachés par le cou aux deux extrémités d'une même corde, au milieu
+de laquelle est pendu un cœur.</p></blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h4><b>À Monsieur de M***.</b></h4>
+<p class="rig">Schlangenbad.&mdash;Badehaus, 1877.</p><br><br>
+
+<p>Cette photographie est si jolie que je ne puis résister au désir de vous
+montrer envers quelle charmante personne vous manquez d'amabilité. Et moi
+qui aux Enfers vous avais assigné une place parmi les <i>Sospesi</i>, où
+se trouvent Virgile et tous ceux qui ne peuvent aller en Paradis malgré
+leurs vertus, mais qu'on ne peut pas non plus envoyer aux enfers et qui
+sont en suspens entre les deux! Vous méritez d'être auprès de Lucifer
+lui-même, au fond.</p>
+
+<p>Est-ce que vous seriez fâché pour la <i>trinité</i>? Non, n'est-ce pas<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.</p>
+
+<p><i>P.S.</i>&mdash;Si vous connaissez des malades de nerfs, envoyez-les ici, maman
+éprouve un grand soulagement des eaux de Schlangenbad.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a>
+<b>Note 9: </b><a href="#footnotetag9">(retour) </a><p>Allusion au dessin placé en tête de la lettre précédente.</p></blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h4><b>Au même.</b></h4>
+<p class="rig"> Paris, Grand Hôtel, 1877.</p><br><br>
+
+<p class="indent"> Monsieur,</p>
+
+<p>J'avais envie de ne plus vous écrire, ô Monsieur de M., mais il me faut
+toujours raconter n'importe quoi à quelqu'un. Les femmes sont souvent
+ennuyeuses, les bonnes amies nous assassinent avec des parodies de
+Sévigné. Ou bien elles sont méchantes et alors on doit faire bien
+attention à ses écrits sous peine d'être mangée, Dieu sait par quelles
+dents plombées, écornées, fausses; rien que d'y songer.... fi.</p>
+
+<p>Je ne vois donc que vous, qui êtes mon frère et ami. Aussi, j'accepte avec
+gratitude le serment que vous me faites.</p>
+
+<p>Savez-vous que moi aussi je devais aller en Angleterre voir mon amie Lady
+P..., mais la pauvre femme vient de mourir et notre voyage ne se fera,
+sans doute, pas.</p>
+
+<p>Nous revenons de Wiesbaden, où l'on a passé quelques jours après le gentil
+Schlangenbad et où il y avait une société russe très agréable. Beaucoup
+des vieux amis et de nouvelles connaissances. Comtesse Loris Mélikoff est
+là en attendant son mari qui joue au soldat en Asie.</p>
+
+<p>Mon grand-père a retrouvé son antique ami le prince Repnine et ne voulait
+plus partir; bref, c'était charmant, charmant, mais hélas, monsieur, trop
+de femmes!</p>
+
+<p>Nous sommes ici, en attendant une décision quelconque. Ma gorge est à peu
+près guérie, mais on m'ordonne les climats chauds. Je ne sais ce que nous
+ferons et je me déteste. C'est un sentiment extrêmement désagréable, on
+est comme la femme trop maigre au bain de mer: elle a beau courir, ses
+jambes la suivent.</p>
+
+<p>J'ai à vous proposer une excursion bien autrement agréable que ce
+misérable Sorrento. Et je vous prie de croire que c'est sérieux. Il
+s'agirait d'aller de Nice à Rome à pied, s'arrêtant dans toutes les
+villes intéressantes. On peut y arriver en vingt-huit jours, presque sans
+fatigue. Mes supérieurs iront en voiture, moi à pied, nous serons toute
+une société. J'attends des lettres d'Angleterre. Que dites-vous de cela?
+Êtes-vous amateur de ces sortes de choses? Dans tous les cas nous nous
+verrons en Italie et je compte bien sur votre coup d'épaule qui sera
+rudement donné à en juger par les tours de force de Naples; aussi rien
+qu'à l'idée de vous empoigner et de vous mettre aux pieds de maman, je
+pousse des cris.</p>
+
+<p>Enfin, je ferai mon possible, l'amitié oblige.</p>
+
+<p class="indent"> Bien des choses de nous tous.</p><br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À Mademoiselle Colignon.</b></h4>
+<p class="rig">Dimanche, 14 octobre 1877.</p><br><br>
+
+<p>Ah! chère amie, comment peut-on ne ne pas adorer Verdi. Je ne connais
+rien de plus remarquable que son <i>Aïda</i>. Chaque accord et chaque phrase
+parle. Je crois vraiment que l'on comprendrait et la signification de la
+pièce et dans quel pays cela se passe, et tout enfin, sans voir la scène
+et sans entendre les paroles. C'est dans ce sens-là que je place <i>Aïda</i>
+plus haut que toutes les musiques du monde. Et aussi quel charme, quelle
+force, quel sentiment exquis!</p>
+
+<p>Vous savez, je n'en parle pas au point de vue savant, je ne saurais pas et
+ce serait dommage. On est plus... on jouit plus, ne sachant pas comment
+c'est fait.</p>
+
+<p>Ne devant rien faire de sérieux en musique, je n'en sais que ce qu'il faut
+pour une personne de goût qui ne veut pas composer.</p>
+
+<p>C'est ce soir, en jouant des airs d'<i>Aïda</i> sur ma mandoline, que je
+me suis mise à en raffoler. J'avais oublié la musique...</p>
+
+<p>La musique dispose à la vie, à la gaieté, aux larmes, à l'amour, enfin,
+à tout ce qui agite, contente et tourmente, tandis que le dessin est un
+travail qui vous enlève de la terre et vous rend indifférent à tout,
+excepté à votre art.</p>
+
+<p>On m'a promenée au Bois; il faisait très beau et l'air était si doux que
+je me croyais en Italie. Il faudra aviser pour le dimanche.</p>
+
+<p>Cela m'ennuie de perdre un jour chaque semaine, car je ne sais pas me
+reposer; quand je me repose, je m'ennuie.</p>
+
+<p>Sans doute l'étude de la musique demande la même application, le même
+calme, mais pour peu qu'on en fasse pour soi ou pour les autres, on doit
+subir toutes ses influences.</p>
+
+<p>On se passionne pour le dessin, la peinture, mais jamais ils ne vous
+feront...</p>
+
+<p>Je deviens folle, car je ne sais pas rendre ma pensée!!</p>
+
+<p>D'ailleurs, je dis des choses fort connues. Je veux seulement qu'on sache
+ce que j'en pense, moi.</p>
+
+<p>La musique d'<i>Aïda</i> est comme la Gretchen de Max. Cela parle, cela
+vous raconte toute l'histoire, jusqu'aux moindres nuances. Ainsi, je vous
+assure qu'on s'aperçoit si la scène se passe dans un appartement ou à
+l'air, le jour ou le soir&mdash;rien qu'en entendant la musique.</p>
+
+<p>Pendant que je dis ces choses abstraites, «La France haletante» attend
+le résultat des élections. Car c'est aujourd'hui. Le maréchal doit avoir
+mal dîné le soir. Je regrette tant de n'avoir personne pour me tenir au
+courant de toutes ces machinations.</p><br><br><br>
+
+<h3>1878</h3><br><br><br>
+
+<h4><b>À Monsieur de M...</b></h4>
+<p class="rig">Paris, avenue de l'Alma, n° 67.</p><br><br>
+
+<p>Je m'empresse, cher Monsieur, de dissiper vos légitimes inquiétudes; les
+gâteaux sont arrivés, ils sont superbes et nous vous en remercions; ils
+sont si beaux, qu'on est tenté de les faire encadrer.</p>
+
+<p>Il nous est arrivé un bien grand malheur, notre cher docteur Wolitski,
+que vous avez vu chez nous, est mort vendredi dernier, à deux heures de
+la nuit. C'était le meilleur ami de toute notre famille, le filleul de
+grand-papa, il nous a tous vus grandir; vous pensez bien quelle perte
+irréparable. Les amis comme lui sont si rares; pour ne pas dire qu'on n'en
+trouve plus. Grand-papa malade, lui-même, comme vous savez, a pleuré toute
+la journée et continue jusqu'à présent à être très triste. Mais je ne veux
+pas vous entretenir de choses si sombres.</p>
+
+<p>Vous me demandez si je n'hésite pas entre l'amour de l'art et l'amour de
+la belle nature; je n'hésite pas: je les aime également, mais la belle
+nature ne donne des jouissances à peu près complètes que lorsque l'on sait
+que l'on est soi-même quelque chose, lorsqu'on possède la force de l'art
+qui est une grande et très grande force.</p>
+
+<p>Il y a ici une personne qui désire savoir tout le mal que l'on dit d'un
+certain M. L. Ne le connaissez-vous pas?</p>
+
+<p>Vous savez que la princesse S. s'est embarquée pour l'Amérique, où elle
+veut, dit-on, se marier. Voilà qui serait une fin extraordinaire.</p>
+
+<p>Êtes-vous assez heureux d'aller à Rome! Je vous envie et je l'avoue,
+quoique l'envie soit une bassesse.</p>
+
+<p>Racontez-moi ce que vous avez vu aux funérailles du roi et tout le reste.
+Soyez bien aimable et donnez-moi toutes les nouvelles et vieilleries
+imaginables... Je lirai cela à table, puisque c'est là seulement que je
+suis libre.</p>
+
+<p>On vous fait dire mille choses aimables. Est-ce qu'il y aura un carnaval?</p><br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>Au même.</b></h4>
+
+<p>On vient de me voler mon chien blanc, Pincio, celui que vous avez vu chez
+nous. C'est horrible. Je crois qu'on l'a emmené de Paris; j'écris de tous
+côtés dans le cas où ces misérables viendraient à être attrapés par les
+âmes charitables auxquelles je m'adresse. Savez-vous une action plus
+indigne que voler un chien? C'est lâche tout bonnement. Comment! on
+prend une créature qui est attachée à ses maîtres, qui a parfois une
+intelligence bien supérieure à celle de certains bipèdes, mais qui n'est
+pas en état de se défendre, voilà le sublime de la petitesse et de la
+méchanceté.</p>
+
+<p>Vous êtes bien heureux, vous n'avez pas de chien et on ne vous en a pas
+volé. Enfin!</p>
+
+<p>Que faire, j'ai fait afficher 200 francs de récompense et cela n'a servi à
+rien. N'est-ce pas une indignité de toute la race humaine?</p>
+
+<p>Consolez-moi en me parlant de l'Italie.</p><br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À Mademoiselle B***</b></h4>
+
+<p>Comme tu es bonne et gentille, ma chère Jeanne, de penser à moi juste au
+moment où l'on oublie tout!</p>
+
+<p>Maman et nous tous sommes enchantés de ton bonheur, car je présume que tu
+es heureuse.</p>
+
+<p>Comment, tu as été à Nice! Je n'en ai rien su, on ne m'en a rien dit.
+Mais dis-moi, comment as-tu trouvé notre maison, puisque tu ne savais pas
+l'adresse.</p>
+
+<p>Moi, j'ai passé cet hiver à Rome, j'ai étudié la peinture.</p>
+
+<p>Quand je te reverrai, je ferai ton portrait. Donne-moi des nouvelles de
+tous les tiens et envoie-moi sans faute le portrait de ton fiancé. Je veux
+absolument voir l'homme heureux qui aura pour femme Jeanne, qui est un
+trésor d'esprit et de cœur. Montre-lui ces lignes et dis-lui qu'elles sont
+écrites par quelqu'un qui ne flatte personne et n'invente rien.</p>
+
+<p>Cet hiver, à Rome, j'ai été demandée en mariage par un Anglais et deux
+comtes italiens. Mais j'ai toujours refusé: ils m'aimaient, mais je ne les
+aimais pas. Voilà l'affaire. D'ailleurs je ne veux pas me marier sitôt,
+j'ai à peine dix-sept ans. Quel âge as-tu donc?</p>
+
+<p>Tu me demandes mon adresse, écris-moi toujours à Nice, promenade des
+Anglais, 55 bis, Mlle Marie Bashkirtseff, dans sa villa. Ma tante m'a
+donné cette villa. De Nice, on m'enverra les lettres si je suis ailleurs.
+C'est le plus sûr.</p>
+
+<p>Réponds vite et dis-moi où et quand tu te maries? Le nom de ton futur mari
+et sa photographie.</p>
+
+<p>Je suis de retour à Nice depuis deux semaines, la ville est triste, je me
+réfugie dans mes livres; tu ne sais peut-être pas que je suis sérieuse et
+studieuse, tout en étant gaie et folle quand il s'agit de rire.</p>
+
+<p>Quand et où te verrai-je?</p>
+
+<p>Tu es si gentille de ne m'avoir pas oubliée. Sois tranquille, si quelque
+chose m'arrive de particulier, je t'en avertirai de suite.</p>
+
+<p>Au revoir, mille amitiés à ta famille de la part de nous tous. Je
+t'embrasse de tout mon cœur et te souhaite tout le bonheur possible et
+impossible.</p><br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À la même.</b></h4>
+<p class="rig">Paris, avenue de l'Alma.</p><br><br>
+
+<p class="indent"> Chère Jeanne,</p>
+
+<p>Ce n'est qu'aujourd'hui que je puis vous répondre, car aujourd'hui nous
+avons rencontré vos parents, qui nous ont donné votre adresse. J'ai bien
+souvent pensé à vous, je voulais tellement vous écrire, après avoir reçu
+la nouvelle de votre mariage. Je ne puis le faire qu'un an après! J'espère
+que vous n'avez pas cru que je vous oubliais ou vous négligeais.</p>
+
+<p>On m'apprend de bien grandes nouvelles à propos de vous.</p>
+
+<p>Écrivez-moi bientôt; maintenant je ne perdrai plus votre adresse et
+pourrai vous répondre.</p>
+
+<p>Nous sommes presque installés à Paris, je m'occupe de peinture et ne vais
+presque pas dans le monde, qui d'ailleurs m'ennuierait profondément. Nous
+vous embrassons et vous souhaitons de continuer à être aussi heureuse que
+vous l'avez été jusqu'à présent.</p>
+
+<p>Au revoir, chérie, je vous envoie mon portrait dans le cas où vous auriez
+oublié la figure de Marie Bashkirtseff.</p><br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À sa mère.</b></h4>
+<p class="rig">Soden, 1er août 1878.</p><br><br>
+
+<p class="indent"> Chère maman,</p>
+
+<p>Donnez-moi d'abord des nouvelles de la santé du grand-père<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>; et puis
+voilà: à force d'être ennuyeux, Soden devient drôle. Je te veux tout
+raconter. Un des ménages chics de Pétersbourg entre dans notre société
+ainsi que le vieux prince Ouroussoff dont la sœur, mariée à M. Maltzoff,
+est l'amie intime de notre Impératrice, tu le sais bien. Les dames russes
+de notre société pensent que l'indifférence des deux petits princes
+allemands, dont je t'ai déjà parlé, me froisse.&mdash;Cette enfant gâtée,&mdash;dit
+Mme A.,&mdash;qui est habituée à voir exécuter ses moindres caprices, est
+froissée de la froideur, apparente d'ailleurs, de ces Messieurs.</p>
+
+<p>C'est moi qui n'y songe pas, va, chère maman; je ris seulement en songeant
+à quel point à Soden et ailleurs les gens vous prêtent des sentiments, des
+impressions, des pensées, que vous n'avez pas du tout. Pendant deux jours
+en effet, je m'en suis un peu occupée de ces petits princes, après, plus
+du tout... Mais puisque les autres en parlent, je veux bien t'avouer que
+je ne les ai jamais bien regardés. Pourtant je peux te dire que le plus
+jeune (dix-huit ans), Hans, est grand, mince, blond, grand nez assez fin,
+petits yeux, bouche malicieuse, pas de moustaches, tête baissée, l'air
+d'un jeune loup.</p>
+
+<p>L'autre Auguste (vingt-quatre à vingt-cinq ans), plus petit, brun, des
+yeux très beaux, une petite moustache noire pendante,&mdash;et dans toute sa
+personne il y a quelque chose de pendant&mdash;une peau veloutée comme je ne
+crois pas en avoir vu chez un homme, une belle bouche, un nez régulier, ni
+rond, ni pointu, ni aquilin, ni classique, un nez dont la peau est aussi
+veloutée, ce qui est excessivement rare, un teint très pâle, qui serait
+admirable, s'il ne provenait de la maladie. Tous les deux ont de belles
+mains aristocratiques et soignées.</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc lorsque je regarde bien!...</p>
+
+<p>Écris-moi tous les jours, parle-moi de grand-papa.</p>
+
+<p>La tante vous embrasse tous, moi aussi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a>
+<b>Note 10: </b><a href="#footnotetag10">(retour) </a><p>Son grand-père était atteint de paralysie.</p></blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À la même.</b></h4>
+<p class="rig">Soden, samedi, 3 août 1878.</p><br><br>
+
+<p>Je t'ai parlé de M. Muhle, aubergiste? Eh bien, M. Muhle prétend que c'est
+arrangé pour nous... Vous savez que ce soir il y a bal au Kurhaus et ce
+pauvre Muhle, qui est toujours ivre, se promet une fête colossale. Bien
+entendu, nous y allons tous.</p>
+
+<p>À peine installés, voilà que je vois un monsieur que j'ai rencontré une
+ou deux fois le matin, conduisant un étrange tilbury avec un petit groom.
+Ce monsieur donc arrive et se présente. C'est le baron de je ne sais quoi,
+fils de je ne sais quelle autorité du pays, grand seigneur, à ce qu'on
+me dit. Mais je refuse de danser et, comme il insiste, j'essaie de lui
+prouver que la danse nous dépouille de notre dignité, que cet exercice est
+une des grandes preuves de la décadence de la grande famille humaine,
+etc... Bref, je lui parle politique, puis de la guerre d'Orient, etc.,
+etc. Muhle est vexé, car, en refusant de danser avec un jeune homme si
+blond et si rose, j'ai vexé ce jeune homme, qui est aussitôt parti de
+Soden.</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Tout le monde plaisante sur le prince de H..., de sorte que l'on peut
+encore rire. Ce pauvre prince change à vue d'œil, il est arrivé beau et
+maintenant il est laid, il est méchant. On reconnaît sa sonnette, et il
+faut l'entendre parler au garçon et à son pauvre frère. Je crois que l'on
+va bientôt l'enterrer. Quel horrible mal!!...</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Le baron...., celui du bal, est le plus grand fonctionnaire du pays,
+gouverneur ou autre chose, je ne sais au juste. Le prince Ouroussoff le
+connaît et le susdit baron n'a cessé de lui dire que la position qu'il
+occupe si jeune lui fait trop d'honneur, qu'il ne croit pas l'avoir
+méritée, que c'est à la bonté de l'Empereur qu'il la doit. Mais ceci n'est
+que la préface. Ce baron est <i>amoureux d'une demoiselle</i>, et, pour
+faire sa connaissance, il a organisé le bal d'hier; mais comme on lui a
+dit, dans le pays, que cette jeune fille était aimée d'un autre jeune
+homme, il alla trouver le jeune homme en question et, avec la franchise
+que comportait la circonstance, il le pria de lui dire la vérité, et si ce
+n'était qu'un racontar de Soden, s'il n'aimait pas la demoiselle, de lui
+donner l'autorisation de se présenter... mais si, au contraire, c'était
+vrai, de le lui avouer; dans ce cas, sa loyauté, son honnêteté lui
+défendraient de contrecarrer les chances de l'autre, qui avait le droit de
+priorité. Le monsieur l'assura qu'il n'était nullement amoureux&mdash;(pauvre
+jeune fille),&mdash;et lui permit de se présenter, autant qu'il le voudrait.</p>
+
+<p>La demoiselle, c'est moi; le monsieur, c'est D...</p>
+
+<p>Le baron est grand, blond, gros, plein de sang. Tu sais que ces hommes-là
+m'aiment généralement et généralement aussi je les déteste. Il est vrai
+aussi que je n'aime pas beaucoup plus les autres, quand je m'examine
+sérieusement. Le comte M... était blond, le comte B... blond, Pacha G...
+(quel nom!) blond, P... blond, comte M... blond et enfin le baron S...
+blond; A..., qui était un enfant, était aussi blond.</p>
+
+<p>Je m'ennuie beaucoup sans vous tous et encore plus sans mon atelier.</p>
+
+<p class="indent"> Au revoir, embrasse grand-papa.</p><br><br><br>
+
+
+<h4><b>À la même.</b></h4>
+<p class="rig">Soden, 6 août 1878.</p><br><br>
+
+<p class="indent"> Chère maman,</p>
+
+<p>Je vais te raconter mes enfantillages: ce matin je me suis promenée et je
+suis entrée dans l'église catholique; j'ai profité de la solitude absolue
+pour monter dans la chaire, dans le chœur, sur l'autel, et pour réciter
+les prières posées sur les tablettes de l'autel; je l'ai fait pour prier,
+parce que j'ai un tas de projets et que j'ai besoin de l'assistance du
+ciel... Mais l'idée que j'ai lu une messe me transporte. Songez, j'ai
+sonné comme font les prêtres durant l'office... Enfin je n'ai pas eu de
+mauvaise intention.</p>
+
+<p>J'ai fait une longue conversation avec le prince Ouroussoff; tout à coup
+le prince me dit: Voici les Ganz.&mdash;Tu te rappelles que j'ai donné le nom
+de Ganz aux deux princes allemands. Tu comprends qu'on ne peut pas rester
+tranquille, quand cet homme sérieux, cet homme d'État s'interrompt au
+milieu d'une explication des causes intimes de la guerre, vous dit comme
+une chose toute naturelle que... <i>Voilà les Ganz</i>. Le mot ganz me fait
+penser à l'allemand (<i>Gans</i>)<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>.</p>
+
+<p>J'ai fait une pochade de ces princes (comme à Nice) si ressemblante, que
+le garçon qui venait apporter un plateau s'arrêta net devant la toile,
+se mit à rire et à gesticuler d'un air si bête, que vraiment ma vanité
+d'artiste est flattée.</p>
+
+<p>Puis est venue Mme A. Nous nous sommes tenues à la fenêtre qui est notre
+balcon. Ganz passait à chaque instant pour regarder, Mme A. faisait la
+coquette et riait d'un air mauvais genre. Comme c'est bête, que je ne
+puisse vous faire partager ma gaieté au sujet des Ganz.</p>
+
+<p class="indent"> Au revoir, je vous embrasse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a>
+<b>Note 11: </b><a href="#footnotetag11">(retour) </a> Gans, oie.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>1879</h3><br><br><br>
+
+<h4><b>À M.***</b></h4>
+<p class="rig">Paris, 63, avenue de l'Alma.</p><br><br>
+
+<p>Votre lettre a cela de bon pour vous, qu'elle provoque irrésistiblement
+des conseils qu'il est impossible de refuser même lorsqu'on ne les demande
+pas.</p>
+
+<p>1° Ne parlez jamais de droits qu'on vous <i>accorde</i> ou de faveurs qu'on ne
+vous <i>refuse pas</i>, ce qui est plus exact...</p>
+
+<p>2° Ne renvoyez jamais de guitare en mauvais état.</p>
+
+<p>3° N'attendez jamais qu'on vous offense pour vous battre, si vous voulez
+vous battre.</p>
+
+<p>Et enfin soyez bon chrétien, écrivez sans espoir qu'on vous réponde que
+vous êtes lu et que vos lettres ne sont pas livrées à la
+publicité.</p><br><br><br>
+
+
+<h4><b>À Mademoiselle Colignon.</b></h4>
+<p class="rig">Mai 1879.</p><br><br>
+
+<p class="indent"> Chère amie,</p>
+
+<p>Je dois vous dire qu'ayant fini de peindre à quatre heures, je n'ai cessé
+de lire le <i>Nabab</i>, roman d'Alphonse Daudet. C'est très intéressant,
+et ce type de nabab ressemblerait à quelqu'un d'autre, si on l'affinait et
+l'anoblissait. Je sais bien que la ressemblance n'est pas flatteuse, aussi
+il faut, je le dis, affiner, anoblir, spiritualiser. Ce n'est pas que
+l'on soit idéal, extra-fin et nobilissime... C'est-à-dire je ne sais au
+juste... je ne me fie pas à mon jugement; lorsqu'on est idéal je crois
+que je prends de la fadaise pour de la distinction, et quand on me semble
+énergique et extraordinaire, je crains que ce ne soit de la rusticité,
+du commun, du bourgeois. Heureux, heureux, celui qui sait dire comme il
+pense. Je vous écris comme si j'écrivais dans mon journal.&mdash;Non, vrai, si
+je devais me gêner avec mon journal pour dire toutes les fantaisies qui me
+passent par la tête, ce serait trop ridicule!</p>
+
+<p>Ainsi, écoutez: quant aux fantaisies, voyez le bonhomme Joyeuse dans le
+<i>Nabab</i>, vous avez sans doute compris que c'est tout à fait moi pour
+l'imagination. Comme moi il suffit d'un mot pour que je m'imagine tout un
+roman, dix romans, vingt romans, et tout cela en quelques minutes. Il y en
+a pourtant qui durent des semaines... Non, il y a des moments de lassitude,
+pendant lesquels on voudrait en finir avec tout, et pour en finir, il n'y
+a que deux moyens: mourir ou aimer.</p>
+
+<p>Oh! si vous saviez comme je suis fatiguée de cette vie de tristesse! Quand
+tout grimace, tout fuit, tout se moque...!</p>
+
+<p class="indent"> Tout à vous.</p><br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À son frère.</b></h4>
+<p class="rig">Paris, novembre 1879.</p><br><br>
+
+<p class="indent"> Cher Paul,</p>
+
+<p>Aujourd'hui, M. Gavini nous envoie deux billets et nous allons à la
+nouvelle Chambre. J'aimais mieux Versailles, on se retrouvait mieux étant
+obligés de partir par le même train. Ici, on s'en va quand on veut et il
+n'y a pas l'amusante sortie de là-bas. Il y a du monde plus élégant qu'à
+Versailles, mais les loges sont un peu comme au théâtre, toutes pareilles,
+et celle du président dans laquelle nous sommes ne diffère en rien des
+autres.</p>
+
+<p>On retrouve tout le monde aux mêmes places: C. est affaissé et éteint,
+Gambetta paraît maigre, Bescherelle court toujours. J'examine les
+magnifiques Gobelins et les affreuses statues.</p>
+
+<p>Rouher a pour la première fois aujourd'hui, depuis la mort de l'infortuné
+prince, reparu à la Chambre, à la Chambre de Paris, à l'ancien Corps
+législatif. Il a dû avoir de drôles de visions.</p>
+
+<p>La pensée de cet homme depuis la mort de ce prince m'a fait mal, il doit
+être bien malheureux. G. me dit qu'il lui en a voulu de ce qu'on ne lui
+ait pas indiqué la loge où j'étais.</p>
+
+<p>Hier, dîner chez M. M. J'ai complimenté Gaillard sur son <i>Chant des
+races latines</i> publié dans la revue de Mme Adam. C'est un jeune homme
+d'Avignon, à face irrégulière de Sarrasin, avec un épi au sommet de
+l'occiput qui lui donne l'air cocasse avec son emphase et son calme
+étrange de méridional. Je cause avec lui et il me propose d'écrire quelque
+chose pour la Revue, de lui faire des traductions du russe.</p>
+
+<p>Tu penses bien que je suis enchantée et le ferai quand il voudra.</p>
+
+<p>Ah! j'ai oublié de te raconter que ce matin maman a eu un grand succès
+à l'église russe. Le grand-duc Nicolas l'a saluée et lui a parlé. Le
+grand-duc lui a demandé si elle avait quelqu'un de sa famille décoré de
+l'ordre de Saint-Georges (c'était une messe à l'occasion de la fête des
+chevaliers de Saint-Georges). Alors maman lui a répondu qu'en effet,
+pendant la guerre de Crimée, à Malakoff, son frère, à peine âgé de seize
+ans, a été décoré par lui-même sur le champ de bataille. Le grand-duc
+s'est rappelé du fait et a été extrêmement gracieux en ajoutant que toute
+la famille était héroïque, puisque maman n'a pas craint de sortir par un
+temps aussi effroyable.</p>
+
+<p class="indent"> Au revoir, je t'embrasse.</p><br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À M. X.</b></h4><br>
+
+
+<p>Vous me demandez, mon ami, comment j'ai accueilli la grande nouvelle.</p>
+
+<p>Je l'ai accueillie par des murmures. M'étant mise en dehors de tout ce qui
+fait la vie des femmes, je parle du haut de la montagne n'ayant pas cette
+pudeur qui empêche de dire sa pensée lorsqu'on est intéressée soi-même.</p>
+
+<p>Que vous arrive-il donc? Est-ce le moment psychologique des chanteuses
+qui se retirent à l'heure où l'on dira encore: quel dommage! J'aime assez
+cette idée: pourtant si vous accomplissiez l'acte sans cette raison
+majeure, je verrais que je m'étais trompée sur vous. Je vous prenais pour
+un monument public, pour une propriété nationale... Imaginez-vous l'Arc
+de Triomphe ou le Louvre passés en des mains particulières. Je ne vous le
+pardonnerais qu'en ma faveur, de même que je trouverais monstrueux si l'on
+donnait ces monuments à une autre qu'à moi.... Ce qui serait également
+bizarre, mais excusable à mes yeux.</p>
+
+<p>Vous vous aveuglez, mon ami: souvenez-vous de votre passé.... Je sais bien,
+que vous vous dites: Moi, c'est autre chose.... Comme tous ceux qui y ont
+passé.</p>
+
+<p>Je ne vous ménage plus, dans la certitude que j'ai que rien ne pourra vous
+détourner de la voie nouvelle, c'est-à-dire que c'est la même voie connue,
+le même morceau de musique, seulement vous ferez la basse cette fois, vous
+accompagnerez.... au bal, au spectacle. Mais ces avis sont superflus, rien
+au monde ne saurait empêcher l'événement, un homme qui a inspiré tant de
+passions, dépravé tant de cœurs, brisé tant de fidélités, doit fatalement
+se marier. C'est l'expiation.</p><br><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/05.png" Width=640></p><br><br><br>
+
+<h4><b>À son frère.</b></h4>
+<p class="rig">Paris, mercredi, 10 décembre 1879.</p><br><br>
+
+<p class="indent"> Cher Paul,</p>
+
+<p>Nous sommes allées voir le Père Didon au couvent des Dominicains<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.</p>
+
+<p>Ai-je besoin de te dire que le Père Didon est le prédicateur dont la
+gloire grandit à vue d'œil depuis deux ans et dont en ce moment tout Paris
+s'occupe. Il était prévenu; aussitôt que nous arrivons, on va l'appeler
+et nous l'attendons dans une des sortes de stalles-cellules de réception,
+toute vitrée, avec une table, trois chaises et un bon petit poêle. J'avais
+déjà vu son portrait hier, et je savais qu'il a des yeux splendides
+(beauté qui manque à L. P.). Il arrive, très aimable, très homme du monde,
+très beau avec sa belle robe de laine blanche, qui me rappelle les robes
+que je porte à la maison. Sans la tonsure, ce serait une tête dans le
+genre de celle de P. de C., mais plus éclairée, les yeux plus francs,
+l'attitude plus naturelle, quoique très haute; un visage qui commence à
+devenir épais et qui a le même quelque chose de désagréablement de travers
+dans la bouche que C. Mais une grande distinction, pas de charme outré de
+créole, un teint mat, un beau front, la tête haute, les mains adorablement
+blanches et belles, un air gai et même autant que possible bon garçon.
+On voudrait lui voir une moustache. Beaucoup d'esprit, malgré un grand
+aplomb. On voit tellement qu'il mesure toute l'étendue de sa vogue, qu'il
+est habitué aux adorations, et qu'il est sincèrement heureux du bruit qui
+se fait autour de lui!</p>
+
+<p>La mère M. l'a naturellement prévenu par lettre de la merveille qu'il
+allait voir et nous lui parlons de faire son portrait.</p>
+
+<p>Il n'a pas refusé, tout en disant que ce serait difficile, presque
+impossible... une jeune fille faisant le portrait du Père Didon... il est
+si en vue... on s'en occupe tant...</p>
+
+<p>Mais c'est justement pour cela, idiot!...</p>
+
+<p>On m'a présentée comme son admiratrice fervente. Je ne l'avais jamais ni
+vu ni entendu, mais je le pressentais tel qu'il est, avec ses inflexions
+de voix, passant des notes caressantes à des éclats presque terribles,
+même dans la simple conversation.</p>
+
+<p>C'est un portrait que je sens tout à fait et si cela pouvait s'arranger,
+je serais une bienheureuse personne.</p>
+
+<p>Ce grand diable de moine ne doit pas être sage. Même avant de l'avoir vu,
+il me faisait un peu peur. Je n'aurais qu'à rougir quand on parlera de
+lui. Ce serait désagréable, un moine! C'est un être qui pourrait avoir de
+l'influence sur moi et je n'ai pas envie de cela.</p>
+
+<p>Il a promis de venir nous voir et pendant un instant, j'ai désiré qu'il en
+restât à sa promesse.</p>
+
+<p>Mais c'est bête, et tout ce que je désire à présent est qu'il consente à
+poser. Rien au monde ne ferait mieux mon affaire de peintre ambitieux.</p>
+
+<p class="indent"> Je t'embrasse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a>
+<b>Note 12: </b><a href="#footnotetag12">(retour)</a><p>Une partie de cette lettre se trouve reproduite dans le journal
+de Marie Bashkirtseff (pages 159 et 160 du tome II).</p></blockquote>
+<br><br><br>
+
+<h3>1880</h3><br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À M.***</b></h4>
+<p class="rig">Paris, samedi, 3 juillet.</p><br>
+<p class="rig">34, avenue Montaigne.</p><br><br>
+
+<p>J'ai longtemps hésité avant d'envoyer ceci. Vous même avez si bien compris
+que je ne pouvais vous écrire que vous en avez déguisé, même à vos yeux,
+le souhait sous un appel à mes bons sentiments en général, délicatesse
+involontaire, mais dont je vous sais gré.</p>
+
+<p>S'il ne s'agissait que de réponse à un jeune homme amoureux, je ne
+répondrais pas.</p>
+
+<p>Aussi, entendons-nous bien: <i>Ceci n'est point une lettre</i>.</p>
+
+<p>Je ne sais si je vous flatte en vous jugeant assez fin pour saisir cette
+nuance. Vous êtes jeune et vous semblez en proie à un sentiment vrai. (On
+verra plus tard s'il est vrai.) Avec cela on va loin. Je voudrais rendre
+meilleure une créature humaine en exploitant l'influence que je puis avoir
+sur elle. Entreprise grave et intéressante. Expérience élevée qui me
+tentera toujours. Voilà donc ce qui me fait parler, et aussi une envie
+irrésistible de me moquer un peu de vos finasseries; pourtant c'est un
+triomphe facile.</p>
+
+<p>Écoutez donc: le manque de franchise dans une circonstance solennelle ou
+dans un rien me répugne également. Ce qui me fait aussi douter de votre
+sentiment, c'est que ce sentiment vous aurait donné comme une révélation
+d'un monde supérieur et vous aurait, momentanément du moins, doué de
+facultés, qui vous permettraient de comprendre que devant des natures
+comme la mienne on ne trouve grâce qu'en dépouillant tout artifice, à
+moins d'être.... ne l'essayez pas,&mdash;en mettant son âme et sa vie à nu
+comme devant Dieu.</p>
+
+<p>Et vous, que faites-vous?</p>
+
+<p>Vous croyez donc que des faits vrais, quoique vulgaires, m'amuseraient
+moins que vos petites inventions? Quand ils ne m'intéresseraient qu'à
+titre de documents humains! Et maintenant encore vous me parlez de me
+confier vos peines comme si je vous l'avais défendu, vous citez ce manuel
+que vous ne comprenez pas.</p>
+
+<p>Vous n'êtes qu'un enfant.</p>
+
+<p>Du moment où je vous montrais assez de bienveillance pour vous donner à
+choisir entre un congé immédiat et un délai de six mois, vous deviez me
+faire la flatterie de me prendre pour votre patronne et conseillère. C'est
+un rôle, auquel on ne se refuse jamais, quelque orgueilleuse qu'on soit.</p>
+
+<p>Vous auriez même pu me mettre au courant de tout, afin d'éviter à mon
+esprit la fatigue de chercher le vrai dans le cas où il le chercherait.</p>
+
+<p>Voilà bien des mots, n'est-ce pas, pour des niaiseries comme ces dépêches
+qui vous appellent <i>tout de suite</i>, cette lettre <i>ultérieure</i>
+(que vous avez le temps d'attendre), à je ne sais où, et qui vous retient;
+innocent anachronisme.</p>
+
+<p>J'admets que vous n'avez eu pour vous en aller aucune raison de force
+majeure et que tout en ayant le cœur sensible vous songiez aux affaires,
+rien de plus naturel. Mais pourquoi dissimuler cette prose, fort
+honnête en somme, sous ce grand amour? Voilà qui n'est pas délicat pour
+vous-même... Car enfin c'est étonnant que tout coïncide pour que vous vous
+trouviez là justement pour les commissions de vos parents.</p>
+
+<p>Grand innocent que vous êtes! Le mensonge, quand il n'est pas manié par
+quelqu'un de très adroit, est une guenille aux couleurs criardes. Et le
+mensonge futile est écœurant comme une vilenie.</p>
+
+<p>Pourquoi, par exemple, dire que l'appartement de X. est immense? Il n'y a
+qu'un salon de grandeur moyenne, je le sais. Cette futilité vous prouve
+qu'il n'y a pas de futilités. Il suffit d'analyser une seule goutte d'eau
+pour connaître les propriétés de toute la source.</p>
+
+<p>Je ne déchirerai pas votre lettre.</p>
+
+<p>Si vous voulez que j'entreprenne votre amélioration, j'ai besoin de
+documents pour voir si je réussis. Si vous êtes bon élève, vous vous ferez
+de moi une amie véritable et, si vous avez compris mon caractère, vous
+savez que mon amitié sera bonne.</p>
+
+<p>Mais êtes-vous digne de tout cela? Et les choses ne tournant pas selon vos
+désirs, ne m'en voudrez-vous pas bêtement de m'avoir aimée?</p>
+
+<p>Vous avez écrit des bêtises, comme vous dites, mais recommencez. Ici il ne
+s'agit que de votre moral et point du tout de vos projets terrestres....
+Je vous trouve audacieux de porter les regards à la hauteur où je me suis
+placée, mais le proverbe ne dit-il pas que le soldat qui n'aspire pas à
+devenir maréchal de France n'est qu'un mauvais soldat.</p>
+
+<p>Je m'aperçois, à la fin, que ce que j'exige de vous est insensé. Ce serait
+changer tout l'homme.</p>
+
+<p>On dit, et je n'y crois pas, que l'amour fait des miracles... La façon
+facile dont vous avez accepté cette absence m'a choquée... enfin.</p>
+
+<p>Si vous ne <i>sentez</i> pas la vérité de mes prédications, j'y renonce,
+et vous, allez en paix.</p>
+
+<p>Chaque fois que vous vous impatienterez ou trouverez, en homme ordinaire,
+votre rôle ridicule, consultez ce petit <i>Manuel du parfait amoureux</i>;
+il vous donnera la mesure de vos sentiments.</p>
+
+<p>Posons comme principe indéniable qu'il n'y a pas de vilenie dans la
+personne aimée qu'on ne tâche de s'expliquer favorablement; qu'il n'y a
+pas au monde de chose qu'on ne fasse pour la personne aimée en éprouvant
+un réel contentement; qu'il n'y a pas de ce qu'on appelle <i>sacrifice</i>
+qu'on ne s'impose avec joie. Car en somme l'amour est un sentiment
+égoïste, et la preuve c'est qu'on est plus heureux d'aimer que d'être
+aimé. Mais tout cela ne se demande et ne se commande pas: l'homme qui
+aime l'accomplit tout naturellement, parce qu'il éprouve une satisfaction
+personnelle. Quand il y a la moindre hésitation, la moindre impatience,
+on ne doit pas ou ne peut pas croire qu'on aime.</p>
+
+<p>Vous verrez donc si les quelques mois d'épreuve, <i>au bout desquels il
+n'y a en somme qu'une incertitude</i>, vous les supporterez facilement et
+surtout avec plaisir.</p>
+
+<p class="indent"> Tout cela <i>ad libitum</i>.</p>
+
+<p class="indent"> Amen.</p><br><br><br>
+
+
+<h4><b>À Monsieur Julian.</b></h4>
+<p class="rig">Nouméa&mdash;Mont-Dore, juillet, août 1880.</p><br><br>
+
+<p>Oui, citoyen Directeur, tout y est jusqu'au costume spécial qui vous
+est imposé comme à des galériens, et c'est vêtus de ce costume que nous
+subissons le mauvais traitement de cinq à sept heures du matin. Le docteur
+des Eaux assure qu'il est bon, mais tous ces gens en place.... des
+accapareurs, quoi! Bien, bien dommage que T. ne vienne pas. Vous, je ne
+vous invite pas. Paris a besoin de vous. Mais quel bien immense vous
+ferait un peu d'exil par ici.</p>
+
+<p>Figurez-vous qu'il n'y a rien à manger. Ce n'est pas d'une âme élevée
+que de songer à la nourriture; mais hélas! Si je ne craignais de devenir
+anémique! le docteur a essayé de me faire croire que je l'étais: Vous êtes
+très faible, Mademoiselle?&mdash;Mais non, Monsieur.&mdash;Habituellement pâle?&mdash;Au
+contraire.&mdash;Facilement fatiguée?&mdash;Mais pas du tout!&mdash;Cela ne fait rien,
+vous êtes faible.&mdash;Pourtant, Monsieur, comment expliquer?... C'est
+impossible à expliquer, mais cela est.</p>
+
+<p>Donc si je n'avais peur de devenir très faible, j'avalerais encore moins
+que ce que j'avale, tellement c'est répugnant. Ô succulente cuisine du
+lac Saint-Fargeau, tu m'as donné comme un avant-goût des produits des
+Trompette du Mont-Dore. Mais combien tu étais préférable!</p>
+
+<p>Que je n'omette pas de rendre justice à l'équité avec laquelle vous avez
+jugé mon dessin.</p>
+
+<p>Ma tante vous envoie ses meilleurs souvenirs... ce n'est pas aux miens que
+vous devez cette épître illustre avant que son auteur le devienne (style
+Rochefort), c'est que j'ai besoin de vous ménager.</p>
+
+<p>Qui est-ce qui remonterait la vis dans les moments critiques? Ce que vous
+me dites des cinquante ouvriers travaillant, cet emploi exagéré des bras,
+n'est-ce pas une de ces manœuvres d'abrutissement populaire, dont le
+régime à jamais exécrable des Césars s'est servi pour annihiler les
+intelligences ouvrières? Vous avez aussi écrit le mot <i>aboutir</i>, un
+mot suspect, ayant été prononcé par le grand enjôleur qui se cache encore
+sous les fleurs républicaines.</p>
+
+<p>Un instant j'ai pensé que vous rachetiez toutes ces choses qu'il m'est
+douloureux de reprocher à un bon patriote; oui, j'ai pris un instant ce
+mariage des deux silhouettes pour cette alliance tant désirable avec la
+patrie de l'Inquisition et je m'en réjouissais. Tous les peuples latins
+sont frères et il me serait doux de voir la France extirpant le dernier
+vestige de... dans le pays en question. Je me trompais.</p>
+
+<p>Laissez-moi espérer.</p>
+
+<p>Donc, quelles que soient nos préférences, que nous aimions la République
+athénienne, spartiate, collective, socialiste, orthopédique, artistique,
+médailleuse, Tonyfiante et même Rodolphiphobe.</p>
+
+<p class="indent"> <i>Vive la République!</i></p><br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À son frère.</b></h4>
+<p class="rig">Paris, 1880.</p><br><br>
+
+<p class="indent"> Cher Paul,</p>
+
+<p>Je vais te raconter une demande en mariage par un prince: il est venu
+dîner, et il me glisse à l'oreille qu'il a à me parler. Ma tante causait
+avec C...., et je l'ai écouté.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il me marier?</p>
+
+<p>Vois-tu la ficelle, cher Paul?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si cela vous fait plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne me fait pas plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Alors ne le faites pas. C'est tout ce que vous aviez à me dire?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vous ai dit que je vous ai aimée ... Eh! bien, je vous aime...
+Vous comprenez que c'est une torture pour moi de venir ici comme ça; j'en
+suis malade.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi? Je pensais que cela vous faisait plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais chaque fois que je vous dis quelque chose vous m'insultez...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, je suis gaie, et si j'émaille notre conversation de
+digressions, c'est que vous mettez vraiment un temps infini entre chaque
+phrase.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous moquerez pas de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, non, je suis très sérieuse.</p>
+
+<p>Mais au lieu de parler, il me regardait avec ses yeux si cernés et son
+front encore plus pâle que d'habitude...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut m'en aller, n'est-ce pas, ne plus venir ici?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous aime...</p>
+
+<p>Il fallait parler bas pour ne pas être entendus des autres, et cela
+donnait aux voix quelque chose de doux et de charmant.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit que je vous aimais... et quand on aime une jeune fille,
+il n'y a pas trente-six issues; c'est l'un ou l'autre, n'est-ce pas? Il
+faut donc que je ne revienne plus...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi? (Je faisais la naïve.)</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je souffre trop.</p>
+
+<p>Puis, il se mit à pleurer. Il y avait dans ce mouvement quelque chose
+d'enfantin, de gentil; mais le mouchoir, qui est venu essuyer les yeux,
+a tout gâté.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, voyons, oh! alors, disais-je sans rire, et puis des larmes
+maintenant, je veux bien, mais on ne les essuie pas avec des morceaux
+de toile, on les laisse essuyer par... celle qui les fait couler.</p>
+
+<p>Il fit un geste d'impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Tout n'est pas rose dans ce monde, repris-je sérieusement, mais pas rose
+du tout... Mon système de faire ce qui fait plaisir... c'est bon, mais ce
+n'est pas praticable; on peut ne pas faire ce qui déplaît, mais faire ce
+qui plaît!...</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, mademoiselle, et ne m'insultez pas, ne vous moquez pas.
+Je vais m'en aller, ou bien il faut que vous... m'autorisiez à revenir;
+cela ne peut pas durer ainsi, je suis trop malheureux, je souffre, je suis
+malade. Quand on aime une jeune fille, il faut qu'on se marie avec elle ou
+qu'on s'en aille pour toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, repris-je, c'est facile à dire: se marier; mais à faire, ça
+dépend...</p>
+
+<p>&mdash;De qui?</p>
+
+<p>&mdash;Mais de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors?...</p>
+
+<p>Il est jeune et il a dû trembler un peu, même s'il a pensé à ma dot.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors... moi, je ne veux pas m'engager; et puis, je ne sais pas, moi,
+s'il faut attendre. Est-ce que je sais ce que vous êtes; vous avez l'air
+d'un honnête homme, vous ne l'êtes peut-être pas... C'est long, un mariage,
+ça dure longtemps... Je ne crois pas à votre amour, qui est peut-être
+vrai... Je voudrais m'en assurer... Comprenez-vous, il faudrait attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Combien?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, (je me mis à compter sur les doigts, cinq, six), au jour de
+l'an?</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop long.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, à Noël, mettons Noël, sept mois.</p>
+
+<p>&mdash;Et si vous êtes sûre de mon amour, mademoiselle, vous consentirez?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non, je ne dis pas cela, monsieur, ce serait m'engager, je ne veux
+pas m'engager, je ne vous aime pas. Mais ce délai est nécessaire pour nous
+édifier sur la situation de nos sentiments réciproques.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors, il vous faudra encore trois mois pour vous décider.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, non, je vous dirai cela tout de suite.</p>
+
+<p>Et alors, je fais l'enfant, la simple. Après avoir été tantôt réveuse,
+tantôt grave, tantôt moqueuse, je parle de ma peinture, est-ce que je puis
+me marier! Je dois peindre. Et puis, ne devais-je pas mourir?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai de la peinture avec vous, mademoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, et pendant les sept mois vous apprendrez à dessiner.</p>
+
+<p>Et je me mets à vanter la vie d'atelier, je lui parle de ma dot, disant
+qu'elle entre pour beaucoup dans son amour. Naturellement, il fait
+l'indigné.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous croyez que je ne pourrais pas trouver de l'argent, si
+je voulais! Est-ce que je sais seulement ce que vous avez, je me moque de
+votre fortune! C'est vous que j'aime!...</p>
+
+<p>Eh! bien, cher Paul, je ne l'aime pas, je n'ai même pas pour lui de ce je
+ne sais quoi que j'avais pour X...</p>
+
+<p>&mdash;En ordonnant ce délai de sept mois, me laissez-vous la possibilité
+d'espérer?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut toujours espérer, quand même je vous dirais catégoriquement
+<i>non</i>. Du reste, j'ai trouvé... Vous allez copier tantôt quelque chose
+que je rédigerai... Voici le document; il accepte.</p>
+
+<p>En somme, moi je ne lui demande rien, c'est lui qui dit m'aimer, moi, je
+lui offre le moyen de s'en assurer. Voilà tout. C'est amusant, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p class="indent"> Demain, je t'écrirai encore.</p>
+
+<p class="indent"> Au revoir.</p><br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À la Princesse K***,</b></h4>
+
+<p>Comme c'est ennuyeux, chère princesse, que vous ne soyez pas à Paris!
+Songez donc, Gambetta donne une fête splendide, nous avons une invitation,
+mais maman et ma tante ne veulent pas y aller en deuil et ne connaissant
+personne chez les républicains, je suis si désolée d'être obligée de me
+passer de ce divertissement, qui sera, en vérité, une chose très amusante,
+et très drôle, et très magnifique, que je suis prête à aller vous chercher
+à Dieppe.</p>
+
+<p>Vraiment vous devriez revenir à Paris au moins pour ce jour; c'est si près,
+Dieppe, seulement quatre heures, quatre fois le voyage à Versailles. Rien
+qu'une promenade.</p>
+
+<p>Si vous voulez, deux de nous irons vous chercher pour vous décider plus
+facilement. Pensez donc! une première fête chez Léon, toute la haute gomme
+républicaine y sera; un spectacle unique et pour ainsi dire historique. On
+fait des préparatifs dix fois <i>bœuf</i>. Ce qui m'attriste un peu, c'est
+que le fils A... n'y sera pas à cause de la stupidité de son grand-père
+qui a eu l'invention d'être très souffrant. Mais je me consolerai
+facilement de cette absence.</p>
+
+<p>Voyons, décidez-vous; sans vous, je serai forcée de rester à la maison;
+je ne connais que des bonapartistes qui, si je leur disais que je vais
+dans la hotte de la présidence, me considéreraient comme une personne
+absolument dégoûtante.</p>
+
+<p>Vite une réponse.</p>
+
+<p class="indent"> Je vous embrasse.</p><br><br><br>
+
+
+<h3>1881</h3><br><br><br>
+
+<h4><b>À Monsieur X...</b></h4><br>
+
+<p class="indent"> Monsieur,</p>
+
+<p>Voici un plan<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a> avec le nord bien indiqué<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>. Maintenant voici mes idées
+à moi pour que vous sachiez dans quel sens marcher. L'atelier aurait la
+hauteur de deux étages et aurait trois jours, plus un jour d'en haut.
+Au-dessous de l'atelier, un atelier aussi, mais de sculpture, au
+rez-de-chaussée.</p>
+
+<p>Vous comprenez, il n'y aurait pas de chambres habitables dans cette partie;
+du reste, je fais au crayon les divisions imaginées par moi; vous verrez
+si c'est pratique.</p>
+
+<p>Je voudrais que l'atelier communiquât avec les salons. Ainsi voilà,
+rez-de-chaussée: atelier de sculpture, et cuisines, etc., etc. Premier
+étage: salons et ateliers. Deuxième étage: chambres à coucher; combles
+pour les domestiques. Je vois qu'on peut me faire ma chambre et un cabinet
+de toilette au premier, et l'atelier restera encore assez grand, et ma
+chambre aura cinq mètres de largeur. Ou bien, si vous trouviez le moyen
+de donner à l'atelier une forme régulière ce serait parfait.</p>
+
+<p>Seulement ce à quoi je tiens, c'est que l'atelier vienne à la suite des
+salons et, pour économiser le terrain, on ferait la remise sous la salle à
+manger. Vous voyez que je trouve moyen d'avoir devant l'atelier un jardin,
+par lequel on entrera, car il faut aux ateliers une entrée à part. Au
+besoin, ma chambre et mon cabinet pourraient être au deuxième et je
+passerais à l'atelier par l'escalier intérieur.</p>
+
+<p>Mais surtout que l'entrée principale soit de telle façon qu'on soit obligé
+de traverser le salon et la bibliothèque avant d'arriver à l'atelier. Les
+pièces en enfilades, enfin.</p>
+
+<p>J'espère que vous comprendrez ces incohérences et excuserez le désordre de
+mes idées architecturales.</p>
+
+<p>Agréez, je vous prie, Monsieur, mes civilités.</p>
+
+<p>P.S. Il serait peut-être possible de placer le jardin (quand même il
+n'aurait qu'une superficie de 50 mètres) de telle façon que j'y puisse
+faire des études sans être vue de la rue. Je ne tiens pas au jardin à
+l'extérieur; là où je l'ai indiqué on pourrait ne faire qu'un jardinet de
+deux mètres de profondeur.</p>
+
+<p>Enfin ce sont tout des idées en l'air! Du reste, le jardin me semble bien
+où je l'ai marqué sur le plan.</p>
+
+<p>Maintenant il faut un escalier, une cour, une écurie et remise; je
+voudrais bien qu'on puisse entrer de l'escalier dans le grand salon.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a>
+<b>Note 13: </b><a href="#footnotetag13">(retour) </a><p>Le livre original comporte le plan à la page 139.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a>
+<b>Note 14: </b><a href="#footnotetag14">(retour) </a><p>Il s'agit ici d'un hôtel qu'on avait le projet de construire à Paris avenue Kléber. Il ne fut pas donné suite à ce projet.</p></blockquote>
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/06.png" width=640></p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h4><b>À Monsieur Julian.</b></h4>
+<p class="rig">Russie, Poltava, 21 mai/2 juin 1881.</p><br><br>
+
+<p>Draperies blanches, yeux tristes, mains pâles, air détaché... Le royaume
+de ce pays-ci n'est pas pour moi! (sujet d'esquisse pour le paysage).</p>
+
+<p>Oh! les horribles mastodontes, des gens qui ont des poses et des mains
+comme sur les vieux mauvais portraits. Faut-il être enragée, hein? Vous
+êtes un grand prophète, mais il me fallait ces cent heures de chemin de
+fer.</p>
+
+<p>Du reste jusqu'à présent je n'en ai eu que l'avantage d'un rhume. L'air
+délicieusement pur et parfumé est trop frais pour rester tout le temps
+dehors et me voilà dedans... Je m'y suis fourrée moi-même, mais ça n'en
+est pas plus drôle... Si au moins c'était la sévère majesté des steppes,
+mais non! La campagne est jolie. La famille est aux petits soins, les
+nouveaux me trouvent délicieuse, les anciens trouvent que je suis devenue
+sérieuse et calme...</p>
+
+<p>Il y a cinq ans, je venais montrer mes premières jupes longues et je leur
+ai servi un feu d'artifice à tout casser; à présent je viens chercher
+quelque chose qui flotte entre <i>oubli</i> et <i>repos</i>. J'ai la tête
+pleine de peinture, et ces personnes-là ne peuvent pas comprendre les
+nobles préoccupations des gens de notre espèce et puis, il faut l'avouer,
+je suis finie jusqu'à nouvel ordre.</p>
+
+<p>Hier, pour la fête de mon père, grande ovation. Tous les paysans venus
+dans la cour, on l'a acclamé, secoué, embrassé, on m'a fait ôter mon
+chapeau et mon voile pour me voir et, après examen, ç'a été à moi d'être
+portée en triomphe et acclamée. Il m'a fallu en embrasser un tas. Puis
+sont arrivées les femmes, j'ai paru au balcon, nouvel enthousiasme et cri
+dominant: un bon mari! <i>Gambetta à Cahors enfin</i>.</p>
+
+<p>Puis quand tout ce monde a eu bu et dansé, on a parlé de donations de
+terres, mais quelqu'un leur a montré le poing et l'incident a été clos.</p>
+
+<p>On distribue, à ce qu'on dit, à ces braves gens des soi-disant ukases de
+l'Empereur, obligeant les propriétaires à leur donner trente-six choses.
+On a mis aussi à prix les têtes des nobles, 50 roubles la pièce. Me
+voyez-vous au bout d'une pique? Enfin, si vous avez présente à l'esprit
+l'histoire des dernières années de votre ancien régime, vous êtes au
+courant. La ressemblance est frappante depuis la condition épouvantable du
+peuple, jusqu'à l'aveuglement stupide des grands. Le paysan français qui
+met à sac le château en disant qu'il en est désolé, mais que le roi le
+veut ainsi, est le frère du Russe qui prétend avoir l'ordre de massacrer
+les Juifs.</p>
+
+<p>Figurez-vous que je n'ai pas pu avoir un chevalet à Poltava. Un aimable
+indigène est allé en chercher un à 12 heures de chemin de fer, c'est au
+moins gentil. Ici il n'y a qu'un photographe peintre, pas moyen d'avoir
+une toile assez large. Ah! si vous saviez!</p>
+
+<p>Comment va M. Tony Robert-Fleury? Je l'ai laissé souffrant. S'il allait
+crever sa toile!... Ça me dérangerait horriblement dans mes habitudes et
+puis, blague à part, je l'aime bien et vous aussi.</p>
+
+<p>P.S.&mdash;Paul est devenu obèse, sa femme est gentille et jolie et tout va
+bien. Dina fait de grandes toilettes et s'amuse, et moi je ne suis même
+pas sensible aux triomphes populaires... C'est grave.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h4><b>À son père.</b></h4>
+<p class="rig">Août 1881.</p><br><br>
+
+<p class="indent"> Cher père,</p>
+
+<p>Après l'article du journal Jugeni Cray, il faut absolument que je fasse
+cette image. Aussi vous seriez bien aimable de faire des démarches
+nécessaires puisque je ne sais comment m'y prendre. En outre comme vous
+êtes un être intelligent, je m'en rapporte à vous pour me procurer tous
+les renseignements exacts. Par exemple, pour quelle partie de l'église<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>
+serait l'image et sa grandeur, et sa forme, etc. Car je suppose que cela
+doit être approprié à la disposition des ornements intérieurs, et sans
+doute les principales images sont déjà commandées à des célébrités russes.
+Enfin tâchez de m'obtenir quelque chose d'important pour que j'aie de la
+satisfaction à le faire bien. J'aimerais que ce fût grandeur nature. Le
+Christ, par exemple, avec la figure de l'empereur: enfin je me mets à la
+disposition du comité (est-ce un comité?) pour telle image qu'on voudra.</p>
+
+<p>Seulement, s'il faut que je sois l'esclave d'une certaine dimension ou
+d'un certain sujet, il faut que je le sache au plus vite, afin de penser à
+mon sujet et de m'y mettre.</p>
+
+<p>En un mot, vous arrangerez cela très bien, j'en suis sûre.</p>
+
+<p>Je félicite et embrasse la princesse<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>. Au revoir.
+
+<p class="indent"> Votre fille célèbre,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i6">ANDREY<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>.</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a>
+<b>Note 15: </b><a href="#footnotetag15">(retour) </a><p>Église construite en mémoire de l'empereur Alexandre II, à
+Saint-Pétersbourg, à la place où l'empereur a été tué.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a>
+<b>Note 16: </b><a href="#footnotetag16">(retour) </a><p>Sœur de son père.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a>
+<b>Note 17: </b><a href="#footnotetag17">(retour) </a><p>Marie Bashkirtseff exposa pour la première fois au Salon de 1880
+et signa son tableau: Marie, Constentin Russ&mdash;au salon suivant, en 1881,
+elle signa Andrey&mdash;nom qu'elle adopta souvent dans sa correspondance. Ce
+n'est qu'en 1883 qu'elle mit son nom véritable sur ses tableaux, alors
+qu'elle se sentait plus certaine du succès.</p></blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h4><b>À M. B...</b></h4>
+<p class="rig">1881.</p><br><br>
+
+<p class="indent"> Cher B...,</p>
+
+<p>Au lieu de Bayonne nous avons couché à Bordeaux, et je vous écris pour
+vous dire que nous avons vu Sarah dans <i>la Dame</i>. Vingt-cinq francs
+la stalle de balcon. Elle a joué, cela va sans dire, comme personne, mais
+je critiquerai très fort son entourage. Armand Duval, atroce. Et les
+toilettes! au risque de vous crever le cœur, je vous dirai qu'elle n'est
+pas bien habillée; la robe du premier assez jolie, du second (la bleue),
+jolie. Celle de la campagne, laide, et celle du bal encore plus. Une
+horrible guirlande toute raide, qui n'allait nullement avec les camélias
+du bas de la jupe... Enfin pour la province ça ne vaut pas la peine, mais
+c'est égal, si cette toilette est payée ce que vous avez dit, Sarah est
+joliment volée. Du reste, ne vaudrait-elle que mille francs, elle est
+laide; je ne comprends pas qu'une artiste comme Sarah se mette ça sur le
+dos. Le dernier peignoir est charmant ainsi que la pelisse blanche.</p>
+
+<p>Du reste, elle a joué comme un ange. Mais je ne pouvais la gober
+entièrement, elle vous ressemble trop. C'est ridicule de se ressembler
+ainsi!</p>
+
+<p>Qui des deux copie l'autre?</p>
+
+<p>Comment vont vos deux pensionnaires? Dites-leur bien des choses. Et puis
+si vous étiez bien gentil vous iriez encore boulevard Rochechouart, <i>57
+bis</i>. Vous voyez, je ne louerais que vers le 15 octobre, et je serais
+désolée si un autre m'enlevait ce paradis si bien exposé au Nord. Ne
+pourriez-vous, avec la finesse qui vous caractérise, vous arranger de
+façon à être prévenu par la concierge... je ne sais comment, mais que je
+puisse respirer librement ici sans la crainte que quelque peintre (ils
+sont si ignobles) loue l'atelier que je convoite. Si, pour vous encourager
+à m'arranger cela, il faut dire que la robe du quatrième est jolie, je
+vais le dire volontiers.</p>
+
+<p>Il fait beau, il fait chaud, Biarritz est charmant.</p>
+
+
+
+<h4><b>Au même.</b></h4>
+<p class="rig">Biarritz, 1881.</p><br><br>
+
+<p class="indent"> Cher B....,</p>
+
+<p>Le quatrain qui commence votre lettre serait digne d'être de vous, il est
+ineffable. Les gants vont très bien, je vous remercie, c'est trois fois
+deux francs soixante-cinq centimes que je vous dois.</p>
+
+<p>Hier, représentation de Coquelin cadet et grand bal. Il n'y a que des
+Espagnols et des Russes. Les Espagnoles sont jolies, jolies, jolies; quant
+aux Russes, il n'y en a qu'une, et vous savez de qui je veux parler.</p>
+
+<p>Il pleut depuis deux jours; du reste, fin septembre, tout ça s'envole,
+et nous allons faire un tour artistique à travers l'Espagne, qui me
+passionne. Sans bagages, comme des Anglais; c'est le voyage le plus
+intéressant d'Europe et qu'il faut avoir fait, vraiment.</p>
+
+<p>Ne regrettez pas de n'être pas à Biarritz, qui n'est pas plus amusant
+que Trouville ou Aix, mais à votre place, je profiterais de ce que les
+délicieuses Russes que vous savez vont en Espagne, et je ferais ce voyage
+dans ces conditions incomparables. Mais j'y songe vraiment, plaisanterie à
+part, la saison est tout à fait favorable, vous avez beaucoup travaillé,
+Paris est humide en octobre, vous toussez; vous raconterez vos aventures
+ibériennes, castillanes et andalouses à Sarah; voilà bien ce qu'il faut
+pour décider votre famille à vous laisser partir, sans compter qu'avec
+mille fois vingt sous le tour est joué aussi bien que la <i>Dame</i> par
+Sarah. Et puis vous serez sage étant en famille, et puis vous porterez mes
+ustensiles de peinture dans les passages dangereux des montagnes, ou'sque
+les écureuils ne s'aventurent qu'à regret, les biches plutôt, enfin il
+n'importe, comme on dit chez Victor Hugo. Donc, méditez sur ce projet
+éblouissant et au revoir. Merci de nous toutes pour les chiens et
+l'atelier, vous êtes bien gentil, comme disait Mme Thiers.</p>
+
+<p class="indent">Andrey,</p>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i6">Future grande médaille.</p>
+ </div></div><br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>Au même.</b></h4>
+
+<p class="indent"> Amado ed illustre B....!</p>
+
+<p>Oui, son en Espagna ainsi qu'en Mantilla; parcouro l'una portando l'altra.
+Visito Toledo et l'Escorial faisando studias et conquêtas.</p>
+
+<p>Non est impossible que je fasse quelque magnifica composition mais est
+meglior de ne rien présumar. Il m'a semblato démêler dans esperancia del
+segnor Juliano de me vider faire grande tableauto, il m'a semblato, dis-je,
+démêlar que maman a fato visita al segnor director et l'a serinato al
+effecto d'agir sur moi en faisando semblante de creder que je travaillo
+ici pour me faire restar dans le Midi. Si le pensiero machiavelico que
+prêto al nostro director al vrai, je lui retiro ma confiancia et la dono
+illico al segnor Cot qui non est complicio della familia (!) Vous pouvez
+lui faire part de cette menacia.</p>
+
+<p>Dans tous les casos el tiempo que stabo in esto infecto pays sera
+employato a chipar segretos de Velasquez, Ribera et altros polissones. Et
+lorsque munita de tanta sapientia me riscabo à faire immensa toila d'après
+natura, enfonçatos Carolus, Tony et altros precursorès. Donc, caro chico,
+prego usted de faire demangiamento del 37 se abominabil propriator me
+ficha à la puerta avant janvier&mdash;ce sera donc le 15 octobre. Spero que
+sera plus tard. Dans todos los casos faudra ranger chosas dans antiqua
+chambra de Mlle Oelsnitz. Penso être de retour dans vingt jours à moins
+que... Il y a beaucoup de balcones, guitarras, œilladas et eventaillos
+mais le travaillo avant todo.</p>
+
+<p class="indent"> Attendo nuevas lettras de usted et me dico humilimente.</p>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i6"> Andrey,</p><br>
+<p class="i8"> Fabricante de chèvre-d'œufs,</p>
+<p class="i8"> successor de Velasquez</p>
+<p class="i8"> et de plusieurs cours étrangères</p>
+<p class="i8"> et professor de langua espagnol.</p><br><br><br>
+</div></div>
+
+
+<h4><b>À M. Julian.</b></h4><br>
+
+<p class="mid"> VOYAGE PITTORESQUE EN ESPAGNE<br><br>
+<p class="mid"> PAR<br><br>
+<p class="mid"> M... B... Andrey.<br>
+<p class="rig">Séville, Hôtel de Paris, 1881.</p><br><br>
+
+<p class="indent">Cher maître,</p>
+
+<p>Ô vous qui avez peut-être l'intention de voyager quelque jour, suivez ce
+conseil, fruit d'une expérience amère.</p>
+
+<p>En fait de mères prenez la Méditerranée et en fait de tantes celle du
+Bazar du voyage (place de l'Opéra), car si vous êtes le moins du monde
+artiste, si vous avez la moindre tendance vers ce que les positivistes
+appellent poésie, si vous avez dans l'âme quelque coin inexpliqué qui
+aspire vers autre chose qu'un fond d'épicerie, fût-il de Gambetta même...
+si vous partez avec l'espoir de récolter des croquis, des études, voire
+des tableaux... Trois fois hélas! Je vais, pour ainsi dire, cher facteur,
+vous faire assister à mes pénibles déboires.</p>
+
+<p><i>Burgos</i>.&mdash;Qu'est-ce qu'il y a donc ici? une cathédrale, seulement?
+Il faut être Anglais pour... Oui j'ai entendu dire que des Anglais sont
+venus à Lausanne pour voir une cathédrale. Et quel froid! chien de pays!
+Qu'il faisait bon à Biarritz, et pourquoi sommes-nous partis? Première
+douche.</p>
+
+<p><i>Valladolid</i>.&mdash;Nous ne nous y arrêtons pas; on m'en a dégoûtée en me
+demandant une vingtaine de fois quelle était cette ville où je voulais
+<i>encore</i> m'arrêter.</p>
+
+<p><i>Madrid</i>.&mdash;Une capitale, au moins, et il fait beau, pourtant le
+coucher du soleil... mais le musée est chauffé, je crois. C'est égal, vite,
+vite, allons à Séville, on y trouve du bon lait de vache et des poulets
+rôtis comme les aime Marie et puis le climat y est très sain. Voyez-vous
+les rêves d'Andalousie réduits en pâte pectorale. Est-ce qu'il ne serait
+pas permis de haïr un peu des gens qui vous dégoûtent ainsi de ce que vous
+étiez près d'admirer!</p>
+
+<p>Enfin, départ pour Séville, arrêt à Cordoue où il pousse des aloès et des
+cactus et où il fait chaud. Délicieux pays! Mais légers gémissements faute
+de voiture, car ces dix mètres de marche et la visite de la mosquée vont
+m'exténuer. Plaintes à la troisième personne. Il n'y a rien à voir, le
+guide <i>invente</i> tout cela <i>exprès</i> pour nous faire manquer le
+train.</p>
+
+<p><i>Séville</i>.&mdash;Nous sortons prendre l'air du pays, nous orienter, mais
+il ne faut pas quitter les rues principales, car on y est à l'abri; les
+quartiers pittoresques, les rues ébréchées, interrompues de places et de
+jardins sont horribles, il y souffle une brise!...</p>
+
+<p>Le cocher le fait <i>exprès</i>. Est-ce que par hasard (haineusement) nous
+sommes venues ici pour visiter les environs de Séville?</p>
+
+<p>Je prie le ciel de me rendre indifférente à ces saintes infamies, mais je
+me vois à bout de patience. Cette continuelle tendance à ramener tout au
+plus bourgeois terre-à-terre, par tempérament, et à n'envisager que le
+côté hygiénique par principe, me rend folle, d'autant plus que je suis
+peut-être vraiment malade. Dans tous les cas, j'ai des médecins bien
+maladroits. À Madrid, on échappait un peu à tout cela grâce au musée et à
+des amis, un petit artiste entre autres qui a travaillé chez vous et dont
+nous avons connu la famille ici.</p>
+
+<p>Mais en excursion, en voiture, on est forcé de rester ensemble et alors
+c'est ou des insinuations tatillonnes pour mon bien, ou un silence lourd
+comme du plomb. À défaut de communions d'idées et d'intérêts, il faudrait
+au moins un peu d'entrain... Et je suis là comme un promeneur qui se voit
+obligé de traîner ses compagnons endormis et hargneux. Tenez, allez au
+Salon avec un de vos amis ou avec la maman d'une de vos élèves, je
+ne précise pas,&mdash;au choix. Eh bien, amplifiez, amplifiez, amplifiez,
+substituez au court supplice du Salon un voyage artistique (ô ironie!) à
+travers la très intéressante et très pittoresque Espagne et vous aurez une
+faible idée... Je fais les plus grands efforts pour conserver une certaine
+vigueur morale, mais quand même je me forcerais à résister encore un peu,
+l'élan n'y est plus; les ailes tombent et ne servent qu'à balayer les
+projets et illusions d'artiste réduits en poussière sous la pression
+hygiénique de ceux qui m'aiment. Et comme, tout au contraire du guide de
+Cordoue et du cocher de Séville, ils ne le font pas <i>exprès</i>, il n'y
+a absolument rien à faire que d'exhaler des plaintes sur trois feuilles de
+papier et de vous les envoyer comme si ça pouvait faire quelque chose...</p>
+
+<p>Mais je nourris le secret espoir que vous allez par le premier courrier
+m'expédier ici quelque compagnon comme M. de Saint-Marceaux, sculpteur, ou
+M. Tony-Robert-Fleury, peintre. Mais est-ce que ce dernier nommé n'avait
+pas le projet d'aller cet hiver au Maroc? Dites-lui de se dépêcher,
+puisqu'il faut passer par l'Espagne,&mdash;on s'embarque à Cadix.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i10">En partant du golfe d'Otrante,</p>
+<p class="i12"> Nous étions trente,</p>
+<p class="i10">Mais en arrivant à Cadix,</p>
+<p class="i12"> Nous n'étions que dix...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Un seul me suffira. S'il ne me tombe quelque secours du ciel, vous me
+verrez avant peu.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="indent"> Fin du très navrant voyage en Espagne</p><br>
+<p class="i6"> par M. B. Andrey.</p>
+ </div> </div>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h4><b>À sa mère.</b></h4>
+<p class="rig">34, Avenue Montaigne, Paris, 1881.</p><br><br>
+
+<p class="indent"> Chère maman,</p>
+
+<p>Je suis arrivée en très bon état.</p>
+
+<p>Papa a été très bien tout le temps, c'est ce qu'il me prie de te faire
+savoir. Il vous racontera nos aventures de Varsovie et de Berlin.</p>
+
+<p>Le tableau est déballé, on y a fait un trou, heureusement peu visible. Je
+n'ai pas encore eu le temps de le montrer aux grands artistes.</p>
+
+<p>Tony-Robert-Fleury va bien et se prépare à partir pour la Suisse; jusqu'à
+présent je n'ai vu que Julian, qui est toujours gros comme C.... et qui
+vous fait dire mille choses. Mme Gavini est partie le jour de mon arrivée,
+je ne l'ai donc pas vue. Saint-Amand est allé rejoindre sa sœur au
+Mont-Dore.</p>
+
+<p>Paris est vide, mais j'ai beaucoup de choses à faire, entre autres un
+tableau pour le Salon.</p>
+
+<p>J'envoie un tas de choses à Dina. Qu'elle ne se plaigne pas de recevoir si
+peu de choses. Papa crie comme un coq de peur des douanes, etc., etc. Papa
+crie comme un paon, tellement il a peur d'être encombré de bagages.</p>
+
+<p>Les commissions de la princesse sont faites.</p>
+
+<p>Je vous embrasse; revenez pour aller à Biarritz.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h4><b>À Mademoisselle Colignon.</b></h4><br>
+
+<p class="indent"> Chère amie,</p>
+
+<p>Voici ma réponse. Je fais une espèce de discours sur la jalousie. Pourquoi
+sur la jalousie, je n'en sais rien. La jalousie et la monarchie sont mes
+sujets favoris. Y a-t-il au monde rien de plus absurde que la jalousie!
+On se rend ridicule en étant jaloux. Vous aimez une femme, elle vous aime;
+un beau jour elle cesse de vous aimer; mais est-ce sa faute? Est-ce
+qu'elle n'aime plus parce qu'elle ne veut plus vous aimer? Est-ce qu'elle
+a aimé parce qu'elle voulait aimer?... Non... Eh! bien, pourquoi donc la
+martyriser? Pourquoi cette fureur inutile, stupide? Car une femme ou un
+homme rejetés et changés contre un autre ou une autre sont toujours,
+quoi qu'on dise, pitoyables. Et leur côté ridicule est bien mal drapé
+par la grande robe tragique. On n'aime plus le même ou on en aime un
+autre, mais ce n'est pas parce qu'on le veut ainsi. C'est un changement
+incompréhensible, involontaire, produit sans doute par le déplacement des
+molécules de l'imagination. Si on est jaloux à n'en pouvoir plus, eh! bien,
+qu'on les tue tous les deux et soi-même après!</p>
+
+<p>Je me demande toujours s'il y a au monde quelque chose de plus laid, de
+plus ridicule que les scènes de jalousie. Quand on est jaloux à tort,
+on a, malgré tout, un doute; alors il faut aller trouver la femme et la
+supplier, au nom de tout ce qu'il y a de cher, de sacré, de faire cesser
+ce doute; on est bien misérable alors, car les femmes sont de grandes
+coquines, qui sont toujours prêtes à martyriser ceux qui se livrent à
+elles loyalement.</p>
+
+<p>Ce discours achevé, discours qui, pour la première fois de ma vie, rend
+fidèlement ma pensée, je vous embrasse et j'attends la réplique.</p><br><br><br>
+
+<h3>1882</h3><br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À sa mère.</b></h4>
+<p class="rig">Nice.<br>Villa Misé-Brun.</p><br><br><br>
+
+<p class="indent"> Chère maman,</p>
+
+<p>Nous sommes très bien arrivés, tout est charmant et je suis enchantée
+d'être ici. Nous sommes très gais, il fait très beau et je crains que ma
+sainte famille ne m'apporte les tracasseries habituelles. Nous sommes si
+calmes, si sages! Paul, Sacha et Dina sont aux petits soins auprès de moi;
+Vassili fait très bien la cuisine, Rosalie sert avec entrain; le soleil
+chauffe. Bref, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Donc,
+prenez bien votre temps et arrivez-nous vers le carnaval, tout est prêt
+pour vous recevoir.</p>
+
+<p>Envoyez de suite burnous algérien blanc dans le haut de l'armoire dans ma
+chambre, ombrelle doublée de rose, robe noire, garnie de plumes noires,
+dans le placard du cabinet de toilette.</p>
+
+<p>Mille choses aimables à tout le monde</p>
+
+<p><i>Et surtout ne touchez à rien dans mes livres et les tableaux, qui sont
+au-dessus des livres.</i> Que la poussière reste. Ne dérangez pas le
+moindre papier, je vous en supplie.</p><br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À la même.</b></h4>
+
+<p class="indent"> Maman,</p>
+
+<p>Puisqu'il y a eu cet incendie et puisque papa est malade, je vois bien que
+les projets que j'ai eus ne sont plus de mise. Examinez cela et parlez-moi
+franchement. Quant à partir, songez à la folie, à l'énormité d'un tel
+voyage en cette saison. Et puis surtout si papa est malade et que les
+médecins lui recommandent un climat plus doux, ce serait insensé de rester
+là. Il n'y aura ni amusements, ni moyen de rien faire, si l'on est malade
+et triste.</p>
+
+<p>J'ai besoin d'aller en Algérie, cela se trouvera donc bien de toutes
+façons; j'aurai à soigner l'auteur de mes jours et à faire mon tableau;
+vous voyez que cela s'arrange à merveille.</p>
+
+<p>Donc si, comme je le crois, mon voyage ne se fait plus, et je ne le
+regrette pas, revenez au plus vite et rapportez-moi de l'argent pour payer
+mon portrait. Il faut s'en tenir à ma première lettre, celle qui contient
+mes recommandations et qui vous dit de revenir vite.</p>
+
+<p>Répondez par dépêche. Amenez le père, puisqu'il faut qu'il se soigne; s'il
+reste malade à la campagne, il mourra, dites-le à la princesse.</p>
+
+<p>J'attends la réponse à ma dernière lettre et à celle-ci, mais je crois
+vraiment, que c'est vous qui viendrez, car mon voyage à moi, dans les
+circonstances présentes, serait l'acte d'une enragée.</p>
+
+<p class="indent"> J'embrasse tout le monde.</p><br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À M. Julian.</b></h4><br><br>
+
+<p class="indent"> Cher maître,</p>
+
+<p>On a tant réclamé d'égalités et de libertés pour les femmes, et tant de
+gens intelligents et éclairés s'en sont moqués, que ces seuls mots de
+droits des femmes nous remplissent d'une mauvaise honte, et pourtant le
+droit ou l'égalité que nous réclamons n'ont rien à faire avec la politique
+et ne touchent d'aucune part ni au nihilisme, ni au socialisme, ni au
+bonapartisme, ni au droit de voter, ni à l'éligibilité des femmes.</p>
+
+<p>Toutes ces questions ont été agitées partout, on a parlé d'une quantité
+d'injustices plus ou moins abominables au préjudice du sexe faible, il n'y
+en a qu'une qu'on a laissée en repos, justement peut-être parce que c'est
+la plus vraie, la plus saisissante, la plus cruelle: l'absence d'une école
+des Beaux-Arts pour les femmes.</p>
+
+<p>Comment, disent les étrangers ébahis, les femmes sont admises à l'École
+de médecine, et l'École des beaux-arts leur est fermée! Mais chez nous, à
+Saint-Pétersbourg, ou chez nous à Stockholm, les dames sont reçues à
+l'Académie et nous ne sommes pas la France, nous ne sommes pas Paris!</p>
+
+<p>Justement, nous dira-t-on, vos armes se tournent contre vous. En France,
+à Paris, cela ne serait pas possible.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>Alors on fait un grand discours en trois points, bourré de conclusions qui
+prouvent toutes que notre société est pourrie et que l'immoralité de la
+nation française est telle que ce qui se peut très bien ailleurs ne se
+peut pas du tout en France.</p>
+
+<p>Et d'abord répétons que les femmes sont admises à l'École de Médecine;
+nous dirons ensuite à quel point, tout en étant à l'École des Beaux-Arts
+(dans les pays que nous avons cités), elles sont en contact avec les
+élèves hommes. Le cours d'esthétique seul a lieu en commun en Suède. Et
+puisqu'en France les dames vont aux divers cours confondues avec les
+messieurs, en quoi ce cours, fait à l'École, serait-il plus dangereux ou
+plus inconvenant? Les ateliers où l'on travaille avec le modèle sont
+séparés.</p>
+
+<p>Ainsi donc pour tout ce qui est inconvénient l'on est séparé.</p>
+
+<p>Le modèle est tout nu chez les hommes; chez les femmes il porte un
+caleçon comme en portent aux bains de mer les messieurs que des dames fort
+pudiques ne se font aucun scrupule de regarder à Trouville ou à Dieppe.
+Ainsi donc, pour tout ce qui a égard aux inconvénients, les élèves sont
+séparés, mais ils sont réunis pour tous les avantages.</p>
+
+<p>Une grande publicité est donnée aux concours d'admission et aux expulsions,
+ce qui ne contribue pas peu à maintenir l'ordre à l'École.</p>
+
+<p>La légende de la femme artiste, de cet être vagabond et perverti,
+incompatible avec le travail ou le talent, laide, mourant de faim, belle,
+tournant mal, est une histoire à laquelle on ne croit plus beaucoup,
+bien qu'il soit toujours convenu de jeter le nom vénérable et adoré
+d'<i>Artiste</i> comme un manteau sur un tas de choses qui n'ont le plus
+souvent aucun rapport avec l'art. Toutefois le vieux préjugé n'a été
+remplacé que par une idée excessivement vague de ce que cela pourrait
+bien être. Le type n'était plus grotesque, on ne se donne pas la peine
+de le regarder. Ce ne sont pas les quelques personnalités en vue,
+les charlatans, les demoiselles qui font des copies au Louvre ou qui
+apprennent la peinture agréable dans un atelier à la mode, qui peuvent
+nous édifier. Mais c'est sur la masse vraiment considérable et renfermant
+une moyenne de capacités vraiment digne d'intérêt des élèves qui cherchent
+l'étude sérieuse de l'art dans les ateliers privés, c'est sur cette masse
+considérable et qui renferme une moyenne de capacités qui étonnerait ceux
+qui se moquent du travail des femmes, qu'il faut porter les yeux pour
+s'assurer combien elles sont intéressantes ces travailleuses, et avec
+quelles peines inouïes elles parviennent à s'organiser une éducation à
+peu près régulière, mais qui pèche par tant de côtés.</p>
+
+<p>L'atelier de M. X...,qui est le plus fréquenté, contient plus de cinquante
+élèves.</p>
+
+<p>Ceux qui se moquent des talents féminins ne sauront jamais combien de
+dispositions sérieuses, de tempéraments réels et remarquables ont été
+découragés et atrophiés par une éducation vicieuse ou incomplète.
+L'artiste femme est tout aussi intéressante que l'artiste homme.
+On dira que, sauf deux ou trois exceptions, il n'y a pas eu d'exemple de
+femmes ayant fourni à l'art des personnalités considérables d'artistes
+comparables aux artistes hommes, oui, mais les hommes reçoivent dans
+une des plus magnifiques écoles du monde une éducation intelligente et
+grandiose; pendant tout le jour ils sont entourés des beautés de l'Art,
+leur yeux ne reposent que sur lignes pures et couleurs éclatantes, ils
+respirent une atmosphère propre à ouvrir leur âme à l'inspiration et à
+développer les ailes de leur imagination qui doivent les porter vers le
+génie. Et pour les femmes, rien! ou le hasard des ateliers privés.</p>
+
+<p>Quoi d'étonnant alors que, sauf deux ou trois exceptions, les femmes
+n'aient jamais fourni à l'art sérieux de personnalités considérables. Et
+pourquoi cette injustice envers la femme qui est prouvée mille fois plus
+courageuse, plus vaillante, ayant, outre la pauvreté malheureusement
+commune aux uns et aux autres, à lutter contre de terribles préjugés et
+des difficultés sans nombre, n'ayant même pas la liberté d'allures de
+l'homme?</p>
+
+<p>C'est à l'homme qui, par sa nature même, a toutes les facilités d'étudier,
+que l'on donne tous les moyens, et c'est à la femme, qui est naturellement
+privée de la liberté d'allures et qui a à lutter contre tout et tous,
+c'est à la femme qu'on refuse cet enseignement.</p>
+
+<p>Il y a déjà sans cela trop de femmes artistes, dira-t-on; la femme est
+faite pour le foyer. Hélas! ce n'est pas en leur ôtant le moyen de
+satisfaire une noble passion qu'on leur donnera l'envie de filer de la
+laine. Pourquoi ne pas donner aux ambitions féminines ce magnifique
+débouché, pourquoi ne pas encourager ces tendances vers le grand, le beau,
+l'utile, en donnant à Paris, la capitale du monde, qui a, comme l'antique
+Rome, la prétention d'être le <i>curiam dignitalem, gymnasium litterarum,
+domicilium, verbicem mundi, patriam libertatis</i>?</p>
+
+<p>C'est pour cela qu'il faut faire appel à tous les artistes.</p>
+
+<p>Mais ce ne sont pas là des objections sérieuses, et si ce n'était que
+cela... rien de plus facile que d'établir deux ateliers de trente à
+quarante personnes chacun; les locaux ne manquent pas. Mais cela
+ennuierait ces messieurs les professeurs, d'abord parce que ce serait
+une innovation, un changement et que la routine est une des fleurs qui
+poussent le mieux dans nos instituts, et puis, des femmes, cela n'est pas
+sérieux! Est-ce qu'une femme peut travailler sérieusement. Allons donc!
+Mais oui, elle peut travailler sérieusement, et il y a même bien des gens
+qui le pensent, tout en disant le contraire; mais que voulez-vous, c'est
+si banal de <i>pioner</i> les femmes. C'est tellement banal que cela ne
+devrait plus se faire et qu'il devrait devenir bien porté de s'en abstenir.</p>
+
+<p>C'est aux gens éclairés, aux artistes, aux disciples de l'art, qui
+ne voient que lignes pures et couleurs éclatantes, qui respirent une
+atmosphère propre à ouvrir l'âme à l'inspiration, à ce qui est puissant et
+beau, et à développer les ailes de l'imagination qui doivent porter vers
+le génie, c'est aux amis du progrès et de la justice qu'il faut faire
+appel.</p>
+
+<p class="indent"> La France tient la tête pour la peinture.</p><br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À M. B***.</b></h4>
+
+
+<p>Cher B...., ma réponse vous arrivera du fond du gouvernement de Poltava,
+où nous sommes en train de faire des chasses auprès desquelles celles du
+nommé Nemrod ne sont que de la Saint-Jean. Il fait encore assez beau et un
+lunch, servi en pleine forêt, à deux heures de toute habitation, est
+quelque chose de très chic.</p>
+
+<p>Avant-hier dimanche, nous avons tué vingt-sept loups, dix-sept renards et
+deux cent soixante-trois lièvres. Je n'ai sur la conscience que quatre
+loups et un renard; vous les verrez rue Ampère, où nous nous retrouverons
+vers le 3 novembre. J'espère bien que vous êtes rentré à Babylone et que
+la Bretagne vous pleure. Papa a écrit à Alexis pour l'inviter à la chasse
+et il n'a pas eu de réponse.</p>
+
+<p>Qu'avez-vous fait de votre famille, Boji-dar-chéologue? Quel dommage que
+ce soit si loin! en amenant des amis de Lutèce on s'amuserait bien. Dites
+à Alexis que sa fiancée Julie est charmante, elle aura quatorze ans dans
+un mois.</p>
+
+<p>Les futurs beaux-parents d'Alexis-militude nous ont reçus pendant trois
+jours avec une magnificence qui marque bien, pour ce qui est de la dot,
+que Balthasardanapale et M. Grévy ne sont que des petits garçons à côté
+d'Alexandre. Et cela blague à part. Mais malgré tout je sens le besoin de
+me retremper au sein de la civilisation et de la peinture.</p>
+
+
+<p class="indent"> Tout le monde vous embrasse.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i6"> À bientôt.</p>
+ </div> </div>
+<p>Comment va le sergent Hoff?</p>
+
+<p>Je m'arrache aux souffrance-ien-testament, à notre causerie-tournelle.
+Que Dieu vous garde-malade. Mes amitiés à...</p><br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À Monsieur Julian</b></h4>
+
+<p class="rig">1882.</p>
+
+<p>Pour ne pas nous disputer de vive voix, cher directeur, je vous écris;
+autrement impossible de garder le sang-froid nécessaire.</p>
+
+<p>Dans mon désir de m'expliquer les bizarres découragements que vous me
+prodiguez avec une bonne grâce charmante, je fais des suppositions.
+Peut-être suis-je devenue folle comme le Greco ou Mme O'Connell et fais-je
+des locomotives et des cathédrales au lieu de traits humains;&mdash;alors il
+faut m'empêcher sérieusement de divaguer devant du monde. Ou bien est-ce
+que vous me croyez un immense orgueil encouragé par trente mille flatteurs
+et qu'il faut rabattre à tout prix?</p>
+
+<p>Ou bien...</p>
+
+<p>Mais vous savez que je ne crois pas du tout, du tout, à votre candeur;
+vous savez que je me juge sainement et que je suis beaucoup plus que
+découragée, ce à quoi vous avez aidé avec une puissance de trente-six
+chevaux et ce dont je vous en veux pas mal. Pourquoi jouez-vous la comédie
+de me croire aveuglée et affolée de vanité? Pourquoi me persécutez-vous de
+prévisions désespérantes? Si c'est pour m'affoler, c'est fait; à l'avenir
+je tâcherai de ne plus écouter toutes vos perfidies dissolvantes et voilà
+tout.</p>
+
+<p>Mais si c'est pour mon bien, sachez que vous vous trompez de la façon la
+plus désastreuse pour moi. Quand on veut du bien aux gens et qu'on croit
+réellement qu'ils se noient, on ne s'amuse pas à leur fourrer du plomb
+dans les poches.</p>
+
+<p>Du reste, vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites lorsque vous
+me citez des études faites chez moi ou dehors, que vous en faites un
+paquet perfidement qualifié de tableaux et que vous vous en servez pour
+m'assommer.</p>
+
+<p>Est-ce que vous avez jamais reproché leurs académies ou leurs plâtres
+à vos X. X. et autres gloires? Mes <i>tableaux</i> ne sont pas autre
+chose, seulement je préférerai toujours <i>rater</i> une étude sincère et
+intéressante que de réussir un modèle, d'autant plus que la somme de
+science acquise est la même. Le procédé seul diffère.</p>
+
+<p>Que je ne sois ni arrivée, ni forte, que j'aie à travailler encore
+beaucoup, c'est évident; mais de là à venir me dire qu'il est survenu
+je ne sais quelle horrible catastrophe, que je ne fais plus rien, que je
+suis finie... Non.</p>
+
+<p>Ce que j'ai produit est insuffisant, mais enfin les toiles sont là et
+ce n'est pas le cuisinier du Café Anglais qui y a passé son temps.
+Comme <i>résultat</i> ça n'existe pas, mais ce sont des études aussi bien
+que n'importe quoi, et puis, vous qui avez de si beaux registres,
+consultez-les et vous verrez que je n'ai même pas eu le temps de parcourir
+toutes les phases de dégringolade parcourues par les personnes que vous me
+citez souvent.</p>
+
+<p>Abstraction faite de ma maladie, il y a trois ans que je peins. C'est
+énorme pour mon impatience, mais c'est ordinaire pour le sens commun.
+Ainsi, vous voyez bien, tout s'oppose, la chronologie aussi bien que mes
+goûts, à ce que j'accepte le rôle de vieille élève dévoyée dont vous
+voulez me gratifier.</p>
+
+<p>Le premier de ce que vous nommez très perfidement mes tableaux a été fait
+en 1880, après dix-huit mois de peinture, dont douze mois seulement toute
+la journée. Le dernier, au printemps de 1882, en sortant de maladie et
+ayant la fièvre tous les dimanches au moins. Dans l'intervalle, j'ai
+exposé le très médiocre atelier (sans allusion)<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>, et au dire même de
+vos plus féroces demoiselles j'ai plutôt fait des progrès depuis. Ceci
+m'amène à cette niaiserie de la question d'exposition que vous avez
+l'air d'envisager comme une impossibilité. J'y paraîtrai peut-être aussi
+honorablement que miss K..., sinon il faudra revenir à la supposition de
+folie à la Greco.</p>
+
+<p>Plus j'y pense, plus il me semble que vous avez quelque inexplicable
+intérêt à m'anéantir; vous vous vautrez dans les découragements les plus
+raffinés, positivement.</p>
+
+<p>Je vois que vous ne vous rendez pas compte de ce qu'il y a de terrible, je
+dirai presque de criminel, à venir dire à quelqu'un d'enragé d'apprendre
+et de travailler: «Vous! vous ne pouvez plus rien!» C'est un assassinat
+moral, plus cruel que l'autre, car, chez vous, il est quotidien.</p>
+
+<p>Si vous le faites exprès, je me perds en conjectures. Affirmer avec
+acharnement que je ne ferai plus rien, c'est très grave et en somme...
+vous n'en savez rien. Il en résulte une paralysie de facultés et huit
+pages de littérature. À quoi cela vous avance-t-il?</p>
+
+<p>Maintenant, en dehors de la question artistique pour laquelle je vous hais,
+car vous m'y avez fait le plus grand mal, nous sommes toujours amis, et
+la preuve c'est que samedi on dîne rue Ampère.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a>
+<b>Note 18: </b><a href="#footnotetag18">(retour) </a><p><i>Un atelier</i>, signé Andrey, tableau exposé au Salon,
+représentant l'atelier Julian.</p></blockquote>
+<br><br><br>
+
+<h3>1883</h3><br><br><br>
+
+
+
+
+<h4><b>À mademoiselle ***.</b></h4>
+
+<p class="indent"> My dear little Alice,</p>
+
+<p>I was very glad receiving your nice letter. I am coming back very soon;
+you may expect to see me at 8 o'clock monday the 10th April at the blessed
+atelier Julian.</p>
+
+<p>The picture I was doing for the Salon is not yet finished. You may well
+understand that I can have no pleasure in sending something that is not
+entirely good, at least that is as good as I may do.</p>
+
+<p>I am flattered by the admiration of B.... you find her intelligent; she
+is so, but when you know her better you will see that the first days she
+looks more that she is in reality.</p>
+
+<p>Besides she is not good, and with all the appearances of brutal frankness,
+she knows what is to be false when she needs it.</p>
+
+<p>As to her talent, she has it but not so much as she imagines herself;
+besides she is full of german vanity. Now <i>l'éreintement est aussi
+complet que possible</i>. Do not think I think bad of her, it is merely the
+love of analyses that makes me look into people's nature more than it
+would perhaps be suitable. B... has <i>des défauts, mais elle a aussi des
+qualités</i>, unfortunately one cannot say so of many.</p>
+
+<p>As to the picture <i>canaille</i> it would not be yet bad to do it, if there
+were talent.</p>
+
+<p>Good bye; if you will see someone's pictures before the Salon, tell me
+what is it. I stay here eight days more.</p>
+
+<p class="indent">Sincerely yours.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i6"> Andrey</p>
+ </div></div>
+
+<p>Is not my letter very wicked? The truth is seldom agreable and nearly
+always we dare not tell it not to be accused of jealousy.</p><br><br>
+
+
+
+
+<p class="mid"><i>Traduction de la lettre précédente.</i></p><br>
+
+<p class="indent">Ma chère petite Alice,</p>
+
+<p>J'ai été très heureuse en recevant votre gentille lettre. Je vais revenir
+très prochainement; vous pouvez vous attendre à me voir à huit heures, le
+lundi 10 avril, à ce délicieux atelier Julian.</p>
+
+<p>Le tableau que je faisais pour le Salon n'est pas encore fini. Vous devez
+bien comprendre que je ne puis avoir aucun plaisir à envoyer quelque chose
+qui ne soit pas entièrement bon, tout au moins qui ne soit aussi bien que
+je puisse faire.</p>
+
+<p>Je suis flattée de l'admiration de B...; vous la trouvez intelligente;
+elle l'est certainement; mais quand vous la connaîtrez mieux, vous verrez
+qu'elle paraît l'être tout d'abord plus qu'elle ne l'est réellement.</p>
+
+<p>En outre, elle n'est pas bonne, et avec toutes les apparences d'une
+brutale franchise, elle sait être fausse au besoin.</p>
+
+<p>Quant au talent, elle en a, mais pas tant qu'elle se l'imagine; de plus,
+elle est pleine de vanité allemande.</p>
+
+<p>Maintenant <i>l'éreintement est aussi complet que possible</i><a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>. Ne croyez
+pas que je pense du mal d'elle, c'est simplement l'amour de l'analyse qui
+me fait regarder au fond de la nature des gens plus qu'il ne faudrait
+peut-être le faire. B... a <i>des défauts, mais elle a aussi des qualités</i>,
+malheureusement on ne peut pas en dire autant de beaucoup de monde.</p>
+
+<p>Quant à la peinture <i>canaille</i>, il ne serait pourtant pas mauvais d'en
+faire, si le talent était là.</p>
+
+<p>Adieu; si vous voyez quelques tableaux avant le Salon, dites-moi ce que
+c'est. Je reste encore ici huit jours.</p>
+
+<p class="indent"> Sincèrement à vous,</p>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i6"> Andrey.</p>
+ </div></div>
+
+<p>Est-ce que ma lettre n'est pas très méchante? La vérité est rarement
+agréable et presque jamais on n'ose la dire pour ne pas être accusé de
+jalousie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a>
+<b>Note 19: </b><a href="#footnotetag19">(retour) </a><p>Les mots en italique sont en français dans le texte anglais
+original.</p></blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À Mademoiselle ***.</b></h4>
+<p class="rig">Rue Ampère, 1883.</p><br><br>
+
+<p class="indent"> Chère amie,</p>
+
+<p>Il y avait une fois un atelier tout rempli de dames et de demoiselles
+parmi lesquelles se trouvaient une Russe et une Américaine. La Russe se
+prit d'amitié pour l'Américaine et fut excessivement gentille pour elle,
+essayant en toute circonstances de lui être agréable, sans songer que bien
+des gens se disent en eux-mêmes: «Pourquoi un tel ou une telle se met-il
+ou se met-elle en quatre pour moi? Ce ne doit pas être quelqu'un de bien.»
+Cette réflexion, quoique peu flatteuse pour celui qui la fait, se fait
+très souvent, les plus grands moralistes l'affirment.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, la Russe traitait l'Américaine comme une petite sœur
+et disait devant elle toutes les folies et tous les enfantillages qui lui
+passaient par la tête. Très aristocrate, au fond, elle avait le tort
+peut-être de croire qu'on devait comprendre qu'un artiste n'était pas un
+homme pour elle, elle en parlait donc comme on parle d'une chanteuse ou
+d'un cheval favori aux courses, s'intéressant jusqu'à leur vie privée.</p>
+
+<p>Et comme elle associait son amie à toutes ses plaisanteries, cette amie
+eut alors une pensée dont, à sa place, je serais éternellement honteuse,
+elle crut qu'on se servait d'elle pour ne pas se compromettre et fit
+un beau jour à la Russe une observation dont celle-ci resta absolument
+suffoquée, au point de ne savoir quoi répondre. La réponse tout indiquée
+était de tourner le dos à la petite Américaine; mais, n'ayant pas eu la
+présence d'esprit de le faire à l'instant, le lendemain la Russe crut
+indigne d'elle de donner de l'importance à une impertinence si sotte
+et résolut de traiter tout cela avec un bienveillant dédain. Mon avis
+est qu'elle eut tort; du reste, cette nuance ne fut pas comprise et
+l'Américaine, se trompant à l'attitude de la Russe, prit un petit air
+digne assez comique et qui puisait sa source dans l'intérêt que lui avait
+témoigné une grande dame et sa fille, ce qui lui avait légèrement tourné
+la tête, en sorte qu'elle ne pensa pas un seul instant que la façon dont
+elle était reçue dans la famille de la Russe ne lui faisait peut-être pas
+de tort aux yeux de plusieurs personnes.</p>
+
+<p>Enfin... Mais comme la Russe a un caractère très large et un esprit plus
+occupé de choses sérieuses que de bêtises de ce genre, elle trouva avec
+philosophie tout cela fort naturel, se contentant d'en rire un peu de
+travers comme l'Arlequin de Saint-Marceaux, un artiste qu'elle vénère et
+dont elle aime le talent.</p>
+
+<p>J'espère, ma chère Alice, que vous riez aussi de cette histoire aussi
+instructive qu'amusante et que je vous raconte parce qu'il est bon qu'on
+ne me prenne pas toujours pour une bête.</p>
+
+<p>Mlle Canrobert m'a donné votre adresse, ce qui me permet de vous souhaiter
+toute sorte de bonheurs en Amérique. Vous savez déjà sans doute que j'ai
+obtenu une mention.</p>
+
+<p>N'oubliez pas surtout de me donner des nouvelles du tableau de M.
+Bastien-Lepage, un artiste que je vénère et dont j'aime le talent.</p>
+
+<p class="indent">Mille amitiés,</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i8"> Marie.
+</div></div><br>
+
+<p><i>P.S.</i>&mdash;Si par hasard il vous arrive de rencontrer la petite Américaine
+de l'histoire, dites-lui qu'elle ne prenne pas la peine de médire de la
+Russe, pour justifier sa bêtise, la Russe ne se donnera pas la fatigue de
+s'en moquer.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h4><b>À Mademoiselle ***</b></h4>
+<p class="rig">30, rue Ampère. (Boulevard Malesherbes)</p><br><br>
+
+<p class="indent">My dear Alice,</p>
+
+<p>I am glad for you if you like Pont-Aven, only... you know I am not an
+admirer of the celebrated Britain because all the artists that go there
+bring back studies who all seem to come from the same shop... with the
+difference of qualities... first, second, third and eleventh... It is
+love. If one or two can do something of a fisherwoman, six hundred and
+seventy three produce...</p>
+
+<p>Art is something more than the fashion to paint anything <i>en plein air</i>...
+Bastien himself thinks so<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>.</p>
+
+<p>As to the brother's portrait it is not finished, we wait the return from
+the country of Miss F...</p>
+
+<p>Now, my <i>grand tableau</i> is a secret, of course. I am working at its
+preparation and write while the model reposes... it is not the preparation,
+as we say at Julian's, I am only doing studies for it must not be done in
+an atelier;... well, I was going to tell the great secret...</p>
+
+<p>I am glad to hear Miss Webb does good things, she is nice;&mdash;<i>mes très
+sincères amitiés</i> to her and Miss B...</p>
+
+<p>You cannot imagine the <i>scie</i> that became my pastel; it is so very
+good every one speaks of it to my friends who come to me and say what they
+have heard. I am quite sorry it is not picture. Bastien says that it is
+art even if it were a mere fusain. M. Lefevre saw it, and M. Tony asked me
+to give it for his atelier, but it is a portrait and cannot be given like
+that; then he said he would pose himself.</p>
+
+<p><i>Les orgues et les voix de femmes!</i> Remember Carolus painted by
+Sargent. Goodness, <i>non sum dignus!</i></p>
+
+<p>Well now, <i>plaisanterie à part</i>, I am happy to be of the illustrious
+<i>atelier de dames</i>. Some... suppose few, were so wicked, and I feel
+unfortunately so deeply the antipathy! one is enough to viciate the air
+of a whole room. I am sure now that I made few progress partly because I
+paid to much attention to those delightful <i>voix de femmes</i> whose
+judgements paralysed what I was to do; indeed, when I was painting there
+was always the thought that they disprized my work. It is very stupid I
+know, especially because they said of me what they said of artists whose
+shoes are to highborn to be blacked by them. Some sweet woman's voices say
+Bastien is not an artist, but only, <i>un exécutant!</i></p>
+
+<p>Perhaps we shall go to Dieppe; if you are still there I will corne and see
+you; only I am afraid d'être conquise par cette Bretagne que je dédaigne,
+et de trop regretter de n'y avoir pas été pour travailler<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>.....</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a>
+<b>Note 20: </b><a href="#footnotetag20">(retour) </a><p>Les mots en italique sont en français dans le texte anglais.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a>
+<b>Note 21: </b><a href="#footnotetag21">(retour) </a><p>La fin de la lettre est en français, on la trouve à la suite de
+la traduction ci-dessous.</p></blockquote>
+<br><br>
+
+
+<p class="mid"><i>Traduction de la lettre précédente.</i></p><br>
+
+<p class="indent"> Ma chère Alice,</p>
+
+<p>Je suis enchantée pour vous que vous aimiez Pont-Aven, seulement... vous
+savez que je ne suis pas une admiratrice de la célèbre Bretagne, parce
+que tous les artistes qui y vont rapportent des études qui ont toutes
+l'air de sortir du même atelier, avec des qualités différentes, première,
+deuxième, troisième et onzième... C'est délicieux. Si un ou deux arrivent
+à faire quelque chose d'une femme de pêcheur, six cent soixante-treize
+produisent...</p>
+
+<p>L'art est quelque chose de plus que la façon de peindre quelque chose
+<i>en plein air</i>. C'est l'opinion de Bastien lui-même.</p>
+
+<p>Quant au portrait du frère, il n'est pas fini; nous attendons le retour de
+la campagne de miss F...</p>
+
+<p>Maintenant, mon <i>grand tableau</i> est un secret, naturellement. Je suis
+en train de travailler et j'écris pendant que le modèle se repose...
+Ce n'est pas la préparation, comme nous disons chez Julian; j'en suis
+seulement à faire des études, car le tableau ne doit pas être fait à
+l'atelier... Eh bien! j'allais dévoiler le grand secret...</p>
+
+<p>Je suis contente d'apprendre que miss Webb fait de bonnes choses; elle est
+charmante;&mdash;<i>mes très sincères amitiés</i> pour elle et miss B...</p>
+
+<p>Vous ne pouvez vous imaginer à quel état de <i>scie</i> passe pour moi mon
+pastel; il est si bien que tout le monde en parle à mes amis qui viennent
+me répéter ce qu'ils ont entendu dire. Je suis tout à fait navrée que ce
+ne soit pas de la peinture. Bastien dit que ce serait de l'<i>art</i>, même si
+c'était un simple fusain. M. Lefèvre l'a vu, et M. Tony m'a demandé de le
+lui donner pour mettre dans son atelier, mais c'est un portrait qui ne
+peut être donné ainsi; alors il m'a dit qu'il poserait lui-même.</p>
+
+<p><i>Les orgues et les voix de femmes!</i> Souvenez-vous de Carolus peint
+par Sargent. Bonté divine! <i>non sum dignus!</i></p>
+
+<p>Et bien maintenant, <i>plaisanterie à part</i>, je suis heureuse de
+quitter l'illustre <i>atelier de dames</i><a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>. Quelques-unes, mettons peu
+si vous voulez, mais quelques-unes étaient si méchantes, et
+malheureusement je ressens si profondément l'antipathie! une seule suffit
+pour vicier l'air de tout un atelier.</p>
+
+
+<p>Je suis sûre maintenant qu'une des raisons pour lesquelles je faisais peu
+de progrès, c'est que je me préoccupais trop de ces délicieuses <i>voix de
+femmes</i> dont les jugements paralysaient mes efforts; en vérité, quand
+j'étais en train de peindre, j'avais toujours dans l'idée qu'elles
+déprisaient mon œuvre. C'est bien stupide, je le sais, surtout parce
+qu'elles disaient de moi ce qu'elles disaient des artistes dont les
+souliers sont trop nobles pour être cirés par elles. Quelques douces voix
+de femmes disent que Bastien n'est pas un artiste, mais seulement <i>un
+exécutant!</i></p>
+
+<p>Peut-être irons-nous à Dieppe; si vous êtes encore là, j'irai vous voir,
+mais j'ai peur d'être conquise par cette Bretagne que je dédaigne, et de
+trop regretter de n'y avoir pas été pour travailler.</p>
+
+<p>Maintenant il faut que je m'arrête, autrement je vais m'engager dans une
+suite de considérations sur ce qu'il faut préférer, sur ce que je préfère,
+sur ce qu'il faut chercher...</p>
+
+<p>Le morceau, l'idée, le sentiment, ou bien...</p>
+
+<p>Est-ce qu'on sait?</p>
+
+<p>Ceux qui ne sont pas artistes sont bien heureux. Faut-il être fou pour
+s'engager dans ce bataillon de tourmentés! Mais une fois qu'on y est on
+n'en sort pas.</p>
+
+<p>Je me rappelle du tableau de M. Simmons, c'est un homme de goût, <i>de
+toutes façons</i>.</p>
+
+<p>Au revoir, je vois que je parle français à présent, il faut en rester là
+car je sens que je continuerais en italien.</p>
+
+<p>Je vous embrasse, ma bien gentille amie, et suis bien sincèrement et
+sympathiquement à vous.</p>
+
+
+<p>Au moment de fermer la lettre, en écrivant l'adresse je suis prise d'une
+envie folle d'aller travailler au bord de la mer. Cela ne vaut rien d'être
+enfermé dans un atelier, quel qu'il soit. Je voudrais suivre ma lettre,
+il me semble sentir dans mes cheveux la brise de la mer... les voix de
+femmes et les orgues! Si ce n'était cet affreux tableau... de toute façon
+je pars, j'arrive... à moins que je change d'avis.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a>
+<b>Note 22: </b><a href="#footnotetag22">(retour) </a><p>Marie Basbkirtseff quitta l'atelier à cette époque, mais elle y
+rentra quelques mois après.</p></blockquote>
+
+
+
+
+<br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À M. B***.</b></h4>
+
+<p>B...! vous êtes absurde de vous casser les pattes pour rien!</p>
+
+<p>Mille complications artistiques m'empêchant de sortir, je vous écris au
+lieu de venir soulager vos maux par ma présence. Dites que je n'ai pas de
+cœur! Vous savez que maman est partie et par conséquent vous n'êtes plus
+le seul obstacle à la représentation. Mais tout en dérangeant tout, cela
+arrange beaucoup de choses pour ce qui est de la peinture. Lorsque vous
+pourrez vous amener ici, vous verrez de grands tableaux.</p>
+
+<p>Je vous conseille pour vous distraire dans votre lit de faire du plâtre.
+Au moins vous ne perdrez pas trop de temps.</p>
+
+<p>Nous avons reçu il y a quatre jours de bien grands artistes qui ont de la
+bienveillance pour vous et en apercevant votre portrait: Tiens!
+B...!!</p>
+
+<p>J'attends Mlle de V..., mes gamins ne sont pas venus et voilà une superbe
+journée à l'eau malgré le soleil, et pour faire comme autrefois je
+reprends une vieille habitude&mdash;esque-vous aimez Trouville. Je suis trop
+occupée du grand tableau pour sortir-bouchon. Mais vous aimez trop les
+beaux arts-tichauds pour m'en faire rep-Roche-grosse.</p>
+
+<p>Au revoir. Je cesse car Coco et Prater recommencent leur sabat-stien.</p>
+
+<p class="indent"> Marie-Chesse.</p><br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À M. Alexandre D.</b><a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a></h4>
+
+<p class="indent"> Monsieur,</p>
+
+<p>On me dit que comme toute divinité qui se respecte vous êtes entouré d'un
+nuage qui vous rend indifférent envers les habitants de la terre.</p>
+
+<p>Je n'en crois rien, car ce nuage n'est généralement que du brouillard qui
+se fait autour des esprits qui vieillissent et vous, Monsieur, vous ne
+pouvez pas vieillir.</p>
+
+<p>Mais, quelque philosophe ou demi-dieu que vous soyez devenu, il est
+impossible que vous me refusiez ce que j'ai à vous demander. Impossible,
+parce que je vous jure que je le désire de toutes mes forces, et puis,
+parce que cela ne vous coûtera rien.</p>
+
+<p>Il s'agit de vouloir bien être une seule fois le directeur très spirituel
+d'une femme qui veut vous consulter comme un prêtre sur une chose très
+grave. Mais rassurez-vous, Monsieur et grand homme; je ne vous raconterai
+pour rien au monde «le roman de ma vie», ni rien qui puisse vous agacer
+les nerfs.</p>
+
+<p>Je viens un peu tard, je sais, et je frémis à l'idée de la quantité de
+celles qui ont dû vous écrire des choses dans ce genre, mais ce n'est pas
+ma faute.</p>
+
+<p>Dans vos livres, vous paraissez être tout ce qu'il y a de plus grand et de
+meilleur au monde, et si vous vous montrez dédaigneux, vous détruirez une
+de mes plus chères illusions; et quand on peut ne pas commettre une telle
+action, il vaut mieux l'éviter.</p>
+
+<p>Donc, si vous êtes d'abord sympathique et bienveillant et si vous avez
+cette immense bonté qui se trouve chez les hommes de génie seuls (je ne
+voudrais pas vous flatter, mais il faut bien que vous sachiez pourquoi je
+me prosterne devant vous et vous envoie une lettre aussi rampante); donc,
+si vous êtes tout ce qu'il y a de bon au monde, venez jeudi 20 mars au bal
+de l'Opéra, le seul endroit où je puisse vous voir. Un mot à la poste de
+la Madeleine, R. A. C, car vous comprenez bien que si je ne dois pas vous
+y rencontrer, je n'irai pas.</p>
+
+<p>D'ailleurs, si vous êtes olympique, si vous êtes devenu bourgeois, restez
+chez vous, car vraiment vous me remplissez d'un saint effroi et je
+resterais sotte.</p>
+
+<p>Je voudrais bien vous dire que je suis une femme comme il faut, mais cela
+vous ferait croire le contraire.</p>
+
+<p>Comme ce document est de ma main, vous seriez bien aimable en me le
+renvoyant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a>
+<b>Note 23: </b><a href="#footnotetag23">(retour) </a><p><i>(édition Gutenberg)</i>: Le destinataire de cette lettre ainsi que de la suivante, était
+probablement Alexandre Dumas.</p></blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>Au même.</b></h4>
+
+<p>Vous avez raison. Les romans m'ont tourné la tête. Ces choses-là ne se
+font pas.</p>
+
+<p>Je suis fâchée jusqu'aux larmes de ce que vous avez pensé, mais aussi j'ai
+été par trop niaise. Ce n'est pas à vous qu'on envoie des bêtises copiées
+par un écrivain public.</p>
+
+<p>Voilà pourtant un exploit qui m'a donné du mal!</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, je vous assure que je ne mentais pas et que me
+trouvant toute seule en face d'une situation inextricable, d'une
+résolution folle à prendre, j'ai prié Dieu et j'ai songé à vous,
+m'imaginant que vous seriez l'être fantastique qui, au lieu de me prendre
+pour une «des femmes du monde qui, etc.,» comprendrait l'âme en peine
+venant à lui chercher la lumière...</p>
+
+<p>Vous me faites parfaitement sentir la distance qu'il y a entre ce que
+nous imaginons et ce qui est. Je me coucherai de bonne heure, je vous le
+promets; aussi grâce à vous je resterai toujours jeune.</p>
+
+<p>Quant au... renseignement dont j'ai besoin, je le demanderai à Celui qui
+m'a suggéré de vous le demander.</p>
+
+<p>Dormez bien, Monsieur, et continuez à être aussi bourgeois en particulier
+que vous êtes artiste en général, c'est aussi un moyen excellent pour ne
+pas vieillir.</p>
+
+<p>Je vous verrai sans doute samedi à la Chambre... On proposera le divorce.</p>
+
+<p>En fait de divorce, je vous annonce celui de mon adoration avec votre
+personne.</p><br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À Monsieur ***.</b></h4>
+<p class="rig">Paris, 30, rue Ampère.</p>
+
+<p class="indent"> Cher Maître,</p>
+
+<p>Qu'est-ce que la peinture, même la plus belle, la plus grande, quand on a
+regardé l'Arlequin<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>? Misère, mièvrerie, tricherie, décadence!</p>
+
+<p>Où est le critique qui ait convenablement parlé de cette statue? Où est
+l'écrivain de génie qui ait présenté à la masse cette œuvre étonnante? Où
+est le Théophile Gautier qui va la divulguer, qui va initier le public en
+lui présentant cette œuvre extraordinaire dans son vrai jour. Il est très
+difficile par le temps qui court de parler avec justice d'un artiste
+vivant, et jeune. Et je ne crois pas qu'on ose mettre qui que ce soit
+au-dessus de... tout le monde.</p>
+
+<p>Du reste le public apprend à prononcer certains noms comme le résumé
+du génie humain: Phidias, Michel-Ange et Raphaël, puis d'autres plus
+rapprochés de nous, et il faut une autorité et surtout une indépendance
+introuvable pour proclamer ainsi la suprématie d'une œuvre contemporaine.</p>
+
+<p>L'<i>Arlequin</i> est non seulement d'une exécution sans rivale, mais
+c'est encore et surtout une œuvre de haute philosophie. Est-il donc
+possible que la grande masse n'en perçoive que la désinvolture, le métier,
+le talent? Il est vrai que l'exécution seule en ferait au besoin un chef
+d'œuvre, mais la pensée et la portée que lui a donnée l'artiste en font
+une conception d'un ordre absolument élevé. C'est la plus haute expression
+du génie spirituel et satirique. C'est l'image la plus fine, la plus
+complète et la plus grandiose de l'esprit supérieur qui voit défiler
+devant lui les vices, les ridicules et les infamies de l'humanité. C'est
+d'une nervosité quintescenciée, qui est bien de notre époque. C'est fin,
+c'est profond, c'est formidable, c'est grandiose.</p>
+
+<p>La sublime allégorie frémit, vibre, les muscles tressaillent sous les
+pièces du costume collant. Planté sur ses deux pieds, corps rejeté en
+arrière avec une désinvolture extraordinaire, les bras croisés, à la main,
+la bouche riant de travers, il bafoue l'humanité.</p>
+
+<p>Allez, regardez M. X. Y. Z., c'est très beau, c'est de belles lignes, de
+la chair, de grands talents! Puis regardez Saint-Marceaux, retournez de
+nouveau aux autres, et vous éprouverez une sensation de vide, de mollesse,
+de..., comme lorsqu'on regarde un panneau décoratif après un beau tableau.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a>
+<b>Note 24: </b><a href="#footnotetag24">(retour) </a><p><i>Arlequin</i>, statue de Saint-Marceaux.</p></blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<h4><b>À son frère,</b></h4>
+<p class="rig">Paris, rue Ampère, 30 mai 1883.</p><br><br>
+
+<p class="indent"> Cher Paul,</p>
+
+<p>Que vous arrive-t-il donc pour ne pas m'écrire? Il me semble pourtant
+que tu pourrais bien m'adresser deux mots à l'occasion de ma mention
+honorable. Mais je vois que décidément il n'y a que moi de gentil, dans
+toute la famille. Donnez-moi des nouvelles de tous et surtout de la santé
+de papa. Que disent les médecins, <i>sérieusement</i>.</p>
+
+<p>Nous ne sortons presque pas, je fais un nouveau tableau dans mon jardin et
+ça me prend tout mon temps; dimanche nous sommes allées voir le retour du
+Grand Prix, c'était très joli et il a fait un temps superbe.</p>
+
+<p>Depuis quelques jours je suis d'assez mauvaise humeur et nous ne recevons
+personne, du reste il fait très chaud et on commence à s'en aller un peu à
+la campagne, mais encore très peu, la plupart restent ici jusqu'au moment
+d'aller au bord de la mer. J'attendrai que maman soit de retour et qu'elle
+ait fait ce que je lui demande. Coco et Prater se battent toute la journée,
+voilà toutes les nouvelles.</p>
+
+<p>J'embrasse ta femme et tes enfants. Tu ne sais pas ce qui nous arrive:
+Louis, le nègre, doit faire sa première communion demain et voilà que le
+curé a découvert qu'il n'a jamais été baptisé. Alors j'ai vite envoyé
+chercher un parrain de tous les côtés et comme c'était très pressé et
+que ces messieurs étaient sortis, il a fallu prendre un sacristain pour
+remplacer papa, que j'ai fait inscrire comme parrain. Je lui ai donné les
+noms de Louis-Jules-René-Marie et le curé a fait un discours, disant que
+ce bébé de quatorze ans est maintenant sous ma protection et que je suis
+sa mère spirituelle. L'enfant a passé toute la soirée en retraite, et
+demain B. le conduira à l'église faire sa première communion. Vous voyez
+d'ici B. en cérémonie! Pour le baptiser, on ne l'a pas déshabillé, on lui
+a mis simplement un peu d'eau sur la tête et du sel sur la langue et de
+l'huile au front, au cou, etc. (Comme chez nous.)</p>
+
+<p>Donc, voilà Louis-Jules-René-Marie chrétien et demain il communie.</p>
+
+<p>Voilà le grand événement.</p>
+
+<p>Au revoir. Amitiés. Je t'embrasse. Bien des choses à tout le monde.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h4><b>À sa mère.</b></h4>
+<p class="rig">Jouy-en-Josas.</p><br><br>
+
+<p class="indent">Chère mère,</p>
+
+<p>Je vous envoie seulement un mot.</p>
+
+<p>Je suis pour trois jours chez les Canrobert; on ne peut pas donner l'idée
+de leur amabilité. La Maréchale a arrangé elle-même les couvertures de mon
+lit,&mdash;ce sont des gens adorables. Et la campagne est très jolie, tout près
+de Versailles.</p>
+
+<p>Arrangez les affaires.</p>
+
+<p class="indent"> Je vous embrasse.</p><br><br><br>
+
+
+<h4><b>À Mademoiselle Canrobert.</b></h4>
+<p class="rig">Samedi, 21 juillet 1883.</p><br><br>
+
+<p class="indent"> Chère Claire.</p>
+
+<p>Un orage et de la pluie.</p>
+
+<p>Le tableau renversé est crevé, mais ce n'est pas irréparable. Au fond, je
+suis ravie; cela est arrivé vers quatre heures et à ce moment là même je
+venais d'être <i>saisie</i> d'une idée de composition en terre... C'est
+une inspiration du ciel et qui me plonge dans un sentiment de bonheur
+inexprimable. Je suis absolument heureuse pendant deux heures. L'amour
+heureux doit produire une impression pareille. Je prends à peine le temps
+de faire un croquis au crayon et me jette sur la terre glaise. Il ne faut
+ni chercher ni réfléchir, les doigts exécutent un travail <i>prescrit</i>
+avec une précision mécanique. J'ai <i>vu</i> et j'exécute.</p>
+
+<p>Comme il est possible que ce moment-là ait une influence sur ma vie, je
+vais vous en donner le détail. D'abord j'ai dessiné très vite un croquis
+indéchiffrable et qui ne rendait pas l'impression; au lieu de chercher
+autre chose, ce qui est toujours du temps perdu, je me suis mise à lire
+Jeanne d'Arc et c'est sur la couverture de ce livre que j'ai fait en une
+seconde la composition, à laquelle rien ne serait changé en principe. Ça
+descend comme un ouragan.... (c'est un bas-relief). Les personnages du
+premier plan en ronde bosse;&mdash;c'est un tableau en relief, et le dernier
+plan est à peine dessiné. Ce sera très grand, grandeur nature, 17 ou 18
+figures. C'est une dégringolade furieuse, une invasion, un ouragan de
+jeunesse. Ça arrive sur vous comme un tourbillon. Le Printemps est un
+jeune dieu qui se précipite en avant, suivi d'une foule de jeunes filles
+et de jeunes gens; ils volent presque. Ça commence dans le fond à gauche
+et arrive en descendant sur le devant à droite où se trouve le Printemps;
+à ses pieds, des enfants se dépêchent de cueillir des fleurs; à sa gauche,
+une jeune fille court et tâche de le regarder en face; derrière lui, un
+jeune homme et une jeune femme, appuyés l'un sur l'autre, s'entrevoient de
+face; renversée un peu, la figure de la jeune femme est presque cachée;
+derrière elle une jeune fille se baisse pour en réveiller une très jeune,
+qui se frotte les yeux; des jeunes garçons, les bras en l'air, chantent et
+rient et, dans le fond, des femmes rient au nez d'un vieillard assis et
+ratatiné au pied d'un arbre; un Amour perché sur cet arbre lui chatouille
+l'épaule avec une branche.</p><br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À sa mère.</b></h4>
+
+<p class="rig">Paris, rue Ampère, 30.</p><br><br>
+<p class="indent"> Chère maman,</p>
+
+<p>Achetez pour moi une histoire complète de la Russie, depuis les temps les
+plus reculés, et en outre un ouvrage sur les costumes, l'architecture et
+les meubles anciens russes, les usages, etc. Que je puisse trouver là
+tous les renseignements imaginables. Et si vous restez trop longtemps à
+Pétersbourg, envoyez-moi ça. Et n'oubliez pas, chère mère, tout ce que
+j'ai écrit dans les lettres précédentes.</p>
+
+<p><i>P.S.</i>&mdash;Il faut une histoire de la Russie avec toutes les légendes
+des temps anciens. N'achetez pas l'histoire de Solovieff en un volume,
+car je l'ai déjà.</p>
+
+<p class="indent"> Je vous embrasse</p>
+
+<p>Écrivez une lettre à la maréchale.</p><br><br><br>
+
+<h3>1884</h3><br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À M. B...</b></h4>
+
+<p class="indent"> Mon cher B...,</p>
+
+<p>Puisque l'usage veut que je vous adresse quelques paroles qui ne feront
+que vous ennuyer, les voici. Mais ne vous aurais-je rien écrit que vous
+n'en seriez pas moins convaincu de la profonde sympathie que vous
+trouverez toujours chez nous et chez moi à l'occasion de tout événement
+heureux ou malheureux dans votre famille.</p>
+
+<p>Votre pauvre père souffrait beaucoup et sa maladie était incurable; que
+cela vous soit une consolation s'il peut y en avoir. Soyons tous courageux,
+la vie est un tissu de misères, je le dis aussi sérieusement que je l'ai
+dit dans les moments gais.</p>
+
+<p>Embrassez pour nous toutes votre chère mère; une poignée de main à Alexis,
+et croyez-moi bien votre amie.</p>
+
+<p><i>P.S.</i>&mdash;Donnez des nouvelles de tout.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h4><b>À Mademoiselle C***.</b></h4>
+
+<p class="indent"> Chère Claire,</p>
+
+<p>J'ai trouvé mon tableau, seulement... c'est-à-dire voici, c'est tout à
+fait <i>convenable</i> et je crois que c'est intéressant, seulement...
+n'en parlez pas et ne me <i>demandez pas ce que c'est</i>. Je travaille
+dans un coin désert à Saint-Cloud et personne au monde ne doit rien voir.
+C'est d'abord parce que... à cause du mauvais œil.</p>
+
+<p>Et ensuite parce que le grand Bastien-Lepage m'a dit que si pour
+travailler je ne m'isole pas comme une cholérique, je ne ferai jamais le
+<i>maximum</i>.</p>
+
+<p>Vous savez que tout en ce grand homme je le vénère.</p>
+
+<p>Aussi, je suis séquestrée, même pour ma famille. Mais comme j'ai des amis
+près de Versailles que je tiens à voir, je vais faire une chose inouïe,
+immense! Oui! je vais prendre une semaine entière à mon tableau et
+nous ferons des Cazin ensemble. Si vous saviez combien mon tableau est
+compliqué vous me tiendriez compte de ce... je ne dirai pas sacrifice,
+puisque ça me fait plaisir... arrangez-vous.</p>
+
+<p>Donc ne mourez pas de joie en apprenant que vous me verrez sept jours de
+suite, car il est probable que je vous en donnerai sept autres un peu plus
+tard, si mon tableau me dégoûte au point de me forcer à rester quelques
+jours sans le regarder. Donc lundi prochain à la petite gare de Jouy
+ pour sûr, je prendrai le train de 10 h. 25. Mais soyez un ange,
+et si le baromètre baisse, prévenez-moi, pour que je retarde ma visite....
+à cause des Cazin. Je viens pour vous faire travailler, et ferme.</p>
+
+<p>Que dites-vous de l'écriture et du style? C'est que l'œuvre qui se prépare
+me prend tout entière, il ne faut pas que je me dépense...</p>
+
+<p>Oh! la peinture!</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h4> <b>À la même.</b></h4>
+
+
+<p>Il faut, ma chère Claire, que vous me disiez au juste la provenance de
+<i>Jonas</i><a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>. Ces deux vers m'ont tellement tourmentée que j'ai composé
+la suite, comme Michel-Ange a voulu faire des jambes au fameux torse
+antique. J'ai donc absolument besoin de savoir d'où vous tenez: <i>Jonas
+assis dans sa baleine</i>. Si c'est de vous, avouez-le franchement, car
+c'est très beau et à notre prochaine entrevue je vous dirai la suite, car
+elle est aussi très belle.</p>
+
+<p>On a retrouvé mon modèle, mais j'ai des... Mystère et discrétion.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4"> «Travaillez, prenez de la peine...»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Je voudrais déjà le voir ce tableau.</p>
+
+<p class="indent"> Mille amitiés.</p>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4"> Jonas assis dans sa baleine</p>
+<p class="i4"> Disait: Ah! que je voudrais sortir.</p>
+<p class="i4"> On a beau avoir des loisirs,</p>
+<p class="i4"> Rester ici me fait de la peine.</p>
+<p class="i4"> M'y v'là depuis tantôt trois jours</p>
+<p class="i4"> Je commence à la trouver sévère.</p>
+<p class="i4"> J'suis séparé de mes amours,</p>
+<p class="i4"> Je veux m'en aller de ma mère,</p>
+<p class="i4"> D'autant plus qu'mon angoisse est énorme,</p>
+<p class="i4"> Car enfin si jamais je suis dehors,</p>
+<p class="i4"> C'est que cette carcasse difforme</p>
+<p class="i4"> M'aura rendu au pis encore.</p>
+<p class="i4"> Il en était là d'son monologue</p>
+<p class="i4"> Quand un grand bruit se fit soudain,</p>
+<p class="i4"> C'étaient de très habiles marins,</p>
+<p class="i4"> Qui s'amenaient sur une pirogue.</p>
+<p class="i4"> La baleine saisie d'effroi</p>
+<p class="i4"> Jeta l'prophète à la dérive,</p>
+<p class="i4"> Et obligée, mais pleine d'émoi</p>
+<p class="i4"> Nagea vite vers une autre rive.</p>
+<p class="i4"> C'est ainsi que finit l'aventure.</p>
+<p class="i4"> Jonas, qui était très fort,</p>
+<p class="i4"> Se fit mettre dans les Écritures</p>
+<p class="i4"> Et envoya une note au Sport.</p>
+</div></div>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a>
+<b>Note 25: </b><a href="#footnotetag25">(retour) </a> <p>Voir ci-dessous la fantaisie à laquelle il est fait allusion ici. Les deux premiers vers sont de Mlle C..., les suivants sont de Marie Bashkirtseff.</p></blockquote>
+
+<br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À son frère.</b></h4>
+<p class="rig">Dimanche 3 février 1884, Paris, 30, rue Ampère.</p><br><br>
+
+<p class="indent"> Cher Paul,</p>
+
+<p>Il est près de deux heures, et je t'écris de mon lit en revenant des
+Italiens, où l'on chantait <i>Hérodiade</i> de Massenet. J'étais avec la
+Maréchale et Claire.</p>
+
+<p>Ô les saintes choses de l'Art, du génie, de ce qui est grand et
+éternellement beau! Le premier acte surprend par la nouveauté et la
+largeur des sons. Ça ne ressemble à rien de ce que je connais... C'est
+vraiment neuf et plein et sonore et harmonieux. Tout l'opéra s'écoute
+avec ravissement. C'est la musique qui fait corps avec le poème, c'est
+l'absence d'airs et de remplissages; c'est enveloppé, large, magnifique,
+grandiose... Massenet est certainement un grand artiste et désormais une
+gloire nationale. On prétend que la belle musique ne se comprend pas du
+premier coup... Allons donc, ici on comprend tout de suite que c'est
+admirable et mélodique, malgré une orchestration très savante.</p>
+
+<p>Il y a à la fin du premier acte un accompagnement d'une telle beauté que
+j'en suis restée saisie. Et plusieurs fois, on s'est regardé avec des yeux
+prêts à pleurer d'enthousiasme. Si les spectateurs étaient sincères, ils
+auraient pleuré; oui, il y a des beautés si... grandes, si pénétrantes, si
+fortes.</p>
+
+<p>Du reste, l'enthousiasme est général... C'est un triomphe, et ce Jules
+Massenet est un homme bien heureux. Sans doute, en l'entendant encore, ce
+sera encore plus beau, mais je n'admets pas qu'on ne comprenne pas tout de
+suite la vraie belle musique.</p>
+
+<p>L'apparition de Jean-Baptiste, au premier acte, fait frissonner. L'air
+d'Hérode et le duo de Jean et de Salomé... On arrive à des explosions de
+voix où l'exaltation est à son comble.</p>
+
+<p>La Maréchale portait un aigle en diamants, tenant dans son bec une branche
+d'olivier. L'Empire, c'est la paix. Mais elle trouve l'opéra admirable.
+Il l'est.</p>
+
+<p>Dame, sans doute, <i>ma</i> musique italienne ne peut pas lutter contre
+cet éblouissement... Car cet éblouissement est si admirable qu'il est même
+presque touchant... non, pas ça... Et c'est encore avec une orchestration
+de deux sous que les romances italiennes vous serreront le cœur, ou vous
+feront rêver d'amour. Les vieux airs des vieux opéras... Et <i>Aïda</i>...
+Ah! diable, c'est un peu comme <i>Hérodiade</i>, mais Massenet est un
+Wagner mélodique et français... Non, la comparaison la voici. Wagner,
+c'est Manet. C'est le père incomplet de la <i>nouvelle école</i>, de ceux
+qui cherchent le talent dans la vérité et le sentiment.... Il y a toujours
+eu des nouvelles écoles...</p>
+
+<p>Je te demande pardon d'avoir surfait <i>Hérodiade</i>. Le poème, d'abord,
+n'est pas bon, et puis, et puis...</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h4> <b>À Monsieur ***</b></h4>
+
+<p>Je pourrais vous retourner votre: Ce sont des ânes tous.</p>
+
+<p>Ce qui est certain, c'est que les projets admis sont inférieurs au vôtre
+qui est d'un art très pur et très élevé. Ces imbéciles ont choisi des
+figures de sculpteurs.</p>
+
+<p>Je sais bien que tout ce qu'on peut dire là-dessus n'est pas une
+consolation et vous devez être bien près de penser que c'est la fin de
+tout.</p>
+
+<p>Quand on perd une occasion, on s'imagine qu'il ne s'en trouvera plus
+jamais d'autre. Et plus on réfléchit, plus c'est enrageant. Puis on se
+calme, puis on se rattrape, car on se rattrape absolument avec de la
+volonté. C'est ça qu'il faut bien se mettre dans la tête. Les faibles
+pensent au passé, les forts et les intelligents prennent leur revanche;
+ce ne sont pas des phrases, c'est la vérité.</p>
+
+<p>Semez votre chagrin par les portières des wagons et ne regardez pas
+en arrière. Du reste, ils seront obligés de recommencer. Impossible
+d'affliger Paris de la colonne D... ou des cubes F... C'est moi qui
+l'aurai et en revanche vous ferez mon monument quand je serai morte.</p>
+
+<p>En attendant, promenez-vous, ramenez votre peintre guéri et tout ira bien.
+Faites de la peinture et au prochain Salon nous triompherons tous les
+trois.</p>
+
+<p>Je ne sais pas faire la ressemblance<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a>
+<b>Note 26: </b><a href="#footnotetag26">(retour)</a><p>Voir la lettre manuscrite de Marie Bashkirtseff reproduite ci-après en fac-similé.</p></blockquote>
+
+<br><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/07.png"></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/08.png"></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/09.png"></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/10.png"></p>
+
+
+<br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À Monsieur E...</b></h4>
+<p class="rig">Paris, 30, rue Ampère, mai 1884.</p><br><br>
+
+<p class="indent"> Cher monsieur,</p>
+
+<p>Vous devez avoir des démarches ennuyeuses à faire pour votre concert,
+permettez-moi de vous avancer cette misérable somme sur les billets que
+je placerai; seulement, je vous prie de ne pas considérer cette niaiserie
+comme un service. Je vous serai bien obligée de n'en rien dire à maman.
+J'aurais un air de bienfaitrice bête, tandis que c'est une chose toute
+simple entre artistes. Je viens justement de vendre une petite étude.
+Ainsi c'est entendu, vous n'en direz rien, ou vous vous ferez de moi une
+ennemie très sérieuse.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h4><b>À Monsieur de M***.</b></h4>
+
+<p class="indent"> Monsieur,</p>
+
+<p>Je vous lis presque avec bonheur<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>]. Vous adorez les vérités de la nature
+et vous y trouvez une poésie vraiment grande, tout en nous remuant par
+des détails de sentiments si profondément humains que nous nous y
+reconnaissons et vous aimons d'un amour égoïste. C'est une phrase?...
+Soyez indulgent, le fonds est sincère.</p>
+
+<p>Il est évident que je voudrais vous dire des choses exquises et frappantes,
+mais c'est bien difficile, comme ça, tout de suite... Je le regrette
+d'autant plus que vous êtes assez remarquable pour qu'on rêve très
+romanesquement de devenir la confidente de votre belle âme, si toutefois
+votre âme est belle.</p>
+
+<p>Si votre âme n'est pas belle et si vous «ne donnez pas dans ces choses-là»,
+je le regrette pour vous d'abord, ensuite je vous qualifie de fabricant
+de littérature et passe!</p>
+
+<p>Voilà un an que je suis sur le point de vous écrire, mais... plusieurs
+fois j'ai cru que je vous exagérais et que ça ne valait pas la peine.
+Lorsque tout à coup, il y a deux jours, je lis dans le <i>Gaulois</i>, que
+quelqu'un vous a honoré d'une épître gracieuse et que vous demandez
+l'adresse de cette bonne personne pour lui répondre... Je suis devenue
+tout de suite très jalouse, vos mérites littéraires m'ont de nouveau
+éblouie et me voici.</p>
+
+<p>Maintenant, écoutez-moi bien, je resterai toujours inconnue (pour tout
+de bon) et je ne veux même pas vous voir de loin&mdash;votre tête pourrait me
+déplaire, qui sait? Je sais seulement que vous êtes jeune et que vous
+n'êtes pas marié, deux points essentiels même dans le bleu des nuages.</p>
+
+<p>Mais je vous avertis que je suis charmante, cette douce pensée vous
+encouragera à me répondre. Il me semble que si j'étais homme je ne
+voudrais pas de commerce, même épistolaire, avec une vieille Anglaise
+fagottée, quoiqu'en pense</p>
+
+<p class="indent"> Miss Hastings.</p>
+<p class="indent">R. G. D. (Bureau de la Madeleine.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a>
+<b>Note 27: </b><a href="#footnotetag27">(retour) </a><p>(<i>édition Gutenberg</i>): Il s'agit très probablement d'une lettre à Guy de Maupassant.</p></blockquote>
+ <br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>Au même.</b></h4>
+
+<p>Votre lettre, monsieur, ne me surprend pas, et je ne m'attendais pas tout
+à fait à ce que vous semblez croire.</p>
+
+<p>Mais d'abord, je ne vous ai pas demandé d'être votre confidente; ce serait
+un peu trop simple et si vous avez le temps de relire ma lettre, vous
+verrez que vous n'avez pas daigné saisir du premier coup le ton ironique
+et irrévérencieux que j'ai employé à mon égard.</p>
+
+<p>Vous m'indiquez aussi le sexe de votre autre correspondant; je vous
+remercie de me rassurer, mais ma jalousie étant toute spirituelle, cela
+m'importait peu.</p>
+
+<p>Me répondre par des confidences, serait l'acte d'un écervelé, attendu
+que vous ne me connaissez point? Serait-ce abuser de votre sensibilité,
+monsieur, que de vous apprendre, à brûle-pourpoint, la mort du roi Henri
+IV? Répondre par des confidences, puisque vous avez compris que je vous
+en demandais par retour du courrier, serait vous moquer spirituellement
+de moi, et si j'avais été à votre place, je l'aurais fait, car je suis
+quelquefois très gaie, tout en étant souvent assez triste, pour rêver des
+épanchements par lettres avec un philosophe inconnu et pour partager vos
+impressions sur le carnaval. Tout à fait bien et profondément sentie cette
+chronique, deux colonnes qu'on relit trois fois. Mais en revanche, quelle
+rengaine que l'histoire de la vieille mère qui se venge des Prussiens!
+(Ça doit être de l'époque de la lecture de ma lettre.)</p>
+
+<p>Pour ce qui est du charme que peut ajouter le mystère, tout dépend des
+goûts... Que ça ne vous amuse pas, bien; mais moi ça m'amuse follement, je
+le confesse en toute sincérité, de même que la joie enfantine causée par
+votre lettre, telle quelle.</p>
+
+<p>Du reste, si ça ne vous amuse pas, c'est que pas une de vos soixante
+correspondantes n'a su vous intéresser, voilà tout, et si moi non plus,
+je n'ai pas su frapper la note juste, je suis trop raisonnable pour vous
+en vouloir.</p>
+
+<p>Rien que soixante? Je vous aurais cru plus obsédé... Avez-vous répondu à
+toutes?</p>
+
+<p>Mon tempérament intellectuel peut ne pas vous convenir... vous seriez
+bien difficile... enfin je m'imagine que je vous connais (c'est du reste
+l'effet que les romanciers produisent sur les petites femmes un peu bêtes).
+Pourtant vous devez avoir raison...</p>
+
+<p>Comme je vous écris avec la plus grande simplicité, par suite du sentiment,
+sus-indiqué, il se peut que j'aie l'air d'une jeune personne sentimentale
+ou même d'une chercheuse d'aventure... Ce serait bien vexant. Ne vous
+excusez donc pas de votre manque de poésie, galanterie, etc.</p>
+
+<p>Décidément, ma lettre était plate.</p>
+
+<p>À mon très vif regret, en resterons-nous donc là? À moins qu'il me prenne
+envie quelque jour de vous prouver que je ne méritais pas le n° 61.
+Quant à vos raisonnements ils sont bons, mais partis à faux. Je vous les
+pardonne donc et même les ratures et la vieille et les Prussiens!...</p>
+
+<p>Soyez heureux!!!</p>
+
+<p>Pourtant s'il ne vous fallait qu'un signalement vague pour m'attirer les
+beautés de votre vieille âme sans flair, on pourrait dire par exemple:
+cheveux blonds, taille moyenne. Née entre l'an 1812 et l'an 1863. Et au
+moral!... non, j'aurais l'air de me vanter, et vous apprendriez du coup
+que je suis de Marseille.</p>
+
+<p><i>P.S.</i>&mdash;Pardonnez-moi les taches, les ratures, etc. Mais je me suis
+recopiée déjà trois fois!</p><br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>Au même.</b></h4>
+
+<p>Vous vous ennuyez abominablement!</p>
+
+<p>Ah! cruel!! c'est pour ne me point laisser d'illusion sur le motif auquel
+je dois votre honorée du... qui, du reste, arrivée à un moment propice,
+m'a charmée.</p>
+
+<p>Il est vrai que je m'amuse, mais il n'est pas vrai que je vous connaisse
+tant que cela; je vous jure que j'ignore votre couleur et vos dimensions,
+et que comme homme privé je ne vous entrevois que dans les lignes dont
+vous me gratifiez et encore à travers pas mal de malice et de pose.</p>
+
+<p>Enfin, pour un pesant naturaliste vous n'êtes pas bête et ma réponse
+serait un monde si je ne me pondérais par amour-propre. Il ne faut pas
+vous laisser croire que tout mon fluide passe là.</p>
+
+<p>Nous allons d'abord liquider les rengaines, si vous voulez, ce sera un peu
+long car vous m'en comblez, savez-vous? Vous avez raison... en gros.</p>
+
+<p>Mais l'art consiste justement à nous faire avaler des rengaines en nous
+charmant éternellement comme le fait la nature avec son éternel soleil et
+sa vieille terre, et ses hommes bâtis tous sur le même patron et animés
+d'à peu près les mêmes sentiments... mais... Il y a ainsi les musiciens
+qui n'ont que quelques sons et les peintres qui n'ont que quelques
+couleurs... Du reste, vous le savez mieux que moi et vous voulez me faire
+poser. Comment donc, trop honorée...</p>
+
+<p>Rengaine, soit! la mère aux Prussiens en littérature et Jeanne d'Arc en
+peinture.</p>
+
+<p>Êtes-vous vraiment sûr qu'un <i>malin</i> (est-ce bien ça), n'y trouvera
+pas un côté neuf et émouvant...</p>
+
+<p>Maintenant il est évident que comme chronique hebdomadaire c'est encore
+assez bon et ce que j'en dis... Et ces autres rengaines sur votre si
+pénible métier! Vous me prenez pour une bourgeoise qui vous prend pour
+un poète et vous cherchez à m'éclairer. George Sand s'est déjà vantée
+d'écrire pour de l'argent et le laborieux Flaubert a geint sur ses peines
+extrêmes. Allez, le mal qu'il s'est donné se sent. Balzac ne s'est jamais
+plaint de cela, et il était toujours enthousiaste de ce qu'il allait
+faire. Quant à Montesquieu, si j'ose m'exprimer ainsi, son goût pour
+l'étude fut si vif que s'il fut la source de sa gloire, il fut aussi celle
+de son bonheur, comme dirait la sous-maîtresse de votre fantastique
+pensionnat.</p>
+
+<p>Pour ce qui est de vendre cher, c'est très bien, car il n'y a jamais eu
+de gloire vraiment éclatante sans or, ainsi que le dit le juif Baahrou,
+contemporain de Job (fragm. conservés par le savant Spitzbube, de Berlin).
+Du reste tout gagne à être bien encadré, la beauté, le génie et même la
+foi. Dieu n'est-il pas venu en personne expliquer à son serviteur Moïse
+les ornements de son arche, recommandant que les chérubins qui devaient la
+flanquer fussent en or et d'un <i>travail exquis</i>.</p>
+
+<p>Alors, comme ça, vous vous ennuyez, et vous prenez tout avec indifférence
+et vous n'avez pas pour un sou de poésie?... si vous croyez me faire peur!</p>
+
+<p>Je vous vois d'ici, vous devez avoir un assez gros ventre, un gilet trop
+court en étoffe indécise et le dernier bouton défait. Eh bien, vous
+m'intéresserez quand même. Je ne comprends pas seulement comment vous
+pouvez vous ennuyer. Moi, je suis quelquefois triste, découragée ou
+enragée, mais m'ennuyer... jamais!</p>
+
+<p>Vous n'êtes pas l'homme que je cherche.</p>
+
+<p>Je ne cherche personne, monsieur, et j'estime que les hommes ne doivent
+être que des accessoires pour les femmes fortes.</p>
+
+<p>La vieille fille sèche: Malheur! La voilà, la concierge: vous seriez bien
+aimable en m'apprenant comment qu'il est fait celui-là.</p>
+
+<p>Enfin je vais répondre à vos questions, ça avec une grande sincérité, car
+je n'aime pas me jouer de la naïveté d'un homme de génie qui s'assoupit
+après dîner en fumant son cigare.</p>
+
+<p>Maigre? Oh! non, mais pas grasse non plus. Mondaine, sentimentale,
+romanesque? Mais comment l'entendez-vous? Il me semble qu'il y a place
+pour tout cela dans un même individu, tout dépend du moment, de l'occasion,
+des circonstances. Je suis opportuniste et surtout victime des contagions
+morales: ainsi il peut m'arriver de manquer de poésie, tout comme vous.</p>
+
+<p>Mon parfum? la vertu.&mdash;<i>Vulgo</i>, aucun.</p>
+
+<p>Oui, gourmande, ou plutôt difficile. L'oreille est petite, peu régulière
+mais jolie. Les yeux gris. Oui, musicienne, mais pas aussi pianiste que
+doit être votre sous-maîtresse de pensionnat.</p>
+
+<p>Êtes-vous satisfait de ma docilité? Si oui, défaites encore un bouton et
+pensez à moi pendant que le crépuscule tombe. Si non... tant pis, je
+trouve qu'en voilà beaucoup en échange de vos fausses confidences.</p>
+
+<p>Oserai-je vous demander quels sont vos musiciens et vos peintres!</p>
+
+<p>Et si j'étais un homme?<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a>
+<b>Note 28: </b><a href="#footnotetag28">(retour) </a><p>À cette lettre était joint un croquis représentant un gros monsieur assoupi dans un fauteuil sous un palmier au bord de la mer; une table, un bock; un cigare.</p></blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>Au même.</b></h4>
+
+<p>Maintenant je vous dirai une chose incroyable et surtout que vous ne
+croirez jamais et qui venant après coup n'a plus qu'une valeur
+historique... Eh bien, c'est que moi aussi j'en avais assez. À votre
+troisième lettre j'étais refroidie. La satiété?...</p>
+
+<p>Du reste je ne tiens qu'à ce qui m'échappe. Je devrais donc venir à vous
+maintenant.</p>
+
+<p>Pourquoi vous ai-je écrit? On se réveille un beau matin et l'on trouve
+qu'on est un être rare entouré d'imbéciles. On se lamente sur tant de
+perles devant tant de cochons...</p>
+
+<p>Si j'écrivais à un homme célèbre, à un homme digne de me comprendre? Ce
+serait charmant, romanesque, et, qui sait? au bout d'un certain nombre de
+lettres, ce serait peut-être un ami conquis dans des circonstances peu
+ordinaires; alors on se demande qui? Et on vous choisit!!</p>
+
+<p>De pareilles correspondances ne seront possibles qu'à deux conditions...</p>
+
+<p>La deuxième est une admiration <i>sans bornes</i> chez l'inconnue. De
+l'admiration sans bornes naît un courant de sympathie qui lui fait dire
+des choses qui infailliblement touchent et intéressent l'homme célèbre.</p>
+
+<p>Aucune de ces conditions n'existe. Je vous ai choisi avec l'espoir de vous
+admirer sans bornes plus tard! Car, comme je le pensais, vous êtes très
+jeune, relativement. Je vous ai donc écrit en me montant la tête à froid
+et j'ai fini par vous dire des «inconvenances» et même des choses
+désobligeantes en admettant que vous ayez daigné vous en apercevoir.</p>
+
+<p>Au point où nous en sommes, comme vous dites, je puis bien avouer que
+votre infâme lettre m'a fait passer une très mauvaise journée.</p>
+
+<p>Je suis froissée comme si l'offense était réelle, c'est absurde.</p>
+
+<p>Adieu, avec plaisir.</p>
+
+<p>Si vous les avez encore, renvoyez-moi mes autographes; quant aux vôtres,
+je les ai déjà vendus en Amérique un prix fou.</p><br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>Au même.</b></h4>
+
+<p>Je comprends vos défiances. Il est peu probable qu'une femme comme il
+faut, jeune et jolie, s'amuse à vous écrire. Est-ce ça? Mais monsieur...
+Allons, j'allais oublier que c'est fini nous deux. Je crois que vous vous
+trompez. Et je suis encore bonne de vous le dire car je vais cesser d'être
+intéressante, si je l'ai jamais été. Vous allez voir comment. Je me mets
+à votre place: Une inconnue se dessine à l'horizon; si l'aventure est
+facile, elle me répugne; si, il n'y a <i>rien à faire</i>, elle est inutile et
+m'ennuie.</p>
+
+<p>Je n'ai pas le bonheur d'être entre les deux et je vous en avertis très
+gentiment puisque nous avons fait la paix.</p>
+
+<p>Ce que je trouve très drôle, c'est de vous dire simplement la vérité
+pendant que vous vous imaginez que je vous mystifie.</p>
+
+<p>Je ne vais pas dans le monde républicain, bien que républicaine rouge.</p>
+
+<p>Mais non, je ne veux pas vous voir.</p>
+
+<p>Et vous, vous ne voulez donc pas d'un peu de fantaisie au milieu de vos
+saletés parisiennes? Pas d'amitié impalpable? Je ne refuse pas de vous
+voir et je vais même m'arranger pour cela sans vous en prévenir. Si vous
+saviez qu'on vous regarde, <i>exprès</i> vous auriez peut-être l'air bête.
+Il faut éviter ça. Votre enveloppe terrestre m'est indifférente, bien;
+mais la mienne à vous? Mettez que vous aurez le mauvais goût de ne pas me
+trouver merveilleuse, croyez-vous que je serais contente, quelque pures
+que soient mes intentions? Un jour, je ne dis pas,&mdash;je compte même vous
+étonner un peu ce jour-là.</p>
+
+<p>En attendant, si cela vous fatigue, ne nous écrivons plus. Je me réserve
+pourtant le droit de vous écrire, lorsqu'il me passera des atrocités par
+la tête.</p>
+
+<p>Vous vous défiez, c'est très naturel.</p>
+
+<p>Eh bien, je vais vous donner un moyen de concierge, pour vous assurer que
+je n'en suis pas une.</p>
+
+<p>Ne riez pas seulement.</p>
+
+<p>Allez chez une somnambule et faites-lui flairer ma lettre, elle vous dira
+mon âge, la couleur de mes cheveux, ce qui m'entoure, etc.</p>
+
+<p>Vous m'écrirez ce qu'elle aura révélé.</p>
+
+<p>Ennui, farce, misère.</p>
+
+<p>Ah! monsieur, c'est parfaitement juste, même pour moi. Mais moi, c'est
+parce que je veux des choses énormes que je n'ai pas... encore. Vous, ce
+doit être pour le même motif.</p>
+
+<p>Pas assez simple pour vous demander quel est votre rêve secret, bien que
+ma maladie m'ait refait une candeur à la Chérie.</p>
+
+<p>Quel naïf que ce vieux Japonais naturaliste en perruque Louis XV!</p>
+
+<p>Alors vous pensez qu'après avoir écrit, rien n'est plus simple que de
+venir dire: c'est moi.</p>
+
+<p>Je vous assure que ça me gênerait beaucoup.</p>
+
+<p>On dit que vous n'appréciez que les fortes femmes aux cheveux noirs.</p>
+
+<p>C'est vrai?</p>
+
+<p>Nous voir! Laissez-moi donc vous charmer par ma... littérature, vous y
+êtes bien arrivé, vous!</p><br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>Au même.</b></h4>
+
+<p>En vous écrivant encore je me ruine à jamais dans votre esprit. Mais
+ça m'est bien égal et puis c'est pour me venger. Oh! rien qu'en vous
+racontant l'effet produit par votre ruse pour connaître ma nature.</p>
+
+<p>J'avais positivement peur d'envoyer à la poste m'imaginant des choses
+fantastiques. <i>Cet homme</i> devait clore la correspondance par... je
+ménage votre modestie. Et en ouvrant l'enveloppe je m'attendais à tout
+pour ne pas être saisie.</p>
+
+<p>Je l'ai tout de même été mais agréablement.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i6"> Devant les doux accents d'un noble repentir,</p>
+<p class="i6"> Me faut-il donc, seigneur, cesser de vous haïr?</p>
+ </div> </div>
+
+<p>À moins que ce soit une autre ruse: flattée d'être prise pour une femme du
+monde, elle me la fera à la pose après avoir provoqué un document humain
+que je suis bien aise d'expliquer comme ça.</p>
+
+<p>Alors parce que je me suis fâchée?.. Ce n'est peut-être pas une preuve
+concluante, cher monsieur. Enfin adieu, je vous pardonne si vous y tenez,
+parce que je suis malade et comme cela ne m'arrive jamais, j'en suis tout
+attendrie sur moi, sur tout le monde, sur vous! qui avez trouvé moyen de
+m'être si profondément... désagréable. Je le nie d'autant moins que vous
+en penserez ce qu'il vous plaira.</p>
+
+<p>Comment vous prouver que je ne suis ni un farceur, ni un ennemi?</p>
+
+<p>Et à quoi bon?</p>
+
+<p>Impossible non plus de vous jurer que nous sommes faits pour nous
+comprendre. Vous ne me valez pas. Je le regrette. Rien ne me serait plus
+agréable que de vous reconnaître toutes les supériorités,&mdash;à vous ou à un
+autre.</p>
+
+<p>Je voudrais avoir à qui parler. Votre dernier article était intéressant et
+je voulais même à propos de jeune fille vous adresser une question raide.</p>
+
+<p>Mais....</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . .</p>
+
+<p>Pourtant une petite niaiserie très délicate de votre lettre m'a fait rêver.</p>
+
+<p>Vous avez été affligé de m'avoir fait de la peine. C'est bête ou charmant.
+Plutôt charmant. Vous pouvez vous moquer de moi, je m'en moque. Oui, vous
+avez eu là une pointe de romantisme à la Stendhal tout bonnement, mais
+soyez tranquille vous n'en mourrez pas encore cette fois.</p>
+
+<p class="indent"> Bonsoir.</p><br><br><br>
+
+
+<h4><b>Au Baron de Saint-Amand.</b></h4>
+<p class="rig">Avril 1884. 30, rue Ampère.</p><br><br>
+
+<p class="indent"> Cher ami,</p>
+
+<p>Ah! comme je voudrais avoir un salon littéraire et mondain, un salon
+intéressant, ce serait vivre en travaillant.</p>
+
+<p>Les jours se suivent, le temps passe, la vie s'en va.</p>
+
+<p>Ce n'est pas un talent honorable qui me récompenserait de tous les ennuis;
+il faudrait un éclat, un triomphe, qui s'appellerait: Revanche.</p>
+
+<p>La vérité, c'est que j'ai toujours éprouvé et que j'éprouve de plus en
+plus l'impérieux besoin d'écrire, j'invente des histoires, je vois des
+faits réels et imaginaires. Dumas dit que la qualité maîtresse de la femme,
+c'est l'intuition. Eh bien par intuition je comprends, je vois, je sais
+des choses extraordinaires, mais lorsqu'il s'agit de me retrouver au
+milieu de mon dossier... car il y un gros cahier plein de notes...</p>
+
+<p>En écrivant, mes yeux tombent sur les doigts de ma main gauche qui
+retiennent la feuille, ces doigts vivants et nerveux font penser à la
+peinture de Jules Bastien-Lepage, les mains qu'il peint sont vivantes,
+la peau les enveloppe et on sent les muscles qui vont remuer.</p>
+
+<p>Vous savez que je vais tous les jours à Sèvres. Mon tableau m'empoigne.
+L'air est embaumé, et la fille qui rêve aux pieds du pommier en fleurs
+«alanguie et grisée», comme dit André Theuriet. Si je rendais bien l'effet
+de sève de printemps, de soleil, ce serait beau.</p>
+
+
+<p class="indent">Au revoir, à bientôt.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h4><b>À son frère.</b></h4>
+<p class="rig">Vendredi 30 mai 1884.</p>
+<p class="rig">Paris, rue Ampère, 30.</p>
+
+<p class="indent"> Cher Paul,
+
+<p>Mme Z... est un drôle de petit corps de femme; son mari est sénateur, en
+outre un savant, un lettré, un homme supérieur, il a traduit en langues
+étrangères les chefs-d'œuvre russes et a porté le deuil de Gambetta. Lors
+de son premier passage à Paris, elle a été voir à l'Odéon <i>Severo Torelli</i>,
+drame de François Coppée. Enthousiasmée à fond, elle est allée demander
+au concierge du théâtre l'adresse de l'auteur pour lui exprimer son
+admiration.</p>
+
+<p>Voilà ce qu'on ne voit pas en France! Un enthousiasme véritable, naïf et
+ne craignant pas le ridicule.</p>
+
+<p>Elle écrit donc à Coppée, en obtient une audience, lui écrit de Rome, lui
+apporte un tableau, une copie de madone. Le poète la remercie du tableau
+en lui exprimant le regret de ne pouvoir lui exprimer ses remerciements de
+vive voix, n'étant pas libre. Mme Z. ne se décourage pas et ne pense pas
+que cela peut l'importuner. Elle <i>me charge</i> de rédiger une dépêche à
+Coppée:
+
+<p class="indent"> «Monsieur,</p>
+
+<p>«Je reste jusqu'à samedi, j'y suis forcée par quatre jeunes filles
+enthousiastes qui m'ont fait jurer que je leur ferai voir François Coppée.
+Quelque habitué que vous soyez aux triomphes vous ne pouvez dédaigner
+celui-là, qui a pour lui la jeunesse et l'admiration vraie. Dites-nous
+donc quand il faudra vous attendre.
+
+<p class="indent"> «E. Z.»</p>
+
+<p>Hier, on recevait la carte de François Coppée de l'Académie française, qui
+aura l'honneur de se présenter chez Mme Z... vendredi à une heure et demie,
+deux heures au plus tard.</p>
+
+<p>Et à deux heures il était là, dans notre salon, maman, Mme Z..., Mlle S...,
+nièce de Mme Z..., Dina et moi.</p>
+
+<p>Tu sais, moi je suis très calme, mais j'ai été englobée dans les quatre
+jeunes filles enthousiastes, pourtant il a dû voir que je ne suis pas
+si bête que les autres en avaient l'air. Les Canrobert ont dîné chez la
+princesse Mathilde avec lui, il a causé avec Claire et je lui en parle.</p>
+
+<p>Il s'installe dans un fauteuil, prend du thé et fume. La table à thé est
+apportée toute servie comme au théâtre et il y a un moment où nous sommes
+toutes les six à le regarder boire son thé. Il en fait la remarque, ce
+grand poète, et pousse la bonté jusqu'à demander à voir mon atelier et à
+me dire, en partant, de lui faire signe lorsque j'aurai quelque nouveau
+tableau à voir.</p>
+
+<p>C'est un homme assez agréable mais d'un physique qui surprend un peu. Je
+suis très contente de le connaître. Il a des yeux bleus et il me regardait
+à tout instant en parlant, comme s'il cherchait à voir ce que je pense.</p>
+
+<p>En somme, il a dû être très gêné, ce Parisien, au milieu de cette
+admiration sérieuse.</p>
+
+<p class="indent"> Au revoir.</p><br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À Monsieur Henry Houssaye<br>
+de la «Revue des Deux Mondes.»</b></h4>
+
+<p class="indent"> Monsieur,</p>
+
+<p>Les étrangers sont comme le grand Molière, ils prennent leur bien où ils
+le trouvent. Nous aurions imité que ce serait notre excuse. Ce qui est
+étonnant, c'est qu'un critique d'art de votre valeur dise qu'on suit tel
+peintre avec tel système, qu'on emploie tel procédé!!! parce qu'on ne se
+cantonne pas pour toujours dans une spécialité chère aux marchands.</p>
+
+<p>Ni M. Bastien-Lepage, ni le troupeau d'étrangers que vous citez ne songent,
+je crois, à adopter ou à renier les Japonais, les Primitifs, etc., etc.
+Ils font ce qu'ils voient avec sincérité, sans malice, avec plus ou moins
+de talent. Si leur sujet les prend dans la rue ils le font dans la rue, si
+c'est dans un atelier ils adoptent l'atelier. Vous êtes trop observateur
+pour ne pas avoir remarqué les différences d'éclairage. Peindre des marins
+au bord de la mer en plein air où la lumière est difficile, ou des gamins
+au coin d'une rue à l'endroit même où on les voit, est-ce suivre un
+système?</p>
+
+<p>Soyez juste. Si on faisait régner dans un salon une atmosphère semblable
+à celle du dehors, ce serait système et parti pris. Nous ne l'avons pas
+fait. Nous avons fait ce que nous avons vu et comme nous avons pu. Excusez
+du peu et ne nous calomniez pas.
+
+<p class="indent"> <i>Une</i> des peintres étrangers cités.</p><br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À Monsieur Edmond de Goncourt.</b></h4>
+
+<p class="indent"> Monsieur,</p>
+
+<p>Comme tout le monde j'ai lu <i>Chérie</i> et, entre nous, ce livre est rempli
+de pauvretés. Celle qui a l'audace de vous écrire est une jeune fille
+élevée dans un milieu riche, élégant, parfois excentrique. Cette jeune
+fille, qui a vingt-trois ans depuis quatre mois, est lettrée, artiste,
+prétentieuse. Elle possède des cahiers où elle a noté ses impressions
+depuis l'âge de douze ans. Rien n'y est esquivé. La jeune fille en
+question est du reste douée d'un orgueil qui fait que dans ses notes elle
+s'étale tout entière.</p>
+
+<p>Livrer de pareilles choses à quelqu'un, c'est se mettre à nu. Mais elle
+a l'amour de tous les arts véritables poussé à un point extrême, presque
+fou si l'on veut! Il lui semble intéressant de vous communiquer ce
+journal. Vous dites quelque part que les notes vraies vous passionnent.
+Eh bien! elle qui n'est encore rien, mais qui a déjà la prétention de
+comprendre les sentiments des grands hommes, pense comme vous et, au
+risque de vous paraître une toquée et une farceuse, vient vous proposer
+ses notes. Seulement vous comprenez bien, Monsieur, qu'il faut pour cela
+une discrétion <i>absolue</i>. La jeune fille habite Paris, va dans le monde et
+les gens qu'elle nomme se portent très bien. Cette lettre s'adresse à un
+grand écrivain, à un artiste, à un savant, elle est donc toute naturelle à
+mon avis. Mais pour la plupart des gens, pour tous ceux qui m'entourent,
+je serais une folle et une réprouvée si on venait à apprendre ce que je
+vous écris.</p>
+
+<p>J'ai voulu nouer des relations par lettres avec un jeune écrivain de
+talent afin de lui léguer mon journal par testament (à ce moment-là on
+croyait que je ne vivrais pas longtemps); j'aime mieux vous le donner à
+vous et de mon vivant.</p>
+
+<p>Si vous croyez que je désire un autographe, vous pouvez ne pas signer ce
+que vous me ferez l'honneur de m'écrire.</p>
+
+<p class="indent">J. R. I. (poste restante).</p><br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À Monsieur Émile Zola.</b></h4>
+
+<p class="indent"> Monsieur,</p>
+
+<p>J'ai lu tout ce que vous avez écrit sans passer une parole. Si vous
+avez seulement un peu conscience de votre valeur, vous comprendrez mon
+enthousiasme. Et pour que cet enthousiasme ne vous paraisse pas un
+emballement naïf, je vous dirai que je suis très gâtée, très prétentieuse,
+ayant lu à peu près tout, après avoir étudié les classiques, quoique
+femme.</p>
+
+<p>Vous êtes un grand savant et un grand artiste, mais ce qui fait que
+je suis particulièrement à vos pieds, c'est votre passion de la Vérité.
+J'ai l'audace de la partager; n'est-ce pas une audace que d'oser partager
+quelque chose avec un grand génie comme vous.</p>
+
+<p>Je sais bien que vous êtes au-dessus de lettres d'inconnues, vous ne
+pouvez pas être flatté d'un misérable hommage de femme venu à vous, etc.
+Mais le sentiment qui me force à vous écrire est insurmontable, et si je
+savais m'exprimer vous en seriez touché.</p>
+
+<p>J'aurais voulu que vous fussiez seul et à plaindre. Voilà un sentiment
+très féminin, très romanesque et très ordinaire que j'imagine éprouver
+autrement que les autres.</p>
+
+<p>N'allez pas penser que je sois remplie de tendresses ridicules. Je ne suis
+ni une aventurière ni même une femme qui pourrait avoir des aventures,
+quoique jeune. Seulement j'avoue que je suis assez folle pour avoir fait
+le rêve impossible d'une amitié par lettres avec vous. Et si vous saviez
+quel être formidable vous êtes à mes yeux, vous ririez de mon courage.</p>
+
+<p>Je ne crois pas que vous me répondrez, on dit que vous êtes dans la vie un
+bourgeois fini.</p>
+
+<p>Ça me ferait de la peine, mais agréez dans tous les cas, monsieur,
+l'hommage de la plus grande, de la plus raisonnée et de la plus pure des
+admirations.</p><br><br><br>
+
+
+<h4><b>À Monsieur ***.</b></h4>
+
+<p>Est-il possible que dans tout Paris et parmi les milliers de journaux
+qui y foisonnent il ne s'en trouve pas un seul où un homme n'appartenant
+à aucun parti ou plusieurs hommes appartenant à des partis différents
+puissent dire ce que bon leur semble, défendre ou attaquer un homme,
+une idée, sans pour cela s'inféoder dans un clan quelconque et subir une
+étiquette qui les range dans tel ou tel tiroir et les contraint à des
+réserves ou à des devoirs? Un journal indépendant en un mot et sans <i>parti
+pris</i>. Hélas! presque tous affirment ne pas avoir de parti pris et tous
+sont intolérants, routiniers et obstinés.</p>
+
+<p>Où est la feuille républicaine qui rendra justice à une idée intelligente
+d'un clérical? On me dira que ces gens-là n'ont pas ces idées-là. Mais
+supposez qu'ils en aient.</p>
+
+<p>Où est la feuille réactionnaire qui n'attaque pas tous les jours, bêtement,
+platement, ennuyeusement la République?</p>
+
+<p>Il y a les feuilles dites ministérielles qui approuvent tout ou se taisent
+quand il faut blâmer. Celles-là manquent de patriotisme.</p>
+
+<p>Il y a la feuille intransigeante qui est le comble de l'exagération, mais
+qui a pour elle l'esprit diabolique de M. de Rochefort.</p>
+
+<p>Il y a des feuilles clérico-bonapartistes, il y a des feuilles de choux,
+il y a des feuilles de vigne. Mais un journal indépendant, où chacun
+apporterait son idée pourvu qu'elle soit bonne, son plaidoyer pourvu qu'il
+fût fait avec talent, il n'y en a pas!</p>
+
+<p>Haïssez la folie des gens qui veulent à tout prix un maître, et
+dites qu'il faut une âme de valet pour aimer la monarchie.&mdash;Vous êtes
+républicain. Bon, sans doute, après?</p>
+
+<p>Alors sous peine de déchéance vous êtes forcé de trouver mauvais tout ce
+que feront ou diront les autres.</p>
+
+<p>Vous approuvez un acte du gouvernement? Vendu aux ministres!</p>
+
+<p>Vous parlez en termes flatteurs de Gambetta? Opportunistes alors!
+attristants, mais qui ne comprennent seulement pas le mot!&mdash;L'opportuniste
+est un homme qui fait tout à propos. Que pouvez-vous me proposer de mieux?
+Mais vous haïssez c'est-à-dire enviez Gambetta et vous entendez par
+opportuniste un homme qui a toutes les mauvaises tendances que vous lui
+octroyez.</p>
+
+<p>Trouvez juste, par hasard, une réclamation à la Ruggieri de M. Rochefort
+et l'on vous bombarde intransigeant radical. Voilà encore un mot excellent
+dénaturé comme opportunisme. Qui est-ce qui n'est pas radical parmi ceux
+qui veulent bien une chose.</p>
+
+<p>Alors il n'y a pas moyen d'être un honnête citoyen qui s'exprime librement
+sur ce qu'il voit, et qui traduit ses impressions sans songer quelles
+lunettes il doit mettre pour envisager l'événement? Il paraît que non.</p>
+
+<p>Supposez un écrivain qui a exprimé des sentiments républicains et qui se
+permet le lendemain de rendre justice à... au prince Napoléon, par exemple,
+de trouver qu'il a de l'esprit ou du talent. Et de suite on dira:</p>
+
+<p>Par qui est-il payé?</p>
+
+<p>N'est-ce pas une manœuvre pour discréditer X... en l'inféodant malgré lui
+au parti Z...</p>
+
+<p>Triste, triste.</p>
+
+<p>Le journal après lequel vous soupirez serait une feuille d'amateurs
+alors? Précisément! Des amateurs d'indépendance. Un journal qui pourrait
+défendre les capacités de M. Jules Simon, du prince Napoléon, ou le
+talent de Gambetta ou l'esprit de Rochefort et constater l'impuissance de
+M. Clémenceau. Un journal qui ne flatte aucune passion en un mot. Mais
+cela n'est pas possible, dit-on, car si vous trouvez des amateurs pour
+écrire vous n'en trouverez pas pour lire, et dès notre plus tendre enfance
+les mots lire et écrire tendrement unis sonnent à nos oreilles comme deux
+inséparables.</p>
+
+<p>Ah! bah! Il n'y a donc pas en France une poignée de gens dégoûtés comme
+nous du parti pris et qui se disent comme nous qu'il n'y a qu'une France,
+qu'un parti et que tout homme utile doit être employé, tout talent défendu
+et toute diffusion attaquée. Comment! Il ne se trouverait pas une poignée
+d'hommes méprisant les accusations bêtes qu'on pourra leur jeter au visage
+et se disant simplement, honnêtement, amoureux de la grandeur de leur
+pays, et prêts à soutenir les hommes de talent dans quelque tiroir qu'ils
+soient classés par les amateurs d'étiquettes, prêts également à blâmer ce
+qui leur semble mauvais quelle qu'en soit la provenance sacrée.</p>
+
+<p>Un journal idéal où l'on pourrait dire par exemple qu'on aime la
+République et admire Gambetta, mais qui s'étonnerait qu'un homme aussi
+éminent laisse faire des inepties comme la dispersion des jésuites. Les
+jésuites et autres religieux sont dangereux, eh bien! débarrassez-vous-en.
+À vous de trouver le bon moyen, vous êtes le gouvernement, vous êtes
+nos intelligences. M. Gambetta laisse faire des bêtises pour prouver
+peut-être qu'il n'est pas tout-puissant? Et où est le mal de l'être par
+la persuasion, comme l'a dit M. Ranc?</p>
+
+<p>Un journal où l'on pourrait s'étonner de l'injustice avec laquelle on juge
+les qualités éminentes du prince Napoléon sans être soupçonné d'être à la
+solde de Plon-plon, où l'on pourrait mépriser le parti bonapartiste et
+regretter que le susdit citoyen soit entouré d'hommes qui le débinent et
+qui croient le servir. La seule bonne politique est celle qui réussit,
+disent-ils. Réussir à quoi?</p>
+
+<p>Mettez le citoyen Jérôme aux affaires ou débarrassez-le par miracle du
+nom compromettant et compromis qu'il porte, sans cela comment saurez-vous
+qu'il réussit. Quel que soit devenu le parti bonapartiste, un peu avant la
+mort du petit prince il avait des élections, maintenant il n'a plus rien.</p>
+
+<p>Allez expliquer aux électeurs les intentions du prince, celles du moins
+qu'il affiche et il aura des élections, mais pas comme vous voulez. Ou il
+ment, ou il est largement libéral et grandement intelligent. Il ne doit
+pas croire à ses droits. S'il y croit, nous retirons tout ce que nous
+avons dit.</p>
+
+<p>Expliquer aux électeurs le prince Napoléon! Mais nous nous en garderions
+bien! il faut continuer Napoléon III. Oh! alors!! Et l'attitude du
+prince pendant la nuit du coup d'État et sa politique est-elle assez en
+opposition avec celle de son cousin! Ingratitude. Oh! le joli mot et qu'il
+fait bien dans le paysage. Nous sommes loin, hélas! de la rigidité des
+anciens Romains et quel est le frère ou le cousin qui ne bénéficie pas
+un peu, un tout petit peu, de la situation de son proche? Il ne sera
+peut-être pas content d'être défendu par nous, le prince. Car nous jetons
+carrément à l'eau et ses droits et le parti bonapartiste; lui n'a pas de
+parti, ce parti qui dit: qu'il soit ce qu'il veut, pourvu qu'il arrive.
+Ah! les misérables!</p>
+
+<p>Et le progrès, et le patriotisme et l'honnêteté? Il n'y a rien pour eux.
+Il y a un homme qui arrive et qui donne des places. Leurs convictions sont
+des préjugés de salon et l'espoir de retrouver des situations perdues.
+Les plus en vue, les plus <i>forts</i> vous déclarent sérieusement que leurs
+habitudes, leur éducation leur défendent de se trouver avec des gens qui
+ne se lavent pas les mains. Innocent cliché! Comme s'il n'était pas prouvé
+depuis longtemps que ce sont les cléricaux qui se lavent le moins, et dans
+les couvents les malheureuses enfants prennent un bain par mois et dans
+l'obscurité.</p>
+
+<p>Mais nous avons beaucoup parlé de M. Jérôme Bonaparte...</p>
+
+<p>Ah! ma foi, tant pis! C'est un commencement logique.</p>
+
+<p>Qui doutera de notre indépendance, en nous voyant faire un quasi-éloge de
+l'homme le plus impopulaire de France... à moins qu'on nous accuse d'être
+subventionnés par lui?</p>
+
+<p>Horrible vanité de la décomposition sociale.</p><br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À Monsieur Tony-Robert-Fleury.</b></h4>
+<p class="indent">30, rue Ampère, Paris.</p><br><br>
+
+<p class="indent"> Monsieur,</p>
+
+<p>J'apprends avec surprise que le grand chagrin que j'ai éprouvé dans
+l'affaire de la médaille au Salon est interprété auprès de vous comme une
+sorte de rancune que j'aurais contre vous. Et comme c'est à vous seul, en
+somme, que je dois toute mon éducation artistique, je ne veux pas qu'un
+pareil malentendu subsiste une minute de plus. Je ne m'excuse pas, n'ayant
+pas à le faire, mais je désire beaucoup que mes paroles, mes lamentations
+et mes indignations, que je persiste à croire légitimes, ne soient pas
+dénaturées.</p>
+
+<p>Je me rends parfaitement compte de ce qui a été fait pour moi; vous seul
+ne pouviez pas davantage; je suis très raisonnable en somme, vous voyez
+bien.</p>
+
+<p>Agréez, je vous prie, cher maître, l'expression de mes meilleurs
+sentiments.</p><br><br><br>
+
+
+
+<h4><b>À Monsieur Sully-Prudhomme.</b></h4>
+<p class="rig">Juin 1884.</p><br><br>
+
+<p class="indent"> Monsieur,</p>
+
+<p>Je viens de lire et de comprendre, à ce qu'il me semble, <i>Lucrèce et
+la Préface</i>. Ne m'en sachez aucun gré. Mais je ne suis ni vieille ni
+laide, et comme votre Lucrèce, j'ai encore lu tout ce que vous avez écrit;
+rendez-moi la pareille. Ce ne sera pas si beau, ni si long...</p>
+
+<p>En somme, je ne sais plus quoi dire, très effrayée de mon audace
+(bas-bleu en herbe) et très désireuse de vous écrire des choses
+ravissantes, naturellement je n'y arriverai pas, je le désire trop.
+Vous êtes trop sérieux pour faire attention à des lettres d'inconnu, vous
+avez quarante ans, de vieilles amitiés, que feriez-vous d'une nouvelle
+admiration? Et pourtant j'ai fait le rêve très naïf probablement et très
+1830 de gagner votre amitié par lettre.</p>
+
+<p>Je pourrais simplement faire votre connaissance, mais je ne pourrais
+alors vous dire que les banalités. Tandis qu'inconnue, je puis vous dire
+franchement que j'ai l'audace et la présomption de comprendre et de
+partager vos pensées les plus délicates, ce que je ne pourrais pas vous
+exprimer de vive voix... Et en somme les vers ne m'occupent que lorsqu'ils
+sont mauvais, alors ils me gênent. Il vous plaît de rimer, rimez pourvu
+que je ne m'en aperçoive pas.</p>
+
+<p>J'ai tout compris, mais il a fallu m'appliquer. J'ai beau me dire que
+le maniement de ces idées vous est familier et que je suis bien sotte
+d'admirer votre habileté à manœuvrer au milieu de toutes choses...</p>
+
+<p>Au bout du compte, vous aussi vous devriez être béant d'étonnement
+devant le peintre qui manie ses couleurs et en fait, par des combinaisons
+que vous ne pouvez suivre, des tableaux variés et admirables. Mais
+vous vous croyez sans doute bien supérieur à un peintre en fouillant
+<i>inutilement</i> dans le mécanisme de la pensée humaine.</p><br><br><br>
+
+
+
+<h4> <b>Au même.</b></h4>
+
+<p class="indent"> Ah! monsieur,</p>
+
+<p>Je suis vraiment saisie pour vous d'une estime énorme, d'autant plus que
+j'ai eu plus de peine à comprendre votre préface de <i>Lucrèce</i>. C'est
+infiniment plus difficile à saisir que la philosophie des anciens. Et j'ai
+de mon esprit une opinion si haute que celui qui parvient à m'embarrasser
+devient un géant pour moi. C'est votre cas. J'avais tout lu de vous, sauf
+<i>Lucrèce</i>. Et, en vous voyant manier si facilement ces choses si
+abstraites, j'éprouve pour vous une sainte vénération.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h4><b>À Monsieur Julian.</b></h4>
+
+<p class="indent"> Cher maître,</p>
+
+
+<p>Je vois que vous voulez remplacer M... Votre lettre est très jolie,
+mais, comme toujours, vous me prêtez des infamies, me voyant à travers
+des rapports d'atelier. Je n'ai jamais blessé la personne. Je suis trop
+délicate pour l'avoir fait sciemment et pas assez bête pour l'avoir fait
+inconsciemment. Il faudrait être vile pour humilier les inférieurs. Quant
+aux choses de voitures, dîners, etc., il faut ne m'avoir jamais vue pour
+croire que j'y ai jamais pensé.</p>
+
+<p>Je vous dis que vous me prêtez des infamies, mais, comme ma conscience
+est pure, je n'en suis pas émue. On perdrait sa vie à convaincre les gens.
+Quant à mon talent, je l'ai en une estime profonde et même, en rêve, je ne
+me comparerai jamais à votre protégé. Peu de peintres ont eu la presse que
+j'ai eue cette année. En plus, je viens de vendre deux études à un amateur
+et à un marchand, des inconnus pour moi.</p>
+
+<p>On voit bien que je vous ai rendu enragé pour que vous disiez ce que
+vous ne pouvez pas penser. Si je vous ai écrit pour me rétracter, c'est
+influencée par T. R. F. qui a dit que vous aviez été très bien pour moi.
+Et aussi parce que j'ai pensé qu'après tout, me préférer le risible X...,
+n'est pas me faire du mal. Vous êtes libre de le préférer. C'est drôle,
+voilà tout.</p>
+
+<p>Et puis, nous ne nous brouillerons jamais. C'est tout à fait impossible,
+bien que vous fassiez semblant de penser du mal de moi pour me taquiner,
+vous savez bien au fond, que je suis l'être le plus pur, le plus
+admirable, le plus juste, le plus grand et le plus loyal du monde.
+Je parle sérieusement. Vous savez que je ne tiens pas à ceux qui ne me
+comprennent pas; ceux à qui je tiens me comprennent. En plus, je suis au
+moment d'avoir un talent européen. <i>Vous brouiller</i> avec <i>un être aussi</i>
+admirable et rare? Allons donc!</p>
+
+<p>Je ne puis mieux répondre à votre spirituelle lettre, qu'en faisant mon
+sincère éloge, un éloge raisonné et basé sur la profonde connaissance de
+moi-même, de ce moi unique et merveilleux qui m'enchante et que j'adore
+comme Narcisse. Trouvez-moi dans Paris un type qui écrive un pareil
+morceau d'un seul jet. Sans doute, si vous comparez mon talent de peintre
+à mon talent de pamphlétaire et de polémiste!...</p><br><br><br>
+
+
+
+<p>TABLE DES MATIÈRES</p><br><br>
+
+<p>Préface de François Coppée</p><br>
+
+<p>1868-1874</p>
+
+<p>À sa tante<br>
+À son cousin<br>
+À Mademoiselle B***<br>
+À sa tante</p><br><br>
+
+<p>1875</p>
+
+<p>À Mademoiselle Colignon<br>
+À la même<br>
+À la même<br>
+À sa mère<br>
+À Mademoiselle X***<br>
+À sa tante<br>
+À sa cousine<br>
+À sa tante<br>
+À la même<br>
+À la même<br>
+À sa mère<br>
+À son grand-père<br>
+À son frère</p><br><br>
+
+<p>1876</p>
+
+<p>À sa tante<br>
+À la même<br>
+À son père<br>
+À sa tante<br>
+À la même<br>
+À Mademoiselle Colignon<br>
+À la même<br>
+À sa mère<br>
+À la même<br>
+À Mademoiselle Colignon<br>
+À Mademoiselle X***<br>
+À son frère</p><br><br>
+
+
+<p>1877</p>
+
+<p>À Madame H***<br>
+À sa tante<br>
+Au marquis de C***<br>
+À Monsieur X***<br>
+À Monsieur de M***<br>
+Au même<br>
+À Mademoiselle Colignon</p><br><br>
+
+<p>1878</p>
+
+<p>À Monsieur de M***<br>
+Au même<br>
+À Mademoiselle B***<br>
+À la même<br>
+À sa mère<br>
+À la même<br>
+À la même</p><br><br>
+
+
+<p>1879</p>
+
+<p>À M. X***<br>
+À Mademoiselle Colignon<br>
+À son frère<br>
+À M. X***<br>
+À son frère</p><br><br>
+
+<p>1880</p>
+
+<p>À M. X***<br>
+À Monsieur Julian<br>
+À son frère<br>
+À la princesse K***<br>
+À Monsieur X***</p><br><br>
+
+<p>1881</p><br>
+
+<p>À Monsieur Julian<br>
+À son père<br>
+À M. B***<br>
+Au même<br>
+Au même
+À Monsieur Julian<br>
+À sa mère<br>
+À Mademoiselle Colignon</p><br><br>
+
+<p>1882</p><br>
+
+<p>À sa mère<br>
+À la même<br>
+À Monsieur Julian<br>
+À M. B***<br>
+À Monsieur Julian</p><br><br>
+
+<p>1883</p>
+
+<p>À Mademoiselle X***<br>
+Traduction de la lettre précédente<br>
+À Mademoiselle X***<br>
+Traduction de la lettre précédente<br>
+À Monsieur B***<br>
+À Monsieur Alexandre D***<br>
+Au même<br>
+À Monsieur X***<br>
+À son frère<br>
+À sa mère<br>
+À Mademoiselle Canrobert<br>
+À sa mère</p><br><br>
+
+<p>1884</p>
+
+<p>À Monsieur B***<br>
+À Mademoiselle X***<br>
+À la même<br>
+À son frère<br>
+À Monsieur X***<br>
+À Monsieur E***<br>
+À Monsieur de Maupassant<br>
+Au même<br>
+Au même<br>
+Au même<br>
+Au même<br>
+Au même<br>
+Au baron de Saint-Amand<br>
+À son frère<br>
+À Monsieur Henry Houssaye<br>
+À Monsieur Edmond de Goncourt<br>
+À Monsieur Émile Zola<br>
+À Monsieur ***<br>
+À Monsieur Tony-Robert-Fleury<br>
+À Monsieur Sully-Prudhomme<br>
+Au même<br>
+À Monsieur Julian</p><br>
+
+<p>FIN</p>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Lettres de Marie Bashkirtseff, by
+Marie Bashkirtseff
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DE MARIE BASHKIRTSEFF ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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+
+
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+
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+
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