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+ The Project Gutenberg eBook of Nouveaux Souvenirs Entomologiques - Livre II, by Jean-Henri Fabre
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+The Project Gutenberg EBook of Nouveaux souvenirs entomologiques - Livre II, by
+Jean-Henri Fabre
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Nouveaux souvenirs entomologiques - Livre II
+ Étude sur l'instinct et les moeurs des insectes
+
+Author: Jean-Henri Fabre
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+Release Date: March 30, 2006 [EBook #18081]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX SOUVENIRS ***
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+Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif
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+<h1>Jean-Henri Fabre</h1>
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+<h1>NOUVEAUX SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES</h1>
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+<h2>Livre II</h2>
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+<h3>&Eacute;tude sur l'instinct et les m&oelig;urs des insectes</h3>
+
+<h3>(1882)</h3>
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+<p><a name="table" id="table"></a></p>
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<b>Table des mati&egrave;res</b><br /><br />
+<a href="#I"><b>I&mdash;L'HARMAS</b></a><br />
+<a href="#II"><b>II&mdash;L'AMMOPHILE H&Eacute;RISS&Eacute;E</b></a><br />
+<a href="#III"><b>III&mdash;UN SENS INCONNU&mdash;LE VER GRIS</b></a><br />
+<a href="#IV"><b>IV&mdash;LA TH&Eacute;ORIE DE L'INSTINCT</b></a><br />
+<a href="#V"><b>V&mdash;LES EUM&Egrave;NES</b></a><br />
+<a href="#VI"><b>VI&mdash;LES ODYN&Egrave;RES</b></a><br />
+<a href="#VII"><b>VII&mdash;NOUVELLES RECHERCHES SUR LES CHALICODOMES</b></a><br />
+<a href="#VIII"><b>VIII&mdash;HISTOIRE DE MES CHATS</b></a><br />
+<a href="#IX"><b>IX&mdash;LES FOURMIS ROUSSES</b></a><br />
+<a href="#X"><b>X&mdash;FRAGMENTS SUR LA PSYCHOLOGIE DE L'INSECTE.</b></a><br />
+<a href="#XI"><b>XI&mdash;LA TARENTULE &Agrave; VENTRE NOIR</b></a><br />
+<a href="#XII"><b>XII&mdash;LES POMPILES</b></a><br />
+<a href="#XIII"><b>XIII&mdash;LES HABITANTS DE LA RONCE</b></a><br />
+<a href="#XIV"><b>XIV&mdash;LES SITARIS</b></a><br />
+<a href="#XV"><b>XV&mdash;LA LARVE PRIMAIRE DES SITARIS</b></a><br />
+<a href="#XVI"><b>XVI&mdash;LA LARVE PRIMAIRE DES M&Eacute;LO&Eacute;S</b></a><br />
+<a href="#XVII"><b>XVII&mdash;L'HYPERM&Eacute;TAMORPHOSE</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<p>Pour tous les yeux attentifs, c'est un spectacle &agrave; la fois &eacute;trange et
+d'une grandeur singuli&egrave;re que celui des insectes industrieux d&eacute;ployant
+dans leurs travaux l'art le plus raffin&eacute;. L'instinct port&eacute; ainsi au plus
+haut degr&eacute; dont la nature offre des exemples, confond la raison humaine.
+Le trouble de l'esprit augmente, lorsque intervient l'observation
+patiente et minutieuse de tous les d&eacute;tails de la vie des &ecirc;tres les mieux
+dou&eacute;s sous le rapport de l'instinct.</p>
+
+<p class="droit">
+E. Blanchard.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">L'HARMAS</a></h3>
+
+
+<p>C'est l&agrave; ce que je d&eacute;sirais, <i>hoc erat in votis</i>: un coin de terre, oh
+pas bien grand, mais enclos et soustrait aux inconv&eacute;nients de la voie
+publique; un coin de terre abandonn&eacute;, st&eacute;rile, br&ucirc;l&eacute; par le soleil,
+favorable aux chardons et aux hym&eacute;nopt&egrave;res. L&agrave;, sans crainte d'&ecirc;tre
+troubl&eacute; par les passants, je pourrais interroger l'Ammophile et le
+Sphex, me livrer &agrave; ce difficultueux colloque dont la demande et la
+r&eacute;ponse ont pour langage l'exp&eacute;rimentation; l&agrave;, sans exp&eacute;ditions
+lointaines qui d&eacute;vorent le temps, sans courses p&eacute;nibles qui &eacute;nervent
+l'attention, je pourrais combiner mes plans d'attaque, dresser mes
+emb&ucirc;ches et en suivre les effets chaque jour, &agrave; toute heure. <i>Hoc erat
+in votis</i>; oui, c'&eacute;tait l&agrave; mon v&oelig;u, mon r&ecirc;ve, toujours caress&eacute;,
+toujours fuyant dans la n&eacute;bulosit&eacute; de l'avenir.</p>
+
+<p>Aussi n'est-il pas commode de s'accorder un laboratoire en plein champs,
+lorsqu'on est sous l'&eacute;treinte du terrible souci du pain de chaque jour.
+Quarante ans j'ai lutt&eacute; avec un courage in&eacute;branlable contre les
+mesquines mis&egrave;res de la vie; et le laboratoire tant d&eacute;sir&eacute; est enfin
+venu. Ce qu'il m'a co&ucirc;t&eacute; de pers&eacute;v&eacute;rance, de travail acharn&eacute;, je
+n'essayerai pas de le dire. Il est venu, et avec lui, condition plus
+grave, peut-&ecirc;tre un peu de loisir. Je dis peut-&ecirc;tre, car je tra&icirc;ne
+toujours &agrave; la jambe quelques anneaux de la cha&icirc;ne de for&ccedil;at. Le v&oelig;u
+s'est r&eacute;alis&eacute;. C'est un peu tard, &ocirc; mes beaux insectes! je crains bien
+que la p&ecirc;che ne me soit pr&eacute;sent&eacute;e alors que je commence &agrave; n'avoir plus
+de dents pour la manger. Oui, c'est un peu tard: les larges horizons du
+d&eacute;but sont devenus vo&ucirc;te surbaiss&eacute;e, &eacute;touffante, de jour en jour plus
+r&eacute;tr&eacute;cie. Ne regrettant rien dans le pass&eacute;, sauf ceux que j'ai perdus,
+ne regrettant rien, pas m&ecirc;me mes vingt ans, n'esp&eacute;rant rien non plus,
+j'en suis &agrave; ce point o&ugrave;, bris&eacute; par l'exp&eacute;rience des choses, on se
+demande s'il vaut bien la peine de vivre.</p>
+
+<p>Au milieu des ruines qui m'entourent, un pan de mur reste debout,
+in&eacute;branlable sur sa base b&acirc;tie &agrave; chaux et &agrave; sable; c'est mon amour pour
+la v&eacute;rit&eacute; scientifique. Est-ce assez, &ocirc; mes industrieux hym&eacute;nopt&egrave;res,
+pour entreprendre d'ajouter dignement encore quelques pages &agrave; votre
+histoire?</p>
+
+<p>Les forces ne trahiront-elles pas la bonne volont&eacute;? Pourquoi aussi vous
+ai-je d&eacute;laiss&eacute;s si longtemps? Des amis me l'ont reproch&eacute;. Ah!
+dites-leur, &agrave; ces amis, qui sont &agrave; la fois les v&ocirc;tres et les miens,
+dites-leur que ce n'&eacute;tait pas oubli de ma part, lassitude, abandon; je
+pensais &agrave; vous; j'&eacute;tais persuad&eacute; que l'antre du Cerceris avait encore de
+beaux secrets &agrave; nous apprendre, que la chasse du Sphex nous m&eacute;nageait de
+nouvelles surprises. Mais le temps manquait; j'&eacute;tais seul, abandonn&eacute;,
+luttant contre la mauvaise fortune. Avant de philosopher fallait-il
+vivre. Dites-leur cela et ils m'excuseront.</p>
+
+<p>D'autres m'ont reproch&eacute; mon langage, qui n'a pas la solennit&eacute;, disons
+mieux, la s&eacute;cheresse acad&eacute;mique. Ils craignent qu'une page qui se lit
+sans fatigue ne soit pas toujours l'expression de la v&eacute;rit&eacute;. Si je les
+en croyais, on n'est profond qu'&agrave; la condition d'&ecirc;tre obscur. Venez ici,
+tous tant que vous &ecirc;tes, vous les porte-aiguillon et vous les cuirass&eacute;s
+d'&eacute;lytres, prenez ma d&eacute;fense et t&eacute;moignez en ma faveur. Dites en quelle
+intimit&eacute; je vis avec vous, avec quelle patience je vous observe, avec
+quel scrupule j'enregistre vos actes. Votre t&eacute;moignage est unanime: oui,
+mes pages non h&eacute;riss&eacute;es de formules creuses, de savantasses
+&eacute;lucubrations, sont l'exact narr&eacute; des faits observ&eacute;s, rien de plus, rien
+de moins; et qui voudra vous interroger &agrave; son tour obtiendra m&ecirc;mes
+r&eacute;ponses.</p>
+
+<p>Et puis, mes chers insectes, si vous ne pouvez convaincre ces braves
+gens parce que vous n'avez pas le poids de l'ennuyeux, je leur dirai &agrave;
+mon tour: &laquo;Vous &eacute;ventrez la b&ecirc;te et moi je l'&eacute;tudie vivante; vous en
+faites un objet d'horreur et de piti&eacute;, et moi je la fais aimer; vous
+travaillez dans un atelier de torture et de d&eacute;p&egrave;cement, j'observe sous
+le ciel bleu, au chant des cigales; vous soumettez aux r&eacute;actifs la
+cellule et le protoplasme, j'&eacute;tudie l'instinct dans ses manifestations
+les plus &eacute;lev&eacute;es; vous scrutez la mort, je scrute la vie. Et pourquoi ne
+compl&eacute;terais-je pas ma pens&eacute;e: les sangliers ont troubl&eacute; l'eau claire
+des fontaines; l'histoire naturelle, cette magnifique &eacute;tude du jeune
+&acirc;ge, &agrave; force de perfectionnements cellulaires, est devenue chose
+odieuse, rebutante. Or, si j'&eacute;cris pour les savants, pour les
+philosophes qui tenteront un jour de d&eacute;brouiller un peu l'ardu probl&egrave;me
+de l'instinct, j'&eacute;cris aussi, j'&eacute;cris surtout, pour les jeunes, &agrave; qui je
+d&eacute;sire faire aimer cette histoire naturelle que vous faites tant ha&iuml;r;
+et voil&agrave; pourquoi, tout en restant dans le scrupuleux domaine du vrai,
+je m'abstiens de votre prose scientifique, qui trop souvent, h&eacute;las!
+semble emprunt&eacute;e &agrave; quelque idiome de Hurons&raquo;.</p>
+
+<p>Mais ce ne sont pas l&agrave;, pour le moment, mes affaires; j'ai &agrave; parler du
+coin de terre tant caress&eacute; dans mes projets pour devenir un laboratoire
+d'entomologie vivante, coin de terre que j'ai fini par obtenir dans la
+solitude d'un petit village. C'est un <i>harmas</i>. On d&eacute;signe sous ce nom,
+dans le pays, une &eacute;tendue inculte, caillouteuse, abandonn&eacute;e &agrave; la
+v&eacute;g&eacute;tation du thym. C'est trop maigre pour d&eacute;dommager du travail de la
+charrue. Le mouton y passe au printemps quand par hasard il a plu et
+qu'il y pousse un peu d'herbe. Mon <i>harmas</i> toutefois, &agrave; cause de son
+peu de terre rouge noy&eacute;e dans une masse in&eacute;puisable de cailloux, a re&ccedil;u
+un commencement de culture: autrefois, dit-on, il y avait l&agrave; des vignes.
+Et, en effet, des fouilles, pour la plantation de quelques arbres,
+d&eacute;terrent &ccedil;&agrave; et l&agrave; des restes de la pr&eacute;cieuse souche, &agrave; demi carbonis&eacute;s
+par le temps. La fourche &agrave; trois dents, le seul instrument de culture
+qui puisse p&eacute;n&eacute;trer dans un pareil sol, a donc pass&eacute; par l&agrave;; et je le
+regrette beaucoup, car la v&eacute;g&eacute;tation primitive a disparu. Plus de thym,
+plus de lavande, plus de touffes de ch&ecirc;ne kerm&egrave;s, ce ch&ecirc;ne nain formant
+des for&ecirc;ts au-dessus desquelles on circule en for&ccedil;ant un peu l'enjamb&eacute;e.
+Comme ces v&eacute;g&eacute;taux, les deux premiers surtout, pourraient m'&ecirc;tre utiles
+en offrant aux Hym&eacute;nopt&egrave;res de quoi butiner, je suis oblig&eacute; de les
+r&eacute;installer sur le terrain d'o&ugrave; la fourche les a chass&eacute;s.</p>
+
+<p>Ce qui abonde, et sans mon intervention, ce sont les envahisseurs de
+tout sol remu&eacute; d'abord, puis longtemps abandonn&eacute; &agrave; lui-m&ecirc;me. Il y a l&agrave;,
+en premi&egrave;re ligne, le chiendent, le d&eacute;testable gramen dont trois ans de
+guerre acharn&eacute;e n'ont pu voir encore la finale extermination. Viennent
+apr&egrave;s, pour le nombre, les centaur&eacute;es, toutes de mine rev&ecirc;che, h&eacute;riss&eacute;es
+de piquants ou de hallebardes &eacute;toil&eacute;es. Ce sont la centaur&eacute;e
+solsticiale, la centaur&eacute;e des collines, la centaur&eacute;e chausse-trape, la
+centaur&eacute;e &acirc;pre. La premi&egrave;re pr&eacute;domine. &Ccedil;&agrave; et l&agrave;, au milieu de
+l'inextricable fouillis des centaur&eacute;es, s'&eacute;l&egrave;ve, en cand&eacute;labre ayant
+pour flammes d'amples fleurs orang&eacute;es, le f&eacute;roce scolyme d'Espagne, dont
+les dards &eacute;quivalent pour la force &agrave; des clous. Il est domin&eacute; par
+l'onoporde d'Illyrie, dont la tige, isol&eacute;e et droite, s'&eacute;l&egrave;ve de un &agrave;
+deux m&egrave;tres et se termine par de gros pompons roses. Son armure ne le
+c&egrave;de gu&egrave;re &agrave; celle du scolyme. N'oublions pas la tribu des chardons. Et
+d'abord le cirse f&eacute;roce, si bien arm&eacute; que le collecteur de plantes ne
+sait pas o&ugrave; le saisir; puis le cirse lanc&eacute;ol&eacute;, d'ample feuillage,
+terminant ses nervures par des pointes de lance; enfin le chardon
+noircissant, qui se rassemble en une rosette h&eacute;riss&eacute;e d'aiguilles. Dans
+les intervalles rampent &agrave; terre, en longues cordelettes arm&eacute;es de crocs,
+les pousses de la ronce &agrave; fruits bleu&acirc;tres. Pour visiter l'&eacute;pineux
+fourr&eacute; lorsque l'Hym&eacute;nopt&egrave;re y butine, il faut des bottes montant &agrave;
+mi-jambe ou se r&eacute;signer &agrave; de sanglants chatouillements dans les mollets.
+Tant que le sol conserve quelques restes des pluies printani&egrave;res, cette
+rude v&eacute;g&eacute;tation ne manque pas d'un certain charme, lorsque au-dessus du
+tapis g&eacute;n&eacute;ral, fum&eacute; par les capitules jaunes de la centaur&eacute;e
+solsticiale, s'&eacute;l&egrave;vent les pyramides du scolyme et les jets &eacute;lanc&eacute;s de
+l'onoporde; mais viennent les s&eacute;cheresses de l'&eacute;t&eacute;, et ce n'est plus
+qu'une &eacute;tendue d&eacute;sol&eacute;e o&ugrave; la flamme d'une allumette communiquerait d'un
+bout &agrave; l'autre l'incendie. Tel est, ou plut&ocirc;t tel &eacute;tait lorsque j'en
+pris possession, le d&eacute;licieux Eden o&ugrave; je compte vivre d&eacute;sormais en t&ecirc;te
+&agrave; t&ecirc;te avec l'insecte. Quarante ans de lutte &agrave; outrance me l'ont valu.</p>
+
+<p>J'ai dit Eden, et au point de vue qui m'occupe l'expression n'est pas
+d&eacute;plac&eacute;e. Ce terrain maudit, dont nul n'e&ucirc;t voulu pour y confier une
+pinc&eacute;e de graines de navet, se trouve un paradis terrestre pour les
+hym&eacute;nopt&egrave;res. Sa puissante v&eacute;g&eacute;tation de chardons et de centaur&eacute;es me
+les attire tous &agrave; la ronde. Jamais, en mes chasses entomologiques, je
+n'avais vu r&eacute;unie en un seul point pareille population; tous les corps
+de m&eacute;tier s'y donnent rendez-vous. Il y a l&agrave; des chasseurs en tout genre
+de gibier, des b&acirc;tisseurs en pis&eacute;, des ourdisseurs en cotonnades, des
+assembleurs de pi&egrave;ces taill&eacute;es dans une feuille ou les p&eacute;tales d'une
+fleur, des constructeurs en cartonnage, des pl&acirc;triers g&acirc;chant l'argile,
+des charpentiers forant le bois, des mineurs creusant des galeries sous
+terre, des ouvriers travaillant la baudruche; que sais-je enfin?</p>
+
+<p>Quel est celui-ci? C'est un Anthidie. Il r&acirc;tisse la tige aran&eacute;euse de la
+centaur&eacute;e solsticiale et s'amasse une balle de coton qu'il emporte
+fi&egrave;rement au bout des mandibules. Il s'en fera sous terre des sachets en
+feutre d'ouate pour enfermer la provision de miel et l'&oelig;uf.&mdash;Et ces
+autres, si ardents au butin? Ce sont des M&eacute;gachiles, portant sous le
+ventre la brosse de r&eacute;colte, noire, blanche, ou rouge de feu. Elles
+quitteront les chardons pour visiter les arbustes du voisinage et y
+d&eacute;couper sur les feuilles des pi&egrave;ces ovales, qui seront assembl&eacute;es en
+r&eacute;cipient propre &agrave; contenir la r&eacute;colte.&mdash;Et ceux-ci, habill&eacute;s de velours
+noir? Ce sont des Chalicodomes, qui travaillent le ciment et le gravier.
+Sur les cailloux de l'harmas ais&eacute;ment nous trouverions leurs
+ma&ccedil;onneries.&mdash;Ceux-ci encore, qui bourdonnent bruyamment avec un essor
+brusque? Ce sont les Anthophores, &eacute;tablies dans les vieux murs et les
+talus ensoleill&eacute;s du voisinage.</p>
+
+<p>Voici maintenant les Osmies. L'une empile ses cellules dans la rampe
+spirale d'une coquille vide d'escargot; une autre attaque la moelle d'un
+bout sec de ronce et obtient, pour ses larves, un logis cylindrique,
+qu'elle divise en &eacute;tapes par des cloisons; une troisi&egrave;me fait emploi du
+canal naturel d'un roseau coup&eacute;; une quatri&egrave;me est locataire gratuite
+des galeries disponibles de quelque abeille ma&ccedil;onne. Voici les
+Macroc&egrave;res et les Euc&egrave;res, dont les m&acirc;les sont hautement encorn&eacute;s; les
+Dasypodes, qui poss&egrave;dent aux pattes post&eacute;rieures, pour organes de
+r&eacute;colte, un volumineux pinceau de poils; les Andr&egrave;nes, si vari&eacute;es
+d'esp&egrave;ces; les Halictes, au ventre fluet. J'en passe et en foule. Si je
+voulais le poursuivre, ce d&eacute;nombrement des h&ocirc;tes de mes chardons
+passerait &agrave; peu pr&egrave;s en revue toute la gent mellif&egrave;re. Un savant
+entomologiste de Bordeaux, M. le professeur P&eacute;rez, &agrave; qui je soumets la
+d&eacute;nomination de mes trouvailles, me demandait si j'avais des moyens
+sp&eacute;ciaux de chasse pour lui envoyer ainsi tant de raret&eacute;s, de nouveaut&eacute;s
+m&ecirc;me. Je suis chasseur tr&egrave;s peu expert, encore moins z&eacute;l&eacute;, car l'insecte
+m'int&eacute;resse beaucoup plus livr&eacute; &agrave; son &oelig;uvre que transperc&eacute; d'une
+&eacute;pingle au fond d'une bo&icirc;te. Tous mes secrets de chasse se r&eacute;duisent &agrave;
+ma p&eacute;pini&egrave;re touffue de chardons et de centaur&eacute;es.</p>
+
+<p>Par un hasard des plus heureux, &agrave; cette populeuse famille d'amasseurs de
+miel se trouvait associ&eacute;e la tribu des chasseurs. Les ma&ccedil;ons avaient
+distribu&eacute; &ccedil;&agrave; et l&agrave;, dans l'<i>harmas</i>, de grands tas de sable et des amas
+de pierres, en vue de la construction des murs d'enceinte. Les travaux
+tra&icirc;nant en longueur, ces mat&eacute;riaux furent occup&eacute;s d&egrave;s la premi&egrave;re
+ann&eacute;e. Les Chalicodomes avaient choisi les interstices des pierres comme
+dortoir pour y passer la nuit, en groupes serr&eacute;s. Le robuste L&eacute;zard
+ocell&eacute;, qui, traqu&eacute; de trop pr&egrave;s, court sus, gueule b&eacute;ante, tant &agrave;
+l'homme qu'au chien, s'y &eacute;tait choisi un antre pour guetter le scarab&eacute;e
+passant; le Motteux Oreillard, costum&eacute; en dominicain, robe blanche et
+ailes noires, perch&eacute; sur la pierre la plus &eacute;lev&eacute;e, y chantait sa courte
+et rustique chansonnette. Dans le tas, quelque part, devait &ecirc;tre le nid,
+avec ses &oelig;ufs bleus, couleur de ciel. Avec les amas de pierres, le
+petit dominicain a disparu. Je le regrette: c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; un charmant
+voisin. Je ne regrette pas du tout le L&eacute;zard ocell&eacute;.</p>
+
+<p>Le sable donnait asile &agrave; une autre population. Les Bembex y balayaient
+le seuil de leurs terriers en lan&ccedil;ant en arri&egrave;re une parabole poudreuse;
+le Sphex languedocien y tra&icirc;nait par les antennes son &Eacute;phippig&egrave;re; un
+Stize y mettait en cave ses conserves de Cicadelles. &Agrave; mon grand regret,
+les ma&ccedil;ons finirent par d&eacute;loger la tribu giboyeuse; mais si je veux un
+jour la rappeler, je n'ai qu'&agrave; renouveler les tas de sable: ils seront
+bient&ocirc;t tous l&agrave;.</p>
+
+<p>Ce qui n'a pas disparu, la demeure n'&eacute;tant pas la m&ecirc;me, ce sont les
+Ammophiles, que je vois voleter, l'une au printemps, les autres en
+automne, sur les all&eacute;es du jardin et parmi les gazons, &agrave; la recherche de
+quelque chenille; les Pompiles, qui vont alertes, battant des ailes et
+furetant dans les recoins pour y surprendre une araign&eacute;e. Le plus grand
+guette la Lycose de Narbonne, dont le terrier n'est pas rare dans
+l'harmas. Ce terrier est un puits vertical, avec margelle de f&eacute;tus de
+gramen entrelac&eacute;s de soie. Au fond du repaire on voit reluire, comme de
+petits diamants, les yeux de la robuste aran&eacute;&iuml;de, objet d'effroi pour la
+plupart. Quel gibier et quelle chasse p&eacute;rilleuse pour le Pompile! Voici
+maintenant, par une chaude apr&egrave;s-midi d'&eacute;t&eacute;, la Fourmi amazone, qui sort
+des dortoirs de sa caserne en longs bataillons et s'achemine au loin
+pour la chasse aux esclaves. Nous la suivrons dans ses razzias en un
+moment de loisir. Voici encore, autour d'un tas d'herbages convertis en
+terreau, des Scolies d'un pouce et demi de long, qui volent mollement et
+plongent dans l'amas, attir&eacute;es qu'elles sont par un riche gibier, larves
+de Lamellicornes, Oryctes et C&eacute;toines.</p>
+
+<p>Que de sujets d'&eacute;tude, et ce n'est pas fini! La demeure &eacute;tait aussi
+abandonn&eacute;e que le terrain. L'homme parti, le repos assur&eacute;, l'animal
+&eacute;tait accouru, s'emparant de tout. La Fauvette a &eacute;lu domicile dans les
+lilas; le Verdier s'est &eacute;tabli dans l'&eacute;pais abri des cypr&egrave;s; le Moineau,
+sous chaque tuile, a charri&eacute; chiffons et paille; au sommet des platanes
+est venu gazouiller le Serin m&eacute;ridional, dont le nid douillet est grand
+comme la moiti&eacute; d'un abricot; le Scops s'est habitu&eacute; &agrave; y faire entendre
+le soir sa note monotone et fl&ucirc;t&eacute;e; l'oiseau d'Ath&egrave;nes, la Chouette, est
+accourue y g&eacute;mir, y miauler. Devant la maison est un vaste bassin
+aliment&eacute; par l'aqueduc qui fournit l'eau aux fontaines du village. L&agrave;,
+d'un kilom&egrave;tre &agrave; la ronde, se rendent les Batraciens en la saison
+d'amour. Le Crapaud des joncs, parfois large comme une assiette,
+&eacute;troitement galonn&eacute; de jaune sur le dos, s'y donne rendez-vous pour y
+prendre son bain; quand arrive le cr&eacute;puscule du soir, on voit sautiller
+sur les bords le Crapaud accoucheur, le m&acirc;le, portant appendue, &agrave; ses
+pattes post&eacute;rieures, une grappe d'&oelig;ufs gros comme des grains de poivre;
+il vient de loin, le d&eacute;bonnaire p&egrave;re de famille, avec son pr&eacute;cieux
+paquet pour le mettre &agrave; l'eau et s'en revenir apr&egrave;s sous quelque dalle,
+o&ugrave; il fait entendre comme un tintement de clochette. Enfin, quand elles
+ne sont pas &agrave; coasser parmi la feuill&eacute;e des arbres, les Rainettes se
+livrent &agrave; de gracieux plongeons. En mai, d&egrave;s que vient la nuit, le
+bassin devient donc un orchestre assourdissant; impossible de causer &agrave;
+table, impossible de dormir. Il a fallu y mettre ordre par des moyens
+peut-&ecirc;tre un peu trop rigoureux. Comment faire? Qui veut dormir et ne le
+peut, devient f&eacute;roce.</p>
+
+<p>Plus hardi, l'Hym&eacute;nopt&egrave;re s'est empar&eacute; de l'habitation. Sur le seuil de
+ma porte, dans un sol de gravas, niche le Sphex &agrave; bordures blanches;
+pour entrer chez moi, je dois veiller &agrave; ne pas endommager ses terriers,
+&agrave; ne pas fouler sous les pieds le mineur absorb&eacute; dans son ouvrage. Voil&agrave;
+bien un quart de si&egrave;cle que je n'avais pas revu le p&eacute;tulant chasseur de
+Criquets. Quand je fis sa connaissance, j'allais le visiter &agrave; quelques
+kilom&egrave;tres; chaque fois c'&eacute;tait une exp&eacute;dition sous l'accablant soleil
+du mois d'ao&ucirc;t. Aujourd'hui je le retrouve devant ma porte, nous sommes
+d'intimes voisins. L'embrasure des fen&ecirc;tres closes fournit au P&eacute;lop&eacute;e un
+appartement &agrave; temp&eacute;rature douce. Contre la paroi en pierres de taille
+est fix&eacute; le nid, ma&ccedil;onn&eacute; avec de la terre. Pour rentrer chez lui, le
+chasseur d'araign&eacute;es profite d'un petit trou accidentellement ouvert
+dans les volets ferm&eacute;s. Sur les moulures des persiennes, quelques
+Chalicodomes isol&eacute;s b&acirc;tissent leur groupe de cellules; &agrave; la face
+int&eacute;rieure des contrevents entreb&acirc;ill&eacute;s, un Eum&egrave;ne &eacute;difie son petit d&ocirc;me
+de terre, que surmonte un court goulot &eacute;vas&eacute;. La Gu&ecirc;pe et le Poliste
+sont mes commensaux; ils viennent sur la table s'informer si les raisins
+servis sont bien &agrave; maturit&eacute;.</p>
+
+<p>Voil&agrave; certes, et le d&eacute;nombrement est loin d'&ecirc;tre complet, voil&agrave; une
+soci&eacute;t&eacute; aussi nombreuse que choisie, et dont la conversation ne manquera
+pas de charmer ma solitude si je parviens &agrave; savoir la provoquer. Mes
+ch&egrave;res b&ecirc;tes d'autrefois, mes vieux amis, d'autres de connaissance plus
+r&eacute;cente, tous sont l&agrave;, chassant, butinant, construisant dans une &eacute;troite
+proximit&eacute;. D'ailleurs, s'il faut varier les lieux d'observation, &agrave;
+quelques centaines de pas est la montagne, avec ses maquis d'arbousiers,
+de cistes et de bruy&egrave;res en arbre; avec ses nappes sablonneuses ch&egrave;res
+aux Bembex; avec ses talus marneux exploit&eacute;s par divers Hym&eacute;nopt&egrave;res. Et
+voil&agrave; pourquoi, pr&eacute;voyant ces richesses, j'ai fui la ville pour le
+village, et suis venu &agrave; S&eacute;rignan sarcler mes navets, arroser mes
+laitues.</p>
+
+<p>On fonde &agrave; grands frais sur nos c&ocirc;tes oc&eacute;aniques et m&eacute;diterran&eacute;ennes des
+laboratoires o&ugrave; l'on diss&egrave;que la petite b&ecirc;te marine, de maigre int&eacute;r&ecirc;t
+pour nous; on prodigue puissants microscopes, d&eacute;licats appareils de
+dissection, engins de capture, embarcations, personnel de p&ecirc;che,
+aquariums, pour savoir comment se segmente le vitellus d'un Ann&eacute;lide,
+choses dont je n'ai pu saisir encore toute l'importance, et l'on
+d&eacute;daigne la petite b&ecirc;te terrestre, qui vit en perp&eacute;tuel rapport avec
+nous, qui fournit &agrave; la psychologie g&eacute;n&eacute;rale des documents d'inestimable
+valeur, qui trop souvent compromet la fortune publique en ravageant nos
+r&eacute;coltes. &Agrave; quand donc un laboratoire d'entomologie o&ugrave; s'&eacute;tudierait, non
+l'insecte mort, mac&eacute;r&eacute; dans le trois-six, mais l'insecte vivant; un
+laboratoire ayant pour objet l'instinct, les m&oelig;urs, la mani&egrave;re de
+vivre, les travaux, les luttes, la propagation de ce petit monde, avec
+lequel l'agriculture et la philosophie doivent tr&egrave;s s&eacute;rieusement
+compter. Savoir &agrave; fond l'histoire du ravageur de nos vignes serait
+peut-&ecirc;tre plus important que de savoir comment se termine tel filet
+nerveux d'un Cirrhip&egrave;de; &eacute;tablir exp&eacute;rimentalement la d&eacute;marcation entre
+l'intelligence et l'instinct, d&eacute;montrer, en comparant les faits dans la
+s&eacute;rie zoologique, si oui ou non la raison humaine est une facult&eacute;
+irr&eacute;ductible, tout cela devrait bien avoir le pas sur le nombre
+d'anneaux de l'antenne d'un crustac&eacute;. Pour ces &eacute;normes questions, une
+arm&eacute;e de travailleurs serait n&eacute;cessaire, et il n'y a rien. La mode est
+au mollusque et au zoophyte. Les profondeurs des mers sont explor&eacute;es &agrave;
+grand renfort de dragues; le sol que nous foulons aux pieds reste
+m&eacute;connu. En attendant que la mode change, j'ouvre le laboratoire de
+l'<i>harmas</i> &agrave; l'entomologie vivante, et ce laboratoire ne co&ucirc;tera pas un
+centime &agrave; la bourse des contribuables.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">L'AMMOPHILE H&Eacute;RISS&Eacute;E</a></h3>
+
+
+<p>Un jour de mai, allant et revenant, j'&eacute;piais ce qui pouvait se passer de
+nouveau dans le laboratoire de l'harmas. Favier n'&eacute;tait pas loin, occup&eacute;
+au travail du jardin potager. Qu'est-ce que Favier? Autant vaut en dire
+tout de suite quelques mots, car il reviendra dans mes r&eacute;cits.</p>
+
+<p>Favier est un ancien soldat. Il a dress&eacute; son gourbi sous les caroubiers
+de l'Afrique, il a mang&eacute; des oursins &agrave; Constantinople, il a chass&eacute;
+l'&eacute;tourneau en Crim&eacute;e quand ch&ocirc;mait la mitraille. Ayant beaucoup vu, il
+a beaucoup retenu. En hiver, alors que le travail des champs se termine
+vers quatre heures et que les soir&eacute;es sont si longues, le r&acirc;teau, la
+fourche et la brouette rentr&eacute;s, il vient s'asseoir sur la haute pierre
+du foyer de la cuisine o&ugrave; flambent les rondins de ch&ecirc;ne vert. La pipe
+est tir&eacute;e, m&eacute;thodiquement bourr&eacute;e avec le pouce humect&eacute; de salive, et
+fum&eacute;e religieusement. Depuis de longues heures, il y songe; mai il s'est
+abstenu car le tabac est cher. Aussi la privation a-t-elle redoubl&eacute;
+l'attrait, et pas une bouff&eacute;e n'est perdue, revenant par intervalles
+r&eacute;gl&eacute;s.</p>
+
+<p>Cependant la conversation s'engage. Favier est, &agrave; sa guise, un de ces
+conteurs antiques qui, pour leurs r&eacute;cits, &eacute;taient admis &agrave; la meilleure
+place du foyer, seulement mon narrateur s'est form&eacute; &agrave; la caserne.
+N'importe, toute la maisonn&eacute;e, grands et petits, l'&eacute;coute avec int&eacute;r&ecirc;t;
+si sa parole est fortement imag&eacute;e, elle est toujours d&eacute;cente. Ce serait,
+pour nous tous, vif d&eacute;sappointement s'il ne venait, le travail fini,
+faire sa halte au coin du feu. Que nous dit-il donc pour se faire
+d&eacute;sirer ainsi? Il nous raconte ce qu'il a vu du coup d'&Eacute;tat qui nous a
+valu l'empire abhorr&eacute;; il nous parle des petits verres distribu&eacute;s et
+puis de la fusillade dans le tas. Lui, m'affirme-t-il, visait toujours
+contre le mur; et je le crois sur parole tant il me para&icirc;t navr&eacute;,
+honteux, d'avoir pris une part, m&ecirc;me tr&egrave;s innocente, &agrave; ce coup de
+bandit.</p>
+
+<p>Il nous raconte ses veill&eacute;es dans les tranch&eacute;es autour de S&eacute;bastopol; il
+nous parle de sa panique lorsque de nuit, &eacute;tant isol&eacute; aux avant-postes
+et blotti dans la neige, il vit tomber &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui ce qu'il appelle un
+pot &agrave; fleurs. Cela flambait, fusait, rayonnait, illuminait les
+alentours. D'une seconde &agrave; l'autre, l'infernale machine allait &eacute;clater;
+notre homme &eacute;tait perdu. Il n'en fut rien: le pot &agrave; fleurs s'&eacute;teignit
+paisiblement. C'&eacute;tait un engin d'&eacute;clairage lanc&eacute; pour reconna&icirc;tre dans
+les t&eacute;n&egrave;bres les travaux de l'assaillant.</p>
+
+<p>Au drame de la bataille succ&egrave;de la com&eacute;die de la caserne. Il nous dit
+les myst&egrave;res du rata, les secrets de la gamelle, les comiques mis&egrave;res du
+bloc. Et comme le r&eacute;pertoire ne s'&eacute;puise jamais, assaisonn&eacute;
+d'expressions &agrave; l'emporte-pi&egrave;ce, l'heure du souper arrive avant que nul
+de nous ait eu le temps de s'apercevoir combien la soir&eacute;e est longue.</p>
+
+<p>Favier s'est r&eacute;v&eacute;l&eacute; &agrave; mon attention par un coup de ma&icirc;tre. Un de mes
+amis venait de m'envoyer de Marseille une paire d'&eacute;normes crabes, le
+Ma&iuml;a, l'Araign&eacute;e de mer des p&ecirc;cheurs. Je d&eacute;ballais les captifs quand les
+ouvriers rentr&egrave;rent de leur d&icirc;ner, peintres, ma&ccedil;ons, pl&acirc;triers occup&eacute;s &agrave;
+restaurer la masure abandonn&eacute;e. &Agrave; la vue de ces &eacute;tranges b&ecirc;tes, &eacute;toil&eacute;es
+de dards autour de la carapace, et hiss&eacute;es sur de longues pattes, qui
+leur donnent quelque ressemblance avec une monstrueuse araign&eacute;e, ce fut
+parmi les assistants un cri de surprise, presque d'effroi. Favier, lui,
+n'en a cure, et saisissant avec adresse l'effroyable araign&eacute;e qui se
+d&eacute;m&egrave;ne: &laquo;Je connais &ccedil;a, dit-il; j'en ai mang&eacute; &agrave; Varna. C'est
+excellent.&raquo;&mdash;Et il regardait l'entourage avec un certain air narquois
+qui voulait dire: Vous n'&ecirc;tes jamais sortis de votre trou.</p>
+
+<p>Un autre trait de lui pour en finir. Sur l'avis du m&eacute;decin, une de ses
+voisines avait &eacute;t&eacute; prendre des bains de mer &agrave; Cette. Elle avait rapport&eacute;
+de son exp&eacute;dition quelque chose de curieux, un fruit &eacute;trange sur lequel
+elle basait de hautes esp&eacute;rances. Secou&eacute; devant l'oreille, cela sonnait,
+preuve des graines contenues. C'&eacute;tait rond, avec des &eacute;pines. &Agrave; un bout
+se montrait comme le bouton ferm&eacute; d'une fleurette blanche; &agrave; l'autre
+bout, une l&eacute;g&egrave;re d&eacute;pression &eacute;tait perc&eacute;e de quelques trous. La voisine
+accourut chez Favier lui soumettre sa trouvaille, l'engageant &agrave; m'en
+parler. Elle me c&eacute;derait les pr&eacute;cieuses graines; il devait en sortir
+quelque arbuste merveilleux qui ferait l'ornement de mon
+jardin.&mdash;&laquo;<i>Vaqui la flou, va qui lou p&eacute;cou;</i> voil&agrave; la fleur, voil&agrave; la
+queue&raquo;, disait-elle &agrave; Favier en lui montrant les deux bouts de son
+fruit.</p>
+
+<p>Favier &eacute;clata de rire.&mdash;&laquo;C'est un oursin, fit-il, une ch&acirc;taigne de mer;
+j'en ai mang&eacute; &agrave; Constantinople.&raquo; Et il expliqua de son mieux ce que
+c'est qu'un oursin. L'autre n'y comprit rien et persista dans son dire.
+En son id&eacute;e, Favier la trompait, jaloux que des graines aussi pr&eacute;cieuses
+m'arrivassent par une autre voie que la sienne. Le litige me fut soumis.
+&laquo;<i>Vaqui la flou, vaqui lou p&eacute;cou</i>&raquo;, r&eacute;p&eacute;tait la bonne femme. Je lui dis
+que la <i>flou</i> &eacute;tait le groupe des cinq dents blanches de l'oursin, et
+que le <i>p&eacute;cou</i> &eacute;tait l'antipode de la bouche. Elle partit, non bien
+convaincue. Peut-&ecirc;tre que maintenant les semences du fruit, grains de
+sable sonnant dans la coque vide, germent en un vieux toupin &eacute;gueul&eacute;.</p>
+
+<p>Favier conna&icirc;t donc beaucoup de choses, et il les conna&icirc;t surtout pour
+en avoir mang&eacute;. Il sait le m&eacute;rite d'un r&acirc;ble de blaireau, la valeur d'un
+cuissot d'un renard; il est expert sur le morceau pr&eacute;f&eacute;rable d'une
+anguille des buissons, la couleuvre; il a fait rissoler dans l'huile le
+l&eacute;zard ocell&eacute;, la mal fam&eacute;e <i>Rassade</i> du Midi; il a m&eacute;dit&eacute; la recette
+d'une friture de criquets. Je suis &eacute;tonn&eacute; des impossibles ratas que lui
+a fait pratiquer sa vie cosmopolite.</p>
+
+<p>Je ne suis pas moins surpris de son coup d'&oelig;il scrutateur et de sa
+m&eacute;moire des choses. Que je lui d&eacute;crive une plante quelconque, pour lui
+mauvaise herbe sans nom, sans int&eacute;r&ecirc;t aucun, et si elle se trouve dans
+nos bois, je suis &agrave; peu pr&egrave;s certain qu'il me l'apportera, qu'il
+m'indiquera le point o&ugrave; je peux la r&eacute;colter. La botanique de l'infirment
+petit ne d&eacute;route pas m&ecirc;me sa clairvoyance. Pour compl&eacute;ter un travail que
+j'ai publi&eacute; sur les Sph&eacute;riac&eacute;es de Vaucluse, dans la mauvaise saison,
+lorsque l'insecte ch&ocirc;me, je reprends la patiente herborisation &agrave; la
+loupe. Si la gel&eacute;e a durci la terre, si la pluie l'a r&eacute;duite en
+bouillie, je d&eacute;tourne Favier du travail du jardin pour l'amener &agrave;
+travers bois; et l&agrave;, dans le fouillis de quelque roncier, nous cherchons
+de concert ces microscopiques v&eacute;g&eacute;taux qui mouchettent de points noirs
+les brindilles jonchant le sol. Il appelle les plus grosses esp&egrave;ces de
+la poudre &agrave; canon, expression juste d&eacute;j&agrave; employ&eacute;e par les botanistes
+pour d&eacute;signer une de ces Sph&eacute;riac&eacute;es. Il se sent tout glorieux de son
+lot de trouvailles, plus riche que le mien. S'il lui tombe sous la main
+une superbe Rosellinie, amas de mamelles noires qu'enveloppe une ouate
+vineuse, une pipe est fum&eacute;e pour payer un tribut &agrave; l'enthousiasme du
+moment.</p>
+
+<p>Il excelle surtout pour me d&eacute;barrasser de l'importun rencontr&eacute; dans mes
+p&eacute;r&eacute;grinations. Le paysan est curieux, questionneur comme l'enfant; mais
+sa curiosit&eacute; est assaisonn&eacute;e de malice, ses questions sous-entendent la
+raillerie. Ce qu'il ne comprend pas, il le tourne en d&eacute;rision. Et quoi
+de plus risible qu'un monsieur regardant &agrave; travers un verre une mouche
+captur&eacute;e avec un filet de gaze, un &eacute;clat de bois pourri cueilli &agrave; terre?
+Favier, d'un mot, coupe court &agrave; la narquoise interrogation.</p>
+
+<p>Nous cherchions &agrave; la surface du sol, pas &agrave; pas, inclin&eacute;s, quelques-uns
+de ces documents des &eacute;poques pr&eacute;historiques qui abondent sur le revers
+m&eacute;ridional de la montagne, haches en serpentine, tessons de poterie
+noire, pointes de fl&egrave;che et de lance en silex, &eacute;clats, racloirs,
+nucl&eacute;us.&mdash;&laquo;Que fait ton ma&icirc;tre de ces <i>payrards</i> (pierre &agrave; fusil)?&raquo;,
+demande un survenant.&mdash;&laquo;Il en fabrique du mastic pour les vitriers&raquo;,
+riposte Favier d'un air solennellement affirmatif.</p>
+
+<p>Je venais de r&eacute;colter une poign&eacute;e de crottes de lapin o&ugrave; la loupe
+m'avait r&eacute;v&eacute;l&eacute; une v&eacute;g&eacute;tation cryptogamique digne d'examen ult&eacute;rieur.
+Survient un indiscret qui m'a vu recueillir soigneusement dans un cornet
+de papier la pr&eacute;cieuse trouvaille. Il soup&ccedil;onne une affaire d'argent, un
+commerce insens&eacute;. Tout, pour l'homme de la campagne, doit se traduire
+par le gros sou. &Agrave; ses yeux, je me fais de grosses rentes avec ces
+crottes de lapin.&mdash;&laquo;Que fait ton ma&icirc;tre de ces <i>p&eacute;tourles</i> (c'est le mot
+de l'endroit)?&raquo;, demande-t-il insidieusement &agrave; Favier.&mdash;&laquo;Il les distille
+pour en retirer l'essence&raquo;, r&eacute;pond mon homme avec un aplomb superbe.
+Abasourdi par la r&eacute;v&eacute;lation, le questionneur tourne le dos et s'en va.</p>
+
+<p>Mais ne nous attardons pas davantage avec le troupier goguenard, si
+prompt &agrave; la r&eacute;partie, et revenons &agrave; ce qui attirait mon attention dans
+le laboratoire de l'harmas. Quelques Ammophiles exploraient
+p&eacute;destrement, avec courtes vol&eacute;es par intervalles, tant&ocirc;t les points
+gazonn&eacute;s, tant&ocirc;t les points d&eacute;nud&eacute;s. D&eacute;j&agrave; vers le milieu de mars, quand
+survenait une belle journ&eacute;e, je les avais vues se chauffer
+d&eacute;licieusement au soleil sur la poudre des sentiers. Toutes
+appartenaient &agrave; la m&ecirc;me esp&egrave;ce, l'Ammophile h&eacute;riss&eacute;e, <i>Ammophila
+hirsuta</i> Kirb. J'ai fait conna&icirc;tre, dans le premier volume de ces
+Souvenirs, l'hibernation de cette Ammophile et ses chasses printani&egrave;res,
+&agrave; une &eacute;poque o&ugrave; les autres hym&eacute;nopt&egrave;res giboyeurs sont encore renferm&eacute;s
+dans leurs cocons; j'ai d&eacute;crit sa mani&egrave;re d'op&eacute;rer la chenille destin&eacute;e
+&agrave; la larve; j'ai racont&eacute; ses coups d'aiguillon multiples, distribu&eacute;s aux
+divers centres nerveux. Cette vivisection si savante, je ne l'avais vue
+encore qu'une fois, et je d&eacute;sirais bien la revoir. Peut-&ecirc;tre quelque
+chose m'avait &eacute;chapp&eacute; dans ma lassitude d'une longue course, et si
+r&eacute;ellement j'avais tout bien vu, il convenait de renouveler
+l'observation pour lui donner une authenticit&eacute; incontestable. J'ajoute
+que, d&ucirc;t-on y assister cent fois, on ne se lasserait pas du spectacle
+dont je d&eacute;sirais &ecirc;tre de nouveau t&eacute;moin.</p>
+
+<p>Je surveillais donc mes Ammophiles depuis leur premi&egrave;re apparition; et
+les ayant l&agrave;, chez moi, &agrave; quelques pas de ma porte, je ne pouvais
+manquer de les surprendre en chasse si mon assiduit&eacute; ne se rel&acirc;chait
+pas. La fin de mars et avril se pass&egrave;rent en vaines attentes, soit que
+le moment de la nidification ne f&ucirc;t pas encore venu, soit plut&ocirc;t parce
+que ma surveillance &eacute;tait mise en d&eacute;faut. Enfin le 17 mai, l'heureuse
+chance se pr&eacute;senta.</p>
+
+<p>Quelques Ammophiles me paraissent tr&egrave;s affair&eacute;es; suivons l'une d'elles,
+plus active que les autres. Je la surprends donnant les derniers coups
+de r&acirc;teau &agrave; son terrier, dans le sol battu d'une all&eacute;e, avant d'y
+introduire sa chenille qui, d&eacute;j&agrave; paralys&eacute;e, doit avoir &eacute;t&eacute; abandonn&eacute;e
+provisoirement par le chasseur &agrave; quelques m&egrave;tres du domicile. L'antre
+reconnu convenable, la porte jug&eacute;e assez spacieuse pour l'acc&egrave;s d'un
+volumineux gibier, l'Ammophile se met en recherche de sa capture.
+Ais&eacute;ment elle la trouve. C'est un ver gris qui g&icirc;t &agrave; terre et que les
+fourmis ont d&eacute;j&agrave; envahi. Cette pi&egrave;ce, que les fourmis lui disputent, est
+d&eacute;daign&eacute;e par le chasseur. Beaucoup d'hym&eacute;nopt&egrave;res d&eacute;pr&eacute;dateurs, qui
+momentan&eacute;ment abandonnent leur capture pour aller perfectionner le
+terrier ou m&ecirc;me le commencer, d&eacute;posent leur gibier en haut lieu, sur une
+touffe de verdure, pour le mettre &agrave; l'abri des rapines. L'Ammophile est
+vers&eacute;e dans cette prudente pratique; mais peut-&ecirc;tre a-t-elle n&eacute;glig&eacute; la
+pr&eacute;caution, ou bien la lourde pi&egrave;ce est-elle tomb&eacute;e, et maintenant les
+fourmis tiraillent &agrave; qui mieux mieux la somptueuse victuaille. Chasser
+ces larrons est impossible: pour un de d&eacute;tourn&eacute;, dix reviendraient &agrave;
+l'attaque. L'hym&eacute;nopt&egrave;re para&icirc;t en juger ainsi, car, l'envahissement
+reconnu, il se remet en chasse, sans nul d&eacute;m&ecirc;l&eacute;, qui n'aboutirait &agrave;
+rien.</p>
+
+<p>Les recherches se font dans un rayon d'une dizaine de m&egrave;tres autour du
+nid. L'Ammophile explore le sol p&eacute;destrement, petit &agrave; petit, sans se
+presser; de ses antennes, courb&eacute;es en arc, elle fouette continuellement
+le terrain. Le sol d&eacute;nud&eacute;, les points caillouteux, les endroits gazonn&eacute;s
+sont indistinctement visit&eacute;es. Pendant pr&egrave;s de trois heures, au plus
+fort du soleil, par un temps lourd, qui sera suivi le lendemain d'une
+pluie et le soir m&ecirc;me de quelques gouttes, je suis, sans la quitter un
+instant du regard, l'Ammophile en recherches. Que c'est donc difficile &agrave;
+trouver, un ver gris, pour un hym&eacute;nopt&egrave;re qui en a besoin &agrave; l'instant
+m&ecirc;me!</p>
+
+<p>Ce n'est pas moins difficile pour l'homme. On sait ma m&eacute;thode pour
+assister &agrave; l'op&eacute;ration chirurgicale qu'un hym&eacute;nopt&egrave;re chasseur fait
+subir &agrave; sa proie dans le but de servir &agrave; ses larves une chair inerte
+mais non morte. J'enl&egrave;ve au pr&eacute;dateur son gibier et lui donne en &eacute;change
+une proie vivante, pareille &agrave; la sienne. Je combinais semblable
+man&oelig;uvre &agrave; l'&eacute;gard de l'Ammophile pour lui faire r&eacute;p&eacute;ter son op&eacute;ration
+quand elle aurait sacrifi&eacute; la chenille qu'elle ne devait pas manquer de
+trouver d'un moment &agrave; l'autre. J'avais donc besoin au plus t&ocirc;t de
+quelques vers gris.</p>
+
+<p>Favier &eacute;tait l&agrave;, jardinant. Je l'appelle: &laquo;Arrivez vite, il me faut des
+vers gris.&raquo; La chose est expliqu&eacute;e. D'ailleurs il est depuis quelque
+temps au courant de l'affaire. Je lui ai parl&eacute; de mes petites b&ecirc;tes et
+des chenilles qu'elles chassent; il sait en gros la mani&egrave;re de vivre de
+l'insecte qui m'occupe. C'est compris. Le voil&agrave; en recherches. Il
+fouille au pied des laitues, il gratte dans les touffes de fraisiers, il
+visite les bordures d'iris. Sa perspicacit&eacute;, son adresse me sont
+connues; j'ai confiance. Cependant le temps se passe. &laquo;Eh bien! Favier,
+ce ver gris?&mdash;Je n'en trouve pas, monsieur.&mdash;Diable! alors, &agrave; la
+rescousse, Claire, Agla&eacute;, les autres, tant que vous &ecirc;tes, arrivez,
+cherchez, trouvez!&raquo; Toute la maisonn&eacute;e est mise en r&eacute;quisition. On
+d&eacute;ploie une activit&eacute; digne des graves &eacute;v&eacute;nements qui se pr&eacute;parent.
+Moi-m&ecirc;me, retenu &agrave; mon poste pour ne pas perdre de vue l'Ammophile, je
+suis d'un &oelig;il le chasseur et de l'autre je m'enquiers du ver gris. Rien
+n'y fait: trois heures se passent et aucun de nous n'a trouv&eacute; la
+chenille.</p>
+
+<p>L'Ammophile ne la trouve pas davantage. Je la vois chercher avec quelque
+pers&eacute;v&eacute;rance en des points un peu crevass&eacute;s. L'insecte d&eacute;blaie,
+s'ext&eacute;nue; il enl&egrave;ve, prodigieux effort, des lopins de terre s&egrave;che de la
+grosseur d'un noyau d'abricot. Toutefois ces points ne tardent pas &agrave;
+&ecirc;tre abandonn&eacute;s. Alors un soup&ccedil;on me vient: si nous sommes quatre ou
+cinq &agrave; chercher vainement un ver gris, ce n'est pas &agrave; dire que
+l'Ammophile soit afflig&eacute;e de la m&ecirc;me maladresse. O&ugrave; l'homme est
+impuissant, l'insecte souvent triomphe. L'exquise finesse du sens qui le
+guide ne peut le laisser d&eacute;rout&eacute; des heures enti&egrave;res. Peut-&ecirc;tre que le
+ver gris, pressentant la pluie qui s'appr&ecirc;te, s'est enfoui plus
+profond&eacute;ment. Le chasseur sait tr&egrave;s bien o&ugrave; il g&icirc;t, mais il ne peut
+l'extraire de sa profonde cachette. S'il abandonne un point apr&egrave;s
+quelques essais, ce n'est pas d&eacute;faut de sagacit&eacute; mais d&eacute;faut de
+puissance de fouille. Partout o&ugrave; l'Ammophile gratte, il doit y avoir un
+ver gris; le point est abandonn&eacute; parce que le travail d'extraction est
+reconnu au-dessus des forces. Je suis bien sot de ne pas y avoir song&eacute;
+plus t&ocirc;t. Est-ce que l'expert braconnier donnerait quelque attention l&agrave;
+o&ugrave; il n'y a rien? Allons donc!</p>
+
+<p>Je me propose alors de lui venir en aide. L'insecte fouille en ce moment
+un point cultiv&eacute; et tout &agrave; fait nu. Il abandonne l'endroit, comme il a
+d&eacute;j&agrave; fait de tant d'autres. Je continue moi-m&ecirc;me avec la lame d'un
+couteau. Je ne trouve rien non plus et me retire. L'insecte revient et
+se remet &agrave; gratter en un certain point de mes d&eacute;blais. Je comprends:
+&laquo;&Ocirc;te-toi de l&agrave;, maladroit, semble me dire l'hym&eacute;nopt&egrave;re; je vais te
+montrer o&ugrave; g&icirc;t la b&ecirc;te.&raquo; Sur ces indications, je fouille au point voulu,
+et j'exhume un ver gris. Parfait! ma perspicace Ammophile; ah! je le
+disais bien que ton coup de r&acirc;teau n'&eacute;tait pas donn&eacute; sur un clapier
+d&eacute;sert!</p>
+
+<p>D&eacute;sormais c'est la chasse &agrave; la truffe, que le chien indique et que
+l'homme extrait. Je continue le syst&egrave;me, l'Ammophile montrant le point
+convenable et moi fouillant du couteau. J'obtiens ainsi un second ver
+gris, puis un troisi&egrave;me, un quatri&egrave;me. L'exhumation se fait toujours en
+des points d&eacute;nud&eacute;s, remu&eacute;s par la fourche quelques mois avant. Rien
+absolument n'indique au dehors la pr&eacute;sence de la chenille. Eh bien!
+Favier, Claire, Agla&eacute; et les autres, que vous en semble? En trois heures
+vous n'avez pu me d&eacute;terrer un seul ver gris, et ce fin giboyeur m'en
+procure autant que j'en veux maintenant que je me suis avis&eacute; de lui
+venir en aide.</p>
+
+<p>Me voil&agrave; suffisamment riche de pi&egrave;ces d'&eacute;change; laissons au chasseur sa
+cinqui&egrave;me trouvaille, qu'il d&eacute;terre avec mon concours. Je d&eacute;veloppe par
+paragraphes num&eacute;rot&eacute;s les divers actes du magnifique drame qui se passe
+sous mes yeux. L'observation se fait dans les conditions les plus
+favorables: je suis couch&eacute; &agrave; terre, tout pr&egrave;s du sacrificateur, et pas
+un d&eacute;tail ne m'&eacute;chappe.</p>
+
+<p>1&deg; L'Ammophile saisit la chenille par la nuque avec les tenailles
+courbes de ses mandibules. Le ver gris se d&eacute;m&egrave;ne avec vigueur; il roule
+et d&eacute;roule sa croupe contorsionn&eacute;e. L'hym&eacute;nopt&egrave;re ne s'en &eacute;meut: en se
+tenant de c&ocirc;t&eacute;, il &eacute;vite les chocs. L'aiguillon atteint l'articulation
+qui s&eacute;pare le premier anneau de la t&ecirc;te, sur la ligne m&eacute;diane et
+ventrale, en un point o&ugrave; la peau est plus fine. Le dard s&eacute;journe dans la
+blessure avec une certaine persistance. C'est l&agrave;, para&icirc;t-il, le coup
+essentiel, qui doit dompter le ver gris et le rendre plus maniable.</p>
+
+<p>2&deg; L'Ammophile abandonne alors son gibier. Elle s'aplatit &agrave; terre, avec
+des mouvements d&eacute;sordonn&eacute;s, avec des rotations sur le flanc, des
+tiraillements et des pendiculations de membres, des fr&eacute;missements
+d'ailes, comme en danger de mort. Je crains que le chasseur n'ait, dans
+la lutte, re&ccedil;u un mauvais coup. L'&eacute;moi me gagne de voir ainsi
+piteusement finir le vaillant hym&eacute;nopt&egrave;re, et se terminer par un &eacute;chec
+une exp&eacute;rience qui m'avait co&ucirc;t&eacute; de si longues heures d'attente. Mais
+voici que l'Ammophile se calme, se brosse les ailes, se frise les
+antennes et reprend sa d&eacute;marche alerte pour courir sus &agrave; la chenille. Ce
+que j'avais pris pour les convulsions d'une mort prochaine &eacute;tait le
+fr&eacute;n&eacute;tique enthousiasme de la victoire. L'hym&eacute;nopt&egrave;re se f&eacute;licitait &agrave; sa
+mani&egrave;re d'avoir terrass&eacute; le monstre.</p>
+
+<p>3&deg; L'op&eacute;rateur happe la chenille par la peau du dos, un peu plus bas que
+pr&eacute;c&eacute;demment, et pique le second anneau, toujours &agrave; la face ventrale. Je
+le vois alors graduellement reculer sur le ver gris, saisir chaque fois
+le dos un peu plus bas, l'enlacer avec les mandibules, amples pinces &agrave;
+branches recourb&eacute;es, et chaque fois plonger l'aiguillon dans l'anneau
+suivant. Ce recul de l'insecte et cet enlacement du dos par degr&eacute;s, un
+peu plus en arri&egrave;re &agrave; chaque reprise, se font avec une pr&eacute;cision
+m&eacute;thodique, comme si le chasseur aunait son gibier. &Agrave; chaque recul, le
+dard pique l'anneau suivant. Ainsi sont bless&eacute;s les trois anneaux
+thoraciques, &agrave; pattes vraies; les deux anneaux suivants, qui sont
+apodes; et les quatre anneaux &agrave; fausses pattes. En tout, neuf coups
+d'aiguillon. Les quatre derniers segments sont n&eacute;glig&eacute;s, sur lesquels
+trois apodes et le dernier ou treizi&egrave;me avec fausses pattes. L'op&eacute;ration
+s'accomplit sans difficult&eacute;s s&eacute;rieuses; le premier coup de stylet re&ccedil;u,
+le ver gris n'oppose qu'une faible r&eacute;sistance.</p>
+
+<p>4) Finalement l'Ammophile, ouvrant dans toute leur ampleur ses tenailles
+mandibulaires, happe la t&ecirc;te du ver et la m&acirc;chonne, la comprime &agrave; coups
+mesur&eacute;s, sans blessure. Ces coups de pression se succ&egrave;dent avec une
+lenteur &eacute;tudi&eacute;e; l'insecte para&icirc;t chercher &agrave; se rendre compte chaque
+fois de l'effet produit; il s'arr&ecirc;te, attend, puis reprend. Pour
+atteindre le but d&eacute;sir&eacute;, cette manipulation sur le cerveau doit avoir
+des limites qui, d&eacute;pass&eacute;es, am&egrave;neraient la mort et &agrave; bref d&eacute;lai la
+corruption. Aussi l'hym&eacute;nopt&egrave;re mesure-t-il la force de ses coups de
+tenaille, qui sont nombreux du reste, une vingtaine environ.</p>
+
+<p>Le chirurgien a termin&eacute;. L'op&eacute;r&eacute;e g&icirc;t &agrave; terre sur le flanc, &agrave; demi
+roul&eacute;e sur elle-m&ecirc;me. Elle est immobile, inerte, incapable de r&eacute;sistance
+pendant le travail de traction qui doit l'amener au logis, inoffensive
+pour le vermisseau qui doit s'en nourrir. L'Ammophile l'abandonne sur
+les lieux m&ecirc;mes de l'op&eacute;ration et revient &agrave; son nid, o&ugrave; je la suis. Elle
+s'y livre &agrave; des retouches en vue de l'emmagasinement. Un gravier qui
+fait saillie &agrave; la vo&ucirc;te pourrait entraver la mise en caveau de
+l'encombrante pi&egrave;ce. Le bloc est arrach&eacute;. Un grincement d'ailes fr&ocirc;l&eacute;es
+accompagne le rude labeur. La chambre du fond n'est pas assez spacieuse;
+elle est agrandie. Les travaux se prolongent, et la chenille que j'ai
+n&eacute;glig&eacute; de surveiller pour ne rien perdre des actes de l'hym&eacute;nopt&egrave;re,
+est envahie par les fourmis. Quand nous y revenons, l'Ammophile et moi,
+elle est toute noire d'actifs d&eacute;peceurs. C'est pour moi incident
+regrettable, c'est pour l'Ammophile &eacute;v&eacute;nement f&acirc;cheux, car voil&agrave; deux
+fois que la m&ecirc;me m&eacute;saventure lui arrive.</p>
+
+<p>L'insecte para&icirc;t d&eacute;courag&eacute;. En vain je remplace la chenille par un de
+mes vers gris en r&eacute;serve, l'Ammophile d&eacute;daigne la proie substitu&eacute;e. Et
+puis la soir&eacute;e s'avance, le ciel s'est obscurci, il tombe m&ecirc;me quelques
+gouttes de pluie. En de pareilles circonstances, il est inutile de
+compter sur une reprise de chasse. Tout finit donc sans que je puisse
+utiliser mes vers gris comme je l'avais combin&eacute;. Cette observation m'a
+tenu, sans un instant de r&eacute;pit, de une heure de l'apr&egrave;s-midi &agrave; six
+heures du soir.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">UN SENS INCONNU&mdash;LE VER GRIS</a></h3>
+
+
+<p>Je viens de raconter en d&eacute;tail les man&oelig;uvres de chasse de l'Ammophile.
+Les faits constat&eacute;s me paraissent riches de cons&eacute;quences, &agrave; tel point
+que si le laboratoire de l'harmas ne me fournissait plus rien, je me
+croirais d&eacute;dommag&eacute; par cette seule observation. La m&eacute;thode op&eacute;ratoire
+adopt&eacute;e par l'hym&eacute;nopt&egrave;re en vue de paralyser le ver gris est, dans le
+domaine de l'instinct, la plus haute manifestation que je connaisse
+jusqu'ici. Quelle science infuse, bien propre &agrave; nous faire r&eacute;fl&eacute;chir!
+Quelle savante logique, quelle s&ucirc;ret&eacute; dans ce physiologiste inconscient!</p>
+
+<p>Qui voudrait &ecirc;tre t&eacute;moin &agrave; son tour de ces merveilles ne peut gu&egrave;re
+compter sur les hasards d'une promenade &agrave; travers champs; et puis, la
+chance heureuse se pr&eacute;senterait-elle, le temps manquerait pour la mettre
+&agrave; profit. Une observation o&ugrave; j'ai d&eacute;pens&eacute; cinq heures sans d&eacute;semparer et
+sans parvenir encore &agrave; terminer les &eacute;preuves en projet, exige, pour &ecirc;tre
+bien conduite, le loisir du chez soi. Le succ&egrave;s, je le dois donc au
+rustique laboratoire. Je livre le secret &agrave; qui voudra continuer ces
+magnifiques &eacute;tudes; la moisson est in&eacute;puisable, il y aura des gerbes
+pour tous.</p>
+
+<p>En suivant la chasse de l'Ammophile dans l'ordre de ses actes, la
+premi&egrave;re question qui se pr&eacute;sente est celle-ci: comment fait
+l'hym&eacute;nopt&egrave;re pour reconna&icirc;tre le point o&ugrave; g&icirc;t sous terre le ver gris?</p>
+
+<p>Rien au dehors, pour la vue du moins, n'indique la cachette de la
+chenille. Le sol qui rec&egrave;le la pi&egrave;ce de gibier peut &ecirc;tre nu au gazonn&eacute;,
+caillouteux ou terreux, continu ou fendill&eacute; de petites crevasses. Ces
+variations d'aspect sont indiff&eacute;rentes au chasseur, qui exploite tous
+les points sans pr&eacute;f&eacute;rence pour les uns plut&ocirc;t que pour les autres.
+Partout o&ugrave; l'hym&eacute;nopt&egrave;re s'arr&ecirc;te et fouille avec quelque persistance,
+je n'aper&ccedil;ois rien de particulier malgr&eacute; toute mon attention; et
+cependant il doit y avoir un ver gris, comme je viens de m'en
+convaincre, coup sur coup, &agrave; cinq reprises, en pr&ecirc;tant main-forte &agrave;
+l'insecte, que rebutait d'abord un travail hors de proportion avec ses
+forces. La vue certainement n'est pas en cause ici.</p>
+
+<p>Quel sens alors? L'odorat? Informons-nous. Les organes de recherche sont
+les antennes, tout l'affirme. De leur extr&eacute;mit&eacute;, fl&eacute;chie en arc et
+anim&eacute;e d'une vibration continuelle, l'insecte palpe le sol, &agrave; petits
+coups, rapidement. Si quelque fissure se pr&eacute;sente, les filets vibrants
+s'y introduisent et sondent; si quelque touffe de gramen &eacute;tale &agrave; fleur
+de terre son lacis de rhizomes, ils en fouillent les anfractuosit&eacute;s avec
+un redoublement de tr&eacute;pidation. Leurs extr&eacute;mit&eacute;s s'appliquent un moment,
+se moulent en quelque sorte sur le point explor&eacute;. On dirait deux
+filaments tactiles, deux longs doigts d'une incomparable mobilit&eacute;, qui
+s'informent en palpant. Mais le toucher ne peut intervenir pour r&eacute;v&eacute;ler
+ce qu'il y a sous terre; ce qu'il faudrait palper, c'est le ver gris; et
+ce ver est reclus dans son terrier &agrave; quelques pouces de profondeur.</p>
+
+<p>On pense alors &agrave; l'odorat. Les insectes, c'est incontestable, poss&egrave;dent,
+souvent tr&egrave;s d&eacute;velopp&eacute;, le sens de l'olfaction. Les N&eacute;crophores, les
+Silphes, les Histers, les Dermestes accourent de tous c&ocirc;t&eacute;s au point o&ugrave;
+g&icirc;t un petit cadavre, dont il faut expurger le sol. Guid&eacute;s par l'odorat,
+ces ensevelisseurs se h&acirc;tent vers la taupe morte.</p>
+
+<p>Mais si le sens de l'olfaction est certain chez l'insecte, on se demande
+encore o&ugrave; en est le si&egrave;ge. Beaucoup affirment que ce si&egrave;ge est dans les
+antennes. Admettons-le, bien qu'il soit difficile de comprendre comment
+une tige d'anneaux corn&eacute;s, articul&eacute;s bout &agrave; bout, peut remplir l'office
+d'une narine &agrave; structure si profond&eacute;ment diff&eacute;rente. L'organisation des
+appareils n'ayant rien de commun, les impressions per&ccedil;ues sont-elles
+bien de m&ecirc;me nature? Quand les outils sont dissemblables, leurs
+fonctions restent-elles similaires?</p>
+
+<p>D'ailleurs, avec notre hym&eacute;nopt&egrave;re, se pr&eacute;sentent de graves objections.
+L'odorat est un sens passif plut&ocirc;t qu'actif; il ne va pas au-devant de
+l'impression comme le fait le toucher, il la subit; il ne s'enquiert pas
+de l'effluve odorant, il re&ccedil;oit quand il arrive. Or les antennes de
+l'Ammophile sont continuellement agissantes; elles s'informent, elles
+vont au-devant de l'impression. Impression de quoi? Si c'&eacute;tait en
+r&eacute;alit&eacute; une impression d'odeur, l'immobilit&eacute; leur serait plus favorable
+qu'une perp&eacute;tuelle agitation.</p>
+
+<p>Mais il y a mieux: l'odorat sans odeur n'a pas de raison d'&ecirc;tre. Or j'ai
+soumis le ver gris &agrave; ma propre expertise; je l'ai donn&eacute; &agrave; flairer &agrave; des
+narines jeunes, bien plus sensibles que les miennes; aucun de nous n'a
+constat&eacute; dans la chenille la plus faible trace d'odeur. Quand le chien,
+c&eacute;l&egrave;bre par son flair, a connaissance de la truffe sous terre, il est
+guid&eacute; par le fumet du tubercule, fumet tr&egrave;s appr&eacute;ciable pour nous, m&ecirc;me
+&agrave; travers l'&eacute;paisseur du sol. Je reconnais au chien un odorat plus
+subtil que le n&ocirc;tre; il s'exerce &agrave; de plus grandes distances, il re&ccedil;oit
+des impressions plus vives et plus tenaces; toutefois il est
+impressionn&eacute; par des effluves odorants qui deviennent sensibles &agrave; nos
+narines dans les conditions convenables de proximit&eacute;.</p>
+
+<p>J'accorderai, si l'on veut, &agrave; l'Ammophile un sens d'olfaction aussi
+d&eacute;licat, plus d&eacute;licat m&ecirc;me que celui du chien; mais encore faudrait-il
+une odeur, et je me demande comment ce qui est inodore &agrave; l'entr&eacute;e m&ecirc;me
+des narines peut &ecirc;tre odorant pour un insecte &agrave; travers l'obstacle du
+sol. Les sens, s'ils ont m&ecirc;mes fonctions, ont m&ecirc;mes excitateurs depuis
+l'homme jusqu'&agrave; l'infusoire. Dans ce qui est t&eacute;n&egrave;bres absolues pour
+nous, aucun animal ne voit clair, que je sache. On pourra dire, je le
+sais, que dans la s&eacute;rie zoologique, la sensibilit&eacute;, toujours la m&ecirc;me au
+fond, a des degr&eacute;s de puissance: telle esp&egrave;ce est capable de plus, et
+telle autre est capable de moins; le sensible pour l'une est
+l'insensible pour l'autre. Rien de plus juste; cependant l'insecte,
+consid&eacute;r&eacute; d'une mani&egrave;re g&eacute;n&eacute;rale, ne para&icirc;t pas hors ligne sous le
+rapport de la sensibilit&eacute; olfactive; les effluves qui l'attirent sont
+per&ccedil;us sans un odorat d'une finesse exceptionnelle. Lorsque, dans le
+cornet floral d'une aro&iuml;d&eacute;e &agrave; odeur cadav&eacute;reuse s'engouffrent, pour ne
+plus en sortir, les Dermestes, les Silphes et les Histers; lorsque des
+essaims de mouches bourdonnent autour d'un chien mort, &agrave; ventre bleu et
+ballonn&eacute;, tout le voisinage est empuanti par l'infection. La chair
+d&eacute;compos&eacute;e, le fromage pourri exigent-ils de l'insecte, pour lui &ecirc;tre
+r&eacute;v&eacute;l&eacute;s, un flair d'exquise pr&eacute;cision? Partout o&ugrave; nous voyons accourir
+ses hordes, avec le flair certainement pour guide, il y a pour nous une
+odeur.</p>
+
+<p>Reste l'audition. Encore un sens sur lequel l'entomologie n'est pas
+convenablement renseign&eacute;e. O&ugrave; en est le si&egrave;ge? Dans les antennes,
+dit-on. Ces fines tiges vibrantes sembleraient, en effet, assez aptes &agrave;
+s'&eacute;branler sous l'impulsion sonore. L'Ammophile, qui explore les lieux
+avec les antennes, serait alors avertie de la pr&eacute;sence du ver gris par
+un l&eacute;ger bruit remontant de terre, bruit des mandibules qui rongent une
+racine, bruit de la chenille qui remue sa croupe. Quel son faible et
+quelle difficult&eacute; pour sa propagation &agrave; travers le matelas spongieux de
+la terre!</p>
+
+<p>Il est plus que faible, il est nul. Le ver gris est nocturne. Le jour,
+blotti dans son clapier, il ne bouge. Il ne ronge pas non plus; du moins
+les vers gris que j'ai exhum&eacute;s sur les indications de l'hym&eacute;nopt&egrave;re ne
+rongeaient rien du tout par la raison qu'il n'y avait rien &agrave; ronger. Ils
+&eacute;taient dans une couche de terre sans racines, en compl&egrave;te immobilit&eacute;;
+et par suite, silence. Le sens de l'ou&iuml;e doit &ecirc;tre &eacute;cart&eacute; comme celui de
+l'odorat.</p>
+
+<p>La question revient, plus obscure que jamais. Comment fait l'Ammophile
+pour reconna&icirc;tre le point o&ugrave; g&icirc;t, sous terre, le ver gris? Les antennes,
+c'est incontestable, sont les organes qui le guident. Elles ne
+fonctionnent pas ici comme appareils olfactifs, &agrave; moins d'admettre que
+leur surface aride, coriace, n'ayant rien de la d&eacute;licate structure
+n&eacute;cessaire &agrave; l'habituel odorat, est n&eacute;anmoins sensible &agrave; des odeurs
+nulles pour nous. Ce serait admettre que la rusticit&eacute; de l'outil a pour
+cons&eacute;quence la perfection du travail. Elles ne fonctionnement pas non
+plus comme appareil auditif, car il n'y a pas de bruit &agrave; percevoir. Quel
+est donc leur r&ocirc;le? Je l'ignore et d&eacute;sesp&egrave;re de jamais le savoir.</p>
+
+<p>Enclins que nous sommes, et il ne peut gu&egrave;re en &ecirc;tre autrement, &agrave; tout
+rapporter &agrave; notre mesure, la seule qui nous soit un peu connue, nous
+accordons aux animaux nos moyens de perception, et ne songeons pas
+qu'ils pourraient bien en poss&eacute;der d'autres, dont il nous est impossible
+d'avoir une id&eacute;e pr&eacute;cise parce qu'il n'y a rien d'analogue en nous.
+Sommes-nous bien certains qu'ils ne sont pas outill&eacute;s, &agrave; des degr&eacute;s tr&egrave;s
+divers, en vue de sensations pour nous aussi &eacute;trang&egrave;res que le serait la
+sensation des couleurs si nous &eacute;tions aveugles? La mati&egrave;re n'a-t-elle
+plus de secrets pour nous? Est-il bien s&ucirc;r qu'elle ne se r&eacute;v&egrave;le &agrave; l'&ecirc;tre
+anim&eacute; que par la lumi&egrave;re, le son, la saveur, l'odeur, les propri&eacute;t&eacute;s
+tangibles? La physique et la chimie, si jeunes cependant, d&eacute;j&agrave; nous
+affirment que le noir inconnu renferme une moisson &eacute;norme, en
+comparaison de laquelle notre gerbe scientifique n'est que mis&egrave;re. Un
+sens nouveau, peut-&ecirc;tre celui qui r&eacute;side dans le nez du Rhinolophe,
+exag&eacute;r&eacute; jusqu'au grotesque, peut &ecirc;tre celui qui r&eacute;side dans l'antenne de
+l'Ammophile, ouvrirait &agrave; nos recherches un monde que notre organisation
+nous condamne sans doute &agrave; ne jamais explorer. Certaines propri&eacute;t&eacute;s de
+la mati&egrave;re, sur nous sans action qui puisse &ecirc;tre per&ccedil;ue, ne
+peuvent-elles trouver, pour y r&eacute;pondre, un &eacute;cho dans l'animal, outill&eacute;
+autrement que nous?</p>
+
+<p>Lorsqu'apr&egrave;s les avoir aveugl&eacute;es, Spallanzani l&acirc;chait des chauves-souris
+dans un appartement transform&eacute; en un labyrinthe par des cordons tendus
+suivant toutes les directions et par des amas de broussailles, comment
+ces animaux pouvaient-ils se reconna&icirc;tre, voler rapidement, aller et
+venir d'un bout &agrave; l'autre de la pi&egrave;ce, sans se heurter aux obstacles
+interpos&eacute;s? Quel sens analogue des n&ocirc;tres les guidait? Quelqu'un
+voudrait-il me le dire et surtout me le faire comprendre? J'aimerais &agrave;
+comprendre aussi comment l'Ammophile, &agrave; l'aide des antennes, trouve
+infailliblement le terrier de sa chenille. Qu'on ne parle pas ici
+d'odorat; il faudrait le supposer d'une finesse inou&iuml;e, tout en
+reconnaissant qu'il est servi par un organe o&ugrave; rien ne semble dispos&eacute;
+pour la perception des odeurs.</p>
+
+<p>Que d'autres choses incompr&eacute;hensibles nous mettons sur le compte de
+l'odorat des insectes! Nous nous payons d'un mot; l'explication est
+toute trouv&eacute;e, sans recherches p&eacute;nibles. Mais si nous voulons m&ucirc;rement y
+r&eacute;fl&eacute;chir, si nous comparons un ensemble convenable de faits, la falaise
+de l'inconnu se dresse abrupte, infranchissable par le sentier o&ugrave; nous
+nous obstinons. Changeons alors de sentier et reconnaissons que l'animal
+peut avoir d'autres moyens d'information que les n&ocirc;tres. Nos sens ne
+repr&eacute;sentent pas la totalit&eacute; des modes par lesquels l'animal se met en
+rapport avec ce qui n'est pas lui; il y en a d'autres, peut-&ecirc;tre
+beaucoup, non assimilables, m&ecirc;me de loin, &agrave; ceux que nous poss&eacute;dons
+nous-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Si l'acte de l'Ammophile &eacute;tait un fait isol&eacute;, je ne m'y serais pas
+arr&ecirc;t&eacute; comme je viens de le faire; mais je me propose d'en faire
+conna&icirc;tre de plus &eacute;tranges encore, imposant la conviction &agrave; l'esprit le
+plus exigeant. Apr&egrave;s les avoir racont&eacute;s, je reviendrai donc sur ce sujet
+de sens sp&eacute;ciaux, irr&eacute;ductibles, &agrave; nous inconnus.</p>
+
+<p>Pour le moment revenons au ver gris, qu'il n'est pas inopportun de
+conna&icirc;tre d'une fa&ccedil;on moins sommaire. J'en avais quatre, exhum&eacute;s avec le
+couteau aux points que m'indiquait l'Ammophile. Mon dessein &eacute;tait de les
+substituer un &agrave; un &agrave; la victime sacrifi&eacute;e, pour voir se r&eacute;p&eacute;ter
+l'op&eacute;ration de l'hym&eacute;nopt&egrave;re. Ce projet n'ayant pas abouti, je mis les
+vers dans un bocal avec couche de terre et trognon de laitue par-dessus.
+De jour, mes captifs restaient ensevelis; de nuit, ils remontaient &agrave; la
+surface, o&ugrave; je les surprenais rongeant la salade en dessous. En ao&ucirc;t,
+ils s'enfouirent pour ne plus remonter, et se fa&ccedil;onn&egrave;rent chacun un
+cocon de terre, tr&egrave;s grossier &agrave; la face externe, de forme ovo&iuml;de et de
+la grosseur d'un petit &oelig;uf de pigeon. &Agrave; la fin du m&ecirc;me mois parut le
+papillon. J'y reconnus la Noctuelle des moissons, <i>Noctua segetum</i>
+Hubner.</p>
+
+<p>Ainsi l'Ammophile h&eacute;riss&eacute;e sert &agrave; ses larves des chenilles de
+Noctuelles, et son choix se porte exclusivement sur les esp&egrave;ces &agrave; m&oelig;urs
+souterraines. Ces chenilles, vulgairement connues sous le nom de ver
+gris &agrave; cause de leur costume gris&acirc;tre, sont un fl&eacute;au des plus
+redoutables pour les champs de grande culture ainsi que pour les
+jardins. Tapies de jour au fond de leurs terriers, elles remontent de
+nuit vers la surface et rongent le collet des v&eacute;g&eacute;taux herbac&eacute;s. Tout
+leur est bon, la plante ornementale comme la plante potag&egrave;re. Les
+massifs de fleurs, les carr&eacute;s de l&eacute;gumes, les champs sont
+indistinctement ravag&eacute;s. Lorsqu'un plant se fl&eacute;trit, sans cause
+apparente, tirez &agrave; vous l&eacute;g&egrave;rement, et le moribond viendra, mais
+tronqu&eacute;, d&eacute;tach&eacute; de sa racine. Le ver gris, dans la nuit, a pass&eacute; par
+l&agrave;; ces voraces mandibules ont fait la mortelle section. Ses d&eacute;g&acirc;ts
+rivalisent avec ceux du ver blanc ou larve du Hanneton. Quand il pullule
+dans un pays &agrave; betteraves, la valeur des pertes se chiffre par millions.
+Tel est le terrible ennemi contre lequel nous vient en aide l'Ammophile.</p>
+
+<p>Je signale &agrave; l'agriculture et je lui recommande avec insistance ce
+pr&eacute;cieux auxiliaire, si z&eacute;l&eacute; pour rechercher le ver gris au printemps,
+si habile pour en d&eacute;couvrir les clapiers. Une Ammophile dans un jardin,
+c'est peut-&ecirc;tre un carr&eacute; de laitues sauvegard&eacute;, une plate-bande de
+balsamines tir&eacute;e de p&eacute;ril. Mais que viennent faire ici des
+recommandations! Nul ne songe &agrave; d&eacute;truire le gracieux hym&eacute;nopt&egrave;re, qui va
+voletant avec prestesse d'une all&eacute;e &agrave; l'autre, qui visite un coin du
+jardin, puis celui-ci, puis celui-l&agrave;, puis le suivant; nul ne songe non
+plus, et nul ne peut songer, h&eacute;las! &agrave; favoriser sa multiplication.</p>
+
+<p>Dans l'immense majorit&eacute; des cas, l'insecte &eacute;chappe &agrave; notre pouvoir;
+l'exterminer s'il est nuisible, le propager s'il est utile, sont pour
+nous &oelig;uvre impraticable. Singuli&egrave;re antith&egrave;se de force et de faiblesse:
+l'homme tranche des lambeaux de continent pour faire communiquer deux
+mers, il perfore les Alpes, il p&egrave;se le soleil, et ne peut emp&ecirc;cher un
+mis&eacute;rable asticot de go&ucirc;ter avant lui ses cerises, un odieux pou de lui
+d&eacute;truire ses vignobles! Le titan est vaincu par le pygm&eacute;e.</p>
+
+<p>Voici maintenant, dans ce m&ecirc;me monde des insectes, un auxiliaire de
+m&eacute;rite sup&eacute;rieur, un ennemi sans pareil de notre calamiteux ennemi le
+ver gris. Pouvons-nous quelque chose pour en peupler &agrave; volont&eacute; nos
+champs et nos jardins? Nullement, car la premi&egrave;re condition pour
+multiplier l'Ammophile serait de multiplier le ver gris, unique
+nourriture de sa famille de larves. Je ne parle pas des difficult&eacute;s
+insurmontables que pr&eacute;senterait semblable &eacute;ducation. Ce n'est pas ici
+l'Abeille, fid&egrave;le &agrave; sa ruche &agrave; cause de ses m&oelig;urs sociales; c'est
+encore moins le stupide Ver &agrave; soie, camp&eacute; sur la feuille de m&ucirc;rier, et
+son lourd papillon, qui un instant bat des ailes, s'accouple, pond et
+meurt; c'est un insecte aux capricieuses p&eacute;r&eacute;grinations, au vol prompt,
+aux allures ind&eacute;pendantes.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re condition d'ailleurs coupe court &agrave; tout espoir. Voulons-nous
+avoir des Ammophiles secourables? R&eacute;signons-nous alors aux vers gris.
+Nous tournons dans un cercle vicieux: pour provoquer le bien, il nous
+faut appeler le mal. La horde ennemie fait appara&icirc;tre dans nos champs la
+troupe auxiliaire; mais celle-ci ne vient pas sans celle-l&agrave;, et les deux
+se balancent en nombre. Si le ver gris abonde, l'Ammophile trouve pour
+ses larves copieuse proie, et sa race prosp&egrave;re; s'il se fait rare, la
+descendance de l'Ammophile s'amoindrit, dispara&icirc;t. Semblable rythme de
+prosp&eacute;rit&eacute; et de d&eacute;cadence est l'immuable loi qui r&egrave;gle les proportions
+entre d&eacute;vorants et d&eacute;vor&eacute;s.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LA TH&Eacute;ORIE DE L'INSTINCT</a></h3>
+
+
+<p>Il faut aux larves des divers hym&eacute;nopt&egrave;res giboyeurs une proie immobile,
+qui ne mette pas en p&eacute;ril, par des mouvements d&eacute;fensifs, l'&oelig;uf d&eacute;licat
+et puis le vermisseau fix&eacute; en l'un de ses points; il faut en outre que
+cette proie inerte soit n&eacute;anmoins vivante, car la larve n'accepterait
+pas un cadavre pour nourriture. Ses provisions de bouche doivent &ecirc;tre de
+la chair fra&icirc;che et non des conserves. Dans le premier volume de ces
+<i>Souvenirs</i>, j'ai fait ressortir ces deux conditions contradictoires,
+d'immobilit&eacute; et de vie, avec assez de d&eacute;veloppement pour qu'il soit
+inutile d'y insister une seconde fois; j'ai montr&eacute; comment l'hym&eacute;nopt&egrave;re
+les r&eacute;alise au moyen de la paralysie, qui an&eacute;antit les mouvements et
+laisse intacte la vitalit&eacute; organique. Avec une habilet&eacute; qu'envieraient
+nos plus renomm&eacute;s vivisecteurs, l'insecte l&egrave;se de son dard empoisonn&eacute;
+les centres nerveux, foyers de l'incitation des muscles. Suivant la
+structure de l'appareil nerveux, le nombre et la concentration des
+ganglions, l'op&eacute;rateur se borne &agrave; un coup de lancette, ou bien en donne
+deux, trois et davantage. L'anatomie pr&eacute;cise de la victime dirige
+l'aiguillon.</p>
+
+<p>L'Ammophile h&eacute;riss&eacute;e a pour gibier une chenille dont les centres
+nerveux, distants l'un de l'autre et jusqu'&agrave; un certain point
+ind&eacute;pendants dans leur action, occupent un &agrave; un les divers anneaux de
+l'animal. Cette chenille, tr&egrave;s vigoureuse pi&egrave;ce, ne peut &ecirc;tre
+emmagasin&eacute;e dans la cellule, avec l'&oelig;uf de l'hym&eacute;nopt&egrave;re sur le flanc,
+qu'apr&egrave;s avoir perdu toute mobilit&eacute;. Un mouvement de sa croupe
+&eacute;craserait cet &oelig;uf contre la paroi.</p>
+
+<p>Or un anneau rendu immobile par la paralysie n'entra&icirc;nerait pas
+l'insensibilit&eacute; de l'anneau voisin, &agrave; cause de l'ind&eacute;pendance relative
+des foyers d'innervation. Il faut alors que tous les anneaux soient
+op&eacute;r&eacute;s, l'un apr&egrave;s l'autre, du premier au dernier, du moins les plus
+importants. Ce qui dicterait le physiologiste le plus expert,
+l'Ammophile l'accomplit: son aiguillon se porte d'un anneau au suivant &agrave;
+neuf reprises diff&eacute;rentes.</p>
+
+<p>Elle fait mieux. La t&ecirc;te est encore indemne; les mandibules jouent,
+elles pourraient saisir pendant le trajet quelque f&eacute;tu fix&eacute; au sol et
+opposer au charroi une r&eacute;sistance insurmontable; le cerveau, centre
+nerveux primordial, pourrait provoquer une sourde lutte, bien g&ecirc;nante
+avec pareil fardeau. Il convient d'&eacute;viter ces entraves. La chenille sera
+donc plong&eacute;e dans un &eacute;tat de torpeur qui abolisse jusqu'aux vell&eacute;it&eacute;s de
+d&eacute;fense. L'Ammophile y parvient en m&acirc;chonnant la t&ecirc;te. Elle se garde
+bien d'y plonger le stylet: blesser &agrave; mort les ganglions cervicaux, ce
+serait tuer du coup la chenille, maladresse qu'il faut absolument
+&eacute;viter. Elle comprime seulement le cerveau entre ses mandibules, &agrave; coups
+mesur&eacute;s; et chaque fois elle s'arr&ecirc;te, elle s'informe de l'effet
+produit, car un point d&eacute;licat est &agrave; atteindre, un certain degr&eacute; de
+torpeur qu'il ne faut pas d&eacute;passer, sinon la mort surviendrait. Ainsi
+s'obtient la somnolence qui suspend la volition. Maintenant la chenille,
+incapable de r&eacute;sister, incapable de le vouloir, est saisie par la nuque
+et tra&icirc;n&eacute;e vers le nid. Toute r&eacute;flexion d&eacute;parerait l'&eacute;loquence de
+semblables faits.</p>
+
+<p>Par deux fois, l'Ammophile h&eacute;riss&eacute;e m'a fait assister &agrave; sa pratique
+chirurgicale. J'ai racont&eacute; ailleurs ma premi&egrave;re observation, qui date de
+si loin. Faite &agrave; l'improviste, l'observation d'autrefois est moins
+explicite que celle d'aujourd'hui, pr&eacute;m&eacute;dit&eacute;e et accomplie dans les
+conditions d'un loisir ind&eacute;fini. Les deux se ressemblent pour la
+multiplicit&eacute; des coups d'aiguillon, distribu&eacute;s avec m&eacute;thode, d'avant en
+arri&egrave;re, &agrave; la face ventrale. Le nombre de piq&ucirc;res est-il bien le m&ecirc;me
+dans les deux cas? Actuellement il est juste de neuf. Pour la victime
+que je vis op&eacute;rer sur le plateau des Angles, il me parut que le dard
+multipliait davantage les blessures, sans que je puisse pr&eacute;ciser. Il
+peut tr&egrave;s bien se faire que le nombre de coups de stylet varie un peu,
+et que les derniers anneaux de la chenille, bien moins importants que
+les autres, soient n&eacute;glig&eacute;s ou atteints suivant la grosseur et la force
+de la proie qu'il faut immobiliser.</p>
+
+<p>La seconde observation m'a montr&eacute; en outre la compression du cerveau,
+man&oelig;uvre d'o&ugrave; d&eacute;rive la torpeur favorable au charroi et &agrave;
+l'emmagasinement. Dans la premi&egrave;re, un fait aussi remarquable ne
+m'aurait pas &eacute;chapp&eacute;; il ne s'est donc pas produit. Alors la m&eacute;thode de
+la compression c&eacute;r&eacute;brale est une ressource que l'hym&eacute;nopt&egrave;re emploie &agrave;
+sa guise, lorsque les circonstances le r&eacute;clament, lorsque la proie, par
+exemple, para&icirc;t devoir opposer quelque r&eacute;sistance pendant le trajet.</p>
+
+<p>Le m&acirc;chonnement des ganglions cervicaux est facultatif; l'avenir de la
+larve n'y est pas int&eacute;ress&eacute;; l'hym&eacute;nopt&egrave;re le pratique, lorsque besoin
+en est, pour se faciliter le travail de transport. Le Sphex
+languedocien, que j'ai vu assez souvent &agrave; l'&oelig;uvre apr&egrave;s m'avoir co&ucirc;t&eacute;
+tant de peine jadis, n'a pratiqu&eacute; qu'une seule fois cette op&eacute;ration,
+sous mes yeux, &agrave; la nuque de son &Eacute;phippig&egrave;re. R&eacute;duite &agrave; ses &eacute;l&eacute;ments
+invariables, absolument n&eacute;cessaires, la tactique de l'Ammophile h&eacute;riss&eacute;e
+consisterait ainsi dans la multiplicit&eacute; des coups d'aiguillon,
+distribu&eacute;s un &agrave; un dans la totalit&eacute; ou la presque totalit&eacute; des centres
+nerveux longeant la ligne m&eacute;diane de la face inf&eacute;rieure.</p>
+
+<p>Avec l'art meurtrier de l'hym&eacute;nopt&egrave;re mettons en parall&egrave;le l'art
+meurtrier de l'homme, de l'homme pratique, dont le m&eacute;tier est de tuer
+rapidement. J'&eacute;voquerai ici un souvenir d'enfance. Petits &eacute;coliers d'une
+douzaine d'ann&eacute;es, on nous expliquait les infortunes de M&eacute;lib&eacute;e, versant
+ses chagrins dans le sein de Tityre, qui lui offre ses ch&acirc;taignes, son
+fromage et sa couche de foug&egrave;re fra&icirc;che; on nous faisait r&eacute;citer un
+po&egrave;me de Racine fils, la Religion. Singulier po&egrave;me, en v&eacute;rit&eacute;, pour des
+enfants plus soucieux de billes que de th&eacute;ologie! Il m'en est rest&eacute; tout
+juste deux vers et demi:</p>
+
+<p class="poet noindent">
+...et jusque dans la fange,<br />
+L'insecte nous appelle et, certain de son prix,<br />
+Ose nous demander raison de nos m&eacute;pris.<br />
+</p>
+
+<p>Pourquoi ces deux vers et demi dans ma m&eacute;moire, et rien de tout le
+reste? Parce que le Scarab&eacute;e et moi &eacute;tions d&eacute;j&agrave; des amis. Ces deux vers
+et demi m'inqui&eacute;taient; je trouvais fort saugrenue l'id&eacute;e d'aller vous
+loger dans la fange, vous les insectes, si propres de costume, si
+corrects de toilette. Je connaissais la cuirasse bronz&eacute;e du Carabe, le
+justaucorps en cuir de Russie du Cerf-volant; je savais que les moindres
+d'entre vous ont des reflets d'&eacute;b&egrave;ne, des &eacute;clats de m&eacute;taux pr&eacute;cieux;
+aussi la fange o&ugrave; vous vautrait le po&egrave;te me scandalisait elle un peu. Si
+M. Racine fils n'avait rien de mieux &agrave; dire sur votre compte, autant
+valait se taire; mais il ne vous connaissait pas, et de son temps &agrave;
+peine quelques-uns commen&ccedil;aient &agrave; vous soup&ccedil;onner.</p>
+
+<p>Tout en ruminant pour la prochaine le&ccedil;on quelque passage de l'ennuyeux
+po&egrave;me, je me faisais &agrave; ma guise un autre genre d'&eacute;ducation. La Linotte
+&eacute;tait visit&eacute;e en son nid sur quelque touffe de gen&eacute;vrier &agrave; ma taille; le
+Geai &eacute;tait &eacute;pi&eacute;, cueillant le gland &agrave; terre; je surprenais l'&Eacute;crevisse
+toute molle encore apr&egrave;s avoir fait peau neuve; je m'informais de
+l'&eacute;poque exacte de l'arriv&eacute;e des Hannetons; j'&eacute;tais &agrave; la recherche de la
+premi&egrave;re fleur de Coucou &eacute;panouie. L'animal et la plante, po&egrave;me
+prodigieux dont un vague &eacute;cho s'&eacute;veillait en ma jeune cervelle,
+faisaient tr&egrave;s heureuse diversion &agrave; l'alexandrin sans chaleur. Le
+probl&egrave;me de la vie et cet autre, aux lugubres effrois, le probl&egrave;me de la
+mort, par moments me traversaient l'esprit. C'&eacute;tait une obsession
+passag&egrave;re, qu'effa&ccedil;ait la mobilit&eacute; de l'&acirc;ge. N&eacute;anmoins la redoutable
+question revenait, tir&eacute;e de l'oubli par quelque incident.</p>
+
+<p>Un jour, passant devant un abattoir, je vis arriver un b&oelig;uf conduit par
+le boucher. L'horreur du sang a toujours &eacute;t&eacute; pour moi insurmontable, en
+mes jeunes ann&eacute;es, la vue d'une blessure saignante m'impressionnait au
+point de me faire tomber sans connaissance, ce qui plus d'une fois a
+failli me co&ucirc;ter la vie. Comment le courage me vint-il de p&eacute;n&eacute;trer dans
+l'horrible officine o&ugrave; l'on &eacute;gorge? Le noir probl&egrave;me de la mort me
+stimulait sans doute. J'entrai, suivant le b&oelig;uf.</p>
+
+<p>Li&eacute; aux cornes par une solide corde, le mufle humide, le regard
+pacifique, l'animal s'avance comme s'il gagnait la cr&egrave;che de son &eacute;table.
+L'homme pr&eacute;c&egrave;de, la corde en main. On entre dans la salle de mort, au
+milieu d'une bu&eacute;e naus&eacute;abonde qu'exhalent des entrailles r&eacute;pandues &agrave;
+terre et des flaques de sang. Le b&oelig;uf reconna&icirc;t que ce n'est pas
+l'&eacute;table; la terreur lui rougit l'&oelig;il; il r&eacute;siste, il veut fuir. Mais
+un anneau est l&agrave;, sur le parquet, solidement fix&eacute; &agrave; une dalle. L'homme y
+passe la corde et tire &agrave; lui. Le b&oelig;uf baisse le front; du mufle, il
+touche &agrave; terre. Tandis qu'un aide le maintient par la corde dans cette
+position, le boucher prend un couteau &agrave; lame pointue, un couteau pas
+mena&ccedil;ant du tout, gu&egrave;re plus grand que celui que j'ai moi-m&ecirc;me dans la
+poche de ma culotte. Un moment il cherche du doigt derri&egrave;re la nuque de
+l'animal, et dans le point choisi il plonge la lame. Le colosse tremble
+un instant et, comme foudroy&eacute;, tombe; <i>procumbit humi bos</i>, ainsi que
+nous disions alors.</p>
+
+<p>Je sortis de l&agrave; affol&eacute;. Plus tard, je me demandai comment avec un
+couteau, presque l'&eacute;quivalent de celui qui me servait &agrave; ouvrir mes noix
+et peler mes ch&acirc;taignes, comment avec une lame de rien, un b&oelig;uf pouvait
+&ecirc;tre tu&eacute;, et si soudainement. Pas de blessure b&eacute;ante, pas de sang
+r&eacute;pandu, pas de beuglements de la b&ecirc;te. L'homme cherche du doigt, il
+pique et c'est fait: le b&oelig;uf croule sur ses jarrets.</p>
+
+<p>Cette mort instantan&eacute;e, ce foudroiement resta pour moi terrifiant
+myst&egrave;re. Ce fut plus tard, bien plus tard, lorsque les hasards de mes
+lectures me mirent sous les yeux quelques bribes d'anatomie, que j'eus
+le secret de l'abattoir. L'homme avait tranch&eacute; la moelle &eacute;pini&egrave;re &agrave; sa
+sortie du cr&acirc;ne, il avait sectionn&eacute; ce que les physiologistes ont appel&eacute;
+le n&oelig;ud vital. Aujourd'hui je pourrais dire qu'il avait op&eacute;r&eacute; &agrave; la
+fa&ccedil;on des hym&eacute;nopt&egrave;res, dont le stylet plonge dans les centres nerveux.</p>
+
+<p>Assistons une seconde fois &agrave; ce spectacle dans des conditions plus
+&eacute;mouvantes. Il s'agit des abattoirs <i>Saladeiros</i> de l'Am&eacute;rique du Sud,
+vastes &eacute;tablissements de tuerie et de manipulation de chairs, o&ugrave; l'on
+abat jusqu'&agrave; douze cents b&oelig;ufs par jour. J'emprunte le r&eacute;cit d'un
+t&eacute;moin oculaire.<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a></p>
+
+<p>&laquo;Le b&eacute;tail arrive par grandes troupes et la <i>matance</i> se fait d&egrave;s le
+lendemain de l'arriv&eacute;e. Toute une troupe est renferm&eacute;e dans un espace
+clos ou <i>margueira</i>. Des hommes &agrave; cheval font de temps en temps passer
+cinquante &agrave; soixante b&oelig;ufs dans un espace plus &eacute;troit, mieux ferm&eacute; et
+dont le sol inclin&eacute;, en briques, en planches ou en b&eacute;ton, est toujours
+tr&egrave;s glissant. Un ouvrier sp&eacute;cial, plac&eacute; sur une plate-forme ext&eacute;rieure
+qui longe le mur de la petite <i>margueira</i>, saisit au lasso, par la t&ecirc;te
+ou plus souvent par les cornes, une des b&ecirc;tes rassembl&eacute;es. La corde du
+lasso, longue et solide, est enroul&eacute;e sur un treuil &agrave; sa partie moyenne;
+et une b&ecirc;te de somme, d'ordinaire un cheval ou un couple de b&oelig;ufs,
+tirant sur son extr&eacute;mit&eacute;, entra&icirc;ne la b&ecirc;te lass&eacute;e et la fait glisser,
+malgr&eacute; sa r&eacute;sistance, jusque sur le treuil o&ugrave; elle vient s'arc-bouter,
+compl&egrave;tement fix&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Il suffit alors &agrave; un autre ouvrier, le <i>desnucador</i>, plac&eacute; aussi sur la
+plate-forme, de plonger un couteau en arri&egrave;re de la t&ecirc;te, entre
+l'occipital et l'axis; et le b&oelig;uf tombe, sid&eacute;r&eacute;, sur un wagonnet mobile
+qui l'emporte. Il est imm&eacute;diatement jet&eacute; sur un sol inclin&eacute; o&ugrave; des
+ouvriers sp&eacute;ciaux le saignent et le d&eacute;pouillent. Mais comme la blessure
+faite &agrave; la moelle cervicale est assez variable de si&egrave;ge et d'&eacute;tendue, il
+arrive souvent que ces malheureuses b&ecirc;tes ont encore les mouvements du
+c&oelig;ur et de la respiration; et alors elles r&eacute;agissent sous le couteau,
+elles &eacute;bauchent des cris, elles agitent les membres, &eacute;tant d&eacute;j&agrave; &agrave; demi
+d&eacute;pouill&eacute;es, le ventre ouvert. Rien de plus p&eacute;nible que le spectacle de
+toutes ces b&ecirc;tes d&eacute;pouill&eacute;es vivantes, d&eacute;pec&eacute;es, transform&eacute;es par ces
+ouvriers couverts de sang, qui s'agitent en tous sens.&raquo;</p>
+
+<p>Le <i>saladeiro</i> r&eacute;p&egrave;te exactement la m&eacute;thode meurtri&egrave;re que m'avait
+montr&eacute;e l'abattoir. Dans les deux ateliers de tuerie on blesse la moelle
+cervicale, &agrave; la base du cr&acirc;ne. L'Ammophile op&egrave;re d'une fa&ccedil;on analogue,
+avec cette diff&eacute;rence que sa chirurgie est beaucoup plus compliqu&eacute;e,
+beaucoup plus difficile, &agrave; cause de l'organisation de la victime.
+L'avantage lui reste encore si l'on consid&egrave;re la d&eacute;licatesse du r&eacute;sultat
+obtenu. Sa chenille n'est pas un cadavre comme le b&oelig;uf dont la moelle
+est tranch&eacute;e; elle vit, mais incapable de se mouvoir. &Agrave; tous &eacute;gards,
+l'insecte est ici sup&eacute;rieur &agrave; l'homme.</p>
+
+<p>Or, comment est venue au boucher de nos pays, au <i>desnucador</i> des
+pampas, l'id&eacute;e de plonger un stylet &agrave; la naissance de la moelle pour
+obtenir la mort soudaine d'un colosse qui ne se laisserait pas &eacute;gorger
+sans p&eacute;rilleuse r&eacute;sistance? En dehors des gens du m&eacute;tier et des hommes
+de science, personne ne conna&icirc;t, ne soup&ccedil;onne le r&eacute;sultat foudroyant
+d'une telle blessure; nous sommes presque tous, sur ce sujet, en cet
+&eacute;tat d'ignorance o&ugrave; je me trouvais moi-m&ecirc;me lorsque la curiosit&eacute;
+enfantine me f&icirc;t entrer dans l'atelier d'&eacute;gorgement. Le <i>desnucador</i> et
+le boucher ont appris leur art, enseign&eacute; par la tradition et l'exemple;
+ils ont eu des ma&icirc;tres, et ceux-ci ont &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;s &agrave; l'&eacute;cole d'autres
+ma&icirc;tres, remontant par une cha&icirc;ne de traditions jusqu'au premier qui,
+servi sans doute par un &eacute;v&eacute;nement de chasse, reconnut les redoutables
+effets d'une blessure faite &agrave; la nuque Qui nous dira si quelque pointe
+de silex, plongeant par hasard dans la moelle cervicale du Renne ou du
+Mammouth, n'a pas &eacute;veill&eacute; l'attention du pr&eacute;curseur du <i>desnucador</i>? Un
+fait fortuit a fourni l'id&eacute;e premi&egrave;re, l'observation l'a confirm&eacute;e, la
+r&eacute;flexion l'a m&ucirc;rie, la tradition l'a conserv&eacute;e, l'exemple l'a propag&eacute;e.
+Dans l'avenir, m&ecirc;me fili&egrave;re de transmission. En vain les g&eacute;n&eacute;rations se
+succ&eacute;deraient, la descendance du desnucador reviendrait, priv&eacute;e de
+ma&icirc;tres, &agrave; l'ignorance primitive. L'h&eacute;r&eacute;dit&eacute; ne transmet pas l'art de
+tuer par la section de la moelle &eacute;pini&egrave;re; on ne na&icirc;t pas abatteur de
+b&oelig;ufs par la m&eacute;thode du <i>desnucador</i>.</p>
+
+<p>Voici maintenant l'Ammophile, abatteur de chenilles par une m&eacute;thode bien
+plus savante. O&ugrave; sont les ma&icirc;tres &egrave;s arts du stylet? Il n'y en a pas.
+Lorsque l'hym&eacute;nopt&egrave;re d&eacute;chire son cocon et sort de dessous terre, ses
+pr&eacute;d&eacute;cesseurs depuis longtemps n'existent plus; il dispara&icirc;tra lui-m&ecirc;me
+sans avoir vu ses successeurs. Le garde-manger garni et l'&oelig;uf d&eacute;pos&eacute;,
+tout rapport cesse avec la descendance; l'insecte parfait de l'ann&eacute;e
+pr&eacute;sente p&eacute;rit, alors que l'insecte de l'ann&eacute;e prochaine, encore &agrave;
+l'&eacute;tat de larve, sommeille en terre dans son berceau de soin Donc rien
+absolument de transmis par l'&eacute;ducation de l'exemple. L'Ammophile na&icirc;t
+<i>desnucador</i> accompli comme nous naissons suceurs du sein maternel. Le
+nourrisson fonctionne de sa pompe aspirante, l'Ammophile fonctionne de
+son dard, sans l'avoir jamais appris; et tous les deux, d&egrave;s le premier
+essai, sont ma&icirc;tres dans l'art difficile. Voil&agrave; l'instinct, l'incitation
+inconsciente qui fait partie essentielle des conditions de la vie et se
+transmet, par h&eacute;r&eacute;dit&eacute;, aux m&ecirc;mes titres que le rythme du c&oelig;ur et des
+poumons.</p>
+
+<p>Essayons de remonter, si c'est possible, aux origines de l'instinct de
+l'Ammophile. Aujourd'hui, plus que jamais, un besoin nous tourmente, le
+besoin d'expliquer ce qui pourrait bien &ecirc;tre inexplicable. Il s'en
+trouve, et le nombre semble s'en accro&icirc;tre chaque jour, qui tranchent
+l'&eacute;norme question avec une superbe audace. Accordez-leur une
+demi-douzaine de cellules, un peu de protoplasme et un sch&eacute;ma pour
+illustration, et ils vous donneront raison de tout. Le monde organique,
+le monde intellectuel et moral, tout d&eacute;rive de la cellule originelle,
+&eacute;voluant par ses propres &eacute;nergies. Ce n'est pas plus difficile que cela.
+L'instinct, suscit&eacute; par un acte fortuit qui s'est trouv&eacute; favorable &agrave;
+l'animal, est une habitude acquise. Et l&agrave;-dessus on argumente, invoquant
+la s&eacute;lection, l'atavisme, le combat pour la vie (<i>struggle for life</i>).
+Je vois bien de grands mots, mais je pr&eacute;f&eacute;rerais quelques tout petits
+faits. Ces petits faits, depuis bient&ocirc;t une quarantaine d'ann&eacute;es, je les
+recueille, je les interroge; et ils ne r&eacute;pondent pas pr&eacute;cis&eacute;ment en
+faveur des th&eacute;ories courantes.</p>
+
+<p>Vous me dites que l'instinct est une habitude acquise. Un fait fortuit,
+favorable &agrave; la descendance de l'animal, a &eacute;t&eacute; son premier excitateur.
+Examinons la chose de pr&egrave;s. Si je comprends bien, quelque Ammophile,
+dans un pass&eacute; tr&egrave;s recul&eacute;, aurait atteint par hasard les centres nerveux
+de sa chenille; et se trouvant bien de l'op&eacute;ration, tant pour elle,
+d&eacute;livr&eacute;e d'une lutte non sans p&eacute;ril, que pour sa larve, approvisionn&eacute;e
+d'un gibier frais, plein de vie et pourtant inoffensif, aurait dou&eacute; sa
+race, par h&eacute;r&eacute;dit&eacute;, d'une propension &agrave; r&eacute;p&eacute;ter l'avantageuse tactique.
+Le don maternel n'avait pas &eacute;galement favoris&eacute; tous les descendants; il
+y avait des maladroits dans l'art naissant du stylet, il y avait des
+habiles. Alors est survenu le combat pour l'existence, l'odieux <i>voe
+victis</i>. Les faibles ont succomb&eacute;, les forts ont prosp&eacute;r&eacute;; et, d'un &acirc;ge
+&agrave; l'autre, la s&eacute;lection par la concurrence vitale a transform&eacute;
+l'empreinte fugitive du d&eacute;but en une empreinte profonde, ineffa&ccedil;able,
+traduite par l'instinct savant que nous admirons aujourd'hui dans
+l'hym&eacute;nopt&egrave;re.</p>
+
+<p>Eh bien, en toute sinc&eacute;rit&eacute; je l'avoue, on demande ici un peu trop au
+hasard. Lorsque pour la premi&egrave;re fois l'Ammophile s'est trouv&eacute;e en
+pr&eacute;sence de sa chenille, rien, d'apr&egrave;s vous, ne pouvait diriger
+l'aiguillon. Il n'y avait pas de raison pour un choix. Les coups de dard
+devaient s'adresser &agrave; la face sup&eacute;rieure de la proie saisie, &agrave; la face
+inf&eacute;rieure, aux flancs, &agrave; l'avant, &agrave; l'arri&egrave;re indistinctement, d'apr&egrave;s
+les chances d'une lutte corps &agrave; corps. L'Abeille et la Gu&ecirc;pe piquent aux
+points qu'elles peuvent atteindre, sans pr&eacute;dilection pour une partie
+plut&ocirc;t que pour une autre. Ainsi devait se comporter l'Ammophile
+ignorante encore de son art.</p>
+
+<p>Or, combien y a-t-il de points dans un ver gris, &agrave; la surface et &agrave;
+l'int&eacute;rieur? La rigueur math&eacute;matique r&eacute;pondrait une infinit&eacute;; il nous
+suffit de quelques cents. Sur ce nombre, neuf points, peut-&ecirc;tre plus,
+sont &agrave; choisir; il faut que l'aiguillon plonge l&agrave; et non ailleurs; un
+peu plus haut, un peu plus bas, un peu de c&ocirc;t&eacute;, il ne produirait pas
+l'effet voulu. Si l'&eacute;v&eacute;nement favorable est un r&eacute;sultat fortuit, combien
+faut-il de combinaisons pour l'amener, combien de temps pour &eacute;puiser les
+cas possibles? Lorsque la difficult&eacute; devient par trop pressante, vous
+prenez refuge derri&egrave;re le nuage des si&egrave;cles, vous reculez dans les
+t&eacute;n&egrave;bres du pass&eacute; aussi loin que la fantaisie puisse conduire, vous
+invoquez le temps, le facteur dont nous disposons si peu et par cela
+m&ecirc;me convient si bien &agrave; dissimuler nos chim&egrave;res. Ici donnez-vous
+carri&egrave;re et prodiguez les si&egrave;cles. Brouillons dans une urne des
+centaines de signes de valeur diff&eacute;rente, et tirons en neuf au hasard.
+Quand obtiendrons-nous de la sorte une s&eacute;rie d&eacute;termin&eacute;e &agrave; l'avance,
+s&eacute;rie qui est unique? La chance est si faible, r&eacute;pond le calcul,
+qu'autant vaut la noter z&eacute;ro et dire que l'arrangement attendu
+n'arrivera jamais. Pour l'Ammophile des anciens &acirc;ges, l'essai ne se
+renouvelait qu'&agrave; de longs intervalles, d'une ann&eacute;e &agrave; la suivante.
+Comment donc est sortie de l'urne du hasard cette s&eacute;rie de neuf coups
+d'aiguillon sur neuf points choisis? S'il me faut recourir &agrave; l'infini
+dans le temps, je crains bien de rencontrer l'absurde.</p>
+
+<p>Vous reprenez: l'insecte n'est pas arriv&eacute; du premier coup &agrave; sa chirurgie
+actuelle; il a pass&eacute; par des essais, des apprentissages, des degr&eacute;s
+d'habilet&eacute;. La s&eacute;lection a fait un triage, &eacute;liminant les moins experts,
+conservant les mieux dou&eacute;s; et par le cumul des aptitudes individuelles,
+ajout&eacute;es &agrave; celles que transmettait l'h&eacute;r&eacute;dit&eacute;, s'est progressivement
+d&eacute;velopp&eacute; l'instinct tel que nous le connaissons.</p>
+
+<p>L'argument porte &agrave; faux: l'instinct d&eacute;velopp&eacute; par degr&eacute;s est ici d'une
+impossibilit&eacute; flagrante. L'art d'appr&ecirc;ter les provisions de la larve ne
+comporte que des ma&icirc;tres et ne souffre pas des apprentis; l'hym&eacute;nopt&egrave;re
+doit y exceller du premier coup ou ne pas s'en m&ecirc;ler. Deux conditions,
+en effet, sont de n&eacute;cessit&eacute; absolue: possibilit&eacute; pour l'insecte de
+tra&icirc;ner au logis et d'emmagasiner un gibier qui le surpasse beaucoup en
+taille et en vigueur; possibilit&eacute; pour le vermisseau nouvellement &eacute;clos
+de ronger en paix, dans l'&eacute;troite cellule, une proie vivante et
+relativement &eacute;norme. L'abolition du mouvement dans la victime est le
+seul moyen de les r&eacute;aliser, et cette abolition, pour &ecirc;tre totale, exige
+des coups de dard multiples, un dans chaque centre d'excitation motrice.
+Si la paralysie et la torpeur ne sont pas suffisantes, le ver gris
+bravera les efforts du chasseur, luttera d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment en route et ne
+parviendra pas &agrave; destination; si l'immobilit&eacute; n'est pas compl&egrave;te, l'&oelig;uf
+fix&eacute; en un point du ver, p&eacute;rira sous les contorsions du g&eacute;ant. Pas de
+moyen terme admissible, pas de demi-succ&egrave;s. Ou bien la chenille est
+op&eacute;r&eacute;e suivant toutes les r&egrave;gles, et la race de l'hym&eacute;nopt&egrave;re se
+perp&eacute;tue; ou bien la victime n'est que partiellement paralys&eacute;e, et la
+descendance de l'hym&eacute;nopt&egrave;re p&eacute;rit dans l'&oelig;uf.</p>
+
+<p>Dociles &agrave; l'inexorable logique des choses, nous admettrons donc que la
+premi&egrave;re Ammophile h&eacute;riss&eacute;e, faisant capture d'un ver gris pour nourrir
+sa larve, op&eacute;ra le patient par l'exacte m&eacute;thode en usage aujourd'hui.
+Elle saisit la b&ecirc;te par la peau de la nuque, la poignarda en dessous en
+face de chacun des centres nerveux; et si le monstre faisait mine de
+r&eacute;sister encore, elle lui m&acirc;cha le cerveau. Cela dut se passer ainsi,
+car, r&eacute;p&eacute;tons-le, un meurtrier inexpert, &eacute;bauchant son ouvrage par &agrave; peu
+pr&egrave;s, ne laisserait pas de successeur, l'&eacute;ducation de l'&oelig;uf devenant
+impossible. Sans la perfection de sa chirurgie, l'abatteur de grosses
+chenilles s'&eacute;teint d&egrave;s la premi&egrave;re g&eacute;n&eacute;ration.</p>
+
+<p>Je vous entends encore: avant de chasser le ver gris, l'Ammophile
+h&eacute;riss&eacute;e a pu choisir des chenilles plus faibles, qu'elle empilait
+plusieurs dans la m&ecirc;me cellule, jusqu'&agrave; repr&eacute;senter la masse de
+victuailles de la grosse proie d'aujourd'hui. Avec un d&eacute;bile gibier,
+quelques coups d'aiguillon suffisaient, un seul peut-&ecirc;tre. Peu &agrave; peu, la
+volumineuse proie a &eacute;t&eacute; pr&eacute;f&eacute;r&eacute;e, comme r&eacute;duisant les exp&eacute;ditions de
+chasse. &Agrave; mesure que les g&eacute;n&eacute;rations successives faisaient choix d'une
+proie plus forte, les coups de dard se multipliaient, proportionn&eacute;s &agrave; la
+r&eacute;sistance de la capture, et par degr&eacute;s l'instinct &eacute;l&eacute;mentaire du d&eacute;but
+est devenu l'instinct perfectionn&eacute; de notre &eacute;poque.</p>
+
+<p>&Agrave; ces raisons, on peut d'abord r&eacute;pondre que le changement de r&eacute;gime de
+la larve, que la substitution de l'unit&eacute; &agrave; la multiplicit&eacute; des pi&egrave;ces
+servies, sont en opposition formelle avec ce qui se passe sous nos yeux.
+L'hym&eacute;nopt&egrave;re d&eacute;pr&eacute;dateur, tel que nous le connaissons, est d'une
+extr&ecirc;me fid&eacute;lit&eacute; aux antiques usages; il a des lois somptuaires qu'il ne
+transgresse pas. Celui qui, pour nourriture du jeune &acirc;ge, re&ccedil;ut des
+Charan&ccedil;ons, met dans la cellule de sa larve des Charan&ccedil;ons et rien autre
+chose; celui qui fut approvisionn&eacute; de Buprestes, persiste dans le menu
+adopt&eacute; et sert &agrave; sa larve des Buprestes. Pour un Sphex, il faut des
+Grillons; pour un second, des &Eacute;phippig&egrave;res; pour un troisi&egrave;me, des
+Criquets. Hors de ces mets, rien d'acceptable. Le Bembex qui chasse les
+Taons, les trouve exquis et ne veut pas y renoncer; le Stize ruficorne,
+qui garnit le garde-manger avec des Mantes religieuses, fait fi de toute
+autre venaison. Ainsi des autres. Chacun a ses go&ucirc;ts.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'&agrave; beaucoup d'entre eux la vari&eacute;t&eacute; du service est permise,
+mais dans le domaine d'un m&ecirc;me groupe entomologique; c'est ainsi que les
+chasseurs de Charan&ccedil;ons et de Buprestes font proie de toute esp&egrave;ce
+proportionn&eacute;e &agrave; leurs forces. L'Ammophile h&eacute;riss&eacute; changeant de r&eacute;gime
+serait dans ce cas. Petite et multiple alors pour chaque cellule, ou
+bien grosse et unique, la proie consisterait toujours en chenilles.
+Jusque-l&agrave; tout est bien. Mais il reste l'unit&eacute; rempla&ccedil;ant la
+multiplicit&eacute;, et je ne connais pas encore un seul cas de pareil
+changement dans les usages de l'hym&eacute;nopt&egrave;re. Qui garnit le terrier d'une
+pi&egrave;ce unique ne s'avise jamais d'en empiler plusieurs de taille moindre;
+qui se livre &agrave; des exp&eacute;ditions r&eacute;p&eacute;t&eacute;es pour amasser gibier nombreux
+dans la m&ecirc;me cellule, ne sait se borner &agrave; une seule en choisissant
+victuaille plus grosse. Le relev&eacute; de mes observations est invariable sur
+ce point. L'Ammophile de jadis, abandonnant son gibier multiple pour un
+gibier simple, est supposition que rien ne justifie.</p>
+
+<p>Si ce point &eacute;tait accord&eacute;, la question avancerait-elle? Nullement.
+Admettons pour la proie du d&eacute;but une faible chenille, plong&eacute;e dans la
+torpeur par un seul coup d'aiguillon. Faut-il encore que ce coup de
+stylet ne soit pas donn&eacute; au hasard, sinon l'acte serait plus nuisible
+qu'utile. Irrit&eacute; mais non dompt&eacute; par la blessure, l'animal en
+deviendrait plus dangereux. Le dard doit atteindre un centre nerveux,
+probablement dans la r&eacute;gion moyenne du chapelet de ganglions. C'est
+ainsi, du moins, que me paraissent agir les Ammophiles d'aujourd'hui,
+adonn&eacute;es au rapt de chenilles fluettes. Quelle chance a l'op&eacute;rateur
+d'atteindre ce point unique, avec sa lancette dard&eacute;e sans m&eacute;thode? La
+probabilit&eacute; est d&eacute;risoire: c'est l'unit&eacute; en face du nombre ind&eacute;fini de
+points dont se compose le corps de la chenille. Sur cette probabilit&eacute;
+cependant, d'apr&egrave;s la th&eacute;orie, repose l'avenir de l'hym&eacute;nopt&egrave;re. Quel
+&eacute;difice &eacute;quilibr&eacute; sur la pointe d'une aiguille!</p>
+
+<p>Admettons toujours et continuons. Le point voulu est atteint; la proie
+est convenablement mise en &eacute;tat de torpeur; l'&oelig;uf d&eacute;pos&eacute; sur ses flancs
+se d&eacute;veloppera sans p&eacute;ril. Est-ce assez? C'est tout au plus la moiti&eacute; de
+ce qui est rigoureusement n&eacute;cessaire. Un autre &oelig;uf est indispensable
+pour compl&eacute;ter le couple futur et donner descendance. Il faut donc qu'&agrave;
+peu de jours, peu d'heures d'intervalle, un second coup de stylet soit
+donn&eacute; aussi heureux que le premier. C'est l'impossible se r&eacute;p&eacute;tant,
+l'impossible &agrave; la seconde puissance.</p>
+
+<p>Ne nous rebutons pas encore, sondons le probl&egrave;me jusqu'au bout. Voil&agrave; un
+hym&eacute;nopt&egrave;re, le pr&eacute;curseur quel qu'il soit de notre Ammophile, qui,
+servi par le hasard, vient de r&eacute;ussir par deux fois et peut-&ecirc;tre
+davantage, &agrave; mettre la proie en cet &eacute;tat d'inertie qu'exige
+imp&eacute;rieusement l'&eacute;ducation de l'&oelig;uf. S'il a frapp&eacute; de l'aiguillon en
+face d'un centre nerveux plut&ocirc;t qu'ailleurs, il n'en sait rien, il ne
+s'en doute pas. Rien ne le portant &agrave; choisir, il agissait &agrave; l'aventure.
+&Agrave; prendre la th&eacute;orie de l'instinct au s&eacute;rieux, il faut n&eacute;anmoins
+admettre que cet acte fortuit, indiff&eacute;rent pour l'animal, a laiss&eacute; trace
+profonde et fait telle impression que d&eacute;sormais la savante man&oelig;uvre qui
+paralyse en l&eacute;sant les centres nerveux est transmissible par h&eacute;r&eacute;dit&eacute;.
+Les successeurs de l'Ammophile, par un privil&egrave;ge prodigieux, h&eacute;riteront
+de ce que la m&egrave;re n'avait pas. Ils sauront par instinct le point ou les
+points o&ugrave; doit se porter l'aiguillon; car s'ils en &eacute;taient encore au
+noviciat, s'ils avaient &agrave; courir, eux et leurs successeurs, les chances
+du hasard pour corroborer de plus en plus l'incitation naissante, ils
+reviendraient &agrave; la probabilit&eacute; si voisine de z&eacute;ro; ils y reviendraient
+chaque ann&eacute;e, pendant de longs si&egrave;cles; et n&eacute;anmoins l'unique chance
+favorable devrait toujours se pr&eacute;senter. Ma foi est tr&egrave;s &eacute;branl&eacute;e en une
+habitude acquise par cette longue r&eacute;p&eacute;tition de faits dont un seul, pour
+se produire, doit exclure tant de chances contraires. Deux lignes de
+calcul d&eacute;montreraient &agrave; quelles absurdit&eacute;s la th&eacute;orie se heurte.</p>
+
+<p>Ce n'est pas fini. Il y aurait &agrave; se demander comment des actes fortuits,
+pour lesquels l'animal n'&eacute;tait pas pr&eacute;dispos&eacute;, peuvent devenir l'origine
+d'une habitude, transmissible par h&eacute;r&eacute;dit&eacute;. Nous regarderions comme un
+mauvais plaisant celui qui viendrait nous dire que le descendant du
+<i>desnucador</i>, par cela seul qu'il est le fils de son p&egrave;re, sans
+l'intervention de l'exemple et de la parole, conna&icirc;t &agrave; fond l'art
+d'abattre les b&oelig;ufs. Le p&egrave;re ne travaille pas de sa lame un petit
+nombre de fois, par hasard; il op&egrave;re tous les jours, &agrave; nombreuses
+reprises, il proc&egrave;de avec r&eacute;flexion. C'est son m&eacute;tier. Cet exercice de
+toute la vie durant fait-il habitude transmissible? Sans l'enseignement,
+les fils, les petits-fils, les arri&egrave;re-petits-fils en savent-ils plus
+long? C'est toujours &agrave; recommencer. L'homme n'est pas pr&eacute;dispos&eacute; pour
+cette tuerie.</p>
+
+<p>Si de son c&ocirc;t&eacute; l'hym&eacute;nopt&egrave;re excelle dans son art, c'est qu'il est fait
+pour l'exercer; c'est qu'il est dou&eacute;, non seulement d'outils, mais
+encore de la mani&egrave;re de s'en servir. Et ce don est originel, parfait d&egrave;s
+le d&eacute;but; le pass&eacute; n'y a rien ajout&eacute;, l'avenir n'y ajoutera rien. Tel il
+&eacute;tait, tel il est et tel il sera. Si vous n'y voyez qu'une habitude
+acquise, que l'h&eacute;r&eacute;dit&eacute; transmet en l'am&eacute;liorant, expliquez-nous au
+moins comment l'homme, le plus haut degr&eacute; d'&eacute;volution de votre plasma
+primitif, est priv&eacute; de semblable privil&egrave;ge. Un insecte de rien transmet
+&agrave; son fils son savoir-faire, et l'homme ne le peut. Quel avantage
+incommensurable pour l'humanit&eacute; si nous &eacute;tions moins expos&eacute;s &agrave; voir
+l'oisif remplacer le laborieux, le cr&eacute;tin l'homme de talent! Ah!
+pourquoi le protoplasme, &eacute;voluant d'&ecirc;tre en &ecirc;tre par ses propres
+&eacute;nergies, n'a-t-il pas conserv&eacute; jusqu'&agrave; nous quelque peu de cette
+merveilleuse puissance dont il gratifiait si largement l'insecte! C'est
+qu'apparemment, en ce monde, l'&eacute;volution de la cellule n'est pas tout.</p>
+
+<p>Pour ces motifs et bien d'autres, je repousse la th&eacute;orie moderne de
+l'instinct. Je n'y vois qu'un jeu d'esprit, o&ugrave; le naturaliste de cabinet
+peut se complaire, lui qui fa&ccedil;onne le monde &agrave; sa fantaisie; mais o&ugrave;
+l'observateur, aux prises avec la r&eacute;alit&eacute; des choses, ne trouve s&eacute;rieuse
+explication &agrave; rien de ce qu'il voit. Dans mon entourage, je m'aper&ccedil;ois
+que les plus affirmatifs dans ces questions ardues sont ceux qui ont vu
+le moins. S'ils n'ont rien vu du tout, ils vont jusqu'&agrave; la t&eacute;m&eacute;rit&eacute;. Les
+autres, les timor&eacute;s, savent un peu de quoi ils parlent. Ne serait-ce pas
+ainsi que les choses se passent en dehors de mon modeste milieu?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LES EUM&Egrave;NES</a></h3>
+
+
+<p>Costume de gu&ecirc;pe, mi-partie noir et jaune, taille &eacute;lanc&eacute;e, allure
+svelte, ailes non &eacute;tal&eacute;es &agrave; plat pendant le repos, mais pli&eacute;es en deux
+suivant la longueur; pour abdomen, une sorte de cornue de chimiste, qui
+se ballonne en cucurbite et se rattache au thorax par un long col,
+d'abord renfl&eacute; en poire, puis r&eacute;tr&eacute;ci en fil; essor peu fougueux, vol
+silencieux, habitudes solitaires; tel est le sommaire croquis des
+Eum&egrave;nes. Ma r&eacute;gion en poss&egrave;de deux esp&egrave;ces: la plus grande, <i>Eumenes
+Amedei</i> Lep., mesure pr&egrave;s d'un pouce de longueur; l'autre, <i>Eumenes
+pomiformis</i> Fabr., est une r&eacute;duction de la premi&egrave;re &agrave; l'&eacute;chelle d'un
+demi.<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a></p>
+
+<p>Semblables de forme et de coloration, toutes les deux poss&egrave;dent pareil
+talent d'architecte; et ce talent se traduit par un ouvrage de haute
+perfection qui charme le regard le plus novice. Leur domicile est un
+chef-d'&oelig;uvre. Cependant les Eum&egrave;nes pratiquent le m&eacute;tier des armes, peu
+favorable aux arts; de l'aiguillon, ils piquent une proie; ils font
+butin, ils rapinent. Ce sont des hym&eacute;nopt&egrave;res ravisseurs,
+approvisionnant leurs larves de chenilles. L'int&eacute;r&ecirc;t doit &ecirc;tre vif de
+comparer leurs m&oelig;urs avec celles de l'op&eacute;rateur du ver gris. Si le
+gibier reste le m&ecirc;me, des chenilles de part et d'autre, peut-&ecirc;tre
+l'instinct, variable avec l'esp&egrave;ce, nous r&eacute;serve-t-il de nouveaux
+aper&ccedil;us. D'ailleurs l'&eacute;difice b&acirc;ti par les Eum&egrave;nes m&eacute;rite &agrave; lui seul
+examen.</p>
+
+<p>Les hym&eacute;nopt&egrave;res d&eacute;pr&eacute;dateurs dont nous avons jusqu'ici trac&eacute; l'histoire
+sont merveilleusement vers&eacute;s dans l'art du stylet; ils nous &eacute;tonnent par
+leur m&eacute;thode chirurgicale, qui semble avoir &eacute;t&eacute; enseign&eacute;e par quelque
+physiologiste &agrave; qui rien n'&eacute;chappe; mais ces savants tueurs sont des
+ouvriers de peu de m&eacute;rite dans le travail du domicile. Qu'est la
+demeure, en effet? Un couloir sous terre, avec une cellule au bout; une
+galerie, une excavation, un antre informe. C'est &oelig;uvre de mineur, de
+terrassier, parfois vigoureux, jamais artiste. Avec eux, le pic &eacute;branle,
+la pince d&eacute;tache, le r&acirc;teau extrait et jamais la truelle ne b&acirc;tit. Avec
+les Eum&egrave;nes, voici venir de vrais ma&ccedil;ons, qui &eacute;difient de toutes pi&egrave;ces
+en mortier et pierres de taille, qui construisent en plein air, tant&ocirc;t
+sur le roc, tant&ocirc;t sur le branlant appui d'un rameau. La chasse alterne
+avec l'architecture; l'insecte est tour &agrave; tour Vitruve ou Nemrod.</p>
+
+<p>Et d'abord, en quels lieux ces b&acirc;tisseurs font-ils &eacute;lection de domicile?
+Si vous passez devant quelque petit mur de cl&ocirc;ture, expos&eacute; au midi, dans
+un abri s&eacute;n&eacute;galien, regardez une &agrave; une les pierres non enduites de
+cr&eacute;pi, les plus volumineuses surtout; examinez les blocs de rochers peu
+&eacute;lev&eacute;s au-dessus du sol et chauff&eacute;s par les ardeurs du soleil jusqu'&agrave; la
+temp&eacute;rature d'une salle d'&eacute;tuve, et peut-&ecirc;tre, les recherches ne se
+lassant pas, arriverez-vous &agrave; trouver l'&eacute;difice de l'Eum&egrave;ne d'Am&eacute;d&eacute;e.
+L'insecte est rare, il vit isol&eacute;; sa rencontre est un &eacute;v&eacute;nement sur
+lequel il ne faut pas trop compter. C'est une esp&egrave;ce africaine, amie de
+la chaleur qui m&ucirc;rit le caroube et la datte. Ses lieux de pr&eacute;dilection
+sont les endroits le mieux ensoleill&eacute;s; ses emplacements pour le nid
+sont les rochers et la pierre in&eacute;branlables. Il lui arrive aussi, mais
+rarement, d'imiter le Chalicodome des murailles et de b&acirc;tir sur un
+simple galet.</p>
+
+<p>Beaucoup plus r&eacute;pandu, l'Eum&egrave;ne pomiforme est assez indiff&eacute;rent sur la
+nature du support o&ugrave; doit s'&eacute;difier la cellule. Il b&acirc;tit sur les murs,
+sur la pierre isol&eacute;e, sur le bois &agrave; la face int&eacute;rieure des contrevents &agrave;
+demi ferm&eacute;s; ou bien il adopte une base a&eacute;rienne, menu rameau d'arbuste,
+brin dess&eacute;ch&eacute; d'une plante quelconque. Tout appui lui est bon. L'abri
+non plus ne le pr&eacute;occupe. Moins frileux que son cong&eacute;n&egrave;re, il ne fuit
+pas les lieux non prot&eacute;g&eacute;s, en plein vent.</p>
+
+<p>S'il est &eacute;tabli sur une surface horizontale, o&ugrave; rien ne le g&ecirc;ne,
+l'&eacute;difice de l'Eum&egrave;ne d'Am&eacute;d&eacute;e est une coupole r&eacute;guli&egrave;re, une calotte
+sph&eacute;rique, au sommet de laquelle s'ouvre un passage &eacute;troit, tout juste
+suffisant pour l'insecte et surmont&eacute; d'un goulot fort gracieusement
+&eacute;vas&eacute;. Cela rappelle la hutte ronde de l'Esquimau ou bien de l'antique
+Ga&euml;l, avec sa chemin&eacute;e centrale. Deux centim&egrave;tres et demi plus ou moins
+en mesurent le diam&egrave;tre; et deux centim&egrave;tres, la hauteur. Si l'appui est
+une surface verticale, la construction garde toujours la forme de vo&ucirc;te,
+mais l'entonnoir d'entr&eacute;e et de sortie s'ouvre lat&eacute;ralement, vers le
+haut. Le parquet de cet appartement n'exige aucun travail; il est
+directement fourni par la pierre nue.</p>
+
+<p>Sur l'emplacement choisi, le constructeur &eacute;l&egrave;ve d'abord une enceinte
+circulaire de trois millim&egrave;tres d'&eacute;paisseur environ. Les mat&eacute;riaux
+consistent en mortier et petites pierres. Sur quelque sentier bien
+battu, sur quelque route voisine, aux points les plus secs, les plus
+durs, l'insecte fait choix de son chantier d'extraction. Du bout des
+mandibules, il ratisse; le peu de poudre recueillie est imbib&eacute; de
+salive, et le tout devient un vrai mortier hydraulique, qui rapidement
+fait prise et n'est plus attaquable par l'eau. Les Chalicodomes nous ont
+montr&eacute; pareille exploitation des chemins battus et du macadam tass&eacute; par
+le rouleau du cantonnier. &Agrave; tous ces b&acirc;tisseurs en plein air, &agrave; ces
+constructeurs de monuments expos&eacute;s aux intemp&eacute;ries, il faut une poudre
+des plus arides, sinon la mati&egrave;re, d&eacute;j&agrave; humect&eacute;e d'eau, ne s'imbiberait
+pas convenablement du liquide qui doit lui donner coh&eacute;sion, et l'&eacute;difice
+serait &agrave; bref d&eacute;lai ruin&eacute; par les pluies. Ils ont le discernement du
+pl&acirc;trier, qui refuse le pl&acirc;tre &eacute;vent&eacute; par l'humidit&eacute;. Nous verrons plus
+tard les constructeurs sous abri &eacute;viter ce travail p&eacute;nible de ratisseurs
+de macadam et pr&eacute;f&eacute;rer la terre fra&icirc;che, d&eacute;j&agrave; r&eacute;duite en p&acirc;te par son
+humidit&eacute; seule. Quand la chaux vulgaire suffit, on ne se met pas en
+frais pour du ciment romain. Or &agrave; l'Eum&egrave;ne d'Am&eacute;d&eacute;e, il faut un ciment
+de premier choix, meilleur encore que celui du Chalicodome des
+murailles, car l'&oelig;uvre, une fois termin&eacute;e, ne re&ccedil;oit pas l'&eacute;paisse
+enveloppe donc ce dernier prot&egrave;ge son groupe de cellules. Aussi
+l'&eacute;dificateur de coupoles prend-il, autant qu'il le peut, la grande
+route pour carri&egrave;re.</p>
+
+<p>Avec le mortier, il lui faut des moellons. Ce sont des graviers de
+volume &agrave; peu pr&egrave;s constant, celui d'un grain de poivre, mais de forme et
+de nature fort diff&eacute;rentes suivant les lieux exploit&eacute;s. Il y en a
+d'anguleux, &agrave; facettes d&eacute;termin&eacute;es par des cassures au hasard; il y en a
+d'arrondis, de polis par le frottement sous les eaux. Les graviers
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute;s, lorsque le voisinage du nid le permet, sont de petits noyaux
+de quartz, lisses et translucides. Ces moellons sont choisis avec un
+soin minutieux. L'insecte les soup&egrave;se pour ainsi dire, il les mesure
+avec le compas des mandibules, et ne les adopte qu'apr&egrave;s leur avoir
+reconnu les qualit&eacute;s requises de volume et de duret&eacute;.</p>
+
+<p>Une enceinte circulaire est, disons-nous, &eacute;bauch&eacute;e sur la roche nue.
+Avant que le mortier fasse prise, ce qui ne tarde pas beaucoup, le ma&ccedil;on
+emp&acirc;te quelques moellons dans la masse molle, &agrave; mesure que le travail
+avance. Il les noie &agrave; demi dans le ciment, de mani&egrave;re que les graviers
+fassent largement saillie au dehors sans p&eacute;n&eacute;trer jusqu'&agrave; l'int&eacute;rieur,
+o&ugrave; la paroi doit rester unie pour la commode installation de la larve.
+Un peu de cr&eacute;pi adoucit au besoin les gibbosit&eacute;s int&eacute;rieures. Avec le
+travail des moellons, solidement scell&eacute;s, alterne le travail au mortier
+pur, dont chaque assise nouvelle re&ccedil;oit son rev&ecirc;tement de petits
+cailloux incrust&eacute;s. &Agrave; mesure que l'&eacute;difice s'&eacute;l&egrave;ve, le constructeur
+incline un peu l'ouvrage vers le centre et m&eacute;nage la courbure d'o&ugrave;
+r&eacute;sultera la forme sph&eacute;rique. Nous employons des &eacute;chafaudages cintr&eacute;s o&ugrave;
+repose, pendant la construction, la ma&ccedil;onnerie d'une vo&ucirc;te; plus hardi
+que nous, l'Eum&egrave;ne b&acirc;tit sa coupole sur le vide.</p>
+
+<p>Au sommet, un orifice rond est m&eacute;nag&eacute;; et sur cet orifice s'&eacute;l&egrave;ve,
+construite en pur ciment, une embouchure &eacute;vas&eacute;e. On dirait le gracieux
+goulot de quelque vase &eacute;trusque. Quand la cellule est approvisionn&eacute;e et
+l'&oelig;uf pondu, cette embouchure se ferme avec un tampon de ciment; et
+dans ce tampon est ench&acirc;ss&eacute; un petit caillou, un seul, pas plus: le rite
+est sacramentel. Cet ouvrage d'architecture rustique n'a rien &agrave; craindre
+des intemp&eacute;ries; il ne c&egrave;de pas &agrave; la pression des doigts, il r&eacute;siste au
+couteau qui tenterait de l'enlever sans le mettre en pi&egrave;ces. Sa forme
+mamelonn&eacute;e, les graviers dont son ext&eacute;rieur est tout h&eacute;riss&eacute;, rappellent
+&agrave; l'esprit certains cromlechs des temps antiques, certains tumulus dont
+le d&ocirc;me est parsem&eacute; de blocs cyclop&eacute;ens.</p>
+
+<p>Tel est l'aspect de l'&eacute;difice quand la cellule est isol&eacute;e; mais presque
+toujours, &agrave; son premier d&ocirc;me, l'hym&eacute;nopt&egrave;re en adosse d'autres, cinq,
+six et davantage; ce qui abr&egrave;ge le travail en permettant d'utiliser la
+m&ecirc;me cloison pour deux chambres contigu&euml;s. L'&eacute;l&eacute;gante r&eacute;gularit&eacute; du
+d&eacute;but dispara&icirc;t, et le tout forme un groupe o&ugrave; le premier regard ne voit
+qu'une motte de boue s&egrave;che, sem&eacute;e de petits cailloux. Examinons de pr&egrave;s
+l'amas informe. Nous reconna&icirc;trons, le nombre de pi&egrave;ces dont se compose
+le logis aux embouchures &eacute;vas&eacute;es, nettement distinctes et munies,
+chacune, de son gravier obturateur ench&acirc;ss&eacute; dans le ciment.</p>
+
+<p>Pour b&acirc;tir, le Chalicodome des murailles emploie la m&ecirc;me m&eacute;thode que
+l'Eum&egrave;ne d'Am&eacute;d&eacute;e: dans les assises du ciment, il encastre, &agrave;
+l'int&eacute;rieur, de petites pierres, de volume moindre. Son ouvrage est
+d'abord une tourelle d'art rustique, mais non sans gr&acirc;ce; puis, les
+cellules se juxtaposant, la construction totale d&eacute;g&eacute;n&egrave;re en un bloc o&ugrave;
+semble n'avoir pr&eacute;sid&eacute; aucune r&egrave;gle architecturale. De plus, l'Abeille
+ma&ccedil;onne couvre l'amas de cellules d'une &eacute;paisse couche de ciment, sous
+laquelle dispara&icirc;t l'&eacute;difice en rocaille du d&eacute;but. L'Eum&egrave;ne n'a pas
+recours &agrave; cet enduit g&eacute;n&eacute;ral, tant sa b&acirc;tisse est solide; il laisse &agrave;
+d&eacute;couvert le rev&ecirc;tement de cailloux ainsi que l'embouchure des chambres.
+Les deux sortes de nids, quoique construits avec des mat&eacute;riaux pareils,
+se distinguent donc facilement l'un de l'autre.</p>
+
+<p>La coupole de l'Eum&egrave;ne est un travail d'artiste, et l'artiste aurait
+regret de voiler son chef-d'&oelig;uvre sous le badigeon. Qu'on me pardonne
+un soup&ccedil;on que j'&eacute;mets avec toute la r&eacute;serve impos&eacute;e par un sujet aussi
+d&eacute;licat. Le constructeur de cromlechs ne pourrait-il se complaire dans
+son &oelig;uvre, la consid&eacute;rer avec quelque amour et ressentir satisfaction
+de ce t&eacute;moignage de son savoir-faire? N'y aurait-il pas une esth&eacute;tique
+pour l'insecte? Il me semble du moins entrevoir chez l'Eum&egrave;ne une
+propension &agrave; l'embellissement de son ouvrage. Le nid doit &ecirc;tre avant
+tout un habitacle solide, un coffre-fort inviolable; mais si
+l'ornementation intervient sans compromettre la r&eacute;sistance, l'ouvrier y
+restera-t-il indiff&eacute;rent? Qui pourrait dire non?</p>
+
+<p>Exposons les faits. L'orifice du sommet, s'il restait simple trou,
+conviendrait tout autant qu'une porte ouvrag&eacute;e: l'insecte n'y perdrait
+rien pour les facilit&eacute;s d'entr&eacute;e et de sortie; il y gagnerait en
+abr&eacute;geant le travail. C'est au contraire une embouchure d'amphore &agrave;
+courbure &eacute;l&eacute;gante, digne du tour d'un potier. Un ciment de choix, un
+travail soign&eacute;, sont n&eacute;cessaires &agrave; la confection de sa mince &acirc;me &eacute;vas&eacute;e.
+Pourquoi ces d&eacute;licatesses si le constructeur n'est pr&eacute;occup&eacute; que de la
+solidit&eacute; de son &oelig;uvre?</p>
+
+<p>Autre d&eacute;tail. Parmi les graviers employ&eacute;s au rev&ecirc;tement ext&eacute;rieur de la
+coupole dominent les grains de quartz. C'est poli, translucide; cela
+reluit un peu et flatte le regard. Pourquoi ces petits galets de
+pr&eacute;f&eacute;rence aux &eacute;clats de calcaire lorsque les deux genres de mat&eacute;riaux
+se trouvent en m&ecirc;me abondance aux alentours du nid?</p>
+
+<p>Trait plus remarquable encore: il est assez fr&eacute;quent de trouver,
+incrust&eacute;es sur le d&ocirc;me, quelques petites coquilles vides d'escargot,
+blanchies au soleil. Une de nos h&eacute;lices de moindre taille, l'H&eacute;lice
+stri&eacute;e, fr&eacute;quente sur les pentes arides, est l'esp&egrave;ce que choisit
+habituellement l'Eum&egrave;ne. J'ai vu des nids o&ugrave; cette h&eacute;lice rempla&ccedil;ait
+presque en totalit&eacute; les graviers. On e&ucirc;t dit des coffrets en
+coquillages, &oelig;uvre d'une main patiente.</p>
+
+<p>Un rapprochement se pr&eacute;sente ici. Certains oiseaux de l'Australie,
+notamment les Chlamyd&egrave;res, se construisent des all&eacute;es couvertes, des
+chalets de plaisance, avec des branchages entrelac&eacute;s. Pour d&eacute;corer les
+deux entr&eacute;es du portique, l'oiseau d&eacute;pose sur le seuil tout ce qu'il
+peut trouver de luisant, de poli, de vivement color&eacute;. Chaque devant de
+porte est un cabinet de curiosit&eacute;s, o&ugrave; le collectionneur amasse de
+petits cailloux lisses, coquilles vari&eacute;es, escargots vides, plumes de
+perroquet, ossements devenus semblables &agrave; de b&acirc;tonnets d'ivoire. Le
+bric-&agrave;-brac &eacute;gar&eacute; par l'homme se retrouve dans le mus&eacute;e de l'oiseau. On
+y voit des tuyaux de pipe, de boutons de m&eacute;tal, des lambeaux de
+cotonnade, des haches en pierre pour tomahawk.</p>
+
+<p>&Agrave; chaque entr&eacute;e du chalet, la collection est assez riche pour remplir un
+demi-boisseau. Comme ces objets ne sont d'aucune utilit&eacute; pour l'oiseau,
+le mobile qui les fait amasser ne peut &ecirc;tre qu'une satisfaction
+d'amateur. Notre vulgaire Pie a des go&ucirc;ts analogues: tout ce qu'elle
+rencontre de brillant, elle le recueille, elle va le cacher pour s'en
+faire un tr&eacute;sor.</p>
+
+<p>Eh bien! l'Eum&egrave;ne, passionn&eacute; lui aussi pour le caillou luisant et
+l'escargot vide, est le Chlamyd&egrave;re des insectes; mais collectionneur
+mieux avis&eacute;, sachant marier l'utile &agrave; l'agr&eacute;able, il fait servir ses
+trouvailles &agrave; la construction de son nid, en m&ecirc;me temps forteresse et
+mus&eacute;e. S'il trouve des noyaux de quartz translucide, il d&eacute;daigne le
+reste: l'&eacute;difice en sera plus beau. S'il rencontre une petite coquille
+blanche, il se h&acirc;te d'en embellir son d&ocirc;me; si la fortune lui sourit, si
+l'h&eacute;lice vide abonde, il en incruste tout l'ouvrage, alors superlative
+expression de ses go&ucirc;ts d'amateur. Est-ce bien ainsi? Est-ce autrement?
+Qui d&eacute;cidera?</p>
+
+<p>Le nid de l'Eum&egrave;ne pomiforme atteint la grosseur d'une m&eacute;diocre cerise.
+Il est b&acirc;ti en pur mortier, sans le moindre cailloutis ext&eacute;rieur. Sa
+configuration rappelle exactement celle que nous venons de d&eacute;crire. S'il
+est &eacute;difi&eacute; sur une base horizontale d'ampleur suffisante, c'est un d&ocirc;me
+avec goulot central, &eacute;vas&eacute; en embouchure d'urne. Mais quand l'appui se
+r&eacute;duit &agrave; un point, sur un rameau d'arbuste par exemple, le nid devient
+une capsule sph&eacute;rique, surmont&eacute;e toujours d'un goulot, bien entendu.
+C'est alors, en miniature, un sp&eacute;cimen de poterie exotique, un alcarazas
+pansu. Son &eacute;paisseur est faible, presque celle d'une feuille de papier;
+aussi s'&eacute;crase-t-il au moindre effort des doigts. L'ext&eacute;rieur est
+l&eacute;g&egrave;rement in&eacute;gal. On y voit des rugosit&eacute;s, des cordons, qui proviennent
+des diverses assises de mortier; ou bien des saillies noduleuses presque
+concentriquement distribu&eacute;es.</p>
+
+<p>Dans leurs coffrets, d&ocirc;mes ou ampoules, les deux hym&eacute;nopt&egrave;res amassent
+des chenilles. Donnons ici le relev&eacute; du menu. Malgr&eacute; leur aridit&eacute;, ces
+documents ont leur valeur: ils permettront &agrave; qui voudra s'occuper des
+Eum&egrave;nes de reconna&icirc;tre dans quelles limites l'instinct varie le r&eacute;gime,
+suivant les temps et les lieux. Le service est copieux, mais sans
+vari&eacute;t&eacute;. Il se compose de chenilles de minime taille; j'entends par l&agrave;
+des larves de petits papillons. La structure l'affirme, car on constate
+dans la proie adopt&eacute;e par l'un et l'autre hym&eacute;nopt&egrave;re l'habituelle
+organisation des chenilles. Le corps est compos&eacute; de douze segments, non
+compris la t&ecirc;te. Les trois premiers portent des pattes vraies, les deux
+suivants sont apodes; viennent apr&egrave;s quatre segments avec fausses
+pattes, deux segments apodes, et enfin un segment terminal avec fausses
+pattes. C'est exactement l'organisation que nous a montr&eacute;e le ver gris
+de l'Ammophile.</p>
+
+<p>Or mes vieilles notes mentionnent ainsi le signalement des chenilles
+trouv&eacute;es dans le nid de l'Eum&egrave;ne d'Am&eacute;d&eacute;e: corps d'un vert p&acirc;le, ou plus
+rarement jaun&acirc;tre, h&eacute;riss&eacute; de cils courts et blancs; t&ecirc;te plus large que
+le segment ant&eacute;rieur, d'un noir mat, &eacute;galement h&eacute;riss&eacute;e de cils.
+Longueur de 16 &agrave; 18 millim&egrave;tres, largeur 3 millim&egrave;tres environ. Un quart
+de si&egrave;cle et plus s'est &eacute;coul&eacute; depuis que je tra&ccedil;ais ce croquis
+descriptif; et aujourd'hui, &agrave; S&eacute;rignan, je retrouve dans le garde-manger
+de l'Eum&egrave;ne le m&ecirc;me gibier que j'avais reconnu jadis &agrave; Carpentras. Les
+ann&eacute;es et la distance n'ont pas modifi&eacute; les provisions de bouche.</p>
+
+<p>Une exception, une seule, m'est connue dans cette fid&eacute;lit&eacute; au r&eacute;gime des
+anc&ecirc;tres. Mes relev&eacute;s font mention d'une pi&egrave;ce unique, fort diff&eacute;rente
+de celles qui l'accompagnent. C'est une chenille du groupe des
+arpenteuses, &agrave; trois paires seulement de fausses pattes, plac&eacute;es sous
+les 8<sup>e</sup>, 9<sup>e</sup>et 12<sup>e</sup>anneaux. Le corps est un peu att&eacute;nu&eacute; aux deux bouts,
+&eacute;trangl&eacute; &agrave; la jonction des divers segments, d'un vert p&acirc;le avec de fines
+marbrures noir&acirc;tres visibles &agrave; la loupe et quelques cils noirs
+clairsem&eacute;s. Longueur 15 millim&egrave;tres, largeur 2 millim&egrave;tres &frac12;.</p>
+
+<p>L'Eum&egrave;ne pomiforme a pareillement ses pr&eacute;dilections. Son gibier consiste
+en petites chenilles de 7 millim&egrave;tres environ de longueur sur 1
+millim&egrave;tre et &#8531; de largeur. Le corps est d'un vert p&acirc;le, assez
+nettement &eacute;trangl&eacute; &agrave; la jonction des anneaux. T&ecirc;te plus &eacute;troite que le
+reste du corps, macul&eacute;e de brun. Des ar&eacute;oles p&acirc;les, ocell&eacute;es, sont
+r&eacute;parties en deux rang&eacute;es transversales sur les segments moyens, et
+portent au centre un point noir, surmont&eacute; d'un cil &eacute;galement noir. Sur
+les segments 3 et 4, ainsi que sur l'avant-dernier, chaque ar&eacute;ole porte
+deux points noirs et deux cils. Voil&agrave; la r&egrave;gle.</p>
+
+<p>Voici l'exception fournie par deux pi&egrave;ces dans la totalit&eacute; de mes
+relev&eacute;s. Corps d'un jaune p&acirc;le, avec cinq bandes longitudinales d'un
+rouge de brique et quelques cils tr&egrave;s rares. T&ecirc;te et prothorax bruns et
+luisants, longueur et diam&egrave;tre comme ci-dessus.</p>
+
+<p>Le nombre de pi&egrave;ces servies pour le repas de chaque larve nous importe
+davantage que leur qualit&eacute;. Dans les cellules de l'Eum&egrave;ne d'Am&eacute;d&eacute;e, je
+trouve tant&ocirc;t cinq chenilles, et tant&ocirc;t j'en compte dix; ce qui fait une
+diff&eacute;rence du simple au double pour la quantit&eacute; de vivres, car les
+pi&egrave;ces dans les deux cas sont exactement de m&ecirc;me taille. Pourquoi ce
+service in&eacute;gal, qui donne double part &agrave; une larve et simple part &agrave; une
+autre? Les convives ont m&ecirc;me app&eacute;tit; ce que r&eacute;clame un nourrisson, un
+second doit le r&eacute;clamer, &agrave; moins qu'il n'y ait ici menu diff&eacute;rent
+d'apr&egrave;s le sexe. &Agrave; l'&eacute;tat parfait, les m&acirc;les sont moindres que les
+femelles, dont ils ne repr&eacute;sentent gu&egrave;re que la moiti&eacute; soit pour le
+poids, soit pour le volume. La somme des vivres qui doit les amener au
+d&eacute;veloppement final peut donc &ecirc;tre r&eacute;duite de moiti&eacute;. Alors les cellules
+copieusement approvisionn&eacute;es appartiennent &agrave; des femelles; les autres,
+maigrement pourvues, appartiennent &agrave; des m&acirc;les.</p>
+
+<p>Mais l'&oelig;uf est pondu lorsque les provisions sont faites, et cet &oelig;uf a
+un sexe d&eacute;termin&eacute;, bien que l'examen le plus minutieux ne puisse
+reconna&icirc;tre les diff&eacute;rences qui d&eacute;cideront de l'&eacute;closion d'un m&acirc;le ou de
+l'&eacute;closion d'une femelle. On arrive ainsi forc&eacute;ment &agrave; cette &eacute;trange
+conclusion: la m&egrave;re sait par avance le sexe de l'&oelig;uf qu'elle va pondre,
+et cette pr&eacute;vision lui permet de garnir le garde-manger suivant la
+mesure de l'app&eacute;tit de la future larve. Quel singulier monde, si
+diff&eacute;rent du n&ocirc;tre! Nous invoquions un sens particulier pour expliquer
+la chasse de l'Ammophile; que pourrons-nous invoquer nous rendant compte
+de cette intuition de l'avenir? La th&eacute;orie du fortuit est-elle en mesure
+d'intervenir dans le t&eacute;n&eacute;breux probl&egrave;me? Si rien n'est logiquement
+dispos&eacute; dans un but pr&eacute;vu, de quelle mani&egrave;re s'est acquise cette claire
+vision de l'invisible?</p>
+
+<p>Les capsules de l'Eum&egrave;ne pomiforme sont litt&eacute;ralement bourr&eacute;es de
+gibier, il est vrai que les pi&egrave;ces sont de bien petite taille. Mes notes
+mentionnent dans une cellule 14 chenilles vertes, dans une seconde 16.
+Je n'ai pas d'autres renseignements sur l'int&eacute;gral menu de cet
+hym&eacute;nopt&egrave;re, que j'ai un peu n&eacute;glig&eacute; pour &eacute;tudier de pr&eacute;f&eacute;rence son
+cong&eacute;n&egrave;re, le conducteur de coupoles en rocaille. Comme les deux sexes
+diff&egrave;rent de grosseur, &agrave; un moindre degr&eacute; cependant que pour l'Eum&egrave;ne
+d'Am&eacute;d&eacute;e, j'incline &agrave; croire que ces deux cellules si bien garnies
+appartenaient &agrave; des femelles, et que les cellules des m&acirc;les doivent
+avoir service moins somptueux. N'ayant pas vu, je me borne &agrave; ce simple
+soup&ccedil;on.</p>
+
+<p>Ce que j'ai vu, et souvent, c'est le nid en cailloutis, avec la larve
+incluse et les provisions en partie d&eacute;vor&eacute;es. Continuer l'&eacute;ducation en
+domesticit&eacute; afin de suivre jour par jour les progr&egrave;s de mon &eacute;l&egrave;ve, &eacute;tait
+affaire que je ne pouvais n&eacute;gliger, et du reste, &agrave; ce qu'il me
+paraissait, d'ex&eacute;cution facile. J'avais la main exerc&eacute;e &agrave; ce m&eacute;tier de
+p&egrave;re nourricier; la fr&eacute;quentation des Bembex, des Ammophiles, des Sphex
+et tant d'autres avait fait de moi un &eacute;ducateur passable. Je n'&eacute;tais pas
+novice dans l'art de diviser une vieille bo&icirc;te &agrave; plumes en loges o&ugrave; je
+d&eacute;posais un lit de sable, et sur ce lit la larve et ses provisions
+d&eacute;licatement d&eacute;m&eacute;nag&eacute;es de la cellule maternelle. Chaque fois, le succ&egrave;s
+&eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s certain; j'assistais aux repas des larves, je voyais
+mes nourrissons grandir, puis filer leurs cocons. Fort de l'exp&eacute;rience
+acquise, je comptais donc sur la r&eacute;ussite dans l'&eacute;levage des Eum&egrave;nes.</p>
+
+<p>Les r&eacute;sultats cependant ne r&eacute;pondaient pas du tout &agrave; mes esp&eacute;rances;
+toutes mes tentatives &eacute;chouaient; la larve se laissait piteusement
+mourir sans toucher &agrave; ses vivres.</p>
+
+<p>Je mettais l'&eacute;chec sur le compte de ceci, de cela, d'autre chose:
+j'avais peut-&ecirc;tre contusionn&eacute; le tendre ver en d&eacute;molissant la
+forteresse; un &eacute;clat de ma&ccedil;onnerie l'avait meurtri quand je for&ccedil;ais du
+couteau la dure coupole; une insolation trop vive l'avait surpris quand
+je le retirais de l'obscurit&eacute; de sa cellule; l'air du dehors pouvait
+avoir tari sa moiteur. &Agrave; toutes ces causes probables d'insucc&egrave;s, je
+rem&eacute;diais de mon mieux. Je proc&eacute;dais &agrave; l'effraction du logis avec toute
+la prudence possible, je projetais mon ombre sur le nid pour &eacute;viter au
+ver un coup de soleil, je transvasais aussit&ocirc;t provisions et larve dans
+un tube de verre, je mettais ce tube dans une bo&icirc;te que je portais &agrave; la
+main pour adoucir le roulis du trajet. Rien n'y faisait: la larve, hors
+de son domicile, se laissait toujours d&eacute;p&eacute;rir.</p>
+
+<p>Tr&egrave;s longtemps j'ai persist&eacute; &agrave; m'expliquer l'insucc&egrave;s par la difficult&eacute;
+du d&eacute;m&eacute;nagement. La cellule de l'Eum&egrave;ne d'Am&eacute;d&eacute;e est un robuste coffret
+qui pour &ecirc;tre forc&eacute; exige le choc; aussi la d&eacute;molition de pareil ouvrage
+entra&icirc;ne des accidents si vari&eacute;s, que l'on peut toujours croire &agrave;
+quelque meurtrissure du ver sous les d&eacute;combres. Quant &agrave; transporter chez
+soi le nid intact sur son support, pour proc&eacute;der &agrave; son ouverture avec
+plus de soin que n'en comporte une op&eacute;ration improvis&eacute;e &agrave; la campagne,
+il ne faut pas y songer; ce nid repose presque toujours sur un bloc
+in&eacute;branlable, sur quelque grosse pierre d'un mur. Si je ne r&eacute;ussissais
+pas dans mes essais d'&eacute;ducation, c'&eacute;tait parce que la larve avait
+souffert lorsque je ruinais sa demeure. La raison semblait bonne, et je
+m'en tenais l&agrave;.</p>
+
+<p>Une autre id&eacute;e surgit enfin et me fit douter que mes &eacute;checs eussent
+toujours pour cause des accidents de maladresse. Les cellules des
+Eum&egrave;nes sont bourr&eacute;es de gibier: il y a dix chenilles dans la cellule de
+l'Eum&egrave;ne d'Am&eacute;d&eacute;e, une quinzaine dans celle de l'Eum&egrave;ne pomiforme. Ces
+chenilles, poignard&eacute;es sans doute, mais d'une fa&ccedil;on qui m'est inconnue,
+ne sont pas totalement immobiles. Les mandibules saisissent ce qu'on
+leur pr&eacute;sente, la croupe se boucle et se d&eacute;boucle, la moiti&eacute; post&eacute;rieure
+donne de brusques coups de fouet quand on la chatouille avec la pointe
+d'une aiguille. En quel point est d&eacute;pos&eacute; l'&oelig;uf parmi cet amas
+grouillant, o&ugrave; trente mandibules peuvent trouer, o&ugrave; cent vingt paires de
+pattes peuvent d&eacute;chirer? Lorsque l'approvisionnement consiste en une
+pi&egrave;ce unique, ces p&eacute;rils n'existent pas, et l'&oelig;uf est d&eacute;pos&eacute; sur la
+victime, non au hasard, mais en un point judicieusement choisi. C'est
+ainsi que l'Ammophile h&eacute;riss&eacute;e fixe le sien, par une extr&eacute;mit&eacute;, en
+travers du ver gris, sur le flanc du premier anneau muni de fausses
+pattes. L'&oelig;uf pend sur le dos de la chenille, &agrave; l'oppos&eacute; des pattes,
+dont le voisinage ne serait peut-&ecirc;tre pas sans danger. Le ver
+d'ailleurs, piqu&eacute; dans la plupart de ses centres nerveux, g&icirc;t sur le
+c&ocirc;t&eacute;, immobile, incapable de contorsions de croupe et de brusques
+d&eacute;tentes de ses derniers anneaux. Si les mandibules veulent happer, si
+les pattes ont quelques fr&eacute;missements, elles ne trouvent rien devant
+elles: l'&oelig;uf de l'Ammophile est &agrave; l'opposite. D&egrave;s qu'il &eacute;cl&ocirc;t, le
+vermisseau peut ainsi fouiller, en pleine s&eacute;curit&eacute;, le ventre du g&eacute;ant.</p>
+
+<p>Combien sont diff&eacute;rentes les conditions dans la cellule de l'Eum&egrave;ne! Les
+chenilles sont imparfaitement paralys&eacute;es, peut-&ecirc;tre parce qu'elles n'ont
+re&ccedil;u qu'un seul coup d'aiguillon; elles se d&eacute;m&egrave;nent sous l'attouchement
+d'une &eacute;pingle; elles doivent se contorsionner sous la morsure de la
+larve. Si l'&oelig;uf est pondu sur l'une d'elles, cette premi&egrave;re pi&egrave;ce sera
+consomm&eacute;e sans p&eacute;ril, je l'admets, &agrave; la condition d'un choix prudent
+pour le point d'attaque; mais il reste les autres, non d&eacute;pourvues de
+tout moyen de d&eacute;fense. Qu'un mouvement se produise dans l'amas, et
+l'&oelig;uf, d&eacute;rang&eacute; de la couche sup&eacute;rieure, plongera dans un traquenard de
+pattes et de mandibules. Que faut-il pour le mettre &agrave; mal?</p>
+
+<p>Un rien; et ce rien a toutes les chances de se r&eacute;aliser dans le tas
+d&eacute;sordonn&eacute; des chenilles. Cet &oelig;uf, menu cylindre, hyalin ainsi que du
+cristal, est d'une d&eacute;licatesse extr&ecirc;me; un attouchement le fl&eacute;trit, la
+moindre pression l'&eacute;crase.</p>
+
+<p>Non, sa place n'est pas dans l'amas de gibier, car les chenilles, j'y
+reviens, ne sont pas suffisamment inoffensives. Leur paralysie est
+incompl&egrave;te, comme le prouvent leurs contorsions quand je les irrite, et
+comme le t&eacute;moigne d'autre part un fait d'une exceptionnelle gravit&eacute;.
+D'une cellule de l'Eum&egrave;ne d'Am&eacute;d&eacute;e, il m'est arriv&eacute; d'extraire quelques
+pi&egrave;ces &agrave; demi transform&eacute;es en chrysalides. La transformation, c'est
+&eacute;vident, s'&eacute;tait faite dans la cellule m&ecirc;me, et par cons&eacute;quent apr&egrave;s
+l'op&eacute;ration que l'hym&eacute;nopt&egrave;re leur avait pratiqu&eacute;e. En quoi consiste
+cette op&eacute;ration? Je ne sais au juste, n'ayant pu voir le chasseur &agrave;
+l'&oelig;uvre. L'aiguillon, bien certainement, &eacute;tait intervenu ici; mais o&ugrave;,
+&agrave; combien de reprises? Voil&agrave; l'inconnu. Ce qu'on peut affirmer, c'est
+que la torpeur n'est pas bien profonde, puisque l'op&eacute;r&eacute;e conserve
+parfois assez de vitalit&eacute; pour se d&eacute;pouiller de sa peau et devenir
+chrysalide. Ainsi tout conspire &agrave; nous faire demander par quel
+stratag&egrave;me l'&oelig;uf est sauvegard&eacute; du p&eacute;ril.</p>
+
+<p>Ce stratag&egrave;me, j'ai d&eacute;sir&eacute; le conna&icirc;tre, ardemment, sans me laisser
+rebuter par la raret&eacute; des nids, les p&eacute;nibles recherches, les coups de
+soleil, le temps d&eacute;pens&eacute;, les vaines effractions de cellules non
+convenables; j'ai voulu voir, et j'ai vu. Voici la m&eacute;thode. Avec la
+pointe d'un couteau et des pinces, je pratique une ouverture lat&eacute;rale,
+une fen&ecirc;tre, sous la coupole de l'Eum&egrave;ne d'Am&eacute;d&eacute;e et de l'Eum&egrave;ne
+pomiforme. Une minutieuse circonspection pr&eacute;side au travail afin de ne
+pas blesser le reclus. Autrefois j'attaquais le d&ocirc;me par le haut,
+maintenant je l'attaque par le c&ocirc;t&eacute;. Je m'arr&ecirc;te lorsque la br&egrave;che est
+suffisante et permet de voir ce qui se passe &agrave; l'int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Que se passe-t-il?... Je fais ici une halte pour permettre au lecteur de
+se recueillir et d'imaginer lui-m&ecirc;me un moyen de sauvegarde qui prot&egrave;ge
+l'&oelig;uf et plus tard le vermisseau dans les conditions p&eacute;rilleuses que je
+viens d'exposer. Cherchez, combinez, m&eacute;ditez, vous qui avez l'esprit
+inventif. Y &ecirc;tes-vous? Peut-&ecirc;tre pas. Autant vous le dire.</p>
+
+<p>L'&oelig;uf n'est pas d&eacute;pos&eacute; sur les vivres; il est suspendu au sommet du
+d&ocirc;me par un filament qui rivalise de finesse avec celui d'une toile
+d'araign&eacute;e. Au moindre souffle, le d&eacute;licat cylindre tremblote, oscille;
+il me rappelle le fameux pendule appendu &agrave; la coupole du Panth&eacute;on pour
+d&eacute;montrer la rotation de la terre. Les vivres sont amoncel&eacute;s au-dessous.</p>
+
+<p>Second acte de ce spectacle merveilleux. Pour y assister, ouvrons une
+fen&ecirc;tre &agrave; des cellules jusqu'&agrave; ce que la bonne fortune veuille bien nous
+sourire. La larve est &eacute;close et d&eacute;j&agrave; grandelette. Comme l'&oelig;uf, elle est
+suspendue suivant la verticale, par l'arri&egrave;re, au plafond du logis; mais
+le fil de suspension a notablement gagn&eacute; en longueur et se compose du
+filament primitif auquel fait suite une sorte de ruban. Le ver est
+attabl&eacute;: la t&ecirc;te en bas, il fouille le ventre flasque de l'une des
+chenilles. Avec un f&eacute;tu de paille, je touche un peu le gibier encore
+intact. Les chenilles s'agitent. Aussit&ocirc;t le ver se retire de la m&ecirc;l&eacute;e.
+Et comment! Merveille s'ajoutant &agrave; d'autres merveilles: ce que je
+prenais pour un cordon plat, pour un ruban &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; inf&eacute;rieure de
+la suspensoire, est une gaine, un fourreau, une sorte de couloir
+d'ascension dans lequel le ver rampe &agrave; reculons et remonte. La d&eacute;pouille
+de l'&oelig;uf, conserv&eacute;e cylindrique et prolong&eacute;e peut-&ecirc;tre par un travail
+sp&eacute;cial du nouveau-n&eacute;, forme ce canal de refuge. Au moindre signe de
+p&eacute;ril dans le tas de chenilles, la larve fait retraite dans sa gaine et
+remonte au plafond, o&ugrave; la cohue grouillante ne peut l'atteindre. Le
+calme revenu, elle se laisse couler dans son &eacute;tui et se remet &agrave; table,
+la t&ecirc;te en bas, sur les mets, l'arri&egrave;re en haut et pr&ecirc;te pour le recul.</p>
+
+<p>Troisi&egrave;me et dernier acte. Les forces sont venues; la larve est de
+vigueur &agrave; ne pas s'effrayer des mouvements de croupe des chenilles.
+D'ailleurs celles-ci, mac&eacute;r&eacute;es par le je&ucirc;ne, ext&eacute;nu&eacute;es par une torpeur
+prolong&eacute;e, sont de plus en plus inhabiles &agrave; la d&eacute;fense. Aux p&eacute;rils du
+tendre nouveau-n&eacute; succ&egrave;de la s&eacute;curit&eacute; du robuste adolescent; et le ver,
+d&eacute;daigneux d&eacute;sormais de sa gaine ascensionnelle, se laisse choir sur le
+gibier restant. Ainsi s'ach&egrave;ve le festin, suivant la coutume ordinaire.</p>
+
+<p>Voil&agrave; ce que j'ai vu dans les nids de l'un et l'autre Eum&egrave;ne, voil&agrave; ce
+que j'ai montr&eacute; &agrave; des amis encore plus surpris que moi de l'ing&eacute;nieuse
+tactique. L'&oelig;uf appendu au plafond, &agrave; l'&eacute;cart des vivres, n'a rien &agrave;
+craindre des chenilles, qui se d&eacute;m&egrave;nent l&agrave;-bas. Nouvellement &eacute;clos, le
+ver, dont le cordon suspenseur s'est augment&eacute; de la gaine de l'&oelig;uf,
+arrive au gibier, l'entame prudemment. S'il y a p&eacute;ril, il remonte &agrave; la
+vo&ucirc;te en reculant dans le fourreau. Maintenant s'explique l'insucc&egrave;s de
+mes premi&egrave;res tentatives. Ignorant le fil de sauvetage, si menu, si
+facile &agrave; rompre, je recueillais tant&ocirc;t l'&oelig;uf, tant&ocirc;t la jeune larve,
+alors que mon effraction par le haut les avait fait choir au milieu des
+provisions. Mis directement en contact avec le dangereux gibier, ni l'un
+ni l'autre ne pouvait prosp&eacute;rer. Si quelqu'un de mes lecteurs &agrave; qui
+tant&ocirc;t je faisais appel imaginait mieux que l'Eum&egrave;ne, qu'il m'en
+instruise de gr&acirc;ce: ce serait un curieux parall&egrave;le que celui des
+inspirations de la raison et des inspirations de l'instinct.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LES ODYN&Egrave;RES</a></h3>
+
+
+<p>Le fil suspenseur et la gaine d'ascension des Eum&egrave;nes sont rendus
+n&eacute;cessaires par le grand nombre et l'incompl&egrave;te paralysie des chenilles
+servies &agrave; la larve; l'ing&eacute;nieux syst&egrave;me a pour but d'&eacute;carter le p&eacute;ril.
+C'est ainsi, du moins, que j'entrevois l'encha&icirc;nement des effets et des
+causes. Mais, tout autant qu'un autre, je me m&eacute;fie du pourquoi et du
+comment; je sais combien la pente est glissante sur le terrain des
+interpr&eacute;tations; et avant d'affirmer les motifs d'un fait observ&eacute;, je
+recherche un faisceau de preuves. Si r&eacute;ellement la singuli&egrave;re
+installation de l'&oelig;uf des Eum&egrave;nes a pour raison d'&ecirc;tre les motifs que
+j'invoque, partout o&ugrave; se pr&eacute;sentent de semblables conditions de danger,
+multiplicit&eacute; des pi&egrave;ces de l'approvisionnement et torpeur incompl&egrave;te,
+doit se pr&eacute;senter aussi semblable m&eacute;thode de protection, ou toute autre
+d'&eacute;quivalent effet. L'acte r&eacute;p&eacute;t&eacute; t&eacute;moignera de l'interpr&eacute;tation juste;
+et s'il ne se reproduit pas ailleurs, avec les variations qu'il peut
+comporter, le cas des Eum&egrave;nes restera un fait tr&egrave;s curieux, sans
+acqu&eacute;rir la haute port&eacute;e que je lui soup&ccedil;onne. G&eacute;n&eacute;ralisons pour mieux
+&eacute;tablir.</p>
+
+<p>Or, non loin des Eum&egrave;nes prennent rang les Odyn&egrave;res, les Gu&ecirc;pes
+solitaires de R&eacute;aumur. M&ecirc;mes costumes, m&ecirc;mes ailes pli&eacute;es en long, m&ecirc;mes
+instincts giboyeurs, et surtout, condition par excellence, m&ecirc;mes
+entassements de proie assez mobile encore pour &ecirc;tre dangereuse. Si mes
+raisons sont fond&eacute;es, si je pr&eacute;vois juste, l'&oelig;uf de l'Odyn&egrave;re doit &ecirc;tre
+appendu au plafond de la loge comme l'&oelig;uf de l'Eum&egrave;ne. Ma conviction,
+bas&eacute;e sur la logique, est si formelle, que je crois d&eacute;j&agrave; apercevoir cet
+&oelig;uf, r&eacute;cemment pondu, tremblotant au bout du fil sauveteur.</p>
+
+<p>Ah! je l'avoue, il me fallait une foi robuste pour nourrir l'audacieux
+espoir de trouver quelque chose de plus l&agrave; o&ugrave; les ma&icirc;tres n'avaient rien
+vu. Je lis et relis le m&eacute;moire de R&eacute;aumur sur la Gu&ecirc;pe solitaire.
+L'H&eacute;rodote des insectes est riche de documents; mais rien, absolument
+rien sur l'&oelig;uf appendu. Je consulte L. Dufour, qui traite pareil sujet
+avec sa verve accoutum&eacute;e: il a vu l'&oelig;uf, il le d&eacute;crit; mais quant au
+fil suspenseur, rien, toujours rien. J'interroge Lepelletier, Audoin,
+Blanchard: silence complet sur le moyen de protection que je pr&eacute;vois.
+Est-il possible qu'un d&eacute;tail de si haute importance ait &eacute;chapp&eacute; &agrave; de
+tels observateurs? Suis-je dupe de l'imagination? Le syst&egrave;me de
+sauvegarde qu'une logique serr&eacute;e me d&eacute;montre n'est-il pas r&ecirc;ve de ma
+part? Ou les Eum&egrave;nes m'ont menti, ou mes esp&eacute;rances sont fond&eacute;es. Et
+disciple insurg&eacute; contre ses ma&icirc;tres, fort d'arguments que je crois
+invincibles, je me suis mis en recherches, convaincu de r&eacute;ussir. J'ai
+r&eacute;ussi, en effet; j'ai trouv&eacute; ce que je cherchais, j'ai trouv&eacute; mieux
+encore. Racontons les choses par leur d&eacute;tail.</p>
+
+<p>Diverses Odyn&egrave;res sont &eacute;tablies dans mon voisinage. J'en connais une qui
+prend possession des nids abandonn&eacute;s de l'Eum&egrave;ne d'Am&eacute;d&eacute;e. Ce nid,
+construction d'une rare solidit&eacute; n'est pas masure lorsque son
+propri&eacute;taire d&eacute;m&eacute;nage; il perd seulement son goulot. La coupole,
+conserv&eacute;e intacte, est un r&eacute;duit fortifi&eacute; trop commode pour rester
+vacant. Quelque araign&eacute;e adopte la caverne apr&egrave;s l'avoir tapiss&eacute;e de
+soie; des Osmies s'y r&eacute;fugient en temps de pluie ou bien en font dortoir
+pour passer la nuit; une Odyn&egrave;re la divise avec des cloisons d'argile en
+trois ou quatre chambres qui deviennent le berceau d'autant de larves.
+Une seconde esp&egrave;ce utilise les nids abandonn&eacute;s du P&eacute;lop&eacute;e; une
+troisi&egrave;me, enlevant la moelle d'une tige s&egrave;che de ronce, obtient, pour
+sa famille, un long &eacute;tui qu'elle subdivise en &eacute;tages; une quatri&egrave;me fore
+un couloir dans le bois mort de quelque figuier; une cinqui&egrave;me se creuse
+un puits dans le sol d'un sentier battu et le surmonte d'une margelle
+cylindrique et verticale. Toutes ces industries sont dignes d'&eacute;tude,
+mais j'aurais pr&eacute;f&eacute;r&eacute; retrouver l'industrie rendue c&eacute;l&egrave;bre par R&eacute;aumur
+et L. Dufour.</p>
+
+<p>Sur un talus vertical de terre rouge argileuse, je d&eacute;couvre enfin, en
+petit nombre, les indices d'une bourgade d'Odyn&egrave;res. Ce sont les
+chemin&eacute;es caract&eacute;ristiques dont parlent les deux historiens,
+c'est-&agrave;-dire les tubes courbes fa&ccedil;onn&eacute;s en guillochis, qui pendent &agrave;
+l'entr&eacute;e de l'habitation. Le talus est expos&eacute; aux ardeurs du midi. Un
+petit mur le surmonte, tout d&eacute;labr&eacute;; derri&egrave;re est un profond rideau de
+pins. Le tout forme un chaud abri, comme l'exige l'&eacute;tablissement de
+l'hym&eacute;nopt&egrave;re. En outre, nous sommes dans la seconde quinzaine du mois
+de mai, pr&eacute;cis&eacute;ment l'&eacute;poque des travaux, suivant les ma&icirc;tres.
+L'architecture de la fa&ccedil;ade, l'emplacement, la date, tout s'accorde avec
+ce que nous racontent R&eacute;aumur et L. Dufour. Aurais-je r&eacute;ellement fait
+rencontre de l'une ou de l'autre de leurs Odyn&egrave;res? C'est &agrave; voir, et
+tout de suite. Aucun des ing&eacute;nieurs constructeurs de portiques en
+guillochis ne se montre, n'arrive; il faut attendre. Je m'&eacute;tablis &agrave;
+proximit&eacute; pour surveiller les arrivants.</p>
+
+<p>Ah! que les heures sont longues, dans l'immobilit&eacute;, sous un soleil
+br&ucirc;lant, au pied d'un talus qui vous renvoie des r&eacute;verb&eacute;rations de
+fournaise! Mon ins&eacute;parable compagnon, Bull, s'est retir&eacute; plus loin, &agrave;
+l'ombre, sous un bouquet de ch&ecirc;nes verts. Il y trouve une couche de
+sable dont l'&eacute;paisseur conserve encore quelques traces de la derni&egrave;re
+ond&eacute;e. Un lit est creus&eacute;; et dans le frais sillon, le sybarite s'&eacute;tend &agrave;
+plat ventre. Tirant la langue et fouettant de la queue la ram&eacute;e, il ne
+cesse de viser sur moi son regard, aux douces profondeurs.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Que fais-tu l&agrave;-bas, nigaud, &agrave; te r&ocirc;tir; viens ici, sous la feuill&eacute;e;
+regarde comme je suis bien.&raquo; C'est ce qu'il me semble lire dans les yeux
+de mon compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Oh! mon chien, mon ami, te r&eacute;pondrais-je si tu pouvais me comprendre,
+l'homme est tourment&eacute; du d&eacute;sir de conna&icirc;tre; tes tourments, &agrave; toi, se
+bornent au d&eacute;sir de l'os, et de loin en loin au d&eacute;sir de ta belle. Cela
+fait entre nous, quoique amis d&eacute;vou&eacute;s, une certaine diff&eacute;rence, bien
+qu'on nous dise aujourd'hui quelque peu parents, presque cousins. J'ai
+le besoin de savoir, et volontairement me r&ocirc;tis; tu ne l'as pas, et te
+retires au frais.&raquo;</p>
+
+<p>Oui, les heures sont longues &agrave; l'aff&ucirc;t d'un insecte, qui ne vient pas.
+Dans le bois de pins du voisinage un couple de Huppes se poursuivent
+avec les agaceries amoureuses du printemps. <i>Oupoupou</i>! fait le m&acirc;le sur
+un ton voil&eacute;, <i>Oupoupou</i>! L'antiquit&eacute; latine appelait la Huppe <i>Upupa</i>,
+l'antiquit&eacute; grecque la nommait Mais Pline de <i>u</i> faisait ou et devait
+prononcer <i>Oupoupa</i>, comme me l'enseigne le cri imit&eacute; dans le nom.
+Rarement j'ai re&ccedil;u le&ccedil;on de prononciation latine mieux autoris&eacute;e que la
+tienne, bel oiseau qui fais diversion &agrave; mes longs ennuis. Fid&egrave;le &agrave; ton
+idiome tu dis <i>Oupoupou</i> comme tu le disais du temps d'Aristote et de
+Pline, comme tu le disais lorsque ta note sonna pour la premi&egrave;re fois.
+Mais les idiomes &agrave; nous, les idiomes primitifs, que sont-ils devenus?
+L'&eacute;rudit ne peut m&ecirc;me en retrouver la trace. L'homme change, l'animal
+est immuable.</p>
+
+<p>Enfin, enfin nous y voici! l'Odyn&egrave;re arrive, d'un vol silencieux comme
+celui de l'Eum&egrave;ne. Il dispara&icirc;t dans le cylindre courbe du vestibule et
+rentre chez lui avec un vermisseau sous le ventre. Une petite &eacute;prouvette
+en verre est dispos&eacute;e &agrave; la porte du nid. Quand l'insecte sortira, il
+sera pris. C'est fait, il est pris et aussit&ocirc;t transvas&eacute; dans le flacon
+asphyxiateur &agrave; bandelettes de papier et sulfure de carbone. Et
+maintenant, mon chien, qui tires toujours la langue et fr&eacute;tilles de la
+queue, nous pouvons partir: la journ&eacute;e n'a pas &eacute;t&eacute; perdue. Demain nous
+reviendrons.</p>
+
+<p>Renseignement pris, mon Odyn&egrave;re ne r&eacute;pond pas &agrave; ce que j'attendais. Ce
+n'est pas l'esp&egrave;ce dont parle R&eacute;aumur (<i>Odynerus spinip&eacute;s</i>); ce n'est
+pas davantage l'esp&egrave;ce &eacute;tudi&eacute;e par L. Dufour (<i>Odynerus Reaumurii</i>);
+c'en est une autre (<i>Odynerus reniformis</i> Latr.), diff&eacute;rente quoique
+adonn&eacute;e &agrave; la m&ecirc;me industrie. D&eacute;j&agrave; le naturaliste des Landes s'&eacute;tait
+laiss&eacute; prendre &agrave; cette parit&eacute; d'architecture, de provisions, de m&oelig;urs;
+il croyait avoir sous les yeux la Gu&ecirc;pe solitaire de R&eacute;aumur lorsqu'en
+r&eacute;alit&eacute; son constructeur de tubes diff&eacute;rait sp&eacute;cifiquement.</p>
+
+<p>L'ouvrier nous est connu; reste &agrave; conna&icirc;tre l'&oelig;uvre. L'entr&eacute;e du nid
+s'ouvre dans la paroi verticale du talus. C'est un trou rond sur le bord
+duquel est ma&ccedil;onn&eacute; un tube courbe dont l'orifice est tourn&eacute; vers le bas.
+Construit avec les d&eacute;blais de la galerie en construction, ce vestibule
+tubulaire se compose de grains terreux, non dispos&eacute;s en assises
+continues et laissant de petits intervalles vides. C'est un ouvrage &agrave;
+jour, une dentelle d'argile. La longueur en est d'un pouce environ, et
+le diam&egrave;tre int&eacute;rieur de cinq millim&egrave;tres. &Agrave; ce portique fait suite la
+galerie, de m&ecirc;me diam&egrave;tre et plongeant obliquement dans le sol jusqu'&agrave;
+la profondeur d'un d&eacute;cim&egrave;tre et demi &agrave; peu pr&egrave;s. L&agrave;, ce couloir
+principal se ramifie en brefs corridors, qui donnent chacun acc&egrave;s dans
+une cellule ind&eacute;pendante de ses voisines. Chaque larve a sa chambre,
+dont le service peut se faire par une voie sp&eacute;ciale. J'en ai compt&eacute;
+jusqu'&agrave; dix, et peut-&ecirc;tre y en a-t-il davantage. Ces chambres n'ont rien
+de particulier ni pour le travail ni pour l'ampleur; ce sont de simples
+culs-de-sac terminant les corridors d'acc&egrave;s. Il y en a d'horizontales,
+il y en a de plus ou moins inclin&eacute;es, sans r&egrave;gle fixe. Quand une cellule
+contient ce qu'elle doit contenir, l'&oelig;uf et les vivres, l'Odyn&egrave;re en
+ferme l'entr&eacute;e avec un opercule de terre; puis elle en creuse une autre
+dans le voisinage, lat&eacute;ralement &agrave; la galerie principale. Enfin la voie
+commune des cellules est obstru&eacute;e de terre, le tube de l'entr&eacute;e est
+d&eacute;moli pour fournir des mat&eacute;riaux au travail de l'int&eacute;rieur, et tout
+vestige du logis dispara&icirc;t.</p>
+
+<p>La couche ext&eacute;rieure du talus est de l'argile cuite au soleil, presque
+de la brique. C'est avec peine que je l'entame en me servant d'une
+petite houlette de poche. Par-dessous, c'est beaucoup moins dur. Comment
+fait ce fr&ecirc;le mineur pour s'ouvrir une galerie dans cette brique? Il
+emploie, je ne peux en douter, la m&eacute;thode d&eacute;crite par R&eacute;aumur. Je
+reproduirai donc un passage du ma&icirc;tre pour donner &agrave; mes jeunes lecteurs
+un aper&ccedil;u des m&oelig;urs des Odyn&egrave;res, m&oelig;urs que ma tr&egrave;s petite colonie ne
+m'a pas permis d'observer dans tous les d&eacute;tails.</p>
+
+<p>&laquo;C'est vers la fin de mai que ces Gu&ecirc;pes se mettent &agrave; l'ouvrage, et on
+peut en voir d'occup&eacute;es &agrave; travailler pendant tout le mois de juin.
+Quoique leur v&eacute;ritable objet ne soit que de creuser dans le sable un
+trou profond de quelques pouces, et dont le diam&egrave;tre surpasse peu celui
+de leur corps, on leur en croirait un autre; car, pour parvenir &agrave; faire
+ce trou, elles construisent en dehors un tuyau creux qui a pour base le
+contour de l'entr&eacute;e du trou, et qui, apr&egrave;s avoir suivi une direction
+perpendiculaire au plan o&ugrave; est cette ouverture, se contourne en bas. Ce
+tuyau s'allonge &agrave; mesure que le trou devient plus profond; il est
+construit du sable qui en a &eacute;t&eacute; tir&eacute;; il est fait en filigrane grossier
+ou en esp&egrave;ce de guillochis. Il est form&eacute; par de gros filets grain&eacute;s,
+tortueux, qui ne se touchent pas partout. Les vides qu'ils laissent
+entre eux le font para&icirc;tre construit avec art; cependant il n'est qu'une
+sorte d'&eacute;chafaudage au moyen duquel les man&oelig;uvres de la m&egrave;re sont plus
+promptes et plus s&ucirc;res.</p>
+
+<p>&laquo;Quoique je connusse les deux dents de ces insectes pour de fort bons
+instruments, capables d'entamer des corps tr&egrave;s durs, l'ouvrage qu'elles
+avaient &agrave; faire me paraissait un peu rude pour elles. Le sable contre
+lequel elles avaient &agrave; agir, ne le c&eacute;dait gu&egrave;re en duret&eacute; &agrave; la pierre
+commune; du moins les ongles attaquaient avec peu de succ&egrave;s sa couche
+ext&eacute;rieure, plus dess&eacute;ch&eacute;e que le reste par les rayons du soleil. Mais
+&eacute;tant parvenu &agrave; observer ces ouvri&egrave;res au moment o&ugrave; elles commen&ccedil;aient &agrave;
+percer un trou, elles m'apprirent qu'elles n'avaient pas besoin de
+mettre leurs dents &agrave; une aussi forte &eacute;preuve.</p>
+
+<p>&laquo;Je vis que la Gu&ecirc;pe commence par ramollir le sable qu'elle veut
+enlever. Sa bouche verse dessus une ou deux gouttes d'eau qui sont bues
+promptement par le sable: dans l'instant, il devient une p&acirc;te molle que
+les dents ratissent et d&eacute;tachent sans peine. Les deux jambes de la
+premi&egrave;re paire se pr&eacute;sentent aussit&ocirc;t pour le r&eacute;unir en une petite
+pelote, grosse environ comme un grain de groseille. C'est avec cette
+premi&egrave;re pelote d&eacute;tach&eacute;e que la Gu&ecirc;pe jette les fondements du tuyau que
+nous avons d&eacute;crit. Elle porte sa pelote de mortier sur le bord du trou
+qu'elle vint de faire en l'enlevant; ses dents et ses pattes la
+contournent, l'aplatissent et lui font prendre plus de hauteur qu'elle
+n'en avait. Cela fait, la Gu&ecirc;pe se remet &agrave; d&eacute;tacher du sable et se
+charge d'une autre pelote de mortier. Bient&ocirc;t elle parvient &agrave; avoir tir&eacute;
+assez de sable pour rendre l'entr&eacute;e du trou sensible, et avoir fait la
+base du tuyau.</p>
+
+<p>&laquo;Mais l'ouvrage ne peut aller vite qu'autant que la Gu&ecirc;pe est en &eacute;tat
+d'humecter le sable. Elle est oblig&eacute;e de se d&eacute;ranger pour renouveler sa
+provision d'eau. Je ne sais si elle allait simplement se charger d'eau &agrave;
+quelque ruisseau, ou si elle tirait de quelque plante ou de quelque
+fruit une eau plus gluante; ce que je sais mieux, c'est qu'elle ne
+tardait pas &agrave; revenir et &agrave; travailler avec une nouvelle ardeur. J'en
+observai une qui parvint dans une heure environ &agrave; donner au trou la
+longueur de son corps et &eacute;leva un tuyau aussi haut que le trou &eacute;tait
+profond. Au bout de quelques heures, le tuyau &eacute;tait &eacute;lev&eacute; de deux pouces
+et elle continuait encore &agrave; approfondir le trou qui &eacute;tait au-dessous.</p>
+
+<p>&laquo;Il ne m'a pas paru qu'elle e&ucirc;t de r&egrave;gle par rapport &agrave; la profondeur
+qu'elle lui donne. J'en ai trouv&eacute; dont le trou &eacute;tait &agrave; plus de quatre
+pouces de l'ouverture, d'autres dont le trou n'en &eacute;tait distant que de
+deux ou trois pouces. Sur tel trou on voit aussi un tuyau deux ou trois
+fois plus long que celui d'un autre. Tout le mortier enlev&eacute; du trou
+n'est pas toujours employ&eacute; &agrave; sa prolongation. Dans le cas o&ugrave; elle lui a
+donn&eacute; &agrave; son gr&eacute; une longueur suffisante, on la voit simplement arriver &agrave;
+l'orifice du tuyau, avancer la t&ecirc;te par del&agrave; le bord et jeter aussit&ocirc;t
+sa pelote, qui tombe &agrave; terre. Aussi ai-je observ&eacute; souvent une quantit&eacute;
+de d&eacute;combres au pied de certains trous.</p>
+
+<p>&laquo;La fin pour laquelle ce trou est perc&eacute; dans un massif de mortier ou de
+sable ne saurait para&icirc;tre &eacute;quivoque: il est clair qu'il est destin&eacute; &agrave;
+recevoir un &oelig;uf avec une provision d'aliments. Mais on ne voit pas de
+m&ecirc;me &agrave; quelle fin cette m&egrave;re a b&acirc;ti le tuyau de mortier. En continuant &agrave;
+suivre ses travaux, on saura qu'il est pour elle ce qu'un tas de
+moellons bien arrang&eacute; est pour les ma&ccedil;ons qui b&acirc;tissent un mur. Tout le
+trou qu'elle a creus&eacute; ne doit pas servir de logement &agrave; la larve qui doit
+na&icirc;tre dedans; une portion lui suffira. Il a &eacute;t&eacute; cependant n&eacute;cessaire
+qu'il f&ucirc;t fouill&eacute; jusqu'&agrave; une certaine profondeur, afin que la larve ne
+se trouv&acirc;t pas expos&eacute;e &agrave; une chaleur trop grande, quand les rayons du
+soleil tomberont sur la couche ext&eacute;rieure de sable. Elle ne doit habiter
+que le fond du trou. La m&egrave;re sait la capacit&eacute; qu'elle doit laisser vide
+et elle la conserve; mais elle bouche tout le reste, et elle fait
+rentrer dans la partie sup&eacute;rieure du trou tout ce qu'il faut du sable
+qu'elle en a &ocirc;t&eacute;, pour le boucher. C'est pour avoir ce mortier &agrave; sa
+port&eacute;e, qu'elle a form&eacute; ce tuyau. Une fois l'&oelig;uf d&eacute;pos&eacute; et la provision
+d'aliments mise &agrave; sa port&eacute;e, on voit la m&egrave;re venir ronger le bout du
+tuyau, apr&egrave;s l'avoir mouill&eacute;, porter cette pelote dans l'int&eacute;rieur, et
+revenir ensuite en prendre d'autres de la m&ecirc;me mani&egrave;re, jusqu'&agrave; ce que
+le trou soit bouch&eacute; jusqu'&agrave; l'orifice.&raquo;</p>
+
+<p>R&eacute;aumur continue en parlant des vivres amass&eacute;s dans les cellules, des
+<i>vers verts</i> comme il les appelle, insoucieux de l'affreuse consonance.
+N'ayant pas vu les m&ecirc;mes choses parce que mon Odyn&egrave;re est d'esp&egrave;ce
+diff&eacute;rente, je reprends la parole. Je n'ai fait le d&eacute;nombrement des
+pi&egrave;ces de gibier que pour trois cellules: la colonie &eacute;tait pauvre; il
+fallait la m&eacute;nager si je voulais jusqu'au bout suivre l'histoire. Dans
+l'une d'elles, avant que les provisions fussent entam&eacute;es, j'ai compt&eacute;
+vingt-quatre pi&egrave;ces; dans chacune des deux autres, &eacute;galement intactes,
+j'en ai compt&eacute; vingt-deux. R&eacute;aumur ne trouvait que huit &agrave; douze pi&egrave;ces
+dans le garde-manger de son Odyn&egrave;re; et L. Dufour, dans le magasin &agrave;
+vivres de la sienne, constatait une broch&eacute;e de dix &agrave; douze. La mienne
+exige la double douzaine, deux fois plus, ce qui peut s'expliquer par un
+gibier de moindre taille. Aucun hym&eacute;nopt&egrave;re d&eacute;pr&eacute;dateur &agrave; ma
+connaissance, &agrave; part les Bembex, qui approvisionnent au jour le jour,
+n'approche de cette prodigalit&eacute; en nombre. Deux douzaines de vermisseaux
+pour le repas d'un seul. Que nous sommes loin de l'unique chenille de
+l'Ammophile h&eacute;riss&eacute;e; quelles d&eacute;licates pr&eacute;cautions doivent &ecirc;tre prises
+pour la s&eacute;curit&eacute; de l'&oelig;uf au milieu de cette foule! Une scrupuleuse
+attention est ici n&eacute;cessaire si nous voulons bien nous rendre compte des
+dangers auxquels l'&oelig;uf de l'Odyn&egrave;re est expos&eacute; et des moyens qui le
+tirent de p&eacute;ril.</p>
+
+<p>Et d'abord, le gibier, quel est-il? Il consiste en vermisseaux de la
+grosseur d'une aiguille &agrave; tricoter et d'une longueur un peu variable.
+Les plus grands mesurent un centim&egrave;tre. La t&ecirc;te est petite, d'un noir
+intense et luisant. Les anneaux sont d&eacute;pourvus de pattes, soit vraies,
+soit fausses comme celles des chenilles; mais tous, sans exception, sont
+munis, pour organes ambulatoires, d'une paire de petits mamelons
+charnus. Ces vermisseaux, quoique de m&ecirc;me esp&egrave;ce d'apr&egrave;s l'ensemble des
+caract&egrave;res, varient de coloration. Ils sont d'un vert p&acirc;le, jaun&acirc;tre,
+avec deux larges bandes longitudinales d'un rose tendre chez les uns,
+d'un vert plus ou moins fonc&eacute; chez les autres. Entre ces deux bandes
+r&egrave;gne, sur le dos, un lis&eacute;r&eacute; d'un jaune p&acirc;le. Tout le corps est sem&eacute; de
+petits tubercules noirs, portant un cil au sommet. L'absence de pattes
+d&eacute;montre que ce ne sont pas des chenilles, des larves de l&eacute;pidopt&egrave;re.
+D'apr&egrave;s les exp&eacute;riences d'Audoin, les vers verts de R&eacute;aumur sont les
+larves d'un curculionide, le <i>Phytonomus variabilis</i>, h&ocirc;te des champs de
+luzerne. Mes vermisseaux, roses ou verts, appartiendraient-ils aussi &agrave;
+quelque petit Charan&ccedil;on? C'est fort possible.</p>
+
+<p>R&eacute;aumur qualifie de vivants les vers dont se composaient les provisions
+de son Odyn&egrave;re; il essaya d'en &eacute;lever esp&eacute;rant en voir provenir une
+mouche ou un scarab&eacute;e. L. Dufour, de son c&ocirc;t&eacute;, les appelle des chenilles
+vivantes. Aux deux observateurs n'a pas &eacute;chapp&eacute; la mobilit&eacute; du gibier
+servi; ils ont eu sous les yeux des vermisseaux qui s'agitent et donnent
+les signes d'une pleine vie.</p>
+
+<p>Ce qu'ils ont vu, je le revois. Mes petites larves se tr&eacute;moussent;
+roul&eacute;es d'abord en forme d'anneau, elles se d&eacute;roulent, puis s'enroulent
+encore si je fais seulement tourner avec lenteur le petit tube de verre
+o&ugrave; je les ai renferm&eacute;es. Au contact d'une pointe d'aiguille, elles se
+d&eacute;m&egrave;nent brusquement. Quelques-unes parviennent &agrave; se d&eacute;placer. En
+m'occupant de l'&eacute;ducation de l'&oelig;uf de l'Odyn&egrave;re, j'ouvrais la cellule
+suivant sa longueur, de fa&ccedil;on &agrave; la r&eacute;duire &agrave; un demi-canal; puis dans
+cette rigole maintenue horizontale, je disposais un petit nombre de
+pi&egrave;ces de gibier. Le lendemain j'en trouvais habituellement quelqu'une
+qui s'&eacute;tait laiss&eacute;e choir, preuve d'une agitation, d'un d&eacute;placement
+alors m&ecirc;me que rien ne troublait le repos.</p>
+
+<p>Ces larves, j'en ai la ferme conviction, ont &eacute;t&eacute; bless&eacute;es par
+l'aiguillon de l'Odyn&egrave;re, car celle-ci ne doit pas porter &eacute;p&eacute;e
+uniquement pour la parade. Poss&eacute;dant une arme, elle s'en sert. Toutefois
+la blessure est si l&eacute;g&egrave;re, que R&eacute;aumur et L. Dufour ne l'ont pas
+soup&ccedil;onn&eacute;e. Pour eux, la proie est vivante; pour moi, elle l'est &agrave; tr&egrave;s
+peu pr&egrave;s. Dans ces conditions, on voit &agrave; quels p&eacute;rils serait expos&eacute;
+l'&oelig;uf de l'Odyn&egrave;re sans les pr&eacute;cautions d'une prudence exquise. Ils
+sont l&agrave;, ces remuants vermisseaux, au nombre de deux douzaines dans la
+m&ecirc;me cellule, c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te avec l'&oelig;uf qu'un rien peut compromettre. Par
+quels moyens ce germe, si d&eacute;licat, &eacute;chappera-t-il aux dangers de la
+cohue?</p>
+
+<p>Comme je l'avais pr&eacute;vu, guid&eacute; par l'argumentation, l'&oelig;uf est suspendu
+au plafond du logis. Un tr&egrave;s court filament le fixe &agrave; la paroi
+sup&eacute;rieure, et le laisse pendre libre dans l'espace. &Agrave; la vue de cet
+&oelig;uf, tremblotant au bout de son fil pour la moindre secousse, et
+affirmant par ses oscillations la justesse de mes aper&ccedil;us th&eacute;oriques,
+j'eus, la premi&egrave;re fois, un de ces moments de joie intime qui
+d&eacute;dommagent de bien des ennuis. Je devais en avoir bien d'autres, ainsi
+qu'on le verra. Suivre avec amour, patience et coup d'&oelig;il exerc&eacute; les
+investigations dans le monde des insectes, nous r&eacute;serve toujours quelque
+merveille. L'&oelig;uf, disons-nous, se balance au plafond, retenu par un fil
+tr&egrave;s court et d'une extr&ecirc;me finesse. La cellule est tant&ocirc;t horizontale
+et tant&ocirc;t oblique. Dans le premier cas, l'&oelig;uf est dispos&eacute;
+perpendiculaire &agrave; l'axe de la cellule, et son extr&eacute;mit&eacute; inf&eacute;rieure
+arrive &agrave; une paire de millim&egrave;tres de la paroi oppos&eacute;e; dans le second
+cas, l'&oelig;uf, qui suit la verticale, fait avec cet axe un angle plus ou
+moins aigu.</p>
+
+<p>J'ai voulu suivre &agrave; loisir, avec les commodit&eacute;s d'observation du chez
+soi, les progr&egrave;s de cet &oelig;uf pendulaire. Pour l'&oelig;uf de l'Eum&egrave;ne
+d'Am&eacute;d&eacute;e, c'est presque impraticable, &agrave; cause de la cellule non
+transportable avec le bloc qui lui sert le plus souvent de base. Pareil
+domicile exige l'observation sur les lieux m&ecirc;mes. La demeure de
+l'Odyn&egrave;re n'a pas le m&ecirc;me inconv&eacute;nient. Une cellule &eacute;tant mise &agrave; jour et
+se trouvant dans l'&eacute;tat que je d&eacute;sire, je cerne le logis avec la pointe
+du couteau, de mani&egrave;re &agrave; d&eacute;tacher un cylindre de terre o&ugrave; cette cellule
+est comprise, mais r&eacute;duite &agrave; un demi-canal pour ne rien cacher de ce qui
+doit s'y passer. Les provisions sont extraites pi&egrave;ce par pi&egrave;ce avec tous
+les m&eacute;nagements, et transvas&eacute;es &agrave; part dans un tube de verre. J'&eacute;viterai
+ainsi les accidents que la foule grouillante des vers pourrait
+occasionner pendant les in&eacute;vitables secousses du trajet. L'&oelig;uf reste
+seul, se balan&ccedil;ant dans l'enceinte vide. Un fort tube re&ccedil;oit le cylindre
+de terre, que je cale avec des coussinets de coton. Le butin est mis
+dans une bo&icirc;te de fer-blanc, que je porte &agrave; la main et dans la position
+convenable pour que l'&oelig;uf garde la verticale sans heurter les parois.</p>
+
+<p>Jamais je n'avais op&eacute;r&eacute; de d&eacute;m&eacute;nagement qui n&eacute;cessit&acirc;t pareilles
+d&eacute;licatesses. Un faux mouvement pouvait faire rompre le fil suspenseur,
+si d&eacute;licat qu'il fallait la loupe pour le distinguer; des oscillations
+d'ampleur trop grande pouvaient meurtrir l'&oelig;uf contre les parois de la
+cellule; il fallait se garder d'en faire une sorte de battant de
+clochette heurtant son enceinte de bronze. Je cheminais donc avec une
+raideur automatique, tout d'une pi&egrave;ce, &agrave; pas m&eacute;thodiquement combin&eacute;s.
+Quelle mauvaise rencontre s'il &eacute;tait survenu quelque connaissance avec
+qui il convient de s'arr&ecirc;ter un moment, de causer un peu, d'&eacute;changer une
+poign&eacute;e de main: une distraction de ma part ruinerait peut-&ecirc;tre mes
+projets! Quelle rencontre plus mauvaise encore si Bull, qui ne peut
+supporter un regard de travers, se trouvait nez &agrave; nez avec quelque
+rival, et, lui gardant rancune, se jetait sur lui? Il e&ucirc;t fallu mettre
+fin &agrave; la bagarre pour &eacute;viter le scandale d'un chien bien &eacute;lev&eacute;
+intol&eacute;rant pour le chien villageois. La querelle faisait crouler tout
+mon &eacute;chafaudage exp&eacute;rimental. Et dire que les vives pr&eacute;occupations d'une
+personne non tout &agrave; fait d&eacute;pourvue de sens se trouvent parfois sous la
+d&eacute;pendance d'une querelle de roquets!</p>
+
+<p>Dieu soit lou&eacute;! la route est d&eacute;serte, le trajet se fait sans encombre;
+le fil, mon grand souci, ne se rompt pas; l'&oelig;uf n'est pas meurtri; tout
+est en ordre. La petite motte de terre est mise en lieu s&ucirc;r, avec la
+cellule dans une position horizontale. &Agrave; proximit&eacute; de l'&oelig;uf, je dispose
+trois ou quatre des vermisseaux recueillis: la totalit&eacute; des provisions
+serait une cause de trouble maintenant que la cellule n'a que la moiti&eacute;
+de sa paroi et se trouve r&eacute;duite &agrave; un demi-canal. Le surlendemain, je
+trouve l'&oelig;uf &eacute;clos. La jeune larve, de couleur jaune, est appendue par
+son extr&eacute;mit&eacute; post&eacute;rieure, la t&ecirc;te en bas. Elle en est &agrave; son premier
+ver, dont la peau d&eacute;j&agrave; devient flasque. Le cordon suspenseur consiste
+dans le court filament qui soutenait l'&oelig;uf, plus la d&eacute;pouille de
+celui-ci, d&eacute;pouille r&eacute;duite &agrave; une sorte de ruban chiffonn&eacute;. Pour rester
+invagin&eacute;e dans le bout de ce ruban creux, l'extr&eacute;mit&eacute; post&eacute;rieure du
+nouveau-n&eacute; s'&eacute;trangle d'abord un peu, puis se renfle en bouton. Si je la
+trouble dans son repos, si les vivres remuent, la larve se retire en se
+contractant sur elle-m&ecirc;me, mais sans rentrer dans une gaine
+ascensionnelle comme le fait la larve de l'Eum&egrave;ne. Le cordon d'attache
+ne sert pas de fourreau de refuge, o&ugrave; la larve puisse rentrer; c'est
+pour elle une cha&icirc;ne d'ancre, qui lui donne appui au plafond et lui
+permet de se garer en se contractant &agrave; distance du tas de vivres. Le
+calme fait, la larve s'allonge et revient &agrave; son ver. Ainsi se passent
+les d&eacute;buts d'apr&egrave;s les observations faites, les unes chez moi dans mes
+bocaux &agrave; &eacute;ducation, les autres sur les lieux m&ecirc;mes lorsque j'exhumais
+des cellules contenant une larve assez jeune.</p>
+
+<p>En vingt-quatre heures, le premier ver est d&eacute;vor&eacute;. La larve alors m'a
+paru &eacute;prouver une mue. Du moins quelque temps elle reste inactive,
+contract&eacute;e; puis elle se d&eacute;tache du cordon. La voil&agrave; libre, en contact
+avec l'amas de vermisseaux, et dans l'impossibilit&eacute; d&eacute;sormais de se
+mettre &agrave; l'&eacute;cart. Le fil sauveteur n'a pas eu longue dur&eacute;e; il a prot&eacute;g&eacute;
+l'&oelig;uf, d&eacute;fendu l'&eacute;closion; mais la larve est bien faible encore et le
+p&eacute;ril n'a pas diminu&eacute;. Aussi allons-nous trouver d'autres moyens de
+protection.</p>
+
+<p>Par une exception bien &eacute;trange, dont je ne connais pas encore d'autre
+exemple, l'&oelig;uf est pondu avant que les provisions soient d&eacute;pos&eacute;es. J'ai
+vu des cellules ne contenant encore absolument rien en fait de vivres,
+et au plafond desquelles l'&oelig;uf cependant oscillait. J'en ai vu
+d'autres, toujours munies de l'&oelig;uf, qui n'avaient encore que deux ou
+trois pi&egrave;ces de gibier, d&eacute;but de la copieuse broch&eacute;e de vingt-quatre.
+Cette pr&eacute;cocit&eacute; de la ponte, qui fait disparate complet avec ce qui se
+passe chez les autres hym&eacute;nopt&egrave;res giboyeurs, a sa raison d'&ecirc;tre, nous
+allons le voir; elle a sa logique, qu'on ne se lasserait d'admirer.</p>
+
+<p>Cet &oelig;uf, pondu dans la cellule vide, n'est pas fix&eacute; au hasard, sur un
+point quelconque de la paroi, libre de partout; il est appendu non loin
+du fond, &agrave; l'oppos&eacute; de l'entr&eacute;e. R&eacute;aumur avait d&eacute;j&agrave; remarqu&eacute; cet
+emplacement de la larve naissante, mais sans insister sur ce d&eacute;tail dont
+il ne soup&ccedil;onnait pas l'importance. &laquo;Le ver, dit-il, na&icirc;t sur le fond du
+trou, c'est-&agrave;-dire sur le fond de la cellule.&raquo; Il ne parle pas de
+l'&oelig;uf, qu'il para&icirc;t ne pas avoir vu. Cette position du ver lui est si
+bien connue que, voulant essayer l'&eacute;ducation dans une cellule vitr&eacute;e,
+ouvrage de ses doigts, il place la larve au fond et les vivres
+au-dessus.</p>
+
+<p>Pourquoi vais-je m'arr&ecirc;ter sur un menu d&eacute;tail que raconte en quatre mots
+le c&eacute;l&egrave;bre historien des Odyn&egrave;res?&mdash;Petit d&eacute;tail, oh! non; mais bien
+condition majeure. Et voici pourquoi. L'&oelig;uf est pondu au fond, ce qui
+exige que la cellule soit vide et que l'approvisionnement se fasse apr&egrave;s
+la ponte. Maintenant les vivres sont emmagasin&eacute;s, une pi&egrave;ce apr&egrave;s
+l'autre et couche par couche, en avant de l'&oelig;uf; la cellule est bourr&eacute;e
+de gibier jusqu'&agrave; l'entr&eacute;e o&ugrave;, finalement, les scell&eacute;s sont mis.</p>
+
+<p>Parmi ces pi&egrave;ces, dont l'acquisition peut durer plusieurs jours, quelles
+sont les plus vieilles en date? Celles qui avoisinent l'&oelig;uf. Quelles
+sont les plus r&eacute;centes? Celles qui sont vers l'entr&eacute;e. Or, il est
+d'&eacute;vidence, l'observation directe, du reste, le prouve au besoin; il est
+d'&eacute;vidence, dis-je, que les vermisseaux entass&eacute;s diminuent d'un jour &agrave;
+l'autre de vigueur. Il suffit des effets d'un je&ucirc;ne prolong&eacute;, sans
+compter les d&eacute;sordres d'une blessure s'aggravant. La larve qui na&icirc;t au
+fond a donc &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle, dans son &acirc;ge tendre, les vivres de p&eacute;ril
+moindre, les plus vieux, les plus d&eacute;bilit&eacute;s par cons&eacute;quent. &Agrave; mesure
+qu'elle avance dans le tas, elle trouve un gibier plus r&eacute;cent, plus
+vigoureux aussi, mais l'attaque se fait sans danger parce que les forces
+sont venues.</p>
+
+<p>Ce progr&egrave;s du plus mortifi&eacute; &agrave; celui qui l'est moins, suppose que les
+vermisseaux ne troublent pas leur ordre de superposition. C'est ce qui a
+lieu en effet. Mes pr&eacute;d&eacute;cesseurs dans l'histoire des Odyn&egrave;res ont tous
+remarqu&eacute; l'enroulement en forme d'anneau qu'affectent les vers servis &agrave;
+la larve. &laquo;La cellule, dit R&eacute;aumur, &eacute;tait occup&eacute;e par des anneaux verts,
+au nombre de huit &agrave; douze. Chacun de ces anneaux consistait en une larve
+vermiforme, vivante, roul&eacute;e et appliqu&eacute;e exactement par le c&ocirc;t&eacute; du dos
+contre la paroi du trou. Ces vers ainsi pos&eacute;s les uns au-dessus des
+autres, et m&ecirc;me press&eacute;s, n'avaient pas la libert&eacute; de se mouvoir.&raquo;</p>
+
+<p>Je constate, &agrave; mon tour, des faits semblables dans mes deux douzaines de
+vermisseaux. Ils sont enroul&eacute;s en forme d'anneau; ils sont empil&eacute;s l'un
+sur l'autre, mais avec quelque confusion dans les rangs; de leur dos,
+ils touchent la paroi. Je n'attribuerai pas cette courbure annulaire &agrave;
+l'effet du coup d'aiguillon tr&egrave;s probablement re&ccedil;u car jamais je ne l'ai
+constat&eacute;e dans les chenilles op&eacute;r&eacute;es par les Ammophiles; je crois plut&ocirc;t
+que c'est une pose naturelle du ver pendant l'inaction, de m&ecirc;me que
+l'enroulement en volute est naturel aux Iules. Dans ce bracelet vivant,
+il y a tendance au retour vers la configuration rectiligne; c'est un arc
+band&eacute; qui fait effort contre l'obstacle qui l'entoure. Par le fait m&ecirc;me
+de son enroulement, chaque ver se maintient donc &agrave; peu pr&egrave;s en place, en
+pressant un peu du dos contre la paroi; et il s'y maintient alors m&ecirc;me
+que la cellule se rapproche de la verticale.</p>
+
+<p>D'ailleurs la forme de la loge a &eacute;t&eacute; calcul&eacute;e en vue de pareil mode
+d'emmagasinement. Dans la partie voisine de l'entr&eacute;e, partie que l'on
+pourrait appeler la soute aux vivres, la cellule est cylindrique,
+&eacute;troite, de fa&ccedil;on &agrave; ne pr&eacute;senter que le moindre large possible aux
+anneaux vivants, ainsi retenus en place sans pouvoir glisser. C'est l&agrave;
+que les vermisseaux sont empil&eacute;s, serr&eacute;s l'un contre l'autre. &Agrave; l'autre
+bout, vers le fond, la cellule se renfle en ovo&iuml;de pour laisser &agrave; la
+larve ses coud&eacute;es franches. La diff&eacute;rence est tr&egrave;s sensible dans les
+deux diam&egrave;tres. Vers l'entr&eacute;e, je trouve quatre millim&egrave;tres seulement;
+vers le fond, j'en trouve six. Au moyen de cette in&eacute;galit&eacute; d'ampleur, le
+logis comprend deux pi&egrave;ces: en avant, le magasin &agrave; vivres; en arri&egrave;re,
+la salle &agrave; manger. La spacieuse coupole des Eum&egrave;nes ne permet pas
+semblable am&eacute;nagement: les pi&egrave;ces de gibier y sont entass&eacute;es en
+d&eacute;sordre, les plus vieilles p&ecirc;le-m&ecirc;le avec les plus r&eacute;centes, et toutes
+non enroul&eacute;es, mais seulement infl&eacute;chies. La gaine ascensionnelle
+rem&eacute;die aux inconv&eacute;nients de cette confusion.</p>
+
+<p>Remarquons encore que le tassement des vivres n'est pas le m&ecirc;me d'une
+extr&eacute;mit&eacute; &agrave; l'autre de la broch&eacute;e de l'Odyn&egrave;re. Dans les cellules dont
+les provisions ne sont pas encore entam&eacute;es ou commencent &agrave; l'&ecirc;tre, je
+constate ceci: au voisinage de l'&oelig;uf ou de la larve r&eacute;cemment &eacute;close,
+en cette partie que je viens d'appeler la salle &agrave; manger, l'espace est
+incompl&egrave;tement occup&eacute;; quelques vermisseaux s'y trouvent, trois ou
+quatre, un peu isol&eacute;s du tas et laissant du large pour la s&eacute;curit&eacute; tant
+de l'&oelig;uf que de la jeune larve. Voil&agrave; le menu des premiers repas. S'il
+y a p&eacute;ril aux bouch&eacute;es du d&eacute;but, les plus chanceuses de toutes, le
+cordon sauveteur fournit un appui de retraite. Plus avant, le gibier
+s'entasse &agrave; rangs press&eacute;s, la pile des vermisseaux est continue.</p>
+
+<p>La larve, maintenant un peu forte, s'insinuera-t-elle sans prudence dans
+l'amas? Oh! que non. Les vivres sont consomm&eacute;s par ordre, des inf&eacute;rieurs
+aux sup&eacute;rieurs. La larve tire &agrave; elle, dans sa salle, un peu &agrave; l'&eacute;cart,
+l'anneau qui se pr&eacute;sente, le d&eacute;vore sans danger d'&ecirc;tre incommod&eacute;e par
+les autres, et de couche en couche consomme ainsi la broch&eacute;e de deux
+douzaines, toujours dans une parfaite s&eacute;curit&eacute;.</p>
+
+<p>Revenons sur nos pas et finissons par un court r&eacute;sum&eacute;. Le grand nombre
+de pi&egrave;ces servies dans une m&ecirc;me cellule et leur paralysie tr&egrave;s
+incompl&egrave;te, compromettent la s&eacute;curit&eacute; de l'&oelig;uf de l'hym&eacute;nopt&egrave;re et de
+sa larve naissante. Comment le p&eacute;ril sera-t-il conjur&eacute;? Voil&agrave; le
+probl&egrave;me, &agrave; solutions multiples. L'Eum&egrave;ne, avec son fourreau qui permet
+&agrave; la larve de remonter au plafond, nous en donne une; l'Odyn&egrave;re &agrave; son
+tour, nous donne la sienne, non moins ing&eacute;nieuse et bien plus
+compliqu&eacute;e.</p>
+
+<p>Il convient d'&eacute;viter &agrave; l'&oelig;uf ainsi qu'&agrave; la larve venant d'&eacute;clore, le
+p&eacute;rilleux contact du gibier. Un fil de suspension r&eacute;sout la difficult&eacute;.
+Jusque-l&agrave;, c'est la m&eacute;thode adopt&eacute;e par les Eum&egrave;nes; mais bient&ocirc;t la
+jeune larve, un premier vermisseau mang&eacute;, se laisse choir du fil qui lui
+donnait appui pour se contracter &agrave; l'&eacute;cart. Alors commence, pour son
+bien-&ecirc;tre, un encha&icirc;nement de conditions.</p>
+
+<p>La prudence exige que la tr&egrave;s jeune larve attaque d'abord les
+vermisseaux les plus inoffensifs, c'est-&agrave;-dire les plus mortifi&eacute;s par
+l'abstinence, enfin les vermisseaux mis en cellule les premiers; elle
+exige, en outre, que la consommation progresse des pi&egrave;ces les plus
+vieilles aux pi&egrave;ces les plus r&eacute;centes, pour avoir jusqu'&agrave; la fin du
+gibier frais. Dans ce but, une &eacute;trange exception est faite &agrave; la r&egrave;gle
+g&eacute;n&eacute;rale: l'&oelig;uf est pondu avant de proc&eacute;der &agrave; l'approvisionnement. Il
+est pondu au fond de la cellule; de cette mani&egrave;re les vivres entass&eacute;s se
+pr&eacute;senteront &agrave; la larve dans l'ordre d'anciennet&eacute;.</p>
+
+<p>Ce n'est pas assez; il importe que les vermisseaux ne puissent, en se
+mouvant, changer leur ordre de superposition. Le cas est pr&eacute;vu: la soute
+aux vivres est un cylindre &eacute;troit o&ugrave; le d&eacute;placement est difficile.</p>
+
+<p>Cela ne suffit pas: la larve doit avoir assez d'espace pour se mouvoir &agrave;
+l'aise. La condition est remplie: en arri&egrave;re, la cellule forme salle &agrave;
+manger relativement spacieuse.</p>
+
+<p>Est-ce tout? Pas encore. Cette salle &agrave; manger ne doit pas &ecirc;tre encombr&eacute;e
+comme le reste de la loge. On y a veill&eacute;: un petit nombre de pi&egrave;ces
+compose le service du d&eacute;but.</p>
+
+<p>Sommes-nous &agrave; la fin? Pas du tout. En vain le garde-manger est un &eacute;troit
+cylindre, si les vermisseaux s'&eacute;tirent, ils glisseront en long et
+viendront troubler le nourrisson dans sa retraite de l'arri&egrave;re-logis. On
+y a par&eacute;: le gibier choisi est une larve qui d'elle-m&ecirc;me se roule en
+bracelet, et par sa propre d&eacute;tente se maintient en place.</p>
+
+<p>Voil&agrave; par quelle s&eacute;rie de difficult&eacute;s ing&eacute;nieusement lev&eacute;es, l'Odyn&egrave;re
+parvient &agrave; laisser descendance. Ce que nous lui reconnaissons d'exquise
+pr&eacute;voyance confond d&eacute;j&agrave; l'esprit; que serait-ce si rien n'&eacute;chappait &agrave;
+nos regards obtus!</p>
+
+<p>L'insecte aurait-il acquis son savoir-faire, petit &agrave; petit, d'une
+g&eacute;n&eacute;ration &agrave; la suivante, par une longue suite d'essais fortuits, de
+t&acirc;tonnements aveugles? Un tel ordre na&icirc;trait-il du chaos; une telle
+pr&eacute;vision, du hasard; une telle sapience, de l'insens&eacute;? Le monde est-il
+soumis aux fatalit&eacute;s d'&eacute;volution du premier atome albumineux qui se
+coagula en cellule; ou bien est-il r&eacute;gi par une Intelligence? Plus je
+vois, plus j'observe, et plus cette Intelligence rayonne derri&egrave;re le
+myst&egrave;re des choses. Je sais bien qu'on ne manquera pas de me traiter
+d'abominable cause-finalier. Tr&egrave;s peu m'en soucie: l'un des signes
+d'avoir raison dans l'avenir, n'est-ce pas d'&ecirc;tre d&eacute;mod&eacute; dans le
+pr&eacute;sent?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">NOUVELLES RECHERCHES SUR LES CHALICODOMES</a></h3>
+
+
+<p>Ce chapitre et le suivant devaient &ecirc;tre d&eacute;di&eacute;s, sous forme de lettre, &agrave;
+l'illustre naturaliste anglais qui repose maintenant &agrave; Westminster, en
+face de Newton, &agrave; Charles Darwin. Mon devoir &eacute;tait de lui rendre compte
+du r&eacute;sultat de quelques exp&eacute;riences qu'il m'avait sugg&eacute;r&eacute;es dans notre
+correspondance, devoir bien doux pour moi, car si les faits, tels que je
+les observe, m'&eacute;loignent de ses th&eacute;ories, je n'ai pas moins en profonde
+v&eacute;n&eacute;ration sa noblesse de caract&egrave;re et sa candeur de savant. Je
+r&eacute;digeais ma lettre quand m'arriva la poignante nouvelle: l'excellent
+homme n'&eacute;tait plus; apr&egrave;s avoir sond&eacute; la grandiose question des
+origines, il &eacute;tait aux prises avec l'ultime et t&eacute;n&eacute;breux probl&egrave;me de
+l'au-del&agrave;. Je renonce donc &agrave; la forme &eacute;pistolaire, contresens devant la
+tombe de Westminster. Une r&eacute;daction impersonnelle, libre d'allures,
+exposera ce que j'avais &agrave; raconter sur un ton plus acad&eacute;mique.</p>
+
+<p>Un trait, entre tous, avait frapp&eacute; le savant anglais dans la lecture du
+premier volume de mes Souvenirs entomologiques: c'est la facult&eacute; que
+poss&egrave;dent les Chalicodomes de savoir retrouver leur nid apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute;
+d&eacute;pays&eacute;s &agrave; de grandes distances. Qu'ont-ils pour boussole dans ce voyage
+de retour, quel sens les guide? Le profond observateur me parlait alors
+d'une exp&eacute;rience qu'il avait toujours d&eacute;sir&eacute; de faire sur les pigeons,
+et qu'il avait toujours n&eacute;glig&eacute;e, absorb&eacute; par d'autres pr&eacute;occupations.
+Cette exp&eacute;rience, je pouvais la tenter avec mes hym&eacute;nopt&egrave;res. L'insecte
+rempla&ccedil;ant l'oiseau, le probl&egrave;me restait le m&ecirc;me. J'extrais de sa lettre
+le passage concernant l'&eacute;preuve &agrave; essayer:</p>
+
+<p><i>&laquo;Allow me to make a suggestion in relation to your wonderful account of
+insects finding their way home. I formerly wished to try it with
+pigeons; namely, to carry the insects in their paper cornets about a
+hundred paces in the opposite direction to that which you intended
+ultimately to carry them, but before turning round to return, to put the
+insects in a circular box with an axle which could be made to revolve
+very rapidly first in one direction and then in another, so as to
+destroy for a time all sense of direction in the insects. I have
+sometimes imagined that animal may feel in which direction they were at
+the first start carried.</i>&raquo;</p>
+
+<p>En somme, Charles Darwin me propose d'isoler mes hym&eacute;nopt&egrave;res chacun
+dans un cornet de papier, ainsi que je le faisais dans mes premi&egrave;res
+exp&eacute;riences, et de les transporter d'abord &agrave; une centaine de pas dans
+une direction oppos&eacute;e &agrave; celle que je me propose de suivre en dernier
+lieu. Les captifs sont alors mis dans une bo&icirc;te ronde qui tourne
+rapidement sur un axe, tant&ocirc;t dans un sens et tant&ocirc;t dans un autre.
+Ainsi sera d&eacute;truit chez eux, pour un certain temps, le sens de la
+direction. La rotation propre &agrave; d&eacute;sorienter &eacute;tant termin&eacute;e, on revient
+sur ses pas et l'on gagne le point o&ugrave; doit s'effectuer la mise en
+libert&eacute;.</p>
+
+<p>La m&eacute;thode d'exp&eacute;rimentation me parut tr&egrave;s ing&eacute;nieusement con&ccedil;ue. Avant
+d'aller &agrave; l'ouest, je me dirige &agrave; l'est. Dans l'obscurit&eacute; de leurs
+cornets, et par cela seul que je les d&eacute;place, mes prisonniers ont le
+sentiment de la direction que je leur fais suive. Si rien ne venait
+troubler cette impression du d&eacute;part, l'animal l'aurait pour guide &agrave; son
+retour. Ainsi s'expliquerait la rentr&eacute;e au nid de mes Chalicodomes
+d&eacute;pays&eacute;s &agrave; trois et quatre kilom&egrave;tres de distance. Mais lorsque les
+insectes sont assez impressionn&eacute;s par le d&eacute;placement &agrave; l'est, intervient
+la rotation rapide dans un sens puis dans l'autre, alternativement.
+D&eacute;sorient&eacute; par cette multiplicit&eacute; de circuits inverses, l'animal n'a pas
+connaissance de mon retour et reste sous l'impression du d&eacute;but. Je le
+transporte maintenant &agrave; l'ouest alors qu'il lui semble cheminer toujours
+vers l'est. Sous cette impression, l'animal doit &ecirc;tre d&eacute;rout&eacute;. Rendu
+libre, il s'envolera &agrave; l'oppos&eacute; de sa demeure, qu'il ne retrouvera
+jamais.</p>
+
+<p>Ce r&eacute;sultat me paraissait d'autant plus probable que j'entendais r&eacute;p&eacute;ter
+autour de moi, par les gens de la campagne, des faits bien propres &agrave;
+confirmer mes esp&eacute;rances. Favier, l'homme impayable pour ce genre de
+renseignements, me mit le premier sur la voie. Il me raconta que,
+lorsqu'on veut d&eacute;m&eacute;nager un chat d'une ferme dans une autre assez
+&eacute;loign&eacute;e, on le met dans un sac que l'on fait rapidement tourner au
+moment du d&eacute;part. On emp&ecirc;che ainsi l'animal de revenir &agrave; la maison
+quitt&eacute;e. Bien d'autres, apr&egrave;s Favier, me r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent la m&ecirc;me pratique. &Agrave;
+leur dire, la rotation dans un sac &eacute;tait infaillible; le chat d&eacute;rout&eacute; ne
+revenait plus. Je transmis en Angleterre ce que je venais d'apprendre;
+je racontai au philosophe de Down comment le paysan avait devanc&eacute; les
+investigations de la science. Charles Darwin &eacute;tait &eacute;merveill&eacute;; je
+l'&eacute;tais aussi, et nous comptions l'un et l'autre presque sur un succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Ces pourparlers avaient lieu en hiver; j'avais tout le temps de pr&eacute;parer
+l'exp&eacute;rimentation qui devait se faire au mois de mai suivant. &laquo;Favier,
+dis-je un jour &agrave; mon aide, il me faudrait les nids que vous savez. Allez
+chez le voisin, demandez-lui l'autorisation et montez sur le toit de son
+hangar, avec des tuiles neuves et du mortier que vous prendrez chez le
+ma&ccedil;on; vous enl&egrave;verez &agrave; la toiture une douzaine des tuiles les mieux
+garnies et vous les remplacerez &agrave; mesure.&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi fut fait. Le voisin se pr&ecirc;ta de tr&egrave;s bonne gr&acirc;ce &agrave; l'&eacute;change de
+tuiles, car il est oblig&eacute; de d&eacute;molir lui-m&ecirc;me, de temps en temps,
+l'ouvrage de l'abeille ma&ccedil;onne, s'il ne veut s'exposer &agrave; voir sa toiture
+crouler un jour. J'allais au-devant d'une r&eacute;paration d'une ann&eacute;e &agrave;
+l'autre tr&egrave;s urgente. Le soir-m&ecirc;me, j'&eacute;tais en possession de douze
+superbes fragments de nid, de forme rectangulaire et reposant chacun sur
+la face convexe d'une tuile, c'est-&agrave;-dire sur la face qui regardait
+l'int&eacute;rieur du hangar. J'eus la curiosit&eacute; de peser le plus volumineux:
+la romaine accusa seize kilogrammes. Or la toiture d'o&ugrave; il provenait
+&eacute;tait couverte de pareils blocs, contigus l'un &agrave; l'autre, sur une
+&eacute;tendue de soixante-dix tuiles. En ne prenant que la moiti&eacute; du poids
+pour faire la balance entre les plus gros amas et les plus petits, on
+trouve &agrave; la construction de l'hym&eacute;nopt&egrave;re le poids total de 56
+kilogrammes. Et encore m'affirme-t-on avoir vu mieux dans le hangar de
+mon voisin. Laissez faire l'abeille ma&ccedil;onne lorsque l'endroit lui pla&icirc;t,
+laissez accumuler les travaux de nombreuses g&eacute;n&eacute;rations, et t&ocirc;t ou tard
+la toiture s'effondrera sous la surcharge. Laissez vieillir les nids,
+laissez-les se d&eacute;tacher par fragments lorsque l'humidit&eacute; les aura
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute;s, et il vous tombera sur la t&ecirc;te des moellons &agrave; vous briser le
+cr&acirc;ne. Voil&agrave; le monument d'un insecte bien peu connu.<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a></p>
+
+<p>Pour le but principal que je me proposais, ces richesses ne suffisaient
+pas, non pour la quantit&eacute; mais pour la qualit&eacute;. Elles provenaient de
+l'habitation voisine, s&eacute;par&eacute;e de la mienne par un petit champ de bl&eacute; et
+d'oliviers. J'avais &agrave; craindre que les insectes issus de ces nids ne
+fussent influenc&eacute;s h&eacute;r&eacute;ditairement par leurs anc&ecirc;tres, h&ocirc;tes du hangar
+depuis de longues ann&eacute;es. L'abeille d&eacute;pays&eacute;e reviendrait peut-&ecirc;tre
+guid&eacute;e par l'habitude inv&eacute;t&eacute;r&eacute;e de sa famille; elle retrouverait le
+hangar de ses ascendants, et de l&agrave; regagnerait sans difficult&eacute; son nid.
+Puisqu'il est de mode aujourd'hui de faire jouer un tr&egrave;s grand r&ocirc;le &agrave;
+ces influences h&eacute;r&eacute;ditaires, il convient de les &eacute;liminer de mes
+exp&eacute;riences. Il me faut des abeilles &eacute;trang&egrave;res, transport&eacute;es de loin,
+pour lesquelles le retour &agrave; l'emplacement natal ne peut favoriser en
+rien le retour au nid d&eacute;plac&eacute;.</p>
+
+<p>Favier se chargea de l'affaire. Il avait d&eacute;couvert sur les bords de
+l'Aygues, &agrave; plusieurs kilom&egrave;tres du village, une masure abandonn&eacute;e o&ugrave;
+les Chalicodomes s'&eacute;taient &eacute;tablis en colonie tr&egrave;s populeuse. Il voulait
+prendre la brouette pour transporter les moellons &agrave; cellules; je l'en
+dissuadai: les cahotements du v&eacute;hicule sur des sentiers tr&egrave;s
+caillouteux, pouvaient compromettre le contenu des cellules. Une
+corbeille port&eacute;e sur l'&eacute;paule fut pr&eacute;f&eacute;r&eacute;e. Il s'adjoignit un aide et
+partit. L'exp&eacute;dition me valut quatre tuiles bien peupl&eacute;es. C'est tout ce
+qu'ils pouvaient porter &agrave; eux deux; et encore &agrave; leur arriv&eacute;e fallut-il
+payer la rasade: ils &eacute;taient &eacute;reint&eacute;s. Le Vaillant nous parle d'un nid
+de R&eacute;publicains dont il chargeait un chariot attel&eacute; de deux buffles. Mon
+Chalicodome rivalise avec l'oiseau de l'Afrique australe: le couple de
+buffles n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; de trop pour d&eacute;m&eacute;nager en entier le nid des bords
+de l'Aygues.</p>
+
+<p>Il s'agit maintenant d'installer mes tuiles. Je tiens &agrave; les avoir &agrave;
+port&eacute;e du regard, dans une situation qui me rende l'observation facile
+et m'&eacute;pargne les petites mis&egrave;res d'autrefois: ascensions continuelles &agrave;
+l'&eacute;chelle, longues stations sur un barreau de bois qui vous endolorit la
+plante des pieds, coups de soleil contre un mur devenu br&ucirc;lant. Il faut
+d'ailleurs que mes h&ocirc;tes se trouvent chez moi &agrave; peu pr&egrave;s comme chez eux.
+Il est de mon devoir de leur faire la vie douce, si je veux qu'ils
+s'attachent au nouveau logis. J'ai pr&eacute;cis&eacute;ment ce qui leur convient.</p>
+
+<p>Sous une terrasse s'ouvre un large porche dont les flancs sont visit&eacute;s
+par le soleil tandis que le fond est &agrave; l'ombre. Il y a part pour tous:
+l'ombre pour moi, le soleil pour mes pensionnaires. Chaque tuile est
+arm&eacute;e d'un crochet en fort fil de fer et appendue contre la paroi, &agrave; la
+hauteur des yeux. Une moiti&eacute; de mes nids est &agrave; droite, l'autre moiti&eacute;
+est &agrave; gauche. Le coup d'&oelig;il de l'ensemble est assez original. Qui entre
+et pour la premi&egrave;re fois voit mon &eacute;talage suppose d'abord des pi&egrave;ces de
+salaison, d'&eacute;paisses tranches de quelque lard exotique dont je h&acirc;te la
+dessiccation au soleil. L'erreur reconnue, on s'extasie devant ces
+ruches de mon invention. La nouvelle s'en r&eacute;pand dans le village et plus
+d'un en fait ses gorges chaudes. Je passe pour un apiculteur des
+abeilles b&acirc;tardes. Qui sait ce que cela doit me rapporter!</p>
+
+<p>Avril n'est pas fini, que mes ruches sont en pleine activit&eacute;. Au fort du
+travail, l'essaim forme une petite nu&eacute;e tourbillonnante, pleine de
+murmures. Le porche est un passage fr&eacute;quent&eacute;; il conduit &agrave; une pi&egrave;ce o&ugrave;
+s'entreposent diverses provisions domestiques. Le personnel de la maison
+d'abord me cherche noise pour avoir &eacute;tabli en notre intimit&eacute; cette
+dangereuse r&eacute;publique. On n'ose aller aux provisions: il faudrait
+traverser la nu&eacute;e d'abeilles, et gare les coups d'aiguillon. Il me faut
+d&eacute;montrer p&eacute;remptoirement que le danger est nul, que mon abeille est
+tr&egrave;s pacifique, incapable de d&eacute;gainer tant qu'elle n'est pas saisie.
+J'approche le visage de l'un des g&acirc;teaux de terre, jusqu'&agrave; presque le
+toucher, lorsqu'il est tout noir de ma&ccedil;onnes en travail; je prom&egrave;ne mes
+doigts dans les rangs, je d&eacute;pose quelques abeilles sur la main, je
+stationne au plus &eacute;pais du tourbillon, et jamais une piq&ucirc;re. Leur
+caract&egrave;re paisible m'est connu de longue date. Je partageais autrefois
+l'appr&eacute;hension commune, j'h&eacute;sitais &agrave; m'engager dans un essaim
+d'Anthophores ou de Chalicodomes; aujourd'hui je suis bien revenu de ces
+frayeurs. Ne tracassez pas la b&ecirc;te, et il ne lui arrivera pas une seule
+fois de songer &agrave; mal. Tout au plus, quelqu'une, par curiosit&eacute; plut&ocirc;t que
+par col&egrave;re, viendra planer devant votre figure, vous regarder avec
+obstination, mais avec le seul bourdonnement pour toute menace.
+Laissez-la faire: son examen est pacifique.</p>
+
+<p>En quelques s&eacute;ances, tout mon personnel fut rassur&eacute;: petits et grands
+allaient et revenaient sous le porche comme si de rien n'&eacute;tait. Mes
+abeilles, loin de rester un sujet de crainte, devenaient un sujet de
+distraction; chacun prenait plaisir &agrave; voir les progr&egrave;s de leurs
+industrieux travaux. Pour les &eacute;trangers, je me gardais bien de divulguer
+le secret. Si quelqu'un, appel&eacute; pour affaires, passait devant le porche
+au moment o&ugrave; je stationnais devant les g&acirc;teaux appendus, un court
+colloque s'engageait, dans le genre de celui-ci: &laquo;Elles vous connaissent
+donc, pour ne pas vous piquer?&mdash;Sans doute, elles me connaissent.&mdash;Et
+moi?&mdash;Vous, c'est autre chose.&raquo; l&agrave; l'on se tenait &agrave; respectueuse
+distance. C'est ce que je d&eacute;sirais.</p>
+
+<p>Il est temps de songer aux exp&eacute;rimentations. Les Chalicodomes destin&eacute;s
+au voyage doivent &ecirc;tre marqu&eacute;s d'un signe qui me les fasse reconna&icirc;tre.
+Une dissolution de gomme arabique, &eacute;paissie avec une poudre colorante,
+tant&ocirc;t rouge, tant&ocirc;t bleue ou d'autre teinte, est la mati&egrave;re que
+j'emploie pour marquer mes voyageurs. La diversit&eacute; de coloration
+m'emp&ecirc;che de confondre les sujets des divers essais.</p>
+
+<p>Lors de mes premi&egrave;res recherches, je marquais les abeilles sur les lieux
+m&ecirc;mes du l&acirc;cher. Pour cette op&eacute;ration, les insectes devaient &ecirc;tre tenus
+un &agrave; un entre les doigts, ce qui m'exposait &agrave; de fr&eacute;quentes piq&ucirc;res,
+plus irritantes, en se r&eacute;p&eacute;tant coup sur coup. Alors mes coups de pouce
+n'&eacute;taient pas toujours assez m&eacute;nag&eacute;s, au grand dommage des voyageurs,
+dont je pouvais ainsi fausser l'articulation des ailes et affaiblir
+l'essor. Cette m&eacute;thode m&eacute;ritait d'&ecirc;tre am&eacute;lior&eacute;e, tant dans mon int&eacute;r&ecirc;t
+que dans celui de l'insecte. Il fallait marquer l'hym&eacute;nopt&egrave;re, le
+d&eacute;payser, le rel&acirc;cher sans le saisir des doigts, sans le toucher une
+seule fois. &Agrave; ces d&eacute;licatesses d'ex&eacute;cution, l'exp&eacute;rience ne pouvait que
+gagner. Voici la m&eacute;thode adopt&eacute;e.</p>
+
+<p>Quand, le ventre plong&eacute; dans la cellule, elle brosse sa charge de
+pollen, ou bien quand elle ma&ccedil;onne, l'abeille est fort pr&eacute;occup&eacute;e de son
+travail. On peut alors ais&eacute;ment, sans l'effaroucher, lui marquer le
+dessus du thorax avec une paille tremp&eacute;e dans la glu color&eacute;e. L'insecte
+ne prend garde &agrave; ce l&eacute;ger attouchement. Il part; il revient charg&eacute; de
+mortier ou de pollen. On laisse ces voyages se r&eacute;p&eacute;ter jusqu'&agrave; ce que la
+marque du thorax soit parfaitement s&egrave;che, ce qui ne tarde pas avec le
+vif soleil n&eacute;cessaire aux travaux. Il s'agit alors de prendre
+l'hym&eacute;nopt&egrave;re et de l'emprisonner dans un cornet de papier, toujours
+sans le toucher. Rien de plus facile. Une petite &eacute;prouvette de verre est
+mise sur l'abeille, attentive &agrave; son &oelig;uvre; l'insecte, en partant, s'y
+engouffre, et de l&agrave; passe dans le cornet, aussit&ocirc;t clos et d&eacute;pos&eacute; dans
+la bo&icirc;te de fer-blanc qui servira au transport de l'ensemble. Au moment
+de la mise en libert&eacute;, il suffira d'ouvrir ces cornets. Toute la
+man&oelig;uvre s'accomplit ainsi sans employer une seule fois l'inqui&eacute;tante
+pression des doigts.</p>
+
+<p>Autre question &agrave; r&eacute;soudre avant de poursuivre. Quelle limite de temps
+m'imposerai-je lorsqu'il faudra d&eacute;nombrer les abeilles revenues au nid?
+Je m'explique. La tache que j'ai faite au milieu du thorax par le l&eacute;ger
+contact de ma paille englu&eacute;e, n'est pas des plus durables, elle adh&egrave;re
+aux poils simplement. Du reste, elle ne serait pas plus tenace si
+j'avais maintenu l'insecte entre les doigts. Or l'hym&eacute;nopt&egrave;re
+fr&eacute;quemment se brosse le dos, il s'&eacute;poussette chaque fois qu'il sort des
+galeries; d'ailleurs il expose sa toison &agrave; de continuels frottements
+contre les parois de la cellule, o&ugrave; il faut entrer, d'o&ugrave; il faut sortir
+pour chaque apport de miel. Un Chalicodome, si bien v&ecirc;tu d'abord,
+devient d&eacute;penaill&eacute;; sa fourrure est tondue, ras&eacute;e par le travail, de
+m&ecirc;me que tombe en loques la blouse de l'ouvrier.</p>
+
+<p>Il y a plus. Pour passer la nuit et les journ&eacute;es de mauvais temps, le
+Chalicodome des murailles se tient dans une des cellules de son d&ocirc;me, o&ugrave;
+il plonge, la t&ecirc;te en bas. Le Chalicodome des hangars, tant qu'il y a
+des galeries libres, fait &agrave; peu pr&egrave;s de m&ecirc;me: il se r&eacute;fugie dans ces
+galeries, mais la t&ecirc;te &agrave; l'entr&eacute;e. Une fois ces vieux domiciles utilis&eacute;s
+et la construction de nouvelles cellules commenc&eacute;e, une autre retraite
+est choisie. Dans l'harmas, ai-je dit, sont des amas de pierres
+destin&eacute;es au mur d'enceinte. C'est l&agrave; que mes Chalicodomes passent la
+nuit. Dans l'interstice de deux pierres superpos&eacute;es et mal jointes, ils
+se retirent par groupes nombreux, entass&eacute;s p&ecirc;le-m&ecirc;le, les deux sexes &agrave;
+la fois. Tel de ces groupes en comprend une paire de centaines. Le
+dortoir le plus fr&eacute;quent est une &eacute;troite rainure. L&agrave; chacun se blottit,
+le plus avant possible, le dos dans la rainure. J'en vois de renvers&eacute;s,
+le ventre en l'air, comme gens en sommeil. Si le mauvais temps survient,
+si le ciel se voile de nuages, si la bise souffle, ils ne bougent de
+leur asile.</p>
+
+<p>Toutes ces conditions r&eacute;unies font que je ne peux compter sur une longue
+permanence de la tache faite au thorax. De jour, les coups de brosse
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;s, les frictions contre les parois des galeries, assez promptement
+l'effacent; de nuit, c'est pire encore, dans l'&eacute;troit dortoir o&ugrave; les
+Chalicodomes se r&eacute;fugient par centaines. Apr&egrave;s une nuit pass&eacute;e dans
+l'interstice de deux pierres, il est prudent de ne plus compter sur la
+marque faite la veille. Donc le d&eacute;nombrement des retours au nid doit se
+faire tout de suite; le lendemain il serait trop tard. Ainsi, dans
+l'impossibilit&eacute; o&ugrave; je serais de reconna&icirc;tre les sujets dont la tache a
+disparu pendant la nuit, je rel&egrave;verai uniquement les hym&eacute;nopt&egrave;res
+revenus le jour m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Reste &agrave; s'occuper de la machine rotatoire. Ch. Darwin me conseille une
+bo&icirc;te ronde mise en mouvement au moyen d'un axe et d'une manivelle. Je
+n'ai rien de pareil sous la main. Il sera plus simple et tout aussi
+efficace d'employer le moyen du campagnard qui veut d&eacute;router son chat en
+le faisant tourner dans un sac. Mes insectes, isol&eacute;s chacun dans un
+cornet de papier, seront d&eacute;pos&eacute;s dans une bo&icirc;te de fer-blanc, les
+cornets seront cal&eacute;s de fa&ccedil;on &agrave; &eacute;viter les chocs pendant la rotation;
+enfin la bo&icirc;te sera fix&eacute;e &agrave; un cordon, et je ferai tourner le tout &agrave; la
+mani&egrave;re d'une fronde. Avec cette machine, rien de plus ais&eacute; que
+d'obtenir telle rapidit&eacute; que je voudrai, telle vari&eacute;t&eacute; de mouvements
+contraires que je jugerai propres &agrave; d&eacute;sorienter mes captifs. Je peux
+faire tourner ma fronde dans un sens puis dans un autre,
+alternativement; je peux en ralentir, en acc&eacute;l&eacute;rer la vitesse; il m'est
+loisible de lui faire d&eacute;crire des courbes boucl&eacute;es en 8 et entrem&ecirc;l&eacute;es
+de cercles; si je pirouette en m&ecirc;me temps sur les talons, rien ne
+m'emp&ecirc;che d'ajouter un degr&eacute; de plus &agrave; cette complication en faisant
+mouvoir ma fronde suivant tous les azimuts. C'est ainsi que j'op&eacute;rerai.</p>
+
+<p>Le 2 mai 1880, je marque de blanc sur le thorax dix Chalicodomes occup&eacute;s
+&agrave; des travaux divers: les uns explorent les g&acirc;teaux de terre pour faire
+choix d'un emplacement, d'autres ma&ccedil;onnent, d'autres approvisionnent. La
+tache s&egrave;che, je les prends et les dispose comme il vient d'&ecirc;tre dit. Ils
+sont transport&eacute;s d'abord &agrave; un demi-kilom&egrave;tre dans une direction oppos&eacute;e
+&agrave; celle que je me propose de suivre. Un sentier qui longe mon habitation
+se pr&ecirc;te &agrave; cette man&oelig;uvre pr&eacute;paratoire; j'esp&egrave;re bien m'y trouver seul
+au moment o&ugrave; je balancerai ma fronde. Une croix est au bout; je m'arr&ecirc;te
+au pied de cette croix. L&agrave;, rotation de mes abeilles suivant toutes les
+r&egrave;gles. Or, tandis que je fais d&eacute;crire &agrave; la bo&icirc;te des cercles inverses
+et des courbes boucl&eacute;es, tandis que je pirouette sur les talons pour
+atteindre les divers azimuts, une bonne femme vient &agrave; passer, et me
+regarde avec des yeux, oh! mais des yeux.... Au pied de la croix, et en
+ce sot exercice! On en parla. C'&eacute;tait acte de n&eacute;cromancie N'avais-je pas
+d&eacute;terr&eacute; un mort, ces jours pass&eacute;s! Oui, j'avais visit&eacute; une s&eacute;pulture
+pr&eacute;historique, j'en avais extrait de v&eacute;n&eacute;rables tibias aux fortes
+ar&ecirc;tes, une vaisselle mortuaire et pour viatique du grand voyage
+quelques &eacute;paules de cheval. J'avais fait cela et on le savait.
+Maintenant, pour achever l'homme mal fam&eacute;, on le trouve au pied d'une
+croix, livr&eacute; &agrave; de sataniques exercices.</p>
+
+<p>N'importe, et ce n'est pas petit courage de ma part, la rotation est
+d&ucirc;ment accomplie devant ce t&eacute;moin impr&eacute;vu. Je reviens alors sur mes pas
+et me dirige &agrave; l'ouest de S&eacute;rignan. Je prends les sentiers les plus
+d&eacute;serts, je coupe &agrave; travers champs pour &eacute;viter, si possible, nouvelle
+rencontre. Il ne manquerait plus que d'&ecirc;tre vu lorsque j'ouvrirai mes
+cornets et l&acirc;cherai mes mouches. &Agrave; mi-chemin, pour rendre mon exp&eacute;rience
+plus d&eacute;cisive, je renouvelle la rotation, aussi compliqu&eacute;e que la
+premi&egrave;re. Je la renouvelle une troisi&egrave;me fois sur les lieux choisis
+comme point de mise en libert&eacute;.</p>
+
+<p>C'est au fond d'une plaine caillouteuse, avec maigres rideaux
+d'amandiers et de ch&ecirc;nes verts &ccedil;&agrave; et l&agrave;. En marchant d'un bon pas, j'ai
+mis trente minutes pour faire le trajet, en ligne droite. La distance
+est donc de trois kilom&egrave;tres environ. Le temps est beau, le ciel clair
+avec un tr&egrave;s l&eacute;ger souffle du nord. Je m'assieds &agrave; terre, en face du
+midi, pour que les insectes aient libres la direction de leur nid et la
+direction oppos&eacute;e. Je les l&acirc;che &agrave; deux heures un quart. Aussit&ocirc;t le
+cornet ouvert, les hym&eacute;nopt&egrave;res tournent pour la plupart &agrave; diverses
+reprises autour de moi, puis prennent un vol fougueux dont la direction
+est celle de S&eacute;rignan, autant que je peux en juger. L'observation est
+difficultueuse, le d&eacute;part ayant lieu brusquement lorsque l'insecte a
+fait deux ou trois fois le tour de ma personne, bloc suspect qu'il
+semble vouloir reconna&icirc;tre avant de partir. Un quart d'heure apr&egrave;s, ma
+fille a&icirc;n&eacute;e, Antonia, qui se tient en observation aupr&egrave;s des nids, voit
+arriver le premier voyageur. &Agrave; mon retour, dans la soir&eacute;e, deux autres
+rentrent. Total, trois de revenus le jour m&ecirc;me sur dix d&eacute;pays&eacute;s.</p>
+
+<p>Le lendemain, je reprends l'exp&eacute;rience. Dix Chalicodomes sont marqu&eacute;s de
+rouge, ce qui me permettra de les distinguer de ceux qui sont revenus la
+veille et de ceux qui peuvent revenir encore avec la tache blanche
+conserv&eacute;e. M&ecirc;mes pr&eacute;cautions, m&ecirc;mes rotations, m&ecirc;mes lieux que la
+premi&egrave;re fois; seulement je ne fais pas de rotation en chemin, je me
+borne &agrave; celle du d&eacute;part et &agrave; celle de l'arriv&eacute;e. Les insectes sont
+l&acirc;ch&eacute;s &agrave; onze heures quinze minutes. J'ai pr&eacute;f&eacute;r&eacute; le matin comme
+pr&eacute;sentant plus d'animation dans les travaux de l'hym&eacute;nopt&egrave;re. L'un est
+revu au nid par Antonia &agrave; onze heures vingt minutes. En supposant que ce
+soit le premier l&acirc;ch&eacute;, il lui a suffi de cinq minutes pour faire le
+trajet. Mais rien ne dit que ce ne soit un autre, et alors il lui a
+fallu moins. C'est la plus grande vitesse qu'il m'ait &eacute;t&eacute; possible de
+constater. &Agrave; midi je suis de retour, et j'en prends en peu de temps
+trois autres. Je n'en vois plus dans le reste de la soir&eacute;e. Total,
+quatre de revenus sur dix.</p>
+
+<p>Le 4 mai, temps tr&egrave;s clair, calme et chaud, favorable &agrave; mes exp&eacute;riences.
+Je prends cinquante Chalicodomes marqu&eacute;s de bleu. La distance &agrave;
+parcourir est toujours la m&ecirc;me. Premi&egrave;re rotation apr&egrave;s avoir transport&eacute;
+mes insectes &agrave; quelques centaines de pas en sens inverse de la direction
+finale; en outre, trois rotations en chemin; une cinqui&egrave;me rotation au
+point de mise en libert&eacute;. S'ils ne sont pas d&eacute;sorient&eacute;s cette fois, ce
+ne sera pas ma faute d'avoir tourn&eacute; et retourn&eacute;. &Agrave; neuf heures et vingt
+minutes, je commence d'ouvrir mes cornets. L'heure est un peu matinale,
+aussi mes hym&eacute;nopt&egrave;res, rendus &agrave; la libert&eacute;, restent un moment ind&eacute;cis,
+paresseux; mais apr&egrave;s un court bain de soleil sur une pierre o&ugrave; je les
+d&eacute;pose, ils prennent leur essor. Je suis assis &agrave; terre, faisant face au
+midi. &Agrave; ma gauche est S&eacute;rignan, &agrave; ma droite Piolenc. Lorsque la rapidit&eacute;
+du vol me laisse reconna&icirc;tre la direction suivie, je vois mes lib&eacute;r&eacute;s
+dispara&icirc;tre &agrave; ma gauche. Quelques-uns, mais rares, vont au midi; deux ou
+trois vont &agrave; l'est ou &agrave; ma droite. Je ne parle pas du nord, pour lequel
+je fais &eacute;cran. En somme, la grande majorit&eacute; prend la gauche,
+c'est-&agrave;-dire la direction du nid. La mise en libert&eacute; se termine &agrave; neuf
+heures quarante minutes. L'un des cinquante voyageurs se trouve d&eacute;marqu&eacute;
+dans le cornet de papier. Je le d&eacute;falque du total, r&eacute;duit ainsi &agrave;
+quarante-neuf.</p>
+
+<p>D'apr&egrave;s Antonia, surveillant le retour, les premiers arriv&eacute;s ont paru &agrave;
+neuf heures trente-cinq minutes, soit quinze minutes apr&egrave;s le
+commencement du l&acirc;cher. &Agrave; midi, il y en a onze d'arriv&eacute;s; et &agrave; quatre
+heures du soir, dix-sept. L&agrave; se termine le recensement. Total dix-sept
+sur quarante-neuf.</p>
+
+<p>Une quatri&egrave;me exp&eacute;rience est r&eacute;solue le 14 mai. Le temps est magnifique,
+avec un l&eacute;ger souffle du nord. Je prends vingt Chalicodomes marqu&eacute;s de
+rose, &agrave; huit heures du matin. Rotation au d&eacute;part apr&egrave;s recul pr&eacute;alable
+en sens inverse de la direction &agrave; suivre, deux rotations en chemin, une
+quatri&egrave;me &agrave; l'arriv&eacute;e. Tous ceux dont je peux suivre l'essor se dirigent
+&agrave; ma gauche, c'est-&agrave;-dire vers S&eacute;rignan. J'avais pris cependant mes
+pr&eacute;cautions pour laisser indiff&eacute;rent le choix entre les deux directions
+oppos&eacute;es, j'avais fait en particulier &eacute;loigner mon chien qui se trouvait
+&agrave; ma droite. Aujourd'hui les hym&eacute;nopt&egrave;res ne tournent pas autour de moi;
+quelques-uns s'envolent directement; les autres, en plus grand nombre,
+&eacute;tourdis peut-&ecirc;tre par le tangage du transport et le roulis des coups de
+fronde, prennent pied &agrave; quelques m&egrave;tres de distance, semblent attendre
+d'&ecirc;tre un peu revenus &agrave; eux, puis s'envolent vers la gauche. Cet &eacute;lan
+g&eacute;n&eacute;ral a &eacute;t&eacute; reconnu toutes les fois que l'observation &eacute;tait possible.
+J'&eacute;tais de retour &agrave; neuf heures quarante-cinq minutes. Deux abeilles &agrave;
+tache rose sont pr&eacute;sentes, dont l'une ma&ccedil;onne, la pelote de mortier
+entre les mandibules. &Agrave; une heure de l'apr&egrave;s-midi, il y en avait sept
+d'arriv&eacute;es; je n'en ai pas vu d'autres dans le reste de la journ&eacute;e.
+Total, sept sur vingt.</p>
+
+<p>Tenons-nous-en l&agrave;; l'exp&eacute;rience est suffisamment r&eacute;p&eacute;t&eacute;e, mais elle ne
+conclut pas comme l'esp&eacute;rait Charles Darwin, comme je l'esp&eacute;rais aussi,
+surtout apr&egrave;s ce qu'on m'avait racont&eacute; sur le chat. En vain, suivant la
+recommandation faite, je transporte d'abord mes insectes en sens inverse
+du point o&ugrave; je dois les l&acirc;cher; en vain, lorsque je vais revenir sur mes
+pas, je fais tourner ma fronde avec toute la complication rotatoire que
+je peux imaginer; en vain, croyant augmenter les difficult&eacute;s, je r&eacute;p&egrave;te
+la rotation jusqu'&agrave; cinq fois, au d&eacute;part, en chemin, &agrave; l'arriv&eacute;e: rien
+n'y fait: les Chalicodomes reviennent, et la proportion des retours dans
+la m&ecirc;me journ&eacute;e oscille entre 30 et 40 pour 100. Il m'en co&ucirc;te
+d'abandonner une id&eacute;e sugg&eacute;r&eacute;e par un tel ma&icirc;tre et caress&eacute;e d'autant
+plus volontiers que je la croyais apte &agrave; donner une solution d&eacute;finitive.
+Les faits sont l&agrave;, plus &eacute;loquents que tous les ing&eacute;nieux aper&ccedil;us, et le
+probl&egrave;me reste tout aussi t&eacute;n&eacute;breux que jamais.</p>
+
+<p>L'ann&eacute;e suivante, 1881, je repris l'exp&eacute;rimentation, mais dans un autre
+sens. Jusqu'ici j'avais op&eacute;r&eacute; en plaine. Pour revenir au nid, mes
+d&eacute;pays&eacute;s n'avaient &agrave; franchir que de faibles obstacles, les haies et les
+bouquets d'arbres des cultures. Je me propose aujourd'hui d'ajouter aux
+difficult&eacute;s de la distance les difficult&eacute;s des lieux &agrave; parcourir.
+Laissant de c&ocirc;t&eacute; toute rotation, tout recul, choses reconnues inutiles,
+je songe &agrave; l&acirc;cher mes Chalicodomes au plus &eacute;pais des bois de S&eacute;rignan.
+Comment sortiront-ils de ce labyrinthe o&ugrave;, dans les premiers temps,
+j'avais besoin d'une boussole pour me retrouver? De plus, j'aurai avec
+moi un aide, une paire d'yeux plus jeunes que les miens et plus aptes &agrave;
+suivre le premier essor de mes insectes. Cet &eacute;lan du d&eacute;but, dans la
+direction du nid, s'est reproduit d&eacute;j&agrave; bien souvent et commence &agrave; me
+pr&eacute;occuper plus que le retour lui-m&ecirc;me. Un &eacute;l&egrave;ve en pharmacie, pour
+quelques jours chez ses parents, sera mon collaborateur oculaire. Avec
+lui, je suis &agrave; mon aise; la science ne lui est pas &eacute;trang&egrave;re.</p>
+
+<p>Le 16 mai a lieu l'exp&eacute;dition dans les bois. Le temps est chaud, avec
+tournure d'orage qui couve. Vent du midi sensible, mais insuffisant pour
+contrarier mes voyageurs. Quarante Chalicodomes sont captur&eacute;s. Pour
+abr&eacute;ger les pr&eacute;paratifs, &agrave; cause de la distance, je ne les marque pas
+sur les g&acirc;teaux; je les marquerai sur les lieux du d&eacute;part, au moment de
+les l&acirc;cher. C'est l'ancienne m&eacute;thode, fertile en piq&ucirc;res; mais je la
+pr&eacute;f&egrave;re aujourd'hui pour gagner du temps. Je mets une heure pour me
+rendre sur les lieux. La distance, d&eacute;duction faite des sinuosit&eacute;s, est
+ainsi d'environ quatre kilom&egrave;tres.</p>
+
+<p>L'emplacement choisi doit me laisser reconna&icirc;tre la direction du premier
+essor. J'adopte un point d&eacute;nud&eacute; au milieu des taillis. Tout autour,
+vaste nappe de bois &eacute;pais, qui ferme de tous c&ocirc;t&eacute;s l'horizon; au sud, du
+c&ocirc;t&eacute; des nids, un rideau de collines d'une centaine de m&egrave;tres
+d'&eacute;l&eacute;vation au-dessus du point o&ugrave; je suis. Le vent est faible, mais il
+souffle en sens inverse du trajet que doivent faire mes insectes pour
+rentrer chez eux. Je tourne le dos &agrave; S&eacute;rignan, de mani&egrave;re qu'en
+s'&eacute;chappant de mes doigts les abeilles, pour revenir au nid, auront &agrave;
+fuir lat&eacute;ralement, &agrave; ma gauche et &agrave; ma droite; je marque les
+Chalicodomes et les l&acirc;che un &agrave; un. L'op&eacute;ration commence &agrave; dix heures
+vingt minutes.</p>
+
+<p>Une moiti&eacute; des abeilles se montre assez paresseuse, volette un peu, se
+laisse aller &agrave; terre, semble reprendre ses esprits, puis part. L'autre
+moiti&eacute; a les allures plus d&eacute;cid&eacute;es. Bien que les insectes aient &agrave; lutter
+contre le faible vent du midi qui souffle, ils prennent, &agrave; leur premier
+essor, la direction du nid. Tous vont au sud apr&egrave;s avoir d&eacute;crit quelques
+cercles, quelques crochets autour de nous. Il n'y a pas d'exception pour
+aucun de ceux dont il nous est possible de suivre le d&eacute;part. Le fait est
+constat&eacute; par moi et mon coll&egrave;gue avec pleine &eacute;vidence. Mes Chalicodomes
+mettent le cap au sud comme si quelque boussole leur indiquait le rumb
+du vent.</p>
+
+<p>&Agrave; midi, je suis de retour. Aucun des d&eacute;pays&eacute;s n'est au nid, mais
+quelques minutes apr&egrave;s, j'en prends deux. &Agrave; deux heures, leur nombre est
+de neuf. Mais voici que le ciel s'obscurcit; le vent souffle assez fort
+et l'orage menace. Il n'y a plus &agrave; compter sur d'autres arrivants. Total
+9 sur 40 ou 22 pour 100.</p>
+
+<p>La proportion est plus faible que les pr&eacute;c&eacute;dentes, variant de 30 &agrave; 40 p.
+100. Faut-il mettre ce r&eacute;sultat sur le compte des difficult&eacute;s &agrave; vaincre?
+Les Chalicodomes se seraient-ils &eacute;gar&eacute;s dans le d&eacute;dale de la for&ecirc;t? Il
+est prudent de ne pas se prononcer: d'autres causes sont intervenues qui
+peuvent avoir diminu&eacute; le nombre des retours. J'ai marqu&eacute; les insectes
+sur les lieux, je les ai mani&eacute;s, et je n'affirmerais pas que tous soient
+sortis bien dispos de mes doigts irrit&eacute;s par les piq&ucirc;res. Et puis, le
+ciel s'est fait nuageux, l'orage est imminent. En ce mois de mai, si
+variable, si capricieux dans la r&eacute;gion, on ne peut gu&egrave;re compter sur une
+journ&eacute;e continue de beau temps. &Agrave; une matin&eacute;e superbe rapidement succ&egrave;de
+une apr&egrave;s-midi troubl&eacute;e; mes exp&eacute;riences sur les Chalicodomes plusieurs
+fois se sont ressenties de ces variations. Tout bien pes&eacute;, j'inclinerais
+&agrave; croire que le retour &agrave; travers la montagne et la for&ecirc;t s'effectue
+aussi bien qu'&agrave; travers la plaine et les champs de bl&eacute;.</p>
+
+<p>Une derni&egrave;re ressource me reste pour essayer de d&eacute;sorienter mes
+hym&eacute;nopt&egrave;res. Je les transporterai d'abord &agrave; une grande distance: puis
+d&eacute;crivant un ample crochet, je reviendrai par une autre voie et je
+l&acirc;cherai mes prisonniers lorsque je me serai suffisamment rapproch&eacute; du
+village, &agrave; trois kilom&egrave;tres environ. Une voiture est ici n&eacute;cessaire. Mon
+collaborateur dans les bois m'offre sa carriole. Avec quinze
+Chalicodomes, nous partons tous les deux sur la route d'Orange, jusqu'au
+voisinage du viaduc. L&agrave; se pr&eacute;sente &agrave; droite le rectiligne ruban de
+l'antique voie romaine, la voie Domitia. Nous la suivons, remontant au
+nord vers les montagnes d'Uchaux, le pays classique des superbes
+fossiles turoniens. Puis on fait retour vers S&eacute;rignan par la route de
+Piolenc. La halte a lieu &agrave; la hauteur de la campagne de Font-Claire,
+dont la distance au village est de deux kilom&egrave;tres et demi. Sur la carte
+de l'&eacute;tat-major, le lecteur suivra facilement mon itin&eacute;raire, et il
+verra que le crochet d&eacute;crit mesure bien pr&egrave;s de neuf kilom&egrave;tres.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, Favier venait me rejoindre &agrave; Font-Claire, par la route
+directe, celle de Piolenc. Il portait avec lui quinze Chalicodomes
+destin&eacute;s &agrave; servir de terme de comparaison avec les miens. Me voil&agrave; donc
+en possession de deux s&eacute;ries d'insectes. Quinze, marqu&eacute;s de rose, ont
+fait le crochet de neuf kilom&egrave;tres; quinze, marqu&eacute;s de bleu, sont venus
+par &agrave; voie directe, la voie la plus courte pour le retour au nid. Le
+temps est chaud, tr&egrave;s clair et bien calme; je ne peux mieux d&eacute;sirer pour
+le succ&egrave;s de l'exp&eacute;rience. La mise en libert&eacute; a lieu vers midi.</p>
+
+<p>&Agrave; cinq heures du soir, le nombre des arriv&eacute;es est de 7 pour les
+Chalicodomes roses, ceux que j'ai cru d&eacute;sorienter par un long circuit en
+voiture; il est de 6 pour les Chalicodomes bleus, ceux qui sont venus en
+ligne directe &agrave; Font-Claire. Les deux proportions, 46 et 40 pour 100, se
+balancent presque; et le l&eacute;ger exc&egrave;s pour les insectes qui ont fait le
+circuit est &eacute;videmment un r&eacute;sultat accidentel dont il n'y a pas lieu de
+tenir compte. Le crochet d&eacute;crit ne peut avoir favoris&eacute; le retour; mais
+il est certain aussi qu'il ne l'a pas contrari&eacute;.</p>
+
+<p>La d&eacute;monstration est suffisante. Ni les mouvements enchev&ecirc;tr&eacute;s d'une
+rotation comme je l'ai d&eacute;crite; ni l'obstacle de collines &agrave; franchir et
+de bois &agrave; traverser; ni les emb&ucirc;ches d'une voie qui s'avance, r&eacute;trograde
+et revient par un ample circuit, ne peuvent troubler les Chalicodomes
+d&eacute;pays&eacute;s et les emp&ecirc;cher de revenir au nid. J'avais fait part &agrave; Ch.
+Darwin de mes premiers r&eacute;sultats n&eacute;gatifs, ceux de la rotation.
+S'attendant &agrave; un succ&egrave;s, il fut tr&egrave;s surpris de l'&eacute;chec. Ses pigeons,
+s'il avait eu le loisir de les exp&eacute;rimenter, se seraient comport&eacute;s comme
+mes hym&eacute;nopt&egrave;res; la rotation pr&eacute;alable ne les aurait pas troubl&eacute;s. Le
+probl&egrave;me exigeait une autre m&eacute;thode, et voici ce qui me fut propos&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;<i>To place the insect within an induction coil, so as to disturb any
+magnetic or diamagnetic sensibility which it seems just possible that
+they may possess.</i>&raquo;</p>
+
+<p>Assimiler un animal &agrave; une aiguille aimant&eacute;e et le soumettre &agrave; un courant
+d'induction pour troubler son magn&eacute;tisme ou son diamagn&eacute;tisme, me parut,
+je ne le cacherai pas, une id&eacute;e singuli&egrave;re, digne d'une imagination aux
+abois. J'ai m&eacute;diocre confiance dans notre physique lorsqu'elle pr&eacute;tend
+expliquer la vie; cependant ma d&eacute;f&eacute;rence pour l'illustre ma&icirc;tre m'aurait
+fait recourir aux bobines d'induction si j'avais eu les appareils
+convenables. Mais, dans mon village, nulle ressource savante; si je veux
+une &eacute;tincelle &eacute;lectrique, j'en suis r&eacute;duit &agrave; frotter une feuille de
+papier sur les genoux. Mon cabinet de physique est riche d'un aimant, et
+voil&agrave; tout. Cette p&eacute;nurie connue, une autre m&eacute;thode me fut soumise, plus
+simple que la premi&egrave;re, et d'un r&eacute;sultat plus s&ucirc;r, d'apr&egrave;s Darwin
+lui-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&laquo;To make a very thin needle into a magnet: then breaking it into very
+short pieces, which would still be magnetic, and fastening one of these
+pieces with some cement on the thorax to the insects to be experimented
+on. I believe that such a little magnet, from its close proximity to the
+nervous system of the insect, would affect it more than would the
+terrestrial currents.&raquo;</p>
+
+<p>L'id&eacute;e persiste de faire de l'animal une sorte de barreau aimant&eacute;. Les
+courants terrestres le guident dans son retour au nid. C'est une
+boussole vivante qui, soustraite &agrave; l'action de la terre par le voisinage
+d'un aimant, ne pourra plus s'orienter. Avec un petit aimant fix&eacute; sur le
+thorax, parall&egrave;lement au syst&egrave;me nerveux, et de plus grande influence
+que le magn&eacute;tisme terrestre &agrave; cause de sa proximit&eacute;, l'insecte perdra sa
+facult&eacute; de direction. En &eacute;crivant ces lignes, je m'abrite sous l'immense
+renom du savant instigateur de l'id&eacute;e. Venant d'un humble, comme je le
+suis, cela ne para&icirc;trait pas s&eacute;rieux. L'obscurit&eacute; ne peut avoir de ces
+audaces th&eacute;oriques.</p>
+
+<p>L'exp&eacute;rience semble facile; elle ne d&eacute;passe pas mes moyens d'action.
+Essayons-la. Par la friction avec mon barreau aimant&eacute;, je convertis en
+aimant une tr&egrave;s fine aiguille, dont je garde seulement la partie la plus
+d&eacute;li&eacute;e, la pointe, sur une longueur de 5 &agrave; 6 millim&egrave;tres. Ce fragment
+est un aimant complet: il attire, il repousse une autre aiguille
+aimant&eacute;e et suspendue &agrave; un fil. Le moyen de le fixer sur le thorax de
+l'insecte est un peu embarrassant. Mon aide en ce moment, l'&eacute;l&egrave;ve en
+pharmacie, met &agrave; contribution tous les agglutinatifs de son officine. Le
+meilleur est une sorte de sparadrap qu'il pr&eacute;pare expr&egrave;s avec un tissu
+tr&egrave;s fin. Il pr&eacute;sente l'avantage de pouvoir &egrave;re ramolli au fourneau de
+la pipe allum&eacute;e quand viendra le moment d'op&eacute;rer dans la campagne.</p>
+
+<p>Je d&eacute;coupe dans ce sparadrap un petit carr&eacute; proportionn&eacute; au thorax de
+l'insecte, et j'engage la pointe aimant&eacute;e dans quelques fils du tissu.
+Il suffit maintenant de ramollir un peu la glu et d'appliquer aussit&ocirc;t
+l'objet sur le dos du Chalicodome, le tron&ccedil;on d'aiguille &eacute;tant dirig&eacute;
+suivant la longueur de l'insecte. D'autres appareils semblables sont
+pr&eacute;par&eacute;s et leurs p&ocirc;les reconnus, afin qu'il me soit loisible de diriger
+le p&ocirc;le austral pour les uns vers la t&ecirc;te de l'animal, pour les autres
+vers l'extr&eacute;mit&eacute; oppos&eacute;e.</p>
+
+<p>Avec mon aide, une r&eacute;p&eacute;tition de la man&oelig;uvre est d'abord entreprise il
+convient de se faire un peu la main avant de tenter l'exp&eacute;rience au
+loin. D'ailleurs je tiens &agrave; reconna&icirc;tre comment se comportera l'insecte
+sous le harnais magn&eacute;tique. Je prends un Chalicodome travaillant &agrave; une
+cellule que je marque, et je le transporte dans mon cabinet, situ&eacute; dans
+une autre aile de l'habitation. La machine aimant&eacute;e est fix&eacute;e sur le
+thorax, et l'insecte l&acirc;ch&eacute;. Aussit&ocirc;t libre, l'hym&eacute;nopt&egrave;re se laisse
+choir et se roule, comme affol&eacute;, sur le parquet de l'appartement. Il
+reprend l'essor, se laisse retomber, tournoie sur les flancs, sur le
+dos, se heurte aux obstacles, bruit et se d&eacute;m&egrave;ne en des mouvements
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s; enfin, par la fen&ecirc;tre ouverte, il fuit d'un &eacute;lan imp&eacute;tueux.</p>
+
+<p>Qu'est ceci? L'aimant para&icirc;t agir d'une &eacute;trange fa&ccedil;on sur le syst&egrave;me
+nerveux de l'exp&eacute;riment&eacute;! Quel d&eacute;sordre! quel affolement! En perdant la
+tramontane sous l'influence de mes artifices, l'insecte &eacute;tait comme
+ahuri. Allons au nid, voir ce qui se passe. L'attente n'est pas longue:
+mon insecte revient, mais d&eacute;barrass&eacute; de son attirail magn&eacute;tique. Je le
+reconnais aux traces de glu que portent encore les poils du thorax. Il
+revient &agrave; sa cellule et reprend ses travaux.</p>
+
+<p>Soup&ccedil;onneux quand j'interroge l'inconnu, peu enclin &agrave; conclure avant
+d'avoir pes&eacute; le pour et le contre, je sens le doute me gagner au sujet
+de ce que je viens de voir. Est-ce bien l'influence magn&eacute;tique qui vient
+de troubler si &eacute;trangement mon hym&eacute;nopt&egrave;re? Lorsqu'il se d&eacute;menait &agrave;
+outrance, s'escrimant des pattes et des ailes sur le parquet, lorsqu'il
+s'est enfui effar&eacute;, l'insecte subissait-il la domination de l'aimant
+fix&eacute; sur le thorax? Mon engin aurait-il contrari&eacute; en son syst&egrave;me nerveux
+l'influence directrice des courants terrestres? Ou bien son affolement
+&eacute;tait-il le simple r&eacute;sultat d'un harnais insolite? C'est &agrave; voir, et &agrave;
+l'instant.</p>
+
+<p>Un autre appareil est fabriqu&eacute;, mais muni d'un court f&eacute;tu de paille &agrave; la
+place de l'aimant. L'insecte qui le porte sur le dos se roule &agrave; terre,
+tournoie, s'agite en d&eacute;sordre comme le premier, jusqu'&agrave; ce que la
+machine g&ecirc;nante soit d&eacute;tach&eacute;e, emportant avec elle une partie de la
+toison du thorax. La paille produit les m&ecirc;mes effets que l'aimant,
+c'est-&agrave;-dire que le magn&eacute;tisme est hors de cause dans ce qui vient de se
+passer. Mon engin, dans les deux cas, est attirail incommode dont
+l'insecte cherche aussit&ocirc;t &agrave; se d&eacute;barrasser par tous les moyens &agrave; lui
+possibles. Attendre de lui des actes normaux tant qu'il portera sur le
+thorax un appareil, aimant&eacute; ou non, c'est vouloir &eacute;tudier les m&oelig;urs
+r&eacute;guli&egrave;res d'un chien qu'on aurait affol&eacute; en lui suspendant un vieux
+po&ecirc;lon au bout de la queue. L'exp&eacute;rience de l'aimant est impraticable.
+Que donnerait-elle si l'animal s'y pr&ecirc;tait? &Agrave; mon avis, elle ne
+donnerait rien. Pour le retour au nid, un aimant n'aurait pas plus
+d'influence qu'un bout de paille.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">HISTOIRE DE MES CHATS</a></h3>
+
+
+<p>Si la rotation est sans effet aucun pour d&eacute;sorienter l'insecte, quelle
+influence peut-elle avoir sur le chat? La m&eacute;thode de l'animal balanc&eacute;
+dans un sac pour emp&ecirc;cher le retour est-elle digne de confiance? Je l'ai
+cru d'abord, tant elle s'accordait avec l'id&eacute;e &eacute;mise par l'illustre
+ma&icirc;tre, id&eacute;e si pleine d'esp&eacute;rances. Maintenant, ma foi s'&eacute;branle,
+l'insecte me fait douter du chat. Si le premier revient apr&egrave;s avoir
+tourn&eacute;, pourquoi le second ne reviendrait-il pas? Me voici donc engag&eacute;
+dans de nouvelles recherches.</p>
+
+<p>Et d'abord jusqu'&agrave; quel point le chat m&eacute;rite-t-il le renom de savoir
+revenir au logis aim&eacute;, aux lieux de ses &eacute;bats amoureux, sur les toits et
+dans les greniers? On raconte sur son instinct les faits les plus
+curieux, les livres d'histoire naturelle enfantine regorgent de hauts
+faits qui font le plus grand honneur &agrave; ses talents de p&egrave;lerin. Je tiens
+ces r&eacute;cits en m&eacute;diocre estime; ils viennent d'observateurs improvis&eacute;s,
+sans critique, port&eacute;s &agrave; l'exag&eacute;ration. Il n'est pas donn&eacute; au premier
+venu de parler correctement de la b&ecirc;te. Lorsque quelqu'un qui n'est pas
+du m&eacute;tier me dit de l'animal: c'est noir, je commence par m'informer si
+par hasard ce ne serait pas blanc; et bien des fois le fait se trouve
+dans la proposition renvers&eacute;e. On me c&eacute;l&egrave;bre le chat comme expert en
+voyages. C'est bien: regardons-le comme un inepte voyageur. J'en serais
+l&agrave;, si je n'avais que le t&eacute;moignage des livres et des gens non habitu&eacute;s
+aux scrupules de l'examen scientifique. Heureusement j'ai connaissance
+de quelques faits qui ne laissent aucune prise &agrave; mon scepticisme. Le
+chat m&eacute;rite r&eacute;ellement sa r&eacute;putation de perspicace p&egrave;lerin. Racontons
+ces faits.</p>
+
+<p>Un jour, c'&eacute;tait &agrave; Avignon, parut sur la muraille du jardin un mis&eacute;rable
+chat, le poil en d&eacute;sordre, les flancs creux, le dos dentel&eacute; par la
+maigreur. Il miaulait de famine. Mes enfants, tr&egrave;s jeunes alors, eurent
+piti&eacute; de sa mis&egrave;re. Du pain tremp&eacute; dans du lait lui fut pr&eacute;sent&eacute; au bout
+d'un roseau. Il accepta. Les bouch&eacute;es se succ&eacute;d&egrave;rent si bien que, repu,
+il partit malgr&eacute; tous les &laquo;Minet! Minet!&raquo; de ses compatissants amis. La
+faim revint et l'affam&eacute; reparut au r&eacute;fectoire de la muraille. M&ecirc;me
+service de pain tremp&eacute; dans du lait, m&ecirc;mes douces paroles; il se laissa
+tenter. Il descendit. On put lui toucher le dos. Mon Dieu! qu'il &eacute;tait
+maigre!</p>
+
+<p>Ce fut la grande question du jour. On en parlait &agrave; table; on
+apprivoiserait le vagabond, on le garderait, on lui ferait une couchette
+de foin. C'&eacute;tait bien une belle affaire! Je vois encore, je verrai
+toujours le conseil d'&eacute;tourdis d&eacute;lib&eacute;rant sur le sort du chat. Ils
+firent tant que la sauvage b&ecirc;te resta. Bient&ocirc;t ce fut un superbe matou.
+Sa grosse t&ecirc;te ronde, ses jambes musculeuses, son pelage roux avec
+taches plus fonc&eacute;es, rappelaient un petit jaguar. On le nomma Jaunet &agrave;
+cause de sa couleur fauve. Une compagne lui advint plus tard, racol&eacute;e
+dans des circonstances &agrave; peu pr&egrave;s pareilles. Telle est l'origine de ma
+s&eacute;rie de Jaunets, que je conserve, depuis tant&ocirc;t une vingtaine d'ann&eacute;es,
+&agrave; travers les vicissitudes de mes d&eacute;m&eacute;nagements.</p>
+
+<p>Le premier de ces d&eacute;m&eacute;nagements eut lieu en 1870. Quelque peu avant, un
+ministre qui a laiss&eacute; de si profonds souvenirs dans l'Universit&eacute;,
+l'excellent M. Victor Duruy, avait institu&eacute; des cours pour
+l'enseignement secondaire des filles. Ainsi d&eacute;butait, dans la mesure du
+possible &agrave; cette &eacute;poque, la grande question qui s'agite aujourd'hui.
+Bien volontiers je pr&ecirc;tai mon humble concours &agrave; cette &oelig;uvre de lumi&egrave;re.
+Je fus charg&eacute; de l'enseignement des sciences physiques et naturelles.
+J'avais la foi et ne plaignais pas la peine; aussi rarement me suis-je
+trouv&eacute; devant un auditoire plus attentif, mieux captiv&eacute;. Les jours de
+le&ccedil;on, c'&eacute;tait f&ecirc;te, les jours de botanique surtout, alors que la table
+disparaissait sous les richesses des serres voisines.</p>
+
+<p>C'en &eacute;tait trop. Et voyez, en effet, combien noir &eacute;tait mon crime:
+j'enseignais &agrave; ces jeunes personnes ce que sont l'air et l'eau, d'o&ugrave;
+proviennent l'&eacute;clair, le tonnerre, la foudre; par quel artifice la
+pens&eacute;e se transmet &agrave; travers les continents et les mers au moyen d'un
+fil de m&eacute;tal; pourquoi le foyer br&ucirc;le et pourquoi nous respirons;
+comment germe une graine et comment s'&eacute;panouit une fleur, toutes choses
+&eacute;minemment abominables aux yeux de certains, dont la flasque paupi&egrave;re
+cligne devant le jour.</p>
+
+<p>Il fallait au plus vite &eacute;teindre la petite lampe, il fallait se
+d&eacute;barrasser de l'importun qui s'effor&ccedil;ait de la maintenir allum&eacute;e.
+Sournoisement on machine le coup avec mes propri&eacute;taires, vieilles
+filles, qui voyaient l'abomination de la d&eacute;solation dans ces nouveaut&eacute;s
+de l'enseignement. Je n'avais pas avec elles d'engagement &eacute;crit, propre
+&agrave; me prot&eacute;ger. L'huissier parut avec du papier timbr&eacute;. Sa prose me
+disait que j'avais &agrave; d&eacute;m&eacute;nager dans les quatre semaines; sinon, la loi
+mettrait mes meubles sur le pav&eacute;. Il fallut &agrave; la h&acirc;te se pourvoir d'un
+logis. Le hasard de la premi&egrave;re demeure trouv&eacute;e me conduisit &agrave; Orange.
+Ainsi s'est accompli mon exode d'Avignon.</p>
+
+<p>Le d&eacute;m&eacute;nagement des chats ne fut pas sans nous donner des soucis. Nous y
+tenions tous et nous nous serions fait un crime d'abandonner &agrave; la
+mis&egrave;re, et sans doute &agrave; de stupides m&eacute;chancet&eacute;s, ces pauvres b&ecirc;tes si
+souvent caress&eacute;es. Les jeunes et les chattes voyageront sans encombre:
+cela se met dans un panier, cela se tient tranquille en route; mais pour
+les vieux matous, la difficult&eacute; n'est pas petite. J'en avais deux: le
+chef de lign&eacute;e, le patriarche, et un de ses descendants, tout aussi fort
+que lui. Nous prendrons l'a&iuml;eul, s'il veut bien s'y pr&ecirc;ter, nous
+laisserons le petit-fils en lui faisant un sort.</p>
+
+<p>Un de mes amis, M. le docteur Loriol, se chargea de l'abandonn&eacute;. &Agrave; la
+tomb&eacute;e de la nuit, la b&ecirc;te lui fut port&eacute;e dans une corbeille close. &Agrave;
+peine &eacute;tions-nous &agrave; table pour le repas du soir, causant de l'heureuse
+chance &eacute;chue &agrave; notre matou, que nous voyons bondir par la fen&ecirc;tre une
+masse ruisselant d'eau. Ce paquet informe vint se frotter &agrave; nos jambes
+en ronronnant de bonheur.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le chat. Le lendemain je sus son histoire.</p>
+
+<p>Amen&eacute; chez M. Loriol, on l'enferma dans une chambre. D&egrave;s qu'il se vit
+prisonnier dans une pi&egrave;ce inconnue, le voil&agrave; qui bondit furieux sur les
+meubles, aux carreaux de vitre, parmi les d&eacute;cors de la chemin&eacute;e,
+mena&ccedil;ant de tout saccager. Mme Loriol eut frayeur du petit affol&eacute;: elle
+se h&acirc;ta d'ouvrir la fen&ecirc;tre et l'animal bondit dans la rue, au milieu
+des passants. Quelques minutes apr&egrave;s, il avait retrouv&eacute; sa maison. Et ce
+n'&eacute;tait pas chose ais&eacute;e: il fallait traverser la ville dans une grande
+partie de sa largeur, il fallait parcourir un long d&eacute;dale de rues
+populeuses, au milieu de mille p&eacute;rils, parmi lesquels les gamins d'abord
+et puis les chiens; il fallait enfin, obstacle peut-&ecirc;tre encore plus
+s&eacute;rieux, franchir un cours d'eau, la Sorgue, qui passe &agrave; l'int&eacute;rieur
+d'Avignon. Des ponts se pr&eacute;sentaient, nombreux m&ecirc;me, mais l'animal,
+tirant au plus court, ne les avait pas suivis et bravement s'&eacute;tait jet&eacute;
+&agrave; l'eau comme le t&eacute;moignait sa fourrure ruisselante. J'eus piti&eacute; du
+matou, si fid&egrave;le au logis. Il fut convenu que tout le possible serait
+fait pour l'amener avec nous. Nous n'e&ucirc;mes pas ce tracas: &agrave; quelques
+jours de l&agrave;, il fut trouv&eacute; raide sous un arbuste du jardin. La vaillante
+b&ecirc;te avait &eacute;t&eacute; victime de quelque stupide m&eacute;chancet&eacute;. On me l'avait
+empoisonn&eacute;. Qui? Probablement pas mes amis.</p>
+
+<p>Restait le vieux. Il n'&eacute;tait pas l&agrave; quand nous part&icirc;mes; il courait
+aventures dans les greniers du voisinage. Dix francs d'&eacute;trennes furent
+promis au voiturier s'il m'amenait le chat &agrave; Orange, avec l'un des
+chargements qu'il avait encore &agrave; faire. &Agrave; son dernier voyage, en effet,
+il l'amena dans le caisson de la voiture. Quand on ouvrit sa prison
+roulante, o&ugrave; il &eacute;tait enferm&eacute; depuis la veille, j'eus de la peine &agrave;
+reconna&icirc;tre mon vieux matou. Il sortit de l&agrave; un animal redoutable, au
+poil h&eacute;riss&eacute;, aux yeux inject&eacute;s de sang, aux l&egrave;vres blanchies de bave,
+griffant et soufflant. Je le crus enrag&eacute;, et quelque temps le surveillai
+de pr&egrave;s. Je me trompais: c'&eacute;tait l'effarement de l'animal d&eacute;pays&eacute;.
+Avait-il eu de graves affaires avec le voiturier au moment d'&ecirc;tre saisi?
+avait-il souffert en voyage? L'histoire l&agrave;-dessus reste muette. Ce que
+je sais bien, c'est que l'animal semblait perverti: plus de ronrons
+amicaux, plus de frictions contre nos jambes; mais un regard assauvagi,
+une sombre tristesse. Les bons traitements ne purent l'adoucir. Il
+tra&icirc;na ses mis&egrave;res d'un recoin &agrave; l'autre encore quelques semaines, puis
+un matin je le trouvai tr&eacute;pass&eacute; dans les cendres du foyer. Le chagrin
+l'avait tu&eacute;, la vieillesse aidant. Serait-il revenu &agrave; Avignon s'il en
+avait eu la force? Je n'oserais l'affirmer. Je trouve du moins tr&egrave;s
+remarquable qu'un animal se laisse mourir de nostalgie parce que les
+infirmit&eacute;s de l'&acirc;ge l'emp&ecirc;chent de retourner au pays.</p>
+
+<p>Ce que le patriarche n'a pu tenter, un autre va le faire, avec une
+distance bien moindre, il est vrai. Un nouveau d&eacute;m&eacute;nagement est r&eacute;solu
+pour trouver &agrave; la fin des fins la tranquillit&eacute; n&eacute;cessaire &agrave; mes travaux.
+Cette fois-ci ce sera le dernier, je l'esp&egrave;re bien. Je quitte Orange
+pour S&eacute;rignan.</p>
+
+<p>La famille des Jaunets s'est renouvel&eacute;e: les anciens ne sont plus, de
+nouveaux sont venus, parmi lesquels un matou adulte, digne en tous
+points de ses anc&ecirc;tres. Lui seul donnera des difficult&eacute;s: les autres,
+jeunes et chattes, d&eacute;m&eacute;nageront sans tracas. On les met dans des
+paniers. Le matou &agrave; lui seul occupe le sien, sinon la paix serait
+compromise. Le voyage se fait en voiture, en compagnie de ma famille.
+Rien de saillant jusqu'&agrave; l'arriv&eacute;e. Extraites de leurs paniers, les
+chattes visitent le nouveau domicile, elles explorent une &agrave; une les
+pi&egrave;ces; de leur nez rose, elles reconnaissent les meubles: ce sont bien
+leurs chaises, leurs tables, leurs fauteuils, mais les lieux ne sont pas
+les m&ecirc;mes. Il y a de petits miaulements &eacute;tonn&eacute;s, des regards
+interrogateurs. Quelques caresses et un peu de p&acirc;t&eacute;e calment toute
+appr&eacute;hension; et du jour au lendemain, les chattes sont acclimat&eacute;es.</p>
+
+<p>Avec le matou, c'est une autre affaire. On le loge dans les greniers, o&ugrave;
+il trouvera ampleur d'espace pour ses &eacute;bats; on lui tient compagnie pour
+adoucir les ennuis de la captivit&eacute;; on lui monte double part d'assiettes
+&agrave; l&eacute;cher; de temps en temps, on le met en rapport avec quelques-uns des
+siens pour lui apprendre qu'il n'est pas seul dans la maison; on a pour
+lui mille petits soins dans l'espoir de lui faire oublier Orange. Il
+para&icirc;t l'oublier en effet: le voil&agrave; doux sous la main qui le flatte, il
+accourt &agrave; l'appel, il ronronne, il fait le beau. C'est bien: une semaine
+de r&eacute;clusion et de doux traitements ont banni toute id&eacute;e de retour.
+Donnons-lui la libert&eacute;. Il descend &agrave; la cuisine, il stationne comme les
+autres autour de la table, il sort dans le jardin, sous la surveillance
+d'Agla&eacute; qui ne le perd pas des yeux, il visite les alentours de l'air le
+plus innocent. Il rentre. Victoire! le chat ne s'en ira pas.</p>
+
+<p>Le lendemain: &laquo;Minet! Minet!...&raquo; pas de Minet. On cherche, on appelle.
+Rien.&mdash;Ah! le tartufe, le tartufe! Comme il nous a tromp&eacute;s! Il est
+parti, il est &agrave; Orange. Autour de moi, personne n'ose croire &agrave; cet
+audacieux p&egrave;lerinage. J'affirme que le d&eacute;serteur est en ce moment &agrave;
+Orange, miaulant devant la maison ferm&eacute;e.</p>
+
+<p>Agla&eacute; et Claire partirent. Elles trouv&egrave;rent le chat comme je l'avais
+dit, et le ramen&egrave;rent dans une corbeille. Il avait le ventre et les
+pattes crott&eacute;s de terre rouge; cependant le temps &eacute;tait sec, il n'y
+avait pas de boue. L'animal s'&eacute;tait donc mouill&eacute; en traversant le
+torrent de l'Aygues, et l'humidit&eacute; de la fourrure avait retenu la
+poussi&egrave;re rouge des champs travers&eacute;s. La distance en ligne droite de
+S&eacute;rignan &agrave; Orange est de sept kilom&egrave;tres. Deux ponts se trouvent sur
+l'Aygues, l'un en amont, l'autre en aval de cette ligne droite, &agrave; une
+distance assez grande. Le chat n'a pris ni l'un ni l'autre: son instinct
+lui indique la ligne la plus courte, et il a suivi cette ligne comme
+l'indique son ventre crott&eacute; de rouge. Il a travers&eacute; le torrent en mai, &agrave;
+une &eacute;poque o&ugrave; les eaux sont abondantes; il a surmont&eacute; ses r&eacute;pugnances
+aquatiques pour revenir au logis aim&eacute;. Le matou d'Avignon en avait fait
+autant en traversant la Sorgue.</p>
+
+<p>Le d&eacute;serteur est r&eacute;int&eacute;gr&eacute; dans le grenier de S&eacute;rignan. Il y s&eacute;journe
+quinze jours, et finalement on le l&acirc;che. Vingt-quatre heures ne
+s'&eacute;taient pas &eacute;coul&eacute;es qu'il &eacute;tait de retour &agrave; Orange. Il fallut
+l'abandonner &agrave; son malheureux sort. Un voisin de mon ancienne demeure,
+en pleine campagne, m'a racont&eacute; l'avoir vu un jour se d&eacute;rober derri&egrave;re
+une haie avec un lapin aux dents. N'ayant plus de p&acirc;t&eacute;e, lui, habitu&eacute; &agrave;
+toutes les douceurs de la vie f&eacute;line, il s'est fait braconnier,
+exploitant les basses-cours dans le voisinage de la maison d&eacute;serte. Je
+n'ai plus eu de ses nouvelles. Il a mal fini sans doute: devenu
+maraudeur, il a d&ucirc; finir en maraudeur.</p>
+
+<p>La preuve est faite: &agrave; deux reprises, j'ai vu. Les chats adultes savent
+retrouver le logis malgr&eacute; la distance et le complet inconnu des lieux &agrave;
+parcourir. Ils ont, &agrave; leur mani&egrave;re, l'instinct de mes Chalicodomes. Un
+second point reste &agrave; mettre en lumi&egrave;re, celui de la rotation dans le
+sac. Sont-ils d&eacute;sorient&eacute;s par cette man&oelig;uvre, ne le sont-ils pas? Je
+m&eacute;ditais des exp&eacute;riences lorsque des informations plus pr&eacute;cises sont
+venues m'en d&eacute;montrer l'inutilit&eacute;. Le premier qui me fit conna&icirc;tre la
+m&eacute;thode du sac tournant parlait d'apr&egrave;s le r&eacute;cit d'un autre, qui
+r&eacute;p&eacute;tait le r&eacute;cit d'un troisi&egrave;me, r&eacute;cit fait sur le t&eacute;moignage d'un
+quatri&egrave;me, etc. Nul n'avait pratiqu&eacute;, nul n'avait vu. C'est une
+tradition dans les campagnes. Tous pr&eacute;conisent le moyen comme
+infaillible sans l'avoir, pour la plupart, essay&eacute;. Et la raison qu'ils
+donnent du succ&egrave;s est pour eux concluante. Si, disent-ils, ayant les
+yeux band&eacute;s, nous tournons quelque peu, nous ne savons plus nous
+reconna&icirc;tre. Ainsi du chat transport&eacute; dans l'obscurit&eacute; du sac qui
+tourne. Ils concluent de l'homme &agrave; la b&ecirc;te, comme d'autres concluent de
+la b&ecirc;te &agrave; l'homme, m&eacute;thode vicieuse de part et d'autre s'il y a l&agrave;
+r&eacute;ellement deux mondes psychiques distincts.</p>
+
+<p>Pour qu'une telle croyance soit si bien ancr&eacute;e dans l'esprit du paysan,
+il faut que des faits soient venus de temps en temps la corroborer. Mais
+dans les cas de succ&egrave;s, il est &agrave; croire que les chats d&eacute;pays&eacute;s &eacute;taient
+des animaux jeunes, non &eacute;mancip&eacute;s encore. Avec ces n&eacute;ophytes, un peu de
+lait suffit pour chasser les chagrins de l'exil. Ils ne reviennent pas
+au logis, qu'ils aient tourn&eacute; ou non dans un sac. Par surcro&icirc;t de
+pr&eacute;caution, on se sera avis&eacute; de les soumettre &agrave; la pratique rotatoire;
+et cette pratique a fait ainsi ses preuves au moyen de succ&egrave;s qui lui
+&eacute;taient &eacute;trangers. Ce qu'il fallait d&eacute;payser pour juger la m&eacute;thode,
+c'&eacute;tait le chat adulte, le vrai matou.</p>
+
+<p>Sur ce point, j'ai fini par trouver les t&eacute;moignages que je d&eacute;sirais. Des
+personnes dignes de foi, d'esprit r&eacute;fl&eacute;chi, aptes &agrave; d&eacute;m&ecirc;ler les choses,
+m'ont racont&eacute; avoir essay&eacute; la m&eacute;thode du sac tournant pour emp&ecirc;cher les
+chats de revenir &agrave; la maison. Personne n'y a r&eacute;ussi lorsque la b&ecirc;te
+&eacute;tait adulte. Transport&eacute; &agrave; une grande distance, dans un autre logis,
+apr&egrave;s rotation consciencieuse, l'animal revenait toujours. J'ai en
+m&eacute;moire surtout un ravageur des poissons rouges d'un bassin, qui,
+d&eacute;pays&eacute; de S&eacute;rignan &agrave; Piolenc suivant la m&eacute;thode sacramentelle, revint &agrave;
+ses poissons; qui, transport&eacute; dans la montagne et abandonn&eacute; au fond des
+bois, revint encore. Le sac et la rotation restant sans effet, il fallut
+abattre le m&eacute;cr&eacute;ant. J'ai recens&eacute; un nombre suffisant d'exemples
+analogues, tous dans de bonnes conditions. Leur t&eacute;moignage est unanime:
+la rotation n'emp&ecirc;che nullement le chat adulte de revenir. La croyance
+populaire, qui m'avait d'abord tant s&eacute;duit, est un pr&eacute;jug&eacute; de campagne,
+bas&eacute; sur des faits mal observ&eacute;s. Il faut donc renoncer &agrave; l'id&eacute;e de
+Darwin pour expliquer le retour aussi bien du chat que du chalicodome.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LES FOURMIS ROUSSES</a></h3>
+
+
+<p>Le pigeon transport&eacute; &agrave; des cents lieues de distance sait retrouver son
+colombier; l'hirondelle, revenant de ses quartiers d'hiver en Afrique,
+traverse la mer et reprend possession du vieux nid. Quel est leur guide
+en de si longs voyages? Serait-ce la vue? Un observateur de beaucoup
+d'esprit, d&eacute;pass&eacute; par d'autres dans la connaissance de l'animal
+collectionn&eacute; en vitrines, mais des plus experts dans la connaissance de
+l'animal en libert&eacute;, Toussenel, l'admirable auteur de l'Esprit des
+b&ecirc;tes, donne pour guides au pigeon voyageur la vue et la m&eacute;t&eacute;orologie.
+&laquo;L'oiseau de France, dit-il, sait par exp&eacute;rience que le froid vient du
+nord, le chaud du midi, le sec de l'est, l'humide de l'ouest. C'en est
+assez de connaissances m&eacute;t&eacute;orologiques pour lui donner les points
+cardinaux et diriger son vol. Le pigeon transport&eacute; de Bruxelles &agrave;
+Toulouse dans un panier couvert n'a certes pas la possibilit&eacute; de relever
+de l'&oelig;il la carte g&eacute;ographique du parcours; mais il n'est au pouvoir de
+personne de l'emp&ecirc;cher de sentir, aux chaudes impressions de
+l'atmosph&egrave;re, qu'il suit la route du midi. Rendu &agrave; la libert&eacute; &agrave;
+Toulouse, il sait d&eacute;j&agrave; que la direction &agrave; suivre pour regagner son
+colombier est la direction du nord. Donc, il pique droit dans cette
+direction, et ne s'arr&ecirc;te que vers les parages du ciel dont la
+temp&eacute;rature moyenne est celle de la zone qu'il habite. S'il ne trouve
+pas d'embl&eacute;e son domicile, c'est qu'il a trop appuy&eacute; sur la droite ou
+sur la gauche. En tous les cas, il n'a besoin que de quelques heures de
+recherche dans la direction de l'est &agrave; l'ouest pour relever ses
+erreurs.&raquo;</p>
+
+<p>L'explication est s&eacute;duisante lorsque le d&eacute;placement se fait dans la
+direction nord-sud; mais elle ne peut convenir au d&eacute;placement est-ouest,
+sur la m&ecirc;me isotherme. D'ailleurs, elle a le d&eacute;faut de ne pouvoir se
+g&eacute;n&eacute;raliser. Il ne faut pas songer &agrave; faire intervenir la vue et encore
+moins l'influence du climat chang&eacute;, quand un chat revient au logis, d'un
+bout &agrave; l'autre d'une ville, et se dirige dans un d&eacute;dale de rues et de
+ruelles qu'il voit pour la premi&egrave;re fois. Ce n'est pas la vue non plus
+qui guide mes chalicodomes, surtout lorsqu'ils sont l&acirc;ch&eacute;s en plein
+bois. Leur vol peu &eacute;lev&eacute;, deux ou trois m&egrave;tres au-dessus du sol, ne leur
+permet pas de prendre un coup d'&oelig;il g&eacute;n&eacute;ral de l'ensemble et de relever
+la carte des lieux. Qu'ont-ils besoin de topographie? L'h&eacute;sitation est
+courte: apr&egrave;s quelques crochets de peu d'&eacute;tendue autour de
+l'exp&eacute;rimentateur, ils partent dans la direction du nid, malgr&eacute; le
+rideau de la for&ecirc;t, malgr&eacute; l'&eacute;cran d'une haute cha&icirc;ne de collines qu'ils
+franchiront en remontant la pente non loin du sol. La vue leur fait
+&eacute;viter les obstacles sans les renseigner sur la direction g&eacute;n&eacute;rale &agrave;
+suivre. La m&eacute;t&eacute;orologie n'est pas davantage en cause: pour quelques
+kilom&egrave;tres de d&eacute;placement, le climat n'a pas vari&eacute;. L'exp&eacute;rience du
+chaud, du froid, du sec et de l'humide, n'a pas instruit mes
+chalicodomes: une existence de quelques semaines ne le permet pas. Et
+seraient-ils vers&eacute;s dans les points cardinaux, l'identit&eacute; climatologique
+du point o&ugrave; est leur nid et du point o&ugrave; ils sont rel&acirc;ch&eacute;s, laisserait
+ind&eacute;termin&eacute;e la direction &agrave; suivre. Pour expliquer tous ces myst&egrave;res, on
+arrive donc forc&eacute;ment &agrave; invoquer un autre myst&egrave;re, c'est-&agrave;-dire une
+sensibilit&eacute; sp&eacute;ciale, refus&eacute;e &agrave; la nature humaine. Ch. Darwin, dont
+personne ne r&eacute;cusera l'imposante autorit&eacute;, arrive &agrave; la m&ecirc;me conclusion.
+S'informer si l'animal n'est pas impressionn&eacute; par les courants
+telluriques, s'enqu&eacute;rir s'il n'est pas influenc&eacute; par l'&eacute;troit voisinage
+d'une aiguille aimant&eacute;e, n'est-ce pas reconna&icirc;tre une sensibilit&eacute;
+magn&eacute;tique? Poss&eacute;dons-nous une facult&eacute; analogue? Je parle du magn&eacute;tisme
+des physiciens, bien entendu, et non du magn&eacute;tisme des Mesmer et des
+Cagliostro. Certes nous ne poss&eacute;dons rien d'approchant. Qu'aurait &agrave;
+faire le marin de sa boussole s'il &eacute;tait boussole lui-m&ecirc;me?</p>
+
+<p>Ainsi le ma&icirc;tre l'admet: un sens sp&eacute;cial, si &eacute;tranger &agrave; notre
+organisation que nous ne pouvons pas m&ecirc;me nous en faire une id&eacute;e, dirige
+le pigeon, l'hirondelle, le chat, le chalicodome et tant d'autres, en
+pays &eacute;tranger. Que ce soit magn&eacute;tique ou non, je ne d&eacute;ciderai pas,
+satisfait d'avoir contribu&eacute;, pour une part non petite, &agrave; d&eacute;montrer son
+existence. Un sens de plus, s'ajoutant &agrave; notre lot, quelle acquisition,
+quelle cause de progr&egrave;s! Pourquoi en sommes-nous priv&eacute;s? C'&eacute;tait une
+belle arme et de grande utilit&eacute; pour le <i>struggle for life</i>. Si, comme
+on le pr&eacute;tend, l'animalit&eacute; enti&egrave;re, y compris l'homme, provient d'un
+moule unique, la cellule originelle et se transforme d'elle-m&ecirc;me &agrave;
+travers les &acirc;ges, favorisant les mieux dou&eacute;s, laissant d&eacute;p&eacute;rir les moins
+bien dou&eacute;s, comment se fait-il que ce sens merveilleux soit le partage
+de quelques humbles, et n'ait pas laiss&eacute; de trace dans l'homme, le point
+culminant de la s&eacute;rie zoologique? Nos pr&eacute;curseurs ont &eacute;t&eacute; bien mal
+inspir&eacute;s de laisser perdre un si magnifique h&eacute;ritage; c'&eacute;tait plus
+pr&eacute;cieux &agrave; garder qu'une vert&egrave;bre au coccyx, un poil &agrave; la moustache.</p>
+
+<p>Si la transmission ne s'est pas faite, ne serait-ce pas faute d'une
+parent&eacute; suffisante? Je soumets le petit probl&egrave;me aux &eacute;volutionnistes, et
+suis tr&egrave;s d&eacute;sireux de savoir ce qu'en disent le protoplasme et le
+nucl&eacute;us.</p>
+
+<p>Ce sens inconnu est-il localis&eacute; quelque part chez les hym&eacute;nopt&egrave;res,
+s'exerce-t-il au moyen d'un organe sp&eacute;cial? On songe imm&eacute;diatement aux
+antennes. C'est aux antennes qu'on a recours toutes les fois que nous ne
+voyons pas bien clair dans les actes de l'insecte; on leur accorde
+volontiers ce dont notre cause a besoin. Je ne manquais pas d'ailleurs
+d'assez bonnes raisons pour leur soup&ccedil;onner la sensibilit&eacute; directrice.
+Lorsque l'Ammophile h&eacute;riss&eacute;e recherche le ver gris, c'est avec les
+antennes, petits doigts palpant continuellement le sol, qu'elle para&icirc;t
+reconna&icirc;tre la pr&eacute;sence du gibier sous terre. Ces filets explorateurs,
+qui semblent diriger l'animal en chasse, ne pourraient-ils aussi le
+diriger en voyage. C'&eacute;tait &agrave; voir et j'ai vu.</p>
+
+<p>Sur quelques Chalicodomes, j'ampute les antennes d'un coup de ciseaux,
+aussi pr&egrave;s que possible. Les mutil&eacute;s sont d&eacute;pays&eacute;s, puis rel&acirc;ch&eacute;s. Ils
+reviennent au nid avec la m&ecirc;me facilit&eacute; que les autres. Dans le temps,
+j'avais exp&eacute;riment&eacute; d'une fa&ccedil;on pareille avec le plus gros de nos
+Cerceris (<i>Cerceris tuberculata</i>); et le chasseur de Charan&ccedil;ons &eacute;tait
+revenu &agrave; ses terriers. Nous voil&agrave; d&eacute;barrass&eacute;s d'une hypoth&egrave;se: la
+sensibilit&eacute; directrice ne s'exerce pas par les antennes. O&ugrave; donc est son
+si&egrave;ge? Je ne sais.</p>
+
+<p>Ce que je sais mieux, c'est que les Chalicodomes sans antennes, s'ils
+reviennent aux cellules, ne reprennent pas le travail. Obstin&eacute;ment ils
+volent devant leur ma&ccedil;onnerie, ils se posent sur le godet de terre, ils
+prennent pied sur la margelle de la cellule, et l&agrave;, comme pensifs et
+d&eacute;sol&eacute;s, longtemps ils stationnent en contemplation devant l'ouvrage qui
+ne s'ach&egrave;vera pas; ils partent, ils reviennent, ils chassent tout voisin
+importun, sans jamais reprendre l'apport du miel ou du mortier. Le
+lendemain, ils ne reparaissent pas. Priv&eacute; de ses outils, l'ouvrier n'a
+plus le c&oelig;ur &agrave; l'ouvrage. Lorsque le Chalicodome ma&ccedil;onne, les antennes
+continuellement palpent, sondent, explorent et paraissent pr&eacute;sider &agrave; la
+perfection du travail. Ce sont ses instruments de pr&eacute;cision; elles
+repr&eacute;sentent le compas, l'&eacute;querre, le niveau, le fil &agrave; plomb du
+constructeur.</p>
+
+<p>Jusqu'ici mes exp&eacute;riences ont uniquement port&eacute; sur des femelles,
+beaucoup plus fid&egrave;les au nid &agrave; cause des devoirs de la maternit&eacute;. Que
+feraient les m&acirc;les, s'ils &eacute;taient d&eacute;pays&eacute;s? Je n'avais pas grande
+confiance dans ces amoureux, qui pendant quelques jours forment
+tumultueuse assembl&eacute;e au-devant des g&acirc;teaux, attendent la sortie des
+femelles, s'en disputent la possession en des rixes interminables, puis
+disparaissent lorsque les travaux sont en pleine activit&eacute;. Que leur
+importait, me disais-je, de revenir au g&acirc;teau natal plut&ocirc;t que de
+s'&eacute;tablir ailleurs, pourvu qu'ils y trouvent &agrave; qui d&eacute;clarer leur flamme!
+Je me trompais: les m&acirc;les reviennent au nid. Il est vrai que, vu leur
+faiblesse, je ne leur ai pas impos&eacute; long voyage: un kilom&egrave;tre environ.
+C'&eacute;tait n&eacute;anmoins pour eux une exp&eacute;dition lointaine, un pays inconnu,
+car je ne leur vois pas faire longues excursions. De jour, ils visitent
+les g&acirc;teaux ou les fleurs du jardin; de nuit, ils prennent refuge dans
+les vielles galeries ou dans les interstices des tas de pierres de
+l'harmas.</p>
+
+<p>Les m&ecirc;mes g&acirc;teaux sont fr&eacute;quent&eacute;s par deux Osmies (<i>Osmia tricornis</i> et
+<i>Osmia Latreillii</i>), qui construisent leurs cellules dans les galeries
+laiss&eacute;es &agrave; leur disposition par les Chalicodomes. La plus abondante est
+la premi&egrave;re, l'Osmie &agrave; trois cornes. L'occasion &eacute;tait trop belle de
+s'informer un peu &agrave; quel point la sensibilit&eacute; directrice se g&eacute;n&eacute;ralise
+chez les hym&eacute;nopt&egrave;res; je l'ai mise &agrave; profit. Eh bien! les Osmies
+(<i>Osmia tricornis</i>), tant m&acirc;les que femelles, savent retrouver le nid.
+Mes exp&eacute;riences ont &eacute;t&eacute; faites rapidement, en petit nombre, &agrave; de faibles
+distances; mais elles concordaient si bien avec les autres qu'elles
+m'ont convaincu. En somme, le retour au nid, en y comprenant mes essais
+d'autrefois, a &eacute;t&eacute; constat&eacute; pour quatre esp&egrave;ces: le Chalicodome des
+hangars, le Chalicodome des murailles, l'Osmie &agrave; trois cornes et le
+Cerceris tubercul&eacute;. Dois-je g&eacute;n&eacute;raliser sans restriction et accorder &agrave;
+tous les hym&eacute;nopt&egrave;res une facult&eacute; de se retrouver en pays inconnu? Je me
+garderai bien de le faire, car voici, &agrave; ma connaissance, un r&eacute;sultat
+contradictoire, tr&egrave;s significatif.</p>
+
+<p>Parmi les richesses de mon laboratoire de l'harmas, je mets au premier
+rang une fourmili&egrave;re de <i>Polyergus rufescens</i>, la c&eacute;l&egrave;bre Fourmi rousse,
+l'Amazone, qui fait la chasse aux esclaves. Inhabile &agrave; &eacute;lever sa
+famille, incapable de rechercher sa nourriture, de la prendre m&ecirc;me quand
+elle est &agrave; sa port&eacute;e, il lui faut des serviteurs qui lui donnent la
+becqu&eacute;e et prennent soin du m&eacute;nage. Les Fourmis rousses sont des
+voleuses d'enfants, destin&eacute;s au service de la communaut&eacute;. Elles pillent
+les fourmili&egrave;res voisines, d'esp&egrave;ce diff&eacute;rente; elles en emportent chez
+elles les nymphes qui, bient&ocirc;t &eacute;closes, deviennent, dans la maison
+&eacute;trang&egrave;re, des domestiques z&eacute;l&eacute;s.</p>
+
+<p>Quand arrivent les chaleurs de juin et de juillet, je vois fr&eacute;quemment
+les Amazones sortir de leur caserne dans l'apr&egrave;s-midi, et partir en
+exp&eacute;dition. La colonne mesure de cinq &agrave; six m&egrave;tres. Si sur le trajet
+rien ne se montre qui m&eacute;rite attention, les rangs sont assez bien
+conserv&eacute;s; mais aux premiers indices d'une fourmili&egrave;re, la t&ecirc;te fait
+halte et se d&eacute;ploie en une cohue tourbillonnante, que grossissent les
+autres arrivant &agrave; grands pas. Des &eacute;claireurs se d&eacute;tachent, l'erreur est
+reconnue, et l'on se remet en marche. La cohorte traverse les all&eacute;es du
+jardin, dispara&icirc;t dans les gazons, repara&icirc;t plus loin, s'engage dans les
+amas de feuilles mortes, se remet &agrave; d&eacute;couvert, toujours cherchant &agrave;
+l'aventure. Un nid de Fourmis noires est enfin trouv&eacute;. &Agrave; la h&acirc;te, les
+Fourmis rousses descendent dans les dortoirs o&ugrave; reposent les nymphes, et
+bient&ocirc;t remontent avec leur butin. C'est alors, aux portes de la cit&eacute;
+souterraine, une &eacute;tourdissante m&ecirc;l&eacute;e de noires d&eacute;fendant leur bien et de
+rousses s'effor&ccedil;ant de l'emporter. La lutte est trop in&eacute;gale pour &ecirc;tre
+ind&eacute;cise. La victoire reste aux rousses, qui s'empressent vers leur
+demeure, chacune avec sa prise, une nymphe au maillot, au bout des
+mandibules. Pour le lecteur non au courant de ces m&oelig;urs esclavagistes,
+ce serait une bien curieuse histoire que celle des Amazones; &agrave; mon grand
+regret, je l'abandonne: elle nous &eacute;loignerait trop du sujet &agrave; traiter,
+savoir le retour au nid.</p>
+
+<p>La distance o&ugrave; se transporte la colonne voleuse de nymphes est variable,
+et d&eacute;pend de l'abondance du voisinage en Fourmis noires. Dix &agrave; vingt pas
+quelquefois suffisent; en d'autres moments, il en faut cinquante, cent
+et au-del&agrave;. Une seule fois, j'ai vu l'exp&eacute;dition se faire hors du
+jardin. Les Amazones escalad&egrave;rent le mur d'enceinte, &eacute;lev&eacute; de quatre
+m&egrave;tres en ce point, le franchirent et s'en all&egrave;rent un peu plus loin
+dans un champ de bl&eacute;. Quant &agrave; la voie suivie, elle est indiff&eacute;rente &agrave; la
+colonne en marche. Le sol d&eacute;nud&eacute;, le gazon &eacute;pais, les amas de feuilles
+mortes, le tas de pierre, la ma&ccedil;onnerie, les massifs d'herbages, sont
+franchis sans pr&eacute;f&eacute;rence marqu&eacute;e pour une nature de chemin plut&ocirc;t que
+pour une autre.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de rigoureusement d&eacute;termin&eacute;, c'est la voie de retour, qui
+suit dans toutes ses sinuosit&eacute;s, dans tous ses passages, jusqu'aux plus
+difficiles, la piste de l'aller. Charg&eacute;es de leur butin, les Fourmis
+rousses reviennent au nid par le trajet, souvent fort compliqu&eacute;, qu'ont
+fait adopter les &eacute;ventualit&eacute;s de la chasse. Elles repassent o&ugrave; elles ont
+d'abord pass&eacute;; et c'est pour elles n&eacute;cessit&eacute; si imp&eacute;rieuse, qu'un
+surcro&icirc;t de fatigue, qu'un p&eacute;ril tr&egrave;s grave m&ecirc;me, ne fait pas modifier
+la piste.</p>
+
+<p>Elles viennent, je suppose, de traverser un &eacute;pais amas de feuilles
+mortes, pour elles passage plein d'ab&icirc;mes, o&ugrave; des chutes &agrave; tout instant
+se r&eacute;p&egrave;tent, o&ugrave; beaucoup s'ext&eacute;nuent pour remonter des bas-fonds, gagner
+les hauteurs sur des ponts branlants et se d&eacute;gager enfin du d&eacute;dale de
+ruelles. N'importe: &agrave; leur retour elles ne manqueront pas, bien
+qu'appesanties par leur charge, de traverser encore le p&eacute;nible
+labyrinthe. Pour &eacute;viter tant de fatigue, que leur faudrait-il? Se d&eacute;vier
+un peu du premier trajet, car le bon chemin est l&agrave;, tout uni, &agrave; peine &agrave;
+un pas de distance. Ce petit &eacute;cart n'entre pas dans leurs vues.</p>
+
+<p>Je les surpris un jour allant en razzia et d&eacute;filant sur le bord interne
+de la ma&ccedil;onnerie du bassin, o&ugrave; j'ai remplac&eacute; la vieille population
+batracienne par une population de poissons rouges. La bise soufflait
+tr&egrave;s fort et, prenant en flanc la colonne, pr&eacute;cipitait des rangs entiers
+dans les eaux. Les poissons &eacute;taient accourus; ils faisaient galerie et
+gobaient les noy&eacute;s. Le pas &eacute;tait difficile; avant de l'avoir franchi, la
+colonne se trouvait d&eacute;cim&eacute;e. Je m'attendais &agrave; voir le retour s'effectuer
+par un autre chemin, qui contournerait le fatal pr&eacute;cipice. Il n'en fut
+rien. La bande charg&eacute;e de nymphes reprit la p&eacute;rilleuse voie, et les
+poissons rouges eurent double chute de manne: les fourmis et leur prise.
+Plut&ocirc;t que de modifier sa piste, la colonne fut d&eacute;cim&eacute;e une seconde
+fois.</p>
+
+<p>La difficult&eacute; de retrouver le domicile apr&egrave;s une exp&eacute;dition lointaine, &agrave;
+capricieux d&eacute;tours, rarement les m&ecirc;mes dans les diverses sorties, impose
+certainement aux Amazones cette retraite par la voie suivie en allant.
+S'il ne veut s'&eacute;garer en route, l'insecte n'a pas le choix du chemin: il
+doit rentrer chez lui par le sentier qui lui est connu et qu'il vient
+r&eacute;cemment de parcourir. Lorsqu'elles sortent de leur nid et vont sur une
+autre branche, sur un autre arbre, chercher feuill&eacute;e mieux &agrave; leur go&ucirc;t,
+les Chenilles processionnaires tapissent de soie le trajet, et c'est en
+suivant les fils tendus en route qu'elles peuvent revenir &agrave; leur
+domicile. Voil&agrave; la m&eacute;thode la plus &eacute;l&eacute;mentaire que puise employer
+l'insecte expos&eacute; &agrave; s'&eacute;garer dans ses excursions: une route de soie le
+ram&egrave;ne chez lui. Avec les Processionnaires et leur na&iuml;ve voirie, nous
+sommes bien loin des Chalicodomes et autres, qui ont pour guide une
+sensibilit&eacute; sp&eacute;ciale.</p>
+
+<p>L'Amazone, quoique de la gent hym&eacute;nopt&egrave;re, n'a, elle aussi, que des
+moyens de retour assez born&eacute;s, comme le t&eacute;moigne la n&eacute;cessit&eacute; o&ugrave; elle
+est de revenir par sa r&eacute;cente piste. Imiterait-elle, dans une certaine
+mesure, la m&eacute;thode des Processionnaires; c'est-&agrave;-dire laisserait-elle
+sur la voie, non des fils conducteurs puisqu'elle n'est pas outill&eacute;e
+pour pareil travail, mais quelque &eacute;manation odorante, par exemple
+quelque fumet formique, qui lui permettrait de se guider par le sens
+olfactif? On s'accorde assez dans cette mani&egrave;re de voir.</p>
+
+<p>Les Fourmis, dit-on, sont guid&eacute;es par l'odorat; et cet odorat para&icirc;t
+avoir pour si&egrave;ge les antennes, que l'on voit en continuelle agitation.
+Je me permettrai de ne pas montrer un vif empressement pour cet avis.
+D'abord, je me m&eacute;fie d'un odorat ayant pour si&egrave;ge les antennes; j'en ai
+donn&eacute; plus haut les motifs; et puis, j'esp&egrave;re d&eacute;montrer
+exp&eacute;rimentalement que les fournis rousses ne sont pas guid&eacute;es par une
+odeur.</p>
+
+<p>&Eacute;pier la sortie de mes Amazones, des apr&egrave;s-midi enti&egrave;res, et fort
+souvent sans succ&egrave;s, me prenait trop de temps. Je m'adjoignis un aide,
+dont les heures &eacute;taient moins occup&eacute;es que les miennes. C'&eacute;tait ma
+petite-fille Lucie, espi&egrave;gle qui prenait int&eacute;r&ecirc;t &agrave; ce que je lui
+racontais sur les Fourmis. Elle avait assist&eacute; &agrave; la grande bataille des
+rousses et des noires; elle &eacute;tait rest&eacute;e toute pensive devant le rapt
+des enfants au maillot. Bien endoctrin&eacute;e sur ses hautes fonctions, toute
+fi&egrave;re de travailler d&eacute;j&agrave;, elle si petite, pour cette grande dame, la
+Science, Lucie parcourait donc le jardin lorsque le temps paraissait
+favorable, et surveillait les Fourmis rousses, dont elle avait mission
+de reconna&icirc;tre soigneusement le trajet jusqu'&agrave; la fourmili&egrave;re pill&eacute;e.
+Son z&egrave;le avait fait ses preuves, je pouvais y compter. Un jour, &agrave; la
+porte de mon cabinet, tandis que j'alignais ma prose quotidienne:</p>
+
+<p>&laquo;Pan! pan! C'est moi, Lucie. Viens vite: les rousses sont entr&eacute;es dans
+la maison des noires. Viens vite!</p>
+
+<p>&mdash;Et sais-tu bien le chemin suivi?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais; je l'ai marqu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? Marqu&eacute; et de quelle mani&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait comme le Petit Poucet: j'ai sem&eacute; des petits cailloux blancs
+sur la route.&raquo;</p>
+
+<p>J'accourus. Les choses s'&eacute;taient pass&eacute;es comme venait de me le dire ma
+collaboratrice de six ans. Lucie avait fait &agrave; l'avance sa provision de
+petites pierres, et voyant le bataillon des fourmis sortir de la
+caserne, elle l'avait suivi pas &agrave; pas en d&eacute;posant de distance en
+distance ses pierres sur le trajet parcouru. Les Amazones commen&ccedil;aient &agrave;
+revenir de la razzia suivant la ligne des cailloux indicateurs. La
+distance au nid &eacute;tait d'une centaine de pas, ce qui me donnait le temps
+d'op&eacute;rer en vue d'une exp&eacute;rience m&eacute;dit&eacute;e &agrave; loisir.</p>
+
+<p>Je m'arme d'un fort balai et je d&eacute;nude la piste sur une largeur d'un
+m&egrave;tre environ. Les mat&eacute;riaux poudreux de la surface sont ainsi enlev&eacute;s,
+renouvel&eacute;s par d'autres. S'ils sont impr&eacute;gn&eacute;s de quelque &eacute;manation
+odorante, leur absence d&eacute;routera les fourmis. Je coupe de la sorte la
+voie en quatre points diff&eacute;rents, espac&eacute;s de quelques pas.</p>
+
+<p>Voici que la colonne arrive &agrave; la premi&egrave;re coupure. L'h&eacute;sitation des
+fourmis est &eacute;vidente. Il y en a qui r&eacute;trogradent, puis reviennent pour
+r&eacute;trograder encore; d'autres errent sur le front de la section; d'autres
+se dispersent lat&eacute;ralement et semblent chercher &agrave; contourner le pays
+inconnu. La t&ecirc;te de la colonne, resserr&eacute;e d'abord dans une &eacute;tendue de
+quelques d&eacute;cim&egrave;tres, s'&eacute;parpille maintenant sur trois &agrave; quatre m&egrave;tres de
+largeur. Mais les arrivants se multiplient devant l'obstacle; ils se
+massent, ils forment cohue ind&eacute;cise. Enfin quelques fourmis s'aventurent
+sur la bande balay&eacute;e et les autres suivent, tandis qu'un petit nombre a
+repris en avant la piste au moyen d'un d&eacute;tour. Aux autres coupures,
+m&ecirc;mes h&eacute;sitations; elles sont n&eacute;anmoins franchies soit directement, soit
+lat&eacute;ralement. Malgr&eacute; mes emb&ucirc;ches, le retour au nid s'effectue, et par
+la voie des petits cailloux.</p>
+
+<p>L'exp&eacute;rience semble plaider en faveur de l'odorat. &Agrave; quatre reprises, il
+y a des h&eacute;sitations manifestes partout o&ugrave; la voie est coup&eacute;e. Si le
+retour se fait n&eacute;anmoins sur la piste de l'aller, cela peut tenir au
+travail in&eacute;gal du balai, qui a laiss&eacute; en place des parcelles de
+l'odorante poussi&egrave;re. Les fourmis qui ont contourn&eacute; la partie balay&eacute;e
+peuvent avoir &eacute;t&eacute; guid&eacute;es par les d&eacute;blais rejet&eacute;s lat&eacute;ralement. Avant de
+se prononcer pour ou contre l'odorat, il convient donc de recommencer
+l'exp&eacute;rience dans des conditions meilleures, il convient d'enlever
+radicalement toute mati&egrave;re odorante.</p>
+
+<p>Quelques jours apr&egrave;s, mon plan bien arr&ecirc;t&eacute;, Lucie se remet en
+observation et ne tarde pas &agrave; m'annoncer une sortie. J'y comptais, car
+les Amazones manquent rarement d'aller en exp&eacute;dition dans les apr&egrave;s-midi
+lourdes et chaudes de juin et de juillet, surtout si le temps fait
+menace de devenir orageux. Les cailloux du Petit Poucet jalonnent encore
+le trajet, sur lequel je choisis le point le plus favorable &agrave; mes
+desseins.</p>
+
+<p>Un tuyau de toile servant &agrave; l'arrosage du jardin est fix&eacute; &agrave; l'une des
+prises d'eau du bassin; la vanne est ouverte, et la route des fourmis se
+trouve coup&eacute;e par un torrent continu de la largeur d'un bon pas et d'une
+longueur illimit&eacute;e. La nappe d'eau coule d'abord abondante et rapide,
+afin de bien laver le sol et de lui enlever tout ce qui pourrait &ecirc;tre
+odorant. Ce lavage &agrave; grande eau dure pr&egrave;s d'un quart d'heure puis, quand
+les fourmis s'approchent, revenant du butin, je diminue la vitesse
+d'&eacute;coulement et r&eacute;duis l'&eacute;paisseur de la nappe liquide pour ne pas
+outrepasser les forces de l'insecte. Voil&agrave; l'obstacle que les Amazones
+doivent franchir, s'il leur est absolument n&eacute;cessaire de suivre la
+premi&egrave;re piste.</p>
+
+<p>Ici l'h&eacute;sitation est longue, les tra&icirc;nards ont le temps de rejoindre la
+t&ecirc;te de la colonne. Cependant on s'engage dans le torrent &agrave; la faveur de
+quelques graviers exond&eacute;s; puis le fond manque, et le courant entra&icirc;ne
+les plus t&eacute;m&eacute;raires, qui, sans l&acirc;cher leur prise, s'en vont &agrave; la d&eacute;rive,
+&eacute;chouent sur quelque haut-fond, regagnent la rive et recommencent leurs
+recherches d'un gu&eacute;. Quelques f&eacute;tus de paille apport&eacute;s par les eaux
+s'arr&ecirc;tent &ccedil;&agrave; et l&agrave;: ce sont des ponts branlants o&ugrave; les fourmis
+s'engagent. Des feuilles s&egrave;ches d'olivier deviennent des radeaux avec
+cargaison de passagers. Les plus vaillants, un peu par leurs propres
+man&oelig;uvres, un peu par d'heureuses chances, gagnent, sans
+interm&eacute;diaires, la rive oppos&eacute;e. J'en vois qui, entra&icirc;n&eacute;s par le courant
+&agrave; deux ou trois pas de distance, sur l'un et l'autre rivage, semblent
+fort soucieux de ce qu'ils ont &agrave; faire. Au milieu de ce d&eacute;sordre de
+l'arm&eacute;e en d&eacute;route, au milieu des p&eacute;rils de la noyade, aucun ne l&acirc;che
+son butin. Il s'en garderait bien: plut&ocirc;t la mort. Bref, le torrent est
+franchi tant bien que mal, et cela par la piste r&eacute;glementaire.</p>
+
+<p>L'odeur de la voie ne peut &ecirc;tre en cause, ce me semble, apr&egrave;s
+l'exp&eacute;rience du torrent, qui a lav&eacute; le sol quelque temps &agrave; l'avance et
+qui d'ailleurs renouvelle ses eaux tant que dure la travers&eacute;e. Examinons
+maintenant ce qui se passera lorsque l'odeur formique, s'il y en a une
+sur la piste, en effet, sera remplac&eacute;e par une autre incomparablement
+plus forte, et sensible &agrave; notre odorat, tandis que la premi&egrave;re ne l'est
+pas, du moins dans les conditions que je discute ici.</p>
+
+<p>Une troisi&egrave;me sortie est &eacute;pi&eacute;e, et sur un point de la voie suivie, le
+sol est frott&eacute; avec quelques poign&eacute;es de menthe que je viens de couper &agrave;
+l'instant dans une plate-bande. Avec le feuillage de la m&ecirc;me plante, je
+recouvre la piste un peu plus loin. Les fourmis, revenant, traversent,
+sans para&icirc;tre pr&eacute;occup&eacute;es, la zone frictionn&eacute;e; elles h&eacute;sitent devant la
+zone jonch&eacute;e de feuilles, puis passent outre.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s ces deux exp&eacute;riences, celle du torrent qui lessive le sol, celle
+de la menthe qui en change l'odeur, il n'est plus permis, je crois,
+d'invoquer l'odorat comme guide des fourmis rentrant au nid par la voie
+suivie au d&eacute;part. D'autres &eacute;preuves ach&egrave;veront de nous renseigner.</p>
+
+<p>Sans rien toucher au sol, j'&eacute;tale maintenant en travers de la piste
+d'amples feuilles de papier, des journaux que je maintiens avec quelques
+petites pierres. Devant ce tapis, qui change compl&egrave;tement l'aspect de la
+route sans rien lui enlever de ce qui pourrait &ecirc;tre odorant, les fourmis
+h&eacute;sitent encore plus que devant tous mes autres artifices, m&ecirc;me le
+torrent. Il leur faut des essais multipli&eacute;s, des reconnaissances sur les
+c&ocirc;t&eacute;, des tentatives en avant et des reculs r&eacute;it&eacute;r&eacute;s, avant de se
+hasarder en plein sur la zone inconnue. La bande de papier est enfin
+franchie et le d&eacute;fil&eacute; reprend comme d'habitude.</p>
+
+<p>Une autre emb&ucirc;che attend plus loin les Amazones. J'ai coup&eacute; la piste par
+une mince couche de sable jaune, le terrain lui-m&ecirc;me &eacute;tant gris&acirc;tre. Ce
+changement de coloration suffit seul pour d&eacute;router un moment les
+fourmis, qui renouvellent ici, mais moins prolong&eacute;es, leurs h&eacute;sitations
+devant la zone de papier. Finalement, l'obstacle est franchi comme les
+autres.</p>
+
+<p>Ma bande de sable et ma bande de papier n'ayant pas dissip&eacute; les effluves
+odorants dont la piste pourrait &ecirc;tre impr&eacute;gn&eacute;e, il est d'&eacute;vidence que,
+puisque les m&ecirc;mes h&eacute;sitations, les m&ecirc;mes arr&ecirc;ts se reproduisent, ce
+n'est pas l'olfaction qui fait retrouver leur chemin aux fourmis, mais
+bel et bien la vue, car toutes les fois que je modifie l'aspect de la
+piste d'une fa&ccedil;on quelconque, par les &eacute;rosions du balai, le flux de
+l'eau, la verdure de menthe, le tapis de papier, le sable d'une autre
+couleur que le sol, la colonne de retour fait halte, h&eacute;site et cherche &agrave;
+se rendre compte des changements survenus. Oui, c'est la vue, mais une
+vue tr&egrave;s myope pour laquelle quelques graviers d&eacute;plac&eacute;s changent
+l'horizon. Pour cette courte vue, une bande de papier, un lit de
+feuilles de menthe, une couche de sable jaune, un filet d'eau, un labour
+par le balai, et des modifications moindres encore, transforment le
+paysage; et le bataillon, press&eacute; de rentrer au plus vite avec son butin,
+s'arr&ecirc;te anxieux devant ces parages inconnus. Si ces zones douteuses
+sont enfin franchies, c'est que, les tentatives se multipliant &agrave; travers
+les bandes modifi&eacute;es, quelques fourmis finissent par reconna&icirc;tre,
+au-del&agrave;, des points qui leur sont familiers. Sur la foi de ces
+clairvoyantes, les autres suivent.</p>
+
+<p>La vue serait insuffisante si l'Amazone n'avait en m&ecirc;me temps &agrave; son
+service la m&eacute;moire pr&eacute;cise des lieux. La m&eacute;moire d'une fourmi! Qu'est-ce
+que cela pourrait bien &ecirc;tre? En quoi ressemble-t-elle &agrave; la n&ocirc;tre? &Agrave; ces
+questions, je n'ai pas de r&eacute;ponse; mais quelques lignes me suffiront
+pour d&eacute;montrer que l'insecte a le souvenir assez tenace et tr&egrave;s exact
+des lieux qu'il a une fois visit&eacute;s. Voici ce dont j'ai &eacute;t&eacute; t&eacute;moin &agrave; bien
+des reprises. Il arrive parfois que la fourmili&egrave;re pill&eacute;e offre aux
+Amazones un butin sup&eacute;rieur &agrave; celui que la colonne exp&eacute;ditionnaire peut
+emporter. Ou bien encore la r&eacute;gion visit&eacute;e est riche en fourmili&egrave;res.
+Une autre razzia serait n&eacute;cessaire pour exploiter &agrave; fond l'emplacement.
+Alors une seconde exp&eacute;dition a lieu, tant&ocirc;t le lendemain, tant&ocirc;t deux ou
+trois jours plus tard. Cette fois, la colonne ne cherche plus en route,
+elle va droit au g&icirc;te fertile en nymphes, et elle s'y rend exactement
+par la m&ecirc;me voie d&eacute;j&agrave; suivie. Il m'est arriv&eacute; d'avoir jalonn&eacute; avec de
+petites pierres, sur une longueur d'une vingtaine de m&egrave;tres, le chemin
+suivi une paire de jours avant, et de surprendre les Amazones en
+exp&eacute;dition par la m&ecirc;me route, pierre par pierre. Elles vont passer par
+ici, elles vont passer par l&agrave;, me disais-je d'apr&egrave;s les cailloux de
+rep&egrave;re; et, en effet, elles passaient ici, elles passaient l&agrave;, longeant
+ma pile de cailloux, sans &eacute;cart notable.</p>
+
+<p>&Agrave; plusieurs jours d'intervalle, est-il permis d'admettre la persistance
+d'&eacute;manations odorantes r&eacute;pandues sur le trajet? Nul ne l'oserait. C'est
+donc bien la vue qui guide les Amazones, la vue servie par la m&eacute;moire
+des lieux. Et cette m&eacute;moire est tenace jusqu'&agrave; conserver l'impression le
+lendemain et plus tard; elle est d'une fid&eacute;lit&eacute; scrupuleuse car elle
+conduit la colonne par le m&ecirc;me sentier que la veille, &agrave; travers les
+accidents si vari&eacute;s du terrain.</p>
+
+<p>Si les lieux lui sont inconnus, comment se comportera l'Amazone? Outre
+la m&eacute;moire topographique, qui ne peut ici lui servir, la r&eacute;gion o&ugrave; je la
+suppose &eacute;tant encore inexplor&eacute;e, la fourmi poss&egrave;derait-elle la facult&eacute;
+directrice du Chalicodome, au moins dans de modestes limites, et
+pourrait-elle ainsi regagner sa fourmili&egrave;re ou sa colonne en marche?</p>
+
+<p>Toutes les parties du jardin ne sont pas &eacute;galement visit&eacute;es par la
+l&eacute;gion pillarde; la partie nord est exploit&eacute;e de pr&eacute;f&eacute;rence, les razzias
+y &eacute;tant sans doute plus fructueuses. C'est donc au nord de leur caserne
+que les Amazones dirigent d'habitude leurs caravanes; tr&egrave;s rarement, je
+les surprends au sud. Cette partie du jardin leur est donc, sinon
+totalement inconnue, du moins bien moins famili&egrave;re que l'autre. Cela
+dit, voyons la conduite de la fourmi d&eacute;pays&eacute;e.</p>
+
+<p>Je me tiens au voisinage de la fourmili&egrave;re; et quand la colonne revient
+de la chasse aux esclaves, je fais engager une fourmi sur une feuille
+morte que je lui pr&eacute;sente. Sans la toucher, je la transporte ainsi &agrave;
+deux ou trois pas seulement de son bataillon, mais dans la direction
+sud. Cela suffit pour la d&eacute;payser, pour la d&eacute;sorienter totalement. Je
+vois l'Amazone, remise &agrave; terre, errer &agrave; l'aventure, toujours le butin
+entre les mandibules bien entendu; je la vois s'&eacute;loigner en toute h&acirc;te
+de ses compagnes, croyant les rejoindre; je la vois revenir sur ses pas,
+s'&eacute;carter de nouveau, essayer &agrave; droite, essayer &agrave; gauche, t&acirc;tonner dans
+une foule de directions sans parvenir &agrave; se retrouver. Ce belliqueux
+n&eacute;grier, &agrave; la forte m&acirc;choire, est perdu &agrave; deux pas de sa bande. Il me
+reste en m&eacute;moire quelques-uns de ces &eacute;gar&eacute;s qui, apr&egrave;s une demi-heure de
+recherches, n'avaient pu regagner la voie et s'en &eacute;loignaient de plus en
+plus, toujours la nymphe aux dents. Que devenaient-ils, que
+faisaient-ils de leur butin? Je n'ai pas eu la patience de suivre
+jusqu'au bout ces stupides pillards.</p>
+
+<p>R&eacute;p&eacute;tons l'exp&eacute;rience mais en d&eacute;posant l'Amazone dans la r&eacute;gion nord.
+Apr&egrave;s des h&eacute;sitations plus ou moins longues, des recherches tant&ocirc;t dans
+une direction et tant&ocirc;t dans une autre, la fourmi parvient &agrave; retrouver
+sa colonne. Les lieux lui sont connus.</p>
+
+<p>Voil&agrave; certes un hym&eacute;nopt&egrave;re totalement priv&eacute; de cette sensibilit&eacute;
+directrice dont jouissent d'autres hym&eacute;nopt&egrave;res. Il a pour lui la
+m&eacute;moire des lieux et plus rien. Un &eacute;cart de deux &agrave; trois de nos pas
+suffit pour lui faire perdre la voie et l'emp&ecirc;cher de revenir parmi les
+siens; tandis que des kilom&egrave;tres, &agrave; travers des parages inconnus, ne
+mettent pas en d&eacute;faut le Chalicodome. Je m'&eacute;tonnais tant&ocirc;t que l'homme
+f&ucirc;t priv&eacute; d'un sens merveilleux, apanage de quelques animaux. La
+distance &eacute;norme entre les deux termes compar&eacute;s pouvait fournir mati&egrave;re &agrave;
+discussion. Maintenant cette distance n'existe plus: il s'agit de deux
+insectes tr&egrave;s voisins, de deux hym&eacute;nopt&egrave;res. Pourquoi, s'ils sortent du
+m&ecirc;me moule, l'un a-t-il un sens que l'autre n'a pas, un sens de plus,
+caract&egrave;re bien autrement dominateur que les d&eacute;tails de l'organisation?
+J'attendrai que les transformistes veuillent bien m'en donner raison
+valable.</p>
+
+<p>Cette m&eacute;moire des lieux, dont je viens de reconna&icirc;tre la t&eacute;nacit&eacute; et la
+fid&eacute;lit&eacute;, &agrave; quel point est-elle souple pour retenir l'impression?
+Faut-il &agrave; l'Amazone des voyages r&eacute;it&eacute;r&eacute;s pour savoir sa g&eacute;ographie; ou
+bien une seule exp&eacute;dition lui suffit-elle? Du premier coup, la ligne
+suivie et les lieux visit&eacute;s sont-ils grav&eacute;s dans le souvenir? La Fourmi
+rousse ne se pr&ecirc;te pas aux &eacute;preuves qui donneraient la r&eacute;ponse:
+l'exp&eacute;rimentateur ne peut d&eacute;cider si la voie o&ugrave; la colonne
+exp&eacute;ditionnaire s'engage est parcourue pour la premi&egrave;re fois; et puis il
+n'est pas en son pouvoir de faire adopter par la l&eacute;gion tel ou tel autre
+chemin. Quand elles sortent pour piller les fourmili&egrave;res, les Amazones
+se dirigent &agrave; leur guise, et leur d&eacute;fil&eacute; ne souffre pas notre
+intervention. Adressons-nous alors &agrave; d'autres hym&eacute;nopt&egrave;res.</p>
+
+<p>Je choisis les Pompiles, dont les m&oelig;urs seront &eacute;tudi&eacute;es en d&eacute;tail dans
+un autre chapitre. Ce sont des chasseurs d'araign&eacute;es et des fouisseurs
+de terriers. Le gibier, nourriture de la future larve, est d'abord
+captur&eacute; et paralys&eacute;; la demeure est ensuite creus&eacute;e. Comme la lourde
+proie serait grave embarras pour l'hym&eacute;nopt&egrave;re en recherche d'un
+emplacement propice, l'araign&eacute;e est d&eacute;pos&eacute;e en haut lieu, sur une touffe
+d'herbe ou de broussailles, &agrave; l'abri des maraudeurs, fourmis surtout,
+qui pourraient d&eacute;t&eacute;riorer la pr&eacute;cieuse pi&egrave;ce en l'absence du l&eacute;gitime
+possesseur. Son butin &eacute;tabli sur l'&eacute;l&eacute;vation de verdure, le Pompile
+cherche un lieu favorable et y creuse son terrier. Pendant le travail
+d'excavation, il revient de temps &agrave; autre &agrave; son araign&eacute;e; il la mordille
+un peu, il la palpe comme pour se f&eacute;liciter de la copieuse victuaille;
+puis il retourne &agrave; son terrier, qu'il fouille plus avant. Si quelque
+chose l'inqui&egrave;te, il ne se borne pas &agrave; visiter son araign&eacute;e: il la
+rapproche aussi un peu de son chantier de travail, mais en la d&eacute;posant
+toujours sur la hauteur d'une touffe de verdure. Voil&agrave; les man&oelig;uvres
+dont il me sera facile de tirer parti pour savoir jusqu'&agrave; quel point la
+m&eacute;moire du Pompile est flexible.</p>
+
+<p>Pendant que l'hym&eacute;nopt&egrave;re travaille au terrier, je m'empare du gibier et
+le mets en lieu d&eacute;couvert, distant d'un demi-m&egrave;tre de la premi&egrave;re
+station. Bient&ocirc;t le Pompile quitte le trou pour s'enqu&eacute;rir de sa proie,
+et va droit au point o&ugrave; il l'avait laiss&eacute;e. Cette s&ucirc;ret&eacute; de direction,
+cette fid&eacute;lit&eacute; dans la m&eacute;moire des lieux peuvent s'expliquer par des
+visites ant&eacute;rieures et r&eacute;it&eacute;r&eacute;es. J'ignore ce qui s'est pass&eacute; avant. Ne
+tenons compte de cette premi&egrave;re exp&eacute;dition; les autres seront plus
+concluantes. Pour le moment, le Pompile retrouve, sans h&eacute;sitation
+aucune, la touffe d'herbe o&ugrave; gisait sa proie. Alors marches et
+contre-marches dans cette touffe, explorations minutieuses, retours
+fr&eacute;quents au point m&ecirc;me o&ugrave; l'araign&eacute;e avait &eacute;t&eacute; d&eacute;pos&eacute;e. Enfin,
+convaincu qu'elle n'est plus l&agrave;, l'hym&eacute;nopt&egrave;re arpente les environs, &agrave;
+pas lents, les antennes palpant le sol. L'araign&eacute;e est aper&ccedil;ue sur le
+point d&eacute;couvert o&ugrave; je l'avais mise. Surprise du Pompile, qui s'avance,
+puis brusquement recule avec un haut-le-corps. Est-ce vivant? Est-ce
+mort? Est-ce bien l&agrave; mon gibier? semble-t-il se dire. M&eacute;fions-nous!</p>
+
+<p>L'h&eacute;sitation n'est pas longue: le chasseur happe l'araign&eacute;e et
+l'entra&icirc;ne &agrave; reculons, pour la d&eacute;poser, toujours en haut lieu, sur une
+seconde touffe de verdure, distante de la premi&egrave;re de deux &agrave; trois pas.
+Ensuite il revient au terrier, o&ugrave; quelque temps il fouille. Pour la
+seconde fois, je d&eacute;place l'araign&eacute;e, que je d&eacute;pose &agrave; quelque distance,
+en terrain nu. C'est le moment pour appr&eacute;cier la m&eacute;moire du Pompile.
+Deux touffes de gazon ont servi de reposoir provisoire au gibier. La
+premi&egrave;re, o&ugrave; il est revenu avec tant de pr&eacute;cision, l'insecte pouvait la
+conna&icirc;tre par un examen un peu approfondi, par des visites r&eacute;it&eacute;r&eacute;es qui
+m'&eacute;chappent; mais la seconde n'a fait certainement en sa m&eacute;moire qu'une
+impression superficielle. Il l'a adopt&eacute;e sans aucun choix &eacute;tudi&eacute;; il s'y
+est arr&ecirc;t&eacute; tout juste le temps n&eacute;cessaire pour hisser son araign&eacute;e au
+sommet; il l'a vue pour la premi&egrave;re fois, et il l'a vue &agrave; la h&acirc;te, en
+passant. Ce rapide coup d'&oelig;il suffira-t-il pour en garder exact
+souvenir? D'ailleurs, dans la m&eacute;moire de l'insecte, deux localit&eacute;s
+peuvent maintenant se brouiller; le premier reposoir peut &ecirc;tre confondu
+avec le second. O&ugrave; ira le Pompile?</p>
+
+<p>Nous allons le savoir: le voici quittant le terrier pour une nouvelle
+visite &agrave; l'araign&eacute;e. Il accourt tout droit &agrave; la seconde touffe, o&ugrave; il
+cherche longtemps sa proie absente. Il sait tr&egrave;s bien qu'elle &eacute;tait l&agrave;,
+en dernier lieu, et non ailleurs; il persiste &agrave; l'y chercher sans une
+seule fois s'aviser de revenir au premier reposoir. La premi&egrave;re touffe
+de gazon ne compte plus pour lui, la seconde seule le pr&eacute;occupe. Puis
+commencent des recherches aux environs.</p>
+
+<p>Son gibier retrouv&eacute; sur le point d&eacute;nud&eacute; o&ugrave; je l'avais mis moi-m&ecirc;me,
+l'hym&eacute;nopt&egrave;re d&eacute;pose rapidement l'araign&eacute;e sur une troisi&egrave;me touffe de
+gazon, et l'&eacute;preuve recommence. Cette fois, c'est &agrave; la troisi&egrave;me touffe
+que le Pompile accourt sans h&eacute;sitation, sans la confondre nullement avec
+les deux premi&egrave;res, qu'il d&eacute;daigne de visiter, tant sa m&eacute;moire est s&ucirc;re.
+Je continue de la m&ecirc;me fa&ccedil;on une paire de fois encore, et l'insecte
+revient toujours au dernier reposoir, sans se pr&eacute;occuper des autres. Je
+reste &eacute;merveill&eacute; de la m&eacute;moire de ce myrmidon. Il lui suffit d'avoir vu
+une fois, &agrave; la h&acirc;te, un point qui ne diff&egrave;re en rien d'une foule
+d'autres, pour se le rappeler tr&egrave;s bien, malgr&eacute; sa pr&eacute;occupation de
+mineur, acharn&eacute; &agrave; son travail sous terre. Notre m&eacute;moire pourrait-elle
+toujours rivaliser avec la sienne? C'est fort douteux. Accordons &agrave; la
+Fourmi rousse une m&eacute;moire pareille, et ses p&eacute;r&eacute;grinations, ses retours
+au logis par la m&ecirc;me voie n'auront plus rien d'inexplicable.</p>
+
+<p>Des &eacute;preuves de ce genre m'ont fourni quelques autres r&eacute;sultats dignes
+de mention. Quand il est convaincu, par des explorations difficiles &agrave;
+lasser, que l'araign&eacute;e n'est plus sur la touffe o&ugrave; il l'avait d&eacute;pos&eacute;e,
+le Pompile, disons-nous, la recherche dans le voisinage et la retrouve
+assez ais&eacute;ment, car j'ai soin de la placer moi-m&ecirc;me en lieu d&eacute;couvert.
+Augmentons un peu la difficult&eacute;. Du bout du doigt, je fais une empreinte
+sur le sol, et au fond de la petite cavit&eacute;, je d&eacute;pose l'araign&eacute;e, que je
+recouvre d'une mince feuille. Or, il arrive &agrave; l'hym&eacute;nopt&egrave;re, en qu&ecirc;te de
+son gibier &eacute;gar&eacute;, de traverser cette feuille, d'y passer et d'y repasser
+sans avoir soup&ccedil;on que l'araign&eacute;e est dessous, car il va plus loin
+continuer ses vaines recherches. Ce n'est donc pas l'odorat qui le
+guide, mais bien la vue. De ses antennes pourtant il palpe sans cesse le
+sol. Quel peut &ecirc;tre le r&ocirc;le de ces organes? Je l'ignore, tout en
+affirmant que ce ne sont pas des organes olfactifs. L'Ammophile, en
+qu&ecirc;te de son ver gris, m'avait d&eacute;j&agrave; conduit &agrave; la m&ecirc;me affirmation;
+j'obtiens maintenant une d&eacute;monstration exp&eacute;rimentale qui me semble
+d&eacute;cisive. J'ajoute que le Pompile a la vue tr&egrave;s courte: souvent il passe
+&agrave; une paire de pouces de son araign&eacute;e sans l'apercevoir.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">FRAGMENTS SUR LA PSYCHOLOGIE DE L'INSECTE</a></h3>
+
+
+<p>Le <i>laudator temporis acti</i> est malvenu: le monde marche. Oui, mais
+quelquefois &agrave; reculons. En mon jeune temps, dans des livres de quatre
+sous, on nous enseignait que l'homme est un animal raisonnable;
+aujourd'hui, dans de savants volumes, on nous d&eacute;montre que la raison
+humaine n'est qu'un degr&eacute; plus &eacute;lev&eacute; sur une &eacute;chelle dont la base
+descend jusque dans les bas-fonds de l'animalit&eacute;. Il y a le plus et le
+moins, il y a tous les &eacute;chelons interm&eacute;diaires, mais nulle part de
+brusque solution de continuit&eacute;. Cela commence par z&eacute;ro dans la glaire
+d'une cellule, et cela s'&eacute;l&egrave;ve jusqu'au puissant cerveau d'un Newton. La
+noble facult&eacute; dont nous &eacute;tions si fiers est un apanage zoologique. Tous
+en ont leur part, grande ou petite, depuis l'atome anim&eacute; jusqu'&agrave;
+l'anthropo&iuml;de, la hideuse caricature de l'homme.</p>
+
+<p>Il m'a toujours paru que cette th&eacute;orie &eacute;galitaire faisait dire aux faits
+ce qu'ils ne disaient pas; il m'a paru que, pour obtenir la plaine, on
+abaissait la cime, l'homme, et l'on exhaussait la vall&eacute;e, l'animal. &Agrave; ce
+nivellement, je d&eacute;sirerais quelques preuves; et n'en trouvant pas dans
+les livres, ou n'en trouvant que de douteuses, tr&egrave;s sujettes &agrave;
+discussion, j'observe moi-m&ecirc;me pour me former une conviction, je
+cherche, j'exp&eacute;rimente.</p>
+
+<p>Pour parler s&ucirc;rement, il convient de ne pas sortir de ce que l'on sait
+bien. Je commence &agrave; conna&icirc;tre passablement l'insecte depuis une
+quarantaine d'ann&eacute;es que je le fr&eacute;quente. Interrogeons l'insecte, non le
+premier venu, mais le mieux dou&eacute;, l'hym&eacute;nopt&egrave;re. Je fais la part belle &agrave;
+mes contradicteurs. O&ugrave; trouver l'animal plus riche de talents? Il semble
+qu'en le cr&eacute;ant, la nature s'est complu &agrave; donner la plus grande somme
+d'industrie &agrave; la moindre masse de mati&egrave;re. L'oiseau, le merveilleux
+architecte, peut-il comparer son travail avec l'&eacute;difice de l'Abeille, ce
+chef-d'&oelig;uvre de haute g&eacute;om&eacute;trie? L'homme lui-m&ecirc;me trouve en lui des
+&eacute;mules. Nous b&acirc;tissons des villes, l'hym&eacute;nopt&egrave;re construit des cit&eacute;s;
+nous avons des serviteurs, il a les siens; nous &eacute;levons des animaux
+domestiques, il &eacute;l&egrave;ve ses animaux &agrave; sucre; nous parquons des troupeaux,
+il parque ses vaches laiti&egrave;res, les pucerons; nous avons renonc&eacute; aux
+esclaves, lui continue sa traite des noirs.</p>
+
+<p>Eh bien! ce raffin&eacute;, ce privil&eacute;gi&eacute;, raisonne-t-il? Lecteur, contenez
+votre sourire: c'est ici chose tr&egrave;s grave, bien digne de nos
+m&eacute;ditations. S'occuper de la b&ecirc;te, c'est agiter l'interrogation qui nous
+tourmente: Que sommes-nous? D'o&ugrave; venons-nous? Donc, que se passe-t-il
+dans ce petit cerveau d'hym&eacute;nopt&egrave;re? Y a-t-il l&agrave; des facult&eacute;s s&oelig;urs des
+n&ocirc;tres, y a-t-il une pens&eacute;e? Quel probl&egrave;me, si nous pouvions le
+r&eacute;soudre; quel chapitre de psychologie, si nous pouvions l'&eacute;crire! Mais
+&agrave; nos premi&egrave;res recherches, le myst&eacute;rieux va se dresser, imp&eacute;n&eacute;trable,
+soyons-en convaincus. Nous sommes incapables de nous conna&icirc;tre
+nous-m&ecirc;mes; que sera-ce si nous voulons sonder l'intellect d'autrui?
+Tenons-nous pour satisfaits si nous parvenons &agrave; glaner quelques
+parcelles de v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que la raison? La philosophie nous en donnerait des
+d&eacute;finitions savantes. Soyons modestes, tenons-nous-en au plus simple: il
+ne s'agit que de la b&ecirc;te. La raison est la facult&eacute; qui rattache l'effet
+&agrave; sa cause, et dirige l'acte en le conformant aux exigences de
+l'accidentel. Dans ces limites, l'animal est-il apte &agrave; raisonner;
+sait-il &agrave; un <i>pourquoi</i> associer un <i>parce que</i> et se comporter apr&egrave;s en
+cons&eacute;quence; sait-il devant un accident changer sa ligne de conduite?</p>
+
+<p>L'histoire est peu riche en documents propres &agrave; nous guider en cette
+question; et ceux qu'on trouve &eacute;pars dans les auteurs peuvent rarement
+supporter un s&eacute;v&egrave;re examen. L'un des plus remarquables que je connaisse
+est fourni par &Eacute;rasme Darwin, dans son livre <i>Zoonomia</i>. Il s'agit d'une
+Gu&ecirc;pe qui vient de capturer et de tuer une grosse mouche. Le vent
+souffle, et le chasseur embarrass&eacute; dans son essor par la trop grande
+surface du gibier, met pied &agrave; terre pour amputer le ventre, la t&ecirc;te et
+puis les ailes; il part emportant le seul thorax, qui donne moins de
+prise au vent. &Agrave; s'en tenir au fait brut, il y a bien l&agrave;, j'en conviens,
+apparence de raison. La Gu&ecirc;pe para&icirc;t saisir le rapport de l'effet &agrave; la
+cause. L'effet, c'est la r&eacute;sistance &eacute;prouv&eacute;e dans l'essor; la cause,
+c'est l'&eacute;tendue de la proie aux prises avec l'air. Conclusion tr&egrave;s
+logique: il faut diminuer cette &eacute;tendue, retrancher l'abdomen, la t&ecirc;te,
+les ailes surtout, et la r&eacute;sistance s'amoindrira.<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a></p>
+
+<p>Mais cet encha&icirc;nement d'id&eacute;es, si rudimentaire qu'il soit, se fait-il en
+r&eacute;alit&eacute; dans l'intellect de l'insecte? Je suis convaincu du contraire,
+et mes preuves sont sans r&eacute;pliques. Dans le premier volume de ces
+<i>Souvenirs</i>, j'ai d&eacute;montr&eacute; exp&eacute;rimentalement que la Gu&ecirc;pe d'&Eacute;rasme
+Darwin ne faisait qu'ob&eacute;ir &agrave; son intellect habituel, qui est de d&eacute;pecer
+le gibier saisi et de ne garder que la partie la plus nutritive, le
+thorax. Que le temps soit parfaitement calme ou que le vent souffle,
+dans l'abri d'un &eacute;pais fourr&eacute; comme en plein air, je vois l'hym&eacute;nopt&egrave;re
+proc&eacute;der au triage de l'aride et du succulent: je le vois rejeter les
+pattes, les ailes, la t&ecirc;te, le ventre, et ne garder que la poitrine pour
+la marmelade destin&eacute;e aux larves. Que signifie alors ce d&eacute;p&egrave;cement en
+faveur de la raison, lorsque le vent souffle? Il ne signifie rien du
+tout, car il aurait &eacute;galement lieu dans un calme parfait. &Eacute;rasme Darwin
+s'est trop press&eacute; dans sa conclusion, produit des vues de son esprit et
+nullement de la logique des choses. S'il s'&eacute;tait au pr&eacute;alable inform&eacute;
+des habitudes de la Gu&ecirc;pe, il n'aurait pas donn&eacute; comme argument s&eacute;rieux
+un fait sans rapport aucun avec la grave question de la raison des
+b&ecirc;tes.</p>
+
+<p>Je suis revenu sur cet exemple pour montrer &agrave; quelles difficult&eacute;s se
+heurte celui qui se borne &agrave; des observations fortuites, seraient-elles
+faites avec soin. Il ne convient pas de compter sur un heureux hasard,
+unique peut-&ecirc;tre. Il faut multiplier les observations, les contr&ocirc;ler
+l'une par l'autre; il faut provoquer les faits, s'enqu&eacute;rir de ceux qui
+suivent, d&eacute;m&ecirc;ler leur encha&icirc;nement; alors, seulement alors, et avec
+beaucoup de r&eacute;serve, il est permis d'&eacute;mettre quelques vues dignes de
+foi. Je ne trouve nulle part des documents recueillis dans des
+conditions pareilles; aussi, malgr&eacute; tout mon d&eacute;sir, m'est-il impossible
+d'&eacute;tayer, sur le t&eacute;moignage d'autrui, le peu que j'ai reconnu moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Mes Chalicodomes, avec leurs nids appendus aux parois du porche dont
+j'ai parl&eacute;, se pr&ecirc;taient &agrave; l'exp&eacute;rimentation suivie mieux que tout autre
+hym&eacute;nopt&egrave;re. Je les avais l&agrave;, dans ma demeure, sous mes yeux &agrave; toute
+heure du jour, aussi longtemps que je le d&eacute;sirais. Il m'&eacute;tait loisible
+d'en suivre les actes dans tous leurs d&eacute;tails et de conduire &agrave; bonne fin
+une &eacute;preuve si longue qu'elle f&ucirc;t; leur nombre d'ailleurs me permettait
+de renouveler mes essais jusqu'&agrave; parfaite conviction. Les Chalicodomes
+me fourniront donc encore les mat&eacute;riaux de ce chapitre.</p>
+
+<p>Quelques mots sur les travaux avant de commencer. Le Chalicodome des
+hangars utilise d'abord les vieilles galeries du g&acirc;teau de terre,
+galeries dont il abandonne d&eacute;bonnairement une partie &agrave; deux Osmies, ses
+gratuits locataires: l'Osmie &agrave; trois cornes et l'Osmie de Latreille. Ces
+vieux corridors, qui &eacute;pargnent le travail, sont recherch&eacute;s; mais il n'y
+en a pas beaucoup de libres, les Osmies plus pr&eacute;coces &eacute;tant d&eacute;j&agrave;
+ma&icirc;tresses de la plupart; aussi commence bient&ocirc;t la construction de
+nouvelles cellules, ma&ccedil;onn&eacute;es &agrave; la surface du g&acirc;teau, qui de la sorte
+augmente chaque ann&eacute;e en &eacute;paisseur. L'&eacute;difice cellulaire n'est pas b&acirc;ti
+en une seule fois: le mortier et le miel alternent &agrave; diverses reprises.
+La ma&ccedil;onnerie d&eacute;bute par une sorte de petit nid d'hirondelle, par un
+demi-godet dont l'enceinte se compl&egrave;te par la paroi lui servant d'appui.
+Figurons-nous une cupule de gland partag&eacute;e en deux et soud&eacute;e &agrave; la
+surface du g&acirc;teau; voil&agrave; le r&eacute;cipient assez avanc&eacute; pour un commencement
+d'apport de miel.</p>
+
+<p>L'abeille alors laisse le mortier et s'occupe de la r&eacute;colte. Apr&egrave;s
+quelques voyages d'approvisionnement, le travail de ma&ccedil;onnerie
+recommence, et de nouvelles assises exhaussent les bords du godet, qui
+devient apte &agrave; recevoir provisions plus abondantes. Puis, nouveau
+changement de m&eacute;tier; le ma&ccedil;on se fait r&eacute;colteur. Un peu plus tard, le
+r&eacute;colteur redevient ma&ccedil;on; et ces alternatives se renouvellent jusqu'&agrave;
+ce que la cellule ait la hauteur r&eacute;glementaire et poss&egrave;de la quantit&eacute; de
+miel n&eacute;cessaire &agrave; la larve. Ainsi reviennent tour &agrave; tour, plus ou moins
+nombreux dans chaque s&eacute;rie, les voyages au sentier aride, o&ugrave; le ciment
+se r&eacute;colte et se g&acirc;che, et les voyages aux fleurs, o&ugrave; le jabot se gonfle
+de miel et le ventre s'enfarine de pollen.</p>
+
+<p>Vient enfin le moment de la ponte. On voit l'abeille arriver avec une
+pelote de mortier. Elle donne un coup d'&oelig;il &agrave; la cellule pour
+s'enqu&eacute;rir si tout est en ordre; elle y introduit l'abdomen et la ponte
+se fait. &Agrave; l'instant, la pondeuse met les scell&eacute;s au logis; avec sa
+pelote de ciment, elle cl&ocirc;t l'orifice, et m&eacute;nage si bien la mati&egrave;re, que
+le couvercle est fa&ccedil;onn&eacute; au complet dans cette premi&egrave;re s&eacute;ance; il ne
+lui manque que d'&ecirc;tre &eacute;paissi, consolid&eacute; par de nouvelles couches,
+&oelig;uvre qui presse moins et se fera tant&ocirc;t. Ce qui est pressant,
+para&icirc;t-il, aussit&ocirc;t op&eacute;r&eacute; le d&eacute;p&ocirc;t sacr&eacute; de l'&oelig;uf, c'est de fermer la
+cellule et d'&eacute;viter ainsi des visites malintentionn&eacute;es en l'absence de
+la m&egrave;re. L'abeille doit avoir de graves motifs de h&acirc;ter ainsi la
+cl&ocirc;ture. Qu'adviendrait-il si, la ponte faite, elle laissait le logis
+ouvert et s'en allait &agrave; la carri&egrave;re de ciment chercher de quoi murer la
+porte? Quelque larron surviendrait peut-&ecirc;tre, qui remplacerait l'&oelig;uf du
+Chalicodome par le sien. Nous verrons que de tels larcins ne sont pas
+supposition gratuite. Toujours est-il que la ma&ccedil;onne ne pond jamais sans
+avoir aux mandibules la pelote de mortier n&eacute;cessaire pour la
+construction imm&eacute;diate de l'opercule. L'&oelig;uf ch&eacute;ri ne doit pas rester un
+seul instant expos&eacute; aux convoitises des maraudeurs.</p>
+
+<p>&Agrave; ces renseignements je joindrai quelques aper&ccedil;us g&eacute;n&eacute;raux qui
+faciliteront l'intelligence de ce qui va suivre. Tant qu'il reste dans
+les conditions normales, l'insecte a ses actes tr&egrave;s rationnellement
+calcul&eacute;s en vue du but &agrave; obtenir. Quoi de plus logique, par exemple, que
+les man&oelig;uvres de l'hym&eacute;nopt&egrave;re giboyeur paralysant sa proie pour la
+conserver fra&icirc;che &agrave; sa larve, et donner &agrave; celle-ci n&eacute;anmoins pleine
+s&eacute;curit&eacute;? C'est sup&eacute;rieurement rationnel; nous ne trouverions pas mieux;
+et cependant l'insecte n'agit pas ici par raison. S'il raisonnait sa
+chirurgie, il serait notre sup&eacute;rieur. Il ne viendra &agrave; l'esprit de
+personne que l'animal puisse, le moins du monde, se rendre compte de ses
+savantes vivisections. Ainsi, tant qu'il ne sort pas de la voie &agrave; lui
+trac&eacute;e, l'insecte peut accomplir les actes les plus judicieux sans que
+nous soyons en droit d'y voir la moindre intervention de la raison.</p>
+
+<p>Qu'adviendrait-il dans des circonstances accidentelles? Ici deux cas
+sont formellement &agrave; distinguer si nous ne voulons nous exposer &agrave; de
+fortes m&eacute;prises. Et d'abord l'accident survient dans un ordre de choses
+dont l'insecte est en ce moment occup&eacute;. En ces conditions, l'animal est
+capable de parer &agrave; l'accident; il continue, sous une forme similaire, le
+travail auquel il se livrait; il reste, enfin, dans son &eacute;tat psychique
+actuel. En second lieu, l'accident a rapport &agrave; un ordre de choses qui
+remonte plus haut, il a trait &agrave; une &oelig;uvre finie dont l'insecte n'a plus
+normalement &agrave; s'occuper. Pour parer &agrave; cet accident, l'animal aurait &agrave;
+remonter son courant psychique, il aurait &agrave; refaire ce qu'il a fait
+tant&ocirc;t pour se livrer apr&egrave;s &agrave; autre chose. L'insecte en est-il capable;
+saura-t-il laisser l'actuel pour revenir sur le pass&eacute;, s'avisera-t-il de
+revenir sur un travail beaucoup plus urgent que celui dont il est
+occup&eacute;? L&agrave; vraiment seraient des preuves d'un peu de raison. C'est ce
+que l'exp&eacute;rimentation d&eacute;cidera.</p>
+
+<p>Voici d'abord quelques faits rentrant dans le premier cas:</p>
+
+<p>Un Chalicodome vient de terminer la premi&egrave;re couche du couvercle de la
+cellule. Il est parti &agrave; la recherche d'une autre pelote de mortier pour
+consolider l'ouvrage. En son absence, je perce l'opercule avec une
+aiguille et j'y fais large br&egrave;che int&eacute;ressant la moiti&eacute; de l'ouverture.
+L'insecte revient et r&eacute;pare parfaitement le d&eacute;g&acirc;t. Occup&eacute; d'abord du
+couvercle, il continue son travail en r&eacute;parant ce couvercle.</p>
+
+<p>Un second en est aux premi&egrave;res assises de sa ma&ccedil;onnerie. La cellule
+n'est encore qu'un godet de peu de profondeur sans provision aucune. Je
+perce largement le fond de la tasse et l'insecte s'empresse de boucher
+le trou. Il b&acirc;tissait, et il se d&eacute;tourne un peu pour continuer de b&acirc;tir.
+Sa r&eacute;paration est une suite du travail qui l'occupait.</p>
+
+<p>Un troisi&egrave;me a d&eacute;pos&eacute; l'&oelig;uf et ferm&eacute; la cellule. Tandis qu'il est all&eacute;
+chercher une nouvelle provision de ciment pour mieux murer la porte, je
+pratique une large br&egrave;che imm&eacute;diatement au-dessous du couvercle, br&egrave;che
+trop haut plac&eacute;e pour que le miel s'&eacute;coule. L'insecte, arrivant avec du
+mortier non destin&eacute; &agrave; pareil ouvrage, voit son pot &eacute;gueul&eacute; et le remet
+tr&egrave;s bien en &eacute;tat. Voil&agrave; une prouesse comme je n'en ai pas vu souvent
+d'aussi judicieuse. Tout bien consid&eacute;r&eacute; cependant, ne prodiguons pas la
+louange. L'insecte cl&ocirc;turait. &Agrave; son retour, il voit une fente, pour lui
+mauvais joint qui lui a d'abord &eacute;chapp&eacute;; il compl&egrave;te son travail actuel
+en donnant mieux le joint.</p>
+
+<p>De ces trois exemples, que j'extrais d'un grand nombre d'autres plus ou
+moins pareils, il r&eacute;sulte que l'insecte sait faire face &agrave; l'accidentel
+pourvu que le nouvel acte ne sorte pas de l'ordre de choses qui l'occupe
+en ce moment. Affirmerons-nous la raison? Et pourquoi! L'insecte
+persiste dans le m&ecirc;me courant psychique, il continue son acte, il fait
+ce qu'il faisait avant, il retouche ce qui pour lui n'est qu'une
+maladresse dans l'&oelig;uvre pr&eacute;sente.</p>
+
+<p>Voici du reste qui changerait du tout au tout nos appr&eacute;ciations si
+l'id&eacute;e nous venait de voir dans ces br&egrave;ches r&eacute;par&eacute;es un ouvrage dict&eacute;
+par la raison. Soient, en premier lieu, des cellules pareilles &agrave; celles
+de la seconde exp&eacute;rience, c'est-&agrave;-dire &eacute;bauch&eacute;es sous forme de godet de
+peu de profondeur, mais contenant d&eacute;j&agrave; du miel. Je les perce au fond
+d'un trou par lequel les provisions suintent et se perdent. Leurs
+propri&eacute;taires r&eacute;coltent. Soient, d'autre part, des cellules &agrave; peu pr&egrave;s
+achev&eacute;es et dont l'approvisionnement est tr&egrave;s avanc&eacute;. Je les perce de
+m&ecirc;me au fond et donne issue au miel qui d&eacute;goutte peu &agrave; peu. Leurs
+propri&eacute;taires ma&ccedil;onnent.</p>
+
+<p>D'apr&egrave;s ce qui pr&eacute;c&egrave;de, le lecteur s'attend peut-&ecirc;tre &agrave; une r&eacute;paration
+imm&eacute;diate, r&eacute;paration tr&egrave;s urgente, car il y va du salut de la larve
+future. Qu'on se d&eacute;trompe: les voyages se multiplient et alternent
+tant&ocirc;t pour la p&acirc;t&eacute;e, tant&ocirc;t pour le mortier, et aucun des Chalicodomes
+ne s'occupe de la d&eacute;sastreuse br&egrave;che. Celui qui r&eacute;coltait continue &agrave;
+r&eacute;colter, celui qui b&acirc;tissait une nouvelle assise proc&egrave;de &agrave; l'assise
+suivante, comme si rien d'extraordinaire ne se passait. Enfin, si les
+cellules &eacute;ventr&eacute;es sont assez &eacute;lev&eacute;es et contiennent provision
+suffisante, l'insecte d&eacute;pose son &oelig;uf, met une porte au logis et passe &agrave;
+des fondations nouvelles sans porter rem&egrave;de &agrave; la fuite du miel. Deux ou
+trois jours apr&egrave;s, ces cellules ont perdu tout leur contenu, qui forme
+longue tra&icirc;n&eacute;e &agrave; la surface du g&acirc;teau.</p>
+
+<p>Est-ce par d&eacute;faut d'intellect que l'abeille laisse le miel se perdre? Ne
+serait-ce pas plut&ocirc;t par impuissance? Il pourrait se faire que le
+mortier dont la ma&ccedil;onne dispose ne f&ucirc;t pas apte &agrave; faire prise sur les
+bords d'un trou englu&eacute; de miel. Celui-ci peut-&ecirc;tre emp&ecirc;cherait le ciment
+de s'adapter &agrave; l'orifice; et alors l'inaction de l'insecte serait
+r&eacute;signation &agrave; un mal irr&eacute;parable. Informons-nous avant de rien
+conclure.&mdash;Avec des pinces, j'enl&egrave;ve &agrave; une abeille sa pelote de mortier
+et je l'applique contre le trou d'o&ugrave; le miel suinte. Ma r&eacute;paration
+obtient un plein succ&egrave;s, quoique je ne puisse me flatter de rivaliser
+d'adresse avec la ma&ccedil;onne. Pour un travail fait de main d'homme, c'est
+tr&egrave;s acceptable. Ma truelle de mortier fait corps avec la paroi
+&eacute;ventr&eacute;e, elle durcit comme d'habitude et le miel ne coule plus. Voil&agrave;
+qui est bien. Que serait-ce si le travail avait &eacute;t&eacute; fait par l'insecte,
+dou&eacute; d'outils d'exquise pr&eacute;cision? Si le Chalicodome s'abstient, ce
+n'est donc pas impuissance de sa part, ce n'est pas d&eacute;faut de qualit&eacute;s
+convenables dans la mati&egrave;re employ&eacute;e.</p>
+
+<p>Une autre objection se pr&eacute;sente. N'est-ce pas aller trop loin que
+d'admettre dans l'intellect de l'insecte cette liaison d'id&eacute;es: le miel
+coule parce que la cellule est trou&eacute;e; pour l'emp&ecirc;cher de se perdre, il
+faut boucher le trou. Tant de logique exc&egrave;de peut-&ecirc;tre sa pauvre petite
+cervelle. Et puis le trou ne se voit pas, il est masqu&eacute; par le miel qui
+d&eacute;goutte. La cause de l'&eacute;coulement est une inconnue; et remonter de la
+fuite du liquide &agrave; cette cause, la br&egrave;che du r&eacute;cipient, est pour
+l'insecte un raisonnement trop &eacute;lev&eacute;.</p>
+
+<p>Une cellule &agrave; l'&eacute;tat de godet rudimentaire et sans approvisionnement,
+est perc&eacute;e &agrave; la base d'un trou de trois &agrave; quatre millim&egrave;tres d'ampleur.
+Peu d'instants apr&egrave;s, cet orifice est bouch&eacute; par la ma&ccedil;onne. D&eacute;j&agrave; nous
+avons assist&eacute; &agrave; semblable r&eacute;paration. Cela fait, l'insecte se met &agrave;
+approvisionner. Je refais le trou au m&ecirc;me point. Par cette ouverture le
+pollen ruisselle et tombe &agrave; terre lorsque l'hym&eacute;nopt&egrave;re brosse dans la
+cellule son premier apport. Le d&eacute;g&acirc;t est certainement reconnu. En
+plongeant la t&ecirc;te au fond du godet pour s'informer de ce qu'elle vient
+d'emmagasiner, l'abeille engage les antennes dans l'orifice artificiel,
+qu'elle palpe, qu'elle explore, qu'elle ne peut manquer de voir.</p>
+
+<p>J'aper&ccedil;ois les deux filets explorateurs qui s'agitent hors du trou.
+L'insecte reconna&icirc;t la br&egrave;che, c'est indubitable. Il part. De son
+exp&eacute;dition actuelle rapportera-t-il du mortier pour r&eacute;parer le pot
+perc&eacute;, comme il vient de le faire quelques instants avant?</p>
+
+<p>Nullement. Il revient avec des provisions, il d&eacute;gorge son miel, il
+brosse son pollen, il mixtionne la mati&egrave;re. La p&acirc;t&eacute;e, visqueuse et peu
+fluide, obstrue la br&egrave;che et suinte difficilement. Avec une m&egrave;che de
+papier roul&eacute;, je d&eacute;gage le trou, qui reste librement ouvert et &agrave; travers
+lequel le jour se voit tr&egrave;s bien, dans un sens comme dans l'autre. Je
+renouvelle mes coups de balai toutes les fois qu'il en est besoin &agrave;
+mesure que de nouvelles provisions sont apport&eacute;es; je nettoie
+l'ouverture tant&ocirc;t en l'absence de l'abeille, tant&ocirc;t en sa pr&eacute;sence
+lorsqu'elle travaille &agrave; sa mixtion. Ce qui se passe d'insolite dans le
+magasin d&eacute;valis&eacute; par la base ne peut lui &eacute;chapper, non plus que la
+br&egrave;che maintenue ouverte au fond de la cellule. Malgr&eacute; tout, pendant
+trois heures cons&eacute;cutives j'assiste &agrave; cet &eacute;trange spectacle:
+l'hym&eacute;nopt&egrave;re, tr&egrave;s actif pour son actuel travail, n&eacute;glige de mettre un
+tampon &agrave; ce tonneau des Dana&iuml;des. Il s'obstine &agrave; vouloir remplir son
+r&eacute;cipient perc&eacute;, d'o&ugrave; les provisions disparaissent aussit&ocirc;t d&eacute;pos&eacute;es. Il
+alterne &agrave; diverses reprises le travail de ma&ccedil;on et le travail de
+r&eacute;colteur; il exhausse par de nouvelles assises les bords de la cellule;
+il apporte des provisions que je continue &agrave; soustraire pour laisser la
+br&egrave;che toujours en &eacute;vidence. Il fait sous mes yeux trente-deux voyages,
+tant&ocirc;t pour le mortier et tant&ocirc;t pour le miel, et pas une fois il ne
+s'avise de rem&eacute;dier &agrave; la fuite du fond de son pot.</p>
+
+<p>&Agrave; cinq heures du soir, les travaux cessent. Ils sont repris le
+lendemain. Cette fois je n&eacute;glige le nettoyage de l'orifice artificiel et
+laisse la p&acirc;t&eacute;e suinter d'elle-m&ecirc;me peu &agrave; peu. Finalement l'&oelig;uf est
+pondu et la porte scell&eacute;e, sans que l'abeille ait rien fait en vue de la
+ruineuse br&egrave;che. Un tampon lui serait pourtant chose ais&eacute;e; une pelote
+de son mortier suffirait. D'ailleurs, quand le godet ne contenait encore
+rien, n'a-t-elle pas &agrave; l'instant bouch&eacute; le trou que je venais de faire?
+Cette r&eacute;paration du d&eacute;but, pourquoi n'est-elle pas renouvel&eacute;e? Ici se
+montre en pleine lumi&egrave;re l'impossibilit&eacute; o&ugrave; est l'animal de remonter un
+peu le cours de ses actes. Lors de la premi&egrave;re br&egrave;che, le godet &eacute;tait
+vide et l'insecte b&acirc;tissait les premi&egrave;res assises. L'accident survenu
+par mon intervention int&eacute;ressait la partie du travail dont l'hym&eacute;nopt&egrave;re
+&eacute;tait occup&eacute; &agrave; l'instant m&ecirc;me; c'&eacute;tait un vice de construction comme il
+peut s'en pr&eacute;senter naturellement dans des assises r&eacute;centes, qui n'ont
+pas eu le temps de durcir. En corrigeant ce vice, le ma&ccedil;on n'est pas
+sorti de son travail actuel.</p>
+
+<p>Mais, une fois l'approvisionnement commenc&eacute;, le godet initial est bien
+fini, et quoi qu'il arrive, l'insecte n'y touchera plus. Le r&eacute;colteur
+continuera la r&eacute;colte, bien que le pollen ruisselle &agrave; terre par le
+pertuis. Tamponner cette br&egrave;che, ce serait changer de m&eacute;tier, et pour le
+moment l'insecte ne le peut. C'est le tour du miel et non pas du
+mortier. L&agrave;-dessus la r&egrave;gle est immuable. Un moment vient, plus tard, o&ugrave;
+la r&eacute;colte est suspendue et la ma&ccedil;onnerie reprise. L'&eacute;difice doit
+s'exhausser d'un &eacute;tage. Redevenue ma&ccedil;onne, g&acirc;chant de nouveau du ciment,
+l'abeille s'occupera-t-elle de la fuite du fond? Pas davantage. Ce qui
+l'occupe maintenant, c'est le nouvel &eacute;tage, dont les assises seraient
+aussit&ocirc;t r&eacute;par&eacute;es s'il y survenait du d&eacute;g&acirc;t; mais quant &agrave; l'&eacute;tage du
+fond, il est trop vieux dans l'ensemble de l'&oelig;uvre il remonte trop loin
+dans le pass&eacute; et l'ouvri&egrave;re n'y fera pas de retouche, m&ecirc;me en grave
+p&eacute;ril.</p>
+
+<p>Du reste, l'&eacute;tage actuel et ceux qui lui succ&eacute;deront auront le m&ecirc;me
+sort. Sous la surveillance vigilante de l'insecte tant qu'ils sont en
+construction, ils sont oubli&eacute;s et laiss&eacute;s en ruine une fois construits.
+En voici un exemple frappant. Sur une cellule compl&egrave;te en hauteur, je
+pratique dans la r&eacute;gion moyenne et au-dessus du miel, une fen&ecirc;tre
+presque aussi grande que l'ouverture naturelle. Quelque temps encore
+l'abeille apporte des provisions, puis elle pond. Par l'ample fen&ecirc;tre,
+je vois d&eacute;poser l'&oelig;uf sur la p&acirc;t&eacute;e. L'insecte travaille ensuite &agrave;
+l'opercule, qu'il retouche &agrave; petits coups, avec les soins les plus
+minutieux, tandis que la br&egrave;che reste b&eacute;ante. Il bouche scrupuleusement
+sur le couvercle tout pore o&ugrave; pourrait s'engager un atome, et il laisse
+la grande ouverture qui livre le logis au premier venu. &Agrave; plusieurs
+reprises, il vient &agrave; cette br&egrave;che, il y plonge la t&ecirc;te, il l'examine, il
+l'explore des antennes, il en mordille les bords. Et c'est tout. La
+cellule &eacute;ventr&eacute;e restera ce qu'elle est, sans une truelle de mortier de
+plus. La partie compromise date de trop loin pour qu'il vienne &agrave;
+l'hym&eacute;nopt&egrave;re l'id&eacute;e de s'en occuper.</p>
+
+<p>C'en est assez, je crois, pour montrer l'impuissance psychique de
+l'insecte devant l'accidentel. Cette impuissance est confirm&eacute;e par la
+r&eacute;p&eacute;tition de l'&eacute;preuve, condition de toute bonne exp&eacute;rience; mes notes
+abondent en exemples analogues &agrave; ceux que je viens d'exposer. Les
+rapporter, ce serait se redire; je les n&eacute;glige pour abr&eacute;ger.</p>
+
+<p>L'&eacute;preuve r&eacute;p&eacute;t&eacute;e ne suffit pas, il faut aussi l'&eacute;preuve vari&eacute;e.
+Examinons donc l'intellect de l'insecte sous un autre point de vue. Il
+s'agit de l'introduction de corps &eacute;trangers dans la cellule. L'Abeille
+ma&ccedil;onne, comme tous les hym&eacute;nopt&egrave;res du reste, est une m&eacute;nag&egrave;re de
+scrupuleuse propret&eacute;. Dans son pot &agrave; miel, aucune souillure n'est
+permise; &agrave; la surface de sa marmelade, aucun grain de poussi&egrave;re n'est
+tol&eacute;r&eacute;. Et pourtant, avec son r&eacute;cipient ouvert, la pr&eacute;cieuse p&acirc;t&eacute;e est
+expos&eacute;e &agrave; des accidents. Les ouvri&egrave;res des cellules d'en haut peuvent
+laisser tomber par m&eacute;garde un peu de mortier dans les cellules
+inf&eacute;rieures; la propri&eacute;taire elle-m&ecirc;me, quand elle travaille &agrave;
+l'agrandissement du pot, court risque de laisser choir sur les
+provisions un granule de ciment. Un moucheron, attir&eacute; par l'odeur, peut
+venir s'engluer dans le miel; des rixes entre voisines qui mutuellement
+se g&ecirc;nent, peuvent y faire voler de la poussi&egrave;re. Tout cela doit
+dispara&icirc;tre, et &agrave; l'instant, pour que la larve plus tard ne trouve pas
+bouch&eacute;e grossi&egrave;re sous sa d&eacute;licate mandibule. Donc les Chalicodomes
+doivent savoir expurger la cellule de tout corps &eacute;tranger. Et ils le
+savent tr&egrave;s bien, en effet.</p>
+
+<p>Je d&eacute;pose &agrave; la surface du miel cinq ou six petits bouts de paille d'un
+millim&egrave;tre de longueur. Pose &eacute;tonn&eacute;e de l'insecte qui, revenant, voit
+ces objets. Dans son magasin, jamais ne s'&eacute;taient amass&eacute;es tant de
+balayures. L'abeille retire les bouts de paille un &agrave; un, jusqu'au
+dernier, et chaque fois va les rejeter au loin. Effort &eacute;norm&eacute;ment
+disproportionn&eacute; avec le d&eacute;blai; je la vois s'&eacute;lever par-dessus le
+platane voisin, &agrave; une dizaine de m&egrave;tres de hauteur, et s'en aller
+par-del&agrave; rejeter la charge, un atome. Elle craindrait d'encombrer la
+place en laissant tomber son bout de paille &agrave; terre, au-dessous du
+g&acirc;teau. Il faut porter cela tr&egrave;s loin.</p>
+
+<p>Je mets sur la p&acirc;t&eacute;e un &oelig;uf de Chalicodome pondu sous mes yeux dans une
+cellule voisine. L'abeille l'extrait et va le rejeter au loin, comme les
+bouts de paille de tant&ocirc;t. Double cons&eacute;quence pleine d'int&eacute;r&ecirc;t. D'abord
+cet &oelig;uf pr&eacute;cieux, pour l'avenir duquel l'abeille s'ext&eacute;nue, est chose
+sans valeur, encombrante, odieuse, provenant d'une autre. L'&oelig;uf de
+soi-m&ecirc;me est tout; l'&oelig;uf de sa voisine n'est rien. &Ccedil;a se jette &agrave; la
+voirie, comme une ordure. L'individu, si z&eacute;l&eacute; pour sa famille, est d'une
+atroce indiff&eacute;rence pour le reste de sa race. Chacun pour soi. En second
+lieu, je me demande, sans pouvoir trouver encore une r&eacute;ponse &agrave; ma
+question, comment s'y prennent certains parasites pour faire profiter
+leur larve des provisions amass&eacute;es par le Chalicodome. S'ils s'avisent
+de pondre leur &oelig;uf sur la p&acirc;t&eacute;e de la cellule ouverte, l'abeille, le
+voyant, ne manquera pas de le rejeter; s'ils s'avisent d'y pondre apr&egrave;s
+la propri&eacute;taire, ils ne le peuvent car celle-ci mure la porte aussit&ocirc;t
+la ponte faite. Curieux probl&egrave;me r&eacute;serv&eacute; aux recherches futures.</p>
+
+<p>Enfin, j'implante dans la p&acirc;t&eacute;e un bout de paille de deux &agrave; trois
+centim&egrave;tres de longueur et qui d&eacute;passe amplement les bords de la
+cellule. L'insecte l'extrait &agrave; grands efforts en tirant de c&ocirc;t&eacute;; ou
+bien, s'aidant des ailes, il tire de haut. Il part comme un trait avec
+la paille englu&eacute;e de miel, et va le rejeter au loin, par-dessus le
+platane.</p>
+
+<p>C'est ici que les affaires se compliquent. J'ai dit qu'au moment de
+pondre, le Chalicodome arrive avec une pelote de mortier, qui doit
+servir &agrave; confectionner aussit&ocirc;t la cl&ocirc;ture du logis. L'insecte, les
+pattes de devant appuy&eacute;es sur la margelle, introduit l'abdomen dans la
+cellule; il a aux dents le mortier pr&ecirc;t. L'&oelig;uf d&eacute;pos&eacute;, il sort et se
+retourne pour murer la porte. Je l'&eacute;loigne un peu et j'implante &agrave;
+l'instant ma paille comme ci-dessus, paille qui d&eacute;borde de pr&egrave;s d'un
+centim&egrave;tre. Que va faire l'insecte? Lui, si scrupuleux &agrave; d&eacute;barrasser le
+logis d'un grain de poussi&egrave;re, va-t-il extraire cette poutre, cause
+certaine de ruine pour la larve, dont elle g&ecirc;nera la croissance? Il le
+pourrait, car tout &agrave; l'heure, nous l'avons vu retirer et rejeter au loin
+un pareil soliveau.</p>
+
+<p>Il le pourrait et ne le fait. Il cl&ocirc;t la cellule, il ma&ccedil;onne le
+couvercle, il scelle la paille dans l'&eacute;paisseur du mortier. D'autres
+voyages sont faits, assez nombreux, pour le ciment n&eacute;cessaire &agrave; la
+consolidation de l'opercule. Chaque fois, la ma&ccedil;onne applique la mati&egrave;re
+avec les soins les plus minutieux sans se pr&eacute;occuper de la paille.
+J'obtiens ainsi, coup sur coup, huit cellules closes dont le couvercle
+est surmont&eacute; d'un m&acirc;t, bout de la paille qui d&eacute;borde. Quelle preuve d'un
+obtus intellect!</p>
+
+<p>Ce r&eacute;sultat m&eacute;rite examen attentif. Au moment o&ugrave; j'implante ma solive,
+l'insecte a les mandibules occup&eacute;es; elles tiennent la pelote de mortier
+destin&eacute;e &agrave; la cl&ocirc;ture. L'outil d'extraction n'&eacute;tant pas libre,
+l'extraction ne se fait pas. Je m'attendais &agrave; voir l'abeille abandonner
+son mortier et proc&eacute;der alors &agrave; l'enl&egrave;vement de la pi&egrave;ce encombrante.
+Une truelle de mortier de plus ou de moins n'est pas grave affaire.
+J'avais d&eacute;j&agrave; reconnu que pour en cueillir une, il faut &agrave; mes
+Chalicodomes un voyage de trois &agrave; quatre minutes. Les voyages pour le
+pollen durent davantage, de dix &agrave; quinze minutes. Jeter l&agrave; sa pelote,
+happer la paille avec les mandibules maintenant libres, l'enlever,
+r&eacute;colter nouvelle provision de ciment, c'&eacute;tait en tout une perte de cinq
+minutes au plus. L'insecte en a d&eacute;cid&eacute; autrement. Il ne veut, il ne peut
+abandonner sa pelote; et il l'utilise. La larve p&eacute;rira de ce coup de
+truelle intempestif; n'importe: c'est le moment de murer la porte, et la
+porte est mur&eacute;e. Une fois les mandibules libres, l'extraction pourrait
+se tenter, d&ucirc;t le couvercle tomber en ruines. L'abeille s'en garde bien:
+elle continue son apport de ciment et parach&egrave;ve religieusement le
+couvercle.</p>
+
+<p>On pourrait se dire encore: oblig&eacute;e d'aller en qu&ecirc;te de nouveau mortier
+apr&egrave;s l'abandon du premier pour retirer la paille, l'abeille laisserait
+l'&oelig;uf sans surveillance, extr&eacute;mit&eacute; &agrave; laquelle la m&egrave;re ne peut se
+r&eacute;soudre. Que ne d&eacute;pose-t-elle alors la pelote sur la margelle de la
+cellule? Les mandibules libres enl&egrave;veraient la solive; la pelote
+aussit&ocirc;t serait reprise, et tout marcherait &agrave; souhait. Mais non:
+l'insecte a son mortier, et co&ucirc;te que co&ucirc;te, il l'emploie &agrave; l'ouvrage
+auquel il &eacute;tait destin&eacute;.</p>
+
+<p>Si quelqu'un voit une &eacute;bauche de la raison dans cet intellect
+d'hym&eacute;nopt&egrave;re, il a des yeux plus perspicaces que les miens. Je ne vois
+en tout ceci qu'une obstination invincible dans l'acte commenc&eacute;.
+L'engrenage a mordu et le reste du rouage doit suivre. Les mandibules
+enserrent la pelote de mortier; et l'id&eacute;e, le vouloir de les desserrer
+ne viendra pas &agrave; l'insecte tant que cette pelote n'aura pas re&ccedil;u sa
+destination. Absurdit&eacute; plus forte: la cl&ocirc;ture commenc&eacute;e s'ach&egrave;ve tr&egrave;s
+soigneusement avec de nouvelles r&eacute;coltes de mortier! Exquise attention
+pour une cl&ocirc;ture d&eacute;sormais inutile, attention aucune pour la
+compromettante poutre. Petite lueur de raison qu'on dit &eacute;clairer la
+b&ecirc;te, tu es bien voisine des t&eacute;n&egrave;bres, tu n'es rien!</p>
+
+<p>Un autre fait, plus &eacute;loquent encore, ach&egrave;vera de convaincre qui
+douterait. La ration de miel amass&eacute;e dans une cellule est &eacute;videmment
+mesur&eacute;e sur les besoins de la larve future. Ni trop, ni trop peu.
+Comment l'abeille est-elle avertie d'avoir atteint la masse convenable?
+Les cellules sont de volume &agrave; peu pr&egrave;s constant, mais elles ne sont pas
+remplies en entier, seulement aux deux tiers environ. Un large vide est
+donc laiss&eacute;, et l'approvisionneuse doit juger du moment o&ugrave; le niveau de
+la p&acirc;t&eacute;e s'&eacute;l&egrave;ve assez. Par sa compl&egrave;te opacit&eacute;, le miel d&eacute;robe au
+regard son &eacute;paisseur. Une sonde m'est n&eacute;cessaire quand je veux jauger le
+contenu du pot, et je trouve en moyenne une &eacute;paisseur de dix
+millim&egrave;tres. L'hym&eacute;nopt&egrave;re n'a pas cette ressource; il a la vue qui,
+d'apr&egrave;s la partie vide, peut renseigner sur la partie pleine. Cela
+suppose un coup d'&oelig;il quelque peu g&eacute;om&eacute;trique, apte &agrave; discerner le
+tiers d'une longueur. Si l'insecte se guidait par la science d'Euclide,
+ce serait bien beau de sa part. Quelle preuve superbe en faveur de sa
+petite raison: un Chalicodome avoir le coup d'&oelig;il du g&eacute;om&egrave;tre et
+partager une ligne en trois! Cela m&eacute;rite s&eacute;rieuse information.</p>
+
+<p>Cinq cellules approvisionn&eacute;es, mais incompl&egrave;tement, sont vid&eacute;es de leur
+miel avec un tampon de coton au bout des pinces. De temps &agrave; autre, &agrave;
+mesure que l'hym&eacute;nopt&egrave;re apporte de nouvelles provisions, je renouvelle
+le curage, tant&ocirc;t mettant le r&eacute;cipient &agrave; sec, tant&ocirc;t lui laissant une
+mince couche. Je ne vois pas d'h&eacute;sitation bien prononc&eacute;e chez mes
+d&eacute;valis&eacute;es, bien qu'elles me surprennent au moment o&ugrave; je taris le pot;
+d'un z&egrave;le tranquille, elles continuent leur travail. Parfois des
+filaments de coton restent emp&ecirc;tr&eacute;s sur les parois des cellules; elles
+les enl&egrave;vent avec soin, et vont, d'un vol fougueux, les rejeter &agrave;
+distance, suivant l'usage. Finalement, un peu plus t&ocirc;t, un peu plus
+tard, la ponte se fait et le couvercle est mis.</p>
+
+<p>J'effractionne les cinq cellules closes. Dans l'une l'&oelig;uf est pondu sur
+trois millim&egrave;tres de miel; dans deux, sur un millim&egrave;tre; dans les deux
+autres, il est d&eacute;pos&eacute; sur la paroi du r&eacute;cipient totalement &agrave; sec, ou
+mieux n'ayant que l'enduit, le vernis, laiss&eacute; par le frottement du coton
+emmiell&eacute;.</p>
+
+<p>La cons&eacute;quence saute aux yeux: l'insecte ne juge pas de la quantit&eacute; du
+miel d'apr&egrave;s l'&eacute;l&eacute;vation du niveau; il ne raisonne pas en g&eacute;om&egrave;tre, il
+ne raisonne pas du tout. Il amasse tant qu'agit en lui l'impulsion
+secr&egrave;te qui le pousse &agrave; la r&eacute;colte jusqu'&agrave; complet approvisionnement; il
+cesse d'amasser lorsque cette impulsion est satisfaite, n'importe le
+r&eacute;sultat accidentellement sans valeur. Aucune facult&eacute; psychique, aid&eacute;e
+de la vie, ne l'avertit que c'est assez, que c'est trop peu. Une
+pr&eacute;disposition instinctive est son seul guide, guide infaillible dans
+les conditions normales, mais d&eacute;rout&eacute; en plein par les artifices de
+l'exp&eacute;rimentation. Avec la moindre lueur rationnelle, l'insecte
+d&eacute;poserait-il son &oelig;uf sur le tiers, sur le dixi&egrave;me des vivres
+n&eacute;cessaires; le d&eacute;poserait-il dans une cellule vide; laisserait-il le
+nourrisson sans nourriture, incroyable aberration de la maternit&eacute;? J'ai
+racont&eacute;, que le lecteur d&eacute;cide.</p>
+
+<p>Sous un autre aspect &eacute;clate cette pr&eacute;disposition instinctive, qui ne
+laisse pas &agrave; l'animal la libert&eacute; d'agir et par l&agrave; m&ecirc;me la sauvegarde de
+l'erreur. Accordons &agrave; l'abeille tout le jugement qu'on voudra. Ainsi
+dou&eacute;e, sera-t-elle capable de mesurer &agrave; la future larve sa ration? En
+aucune mani&egrave;re. Cette ration, l'abeille ne la conna&icirc;t pas. Rien ne
+renseigne la m&egrave;re de famille, et cependant, en son premier essai, elle
+remplit le pot &agrave; miel au degr&eacute; voulu. En son jeune &acirc;ge, il est vrai,
+elle a re&ccedil;u ration pareille; mais elle l'a consomm&eacute;e dans l'obscurit&eacute;
+d'une cellule; et d'ailleurs, &eacute;tant larve, elle &eacute;tait aveugle. Le regard
+ne l'a pas instruite de la masse des vivres. Resterait la m&eacute;moire de
+l'estomac qui a dig&eacute;r&eacute;. Mais cette digestion s'est faite il y a un an,
+et depuis cette lointaine &eacute;poque le nourrisson, devenu adulte, a chang&eacute;
+de forme, de demeure, de mani&egrave;re de vivre. C'&eacute;tait un ver, c'est une
+abeille. L'insecte actuel a-t-il souvenir de ce repas de l'enfance? Pas
+plus que nous des gorg&eacute;es de lait puis&eacute;es au sein maternel. L'abeille ne
+sait donc rien de la quantit&eacute; de vivres n&eacute;cessaires &agrave; sa larve, ni par
+le souvenir, ni par l'exemple, ni par l'exp&eacute;rience acquise. Quel est
+alors son guide pour jauger la p&acirc;t&eacute;e avec tant de pr&eacute;cision? Le jugement
+et la vue laisseraient la m&egrave;re tr&egrave;s perplexe, expos&eacute;e &agrave; donner trop ou
+pas assez. Pour la renseigner, sans erreur possible, il faut une
+pr&eacute;disposition sp&eacute;ciale, une impulsion inconsciente, un instinct, voix
+int&eacute;rieure qui dicte la mesure.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LA TARENTULE &Agrave; VENTRE NOIR</a></h3>
+
+
+<p>L'Araign&eacute;e a mauvais renom: pour la plupart d'entre nous, c'est un
+animal odieux, malfaisant, que chacun s'empresse d'&eacute;craser sous le pied.
+&Agrave; ce jugement sommaire, l'observateur oppose l'industrie de la b&ecirc;te, ses
+talents de tisserand, ses ruses de chasse, ses tragiques amours et
+autres traits de m&oelig;urs de puissant int&eacute;r&ecirc;t. Oui, l'Araign&eacute;e est bien
+digne d'&eacute;tude, m&ecirc;me en dehors de toute pr&eacute;occupation scientifique; mais
+on la dit venimeuse, et voil&agrave; son crime, voil&agrave; la cause premi&egrave;re des
+r&eacute;pugnances qu'elle nous inspire. Venimeuse, d'accord, si l'on entend
+par l&agrave; que la b&ecirc;te est arm&eacute;e de deux crochets donnant prompte mort &agrave; la
+petite proie saisie; mais il y a loin entre mettre &agrave; mal un homme et
+tuer un moucheron. Si foudroyant qu'il soit sur l'insecte enlac&eacute; dans la
+fatale toile, le venin de l'aran&eacute;ide est sur nous sans gravit&eacute; et
+produit moins d'effet que la piq&ucirc;re d'un cousin. C'est l&agrave;, du moins, ce
+que l'on peut affirmer pour la grande majorit&eacute; des Araign&eacute;es de nos
+pays.</p>
+
+<p>Quelques-unes pourtant sont &agrave; craindre; et de ce nombre, d'abord la
+Malmignatte, si redout&eacute;e des paysans corses. Je l'ai vue s'&eacute;tablir dans
+les sillons, y tendre sa toile et se ruer avec audace sur des insectes
+plus gros qu'elle; j'ai admir&eacute; son costume de velours noir avec taches
+d'un rouge carmin&eacute;; j'ai surtout entendu sur son compte des propos fort
+peu rassurants. Aux alentours d'Ajaccio et de Bonifacio, sa morsure est
+r&eacute;put&eacute;e tr&egrave;s dangereuse, parfois mortelle. Le campagnard l'affirme, et
+le m&eacute;decin n'ose pas toujours le nier. Aux environs de Pujaud, non loin
+d'Avignon, les moissonneurs parlent avec effroi du Th&eacute;ridion lugubre,
+observ&eacute; d'abord par L. Dufour dans les montagnes de la Catalogne;
+d'apr&egrave;s leur dire, sa morsure am&egrave;nerait de s&eacute;rieux accidents. Les
+Italiens ont fait renomm&eacute;e terrible &agrave; la Tarentule, qui provoque chez la
+personne piqu&eacute;e des acc&egrave;s convulsifs, des danses d&eacute;sordonn&eacute;es. Pour
+combattre le <i>tarentisme</i>&mdash;ainsi s'appelle la maladie suite de la
+morsure de l'Araign&eacute;e italienne&mdash;il faut recourir &agrave; la musique, seul
+rem&egrave;de efficace, &agrave; ce que l'on assure. On a not&eacute; des airs sp&eacute;ciaux, les
+plus aptes &agrave; soulager. Il y a une chor&eacute;graphie et une musique m&eacute;dicales.
+Et nous, n'avons-nous pas la tarentelle, danse vive et sautillante,
+l&eacute;gu&eacute;e peut-&ecirc;tre par la th&eacute;rapeutique du paysan des Calabres?</p>
+
+<p>Faut-il prendre au s&eacute;rieux ces &eacute;tranget&eacute;s, faut-il en rire? Apr&egrave;s le peu
+que j'ai vu, j'h&eacute;site. Rien ne dit que la morsure de la Tarentule ne
+puisse provoquer, chez les personnes faibles et tr&egrave;s impressionnables,
+un d&eacute;sordre nerveux que la musique soulage; rien ne dit qu'une
+transpiration abondante, suite d'une danse fort agit&eacute;e, ne soit apte &agrave;
+diminuer le malaise en diminuant la cause du mal. Loin de rire, je
+r&eacute;fl&eacute;chis et m'informe lorsque le paysan calabrais me parle de sa
+Tarentule, le moissonneur de Pujaud de son Th&eacute;ridion lugubre, le
+laboureur corse de sa Malmignatte. Ces aran&eacute;ides et quelques autres
+pourraient bien m&eacute;riter, du moins en partie, leur terrible r&eacute;putation.</p>
+
+<p>La plus robuste des Araign&eacute;es de ma contr&eacute;e, la Tarentule &agrave; ventre noir,
+va nous donner tant&ocirc;t, sur ce sujet, mati&egrave;re &agrave; r&eacute;flexion. Je n'ai point
+&agrave; traiter un point m&eacute;dical, je m'occupe avant tout de l'instinct; mais
+comme les crochets &agrave; venin ont un r&ocirc;le de premier ordre dans les
+man&oelig;uvres de guerre du chasseur, accessoirement je parlerai de leurs
+effets. Les m&oelig;urs de la Tarentule, ses embuscades, ses ruses, ses
+m&eacute;thodes pour tuer la proie, voil&agrave; mon sujet. Je lui donnerai pour
+pr&eacute;ambule un r&eacute;cit de L. Dufour, un de ces r&eacute;cits qui faisaient
+autrefois mes d&eacute;lices et n'ont pas peu contribu&eacute; &agrave; mes liaisons avec
+l'insecte. Le savant des Landes nous parle de la Tarentule ordinaire, de
+celle des Calabres, observ&eacute;e par lui en Espagne:</p>
+
+<p>&laquo;La Lycose tarentule habite de pr&eacute;f&eacute;rence les lieux d&eacute;couverts, secs,
+arides, incultes, expos&eacute;s au soleil. Elle se tient ordinairement, au
+moins quand elle est adulte, dans des conduits souterrains, dans de
+v&eacute;ritables clapiers, qu'elle se creuse elle-m&ecirc;me. Ces clapiers,
+cylindriques et souvent d'un pouce de diam&egrave;tre, s'enfoncent jusqu'&agrave; plus
+d'un pied dans la profondeur du sol; mais ils ne sont pas
+perpendiculaires. L'habitant de ce boyau prouve qu'il est en m&ecirc;me temps
+chasseur adroit et ing&eacute;nieur habile. Il ne s'agissait pas seulement pour
+lui de construire un r&eacute;duit profond qui p&ucirc;t le d&eacute;rober aux poursuites de
+ses ennemis, il fallait encore qu'il &eacute;tabl&icirc;t l&agrave; son observatoire pour
+&eacute;pier sa proie et s'&eacute;lancer sur elle comme un trait. La Tarentule a tout
+pr&eacute;vu: le conduit souterrain a effectivement d'abord une direction
+verticale; mais &agrave; quatre ou cinq pouces du sol, il se fl&eacute;chit &agrave; angle
+obtus, il forme un coude horizontal, puis redevient perpendiculaire.
+C'est &agrave; l'origine de ce tube que la Tarentule s'&eacute;tablit en sentinelle
+vigilante et ne perd pas un instant de vue la porte de sa demeure; c'est
+l&agrave; qu'&agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; je lui faisais la chasse j'apercevais ces yeux
+&eacute;tincelants comme des diamants, lumineux comme ceux du chat dans
+l'obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;L'orifice ext&eacute;rieur du terrier de la Tarentule est ordinairement
+surmont&eacute; par un tuyau construit de toutes pi&egrave;ces par elle-m&ecirc;me. C'est un
+v&eacute;ritable ouvrage d'architecture, qui s'&eacute;l&egrave;ve jusqu'&agrave; un pouce au-dessus
+du sol et a parfois deux pouces de diam&egrave;tre, en sorte qu'il est plus
+large que le terrier lui-m&ecirc;me. Cette derni&egrave;re circonstance, qui semble
+avoir &eacute;t&eacute; calcul&eacute;e par l'industrieuse aran&eacute;ide, se pr&ecirc;te &agrave; merveille au
+d&eacute;veloppement oblig&eacute; des pattes au moment o&ugrave; il faut saisir la proie. Ce
+tuyau est principalement compos&eacute; par des fragments de bois sec unis par
+un peu de terre glaise, et si artistement dispos&eacute;s les uns au-dessus des
+autres, qu'ils forment un &eacute;chafaudage en colonne droite, dont
+l'int&eacute;rieur est un cylindre creux. Ce qui &eacute;tablit surtout la solidit&eacute; de
+cet &eacute;difice tubuleux, de ce bastion avanc&eacute;, c'est qu'il est rev&ecirc;tu,
+tapiss&eacute; en dedans, d'un tissu ourdi par les fili&egrave;res de la Lycose et se
+continuant dans tout l'int&eacute;rieur du terrier. Il est facile de concevoir
+combien ce rev&ecirc;tement si habilement fabriqu&eacute; doit &ecirc;tre utile, et pour
+pr&eacute;venir les &eacute;boulements, les d&eacute;formations, et pour l'entretien de la
+propret&eacute;, et pour faciliter aux griffes de la Tarentule l'escalade de sa
+forteresse.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai laiss&eacute; entrevoir que ce bastion du terrier n'existait pas
+toujours; en effet, j'ai souvent rencontr&eacute; des trous de Tarentule o&ugrave; il
+n'y en avait pas de traces, soit qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; d&eacute;truit accidentellement
+par le mauvais temps, soit que la Lycose ne rencontr&acirc;t pas toujours des
+mat&eacute;riaux pour sa construction, soit enfin parce que le talent de
+l'architecte ne se d&eacute;clare peut-&ecirc;tre que dans les individus parvenus au
+dernier degr&eacute;, &agrave; la p&eacute;riode de perfection de leur d&eacute;veloppement physique
+et intellectuel.</p>
+
+<p>&laquo;Ce qu'il y a de certain, c'est que j'ai eu de nombreuses occasions de
+constater ces tuyaux, ces ouvrages avanc&eacute;s de la demeure de la
+Tarentule; ils me repr&eacute;sentent en grand les fourreaux de quelques
+Friganes. L'aran&eacute;ide a voulu atteindre plusieurs buts en les
+construisant: elle met son r&eacute;duit &agrave; l'abri des inondations, elle le
+pr&eacute;munit contre la chute des corps &eacute;trangers qui, balay&eacute;s par le vent,
+finiraient par l'obstruer; enfin elle s'en sert comme d'une emb&ucirc;che en
+offrant aux mouches et autres insectes dont elle se nourrit un point
+saillant pour s'y poser. Qui nous dira toutes les ruses employ&eacute;es par
+cet adroit et intr&eacute;pide chasseur?</p>
+
+<p>&laquo;Disons maintenant quelque chose sur les chasses assez amusantes de la
+Tarentule. Les mois de mai et juin sont la saison la plus favorable pour
+les faire. La premi&egrave;re fois que je d&eacute;couvris les clapiers de cette
+aran&eacute;ide et que je constatai qu'ils &eacute;taient habit&eacute;s, en l'apercevant en
+arr&ecirc;t au premier &eacute;tage de sa demeure, qui est le coude dont j'ai parl&eacute;,
+je crus, pour m'en rendre ma&icirc;tre, devoir l'attaquer de vive force et la
+poursuivre &agrave; outrance; je passai des heures enti&egrave;res &agrave; ouvrir la
+tranch&eacute;e avec un couteau de plus d'un pied sur deux pouces de largeur,
+sans rencontrer la Tarentule. Je recommen&ccedil;ai cette op&eacute;ration dans
+d'autres clapiers et toujours avec aussi peu de succ&egrave;s; il m'e&ucirc;t fallu
+une pioche pour atteindre mon but, mais j'&eacute;tais trop &eacute;loign&eacute; de toute
+habitation. Je fus oblig&eacute; de changer mon plan d'attaque et je recourus &agrave;
+la ruse. La n&eacute;cessit&eacute; est, dit-on, la m&egrave;re de l'industrie.</p>
+
+<p>&laquo;J'eus l'id&eacute;e, pour simuler un app&acirc;t, de prendre un chaume de gramin&eacute;e
+surmont&eacute; d'un &eacute;pillet, et de frotter, d'agiter doucement celui-ci &agrave;
+l'orifice du clapier. Je ne tardai pas &agrave; m'apercevoir que l'attention et
+les d&eacute;sirs de la Lycose &eacute;taient &eacute;veill&eacute;s. S&eacute;duite par cette amorce, elle
+s'avan&ccedil;ait &agrave; pas mesur&eacute;s vers l'&eacute;pillet. Je retirais &agrave; propos celui-ci
+un peu en dehors du trou pour ne pas laisser &agrave; l'animal le temps de la
+r&eacute;flexion; et l'Aran&eacute;ide s'&eacute;lan&ccedil;ait souvent d'un seul trait hors de sa
+demeure, dont je m'empressais de fermer l'entr&eacute;e. Alors la Tarentule,
+d&eacute;concert&eacute;e de sa libert&eacute;, &eacute;tait fort gauche &agrave; &eacute;luder mes poursuites et
+je l'obligeais &agrave; entrer dans un cornet de papier que je fermais
+aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>&laquo;Quelquefois, se doutant du pi&egrave;ge, ou moins press&eacute;e peut-&ecirc;tre par la
+faim, elle se tenait sur la r&eacute;serve, immobile, &agrave; une petite distance de
+la porte qu'elle ne jugeait pas &agrave; propos de franchir. Sa patience
+lassait la mienne. Dans ce cas, voici la tactique que j'employais. Apr&egrave;s
+avoir bien reconnu la direction du boyau et la position de la Lycose,
+j'enfon&ccedil;ais avec force et obliquement une lame de couteau, de mani&egrave;re &agrave;
+surprendre l'animal par derri&egrave;re et &agrave; lui couper la retraite en barrant
+le clapier. Je manquais rarement mon coup, surtout dans des terrains qui
+n'&eacute;taient pas pierreux. Dans cette situation critique, ou bien la
+Tarentule, effray&eacute;e, quittait la tani&egrave;re pour gagner le large, ou bien
+elle s'obstinait &agrave; demeurer accul&eacute;e contre la lame du couteau. Alors, en
+faisant ex&eacute;cuter &agrave; celle-ci un mouvement de bascule assez brusque, je
+lan&ccedil;ais au loin et la terre et la Lycose, dont je m'emparais. En
+employant ce proc&eacute;d&eacute; de chasse, je prenais parfois jusqu'&agrave; une quinzaine
+de Tarentules dans l'espace d'une heure.</p>
+
+<p>&laquo;Dans quelques circonstances o&ugrave; la Tarentule &eacute;tait tout &agrave; fait d&eacute;sabus&eacute;e
+du pi&egrave;ge que je lui tendais, je n'ai pas &eacute;t&eacute; peu surpris, quand
+j'enfon&ccedil;ais l'&eacute;pillet jusqu'&agrave; le tourner dans son g&icirc;te, de la voir jouer
+avec un esp&egrave;ce de d&eacute;dain avec cet &eacute;pillet et le repousser &agrave; coups de
+pattes, sans se donner la peine de gagner le fond de son r&eacute;duit.</p>
+
+<p>&laquo;Les paysans de la Pouille, au rapport de Baglivi, font aussi la chasse
+&agrave; la Tarentule en imitant, &agrave; l'orifice de son terrier, le bourdonnement
+d'un insecte au moyen d'un chaume d'avoine.</p>
+
+<p>&laquo;<i>Ruricol&aelig; nostri</i>, dit-il, <i>quando eas captare volunt, ad illorum
+latibula accedunt, tenuisque avenace&aelig; fistul&aelig; sonum, apum murmuri non
+absimilem, modulantur. Quo audito, ferox exit Tarentula ut muscas vel
+alia hujus modi insecta, quorum murmur esse putat, captat; captatur
+tamen ista a rustico insidiatore</i>.</p>
+
+<p>&laquo;La Tarentule, si hideuse au premier aspect, surtout lorsqu'on est
+frapp&eacute; de l'id&eacute;e du danger de sa piq&ucirc;re, si sauvage en apparence, est
+cependant tr&egrave;s susceptible de s'apprivoiser, ainsi que j'en ai fait
+plusieurs fois l'exp&eacute;rience.</p>
+
+<p>&laquo;Le 7 mai 1812, pendant mon s&eacute;jour &agrave; Valence, en Espagne, je pris, sans
+la blesser, une Tarentule m&acirc;le d'assez belle taille, et je l'emprisonnai
+dans un bocal de verre clos par un couvercle de papier, au centre duquel
+j'avais pratiqu&eacute; une ouverture &agrave; panneau. Dans le fond du vase, j'avais
+fix&eacute; un cornet de papier qui devait lui servir de demeure habituelle. Je
+pla&ccedil;ai le bocal sur une table de ma chambre &agrave; coucher, afin de l'avoir
+souvent sous les yeux. Elle s'habitua promptement &agrave; la r&eacute;clusion, et
+finit par devenir si famili&egrave;re, qu'elle venait saisir au bout de mes
+doigts la mouche vivante que je lui servais. Apr&egrave;s avoir donn&eacute; &agrave; sa
+victime le coup de mort avec les crochets de ses mandibules, elle ne se
+contentait pas comme la plupart des Araign&eacute;es, de lui sucer la t&ecirc;te,
+elle broyait tout son corps en l'enfon&ccedil;ant successivement dans la bouche
+au moyen des palpes; elle rejetait ensuite les t&eacute;guments tritur&eacute;s et les
+balayait loin de son g&icirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Apr&egrave;s son repas, elle manquait rarement de faire sa toilette, qui
+consistait &agrave; brosser, avec les tarses ant&eacute;rieurs, ses palpes et ses
+mandibules, tant en dehors qu'en dedans; apr&egrave;s cela, elle reprenait son
+air de gravit&eacute; immobile. Le soir et la nuit &eacute;taient pour elle le temps
+de la promenade. Je l'entendais souvent gratter le papier du cornet. Ces
+habitudes confirment l'opinion, d&eacute;j&agrave; &eacute;mise ailleurs par moi, que la
+plupart des Aran&eacute;ides ont la facult&eacute; de voir le jour et la nuit, comme
+les chats.</p>
+
+<p>&laquo;Le 28 juin, ma Tarentule changea de peau, et cette mue qui fut la
+derni&egrave;re n'alt&eacute;ra d'une mani&egrave;re sensible ni la couleur de sa robe, ni la
+grandeur de son corps. Le 14 juillet, je fus oblig&eacute; de quitter Valence,
+et je restai absent jusqu'au 23. Durant ce temps, la Tarentule je&ucirc;na; je
+la trouvai bien portante &agrave; mon retour. Le 2 ao&ucirc;t, je fis encore une
+absence ci neuf jours, que ma prisonni&egrave;re supporta sans aliments et sans
+alt&eacute;ration de sant&eacute;. Le 1<sup>er</sup> octobre, j'abandonnai encore la Tarentule
+sans provisions de bouche. Le 21 de ce mois, &eacute;tant &agrave; vingt lieues de
+Valence, o&ugrave; j'&eacute;tais destin&eacute; &agrave; demeurer, j'exp&eacute;diai un domestique pour me
+l'apporter. J'eus le regret d'apprendre qu'on ne l'avait pas trouv&eacute;e
+dans le bocal, et j'ai ignor&eacute; son sort.</p>
+
+<p>&laquo;Je terminerai mes observations sur les Tarentules par une courte
+description d'un combat singulier entre ces animaux. Un jour que j'avais
+fait une chasse heureuse &agrave; ces Lycoses, je choisis deux m&acirc;les adultes et
+bien vigoureux que je mis en pr&eacute;sence dans un large bocal, afin de me
+procurer le plaisir d'un combat &agrave; mort. Apr&egrave;s avoir fait plusieurs fois
+le tour du cirque pour chercher &agrave; s'&eacute;vader, ils ne tard&egrave;rent pas, comme
+&agrave; un signal donn&eacute;, &agrave; se poster dans une attitude guerri&egrave;re. Je les vis
+avec surprise prendre leur distance, se redresser gravement sur leurs
+pattes de derri&egrave;re, de mani&egrave;re &agrave; se pr&eacute;senter mutuellement le bouclier
+de leur poitrine. Apr&egrave;s s'&ecirc;tre observ&eacute;s ainsi face &agrave; face pendant deux
+minutes, apr&egrave;s s'&ecirc;tre sans doute provoqu&eacute;s par des regards qui
+&eacute;chappaient aux miens, je les vis se pr&eacute;cipiter en m&ecirc;me temps l'un sur
+l'autre, s'entrelacer de leurs pattes, et chercher dans une lutte
+obstin&eacute;e &agrave; se piquer avec les crochets des mandibules. Soit fatigue,
+soit convention, le combat fut suspendu; il y eut une tr&ecirc;ve de quelques
+instants, et chaque athl&egrave;te, s'&eacute;loignant un peu, vint se replacer dans
+sa posture mena&ccedil;ante. Cette circonstance me rappela que, dans les
+combats singuliers des chats, il y a aussi des suspensions d'armes. Mais
+la lutte ne tarda pas &agrave; recommencer avec plus d'acharnement entre mes
+deux Tarentules. L'une d'elles, apr&egrave;s avoir balanc&eacute; la victoire, fut
+enfin terrass&eacute;e et bless&eacute;e d'un trait mortel &agrave; la t&ecirc;te. Elle devint la
+proie du vainqueur, qui lui d&eacute;chira le cr&acirc;ne et la d&eacute;vora. Apr&egrave;s ce
+combat singulier, j'ai conserv&eacute; vivante pendant plusieurs semaines la
+Tarentule victorieuse.&raquo;</p>
+
+<p>Ma r&eacute;gion ne poss&egrave;de pas la Tarentule ordinaire, l'Aran&eacute;ide dont le
+savant des Landes vient de nous raconter les m&oelig;urs; mais elle a son
+&eacute;quivalent &agrave; ventre noir ou Lycose de Narbonne, moiti&eacute; moindre que la
+premi&egrave;re, par&eacute;e de velours noir &agrave; la face inf&eacute;rieure, sous le ventre
+surtout, chevronn&eacute;e de brun sur l'abdomen, annel&eacute;e de gris et de blanc
+sur les pattes. Les terrains arides, caillouteux, &agrave; v&eacute;g&eacute;tation de thym
+grill&eacute;e par le soleil, sont sa demeure favorite. Dans mon laboratoire de
+l'harmas, il y a bien une vingtaine de terriers de cette Lycose.
+Rarement je passe &agrave; c&ocirc;t&eacute; de ces repaires sans donner un coup d'&oelig;il au
+fond des clapiers, o&ugrave; luisent, comme des diamants, les quatre gros yeux,
+les quatre t&eacute;lescopes des recluses. Les quatre autres, beaucoup plus
+petits, ne sont pas visibles &agrave; cette profondeur.</p>
+
+<p>Si je veux richesses plus grandes, je n'ai qu'&agrave; me rendre &agrave; quelques
+cents pas de ma demeure, sur le plateau voisin, autrefois for&ecirc;t pleine
+d'ombre, aujourd'hui morne solitude o&ugrave; p&acirc;ture le Criquet et vole de
+pierre en pierre le Motteux. L'amour du lucre a d&eacute;vast&eacute; le pays. Le vin
+rapportant beaucoup, on extirpa la for&ecirc;t pour planter la vigne. Le
+Phylloxera est venu, la souche a p&eacute;ri, et le vert plateau d'autrefois
+n'est plus qu'une &eacute;tendue d&eacute;sol&eacute;e, o&ugrave; quelques touffes de robustes
+gramens poussent parmi les cailloux. Cette Arabie P&eacute;tr&eacute;e est le paradis
+de la Lycose; en une heure de temps, si besoin &eacute;tait, j'y d&eacute;couvrirais
+un cent de terriers dans une m&eacute;diocre &eacute;tendue.</p>
+
+<p>Ces demeures sont des puits d'un pied de profondeur environ, d'abord
+verticaux, puis infl&eacute;chis en coude. Leur diam&egrave;tre moyen est d'un pouce.
+Sur le bout de l'orifice s'&eacute;l&egrave;ve une margelle, form&eacute;e de paille, de
+menus brins de toute nature, jusqu'&agrave; de petits cailloux de la grosseur
+d'une noisette. Le tout est maintenu en place, ciment&eacute; avec de la soie.
+Fr&eacute;quemment l'Araign&eacute;e se borne &agrave; rapprocher les feuilles s&egrave;ches du
+gazon voisin, qu'elle assujettit avec les liens de ses fili&egrave;res, sans
+les d&eacute;tacher de la plante; fr&eacute;quemment aussi, &agrave; la construction en
+charpente, elle pr&eacute;f&egrave;re un travail de ma&ccedil;onnerie, fait de petites
+pierres. La nature des mat&eacute;riaux &agrave; la port&eacute;e de la Lycose, dans l'&eacute;troit
+voisinage du chantier en construction, d&eacute;cide de la nature de la
+margelle. Il n'y a pas de choix: tout est bon &agrave; la condition d'&ecirc;tre
+rapproch&eacute;.</p>
+
+<p>L'&eacute;conomie du temps fait donc varier beaucoup l'enceinte d&eacute;fensive sous
+le rapport de ses &eacute;l&eacute;ments constitutifs. La hauteur varie aussi. Telle
+enceinte est une tourelle d'un pouce de hauteur, telle autre se r&eacute;duit &agrave;
+un simple rebord. Toutes ont leurs parties solidement reli&eacute;es avec de la
+soie, toutes aussi ont m&ecirc;me ampleur que le canal souterrain, dont elles
+sont le prolongement. Il n'y a pas ici d'in&eacute;galit&eacute; de diam&egrave;tre entre le
+manoir sous terre et son bastion avanc&eacute;; il n'y a pas, &agrave; l'orifice,
+cette plate-forme que la tourelle laisse libre pour le d&eacute;veloppement des
+pattes de la Tarentule italienne. Un puits, directement surmont&eacute; par sa
+margelle, voil&agrave; l'&oelig;uvre de la Tarentule &agrave; ventre noir.</p>
+
+<p>Si le sol est terreux, homog&egrave;ne, le type architectural n'a pas
+d'entraves, et la demeure de l'Aran&eacute;ide est un tube cylindrique; mais si
+l'emplacement est caillouteux, la forme est modifi&eacute;e suivant les
+exigences des fouilles. Dans ce dernier cas, le repaire est souvent un
+antre grossier, sinueux, sur la paroi duquel font saillie &ccedil;&agrave; et l&agrave; les
+blocs pierreux contourn&eacute;s par l'excavation. R&eacute;gulier ou irr&eacute;gulier, le
+manoir est cr&eacute;pi jusqu'&agrave; une certaine profondeur d'un enduit de soie,
+qui pr&eacute;vient les &eacute;boulements et facilite l'escalade au moment d'une
+prompte sortie.</p>
+
+<p>Baglivi, dans son na&iuml;f latin, nous enseigne la mani&egrave;re de prendre la
+Tarentule. Je suis devenu son <i>rusticus insidiator</i>; j'ai agit&eacute; &agrave;
+l'entr&eacute;e du terrier l'&eacute;pillet d'une gramin&eacute;e pour imiter le murmure
+d'une abeille, et attirer l'attention de la Lycose, qui s'&eacute;lance au
+dehors croyant saisir une proie. Cette m&eacute;thode ne m'a pas r&eacute;ussi.
+L'Araign&eacute;e quitte, il est vrai, ses appartements recul&eacute;s et remonte un
+peu dans le tube vertical pour s'informer de ce qui bruit &agrave; sa porte;
+mais la b&ecirc;te rus&eacute;e a bient&ocirc;t &eacute;vent&eacute; le pi&egrave;ge; elle reste immobile &agrave;
+mi-hauteur; puis, &agrave; la moindre alerte, elle redescend dans la galerie
+coud&eacute;e, o&ugrave; elle est invisible.</p>
+
+<p>La m&eacute;thode de L. Dufour me para&icirc;trait meilleure si, dans les conditions
+o&ugrave; je me trouve, elle &eacute;tait praticable. Plonger rapidement un couteau
+dans le sol par le travers du terrier, de fa&ccedil;on &agrave; couper la retraite &agrave;
+la Tarentule, lorsque celle-ci, attir&eacute;e par l'&eacute;pillet, stationn&eacute; dans
+l'&eacute;tage sup&eacute;rieur, est une tactique &agrave; r&eacute;ussite certaine lorsque le sol
+s'y pr&ecirc;te; malheureusement, ce n'est pas mon cas: autant vaudrait
+enfoncer la lame du couteau dans du tuf.</p>
+
+<p>D'autres ruses sont n&eacute;cessaires. En voici deux qui m'ont r&eacute;ussi. Je les
+recommande aux futurs chasseurs de la Tarentule. J'introduis aussi
+profond&eacute;ment que possible dans le terrier un chaume de gramin&eacute;e ayant un
+&eacute;pillet charnu que l'Aran&eacute;ide puisse mordre en plein. J'agite, je tourne
+et retourne mon amorce. Fr&ocirc;l&eacute;e par le corps importun, l'Araign&eacute;e songe &agrave;
+la d&eacute;fense et mord l'&eacute;pillet. Une petite r&eacute;sistance annonce aux doigts
+que l'animal a donn&eacute; dans le pi&egrave;ge, qu'il a saisi de ses crochets le
+bout du chaume. On tire &agrave; soi, lentement, avec pr&eacute;caution; l'autre tire
+d'en bas, arc-boutant ses pattes contre la paroi. Cela vient, cela
+monte. Je me dissimule de mon mieux quand l'Aran&eacute;ide arrive dans le
+canal vertical: en me voyant, elle laisserait l'amorce et redescendrait.
+Je l'am&egrave;ne ainsi, par degr&eacute;s, jusqu'&agrave; l'orifice. C'est le moment
+difficile. Si l'on continue le mouvement doux, l'Araign&eacute;e, qui se sent
+entra&icirc;n&eacute;e hors du logis, rentre aussit&ocirc;t chez elle. Amener dehors la
+b&ecirc;te soup&ccedil;onneuse par ce moyen n'est pas possible. Lors donc qu'elle
+appara&icirc;t au niveau du sol, brusquement je tire. Surprise par ce coup de
+Jarnac, la Tarentule n'a pas le temps de l&acirc;cher prise; accroch&eacute;e &agrave;
+l'&eacute;pillet, elle est lanc&eacute;e &agrave; quelques pouces du terrier. La capture est
+d&eacute;sormais sans difficult&eacute;. Hors de sa demeure, la Lycose est peureuse,
+comme effar&eacute;e, &agrave; peine capable de fuir. La pousser dans un cornet avec
+un chaume est l'affaire d'un instant.</p>
+
+<p>Il faut quelque patience pour amener jusqu'&agrave; l'orifice du terrier la
+Tarentule qui a mordu sur l'insidieux &eacute;pillet. La m&eacute;thode suivante est
+plus prompte. Je me procure une provision de Bourdons vivants. J'en mets
+un dans un petit flacon &agrave; goulot assez large pour enclore l'orifice du
+terrier, et je renverse sur cet orifice l'appareil ainsi amorc&eacute;. Le
+vigoureux hym&eacute;nopt&egrave;re d'abord vole et bruit dans sa prison de verre;
+puis, apercevant un terrier semblable &agrave; celui de sa famille, il s'y
+engage sans grande h&eacute;sitation. Mal lui en prend: tandis qu'il descend,
+l'Araign&eacute;e monte; la rencontre a lieu dans le couloir vertical. Quelques
+instants l'oreille per&ccedil;oit une sorte de chant de mort. C'est le
+bruissement du Bourdon qui proteste contre l'accueil qui lui est fait.
+Puis, brusque silence. Le flacon est donc enlev&eacute;, et une pince &agrave; longues
+branches est plong&eacute;e dans le puits. Je retire le Bourdon, mais immobile,
+mort, la trompe pendante. Quelque terrible drame vient de se passer.
+L'Araign&eacute;e suit, ne voulant pas l&acirc;cher un si riche butin. Gibier et
+chasseur sont amen&eacute;s &agrave; l'orifice. M&eacute;fiante, l'Aran&eacute;ide parfois rentre;
+mais il suffit de laisser le Bourdon sur le seuil de la porte, ou m&ecirc;me &agrave;
+quelques pouces plus loin, pour la voir repara&icirc;tre, sortir de sa
+forteresse et venir, audacieuse, reprendre sa proie. C'est le moment: la
+demeure est ferm&eacute;e du doigt ou d'un caillou, et, comme le dit Baglivi,
+<i>captatur tamen ista a rustico insidiatore</i>. J'ajouterai: <i>adjuvante
+Bombo</i>.</p>
+
+<p>Ces m&eacute;thodes de chasse n'avaient pas pr&eacute;cis&eacute;ment pour but de me procurer
+des Tarentules; je tenais fort peu &agrave; &eacute;lever l'Aran&eacute;ide dans un flacon.
+Un autre sujet me pr&eacute;occupait. Voici, me disais-je, un ardent chasseur,
+qui vit uniquement de son m&eacute;tier. Il ne pr&eacute;pare pas de conserves
+alimentaires pour sa descendance; il se nourrit lui-m&ecirc;me de la proie
+saisie. Ce n'est pas un <i>paralyseur</i>, qui m&eacute;nage savamment son gibier
+pour lui laisser un reste de vie et le maintenir frais des semaines
+enti&egrave;res; c'est un tueur, qui sur-le-champ fait repas de sa venaison.
+Avec lui, pas de vivisection m&eacute;thodique, qui abolisse les mouvements
+sans abolir la vie, mais une mort compl&egrave;te, aussi soudaine que possible,
+qui sauvegarde l'assaillant des retours offensifs de l'assailli.</p>
+
+<p>Son gibier, d'ailleurs, doit &ecirc;tre robuste et pas toujours des plus
+pacifiques. &Agrave; ce Nemrod, embusqu&eacute; dans sa tourelle, il faut une proie
+digne de sa vigueur. Le gros Acridien, &agrave; la forte m&acirc;choire, la Gu&ecirc;pe
+irascible, l'Abeille, le Bourdon et autres porteurs de dague
+empoisonn&eacute;e, doivent de temps en temps donner dans l'embuscade. Le duel
+est presque &agrave; parit&eacute; d'armes. Aux crochets venimeux de la Lycose, la
+Gu&ecirc;pe oppose son stylet venimeux. Qui des deux bandits aura le dessus?
+La lutte est corps &agrave; corps. Pour la Tarentule, nul moyen secondaire de
+d&eacute;fense; pas de lacet pour lier la victime, pas de traquenard pour la
+ma&icirc;triser. Lorsque, dans sa grande toile verticale, une &Eacute;peire voit un
+insecte emp&ecirc;tr&eacute;, elle accourt et par brass&eacute;es jette sur le captif des
+nappes de cordages, des rubans de soie, qui rendent toute r&eacute;sistance
+impossible. Sur la proie solidement garrott&eacute;e, une piq&ucirc;re est prudemment
+faite avec les crochets &agrave; venin; puis l'Araign&eacute;e se retire, attendant
+que se soient calm&eacute;es les convulsions de l'agonie. C'est alors que le
+chasseur revient au gibier. Dans ces conditions, aucun danger s&eacute;rieux.
+Pour la Lycose, le m&eacute;tier est plus chanceux. N'ayant &agrave; son service que
+son audace et ses crochets, elle doit bondir sur le p&eacute;rilleux gibier, le
+dominer par sa dext&eacute;rit&eacute;, le foudroyer en quelque sorte par son talent
+de rapide tueur.</p>
+
+<p>Foudroyer est le mot: les Bourdons que je retire du trou fatal le
+d&eacute;montrent assez. D&egrave;s que cesse ce bruissement aigu que j'ai appel&eacute;
+chant de mort, vainement je me h&acirc;te de plonger mes pinces: je retire
+toujours l'insecte mort, trompe &eacute;tir&eacute;e et pattes flasques. &Agrave; peine
+quelques fr&eacute;missements des pattes annoncent que c'est un cadavre tr&egrave;s
+r&eacute;cent. La mort du Bourdon est instantan&eacute;e. Chaque fois que je retire
+une nouvelle victime du fond du terrible abattoir, ma surprise rena&icirc;t
+devant son immobilit&eacute; soudaine.</p>
+
+<p>Cependant l'un et l'autre ont &agrave; peu pr&egrave;s m&ecirc;me vigueur: je choisis mes
+Bourdons parmi les plus gros (<i>Bombus hortorum</i> et <i>B. terrestris</i>). Les
+armes se valent presque; le dard de l'hym&eacute;nopt&egrave;re peut soutenir la
+comparaison avec les crochets de l'Araign&eacute;e; la piq&ucirc;re du premier me
+semble aussi redoutable que la morsure du second. Comment se fait-il que
+la Tarentule ait toujours le dessus, et de plus dans une lutte tr&egrave;s
+courte, d'o&ugrave; elle sort indemne? Il y a certainement de sa part une
+tactique savante. Si subtil que soit son venin, il m'est impossible de
+croire que son inoculation seule, en un point quelconque de la victime,
+suffise pour un d&eacute;nouement si prompt. Le serpent &agrave; sonnettes, de
+terrible renom, ne tue pas aussi vite. Il lui faut des heures, et &agrave; la
+Tarentule pas m&ecirc;me une seconde. C'est donc l'importance vitale du point
+atteint par l'Aran&eacute;ide, bien plus que l'atrocit&eacute; du venin, qui nous
+rendra compte de cette mort soudaine.</p>
+
+<p>Quel est ce point? Avec les Bourdons, impossible de le reconna&icirc;tre. Ils
+entrent dans le terrier, et le meurtre s'accomplit loin des regards.
+D'ailleurs, la loupe ne trouve sur le cadavre aucune blessure, tant sont
+fines les armes qui l'ont faite. Il faudrait voir directement les deux
+adversaires aux prises. J'ai plusieurs fois essay&eacute; de mettre dans le
+m&ecirc;me flacon une Tarentule et un Bourdon en pr&eacute;sence. Les deux animaux
+mutuellement se fuient, aussi inquiets l'un que l'autre de leur
+captivit&eacute;. J'en ai gard&eacute; vingt-quatre heures en pr&eacute;sence, sans agression
+ni d'une part ni de l'autre. Plus soucieux de la prison que de
+l'attaque, ils temporisent, comme indiff&eacute;rents. L'exp&eacute;rience est
+toujours rest&eacute;e sans succ&egrave;s. J'ai r&eacute;ussi avec des Abeilles et des
+Gu&ecirc;pes, mais le meurtre s'est accompli de nuit et ne m'a rien appris. Je
+trouvais le lendemain les deux hym&eacute;nopt&egrave;res r&eacute;duits en marmelade sous
+les mandibules de la Lycose. Une proie faible, c'est une bouch&eacute;e que
+l'Araign&eacute;e se r&eacute;serve pour le calme de la nuit. Une proie capable de
+r&eacute;sister n'est pas attaqu&eacute;e en captivit&eacute;. Les soucis du prisonnier
+refroidissent les ardeurs du chasseur.</p>
+
+<p>Le cirque d'un large flacon permet &agrave; chaque athl&egrave;te de se retirer &agrave;
+l'&eacute;cart, respect&eacute; de son adversaire, &eacute;galement respect&eacute;. Amoindrissons
+l'ar&egrave;ne, r&eacute;tr&eacute;cissons l'enceinte. Je plonge Bourdon et Tarentule dans
+une &eacute;prouvette dont le fond n'offre place que pour un seul. Une vive
+m&ecirc;l&eacute;e &eacute;clate sans r&eacute;sultat s&eacute;rieux. Si le Bourdon est en dessous, il se
+couche sur le dos, et de ses pattes &eacute;carte l'autre tant qu'il peut. Je
+ne le vois pas d&eacute;gainer. L'Aran&eacute;ide cependant, embrassant toute la
+circonf&eacute;rence de l'enceinte avec ses longues pattes, se hisse un peu sur
+la glissante surface et s'&eacute;loigne autant que possible de son adversaire.
+L&agrave;, immobile, elle attend les &eacute;v&eacute;nements, bient&ocirc;t troubl&eacute;s par le
+remuant Bourdon. Si celui-ci occupe le dessus, la Tarentule se fait
+bouclier en rassemblant ses pattes, qui tiennent l'ennemi &agrave; distance.
+Bref, sauf de vifs d&eacute;m&ecirc;l&eacute;s lorsque les deux champions sont en contact,
+rien ne se passe qui m&eacute;rite attention. Pas de duel &agrave; mort dans l'&eacute;troite
+ar&egrave;ne de l'&eacute;prouvette, non plus que dans l'ample cirque du flacon. Toute
+peureuse, une fois hors de chez elle, l'Aran&eacute;ide refuse obstin&eacute;ment le
+combat; et ce n'est pas le Bourdon, si &eacute;tourdi qu'il soit, qui s'avisera
+de commencer. Je renonce &agrave; l'exp&eacute;rimentation en cabinet.</p>
+
+<p>Il faut aller sur les lieux m&ecirc;mes et pr&eacute;senter le duel &agrave; la Tarentule,
+pleine d'audace en son ch&acirc;teau fort. Seulement, au Bourdon, qui p&eacute;n&egrave;tre
+dans le terrier et d&eacute;robe sa fin aux regards, il est n&eacute;cessaire de
+substituer un autre adversaire, non enclin &agrave; p&eacute;n&eacute;trer sous terre. En ce
+moment abonde dans le jardin, sur les fleurs de la Sauge Sclar&eacute;e, l'un
+des plus robustes et des plus gros hym&eacute;nopt&egrave;res de ma r&eacute;gion, le
+Xylocope violet, &agrave; costume de velours noir et gaze des ailes pourpre. Sa
+taille de pr&egrave;s d'un pouce d&eacute;passe celle du Bourdon. Son coup de dague
+est atroce et produit une enflure longtemps douloureuse. J'ai &agrave; ce sujet
+des souvenirs pr&eacute;cis, qui m'ont co&ucirc;t&eacute; cher. Voil&agrave; vraiment un
+antagoniste digne de la Tarentule, si je parviens &agrave; le lui faire
+accepter. J'en mets un certain nombre, un par un, dans des flacons de
+petit volume mais de large goulot, capable d'entourer l'entr&eacute;e du
+terrier, comme je l'ai dit au sujet de la chasse avec un Bourdon pour
+app&acirc;t.</p>
+
+<p>La proie que je vais offrir &eacute;tant capable d'en imposer, je fais choix
+des Tarentules les plus vigoureuses, les plus hardies, les plus
+stimul&eacute;es par la faim. Le chaume avec &eacute;pillet est plong&eacute; dans le
+terrier. Si la Lycose accourt tout de suite, si elle est de belle
+taille, si elle monte hardiment jusqu'&agrave; l'orifice de sa demeure, elle
+est admise au tournoi; dans le cas contraire, elle est refus&eacute;e. Le
+flacon, avec un Xylocope pour amorce, est renvers&eacute; sur la porte de l'une
+des &eacute;lues. L'hym&eacute;nopt&egrave;re gravement bruit dans sa cloche; le chasseur
+remonte du fond de l'antre; il est sur le seuil de sa porte, mais en
+dedans; il regarde, il attend. J'attends aussi. Les quarts d'heure, les
+demi-heures se passent: rien. L'Aran&eacute;ide redescend chez elle: elle a
+probablement jug&eacute; le coup trop dangereux. Je passe &agrave; un second terrier,
+&agrave; un troisi&egrave;me, &agrave; un quatri&egrave;me: rien toujours, le chasseur ne veut pas
+sortir de son repaire.</p>
+
+<p>La fortune sourit enfin &agrave; ma patience, bien mise &agrave; contribution par tant
+de prudentes retraites et surtout par la chaleur caniculaire de la
+saison. L'une bondit soudain hors de son trou, aguerrie sans doute par
+une abstinence prolong&eacute;e. Le drame qui se passe sous le couvert du
+flacon a la dur&eacute;e d'un clin d'&oelig;il. C'est fait: le robuste Xylocope est
+mort. O&ugrave; le meurtrier l'a-t-il atteint? La constatation est ais&eacute;e: la
+Tarentule n'a pas l&acirc;ch&eacute; prise, et ses crochets sont implant&eacute;s en arri&egrave;re
+de la nuque, &agrave; la naissance du cou. Le tueur a bien la science que je
+lui soup&ccedil;onnais il s'est adress&eacute; au centre vital par excellence, il a
+piqu&eacute; de ses crochets &agrave; venin les ganglions cervicaux de l'insecte.
+Enfin, il a mordu le seul point dont la l&eacute;sion puisse amener la
+soudainet&eacute; de mort. J'&eacute;tais ravi de ce savoir assassin; j'&eacute;tais
+d&eacute;dommag&eacute; de mon &eacute;piderme r&ocirc;ti au soleil.</p>
+
+<p>Une fois n'est pas coutume. Ce que je viens de voir, est-ce hasard,
+est-ce coup pr&eacute;m&eacute;dit&eacute;? Je m'adresse &agrave; d'autres Lycoses. Beaucoup,
+beaucoup trop pour ma patience, se refusent obstin&eacute;ment &agrave; bondir hors de
+leur repaire pour attaquer le Xylocope. Le formidable gibier en impose &agrave;
+leur audace. La faim, qui fait sortir le loup du bois, ne peut-elle
+faire sortir aussi la Tarentule de son trou? Deux, en effet, plus
+affam&eacute;es apparemment que les autres, s'&eacute;lancent enfin sur l'hym&eacute;nopt&egrave;re
+et r&eacute;p&egrave;tent sous mes yeux la meurtri&egrave;re sc&egrave;ne. Mordue encore &agrave; la nuque,
+exclusivement &agrave; la nuque, la proie meurt &agrave; l'instant. Trois meurtres,
+dans des conditions identiques, op&eacute;r&eacute;s sous mes regards, tel fut le
+fruit de mon exp&eacute;rimentation poursuivie, pendant deux s&eacute;ances, de huit
+heures du matin &agrave; midi.</p>
+
+<p>J'en avais assez vu. Le rapide tueur venait de m'enseigner son m&eacute;tier
+comme autrefois le paralyseur: il venait de m'apprendre qu'il poss&egrave;de &agrave;
+fond l'art de l'abatteur de b&oelig;ufs des Pampas. La Tarentule est un
+<i>desnucador</i> accompli. Il me restait &agrave; confirmer l'exp&eacute;rience en plein
+champ par l'exp&eacute;rience de cabinet. Je me montai donc une m&eacute;nagerie de
+ces Crotales pour juger de la virulence de leur venin et de son effet
+suivant la partie du corps atteinte par les crochets. Une douzaine de
+flacons et d'&eacute;prouvettes re&ccedil;urent isol&eacute;ment les prisonniers, que je
+capturai d'apr&egrave;s les m&eacute;thodes connues du lecteur. Pour qui jette un cri
+d'effroi &agrave; la vue d'une Araign&eacute;e, mon cabinet, peupl&eacute; d'affreuses
+Lycoses, e&ucirc;t paru s&eacute;jour peu rassurant.</p>
+
+<p>Si la Tarentule d&eacute;daigne ou plut&ocirc;t n'ose attaquer un adversaire qu'on
+met en sa pr&eacute;sence dans un flacon, elle n'h&eacute;site gu&egrave;re &agrave; mordre celui
+qu'on met sous ses crochets. Je saisis l'Aran&eacute;ide par le thorax avec des
+pinces, et je pr&eacute;sente &agrave; sa bouche l'animal que je veux faire piquer. &Agrave;
+l'instant, si la b&ecirc;te n'a pas &eacute;t&eacute; d&eacute;j&agrave; fatigu&eacute;e par des exp&eacute;riences, les
+crochets s'ouvrent et s'implantent. C'est sur le Xylocope que j'ai
+d'abord essay&eacute; les effets de la morsure. Atteint &agrave; la nuque,
+l'hym&eacute;nopt&egrave;re succombe &agrave; l'instant. C'est la mort foudroyante dont j'ai
+&eacute;t&eacute; t&eacute;moin sur le seuil des terriers. Atteint &agrave; l'abdomen et remis alors
+dans un large flacon qui le laisse libre dans ses mouvements, l'insecte
+semble d'abord ne rien avoir &eacute;prouv&eacute; de s&eacute;rieux. Il vole, il se d&eacute;m&egrave;ne,
+il bourdonne. Mais une demi-heure ne s'est pas &eacute;coul&eacute;e que la mort est
+imminente. Couch&eacute; sur le dos ou sur le flanc, l'insecte est immobile. &Agrave;
+peine quelques mouvements des pattes, quelques pulsations du ventre, qui
+se continuent jusqu'au lendemain, annoncent que la vie ne s'est pas
+encore totalement retir&eacute;e. Puis tout cesse: le Xylocope est un cadavre.</p>
+
+<p>La port&eacute;e de cette exp&eacute;rience s'impose &agrave; l'attention. Piqu&eacute; dans la
+r&eacute;gion cervicale, le vigoureux hym&eacute;nopt&egrave;re p&eacute;rit &agrave; l'instant m&ecirc;me; et
+l'Aran&eacute;ide n'a pas &agrave; redouter les p&eacute;rils d'une lutte d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e. Piqu&eacute;
+autre part, &agrave; l'abdomen, l'insecte est capable, pr&egrave;s d'une demi-heure de
+faire usage de son dard, de ses mandibules, de ses pattes; et malheur &agrave;
+la Lycose qu'atteindrait le stylet. J'en ai vu qui, lard&eacute;es &agrave; la bouche
+tandis qu'elles mordaient tout pr&egrave;s de l'aiguillon, p&eacute;rissaient de la
+blessure dans les vingt-quatre heures. Donc, pour ce p&eacute;rilleux gibier,
+il faut une mort instantan&eacute;e, amen&eacute;e par la l&eacute;sion des centres nerveux
+cervicaux; sinon la vie du chasseur fort souvent serait compromise.</p>
+
+<p>L'ordre des Orthopt&egrave;res m'a fourni une seconde s&eacute;rie de patients, des
+Sauterelles vertes de la longueur du doigt, des Dectiques &agrave; grosse t&ecirc;te,
+des &Eacute;phippig&egrave;res. M&ecirc;me r&eacute;sultat pour la morsure &agrave; la nuque. La mort est
+foudroyante. Atteint autre part, notamment au ventre, l'exp&eacute;riment&eacute;
+r&eacute;siste assez longtemps. J'ai vu une &Eacute;phippig&egrave;re, mordue &agrave; l'abdomen, se
+maintenir pendant une quinzaine d'heures solidement cramponn&eacute;e &agrave; la
+paroi lisse et verticale de la cloche lui servant de prison. Enfin elle
+est tomb&eacute;e pour mourir. L&agrave; o&ugrave; l'hym&eacute;nopt&egrave;re, fine nature, succombe en
+moins d'une demi-heure, l'orthopt&egrave;re, grossier ruminant, r&eacute;siste un jour
+entier. Mettons de c&ocirc;t&eacute; ces diff&eacute;rences, ayant pour cause des
+organisations in&eacute;galement sensibles, et nous nous r&eacute;sumerons en ces ceux
+points: mordu &agrave; la nuque par la Tarentule, un insecte, choisi parmi les
+plus gros, meurt &agrave; l'instant; mordu autre part, il p&eacute;rit aussi, mais
+apr&egrave;s un laps de temps qui peut &ecirc;tre tr&egrave;s variable d'un ordre
+entomologique &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>Maintenant s'expliquent les longues h&eacute;sitations de la Tarentule, si
+fastidieuses pour l'exp&eacute;rimentateur qui lui pr&eacute;sente, &agrave; l'entr&eacute;e du
+terrier, une riche mais dangereuse proie. Le plus grand nombre refusent
+de se jeter sur le Xylocope. C'est qu'en effet pareil gibier ne peut
+&ecirc;tre appr&eacute;hend&eacute; au hasard: il y va de la vie du chasseur, qui marquerait
+son coup en mordant &agrave; l'aventure. La nuque seule est vuln&eacute;rable au degr&eacute;
+voulu. Il faut saisir l'adversaire par l&agrave; et non autre part. Ce serait
+l'irriter et le rendre plus dangereux que de ne pas le terrasser
+sur-le-champ. L'Aran&eacute;ide le sait tr&egrave;s bien. &Agrave; l'abri sur le seuil de sa
+porte, et prompte, s'il le faut, &agrave; la retraite, elle &eacute;pie donc le moment
+favorable; elle attend que le gros hym&eacute;nopt&egrave;re se pr&eacute;sente de face, la
+nuque facile &agrave; happer. Si cette condition de succ&egrave;s se pr&eacute;sente, elle
+bondit et op&egrave;re; sinon, lass&eacute;e des turbulentes &eacute;volutions du gibier,
+elle rentre. Et voil&agrave; pourquoi, sans doute, il m'a fallu deux s&eacute;ances de
+quatre heures pour assister &agrave; trois meurtres.</p>
+
+<p>Instruit jadis par les hym&eacute;nopt&egrave;res paralyseurs, j'avais cherch&eacute; &agrave;
+produire moi-m&ecirc;me la paralysie en inoculant une gouttelette d'ammoniaque
+dans le thorax des insectes, Charan&ccedil;ons, Buprestes, Scarab&eacute;es, dont la
+concentration du syst&egrave;me nerveux se pr&ecirc;te &agrave; cette op&eacute;ration
+physiologique. L'&eacute;l&egrave;ve avait convenablement r&eacute;pondu &agrave; l'enseignement des
+ma&icirc;tres, et je paralysais un Bupreste et un Charan&ccedil;on presque aussi bien
+que le ferait un Cerceris. Pourquoi n'imiterais-je pas aujourd'hui
+l'expert tueur, la Tarentule? Avec une fine pointe d'acier, je fais
+p&eacute;n&eacute;trer une tr&egrave;s petite goutte d'ammoniaque &agrave; la base du cr&acirc;ne d'un
+Xylocope ou d'une Sauterelle. &Agrave; l'instant l'insecte succombe, sans
+autres mouvements que des convulsions d&eacute;sordonn&eacute;es. Atteints par l'&acirc;cre
+liquide, les ganglions cervicaux cessent leurs fonctions et la mort
+arrive. Cependant cette mort n'est pas soudaine, les convulsions durent
+quelques temps. Si l'exp&eacute;rimentation laisse quelque peu &agrave; d&eacute;sirer sous
+le rapport de la soudainet&eacute;, d'o&ugrave; cela peut-il provenir? De ce que le
+liquide employ&eacute;, l'ammoniaque, ne peut soutenir la comparaison, pour
+l'efficacit&eacute; meurtri&egrave;re, avec le venin de la Lycose, venin assez
+redoutable, on va le voir.</p>
+
+<p>Je fais mordre &agrave; la jambe un jeune moineau, bien emplum&eacute;, pr&ecirc;t &agrave; quitter
+le nid. Une goutte de sang coule; le point atteint s'entoure d'une
+ar&eacute;ole rouge&acirc;tre, puis violac&eacute;e. Presque imm&eacute;diatement l'oiseau ne peut
+se servir de sa patte, qui est tra&icirc;nante, avec les doigts
+recroquevill&eacute;s; il sautille sur l'autre. Du reste, le patient n'a pas
+l'air de si bien se pr&eacute;occuper de son mal; il a l'app&eacute;tit bon. Mes
+filles le nourrissent de mouches, de mie de pain, de pulpe d'abricot. Il
+se r&eacute;tablira, il prendra des forces; la pauvre victime des curiosit&eacute;s de
+la science sera rendue &agrave; la libert&eacute;. C'est notre souhait &agrave; tous, notre
+projet. Douze heures apr&egrave;s, l'espoir de gu&eacute;rison s'accro&icirc;t; l'infirme
+accepte tr&egrave;s volontiers la nourriture; il la r&eacute;clame si l'on tarde trop.
+Mais la patte est toujours tra&icirc;nante. Je crois &agrave; une paralysie
+temporaire, qui se dissipera bient&ocirc;t. Le surlendemain, la nourriture est
+refus&eacute;e. S'enveloppant de son sto&iuml;cisme et de ses plumes &eacute;bouriff&eacute;es,
+l'oisillon fait la boule, tant&ocirc;t immobile, tant&ocirc;t pris de soubresauts.
+Mes filles le r&eacute;chauffent de l'haleine dans le creux de la main. Les
+convulsions deviennent plus fr&eacute;quentes. Un b&acirc;illement annonce que c'est
+fini. L'oiseau est mort.</p>
+
+<p>Au repas du soir, il y eut entre nous quelque froid. Je lisais dans le
+regard de mon entourage de muets reproches sur mon exp&eacute;rience, je
+sentais autour de moi une vague accusation de cruaut&eacute;. La fin du
+mis&eacute;rable moineau avait contrist&eacute; toute la famille. Moi-m&ecirc;me je n'&eacute;tais
+pas sans quelque remords de conscience; le petit r&eacute;sultat acquis me
+semblait trop ch&egrave;rement pay&eacute;. Ils sont faits d'un autre bois ceux qui,
+sans sourciller, et pour ne pas arriver &agrave; grand'chose, ouvrent le ventre
+&agrave; des chiens vivants.</p>
+
+<p>J'eus cependant le courage de recommencer, et cette fois sur une Taupe,
+prise ravageant un carr&eacute; de laitues. Il &eacute;tait &agrave; craindre que ma captive,
+avec son fam&eacute;lique estomac, donn&acirc;t lieu &agrave; des doutes s'il fallait la
+garder quelques jours. Elle pouvait p&eacute;rir, non de sa blessure, mais
+d'inanition, si je ne parvenais &agrave; lui donner une nourriture convenable,
+assez abondante, assez fr&eacute;quemment distribu&eacute;e. Je m'exposais ainsi &agrave;
+mettre sur le compte du venin ce qui pouvait bien n'&ecirc;tre que le r&eacute;sultat
+de la famine. J'avais donc &agrave; reconna&icirc;tre d'abord s'il m'&eacute;tait possible
+de conserver la Taupe en captivit&eacute;. Install&eacute;e au fond d'un large
+r&eacute;cipient d'o&ugrave; elle ne pouvait sortir, la b&ecirc;te re&ccedil;ut pour aliments des
+insectes vari&eacute;s, Scarab&eacute;es, Sauterelles, Cigales surtout, qu'elle
+grugeait d'un excellent app&eacute;tit. Vingt-quatre heures de ce r&eacute;gime me
+convainquirent que l'animal s'accommodait de ce menu et prenait tr&egrave;s
+bien sa captivit&eacute; en patience.</p>
+
+<p>Je la fis mordre par la Tarentule au bout du groin. Remise dans sa cage,
+la b&ecirc;te &agrave; tout instant se gratte le museau avec ses larges pattes. Cela
+cuit, para&icirc;t-il, cela d&eacute;mange. D&eacute;sormais, la provision de Cigales est de
+moins en moins consomm&eacute;e; le lendemain au soir, elle est m&ecirc;me refus&eacute;e.
+Trente-six heures environ apr&egrave;s la morsure, la Taupe meurt pendant la
+nuit, et ce n'est certes pas d'inanition, car il y avait encore dans le
+r&eacute;cipient une demi-douzaine de Cigales vivantes et quelques Scarab&eacute;es.</p>
+
+<p>Ainsi la morsure de la Tarentule &agrave; ventre noir est redoutable pour des
+animaux autres que des insectes; elle est mortelle pour le Moineau, elle
+est mortelle pour la Taupe. Jusqu'&agrave; quel point faut-il g&eacute;n&eacute;raliser? Je
+l'ignore, mes recherches ne s'&eacute;tant pas &eacute;tendues plus loin. Il me
+semble, n&eacute;anmoins, d'apr&egrave;s le peu que j'ai vu, que la morsure de cette
+Aran&eacute;ide ne serait pas chez l'homme un accident n&eacute;gligeable. C'est tout
+ce que j'ai &agrave; dire &agrave; la m&eacute;decine.</p>
+
+<p>&Agrave; l'entomologie philosophique, j'ai &agrave; dire autre chose; j'ai &agrave; lui faire
+remarquer cette profonde science des tueurs rivalisant avec celle des
+paralyseurs. Les premiers, et je les mets au pluriel, car la Tarentule
+doit partager son art meurtrier avec une foule d'autres Aran&eacute;ides,
+surtout avec celles qui chassent sans filets; les premiers, dis-je,
+vivant de leur proie, frappent le gibier de mort foudroyante en les
+piquant dans les ganglions cervicaux; les seconds, qui veulent des
+conserves fra&icirc;ches pour leurs larves, abolissent les mouvements en
+piquant le gibier dans les autres ganglions. Les uns et les autres
+s'adressent &agrave; la cha&icirc;ne nerveuse, mais ils choisissent le point d'apr&egrave;s
+le but &agrave; atteindre. S'il faut la mort, et la mort soudaine, sans p&eacute;ril
+pour le chasseur, la nuque est atteinte; s'il faut la simple paralysie,
+la nuque est respect&eacute;e, et les segments suivants, tant&ocirc;t un seul, tant&ocirc;t
+trois, tant&ocirc;t &agrave; peu pr&egrave;s tous, suivant la secr&egrave;te organisation de la
+victime, re&ccedil;oivent le coup de poignard.</p>
+
+<p>Les paralyseurs m&ecirc;me, du moins quelques-uns, connaissent la haute
+importance vitale des ganglions c&eacute;r&eacute;braux. Nous avons vu l'Ammophile
+h&eacute;riss&eacute;e m&acirc;chonner le cerveau de la chenille; le Sphex languedocien
+m&acirc;chonner celui de son &Eacute;phippig&egrave;re, dans le but de provoquer une
+passag&egrave;re torpeur. Mais ils le compriment simplement et de plus avec une
+prudente r&eacute;serve; ils se gardent bien de plonger le style dans ce
+primordial foyer de vie; nul ne s'en avise, car le r&eacute;sultat serait un
+cadavre d&eacute;daign&eacute; de la larve. L'Aran&eacute;ide, elle plante l&agrave; son double
+poignard, et seulement l&agrave;; ailleurs ce serait blessure exaltant la
+r&eacute;sistance par l'irritation. Il lui faut une venaison consomm&eacute;e sans
+retard, et brutalement elle plonge ses crochets en ce point que les
+autres respectent avec tant de scrupule.</p>
+
+<p>Si l'instinct de ces savants meurtriers n'est pas, chez les uns comme
+chez les autres, une pr&eacute;disposition inn&eacute;e, ins&eacute;parable de l'animal, mais
+bien une habitude acquise, vainement je me mets l'esprit &agrave; la torture
+pour comprendre comment cette habitude a pu s'acqu&eacute;rir. Enveloppez ces
+faits, tant que vous le voudrez, de nuages th&eacute;oriques, vous ne
+parviendrez jamais &agrave; voiler leur &eacute;clatante affirmation sur un ordre
+pr&eacute;&eacute;tabli.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#table">XII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LES POMPILES</a></h3>
+
+
+<p>La chenille de l'Ammophile, le taon du Bembex, le bupreste et le
+charan&ccedil;on du Cerceris, l'acridien, le grillon, l'&eacute;phippig&egrave;re du Sphex,
+tout ce gibier pacifique, c'est l'imb&eacute;cile mouton de nos abattoirs; cela
+se laisse op&eacute;rer par le paralyseur sans grande r&eacute;sistance, stupidement.
+Les mandibules b&acirc;illent, les pattes ruent et protestent, la croupe se
+contorsionne, et c'est tout. Ils n'ont pas d'armes qui puissent lutter
+avec le stylet de l'assassin. Je voudrais voir le d&eacute;pr&eacute;dateur aux prises
+avec un adversaire imposant, rus&eacute; comme lui, expert en emb&ucirc;ches, et
+comme lui porteur de dague empoisonn&eacute;e. Au bandit qui joue du poignard,
+je d&eacute;sirerais voir s'opposer un autre bandit sachant poignarder.
+Semblable duel est-il possible? Oui, tr&egrave;s possible, et m&ecirc;me tr&egrave;s commun.
+D'une part sont les Pompiles, champions toujours vainqueurs; d'autre
+part sont les Araign&eacute;es, champions toujours vaincus.</p>
+
+<p>Qui ne conna&icirc;t les Pompiles, pour peu qu'il se soit d&eacute;lass&eacute; avec les
+insectes? Contre les vieilles murailles, au pied des talus bordant les
+sentiers peu fr&eacute;quent&eacute;s, dans les chaumes apr&egrave;s la moisson, dans les
+fourr&eacute;s de gazon sec, partout o&ugrave; l'araign&eacute;e tend ses filets, qui ne les
+a vus affair&eacute;s, tant&ocirc;t courant de&ccedil;&agrave;, del&agrave;, &agrave; l'aventure, les ailes
+relev&eacute;es et vibrantes sur le dos, tant&ocirc;t changeant de place par longues
+et courtes vol&eacute;es? Ce sont des chasseurs en qu&ecirc;te d'un gibier qui
+pourrait bien intervertir les r&ocirc;les et se faire lui-m&ecirc;me une proie de
+celui qui le guettait.</p>
+
+<p>Les Pompiles alimentent leurs larves uniquement avec des Aran&eacute;ides, et
+les Aran&eacute;ides se nourrissent de tout insecte proportionn&eacute; &agrave; leur taille
+et pris dans leurs filets. Si les premiers ont un dard, les autres
+poss&egrave;dent un double crochet &agrave; venin. Les forces souvent s'&eacute;quivalent; il
+n'est pas m&ecirc;me rare qu'elles pr&eacute;dominent en faveur de l'Araign&eacute;e.
+L'hym&eacute;nopt&egrave;re a ses astuces de guerre, ses coups savamment m&eacute;dit&eacute;s:
+l'Aran&eacute;ide a ses ruses et ses p&eacute;rilleux traquenards; le premier dispose
+d'une grande prestesse de mouvements, l'autre peut compter sur les
+perfidies de sa toile; il y a pour l'un l'aiguillon, qui sait piquer au
+point convenable pour amener la paralysie, il y a pour l'autre les
+crochets, qui savent mordre &agrave; la nuque et donner une mort soudaine: d'un
+c&ocirc;t&eacute; est le paralyseur, de l'autre le tueur. Qui des deux deviendra le
+gibier de l'autre?</p>
+
+<p>&Agrave; ne consulter que la vigueur relative des adversaires, la puissance des
+armes, la virulence des venins et les divers moyens d'action, la balance
+bien des fois pencherait pour l'Aran&eacute;ide. Puisqu'il sort toujours
+victorieux de cette lutte, en apparence bien dangereuse pour lui, le
+Pompile doit poss&eacute;der une m&eacute;thode particuli&egrave;re, dont je serais bien
+d&eacute;sireux de conna&icirc;tre le secret.</p>
+
+<p>Dans nos r&eacute;gions, le plus vigoureux et le plus vaillant chasseur
+d'Araign&eacute;es est le Pompile annel&eacute; (<i>Calicurgus annulatus</i> Fab.), costum&eacute;
+de jaune et de noir, haut de jambes, les ailes avec l'extr&eacute;mit&eacute; noire et
+le reste jauni comme par l'exposition &agrave; la fum&eacute;e, ainsi qu'un hareng
+saur. Sa taille est &agrave; peu pr&egrave;s celle du Frelon (<i>Vespa Crabro</i>). Il est
+rare. J'en vois trois ou quatre dans l'ann&eacute;e, et je ne manque jamais de
+m'arr&ecirc;ter devant la fi&egrave;re b&ecirc;te, arpentant &agrave; grands pas, quand vient la
+canicule, la poudre des gu&eacute;rets. Son air audacieux, sa rude d&eacute;marche, sa
+tournure belliqueuse, longtemps m'ont fait soup&ccedil;onner, pour son gibier,
+quelque capture impossible, atroce, inavouable. Et je rencontrais juste.
+Cette proie, je l'ai vue, &agrave; force d'attendre et d'&eacute;pier; je l'ai vue
+entre les mandibules du chasseur. C'est la Tarentule &agrave; ventre noir, la
+terrible Araign&eacute;e qui, d'un coup de son arme, extermine net un Xylocope,
+un Bourdon; c'est l'Aran&eacute;ide qui tue un moineau, une taupe; c'est la
+redoutable b&ecirc;te dont la morsure ne serait peut-&ecirc;tre pas sans danger pour
+nous. Oui, voil&agrave; le menu que le fier Pompile destine &agrave; sa larve.</p>
+
+<p>Ce spectacle, l'un des plus frappants que m'aient pr&eacute;sent&eacute; les
+hym&eacute;nopt&egrave;res d&eacute;pr&eacute;dateurs, ne s'est offert encore &agrave; mes yeux qu'une
+fois, et cela, tout &agrave; c&ocirc;t&eacute; de ma rustique demeure, dans le fameux
+laboratoire de l'harmas. Je vois encore l'intr&eacute;pide braconnier tirant
+par la patte, au pied d'un mur, la monstrueuse capture qu'il venait de
+faire non loin de l&agrave; sans doute. Dans le mur, &agrave; la base, un trou se
+pr&eacute;sente, interstice accidentel entre quelques pierres. L'hym&eacute;nopt&egrave;re
+visite l'antre, mais non pour la premi&egrave;re fois: il l'avait d&eacute;j&agrave; reconnu
+et le logis lui avait agr&eacute;&eacute;. La proie, immobilis&eacute;e, attendait quelque
+part, je ne sais o&ugrave;, et le chasseur a &eacute;t&eacute; la reprendre pour
+l'emmagasiner. C'est &agrave; ce moment que je fais sa rencontre. Le Pompile
+donne un dernier coup d'&oelig;il &agrave; la grotte, il en extrait quelques petits
+fragments de mortier d&eacute;tach&eacute;, et l&agrave; se bornent les pr&eacute;paratifs. La
+Lycose est introduite, tra&icirc;nant sur le dos et tir&eacute;e par la patte. Je
+laisse faire. Bient&ocirc;t l'hym&eacute;nopt&egrave;re repara&icirc;t, et pousse n&eacute;gligemment
+devant le trou les lopins de mortier qu'il vient d'extraire, puis il
+s'envole. C'est fini. La ponte est faite, l'insecte a clos vaille que
+vaille, et je peux proc&eacute;der &agrave; l'examen du clapier et de son contenu.</p>
+
+<p>Aucun travail d'excavation de la part du Pompile. C'est bien un trou
+accidentel, aux spacieuses anfractuosit&eacute;s, &oelig;uvre de la n&eacute;gligence du
+ma&ccedil;on et non de l'hym&eacute;nopt&egrave;re. La cl&ocirc;ture est tout aussi sommaire.
+Quelques miettes de mortier, amass&eacute;es devant la porte, forment barricade
+plut&ocirc;t que fermeture. Violent chasseur, pauvre architecte. Le meurtrier
+de la Tarentule ne sait pas fouir un logis pour sa larve, il ne sait pas
+combler l'entr&eacute;e en y balayant de la poussi&egrave;re. Le premier trou venu au
+pied d'un mur lui suffit pourvu qu'il soit assez spacieux; un petit amas
+de gravats, c'est assez comme porte. Rien de plus exp&eacute;ditif.</p>
+
+<p>Je retire le gibier du r&eacute;duit, l'&oelig;uf est coll&eacute; sur l'Araign&eacute;e, vers la
+naissance du ventre. Une maladresse de ma part le fait d&eacute;tacher au
+moment de l'extraction. C'est fini: il ne se d&eacute;veloppera pas; je ne
+pourrai assister &agrave; l'&eacute;volution de la larve. La Tarentule est immobile,
+souple comme &agrave; l'&eacute;tat de la vie, sans trace aucune de blessure. C'est la
+vie, en effet, moins le mouvement. De loin en loin, le bout des tarses
+fr&eacute;mit un peu, et c'est tout. Vieil habitu&eacute; &agrave; ces trompeurs cadavres, je
+vois en esprit ce qui s'est pass&eacute;: l'Aran&eacute;ide a &eacute;t&eacute; piqu&eacute;e dans la
+r&eacute;gion du thorax, une seule fois sans doute, vu la concentration de son
+appareil nerveux. Je mets la victime dans une bo&icirc;te, o&ugrave; elle se conserve
+avec toute la fra&icirc;cheur, toute la flexibilit&eacute; de la vie, depuis le 2
+ao&ucirc;t jusqu'au 2 septembre, c'est-&agrave;-dire pendant sept semaines. Ces
+merveilles nous sont famili&egrave;res; inutile de s'y arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>Le plus important m'&eacute;chappe. Ce que je d&eacute;sirais, ce que je d&eacute;sire encore
+aujourd'hui, c'est de voir le Pompile aux prises avec la Lycose. Quel
+duel, o&ugrave; la ruse de l'un doit ma&icirc;triser les terribles armes de l'autre!
+L'hym&eacute;nopt&egrave;re p&eacute;n&egrave;tre-t-il dans le terrier pour surprendre la Tarentule
+au fond de son repaire? Ce serait t&eacute;m&eacute;rit&eacute; pour lui fatale. O&ugrave; le gros
+Bourdon p&eacute;rit &agrave; l'instant, l'audacieux visiteur p&eacute;rirait aussit&ocirc;t entr&eacute;.
+L'autre n'est-elle pas l&agrave;, face &agrave; face, pr&ecirc;te &agrave; lui happer la nuque,
+dont la blessure am&egrave;nerait la mort soudaine? Non, le Pompile n'entre pas
+chez l'Araign&eacute;e, c'est &eacute;vident. La surprend-il hors de sa forteresse?
+Mais la Lycose est casani&egrave;re; pendant l'&eacute;t&eacute;, je ne la vois pas errer.
+Plus tard, dans l'arri&egrave;re-saison, lorsque les Pompiles ont disparu, elle
+vagabonde; devenue boh&eacute;mienne, elle prom&egrave;ne en plein air sa populeuse
+famille, qu'elle porte sur son dos. La part faite &agrave; ces promenades
+maternelles, elle ne me para&icirc;t pas quitter son manoir, et le Pompile, ce
+me semble, a peu de chance de la rencontrer au dehors. Le probl&egrave;me, on
+le voit, se complique: le chasseur ne peut p&eacute;n&eacute;trer dans le terrier, o&ugrave;
+il s'exposerait &agrave; une mort foudroyante; et les m&oelig;urs s&eacute;dentaires de
+l'Aran&eacute;ide rendent improbable sa rencontre &agrave; l'ext&eacute;rieur. Il y a l&agrave; une
+&eacute;nigme qu'il serait curieux de d&eacute;chiffrer. T&acirc;chons de le faire en
+observant d'autres chasseurs d'Araign&eacute;es; l'analogie nous permettra de
+conclure.</p>
+
+<p>Bien des fois j'ai &eacute;pi&eacute; des Pompiles de toute esp&egrave;ce dans leurs
+exp&eacute;ditions de chasse, je n'en ai jamais surpris p&eacute;n&eacute;trant dans le logis
+de l'Araign&eacute;e, celle-ci pr&eacute;sente. Que ce logis soit un entonnoir
+plongeant son embouchure dans quelque trou de muraille, un v&eacute;larium
+tendu entre des chaumes, une tente imit&eacute;e de celle de l'Arabe, un &eacute;tui
+form&eacute; de quelques feuilles rapproch&eacute;es, une toile avec chambre d'aff&ucirc;t,
+d&egrave;s que la propri&eacute;taire s'y trouve, le Pompile soup&ccedil;onneux se tient &agrave;
+l'&eacute;cart. Si la demeure est vacante, c'est autre chose: l'hym&eacute;nopt&egrave;re
+parcourt avec une aisance superbe ces toiles, ces lacs, ces amas de
+cordages o&ugrave; tant d'autres insectes resteraient emp&ecirc;tr&eacute;s. Sur lui, les
+filets de soie semblent ne pas avoir de prise. Que fait-il, explorant
+ces toiles inoccup&eacute;es? Il surveille de l&agrave; ce qui se passe sur les toiles
+voisines o&ugrave; l'Aran&eacute;ide est embusqu&eacute;e. Donc r&eacute;pugnance invincible du
+Pompile d'aller droit &agrave; l'Araign&eacute;e lorsque celle-ci est chez elle, au
+milieu de ses traquenards. Et il a cent fois raison. Si la Tarentule
+conna&icirc;t la pratique du coup de poignard &agrave; la nuque, soudainement mortel,
+les autres ne peuvent l'ignorer. Malheur donc &agrave; l'imprudent qui se
+pr&eacute;senterait sur le seuil d'une Araign&eacute;e &agrave; peu pr&egrave;s d'&eacute;gale force.</p>
+
+<p>Des divers exemples recueillis sur cette prudente r&eacute;serve du chasseur
+d'Araign&eacute;es, je me bornerai au suivant, qui suffit pour ma
+d&eacute;monstration.&mdash;En rapprochant, par des liens de soie, les trois
+folioles qui composent la feuille du Cytise de Virgile, une Araign&eacute;e
+s'&eacute;tait construit un berceau de verdure, un &eacute;tui horizontal, ouvert aux
+deux bouts. Un Pompile en recherches survient, trouve le gibier &agrave; sa
+convenance et met la t&ecirc;te &agrave; l'entr&eacute;e du logis. L'Araign&eacute;e aussit&ocirc;t
+recule &agrave; l'autre bout. Le chasseur contourne la demeure et repara&icirc;t &agrave; la
+seconde porte. Nouveau recul de l'Araign&eacute;e, qui revient &agrave; la premi&egrave;re
+entr&eacute;e. L'hym&eacute;nopt&egrave;re y revient aussi, mais toujours par le dehors. &Agrave;
+peine y est-il, que l'Araign&eacute;e d&eacute;campe vers l'ouverture oppos&eacute;e; et
+ainsi de suite, pendant un gros quart d'heure, allant et revenant tous
+les deux d'un bout &agrave; l'autre du cylindre, l'Araign&eacute;e &agrave; l'int&eacute;rieur, le
+Pompile &agrave; l'ext&eacute;rieur.</p>
+
+<p>La proie &eacute;tait de valeur, para&icirc;t-il, car l'hym&eacute;nopt&egrave;re persista
+longtemps dans ses tentatives, toujours d&eacute;jou&eacute;es; il fallut cependant y
+renoncer, ce perp&eacute;tuel jeu de navette d&eacute;routant le chasseur. Le Pompile
+partit, et l'Araign&eacute;e, remise de l'alerte, attendit patiemment les
+moucherons &eacute;tourdis. Que fallait-il &agrave; l'hym&eacute;nopt&egrave;re pour s'emparer de ce
+gibier si convoit&eacute;? Il fallait p&eacute;n&eacute;trer dans le cylindre de verdure,
+dans l'habitacle de l'Araign&eacute;e, et poursuivre celle-ci directement, chez
+elle, au lieu de se maintenir au dehors, allant d'une porte &agrave; la porte
+oppos&eacute;e. Avec une prestesse, une dext&eacute;rit&eacute; comme la sienne, le coup me
+paraissait immanquable: la proie se mouvait gauchement un peu de c&ocirc;t&eacute;
+comme les crabes. Je jugeais le coup facile; le Pompile le jugeait tr&egrave;s
+p&eacute;rilleux. Je suis aujourd'hui de son avis: s'il avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans le
+tuyau de feuilles, la ma&icirc;tresse de c&eacute;ans l'op&eacute;rait par la nuque, et le
+chasseur devenait gibier.</p>
+
+<p>Les ann&eacute;es se passent et le paralyseur d'Araign&eacute;es refuse son secret;
+les circonstances me servent mal, le loisir me manque, de dures
+pr&eacute;occupations m'absorbent. Enfin, dans ma derni&egrave;re ann&eacute;e de s&eacute;jour &agrave;
+Orange, la lumi&egrave;re se fait. J'avais pour enceinte du jardin une vieille
+muraille, noircie, d&eacute;labr&eacute;e par le temps, o&ugrave;, dans les interstices de
+pierres, vivait une population d'Araign&eacute;es, repr&eacute;sent&eacute;e surtout par la
+<i>S&eacute;gestrie perfide</i>. C'est la vulgaire Araign&eacute;e noire, ou Araign&eacute;e des
+caves. Elle est en entier d'un noir intense, sauf les mandibules, qui
+sont d'un superbe vert m&eacute;tallique. Ses deux poignards &agrave; venin semblent
+l'&oelig;uvre d'une fine m&eacute;tallurgie travaillant le bronze. Dans toute
+ma&ccedil;onnerie abandonn&eacute;e, il n'est pas de recoin tranquille, de trou de la
+grosseur du doigt, o&ugrave; ne s'&eacute;tablisse la S&eacute;gestrie. Sa toile est un
+entonnoir tr&egrave;s &eacute;vas&eacute;, dont l'ouverture, de l'ampleur d'un pan tout au
+plus, s'&eacute;tale &agrave; la surface de la muraille, o&ugrave; des fils rayonnants la
+maintiennent fix&eacute;e. &Agrave; cette nappe conique fait suite un tube qui plonge
+dans un trou du mur. Au fond est le r&eacute;fectoire o&ugrave; l'Araign&eacute;e se retire
+pour d&eacute;vorer &agrave; l'aise la proie saisie.</p>
+
+<p>Les deux pattes post&eacute;rieures plong&eacute;es dans le tube pour y prendre appui,
+les six ant&eacute;rieures &eacute;tal&eacute;es autour de l'orifice pour mieux percevoir
+tout &agrave; la ronde les tr&eacute;pidations, signe de quelque gibier, la S&eacute;gestrie
+attend immobile, &agrave; l'entr&eacute;e du goulot de son entonnoir, qu'un insecte
+vienne s'emp&ecirc;trer dans le pi&egrave;ge. De grosses mouches, des &Eacute;ristales, qui
+effleurent de l'aile &eacute;tourdiment quelque fil des rets, sont ses
+habituelles victimes. Aux tr&eacute;moussements du dipt&egrave;re enlac&eacute;, l'Aran&eacute;ide
+accourt ou m&ecirc;me bondit, mais alors retenue par un cordon qui s'&eacute;chappe
+de la fili&egrave;re et dont le bout est fix&eacute; au tube de soie. Ainsi est
+pr&eacute;venue la chute dans un &eacute;lan sur une surface verticale. Mordu en
+arri&egrave;re de la t&ecirc;te, l'&Eacute;ristale succombe &agrave; l'instant, et la S&eacute;gestrie
+l'emporte dans son repaire.</p>
+
+<p>Avec pareille m&eacute;thode et pareils engins de chasse, une embuscade au fond
+d'un gouffre de soie, des lacs rayonnants, un fil de s&ucirc;ret&eacute; qui retient
+le chasseur par l'arri&egrave;re et permet le brusque &eacute;lan sans risque d'une
+chute, la S&eacute;gestrie peut faire capture d'un gibier moins inoffensif
+qu'un &Eacute;ristale. Une Gu&ecirc;pe, dit-on, ne l'intimide pas. Sans en avoir fait
+l'&eacute;preuve, volontiers je le crois, renseign&eacute; comme je le suis sur
+l'audace de l'Aran&eacute;ide.</p>
+
+<p>Cette audace est second&eacute;e par l'activit&eacute; du venin. Il suffit d'avoir vu
+la S&eacute;gestrie prendre quelque mouche de grande taille pour &ecirc;tre convaincu
+du foudroyant effet de ses crochets sur les insectes mordus &agrave; la nuque.
+La mort de l'&Eacute;ristale, emp&ecirc;tr&eacute; dans l'entonnoir de soie, est la mort
+soudaine du Bourdon, p&eacute;n&eacute;trant dans le terrier de la Tarentule. L'effet
+sur l'homme nous est connu par les recherches de A. Dug&egrave;s. &Eacute;coutons le
+courageux exp&eacute;rimentateur.</p>
+
+<p>&laquo;La S&eacute;gestrie perfide ou grande Araign&eacute;e des caves, r&eacute;put&eacute;e venimeuse
+dans nos pays, a &eacute;t&eacute; choisie, dit-il, pour sujet d'exp&eacute;rience
+principale. Elle avait neuf lignes de long, mesur&eacute;e des mandibules aux
+fili&egrave;res. Saisie entre les doigts du c&ocirc;t&eacute; du dos, par les pattes ploy&eacute;es
+et ramass&eacute;es ensemble (c'est ainsi qu'il faut prendre les Aran&eacute;ides
+vivantes, pour &eacute;viter leurs piq&ucirc;res et s'en rendre ma&icirc;tre sans les
+mutiler), je la posai sur diff&eacute;rents objets, sur mes v&ecirc;tements, sans
+qu'elle manifest&acirc;t la moindre envie de nuire; mais &agrave; peine appuy&eacute;e sur
+la peau nue de mon avant-bras, elle en saisit un pli entre ses robustes
+mandibules d'un vert m&eacute;tallique, et y enfon&ccedil;a profond&eacute;ment ses crochets.
+Quelques instants elle y resta suspendue quoique laiss&eacute;e libre; puis
+elle se d&eacute;tacha, tomba et s'enfuit, laissant &agrave; deux lignes de distance
+l'une de l'autre, deux petites plaies rouges, mais &agrave; peine saignantes,
+un peu ecchymos&eacute;es au pourtour, et comparables &agrave; celles que produirait
+une forte &eacute;pingle.</p>
+
+<p>&laquo;Dans le moment de la morsure, la sensation fut assez vive pour m&eacute;riter
+le nom de douleur, et se prolongea pendant cinq &agrave; six minutes encore,
+mais avec moins de force. J'aurais pu la comparer &agrave; celle que produit
+l'ortie dite br&ucirc;lante. Une &eacute;l&eacute;vation blanch&acirc;tre entoura presque
+sur-le-champ les deux piq&ucirc;res, et le pourtour, dans une &eacute;tendue d'un
+pouce de rayon &agrave; peu pr&egrave;s, se colora d'une rougeur &eacute;rysip&eacute;lateuse,
+accompagn&eacute;e d'un tr&egrave;s l&eacute;ger gonflement. Au bout d'une heure et demie,
+tout avait disparu, sauf la trace de piq&ucirc;res, qui persista plusieurs
+jours comme aurait fait toute autre petite blessure. C'&eacute;tait au mois de
+septembre, et par un temps un peu frais. Peut &ecirc;tre les sympt&ocirc;mes
+eussent-ils offert quelque peu plus d'intensit&eacute; dans une saison plus
+chaude.&raquo;</p>
+
+<p>Sans &ecirc;tre grave, l'effet du venin de la S&eacute;gestrie est nettement
+accentu&eacute;. C'est quelque chose qu'une piq&ucirc;re provoquant douleur vive et
+gonflement avec rougeur d'&eacute;rysip&egrave;le. Si l'exp&eacute;rience de Dug&egrave;s nous
+rassure pour notre propre compte, il n'en est pas moins vrai que le
+venin de l'Araign&eacute;e des caves est terrible pour les insectes, soit &agrave;
+cause de la faible masse de la victime, soit &agrave; cause d'une efficacit&eacute;
+sp&eacute;ciale sur une organisation tr&egrave;s diff&eacute;rente de la n&ocirc;tre. Un Pompile,
+bien inf&eacute;rieur &agrave; la S&eacute;gestrie en force et en grosseur, guerroie
+cependant contre l'Araign&eacute;e noire et parvient &agrave; se rendre ma&icirc;tre de ce
+redoutable gibier. C'est le Pompile apical (<i>Pompilus apicalis</i> V.
+Lind.), gu&egrave;re plus long que l'Abeille domestique mais beaucoup plus
+fluet. Il est d'un noir uniforme; ses ailes sont rembrunies, avec le
+bout transparent. Suivons-le dans ses exp&eacute;ditions contre la vieille
+muraille habit&eacute;e par la S&eacute;gestrie, suivons-le des apr&egrave;s-midi enti&egrave;res
+pendant les chaleurs de juillet, et armons-nous de patience, car la
+capture du gibier, p&eacute;rilleuse comme elle est, doit &ecirc;tre longue pour
+l'hym&eacute;nopt&egrave;re.</p>
+
+<p>Le chasseur d'Araign&eacute;es explore minutieusement le mur; il court, il
+sautille, il vole; il va et revient, il passe et repasse. Les antennes
+sont vibrantes; les ailes, relev&eacute;es sur le dos, battent continuellement
+l'une contre l'autre.&mdash;Ah! le voici tout pr&egrave;s d'un entonnoir de
+S&eacute;gestrie. &Agrave; l'instant l'Aran&eacute;ide, jusque-l&agrave; non visible, appara&icirc;t &agrave;
+l'entr&eacute;e du tube; elle &eacute;tale au dehors ses six pattes de devant, pr&ecirc;te &agrave;
+recevoir le chasseur. Loin de fuir devant la redoutable apparition, elle
+guette qui la guette, toute dispos&eacute;e &agrave; faire de son ennemi une proie.
+Devant cette fi&egrave;re contenance, le Pompile recule. Il examine, il tourne
+un instant autour du gibier convoit&eacute;, puis s'&eacute;loigne sans rien tenter.
+Lui parti, la S&eacute;gestrie rentre &agrave; reculons chez elle. Pour la seconde
+fois, l'hym&eacute;nopt&egrave;re passe &agrave; proximit&eacute; d'un entonnoir habit&eacute;. L'Aran&eacute;ide
+aux aguets se montre aussit&ocirc;t sur le seuil de son logis, &agrave; demi hors du
+tube, pr&ecirc;te &agrave; la d&eacute;fense et peut-&ecirc;tre aussi &agrave; l'attaque. Le Pompile
+s'&eacute;loigne, et la S&eacute;gestrie rentre dans son tube. Nouvelle alerte, le
+Pompile revient; nouvelle mena&ccedil;ante d&eacute;monstration de la part de
+l'Araign&eacute;e. Sa voisine, un peu plus tard, fait mieux: tandis que le
+chasseur r&ocirc;de au voisinage de l'entonnoir, elle bondit tout &agrave; coup hors
+du tube, ayant &agrave; la fili&egrave;re le cordon de s&ucirc;ret&eacute; qui la pr&eacute;servera de la
+chute si un faux pas est fait; elle s'&eacute;lance et se jette au-devant du
+Pompile, &agrave; une paire de d&eacute;cim&egrave;tres du trou. L'hym&eacute;nopt&egrave;re, comme effar&eacute;,
+tout aussit&ocirc;t d&eacute;campe; et la S&eacute;gestrie, d'une reculade non moins
+brusque, rentre chez elle.</p>
+
+<p>Voil&agrave; convenons-en, un &eacute;trange gibier: il ne se dissimule pas, il
+s'empresse de se montrer; il ne fuit pas, il se jette au-devant du
+chasseur. Si l'observation s'arr&ecirc;tait l&agrave;, pourrait-on dire qui des deux
+est le chasseur, qui des deux est le chass&eacute;? Ne prendrait-on pas en
+piti&eacute; l'imprudent Pompile? Qu'un fil du traquenard l'enlace par la patte
+et c'en est fait de lui. L'autre sera l&agrave;, le poignardant &agrave; la gorge.
+Quelle est donc sa m&eacute;thode contre la S&eacute;gestrie, toujours sur le
+qui-vive, pr&ecirc;te &agrave; la d&eacute;fense, audacieuse jusqu'&agrave; l'agression!
+&Eacute;tonnerai-je le lecteur en lui disant que ce probl&egrave;me m'a passionn&eacute;,
+qu'il m'a tenu des semaines durant, en contemplation devant la triste
+muraille? Mon r&eacute;cit n'en sera pas moins bref.</p>
+
+<p>&Agrave; diverses reprises, je vois le Pompile brusquement se jeter sur l'une
+des pattes de l'Araign&eacute;e, la saisir avec les mandibules et faire effort
+pour extraire la b&ecirc;te de son tube. C'est un &eacute;lan soudain, un coup de
+surprise de trop courte dur&eacute;e pour permettre &agrave; l'Aran&eacute;ide d'y parer.
+Heureusement les deux pattes d'arri&egrave;re sont cramponn&eacute;es au logis, et la
+S&eacute;gestrie en est quitte pour un soubresaut, car l'autre, l'&eacute;branlement
+donn&eacute;, se h&acirc;te de l&acirc;cher prise: s'il persistait, l'affaire tournerait
+mal. Le coup manqu&eacute;, l'hym&eacute;nopt&egrave;re recommence &agrave; d'autres entonnoirs; il
+reviendra m&ecirc;me au pr&eacute;c&eacute;dent lorsque l'alerte se sera un peu calm&eacute;e.
+Toujours sautillant et voletant, il r&ocirc;de autour de l'embouchure d'o&ugrave; la
+S&eacute;gestrie le surveille, les pattes &eacute;tal&eacute;es. Il &eacute;pie l'instant propice;
+il bondit, happe une patte, tire &agrave; lui et se jette &agrave; l'&eacute;cart. Le plus
+souvent l'Araign&eacute;e tient bon; parfois elle est entra&icirc;n&eacute;e hors du tube, &agrave;
+quelques pouces, mais aussit&ocirc;t elle y rentre &agrave; la faveur sans doute de
+son c&acirc;ble de s&ucirc;ret&eacute; non rompu.</p>
+
+<p>L'intention du Pompile est visible: il veut expulser l'Araign&eacute;e de sa
+forteresse et la projeter au loin. Tant de pers&eacute;v&eacute;rance am&egrave;ne le succ&egrave;s.
+Cette fois-ci cela va bien: d'un &eacute;lan vigoureux et bien calcul&eacute;,
+l'hym&eacute;nopt&egrave;re a extrait la S&eacute;gestrie, qu'il laisse choir &agrave; terre tout
+aussit&ocirc;t. &Eacute;tourdie de sa chute et encore plus d&eacute;moralis&eacute;e une fois hors
+de son embuscade, l'Aran&eacute;ide n'est plus l'audacieux adversaire de
+tant&ocirc;t. Elle rassemble ses pattes et se blottit dans un pli du sol. Le
+chasseur est &agrave; l'instant l&agrave; pour op&eacute;rer l'expuls&eacute;e. &Agrave; peine ai-je le
+temps de m'approcher pour surveiller le drame, que la patiente est
+paralys&eacute;e d'un coup d'aiguillon dans le thorax.</p>
+
+<p>Enfin la voil&agrave;, dans tout son machiav&eacute;lisme, l'astucieuse m&eacute;thode du
+Pompile. Il y a p&eacute;ril de mort pour lui s'il attaque la S&eacute;gestrie dans
+son domicile; l'hym&eacute;nopt&egrave;re en est si convaincu, qu'il se garde bien de
+commettre cette imprudence; mais il sait aussi, qu'une fois d&eacute;log&eacute;e de
+sa demeure, l'Araign&eacute;e est aussi craintive, aussi poltronne qu'elle
+&eacute;tait audacieuse au centre de son entonnoir. Toute sa tactique de guerre
+consiste donc &agrave; d&eacute;loger la b&ecirc;te. Ce point acquis, le reste n'est plus
+rien.</p>
+
+<p>Ainsi doit se comporter le chasseur de Tarentules. Instruit par son
+confr&egrave;re, le Pompile apical, je le vois en esprit sournoisement errer
+autour du bastion de la Lycose. Celle-ci accourt du fond de son
+souterrain, croyant &agrave; l'approche d'un gibier; elle remonte son tube
+vertical, elle &eacute;tale au dehors ses pattes ant&eacute;rieures, pr&ecirc;te &agrave; bondir.
+Mais c'est le Pompile annel&eacute; qui bondit, appr&eacute;hende une patte, tire et
+lance la Lycose hors du trou. C'est d&eacute;sormais proie poltronne, qui se
+laissera poignarder sans songer &agrave; faire usage de ses crochets &agrave; venin.
+La ruse ici triomphe de la force, et cette ruse n'est pas inf&eacute;rieure &agrave;
+la mienne, lorsque, voulant m'emparer de la Tarentule, je lui fais
+mordre un &eacute;pillet plong&eacute; dans le terrier, je l'am&egrave;ne doucement &agrave;
+l'entr&eacute;e, puis d'un mouvement brusque la projette au dehors. Pour
+l'entomologiste comme pour le Pompile, l'essentiel est de faire quitter
+son ch&acirc;teau fort &agrave; l'Aran&eacute;ide. La capture est apr&egrave;s sans difficult&eacute;,
+tant le trouble est profond dans la b&ecirc;te expuls&eacute;e.</p>
+
+<p>Deux points inverses me frappent dans les faits que je viens d'exposer:
+l'astuce du Pompile et la sottise de l'Araign&eacute;e. Que l'hym&eacute;nopt&egrave;re ait
+acquis peu &agrave; peu, comme tr&egrave;s favorable &agrave; sa descendance, son instinct si
+judicieux d'extraire d'abord la proie de son habitacle pour la paralyser
+apr&egrave;s sans p&eacute;ril, je veux bien l'admettre si l'on m'explique pourquoi le
+S&eacute;gestrie, d'un intellect non moins bien dou&eacute; que celui du Pompile, ne
+sait pas encore d&eacute;jouer la ruse depuis si longtemps qu'elle en est
+victime. Que faudrait-il &agrave; l'Araign&eacute;e noire pour &eacute;chapper &agrave; son
+exterminateur? Un rien; il lui suffirait de rentrer dans son tube, au
+lieu de venir se poster en sentinelle, &agrave; l'entr&eacute;e, toutes les fois que
+l'ennemi passe dans les environs. C'est tr&egrave;s courageux de sa part, je
+l'avoue; mais c'est aussi tr&egrave;s p&eacute;rilleux. Sur l'une des pattes &eacute;tal&eacute;es
+dehors pour la d&eacute;fense et l'attaque, le Pompile va fondre, et l'assi&eacute;g&eacute;e
+p&eacute;rira par son audace. Cette posture est bonne dans l'attente d'une
+proie, mais l'hym&eacute;nopt&egrave;re n'est pas un gibier; c'est un ennemi, et des
+plus &agrave; craindre. L'Aran&eacute;ide ne l'ignore pas. &Agrave; sa vue, au lieu de se
+camper cr&acirc;nement mais sottement sur le seuil de sa porte, que ne
+recule-t-elle au fond de sa forteresse, o&ugrave; l'autre ne viendrait pas
+l'attaquer? L'exp&eacute;rience des g&eacute;n&eacute;rations accumul&eacute;es aurait d&ucirc; lui
+apprendre cette tactique si &eacute;l&eacute;mentaire et d'un int&eacute;r&ecirc;t sans &eacute;gal pour
+la prosp&eacute;rit&eacute; de sa race. Si le Pompile a perfectionn&eacute; sa m&eacute;thode
+d'attaque, pourquoi la S&eacute;gestrie n'a-t-elle pas perfectionn&eacute; sa m&eacute;thode
+de d&eacute;fense? Est-ce que les si&egrave;cles de si&egrave;cles auraient avantageusement
+modifi&eacute; l'un sans parvenir &agrave; modifier l'autre? L&agrave; je ne comprends plus,
+ce qui s'appelle plus. Et tout na&iuml;vement je me dis: &laquo;Puisqu'il faut des
+Araign&eacute;es aux Pompiles, de tout temps ceux-ci ont poss&eacute;d&eacute; leur patiente
+astuce et les autres leur sotte audace.&raquo; C'est pu&eacute;ril, si l'on veut, peu
+conforme aux vis&eacute;es transcendantes des th&eacute;ories &agrave; la mode; il n'y a l&agrave;
+ni objectif ni subjectif, ni adaptation ni diff&eacute;renciation, ni atavisme
+ni transformisme; soit, mais du moins je comprends.</p>
+
+<p>Revenons aux m&oelig;urs du Pompile apical. Sans m'attendre &agrave; des r&eacute;sultats
+de quelque int&eacute;r&ecirc;t, car en captivit&eacute; les talents respectifs du
+d&eacute;pr&eacute;dateur et de la proie paraissent sommeiller, j'ai mis en pr&eacute;sence,
+dans un large flacon, l'hym&eacute;nopt&egrave;re et la S&eacute;gestrie. L'Aran&eacute;ide et son
+ennemi se fuient mutuellement, aussi craintifs l'un que l'autre. Par
+quelques secousses m&eacute;nag&eacute;es, je les am&egrave;ne &agrave; se toucher. La S&eacute;gestrie,
+par moments, saisit le Pompile, qui se pelotonne de son mieux, sans
+chercher &agrave; faire usage de son dard; elle le roule entre ses pattes et
+m&ecirc;me entre ses pinces, mais ne para&icirc;t le faire qu'avec r&eacute;pugnance. Une
+fois, je la vois se coucher sur le dos, et maintenir le Pompile
+au-dessus d'elle, &agrave; distance autant qu'elle le peut, tout en le roulant
+entre les pattes ant&eacute;rieures, le m&acirc;chonnant entre les mandibules.
+L'hym&eacute;nopt&egrave;re, soit adresse de sa part, soit frayeur de l'Aran&eacute;ide, sort
+promptement de dessous les redoutables crochets, s'&eacute;loigne un peu et ne
+para&icirc;t pas trop se soucier des bourrades qu'il vient de recevoir. Il se
+lustre tranquillement les ailes, il se frise les antennes en les tirant
+tandis qu'il les maintient &agrave; terre sous ses tarses ant&eacute;rieurs. L'attaque
+de la S&eacute;gestrie, stimul&eacute;e par mes secousses, se r&eacute;it&egrave;re une dizaine de
+fois, et le Pompile s'&eacute;chappe toujours des crochets venimeux sans avoir
+rien &eacute;prouv&eacute;, comme s'il &eacute;tait invuln&eacute;rable.</p>
+
+<p>L'est-il, en effet? En aucune mani&egrave;re, nous en aurons bient&ocirc;t la preuve;
+s'il se retire sain et sauf, c'est que l'Aran&eacute;ide n'use pas de ses
+crochets. Il y a l&agrave; une sorte de suspension d'armes, une convention
+tacite de s'interdire les coups mortels; ou plut&ocirc;t, il y a
+d&eacute;moralisation par la captivit&eacute;, et les deux adversaires ne sont plus
+d'humeur assez belliqueuse pour jouer du stylet. La qui&eacute;tude du Pompile,
+qui continue &agrave; se friser cr&acirc;nement en face de la S&eacute;gestrie, me rassure
+sur le sort de mon prisonnier; pour plus de s&ucirc;ret&eacute; cependant, je lui
+jette un chiffon de papier, dans les plis duquel il trouvera refuge
+pendant la nuit. Il s'y installe, &agrave; l'abri de l'Araign&eacute;e. Le lendemain,
+je le trouve mort. Pendant la nuit, la S&eacute;gestrie, aux habitudes
+nocturnes, avait repris son audace et poignard&eacute; son ennemi. Je le
+soup&ccedil;onnais bien que les r&ocirc;les pouvaient s'intervertir! Le bourreau
+d'hier est la victime d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>Je remplace le Pompile par une Abeille domestique. Le t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te ne fut
+pas long. Deux heures plus tard, l'Abeille &eacute;tait morte, mordue par
+l'Araign&eacute;e. Un &Eacute;ristale a le m&ecirc;me sort. La S&eacute;gestrie cependant ne touche
+&agrave; aucun des deux cadavres, pas plus qu'elle n'avait touch&eacute; au cadavre du
+Pompile. Dans ces meurtres, la captive para&icirc;t n'avoir eu d'autre but que
+de se d&eacute;barrasser d'un voisin turbulent. Quand viendra l'app&eacute;tit,
+peut-&ecirc;tre les victimes seront-elles utilis&eacute;es? Elles ne le furent pas,
+et par ma faute. Je mis dans le flacon un Bourdon de moyenne taille. Un
+jour plus tard, l'Araign&eacute;e &eacute;tait morte; son rude compagnon de captivit&eacute;
+avait fait le coup.</p>
+
+<p>Terminons l&agrave; ces duels, irr&eacute;guliers dans la prison de verre, et
+compl&eacute;tons l'histoire du Pompile que nous avons laiss&eacute; au pied de la
+muraille avec la S&eacute;gestrie paralys&eacute;e. Il abandonne la proie &agrave; terre pour
+revenir au mur. Il visite un &agrave; un les entonnoirs de l'Araign&eacute;e, sur
+lesquels il marche avec la m&ecirc;me aisance que sur la pierre; il inspecte
+les tubes de soie, il y plonge les antennes, sonde exploratrice; il y
+p&eacute;n&egrave;tre sans la moindre h&eacute;sitation. D'o&ugrave; lui vient maintenant cette
+t&eacute;m&eacute;rit&eacute; de s'engager ainsi dans les repaires de la S&eacute;gestrie? Tout &agrave;
+l'heure, il &eacute;tait d'une r&eacute;serve extr&ecirc;me; en ce moment, il semble
+insoucieux du p&eacute;ril. C'est qu'il n'y a pas p&eacute;ril en r&eacute;alit&eacute;.
+L'hym&eacute;nopt&egrave;re visite des domiciles sans habitants. Quand il s'engouffre
+dans un tube de soie, il sait tr&egrave;s bien qu'il n'y a personne, car si la
+S&eacute;gestrie &eacute;tait pr&eacute;sente, elle aurait d&eacute;j&agrave; paru sur le seuil du logis.
+La propri&eacute;taire ne se montrant pas au premier &eacute;branlement des fils du
+voisinage, c'est la preuve certaine que le tube est vacant; et le
+Pompile s'y engage en toute s&eacute;curit&eacute;. Je recommanderai aux observateurs
+futurs de ne pas prendre les recherches actuelles pour des man&oelig;uvres de
+chasse. Je l'ai dit et je le r&eacute;p&egrave;te: jamais le Pompile ne p&eacute;n&egrave;tre dans
+l'embuscade de soie tant que l'Araign&eacute;e s'y trouve.</p>
+
+<p>Parmi les entonnoirs visit&eacute;s, l'un para&icirc;t lui convenir plus que les
+autres il y revint souvent au cours de ses recherches, qui durent bien
+pr&egrave;s d'une heure. Entre temps, il accourt &agrave; l'Araign&eacute;e, gisant &agrave; terre;
+il la visite, la tiraille, la rapproche un peu de mur, puis la quitte
+pour mieux reconna&icirc;tre le tube objet de ses pr&eacute;dilections. Enfin il
+revient &agrave; la S&eacute;gestrie et la saisit par le bout du ventre. La proie est
+si lourde, qu'il peut &agrave; grande peine la remuer sur le sol horizontal.
+Deux pouces le s&eacute;parent de la muraille. Il y arrive non sans efforts, et
+n&eacute;anmoins, une fois le mur atteint, la besogne s'accomplit prestement.
+Ant&eacute;e, fils de la Terre, dans sa lutte contre Hercule, reprenait,
+dit-on, vigueur, chaque fois que ses pieds touchaient le sol; le
+Pompile, fils de la muraille, semble d&eacute;cupler ses forces une fois qu'il
+a pris pied sur la ma&ccedil;onnerie.</p>
+
+<p>Voici qu'en effet l'hym&eacute;nopt&egrave;re hisse sa proie &agrave; reculons, sa proie
+&eacute;norme qui pendille. Il grimpe tant&ocirc;t sur un plan vertical, tant&ocirc;t sur
+un plan inclin&eacute;, suivant l'in&eacute;gale surface des pierres. Il franchit des
+intervalles o&ugrave; il lui faut marcher le dos en bas, tandis que le gibier
+oscille dans le vide. Rien ne l'arr&ecirc;te; il monte toujours, jusqu'&agrave; une
+paire de m&egrave;tres de hauteur, sans choisir le sentier, sans apercevoir le
+but puisqu'il progresse &agrave; reculons. L&agrave; une corniche se pr&eacute;sente,
+reconnue &agrave; l'avance sans doute et atteinte malgr&eacute; les difficult&eacute;s d'une
+ascension qui ne permettait pas de la voir. Le Pompile y d&eacute;pose son
+gibier. Le tube de soie qu'il visitait avec tant d'affection n'est qu'&agrave;
+une paire de d&eacute;cim&egrave;tres. Il y va, il visite rapidement et retourne &agrave;
+l'Araign&eacute;e, qu'il introduit enfin dans le tube.</p>
+
+<p>Peu apr&egrave;s, je le vois ressortir. Il cherche &ccedil;&agrave; et l&agrave;, sur la muraille,
+quelques morceaux de mortier, deux ou trois, assez volumineux, qu'il
+transporte pour une cl&ocirc;ture. L'&oelig;uvre est finie. Il s'envole.</p>
+
+<p>Le lendemain, je visite cet &eacute;trange terrier. L'Araign&eacute;e est au fond du
+tube de soie, isol&eacute;e de partout comme sur un hamac. L'&oelig;uf de
+l'hym&eacute;nopt&egrave;re est coll&eacute;, non &agrave; la face ventrale de la victime, mais bien
+&agrave; la face dorsale, vers le milieu, pr&egrave;s de la naissance de l'abdomen. Il
+est blanc, cylindrique et d'une paire de millim&egrave;tres de longueur. Les
+quelques fragments de mortier que j'ai vu transporter n'ont servi qu'&agrave;
+obstruer tr&egrave;s grossi&egrave;rement la chambre de soie du fond. Ainsi le Pompile
+apical d&eacute;pose sa proie et son &oelig;uf non dans un terrier, son &oelig;uvre &agrave;
+lui, mais dans la demeure m&ecirc;me de l'Araign&eacute;e. Peut-&ecirc;tre le tube de soie
+appartient-il &agrave; la victime, qui fournit &agrave; la fois les vivres et le
+logement. Quel g&icirc;te pour la larve de ce Pompile: la chaude retraite et
+le douillet hamac de la S&eacute;gestrie!</p>
+
+<p>Voil&agrave; donc d&eacute;j&agrave; deux chasseurs d'Araign&eacute;es, le Pompile annel&eacute; et le
+Pompile apical, qui, non vers&eacute;s dans le m&eacute;tier de mineur, &eacute;tablissent
+leur post&eacute;rit&eacute; &agrave; peu de frais dans les trous accidentels des murailles,
+ou m&ecirc;me dans le repaire de l'Aran&eacute;ide dont se nourrit la larve. &Agrave; ces
+logis, acquis sans fatigue, ils font un simulacre de cl&ocirc;ture avec
+quelques fragments de mortier. Mais gardons-nous de g&eacute;n&eacute;raliser ce mode
+exp&eacute;ditif d'&eacute;tablissement. D'autres Pompiles sont de vrais fouisseurs,
+qui vaillamment se creusent un terrier dans le sol, &agrave; une paire de
+pouces de profondeur. De ce nombre est le Pompile &agrave; huit points
+(<i>Pompilus octopunctatus</i> Panz.), &agrave; livr&eacute;e noire et jaune, les ailes
+ambr&eacute;es, rembrunies au bout. Pour gibier, il choisit les Epeires
+(<i>Epeira fasciata, Epeira sericea</i>), grosses Araign&eacute;es superbement
+orn&eacute;es, qui se tiennent &agrave; l'aff&ucirc;t au centre de leurs grandes toiles
+verticales. Ses m&oelig;urs ne me sont pas assez connues pour que je puisse
+les d&eacute;crire; j'ignore surtout ses pratiques de chasse. Mais sa demeure
+m'est famili&egrave;re: c'est un terrier, que j'ai vu commencer, parachever et
+cl&ocirc;turer suivant l'habituelle m&eacute;thode des fouisseurs.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#table">XIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LES HABITANTS DE LA RONCE</a></h3>
+
+
+<p>Lorsqu'il &eacute;monde sa haie, dont le f&eacute;roce fouillis d&eacute;borde sur le chemin,
+le paysan tronque, &agrave; quelques pans du sol, les lianes de la ronce, et
+laisse en place la base de la tige, qui ne tarde pas &agrave; se dess&eacute;cher. Ces
+bouts de ronce, qu'abrite et d&eacute;fend l'&eacute;pineux fourr&eacute;, sont recherch&eacute;s
+d'une foule d'hym&eacute;nopt&egrave;res pour l'&eacute;tablissement de leur famille. Le
+tron&ccedil;on, devenu aride, offre &agrave; qui sait l'exploiter un logis hygi&eacute;nique,
+o&ugrave; n'est pas &agrave; craindre l'humidit&eacute; de la s&egrave;ve; sa moelle, tendre et
+volumineuse, se pr&ecirc;te &agrave; un travail facile; son bout sectionn&eacute; pr&eacute;sente
+un point d'attaque, qui permet d'atteindre imm&eacute;diatement le filon de peu
+de r&eacute;sistance sans ouvrir une voie &agrave; travers la dure enceinte ligneuse.
+Pour beaucoup d'hym&eacute;nopt&egrave;res, collecteurs de miel ou d&eacute;pr&eacute;dateurs, c'est
+donc une trouvaille de prix qu'une pareille tige s&egrave;che, lorsqu'elle est
+d'un diam&egrave;tre assorti &agrave; la taille de qui veut y &eacute;lire domicile; c'est de
+plus un int&eacute;ressant sujet d'&eacute;tude pour l'entomologiste qui, l'hiver, un
+s&eacute;cateur &agrave; la main, peut s'amasser dans les haies un fagot riche en
+petites merveilles d'industrie. La visite aux ronciers est depuis
+longtemps un de mes passe-temps favoris pendant les loisirs de la
+mauvaise saison; et il est rare qu'un aper&ccedil;u nouveau, un fait inattendu,
+ne me d&eacute;dommage de mes accrocs &agrave; l'&eacute;piderme.</p>
+
+<p>Mes relev&eacute;s, qui sont fort loin encore d'&ecirc;tre complets, &eacute;num&egrave;rent une
+trentaine d'esp&egrave;ces habitant la ronce, autour de mon habitation;
+d'autres observateurs, plus assidus que moi, explorant une autre r&eacute;gion
+et dans un rayon plus &eacute;tendu que le mien, en ont d&eacute;nombr&eacute; une
+cinquantaine. Je donne en note la s&eacute;rie compl&egrave;te des esp&egrave;ces que j'ai
+reconnues.<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a></p>
+
+
+<p>Il y a l&agrave; des corps de m&eacute;tier fort divers. Les uns, plus industrieux,
+mieux outill&eacute;s, enl&egrave;vent la moelle de la tige s&egrave;che et obtiennent ainsi
+une galerie cylindrique et verticale, dont la longueur peut atteindre
+jusqu'&agrave; pr&egrave;s d'une coud&eacute;e. Cet &eacute;tui est ensuite divis&eacute;, par des
+cloisons, en &eacute;tages plus ou moins nombreux, dont chacun est la loge
+d'une larve.&mdash;D'autres, moins bien dou&eacute;s en force et en outils, mettent
+&agrave; profit les vieilles galeries d'autrui, galeries abandonn&eacute;es apr&egrave;s
+avoir servi de demeure &agrave; la famille de leur constructeur. Leur seul
+travail consiste &agrave; r&eacute;parer un peu la masure, &agrave; d&eacute;blayer le canal des
+ruines encombrantes, telles que d&eacute;bris de cocons et d&eacute;combre de
+planchers &eacute;croul&eacute;s, enfin &agrave; &eacute;difier de nouvelles cloisons, tant&ocirc;t avec
+une p&acirc;te de terre argileuse, tant&ocirc;t avec un b&eacute;ton form&eacute; de ratissures de
+moelle que cimente une goutte de salive.</p>
+
+<p>On reconna&icirc;t ces habitations d'emprunt &agrave; l'in&eacute;gal d&eacute;veloppement des
+&eacute;tages. Quand il a lui-m&ecirc;me for&eacute; le canal, l'ouvrier est &eacute;conome de
+l'espace; il sait ce que cela co&ucirc;te de peine &agrave; obtenir. Les loges sont
+alors pareilles, de capacit&eacute; convenable pour l'habitant, sans
+exag&eacute;ration en plus ou en moins. Dans cet &eacute;tui, o&ugrave; s'est d&eacute;pens&eacute; le
+travail assidu de semaines enti&egrave;res, il convient de loger le plus grand
+nombre de larves que possible, tout en laissant &agrave; chacune l'espace
+n&eacute;cessaire. L'ordre dans la superposition des &eacute;tages, l'&eacute;conomie dans
+les distances sont alors de r&egrave;gle absolue.</p>
+
+<p>Mais le gaspillage est visible quand l'hym&eacute;nopt&egrave;re utilise une ronce
+creus&eacute;e par un autre. Tel est le cas du <i>Tripoxylon figulus</i>. Pour
+obtenir les magasins o&ugrave; il d&eacute;pose ses maigres rations d'araign&eacute;es, il
+d&eacute;coupe son cylindre d'emprunt en loges tr&egrave;s in&eacute;gales, au moyen de
+minces cloisons d'argile. Les unes ont un centim&egrave;tre environ, longueur
+convenable pour l'insecte; les autres se prolongent jusqu'&agrave; deux pouces.
+&Agrave; ces vastes salles, si disproportionn&eacute;es avec l'habitant, se reconna&icirc;t
+l'insouciante prodigalit&eacute; d'un propri&eacute;taire de hasard, &agrave; qui la
+propri&eacute;t&eacute; n'a rien co&ucirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Ouvriers de premi&egrave;re main, ou bien ouvriers retouchant le travail
+d'autrui, ils ont tous leurs parasites, qui constituent la troisi&egrave;me
+cat&eacute;gorie des habitants de la ronce. Ceux-ci n'ont ni galeries &agrave;
+creuser, ni provisions &agrave; faire: ils d&eacute;posent leur &oelig;uf dans une cellule
+&eacute;trang&egrave;re, et leur larve se nourrit, soit des provisions, soit de la
+larve m&ecirc;me du l&eacute;gitime propri&eacute;taire.</p>
+
+<p>En t&ecirc;te de cette population, pour le fini comme pour l'ampleur du
+travail, se trouve l'Osmie trident&eacute;e (<i>Osmia tridentata</i> Duf. et P&eacute;r.),
+dont j'aurai &agrave; m'occuper sp&eacute;cialement dans ce chapitre. Sa galerie, du
+calibre d'un crayon, descend parfois jusqu'&agrave; une coud&eacute;e de profondeur.
+Elle est d'abord presque exactement cylindrique; mais, au cours de
+l'approvisionnement, des retouches se font qui la modifient un peu &agrave; des
+distances g&eacute;om&eacute;triquement d&eacute;termin&eacute;es. Le travail de forage n'a pas
+grand int&eacute;r&ecirc;t. Au mois de juillet, on voit l'insecte, camp&eacute; sur un bout
+de ronce attaquer la moelle et y creuser un puits. Celui-ci devenu assez
+profond, l'Osmie y descend, arrache quelques parcelles de moelle et
+remonte pour rejeter sa charge au dehors. Cette &oelig;uvre monotone se
+continue jusqu'&agrave; ce que l'hym&eacute;nopt&egrave;re ait jug&eacute; la galerie assez longue,
+ou bien, ce qui arrive fr&eacute;quemment, jusqu'&agrave; ce qu'il soit arr&ecirc;t&eacute; par un
+n&oelig;ud infranchissable.</p>
+
+<p>Viennent apr&egrave;s la p&acirc;t&eacute;e de miel, la ponte et le cloisonnement, op&eacute;ration
+d&eacute;licate &agrave; laquelle l'insecte proc&egrave;de par degr&eacute;s de la base au sommet.
+Au fond de la galerie un amas de miel est d&eacute;pos&eacute;, et sur cet amas un
+&oelig;uf est pondu; puis une cloison est construite pour s&eacute;parer cette loge
+des suivantes, car chaque larve doit avoir sa chambre sp&eacute;ciale, d'un
+centim&egrave;tre et demi environ de longueur, sans communication aucune avec
+les chambres voisines. Cette cloison a pour mat&eacute;riaux de la ratissure de
+moelle de ronce, qu'agglutine et met en p&acirc;te une humeur fournie par
+l'appareil salivaire. O&ugrave; prendre ces mat&eacute;riaux? L'Osmie ira-t-elle
+recueillir au dehors, &agrave; terre, les d&eacute;blais qu'elle a rejet&eacute;s en forant
+le cylindre? &Eacute;conome de son temps, elle a mieux &agrave; faire que de ramasser
+sur le sol les parcelles &eacute;parpill&eacute;es. Le canal, ai-je dit, est d'abord
+tout d'une venue, &agrave; peu pr&egrave;s cylindrique; sa paroi conserve encore une
+mince couche de moelle. Voil&agrave; les r&eacute;serves que l'Osmie, en constructeur
+pr&eacute;voyant, s'est m&eacute;nag&eacute;es pour &eacute;difier les cloisons. Du bout des
+mandibules, elle ratisse donc autour d'elle, mais dans une longueur
+d&eacute;termin&eacute;e, celle qui correspond &agrave; la loge suivante; de plus, elle
+conduit son travail de fa&ccedil;on &agrave; creuser davantage la partie moyenne et &agrave;
+laisser r&eacute;tr&eacute;cies les deux extr&eacute;mit&eacute;s. Au canal cylindrique du d&eacute;but,
+ainsi succ&egrave;de, dans la partie travaill&eacute;e, une cavit&eacute; ovo&iuml;de tronqu&eacute;e aux
+deux bouts, un espace en forme de tonnelet. Cet espace sera la seconde
+cellule.</p>
+
+<p>Quant aux d&eacute;blais, ils sont utilis&eacute;s sur place, ils servent &agrave; la
+construction de l'opercule qui sert de plafond &agrave; la loge pr&eacute;c&eacute;dente et
+de plancher &agrave; la loge qui suit. Nos entrepreneurs ne combineraient pas
+mieux pour bien utiliser le temps des travailleurs. Sur le plancher
+ainsi obtenu, une autre ration de miel est d&eacute;pos&eacute;e, et &agrave; la surface de
+la p&acirc;t&eacute;e un &oelig;uf est pondu. Enfin, au r&eacute;tr&eacute;cissement sup&eacute;rieur du
+tonnelet, une cloison est construite avec les ratissures fournies par la
+confection finale de la troisi&egrave;me loge, elle-m&ecirc;me fa&ccedil;onn&eacute;e en ovo&iuml;de
+tronqu&eacute;. Ainsi se poursuit l'&oelig;uvre, loge par loge, chacune d'elles
+fournissant la mati&egrave;re de la cloison qui la s&eacute;pare de la pr&eacute;c&eacute;dente.
+Parvenue au bout du cylindre, l'Osmie tamponne l'&eacute;tui avec une &eacute;paisse
+couche de la m&ecirc;me p&acirc;te &agrave; cloisons. Et c'est fini pour ce bout de ronce;
+l'hym&eacute;nopt&egrave;re n'y reviendra plus. Si les ovaires ne sont pas encore
+&eacute;puis&eacute;s, d'autres tiges s&egrave;ches seront exploit&eacute;es de la m&ecirc;me mani&egrave;re.</p>
+
+<p>Le nombre de loges varie beaucoup, suivant les qualit&eacute;s de la tige. Si
+le bout de ronce est long, r&eacute;gulier, sans n&oelig;uds, on peut en compter une
+quinzaine; c'est du moins le chiffre le plus &eacute;lev&eacute; que m'aient fourni
+mes observations. Pour bien juger de l'am&eacute;nagement, il faut fendre la
+tige en long, pendant l'hiver, alors que les provisions sont depuis
+longtemps consomm&eacute;es, et que les larves sont encloses dans leurs cocons.
+On voit que l'&eacute;tui est divis&eacute;, &agrave; des distances &eacute;gales, par de l&eacute;gers
+&eacute;tranglements dans chacun desquels est fix&eacute; un disque circulaire, une
+cloison d'un millim&egrave;tre &agrave; deux d'&eacute;paisseur. Les chambres que ces
+cloisons s&eacute;parent sont autant de tonnelets, exactement remplis par un
+cocon roux, translucide, &agrave; travers lequel se voit la larve, recourb&eacute;e en
+hame&ccedil;on. On dirait un grossier chapelet d'ambre, &agrave; grains ovo&iuml;des,
+contigus par leurs bouts tronqu&eacute;s.</p>
+
+<p>Dans ce chapelet de cocons, quel est le plus vieux, quel est le plus
+jeune? Le plus vieux est &eacute;videmment celui du fond, celui de la cellule
+la premi&egrave;re construite; le plus jeune est celui qui termine en haut la
+s&eacute;rie, celui de la derni&egrave;re cellule construite. L'a&icirc;n&eacute;e des larves
+commence l'empilement, tout au fond de la galerie; la derni&egrave;re venue le
+termine, &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; sup&eacute;rieure; et les autres se succ&egrave;dent, d'apr&egrave;s
+leur &acirc;ge, de la base au sommet.</p>
+
+<p>Remarquons maintenant que, dans le canal, il ne peut y avoir place, &agrave; la
+m&ecirc;me hauteur, pour deux Osmies &agrave; la fois, car chaque cocon remplit, sans
+intervalle vide, l'&eacute;tage, le tonnelet qui lui appartient; remarquons
+encore que, parvenues &agrave; l'&eacute;tat parfait, les Osmies doivent toutes sortir
+de l'&eacute;tui par le seul orifice que poss&egrave;de le bout de ronce, l'orifice
+d'en haut. Il n'y a l&agrave; qu'un obstacle facile &agrave; surmonter, un tampon de
+moelle agglutin&eacute;e, dont les mandibules de l'insecte ont ais&eacute;ment raison.
+En bas, la tige n'offre aucune voie pr&eacute;par&eacute;e; d'ailleurs elle se
+prolonge ind&eacute;finiment sous terre, par les racines. Partout ailleurs est
+l'enceinte ligneuse, en g&eacute;n&eacute;ral trop dure et trop &eacute;paisse pour &ecirc;tre
+for&eacute;e. C'est donc in&eacute;vitable: toutes les Osmies, quand viendra le moment
+de quitter la demeure, doivent sortir par le haut; et comme l'&eacute;troitesse
+du canal s'oppose au passage de l'insecte qui pr&eacute;c&egrave;de tant que reste en
+place l'insecte qui suit, le d&eacute;m&eacute;nagement doit commencer par le haut, se
+propager de loge en loge et se terminer par le bas. L'ordre de sortie
+est alors l'inverse de l'ordre de primog&eacute;niture; les plus jeunes Osmies
+quittent le nid les premi&egrave;res, et les plus &acirc;g&eacute;es le quittent les
+derni&egrave;res.</p>
+
+<p>L'a&icirc;n&eacute;e, celle du fond, a la premi&egrave;re achev&eacute; sa p&acirc;t&eacute;e de miel et tiss&eacute;
+son cocon. Ant&eacute;rieure &agrave; toutes ses s&oelig;urs dans la s&eacute;rie de ses actes,
+elle a la premi&egrave;re rompu son outre de soie et d&eacute;truit le plafond qui
+cl&ocirc;ture sa chambre; c'est du moins ce que fait pr&eacute;voir la logique des
+choses. Dans son impatience de sortir, comment s'y prendra-t-elle pour
+se lib&eacute;rer? La voie est obstru&eacute;e par les cocons suivants, encore
+intacts. S'ouvrir par la force une trou&eacute;e &agrave; travers le chapelet de ces
+cocons, ce serait exterminer le reste de la nich&eacute;e; la lib&eacute;ration d'une
+seule serait la ruine de toutes les autres. L'insecte est opini&acirc;tre dans
+ses actes, peu scrupuleux dans ses moyens. Si l'hym&eacute;nopt&egrave;re du fond de
+l'&eacute;tui veut quitter le logis, &eacute;pargnera-t-il ceux qui lui font
+barricade?</p>
+
+<p>La difficult&eacute; est grande, on le comprend; elle semble insurmontable. Un
+soup&ccedil;on vient alors &agrave; l'esprit: on se demande si la sortie du cocon ou
+l'&eacute;closion s'accomplit r&eacute;ellement d'apr&egrave;s l'ordre de la primog&eacute;niture.
+Ne pourrait-il arriver, par une exception bien singuli&egrave;re il est vrai,
+mais n&eacute;cessaire en de telles conditions, que la moins &acirc;g&eacute;e des Osmies
+rompit son cocon la premi&egrave;re, et la plus &acirc;g&eacute;e la derni&egrave;re; enfin, que
+l'&eacute;closion se propage&acirc;t d'une chambre &agrave; la suivante en sens inverse de
+celui que supposerait l'&acirc;ge? Alors toute difficult&eacute; serait aplanie:
+chaque Osmie, &agrave; mesure qu'elle d&eacute;chirerait sa prison de soie, trouverait
+une voie libre devant elle, les Osmies plus voisines de l'issue &eacute;tant
+d&eacute;j&agrave; sorties. Mais est-ce bien ainsi que les choses se passent? Nos
+vues, bien souvent, ne concordent pas avec ce que pratique l'insecte;
+m&ecirc;me pour ce qui nous para&icirc;t tr&egrave;s logique, il est prudent de voir avant
+de rien affirmer. L. Dufour n'a pas eu cette prudence lorsqu'il s'est
+occup&eacute;, le premier, de ce petit probl&egrave;me. Il nous raconte les m&oelig;urs
+d'un Odyn&egrave;re (<i>Odynerus rubicola</i> Duf.), qui empile dans le canal d'une
+tige s&egrave;che de ronce des cellules ma&ccedil;onn&eacute;es avec de la terre; et plein
+d'enthousiasme pour son industrieux hym&eacute;nopt&egrave;re, il ajoute:</p>
+
+<p>&laquo;Comment concevez-vous que dans une file de huit coques de ciment,
+plac&eacute;es bout &agrave; bout et &eacute;troitement enclav&eacute;es dans un &eacute;tui de bois, la
+plus inf&eacute;rieure, qui a &eacute;t&eacute; incontestablement construite la premi&egrave;re, qui
+renferme par cons&eacute;quent le premier-n&eacute; des &oelig;ufs et qui d'apr&egrave;s les lois
+ordinaires devrait mettre au jour le premier insecte ail&eacute;, comment
+concevez-vous, dis-je, que la larve de cette premi&egrave;re coque ait re&ccedil;u
+mission d'abdiquer sa primog&eacute;niture et de n'accomplir sa m&eacute;tamorphose
+compl&egrave;te qu'apr&egrave;s tous ses pu&icirc;n&eacute;s? Quelles sont les conditions mises en
+&oelig;uvre pour amener un r&eacute;sultat si contraire, en apparence, aux lois de
+la nature? Abaissez votre orgueil devant le fait, et confessez votre
+ignorance plut&ocirc;t que de vouloir sauver votre embarras par de vaines
+explications!</p>
+
+<p>&laquo;Si le premier &oelig;uf pondu par l'industrieuse m&egrave;re e&ucirc;t d&ucirc; &ecirc;tre le
+premier-n&eacute; des Odyn&egrave;res, il aurait fallu que celui-ci, pour voir la
+lumi&egrave;re aussit&ocirc;t apr&egrave;s avoir acquis des ailes, e&ucirc;t la facult&eacute; ou de
+faire une br&egrave;che aux flancs de la double paroi de sa prison, ou de
+perforer de bout &agrave; fond les sept coques qui le pr&eacute;c&egrave;dent, pour sortir
+par la troncature de la tige de ronce. Or, la nature, en lui refusant
+les moyens d'une &eacute;vasion lat&eacute;rale, n'a pas pu permettre non plus une
+violente trou&eacute;e directe, qui e&ucirc;t amen&eacute; in&eacute;vitablement le sacrifice de
+sept membres d'une m&ecirc;me famille au salut d'un fils unique. Aussi
+ing&eacute;nieuse dans ses plans que f&eacute;conde dans ses ressources, elle a d&ucirc;
+pr&eacute;voir et pr&eacute;venir toutes les difficult&eacute;s; elle a voulu que le dernier
+berceau construit donn&acirc;t le premier-n&eacute;; que celui-ci fray&acirc;t la route au
+second de ses fr&egrave;res, le second au troisi&egrave;me, et ainsi de suite. C'est
+effectivement dans cet ordre successif qu'a lieu la naissance de nos
+Odyn&egrave;res de la ronce.&raquo;</p>
+
+<p>Oui, mon v&eacute;n&eacute;r&eacute; ma&icirc;tre, j'accorderai sans h&eacute;siter que les habitants de
+la ronce sortent de leur &eacute;tui dans un ordre inverse de celui de l'&acirc;ge,
+le plus jeune le premier, le plus &acirc;g&eacute; le dernier, sinon toujours, du
+moins tr&egrave;s souvent. Mais l'&eacute;closion, et j'entends par l&agrave; la sortie du
+cocon, se fait-elle dans le m&ecirc;me ordre? L'&eacute;volution de l'a&icirc;n&eacute;e est-elle
+en retard sur celle du pu&icirc;n&eacute;, afin que chacun donne &agrave; ceux qui lui
+barreraient le passage le temps de se lib&eacute;rer et de laisser la voie
+praticable? Je crains bien que la logique n'ait fourvoy&eacute; vos
+cons&eacute;quences en dehors de la r&eacute;alit&eacute;. Rationnellement rien de plus
+juste, rien de plus rigoureux que vos d&eacute;ductions, cher ma&icirc;tre; et
+pourtant il faut renoncer &agrave; l'&eacute;trange inversion que vous invoquez. Aucun
+des hym&eacute;nopt&egrave;res de la ronce que j'ai exp&eacute;riment&eacute;s ne se comporte ainsi.
+Je ne sais rien de personnel sur l'Odyn&egrave;re rubicole, qui para&icirc;t &eacute;tranger
+&agrave; ma r&eacute;gion; mais comme la m&eacute;thode de sortie doit &ecirc;tre &agrave; peu pr&egrave;s la
+m&ecirc;me quand l'habitation est identique, il suffit, je crois,
+d'exp&eacute;rimenter quelques-uns des habitants de la ronce pour savoir
+l'histoire g&eacute;n&eacute;rale des autres.</p>
+
+<p>Mes &eacute;tudes porteront de pr&eacute;f&eacute;rence sur l'Osmie trident&eacute;e, qui, par sa
+vigueur et le nombre de ses loges dans une m&ecirc;me tige, se pr&ecirc;te mieux que
+les autres aux &eacute;preuves du laboratoire. Le premier fait &agrave; reconna&icirc;tre,
+c'est l'ordre d'&eacute;closion. Dans un tube de verre, ferm&eacute; par un bout,
+ouvert &agrave; l'autre et d'un calibre &agrave; peu pr&egrave;s &eacute;gal &agrave; celui de la galerie &agrave;
+l'Osmie, j'empile, exactement dans leur ordre naturel, la dizaine de
+cocons, plus ou moins, que j'extrais d'un bout de ronce. Cette op&eacute;ration
+est faite en hiver. Les larves sont alors, depuis longtemps, encloses
+dans leur outre de soie. Pour s&eacute;parer les cocons entre eux, j'emploie
+des cloisons artificielles consistant en rondelles de sorgho &agrave; balais,
+d'un demi-centim&egrave;tre environ d'&eacute;paisseur. La mati&egrave;re est une moelle
+blanche, d&eacute;pouill&eacute;e de son enveloppe fibreuse, et facilement attaquable
+par les mandibules de l'Osmie. Mes diaphragmes d&eacute;passent de beaucoup en
+&eacute;paisseur les cloisons naturelles; c'est avantageux, ainsi qu'on va le
+voir; du reste, il ne sera pas ais&eacute; de faire usage de plus faibles, car
+ces rondelles doivent pouvoir supporter la pression du refouloir qui les
+met en place dans le tube. D'autre part, l'exp&eacute;rience m'a d&eacute;montr&eacute; que
+l'Osmie en a facilement raison quand il s'agit d'y faire br&egrave;che.</p>
+
+<p>Pour &eacute;viter l'acc&egrave;s de la lumi&egrave;re, qui troublerait mes insectes,
+destin&eacute;s &agrave; passer, leur vie larvaire dans une obscurit&eacute; compl&egrave;te,
+j'enveloppe le tube d'un &eacute;pais fourreau de papier, facile &agrave; retirer et &agrave;
+remettre quand le moment de l'observation sera venu. Enfin les tubes
+ainsi pr&eacute;par&eacute;s, soit avec l'Osmie, soit avec d'autres habitants de la
+ronce, sont suspendus suivant la verticale et l'orifice en haut, dans un
+recoin de mon cabinet. Chacun de ces appareils r&eacute;alise assez bien les
+conditions naturelles: les cocons d'un m&ecirc;me bout de ronce y sont empil&eacute;s
+dans le m&ecirc;me ordre qu'ils avaient dans la galerie natale, le plus vieux
+au fond du tube, le plus jeune &agrave; proximit&eacute; de l'orifice; ils sont isol&eacute;s
+par des cloisons; ils sont dirig&eacute;s suivant la verticale, la t&ecirc;te en
+haut; de plus, mon artifice a l'avantage de substituer, &agrave; la paroi
+opaque de la ronce, une paroi transparente, qui me permettra de suivre
+l'&eacute;closion jour par jour, &agrave; tout instant jug&eacute; opportun.</p>
+
+<p>C'est en fin juin pour les m&acirc;les et au commencement de juillet pour les
+femelles, que l'Osmie d&eacute;chire son cocon. Cette &eacute;poque venue, on doit
+redoubler la surveillance et r&eacute;p&eacute;ter l'examen des tubes plusieurs fois
+dans la m&ecirc;me journ&eacute;e si l'on tient &agrave; dresser un exact &eacute;tat civil des
+naissances. Or, depuis six ann&eacute;es que cette question me pr&eacute;occupe, j'ai
+vu, j'ai revu &agrave; sati&eacute;t&eacute;, et suis en mesure d'affirmer qu'aucun ordre,
+absolument aucun, ne pr&eacute;side &agrave; la s&eacute;rie des &eacute;closions. Le premier cocon
+rompu peut &ecirc;tre celui du fond du tube, celui du bout oppos&eacute;, celui du
+milieu, ou de toute autre r&eacute;gion indiff&eacute;remment. Le deuxi&egrave;me lac&eacute;r&eacute;
+tant&ocirc;t avoisine le premier, tant&ocirc;t en est &eacute;loign&eacute; de plusieurs rangs
+soit en avant, soit en arri&egrave;re. Parfois plusieurs &eacute;closions se font dans
+la m&ecirc;me journ&eacute;e, dans la m&ecirc;me heure, les unes plus recul&eacute;es dans la
+s&eacute;rie des loges, les autres plus avanc&eacute;es, et sans motifs apparents de
+cette simultan&eacute;it&eacute;. Bref, les &eacute;closions se succ&egrave;dent, je ne dirai pas au
+hasard, car chacune d'elles est d&eacute;termin&eacute;e dans le temps par des causes
+impossibles &agrave; d&eacute;m&ecirc;ler, mais &agrave; l'impr&eacute;vu de notre jugement, guid&eacute; par
+telle et telle autre consid&eacute;ration.</p>
+
+<p>Si nous n'avions pas &eacute;t&eacute; dupes d'une logique trop &eacute;troite, peut-&ecirc;tre
+aurions-nous pressenti ce r&eacute;sultat. Les &oelig;ufs sont d&eacute;pos&eacute;s dans leurs
+cellules respectives &agrave; peu de jours, &agrave; peu d'heures d'intervalle. Que
+peut une si faible diff&eacute;rence d'&acirc;ge dans l'&eacute;volution totale, qui dure
+une ann&eacute;e? La pr&eacute;cision math&eacute;matique est ici hors de cause. Chaque
+germe, chaque larve a son &eacute;nergie propre, d&eacute;termin&eacute;e on ne sait comment,
+et variable d'un germe &agrave; l'autre, d'une larve &agrave; l'autre. Suivant qu'il
+favorise celui-l&agrave;, ce surcro&icirc;t de vitalit&eacute;, don de l'&oelig;uf encore dans
+l'ovaire, ne peut-il, &agrave; l'&eacute;closion finale, faire pr&eacute;c&eacute;der l'a&icirc;n&eacute; par le
+plus jeune ou le plus jeune par l'a&icirc;n&eacute;, et rel&eacute;guer au second rang les
+effets d'une chronologie minutieuse? Parmi les &oelig;ufs que couve la poule,
+est-ce bien toujours le plus vieux qui &eacute;cl&ocirc;t le premier? De m&ecirc;me la
+larve la plus vieille, log&eacute;e dans l'&eacute;tage du fond, n'arrive pas, de
+pr&eacute;f&eacute;rence &agrave; toute autre, la premi&egrave;re &agrave; l'&eacute;tat parfait.</p>
+
+<p>Un autre motif, si nous avions plus m&ucirc;rement r&eacute;fl&eacute;chi sur le sujet,
+aurait &eacute;branl&eacute; notre foi dans un ordre de rigueur math&eacute;matique. La m&ecirc;me
+nich&eacute;e formant le chapelet de cocons d'un bout de ronce, contient &agrave; la
+fois des m&acirc;les et des femelles, et les deux sexes sont r&eacute;partis au
+hasard dans la s&eacute;rie totale. Or il est de r&egrave;gle chez les hym&eacute;nopt&egrave;res
+que les m&acirc;les sortent du cocon un peu plus t&ocirc;t que les femelles. Pour
+l'Osmie trident&eacute;e, cette avance est d'environ une semaine. Ainsi, dans
+une galerie bien peupl&eacute;e, il se trouve toujours un certain nombre de
+m&acirc;les dont l'&eacute;closion devance de huit jours celle des femelles, et qui
+sont distribu&eacute;s &ccedil;&agrave; et l&agrave; dans la s&eacute;rie. Cela suffirait pour rendre
+impossible toute progression r&eacute;guli&egrave;re des &eacute;closions dans un sens aussi
+bien que dans l'autre.</p>
+
+<p>Ces pr&eacute;visions sont d'accord avec les faits: la chronologie des cellules
+ne renseigne en rien sur la chronologie des &eacute;closions, celles-ci
+s'accomplissant sans aucun ordre dans la s&eacute;rie. Il n'y a donc pas
+abdication de primog&eacute;niture, comme le pense L. Dufour; chaque Osmie,
+sans se r&eacute;gler sur les autres, rompt son cocon &agrave; son heure, d&eacute;termin&eacute;e
+par des causes qui nous &eacute;chappent et remontent sans doute aux
+virtualit&eacute;s propres de l'&oelig;uf. Ainsi se conduisent les autres habitants
+de la ronce que j'ai soumis &agrave; la m&ecirc;me &eacute;preuve (<i>Osmia detrita, Anthidium
+scapulare, Solenius vagus</i>, etc.); ainsi doit se conduire l'Odyn&egrave;re
+rubicole, les analogies les plus pressantes l'affirment. L'exception
+singuli&egrave;re qui frappait tant l'esprit de L. Dufour est alors une pure
+illusion de logique.</p>
+
+<p>Une erreur &eacute;cart&eacute;e &eacute;quivaut &agrave; une v&eacute;rit&eacute; acquise; cependant, s'il devait
+se borner l&agrave;, le r&eacute;sultat de mes exp&eacute;riences serait de mince valeur.
+Apr&egrave;s avoir d&eacute;truit, t&acirc;chons de reconstruire, et peut-&ecirc;tre
+trouverons-nous &agrave; nous d&eacute;dommager d'une illusion perdue. Assistons
+d'abord &agrave; la sortie.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re Osmie issue des cocons, n'importe sa place dans la s&eacute;rie, ne
+tarde pas &agrave; attaquer le plafond qui la s&eacute;pare de l'&eacute;tage suivant. Elle y
+creuse un pertuis assez net en forme de c&ocirc;ne tronqu&eacute;, ayant sa large
+base du c&ocirc;t&eacute; o&ugrave; se trouve l'abeille et sa petite base du c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute;.
+Cette configuration de la porte de sortie est inh&eacute;rente au travail.
+L'insecte, quand il essaye d'attaquer le diaphragme, creuse d'abord un
+peu au hasard, puis, &agrave; mesure que le forage progresse, l'action se
+concentre sur une aire qui se r&eacute;tr&eacute;cit jusqu'&agrave; n'offrir que tout juste
+le passage n&eacute;cessaire. Aussi le pertuis conique n'est-il pas sp&eacute;cial &agrave;
+l'Osmie; je l'ai vu pratiquer par les autres habitants de la ronce &agrave;
+travers mes &eacute;paisses rondelles en moelle de sorgho. Dans les conditions
+naturelles, les cloisons, fort minces d'ailleurs, sont d&eacute;truites de fond
+en comble, car le r&eacute;tr&eacute;cissement sup&eacute;rieur de la cellule ne laisse gu&egrave;re
+que le large n&eacute;cessaire &agrave; l'insecte. La br&egrave;che en c&ocirc;ne tronqu&eacute; m'a &eacute;t&eacute;
+souvent tr&egrave;s utile. Sa large base me permettait, sans avoir assist&eacute; au
+travail, de juger laquelle des deux Osmies voisines avait perfor&eacute; la
+cloison; elle m'indiquait dans quel sens s'&eacute;tait op&eacute;r&eacute; un d&eacute;m&eacute;nagement
+nocturne, dont je n'avais pu &ecirc;tre t&eacute;moin.</p>
+
+<p>L'Osmie la premi&egrave;re &eacute;close, ici ou l&agrave;, a trou&eacute; son plafond. La voici en
+pr&eacute;sence du cocon qui suit, la t&ecirc;te &agrave; l'orifice du pertuis. Pleine de
+scrupule devant ce berceau de l'une de ses s&oelig;urs, habituellement elle
+s'arr&ecirc;te; elle recule dans sa loge, s'y d&eacute;m&egrave;ne au milieu des lambeaux de
+cocon et des pl&acirc;tras du plafond effondr&eacute;; elle attend un jour, deux
+jours, trois jours et plus s'il le faut. Si l'impatience la gagne, elle
+essaye de se couler entre la paroi du canal et le cocon qui lui barre le
+chemin. Un travail d'&eacute;rosion est m&ecirc;me entrepris, avec t&eacute;nacit&eacute;, pour
+agrandir s'il se peut l'intervalle. Dans le canal d'une ronce, on
+reconna&icirc;t semblables tentatives en des points o&ugrave; la moelle est enlev&eacute;e
+jusqu'au bois, o&ugrave; l'enceinte ligneuse est elle-m&ecirc;me assez profond&eacute;ment
+rong&eacute;e. Inutile de dire que, si ces &eacute;rosions lat&eacute;rales sont
+reconnaissables apr&egrave;s coup, elles &eacute;chappent &agrave; l'examen au moment o&ugrave;
+elles se font.</p>
+
+<p>Pour y assister, il faut modifier un peu l'appareil en verre. Je double
+l'int&eacute;rieur du tube d'une &eacute;paisse feuille de papier gris, mais sur la
+moiti&eacute; de la circonf&eacute;rence seulement; l'autre moiti&eacute;, restant nue, me
+permettra de suivre les essais de l'Osmie. Eh bien, la captive s'acharne
+sur cette doublure, qui lui repr&eacute;sente la couche de moelle de son
+habituel logis; elle l'arrache par menues parcelles et s'efforce de
+s'ouvrir une voie entre le cocon et la paroi de verre. Les m&acirc;les, de
+taille un peu moindre, ont plus que les femelles la chance de r&eacute;ussir.
+S'aplatissant, se faisant petits, d&eacute;formant un peu le cocon, qui revient
+du reste &agrave; son premier &eacute;tat par le fait de son &eacute;lasticit&eacute;, ils
+s'insinuent dans l'&eacute;troit d&eacute;fil&eacute; et parviennent dans la loge suivante.</p>
+
+<p>Quand elles sont bien press&eacute;es de sortir, les femelles en font autant,
+si le tube s'y pr&ecirc;te un peu. Mais la premi&egrave;re cloison franchie, une
+autre se pr&eacute;sente. Elle est perc&eacute;e &agrave; son tour. Pareillement seront
+perc&eacute;es la troisi&egrave;me et d'autres encore jusqu'&agrave; &eacute;puisement des forces,
+si l'insecte peut y parvenir. Trop faibles pour ses trou&eacute;es multiples,
+les m&acirc;les ne vont pas loin &agrave; travers mes &eacute;pais tampons. S'ils viennent &agrave;
+bout de percer le premier, c'est tout ce qu'ils peuvent faire, et encore
+sont-ils loin de r&eacute;ussir toujours. Mais dans les conditions que leur
+offre la tige natale, ils n'ont &agrave; forcer que des diaphragmes de peu de
+r&eacute;sistance; et alors s'insinuant, comme je viens de le dire, entre le
+cocon et la paroi un peu corrod&eacute;e par la circonstance, ils peuvent
+franchir les cellules encore occup&eacute;es et parvenir au dehors les
+premiers, quel que soit leur rang dans l'empilement des loges. Il est
+possible que leur &eacute;closion pr&eacute;coce leur impose ce mode de sortie qui,
+s'il est souvent essay&eacute;, ne r&eacute;ussit pas toujours. Les femelles, dou&eacute;es
+de robustes outils, progressent plus loin dans mes tubes. J'en vois qui
+percent trois ou quatre cloisons de file et s'avancent d'autant de rangs
+dans la s&eacute;rie avant l'&eacute;closion de celles qu'elles ont d&eacute;pass&eacute;es. Pendant
+ce long labeur, d'autres, plus rapproch&eacute;es de l'orifice, ont fray&eacute; un
+passage, dont profiteront celles qui viennent de plus loin. Il peut se
+faire ainsi, quand l'ampleur du tube le permet, qu'une Osmie d'un rang
+recul&eacute; arrive n&eacute;anmoins &agrave; sortir des premi&egrave;res.</p>
+
+<p>Dans le canal de la ronce, d'un diam&egrave;tre exactement &eacute;gal &agrave; celui du
+cocon, cette &eacute;vasion par le flanc de la colonne ne me para&icirc;t gu&egrave;re
+praticable, si ce n'est pour quelques m&acirc;les, et encore faut-il qu'ils
+trouvent une paroi assez riche en moelle, o&ugrave; la d&eacute;nudation puisse leur
+ouvrir un d&eacute;fil&eacute;. Supposons donc un tube assez &eacute;troit pour s'opposer &agrave;
+toute sortie anticipant sur l'ordre des loges. Qu'adviendra-t-il? Rien
+que de tr&egrave;s simple. L'Osmie qui, venant d'&eacute;clore et de trouer sa
+cloison, se trouve en face d'un cocon intact par lequel la voie est
+obstru&eacute;e, fait quelques tentatives sur les c&ocirc;t&eacute;s, et son impuissance
+reconnue, elle rentre dans sa loge, o&ugrave; elle attend des jours et puis des
+jours encore, jusqu'&agrave; ce que sa voisine rompe &agrave; son tour son cocon. Sa
+patience est inalt&eacute;rable. Du reste, elle n'est pas mise &agrave; une trop
+longue &eacute;preuve, car dans l'intervalle d'une semaine, plus ou moins,
+toute la file des femelles est &eacute;close.</p>
+
+<p>Si deux Osmies voisines sont libres en m&ecirc;me temps, il y a des visites
+mutuelles &agrave; travers le pertuis qui fait communiquer les deux chambres:
+celle d'en haut descend dans l'&eacute;tage du bas, celle d'en bas monte dans
+l'&eacute;tage d'en haut; parfois les deux sont dans la m&ecirc;me loge. Cette
+fr&eacute;quentation ne serait-elle pas de nature &agrave; les r&eacute;conforter et &agrave; leur
+faire prendre patience? Cependant, un peu de ci, un peu de l&agrave;, des
+portes s'ouvrent &agrave; travers les murailles de s&eacute;paration; la voie se fait
+par tron&ccedil;ons, et un moment vient o&ugrave; le chef de file sort. Les autres
+suivent si elles sont pr&ecirc;tes; mais il y a toujours des retardataires qui
+font attendre jusqu'&agrave; leur sortie celles d'un rang plus recul&eacute;.</p>
+
+<p>En somme, d'une part l'&eacute;closion s'accomplit sans ordre aucun; d'autre
+part, la sortie proc&egrave;de avec r&eacute;gularit&eacute;, du sommet &agrave; la base, mais
+uniquement par suite de l'impossibilit&eacute; o&ugrave; se trouve l'insecte d'aller
+plus avant tant que les loges sup&eacute;rieures ne sont pas &eacute;vacu&eacute;es. Il n'y a
+pas ici &eacute;volution exceptionnelle, inverse de l'&acirc;ge, mais simple
+impuissance de sortir autrement. Si la possibilit&eacute; se pr&eacute;sente de sortir
+avant son tour, l'hym&eacute;nopt&egrave;re ne manque pas d'en profiter, comme le
+t&eacute;moignent ces glissements lat&eacute;raux qui font progresser les impatients
+de quelques rangs et m&ecirc;me lib&egrave;rent les mieux favoris&eacute;s. Tout ce que je
+vois de remarquable, c'est le scrupuleux respect pour le cocon voisin
+non encore ouvert. Si press&eacute;e qu'elle soit de sortir, l'Osmie se garde
+bien d'y porter les mandibules: c'est sacr&eacute;. Elle d&eacute;molira la cloison,
+elle rongera la paroi avec acharnement, serait-elle r&eacute;duite au bois
+seul, elle mettra tout en poudre autour d'elle; mai attaquer un g&ecirc;nant
+cocon, jamais, au grand jamais. Il ne lui est pas permis de s'ouvrir une
+trou&eacute;e en &eacute;ventrant les cocons de ses s&oelig;urs.</p>
+
+<p>Vainement l'Osmie est patiente: il peut se faire que la barricade
+obstruant la voie jamais ne disparaisse. Dans une cellule parfois l'&oelig;uf
+ne se d&eacute;veloppe pas; et les provisions, non consomm&eacute;es, deviennent, en
+se dess&eacute;chant, un tampon compact, visqueux, moisi, &agrave; travers lequel les
+habitants des &eacute;tages inf&eacute;rieurs ne sauraient se frayer un passage.
+Parfois encore une larve meurt dans son cocon, et le berceau de la
+d&eacute;funte, devenu cercueil, forme un obstacle d'une dur&eacute;e ind&eacute;finie. En
+ces graves occurrences, comment se tirer d'affaire?</p>
+
+<p>Parmi tous les bouts de ronce que j'ai recueillis, quelques-uns, en tr&egrave;s
+petit nombre, m'ont pr&eacute;sent&eacute; une particularit&eacute; remarquable. Outre
+l'orifice sup&eacute;rieur, ils avaient sur le flanc un et quelquefois deux
+orifices ronds, comme pratiqu&eacute;s &agrave; l'emporte-pi&egrave;ce. En ouvrant ces tiges,
+vieux nids abandonn&eacute;s, j'ai reconnu la cause de ces fen&ecirc;tres, si
+exceptionnelles. Au-dessus de chacune d'elles &eacute;tait une cellule pleine
+de miel moisi. L'&oelig;uf avait p&eacute;ri et les provisions &eacute;taient rest&eacute;es
+intactes: d'o&ugrave; l'impossibilit&eacute; de sortir par la voie ordinaire. Ainsi
+mur&eacute;e chez elle par l'infranchissable tampon, l'Osmie de l'&eacute;tage
+inf&eacute;rieur s'&eacute;tait pratiqu&eacute; une issue &agrave; travers la paroi de l'&eacute;tui, et
+celles des &eacute;tages situ&eacute;s plus bas avaient profit&eacute; de cette ing&eacute;nieuse
+innovation. La porte habituelle &eacute;tant inaccessible, on avait ouvert, &agrave;
+la force des m&acirc;choires, une fen&ecirc;tre lat&eacute;rale. Les cocons d&eacute;chir&eacute;s, mais
+encore en place dans les appartements inf&eacute;rieurs, ne laissaient aucun
+doute sur ce mode original de sortie. D'ailleurs, le m&ecirc;me fait se
+r&eacute;p&eacute;tait, sur divers tron&ccedil;ons de ronce, pour l'Osmie trident&eacute;e; il se
+r&eacute;p&eacute;tait aussi pour l'Anthidie &agrave; scapulaire. L'observation m&eacute;ritait
+d'&ecirc;tre confirm&eacute;e exp&eacute;rimentalement.</p>
+
+<p>Je choisis un bout de ronce &agrave; mince paroi, autant que faire se peut,
+pour faciliter le travail aux Osmies. Je le fends en deux, j'extrais les
+cocons, et je ratisse avec soin chaque moiti&eacute; &agrave; l'int&eacute;rieur de fa&ccedil;on &agrave;
+obtenir une rigole &agrave; paroi uni qui me permettra de mieux juger des
+&eacute;vasions futures. Les cocons sont alors align&eacute;s dans l'une des rigoles.
+Je les s&eacute;pare par des rondelles de sorgho dont chaque face est rev&ecirc;tue
+d'une bonne couche de cire d'Espagne, mati&egrave;re non attaquable par les
+mandibules de l'hym&eacute;nopt&egrave;re. Les deux rigoles sont juxtapos&eacute;es et
+r&eacute;unies par quelques liens. Un peu de mastic fait dispara&icirc;tre les
+jointures et intercepte &agrave; l'int&eacute;rieur tout rayon de clart&eacute;. Les
+appareils sont enfin suspendus suivant la verticale, la t&ecirc;te des cocons
+en haut. Il n'y a plus qu'&agrave; attendre. Aucune des Osmies ne peut sortir
+suivant le mode habituel, renferm&eacute;es qu'elles sont entre deux cloisons
+goudronn&eacute;es de cire d'Espagne. Pour venir au jour, elles n'ont qu'une
+ressource: s'ouvrir chacune une fen&ecirc;tre lat&eacute;rale, si toutefois elles en
+ont l'instinct et le pouvoir.</p>
+
+<p>Au mois de juillet, le r&eacute;sultat est celui-ci. Sur une vingtaine d'Osmies
+ainsi claquemur&eacute;es, six parviennent &agrave; forer la paroi d'un trou rond par
+o&ugrave; elles sortent; les autres p&eacute;rissent dans leurs loges sans parvenir &agrave;
+se lib&eacute;rer. Mais en ouvrant le cylindre, en s&eacute;parant les deux rigoles de
+bois, je reconnais que toutes ont essay&eacute; l'&eacute;vasion lat&eacute;rale, car la
+paroi porte dans chaque loge des traces d'&eacute;rosion concentr&eacute;es en un
+point. Toutes ont donc fait comme leurs s&oelig;urs plus heureuses; si elles
+n'ont pas r&eacute;ussi, c'est que les forces leur ont manqu&eacute;. Enfin, dans mes
+appareils en verre, &agrave; demi doubl&eacute;s &agrave; l'int&eacute;rieur d'une &eacute;paisse feuille
+de papier gris, je constate souvent des essais pour une fen&ecirc;tre sur le
+flanc de la loge: le papier est perc&eacute; de part en part d'un trou rond.</p>
+
+<p>Encore un r&eacute;sultat que j'enregistre volontiers pour l'histoire des
+habitants de la ronce. Si l'Osmie, si l'Anthidie et probablement
+d'autres, sont dans l'impuissance de sortir par l'habituelle voie, un
+parti h&eacute;ro&iuml;que est pris, et l'&eacute;tui est perfor&eacute; sur le c&ocirc;t&eacute;. C'est
+l'ultime ressource, celle &agrave; laquelle on se r&eacute;sout apr&egrave;s avoir essay&eacute;
+vainement les autres moyens. Les vaillants, les forts r&eacute;ussissent; les
+faibles succombent &agrave; la peine.</p>
+
+<p>En supposant que toutes les Osmies fussent en possession de la force de
+m&acirc;choire n&eacute;cessaire &agrave; ce forage lat&eacute;ral dont elles ont l'instinct, il
+est clair que la sortie de chaque cellule par une fen&ecirc;tre sp&eacute;ciale
+serait beaucoup plus avantageuse que la sortie par la porte commune.
+L'insecte, aussit&ocirc;t &eacute;clos, pourrait s'occuper de sa mise en libert&eacute; au
+lieu de la diff&eacute;rer jusque apr&egrave;s la lib&eacute;ration de ceux qui le pr&eacute;c&egrave;dent;
+il &eacute;viterait ainsi de longues attentes, qui trop souvent lui sont
+fatales. Il n'est pas rare, en effet, de trouver des bouts de ronce o&ugrave;
+plusieurs Osmies sont mortes dans leurs loges, parce que les &eacute;tages
+sup&eacute;rieurs n'ont pas &eacute;t&eacute; &eacute;vacu&eacute;s &agrave; temps. Oui, ce serait tr&egrave;s pr&eacute;cieux
+avantage que cette ouverture lat&eacute;rale, ne subordonnant pas chaque
+habitant aux &eacute;ventualit&eacute;s du voisinage: beaucoup p&eacute;rissent qui ne
+p&eacute;riraient point. Toutes les Osmies, quand les circonstances les y
+contraignent, en viennent &agrave; ce moyen par excellence; toutes ont
+l'instinct de trouer par c&ocirc;t&eacute;; mais bien peu viennent &agrave; bout de
+l'&oelig;uvre. Les privil&eacute;gi&eacute;es du sort, les mieux dou&eacute;es en pers&eacute;v&eacute;rance et
+en vigueur, seules r&eacute;ussissent.</p>
+
+<p>Si la fameuse loi de s&eacute;lection qui, dit-on, r&eacute;gente et transforme le
+monde, avait quelque chose de fond&eacute;; si r&eacute;ellement le mieux dou&eacute;
+&eacute;cartait de la sc&egrave;ne le moins bien dou&eacute;; si l'avenir &eacute;tait au plus fort,
+au plus industrieux, n'est-il pas vrai que depuis qu'elle fore des bouts
+de ronce, la race des Osmies aurait d&ucirc; laisser &eacute;teindre les faibles, qui
+s'obstinent &agrave; la sortie commune, et les remplacer jusqu'au dernier par
+les vigoureux perforateurs de pertuis lat&eacute;raux? Il y a l&agrave; un progr&egrave;s
+immense &agrave; faire pour la prosp&eacute;rit&eacute; de l'esp&egrave;ce; l'insecte y touche, et
+il ne peut franchir l'&eacute;troite ligne qui l'en s&eacute;pare. La s&eacute;lection a
+certes eu le temps de choisir, et, cependant, s'il y a quelques succ&egrave;s,
+les insucc&egrave;s dominent et de beaucoup. La lign&eacute;e des forts n'a pas fait
+dispara&icirc;tre la lign&eacute;e des impuissants; elle reste inf&eacute;rieure en nombre,
+ce que de tout temps elle a &eacute;t&eacute; sans doute. La loi de s&eacute;lection me
+frappe par sa vaste port&eacute;e; mais toutes les fois que je veux l'appliquer
+aux faits observ&eacute;s, elle me laisse tournoyer dans le vide, sans appui
+pour l'interpr&eacute;tation des r&eacute;alit&eacute;s. C'est grandiose en th&eacute;orie, c'est
+ampoule gonfl&eacute;e de vent en face des choses. C'est majestueux, mais
+st&eacute;rile. O&ugrave; donc est la r&eacute;ponse &agrave; l'&eacute;nigme du monde? Qui le sait? Qui
+jamais le saura?</p>
+
+<p>Ne nous attardons pas davantage au milieu de ces t&eacute;n&egrave;bres, que nos
+vaines th&eacute;ories ne dissiperont pas; revenons aux faits, aux modestes
+faits, le seul terrain qui ne s'effondre pas sous les pieds. L'Osmie
+respecte le cocon de sa voisine, et son scrupule est tel, qu'apr&egrave;s avoir
+essay&eacute; vainement de se glisser entre ce cocon et la paroi, ou bien de
+s'ouvrir une issue lat&eacute;rale, elle se laisse mourir dans sa loge plut&ocirc;t
+que de passer outre en faisant trou&eacute;e violente &agrave; travers les loges
+occup&eacute;es. Si le cocon obstruant la voie contient une larve morte au lieu
+d'une larve vivante, en sera-t-il de m&ecirc;me?</p>
+
+<p>Dans mes tubes de verre, je fais alterner des cocons d'Osmie contenant
+une larve vivante, avec d'autres cocons de la m&ecirc;me esp&egrave;ce mais &agrave; larve
+asphyxi&eacute;e par un s&eacute;jour dans les vapeurs de sulfure de carbone. Des
+rondelles de sorgho s&eacute;parent comme toujours les &eacute;tages. &Agrave; l'&eacute;closion,
+les recluses n'h&eacute;sitent pas longtemps. Une fois la cloison perc&eacute;e, elles
+attaquent les cocons morts, les traversent de part en part, mettent en
+poudre la larve morte, actuellement s&egrave;che et ratatin&eacute;e; elles sortent
+enfin apr&egrave;s avoir tout boulevers&eacute; sur leur trajet. Donc les cocons morts
+ne sont pas &eacute;pargn&eacute;s; ils sont trait&eacute;s comme le serait tout autre
+obstacle attaquable par les mandibules. L'Osmie n'y voit qu'une
+barricade &agrave; culbuter sans m&eacute;nagement. Comment est-elle avertie que le
+cocon, o&ugrave; rien n'est chang&eacute; quant &agrave; l'ext&eacute;rieur, renferme une larve
+morte et non vivante? Ce n'est certes pas par la vue. Serait-ce par
+l'odorat? Je me m&eacute;fie toujours un peu de cet odorat, dont on ne sait pas
+le si&egrave;ge, et que l'on invoque &agrave; tout propos pour expliquer commod&eacute;ment
+ce qui, peut-&ecirc;tre, est au-dessus de nos explications.</p>
+
+<p>Cette fois la s&eacute;rie ne se compose que de cocons vivants. Ces cocons, je
+ne peux les prendre &eacute;videmment dans la m&ecirc;me esp&egrave;ce, car l'exp&eacute;rience ne
+diff&eacute;rerait pas de ce que nous avons d&eacute;j&agrave; vu; je les prends dans deux
+esp&egrave;ces diff&eacute;rentes, qui sortent de la ronce &agrave; des &eacute;poques ne se
+confondant pas. De plus, ces cocons doivent &ecirc;tre &agrave; peu pr&egrave;s de m&ecirc;me
+diam&egrave;tre pour convenir &agrave; l'empilement dans un tube sans intervalle vide
+du c&ocirc;t&eacute; de la paroi. Les deux esp&egrave;ces adopt&eacute;es sont le <i>Solenius vagus</i>,
+qui abandonne la ronce en fin juin, et l'<i>Osmia detrita</i>, qui sort un
+peu plus t&ocirc;t, dans la premi&egrave;re quinzaine du m&ecirc;me mois. Dans des tubes de
+verre, ou bien entre deux rigoles de ronce rapproch&eacute;es en cylindre,
+j'alterne donc des cocons d'Osmie avec des cocons de Solenius. Ce
+dernier termine en haut la s&eacute;rie.</p>
+
+<p>Le r&eacute;sultat de cette promiscuit&eacute; est frappant. Les Osmies, plus
+pr&eacute;coces, sortent; et les cocons de Solenius ainsi que leurs habitants,
+parvenus alors &agrave; l'&eacute;tat parfait, sont r&eacute;duits en lambeaux, en poudre, o&ugrave;
+il m'est impossible de rien reconna&icirc;tre, si ce n'est &ccedil;&agrave; et l&agrave;, une t&ecirc;te
+des malheureux extermin&eacute;s. Donc l'Osmie n'a pas respect&eacute; les cocons
+vivants d'une autre esp&egrave;ce; pour sortir, elle a pass&eacute; sur le corps des
+Solenius intercal&eacute;s. Que dis-je, pass&eacute; sur le corps? Elle a pass&eacute; &agrave;
+travers, elle a broy&eacute; les retardataires sous ses m&acirc;choires, elle les a
+trait&eacute;es avec le m&ecirc;me sans-fa&ccedil;on que mes diaphragmes de sorgho. Ces
+barricades &eacute;taient vivantes pourtant. N'importe; son heure venue,
+l'Osmie a pass&eacute; outre, d&eacute;truisant tout sur son passage. Voil&agrave; une loi
+sur laquelle on peut du moins compter: la souveraine indiff&eacute;rence de
+l'animal pour ce qui n'est pas lui et sa race.</p>
+
+<p>Et l'odorat, qui distinguait le mort du vivant? Ici tout est vivant, et
+l'hym&eacute;nopt&egrave;re fait sa trou&eacute;e comme &agrave; travers une file de morts. Si l'on
+dit que l'odeur des Solenius peut diff&eacute;rer de celle des Osmies, je
+r&eacute;pondrai que tant de subtilit&eacute; dans l'olfaction de l'insecte d&eacute;passe ce
+qu'il me semble raisonnable d'admettre. Quelle est alors mon explication
+du double fait? L'explication! mais je n'en ai pas &agrave; donner! Tr&egrave;s
+ais&eacute;ment, je me r&eacute;sous &agrave; savoir ignorer, ce qui m'&eacute;pargne au moins des
+&eacute;lucubrations creuses. J'ignore donc comment l'Osmie, dans la profonde
+obscurit&eacute; de son canal, distingue un cocon vivant d'un cocon mort de la
+m&ecirc;me esp&egrave;ce; j'ignore tout autant comment elle parvient &agrave; reconna&icirc;tre un
+cocon &eacute;tranger. Oh! comme on voit bien &agrave; ces aveux d'ignorance que je ne
+suis pas dans le courant du jour! Je laisse &eacute;chapper une occasion
+superbe d'enfiler de grands mots pour n'arriver &agrave; rien.</p>
+
+<p>Le bout de ronce est vertical, ou peu &eacute;loign&eacute; de cette direction; son
+orifice est en haut. Voil&agrave; la r&egrave;gle dans les conditions naturelles. Mes
+artifices peuvent modifier cet &eacute;tat de choses: il m'est loisible de
+tenir le tube vertical ou horizontal; de diriger son orifice urique son
+vers le haut, soit vers le bas; enfin de laisser le canal ouvert aux
+deux bouts, ce qui donnera double porte de sortie. Que se passera-t-il
+dans ces diverses conditions? C'est ce que nous allons examiner avec
+l'Osmie trident&eacute;e.</p>
+
+<p>Le tube est suspendu suivant la verticale, mais il est ferm&eacute; en haut et
+ouvert en bas; il repr&eacute;sente en somme un bout de ronce renvers&eacute; sens
+dessus dessous. Pour varier et compliquer l'&eacute;preuve, mes appareils n'ont
+pas leurs files de cocons dispos&eacute;es de la m&ecirc;me mani&egrave;re. Pour les uns, la
+t&ecirc;te des cocons regarde le bas, du c&ocirc;t&eacute; de l'ouverture; pour les autres,
+elle regarde le haut, du c&ocirc;t&eacute; ferm&eacute;, pour d'autres encore, les cocons
+alternent d'orientation, c'est-&agrave;-dire qu'ils sont tourn&eacute;s t&ecirc;te contre
+t&ecirc;te, arri&egrave;re contre arri&egrave;re, tour &agrave; tour. Il va de soi que des cloisons
+de sorgho forment les planchers de s&eacute;paration.</p>
+
+<p>Pour tous ces tubes, le r&eacute;sultat est le m&ecirc;me. Si les Osmies ont la t&ecirc;te
+dirig&eacute;e vers le haut, elles attaquent la cloison sup&eacute;rieure, ainsi que
+cela se passe dans les conditions normales; si elles ont la t&ecirc;te dirig&eacute;e
+vers le bas, elles se retournent dans leurs loges et travaillent comme &agrave;
+l'ordinaire. En somme, l'&eacute;lan g&eacute;n&eacute;ral pour la sortie est vers le haut,
+dans quelque position que le cocon soit mis.</p>
+
+<p>Il y a l&agrave; en jeu manifestement l'influence de la pesanteur, qui avertit
+l'insecte de sa position renvers&eacute;e et le fait retourner, comme elle nous
+avertirait nous-m&ecirc;mes si nous nous trouvions la t&ecirc;te en bas. Dans les
+conditions naturelles, l'insecte n'a qu'&agrave; suivre les avis de la
+pesanteur, qui lui dit de creuser en haut, et il arrivera
+infailliblement &agrave; la porte de sortie, situ&eacute;e au bout sup&eacute;rieur. Mais
+dans mes appareils, ces m&ecirc;mes avis le trahissent; il se dirige vers le
+haut, o&ugrave; ne se trouve pas d'issue. Ainsi fourvoy&eacute;es par mes
+supercheries, les Osmies p&eacute;rissent, amoncel&eacute;es dans les &eacute;tages
+sup&eacute;rieurs et ensevelies dans les d&eacute;combres.</p>
+
+<p>Il arrive cependant que des tentatives sont faites pour se frayer un
+chemin par en bas. Mais dans cette direction, il est rare que le travail
+aboutisse, surtout pour les loges de la r&eacute;gion moyenne ou sup&eacute;rieure.
+L'insecte a peu de tendance &agrave; cette marche inverse de celle qui lui est
+habituelle; d'ailleurs, une grave difficult&eacute; surgit dans ce forage &agrave;
+contresens. &Agrave; mesure que l'Abeille rejette en arri&egrave;re d'elle les
+mat&eacute;riaux extraits, ceux-ci, par leur propre poids, retombent sous les
+mandibules, et le d&eacute;blai est &agrave; recommencer. Ext&eacute;nu&eacute;e par cette besogne
+de Sisyphe, peu confiante dans un moyen si exceptionnel, l'Osmie se
+r&eacute;signe et p&eacute;rit dans sa loge. Je dois ajouter cependant que les Osmies
+des &eacute;tages les plus inf&eacute;rieurs, les plus voisins de la sortie, tant&ocirc;t
+une, tant&ocirc;t deux ou trois, parviennent &agrave; se lib&eacute;rer. Dans ce cas, elles
+attaquent sans h&eacute;sitation les cloisons situ&eacute;es au-dessous d'elles,
+tandis que leurs compagnes, formant la grande majorit&eacute;, s'opini&acirc;trent et
+p&eacute;rissent dans les logis d'en haut.</p>
+
+<p>L'exp&eacute;rience &eacute;tait facile &agrave; r&eacute;p&eacute;ter, sans rien changer aux conditions
+naturelles, sauf l'orientation des cocons: il suffisait de suspendre
+suivant la verticale et l'orifice en bas, des bouts de ronce tels qu'ils
+avaient &eacute;t&eacute; recueillis. Deux tiges ainsi dispos&eacute;es et habit&eacute;es par des
+Osmies, ne m'ont donn&eacute; aucune sortie. Tous les insectes sont morts dans
+le canal, les uns tourn&eacute;s vers le haut, les autres tourn&eacute;s vers le bas.
+Au contraire, trois tiges habit&eacute;es par des Anthidies ont eu leur
+population saine et sauve. La sortie s'est effectu&eacute;e par le bas, du
+premier au dernier, sans encombre aucun. Est-ce que les deux genres
+d'hym&eacute;nopt&egrave;res seraient in&eacute;galement sensibles aux influences de la
+pesanteur? Est-ce que l'Anthidie, fait pour traverser le difficile
+obstacle de ses sachets de coton, serait plus apte que l'Osmie &agrave; se
+frayer un passage dans des d&eacute;blais qui retombent sous le travailleur; ou
+plut&ocirc;t, cette bourre elle-m&ecirc;me n'emp&ecirc;cherait-elle pas pareille chute, si
+propre &agrave; rebuter l'insecte? Tout cela est possible, sans que je puisse
+rien affirmer.</p>
+
+<p>Exp&eacute;rimentons maintenant les tubes verticaux ouverts aux deux bouts. Les
+dispositions, &agrave; part l'ouverture sup&eacute;rieure, sont les m&ecirc;mes que
+pr&eacute;c&eacute;demment. Les cocons, dans quelques appareils, ont la t&ecirc;te tourn&eacute;e
+vers le bas; dans d'autres, ils l'ont tourn&eacute;e vers le haut; dans
+d'autres enfin, ils alternent entre eux de position. Le r&eacute;sultat est
+semblable &agrave; celui que nous venons d'obtenir. Quelques Osmies, les plus
+voisines de l'orifice inf&eacute;rieur, prennent la route d'en bas, quelle que
+soit l'orientation adopt&eacute;e pour le cocon; les autres, composant la
+grande majorit&eacute;, prennent la route d'en haut, m&ecirc;me lorsque le cocon se
+trouve renvers&eacute;. Les deux portes &eacute;tant libres, la sortie s'accomplit de
+part et d'autre avec succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Que conclure de toutes ces &eacute;preuves? D'abord que la pesanteur guide
+l'insecte vers le haut, o&ugrave; se trouve la porte naturelle, et qu'elle le
+fait retourner dans sa loge lorsque le cocon a &eacute;t&eacute; mis dans une
+situation renvers&eacute;e. En second lieu, il me semble entrevoir une
+influence atmosph&eacute;rique, et dans tous les cas une seconde cause qui
+achemine l'insecte vers la sortie. Admettons que cette cause soit le
+voisinage de l'air libre, qui agit sur les recluses &agrave; travers les
+cloisons.</p>
+
+<p>L'animal est donc soumis d'une part aux sollicitations de la pesanteur,
+et il l'est d'une mani&egrave;re &eacute;gale pour tous quel que soit l'&eacute;tage occup&eacute;.
+Voil&agrave; le guide commun &agrave; la s&eacute;rie enti&egrave;re, de la base au sommet. Mais
+ceux des loges du bas en ont un second lorsque le bout inf&eacute;rieur est
+ouvert. C'est le stimulant de l'air voisin, stimulant sup&eacute;rieur &agrave; celui
+de la gravit&eacute;. L'acc&egrave;s de l'air du dehors est tr&egrave;s faible &agrave; cause des
+cloisons; s'il est sensible dans les derni&egrave;res loges d'en bas, il doit
+diminuer rapidement &agrave; mesure que l'&eacute;tage s'&eacute;l&egrave;ve. Aussi les insectes
+d'en bas, en tr&egrave;s petit nombre, ob&eacute;issant &agrave; l'influence pr&eacute;pond&eacute;rante,
+celle de l'atmosph&egrave;re, se dirigent-ils vers la sortie inf&eacute;rieure, et
+renversent, s'il le faut, leur orientation premi&egrave;re; ceux d'en haut, au
+contraire, la grande majorit&eacute;, n'&eacute;tant guid&eacute;s que par la pesanteur dans
+le cas o&ugrave; le bout sup&eacute;rieur est ferm&eacute;, se dirigent vers le haut. Il va
+de soi que, si le bout sup&eacute;rieur est ouvert en m&ecirc;me temps que l'autre,
+les habitants d'en haut auront double motif de prendre la voie qui
+monte; ce qui n'emp&ecirc;chera pas les habitants des &eacute;tages les plus bas
+d'ob&eacute;ir de pr&eacute;f&eacute;rence &agrave; l'appel de l'air voisin et de prendre la voie
+qui descend.</p>
+
+<p>Une ressource me reste pour juger de la valeur de mon explication: c'est
+d'exp&eacute;rimenter avec des tubes ouverts aux deux bouts et couch&eacute;s suivant
+l'horizontale. L'horizontalit&eacute; a un double avantage. D'abord elle
+soustrait l'insecte &agrave; l'influence de la pesanteur, en ce sens qu'elle le
+laisse indiff&eacute;rent sur la direction &agrave; suivre, soit &agrave; droite, soit &agrave;
+gauche. En second lieu, elle &eacute;carte la chute des d&eacute;blais qui, retombant
+sous les mandibules du travailleur quand le forage se pratique par en
+bas, rebutent t&ocirc;t ou tard l'insecte et lui font abandonner son
+entreprise.</p>
+
+<p>Quelques soins sont &agrave; prendre pour bien conduire les &eacute;preuves; je les
+recommande &agrave; ceux qui seraient d&eacute;sireux de recommencer. Il est bon m&ecirc;me
+d'en tenir compte pour les &eacute;preuves que j'ai d&eacute;j&agrave; fait conna&icirc;tre. Les
+m&acirc;les, &ecirc;tres ch&eacute;tifs, non faits pour le travail, sont de tristes
+ouvriers en face de mes &eacute;pais diaphragmes. La plupart p&eacute;rissent
+mis&eacute;rablement dans leurs loges de verre, sans parvenir &agrave; percer en
+entier leur cloison. D'ailleurs ils sont moins bien partag&eacute;s que les
+femelles pour les dons de l'instinct. Leurs cadavres, intercal&eacute;s &ccedil;&agrave; et
+l&agrave; dans la s&eacute;rie, sont des causes de trouble qu'il est prudent
+d'&eacute;liminer. Je choisis donc des cocons d'apparence la plus robuste, de
+dimensions les plus grandes. Ceux-l&agrave;, sauf quelques erreurs difficiles &agrave;
+&eacute;viter, appartiennent &agrave; des femelles. Je les empile dans des tubes en
+variant leur orientation de toutes les fa&ccedil;ons ou bien gardant pour tous
+une disposition pareille. Peu importe que la s&eacute;rie enti&egrave;re provienne
+d'un m&ecirc;me bout de ronce ou de plusieurs; il nous est loisible de choisir
+o&ugrave; nous voudrons, le r&eacute;sultat ne sera pas modifi&eacute;.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re fois que j'ai pr&eacute;par&eacute; de cette mani&egrave;re un tube horizontal
+ouvert aux deux bouts, le r&eacute;sultat m'a vivement frapp&eacute;. La s&eacute;rie
+comprenait dix cocons. Elle s'est partag&eacute;e en deux escouades &eacute;gales: les
+cinq de gauche sont sortis par la gauche, les cinq de droite sont sortis
+par la droite, en renversant, lorsqu'il le fallait, leur orientation
+premi&egrave;re. C'&eacute;tait fort remarquable de sym&eacute;trie, c'&eacute;tait de plus un
+arrangement d'une probabilit&eacute; bien faible, dans le nombre de tous les
+arrangements possibles, ainsi que le calcul va l'&eacute;tablir.</p>
+
+<p>Supposons <i>n</i> Osmies. Chacune d'elles, du moment que la gravit&eacute;
+n'intervient pas et la laisse indiff&eacute;rente pour les deux extr&eacute;mit&eacute;s du
+tube, est susceptible de deux positions suivant qu'elle choisit la
+sortie de droite ou la sortie de gauche. Avec chacune des deux positions
+de cette premi&egrave;re Osmie peut se combiner chacune des deux positions de
+la seconde: ce qui donne en tout 2 x 2 = 22 arrangements. &Agrave; leur tour,
+chacun de ces 22 arrangements peut se combiner avec chacune des deux
+positions de la troisi&egrave;me Osmie. On obtient ainsi 2 x 2 x 2 = 23
+arrangements avec trois Osmies. Et ainsi de suite, chaque insecte en
+plus apportant le facteur 2 au r&eacute;sultat pr&eacute;c&eacute;demment obtenu. Avec <i>n</i>
+Osmies, le total des arrangements est donc 2<sup>n</sup>.</p>
+
+<p>Mais remarquons que ces arrangements sont sym&eacute;triques deux &agrave; deux; &agrave; tel
+arrangement vers la droite correspond un pareil arrangement vers la
+gauche; et cette sym&eacute;trie entra&icirc;ne l'&eacute;quivalence, car dans le probl&egrave;me
+qui nous occupe, il est indiff&eacute;rent qu'un arrangement d&eacute;termin&eacute;
+corresponde &agrave; la gauche ou &agrave; la droite du tube. Le nombre pr&eacute;c&eacute;dent doit
+donc &ecirc;tre divis&eacute; par 2. Ainsi <i>n</i> Osmies, suivant que chacune d'elles
+tourne sa t&ecirc;te vers la droite ou vers la gauche dans mon tube
+horizontal, peuvent affecter des arrangements au nombre de 2<sup>n-1</sup>.
+Si <i>n</i> = 10, comme dans ma premi&egrave;re exp&eacute;rience, le nombre d'arrangements
+devient 2<sup>9</sup> = 512.</p>
+
+<p>Ainsi, sur 512 mani&egrave;res que mes dix insectes pouvaient affecter dans
+leur orientation de sortie, s'&eacute;tait r&eacute;alis&eacute;e l'une de celles dont la
+sym&eacute;trie est la plus remarquable. Et notons bien que ce n'&eacute;tait pas l&agrave;
+un r&eacute;sultat obtenu par des essais multipli&eacute;s, par des tentatives sans
+ordre. Chaque Osmie de la moiti&eacute; de droite avait trou&eacute; &agrave; droite sans
+toucher &agrave; la cloison de gauche, chaque Osmie de la moiti&eacute; de gauche
+avait trou&eacute; &agrave; gauche sans toucher &agrave; la cloison de droite. La forme des
+orifices et l'&eacute;tat des surfaces des cloisons au besoin l'indiquait. Il y
+avait eu d&eacute;cision imm&eacute;diate, moiti&eacute; pour la gauche, moiti&eacute; pour la
+droite.</p>
+
+<p>L'arrangement r&eacute;alis&eacute; a un autre m&eacute;rite, sup&eacute;rieur au m&eacute;rite de la
+sym&eacute;trie: c'est celui de correspondre &agrave; la moindre somme de forces
+d&eacute;pens&eacute;es. Pour la sortie de toute la s&eacute;rie, si la file se compose de n
+loges, il y a d'abord <i>n</i> cloisons &agrave; percer. Il pourrait m&ecirc;me y en avoir
+une de plus par le fait d'un enchev&ecirc;trement que j'&eacute;carte. Il y a,
+dis-je, pour le moins, <i>n</i> cloisons &agrave; percer. Que chaque Osmie perce la
+sienne, ou que la m&ecirc;me Osmie en perce plusieurs en soulageant ainsi ses
+voisines, peu nous importe: la somme totale des forces d&eacute;pens&eacute;es par la
+s&eacute;rie des hym&eacute;nopt&egrave;res sera proportionnelle au nombre de ces cloisons de
+quelque mani&egrave;re que s'effectue la sortie.</p>
+
+<p>Mais il est un autre travail dont il faut largement tenir compte, car il
+est souvent plus p&eacute;nible que le forage de la cloison; c'est celui qui
+consiste &agrave; se frayer un chemin &agrave; travers les d&eacute;combres. Supposons les
+cloisons perc&eacute;es et les diverses chambres obstru&eacute;es chacune par les
+d&eacute;blais qui lui correspondent, et par ces d&eacute;blais uniquement, puisque
+l'horizontalit&eacute; exclut tout m&eacute;lange d'une chambre &agrave; l'autre. Pour
+s'ouvrir une voie &agrave; travers ces d&eacute;molitions, chaque insecte aura le
+moindre effort &agrave; faire s'il traverse le moindre nombre de loges
+possible, enfin s'il s'achemine vers l'ouverture la plus rapproch&eacute;e de
+lui. De ces moindres efforts individuels r&eacute;sultera le moindre effort
+total. C'est donc en se dirigeant comme elles l'ont fait dans mon
+exp&eacute;rience, que les Osmies op&egrave;rent leur sortie avec la moindre d&eacute;pense
+de forces. Il est curieux de voir appliquer par un insecte le principe
+de la moindre action, invoqu&eacute; par la m&eacute;canique.</p>
+
+<p>Un arrangement qui satisfait &agrave; ce principe, se conforme aux lois de la
+sym&eacute;trie et n'a qu'une seule chance sur 512, n'est certes pas un
+r&eacute;sultat fortuit. Une cause l'a d&eacute;termin&eacute;; et cette cause agissant
+toujours, le m&ecirc;me arrangement doit se reproduire, si je recommence. J'ai
+donc recommenc&eacute; les ann&eacute;es suivantes, avec des appareils aussi nombreux
+que me le permettaient mes recherches assidues de bouts de ronce, et
+j'ai revu, &agrave; chaque &eacute;preuve nouvelle, ce que j'avais vu avec tant
+d'int&eacute;r&ecirc;t une premi&egrave;re fois. Si le nombre est pair, et ma colonne se
+composait alors habituellement de 10, une moiti&eacute; sort par la droite,
+l'autre sort par la gauche. Si le nombre est impair, 11 par exemple,
+l'Osmie qui occupe le milieu sort indiff&eacute;remment par l'issue de droite
+ou par l'issue de gauche. Le nombre de loges &agrave; traverser &eacute;tant le m&ecirc;me
+pour elle d'un cot&eacute; comme de l'autre, sa d&eacute;pense de force ne varie pas
+avec la direction de la sortie, et le principe de la moindre action est
+toujours observ&eacute;.</p>
+
+<p>Il importait de reconna&icirc;tre si l'Osmie trident&eacute;e partage son aptitude
+soit avec les autres habitants de la ronce, soit avec des hym&eacute;nopt&egrave;res
+diff&eacute;remment log&eacute;s, mais destin&eacute;s &agrave; s'ouvrir une voie p&eacute;nible quand
+vient l'heure de quitter le nid. Eh bien, abstraction faite de quelques
+irr&eacute;gularit&eacute;s provenant soit de cocons dont la larve p&eacute;rit dans mes tube
+sans se d&eacute;velopper, soit de m&acirc;les peu experts au travail, le r&eacute;sultat a
+&eacute;t&eacute; le m&ecirc;me pour l'<i>Anthidium scapulare</i>. Il s'est fait un partage en
+deux escouades &eacute;gales, l'une pour la droite, l'autre pour la gauche.&mdash;Le
+<i>Tripoxylon figulus</i> m'a laiss&eacute; ind&eacute;cis. Le d&eacute;bile insecte n'est pas
+apte &agrave; trouer mes cloisons; il les ronge un peu, et c'est d'apr&egrave;s les
+&eacute;rosions qu'il m'a fallu juger de la direction adopt&eacute;e. Ces &eacute;rosions,
+non toujours bien nettes, ne me permettent pas de me prononcer
+encore.&mdash;Le <i>Solenius vagus</i>, habile perforateur, s'est comport&eacute;
+autrement que l'Osmie. Pour une colonne de 10, la sortie s'est effectu&eacute;e
+en totalit&eacute; dans le m&ecirc;me sens.</p>
+
+<p>J'ai soumis d'autre part &agrave; l'&eacute;preuve le Chalicodome des hangars, qui,
+pour sortir dans les conditions naturelles, n'a qu'&agrave; percer son plafond
+de ciment et ne trouve pas devant lui une suite de loges &agrave; traverser.
+Quoique &eacute;tranger aux dispositions que je lui cr&eacute;ais, il a donn&eacute; r&eacute;ponse
+des plus affirmatives. Dispos&eacute;s en colonne de 10 dans un tube horizontal
+ouvert aux deux bouts, cinq se sont achemin&eacute;s &agrave; droite et cinq se sont
+achemin&eacute;s &agrave; gauche.&mdash;Le <i>Dioxys cincta</i>, parasite dans les ma&ccedil;onneries
+soit du Chalicodome des hangars, soit du Chalicodome des murailles, n'a
+rien fourni de pr&eacute;cis.&mdash;La <i>Megachile apicalis</i> Spin., qui &eacute;difie dans
+les vieilles cellules du Chalicodome des murailles ses godets en
+rondelles de feuilles, fait comme le <i>Solenius</i> et dirige toute sa
+colonne vers la m&ecirc;me issue.</p>
+
+<p>Tout incomplet qu'il est, ce relev&eacute; nous montre combien il serait
+imprudent de g&eacute;n&eacute;raliser les conclusions o&ugrave; nous am&egrave;ne l'Osmie
+trident&eacute;e. Si quelques hym&eacute;nopt&egrave;res, l'Anthidie, le Chalicodome
+partagent son talent pour la double sortie, quelques autres, Solenius,
+M&eacute;gachile imitent les moutons de Panurge et suivent le premier qui sort.
+Le monde entomologique n'est pas uniforme; les dons y sont tr&egrave;s divers;
+ce que l'une est capable de faire, l'autre ne le peut; et bien subtil
+serait le regard qui verrait les causes de ces diff&eacute;rences. Quoi qu'il
+en soit, de plus amples recherches augmenteront certainement le nombre
+des esp&egrave;ces aptes &agrave; la double sortie; pour aujourd'hui, nous en
+connaissons trois, et cela nous suffit.</p>
+
+<p>J'ajouterai que si le tube horizontal a l'un de ses bouts ferm&eacute;, toute
+la file d'Osmies se dirige vers le bout ouvert, en se retournant, si
+besoin est.</p>
+
+<p>Maintenant que les faits sont expos&eacute;s, remontons, s'il se peut, &agrave; la
+cause. Dans un tube horizontal, la gravit&eacute; n'agit plus pour d&eacute;terminer
+la direction que prendra l'insecte. Faut-il attaquer la cloison de
+droite, faut-il attaquer la cloison de gauche? Comment d&eacute;cider? Plus je
+m'informe, plus mes soup&ccedil;ons se portent sur l'influence atmosph&eacute;rique
+qui se fait sentir par les deux extr&eacute;mit&eacute;s ouvertes. Cette influence, en
+quoi consiste-t-elle? Est-ce un effet de pression, d'hygrom&eacute;trie, d'&eacute;tat
+&eacute;lectrique, de propri&eacute;t&eacute;s &eacute;chappant &agrave; notre grossi&egrave;re physique? Bien
+hardi qui d&eacute;ciderait. Nous-m&ecirc;mes, lorsque le temps veut changer, ne
+sommes-nous pas soumis &agrave; des impressions intimes, &agrave; des sensations
+inexplicables? Cependant cette vague sensibilit&eacute; pour les modifications
+atmosph&eacute;riques ne nous serait pas d'un grand secours en des
+circonstances semblables &agrave; celles o&ugrave; se trouvent mes recluses.
+Supposons-nous dans les t&eacute;n&egrave;bres et le silence d'un cachot, que suivent
+et que pr&eacute;c&egrave;dent d'autres cachots. Nous avons des outils pour percer les
+murs; mais o&ugrave; frapper pour atteindre l'issue finale et l'atteindre au
+plus vite? L'influence atmosph&eacute;rique ne nous en instruirait certes pas.</p>
+
+<p>Elle en instruit cependant l'insecte. Si faible qu'elle soit &agrave; travers
+la multiplicit&eacute; des cloisons, elle s'exerce d'un c&ocirc;t&eacute; plus que de
+l'autre parce que la somme des obstacles y est moindre; et l'insecte,
+sensible &agrave; cette diff&eacute;rence entre ces deux je ne sais quoi, attaque sans
+h&eacute;siter la cloison la plus voisine de l'air libre. Ainsi se d&eacute;cide le
+partage de la colonne en deux s&eacute;ries inverses, qui accomplissent la
+lib&eacute;ration totale avec la moindre somme de travail. Bref, l'Osmie et ses
+rivales <i>sentent l'&eacute;tendue libre</i>.&mdash;Encore une aptitude sensorielle que
+le transformisme aurait bien d&ucirc; nous laisser pour notre avantage. S'il
+ne l'a pas fait, sommes nous bien, ainsi que beaucoup le pr&eacute;tendent, la
+plus haute expression des progr&egrave;s accomplis, &agrave; travers les &acirc;ges, par le
+premier atome de glaire gonfl&eacute; en cellule?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#table">XIV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LES SITARIS</a></h3>
+
+
+<p>Les hauts talus argilo-sablonneux des environs de Carpentras sont lieux
+de pr&eacute;dilection pour une foule d'hym&eacute;nopt&egrave;res, amis des expositions bien
+ensoleill&eacute;es et des sols d'exploitation facile. L&agrave;, dans le mois de mai,
+abondent surtout deux Anthophores, ouvri&egrave;res en miel et cellules
+souterraines. L'une, <i>Anthophora parietina</i>, construit &agrave; l'entr&eacute;e de son
+domicile une fortification avanc&eacute;e, un cylindre en terre, ouvrag&eacute; &agrave; jour
+comme celui de l'Odyn&egrave;re, courbe comme lui, mais de la grosseur et de la
+longueur du doigt. Lorsque la cit&eacute; est populeuse, on est &eacute;merveill&eacute; de
+la rustique ornementation que forment toutes ces stalactites d'argile
+appendues &agrave; la fa&ccedil;ade. L'autre, <i>Anthophora pilipes</i>, beaucoup plus
+fr&eacute;quente, laisse nu l'orifice de sa galerie. Les interstices des
+pierres dans les vieilles murailles et les masures abandonn&eacute;es, les
+parois des excavations dans le gr&egrave;s tendre et la marne, lui conviennent
+pour ses travaux; mais les endroits pr&eacute;f&eacute;r&eacute;s, ceux o&ugrave; se donnent
+rendez-vous les plus nombreux essaims, sont les nappes verticales
+expos&eacute;es au midi, comme en pr&eacute;sentent les talus des chemins profond&eacute;ment
+encaiss&eacute;s. L&agrave;, sur des &eacute;tendues de plusieurs pas de longueur, la paroi
+est for&eacute;e d'une multitude d'orifices qui donnent &agrave; la masse terreuse
+l'aspect de quelque &eacute;norme &eacute;ponge. Ces trous arrondis semblent l'&oelig;uvre
+d'une tari&egrave;re, tant ils sont r&eacute;guliers. Chacun est l'entr&eacute;e d'un
+corridor flexueux qui plonge &agrave; deux ou trois d&eacute;cim&egrave;tres. Au fond sont
+distribu&eacute;es les cellules. Si l'on veut assister aux travaux de
+l'industrieuse abeille, c'est dans la derni&egrave;re quinzaine du mois de mai
+qu'il faut se rendre sur le chantier. On peut alors, mais &agrave; respectueuse
+distance si, novice encore, l'on redoute l'aiguillon, on peut
+contempler, dans toute son activit&eacute; vertigineuse, le tumultueux et
+bourdonnant essaim, occup&eacute; &agrave; la construction et &agrave; l'approvisionnement
+des cellules.</p>
+
+<p>C'est plus fr&eacute;quemment pendant les mois d'ao&ucirc;t et de septembre, mois
+fortun&eacute;s des vacances scolaires, que j'ai visit&eacute; les talus habit&eacute;s par
+l'Anthophore. &Agrave; cette &eacute;poque, tout est silencieux dans le voisinage des
+nids; les travaux sont depuis longtemps achev&eacute;s et de nombreuses toiles
+d'araign&eacute;es tapissent les recoins, ou s'enfoncent en tubes de soie dans
+les galeries de l'hym&eacute;nopt&egrave;re. N'abandonnons pas cependant &agrave; la h&acirc;te la
+cit&eacute; nagu&egrave;re si populeuse, si anim&eacute;e et maintenant d&eacute;serte. &Agrave; quelques
+pouces de profondeur dans le sol, reposent, jusqu'au printemps prochain,
+des milliers de larves et de nymphes, enferm&eacute;es dans leurs cellules
+d'argile. Des proies succulentes, incapables de d&eacute;fense, engourdies
+comme le sont ces larves, ne pourraient-elles tenter quelques parasites
+assez industrieux pour les atteindre?</p>
+
+<p>Voici, en effet, des dipt&egrave;res &agrave; livr&eacute;e lugubre, mi-partie blanche et
+noire, des Anthrax (<i>Anthrax sinuata</i>), volant mollement d'une galerie &agrave;
+l'autre, sans doute pour y d&eacute;poser leurs &oelig;ufs; en voici d'autres, plus
+nombreux, dont la mission est remplie, et qui, &eacute;tant morts &agrave; la peine,
+pendent, dess&eacute;ch&eacute;s, aux toiles d'araign&eacute;e. Ailleurs, la surface enti&egrave;re
+d'un talus &agrave; pic est tapiss&eacute;e de cadavres secs d'un col&eacute;opt&egrave;re (<i>Sitaris
+humeralis</i>), appendus, comme les Anthrax, aux r&eacute;seaux soyeux des
+araign&eacute;es. Parmi ces cadavres circulent, affair&eacute;s, amoureux, insouciants
+de la mort, des Sitaris m&acirc;les s'accouplant avec la premi&egrave;re femelle qui
+passe &agrave; leur port&eacute;e, tandis que les femelles f&eacute;cond&eacute;es enfoncent leur
+volumineux abdomen dans l'orifice d'une galerie et y disparaissent &agrave;
+reculons. Il est impossible de s'y m&eacute;prendre: quelque grave int&eacute;r&ecirc;t
+am&egrave;ne en ces lieux ces deux insectes qui, dans un petit nombre de jours,
+apparaissent, s'accouplent, pondent et meurent aux portes m&ecirc;mes des
+habitations de l'Anthophore.</p>
+
+<p>Donnons maintenant quelques coups de pioche au sol o&ugrave; doivent se passer
+les singuli&egrave;res p&eacute;rip&eacute;ties que l'on soup&ccedil;onne d&eacute;j&agrave;, o&ugrave; l'ann&eacute;e derni&egrave;re
+pareilles choses se sont pass&eacute;es; peut-&ecirc;tre y trouverons-nous des
+t&eacute;moins du parasitisme pr&eacute;sum&eacute;. Si l'on fouille l'habitation des
+Anthophores dans les premiers jours du mois d'ao&ucirc;t, voici ce qu'on
+observe: les cellules formant la couche superficielle ne sont pas
+pareilles &agrave; celles qui sont situ&eacute;es &agrave; une plus grande profondeur. Cette
+diff&eacute;rence provient de ce que le m&ecirc;me &eacute;tablissement est exploit&eacute; &agrave; la
+fois par l'Anthophore et par une Osmie (<i>Osmia tricornis</i>), ainsi que le
+prouve une observation faite &agrave; l'&eacute;poque des travaux, au mois de mai. Les
+Anthophores sont les v&eacute;ritables pionniers, le travail du forage de
+galeries leur appartient en entier; aussi leurs cellules sont-elles
+situ&eacute;es tout au fond. L'Osmie profite des galeries abandonn&eacute;es, soit &agrave;
+cause de leur v&eacute;tust&eacute;, soit &agrave; cause de l'ach&egrave;vement des cellules qui en
+occupent la partie la plus recul&eacute;e; et c'est en les divisant, au moyen
+de grossi&egrave;res cloisons de terre, en chambres in&eacute;gales et sans art,
+qu'elle construit ses cellules. Le seul travail de ma&ccedil;onnerie de l'Osmie
+se r&eacute;duit &agrave; ces cloisons. C'est d'ailleurs le mode ordinaire adopt&eacute;,
+dans leurs constructions, par les diverses Osmies, qui se contentent
+d'une fissure entre deux pierres, d'une coquille vide d'escargot, de la
+tige s&egrave;che et creuse de quelque plante, pour y b&acirc;tir &agrave; peu de frais
+leurs cellules empil&eacute;es, au moyen de faibles cloisons de mortier.</p>
+
+<p>Les cellules de l'Anthophore, d'une r&eacute;gularit&eacute; g&eacute;om&eacute;trique
+irr&eacute;prochable, d'un fini parfait, sont des ouvrages d'art, creus&eacute;s &agrave; une
+profondeur convenable dans la masse m&ecirc;me du banc argilo-sablonneux et
+sans autre pi&egrave;ce rapport&eacute;e que l'&eacute;pais couvercle fermant l'orifice.
+Ainsi prot&eacute;g&eacute;es par la prudente industrie de leur m&egrave;re, hors d'atteinte
+au fond de leurs retraites solides et recul&eacute;es, les larves de
+l'Anthophore sont d&eacute;pourvues de l'appareil glandulaire destin&eacute; &agrave;
+s&eacute;cr&eacute;ter la soie. Elles ne se filent donc jamais de cocon, mais reposent
+&agrave; nu dans leurs cellules, dont l'int&eacute;rieur a le poli du stuc. Il faut,
+au contraire, des moyens de d&eacute;fense dans les cellules de l'Osmie plac&eacute;es
+dans la couche superficielle du banc, irr&eacute;guli&egrave;res, rugueuses dans leur
+int&eacute;rieur et &agrave; peine prot&eacute;g&eacute;es contre les ennemis du dehors par de
+minces cloisons de terre. Les larves de l'Osmie savent, en effet,
+s'enfermer dans un cocon ovo&iuml;de, d'un brun fonc&eacute;, tr&egrave;s solide, qui les
+met &agrave; la fois &agrave; l'abri du rude contact de leurs cellules informes et des
+mandibules de parasites voraces, Acariens, Clairons, Anthr&egrave;nes, ennemi
+multiple qu'on trouve r&ocirc;dant dans les galeries, <i>qu&aelig;rens quem devoret</i>.
+C'est au moyen de cette balance entre les talents de la m&egrave;re et ceux de
+la larve que l'Osmie et l'Anthophore &eacute;chappent, dans leur premier &acirc;ge, &agrave;
+une partie des dangers qui les menacent. Il est donc facile de
+conna&icirc;tre, dans le banc exploit&eacute;, ce qui appartient &agrave; chacun des deux
+hym&eacute;nopt&egrave;res, par la situation et la forme des cellules, enfin par le
+contenu de ces derni&egrave;res, consistant, pour l'Anthophore, en une larve
+nue, et pour l'Osmie, en une larve incluse dans un cocon.</p>
+
+<p>En ouvrant un certain nombre de ces cocons, on finit par en trouver qui,
+au lieu de la larve de l'Osmie, contiennent chacun une nymphe de forme
+&eacute;trange. Ces nymphes, &agrave; la plus l&eacute;g&egrave;re secousse de leur habitacle, se
+livrent &agrave; des mouvements d&eacute;sordonn&eacute;s, fouettent de l'abdomen les parois
+de leur demeure qu'elles &eacute;branlent et font entrer dans une sorte de
+tr&eacute;pidation. Aussi, laissant m&ecirc;me le cocon intact, est-on averti de leur
+pr&eacute;sence par un sourd fr&ocirc;lement qui se fait entendre &agrave; l'int&eacute;rieur de la
+loge de soie lorsqu'on vient &agrave; la remuer.</p>
+
+<p>L'extr&eacute;mit&eacute; ant&eacute;rieure de cette nymphe est fa&ccedil;onn&eacute;e en esp&egrave;ce de boutoir
+arm&eacute; de six robustes &eacute;pines, soc multiple &eacute;minemment propre &agrave; fouiller
+la terre. Une double rang&eacute;e de crochets r&egrave;gne sur l'anneau dorsal des
+quatre segments ant&eacute;rieurs de l'abdomen. Ce sont autant de grappins &agrave;
+l'aide desquels l'animal peut avancer dans l'&eacute;troite galerie creus&eacute;e par
+le boutoir. Enfin un faisceau de pointes ac&eacute;r&eacute;es forme l'armure de
+l'extr&eacute;mit&eacute; post&eacute;rieure. Si l'on examine attentivement la surface de la
+nappe verticale qui rec&egrave;le ces divers nids, on ne tarde pas &agrave; d&eacute;couvrir
+des nymphes pareilles aux pr&eacute;c&eacute;dentes, engag&eacute;es par leur extr&eacute;mit&eacute; dans
+une galerie de leur diam&egrave;tre, et dont l'extr&eacute;mit&eacute; ant&eacute;rieure est
+librement saillante au dehors. Mais ces nymphes sont r&eacute;duites &agrave; leurs
+d&eacute;pouilles, sur le dos et sur la t&ecirc;te desquelles r&egrave;gne une longue
+fissure par o&ugrave; s'est &eacute;chapp&eacute; l'insecte parfait. La destination de la
+puissante armure de la nymphe devient ainsi manifeste: c'est la nymphe
+qui est charg&eacute;e de d&eacute;chirer le cocon tenace qui l'emprisonne, de
+fouiller le sol compact o&ugrave; elle est enfouie, de creuser une galerie avec
+son boutoir &agrave; six pointes, et d'amener enfin au jour l'insecte parfait,
+incapable apparemment d'ex&eacute;cuter lui-m&ecirc;me d'aussi rudes travaux.</p>
+
+<p>Et en effet, ces nymphes, prises dans leurs cocons, m'ont donn&eacute; dans
+l'intervalle de quelques jours un d&eacute;bile dipt&egrave;re, l'<i>Anthrax sinuata</i>,
+tout &agrave; fait impuissant &agrave; percer le cocon, et encore plus &agrave; se frayer une
+issue &agrave; travers un sol que je ne fouille pas sans peine avec la pioche.
+Bien que de pareils faits abondent dans l'histoire des insectes, c'est
+toujours avec un vif int&eacute;r&ecirc;t qu'on les constate. Ils nous parlent d'une
+incompr&eacute;hensible puissance qui, tout &agrave; coup, &agrave; un moment d&eacute;termin&eacute;,
+commande irr&eacute;sistiblement &agrave; un obscur vermisseau d'abandonner la
+retraite o&ugrave; il est en s&ucirc;ret&eacute;, pour se mettre en marche &agrave; travers mille
+difficult&eacute;s, et venir &agrave; la lumi&egrave;re, &agrave; lui fatale dans toute autre
+occasion, mais n&eacute;cessaire &agrave; l'insecte parfait, qui ne pourrait y
+parvenir de lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Mais voil&agrave; la couche des cellules de l'Osmie enlev&eacute;e; la pioche atteint
+maintenant les cellules de l'Anthophore. Parmi ces cellules, les unes
+renferment des larves et proviennent des travaux du dernier mois de mai;
+les autres, quoique de m&ecirc;me date, sont d&eacute;j&agrave; occup&eacute;es par l'insecte
+parfait. La pr&eacute;cocit&eacute; de m&eacute;tamorphose n'est pas la m&ecirc;me d'une larve &agrave;
+l'autre; du reste une diff&eacute;rence d'&acirc;ge de quelques jours peut expliquer
+ces in&eacute;galit&eacute;s de d&eacute;veloppement. D'autres cellules, aussi nombreuses que
+les pr&eacute;c&eacute;dentes, renferment un hym&eacute;nopt&egrave;re parasite, une M&eacute;lecte
+(<i>Melecta armata</i>) &eacute;galement &agrave; l'&eacute;tat parfait. Enfin il s'en trouve, et
+abondamment, qui renferment une singuli&egrave;re coque ovo&iuml;de, divis&eacute;e en
+segments, pourvue de boutons stigmatiques, tr&egrave;s fine, fragile, ambr&eacute;e et
+si transparente, qu'on distingue tr&egrave;s bien, &agrave; travers sa paroi, un
+Sitaris adulte (<i>Sitaris humeralis</i>), qui en occupe l'int&eacute;rieur et se
+d&eacute;m&egrave;ne comme pour se mettre en libert&eacute;. Ainsi s'expliquent la pr&eacute;sence,
+l'accouplement, la ponte en ces lieux, des Sitaris que nous venons de
+voir errer tout &agrave; l'heure, en compagnie des Anthrax, &agrave; l'entr&eacute;e des
+galeries des Anthophores. L'Osmie et l'Anthophore, copropri&eacute;taires de
+c&eacute;ans, ont chacune leur parasite; l'Anthrax s'attaque &agrave; l'Osmie et le
+Sitaris &agrave; l'Anthophore.</p>
+
+<p>Mais qu'est-ce que cette coque bizarre o&ugrave; le Sitaris est invariablement
+renferm&eacute;, coque sans exemple dans l'ordre des col&eacute;opt&egrave;res? Y aurait-il
+ici un parasitisme au second degr&eacute;, c'est-&agrave;-dire le Sitaris vivrait-il
+dans l'int&eacute;rieur de la chrysalide d'un premier parasite, qui vivrait
+lui-m&ecirc;me aux d&eacute;pens de la larve de l'Anthophore ou de ses provisions? Et
+comment encore ce ou ces parasites trouvent-ils acc&egrave;s dans une cellule
+qui para&icirc;t inviolable, &agrave; cause de la profondeur o&ugrave; elle se trouve, et
+qui d'ailleurs ne trahit &agrave; l'&eacute;tude scrupuleuse de la loupe aucune
+violente irruption de l'ennemi? Telles sont les questions qui se sont
+pr&eacute;sent&eacute;es &agrave; mon esprit lorsque, pour la premi&egrave;re fois, en 1855, j'ai
+&eacute;t&eacute; t&eacute;moin des faits que je viens de raconter. Trois ans d'observations
+assidues me mirent en mesure d'ajouter &agrave; l'histoire des morphoses des
+insectes un de ses plus &eacute;tonnants chapitres.</p>
+
+<hr style="width: 25%;" />
+
+<p>Ayant recueilli un assez grand nombre de ces coques probl&eacute;matiques qui
+contenaient des Sitaris adultes, j'eus la satisfaction d'observer &agrave;
+loisir l'issue de l'insecte parfait hors de la coque, l'accouplement et
+la ponte. La rupture de la coque est facile: quelques coups de
+mandibules distribu&eacute;s au hasard et quelques ruades des pattes suffisent
+pour mettre l'insecte parfait hors de sa fragile prison.</p>
+
+<p>Dans les flacons o&ugrave; je tenais mes Sitaris, j'ai vu l'accouplement suivre
+de tr&egrave;s pr&egrave;s les premiers instants de libert&eacute;. J'ai pu m&ecirc;me &ecirc;tre t&eacute;moin
+d'un fait qui t&eacute;moigne hautement combien est imp&eacute;rieuse, pour l'insecte
+parfait, la n&eacute;cessit&eacute; de se livrer, sans retard, &agrave; l'acte qui doit
+assurer la conservation de sa race. Une femelle, la t&ecirc;te d&eacute;j&agrave; hors de la
+coque, se d&eacute;m&egrave;ne avec anxi&eacute;t&eacute; pour achever de se lib&eacute;rer; un m&acirc;le, libre
+depuis une paire d'heures, monte sur cette coque, et tiraillant d'ici,
+de-l&agrave;, avec les mandibules, la fragile enveloppe, s'efforce de
+d&eacute;barrasser la femelle de ses entraves. Ses efforts sont bient&ocirc;t
+couronn&eacute;s de succ&egrave;s; une rupture se d&eacute;clare en arri&egrave;re de la coque, et,
+bien que la femelle soit encore aux trois quarts ensevelie dans ses
+langes, l'accouplement a lieu imm&eacute;diatement, pour durer une minute &agrave; peu
+pr&egrave;s. Pendant cet acte, le m&acirc;le se tient immobile sur le dos de la
+coque, ou bien sur le dos de la femelle lorsque celle-ci est enti&egrave;rement
+libre. J'ignore si, dans les circonstances ordinaires, le m&acirc;le aide
+ainsi parfois la femelle &agrave; se mettre en libert&eacute;; &agrave; cet effet, il lui
+faudrait p&eacute;n&eacute;trer dans une cellule renfermant une femelle, ce qui lui
+est, apr&egrave;s tout, possible, puisqu'il a su s'&eacute;chapper de la sienne.
+Toutefois, sur les lieux m&ecirc;mes, l'accouplement s'op&egrave;re en g&eacute;n&eacute;ral &agrave;
+l'entr&eacute;e des galeries des Anthophores; et alors, ni l'un ni l'autre des
+deux sexes ne tra&icirc;ne apr&egrave;s lui le moindre lambeau de la coque d'o&ugrave; il
+est sorti.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s l'accouplement, les deux Sitaris se mettent &agrave; se lustrer les
+pattes et les antennes en les passant entre les mandibules; puis chacun
+s'&eacute;loigne de son c&ocirc;t&eacute;. Le m&acirc;le va se tapir dans un pli du talus de
+terre, y languit deux ou trois jours et p&eacute;rit. La femelle, elle aussi,
+apr&egrave;s la ponte qui s'op&egrave;re sans aucun retard, meurt &agrave; l'entr&eacute;e du
+couloir o&ugrave; elle a d&eacute;pos&eacute; ses &oelig;ufs. Telle est l'origine de tous ces
+cadavres appendus aux toiles d'araign&eacute;e qui tapissent le voisinage des
+demeures de l'Anthophore.</p>
+
+<p>Les Sitaris ne vivent donc &agrave; l'&eacute;tat parfait que le temps n&eacute;cessaire pour
+s'accoupler et pondre. Je n'en ai jamais vu un seul autre part que sur
+le th&eacute;&acirc;tre de leurs amours et en m&ecirc;me temps de leur mort; je n'en ai
+jamais surpris un seul p&acirc;turant sur les plantes voisines, de sorte que,
+bien qu'ils soient pourvus d'un appareil digestif normal, j'ai de graves
+raisons de douter s'ils prennent r&eacute;ellement la moindre nourriture.
+Quelle existence est la leur! Quinze jours de bombance dans un magasin &agrave;
+miel, un an de sommeil sous terre, une minute d'amour au soleil, puis la
+mort!</p>
+
+<p>Une fois f&eacute;cond&eacute;e, la femelle, inqui&egrave;te, se met aussit&ocirc;t &agrave; la recherche
+d'un lieu favorable pour y d&eacute;poser les &oelig;ufs. Il importait de constater
+en quel lieu pr&eacute;cis s'effectue la ponte. La femelle va-t-elle de cellule
+en cellule, confier un &oelig;uf aux flancs succulents de chaque larve, soit
+de l'Anthophore, soit d'un parasite de cette derni&egrave;re, comme porte &agrave; le
+croire la coque &eacute;nigmatique d'o&ugrave; sort le Sitaris? Ce mode de d&eacute;p&ocirc;t des
+&oelig;ufs, un &agrave; un dans chaque cellule, para&icirc;t &ecirc;tre de toute n&eacute;cessit&eacute; pour
+expliquer les faits d&eacute;j&agrave; connus. Mais alors, pourquoi les cellules
+usurp&eacute;es par les Sitaris ne gardent-elles pas la plus l&eacute;g&egrave;re trace de
+l'effraction indispensable? Et comment peut-il se faire que, malgr&eacute; de
+longues recherches o&ugrave; ma pers&eacute;v&eacute;rance a &eacute;t&eacute; soutenue par le plus vif
+d&eacute;sir de jeter quelque jour sur tous ces myst&egrave;res, comment, dis-je,
+peut-il se faire qu'il ne me soit pas tomb&eacute; sous la main un seul des
+parasites pr&eacute;sum&eacute;s auxquels la coque pourrait &ecirc;tre rapport&eacute;e, puisque
+cette derni&egrave;re para&icirc;t &ecirc;tre &eacute;trang&egrave;re &agrave; un col&eacute;opt&egrave;re? Le lecteur
+difficilement soup&ccedil;onnerait combien mes faibles connaissances en
+entomologie furent boulevers&eacute;es par cet inextricable d&eacute;dale de faits
+contradictoires. Mais, patience! le jour se fera peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Constatons d'abord en quel lieu pr&eacute;cis les &oelig;ufs sont d&eacute;pos&eacute;s. Une
+femelle vient d'&ecirc;tre f&eacute;cond&eacute;e sous mes yeux; elle est aussit&ocirc;t
+s&eacute;questr&eacute;e dans un large flacon o&ugrave; j'introduis en m&ecirc;me temps des mottes
+de terre renfermant des cellules d'Anthophore. Ces cellules sont
+occup&eacute;es en partie par des larves et en partie par des nymphes encore
+toutes blanches; quelques-unes d'entre elles sont l&eacute;g&egrave;rement ouvertes et
+laissent entrevoir leur contenu. Enfin je pratique &agrave; la face int&eacute;rieure
+du bouchon de li&egrave;ge qui ferme le flacon un conduit cylindrique, un
+cul-de-sac, du diam&egrave;tre des couloirs de l'Anthophore. Pour que
+l'insecte, s'il le d&eacute;sire, puisse p&eacute;n&eacute;trer dans ce couloir artificiel,
+le flacon est couch&eacute; horizontalement.</p>
+
+<p>La femelle, tra&icirc;nant avec peine son volumineux abdomen, parcourt tous
+les coins et recoins de son logis improvis&eacute;, et les explore avec ses
+palpes, qu'elle prom&egrave;ne partout. Apr&egrave;s une demi-heure de t&acirc;tonnements et
+de recherches soigneuses, elle finit par choisir la galerie horizontale
+creus&eacute;e dans le bouchon. Elle enfonce l'abdomen dans cette cavit&eacute;, et,
+la t&ecirc;te pendante au dehors, elle commence sa ponte. Ce n'est que
+trente-six heures apr&egrave;s que l'op&eacute;ration a &eacute;t&eacute; termin&eacute;e, et pendant cet
+incroyable laps de temps, le patient animal s'est tenu dans une
+immobilit&eacute; des plus compl&egrave;tes.</p>
+
+<p>Les &oelig;ufs sont blancs, en forme d'ovale, et tr&egrave;s petits. Leur longueur
+atteint &agrave; peine les deux tiers d'un millim&egrave;tre. Ils sont faiblement
+agglutin&eacute;s entre eux et amoncel&eacute;s en un tas informe qu'on pourrait
+comparer &agrave; une forte pinc&eacute;e de semences non m&ucirc;res de quelque orchid&eacute;e.
+Quant &agrave; leur nombre, j'avouerai qu'il a infructueusement fatigu&eacute; ma
+patience. Je ne crois pas cependant l'exag&eacute;rer en l'&eacute;valuant au moins &agrave;
+deux milliers. Voici sur quelles donn&eacute;es je base ce chiffre. La ponte,
+ai-je dit, dure trente-six heures, et mes fr&eacute;quentes visites &agrave; la
+femelle, livr&eacute;e &agrave; cette op&eacute;ration dans la cavit&eacute; du bouchon, m'ont
+convaincu qu'il n'y a pas d'interruption notable dans le d&eacute;p&ocirc;t successif
+des &oelig;ufs. Or, moins d'une minute s'&eacute;coule entre l'arriv&eacute;e d'un &oelig;uf et
+celle du suivant, le nombre de ces &oelig;ufs ne saurait donc &ecirc;tre inf&eacute;rieur
+au nombre des minutes contenues dans trente-six heures ou &agrave; 2 160. Mais
+peu importe ce nombre exact, il suffit de constater qu'il est fort
+grand, ce qui suppose, pour les jeunes larves qui en proviendront, de
+bien nombreuses chances de destruction, puisqu'une telle prodigalit&eacute; de
+germes est n&eacute;cessaire au maintien de l'esp&egrave;ce dans les proportions
+voulues.</p>
+
+<p>Averti par ces observations, renseign&eacute; sur la forme, le nombre et
+l'arrangement des &oelig;ufs, j'ai recherch&eacute; dans les galeries des
+Anthophores ceux que les Sitaris y avaient d&eacute;pos&eacute;s, et je les ai
+invariablement trouv&eacute;s amoncel&eacute;s en tas dans l'int&eacute;rieur des galeries, &agrave;
+un pouce ou deux de leur orifice, toujours ouvert &agrave; l'ext&eacute;rieur. Ainsi,
+contrairement &agrave; ce qu'on avait quelque droit de supposer, les &oelig;ufs ne
+sont pas pondus dans les cellules de l'abeille pionni&egrave;re; ils sont
+simplement d&eacute;pos&eacute;s, en seul tas, dans le vestibule de son logis. Bien
+plus, la m&egrave;re n'ex&eacute;cute pour eux aucun travail protecteur, elle ne prend
+aucun soin pour les abriter contre la rigueur de la mauvaise saison;
+elle n'essaie pas m&ecirc;me, en bouchant tant bien que mal le vestibule o&ugrave;
+elle les a pondus &agrave; une faible profondeur, de les pr&eacute;server des mille
+ennemis qui les menacent; car, tant que les froids de l'hiver ne sont
+pas venus, dans ces galeries ouvertes circulent des Araign&eacute;es, des
+Acares, des larves d'Anthr&egrave;ne, et autres ravageurs pour qui ces &oelig;ufs ou
+les jeunes larves qui vont en provenir, doivent &ecirc;tre friande cur&eacute;e. Par
+suite de l'incurie de la m&egrave;re, ce qui &eacute;chappe &agrave; tous ces giboyeurs
+voraces et aux intemp&eacute;ries doit se trouver en nombre singuli&egrave;rement
+r&eacute;duit. De l&agrave;, peut-&ecirc;tre, la n&eacute;cessit&eacute; o&ugrave; est la m&egrave;re de suppl&eacute;er par sa
+f&eacute;condit&eacute; &agrave; la nullit&eacute; de son industrie.</p>
+
+<p>L'&eacute;closion a lieu un mois apr&egrave;s, vers la fin de septembre ou le
+commencement d'octobre. La saison encore propice m'a port&eacute; &agrave; croire que
+les jeunes larves devaient imm&eacute;diatement se mettre en marche et se
+disperser pour t&acirc;cher de gagner chacune une cellule d'Anthophore, gr&acirc;ce
+&agrave; quelque imperceptible fissure. Cette pr&eacute;vision s'est trouv&eacute;e
+compl&egrave;tement fausse. Dans les bo&icirc;tes o&ugrave; j'avais mis les &oelig;ufs pondus de
+mes captifs, les jeunes larves, bestioles noires d'un millim&egrave;tre tout au
+plus de longueur n'ont pas chang&eacute; de place, quoique pourvues de pattes
+vigoureuses; elles sont rest&eacute;es p&ecirc;le-m&ecirc;le avec les d&eacute;pouilles blanches
+des &oelig;ufs d'o&ugrave; elles &eacute;taient sorties.</p>
+
+<p>Vainement j'ai mis &agrave; leur port&eacute;e des blocs de terre renfermant des nids
+d'Anthophores, des cellules ouvertes, des larves, des nymphes de
+l'abeille: rien n'a pu les tenter; elles ont persist&eacute; &agrave; former, avec les
+t&eacute;guments des &oelig;ufs un tas pulv&eacute;rulent pointill&eacute; de blanc et de noir. Ce
+n'est qu'en promenant la pointe d'une aiguille dans cette pinc&eacute;e de
+poussi&egrave;re anim&eacute;e que je pouvais y provoquer un grouillement actif. Hors
+de l&agrave;, tout &eacute;tait repos. Si j'&eacute;loignais forc&eacute;ment quelques larves du tas
+commun, elles y revenaient aussit&ocirc;t avec pr&eacute;cipitation, pour s'y enfouir
+au milieu des autres. Peut-&ecirc;tre que, ainsi group&eacute;es et abrit&eacute;es sous les
+t&eacute;guments des &oelig;ufs, elles ont moins &agrave; craindre du froid. Quel que soit
+le motif qui les porte &agrave; se tenir ainsi amoncel&eacute;es, j'ai reconnu
+qu'aucun des moyens dict&eacute;s par mon imagination ne r&eacute;ussissait &agrave; leur
+faire abandonner la petite masse spongieuse que forment les d&eacute;pouilles
+des &oelig;ufs faiblement agglutin&eacute;es entre elles. Enfin, pour mieux
+m'assurer qu'en libert&eacute; les larves ne se dispersent pas apr&egrave;s
+l'&eacute;closion, je me suis rendu pendant l'hiver &agrave; Carpentras et j'ai visit&eacute;
+les talus aux Anthophores. J'ai trouv&eacute; l&agrave;, comme dans mes bo&icirc;tes, les
+larves amoncel&eacute;es en tas, p&ecirc;le-m&ecirc;le avec les d&eacute;pouilles des &oelig;ufs.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XV" id="XV"></a><a href="#table">XV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LA LARVE PRIMAIRE DES SITARIS</a></h3>
+
+
+<p>Jusque vers la fin du mois d'avril suivant, rien de nouveau ne se passe.
+Je profiterai de ce long repos pour mieux faire conna&icirc;tre la jeune
+larve, dont voici la description:</p>
+
+<p>Longueur, 1 millim&egrave;tre ou un peu moins. Coriace, d'un noir verd&acirc;tre
+luisant, convexe en dessus, plane en dessous, allong&eacute;e, augmentant
+graduellement de diam&egrave;tre de la t&ecirc;te au bout post&eacute;rieur du m&eacute;tathorax,
+puis diminuant rapidement. T&ecirc;te un peu plus longue que large, l&eacute;g&egrave;rement
+dilat&eacute;e vers sa base, rouss&acirc;tre vers la bouche et plus fonc&eacute;e vers les
+ocelles.</p>
+
+<p>Labre en segment de cercle, rouss&acirc;tre, bord&eacute; d'un petit nombre de cils
+raides et tr&egrave;s courts. Mandibules fortes, rousses, courbes, aigu&euml;s, se
+joignant sans se croiser dans le repos. Palpes maxillaires assez longs,
+form&eacute;s de deux articles cylindriques, &eacute;gaux; le dernier termin&eacute; par un
+cil tr&egrave;s court. M&acirc;choires et l&egrave;vre inf&eacute;rieure trop peu visibles pour
+pouvoir &ecirc;tre d&eacute;crites avec certitude.</p>
+
+<p>Antennes de deux articles cylindriques, &eacute;gaux, peu nettement s&eacute;par&eacute;s, &agrave;
+peu pr&egrave;s de la m&ecirc;me longueur que ceux des palpes; le dernier surmont&eacute;
+d'un cirrhe dont la longueur atteint jusqu'&agrave; trois fois celle de la
+t&ecirc;te, et qui va s'effilant jusqu'&agrave; devenir invisible &agrave; une forte loupe.
+En arri&egrave;re de la base de chaque antenne, deux ocelles in&eacute;gaux, presque
+contigus l'un &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>Segments thoraciques &eacute;gaux en longueur et augmentant graduellement de
+largeur d'avant en arri&egrave;re. Prothorax plus large que la t&ecirc;te, plus
+&eacute;troit ant&eacute;rieurement qu'&agrave; la base, l&eacute;g&egrave;rement arrondi sur les c&ocirc;t&eacute;s.
+Pattes de m&eacute;diocre longueur, assez robustes, termin&eacute;es par un ongle
+puissant, long, aigu et tr&egrave;s mobile. Sur la hanche et sur la cuisse de
+chaque patte, un long cirrhe pareil &agrave; celui des antennes, presque aussi
+long que la patte enti&egrave;re, et dirig&eacute; perpendiculairement au plan de
+locomotion quand l'animal se meut. Quelques cils raides sur les jambes.</p>
+
+<p>Abdomen de neuf segments, sensiblement de m&ecirc;me longueur entre eux, mais
+moindres que ceux du thorax et diminuant tr&egrave;s rapidement de largeur
+jusqu'au dernier. Sous la d&eacute;pendance du huiti&egrave;me segment, ou plut&ocirc;t sous
+celle de l'intervalle membraneux s&eacute;parant ce segment du dernier, se
+montrent deux pointes un peu arqu&eacute;es, courtes, mais fortes, aigu&euml;s,
+dures &agrave; leur extr&eacute;mit&eacute; et plac&eacute;es l'une &agrave; droite l'autre &agrave; gauche de la
+ligne m&eacute;diane. Ces deux appendices peuvent, par un m&eacute;canisme qui
+rappelle en petit celui des tentacules du Colima&ccedil;on, rentrer en
+eux-m&ecirc;mes par suite de l'&eacute;tat membraneux de leur base. Ils peuvent, en
+outre, s'abriter sous le huiti&egrave;me segment, entra&icirc;n&eacute;s qu'ils sont par le
+segment anal, lorsque ce dernier, en se contractant, rentre dans le
+huiti&egrave;me. Enfin le neuvi&egrave;me segment, ou segment anal, porte &agrave; son bord
+post&eacute;rieur deux longs cirrhes pareils &agrave; ceux des pattes et des antennes,
+et se recourbant de haut en bas. En arri&egrave;re de ce dernier segment, se
+montre un mamelon charnu, plus ou moins saillant; c'est l'anus. J'ignore
+la position des stigmates; ils se sont d&eacute;rob&eacute;s &agrave; mes investigations,
+bien que faites &agrave; l'aide du microscope.</p>
+
+<p>Lorsque la larve est en repos, les divers segments sont r&eacute;guli&egrave;rement
+imbriqu&eacute;s, et les intervalles membraneux, correspondant aux
+articulations, ne sont pas visibles. Mais si la larve marche, toutes les
+articulations, surtout celles des segments abdominaux, se distendent et
+finissent par occuper presque autant de place que les arceaux corn&eacute;s. En
+m&ecirc;me temps, le segment anal sort de l'&eacute;tui form&eacute; par le huiti&egrave;me;
+l'anus, &agrave; son tour, s'allonge en mamelon et les deux pointes de
+l'avant-dernier anneau surgissent d'abord lentement, puis se dressent
+tout &agrave; coup par un mouvement brusque comparable &agrave; celui que produit un
+ressort en se d&eacute;tendant; enfin ces deux points divergent en cornes de
+croissant. Une fois cet appareil complexe d&eacute;ploy&eacute;, l'animalcule est en
+mesure de marcher sur la surface la plus glissante.</p>
+
+<p>Le dernier segment et son bouton anal se recourbent &agrave; angle droit avec
+l'axe du corps, et l'anus vient s'appliquer sur le plan de locomotion,
+o&ugrave; il d&eacute;verse une gouttelette d'un liquide hyalin et filant, qui englue
+la bestiole et la maintient solidement en place, appuy&eacute;e sur une esp&egrave;ce
+de tr&eacute;pied que forment le bouton anal et les deux cirrhes du dernier
+segment. Si l'on observe le mode de locomotion de l'animal sur une lame
+de verre, on peut tenir la lame dans une position verticale, la
+renverser m&ecirc;me sens dessus dessous, la secouer l&eacute;g&egrave;rement sans que la
+larve se d&eacute;tache et tombe, retenue qu'elle est par l'humeur
+agglutinative du bouton anal.</p>
+
+<p>S'il faut avancer sur un plan o&ugrave; une chute n'est pas &agrave; craindre, la
+microscopique b&ecirc;te emploie un autre proc&eacute;d&eacute;. Elle recourbe l'abdomen, et
+lorsque les deux pointes du huiti&egrave;me segment, alors pleinement &eacute;tal&eacute;es,
+ont trouv&eacute; un point d'appui solide en labourant, pour ainsi dire, le
+plan de locomotion, elle s'appuie sur cette base et se porte en avant,
+en dilatant les diverses articulations abdominales. Ce mouvement en
+avant est d'ailleurs favoris&eacute; par le jeu des pattes, qui sont loin de
+rester inactives. Cela fait, elle jette l'ancre avec les puissants
+onglets de ses pattes; l'abdomen se contracte, ses divers anneaux se
+resserrent, et l'anus, tir&eacute; en avant, prend de nouveau appui, &agrave; l'aide
+des deux pointes, pour commencer la seconde de ces curieuses enjamb&eacute;es.</p>
+
+<p>Au milieu de ces man&oelig;uvres, les cirrhes des hanches et des cuisses
+tra&icirc;nent sur le plan d'appui, et par leur longueur, leur &eacute;lasticit&eacute;, ne
+paraissent propres qu'&agrave; entraver la marche. Mais ne nous h&acirc;tons pas de
+conclure &agrave; une incons&eacute;quence: le moindre des &ecirc;tres est appropri&eacute; aux
+conditions au milieu desquelles il doit vivre; il est &agrave; croire que ces
+filaments, loin d'entraver l'animalcule en marche, doivent, dans les
+circonstances normales, lui &ecirc;tre de quelque secours.</p>
+
+<p>Le peu que nous venons d'apprendre nous montre d&eacute;j&agrave; que la jeune larve
+de Sitaris n'est pas appel&eacute;e &agrave; se mouvoir sur une surface ordinaire. Le
+lieu, quel qu'il soit, o&ugrave; cette larve doit vivre plus tard, l'expose &agrave;
+de bien nombreuses chances de chutes p&eacute;rilleuses, puisque, pour les
+pr&eacute;venir, elle est non seulement arm&eacute;e d'ongles robustes, tr&egrave;s mobiles,
+et d'un croissant ac&eacute;r&eacute;, esp&egrave;ce de soc capable de mordre sur le corps le
+mieux poli, mais encore elle est munie d'un liquide visqueux, assez
+tenace pour l'engluer et la maintenir en place sans le secours des
+autres appareils. En vain je me suis mis l'esprit &agrave; la torture pour
+soup&ccedil;onner quel pouvait &ecirc;tre le corps si mobile, si vacillant, si
+dangereux, que doivent habiter les jeunes Sitaris, rien n'a pu
+m'expliquer la n&eacute;cessit&eacute; de l'organisation que je viens de d&eacute;crire.
+Convaincu d'avance, par l'&eacute;tude attentive de cette organisation, que je
+serais t&eacute;moin de singuli&egrave;res m&oelig;urs, j'ai attendu, avec une vive
+impatience, le retour de la belle saison, ne doutant pas qu'&agrave; l'aide
+d'une observation pers&eacute;v&eacute;rante le myst&egrave;re ne me f&ucirc;t d&eacute;voil&eacute; au printemps
+suivant. Ce printemps si d&eacute;sir&eacute; est enfin venu; j'ai mis en &oelig;uvre tout
+ce que je peux poss&eacute;der de patience, d'imagination, de clairvoyance;
+mais, &agrave; ma grande honte, &agrave; mon regret plus grand encore, le secret m'a
+&eacute;chapp&eacute;. Oh! qu'ils sont p&eacute;nibles ces tourments de l'ind&eacute;cision
+lorsqu'il faut remettre &agrave; l'ann&eacute;e suivante une &eacute;tude qui n'a pas abouti!</p>
+
+<p>Mes observations faites dans le courant du printemps 1856, quoique
+purement n&eacute;gatives, ont cependant leur int&eacute;r&ecirc;t, parce qu'elles
+d&eacute;montrent fausses quelques suppositions qu'am&egrave;ne naturellement le
+parasitisme incontestable des Sitaris. J'en dirai donc quelques mots.
+Vers la fin d'avril, les jeunes larves, jusque-l&agrave; immobiles et blotties
+dans le tas spongieux des enveloppes des &oelig;ufs, sortent de leur
+immobilit&eacute;, se dispersent et parcourent en tous sens les bo&icirc;tes et les
+flacons o&ugrave; elles ont pass&eacute; l'hiver. &Agrave; leur d&eacute;marche pr&eacute;cipit&eacute;e, &agrave; leurs
+infatigables &eacute;volutions, ais&eacute;ment on devine qu'elles recherchent quelque
+chose qui leur manque. Cette chose, que peut-elle &ecirc;tre, si ce n'est de
+la nourriture? N'oublions pas, en effet, que ces larves sont &eacute;closes &agrave;
+la fin de septembre, et que depuis cette &eacute;poque, c'est-&agrave;-dire pendant
+sept mois complets, elles n'ont pris aucune nourriture, bien qu'elles
+aient pass&eacute; ce laps de temps avec toute leur vitalit&eacute;, ainsi que j'ai pu
+m'en assurer tout l'hiver en les irritant, et non dans une torpeur
+analogue &agrave; celle des animaux hibernants. Aussit&ocirc;t &eacute;closes, elles sont
+vou&eacute;es, quoique pleines de vie, &agrave; une abstinence absolue de la dur&eacute;e de
+sept mois; il est donc naturel de supposer, en voyant leur agitation
+actuelle, qu'une faim imp&eacute;rieuse les met ainsi en mouvement.</p>
+
+<p>La nourriture d&eacute;sir&eacute;e ne saurait &ecirc;tre que le contenu des cellules de
+l'Anthophore, puisque plus tard on trouve les Sitaris dans ces cellules.
+Or, ce contenu se borne ou &agrave; du miel ou &agrave; des larves. J'ai conserv&eacute;
+pr&eacute;cis&eacute;ment des cellules d'Anthophore occup&eacute;es par des nymphes ou par
+des larves. J'en mets quelques-unes, soit ouvertes, soit ferm&eacute;es, &agrave; la
+port&eacute;e des jeunes Sitaris, comme je l'avais d&eacute;j&agrave; fait imm&eacute;diatement
+apr&egrave;s l'&eacute;closion. J'introduis m&ecirc;me les Sitaris dans les cellules: je les
+d&eacute;pose sur les flancs de la larve, succulent morceau, tout semble le
+dire; je m'y prends de toutes les mani&egrave;res pour tenter leur app&eacute;tit; et
+apr&egrave;s avoir &eacute;puis&eacute; mes combinaisons, toujours infructueuses, je reste
+convaincu que mes bestioles affam&eacute;es ne recherchent ni larves, ni
+nymphes d'Anthophore.</p>
+
+<p>Essayons maintenant le miel. Il faut employer &eacute;videmment du miel &eacute;labor&eacute;
+pu la m&ecirc;me esp&egrave;ce d'Anthophore que celle aux d&eacute;pens de laquelle vivent
+les Sitaris. Mais cette abeille n'est pas fort commune dans les environs
+d'Avignon, et mes occupations du lyc&eacute;e ne me permettent pas de
+m'absenter pour me rendre &agrave; Carpentras, o&ugrave; elle est si abondante. Je
+perds ainsi, &agrave; la recherche de cellules approvisionn&eacute;es de miel, une
+bonne partie du mois de mai; je finis cependant par en trouver de
+fra&icirc;chement closes et appartenant &agrave; l'Anthophore voulue. J'ouvre ces
+cellules avec l'impatience f&eacute;brile du d&eacute;sir longtemps mis &agrave; l'&eacute;preuve.
+Tout va bien: elles sont &agrave; demi pleines d'un miel coulant, noir&acirc;tre,
+naus&eacute;abond, &agrave; la surface duquel flotte la larve de l'hym&eacute;nopt&egrave;re
+r&eacute;cemment &eacute;close. Cette larve est enlev&eacute;e, et je d&eacute;pose &agrave; la surface du
+miel, avec mille pr&eacute;cautions, un ou plusieurs Sitaris. Dans d'autres
+cellules, je laisse la larve de l'hym&eacute;nopt&egrave;re et j'y introduis des
+Sitaris, que je d&eacute;pose tant&ocirc;t sur le miel, tant&ocirc;t sur la paroi interne
+de la cellule, ou simplement &agrave; son entr&eacute;e. Enfin, toutes ces cellules,
+ainsi pr&eacute;par&eacute;es, sont mises dans des tubes de verre, qui me permettront
+une observation facile, sans crainte de troubler, dans leur repas, mes
+convives affam&eacute;s.</p>
+
+<p>Mais que vais-je parler de repas! Ce repas n'a pas lieu Les Sitaris
+plac&eacute;s &agrave; l'entr&eacute;e d'une cellule, loin de chercher &agrave; y p&eacute;n&eacute;trer,
+l'abandonnent et s'&eacute;garent dans le tube de verre; ceux qui ont &eacute;t&eacute;
+d&eacute;pos&eacute;s sur la face int&eacute;rieure des cellules, &agrave; proximit&eacute; du miel,
+sortent pr&eacute;cipitamment, &agrave; demi englu&eacute;s et tr&eacute;buchant &agrave; chaque pas; ceux
+enfin que je me figurais avoir le plus favoris&eacute;s en les d&eacute;posant sur le
+miel m&ecirc;me, se d&eacute;battent, s'emp&ecirc;trent dans la masse gluante et y
+p&eacute;rissent &eacute;touff&eacute;s. Jamais exp&eacute;rience n'a subi pareille d&eacute;confiture.
+Larves, nymphes, cellules, miel, je vous ai tout offert; que voulez-vous
+donc, bestioles maudites?</p>
+
+<p>Lass&eacute; de toutes ces tentatives sans r&eacute;sultat, je finis par o&ugrave; j'aurais
+d&ucirc; commencer, je me rendis &agrave; Carpentras. Mais il &eacute;tait trop tard:
+l'Anthophore avait fini ses travaux, et je ne parvins &agrave; rien voir de
+nouveau. Dans le courant de l'ann&eacute;e, j'appris de L. Dufour, &agrave; qui
+j'avais parl&eacute; des Sitaris, j'appris, dis-je, que l'animalcule trouv&eacute; par
+lui sur les Andr&egrave;nes et d&eacute;crit sous le nom g&eacute;n&eacute;rique de <i>Triungulinus</i>,
+avait &eacute;t&eacute; reconnu plus tard par Newport comme &eacute;tant la larve d'un M&eacute;lo&eacute;.
+Or, j'avais trouv&eacute; pr&eacute;cis&eacute;ment quelques M&eacute;lo&eacute;s dans les cellules de la
+m&ecirc;me Anthophore qui nourrit les Sitaris. Y aurait-il parit&eacute; de m&oelig;urs
+entre les deux genres d'insectes? Ce fut pour moi un trait de lumi&egrave;re;
+mais j'eus tout le temps de m&ucirc;rir mes projets: il me fallait encore
+attendre une ann&eacute;e.</p>
+
+<p>Le mois d'avril venu, mes larves de Sitaris se mirent, comme &agrave;
+l'ordinaire, en mouvement. Le premier hym&eacute;nopt&egrave;re venu, une Osmie, est
+jet&eacute; vivant dans un flacon o&ugrave; se trouvent quelques-unes de ces larves,
+et au bout d'un quart d'heure de s&eacute;jour, je les visite &agrave; la loupe. Cinq
+Sitaris sont implant&eacute;s dans la toison du thorax. C'est fait, le probl&egrave;me
+est r&eacute;solu!... Les larves de Sitaris, comme celles des M&eacute;lo&eacute;s, se
+cramponnent &agrave; la toison de leur amphitryon et se font voiturer par lui
+jusque dans la cellule. Dix fois je recommence l'&eacute;preuve avec les divers
+hym&eacute;nopt&egrave;res qui viennent butiner sur les lilas en fleurs devant ma
+fen&ecirc;tre, et en particulier avec les Anthophores m&acirc;les; le r&eacute;sultat se
+maintient le m&ecirc;me: les larves s'implantent au milieu des poils de leur
+thorax. Mais apr&egrave;s tant de d&eacute;sappointements on devient m&eacute;fiant; aussi
+convient-il d'aller observer le fait sur les lieux m&ecirc;mes; les vacances
+scolaires de P&acirc;ques arrivent d'ailleurs fort &agrave; propos pour faire &agrave;
+loisir ces observations.</p>
+
+<p>J'avouerai que ce ne fut pas sans quelques battements de c&oelig;ur plus
+pr&eacute;cipit&eacute;s qu'&agrave; l'ordinaire, que je me trouvai de nouveau en face du
+talus &agrave; pic o&ugrave; niche l'Anthophore. Que va d&eacute;cider l'exp&eacute;rience?
+Va-t-elle encore une fois me couvrir de confusion? Le temps est froid,
+pluvieux; aucun hym&eacute;nopt&egrave;re ne se montre sur le petit nombre de fleurs
+printani&egrave;res &eacute;panouies. &Agrave; l'entr&eacute;e des galeries sont blotties de
+nombreuses Anthophores immobiles, transies. &Agrave; l'aide de pinces, je les
+sors une &agrave; une de leur cachette pour les examiner &agrave; la loupe. La
+premi&egrave;re a des larves de Sitaris sur le thorax; la seconde en a
+&eacute;galement, la troisi&egrave;me, la quatri&egrave;me de m&ecirc;me, et ainsi de suite, aussi
+loin que je d&eacute;sire pousser cet examen. Je change de galerie, dix, vingt
+fois, le r&eacute;sultat est invariable. Il y eut l&agrave;, pour moi, un de ces
+moments comme en ont ceux qui, apr&egrave;s avoir pendant des ann&eacute;es tourn&eacute; et
+retourn&eacute; une id&eacute;e de toutes les mani&egrave;res, peuvent enfin s'&eacute;crier;
+Eur&ecirc;ka!</p>
+
+<p>Les journ&eacute;es suivantes, un ciel ti&egrave;de et serein permit aux Anthophores
+de quitter leurs retraites pour se r&eacute;pandre dans la campagne et butiner
+sur les fleurs. Je recommen&ccedil;ai mon examen sur ces Anthophores volant
+sans rel&acirc;che d'une fleur &agrave; l'autre, soit dans le voisinage des lieux o&ugrave;
+elles &eacute;taient n&eacute;es, soit &agrave; de grandes distances de ces m&ecirc;mes lieux.
+Quelques unes se trouv&egrave;rent sans larves de Sitaris; d'autres, en plus
+grand nombre, en avaient deux, trois, quatre, cinq ou davantage entre
+les poils du thorax. &Agrave; Avignon, o&ugrave; je n'ai pas encore vu le <i>Sitaris
+humeralis</i>, la m&ecirc;me esp&egrave;ce d'Anthophore, observ&eacute;e &agrave; peu pr&egrave;s &agrave; la m&ecirc;me
+&eacute;poque, tandis qu'elle butinait sur les lilas fleuris, s'est trouv&eacute;e
+toujours exempte de jeunes larves de Sitaris; &agrave; Carpentras, au
+contraire, o&ugrave; ne se rencontre pas un domicile d'Anthophores sans
+Sitaris, presque les trois quarts des individus que j'ai visit&eacute;s avaient
+quelques-unes de ces larves au milieu de leur toison.</p>
+
+<p>Mais, d'autre part, si l'on recherche ces larves dans les vestibules o&ugrave;
+elles se trouvaient quelques jours avant, amoncel&eacute;es en tas, on n'en
+trouve plus. Par cons&eacute;quent, lorsque les Anthophores, ayant ouvert leurs
+cellules, s'engagent dans les galeries pour en atteindre l'orifice et
+s'envoler; ou bien, lorsque le mauvais temps et la nuit les y ram&egrave;nent
+momentan&eacute;ment, les jeunes larves de Sitaris, tenues en &eacute;veil dans ces
+m&ecirc;mes galeries par le stimulant de l'instinct, s'attachent &agrave; ces
+hym&eacute;nopt&egrave;res, se glissent dans leur fourrure, et s'y cramponnent d'une
+mani&egrave;re assez solide pour ne pas avoir &agrave; craindre une chute dans les
+lointaines p&eacute;r&eacute;grinations de l'insecte qui les porte. En s'attachant
+ainsi aux Anthophores, les jeunes Sitaris ont &eacute;videmment pour but de se
+faire transporter, et au moment opportun, dans les cellules
+approvisionn&eacute;es.</p>
+
+<p>On pourrait m&ecirc;me croire tout d'abord qu'ils vivent quelque temps sur le
+corps de l'Anthophore, comme les parasites ordinaires, les Philopt&egrave;res,
+les Poux, vivent sur le corps de l'animal qui les nourrit. Il n'en est
+rien cependant. Les jeunes Sitaris, implant&eacute;s au milieu des poils,
+perpendiculairement au corps de l'Anthophore, la t&ecirc;te en dedans,
+l'arri&egrave;re en dehors, ne remuent plus du point qu'ils ont choisi et qui
+se trouve dans le voisinage des &eacute;paules de l'abeille. On ne les voit pas
+errer d'un point &agrave; un autre pour explorer le corps de l'Anthophore et en
+rechercher les parties o&ugrave; les t&eacute;guments ont plus de d&eacute;licatesse, comme
+ils ne manqueraient pas de le faire si r&eacute;ellement ils puisaient quelque
+nourriture dans les sucs de l'hym&eacute;nopt&egrave;re. Au contraire, presque
+toujours fix&eacute;s sur la partie la plus r&eacute;sistante, la plus dure du corps
+de l'abeille, sur le thorax, un peu au-dessous de l'insertion des ailes,
+ou plus rarement sur la t&ecirc;te, ils gardent une compl&egrave;te immobilit&eacute;, et se
+tiennent fix&eacute;s au m&ecirc;me poil, &agrave; l'aide des mandibules, des pattes, du
+croissant ferm&eacute; du huiti&egrave;me segment, enfin &agrave; l'aide de la glu du bouton
+anal. S'ils viennent &agrave; &ecirc;tre troubl&eacute;s dans cette position, ils gagnent &agrave;
+regret un autre point du thorax, en s'ouvrant un passage &agrave; travers sa
+fourrure, et finissent par se fixer &agrave; un autre poil, comme ils l'&eacute;taient
+avant.</p>
+
+<p>Pour mieux me convaincre encore que les jeunes larves de Sitaris ne se
+nourrissent pas aux d&eacute;pens du corps de l'Anthophore, j'ai mis
+quelquefois &agrave; leur port&eacute;e, dans un flacon, des hym&eacute;nopt&egrave;res morts depuis
+longtemps et compl&egrave;tement dess&eacute;ch&eacute;s. Sur ces cadavres arides, bons tout
+au plus &agrave; ronger, mais o&ugrave; il n'y avait assur&eacute;ment rien &agrave; sucer, les
+larves de Sitaris ont gagn&eacute; la position habituelle et y sont rest&eacute;es
+immobiles comme sur l'insecte vivant. Elles ne puisent donc rien dans le
+corps de l'Anthophore; mais peut-&ecirc;tre rongent-elles sa toison, comme les
+Philopt&egrave;res rongent les plumes des oiseaux?</p>
+
+<p>Pour cela, il leur faudrait un appareil buccal d'une certaine vigueur,
+en particulier des m&acirc;choires corn&eacute;es et robustes, tandis que ces
+m&acirc;choires sont si aigu&euml;s, qu'un examen microscopique n'a pu me les
+montrer. Les larves sont, il est vrai, pourvues de fortes mandibules;
+mais ces mandibules aigu&euml;s, recourb&eacute;es et excellentes pour tirailler,
+pour d&eacute;chirer la nourriture, ne sauraient servir &agrave; la broyer, &agrave; la
+ronger. Enfin, une derni&egrave;re preuve en faveur de l'&eacute;tat passif des larves
+de Sitaris sur le corps des Anthophores, c'est que ces derni&egrave;res ne
+paraissent nullement incommod&eacute;es de leur pr&eacute;sence, puisqu'on ne les voit
+pas chercher &agrave; s'en d&eacute;barrasser. Des Anthophores exemptes de ces larves,
+et d'autres en portant cinq ou six sur le corps, ont &eacute;t&eacute; mises
+s&eacute;par&eacute;ment dans des flacons. Quand le premier trouble r&eacute;sultant de la
+captivit&eacute; a &eacute;t&eacute; calm&eacute;, je n'ai rien pu voir de particulier sur celles
+qu'occupaient les jeunes Sitaris. Et si toutes ces raisons ne
+suffisaient pas, j'ajouterais qu'un animalcule qui a pu d&eacute;j&agrave; passer sept
+mois sans nourriture, et qui dans peu de jours va s'abreuver d'une
+mati&egrave;re fluide, hautement savoureuse, commettrait une singuli&egrave;re
+incons&eacute;quence en se mettant &agrave; ronger le duvet aride d'un hym&eacute;nopt&egrave;re. Il
+me para&icirc;t donc indubitable que les jeunes Sitaris ne s'&eacute;tablissent sur
+le corps de l'Anthophore que pour se faire transporter par elles dans
+les cellules, dont la construction ne tardera pas &agrave; commencer.</p>
+
+<p>Mais jusque-l&agrave;, il faut que les parasites futurs se maintiennent dans la
+toison de leur amphitryon, malgr&eacute; ses rapides &eacute;volutions au milieu des
+fleurs, malgr&eacute; le frottement contre les parois des galeries quand il y
+p&eacute;n&egrave;tre pour s'y abriter, et surtout malgr&eacute; les coups de brosse qu'il
+doit se donner assez souvent avec les pattes, pour s'&eacute;pousseter, se
+lustrer. De l&agrave;, sans doute, la n&eacute;cessit&eacute; de cet appareil &eacute;trange qu'une
+station et une locomotion sur des surfaces ordinaires ne sauraient
+expliquer, comme il a &eacute;t&eacute; dit plus haut, lorsqu'on s'est demand&eacute; quel
+pouvait &ecirc;tre le corps si mobile, si vacillant, si plein de dangers, o&ugrave;
+la larve devait s'&eacute;tablir plus tard. Ce corps, c'est un poil d'un
+hym&eacute;nopt&egrave;re, qui fait mille courses rapides, qui tant&ocirc;t plonge dans ses
+&eacute;troites galeries, tant&ocirc;t p&eacute;n&egrave;tre avec violence dans la gorge &eacute;trangl&eacute;e
+d'une corolle et ne reste en repos que pour se brosser avec les pattes,
+se d&eacute;barrasser des grains de poussi&egrave;re recueillis par le duvet qui le
+recouvre.</p>
+
+<p>On comprend tr&egrave;s bien maintenant l'utilit&eacute; du croissant exsertile dont
+les deux cornes, en se rapprochant, peuvent saisir un poil mieux que ne
+le ferait la pince la plus d&eacute;licate; on voit toute l'opportunit&eacute; de la
+glu tenace qu'au moindre danger l'anus fournit pour arr&ecirc;ter l'animalcule
+dans une chute imminente; on se rend compte enfin du r&ocirc;le utile que
+peuvent remplir ici les cirrhes &eacute;lastiques des hanches et des pattes,
+v&eacute;ritable superfluit&eacute; tr&egrave;s embarrassante pour la marche sur un plan uni,
+mais qui, dans le cas actuel, p&eacute;n&egrave;trent comme autant de sondes dans
+l'&eacute;paisseur du duvet de l'Anthophore, et servent &agrave; maintenir la larve de
+Sitaris pour ainsi dire &agrave; l'ancre. Plus on r&eacute;fl&eacute;chit &agrave; cette
+organisation model&eacute;e en apparence par un caprice aveugle, lorsque la
+larve se tra&icirc;ne p&eacute;niblement sur un plan uni, et plus on est p&eacute;n&eacute;tr&eacute;
+d'admiration devant les moyens aussi efficaces que vari&eacute;s prodigu&eacute;s &agrave; la
+d&eacute;bile cr&eacute;ature pour conserver son p&eacute;rilleux &eacute;quilibre.</p>
+
+<p>Avant de raconter ce que deviennent les larves de Sitaris en abandonnant
+le corps des Anthophores, je ne saurais passer sous silence une
+particularit&eacute; fort remarquable. Tous les hym&eacute;nopt&egrave;res envahis par ces
+larves et observ&eacute;s jusqu'ici se sont trouv&eacute;s, sans une seule exception,
+des Anthophores m&acirc;les. Ce sont des m&acirc;les que j'ai retir&eacute;s de leurs
+cachettes; ce sont des m&acirc;les que j'ai saisis sur les fleurs; et malgr&eacute;
+d'actives recherches, je n'ai pu trouver une seule femelle en libert&eacute;.
+La cause de cette absence totale de femelles est facile &agrave; reconna&icirc;tre.</p>
+
+<p>En abattant quelques mottes de terre de la nappe occup&eacute;e par les nids,
+on voit que si tous les m&acirc;les ont d&eacute;j&agrave; ouvert et abandonn&eacute; leurs
+cellules, les femelles, au contraire, y sont encore incluses, mais sur
+le point de prendre bient&ocirc;t l'essor. Cette apparition des m&acirc;les un mois
+presque avant la sortie des femelles, n'est pas particuli&egrave;re aux
+Anthophores; je l'ai constat&eacute;e chez beaucoup d'autres hym&eacute;nopt&egrave;res, et
+en particulier chez l'<i>Osmia tricornis</i> qui habite le m&ecirc;me emplacement
+que l'<i>Anthophora pilipes</i>. Les m&acirc;les de l'Osmie apparaissent m&ecirc;me avant
+ceux de l'Anthophore, et &agrave; une &eacute;poque si pr&eacute;coce, qu'alors les jeunes
+larves de Sitaris ne sont peut-&ecirc;tre pas encore excit&eacute;es par
+l'instinctive impulsion qui les met en activit&eacute;. C'est, sans doute, &agrave;
+leur r&eacute;veil pr&eacute;coce que les m&acirc;les de l'Osmie doivent de pouvoir
+traverser impun&eacute;ment les corridors o&ugrave; sont entass&eacute;es les jeunes larves
+de Sitaris, sans que ces derni&egrave;res s'attachent &agrave; leur toison; du moins,
+je ne saurais expliquer autrement l'absence de ces larves sur le dos des
+Osmies m&acirc;les, puisque, quand on les met artificiellement en pr&eacute;sence de
+ces hym&eacute;nopt&egrave;res, elles s'y attachent aussi volontiers qu'aux
+Anthophores.</p>
+
+<p>La sortie hors de l'emplacement commun commence par les Osmies m&acirc;les, se
+continue par les Anthophores m&acirc;les, et se termine par la sortie &agrave; peu
+pr&egrave;s simultan&eacute;e des Osmies et des Anthophores femelles. J'ai pu ais&eacute;ment
+constater cette succession en observant chez moi, au premier printemps,
+l'&eacute;poque de rupture des cellules que j'avais recueillies dans le
+pr&eacute;c&eacute;dent automne.</p>
+
+<p>Au moment de leur sortie, les Anthophores m&acirc;les traversant les galeries
+o&ugrave; attendent, en plein &eacute;veil, les larves de Sitaris, doivent en prendre
+un certain nombre; et ceux d'entre eux qui, s'engageant dans des
+couloirs d&eacute;serts, &eacute;chappent ainsi une premi&egrave;re fois &agrave; l'ennemi, ne lui
+&eacute;chapperont pas longtemps, puisque la pluie, l'air froid et la nuit les
+ram&egrave;nent &agrave; leurs anciennes demeures, o&ugrave; ils s'abritent tant&ocirc;t dans une
+galerie, tant&ocirc;t dans une autre, pendant une grande partie du mois
+d'avril. Ces all&eacute;es et venues des m&acirc;les dans les vestibules de leurs
+habitations, le s&eacute;jour prolong&eacute; que le mauvais temps les contraint
+souvent d'y faire, fournissent aux Sitaris l'occasion la plus favorable
+pour se glisser dans leur fourrure et y prendre position. Aussi, apr&egrave;s
+un mois environ d'un pareil &eacute;tat de choses, il ne doit pas rester, ou il
+ne reste que fort peu de larves errant encore sans avoir atteint leur
+but. &Agrave; cette &eacute;poque, je n'ai pu r&eacute;ussir &agrave; en trouver autre part que sur
+le corps des Anthophores m&acirc;les.</p>
+
+<p>Il est donc extr&ecirc;mement probable qu'&agrave; leur sortie, ayant lieu &agrave;
+l'approche du mois de mai, les Anthophores femelles ne prennent pas des
+larves de Sitaris dans les couloirs, ou n'en prennent qu'un nombre qui
+ne peut soutenir de comparaison avec celui que portent les m&acirc;les. En
+effet, les premi&egrave;res femelles que j'ai pu observer au mois d'avril, dans
+le voisinage m&ecirc;me des nids, &eacute;taient exemptes de ces larves. Cependant,
+c'est sur les femelles que les larves de Sitaris doivent finalement
+s'&eacute;tablir, les m&acirc;les sur lesquels ils sont en ce moment n'&eacute;tant pas
+capables de les introduire dans les cellules, puisqu'ils ne prennent
+aucune part &agrave; leur construction et &agrave; leur approvisionnement. Il y a
+donc, &agrave; un certain moment, passage de larves de Sitaris des Anthophores
+m&acirc;les sur les Anthophores femelles; et ce passage s'effectue, sans aucun
+doute, lors du rapprochement des deux sexes. La femelle trouve &agrave; la
+fois, dans les embrassements du m&acirc;le, et la vie et la mort de sa
+prog&eacute;niture; au moment o&ugrave; elle se livre au m&acirc;le pour la conservation de
+sa race, les parasites vigilants passent du m&acirc;le sur la femelle pour
+l'extermination de cette m&ecirc;me race.</p>
+
+<p>&Agrave; l'appui de ces d&eacute;ductions, voici une exp&eacute;rience assez concluante alors
+m&ecirc;me qu'elle ne r&eacute;alise que grossi&egrave;rement les circonstances naturelles.
+Sur une femelle prise dans sa cellule, et par cons&eacute;quent d&eacute;pourvue de
+Sitaris je place un m&acirc;le qui en est pourvu, et je maintiens les deux
+sexes en contact, en ma&icirc;trisant autant que possible leurs mouvements
+d&eacute;sordonn&eacute;s. Apr&egrave;s quinze &agrave; vingt minutes de ce rapprochement forc&eacute;, la
+femelle se trouve envahie par une ou plusieurs larves qui &eacute;taient
+d'abord sur le m&acirc;le; il est vrai que l'exp&eacute;rience ne r&eacute;ussit pas
+toujours dans des conditions aussi imparfaites.</p>
+
+<p>En surveillant &agrave; Avignon les rares Anthophores que j'ai pu d&eacute;couvrir, il
+m'a &eacute;t&eacute; possible de saisir l'instant pr&eacute;cis de leurs travaux; et le
+jeudi suivant, 21 mai, je me suis rendu en toute h&acirc;te &agrave; Carpentras pour
+assister, s'il &eacute;tait possible, &agrave; l'entr&eacute;e des Sitaris dans les cellules
+de l'abeille. Je ne me suis pas tromp&eacute;, les travaux sont en pleine
+activit&eacute;.</p>
+
+<p>Devant une haute nappe de terre, s'agite un ballet en d&eacute;mence, un essaim
+stimul&eacute; par le soleil, qui l'inonde de lumi&egrave;re et de chaleur. C'est une
+nu&eacute;e d'Anthophores de quelques pieds d'&eacute;paisseur et d'une &eacute;tendue
+mesur&eacute;e sur celle de l'esp&egrave;ce de fa&ccedil;ade que forme le sol &agrave; pic. Du sein
+tumultueux de la nue s'&eacute;l&egrave;ve un monotone et mena&ccedil;ant murmure, tandis que
+le regard s'&eacute;gare, sans pouvoir se retrouver, au milieu des
+inextricables &eacute;volutions de l'ardente cohue. Avec la rapidit&eacute; de
+l'&eacute;clair, des milliers d'Anthophores s'&eacute;loignent incessamment et se
+dispersent dans la campagne pour butiner; incessamment aussi des
+milliers d'autres arrivent, charg&eacute;es de miel ou de mortier, et
+maintiennent l'essaim dans les m&ecirc;mes redoutables proportions.</p>
+
+<p>Quelque peu novice alors sur le caract&egrave;re de ces insectes, malheur, me
+disais-je, malheur &agrave; l'imprudent qui pousserait l'audace jusqu'&agrave;
+p&eacute;n&eacute;trer au c&oelig;ur de l'essaim, et surtout jusqu'&agrave; porter une main
+t&eacute;m&eacute;raire sur les demeures en construction! Aussit&ocirc;t envelopp&eacute; par la
+foule furieuse, il expierait sa folle entreprise sous mille coups
+d'aiguillon. &Agrave; cette pens&eacute;e, rendue plus alarmante par le souvenir de
+certaines m&eacute;saventures dont j'ai &eacute;t&eacute; victime en voulant observer de trop
+pr&egrave;s les g&acirc;teaux des Frelons (<i>Vespa Crabro</i>), je sens un frisson
+d'appr&eacute;hension me courir sur le corps.</p>
+
+<p>Et cependant, pour mettre en son jour la question qui m'am&egrave;ne ici, il
+faut n&eacute;cessairement p&eacute;n&eacute;trer dans le redoutable essaim, il me faut me
+tenir des heures enti&egrave;res, tout le jour peut-&ecirc;tre, en observation devant
+les travaux que je vais bouleverser; et, la loupe &agrave; la main, scruter,
+impassible au milieu du tourbillon furieux, ce qui se passe dans les
+cellules. L'emploi d'un masque, de gants, d'enveloppes quelconques,
+n'est pas d'ailleurs praticable, car toute la dext&eacute;rit&eacute; des doigts et
+toute la libert&eacute; de la vue sont n&eacute;cessaires pour les recherches que j'ai
+&agrave; faire. N'importe: devrais-je sortir de ce gu&ecirc;pier le visage tum&eacute;fi&eacute;,
+m&eacute;connaissable, il me faut aujourd'hui une solution d&eacute;cisive au probl&egrave;me
+qui m'a trop longtemps pr&eacute;occup&eacute;.</p>
+
+<p>Quelques coups de filet, en dehors de l'essaim, sur les Anthophores se
+rendant &agrave; la r&eacute;colte ou en revenant, m'ont bient&ocirc;t appris que les larves
+de Sitaris sont camp&eacute;es sur le thorax, comme je m'y attendais, et y
+occupent la m&ecirc;me place que sur les m&acirc;les. Les circonstances sont donc on
+ne peut plus favorables, et sans plus tarder visitons les cellules.</p>
+
+<p>Mes dispositions sont aussit&ocirc;t prises: je serre &eacute;troitement mes habits
+pour ne laisser aux abeilles que le moins de prise possible, et je
+m'engage au milieu de l'essaim. Quelques coups de pioche, qui &eacute;veillent
+dans le murmure des Anthophores un crescendo peu rassurant, m'ont
+bient&ocirc;t mis en possession d'une motte de terre; et je fuis &agrave; la h&acirc;te,
+tout &eacute;tonn&eacute; de me trouver encore sain et sauf et de ne pas &ecirc;tre
+poursuivi. Mais la motte de terre que je viens de d&eacute;tacher est trop
+superficielle, elle ne contient que des cellules d'Osmie, o&ugrave; je n'ai
+rien &agrave; voir pour le moment. Une seconde exp&eacute;dition a lieu, plus longue
+que la premi&egrave;re, et quoique ma retraite se soit op&eacute;r&eacute;e sans grande
+pr&eacute;cipitation, aucune Anthophore ne m'a atteint de son dard, ne s'est
+m&ecirc;me montr&eacute;e dispos&eacute;e &agrave; fondre sur l'agresseur.</p>
+
+<p>Ce succ&egrave;s m'enhardit. Je reste en permanence devant les constructions,
+abattant sans rel&acirc;che des mottes pleines de cellules, et au milieu du
+d&eacute;sordre in&eacute;vitable, r&eacute;pandant &agrave; terre le miel liquide, &eacute;ventrant des
+larves, &eacute;crasant les Anthophores occup&eacute;es dans leur nid. Toutes ces
+d&eacute;vastations n'arrivent &agrave; &eacute;veiller dans l'essaim qu'un murmure plus
+sonore, sans &ecirc;tre suivies d'aucune d&eacute;monstration hostile de sa part. Les
+Anthophores dont les cellules ne sont pas atteintes s'occupent de leurs
+travaux comme si rien d'extraordinaire ne se passait &agrave; c&ocirc;t&eacute;; celles dont
+les habitations sont boulevers&eacute;es t&acirc;chent de les r&eacute;parer, ou planent,
+&eacute;perdues, devant leurs ruines; mais aucune ne para&icirc;t vouloir fondre sur
+l'auteur du d&eacute;g&acirc;t; tout au plus quelques-unes, plus irrit&eacute;es, me
+viennent, par intervalles, planer devant le visage, face &agrave; face, &agrave; une
+paire de pouces de distance, puis s'envolent apr&egrave;s quelques instants de
+ce curieux examen.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; le choix d'un emplacement commun pour les nids, qui ferait croire
+&agrave; un commencement de communaut&eacute; d'int&eacute;r&ecirc;ts entre les Anthophores, ces
+hym&eacute;nopt&egrave;res ob&eacute;issent donc &agrave; la loi &eacute;go&iuml;ste de chacun pour soi, et ne
+savent pas se liguer pour repousser un ennemi qui les menace tous.
+Chaque Anthophore prise isol&eacute;ment ne sait pas m&ecirc;me se pr&eacute;cipiter sur
+l'ennemi qui ravage ses cellules et l'&eacute;carter &agrave; coups d'aiguillon: la
+pacifique b&ecirc;te quitte &agrave; la h&acirc;te sa demeure &eacute;branl&eacute;e par la sape, fuit
+&eacute;clop&eacute;e, quelquefois m&ecirc;me bless&eacute;e mortellement, sans songer &agrave; faire
+usage de son dard venimeux, si ce n'est lorsqu'on la saisit. Bien
+d'autres hym&eacute;nopt&egrave;res, collecteurs de miel ou chasseurs, sont tout aussi
+b&eacute;nins; et je peux affirmer aujourd'hui, apr&egrave;s une longue exp&eacute;rience,
+que seuls les hym&eacute;nopt&egrave;res sociaux, Abeille domestique, Gu&ecirc;pes et
+Bourdons, savent combiner une d&eacute;fense commune, et seuls osent fondre
+isol&eacute;ment sur l'agresseur pour en tirer une vengeance individuelle.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; cette b&eacute;nignit&eacute; inattendue de l'abeille ma&ccedil;onne, j'ai pu, des
+heures enti&egrave;res, poursuivre &agrave; loisir mes recherches, assis sur une
+pierre au milieu de l'essaim murmurant et &eacute;perdu, sans recevoir un seul
+coup d'aiguillon, bien que je n'eusse pris aucune pr&eacute;caution pour m'en
+pr&eacute;server. Des gens de la campagne venant &agrave; passer et me voyant assis,
+impassible, au milieu du tourbillon d'abeilles, se sont arr&ecirc;t&eacute;s, &eacute;bahis,
+pour me demander si je les avais conjur&eacute;es, ensorcel&eacute;es, puisque je
+paraissais n'avoir rien &agrave; en redouter. &laquo;<i>M&eacute;, moun bel ami, li-z-av&eacute; doun
+escounjurado qu&egrave; vou pougnioun pa, can&egrave;u de sort</i>!&raquo; Mes divers engins
+r&eacute;pandus &agrave; terre, bo&icirc;tes, flacons, tubes de verre, pinces, loupes ont
+&eacute;t&eacute; certainement pris par ces bonnes gens pour les instruments de mes
+mal&eacute;fices.</p>
+
+<p>Proc&eacute;dons maintenant &agrave; l'examen des cellules. Les unes sont encore
+ouvertes et ne contiennent qu'une provision plus ou moins compl&egrave;te de
+miel. Les autres sont herm&eacute;tiquement ferm&eacute;es avec un couvercle de terre.
+Le contenu de ces derni&egrave;res est fort variable. Tant&ocirc;t c'est une larve
+d'hym&eacute;nopt&egrave;re ayant achev&eacute; sa p&acirc;t&eacute;e ou &eacute;tant sur le point de l'achever;
+tant&ocirc;t une larve blanche comme la pr&eacute;c&eacute;dente, mais plus ventrue et de
+forme fort diff&eacute;rente; tant&ocirc;t, enfin, c'est du miel avec un &oelig;uf
+flottant &agrave; la surface. Le miel est liquide, gluant, d'une couleur
+brun&acirc;tre et d'une odeur forte, repoussante. L'&oelig;uf est d'un beau blanc,
+cylindrique, un peu courb&eacute; en haut, d'une longueur de 4 &agrave; 5 millim&egrave;tres,
+sur une largeur qui n'atteint pas tout &agrave; fait un millim&egrave;tre; c'est
+l'&oelig;uf de l'Anthophore.</p>
+
+<p>Dans quelques cellules, cet &oelig;uf nage seul &agrave; la surface du miel; dans
+d'autres, fort nombreuses, on voit, &eacute;tablie sur l'&oelig;uf de l'Anthophore,
+comme sur une esp&egrave;ce de radeau, une jeune larve de Sitaris avec la forme
+et les dimensions que j'ai d&eacute;crites plus haut, c'est-&agrave;-dire avec la
+forme et les dimensions que l'animalcule poss&egrave;de au sortir de l'&oelig;uf.
+Voil&agrave; l'ennemi dans le logis.</p>
+
+<p>Quand et comment s'y est-il introduit? Dans aucune des cellules o&ugrave; je
+l'observe, il ne m'est possible de distinguer une fissure qui lui ait
+permis d'entrer; elles sont toutes closes d'une fa&ccedil;on irr&eacute;prochable Le
+parasite s'est donc &eacute;tabli dans le magasin &agrave; miel avant que ce magasin
+f&ucirc;t ferm&eacute;; d'autre part, les cellules ouvertes et pleines de miel, mais
+encore sans l'&oelig;uf de l'Anthophore, sont constamment sans parasite.
+C'est donc pendant la ponte ou apr&egrave;s la ponte, quand l'Anthophore est
+occup&eacute;e &agrave; ma&ccedil;onner la porte de la cellule, que la jeune larve s'y
+introduit. Il est impossible de d&eacute;cider exp&eacute;rimentalement &agrave; laquelle de
+ces deux &eacute;poques il faut rapporter l'introduction des Sitaris dans la
+cellule; car, quelque pacifique que soit l'Anthophore, il est bien
+&eacute;vident qu'on ne peut songer &agrave; &ecirc;tre t&eacute;moin de ce qui se passe dans sa
+cellule au moment o&ugrave; elle y d&eacute;pose un &oelig;uf ou au moment o&ugrave; elle en
+construit le couvercle. Mais quelques essais nous auront bient&ocirc;t
+convaincu que le seul instant qui puisse permettre au Sitaris de
+s'&eacute;tablir dans la demeure de l'hym&eacute;nopt&egrave;re est l'instant m&ecirc;me o&ugrave; l'&oelig;uf
+est d&eacute;pos&eacute; &agrave; la surface du miel.</p>
+
+<p>Prenons une cellule d'Anthophore pleine de miel et munie d'un &oelig;uf et,
+apr&egrave;s en avoir enlev&eacute; le couvercle, d&eacute;posons-la dans un tube de verre
+avec quelques larves de Sitaris. Les larves ne paraissent nullement
+affriand&eacute;es par ce tr&eacute;sor de nectar qu'on vient de mettre &agrave; leur port&eacute;e;
+elles errent au hasard dans le tube, parcourent le dehors de la cellule,
+arrivent parfois sur le bord de son orifice, et tr&egrave;s rarement
+s'aventurent dans son int&eacute;rieur, sans y plonger bien avant et pour
+ressortir aussit&ocirc;t. Si quelqu'une arrive jusqu'au miel, qui ne remplit
+qu'&agrave; demi la cellule, elle cherche &agrave; fuir d&egrave;s qu'elle a &eacute;prouv&eacute; la
+mobilit&eacute; du sol gluant sur lequel elle allait s'engager; mais tr&eacute;buchant
+&agrave; chaque pas, par suite de la viscosit&eacute; qui s'est attach&eacute;e &agrave; ses pattes,
+elle finit souvent par retomber dans le miel o&ugrave; elle p&eacute;rit &eacute;touff&eacute;e.</p>
+
+<p>On peut encore exp&eacute;rimenter de la mani&egrave;re suivante. Apr&egrave;s avoir pr&eacute;par&eacute;
+une cellule comme pr&eacute;c&eacute;demment, on d&eacute;pose, avec tout le soin possible,
+une larve sur sa paroi interne, ou bien &agrave; la surface m&ecirc;me des
+provisions. Dans le premier cas, la larve se h&acirc;te de sortir; dans le
+second cas, elle se d&eacute;bat quelque temps &agrave; la surface du miel, et finit
+par s'y emp&ecirc;trer tellement, qu'apr&egrave;s mille efforts pour gagner la rive,
+elle est &eacute;touff&eacute;e dans le lac visqueux.</p>
+
+<p>En somme, toutes les tentatives pour faire &eacute;tablir la larve de Sitaris
+dans une cellule d'Anthophore approvisionn&eacute;e de miel et munie d'un &oelig;uf,
+n'obtiennent pas plus de succ&egrave;s que celles que j'ai faites avec des
+cellules dont la provision &eacute;tait d&eacute;j&agrave; entam&eacute;e par la larve de
+l'hym&eacute;nopt&egrave;re, comme je l'ai dit plus haut. Il est donc certain que la
+larve de Sitaris n'abandonne pas la toison de l'abeille ma&ccedil;onne, lorsque
+celle-ci est dans sa cellule ou &agrave; son entr&eacute;e, pour se porter elle-m&ecirc;me
+au-devant du miel convoit&eacute;; car ce miel causerait in&eacute;vitablement sa
+perte si, par malheur, elle venait &agrave; toucher, simplement du bout des
+tarses, sa dangereuse surface.</p>
+
+<p>Puisqu'on ne peut admettre qu'au moment o&ugrave; l'Anthophore b&acirc;tit sa porte,
+la larve de Sitaris quitte le corselet velu de son amphitryon pour
+p&eacute;n&eacute;trer inaper&ccedil;ue dans la cellule, dont l'ouverture n'est pas encore
+enti&egrave;rement mur&eacute;e, il ne reste que l'instant de la ponte &agrave; examiner.
+Rappelons d'abord que le jeune Sitaris, qu'on trouve dans une cellule
+close, est toujours plac&eacute; sur l'&oelig;uf de l'abeille. Nous allons voir,
+dans quelques instants, que cet &oelig;uf ne sert pas simplement de radeau &agrave;
+l'animalcule flottant sur un lac tr&egrave;s perfide, mais encore constitue sa
+premi&egrave;re et indispensable nourriture. Pour arriver jusqu'&agrave; cet &oelig;uf,
+plac&eacute; au centre du lac de miel, pour atteindre de toute n&eacute;cessit&eacute; ce
+radeau, en m&ecirc;me temps premi&egrave;re ration, la jeune larve a &eacute;videmment
+quelque moyen d'&eacute;viter le contact mortel du miel; et ce moyen ne saurait
+&ecirc;tre fourni que par les man&oelig;uvres de l'hym&eacute;nopt&egrave;re lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>En second lieu, des observations multipli&eacute;es &agrave; sati&eacute;t&eacute; m'ont d&eacute;montr&eacute;
+qu'&agrave; aucune &eacute;poque, on ne trouve dans chaque cellule envahie qu'un seul
+Sitaris, sous l'une ou l'autre des formes multiples qu'il rev&ecirc;t
+successivement. Et cependant, dans le fourr&eacute; soyeux du thorax de
+l'hym&eacute;nopt&egrave;re, sont &eacute;tablies plusieurs jeunes larves, toutes surveillant
+avec ardeur l'instant propice pour p&eacute;n&eacute;trer dans le domicile o&ugrave; elles
+doivent poursuivre leur d&eacute;veloppement. Comment se fait-il donc que ces
+larves, aiguillonn&eacute;es par un app&eacute;tit comme doivent en faire supposer
+sept &agrave; huit mois d'abstinence absolue, au lieu de se ruer toutes
+ensemble dans la premi&egrave;re cellule &agrave; leur port&eacute;e, p&eacute;n&egrave;trent, au
+contraire, une &agrave; une et avec un ordre parfait, dans les diverses
+cellules qu'approvisionne l'hym&eacute;nopt&egrave;re? Il doit y avoir encore l&agrave;
+quelque man&oelig;uvre ind&eacute;pendante des Sitaris.</p>
+
+<p>Pour satisfaire &agrave; ces deux conditions indispensables, l'arriv&eacute;e de la
+larve sur l'&oelig;uf sans passer sur le miel, et l'introduction d'une seule
+larve, parmi toutes celles qui attendent dans la toison de l'abeille, il
+ne peut y avoir que l'explication suivante: c'est de supposer qu'au
+moment o&ugrave; l'&oelig;uf de l'Anthophore s'&eacute;chappe &agrave; demi de l'oviducte, parmi
+les Sitaris accourus du thorax &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de l'abdomen, un plus
+favoris&eacute; par sa position se campe &agrave; l'instant sur l'&oelig;uf, pont trop
+&eacute;troit pour deux, et arrive avec lui &agrave; la surface du miel.
+L'impossibilit&eacute; de remplir autrement les deux conditions que je viens
+d'&eacute;noncer, donne &agrave; l'explication que je propose un degr&eacute; de certitude
+presque &eacute;quivalent &agrave; celui que fournirait l'observation directe,
+malheureusement impraticable ici. Cela suppose, il est vrai, que la
+microscopique bestiole, appel&eacute;e &agrave; vivre en un lieu o&ugrave; tant de dangers la
+menacent d'abord, cela suppose, dis-je, une inspiration &eacute;tonnamment
+rationnelle, et appropriant les moyens au but avec une logique qui nous
+confond. Mais, n'est-ce pas l&agrave; l'invariable conclusion o&ugrave; nous am&egrave;ne
+toujours l'&eacute;tude de l'instinct?</p>
+
+<p>En laissant tomber un &oelig;uf sur le miel, l'Anthophore vient donc de
+d&eacute;poser en m&ecirc;me temps dans la cellule l'ennemi mortel de sa race; elle
+ma&ccedil;onne avec soin le couvercle qui en ferme l'entr&eacute;e, et tout est fait.
+Une seconde cellule est construite &agrave; c&ocirc;t&eacute; pour avoir probablement la
+m&ecirc;me fatale destination; et ainsi de suite, jusqu'&agrave; ce que les parasites
+plus ou moins nombreux, qu'abrite son duvet, soient tous log&eacute;s. Laissons
+la malheureuse m&egrave;re poursuivre son infructueux travail, et portons notre
+attention sur la jeune larve qui vient de se procurer le vivre et le
+couvert d'une si adroite mani&egrave;re.</p>
+
+<p>En ouvrant des cellules dont le couvercle est encore frais, on finit par
+en trouver o&ugrave; l'&oelig;uf, pondu depuis peu, porte un jeune Sitaris. Cet &oelig;uf
+est intact et dans un &eacute;tat irr&eacute;prochable. Mais voici que la d&eacute;vastation
+commence: la larve, petit point noir qu'on voit courir sur la surface
+blanche de l'&oelig;uf, s'arr&ecirc;te enfin, s'&eacute;quilibre solidement sur ses six
+pattes; puis, saisissant avec les crocs aigus de ses mandibules, la peau
+d&eacute;licate de l'&oelig;uf, elle la tiraille violemment jusqu'&agrave; la rompre, et en
+fait &eacute;pancher le contenu, dont elle s'abreuve avec avidit&eacute;. Ainsi le
+premier coup de mandibules que le parasite donne dans la cellule
+usurp&eacute;e, a pour but de d&eacute;truire l'&oelig;uf de l'hym&eacute;nopt&egrave;re. Pr&eacute;caution tr&egrave;s
+logique! La larve de Sitaris doit, comme on va le voir, se nourrir du
+miel de la cellule; la larve d'Anthophore qui proviendrait de cet &oelig;uf
+r&eacute;clamerait la m&ecirc;me nourriture; mais la part est trop petite pour toutes
+les deux; donc, vite un coup de dent sur l'&oelig;uf et la difficult&eacute; sera
+lev&eacute;e. Le r&eacute;cit de pareils faits n'a pas besoin de commentaires. Cette
+destruction de l'&oelig;uf embarrassant est d'autant plus in&eacute;vitable, que des
+go&ucirc;ts sp&eacute;ciaux imposent &agrave; la jeune larve de Sitaris d'en faire sa
+premi&egrave;re nourriture. On voit d'abord, en effet, l'animalcule s'abreuver
+avec avidit&eacute; des sucs que laisse &eacute;couler l'enveloppe lac&eacute;r&eacute;e de l'&oelig;uf;
+et pendant plusieurs jours, on peut l'observer tant&ocirc;t immobile sur cette
+enveloppe, qu'il fouille par intervalles avec la t&ecirc;te, tant&ocirc;t la
+parcourir d'un bout &agrave; l'autre pour l'&eacute;ventrer encore, et en faire
+sourdre quelques sucs, de jour en jour plus rares; mais on le surprend
+jamais &agrave; puiser dans le miel qui l'environne de toutes parts.</p>
+
+<p>Il est d'ailleurs facile de se convaincre qu'&agrave; l'office d'appareil de
+sauvetage, l'&oelig;uf r&eacute;unit celui de premi&egrave;re ration. J'ai d&eacute;pos&eacute; &agrave; la
+surface du miel d'une cellule une bandelette de papier ayant les
+dimensions de l'&oelig;uf; et sur ce radeau, j'ai plac&eacute; une larve de Sitaris.
+Malgr&eacute; tous les soins, mes essais, plusieurs fois r&eacute;it&eacute;r&eacute;s, ont
+constamment &eacute;chou&eacute;. La larve, d&eacute;pos&eacute;e au centre de l'amas de miel sur un
+esquif de papier, se comporte comme dans les exp&eacute;rimentations
+pr&eacute;c&eacute;dentes. Ne trouvent pas ce qui lui convient, elle cherche &agrave;
+s'&eacute;chapper et p&eacute;rit englu&eacute;e, d&egrave;s qu'elle abandonne la bandelette de
+papier, ce qui ne tarde pas &agrave; arriver.</p>
+
+<p>En prenant, au contraire, des cellules d'Anthophore non envahies par le
+parasite, et dont l'&oelig;uf n'est pas encore &eacute;clos, on peut ais&eacute;ment &eacute;lever
+des larves de Sitaris. Il suffit de happer une de ces larves avec le
+bout mouill&eacute; d'une aiguille, et de la poser d&eacute;licatement sur l'&oelig;uf. Il
+n'y a plus alors la moindre tentative d'&eacute;vasion. Apr&egrave;s avoir explor&eacute;
+l'&oelig;uf pour s'y reconna&icirc;tre, la larve l'&eacute;ventre, et de plusieurs jours
+ne change de place. Son &eacute;volution s'effectue d&egrave;s lors sans entraves,
+pourvu que la cellule soit &agrave; l'abri d'une &eacute;vaporation trop prompte, qui
+en dess&eacute;cherait le miel et le rendrait impropre &agrave; sa nutrition. L'&oelig;uf
+de l'Anthophore est donc absolument n&eacute;cessaire &agrave; la larve de Sitaris,
+non pas simplement comme esquif, mais encore comme premi&egrave;re nourriture.
+C'est l&agrave; tout le secret qui, faute de m'&ecirc;tre connu, avait jusqu'ici
+rendu vaines mes tentatives pour &eacute;lever les larves &eacute;closes dans mes
+flacons.</p>
+
+<p>Au bout de huit jours, l'&oelig;uf &eacute;puis&eacute; par le parasite ne forme plus
+qu'une pellicule aride. Le premier repas est achev&eacute;. La larve de
+Sitaris, dont les dimensions ont &agrave; peu pr&egrave;s doubl&eacute;, s'ouvre alors sur le
+dos; et, par une fente qui embrasse la t&ecirc;te et les trois segments
+thoraciques, un corpuscule blanc, seconde forme de cette singuli&egrave;re
+organisation, s'&eacute;chappe pour tomber &agrave; la surface du miel, tandis que la
+d&eacute;pouille abandonn&eacute;e reste cramponn&eacute;e au radeau qui a sauvegard&eacute; la
+larve et l'a nourrie jusqu'ici. Bient&ocirc;t cette double d&eacute;pouille du
+Sitaris et de l'&oelig;uf, dispara&icirc;tra, submerg&eacute;e sous les flots de miel que
+va soulever la nouvelle larve. Ici se termine l'histoire de la premi&egrave;re
+forme qu'affectent les Sitaris.</p>
+
+<p>En r&eacute;sumant ce qui pr&eacute;c&egrave;de, on voit que l'&eacute;trange animalcule attend,
+sans nourriture, pendant sept mois, l'apparition des Anthophores, et
+s'attache enfin aux poils du corselet des m&acirc;les, qui sortent les
+premiers et passent in&eacute;vitablement &agrave; sa port&eacute;e en traversant leurs
+couloirs. De la toison du m&acirc;le, la larve passe, trois ou quatre semaines
+apr&egrave;s, dans celle de la femelle, au moment de l'accouplement; puis de la
+femelle sur l'&oelig;uf s'&eacute;chappant de l'oviducte. C'est par cet encha&icirc;nement
+de man&oelig;uvres complexes que la larve se trouve finalement camp&eacute;e sur un
+&oelig;uf, au centre d'une cellule close et pleine de miel. Ces p&eacute;rilleuses
+voltiges sur un poil d'un hym&eacute;nopt&egrave;re tout le jour en mouvement, ce
+passage d'un sexe sur un autre, cette arriv&eacute;e au centre de la cellule
+par le moyen de l'&oelig;uf, pont dangereux jet&eacute; sur l'ab&icirc;me gluant,
+n&eacute;cessitent les appareils d'&eacute;quilibre dont elle est pourvue, et que j'ai
+d&eacute;crits plus haut. Enfin la destruction de l'&oelig;uf exige, &agrave; son tour, des
+ciseaux ac&eacute;r&eacute;s; et telle est la destination de ses mandibules aigu&euml;s et
+recourb&eacute;es. Ainsi la forme primaire des Sitaris a pour r&ocirc;le de se faire
+transporter par l'Anthophore dans la cellule, et d'en &eacute;ventrer l'&oelig;uf.
+Cela fait, l'organisation se transfigure &agrave; tel point, qu'il faut les
+observations les plus multipli&eacute;es pour ajouter foi au t&eacute;moignage de ses
+yeux.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVI" id="XVI"></a><a href="#table">XVI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LA LARVE PRIMAIRE DES M&Eacute;LO&Eacute;S</a></h3>
+
+
+<p>Je suspends l'histoire des Sitaris pour parler des M&eacute;lo&eacute;s, disgracieux
+scarab&eacute;es, &agrave; lourde bedaine, dont les &eacute;lytres mous b&acirc;illent largement
+sur le dos comme les basques d'un habit trop &eacute;troit pour la corpulence
+de celui qui le porte. D&eacute;plaisant de coloration, le noir o&ugrave; parfois se
+marie le bleu, plus d&eacute;plaisant encore de formes et d'allures, l'insecte,
+par son d&eacute;go&ucirc;tant syst&egrave;me de d&eacute;fense, ajoute &agrave; la r&eacute;pugnance qu'il nous
+inspire. S'il se juge en danger, le M&eacute;lo&eacute; a recours &agrave; des h&eacute;morragies
+spontan&eacute;es. De ses articulations suinte un liquide jaun&acirc;tre, huileux,
+qui tache et empuantit les doigts. C'est le sang de la b&ecirc;te. Les
+Anglais, pour rappeler ces h&eacute;morragies huileuses de l'insecte en
+d&eacute;fense, appellent le M&eacute;lo&eacute; <i>Oil beetle</i>, le Scarab&eacute;e &agrave; huile. Ce
+col&eacute;opt&egrave;re serait donc sans grand int&eacute;r&ecirc;t si ce n'&eacute;taient ses
+m&eacute;tamorphoses et les p&eacute;r&eacute;grinations de sa larve, pareilles de tous
+points &agrave; celles de la larve des Sitaris. Sous leur premi&egrave;re forme, les
+M&eacute;lo&eacute;s sont parasites des Anthophores; l'animalcule, tel qu'il sort de
+l'&oelig;uf, se fait porter dans la cellule par l'hym&eacute;nopt&egrave;re dont les
+provisions doivent le nourrir.</p>
+
+<p>Observ&eacute;e au milieu du duvet de divers hym&eacute;nopt&egrave;res, la bizarre bestiole
+mit longtemps en d&eacute;faut la sagacit&eacute; des naturalistes qui, m&eacute;connaissant
+sa v&eacute;ritable origine, en firent une esp&egrave;ce ou un genre particulier des
+insectes apt&egrave;res. C'&eacute;tait le Pou des Abeilles (<i>Pediculus apis</i>) de
+Linn&eacute;; le Triungulin des Andr&egrave;nes (<i>Triungulinus Andrenetarum</i>) de L.
+Dufour. On y voyait un parasite, une sorte de pou, vivant dans la toison
+des r&eacute;colteurs de miel. Il &eacute;tait r&eacute;serv&eacute; &agrave; l'illustre naturaliste
+anglais Newport de d&eacute;montrer que ce pr&eacute;tendu pou est le premier &eacute;tat des
+M&eacute;lo&eacute;s. Des observations qui me sont propres combleront quelques lacunes
+dans la m&eacute;moire du savant anglais. Je donnerai donc une notice de
+l'&eacute;volution des M&eacute;lo&eacute;s, en me servant du travail de Newport, l&agrave; o&ugrave; mes
+propres observations font d&eacute;faut. Ainsi seront compar&eacute;s les Sitaris et
+les M&eacute;lo&eacute;s, de m&oelig;urs et de transformations pareilles; et de cette
+comparaison jaillira quelque lumi&egrave;re sur les &eacute;tranges m&eacute;tamorphoses de
+ces insectes.</p>
+
+<p>La m&ecirc;me abeille ma&ccedil;onne (<i>Anthophora pilipes</i>) aux d&eacute;pens de laquelle
+vivent les Sitaris, nourrit aussi dans ses cellules quelques rares
+M&eacute;lo&eacute;s (<i>Meloe cicatricosus</i>). Une seconde Anthophore de ma r&eacute;gion
+(<i>Anthophera parietina</i>) est plus sujette aux invasions de ce parasite.
+C'est encore dans les nids d'une Anthophore, mais d'esp&egrave;ce diff&eacute;rente
+(<i>Anthophora retusa</i>), que Newport a observ&eacute; le m&ecirc;me M&eacute;lo&eacute;. Cette triple
+demeure adopt&eacute;e par le <i>Meloe cicatricosus</i> peut avoir quelque int&eacute;r&ecirc;t,
+en nous portant &agrave; soup&ccedil;onner que chaque esp&egrave;ce de M&eacute;lo&eacute; est apparemment
+parasite de divers hym&eacute;nopt&egrave;res, soup&ccedil;on qui se confirmera lorsque nous
+examinerons la mani&egrave;re dont les jeunes larves arrivent &agrave; la cellule
+pleine de miel. Les Sitaris, moins expos&eacute;s &agrave; des changements de logis,
+peuvent habiter, eux aussi, des nids d'esp&egrave;ce diff&eacute;rente. Ils sont tr&egrave;s
+fr&eacute;quents dans les cellules de l'<i>Anthophora pilipes</i>; mais j'en ai
+trouv&eacute; aussi, en tr&egrave;s petit nombre il est vrai dans les cellules de
+l'<i>Anthophora personata</i>.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; la pr&eacute;sence du M&eacute;lo&eacute; &agrave; cicatrices dans les demeures de l'abeille
+ma&ccedil;onne que j'ai si souvent fouill&eacute;es pour l'histoire des Sitaris, je
+n'ai jamais vu cet insecte, &agrave; aucune &eacute;poque de l'ann&eacute;e, errer sur le sol
+vertical, &agrave; l'entr&eacute;e des couloirs, pour y d&eacute;poser ses &oelig;ufs comme le
+font les Sitaris; et j'ignorerais les d&eacute;tails de la ponte si Goedart, de
+Geer, et surtout Newport, ne nous apprenaient que les M&eacute;lo&eacute;s d&eacute;posent
+leurs &oelig;ufs en terre. D'apr&egrave;s ce dernier auteur, les divers M&eacute;lo&eacute;s qu'il
+a eu occasion d'observer creusent, parmi les racines d'une touffe de
+gazon, dans un sol aride et expos&eacute; au soleil, un trou d'une paire de
+pouces de profondeur, qu'ils rebouchent avec soin apr&egrave;s y avoir pondu
+leurs &oelig;ufs en un tas. Cette ponte se r&eacute;p&egrave;te &agrave; trois ou quatre reprises,
+&agrave; quelques jours d'intervalle dans la m&ecirc;me saison. Pour chaque ponte, la
+femelle creuse un trou particulier, qu'elle ne manque pas de reboucher
+apr&egrave;s. C'est en avril et en mai que ce travail a lieu.</p>
+
+<p>Le nombre d'&oelig;ufs fournis par une seule ponte est vraiment prodigieux. &Agrave;
+la premi&egrave;re ponte, qui est, il est vrai, la plus f&eacute;conde de toutes, le
+<i>Meloe proscarab&oelig;us</i>, d'apr&egrave;s les supputations de Newport, produit le
+nombre &eacute;tonnant de 4 218 &oelig;ufs; c'est le double des &oelig;ufs pondus par un
+Sitaris. Et que serait-ce en tenant compte de deux ou trois pontes qui
+doivent suivre cette premi&egrave;re! Les Sitaris, confiant leurs &oelig;ufs aux
+galeries m&ecirc;mes ou doivent n&eacute;cessairement passer les Anthophores,
+&eacute;pargnent &agrave; leurs larves une foule de dangers qu'auront &agrave; courir les
+larves de M&eacute;lo&eacute;, qui, n&eacute;es loin des demeures des abeilles, sont oblig&eacute;es
+d'aller elles-m&ecirc;mes au-devant des hym&eacute;nopt&egrave;res nourriciers. Aussi les
+M&eacute;lo&eacute;s, d&eacute;pourvus de l'instinct des Sitaris, sont-ils dou&eacute;s d'une
+f&eacute;condit&eacute; incomparablement plus grande. La richesse de leurs ovaires
+suppl&eacute;e &agrave; l'insuffisance de l'instinct, en proportionnant le nombre de
+germes &agrave; l'&eacute;tendue des chances de destruction. Quelle est donc
+l'harmonie transcendante qui balance ainsi la f&eacute;condit&eacute; des ovaires et
+les perfections de l'instinct!</p>
+
+<p>L'&eacute;closion des &oelig;ufs a lieu en fin mai ou en juin, un mois environ apr&egrave;s
+la ponte. C'est aussi dans ce laps de temps qu'&eacute;closent les &oelig;ufs des
+Sitaris. Mais plus favoris&eacute;es, les larves de M&eacute;lo&eacute; peuvent se mettre
+imm&eacute;diatement en recherche des hym&eacute;nopt&egrave;res qui doivent les nourrir;
+tandis que celles des Sitaris, &eacute;closes en septembre, doivent, jusqu'au
+mois de mai de l'ann&eacute;e suivante, attendre immobiles et dans une
+abstinence compl&egrave;te, l'issue des Anthophores dont elles gardent l'entr&eacute;e
+des cellules. Je ne d&eacute;crirai pas la jeune larve de M&eacute;lo&eacute;, suffisamment
+connue, en particulier par la description et la figure qu'en a donn&eacute;es
+Newport; pour l'intelligence de ce qui va suivre, je me bornerai &agrave; dire
+que cette larve primaire est une sorte de petit pou jaune, &eacute;troit et
+allong&eacute;, qu'on trouve, au printemps, au milieu du duvet de divers
+hym&eacute;nopt&egrave;res.</p>
+
+<p>Comment cet animalcule a-t-il pass&eacute; de la demeure souterraine o&ugrave; les
+&oelig;ufs viennent d'&eacute;clore, dans la toison d'une abeille? Newport soup&ccedil;onne
+que les jeunes M&eacute;lo&eacute;s, &agrave; l'issue du terrier natal, grimpent sur les
+plantes voisines, sp&eacute;cialement sur les Chicorac&eacute;es, et attendent, cach&eacute;s
+entre les p&eacute;tales, que quelques hym&eacute;nopt&egrave;res viennent butiner dans la
+fleur, pour s'attacher tout aussit&ocirc;t &agrave; leur fourrure et se laisser
+emporter avec eux. J'ai mieux que les soup&ccedil;ons de Newport, j'ai sur ce
+point curieux des observations personnelles, des exp&eacute;rimentations qui ne
+laissent rien &agrave; d&eacute;sirer. Je vais les rapporter comme premier trait de
+l'histoire du Pou des Abeilles. Elles datent du 23 mai 1858.</p>
+
+<p>Un talus vertical, encaissant la route de Carpentras &agrave; B&eacute;doin est cette
+fois le th&eacute;&acirc;tre de mes observations. Ce talus, calcin&eacute; par le soleil,
+est exploit&eacute; par de nombreux essaims d'Anthophores qui, plus
+industrieuses que leurs cong&eacute;n&egrave;res, savent b&acirc;tir &agrave; l'entr&eacute;e de leurs
+couloirs, avec des filets vermiculaires de terre, un vestibule, un
+bastion d&eacute;fensif en forme de cylindre arqu&eacute;, en un mot par des essaims
+d'<i>Anthophora parietina</i>. Un maigre tapis de gazon s'&eacute;tend du bord de la
+route au pied du talus. Pour suivre plus &agrave; l'aise les abeilles en
+travail, dans l'espoir de leur d&eacute;rober quelque secret, je m'&eacute;tais &eacute;tendu
+depuis peu d'instants sur ce gazon, au c&oelig;ur m&ecirc;me de l'essaim
+inoffensif, lorsque mes v&ecirc;tements se trouv&egrave;rent envahis par des l&eacute;gions
+de petits poux jaunes, courant avec une ardeur d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e dans le fourr&eacute;
+filamenteux de la surface du drap. Dans ces animalcules, dont j'&eacute;tais &ccedil;&agrave;
+et l&agrave; poudr&eacute; comme d'une poussi&egrave;re d'ocre, j'eus bient&ocirc;t reconnu de
+vieilles connaissances, de jeunes M&eacute;lo&eacute;s, que pour la premi&egrave;re fois
+j'observais autre part que dans la fourrure des hym&eacute;nopt&egrave;res ou dans
+l'int&eacute;rieur de leurs cellules. Je ne pouvais laisser &eacute;chapper urne
+occasion aussi belle d'apprendre comment ces larves parviennent &agrave;
+s'&eacute;tablir sur le corps de leurs nourriciers.</p>
+
+<p>Le gazon o&ugrave; je m'&eacute;tais couvert de ces poux en m'y reposant un instant,
+pr&eacute;sentait quelques plantes en fleur dont les plus abondantes &eacute;taient
+trois compos&eacute;es: <i>Hedypno&iuml;s polymorpha</i>, <i>Senecio gallicus</i> et <i>Anthemis
+arvensis</i>. Or c'est sur une compos&eacute;e, un pissenlit (<i>Dandelion</i>) que
+Newport croit se souvenir d'avoir observ&eacute; de jeunes M&eacute;lo&eacute;s; aussi mon
+attention se dirigea-t-elle tout d'abord sur les plantes que je viens de
+mentionner. &Agrave; ma grande satisfaction, presque toutes les fleurs de ces
+trois plantes, surtout celles de la camomille (<i>Anthemis</i>), se
+trouv&egrave;rent occup&eacute;es par un nombre plus ou moins grand de jeunes M&eacute;lo&eacute;s.
+Sur tel calathide de camomille, j'ai pu compter une quarantaine de ces
+animalcules, tapis, immobiles, au milieu des fleurons. D'autre part, il
+me fut impossible d'en d&eacute;couvrir sur les fleurs du coquelicot et d'une
+roquette sauvage (<i>Diplotaxis muralis</i>), poussant p&ecirc;le-m&ecirc;le au milieu
+des plantes qui pr&eacute;c&egrave;dent. Il me para&icirc;t donc que c'est uniquement sur
+les fleurs compos&eacute;es que les larves de M&eacute;lo&eacute; attendent l'arriv&eacute;e des
+hym&eacute;nopt&egrave;res.</p>
+
+<p>Outre cette population camp&eacute;e sur les calathides des compos&eacute;es et s'y
+tenant immobile comme ayant atteint pour le moment son but, je ne tardai
+pas &agrave; en d&eacute;couvrir une autre, bien plus nombreuse, et dont l'anxieuse
+activit&eacute; trahissait des recherches sans r&eacute;sultat. &Agrave; terre, sous le
+gazon, couraient, effar&eacute;es, d'innombrables petites larves, rappelant,
+sur quelques points, le tumultueux d&eacute;sordre d'une fourmili&egrave;re
+boulevers&eacute;e; d'autres grimpaient &agrave; la h&acirc;te au sommet d'un brin d'herbe
+et en descendaient avec la m&ecirc;me pr&eacute;cipitation; d'autres encore
+plongeaient dans la bourre cotonneuse des gnaphales dess&eacute;ch&eacute;s, y
+s&eacute;journaient un moment et reparaissaient bient&ocirc;t apr&egrave;s pour recommencer
+leurs recherches. Enfin, avec un peu d'attention, je pus me convaincre
+que, dans l'&eacute;tendue d'une dizaine de m&egrave;tres carr&eacute;s, il n'y avait
+peut-&ecirc;tre pas un seul brin de gazon qui ne f&ucirc;t explor&eacute; par plusieurs de
+ces larves.</p>
+
+<p>J'assistais &eacute;videmment &agrave; la sortie r&eacute;cente des jeunes M&eacute;lo&eacute;s hors des
+terriers maternels. Une partie s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; &eacute;tablie sur les fleurs des
+camomilles et des s&eacute;ne&ccedil;ons pour attendre l'arriv&eacute;e des hym&eacute;nopt&egrave;res;
+mais la majorit&eacute; errait encore &agrave; la recherche de ce g&icirc;te provisoire.
+C'est par cette population errante que j'avais &eacute;t&eacute; envahi en me couchant
+au pied du talus. Toutes ces larves, dont je n'oserais limiter le nombre
+effrayant de milliers, ne pouvaient former une seule famille et
+reconna&icirc;tre une m&ecirc;me m&egrave;re; malgr&eacute; ce que Newport nous a appris sur
+l'&eacute;tonnante f&eacute;condit&eacute; des M&eacute;lo&eacute;s, je ne saurais le croire tant leur
+multitude &eacute;tait grande.</p>
+
+<p>Bien que le tapis de verdure se continu&acirc;t dans une longue &eacute;tendue sur le
+bord de la route, il me fut impossible d'y d&eacute;couvrir une seule larve de
+M&eacute;lo&eacute; autre part que dans les quelques m&egrave;tres carr&eacute; plac&eacute;s en face du
+talus habit&eacute; par l'abeille ma&ccedil;onne. Ces larves ne devaient donc pas
+venir de loin; pour se trouver au voisinage des Anthophores, elles
+n'avaient pas eu de longues p&eacute;r&eacute;grinations &agrave; faire, car on n'apercevait
+nulle part les retardataires, les tra&icirc;nards, in&eacute;vitables dans une
+pareille caravane en voyage. Les terriers o&ugrave; s'&eacute;tait faite l'&eacute;closion se
+trouvaient par cons&eacute;quent dans ce gazon en face des demeures des
+abeilles. Ainsi les M&eacute;lo&eacute;s, loin de d&eacute;poser leurs &oelig;ufs au hasard, comme
+pourrait le faire croire leur vie errante, et de laisser aux jeunes le
+soin de se rapprocher de leur futur domicile, savent reconna&icirc;tre les
+lieux hant&eacute;s par les Anthophores et font leur ponte &agrave; proximit&eacute; de ces
+lieux.</p>
+
+<p>Avec telle multitude de parasites occupant les fleurs compos&eacute;es dans
+l'&eacute;troit voisinage des nids de l'Anthophore, il est impossible que t&ocirc;t
+ou tard la majorit&eacute; de l'essaim ne soit infest&eacute;. Au moment de mes
+observations, une partie relativement fort minime de la l&eacute;gion fam&eacute;lique
+&eacute;tait en attente sur les fleurs, l'autre partie errait encore sur le
+sol, o&ugrave; les Anthophores tr&egrave;s rarement se posent; et cependant, au milieu
+du duvet thoracique de presque toutes les Anthophores que j'ai saisies
+pour les examiner, j'ai reconnu la pr&eacute;sence de plusieurs larves de
+M&eacute;lo&eacute;s.</p>
+
+<p>J'en ai pareillement trouv&eacute; sur le corps des M&eacute;lectes et des Coelioxys,
+hym&eacute;nopt&egrave;res parasites de l'Anthophore. Suspendant leur audacieux
+va-et-vient devant les galeries en construction, ces larrons de cellules
+approvisionn&eacute;es, se posent un instant sur quelque fleur de camomille, et
+voil&agrave; que le voleur sera vol&eacute;. Au sein de leur duvet un pou
+imperceptible s'est gliss&eacute; qui, au moment o&ugrave; le parasite, apr&egrave;s avoir
+d&eacute;truit l'&oelig;uf de l'Anthophore, d&eacute;posera le sien sur le miel usurp&eacute;, se
+laissera couler sur cet &oelig;uf pour le d&eacute;truire &agrave; son tour et rester
+unique ma&icirc;tre des provisions. La p&acirc;t&eacute;e de miel amass&eacute;e par l'Anthophore
+passera ainsi par trois ma&icirc;tres, et restera finalement la propri&eacute;t&eacute; du
+plus faible des trois.</p>
+
+<p>Et qui nous dira si le M&eacute;lo&eacute; ne sera pas, &agrave; son tour, d&eacute;poss&eacute;d&eacute; par un
+nouveau larron; ou m&ecirc;me si &agrave; l'&eacute;tat de larve somnolente, molle et
+repl&egrave;te, il ne deviendra pas la proie de quelque ravageur, qui lui
+rongera les entrailles vivantes? En m&eacute;ditant sur cette lutte fatale,
+implacable, que la nature impose, pour leur conservation, &agrave; ces divers
+&ecirc;tres, tour &agrave; tour possesseurs et d&eacute;poss&eacute;d&eacute;s, tour &agrave; tour d&eacute;vorants et
+d&eacute;vor&eacute;s, un sentiment p&eacute;nible se m&ecirc;le &agrave; l'admiration que suscitent les
+moyens employ&eacute;s par chaque parasite pour atteindre son but; et oubliant
+un instant le monde infime o&ugrave; ces choses se passent, on est pris
+d'effroi devant cet encha&icirc;nement de larcins, d'astuces et de brigandages
+qui rentrent, h&eacute;las dans les vues de l'<i>alma parens rerum</i>.</p>
+
+<p>Les jeunes larves de M&eacute;lo&eacute; &eacute;tablies dans le duvet des Anthophores ou
+dans celui des M&eacute;lectes et des Coelioxys, leurs parasites, avaient pris
+une voie infaillible pour arriver t&ocirc;t ou tard dans la cellule d&eacute;sir&eacute;e.
+&Eacute;tait-ce de leur part un choix dict&eacute; par la clairvoyance de l'instinct,
+ou tout simplement l'effet d'un heureux hasard? L'alternative fut
+bient&ocirc;t d&eacute;cid&eacute;e. Divers dipt&egrave;res, des &Eacute;ristales, des Calliphores
+(<i>Eristalis tenax, Calliphora vomitoria</i>), s'abattaient de temps en
+temps sur les fleurs de s&eacute;ne&ccedil;on et de camomille occup&eacute;es par les jeunes
+M&eacute;lo&eacute;s et s'y arr&ecirc;taient un moment pour en sucer les exsudations
+sucr&eacute;es. Sur tous ces dipt&egrave;res, j'ai trouv&eacute;, &agrave; bien peu d'exceptions
+pr&egrave;s, des larves de M&eacute;lo&eacute;, immobiles au milieu des soies du thorax. Je
+citerai encore, comme envahie par ces larves, une Ammophile (<i>Ammophila
+hirsuta</i>), qui approvisionne ses terriers d'une chenille au premier
+printemps, tandis que ses cong&eacute;n&egrave;res nidifient en automne. Cette
+Ammophile ne fit que raser pour ainsi dire la surface d'une fleur; je la
+pris: des M&eacute;lo&eacute;s circulaient sur son corps. Il est clair que ni les
+&Eacute;ristales, ni les Calliphores, dont les larves vivent dans les mati&egrave;res
+corrompues, ni les Ammophiles, qui approvisionnent les leurs de
+chenilles, n'auraient jamais amen&eacute; dans des cellules remplies de miel
+les larves qui les avaient envahies. Ces larves s'&eacute;taient donc
+fourvoy&eacute;es, et l'instinct, chose rare, se trouvait ici en d&eacute;faut.</p>
+
+<p>Portons maintenant notre attention sur les jeunes M&eacute;lo&eacute;s en expectative
+sur les fleurs de camomille. Ils sont l&agrave;, dix, quinze ou davantage, &agrave;
+demi plong&eacute;s dans la gorge des fleurons d'un m&ecirc;me calathide ou dans les
+interstices; aussi faut-il une certaine attention pour les apercevoir,
+leur cachette &eacute;tant d'autant plus efficace que la couleur ambr&eacute;e de leur
+corps se confond avec la teinte jaune des fleurons. Si rien
+d'extraordinaire ne se passe sur la fleur, si un &eacute;branlement subit
+n'annonce l'arriv&eacute;e d'un h&ocirc;te &eacute;tranger, les M&eacute;lo&eacute;s, totalement
+immobiles, ne donnent pas signe de vie. &Agrave; les voir plong&eacute;s
+verticalement, la t&ecirc;te en bas, dans la gorge des fleurons, on pourrait
+croire qu'ils sont &agrave; la recherche de quelque humeur sucr&eacute;e, leur
+nourriture; mais alors ils devraient passer plus fr&eacute;quemment d'un
+fleuron &agrave; l'autre, ce qu'ils ne font pas, si ce n'est lorsque, apr&egrave;s une
+alerte sans r&eacute;sultat, ils regagnent leurs cachettes et choisissent le
+point qui leur para&icirc;t le plus favorable. Cette immobilit&eacute; signifie que
+les fleurons de la camomille leur servent seulement de lieu d'embuscade,
+comme plus tard le corps de l'Anthophore leur servira uniquement de
+v&eacute;hicule pour arriver &agrave; la cellule de l'hym&eacute;nopt&egrave;re. Ils ne prennent
+donc aucune nourriture, pas plus sur les fleurs que sur les abeilles; et
+comme pour les Sitaris, leur premier repas consistera dans l'&oelig;uf de
+l'Anthophore, que les crocs de leurs mandibules sont destin&eacute;s &agrave;
+&eacute;ventrer.</p>
+
+<p>Leur immobilit&eacute; est, disons-nous, compl&egrave;te; mais rien n'est plus facile
+que d'&eacute;veiller leur activit&eacute; en suspens. Avec un brin de paille,
+&eacute;branlons l&eacute;g&egrave;rement une fleur de camomille: &agrave; l'instant les M&eacute;lo&eacute;s
+quittent leurs cachettes, s'avancent en rayonnant de tous c&ocirc;t&eacute;s sur les
+p&eacute;tales blancs de la circonf&eacute;rence, et les parcourent d'un bout &agrave;
+l'autre avec toute la rapidit&eacute; que permet l'exigu&iuml;t&eacute; de leur taille.
+Arriv&eacute;s au bout extr&ecirc;me des p&eacute;tales, ils s'y fixent soit avec leurs
+appendices caudaux, soit peut-&ecirc;tre avec une viscosit&eacute; analogue &agrave; celle
+que fournit le bouton anal des Sitaris; et le corps pendant en dehors,
+les six pattes libres, ils se livrent &agrave; des flexions en tous sens, ils
+s'&eacute;tendent autant qu'ils le peuvent, comme s'ils s'effor&ccedil;aient
+d'atteindre un but trop &eacute;loign&eacute;. Si rien ne se pr&eacute;sente qu'ils puissent
+saisir, ils regagnent le centre de la fleur apr&egrave;s quelques vaines
+tentatives et reprennent bient&ocirc;t leur immobilit&eacute;.</p>
+
+<p>Mais si l'on admet &agrave; leur proximit&eacute; un objet quelconque, ils ne manquent
+de s'y accrocher avec une prestesse surprenante. Une feuille de
+gramin&eacute;e, un f&eacute;tu de paille, la branche de mes pinces que je leur
+pr&eacute;sente, tout leur est bon, tant il leur tarde de quitter le s&eacute;jour
+provisoire de la fleur. Il est vrai qu'arriv&eacute;s sur ces objets inanim&eacute;s,
+ils reconnaissent bient&ocirc;t qu'ils ont fait fausse route, ce que l'on voit
+&agrave; leurs marches et contre-marches affair&eacute;es, et &agrave; leur tendance &agrave;
+revenir sur la fleur, s'il en est temps encore. Ceux qui se sont ainsi
+jet&eacute;s &eacute;tourdiment sur un bout de paille et qu'on laisse retourner &agrave; la
+fleur, se reprennent difficilement au m&ecirc;me pi&egrave;ge. Il y a donc aussi,
+pour ces points anim&eacute;s, une m&eacute;moire, une exp&eacute;rience des choses.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s ces essais, j'en ai tent&eacute; d'autres avec des mati&egrave;res
+filamenteuses, imitant plus ou moins bien le duvet des hym&eacute;nopt&egrave;res,
+avec de petits morceaux de drap ou de velours coup&eacute;s sur mes v&ecirc;tements,
+avec des tampons de coton, avec des pelotes de bourre r&eacute;colt&eacute;e sur les
+gnaphales. Sur tous ces objets, pr&eacute;sent&eacute;s au bout des pinces, les M&eacute;lo&eacute;s
+se sont pr&eacute;cipit&eacute;s sans difficult&eacute; aucune; mais loin d'y rester en
+repos, comme ils le font sur le corps des hym&eacute;nopt&egrave;res, ils m'ont
+bient&ocirc;t convaincu, par leurs d&eacute;marches inqui&egrave;tes, qu'ils se trouvaient
+aussi d&eacute;pays&eacute;s dans ces fourrures que sur la surface glabre d'un tuyau
+de paille. Je devais m'y attendre: ne venais-je pas de les voir errer
+sans repos sur les gnaphales envelopp&eacute;s de bourre cotonneuse? S'il leur
+suffisait d'atteindre l'abri d'un duvet pour se croire arriv&eacute;s &agrave; bon
+port, presque tous p&eacute;riraient, sans autre tentative, au milieu du duvet
+des plantes.</p>
+
+<p>Pr&eacute;sentons maintenant des insectes vivants, et d'abord des Anthophores.
+Si l'abeille, d&eacute;barrass&eacute;e pr&eacute;alablement des parasites qu'elle peut
+porter, est saisie par les ailes et mise un instant en contact avec la
+fleur, on la trouve invariablement, apr&egrave;s ce contact rapide, envahie par
+des M&eacute;lo&eacute;s accroch&eacute;s &agrave; ses poils. Ceux-ci gagnent prestement un point du
+thorax, g&eacute;n&eacute;ralement les &eacute;paules, les flancs, et, arriv&eacute;s l&agrave;, ils
+restent immobiles: la seconde &eacute;tape de leur &eacute;trange voyage est atteinte.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s les Anthophores, j'ai essay&eacute; les premiers insectes vivants qu'il
+m'a &eacute;t&eacute; possible de me procurer sur-le-champ: des &Eacute;ristales, des
+Calliphores, des Abeilles domestiques, de petits Papillons. Tous ont &eacute;t&eacute;
+&eacute;galement envahis par les M&eacute;lo&eacute;s, sans h&eacute;sitation; mieux encore, sans
+tentatives pour revenir sur les fleurs. Faute de pouvoir trouver &agrave;
+l'instant des col&eacute;opt&egrave;res, je n'ai pu exp&eacute;rimenter avec ces derniers.
+Newport, op&eacute;rant il est vrai dans des conditions bien diff&eacute;rentes des
+miennes, puisque ses observations portaient sur des jeunes M&eacute;lo&eacute;s
+captifs dans un flacon, tandis que les miennes &eacute;taient faites dans les
+circonstances normales, Newport, dis-je, a vu les M&eacute;lo&eacute;s s'attacher au
+corps d'un <i>Malachius</i>, et y rester immobiles; ce qui me porte &agrave; croire
+qu'avec des col&eacute;opt&egrave;res j'aurais obtenu les m&ecirc;mes r&eacute;sultats qu'avec un
+&Eacute;ristale, par exemple. Et, en effet, il m'est arriv&eacute; plus tard de
+trouver des larves de M&eacute;lo&eacute; su le corps d'un gros col&eacute;opt&egrave;re, la C&eacute;toine
+dor&eacute;e, h&ocirc;te assidu des fleurs.</p>
+
+<p>La classe des insectes &eacute;puis&eacute;e, j'ai mis &agrave; leur port&eacute;e ma derni&egrave;re
+ressource, une grosse Araign&eacute;e noire. Sans h&eacute;sitation, ils ont pass&eacute; de
+la fleur sur l'aran&eacute;ide, ont gagn&eacute; le voisinage des articulations des
+pattes et s'y sont &eacute;tablis immobiles. Ainsi tout leur para&icirc;t bon pour
+quitter le s&eacute;jour provisoire o&ugrave; ils attendent; sans distinction
+d'esp&egrave;ce, de genre, de classe, ils s'attachent au premier &ecirc;tre vivant
+que le hasard met &agrave; leur port&eacute;e. On con&ccedil;oit alors comment ces jeunes
+larves ont pu &ecirc;tre observ&eacute;es sur une foule d'insectes diff&eacute;rents, en
+particulier sur les esp&egrave;ces printani&egrave;res de dipt&egrave;res et d'hym&eacute;nopt&egrave;res
+butinant sur les fleurs; on con&ccedil;oit encore la n&eacute;cessit&eacute; de ce nombre
+prodigieux de germes pondus par une seule femelle de M&eacute;lo&eacute;, puisque
+l'immense majorit&eacute; des larves qui en proviendront prendra
+infailliblement une fausse voie et ne pourra parvenir aux cellules des
+Anthophores. L'instinct est ici en d&eacute;faut et la f&eacute;condit&eacute; y suppl&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais il reprend son infaillibilit&eacute; dans une autre circonstance. Les
+M&eacute;lo&eacute;s, on vient de le voir, passent sans difficult&eacute; de la fleur sur les
+objets &agrave; leur port&eacute;e, quels qu'ils soient, glabres ou velus, vivants ou
+inanim&eacute;s: cela fait, ils se comportent bien diff&eacute;remment suivant qu'ils
+viennent d'envahir soit le corps d'un insecte, soit tout autre objet.
+Dans le premier cas, sur un dipt&egrave;re et un papillon velus, sur une
+araign&eacute;e et un col&eacute;opt&egrave;re glabres, les larves restent immobiles apr&egrave;s
+avoir gagn&eacute; le point qui leur convient. Leur d&eacute;sir instinctif est donc
+satisfait. Dans le second cas, au milieu du duvet du drap et du velours,
+au milieu des filaments soit du coton, soit de la bourre de gnaphale, et
+enfin sur la surface glabre d'une paille et d'une feuille, elles
+trahissent la connaissance de leur m&eacute;prise par leurs continuelles all&eacute;es
+et venues, par leurs efforts pour revenir sur la fleur imprudemment
+abandonn&eacute;e.</p>
+
+<p>Comment donc reconnaissent-elles la nature du corps sur lequel elles
+viennent de passer; comment se fait-il que ce corps, quel que soit
+l'&eacute;tat de sa surface, tant&ocirc;t leur convienne et tant&ocirc;t ne leur convienne
+pas? Est-ce par la vue qu'elles jugent de leur nouveau s&eacute;jour? Mais
+alors la m&eacute;prise ne serait pas possible; la vue leur dirait tout d'abord
+si l'objet &agrave; leur port&eacute;e est convenable ou non, et d'apr&egrave;s ses conseils
+l'&eacute;migration se ferait ou ne se ferait pas. Et puis, comment admettre
+qu'ensevelie dans l'&eacute;pais fourr&eacute; d'une pelote de coton ou dans la toison
+d'une Anthophore, l'imperceptible larve puisse reconna&icirc;tre, par la vue,
+la masse &eacute;norme qu'elle parcourt?</p>
+
+<p>Est-ce par l'attouchement, par quelque sensation due aux fr&eacute;missements
+intimes d'une chair vivante? Pas davantage: les larves de M&eacute;lo&eacute; restent
+immobiles sur des cadavres d'insectes compl&egrave;tement dess&eacute;ch&eacute;s, sur des
+Anthophores mortes et extraites de cellules vieilles au moins d'un an.
+Je les ai vues en parfaite qui&eacute;tude sur des tron&ccedil;ons d'Anthophore, sur
+des thorax rong&eacute;s et vid&eacute;s par les mites depuis longtemps. Par quel sens
+leur est-il donc possible de distinguer un thorax d'Anthophore d'une
+pelote velout&eacute;e quand la vue et le toucher ne peuvent &ecirc;tre invoqu&eacute;s? Il
+reste l'odorat. Mais alors quelle exquise subtilit&eacute; ne lui faut-il pas
+supposer; et d'ailleurs quelle analogie d'odeur peut-on admettre entre
+tous les insectes qui morts ou vivants, en entier ou en tron&ccedil;ons, frais
+ou dess&eacute;ch&eacute;s, conviennent aux M&eacute;lo&eacute;s, tandis que toute autre chose ne
+leur convient pas? Un mis&eacute;rable pou, un point vivant, nous laisse tr&egrave;s
+perplexe sur la sensibilit&eacute; qui le guide. Encore une &eacute;nigme qui s'ajoute
+&agrave; tant d'autres &eacute;nigmes.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s les observations que je viens de raconter, il me restait &agrave;
+fouiller la nappe de terre habit&eacute;e par les Anthophores: j'aurai suivi
+dans ses transformations la larve de M&eacute;lo&eacute;. C'&eacute;tait bien le M&eacute;lo&eacute; &agrave;
+cicatrices dont je venais d'&eacute;tudier la larve; c'&eacute;tait bien lui qui
+ravageait les cellules de l'abeille ma&ccedil;onne car je le trouvais mort dans
+les vieilles galeries d'o&ugrave; il n'avait pu sortir. Une ample moisson
+m'&eacute;tait promise par cette occasion, qui ne s'est plus pr&eacute;sent&eacute;e. Il me
+fallut renoncer &agrave; tout. Mon jeudi touchait &agrave; sa fin; je devais rentrer &agrave;
+Avignon pour reprendre le lendemain l'&eacute;lectrophore et le tube de
+Torricelli. Bienheureux jeudis! quelles superbes occasions ai-je
+manqu&eacute;es parce que vous &eacute;tiez trop courts!</p>
+
+<p>Revenons en arri&egrave;re d'une ann&eacute;e pour continuer cette histoire; j'ai
+recueilli, dans des conditions bien moins favorables, il est vrai, assez
+de notes pour tracer la biographie de l'animalcule que nous venons de
+voir &eacute;migrer des fleurs de la camomille sur le dos des Anthophores.
+D'apr&egrave;s ce que j'ai dit au sujet des larves de Sitaris, il est &eacute;vident
+que les larves de M&eacute;lo&eacute;, camp&eacute;es comme les premi&egrave;res sur le dos d'une
+abeille, ont uniquement pour but de se faire conduire par cette abeille
+dans les cellules approvisionn&eacute;es, et non de vivre quelque temps aux
+d&eacute;pens du corps qui les porte.</p>
+
+<p>S'il &eacute;tait n&eacute;cessaire de le prouver, il suffirait de dire qu'on ne voit
+jamais ces larves essayer de percer les t&eacute;guments de l'abeille, ou bien
+d'en ronger quelques poils et qu'on ne les voit pas non plus augmenter
+de taille tant qu'elles se trouvent sur le corps de l'hym&eacute;nopt&egrave;re. Pour
+les M&eacute;lo&eacute;s, comme pour les Sitaris, l'Anthophore sert donc uniquement de
+v&eacute;hicule vers un but qui est une cellule approvisionn&eacute;e.</p>
+
+<p>Il nous reste &agrave; apprendre comment le M&eacute;lo&eacute; abandonne le duvet de
+l'abeille qui l'a voitur&eacute; pour p&eacute;n&eacute;trer dans la cellule. Avec des larves
+recueillies sur le corps de divers hym&eacute;nopt&egrave;res, j'ai fait, avant de
+conna&icirc;tre &agrave; fond la tactique des Sitaris, et Newport avait fait avant
+moi, des recherches pour jeter quelque jour sur ce point capital de
+l'histoire des M&eacute;lo&eacute;s. Mes tentatives, calqu&eacute;es sur celles que j'avais
+entreprises sur les Sitaris, ont &eacute;prouv&eacute; le m&ecirc;me &eacute;chec. L'animalcule,
+mis en rapport avec des larves ou des nymphes d'Anthophore, n'a donn&eacute;
+aucune attention &agrave; cette proie; d'autres, plac&eacute;s dans le voisinage de
+cellules ouvertes et pleines de miel, n'y ont pas p&eacute;n&eacute;tr&eacute; ou tout au
+plus ont visit&eacute; les bords de l'orifice; d'autres enfin, d&eacute;pos&eacute;s dans la
+cellule, sur sa paroi s&egrave;che ou &agrave; la surface du miel, sont ressortis
+aussit&ocirc;t ou bien ont p&eacute;ri englu&eacute;s. Le contact du miel leur est aussi
+fatal qu'aux jeunes Sitaris.</p>
+
+<p>Des fouilles faites, &agrave; diverses &eacute;poques, dans les nids de l'<i>Anthophora
+pilipes</i>, m'avaient appris, depuis quelques ann&eacute;es, que le M&eacute;lo&eacute; &agrave;
+cicatrices est, comme le Sitaris, parasite de cet hym&eacute;nopt&egrave;re; j'avais,
+en effet, trouv&eacute; de temps &agrave; autre, dans les cellules de l'abeille, des
+M&eacute;lo&eacute;s adultes, morts et dess&eacute;ch&eacute;s. D'autre part, je savais, par L.
+Dufour, que l'animalcule jaune, que le pou qu'on trouve dans le duvet
+des hym&eacute;nopt&egrave;res avait &eacute;t&eacute; reconnu, gr&acirc;ce aux recherches de Newport,
+comme &eacute;tant la larve des M&eacute;lo&eacute;s. Avec ces notions, rendues plus
+frappantes par ce que j'apprenais chaque jour au sujet des Sitaris, je
+me suis rendu &agrave; Carpentras, le 21 mai, pour visiter les nids en
+construction de l'Anthophore, ainsi que je l'ai racont&eacute;. Si j'avais
+presque la certitude de r&eacute;ussir t&ocirc;t ou tard au sujet des Sitaris, qui
+s'y trouvent excessivement abondants, je n'avais que bien peu d'espoir
+pour les M&eacute;lo&eacute;s, qui sont fort rares, au contraire, dans les m&ecirc;mes nids.
+Cependant les circonstances m'ont favoris&eacute; plus que je n'aurais os&eacute;
+esp&eacute;rer, et apr&egrave;s six heures d'un travail o&ugrave; la pioche jouait un grand
+r&ocirc;le, j'&eacute;tais possesseur, &agrave; la sueur de mon front, d'un nombre
+consid&eacute;rable de cellules occup&eacute;es par les Sitaris, et de deux autres
+cellules appartenant aux M&eacute;lo&eacute;s.</p>
+
+<p>Si mon enthousiasme n'avait pas eu le temps de se refroidir par la vue,
+renouvel&eacute;e &agrave; chaque instant, de jeunes Sitaris camp&eacute;s sur un &oelig;uf
+d'Anthophore, flottant au centre de la petite mare de miel, il aurait pu
+se donner libre carri&egrave;re &agrave; la vue du contenu de l'une de ces cellules.
+Sur le miel, noir et liquide, flotte une pellicule rid&eacute;e; et sur cette
+pellicule se tient immobile un pou jaune. La pellicule, c'est
+l'enveloppe vide de l'&oelig;uf de l'Anthophore; le pou, c'est une larve de
+M&eacute;lo&eacute;.</p>
+
+<p>L'histoire de cette larve se compl&egrave;te maintenant d'elle-m&ecirc;me. Le jeune
+M&eacute;lo&eacute; abandonne le duvet de l'abeille au moment de la ponte; et puisque
+le contact du nid lui serait fatal, il doit, pour s'en pr&eacute;server,
+adopter la tactique suivie par le Sitaris, c'est-&agrave;-dire se laisser
+couler &agrave; la surface du miel avec l'&oelig;uf en voie d'&ecirc;tre pondu. L&agrave;, son
+premier travail est de d&eacute;vorer l'&oelig;uf qui lui sert de radeau, comme
+l'atteste l'enveloppe vide sur laquelle il est encore; et c'est apr&egrave;s ce
+repas, le seul qu'il prenne tant qu'il conserve sa forme actuelle, c'est
+apr&egrave;s ce repas qu'il doit commencer sa longue s&eacute;rie de transformations
+et se nourrir du miel amass&eacute; par l'Anthophore. Tel est le motif de
+l'&eacute;chec complet, tant de mes tentatives que de celles de Newport, pour
+&eacute;lever les jeunes larves de M&eacute;lo&eacute;. Au lieu de leur offrir du miel, ou
+des larves, ou des nymphes, il fallait les d&eacute;poser sur les &oelig;ufs
+r&eacute;cemment pondus par l'Anthophore.</p>
+
+<p>&Agrave; mon retour de Carpentras, j'ai voulu faire cette &eacute;ducation, en m&ecirc;me
+temps que celle des Sitaris, qui m'a si bien r&eacute;ussi; mais comme je
+n'avais pas des larves de M&eacute;lo&eacute; &agrave; ma disposition, et que je ne pouvais
+m'en procurer qu'en les recherchant dans la toison des hym&eacute;nopt&egrave;res, les
+&oelig;ufs d'Anthophore se sont tous trouv&eacute;s &eacute;clos dans les cellules que
+j'avais rapport&eacute;es de mon exp&eacute;dition, lorsque j'ai pu enfin en trouver.
+Cet essai manqu&eacute; est peu &agrave; regretter, car les M&eacute;lo&eacute;s et les Sitaris
+ayant la similitude la plus compl&egrave;te, non seulement dans les m&oelig;urs mais
+encore dans le mode d'&eacute;volution, il est hors de doute que j'aurais d&ucirc;
+r&eacute;ussir. Je crois m&ecirc;me que cette &eacute;ducation peut se tenter avec des
+cellules de divers hym&eacute;nopt&egrave;res, pourvu que l'&oelig;uf et le miel ne
+diff&egrave;rent pas trop de ceux de l'Anthophore. Je ne compterais pas, par
+exemple, sur un succ&egrave;s avec les cellules de l'<i>Osmia tricornis</i>,
+cohabitant avec l'Anthophore: son &oelig;uf est court et gros; son miel est
+jaune, sans odeur, solide, presque pulv&eacute;rulent et d'une saveur tr&egrave;s
+faible.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVII" id="XVII"></a><a href="#table">XVII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">L'HYPERM&Eacute;TAMORPHOSE</a></h3>
+
+
+<p>Par un machiav&eacute;lique stratag&egrave;me, la larve primaire des M&eacute;lo&eacute;s et des
+Sitaris a p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans la cellule de l'Anthophore; elle s'est &eacute;tablie
+sur l'&oelig;uf, &agrave; la fois sa premi&egrave;re nourriture et son radeau de sauvetage.
+Que devient-elle une fois l'&oelig;uf &eacute;puis&eacute;?</p>
+
+<p>Revenons d'abord &agrave; la larve du Sitaris. Au bout de huit jours, l'&oelig;uf de
+l'Anthophore est tari par le parasite et se r&eacute;duit &agrave; l'enveloppe, mince
+nacelle qui pr&eacute;serve l'animalcule du contact mortel du miel. C'est sur
+cette nacelle que s'op&egrave;re la premi&egrave;re transformation, apr&egrave;s laquelle la
+larve, alors organis&eacute;e pour vivre dans un milieu gluant, se laisse choir
+du radeau dans le lac de miel, et abandonne, accroch&eacute;e &agrave; l'enveloppe de
+l'&oelig;uf, sa d&eacute;pouille fendue sur le dos. &Agrave; cette &eacute;poque, on voit flotter,
+immobile sur le miel, un corpuscule d'un blanc laiteux, ovalaire, aplati
+et d'une paire de millim&egrave;tres de longueur. C'est la larve du Sitaris
+sous sa nouvelle forme. &Agrave; l'aide d'une loupe, on distingue les
+fluctuations du canal digestif, qui se gorge de miel, et sur le pourtour
+du dos plat et elliptique, on aper&ccedil;oit un double cordon de points
+respiratoires qui, par leur position, ne peuvent &ecirc;tre obstru&eacute; par le
+liquide visqueux. Pour d&eacute;crire en d&eacute;tail cette larve, attendons qu'elle
+ait acquis tout son d&eacute;veloppement, ce qui ne saurait tarder car les
+provisions diminuent avec rapidit&eacute;.</p>
+
+<p>Cette rapidit&eacute; toutefois n'est pas comparable &agrave; celle que mettent les
+larves gloutonnes de l'Anthophore &agrave; achever les leurs. Ainsi, en
+visitant une derni&egrave;re fois les habitations des Anthophores, le 25 juin,
+j'ai trouv&eacute; que les larves de l'abeille avaient toutes achev&eacute; leurs
+provisions et atteint leur complet d&eacute;veloppement; tandis que celles des
+Sitaris, encore plong&eacute;es dans le miel, n'avaient, pour la plupart, que
+la moiti&eacute; du volume qu'elles doivent finalement acqu&eacute;rir. Nouveau motif
+pour les Sitaris de d&eacute;truire un &oelig;uf qui, s'il se d&eacute;veloppait, donnerait
+une larve vorace, capable de les affamer en fort peu de temps. En
+&eacute;levant moi-m&ecirc;me les larves dans des tubes de verre, j'ai reconnu que
+les Sitaris mettent de trente-cinq &agrave; quarante jours pour achever leur
+p&acirc;t&eacute;e de miel; et que celles des Anthophores emploient moins de deux
+semaines pour le m&ecirc;me repas.</p>
+
+<p>C'est dans la premi&egrave;re quinzaine du mois de juillet que les larves de
+Sitaris atteignent toute leur grosseur. &Agrave; cette &eacute;poque, la cellule
+usurp&eacute;e par le parasite ne contient plus qu'une larve repl&egrave;te, et en un
+coin, un tas de crottins rouge&acirc;tres. Cette larve est molle, blanche et
+mesure de 12 &agrave; 13 millim&egrave;tres de longueur, sur 6 millim&egrave;tres dans sa
+plus grande largeur. Vue par le dos, comme lorsqu'elle flotte sur le
+miel, elle est de forme elliptique, att&eacute;nu&eacute;e graduellement vers
+l'extr&eacute;mit&eacute; ant&eacute;rieure, et plus brusquement vers l'extr&eacute;mit&eacute;
+post&eacute;rieure. Sa face ventrale est fort convexe; sa face dorsale, au
+contraire, est &agrave; peu pr&egrave;s plane. Quand la larve flotte sur le miel
+liquide, elle est comme lest&eacute;e par le d&eacute;veloppement excessif de la face
+ventrale plongeant dans le miel, ce qui lui rend possible un &eacute;quilibre
+pour elle de la plus haute importance. En effet, les orifices
+respiratoires, rang&eacute;s sans moyen de protection sur chaque bord du dos
+presque plat, sont &agrave; fleur du liquide visqueux, et au moindre faux
+mouvement seraient obstru&eacute;s par cette glu tenace si un lest convenable
+n'emp&ecirc;chait la larve de chavirer. Jamais abdomen ob&egrave;se n'a &eacute;t&eacute; de plus
+grande utilit&eacute;: &agrave; la faveur de cet embonpoint du ventre, la larve est &agrave;
+l'abri de l'asphyxie.</p>
+
+<p>Ses segments sont au nombre de treize, y compris la t&ecirc;te. Celle-ci est
+p&acirc;le, molle, comme le reste du corps, et fort petite relativement au
+volume de l'animal. Les antennes sont excessivement courtes et compos&eacute;es
+de deux articles cylindriques. J'ai vainement, &agrave; l'aide d'une forte
+loupe, cherch&eacute; des yeux. Dans son &eacute;tat pr&eacute;c&eacute;dent, la larve, assujettie &agrave;
+de singuli&egrave;res migrations, a &eacute;videmment besoin de la vue, et elle est
+pourvue de quatre ocelles. Dans l'&eacute;tat actuel, &agrave; quoi lui serviraient
+des yeux au fond d'une cellule d'argile, o&ugrave; r&egrave;gne la plus compl&egrave;te
+obscurit&eacute;?</p>
+
+<p>Le labre est saillant, non distinctement s&eacute;par&eacute; de la t&ecirc;te, courbe en
+avant et bord&eacute; de cils p&acirc;les et tr&egrave;s fins. Les mandibules sont petites,
+rouss&acirc;tres vers l'extr&eacute;mit&eacute;, obtuses et excav&eacute;es au c&ocirc;t&eacute; interne en
+forme de cuiller. Au-dessous des mandibules se trouve une pi&egrave;ce charnue,
+couronn&eacute;e par deux tr&egrave;s petits mamelons. C'est la l&egrave;vre inf&eacute;rieure avec
+ses deux palpes. Elle est flanqu&eacute;e, de droite et de gauche, de deux
+autres pi&egrave;ces &eacute;galement charnues, &eacute;troitement accol&eacute;es &agrave; la l&egrave;vre, et
+portant &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; un rudiment de palpe form&eacute; de deux ou trois tr&egrave;s
+petits articles. Ces deux pi&egrave;ces sont les futures m&acirc;choires. Tout cet
+appareil, l&egrave;vres et m&acirc;choires, est compl&egrave;tement immobile, et dans un
+&eacute;tat rudimentaire qui met la description en d&eacute;faut. Ce sont des organes
+naissants, encore voil&eacute;s, embryonnaires. Le labre et la lame complexe
+form&eacute;e par la l&egrave;vre et les m&acirc;choires laissent entre elles une &eacute;troite
+fente, dans laquelle jouent les mandibules.</p>
+
+<p>Les pattes sont purement vestigiaires, car bien que form&eacute;es de trois
+petits articles cylindriques, elles n'ont gu&egrave;re qu'un demi-millim&egrave;tre de
+longueur. L'animal ne peut en faire usage, non seulement dans le miel
+coulant o&ugrave; il habite, mais encore sur un sol consistant. Si l'on tire la
+larve de la cellule pour la mettre sur un corps solide et l'observer
+plus &agrave; l'aise, on voit que la protub&eacute;rance d&eacute;mesur&eacute;e de l'abdomen, en
+tenant le thorax relev&eacute;, emp&ecirc;che les pattes de trouver un appui. Couch&eacute;e
+sur le flanc, seule station possible, &agrave; cause de sa conformation, la
+larve reste immobile, ou n'ex&eacute;cute que quelques mouvements vermiculaires
+et paresseux de l'abdomen, sans jamais remuer ses pattes d&eacute;biles, qui ne
+pourraient d'ailleurs lui servir en aucune mani&egrave;re. En somme &agrave;
+l'animalcule si alerte, si actif du d&eacute;but, a succ&eacute;d&eacute; un ver
+ventripotent, rendu immobile par son ob&eacute;sit&eacute;. Qui reconna&icirc;trait dans cet
+animal lourd, mou, aveugle, laidement ventru, n'ayant pour pattes qu'une
+sorte de moignons sans usage, l'&eacute;l&eacute;gante bestiole de tout &agrave; l'heure,
+cuirass&eacute;e, svelte et pourvue d'organes d'une haute perfection pour
+accomplir ses p&eacute;rilleux voyages?</p>
+
+<p>Enfin, on compte neuf paires de stigmates: une paire sur le m&eacute;sothorax
+et les autres sur les huit premiers segments de l'abdomen. La derni&egrave;re
+paire, ou celle du huiti&egrave;me segment abdominal est form&eacute;e de stigmates si
+petits que, pour les d&eacute;couvrir, il faut &ecirc;tre averti par les &eacute;tats
+suivants de la larve et promener une loupe bien patiente sur
+l'alignement des autres paires. Ce ne sont l&agrave; encore que des stigmates
+vestigiaires. Les autres sont assez grands, &agrave; p&eacute;ritr&egrave;me p&acirc;le, circulaire
+et non saillant.</p>
+
+<p>Si, sous sa premi&egrave;re forme, la larve de Sitaris est organis&eacute;e pour agir,
+pour se mettre en possession de la cellule convoit&eacute;e, sous sa seconde
+forme, elle est uniquement organis&eacute;e pour dig&eacute;rer les provisions
+conquises. Donnons un coup d'&oelig;il &agrave; son organisation interne, et en
+particulier &agrave; son appareil digestif. Chose &eacute;trange: cet appareil o&ugrave; doit
+s'engouffrer la masse du miel amass&eacute;e par l'Anthophore, est en tout
+pareil &agrave; celui du Sitaris adulte, qui ne prend peut-&ecirc;tre jamais de
+nourriture. C'est, de part et d'autre, le m&ecirc;me oesophage tr&egrave;s court, le
+m&ecirc;me ventricule chylifique, vide dans l'insecte parfait, distendu dans
+la larve par une abondante pulpe orang&eacute;e; ce sont dans l'un et l'autre
+les m&ecirc;mes vaisseaux biliaires au nombre de quatre et accol&eacute;s au rectum
+par une de leurs extr&eacute;mit&eacute;s. Ainsi que l'insecte parfait, la larve est
+d&eacute;pourvue de glandes salivaires et de tout autre appareil analogue Son
+appareil d'innervation comprend onze ganglions, en ne tenant compte du
+collier oesophagien; tandis que dans l'insecte parfait, on n'en trouve
+plus que sept, trois pour le thorax, dont les deux derniers contigus, et
+quatre pour l'abdomen.</p>
+
+<p>Quand ses provisions sont achev&eacute;es, la larve reste un petit nombre de
+jours dans un &eacute;tat stationnaire, en rejetant de temps &agrave; autre quelques
+crottins rouge&acirc;tres jusqu'&agrave; ce que le tube digestif soit totalement
+lib&eacute;r&eacute; de sa pulpe orang&eacute;e. Alors l'animal se contracte, se ramasse sur
+lui-m&ecirc;me, et l'on ne tarde pas &agrave; voir se d&eacute;tacher de son corps une
+pellicule transparente, un peu chiffonn&eacute;e, tr&egrave;s fine et formant un
+sac-issue, dans lequel vont se passer d&eacute;sormais les transformations
+suivantes. Sur ce sac &eacute;pidermique, sur cette esp&egrave;ce d'outre
+transparente, form&eacute;e par la peau de la larve d&eacute;tach&eacute;e tout d'une pi&egrave;ce,
+sans aucune fissure, on distingue les divers organes externes bien
+conserv&eacute;s: la t&ecirc;te avec ses antennes, ses mandibules, ses m&acirc;choires, ses
+palpes; les segments thoraciques, avec leurs pattes vestigiaires;
+l'abdomen, avec son cordon d'orifices stigmatiques encore reli&eacute;s l'un &agrave;
+l'autre par des filaments trach&eacute;ens.</p>
+
+<p>Puis sous cette enveloppe, dont la d&eacute;licatesse peut &agrave; peine supporter le
+toucher le plus circonspect, on voit se dessiner une masse blanche,
+molle, qui, en quelques heures, acquiert une consistance solide, corn&eacute;e,
+et une teinte d'un fauve ardent. La transformation est alors achev&eacute;e.
+D&eacute;chirons le sac de fine gaze enveloppant l'organisation qui vient de se
+former et portons notre examen sur cette troisi&egrave;me forme de la larve de
+Sitaris.</p>
+
+<p>C'est un corps inerte, segment&eacute;, &agrave; contour ovalaire, d'une consistance
+corn&eacute;e, en tout pareille &agrave; celle des pupes et des chrysalides, et d'une
+couleur d'un fauve ardent qu'on ne peut mieux comparer qu'&agrave; celle des
+jujubes. Sa face sup&eacute;rieure forme un double plan inclin&eacute; dont l'ar&ecirc;te
+est tr&egrave;s &eacute;mouss&eacute;e; sa face inf&eacute;rieure est d'abord plane, mais devient,
+par suite de l'&eacute;vaporation, de jour en jour plus concave, en laissant un
+bourrelet saillant sur tout son contour ovalaire. Enfin ses deux
+extr&eacute;mit&eacute;s ou p&ocirc;les sont un peu aplaties. Le grand axe de la face
+inf&eacute;rieure est en moyenne de 12 millim&egrave;tres, et le petit axe de 6
+millim&egrave;tres.</p>
+
+<p>Au p&ocirc;le c&eacute;phalique de ce corps se trouve une sorte de masque model&eacute;
+vaguement sur la t&ecirc;te de la larve; et au p&ocirc;le oppos&eacute;, un petit disque
+circulaire profond&eacute;ment rid&eacute; dans sa partie centrale. Les trois segments
+qui font suite &agrave; la t&ecirc;te portent chacun une paire de tr&egrave;s petits
+boutons, &agrave; peine visibles sans le secours de la loupe, et qui sont, par
+rapport aux pattes de la larve dans sa forme pr&eacute;c&eacute;dente, ce que le
+masque c&eacute;phalique est pour la t&ecirc;te de la m&ecirc;me larve. Ce ne sont pas des
+organes, mais des indices, des traits de rep&egrave;re jet&eacute;s aux points o&ugrave;
+doivent plus tard appara&icirc;tre ces organes. Sur chaque flanc, on compte
+enfin neuf stigmates, plac&eacute;s comme pr&eacute;c&eacute;demment sur le m&eacute;sothorax et les
+huit premiers segments abdominaux. Les huit premiers stigmates sont d'un
+brun fonc&eacute; et tranchent nettement sur la couleur fauve du corps. Ils
+consistent en petits boutons luisants, coniques, perfor&eacute;s au sommet d'un
+orifice rond. Le neuvi&egrave;me stigmate, quoique fa&ccedil;onn&eacute; comme les
+pr&eacute;c&eacute;dents, est incomparablement plus petit; on ne peut le distinguer
+sans loupe.</p>
+
+<p>L'anomalie, d&eacute;j&agrave; si manifeste dans le passage de la premi&egrave;re forme &agrave; la
+seconde, le devient encore ici davantage; et l'on ne sait de quel nom
+appeler une organisation sans terme de comparaison, non seulement dans
+l'ordre des col&eacute;opt&egrave;res, mais dans la classe enti&egrave;re des insectes. Si,
+d'une part, cette organisation offre de nombreux points de ressemblance
+avec les pupes des dipt&egrave;res par sa consistance corn&eacute;e, par l'immobilit&eacute;
+compl&egrave;te de ses divers segments, par l'absence &agrave; peu pr&egrave;s totale des
+reliefs qui permettraient de distinguer les parties de l'insecte
+parfait; si, d'autre part, elle se rapproche des chrysalides parce que
+l'animal, pour arriver &agrave; cet &eacute;tat, a besoin de se d&eacute;pouiller de sa peau,
+comme le font les Chenilles; elle diff&egrave;re de la pupe parce qu'elle n'a
+pas pour enveloppe le t&eacute;gument superficiel et devenu corn&eacute;, mais bien un
+t&eacute;gument plus interne de la larve; et elle diff&egrave;re des chrysalides par
+l'absence de sculptures qui trahissent, dans ces derni&egrave;res, les
+appendices de l'insecte parfait. Enfin, elle diff&egrave;re encore plus
+profond&eacute;ment et de la pupe et de la chrysalide, parce que de ces deux
+organisations d&eacute;rive imm&eacute;diatement l'insecte parfait, tandis que ce qui
+lui succ&egrave;de est simplement une larve pareille &agrave; celle qui l'a pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e.
+Je proposerai, pour d&eacute;signer l'&eacute;trange organisation, le terme de
+<i>pseudo-chrysalide</i>; et je r&eacute;serverai les noms de larve primaire, de
+seconde larve, de troisi&egrave;me larve, pour d&eacute;signer, en peu de mots,
+chacune des trois formes sous lesquelles les Sitaris ont tous les
+caract&egrave;res des larves.</p>
+
+<p>Si le Sitaris, en rev&ecirc;tant la forme de pseudo-chrysalide se transfigure
+&agrave; l'ext&eacute;rieur jusqu'au point de d&eacute;router la science des morphoses
+entomologiques, il n'en est pas de m&ecirc;me &agrave; l'int&eacute;rieur. J'ai &agrave; toutes les
+&eacute;poques de l'ann&eacute;e, scrut&eacute; les entrailles des pseudo-chrysalides, qui
+restent, en g&eacute;n&eacute;ral, stationnaires pendant une ann&eacute;e enti&egrave;re, et je n'ai
+jamais observ&eacute; d'autres formes dans leurs organes que celles qu'on
+trouve dans la seconde larve. Le syst&egrave;me nerveux n'a pas subi de
+changement. L'appareil digestif est rigoureusement vide, et, &agrave; cause de
+sa vacuit&eacute;, n'appara&icirc;t que comme un mince cordon, perdu, noy&eacute; au milieu
+des sachets adipeux. L'intestin stercoral a plus de consistance, ses
+formes sont mieux arr&ecirc;t&eacute;es. Les quatre vaisseaux biliaires sont toujours
+parfaitement distincts. Le tissu adipeux est plus abondant que jamais:
+il forme &agrave; lui seul tout le contenu de la pseudo-chrysalide, en ne
+tenant compte, sous le rapport du volume, des filaments insignifiants du
+syst&egrave;me nerveux et de l'appareil digestif. C'est la r&eacute;serve o&ugrave; la vie
+doit puiser pour ses &oelig;uvres futures.</p>
+
+<p>Quelques Sitaris ne restent gu&egrave;re qu'un mois &agrave; l'&eacute;tat de
+pseudo-chrysalide. Les autres morphoses s'accomplissent dans le courant
+du mois d'ao&ucirc;t, et au commencement de septembre, l'insecte arrive &agrave;
+l'&eacute;tat parfait. Mais, en g&eacute;n&eacute;ral, l'&eacute;volution est plus lente; la
+pseudo-chrysalide passe l'hiver et ce n'est, pour le plus t&ocirc;t, qu'au
+moins de juin de la seconde ann&eacute;e que s'op&egrave;rent les derni&egrave;res
+transformations. Passons sous silence cette longue p&eacute;riode de repos,
+pendant laquelle le Sitaris, sous forme de pseudo-chrysalide, dort, au
+fond de sa cellule, d'un sommeil aussi l&eacute;thargique que celui d'un germe
+dans son &oelig;uf; et arrivons aux mois de juin et de juillet de l'ann&eacute;e
+suivante, &eacute;poque de ce que l'on pourrait appeler une seconde &eacute;closion.</p>
+
+<p>La pseudo-chrysalide est toujours enferm&eacute;e dans l'outre d&eacute;licate form&eacute;e
+par la peau de la seconde larve. &Agrave; l'ext&eacute;rieur rien de nouveau ne s'est
+pass&eacute;; mais &agrave; l'int&eacute;rieur de graves changements viennent de s'accomplir.
+J'ai dit que la pseudo-chrysalide pr&eacute;sentait une face sup&eacute;rieure vo&ucirc;t&eacute;e
+en dos d'&acirc;ne, et une face inf&eacute;rieure d'abord plane, puis de plus en plus
+concave. Les flancs du double plan inclin&eacute; de la face sup&eacute;rieure ou
+dorsale prennent part aussi &agrave; cette d&eacute;pression occasionn&eacute;e par
+l'&eacute;vaporation des parties fluides, et il arrive un moment o&ugrave; ces flancs
+sont tellement d&eacute;prim&eacute;s qu'une section de la pseudo-chrysalide, par un
+plan perpendiculaire &agrave; son axe, serait repr&eacute;sent&eacute;e au moyen d'un
+triangle curviligne, &agrave; sommets &eacute;mouss&eacute;s, et dont les c&ocirc;t&eacute;s tourneraient
+leur convexit&eacute; en dedans. C'est sous cet aspect que la pseudo-chrysalide
+se pr&eacute;sente pendant l'hiver et le printemps.</p>
+
+<p>Mais en juin elle a perdu cet aspect fl&eacute;tri; elle figure un ballon
+r&eacute;gulier, un ellipso&iuml;de dont les sections perpendiculaires au grand axe
+sont des cercles. Un fait plus important que cette expansion, comparable
+&agrave; celle qu'on obtient en soufflant dans une vessie rid&eacute;e, vient
+&eacute;galement de se passer. Les t&eacute;guments corn&eacute;s de la pseudo-chrysalide se
+sont d&eacute;tach&eacute;s de leur contenu tout d'une pi&egrave;ce, sans rupture, de la m&ecirc;me
+mani&egrave;re que l'avait fait l'an pass&eacute; la peau de la seconde larve; et ils
+forment ainsi une nouvelle enveloppe utriculaire, sans adh&eacute;rence aucune
+avec son contenu, et incluse elle-m&ecirc;me dans l'outre fa&ccedil;onn&eacute;e aux d&eacute;pens
+de la peau de la seconde larve. De ces deux sacs, sans issue, embo&icirc;t&eacute;s
+l'un dans l'autre, l'ext&eacute;rieur est transparent, souple, incolore et
+d'une extr&ecirc;me d&eacute;licatesse; le second est cassant, presque aussi d&eacute;licat
+que le premier, mais beaucoup moins translucide &agrave; cause de sa coloration
+fauve qui le fait ressembler &agrave; une mince pellicule d'ambre. Sur ce
+second sac, se retrouvent les verrues stigmatiques, les boutons
+thoraciques, etc., qu'on observait sur la pseudo-chrysalide. Enfin, dans
+sa cavit&eacute;, s'entrevoit quelque chose, dont la forme reporte aussit&ocirc;t
+l'esprit &agrave; la seconde larve.</p>
+
+<p>Et en effet, si l'on d&eacute;chire la double enveloppe qui prot&egrave;ge ce myst&egrave;re,
+on reconna&icirc;t, non sans &eacute;tonnement, qu'on a sous les yeux une nouvelle
+larve pareille &agrave; la seconde. Apr&egrave;s une transfiguration des plus
+singuli&egrave;res, l'animal est revenu en arri&egrave;re, &agrave; sa seconde forme. D&eacute;crire
+la nouvelle larve est chose inutile, car elle ne diff&egrave;re de la
+pr&eacute;c&eacute;dente que par quelques l&eacute;gers d&eacute;tails. C'est dans les deux la m&ecirc;me
+t&ecirc;te avec ses divers appendices &agrave; peine &eacute;bauch&eacute;s; ce sont les m&ecirc;mes
+pattes vestigiaires, les m&ecirc;mes moignons transparents comme du cristal.
+La troisi&egrave;me larve ne diff&egrave;re de la seconde que par un abdomen moins
+gros, &agrave; cause de la vacuit&eacute; compl&egrave;te de l'appareil digestif; par un
+double chapelet de coussinets charnus qui r&egrave;gne sur chaque flanc; par le
+p&eacute;ritr&egrave;me des stigmates, cristallin et l&eacute;g&egrave;rement saillant, mais moins
+que dans la pseudo-chrysalide; par les stigmates de neuvi&egrave;me paire,
+jusqu'ici rudimentaires, et maintenant &agrave; peu pr&egrave;s aussi gros que les
+autres; enfin par les mandibules termin&eacute;es en pointe tr&egrave;s aigu&euml;. Mise
+hors de son double &eacute;tui, la troisi&egrave;me larve n'ex&eacute;cute que des mouvements
+tr&egrave;s paresseux de contraction et de dilatation, sans pouvoir progresser,
+sans pouvoir m&ecirc;me se tenir dans la station normale, &agrave; cause de la
+d&eacute;bilit&eacute; de ses pattes. Elle reste ordinairement immobile, couch&eacute;e sur
+le flanc; ou bien elle ne traduit sa somnolente activit&eacute; que par de
+faibles mouvements vermiculaires.</p>
+
+<p>Au moyen du jeu alternatif de ces contractions et de ces dilatations, si
+paresseuses qu'elles soient, la larve parvient cependant &agrave; se retourner
+bout &agrave; bout dans l'esp&egrave;ce de coque que lui forment les t&eacute;guments
+pseudo-chrysalidaires, quand accidentellement elle s'y trouve plac&eacute;e l&agrave;
+en bas; et cette op&eacute;ration est d'autant plus difficile, que la cavit&eacute; de
+la coque est &agrave; peu de chose pr&egrave;s exactement remplie par la larve.
+L'animal se contracte, fl&eacute;chit la t&ecirc;te sous le ventre, et fait glisser
+sa moiti&eacute; ant&eacute;rieure sur sa moiti&eacute; post&eacute;rieure par des mouvements
+vermiculaires si lents, que la loupe peut &agrave; peine les constater. Dans
+moins d'un quart d'heure, la larve, d'abord renvers&eacute;e, se retrouve
+plac&eacute;e la t&ecirc;te en haut. J'admire ce jeu de gymnastique, mais j'ai de la
+peine &agrave; le comprendre, tant l'espace que la larve en repos laisse libre
+dans sa coque, est peu de chose relativement &agrave; ce qu'on est en droit
+d'attendre d'apr&egrave;s la possibilit&eacute; d'un pareil retournement. La larve ne
+jouit pas longtemps de cette pr&eacute;rogative qui lui permet de reprendre
+dans son habitacle, d&eacute;rang&eacute; de sa position primitive, l'orientation
+qu'elle pr&eacute;f&egrave;re, c'est-&agrave;-dire de se trouver la t&ecirc;te en haut.</p>
+
+<p>Deux jours au plus apr&egrave;s sa premi&egrave;re apparition, elle retombe dans une
+inertie aussi compl&egrave;te que celle de la pseudo-chrysalide. En la sortant
+de sa coque d'ambre, on reconna&icirc;t que sa facult&eacute; de se contracter ou
+dilater &agrave; volont&eacute;, s'est engourdie si compl&egrave;tement, que le stimulant de
+la pointe d'une aiguille ne peut pas la provoquer, bien que les
+t&eacute;guments aient conserv&eacute; toute leur souplesse, et qu'aucun changement
+sensible ne soit survenu dans l'organisation. L'irritabilit&eacute;, suspendue
+une ann&eacute;e enti&egrave;re dans la pseudo-chrysalide, vient donc de se r&eacute;veiller
+un instant pour retomber aussit&ocirc;t dans la plus profonde torpeur. Cette
+torpeur ne doit se dissiper en partie qu'au moment du passage &agrave; l'&eacute;tat
+de nymphe, pour repara&icirc;tre imm&eacute;diatement apr&egrave;s et se continuer jusqu'&agrave;
+l'arriv&eacute;e &agrave; l'&eacute;tat parfait.</p>
+
+<p>Aussi, en tenant dans une position renvers&eacute;e, au moyen de tubes de
+verre, des larves de la troisi&egrave;me forme, ou bien des nymphes incluses
+dans leurs coques, on ne les voit jamais reprendre une position droite,
+quelle que soit la dur&eacute;e de l'exp&eacute;rimentation. L'insecte parfait
+lui-m&ecirc;me, renferm&eacute; quelque temps dans la coque, ne peut la reprendre,
+faute d'une souplesse convenable. Cette absence totale de mouvement dans
+la troisi&egrave;me larve, &acirc;g&eacute;e de quelques jours, ainsi que dans la nymphe,
+jointe au peu d'espace libre qui reste dans la coque, am&egrave;ne forc&eacute;ment,
+si l'on n'a pas assist&eacute; aux premiers moments de la troisi&egrave;me larve, la
+conviction qu'il est de toute impossibilit&eacute; &agrave; l'animal de se retourner
+bout &agrave; bout.</p>
+
+<p>Et maintenant voyez quelles &eacute;tranges cons&eacute;quences peut amener ce d&eacute;faut
+d'observation faite &agrave; l'instant voulu. On recueille des
+pseudo-chrysalides, qui sont entass&eacute;es dans un flacon dans toutes les
+positions possibles. La saison favorable arrive; et avec un &eacute;tonnement
+bien l&eacute;gitime, on constate que, dans un grand nombre de coques, la larve
+ou la nymphe incluse est dans une orientation inverse, c'est-&agrave;-dire
+qu'elle a la t&ecirc;te tourn&eacute;e vers l'extr&eacute;mit&eacute; anale de la coque. Vainement
+on &eacute;pie dans ces corps renvers&eacute;s quelques indices de mouvement;
+vainement on place les coques dans toutes les positions imaginables,
+pour voir si l'animal se retournera; et vainement encore on se demande
+o&ugrave; est l'espace libre qu'exigerait ce retournement. L'illusion est
+compl&egrave;te: je m'y suis laiss&eacute; prendre, et pendant deux ans je me suis
+perdu en conjectures pour me rendre compte de ce d&eacute;faut de
+correspondance entre la coque et son contenu, pour m'expliquer enfin un
+fait inexplicable lorsque l'instant propice est pass&eacute;.</p>
+
+<p>Sur les lieux m&ecirc;mes, dans les cellules de l'Anthophore, cette apparente
+anomalie ne se montre jamais, parce que la seconde larve, sur le point
+de se transformer en pseudo-chrysalide, a toujours soin de se disposer
+la t&ecirc;te en haut, suivant l'axe de la cellule plus ou moins rapproch&eacute; de
+la verticale. Mais lorsque les pseudo-chrysalides sont plac&eacute;es, sans
+ordre, dans une bo&icirc;te, dans un flacon, toutes celles qui se trouvent
+dans une position renvers&eacute;e, renfermeront plus tard des larves ou des
+nymphes retourn&eacute;es.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quatre changements de forme aussi profonds que ceux que je viens
+de d&eacute;crire, on peut raisonnablement s'attendre &agrave; trouver quelques
+modifications dans l'organisation interne. Rien n'est chang&eacute; n&eacute;anmoins:
+le syst&egrave;me nerveux est le m&ecirc;me dans la troisi&egrave;me larve que dans les
+&eacute;tats pr&eacute;c&eacute;dents; les organes reproducteurs ne se montrent pas encore;
+et il est superflu de parler de l'appareil digestif, qui se conserve
+invariable jusque dans l'insecte parfait.</p>
+
+<p>La dur&eacute;e de la troisi&egrave;me larve n'est gu&egrave;re que de quatre &agrave; cinq
+semaines, c'est aussi &agrave; peu pr&egrave;s la dur&eacute;e de la seconde. Dans le mois de
+juillet, &eacute;poque o&ugrave; la seconde larve passe &agrave; l'&eacute;tat de pseudo-chrysalide,
+la troisi&egrave;me passe &agrave; l'&eacute;tat de nymphe, toujours &agrave; l'int&eacute;rieur de la
+double enveloppe utriculaire. Sa peau se fend sur le dos en avant; et &agrave;
+l'aide de quelques faibles contractions qui reparaissent en cette
+circonstance, elle est rejet&eacute;e en arri&egrave;re sous forme de petite pelote.
+Il n'y a donc rien ici qui diff&egrave;re de ce qui se passe chez les autres
+col&eacute;opt&egrave;res.</p>
+
+<p>La nymphe succ&eacute;dant &agrave; cette troisi&egrave;me larve ne pr&eacute;sente rien non plus de
+particulier: c'est l'insecte parfait au maillot, d'un blanc jaun&acirc;tre,
+avec ses divers organes appendiculaires limpides comme du cristal, et
+&eacute;tal&eacute;s sous l'abdomen. Quelques semaines se passent pendant lesquelles
+la nymphe rev&ecirc;t en partie la livr&eacute;e de l'&eacute;tat adulte, et, au bout d'un
+mois environ, l'animal se d&eacute;pouille une derni&egrave;re fois, suivant le mode
+ordinaire, pour atteindre sa forme finale. Les &eacute;lytres sont alors d'un
+blanc jaun&acirc;tre uniforme, ainsi que les ailes, l'abdomen et la majeure
+partie des pattes; tout le reste du corps est, &agrave; peu de chose pr&egrave;s, d'un
+noir luisant. Dans l'intervalle de vingt-quatre heures, les &eacute;lytres
+prennent leur coloration mi-partie fauve et noire; les ailes
+s'obscurcissent, et les pattes ach&egrave;vent de se teindre en noir. Cela
+fait, l'organisation adulte est parachev&eacute;e. Cependant le Sitaris
+s&eacute;journe une quinzaine de jours encore dans la coque jusqu'ici intacte,
+rejetant par intervalles des crottins blancs d'acide urique, qu'il
+refoule en arri&egrave;re avec les lambeaux de ses deux derni&egrave;res d&eacute;pouilles,
+celles de la troisi&egrave;me larve et celle de la nymphe. Enfin, vers le
+milieu du mois d'ao&ucirc;t, il d&eacute;chire le double sac qui l'enveloppe, perce
+le couvercle de la cellule d'Anthophore, s'engage dans un couloir, et
+appara&icirc;t au dehors &agrave; la recherche de l'autre sexe.</p>
+
+<hr style="width: 35%;" />
+
+<p>J'ai dit comment, dans mes fouilles au sujet des Sitaris, j'avais trouv&eacute;
+deux cellules appartenant au <i>Meloe cicatricosus</i>. L'une contenait
+l'&oelig;uf de l'Anthophore, et sur cet &oelig;uf un pou jaune, larve primaire du
+M&eacute;lo&eacute;. L'histoire de cet animalcule nous est connue. La seconde cellule
+est &eacute;galement pleine de miel. Sur le liquide gluant flotte une petite
+larve blanche, de 4 millim&egrave;tres environ de longueur, et tr&egrave;s diff&eacute;rente
+des autres petites larves blanches appartenant au Sitaris. Les
+fluctuations rapides de son abdomen d&eacute;notent qu'elle s'abreuve avec
+avidit&eacute; du nectar &agrave; odeur forte amass&eacute; par l'abeille. Cette larve est le
+jeune M&eacute;lo&eacute; dans la seconde p&eacute;riode de son d&eacute;veloppement.</p>
+
+<p>Je n'ai pu conserver ces deux pr&eacute;cieuses cellules, que j'avais largement
+ouvertes pour en &eacute;tudier le contenu. &Agrave; mon retour de Carpentras, par
+suite des mouvements de la voiture, leur miel s'est trouv&eacute; extravas&eacute;, et
+leurs habitants morts. Le 25 juin, une nouvelle visite aux nids des
+Anthophores m'a procur&eacute; deux larves pareilles &agrave; la pr&eacute;c&eacute;dente, mais
+beaucoup plus grosses. L'une d'elles est sur le point d'achever sa
+provision de nid, l'autre en a encore pr&egrave;s de la moiti&eacute;. La premi&egrave;re est
+mise en s&ucirc;ret&eacute; avec mille pr&eacute;cautions, la seconde est aussit&ocirc;t plong&eacute;e
+dans l'alcool.</p>
+
+<p>Ces larves sont aveugles, molles, charnues, d'un blanc jaun&acirc;tre,
+couvertes d'un duvet fin visible seulement &agrave; la loupe, recourb&eacute;es en
+hame&ccedil;on comme le sont les larves des Lamellicornes, avec lesquelles
+elles ont une certaine ressemblance dans leur configuration g&eacute;n&eacute;rale.
+Les segments, y compris la t&ecirc;te, sont au nombre de treize, dont neuf
+sont pourvus d'orifices stigmatiques &agrave; p&eacute;ritr&egrave;me p&acirc;le et ovalaire. Ce
+sont le m&eacute;sothorax et les huit premiers segments abdominaux. Comme dans
+les larves de Sitaris, la derni&egrave;re paire de stigmates, ou celle du
+huiti&egrave;me segment de l'abdomen, est moins d&eacute;velopp&eacute;e que les autres.</p>
+
+<p>T&ecirc;te corn&eacute;e, l&eacute;g&egrave;rement brune. &Eacute;pistome bord&eacute; de brun. Labre saillant,
+blanc, trap&eacute;zo&iuml;dal. Mandibules noires, fortes, courtes, obtuses, peu
+recourb&eacute;es, tranchantes et munies chacune d'une large dent au c&ocirc;t&eacute;
+interne. Palpes maxillaires et palpes labiaux bruns, en forme de tr&egrave;s
+petits boutons de deux ou trois articles. Antennes brunes, ins&eacute;r&eacute;es &agrave; la
+base m&ecirc;me des mandibules, de trois articles: le premier, gros,
+globuleux; les deux autres, d'un diam&egrave;tre beaucoup plus petit,
+cylindriques. Pattes courtes, mais assez fortes, pouvant servir &agrave;
+l'animal pour ramper ou fouir, termin&eacute;es par un ongle robuste et noir.
+La longueur de la larve avec tout son d&eacute;veloppement est de 25
+millim&egrave;tres.</p>
+
+<p>Autant que je peux en juger par la dissection de l'individu conserv&eacute;
+dans l'alcool, et dont les visc&egrave;res sont alt&eacute;r&eacute;s par un trop long s&eacute;jour
+dans ce liquide, le syst&egrave;me nerveux est form&eacute; de onze ganglions, outre
+le collier oesophagien; et l'appareil digestif ne diff&egrave;re pas
+sensiblement de celui du M&eacute;lo&eacute; adulte.</p>
+
+<p>La plus grosse des deux larves du 25 juin, mise dans un tube de verre,
+avec le reste de ses provisions, a rev&ecirc;tu une nouvelle forme dans la
+premi&egrave;re semaine du mois de juillet suivant. Sa peau s'est fendue dans
+la moiti&eacute; ant&eacute;rieure du dos; et apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; refoul&eacute;e &agrave; demi en
+arri&egrave;re, a laiss&eacute; en partie &agrave; d&eacute;couvert une pseudo-chrysalide ayant la
+plus grande analogie avec celle des Sitaris. Newport n'a pas vu la larve
+du M&eacute;lo&eacute; dans sa seconde forme, dans celle qui lui est propre quand elle
+mange la p&acirc;t&eacute;e de miel amass&eacute;e par l'abeille, mais il a vu sa d&eacute;pouille
+enveloppant &agrave; demi la pseudo-chrysalide dont je viens de parler. D'apr&egrave;s
+les mandibules robustes et les pattes arm&eacute;es d'un ongle vigoureux qu'il
+a observ&eacute;es sur cette d&eacute;pouille, Newport pr&eacute;sume que, au lieu de rester
+dans la m&ecirc;me cellule d'Anthophore, la larve, capable de fouir, passe
+d'une cellule dans une autre &agrave; la recherche d'un suppl&eacute;ment de
+nourriture. Ce soup&ccedil;on me para&icirc;t tr&egrave;s fond&eacute;, car le volume que la larve
+acquiert d&eacute;passe les proportions que fait supposer la m&eacute;diocre quantit&eacute;
+de miel renferm&eacute;e dans une seule cellule.</p>
+
+<p>Revenons &agrave; la pseudo-chrysalide. C'est, comme chez les Sitaris, un corps
+inerte, de consistance corn&eacute;e, de couleur ambr&eacute;e, et divis&eacute; en treize
+segments, y compris la t&ecirc;te. Sa longueur mesure 2 millim&egrave;tres. Elle est
+un peu courb&eacute;e en arc, fort convexe &agrave; la face dorsale, presque plane &agrave;
+la face ventrale, et bord&eacute;e d'un bourrelet saillant qui marque la
+s&eacute;paration des deux faces. La t&ecirc;te n'est qu'une esp&egrave;ce de masque o&ugrave; sont
+sculpt&eacute;s vaguement quelques reliefs immobiles correspondant aux pi&egrave;ces
+futures de la t&ecirc;te. Sur les segments thoraciques se montrent trois
+paires de tubercules, correspondant aux pattes de la larve pr&eacute;c&eacute;dente et
+du futur animal. Enfin neuf paires de stigmates, une paire sur le
+m&eacute;sothorax, et les huit paires suivantes sur les huit premiers segments
+de l'abdomen. La derni&egrave;re paire est un peu plus petite que les autres,
+particularit&eacute; que nous avons d&eacute;j&agrave; reconnue dans la larve qui a pr&eacute;c&eacute;d&eacute;
+la pseudo-chrysalide.</p>
+
+<p>En comparant les pseudo-chrysalides des M&eacute;lo&eacute;s et des Sitaris, on
+remarque entre elles une ressemblance des plus frappantes. C'est dans
+l'une et l'autre la m&ecirc;me structure jusque dans les moindres d&eacute;tails. Ce
+sont des deux parts les m&ecirc;mes masques c&eacute;phaliques, les m&ecirc;mes tubercules
+occupant la place des pattes, la m&ecirc;me distribution et le m&ecirc;me nombre de
+stigmates, enfin la m&ecirc;me couleur, la m&ecirc;me rigidit&eacute; des t&eacute;guments. Les
+seules diff&eacute;rences consistent dans l'aspect g&eacute;n&eacute;ral, qui n'est pas le
+m&ecirc;me dans les deux pseudo-chrysalides, et dans l'enveloppe que leur
+forme la d&eacute;pouille de la pr&eacute;c&eacute;dente larve. Chez les Sitaris, en effet,
+cette d&eacute;pouille constitue un sac sans issue, une outre, enveloppant de
+toutes parts la pseudo-chrysalide; chez les M&eacute;lo&eacute;s, elle est au
+contraire fendue sur le dos, refoul&eacute;e en arri&egrave;re, et, par suite, elle ne
+rev&ecirc;t qu'&agrave; demi la pseudo-chrysalide.</p>
+
+<p>L'autopsie de la seule pseudo-chrysalide qui f&ucirc;t en ma possession m'a
+d&eacute;montr&eacute; que, pareillement &agrave; ce qui se passe chez les Sitaris, aucun
+changement n'a lieu dans l'organisation des visc&egrave;res, malgr&eacute; les
+profondes transformations qui se passent &agrave; l'ext&eacute;rieur. Au milieu
+d'innombrables sachets adipeux, se trouve enfouie une maigre cordelette
+o&ugrave; l'on reconna&icirc;t ais&eacute;ment les caract&egrave;res essentiels de l'appareil
+digestif, tant de la pr&eacute;c&eacute;dente larve que de l'insecte parfait. Quand &agrave;
+la moelle abdominale, elle est form&eacute;e, comme dans la larve, de huit
+ganglions. Dans l'insecte parfait, elle n'en comprend plus que quatre.</p>
+
+<p>Je ne saurais dire positivement combien de temps les M&eacute;lo&eacute;s restent sous
+la forme de pseudo-chrysalide; mais en consultant l'analogie si compl&egrave;te
+que l'&eacute;volution des M&eacute;lo&eacute;s pr&eacute;sente avec celle des Sitaris, il est &agrave;
+croire que quelques pseudo-chrysalides ach&egrave;vent leur transformation dans
+la m&ecirc;me ann&eacute;e, tandis que d'autres, en plus grand nombre, restent
+stationnaires une ann&eacute;e enti&egrave;re, et n'arrivent &agrave; l'&eacute;tat d'insecte
+parfait qu'au printemps suivant. Telle est aussi l'opinion de Newport.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, j'ai trouv&eacute; &agrave; la fin du mois d'ao&ucirc;t une de ces
+pseudo-chrysalides arriv&eacute;e d&eacute;j&agrave; &agrave; l'&eacute;tat de nymphe. C'est avec le
+secours de cette pr&eacute;cieuse capture que je pourrai terminer l'histoire de
+l'&eacute;volution des M&eacute;lo&eacute;s. Les t&eacute;guments corn&eacute;s de la pseudo-chrysalide
+sont fendus suivant une scissure qui embrasse toute la face ventrale,
+toute la t&ecirc;te, et remonte sur le dos du thorax. Cette d&eacute;pouille, non
+d&eacute;form&eacute;e, rigide, est &agrave; moiti&eacute; engag&eacute;e, comme l'&eacute;tait la
+pseudo-chrysalide dans la peau abandonn&eacute;e par la seconde larve. Enfin,
+par la scissure, qui la partage presque en deux, s'&eacute;chappe &agrave; demi une
+nymphe de M&eacute;lo&eacute;; de mani&egrave;re que, suivant les apparences, &agrave; la
+pseudo-chrysalide aurait succ&eacute;d&eacute; imm&eacute;diatement une nymphe, ce qui n'a
+pas lieu chez les Sitaris, qui ne passent du premier de ces deux &eacute;tats
+au second qu'en prenant une forme interm&eacute;diaire calqu&eacute;e sur celle de la
+larve qui mange la provision de miel.</p>
+
+<p>Mais ces apparences sont trompeuses, car en enlevant la nymphe de l'&eacute;tui
+fendu que forment les t&eacute;guments pseudo-chrysalidaires, on trouve, au
+fond de cet &eacute;tui, une troisi&egrave;me d&eacute;pouille, la derni&egrave;re de celles qu'a
+rejet&eacute;es jusqu'ici l'animal. Cette d&eacute;pouille adh&egrave;re m&ecirc;me encore &agrave; la
+nymphe par quelques filaments trach&eacute;ens. En la faisant ramollir dans
+l'eau, il est facile d'y reconna&icirc;tre une organisation presque identique
+avec celle de la larve qui a pr&eacute;c&eacute;d&eacute; la pseudo-chrysalide. Dans le
+dernier cas seulement, les mandibules et les pattes ne sont plus aussi
+robustes. Ainsi, apr&egrave;s avoir pass&eacute; par l'&eacute;tat de pseudo-chrysalide, les
+M&eacute;lo&eacute;s reprennent, pour quelque temps la forme pr&eacute;c&eacute;dente &agrave; peine
+modifi&eacute;e.</p>
+
+<p>La nymphe vient apr&egrave;s. Elle ne pr&eacute;sente rien de particulier. La seule
+nymphe que j'aie &eacute;lev&eacute;e est arriv&eacute;e &agrave; l'&eacute;tat d'insecte parfait vers la
+fin de septembre. Dans les circonstances ordinaires, le M&eacute;lo&eacute; adulte
+serait-il sorti &agrave; cette &eacute;poque de sa cellule? Je ne le pense pas,
+puisque l'accouplement et la ponte n'ont lieu qu'au commencement du
+printemps. Il aurait pass&eacute; sans doute l'automne et l'hiver dans la
+demeure de l'Anthophore, pour ne la quitter qu'au printemps suivant. Il
+est probable m&ecirc;me que, en g&eacute;n&eacute;ral, l'&eacute;volution marche plus lentement, et
+que les M&eacute;lo&eacute;s, comme les Sitaris, passent, pour la plupart, la mauvaise
+saison &agrave; l'&eacute;tat de pseudo-chrysalide, &eacute;tat si bien appropri&eacute; &agrave; la
+torpeur hivernale, et n'ach&egrave;vent leurs nombreuses morphoses qu'au retour
+de la belle saison.</p>
+
+<p>Les Sitaris et les M&eacute;lo&eacute;s appartiennent &agrave; la m&ecirc;me famille, celle des
+M&eacute;lo&iuml;des. Leurs &eacute;tranges transformations doivent probablement s'&eacute;tendre
+&agrave; tout le groupe; et, en effet, j'ai eu la bonne fortune d'en trouver un
+troisi&egrave;me exemple, que je n'ai pu jusqu'ici &eacute;tudier dans tous ses
+d&eacute;tails apr&egrave;s vingt-cinq ans d'information. &Agrave; six reprises, pas
+davantage dans cette longue p&eacute;riode, il m'est tomb&eacute; sous les yeux la
+pseudo-chrysalide que je vais d&eacute;crire. Trois fois je l'ai obtenue de
+vieux nids de Chalicodome b&acirc;tis sur une pierre, nids que j'attribuais
+d'abord au Chalicodome des murailles et que je rapporte maintenant avec
+plus de probabilit&eacute; au Chalicodome des hangars. Je l'ai extraite une
+fois de galeries creus&eacute;es par quelque larve xylophage dans le tronc mort
+d'un poirier sauvage, galeries utilis&eacute;es plus tard pour les cellules
+d'une Osmie, j'ignore laquelle. Enfin, j'en ai trouv&eacute; une paire
+intercal&eacute;e dans la s&eacute;rie de cocons de l'Osmie trident&eacute;e (<i>Osmia
+tridentata</i> Duf.), qui pour domicile donne &agrave; ses larves un canal creus&eacute;
+dans les tiges s&egrave;ches de la ronce. Il s'agit donc d'un parasite des
+Osmies. Quand je l'extrais de vieux nids de Chalicodome, ce n'est pas &agrave;
+cet hym&eacute;nopt&egrave;re que je dois le rapporter, mais bien &agrave; l'une des Osmies
+(<i>Osmia tricornis</i> et <i>Osmia Latreillii</i>), qui utilisent, pour nidifier,
+les vieilles galeries de l'Abeille ma&ccedil;onne.</p>
+
+<p>Ce que j'ai vu de plus complet me fournit les documents que voici: la
+pseudo-chrysalide est tr&egrave;s &eacute;troitement envelopp&eacute;e par la peau de la
+seconde larve, peau consistant en une fine pellicule transparente, sans
+d&eacute;chirure aucune. C'est l'outre des Sitaris, &agrave; cela pr&egrave;s qu'elle est
+imm&eacute;diatement appliqu&eacute;e sur le corps inclus. Sur cette tunique, on
+distingue trois paires de petites pattes, r&eacute;duites &agrave; de courts vestiges,
+&agrave; des moignons. La t&ecirc;te est en place, montrant tr&egrave;s reconnaissables ces
+fines mandibules et autres pi&egrave;ces de la bouche. Il n'y a pas trace
+d'yeux. Sur chaque flanc r&egrave;gne un cordon blanc de trach&eacute;es, dess&eacute;ch&eacute;es,
+allant d'un orifice stigmatique &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>Vient apr&egrave;s la pseudo-chrysalide, corn&eacute;e, d'un roux jujube, cylindrique,
+cono&iuml;de aux deux bouts, l&eacute;g&egrave;rement convexe &agrave; la face dorsale et concave
+&agrave; la face ventrale. Elle est couverte de fines ponctuations saillantes,
+&eacute;toil&eacute;es, tr&egrave;s serr&eacute;es, exigeant une loupe pour &ecirc;tre aper&ccedil;ues. Sa
+longueur est de 1 centim&egrave;tre, et sa largeur de 4 millim&egrave;tres. On y
+distingue un gros bouton c&eacute;phalique, o&ugrave; vaguement se dessine la bouche;
+trois paires de petits points brun&acirc;tres et un peu brillants, vestiges &agrave;
+peine sensibles des pattes; sur chaque flanc une rang&eacute;e de huit points
+noirs, qui sont les orifices stigmatiques. Le premier point est isol&eacute;,
+en avant; les sept autres, s&eacute;par&eacute;s du premier par un intervalle vide,
+forment une rang&eacute;e continue. Enfin, &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; oppos&eacute;e est une petite
+fossette, indice du pore anal.</p>
+
+<p>Des six pseudo-chrysalides qu'un heureux hasard a mises &agrave; ma
+disposition, quatre &eacute;taient mortes; les deux autres m'ont fourni le
+<i>Zonitis mutica</i>. Ainsi s'est trouv&eacute;e justifi&eacute;e ma pr&eacute;vision qui tout
+d'abord, l'analogie me guidant, m'a fait rapporter ces curieuses
+organisations au genre Zonitis. Le parasite m&eacute;lo&iuml;de des Osmies est donc
+connu. Restent &agrave; conna&icirc;tre la larve primaire, qui se fait transporter
+par l'Osmie dans la cellule pleine de miel, et la troisi&egrave;me larve, celle
+qui, &agrave; un certain moment, doit se trouver incluse dans la
+pseudo-chrysalide, larve &agrave; laquelle succ&eacute;dera la nymphe.</p>
+
+<p>R&eacute;sumons les m&eacute;tamorphoses &eacute;tranges dont je viens de tracer une
+esquisse. Toute larve, avant d'atteindre l'&eacute;tat de nymphe, &eacute;prouve, chez
+les col&eacute;opt&egrave;res, des mues, des changements de peau en nombre plus ou
+moins grand; mais ces mues, destin&eacute;es &agrave; favoriser le d&eacute;veloppement de la
+larve en la d&eacute;pouillant d'une enveloppe devenue trop &eacute;troite, n'alt&egrave;rent
+en rien sa forme ext&eacute;rieure. Apr&egrave;s toutes les mues qu'elle a pu subir,
+la larve conserve les m&ecirc;mes caract&egrave;res. Si elle est d'abord coriace,
+elle ne deviendra pas molle; si elle est pourvue de pattes, elle n'en
+sera pas priv&eacute;e plus tard; si elle est munie d'ocelles, elle ne
+deviendra pas aveugle. Il est vrai que pour ces larves &agrave; forme
+invariable, le r&eacute;gime reste le m&ecirc;me pendant toute leur dur&eacute;e, ainsi que
+les circonstances dans lesquelles elles doivent vivre.</p>
+
+<p>Mais supposons que ce r&eacute;gime varie, que le milieu o&ugrave; elles sont appel&eacute;es
+&agrave; vivre change, que les circonstances accompagnant leur &eacute;volution
+puissent profond&eacute;ment se modifier, alors il est &eacute;vident que la mue peut,
+doit m&ecirc;me approprier l'organisation de la larve &agrave; ces nouvelles
+conditions d'existence. La larve primaire des Sitaris vit sur le corps
+de l'Anthophore. Ses p&eacute;rilleuses p&eacute;r&eacute;grinations exigent de la prestesse
+dans les mouvements, des yeux clairvoyants, de savants appareils
+d'&eacute;quilibre; elle a, en effet, une forme svelte, des ocelles, des
+pattes, des organes sp&eacute;ciaux propres &agrave; pr&eacute;venir une chute. Une fois dans
+la cellule de l'Abeille, elle doit en d&eacute;truire l'&oelig;uf; ses mandibules
+ac&eacute;r&eacute;es et recourb&eacute;es en crochets rempliront cet office. Cela fait, la
+nourriture change: apr&egrave;s l'&oelig;uf de l'Anthophore, la larve va manger la
+p&acirc;t&eacute;e de miel. Le milieu o&ugrave; elle doit vivre change aussi: au lieu de
+s'&eacute;quilibrer sur un poil de l'Anthophore, il lui faut maintenant flotter
+sur un liquide visqueux; au lieu de vivre au grand jour, elle doit
+rester plong&eacute;e dans la plus profonde obscurit&eacute;. Ses mandibules ac&eacute;r&eacute;es
+doivent donc s'excaver en cuiller pour pouvoir puiser le miel; ses
+pattes, ses cirrhes, ses appareils d'&eacute;quilibre, doivent dispara&icirc;tre
+comme inutiles, et mieux comme nuisibles, puisque maintenant tous ces
+organes ne peuvent que faire courir de grands p&eacute;rils &agrave; la larve en
+l'engluant dans le miel; sa forme svelte, ses t&eacute;guments corn&eacute;s, ses
+ocelles n'&eacute;tant plus n&eacute;cessaires dans une cellule obscure o&ugrave; le
+mouvement est impossible, o&ugrave; aucun rude contact n'est &agrave; craindre,
+peuvent &eacute;galement faire place &agrave; une c&eacute;cit&eacute; compl&egrave;te, &agrave; des t&eacute;guments
+mous, &agrave; des formes lourdes et paresseuses. Cette transfiguration, que
+tout d&eacute;montre indispensable &agrave; la vie de la larve, se fait par une simple
+mue.</p>
+
+<p>On ne voit pas aussi bien la n&eacute;cessit&eacute; des morphoses suivantes, si
+anormales que rien de pareil n'est connu dans tout le reste de la classe
+des insectes. La larve qui s'est nourrie de miel rev&ecirc;t d'abord une
+fausse apparence de chrysalide, pour r&eacute;trograder apr&egrave;s vers la forme
+pr&eacute;c&eacute;dente, bien que la n&eacute;cessit&eacute; de ces transformations nous &eacute;chappe
+totalement. Ici je suis oblig&eacute; d'enregistrer les faits et d'abandonner &agrave;
+l'avenir le soin de les interpr&eacute;ter. Les larves des M&eacute;lo&iuml;des subissent
+donc quatre mues avant d'atteindre l'&eacute;tat de nymphe; et apr&egrave;s chaque mue
+leurs caract&egrave;res se modifient de la mani&egrave;re la plus profonde. Pendant
+tous ces changements ext&eacute;rieurs, l'organisation interne reste
+invariablement la m&ecirc;me, et ce n'est qu'au moment o&ugrave; appara&icirc;t la nymphe
+que le syst&egrave;me nerveux se concentre, et que se d&eacute;veloppent les organes
+reproducteurs, absolument comme cela se passe chez les autres
+col&eacute;opt&egrave;res.</p>
+
+<p>Ainsi, aux m&eacute;tamorphoses ordinaires qui font successivement passer un
+col&eacute;opt&egrave;re par les &eacute;tats de larve, de nymphe et d'insecte parfait, les
+M&eacute;lo&iuml;des en joignent d'autres qui transforment &agrave; plusieurs reprises
+l'ext&eacute;rieur de la larve, sans apporter aucun changement dans ces
+visc&egrave;res. Ce mode d'&eacute;volution, qui pr&eacute;lude aux morphoses entomologiques
+habituelles par des transfigurations multiples de la larve, m&eacute;rite
+certainement un nom particulier: je proposerai celui d'<i>hyperm&eacute;tamorphose</i>.</p>
+
+<p>R&eacute;sumons ainsi les faits les plus saillants de ce travail.</p>
+
+<p>Les Sitaris, les M&eacute;lo&eacute;s, les Zonitis et apparemment d'autres M&eacute;lo&iuml;des,
+peut-&ecirc;tre tous, sont dans leur premier &acirc;ge parasites des hym&eacute;nopt&egrave;res
+r&eacute;coltants.</p>
+
+<p>La larve des M&eacute;lo&iuml;des, avant l'arriv&eacute;e &agrave; l'&eacute;tat de nymphe, passe par
+quatre formes, que je d&eacute;signe sous les noms de larve primaire, seconde
+larve, pseudo-chrysalide, troisi&egrave;me larve. Le passage de l'une de ces
+formes &agrave; l'autre s'effectue par une simple mue, sans qu'il y ait des
+changements dans les visc&egrave;res.</p>
+
+<p>La larve primaire est coriace, et s'&eacute;tablit sur le corps des
+hym&eacute;nopt&egrave;res. Son but est de se faire transporter dans une cellule
+pleine de miel. Arriv&eacute;e dans la cellule, elle d&eacute;vore l'&oelig;uf de
+l'hym&eacute;nopt&egrave;re, et son r&ocirc;le est fini.</p>
+
+<p>La seconde larve est molle, et diff&egrave;re totalement de la larve primaire
+sous le rapport de ses caract&egrave;res ext&eacute;rieurs. Elle se nourrit du miel
+que renferme la cellule usurp&eacute;e.</p>
+
+<p>La pseudo-chrysalide est un corps priv&eacute; de tout mouvement et rev&ecirc;tu de
+t&eacute;guments corn&eacute;s comparables &agrave; ceux des pupes et des chrysalides. Sur
+ces t&eacute;guments se dessinent un masque c&eacute;phalique sans parties mobiles et
+distinctes, six tubercules indices des pattes, et neuf paires d'orifices
+stigmatiques. Chez les Sitaris, la pseudo-chrysalide est renferm&eacute;e dans
+une sorte d'outre close, et dans les Zonitis dans un sac &eacute;troitement
+appliqu&eacute;, que forme la peau de la seconde larve. Chez les M&eacute;lo&eacute;s, elle
+est simplement &agrave; demi invagin&eacute;e dans la peau fendue de la seconde larve.</p>
+
+<p>La troisi&egrave;me larve reproduit, &agrave; peu de chose pr&egrave;s, les caract&egrave;res de la
+seconde: elle est renferm&eacute;e, chez les Sitaris et tr&egrave;s probablement aussi
+chez les Zonitis, dans une double enveloppe utriculaire form&eacute;e par la
+peau de la seconde larve et par la d&eacute;pouille de la pseudo-chrysalide.
+Chez les M&eacute;lo&eacute;s, elle est &agrave; demi incluse dans les t&eacute;guments
+pseudo-chrysalidaires fendus, comme ceux-ci sont, &agrave; leur tour, &agrave; demi
+inclus dans la peau de la seconde larve.</p>
+
+<p>&Agrave; partir de cette troisi&egrave;me larve, les m&eacute;tamorphoses suivent leur cours
+habituel, c'est-&agrave;-dire que cette larve devient nymphe; et cette nymphe,
+insecte parfait.</p>
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> L. Couty, <i>Revue scientifique</i>, 6 ao&ucirc;t 1881.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Je confonds sous ce nom trois esp&egrave;ces, savoir: <i>Eumenes pomiformis</i>
+Fabr., <i>E. bipunctis</i> Sauss., <i>E. dubius</i> Sauss. Ne les ayant pas
+distingu&eacute;es dans mes premi&egrave;res recherches, qui datent d&eacute;j&agrave; de bien loin,
+il m'est impossible aujourd'hui de rapporter &agrave; chacune d'elles le nid
+correspondant. Les m&oelig;urs &eacute;tant les m&ecirc;mes, cette confusion est sans
+inconv&eacute;nient dans l'ordre d'id&eacute;es de ce chapitre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Il est si peu connu que j'ai fait grave erreur en m'occupant de lui
+dans le premier volume de ces Souvenirs. Sous ma d&eacute;nomination erron&eacute;e de
+<i>Chalicodoma sicula</i>, sont comprises en r&eacute;alit&eacute; deux esp&egrave;ces, l'une
+nidifiant dans nos habitations, en particulier sous les tuiles des
+hangars, l'autre nidifiant sur les rameaux des arbustes. La premi&egrave;re
+esp&egrave;ce a re&ccedil;u divers noms, qui sont, dans l'ordre de priorit&eacute;:
+<i>Chalicodoma pyrenaica</i> Lep. <i>(Megachile)</i>; <i>Chalicodoma pyrrhopeza</i>
+Gerst&auml;cker; <i>Chalicodoma rufitarsis</i> Giraud. Il est f&acirc;cheux que le nom
+ayant pour lui la priorit&eacute; se pr&ecirc;te au malentendu. J'h&eacute;site &agrave; qualifier
+de pyr&eacute;n&eacute;en un insecte bien moins fr&eacute;quent dans les Pyr&eacute;n&eacute;es que dans la
+r&eacute;gion. Je l'appellerai <i>Chalicodome des hangars</i>. Ce nom est sans
+inconv&eacute;nient aucun dans un livre o&ugrave; le lecteur pr&eacute;f&egrave;re la clart&eacute; aux
+exigences de l'entomologie syst&eacute;matique. La seconde esp&egrave;ce, celle qui
+fait son nid sur les rameaux, est le <i>Chalicodoma rufescens</i> J. P&eacute;rez.
+Pour les m&ecirc;mes motifs, je l'appellerai <i>Chalicodome des arbustes</i>. Je
+dois ces corrections &agrave; l'obligeance du savant professeur de Bordeaux, M.
+J. P&eacute;rez, si vers&eacute; dans la connaissance des hym&eacute;nopt&egrave;res.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> J'effacerais volontiers, si j'en avais la possibilit&eacute;, quelques
+lignes un peu vives que je me suis permises dans le premier volume de
+ces Souvenirs; mais <i>scripta manent</i>, et je ne peux que r&eacute;parer ici,
+dans une note, l'erreur o&ugrave; je suis tomb&eacute;. Sur la foi de Lacordaire, qui,
+dans son introduction &agrave; l'Entomologie, rapporte l'observation d'Erasme
+Darwin, je croyais qu'un Sphex &eacute;tait donn&eacute; comme le h&eacute;ros de l'histoire.
+Pouvais-je faire autrement, n'ayant pas d'autre livre sous les yeux;
+pouvais-je soup&ccedil;onner qu'un entomologiste de ce m&eacute;rite f&ucirc;t capable d'une
+m&eacute;prise qui remplace une Gu&ecirc;pe par un Sphex. Avec ces donn&eacute;es, ma
+perplexit&eacute; fut grande. Un Sphex capturant une mouche, c'&eacute;tait
+impossible, et je le reprochais &agrave; l'historien. Qu'avait donc vu le
+savant anglais! La logique aidant, j'affirmais que c'&eacute;tait une Gu&ecirc;pe, et
+je ne pouvais rencontrer plus juste. Ch. Darwin, en effet, m'apprit plus
+tard que son grand-p&egrave;re avait dit <i>a wasp</i>, dans son livre <i>Zoonomia</i>.
+Si la rectification honorait ma perspicacit&eacute;, elle ne m'&eacute;tait pas moins
+tr&egrave;s p&eacute;nible, car j'avais &eacute;mis des soup&ccedil;ons sur la clairvoyance de
+l'observateur, soup&ccedil;ons injustes o&ugrave; m'avait entra&icirc;n&eacute; l'infid&eacute;lit&eacute; du
+traducteur. Que cette note remette dans les limites convenables les
+affirmations de ma bonne foi surprise. Je fais hardiment la guerre aux
+id&eacute;es que je crois fausses; mais Dieu me garde de le faire jamais &agrave; ceux
+qui les soutiennent.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Insectes habitant la ronce, aux environs de S&eacute;rignan (Vaucluse).
+</p><p>
+1) HYM&Eacute;NOPT&Egrave;RES MELLIFICIENS.&mdash;<i>Osmia tridentata</i> Duf. et P&eacute;r.&mdash;<i>Osmia
+detrita</i> P&eacute;rez.&mdash;<i>Anihidium scapulare</i> Latr.&mdash;<i>Heriades rubicola</i>
+P&eacute;rez.&mdash;<i>Prosopis confusa</i> Schenck.&mdash;<i>Ceratina chalcites</i>
+Germ.&mdash;<i>Ceratina albilabris</i> Fab.&mdash;<i>Ceratina callosa</i> Fab.&mdash;<i>Ceratina
+coerulea</i> Villers.
+</p><p>
+2) HYM&Eacute;NOPT&Egrave;RES D&Eacute;PR&Eacute;DATEURS.&mdash;<i>Solenius vagus</i> Fab. (Provisions en
+dipt&egrave;res).&mdash;<i>Solenius lapidarius</i> Lep. (Provisions en
+araign&eacute;es?).&mdash;<i>Cemonus unicolor</i> Panz. (Provisions en pucerons).&mdash;<i>Psen
+atratus</i> (Provisions en pucerons noirs).&mdash;<i>Tripoxylon figulus</i> Linn.
+(Provisions en araign&eacute;es).&mdash;<i>Pompilus</i>, inconnu (Provisions en
+araign&eacute;es).&mdash;<i>Odynerus delphinalis</i> Giraud.
+</p><p>
+3) HYM&Eacute;NOPT&Egrave;RES PARASITES.&mdash;<i>Leucopsis</i>, inconnu, parasite de
+l'<i>Anthidium scapulare</i>.&mdash;<i>Scolien</i> de petite taille, inconnu, parasite
+du <i>Solenius vagus</i>.&mdash;<i>Omalus auratus</i>, parasite de divers
+rubicoles.&mdash;<i>Cryptus bimaculatus</i> Grav., parasite de l'<i>Osmia
+detrita</i>.&mdash;<i>Cryptus gyrator</i> Duf., parasite du <i>Tripoxylon
+figulus</i>.&mdash;<i>Ephialtes divinator</i> Rossi, parasite du <i>Cemonus
+unicolor</i>.&mdash;<i>Ephialtes mediator</i> Grav., parasite du <i>Psen
+atratus</i>.&mdash;<i>Foenus pyrena&iuml;cus</i> Gu&eacute;rin.&mdash;<i>Euritoma rubicola</i> J. Giraud,
+parasite de l'<i>Osmia detata</i>.
+</p><p>
+4) COL&Eacute;OPTERES.&mdash;Zonitis mutica Fab., parasite de l'Osmia tridentata.
+</p><p>
+Pour la plus grande part, ces insectes ont pass&eacute; sous les yeux d'un
+savant ma&icirc;tre, M. J. P&eacute;rez, professeur &agrave; la Facult&eacute; des sciences de
+Bordeaux. Je lui renouvelle ici mes remerciements pour la bienveillance
+qu'il a mise &agrave; me les d&eacute;terminer.</p></div>
+
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Nouveaux souvenirs entomologiques -
+Livre II, by Jean-Henri Fabre
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX SOUVENIRS ***
+
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
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+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+</pre>
+
+</body>
+</html>
+