diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:52:35 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:52:35 -0700 |
| commit | 390d63c5b711cc2b23c434164a59ae82b8b6a86e (patch) | |
| tree | 821a44a240d1a2dd7ec658bdd5a96807f4c60fd4 | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 18106-0.txt | 5696 | ||||
| -rw-r--r-- | 18106-0.zip | bin | 0 -> 97547 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 18106-8.txt | 5696 | ||||
| -rw-r--r-- | 18106-8.zip | bin | 0 -> 96686 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 18106-h.zip | bin | 0 -> 500208 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 18106-h/18106-h.htm | 5756 | ||||
| -rw-r--r-- | 18106-h/images/01.png | bin | 0 -> 45207 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 18106-h/images/02.png | bin | 0 -> 79611 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 18106-h/images/03.png | bin | 0 -> 63371 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 18106-h/images/04.png | bin | 0 -> 63635 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 18106-h/images/05.png | bin | 0 -> 35336 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 18106-h/images/06.png | bin | 0 -> 22268 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 18106-h/images/07.png | bin | 0 -> 19776 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 18106-h/images/08.png | bin | 0 -> 24705 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 18106-h/images/09.png | bin | 0 -> 23654 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 18106-h/images/10.png | bin | 0 -> 19467 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
19 files changed, 17164 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/18106-0.txt b/18106-0.txt new file mode 100644 index 0000000..bfebf89 --- /dev/null +++ b/18106-0.txt @@ -0,0 +1,5696 @@ +Project Gutenberg's Lettres de Marie Bashkirtseff, by Marie Bashkirtseff + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Lettres de Marie Bashkirtseff + Préface de François Coppée + +Author: Marie Bashkirtseff + +Commentator: François Coppée + +Release Date: April 2, 2006 [EBook #18106] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DE MARIE BASHKIRTSEFF *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed +Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + LETTRES + + DE + + MARIE BASHKIRTSEFF + + + + + + PRÉFACE + + par + + FRANÇOIS COPPÉE + de l'Académie française + + + + BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, FASQUELLE ÉDITEURS + 11, RUE DE GRENELLE, PARIS (7e) + + Tous droits réservés. + + + EXTRAIT DU CATALOGUE de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER + + Journal de Marie Bashkirtseff, + avec un portrait, (27e mille), 2 vol. + + Paris.--Imp. A. Maretheux et L. Pactat, 1, rue Cassette. + + + + + + PRÉFACE DE FRANÇOIS COPPÉE[1] + +[Note 1: Cette préface a paru en tête du catalogue des Å“uvres de Marie +Bashkirtseff, lors de l'exposition qui fut faite en 1885. L'auteur a +bien voulu nous permettre de reproduire ici ces pages intéressantes et +difficiles à retrouver.] + +L'été dernier, j'allai saluer une dame russe de mes amies, de passage à +Paris, à qui Mme Bashkirtseff donnait l'hospitalité dans son hôtel de la +rue Ampère. + +Je trouvai là une compagnie très sympathique: rien que des dames et +des jeunes filles, toutes parlant à merveille le français, avec ce peu +d'accent qui donne à notre langue, dans la bouche des Russes, on ne sait +quelle gracieuse mollesse. + +L'accueil que je reçus fut cordial dans cet aimable milieu, où tout +respirait le bonheur. Mais, à peine assis non loin du samovar, une tasse +de thé à la main, je tombai en arrêt d'admiration devant un grand +portrait, celui d'une des jeunes filles présentes, portrait d'une +ressemblance parfaite, librement et largement traité, avec la fougue de +pinceau d'un maître. + +«C'est ma fille Marie, me dit Mme Bashkirtseff, qui a fait ce portrait de +sa cousine.» + +J'avais commencé une phrase élogieuse; je ne pus pas l'achever. Une autre +toile, puis une autre, puis encore une autre, m'attiraient, me révélaient +une artiste exceptionnelle. J'allais, charmé, de tableau en tableau,--les +murs du salon en étaient couverts--et, à chacune de mes exclamations +d'heureuse surprise, Mme Bashkirtseff me répétait, avec une émotion dans +la voix, où il y avait encore plus de tendresse que d'orgueil: + +«C'est de ma fille Marie... c'est de ma fille...» + +En ce moment, Mlle Marie Bashkirtseff survint. Je ne l'ai vue qu'une fois, +je ne l'ai vue qu'une heure... je ne l'oublierai jamais. + +À vingt-trois ans, elle paraissait bien plus jeune. Presque petite, mais +de proportions harmonieuses, le visage rond et d'un modelé exquis, les +cheveux blond-paille avec de sombres yeux comme brûlés de pensée, des +yeux dévorés du désir de voir et de connaître, la bouche ferme, bonne et +rêveuse, les narines vibrantes d'un cheval sauvage de l'Ukraine, Mlle +Marie Bashkirtseff donnait, au premier coup d'Å“il, cette sensation si +rare: la volonté dans la douceur, l'énergie dans la grâce. Tout, en cette +adorable enfant, trahissait l'esprit supérieur. Sous ce charme féminin, +on sentait une puissance de fer, vraiment virile;--et l'on songeait au +présent fait par Ulysse à l'adolescent Achille: une épée cachée parmi des +parures de femme. + +À mes félicitations, elle répondit d'une voix loyale et bien timbrée, sans +fausse modestie, avouant ses belles ambitions et--pauvre être marqué déjà +pour la mort!--son impatience de la gloire. + +Pour voir ses autres ouvrages, nous montâmes tous dans son atelier. C'est +là que l'étrange fille se comprenait tout à fait. + +Le vaste «hall» était divisé en deux parties: l'atelier proprement dit, +où le large châssis versait la lumière; et, plus sombre, un retrait +encombré de papiers et de livres. Ici, elle travaillait; là , elle +lisait. + +D'instinct, j'allai tout droit au chef-d'Å“uvre, à ce «Meeting» qui +sollicita toutes les attentions, au dernier Salon: un groupe de gamins +de Paris causant gravement entre eux--de quelque espièglerie sans doute, +--devant un enclos de planches, dans un coin de faubourg. C'est un +chef-d'Å“uvre, je maintiens le mot. Les physionomies, les attitudes des +enfants sont de la vérité pure; le bout de paysage, si navré, résume la +tristesse des quartiers perdus. À l'Exposition, devant ce charmant +tableau, le public avait décerné, d'une voix unanime, la médaille à Mlle +Bashkirtseff, déjà mentionnée l'année précédente. Pourquoi ce verdict +n'avait-il pas été ratifié par le jury? Parce que l'artiste était +étrangère? Qui sait? Peut-être à cause de sa grande fortune? Elle +souffrait de cette injustice et voulait, la noble enfant, se venger en +redoublant d'efforts. En une heure, je vis là vingt toiles commencées, +cent projets: des dessins, des études peintes, l'ébauche d'une statue, +des portraits qui me firent murmurer le nom de Frans Hals, des scènes +vues et prises en pleine rue, en pleine vie, une grande esquisse de +paysage notamment,--la brume d'octobre au bord de l'eau, les arbres à +demi dépouillés, les grandes feuilles jaunes jonchant le sol;--enfin, +toute une Å“uvre, où se cherchait sans cesse, où s'affirmait presque +toujours le sentiment d'art le plus original et le plus sincère, le +talent le plus personnel. + +Cependant une vive curiosité m'appelait vers le coin obscur de l'atelier, +où j'apercevais confusément de nombreux volumes, en désordre sur des +rayons, épars sur une table de travail. Je m'approchai et je regardai les +titres. C'étaient ceux des chefs-d'Å“uvre de l'esprit humain. Ils étaient +tous là , dans leur langue originale, les français, les italiens, les +anglais, les allemands, et les latins aussi, et les grecs eux-mêmes; et ce +n'étaient point des «livres de bibliothèque», comme disent les Philistins, +des livres de parade, mais de vrais bouquins d'étude fatigués, usés, lus +et relus. Un Platon était ouvert sur le bureau, à une page sublime. + +Devant ma stupéfaction, Mlle Bashkirtseff baissait les yeux; comme confuse +et craignant de passer pour pédante, tandis que sa mère, pleine de joie, +me disait l'instruction encyclopédique de sa fille, me montrait ses gros +cahiers, noirs de notes, et le piano ouvert où ses belles mains avaient +déchiffré toutes les musiques. + +Décidément gênée par l'exubérance de la fierté maternelle, la jeune +artiste interrompit alors l'entretien par une plaisanterie. Il était +temps de me retirer, et, du reste, depuis un instant, j'éprouvais un vague +malaise moral, une sorte d'effroi, je n'ose dire un pressentiment. Devant +cette pâle et ardente jeune fille, je songeais à quelque extraordinaire +fleur de serre, belle et parfumée jusqu'au prodige, et, tout au fond de +moi, une voix secrète murmurait: «C'est trop!» + +Hélas! C'était trop en effet. + +Peu de mois après mon unique visite rue Ampère, étant loin de Paris, +je reçus le sinistre billet encadré de noir qui m'apprenait que Mlle +Bashkirtseff n'était plus. Elle était morte, à vingt-trois ans, d'un +refroidissement pris en faisant une étude de plein air. + +J'ai revu la maison désolée. La malheureuse mère, en proie à une douleur +haletante et sèche qui ne peut pas pleurer, m'a montré, pour la deuxième +fois, aux mêmes places, les tableaux et les livres; elle m'a parlé +longuement de la pauvre morte, m'a révélé les trésors de bonté de ce cÅ“ur +que n'avait point étouffé l'intelligence. Elle m'a mené, secouée par ses +sanglots arides, jusque dans la chambre virginale, devant le petit lit de +fer, le lit de soldat où s'est endormie pour toujours l'héroïque enfant. +Enfin elle m'a appris que tous les ouvrages de sa fille allaient être +exposés, elle m'a demandé, pour ce catalogue, quelques pages de préface, +et j'aurais voulu les écrire avec des mots brûlants comme des larmes. + +Mais qu'est-il besoin d'insister auprès du public? En présence des Å“uvres +de Marie Bashkirtseff, devant cette moisson d'espérances couchée par +le vent de la mort, il éprouvera certainement, avec une émotion aussi +poignante que la mienne, l'affreuse mélancolie qu'inspirent les édifices +écroulés avant leur achèvement, les ruines neuves, à peine sorties du sol, +que le lierre et les fleurs des murailles ne cachent point encore. + +Que dire, surtout, à la mère, dont le désespoir fait mal et fait peur? +À peine ose-t-on la supplier, en lui montrant le Ciel, de détourner ses +regards de l'impassible nature, qui ne livre à personne le mystère de ses +lois et ne dit même pas si elle a besoin du génie naissant d'une jeune +fille pour augmenter l'éclat et la pureté d'une étoile. + +François Coppée. + +_Paris, 9 février 1885._ + + + + + + LETTRES + + DE + + MARIE BASHKIRTSEFF + + + + + 1868-1874 + + + + + À sa tante. + 30 juillet 1868[2]. + + + Très chère tante Sophie, + +Comment allez-vous, ainsi que l'oncle? Hier, nous avions des tableaux +vivants: le premier tableau représentait les quatre saisons: Dina +représentait l'Hiver; moi, le Printemps; Sophie Kavérine, l'Automne; +Mlle Élise l'Été. Dans le second tableau prenaient part Dina et Catherine, +sÅ“ur de Sophie. Dina représentait la Psyché regardant l'Amour endormi, et +Catherine, l'Amour. Dina avait les cheveux épars; c'était très joli. Dans +le troisième tableau, moi et Paul: j'étais la Déesse des fleurs et Paul +le Dieu des fruits. Dans le quatrième tableau, Dina seule en Naïade, robe +blanche, assise dans le jonc; dans les mains et sous les pieds elle avait +l'herbe des rivières et le jonc, toute la robe parsemée de perles en +cristal blanc, qui ressemblaient beaucoup aux gouttes d'eau, avec les +cheveux épars, sur les cheveux parsemés des perles en cristal. Venez chez +nous, à Tcherniakovka; vous nous manquez. Tout le monde va bien et tout le +monde vous embrasse. + + Votre nièce, + + Moussia Bashkirtseff. + +[Note 2: Marie Bashkirtseff n'avait pas encore huit ans. + Elle est née le 11 novembre 1860.] + + + + + + À son cousin. + 20 février 1870, Tcherniakovka. + + Cher Étienne, + +Je te remercie pour le dessin et pour la lettre. Mes leçons vont assez +bien. Je t'envoie mon dessin, seulement ne le montre à personne, parce que +c'est mal fait. Après ton départ j'ai fait beaucoup de dessins et il y en +a qui sont bien. À l'étranger, je crois que nous n'irons pas bien vite, +peut-être pourtant un de ces jours; maman a dit dans une semaine. + +Ma tante est allée dans ses terres avec Paul, voilà pourquoi Paul ne +t'écrit pas. Ta sÅ“ur Dina t'embrasse; mais, selon sa coutume, elle n'écrit +rien, mais elle pense à ta commission. Je t'apporterai de l'étranger +un porte-fusil, ou mieux, écris-moi ce qu'il faut t'apporter? Mais +dépêche-toi, car dans deux semaines, tout au plus, nous partons. Écris-moi +absolument qu'est-ce qu'il faut t'apporter de l'étranger; si nous ne +partons pas, je t'écrirai encore. Pardonne-moi le mauvais papier. Maman +t'envoie trois roubles et te prie de bien travailler à l'école. + + Ta cousine dévouée. + + + + + À Mademoiselle H... + 4 septembre 1873. + + Chère amie, + +J'ai pour la première fois parlé l'italien aujourd'hui. Le pauvre +Micheletty, (mon professeur,) faillit tomber évanoui ou se jeter par la +fenêtre de la joie de m'entendre parler italien. Je puis dire maintenant +que je parle le russe, le français, l'anglais, l'italien; j'apprends +l'allemand et le latin, j'étudie sérieusement. + +Avant-hier, j'ai eu ma première leçon de physique. + +Ah! comme je suis satisfaite de moi! + +Quel grand bonheur est celui-là ! + +Comment vont tes leçons? Écris-moi, je t'en prie. + +J'ai reçu le Derby: les courses à Bade! Comme je voudrais y être! mais +non, je ne veux pas, je dois étudier et, le cÅ“ur serré, je lis les +courses de chevaux de X. Je me calme avec grand peine et je me console +en disant: Étudions, étudions, notre tour viendra. Si Dieu le veut! + +C'est l'heure du déjeuner, la seule libre, et c'est généralement pendant +ce temps qu'on me taquine avec X..., et je rougis, pour tous; maman me +soutient, en disant: «Qu'est-ce que tous la taquinez toujours avec ce +X...» + +Maman est bien gentille aujourd'hui, je finirai vraiment par devenir son +amie. + +Elle cause, nous raconte des histoires du temps où elle avait seize ans, +récite des poésies en riant. + +Hier, à la leçon de français, j'ai lu l'Histoire Sainte, les dix +commandements de Dieu. Il dit qu'il ne faut pas se faire des images de +ce qui est dans les cieux. Les Latins et les Grecs ont tort, ce sont des +idolâtres, qui adorent des statues et des peintures. Aussi, moi, je suis +loin de suivre cette méthode. Je crois en Dieu, notre Sauveur, la Vierge, +et j'honore quelques saints, pas tous, car il y en a de fabriqués, comme +les plumcakes. + +Que Dieu me pardonne ce raisonnement s'il est injuste, mais dans mon +simple esprit les choses sont ainsi et je ne puis dire autrement. + +Es-tu contente de ma lettre? + + Au revoir. + + + + + À sa tante. + Spa, dimanche 5 juillet 1874. + + Chère tante, + +Je vous ai promis d'écrire et me voici. Je sors toujours au bras de ma +mère. Hier soir, je chantais chez moi et tous accoururent du Casino. Paul +m'a dit qu'il m'entend de l'hôtel de Flandre. + +Pourquoi y a-t-il des gens qu'on déteste? J'étais tranquille, mais P.... +vient avec sa mère et j'ai envie de fuir. Ils sont bons, aimables, pas +bêtes, mais je ne peux pas les supporter. + +Nous allons voir la grotte à Spa; je ne puis pas bien vous la décrire et +pourtant cela me ferait un tel plaisir plus tard de trouver une juste +description (je noterai tout dans mon journal) de ce que j'ai vu! je sais +que j'ai beaucoup admiré. Mais je suis sûre qu'il y a des grottes bien +plus belles aux environs, sans parler d'autres pays, où il y a des +merveilles auprès desquelles la grotte d'ici ne paraîtrait que comme rien. +_D'ailleurs, c'est humilier les Å“uvres souveraines que de leur imposer +notre approbation_. + +Je marche avec M. G.... malgré une petite pluie; je suis mouillée et +crottée, maman est au désespoir.... + +Le retour a été admirable; dans un village, G.... a tiré d'un lit +une couverture blanche et du plancher un tapis. On donne le tapis aux +autres et on enveloppe de la couverture.... moi. Je riais et admirais +l'intrépidité de G....; il riait aussi et nous comparait à Paul et à +Virginie. + +On nous a présenté le comte Doenhoff, le petit B. K...., et nous allons +aux courses, le comte D. Basilevsky, frère de la princesse Souvaroff, +maman, moi et Dina. Nous sommes dans la meilleure tribune; le comte D... +reste avec nous. On dit qu'il admire maman, et tu sais, chère tante, ce +qu'il a dit! Il a dit: _La fille ne sera pas mal, mais on ne pourra +jamais la comparer â la mère_.--Maman ne fait que parler de moi; elle +raconte les mots de mon enfance, tu sais, toujours la même chose; elle ne +peut pas oublier que quand elle arrivait de la Crimée (j'avais deux ans), +elle me dit pour je ne sais quelle espièglerie: Marie est bête. +--_Marthe_, dis-je à ma nourrice (car, comme tu sais, jusqu'à trois ans et +demi je prenais de la nourriture naturelle), _Marthe, allons-nous-en, +maman n'a pas reconnu Marie_.... Au revoir, je vous embrasse tous, je +suis rose et blanche et me porte très bien. + + + + + 1875 + + + + + À Mademoiselle Colignon[3] + + Chère amie, + +Quel affreux voyage![4] À Vinenbruck nous descendons et allons vingt +minutes à pied; à une heure et demie nous arrivons: quelques maisons entre +deux montagnes. On ne se fera jamais idée du calme profond, qui règne en +cet endroit. Il me semble, que dans une tombe c'est plus animé. Ma mère +est radieuse, je suis enchantée de la revoir. Je raconte tout ce qui s'est +passé depuis le départ. Une fois tout cela raconté, je m'ennuie, pas +une âme intéressante. Je chante et ma voix produit son effet habituel. +Ici, on se promène sans chapeau, on parle à tout le monde; _requiem +delectabile_. Campagne, plus campagne qu'en Russie, tristesse, +détestation... + +Quand je pense (et j'y pense souvent) qu'on ne vit qu'une fois, je me +reproche de passer mon temps dans ce pays de saucissons. + +Un chapeau de feutre noir d'une façon ravissante, une robe de drap bleu +presque noir, tout unie, bien tirée sur les hanches et à petite traîne, +mais la traîne est retroussée sur le côté, comme un habit de cheval, +souliers de peau jaune à boucles, figure fraîche, port royal (comme dit +maman), démarche gracieuse. Dina s'écrie en me voyant descendre: je ne +te reconnais pas, tu as l'air d'un tableau ancien. Je prie Dina de me +conduire par la ville; ce n'est pas une ville, mais comme le parc d'un +château. L'endroit est ravissant et à chaque pas on voit des montées se +perdant dans la verdure, des balcons à balustrades, des ponts rustiques, +des montagnes, des plaines, charmants en vérité. Mais sur les balustrades +personne n'est appuyé, les allées sont désertes, les escaliers, poétiques +et pittoresques, vides. Je me plains tout haut en admirant ces belles +choses. Voilà , ma chère. Par exemple, je dis que je m'ennuie et j'entends +quelqu'un derrière moi; je me retourne; c'est une personne qui pense ce +que je viens de dire, on se parle, et voilà ... Eh! bien, s'écrie-t-elle, +retourne-toi donc vite! Je me retourne et je vois.... Un cochon blanc +et rose, qu'on conduit en laisse.... À sept heures nous descendons dans la +laiterie, c'est charmant. + +On monte, on descend par un chemin adorable. Schlangenbad est un jardin +ravissant; pas de places, pas de rues, çà et là des maisonnettes propres +et simples. Je parle à peine allemand, je parle une nouvelle langue en +ajoutant _irt_ à tous les mots français. Tout le monde rit et parle +comme moi. Maman me présente à la princesse M... Je me plains de l'ennui, +la princesse m'offre un attaché militaire russe qui est ici, et dont je ne +sais pas le nom. + +Résignons-nous et couchons-nous de bonne heure; levons-nous avec les +poules; cela me fera du bien. + +Je ne saurais jamais vous dire à quel point je regrette que vous ne soyez +pas avec nous et comme ça ferait du bien à votre santé. + + Au revoir. + +[Note 3: Mademoiselle Colignon, son institutrice.] + +[Note 4: Marie Bashkirtseff faisait alors son premier voyage à +Schlangenbad.] + + + + À la même. + + Chère amie, + +Les anciens ont tort. L'amour, c'est la femme qui aime. Si on pouvait être +double, je voudrais l'être pour mettre ma seconde moi à genoux devant la +première, seulement parce que celle-ci est prosternée devant l'amour. + +Qu'est-ce que la femme qui vous aime tout simplement? Peut-on l'apprécier +même si elle vous adore? Oui, les gens aux sentiments vulgaires. Mais si +cette femme se dresse debout, et se prosterne ensuite devant vous, c'est +alors seulement que vous comprenez toute sa grandeur, la grandeur de son +amour. Et ce n'est qu'en s'humiliant ainsi qu'elle est grande, parce +qu'elle vous élève et vous rend digne. Quel est l'homme qui ne se +sentirait pas Dieu devant cette adoration, par conséquent ne pourrait +vous comprendre et devenir votre égal! + + Au revoir. + + + + + À la même. + + Chère amie, + +Êtes-vous encore à Allevard et comment va votre santé? Où pensez-vous que +je sois aujourd'hui, à Schlangenbad, à l'hôtel Planz? Eh! bien, pas du +tout. Je suis à Paris, au Grand-Hôtel et, si vous étiez plus avisée, vous +auriez pu le voir sur l'enveloppe. + +Je suis une méchante fille, je quitte ma mère en lui disant que je suis +enchantée de partir avec mon oncle. Ça lui fait de la peine, et on ne +sait pas combien je l'aime et on me juge d'après les apparences. Oh! en +apparence, je ne suis pas très tendre. L'idée de revoir ma tante m'occupe. +Pauvre tante, qui s'ennuie tant sans moi! Pauvre maman, que j'abandonne! +Mon Dieu, que faire? Je ne puis pas me couper en deux! + +C'est vendredi que j'ai quitté Schlangenbad. Le samedi à cinq heures, +j'ai descendu au Grand-Hôtel, où m'attendait ma tante. À la frontière +française, j'ai respiré pour la première fois depuis que je suis sortie +de France. + + Je vous embrasse. + + + + + À sa mère. + Paris, Grand-Hôtel,1875. + + Chère maman, + +Arrivée à cinq heures du matin, au Grand-Hôtel, il est six heures +seulement et je vous écris déjà ; cela vous prouve mon empressement. + +Depuis quinze jours, j'ai respiré pour la première fois en revoyant la +France. Je me porte à ravir, je me sens belle, il me semble que tout me +réussira; tout me sourit et je suis heureuse, heureuse, heureuse... + +Je vous embrasse, bonjour. + +Soignez-vous, ma mère, écrivez-moi et revenez vite. + + + + + À Mademoiselle ***. + Paris, 1er septembre 1875. + + Ma chère Berthe, + +Je réponds de Paris à votre lettre, où je suis depuis trois jours. Ma +mère, qui est restée à Schlangenbad, me l'envoie. Madame votre mère est +bien bonne de penser à moi, et il me tarde de la connaître. Je suis ici +avec ma tante, Mme Romanoff; je crois que vous la connaissez. Que je +voudrais passer quelque temps dans la même ville que tous! nous +pourrions au moins nous voir. C'est si ennuyeux de se rencontrer une ou +deux fois par an, échanger quelques mots et puis être de nouveau, l'une +à un bout du monde, l'autre à l'autre. + +Écrivons-nous toujours. Depuis notre premier séjour à l'étranger, où je +vous ai connue dans notre tendre enfance, j'ai été toujours attirée vers +vous, et quelque chose me dit qu'un jour nous serons plus liées que nous +ne pouvons l'être maintenant. + +Nous sommes au Grand-Hôtel, n° 281. + +Au revoir, ma chère; pensez de moi ce que je pense de vous. Bonjour. + + + + + À sa tante. + Paris, 1875. + +Mme Romanoff, Olga, Marie, X... Tout le monde enfin. J'écris comme j'ai +promis et pour commencer je vais déclarer qu'il fait non pas chaud, comme +disait ma tante, mais bel et bien frais, un temps admirable. Je suis allée +chez tous mes fournisseurs, qui sont de vrais anges et pas si chers que +je croyais. K. est avec nous, il est d'une utilité étonnante! Hier, et +avant-hier nous fûmes au Bois--une foule immense et élégante comme +toujours. Ton frère, belle Euphrosine, a une voiture et un cheval +adorables et fait le beau ici. Il a fait un soubresaut en m'apercevant. +Ce singe de L. est également ici et une quantité d'autres, tous ceux +qui étaient à Nice, etc., etc. Seulement, je manque d'argent. C'est le +principal. Qui, diable, a inventé cette vile chose. Comme on était heureux +à Sparte d'avoir de l'argent en cuir, en peau de bÅ“uf! J'économise +admirablement, mais malgré ma belle économie, l'argent _deficit_ + +Je fais mieux mes affaires que je ne le pensais, il faut bien m'habituer. +On est très malheureux quand on ne sait rien faire soi-même. + +Mon plus grand tourment, c'est d'aller rôder avec la tante Marie. Ils +viennent tous de sortir pour aller au Bon-Marché; je reste à la maison, +enfermée chez moi, ce qui me plaît cent fois plus que de courir dans tous +ces magasins. + + + + + À sa cousine. + Paris, Grand-Hôtel, 1875. + + Chère Dina, + +Voilà une aventure! je m'étais mise sur le balcon du salon de lecture, +attendant ma tante, quand j'entendis derrière moi un chÅ“ur d'admiration +sur ma personne, ma taille. Ce chÅ“ur partait d'un groupe de messieurs +assis derrière moi. Il est vrai, qu'en ma robe de batiste grise, tout +unie, j'ai une taille divine, c'est le mot (tu l'as dit toi-même); mes +cheveux dorés sont coiffés simplement. Je ne sais comment, mais les +torsades tombent jusqu'au milieu du dos. Ce n'est pas tout: entre ces +gens il y a des Brésiliens qui me regardent et me suivent. Ce n'est pas +tout: il y a un charmant jeune Anglais blond, qui a l'air de soupirer; +ce n'est pas tout: il y a un affreux blond Russe qui me poursuit. Ce +n'est pas tout: et si même je croyais que cette fois c'est tout, il y a +bien encore d'autres fous, mais je ne prends pas la peine d'en parler; +même les femmes me regardent et admirent mes toilettes d'une simplicité +étonnante et d'un chic surprenant. Lis ma lettre à maman, ça lui fera +plaisir, ça la guérira. Pauvre maman! + +On nous amène une victoria à deux chevaux et nous sortons. + +Au Bois il y a quatre rangées de voitures, on s'écrase presque. J'étais +en train de m'étonner de la laideur des hommes, ici, quand je vis arriver +quelque chose de connu; je tâchais de reconnaître, car il y a tant de +monde, tant de figures... que les yeux faiblissent et deviennent hébétés +au point de vue moral. La personne me salua et je vis s'épanouir la figure +du stupide Em. + +Au second tour, le surprenant, mais stupide personnage, s'approche de +la voiture et de sa voix stridente avec son accent niçois jette ces mots +flamboyants de distinction:--Où donc êtes-vous logées?--Au Grand-Hôtel, +répond ma tante.--À la bonne heure!--Quant à moi, je ne me tourne même +pas de son côté. + +Je ne sais à quoi attribuer cette révolution intérieure, mais le fait est +que tout me paraissait noir avant, et tout me paraît rose à présent. Nous +rentrons juste pour la table d'hôte. À gauche, sont ceux que je nomme les +Brésiliens; à droite, au salon de lecture est le gentil Anglais qui, pour +regarder, s'approche vingt fois du côté de la fenêtre, mais chaque fois je +voyais son Å“il droit se détourner de l'affiche qu'il avait l'air de lire, +et se fixer sur moi. + +Oh! vraiment, je ne vaux pas cette peine, Je rentre chez moi et je me mets +à écrire. On frappe; la femme de chambre me donne une carte. De M.... +Faites entrer, c'est Remy seul, sans son père; je regarde son chapeau sur +la table, ses cheveux noirs, et une idée m'illumine.--Asseyez-vous comme +cela, tournez le dos à la porte et ne vous retournez pas quand ma tante +entrera; je veux qu'elle vous prenne pour un autre.--Et tout le temps +notre conversation est interrompue par nos éclats de rire; je me figure +la face de ma tante. + +Remy m'assure qu'il n'a pas changé depuis quatre ans. + +De combien de demoiselles avez-vous été amoureux depuis?--De pas une +seule, je vous jure!!! Je doute, il assure; je ris, il soupire. C'est +agréable d'avoir des amitiés d'enfance. Alors, comme tu le sais, il était +cent fois plus fort que moi en coquetterie; maintenant, je suis une +vieille et lui, un enfant. Il se hasarde à demander si je suis changée. + +--Pas du tout, je suis toujours la même. Je ne suis pas amoureuse de vous, +cela va sans dire... + +Je voulais dire que je ne l'ai jamais été. Mais pourquoi désillusionner +les gens? (Il a encore trois ans pour finir ses études.) Il fait de la +tête des signes et balbutie quelque chose qui veut dire: Oh, sans doute, +non, je n'ose pas croire autrement.--Mais, ai-je continué, je suis votre +amie. + +Entre ma tante, et j'éclate de rire en voyant sa figure surprise, +souriante et en même temps sévère. Elle a fait une tête de circonstance, +mais à l'instant Remy se retourne et la face change. Ah! ah! ah! je suis +enchantée de la surprise. + +Au Bois[5], il y a tant de Niçois, qu'un moment il m'a semblé être à Nice. + +C'est septembre, et c'est si beau Nice en septembre; je me souviens de +l'année dernière, de mes promenades matinales avec mes chiens, de ce +ciel si pur, de cette mer si argentée. Ici il n'y a ni matin, ni soir; +le matin on balaie; le soir, ces innombrables lanternes m'agacent. Je me +perds ici, je ne sais distinguer le levant du couchant, tandis que là , +on se trouve si bien! On est comme dans un nid, entouré par des +montagnes, ni trop hautes, ni trop arides. On est de trois côtés protégé +comme par un manteau de Laferrière, gracieux et commode et, devant soi, +on a une fenêtre immense, un horizon infini, toujours le même et +toujours nouveau. Oh! j'aime Nice.--Nice, c'est ma patrie, Nice m'a fait +grandir, Nice m'a donné la santé, les fraîches couleurs.--C'est si beau: +on se lève avec le jour et on voit paraître le soleil, là -bas, à gauche, +derrière les montagnes qui se détachent en vigueur sur le ciel bleu +argent et si vaporeux et doux qu'on étouffe de joie. Vers midi, il est +en face de moi, il fait chaud, mais l'air n'est pas chaud, il y a cette +incomparable brise, qui rafraîchit toujours. Tout semble endormi. Il n'y +a pas une âme sur la promenade, sauf deux ou trois vieux Niçois endormis +sur les bancs. Alors je suis seule, alors je respire, j'admire, je +suffoque. Qu'est-ce que je te raconte là ? des choses que tu connais, +mais comme je suis en train, je continue. + +Et le soir, encore le ciel, la mer, les montagnes. Le soir, c'est tout +noir ou gros bleu. Et quand la lune éclaire ce chemin immense dans la mer, +qui semble être un poisson aux écailles de diamants et que je suis à +ma fenêtre, tranquille, seule, je ne demande rien et je me prosterne +devant Dieu... Oh, non! Tu ne comprends pas ce que je veux dire, tu ne +comprendras pas, parce que tu n'as pas éprouvé cela. Non, ce n'est pas +cela, c'est que je suis désespérée toutes les fois que je veux faire +comprendre ce que je sens!! C'est comme dans un cauchemar, quand on n'a +pas la force de crier! + +D'ailleurs, jamais aucun écrit ne donnera la moindre idée de la vie +réelle. Comment expliquer cette fraîcheur, ces parfums de souvenirs! on +peut inventer, on peut créer, mais on ne peut pas copier... On a beau +sentir en écrivant, il n'en résulte que mots communs: bois, montagnes, +ciel, lune, etc., etc. + +Donne-moi des nouvelles de Schlangenbad et revenez plus vite. + +[Note 5: La fin de cette lettre se retrouve dans le journal de Marie +Bashkirtseff (page 65), avec quelques variantes.] + + + + + À sa tante. + Paris. + + Très chère tante, + +Ne vous déchirez pas le cÅ“ur pour rien et ne prévoyez rien de sinistre. +Tout va admirablement bien, excepté le caractère de mon auguste mère, +qui se fâche du matin au soir et économise tellement que c'est terrible. +Mon auguste mère a proposé de ne pas déjeuner, figurez-vous cela, ne pas +déjeuner! C'est atroce, mais je suis bonne enfant, je ne me fâche pas et +la proposition n'est restée qu'une proposition. + +L'univers entier est à Paris. Depuis la reine d'Espagne jusqu'à A. + +Nous avons visité plusieurs hôtels, il y en a un aux Champs-Élysées, tout +à fait à part avec un petit jardin, écuries et remises, trois chambres de +domestiques, huit chambres à coucher, trois salons, salle à manger, jardin +d'hiver, sous-sols, cuisine, salle de bains, office, etc., etc. Ce n'est +pas une énorme maison et si on l'achetait il faudrait ajouter deux ou +trois pièces. Ce n'est qu'à Paris qu'on peut vivre, partout ailleurs on +végète, on ne vit pas. Quand je pense que nous demeurons à Nice, j'ai +envie de me casser la tête. Et dire que nous avons acheté à Nice!!! Quelle +horreur! Je sais qu'on fera de l'esprit sur ce que je dis, mais je m'en +moque. Je dis ce que je dis et je sais ce que je sais. Vivre ailleurs +qu'ici, c'est perdre son temps, son argent, sa figure, sa santé, tout +enfin. Tout homme sensé et qui n'est pas mort vous dira que j'ai raison. + +Comment va la santé de papa, embrassez-le. Je me propose de gagner 200,000 +roubles et alors je vous montrerai d'où je suis sortie!!! + + De la mère Angot je suis la fille, + +etc., etc. Quand je pense, qu'on vend en Russie pour acheter à Nice! Mais +c'est de la folie... + +Enfin puisque l'affaire est commencée, terminez-la, payez à Nice et puis +on tâchera de vendre, si l'on trouve un acquéreur. Je vous prie de ne pas +acheter de meubles, car nous en commanderons ici; ce n'est pas la peine de +dépenser de l'argent pour cette baraque Niçoise. + + Je vous embrasse beaucoup de fois. Faites tondre et laver Prater. + +P. S.--Voici ma photographie en Mignon pour les tableaux vivants. + + + + + À la même. + + ÉPÃŽTRE À MA TANTE POUR OBTENIR DE L'ARGENT. + + La plus grande des trois Grâces + Se trouve dans cent disgrâces! + Si, comme c'est probable, + Votre âme charitable + De grandes choses capable + Entend ma voix lamentable, + Elle soulagera ma peine. + Et soyez bien certaine, + Que lorsque reine je serai, + Jusqu'au dernier franc vous rendrai + Avec de beaux intérêts. + Mon âme poétique + Et mon cÅ“ur magnifique + Se dessèchent comme pastel + Dans ce petit hôtel. + Tous les soirs vers six heures, + Pour me bien réjouir + Dans ce Bois plein de fleurs + Il me faut sortir. + Il me faut pour cela + Voiture et toilette: + Comment le puis-je, hélas! + Quand est vide la cassette. + Lorsque reine je serai, + Tout, tout vous rendrai, + Mais, en attendant, + Envoyez-moi l'argent. + + + + + À la même. + Paris. + +Il pleuvait ce matin. + +Ah! ma tante, si vous pouviez m'envoyer un peu du vil métal. + +En vérité, je ne comprends pas comment il y a des gens qui, pouvant vivre +à Paris, s'en vont moisir à Nice! + +Si vous saviez comme Paris est beau! Chez Laferrière, Caroline est allée +aux eaux, la grande mince la remplace et pas mal; au moins avec celle-là +je fais ce que je veux. + +Ah! ma tante, envoyez-moi donc de l'argent. + +Ce soir, nous irons sans doute à l'Opéra. + +Ah! ma tante, envoyez-moi donc de l'argent. + + Car je suis dans la gêne, + Que mon cÅ“ur, que mon cÅ“ur + . . . . . . . a de peine... + +Ne pas aller tous les jours au Bois, c'est mourir d'ennui: vous savez bien +que je déteste courir les boulevards et les boutiques. Mon seul plaisir +est d'aller respirer l'air pur de la campagne, de humer les douces +émanations du Bois, d'admirer la nature... des voitures et des toilettes. + +Ah! ma tante, envoyez-moi donc de l'argent! + + Car je suis dans la gêne, + Que mon cÅ“ur, que mon cÅ“ur + . . . . . . . a de peine... + +Que Dieu vous garde, mes amis. + +Nous, par la grâce de Dieu, + + Marie. + + + + + À sa mère. + Florence. + + Chère maman, + +Nous descendons à l'hôtel de France. Ah! je suis habituée à voyager... +je ne fais que cela depuis quelque temps. Je suis gaie et bien portante. +Ce qui est vilain, c'est que nous ne connaissons pas une âme, moi et ma +tante, deux femmes seules, enfin résignons-nous! + +Quelle vie, quelle animation! des chants, des cris partout. Je me sens +bien ici. Nous sommes comme dans une forêt sauvage, comme le Dante _una +selva reggia_, je ne sais où l'on va, quelle fête il y a, rien, rien, +rien! Mais, comme a dit un poète russe: notre bonheur est dans notre +misérable ignorance. C'est vrai, je ne sais rien ici et je suis à peu près +tranquille. J'en voudrai beaucoup à la personne qui me tirera de _cette +misérable ignorance_: qui me dira, il y a bal là , fête ici; j'en +voudrais être et je serais tourmentée. + +Il fait un clair de lune superbe et notre hôtel est situé sur la seule +partie de l'Arno qui ne soit laide et desséchée, comme le Paillon de Nice. +À demain les visites aux galeries, aux palais! + +Ah! comme on vit bien ici! Nous avons visité le Palazzo Pitti, puis la +galerie de tableaux. Le tableau qui m'a le plus frappé, c'est le jugement +de Salomon _en costume moyen âge,_--il y a plusieurs autres naïvetés +pareilles. Tu sais que je respecte les tableaux très anciens, ce qui ne +m'empêche pas cependant de voir leurs défauts. Une Vénus avec des pieds si +mal faits, qu'on dirait qu'elle a porté des souliers à grands talons. Mes +pieds sont bien mieux. + +Il y a de très belles et très curieuses choses dans ce palais, il y en a +pour des millions. Ce que j'aime le mieux, ce sont des portraits, parce +que ce n'est pas inventé, composé, arrangé. Il y a aussi une curieuse +collection de miniatures. Pourquoi donc ne s'habille-t-on pas comme avant? +Les modes d'à présent sont laides. Tu sais, une fois mariée, mon genre est +tout décidé, genre mythologique, empire ou plutôt directoire, mais plus +décent, très décent. Il y a de ces délicieuses robes, croisées comme par +hasard, et serrées devant par une ceinture. Oh! les femmes d'à présent ne +savent pas s'habiller, les plus élégantes sont mal mises. Enfin, ayez +patience, si Dieu m'accorde la grâce de faire ce que je veux, vous verrez +une femme un peu bien arrangée. + +De là nous allons à la maison de Buonarotti; mais il y a une telle foule, +qu'on ne peut pas bien voir. Ensuite al Museo del Pietre D. Superbe +mosaïque. Ensuite al galeria del Belorta. Je ne vais pas la décrire. Quand +tu seras bien portante, nous irons ensemble; d'ailleurs il faudrait un +volume et la description n'en donnerait aucune idée. Tu sais que j'adore +la peinture, la sculpture, l'art enfin. + + Au revoir, à bientôt. Je t'embrasse. + + + + + À son grand-père. + Florence, mercredi, 15 septembre 1875. + + Cher grand-papa, + +Nous sommes allées à la galerie Degli uffici qui communique avec le Palais +Pitti et que j'ai vue hier autant qu'on peut voir en passant. Aujourd'hui, +c'est autre chose; j'y suis restée une heure et demie. Les statues et les +bustes grecs me retiennent longtemps. + +Je suis désappointée à la vue de la tête d'Alcibiade; jamais je ne me le +figurais avec le front charnu, cette petite bouche montrant les dents, +cette petite barbe. + +Cicéron est assez (je ne le prends pas pour un Grec, soyez tranquille) +bien, mais ce pauvre Socrate! Oh! Il a bien fait de faire de la +philosophie et de causer avec son génie, il ne pouvait pas faire autre +chose! Quelle laideur ridicule! + +Enfin me voilà devant la fameuse Venera Medica! Cette petite poupée est +une déception nouvelle. Ces chevilles ressortantes n'excitent pas mon +admiration, et la tête et les traits communs à toutes les statues +grecques! Non ce n'est pas là Vénus, la déesse charmante, la mère de +l'amour. La bouche est froide, les yeux sans expression; certes les +proportions sont admirablement gardées, mais que lui resterait-il donc, +si les proportions étaient moins parfaites! Qu'on me nomme barbare, +ignorante, arrogante, stupide, mais c'est mon avis. La Vénus de Milo est +beaucoup plus Vénus. + +Je passe aux peintures et trouve enfin une chose digne du nom de Raphaël, +pas une image plate et effacée comme ces madones, pas un Christ enfant +comme en papier mâché, mais une tête vivante, belle, fraîche. La +_Fornarina_. Peut-être est-ce parce que je n'y comprends rien, mais +je préfère de beaucoup cette tête à toutes ses madones ensemble. +_Une femme_ de Titien, blonde et grasse, est admirable en _Flore_, on +la retrouve au Palais Pitti, peinte, toujours par Titien, en _Cléopâtre +se faisant mordre par un aspic_, elle représente une absurdité. Trop +grasse, trop blonde, pas du tout grecque-égyptienne. Les effets de lumière +dans les tableaux de Gherardo delle Notti me plaisent énormément. +Les figures sont belles et vivantes. La grande toile représentant les +_Pâtres autour du berceau de Jésus_ est magnifique. Sous cette banale +auréole, l'enfant divin illumine tous les entourants et semble lui même +être fait de lumière. La vierge Marie tient la couverture découvrant +l'enfant et regarde les pâtres, avec un véritable sourire du ciel. Ils ont +des figures radieusement respectueuses et ceux qui sont le plus près se +font de la main une visière comme on fait quand le soleil empêche de voir. +Toutes les figures sont belles, véritables. On voit bien que le peintre a +compris ce qu'il faisait. + +Dans la salle française il y a un très joli petit portrait de Mignard et +dans la salle flamande un petit tableau de François Van Mieris, qui m'a +ravie par sa finesse extraordinaire. Plus on regarde de près, plus c'est +joli et plus la manière dont les couleurs sont mises est incompréhensible. +Je ne te raconte que ce que j'ai particulièrement remarqué, d'ailleurs +j'ai consacré le plus de temps aux bustes des Empereurs romains et des +femmes romaines, Agrippine, Poppée et... j'oublie son nom.... Néron est +beau comme personne. + +Marc-Aurèle est une bonne grosse tête. + +Titus ressemble à quelqu'un, je ne puis savoir à qui. + +On vient nous apporter le billet de la loge pour ce soir au théâtre +Palliano. On ne donne pas un billet, mais une clef de la loge et deux +cartes d'entrée, je ne vois cela qu'en Italie. + +Demain il faut partir. Plus je vois, plus je veux regarder, je m'arrache +avec peine à toutes ces beautés. La Vénus de Médicis m'a rendu joliment +fière. Ensuite nous visitons les musées égyptiens et étrusques. + +L'enfance de l'art a son charme, mais je ne crois pas, comme on le dit, +que la sculpture grecque ait été importée d'Égypte. + +C'est tout un autre caractère, et puis, n'est-ce pas? en Grèce, dans +les temps les plus reculés, on n'a rien fait de semblable aux choses +égyptiennes. De même qu'en Égypte il n'y eut et il n'y a rien d'approchant +des magnificences grecques. + +En Égypte, l'art est toujours dans le même état, imposant et absurde. +Je regrette de ne pouvoir mieux expliquer ce que je comprends si bien. +Ah, cher grand-papa, si tu étais avec nous! Allons, quittons la superbe +Florence. Cette Lanza _leggiéra piota molt che dipel maculato cra +caperta_, comme dit le Dante au long nez pendant. Voilà encore un nez! + +Rentrons, rentrons dans notre ville à nous, dans l'altière cité de +Seguranne. De nouveau en wagon. Quel dommage qu'il n'existât pas de chemin +de fer du temps de Dante. Il en eût certainement fait un des tourments de +son enfer. Cette fumée empestée, ce bruit, ce tremblement continuel! + + À bientôt, je t'embrasse. + + + + + À son frère. + Nice, 1875. + + Cher Paul, + +Je reviens de Florence, où je suis allée avec ma tante. À Monte Carlo +déjà , je devins rose et me mis à rire de joie jusqu'à Nice. Nous avions +télégraphié et la voiture est là . Au lieu de me déshabiller, je cours voir +les maçons qui arrangent les chambres, puis je cours au second, où nous +logerons en attendant. Je vais te raconter tout. Chez moi je me déshabille +et, en chemise, me précipite sur mes classiques, les range, leur assigne +des armoires particulières et ayant terminé ce travail me jette sur le +tapis et passe une heure entre les caresses de mes deux chiens, les seuls +vrais amis de l'homme, cet homme fût-il Socrate. _Poi, poi, riposato +un poco il corpo lasso, ripressivia per la praggoginivesta_.... Mais +cela pas avant de m'être parfaitement lavée des pieds à la tête et mis +par-dessus une chemise blanche et fine, un jupon et ma robe de batiste +grise, sauf le corsage, que je remplace par un manteau de foulard blanc +... tu sais comme je suis gentille ainsi. + +Allons, résignons-nous et avec mes livres je passerai encore agréablement +les quelques jours que nous avons à rester ici. + +Dis-moi ce que tu fais, raconte-moi les moindres détails de votre +existence à Gavronzy. + + Je t'embrasse et je te plains. + + + + + 1876 + + + À sa tante. + Hôtel de Londres, à Rome, Place d'Espagne, + 3 janvier. + + Chère tante, + +Enfin je suis à Rome, après une nuit exécrable, passée dans un +compartiment plein, sur des coussins durs comme du bois, c'était une +horreur, mais c'est fini et nous sommes à l'hôtel de Londres, place +d'Espagne. Ce qui est atroce, c'est qu'il faut marchander! + +Envoyez de suite Léonie avec les choses que nous avons peut-être oubliées. +J'ai laissé mon papier à lettres et une boîte de plumes, expédiez-moi +cela. N'oubliez pas mes recommandations touchant les meubles. Envoyez +absolument le télégramme à Alexandre, concernant les chevaux, sans y rien +changer. Soignez mes chiens. + +Je suis très désespérée d'avoir oublié de dire adieu à grand-papa, mais on +me pressait tant, on criait, on se heurtait. Dites-lui, chère tante, que +je l'embrasse mille et mille fois, que je lui baise les mains et le prie +de pardonner cet impardonnable oubli. + +J'ai encore peu de choses à vous dire, je n'ai pas vu Rome, mais elle me +paraît être une grande machine. + +Il y a à peine deux heures que nous sommes arrivées. Demain j'écrirai à +tout le monde. + + Au revoir. + +Soignez-vous et venez pour que mes compagnes d'à présent puissent s'en +retourner en paix dans la ville de Catherine Ségurana. + + Je vous embrasse mille fois. + + + + + À la même, + + Chère tante, + +Voilà encore une lettre que je vous prie de mettre immédiatement à la +poste, affranchie. + +Nous sommes toutes bien portantes. Au lieu de rester à la maison, sortez +beaucoup, allez partout, et écrivez-moi ce qui se passe partout à Nice. + +Embrassez D..., P... et T... + +Envoyez Léonie et Fortuné. Envoyez mon ombrelle blanche; elle est, je +crois, restée à Nice. + +Tâchez de nous rejoindre au plus vite. + +Venez avec D... P... + +Embrassez tout le monde. + +Je vous embrasse, je me porte bien. + + Au revoir. + + + + + À son père. + Rome, Hôtel de la Ville, 10 mars 1876. + + Cher père. + +Vous avez toujours été prévenu contre moi sans que j'eusse jamais rien +fait pour justifier cette prévention. Je n'en ai pourtant perdu ni +l'estime ni l'amour que doit à son père chaque fille bien née. + +Je me crois obligée de vous consulter dans toutes les occasions graves et +je suis persuadée que vous y prendrez l'intérêt que de pareilles matières +comportent. + +Je suis recherchée en mariage par M. le comte B... Maman a dû vous l'avoir +déjà dit; mais hier encore j'ai reçu la demande de M. le comte A., neveu +du cardinal A... + +Je me crois trop jeune pour le mariage, mais dans tous les cas je viens +vous demander votre avis et j'espère que vous me le donnerez. Ces deux +messieurs sont jeunes, riches, et ont tout ce qu'il faut pour plaire. Ils +me sont indifférents. + +En espérant une réponse à ma lettre, je me dis avec le plus profond +respect et la plus grande estime, + + Votre fille dévouée et obéissante. + + + + + À sa tante. + Rome, 1876. + + Chère tante + +Hier soir au théâtre il y avait un jeune homme, qui m'a regardée et +lorgnée comme un fou. J'avais envie de m'indigner, mais montrer de +l'indignation serait m'exposer au ridicule. Je me suis conduite tout +naturellement, faisant semblant de ne rien remarquer. Il n'y a personne +qui me plaît; ce petit m'a intéressée parce qu'il m'a regardée comme un +fou et parce qu'il était dans une loge et parlait avec ses amis--(ils +avaient cinq ou six loges à côté les unes des autres)--qui avaient l'air +d'être des messieurs _chics_. + +Dans chaque troupe il faut une prima dona, dans chaque réunion il faut un +primo N. N. Ce soir, j'ai cherché en vain. + +Il y en a beaucoup, mais pas un ne se détache des autres. + +Des yeux noirs, des cheveux noirs, un teint mat. Le petit n'était séparé +de nous que par deux loges, et à chaque instant il changeait de place +pour se trouver en face de moi et attendait impatiemment que je baisse ma +lorgnette pour me regarder sans cesse, pendant toute la soirée, de huit +heures à minuit. + +La sortie est très belle et remplie d'hommes: on passe par un corridor +vivant, formé par des centaines de personnes, un corridor comme à Nice, +mais à Nice il n'est formé que par quelques personnes, tandis qu'ici c'est +un plaisir de sortir de l'Opéra. J'aime ces haies humaines, ces centaines +d'yeux. Et ils sont très polis ici, ils font place. + +La seconde fois que j'irai à l'Opéra je m'amuserai encore davantage, car +maintenant je connais plusieurs personnes de vue. + +Cette soirée m'a rappelé les soirées de Nice, beaucoup moins brillantes, +mais beaucoup plus miennes; là je suis à la maison, et un proverbe russe +dit: _En visite l'on est bien, mais à la maison on est mieux._ + +Vous verrez qu'au bout de trois ou quatre fois j'adorerai l'Apollo, et +puis ces milliers d'yeux noirs qui me regardent me sont une distraction +convenable. Pourvu que beaucoup me remarquent je puis me passer de +remarquer et ce sera même beaucoup mieux. + +Au revoir, je vous embrasse tous. Maman va bien, elle vous écrit. + + + + + À la même. + Rome, 1876. + + Chère tante, + +Je commence par vous dire que je suis excessivement bien portante. + +Rassurez-vous de grâce, je suis plus rose que jamais. + +Ensuite, je vous donne une commission. + +Envoyez-moi ici ma vieille robe de mousseline de laine blanche avec les +galons blancs et la jupe d'une autre robe en mousseline de Chine, celle +qui est avec les galons d'or. + +Quant à la boîte de Laferrière, c'est une robe qu'il faut m'envoyer ici +aussi. Worth va envoyer des robes de bal à Nice et vous nous les enverrez +tout de suite à Rome. Il faut te dépêcher. Nous commençons à nous arranger +à Rome. Je vous embrasse beaucoup de fois. Embrasse papa. Comment va-t-il? + + + + + À Mademoiselle Colignon. + 13 juin 1876. + +Chère amie,[6] + +Moi qui voulais vivre sept existences à la fois, je n'en ai pas le quart +d'une. Je suis enchaînée. Dieu aura pitié de moi, mais je me sens faible +et il me semble que je vais mourir.--C'est comme je l'ai dit: ou je veux +avoir tout ce que Dieu m'a permis d'entrevoir et de comprendre, alors +c'est que je serai digne de l'avoir, ou je mourrai!--Car Dieu ne pouvant +sans injustice tout m'accorder, n'aura pas la cruauté de faire vivre une +malheureuse, à laquelle il a donné la compréhension et l'ambition de ce +qu'elle conçoit. + +Dieu ne m'a pas faite telle que je suis sans dessein. Il ne peut m'avoir +donné la faculté de _tout voir_ pour me tourmenter en ne me donnant +rien. Cette supposition ne s'accorde pas avec la nature de Dieu qui est un +être de bonté et de miséricorde. + +J'aurai ou je mourrai.--Celui qui a peur et va au danger est plus brave +que celui qui n'a pas peur. Et plus on a peur, plus on a de mérite. + +Le passé n'est qu'un souvenir et par conséquent est une sorte de présent. +Le futur n'existe pas. Ne nous faisons pas de chicanes là -dessus en disant +que l'instant où je vous écris est déjà bien loin de moi; par le présent +on entend aujourd'hui, demain, dans une semaine. Cela m'amène à dire qu'on +ne doit rien ménager, rien regretter. Vit-on pour le futur? + +Et gagne-t-on à se faire un présent triste pour se créer des bonheurs à +l'état d'espérances... + + Ne me blâmez pas et au revoir. + +[Note 6: Voir dans le journal de Marie Bashkirtseff, page 194, un fragment +qui reproduit une partie des idées exprimées dans cette lettre.] + + + + + À la même. + + + Chère amie, + +Je suis heureuse pour vous, on n'apprend jamais assez tôt une bonne +nouvelle. Est-ce un mérite d'être calme, quand ce calme est dans la +nature? Je suis triste et enragée. _Il ne me reste_ qu'un grand +dépit de souvenir dans ma vie et si je suis fâchée, c'est de voir que +mon existence est tachée de non-réussite. Vous comprenez, _j'avais mis +une espèce d'orgueil à me faire une vie toute belle et glorieuse, je +la regardais avec cet amour égoïste de peintre, qui travaille au tableau +dont il veut faire son chef-d'Å“uvre_. Retenez bien ces paroles +doublement soulignées, elles sont la plus grande cause de tous mes ennuis +et l'expression et l'explication exacte de tous mes chagrins passés, +présents et futurs. Je suis faite si étrangement, que je regarde ma vie +comme une chose qui m'est étrangère et j'ai mis dans cette vie tout mon +bonheur et tout mon orgueil; si ce n'était cela, je serais à ne me soucier +de rien. Retenez, chère amie, retenez donc bien ces paroles, elles +expliquent tout et m'évitent l'ennui de raconter mes sentiments et de +les expliquer. + +Je suis jolie aujourd'hui et rien n'embellit comme de savoir l'être. On +doit faire la plus grande attention aux petites choses, ce sont elles qui +font la vie et en les négligeant on devient pire qu'un animal. Je deviens +un philosophe. Au revoir. + + + + + À sa mère. + 3 juillet 1876. + + Chère maman[7], + +Que suis-je? Rien. Que voudrais-je être? Tout! + +Reposons mon esprit fatigué par tous ces bonds vers l'infini, et revenons +à A... Et encore cela! un enfant, un misérable. + +Non, le principal c'est que je laisse à la maison mon journal! J'emporte +la lettre de Piétro avec moi, je vais te dire pourquoi. Je viens de la +relire. Il est malheureux! Aussi pourquoi n'a-t-il pas plus d'énergie que +ça! J'en parle bien à mon aise, moi, dans ma position exceptionnellement +despotique (car tu me gâtes beaucoup), mais lui! Et ces Romains, c'est +quelque chose d'inouï. Pauvre Piétro! + +Ma gloire future m'empêche d'y penser sérieusement, il semble qu'elle me +reproche les pensées que je lui consacre. + +Non, Piétro n'est qu'un amusement, _une musique pour couvrir les +lamentations de mon âme_. Et cependant je me reproche d'y penser... +puisqu'il ne me sert à rien. Il ne peut même pas être le premier échelon +de cet escalier divin, au haut duquel se trouve l'ambition satisfaite. + +Ah, chère maman, tu ne peux pas me comprendre ... mais je parlerai tout de +même. + +Si j'étais une personne remarquable, je serais célèbre... mais par quoi? +Le chant et la peinture! N'est-ce pas assez? L'un est le triomphe du +moment, l'autre est la gloire éternelle! + +Pour l'un et pour l'autre, il faut aller à Rome et pour pouvoir étudier il +faut avoir le cÅ“ur tranquille. Il faut amener mon père et pour l'amener, +il faut aller en Russie. J'y vais, bon Dieu! + +Tu es dans le chagrin pour le moment, mais nous triompherons de tous nos +ennuis et nous serons heureux, je te le promets. + + Au revoir, je t'embrasse. + +[Note 7: Voir le journal de Marie Bashkirtseff, pages 208 et 309. +Les mêmes idées s'y trouvent répétées et souvent textuellement +reproduites.] + + + + + À la même. + Paris, juillet 1876. + + Chère maman, + +Il fait une chaleur écrasante. Nous avons été chez mes fournisseurs, +nous avons vu nos voitures, elles sont très belles. Nous n'avons encore +rencontré aucun visage connu, d'ailleurs c'est l'époque la plus abominable +de Paris, mais il y a malgré cela beaucoup d'animation. + +Après-demain je vais consulter la somnambule et je vous écrirai le +résultat. + +J'espère que vous ne pleurez pas trop mon absence. Faites plier les +rideaux blancs de ma chambre et souvenez-vous de ce que j'ai dit à propos +du tapis. + +Bientôt je reviendrai, dans trois mois, peut-être moins. D'ailleurs rien +ne m'attire, ne me retient en Russie: je pars parce que tout va mal et que +j'espère arranger les affaires pour le mieux. + +Ne vous ennuyez pas, allez absolument à Schlangenbad, soignez-vous et +écrivez-moi des bonnes lettres. + +La tante va bien, elle vous embrasse. + +Au revoir, soignez-vous, je vous embrasse, vous, grand-papa, et Dina. + + Écrivez. + + + + + À Mademoiselle Colignon. + + Chère amie, + +_B***_, votre admiration, est venu ce matin apporter quelques romances +pour que Soria puisse chanter ce soir, sans être obligé d'apporter son +paquet sous le bras. + +Je suis sortie avec maman et puis je me suis mise à parcourir les salons +pour voir s'il y avait des fleurs et si tout y avait l'air qui me +convient. Nous avions quelques personnes à dîner. Je dois avouer que ce +monde m'amusait fort peu, aussi me suis-je isolée pendant une heure au +moins pour lire chez moi. À peine redescendue, je vis arriver G***, +aussitôt entrèrent B., Diaz de Soria et Rapsaïd. + +Je m'emparais de Rapsaïd, qui est le ténor le plus célèbre comme amateur +et qu'on s'arrache, à ce qu'il paraît (il est laid, intelligent et Belge), +lorsque Soria, qui causait avec maman, saisit le premier prétexte pour +venir s'asseoir sur l' S. dont j'occupais la moitié et m'attaqua, c'est le +mot. + +Ce teint olivâtre, cette barbe noire, ce crâne nu, ces yeux arabes +énormes, brillants, tout cela s'enflamme du feu le plus naturel à la vue +de mes cheveux blonds et de ma peau blanche. Au lieu de le supplier +qu'il chante et de m'extasier, je déclarai que je ne demandais jamais +rien et que si l'envie lui prenait de chanter, il chanterait bien tout +seul. Il a chanté comme un ange. Jusqu'au départ de Soria, B. et +Rapsaïd, ce fut un feu d'artifice de mots, de musique, d'éclats de rire. + +On m'a dit des choses les plus flatteuses. A*** ne voulait me voir +autrement qu'apparaissant au milieu d'une porte ouverte à deux battants +dans un bal aux Tuileries; le général me comparait à une Vestale, les +autres à ... que sais-je? Soria à Galathée. Animée et craignant d'avoir +trop négligé les dames, je reviens auprès d'elles et nous nous installons +dans le petit fumoir à causer et à rire de trente-six choses amusantes +jusqu'à minuit et demie. Nice veut que la dernière impression que +j'emporte soit bonne. + + Je vous embrasse et regrette votre absence. + + Écrivez et portez-vous bien. + + + + + À Mademoiselle X... + Nice. + + Chère amie, + +Je suis là sans cesse à nier mes sentiments pour ce jeune homme, parce +qu'il n'a jamais fait aucune impression sur moi, parce qu'il ne m'a jamais +plu et s'il ne m'avait jamais remarquée, je pourrais vivre cent ans à côté +de lui et ignorer qu'il existe. + +En fait d'impressions fortes, je n'en ai éprouvé de vraies que deux: dans +l'enfance à treize ans, le duc de H... + +Je le dis par souvenir, car je ne m'en souviens plus et suppose que dans +cette passion il y avait beaucoup d'exaltation préparée d'avance, dont +j'avais _tout plein_ pour toutes choses et dont je ne savais que +faire. + +La seconde, ce fut le comte de L... mais pas aux courses; aux courses, il +ne m'avait fait l'effet que d'un beau garçon. + +Le lendemain au Toledo, avec X..., je me suis aperçue qu'il avait _du +genre_. Et enfin la dernière fois à la gare, au moment de quitter +Naples, j'ai reçu ce qu'on nomme vulgairement un coup de foudre. + +Vous vous souvenez ce que j'ai dit ce soir-là . Je devins subitement folle +de lui, comme il me regardait à travers ma fenêtre de wagon. + +Je ne sais comment m'exprimer, ce sont là de ces impressions +inexplicables, incompréhensibles. + +Je l'ai revu depuis, mais tout simplement, sans aucune secousse, aucune +émotion que le souvenir de ce choc électrique, étrange. En le revoyant, +ce n'est pas lui qui me faisait _quelque chose_, mais je me souvenais de +cet instant au coup de foudre et je le ressentais presque aussi fortement +rien qu'en y songeant. + +Et c'est encore la même chose à présent bien que je n'y pense presque +jamais. + + + + + À son frère. + Nice. + + Cher Paul, + +Hier, Faure a chanté dans _Faust_ devant une salle éblouissante. Nous +arrivons avant le lever du rideau. Ma tante, Dina, moi, le général et M., +aussitôt vient le marquis R. + +Depuis le premier jusqu'au dernier moment je suis radieuse sans raison, +je fais même plusieurs mots, qui auraient pu avoir du succès si... mais +personne n'ira les répéter... Ah! bah! certainement beaucoup plus que +venant d'une autre. Surviennent encore quelques personnes, il se produit +un encombrement et B. s'esquive... + +Mais avant tout laisse-moi te dire que je suis émerveillée, charmée, en +adoration devant le jeu, le chant et la figure de Faure. Oui... de cet +histrion, précisément. Ce n'était pas un acteur, ce n'était pas un +chanteur, ce n'était pas un parfait Méfistophélès, c'était Satan +lui-même. Costume, manières, figure... l'illusion était complète: +souplesse infernale, raillerie impitoyable, diabolique, philosophie +infâme et légère. + +À côté de cette perfection on voyait ce que je ne verrai sans doute +plus jamais: une Marguerite qui ne chantait pas. C'est fort, diras-tu. +C'est vrai. Au commencement j'ai cru qu'elle était émue, effrayée, et +lorsqu'elle entama l'air du roi de Thulé, j'ai tremblé pour elle et je +suis devenue honteuse, si épouvantée que je me suis cachée au fond de la +loge comme si c'était moi la chanteuse. Elle poussait un gémissement, +murmurait quelques sons, hurlait, c'était au point qu'on n'a pas daigné +siffler. + +Les délicieuses heures que j'ai passées! La loge pleine de monde, ce qui +m'empêchait de tomber dans mes humeurs noires... Une musique céleste, qui +m'enveloppait comme un triple manteau de bien-être, qui me réchauffait le +cÅ“ur et me transportait. + +Pendant les mauvais endroits j'échangeais quelques propos gais et aimables +avec ceux de la loge, tous gens d'esprit. Ce soir il m'a semblé être +heureuse et je vais tomber à genoux devant Dieu pour le prier de protéger +la guérison de ma gorge afin que je puisse étudier le chant... +Car là est la véritable vie! Les détails de _Faust_ peuvent plaire d'une +certaine façon et grâce à la musique, mais le sujet est dégoûtant. Je ne +dis pas immoral, hideux, je dis _dégoûtant_. + +J'avais une robe chastement révélatrice, d'une étoffe collante et +élastique, et j'étais coiffée comme Psyché, les cheveux relevés sur la +tête par un nÅ“ud de boucles naturelles. Tout le monde me dit que je parais +toute neuve ainsi: coiffure, costume, taille; une statue vivante et non +une demoiselle comme il y en a tant. Tu dois être fier, mon cher ami, +d'avoir une sÅ“ur comme moi. + + Je t'embrasse. + + Assez pour aujourd'hui. + + + + + 1877 + + + + + À Madame H. + Naples, 2 avril 1877. + +Votre lettre me ravit, c'est tellement vrai tout ce que vous dites, que +je l'ai pensé cent fois moi-même, seulement vous exagérez ma valeur +vraiment. + +Je valais peut-être quelque chose; mais tous ces voyages m'ont abrutie. +J'ai toujours mal à la gorge, et le climat de Naples me fera peut-être du +bien. + +Ne prenez pas trop au sérieux ce que j'écris ce soir, je suis +mélancolique, et je vois tout sous un crêpe, cela arrive à tout le +monde. + +Je pense avec bonheur que, dans un mois, nous serons installées à Paris, +d'où je ne veux plus sortir. + +Les oreilles coupées ont leurs charmes pour ceux qui les coupent. +Mettez-vous en colère, et écrivez-moi tout ce que vous voudrez, cela +m'entretiendra dans un état d'esprit à peu près sain. Je suis moi-même +lasse de moisir; vos paroles me révoltent contre moi, contre tous. +J'allais m'endormir sous vos injures que j'apprécie et comprends. +Pensez-vous que je n'ai pas mille fois remué cent cinquante projets, mais +à quoi bon! + +Hier, j'étais gaie en écoutant le _Stabat_ de Pergolèse, qu'on a +rechanté pour la princesse Marguerite, et dont les accents divins me +remplissent le cÅ“ur et les oreilles, ce soir je suis énervée. + +Maman et Dina sont à San Carlo. Je suis restée à la maison, ce qui a causé +une petite escarmouche domestique dans laquelle j'ai joué un rôle tout à +fait passif. Depuis quelque temps, je suis si raisonnable et tranquille +que c'est effrayant. Je m'ennuie, qu'est-ce que vous voulez qu'on y fasse! + +Je ne puis pourtant pas m'amuser à me monter la tête pour un imbécile et +même pour un homme d'esprit. Ce genre de divertissement ne me sourit que +comme un accessoire. + +Je crois que j'écris des bêtises; ne prenez de ma lettre que ce qu'il +faut. + +Les sérénades continuent. Voudriez-vous que cet espagnol amusement me fût +interdit! Bon Dieu, que vous êtes sévère! + +C'est un tas de choses qui me retiennent à Naples; je vous raconterai tout +cela. C'est vide, mais cela fait passer les journées! + +Au revoir. Injuriez-moi plus souvent, cela me fait un bien immense. + + Tout à fait à vous. + + + + + À sa tante. + Florence, 1877. + + Chère tante, + +Faites-moi la grâce de faire en sorte que nous puissions encore rester à +Florence, la plus belle ville du monde. Apportez vous-même l'argent, je +vous en prie, soyez gentille. + +Est-ce qu'on n'a encore rien envoyé de Paris? Écrivez ou envoyez des +dépêches, les dépêches valent mieux. Je ne puis pas rester sans robes, +surtout ici, et mes toilettes sont usées, je ne suis pas moi-même. Envoyez +une dépêche à Worth, à Laferrière, à Reboux, à Ferry, à Vertus. Dites-leur +simplement de m'envoyer ce que j'ai commandé et c'est tout. Il y aura +peut-être un bal ici et vous ne vous imaginerez jamais combien je voudrais +paraître belle. Ne vous inquiétez pas de ma figure, elle sera admirable; +je suis fraîche, demandez plutôt à maman. Je me couche de bonne heure +depuis une semaine et je continuerai ainsi. Mais il est atroce de manquer +de robes, surtout à Florence, où on est si élégant. + +Il n'y a aucune comparaison avec Naples. Et puis, quand je ne suis pas +mise à mon idée, je suis de mauvaise humeur et quand je suis de mauvaise +humeur, je suis laide. + + Je vous embrasse, vous et papa. Au revoir. + +P. S.--Ne laissez pas errer votre fantaisie: X... n'est pas à Florence et +il ne s'agit pas de lui. + + + + + Au marquis de C***. + 26 juin 1877. + +Nous avions en effet, marquis, la terrible nouvelle; mais annoncée +par vous, elle nous a causé une impression encore plus vive et plus +douloureuse. Nous sommes profondément touchés de ce que vous ayez songé +à nous dans un pareil moment. + +Je ne veux pas vous ennuyer par des condoléances de convention, mais je +veux que vous soyez persuadé d'avoir trouvé dans nos cÅ“urs un écho ami. +Je voudrais aussi pouvoir dire à madame votre mère, si belle et si +sympathique, que dans son immense affliction, Dieu lui a accordé une grâce +suprême dans l'excellent fils que nous connaissons et qui mérite si bien +une telle mère. + +Je voudrais vous prodiguer toutes ces paroles amies qui me viennent du +cÅ“ur à la bouche, mais les consolations ne consolent pas. Nous espérons, +cher marquis, vous revoir l'année prochaine, sinon gai comme autrefois, du +moins tout à fait remis. + + Au revoir donc et que Dieu vous garde. + + +[Illustration: + + + À Monsieur ***. + +Au fait pourquoi ces deux grands amis sont-ils en froid? Je pensais que la +corde qui les lie sur mon tableau était solide[8]. + +Ma cure d'Enghien, où l'on me mène tous les jours de huit heures du matin +à une heure après-midi, me fatigue énormément. Et puis, je déteste Paris! +c'est un bazar, un café, un tripot où l'on ne peut respirer que lorsqu'on +est installé depuis un mois dans un hôtel entre cour et jardin. La fenêtre +fermée on étouffe, ouvrez-la et vous êtes assourdi par le vacarme des +voitures. + +Ma malheureuse mandoline ne rend que des sons plaintifs; d'ailleurs tous +les instruments à cordes rappellent un tas de choses touchantes. + +Alors ce bon M... ne dit pas de mal de moi... voyez-vous l'excellent +jeune homme! + +Eh bien, je lui rendrai justice à l'avenir. + +À propos de votre place dans l'autre monde, grâce à votre caractère +régulier vous iriez au ciel, mais le commerce des damnés vous relègue: + + _... intra color che san sospesi._ + +Ah! monsieur, vous vous intéressez à Euterpe, cela ne m'étonne pas de la +part d'un homme distingué. + +Puisque vous m'en suppliez je veux bien vous donner les navrants détails +de la visite de M... et les suites qu'elles ont eu pour _Elle_. +Votre ami a donc été aussi Å’il-de-bÅ“uf, aussi Talon-Rouge que vous savez, +toujours suivi de son laquais comme Milord et son domestique. C'est très +prudent. Je l'ai montré à la jeune personne, qui poussa un grand cri +et s'évanouit en s'enfuyant à toutes jambes, de sorte que pas un des +vélocipèdes que j'ai envoyés à sa poursuite n'a pu la rattraper, et +j'ignore ce qu'elle a pu devenir. + +Au lieu de s'attendrir de ce désastre, votre ami a continué d'aller à +Monaco, quelquefois avec nos dames, mais invariablement avec son ami F... +et suivi d'un page. Après quoi _Milord-et-son-domestique_ a déjeuné +chez nous, mais étant sur notre départ, nous n'avions à opposer à son +formidable équipage qu'une maison en désordre, ce dont je ne me consolerai +jamais. + +Que je n'oublie pas de vous combler de bénédictions, selon ma promesse, en +vous restituant l'image, un tant soit peu détériorée par les outrages du +temps. + +Quant à la question, pour laquelle vous me promettez une si touchante +discrétion, je vous dirai seulement: est-ce que, par hasard, vous me +prenez pour la jeune harpiste? + +Nous restons encore dix jours à Paris en attendant les gens de Nice, après +quoi je ne sais ce qu'on va faire jusqu'en septembre, et en septembre on +ira peut-être à Biarritz; on dit que ce sera très élégant. + +Est-ce que vous domptez toujours des chevaux? Croyez-moi, ils valent mieux +que les hommes, au moins lorsqu'un cheval vous donne une ruade vous êtes +sûr que ce n'est pas le coup de pied de l'âne. + +Au revoir. Ah! j'allais oublier de vous dire que je trouve vos lettres +charmantes et vous prie de ne pas faire le paresseux,--sous aucun +prétexte. + +[Note 8: Allusion à un croquis de Marie Bashkirtseff représentant les deux +amis attachés par le cou aux deux extrémités d'une même corde, au milieu +de laquelle est pendu un cÅ“ur.] + + + + + À Monsieur de M***. + Schlangenbad.--Badehaus, 1877. + +Cette photographie est si jolie que je ne puis résister au désir de vous +montrer envers quelle charmante personne vous manquez d'amabilité. Et moi +qui aux Enfers vous avais assigné une place parmi les _Sospesi_, où +se trouvent Virgile et tous ceux qui ne peuvent aller en Paradis malgré +leurs vertus, mais qu'on ne peut pas non plus envoyer aux enfers et qui +sont en suspens entre les deux! Vous méritez d'être auprès de Lucifer +lui-même, au fond. + +Est-ce que vous seriez fâché pour la _trinité_? Non, n'est-ce pas[9]. + +P.S.--Si vous connaissez des malades de nerfs, envoyez-les ici, maman +éprouve un grand soulagement des eaux de Schlangenbad. + +[Note 9: Allusion au dessin placé en tête de la lettre précédente] + + + + + Au même. + Paris, Grand Hôtel, 1877. + + Monsieur, + +J'avais envie de ne plus vous écrire, ô Monsieur de M., mais il me faut +toujours raconter n'importe quoi à quelqu'un. Les femmes sont souvent +ennuyeuses, les bonnes amies nous assassinent avec des parodies de +Sévigné. Ou bien elles sont méchantes et alors on doit faire bien +attention à ses écrits sous peine d'être mangée, Dieu sait par quelles +dents plombées, écornées, fausses; rien que d'y songer.... fi. + +Je ne vois donc que vous, qui êtes mon frère et ami. Aussi, j'accepte avec +gratitude le serment que vous me faites. + +Savez-vous que moi aussi je devais aller en Angleterre voir mon amie Lady +P..., mais la pauvre femme vient de mourir et notre voyage ne se fera, +sans doute, pas. + +Nous revenons de Wiesbaden, où l'on a passé quelques jours après le gentil +Schlangenbad et où il y avait une société russe très agréable. Beaucoup +des vieux amis et de nouvelles connaissances. Comtesse Loris Mélikoff est +là en attendant son mari qui joue au soldat en Asie. + +Mon grand-père a retrouvé son antique ami le prince Repnine et ne voulait +plus partir; bref, c'était charmant, charmant, mais hélas, monsieur, trop +de femmes! + +Nous sommes ici, en attendant une décision quelconque. Ma gorge est à peu +près guérie, mais on m'ordonne les climats chauds. Je ne sais ce que nous +ferons et je me déteste. C'est un sentiment extrêmement désagréable, on +est comme la femme trop maigre au bain de mer: elle a beau courir, ses +jambes la suivent. + +J'ai à vous proposer une excursion bien autrement agréable que ce +misérable Sorrento. Et je vous prie de croire que c'est sérieux. Il +s'agirait d'aller de Nice à Rome à pied, s'arrêtant dans toutes les +villes intéressantes. On peut y arriver en vingt-huit jours, presque sans +fatigue. Mes supérieurs iront en voiture, moi à pied, nous serons toute +une société. J'attends des lettres d'Angleterre. Que dites-vous de cela? +Êtes-vous amateur de ces sortes de choses? Dans tous les cas nous nous +verrons en Italie et je compte bien sur votre coup d'épaule qui sera +rudement donné à en juger par les tours de force de Naples; aussi rien +qu'à l'idée de vous empoigner et de vous mettre aux pieds de maman, je +pousse des cris. + +Enfin, je ferai mon possible, l'amitié oblige. + +Bien des choses de nous tous. + + + + + À Mademoiselle Colignon. + Dimanche, 14 octobre 1877. + +Ah! chère amie, comment peut-on ne pas adorer Verdi. Je ne connais +rien de plus remarquable que son _Aïda_. Chaque accord et chaque phrase +parle. Je crois vraiment que l'on comprendrait et la signification de la +pièce et dans quel pays cela se passe, et tout enfin, sans voir la scène +et sans entendre les paroles. C'est dans ce sens-là que je place _Aïda_ +plus haut que toutes les musiques du monde. Et aussi quel charme, quelle +force, quel sentiment exquis! + +Vous savez, je n'en parle pas au point de vue savant, je ne saurais pas et +ce serait dommage. On est plus... on jouit plus, ne sachant pas comment +c'est fait. + +Ne devant rien faire de sérieux en musique, je n'en sais que ce qu'il faut +pour une personne de goût qui ne veut pas composer. + +C'est ce soir, en jouant des airs d'_Aïda_ sur ma mandoline, que je +me suis mise à en raffoler. J'avais oublié la musique... + +La musique dispose à la vie, à la gaieté, aux larmes, à l'amour, enfin, +à tout ce qui agite, contente et tourmente, tandis que le dessin est un +travail qui vous enlève de la terre et vous rend indifférent à tout, +excepté à votre art. + +On m'a promenée au Bois; il faisait très beau et l'air était si doux que +je me croyais en Italie. Il faudra aviser pour le dimanche. + +Cela m'ennuie de perdre un jour chaque semaine, car je ne sais pas me +reposer; quand je me repose, je m'ennuie. + +Sans doute l'étude de la musique demande la même application, le même +calme, mais pour peu qu'on en fasse pour soi ou pour les autres, on doit +subir toutes ses influences. + +On se passionne pour le dessin, la peinture, mais jamais ils ne vous +feront... + +Je deviens folle, car je ne sais pas rendre ma pensée! + +D'ailleurs, je dis des choses fort connues. Je veux seulement qu'on sache +ce que j'en pense, moi. + +La musique d'_Aïda_ est comme la Gretchen de Max. Cela parle, cela +vous raconte toute l'histoire, jusqu'aux moindres nuances. Ainsi, je vous +assure qu'on s'aperçoit si la scène se passe dans un appartement ou à +l'air, le jour ou le soir--rien qu'en entendant la musique. + +Pendant que je dis ces choses abstraites, «La France haletante» attend +le résultat des élections. Car c'est aujourd'hui. Le maréchal doit avoir +mal dîné le soir. Je regrette tant de n'avoir personne pour me tenir au +courant de toutes ces machinations. + + + + + 1878 + + + + + À Monsieur de M... + Paris, avenue de l'Alma, n° 67. + +Je m'empresse, cher Monsieur, de dissiper vos légitimes inquiétudes; les +gâteaux sont arrivés, ils sont superbes et nous vous en remercions; ils +sont si beaux, qu'on est tenté de les faire encadrer. + +Il nous est arrivé un bien grand malheur, notre cher docteur Wolitski, +que vous avez vu chez nous, est mort vendredi dernier, à deux heures de +la nuit. C'était le meilleur ami de toute notre famille, le filleul de +grand-papa, il nous a tous vus grandir; vous pensez bien quelle perte +irréparable. Les amis comme lui sont si rares; pour ne pas dire qu'on n'en +trouve plus. Grand-papa malade, lui-même, comme vous savez, a pleuré toute +la journée et continue jusqu'à présent à être très triste. Mais je ne veux +pas vous entretenir de choses si sombres. + +Vous me demandez si je n'hésite pas entre l'amour de l'art et l'amour de +la belle nature; je n'hésite pas: je les aime également, mais la belle +nature ne donne des jouissances à peu près complètes que lorsque l'on sait +que l'on est soi-même quelque chose, lorsqu'on possède la force de l'art +qui est une grande et très grande force. + +Il y a ici une personne qui désire savoir tout le mal que l'on dit d'un +certain M. L. Ne le connaissez-vous pas? + +Vous savez que la princesse S. s'est embarquée pour l'Amérique, où elle +veut, dit-on, se marier. Voilà qui serait une fin extraordinaire. + +Êtes-vous assez heureux d'aller à Rome! Je vous envie et je l'avoue, +quoique l'envie soit une bassesse. + +Racontez-moi ce que vous avez vu aux funérailles du roi et tout le reste. +Soyez bien aimable et donnez-moi toutes les nouvelles et vieilleries +imaginables... Je lirai cela à table, puisque c'est là seulement que je +suis libre. + +On vous fait dire mille choses aimables. Est-ce qu'il y aura un carnaval? + + + + + Au même. + +On vient de me voler mon chien blanc, Pincio, celui que vous avez vu chez +nous. C'est horrible. Je crois qu'on l'a emmené de Paris; j'écris de tous +côtés dans le cas où ces misérables viendraient à être attrapés par les +âmes charitables auxquelles je m'adresse. Savez-vous une action plus +indigne que voler un chien? C'est lâche tout bonnement. Comment! on +prend une créature qui est attachée à ses maîtres, qui a parfois une +intelligence bien supérieure à celle de certains bipèdes, mais qui n'est +pas en état de se défendre, voilà le sublime de la petitesse et de la +méchanceté. + +Vous êtes bien heureux, vous n'avez pas de chien et on ne vous en a pas +volé. Enfin! + +Que faire, j'ai fait afficher 200 francs de récompense et cela n'a servi à +rien. N'est-ce pas une indignité de toute la race humaine? + +Consolez-moi en me parlant de l'Italie. + + + + + À Mademoiselle B*** + +Comme tu es bonne et gentille, ma chère Jeanne, de penser à moi juste au +moment où l'on oublie tout! + +Maman et nous tous sommes enchantés de ton bonheur, car je présume que tu +es heureuse. + +Comment, tu as été à Nice! Je n'en ai rien su, on ne m'en a rien dit. +Mais dis-moi, comment as-tu trouvé notre maison, puisque tu ne savais pas +l'adresse. + +Moi, j'ai passé cet hiver à Rome, j'ai étudié la peinture. + +Quand je te reverrai, je ferai ton portrait. Donne-moi des nouvelles de +tous les tiens et envoie-moi sans faute le portrait de ton fiancé. Je veux +absolument voir l'homme heureux qui aura pour femme Jeanne, qui est un +trésor d'esprit et de cÅ“ur. Montre-lui ces lignes et dis-lui qu'elles sont +écrites par quelqu'un qui ne flatte personne et n'invente rien. + +Cet hiver, à Rome, j'ai été demandée en mariage par un Anglais et deux +comtes italiens. Mais j'ai toujours refusé: ils m'aimaient, mais je ne les +aimais pas. Voilà l'affaire. D'ailleurs je ne veux pas me marier sitôt, +j'ai à peine dix-sept ans. Quel âge as-tu donc? + +Tu me demandes mon adresse, écris-moi toujours à Nice, promenade des +Anglais, 55 bis, Mlle Marie Bashkirtseff, dans sa villa. Ma tante m'a +donné cette villa. De Nice, on m'enverra les lettres si je suis ailleurs. +C'est le plus sûr. + +Réponds vite et dis-moi où et quand tu te maries? Le nom de ton futur mari +et sa photographie. + +Je suis de retour à Nice depuis deux semaines, la ville est triste, je me +réfugie dans mes livres; tu ne sais peut-être pas que je suis sérieuse et +studieuse, tout en étant gaie et folle quand il s'agit de rire. + +Quand et où te verrai-je? + +Tu es si gentille de ne m'avoir pas oubliée. Sois tranquille, si quelque +chose m'arrive de particulier, je t'en avertirai de suite. + +Au revoir, mille amitiés à ta famille de la part de nous tous. Je +t'embrasse de tout mon cÅ“ur et te souhaite tout le bonheur possible et +impossible. + + + + + À la même. + Paris, avenue de l'Alma. + + Chère Jeanne, + +Ce n'est qu'aujourd'hui que je puis vous répondre, car aujourd'hui nous +avons rencontré vos parents, qui nous ont donné votre adresse. J'ai bien +souvent pensé à vous, je voulais tellement vous écrire, après avoir reçu +la nouvelle de votre mariage. Je ne puis le faire qu'un an après! J'espère +que vous n'avez pas cru que je vous oubliais ou vous négligeais. + +On m'apprend de bien grandes nouvelles à propos de vous. + +Écrivez-moi bientôt; maintenant je ne perdrai plus votre adresse et +pourrai vous répondre. + +Nous sommes presque installés à Paris, je m'occupe de peinture et ne vais +presque pas dans le monde, qui d'ailleurs m'ennuierait profondément. Nous +vous embrassons et vous souhaitons de continuer à être aussi heureuse que +vous l'avez été jusqu'à présent. + +Au revoir, chérie, je vous envoie mon portrait dans le cas où vous auriez +oublié la figure de Marie Bashkirtseff. + + + + + À sa mère. + Soden, 1er août 1878. + + Chère maman, + +Donnez-moi d'abord des nouvelles de la santé du grand-père[10]; et puis +voilà : à force d'être ennuyeux, Soden devient drôle. Je te veux tout +raconter. Un des ménages chics de Pétersbourg entre dans notre société +ainsi que le vieux prince Ouroussoff dont la sÅ“ur, mariée à M. Maltzoff, +est l'amie intime de notre Impératrice, tu le sais bien. Les dames russes +de notre société pensent que l'indifférence des deux petits princes +allemands, dont je t'ai déjà parlé, me froisse.--Cette enfant gâtée,--dit +Mme A.,--qui est habituée à voir exécuter ses moindres caprices, est +froissée de la froideur, apparente d'ailleurs, de ces Messieurs. + +C'est moi qui n'y songe pas, va, chère maman; je ris seulement en songeant +à quel point à Soden et ailleurs les gens vous prêtent des sentiments, des +impressions, des pensées, que vous n'avez pas du tout. Pendant deux jours +en effet, je m'en suis un peu occupée de ces petits princes, après, plus +du tout... Mais puisque les autres en parlent, je veux bien t'avouer que +je ne les ai jamais bien regardés. Pourtant je peux te dire que le plus +jeune (dix-huit ans), Hans, est grand, mince, blond, grand nez assez fin, +petits yeux, bouche malicieuse, pas de moustaches, tête baissée, l'air +d'un jeune loup. + +L'autre Auguste (vingt-quatre à vingt-cinq ans), plus petit, brun, des +yeux très beaux, une petite moustache noire pendante,--et dans toute sa +personne il y a quelque chose de pendant--une peau veloutée comme je ne +crois pas en avoir vu chez un homme, une belle bouche, un nez régulier, ni +rond, ni pointu, ni aquilin, ni classique, un nez dont la peau est aussi +veloutée, ce qui est excessivement rare, un teint très pâle, qui serait +admirable, s'il ne provenait de la maladie. Tous les deux ont de belles +mains aristocratiques et soignées. + +Qu'est-ce donc lorsque je regarde bien... + +Écris-moi tous les jours, parle-moi de grand-papa. + +La tante vous embrasse tous, moi aussi. + +[Note 10: Son grand-père était atteint de paralysie.] + + + + + À la même. + Soden, samedi, 3 août 1878. + +Je t'ai parlé de M. Muhle, aubergiste? Eh bien, M. Muhle prétend que c'est +arrangé pour nous... Vous savez que ce soir il y a bal au Kurhaus et ce +pauvre Muhle, qui est toujours ivre, se promet une fête colossale. Bien +entendu, nous y allons tous. + +À peine installés, voilà que je vois un monsieur que j'ai rencontré une +ou deux fois le matin, conduisant un étrange tilbury avec un petit groom. +Ce monsieur donc arrive et se présente. C'est le baron de je ne sais quoi, +fils de je ne sais quelle autorité du pays, grand seigneur, à ce qu'on +me dit. Mais je refuse de danser et, comme il insiste, j'essaie de lui +prouver que la danse nous dépouille de notre dignité, que cet exercice est +une des grandes preuves de la décadence de la grande famille humaine, +etc... Bref, je lui parle politique, puis de la guerre d'Orient, etc., +etc. Muhle est vexé, car, en refusant de danser avec un jeune homme si +blond et si rose, j'ai vexé ce jeune homme, qui est aussitôt parti de +Soden. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Tout le monde plaisante sur le prince de H..., de sorte que l'on peut +encore rire. Ce pauvre prince change à vue d'Å“il, il est arrivé beau et +maintenant il est laid, il est méchant. On reconnaît sa sonnette, et il +faut l'entendre parler au garçon et à son pauvre frère. Je crois que l'on +va bientôt l'enterrer. Quel horrible mal... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Le baron...., celui du bal, est le plus grand fonctionnaire du pays, +gouverneur ou autre chose, je ne sais au juste. Le prince Ouroussoff le +connaît et le susdit baron n'a cessé de lui dire que la position qu'il +occupe si jeune lui fait trop d'honneur, qu'il ne croit pas l'avoir +méritée, que c'est à la bonté de l'Empereur qu'il la doit. Mais ceci n'est +que la préface. Ce baron est _amoureux d'une demoiselle_, et, pour +faire sa connaissance, il a organisé le bal d'hier; mais comme on lui a +dit, dans le pays, que cette jeune fille était aimée d'un autre jeune +homme, il alla trouver le jeune homme en question et, avec la franchise +que comportait la circonstance, il le pria de lui dire la vérité, et si ce +n'était qu'un racontar de Soden, s'il n'aimait pas la demoiselle, de lui +donner l'autorisation de se présenter... mais si, au contraire, c'était +vrai, de le lui avouer; dans ce cas, sa loyauté, son honnêteté lui +défendraient de contrecarrer les chances de l'autre, qui avait le droit de +priorité. Le monsieur l'assura qu'il n'était nullement amoureux--(pauvre +jeune fille),--et lui permit de se présenter, autant qu'il le voudrait. + +La demoiselle, c'est moi; le monsieur, c'est D... + +Le baron est grand, blond, gros, plein de sang. Tu sais que ces hommes-là +m'aiment généralement et généralement aussi je les déteste. Il est vrai +aussi que je n'aime pas beaucoup plus les autres, quand je m'examine +sérieusement. Le comte M... était blond, le comte B... blond, Pacha G... +(quel nom!) blond, P... blond, comte M... blond et enfin le baron S... +blond; A..., qui était un enfant, était aussi blond. + +Je m'ennuie beaucoup sans vous tous et encore plus sans mon atelier. + + Au revoir, embrasse grand-papa. + + + + + À la même. + Soden, 6 août 1878. + + Chère maman, + +Je vais te raconter mes enfantillages: ce matin je me suis promenée et je +suis entrée dans l'église catholique; j'ai profité de la solitude absolue +pour monter dans la chaire, dans le chÅ“ur, sur l'autel, et pour réciter +les prières posées sur les tablettes de l'autel; je l'ai fait pour prier, +parce que j'ai un tas de projets et que j'ai besoin de l'assistance du +ciel... Mais l'idée que j'ai lu une messe me transporte. Songez, j'ai +sonné comme font les prêtres durant l'office... Enfin je n'ai pas eu de +mauvaise intention. + +J'ai fait une longue conversation avec le prince Ouroussoff; tout à coup +le prince me dit: Voici les Ganz.--Tu te rappelles que j'ai donné le nom +de Ganz aux deux princes allemands. Tu comprends qu'on ne peut pas rester +tranquille, quand cet homme sérieux, cet homme d'État s'interrompt au +milieu d'une explication des causes intimes de la guerre, vous dit comme +une chose toute naturelle que... _Voilà les Ganz_. Le mot ganz me fait +penser à l'allemand (_Gans_)[11]. + +[Note 11: Gans, oie.] + +J'ai fait une pochade de ces princes (comme à Nice) si ressemblante, que +le garçon qui venait apporter un plateau s'arrêta net devant la toile, +se mit à rire et à gesticuler d'un air si bête, que vraiment ma vanité +d'artiste est flattée. + +Puis est venue Mme A. Nous nous sommes tenues à la fenêtre qui est notre +balcon. Ganz passait à chaque instant pour regarder, Mme A. faisait la +coquette et riait d'un air mauvais genre. Comme c'est bête, que je ne +puisse vous faire partager ma gaieté au sujet des Ganz. + + Au revoir, je vous embrasse. + + + + + 1879 + + + + + À M.*** + Paris, 63, avenue de l'Alma. + +Votre lettre a cela de bon pour vous, qu'elle provoque irrésistiblement +des conseils qu'il est impossible de refuser même lorsqu'on ne les demande +pas. + +1° Ne parlez jamais de droits qu'on vous _accorde_ ou de faveurs qu'on ne +vous _refuse pas_, ce qui est plus exact... + +2° Ne renvoyez jamais de guitare en mauvais état. + +3° N'attendez jamais qu'on vous offense pour vous battre, si vous voulez +vous battre. + +Et enfin soyez bon chrétien, écrivez sans espoir qu'on vous réponde que +vous êtes lu et que vos lettres ne sont pas livrées à la +publicité. + + + + + À Mademoiselle Colignon. + Mai 1879. + + Chère amie, + +Je dois vous dire qu'ayant fini de peindre à quatre heures, je n'ai cessé +de lire le _Nabab_, roman d'Alphonse Daudet. C'est très intéressant, +et ce type de nabab ressemblerait à quelqu'un d'autre, si on l'affinait et +l'anoblissait. Je sais bien que la ressemblance n'est pas flatteuse, aussi +il faut, je le dis, affiner, anoblir, spiritualiser. Ce n'est pas que +l'on soit idéal, extra-fin et nobilissime... C'est-à -dire je ne sais au +juste... je ne me fie pas à mon jugement; lorsqu'on est idéal je crois +que je prends de la fadaise pour de la distinction, et quand on me semble +énergique et extraordinaire, je crains que ce ne soit de la rusticité, +du commun, du bourgeois. Heureux, heureux, celui qui sait dire comme il +pense. Je vous écris comme si j'écrivais dans mon journal.--Non, vrai, si +je devais me gêner avec mon journal pour dire toutes les fantaisies qui me +passent par la tête, ce serait trop ridicule! + +Ainsi, écoutez: quant aux fantaisies, voyez le bonhomme Joyeuse dans le +_Nabab_, vous avez sans doute compris que c'est tout à fait moi pour +l'imagination. Comme moi il suffit d'un mot pour que je m'imagine tout +un roman, dix romans, vingt romans, et tout cela en quelques minutes. Il +y en a pourtant qui durent des semaines... Non, il y a des moments de +lassitude, pendant lesquels on voudrait en finir avec tout, et pour en +finir, il n'y a que deux moyens: mourir ou aimer. + +Oh! si vous saviez comme je suis fatiguée de cette vie de tristesse! Quand +tout grimace, tout fuit, tout se moque... + + Tout à vous. + + + + + À son frère. + Paris, novembre 1879. + + Cher Paul, + +Aujourd'hui, M. Gavini nous envoie deux billets et nous allons à la +nouvelle Chambre. J'aimais mieux Versailles, on se retrouvait mieux étant +obligés de partir par le même train. Ici, on s'en va quand on veut et il +n'y a pas l'amusante sortie de là -bas. Il y a du monde plus élégant qu'à +Versailles, mais les loges sont un peu comme au théâtre, toutes pareilles, +et celle du président dans laquelle nous sommes ne diffère en rien des +autres. + +On retrouve tout le monde aux mêmes places: C. est affaissé et éteint, +Gambetta paraît maigre, Bescherelle court toujours. J'examine les +magnifiques Gobelins et les affreuses statues. + +Rouher a pour la première fois aujourd'hui, depuis la mort de l'infortuné +prince, reparu à la Chambre, à la Chambre de Paris, à l'ancien Corps +législatif. Il a dû avoir de drôles de visions. + +La pensée de cet homme depuis la mort de ce prince m'a fait mal, il doit +être bien malheureux. G. me dit qu'il lui en a voulu de ce qu'on ne lui +ait pas indiqué la loge où j'étais. + +Hier, dîner chez M. M. J'ai complimenté Gaillard sur son _Chant des +races latines_ publié dans la revue de Mme Adam. C'est un jeune homme +d'Avignon, à face irrégulière de Sarrasin, avec un épi au sommet de +l'occiput qui lui donne l'air cocasse avec son emphase et son calme +étrange de méridional. Je cause avec lui et il me propose d'écrire quelque +chose pour la Revue, de lui faire des traductions du russe. + +Tu penses bien que je suis enchantée et le ferai quand il voudra. + +Ah! j'ai oublié de te raconter que ce matin maman a eu un grand succès +à l'église russe. Le grand-duc Nicolas l'a saluée et lui a parlé. Le +grand-duc lui a demandé si elle avait quelqu'un de sa famille décoré de +l'ordre de Saint-Georges (c'était une messe à l'occasion de la fête des +chevaliers de Saint-Georges). Alors maman lui a répondu qu'en effet, +pendant la guerre de Crimée, à Malakoff, son frère, à peine âgé de seize +ans, a été décoré par lui-même sur le champ de bataille. Le grand-duc +s'est rappelé du fait et a été extrêmement gracieux en ajoutant que toute +la famille était héroïque, puisque maman n'a pas craint de sortir par un +temps aussi effroyable. + + Au revoir, je t'embrasse. + + + + + À M. X. + +Vous me demandez, mon ami, comment j'ai accueilli la grande nouvelle. + +Je l'ai accueillie par des murmures. M'étant mise en dehors de tout ce qui +fait la vie des femmes, je parle du haut de la montagne n'ayant pas cette +pudeur qui empêche de dire sa pensée lorsqu'on est intéressée soi-même. + +Que vous arrive-il donc? Est-ce le moment psychologique des chanteuses +qui se retirent à l'heure où l'on dira encore: quel dommage! J'aime assez +cette idée: pourtant si vous accomplissiez l'acte sans cette raison +majeure, je verrais que je m'étais trompée sur vous. Je vous prenais pour +un monument public, pour une propriété nationale... Imaginez-vous l'Arc +de Triomphe ou le Louvre passés en des mains particulières. Je ne vous le +pardonnerais qu'en ma faveur, de même que je trouverais monstrueux si l'on +donnait ces monuments à une autre qu'à moi.... Ce qui serait également +bizarre, mais excusable à mes yeux. + +Vous vous aveuglez, mon ami: souvenez-vous de votre passé.... Je sais +bien, que vous vous dites: Moi, c'est autre chose.... Comme tous ceux +qui y ont passé. + +Je ne vous ménage plus, dans la certitude que j'ai que rien ne pourra vous +détourner de la voie nouvelle, c'est-à -dire que c'est la même voie connue, +le même morceau de musique, seulement vous ferez la basse cette fois, vous +accompagnerez.... au bal, au spectacle. Mais ces avis sont superflus, rien +au monde ne saurait empêcher l'événement, un homme qui a inspiré tant de +passions, dépravé tant de cÅ“urs, brisé tant de fidélités, doit fatalement +se marier. C'est l'expiation. + + + + + À son frère. + Paris, mercredi, 10 décembre 1879. + + Cher Paul, + +Nous sommes allées voir le Père Didon au couvent des Dominicains[12]. + +Ai-je besoin de te dire que le Père Didon est le prédicateur dont la +gloire grandit à vue d'Å“il depuis deux ans et dont en ce moment tout Paris +s'occupe. Il était prévenu; aussitôt que nous arrivons, on va l'appeler +et nous l'attendons dans une des sortes de stalles-cellules de réception, +toute vitrée, avec une table, trois chaises et un bon petit poêle. J'avais +déjà vu son portrait hier, et je savais qu'il a des yeux splendides +(beauté qui manque à L. P.). Il arrive, très aimable, très homme du monde, +très beau avec sa belle robe de laine blanche, qui me rappelle les robes +que je porte à la maison. Sans la tonsure, ce serait une tête dans le +genre de celle de P. de C., mais plus éclairée, les yeux plus francs, +l'attitude plus naturelle, quoique très haute; un visage qui commence à +devenir épais et qui a le même quelque chose de désagréablement de travers +dans la bouche que C. Mais une grande distinction, pas de charme outré de +créole, un teint mat, un beau front, la tête haute, les mains adorablement +blanches et belles, un air gai et même autant que possible bon garçon. +On voudrait lui voir une moustache. Beaucoup d'esprit, malgré un grand +aplomb. On voit tellement qu'il mesure toute l'étendue de sa vogue, qu'il +est habitué aux adorations, et qu'il est sincèrement heureux du bruit qui +se fait autour de lui! + +La mère M. l'a naturellement prévenu par lettre de la merveille qu'il +allait voir et nous lui parlons de faire son portrait. + +Il n'a pas refusé, tout en disant que ce serait difficile, presque +impossible... une jeune fille faisant le portrait du Père Didon... il est +si en vue... on s'en occupe tant... + +Mais c'est justement pour cela, idiot! + +On m'a présentée comme son admiratrice fervente. Je ne l'avais jamais ni +vu ni entendu, mais je le pressentais tel qu'il est, avec ses inflexions +de voix, passant des notes caressantes à des éclats presque terribles, +même dans la simple conversation. + +C'est un portrait que je sens tout à fait et si cela pouvait s'arranger, +je serais une bienheureuse personne. + +Ce grand diable de moine ne doit pas être sage. Même avant de l'avoir vu, +il me faisait un peu peur. Je n'aurais qu'à rougir quand on parlera de +lui. Ce serait désagréable, un moine! C'est un être qui pourrait avoir de +l'influence sur moi et je n'ai pas envie de cela. + +Il a promis de venir nous voir et pendant un instant, j'ai désiré qu'il en +restât à sa promesse. + +Mais c'est bête, et tout ce que je désire à présent est qu'il consente à +poser. Rien au monde ne ferait mieux mon affaire de peintre ambitieux. + + Je t'embrasse. + +[Note 12: Une partie de cette lettre se trouve reproduite dans le journal +de Marie Bashkirtseff (pages 159 et 160 du tome II).] + + + + + 1880 + + + + + À M.*** + Paris, samedi, 3 juillet. + 34, avenue Montaigne. + +J'ai longtemps hésité avant d'envoyer ceci. Vous même avez si bien compris +que je ne pouvais vous écrire que vous en avez déguisé, même à vos yeux, +le souhait sous un appel à mes bons sentiments en général, délicatesse +involontaire, mais dont je vous sais gré. + +S'il ne s'agissait que de réponse à un jeune homme amoureux, je ne +répondrais pas. + +Aussi, entendons-nous bien: _Ceci n'est point une lettre_. + +Je ne sais si je vous flatte en vous jugeant assez fin pour saisir cette +nuance. Vous êtes jeune et vous semblez en proie à un sentiment vrai. (On +verra plus tard s'il est vrai.) Avec cela on va loin. Je voudrais rendre +meilleure une créature humaine en exploitant l'influence que je puis avoir +sur elle. Entreprise grave et intéressante. Expérience élevée qui me +tentera toujours. Voilà donc ce qui me fait parler, et aussi une envie +irrésistible de me moquer un peu de vos finasseries; pourtant c'est un +triomphe facile. + +Écoutez donc: le manque de franchise dans une circonstance solennelle ou +dans un rien me répugne également. Ce qui me fait aussi douter de votre +sentiment, c'est que ce sentiment vous aurait donné comme une révélation +d'un monde supérieur et vous aurait, momentanément du moins, doué de +facultés, qui vous permettraient de comprendre que devant des natures +comme la mienne on ne trouve grâce qu'en dépouillant tout artifice, à +moins d'être.... ne l'essayez pas,--en mettant son âme et sa vie à nu +comme devant Dieu. + +Et vous, que faites-vous? + +Vous croyez donc que des faits vrais, quoique vulgaires, m'amuseraient +moins que vos petites inventions? Quand ils ne m'intéresseraient qu'à +titre de documents humains! Et maintenant encore vous me parlez de me +confier vos peines comme si je vous l'avais défendu, vous citez ce manuel +que vous ne comprenez pas. + +Vous n'êtes qu'un enfant. + +Du moment où je vous montrais assez de bienveillance pour vous donner à +choisir entre un congé immédiat et un délai de six mois, vous deviez me +faire la flatterie de me prendre pour votre patronne et conseillère. C'est +un rôle, auquel on ne se refuse jamais, quelque orgueilleuse qu'on soit. + +Vous auriez même pu me mettre au courant de tout, afin d'éviter à mon +esprit la fatigue de chercher le vrai dans le cas où il le chercherait. + +Voilà bien des mots, n'est-ce pas, pour des niaiseries comme ces dépêches +qui vous appellent _tout de suite_, cette lettre _ultérieure_ +(que vous avez le temps d'attendre), à je ne sais où, et qui vous retient; +innocent anachronisme. + +J'admets que vous n'avez eu pour vous en aller aucune raison de force +majeure et que tout en ayant le cÅ“ur sensible vous songiez aux affaires, +rien de plus naturel. Mais pourquoi dissimuler cette prose, fort +honnête en somme, sous ce grand amour? Voilà qui n'est pas délicat pour +vous-même... Car enfin c'est étonnant que tout coïncide pour que vous vous +trouviez là justement pour les commissions de vos parents. + +Grand innocent que vous êtes! Le mensonge, quand il n'est pas manié par +quelqu'un de très adroit, est une guenille aux couleurs criardes. Et le +mensonge futile est écÅ“urant comme une vilenie. + +Pourquoi, par exemple, dire que l'appartement de X. est immense? Il n'y a +qu'un salon de grandeur moyenne, je le sais. Cette futilité vous prouve +qu'il n'y a pas de futilités. Il suffit d'analyser une seule goutte d'eau +pour connaître les propriétés de toute la source. + +Je ne déchirerai pas votre lettre. + +Si vous voulez que j'entreprenne votre amélioration, j'ai besoin de +documents pour voir si je réussis. Si vous êtes bon élève, vous vous ferez +de moi une amie véritable et, si vous avez compris mon caractère, vous +savez que mon amitié sera bonne. + +Mais êtes-vous digne de tout cela? Et les choses ne tournant pas selon vos +désirs, ne m'en voudrez-vous pas bêtement de m'avoir aimée? + +Vous avez écrit des bêtises, comme vous dites, mais recommencez. Ici il ne +s'agit que de votre moral et point du tout de vos projets terrestres.... +Je vous trouve audacieux de porter les regards à la hauteur où je me suis +placée, mais le proverbe ne dit-il pas que le soldat qui n'aspire pas à +devenir maréchal de France n'est qu'un mauvais soldat. + +Je m'aperçois, à la fin, que ce que j'exige de vous est insensé. Ce serait +changer tout l'homme. + +On dit, et je n'y crois pas, que l'amour fait des miracles... La façon +facile dont vous avez accepté cette absence m'a choquée... enfin. + +Si vous ne _sentez_ pas la vérité de mes prédications, j'y renonce, +et vous, allez en paix. + +Chaque fois que vous vous impatienterez ou trouverez, en homme ordinaire, +votre rôle ridicule, consultez ce petit _Manuel du parfait amoureux_; +il vous donnera la mesure de vos sentiments. + +Posons comme principe indéniable qu'il n'y a pas de vilenie dans la +personne aimée qu'on ne tâche de s'expliquer favorablement; qu'il n'y a +pas au monde de chose qu'on ne fasse pour la personne aimée en éprouvant +un réel contentement; qu'il n'y a pas de ce qu'on appelle _sacrifice_ +qu'on ne s'impose avec joie. Car en somme l'amour est un sentiment +égoïste, et la preuve c'est qu'on est plus heureux d'aimer que d'être +aimé. Mais tout cela ne se demande et ne se commande pas: l'homme qui +aime l'accomplit tout naturellement, parce qu'il éprouve une satisfaction +personnelle. Quand il y a la moindre hésitation, la moindre impatience, +on ne doit pas ou ne peut pas croire qu'on aime. + +Vous verrez donc si les quelques mois d'épreuve, _au bout desquels il +n'y a en somme qu'une incertitude_, vous les supporterez facilement et +surtout avec plaisir. + + Tout cela _ad libitum_. + + Amen. + + + + + À Monsieur Julian. + Nouméa--Mont-Dore, juillet, août 1880. + +Oui, citoyen Directeur, tout y est jusqu'au costume spécial qui vous +est imposé comme à des galériens, et c'est vêtus de ce costume que nous +subissons le mauvais traitement de cinq à sept heures du matin. Le docteur +des Eaux assure qu'il est bon, mais tous ces gens en place.... des +accapareurs, quoi! Bien, bien dommage que T. ne vienne pas. Vous, je ne +vous invite pas. Paris a besoin de vous. Mais quel bien immense vous +ferait un peu d'exil par ici. + +Figurez-vous qu'il n'y a rien à manger. Ce n'est pas d'une âme élevée +que de songer à la nourriture; mais hélas! Si je ne craignais de devenir +anémique! le docteur a essayé de me faire croire que je l'étais: Vous êtes +très faible, Mademoiselle?--Mais non, Monsieur.--Habituellement pâle?--Au +contraire.--Facilement fatiguée?--Mais pas du tout!--Cela ne fait rien, +vous êtes faible.--Pourtant, Monsieur, comment expliquer? C'est +impossible à expliquer, mais cela est. + +Donc si je n'avais peur de devenir très faible, j'avalerais encore moins +que ce que j'avale, tellement c'est répugnant. Ô succulente cuisine du +lac Saint-Fargeau, tu m'as donné comme un avant-goût des produits des +Trompette du Mont-Dore. Mais combien tu étais préférable! + +Que je n'omette pas de rendre justice à l'équité avec laquelle vous avez +jugé mon dessin. + +Ma tante vous envoie ses meilleurs souvenirs... ce n'est pas aux miens que +vous devez cette épître illustre avant que son auteur le devienne (style +Rochefort), c'est que j'ai besoin de vous ménager. + +Qui est-ce qui remonterait la vis dans les moments critiques? Ce que vous +me dites des cinquante ouvriers travaillant, cet emploi exagéré des bras, +n'est-ce pas une de ces manÅ“uvres d'abrutissement populaire, dont le +régime à jamais exécrable des Césars s'est servi pour annihiler les +intelligences ouvrières? Vous avez aussi écrit le mot _aboutir_, un +mot suspect, ayant été prononcé par le grand enjôleur qui se cache encore +sous les fleurs républicaines. + +Un instant j'ai pensé que vous rachetiez toutes ces choses qu'il m'est +douloureux de reprocher à un bon patriote; oui, j'ai pris un instant ce +mariage des deux silhouettes pour cette alliance tant désirable avec la +patrie de l'Inquisition et je m'en réjouissais. Tous les peuples latins +sont frères et il me serait doux de voir la France extirpant le dernier +vestige de... dans le pays en question. Je me trompais. + +Laissez-moi espérer. + +Donc, quelles que soient nos préférences, que nous aimions la République +athénienne, spartiate, collective, socialiste, orthopédique, artistique, +médailleuse, Tonyfiante et même Rodolphiphobe. + + _Vive la République!_ + + + + + À son frère. + Paris, 1880. + + Cher Paul, + +Je vais te raconter une demande en mariage par un prince: il est venu +dîner, et il me glisse à l'oreille qu'il a à me parler. Ma tante causait +avec C...., et je l'ai écouté. + +--Faut-il me marier? + +Vois-tu la ficelle, cher Paul? + +--Oui, si cela vous fait plaisir. + +--Cela ne me fait pas plaisir. + +--Alors ne le faites pas. C'est tout ce que vous aviez à me dire? + +--Non, je vous ai dit que je vous ai aimée... Eh! bien, je vous aime... +Vous comprenez que c'est une torture pour moi de venir ici comme ça; j'en +suis malade. + +--Et pourquoi? Je pensais que cela vous faisait plaisir. + +--Oui, mais chaque fois que je vous dis quelque chose vous m'insultez... + +--Mais non, je suis gaie, et si j'émaille notre conversation de +digressions, c'est que vous mettez vraiment un temps infini entre chaque +phrase. + +--Vous ne vous moquerez pas de moi? + +--Non, non, non, je suis très sérieuse. + +Mais au lieu de parler, il me regardait avec ses yeux si cernés et son +front encore plus pâle que d'habitude... + +--Il faut m'en aller, n'est-ce pas, ne plus venir ici? + +--Pourquoi? + +--Je vous aime... + +Il fallait parler bas pour ne pas être entendus des autres, et cela +donnait aux voix quelque chose de doux et de charmant. + +--Je vous ai dit que je vous aimais... et quand on aime une jeune fille, +il n'y a pas trente-six issues; c'est l'un ou l'autre, n'est-ce pas? Il +faut donc que je ne revienne plus... + +--Et pourquoi? (Je faisais la naïve.) + +--Parce que je souffre trop. + +Puis, il se mit à pleurer. Il y avait dans ce mouvement quelque chose +d'enfantin, de gentil; mais le mouchoir, qui est venu essuyer les yeux, +a tout gâté. + +--Voyons, voyons, oh! alors, disais-je sans rire, et puis des larmes +maintenant, je veux bien, mais on ne les essuie pas avec des morceaux +de toile, on les laisse essuyer par... celle qui les fait couler. + +Il fit un geste d'impatience. + +--Tout n'est pas rose dans ce monde, repris-je sérieusement, mais pas rose +du tout... Mon système de faire ce qui fait plaisir... c'est bon, mais ce +n'est pas praticable; on peut ne pas faire ce qui déplaît, mais faire ce +qui plaît... + +--Écoutez-moi, mademoiselle, et ne m'insultez pas, ne vous moquez pas. +Je vais m'en aller, ou bien il faut que vous... m'autorisiez à revenir; +cela ne peut pas durer ainsi, je suis trop malheureux, je souffre, je suis +malade. Quand on aime une jeune fille, il faut qu'on se marie avec elle ou +qu'on s'en aille pour toujours. + +--Écoutez, repris-je, c'est facile à dire: se marier; mais à faire, ça +dépend... + +--De qui? + +--Mais de moi. + +--Et alors? + +Il est jeune et il a dû trembler un peu, même s'il a pensé à ma dot. + +--Et alors... moi, je ne veux pas m'engager; et puis, je ne sais pas, +moi, s'il faut attendre. Est-ce que je sais ce que vous êtes; vous avez +l'air d'un honnête homme, vous ne l'êtes peut-être pas... C'est long, un +mariage, ça dure longtemps... Je ne crois pas à votre amour, qui est +peut-être vrai... Je voudrais m'en assurer... Comprenez-vous, il +faudrait attendre. + +--Combien? + +--Voyons, (je me mis à compter sur les doigts, cinq, six), au jour de +l'an? + +--C'est trop long. + +--Alors, à Noël, mettons Noël, sept mois. + +--Et si vous êtes sûre de mon amour, mademoiselle, vous consentirez? + +--Ah! non, je ne dis pas cela, monsieur, ce serait m'engager, je ne veux +pas m'engager, je ne vous aime pas. Mais ce délai est nécessaire pour nous +édifier sur la situation de nos sentiments réciproques. + +--Et alors, il vous faudra encore trois mois pour vous décider. + +--Mais, non, je vous dirai cela tout de suite. + +Et alors, je fais l'enfant, la simple. Après avoir été tantôt rêveuse, +tantôt grave, tantôt moqueuse, je parle de ma peinture, est-ce que je puis +me marier! Je dois peindre. Et puis, ne devais-je pas mourir? + +--Je ferai de la peinture avec vous, mademoiselle. + +--C'est cela, et pendant les sept mois vous apprendrez à dessiner. + +Et je me mets à vanter la vie d'atelier, je lui parle de ma dot, disant +qu'elle entre pour beaucoup dans son amour. Naturellement, il fait +l'indigné. + +--Est-ce que vous croyez que je ne pourrais pas trouver de l'argent, si +je voulais! Est-ce que je sais seulement ce que vous avez, je me moque de +votre fortune! C'est vous que j'aime! + +Eh! bien, cher Paul, je ne l'aime pas, je n'ai même pas pour lui de ce je +ne sais quoi que j'avais pour X... + +--En ordonnant ce délai de sept mois, me laissez-vous la possibilité +d'espérer? + +--Il faut toujours espérer, quand même je vous dirais catégoriquement +_non_. Du reste, j'ai trouvé... Vous allez copier tantôt quelque chose +que je rédigerai... Voici le document; il accepte. + +En somme, moi je ne lui demande rien, c'est lui qui dit m'aimer, moi, je +lui offre le moyen de s'en assurer. Voilà tout. C'est amusant, n'est-ce +pas? + + Demain, je t'écrirai encore. + + Au revoir. + + + + + À la Princesse K***, + +Comme c'est ennuyeux, chère princesse, que vous ne soyez pas à Paris! +Songez donc, Gambetta donne une fête splendide, nous avons une invitation, +mais maman et ma tante ne veulent pas y aller en deuil et ne connaissant +personne chez les républicains, je suis si désolée d'être obligée de me +passer de ce divertissement, qui sera, en vérité, une chose très amusante, +et très drôle, et très magnifique, que je suis prête à aller vous chercher +à Dieppe. + +Vraiment vous devriez revenir à Paris au moins pour ce jour; c'est si +près, Dieppe, seulement quatre heures, quatre fois le voyage à +Versailles. Rien qu'une promenade. + +Si vous voulez, deux de nous irons vous chercher pour vous décider plus +facilement. Pensez donc! une première fête chez Léon, toute la haute gomme +républicaine y sera; un spectacle unique et pour ainsi dire historique. On +fait des préparatifs dix fois _bÅ“uf_. Ce qui m'attriste un peu, c'est +que le fils A... n'y sera pas à cause de la stupidité de son grand-père +qui a eu l'invention d'être très souffrant. Mais je me consolerai +facilement de cette absence. + +Voyons, décidez-vous; sans vous, je serai forcée de rester à la maison; +je ne connais que des bonapartistes qui, si je leur disais que je vais +dans la hotte de la présidence, me considéreraient comme une personne +absolument dégoûtante. + +Vite une réponse. + +Je vous embrasse. + + + + + 1881 + + + + + À Monsieur X... + + Monsieur, + +Voici un plan[13] avec le nord bien indiqué[14]. Maintenant voici mes +idées à moi pour que vous sachiez dans quel sens marcher. L'atelier +aurait la hauteur de deux étages et aurait trois jours, plus un jour +d'en haut. Au-dessous de l'atelier, un atelier aussi, mais de sculpture, +au rez-de-chaussée. + +Vous comprenez, il n'y aurait pas de chambres habitables dans cette +partie; du reste, je fais au crayon les divisions imaginées par moi; +vous verrez si c'est pratique. + +Je voudrais que l'atelier communiquât avec les salons. Ainsi voilà , +rez-de-chaussée: atelier de sculpture, et cuisines, etc., etc. Premier +étage: salons et ateliers. Deuxième étage: chambres à coucher; combles +pour les domestiques. Je vois qu'on peut me faire ma chambre et un cabinet +de toilette au premier, et l'atelier restera encore assez grand, et ma +chambre aura cinq mètres de largeur. Ou bien, si vous trouviez le moyen +de donner à l'atelier une forme régulière ce serait parfait. + +Seulement ce à quoi je tiens, c'est que l'atelier vienne à la suite des +salons et, pour économiser le terrain, on ferait la remise sous la salle à +manger. Vous voyez que je trouve moyen d'avoir devant l'atelier un jardin, +par lequel on entrera, car il faut aux ateliers une entrée à part. Au +besoin, ma chambre et mon cabinet pourraient être au deuxième et je +passerais à l'atelier par l'escalier intérieur. + +Mais surtout que l'entrée principale soit de telle façon qu'on soit obligé +de traverser le salon et la bibliothèque avant d'arriver à l'atelier. Les +pièces en enfilades, enfin. + +J'espère que vous comprendrez ces incohérences et excuserez le désordre de +mes idées architecturales. + +Agréez, je vous prie, Monsieur, mes civilités. + +P.S. Il serait peut-être possible de placer le jardin (quand même il +n'aurait qu'une superficie de 50 mètres) de telle façon que j'y puisse +faire des études sans être vue de la rue. Je ne tiens pas au jardin à +l'extérieur; là où je l'ai indiqué on pourrait ne faire qu'un jardinet de +deux mètres de profondeur. + +Enfin ce sont tout des idées en l'air! Du reste, le jardin me semble bien +où je l'ai marqué sur le plan. + +Maintenant il faut un escalier, une cour, une écurie et remise; je +voudrais bien qu'on puisse entrer de l'escalier dans le grand salon. + +[Note 13: Le livre original comporte le plan à la page 139.] + +[Note 14: Il s'agit ici d'un hôtel qu'on avait le projet de construire à +Paris avenue Kléber. Il ne fut pas donné suite à ce projet.] + + + + + À Monsieur Julian. + Russie, Poltava, 21 mai/2 juin 1881. + +Draperies blanches, yeux tristes, mains pâles, air détaché... Le royaume +de ce pays-ci n'est pas pour moi! (sujet d'esquisse pour le paysage). + +Oh! les horribles mastodontes, des gens qui ont des poses et des mains +comme sur les vieux mauvais portraits. Faut-il être enragée, hein? Vous +êtes un grand prophète, mais il me fallait ces cent heures de chemin de +fer. + +Du reste jusqu'à présent je n'en ai eu que l'avantage d'un rhume. L'air +délicieusement pur et parfumé est trop frais pour rester tout le temps +dehors et me voilà dedans... Je m'y suis fourrée moi-même, mais ça n'en +est pas plus drôle... Si au moins c'était la sévère majesté des steppes, +mais non! La campagne est jolie. La famille est aux petits soins, les +nouveaux me trouvent délicieuse, les anciens trouvent que je suis devenue +sérieuse et calme... + +Il y a cinq ans, je venais montrer mes premières jupes longues et je leur +ai servi un feu d'artifice à tout casser; à présent je viens chercher +quelque chose qui flotte entre _oubli_ et _repos_. J'ai la tête +pleine de peinture, et ces personnes-là ne peuvent pas comprendre les +nobles préoccupations des gens de notre espèce et puis, il faut l'avouer, +je suis finie jusqu'à nouvel ordre. + +Hier, pour la fête de mon père, grande ovation. Tous les paysans venus +dans la cour, on l'a acclamé, secoué, embrassé, on m'a fait ôter mon +chapeau et mon voile pour me voir et, après examen, ç'a été à moi d'être +portée en triomphe et acclamée. Il m'a fallu en embrasser un tas. Puis +sont arrivées les femmes, j'ai paru au balcon, nouvel enthousiasme et cri +dominant: un bon mari! _Gambetta à Cahors enfin_. + +Puis quand tout ce monde a eu bu et dansé, on a parlé de donations de +terres, mais quelqu'un leur a montré le poing et l'incident a été clos. + +On distribue, à ce qu'on dit, à ces braves gens des soi-disant ukases de +l'Empereur, obligeant les propriétaires à leur donner trente-six choses. +On a mis aussi à prix les têtes des nobles, 50 roubles la pièce. Me +voyez-vous au bout d'une pique? Enfin, si vous avez présente à l'esprit +l'histoire des dernières années de votre ancien régime, vous êtes au +courant. La ressemblance est frappante depuis la condition épouvantable du +peuple, jusqu'à l'aveuglement stupide des grands. Le paysan français qui +met à sac le château en disant qu'il en est désolé, mais que le roi le +veut ainsi, est le frère du Russe qui prétend avoir l'ordre de massacrer +les Juifs. + +Figurez-vous que je n'ai pas pu avoir un chevalet à Poltava. Un aimable +indigène est allé en chercher un à 12 heures de chemin de fer, c'est au +moins gentil. Ici il n'y a qu'un photographe peintre, pas moyen d'avoir +une toile assez large. Ah! si vous saviez! + +Comment va M. Tony Robert-Fleury? Je l'ai laissé souffrant. S'il allait +crever sa toile! Ça me dérangerait horriblement dans mes habitudes et +puis, blague à part, je l'aime bien et vous aussi. + +P.S.--Paul est devenu obèse, sa femme est gentille et jolie et tout va +bien. Dina fait de grandes toilettes et s'amuse, et moi je ne suis même +pas sensible aux triomphes populaires... C'est grave. + + + + + À son père. + Août 1881. + + Cher père, + +Après l'article du journal Jugeni Cray, il faut absolument que je fasse +cette image. Aussi vous seriez bien aimable de faire des démarches +nécessaires puisque je ne sais comment m'y prendre. En outre comme vous +êtes un être intelligent, je m'en rapporte à vous pour me procurer tous +les renseignements exacts. Par exemple, pour quelle partie de l'église[15] +serait l'image et sa grandeur, et sa forme, etc. Car je suppose que cela +doit être approprié à la disposition des ornements intérieurs, et sans +doute les principales images sont déjà commandées à des célébrités russes. +Enfin tâchez de m'obtenir quelque chose d'important pour que j'aie de la +satisfaction à le faire bien. J'aimerais que ce fût grandeur nature. Le +Christ, par exemple, avec la figure de l'empereur: enfin je me mets à la +disposition du comité (est-ce un comité?) pour telle image qu'on voudra. + +Seulement, s'il faut que je sois l'esclave d'une certaine dimension ou +d'un certain sujet, il faut que je le sache au plus vite, afin de penser à +mon sujet et de m'y mettre. + +En un mot, vous arrangerez cela très bien, j'en suis sûre. + +Je félicite et embrasse la princesse[16]. Au revoir. + + Votre fille célèbre, + + ANDREY[17]. + +[Note 15: Église construite en mémoire de l'empereur Alexandre II, à +Saint-Pétersbourg, à la place où l'empereur a été tué.] + +[Note 16: SÅ“ur de son père.] + +[Note 17: Marie Bashkirtseff exposa pour la première fois au Salon de 1880 +et signa son tableau: Marie, Constentin Russ--au salon suivant, en 1881, +elle signa Andrey--nom qu'elle adopta souvent dans sa correspondance. Ce +n'est qu'en 1883 qu'elle mit son nom véritable sur ses tableaux, alors +qu'elle se sentait plus certaine du succès.] + + + + + À M. B... + 1881. + + Cher B..., + +Au lieu de Bayonne nous avons couché à Bordeaux, et je vous écris pour +vous dire que nous avons vu Sarah dans _la Dame_. Vingt-cinq francs +la stalle de balcon. Elle a joué, cela va sans dire, comme personne, mais +je critiquerai très fort son entourage. Armand Duval, atroce. Et les +toilettes! au risque de vous crever le cÅ“ur, je vous dirai qu'elle n'est +pas bien habillée; la robe du premier assez jolie, du second (la bleue), +jolie. Celle de la campagne, laide, et celle du bal encore plus. Une +horrible guirlande toute raide, qui n'allait nullement avec les camélias +du bas de la jupe... Enfin pour la province ça ne vaut pas la peine, mais +c'est égal, si cette toilette est payée ce que vous avez dit, Sarah est +joliment volée. Du reste, ne vaudrait-elle que mille francs, elle est +laide; je ne comprends pas qu'une artiste comme Sarah se mette ça sur le +dos. Le dernier peignoir est charmant ainsi que la pelisse blanche. + +Du reste, elle a joué comme un ange. Mais je ne pouvais la gober +entièrement, elle vous ressemble trop. C'est ridicule de se ressembler +ainsi! + +Qui des deux copie l'autre? + +Comment vont vos deux pensionnaires? Dites-leur bien des choses. Et puis +si vous étiez bien gentil vous iriez encore boulevard Rochechouart, _57 +bis_. Vous voyez, je ne louerais que vers le 15 octobre, et je serais +désolée si un autre m'enlevait ce paradis si bien exposé au Nord. Ne +pourriez-vous, avec la finesse qui vous caractérise, vous arranger de +façon à être prévenu par la concierge... je ne sais comment, mais que je +puisse respirer librement ici sans la crainte que quelque peintre (ils +sont si ignobles) loue l'atelier que je convoite. Si, pour vous encourager +à m'arranger cela, il faut dire que la robe du quatrième est jolie, je +vais le dire volontiers. + +Il fait beau, il fait chaud, Biarritz est charmant. + + + + + Au même. + Biarritz, 1881. + + Cher B...., + +Le quatrain qui commence votre lettre serait digne d'être de vous, il est +ineffable. Les gants vont très bien, je vous remercie, c'est trois fois +deux francs soixante-cinq centimes que je vous dois. + +Hier, représentation de Coquelin cadet et grand bal. Il n'y a que des +Espagnols et des Russes. Les Espagnoles sont jolies, jolies, jolies; quant +aux Russes, il n'y en a qu'une, et vous savez de qui je veux parler. + +Il pleut depuis deux jours; du reste, fin septembre, tout ça s'envole, +et nous allons faire un tour artistique à travers l'Espagne, qui me +passionne. Sans bagages, comme des Anglais; c'est le voyage le plus +intéressant d'Europe et qu'il faut avoir fait, vraiment. + +Ne regrettez pas de n'être pas à Biarritz, qui n'est pas plus amusant +que Trouville ou Aix, mais à votre place, je profiterais de ce que les +délicieuses Russes que vous savez vont en Espagne, et je ferais ce voyage +dans ces conditions incomparables. Mais j'y songe vraiment, plaisanterie à +part, la saison est tout à fait favorable, vous avez beaucoup travaillé, +Paris est humide en octobre, vous toussez; vous raconterez vos aventures +ibériennes, castillanes et andalouses à Sarah; voilà bien ce qu'il faut +pour décider votre famille à vous laisser partir, sans compter qu'avec +mille fois vingt sous le tour est joué aussi bien que la _Dame_ par +Sarah. Et puis vous serez sage étant en famille, et puis vous porterez mes +ustensiles de peinture dans les passages dangereux des montagnes, ou'sque +les écureuils ne s'aventurent qu'à regret, les biches plutôt, enfin il +n'importe, comme on dit chez Victor Hugo. Donc, méditez sur ce projet +éblouissant et au revoir. Merci de nous toutes pour les chiens et +l'atelier, vous êtes bien gentil, comme disait Mme Thiers. + + Andrey, + Future grande médaille. + + + + + Au même. + + Amado ed illustre B! + +Oui, son en Espagna ainsi qu'en Mantilla; parcouro l'una portando l'altra. +Visito Toledo et l'Escorial faisando studias et conquêtas. + +Non est impossible que je fasse quelque magnifica composition mais est +meglior de ne rien présumar. Il m'a semblato démêler dans esperancia del +segnor Juliano de me vider faire grande tableauto, il m'a semblato, +dis-je, démêlar que maman a fato visita al segnor director et l'a +serinato al effecto d'agir sur moi en faisando semblante de creder que +je travaillo ici pour me faire restar dans le Midi. Si le pensiero +machiavelico que prêto al nostro director al vrai, je lui retiro ma +confiancia et la dono illico al segnor Cot qui non est complicio della +familia (!) Vous pouvez lui faire part de cette menacia. + +Dans tous les casos el tiempo que stabo in esto infecto pays sera +employato a chipar segretos de Velasquez, Ribera et altros polissones. Et +lorsque munita de tanta sapientia me riscabo à faire immensa toila d'après +natura, enfonçatos Carolus, Tony et altros precursorès. Donc, caro chico, +prego usted de faire demangiamento del 37 se abominabil propriator me +ficha à la puerta avant janvier--ce sera donc le 15 octobre. Spero que +sera plus tard. Dans todos los casos faudra ranger chosas dans antiqua +chambra de Mlle Oelsnitz. Penso être de retour dans vingt jours à moins +que... Il y a beaucoup de balcones, guitarras, Å“illadas et eventaillos +mais le travaillo avant todo. + + Attendo nuevas lettras de usted et me dico humilimente. + + Andrey, + Fabricante de chèvre-d'Å“ufs, + successor de Velasquez + et de plusieurs cours étrangères + et professor de langua espagnol. + + + + + À M. Julian. + + VOYAGE PITTORESQUE EN ESPAGNE + + PAR + + M... B... Andrey. + + Séville, Hôtel de Paris, 1881. + + Cher maître, + +Ô vous qui avez peut-être l'intention de voyager quelque jour, suivez ce +conseil, fruit d'une expérience amère. + +En fait de mères prenez la Méditerranée et en fait de tantes celle du +Bazar du voyage (place de l'Opéra), car si vous êtes le moins du monde +artiste, si vous avez la moindre tendance vers ce que les positivistes +appellent poésie, si vous avez dans l'âme quelque coin inexpliqué qui +aspire vers autre chose qu'un fond d'épicerie, fût-il de Gambetta même... +si vous partez avec l'espoir de récolter des croquis, des études, voire +des tableaux... Trois fois hélas! Je vais, pour ainsi dire, cher facteur, +vous faire assister à mes pénibles déboires. + +_Burgos_.--Qu'est-ce qu'il y a donc ici? une cathédrale, seulement? +Il faut être Anglais pour... Oui j'ai entendu dire que des Anglais sont +venus à Lausanne pour voir une cathédrale. Et quel froid! chien de pays! +Qu'il faisait bon à Biarritz, et pourquoi sommes-nous partis? Première +douche. + +_Valladolid_.--Nous ne nous y arrêtons pas; on m'en a dégoûtée en me +demandant une vingtaine de fois quelle était cette ville où je voulais +_encore_ m'arrêter. + +_Madrid_.--Une capitale, au moins, et il fait beau, pourtant le coucher +du soleil... mais le musée est chauffé, je crois. C'est égal, vite, +vite, allons à Séville, on y trouve du bon lait de vache et des poulets +rôtis comme les aime Marie et puis le climat y est très sain. Voyez-vous +les rêves d'Andalousie réduits en pâte pectorale. Est-ce qu'il ne serait +pas permis de haïr un peu des gens qui vous dégoûtent ainsi de ce que +vous étiez près d'admirer! + +Enfin, départ pour Séville, arrêt à Cordoue où il pousse des aloès et des +cactus et où il fait chaud. Délicieux pays! Mais légers gémissements faute +de voiture, car ces dix mètres de marche et la visite de la mosquée vont +m'exténuer. Plaintes à la troisième personne. Il n'y a rien à voir, le +guide _invente_ tout cela _exprès_ pour nous faire manquer le +train. + +_Séville_.--Nous sortons prendre l'air du pays, nous orienter, mais +il ne faut pas quitter les rues principales, car on y est à l'abri; les +quartiers pittoresques, les rues ébréchées, interrompues de places et de +jardins sont horribles, il y souffle une brise! + +Le cocher le fait _exprès_. Est-ce que par hasard (haineusement) nous +sommes venues ici pour visiter les environs de Séville? + +Je prie le ciel de me rendre indifférente à ces saintes infamies, mais je +me vois à bout de patience. Cette continuelle tendance à ramener tout au +plus bourgeois terre-à -terre, par tempérament, et à n'envisager que le +côté hygiénique par principe, me rend folle, d'autant plus que je suis +peut-être vraiment malade. Dans tous les cas, j'ai des médecins bien +maladroits. À Madrid, on échappait un peu à tout cela grâce au musée et à +des amis, un petit artiste entre autres qui a travaillé chez vous et dont +nous avons connu la famille ici. + +Mais en excursion, en voiture, on est forcé de rester ensemble et alors +c'est ou des insinuations tatillonnes pour mon bien, ou un silence lourd +comme du plomb. À défaut de communions d'idées et d'intérêts, il faudrait +au moins un peu d'entrain... Et je suis là comme un promeneur qui se voit +obligé de traîner ses compagnons endormis et hargneux. Tenez, allez au +Salon avec un de vos amis ou avec la maman d'une de vos élèves, je +ne précise pas,--au choix. Eh bien, amplifiez, amplifiez, amplifiez, +substituez au court supplice du Salon un voyage artistique (ô ironie!) à +travers la très intéressante et très pittoresque Espagne et vous aurez une +faible idée... Je fais les plus grands efforts pour conserver une certaine +vigueur morale, mais quand même je me forcerais à résister encore un peu, +l'élan n'y est plus; les ailes tombent et ne servent qu'à balayer les +projets et illusions d'artiste réduits en poussière sous la pression +hygiénique de ceux qui m'aiment. Et comme, tout au contraire du guide de +Cordoue et du cocher de Séville, ils ne le font pas _exprès_, il n'y +a absolument rien à faire que d'exhaler des plaintes sur trois feuilles de +papier et de vous les envoyer comme si ça pouvait faire quelque chose... + +Mais je nourris le secret espoir que vous allez par le premier courrier +m'expédier ici quelque compagnon comme M. de Saint-Marceaux, sculpteur, ou +M. Tony-Robert-Fleury, peintre. Mais est-ce que ce dernier nommé n'avait +pas le projet d'aller cet hiver au Maroc? Dites-lui de se dépêcher, +puisqu'il faut passer par l'Espagne,--on s'embarque à Cadix. + + En partant du golfe d'Otrante, + Nous étions trente, + Mais en arrivant à Cadix, + Nous n'étions que dix... + +Un seul me suffira. S'il ne me tombe quelque secours du ciel, vous me +verrez avant peu. + + Fin du très navrant voyage en Espagne + par M. B. Andrey. + + + + + À sa mère. + 34, Avenue Montaigne, Paris, 1881. + + Chère maman, + +Je suis arrivée en très bon état. + +Papa a été très bien tout le temps, c'est ce qu'il me prie de te faire +savoir. Il vous racontera nos aventures de Varsovie et de Berlin. + +Le tableau est déballé, on y a fait un trou, heureusement peu visible. Je +n'ai pas encore eu le temps de le montrer aux grands artistes. + +Tony-Robert-Fleury va bien et se prépare à partir pour la Suisse; jusqu'à +présent je n'ai vu que Julian, qui est toujours gros comme C.... et qui +vous fait dire mille choses. Mme Gavini est partie le jour de mon arrivée, +je ne l'ai donc pas vue. Saint-Amand est allé rejoindre sa sÅ“ur au +Mont-Dore. + +Paris est vide, mais j'ai beaucoup de choses à faire, entre autres un +tableau pour le Salon. + +J'envoie un tas de choses à Dina. Qu'elle ne se plaigne pas de recevoir si +peu de choses. Papa crie comme un coq de peur des douanes, etc., etc. Papa +crie comme un paon, tellement il a peur d'être encombré de bagages. + +Les commissions de la princesse sont faites. + +Je vous embrasse; revenez pour aller à Biarritz. + + + + + À Mademoiselle Colignon. + + Chère amie, + +Voici ma réponse. Je fais une espèce de discours sur la jalousie. +Pourquoi sur la jalousie, je n'en sais rien. La jalousie et la monarchie +sont mes sujets favoris. Y a-t-il au monde rien de plus absurde que la +jalousie! On se rend ridicule en étant jaloux. Vous aimez une femme, +elle vous aime; un beau jour elle cesse de vous aimer; mais est-ce sa +faute? Est-ce qu'elle n'aime plus parce qu'elle ne veut plus vous aimer? +Est-ce qu'elle a aimé parce qu'elle voulait aimer? Non... Eh! bien, +pourquoi donc la martyriser? Pourquoi cette fureur inutile, stupide? Car +une femme ou un homme rejetés et changés contre un autre ou une autre +sont toujours, quoi qu'on dise, pitoyables. Et leur côté ridicule est +bien mal drapé par la grande robe tragique. On n'aime plus le même ou on +en aime un autre, mais ce n'est pas parce qu'on le veut ainsi. C'est un +changement incompréhensible, involontaire, produit sans doute par le +déplacement des molécules de l'imagination. Si on est jaloux à n'en +pouvoir plus, eh! bien, qu'on les tue tous les deux et soi-même après! + +Je me demande toujours s'il y a au monde quelque chose de plus laid, de +plus ridicule que les scènes de jalousie. Quand on est jaloux à tort, +on a, malgré tout, un doute; alors il faut aller trouver la femme et la +supplier, au nom de tout ce qu'il y a de cher, de sacré, de faire cesser +ce doute; on est bien misérable alors, car les femmes sont de grandes +coquines, qui sont toujours prêtes à martyriser ceux qui se livrent à +elles loyalement. + +Ce discours achevé, discours qui, pour la première fois de ma vie, rend +fidèlement ma pensée, je vous embrasse et j'attends la réplique. + + + + + 1882 + + + + + À sa mère. + + Nice. + Villa Misé-Brun. + + Chère maman, + +Nous sommes très bien arrivés, tout est charmant et je suis enchantée +d'être ici. Nous sommes très gais, il fait très beau et je crains que ma +sainte famille ne m'apporte les tracasseries habituelles. Nous sommes si +calmes, si sages! Paul, Sacha et Dina sont aux petits soins auprès de moi; +Vassili fait très bien la cuisine, Rosalie sert avec entrain; le soleil +chauffe. Bref, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Donc, +prenez bien votre temps et arrivez-nous vers le carnaval, tout est prêt +pour vous recevoir. + +Envoyez de suite burnous algérien blanc dans le haut de l'armoire dans ma +chambre, ombrelle doublée de rose, robe noire, garnie de plumes noires, +dans le placard du cabinet de toilette. + +Mille choses aimables à tout le monde + +_Et surtout ne touchez à rien dans mes livres et les tableaux, qui sont +au-dessus des livres._ Que la poussière reste. Ne dérangez pas le +moindre papier, je vous en supplie. + + + + + À la même. + + Maman, + +Puisqu'il y a eu cet incendie et puisque papa est malade, je vois bien que +les projets que j'ai eus ne sont plus de mise. Examinez cela et parlez-moi +franchement. Quant à partir, songez à la folie, à l'énormité d'un tel +voyage en cette saison. Et puis surtout si papa est malade et que les +médecins lui recommandent un climat plus doux, ce serait insensé de rester +là . Il n'y aura ni amusements, ni moyen de rien faire, si l'on est malade +et triste. + +J'ai besoin d'aller en Algérie, cela se trouvera donc bien de toutes +façons; j'aurai à soigner l'auteur de mes jours et à faire mon tableau; +vous voyez que cela s'arrange à merveille. + +Donc si, comme je le crois, mon voyage ne se fait plus, et je ne le +regrette pas, revenez au plus vite et rapportez-moi de l'argent pour payer +mon portrait. Il faut s'en tenir à ma première lettre, celle qui contient +mes recommandations et qui vous dit de revenir vite. + +Répondez par dépêche. Amenez le père, puisqu'il faut qu'il se soigne; s'il +reste malade à la campagne, il mourra, dites-le à la princesse. + +J'attends la réponse à ma dernière lettre et à celle-ci, mais je crois +vraiment, que c'est vous qui viendrez, car mon voyage à moi, dans les +circonstances présentes, serait l'acte d'une enragée. + +J'embrasse tout le monde. + + + + + À M. Julian. + + Cher maître, + +On a tant réclamé d'égalités et de libertés pour les femmes, et tant de +gens intelligents et éclairés s'en sont moqués, que ces seuls mots de +droits des femmes nous remplissent d'une mauvaise honte, et pourtant le +droit ou l'égalité que nous réclamons n'ont rien à faire avec la politique +et ne touchent d'aucune part ni au nihilisme, ni au socialisme, ni au +bonapartisme, ni au droit de voter, ni à l'éligibilité des femmes. + +Toutes ces questions ont été agitées partout, on a parlé d'une quantité +d'injustices plus ou moins abominables au préjudice du sexe faible, il n'y +en a qu'une qu'on a laissée en repos, justement peut-être parce que c'est +la plus vraie, la plus saisissante, la plus cruelle: l'absence d'une école +des Beaux-Arts pour les femmes. + +Comment, disent les étrangers ébahis, les femmes sont admises à l'École +de médecine, et l'École des beaux-arts leur est fermée! Mais chez nous, à +Saint-Pétersbourg, ou chez nous à Stockholm, les dames sont reçues à +l'Académie et nous ne sommes pas la France, nous ne sommes pas Paris! + +Justement, nous dira-t-on, vos armes se tournent contre vous. En France, +à Paris, cela ne serait pas possible. + +--Et pourquoi? + +Alors on fait un grand discours en trois points, bourré de conclusions qui +prouvent toutes que notre société est pourrie et que l'immoralité de la +nation française est telle que ce qui se peut très bien ailleurs ne se +peut pas du tout en France. + +Et d'abord répétons que les femmes sont admises à l'École de Médecine; +nous dirons ensuite à quel point, tout en étant à l'École des Beaux-Arts +(dans les pays que nous avons cités), elles sont en contact avec les +élèves hommes. Le cours d'esthétique seul a lieu en commun en Suède. Et +puisqu'en France les dames vont aux divers cours confondues avec les +messieurs, en quoi ce cours, fait à l'École, serait-il plus dangereux ou +plus inconvenant? Les ateliers où l'on travaille avec le modèle sont +séparés. + +Ainsi donc pour tout ce qui est inconvénient l'on est séparé. + +Le modèle est tout nu chez les hommes; chez les femmes il porte un +caleçon comme en portent aux bains de mer les messieurs que des dames fort +pudiques ne se font aucun scrupule de regarder à Trouville ou à Dieppe. +Ainsi donc, pour tout ce qui a égard aux inconvénients, les élèves sont +séparés, mais ils sont réunis pour tous les avantages. + +Une grande publicité est donnée aux concours d'admission et aux +expulsions, ce qui ne contribue pas peu à maintenir l'ordre à l'École. + +La légende de la femme artiste, de cet être vagabond et perverti, +incompatible avec le travail ou le talent, laide, mourant de faim, belle, +tournant mal, est une histoire à laquelle on ne croit plus beaucoup, +bien qu'il soit toujours convenu de jeter le nom vénérable et adoré +d'_Artiste_ comme un manteau sur un tas de choses qui n'ont le plus +souvent aucun rapport avec l'art. Toutefois le vieux préjugé n'a été +remplacé que par une idée excessivement vague de ce que cela pourrait +bien être. Le type n'était plus grotesque, on ne se donne pas la peine +de le regarder. Ce ne sont pas les quelques personnalités en vue, +les charlatans, les demoiselles qui font des copies au Louvre ou qui +apprennent la peinture agréable dans un atelier à la mode, qui peuvent +nous édifier. Mais c'est sur la masse vraiment considérable et renfermant +une moyenne de capacités vraiment digne d'intérêt des élèves qui cherchent +l'étude sérieuse de l'art dans les ateliers privés, c'est sur cette masse +considérable et qui renferme une moyenne de capacités qui étonnerait ceux +qui se moquent du travail des femmes, qu'il faut porter les yeux pour +s'assurer combien elles sont intéressantes ces travailleuses, et avec +quelles peines inouïes elles parviennent à s'organiser une éducation à +peu près régulière, mais qui pèche par tant de côtés. + +L'atelier de M. X...,qui est le plus fréquenté, contient plus de cinquante +élèves. + +Ceux qui se moquent des talents féminins ne sauront jamais combien de +dispositions sérieuses, de tempéraments réels et remarquables ont été +découragés et atrophiés par une éducation vicieuse ou incomplète. +L'artiste femme est tout aussi intéressante que l'artiste homme. +On dira que, sauf deux ou trois exceptions, il n'y a pas eu d'exemple de +femmes ayant fourni à l'art des personnalités considérables d'artistes +comparables aux artistes hommes, oui, mais les hommes reçoivent dans +une des plus magnifiques écoles du monde une éducation intelligente et +grandiose; pendant tout le jour ils sont entourés des beautés de l'Art, +leur yeux ne reposent que sur lignes pures et couleurs éclatantes, ils +respirent une atmosphère propre à ouvrir leur âme à l'inspiration et à +développer les ailes de leur imagination qui doivent les porter vers le +génie. Et pour les femmes, rien! ou le hasard des ateliers privés. + +Quoi d'étonnant alors que, sauf deux ou trois exceptions, les femmes +n'aient jamais fourni à l'art sérieux de personnalités considérables. Et +pourquoi cette injustice envers la femme qui est prouvée mille fois plus +courageuse, plus vaillante, ayant, outre la pauvreté malheureusement +commune aux uns et aux autres, à lutter contre de terribles préjugés et +des difficultés sans nombre, n'ayant même pas la liberté d'allures de +l'homme? + +C'est à l'homme qui, par sa nature même, a toutes les facilités d'étudier, +que l'on donne tous les moyens, et c'est à la femme, qui est naturellement +privée de la liberté d'allures et qui a à lutter contre tout et tous, +c'est à la femme qu'on refuse cet enseignement. + +Il y a déjà sans cela trop de femmes artistes, dira-t-on; la femme est +faite pour le foyer. Hélas! ce n'est pas en leur ôtant le moyen de +satisfaire une noble passion qu'on leur donnera l'envie de filer de la +laine. Pourquoi ne pas donner aux ambitions féminines ce magnifique +débouché, pourquoi ne pas encourager ces tendances vers le grand, le beau, +l'utile, en donnant à Paris, la capitale du monde, qui a, comme l'antique +Rome, la prétention d'être le _curiam dignitalem, gymnasium litterarum, +domicilium, verbicem mundi, patriam libertatis_? + +C'est pour cela qu'il faut faire appel à tous les artistes. + +Mais ce ne sont pas là des objections sérieuses, et si ce n'était que +cela... rien de plus facile que d'établir deux ateliers de trente à +quarante personnes chacun; les locaux ne manquent pas. Mais cela +ennuierait ces messieurs les professeurs, d'abord parce que ce serait +une innovation, un changement et que la routine est une des fleurs qui +poussent le mieux dans nos instituts, et puis, des femmes, cela n'est +pas sérieux! Est-ce qu'une femme peut travailler sérieusement. Allons +donc! Mais oui, elle peut travailler sérieusement, et il y a même bien +des gens qui le pensent, tout en disant le contraire; mais que +voulez-vous, c'est si banal de _pioner_ les femmes. C'est tellement +banal que cela ne devrait plus se faire et qu'il devrait devenir bien +porté de s'en abstenir. + +C'est aux gens éclairés, aux artistes, aux disciples de l'art, qui +ne voient que lignes pures et couleurs éclatantes, qui respirent une +atmosphère propre à ouvrir l'âme à l'inspiration, à ce qui est puissant et +beau, et à développer les ailes de l'imagination qui doivent porter vers +le génie, c'est aux amis du progrès et de la justice qu'il faut faire +appel. + + La France tient la tête pour la peinture. + + + + + À M. B***. + +Cher B...., ma réponse vous arrivera du fond du gouvernement de Poltava, +où nous sommes en train de faire des chasses auprès desquelles celles du +nommé Nemrod ne sont que de la Saint-Jean. Il fait encore assez beau et un +lunch, servi en pleine forêt, à deux heures de toute habitation, est +quelque chose de très chic. + +Avant-hier dimanche, nous avons tué vingt-sept loups, dix-sept renards et +deux cent soixante-trois lièvres. Je n'ai sur la conscience que quatre +loups et un renard; vous les verrez rue Ampère, où nous nous retrouverons +vers le 3 novembre. J'espère bien que vous êtes rentré à Babylone et que +la Bretagne vous pleure. Papa a écrit à Alexis pour l'inviter à la chasse +et il n'a pas eu de réponse. + +Qu'avez-vous fait de votre famille, Boji-dar-chéologue? Quel dommage que +ce soit si loin! en amenant des amis de Lutèce on s'amuserait bien. Dites +à Alexis que sa fiancée Julie est charmante, elle aura quatorze ans dans +un mois. + +Les futurs beaux-parents d'Alexis-militude nous ont reçus pendant trois +jours avec une magnificence qui marque bien, pour ce qui est de la dot, +que Balthasardanapale et M. Grévy ne sont que des petits garçons à côté +d'Alexandre. Et cela blague à part. Mais malgré tout je sens le besoin de +me retremper au sein de la civilisation et de la peinture. + + Tout le monde vous embrasse. + + À bientôt. + +Comment va le sergent Hoff? + +Je m'arrache aux souffrance-ien-testament, à notre causerie-tournelle. +Que Dieu vous garde-malade. Mes amitiés à ... + + + + + À Monsieur Julian + + 1882. + +Pour ne pas nous disputer de vive voix, cher directeur, je vous écris; +autrement impossible de garder le sang-froid nécessaire. + +Dans mon désir de m'expliquer les bizarres découragements que vous me +prodiguez avec une bonne grâce charmante, je fais des suppositions. +Peut-être suis-je devenue folle comme le Greco ou Mme O'Connell et fais-je +des locomotives et des cathédrales au lieu de traits humains;--alors il +faut m'empêcher sérieusement de divaguer devant du monde. Ou bien est-ce +que vous me croyez un immense orgueil encouragé par trente mille flatteurs +et qu'il faut rabattre à tout prix? + +Ou bien... + +Mais vous savez que je ne crois pas du tout, du tout, à votre candeur; +vous savez que je me juge sainement et que je suis beaucoup plus que +découragée, ce à quoi vous avez aidé avec une puissance de trente-six +chevaux et ce dont je vous en veux pas mal. Pourquoi jouez-vous la comédie +de me croire aveuglée et affolée de vanité? Pourquoi me persécutez-vous de +prévisions désespérantes? Si c'est pour m'affoler, c'est fait; à l'avenir +je tâcherai de ne plus écouter toutes vos perfidies dissolvantes et voilà +tout. + +Mais si c'est pour mon bien, sachez que vous vous trompez de la façon la +plus désastreuse pour moi. Quand on veut du bien aux gens et qu'on croit +réellement qu'ils se noient, on ne s'amuse pas à leur fourrer du plomb +dans les poches. + +Du reste, vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites lorsque vous +me citez des études faites chez moi ou dehors, que vous en faites un +paquet perfidement qualifié de tableaux et que vous vous en servez pour +m'assommer. + +Est-ce que vous avez jamais reproché leurs académies ou leurs plâtres +à vos X. X. et autres gloires? Mes _tableaux_ ne sont pas autre +chose, seulement je préférerai toujours _rater_ une étude sincère et +intéressante que de réussir un modèle, d'autant plus que la somme de +science acquise est la même. Le procédé seul diffère. + +Que je ne sois ni arrivée, ni forte, que j'aie à travailler encore +beaucoup, c'est évident; mais de là à venir me dire qu'il est survenu +je ne sais quelle horrible catastrophe, que je ne fais plus rien, que je +suis finie... Non. + +Ce que j'ai produit est insuffisant, mais enfin les toiles sont là et +ce n'est pas le cuisinier du Café Anglais qui y a passé son temps. +Comme _résultat_ ça n'existe pas, mais ce sont des études aussi bien +que n'importe quoi, et puis, vous qui avez de si beaux registres, +consultez-les et vous verrez que je n'ai même pas eu le temps de parcourir +toutes les phases de dégringolade parcourues par les personnes que vous me +citez souvent. + +Abstraction faite de ma maladie, il y a trois ans que je peins. C'est +énorme pour mon impatience, mais c'est ordinaire pour le sens commun. +Ainsi, vous voyez bien, tout s'oppose, la chronologie aussi bien que mes +goûts, à ce que j'accepte le rôle de vieille élève dévoyée dont vous +voulez me gratifier. + +Le premier de ce que vous nommez très perfidement mes tableaux a été fait +en 1880, après dix-huit mois de peinture, dont douze mois seulement toute +la journée. Le dernier, au printemps de 1882, en sortant de maladie et +ayant la fièvre tous les dimanches au moins. Dans l'intervalle, j'ai +exposé le très médiocre atelier (sans allusion)[18], et au dire même de +vos plus féroces demoiselles j'ai plutôt fait des progrès depuis. Ceci +m'amène à cette niaiserie de la question d'exposition que vous avez +l'air d'envisager comme une impossibilité. J'y paraîtrai peut-être aussi +honorablement que miss K..., sinon il faudra revenir à la supposition de +folie à la Greco. + +Plus j'y pense, plus il me semble que vous avez quelque inexplicable +intérêt à m'anéantir; vous vous vautrez dans les découragements les plus +raffinés, positivement. + +Je vois que vous ne vous rendez pas compte de ce qu'il y a de terrible, +je dirai presque de criminel, à venir dire à quelqu'un d'enragé +d'apprendre et de travailler: «Vous! vous ne pouvez plus rien!» C'est un +assassinat moral, plus cruel que l'autre, car, chez vous, il est +quotidien. + +Si vous le faites exprès, je me perds en conjectures. Affirmer avec +acharnement que je ne ferai plus rien, c'est très grave et en somme... +vous n'en savez rien. Il en résulte une paralysie de facultés et huit +pages de littérature. À quoi cela vous avance-t-il? + +Maintenant, en dehors de la question artistique pour laquelle je vous +hais, car vous m'y avez fait le plus grand mal, nous sommes toujours +amis, et la preuve c'est que samedi on dîne rue Ampère. + +[Note 18: _Un atelier_, signé Andrey, tableau exposé au Salon, +représentant l'atelier Julian.] + + + + + 1883 + + + + + À mademoiselle ***. + + My dear little Alice, + +I was very glad receiving your nice letter. I am coming back very soon; +you may expect to see me at 8 o'clock monday the 10th April at the blessed +atelier Julian. + +The picture I was doing for the Salon is not yet finished. You may well +understand that I can have no pleasure in sending something that is not +entirely good, at least that is as good as I may do. + +I am flattered by the admiration of B.... you find her intelligent; she +is so, but when you know her better you will see that the first days she +looks more that she is in reality. + +Besides she is not good, and with all the appearances of brutal frankness, +she knows what is to be false when she needs it. + +As to her talent, she has it but not so much as she imagines herself; +besides she is full of german vanity. Now _l'éreintement est aussi +complet que possible_. Do not think I think bad of her, it is merely the +love of analyses that makes me look into people's nature more than it +would perhaps be suitable. B... has _des défauts, mais elle a aussi des +qualités_, unfortunately one cannot say so of many. + +As to the picture _canaille_ it would not be yet bad to do it, if there +were talent. + +Good bye; if you will see someone's pictures before the Salon, tell me +what is it. I stay here eight days more. + + Sincerely yours. + + Andrey + +Is not my letter very wicked? The truth is seldom agreable and nearly +always we dare not tell it not to be accused of jealousy. + + + + + _Traduction de la lettre précédente._ + + Ma chère petite Alice, + +J'ai été très heureuse en recevant votre gentille lettre. Je vais revenir +très prochainement; vous pouvez vous attendre à me voir à huit heures, le +lundi 10 avril, à ce délicieux atelier Julian. + +Le tableau que je faisais pour le Salon n'est pas encore fini. Vous devez +bien comprendre que je ne puis avoir aucun plaisir à envoyer quelque chose +qui ne soit pas entièrement bon, tout au moins qui ne soit aussi bien que +je puisse faire. + +Je suis flattée de l'admiration de B...; vous la trouvez intelligente; +elle l'est certainement; mais quand vous la connaîtrez mieux, vous verrez +qu'elle paraît l'être tout d'abord plus qu'elle ne l'est réellement. + +En outre, elle n'est pas bonne, et avec toutes les apparences d'une +brutale franchise, elle sait être fausse au besoin. + +Quant au talent, elle en a, mais pas tant qu'elle se l'imagine; de plus, +elle est pleine de vanité allemande. + +Maintenant _l'éreintement est aussi complet que possible_[19]. Ne croyez +pas que je pense du mal d'elle, c'est simplement l'amour de l'analyse qui +me fait regarder au fond de la nature des gens plus qu'il ne faudrait +peut-être le faire. B... a _des défauts, mais elle a aussi des qualités_, +malheureusement on ne peut pas en dire autant de beaucoup de monde. + +Quant à la peinture _canaille_, il ne serait pourtant pas mauvais d'en +faire, si le talent était là . + +Adieu; si vous voyez quelques tableaux avant le Salon, dites-moi ce que +c'est. Je reste encore ici huit jours. + + Sincèrement à vous, + + Andrey. + +Est-ce que ma lettre n'est pas très méchante? La vérité est rarement +agréable et presque jamais on n'ose la dire pour ne pas être accusé de +jalousie. + +[Note 19: Les mots en italique sont en français dans le texte anglais +original.] + + + + + À Mademoiselle ***. + Rue Ampère, 1883. + + Chère amie, + +Il y avait une fois un atelier tout rempli de dames et de demoiselles +parmi lesquelles se trouvaient une Russe et une Américaine. La Russe se +prit d'amitié pour l'Américaine et fut excessivement gentille pour elle, +essayant en toute circonstances de lui être agréable, sans songer que bien +des gens se disent en eux-mêmes: «Pourquoi un tel ou une telle se met-il +ou se met-elle en quatre pour moi? Ce ne doit pas être quelqu'un de bien.» +Cette réflexion, quoique peu flatteuse pour celui qui la fait, se fait +très souvent, les plus grands moralistes l'affirment. + +Quoi qu'il en soit, la Russe traitait l'Américaine comme une petite sÅ“ur +et disait devant elle toutes les folies et tous les enfantillages qui lui +passaient par la tête. Très aristocrate, au fond, elle avait le tort +peut-être de croire qu'on devait comprendre qu'un artiste n'était pas un +homme pour elle, elle en parlait donc comme on parle d'une chanteuse ou +d'un cheval favori aux courses, s'intéressant jusqu'à leur vie privée. + +Et comme elle associait son amie à toutes ses plaisanteries, cette amie +eut alors une pensée dont, à sa place, je serais éternellement honteuse, +elle crut qu'on se servait d'elle pour ne pas se compromettre et fit +un beau jour à la Russe une observation dont celle-ci resta absolument +suffoquée, au point de ne savoir quoi répondre. La réponse tout indiquée +était de tourner le dos à la petite Américaine; mais, n'ayant pas eu la +présence d'esprit de le faire à l'instant, le lendemain la Russe crut +indigne d'elle de donner de l'importance à une impertinence si sotte +et résolut de traiter tout cela avec un bienveillant dédain. Mon avis +est qu'elle eut tort; du reste, cette nuance ne fut pas comprise et +l'Américaine, se trompant à l'attitude de la Russe, prit un petit air +digne assez comique et qui puisait sa source dans l'intérêt que lui avait +témoigné une grande dame et sa fille, ce qui lui avait légèrement tourné +la tête, en sorte qu'elle ne pensa pas un seul instant que la façon dont +elle était reçue dans la famille de la Russe ne lui faisait peut-être pas +de tort aux yeux de plusieurs personnes. + +Enfin... Mais comme la Russe a un caractère très large et un esprit plus +occupé de choses sérieuses que de bêtises de ce genre, elle trouva avec +philosophie tout cela fort naturel, se contentant d'en rire un peu de +travers comme l'Arlequin de Saint-Marceaux, un artiste qu'elle vénère et +dont elle aime le talent. + +J'espère, ma chère Alice, que vous riez aussi de cette histoire aussi +instructive qu'amusante et que je vous raconte parce qu'il est bon qu'on +ne me prenne pas toujours pour une bête. + +Mlle Canrobert m'a donné votre adresse, ce qui me permet de vous souhaiter +toute sorte de bonheurs en Amérique. Vous savez déjà sans doute que j'ai +obtenu une mention. + +N'oubliez pas surtout de me donner des nouvelles du tableau de M. +Bastien-Lepage, un artiste que je vénère et dont j'aime le talent. + + Mille amitiés, + + Marie. + +_P. S._--Si par hasard il vous arrive de rencontrer la petite Américaine +de l'histoire, dites-lui qu'elle ne prenne pas la peine de médire de la +Russe, pour justifier sa bêtise, la Russe ne se donnera pas la fatigue de +s'en moquer. + + + + + À Mademoiselle *** + 30, rue Ampère. (Boulevard Malesherbes) + + My dear Alice, + +I am glad for you if you like Pont-Aven, only... you know I am not an +admirer of the celebrated Britain because all the artists that go there +bring back studies who all seem to come from the same shop... with the +difference of qualities... first, second, third and eleventh... It is +love. If one or two can do something of a fisherwoman, six hundred and +seventy three produce... + +Art is something more than the fashion to paint anything _en plein air_... +Bastien himself thinks so[20]. + +As to the brother's portrait it is not finished, we wait the return from +the country of Miss F... + +Now, my _grand tableau_ is a secret, of course. I am working at its +preparation and write while the model reposes... it is not the +preparation, as we say at Julian's, I am only doing studies for it must +not be done in an atelier;... well, I was going to tell the great +secret... + +I am glad to hear Miss Webb does good things, she is nice;--_mes très +sincères amitiés_ to her and Miss B... + +You cannot imagine the _scie_ that became my pastel; it is so very +good every one speaks of it to my friends who come to me and say what they +have heard. I am quite sorry it is not picture. Bastien says that it is +art even if it were a mere fusain. M. Lefevre saw it, and M. Tony asked me +to give it for his atelier, but it is a portrait and cannot be given like +that; then he said he would pose himself. + +_Les orgues et les voix de femmes!_ Remember Carolus painted by +Sargent. Goodness, _non sum dignus!_ + +Well now, _plaisanterie à part_, I am happy to be of the illustrious +_atelier de dames_. Some... suppose few, were so wicked, and I feel +unfortunately so deeply the antipathy! one is enough to viciate the air +of a whole room. I am sure now that I made few progress partly because I +paid to much attention to those delightful _voix de femmes_ whose +judgements paralysed what I was to do; indeed, when I was painting there +was always the thought that they disprized my work. It is very stupid I +know, especially because they said of me what they said of artists whose +shoes are to highborn to be blacked by them. Some sweet woman's voices say +Bastien is not an artist, but only, _un exécutant!_ + +Perhaps we shall go to Dieppe; if you are still there I will come and see +you; only I am afraid d'être conquise par cette Bretagne que je dédaigne, +et de trop regretter de n'y avoir pas été pour travailler[21]..... + +[Note 20: Les mots en italique sont en français dans le texte anglais.] + +[Note 21: La fin de la lettre est en français, on la trouve à la suite de +la traduction ci-dessous.] + + + + + _Traduction de la lettre précédente._ + + Ma chère Alice, + +Je suis enchantée pour vous que vous aimiez Pont-Aven, seulement... vous +savez que je ne suis pas une admiratrice de la célèbre Bretagne, parce +que tous les artistes qui y vont rapportent des études qui ont toutes +l'air de sortir du même atelier, avec des qualités différentes, première, +deuxième, troisième et onzième... C'est délicieux. Si un ou deux arrivent +à faire quelque chose d'une femme de pêcheur, six cent soixante-treize +produisent... + +L'art est quelque chose de plus que la façon de peindre quelque chose +_en plein air_. C'est l'opinion de Bastien lui-même. + +Quant au portrait du frère, il n'est pas fini; nous attendons le retour de +la campagne de miss F... + +Maintenant, mon _grand tableau_ est un secret, naturellement. Je suis +en train de travailler et j'écris pendant que le modèle se repose... +Ce n'est pas la préparation, comme nous disons chez Julian; j'en suis +seulement à faire des études, car le tableau ne doit pas être fait à +l'atelier... Eh bien! j'allais dévoiler le grand secret... + +Je suis contente d'apprendre que miss Webb fait de bonnes choses; elle est +charmante;--_mes très sincères amitiés_ pour elle et miss B... + +Vous ne pouvez vous imaginer à quel état de _scie_ passe pour moi mon +pastel; il est si bien que tout le monde en parle à mes amis qui viennent +me répéter ce qu'ils ont entendu dire. Je suis tout à fait navrée que ce +ne soit pas de la peinture. Bastien dit que ce serait de l'_art_, même si +c'était un simple fusain. M. Lefèvre l'a vu, et M. Tony m'a demandé de le +lui donner pour mettre dans son atelier, mais c'est un portrait qui ne +peut être donné ainsi; alors il m'a dit qu'il poserait lui-même. + +_Les orgues et les voix de femmes!_ Souvenez-vous de Carolus peint +par Sargent. Bonté divine! _non sum dignus!_ + +Et bien maintenant, _plaisanterie à part_, je suis heureuse de +quitter l'illustre _atelier de dames_[22]. Quelques-unes, mettons peu +si vous voulez, mais quelques-unes étaient si méchantes, et +malheureusement je ressens si profondément l'antipathie! une seule suffit +pour vicier l'air de tout un atelier. + +Je suis sûre maintenant qu'une des raisons pour lesquelles je faisais peu +de progrès, c'est que je me préoccupais trop de ces délicieuses _voix de +femmes_ dont les jugements paralysaient mes efforts; en vérité, quand +j'étais en train de peindre, j'avais toujours dans l'idée qu'elles +déprisaient mon Å“uvre. C'est bien stupide, je le sais, surtout parce +qu'elles disaient de moi ce qu'elles disaient des artistes dont les +souliers sont trop nobles pour être cirés par elles. Quelques douces voix +de femmes disent que Bastien n'est pas un artiste, mais seulement _un +exécutant!_ + +Peut-être irons-nous à Dieppe; si vous êtes encore là , j'irai vous voir, +mais j'ai peur d'être conquise par cette Bretagne que je dédaigne, et de +trop regretter de n'y avoir pas été pour travailler. + +Maintenant il faut que je m'arrête, autrement je vais m'engager dans une +suite de considérations sur ce qu'il faut préférer, sur ce que je préfère, +sur ce qu'il faut chercher... + +Le morceau, l'idée, le sentiment, ou bien... + +Est-ce qu'on sait? + +Ceux qui ne sont pas artistes sont bien heureux. Faut-il être fou pour +s'engager dans ce bataillon de tourmentés! Mais une fois qu'on y est on +n'en sort pas. + +Je me rappelle du tableau de M. Simmons, c'est un homme de goût, _de +toutes façons_. + +Au revoir, je vois que je parle français à présent, il faut en rester là +car je sens que je continuerais en italien. + +Je vous embrasse, ma bien gentille amie, et suis bien sincèrement et +sympathiquement à vous. + + +Au moment de fermer la lettre, en écrivant l'adresse je suis prise d'une +envie folle d'aller travailler au bord de la mer. Cela ne vaut rien d'être +enfermé dans un atelier, quel qu'il soit. Je voudrais suivre ma lettre, +il me semble sentir dans mes cheveux la brise de la mer... les voix de +femmes et les orgues! Si ce n'était cet affreux tableau... de toute façon +je pars, j'arrive... à moins que je change d'avis. + +[Note 22: Marie Bashkirtseff quitta l'atelier à cette époque, mais elle y +rentra quelques mois après.] + + + + + À M. B***. + +B... vous êtes absurde de vous casser les pattes pour rien! + +Mille complications artistiques m'empêchant de sortir, je vous écris au +lieu de venir soulager vos maux par ma présence. Dites que je n'ai pas de +cÅ“ur! Vous savez que maman est partie et par conséquent vous n'êtes plus +le seul obstacle à la représentation. Mais tout en dérangeant tout, cela +arrange beaucoup de choses pour ce qui est de la peinture. Lorsque vous +pourrez vous amener ici, vous verrez de grands tableaux. + +Je vous conseille pour vous distraire dans votre lit de faire du plâtre. +Au moins vous ne perdrez pas trop de temps. + +Nous avons reçu il y a quatre jours de bien grands artistes qui ont de la +bienveillance pour vous et en apercevant votre portrait: Tiens! B... + +J'attends Mlle de V..., mes gamins ne sont pas venus et voilà une superbe +journée à l'eau malgré le soleil, et pour faire comme autrefois je +reprends une vieille habitude--esque-vous aimez Trouville. Je suis trop +occupée du grand tableau pour sortir-bouchon. Mais vous aimez trop les +beaux arts-tichauds pour m'en faire rep-Roche-grosse. + +Au revoir. Je cesse car Coco et Prater recommencent leur sabat-stien. + + Marie-Chesse. + + + + + À M. Alexandre D.[23] + + + Monsieur, + +On me dit que comme toute divinité qui se respecte vous êtes entouré d'un +nuage qui vous rend indifférent envers les habitants de la terre. + +Je n'en crois rien, car ce nuage n'est généralement que du brouillard qui +se fait autour des esprits qui vieillissent et vous, Monsieur, vous ne +pouvez pas vieillir. + +Mais, quelque philosophe ou demi-dieu que vous soyez devenu, il est +impossible que vous me refusiez ce que j'ai à vous demander. Impossible, +parce que je vous jure que je le désire de toutes mes forces, et puis, +parce que cela ne vous coûtera rien. + +Il s'agit de vouloir bien être une seule fois le directeur très spirituel +d'une femme qui veut vous consulter comme un prêtre sur une chose très +grave. Mais rassurez-vous, Monsieur et grand homme; je ne vous raconterai +pour rien au monde «le roman de ma vie», ni rien qui puisse vous agacer +les nerfs. + +Je viens un peu tard, je sais, et je frémis à l'idée de la quantité de +celles qui ont dû vous écrire des choses dans ce genre, mais ce n'est pas +ma faute. + +Dans vos livres, vous paraissez être tout ce qu'il y a de plus grand et de +meilleur au monde, et si vous vous montrez dédaigneux, vous détruirez une +de mes plus chères illusions; et quand on peut ne pas commettre une telle +action, il vaut mieux l'éviter. + +Donc, si vous êtes d'abord sympathique et bienveillant et si vous avez +cette immense bonté qui se trouve chez les hommes de génie seuls (je ne +voudrais pas vous flatter, mais il faut bien que vous sachiez pourquoi je +me prosterne devant vous et vous envoie une lettre aussi rampante); donc, +si vous êtes tout ce qu'il y a de bon au monde, venez jeudi 20 mars au bal +de l'Opéra, le seul endroit où je puisse vous voir. Un mot à la poste de +la Madeleine, R. A. C, car vous comprenez bien que si je ne dois pas vous +y rencontrer, je n'irai pas. + +D'ailleurs, si vous êtes olympique, si vous êtes devenu bourgeois, restez +chez vous, car vraiment vous me remplissez d'un saint effroi et je +resterais sotte. + +Je voudrais bien vous dire que je suis une femme comme il faut, mais cela +vous ferait croire le contraire. + +Comme ce document est de ma main, vous seriez bien aimable en me le +renvoyant. + +[Note 23 (_édition Gutenberg_): Le destinataire de cette lettre ainsi +que de la suivante, était probablement Alexandre Dumas.] + + + + + Au même. + +Vous avez raison. Les romans m'ont tourné la tête. Ces choses-là ne se +font pas. + +Je suis fâchée jusqu'aux larmes de ce que vous avez pensé, mais aussi j'ai +été par trop niaise. Ce n'est pas à vous qu'on envoie des bêtises copiées +par un écrivain public. + +Voilà pourtant un exploit qui m'a donné du mal! + +Quoi qu'il en soit, je vous assure que je ne mentais pas et que me +trouvant toute seule en face d'une situation inextricable, d'une +résolution folle à prendre, j'ai prié Dieu et j'ai songé à vous, +m'imaginant que vous seriez l'être fantastique qui, au lieu de me prendre +pour une «des femmes du monde qui, etc.,» comprendrait l'âme en peine +venant à lui chercher la lumière... + +Vous me faites parfaitement sentir la distance qu'il y a entre ce que +nous imaginons et ce qui est. Je me coucherai de bonne heure, je vous le +promets; aussi grâce à vous je resterai toujours jeune. + +Quant au... renseignement dont j'ai besoin, je le demanderai à Celui qui +m'a suggéré de vous le demander. + +Dormez bien, Monsieur, et continuez à être aussi bourgeois en particulier +que vous êtes artiste en général, c'est aussi un moyen excellent pour ne +pas vieillir. + +Je vous verrai sans doute samedi à la Chambre... On proposera le divorce. + +En fait de divorce, je vous annonce celui de mon adoration avec votre +personne. + + + + + À Monsieur ***. + Paris, 30, rue Ampère. + + Cher Maître, + +Qu'est-ce que la peinture, même la plus belle, la plus grande, quand on a +regardé l'Arlequin[24]? Misère, mièvrerie, tricherie, décadence! + +Où est le critique qui ait convenablement parlé de cette statue? Où est +l'écrivain de génie qui ait présenté à la masse cette Å“uvre étonnante? Où +est le Théophile Gautier qui va la divulguer, qui va initier le public en +lui présentant cette Å“uvre extraordinaire dans son vrai jour. Il est très +difficile par le temps qui court de parler avec justice d'un artiste +vivant, et jeune. Et je ne crois pas qu'on ose mettre qui que ce soit +au-dessus de... tout le monde. + +Du reste le public apprend à prononcer certains noms comme le résumé +du génie humain: Phidias, Michel-Ange et Raphaël, puis d'autres plus +rapprochés de nous, et il faut une autorité et surtout une indépendance +introuvable pour proclamer ainsi la suprématie d'une Å“uvre contemporaine. + +L'_Arlequin_ est non seulement d'une exécution sans rivale, mais +c'est encore et surtout une Å“uvre de haute philosophie. Est-il donc +possible que la grande masse n'en perçoive que la désinvolture, le métier, +le talent? Il est vrai que l'exécution seule en ferait au besoin un chef +d'Å“uvre, mais la pensée et la portée que lui a donnée l'artiste en font +une conception d'un ordre absolument élevé. C'est la plus haute expression +du génie spirituel et satirique. C'est l'image la plus fine, la plus +complète et la plus grandiose de l'esprit supérieur qui voit défiler +devant lui les vices, les ridicules et les infamies de l'humanité. C'est +d'une nervosité quintescenciée, qui est bien de notre époque. C'est fin, +c'est profond, c'est formidable, c'est grandiose. + +La sublime allégorie frémit, vibre, les muscles tressaillent sous les +pièces du costume collant. Planté sur ses deux pieds, corps rejeté en +arrière avec une désinvolture extraordinaire, les bras croisés, à la main, +la bouche riant de travers, il bafoue l'humanité. + +Allez, regardez M. X. Y. Z., c'est très beau, c'est de belles lignes, de +la chair, de grands talents! Puis regardez Saint-Marceaux, retournez de +nouveau aux autres, et vous éprouverez une sensation de vide, de mollesse, +de..., comme lorsqu'on regarde un panneau décoratif après un beau tableau. + +[Note 24: _Arlequin_, statue de Saint-Marceaux.] + + + + + À son frère, + Paris, rue Ampère, 30 mai 1883. + + Cher Paul, + +Que vous arrive-t-il donc pour ne pas m'écrire? Il me semble pourtant +que tu pourrais bien m'adresser deux mots à l'occasion de ma mention +honorable. Mais je vois que décidément il n'y a que moi de gentil, dans +toute la famille. Donnez-moi des nouvelles de tous et surtout de la santé +de papa. Que disent les médecins, _sérieusement_. + +Nous ne sortons presque pas, je fais un nouveau tableau dans mon jardin et +ça me prend tout mon temps; dimanche nous sommes allées voir le retour du +Grand Prix, c'était très joli et il a fait un temps superbe. + +Depuis quelques jours je suis d'assez mauvaise humeur et nous ne +recevons personne, du reste il fait très chaud et on commence à s'en +aller un peu à la campagne, mais encore très peu, la plupart restent ici +jusqu'au moment d'aller au bord de la mer. J'attendrai que maman soit de +retour et qu'elle ait fait ce que je lui demande. Coco et Prater se +battent toute la journée, voilà toutes les nouvelles. + +J'embrasse ta femme et tes enfants. Tu ne sais pas ce qui nous arrive: +Louis, le nègre, doit faire sa première communion demain et voilà que le +curé a découvert qu'il n'a jamais été baptisé. Alors j'ai vite envoyé +chercher un parrain de tous les côtés et comme c'était très pressé et +que ces messieurs étaient sortis, il a fallu prendre un sacristain pour +remplacer papa, que j'ai fait inscrire comme parrain. Je lui ai donné les +noms de Louis-Jules-René-Marie et le curé a fait un discours, disant que +ce bébé de quatorze ans est maintenant sous ma protection et que je suis +sa mère spirituelle. L'enfant a passé toute la soirée en retraite, et +demain B. le conduira à l'église faire sa première communion. Vous voyez +d'ici B. en cérémonie! Pour le baptiser, on ne l'a pas déshabillé, on lui +a mis simplement un peu d'eau sur la tête et du sel sur la langue et de +l'huile au front, au cou, etc. (Comme chez nous.) + +Donc, voilà Louis-Jules-René-Marie chrétien et demain il communie. + +Voilà le grand événement. + +Au revoir. Amitiés. Je t'embrasse. Bien des choses à tout le monde. + + + + + À sa mère. + Jouy-en-Josas. + + Chère mère, + +Je vous envoie seulement un mot. + +Je suis pour trois jours chez les Canrobert; on ne peut pas donner l'idée +de leur amabilité. La Maréchale a arrangé elle-même les couvertures de mon +lit,--ce sont des gens adorables. Et la campagne est très jolie, tout près +de Versailles. + +Arrangez les affaires. + + Je vous embrasse. + + + + + À Mademoiselle Canrobert. + Samedi, 21 juillet 1883. + +Chère Claire. + +Un orage et de la pluie. + +Le tableau renversé est crevé, mais ce n'est pas irréparable. Au fond, je +suis ravie; cela est arrivé vers quatre heures et à ce moment là même je +venais d'être _saisie_ d'une idée de composition en terre... C'est +une inspiration du ciel et qui me plonge dans un sentiment de bonheur +inexprimable. Je suis absolument heureuse pendant deux heures. L'amour +heureux doit produire une impression pareille. Je prends à peine le temps +de faire un croquis au crayon et me jette sur la terre glaise. Il ne faut +ni chercher ni réfléchir, les doigts exécutent un travail _prescrit_ +avec une précision mécanique. J'ai _vu_ et j'exécute. + +Comme il est possible que ce moment-là ait une influence sur ma vie, je +vais vous en donner le détail. D'abord j'ai dessiné très vite un croquis +indéchiffrable et qui ne rendait pas l'impression; au lieu de chercher +autre chose, ce qui est toujours du temps perdu, je me suis mise à lire +Jeanne d'Arc et c'est sur la couverture de ce livre que j'ai fait en une +seconde la composition, à laquelle rien ne serait changé en principe. Ça +descend comme un ouragan.... (c'est un bas-relief). Les personnages du +premier plan en ronde bosse;--c'est un tableau en relief, et le dernier +plan est à peine dessiné. Ce sera très grand, grandeur nature, 17 ou 18 +figures. C'est une dégringolade furieuse, une invasion, un ouragan de +jeunesse. Ça arrive sur vous comme un tourbillon. Le Printemps est un +jeune dieu qui se précipite en avant, suivi d'une foule de jeunes filles +et de jeunes gens; ils volent presque. Ça commence dans le fond à gauche +et arrive en descendant sur le devant à droite où se trouve le Printemps; +à ses pieds, des enfants se dépêchent de cueillir des fleurs; à sa gauche, +une jeune fille court et tâche de le regarder en face; derrière lui, un +jeune homme et une jeune femme, appuyés l'un sur l'autre, s'entrevoient de +face; renversée un peu, la figure de la jeune femme est presque cachée; +derrière elle une jeune fille se baisse pour en réveiller une très jeune, +qui se frotte les yeux; des jeunes garçons, les bras en l'air, chantent et +rient et, dans le fond, des femmes rient au nez d'un vieillard assis et +ratatiné au pied d'un arbre; un Amour perché sur cet arbre lui chatouille +l'épaule avec une branche. + + + + + À sa mère. + + Paris, rue Ampère, 30. + + Chère maman, + +Achetez pour moi une histoire complète de la Russie, depuis les temps les +plus reculés, et en outre un ouvrage sur les costumes, l'architecture et +les meubles anciens russes, les usages, etc. Que je puisse trouver là +tous les renseignements imaginables. Et si vous restez trop longtemps à +Pétersbourg, envoyez-moi ça. Et n'oubliez pas, chère mère, tout ce que +j'ai écrit dans les lettres précédentes. + +_P. S._--Il faut une histoire de la Russie avec toutes les légendes +des temps anciens. N'achetez pas l'histoire de Solovieff en un volume, +car je l'ai déjà . + + Je vous embrasse + +Écrivez une lettre à la maréchale. + + + + + 1884 + + + + + À M. B... + + Mon cher B..., + +Puisque l'usage veut que je vous adresse quelques paroles qui ne feront +que vous ennuyer, les voici. Mais ne vous aurais-je rien écrit que vous +n'en seriez pas moins convaincu de la profonde sympathie que vous +trouverez toujours chez nous et chez moi à l'occasion de tout événement +heureux ou malheureux dans votre famille. + +Votre pauvre père souffrait beaucoup et sa maladie était incurable; que +cela vous soit une consolation s'il peut y en avoir. Soyons tous +courageux, la vie est un tissu de misères, je le dis aussi sérieusement +que je l'ai dit dans les moments gais. + +Embrassez pour nous toutes votre chère mère; une poignée de main à Alexis, +et croyez-moi bien votre amie. + +_P. S._--Donnez des nouvelles de tout. + + + + + À Mademoiselle C***. + + Chère Claire, + +J'ai trouvé mon tableau, seulement... c'est-à -dire voici, c'est tout à +fait _convenable_ et je crois que c'est intéressant, seulement... +n'en parlez pas et ne me _demandez pas ce que c'est_. Je travaille +dans un coin désert à Saint-Cloud et personne au monde ne doit rien voir. +C'est d'abord parce que... à cause du mauvais Å“il. + +Et ensuite parce que le grand Bastien-Lepage m'a dit que si pour +travailler je ne m'isole pas comme une cholérique, je ne ferai jamais le +_maximum_. + +Vous savez que tout en ce grand homme je le vénère. + +Aussi, je suis séquestrée, même pour ma famille. Mais comme j'ai des amis +près de Versailles que je tiens à voir, je vais faire une chose inouïe, +immense! Oui! je vais prendre une semaine entière à mon tableau et +nous ferons des Cazin ensemble. Si vous saviez combien mon tableau est +compliqué vous me tiendriez compte de ce... je ne dirai pas sacrifice, +puisque ça me fait plaisir... arrangez-vous. + +Donc ne mourez pas de joie en apprenant que vous me verrez sept jours de +suite, car il est probable que je vous en donnerai sept autres un peu plus +tard, si mon tableau me dégoûte au point de me forcer à rester quelques +jours sans le regarder. Donc lundi prochain à la petite gare de Jouy + pour sûr, je prendrai le train de 10 h. 25. Mais soyez un ange, +et si le baromètre baisse, prévenez-moi, pour que je retarde ma visite.... +à cause des Cazin. Je viens pour vous faire travailler, et ferme. + +Que dites-vous de l'écriture et du style? C'est que l'Å“uvre qui se prépare +me prend tout entière, il ne faut pas que je me dépense... + +Oh! la peinture! + + + + + À la même. + +Il faut, ma chère Claire, que vous me disiez au juste la provenance de +_Jonas_[25]. Ces deux vers m'ont tellement tourmentée que j'ai composé +la suite, comme Michel-Ange a voulu faire des jambes au fameux torse +antique. J'ai donc absolument besoin de savoir d'où vous tenez: _Jonas +assis dans sa baleine_. Si c'est de vous, avouez-le franchement, car +c'est très beau et à notre prochaine entrevue je vous dirai la suite, car +elle est aussi très belle. + +On a retrouvé mon modèle, mais j'ai des... Mystère et discrétion. + + «Travaillez, prenez de la peine...» + +Je voudrais déjà le voir ce tableau. + + Mille amitiés. + + Jonas assis dans sa baleine + Disait: Ah! que je voudrais sortir. + On a beau avoir des loisirs, + Rester ici me fait de la peine. + M'y v'là depuis tantôt trois jours + Je commence à la trouver sévère. + J'suis séparé de mes amours, + Je veux m'en aller de ma mère, + D'autant plus qu'mon angoisse est énorme, + Car enfin si jamais je suis dehors, + C'est que cette carcasse difforme + M'aura rendu au pis encore. + Il en était là d'son monologue + Quand un grand bruit se fit soudain, + C'étaient de très habiles marins, + Qui s'amenaient sur une pirogue. + La baleine saisie d'effroi + Jeta l'prophète à la dérive, + Et obligée, mais pleine d'émoi + Nagea vite vers une autre rive. + C'est ainsi que finit l'aventure. + Jonas, qui était très fort, + Se fit mettre dans les Écritures + Et envoya une note au Sport. + +[Note 25: Voir ci-dessous la fantaisie à laquelle il est fait allusion +ici. Les deux premiers vers sont de Mlle C..., les suivants sont de +Marie Bashkirtseff.] + + + À son frère. + Dimanche 3 février 1884, Paris, 30, rue Ampère. + + Cher Paul, + +Il est près de deux heures, et je t'écris de mon lit en revenant des +Italiens, où l'on chantait _Hérodiade_ de Massenet. J'étais avec la +Maréchale et Claire. + +Ô les saintes choses de l'Art, du génie, de ce qui est grand et +éternellement beau! Le premier acte surprend par la nouveauté et la +largeur des sons. Ça ne ressemble à rien de ce que je connais... C'est +vraiment neuf et plein et sonore et harmonieux. Tout l'opéra s'écoute +avec ravissement. C'est la musique qui fait corps avec le poème, c'est +l'absence d'airs et de remplissages; c'est enveloppé, large, magnifique, +grandiose... Massenet est certainement un grand artiste et désormais une +gloire nationale. On prétend que la belle musique ne se comprend pas du +premier coup... Allons donc, ici on comprend tout de suite que c'est +admirable et mélodique, malgré une orchestration très savante. + +Il y a à la fin du premier acte un accompagnement d'une telle beauté que +j'en suis restée saisie. Et plusieurs fois, on s'est regardé avec des yeux +prêts à pleurer d'enthousiasme. Si les spectateurs étaient sincères, ils +auraient pleuré; oui, il y a des beautés si... grandes, si pénétrantes, si +fortes. + +Du reste, l'enthousiasme est général... C'est un triomphe, et ce Jules +Massenet est un homme bien heureux. Sans doute, en l'entendant encore, ce +sera encore plus beau, mais je n'admets pas qu'on ne comprenne pas tout de +suite la vraie belle musique. + +L'apparition de Jean-Baptiste, au premier acte, fait frissonner. L'air +d'Hérode et le duo de Jean et de Salomé... On arrive à des explosions de +voix où l'exaltation est à son comble. + +La Maréchale portait un aigle en diamants, tenant dans son bec une branche +d'olivier. L'Empire, c'est la paix. Mais elle trouve l'opéra admirable. +Il l'est. + +Dame, sans doute, _ma_ musique italienne ne peut pas lutter contre +cet éblouissement... Car cet éblouissement est si admirable qu'il est même +presque touchant... non, pas ça... Et c'est encore avec une orchestration +de deux sous que les romances italiennes vous serreront le cÅ“ur, ou vous +feront rêver d'amour. Les vieux airs des vieux opéras... Et _Aïda_... +Ah! diable, c'est un peu comme _Hérodiade_, mais Massenet est un +Wagner mélodique et français... Non, la comparaison la voici. Wagner, +c'est Manet. C'est le père incomplet de la _nouvelle école_, de ceux +qui cherchent le talent dans la vérité et le sentiment.... Il y a toujours +eu des nouvelles écoles... + +Je te demande pardon d'avoir surfait _Hérodiade_. Le poème, d'abord, +n'est pas bon, et puis, et puis... + + + + + À Monsieur *** + +Je pourrais vous retourner votre: Ce sont des ânes tous. + +Ce qui est certain, c'est que les projets admis sont inférieurs au vôtre +qui est d'un art très pur et très élevé. Ces imbéciles ont choisi des +figures de sculpteurs. + +Je sais bien que tout ce qu'on peut dire là -dessus n'est pas une +consolation et vous devez être bien près de penser que c'est la fin de +tout. + +Quand on perd une occasion, on s'imagine qu'il ne s'en trouvera plus +jamais d'autre. Et plus on réfléchit, plus c'est enrageant. Puis on se +calme, puis on se rattrape, car on se rattrape absolument avec de la +volonté. C'est ça qu'il faut bien se mettre dans la tête. Les faibles +pensent au passé, les forts et les intelligents prennent leur revanche; +ce ne sont pas des phrases, c'est la vérité. + +Semez votre chagrin par les portières des wagons et ne regardez pas +en arrière. Du reste, ils seront obligés de recommencer. Impossible +d'affliger Paris de la colonne D... ou des cubes F... C'est moi qui +l'aurai et en revanche vous ferez mon monument quand je serai morte. + +En attendant, promenez-vous, ramenez votre peintre guéri et tout ira bien. +Faites de la peinture et au prochain Salon nous triompherons tous les +trois. + +Je ne sais pas faire la ressemblance[26]. + +[Note 26: Voir la lettre reproduite en fac-similé dans le livre +original ou dans la version HTML du présent livre téléchargeable depuis +le site du Project Gutenberg, https://www.gutenberg.org.] + + + + + À Monsieur E... + Paris, 30, rue Ampère, mai 1884. + + Cher monsieur, + +Vous devez avoir des démarches ennuyeuses à faire pour votre concert, +permettez-moi de vous avancer cette misérable somme sur les billets que +je placerai; seulement, je vous prie de ne pas considérer cette niaiserie +comme un service. Je vous serai bien obligée de n'en rien dire à maman. +J'aurais un air de bienfaitrice bête, tandis que c'est une chose toute +simple entre artistes. Je viens justement de vendre une petite étude. +Ainsi c'est entendu, vous n'en direz rien, ou vous vous ferez de moi une +ennemie très sérieuse. + + + + + À Monsieur de M***. + + Monsieur, + +Je vous lis presque avec bonheur[27]. Vous adorez les vérités de la nature +et vous y trouvez une poésie vraiment grande, tout en nous remuant par +des détails de sentiments si profondément humains que nous nous y +reconnaissons et vous aimons d'un amour égoïste. C'est une phrase... +Soyez indulgent, le fonds est sincère. + +Il est évident que je voudrais vous dire des choses exquises et +frappantes, mais c'est bien difficile, comme ça, tout de suite... Je le +regrette d'autant plus que vous êtes assez remarquable pour qu'on rêve +très romanesquement de devenir la confidente de votre belle âme, si +toutefois votre âme est belle. + +Si votre âme n'est pas belle et si vous «ne donnez pas dans ces +choses-là », je le regrette pour vous d'abord, ensuite je vous qualifie +de fabricant de littérature et passe! + +Voilà un an que je suis sur le point de vous écrire, mais... plusieurs +fois j'ai cru que je vous exagérais et que ça ne valait pas la peine. +Lorsque tout à coup, il y a deux jours, je lis dans le _Gaulois_, que +quelqu'un vous a honoré d'une épître gracieuse et que vous demandez +l'adresse de cette bonne personne pour lui répondre... Je suis devenue +tout de suite très jalouse, vos mérites littéraires m'ont de nouveau +éblouie et me voici. + +Maintenant, écoutez-moi bien, je resterai toujours inconnue (pour tout +de bon) et je ne veux même pas vous voir de loin--votre tête pourrait me +déplaire, qui sait? Je sais seulement que vous êtes jeune et que vous +n'êtes pas marié, deux points essentiels même dans le bleu des nuages. + +Mais je vous avertis que je suis charmante, cette douce pensée vous +encouragera à me répondre. Il me semble que si j'étais homme je ne +voudrais pas de commerce, même épistolaire, avec une vieille Anglaise +fagottée, quoiqu'en pense + + Miss Hastings. + R. G. D. (Bureau de la Madeleine.) + +[Note 27 (-édition Gutenberg_): Il s'agit très probablement d'une lettre +à Guy de Maupassant.] + + + Au même. + +Votre lettre, monsieur, ne me surprend pas, et je ne m'attendais pas tout +à fait à ce que vous semblez croire. + +Mais d'abord, je ne vous ai pas demandé d'être votre confidente; ce serait +un peu trop simple et si vous avez le temps de relire ma lettre, vous +verrez que vous n'avez pas daigné saisir du premier coup le ton ironique +et irrévérencieux que j'ai employé à mon égard. + +Vous m'indiquez aussi le sexe de votre autre correspondant; je vous +remercie de me rassurer, mais ma jalousie étant toute spirituelle, cela +m'importait peu. + +Me répondre par des confidences, serait l'acte d'un écervelé, attendu +que vous ne me connaissez point? Serait-ce abuser de votre sensibilité, +monsieur, que de vous apprendre, à brûle-pourpoint, la mort du roi Henri +IV? Répondre par des confidences, puisque vous avez compris que je vous +en demandais par retour du courrier, serait vous moquer spirituellement +de moi, et si j'avais été à votre place, je l'aurais fait, car je suis +quelquefois très gaie, tout en étant souvent assez triste, pour rêver des +épanchements par lettres avec un philosophe inconnu et pour partager vos +impressions sur le carnaval. Tout à fait bien et profondément sentie cette +chronique, deux colonnes qu'on relit trois fois. Mais en revanche, quelle +rengaine que l'histoire de la vieille mère qui se venge des Prussiens! +(Ça doit être de l'époque de la lecture de ma lettre.) + +Pour ce qui est du charme que peut ajouter le mystère, tout dépend des +goûts... Que ça ne vous amuse pas, bien; mais moi ça m'amuse follement, je +le confesse en toute sincérité, de même que la joie enfantine causée par +votre lettre, telle quelle. + +Du reste, si ça ne vous amuse pas, c'est que pas une de vos soixante +correspondantes n'a su vous intéresser, voilà tout, et si moi non plus, +je n'ai pas su frapper la note juste, je suis trop raisonnable pour vous +en vouloir. + +Rien que soixante? Je vous aurais cru plus obsédé... Avez-vous répondu à +toutes? + +Mon tempérament intellectuel peut ne pas vous convenir... vous seriez +bien difficile... enfin je m'imagine que je vous connais (c'est du reste +l'effet que les romanciers produisent sur les petites femmes un peu +bêtes). Pourtant vous devez avoir raison... + +Comme je vous écris avec la plus grande simplicité, par suite du +sentiment, sus-indiqué, il se peut que j'aie l'air d'une jeune personne +sentimentale ou même d'une chercheuse d'aventure... Ce serait bien +vexant. Ne vous excusez donc pas de votre manque de poésie, galanterie, +etc. + +Décidément, ma lettre était plate. + +À mon très vif regret, en resterons-nous donc là ? À moins qu'il me prenne +envie quelque jour de vous prouver que je ne méritais pas le n° 61. +Quant à vos raisonnements ils sont bons, mais partis à faux. Je vous les +pardonne donc et même les ratures et la vieille et les Prussiens... +Soyez heureux! + +Pourtant s'il ne vous fallait qu'un signalement vague pour m'attirer les +beautés de votre vieille âme sans flair, on pourrait dire par exemple: +cheveux blonds, taille moyenne. Née entre l'an 1812 et l'an 1863. Et au +moral... non, j'aurais l'air de me vanter, et vous apprendriez du coup +que je suis de Marseille. + +_P. S._--Pardonnez-moi les taches, les ratures, etc. Mais je me suis +recopiée déjà trois fois! + + + + + Au même. + +Vous vous ennuyez abominablement! + +Ah! cruel! c'est pour ne me point laisser d'illusion sur le motif auquel +je dois votre honorée du... qui, du reste, arrivée à un moment propice, +m'a charmée. + +Il est vrai que je m'amuse, mais il n'est pas vrai que je vous connaisse +tant que cela; je vous jure que j'ignore votre couleur et vos dimensions, +et que comme homme privé je ne vous entrevois que dans les lignes dont +vous me gratifiez et encore à travers pas mal de malice et de pose. + +Enfin, pour un pesant naturaliste vous n'êtes pas bête et ma réponse +serait un monde si je ne me pondérais par amour-propre. Il ne faut pas +vous laisser croire que tout mon fluide passe là . + +Nous allons d'abord liquider les rengaines, si vous voulez, ce sera un peu +long car vous m'en comblez, savez-vous? Vous avez raison... en gros. + +Mais l'art consiste justement à nous faire avaler des rengaines en nous +charmant éternellement comme le fait la nature avec son éternel soleil et +sa vieille terre, et ses hommes bâtis tous sur le même patron et animés +d'à peu près les mêmes sentiments... mais... Il y a ainsi les musiciens +qui n'ont que quelques sons et les peintres qui n'ont que quelques +couleurs... Du reste, vous le savez mieux que moi et vous voulez me faire +poser. Comment donc, trop honorée... + +Rengaine, soit! la mère aux Prussiens en littérature et Jeanne d'Arc en +peinture. + +Êtes-vous vraiment sûr qu'un _malin_ (est-ce bien ça), n'y trouvera +pas un côté neuf et émouvant... + +Maintenant il est évident que comme chronique hebdomadaire c'est encore +assez bon et ce que j'en dis... Et ces autres rengaines sur votre si +pénible métier! Vous me prenez pour une bourgeoise qui vous prend pour +un poète et vous cherchez à m'éclairer. George Sand s'est déjà vantée +d'écrire pour de l'argent et le laborieux Flaubert a geint sur ses peines +extrêmes. Allez, le mal qu'il s'est donné se sent. Balzac ne s'est jamais +plaint de cela, et il était toujours enthousiaste de ce qu'il allait +faire. Quant à Montesquieu, si j'ose m'exprimer ainsi, son goût pour +l'étude fut si vif que s'il fut la source de sa gloire, il fut aussi celle +de son bonheur, comme dirait la sous-maîtresse de votre fantastique +pensionnat. + +Pour ce qui est de vendre cher, c'est très bien, car il n'y a jamais eu +de gloire vraiment éclatante sans or, ainsi que le dit le juif Baahrou, +contemporain de Job (fragm. conservés par le savant Spitzbube, de Berlin). +Du reste tout gagne à être bien encadré, la beauté, le génie et même la +foi. Dieu n'est-il pas venu en personne expliquer à son serviteur Moïse +les ornements de son arche, recommandant que les chérubins qui devaient la +flanquer fussent en or et d'un _travail exquis_. + +Alors, comme ça, vous vous ennuyez, et vous prenez tout avec indifférence +et vous n'avez pas pour un sou de poésie... si vous croyez me faire peur! + +Je vous vois d'ici, vous devez avoir un assez gros ventre, un gilet trop +court en étoffe indécise et le dernier bouton défait. Eh bien, vous +m'intéresserez quand même. Je ne comprends pas seulement comment vous +pouvez vous ennuyer. Moi, je suis quelquefois triste, découragée ou +enragée, mais m'ennuyer... jamais! + +Vous n'êtes pas l'homme que je cherche. + +Je ne cherche personne, monsieur, et j'estime que les hommes ne doivent +être que des accessoires pour les femmes fortes. + +La vieille fille sèche: Malheur! La voilà , la concierge: vous seriez bien +aimable en m'apprenant comment qu'il est fait celui-là . + +Enfin je vais répondre à vos questions, ça avec une grande sincérité, car +je n'aime pas me jouer de la naïveté d'un homme de génie qui s'assoupit +après dîner en fumant son cigare. + +Maigre? Oh! non, mais pas grasse non plus. Mondaine, sentimentale, +romanesque? Mais comment l'entendez-vous? Il me semble qu'il y a place +pour tout cela dans un même individu, tout dépend du moment, de +l'occasion, des circonstances. Je suis opportuniste et surtout victime +des contagions morales: ainsi il peut m'arriver de manquer de poésie, +tout comme vous. + +Mon parfum? la vertu.--_Vulgo_, aucun. + +Oui, gourmande, ou plutôt difficile. L'oreille est petite, peu régulière +mais jolie. Les yeux gris. Oui, musicienne, mais pas aussi pianiste que +doit être votre sous-maîtresse de pensionnat. + +Êtes-vous satisfait de ma docilité? Si oui, défaites encore un bouton et +pensez à moi pendant que le crépuscule tombe. Si non... tant pis, je +trouve qu'en voilà beaucoup en échange de vos fausses confidences. + +Oserai-je vous demander quels sont vos musiciens et vos peintres! + +Et si j'étais un homme?[28] + +[Note 28: À cette lettre était joint un croquis représentant un gros +monsieur assoupi dans un fauteuil sous un palmier au bord de la mer; +une table, un bock; un cigare.] + + + + + Au même. + +Maintenant je vous dirai une chose incroyable et surtout que vous ne +croirez jamais et qui venant après coup n'a plus qu'une valeur +historique... Eh bien, c'est que moi aussi j'en avais assez. À votre +troisième lettre j'étais refroidie. La satiété... + +Du reste je ne tiens qu'à ce qui m'échappe. Je devrais donc venir à vous +maintenant. + +Pourquoi vous ai-je écrit? On se réveille un beau matin et l'on trouve +qu'on est un être rare entouré d'imbéciles. On se lamente sur tant de +perles devant tant de cochons... + +Si j'écrivais à un homme célèbre, à un homme digne de me comprendre? Ce +serait charmant, romanesque, et, qui sait? au bout d'un certain nombre de +lettres, ce serait peut-être un ami conquis dans des circonstances peu +ordinaires; alors on se demande qui? Et on vous choisit! + +De pareilles correspondances ne seront possibles qu'à deux conditions... + +La deuxième est une admiration _sans bornes_ chez l'inconnue. De +l'admiration sans bornes naît un courant de sympathie qui lui fait dire +des choses qui infailliblement touchent et intéressent l'homme célèbre. + +Aucune de ces conditions n'existe. Je vous ai choisi avec l'espoir de vous +admirer sans bornes plus tard! Car, comme je le pensais, vous êtes très +jeune, relativement. Je vous ai donc écrit en me montant la tête à froid +et j'ai fini par vous dire des «inconvenances» et même des choses +désobligeantes en admettant que vous ayez daigné vous en apercevoir. + +Au point où nous en sommes, comme vous dites, je puis bien avouer que +votre infâme lettre m'a fait passer une très mauvaise journée. + +Je suis froissée comme si l'offense était réelle, c'est absurde. + +Adieu, avec plaisir. + +Si vous les avez encore, renvoyez-moi mes autographes; quant aux vôtres, +je les ai déjà vendus en Amérique un prix fou. + + + + + Au même. + +Je comprends vos défiances. Il est peu probable qu'une femme comme il +faut, jeune et jolie, s'amuse à vous écrire. Est-ce ça? Mais monsieur... +Allons, j'allais oublier que c'est fini nous deux. Je crois que vous vous +trompez. Et je suis encore bonne de vous le dire car je vais cesser d'être +intéressante, si je l'ai jamais été. Vous allez voir comment. Je me mets +à votre place: Une inconnue se dessine à l'horizon; si l'aventure est +facile, elle me répugne; si, il n'y a _rien à faire_, elle est inutile et +m'ennuie. + +Je n'ai pas le bonheur d'être entre les deux et je vous en avertis très +gentiment puisque nous avons fait la paix. + +Ce que je trouve très drôle, c'est de vous dire simplement la vérité +pendant que vous vous imaginez que je vous mystifie. + +Je ne vais pas dans le monde républicain, bien que républicaine rouge. + +Mais non, je ne veux pas vous voir. + +Et vous, vous ne voulez donc pas d'un peu de fantaisie au milieu de vos +saletés parisiennes? Pas d'amitié impalpable? Je ne refuse pas de vous +voir et je vais même m'arranger pour cela sans vous en prévenir. Si vous +saviez qu'on vous regarde, _exprès_ vous auriez peut-être l'air bête. +Il faut éviter ça. Votre enveloppe terrestre m'est indifférente, bien; +mais la mienne à vous? Mettez que vous aurez le mauvais goût de ne pas me +trouver merveilleuse, croyez-vous que je serais contente, quelque pures +que soient mes intentions? Un jour, je ne dis pas,--je compte même vous +étonner un peu ce jour-là . + +En attendant, si cela vous fatigue, ne nous écrivons plus. Je me réserve +pourtant le droit de vous écrire, lorsqu'il me passera des atrocités par +la tête. + +Vous vous défiez, c'est très naturel. + +Eh bien, je vais vous donner un moyen de concierge, pour vous assurer que +je n'en suis pas une. + +Ne riez pas seulement. + +Allez chez une somnambule et faites-lui flairer ma lettre, elle vous dira +mon âge, la couleur de mes cheveux, ce qui m'entoure, etc. + +Vous m'écrirez ce qu'elle aura révélé. + +Ennui, farce, misère. + +Ah! monsieur, c'est parfaitement juste, même pour moi. Mais moi, c'est +parce que je veux des choses énormes que je n'ai pas... encore. Vous, ce +doit être pour le même motif. + +Pas assez simple pour vous demander quel est votre rêve secret, bien que +ma maladie m'ait refait une candeur à la Chérie. + +Quel naïf que ce vieux Japonais naturaliste en perruque Louis XV! + +Alors vous pensez qu'après avoir écrit, rien n'est plus simple que de +venir dire: c'est moi. + +Je vous assure que ça me gênerait beaucoup. + +On dit que vous n'appréciez que les fortes femmes aux cheveux noirs. + +C'est vrai? + +Nous voir! Laissez-moi donc vous charmer par ma... littérature, vous y +êtes bien arrivé, vous! + + + + + Au même. + +En vous écrivant encore je me ruine à jamais dans votre esprit. Mais +ça m'est bien égal et puis c'est pour me venger. Oh! rien qu'en vous +racontant l'effet produit par votre ruse pour connaître ma nature. + +J'avais positivement peur d'envoyer à la poste m'imaginant des choses +fantastiques. _Cet homme_ devait clore la correspondance par... je +ménage votre modestie. Et en ouvrant l'enveloppe je m'attendais à tout +pour ne pas être saisie. + +Je l'ai tout de même été mais agréablement. + + Devant les doux accents d'un noble repentir, + Me faut-il donc, seigneur, cesser de vous haïr? + +À moins que ce soit une autre ruse: flattée d'être prise pour une femme du +monde, elle me la fera à la pose après avoir provoqué un document humain +que je suis bien aise d'expliquer comme ça. + +Alors parce que je me suis fâchée? Ce n'est peut-être pas une preuve +concluante, cher monsieur. Enfin adieu, je vous pardonne si vous y tenez, +parce que je suis malade et comme cela ne m'arrive jamais, j'en suis tout +attendrie sur moi, sur tout le monde, sur vous! qui avez trouvé moyen de +m'être si profondément... désagréable. Je le nie d'autant moins que vous +en penserez ce qu'il vous plaira. + +Comment vous prouver que je ne suis ni un farceur, ni un ennemi? + +Et à quoi bon? + +Impossible non plus de vous jurer que nous sommes faits pour nous +comprendre. Vous ne me valez pas. Je le regrette. Rien ne me serait plus +agréable que de vous reconnaître toutes les supériorités,--à vous ou à un +autre. + +Je voudrais avoir à qui parler. Votre dernier article était intéressant et +je voulais même à propos de jeune fille vous adresser une question raide. + +Mais.... + +. . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . + +Pourtant une petite niaiserie très délicate de votre lettre m'a fait +rêver. + +Vous avez été affligé de m'avoir fait de la peine. C'est bête ou charmant. +Plutôt charmant. Vous pouvez vous moquer de moi, je m'en moque. Oui, vous +avez eu là une pointe de romantisme à la Stendhal tout bonnement, mais +soyez tranquille vous n'en mourrez pas encore cette fois. + + Bonsoir. + + + + + Au Baron de Saint-Amand. + Avril 1884. 30, rue Ampère. + + Cher ami, + +Ah! comme je voudrais avoir un salon littéraire et mondain, un salon +intéressant, ce serait vivre en travaillant. + +Les jours se suivent, le temps passe, la vie s'en va. + +Ce n'est pas un talent honorable qui me récompenserait de tous les ennuis; +il faudrait un éclat, un triomphe, qui s'appellerait: Revanche. + +La vérité, c'est que j'ai toujours éprouvé et que j'éprouve de plus en +plus l'impérieux besoin d'écrire, j'invente des histoires, je vois des +faits réels et imaginaires. Dumas dit que la qualité maîtresse de la +femme, c'est l'intuition. Eh bien par intuition je comprends, je vois, +je sais des choses extraordinaires, mais lorsqu'il s'agit de me +retrouver au milieu de mon dossier... car il y un gros cahier plein de +notes... + +En écrivant, mes yeux tombent sur les doigts de ma main gauche qui +retiennent la feuille, ces doigts vivants et nerveux font penser à la +peinture de Jules Bastien-Lepage, les mains qu'il peint sont vivantes, +la peau les enveloppe et on sent les muscles qui vont remuer. + +Vous savez que je vais tous les jours à Sèvres. Mon tableau m'empoigne. +L'air est embaumé, et la fille qui rêve aux pieds du pommier en fleurs +«alanguie et grisée», comme dit André Theuriet. Si je rendais bien l'effet +de sève de printemps, de soleil, ce serait beau. + + Au revoir, à bientôt. + + + + + À son frère. + + Vendredi 30 mai 1884. + Paris, rue Ampère, 30. + + Cher Paul, + +Mme Z... est un drôle de petit corps de femme; son mari est sénateur, en +outre un savant, un lettré, un homme supérieur, il a traduit en langues +étrangères les chefs-d'Å“uvre russes et a porté le deuil de Gambetta. +Lors de son premier passage à Paris, elle a été voir à l'Odéon _Severo +Torelli_, drame de François Coppée. Enthousiasmée à fond, elle est allée +demander au concierge du théâtre l'adresse de l'auteur pour lui exprimer +son admiration. + +Voilà ce qu'on ne voit pas en France! Un enthousiasme véritable, naïf et +ne craignant pas le ridicule. + +Elle écrit donc à Coppée, en obtient une audience, lui écrit de Rome, lui +apporte un tableau, une copie de madone. Le poète la remercie du tableau +en lui exprimant le regret de ne pouvoir lui exprimer ses remerciements de +vive voix, n'étant pas libre. Mme Z. ne se décourage pas et ne pense pas +que cela peut l'importuner. Elle _me charge_ de rédiger une dépêche à +Coppée: + + «Monsieur, + +«Je reste jusqu'à samedi, j'y suis forcée par quatre jeunes filles +enthousiastes qui m'ont fait jurer que je leur ferai voir François Coppée. +Quelque habitué que vous soyez aux triomphes vous ne pouvez dédaigner +celui-là , qui a pour lui la jeunesse et l'admiration vraie. Dites-nous +donc quand il faudra vous attendre. + + «E. Z.» + +Hier, on recevait la carte de François Coppée de l'Académie française, +qui aura l'honneur de se présenter chez Mme Z... vendredi à une heure et +demie, deux heures au plus tard. + +Et à deux heures il était là , dans notre salon, maman, Mme Z..., Mlle +S..., nièce de Mme Z..., Dina et moi. + +Tu sais, moi je suis très calme, mais j'ai été englobée dans les quatre +jeunes filles enthousiastes, pourtant il a dû voir que je ne suis pas +si bête que les autres en avaient l'air. Les Canrobert ont dîné chez la +princesse Mathilde avec lui, il a causé avec Claire et je lui en parle. + +Il s'installe dans un fauteuil, prend du thé et fume. La table à thé est +apportée toute servie comme au théâtre et il y a un moment où nous sommes +toutes les six à le regarder boire son thé. Il en fait la remarque, ce +grand poète, et pousse la bonté jusqu'à demander à voir mon atelier et à +me dire, en partant, de lui faire signe lorsque j'aurai quelque nouveau +tableau à voir. + +C'est un homme assez agréable mais d'un physique qui surprend un peu. Je +suis très contente de le connaître. Il a des yeux bleus et il me regardait +à tout instant en parlant, comme s'il cherchait à voir ce que je pense. + +En somme, il a dû être très gêné, ce Parisien, au milieu de cette +admiration sérieuse. + + Au revoir. + + + + + À Monsieur Henry Houssaye + de la «Revue des Deux Mondes.» + + Monsieur, + +Les étrangers sont comme le grand Molière, ils prennent leur bien où ils +le trouvent. Nous aurions imité que ce serait notre excuse. Ce qui est +étonnant, c'est qu'un critique d'art de votre valeur dise qu'on suit tel +peintre avec tel système, qu'on emploie tel procédé!!! parce qu'on ne se +cantonne pas pour toujours dans une spécialité chère aux marchands. + +Ni M. Bastien-Lepage, ni le troupeau d'étrangers que vous citez ne +songent, je crois, à adopter ou à renier les Japonais, les Primitifs, +etc., etc. Ils font ce qu'ils voient avec sincérité, sans malice, avec +plus ou moins de talent. Si leur sujet les prend dans la rue ils le font +dans la rue, si c'est dans un atelier ils adoptent l'atelier. Vous êtes +trop observateur pour ne pas avoir remarqué les différences d'éclairage. +Peindre des marins au bord de la mer en plein air où la lumière est +difficile, ou des gamins au coin d'une rue à l'endroit même où on les +voit, est-ce suivre un système? + +Soyez juste. Si on faisait régner dans un salon une atmosphère semblable +à celle du dehors, ce serait système et parti pris. Nous ne l'avons pas +fait. Nous avons fait ce que nous avons vu et comme nous avons pu. Excusez +du peu et ne nous calomniez pas. + + _Une_ des peintres étrangers cités. + + + + + À Monsieur Edmond de Goncourt. + + Monsieur, + +Comme tout le monde j'ai lu _Chérie_ et, entre nous, ce livre est rempli +de pauvretés. Celle qui a l'audace de vous écrire est une jeune fille +élevée dans un milieu riche, élégant, parfois excentrique. Cette jeune +fille, qui a vingt-trois ans depuis quatre mois, est lettrée, artiste, +prétentieuse. Elle possède des cahiers où elle a noté ses impressions +depuis l'âge de douze ans. Rien n'y est esquivé. La jeune fille en +question est du reste douée d'un orgueil qui fait que dans ses notes elle +s'étale tout entière. + +Livrer de pareilles choses à quelqu'un, c'est se mettre à nu. Mais elle +a l'amour de tous les arts véritables poussé à un point extrême, presque +fou si l'on veut! Il lui semble intéressant de vous communiquer ce +journal. Vous dites quelque part que les notes vraies vous passionnent. +Eh bien! elle qui n'est encore rien, mais qui a déjà la prétention de +comprendre les sentiments des grands hommes, pense comme vous et, au +risque de vous paraître une toquée et une farceuse, vient vous proposer +ses notes. Seulement vous comprenez bien, Monsieur, qu'il faut pour cela +une discrétion _absolue_. La jeune fille habite Paris, va dans le monde et +les gens qu'elle nomme se portent très bien. Cette lettre s'adresse à un +grand écrivain, à un artiste, à un savant, elle est donc toute naturelle à +mon avis. Mais pour la plupart des gens, pour tous ceux qui m'entourent, +je serais une folle et une réprouvée si on venait à apprendre ce que je +vous écris. + +J'ai voulu nouer des relations par lettres avec un jeune écrivain de +talent afin de lui léguer mon journal par testament (à ce moment-là on +croyait que je ne vivrais pas longtemps); j'aime mieux vous le donner à +vous et de mon vivant. + +Si vous croyez que je désire un autographe, vous pouvez ne pas signer ce +que vous me ferez l'honneur de m'écrire. + + J. R. I. (poste restante). + + + + + À Monsieur Émile Zola. + + Monsieur, + +J'ai lu tout ce que vous avez écrit sans passer une parole. Si vous +avez seulement un peu conscience de votre valeur, vous comprendrez mon +enthousiasme. Et pour que cet enthousiasme ne vous paraisse pas un +emballement naïf, je vous dirai que je suis très gâtée, très prétentieuse, +ayant lu à peu près tout, après avoir étudié les classiques, quoique +femme. + +Vous êtes un grand savant et un grand artiste, mais ce qui fait que +je suis particulièrement à vos pieds, c'est votre passion de la Vérité. +J'ai l'audace de la partager; n'est-ce pas une audace que d'oser partager +quelque chose avec un grand génie comme vous. + +Je sais bien que vous êtes au-dessus de lettres d'inconnues, vous ne +pouvez pas être flatté d'un misérable hommage de femme venu à vous, etc. +Mais le sentiment qui me force à vous écrire est insurmontable, et si je +savais m'exprimer vous en seriez touché. + +J'aurais voulu que vous fussiez seul et à plaindre. Voilà un sentiment +très féminin, très romanesque et très ordinaire que j'imagine éprouver +autrement que les autres. + +N'allez pas penser que je sois remplie de tendresses ridicules. Je ne suis +ni une aventurière ni même une femme qui pourrait avoir des aventures, +quoique jeune. Seulement j'avoue que je suis assez folle pour avoir fait +le rêve impossible d'une amitié par lettres avec vous. Et si vous saviez +quel être formidable vous êtes à mes yeux, vous ririez de mon courage. + +Je ne crois pas que vous me répondrez, on dit que vous êtes dans la vie un +bourgeois fini. + +Ça me ferait de la peine, mais agréez dans tous les cas, monsieur, +l'hommage de la plus grande, de la plus raisonnée et de la plus pure des +admirations. + + + + + À Monsieur ***. + +Est-il possible que dans tout Paris et parmi les milliers de journaux +qui y foisonnent il ne s'en trouve pas un seul où un homme n'appartenant +à aucun parti ou plusieurs hommes appartenant à des partis différents +puissent dire ce que bon leur semble, défendre ou attaquer un homme, +une idée, sans pour cela s'inféoder dans un clan quelconque et subir une +étiquette qui les range dans tel ou tel tiroir et les contraint à des +réserves ou à des devoirs? Un journal indépendant en un mot et sans _parti +pris_. Hélas! presque tous affirment ne pas avoir de parti pris et tous +sont intolérants, routiniers et obstinés. + +Où est la feuille républicaine qui rendra justice à une idée intelligente +d'un clérical? On me dira que ces gens-là n'ont pas ces idées-là . Mais +supposez qu'ils en aient. + +Où est la feuille réactionnaire qui n'attaque pas tous les jours, +bêtement, platement, ennuyeusement la République? + +Il y a les feuilles dites ministérielles qui approuvent tout ou se taisent +quand il faut blâmer. Celles-là manquent de patriotisme. + +Il y a la feuille intransigeante qui est le comble de l'exagération, mais +qui a pour elle l'esprit diabolique de M. de Rochefort. + +Il y a des feuilles clérico-bonapartistes, il y a des feuilles de choux, +il y a des feuilles de vigne. Mais un journal indépendant, où chacun +apporterait son idée pourvu qu'elle soit bonne, son plaidoyer pourvu qu'il +fût fait avec talent, il n'y en a pas! + +Haïssez la folie des gens qui veulent à tout prix un maître, et +dites qu'il faut une âme de valet pour aimer la monarchie.--Vous êtes +républicain. Bon, sans doute, après? + +Alors sous peine de déchéance vous êtes forcé de trouver mauvais tout ce +que feront ou diront les autres. + +Vous approuvez un acte du gouvernement? Vendu aux ministres! + +Vous parlez en termes flatteurs de Gambetta? Opportunistes alors! +attristants, mais qui ne comprennent seulement pas le mot!--L'opportuniste +est un homme qui fait tout à propos. Que pouvez-vous me proposer de mieux? +Mais vous haïssez c'est-à -dire enviez Gambetta et vous entendez par +opportuniste un homme qui a toutes les mauvaises tendances que vous lui +octroyez. + +Trouvez juste, par hasard, une réclamation à la Ruggieri de M. Rochefort +et l'on vous bombarde intransigeant radical. Voilà encore un mot excellent +dénaturé comme opportunisme. Qui est-ce qui n'est pas radical parmi ceux +qui veulent bien une chose. + +Alors il n'y a pas moyen d'être un honnête citoyen qui s'exprime librement +sur ce qu'il voit, et qui traduit ses impressions sans songer quelles +lunettes il doit mettre pour envisager l'événement? Il paraît que non. + +Supposez un écrivain qui a exprimé des sentiments républicains et qui se +permet le lendemain de rendre justice à ... au prince Napoléon, par +exemple, de trouver qu'il a de l'esprit ou du talent. Et de suite on +dira: + +Par qui est-il payé? + +N'est-ce pas une manÅ“uvre pour discréditer X... en l'inféodant malgré lui +au parti Z... + +Triste, triste. + +Le journal après lequel vous soupirez serait une feuille d'amateurs +alors? Précisément! Des amateurs d'indépendance. Un journal qui pourrait +défendre les capacités de M. Jules Simon, du prince Napoléon, ou le +talent de Gambetta ou l'esprit de Rochefort et constater l'impuissance de +M. Clémenceau. Un journal qui ne flatte aucune passion en un mot. Mais +cela n'est pas possible, dit-on, car si vous trouvez des amateurs pour +écrire vous n'en trouverez pas pour lire, et dès notre plus tendre enfance +les mots lire et écrire tendrement unis sonnent à nos oreilles comme deux +inséparables. + +Ah! bah! Il n'y a donc pas en France une poignée de gens dégoûtés comme +nous du parti pris et qui se disent comme nous qu'il n'y a qu'une France, +qu'un parti et que tout homme utile doit être employé, tout talent défendu +et toute diffusion attaquée. Comment! Il ne se trouverait pas une poignée +d'hommes méprisant les accusations bêtes qu'on pourra leur jeter au visage +et se disant simplement, honnêtement, amoureux de la grandeur de leur +pays, et prêts à soutenir les hommes de talent dans quelque tiroir qu'ils +soient classés par les amateurs d'étiquettes, prêts également à blâmer ce +qui leur semble mauvais quelle qu'en soit la provenance sacrée. + +Un journal idéal où l'on pourrait dire par exemple qu'on aime la +République et admire Gambetta, mais qui s'étonnerait qu'un homme aussi +éminent laisse faire des inepties comme la dispersion des jésuites. Les +jésuites et autres religieux sont dangereux, eh bien! débarrassez-vous-en. +À vous de trouver le bon moyen, vous êtes le gouvernement, vous êtes +nos intelligences. M. Gambetta laisse faire des bêtises pour prouver +peut-être qu'il n'est pas tout-puissant? Et où est le mal de l'être par +la persuasion, comme l'a dit M. Ranc? + +Un journal où l'on pourrait s'étonner de l'injustice avec laquelle on juge +les qualités éminentes du prince Napoléon sans être soupçonné d'être à la +solde de Plon-plon, où l'on pourrait mépriser le parti bonapartiste et +regretter que le susdit citoyen soit entouré d'hommes qui le débinent et +qui croient le servir. La seule bonne politique est celle qui réussit, +disent-ils. Réussir à quoi? + +Mettez le citoyen Jérôme aux affaires ou débarrassez-le par miracle du +nom compromettant et compromis qu'il porte, sans cela comment saurez-vous +qu'il réussit. Quel que soit devenu le parti bonapartiste, un peu avant la +mort du petit prince il avait des élections, maintenant il n'a plus rien. + +Allez expliquer aux électeurs les intentions du prince, celles du moins +qu'il affiche et il aura des élections, mais pas comme vous voulez. Ou il +ment, ou il est largement libéral et grandement intelligent. Il ne doit +pas croire à ses droits. S'il y croit, nous retirons tout ce que nous +avons dit. + +Expliquer aux électeurs le prince Napoléon! Mais nous nous en garderions +bien! il faut continuer Napoléon III. Oh! alors! Et l'attitude du +prince pendant la nuit du coup d'État et sa politique est-elle assez en +opposition avec celle de son cousin! Ingratitude. Oh! le joli mot et qu'il +fait bien dans le paysage. Nous sommes loin, hélas! de la rigidité des +anciens Romains et quel est le frère ou le cousin qui ne bénéficie pas +un peu, un tout petit peu, de la situation de son proche? Il ne sera +peut-être pas content d'être défendu par nous, le prince. Car nous jetons +carrément à l'eau et ses droits et le parti bonapartiste; lui n'a pas de +parti, ce parti qui dit: qu'il soit ce qu'il veut, pourvu qu'il arrive. +Ah! les misérables! + +Et le progrès, et le patriotisme et l'honnêteté? Il n'y a rien pour eux. +Il y a un homme qui arrive et qui donne des places. Leurs convictions sont +des préjugés de salon et l'espoir de retrouver des situations perdues. +Les plus en vue, les plus _forts_ vous déclarent sérieusement que leurs +habitudes, leur éducation leur défendent de se trouver avec des gens qui +ne se lavent pas les mains. Innocent cliché! Comme s'il n'était pas prouvé +depuis longtemps que ce sont les cléricaux qui se lavent le moins, et dans +les couvents les malheureuses enfants prennent un bain par mois et dans +l'obscurité. + +Mais nous avons beaucoup parlé de M. Jérôme Bonaparte... + +Ah! ma foi, tant pis! C'est un commencement logique. + +Qui doutera de notre indépendance, en nous voyant faire un quasi-éloge de +l'homme le plus impopulaire de France... à moins qu'on nous accuse d'être +subventionnés par lui? + +Horrible vanité de la décomposition sociale. + + + + + À Monsieur Tony-Robert-Fleury. + 30, rue Ampère, Paris. + + Monsieur, + +J'apprends avec surprise que le grand chagrin que j'ai éprouvé dans +l'affaire de la médaille au Salon est interprété auprès de vous comme une +sorte de rancune que j'aurais contre vous. Et comme c'est à vous seul, en +somme, que je dois toute mon éducation artistique, je ne veux pas qu'un +pareil malentendu subsiste une minute de plus. Je ne m'excuse pas, n'ayant +pas à le faire, mais je désire beaucoup que mes paroles, mes lamentations +et mes indignations, que je persiste à croire légitimes, ne soient pas +dénaturées. + +Je me rends parfaitement compte de ce qui a été fait pour moi; vous seul +ne pouviez pas davantage; je suis très raisonnable en somme, vous voyez +bien. + +Agréez, je vous prie, cher maître, l'expression de mes meilleurs +sentiments. + + + + + À Monsieur Sully-Prudhomme. + Juin 1884. + + Monsieur, + +Je viens de lire et de comprendre, à ce qu'il me semble, _Lucrèce et +la Préface_. Ne m'en sachez aucun gré. Mais je ne suis ni vieille ni +laide, et comme votre Lucrèce, j'ai encore lu tout ce que vous avez écrit; +rendez-moi la pareille. Ce ne sera pas si beau, ni si long... + +En somme, je ne sais plus quoi dire, très effrayée de mon audace +(bas-bleu en herbe) et très désireuse de vous écrire des choses +ravissantes, naturellement je n'y arriverai pas, je le désire trop. +Vous êtes trop sérieux pour faire attention à des lettres d'inconnu, vous +avez quarante ans, de vieilles amitiés, que feriez-vous d'une nouvelle +admiration? Et pourtant j'ai fait le rêve très naïf probablement et très +1830 de gagner votre amitié par lettre. + +Je pourrais simplement faire votre connaissance, mais je ne pourrais +alors vous dire que les banalités. Tandis qu'inconnue, je puis vous dire +franchement que j'ai l'audace et la présomption de comprendre et de +partager vos pensées les plus délicates, ce que je ne pourrais pas vous +exprimer de vive voix... Et en somme les vers ne m'occupent que lorsqu'ils +sont mauvais, alors ils me gênent. Il vous plaît de rimer, rimez pourvu +que je ne m'en aperçoive pas. + +J'ai tout compris, mais il a fallu m'appliquer. J'ai beau me dire que +le maniement de ces idées vous est familier et que je suis bien sotte +d'admirer votre habileté à manÅ“uvrer au milieu de toutes choses... + +Au bout du compte, vous aussi vous devriez être béant d'étonnement +devant le peintre qui manie ses couleurs et en fait, par des combinaisons +que vous ne pouvez suivre, des tableaux variés et admirables. Mais +vous vous croyez sans doute bien supérieur à un peintre en fouillant +_inutilement_ dans le mécanisme de la pensée humaine. + + + + + Au même. + + Ah! monsieur, + +Je suis vraiment saisie pour vous d'une estime énorme, d'autant plus que +j'ai eu plus de peine à comprendre votre préface de _Lucrèce_. C'est +infiniment plus difficile à saisir que la philosophie des anciens. Et j'ai +de mon esprit une opinion si haute que celui qui parvient à m'embarrasser +devient un géant pour moi. C'est votre cas. J'avais tout lu de vous, sauf +_Lucrèce_. Et, en vous voyant manier si facilement ces choses si +abstraites, j'éprouve pour vous une sainte vénération. + + + + + À Monsieur Julian. + + Cher maître, + +Je vois que vous voulez remplacer M... Votre lettre est très jolie, +mais, comme toujours, vous me prêtez des infamies, me voyant à travers +des rapports d'atelier. Je n'ai jamais blessé la personne. Je suis trop +délicate pour l'avoir fait sciemment et pas assez bête pour l'avoir fait +inconsciemment. Il faudrait être vile pour humilier les inférieurs. Quant +aux choses de voitures, dîners, etc., il faut ne m'avoir jamais vue pour +croire que j'y ai jamais pensé. + +Je vous dis que vous me prêtez des infamies, mais, comme ma conscience +est pure, je n'en suis pas émue. On perdrait sa vie à convaincre les gens. +Quant à mon talent, je l'ai en une estime profonde et même, en rêve, je ne +me comparerai jamais à votre protégé. Peu de peintres ont eu la presse que +j'ai eue cette année. En plus, je viens de vendre deux études à un amateur +et à un marchand, des inconnus pour moi. + +On voit bien que je vous ai rendu enragé pour que vous disiez ce que +vous ne pouvez pas penser. Si je vous ai écrit pour me rétracter, c'est +influencée par T. R. F. qui a dit que vous aviez été très bien pour moi. +Et aussi parce que j'ai pensé qu'après tout, me préférer le risible X..., +n'est pas me faire du mal. Vous êtes libre de le préférer. C'est drôle, +voilà tout. + +Et puis, nous ne nous brouillerons jamais. C'est tout à fait impossible, +bien que vous fassiez semblant de penser du mal de moi pour me taquiner, +vous savez bien au fond, que je suis l'être le plus pur, le plus +admirable, le plus juste, le plus grand et le plus loyal du monde. +Je parle sérieusement. Vous savez que je ne tiens pas à ceux qui ne me +comprennent pas; ceux à qui je tiens me comprennent. En plus, je suis au +moment d'avoir un talent européen. _Vous brouiller_ avec _un être aussi_ +admirable et rare? Allons donc! + +Je ne puis mieux répondre à votre spirituelle lettre, qu'en faisant mon +sincère éloge, un éloge raisonné et basé sur la profonde connaissance de +moi-même, de ce moi unique et merveilleux qui m'enchante et que j'adore +comme Narcisse. Trouvez-moi dans Paris un type qui écrive un pareil +morceau d'un seul jet. Sans doute, si vous comparez mon talent de peintre +à mon talent de pamphlétaire et de polémiste... + + + + + TABLE DES MATIÈRES + +Préface de François Coppée + + 1868-1874 + +À sa tante +À son cousin +À Mademoiselle B*** +À sa tante + + 1875 + +À Mademoiselle Colignon +À la même +À la même +À sa mère +À Mademoiselle X*** +À sa tante +À sa cousine +À sa tante +À la même +À la même +À sa mère +À son grand-père +À son frère + + 1876 + +À sa tante +À la même +À son père +À sa tante +À la même +À Mademoiselle Colignon +À la même +À sa mère +À la même +À Mademoiselle Colignon +À Mademoiselle X*** +À son frère + + 1877 + +À Madame H*** +À sa tante +Au marquis de C*** +À Monsieur X*** +À Monsieur de M*** +Au même +À Mademoiselle Colignon + + 1878 + +À Monsieur de M*** +Au même +À Mademoiselle B*** +À la même +À sa mère +À la même +À la même + + 1879 + +À M. X*** +À Mademoiselle Colignon +À son frère +À M. X*** +À son frère + + 1880 + +À M. X*** +À Monsieur Julian +À son frère +À la princesse K*** +À Monsieur X*** + + 1881 + +À Monsieur Julian +À son père +À M. B*** +Au même +Au même +À Monsieur Julian +À sa mère +À Mademoiselle Colignon + + 1882 +À sa mère +À la même +À Monsieur Julian +À M. B*** +À Monsieur Julian + + 1883 + +À Mademoiselle X*** +Traduction de la lettre précédente +À Mademoiselle X*** +Traduction de la lettre précédente +À Monsieur B*** +À Monsieur Alexandre D*** +Au même +À Monsieur X*** +À son frère +À sa mère +À Mademoiselle Canrobert +À sa mère + + 1884 + +À Monsieur B*** +À Mademoiselle X*** +À la même +À son frère +À Monsieur X*** +À Monsieur E*** +À Monsieur de Maupassant +Au même +Au même +Au même +Au même +Au même +Au baron de Saint-Amand +À son frère +À Monsieur Henry Houssaye +À Monsieur Edmond de Goncourt +À Monsieur Émile Zola +À Monsieur *** +À Monsieur Tony-Robert-Fleury +À Monsieur Sully-Prudhomme +Au même +À Monsieur Julian + + FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Lettres de Marie Bashkirtseff, by +Marie Bashkirtseff + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DE MARIE BASHKIRTSEFF *** + +***** This file should be named 18106-0.txt or 18106-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/8/1/0/18106/ + +Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed +Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/18106-0.zip b/18106-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..86a6827 --- /dev/null +++ b/18106-0.zip diff --git a/18106-8.txt b/18106-8.txt new file mode 100644 index 0000000..8280765 --- /dev/null +++ b/18106-8.txt @@ -0,0 +1,5696 @@ +Project Gutenberg's Lettres de Marie Bashkirtseff, by Marie Bashkirtseff + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Lettres de Marie Bashkirtseff + Préface de François Coppée + +Author: Marie Bashkirtseff + +Commentator: François Coppée + +Release Date: April 2, 2006 [EBook #18106] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DE MARIE BASHKIRTSEFF *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed +Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + LETTRES + + DE + + MARIE BASHKIRTSEFF + + + + + + PRÉFACE + + par + + FRANÇOIS COPPÉE + de l'Académie française + + + + BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, FASQUELLE ÉDITEURS + 11, RUE DE GRENELLE, PARIS (7e) + + Tous droits réservés. + + + EXTRAIT DU CATALOGUE de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER + + Journal de Marie Bashkirtseff, + avec un portrait, (27e mille), 2 vol. + + Paris.--Imp. A. Maretheux et L. Pactat, 1, rue Cassette. + + + + + + PRÉFACE DE FRANÇOIS COPPÉE[1] + +[Note 1: Cette préface a paru en tête du catalogue des oeuvres de Marie +Bashkirtseff, lors de l'exposition qui fut faite en 1885. L'auteur a +bien voulu nous permettre de reproduire ici ces pages intéressantes et +difficiles à retrouver.] + +L'été dernier, j'allai saluer une dame russe de mes amies, de passage à +Paris, à qui Mme Bashkirtseff donnait l'hospitalité dans son hôtel de la +rue Ampère. + +Je trouvai là une compagnie très sympathique: rien que des dames et +des jeunes filles, toutes parlant à merveille le français, avec ce peu +d'accent qui donne à notre langue, dans la bouche des Russes, on ne sait +quelle gracieuse mollesse. + +L'accueil que je reçus fut cordial dans cet aimable milieu, où tout +respirait le bonheur. Mais, à peine assis non loin du samovar, une tasse +de thé à la main, je tombai en arrêt d'admiration devant un grand +portrait, celui d'une des jeunes filles présentes, portrait d'une +ressemblance parfaite, librement et largement traité, avec la fougue de +pinceau d'un maître. + +«C'est ma fille Marie, me dit Mme Bashkirtseff, qui a fait ce portrait de +sa cousine.» + +J'avais commencé une phrase élogieuse; je ne pus pas l'achever. Une autre +toile, puis une autre, puis encore une autre, m'attiraient, me révélaient +une artiste exceptionnelle. J'allais, charmé, de tableau en tableau,--les +murs du salon en étaient couverts--et, à chacune de mes exclamations +d'heureuse surprise, Mme Bashkirtseff me répétait, avec une émotion dans +la voix, où il y avait encore plus de tendresse que d'orgueil: + +«C'est de ma fille Marie... c'est de ma fille...» + +En ce moment, Mlle Marie Bashkirtseff survint. Je ne l'ai vue qu'une fois, +je ne l'ai vue qu'une heure... je ne l'oublierai jamais. + +À vingt-trois ans, elle paraissait bien plus jeune. Presque petite, mais +de proportions harmonieuses, le visage rond et d'un modelé exquis, les +cheveux blond-paille avec de sombres yeux comme brûlés de pensée, des +yeux dévorés du désir de voir et de connaître, la bouche ferme, bonne et +rêveuse, les narines vibrantes d'un cheval sauvage de l'Ukraine, Mlle +Marie Bashkirtseff donnait, au premier coup d'oeil, cette sensation si +rare: la volonté dans la douceur, l'énergie dans la grâce. Tout, en cette +adorable enfant, trahissait l'esprit supérieur. Sous ce charme féminin, +on sentait une puissance de fer, vraiment virile;--et l'on songeait au +présent fait par Ulysse à l'adolescent Achille: une épée cachée parmi des +parures de femme. + +À mes félicitations, elle répondit d'une voix loyale et bien timbrée, sans +fausse modestie, avouant ses belles ambitions et--pauvre être marqué déjà +pour la mort!--son impatience de la gloire. + +Pour voir ses autres ouvrages, nous montâmes tous dans son atelier. C'est +là que l'étrange fille se comprenait tout à fait. + +Le vaste «hall» était divisé en deux parties: l'atelier proprement dit, +où le large châssis versait la lumière; et, plus sombre, un retrait +encombré de papiers et de livres. Ici, elle travaillait; là, elle +lisait. + +D'instinct, j'allai tout droit au chef-d'oeuvre, à ce «Meeting» qui +sollicita toutes les attentions, au dernier Salon: un groupe de gamins +de Paris causant gravement entre eux--de quelque espièglerie sans doute, +--devant un enclos de planches, dans un coin de faubourg. C'est un +chef-d'oeuvre, je maintiens le mot. Les physionomies, les attitudes des +enfants sont de la vérité pure; le bout de paysage, si navré, résume la +tristesse des quartiers perdus. À l'Exposition, devant ce charmant +tableau, le public avait décerné, d'une voix unanime, la médaille à Mlle +Bashkirtseff, déjà mentionnée l'année précédente. Pourquoi ce verdict +n'avait-il pas été ratifié par le jury? Parce que l'artiste était +étrangère? Qui sait? Peut-être à cause de sa grande fortune? Elle +souffrait de cette injustice et voulait, la noble enfant, se venger en +redoublant d'efforts. En une heure, je vis là vingt toiles commencées, +cent projets: des dessins, des études peintes, l'ébauche d'une statue, +des portraits qui me firent murmurer le nom de Frans Hals, des scènes +vues et prises en pleine rue, en pleine vie, une grande esquisse de +paysage notamment,--la brume d'octobre au bord de l'eau, les arbres à +demi dépouillés, les grandes feuilles jaunes jonchant le sol;--enfin, +toute une oeuvre, où se cherchait sans cesse, où s'affirmait presque +toujours le sentiment d'art le plus original et le plus sincère, le +talent le plus personnel. + +Cependant une vive curiosité m'appelait vers le coin obscur de l'atelier, +où j'apercevais confusément de nombreux volumes, en désordre sur des +rayons, épars sur une table de travail. Je m'approchai et je regardai les +titres. C'étaient ceux des chefs-d'oeuvre de l'esprit humain. Ils étaient +tous là, dans leur langue originale, les français, les italiens, les +anglais, les allemands, et les latins aussi, et les grecs eux-mêmes; et ce +n'étaient point des «livres de bibliothèque», comme disent les Philistins, +des livres de parade, mais de vrais bouquins d'étude fatigués, usés, lus +et relus. Un Platon était ouvert sur le bureau, à une page sublime. + +Devant ma stupéfaction, Mlle Bashkirtseff baissait les yeux; comme confuse +et craignant de passer pour pédante, tandis que sa mère, pleine de joie, +me disait l'instruction encyclopédique de sa fille, me montrait ses gros +cahiers, noirs de notes, et le piano ouvert où ses belles mains avaient +déchiffré toutes les musiques. + +Décidément gênée par l'exubérance de la fierté maternelle, la jeune +artiste interrompit alors l'entretien par une plaisanterie. Il était +temps de me retirer, et, du reste, depuis un instant, j'éprouvais un vague +malaise moral, une sorte d'effroi, je n'ose dire un pressentiment. Devant +cette pâle et ardente jeune fille, je songeais à quelque extraordinaire +fleur de serre, belle et parfumée jusqu'au prodige, et, tout au fond de +moi, une voix secrète murmurait: «C'est trop!» + +Hélas! C'était trop en effet. + +Peu de mois après mon unique visite rue Ampère, étant loin de Paris, +je reçus le sinistre billet encadré de noir qui m'apprenait que Mlle +Bashkirtseff n'était plus. Elle était morte, à vingt-trois ans, d'un +refroidissement pris en faisant une étude de plein air. + +J'ai revu la maison désolée. La malheureuse mère, en proie à une douleur +haletante et sèche qui ne peut pas pleurer, m'a montré, pour la deuxième +fois, aux mêmes places, les tableaux et les livres; elle m'a parlé +longuement de la pauvre morte, m'a révélé les trésors de bonté de ce coeur +que n'avait point étouffé l'intelligence. Elle m'a mené, secouée par ses +sanglots arides, jusque dans la chambre virginale, devant le petit lit de +fer, le lit de soldat où s'est endormie pour toujours l'héroïque enfant. +Enfin elle m'a appris que tous les ouvrages de sa fille allaient être +exposés, elle m'a demandé, pour ce catalogue, quelques pages de préface, +et j'aurais voulu les écrire avec des mots brûlants comme des larmes. + +Mais qu'est-il besoin d'insister auprès du public? En présence des oeuvres +de Marie Bashkirtseff, devant cette moisson d'espérances couchée par +le vent de la mort, il éprouvera certainement, avec une émotion aussi +poignante que la mienne, l'affreuse mélancolie qu'inspirent les édifices +écroulés avant leur achèvement, les ruines neuves, à peine sorties du sol, +que le lierre et les fleurs des murailles ne cachent point encore. + +Que dire, surtout, à la mère, dont le désespoir fait mal et fait peur? +À peine ose-t-on la supplier, en lui montrant le Ciel, de détourner ses +regards de l'impassible nature, qui ne livre à personne le mystère de ses +lois et ne dit même pas si elle a besoin du génie naissant d'une jeune +fille pour augmenter l'éclat et la pureté d'une étoile. + +François Coppée. + +_Paris, 9 février 1885._ + + + + + + LETTRES + + DE + + MARIE BASHKIRTSEFF + + + + + 1868-1874 + + + + + À sa tante. + 30 juillet 1868[2]. + + + Très chère tante Sophie, + +Comment allez-vous, ainsi que l'oncle? Hier, nous avions des tableaux +vivants: le premier tableau représentait les quatre saisons: Dina +représentait l'Hiver; moi, le Printemps; Sophie Kavérine, l'Automne; +Mlle Élise l'Été. Dans le second tableau prenaient part Dina et Catherine, +soeur de Sophie. Dina représentait la Psyché regardant l'Amour endormi, et +Catherine, l'Amour. Dina avait les cheveux épars; c'était très joli. Dans +le troisième tableau, moi et Paul: j'étais la Déesse des fleurs et Paul +le Dieu des fruits. Dans le quatrième tableau, Dina seule en Naïade, robe +blanche, assise dans le jonc; dans les mains et sous les pieds elle avait +l'herbe des rivières et le jonc, toute la robe parsemée de perles en +cristal blanc, qui ressemblaient beaucoup aux gouttes d'eau, avec les +cheveux épars, sur les cheveux parsemés des perles en cristal. Venez chez +nous, à Tcherniakovka; vous nous manquez. Tout le monde va bien et tout le +monde vous embrasse. + + Votre nièce, + + Moussia Bashkirtseff. + +[Note 2: Marie Bashkirtseff n'avait pas encore huit ans. + Elle est née le 11 novembre 1860.] + + + + + + À son cousin. + 20 février 1870, Tcherniakovka. + + Cher Étienne, + +Je te remercie pour le dessin et pour la lettre. Mes leçons vont assez +bien. Je t'envoie mon dessin, seulement ne le montre à personne, parce que +c'est mal fait. Après ton départ j'ai fait beaucoup de dessins et il y en +a qui sont bien. À l'étranger, je crois que nous n'irons pas bien vite, +peut-être pourtant un de ces jours; maman a dit dans une semaine. + +Ma tante est allée dans ses terres avec Paul, voilà pourquoi Paul ne +t'écrit pas. Ta soeur Dina t'embrasse; mais, selon sa coutume, elle n'écrit +rien, mais elle pense à ta commission. Je t'apporterai de l'étranger +un porte-fusil, ou mieux, écris-moi ce qu'il faut t'apporter? Mais +dépêche-toi, car dans deux semaines, tout au plus, nous partons. Écris-moi +absolument qu'est-ce qu'il faut t'apporter de l'étranger; si nous ne +partons pas, je t'écrirai encore. Pardonne-moi le mauvais papier. Maman +t'envoie trois roubles et te prie de bien travailler à l'école. + + Ta cousine dévouée. + + + + + À Mademoiselle H... + 4 septembre 1873. + + Chère amie, + +J'ai pour la première fois parlé l'italien aujourd'hui. Le pauvre +Micheletty, (mon professeur,) faillit tomber évanoui ou se jeter par la +fenêtre de la joie de m'entendre parler italien. Je puis dire maintenant +que je parle le russe, le français, l'anglais, l'italien; j'apprends +l'allemand et le latin, j'étudie sérieusement. + +Avant-hier, j'ai eu ma première leçon de physique. + +Ah! comme je suis satisfaite de moi! + +Quel grand bonheur est celui-là! + +Comment vont tes leçons? Écris-moi, je t'en prie. + +J'ai reçu le Derby: les courses à Bade! Comme je voudrais y être! mais +non, je ne veux pas, je dois étudier et, le coeur serré, je lis les +courses de chevaux de X. Je me calme avec grand peine et je me console +en disant: Étudions, étudions, notre tour viendra. Si Dieu le veut! + +C'est l'heure du déjeuner, la seule libre, et c'est généralement pendant +ce temps qu'on me taquine avec X..., et je rougis, pour tous; maman me +soutient, en disant: «Qu'est-ce que tous la taquinez toujours avec ce +X...» + +Maman est bien gentille aujourd'hui, je finirai vraiment par devenir son +amie. + +Elle cause, nous raconte des histoires du temps où elle avait seize ans, +récite des poésies en riant. + +Hier, à la leçon de français, j'ai lu l'Histoire Sainte, les dix +commandements de Dieu. Il dit qu'il ne faut pas se faire des images de +ce qui est dans les cieux. Les Latins et les Grecs ont tort, ce sont des +idolâtres, qui adorent des statues et des peintures. Aussi, moi, je suis +loin de suivre cette méthode. Je crois en Dieu, notre Sauveur, la Vierge, +et j'honore quelques saints, pas tous, car il y en a de fabriqués, comme +les plumcakes. + +Que Dieu me pardonne ce raisonnement s'il est injuste, mais dans mon +simple esprit les choses sont ainsi et je ne puis dire autrement. + +Es-tu contente de ma lettre? + + Au revoir. + + + + + À sa tante. + Spa, dimanche 5 juillet 1874. + + Chère tante, + +Je vous ai promis d'écrire et me voici. Je sors toujours au bras de ma +mère. Hier soir, je chantais chez moi et tous accoururent du Casino. Paul +m'a dit qu'il m'entend de l'hôtel de Flandre. + +Pourquoi y a-t-il des gens qu'on déteste? J'étais tranquille, mais P.... +vient avec sa mère et j'ai envie de fuir. Ils sont bons, aimables, pas +bêtes, mais je ne peux pas les supporter. + +Nous allons voir la grotte à Spa; je ne puis pas bien vous la décrire et +pourtant cela me ferait un tel plaisir plus tard de trouver une juste +description (je noterai tout dans mon journal) de ce que j'ai vu! je sais +que j'ai beaucoup admiré. Mais je suis sûre qu'il y a des grottes bien +plus belles aux environs, sans parler d'autres pays, où il y a des +merveilles auprès desquelles la grotte d'ici ne paraîtrait que comme rien. +_D'ailleurs, c'est humilier les oeuvres souveraines que de leur imposer +notre approbation_. + +Je marche avec M. G.... malgré une petite pluie; je suis mouillée et +crottée, maman est au désespoir.... + +Le retour a été admirable; dans un village, G.... a tiré d'un lit +une couverture blanche et du plancher un tapis. On donne le tapis aux +autres et on enveloppe de la couverture.... moi. Je riais et admirais +l'intrépidité de G....; il riait aussi et nous comparait à Paul et à +Virginie. + +On nous a présenté le comte Doenhoff, le petit B. K...., et nous allons +aux courses, le comte D. Basilevsky, frère de la princesse Souvaroff, +maman, moi et Dina. Nous sommes dans la meilleure tribune; le comte D... +reste avec nous. On dit qu'il admire maman, et tu sais, chère tante, ce +qu'il a dit! Il a dit: _La fille ne sera pas mal, mais on ne pourra +jamais la comparer â la mère_.--Maman ne fait que parler de moi; elle +raconte les mots de mon enfance, tu sais, toujours la même chose; elle ne +peut pas oublier que quand elle arrivait de la Crimée (j'avais deux ans), +elle me dit pour je ne sais quelle espièglerie: Marie est bête. +--_Marthe_, dis-je à ma nourrice (car, comme tu sais, jusqu'à trois ans et +demi je prenais de la nourriture naturelle), _Marthe, allons-nous-en, +maman n'a pas reconnu Marie_.... Au revoir, je vous embrasse tous, je +suis rose et blanche et me porte très bien. + + + + + 1875 + + + + + À Mademoiselle Colignon[3] + + Chère amie, + +Quel affreux voyage![4] À Vinenbruck nous descendons et allons vingt +minutes à pied; à une heure et demie nous arrivons: quelques maisons entre +deux montagnes. On ne se fera jamais idée du calme profond, qui règne en +cet endroit. Il me semble, que dans une tombe c'est plus animé. Ma mère +est radieuse, je suis enchantée de la revoir. Je raconte tout ce qui s'est +passé depuis le départ. Une fois tout cela raconté, je m'ennuie, pas +une âme intéressante. Je chante et ma voix produit son effet habituel. +Ici, on se promène sans chapeau, on parle à tout le monde; _requiem +delectabile_. Campagne, plus campagne qu'en Russie, tristesse, +détestation... + +Quand je pense (et j'y pense souvent) qu'on ne vit qu'une fois, je me +reproche de passer mon temps dans ce pays de saucissons. + +Un chapeau de feutre noir d'une façon ravissante, une robe de drap bleu +presque noir, tout unie, bien tirée sur les hanches et à petite traîne, +mais la traîne est retroussée sur le côté, comme un habit de cheval, +souliers de peau jaune à boucles, figure fraîche, port royal (comme dit +maman), démarche gracieuse. Dina s'écrie en me voyant descendre: je ne +te reconnais pas, tu as l'air d'un tableau ancien. Je prie Dina de me +conduire par la ville; ce n'est pas une ville, mais comme le parc d'un +château. L'endroit est ravissant et à chaque pas on voit des montées se +perdant dans la verdure, des balcons à balustrades, des ponts rustiques, +des montagnes, des plaines, charmants en vérité. Mais sur les balustrades +personne n'est appuyé, les allées sont désertes, les escaliers, poétiques +et pittoresques, vides. Je me plains tout haut en admirant ces belles +choses. Voilà, ma chère. Par exemple, je dis que je m'ennuie et j'entends +quelqu'un derrière moi; je me retourne; c'est une personne qui pense ce +que je viens de dire, on se parle, et voilà... Eh! bien, s'écrie-t-elle, +retourne-toi donc vite! Je me retourne et je vois.... Un cochon blanc +et rose, qu'on conduit en laisse.... À sept heures nous descendons dans la +laiterie, c'est charmant. + +On monte, on descend par un chemin adorable. Schlangenbad est un jardin +ravissant; pas de places, pas de rues, çà et là des maisonnettes propres +et simples. Je parle à peine allemand, je parle une nouvelle langue en +ajoutant _irt_ à tous les mots français. Tout le monde rit et parle +comme moi. Maman me présente à la princesse M... Je me plains de l'ennui, +la princesse m'offre un attaché militaire russe qui est ici, et dont je ne +sais pas le nom. + +Résignons-nous et couchons-nous de bonne heure; levons-nous avec les +poules; cela me fera du bien. + +Je ne saurais jamais vous dire à quel point je regrette que vous ne soyez +pas avec nous et comme ça ferait du bien à votre santé. + + Au revoir. + +[Note 3: Mademoiselle Colignon, son institutrice.] + +[Note 4: Marie Bashkirtseff faisait alors son premier voyage à +Schlangenbad.] + + + + À la même. + + Chère amie, + +Les anciens ont tort. L'amour, c'est la femme qui aime. Si on pouvait être +double, je voudrais l'être pour mettre ma seconde moi à genoux devant la +première, seulement parce que celle-ci est prosternée devant l'amour. + +Qu'est-ce que la femme qui vous aime tout simplement? Peut-on l'apprécier +même si elle vous adore? Oui, les gens aux sentiments vulgaires. Mais si +cette femme se dresse debout, et se prosterne ensuite devant vous, c'est +alors seulement que vous comprenez toute sa grandeur, la grandeur de son +amour. Et ce n'est qu'en s'humiliant ainsi qu'elle est grande, parce +qu'elle vous élève et vous rend digne. Quel est l'homme qui ne se +sentirait pas Dieu devant cette adoration, par conséquent ne pourrait +vous comprendre et devenir votre égal! + + Au revoir. + + + + + À la même. + + Chère amie, + +Êtes-vous encore à Allevard et comment va votre santé? Où pensez-vous que +je sois aujourd'hui, à Schlangenbad, à l'hôtel Planz? Eh! bien, pas du +tout. Je suis à Paris, au Grand-Hôtel et, si vous étiez plus avisée, vous +auriez pu le voir sur l'enveloppe. + +Je suis une méchante fille, je quitte ma mère en lui disant que je suis +enchantée de partir avec mon oncle. Ça lui fait de la peine, et on ne +sait pas combien je l'aime et on me juge d'après les apparences. Oh! en +apparence, je ne suis pas très tendre. L'idée de revoir ma tante m'occupe. +Pauvre tante, qui s'ennuie tant sans moi! Pauvre maman, que j'abandonne! +Mon Dieu, que faire? Je ne puis pas me couper en deux! + +C'est vendredi que j'ai quitté Schlangenbad. Le samedi à cinq heures, +j'ai descendu au Grand-Hôtel, où m'attendait ma tante. À la frontière +française, j'ai respiré pour la première fois depuis que je suis sortie +de France. + + Je vous embrasse. + + + + + À sa mère. + Paris, Grand-Hôtel,1875. + + Chère maman, + +Arrivée à cinq heures du matin, au Grand-Hôtel, il est six heures +seulement et je vous écris déjà; cela vous prouve mon empressement. + +Depuis quinze jours, j'ai respiré pour la première fois en revoyant la +France. Je me porte à ravir, je me sens belle, il me semble que tout me +réussira; tout me sourit et je suis heureuse, heureuse, heureuse... + +Je vous embrasse, bonjour. + +Soignez-vous, ma mère, écrivez-moi et revenez vite. + + + + + À Mademoiselle ***. + Paris, 1er septembre 1875. + + Ma chère Berthe, + +Je réponds de Paris à votre lettre, où je suis depuis trois jours. Ma +mère, qui est restée à Schlangenbad, me l'envoie. Madame votre mère est +bien bonne de penser à moi, et il me tarde de la connaître. Je suis ici +avec ma tante, Mme Romanoff; je crois que vous la connaissez. Que je +voudrais passer quelque temps dans la même ville que tous! nous +pourrions au moins nous voir. C'est si ennuyeux de se rencontrer une ou +deux fois par an, échanger quelques mots et puis être de nouveau, l'une +à un bout du monde, l'autre à l'autre. + +Écrivons-nous toujours. Depuis notre premier séjour à l'étranger, où je +vous ai connue dans notre tendre enfance, j'ai été toujours attirée vers +vous, et quelque chose me dit qu'un jour nous serons plus liées que nous +ne pouvons l'être maintenant. + +Nous sommes au Grand-Hôtel, n° 281. + +Au revoir, ma chère; pensez de moi ce que je pense de vous. Bonjour. + + + + + À sa tante. + Paris, 1875. + +Mme Romanoff, Olga, Marie, X... Tout le monde enfin. J'écris comme j'ai +promis et pour commencer je vais déclarer qu'il fait non pas chaud, comme +disait ma tante, mais bel et bien frais, un temps admirable. Je suis allée +chez tous mes fournisseurs, qui sont de vrais anges et pas si chers que +je croyais. K. est avec nous, il est d'une utilité étonnante! Hier, et +avant-hier nous fûmes au Bois--une foule immense et élégante comme +toujours. Ton frère, belle Euphrosine, a une voiture et un cheval +adorables et fait le beau ici. Il a fait un soubresaut en m'apercevant. +Ce singe de L. est également ici et une quantité d'autres, tous ceux +qui étaient à Nice, etc., etc. Seulement, je manque d'argent. C'est le +principal. Qui, diable, a inventé cette vile chose. Comme on était heureux +à Sparte d'avoir de l'argent en cuir, en peau de boeuf! J'économise +admirablement, mais malgré ma belle économie, l'argent _deficit_ + +Je fais mieux mes affaires que je ne le pensais, il faut bien m'habituer. +On est très malheureux quand on ne sait rien faire soi-même. + +Mon plus grand tourment, c'est d'aller rôder avec la tante Marie. Ils +viennent tous de sortir pour aller au Bon-Marché; je reste à la maison, +enfermée chez moi, ce qui me plaît cent fois plus que de courir dans tous +ces magasins. + + + + + À sa cousine. + Paris, Grand-Hôtel, 1875. + + Chère Dina, + +Voilà une aventure! je m'étais mise sur le balcon du salon de lecture, +attendant ma tante, quand j'entendis derrière moi un choeur d'admiration +sur ma personne, ma taille. Ce choeur partait d'un groupe de messieurs +assis derrière moi. Il est vrai, qu'en ma robe de batiste grise, tout +unie, j'ai une taille divine, c'est le mot (tu l'as dit toi-même); mes +cheveux dorés sont coiffés simplement. Je ne sais comment, mais les +torsades tombent jusqu'au milieu du dos. Ce n'est pas tout: entre ces +gens il y a des Brésiliens qui me regardent et me suivent. Ce n'est pas +tout: il y a un charmant jeune Anglais blond, qui a l'air de soupirer; +ce n'est pas tout: il y a un affreux blond Russe qui me poursuit. Ce +n'est pas tout: et si même je croyais que cette fois c'est tout, il y a +bien encore d'autres fous, mais je ne prends pas la peine d'en parler; +même les femmes me regardent et admirent mes toilettes d'une simplicité +étonnante et d'un chic surprenant. Lis ma lettre à maman, ça lui fera +plaisir, ça la guérira. Pauvre maman! + +On nous amène une victoria à deux chevaux et nous sortons. + +Au Bois il y a quatre rangées de voitures, on s'écrase presque. J'étais +en train de m'étonner de la laideur des hommes, ici, quand je vis arriver +quelque chose de connu; je tâchais de reconnaître, car il y a tant de +monde, tant de figures... que les yeux faiblissent et deviennent hébétés +au point de vue moral. La personne me salua et je vis s'épanouir la figure +du stupide Em. + +Au second tour, le surprenant, mais stupide personnage, s'approche de +la voiture et de sa voix stridente avec son accent niçois jette ces mots +flamboyants de distinction:--Où donc êtes-vous logées?--Au Grand-Hôtel, +répond ma tante.--À la bonne heure!--Quant à moi, je ne me tourne même +pas de son côté. + +Je ne sais à quoi attribuer cette révolution intérieure, mais le fait est +que tout me paraissait noir avant, et tout me paraît rose à présent. Nous +rentrons juste pour la table d'hôte. À gauche, sont ceux que je nomme les +Brésiliens; à droite, au salon de lecture est le gentil Anglais qui, pour +regarder, s'approche vingt fois du côté de la fenêtre, mais chaque fois je +voyais son oeil droit se détourner de l'affiche qu'il avait l'air de lire, +et se fixer sur moi. + +Oh! vraiment, je ne vaux pas cette peine, Je rentre chez moi et je me mets +à écrire. On frappe; la femme de chambre me donne une carte. De M.... +Faites entrer, c'est Remy seul, sans son père; je regarde son chapeau sur +la table, ses cheveux noirs, et une idée m'illumine.--Asseyez-vous comme +cela, tournez le dos à la porte et ne vous retournez pas quand ma tante +entrera; je veux qu'elle vous prenne pour un autre.--Et tout le temps +notre conversation est interrompue par nos éclats de rire; je me figure +la face de ma tante. + +Remy m'assure qu'il n'a pas changé depuis quatre ans. + +De combien de demoiselles avez-vous été amoureux depuis?--De pas une +seule, je vous jure!!! Je doute, il assure; je ris, il soupire. C'est +agréable d'avoir des amitiés d'enfance. Alors, comme tu le sais, il était +cent fois plus fort que moi en coquetterie; maintenant, je suis une +vieille et lui, un enfant. Il se hasarde à demander si je suis changée. + +--Pas du tout, je suis toujours la même. Je ne suis pas amoureuse de vous, +cela va sans dire... + +Je voulais dire que je ne l'ai jamais été. Mais pourquoi désillusionner +les gens? (Il a encore trois ans pour finir ses études.) Il fait de la +tête des signes et balbutie quelque chose qui veut dire: Oh, sans doute, +non, je n'ose pas croire autrement.--Mais, ai-je continué, je suis votre +amie. + +Entre ma tante, et j'éclate de rire en voyant sa figure surprise, +souriante et en même temps sévère. Elle a fait une tête de circonstance, +mais à l'instant Remy se retourne et la face change. Ah! ah! ah! je suis +enchantée de la surprise. + +Au Bois[5], il y a tant de Niçois, qu'un moment il m'a semblé être à Nice. + +C'est septembre, et c'est si beau Nice en septembre; je me souviens de +l'année dernière, de mes promenades matinales avec mes chiens, de ce +ciel si pur, de cette mer si argentée. Ici il n'y a ni matin, ni soir; +le matin on balaie; le soir, ces innombrables lanternes m'agacent. Je me +perds ici, je ne sais distinguer le levant du couchant, tandis que là, +on se trouve si bien! On est comme dans un nid, entouré par des +montagnes, ni trop hautes, ni trop arides. On est de trois côtés protégé +comme par un manteau de Laferrière, gracieux et commode et, devant soi, +on a une fenêtre immense, un horizon infini, toujours le même et +toujours nouveau. Oh! j'aime Nice.--Nice, c'est ma patrie, Nice m'a fait +grandir, Nice m'a donné la santé, les fraîches couleurs.--C'est si beau: +on se lève avec le jour et on voit paraître le soleil, là-bas, à gauche, +derrière les montagnes qui se détachent en vigueur sur le ciel bleu +argent et si vaporeux et doux qu'on étouffe de joie. Vers midi, il est +en face de moi, il fait chaud, mais l'air n'est pas chaud, il y a cette +incomparable brise, qui rafraîchit toujours. Tout semble endormi. Il n'y +a pas une âme sur la promenade, sauf deux ou trois vieux Niçois endormis +sur les bancs. Alors je suis seule, alors je respire, j'admire, je +suffoque. Qu'est-ce que je te raconte là? des choses que tu connais, +mais comme je suis en train, je continue. + +Et le soir, encore le ciel, la mer, les montagnes. Le soir, c'est tout +noir ou gros bleu. Et quand la lune éclaire ce chemin immense dans la mer, +qui semble être un poisson aux écailles de diamants et que je suis à +ma fenêtre, tranquille, seule, je ne demande rien et je me prosterne +devant Dieu... Oh, non! Tu ne comprends pas ce que je veux dire, tu ne +comprendras pas, parce que tu n'as pas éprouvé cela. Non, ce n'est pas +cela, c'est que je suis désespérée toutes les fois que je veux faire +comprendre ce que je sens!! C'est comme dans un cauchemar, quand on n'a +pas la force de crier! + +D'ailleurs, jamais aucun écrit ne donnera la moindre idée de la vie +réelle. Comment expliquer cette fraîcheur, ces parfums de souvenirs! on +peut inventer, on peut créer, mais on ne peut pas copier... On a beau +sentir en écrivant, il n'en résulte que mots communs: bois, montagnes, +ciel, lune, etc., etc. + +Donne-moi des nouvelles de Schlangenbad et revenez plus vite. + +[Note 5: La fin de cette lettre se retrouve dans le journal de Marie +Bashkirtseff (page 65), avec quelques variantes.] + + + + + À sa tante. + Paris. + + Très chère tante, + +Ne vous déchirez pas le coeur pour rien et ne prévoyez rien de sinistre. +Tout va admirablement bien, excepté le caractère de mon auguste mère, +qui se fâche du matin au soir et économise tellement que c'est terrible. +Mon auguste mère a proposé de ne pas déjeuner, figurez-vous cela, ne pas +déjeuner! C'est atroce, mais je suis bonne enfant, je ne me fâche pas et +la proposition n'est restée qu'une proposition. + +L'univers entier est à Paris. Depuis la reine d'Espagne jusqu'à A. + +Nous avons visité plusieurs hôtels, il y en a un aux Champs-Élysées, tout +à fait à part avec un petit jardin, écuries et remises, trois chambres de +domestiques, huit chambres à coucher, trois salons, salle à manger, jardin +d'hiver, sous-sols, cuisine, salle de bains, office, etc., etc. Ce n'est +pas une énorme maison et si on l'achetait il faudrait ajouter deux ou +trois pièces. Ce n'est qu'à Paris qu'on peut vivre, partout ailleurs on +végète, on ne vit pas. Quand je pense que nous demeurons à Nice, j'ai +envie de me casser la tête. Et dire que nous avons acheté à Nice!!! Quelle +horreur! Je sais qu'on fera de l'esprit sur ce que je dis, mais je m'en +moque. Je dis ce que je dis et je sais ce que je sais. Vivre ailleurs +qu'ici, c'est perdre son temps, son argent, sa figure, sa santé, tout +enfin. Tout homme sensé et qui n'est pas mort vous dira que j'ai raison. + +Comment va la santé de papa, embrassez-le. Je me propose de gagner 200,000 +roubles et alors je vous montrerai d'où je suis sortie!!! + + De la mère Angot je suis la fille, + +etc., etc. Quand je pense, qu'on vend en Russie pour acheter à Nice! Mais +c'est de la folie... + +Enfin puisque l'affaire est commencée, terminez-la, payez à Nice et puis +on tâchera de vendre, si l'on trouve un acquéreur. Je vous prie de ne pas +acheter de meubles, car nous en commanderons ici; ce n'est pas la peine de +dépenser de l'argent pour cette baraque Niçoise. + + Je vous embrasse beaucoup de fois. Faites tondre et laver Prater. + +P. S.--Voici ma photographie en Mignon pour les tableaux vivants. + + + + + À la même. + + ÉPÎTRE À MA TANTE POUR OBTENIR DE L'ARGENT. + + La plus grande des trois Grâces + Se trouve dans cent disgrâces! + Si, comme c'est probable, + Votre âme charitable + De grandes choses capable + Entend ma voix lamentable, + Elle soulagera ma peine. + Et soyez bien certaine, + Que lorsque reine je serai, + Jusqu'au dernier franc vous rendrai + Avec de beaux intérêts. + Mon âme poétique + Et mon coeur magnifique + Se dessèchent comme pastel + Dans ce petit hôtel. + Tous les soirs vers six heures, + Pour me bien réjouir + Dans ce Bois plein de fleurs + Il me faut sortir. + Il me faut pour cela + Voiture et toilette: + Comment le puis-je, hélas! + Quand est vide la cassette. + Lorsque reine je serai, + Tout, tout vous rendrai, + Mais, en attendant, + Envoyez-moi l'argent. + + + + + À la même. + Paris. + +Il pleuvait ce matin. + +Ah! ma tante, si vous pouviez m'envoyer un peu du vil métal. + +En vérité, je ne comprends pas comment il y a des gens qui, pouvant vivre +à Paris, s'en vont moisir à Nice! + +Si vous saviez comme Paris est beau! Chez Laferrière, Caroline est allée +aux eaux, la grande mince la remplace et pas mal; au moins avec celle-là +je fais ce que je veux. + +Ah! ma tante, envoyez-moi donc de l'argent. + +Ce soir, nous irons sans doute à l'Opéra. + +Ah! ma tante, envoyez-moi donc de l'argent. + + Car je suis dans la gêne, + Que mon coeur, que mon coeur + . . . . . . . a de peine... + +Ne pas aller tous les jours au Bois, c'est mourir d'ennui: vous savez bien +que je déteste courir les boulevards et les boutiques. Mon seul plaisir +est d'aller respirer l'air pur de la campagne, de humer les douces +émanations du Bois, d'admirer la nature... des voitures et des toilettes. + +Ah! ma tante, envoyez-moi donc de l'argent! + + Car je suis dans la gêne, + Que mon coeur, que mon coeur + . . . . . . . a de peine... + +Que Dieu vous garde, mes amis. + +Nous, par la grâce de Dieu, + + Marie. + + + + + À sa mère. + Florence. + + Chère maman, + +Nous descendons à l'hôtel de France. Ah! je suis habituée à voyager... +je ne fais que cela depuis quelque temps. Je suis gaie et bien portante. +Ce qui est vilain, c'est que nous ne connaissons pas une âme, moi et ma +tante, deux femmes seules, enfin résignons-nous! + +Quelle vie, quelle animation! des chants, des cris partout. Je me sens +bien ici. Nous sommes comme dans une forêt sauvage, comme le Dante _una +selva reggia_, je ne sais où l'on va, quelle fête il y a, rien, rien, +rien! Mais, comme a dit un poète russe: notre bonheur est dans notre +misérable ignorance. C'est vrai, je ne sais rien ici et je suis à peu près +tranquille. J'en voudrai beaucoup à la personne qui me tirera de _cette +misérable ignorance_: qui me dira, il y a bal là, fête ici; j'en +voudrais être et je serais tourmentée. + +Il fait un clair de lune superbe et notre hôtel est situé sur la seule +partie de l'Arno qui ne soit laide et desséchée, comme le Paillon de Nice. +À demain les visites aux galeries, aux palais! + +Ah! comme on vit bien ici! Nous avons visité le Palazzo Pitti, puis la +galerie de tableaux. Le tableau qui m'a le plus frappé, c'est le jugement +de Salomon _en costume moyen âge,_--il y a plusieurs autres naïvetés +pareilles. Tu sais que je respecte les tableaux très anciens, ce qui ne +m'empêche pas cependant de voir leurs défauts. Une Vénus avec des pieds si +mal faits, qu'on dirait qu'elle a porté des souliers à grands talons. Mes +pieds sont bien mieux. + +Il y a de très belles et très curieuses choses dans ce palais, il y en a +pour des millions. Ce que j'aime le mieux, ce sont des portraits, parce +que ce n'est pas inventé, composé, arrangé. Il y a aussi une curieuse +collection de miniatures. Pourquoi donc ne s'habille-t-on pas comme avant? +Les modes d'à présent sont laides. Tu sais, une fois mariée, mon genre est +tout décidé, genre mythologique, empire ou plutôt directoire, mais plus +décent, très décent. Il y a de ces délicieuses robes, croisées comme par +hasard, et serrées devant par une ceinture. Oh! les femmes d'à présent ne +savent pas s'habiller, les plus élégantes sont mal mises. Enfin, ayez +patience, si Dieu m'accorde la grâce de faire ce que je veux, vous verrez +une femme un peu bien arrangée. + +De là nous allons à la maison de Buonarotti; mais il y a une telle foule, +qu'on ne peut pas bien voir. Ensuite al Museo del Pietre D. Superbe +mosaïque. Ensuite al galeria del Belorta. Je ne vais pas la décrire. Quand +tu seras bien portante, nous irons ensemble; d'ailleurs il faudrait un +volume et la description n'en donnerait aucune idée. Tu sais que j'adore +la peinture, la sculpture, l'art enfin. + + Au revoir, à bientôt. Je t'embrasse. + + + + + À son grand-père. + Florence, mercredi, 15 septembre 1875. + + Cher grand-papa, + +Nous sommes allées à la galerie Degli uffici qui communique avec le Palais +Pitti et que j'ai vue hier autant qu'on peut voir en passant. Aujourd'hui, +c'est autre chose; j'y suis restée une heure et demie. Les statues et les +bustes grecs me retiennent longtemps. + +Je suis désappointée à la vue de la tête d'Alcibiade; jamais je ne me le +figurais avec le front charnu, cette petite bouche montrant les dents, +cette petite barbe. + +Cicéron est assez (je ne le prends pas pour un Grec, soyez tranquille) +bien, mais ce pauvre Socrate! Oh! Il a bien fait de faire de la +philosophie et de causer avec son génie, il ne pouvait pas faire autre +chose! Quelle laideur ridicule! + +Enfin me voilà devant la fameuse Venera Medica! Cette petite poupée est +une déception nouvelle. Ces chevilles ressortantes n'excitent pas mon +admiration, et la tête et les traits communs à toutes les statues +grecques! Non ce n'est pas là Vénus, la déesse charmante, la mère de +l'amour. La bouche est froide, les yeux sans expression; certes les +proportions sont admirablement gardées, mais que lui resterait-il donc, +si les proportions étaient moins parfaites! Qu'on me nomme barbare, +ignorante, arrogante, stupide, mais c'est mon avis. La Vénus de Milo est +beaucoup plus Vénus. + +Je passe aux peintures et trouve enfin une chose digne du nom de Raphaël, +pas une image plate et effacée comme ces madones, pas un Christ enfant +comme en papier mâché, mais une tête vivante, belle, fraîche. La +_Fornarina_. Peut-être est-ce parce que je n'y comprends rien, mais +je préfère de beaucoup cette tête à toutes ses madones ensemble. +_Une femme_ de Titien, blonde et grasse, est admirable en _Flore_, on +la retrouve au Palais Pitti, peinte, toujours par Titien, en _Cléopâtre +se faisant mordre par un aspic_, elle représente une absurdité. Trop +grasse, trop blonde, pas du tout grecque-égyptienne. Les effets de lumière +dans les tableaux de Gherardo delle Notti me plaisent énormément. +Les figures sont belles et vivantes. La grande toile représentant les +_Pâtres autour du berceau de Jésus_ est magnifique. Sous cette banale +auréole, l'enfant divin illumine tous les entourants et semble lui même +être fait de lumière. La vierge Marie tient la couverture découvrant +l'enfant et regarde les pâtres, avec un véritable sourire du ciel. Ils ont +des figures radieusement respectueuses et ceux qui sont le plus près se +font de la main une visière comme on fait quand le soleil empêche de voir. +Toutes les figures sont belles, véritables. On voit bien que le peintre a +compris ce qu'il faisait. + +Dans la salle française il y a un très joli petit portrait de Mignard et +dans la salle flamande un petit tableau de François Van Mieris, qui m'a +ravie par sa finesse extraordinaire. Plus on regarde de près, plus c'est +joli et plus la manière dont les couleurs sont mises est incompréhensible. +Je ne te raconte que ce que j'ai particulièrement remarqué, d'ailleurs +j'ai consacré le plus de temps aux bustes des Empereurs romains et des +femmes romaines, Agrippine, Poppée et... j'oublie son nom.... Néron est +beau comme personne. + +Marc-Aurèle est une bonne grosse tête. + +Titus ressemble à quelqu'un, je ne puis savoir à qui. + +On vient nous apporter le billet de la loge pour ce soir au théâtre +Palliano. On ne donne pas un billet, mais une clef de la loge et deux +cartes d'entrée, je ne vois cela qu'en Italie. + +Demain il faut partir. Plus je vois, plus je veux regarder, je m'arrache +avec peine à toutes ces beautés. La Vénus de Médicis m'a rendu joliment +fière. Ensuite nous visitons les musées égyptiens et étrusques. + +L'enfance de l'art a son charme, mais je ne crois pas, comme on le dit, +que la sculpture grecque ait été importée d'Égypte. + +C'est tout un autre caractère, et puis, n'est-ce pas? en Grèce, dans +les temps les plus reculés, on n'a rien fait de semblable aux choses +égyptiennes. De même qu'en Égypte il n'y eut et il n'y a rien d'approchant +des magnificences grecques. + +En Égypte, l'art est toujours dans le même état, imposant et absurde. +Je regrette de ne pouvoir mieux expliquer ce que je comprends si bien. +Ah, cher grand-papa, si tu étais avec nous! Allons, quittons la superbe +Florence. Cette Lanza _leggiéra piota molt che dipel maculato cra +caperta_, comme dit le Dante au long nez pendant. Voilà encore un nez! + +Rentrons, rentrons dans notre ville à nous, dans l'altière cité de +Seguranne. De nouveau en wagon. Quel dommage qu'il n'existât pas de chemin +de fer du temps de Dante. Il en eût certainement fait un des tourments de +son enfer. Cette fumée empestée, ce bruit, ce tremblement continuel! + + À bientôt, je t'embrasse. + + + + + À son frère. + Nice, 1875. + + Cher Paul, + +Je reviens de Florence, où je suis allée avec ma tante. À Monte Carlo +déjà, je devins rose et me mis à rire de joie jusqu'à Nice. Nous avions +télégraphié et la voiture est là. Au lieu de me déshabiller, je cours voir +les maçons qui arrangent les chambres, puis je cours au second, où nous +logerons en attendant. Je vais te raconter tout. Chez moi je me déshabille +et, en chemise, me précipite sur mes classiques, les range, leur assigne +des armoires particulières et ayant terminé ce travail me jette sur le +tapis et passe une heure entre les caresses de mes deux chiens, les seuls +vrais amis de l'homme, cet homme fût-il Socrate. _Poi, poi, riposato +un poco il corpo lasso, ripressivia per la praggoginivesta_.... Mais +cela pas avant de m'être parfaitement lavée des pieds à la tête et mis +par-dessus une chemise blanche et fine, un jupon et ma robe de batiste +grise, sauf le corsage, que je remplace par un manteau de foulard blanc +... tu sais comme je suis gentille ainsi. + +Allons, résignons-nous et avec mes livres je passerai encore agréablement +les quelques jours que nous avons à rester ici. + +Dis-moi ce que tu fais, raconte-moi les moindres détails de votre +existence à Gavronzy. + + Je t'embrasse et je te plains. + + + + + 1876 + + + À sa tante. + Hôtel de Londres, à Rome, Place d'Espagne, + 3 janvier. + + Chère tante, + +Enfin je suis à Rome, après une nuit exécrable, passée dans un +compartiment plein, sur des coussins durs comme du bois, c'était une +horreur, mais c'est fini et nous sommes à l'hôtel de Londres, place +d'Espagne. Ce qui est atroce, c'est qu'il faut marchander! + +Envoyez de suite Léonie avec les choses que nous avons peut-être oubliées. +J'ai laissé mon papier à lettres et une boîte de plumes, expédiez-moi +cela. N'oubliez pas mes recommandations touchant les meubles. Envoyez +absolument le télégramme à Alexandre, concernant les chevaux, sans y rien +changer. Soignez mes chiens. + +Je suis très désespérée d'avoir oublié de dire adieu à grand-papa, mais on +me pressait tant, on criait, on se heurtait. Dites-lui, chère tante, que +je l'embrasse mille et mille fois, que je lui baise les mains et le prie +de pardonner cet impardonnable oubli. + +J'ai encore peu de choses à vous dire, je n'ai pas vu Rome, mais elle me +paraît être une grande machine. + +Il y a à peine deux heures que nous sommes arrivées. Demain j'écrirai à +tout le monde. + + Au revoir. + +Soignez-vous et venez pour que mes compagnes d'à présent puissent s'en +retourner en paix dans la ville de Catherine Ségurana. + + Je vous embrasse mille fois. + + + + + À la même, + + Chère tante, + +Voilà encore une lettre que je vous prie de mettre immédiatement à la +poste, affranchie. + +Nous sommes toutes bien portantes. Au lieu de rester à la maison, sortez +beaucoup, allez partout, et écrivez-moi ce qui se passe partout à Nice. + +Embrassez D..., P... et T... + +Envoyez Léonie et Fortuné. Envoyez mon ombrelle blanche; elle est, je +crois, restée à Nice. + +Tâchez de nous rejoindre au plus vite. + +Venez avec D... P... + +Embrassez tout le monde. + +Je vous embrasse, je me porte bien. + + Au revoir. + + + + + À son père. + Rome, Hôtel de la Ville, 10 mars 1876. + + Cher père. + +Vous avez toujours été prévenu contre moi sans que j'eusse jamais rien +fait pour justifier cette prévention. Je n'en ai pourtant perdu ni +l'estime ni l'amour que doit à son père chaque fille bien née. + +Je me crois obligée de vous consulter dans toutes les occasions graves et +je suis persuadée que vous y prendrez l'intérêt que de pareilles matières +comportent. + +Je suis recherchée en mariage par M. le comte B... Maman a dû vous l'avoir +déjà dit; mais hier encore j'ai reçu la demande de M. le comte A., neveu +du cardinal A... + +Je me crois trop jeune pour le mariage, mais dans tous les cas je viens +vous demander votre avis et j'espère que vous me le donnerez. Ces deux +messieurs sont jeunes, riches, et ont tout ce qu'il faut pour plaire. Ils +me sont indifférents. + +En espérant une réponse à ma lettre, je me dis avec le plus profond +respect et la plus grande estime, + + Votre fille dévouée et obéissante. + + + + + À sa tante. + Rome, 1876. + + Chère tante + +Hier soir au théâtre il y avait un jeune homme, qui m'a regardée et +lorgnée comme un fou. J'avais envie de m'indigner, mais montrer de +l'indignation serait m'exposer au ridicule. Je me suis conduite tout +naturellement, faisant semblant de ne rien remarquer. Il n'y a personne +qui me plaît; ce petit m'a intéressée parce qu'il m'a regardée comme un +fou et parce qu'il était dans une loge et parlait avec ses amis--(ils +avaient cinq ou six loges à côté les unes des autres)--qui avaient l'air +d'être des messieurs _chics_. + +Dans chaque troupe il faut une prima dona, dans chaque réunion il faut un +primo N. N. Ce soir, j'ai cherché en vain. + +Il y en a beaucoup, mais pas un ne se détache des autres. + +Des yeux noirs, des cheveux noirs, un teint mat. Le petit n'était séparé +de nous que par deux loges, et à chaque instant il changeait de place +pour se trouver en face de moi et attendait impatiemment que je baisse ma +lorgnette pour me regarder sans cesse, pendant toute la soirée, de huit +heures à minuit. + +La sortie est très belle et remplie d'hommes: on passe par un corridor +vivant, formé par des centaines de personnes, un corridor comme à Nice, +mais à Nice il n'est formé que par quelques personnes, tandis qu'ici c'est +un plaisir de sortir de l'Opéra. J'aime ces haies humaines, ces centaines +d'yeux. Et ils sont très polis ici, ils font place. + +La seconde fois que j'irai à l'Opéra je m'amuserai encore davantage, car +maintenant je connais plusieurs personnes de vue. + +Cette soirée m'a rappelé les soirées de Nice, beaucoup moins brillantes, +mais beaucoup plus miennes; là je suis à la maison, et un proverbe russe +dit: _En visite l'on est bien, mais à la maison on est mieux._ + +Vous verrez qu'au bout de trois ou quatre fois j'adorerai l'Apollo, et +puis ces milliers d'yeux noirs qui me regardent me sont une distraction +convenable. Pourvu que beaucoup me remarquent je puis me passer de +remarquer et ce sera même beaucoup mieux. + +Au revoir, je vous embrasse tous. Maman va bien, elle vous écrit. + + + + + À la même. + Rome, 1876. + + Chère tante, + +Je commence par vous dire que je suis excessivement bien portante. + +Rassurez-vous de grâce, je suis plus rose que jamais. + +Ensuite, je vous donne une commission. + +Envoyez-moi ici ma vieille robe de mousseline de laine blanche avec les +galons blancs et la jupe d'une autre robe en mousseline de Chine, celle +qui est avec les galons d'or. + +Quant à la boîte de Laferrière, c'est une robe qu'il faut m'envoyer ici +aussi. Worth va envoyer des robes de bal à Nice et vous nous les enverrez +tout de suite à Rome. Il faut te dépêcher. Nous commençons à nous arranger +à Rome. Je vous embrasse beaucoup de fois. Embrasse papa. Comment va-t-il? + + + + + À Mademoiselle Colignon. + 13 juin 1876. + +Chère amie,[6] + +Moi qui voulais vivre sept existences à la fois, je n'en ai pas le quart +d'une. Je suis enchaînée. Dieu aura pitié de moi, mais je me sens faible +et il me semble que je vais mourir.--C'est comme je l'ai dit: ou je veux +avoir tout ce que Dieu m'a permis d'entrevoir et de comprendre, alors +c'est que je serai digne de l'avoir, ou je mourrai!--Car Dieu ne pouvant +sans injustice tout m'accorder, n'aura pas la cruauté de faire vivre une +malheureuse, à laquelle il a donné la compréhension et l'ambition de ce +qu'elle conçoit. + +Dieu ne m'a pas faite telle que je suis sans dessein. Il ne peut m'avoir +donné la faculté de _tout voir_ pour me tourmenter en ne me donnant +rien. Cette supposition ne s'accorde pas avec la nature de Dieu qui est un +être de bonté et de miséricorde. + +J'aurai ou je mourrai.--Celui qui a peur et va au danger est plus brave +que celui qui n'a pas peur. Et plus on a peur, plus on a de mérite. + +Le passé n'est qu'un souvenir et par conséquent est une sorte de présent. +Le futur n'existe pas. Ne nous faisons pas de chicanes là-dessus en disant +que l'instant où je vous écris est déjà bien loin de moi; par le présent +on entend aujourd'hui, demain, dans une semaine. Cela m'amène à dire qu'on +ne doit rien ménager, rien regretter. Vit-on pour le futur? + +Et gagne-t-on à se faire un présent triste pour se créer des bonheurs à +l'état d'espérances... + + Ne me blâmez pas et au revoir. + +[Note 6: Voir dans le journal de Marie Bashkirtseff, page 194, un fragment +qui reproduit une partie des idées exprimées dans cette lettre.] + + + + + À la même. + + + Chère amie, + +Je suis heureuse pour vous, on n'apprend jamais assez tôt une bonne +nouvelle. Est-ce un mérite d'être calme, quand ce calme est dans la +nature? Je suis triste et enragée. _Il ne me reste_ qu'un grand +dépit de souvenir dans ma vie et si je suis fâchée, c'est de voir que +mon existence est tachée de non-réussite. Vous comprenez, _j'avais mis +une espèce d'orgueil à me faire une vie toute belle et glorieuse, je +la regardais avec cet amour égoïste de peintre, qui travaille au tableau +dont il veut faire son chef-d'oeuvre_. Retenez bien ces paroles +doublement soulignées, elles sont la plus grande cause de tous mes ennuis +et l'expression et l'explication exacte de tous mes chagrins passés, +présents et futurs. Je suis faite si étrangement, que je regarde ma vie +comme une chose qui m'est étrangère et j'ai mis dans cette vie tout mon +bonheur et tout mon orgueil; si ce n'était cela, je serais à ne me soucier +de rien. Retenez, chère amie, retenez donc bien ces paroles, elles +expliquent tout et m'évitent l'ennui de raconter mes sentiments et de +les expliquer. + +Je suis jolie aujourd'hui et rien n'embellit comme de savoir l'être. On +doit faire la plus grande attention aux petites choses, ce sont elles qui +font la vie et en les négligeant on devient pire qu'un animal. Je deviens +un philosophe. Au revoir. + + + + + À sa mère. + 3 juillet 1876. + + Chère maman[7], + +Que suis-je? Rien. Que voudrais-je être? Tout! + +Reposons mon esprit fatigué par tous ces bonds vers l'infini, et revenons +à A... Et encore cela! un enfant, un misérable. + +Non, le principal c'est que je laisse à la maison mon journal! J'emporte +la lettre de Piétro avec moi, je vais te dire pourquoi. Je viens de la +relire. Il est malheureux! Aussi pourquoi n'a-t-il pas plus d'énergie que +ça! J'en parle bien à mon aise, moi, dans ma position exceptionnellement +despotique (car tu me gâtes beaucoup), mais lui! Et ces Romains, c'est +quelque chose d'inouï. Pauvre Piétro! + +Ma gloire future m'empêche d'y penser sérieusement, il semble qu'elle me +reproche les pensées que je lui consacre. + +Non, Piétro n'est qu'un amusement, _une musique pour couvrir les +lamentations de mon âme_. Et cependant je me reproche d'y penser... +puisqu'il ne me sert à rien. Il ne peut même pas être le premier échelon +de cet escalier divin, au haut duquel se trouve l'ambition satisfaite. + +Ah, chère maman, tu ne peux pas me comprendre ... mais je parlerai tout de +même. + +Si j'étais une personne remarquable, je serais célèbre... mais par quoi? +Le chant et la peinture! N'est-ce pas assez? L'un est le triomphe du +moment, l'autre est la gloire éternelle! + +Pour l'un et pour l'autre, il faut aller à Rome et pour pouvoir étudier il +faut avoir le coeur tranquille. Il faut amener mon père et pour l'amener, +il faut aller en Russie. J'y vais, bon Dieu! + +Tu es dans le chagrin pour le moment, mais nous triompherons de tous nos +ennuis et nous serons heureux, je te le promets. + + Au revoir, je t'embrasse. + +[Note 7: Voir le journal de Marie Bashkirtseff, pages 208 et 309. +Les mêmes idées s'y trouvent répétées et souvent textuellement +reproduites.] + + + + + À la même. + Paris, juillet 1876. + + Chère maman, + +Il fait une chaleur écrasante. Nous avons été chez mes fournisseurs, +nous avons vu nos voitures, elles sont très belles. Nous n'avons encore +rencontré aucun visage connu, d'ailleurs c'est l'époque la plus abominable +de Paris, mais il y a malgré cela beaucoup d'animation. + +Après-demain je vais consulter la somnambule et je vous écrirai le +résultat. + +J'espère que vous ne pleurez pas trop mon absence. Faites plier les +rideaux blancs de ma chambre et souvenez-vous de ce que j'ai dit à propos +du tapis. + +Bientôt je reviendrai, dans trois mois, peut-être moins. D'ailleurs rien +ne m'attire, ne me retient en Russie: je pars parce que tout va mal et que +j'espère arranger les affaires pour le mieux. + +Ne vous ennuyez pas, allez absolument à Schlangenbad, soignez-vous et +écrivez-moi des bonnes lettres. + +La tante va bien, elle vous embrasse. + +Au revoir, soignez-vous, je vous embrasse, vous, grand-papa, et Dina. + + Écrivez. + + + + + À Mademoiselle Colignon. + + Chère amie, + +_B***_, votre admiration, est venu ce matin apporter quelques romances +pour que Soria puisse chanter ce soir, sans être obligé d'apporter son +paquet sous le bras. + +Je suis sortie avec maman et puis je me suis mise à parcourir les salons +pour voir s'il y avait des fleurs et si tout y avait l'air qui me +convient. Nous avions quelques personnes à dîner. Je dois avouer que ce +monde m'amusait fort peu, aussi me suis-je isolée pendant une heure au +moins pour lire chez moi. À peine redescendue, je vis arriver G***, +aussitôt entrèrent B., Diaz de Soria et Rapsaïd. + +Je m'emparais de Rapsaïd, qui est le ténor le plus célèbre comme amateur +et qu'on s'arrache, à ce qu'il paraît (il est laid, intelligent et Belge), +lorsque Soria, qui causait avec maman, saisit le premier prétexte pour +venir s'asseoir sur l' S. dont j'occupais la moitié et m'attaqua, c'est le +mot. + +Ce teint olivâtre, cette barbe noire, ce crâne nu, ces yeux arabes +énormes, brillants, tout cela s'enflamme du feu le plus naturel à la vue +de mes cheveux blonds et de ma peau blanche. Au lieu de le supplier +qu'il chante et de m'extasier, je déclarai que je ne demandais jamais +rien et que si l'envie lui prenait de chanter, il chanterait bien tout +seul. Il a chanté comme un ange. Jusqu'au départ de Soria, B. et +Rapsaïd, ce fut un feu d'artifice de mots, de musique, d'éclats de rire. + +On m'a dit des choses les plus flatteuses. A*** ne voulait me voir +autrement qu'apparaissant au milieu d'une porte ouverte à deux battants +dans un bal aux Tuileries; le général me comparait à une Vestale, les +autres à... que sais-je? Soria à Galathée. Animée et craignant d'avoir +trop négligé les dames, je reviens auprès d'elles et nous nous installons +dans le petit fumoir à causer et à rire de trente-six choses amusantes +jusqu'à minuit et demie. Nice veut que la dernière impression que +j'emporte soit bonne. + + Je vous embrasse et regrette votre absence. + + Écrivez et portez-vous bien. + + + + + À Mademoiselle X... + Nice. + + Chère amie, + +Je suis là sans cesse à nier mes sentiments pour ce jeune homme, parce +qu'il n'a jamais fait aucune impression sur moi, parce qu'il ne m'a jamais +plu et s'il ne m'avait jamais remarquée, je pourrais vivre cent ans à côté +de lui et ignorer qu'il existe. + +En fait d'impressions fortes, je n'en ai éprouvé de vraies que deux: dans +l'enfance à treize ans, le duc de H... + +Je le dis par souvenir, car je ne m'en souviens plus et suppose que dans +cette passion il y avait beaucoup d'exaltation préparée d'avance, dont +j'avais _tout plein_ pour toutes choses et dont je ne savais que +faire. + +La seconde, ce fut le comte de L... mais pas aux courses; aux courses, il +ne m'avait fait l'effet que d'un beau garçon. + +Le lendemain au Toledo, avec X..., je me suis aperçue qu'il avait _du +genre_. Et enfin la dernière fois à la gare, au moment de quitter +Naples, j'ai reçu ce qu'on nomme vulgairement un coup de foudre. + +Vous vous souvenez ce que j'ai dit ce soir-là. Je devins subitement folle +de lui, comme il me regardait à travers ma fenêtre de wagon. + +Je ne sais comment m'exprimer, ce sont là de ces impressions +inexplicables, incompréhensibles. + +Je l'ai revu depuis, mais tout simplement, sans aucune secousse, aucune +émotion que le souvenir de ce choc électrique, étrange. En le revoyant, +ce n'est pas lui qui me faisait _quelque chose_, mais je me souvenais de +cet instant au coup de foudre et je le ressentais presque aussi fortement +rien qu'en y songeant. + +Et c'est encore la même chose à présent bien que je n'y pense presque +jamais. + + + + + À son frère. + Nice. + + Cher Paul, + +Hier, Faure a chanté dans _Faust_ devant une salle éblouissante. Nous +arrivons avant le lever du rideau. Ma tante, Dina, moi, le général et M., +aussitôt vient le marquis R. + +Depuis le premier jusqu'au dernier moment je suis radieuse sans raison, +je fais même plusieurs mots, qui auraient pu avoir du succès si... mais +personne n'ira les répéter... Ah! bah! certainement beaucoup plus que +venant d'une autre. Surviennent encore quelques personnes, il se produit +un encombrement et B. s'esquive... + +Mais avant tout laisse-moi te dire que je suis émerveillée, charmée, en +adoration devant le jeu, le chant et la figure de Faure. Oui... de cet +histrion, précisément. Ce n'était pas un acteur, ce n'était pas un +chanteur, ce n'était pas un parfait Méfistophélès, c'était Satan +lui-même. Costume, manières, figure... l'illusion était complète: +souplesse infernale, raillerie impitoyable, diabolique, philosophie +infâme et légère. + +À côté de cette perfection on voyait ce que je ne verrai sans doute +plus jamais: une Marguerite qui ne chantait pas. C'est fort, diras-tu. +C'est vrai. Au commencement j'ai cru qu'elle était émue, effrayée, et +lorsqu'elle entama l'air du roi de Thulé, j'ai tremblé pour elle et je +suis devenue honteuse, si épouvantée que je me suis cachée au fond de la +loge comme si c'était moi la chanteuse. Elle poussait un gémissement, +murmurait quelques sons, hurlait, c'était au point qu'on n'a pas daigné +siffler. + +Les délicieuses heures que j'ai passées! La loge pleine de monde, ce qui +m'empêchait de tomber dans mes humeurs noires... Une musique céleste, qui +m'enveloppait comme un triple manteau de bien-être, qui me réchauffait le +coeur et me transportait. + +Pendant les mauvais endroits j'échangeais quelques propos gais et aimables +avec ceux de la loge, tous gens d'esprit. Ce soir il m'a semblé être +heureuse et je vais tomber à genoux devant Dieu pour le prier de protéger +la guérison de ma gorge afin que je puisse étudier le chant... +Car là est la véritable vie! Les détails de _Faust_ peuvent plaire d'une +certaine façon et grâce à la musique, mais le sujet est dégoûtant. Je ne +dis pas immoral, hideux, je dis _dégoûtant_. + +J'avais une robe chastement révélatrice, d'une étoffe collante et +élastique, et j'étais coiffée comme Psyché, les cheveux relevés sur la +tête par un noeud de boucles naturelles. Tout le monde me dit que je parais +toute neuve ainsi: coiffure, costume, taille; une statue vivante et non +une demoiselle comme il y en a tant. Tu dois être fier, mon cher ami, +d'avoir une soeur comme moi. + + Je t'embrasse. + + Assez pour aujourd'hui. + + + + + 1877 + + + + + À Madame H. + Naples, 2 avril 1877. + +Votre lettre me ravit, c'est tellement vrai tout ce que vous dites, que +je l'ai pensé cent fois moi-même, seulement vous exagérez ma valeur +vraiment. + +Je valais peut-être quelque chose; mais tous ces voyages m'ont abrutie. +J'ai toujours mal à la gorge, et le climat de Naples me fera peut-être du +bien. + +Ne prenez pas trop au sérieux ce que j'écris ce soir, je suis +mélancolique, et je vois tout sous un crêpe, cela arrive à tout le +monde. + +Je pense avec bonheur que, dans un mois, nous serons installées à Paris, +d'où je ne veux plus sortir. + +Les oreilles coupées ont leurs charmes pour ceux qui les coupent. +Mettez-vous en colère, et écrivez-moi tout ce que vous voudrez, cela +m'entretiendra dans un état d'esprit à peu près sain. Je suis moi-même +lasse de moisir; vos paroles me révoltent contre moi, contre tous. +J'allais m'endormir sous vos injures que j'apprécie et comprends. +Pensez-vous que je n'ai pas mille fois remué cent cinquante projets, mais +à quoi bon! + +Hier, j'étais gaie en écoutant le _Stabat_ de Pergolèse, qu'on a +rechanté pour la princesse Marguerite, et dont les accents divins me +remplissent le coeur et les oreilles, ce soir je suis énervée. + +Maman et Dina sont à San Carlo. Je suis restée à la maison, ce qui a causé +une petite escarmouche domestique dans laquelle j'ai joué un rôle tout à +fait passif. Depuis quelque temps, je suis si raisonnable et tranquille +que c'est effrayant. Je m'ennuie, qu'est-ce que vous voulez qu'on y fasse! + +Je ne puis pourtant pas m'amuser à me monter la tête pour un imbécile et +même pour un homme d'esprit. Ce genre de divertissement ne me sourit que +comme un accessoire. + +Je crois que j'écris des bêtises; ne prenez de ma lettre que ce qu'il +faut. + +Les sérénades continuent. Voudriez-vous que cet espagnol amusement me fût +interdit! Bon Dieu, que vous êtes sévère! + +C'est un tas de choses qui me retiennent à Naples; je vous raconterai tout +cela. C'est vide, mais cela fait passer les journées! + +Au revoir. Injuriez-moi plus souvent, cela me fait un bien immense. + + Tout à fait à vous. + + + + + À sa tante. + Florence, 1877. + + Chère tante, + +Faites-moi la grâce de faire en sorte que nous puissions encore rester à +Florence, la plus belle ville du monde. Apportez vous-même l'argent, je +vous en prie, soyez gentille. + +Est-ce qu'on n'a encore rien envoyé de Paris? Écrivez ou envoyez des +dépêches, les dépêches valent mieux. Je ne puis pas rester sans robes, +surtout ici, et mes toilettes sont usées, je ne suis pas moi-même. Envoyez +une dépêche à Worth, à Laferrière, à Reboux, à Ferry, à Vertus. Dites-leur +simplement de m'envoyer ce que j'ai commandé et c'est tout. Il y aura +peut-être un bal ici et vous ne vous imaginerez jamais combien je voudrais +paraître belle. Ne vous inquiétez pas de ma figure, elle sera admirable; +je suis fraîche, demandez plutôt à maman. Je me couche de bonne heure +depuis une semaine et je continuerai ainsi. Mais il est atroce de manquer +de robes, surtout à Florence, où on est si élégant. + +Il n'y a aucune comparaison avec Naples. Et puis, quand je ne suis pas +mise à mon idée, je suis de mauvaise humeur et quand je suis de mauvaise +humeur, je suis laide. + + Je vous embrasse, vous et papa. Au revoir. + +P. S.--Ne laissez pas errer votre fantaisie: X... n'est pas à Florence et +il ne s'agit pas de lui. + + + + + Au marquis de C***. + 26 juin 1877. + +Nous avions en effet, marquis, la terrible nouvelle; mais annoncée +par vous, elle nous a causé une impression encore plus vive et plus +douloureuse. Nous sommes profondément touchés de ce que vous ayez songé +à nous dans un pareil moment. + +Je ne veux pas vous ennuyer par des condoléances de convention, mais je +veux que vous soyez persuadé d'avoir trouvé dans nos coeurs un écho ami. +Je voudrais aussi pouvoir dire à madame votre mère, si belle et si +sympathique, que dans son immense affliction, Dieu lui a accordé une grâce +suprême dans l'excellent fils que nous connaissons et qui mérite si bien +une telle mère. + +Je voudrais vous prodiguer toutes ces paroles amies qui me viennent du +coeur à la bouche, mais les consolations ne consolent pas. Nous espérons, +cher marquis, vous revoir l'année prochaine, sinon gai comme autrefois, du +moins tout à fait remis. + + Au revoir donc et que Dieu vous garde. + + +[Illustration: + + + À Monsieur ***. + +Au fait pourquoi ces deux grands amis sont-ils en froid? Je pensais que la +corde qui les lie sur mon tableau était solide[8]. + +Ma cure d'Enghien, où l'on me mène tous les jours de huit heures du matin +à une heure après-midi, me fatigue énormément. Et puis, je déteste Paris! +c'est un bazar, un café, un tripot où l'on ne peut respirer que lorsqu'on +est installé depuis un mois dans un hôtel entre cour et jardin. La fenêtre +fermée on étouffe, ouvrez-la et vous êtes assourdi par le vacarme des +voitures. + +Ma malheureuse mandoline ne rend que des sons plaintifs; d'ailleurs tous +les instruments à cordes rappellent un tas de choses touchantes. + +Alors ce bon M... ne dit pas de mal de moi... voyez-vous l'excellent +jeune homme! + +Eh bien, je lui rendrai justice à l'avenir. + +À propos de votre place dans l'autre monde, grâce à votre caractère +régulier vous iriez au ciel, mais le commerce des damnés vous relègue: + + _... intra color che san sospesi._ + +Ah! monsieur, vous vous intéressez à Euterpe, cela ne m'étonne pas de la +part d'un homme distingué. + +Puisque vous m'en suppliez je veux bien vous donner les navrants détails +de la visite de M... et les suites qu'elles ont eu pour _Elle_. +Votre ami a donc été aussi OEil-de-boeuf, aussi Talon-Rouge que vous savez, +toujours suivi de son laquais comme Milord et son domestique. C'est très +prudent. Je l'ai montré à la jeune personne, qui poussa un grand cri +et s'évanouit en s'enfuyant à toutes jambes, de sorte que pas un des +vélocipèdes que j'ai envoyés à sa poursuite n'a pu la rattraper, et +j'ignore ce qu'elle a pu devenir. + +Au lieu de s'attendrir de ce désastre, votre ami a continué d'aller à +Monaco, quelquefois avec nos dames, mais invariablement avec son ami F... +et suivi d'un page. Après quoi _Milord-et-son-domestique_ a déjeuné +chez nous, mais étant sur notre départ, nous n'avions à opposer à son +formidable équipage qu'une maison en désordre, ce dont je ne me consolerai +jamais. + +Que je n'oublie pas de vous combler de bénédictions, selon ma promesse, en +vous restituant l'image, un tant soit peu détériorée par les outrages du +temps. + +Quant à la question, pour laquelle vous me promettez une si touchante +discrétion, je vous dirai seulement: est-ce que, par hasard, vous me +prenez pour la jeune harpiste? + +Nous restons encore dix jours à Paris en attendant les gens de Nice, après +quoi je ne sais ce qu'on va faire jusqu'en septembre, et en septembre on +ira peut-être à Biarritz; on dit que ce sera très élégant. + +Est-ce que vous domptez toujours des chevaux? Croyez-moi, ils valent mieux +que les hommes, au moins lorsqu'un cheval vous donne une ruade vous êtes +sûr que ce n'est pas le coup de pied de l'âne. + +Au revoir. Ah! j'allais oublier de vous dire que je trouve vos lettres +charmantes et vous prie de ne pas faire le paresseux,--sous aucun +prétexte. + +[Note 8: Allusion à un croquis de Marie Bashkirtseff représentant les deux +amis attachés par le cou aux deux extrémités d'une même corde, au milieu +de laquelle est pendu un coeur.] + + + + + À Monsieur de M***. + Schlangenbad.--Badehaus, 1877. + +Cette photographie est si jolie que je ne puis résister au désir de vous +montrer envers quelle charmante personne vous manquez d'amabilité. Et moi +qui aux Enfers vous avais assigné une place parmi les _Sospesi_, où +se trouvent Virgile et tous ceux qui ne peuvent aller en Paradis malgré +leurs vertus, mais qu'on ne peut pas non plus envoyer aux enfers et qui +sont en suspens entre les deux! Vous méritez d'être auprès de Lucifer +lui-même, au fond. + +Est-ce que vous seriez fâché pour la _trinité_? Non, n'est-ce pas[9]. + +P.S.--Si vous connaissez des malades de nerfs, envoyez-les ici, maman +éprouve un grand soulagement des eaux de Schlangenbad. + +[Note 9: Allusion au dessin placé en tête de la lettre précédente] + + + + + Au même. + Paris, Grand Hôtel, 1877. + + Monsieur, + +J'avais envie de ne plus vous écrire, ô Monsieur de M., mais il me faut +toujours raconter n'importe quoi à quelqu'un. Les femmes sont souvent +ennuyeuses, les bonnes amies nous assassinent avec des parodies de +Sévigné. Ou bien elles sont méchantes et alors on doit faire bien +attention à ses écrits sous peine d'être mangée, Dieu sait par quelles +dents plombées, écornées, fausses; rien que d'y songer.... fi. + +Je ne vois donc que vous, qui êtes mon frère et ami. Aussi, j'accepte avec +gratitude le serment que vous me faites. + +Savez-vous que moi aussi je devais aller en Angleterre voir mon amie Lady +P..., mais la pauvre femme vient de mourir et notre voyage ne se fera, +sans doute, pas. + +Nous revenons de Wiesbaden, où l'on a passé quelques jours après le gentil +Schlangenbad et où il y avait une société russe très agréable. Beaucoup +des vieux amis et de nouvelles connaissances. Comtesse Loris Mélikoff est +là en attendant son mari qui joue au soldat en Asie. + +Mon grand-père a retrouvé son antique ami le prince Repnine et ne voulait +plus partir; bref, c'était charmant, charmant, mais hélas, monsieur, trop +de femmes! + +Nous sommes ici, en attendant une décision quelconque. Ma gorge est à peu +près guérie, mais on m'ordonne les climats chauds. Je ne sais ce que nous +ferons et je me déteste. C'est un sentiment extrêmement désagréable, on +est comme la femme trop maigre au bain de mer: elle a beau courir, ses +jambes la suivent. + +J'ai à vous proposer une excursion bien autrement agréable que ce +misérable Sorrento. Et je vous prie de croire que c'est sérieux. Il +s'agirait d'aller de Nice à Rome à pied, s'arrêtant dans toutes les +villes intéressantes. On peut y arriver en vingt-huit jours, presque sans +fatigue. Mes supérieurs iront en voiture, moi à pied, nous serons toute +une société. J'attends des lettres d'Angleterre. Que dites-vous de cela? +Êtes-vous amateur de ces sortes de choses? Dans tous les cas nous nous +verrons en Italie et je compte bien sur votre coup d'épaule qui sera +rudement donné à en juger par les tours de force de Naples; aussi rien +qu'à l'idée de vous empoigner et de vous mettre aux pieds de maman, je +pousse des cris. + +Enfin, je ferai mon possible, l'amitié oblige. + +Bien des choses de nous tous. + + + + + À Mademoiselle Colignon. + Dimanche, 14 octobre 1877. + +Ah! chère amie, comment peut-on ne pas adorer Verdi. Je ne connais +rien de plus remarquable que son _Aïda_. Chaque accord et chaque phrase +parle. Je crois vraiment que l'on comprendrait et la signification de la +pièce et dans quel pays cela se passe, et tout enfin, sans voir la scène +et sans entendre les paroles. C'est dans ce sens-là que je place _Aïda_ +plus haut que toutes les musiques du monde. Et aussi quel charme, quelle +force, quel sentiment exquis! + +Vous savez, je n'en parle pas au point de vue savant, je ne saurais pas et +ce serait dommage. On est plus... on jouit plus, ne sachant pas comment +c'est fait. + +Ne devant rien faire de sérieux en musique, je n'en sais que ce qu'il faut +pour une personne de goût qui ne veut pas composer. + +C'est ce soir, en jouant des airs d'_Aïda_ sur ma mandoline, que je +me suis mise à en raffoler. J'avais oublié la musique... + +La musique dispose à la vie, à la gaieté, aux larmes, à l'amour, enfin, +à tout ce qui agite, contente et tourmente, tandis que le dessin est un +travail qui vous enlève de la terre et vous rend indifférent à tout, +excepté à votre art. + +On m'a promenée au Bois; il faisait très beau et l'air était si doux que +je me croyais en Italie. Il faudra aviser pour le dimanche. + +Cela m'ennuie de perdre un jour chaque semaine, car je ne sais pas me +reposer; quand je me repose, je m'ennuie. + +Sans doute l'étude de la musique demande la même application, le même +calme, mais pour peu qu'on en fasse pour soi ou pour les autres, on doit +subir toutes ses influences. + +On se passionne pour le dessin, la peinture, mais jamais ils ne vous +feront... + +Je deviens folle, car je ne sais pas rendre ma pensée! + +D'ailleurs, je dis des choses fort connues. Je veux seulement qu'on sache +ce que j'en pense, moi. + +La musique d'_Aïda_ est comme la Gretchen de Max. Cela parle, cela +vous raconte toute l'histoire, jusqu'aux moindres nuances. Ainsi, je vous +assure qu'on s'aperçoit si la scène se passe dans un appartement ou à +l'air, le jour ou le soir--rien qu'en entendant la musique. + +Pendant que je dis ces choses abstraites, «La France haletante» attend +le résultat des élections. Car c'est aujourd'hui. Le maréchal doit avoir +mal dîné le soir. Je regrette tant de n'avoir personne pour me tenir au +courant de toutes ces machinations. + + + + + 1878 + + + + + À Monsieur de M... + Paris, avenue de l'Alma, n° 67. + +Je m'empresse, cher Monsieur, de dissiper vos légitimes inquiétudes; les +gâteaux sont arrivés, ils sont superbes et nous vous en remercions; ils +sont si beaux, qu'on est tenté de les faire encadrer. + +Il nous est arrivé un bien grand malheur, notre cher docteur Wolitski, +que vous avez vu chez nous, est mort vendredi dernier, à deux heures de +la nuit. C'était le meilleur ami de toute notre famille, le filleul de +grand-papa, il nous a tous vus grandir; vous pensez bien quelle perte +irréparable. Les amis comme lui sont si rares; pour ne pas dire qu'on n'en +trouve plus. Grand-papa malade, lui-même, comme vous savez, a pleuré toute +la journée et continue jusqu'à présent à être très triste. Mais je ne veux +pas vous entretenir de choses si sombres. + +Vous me demandez si je n'hésite pas entre l'amour de l'art et l'amour de +la belle nature; je n'hésite pas: je les aime également, mais la belle +nature ne donne des jouissances à peu près complètes que lorsque l'on sait +que l'on est soi-même quelque chose, lorsqu'on possède la force de l'art +qui est une grande et très grande force. + +Il y a ici une personne qui désire savoir tout le mal que l'on dit d'un +certain M. L. Ne le connaissez-vous pas? + +Vous savez que la princesse S. s'est embarquée pour l'Amérique, où elle +veut, dit-on, se marier. Voilà qui serait une fin extraordinaire. + +Êtes-vous assez heureux d'aller à Rome! Je vous envie et je l'avoue, +quoique l'envie soit une bassesse. + +Racontez-moi ce que vous avez vu aux funérailles du roi et tout le reste. +Soyez bien aimable et donnez-moi toutes les nouvelles et vieilleries +imaginables... Je lirai cela à table, puisque c'est là seulement que je +suis libre. + +On vous fait dire mille choses aimables. Est-ce qu'il y aura un carnaval? + + + + + Au même. + +On vient de me voler mon chien blanc, Pincio, celui que vous avez vu chez +nous. C'est horrible. Je crois qu'on l'a emmené de Paris; j'écris de tous +côtés dans le cas où ces misérables viendraient à être attrapés par les +âmes charitables auxquelles je m'adresse. Savez-vous une action plus +indigne que voler un chien? C'est lâche tout bonnement. Comment! on +prend une créature qui est attachée à ses maîtres, qui a parfois une +intelligence bien supérieure à celle de certains bipèdes, mais qui n'est +pas en état de se défendre, voilà le sublime de la petitesse et de la +méchanceté. + +Vous êtes bien heureux, vous n'avez pas de chien et on ne vous en a pas +volé. Enfin! + +Que faire, j'ai fait afficher 200 francs de récompense et cela n'a servi à +rien. N'est-ce pas une indignité de toute la race humaine? + +Consolez-moi en me parlant de l'Italie. + + + + + À Mademoiselle B*** + +Comme tu es bonne et gentille, ma chère Jeanne, de penser à moi juste au +moment où l'on oublie tout! + +Maman et nous tous sommes enchantés de ton bonheur, car je présume que tu +es heureuse. + +Comment, tu as été à Nice! Je n'en ai rien su, on ne m'en a rien dit. +Mais dis-moi, comment as-tu trouvé notre maison, puisque tu ne savais pas +l'adresse. + +Moi, j'ai passé cet hiver à Rome, j'ai étudié la peinture. + +Quand je te reverrai, je ferai ton portrait. Donne-moi des nouvelles de +tous les tiens et envoie-moi sans faute le portrait de ton fiancé. Je veux +absolument voir l'homme heureux qui aura pour femme Jeanne, qui est un +trésor d'esprit et de coeur. Montre-lui ces lignes et dis-lui qu'elles sont +écrites par quelqu'un qui ne flatte personne et n'invente rien. + +Cet hiver, à Rome, j'ai été demandée en mariage par un Anglais et deux +comtes italiens. Mais j'ai toujours refusé: ils m'aimaient, mais je ne les +aimais pas. Voilà l'affaire. D'ailleurs je ne veux pas me marier sitôt, +j'ai à peine dix-sept ans. Quel âge as-tu donc? + +Tu me demandes mon adresse, écris-moi toujours à Nice, promenade des +Anglais, 55 bis, Mlle Marie Bashkirtseff, dans sa villa. Ma tante m'a +donné cette villa. De Nice, on m'enverra les lettres si je suis ailleurs. +C'est le plus sûr. + +Réponds vite et dis-moi où et quand tu te maries? Le nom de ton futur mari +et sa photographie. + +Je suis de retour à Nice depuis deux semaines, la ville est triste, je me +réfugie dans mes livres; tu ne sais peut-être pas que je suis sérieuse et +studieuse, tout en étant gaie et folle quand il s'agit de rire. + +Quand et où te verrai-je? + +Tu es si gentille de ne m'avoir pas oubliée. Sois tranquille, si quelque +chose m'arrive de particulier, je t'en avertirai de suite. + +Au revoir, mille amitiés à ta famille de la part de nous tous. Je +t'embrasse de tout mon coeur et te souhaite tout le bonheur possible et +impossible. + + + + + À la même. + Paris, avenue de l'Alma. + + Chère Jeanne, + +Ce n'est qu'aujourd'hui que je puis vous répondre, car aujourd'hui nous +avons rencontré vos parents, qui nous ont donné votre adresse. J'ai bien +souvent pensé à vous, je voulais tellement vous écrire, après avoir reçu +la nouvelle de votre mariage. Je ne puis le faire qu'un an après! J'espère +que vous n'avez pas cru que je vous oubliais ou vous négligeais. + +On m'apprend de bien grandes nouvelles à propos de vous. + +Écrivez-moi bientôt; maintenant je ne perdrai plus votre adresse et +pourrai vous répondre. + +Nous sommes presque installés à Paris, je m'occupe de peinture et ne vais +presque pas dans le monde, qui d'ailleurs m'ennuierait profondément. Nous +vous embrassons et vous souhaitons de continuer à être aussi heureuse que +vous l'avez été jusqu'à présent. + +Au revoir, chérie, je vous envoie mon portrait dans le cas où vous auriez +oublié la figure de Marie Bashkirtseff. + + + + + À sa mère. + Soden, 1er août 1878. + + Chère maman, + +Donnez-moi d'abord des nouvelles de la santé du grand-père[10]; et puis +voilà: à force d'être ennuyeux, Soden devient drôle. Je te veux tout +raconter. Un des ménages chics de Pétersbourg entre dans notre société +ainsi que le vieux prince Ouroussoff dont la soeur, mariée à M. Maltzoff, +est l'amie intime de notre Impératrice, tu le sais bien. Les dames russes +de notre société pensent que l'indifférence des deux petits princes +allemands, dont je t'ai déjà parlé, me froisse.--Cette enfant gâtée,--dit +Mme A.,--qui est habituée à voir exécuter ses moindres caprices, est +froissée de la froideur, apparente d'ailleurs, de ces Messieurs. + +C'est moi qui n'y songe pas, va, chère maman; je ris seulement en songeant +à quel point à Soden et ailleurs les gens vous prêtent des sentiments, des +impressions, des pensées, que vous n'avez pas du tout. Pendant deux jours +en effet, je m'en suis un peu occupée de ces petits princes, après, plus +du tout... Mais puisque les autres en parlent, je veux bien t'avouer que +je ne les ai jamais bien regardés. Pourtant je peux te dire que le plus +jeune (dix-huit ans), Hans, est grand, mince, blond, grand nez assez fin, +petits yeux, bouche malicieuse, pas de moustaches, tête baissée, l'air +d'un jeune loup. + +L'autre Auguste (vingt-quatre à vingt-cinq ans), plus petit, brun, des +yeux très beaux, une petite moustache noire pendante,--et dans toute sa +personne il y a quelque chose de pendant--une peau veloutée comme je ne +crois pas en avoir vu chez un homme, une belle bouche, un nez régulier, ni +rond, ni pointu, ni aquilin, ni classique, un nez dont la peau est aussi +veloutée, ce qui est excessivement rare, un teint très pâle, qui serait +admirable, s'il ne provenait de la maladie. Tous les deux ont de belles +mains aristocratiques et soignées. + +Qu'est-ce donc lorsque je regarde bien... + +Écris-moi tous les jours, parle-moi de grand-papa. + +La tante vous embrasse tous, moi aussi. + +[Note 10: Son grand-père était atteint de paralysie.] + + + + + À la même. + Soden, samedi, 3 août 1878. + +Je t'ai parlé de M. Muhle, aubergiste? Eh bien, M. Muhle prétend que c'est +arrangé pour nous... Vous savez que ce soir il y a bal au Kurhaus et ce +pauvre Muhle, qui est toujours ivre, se promet une fête colossale. Bien +entendu, nous y allons tous. + +À peine installés, voilà que je vois un monsieur que j'ai rencontré une +ou deux fois le matin, conduisant un étrange tilbury avec un petit groom. +Ce monsieur donc arrive et se présente. C'est le baron de je ne sais quoi, +fils de je ne sais quelle autorité du pays, grand seigneur, à ce qu'on +me dit. Mais je refuse de danser et, comme il insiste, j'essaie de lui +prouver que la danse nous dépouille de notre dignité, que cet exercice est +une des grandes preuves de la décadence de la grande famille humaine, +etc... Bref, je lui parle politique, puis de la guerre d'Orient, etc., +etc. Muhle est vexé, car, en refusant de danser avec un jeune homme si +blond et si rose, j'ai vexé ce jeune homme, qui est aussitôt parti de +Soden. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Tout le monde plaisante sur le prince de H..., de sorte que l'on peut +encore rire. Ce pauvre prince change à vue d'oeil, il est arrivé beau et +maintenant il est laid, il est méchant. On reconnaît sa sonnette, et il +faut l'entendre parler au garçon et à son pauvre frère. Je crois que l'on +va bientôt l'enterrer. Quel horrible mal... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Le baron...., celui du bal, est le plus grand fonctionnaire du pays, +gouverneur ou autre chose, je ne sais au juste. Le prince Ouroussoff le +connaît et le susdit baron n'a cessé de lui dire que la position qu'il +occupe si jeune lui fait trop d'honneur, qu'il ne croit pas l'avoir +méritée, que c'est à la bonté de l'Empereur qu'il la doit. Mais ceci n'est +que la préface. Ce baron est _amoureux d'une demoiselle_, et, pour +faire sa connaissance, il a organisé le bal d'hier; mais comme on lui a +dit, dans le pays, que cette jeune fille était aimée d'un autre jeune +homme, il alla trouver le jeune homme en question et, avec la franchise +que comportait la circonstance, il le pria de lui dire la vérité, et si ce +n'était qu'un racontar de Soden, s'il n'aimait pas la demoiselle, de lui +donner l'autorisation de se présenter... mais si, au contraire, c'était +vrai, de le lui avouer; dans ce cas, sa loyauté, son honnêteté lui +défendraient de contrecarrer les chances de l'autre, qui avait le droit de +priorité. Le monsieur l'assura qu'il n'était nullement amoureux--(pauvre +jeune fille),--et lui permit de se présenter, autant qu'il le voudrait. + +La demoiselle, c'est moi; le monsieur, c'est D... + +Le baron est grand, blond, gros, plein de sang. Tu sais que ces hommes-là +m'aiment généralement et généralement aussi je les déteste. Il est vrai +aussi que je n'aime pas beaucoup plus les autres, quand je m'examine +sérieusement. Le comte M... était blond, le comte B... blond, Pacha G... +(quel nom!) blond, P... blond, comte M... blond et enfin le baron S... +blond; A..., qui était un enfant, était aussi blond. + +Je m'ennuie beaucoup sans vous tous et encore plus sans mon atelier. + + Au revoir, embrasse grand-papa. + + + + + À la même. + Soden, 6 août 1878. + + Chère maman, + +Je vais te raconter mes enfantillages: ce matin je me suis promenée et je +suis entrée dans l'église catholique; j'ai profité de la solitude absolue +pour monter dans la chaire, dans le choeur, sur l'autel, et pour réciter +les prières posées sur les tablettes de l'autel; je l'ai fait pour prier, +parce que j'ai un tas de projets et que j'ai besoin de l'assistance du +ciel... Mais l'idée que j'ai lu une messe me transporte. Songez, j'ai +sonné comme font les prêtres durant l'office... Enfin je n'ai pas eu de +mauvaise intention. + +J'ai fait une longue conversation avec le prince Ouroussoff; tout à coup +le prince me dit: Voici les Ganz.--Tu te rappelles que j'ai donné le nom +de Ganz aux deux princes allemands. Tu comprends qu'on ne peut pas rester +tranquille, quand cet homme sérieux, cet homme d'État s'interrompt au +milieu d'une explication des causes intimes de la guerre, vous dit comme +une chose toute naturelle que... _Voilà les Ganz_. Le mot ganz me fait +penser à l'allemand (_Gans_)[11]. + +[Note 11: Gans, oie.] + +J'ai fait une pochade de ces princes (comme à Nice) si ressemblante, que +le garçon qui venait apporter un plateau s'arrêta net devant la toile, +se mit à rire et à gesticuler d'un air si bête, que vraiment ma vanité +d'artiste est flattée. + +Puis est venue Mme A. Nous nous sommes tenues à la fenêtre qui est notre +balcon. Ganz passait à chaque instant pour regarder, Mme A. faisait la +coquette et riait d'un air mauvais genre. Comme c'est bête, que je ne +puisse vous faire partager ma gaieté au sujet des Ganz. + + Au revoir, je vous embrasse. + + + + + 1879 + + + + + À M.*** + Paris, 63, avenue de l'Alma. + +Votre lettre a cela de bon pour vous, qu'elle provoque irrésistiblement +des conseils qu'il est impossible de refuser même lorsqu'on ne les demande +pas. + +1° Ne parlez jamais de droits qu'on vous _accorde_ ou de faveurs qu'on ne +vous _refuse pas_, ce qui est plus exact... + +2° Ne renvoyez jamais de guitare en mauvais état. + +3° N'attendez jamais qu'on vous offense pour vous battre, si vous voulez +vous battre. + +Et enfin soyez bon chrétien, écrivez sans espoir qu'on vous réponde que +vous êtes lu et que vos lettres ne sont pas livrées à la +publicité. + + + + + À Mademoiselle Colignon. + Mai 1879. + + Chère amie, + +Je dois vous dire qu'ayant fini de peindre à quatre heures, je n'ai cessé +de lire le _Nabab_, roman d'Alphonse Daudet. C'est très intéressant, +et ce type de nabab ressemblerait à quelqu'un d'autre, si on l'affinait et +l'anoblissait. Je sais bien que la ressemblance n'est pas flatteuse, aussi +il faut, je le dis, affiner, anoblir, spiritualiser. Ce n'est pas que +l'on soit idéal, extra-fin et nobilissime... C'est-à-dire je ne sais au +juste... je ne me fie pas à mon jugement; lorsqu'on est idéal je crois +que je prends de la fadaise pour de la distinction, et quand on me semble +énergique et extraordinaire, je crains que ce ne soit de la rusticité, +du commun, du bourgeois. Heureux, heureux, celui qui sait dire comme il +pense. Je vous écris comme si j'écrivais dans mon journal.--Non, vrai, si +je devais me gêner avec mon journal pour dire toutes les fantaisies qui me +passent par la tête, ce serait trop ridicule! + +Ainsi, écoutez: quant aux fantaisies, voyez le bonhomme Joyeuse dans le +_Nabab_, vous avez sans doute compris que c'est tout à fait moi pour +l'imagination. Comme moi il suffit d'un mot pour que je m'imagine tout +un roman, dix romans, vingt romans, et tout cela en quelques minutes. Il +y en a pourtant qui durent des semaines... Non, il y a des moments de +lassitude, pendant lesquels on voudrait en finir avec tout, et pour en +finir, il n'y a que deux moyens: mourir ou aimer. + +Oh! si vous saviez comme je suis fatiguée de cette vie de tristesse! Quand +tout grimace, tout fuit, tout se moque... + + Tout à vous. + + + + + À son frère. + Paris, novembre 1879. + + Cher Paul, + +Aujourd'hui, M. Gavini nous envoie deux billets et nous allons à la +nouvelle Chambre. J'aimais mieux Versailles, on se retrouvait mieux étant +obligés de partir par le même train. Ici, on s'en va quand on veut et il +n'y a pas l'amusante sortie de là-bas. Il y a du monde plus élégant qu'à +Versailles, mais les loges sont un peu comme au théâtre, toutes pareilles, +et celle du président dans laquelle nous sommes ne diffère en rien des +autres. + +On retrouve tout le monde aux mêmes places: C. est affaissé et éteint, +Gambetta paraît maigre, Bescherelle court toujours. J'examine les +magnifiques Gobelins et les affreuses statues. + +Rouher a pour la première fois aujourd'hui, depuis la mort de l'infortuné +prince, reparu à la Chambre, à la Chambre de Paris, à l'ancien Corps +législatif. Il a dû avoir de drôles de visions. + +La pensée de cet homme depuis la mort de ce prince m'a fait mal, il doit +être bien malheureux. G. me dit qu'il lui en a voulu de ce qu'on ne lui +ait pas indiqué la loge où j'étais. + +Hier, dîner chez M. M. J'ai complimenté Gaillard sur son _Chant des +races latines_ publié dans la revue de Mme Adam. C'est un jeune homme +d'Avignon, à face irrégulière de Sarrasin, avec un épi au sommet de +l'occiput qui lui donne l'air cocasse avec son emphase et son calme +étrange de méridional. Je cause avec lui et il me propose d'écrire quelque +chose pour la Revue, de lui faire des traductions du russe. + +Tu penses bien que je suis enchantée et le ferai quand il voudra. + +Ah! j'ai oublié de te raconter que ce matin maman a eu un grand succès +à l'église russe. Le grand-duc Nicolas l'a saluée et lui a parlé. Le +grand-duc lui a demandé si elle avait quelqu'un de sa famille décoré de +l'ordre de Saint-Georges (c'était une messe à l'occasion de la fête des +chevaliers de Saint-Georges). Alors maman lui a répondu qu'en effet, +pendant la guerre de Crimée, à Malakoff, son frère, à peine âgé de seize +ans, a été décoré par lui-même sur le champ de bataille. Le grand-duc +s'est rappelé du fait et a été extrêmement gracieux en ajoutant que toute +la famille était héroïque, puisque maman n'a pas craint de sortir par un +temps aussi effroyable. + + Au revoir, je t'embrasse. + + + + + À M. X. + +Vous me demandez, mon ami, comment j'ai accueilli la grande nouvelle. + +Je l'ai accueillie par des murmures. M'étant mise en dehors de tout ce qui +fait la vie des femmes, je parle du haut de la montagne n'ayant pas cette +pudeur qui empêche de dire sa pensée lorsqu'on est intéressée soi-même. + +Que vous arrive-il donc? Est-ce le moment psychologique des chanteuses +qui se retirent à l'heure où l'on dira encore: quel dommage! J'aime assez +cette idée: pourtant si vous accomplissiez l'acte sans cette raison +majeure, je verrais que je m'étais trompée sur vous. Je vous prenais pour +un monument public, pour une propriété nationale... Imaginez-vous l'Arc +de Triomphe ou le Louvre passés en des mains particulières. Je ne vous le +pardonnerais qu'en ma faveur, de même que je trouverais monstrueux si l'on +donnait ces monuments à une autre qu'à moi.... Ce qui serait également +bizarre, mais excusable à mes yeux. + +Vous vous aveuglez, mon ami: souvenez-vous de votre passé.... Je sais +bien, que vous vous dites: Moi, c'est autre chose.... Comme tous ceux +qui y ont passé. + +Je ne vous ménage plus, dans la certitude que j'ai que rien ne pourra vous +détourner de la voie nouvelle, c'est-à-dire que c'est la même voie connue, +le même morceau de musique, seulement vous ferez la basse cette fois, vous +accompagnerez.... au bal, au spectacle. Mais ces avis sont superflus, rien +au monde ne saurait empêcher l'événement, un homme qui a inspiré tant de +passions, dépravé tant de coeurs, brisé tant de fidélités, doit fatalement +se marier. C'est l'expiation. + + + + + À son frère. + Paris, mercredi, 10 décembre 1879. + + Cher Paul, + +Nous sommes allées voir le Père Didon au couvent des Dominicains[12]. + +Ai-je besoin de te dire que le Père Didon est le prédicateur dont la +gloire grandit à vue d'oeil depuis deux ans et dont en ce moment tout Paris +s'occupe. Il était prévenu; aussitôt que nous arrivons, on va l'appeler +et nous l'attendons dans une des sortes de stalles-cellules de réception, +toute vitrée, avec une table, trois chaises et un bon petit poêle. J'avais +déjà vu son portrait hier, et je savais qu'il a des yeux splendides +(beauté qui manque à L. P.). Il arrive, très aimable, très homme du monde, +très beau avec sa belle robe de laine blanche, qui me rappelle les robes +que je porte à la maison. Sans la tonsure, ce serait une tête dans le +genre de celle de P. de C., mais plus éclairée, les yeux plus francs, +l'attitude plus naturelle, quoique très haute; un visage qui commence à +devenir épais et qui a le même quelque chose de désagréablement de travers +dans la bouche que C. Mais une grande distinction, pas de charme outré de +créole, un teint mat, un beau front, la tête haute, les mains adorablement +blanches et belles, un air gai et même autant que possible bon garçon. +On voudrait lui voir une moustache. Beaucoup d'esprit, malgré un grand +aplomb. On voit tellement qu'il mesure toute l'étendue de sa vogue, qu'il +est habitué aux adorations, et qu'il est sincèrement heureux du bruit qui +se fait autour de lui! + +La mère M. l'a naturellement prévenu par lettre de la merveille qu'il +allait voir et nous lui parlons de faire son portrait. + +Il n'a pas refusé, tout en disant que ce serait difficile, presque +impossible... une jeune fille faisant le portrait du Père Didon... il est +si en vue... on s'en occupe tant... + +Mais c'est justement pour cela, idiot! + +On m'a présentée comme son admiratrice fervente. Je ne l'avais jamais ni +vu ni entendu, mais je le pressentais tel qu'il est, avec ses inflexions +de voix, passant des notes caressantes à des éclats presque terribles, +même dans la simple conversation. + +C'est un portrait que je sens tout à fait et si cela pouvait s'arranger, +je serais une bienheureuse personne. + +Ce grand diable de moine ne doit pas être sage. Même avant de l'avoir vu, +il me faisait un peu peur. Je n'aurais qu'à rougir quand on parlera de +lui. Ce serait désagréable, un moine! C'est un être qui pourrait avoir de +l'influence sur moi et je n'ai pas envie de cela. + +Il a promis de venir nous voir et pendant un instant, j'ai désiré qu'il en +restât à sa promesse. + +Mais c'est bête, et tout ce que je désire à présent est qu'il consente à +poser. Rien au monde ne ferait mieux mon affaire de peintre ambitieux. + + Je t'embrasse. + +[Note 12: Une partie de cette lettre se trouve reproduite dans le journal +de Marie Bashkirtseff (pages 159 et 160 du tome II).] + + + + + 1880 + + + + + À M.*** + Paris, samedi, 3 juillet. + 34, avenue Montaigne. + +J'ai longtemps hésité avant d'envoyer ceci. Vous même avez si bien compris +que je ne pouvais vous écrire que vous en avez déguisé, même à vos yeux, +le souhait sous un appel à mes bons sentiments en général, délicatesse +involontaire, mais dont je vous sais gré. + +S'il ne s'agissait que de réponse à un jeune homme amoureux, je ne +répondrais pas. + +Aussi, entendons-nous bien: _Ceci n'est point une lettre_. + +Je ne sais si je vous flatte en vous jugeant assez fin pour saisir cette +nuance. Vous êtes jeune et vous semblez en proie à un sentiment vrai. (On +verra plus tard s'il est vrai.) Avec cela on va loin. Je voudrais rendre +meilleure une créature humaine en exploitant l'influence que je puis avoir +sur elle. Entreprise grave et intéressante. Expérience élevée qui me +tentera toujours. Voilà donc ce qui me fait parler, et aussi une envie +irrésistible de me moquer un peu de vos finasseries; pourtant c'est un +triomphe facile. + +Écoutez donc: le manque de franchise dans une circonstance solennelle ou +dans un rien me répugne également. Ce qui me fait aussi douter de votre +sentiment, c'est que ce sentiment vous aurait donné comme une révélation +d'un monde supérieur et vous aurait, momentanément du moins, doué de +facultés, qui vous permettraient de comprendre que devant des natures +comme la mienne on ne trouve grâce qu'en dépouillant tout artifice, à +moins d'être.... ne l'essayez pas,--en mettant son âme et sa vie à nu +comme devant Dieu. + +Et vous, que faites-vous? + +Vous croyez donc que des faits vrais, quoique vulgaires, m'amuseraient +moins que vos petites inventions? Quand ils ne m'intéresseraient qu'à +titre de documents humains! Et maintenant encore vous me parlez de me +confier vos peines comme si je vous l'avais défendu, vous citez ce manuel +que vous ne comprenez pas. + +Vous n'êtes qu'un enfant. + +Du moment où je vous montrais assez de bienveillance pour vous donner à +choisir entre un congé immédiat et un délai de six mois, vous deviez me +faire la flatterie de me prendre pour votre patronne et conseillère. C'est +un rôle, auquel on ne se refuse jamais, quelque orgueilleuse qu'on soit. + +Vous auriez même pu me mettre au courant de tout, afin d'éviter à mon +esprit la fatigue de chercher le vrai dans le cas où il le chercherait. + +Voilà bien des mots, n'est-ce pas, pour des niaiseries comme ces dépêches +qui vous appellent _tout de suite_, cette lettre _ultérieure_ +(que vous avez le temps d'attendre), à je ne sais où, et qui vous retient; +innocent anachronisme. + +J'admets que vous n'avez eu pour vous en aller aucune raison de force +majeure et que tout en ayant le coeur sensible vous songiez aux affaires, +rien de plus naturel. Mais pourquoi dissimuler cette prose, fort +honnête en somme, sous ce grand amour? Voilà qui n'est pas délicat pour +vous-même... Car enfin c'est étonnant que tout coïncide pour que vous vous +trouviez là justement pour les commissions de vos parents. + +Grand innocent que vous êtes! Le mensonge, quand il n'est pas manié par +quelqu'un de très adroit, est une guenille aux couleurs criardes. Et le +mensonge futile est écoeurant comme une vilenie. + +Pourquoi, par exemple, dire que l'appartement de X. est immense? Il n'y a +qu'un salon de grandeur moyenne, je le sais. Cette futilité vous prouve +qu'il n'y a pas de futilités. Il suffit d'analyser une seule goutte d'eau +pour connaître les propriétés de toute la source. + +Je ne déchirerai pas votre lettre. + +Si vous voulez que j'entreprenne votre amélioration, j'ai besoin de +documents pour voir si je réussis. Si vous êtes bon élève, vous vous ferez +de moi une amie véritable et, si vous avez compris mon caractère, vous +savez que mon amitié sera bonne. + +Mais êtes-vous digne de tout cela? Et les choses ne tournant pas selon vos +désirs, ne m'en voudrez-vous pas bêtement de m'avoir aimée? + +Vous avez écrit des bêtises, comme vous dites, mais recommencez. Ici il ne +s'agit que de votre moral et point du tout de vos projets terrestres.... +Je vous trouve audacieux de porter les regards à la hauteur où je me suis +placée, mais le proverbe ne dit-il pas que le soldat qui n'aspire pas à +devenir maréchal de France n'est qu'un mauvais soldat. + +Je m'aperçois, à la fin, que ce que j'exige de vous est insensé. Ce serait +changer tout l'homme. + +On dit, et je n'y crois pas, que l'amour fait des miracles... La façon +facile dont vous avez accepté cette absence m'a choquée... enfin. + +Si vous ne _sentez_ pas la vérité de mes prédications, j'y renonce, +et vous, allez en paix. + +Chaque fois que vous vous impatienterez ou trouverez, en homme ordinaire, +votre rôle ridicule, consultez ce petit _Manuel du parfait amoureux_; +il vous donnera la mesure de vos sentiments. + +Posons comme principe indéniable qu'il n'y a pas de vilenie dans la +personne aimée qu'on ne tâche de s'expliquer favorablement; qu'il n'y a +pas au monde de chose qu'on ne fasse pour la personne aimée en éprouvant +un réel contentement; qu'il n'y a pas de ce qu'on appelle _sacrifice_ +qu'on ne s'impose avec joie. Car en somme l'amour est un sentiment +égoïste, et la preuve c'est qu'on est plus heureux d'aimer que d'être +aimé. Mais tout cela ne se demande et ne se commande pas: l'homme qui +aime l'accomplit tout naturellement, parce qu'il éprouve une satisfaction +personnelle. Quand il y a la moindre hésitation, la moindre impatience, +on ne doit pas ou ne peut pas croire qu'on aime. + +Vous verrez donc si les quelques mois d'épreuve, _au bout desquels il +n'y a en somme qu'une incertitude_, vous les supporterez facilement et +surtout avec plaisir. + + Tout cela _ad libitum_. + + Amen. + + + + + À Monsieur Julian. + Nouméa--Mont-Dore, juillet, août 1880. + +Oui, citoyen Directeur, tout y est jusqu'au costume spécial qui vous +est imposé comme à des galériens, et c'est vêtus de ce costume que nous +subissons le mauvais traitement de cinq à sept heures du matin. Le docteur +des Eaux assure qu'il est bon, mais tous ces gens en place.... des +accapareurs, quoi! Bien, bien dommage que T. ne vienne pas. Vous, je ne +vous invite pas. Paris a besoin de vous. Mais quel bien immense vous +ferait un peu d'exil par ici. + +Figurez-vous qu'il n'y a rien à manger. Ce n'est pas d'une âme élevée +que de songer à la nourriture; mais hélas! Si je ne craignais de devenir +anémique! le docteur a essayé de me faire croire que je l'étais: Vous êtes +très faible, Mademoiselle?--Mais non, Monsieur.--Habituellement pâle?--Au +contraire.--Facilement fatiguée?--Mais pas du tout!--Cela ne fait rien, +vous êtes faible.--Pourtant, Monsieur, comment expliquer? C'est +impossible à expliquer, mais cela est. + +Donc si je n'avais peur de devenir très faible, j'avalerais encore moins +que ce que j'avale, tellement c'est répugnant. Ô succulente cuisine du +lac Saint-Fargeau, tu m'as donné comme un avant-goût des produits des +Trompette du Mont-Dore. Mais combien tu étais préférable! + +Que je n'omette pas de rendre justice à l'équité avec laquelle vous avez +jugé mon dessin. + +Ma tante vous envoie ses meilleurs souvenirs... ce n'est pas aux miens que +vous devez cette épître illustre avant que son auteur le devienne (style +Rochefort), c'est que j'ai besoin de vous ménager. + +Qui est-ce qui remonterait la vis dans les moments critiques? Ce que vous +me dites des cinquante ouvriers travaillant, cet emploi exagéré des bras, +n'est-ce pas une de ces manoeuvres d'abrutissement populaire, dont le +régime à jamais exécrable des Césars s'est servi pour annihiler les +intelligences ouvrières? Vous avez aussi écrit le mot _aboutir_, un +mot suspect, ayant été prononcé par le grand enjôleur qui se cache encore +sous les fleurs républicaines. + +Un instant j'ai pensé que vous rachetiez toutes ces choses qu'il m'est +douloureux de reprocher à un bon patriote; oui, j'ai pris un instant ce +mariage des deux silhouettes pour cette alliance tant désirable avec la +patrie de l'Inquisition et je m'en réjouissais. Tous les peuples latins +sont frères et il me serait doux de voir la France extirpant le dernier +vestige de... dans le pays en question. Je me trompais. + +Laissez-moi espérer. + +Donc, quelles que soient nos préférences, que nous aimions la République +athénienne, spartiate, collective, socialiste, orthopédique, artistique, +médailleuse, Tonyfiante et même Rodolphiphobe. + + _Vive la République!_ + + + + + À son frère. + Paris, 1880. + + Cher Paul, + +Je vais te raconter une demande en mariage par un prince: il est venu +dîner, et il me glisse à l'oreille qu'il a à me parler. Ma tante causait +avec C...., et je l'ai écouté. + +--Faut-il me marier? + +Vois-tu la ficelle, cher Paul? + +--Oui, si cela vous fait plaisir. + +--Cela ne me fait pas plaisir. + +--Alors ne le faites pas. C'est tout ce que vous aviez à me dire? + +--Non, je vous ai dit que je vous ai aimée... Eh! bien, je vous aime... +Vous comprenez que c'est une torture pour moi de venir ici comme ça; j'en +suis malade. + +--Et pourquoi? Je pensais que cela vous faisait plaisir. + +--Oui, mais chaque fois que je vous dis quelque chose vous m'insultez... + +--Mais non, je suis gaie, et si j'émaille notre conversation de +digressions, c'est que vous mettez vraiment un temps infini entre chaque +phrase. + +--Vous ne vous moquerez pas de moi? + +--Non, non, non, je suis très sérieuse. + +Mais au lieu de parler, il me regardait avec ses yeux si cernés et son +front encore plus pâle que d'habitude... + +--Il faut m'en aller, n'est-ce pas, ne plus venir ici? + +--Pourquoi? + +--Je vous aime... + +Il fallait parler bas pour ne pas être entendus des autres, et cela +donnait aux voix quelque chose de doux et de charmant. + +--Je vous ai dit que je vous aimais... et quand on aime une jeune fille, +il n'y a pas trente-six issues; c'est l'un ou l'autre, n'est-ce pas? Il +faut donc que je ne revienne plus... + +--Et pourquoi? (Je faisais la naïve.) + +--Parce que je souffre trop. + +Puis, il se mit à pleurer. Il y avait dans ce mouvement quelque chose +d'enfantin, de gentil; mais le mouchoir, qui est venu essuyer les yeux, +a tout gâté. + +--Voyons, voyons, oh! alors, disais-je sans rire, et puis des larmes +maintenant, je veux bien, mais on ne les essuie pas avec des morceaux +de toile, on les laisse essuyer par... celle qui les fait couler. + +Il fit un geste d'impatience. + +--Tout n'est pas rose dans ce monde, repris-je sérieusement, mais pas rose +du tout... Mon système de faire ce qui fait plaisir... c'est bon, mais ce +n'est pas praticable; on peut ne pas faire ce qui déplaît, mais faire ce +qui plaît... + +--Écoutez-moi, mademoiselle, et ne m'insultez pas, ne vous moquez pas. +Je vais m'en aller, ou bien il faut que vous... m'autorisiez à revenir; +cela ne peut pas durer ainsi, je suis trop malheureux, je souffre, je suis +malade. Quand on aime une jeune fille, il faut qu'on se marie avec elle ou +qu'on s'en aille pour toujours. + +--Écoutez, repris-je, c'est facile à dire: se marier; mais à faire, ça +dépend... + +--De qui? + +--Mais de moi. + +--Et alors? + +Il est jeune et il a dû trembler un peu, même s'il a pensé à ma dot. + +--Et alors... moi, je ne veux pas m'engager; et puis, je ne sais pas, +moi, s'il faut attendre. Est-ce que je sais ce que vous êtes; vous avez +l'air d'un honnête homme, vous ne l'êtes peut-être pas... C'est long, un +mariage, ça dure longtemps... Je ne crois pas à votre amour, qui est +peut-être vrai... Je voudrais m'en assurer... Comprenez-vous, il +faudrait attendre. + +--Combien? + +--Voyons, (je me mis à compter sur les doigts, cinq, six), au jour de +l'an? + +--C'est trop long. + +--Alors, à Noël, mettons Noël, sept mois. + +--Et si vous êtes sûre de mon amour, mademoiselle, vous consentirez? + +--Ah! non, je ne dis pas cela, monsieur, ce serait m'engager, je ne veux +pas m'engager, je ne vous aime pas. Mais ce délai est nécessaire pour nous +édifier sur la situation de nos sentiments réciproques. + +--Et alors, il vous faudra encore trois mois pour vous décider. + +--Mais, non, je vous dirai cela tout de suite. + +Et alors, je fais l'enfant, la simple. Après avoir été tantôt rêveuse, +tantôt grave, tantôt moqueuse, je parle de ma peinture, est-ce que je puis +me marier! Je dois peindre. Et puis, ne devais-je pas mourir? + +--Je ferai de la peinture avec vous, mademoiselle. + +--C'est cela, et pendant les sept mois vous apprendrez à dessiner. + +Et je me mets à vanter la vie d'atelier, je lui parle de ma dot, disant +qu'elle entre pour beaucoup dans son amour. Naturellement, il fait +l'indigné. + +--Est-ce que vous croyez que je ne pourrais pas trouver de l'argent, si +je voulais! Est-ce que je sais seulement ce que vous avez, je me moque de +votre fortune! C'est vous que j'aime! + +Eh! bien, cher Paul, je ne l'aime pas, je n'ai même pas pour lui de ce je +ne sais quoi que j'avais pour X... + +--En ordonnant ce délai de sept mois, me laissez-vous la possibilité +d'espérer? + +--Il faut toujours espérer, quand même je vous dirais catégoriquement +_non_. Du reste, j'ai trouvé... Vous allez copier tantôt quelque chose +que je rédigerai... Voici le document; il accepte. + +En somme, moi je ne lui demande rien, c'est lui qui dit m'aimer, moi, je +lui offre le moyen de s'en assurer. Voilà tout. C'est amusant, n'est-ce +pas? + + Demain, je t'écrirai encore. + + Au revoir. + + + + + À la Princesse K***, + +Comme c'est ennuyeux, chère princesse, que vous ne soyez pas à Paris! +Songez donc, Gambetta donne une fête splendide, nous avons une invitation, +mais maman et ma tante ne veulent pas y aller en deuil et ne connaissant +personne chez les républicains, je suis si désolée d'être obligée de me +passer de ce divertissement, qui sera, en vérité, une chose très amusante, +et très drôle, et très magnifique, que je suis prête à aller vous chercher +à Dieppe. + +Vraiment vous devriez revenir à Paris au moins pour ce jour; c'est si +près, Dieppe, seulement quatre heures, quatre fois le voyage à +Versailles. Rien qu'une promenade. + +Si vous voulez, deux de nous irons vous chercher pour vous décider plus +facilement. Pensez donc! une première fête chez Léon, toute la haute gomme +républicaine y sera; un spectacle unique et pour ainsi dire historique. On +fait des préparatifs dix fois _boeuf_. Ce qui m'attriste un peu, c'est +que le fils A... n'y sera pas à cause de la stupidité de son grand-père +qui a eu l'invention d'être très souffrant. Mais je me consolerai +facilement de cette absence. + +Voyons, décidez-vous; sans vous, je serai forcée de rester à la maison; +je ne connais que des bonapartistes qui, si je leur disais que je vais +dans la hotte de la présidence, me considéreraient comme une personne +absolument dégoûtante. + +Vite une réponse. + +Je vous embrasse. + + + + + 1881 + + + + + À Monsieur X... + + Monsieur, + +Voici un plan[13] avec le nord bien indiqué[14]. Maintenant voici mes +idées à moi pour que vous sachiez dans quel sens marcher. L'atelier +aurait la hauteur de deux étages et aurait trois jours, plus un jour +d'en haut. Au-dessous de l'atelier, un atelier aussi, mais de sculpture, +au rez-de-chaussée. + +Vous comprenez, il n'y aurait pas de chambres habitables dans cette +partie; du reste, je fais au crayon les divisions imaginées par moi; +vous verrez si c'est pratique. + +Je voudrais que l'atelier communiquât avec les salons. Ainsi voilà, +rez-de-chaussée: atelier de sculpture, et cuisines, etc., etc. Premier +étage: salons et ateliers. Deuxième étage: chambres à coucher; combles +pour les domestiques. Je vois qu'on peut me faire ma chambre et un cabinet +de toilette au premier, et l'atelier restera encore assez grand, et ma +chambre aura cinq mètres de largeur. Ou bien, si vous trouviez le moyen +de donner à l'atelier une forme régulière ce serait parfait. + +Seulement ce à quoi je tiens, c'est que l'atelier vienne à la suite des +salons et, pour économiser le terrain, on ferait la remise sous la salle à +manger. Vous voyez que je trouve moyen d'avoir devant l'atelier un jardin, +par lequel on entrera, car il faut aux ateliers une entrée à part. Au +besoin, ma chambre et mon cabinet pourraient être au deuxième et je +passerais à l'atelier par l'escalier intérieur. + +Mais surtout que l'entrée principale soit de telle façon qu'on soit obligé +de traverser le salon et la bibliothèque avant d'arriver à l'atelier. Les +pièces en enfilades, enfin. + +J'espère que vous comprendrez ces incohérences et excuserez le désordre de +mes idées architecturales. + +Agréez, je vous prie, Monsieur, mes civilités. + +P.S. Il serait peut-être possible de placer le jardin (quand même il +n'aurait qu'une superficie de 50 mètres) de telle façon que j'y puisse +faire des études sans être vue de la rue. Je ne tiens pas au jardin à +l'extérieur; là où je l'ai indiqué on pourrait ne faire qu'un jardinet de +deux mètres de profondeur. + +Enfin ce sont tout des idées en l'air! Du reste, le jardin me semble bien +où je l'ai marqué sur le plan. + +Maintenant il faut un escalier, une cour, une écurie et remise; je +voudrais bien qu'on puisse entrer de l'escalier dans le grand salon. + +[Note 13: Le livre original comporte le plan à la page 139.] + +[Note 14: Il s'agit ici d'un hôtel qu'on avait le projet de construire à +Paris avenue Kléber. Il ne fut pas donné suite à ce projet.] + + + + + À Monsieur Julian. + Russie, Poltava, 21 mai/2 juin 1881. + +Draperies blanches, yeux tristes, mains pâles, air détaché... Le royaume +de ce pays-ci n'est pas pour moi! (sujet d'esquisse pour le paysage). + +Oh! les horribles mastodontes, des gens qui ont des poses et des mains +comme sur les vieux mauvais portraits. Faut-il être enragée, hein? Vous +êtes un grand prophète, mais il me fallait ces cent heures de chemin de +fer. + +Du reste jusqu'à présent je n'en ai eu que l'avantage d'un rhume. L'air +délicieusement pur et parfumé est trop frais pour rester tout le temps +dehors et me voilà dedans... Je m'y suis fourrée moi-même, mais ça n'en +est pas plus drôle... Si au moins c'était la sévère majesté des steppes, +mais non! La campagne est jolie. La famille est aux petits soins, les +nouveaux me trouvent délicieuse, les anciens trouvent que je suis devenue +sérieuse et calme... + +Il y a cinq ans, je venais montrer mes premières jupes longues et je leur +ai servi un feu d'artifice à tout casser; à présent je viens chercher +quelque chose qui flotte entre _oubli_ et _repos_. J'ai la tête +pleine de peinture, et ces personnes-là ne peuvent pas comprendre les +nobles préoccupations des gens de notre espèce et puis, il faut l'avouer, +je suis finie jusqu'à nouvel ordre. + +Hier, pour la fête de mon père, grande ovation. Tous les paysans venus +dans la cour, on l'a acclamé, secoué, embrassé, on m'a fait ôter mon +chapeau et mon voile pour me voir et, après examen, ç'a été à moi d'être +portée en triomphe et acclamée. Il m'a fallu en embrasser un tas. Puis +sont arrivées les femmes, j'ai paru au balcon, nouvel enthousiasme et cri +dominant: un bon mari! _Gambetta à Cahors enfin_. + +Puis quand tout ce monde a eu bu et dansé, on a parlé de donations de +terres, mais quelqu'un leur a montré le poing et l'incident a été clos. + +On distribue, à ce qu'on dit, à ces braves gens des soi-disant ukases de +l'Empereur, obligeant les propriétaires à leur donner trente-six choses. +On a mis aussi à prix les têtes des nobles, 50 roubles la pièce. Me +voyez-vous au bout d'une pique? Enfin, si vous avez présente à l'esprit +l'histoire des dernières années de votre ancien régime, vous êtes au +courant. La ressemblance est frappante depuis la condition épouvantable du +peuple, jusqu'à l'aveuglement stupide des grands. Le paysan français qui +met à sac le château en disant qu'il en est désolé, mais que le roi le +veut ainsi, est le frère du Russe qui prétend avoir l'ordre de massacrer +les Juifs. + +Figurez-vous que je n'ai pas pu avoir un chevalet à Poltava. Un aimable +indigène est allé en chercher un à 12 heures de chemin de fer, c'est au +moins gentil. Ici il n'y a qu'un photographe peintre, pas moyen d'avoir +une toile assez large. Ah! si vous saviez! + +Comment va M. Tony Robert-Fleury? Je l'ai laissé souffrant. S'il allait +crever sa toile! Ça me dérangerait horriblement dans mes habitudes et +puis, blague à part, je l'aime bien et vous aussi. + +P.S.--Paul est devenu obèse, sa femme est gentille et jolie et tout va +bien. Dina fait de grandes toilettes et s'amuse, et moi je ne suis même +pas sensible aux triomphes populaires... C'est grave. + + + + + À son père. + Août 1881. + + Cher père, + +Après l'article du journal Jugeni Cray, il faut absolument que je fasse +cette image. Aussi vous seriez bien aimable de faire des démarches +nécessaires puisque je ne sais comment m'y prendre. En outre comme vous +êtes un être intelligent, je m'en rapporte à vous pour me procurer tous +les renseignements exacts. Par exemple, pour quelle partie de l'église[15] +serait l'image et sa grandeur, et sa forme, etc. Car je suppose que cela +doit être approprié à la disposition des ornements intérieurs, et sans +doute les principales images sont déjà commandées à des célébrités russes. +Enfin tâchez de m'obtenir quelque chose d'important pour que j'aie de la +satisfaction à le faire bien. J'aimerais que ce fût grandeur nature. Le +Christ, par exemple, avec la figure de l'empereur: enfin je me mets à la +disposition du comité (est-ce un comité?) pour telle image qu'on voudra. + +Seulement, s'il faut que je sois l'esclave d'une certaine dimension ou +d'un certain sujet, il faut que je le sache au plus vite, afin de penser à +mon sujet et de m'y mettre. + +En un mot, vous arrangerez cela très bien, j'en suis sûre. + +Je félicite et embrasse la princesse[16]. Au revoir. + + Votre fille célèbre, + + ANDREY[17]. + +[Note 15: Église construite en mémoire de l'empereur Alexandre II, à +Saint-Pétersbourg, à la place où l'empereur a été tué.] + +[Note 16: Soeur de son père.] + +[Note 17: Marie Bashkirtseff exposa pour la première fois au Salon de 1880 +et signa son tableau: Marie, Constentin Russ--au salon suivant, en 1881, +elle signa Andrey--nom qu'elle adopta souvent dans sa correspondance. Ce +n'est qu'en 1883 qu'elle mit son nom véritable sur ses tableaux, alors +qu'elle se sentait plus certaine du succès.] + + + + + À M. B... + 1881. + + Cher B..., + +Au lieu de Bayonne nous avons couché à Bordeaux, et je vous écris pour +vous dire que nous avons vu Sarah dans _la Dame_. Vingt-cinq francs +la stalle de balcon. Elle a joué, cela va sans dire, comme personne, mais +je critiquerai très fort son entourage. Armand Duval, atroce. Et les +toilettes! au risque de vous crever le coeur, je vous dirai qu'elle n'est +pas bien habillée; la robe du premier assez jolie, du second (la bleue), +jolie. Celle de la campagne, laide, et celle du bal encore plus. Une +horrible guirlande toute raide, qui n'allait nullement avec les camélias +du bas de la jupe... Enfin pour la province ça ne vaut pas la peine, mais +c'est égal, si cette toilette est payée ce que vous avez dit, Sarah est +joliment volée. Du reste, ne vaudrait-elle que mille francs, elle est +laide; je ne comprends pas qu'une artiste comme Sarah se mette ça sur le +dos. Le dernier peignoir est charmant ainsi que la pelisse blanche. + +Du reste, elle a joué comme un ange. Mais je ne pouvais la gober +entièrement, elle vous ressemble trop. C'est ridicule de se ressembler +ainsi! + +Qui des deux copie l'autre? + +Comment vont vos deux pensionnaires? Dites-leur bien des choses. Et puis +si vous étiez bien gentil vous iriez encore boulevard Rochechouart, _57 +bis_. Vous voyez, je ne louerais que vers le 15 octobre, et je serais +désolée si un autre m'enlevait ce paradis si bien exposé au Nord. Ne +pourriez-vous, avec la finesse qui vous caractérise, vous arranger de +façon à être prévenu par la concierge... je ne sais comment, mais que je +puisse respirer librement ici sans la crainte que quelque peintre (ils +sont si ignobles) loue l'atelier que je convoite. Si, pour vous encourager +à m'arranger cela, il faut dire que la robe du quatrième est jolie, je +vais le dire volontiers. + +Il fait beau, il fait chaud, Biarritz est charmant. + + + + + Au même. + Biarritz, 1881. + + Cher B...., + +Le quatrain qui commence votre lettre serait digne d'être de vous, il est +ineffable. Les gants vont très bien, je vous remercie, c'est trois fois +deux francs soixante-cinq centimes que je vous dois. + +Hier, représentation de Coquelin cadet et grand bal. Il n'y a que des +Espagnols et des Russes. Les Espagnoles sont jolies, jolies, jolies; quant +aux Russes, il n'y en a qu'une, et vous savez de qui je veux parler. + +Il pleut depuis deux jours; du reste, fin septembre, tout ça s'envole, +et nous allons faire un tour artistique à travers l'Espagne, qui me +passionne. Sans bagages, comme des Anglais; c'est le voyage le plus +intéressant d'Europe et qu'il faut avoir fait, vraiment. + +Ne regrettez pas de n'être pas à Biarritz, qui n'est pas plus amusant +que Trouville ou Aix, mais à votre place, je profiterais de ce que les +délicieuses Russes que vous savez vont en Espagne, et je ferais ce voyage +dans ces conditions incomparables. Mais j'y songe vraiment, plaisanterie à +part, la saison est tout à fait favorable, vous avez beaucoup travaillé, +Paris est humide en octobre, vous toussez; vous raconterez vos aventures +ibériennes, castillanes et andalouses à Sarah; voilà bien ce qu'il faut +pour décider votre famille à vous laisser partir, sans compter qu'avec +mille fois vingt sous le tour est joué aussi bien que la _Dame_ par +Sarah. Et puis vous serez sage étant en famille, et puis vous porterez mes +ustensiles de peinture dans les passages dangereux des montagnes, ou'sque +les écureuils ne s'aventurent qu'à regret, les biches plutôt, enfin il +n'importe, comme on dit chez Victor Hugo. Donc, méditez sur ce projet +éblouissant et au revoir. Merci de nous toutes pour les chiens et +l'atelier, vous êtes bien gentil, comme disait Mme Thiers. + + Andrey, + Future grande médaille. + + + + + Au même. + + Amado ed illustre B! + +Oui, son en Espagna ainsi qu'en Mantilla; parcouro l'una portando l'altra. +Visito Toledo et l'Escorial faisando studias et conquêtas. + +Non est impossible que je fasse quelque magnifica composition mais est +meglior de ne rien présumar. Il m'a semblato démêler dans esperancia del +segnor Juliano de me vider faire grande tableauto, il m'a semblato, +dis-je, démêlar que maman a fato visita al segnor director et l'a +serinato al effecto d'agir sur moi en faisando semblante de creder que +je travaillo ici pour me faire restar dans le Midi. Si le pensiero +machiavelico que prêto al nostro director al vrai, je lui retiro ma +confiancia et la dono illico al segnor Cot qui non est complicio della +familia (!) Vous pouvez lui faire part de cette menacia. + +Dans tous les casos el tiempo que stabo in esto infecto pays sera +employato a chipar segretos de Velasquez, Ribera et altros polissones. Et +lorsque munita de tanta sapientia me riscabo à faire immensa toila d'après +natura, enfonçatos Carolus, Tony et altros precursorès. Donc, caro chico, +prego usted de faire demangiamento del 37 se abominabil propriator me +ficha à la puerta avant janvier--ce sera donc le 15 octobre. Spero que +sera plus tard. Dans todos los casos faudra ranger chosas dans antiqua +chambra de Mlle Oelsnitz. Penso être de retour dans vingt jours à moins +que... Il y a beaucoup de balcones, guitarras, oeilladas et eventaillos +mais le travaillo avant todo. + + Attendo nuevas lettras de usted et me dico humilimente. + + Andrey, + Fabricante de chèvre-d'oeufs, + successor de Velasquez + et de plusieurs cours étrangères + et professor de langua espagnol. + + + + + À M. Julian. + + VOYAGE PITTORESQUE EN ESPAGNE + + PAR + + M... B... Andrey. + + Séville, Hôtel de Paris, 1881. + + Cher maître, + +Ô vous qui avez peut-être l'intention de voyager quelque jour, suivez ce +conseil, fruit d'une expérience amère. + +En fait de mères prenez la Méditerranée et en fait de tantes celle du +Bazar du voyage (place de l'Opéra), car si vous êtes le moins du monde +artiste, si vous avez la moindre tendance vers ce que les positivistes +appellent poésie, si vous avez dans l'âme quelque coin inexpliqué qui +aspire vers autre chose qu'un fond d'épicerie, fût-il de Gambetta même... +si vous partez avec l'espoir de récolter des croquis, des études, voire +des tableaux... Trois fois hélas! Je vais, pour ainsi dire, cher facteur, +vous faire assister à mes pénibles déboires. + +_Burgos_.--Qu'est-ce qu'il y a donc ici? une cathédrale, seulement? +Il faut être Anglais pour... Oui j'ai entendu dire que des Anglais sont +venus à Lausanne pour voir une cathédrale. Et quel froid! chien de pays! +Qu'il faisait bon à Biarritz, et pourquoi sommes-nous partis? Première +douche. + +_Valladolid_.--Nous ne nous y arrêtons pas; on m'en a dégoûtée en me +demandant une vingtaine de fois quelle était cette ville où je voulais +_encore_ m'arrêter. + +_Madrid_.--Une capitale, au moins, et il fait beau, pourtant le coucher +du soleil... mais le musée est chauffé, je crois. C'est égal, vite, +vite, allons à Séville, on y trouve du bon lait de vache et des poulets +rôtis comme les aime Marie et puis le climat y est très sain. Voyez-vous +les rêves d'Andalousie réduits en pâte pectorale. Est-ce qu'il ne serait +pas permis de haïr un peu des gens qui vous dégoûtent ainsi de ce que +vous étiez près d'admirer! + +Enfin, départ pour Séville, arrêt à Cordoue où il pousse des aloès et des +cactus et où il fait chaud. Délicieux pays! Mais légers gémissements faute +de voiture, car ces dix mètres de marche et la visite de la mosquée vont +m'exténuer. Plaintes à la troisième personne. Il n'y a rien à voir, le +guide _invente_ tout cela _exprès_ pour nous faire manquer le +train. + +_Séville_.--Nous sortons prendre l'air du pays, nous orienter, mais +il ne faut pas quitter les rues principales, car on y est à l'abri; les +quartiers pittoresques, les rues ébréchées, interrompues de places et de +jardins sont horribles, il y souffle une brise! + +Le cocher le fait _exprès_. Est-ce que par hasard (haineusement) nous +sommes venues ici pour visiter les environs de Séville? + +Je prie le ciel de me rendre indifférente à ces saintes infamies, mais je +me vois à bout de patience. Cette continuelle tendance à ramener tout au +plus bourgeois terre-à-terre, par tempérament, et à n'envisager que le +côté hygiénique par principe, me rend folle, d'autant plus que je suis +peut-être vraiment malade. Dans tous les cas, j'ai des médecins bien +maladroits. À Madrid, on échappait un peu à tout cela grâce au musée et à +des amis, un petit artiste entre autres qui a travaillé chez vous et dont +nous avons connu la famille ici. + +Mais en excursion, en voiture, on est forcé de rester ensemble et alors +c'est ou des insinuations tatillonnes pour mon bien, ou un silence lourd +comme du plomb. À défaut de communions d'idées et d'intérêts, il faudrait +au moins un peu d'entrain... Et je suis là comme un promeneur qui se voit +obligé de traîner ses compagnons endormis et hargneux. Tenez, allez au +Salon avec un de vos amis ou avec la maman d'une de vos élèves, je +ne précise pas,--au choix. Eh bien, amplifiez, amplifiez, amplifiez, +substituez au court supplice du Salon un voyage artistique (ô ironie!) à +travers la très intéressante et très pittoresque Espagne et vous aurez une +faible idée... Je fais les plus grands efforts pour conserver une certaine +vigueur morale, mais quand même je me forcerais à résister encore un peu, +l'élan n'y est plus; les ailes tombent et ne servent qu'à balayer les +projets et illusions d'artiste réduits en poussière sous la pression +hygiénique de ceux qui m'aiment. Et comme, tout au contraire du guide de +Cordoue et du cocher de Séville, ils ne le font pas _exprès_, il n'y +a absolument rien à faire que d'exhaler des plaintes sur trois feuilles de +papier et de vous les envoyer comme si ça pouvait faire quelque chose... + +Mais je nourris le secret espoir que vous allez par le premier courrier +m'expédier ici quelque compagnon comme M. de Saint-Marceaux, sculpteur, ou +M. Tony-Robert-Fleury, peintre. Mais est-ce que ce dernier nommé n'avait +pas le projet d'aller cet hiver au Maroc? Dites-lui de se dépêcher, +puisqu'il faut passer par l'Espagne,--on s'embarque à Cadix. + + En partant du golfe d'Otrante, + Nous étions trente, + Mais en arrivant à Cadix, + Nous n'étions que dix... + +Un seul me suffira. S'il ne me tombe quelque secours du ciel, vous me +verrez avant peu. + + Fin du très navrant voyage en Espagne + par M. B. Andrey. + + + + + À sa mère. + 34, Avenue Montaigne, Paris, 1881. + + Chère maman, + +Je suis arrivée en très bon état. + +Papa a été très bien tout le temps, c'est ce qu'il me prie de te faire +savoir. Il vous racontera nos aventures de Varsovie et de Berlin. + +Le tableau est déballé, on y a fait un trou, heureusement peu visible. Je +n'ai pas encore eu le temps de le montrer aux grands artistes. + +Tony-Robert-Fleury va bien et se prépare à partir pour la Suisse; jusqu'à +présent je n'ai vu que Julian, qui est toujours gros comme C.... et qui +vous fait dire mille choses. Mme Gavini est partie le jour de mon arrivée, +je ne l'ai donc pas vue. Saint-Amand est allé rejoindre sa soeur au +Mont-Dore. + +Paris est vide, mais j'ai beaucoup de choses à faire, entre autres un +tableau pour le Salon. + +J'envoie un tas de choses à Dina. Qu'elle ne se plaigne pas de recevoir si +peu de choses. Papa crie comme un coq de peur des douanes, etc., etc. Papa +crie comme un paon, tellement il a peur d'être encombré de bagages. + +Les commissions de la princesse sont faites. + +Je vous embrasse; revenez pour aller à Biarritz. + + + + + À Mademoiselle Colignon. + + Chère amie, + +Voici ma réponse. Je fais une espèce de discours sur la jalousie. +Pourquoi sur la jalousie, je n'en sais rien. La jalousie et la monarchie +sont mes sujets favoris. Y a-t-il au monde rien de plus absurde que la +jalousie! On se rend ridicule en étant jaloux. Vous aimez une femme, +elle vous aime; un beau jour elle cesse de vous aimer; mais est-ce sa +faute? Est-ce qu'elle n'aime plus parce qu'elle ne veut plus vous aimer? +Est-ce qu'elle a aimé parce qu'elle voulait aimer? Non... Eh! bien, +pourquoi donc la martyriser? Pourquoi cette fureur inutile, stupide? Car +une femme ou un homme rejetés et changés contre un autre ou une autre +sont toujours, quoi qu'on dise, pitoyables. Et leur côté ridicule est +bien mal drapé par la grande robe tragique. On n'aime plus le même ou on +en aime un autre, mais ce n'est pas parce qu'on le veut ainsi. C'est un +changement incompréhensible, involontaire, produit sans doute par le +déplacement des molécules de l'imagination. Si on est jaloux à n'en +pouvoir plus, eh! bien, qu'on les tue tous les deux et soi-même après! + +Je me demande toujours s'il y a au monde quelque chose de plus laid, de +plus ridicule que les scènes de jalousie. Quand on est jaloux à tort, +on a, malgré tout, un doute; alors il faut aller trouver la femme et la +supplier, au nom de tout ce qu'il y a de cher, de sacré, de faire cesser +ce doute; on est bien misérable alors, car les femmes sont de grandes +coquines, qui sont toujours prêtes à martyriser ceux qui se livrent à +elles loyalement. + +Ce discours achevé, discours qui, pour la première fois de ma vie, rend +fidèlement ma pensée, je vous embrasse et j'attends la réplique. + + + + + 1882 + + + + + À sa mère. + + Nice. + Villa Misé-Brun. + + Chère maman, + +Nous sommes très bien arrivés, tout est charmant et je suis enchantée +d'être ici. Nous sommes très gais, il fait très beau et je crains que ma +sainte famille ne m'apporte les tracasseries habituelles. Nous sommes si +calmes, si sages! Paul, Sacha et Dina sont aux petits soins auprès de moi; +Vassili fait très bien la cuisine, Rosalie sert avec entrain; le soleil +chauffe. Bref, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Donc, +prenez bien votre temps et arrivez-nous vers le carnaval, tout est prêt +pour vous recevoir. + +Envoyez de suite burnous algérien blanc dans le haut de l'armoire dans ma +chambre, ombrelle doublée de rose, robe noire, garnie de plumes noires, +dans le placard du cabinet de toilette. + +Mille choses aimables à tout le monde + +_Et surtout ne touchez à rien dans mes livres et les tableaux, qui sont +au-dessus des livres._ Que la poussière reste. Ne dérangez pas le +moindre papier, je vous en supplie. + + + + + À la même. + + Maman, + +Puisqu'il y a eu cet incendie et puisque papa est malade, je vois bien que +les projets que j'ai eus ne sont plus de mise. Examinez cela et parlez-moi +franchement. Quant à partir, songez à la folie, à l'énormité d'un tel +voyage en cette saison. Et puis surtout si papa est malade et que les +médecins lui recommandent un climat plus doux, ce serait insensé de rester +là. Il n'y aura ni amusements, ni moyen de rien faire, si l'on est malade +et triste. + +J'ai besoin d'aller en Algérie, cela se trouvera donc bien de toutes +façons; j'aurai à soigner l'auteur de mes jours et à faire mon tableau; +vous voyez que cela s'arrange à merveille. + +Donc si, comme je le crois, mon voyage ne se fait plus, et je ne le +regrette pas, revenez au plus vite et rapportez-moi de l'argent pour payer +mon portrait. Il faut s'en tenir à ma première lettre, celle qui contient +mes recommandations et qui vous dit de revenir vite. + +Répondez par dépêche. Amenez le père, puisqu'il faut qu'il se soigne; s'il +reste malade à la campagne, il mourra, dites-le à la princesse. + +J'attends la réponse à ma dernière lettre et à celle-ci, mais je crois +vraiment, que c'est vous qui viendrez, car mon voyage à moi, dans les +circonstances présentes, serait l'acte d'une enragée. + +J'embrasse tout le monde. + + + + + À M. Julian. + + Cher maître, + +On a tant réclamé d'égalités et de libertés pour les femmes, et tant de +gens intelligents et éclairés s'en sont moqués, que ces seuls mots de +droits des femmes nous remplissent d'une mauvaise honte, et pourtant le +droit ou l'égalité que nous réclamons n'ont rien à faire avec la politique +et ne touchent d'aucune part ni au nihilisme, ni au socialisme, ni au +bonapartisme, ni au droit de voter, ni à l'éligibilité des femmes. + +Toutes ces questions ont été agitées partout, on a parlé d'une quantité +d'injustices plus ou moins abominables au préjudice du sexe faible, il n'y +en a qu'une qu'on a laissée en repos, justement peut-être parce que c'est +la plus vraie, la plus saisissante, la plus cruelle: l'absence d'une école +des Beaux-Arts pour les femmes. + +Comment, disent les étrangers ébahis, les femmes sont admises à l'École +de médecine, et l'École des beaux-arts leur est fermée! Mais chez nous, à +Saint-Pétersbourg, ou chez nous à Stockholm, les dames sont reçues à +l'Académie et nous ne sommes pas la France, nous ne sommes pas Paris! + +Justement, nous dira-t-on, vos armes se tournent contre vous. En France, +à Paris, cela ne serait pas possible. + +--Et pourquoi? + +Alors on fait un grand discours en trois points, bourré de conclusions qui +prouvent toutes que notre société est pourrie et que l'immoralité de la +nation française est telle que ce qui se peut très bien ailleurs ne se +peut pas du tout en France. + +Et d'abord répétons que les femmes sont admises à l'École de Médecine; +nous dirons ensuite à quel point, tout en étant à l'École des Beaux-Arts +(dans les pays que nous avons cités), elles sont en contact avec les +élèves hommes. Le cours d'esthétique seul a lieu en commun en Suède. Et +puisqu'en France les dames vont aux divers cours confondues avec les +messieurs, en quoi ce cours, fait à l'École, serait-il plus dangereux ou +plus inconvenant? Les ateliers où l'on travaille avec le modèle sont +séparés. + +Ainsi donc pour tout ce qui est inconvénient l'on est séparé. + +Le modèle est tout nu chez les hommes; chez les femmes il porte un +caleçon comme en portent aux bains de mer les messieurs que des dames fort +pudiques ne se font aucun scrupule de regarder à Trouville ou à Dieppe. +Ainsi donc, pour tout ce qui a égard aux inconvénients, les élèves sont +séparés, mais ils sont réunis pour tous les avantages. + +Une grande publicité est donnée aux concours d'admission et aux +expulsions, ce qui ne contribue pas peu à maintenir l'ordre à l'École. + +La légende de la femme artiste, de cet être vagabond et perverti, +incompatible avec le travail ou le talent, laide, mourant de faim, belle, +tournant mal, est une histoire à laquelle on ne croit plus beaucoup, +bien qu'il soit toujours convenu de jeter le nom vénérable et adoré +d'_Artiste_ comme un manteau sur un tas de choses qui n'ont le plus +souvent aucun rapport avec l'art. Toutefois le vieux préjugé n'a été +remplacé que par une idée excessivement vague de ce que cela pourrait +bien être. Le type n'était plus grotesque, on ne se donne pas la peine +de le regarder. Ce ne sont pas les quelques personnalités en vue, +les charlatans, les demoiselles qui font des copies au Louvre ou qui +apprennent la peinture agréable dans un atelier à la mode, qui peuvent +nous édifier. Mais c'est sur la masse vraiment considérable et renfermant +une moyenne de capacités vraiment digne d'intérêt des élèves qui cherchent +l'étude sérieuse de l'art dans les ateliers privés, c'est sur cette masse +considérable et qui renferme une moyenne de capacités qui étonnerait ceux +qui se moquent du travail des femmes, qu'il faut porter les yeux pour +s'assurer combien elles sont intéressantes ces travailleuses, et avec +quelles peines inouïes elles parviennent à s'organiser une éducation à +peu près régulière, mais qui pèche par tant de côtés. + +L'atelier de M. X...,qui est le plus fréquenté, contient plus de cinquante +élèves. + +Ceux qui se moquent des talents féminins ne sauront jamais combien de +dispositions sérieuses, de tempéraments réels et remarquables ont été +découragés et atrophiés par une éducation vicieuse ou incomplète. +L'artiste femme est tout aussi intéressante que l'artiste homme. +On dira que, sauf deux ou trois exceptions, il n'y a pas eu d'exemple de +femmes ayant fourni à l'art des personnalités considérables d'artistes +comparables aux artistes hommes, oui, mais les hommes reçoivent dans +une des plus magnifiques écoles du monde une éducation intelligente et +grandiose; pendant tout le jour ils sont entourés des beautés de l'Art, +leur yeux ne reposent que sur lignes pures et couleurs éclatantes, ils +respirent une atmosphère propre à ouvrir leur âme à l'inspiration et à +développer les ailes de leur imagination qui doivent les porter vers le +génie. Et pour les femmes, rien! ou le hasard des ateliers privés. + +Quoi d'étonnant alors que, sauf deux ou trois exceptions, les femmes +n'aient jamais fourni à l'art sérieux de personnalités considérables. Et +pourquoi cette injustice envers la femme qui est prouvée mille fois plus +courageuse, plus vaillante, ayant, outre la pauvreté malheureusement +commune aux uns et aux autres, à lutter contre de terribles préjugés et +des difficultés sans nombre, n'ayant même pas la liberté d'allures de +l'homme? + +C'est à l'homme qui, par sa nature même, a toutes les facilités d'étudier, +que l'on donne tous les moyens, et c'est à la femme, qui est naturellement +privée de la liberté d'allures et qui a à lutter contre tout et tous, +c'est à la femme qu'on refuse cet enseignement. + +Il y a déjà sans cela trop de femmes artistes, dira-t-on; la femme est +faite pour le foyer. Hélas! ce n'est pas en leur ôtant le moyen de +satisfaire une noble passion qu'on leur donnera l'envie de filer de la +laine. Pourquoi ne pas donner aux ambitions féminines ce magnifique +débouché, pourquoi ne pas encourager ces tendances vers le grand, le beau, +l'utile, en donnant à Paris, la capitale du monde, qui a, comme l'antique +Rome, la prétention d'être le _curiam dignitalem, gymnasium litterarum, +domicilium, verbicem mundi, patriam libertatis_? + +C'est pour cela qu'il faut faire appel à tous les artistes. + +Mais ce ne sont pas là des objections sérieuses, et si ce n'était que +cela... rien de plus facile que d'établir deux ateliers de trente à +quarante personnes chacun; les locaux ne manquent pas. Mais cela +ennuierait ces messieurs les professeurs, d'abord parce que ce serait +une innovation, un changement et que la routine est une des fleurs qui +poussent le mieux dans nos instituts, et puis, des femmes, cela n'est +pas sérieux! Est-ce qu'une femme peut travailler sérieusement. Allons +donc! Mais oui, elle peut travailler sérieusement, et il y a même bien +des gens qui le pensent, tout en disant le contraire; mais que +voulez-vous, c'est si banal de _pioner_ les femmes. C'est tellement +banal que cela ne devrait plus se faire et qu'il devrait devenir bien +porté de s'en abstenir. + +C'est aux gens éclairés, aux artistes, aux disciples de l'art, qui +ne voient que lignes pures et couleurs éclatantes, qui respirent une +atmosphère propre à ouvrir l'âme à l'inspiration, à ce qui est puissant et +beau, et à développer les ailes de l'imagination qui doivent porter vers +le génie, c'est aux amis du progrès et de la justice qu'il faut faire +appel. + + La France tient la tête pour la peinture. + + + + + À M. B***. + +Cher B...., ma réponse vous arrivera du fond du gouvernement de Poltava, +où nous sommes en train de faire des chasses auprès desquelles celles du +nommé Nemrod ne sont que de la Saint-Jean. Il fait encore assez beau et un +lunch, servi en pleine forêt, à deux heures de toute habitation, est +quelque chose de très chic. + +Avant-hier dimanche, nous avons tué vingt-sept loups, dix-sept renards et +deux cent soixante-trois lièvres. Je n'ai sur la conscience que quatre +loups et un renard; vous les verrez rue Ampère, où nous nous retrouverons +vers le 3 novembre. J'espère bien que vous êtes rentré à Babylone et que +la Bretagne vous pleure. Papa a écrit à Alexis pour l'inviter à la chasse +et il n'a pas eu de réponse. + +Qu'avez-vous fait de votre famille, Boji-dar-chéologue? Quel dommage que +ce soit si loin! en amenant des amis de Lutèce on s'amuserait bien. Dites +à Alexis que sa fiancée Julie est charmante, elle aura quatorze ans dans +un mois. + +Les futurs beaux-parents d'Alexis-militude nous ont reçus pendant trois +jours avec une magnificence qui marque bien, pour ce qui est de la dot, +que Balthasardanapale et M. Grévy ne sont que des petits garçons à côté +d'Alexandre. Et cela blague à part. Mais malgré tout je sens le besoin de +me retremper au sein de la civilisation et de la peinture. + + Tout le monde vous embrasse. + + À bientôt. + +Comment va le sergent Hoff? + +Je m'arrache aux souffrance-ien-testament, à notre causerie-tournelle. +Que Dieu vous garde-malade. Mes amitiés à... + + + + + À Monsieur Julian + + 1882. + +Pour ne pas nous disputer de vive voix, cher directeur, je vous écris; +autrement impossible de garder le sang-froid nécessaire. + +Dans mon désir de m'expliquer les bizarres découragements que vous me +prodiguez avec une bonne grâce charmante, je fais des suppositions. +Peut-être suis-je devenue folle comme le Greco ou Mme O'Connell et fais-je +des locomotives et des cathédrales au lieu de traits humains;--alors il +faut m'empêcher sérieusement de divaguer devant du monde. Ou bien est-ce +que vous me croyez un immense orgueil encouragé par trente mille flatteurs +et qu'il faut rabattre à tout prix? + +Ou bien... + +Mais vous savez que je ne crois pas du tout, du tout, à votre candeur; +vous savez que je me juge sainement et que je suis beaucoup plus que +découragée, ce à quoi vous avez aidé avec une puissance de trente-six +chevaux et ce dont je vous en veux pas mal. Pourquoi jouez-vous la comédie +de me croire aveuglée et affolée de vanité? Pourquoi me persécutez-vous de +prévisions désespérantes? Si c'est pour m'affoler, c'est fait; à l'avenir +je tâcherai de ne plus écouter toutes vos perfidies dissolvantes et voilà +tout. + +Mais si c'est pour mon bien, sachez que vous vous trompez de la façon la +plus désastreuse pour moi. Quand on veut du bien aux gens et qu'on croit +réellement qu'ils se noient, on ne s'amuse pas à leur fourrer du plomb +dans les poches. + +Du reste, vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites lorsque vous +me citez des études faites chez moi ou dehors, que vous en faites un +paquet perfidement qualifié de tableaux et que vous vous en servez pour +m'assommer. + +Est-ce que vous avez jamais reproché leurs académies ou leurs plâtres +à vos X. X. et autres gloires? Mes _tableaux_ ne sont pas autre +chose, seulement je préférerai toujours _rater_ une étude sincère et +intéressante que de réussir un modèle, d'autant plus que la somme de +science acquise est la même. Le procédé seul diffère. + +Que je ne sois ni arrivée, ni forte, que j'aie à travailler encore +beaucoup, c'est évident; mais de là à venir me dire qu'il est survenu +je ne sais quelle horrible catastrophe, que je ne fais plus rien, que je +suis finie... Non. + +Ce que j'ai produit est insuffisant, mais enfin les toiles sont là et +ce n'est pas le cuisinier du Café Anglais qui y a passé son temps. +Comme _résultat_ ça n'existe pas, mais ce sont des études aussi bien +que n'importe quoi, et puis, vous qui avez de si beaux registres, +consultez-les et vous verrez que je n'ai même pas eu le temps de parcourir +toutes les phases de dégringolade parcourues par les personnes que vous me +citez souvent. + +Abstraction faite de ma maladie, il y a trois ans que je peins. C'est +énorme pour mon impatience, mais c'est ordinaire pour le sens commun. +Ainsi, vous voyez bien, tout s'oppose, la chronologie aussi bien que mes +goûts, à ce que j'accepte le rôle de vieille élève dévoyée dont vous +voulez me gratifier. + +Le premier de ce que vous nommez très perfidement mes tableaux a été fait +en 1880, après dix-huit mois de peinture, dont douze mois seulement toute +la journée. Le dernier, au printemps de 1882, en sortant de maladie et +ayant la fièvre tous les dimanches au moins. Dans l'intervalle, j'ai +exposé le très médiocre atelier (sans allusion)[18], et au dire même de +vos plus féroces demoiselles j'ai plutôt fait des progrès depuis. Ceci +m'amène à cette niaiserie de la question d'exposition que vous avez +l'air d'envisager comme une impossibilité. J'y paraîtrai peut-être aussi +honorablement que miss K..., sinon il faudra revenir à la supposition de +folie à la Greco. + +Plus j'y pense, plus il me semble que vous avez quelque inexplicable +intérêt à m'anéantir; vous vous vautrez dans les découragements les plus +raffinés, positivement. + +Je vois que vous ne vous rendez pas compte de ce qu'il y a de terrible, +je dirai presque de criminel, à venir dire à quelqu'un d'enragé +d'apprendre et de travailler: «Vous! vous ne pouvez plus rien!» C'est un +assassinat moral, plus cruel que l'autre, car, chez vous, il est +quotidien. + +Si vous le faites exprès, je me perds en conjectures. Affirmer avec +acharnement que je ne ferai plus rien, c'est très grave et en somme... +vous n'en savez rien. Il en résulte une paralysie de facultés et huit +pages de littérature. À quoi cela vous avance-t-il? + +Maintenant, en dehors de la question artistique pour laquelle je vous +hais, car vous m'y avez fait le plus grand mal, nous sommes toujours +amis, et la preuve c'est que samedi on dîne rue Ampère. + +[Note 18: _Un atelier_, signé Andrey, tableau exposé au Salon, +représentant l'atelier Julian.] + + + + + 1883 + + + + + À mademoiselle ***. + + My dear little Alice, + +I was very glad receiving your nice letter. I am coming back very soon; +you may expect to see me at 8 o'clock monday the 10th April at the blessed +atelier Julian. + +The picture I was doing for the Salon is not yet finished. You may well +understand that I can have no pleasure in sending something that is not +entirely good, at least that is as good as I may do. + +I am flattered by the admiration of B.... you find her intelligent; she +is so, but when you know her better you will see that the first days she +looks more that she is in reality. + +Besides she is not good, and with all the appearances of brutal frankness, +she knows what is to be false when she needs it. + +As to her talent, she has it but not so much as she imagines herself; +besides she is full of german vanity. Now _l'éreintement est aussi +complet que possible_. Do not think I think bad of her, it is merely the +love of analyses that makes me look into people's nature more than it +would perhaps be suitable. B... has _des défauts, mais elle a aussi des +qualités_, unfortunately one cannot say so of many. + +As to the picture _canaille_ it would not be yet bad to do it, if there +were talent. + +Good bye; if you will see someone's pictures before the Salon, tell me +what is it. I stay here eight days more. + + Sincerely yours. + + Andrey + +Is not my letter very wicked? The truth is seldom agreable and nearly +always we dare not tell it not to be accused of jealousy. + + + + + _Traduction de la lettre précédente._ + + Ma chère petite Alice, + +J'ai été très heureuse en recevant votre gentille lettre. Je vais revenir +très prochainement; vous pouvez vous attendre à me voir à huit heures, le +lundi 10 avril, à ce délicieux atelier Julian. + +Le tableau que je faisais pour le Salon n'est pas encore fini. Vous devez +bien comprendre que je ne puis avoir aucun plaisir à envoyer quelque chose +qui ne soit pas entièrement bon, tout au moins qui ne soit aussi bien que +je puisse faire. + +Je suis flattée de l'admiration de B...; vous la trouvez intelligente; +elle l'est certainement; mais quand vous la connaîtrez mieux, vous verrez +qu'elle paraît l'être tout d'abord plus qu'elle ne l'est réellement. + +En outre, elle n'est pas bonne, et avec toutes les apparences d'une +brutale franchise, elle sait être fausse au besoin. + +Quant au talent, elle en a, mais pas tant qu'elle se l'imagine; de plus, +elle est pleine de vanité allemande. + +Maintenant _l'éreintement est aussi complet que possible_[19]. Ne croyez +pas que je pense du mal d'elle, c'est simplement l'amour de l'analyse qui +me fait regarder au fond de la nature des gens plus qu'il ne faudrait +peut-être le faire. B... a _des défauts, mais elle a aussi des qualités_, +malheureusement on ne peut pas en dire autant de beaucoup de monde. + +Quant à la peinture _canaille_, il ne serait pourtant pas mauvais d'en +faire, si le talent était là. + +Adieu; si vous voyez quelques tableaux avant le Salon, dites-moi ce que +c'est. Je reste encore ici huit jours. + + Sincèrement à vous, + + Andrey. + +Est-ce que ma lettre n'est pas très méchante? La vérité est rarement +agréable et presque jamais on n'ose la dire pour ne pas être accusé de +jalousie. + +[Note 19: Les mots en italique sont en français dans le texte anglais +original.] + + + + + À Mademoiselle ***. + Rue Ampère, 1883. + + Chère amie, + +Il y avait une fois un atelier tout rempli de dames et de demoiselles +parmi lesquelles se trouvaient une Russe et une Américaine. La Russe se +prit d'amitié pour l'Américaine et fut excessivement gentille pour elle, +essayant en toute circonstances de lui être agréable, sans songer que bien +des gens se disent en eux-mêmes: «Pourquoi un tel ou une telle se met-il +ou se met-elle en quatre pour moi? Ce ne doit pas être quelqu'un de bien.» +Cette réflexion, quoique peu flatteuse pour celui qui la fait, se fait +très souvent, les plus grands moralistes l'affirment. + +Quoi qu'il en soit, la Russe traitait l'Américaine comme une petite soeur +et disait devant elle toutes les folies et tous les enfantillages qui lui +passaient par la tête. Très aristocrate, au fond, elle avait le tort +peut-être de croire qu'on devait comprendre qu'un artiste n'était pas un +homme pour elle, elle en parlait donc comme on parle d'une chanteuse ou +d'un cheval favori aux courses, s'intéressant jusqu'à leur vie privée. + +Et comme elle associait son amie à toutes ses plaisanteries, cette amie +eut alors une pensée dont, à sa place, je serais éternellement honteuse, +elle crut qu'on se servait d'elle pour ne pas se compromettre et fit +un beau jour à la Russe une observation dont celle-ci resta absolument +suffoquée, au point de ne savoir quoi répondre. La réponse tout indiquée +était de tourner le dos à la petite Américaine; mais, n'ayant pas eu la +présence d'esprit de le faire à l'instant, le lendemain la Russe crut +indigne d'elle de donner de l'importance à une impertinence si sotte +et résolut de traiter tout cela avec un bienveillant dédain. Mon avis +est qu'elle eut tort; du reste, cette nuance ne fut pas comprise et +l'Américaine, se trompant à l'attitude de la Russe, prit un petit air +digne assez comique et qui puisait sa source dans l'intérêt que lui avait +témoigné une grande dame et sa fille, ce qui lui avait légèrement tourné +la tête, en sorte qu'elle ne pensa pas un seul instant que la façon dont +elle était reçue dans la famille de la Russe ne lui faisait peut-être pas +de tort aux yeux de plusieurs personnes. + +Enfin... Mais comme la Russe a un caractère très large et un esprit plus +occupé de choses sérieuses que de bêtises de ce genre, elle trouva avec +philosophie tout cela fort naturel, se contentant d'en rire un peu de +travers comme l'Arlequin de Saint-Marceaux, un artiste qu'elle vénère et +dont elle aime le talent. + +J'espère, ma chère Alice, que vous riez aussi de cette histoire aussi +instructive qu'amusante et que je vous raconte parce qu'il est bon qu'on +ne me prenne pas toujours pour une bête. + +Mlle Canrobert m'a donné votre adresse, ce qui me permet de vous souhaiter +toute sorte de bonheurs en Amérique. Vous savez déjà sans doute que j'ai +obtenu une mention. + +N'oubliez pas surtout de me donner des nouvelles du tableau de M. +Bastien-Lepage, un artiste que je vénère et dont j'aime le talent. + + Mille amitiés, + + Marie. + +_P. S._--Si par hasard il vous arrive de rencontrer la petite Américaine +de l'histoire, dites-lui qu'elle ne prenne pas la peine de médire de la +Russe, pour justifier sa bêtise, la Russe ne se donnera pas la fatigue de +s'en moquer. + + + + + À Mademoiselle *** + 30, rue Ampère. (Boulevard Malesherbes) + + My dear Alice, + +I am glad for you if you like Pont-Aven, only... you know I am not an +admirer of the celebrated Britain because all the artists that go there +bring back studies who all seem to come from the same shop... with the +difference of qualities... first, second, third and eleventh... It is +love. If one or two can do something of a fisherwoman, six hundred and +seventy three produce... + +Art is something more than the fashion to paint anything _en plein air_... +Bastien himself thinks so[20]. + +As to the brother's portrait it is not finished, we wait the return from +the country of Miss F... + +Now, my _grand tableau_ is a secret, of course. I am working at its +preparation and write while the model reposes... it is not the +preparation, as we say at Julian's, I am only doing studies for it must +not be done in an atelier;... well, I was going to tell the great +secret... + +I am glad to hear Miss Webb does good things, she is nice;--_mes très +sincères amitiés_ to her and Miss B... + +You cannot imagine the _scie_ that became my pastel; it is so very +good every one speaks of it to my friends who come to me and say what they +have heard. I am quite sorry it is not picture. Bastien says that it is +art even if it were a mere fusain. M. Lefevre saw it, and M. Tony asked me +to give it for his atelier, but it is a portrait and cannot be given like +that; then he said he would pose himself. + +_Les orgues et les voix de femmes!_ Remember Carolus painted by +Sargent. Goodness, _non sum dignus!_ + +Well now, _plaisanterie à part_, I am happy to be of the illustrious +_atelier de dames_. Some... suppose few, were so wicked, and I feel +unfortunately so deeply the antipathy! one is enough to viciate the air +of a whole room. I am sure now that I made few progress partly because I +paid to much attention to those delightful _voix de femmes_ whose +judgements paralysed what I was to do; indeed, when I was painting there +was always the thought that they disprized my work. It is very stupid I +know, especially because they said of me what they said of artists whose +shoes are to highborn to be blacked by them. Some sweet woman's voices say +Bastien is not an artist, but only, _un exécutant!_ + +Perhaps we shall go to Dieppe; if you are still there I will come and see +you; only I am afraid d'être conquise par cette Bretagne que je dédaigne, +et de trop regretter de n'y avoir pas été pour travailler[21]..... + +[Note 20: Les mots en italique sont en français dans le texte anglais.] + +[Note 21: La fin de la lettre est en français, on la trouve à la suite de +la traduction ci-dessous.] + + + + + _Traduction de la lettre précédente._ + + Ma chère Alice, + +Je suis enchantée pour vous que vous aimiez Pont-Aven, seulement... vous +savez que je ne suis pas une admiratrice de la célèbre Bretagne, parce +que tous les artistes qui y vont rapportent des études qui ont toutes +l'air de sortir du même atelier, avec des qualités différentes, première, +deuxième, troisième et onzième... C'est délicieux. Si un ou deux arrivent +à faire quelque chose d'une femme de pêcheur, six cent soixante-treize +produisent... + +L'art est quelque chose de plus que la façon de peindre quelque chose +_en plein air_. C'est l'opinion de Bastien lui-même. + +Quant au portrait du frère, il n'est pas fini; nous attendons le retour de +la campagne de miss F... + +Maintenant, mon _grand tableau_ est un secret, naturellement. Je suis +en train de travailler et j'écris pendant que le modèle se repose... +Ce n'est pas la préparation, comme nous disons chez Julian; j'en suis +seulement à faire des études, car le tableau ne doit pas être fait à +l'atelier... Eh bien! j'allais dévoiler le grand secret... + +Je suis contente d'apprendre que miss Webb fait de bonnes choses; elle est +charmante;--_mes très sincères amitiés_ pour elle et miss B... + +Vous ne pouvez vous imaginer à quel état de _scie_ passe pour moi mon +pastel; il est si bien que tout le monde en parle à mes amis qui viennent +me répéter ce qu'ils ont entendu dire. Je suis tout à fait navrée que ce +ne soit pas de la peinture. Bastien dit que ce serait de l'_art_, même si +c'était un simple fusain. M. Lefèvre l'a vu, et M. Tony m'a demandé de le +lui donner pour mettre dans son atelier, mais c'est un portrait qui ne +peut être donné ainsi; alors il m'a dit qu'il poserait lui-même. + +_Les orgues et les voix de femmes!_ Souvenez-vous de Carolus peint +par Sargent. Bonté divine! _non sum dignus!_ + +Et bien maintenant, _plaisanterie à part_, je suis heureuse de +quitter l'illustre _atelier de dames_[22]. Quelques-unes, mettons peu +si vous voulez, mais quelques-unes étaient si méchantes, et +malheureusement je ressens si profondément l'antipathie! une seule suffit +pour vicier l'air de tout un atelier. + +Je suis sûre maintenant qu'une des raisons pour lesquelles je faisais peu +de progrès, c'est que je me préoccupais trop de ces délicieuses _voix de +femmes_ dont les jugements paralysaient mes efforts; en vérité, quand +j'étais en train de peindre, j'avais toujours dans l'idée qu'elles +déprisaient mon oeuvre. C'est bien stupide, je le sais, surtout parce +qu'elles disaient de moi ce qu'elles disaient des artistes dont les +souliers sont trop nobles pour être cirés par elles. Quelques douces voix +de femmes disent que Bastien n'est pas un artiste, mais seulement _un +exécutant!_ + +Peut-être irons-nous à Dieppe; si vous êtes encore là, j'irai vous voir, +mais j'ai peur d'être conquise par cette Bretagne que je dédaigne, et de +trop regretter de n'y avoir pas été pour travailler. + +Maintenant il faut que je m'arrête, autrement je vais m'engager dans une +suite de considérations sur ce qu'il faut préférer, sur ce que je préfère, +sur ce qu'il faut chercher... + +Le morceau, l'idée, le sentiment, ou bien... + +Est-ce qu'on sait? + +Ceux qui ne sont pas artistes sont bien heureux. Faut-il être fou pour +s'engager dans ce bataillon de tourmentés! Mais une fois qu'on y est on +n'en sort pas. + +Je me rappelle du tableau de M. Simmons, c'est un homme de goût, _de +toutes façons_. + +Au revoir, je vois que je parle français à présent, il faut en rester là +car je sens que je continuerais en italien. + +Je vous embrasse, ma bien gentille amie, et suis bien sincèrement et +sympathiquement à vous. + + +Au moment de fermer la lettre, en écrivant l'adresse je suis prise d'une +envie folle d'aller travailler au bord de la mer. Cela ne vaut rien d'être +enfermé dans un atelier, quel qu'il soit. Je voudrais suivre ma lettre, +il me semble sentir dans mes cheveux la brise de la mer... les voix de +femmes et les orgues! Si ce n'était cet affreux tableau... de toute façon +je pars, j'arrive... à moins que je change d'avis. + +[Note 22: Marie Bashkirtseff quitta l'atelier à cette époque, mais elle y +rentra quelques mois après.] + + + + + À M. B***. + +B... vous êtes absurde de vous casser les pattes pour rien! + +Mille complications artistiques m'empêchant de sortir, je vous écris au +lieu de venir soulager vos maux par ma présence. Dites que je n'ai pas de +coeur! Vous savez que maman est partie et par conséquent vous n'êtes plus +le seul obstacle à la représentation. Mais tout en dérangeant tout, cela +arrange beaucoup de choses pour ce qui est de la peinture. Lorsque vous +pourrez vous amener ici, vous verrez de grands tableaux. + +Je vous conseille pour vous distraire dans votre lit de faire du plâtre. +Au moins vous ne perdrez pas trop de temps. + +Nous avons reçu il y a quatre jours de bien grands artistes qui ont de la +bienveillance pour vous et en apercevant votre portrait: Tiens! B... + +J'attends Mlle de V..., mes gamins ne sont pas venus et voilà une superbe +journée à l'eau malgré le soleil, et pour faire comme autrefois je +reprends une vieille habitude--esque-vous aimez Trouville. Je suis trop +occupée du grand tableau pour sortir-bouchon. Mais vous aimez trop les +beaux arts-tichauds pour m'en faire rep-Roche-grosse. + +Au revoir. Je cesse car Coco et Prater recommencent leur sabat-stien. + + Marie-Chesse. + + + + + À M. Alexandre D.[23] + + + Monsieur, + +On me dit que comme toute divinité qui se respecte vous êtes entouré d'un +nuage qui vous rend indifférent envers les habitants de la terre. + +Je n'en crois rien, car ce nuage n'est généralement que du brouillard qui +se fait autour des esprits qui vieillissent et vous, Monsieur, vous ne +pouvez pas vieillir. + +Mais, quelque philosophe ou demi-dieu que vous soyez devenu, il est +impossible que vous me refusiez ce que j'ai à vous demander. Impossible, +parce que je vous jure que je le désire de toutes mes forces, et puis, +parce que cela ne vous coûtera rien. + +Il s'agit de vouloir bien être une seule fois le directeur très spirituel +d'une femme qui veut vous consulter comme un prêtre sur une chose très +grave. Mais rassurez-vous, Monsieur et grand homme; je ne vous raconterai +pour rien au monde «le roman de ma vie», ni rien qui puisse vous agacer +les nerfs. + +Je viens un peu tard, je sais, et je frémis à l'idée de la quantité de +celles qui ont dû vous écrire des choses dans ce genre, mais ce n'est pas +ma faute. + +Dans vos livres, vous paraissez être tout ce qu'il y a de plus grand et de +meilleur au monde, et si vous vous montrez dédaigneux, vous détruirez une +de mes plus chères illusions; et quand on peut ne pas commettre une telle +action, il vaut mieux l'éviter. + +Donc, si vous êtes d'abord sympathique et bienveillant et si vous avez +cette immense bonté qui se trouve chez les hommes de génie seuls (je ne +voudrais pas vous flatter, mais il faut bien que vous sachiez pourquoi je +me prosterne devant vous et vous envoie une lettre aussi rampante); donc, +si vous êtes tout ce qu'il y a de bon au monde, venez jeudi 20 mars au bal +de l'Opéra, le seul endroit où je puisse vous voir. Un mot à la poste de +la Madeleine, R. A. C, car vous comprenez bien que si je ne dois pas vous +y rencontrer, je n'irai pas. + +D'ailleurs, si vous êtes olympique, si vous êtes devenu bourgeois, restez +chez vous, car vraiment vous me remplissez d'un saint effroi et je +resterais sotte. + +Je voudrais bien vous dire que je suis une femme comme il faut, mais cela +vous ferait croire le contraire. + +Comme ce document est de ma main, vous seriez bien aimable en me le +renvoyant. + +[Note 23 (_édition Gutenberg_): Le destinataire de cette lettre ainsi +que de la suivante, était probablement Alexandre Dumas.] + + + + + Au même. + +Vous avez raison. Les romans m'ont tourné la tête. Ces choses-là ne se +font pas. + +Je suis fâchée jusqu'aux larmes de ce que vous avez pensé, mais aussi j'ai +été par trop niaise. Ce n'est pas à vous qu'on envoie des bêtises copiées +par un écrivain public. + +Voilà pourtant un exploit qui m'a donné du mal! + +Quoi qu'il en soit, je vous assure que je ne mentais pas et que me +trouvant toute seule en face d'une situation inextricable, d'une +résolution folle à prendre, j'ai prié Dieu et j'ai songé à vous, +m'imaginant que vous seriez l'être fantastique qui, au lieu de me prendre +pour une «des femmes du monde qui, etc.,» comprendrait l'âme en peine +venant à lui chercher la lumière... + +Vous me faites parfaitement sentir la distance qu'il y a entre ce que +nous imaginons et ce qui est. Je me coucherai de bonne heure, je vous le +promets; aussi grâce à vous je resterai toujours jeune. + +Quant au... renseignement dont j'ai besoin, je le demanderai à Celui qui +m'a suggéré de vous le demander. + +Dormez bien, Monsieur, et continuez à être aussi bourgeois en particulier +que vous êtes artiste en général, c'est aussi un moyen excellent pour ne +pas vieillir. + +Je vous verrai sans doute samedi à la Chambre... On proposera le divorce. + +En fait de divorce, je vous annonce celui de mon adoration avec votre +personne. + + + + + À Monsieur ***. + Paris, 30, rue Ampère. + + Cher Maître, + +Qu'est-ce que la peinture, même la plus belle, la plus grande, quand on a +regardé l'Arlequin[24]? Misère, mièvrerie, tricherie, décadence! + +Où est le critique qui ait convenablement parlé de cette statue? Où est +l'écrivain de génie qui ait présenté à la masse cette oeuvre étonnante? Où +est le Théophile Gautier qui va la divulguer, qui va initier le public en +lui présentant cette oeuvre extraordinaire dans son vrai jour. Il est très +difficile par le temps qui court de parler avec justice d'un artiste +vivant, et jeune. Et je ne crois pas qu'on ose mettre qui que ce soit +au-dessus de... tout le monde. + +Du reste le public apprend à prononcer certains noms comme le résumé +du génie humain: Phidias, Michel-Ange et Raphaël, puis d'autres plus +rapprochés de nous, et il faut une autorité et surtout une indépendance +introuvable pour proclamer ainsi la suprématie d'une oeuvre contemporaine. + +L'_Arlequin_ est non seulement d'une exécution sans rivale, mais +c'est encore et surtout une oeuvre de haute philosophie. Est-il donc +possible que la grande masse n'en perçoive que la désinvolture, le métier, +le talent? Il est vrai que l'exécution seule en ferait au besoin un chef +d'oeuvre, mais la pensée et la portée que lui a donnée l'artiste en font +une conception d'un ordre absolument élevé. C'est la plus haute expression +du génie spirituel et satirique. C'est l'image la plus fine, la plus +complète et la plus grandiose de l'esprit supérieur qui voit défiler +devant lui les vices, les ridicules et les infamies de l'humanité. C'est +d'une nervosité quintescenciée, qui est bien de notre époque. C'est fin, +c'est profond, c'est formidable, c'est grandiose. + +La sublime allégorie frémit, vibre, les muscles tressaillent sous les +pièces du costume collant. Planté sur ses deux pieds, corps rejeté en +arrière avec une désinvolture extraordinaire, les bras croisés, à la main, +la bouche riant de travers, il bafoue l'humanité. + +Allez, regardez M. X. Y. Z., c'est très beau, c'est de belles lignes, de +la chair, de grands talents! Puis regardez Saint-Marceaux, retournez de +nouveau aux autres, et vous éprouverez une sensation de vide, de mollesse, +de..., comme lorsqu'on regarde un panneau décoratif après un beau tableau. + +[Note 24: _Arlequin_, statue de Saint-Marceaux.] + + + + + À son frère, + Paris, rue Ampère, 30 mai 1883. + + Cher Paul, + +Que vous arrive-t-il donc pour ne pas m'écrire? Il me semble pourtant +que tu pourrais bien m'adresser deux mots à l'occasion de ma mention +honorable. Mais je vois que décidément il n'y a que moi de gentil, dans +toute la famille. Donnez-moi des nouvelles de tous et surtout de la santé +de papa. Que disent les médecins, _sérieusement_. + +Nous ne sortons presque pas, je fais un nouveau tableau dans mon jardin et +ça me prend tout mon temps; dimanche nous sommes allées voir le retour du +Grand Prix, c'était très joli et il a fait un temps superbe. + +Depuis quelques jours je suis d'assez mauvaise humeur et nous ne +recevons personne, du reste il fait très chaud et on commence à s'en +aller un peu à la campagne, mais encore très peu, la plupart restent ici +jusqu'au moment d'aller au bord de la mer. J'attendrai que maman soit de +retour et qu'elle ait fait ce que je lui demande. Coco et Prater se +battent toute la journée, voilà toutes les nouvelles. + +J'embrasse ta femme et tes enfants. Tu ne sais pas ce qui nous arrive: +Louis, le nègre, doit faire sa première communion demain et voilà que le +curé a découvert qu'il n'a jamais été baptisé. Alors j'ai vite envoyé +chercher un parrain de tous les côtés et comme c'était très pressé et +que ces messieurs étaient sortis, il a fallu prendre un sacristain pour +remplacer papa, que j'ai fait inscrire comme parrain. Je lui ai donné les +noms de Louis-Jules-René-Marie et le curé a fait un discours, disant que +ce bébé de quatorze ans est maintenant sous ma protection et que je suis +sa mère spirituelle. L'enfant a passé toute la soirée en retraite, et +demain B. le conduira à l'église faire sa première communion. Vous voyez +d'ici B. en cérémonie! Pour le baptiser, on ne l'a pas déshabillé, on lui +a mis simplement un peu d'eau sur la tête et du sel sur la langue et de +l'huile au front, au cou, etc. (Comme chez nous.) + +Donc, voilà Louis-Jules-René-Marie chrétien et demain il communie. + +Voilà le grand événement. + +Au revoir. Amitiés. Je t'embrasse. Bien des choses à tout le monde. + + + + + À sa mère. + Jouy-en-Josas. + + Chère mère, + +Je vous envoie seulement un mot. + +Je suis pour trois jours chez les Canrobert; on ne peut pas donner l'idée +de leur amabilité. La Maréchale a arrangé elle-même les couvertures de mon +lit,--ce sont des gens adorables. Et la campagne est très jolie, tout près +de Versailles. + +Arrangez les affaires. + + Je vous embrasse. + + + + + À Mademoiselle Canrobert. + Samedi, 21 juillet 1883. + +Chère Claire. + +Un orage et de la pluie. + +Le tableau renversé est crevé, mais ce n'est pas irréparable. Au fond, je +suis ravie; cela est arrivé vers quatre heures et à ce moment là même je +venais d'être _saisie_ d'une idée de composition en terre... C'est +une inspiration du ciel et qui me plonge dans un sentiment de bonheur +inexprimable. Je suis absolument heureuse pendant deux heures. L'amour +heureux doit produire une impression pareille. Je prends à peine le temps +de faire un croquis au crayon et me jette sur la terre glaise. Il ne faut +ni chercher ni réfléchir, les doigts exécutent un travail _prescrit_ +avec une précision mécanique. J'ai _vu_ et j'exécute. + +Comme il est possible que ce moment-là ait une influence sur ma vie, je +vais vous en donner le détail. D'abord j'ai dessiné très vite un croquis +indéchiffrable et qui ne rendait pas l'impression; au lieu de chercher +autre chose, ce qui est toujours du temps perdu, je me suis mise à lire +Jeanne d'Arc et c'est sur la couverture de ce livre que j'ai fait en une +seconde la composition, à laquelle rien ne serait changé en principe. Ça +descend comme un ouragan.... (c'est un bas-relief). Les personnages du +premier plan en ronde bosse;--c'est un tableau en relief, et le dernier +plan est à peine dessiné. Ce sera très grand, grandeur nature, 17 ou 18 +figures. C'est une dégringolade furieuse, une invasion, un ouragan de +jeunesse. Ça arrive sur vous comme un tourbillon. Le Printemps est un +jeune dieu qui se précipite en avant, suivi d'une foule de jeunes filles +et de jeunes gens; ils volent presque. Ça commence dans le fond à gauche +et arrive en descendant sur le devant à droite où se trouve le Printemps; +à ses pieds, des enfants se dépêchent de cueillir des fleurs; à sa gauche, +une jeune fille court et tâche de le regarder en face; derrière lui, un +jeune homme et une jeune femme, appuyés l'un sur l'autre, s'entrevoient de +face; renversée un peu, la figure de la jeune femme est presque cachée; +derrière elle une jeune fille se baisse pour en réveiller une très jeune, +qui se frotte les yeux; des jeunes garçons, les bras en l'air, chantent et +rient et, dans le fond, des femmes rient au nez d'un vieillard assis et +ratatiné au pied d'un arbre; un Amour perché sur cet arbre lui chatouille +l'épaule avec une branche. + + + + + À sa mère. + + Paris, rue Ampère, 30. + + Chère maman, + +Achetez pour moi une histoire complète de la Russie, depuis les temps les +plus reculés, et en outre un ouvrage sur les costumes, l'architecture et +les meubles anciens russes, les usages, etc. Que je puisse trouver là +tous les renseignements imaginables. Et si vous restez trop longtemps à +Pétersbourg, envoyez-moi ça. Et n'oubliez pas, chère mère, tout ce que +j'ai écrit dans les lettres précédentes. + +_P. S._--Il faut une histoire de la Russie avec toutes les légendes +des temps anciens. N'achetez pas l'histoire de Solovieff en un volume, +car je l'ai déjà. + + Je vous embrasse + +Écrivez une lettre à la maréchale. + + + + + 1884 + + + + + À M. B... + + Mon cher B..., + +Puisque l'usage veut que je vous adresse quelques paroles qui ne feront +que vous ennuyer, les voici. Mais ne vous aurais-je rien écrit que vous +n'en seriez pas moins convaincu de la profonde sympathie que vous +trouverez toujours chez nous et chez moi à l'occasion de tout événement +heureux ou malheureux dans votre famille. + +Votre pauvre père souffrait beaucoup et sa maladie était incurable; que +cela vous soit une consolation s'il peut y en avoir. Soyons tous +courageux, la vie est un tissu de misères, je le dis aussi sérieusement +que je l'ai dit dans les moments gais. + +Embrassez pour nous toutes votre chère mère; une poignée de main à Alexis, +et croyez-moi bien votre amie. + +_P. S._--Donnez des nouvelles de tout. + + + + + À Mademoiselle C***. + + Chère Claire, + +J'ai trouvé mon tableau, seulement... c'est-à-dire voici, c'est tout à +fait _convenable_ et je crois que c'est intéressant, seulement... +n'en parlez pas et ne me _demandez pas ce que c'est_. Je travaille +dans un coin désert à Saint-Cloud et personne au monde ne doit rien voir. +C'est d'abord parce que... à cause du mauvais oeil. + +Et ensuite parce que le grand Bastien-Lepage m'a dit que si pour +travailler je ne m'isole pas comme une cholérique, je ne ferai jamais le +_maximum_. + +Vous savez que tout en ce grand homme je le vénère. + +Aussi, je suis séquestrée, même pour ma famille. Mais comme j'ai des amis +près de Versailles que je tiens à voir, je vais faire une chose inouïe, +immense! Oui! je vais prendre une semaine entière à mon tableau et +nous ferons des Cazin ensemble. Si vous saviez combien mon tableau est +compliqué vous me tiendriez compte de ce... je ne dirai pas sacrifice, +puisque ça me fait plaisir... arrangez-vous. + +Donc ne mourez pas de joie en apprenant que vous me verrez sept jours de +suite, car il est probable que je vous en donnerai sept autres un peu plus +tard, si mon tableau me dégoûte au point de me forcer à rester quelques +jours sans le regarder. Donc lundi prochain à la petite gare de Jouy + pour sûr, je prendrai le train de 10 h. 25. Mais soyez un ange, +et si le baromètre baisse, prévenez-moi, pour que je retarde ma visite.... +à cause des Cazin. Je viens pour vous faire travailler, et ferme. + +Que dites-vous de l'écriture et du style? C'est que l'oeuvre qui se prépare +me prend tout entière, il ne faut pas que je me dépense... + +Oh! la peinture! + + + + + À la même. + +Il faut, ma chère Claire, que vous me disiez au juste la provenance de +_Jonas_[25]. Ces deux vers m'ont tellement tourmentée que j'ai composé +la suite, comme Michel-Ange a voulu faire des jambes au fameux torse +antique. J'ai donc absolument besoin de savoir d'où vous tenez: _Jonas +assis dans sa baleine_. Si c'est de vous, avouez-le franchement, car +c'est très beau et à notre prochaine entrevue je vous dirai la suite, car +elle est aussi très belle. + +On a retrouvé mon modèle, mais j'ai des... Mystère et discrétion. + + «Travaillez, prenez de la peine...» + +Je voudrais déjà le voir ce tableau. + + Mille amitiés. + + Jonas assis dans sa baleine + Disait: Ah! que je voudrais sortir. + On a beau avoir des loisirs, + Rester ici me fait de la peine. + M'y v'là depuis tantôt trois jours + Je commence à la trouver sévère. + J'suis séparé de mes amours, + Je veux m'en aller de ma mère, + D'autant plus qu'mon angoisse est énorme, + Car enfin si jamais je suis dehors, + C'est que cette carcasse difforme + M'aura rendu au pis encore. + Il en était là d'son monologue + Quand un grand bruit se fit soudain, + C'étaient de très habiles marins, + Qui s'amenaient sur une pirogue. + La baleine saisie d'effroi + Jeta l'prophète à la dérive, + Et obligée, mais pleine d'émoi + Nagea vite vers une autre rive. + C'est ainsi que finit l'aventure. + Jonas, qui était très fort, + Se fit mettre dans les Écritures + Et envoya une note au Sport. + +[Note 25: Voir ci-dessous la fantaisie à laquelle il est fait allusion +ici. Les deux premiers vers sont de Mlle C..., les suivants sont de +Marie Bashkirtseff.] + + + À son frère. + Dimanche 3 février 1884, Paris, 30, rue Ampère. + + Cher Paul, + +Il est près de deux heures, et je t'écris de mon lit en revenant des +Italiens, où l'on chantait _Hérodiade_ de Massenet. J'étais avec la +Maréchale et Claire. + +Ô les saintes choses de l'Art, du génie, de ce qui est grand et +éternellement beau! Le premier acte surprend par la nouveauté et la +largeur des sons. Ça ne ressemble à rien de ce que je connais... C'est +vraiment neuf et plein et sonore et harmonieux. Tout l'opéra s'écoute +avec ravissement. C'est la musique qui fait corps avec le poème, c'est +l'absence d'airs et de remplissages; c'est enveloppé, large, magnifique, +grandiose... Massenet est certainement un grand artiste et désormais une +gloire nationale. On prétend que la belle musique ne se comprend pas du +premier coup... Allons donc, ici on comprend tout de suite que c'est +admirable et mélodique, malgré une orchestration très savante. + +Il y a à la fin du premier acte un accompagnement d'une telle beauté que +j'en suis restée saisie. Et plusieurs fois, on s'est regardé avec des yeux +prêts à pleurer d'enthousiasme. Si les spectateurs étaient sincères, ils +auraient pleuré; oui, il y a des beautés si... grandes, si pénétrantes, si +fortes. + +Du reste, l'enthousiasme est général... C'est un triomphe, et ce Jules +Massenet est un homme bien heureux. Sans doute, en l'entendant encore, ce +sera encore plus beau, mais je n'admets pas qu'on ne comprenne pas tout de +suite la vraie belle musique. + +L'apparition de Jean-Baptiste, au premier acte, fait frissonner. L'air +d'Hérode et le duo de Jean et de Salomé... On arrive à des explosions de +voix où l'exaltation est à son comble. + +La Maréchale portait un aigle en diamants, tenant dans son bec une branche +d'olivier. L'Empire, c'est la paix. Mais elle trouve l'opéra admirable. +Il l'est. + +Dame, sans doute, _ma_ musique italienne ne peut pas lutter contre +cet éblouissement... Car cet éblouissement est si admirable qu'il est même +presque touchant... non, pas ça... Et c'est encore avec une orchestration +de deux sous que les romances italiennes vous serreront le coeur, ou vous +feront rêver d'amour. Les vieux airs des vieux opéras... Et _Aïda_... +Ah! diable, c'est un peu comme _Hérodiade_, mais Massenet est un +Wagner mélodique et français... Non, la comparaison la voici. Wagner, +c'est Manet. C'est le père incomplet de la _nouvelle école_, de ceux +qui cherchent le talent dans la vérité et le sentiment.... Il y a toujours +eu des nouvelles écoles... + +Je te demande pardon d'avoir surfait _Hérodiade_. Le poème, d'abord, +n'est pas bon, et puis, et puis... + + + + + À Monsieur *** + +Je pourrais vous retourner votre: Ce sont des ânes tous. + +Ce qui est certain, c'est que les projets admis sont inférieurs au vôtre +qui est d'un art très pur et très élevé. Ces imbéciles ont choisi des +figures de sculpteurs. + +Je sais bien que tout ce qu'on peut dire là-dessus n'est pas une +consolation et vous devez être bien près de penser que c'est la fin de +tout. + +Quand on perd une occasion, on s'imagine qu'il ne s'en trouvera plus +jamais d'autre. Et plus on réfléchit, plus c'est enrageant. Puis on se +calme, puis on se rattrape, car on se rattrape absolument avec de la +volonté. C'est ça qu'il faut bien se mettre dans la tête. Les faibles +pensent au passé, les forts et les intelligents prennent leur revanche; +ce ne sont pas des phrases, c'est la vérité. + +Semez votre chagrin par les portières des wagons et ne regardez pas +en arrière. Du reste, ils seront obligés de recommencer. Impossible +d'affliger Paris de la colonne D... ou des cubes F... C'est moi qui +l'aurai et en revanche vous ferez mon monument quand je serai morte. + +En attendant, promenez-vous, ramenez votre peintre guéri et tout ira bien. +Faites de la peinture et au prochain Salon nous triompherons tous les +trois. + +Je ne sais pas faire la ressemblance[26]. + +[Note 26: Voir la lettre reproduite en fac-similé dans le livre +original ou dans la version HTML du présent livre téléchargeable depuis +le site du Project Gutenberg, https://www.gutenberg.org.] + + + + + À Monsieur E... + Paris, 30, rue Ampère, mai 1884. + + Cher monsieur, + +Vous devez avoir des démarches ennuyeuses à faire pour votre concert, +permettez-moi de vous avancer cette misérable somme sur les billets que +je placerai; seulement, je vous prie de ne pas considérer cette niaiserie +comme un service. Je vous serai bien obligée de n'en rien dire à maman. +J'aurais un air de bienfaitrice bête, tandis que c'est une chose toute +simple entre artistes. Je viens justement de vendre une petite étude. +Ainsi c'est entendu, vous n'en direz rien, ou vous vous ferez de moi une +ennemie très sérieuse. + + + + + À Monsieur de M***. + + Monsieur, + +Je vous lis presque avec bonheur[27]. Vous adorez les vérités de la nature +et vous y trouvez une poésie vraiment grande, tout en nous remuant par +des détails de sentiments si profondément humains que nous nous y +reconnaissons et vous aimons d'un amour égoïste. C'est une phrase... +Soyez indulgent, le fonds est sincère. + +Il est évident que je voudrais vous dire des choses exquises et +frappantes, mais c'est bien difficile, comme ça, tout de suite... Je le +regrette d'autant plus que vous êtes assez remarquable pour qu'on rêve +très romanesquement de devenir la confidente de votre belle âme, si +toutefois votre âme est belle. + +Si votre âme n'est pas belle et si vous «ne donnez pas dans ces +choses-là», je le regrette pour vous d'abord, ensuite je vous qualifie +de fabricant de littérature et passe! + +Voilà un an que je suis sur le point de vous écrire, mais... plusieurs +fois j'ai cru que je vous exagérais et que ça ne valait pas la peine. +Lorsque tout à coup, il y a deux jours, je lis dans le _Gaulois_, que +quelqu'un vous a honoré d'une épître gracieuse et que vous demandez +l'adresse de cette bonne personne pour lui répondre... Je suis devenue +tout de suite très jalouse, vos mérites littéraires m'ont de nouveau +éblouie et me voici. + +Maintenant, écoutez-moi bien, je resterai toujours inconnue (pour tout +de bon) et je ne veux même pas vous voir de loin--votre tête pourrait me +déplaire, qui sait? Je sais seulement que vous êtes jeune et que vous +n'êtes pas marié, deux points essentiels même dans le bleu des nuages. + +Mais je vous avertis que je suis charmante, cette douce pensée vous +encouragera à me répondre. Il me semble que si j'étais homme je ne +voudrais pas de commerce, même épistolaire, avec une vieille Anglaise +fagottée, quoiqu'en pense + + Miss Hastings. + R. G. D. (Bureau de la Madeleine.) + +[Note 27 (-édition Gutenberg_): Il s'agit très probablement d'une lettre +à Guy de Maupassant.] + + + Au même. + +Votre lettre, monsieur, ne me surprend pas, et je ne m'attendais pas tout +à fait à ce que vous semblez croire. + +Mais d'abord, je ne vous ai pas demandé d'être votre confidente; ce serait +un peu trop simple et si vous avez le temps de relire ma lettre, vous +verrez que vous n'avez pas daigné saisir du premier coup le ton ironique +et irrévérencieux que j'ai employé à mon égard. + +Vous m'indiquez aussi le sexe de votre autre correspondant; je vous +remercie de me rassurer, mais ma jalousie étant toute spirituelle, cela +m'importait peu. + +Me répondre par des confidences, serait l'acte d'un écervelé, attendu +que vous ne me connaissez point? Serait-ce abuser de votre sensibilité, +monsieur, que de vous apprendre, à brûle-pourpoint, la mort du roi Henri +IV? Répondre par des confidences, puisque vous avez compris que je vous +en demandais par retour du courrier, serait vous moquer spirituellement +de moi, et si j'avais été à votre place, je l'aurais fait, car je suis +quelquefois très gaie, tout en étant souvent assez triste, pour rêver des +épanchements par lettres avec un philosophe inconnu et pour partager vos +impressions sur le carnaval. Tout à fait bien et profondément sentie cette +chronique, deux colonnes qu'on relit trois fois. Mais en revanche, quelle +rengaine que l'histoire de la vieille mère qui se venge des Prussiens! +(Ça doit être de l'époque de la lecture de ma lettre.) + +Pour ce qui est du charme que peut ajouter le mystère, tout dépend des +goûts... Que ça ne vous amuse pas, bien; mais moi ça m'amuse follement, je +le confesse en toute sincérité, de même que la joie enfantine causée par +votre lettre, telle quelle. + +Du reste, si ça ne vous amuse pas, c'est que pas une de vos soixante +correspondantes n'a su vous intéresser, voilà tout, et si moi non plus, +je n'ai pas su frapper la note juste, je suis trop raisonnable pour vous +en vouloir. + +Rien que soixante? Je vous aurais cru plus obsédé... Avez-vous répondu à +toutes? + +Mon tempérament intellectuel peut ne pas vous convenir... vous seriez +bien difficile... enfin je m'imagine que je vous connais (c'est du reste +l'effet que les romanciers produisent sur les petites femmes un peu +bêtes). Pourtant vous devez avoir raison... + +Comme je vous écris avec la plus grande simplicité, par suite du +sentiment, sus-indiqué, il se peut que j'aie l'air d'une jeune personne +sentimentale ou même d'une chercheuse d'aventure... Ce serait bien +vexant. Ne vous excusez donc pas de votre manque de poésie, galanterie, +etc. + +Décidément, ma lettre était plate. + +À mon très vif regret, en resterons-nous donc là? À moins qu'il me prenne +envie quelque jour de vous prouver que je ne méritais pas le n° 61. +Quant à vos raisonnements ils sont bons, mais partis à faux. Je vous les +pardonne donc et même les ratures et la vieille et les Prussiens... +Soyez heureux! + +Pourtant s'il ne vous fallait qu'un signalement vague pour m'attirer les +beautés de votre vieille âme sans flair, on pourrait dire par exemple: +cheveux blonds, taille moyenne. Née entre l'an 1812 et l'an 1863. Et au +moral... non, j'aurais l'air de me vanter, et vous apprendriez du coup +que je suis de Marseille. + +_P. S._--Pardonnez-moi les taches, les ratures, etc. Mais je me suis +recopiée déjà trois fois! + + + + + Au même. + +Vous vous ennuyez abominablement! + +Ah! cruel! c'est pour ne me point laisser d'illusion sur le motif auquel +je dois votre honorée du... qui, du reste, arrivée à un moment propice, +m'a charmée. + +Il est vrai que je m'amuse, mais il n'est pas vrai que je vous connaisse +tant que cela; je vous jure que j'ignore votre couleur et vos dimensions, +et que comme homme privé je ne vous entrevois que dans les lignes dont +vous me gratifiez et encore à travers pas mal de malice et de pose. + +Enfin, pour un pesant naturaliste vous n'êtes pas bête et ma réponse +serait un monde si je ne me pondérais par amour-propre. Il ne faut pas +vous laisser croire que tout mon fluide passe là. + +Nous allons d'abord liquider les rengaines, si vous voulez, ce sera un peu +long car vous m'en comblez, savez-vous? Vous avez raison... en gros. + +Mais l'art consiste justement à nous faire avaler des rengaines en nous +charmant éternellement comme le fait la nature avec son éternel soleil et +sa vieille terre, et ses hommes bâtis tous sur le même patron et animés +d'à peu près les mêmes sentiments... mais... Il y a ainsi les musiciens +qui n'ont que quelques sons et les peintres qui n'ont que quelques +couleurs... Du reste, vous le savez mieux que moi et vous voulez me faire +poser. Comment donc, trop honorée... + +Rengaine, soit! la mère aux Prussiens en littérature et Jeanne d'Arc en +peinture. + +Êtes-vous vraiment sûr qu'un _malin_ (est-ce bien ça), n'y trouvera +pas un côté neuf et émouvant... + +Maintenant il est évident que comme chronique hebdomadaire c'est encore +assez bon et ce que j'en dis... Et ces autres rengaines sur votre si +pénible métier! Vous me prenez pour une bourgeoise qui vous prend pour +un poète et vous cherchez à m'éclairer. George Sand s'est déjà vantée +d'écrire pour de l'argent et le laborieux Flaubert a geint sur ses peines +extrêmes. Allez, le mal qu'il s'est donné se sent. Balzac ne s'est jamais +plaint de cela, et il était toujours enthousiaste de ce qu'il allait +faire. Quant à Montesquieu, si j'ose m'exprimer ainsi, son goût pour +l'étude fut si vif que s'il fut la source de sa gloire, il fut aussi celle +de son bonheur, comme dirait la sous-maîtresse de votre fantastique +pensionnat. + +Pour ce qui est de vendre cher, c'est très bien, car il n'y a jamais eu +de gloire vraiment éclatante sans or, ainsi que le dit le juif Baahrou, +contemporain de Job (fragm. conservés par le savant Spitzbube, de Berlin). +Du reste tout gagne à être bien encadré, la beauté, le génie et même la +foi. Dieu n'est-il pas venu en personne expliquer à son serviteur Moïse +les ornements de son arche, recommandant que les chérubins qui devaient la +flanquer fussent en or et d'un _travail exquis_. + +Alors, comme ça, vous vous ennuyez, et vous prenez tout avec indifférence +et vous n'avez pas pour un sou de poésie... si vous croyez me faire peur! + +Je vous vois d'ici, vous devez avoir un assez gros ventre, un gilet trop +court en étoffe indécise et le dernier bouton défait. Eh bien, vous +m'intéresserez quand même. Je ne comprends pas seulement comment vous +pouvez vous ennuyer. Moi, je suis quelquefois triste, découragée ou +enragée, mais m'ennuyer... jamais! + +Vous n'êtes pas l'homme que je cherche. + +Je ne cherche personne, monsieur, et j'estime que les hommes ne doivent +être que des accessoires pour les femmes fortes. + +La vieille fille sèche: Malheur! La voilà, la concierge: vous seriez bien +aimable en m'apprenant comment qu'il est fait celui-là. + +Enfin je vais répondre à vos questions, ça avec une grande sincérité, car +je n'aime pas me jouer de la naïveté d'un homme de génie qui s'assoupit +après dîner en fumant son cigare. + +Maigre? Oh! non, mais pas grasse non plus. Mondaine, sentimentale, +romanesque? Mais comment l'entendez-vous? Il me semble qu'il y a place +pour tout cela dans un même individu, tout dépend du moment, de +l'occasion, des circonstances. Je suis opportuniste et surtout victime +des contagions morales: ainsi il peut m'arriver de manquer de poésie, +tout comme vous. + +Mon parfum? la vertu.--_Vulgo_, aucun. + +Oui, gourmande, ou plutôt difficile. L'oreille est petite, peu régulière +mais jolie. Les yeux gris. Oui, musicienne, mais pas aussi pianiste que +doit être votre sous-maîtresse de pensionnat. + +Êtes-vous satisfait de ma docilité? Si oui, défaites encore un bouton et +pensez à moi pendant que le crépuscule tombe. Si non... tant pis, je +trouve qu'en voilà beaucoup en échange de vos fausses confidences. + +Oserai-je vous demander quels sont vos musiciens et vos peintres! + +Et si j'étais un homme?[28] + +[Note 28: À cette lettre était joint un croquis représentant un gros +monsieur assoupi dans un fauteuil sous un palmier au bord de la mer; +une table, un bock; un cigare.] + + + + + Au même. + +Maintenant je vous dirai une chose incroyable et surtout que vous ne +croirez jamais et qui venant après coup n'a plus qu'une valeur +historique... Eh bien, c'est que moi aussi j'en avais assez. À votre +troisième lettre j'étais refroidie. La satiété... + +Du reste je ne tiens qu'à ce qui m'échappe. Je devrais donc venir à vous +maintenant. + +Pourquoi vous ai-je écrit? On se réveille un beau matin et l'on trouve +qu'on est un être rare entouré d'imbéciles. On se lamente sur tant de +perles devant tant de cochons... + +Si j'écrivais à un homme célèbre, à un homme digne de me comprendre? Ce +serait charmant, romanesque, et, qui sait? au bout d'un certain nombre de +lettres, ce serait peut-être un ami conquis dans des circonstances peu +ordinaires; alors on se demande qui? Et on vous choisit! + +De pareilles correspondances ne seront possibles qu'à deux conditions... + +La deuxième est une admiration _sans bornes_ chez l'inconnue. De +l'admiration sans bornes naît un courant de sympathie qui lui fait dire +des choses qui infailliblement touchent et intéressent l'homme célèbre. + +Aucune de ces conditions n'existe. Je vous ai choisi avec l'espoir de vous +admirer sans bornes plus tard! Car, comme je le pensais, vous êtes très +jeune, relativement. Je vous ai donc écrit en me montant la tête à froid +et j'ai fini par vous dire des «inconvenances» et même des choses +désobligeantes en admettant que vous ayez daigné vous en apercevoir. + +Au point où nous en sommes, comme vous dites, je puis bien avouer que +votre infâme lettre m'a fait passer une très mauvaise journée. + +Je suis froissée comme si l'offense était réelle, c'est absurde. + +Adieu, avec plaisir. + +Si vous les avez encore, renvoyez-moi mes autographes; quant aux vôtres, +je les ai déjà vendus en Amérique un prix fou. + + + + + Au même. + +Je comprends vos défiances. Il est peu probable qu'une femme comme il +faut, jeune et jolie, s'amuse à vous écrire. Est-ce ça? Mais monsieur... +Allons, j'allais oublier que c'est fini nous deux. Je crois que vous vous +trompez. Et je suis encore bonne de vous le dire car je vais cesser d'être +intéressante, si je l'ai jamais été. Vous allez voir comment. Je me mets +à votre place: Une inconnue se dessine à l'horizon; si l'aventure est +facile, elle me répugne; si, il n'y a _rien à faire_, elle est inutile et +m'ennuie. + +Je n'ai pas le bonheur d'être entre les deux et je vous en avertis très +gentiment puisque nous avons fait la paix. + +Ce que je trouve très drôle, c'est de vous dire simplement la vérité +pendant que vous vous imaginez que je vous mystifie. + +Je ne vais pas dans le monde républicain, bien que républicaine rouge. + +Mais non, je ne veux pas vous voir. + +Et vous, vous ne voulez donc pas d'un peu de fantaisie au milieu de vos +saletés parisiennes? Pas d'amitié impalpable? Je ne refuse pas de vous +voir et je vais même m'arranger pour cela sans vous en prévenir. Si vous +saviez qu'on vous regarde, _exprès_ vous auriez peut-être l'air bête. +Il faut éviter ça. Votre enveloppe terrestre m'est indifférente, bien; +mais la mienne à vous? Mettez que vous aurez le mauvais goût de ne pas me +trouver merveilleuse, croyez-vous que je serais contente, quelque pures +que soient mes intentions? Un jour, je ne dis pas,--je compte même vous +étonner un peu ce jour-là. + +En attendant, si cela vous fatigue, ne nous écrivons plus. Je me réserve +pourtant le droit de vous écrire, lorsqu'il me passera des atrocités par +la tête. + +Vous vous défiez, c'est très naturel. + +Eh bien, je vais vous donner un moyen de concierge, pour vous assurer que +je n'en suis pas une. + +Ne riez pas seulement. + +Allez chez une somnambule et faites-lui flairer ma lettre, elle vous dira +mon âge, la couleur de mes cheveux, ce qui m'entoure, etc. + +Vous m'écrirez ce qu'elle aura révélé. + +Ennui, farce, misère. + +Ah! monsieur, c'est parfaitement juste, même pour moi. Mais moi, c'est +parce que je veux des choses énormes que je n'ai pas... encore. Vous, ce +doit être pour le même motif. + +Pas assez simple pour vous demander quel est votre rêve secret, bien que +ma maladie m'ait refait une candeur à la Chérie. + +Quel naïf que ce vieux Japonais naturaliste en perruque Louis XV! + +Alors vous pensez qu'après avoir écrit, rien n'est plus simple que de +venir dire: c'est moi. + +Je vous assure que ça me gênerait beaucoup. + +On dit que vous n'appréciez que les fortes femmes aux cheveux noirs. + +C'est vrai? + +Nous voir! Laissez-moi donc vous charmer par ma... littérature, vous y +êtes bien arrivé, vous! + + + + + Au même. + +En vous écrivant encore je me ruine à jamais dans votre esprit. Mais +ça m'est bien égal et puis c'est pour me venger. Oh! rien qu'en vous +racontant l'effet produit par votre ruse pour connaître ma nature. + +J'avais positivement peur d'envoyer à la poste m'imaginant des choses +fantastiques. _Cet homme_ devait clore la correspondance par... je +ménage votre modestie. Et en ouvrant l'enveloppe je m'attendais à tout +pour ne pas être saisie. + +Je l'ai tout de même été mais agréablement. + + Devant les doux accents d'un noble repentir, + Me faut-il donc, seigneur, cesser de vous haïr? + +À moins que ce soit une autre ruse: flattée d'être prise pour une femme du +monde, elle me la fera à la pose après avoir provoqué un document humain +que je suis bien aise d'expliquer comme ça. + +Alors parce que je me suis fâchée? Ce n'est peut-être pas une preuve +concluante, cher monsieur. Enfin adieu, je vous pardonne si vous y tenez, +parce que je suis malade et comme cela ne m'arrive jamais, j'en suis tout +attendrie sur moi, sur tout le monde, sur vous! qui avez trouvé moyen de +m'être si profondément... désagréable. Je le nie d'autant moins que vous +en penserez ce qu'il vous plaira. + +Comment vous prouver que je ne suis ni un farceur, ni un ennemi? + +Et à quoi bon? + +Impossible non plus de vous jurer que nous sommes faits pour nous +comprendre. Vous ne me valez pas. Je le regrette. Rien ne me serait plus +agréable que de vous reconnaître toutes les supériorités,--à vous ou à un +autre. + +Je voudrais avoir à qui parler. Votre dernier article était intéressant et +je voulais même à propos de jeune fille vous adresser une question raide. + +Mais.... + +. . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . + +Pourtant une petite niaiserie très délicate de votre lettre m'a fait +rêver. + +Vous avez été affligé de m'avoir fait de la peine. C'est bête ou charmant. +Plutôt charmant. Vous pouvez vous moquer de moi, je m'en moque. Oui, vous +avez eu là une pointe de romantisme à la Stendhal tout bonnement, mais +soyez tranquille vous n'en mourrez pas encore cette fois. + + Bonsoir. + + + + + Au Baron de Saint-Amand. + Avril 1884. 30, rue Ampère. + + Cher ami, + +Ah! comme je voudrais avoir un salon littéraire et mondain, un salon +intéressant, ce serait vivre en travaillant. + +Les jours se suivent, le temps passe, la vie s'en va. + +Ce n'est pas un talent honorable qui me récompenserait de tous les ennuis; +il faudrait un éclat, un triomphe, qui s'appellerait: Revanche. + +La vérité, c'est que j'ai toujours éprouvé et que j'éprouve de plus en +plus l'impérieux besoin d'écrire, j'invente des histoires, je vois des +faits réels et imaginaires. Dumas dit que la qualité maîtresse de la +femme, c'est l'intuition. Eh bien par intuition je comprends, je vois, +je sais des choses extraordinaires, mais lorsqu'il s'agit de me +retrouver au milieu de mon dossier... car il y un gros cahier plein de +notes... + +En écrivant, mes yeux tombent sur les doigts de ma main gauche qui +retiennent la feuille, ces doigts vivants et nerveux font penser à la +peinture de Jules Bastien-Lepage, les mains qu'il peint sont vivantes, +la peau les enveloppe et on sent les muscles qui vont remuer. + +Vous savez que je vais tous les jours à Sèvres. Mon tableau m'empoigne. +L'air est embaumé, et la fille qui rêve aux pieds du pommier en fleurs +«alanguie et grisée», comme dit André Theuriet. Si je rendais bien l'effet +de sève de printemps, de soleil, ce serait beau. + + Au revoir, à bientôt. + + + + + À son frère. + + Vendredi 30 mai 1884. + Paris, rue Ampère, 30. + + Cher Paul, + +Mme Z... est un drôle de petit corps de femme; son mari est sénateur, en +outre un savant, un lettré, un homme supérieur, il a traduit en langues +étrangères les chefs-d'oeuvre russes et a porté le deuil de Gambetta. +Lors de son premier passage à Paris, elle a été voir à l'Odéon _Severo +Torelli_, drame de François Coppée. Enthousiasmée à fond, elle est allée +demander au concierge du théâtre l'adresse de l'auteur pour lui exprimer +son admiration. + +Voilà ce qu'on ne voit pas en France! Un enthousiasme véritable, naïf et +ne craignant pas le ridicule. + +Elle écrit donc à Coppée, en obtient une audience, lui écrit de Rome, lui +apporte un tableau, une copie de madone. Le poète la remercie du tableau +en lui exprimant le regret de ne pouvoir lui exprimer ses remerciements de +vive voix, n'étant pas libre. Mme Z. ne se décourage pas et ne pense pas +que cela peut l'importuner. Elle _me charge_ de rédiger une dépêche à +Coppée: + + «Monsieur, + +«Je reste jusqu'à samedi, j'y suis forcée par quatre jeunes filles +enthousiastes qui m'ont fait jurer que je leur ferai voir François Coppée. +Quelque habitué que vous soyez aux triomphes vous ne pouvez dédaigner +celui-là, qui a pour lui la jeunesse et l'admiration vraie. Dites-nous +donc quand il faudra vous attendre. + + «E. Z.» + +Hier, on recevait la carte de François Coppée de l'Académie française, +qui aura l'honneur de se présenter chez Mme Z... vendredi à une heure et +demie, deux heures au plus tard. + +Et à deux heures il était là, dans notre salon, maman, Mme Z..., Mlle +S..., nièce de Mme Z..., Dina et moi. + +Tu sais, moi je suis très calme, mais j'ai été englobée dans les quatre +jeunes filles enthousiastes, pourtant il a dû voir que je ne suis pas +si bête que les autres en avaient l'air. Les Canrobert ont dîné chez la +princesse Mathilde avec lui, il a causé avec Claire et je lui en parle. + +Il s'installe dans un fauteuil, prend du thé et fume. La table à thé est +apportée toute servie comme au théâtre et il y a un moment où nous sommes +toutes les six à le regarder boire son thé. Il en fait la remarque, ce +grand poète, et pousse la bonté jusqu'à demander à voir mon atelier et à +me dire, en partant, de lui faire signe lorsque j'aurai quelque nouveau +tableau à voir. + +C'est un homme assez agréable mais d'un physique qui surprend un peu. Je +suis très contente de le connaître. Il a des yeux bleus et il me regardait +à tout instant en parlant, comme s'il cherchait à voir ce que je pense. + +En somme, il a dû être très gêné, ce Parisien, au milieu de cette +admiration sérieuse. + + Au revoir. + + + + + À Monsieur Henry Houssaye + de la «Revue des Deux Mondes.» + + Monsieur, + +Les étrangers sont comme le grand Molière, ils prennent leur bien où ils +le trouvent. Nous aurions imité que ce serait notre excuse. Ce qui est +étonnant, c'est qu'un critique d'art de votre valeur dise qu'on suit tel +peintre avec tel système, qu'on emploie tel procédé!!! parce qu'on ne se +cantonne pas pour toujours dans une spécialité chère aux marchands. + +Ni M. Bastien-Lepage, ni le troupeau d'étrangers que vous citez ne +songent, je crois, à adopter ou à renier les Japonais, les Primitifs, +etc., etc. Ils font ce qu'ils voient avec sincérité, sans malice, avec +plus ou moins de talent. Si leur sujet les prend dans la rue ils le font +dans la rue, si c'est dans un atelier ils adoptent l'atelier. Vous êtes +trop observateur pour ne pas avoir remarqué les différences d'éclairage. +Peindre des marins au bord de la mer en plein air où la lumière est +difficile, ou des gamins au coin d'une rue à l'endroit même où on les +voit, est-ce suivre un système? + +Soyez juste. Si on faisait régner dans un salon une atmosphère semblable +à celle du dehors, ce serait système et parti pris. Nous ne l'avons pas +fait. Nous avons fait ce que nous avons vu et comme nous avons pu. Excusez +du peu et ne nous calomniez pas. + + _Une_ des peintres étrangers cités. + + + + + À Monsieur Edmond de Goncourt. + + Monsieur, + +Comme tout le monde j'ai lu _Chérie_ et, entre nous, ce livre est rempli +de pauvretés. Celle qui a l'audace de vous écrire est une jeune fille +élevée dans un milieu riche, élégant, parfois excentrique. Cette jeune +fille, qui a vingt-trois ans depuis quatre mois, est lettrée, artiste, +prétentieuse. Elle possède des cahiers où elle a noté ses impressions +depuis l'âge de douze ans. Rien n'y est esquivé. La jeune fille en +question est du reste douée d'un orgueil qui fait que dans ses notes elle +s'étale tout entière. + +Livrer de pareilles choses à quelqu'un, c'est se mettre à nu. Mais elle +a l'amour de tous les arts véritables poussé à un point extrême, presque +fou si l'on veut! Il lui semble intéressant de vous communiquer ce +journal. Vous dites quelque part que les notes vraies vous passionnent. +Eh bien! elle qui n'est encore rien, mais qui a déjà la prétention de +comprendre les sentiments des grands hommes, pense comme vous et, au +risque de vous paraître une toquée et une farceuse, vient vous proposer +ses notes. Seulement vous comprenez bien, Monsieur, qu'il faut pour cela +une discrétion _absolue_. La jeune fille habite Paris, va dans le monde et +les gens qu'elle nomme se portent très bien. Cette lettre s'adresse à un +grand écrivain, à un artiste, à un savant, elle est donc toute naturelle à +mon avis. Mais pour la plupart des gens, pour tous ceux qui m'entourent, +je serais une folle et une réprouvée si on venait à apprendre ce que je +vous écris. + +J'ai voulu nouer des relations par lettres avec un jeune écrivain de +talent afin de lui léguer mon journal par testament (à ce moment-là on +croyait que je ne vivrais pas longtemps); j'aime mieux vous le donner à +vous et de mon vivant. + +Si vous croyez que je désire un autographe, vous pouvez ne pas signer ce +que vous me ferez l'honneur de m'écrire. + + J. R. I. (poste restante). + + + + + À Monsieur Émile Zola. + + Monsieur, + +J'ai lu tout ce que vous avez écrit sans passer une parole. Si vous +avez seulement un peu conscience de votre valeur, vous comprendrez mon +enthousiasme. Et pour que cet enthousiasme ne vous paraisse pas un +emballement naïf, je vous dirai que je suis très gâtée, très prétentieuse, +ayant lu à peu près tout, après avoir étudié les classiques, quoique +femme. + +Vous êtes un grand savant et un grand artiste, mais ce qui fait que +je suis particulièrement à vos pieds, c'est votre passion de la Vérité. +J'ai l'audace de la partager; n'est-ce pas une audace que d'oser partager +quelque chose avec un grand génie comme vous. + +Je sais bien que vous êtes au-dessus de lettres d'inconnues, vous ne +pouvez pas être flatté d'un misérable hommage de femme venu à vous, etc. +Mais le sentiment qui me force à vous écrire est insurmontable, et si je +savais m'exprimer vous en seriez touché. + +J'aurais voulu que vous fussiez seul et à plaindre. Voilà un sentiment +très féminin, très romanesque et très ordinaire que j'imagine éprouver +autrement que les autres. + +N'allez pas penser que je sois remplie de tendresses ridicules. Je ne suis +ni une aventurière ni même une femme qui pourrait avoir des aventures, +quoique jeune. Seulement j'avoue que je suis assez folle pour avoir fait +le rêve impossible d'une amitié par lettres avec vous. Et si vous saviez +quel être formidable vous êtes à mes yeux, vous ririez de mon courage. + +Je ne crois pas que vous me répondrez, on dit que vous êtes dans la vie un +bourgeois fini. + +Ça me ferait de la peine, mais agréez dans tous les cas, monsieur, +l'hommage de la plus grande, de la plus raisonnée et de la plus pure des +admirations. + + + + + À Monsieur ***. + +Est-il possible que dans tout Paris et parmi les milliers de journaux +qui y foisonnent il ne s'en trouve pas un seul où un homme n'appartenant +à aucun parti ou plusieurs hommes appartenant à des partis différents +puissent dire ce que bon leur semble, défendre ou attaquer un homme, +une idée, sans pour cela s'inféoder dans un clan quelconque et subir une +étiquette qui les range dans tel ou tel tiroir et les contraint à des +réserves ou à des devoirs? Un journal indépendant en un mot et sans _parti +pris_. Hélas! presque tous affirment ne pas avoir de parti pris et tous +sont intolérants, routiniers et obstinés. + +Où est la feuille républicaine qui rendra justice à une idée intelligente +d'un clérical? On me dira que ces gens-là n'ont pas ces idées-là. Mais +supposez qu'ils en aient. + +Où est la feuille réactionnaire qui n'attaque pas tous les jours, +bêtement, platement, ennuyeusement la République? + +Il y a les feuilles dites ministérielles qui approuvent tout ou se taisent +quand il faut blâmer. Celles-là manquent de patriotisme. + +Il y a la feuille intransigeante qui est le comble de l'exagération, mais +qui a pour elle l'esprit diabolique de M. de Rochefort. + +Il y a des feuilles clérico-bonapartistes, il y a des feuilles de choux, +il y a des feuilles de vigne. Mais un journal indépendant, où chacun +apporterait son idée pourvu qu'elle soit bonne, son plaidoyer pourvu qu'il +fût fait avec talent, il n'y en a pas! + +Haïssez la folie des gens qui veulent à tout prix un maître, et +dites qu'il faut une âme de valet pour aimer la monarchie.--Vous êtes +républicain. Bon, sans doute, après? + +Alors sous peine de déchéance vous êtes forcé de trouver mauvais tout ce +que feront ou diront les autres. + +Vous approuvez un acte du gouvernement? Vendu aux ministres! + +Vous parlez en termes flatteurs de Gambetta? Opportunistes alors! +attristants, mais qui ne comprennent seulement pas le mot!--L'opportuniste +est un homme qui fait tout à propos. Que pouvez-vous me proposer de mieux? +Mais vous haïssez c'est-à-dire enviez Gambetta et vous entendez par +opportuniste un homme qui a toutes les mauvaises tendances que vous lui +octroyez. + +Trouvez juste, par hasard, une réclamation à la Ruggieri de M. Rochefort +et l'on vous bombarde intransigeant radical. Voilà encore un mot excellent +dénaturé comme opportunisme. Qui est-ce qui n'est pas radical parmi ceux +qui veulent bien une chose. + +Alors il n'y a pas moyen d'être un honnête citoyen qui s'exprime librement +sur ce qu'il voit, et qui traduit ses impressions sans songer quelles +lunettes il doit mettre pour envisager l'événement? Il paraît que non. + +Supposez un écrivain qui a exprimé des sentiments républicains et qui se +permet le lendemain de rendre justice à... au prince Napoléon, par +exemple, de trouver qu'il a de l'esprit ou du talent. Et de suite on +dira: + +Par qui est-il payé? + +N'est-ce pas une manoeuvre pour discréditer X... en l'inféodant malgré lui +au parti Z... + +Triste, triste. + +Le journal après lequel vous soupirez serait une feuille d'amateurs +alors? Précisément! Des amateurs d'indépendance. Un journal qui pourrait +défendre les capacités de M. Jules Simon, du prince Napoléon, ou le +talent de Gambetta ou l'esprit de Rochefort et constater l'impuissance de +M. Clémenceau. Un journal qui ne flatte aucune passion en un mot. Mais +cela n'est pas possible, dit-on, car si vous trouvez des amateurs pour +écrire vous n'en trouverez pas pour lire, et dès notre plus tendre enfance +les mots lire et écrire tendrement unis sonnent à nos oreilles comme deux +inséparables. + +Ah! bah! Il n'y a donc pas en France une poignée de gens dégoûtés comme +nous du parti pris et qui se disent comme nous qu'il n'y a qu'une France, +qu'un parti et que tout homme utile doit être employé, tout talent défendu +et toute diffusion attaquée. Comment! Il ne se trouverait pas une poignée +d'hommes méprisant les accusations bêtes qu'on pourra leur jeter au visage +et se disant simplement, honnêtement, amoureux de la grandeur de leur +pays, et prêts à soutenir les hommes de talent dans quelque tiroir qu'ils +soient classés par les amateurs d'étiquettes, prêts également à blâmer ce +qui leur semble mauvais quelle qu'en soit la provenance sacrée. + +Un journal idéal où l'on pourrait dire par exemple qu'on aime la +République et admire Gambetta, mais qui s'étonnerait qu'un homme aussi +éminent laisse faire des inepties comme la dispersion des jésuites. Les +jésuites et autres religieux sont dangereux, eh bien! débarrassez-vous-en. +À vous de trouver le bon moyen, vous êtes le gouvernement, vous êtes +nos intelligences. M. Gambetta laisse faire des bêtises pour prouver +peut-être qu'il n'est pas tout-puissant? Et où est le mal de l'être par +la persuasion, comme l'a dit M. Ranc? + +Un journal où l'on pourrait s'étonner de l'injustice avec laquelle on juge +les qualités éminentes du prince Napoléon sans être soupçonné d'être à la +solde de Plon-plon, où l'on pourrait mépriser le parti bonapartiste et +regretter que le susdit citoyen soit entouré d'hommes qui le débinent et +qui croient le servir. La seule bonne politique est celle qui réussit, +disent-ils. Réussir à quoi? + +Mettez le citoyen Jérôme aux affaires ou débarrassez-le par miracle du +nom compromettant et compromis qu'il porte, sans cela comment saurez-vous +qu'il réussit. Quel que soit devenu le parti bonapartiste, un peu avant la +mort du petit prince il avait des élections, maintenant il n'a plus rien. + +Allez expliquer aux électeurs les intentions du prince, celles du moins +qu'il affiche et il aura des élections, mais pas comme vous voulez. Ou il +ment, ou il est largement libéral et grandement intelligent. Il ne doit +pas croire à ses droits. S'il y croit, nous retirons tout ce que nous +avons dit. + +Expliquer aux électeurs le prince Napoléon! Mais nous nous en garderions +bien! il faut continuer Napoléon III. Oh! alors! Et l'attitude du +prince pendant la nuit du coup d'État et sa politique est-elle assez en +opposition avec celle de son cousin! Ingratitude. Oh! le joli mot et qu'il +fait bien dans le paysage. Nous sommes loin, hélas! de la rigidité des +anciens Romains et quel est le frère ou le cousin qui ne bénéficie pas +un peu, un tout petit peu, de la situation de son proche? Il ne sera +peut-être pas content d'être défendu par nous, le prince. Car nous jetons +carrément à l'eau et ses droits et le parti bonapartiste; lui n'a pas de +parti, ce parti qui dit: qu'il soit ce qu'il veut, pourvu qu'il arrive. +Ah! les misérables! + +Et le progrès, et le patriotisme et l'honnêteté? Il n'y a rien pour eux. +Il y a un homme qui arrive et qui donne des places. Leurs convictions sont +des préjugés de salon et l'espoir de retrouver des situations perdues. +Les plus en vue, les plus _forts_ vous déclarent sérieusement que leurs +habitudes, leur éducation leur défendent de se trouver avec des gens qui +ne se lavent pas les mains. Innocent cliché! Comme s'il n'était pas prouvé +depuis longtemps que ce sont les cléricaux qui se lavent le moins, et dans +les couvents les malheureuses enfants prennent un bain par mois et dans +l'obscurité. + +Mais nous avons beaucoup parlé de M. Jérôme Bonaparte... + +Ah! ma foi, tant pis! C'est un commencement logique. + +Qui doutera de notre indépendance, en nous voyant faire un quasi-éloge de +l'homme le plus impopulaire de France... à moins qu'on nous accuse d'être +subventionnés par lui? + +Horrible vanité de la décomposition sociale. + + + + + À Monsieur Tony-Robert-Fleury. + 30, rue Ampère, Paris. + + Monsieur, + +J'apprends avec surprise que le grand chagrin que j'ai éprouvé dans +l'affaire de la médaille au Salon est interprété auprès de vous comme une +sorte de rancune que j'aurais contre vous. Et comme c'est à vous seul, en +somme, que je dois toute mon éducation artistique, je ne veux pas qu'un +pareil malentendu subsiste une minute de plus. Je ne m'excuse pas, n'ayant +pas à le faire, mais je désire beaucoup que mes paroles, mes lamentations +et mes indignations, que je persiste à croire légitimes, ne soient pas +dénaturées. + +Je me rends parfaitement compte de ce qui a été fait pour moi; vous seul +ne pouviez pas davantage; je suis très raisonnable en somme, vous voyez +bien. + +Agréez, je vous prie, cher maître, l'expression de mes meilleurs +sentiments. + + + + + À Monsieur Sully-Prudhomme. + Juin 1884. + + Monsieur, + +Je viens de lire et de comprendre, à ce qu'il me semble, _Lucrèce et +la Préface_. Ne m'en sachez aucun gré. Mais je ne suis ni vieille ni +laide, et comme votre Lucrèce, j'ai encore lu tout ce que vous avez écrit; +rendez-moi la pareille. Ce ne sera pas si beau, ni si long... + +En somme, je ne sais plus quoi dire, très effrayée de mon audace +(bas-bleu en herbe) et très désireuse de vous écrire des choses +ravissantes, naturellement je n'y arriverai pas, je le désire trop. +Vous êtes trop sérieux pour faire attention à des lettres d'inconnu, vous +avez quarante ans, de vieilles amitiés, que feriez-vous d'une nouvelle +admiration? Et pourtant j'ai fait le rêve très naïf probablement et très +1830 de gagner votre amitié par lettre. + +Je pourrais simplement faire votre connaissance, mais je ne pourrais +alors vous dire que les banalités. Tandis qu'inconnue, je puis vous dire +franchement que j'ai l'audace et la présomption de comprendre et de +partager vos pensées les plus délicates, ce que je ne pourrais pas vous +exprimer de vive voix... Et en somme les vers ne m'occupent que lorsqu'ils +sont mauvais, alors ils me gênent. Il vous plaît de rimer, rimez pourvu +que je ne m'en aperçoive pas. + +J'ai tout compris, mais il a fallu m'appliquer. J'ai beau me dire que +le maniement de ces idées vous est familier et que je suis bien sotte +d'admirer votre habileté à manoeuvrer au milieu de toutes choses... + +Au bout du compte, vous aussi vous devriez être béant d'étonnement +devant le peintre qui manie ses couleurs et en fait, par des combinaisons +que vous ne pouvez suivre, des tableaux variés et admirables. Mais +vous vous croyez sans doute bien supérieur à un peintre en fouillant +_inutilement_ dans le mécanisme de la pensée humaine. + + + + + Au même. + + Ah! monsieur, + +Je suis vraiment saisie pour vous d'une estime énorme, d'autant plus que +j'ai eu plus de peine à comprendre votre préface de _Lucrèce_. C'est +infiniment plus difficile à saisir que la philosophie des anciens. Et j'ai +de mon esprit une opinion si haute que celui qui parvient à m'embarrasser +devient un géant pour moi. C'est votre cas. J'avais tout lu de vous, sauf +_Lucrèce_. Et, en vous voyant manier si facilement ces choses si +abstraites, j'éprouve pour vous une sainte vénération. + + + + + À Monsieur Julian. + + Cher maître, + +Je vois que vous voulez remplacer M... Votre lettre est très jolie, +mais, comme toujours, vous me prêtez des infamies, me voyant à travers +des rapports d'atelier. Je n'ai jamais blessé la personne. Je suis trop +délicate pour l'avoir fait sciemment et pas assez bête pour l'avoir fait +inconsciemment. Il faudrait être vile pour humilier les inférieurs. Quant +aux choses de voitures, dîners, etc., il faut ne m'avoir jamais vue pour +croire que j'y ai jamais pensé. + +Je vous dis que vous me prêtez des infamies, mais, comme ma conscience +est pure, je n'en suis pas émue. On perdrait sa vie à convaincre les gens. +Quant à mon talent, je l'ai en une estime profonde et même, en rêve, je ne +me comparerai jamais à votre protégé. Peu de peintres ont eu la presse que +j'ai eue cette année. En plus, je viens de vendre deux études à un amateur +et à un marchand, des inconnus pour moi. + +On voit bien que je vous ai rendu enragé pour que vous disiez ce que +vous ne pouvez pas penser. Si je vous ai écrit pour me rétracter, c'est +influencée par T. R. F. qui a dit que vous aviez été très bien pour moi. +Et aussi parce que j'ai pensé qu'après tout, me préférer le risible X..., +n'est pas me faire du mal. Vous êtes libre de le préférer. C'est drôle, +voilà tout. + +Et puis, nous ne nous brouillerons jamais. C'est tout à fait impossible, +bien que vous fassiez semblant de penser du mal de moi pour me taquiner, +vous savez bien au fond, que je suis l'être le plus pur, le plus +admirable, le plus juste, le plus grand et le plus loyal du monde. +Je parle sérieusement. Vous savez que je ne tiens pas à ceux qui ne me +comprennent pas; ceux à qui je tiens me comprennent. En plus, je suis au +moment d'avoir un talent européen. _Vous brouiller_ avec _un être aussi_ +admirable et rare? Allons donc! + +Je ne puis mieux répondre à votre spirituelle lettre, qu'en faisant mon +sincère éloge, un éloge raisonné et basé sur la profonde connaissance de +moi-même, de ce moi unique et merveilleux qui m'enchante et que j'adore +comme Narcisse. Trouvez-moi dans Paris un type qui écrive un pareil +morceau d'un seul jet. Sans doute, si vous comparez mon talent de peintre +à mon talent de pamphlétaire et de polémiste... + + + + + TABLE DES MATIÈRES + +Préface de François Coppée + + 1868-1874 + +À sa tante +À son cousin +À Mademoiselle B*** +À sa tante + + 1875 + +À Mademoiselle Colignon +À la même +À la même +À sa mère +À Mademoiselle X*** +À sa tante +À sa cousine +À sa tante +À la même +À la même +À sa mère +À son grand-père +À son frère + + 1876 + +À sa tante +À la même +À son père +À sa tante +À la même +À Mademoiselle Colignon +À la même +À sa mère +À la même +À Mademoiselle Colignon +À Mademoiselle X*** +À son frère + + 1877 + +À Madame H*** +À sa tante +Au marquis de C*** +À Monsieur X*** +À Monsieur de M*** +Au même +À Mademoiselle Colignon + + 1878 + +À Monsieur de M*** +Au même +À Mademoiselle B*** +À la même +À sa mère +À la même +À la même + + 1879 + +À M. X*** +À Mademoiselle Colignon +À son frère +À M. X*** +À son frère + + 1880 + +À M. X*** +À Monsieur Julian +À son frère +À la princesse K*** +À Monsieur X*** + + 1881 + +À Monsieur Julian +À son père +À M. B*** +Au même +Au même +À Monsieur Julian +À sa mère +À Mademoiselle Colignon + + 1882 +À sa mère +À la même +À Monsieur Julian +À M. B*** +À Monsieur Julian + + 1883 + +À Mademoiselle X*** +Traduction de la lettre précédente +À Mademoiselle X*** +Traduction de la lettre précédente +À Monsieur B*** +À Monsieur Alexandre D*** +Au même +À Monsieur X*** +À son frère +À sa mère +À Mademoiselle Canrobert +À sa mère + + 1884 + +À Monsieur B*** +À Mademoiselle X*** +À la même +À son frère +À Monsieur X*** +À Monsieur E*** +À Monsieur de Maupassant +Au même +Au même +Au même +Au même +Au même +Au baron de Saint-Amand +À son frère +À Monsieur Henry Houssaye +À Monsieur Edmond de Goncourt +À Monsieur Émile Zola +À Monsieur *** +À Monsieur Tony-Robert-Fleury +À Monsieur Sully-Prudhomme +Au même +À Monsieur Julian + + FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Lettres de Marie Bashkirtseff, by +Marie Bashkirtseff + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DE MARIE BASHKIRTSEFF *** + +***** This file should be named 18106-8.txt or 18106-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/8/1/0/18106/ + +Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed +Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/18106-8.zip b/18106-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c5387cd --- /dev/null +++ b/18106-8.zip diff --git a/18106-h.zip b/18106-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f261660 --- /dev/null +++ b/18106-h.zip diff --git a/18106-h/18106-h.htm b/18106-h/18106-h.htm new file mode 100644 index 0000000..8e7387a --- /dev/null +++ b/18106-h/18106-h.htm @@ -0,0 +1,5756 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=utf-8"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Lettres de Marie Bashkirtseff by Marie Bashkirtseff</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + +.indent {text-indent: 4em} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Lettres de Marie Bashkirtseff, by Marie Bashkirtseff + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Lettres de Marie Bashkirtseff + Préface de François Coppée + +Author: Marie Bashkirtseff + +Commentator: François Coppée + +Release Date: April 2, 2006 [EBook #18106] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DE MARIE BASHKIRTSEFF *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed +Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + +<h1>LETTRES<br><br> +DE<br><br> +MARIE BASHKIRTSEFF</h1><br><br> + +<p class="mid">Avec quatre Portraits,<br> +des fac-similés d'Autographes et de Croquis</p><br> + +<h3> PRÉFACE<br><br> + par<br><br> +FRANÇOIS COPPÉE<br> +de l'Académie française</h3> + +<p class="mid">BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, FASQUELLE ÉDITEURS<br> +11, RUE DE GRENELLE, PARIS (7e)</p> + +<p class="mid">Tous droits réservés.</p> + +<hr> + +<p class="mid">EXTRAIT DU CATALOGUE de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER<br> +5, RUE DU PONT-DE-LODI</p> + + +<p class="mid">Journal de Marie Bashkirtseff, + avec un portrait, (27e mille), 2 vol.</p> + + +<p class="mid">Paris.—Imp. A. Maretheux et L. Pactat, 1, rue Cassette.</p> + +<hr> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p> + +<p class="i10"> PRÉFACE DE FRANÇOIS COPPÉE<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a></p> + +<p>L'été dernier, j'allai saluer une dame russe de mes amies, de passage à +Paris, à qui Mme Bashkirtseff donnait l'hospitalité dans son hôtel de la +rue Ampere.</p> + +<p>Je trouvai là une compagnie très sympathique: rien que des dames et +des jeunes filles, toutes parlant à merveille le français, avec ce peu +d'accent qui donne à notre langue, dans la bouche des Russes, on ne sait +quelle gracieuse mollesse.</p> + +<p>L'accueil que je reçus fut cordial dans cet aimable milieu, où tout +respirait le bonheur. Mais, à peine assis non loin du samovar, une tasse +de thé à la main, je tombai en arrêt d'admiration devant un grand portrait, +celui d'une des jeunes filles présentes, portrait d'une ressemblance +parfaite, librement et largement traité, avec la fougue de pinceau d'un +maître.</p> + +<p>«C'est ma fille Marie, me dit Mme Bashkirtseff, qui a fait ce portrait de +sa cousine.»</p> + +<p>J'avais commencé une phrase élogieuse; je ne pus pas l'achever. Une autre +toile, puis une autre, puis encore une autre, m'attiraient, me révélaient +une artiste exceptionnelle. J'allais, charmé, de tableau en tableau,—les +murs du salon en étaient couverts—et, à chacune de mes exclamations +d'heureuse surprise, Mme Bashkirtseff me répétait, avec une émotion dans +la voix, où il y avait encore plus de tendresse que d'orgueil:</p> + +<p>«C'est de ma fille Marie!... c'est de ma fille!...»</p> + +<p>En ce moment, Mlle Marie Bashkirtseff survint. Je ne l'ai vue qu'une fois, +je ne l'ai vue qu'une heure... je ne l'oublierai jamais.</p> + +<p>À vingt-trois ans, elle paraissait bien plus jeune. Presque petite, mais +de proportions harmonieuses, le visage rond et d'un modelé exquis, les +cheveux blond-paille avec de sombres yeux comme brûlés de pensée, des +yeux dévorés du désir de voir et de connaître, la bouche ferme, bonne et +rêveuse, les narines vibrantes d'un cheval sauvage de l'Ukraine, Mlle +Marie Bashkirtseff donnait, au premier coup d'Å“il, cette sensation si +rare: la volonté dans la douceur, l'énergie dans la grâce. Tout, en cette +adorable enfant, trahissait l'esprit supérieur. Sous ce charme féminin, +on sentait une puissance de fer, vraiment virile;—et l'on songeait au +présent fait par Ulysse à l'adolescent Achille: une épée cachée parmi des +parures de femme.</p> + +<p>À mes félicitations, elle répondit d'une voix loyale et bien timbrée, sans +fausse modestie, avouant ses belles ambitions et—pauvre être marqué déjà +pour la mort!—son impatience de la gloire.</p> + +<p>Pour voir ses autres ouvrages, nous montâmes tous dans son atelier. C'est +là que l'étrange fille se comprenait tout à fait.</p> + +<p>Le vaste «hall» était divisé en deux parties: l'atelier proprement dit, où +le large châssis versait la lumière; et, plus sombre, un retrait encombré +de papiers et de livres. Ici, elle travaillait; là , elle lisait.</p> + +<p>D'instinct, j'allai tout droit au chef-d'Å“uvre, à ce «Meeting» qui +sollicita toutes les attentions, au dernier Salon: un groupe de gamins +de Paris causant gravement entre eux—de quelque espièglerie sans doute, +—devant un enclos de planches, dans un coin de faubourg. C'est un +chef-d'Å“uvre, je maintiens le mot. Les physionomies, les attitudes des +enfants sont de la vérité pure; le bout de paysage, si navré, résume +la tristesse des quartiers perdus. À l'Exposition, devant ce charmant +tableau, le public avait décerné, d'une voix unanime, la médaille à Mlle +Bashkirtseff, déjà mentionnée l'année précédente. Pourquoi ce verdict +n'avait-il pas été ratifié par le jury? Parce que l'artiste était +étrangère? Qui sait? Peut-être à cause de sa grande fortune? Elle +souffrait de cette injustice et voulait, la noble enfant, se venger en +redoublant d'efforts. En une heure, je vis là vingt toiles commencées, +cent projets: des dessins, des études peintes, l'ébauche d'une statue, +des portraits qui me firent murmurer le nom de Frans Hals, des scènes vues +et prises en pleine rue, en pleine vie, une grande esquisse de paysage +notamment,—la brume d'octobre au bord de l'eau, les arbres à demi +dépouillés, les grandes feuilles jaunes jonchant le sol;—enfin, toute +une Å“uvre, où se cherchait sans cesse, où s'affirmait presque toujours le +sentiment d'art le plus original et le plus sincère, le talent le plus +personnel.</p> + +<p>Cependant une vive curiosité m'appelait vers le coin obscur de l'atelier, +où j'apercevais confusément de nombreux volumes, en désordre sur des +rayons, épars sur une table de travail. Je m'approchai et je regardai les +titres. C'étaient ceux des chefs-d'Å“uvre de l'esprit humain. Ils étaient +tous là , dans leur langue originale, les français, les italiens, les +anglais, les allemands, et les latins aussi, et les grecs eux-mêmes; et ce +n'étaient point des «livres de bibliothèque», comme disent les Philistins, +des livres de parade, mais de vrais bouquins d'étude fatigués, usés, lus +et relus. Un Platon était ouvert sur le bureau, à une page sublime.</p> + +<p>Devant ma stupéfaction, Mlle Bashkirtseff baissait les yeux; comme confuse +et craignant de passer pour pédante, tandis que sa mère, pleine de joie, +me disait l'instruction encyclopédique de sa fille, me montrait ses gros +cahiers, noirs de notes, et le piano ouvert où ses belles mains avaient +déchiffré toutes les musiques.</p> + +<p>Décidément gênée par l'exubérance de la fierté maternelle, la jeune +artiste interrompit alors l'entretien par une plaisanterie. Il était +temps de me retirer, et, du reste, depuis un instant, j'éprouvais un vague +malaise moral, une sorte d'effroi, je n'ose dire un pressentiment. Devant +cette pâle et ardente jeune fille, je songeais à quelque extraordinaire +fleur de serre, belle et parfumée jusqu'au prodige, et, tout au fond de +moi, une voix secrète murmurait: «C'est trop!»</p> + +<p>Hélas! C'était trop en effet.</p> + +<p>Peu de mois après mon unique visite rue Ampère, étant loin de Paris, +je reçus le sinistre billet encadré de noir qui m'apprenait que Mlle +Bashkirtseff n'était plus. Elle était morte, à vingt-trois ans, d'un +refroidissement pris en faisant une étude de plein air.</p> + +<p>J'ai revu la maison désolée. La malheureuse mère, en proie à une douleur +haletante et sèche qui ne peut pas pleurer, m'a montré, pour la deuxième +fois, aux mêmes places, les tableaux et les livres; elle m'a parlé +longuement de la pauvre morte, m'a révélé les trésors de bonté de ce cÅ“ur +que n'avait point étouffé l'intelligence. Elle m'a mené, secouée par ses +sanglots arides, jusque dans la chambre virginale, devant le petit lit de +fer, le lit de soldat où s'est endormie pour toujours l'héroïque enfant. +Enfin elle m'a appris que tous les ouvrages de sa fille allaient être +exposés, elle m'a demandé, pour ce catalogue, quelques pages de préface, +et j'aurais voulu les écrire avec des mots brûlants comme des larmes.</p> + +<p>Mais qu'est-il besoin d'insister auprès du public? En présence des Å“uvres +de Marie Bashkirtseff, devant cette moisson d'espérances couchée par +le vent de la mort, il éprouvera certainement, avec une émotion aussi +poignante que la mienne, l'affreuse mélancolie qu'inspirent les édifices +écroulés avant leur achèvement, les ruines neuves, à peine sorties du sol, +que le lierre et les fleurs des murailles ne cachent point encore.</p> + +<p>Que dire, surtout, à la mère, dont le désespoir fait mal et fait peur? +À peine ose-t-on la supplier, en lui montrant le Ciel, de détourner ses +regards de l'impassible nature, qui ne livre à personne le mystère de ses +lois et ne dit même pas si elle a besoin du génie naissant d'une jeune +fille pour augmenter l'éclat et la pureté d'une étoile.</p> + +<p>François Coppée.</p> + +<p><i>Paris, 9 février 1885.</i></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a> +<b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p>Cette préface a paru en tête du catalogue des Å“uvres de Marie +Bashkirtseff, lors de l'exposition qui fut faite en 1885. L'auteur a +bien voulu nous permettre de reproduire ici ces pages intéressantes et +difficiles à retrouver.</p></blockquote> +<br><br><br> + + +<p class="mid">LETTRES<br> +<p class="mid">DE<br> +<p class="mid">MARIE BASHKIRTSEFF<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p> + + +<h3>1868-1874</h3><br><br><br> + + +<h4><b>À sa tante.</b></h4> + +<p class="rig">30 juillet 1868<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a></p><br><br> + + +<p class="indent">Très chère tante Sophie,</p> + +<p>Comment allez-vous, ainsi que l'oncle? Hier, nous avions des tableaux +vivants: le premier tableau représentait les quatre saisons: Dina +représentait l'Hiver; moi, le Printemps; Sophie Kavérine, l'Automne; +Mlle Élise l'Été. Dans le second tableau prenaient part Dina et Catherine, +sÅ“ur de Sophie. Dina représentait la Psyché regardant l'Amour endormi, et +Catherine, l'Amour. Dina avait les cheveux épars; c'était très joli. Dans +le troisième tableau, moi et Paul: j'étais la Déesse des fleurs et Paul +le Dieu des fruits. Dans le quatrième tableau, Dina seule en Naïade, robe +blanche, assise dans le jonc; dans les mains et sous les pieds elle avait +l'herbe des rivières et le jonc, toute la robe parsemée de perles en +cristal blanc, qui ressemblaient beaucoup aux gouttes d'eau, avec les +cheveux épars, sur les cheveux parsemés des perles en cristal. Venez chez +nous, à Tcherniakovka; vous nous manquez. Tout le monde va bien et tout le +monde vous embrasse.</p> + +<p class="indent">Votre nièce,</p> +<p class="indent">Moussia Bashkirtseff.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a> +<b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p>Marie Bashkirtseff n'avait pas encore huit ans. Elle est née le 11 novembre 1860.</p></blockquote> +<br><br><br> + + + + +<h4><b>À son cousin.</b></h4> +<p class="rig">20 février 1870, Tcherniakovka.</p><br><br> + + +<p class="indent">Cher Étienne,</p> + +<p>Je te remercie pour le dessin et pour la lettre. Mes leçons vont assez +bien. Je t'envoie mon dessin, seulement ne le montre à personne, parce que +c'est mal fait. Après ton départ j'ai fait beaucoup de dessins et il y en +a qui sont bien. À l'étranger, je crois que nous n'irons pas bien vite, +peut-être pourtant un de ces jours; maman a dit dans une semaine.</p> + +<p>Ma tante est allée dans ses terres avec Paul, voilà pourquoi Paul ne +t'écrit pas. Ta sÅ“ur Dina t'embrasse; mais, selon sa coutume, elle n'écrit +rien, mais elle pense à ta commission. Je t'apporterai de l'étranger +un porte-fusil, ou mieux, écris-moi ce qu'il faut t'apporter? Mais +dépêche-toi, car dans deux semaines, tout au plus, nous partons. Écris-moi +absolument qu'est-ce qu'il faut t'apporter de l'étranger; si nous ne +partons pas, je t'écrirai encore. Pardonne-moi le mauvais papier. Maman +t'envoie trois roubles et te prie de bien travailler à l'école. + +<p class="indent">Ta cousine dévouée.</p><br><br><br> + + + + +<h4><b>À Mademoiselle H...</b></h4> +<p class="rig">4 septembre 1873.</p><br><br> + +<p class="indent">Chère amie,</p> + +<p>J'ai pour la première fois parlé l'italien aujourd'hui. Le pauvre +Micheletty, (mon professeur,) faillit tomber évanoui ou se jeter par la +fenêtre de la joie de m'entendre parler italien. Je puis dire maintenant +que je parle le russe, le français, l'anglais, l'italien; j'apprends +l'allemand et le latin, j'étudie sérieusement.</p> + +<p>Avant-hier, j'ai eu ma première leçon de physique.</p> + +<p>Ah! comme je suis satisfaite de moi!</p> + +<p>Quel grand bonheur est celui-là !!</p> + +<p>Comment vont tes leçons? Écris-moi, je t'en prie.</p> + +<p>J'ai reçu le Derby: les courses à Bade! Comme je voudrais y être! mais non, +je ne veux pas, je dois étudier et, le cÅ“ur serré, je lis les courses de +chevaux de X. Je me calme avec grand peine et je me console en disant: +Étudions, étudions, notre tour viendra. Si Dieu le veut!</p> + +<p>C'est l'heure du déjeuner, la seule libre, et c'est généralement pendant +ce temps qu'on me taquine avec X..., et je rougis, pour tous; maman me +soutient, en disant: «Qu'est-ce que tous la taquinez toujours avec ce X...»</p> + +<p>Maman est bien gentille aujourd'hui, je finirai vraiment par devenir son +amie.</p> + +<p>Elle cause, nous raconte des histoires du temps où elle avait seize ans, +récite des poésies en riant.</p> + +<p>Hier, à la leçon de français, j'ai lu l'Histoire Sainte, les dix +commandements de Dieu. Il dit qu'il ne faut pas se faire des images de +ce qui est dans les cieux. Les Latins et les Grecs ont tort, ce sont des +idolâtres, qui adorent des statues et des peintures. Aussi, moi, je suis +loin de suivre cette méthode. Je crois en Dieu, notre Sauveur, la Vierge, +et j'honore quelques saints, pas tous, car il y en a de fabriqués, comme +les plumcakes.</p> + +<p>Que Dieu me pardonne ce raisonnement s'il est injuste, mais dans mon +simple esprit les choses sont ainsi et je ne puis dire autrement.</p> + +<p>Es-tu contente de ma lettre?</p> + +<p class="indent"> Au revoir.</p><br><br><br> + + + + +<h4><b>À sa tante.</b></h4> +<p class="rig">Spa, dimanche 5 juillet 1874.</p><br><br> + +<p class="indent">Chère tante,</p> + +<p>Je vous ai promis d'écrire et me voici. Je sors toujours au bras de ma +mère. Hier soir, je chantais chez moi et tous accoururent du Casino. Paul +m'a dit qu'il m'entend de l'hôtel de Flandre.</p> + +<p>Pourquoi y a-t-il des gens qu'on déteste? J'étais tranquille, mais P.... +vient avec sa mère et j'ai envie de fuir. Ils sont bons, aimables, pas +bêtes, mais je ne peux pas les supporter.</p> + +<p>Nous allons voir la grotte à Spa; je ne puis pas bien vous la décrire et +pourtant cela me ferait un tel plaisir plus tard de trouver une juste +description (je noterai tout dans mon journal) de ce que j'ai vu! je sais +que j'ai beaucoup admiré. Mais je suis sûre qu'il y a des grottes bien +plus belles aux environs, sans parler d'autres pays, où il y a des +merveilles auprès desquelles la grotte d'ici ne paraîtrait que comme rien. +<i>D'ailleurs, c'est humilier les Å“uvres souveraines que de leur imposer +notre approbation</i>.</p> + +<p>Je marche avec M. G.... malgré une petite pluie; je suis mouillée et +crottée, maman est au désespoir....</p> + +<p>Le retour a été admirable; dans un village, G.... a tiré d'un lit +une couverture blanche et du plancher un tapis. On donne le tapis aux +autres et on enveloppe de la couverture.... moi. Je riais et admirais +l'intrépidité de G....; il riait aussi et nous comparait à Paul et à +Virginie.</p> + +<p>On nous a présenté le comte Doenhoff, le petit B. K...., et nous allons +aux courses, le comte D. Basilevsky, frère de la princesse Souvaroff, +maman, moi et Dina. Nous sommes dans la meilleure tribune; le comte D... +reste avec nous. On dit qu'il admire maman, et tu sais, chère tante, ce +qu'il a dit! Il a dit: <i>La fille ne sera pas mal, mais on ne pourra +jamais la comparer â la mère</i>.—Maman ne fait que parler de moi; elle +raconte les mots de mon enfance, tu sais, toujours la même chose; elle +ne peut pas oublier que quand elle arrivait de la Crimée (j'avais deux +ans), elle me dit pour je ne sais quelle espièglerie: Marie est bête. +—<i>Marthe</i>, dis-je à ma nourrice (car, comme tu sais, jusqu'à trois ans et +demi je prenais de la nourriture naturelle), <i>Marthe, allons-nous-en, +maman n'a pas reconnu Marie</i>.... Au revoir, je vous embrasse tous, je +suis rose et blanche et me porte très bien.</p><br><br><br> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/03.png"></p> + + +<h3>1875</h3><br><br><br> + + + +<h4><b>À Mademoiselle Colignon</b></h4> + +<p class="indent">Chère amie,<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a></p> + +<p>Quel affreux voyage!<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> À Vinenbruck nous descendons et allons vingt +minutes à pied; à une heure et demie nous arrivons: quelques maisons entre +deux montagnes. On ne se fera jamais idée du calme profond, qui règne en +cet endroit. Il me semble, que dans une tombe c'est plus animé. Ma mère +est radieuse, je suis enchantée de la revoir. Je raconte tout ce qui s'est +passé depuis le départ. Une fois tout cela raconté, je m'ennuie, pas +une âme intéressante. Je chante et ma voix produit son effet habituel. +Ici, on se promène sans chapeau, on parle à tout le monde; <i>requiem +delectabile</i>. Campagne, plus campagne qu'en Russie, tristesse, +détestation!...</p> + +<p>Quand je pense (et j'y pense souvent) qu'on ne vit qu'une fois, je me +reproche de passer mon temps dans ce pays de saucissons.</p> + +<p>Un chapeau de feutre noir d'une façon ravissante, une robe de drap bleu +presque noir, tout unie, bien tirée sur les hanches et à petite traîne, +mais la traîne est retroussée sur le côté, comme un habit de cheval, +souliers de peau jaune à boucles, figure fraîche, port royal (comme dit +maman), démarche gracieuse. Dina s'écrie en me voyant descendre: je ne +te reconnais pas, tu as l'air d'un tableau ancien. Je prie Dina de me +conduire par la ville; ce n'est pas une ville, mais comme le parc d'un +château. L'endroit est ravissant et à chaque pas on voit des montées se +perdant dans la verdure, des balcons à balustrades, des ponts rustiques, +des montagnes, des plaines, charmants en vérité. Mais sur les balustrades +personne n'est appuyé, les allées sont désertes, les escaliers, poétiques +et pittoresques, vides. Je me plains tout haut en admirant ces belles +choses. Voilà , ma chère. Par exemple, je dis que je m'ennuie et j'entends +quelqu'un derrière moi; je me retourne; c'est une personne qui pense ce +que je viens de dire, on se parle, et voilà !.... Eh! bien, s'écrie-t-elle, +retourne-toi donc vite!.... Je me retourne et je vois.... Un cochon blanc +et rose, qu'on conduit en laisse.... À sept heures nous descendons dans la +laiterie, c'est charmant.</p> + +<p>On monte, on descend par un chemin adorable. Schlangenbad est un jardin +ravissant; pas de places, pas de rues, çà et là des maisonnettes propres +et simples. Je parle à peine allemand, je parle une nouvelle langue en +ajoutant <i>irt</i> à tous les mots français. Tout le monde rit et parle +comme moi. Maman me présente à la princesse M... Je me plains de l'ennui, +la princesse m'offre un attaché militaire russe qui est ici, et dont je ne +sais pas le nom.</p> + +<p>Résignons-nous et couchons-nous de bonne heure; levons-nous avec les +poules; cela me fera du bien.</p> + +<p>Je ne saurais jamais vous dire à quel point je regrette que vous ne soyez +pas avec nous et comme ça ferait du bien à votre santé.</p> + +<p class="indent">Au revoir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a> +<b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour) </a><p>Mademoiselle Colignon, son institutrice.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a> +<b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour) </a><p>Marie Bashkirtseff faisait alors son premier voyage à Schlangenbad.</p></blockquote> +<br><br><br> + + + +<h4><b>À la même.</b></h4> + +<p class="indent"> Chère amie,</p> + +<p>Les anciens ont tort. L'amour, c'est la femme qui aime. Si on pouvait être +double, je voudrais l'être pour mettre ma seconde moi à genoux devant la +première, seulement parce que celle-ci est prosternée devant l'amour.</p> + +<p>Qu'est-ce que la femme qui vous aime tout simplement? Peut-on l'apprécier +même si elle vous adore? Oui, les gens aux sentiments vulgaires. Mais si +cette femme se dresse debout, et se prosterne ensuite devant vous, c'est +alors seulement que vous comprenez toute sa grandeur, la grandeur de son +amour. Et ce n'est qu'en s'humiliant ainsi qu'elle est grande, parce +qu'elle vous élève et vous rend digne. Quel est l'homme qui ne se +sentirait pas Dieu devant cette adoration, par conséquent ne pourrait +vous comprendre et devenir votre égal! + +<p class="indent"> Au revoir.</p><br><br><br> + + + + +<h4><b>À la même.</b></h4> + +<p class="indent"> Chère amie,</p> + +<p>Êtes-vous encore à Allevard et comment va votre santé? Où pensez-vous que +je sois aujourd'hui, à Schlangenbad, à l'hôtel Planz? Eh! bien, pas du +tout. Je suis à Paris, au Grand-Hôtel et, si vous étiez plus avisée, vous +auriez pu le voir sur l'enveloppe.</p> + +<p>Je suis une méchante fille, je quitte ma mère en lui disant que je suis +enchantée de partir avec mon oncle. Ça lui fait de la peine, et on ne +sait pas combien je l'aime et on me juge d'après les apparences. Oh! en +apparence, je ne suis pas très tendre. L'idée de revoir ma tante m'occupe. +Pauvre tante, qui s'ennuie tant sans moi! Pauvre maman, que j'abandonne! +Mon Dieu, que faire? Je ne puis pas me couper en deux!...</p> + +<p>C'est vendredi que j'ai quitté Schlangenbad. Le samedi à cinq heures, j'ai +descendu au Grand-Hôtel, où m'attendait ma tante. À la frontière française, +j'ai respiré pour la première fois depuis que je suis sortie de France. + +<p class="indent">Je vous embrasse.</p><br><br><br> + + + + +<h4><b>À sa mère.</b></h4> +<p class="rig">Paris, Grand-Hôtel, 1875.</p><br><br> + +<p class="indent">Chère maman,</p> + +<p>Arrivée à cinq heures du matin, au Grand-Hôtel, il est six heures +seulement et je vous écris déjà ; cela vous prouve mon empressement.</p> + +<p>Depuis quinze jours, j'ai respiré pour la première fois en revoyant la +France. Je me porte à ravir, je me sens belle, il me semble que tout me +réussira; tout me sourit et je suis heureuse, heureuse, heureuse!... +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2"> Je vous embrasse, bonjour.</p> + </div> </div> + +<p>Soignez-vous, ma mère, écrivez-moi et revenez vite.</p><br><br><br> + + + + +<h4><b>À Mademoiselle ***.</b></h4> +<p class="rig">Paris, 1er septembre 1875.</p><br><br> + +<p class="indent">Ma chère Berthe,</p> + +<p>Je réponds de Paris à votre lettre, où je suis depuis trois jours. Ma mère, +qui est restée à Schlangenbad, me l'envoie. Madame votre mère est bien +bonne de penser à moi, et il me tarde de la connaître. Je suis ici avec +ma tante, Mme Romanoff; je crois que vous la connaissez. Que je voudrais +passer quelque temps dans la même ville que tous! nous pourrions au moins +nous voir. C'est si ennuyeux de se rencontrer une ou deux fois par an, +échanger quelques mots et puis être de nouveau, l'une à un bout du monde, +l'autre à l'autre.</p> + +<p>Écrivons-nous toujours. Depuis notre premier séjour à l'étranger, où je +vous ai connue dans notre tendre enfance, j'ai été toujours attirée vers +vous, et quelque chose me dit qu'un jour nous serons plus liées que nous +ne pouvons l'être maintenant.</p> + +<p>Nous sommes au Grand-Hôtel, n° 281.</p> + +<p>Au revoir, ma chère; pensez de moi ce que je pense de vous. Bonjour.</p><br><br><br> + + + + +<h4><b>À sa tante.</b></h4> +<p class="rig">Paris, 1875.</p><br><br> + +<p>Mme Romanoff, Olga, Marie, X... Tout le monde enfin. J'écris comme j'ai +promis et pour commencer je vais déclarer qu'il fait non pas chaud, comme +disait ma tante, mais bel et bien frais, un temps admirable. Je suis allée +chez tous mes fournisseurs, qui sont de vrais anges et pas si chers que +je croyais. K. est avec nous, il est d'une utilité étonnante! Hier, et +avant-hier nous fûmes au Bois—une foule immense et élégante comme +toujours. Ton frère, belle Euphrosine, a une voiture et un cheval +adorables et fait le beau ici. Il a fait un soubresaut en m'apercevant. +Ce singe de L. est également ici et une quantité d'autres, tous ceux +qui étaient à Nice, etc., etc. Seulement, je manque d'argent. C'est le +principal. Qui, diable, a inventé cette vile chose. Comme on était heureux +à Sparte d'avoir de l'argent en cuir, en peau de bÅ“uf! J'économise +admirablement, mais malgré ma belle économie, l'argent <i>deficit</i></p> + +<p>Je fais mieux mes affaires que je ne le pensais, il faut bien m'habituer. +On est très malheureux quand on ne sait rien faire soi-même.</p> + +<p>Mon plus grand tourment, c'est d'aller rôder avec la tante Marie. Ils +viennent tous de sortir pour aller au Bon-Marché; je reste à la maison, +enfermée chez moi, ce qui me plaît cent fois plus que de courir dans tous +ces magasins.</p><br><br><br> + + + +<h4><b>À sa cousine.</b></h4> +<p class="rig">Paris, Grand-Hôtel, 1875.</p><br><br> + +<p class="indent">Chère Dina,</p> + +<p>Voilà une aventure! je m'étais mise sur le balcon du salon de lecture, +attendant ma tante, quand j'entendis derrière moi un chÅ“ur d'admiration +sur ma personne, ma taille. Ce chÅ“ur partait d'un groupe de messieurs +assis derrière moi. Il est vrai, qu'en ma robe de batiste grise, tout unie, +j'ai une taille divine, c'est le mot (tu l'as dit toi-même); mes cheveux +dorés sont coiffés simplement. Je ne sais comment, mais les torsades +tombent jusqu'au milieu du dos. Ce n'est pas tout: entre ces gens il y a +des Brésiliens qui me regardent et me suivent. Ce n'est pas tout: il y a +un charmant jeune Anglais blond, qui a l'air de soupirer; ce n'est pas +tout: il y a un affreux blond Russe qui me poursuit. Ce n'est pas tout: et +si même je croyais que cette fois c'est tout, il y a bien encore d'autres +fous, mais je ne prends pas la peine d'en parler; même les femmes me +regardent et admirent mes toilettes d'une simplicité étonnante et d'un +chic surprenant. Lis ma lettre à maman, ça lui fera plaisir, ça la guérira. +Pauvre maman!</p> + +<p>On nous amène une victoria à deux chevaux et nous sortons.</p> + +<p>Au Bois il y a quatre rangées de voitures, on s'écrase presque. J'étais +en train de m'étonner de la laideur des hommes, ici, quand je vis arriver +quelque chose de connu; je tâchais de reconnaître, car il y a tant de +monde, tant de figures... que les yeux faiblissent et deviennent hébétés +au point de vue moral. La personne me salua et je vis s'épanouir la figure +du stupide Em.</p> + +<p>Au second tour, le surprenant, mais stupide personnage, s'approche de +la voiture et de sa voix stridente avec son accent niçois jette ces mots +flamboyants de distinction:—Où donc êtes-vous logées?—Au Grand-Hôtel, +répond ma tante.—À la bonne heure!...—Quant à moi, je ne me tourne même +pas de son côté.</p> + +<p>Je ne sais à quoi attribuer cette révolution intérieure, mais le fait est +que tout me paraissait noir avant, et tout me paraît rose à présent. Nous +rentrons juste pour la table d'hôte. À gauche, sont ceux que je nomme les +Brésiliens; à droite, au salon de lecture est le gentil Anglais qui, pour +regarder, s'approche vingt fois du côté de la fenêtre, mais chaque fois je +voyais son Å“il droit se détourner de l'affiche qu'il avait l'air de lire, +et se fixer sur moi.</p> + +<p>Oh! vraiment, je ne vaux pas cette peine, Je rentre chez moi et je me mets +à écrire. On frappe; la femme de chambre me donne une carte. De M.... +Faites entrer, c'est Remy seul, sans son père; je regarde son chapeau sur +la table, ses cheveux noirs, et une idée m'illumine.—Asseyez-vous comme +cela, tournez le dos à la porte et ne vous retournez pas quand ma tante +entrera; je veux qu'elle vous prenne pour un autre.—Et tout le temps +notre conversation est interrompue par nos éclats de rire; je me figure +la face de ma tante.</p> + +<p>Remy m'assure qu'il n'a pas changé depuis quatre ans.</p> + +<p>De combien de demoiselles avez-vous été amoureux depuis?—De pas une +seule, je vous jure!!!... Je doute, il assure; je ris, il soupire. C'est +agréable d'avoir des amitiés d'enfance. Alors, comme tu le sais, il était +cent fois plus fort que moi en coquetterie; maintenant, je suis une +vieille et lui, un enfant. Il se hasarde à demander si je suis changée.</p> + +<p>—Pas du tout, je suis toujours la même. Je ne suis pas amoureuse de vous, +cela va sans dire...</p> + +<p>Je voulais dire que je ne l'ai jamais été. Mais pourquoi désillusionner +les gens?... (Il a encore trois ans pour finir ses études.) Il fait de la +tête des signes et balbutie quelque chose qui veut dire: Oh, sans doute, +non, je n'ose pas croire autrement.—Mais, ai-je continué, je suis votre +amie.</p> + +<p>Entre ma tante, et j'éclate de rire en voyant sa figure surprise, +souriante et en même temps sévère. Elle a fait une tête de circonstance, +mais à l'instant Remy se retourne et la face change. Ah! ah! ah! je suis +enchantée de la surprise.</p> + +<p>Au Bois<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>, il y a tant de Niçois, qu'un moment il m'a semblé être à Nice.</p> + +<p>C'est septembre, et c'est si beau Nice en septembre; je me souviens de +l'année dernière, de mes promenades matinales avec mes chiens, de ce ciel +si pur, de cette mer si argentée. Ici il n'y a ni matin, ni soir; le matin +on balaie; le soir, ces innombrables lanternes m'agacent. Je me perds ici, +je ne sais distinguer le levant du couchant, tandis que là , on se trouve +si bien! On est comme dans un nid, entouré par des montagnes, ni trop +hautes, ni trop arides. On est de trois côtés protégé comme par un manteau +de Laferrière, gracieux et commode et, devant soi, on a une fenêtre +immense, un horizon infini, toujours le même et toujours nouveau. Oh! +j'aime Nice.—Nice, c'est ma patrie, Nice m'a fait grandir,</p> + +<p>Nice m'a donné la santé, les fraîches couleurs.—C'est si beau: on se lève +avec le jour et on voit paraître le soleil, là -bas, à gauche, derrière +les montagnes qui se détachent en vigueur sur le ciel bleu argent et si +vaporeux et doux qu'on étouffe de joie. Vers midi, il est en face de moi, +il fait chaud, mais l'air n'est pas chaud, il y a cette incomparable brise, +qui rafraîchit toujours. Tout semble endormi. Il n'y a pas une âme sur la +promenade, sauf deux ou trois vieux Niçois endormis sur les bancs. Alors +je suis seule, alors je respire, j'admire, je suffoque. Qu'est-ce que je +te raconte là ? des choses que tu connais, mais comme je suis en train, je +continue.</p> + +<p>Et le soir, encore le ciel, la mer, les montagnes. Le soir, c'est tout +noir ou gros bleu. Et quand la lune éclaire ce chemin immense dans la mer, +qui semble être un poisson aux écailles de diamants et que je suis à +ma fenêtre, tranquille, seule, je ne demande rien et je me prosterne +devant Dieu!... Oh, non! Tu ne comprends pas ce que je veux dire, tu ne +comprendras pas, parce que tu n'as pas éprouvé cela. Non, ce n'est pas +cela, c'est que je suis désespérée toutes les fois que je veux faire +comprendre ce que je sens!! C'est comme dans un cauchemar, quand on n'a +pas la force de crier!</p> + +<p>D'ailleurs, jamais aucun écrit ne donnera la moindre idée de la vie +réelle. Comment expliquer cette fraîcheur, ces parfums de souvenirs! on +peut inventer, on peut créer, mais on ne peut pas copier... On a beau +sentir en écrivant, il n'en résulte que mots communs: bois, montagnes, +ciel, lune, etc., etc.</p> + +<p>Donne-moi des nouvelles de Schlangenbad et revenez plus vite.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a> +<b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour) </a><p>La fin de cette lettre se retrouve dans le journal de Marie +Bashkirtseff (page 65), avec quelques variantes.</p></blockquote> +<br><br><br> + + + + +<h4><b>À sa tante.</b></h4> +<p class="rig">Paris.</p><br><br> + +<p class="indent">Très chère tante,</p> + +<p>Ne vous déchirez pas le cÅ“ur pour rien et ne prévoyez rien de sinistre. +Tout va admirablement bien, excepté le caractère de mon auguste mère, +qui se fâche du matin au soir et économise tellement que c'est terrible. +Mon auguste mère a proposé de ne pas déjeuner, figurez-vous cela, ne pas +déjeuner! C'est atroce, mais je suis bonne enfant, je ne me fâche pas et +la proposition n'est restée qu'une proposition.</p> + +<p>L'univers entier est à Paris. Depuis la reine d'Espagne jusqu'à A.</p> + +<p>Nous avons visité plusieurs hôtels, il y en a un aux Champs-Élysées, tout +à fait à part avec un petit jardin, écuries et remises, trois chambres de +domestiques, huit chambres à coucher, trois salons, salle à manger, jardin +d'hiver, sous-sols, cuisine, salle de bains, office, etc., etc. Ce n'est +pas une énorme maison et si on l'achetait il faudrait ajouter deux ou +trois pièces. Ce n'est qu'à Paris qu'on peut vivre, partout ailleurs on +végète, on ne vit pas. Quand je pense que nous demeurons à Nice, j'ai +envie de me casser la tête. Et dire que nous avons acheté à Nice!!! Quelle +horreur! Je sais qu'on fera de l'esprit sur ce que je dis, mais je m'en +moque. Je dis ce que je dis et je sais ce que je sais. Vivre ailleurs +qu'ici, c'est perdre son temps, son argent, sa figure, sa santé, tout +enfin. Tout homme sensé et qui n'est pas mort vous dira que j'ai raison.</p> + +<p>Comment va la santé de papa, embrassez-le. Je me propose de gagner 200,000 +roubles et alors je vous montrerai d'où je suis sortie!!!</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"><i>De la mère Angot je suis la fille,</i></p> + </div> </div> + +<p>etc., etc. Quand je pense, qu'on vend en Russie pour acheter à Nice! Mais +c'est de la folie...</p> + +<p>Enfin puisque l'affaire est commencée, terminez-la, payez à Nice et puis +on tâchera de vendre, si l'on trouve un acquéreur. Je vous prie de ne pas +acheter de meubles, car nous en commanderons ici; ce n'est pas la peine de +dépenser de l'argent pour cette baraque Niçoise.</p> + +<p class="indent"> Je vous embrasse beaucoup de fois. Faites tondre et laver Prater.</p> + +<p><i>P.S.</i>—Voici ma photographie en Mignon pour les tableaux vivants.</p><br><br><br> + + + +<h4><b>À la même.</b></h4><br> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4"> ÉPITRE À MA TANTE POUR OBTENIR DE L'ARGENT.</p> + </div> </div> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4"> La plus grande des trois Grâces</p> +<p class="i4"> Se trouve dans cent disgrâces!</p> +<p class="i4"> Si, comme c'est probable,</p> +<p class="i4"> Votre âme charitable</p> +<p class="i4"> De grandes choses capable</p> +<p class="i4"> Entend ma voix lamentable,</p> +<p class="i4"> Elle soulagera ma peine.</p> +<p class="i4"> Et soyez bien certaine,</p> +<p class="i4"> Que lorsque reine je serai,</p> +<p class="i4"> Jusqu'au dernier franc vous rendrai</p> +<p class="i4"> Avec de beaux intérêts.</p> +<p class="i4"> Mon âme poétique</p> +<p class="i4"> Et mon cÅ“ur magnifique</p> +<p class="i4"> Se dessèchent comme pastel</p> +<p class="i4"> Dans ce petit hôtel.</p> +<p class="i4"> Tous les soirs vers six heures,</p> +<p class="i4"> Pour me bien réjouir</p> +<p class="i4"> Dans ce Bois plein de fleurs</p> +<p class="i4"> Il me faut sortir.</p> +<p class="i4"> Il me faut pour cela</p> +<p class="i4"> Voiture et toilette:</p> +<p class="i4"> Comment le puis-je, hélas!</p> +<p class="i4"> Quand est vide la cassette.</p> +<p class="i4"> Lorsque reine je serai,</p> +<p class="i4"> Tout, tout vous rendrai,</p> +<p class="i4"> Mais, en attendant,</p> +<p class="i4"> Envoyez-moi l'argent.</p><br><br><br> + </div> </div> + + + +<h4><b>À la même.</b></h4> +<p class="rig">Paris.</p><br><br> + +<p>Il pleuvait ce matin.</p> + +<p>Ah! ma tante, si vous pouviez m'envoyer un peu du vil métal.</p> + +<p>En vérité, je ne comprends pas comment il y a des gens qui, pouvant vivre +à Paris, s'en vont moisir à Nice!</p> + +<p>Si vous saviez comme Paris est beau! Chez Laferrière, Caroline est allée +aux eaux, la grande mince la remplace et pas mal; au moins avec celle-là +je fais ce que je veux.</p> + +<p>Ah! ma tante, envoyez-moi donc de l'argent.</p> + +<p>Ce soir, nous irons sans doute à l'Opéra.</p> + +<p>Ah! ma tante, envoyez-moi donc de l'argent.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4"> Car je suis dans la gêne,</p> +<p class="i4"> Que mon cÅ“ur, que mon cÅ“ur</p> +<p class="i4"> . . . . . . . a de peine!...</p> + </div> </div> + +<p>Ne pas aller tous les jours au Bois, c'est mourir d'ennui: vous savez bien +que je déteste courir les boulevards et les boutiques. Mon seul plaisir +est d'aller respirer l'air pur de la campagne, de humer les douces +émanations du Bois, d'admirer la nature... des voitures et des toilettes.</p> + +<p>Ah! ma tante, envoyez-moi donc de l'argent!</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4"> Car je suis dans la gêne,</p> +<p class="i4"> Que mon cÅ“ur, que mon cÅ“ur</p> +<p class="i4"> . . . . . . . a de peine?...</p> + </div> </div> + +<p>Que Dieu vous garde, mes amis.</p> + +<p>Nous, par la grâce de Dieu,</p> + +<p class="indent">Marie.</p><br><br><br> + + + + +<h4><b>À sa mère.</b></h4> +<p class="rig">Florence.</p><br><br> + +<p class="indent">Chère maman,</p> + +<p>Nous descendons à l'hôtel de France. Ah! je suis habituée à voyager... je +ne fais que cela depuis quelque temps. Je suis gaie et bien portante. Ce +qui est vilain, c'est que nous ne connaissons pas une âme, moi et ma tante, +deux femmes seules, enfin résignons-nous!</p> + +<p>Quelle vie, quelle animation! des chants, des cris partout. Je me sens +bien ici. Nous sommes comme dans une forêt sauvage, comme le Dante <i>una +selva reggia</i>, je ne sais où l'on va, quelle fête il y a, rien, rien, +rien!... Mais, comme a dit un poète russe: notre bonheur est dans notre +misérable ignorance. C'est vrai, je ne sais rien ici et je suis à peu près +tranquille. J'en voudrai beaucoup à la personne qui me tirera de <i>cette +misérable ignorance</i>: qui me dira, il y a bal là , fête ici; j'en +voudrais être et je serais tourmentée.</p> + +<p>Il fait un clair de lune superbe et notre hôtel est situé sur la seule +partie de l'Arno qui ne soit laide et desséchée, comme le Paillon de Nice. +À demain les visites aux galeries, aux palais!</p> + +<p>Ah! comme on vit bien ici! Nous avons visité le Palazzo Pitti, puis la +galerie de tableaux. Le tableau qui m'a le plus frappé, c'est le jugement +de Salomon <i>en costume moyen âge,</i>—il y a plusieurs autres naïvetés +pareilles. Tu sais que je respecte les tableaux très anciens, ce qui ne +m'empêche pas cependant de voir leurs défauts. Une Vénus avec des pieds si +mal faits, qu'on dirait qu'elle a porté des souliers à grands talons. Mes +pieds sont bien mieux.</p> + +<p>Il y a de très belles et très curieuses choses dans ce palais, il y en a +pour des millions. Ce que j'aime le mieux, ce sont des portraits, parce +que ce n'est pas inventé, composé, arrangé. Il y a aussi une curieuse +collection de miniatures. Pourquoi donc ne s'habille-t-on pas comme avant? +Les modes d'à présent sont laides. Tu sais, une fois mariée, mon genre est +tout décidé, genre mythologique, empire ou plutôt directoire, mais plus +décent, très décent. Il y a de ces délicieuses robes, croisées comme par +hasard, et serrées devant par une ceinture. Oh! les femmes d'à présent ne +savent pas s'habiller, les plus élégantes sont mal mises. Enfin, ayez +patience, si Dieu m'accorde la grâce de faire ce que je veux, vous verrez +une femme un peu bien arrangée.</p> + +<p>De là nous allons à la maison de Buonarotti; mais il y a une telle foule, +qu'on ne peut pas bien voir. Ensuite al Museo del Pietre D. Superbe +mosaïque. Ensuite al galeria del Belorta. Je ne vais pas la décrire. Quand +tu seras bien portante, nous irons ensemble; d'ailleurs il faudrait un +volume et la description n'en donnerait aucune idée. Tu sais que j'adore +la peinture, la sculpture, l'art enfin.</p> + +<p class="indent"> Au revoir, à bientôt. Je t'embrasse.</p><br><br><br> + + + +<h4><b>À son grand-père.</b></h4> +<p class="rig">Florence, mercredi, 15 septembre 1875.</p><br><br> + +<p class="indent"> Cher grand-papa,</p> + +<p>Nous sommes allées à la galerie Degli uffici qui communique avec le Palais +Pitti et que j'ai vue hier autant qu'on peut voir en passant. Aujourd'hui, +c'est autre chose; j'y suis restée une heure et demie. Les statues et les +bustes grecs me retiennent longtemps.</p> + +<p>Je suis désappointée à la vue de la tête d'Alcibiade; jamais je ne me le +figurais avec le front charnu, cette petite bouche montrant les dents, +cette petite barbe.</p> + +<p>Cicéron est assez (je ne le prends pas pour un Grec, soyez tranquille) +bien, mais ce pauvre Socrate! Oh! Il a bien fait de faire de la +philosophie et de causer avec son génie, il ne pouvait pas faire autre +chose! Quelle laideur ridicule!</p> + +<p>Enfin me voilà devant la fameuse Venera Medica! Cette petite poupée est +une déception nouvelle. Ces chevilles ressortantes n'excitent pas mon +admiration, et la tête et les traits communs à toutes les statues +grecques! Non ce n'est pas là Vénus, la déesse charmante, la mère de +l'amour. La bouche est froide, les yeux sans expression; certes les +proportions sont admirablement gardées, mais que lui resterait-il donc, +si les proportions étaient moins parfaites! Qu'on me nomme barbare, +ignorante, arrogante, stupide, mais c'est mon avis. La Vénus de Milo est +beaucoup plus Vénus.</p> + +<p>Je passe aux peintures et trouve enfin une chose digne du nom de Raphaël, +pas une image plate et effacée comme ces madones, pas un Christ enfant +comme en papier mâché, mais une tête vivante, belle, fraîche. La +<i>Fornarina</i>. Peut-être est-ce parce que je n'y comprends rien, mais +je préfère de beaucoup cette tête à toutes ses madones ensemble. <i>Une +femme</i> de Titien, blonde et grasse, est admirable en <i>Flore</i>, on +la retrouve au Palais Pitti, peinte, toujours par Titien, en <i>Cléopâtre +se faisant mordre par un aspic</i>, elle représente une absurdité. Trop +grasse, trop blonde, pas du tout grecque-égyptienne. Les effets de lumière +dans les tableaux de Gherardo delle Notti me plaisent énormément. +Les figures sont belles et vivantes. La grande toile représentant les +<i>Pâtres autour du berceau de Jésus</i> est magnifique. Sous cette banale +auréole, l'enfant divin illumine tous les entourants et semble lui même +être fait de lumière. La vierge Marie tient la couverture découvrant +l'enfant et regarde les pâtres, avec un véritable sourire du ciel. Ils ont +des figures radieusement respectueuses et ceux qui sont le plus près se +font de la main une visière comme on fait quand le soleil empêche de voir. +Toutes les figures sont belles, véritables. On voit bien que le peintre a +compris ce qu'il faisait.</p> + +<p>Dans la salle française il y a un très joli petit portrait de Mignard et +dans la salle flamande un petit tableau de François Van Mieris, qui m'a +ravie par sa finesse extraordinaire. Plus on regarde de près, plus c'est +joli et plus la manière dont les couleurs sont mises est incompréhensible. +Je ne te raconte que ce que j'ai particulièrement remarqué, d'ailleurs +j'ai consacré le plus de temps aux bustes des Empereurs romains et des +femmes romaines, Agrippine, Poppée et... j'oublie son nom.... Néron est +beau comme personne.</p> + +<p>Marc-Aurèle est une bonne grosse tête.</p> + +<p>Titus ressemble à quelqu'un, je ne puis savoir à qui.</p> + +<p>On vient nous apporter le billet de la loge pour ce soir au théâtre +Palliano. On ne donne pas un billet, mais une clef de la loge et deux +cartes d'entrée, je ne vois cela qu'en Italie.</p> + +<p>Demain il faut partir. Plus je vois, plus je veux regarder, je m'arrache +avec peine à toutes ces beautés. La Vénus de Médicis m'a rendu joliment +fière. Ensuite nous visitons les musées égyptiens et étrusques.</p> + +<p>L'enfance de l'art a son charme, mais je ne crois pas, comme on le dit, +que la sculpture grecque ait été importée d'Égypte.</p> + +<p>C'est tout un autre caractère, et puis, n'est-ce pas? en Grèce, dans +les temps les plus reculés, on n'a rien fait de semblable aux choses +égyptiennes. De même qu'en Égypte il n'y eut et il n'y a rien d'approchant +des magnificences grecques.</p> + +<p>En Égypte, l'art est toujours dans le même état, imposant et absurde. +Je regrette de ne pouvoir mieux expliquer ce que je comprends si bien. +Ah, cher grand-papa, si tu étais avec nous! Allons, quittons la superbe +Florence. Cette Lanza <i>leggiéra piota molt che dipel maculato cra caperta</i>, comme dit le Dante au long nez pendant. Voilà encore un +nez!...</p> + +<p>Rentrons, rentrons dans notre ville à nous, dans l'altière cité de +Seguranne. De nouveau en wagon. Quel dommage qu'il n'existât pas de chemin +de fer du temps de Dante. Il en eût certainement fait un des tourments de +son enfer. Cette fumée empestée, ce bruit, ce tremblement continuel!</p> + +<p class="indent">À bientôt, je t'embrasse.</p><br><br><br> + + + +<h4><b>À son frère.</b></h4> +<p class="rig">Nice, 1875.</p><br><br> + +<p class="indent"> Cher Paul,</p> + +<p>Je reviens de Florence, où je suis allée avec ma tante. À Monte Carlo +déjà , je devins rose et me mis à rire de joie jusqu'à Nice. Nous avions +télégraphié et la voiture est là . Au lieu de me déshabiller, je cours voir +les maçons qui arrangent les chambres, puis je cours au second, où nous +logerons en attendant. Je vais te raconter tout. Chez moi je me déshabille +et, en chemise, me précipite sur mes classiques, les range, leur assigne +des armoires particulières et ayant terminé ce travail me jette sur le +tapis et passe une heure entre les caresses de mes deux chiens, les seuls +vrais amis de l'homme, cet homme fût-il Socrate. <i>Poi, poi, riposato +un poco il corpo lasso, ripressivia per la praggoginivesta</i>.... Mais +cela pas avant de m'être parfaitement lavée des pieds à la tête et mis +par-dessus une chemise blanche et fine, un jupon et ma robe de batiste +grise, sauf le corsage, que je remplace par un manteau de foulard blanc +... tu sais comme je suis gentille ainsi.</p> + +<p>Allons, résignons-nous et avec mes livres je passerai encore agréablement +les quelques jours que nous avons à rester ici.</p> + +<p>Dis-moi ce que tu fais, raconte-moi les moindres détails de votre +existence à Gavronzy.</p> + +<p class="indent"> Je t'embrasse et je te plains.</p><br><br><br> + + +<h3>1876</h3><br><br><br> + + +<h4><b>À sa tante.</b></h4> +<p class="rig">Hôtel de Londres, à Rome, Place d'Espagne,<br> +3 janvier.</p><br><br><br> + +<p class="indent">Chère tante,</p> + +<p>Enfin je suis à Rome, après une nuit exécrable, passée dans un +compartiment plein, sur des coussins durs comme du bois, c'était une +horreur, mais c'est fini et nous sommes à l'hôtel de Londres, place +d'Espagne. Ce qui est atroce, c'est qu'il faut marchander!</p> + +<p>Envoyez de suite Léonie avec les choses que nous avons peut-être oubliées. +J'ai laissé mon papier à lettres et une boîte de plumes, expédiez-moi +cela. N'oubliez pas mes recommandations touchant les meubles. Envoyez +absolument le télégramme à Alexandre, concernant les chevaux, sans y rien +changer. Soignez mes chiens.</p> + +<p>Je suis très désespérée d'avoir oublié de dire adieu à grand-papa, mais on +me pressait tant, on criait, on se heurtait. Dites-lui, chère tante, que +je l'embrasse mille et mille fois, que je lui baise les mains et le prie +de pardonner cet impardonnable oubli.</p> + +<p>J'ai encore peu de choses à vous dire, je n'ai pas vu Rome, mais elle me +paraît être une grande machine.</p> + +<p>Il y a à peine deux heures que nous sommes arrivées. Demain j'écrirai à +tout le monde. + +<p class="indent"> Au revoir.</p> + +<p>Soignez-vous et venez pour que mes compagnes d'à présent puissent s'en +retourner en paix dans la ville de Catherine Ségurana.</p> + +<p class="indent"> Je vous embrasse mille fois.</p><br><br><br> + + + + +<h4><b>À la même,</b></h4> + +<p class="indent"> Chère tante,</p> + +<p>Voilà encore une lettre que je vous prie de mettre immédiatement à la +poste, affranchie.</p> + +<p>Nous sommes toutes bien portantes. Au lieu de rester à la maison, sortez +beaucoup, allez partout, et écrivez-moi ce qui se passe partout à Nice.</p> + +<p>Embrassez D..., P... et T...</p> + +<p>Envoyez Léonie et Fortuné. Envoyez mon ombrelle blanche; elle est, je +crois, restée à Nice.</p> + +<p>Tâchez de nous rejoindre au plus vite.</p> + +<p>Vaenez avec D... P...</p> + +<p>Embrassez tout le monde.</p> + +<p>Je vous embrasse, je me porte bien. + +<p class="indent"> Au revoir.</p><br><br><br> + + +<h4><b>À son père.</b></h4> +<p class="rig">Rome, Hôtel de la Ville, 10 mars 1876.</p><br><br><br> + +<p class="indent"> Cher père.</p> + +<p>Vous avez toujours été prévenu contre moi sans que j'eusse jamais rien +fait pour justifier cette prévention. Je n'en ai pourtant perdu ni +l'estime ni l'amour que doit à son père chaque fille bien née.</p> + +<p>Je me crois obligée de vous consulter dans toutes les occasions graves et +je suis persuadée que vous y prendrez l'intérêt que de pareilles matières +comportent.</p> + +<p>Je suis recherchée en mariage par M. le comte B... Maman a dû vous l'avoir +déjà dit; mais hier encore j'ai reçu la demande de M. le comte A., neveu +du cardinal A...</p> + +<p>Je me crois trop jeune pour le mariage, mais dans tous les cas je viens +vous demander votre avis et j'espère que vous me le donnerez. Ces deux +messieurs sont jeunes, riches, et ont tout ce qu'il faut pour plaire. Ils +me sont indifférents.</p> + +<p>En espérant une réponse à ma lettre, je me dis avec le plus profond +respect et la plus grande estime,</p> + +<p class="indent">Votre fille dévouée et obéissante.</p><br><br><br> + + + + +<h4><b>À sa tante.</b></h4> +<p class="rig"> Rome, 1876.</p><br><br> + +<p class="indent"> Chère tante,</p> + +<p>Hier soir au théâtre il y avait un jeune homme, qui m'a regardée et +lorgnée comme un fou. J'avais envie de m'indigner, mais montrer de +l'indignation serait m'exposer au ridicule. Je me suis conduite tout +naturellement, faisant semblant de ne rien remarquer. Il n'y a personne +qui me plaît; ce petit m'a intéressée parce qu'il m'a regardée comme un +fou et parce qu'il était dans une loge et parlait avec ses amis—(ils +avaient cinq ou six loges à côté les unes des autres)—qui avaient l'air +d'être des messieurs <i>chics</i>.</p> + +<p>Dans chaque troupe il faut une prima dona, dans chaque réunion il faut un +primo N. N. Ce soir, j'ai cherché en vain.</p> + +<p>Il y en a beaucoup, mais pas un ne se détache des autres.</p> + +<p>Des yeux noirs, des cheveux noirs, un teint mat. Le petit n'était séparé +de nous que par deux loges, et à chaque instant il changeait de place +pour se trouver en face de moi et attendait impatiemment que je baisse ma +lorgnette pour me regarder sans cesse, pendant toute la soirée, de huit +heures à minuit.</p> + +<p>La sortie est très belle et remplie d'hommes: on passe par un corridor +vivant, formé par des centaines de personnes, un corridor comme à Nice, +mais à Nice il n'est formé que par quelques personnes, tandis qu'ici c'est +un plaisir de sortir de l'Opéra. J'aime ces haies humaines, ces centaines +d'yeux. Et ils sont très polis ici, ils font place.</p> + +<p>La seconde fois que j'irai à l'Opéra je m'amuserai encore davantage, car +maintenant je connais plusieurs personnes de vue.</p> + +<p>Cette soirée m'a rappelé les soirées de Nice, beaucoup moins brillantes, +mais beaucoup plus miennes; là je suis à la maison, et un proverbe russe +dit: <i>En visite l'on est bien, mais à la maison on est mieux.</i></p> + +<p>Vous verrez qu'au bout de trois ou quatre fois j'adorerai l'Apollo, et +puis ces milliers d'yeux noirs qui me regardent me sont une distraction +convenable. Pourvu que beaucoup me remarquent je puis me passer de +remarquer et ce sera même beaucoup mieux.</p> + +<p>Au revoir, je vous embrasse tous. Maman va bien, elle vous écrit.</p><br><br><br> + + + + +<h4> <b>À la même.</b></h4> +<p class="rig">Rome, 1876.</p><br><br> + +<p class="indent"> Chère tante,</p> + +<p>Je commence par vous dire que je suis excessivement bien portante.</p> + +<p>Rassurez-vous de grâce, je suis plus rose que jamais.</p> + +<p>Ensuite, je vous donne une commission.</p> + +<p>Envoyez-moi ici ma vieille robe de mousseline de laine blanche avec les +galons blancs et la jupe d'une autre robe en mousseline de Chine, celle +qui est avec les galons d'or.</p> + +<p>Quant à la boîte de Laferrière, c'est une robe qu'il faut m'envoyer ici +aussi. Worth va envoyer des robes de bal à Nice et vous nous les enverrez +tout de suite à Rome. Il faut te dépêcher. Nous commençons à nous arranger +à Rome. Je vous embrasse beaucoup de fois. Embrasse papa. Comment va-t-il?</p><br><br><br> + + + + +<h4><b>À Mademoiselle Colignon.</b></h4> +<p class="rig">13 juin 1876.</p><br><br> + +<p class="indent">Chère amie,<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a></p> + +<p>Moi qui voulais vivre sept existences à la fois, je n'en ai pas le quart +d'une. Je suis enchaînée. Dieu aura pitié de moi, mais je me sens faible +et il me semble que je vais mourir.—C'est comme je l'ai dit: ou je veux +avoir tout ce que Dieu m'a permis d'entrevoir et de comprendre, alors +c'est que je serai digne de l'avoir, ou je mourrai!—Car Dieu ne pouvant +sans injustice tout m'accorder, n'aura pas la cruauté de faire vivre une +malheureuse, à laquelle il a donné la compréhension et l'ambition de ce +qu'elle conçoit.</p> + +<p>Dieu ne m'a pas faite telle que je suis sans dessein. Il ne peut m'avoir +donné la faculté de <i>tout voir</i> pour me tourmenter en ne me donnant +rien. Cette supposition ne s'accorde pas avec la nature de Dieu qui est un +être de bonté et de miséricorde.</p> + +<p>J'aurai ou je mourrai.—Celui qui a peur et va au danger est plus brave +que celui qui n'a pas peur. Et plus on a peur, plus on a de mérite.</p> + +<p>Le passé n'est qu'un souvenir et par conséquent est une sorte de présent. +Le futur n'existe pas. Ne nous faisons pas de chicanes là -dessus en disant +que l'instant où je vous écris est déjà bien loin de moi; par le présent +on entend aujourd'hui, demain, dans une semaine. Cela m'amène à dire qu'on +ne doit rien ménager, rien regretter. Vit-on pour le futur?</p> + +<p>Et gagne-t-on à se faire un présent triste pour se créer des bonheurs à +l'état d'espérances...</p> + +<p class="indent"> Ne me blâmez pas et au revoir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a> +<b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour) </a><p>Voir dans le journal de Marie Bashkirtseff, page 194, un fragment +qui reproduit une partie des idées exprimées dans cette lettre.</p></blockquote> +<br><br><br> + + + +<h4><b>À la même.</b></h4> + +<p class="indent"> Chère amie,</p> + +<p>Je suis heureuse pour vous, on n'apprend jamais assez tôt une bonne +nouvelle. Est-ce un mérite d'être calme, quand ce calme est dans la +nature? Je suis triste et enragée. <i>Il ne me reste</i> qu'un grand +dépit de souvenir dans ma vie et si je suis fâchée, c'est de voir que +mon existence est tachée de non-réussite. Vous comprenez, <i>j'avais mis +une espèce d'orgueil à me faire une vie toute belle et glorieuse, je +la regardais avec cet amour égoïste de peintre, qui travaille au tableau +dont il veut faire son chef-d'Å“uvre</i>. Retenez bien ces paroles +doublement soulignées, elles sont la plus grande cause de tous mes ennuis +et l'expression et l'explication exacte de tous mes chagrins passés, +présents et futurs. Je suis faite si étrangement, que je regarde ma vie +comme une chose qui m'est étrangère et j'ai mis dans cette vie tout mon +bonheur et tout mon orgueil; si ce n'était cela, je serais à ne me soucier +de rien. Retenez, chère amie, retenez donc bien ces paroles, elles +expliquent tout et m'évitent l'ennui de raconter mes sentiments et de +les expliquer.</p> + +<p>Je suis jolie aujourd'hui et rien n'embellit comme de savoir l'être. On +doit faire la plus grande attention aux petites choses, ce sont elles qui +font la vie et en les négligeant on devient pire qu'un animal. Je deviens +un philosophe. Au revoir.</p><br><br><br> + + + + +<h4><b>À sa mère.</b></h4> +<p class="rig">3 juillet 1876.</p><br><br> + +<p class="indent"> Chère maman<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>,</p> + +<p>Que suis-je? Rien. Que voudrais-je être? Tout!</p> + +<p>Reposons mon esprit fatigué par tous ces bonds vers l'infini, et revenons +à A... Et encore cela! un enfant, un misérable.</p> + +<p>Non, le principal c'est que je laisse à la maison mon journal! J'emporte +la lettre de Piétro avec moi, je vais te dire pourquoi. Je viens de la +relire. Il est malheureux! Aussi pourquoi n'a-t-il pas plus d'énergie que +ça! J'en parle bien à mon aise, moi, dans ma position exceptionnellement +despotique (car tu me gâtes beaucoup), mais lui! Et ces Romains, c'est +quelque chose d'inouï. Pauvre Piétro!</p> + +<p>Ma gloire future m'empêche d'y penser sérieusement, il semble qu'elle me +reproche les pensées que je lui consacre.</p> + +<p>Non, Piétro n'est qu'un amusement, <i>une musique pour couvrir les +lamentations de mon âme</i>. Et cependant je me reproche d'y penser... +puisqu'il ne me sert à rien. Il ne peut même pas être le premier échelon +de cet escalier divin, au haut duquel se trouve l'ambition satisfaite.</p> + +<p>Ah, chère maman, tu ne peux pas me comprendre ... mais je parlerai tout de +même.</p> + +<p>Si j'étais une personne remarquable, je serais célèbre... mais par quoi? +Le chant et la peinture! N'est-ce pas assez? L'un est le triomphe du +moment, l'autre est la gloire éternelle!</p> + +<p>Pour l'un et pour l'autre, il faut aller à Rome et pour pouvoir étudier il +faut avoir le cÅ“ur tranquille. 11 faut amener mon père et pour l'amener, +il faut aller en Russie. J'y vais, bon Dieu!</p> + +<p>Tu es dans le chagrin pour le moment, mais nous triompherons de tous nos +ennuis et nous serons heureux, je te le promets.</p> + +<p class="indent"> Au revoir, je t'embrasse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a> +<b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour) </a><p>Voir le journal de Marie Bashkirtseff, pages 208 et 309. +Les mêmes idées s'y trouvent répétées et souvent textuellement +reproduites.</p></blockquote> +<br><br><br> + + + +<h4> <b>À la même.</b></h4> +<p class="rig">Paris, juillet 1876.</p><br><br> + +<p class="indent"> Chère maman,</p> + +<p>Il fait une chaleur écrasante. Nous avons été chez mes fournisseurs, +nous avons vu nos voitures, elles sont très belles. Nous n'avons encore +rencontré aucun visage connu, d'ailleurs c'est l'époque la plus abominable +de Paris, mais il y a malgré cela beaucoup d'animation.</p> + +<p>Après-demain je vais consulter la somnambule et je vous écrirai le +résultat.</p> + +<p>J'espère que vous ne pleurez pas trop mon absence. Faites plier les +rideaux blancs de ma chambre et souvenez-vous de ce que j'ai dit à propos +du tapis.</p> + +<p>Bientôt je reviendrai, dans trois mois, peut-être moins. D'ailleurs rien +ne m'attire, ne me retient en Russie: je pars parce que tout va mal et que +j'espère arranger les affaires pour le mieux.</p> + +<p>Ne vous ennuyez pas, allez absolument à Schlangenbad, soignez-vous et +écrivez-moi des bonnes lettres.</p> + +<p>La tante va bien, elle vous embrasse.</p> + +<p>Au revoir, soignez-vous, je vous embrasse, vous, grand-papa, et Dina.</p> + +<p class="indent"> Écrivez.</p><br><br><br> + + + + +<h4><b>À Mademoiselle Colignon.</b></h4> + +<p class="indent"> Chère amie,</p> + +<p><i>B***</i>, votre admiration, est venu ce matin apporter quelques romances +pour que Soria puisse chanter ce soir, sans être obligé d'apporter son +paquet sous le bras.</p> + +<p>Je suis sortie avec maman et puis je me suis mise à parcourir les salons +pour voir s'il y avait des fleurs et si tout y avait l'air qui me +convient. Nous avions quelques personnes à dîner. Je dois avouer que ce +monde m'amusait fort peu, aussi me suis-je isolée pendant une heure au +moins pour lire chez moi. À peine redescendue, je vis arriver G***, +aussitôt entrèrent B., Diaz de Soria et Rapsaïd.</p> + +<p>Je m'emparais de Rapsaïd, qui est le ténor le plus célèbre comme amateur +et qu'on s'arrache, à ce qu'il paraît (il est laid, intelligent et Belge), +lorsque Soria, qui causait avec maman, saisit le premier prétexte pour +venir s'asseoir sur l' S. dont j'occupais la moitié et m'attaqua, c'est le +mot.</p> + +<p>Ce teint olivâtre, cette barbe noire, ce crâne nu, ces yeux arabes énormes, +brillants, tout cela s'enflamme du feu le plus naturel à la vue de mes +cheveux blonds et de ma peau blanche. Au lieu de le supplier qu'il chante +et de m'extasier, je déclarai que je ne demandais jamais rien et que si +l'envie lui prenait de chanter, il chanterait bien tout seul. Il a chanté +comme un ange. Jusqu'au départ de Soria, B. et Rapsaïd, ce fut un feu +d'artifice de mots, de musique, d'éclats de rire.</p> + +<p>On m'a dit des choses les plus flatteuses. A*** ne voulait me voir +autrement qu'apparaissant au milieu d'une porte ouverte à deux battants +dans un bal aux Tuileries; le général me comparait à une Vestale, les +autres à ... que sais-je? Soria à Galathée. Animée et craignant d'avoir +trop négligé les dames, je reviens auprès d'elles et nous nous installons +dans le petit fumoir à causer et à rire de trente-six choses amusantes +jusqu'à minuit et demie. Nice veut que la dernière impression que +j'emporte soit bonne.</p> + +<p class="indent"> Je vous embrasse et regrette votre absence.</p> + +<p class="indent"> Écrivez et portez-vous bien.</p><br><br><br> + + + + +<h4><b>À Mademoiselle X...</b></h4> +<p class="rig">Nice.</p><br><br> + +<p class="indent"> Chère amie,</p> + +<p>Je suis là sans cesse à nier mes sentiments pour ce jeune homme, parce +qu'il n'a jamais fait aucune impression sur moi, parce qu'il ne m'a jamais +plu et s'il ne m'avait jamais remarquée, je pourrais vivre cent ans à côté +de lui et ignorer qu'il existe.</p> + +<p>En fait d'impressions fortes, je n'en ai éprouvé de vraies que deux: dans +l'enfance à treize ans, le duc de H...</p> + +<p>Je le dis par souvenir, car je ne m'en souviens plus et suppose que dans +cette passion il y avait beaucoup d'exaltation préparée d'avance, dont +j'avais <i>tout plein</i> pour toutes choses et dont je ne savais que +faire.</p> + +<p>La seconde, ce fut le comte de L... mais pas aux courses; aux courses, il +ne m'avait fait l'effet que d'un beau garçon.</p> + +<p>Le lendemain au Toledo, avec X..., je me suis aperçue qu'il avait <i>du +genre</i>. Et enfin la dernière fois à la gare, au moment de quitter +Naples, j'ai reçu ce qu'on nomme vulgairement un coup de foudre.</p> + +<p>Vous vous souvenez ce que j'ai dit ce soir-là . Je devins subitement folle +de lui, comme il me regardait à travers ma fenêtre de wagon.</p> + +<p>Je ne sais comment m'exprimer, ce sont là de ces impressions inexplicables, +incompréhensibles.</p> + +<p>Je l'ai revu depuis, mais tout simplement, sans aucune secousse, aucune +émotion que le souvenir de ce choc électrique, étrange. En le revoyant, +ce n'est pas lui qui me faisait <i>quelque chose</i>, mais je me souvenais de +cet instant au coup de foudre et je le ressentais presque aussi fortement +rien qu'en y songeant.</p> + +<p>Et c'est encore la même chose à présent bien que je n'y pense presque +jamais.</p><br><br><br> + + + +<h4><b>À son frère.</b></h4> +<p class="rig">Nice.</p><br><br> + +<p class="indent"> Cher Paul,</p> + +<p>Hier, Faure a chanté dans <i>Faust</i> devant une salle éblouissante. Nous +arrivons avant le lever du rideau. Ma tante, Dina, moi, le général et M., +aussitôt vient le marquis R.</p> + +<p>Depuis le premier jusqu'au dernier moment je suis radieuse sans raison, +je fais même plusieurs mots, qui auraient pu avoir du succès si... mais +personne n'ira les répéter... Ah! bah! certainement beaucoup plus que +venant d'une autre. Surviennent encore quelques personnes, il se produit +un encombrement et B. s'esquive...</p> + +<p>Mais avant tout laisse-moi te dire que je suis émerveillée, charmée, +en adoration devant le jeu, le chant et la figure de Faure. Oui... de +cet histrion, précisément. Ce n'était pas un acteur, ce n'était pas un +chanteur, ce n'était pas un parfait Méfistophélès, c'était Satan lui-même. +Costume, manières, figure... l'illusion était complète: souplesse +infernale, raillerie impitoyable, diabolique, philosophie infâme et légère.</p> + +<p>À côté de cette perfection on voyait ce que je ne verrai sans doute +plus jamais: une Marguerite qui ne chantait pas. C'est fort, diras-tu. +C'est vrai. Au commencement j'ai cru qu'elle était émue, effrayée, et +lorsqu'elle entama l'air du roi de Thulé, j'ai tremblé pour elle et je +suis devenue honteuse, si épouvantée que je me suis cachée au fond de la +loge comme si c'était moi la chanteuse. Elle poussait un gémissement, +murmurait quelques sons, hurlait, c'était au point qu'on n'a pas daigné +siffler.</p> + +<p>Les délicieuses heures que j'ai passées! La loge pleine de monde, ce qui +m'empêchait de tomber dans mes humeurs noires... Une musique céleste, qui +m'enveloppait comme un triple manteau de bien-être, qui me réchauffait le +cÅ“ur et me transportait.</p> + +<p>Pendant les mauvais endroits j'échangeais quelques propos gais et aimables +avec ceux de la loge, tous gens d'esprit. Ce soir il m'a semblé être +heureuse et je vais tomber à genoux devant Dieu pour le prier de protéger +la guérison de ma gorge afin que je puisse étudier le chant... +Car là est la véritable vie! Les détails de <i>Faust</i> peuvent plaire d'une +certaine façon et grâce à la musique, mais le sujet est dégoûtant. Je ne +dis pas immoral, hideux, je dis <i>dégoûtant</i>.</p> + +<p>J'avais une robe chastement révélatrice, d'une étoffe collante et +élastique, et j'étais coiffée comme Psyché, les cheveux relevés sur la +tête par un nÅ“ud de boucles naturelles. Tout le monde me dit que je parais +toute neuve ainsi: coiffure, costume, taille; une statue vivante et non +une demoiselle comme il y en a tant. Tu dois être fier, mon cher ami, +d'avoir une sÅ“ur comme moi.</p> + +<p class="indent"> Je t'embrasse.</p> + +<p class="indent"> Assez pour aujourd'hui.</p><br><br><br> + + +<h3>1877</h3><br><br><br> + +<h4> <b>À Madame H.</b></h4> +<p class="rig">Naples, 2 avril 1877.</p><br><br> + +<p>Votre lettre me ravit, c'est tellement vrai tout ce que vous dites, que +je l'ai pensé cent fois moi-même, seulement vous exagérez ma valeur +vraiment.</p> + +<p>Je valais peut-être quelque chose; mais tous ces voyages m'ont abrutie. +J'ai toujours mal à la gorge, et le climat de Naples me fera peut-être du +bien.</p> + +<p>Ne prenez pas trop au sérieux ce que j'écris ce soir, je suis mélancolique, +et je vois tout sous un crêpe, cela arrive à tout le monde.</p> + +<p>Je pense avec bonheur que, dans un mois, nous serons installées à Paris, +d'où je ne veux plus sortir.</p> + +<p>Les oreilles coupées ont leurs charmes pour ceux qui les coupent. +Mettez-vous en colère, et écrivez-moi tout ce que vous voudrez, cela +m'entretiendra dans un état d'esprit à peu près sain. Je suis moi-même +lasse de moisir; vos paroles me révoltent contre moi, contre tous. +J'allais m'endormir sous vos injures que j'apprécie et comprends. +Pensez-vous que je n'ai pas mille fois remué cent cinquante projets, mais +à quoi bon!</p> + +<p>Hier, j'étais gaie en écoutant le <i>Stabat</i> de Pergolèse, qu'on a +rechanté pour la princesse Marguerite, et dont les accents divins me +remplissent le cÅ“ur et les oreilles, ce soir je suis énervée.</p> + +<p>Maman et Dina sont à San Carlo. Je suis restée à la maison, ce qui a causé +une petite escarmouche domestique dans laquelle j'ai joué un rôle tout à +fait passif. Depuis quelque temps, je suis si raisonnable et tranquille +que c'est effrayant. Je m'ennuie, qu'est-ce que vous voulez qu'on y fasse!</p> + +<p>Je ne puis pourtant pas m'amuser à me monter la tête pour un imbécile et +même pour un homme d'esprit. Ce genre de divertissement ne me sourit que +comme un accessoire.</p> + +<p>Je crois que j'écris des bêtises; ne prenez de ma lettre que ce qu'il faut.</p> + +<p>Les sérénades continuent. Voudriez-vous que cet espagnol amusement me fût +interdit! Bon Dieu, que vous êtes sévère!</p> + +<p>C'est un tas de choses qui me retiennent à Naples; je vous raconterai tout +cela. C'est vide, mais cela fait passer les journées!</p> + +<p>Au revoir. Injuriez-moi plus souvent, cela me fait un bien immense.</p> + +<p class="indent"> Tout à fait à vous.</p><br><br><br> + + + + +<h4><b>À sa tante.</b></h4> +<p class="rig">Florence, 1877.</p><br><br> + +<p class="indent"> Chère tante,</p> + +<p>Faites-moi la grâce de faire en sorte que nous puissions encore rester à +Florence, la plus belle ville du monde. Apportez vous-même l'argent, je +vous en prie, soyez gentille.</p> + +<p>Est-ce qu'on n'a encore rien envoyé de Paris? Écrivez ou envoyez des +dépêches, les dépêches valent mieux. Je ne puis pas rester sans robes, +surtout ici, et mes toilettes sont usées, je ne suis pas moi-même. Envoyez +une dépêche à Worth, à Laferrière, à Reboux, à Ferry, à Vertus. Dites-leur +simplement de m'envoyer ce que j'ai commandé et c'est tout. Il y aura +peut-être un bal ici et vous ne vous imaginerez jamais combien je voudrais +paraître belle. Ne vous inquiétez pas de ma figure, elle sera admirable; +je suis fraîche, demandez plutôt à maman. Je me couche de bonne heure +depuis une semaine et je continuerai ainsi. Mais il est atroce de manquer +de robes, surtout à Florence, où on est si élégant.</p> + +<p>Il n'y a aucune comparaison avec Naples. Et puis, quand je ne suis pas +mise à mon idée, je suis de mauvaise humeur et quand je suis de mauvaise +humeur, je suis laide.</p> + +<p class="indent"> Je vous embrasse, vous et papa. Au revoir.</p> + + +<p>P. S.—Ne laissez pas errer votre fantaisie: X... n'est pas à Florence et +il ne s'agit pas de lui.</p><br><br><br> + + + + +<h4><b>Au marquis de C***.</b></h4> +<p class="rig">26 juin 1877.</p><br><br> + +<p>Nous avions en effet, marquis, la terrible nouvelle; mais annoncée +par vous, elle nous a causé une impression encore plus vive et plus +douloureuse. Nous sommes profondément touchés de ce que vous ayez songé +à nous dans un pareil moment.</p> + +<p>Je ne veux pas vous ennuyer par des condoléances de convention, mais je +veux que vous soyez persuadé d'avoir trouvé dans nos cÅ“urs un écho ami. +Je voudrais aussi pouvoir dire à madame votre mère, si belle et si +sympathique, que dans son immense affliction, Dieu lui a accordé une grâce +suprême dans l'excellent fils que nous connaissons et qui mérite si bien +une telle mère.</p> + +<p>Je voudrais vous prodiguer toutes ces paroles amies qui me viennent du +cÅ“ur à la bouche, mais les consolations ne consolent pas. Nous espérons, +cher marquis, vous revoir l'année prochaine, sinon gai comme autrefois, du +moins tout à fait remis.</p> + +<p class="indent"> Au revoir donc et que Dieu vous garde.</p><br><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p><br><br><br> + +<h4> <b>À Monsieur ***.</b></h4> + +<p>Au fait pourquoi ces deux grands amis sont-ils en froid? Je pensais que la +corde qui les lie sur mon tableau était solide<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>.</p> + +<p>Ma cure d'Enghien, où l'on me mène tous les jours de huit heures du matin +à une heure après-midi, me fatigue énormément. Et puis, je déteste Paris! +c'est un bazar, un café, un tripot où l'on ne peut respirer que lorsqu'on +est installé depuis un mois dans un hôtel entre cour et jardin. La fenêtre +fermée on étouffe, ouvrez-la et vous êtes assourdi par le vacarme des +voitures.</p> + +<p>Ma malheureuse mandoline ne rend que des sons plaintifs; d'ailleurs tous +les instruments à cordes rappellent un tas de choses touchantes.</p> + +<p>Alors ce bon M... ne dit pas de mal de moi?... voyez-vous l'excellent +jeune homme!</p> + +<p>Eh bien, je lui rendrai justice à l'avenir.</p> + +<p>À propos de votre place dans l'autre monde, grâce à votre caractère +régulier vous iriez au ciel, mais le commerce des damnés vous relègue:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4"> <i>... intra color che san sospesi.</i></p> + </div> </div> + +<p>Ah! monsieur, vous vous intéressez à Euterpe, cela ne m'étonne pas de la +part d'un homme distingué.</p> + +<p>Puisque vous m'en suppliez je veux bien vous donner les navrants détails +de la visite de M... et les suites qu'elles ont eu pour <i>Elle</i>. +Votre ami a donc été aussi Å’il-de-bÅ“uf, aussi Talon-Rouge que vous savez, +toujours suivi de son laquais comme Milord et son domestique. C'est très +prudent. Je l'ai montré à la jeune personne, qui poussa un grand cri +et s'évanouit en s'enfuyant à toutes jambes, de sorte que pas un des +vélocipèdes que j'ai envoyés à sa poursuite n'a pu la rattraper, et +j'ignore ce qu'elle a pu devenir.</p> + +<p>Au lieu de s'attendrir de ce désastre, votre ami a continué d'aller à +Monaco, quelquefois avec nos dames, mais invariablement avec son ami F... +et suivi d'un page. Après quoi <i>Milord-et-son-domestique</i> a déjeuné +chez nous, mais étant sur notre départ, nous n'avions à opposer à son +formidable équipage qu'une maison en désordre, ce dont je ne me consolerai +jamais.</p> + +<p>Que je n'oublie pas de vous combler de bénédictions, selon ma promesse, en +vous restituant l'image, un tant soit peu détériorée par les outrages du +temps.</p> + +<p>Quant à la question, pour laquelle vous me promettez une si touchante +discrétion, je vous dirai seulement: est-ce que, par hasard, vous me +prenez pour la jeune harpiste?</p> + +<p>Nous restons encore dix jours à Paris en attendant les gens de Nice, après +quoi je ne sais ce qu'on va faire jusqu'en septembre, et en septembre on +ira peut-être à Biarritz; on dit que ce sera très élégant.</p> + +<p>Est-ce que vous domptez toujours des chevaux? Croyez-moi, ils valent mieux +que les hommes, au moins lorsqu'un cheval vous donne une ruade vous êtes +sûr que ce n'est pas le coup de pied de l'âne.</p> + +<p>Au revoir. Ah! j'allais oublier de vous dire que je trouve vos lettres +charmantes et vous prie de ne pas faire le paresseux,—sous aucun prétexte.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a> +<b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour) </a><p>Allusion au croquis de Marie Bashkirtseff représentant les deux +amis attachés par le cou aux deux extrémités d'une même corde, au milieu +de laquelle est pendu un cÅ“ur.</p></blockquote> +<br><br><br> + + + + +<h4><b>À Monsieur de M***.</b></h4> +<p class="rig">Schlangenbad.—Badehaus, 1877.</p><br><br> + +<p>Cette photographie est si jolie que je ne puis résister au désir de vous +montrer envers quelle charmante personne vous manquez d'amabilité. Et moi +qui aux Enfers vous avais assigné une place parmi les <i>Sospesi</i>, où +se trouvent Virgile et tous ceux qui ne peuvent aller en Paradis malgré +leurs vertus, mais qu'on ne peut pas non plus envoyer aux enfers et qui +sont en suspens entre les deux! Vous méritez d'être auprès de Lucifer +lui-même, au fond.</p> + +<p>Est-ce que vous seriez fâché pour la <i>trinité</i>? Non, n'est-ce pas<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.</p> + +<p><i>P.S.</i>—Si vous connaissez des malades de nerfs, envoyez-les ici, maman +éprouve un grand soulagement des eaux de Schlangenbad.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a> +<b>Note 9: </b><a href="#footnotetag9">(retour) </a><p>Allusion au dessin placé en tête de la lettre précédente.</p></blockquote> +<br><br><br> + + + + +<h4><b>Au même.</b></h4> +<p class="rig"> Paris, Grand Hôtel, 1877.</p><br><br> + +<p class="indent"> Monsieur,</p> + +<p>J'avais envie de ne plus vous écrire, ô Monsieur de M., mais il me faut +toujours raconter n'importe quoi à quelqu'un. Les femmes sont souvent +ennuyeuses, les bonnes amies nous assassinent avec des parodies de +Sévigné. Ou bien elles sont méchantes et alors on doit faire bien +attention à ses écrits sous peine d'être mangée, Dieu sait par quelles +dents plombées, écornées, fausses; rien que d'y songer.... fi.</p> + +<p>Je ne vois donc que vous, qui êtes mon frère et ami. Aussi, j'accepte avec +gratitude le serment que vous me faites.</p> + +<p>Savez-vous que moi aussi je devais aller en Angleterre voir mon amie Lady +P..., mais la pauvre femme vient de mourir et notre voyage ne se fera, +sans doute, pas.</p> + +<p>Nous revenons de Wiesbaden, où l'on a passé quelques jours après le gentil +Schlangenbad et où il y avait une société russe très agréable. Beaucoup +des vieux amis et de nouvelles connaissances. Comtesse Loris Mélikoff est +là en attendant son mari qui joue au soldat en Asie.</p> + +<p>Mon grand-père a retrouvé son antique ami le prince Repnine et ne voulait +plus partir; bref, c'était charmant, charmant, mais hélas, monsieur, trop +de femmes!</p> + +<p>Nous sommes ici, en attendant une décision quelconque. Ma gorge est à peu +près guérie, mais on m'ordonne les climats chauds. Je ne sais ce que nous +ferons et je me déteste. C'est un sentiment extrêmement désagréable, on +est comme la femme trop maigre au bain de mer: elle a beau courir, ses +jambes la suivent.</p> + +<p>J'ai à vous proposer une excursion bien autrement agréable que ce +misérable Sorrento. Et je vous prie de croire que c'est sérieux. Il +s'agirait d'aller de Nice à Rome à pied, s'arrêtant dans toutes les +villes intéressantes. On peut y arriver en vingt-huit jours, presque sans +fatigue. Mes supérieurs iront en voiture, moi à pied, nous serons toute +une société. J'attends des lettres d'Angleterre. Que dites-vous de cela? +Êtes-vous amateur de ces sortes de choses? Dans tous les cas nous nous +verrons en Italie et je compte bien sur votre coup d'épaule qui sera +rudement donné à en juger par les tours de force de Naples; aussi rien +qu'à l'idée de vous empoigner et de vous mettre aux pieds de maman, je +pousse des cris.</p> + +<p>Enfin, je ferai mon possible, l'amitié oblige.</p> + +<p class="indent"> Bien des choses de nous tous.</p><br><br><br> + + + +<h4><b>À Mademoiselle Colignon.</b></h4> +<p class="rig">Dimanche, 14 octobre 1877.</p><br><br> + +<p>Ah! chère amie, comment peut-on ne ne pas adorer Verdi. Je ne connais +rien de plus remarquable que son <i>Aïda</i>. Chaque accord et chaque phrase +parle. Je crois vraiment que l'on comprendrait et la signification de la +pièce et dans quel pays cela se passe, et tout enfin, sans voir la scène +et sans entendre les paroles. C'est dans ce sens-là que je place <i>Aïda</i> +plus haut que toutes les musiques du monde. Et aussi quel charme, quelle +force, quel sentiment exquis!</p> + +<p>Vous savez, je n'en parle pas au point de vue savant, je ne saurais pas et +ce serait dommage. On est plus... on jouit plus, ne sachant pas comment +c'est fait.</p> + +<p>Ne devant rien faire de sérieux en musique, je n'en sais que ce qu'il faut +pour une personne de goût qui ne veut pas composer.</p> + +<p>C'est ce soir, en jouant des airs d'<i>Aïda</i> sur ma mandoline, que je +me suis mise à en raffoler. J'avais oublié la musique...</p> + +<p>La musique dispose à la vie, à la gaieté, aux larmes, à l'amour, enfin, +à tout ce qui agite, contente et tourmente, tandis que le dessin est un +travail qui vous enlève de la terre et vous rend indifférent à tout, +excepté à votre art.</p> + +<p>On m'a promenée au Bois; il faisait très beau et l'air était si doux que +je me croyais en Italie. Il faudra aviser pour le dimanche.</p> + +<p>Cela m'ennuie de perdre un jour chaque semaine, car je ne sais pas me +reposer; quand je me repose, je m'ennuie.</p> + +<p>Sans doute l'étude de la musique demande la même application, le même +calme, mais pour peu qu'on en fasse pour soi ou pour les autres, on doit +subir toutes ses influences.</p> + +<p>On se passionne pour le dessin, la peinture, mais jamais ils ne vous +feront...</p> + +<p>Je deviens folle, car je ne sais pas rendre ma pensée!!</p> + +<p>D'ailleurs, je dis des choses fort connues. Je veux seulement qu'on sache +ce que j'en pense, moi.</p> + +<p>La musique d'<i>Aïda</i> est comme la Gretchen de Max. Cela parle, cela +vous raconte toute l'histoire, jusqu'aux moindres nuances. Ainsi, je vous +assure qu'on s'aperçoit si la scène se passe dans un appartement ou à +l'air, le jour ou le soir—rien qu'en entendant la musique.</p> + +<p>Pendant que je dis ces choses abstraites, «La France haletante» attend +le résultat des élections. Car c'est aujourd'hui. Le maréchal doit avoir +mal dîné le soir. Je regrette tant de n'avoir personne pour me tenir au +courant de toutes ces machinations.</p><br><br><br> + +<h3>1878</h3><br><br><br> + +<h4><b>À Monsieur de M...</b></h4> +<p class="rig">Paris, avenue de l'Alma, n° 67.</p><br><br> + +<p>Je m'empresse, cher Monsieur, de dissiper vos légitimes inquiétudes; les +gâteaux sont arrivés, ils sont superbes et nous vous en remercions; ils +sont si beaux, qu'on est tenté de les faire encadrer.</p> + +<p>Il nous est arrivé un bien grand malheur, notre cher docteur Wolitski, +que vous avez vu chez nous, est mort vendredi dernier, à deux heures de +la nuit. C'était le meilleur ami de toute notre famille, le filleul de +grand-papa, il nous a tous vus grandir; vous pensez bien quelle perte +irréparable. Les amis comme lui sont si rares; pour ne pas dire qu'on n'en +trouve plus. Grand-papa malade, lui-même, comme vous savez, a pleuré toute +la journée et continue jusqu'à présent à être très triste. Mais je ne veux +pas vous entretenir de choses si sombres.</p> + +<p>Vous me demandez si je n'hésite pas entre l'amour de l'art et l'amour de +la belle nature; je n'hésite pas: je les aime également, mais la belle +nature ne donne des jouissances à peu près complètes que lorsque l'on sait +que l'on est soi-même quelque chose, lorsqu'on possède la force de l'art +qui est une grande et très grande force.</p> + +<p>Il y a ici une personne qui désire savoir tout le mal que l'on dit d'un +certain M. L. Ne le connaissez-vous pas?</p> + +<p>Vous savez que la princesse S. s'est embarquée pour l'Amérique, où elle +veut, dit-on, se marier. Voilà qui serait une fin extraordinaire.</p> + +<p>Êtes-vous assez heureux d'aller à Rome! Je vous envie et je l'avoue, +quoique l'envie soit une bassesse.</p> + +<p>Racontez-moi ce que vous avez vu aux funérailles du roi et tout le reste. +Soyez bien aimable et donnez-moi toutes les nouvelles et vieilleries +imaginables... Je lirai cela à table, puisque c'est là seulement que je +suis libre.</p> + +<p>On vous fait dire mille choses aimables. Est-ce qu'il y aura un carnaval?</p><br><br><br> + + + +<h4><b>Au même.</b></h4> + +<p>On vient de me voler mon chien blanc, Pincio, celui que vous avez vu chez +nous. C'est horrible. Je crois qu'on l'a emmené de Paris; j'écris de tous +côtés dans le cas où ces misérables viendraient à être attrapés par les +âmes charitables auxquelles je m'adresse. Savez-vous une action plus +indigne que voler un chien? C'est lâche tout bonnement. Comment! on +prend une créature qui est attachée à ses maîtres, qui a parfois une +intelligence bien supérieure à celle de certains bipèdes, mais qui n'est +pas en état de se défendre, voilà le sublime de la petitesse et de la +méchanceté.</p> + +<p>Vous êtes bien heureux, vous n'avez pas de chien et on ne vous en a pas +volé. Enfin!</p> + +<p>Que faire, j'ai fait afficher 200 francs de récompense et cela n'a servi à +rien. N'est-ce pas une indignité de toute la race humaine?</p> + +<p>Consolez-moi en me parlant de l'Italie.</p><br><br><br> + + + +<h4><b>À Mademoiselle B***</b></h4> + +<p>Comme tu es bonne et gentille, ma chère Jeanne, de penser à moi juste au +moment où l'on oublie tout!</p> + +<p>Maman et nous tous sommes enchantés de ton bonheur, car je présume que tu +es heureuse.</p> + +<p>Comment, tu as été à Nice! Je n'en ai rien su, on ne m'en a rien dit. +Mais dis-moi, comment as-tu trouvé notre maison, puisque tu ne savais pas +l'adresse.</p> + +<p>Moi, j'ai passé cet hiver à Rome, j'ai étudié la peinture.</p> + +<p>Quand je te reverrai, je ferai ton portrait. Donne-moi des nouvelles de +tous les tiens et envoie-moi sans faute le portrait de ton fiancé. Je veux +absolument voir l'homme heureux qui aura pour femme Jeanne, qui est un +trésor d'esprit et de cÅ“ur. Montre-lui ces lignes et dis-lui qu'elles sont +écrites par quelqu'un qui ne flatte personne et n'invente rien.</p> + +<p>Cet hiver, à Rome, j'ai été demandée en mariage par un Anglais et deux +comtes italiens. Mais j'ai toujours refusé: ils m'aimaient, mais je ne les +aimais pas. Voilà l'affaire. D'ailleurs je ne veux pas me marier sitôt, +j'ai à peine dix-sept ans. Quel âge as-tu donc?</p> + +<p>Tu me demandes mon adresse, écris-moi toujours à Nice, promenade des +Anglais, 55 bis, Mlle Marie Bashkirtseff, dans sa villa. Ma tante m'a +donné cette villa. De Nice, on m'enverra les lettres si je suis ailleurs. +C'est le plus sûr.</p> + +<p>Réponds vite et dis-moi où et quand tu te maries? Le nom de ton futur mari +et sa photographie.</p> + +<p>Je suis de retour à Nice depuis deux semaines, la ville est triste, je me +réfugie dans mes livres; tu ne sais peut-être pas que je suis sérieuse et +studieuse, tout en étant gaie et folle quand il s'agit de rire.</p> + +<p>Quand et où te verrai-je?</p> + +<p>Tu es si gentille de ne m'avoir pas oubliée. Sois tranquille, si quelque +chose m'arrive de particulier, je t'en avertirai de suite.</p> + +<p>Au revoir, mille amitiés à ta famille de la part de nous tous. Je +t'embrasse de tout mon cÅ“ur et te souhaite tout le bonheur possible et +impossible.</p><br><br><br> + + + +<h4><b>À la même.</b></h4> +<p class="rig">Paris, avenue de l'Alma.</p><br><br> + +<p class="indent"> Chère Jeanne,</p> + +<p>Ce n'est qu'aujourd'hui que je puis vous répondre, car aujourd'hui nous +avons rencontré vos parents, qui nous ont donné votre adresse. J'ai bien +souvent pensé à vous, je voulais tellement vous écrire, après avoir reçu +la nouvelle de votre mariage. Je ne puis le faire qu'un an après! J'espère +que vous n'avez pas cru que je vous oubliais ou vous négligeais.</p> + +<p>On m'apprend de bien grandes nouvelles à propos de vous.</p> + +<p>Écrivez-moi bientôt; maintenant je ne perdrai plus votre adresse et +pourrai vous répondre.</p> + +<p>Nous sommes presque installés à Paris, je m'occupe de peinture et ne vais +presque pas dans le monde, qui d'ailleurs m'ennuierait profondément. Nous +vous embrassons et vous souhaitons de continuer à être aussi heureuse que +vous l'avez été jusqu'à présent.</p> + +<p>Au revoir, chérie, je vous envoie mon portrait dans le cas où vous auriez +oublié la figure de Marie Bashkirtseff.</p><br><br><br> + + + +<h4><b>À sa mère.</b></h4> +<p class="rig">Soden, 1er août 1878.</p><br><br> + +<p class="indent"> Chère maman,</p> + +<p>Donnez-moi d'abord des nouvelles de la santé du grand-père<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>; et puis +voilà : à force d'être ennuyeux, Soden devient drôle. Je te veux tout +raconter. Un des ménages chics de Pétersbourg entre dans notre société +ainsi que le vieux prince Ouroussoff dont la sÅ“ur, mariée à M. Maltzoff, +est l'amie intime de notre Impératrice, tu le sais bien. Les dames russes +de notre société pensent que l'indifférence des deux petits princes +allemands, dont je t'ai déjà parlé, me froisse.—Cette enfant gâtée,—dit +Mme A.,—qui est habituée à voir exécuter ses moindres caprices, est +froissée de la froideur, apparente d'ailleurs, de ces Messieurs.</p> + +<p>C'est moi qui n'y songe pas, va, chère maman; je ris seulement en songeant +à quel point à Soden et ailleurs les gens vous prêtent des sentiments, des +impressions, des pensées, que vous n'avez pas du tout. Pendant deux jours +en effet, je m'en suis un peu occupée de ces petits princes, après, plus +du tout... Mais puisque les autres en parlent, je veux bien t'avouer que +je ne les ai jamais bien regardés. Pourtant je peux te dire que le plus +jeune (dix-huit ans), Hans, est grand, mince, blond, grand nez assez fin, +petits yeux, bouche malicieuse, pas de moustaches, tête baissée, l'air +d'un jeune loup.</p> + +<p>L'autre Auguste (vingt-quatre à vingt-cinq ans), plus petit, brun, des +yeux très beaux, une petite moustache noire pendante,—et dans toute sa +personne il y a quelque chose de pendant—une peau veloutée comme je ne +crois pas en avoir vu chez un homme, une belle bouche, un nez régulier, ni +rond, ni pointu, ni aquilin, ni classique, un nez dont la peau est aussi +veloutée, ce qui est excessivement rare, un teint très pâle, qui serait +admirable, s'il ne provenait de la maladie. Tous les deux ont de belles +mains aristocratiques et soignées.</p> + +<p>Qu'est-ce donc lorsque je regarde bien!...</p> + +<p>Écris-moi tous les jours, parle-moi de grand-papa.</p> + +<p>La tante vous embrasse tous, moi aussi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a> +<b>Note 10: </b><a href="#footnotetag10">(retour) </a><p>Son grand-père était atteint de paralysie.</p></blockquote> +<br><br><br> + + + +<h4><b>À la même.</b></h4> +<p class="rig">Soden, samedi, 3 août 1878.</p><br><br> + +<p>Je t'ai parlé de M. Muhle, aubergiste? Eh bien, M. Muhle prétend que c'est +arrangé pour nous... Vous savez que ce soir il y a bal au Kurhaus et ce +pauvre Muhle, qui est toujours ivre, se promet une fête colossale. Bien +entendu, nous y allons tous.</p> + +<p>À peine installés, voilà que je vois un monsieur que j'ai rencontré une +ou deux fois le matin, conduisant un étrange tilbury avec un petit groom. +Ce monsieur donc arrive et se présente. C'est le baron de je ne sais quoi, +fils de je ne sais quelle autorité du pays, grand seigneur, à ce qu'on +me dit. Mais je refuse de danser et, comme il insiste, j'essaie de lui +prouver que la danse nous dépouille de notre dignité, que cet exercice est +une des grandes preuves de la décadence de la grande famille humaine, +etc... Bref, je lui parle politique, puis de la guerre d'Orient, etc., +etc. Muhle est vexé, car, en refusant de danser avec un jeune homme si +blond et si rose, j'ai vexé ce jeune homme, qui est aussitôt parti de +Soden.</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Tout le monde plaisante sur le prince de H..., de sorte que l'on peut +encore rire. Ce pauvre prince change à vue d'Å“il, il est arrivé beau et +maintenant il est laid, il est méchant. On reconnaît sa sonnette, et il +faut l'entendre parler au garçon et à son pauvre frère. Je crois que l'on +va bientôt l'enterrer. Quel horrible mal!!...</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Le baron...., celui du bal, est le plus grand fonctionnaire du pays, +gouverneur ou autre chose, je ne sais au juste. Le prince Ouroussoff le +connaît et le susdit baron n'a cessé de lui dire que la position qu'il +occupe si jeune lui fait trop d'honneur, qu'il ne croit pas l'avoir +méritée, que c'est à la bonté de l'Empereur qu'il la doit. Mais ceci n'est +que la préface. Ce baron est <i>amoureux d'une demoiselle</i>, et, pour +faire sa connaissance, il a organisé le bal d'hier; mais comme on lui a +dit, dans le pays, que cette jeune fille était aimée d'un autre jeune +homme, il alla trouver le jeune homme en question et, avec la franchise +que comportait la circonstance, il le pria de lui dire la vérité, et si ce +n'était qu'un racontar de Soden, s'il n'aimait pas la demoiselle, de lui +donner l'autorisation de se présenter... mais si, au contraire, c'était +vrai, de le lui avouer; dans ce cas, sa loyauté, son honnêteté lui +défendraient de contrecarrer les chances de l'autre, qui avait le droit de +priorité. Le monsieur l'assura qu'il n'était nullement amoureux—(pauvre +jeune fille),—et lui permit de se présenter, autant qu'il le voudrait.</p> + +<p>La demoiselle, c'est moi; le monsieur, c'est D...</p> + +<p>Le baron est grand, blond, gros, plein de sang. Tu sais que ces hommes-là +m'aiment généralement et généralement aussi je les déteste. Il est vrai +aussi que je n'aime pas beaucoup plus les autres, quand je m'examine +sérieusement. Le comte M... était blond, le comte B... blond, Pacha G... +(quel nom!) blond, P... blond, comte M... blond et enfin le baron S... +blond; A..., qui était un enfant, était aussi blond.</p> + +<p>Je m'ennuie beaucoup sans vous tous et encore plus sans mon atelier.</p> + +<p class="indent"> Au revoir, embrasse grand-papa.</p><br><br><br> + + +<h4><b>À la même.</b></h4> +<p class="rig">Soden, 6 août 1878.</p><br><br> + +<p class="indent"> Chère maman,</p> + +<p>Je vais te raconter mes enfantillages: ce matin je me suis promenée et je +suis entrée dans l'église catholique; j'ai profité de la solitude absolue +pour monter dans la chaire, dans le chÅ“ur, sur l'autel, et pour réciter +les prières posées sur les tablettes de l'autel; je l'ai fait pour prier, +parce que j'ai un tas de projets et que j'ai besoin de l'assistance du +ciel... Mais l'idée que j'ai lu une messe me transporte. Songez, j'ai +sonné comme font les prêtres durant l'office... Enfin je n'ai pas eu de +mauvaise intention.</p> + +<p>J'ai fait une longue conversation avec le prince Ouroussoff; tout à coup +le prince me dit: Voici les Ganz.—Tu te rappelles que j'ai donné le nom +de Ganz aux deux princes allemands. Tu comprends qu'on ne peut pas rester +tranquille, quand cet homme sérieux, cet homme d'État s'interrompt au +milieu d'une explication des causes intimes de la guerre, vous dit comme +une chose toute naturelle que... <i>Voilà les Ganz</i>. Le mot ganz me fait +penser à l'allemand (<i>Gans</i>)<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>.</p> + +<p>J'ai fait une pochade de ces princes (comme à Nice) si ressemblante, que +le garçon qui venait apporter un plateau s'arrêta net devant la toile, +se mit à rire et à gesticuler d'un air si bête, que vraiment ma vanité +d'artiste est flattée.</p> + +<p>Puis est venue Mme A. Nous nous sommes tenues à la fenêtre qui est notre +balcon. Ganz passait à chaque instant pour regarder, Mme A. faisait la +coquette et riait d'un air mauvais genre. Comme c'est bête, que je ne +puisse vous faire partager ma gaieté au sujet des Ganz.</p> + +<p class="indent"> Au revoir, je vous embrasse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a> +<b>Note 11: </b><a href="#footnotetag11">(retour) </a> Gans, oie.</blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>1879</h3><br><br><br> + +<h4><b>À M.***</b></h4> +<p class="rig">Paris, 63, avenue de l'Alma.</p><br><br> + +<p>Votre lettre a cela de bon pour vous, qu'elle provoque irrésistiblement +des conseils qu'il est impossible de refuser même lorsqu'on ne les demande +pas.</p> + +<p>1° Ne parlez jamais de droits qu'on vous <i>accorde</i> ou de faveurs qu'on ne +vous <i>refuse pas</i>, ce qui est plus exact...</p> + +<p>2° Ne renvoyez jamais de guitare en mauvais état.</p> + +<p>3° N'attendez jamais qu'on vous offense pour vous battre, si vous voulez +vous battre.</p> + +<p>Et enfin soyez bon chrétien, écrivez sans espoir qu'on vous réponde que +vous êtes lu et que vos lettres ne sont pas livrées à la +publicité.</p><br><br><br> + + +<h4><b>À Mademoiselle Colignon.</b></h4> +<p class="rig">Mai 1879.</p><br><br> + +<p class="indent"> Chère amie,</p> + +<p>Je dois vous dire qu'ayant fini de peindre à quatre heures, je n'ai cessé +de lire le <i>Nabab</i>, roman d'Alphonse Daudet. C'est très intéressant, +et ce type de nabab ressemblerait à quelqu'un d'autre, si on l'affinait et +l'anoblissait. Je sais bien que la ressemblance n'est pas flatteuse, aussi +il faut, je le dis, affiner, anoblir, spiritualiser. Ce n'est pas que +l'on soit idéal, extra-fin et nobilissime... C'est-à -dire je ne sais au +juste... je ne me fie pas à mon jugement; lorsqu'on est idéal je crois +que je prends de la fadaise pour de la distinction, et quand on me semble +énergique et extraordinaire, je crains que ce ne soit de la rusticité, +du commun, du bourgeois. Heureux, heureux, celui qui sait dire comme il +pense. Je vous écris comme si j'écrivais dans mon journal.—Non, vrai, si +je devais me gêner avec mon journal pour dire toutes les fantaisies qui me +passent par la tête, ce serait trop ridicule!</p> + +<p>Ainsi, écoutez: quant aux fantaisies, voyez le bonhomme Joyeuse dans le +<i>Nabab</i>, vous avez sans doute compris que c'est tout à fait moi pour +l'imagination. Comme moi il suffit d'un mot pour que je m'imagine tout un +roman, dix romans, vingt romans, et tout cela en quelques minutes. Il y en +a pourtant qui durent des semaines... Non, il y a des moments de lassitude, +pendant lesquels on voudrait en finir avec tout, et pour en finir, il n'y +a que deux moyens: mourir ou aimer.</p> + +<p>Oh! si vous saviez comme je suis fatiguée de cette vie de tristesse! Quand +tout grimace, tout fuit, tout se moque...!</p> + +<p class="indent"> Tout à vous.</p><br><br><br> + + + +<h4><b>À son frère.</b></h4> +<p class="rig">Paris, novembre 1879.</p><br><br> + +<p class="indent"> Cher Paul,</p> + +<p>Aujourd'hui, M. Gavini nous envoie deux billets et nous allons à la +nouvelle Chambre. J'aimais mieux Versailles, on se retrouvait mieux étant +obligés de partir par le même train. Ici, on s'en va quand on veut et il +n'y a pas l'amusante sortie de là -bas. Il y a du monde plus élégant qu'à +Versailles, mais les loges sont un peu comme au théâtre, toutes pareilles, +et celle du président dans laquelle nous sommes ne diffère en rien des +autres.</p> + +<p>On retrouve tout le monde aux mêmes places: C. est affaissé et éteint, +Gambetta paraît maigre, Bescherelle court toujours. J'examine les +magnifiques Gobelins et les affreuses statues.</p> + +<p>Rouher a pour la première fois aujourd'hui, depuis la mort de l'infortuné +prince, reparu à la Chambre, à la Chambre de Paris, à l'ancien Corps +législatif. Il a dû avoir de drôles de visions.</p> + +<p>La pensée de cet homme depuis la mort de ce prince m'a fait mal, il doit +être bien malheureux. G. me dit qu'il lui en a voulu de ce qu'on ne lui +ait pas indiqué la loge où j'étais.</p> + +<p>Hier, dîner chez M. M. J'ai complimenté Gaillard sur son <i>Chant des +races latines</i> publié dans la revue de Mme Adam. C'est un jeune homme +d'Avignon, à face irrégulière de Sarrasin, avec un épi au sommet de +l'occiput qui lui donne l'air cocasse avec son emphase et son calme +étrange de méridional. Je cause avec lui et il me propose d'écrire quelque +chose pour la Revue, de lui faire des traductions du russe.</p> + +<p>Tu penses bien que je suis enchantée et le ferai quand il voudra.</p> + +<p>Ah! j'ai oublié de te raconter que ce matin maman a eu un grand succès +à l'église russe. Le grand-duc Nicolas l'a saluée et lui a parlé. Le +grand-duc lui a demandé si elle avait quelqu'un de sa famille décoré de +l'ordre de Saint-Georges (c'était une messe à l'occasion de la fête des +chevaliers de Saint-Georges). Alors maman lui a répondu qu'en effet, +pendant la guerre de Crimée, à Malakoff, son frère, à peine âgé de seize +ans, a été décoré par lui-même sur le champ de bataille. Le grand-duc +s'est rappelé du fait et a été extrêmement gracieux en ajoutant que toute +la famille était héroïque, puisque maman n'a pas craint de sortir par un +temps aussi effroyable.</p> + +<p class="indent"> Au revoir, je t'embrasse.</p><br><br><br> + + + +<h4><b>À M. X.</b></h4><br> + + +<p>Vous me demandez, mon ami, comment j'ai accueilli la grande nouvelle.</p> + +<p>Je l'ai accueillie par des murmures. M'étant mise en dehors de tout ce qui +fait la vie des femmes, je parle du haut de la montagne n'ayant pas cette +pudeur qui empêche de dire sa pensée lorsqu'on est intéressée soi-même.</p> + +<p>Que vous arrive-il donc? Est-ce le moment psychologique des chanteuses +qui se retirent à l'heure où l'on dira encore: quel dommage! J'aime assez +cette idée: pourtant si vous accomplissiez l'acte sans cette raison +majeure, je verrais que je m'étais trompée sur vous. Je vous prenais pour +un monument public, pour une propriété nationale... Imaginez-vous l'Arc +de Triomphe ou le Louvre passés en des mains particulières. Je ne vous le +pardonnerais qu'en ma faveur, de même que je trouverais monstrueux si l'on +donnait ces monuments à une autre qu'à moi.... Ce qui serait également +bizarre, mais excusable à mes yeux.</p> + +<p>Vous vous aveuglez, mon ami: souvenez-vous de votre passé.... Je sais bien, +que vous vous dites: Moi, c'est autre chose.... Comme tous ceux qui y ont +passé.</p> + +<p>Je ne vous ménage plus, dans la certitude que j'ai que rien ne pourra vous +détourner de la voie nouvelle, c'est-à -dire que c'est la même voie connue, +le même morceau de musique, seulement vous ferez la basse cette fois, vous +accompagnerez.... au bal, au spectacle. Mais ces avis sont superflus, rien +au monde ne saurait empêcher l'événement, un homme qui a inspiré tant de +passions, dépravé tant de cÅ“urs, brisé tant de fidélités, doit fatalement +se marier. C'est l'expiation.</p><br><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/05.png" Width=640></p><br><br><br> + +<h4><b>À son frère.</b></h4> +<p class="rig">Paris, mercredi, 10 décembre 1879.</p><br><br> + +<p class="indent"> Cher Paul,</p> + +<p>Nous sommes allées voir le Père Didon au couvent des Dominicains<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.</p> + +<p>Ai-je besoin de te dire que le Père Didon est le prédicateur dont la +gloire grandit à vue d'Å“il depuis deux ans et dont en ce moment tout Paris +s'occupe. Il était prévenu; aussitôt que nous arrivons, on va l'appeler +et nous l'attendons dans une des sortes de stalles-cellules de réception, +toute vitrée, avec une table, trois chaises et un bon petit poêle. J'avais +déjà vu son portrait hier, et je savais qu'il a des yeux splendides +(beauté qui manque à L. P.). Il arrive, très aimable, très homme du monde, +très beau avec sa belle robe de laine blanche, qui me rappelle les robes +que je porte à la maison. Sans la tonsure, ce serait une tête dans le +genre de celle de P. de C., mais plus éclairée, les yeux plus francs, +l'attitude plus naturelle, quoique très haute; un visage qui commence à +devenir épais et qui a le même quelque chose de désagréablement de travers +dans la bouche que C. Mais une grande distinction, pas de charme outré de +créole, un teint mat, un beau front, la tête haute, les mains adorablement +blanches et belles, un air gai et même autant que possible bon garçon. +On voudrait lui voir une moustache. Beaucoup d'esprit, malgré un grand +aplomb. On voit tellement qu'il mesure toute l'étendue de sa vogue, qu'il +est habitué aux adorations, et qu'il est sincèrement heureux du bruit qui +se fait autour de lui!</p> + +<p>La mère M. l'a naturellement prévenu par lettre de la merveille qu'il +allait voir et nous lui parlons de faire son portrait.</p> + +<p>Il n'a pas refusé, tout en disant que ce serait difficile, presque +impossible... une jeune fille faisant le portrait du Père Didon... il est +si en vue... on s'en occupe tant...</p> + +<p>Mais c'est justement pour cela, idiot!...</p> + +<p>On m'a présentée comme son admiratrice fervente. Je ne l'avais jamais ni +vu ni entendu, mais je le pressentais tel qu'il est, avec ses inflexions +de voix, passant des notes caressantes à des éclats presque terribles, +même dans la simple conversation.</p> + +<p>C'est un portrait que je sens tout à fait et si cela pouvait s'arranger, +je serais une bienheureuse personne.</p> + +<p>Ce grand diable de moine ne doit pas être sage. Même avant de l'avoir vu, +il me faisait un peu peur. Je n'aurais qu'à rougir quand on parlera de +lui. Ce serait désagréable, un moine! C'est un être qui pourrait avoir de +l'influence sur moi et je n'ai pas envie de cela.</p> + +<p>Il a promis de venir nous voir et pendant un instant, j'ai désiré qu'il en +restât à sa promesse.</p> + +<p>Mais c'est bête, et tout ce que je désire à présent est qu'il consente à +poser. Rien au monde ne ferait mieux mon affaire de peintre ambitieux.</p> + +<p class="indent"> Je t'embrasse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a> +<b>Note 12: </b><a href="#footnotetag12">(retour)</a><p>Une partie de cette lettre se trouve reproduite dans le journal +de Marie Bashkirtseff (pages 159 et 160 du tome II).</p></blockquote> +<br><br><br> + +<h3>1880</h3><br><br><br> + + + +<h4><b>À M.***</b></h4> +<p class="rig">Paris, samedi, 3 juillet.</p><br> +<p class="rig">34, avenue Montaigne.</p><br><br> + +<p>J'ai longtemps hésité avant d'envoyer ceci. Vous même avez si bien compris +que je ne pouvais vous écrire que vous en avez déguisé, même à vos yeux, +le souhait sous un appel à mes bons sentiments en général, délicatesse +involontaire, mais dont je vous sais gré.</p> + +<p>S'il ne s'agissait que de réponse à un jeune homme amoureux, je ne +répondrais pas.</p> + +<p>Aussi, entendons-nous bien: <i>Ceci n'est point une lettre</i>.</p> + +<p>Je ne sais si je vous flatte en vous jugeant assez fin pour saisir cette +nuance. Vous êtes jeune et vous semblez en proie à un sentiment vrai. (On +verra plus tard s'il est vrai.) Avec cela on va loin. Je voudrais rendre +meilleure une créature humaine en exploitant l'influence que je puis avoir +sur elle. Entreprise grave et intéressante. Expérience élevée qui me +tentera toujours. Voilà donc ce qui me fait parler, et aussi une envie +irrésistible de me moquer un peu de vos finasseries; pourtant c'est un +triomphe facile.</p> + +<p>Écoutez donc: le manque de franchise dans une circonstance solennelle ou +dans un rien me répugne également. Ce qui me fait aussi douter de votre +sentiment, c'est que ce sentiment vous aurait donné comme une révélation +d'un monde supérieur et vous aurait, momentanément du moins, doué de +facultés, qui vous permettraient de comprendre que devant des natures +comme la mienne on ne trouve grâce qu'en dépouillant tout artifice, à +moins d'être.... ne l'essayez pas,—en mettant son âme et sa vie à nu +comme devant Dieu.</p> + +<p>Et vous, que faites-vous?</p> + +<p>Vous croyez donc que des faits vrais, quoique vulgaires, m'amuseraient +moins que vos petites inventions? Quand ils ne m'intéresseraient qu'à +titre de documents humains! Et maintenant encore vous me parlez de me +confier vos peines comme si je vous l'avais défendu, vous citez ce manuel +que vous ne comprenez pas.</p> + +<p>Vous n'êtes qu'un enfant.</p> + +<p>Du moment où je vous montrais assez de bienveillance pour vous donner à +choisir entre un congé immédiat et un délai de six mois, vous deviez me +faire la flatterie de me prendre pour votre patronne et conseillère. C'est +un rôle, auquel on ne se refuse jamais, quelque orgueilleuse qu'on soit.</p> + +<p>Vous auriez même pu me mettre au courant de tout, afin d'éviter à mon +esprit la fatigue de chercher le vrai dans le cas où il le chercherait.</p> + +<p>Voilà bien des mots, n'est-ce pas, pour des niaiseries comme ces dépêches +qui vous appellent <i>tout de suite</i>, cette lettre <i>ultérieure</i> +(que vous avez le temps d'attendre), à je ne sais où, et qui vous retient; +innocent anachronisme.</p> + +<p>J'admets que vous n'avez eu pour vous en aller aucune raison de force +majeure et que tout en ayant le cÅ“ur sensible vous songiez aux affaires, +rien de plus naturel. Mais pourquoi dissimuler cette prose, fort +honnête en somme, sous ce grand amour? Voilà qui n'est pas délicat pour +vous-même... Car enfin c'est étonnant que tout coïncide pour que vous vous +trouviez là justement pour les commissions de vos parents.</p> + +<p>Grand innocent que vous êtes! Le mensonge, quand il n'est pas manié par +quelqu'un de très adroit, est une guenille aux couleurs criardes. Et le +mensonge futile est écÅ“urant comme une vilenie.</p> + +<p>Pourquoi, par exemple, dire que l'appartement de X. est immense? Il n'y a +qu'un salon de grandeur moyenne, je le sais. Cette futilité vous prouve +qu'il n'y a pas de futilités. Il suffit d'analyser une seule goutte d'eau +pour connaître les propriétés de toute la source.</p> + +<p>Je ne déchirerai pas votre lettre.</p> + +<p>Si vous voulez que j'entreprenne votre amélioration, j'ai besoin de +documents pour voir si je réussis. Si vous êtes bon élève, vous vous ferez +de moi une amie véritable et, si vous avez compris mon caractère, vous +savez que mon amitié sera bonne.</p> + +<p>Mais êtes-vous digne de tout cela? Et les choses ne tournant pas selon vos +désirs, ne m'en voudrez-vous pas bêtement de m'avoir aimée?</p> + +<p>Vous avez écrit des bêtises, comme vous dites, mais recommencez. Ici il ne +s'agit que de votre moral et point du tout de vos projets terrestres.... +Je vous trouve audacieux de porter les regards à la hauteur où je me suis +placée, mais le proverbe ne dit-il pas que le soldat qui n'aspire pas à +devenir maréchal de France n'est qu'un mauvais soldat.</p> + +<p>Je m'aperçois, à la fin, que ce que j'exige de vous est insensé. Ce serait +changer tout l'homme.</p> + +<p>On dit, et je n'y crois pas, que l'amour fait des miracles... La façon +facile dont vous avez accepté cette absence m'a choquée... enfin.</p> + +<p>Si vous ne <i>sentez</i> pas la vérité de mes prédications, j'y renonce, +et vous, allez en paix.</p> + +<p>Chaque fois que vous vous impatienterez ou trouverez, en homme ordinaire, +votre rôle ridicule, consultez ce petit <i>Manuel du parfait amoureux</i>; +il vous donnera la mesure de vos sentiments.</p> + +<p>Posons comme principe indéniable qu'il n'y a pas de vilenie dans la +personne aimée qu'on ne tâche de s'expliquer favorablement; qu'il n'y a +pas au monde de chose qu'on ne fasse pour la personne aimée en éprouvant +un réel contentement; qu'il n'y a pas de ce qu'on appelle <i>sacrifice</i> +qu'on ne s'impose avec joie. Car en somme l'amour est un sentiment +égoïste, et la preuve c'est qu'on est plus heureux d'aimer que d'être +aimé. Mais tout cela ne se demande et ne se commande pas: l'homme qui +aime l'accomplit tout naturellement, parce qu'il éprouve une satisfaction +personnelle. Quand il y a la moindre hésitation, la moindre impatience, +on ne doit pas ou ne peut pas croire qu'on aime.</p> + +<p>Vous verrez donc si les quelques mois d'épreuve, <i>au bout desquels il +n'y a en somme qu'une incertitude</i>, vous les supporterez facilement et +surtout avec plaisir.</p> + +<p class="indent"> Tout cela <i>ad libitum</i>.</p> + +<p class="indent"> Amen.</p><br><br><br> + + +<h4><b>À Monsieur Julian.</b></h4> +<p class="rig">Nouméa—Mont-Dore, juillet, août 1880.</p><br><br> + +<p>Oui, citoyen Directeur, tout y est jusqu'au costume spécial qui vous +est imposé comme à des galériens, et c'est vêtus de ce costume que nous +subissons le mauvais traitement de cinq à sept heures du matin. Le docteur +des Eaux assure qu'il est bon, mais tous ces gens en place.... des +accapareurs, quoi! Bien, bien dommage que T. ne vienne pas. Vous, je ne +vous invite pas. Paris a besoin de vous. Mais quel bien immense vous +ferait un peu d'exil par ici.</p> + +<p>Figurez-vous qu'il n'y a rien à manger. Ce n'est pas d'une âme élevée +que de songer à la nourriture; mais hélas! Si je ne craignais de devenir +anémique! le docteur a essayé de me faire croire que je l'étais: Vous êtes +très faible, Mademoiselle?—Mais non, Monsieur.—Habituellement pâle?—Au +contraire.—Facilement fatiguée?—Mais pas du tout!—Cela ne fait rien, +vous êtes faible.—Pourtant, Monsieur, comment expliquer?... C'est +impossible à expliquer, mais cela est.</p> + +<p>Donc si je n'avais peur de devenir très faible, j'avalerais encore moins +que ce que j'avale, tellement c'est répugnant. Ô succulente cuisine du +lac Saint-Fargeau, tu m'as donné comme un avant-goût des produits des +Trompette du Mont-Dore. Mais combien tu étais préférable!</p> + +<p>Que je n'omette pas de rendre justice à l'équité avec laquelle vous avez +jugé mon dessin.</p> + +<p>Ma tante vous envoie ses meilleurs souvenirs... ce n'est pas aux miens que +vous devez cette épître illustre avant que son auteur le devienne (style +Rochefort), c'est que j'ai besoin de vous ménager.</p> + +<p>Qui est-ce qui remonterait la vis dans les moments critiques? Ce que vous +me dites des cinquante ouvriers travaillant, cet emploi exagéré des bras, +n'est-ce pas une de ces manÅ“uvres d'abrutissement populaire, dont le +régime à jamais exécrable des Césars s'est servi pour annihiler les +intelligences ouvrières? Vous avez aussi écrit le mot <i>aboutir</i>, un +mot suspect, ayant été prononcé par le grand enjôleur qui se cache encore +sous les fleurs républicaines.</p> + +<p>Un instant j'ai pensé que vous rachetiez toutes ces choses qu'il m'est +douloureux de reprocher à un bon patriote; oui, j'ai pris un instant ce +mariage des deux silhouettes pour cette alliance tant désirable avec la +patrie de l'Inquisition et je m'en réjouissais. Tous les peuples latins +sont frères et il me serait doux de voir la France extirpant le dernier +vestige de... dans le pays en question. Je me trompais.</p> + +<p>Laissez-moi espérer.</p> + +<p>Donc, quelles que soient nos préférences, que nous aimions la République +athénienne, spartiate, collective, socialiste, orthopédique, artistique, +médailleuse, Tonyfiante et même Rodolphiphobe.</p> + +<p class="indent"> <i>Vive la République!</i></p><br><br><br> + + + +<h4><b>À son frère.</b></h4> +<p class="rig">Paris, 1880.</p><br><br> + +<p class="indent"> Cher Paul,</p> + +<p>Je vais te raconter une demande en mariage par un prince: il est venu +dîner, et il me glisse à l'oreille qu'il a à me parler. Ma tante causait +avec C...., et je l'ai écouté.</p> + +<p>—Faut-il me marier?</p> + +<p>Vois-tu la ficelle, cher Paul?</p> + +<p>—Oui, si cela vous fait plaisir.</p> + +<p>—Cela ne me fait pas plaisir.</p> + +<p>—Alors ne le faites pas. C'est tout ce que vous aviez à me dire?</p> + +<p>—Non, je vous ai dit que je vous ai aimée ... Eh! bien, je vous aime... +Vous comprenez que c'est une torture pour moi de venir ici comme ça; j'en +suis malade.</p> + +<p>—Et pourquoi? Je pensais que cela vous faisait plaisir.</p> + +<p>—Oui, mais chaque fois que je vous dis quelque chose vous m'insultez...</p> + +<p>—Mais non, je suis gaie, et si j'émaille notre conversation de +digressions, c'est que vous mettez vraiment un temps infini entre chaque +phrase.</p> + +<p>—Vous ne vous moquerez pas de moi?</p> + +<p>—Non, non, non, je suis très sérieuse.</p> + +<p>Mais au lieu de parler, il me regardait avec ses yeux si cernés et son +front encore plus pâle que d'habitude...</p> + +<p>—Il faut m'en aller, n'est-ce pas, ne plus venir ici?</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Je vous aime...</p> + +<p>Il fallait parler bas pour ne pas être entendus des autres, et cela +donnait aux voix quelque chose de doux et de charmant.</p> + +<p>—Je vous ai dit que je vous aimais... et quand on aime une jeune fille, +il n'y a pas trente-six issues; c'est l'un ou l'autre, n'est-ce pas? Il +faut donc que je ne revienne plus...</p> + +<p>—Et pourquoi? (Je faisais la naïve.)</p> + +<p>—Parce que je souffre trop.</p> + +<p>Puis, il se mit à pleurer. Il y avait dans ce mouvement quelque chose +d'enfantin, de gentil; mais le mouchoir, qui est venu essuyer les yeux, +a tout gâté.</p> + +<p>—Voyons, voyons, oh! alors, disais-je sans rire, et puis des larmes +maintenant, je veux bien, mais on ne les essuie pas avec des morceaux +de toile, on les laisse essuyer par... celle qui les fait couler.</p> + +<p>Il fit un geste d'impatience.</p> + +<p>—Tout n'est pas rose dans ce monde, repris-je sérieusement, mais pas rose +du tout... Mon système de faire ce qui fait plaisir... c'est bon, mais ce +n'est pas praticable; on peut ne pas faire ce qui déplaît, mais faire ce +qui plaît!...</p> + +<p>—Écoutez-moi, mademoiselle, et ne m'insultez pas, ne vous moquez pas. +Je vais m'en aller, ou bien il faut que vous... m'autorisiez à revenir; +cela ne peut pas durer ainsi, je suis trop malheureux, je souffre, je suis +malade. Quand on aime une jeune fille, il faut qu'on se marie avec elle ou +qu'on s'en aille pour toujours.</p> + +<p>—Écoutez, repris-je, c'est facile à dire: se marier; mais à faire, ça +dépend...</p> + +<p>—De qui?</p> + +<p>—Mais de moi.</p> + +<p>—Et alors?...</p> + +<p>Il est jeune et il a dû trembler un peu, même s'il a pensé à ma dot.</p> + +<p>—Et alors... moi, je ne veux pas m'engager; et puis, je ne sais pas, moi, +s'il faut attendre. Est-ce que je sais ce que vous êtes; vous avez l'air +d'un honnête homme, vous ne l'êtes peut-être pas... C'est long, un mariage, +ça dure longtemps... Je ne crois pas à votre amour, qui est peut-être +vrai... Je voudrais m'en assurer... Comprenez-vous, il faudrait attendre.</p> + +<p>—Combien?</p> + +<p>—Voyons, (je me mis à compter sur les doigts, cinq, six), au jour de +l'an?</p> + +<p>—C'est trop long.</p> + +<p>—Alors, à Noël, mettons Noël, sept mois.</p> + +<p>—Et si vous êtes sûre de mon amour, mademoiselle, vous consentirez?</p> + +<p>—Ah! non, je ne dis pas cela, monsieur, ce serait m'engager, je ne veux +pas m'engager, je ne vous aime pas. Mais ce délai est nécessaire pour nous +édifier sur la situation de nos sentiments réciproques.</p> + +<p>—Et alors, il vous faudra encore trois mois pour vous décider.</p> + +<p>—Mais, non, je vous dirai cela tout de suite.</p> + +<p>Et alors, je fais l'enfant, la simple. Après avoir été tantôt réveuse, +tantôt grave, tantôt moqueuse, je parle de ma peinture, est-ce que je puis +me marier! Je dois peindre. Et puis, ne devais-je pas mourir?...</p> + +<p>—Je ferai de la peinture avec vous, mademoiselle.</p> + +<p>—C'est cela, et pendant les sept mois vous apprendrez à dessiner.</p> + +<p>Et je me mets à vanter la vie d'atelier, je lui parle de ma dot, disant +qu'elle entre pour beaucoup dans son amour. Naturellement, il fait +l'indigné.</p> + +<p>—Est-ce que vous croyez que je ne pourrais pas trouver de l'argent, si +je voulais! Est-ce que je sais seulement ce que vous avez, je me moque de +votre fortune! C'est vous que j'aime!...</p> + +<p>Eh! bien, cher Paul, je ne l'aime pas, je n'ai même pas pour lui de ce je +ne sais quoi que j'avais pour X...</p> + +<p>—En ordonnant ce délai de sept mois, me laissez-vous la possibilité +d'espérer?</p> + +<p>—Il faut toujours espérer, quand même je vous dirais catégoriquement +<i>non</i>. Du reste, j'ai trouvé... Vous allez copier tantôt quelque chose +que je rédigerai... Voici le document; il accepte.</p> + +<p>En somme, moi je ne lui demande rien, c'est lui qui dit m'aimer, moi, je +lui offre le moyen de s'en assurer. Voilà tout. C'est amusant, n'est-ce +pas?</p> + +<p class="indent"> Demain, je t'écrirai encore.</p> + +<p class="indent"> Au revoir.</p><br><br><br> + + + +<h4><b>À la Princesse K***,</b></h4> + +<p>Comme c'est ennuyeux, chère princesse, que vous ne soyez pas à Paris! +Songez donc, Gambetta donne une fête splendide, nous avons une invitation, +mais maman et ma tante ne veulent pas y aller en deuil et ne connaissant +personne chez les républicains, je suis si désolée d'être obligée de me +passer de ce divertissement, qui sera, en vérité, une chose très amusante, +et très drôle, et très magnifique, que je suis prête à aller vous chercher +à Dieppe.</p> + +<p>Vraiment vous devriez revenir à Paris au moins pour ce jour; c'est si près, +Dieppe, seulement quatre heures, quatre fois le voyage à Versailles. Rien +qu'une promenade.</p> + +<p>Si vous voulez, deux de nous irons vous chercher pour vous décider plus +facilement. Pensez donc! une première fête chez Léon, toute la haute gomme +républicaine y sera; un spectacle unique et pour ainsi dire historique. On +fait des préparatifs dix fois <i>bÅ“uf</i>. Ce qui m'attriste un peu, c'est +que le fils A... n'y sera pas à cause de la stupidité de son grand-père +qui a eu l'invention d'être très souffrant. Mais je me consolerai +facilement de cette absence.</p> + +<p>Voyons, décidez-vous; sans vous, je serai forcée de rester à la maison; +je ne connais que des bonapartistes qui, si je leur disais que je vais +dans la hotte de la présidence, me considéreraient comme une personne +absolument dégoûtante.</p> + +<p>Vite une réponse.</p> + +<p class="indent"> Je vous embrasse.</p><br><br><br> + + +<h3>1881</h3><br><br><br> + +<h4><b>À Monsieur X...</b></h4><br> + +<p class="indent"> Monsieur,</p> + +<p>Voici un plan<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a> avec le nord bien indiqué<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>. Maintenant voici mes idées +à moi pour que vous sachiez dans quel sens marcher. L'atelier aurait la +hauteur de deux étages et aurait trois jours, plus un jour d'en haut. +Au-dessous de l'atelier, un atelier aussi, mais de sculpture, au +rez-de-chaussée.</p> + +<p>Vous comprenez, il n'y aurait pas de chambres habitables dans cette partie; +du reste, je fais au crayon les divisions imaginées par moi; vous verrez +si c'est pratique.</p> + +<p>Je voudrais que l'atelier communiquât avec les salons. Ainsi voilà , +rez-de-chaussée: atelier de sculpture, et cuisines, etc., etc. Premier +étage: salons et ateliers. Deuxième étage: chambres à coucher; combles +pour les domestiques. Je vois qu'on peut me faire ma chambre et un cabinet +de toilette au premier, et l'atelier restera encore assez grand, et ma +chambre aura cinq mètres de largeur. Ou bien, si vous trouviez le moyen +de donner à l'atelier une forme régulière ce serait parfait.</p> + +<p>Seulement ce à quoi je tiens, c'est que l'atelier vienne à la suite des +salons et, pour économiser le terrain, on ferait la remise sous la salle à +manger. Vous voyez que je trouve moyen d'avoir devant l'atelier un jardin, +par lequel on entrera, car il faut aux ateliers une entrée à part. Au +besoin, ma chambre et mon cabinet pourraient être au deuxième et je +passerais à l'atelier par l'escalier intérieur.</p> + +<p>Mais surtout que l'entrée principale soit de telle façon qu'on soit obligé +de traverser le salon et la bibliothèque avant d'arriver à l'atelier. Les +pièces en enfilades, enfin.</p> + +<p>J'espère que vous comprendrez ces incohérences et excuserez le désordre de +mes idées architecturales.</p> + +<p>Agréez, je vous prie, Monsieur, mes civilités.</p> + +<p>P.S. Il serait peut-être possible de placer le jardin (quand même il +n'aurait qu'une superficie de 50 mètres) de telle façon que j'y puisse +faire des études sans être vue de la rue. Je ne tiens pas au jardin à +l'extérieur; là où je l'ai indiqué on pourrait ne faire qu'un jardinet de +deux mètres de profondeur.</p> + +<p>Enfin ce sont tout des idées en l'air! Du reste, le jardin me semble bien +où je l'ai marqué sur le plan.</p> + +<p>Maintenant il faut un escalier, une cour, une écurie et remise; je +voudrais bien qu'on puisse entrer de l'escalier dans le grand salon.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a> +<b>Note 13: </b><a href="#footnotetag13">(retour) </a><p>Le livre original comporte le plan à la page 139.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a> +<b>Note 14: </b><a href="#footnotetag14">(retour) </a><p>Il s'agit ici d'un hôtel qu'on avait le projet de construire à Paris avenue Kléber. Il ne fut pas donné suite à ce projet.</p></blockquote> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/06.png" width=640></p><br><br><br> + + + + +<h4><b>À Monsieur Julian.</b></h4> +<p class="rig">Russie, Poltava, 21 mai/2 juin 1881.</p><br><br> + +<p>Draperies blanches, yeux tristes, mains pâles, air détaché... Le royaume +de ce pays-ci n'est pas pour moi! (sujet d'esquisse pour le paysage).</p> + +<p>Oh! les horribles mastodontes, des gens qui ont des poses et des mains +comme sur les vieux mauvais portraits. Faut-il être enragée, hein? Vous +êtes un grand prophète, mais il me fallait ces cent heures de chemin de +fer.</p> + +<p>Du reste jusqu'à présent je n'en ai eu que l'avantage d'un rhume. L'air +délicieusement pur et parfumé est trop frais pour rester tout le temps +dehors et me voilà dedans... Je m'y suis fourrée moi-même, mais ça n'en +est pas plus drôle... Si au moins c'était la sévère majesté des steppes, +mais non! La campagne est jolie. La famille est aux petits soins, les +nouveaux me trouvent délicieuse, les anciens trouvent que je suis devenue +sérieuse et calme...</p> + +<p>Il y a cinq ans, je venais montrer mes premières jupes longues et je leur +ai servi un feu d'artifice à tout casser; à présent je viens chercher +quelque chose qui flotte entre <i>oubli</i> et <i>repos</i>. J'ai la tête +pleine de peinture, et ces personnes-là ne peuvent pas comprendre les +nobles préoccupations des gens de notre espèce et puis, il faut l'avouer, +je suis finie jusqu'à nouvel ordre.</p> + +<p>Hier, pour la fête de mon père, grande ovation. Tous les paysans venus +dans la cour, on l'a acclamé, secoué, embrassé, on m'a fait ôter mon +chapeau et mon voile pour me voir et, après examen, ç'a été à moi d'être +portée en triomphe et acclamée. Il m'a fallu en embrasser un tas. Puis +sont arrivées les femmes, j'ai paru au balcon, nouvel enthousiasme et cri +dominant: un bon mari! <i>Gambetta à Cahors enfin</i>.</p> + +<p>Puis quand tout ce monde a eu bu et dansé, on a parlé de donations de +terres, mais quelqu'un leur a montré le poing et l'incident a été clos.</p> + +<p>On distribue, à ce qu'on dit, à ces braves gens des soi-disant ukases de +l'Empereur, obligeant les propriétaires à leur donner trente-six choses. +On a mis aussi à prix les têtes des nobles, 50 roubles la pièce. Me +voyez-vous au bout d'une pique? Enfin, si vous avez présente à l'esprit +l'histoire des dernières années de votre ancien régime, vous êtes au +courant. La ressemblance est frappante depuis la condition épouvantable du +peuple, jusqu'à l'aveuglement stupide des grands. Le paysan français qui +met à sac le château en disant qu'il en est désolé, mais que le roi le +veut ainsi, est le frère du Russe qui prétend avoir l'ordre de massacrer +les Juifs.</p> + +<p>Figurez-vous que je n'ai pas pu avoir un chevalet à Poltava. Un aimable +indigène est allé en chercher un à 12 heures de chemin de fer, c'est au +moins gentil. Ici il n'y a qu'un photographe peintre, pas moyen d'avoir +une toile assez large. Ah! si vous saviez!</p> + +<p>Comment va M. Tony Robert-Fleury? Je l'ai laissé souffrant. S'il allait +crever sa toile!... Ça me dérangerait horriblement dans mes habitudes et +puis, blague à part, je l'aime bien et vous aussi.</p> + +<p>P.S.—Paul est devenu obèse, sa femme est gentille et jolie et tout va +bien. Dina fait de grandes toilettes et s'amuse, et moi je ne suis même +pas sensible aux triomphes populaires... C'est grave.</p><br><br><br> + + + + +<h4><b>À son père.</b></h4> +<p class="rig">Août 1881.</p><br><br> + +<p class="indent"> Cher père,</p> + +<p>Après l'article du journal Jugeni Cray, il faut absolument que je fasse +cette image. Aussi vous seriez bien aimable de faire des démarches +nécessaires puisque je ne sais comment m'y prendre. En outre comme vous +êtes un être intelligent, je m'en rapporte à vous pour me procurer tous +les renseignements exacts. Par exemple, pour quelle partie de l'église<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a> +serait l'image et sa grandeur, et sa forme, etc. Car je suppose que cela +doit être approprié à la disposition des ornements intérieurs, et sans +doute les principales images sont déjà commandées à des célébrités russes. +Enfin tâchez de m'obtenir quelque chose d'important pour que j'aie de la +satisfaction à le faire bien. J'aimerais que ce fût grandeur nature. Le +Christ, par exemple, avec la figure de l'empereur: enfin je me mets à la +disposition du comité (est-ce un comité?) pour telle image qu'on voudra.</p> + +<p>Seulement, s'il faut que je sois l'esclave d'une certaine dimension ou +d'un certain sujet, il faut que je le sache au plus vite, afin de penser à +mon sujet et de m'y mettre.</p> + +<p>En un mot, vous arrangerez cela très bien, j'en suis sûre.</p> + +<p>Je félicite et embrasse la princesse<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>. Au revoir. + +<p class="indent"> Votre fille célèbre,</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i6">ANDREY<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>.</p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a> +<b>Note 15: </b><a href="#footnotetag15">(retour) </a><p>Église construite en mémoire de l'empereur Alexandre II, à +Saint-Pétersbourg, à la place où l'empereur a été tué.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a> +<b>Note 16: </b><a href="#footnotetag16">(retour) </a><p>SÅ“ur de son père.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a> +<b>Note 17: </b><a href="#footnotetag17">(retour) </a><p>Marie Bashkirtseff exposa pour la première fois au Salon de 1880 +et signa son tableau: Marie, Constentin Russ—au salon suivant, en 1881, +elle signa Andrey—nom qu'elle adopta souvent dans sa correspondance. Ce +n'est qu'en 1883 qu'elle mit son nom véritable sur ses tableaux, alors +qu'elle se sentait plus certaine du succès.</p></blockquote> +<br><br><br> + + + + +<h4><b>À M. B...</b></h4> +<p class="rig">1881.</p><br><br> + +<p class="indent"> Cher B...,</p> + +<p>Au lieu de Bayonne nous avons couché à Bordeaux, et je vous écris pour +vous dire que nous avons vu Sarah dans <i>la Dame</i>. Vingt-cinq francs +la stalle de balcon. Elle a joué, cela va sans dire, comme personne, mais +je critiquerai très fort son entourage. Armand Duval, atroce. Et les +toilettes! au risque de vous crever le cÅ“ur, je vous dirai qu'elle n'est +pas bien habillée; la robe du premier assez jolie, du second (la bleue), +jolie. Celle de la campagne, laide, et celle du bal encore plus. Une +horrible guirlande toute raide, qui n'allait nullement avec les camélias +du bas de la jupe... Enfin pour la province ça ne vaut pas la peine, mais +c'est égal, si cette toilette est payée ce que vous avez dit, Sarah est +joliment volée. Du reste, ne vaudrait-elle que mille francs, elle est +laide; je ne comprends pas qu'une artiste comme Sarah se mette ça sur le +dos. Le dernier peignoir est charmant ainsi que la pelisse blanche.</p> + +<p>Du reste, elle a joué comme un ange. Mais je ne pouvais la gober +entièrement, elle vous ressemble trop. C'est ridicule de se ressembler +ainsi!</p> + +<p>Qui des deux copie l'autre?</p> + +<p>Comment vont vos deux pensionnaires? Dites-leur bien des choses. Et puis +si vous étiez bien gentil vous iriez encore boulevard Rochechouart, <i>57 +bis</i>. Vous voyez, je ne louerais que vers le 15 octobre, et je serais +désolée si un autre m'enlevait ce paradis si bien exposé au Nord. Ne +pourriez-vous, avec la finesse qui vous caractérise, vous arranger de +façon à être prévenu par la concierge... je ne sais comment, mais que je +puisse respirer librement ici sans la crainte que quelque peintre (ils +sont si ignobles) loue l'atelier que je convoite. Si, pour vous encourager +à m'arranger cela, il faut dire que la robe du quatrième est jolie, je +vais le dire volontiers.</p> + +<p>Il fait beau, il fait chaud, Biarritz est charmant.</p> + + + +<h4><b>Au même.</b></h4> +<p class="rig">Biarritz, 1881.</p><br><br> + +<p class="indent"> Cher B....,</p> + +<p>Le quatrain qui commence votre lettre serait digne d'être de vous, il est +ineffable. Les gants vont très bien, je vous remercie, c'est trois fois +deux francs soixante-cinq centimes que je vous dois.</p> + +<p>Hier, représentation de Coquelin cadet et grand bal. Il n'y a que des +Espagnols et des Russes. Les Espagnoles sont jolies, jolies, jolies; quant +aux Russes, il n'y en a qu'une, et vous savez de qui je veux parler.</p> + +<p>Il pleut depuis deux jours; du reste, fin septembre, tout ça s'envole, +et nous allons faire un tour artistique à travers l'Espagne, qui me +passionne. Sans bagages, comme des Anglais; c'est le voyage le plus +intéressant d'Europe et qu'il faut avoir fait, vraiment.</p> + +<p>Ne regrettez pas de n'être pas à Biarritz, qui n'est pas plus amusant +que Trouville ou Aix, mais à votre place, je profiterais de ce que les +délicieuses Russes que vous savez vont en Espagne, et je ferais ce voyage +dans ces conditions incomparables. Mais j'y songe vraiment, plaisanterie à +part, la saison est tout à fait favorable, vous avez beaucoup travaillé, +Paris est humide en octobre, vous toussez; vous raconterez vos aventures +ibériennes, castillanes et andalouses à Sarah; voilà bien ce qu'il faut +pour décider votre famille à vous laisser partir, sans compter qu'avec +mille fois vingt sous le tour est joué aussi bien que la <i>Dame</i> par +Sarah. Et puis vous serez sage étant en famille, et puis vous porterez mes +ustensiles de peinture dans les passages dangereux des montagnes, ou'sque +les écureuils ne s'aventurent qu'à regret, les biches plutôt, enfin il +n'importe, comme on dit chez Victor Hugo. Donc, méditez sur ce projet +éblouissant et au revoir. Merci de nous toutes pour les chiens et +l'atelier, vous êtes bien gentil, comme disait Mme Thiers.</p> + +<p class="indent">Andrey,</p> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6">Future grande médaille.</p> + </div></div><br><br><br> + + + +<h4><b>Au même.</b></h4> + +<p class="indent"> Amado ed illustre B....!</p> + +<p>Oui, son en Espagna ainsi qu'en Mantilla; parcouro l'una portando l'altra. +Visito Toledo et l'Escorial faisando studias et conquêtas.</p> + +<p>Non est impossible que je fasse quelque magnifica composition mais est +meglior de ne rien présumar. Il m'a semblato démêler dans esperancia del +segnor Juliano de me vider faire grande tableauto, il m'a semblato, dis-je, +démêlar que maman a fato visita al segnor director et l'a serinato al +effecto d'agir sur moi en faisando semblante de creder que je travaillo +ici pour me faire restar dans le Midi. Si le pensiero machiavelico que +prêto al nostro director al vrai, je lui retiro ma confiancia et la dono +illico al segnor Cot qui non est complicio della familia (!) Vous pouvez +lui faire part de cette menacia.</p> + +<p>Dans tous les casos el tiempo que stabo in esto infecto pays sera +employato a chipar segretos de Velasquez, Ribera et altros polissones. Et +lorsque munita de tanta sapientia me riscabo à faire immensa toila d'après +natura, enfonçatos Carolus, Tony et altros precursorès. Donc, caro chico, +prego usted de faire demangiamento del 37 se abominabil propriator me +ficha à la puerta avant janvier—ce sera donc le 15 octobre. Spero que +sera plus tard. Dans todos los casos faudra ranger chosas dans antiqua +chambra de Mlle Oelsnitz. Penso être de retour dans vingt jours à moins +que... Il y a beaucoup de balcones, guitarras, Å“illadas et eventaillos +mais le travaillo avant todo.</p> + +<p class="indent"> Attendo nuevas lettras de usted et me dico humilimente.</p> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6"> Andrey,</p><br> +<p class="i8"> Fabricante de chèvre-d'Å“ufs,</p> +<p class="i8"> successor de Velasquez</p> +<p class="i8"> et de plusieurs cours étrangères</p> +<p class="i8"> et professor de langua espagnol.</p><br><br><br> +</div></div> + + +<h4><b>À M. Julian.</b></h4><br> + +<p class="mid"> VOYAGE PITTORESQUE EN ESPAGNE<br><br> +<p class="mid"> PAR<br><br> +<p class="mid"> M... B... Andrey.<br> +<p class="rig">Séville, Hôtel de Paris, 1881.</p><br><br> + +<p class="indent">Cher maître,</p> + +<p>Ô vous qui avez peut-être l'intention de voyager quelque jour, suivez ce +conseil, fruit d'une expérience amère.</p> + +<p>En fait de mères prenez la Méditerranée et en fait de tantes celle du +Bazar du voyage (place de l'Opéra), car si vous êtes le moins du monde +artiste, si vous avez la moindre tendance vers ce que les positivistes +appellent poésie, si vous avez dans l'âme quelque coin inexpliqué qui +aspire vers autre chose qu'un fond d'épicerie, fût-il de Gambetta même... +si vous partez avec l'espoir de récolter des croquis, des études, voire +des tableaux... Trois fois hélas! Je vais, pour ainsi dire, cher facteur, +vous faire assister à mes pénibles déboires.</p> + +<p><i>Burgos</i>.—Qu'est-ce qu'il y a donc ici? une cathédrale, seulement? +Il faut être Anglais pour... Oui j'ai entendu dire que des Anglais sont +venus à Lausanne pour voir une cathédrale. Et quel froid! chien de pays! +Qu'il faisait bon à Biarritz, et pourquoi sommes-nous partis? Première +douche.</p> + +<p><i>Valladolid</i>.—Nous ne nous y arrêtons pas; on m'en a dégoûtée en me +demandant une vingtaine de fois quelle était cette ville où je voulais +<i>encore</i> m'arrêter.</p> + +<p><i>Madrid</i>.—Une capitale, au moins, et il fait beau, pourtant le +coucher du soleil... mais le musée est chauffé, je crois. C'est égal, vite, +vite, allons à Séville, on y trouve du bon lait de vache et des poulets +rôtis comme les aime Marie et puis le climat y est très sain. Voyez-vous +les rêves d'Andalousie réduits en pâte pectorale. Est-ce qu'il ne serait +pas permis de haïr un peu des gens qui vous dégoûtent ainsi de ce que vous +étiez près d'admirer!</p> + +<p>Enfin, départ pour Séville, arrêt à Cordoue où il pousse des aloès et des +cactus et où il fait chaud. Délicieux pays! Mais légers gémissements faute +de voiture, car ces dix mètres de marche et la visite de la mosquée vont +m'exténuer. Plaintes à la troisième personne. Il n'y a rien à voir, le +guide <i>invente</i> tout cela <i>exprès</i> pour nous faire manquer le +train.</p> + +<p><i>Séville</i>.—Nous sortons prendre l'air du pays, nous orienter, mais +il ne faut pas quitter les rues principales, car on y est à l'abri; les +quartiers pittoresques, les rues ébréchées, interrompues de places et de +jardins sont horribles, il y souffle une brise!...</p> + +<p>Le cocher le fait <i>exprès</i>. Est-ce que par hasard (haineusement) nous +sommes venues ici pour visiter les environs de Séville?</p> + +<p>Je prie le ciel de me rendre indifférente à ces saintes infamies, mais je +me vois à bout de patience. Cette continuelle tendance à ramener tout au +plus bourgeois terre-à -terre, par tempérament, et à n'envisager que le +côté hygiénique par principe, me rend folle, d'autant plus que je suis +peut-être vraiment malade. Dans tous les cas, j'ai des médecins bien +maladroits. À Madrid, on échappait un peu à tout cela grâce au musée et à +des amis, un petit artiste entre autres qui a travaillé chez vous et dont +nous avons connu la famille ici.</p> + +<p>Mais en excursion, en voiture, on est forcé de rester ensemble et alors +c'est ou des insinuations tatillonnes pour mon bien, ou un silence lourd +comme du plomb. À défaut de communions d'idées et d'intérêts, il faudrait +au moins un peu d'entrain... Et je suis là comme un promeneur qui se voit +obligé de traîner ses compagnons endormis et hargneux. Tenez, allez au +Salon avec un de vos amis ou avec la maman d'une de vos élèves, je +ne précise pas,—au choix. Eh bien, amplifiez, amplifiez, amplifiez, +substituez au court supplice du Salon un voyage artistique (ô ironie!) à +travers la très intéressante et très pittoresque Espagne et vous aurez une +faible idée... Je fais les plus grands efforts pour conserver une certaine +vigueur morale, mais quand même je me forcerais à résister encore un peu, +l'élan n'y est plus; les ailes tombent et ne servent qu'à balayer les +projets et illusions d'artiste réduits en poussière sous la pression +hygiénique de ceux qui m'aiment. Et comme, tout au contraire du guide de +Cordoue et du cocher de Séville, ils ne le font pas <i>exprès</i>, il n'y +a absolument rien à faire que d'exhaler des plaintes sur trois feuilles de +papier et de vous les envoyer comme si ça pouvait faire quelque chose...</p> + +<p>Mais je nourris le secret espoir que vous allez par le premier courrier +m'expédier ici quelque compagnon comme M. de Saint-Marceaux, sculpteur, ou +M. Tony-Robert-Fleury, peintre. Mais est-ce que ce dernier nommé n'avait +pas le projet d'aller cet hiver au Maroc? Dites-lui de se dépêcher, +puisqu'il faut passer par l'Espagne,—on s'embarque à Cadix.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10">En partant du golfe d'Otrante,</p> +<p class="i12"> Nous étions trente,</p> +<p class="i10">Mais en arrivant à Cadix,</p> +<p class="i12"> Nous n'étions que dix...</p> + </div> </div> + +<p>Un seul me suffira. S'il ne me tombe quelque secours du ciel, vous me +verrez avant peu.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="indent"> Fin du très navrant voyage en Espagne</p><br> +<p class="i6"> par M. B. Andrey.</p> + </div> </div> +<br><br><br> + + + + +<h4><b>À sa mère.</b></h4> +<p class="rig">34, Avenue Montaigne, Paris, 1881.</p><br><br> + +<p class="indent"> Chère maman,</p> + +<p>Je suis arrivée en très bon état.</p> + +<p>Papa a été très bien tout le temps, c'est ce qu'il me prie de te faire +savoir. Il vous racontera nos aventures de Varsovie et de Berlin.</p> + +<p>Le tableau est déballé, on y a fait un trou, heureusement peu visible. Je +n'ai pas encore eu le temps de le montrer aux grands artistes.</p> + +<p>Tony-Robert-Fleury va bien et se prépare à partir pour la Suisse; jusqu'à +présent je n'ai vu que Julian, qui est toujours gros comme C.... et qui +vous fait dire mille choses. Mme Gavini est partie le jour de mon arrivée, +je ne l'ai donc pas vue. Saint-Amand est allé rejoindre sa sÅ“ur au +Mont-Dore.</p> + +<p>Paris est vide, mais j'ai beaucoup de choses à faire, entre autres un +tableau pour le Salon.</p> + +<p>J'envoie un tas de choses à Dina. Qu'elle ne se plaigne pas de recevoir si +peu de choses. Papa crie comme un coq de peur des douanes, etc., etc. Papa +crie comme un paon, tellement il a peur d'être encombré de bagages.</p> + +<p>Les commissions de la princesse sont faites.</p> + +<p>Je vous embrasse; revenez pour aller à Biarritz.</p><br><br><br> + + + + +<h4><b>À Mademoisselle Colignon.</b></h4><br> + +<p class="indent"> Chère amie,</p> + +<p>Voici ma réponse. Je fais une espèce de discours sur la jalousie. Pourquoi +sur la jalousie, je n'en sais rien. La jalousie et la monarchie sont mes +sujets favoris. Y a-t-il au monde rien de plus absurde que la jalousie! +On se rend ridicule en étant jaloux. Vous aimez une femme, elle vous aime; +un beau jour elle cesse de vous aimer; mais est-ce sa faute? Est-ce +qu'elle n'aime plus parce qu'elle ne veut plus vous aimer? Est-ce qu'elle +a aimé parce qu'elle voulait aimer?... Non... Eh! bien, pourquoi donc la +martyriser? Pourquoi cette fureur inutile, stupide? Car une femme ou un +homme rejetés et changés contre un autre ou une autre sont toujours, +quoi qu'on dise, pitoyables. Et leur côté ridicule est bien mal drapé +par la grande robe tragique. On n'aime plus le même ou on en aime un +autre, mais ce n'est pas parce qu'on le veut ainsi. C'est un changement +incompréhensible, involontaire, produit sans doute par le déplacement des +molécules de l'imagination. Si on est jaloux à n'en pouvoir plus, eh! bien, +qu'on les tue tous les deux et soi-même après!</p> + +<p>Je me demande toujours s'il y a au monde quelque chose de plus laid, de +plus ridicule que les scènes de jalousie. Quand on est jaloux à tort, +on a, malgré tout, un doute; alors il faut aller trouver la femme et la +supplier, au nom de tout ce qu'il y a de cher, de sacré, de faire cesser +ce doute; on est bien misérable alors, car les femmes sont de grandes +coquines, qui sont toujours prêtes à martyriser ceux qui se livrent à +elles loyalement.</p> + +<p>Ce discours achevé, discours qui, pour la première fois de ma vie, rend +fidèlement ma pensée, je vous embrasse et j'attends la réplique.</p><br><br><br> + +<h3>1882</h3><br><br><br> + + + +<h4><b>À sa mère.</b></h4> +<p class="rig">Nice.<br>Villa Misé-Brun.</p><br><br><br> + +<p class="indent"> Chère maman,</p> + +<p>Nous sommes très bien arrivés, tout est charmant et je suis enchantée +d'être ici. Nous sommes très gais, il fait très beau et je crains que ma +sainte famille ne m'apporte les tracasseries habituelles. Nous sommes si +calmes, si sages! Paul, Sacha et Dina sont aux petits soins auprès de moi; +Vassili fait très bien la cuisine, Rosalie sert avec entrain; le soleil +chauffe. Bref, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Donc, +prenez bien votre temps et arrivez-nous vers le carnaval, tout est prêt +pour vous recevoir.</p> + +<p>Envoyez de suite burnous algérien blanc dans le haut de l'armoire dans ma +chambre, ombrelle doublée de rose, robe noire, garnie de plumes noires, +dans le placard du cabinet de toilette.</p> + +<p>Mille choses aimables à tout le monde</p> + +<p><i>Et surtout ne touchez à rien dans mes livres et les tableaux, qui sont +au-dessus des livres.</i> Que la poussière reste. Ne dérangez pas le +moindre papier, je vous en supplie.</p><br><br><br> + + + +<h4><b>À la même.</b></h4> + +<p class="indent"> Maman,</p> + +<p>Puisqu'il y a eu cet incendie et puisque papa est malade, je vois bien que +les projets que j'ai eus ne sont plus de mise. Examinez cela et parlez-moi +franchement. Quant à partir, songez à la folie, à l'énormité d'un tel +voyage en cette saison. Et puis surtout si papa est malade et que les +médecins lui recommandent un climat plus doux, ce serait insensé de rester +là . Il n'y aura ni amusements, ni moyen de rien faire, si l'on est malade +et triste.</p> + +<p>J'ai besoin d'aller en Algérie, cela se trouvera donc bien de toutes +façons; j'aurai à soigner l'auteur de mes jours et à faire mon tableau; +vous voyez que cela s'arrange à merveille.</p> + +<p>Donc si, comme je le crois, mon voyage ne se fait plus, et je ne le +regrette pas, revenez au plus vite et rapportez-moi de l'argent pour payer +mon portrait. Il faut s'en tenir à ma première lettre, celle qui contient +mes recommandations et qui vous dit de revenir vite.</p> + +<p>Répondez par dépêche. Amenez le père, puisqu'il faut qu'il se soigne; s'il +reste malade à la campagne, il mourra, dites-le à la princesse.</p> + +<p>J'attends la réponse à ma dernière lettre et à celle-ci, mais je crois +vraiment, que c'est vous qui viendrez, car mon voyage à moi, dans les +circonstances présentes, serait l'acte d'une enragée.</p> + +<p class="indent"> J'embrasse tout le monde.</p><br><br><br> + + + +<h4><b>À M. Julian.</b></h4><br><br> + +<p class="indent"> Cher maître,</p> + +<p>On a tant réclamé d'égalités et de libertés pour les femmes, et tant de +gens intelligents et éclairés s'en sont moqués, que ces seuls mots de +droits des femmes nous remplissent d'une mauvaise honte, et pourtant le +droit ou l'égalité que nous réclamons n'ont rien à faire avec la politique +et ne touchent d'aucune part ni au nihilisme, ni au socialisme, ni au +bonapartisme, ni au droit de voter, ni à l'éligibilité des femmes.</p> + +<p>Toutes ces questions ont été agitées partout, on a parlé d'une quantité +d'injustices plus ou moins abominables au préjudice du sexe faible, il n'y +en a qu'une qu'on a laissée en repos, justement peut-être parce que c'est +la plus vraie, la plus saisissante, la plus cruelle: l'absence d'une école +des Beaux-Arts pour les femmes.</p> + +<p>Comment, disent les étrangers ébahis, les femmes sont admises à l'École +de médecine, et l'École des beaux-arts leur est fermée! Mais chez nous, à +Saint-Pétersbourg, ou chez nous à Stockholm, les dames sont reçues à +l'Académie et nous ne sommes pas la France, nous ne sommes pas Paris!</p> + +<p>Justement, nous dira-t-on, vos armes se tournent contre vous. En France, +à Paris, cela ne serait pas possible.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>Alors on fait un grand discours en trois points, bourré de conclusions qui +prouvent toutes que notre société est pourrie et que l'immoralité de la +nation française est telle que ce qui se peut très bien ailleurs ne se +peut pas du tout en France.</p> + +<p>Et d'abord répétons que les femmes sont admises à l'École de Médecine; +nous dirons ensuite à quel point, tout en étant à l'École des Beaux-Arts +(dans les pays que nous avons cités), elles sont en contact avec les +élèves hommes. Le cours d'esthétique seul a lieu en commun en Suède. Et +puisqu'en France les dames vont aux divers cours confondues avec les +messieurs, en quoi ce cours, fait à l'École, serait-il plus dangereux ou +plus inconvenant? Les ateliers où l'on travaille avec le modèle sont +séparés.</p> + +<p>Ainsi donc pour tout ce qui est inconvénient l'on est séparé.</p> + +<p>Le modèle est tout nu chez les hommes; chez les femmes il porte un +caleçon comme en portent aux bains de mer les messieurs que des dames fort +pudiques ne se font aucun scrupule de regarder à Trouville ou à Dieppe. +Ainsi donc, pour tout ce qui a égard aux inconvénients, les élèves sont +séparés, mais ils sont réunis pour tous les avantages.</p> + +<p>Une grande publicité est donnée aux concours d'admission et aux expulsions, +ce qui ne contribue pas peu à maintenir l'ordre à l'École.</p> + +<p>La légende de la femme artiste, de cet être vagabond et perverti, +incompatible avec le travail ou le talent, laide, mourant de faim, belle, +tournant mal, est une histoire à laquelle on ne croit plus beaucoup, +bien qu'il soit toujours convenu de jeter le nom vénérable et adoré +d'<i>Artiste</i> comme un manteau sur un tas de choses qui n'ont le plus +souvent aucun rapport avec l'art. Toutefois le vieux préjugé n'a été +remplacé que par une idée excessivement vague de ce que cela pourrait +bien être. Le type n'était plus grotesque, on ne se donne pas la peine +de le regarder. Ce ne sont pas les quelques personnalités en vue, +les charlatans, les demoiselles qui font des copies au Louvre ou qui +apprennent la peinture agréable dans un atelier à la mode, qui peuvent +nous édifier. Mais c'est sur la masse vraiment considérable et renfermant +une moyenne de capacités vraiment digne d'intérêt des élèves qui cherchent +l'étude sérieuse de l'art dans les ateliers privés, c'est sur cette masse +considérable et qui renferme une moyenne de capacités qui étonnerait ceux +qui se moquent du travail des femmes, qu'il faut porter les yeux pour +s'assurer combien elles sont intéressantes ces travailleuses, et avec +quelles peines inouïes elles parviennent à s'organiser une éducation à +peu près régulière, mais qui pèche par tant de côtés.</p> + +<p>L'atelier de M. X...,qui est le plus fréquenté, contient plus de cinquante +élèves.</p> + +<p>Ceux qui se moquent des talents féminins ne sauront jamais combien de +dispositions sérieuses, de tempéraments réels et remarquables ont été +découragés et atrophiés par une éducation vicieuse ou incomplète. +L'artiste femme est tout aussi intéressante que l'artiste homme. +On dira que, sauf deux ou trois exceptions, il n'y a pas eu d'exemple de +femmes ayant fourni à l'art des personnalités considérables d'artistes +comparables aux artistes hommes, oui, mais les hommes reçoivent dans +une des plus magnifiques écoles du monde une éducation intelligente et +grandiose; pendant tout le jour ils sont entourés des beautés de l'Art, +leur yeux ne reposent que sur lignes pures et couleurs éclatantes, ils +respirent une atmosphère propre à ouvrir leur âme à l'inspiration et à +développer les ailes de leur imagination qui doivent les porter vers le +génie. Et pour les femmes, rien! ou le hasard des ateliers privés.</p> + +<p>Quoi d'étonnant alors que, sauf deux ou trois exceptions, les femmes +n'aient jamais fourni à l'art sérieux de personnalités considérables. Et +pourquoi cette injustice envers la femme qui est prouvée mille fois plus +courageuse, plus vaillante, ayant, outre la pauvreté malheureusement +commune aux uns et aux autres, à lutter contre de terribles préjugés et +des difficultés sans nombre, n'ayant même pas la liberté d'allures de +l'homme?</p> + +<p>C'est à l'homme qui, par sa nature même, a toutes les facilités d'étudier, +que l'on donne tous les moyens, et c'est à la femme, qui est naturellement +privée de la liberté d'allures et qui a à lutter contre tout et tous, +c'est à la femme qu'on refuse cet enseignement.</p> + +<p>Il y a déjà sans cela trop de femmes artistes, dira-t-on; la femme est +faite pour le foyer. Hélas! ce n'est pas en leur ôtant le moyen de +satisfaire une noble passion qu'on leur donnera l'envie de filer de la +laine. Pourquoi ne pas donner aux ambitions féminines ce magnifique +débouché, pourquoi ne pas encourager ces tendances vers le grand, le beau, +l'utile, en donnant à Paris, la capitale du monde, qui a, comme l'antique +Rome, la prétention d'être le <i>curiam dignitalem, gymnasium litterarum, +domicilium, verbicem mundi, patriam libertatis</i>?</p> + +<p>C'est pour cela qu'il faut faire appel à tous les artistes.</p> + +<p>Mais ce ne sont pas là des objections sérieuses, et si ce n'était que +cela... rien de plus facile que d'établir deux ateliers de trente à +quarante personnes chacun; les locaux ne manquent pas. Mais cela +ennuierait ces messieurs les professeurs, d'abord parce que ce serait +une innovation, un changement et que la routine est une des fleurs qui +poussent le mieux dans nos instituts, et puis, des femmes, cela n'est pas +sérieux! Est-ce qu'une femme peut travailler sérieusement. Allons donc! +Mais oui, elle peut travailler sérieusement, et il y a même bien des gens +qui le pensent, tout en disant le contraire; mais que voulez-vous, c'est +si banal de <i>pioner</i> les femmes. C'est tellement banal que cela ne +devrait plus se faire et qu'il devrait devenir bien porté de s'en abstenir.</p> + +<p>C'est aux gens éclairés, aux artistes, aux disciples de l'art, qui +ne voient que lignes pures et couleurs éclatantes, qui respirent une +atmosphère propre à ouvrir l'âme à l'inspiration, à ce qui est puissant et +beau, et à développer les ailes de l'imagination qui doivent porter vers +le génie, c'est aux amis du progrès et de la justice qu'il faut faire +appel.</p> + +<p class="indent"> La France tient la tête pour la peinture.</p><br><br><br> + + + +<h4><b>À M. B***.</b></h4> + + +<p>Cher B...., ma réponse vous arrivera du fond du gouvernement de Poltava, +où nous sommes en train de faire des chasses auprès desquelles celles du +nommé Nemrod ne sont que de la Saint-Jean. Il fait encore assez beau et un +lunch, servi en pleine forêt, à deux heures de toute habitation, est +quelque chose de très chic.</p> + +<p>Avant-hier dimanche, nous avons tué vingt-sept loups, dix-sept renards et +deux cent soixante-trois lièvres. Je n'ai sur la conscience que quatre +loups et un renard; vous les verrez rue Ampère, où nous nous retrouverons +vers le 3 novembre. J'espère bien que vous êtes rentré à Babylone et que +la Bretagne vous pleure. Papa a écrit à Alexis pour l'inviter à la chasse +et il n'a pas eu de réponse.</p> + +<p>Qu'avez-vous fait de votre famille, Boji-dar-chéologue? Quel dommage que +ce soit si loin! en amenant des amis de Lutèce on s'amuserait bien. Dites +à Alexis que sa fiancée Julie est charmante, elle aura quatorze ans dans +un mois.</p> + +<p>Les futurs beaux-parents d'Alexis-militude nous ont reçus pendant trois +jours avec une magnificence qui marque bien, pour ce qui est de la dot, +que Balthasardanapale et M. Grévy ne sont que des petits garçons à côté +d'Alexandre. Et cela blague à part. Mais malgré tout je sens le besoin de +me retremper au sein de la civilisation et de la peinture.</p> + + +<p class="indent"> Tout le monde vous embrasse.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6"> À bientôt.</p> + </div> </div> +<p>Comment va le sergent Hoff?</p> + +<p>Je m'arrache aux souffrance-ien-testament, à notre causerie-tournelle. +Que Dieu vous garde-malade. Mes amitiés à ...</p><br><br><br> + + + +<h4><b>À Monsieur Julian</b></h4> + +<p class="rig">1882.</p> + +<p>Pour ne pas nous disputer de vive voix, cher directeur, je vous écris; +autrement impossible de garder le sang-froid nécessaire.</p> + +<p>Dans mon désir de m'expliquer les bizarres découragements que vous me +prodiguez avec une bonne grâce charmante, je fais des suppositions. +Peut-être suis-je devenue folle comme le Greco ou Mme O'Connell et fais-je +des locomotives et des cathédrales au lieu de traits humains;—alors il +faut m'empêcher sérieusement de divaguer devant du monde. Ou bien est-ce +que vous me croyez un immense orgueil encouragé par trente mille flatteurs +et qu'il faut rabattre à tout prix?</p> + +<p>Ou bien...</p> + +<p>Mais vous savez que je ne crois pas du tout, du tout, à votre candeur; +vous savez que je me juge sainement et que je suis beaucoup plus que +découragée, ce à quoi vous avez aidé avec une puissance de trente-six +chevaux et ce dont je vous en veux pas mal. Pourquoi jouez-vous la comédie +de me croire aveuglée et affolée de vanité? Pourquoi me persécutez-vous de +prévisions désespérantes? Si c'est pour m'affoler, c'est fait; à l'avenir +je tâcherai de ne plus écouter toutes vos perfidies dissolvantes et voilà +tout.</p> + +<p>Mais si c'est pour mon bien, sachez que vous vous trompez de la façon la +plus désastreuse pour moi. Quand on veut du bien aux gens et qu'on croit +réellement qu'ils se noient, on ne s'amuse pas à leur fourrer du plomb +dans les poches.</p> + +<p>Du reste, vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites lorsque vous +me citez des études faites chez moi ou dehors, que vous en faites un +paquet perfidement qualifié de tableaux et que vous vous en servez pour +m'assommer.</p> + +<p>Est-ce que vous avez jamais reproché leurs académies ou leurs plâtres +à vos X. X. et autres gloires? Mes <i>tableaux</i> ne sont pas autre +chose, seulement je préférerai toujours <i>rater</i> une étude sincère et +intéressante que de réussir un modèle, d'autant plus que la somme de +science acquise est la même. Le procédé seul diffère.</p> + +<p>Que je ne sois ni arrivée, ni forte, que j'aie à travailler encore +beaucoup, c'est évident; mais de là à venir me dire qu'il est survenu +je ne sais quelle horrible catastrophe, que je ne fais plus rien, que je +suis finie... Non.</p> + +<p>Ce que j'ai produit est insuffisant, mais enfin les toiles sont là et +ce n'est pas le cuisinier du Café Anglais qui y a passé son temps. +Comme <i>résultat</i> ça n'existe pas, mais ce sont des études aussi bien +que n'importe quoi, et puis, vous qui avez de si beaux registres, +consultez-les et vous verrez que je n'ai même pas eu le temps de parcourir +toutes les phases de dégringolade parcourues par les personnes que vous me +citez souvent.</p> + +<p>Abstraction faite de ma maladie, il y a trois ans que je peins. C'est +énorme pour mon impatience, mais c'est ordinaire pour le sens commun. +Ainsi, vous voyez bien, tout s'oppose, la chronologie aussi bien que mes +goûts, à ce que j'accepte le rôle de vieille élève dévoyée dont vous +voulez me gratifier.</p> + +<p>Le premier de ce que vous nommez très perfidement mes tableaux a été fait +en 1880, après dix-huit mois de peinture, dont douze mois seulement toute +la journée. Le dernier, au printemps de 1882, en sortant de maladie et +ayant la fièvre tous les dimanches au moins. Dans l'intervalle, j'ai +exposé le très médiocre atelier (sans allusion)<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>, et au dire même de +vos plus féroces demoiselles j'ai plutôt fait des progrès depuis. Ceci +m'amène à cette niaiserie de la question d'exposition que vous avez +l'air d'envisager comme une impossibilité. J'y paraîtrai peut-être aussi +honorablement que miss K..., sinon il faudra revenir à la supposition de +folie à la Greco.</p> + +<p>Plus j'y pense, plus il me semble que vous avez quelque inexplicable +intérêt à m'anéantir; vous vous vautrez dans les découragements les plus +raffinés, positivement.</p> + +<p>Je vois que vous ne vous rendez pas compte de ce qu'il y a de terrible, je +dirai presque de criminel, à venir dire à quelqu'un d'enragé d'apprendre +et de travailler: «Vous! vous ne pouvez plus rien!» C'est un assassinat +moral, plus cruel que l'autre, car, chez vous, il est quotidien.</p> + +<p>Si vous le faites exprès, je me perds en conjectures. Affirmer avec +acharnement que je ne ferai plus rien, c'est très grave et en somme... +vous n'en savez rien. Il en résulte une paralysie de facultés et huit +pages de littérature. À quoi cela vous avance-t-il?</p> + +<p>Maintenant, en dehors de la question artistique pour laquelle je vous hais, +car vous m'y avez fait le plus grand mal, nous sommes toujours amis, et +la preuve c'est que samedi on dîne rue Ampère.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a> +<b>Note 18: </b><a href="#footnotetag18">(retour) </a><p><i>Un atelier</i>, signé Andrey, tableau exposé au Salon, +représentant l'atelier Julian.</p></blockquote> +<br><br><br> + +<h3>1883</h3><br><br><br> + + + + +<h4><b>À mademoiselle ***.</b></h4> + +<p class="indent"> My dear little Alice,</p> + +<p>I was very glad receiving your nice letter. I am coming back very soon; +you may expect to see me at 8 o'clock monday the 10th April at the blessed +atelier Julian.</p> + +<p>The picture I was doing for the Salon is not yet finished. You may well +understand that I can have no pleasure in sending something that is not +entirely good, at least that is as good as I may do.</p> + +<p>I am flattered by the admiration of B.... you find her intelligent; she +is so, but when you know her better you will see that the first days she +looks more that she is in reality.</p> + +<p>Besides she is not good, and with all the appearances of brutal frankness, +she knows what is to be false when she needs it.</p> + +<p>As to her talent, she has it but not so much as she imagines herself; +besides she is full of german vanity. Now <i>l'éreintement est aussi +complet que possible</i>. Do not think I think bad of her, it is merely the +love of analyses that makes me look into people's nature more than it +would perhaps be suitable. B... has <i>des défauts, mais elle a aussi des +qualités</i>, unfortunately one cannot say so of many.</p> + +<p>As to the picture <i>canaille</i> it would not be yet bad to do it, if there +were talent.</p> + +<p>Good bye; if you will see someone's pictures before the Salon, tell me +what is it. I stay here eight days more.</p> + +<p class="indent">Sincerely yours.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6"> Andrey</p> + </div></div> + +<p>Is not my letter very wicked? The truth is seldom agreable and nearly +always we dare not tell it not to be accused of jealousy.</p><br><br> + + + + +<p class="mid"><i>Traduction de la lettre précédente.</i></p><br> + +<p class="indent">Ma chère petite Alice,</p> + +<p>J'ai été très heureuse en recevant votre gentille lettre. Je vais revenir +très prochainement; vous pouvez vous attendre à me voir à huit heures, le +lundi 10 avril, à ce délicieux atelier Julian.</p> + +<p>Le tableau que je faisais pour le Salon n'est pas encore fini. Vous devez +bien comprendre que je ne puis avoir aucun plaisir à envoyer quelque chose +qui ne soit pas entièrement bon, tout au moins qui ne soit aussi bien que +je puisse faire.</p> + +<p>Je suis flattée de l'admiration de B...; vous la trouvez intelligente; +elle l'est certainement; mais quand vous la connaîtrez mieux, vous verrez +qu'elle paraît l'être tout d'abord plus qu'elle ne l'est réellement.</p> + +<p>En outre, elle n'est pas bonne, et avec toutes les apparences d'une +brutale franchise, elle sait être fausse au besoin.</p> + +<p>Quant au talent, elle en a, mais pas tant qu'elle se l'imagine; de plus, +elle est pleine de vanité allemande.</p> + +<p>Maintenant <i>l'éreintement est aussi complet que possible</i><a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>. Ne croyez +pas que je pense du mal d'elle, c'est simplement l'amour de l'analyse qui +me fait regarder au fond de la nature des gens plus qu'il ne faudrait +peut-être le faire. B... a <i>des défauts, mais elle a aussi des qualités</i>, +malheureusement on ne peut pas en dire autant de beaucoup de monde.</p> + +<p>Quant à la peinture <i>canaille</i>, il ne serait pourtant pas mauvais d'en +faire, si le talent était là .</p> + +<p>Adieu; si vous voyez quelques tableaux avant le Salon, dites-moi ce que +c'est. Je reste encore ici huit jours.</p> + +<p class="indent"> Sincèrement à vous,</p> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6"> Andrey.</p> + </div></div> + +<p>Est-ce que ma lettre n'est pas très méchante? La vérité est rarement +agréable et presque jamais on n'ose la dire pour ne pas être accusé de +jalousie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a> +<b>Note 19: </b><a href="#footnotetag19">(retour) </a><p>Les mots en italique sont en français dans le texte anglais +original.</p></blockquote> +<br><br><br> + + + +<h4><b>À Mademoiselle ***.</b></h4> +<p class="rig">Rue Ampère, 1883.</p><br><br> + +<p class="indent"> Chère amie,</p> + +<p>Il y avait une fois un atelier tout rempli de dames et de demoiselles +parmi lesquelles se trouvaient une Russe et une Américaine. La Russe se +prit d'amitié pour l'Américaine et fut excessivement gentille pour elle, +essayant en toute circonstances de lui être agréable, sans songer que bien +des gens se disent en eux-mêmes: «Pourquoi un tel ou une telle se met-il +ou se met-elle en quatre pour moi? Ce ne doit pas être quelqu'un de bien.» +Cette réflexion, quoique peu flatteuse pour celui qui la fait, se fait +très souvent, les plus grands moralistes l'affirment.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, la Russe traitait l'Américaine comme une petite sÅ“ur +et disait devant elle toutes les folies et tous les enfantillages qui lui +passaient par la tête. Très aristocrate, au fond, elle avait le tort +peut-être de croire qu'on devait comprendre qu'un artiste n'était pas un +homme pour elle, elle en parlait donc comme on parle d'une chanteuse ou +d'un cheval favori aux courses, s'intéressant jusqu'à leur vie privée.</p> + +<p>Et comme elle associait son amie à toutes ses plaisanteries, cette amie +eut alors une pensée dont, à sa place, je serais éternellement honteuse, +elle crut qu'on se servait d'elle pour ne pas se compromettre et fit +un beau jour à la Russe une observation dont celle-ci resta absolument +suffoquée, au point de ne savoir quoi répondre. La réponse tout indiquée +était de tourner le dos à la petite Américaine; mais, n'ayant pas eu la +présence d'esprit de le faire à l'instant, le lendemain la Russe crut +indigne d'elle de donner de l'importance à une impertinence si sotte +et résolut de traiter tout cela avec un bienveillant dédain. Mon avis +est qu'elle eut tort; du reste, cette nuance ne fut pas comprise et +l'Américaine, se trompant à l'attitude de la Russe, prit un petit air +digne assez comique et qui puisait sa source dans l'intérêt que lui avait +témoigné une grande dame et sa fille, ce qui lui avait légèrement tourné +la tête, en sorte qu'elle ne pensa pas un seul instant que la façon dont +elle était reçue dans la famille de la Russe ne lui faisait peut-être pas +de tort aux yeux de plusieurs personnes.</p> + +<p>Enfin... Mais comme la Russe a un caractère très large et un esprit plus +occupé de choses sérieuses que de bêtises de ce genre, elle trouva avec +philosophie tout cela fort naturel, se contentant d'en rire un peu de +travers comme l'Arlequin de Saint-Marceaux, un artiste qu'elle vénère et +dont elle aime le talent.</p> + +<p>J'espère, ma chère Alice, que vous riez aussi de cette histoire aussi +instructive qu'amusante et que je vous raconte parce qu'il est bon qu'on +ne me prenne pas toujours pour une bête.</p> + +<p>Mlle Canrobert m'a donné votre adresse, ce qui me permet de vous souhaiter +toute sorte de bonheurs en Amérique. Vous savez déjà sans doute que j'ai +obtenu une mention.</p> + +<p>N'oubliez pas surtout de me donner des nouvelles du tableau de M. +Bastien-Lepage, un artiste que je vénère et dont j'aime le talent.</p> + +<p class="indent">Mille amitiés,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i8"> Marie. +</div></div><br> + +<p><i>P.S.</i>—Si par hasard il vous arrive de rencontrer la petite Américaine +de l'histoire, dites-lui qu'elle ne prenne pas la peine de médire de la +Russe, pour justifier sa bêtise, la Russe ne se donnera pas la fatigue de +s'en moquer.</p><br><br><br> + + + + +<h4><b>À Mademoiselle ***</b></h4> +<p class="rig">30, rue Ampère. (Boulevard Malesherbes)</p><br><br> + +<p class="indent">My dear Alice,</p> + +<p>I am glad for you if you like Pont-Aven, only... you know I am not an +admirer of the celebrated Britain because all the artists that go there +bring back studies who all seem to come from the same shop... with the +difference of qualities... first, second, third and eleventh... It is +love. If one or two can do something of a fisherwoman, six hundred and +seventy three produce...</p> + +<p>Art is something more than the fashion to paint anything <i>en plein air</i>... +Bastien himself thinks so<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>.</p> + +<p>As to the brother's portrait it is not finished, we wait the return from +the country of Miss F...</p> + +<p>Now, my <i>grand tableau</i> is a secret, of course. I am working at its +preparation and write while the model reposes... it is not the preparation, +as we say at Julian's, I am only doing studies for it must not be done in +an atelier;... well, I was going to tell the great secret...</p> + +<p>I am glad to hear Miss Webb does good things, she is nice;—<i>mes très +sincères amitiés</i> to her and Miss B...</p> + +<p>You cannot imagine the <i>scie</i> that became my pastel; it is so very +good every one speaks of it to my friends who come to me and say what they +have heard. I am quite sorry it is not picture. Bastien says that it is +art even if it were a mere fusain. M. Lefevre saw it, and M. Tony asked me +to give it for his atelier, but it is a portrait and cannot be given like +that; then he said he would pose himself.</p> + +<p><i>Les orgues et les voix de femmes!</i> Remember Carolus painted by +Sargent. Goodness, <i>non sum dignus!</i></p> + +<p>Well now, <i>plaisanterie à part</i>, I am happy to be of the illustrious +<i>atelier de dames</i>. Some... suppose few, were so wicked, and I feel +unfortunately so deeply the antipathy! one is enough to viciate the air +of a whole room. I am sure now that I made few progress partly because I +paid to much attention to those delightful <i>voix de femmes</i> whose +judgements paralysed what I was to do; indeed, when I was painting there +was always the thought that they disprized my work. It is very stupid I +know, especially because they said of me what they said of artists whose +shoes are to highborn to be blacked by them. Some sweet woman's voices say +Bastien is not an artist, but only, <i>un exécutant!</i></p> + +<p>Perhaps we shall go to Dieppe; if you are still there I will corne and see +you; only I am afraid d'être conquise par cette Bretagne que je dédaigne, +et de trop regretter de n'y avoir pas été pour travailler<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>.....</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a> +<b>Note 20: </b><a href="#footnotetag20">(retour) </a><p>Les mots en italique sont en français dans le texte anglais.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a> +<b>Note 21: </b><a href="#footnotetag21">(retour) </a><p>La fin de la lettre est en français, on la trouve à la suite de +la traduction ci-dessous.</p></blockquote> +<br><br> + + +<p class="mid"><i>Traduction de la lettre précédente.</i></p><br> + +<p class="indent"> Ma chère Alice,</p> + +<p>Je suis enchantée pour vous que vous aimiez Pont-Aven, seulement... vous +savez que je ne suis pas une admiratrice de la célèbre Bretagne, parce +que tous les artistes qui y vont rapportent des études qui ont toutes +l'air de sortir du même atelier, avec des qualités différentes, première, +deuxième, troisième et onzième... C'est délicieux. Si un ou deux arrivent +à faire quelque chose d'une femme de pêcheur, six cent soixante-treize +produisent...</p> + +<p>L'art est quelque chose de plus que la façon de peindre quelque chose +<i>en plein air</i>. C'est l'opinion de Bastien lui-même.</p> + +<p>Quant au portrait du frère, il n'est pas fini; nous attendons le retour de +la campagne de miss F...</p> + +<p>Maintenant, mon <i>grand tableau</i> est un secret, naturellement. Je suis +en train de travailler et j'écris pendant que le modèle se repose... +Ce n'est pas la préparation, comme nous disons chez Julian; j'en suis +seulement à faire des études, car le tableau ne doit pas être fait à +l'atelier... Eh bien! j'allais dévoiler le grand secret...</p> + +<p>Je suis contente d'apprendre que miss Webb fait de bonnes choses; elle est +charmante;—<i>mes très sincères amitiés</i> pour elle et miss B...</p> + +<p>Vous ne pouvez vous imaginer à quel état de <i>scie</i> passe pour moi mon +pastel; il est si bien que tout le monde en parle à mes amis qui viennent +me répéter ce qu'ils ont entendu dire. Je suis tout à fait navrée que ce +ne soit pas de la peinture. Bastien dit que ce serait de l'<i>art</i>, même si +c'était un simple fusain. M. Lefèvre l'a vu, et M. Tony m'a demandé de le +lui donner pour mettre dans son atelier, mais c'est un portrait qui ne +peut être donné ainsi; alors il m'a dit qu'il poserait lui-même.</p> + +<p><i>Les orgues et les voix de femmes!</i> Souvenez-vous de Carolus peint +par Sargent. Bonté divine! <i>non sum dignus!</i></p> + +<p>Et bien maintenant, <i>plaisanterie à part</i>, je suis heureuse de +quitter l'illustre <i>atelier de dames</i><a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>. Quelques-unes, mettons peu +si vous voulez, mais quelques-unes étaient si méchantes, et +malheureusement je ressens si profondément l'antipathie! une seule suffit +pour vicier l'air de tout un atelier.</p> + + +<p>Je suis sûre maintenant qu'une des raisons pour lesquelles je faisais peu +de progrès, c'est que je me préoccupais trop de ces délicieuses <i>voix de +femmes</i> dont les jugements paralysaient mes efforts; en vérité, quand +j'étais en train de peindre, j'avais toujours dans l'idée qu'elles +déprisaient mon Å“uvre. C'est bien stupide, je le sais, surtout parce +qu'elles disaient de moi ce qu'elles disaient des artistes dont les +souliers sont trop nobles pour être cirés par elles. Quelques douces voix +de femmes disent que Bastien n'est pas un artiste, mais seulement <i>un +exécutant!</i></p> + +<p>Peut-être irons-nous à Dieppe; si vous êtes encore là , j'irai vous voir, +mais j'ai peur d'être conquise par cette Bretagne que je dédaigne, et de +trop regretter de n'y avoir pas été pour travailler.</p> + +<p>Maintenant il faut que je m'arrête, autrement je vais m'engager dans une +suite de considérations sur ce qu'il faut préférer, sur ce que je préfère, +sur ce qu'il faut chercher...</p> + +<p>Le morceau, l'idée, le sentiment, ou bien...</p> + +<p>Est-ce qu'on sait?</p> + +<p>Ceux qui ne sont pas artistes sont bien heureux. Faut-il être fou pour +s'engager dans ce bataillon de tourmentés! Mais une fois qu'on y est on +n'en sort pas.</p> + +<p>Je me rappelle du tableau de M. Simmons, c'est un homme de goût, <i>de +toutes façons</i>.</p> + +<p>Au revoir, je vois que je parle français à présent, il faut en rester là +car je sens que je continuerais en italien.</p> + +<p>Je vous embrasse, ma bien gentille amie, et suis bien sincèrement et +sympathiquement à vous.</p> + + +<p>Au moment de fermer la lettre, en écrivant l'adresse je suis prise d'une +envie folle d'aller travailler au bord de la mer. Cela ne vaut rien d'être +enfermé dans un atelier, quel qu'il soit. Je voudrais suivre ma lettre, +il me semble sentir dans mes cheveux la brise de la mer... les voix de +femmes et les orgues! Si ce n'était cet affreux tableau... de toute façon +je pars, j'arrive... à moins que je change d'avis.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a> +<b>Note 22: </b><a href="#footnotetag22">(retour) </a><p>Marie Basbkirtseff quitta l'atelier à cette époque, mais elle y +rentra quelques mois après.</p></blockquote> + + + + +<br><br><br> + + + +<h4><b>À M. B***.</b></h4> + +<p>B...! vous êtes absurde de vous casser les pattes pour rien!</p> + +<p>Mille complications artistiques m'empêchant de sortir, je vous écris au +lieu de venir soulager vos maux par ma présence. Dites que je n'ai pas de +cÅ“ur! Vous savez que maman est partie et par conséquent vous n'êtes plus +le seul obstacle à la représentation. Mais tout en dérangeant tout, cela +arrange beaucoup de choses pour ce qui est de la peinture. Lorsque vous +pourrez vous amener ici, vous verrez de grands tableaux.</p> + +<p>Je vous conseille pour vous distraire dans votre lit de faire du plâtre. +Au moins vous ne perdrez pas trop de temps.</p> + +<p>Nous avons reçu il y a quatre jours de bien grands artistes qui ont de la +bienveillance pour vous et en apercevant votre portrait: Tiens! +B...!!</p> + +<p>J'attends Mlle de V..., mes gamins ne sont pas venus et voilà une superbe +journée à l'eau malgré le soleil, et pour faire comme autrefois je +reprends une vieille habitude—esque-vous aimez Trouville. Je suis trop +occupée du grand tableau pour sortir-bouchon. Mais vous aimez trop les +beaux arts-tichauds pour m'en faire rep-Roche-grosse.</p> + +<p>Au revoir. Je cesse car Coco et Prater recommencent leur sabat-stien.</p> + +<p class="indent"> Marie-Chesse.</p><br><br><br> + + + +<h4><b>À M. Alexandre D.</b><a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a></h4> + +<p class="indent"> Monsieur,</p> + +<p>On me dit que comme toute divinité qui se respecte vous êtes entouré d'un +nuage qui vous rend indifférent envers les habitants de la terre.</p> + +<p>Je n'en crois rien, car ce nuage n'est généralement que du brouillard qui +se fait autour des esprits qui vieillissent et vous, Monsieur, vous ne +pouvez pas vieillir.</p> + +<p>Mais, quelque philosophe ou demi-dieu que vous soyez devenu, il est +impossible que vous me refusiez ce que j'ai à vous demander. Impossible, +parce que je vous jure que je le désire de toutes mes forces, et puis, +parce que cela ne vous coûtera rien.</p> + +<p>Il s'agit de vouloir bien être une seule fois le directeur très spirituel +d'une femme qui veut vous consulter comme un prêtre sur une chose très +grave. Mais rassurez-vous, Monsieur et grand homme; je ne vous raconterai +pour rien au monde «le roman de ma vie», ni rien qui puisse vous agacer +les nerfs.</p> + +<p>Je viens un peu tard, je sais, et je frémis à l'idée de la quantité de +celles qui ont dû vous écrire des choses dans ce genre, mais ce n'est pas +ma faute.</p> + +<p>Dans vos livres, vous paraissez être tout ce qu'il y a de plus grand et de +meilleur au monde, et si vous vous montrez dédaigneux, vous détruirez une +de mes plus chères illusions; et quand on peut ne pas commettre une telle +action, il vaut mieux l'éviter.</p> + +<p>Donc, si vous êtes d'abord sympathique et bienveillant et si vous avez +cette immense bonté qui se trouve chez les hommes de génie seuls (je ne +voudrais pas vous flatter, mais il faut bien que vous sachiez pourquoi je +me prosterne devant vous et vous envoie une lettre aussi rampante); donc, +si vous êtes tout ce qu'il y a de bon au monde, venez jeudi 20 mars au bal +de l'Opéra, le seul endroit où je puisse vous voir. Un mot à la poste de +la Madeleine, R. A. C, car vous comprenez bien que si je ne dois pas vous +y rencontrer, je n'irai pas.</p> + +<p>D'ailleurs, si vous êtes olympique, si vous êtes devenu bourgeois, restez +chez vous, car vraiment vous me remplissez d'un saint effroi et je +resterais sotte.</p> + +<p>Je voudrais bien vous dire que je suis une femme comme il faut, mais cela +vous ferait croire le contraire.</p> + +<p>Comme ce document est de ma main, vous seriez bien aimable en me le +renvoyant.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a> +<b>Note 23: </b><a href="#footnotetag23">(retour) </a><p><i>(édition Gutenberg)</i>: Le destinataire de cette lettre ainsi que de la suivante, était +probablement Alexandre Dumas.</p></blockquote> +<br><br><br> + + + +<h4><b>Au même.</b></h4> + +<p>Vous avez raison. Les romans m'ont tourné la tête. Ces choses-là ne se +font pas.</p> + +<p>Je suis fâchée jusqu'aux larmes de ce que vous avez pensé, mais aussi j'ai +été par trop niaise. Ce n'est pas à vous qu'on envoie des bêtises copiées +par un écrivain public.</p> + +<p>Voilà pourtant un exploit qui m'a donné du mal!</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, je vous assure que je ne mentais pas et que me +trouvant toute seule en face d'une situation inextricable, d'une +résolution folle à prendre, j'ai prié Dieu et j'ai songé à vous, +m'imaginant que vous seriez l'être fantastique qui, au lieu de me prendre +pour une «des femmes du monde qui, etc.,» comprendrait l'âme en peine +venant à lui chercher la lumière...</p> + +<p>Vous me faites parfaitement sentir la distance qu'il y a entre ce que +nous imaginons et ce qui est. Je me coucherai de bonne heure, je vous le +promets; aussi grâce à vous je resterai toujours jeune.</p> + +<p>Quant au... renseignement dont j'ai besoin, je le demanderai à Celui qui +m'a suggéré de vous le demander.</p> + +<p>Dormez bien, Monsieur, et continuez à être aussi bourgeois en particulier +que vous êtes artiste en général, c'est aussi un moyen excellent pour ne +pas vieillir.</p> + +<p>Je vous verrai sans doute samedi à la Chambre... On proposera le divorce.</p> + +<p>En fait de divorce, je vous annonce celui de mon adoration avec votre +personne.</p><br><br><br> + + + +<h4><b>À Monsieur ***.</b></h4> +<p class="rig">Paris, 30, rue Ampère.</p> + +<p class="indent"> Cher Maître,</p> + +<p>Qu'est-ce que la peinture, même la plus belle, la plus grande, quand on a +regardé l'Arlequin<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>? Misère, mièvrerie, tricherie, décadence!</p> + +<p>Où est le critique qui ait convenablement parlé de cette statue? Où est +l'écrivain de génie qui ait présenté à la masse cette Å“uvre étonnante? Où +est le Théophile Gautier qui va la divulguer, qui va initier le public en +lui présentant cette Å“uvre extraordinaire dans son vrai jour. Il est très +difficile par le temps qui court de parler avec justice d'un artiste +vivant, et jeune. Et je ne crois pas qu'on ose mettre qui que ce soit +au-dessus de... tout le monde.</p> + +<p>Du reste le public apprend à prononcer certains noms comme le résumé +du génie humain: Phidias, Michel-Ange et Raphaël, puis d'autres plus +rapprochés de nous, et il faut une autorité et surtout une indépendance +introuvable pour proclamer ainsi la suprématie d'une Å“uvre contemporaine.</p> + +<p>L'<i>Arlequin</i> est non seulement d'une exécution sans rivale, mais +c'est encore et surtout une Å“uvre de haute philosophie. Est-il donc +possible que la grande masse n'en perçoive que la désinvolture, le métier, +le talent? Il est vrai que l'exécution seule en ferait au besoin un chef +d'Å“uvre, mais la pensée et la portée que lui a donnée l'artiste en font +une conception d'un ordre absolument élevé. C'est la plus haute expression +du génie spirituel et satirique. C'est l'image la plus fine, la plus +complète et la plus grandiose de l'esprit supérieur qui voit défiler +devant lui les vices, les ridicules et les infamies de l'humanité. C'est +d'une nervosité quintescenciée, qui est bien de notre époque. C'est fin, +c'est profond, c'est formidable, c'est grandiose.</p> + +<p>La sublime allégorie frémit, vibre, les muscles tressaillent sous les +pièces du costume collant. Planté sur ses deux pieds, corps rejeté en +arrière avec une désinvolture extraordinaire, les bras croisés, à la main, +la bouche riant de travers, il bafoue l'humanité.</p> + +<p>Allez, regardez M. X. Y. Z., c'est très beau, c'est de belles lignes, de +la chair, de grands talents! Puis regardez Saint-Marceaux, retournez de +nouveau aux autres, et vous éprouverez une sensation de vide, de mollesse, +de..., comme lorsqu'on regarde un panneau décoratif après un beau tableau.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a> +<b>Note 24: </b><a href="#footnotetag24">(retour) </a><p><i>Arlequin</i>, statue de Saint-Marceaux.</p></blockquote> +<br><br><br> + + +<h4><b>À son frère,</b></h4> +<p class="rig">Paris, rue Ampère, 30 mai 1883.</p><br><br> + +<p class="indent"> Cher Paul,</p> + +<p>Que vous arrive-t-il donc pour ne pas m'écrire? Il me semble pourtant +que tu pourrais bien m'adresser deux mots à l'occasion de ma mention +honorable. Mais je vois que décidément il n'y a que moi de gentil, dans +toute la famille. Donnez-moi des nouvelles de tous et surtout de la santé +de papa. Que disent les médecins, <i>sérieusement</i>.</p> + +<p>Nous ne sortons presque pas, je fais un nouveau tableau dans mon jardin et +ça me prend tout mon temps; dimanche nous sommes allées voir le retour du +Grand Prix, c'était très joli et il a fait un temps superbe.</p> + +<p>Depuis quelques jours je suis d'assez mauvaise humeur et nous ne recevons +personne, du reste il fait très chaud et on commence à s'en aller un peu à +la campagne, mais encore très peu, la plupart restent ici jusqu'au moment +d'aller au bord de la mer. J'attendrai que maman soit de retour et qu'elle +ait fait ce que je lui demande. Coco et Prater se battent toute la journée, +voilà toutes les nouvelles.</p> + +<p>J'embrasse ta femme et tes enfants. Tu ne sais pas ce qui nous arrive: +Louis, le nègre, doit faire sa première communion demain et voilà que le +curé a découvert qu'il n'a jamais été baptisé. Alors j'ai vite envoyé +chercher un parrain de tous les côtés et comme c'était très pressé et +que ces messieurs étaient sortis, il a fallu prendre un sacristain pour +remplacer papa, que j'ai fait inscrire comme parrain. Je lui ai donné les +noms de Louis-Jules-René-Marie et le curé a fait un discours, disant que +ce bébé de quatorze ans est maintenant sous ma protection et que je suis +sa mère spirituelle. L'enfant a passé toute la soirée en retraite, et +demain B. le conduira à l'église faire sa première communion. Vous voyez +d'ici B. en cérémonie! Pour le baptiser, on ne l'a pas déshabillé, on lui +a mis simplement un peu d'eau sur la tête et du sel sur la langue et de +l'huile au front, au cou, etc. (Comme chez nous.)</p> + +<p>Donc, voilà Louis-Jules-René-Marie chrétien et demain il communie.</p> + +<p>Voilà le grand événement.</p> + +<p>Au revoir. Amitiés. Je t'embrasse. Bien des choses à tout le monde.</p> +<br><br><br> + + +<h4><b>À sa mère.</b></h4> +<p class="rig">Jouy-en-Josas.</p><br><br> + +<p class="indent">Chère mère,</p> + +<p>Je vous envoie seulement un mot.</p> + +<p>Je suis pour trois jours chez les Canrobert; on ne peut pas donner l'idée +de leur amabilité. La Maréchale a arrangé elle-même les couvertures de mon +lit,—ce sont des gens adorables. Et la campagne est très jolie, tout près +de Versailles.</p> + +<p>Arrangez les affaires.</p> + +<p class="indent"> Je vous embrasse.</p><br><br><br> + + +<h4><b>À Mademoiselle Canrobert.</b></h4> +<p class="rig">Samedi, 21 juillet 1883.</p><br><br> + +<p class="indent"> Chère Claire.</p> + +<p>Un orage et de la pluie.</p> + +<p>Le tableau renversé est crevé, mais ce n'est pas irréparable. Au fond, je +suis ravie; cela est arrivé vers quatre heures et à ce moment là même je +venais d'être <i>saisie</i> d'une idée de composition en terre... C'est +une inspiration du ciel et qui me plonge dans un sentiment de bonheur +inexprimable. Je suis absolument heureuse pendant deux heures. L'amour +heureux doit produire une impression pareille. Je prends à peine le temps +de faire un croquis au crayon et me jette sur la terre glaise. Il ne faut +ni chercher ni réfléchir, les doigts exécutent un travail <i>prescrit</i> +avec une précision mécanique. J'ai <i>vu</i> et j'exécute.</p> + +<p>Comme il est possible que ce moment-là ait une influence sur ma vie, je +vais vous en donner le détail. D'abord j'ai dessiné très vite un croquis +indéchiffrable et qui ne rendait pas l'impression; au lieu de chercher +autre chose, ce qui est toujours du temps perdu, je me suis mise à lire +Jeanne d'Arc et c'est sur la couverture de ce livre que j'ai fait en une +seconde la composition, à laquelle rien ne serait changé en principe. Ça +descend comme un ouragan.... (c'est un bas-relief). Les personnages du +premier plan en ronde bosse;—c'est un tableau en relief, et le dernier +plan est à peine dessiné. Ce sera très grand, grandeur nature, 17 ou 18 +figures. C'est une dégringolade furieuse, une invasion, un ouragan de +jeunesse. Ça arrive sur vous comme un tourbillon. Le Printemps est un +jeune dieu qui se précipite en avant, suivi d'une foule de jeunes filles +et de jeunes gens; ils volent presque. Ça commence dans le fond à gauche +et arrive en descendant sur le devant à droite où se trouve le Printemps; +à ses pieds, des enfants se dépêchent de cueillir des fleurs; à sa gauche, +une jeune fille court et tâche de le regarder en face; derrière lui, un +jeune homme et une jeune femme, appuyés l'un sur l'autre, s'entrevoient de +face; renversée un peu, la figure de la jeune femme est presque cachée; +derrière elle une jeune fille se baisse pour en réveiller une très jeune, +qui se frotte les yeux; des jeunes garçons, les bras en l'air, chantent et +rient et, dans le fond, des femmes rient au nez d'un vieillard assis et +ratatiné au pied d'un arbre; un Amour perché sur cet arbre lui chatouille +l'épaule avec une branche.</p><br><br><br> + + + +<h4><b>À sa mère.</b></h4> + +<p class="rig">Paris, rue Ampère, 30.</p><br><br> +<p class="indent"> Chère maman,</p> + +<p>Achetez pour moi une histoire complète de la Russie, depuis les temps les +plus reculés, et en outre un ouvrage sur les costumes, l'architecture et +les meubles anciens russes, les usages, etc. Que je puisse trouver là +tous les renseignements imaginables. Et si vous restez trop longtemps à +Pétersbourg, envoyez-moi ça. Et n'oubliez pas, chère mère, tout ce que +j'ai écrit dans les lettres précédentes.</p> + +<p><i>P.S.</i>—Il faut une histoire de la Russie avec toutes les légendes +des temps anciens. N'achetez pas l'histoire de Solovieff en un volume, +car je l'ai déjà .</p> + +<p class="indent"> Je vous embrasse</p> + +<p>Écrivez une lettre à la maréchale.</p><br><br><br> + +<h3>1884</h3><br><br><br> + + + +<h4><b>À M. B...</b></h4> + +<p class="indent"> Mon cher B...,</p> + +<p>Puisque l'usage veut que je vous adresse quelques paroles qui ne feront +que vous ennuyer, les voici. Mais ne vous aurais-je rien écrit que vous +n'en seriez pas moins convaincu de la profonde sympathie que vous +trouverez toujours chez nous et chez moi à l'occasion de tout événement +heureux ou malheureux dans votre famille.</p> + +<p>Votre pauvre père souffrait beaucoup et sa maladie était incurable; que +cela vous soit une consolation s'il peut y en avoir. Soyons tous courageux, +la vie est un tissu de misères, je le dis aussi sérieusement que je l'ai +dit dans les moments gais.</p> + +<p>Embrassez pour nous toutes votre chère mère; une poignée de main à Alexis, +et croyez-moi bien votre amie.</p> + +<p><i>P.S.</i>—Donnez des nouvelles de tout.</p><br><br><br> + + + + +<h4><b>À Mademoiselle C***.</b></h4> + +<p class="indent"> Chère Claire,</p> + +<p>J'ai trouvé mon tableau, seulement... c'est-à -dire voici, c'est tout à +fait <i>convenable</i> et je crois que c'est intéressant, seulement... +n'en parlez pas et ne me <i>demandez pas ce que c'est</i>. Je travaille +dans un coin désert à Saint-Cloud et personne au monde ne doit rien voir. +C'est d'abord parce que... à cause du mauvais Å“il.</p> + +<p>Et ensuite parce que le grand Bastien-Lepage m'a dit que si pour +travailler je ne m'isole pas comme une cholérique, je ne ferai jamais le +<i>maximum</i>.</p> + +<p>Vous savez que tout en ce grand homme je le vénère.</p> + +<p>Aussi, je suis séquestrée, même pour ma famille. Mais comme j'ai des amis +près de Versailles que je tiens à voir, je vais faire une chose inouïe, +immense! Oui! je vais prendre une semaine entière à mon tableau et +nous ferons des Cazin ensemble. Si vous saviez combien mon tableau est +compliqué vous me tiendriez compte de ce... je ne dirai pas sacrifice, +puisque ça me fait plaisir... arrangez-vous.</p> + +<p>Donc ne mourez pas de joie en apprenant que vous me verrez sept jours de +suite, car il est probable que je vous en donnerai sept autres un peu plus +tard, si mon tableau me dégoûte au point de me forcer à rester quelques +jours sans le regarder. Donc lundi prochain à la petite gare de Jouy + pour sûr, je prendrai le train de 10 h. 25. Mais soyez un ange, +et si le baromètre baisse, prévenez-moi, pour que je retarde ma visite.... +à cause des Cazin. Je viens pour vous faire travailler, et ferme.</p> + +<p>Que dites-vous de l'écriture et du style? C'est que l'Å“uvre qui se prépare +me prend tout entière, il ne faut pas que je me dépense...</p> + +<p>Oh! la peinture!</p><br><br><br> + + + + +<h4> <b>À la même.</b></h4> + + +<p>Il faut, ma chère Claire, que vous me disiez au juste la provenance de +<i>Jonas</i><a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>. Ces deux vers m'ont tellement tourmentée que j'ai composé +la suite, comme Michel-Ange a voulu faire des jambes au fameux torse +antique. J'ai donc absolument besoin de savoir d'où vous tenez: <i>Jonas +assis dans sa baleine</i>. Si c'est de vous, avouez-le franchement, car +c'est très beau et à notre prochaine entrevue je vous dirai la suite, car +elle est aussi très belle.</p> + +<p>On a retrouvé mon modèle, mais j'ai des... Mystère et discrétion.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4"> «Travaillez, prenez de la peine...»</p> + </div> </div> + +<p>Je voudrais déjà le voir ce tableau.</p> + +<p class="indent"> Mille amitiés.</p> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4"> Jonas assis dans sa baleine</p> +<p class="i4"> Disait: Ah! que je voudrais sortir.</p> +<p class="i4"> On a beau avoir des loisirs,</p> +<p class="i4"> Rester ici me fait de la peine.</p> +<p class="i4"> M'y v'là depuis tantôt trois jours</p> +<p class="i4"> Je commence à la trouver sévère.</p> +<p class="i4"> J'suis séparé de mes amours,</p> +<p class="i4"> Je veux m'en aller de ma mère,</p> +<p class="i4"> D'autant plus qu'mon angoisse est énorme,</p> +<p class="i4"> Car enfin si jamais je suis dehors,</p> +<p class="i4"> C'est que cette carcasse difforme</p> +<p class="i4"> M'aura rendu au pis encore.</p> +<p class="i4"> Il en était là d'son monologue</p> +<p class="i4"> Quand un grand bruit se fit soudain,</p> +<p class="i4"> C'étaient de très habiles marins,</p> +<p class="i4"> Qui s'amenaient sur une pirogue.</p> +<p class="i4"> La baleine saisie d'effroi</p> +<p class="i4"> Jeta l'prophète à la dérive,</p> +<p class="i4"> Et obligée, mais pleine d'émoi</p> +<p class="i4"> Nagea vite vers une autre rive.</p> +<p class="i4"> C'est ainsi que finit l'aventure.</p> +<p class="i4"> Jonas, qui était très fort,</p> +<p class="i4"> Se fit mettre dans les Écritures</p> +<p class="i4"> Et envoya une note au Sport.</p> +</div></div> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a> +<b>Note 25: </b><a href="#footnotetag25">(retour) </a> <p>Voir ci-dessous la fantaisie à laquelle il est fait allusion ici. Les deux premiers vers sont de Mlle C..., les suivants sont de Marie Bashkirtseff.</p></blockquote> + +<br><br><br> + + + +<h4><b>À son frère.</b></h4> +<p class="rig">Dimanche 3 février 1884, Paris, 30, rue Ampère.</p><br><br> + +<p class="indent"> Cher Paul,</p> + +<p>Il est près de deux heures, et je t'écris de mon lit en revenant des +Italiens, où l'on chantait <i>Hérodiade</i> de Massenet. J'étais avec la +Maréchale et Claire.</p> + +<p>Ô les saintes choses de l'Art, du génie, de ce qui est grand et +éternellement beau! Le premier acte surprend par la nouveauté et la +largeur des sons. Ça ne ressemble à rien de ce que je connais... C'est +vraiment neuf et plein et sonore et harmonieux. Tout l'opéra s'écoute +avec ravissement. C'est la musique qui fait corps avec le poème, c'est +l'absence d'airs et de remplissages; c'est enveloppé, large, magnifique, +grandiose... Massenet est certainement un grand artiste et désormais une +gloire nationale. On prétend que la belle musique ne se comprend pas du +premier coup... Allons donc, ici on comprend tout de suite que c'est +admirable et mélodique, malgré une orchestration très savante.</p> + +<p>Il y a à la fin du premier acte un accompagnement d'une telle beauté que +j'en suis restée saisie. Et plusieurs fois, on s'est regardé avec des yeux +prêts à pleurer d'enthousiasme. Si les spectateurs étaient sincères, ils +auraient pleuré; oui, il y a des beautés si... grandes, si pénétrantes, si +fortes.</p> + +<p>Du reste, l'enthousiasme est général... C'est un triomphe, et ce Jules +Massenet est un homme bien heureux. Sans doute, en l'entendant encore, ce +sera encore plus beau, mais je n'admets pas qu'on ne comprenne pas tout de +suite la vraie belle musique.</p> + +<p>L'apparition de Jean-Baptiste, au premier acte, fait frissonner. L'air +d'Hérode et le duo de Jean et de Salomé... On arrive à des explosions de +voix où l'exaltation est à son comble.</p> + +<p>La Maréchale portait un aigle en diamants, tenant dans son bec une branche +d'olivier. L'Empire, c'est la paix. Mais elle trouve l'opéra admirable. +Il l'est.</p> + +<p>Dame, sans doute, <i>ma</i> musique italienne ne peut pas lutter contre +cet éblouissement... Car cet éblouissement est si admirable qu'il est même +presque touchant... non, pas ça... Et c'est encore avec une orchestration +de deux sous que les romances italiennes vous serreront le cÅ“ur, ou vous +feront rêver d'amour. Les vieux airs des vieux opéras... Et <i>Aïda</i>... +Ah! diable, c'est un peu comme <i>Hérodiade</i>, mais Massenet est un +Wagner mélodique et français... Non, la comparaison la voici. Wagner, +c'est Manet. C'est le père incomplet de la <i>nouvelle école</i>, de ceux +qui cherchent le talent dans la vérité et le sentiment.... Il y a toujours +eu des nouvelles écoles...</p> + +<p>Je te demande pardon d'avoir surfait <i>Hérodiade</i>. Le poème, d'abord, +n'est pas bon, et puis, et puis...</p><br><br><br> + + + + +<h4> <b>À Monsieur ***</b></h4> + +<p>Je pourrais vous retourner votre: Ce sont des ânes tous.</p> + +<p>Ce qui est certain, c'est que les projets admis sont inférieurs au vôtre +qui est d'un art très pur et très élevé. Ces imbéciles ont choisi des +figures de sculpteurs.</p> + +<p>Je sais bien que tout ce qu'on peut dire là -dessus n'est pas une +consolation et vous devez être bien près de penser que c'est la fin de +tout.</p> + +<p>Quand on perd une occasion, on s'imagine qu'il ne s'en trouvera plus +jamais d'autre. Et plus on réfléchit, plus c'est enrageant. Puis on se +calme, puis on se rattrape, car on se rattrape absolument avec de la +volonté. C'est ça qu'il faut bien se mettre dans la tête. Les faibles +pensent au passé, les forts et les intelligents prennent leur revanche; +ce ne sont pas des phrases, c'est la vérité.</p> + +<p>Semez votre chagrin par les portières des wagons et ne regardez pas +en arrière. Du reste, ils seront obligés de recommencer. Impossible +d'affliger Paris de la colonne D... ou des cubes F... C'est moi qui +l'aurai et en revanche vous ferez mon monument quand je serai morte.</p> + +<p>En attendant, promenez-vous, ramenez votre peintre guéri et tout ira bien. +Faites de la peinture et au prochain Salon nous triompherons tous les +trois.</p> + +<p>Je ne sais pas faire la ressemblance<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a> +<b>Note 26: </b><a href="#footnotetag26">(retour)</a><p>Voir la lettre manuscrite de Marie Bashkirtseff reproduite ci-après en fac-similé.</p></blockquote> + +<br><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/07.png"></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/08.png"></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/09.png"></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/10.png"></p> + + +<br><br><br> + + + +<h4><b>À Monsieur E...</b></h4> +<p class="rig">Paris, 30, rue Ampère, mai 1884.</p><br><br> + +<p class="indent"> Cher monsieur,</p> + +<p>Vous devez avoir des démarches ennuyeuses à faire pour votre concert, +permettez-moi de vous avancer cette misérable somme sur les billets que +je placerai; seulement, je vous prie de ne pas considérer cette niaiserie +comme un service. Je vous serai bien obligée de n'en rien dire à maman. +J'aurais un air de bienfaitrice bête, tandis que c'est une chose toute +simple entre artistes. Je viens justement de vendre une petite étude. +Ainsi c'est entendu, vous n'en direz rien, ou vous vous ferez de moi une +ennemie très sérieuse.</p><br><br><br> + + + + +<h4><b>À Monsieur de M***.</b></h4> + +<p class="indent"> Monsieur,</p> + +<p>Je vous lis presque avec bonheur<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>]. Vous adorez les vérités de la nature +et vous y trouvez une poésie vraiment grande, tout en nous remuant par +des détails de sentiments si profondément humains que nous nous y +reconnaissons et vous aimons d'un amour égoïste. C'est une phrase?... +Soyez indulgent, le fonds est sincère.</p> + +<p>Il est évident que je voudrais vous dire des choses exquises et frappantes, +mais c'est bien difficile, comme ça, tout de suite... Je le regrette +d'autant plus que vous êtes assez remarquable pour qu'on rêve très +romanesquement de devenir la confidente de votre belle âme, si toutefois +votre âme est belle.</p> + +<p>Si votre âme n'est pas belle et si vous «ne donnez pas dans ces choses-là », +je le regrette pour vous d'abord, ensuite je vous qualifie de fabricant +de littérature et passe!</p> + +<p>Voilà un an que je suis sur le point de vous écrire, mais... plusieurs +fois j'ai cru que je vous exagérais et que ça ne valait pas la peine. +Lorsque tout à coup, il y a deux jours, je lis dans le <i>Gaulois</i>, que +quelqu'un vous a honoré d'une épître gracieuse et que vous demandez +l'adresse de cette bonne personne pour lui répondre... Je suis devenue +tout de suite très jalouse, vos mérites littéraires m'ont de nouveau +éblouie et me voici.</p> + +<p>Maintenant, écoutez-moi bien, je resterai toujours inconnue (pour tout +de bon) et je ne veux même pas vous voir de loin—votre tête pourrait me +déplaire, qui sait? Je sais seulement que vous êtes jeune et que vous +n'êtes pas marié, deux points essentiels même dans le bleu des nuages.</p> + +<p>Mais je vous avertis que je suis charmante, cette douce pensée vous +encouragera à me répondre. Il me semble que si j'étais homme je ne +voudrais pas de commerce, même épistolaire, avec une vieille Anglaise +fagottée, quoiqu'en pense</p> + +<p class="indent"> Miss Hastings.</p> +<p class="indent">R. G. D. (Bureau de la Madeleine.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a> +<b>Note 27: </b><a href="#footnotetag27">(retour) </a><p>(<i>édition Gutenberg</i>): Il s'agit très probablement d'une lettre à Guy de Maupassant.</p></blockquote> + <br><br><br> + + + +<h4><b>Au même.</b></h4> + +<p>Votre lettre, monsieur, ne me surprend pas, et je ne m'attendais pas tout +à fait à ce que vous semblez croire.</p> + +<p>Mais d'abord, je ne vous ai pas demandé d'être votre confidente; ce serait +un peu trop simple et si vous avez le temps de relire ma lettre, vous +verrez que vous n'avez pas daigné saisir du premier coup le ton ironique +et irrévérencieux que j'ai employé à mon égard.</p> + +<p>Vous m'indiquez aussi le sexe de votre autre correspondant; je vous +remercie de me rassurer, mais ma jalousie étant toute spirituelle, cela +m'importait peu.</p> + +<p>Me répondre par des confidences, serait l'acte d'un écervelé, attendu +que vous ne me connaissez point? Serait-ce abuser de votre sensibilité, +monsieur, que de vous apprendre, à brûle-pourpoint, la mort du roi Henri +IV? Répondre par des confidences, puisque vous avez compris que je vous +en demandais par retour du courrier, serait vous moquer spirituellement +de moi, et si j'avais été à votre place, je l'aurais fait, car je suis +quelquefois très gaie, tout en étant souvent assez triste, pour rêver des +épanchements par lettres avec un philosophe inconnu et pour partager vos +impressions sur le carnaval. Tout à fait bien et profondément sentie cette +chronique, deux colonnes qu'on relit trois fois. Mais en revanche, quelle +rengaine que l'histoire de la vieille mère qui se venge des Prussiens! +(Ça doit être de l'époque de la lecture de ma lettre.)</p> + +<p>Pour ce qui est du charme que peut ajouter le mystère, tout dépend des +goûts... Que ça ne vous amuse pas, bien; mais moi ça m'amuse follement, je +le confesse en toute sincérité, de même que la joie enfantine causée par +votre lettre, telle quelle.</p> + +<p>Du reste, si ça ne vous amuse pas, c'est que pas une de vos soixante +correspondantes n'a su vous intéresser, voilà tout, et si moi non plus, +je n'ai pas su frapper la note juste, je suis trop raisonnable pour vous +en vouloir.</p> + +<p>Rien que soixante? Je vous aurais cru plus obsédé... Avez-vous répondu à +toutes?</p> + +<p>Mon tempérament intellectuel peut ne pas vous convenir... vous seriez +bien difficile... enfin je m'imagine que je vous connais (c'est du reste +l'effet que les romanciers produisent sur les petites femmes un peu bêtes). +Pourtant vous devez avoir raison...</p> + +<p>Comme je vous écris avec la plus grande simplicité, par suite du sentiment, +sus-indiqué, il se peut que j'aie l'air d'une jeune personne sentimentale +ou même d'une chercheuse d'aventure... Ce serait bien vexant. Ne vous +excusez donc pas de votre manque de poésie, galanterie, etc.</p> + +<p>Décidément, ma lettre était plate.</p> + +<p>À mon très vif regret, en resterons-nous donc là ? À moins qu'il me prenne +envie quelque jour de vous prouver que je ne méritais pas le n° 61. +Quant à vos raisonnements ils sont bons, mais partis à faux. Je vous les +pardonne donc et même les ratures et la vieille et les Prussiens!...</p> + +<p>Soyez heureux!!!</p> + +<p>Pourtant s'il ne vous fallait qu'un signalement vague pour m'attirer les +beautés de votre vieille âme sans flair, on pourrait dire par exemple: +cheveux blonds, taille moyenne. Née entre l'an 1812 et l'an 1863. Et au +moral!... non, j'aurais l'air de me vanter, et vous apprendriez du coup +que je suis de Marseille.</p> + +<p><i>P.S.</i>—Pardonnez-moi les taches, les ratures, etc. Mais je me suis +recopiée déjà trois fois!</p><br><br><br> + + + +<h4><b>Au même.</b></h4> + +<p>Vous vous ennuyez abominablement!</p> + +<p>Ah! cruel!! c'est pour ne me point laisser d'illusion sur le motif auquel +je dois votre honorée du... qui, du reste, arrivée à un moment propice, +m'a charmée.</p> + +<p>Il est vrai que je m'amuse, mais il n'est pas vrai que je vous connaisse +tant que cela; je vous jure que j'ignore votre couleur et vos dimensions, +et que comme homme privé je ne vous entrevois que dans les lignes dont +vous me gratifiez et encore à travers pas mal de malice et de pose.</p> + +<p>Enfin, pour un pesant naturaliste vous n'êtes pas bête et ma réponse +serait un monde si je ne me pondérais par amour-propre. Il ne faut pas +vous laisser croire que tout mon fluide passe là .</p> + +<p>Nous allons d'abord liquider les rengaines, si vous voulez, ce sera un peu +long car vous m'en comblez, savez-vous? Vous avez raison... en gros.</p> + +<p>Mais l'art consiste justement à nous faire avaler des rengaines en nous +charmant éternellement comme le fait la nature avec son éternel soleil et +sa vieille terre, et ses hommes bâtis tous sur le même patron et animés +d'à peu près les mêmes sentiments... mais... Il y a ainsi les musiciens +qui n'ont que quelques sons et les peintres qui n'ont que quelques +couleurs... Du reste, vous le savez mieux que moi et vous voulez me faire +poser. Comment donc, trop honorée...</p> + +<p>Rengaine, soit! la mère aux Prussiens en littérature et Jeanne d'Arc en +peinture.</p> + +<p>Êtes-vous vraiment sûr qu'un <i>malin</i> (est-ce bien ça), n'y trouvera +pas un côté neuf et émouvant...</p> + +<p>Maintenant il est évident que comme chronique hebdomadaire c'est encore +assez bon et ce que j'en dis... Et ces autres rengaines sur votre si +pénible métier! Vous me prenez pour une bourgeoise qui vous prend pour +un poète et vous cherchez à m'éclairer. George Sand s'est déjà vantée +d'écrire pour de l'argent et le laborieux Flaubert a geint sur ses peines +extrêmes. Allez, le mal qu'il s'est donné se sent. Balzac ne s'est jamais +plaint de cela, et il était toujours enthousiaste de ce qu'il allait +faire. Quant à Montesquieu, si j'ose m'exprimer ainsi, son goût pour +l'étude fut si vif que s'il fut la source de sa gloire, il fut aussi celle +de son bonheur, comme dirait la sous-maîtresse de votre fantastique +pensionnat.</p> + +<p>Pour ce qui est de vendre cher, c'est très bien, car il n'y a jamais eu +de gloire vraiment éclatante sans or, ainsi que le dit le juif Baahrou, +contemporain de Job (fragm. conservés par le savant Spitzbube, de Berlin). +Du reste tout gagne à être bien encadré, la beauté, le génie et même la +foi. Dieu n'est-il pas venu en personne expliquer à son serviteur Moïse +les ornements de son arche, recommandant que les chérubins qui devaient la +flanquer fussent en or et d'un <i>travail exquis</i>.</p> + +<p>Alors, comme ça, vous vous ennuyez, et vous prenez tout avec indifférence +et vous n'avez pas pour un sou de poésie?... si vous croyez me faire peur!</p> + +<p>Je vous vois d'ici, vous devez avoir un assez gros ventre, un gilet trop +court en étoffe indécise et le dernier bouton défait. Eh bien, vous +m'intéresserez quand même. Je ne comprends pas seulement comment vous +pouvez vous ennuyer. Moi, je suis quelquefois triste, découragée ou +enragée, mais m'ennuyer... jamais!</p> + +<p>Vous n'êtes pas l'homme que je cherche.</p> + +<p>Je ne cherche personne, monsieur, et j'estime que les hommes ne doivent +être que des accessoires pour les femmes fortes.</p> + +<p>La vieille fille sèche: Malheur! La voilà , la concierge: vous seriez bien +aimable en m'apprenant comment qu'il est fait celui-là .</p> + +<p>Enfin je vais répondre à vos questions, ça avec une grande sincérité, car +je n'aime pas me jouer de la naïveté d'un homme de génie qui s'assoupit +après dîner en fumant son cigare.</p> + +<p>Maigre? Oh! non, mais pas grasse non plus. Mondaine, sentimentale, +romanesque? Mais comment l'entendez-vous? Il me semble qu'il y a place +pour tout cela dans un même individu, tout dépend du moment, de l'occasion, +des circonstances. Je suis opportuniste et surtout victime des contagions +morales: ainsi il peut m'arriver de manquer de poésie, tout comme vous.</p> + +<p>Mon parfum? la vertu.—<i>Vulgo</i>, aucun.</p> + +<p>Oui, gourmande, ou plutôt difficile. L'oreille est petite, peu régulière +mais jolie. Les yeux gris. Oui, musicienne, mais pas aussi pianiste que +doit être votre sous-maîtresse de pensionnat.</p> + +<p>Êtes-vous satisfait de ma docilité? Si oui, défaites encore un bouton et +pensez à moi pendant que le crépuscule tombe. Si non... tant pis, je +trouve qu'en voilà beaucoup en échange de vos fausses confidences.</p> + +<p>Oserai-je vous demander quels sont vos musiciens et vos peintres!</p> + +<p>Et si j'étais un homme?<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a> +<b>Note 28: </b><a href="#footnotetag28">(retour) </a><p>À cette lettre était joint un croquis représentant un gros monsieur assoupi dans un fauteuil sous un palmier au bord de la mer; une table, un bock; un cigare.</p></blockquote> +<br><br><br> + + + +<h4><b>Au même.</b></h4> + +<p>Maintenant je vous dirai une chose incroyable et surtout que vous ne +croirez jamais et qui venant après coup n'a plus qu'une valeur +historique... Eh bien, c'est que moi aussi j'en avais assez. À votre +troisième lettre j'étais refroidie. La satiété?...</p> + +<p>Du reste je ne tiens qu'à ce qui m'échappe. Je devrais donc venir à vous +maintenant.</p> + +<p>Pourquoi vous ai-je écrit? On se réveille un beau matin et l'on trouve +qu'on est un être rare entouré d'imbéciles. On se lamente sur tant de +perles devant tant de cochons...</p> + +<p>Si j'écrivais à un homme célèbre, à un homme digne de me comprendre? Ce +serait charmant, romanesque, et, qui sait? au bout d'un certain nombre de +lettres, ce serait peut-être un ami conquis dans des circonstances peu +ordinaires; alors on se demande qui? Et on vous choisit!!</p> + +<p>De pareilles correspondances ne seront possibles qu'à deux conditions...</p> + +<p>La deuxième est une admiration <i>sans bornes</i> chez l'inconnue. De +l'admiration sans bornes naît un courant de sympathie qui lui fait dire +des choses qui infailliblement touchent et intéressent l'homme célèbre.</p> + +<p>Aucune de ces conditions n'existe. Je vous ai choisi avec l'espoir de vous +admirer sans bornes plus tard! Car, comme je le pensais, vous êtes très +jeune, relativement. Je vous ai donc écrit en me montant la tête à froid +et j'ai fini par vous dire des «inconvenances» et même des choses +désobligeantes en admettant que vous ayez daigné vous en apercevoir.</p> + +<p>Au point où nous en sommes, comme vous dites, je puis bien avouer que +votre infâme lettre m'a fait passer une très mauvaise journée.</p> + +<p>Je suis froissée comme si l'offense était réelle, c'est absurde.</p> + +<p>Adieu, avec plaisir.</p> + +<p>Si vous les avez encore, renvoyez-moi mes autographes; quant aux vôtres, +je les ai déjà vendus en Amérique un prix fou.</p><br><br><br> + + + +<h4><b>Au même.</b></h4> + +<p>Je comprends vos défiances. Il est peu probable qu'une femme comme il +faut, jeune et jolie, s'amuse à vous écrire. Est-ce ça? Mais monsieur... +Allons, j'allais oublier que c'est fini nous deux. Je crois que vous vous +trompez. Et je suis encore bonne de vous le dire car je vais cesser d'être +intéressante, si je l'ai jamais été. Vous allez voir comment. Je me mets +à votre place: Une inconnue se dessine à l'horizon; si l'aventure est +facile, elle me répugne; si, il n'y a <i>rien à faire</i>, elle est inutile et +m'ennuie.</p> + +<p>Je n'ai pas le bonheur d'être entre les deux et je vous en avertis très +gentiment puisque nous avons fait la paix.</p> + +<p>Ce que je trouve très drôle, c'est de vous dire simplement la vérité +pendant que vous vous imaginez que je vous mystifie.</p> + +<p>Je ne vais pas dans le monde républicain, bien que républicaine rouge.</p> + +<p>Mais non, je ne veux pas vous voir.</p> + +<p>Et vous, vous ne voulez donc pas d'un peu de fantaisie au milieu de vos +saletés parisiennes? Pas d'amitié impalpable? Je ne refuse pas de vous +voir et je vais même m'arranger pour cela sans vous en prévenir. Si vous +saviez qu'on vous regarde, <i>exprès</i> vous auriez peut-être l'air bête. +Il faut éviter ça. Votre enveloppe terrestre m'est indifférente, bien; +mais la mienne à vous? Mettez que vous aurez le mauvais goût de ne pas me +trouver merveilleuse, croyez-vous que je serais contente, quelque pures +que soient mes intentions? Un jour, je ne dis pas,—je compte même vous +étonner un peu ce jour-là .</p> + +<p>En attendant, si cela vous fatigue, ne nous écrivons plus. Je me réserve +pourtant le droit de vous écrire, lorsqu'il me passera des atrocités par +la tête.</p> + +<p>Vous vous défiez, c'est très naturel.</p> + +<p>Eh bien, je vais vous donner un moyen de concierge, pour vous assurer que +je n'en suis pas une.</p> + +<p>Ne riez pas seulement.</p> + +<p>Allez chez une somnambule et faites-lui flairer ma lettre, elle vous dira +mon âge, la couleur de mes cheveux, ce qui m'entoure, etc.</p> + +<p>Vous m'écrirez ce qu'elle aura révélé.</p> + +<p>Ennui, farce, misère.</p> + +<p>Ah! monsieur, c'est parfaitement juste, même pour moi. Mais moi, c'est +parce que je veux des choses énormes que je n'ai pas... encore. Vous, ce +doit être pour le même motif.</p> + +<p>Pas assez simple pour vous demander quel est votre rêve secret, bien que +ma maladie m'ait refait une candeur à la Chérie.</p> + +<p>Quel naïf que ce vieux Japonais naturaliste en perruque Louis XV!</p> + +<p>Alors vous pensez qu'après avoir écrit, rien n'est plus simple que de +venir dire: c'est moi.</p> + +<p>Je vous assure que ça me gênerait beaucoup.</p> + +<p>On dit que vous n'appréciez que les fortes femmes aux cheveux noirs.</p> + +<p>C'est vrai?</p> + +<p>Nous voir! Laissez-moi donc vous charmer par ma... littérature, vous y +êtes bien arrivé, vous!</p><br><br><br> + + + +<h4><b>Au même.</b></h4> + +<p>En vous écrivant encore je me ruine à jamais dans votre esprit. Mais +ça m'est bien égal et puis c'est pour me venger. Oh! rien qu'en vous +racontant l'effet produit par votre ruse pour connaître ma nature.</p> + +<p>J'avais positivement peur d'envoyer à la poste m'imaginant des choses +fantastiques. <i>Cet homme</i> devait clore la correspondance par... je +ménage votre modestie. Et en ouvrant l'enveloppe je m'attendais à tout +pour ne pas être saisie.</p> + +<p>Je l'ai tout de même été mais agréablement.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6"> Devant les doux accents d'un noble repentir,</p> +<p class="i6"> Me faut-il donc, seigneur, cesser de vous haïr?</p> + </div> </div> + +<p>À moins que ce soit une autre ruse: flattée d'être prise pour une femme du +monde, elle me la fera à la pose après avoir provoqué un document humain +que je suis bien aise d'expliquer comme ça.</p> + +<p>Alors parce que je me suis fâchée?.. Ce n'est peut-être pas une preuve +concluante, cher monsieur. Enfin adieu, je vous pardonne si vous y tenez, +parce que je suis malade et comme cela ne m'arrive jamais, j'en suis tout +attendrie sur moi, sur tout le monde, sur vous! qui avez trouvé moyen de +m'être si profondément... désagréable. Je le nie d'autant moins que vous +en penserez ce qu'il vous plaira.</p> + +<p>Comment vous prouver que je ne suis ni un farceur, ni un ennemi?</p> + +<p>Et à quoi bon?</p> + +<p>Impossible non plus de vous jurer que nous sommes faits pour nous +comprendre. Vous ne me valez pas. Je le regrette. Rien ne me serait plus +agréable que de vous reconnaître toutes les supériorités,—à vous ou à un +autre.</p> + +<p>Je voudrais avoir à qui parler. Votre dernier article était intéressant et +je voulais même à propos de jeune fille vous adresser une question raide.</p> + +<p>Mais....</p> + +<p>. . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . .</p> + +<p>Pourtant une petite niaiserie très délicate de votre lettre m'a fait rêver.</p> + +<p>Vous avez été affligé de m'avoir fait de la peine. C'est bête ou charmant. +Plutôt charmant. Vous pouvez vous moquer de moi, je m'en moque. Oui, vous +avez eu là une pointe de romantisme à la Stendhal tout bonnement, mais +soyez tranquille vous n'en mourrez pas encore cette fois.</p> + +<p class="indent"> Bonsoir.</p><br><br><br> + + +<h4><b>Au Baron de Saint-Amand.</b></h4> +<p class="rig">Avril 1884. 30, rue Ampère.</p><br><br> + +<p class="indent"> Cher ami,</p> + +<p>Ah! comme je voudrais avoir un salon littéraire et mondain, un salon +intéressant, ce serait vivre en travaillant.</p> + +<p>Les jours se suivent, le temps passe, la vie s'en va.</p> + +<p>Ce n'est pas un talent honorable qui me récompenserait de tous les ennuis; +il faudrait un éclat, un triomphe, qui s'appellerait: Revanche.</p> + +<p>La vérité, c'est que j'ai toujours éprouvé et que j'éprouve de plus en +plus l'impérieux besoin d'écrire, j'invente des histoires, je vois des +faits réels et imaginaires. Dumas dit que la qualité maîtresse de la femme, +c'est l'intuition. Eh bien par intuition je comprends, je vois, je sais +des choses extraordinaires, mais lorsqu'il s'agit de me retrouver au +milieu de mon dossier... car il y un gros cahier plein de notes...</p> + +<p>En écrivant, mes yeux tombent sur les doigts de ma main gauche qui +retiennent la feuille, ces doigts vivants et nerveux font penser à la +peinture de Jules Bastien-Lepage, les mains qu'il peint sont vivantes, +la peau les enveloppe et on sent les muscles qui vont remuer.</p> + +<p>Vous savez que je vais tous les jours à Sèvres. Mon tableau m'empoigne. +L'air est embaumé, et la fille qui rêve aux pieds du pommier en fleurs +«alanguie et grisée», comme dit André Theuriet. Si je rendais bien l'effet +de sève de printemps, de soleil, ce serait beau.</p> + + +<p class="indent">Au revoir, à bientôt.</p><br><br><br> + + + + +<h4><b>À son frère.</b></h4> +<p class="rig">Vendredi 30 mai 1884.</p> +<p class="rig">Paris, rue Ampère, 30.</p> + +<p class="indent"> Cher Paul, + +<p>Mme Z... est un drôle de petit corps de femme; son mari est sénateur, en +outre un savant, un lettré, un homme supérieur, il a traduit en langues +étrangères les chefs-d'Å“uvre russes et a porté le deuil de Gambetta. Lors +de son premier passage à Paris, elle a été voir à l'Odéon <i>Severo Torelli</i>, +drame de François Coppée. Enthousiasmée à fond, elle est allée demander +au concierge du théâtre l'adresse de l'auteur pour lui exprimer son +admiration.</p> + +<p>Voilà ce qu'on ne voit pas en France! Un enthousiasme véritable, naïf et +ne craignant pas le ridicule.</p> + +<p>Elle écrit donc à Coppée, en obtient une audience, lui écrit de Rome, lui +apporte un tableau, une copie de madone. Le poète la remercie du tableau +en lui exprimant le regret de ne pouvoir lui exprimer ses remerciements de +vive voix, n'étant pas libre. Mme Z. ne se décourage pas et ne pense pas +que cela peut l'importuner. Elle <i>me charge</i> de rédiger une dépêche à +Coppée: + +<p class="indent"> «Monsieur,</p> + +<p>«Je reste jusqu'à samedi, j'y suis forcée par quatre jeunes filles +enthousiastes qui m'ont fait jurer que je leur ferai voir François Coppée. +Quelque habitué que vous soyez aux triomphes vous ne pouvez dédaigner +celui-là , qui a pour lui la jeunesse et l'admiration vraie. Dites-nous +donc quand il faudra vous attendre. + +<p class="indent"> «E. Z.»</p> + +<p>Hier, on recevait la carte de François Coppée de l'Académie française, qui +aura l'honneur de se présenter chez Mme Z... vendredi à une heure et demie, +deux heures au plus tard.</p> + +<p>Et à deux heures il était là , dans notre salon, maman, Mme Z..., Mlle S..., +nièce de Mme Z..., Dina et moi.</p> + +<p>Tu sais, moi je suis très calme, mais j'ai été englobée dans les quatre +jeunes filles enthousiastes, pourtant il a dû voir que je ne suis pas +si bête que les autres en avaient l'air. Les Canrobert ont dîné chez la +princesse Mathilde avec lui, il a causé avec Claire et je lui en parle.</p> + +<p>Il s'installe dans un fauteuil, prend du thé et fume. La table à thé est +apportée toute servie comme au théâtre et il y a un moment où nous sommes +toutes les six à le regarder boire son thé. Il en fait la remarque, ce +grand poète, et pousse la bonté jusqu'à demander à voir mon atelier et à +me dire, en partant, de lui faire signe lorsque j'aurai quelque nouveau +tableau à voir.</p> + +<p>C'est un homme assez agréable mais d'un physique qui surprend un peu. Je +suis très contente de le connaître. Il a des yeux bleus et il me regardait +à tout instant en parlant, comme s'il cherchait à voir ce que je pense.</p> + +<p>En somme, il a dû être très gêné, ce Parisien, au milieu de cette +admiration sérieuse.</p> + +<p class="indent"> Au revoir.</p><br><br><br> + + + +<h4><b>À Monsieur Henry Houssaye<br> +de la «Revue des Deux Mondes.»</b></h4> + +<p class="indent"> Monsieur,</p> + +<p>Les étrangers sont comme le grand Molière, ils prennent leur bien où ils +le trouvent. Nous aurions imité que ce serait notre excuse. Ce qui est +étonnant, c'est qu'un critique d'art de votre valeur dise qu'on suit tel +peintre avec tel système, qu'on emploie tel procédé!!! parce qu'on ne se +cantonne pas pour toujours dans une spécialité chère aux marchands.</p> + +<p>Ni M. Bastien-Lepage, ni le troupeau d'étrangers que vous citez ne songent, +je crois, à adopter ou à renier les Japonais, les Primitifs, etc., etc. +Ils font ce qu'ils voient avec sincérité, sans malice, avec plus ou moins +de talent. Si leur sujet les prend dans la rue ils le font dans la rue, si +c'est dans un atelier ils adoptent l'atelier. Vous êtes trop observateur +pour ne pas avoir remarqué les différences d'éclairage. Peindre des marins +au bord de la mer en plein air où la lumière est difficile, ou des gamins +au coin d'une rue à l'endroit même où on les voit, est-ce suivre un +système?</p> + +<p>Soyez juste. Si on faisait régner dans un salon une atmosphère semblable +à celle du dehors, ce serait système et parti pris. Nous ne l'avons pas +fait. Nous avons fait ce que nous avons vu et comme nous avons pu. Excusez +du peu et ne nous calomniez pas. + +<p class="indent"> <i>Une</i> des peintres étrangers cités.</p><br><br><br> + + + +<h4><b>À Monsieur Edmond de Goncourt.</b></h4> + +<p class="indent"> Monsieur,</p> + +<p>Comme tout le monde j'ai lu <i>Chérie</i> et, entre nous, ce livre est rempli +de pauvretés. Celle qui a l'audace de vous écrire est une jeune fille +élevée dans un milieu riche, élégant, parfois excentrique. Cette jeune +fille, qui a vingt-trois ans depuis quatre mois, est lettrée, artiste, +prétentieuse. Elle possède des cahiers où elle a noté ses impressions +depuis l'âge de douze ans. Rien n'y est esquivé. La jeune fille en +question est du reste douée d'un orgueil qui fait que dans ses notes elle +s'étale tout entière.</p> + +<p>Livrer de pareilles choses à quelqu'un, c'est se mettre à nu. Mais elle +a l'amour de tous les arts véritables poussé à un point extrême, presque +fou si l'on veut! Il lui semble intéressant de vous communiquer ce +journal. Vous dites quelque part que les notes vraies vous passionnent. +Eh bien! elle qui n'est encore rien, mais qui a déjà la prétention de +comprendre les sentiments des grands hommes, pense comme vous et, au +risque de vous paraître une toquée et une farceuse, vient vous proposer +ses notes. Seulement vous comprenez bien, Monsieur, qu'il faut pour cela +une discrétion <i>absolue</i>. La jeune fille habite Paris, va dans le monde et +les gens qu'elle nomme se portent très bien. Cette lettre s'adresse à un +grand écrivain, à un artiste, à un savant, elle est donc toute naturelle à +mon avis. Mais pour la plupart des gens, pour tous ceux qui m'entourent, +je serais une folle et une réprouvée si on venait à apprendre ce que je +vous écris.</p> + +<p>J'ai voulu nouer des relations par lettres avec un jeune écrivain de +talent afin de lui léguer mon journal par testament (à ce moment-là on +croyait que je ne vivrais pas longtemps); j'aime mieux vous le donner à +vous et de mon vivant.</p> + +<p>Si vous croyez que je désire un autographe, vous pouvez ne pas signer ce +que vous me ferez l'honneur de m'écrire.</p> + +<p class="indent">J. R. I. (poste restante).</p><br><br><br> + + + +<h4><b>À Monsieur Émile Zola.</b></h4> + +<p class="indent"> Monsieur,</p> + +<p>J'ai lu tout ce que vous avez écrit sans passer une parole. Si vous +avez seulement un peu conscience de votre valeur, vous comprendrez mon +enthousiasme. Et pour que cet enthousiasme ne vous paraisse pas un +emballement naïf, je vous dirai que je suis très gâtée, très prétentieuse, +ayant lu à peu près tout, après avoir étudié les classiques, quoique +femme.</p> + +<p>Vous êtes un grand savant et un grand artiste, mais ce qui fait que +je suis particulièrement à vos pieds, c'est votre passion de la Vérité. +J'ai l'audace de la partager; n'est-ce pas une audace que d'oser partager +quelque chose avec un grand génie comme vous.</p> + +<p>Je sais bien que vous êtes au-dessus de lettres d'inconnues, vous ne +pouvez pas être flatté d'un misérable hommage de femme venu à vous, etc. +Mais le sentiment qui me force à vous écrire est insurmontable, et si je +savais m'exprimer vous en seriez touché.</p> + +<p>J'aurais voulu que vous fussiez seul et à plaindre. Voilà un sentiment +très féminin, très romanesque et très ordinaire que j'imagine éprouver +autrement que les autres.</p> + +<p>N'allez pas penser que je sois remplie de tendresses ridicules. Je ne suis +ni une aventurière ni même une femme qui pourrait avoir des aventures, +quoique jeune. Seulement j'avoue que je suis assez folle pour avoir fait +le rêve impossible d'une amitié par lettres avec vous. Et si vous saviez +quel être formidable vous êtes à mes yeux, vous ririez de mon courage.</p> + +<p>Je ne crois pas que vous me répondrez, on dit que vous êtes dans la vie un +bourgeois fini.</p> + +<p>Ça me ferait de la peine, mais agréez dans tous les cas, monsieur, +l'hommage de la plus grande, de la plus raisonnée et de la plus pure des +admirations.</p><br><br><br> + + +<h4><b>À Monsieur ***.</b></h4> + +<p>Est-il possible que dans tout Paris et parmi les milliers de journaux +qui y foisonnent il ne s'en trouve pas un seul où un homme n'appartenant +à aucun parti ou plusieurs hommes appartenant à des partis différents +puissent dire ce que bon leur semble, défendre ou attaquer un homme, +une idée, sans pour cela s'inféoder dans un clan quelconque et subir une +étiquette qui les range dans tel ou tel tiroir et les contraint à des +réserves ou à des devoirs? Un journal indépendant en un mot et sans <i>parti +pris</i>. Hélas! presque tous affirment ne pas avoir de parti pris et tous +sont intolérants, routiniers et obstinés.</p> + +<p>Où est la feuille républicaine qui rendra justice à une idée intelligente +d'un clérical? On me dira que ces gens-là n'ont pas ces idées-là . Mais +supposez qu'ils en aient.</p> + +<p>Où est la feuille réactionnaire qui n'attaque pas tous les jours, bêtement, +platement, ennuyeusement la République?</p> + +<p>Il y a les feuilles dites ministérielles qui approuvent tout ou se taisent +quand il faut blâmer. Celles-là manquent de patriotisme.</p> + +<p>Il y a la feuille intransigeante qui est le comble de l'exagération, mais +qui a pour elle l'esprit diabolique de M. de Rochefort.</p> + +<p>Il y a des feuilles clérico-bonapartistes, il y a des feuilles de choux, +il y a des feuilles de vigne. Mais un journal indépendant, où chacun +apporterait son idée pourvu qu'elle soit bonne, son plaidoyer pourvu qu'il +fût fait avec talent, il n'y en a pas!</p> + +<p>Haïssez la folie des gens qui veulent à tout prix un maître, et +dites qu'il faut une âme de valet pour aimer la monarchie.—Vous êtes +républicain. Bon, sans doute, après?</p> + +<p>Alors sous peine de déchéance vous êtes forcé de trouver mauvais tout ce +que feront ou diront les autres.</p> + +<p>Vous approuvez un acte du gouvernement? Vendu aux ministres!</p> + +<p>Vous parlez en termes flatteurs de Gambetta? Opportunistes alors! +attristants, mais qui ne comprennent seulement pas le mot!—L'opportuniste +est un homme qui fait tout à propos. Que pouvez-vous me proposer de mieux? +Mais vous haïssez c'est-à -dire enviez Gambetta et vous entendez par +opportuniste un homme qui a toutes les mauvaises tendances que vous lui +octroyez.</p> + +<p>Trouvez juste, par hasard, une réclamation à la Ruggieri de M. Rochefort +et l'on vous bombarde intransigeant radical. Voilà encore un mot excellent +dénaturé comme opportunisme. Qui est-ce qui n'est pas radical parmi ceux +qui veulent bien une chose.</p> + +<p>Alors il n'y a pas moyen d'être un honnête citoyen qui s'exprime librement +sur ce qu'il voit, et qui traduit ses impressions sans songer quelles +lunettes il doit mettre pour envisager l'événement? Il paraît que non.</p> + +<p>Supposez un écrivain qui a exprimé des sentiments républicains et qui se +permet le lendemain de rendre justice à ... au prince Napoléon, par exemple, +de trouver qu'il a de l'esprit ou du talent. Et de suite on dira:</p> + +<p>Par qui est-il payé?</p> + +<p>N'est-ce pas une manÅ“uvre pour discréditer X... en l'inféodant malgré lui +au parti Z...</p> + +<p>Triste, triste.</p> + +<p>Le journal après lequel vous soupirez serait une feuille d'amateurs +alors? Précisément! Des amateurs d'indépendance. Un journal qui pourrait +défendre les capacités de M. Jules Simon, du prince Napoléon, ou le +talent de Gambetta ou l'esprit de Rochefort et constater l'impuissance de +M. Clémenceau. Un journal qui ne flatte aucune passion en un mot. Mais +cela n'est pas possible, dit-on, car si vous trouvez des amateurs pour +écrire vous n'en trouverez pas pour lire, et dès notre plus tendre enfance +les mots lire et écrire tendrement unis sonnent à nos oreilles comme deux +inséparables.</p> + +<p>Ah! bah! Il n'y a donc pas en France une poignée de gens dégoûtés comme +nous du parti pris et qui se disent comme nous qu'il n'y a qu'une France, +qu'un parti et que tout homme utile doit être employé, tout talent défendu +et toute diffusion attaquée. Comment! Il ne se trouverait pas une poignée +d'hommes méprisant les accusations bêtes qu'on pourra leur jeter au visage +et se disant simplement, honnêtement, amoureux de la grandeur de leur +pays, et prêts à soutenir les hommes de talent dans quelque tiroir qu'ils +soient classés par les amateurs d'étiquettes, prêts également à blâmer ce +qui leur semble mauvais quelle qu'en soit la provenance sacrée.</p> + +<p>Un journal idéal où l'on pourrait dire par exemple qu'on aime la +République et admire Gambetta, mais qui s'étonnerait qu'un homme aussi +éminent laisse faire des inepties comme la dispersion des jésuites. Les +jésuites et autres religieux sont dangereux, eh bien! débarrassez-vous-en. +À vous de trouver le bon moyen, vous êtes le gouvernement, vous êtes +nos intelligences. M. Gambetta laisse faire des bêtises pour prouver +peut-être qu'il n'est pas tout-puissant? Et où est le mal de l'être par +la persuasion, comme l'a dit M. Ranc?</p> + +<p>Un journal où l'on pourrait s'étonner de l'injustice avec laquelle on juge +les qualités éminentes du prince Napoléon sans être soupçonné d'être à la +solde de Plon-plon, où l'on pourrait mépriser le parti bonapartiste et +regretter que le susdit citoyen soit entouré d'hommes qui le débinent et +qui croient le servir. La seule bonne politique est celle qui réussit, +disent-ils. Réussir à quoi?</p> + +<p>Mettez le citoyen Jérôme aux affaires ou débarrassez-le par miracle du +nom compromettant et compromis qu'il porte, sans cela comment saurez-vous +qu'il réussit. Quel que soit devenu le parti bonapartiste, un peu avant la +mort du petit prince il avait des élections, maintenant il n'a plus rien.</p> + +<p>Allez expliquer aux électeurs les intentions du prince, celles du moins +qu'il affiche et il aura des élections, mais pas comme vous voulez. Ou il +ment, ou il est largement libéral et grandement intelligent. Il ne doit +pas croire à ses droits. S'il y croit, nous retirons tout ce que nous +avons dit.</p> + +<p>Expliquer aux électeurs le prince Napoléon! Mais nous nous en garderions +bien! il faut continuer Napoléon III. Oh! alors!! Et l'attitude du +prince pendant la nuit du coup d'État et sa politique est-elle assez en +opposition avec celle de son cousin! Ingratitude. Oh! le joli mot et qu'il +fait bien dans le paysage. Nous sommes loin, hélas! de la rigidité des +anciens Romains et quel est le frère ou le cousin qui ne bénéficie pas +un peu, un tout petit peu, de la situation de son proche? Il ne sera +peut-être pas content d'être défendu par nous, le prince. Car nous jetons +carrément à l'eau et ses droits et le parti bonapartiste; lui n'a pas de +parti, ce parti qui dit: qu'il soit ce qu'il veut, pourvu qu'il arrive. +Ah! les misérables!</p> + +<p>Et le progrès, et le patriotisme et l'honnêteté? Il n'y a rien pour eux. +Il y a un homme qui arrive et qui donne des places. Leurs convictions sont +des préjugés de salon et l'espoir de retrouver des situations perdues. +Les plus en vue, les plus <i>forts</i> vous déclarent sérieusement que leurs +habitudes, leur éducation leur défendent de se trouver avec des gens qui +ne se lavent pas les mains. Innocent cliché! Comme s'il n'était pas prouvé +depuis longtemps que ce sont les cléricaux qui se lavent le moins, et dans +les couvents les malheureuses enfants prennent un bain par mois et dans +l'obscurité.</p> + +<p>Mais nous avons beaucoup parlé de M. Jérôme Bonaparte...</p> + +<p>Ah! ma foi, tant pis! C'est un commencement logique.</p> + +<p>Qui doutera de notre indépendance, en nous voyant faire un quasi-éloge de +l'homme le plus impopulaire de France... à moins qu'on nous accuse d'être +subventionnés par lui?</p> + +<p>Horrible vanité de la décomposition sociale.</p><br><br><br> + + + +<h4><b>À Monsieur Tony-Robert-Fleury.</b></h4> +<p class="indent">30, rue Ampère, Paris.</p><br><br> + +<p class="indent"> Monsieur,</p> + +<p>J'apprends avec surprise que le grand chagrin que j'ai éprouvé dans +l'affaire de la médaille au Salon est interprété auprès de vous comme une +sorte de rancune que j'aurais contre vous. Et comme c'est à vous seul, en +somme, que je dois toute mon éducation artistique, je ne veux pas qu'un +pareil malentendu subsiste une minute de plus. Je ne m'excuse pas, n'ayant +pas à le faire, mais je désire beaucoup que mes paroles, mes lamentations +et mes indignations, que je persiste à croire légitimes, ne soient pas +dénaturées.</p> + +<p>Je me rends parfaitement compte de ce qui a été fait pour moi; vous seul +ne pouviez pas davantage; je suis très raisonnable en somme, vous voyez +bien.</p> + +<p>Agréez, je vous prie, cher maître, l'expression de mes meilleurs +sentiments.</p><br><br><br> + + + +<h4><b>À Monsieur Sully-Prudhomme.</b></h4> +<p class="rig">Juin 1884.</p><br><br> + +<p class="indent"> Monsieur,</p> + +<p>Je viens de lire et de comprendre, à ce qu'il me semble, <i>Lucrèce et +la Préface</i>. Ne m'en sachez aucun gré. Mais je ne suis ni vieille ni +laide, et comme votre Lucrèce, j'ai encore lu tout ce que vous avez écrit; +rendez-moi la pareille. Ce ne sera pas si beau, ni si long...</p> + +<p>En somme, je ne sais plus quoi dire, très effrayée de mon audace +(bas-bleu en herbe) et très désireuse de vous écrire des choses +ravissantes, naturellement je n'y arriverai pas, je le désire trop. +Vous êtes trop sérieux pour faire attention à des lettres d'inconnu, vous +avez quarante ans, de vieilles amitiés, que feriez-vous d'une nouvelle +admiration? Et pourtant j'ai fait le rêve très naïf probablement et très +1830 de gagner votre amitié par lettre.</p> + +<p>Je pourrais simplement faire votre connaissance, mais je ne pourrais +alors vous dire que les banalités. Tandis qu'inconnue, je puis vous dire +franchement que j'ai l'audace et la présomption de comprendre et de +partager vos pensées les plus délicates, ce que je ne pourrais pas vous +exprimer de vive voix... Et en somme les vers ne m'occupent que lorsqu'ils +sont mauvais, alors ils me gênent. Il vous plaît de rimer, rimez pourvu +que je ne m'en aperçoive pas.</p> + +<p>J'ai tout compris, mais il a fallu m'appliquer. J'ai beau me dire que +le maniement de ces idées vous est familier et que je suis bien sotte +d'admirer votre habileté à manÅ“uvrer au milieu de toutes choses...</p> + +<p>Au bout du compte, vous aussi vous devriez être béant d'étonnement +devant le peintre qui manie ses couleurs et en fait, par des combinaisons +que vous ne pouvez suivre, des tableaux variés et admirables. Mais +vous vous croyez sans doute bien supérieur à un peintre en fouillant +<i>inutilement</i> dans le mécanisme de la pensée humaine.</p><br><br><br> + + + +<h4> <b>Au même.</b></h4> + +<p class="indent"> Ah! monsieur,</p> + +<p>Je suis vraiment saisie pour vous d'une estime énorme, d'autant plus que +j'ai eu plus de peine à comprendre votre préface de <i>Lucrèce</i>. C'est +infiniment plus difficile à saisir que la philosophie des anciens. Et j'ai +de mon esprit une opinion si haute que celui qui parvient à m'embarrasser +devient un géant pour moi. C'est votre cas. J'avais tout lu de vous, sauf +<i>Lucrèce</i>. Et, en vous voyant manier si facilement ces choses si +abstraites, j'éprouve pour vous une sainte vénération.</p><br><br><br> + + + + +<h4><b>À Monsieur Julian.</b></h4> + +<p class="indent"> Cher maître,</p> + + +<p>Je vois que vous voulez remplacer M... Votre lettre est très jolie, +mais, comme toujours, vous me prêtez des infamies, me voyant à travers +des rapports d'atelier. Je n'ai jamais blessé la personne. Je suis trop +délicate pour l'avoir fait sciemment et pas assez bête pour l'avoir fait +inconsciemment. Il faudrait être vile pour humilier les inférieurs. Quant +aux choses de voitures, dîners, etc., il faut ne m'avoir jamais vue pour +croire que j'y ai jamais pensé.</p> + +<p>Je vous dis que vous me prêtez des infamies, mais, comme ma conscience +est pure, je n'en suis pas émue. On perdrait sa vie à convaincre les gens. +Quant à mon talent, je l'ai en une estime profonde et même, en rêve, je ne +me comparerai jamais à votre protégé. Peu de peintres ont eu la presse que +j'ai eue cette année. En plus, je viens de vendre deux études à un amateur +et à un marchand, des inconnus pour moi.</p> + +<p>On voit bien que je vous ai rendu enragé pour que vous disiez ce que +vous ne pouvez pas penser. Si je vous ai écrit pour me rétracter, c'est +influencée par T. R. F. qui a dit que vous aviez été très bien pour moi. +Et aussi parce que j'ai pensé qu'après tout, me préférer le risible X..., +n'est pas me faire du mal. Vous êtes libre de le préférer. C'est drôle, +voilà tout.</p> + +<p>Et puis, nous ne nous brouillerons jamais. C'est tout à fait impossible, +bien que vous fassiez semblant de penser du mal de moi pour me taquiner, +vous savez bien au fond, que je suis l'être le plus pur, le plus +admirable, le plus juste, le plus grand et le plus loyal du monde. +Je parle sérieusement. Vous savez que je ne tiens pas à ceux qui ne me +comprennent pas; ceux à qui je tiens me comprennent. En plus, je suis au +moment d'avoir un talent européen. <i>Vous brouiller</i> avec <i>un être aussi</i> +admirable et rare? Allons donc!</p> + +<p>Je ne puis mieux répondre à votre spirituelle lettre, qu'en faisant mon +sincère éloge, un éloge raisonné et basé sur la profonde connaissance de +moi-même, de ce moi unique et merveilleux qui m'enchante et que j'adore +comme Narcisse. Trouvez-moi dans Paris un type qui écrive un pareil +morceau d'un seul jet. Sans doute, si vous comparez mon talent de peintre +à mon talent de pamphlétaire et de polémiste!...</p><br><br><br> + + + +<p>TABLE DES MATIÈRES</p><br><br> + +<p>Préface de François Coppée</p><br> + +<p>1868-1874</p> + +<p>À sa tante<br> +À son cousin<br> +À Mademoiselle B***<br> +À sa tante</p><br><br> + +<p>1875</p> + +<p>À Mademoiselle Colignon<br> +À la même<br> +À la même<br> +À sa mère<br> +À Mademoiselle X***<br> +À sa tante<br> +À sa cousine<br> +À sa tante<br> +À la même<br> +À la même<br> +À sa mère<br> +À son grand-père<br> +À son frère</p><br><br> + +<p>1876</p> + +<p>À sa tante<br> +À la même<br> +À son père<br> +À sa tante<br> +À la même<br> +À Mademoiselle Colignon<br> +À la même<br> +À sa mère<br> +À la même<br> +À Mademoiselle Colignon<br> +À Mademoiselle X***<br> +À son frère</p><br><br> + + +<p>1877</p> + +<p>À Madame H***<br> +À sa tante<br> +Au marquis de C***<br> +À Monsieur X***<br> +À Monsieur de M***<br> +Au même<br> +À Mademoiselle Colignon</p><br><br> + +<p>1878</p> + +<p>À Monsieur de M***<br> +Au même<br> +À Mademoiselle B***<br> +À la même<br> +À sa mère<br> +À la même<br> +À la même</p><br><br> + + +<p>1879</p> + +<p>À M. X***<br> +À Mademoiselle Colignon<br> +À son frère<br> +À M. X***<br> +À son frère</p><br><br> + +<p>1880</p> + +<p>À M. X***<br> +À Monsieur Julian<br> +À son frère<br> +À la princesse K***<br> +À Monsieur X***</p><br><br> + +<p>1881</p><br> + +<p>À Monsieur Julian<br> +À son père<br> +À M. B***<br> +Au même<br> +Au même +À Monsieur Julian<br> +À sa mère<br> +À Mademoiselle Colignon</p><br><br> + +<p>1882</p><br> + +<p>À sa mère<br> +À la même<br> +À Monsieur Julian<br> +À M. B***<br> +À Monsieur Julian</p><br><br> + +<p>1883</p> + +<p>À Mademoiselle X***<br> +Traduction de la lettre précédente<br> +À Mademoiselle X***<br> +Traduction de la lettre précédente<br> +À Monsieur B***<br> +À Monsieur Alexandre D***<br> +Au même<br> +À Monsieur X***<br> +À son frère<br> +À sa mère<br> +À Mademoiselle Canrobert<br> +À sa mère</p><br><br> + +<p>1884</p> + +<p>À Monsieur B***<br> +À Mademoiselle X***<br> +À la même<br> +À son frère<br> +À Monsieur X***<br> +À Monsieur E***<br> +À Monsieur de Maupassant<br> +Au même<br> +Au même<br> +Au même<br> +Au même<br> +Au même<br> +Au baron de Saint-Amand<br> +À son frère<br> +À Monsieur Henry Houssaye<br> +À Monsieur Edmond de Goncourt<br> +À Monsieur Émile Zola<br> +À Monsieur ***<br> +À Monsieur Tony-Robert-Fleury<br> +À Monsieur Sully-Prudhomme<br> +Au même<br> +À Monsieur Julian</p><br> + +<p>FIN</p> + +<hr class="full" /> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Lettres de Marie Bashkirtseff, by +Marie Bashkirtseff + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DE MARIE BASHKIRTSEFF *** + +***** This file should be named 18106-h.htm or 18106-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/1/0/18106/ + +Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed +Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/18106-h/images/01.png b/18106-h/images/01.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e44acf3 --- /dev/null +++ b/18106-h/images/01.png diff --git a/18106-h/images/02.png b/18106-h/images/02.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ad3146d --- /dev/null +++ b/18106-h/images/02.png diff --git a/18106-h/images/03.png b/18106-h/images/03.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..85b38cd --- /dev/null +++ b/18106-h/images/03.png diff --git a/18106-h/images/04.png b/18106-h/images/04.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..75947b9 --- /dev/null +++ b/18106-h/images/04.png diff --git a/18106-h/images/05.png b/18106-h/images/05.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fff7626 --- /dev/null +++ b/18106-h/images/05.png diff --git a/18106-h/images/06.png b/18106-h/images/06.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..719217a --- /dev/null +++ b/18106-h/images/06.png diff --git a/18106-h/images/07.png b/18106-h/images/07.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9af7a57 --- /dev/null +++ b/18106-h/images/07.png diff --git a/18106-h/images/08.png b/18106-h/images/08.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..628278b --- /dev/null +++ b/18106-h/images/08.png diff --git a/18106-h/images/09.png b/18106-h/images/09.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9d8a14b --- /dev/null +++ b/18106-h/images/09.png diff --git a/18106-h/images/10.png b/18106-h/images/10.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a21a67d --- /dev/null +++ b/18106-h/images/10.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..9455efe --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #18106 (https://www.gutenberg.org/ebooks/18106) |
