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diff --git a/18081-8.txt b/18081-8.txt new file mode 100644 index 0000000..5cdc79d --- /dev/null +++ b/18081-8.txt @@ -0,0 +1,9596 @@ +The Project Gutenberg EBook of Nouveaux souvenirs entomologiques - Livre II, by +Jean-Henri Fabre + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Nouveaux souvenirs entomologiques - Livre II + Étude sur l'instinct et les moeurs des insectes + +Author: Jean-Henri Fabre + +Release Date: March 30, 2006 [EBook #18081] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX SOUVENIRS *** + + + + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + + + + + + +Jean-Henri Fabre + +NOUVEAUX SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES + +Livre II + +Étude sur l'instinct et les moeurs des insectes + +(1882) + + + + +Table des matières + + +I L'HARMAS. +II L'AMMOPHILE HÉRISSÉE. +III UN SENS INCONNU--LE VER GRIS. +IV LA THÉORIE DE L'INSTINCT. +V LES EUMÈNES. +VI LES ODYNÈRES. +VII NOUVELLES RECHERCHES SUR LES CHALICODOMES. +VIII HISTOIRE DE MES CHATS. +IX LES FOURMIS ROUSSES. +X FRAGMENTS SUR LA PSYCHOLOGIE DE L'INSECTE.. +XI LA TARENTULE À VENTRE NOIR. +XII LES POMPILES. +XIII LES HABITANTS DE LA RONCE. +XIV LES SITARIS. +XV LA LARVE PRIMAIRE DES SITARIS. +XVI LA LARVE PRIMAIRE DES MÉLOÉS. +XVII L'HYPERMÉTAMORPHOSE. + + +Pour tous les yeux attentifs, c'est un spectacle à la fois étrange et +d'une grandeur singulière que celui des insectes industrieux déployant +dans leurs travaux l'art le plus raffiné. L'instinct porté ainsi au plus +haut degré dont la nature offre des exemples, confond la raison humaine. +Le trouble de l'esprit augmente, lorsque intervient l'observation +patiente et minutieuse de tous les détails de la vie des êtres les mieux +doués sous le rapport de l'instinct. + + E. Blanchard. + + + + +I + +L'HARMAS + + +C'est là ce que je désirais, _hoc erat in votis_: un coin de terre, oh +pas bien grand, mais enclos et soustrait aux inconvénients de la voie +publique; un coin de terre abandonné, stérile, brûlé par le soleil, +favorable aux chardons et aux hyménoptères. Là, sans crainte d'être +troublé par les passants, je pourrais interroger l'Ammophile et le +Sphex, me livrer à ce difficultueux colloque dont la demande et la +réponse ont pour langage l'expérimentation; là, sans expéditions +lointaines qui dévorent le temps, sans courses pénibles qui énervent +l'attention, je pourrais combiner mes plans d'attaque, dresser mes +embûches et en suivre les effets chaque jour, à toute heure. _Hoc erat +in votis_; oui, c'était là mon voeu, mon rêve, toujours caressé, +toujours fuyant dans la nébulosité de l'avenir. + +Aussi n'est-il pas commode de s'accorder un laboratoire en plein champs, +lorsqu'on est sous l'étreinte du terrible souci du pain de chaque jour. +Quarante ans j'ai lutté avec un courage inébranlable contre les +mesquines misères de la vie; et le laboratoire tant désiré est enfin +venu. Ce qu'il m'a coûté de persévérance, de travail acharné, je +n'essayerai pas de le dire. Il est venu, et avec lui, condition plus +grave, peut-être un peu de loisir. Je dis peut-être, car je traîne +toujours à la jambe quelques anneaux de la chaîne de forçat. Le voeu +s'est réalisé. C'est un peu tard, ô mes beaux insectes! je crains bien +que la pêche ne me soit présentée alors que je commence à n'avoir plus +de dents pour la manger. Oui, c'est un peu tard: les larges horizons du +début sont devenus voûte surbaissée, étouffante, de jour en jour plus +rétrécie. Ne regrettant rien dans le passé, sauf ceux que j'ai perdus, +ne regrettant rien, pas même mes vingt ans, n'espérant rien non plus, +j'en suis à ce point où, brisé par l'expérience des choses, on se +demande s'il vaut bien la peine de vivre. + +Au milieu des ruines qui m'entourent, un pan de mur reste debout, +inébranlable sur sa base bâtie à chaux et à sable; c'est mon amour pour +la vérité scientifique. Est-ce assez, ô mes industrieux hyménoptères, +pour entreprendre d'ajouter dignement encore quelques pages à votre +histoire? + +Les forces ne trahiront-elles pas la bonne volonté? Pourquoi aussi vous +ai-je délaissés si longtemps? Des amis me l'ont reproché. Ah! +dites-leur, à ces amis, qui sont à la fois les vôtres et les miens, +dites-leur que ce n'était pas oubli de ma part, lassitude, abandon; je +pensais à vous; j'étais persuadé que l'antre du Cerceris avait encore de +beaux secrets à nous apprendre, que la chasse du Sphex nous ménageait de +nouvelles surprises. Mais le temps manquait; j'étais seul, abandonné, +luttant contre la mauvaise fortune. Avant de philosopher fallait-il +vivre. Dites-leur cela et ils m'excuseront. + +D'autres m'ont reproché mon langage, qui n'a pas la solennité, disons +mieux, la sécheresse académique. Ils craignent qu'une page qui se lit +sans fatigue ne soit pas toujours l'expression de la vérité. Si je les +en croyais, on n'est profond qu'à la condition d'être obscur. Venez ici, +tous tant que vous êtes, vous les porte-aiguillon et vous les cuirassés +d'élytres, prenez ma défense et témoignez en ma faveur. Dites en quelle +intimité je vis avec vous, avec quelle patience je vous observe, avec +quel scrupule j'enregistre vos actes. Votre témoignage est unanime: oui, +mes pages non hérissées de formules creuses, de savantasses +élucubrations, sont l'exact narré des faits observés, rien de plus, rien +de moins; et qui voudra vous interroger à son tour obtiendra mêmes +réponses. + +Et puis, mes chers insectes, si vous ne pouvez convaincre ces braves +gens parce que vous n'avez pas le poids de l'ennuyeux, je leur dirai à +mon tour: «Vous éventrez la bête et moi je l'étudie vivante; vous en +faites un objet d'horreur et de pitié, et moi je la fais aimer; vous +travaillez dans un atelier de torture et de dépècement, j'observe sous +le ciel bleu, au chant des cigales; vous soumettez aux réactifs la +cellule et le protoplasme, j'étudie l'instinct dans ses manifestations +les plus élevées; vous scrutez la mort, je scrute la vie. Et pourquoi ne +compléterais-je pas ma pensée: les sangliers ont troublé l'eau claire +des fontaines; l'histoire naturelle, cette magnifique étude du jeune +âge, à force de perfectionnements cellulaires, est devenue chose +odieuse, rebutante. Or, si j'écris pour les savants, pour les +philosophes qui tenteront un jour de débrouiller un peu l'ardu problème +de l'instinct, j'écris aussi, j'écris surtout, pour les jeunes, à qui je +désire faire aimer cette histoire naturelle que vous faites tant haïr; +et voilà pourquoi, tout en restant dans le scrupuleux domaine du vrai, +je m'abstiens de votre prose scientifique, qui trop souvent, hélas! +semble empruntée à quelque idiome de Hurons». + +Mais ce ne sont pas là, pour le moment, mes affaires; j'ai à parler du +coin de terre tant caressé dans mes projets pour devenir un laboratoire +d'entomologie vivante, coin de terre que j'ai fini par obtenir dans la +solitude d'un petit village. C'est un _harmas_. On désigne sous ce nom, +dans le pays, une étendue inculte, caillouteuse, abandonnée à la +végétation du thym. C'est trop maigre pour dédommager du travail de la +charrue. Le mouton y passe au printemps quand par hasard il a plu et +qu'il y pousse un peu d'herbe. Mon _harmas_ toutefois, à cause de son +peu de terre rouge noyée dans une masse inépuisable de cailloux, a reçu +un commencement de culture: autrefois, dit-on, il y avait là des vignes. +Et, en effet, des fouilles, pour la plantation de quelques arbres, +déterrent çà et là des restes de la précieuse souche, à demi carbonisés +par le temps. La fourche à trois dents, le seul instrument de culture +qui puisse pénétrer dans un pareil sol, a donc passé par là; et je le +regrette beaucoup, car la végétation primitive a disparu. Plus de thym, +plus de lavande, plus de touffes de chêne kermès, ce chêne nain formant +des forêts au-dessus desquelles on circule en forçant un peu l'enjambée. +Comme ces végétaux, les deux premiers surtout, pourraient m'être utiles +en offrant aux Hyménoptères de quoi butiner, je suis obligé de les +réinstaller sur le terrain d'où la fourche les a chassés. + +Ce qui abonde, et sans mon intervention, ce sont les envahisseurs de +tout sol remué d'abord, puis longtemps abandonné à lui-même. Il y a là, +en première ligne, le chiendent, le détestable gramen dont trois ans de +guerre acharnée n'ont pu voir encore la finale extermination. Viennent +après, pour le nombre, les centaurées, toutes de mine revêche, hérissées +de piquants ou de hallebardes étoilées. Ce sont la centaurée +solsticiale, la centaurée des collines, la centaurée chausse-trape, la +centaurée âpre. La première prédomine. Çà et là, au milieu de +l'inextricable fouillis des centaurées, s'élève, en candélabre ayant +pour flammes d'amples fleurs orangées, le féroce scolyme d'Espagne, dont +les dards équivalent pour la force à des clous. Il est dominé par +l'onoporde d'Illyrie, dont la tige, isolée et droite, s'élève de un à +deux mètres et se termine par de gros pompons roses. Son armure ne le +cède guère à celle du scolyme. N'oublions pas la tribu des chardons. Et +d'abord le cirse féroce, si bien armé que le collecteur de plantes ne +sait pas où le saisir; puis le cirse lancéolé, d'ample feuillage, +terminant ses nervures par des pointes de lance; enfin le chardon +noircissant, qui se rassemble en une rosette hérissée d'aiguilles. Dans +les intervalles rampent à terre, en longues cordelettes armées de crocs, +les pousses de la ronce à fruits bleuâtres. Pour visiter l'épineux +fourré lorsque l'Hyménoptère y butine, il faut des bottes montant à +mi-jambe ou se résigner à de sanglants chatouillements dans les mollets. +Tant que le sol conserve quelques restes des pluies printanières, cette +rude végétation ne manque pas d'un certain charme, lorsque au-dessus du +tapis général, fumé par les capitules jaunes de la centaurée +solsticiale, s'élèvent les pyramides du scolyme et les jets élancés de +l'onoporde; mais viennent les sécheresses de l'été, et ce n'est plus +qu'une étendue désolée où la flamme d'une allumette communiquerait d'un +bout à l'autre l'incendie. Tel est, ou plutôt tel était lorsque j'en +pris possession, le délicieux Eden où je compte vivre désormais en tête +à tête avec l'insecte. Quarante ans de lutte à outrance me l'ont valu. + +J'ai dit Eden, et au point de vue qui m'occupe l'expression n'est pas +déplacée. Ce terrain maudit, dont nul n'eût voulu pour y confier une +pincée de graines de navet, se trouve un paradis terrestre pour les +hyménoptères. Sa puissante végétation de chardons et de centaurées me +les attire tous à la ronde. Jamais, en mes chasses entomologiques, je +n'avais vu réunie en un seul point pareille population; tous les corps +de métier s'y donnent rendez-vous. Il y a là des chasseurs en tout genre +de gibier, des bâtisseurs en pisé, des ourdisseurs en cotonnades, des +assembleurs de pièces taillées dans une feuille ou les pétales d'une +fleur, des constructeurs en cartonnage, des plâtriers gâchant l'argile, +des charpentiers forant le bois, des mineurs creusant des galeries sous +terre, des ouvriers travaillant la baudruche; que sais-je enfin? + +Quel est celui-ci? C'est un Anthidie. Il râtisse la tige aranéeuse de la +centaurée solsticiale et s'amasse une balle de coton qu'il emporte +fièrement au bout des mandibules. Il s'en fera sous terre des sachets en +feutre d'ouate pour enfermer la provision de miel et l'oeuf.--Et ces +autres, si ardents au butin? Ce sont des Mégachiles, portant sous le +ventre la brosse de récolte, noire, blanche, ou rouge de feu. Elles +quitteront les chardons pour visiter les arbustes du voisinage et y +découper sur les feuilles des pièces ovales, qui seront assemblées en +récipient propre à contenir la récolte.--Et ceux-ci, habillés de velours +noir? Ce sont des Chalicodomes, qui travaillent le ciment et le gravier. +Sur les cailloux de l'harmas aisément nous trouverions leurs +maçonneries.--Ceux-ci encore, qui bourdonnent bruyamment avec un essor +brusque? Ce sont les Anthophores, établies dans les vieux murs et les +talus ensoleillés du voisinage. + +Voici maintenant les Osmies. L'une empile ses cellules dans la rampe +spirale d'une coquille vide d'escargot; une autre attaque la moelle d'un +bout sec de ronce et obtient, pour ses larves, un logis cylindrique, +qu'elle divise en étapes par des cloisons; une troisième fait emploi du +canal naturel d'un roseau coupé; une quatrième est locataire gratuite +des galeries disponibles de quelque abeille maçonne. Voici les +Macrocères et les Eucères, dont les mâles sont hautement encornés; les +Dasypodes, qui possèdent aux pattes postérieures, pour organes de +récolte, un volumineux pinceau de poils; les Andrènes, si variées +d'espèces; les Halictes, au ventre fluet. J'en passe et en foule. Si je +voulais le poursuivre, ce dénombrement des hôtes de mes chardons +passerait à peu près en revue toute la gent mellifère. Un savant +entomologiste de Bordeaux, M. le professeur Pérez, à qui je soumets la +dénomination de mes trouvailles, me demandait si j'avais des moyens +spéciaux de chasse pour lui envoyer ainsi tant de raretés, de nouveautés +même. Je suis chasseur très peu expert, encore moins zélé, car l'insecte +m'intéresse beaucoup plus livré à son oeuvre que transpercé d'une +épingle au fond d'une boîte. Tous mes secrets de chasse se réduisent à +ma pépinière touffue de chardons et de centaurées. + +Par un hasard des plus heureux, à cette populeuse famille d'amasseurs de +miel se trouvait associée la tribu des chasseurs. Les maçons avaient +distribué çà et là, dans l'_harmas_, de grands tas de sable et des amas +de pierres, en vue de la construction des murs d'enceinte. Les travaux +traînant en longueur, ces matériaux furent occupés dès la première +année. Les Chalicodomes avaient choisi les interstices des pierres comme +dortoir pour y passer la nuit, en groupes serrés. Le robuste Lézard +ocellé, qui, traqué de trop près, court sus, gueule béante, tant à +l'homme qu'au chien, s'y était choisi un antre pour guetter le scarabée +passant; le Motteux Oreillard, costumé en dominicain, robe blanche et +ailes noires, perché sur la pierre la plus élevée, y chantait sa courte +et rustique chansonnette. Dans le tas, quelque part, devait être le nid, +avec ses oeufs bleus, couleur de ciel. Avec les amas de pierres, le +petit dominicain a disparu. Je le regrette: c'eût été un charmant +voisin. Je ne regrette pas du tout le Lézard ocellé. + +Le sable donnait asile à une autre population. Les Bembex y balayaient +le seuil de leurs terriers en lançant en arrière une parabole poudreuse; +le Sphex languedocien y traînait par les antennes son Éphippigère; un +Stize y mettait en cave ses conserves de Cicadelles. À mon grand regret, +les maçons finirent par déloger la tribu giboyeuse; mais si je veux un +jour la rappeler, je n'ai qu'à renouveler les tas de sable: ils seront +bientôt tous là. + +Ce qui n'a pas disparu, la demeure n'étant pas la même, ce sont les +Ammophiles, que je vois voleter, l'une au printemps, les autres en +automne, sur les allées du jardin et parmi les gazons, à la recherche de +quelque chenille; les Pompiles, qui vont alertes, battant des ailes et +furetant dans les recoins pour y surprendre une araignée. Le plus grand +guette la Lycose de Narbonne, dont le terrier n'est pas rare dans +l'harmas. Ce terrier est un puits vertical, avec margelle de fétus de +gramen entrelacés de soie. Au fond du repaire on voit reluire, comme de +petits diamants, les yeux de la robuste aranéïde, objet d'effroi pour la +plupart. Quel gibier et quelle chasse périlleuse pour le Pompile! Voici +maintenant, par une chaude après-midi d'été, la Fourmi amazone, qui sort +des dortoirs de sa caserne en longs bataillons et s'achemine au loin +pour la chasse aux esclaves. Nous la suivrons dans ses razzias en un +moment de loisir. Voici encore, autour d'un tas d'herbages convertis en +terreau, des Scolies d'un pouce et demi de long, qui volent mollement et +plongent dans l'amas, attirées qu'elles sont par un riche gibier, larves +de Lamellicornes, Oryctes et Cétoines. + +Que de sujets d'étude, et ce n'est pas fini! La demeure était aussi +abandonnée que le terrain. L'homme parti, le repos assuré, l'animal +était accouru, s'emparant de tout. La Fauvette a élu domicile dans les +lilas; le Verdier s'est établi dans l'épais abri des cyprès; le Moineau, +sous chaque tuile, a charrié chiffons et paille; au sommet des platanes +est venu gazouiller le Serin méridional, dont le nid douillet est grand +comme la moitié d'un abricot; le Scops s'est habitué à y faire entendre +le soir sa note monotone et flûtée; l'oiseau d'Athènes, la Chouette, est +accourue y gémir, y miauler. Devant la maison est un vaste bassin +alimenté par l'aqueduc qui fournit l'eau aux fontaines du village. Là, +d'un kilomètre à la ronde, se rendent les Batraciens en la saison +d'amour. Le Crapaud des joncs, parfois large comme une assiette, +étroitement galonné de jaune sur le dos, s'y donne rendez-vous pour y +prendre son bain; quand arrive le crépuscule du soir, on voit sautiller +sur les bords le Crapaud accoucheur, le mâle, portant appendue, à ses +pattes postérieures, une grappe d'oeufs gros comme des grains de poivre; +il vient de loin, le débonnaire père de famille, avec son précieux +paquet pour le mettre à l'eau et s'en revenir après sous quelque dalle, +où il fait entendre comme un tintement de clochette. Enfin, quand elles +ne sont pas à coasser parmi la feuillée des arbres, les Rainettes se +livrent à de gracieux plongeons. En mai, dès que vient la nuit, le +bassin devient donc un orchestre assourdissant; impossible de causer à +table, impossible de dormir. Il a fallu y mettre ordre par des moyens +peut-être un peu trop rigoureux. Comment faire? Qui veut dormir et ne le +peut, devient féroce. + +Plus hardi, l'Hyménoptère s'est emparé de l'habitation. Sur le seuil de +ma porte, dans un sol de gravas, niche le Sphex à bordures blanches; +pour entrer chez moi, je dois veiller à ne pas endommager ses terriers, +à ne pas fouler sous les pieds le mineur absorbé dans son ouvrage. Voilà +bien un quart de siècle que je n'avais pas revu le pétulant chasseur de +Criquets. Quand je fis sa connaissance, j'allais le visiter à quelques +kilomètres; chaque fois c'était une expédition sous l'accablant soleil +du mois d'août. Aujourd'hui je le retrouve devant ma porte, nous sommes +d'intimes voisins. L'embrasure des fenêtres closes fournit au Pélopée un +appartement à température douce. Contre la paroi en pierres de taille +est fixé le nid, maçonné avec de la terre. Pour rentrer chez lui, le +chasseur d'araignées profite d'un petit trou accidentellement ouvert +dans les volets fermés. Sur les moulures des persiennes, quelques +Chalicodomes isolés bâtissent leur groupe de cellules; à la face +intérieure des contrevents entrebâillés, un Eumène édifie son petit dôme +de terre, que surmonte un court goulot évasé. La Guêpe et le Poliste +sont mes commensaux; ils viennent sur la table s'informer si les raisins +servis sont bien à maturité. + +Voilà certes, et le dénombrement est loin d'être complet, voilà une +société aussi nombreuse que choisie, et dont la conversation ne manquera +pas de charmer ma solitude si je parviens à savoir la provoquer. Mes +chères bêtes d'autrefois, mes vieux amis, d'autres de connaissance plus +récente, tous sont là, chassant, butinant, construisant dans une étroite +proximité. D'ailleurs, s'il faut varier les lieux d'observation, à +quelques centaines de pas est la montagne, avec ses maquis d'arbousiers, +de cistes et de bruyères en arbre; avec ses nappes sablonneuses chères +aux Bembex; avec ses talus marneux exploités par divers Hyménoptères. Et +voilà pourquoi, prévoyant ces richesses, j'ai fui la ville pour le +village, et suis venu à Sérignan sarcler mes navets, arroser mes +laitues. + +On fonde à grands frais sur nos côtes océaniques et méditerranéennes des +laboratoires où l'on dissèque la petite bête marine, de maigre intérêt +pour nous; on prodigue puissants microscopes, délicats appareils de +dissection, engins de capture, embarcations, personnel de pêche, +aquariums, pour savoir comment se segmente le vitellus d'un Annélide, +choses dont je n'ai pu saisir encore toute l'importance, et l'on +dédaigne la petite bête terrestre, qui vit en perpétuel rapport avec +nous, qui fournit à la psychologie générale des documents d'inestimable +valeur, qui trop souvent compromet la fortune publique en ravageant nos +récoltes. À quand donc un laboratoire d'entomologie où s'étudierait, non +l'insecte mort, macéré dans le trois-six, mais l'insecte vivant; un +laboratoire ayant pour objet l'instinct, les moeurs, la manière de +vivre, les travaux, les luttes, la propagation de ce petit monde, avec +lequel l'agriculture et la philosophie doivent très sérieusement +compter. Savoir à fond l'histoire du ravageur de nos vignes serait +peut-être plus important que de savoir comment se termine tel filet +nerveux d'un Cirrhipède; établir expérimentalement la démarcation entre +l'intelligence et l'instinct, démontrer, en comparant les faits dans la +série zoologique, si oui ou non la raison humaine est une faculté +irréductible, tout cela devrait bien avoir le pas sur le nombre +d'anneaux de l'antenne d'un crustacé. Pour ces énormes questions, une +armée de travailleurs serait nécessaire, et il n'y a rien. La mode est +au mollusque et au zoophyte. Les profondeurs des mers sont explorées à +grand renfort de dragues; le sol que nous foulons aux pieds reste +méconnu. En attendant que la mode change, j'ouvre le laboratoire de +l'_harmas_ à l'entomologie vivante, et ce laboratoire ne coûtera pas un +centime à la bourse des contribuables. + + + + +II + +L'AMMOPHILE HÉRISSÉE + + +Un jour de mai, allant et revenant, j'épiais ce qui pouvait se passer de +nouveau dans le laboratoire de l'harmas. Favier n'était pas loin, occupé +au travail du jardin potager. Qu'est-ce que Favier? Autant vaut en dire +tout de suite quelques mots, car il reviendra dans mes récits. + +Favier est un ancien soldat. Il a dressé son gourbi sous les caroubiers +de l'Afrique, il a mangé des oursins à Constantinople, il a chassé +l'étourneau en Crimée quand chômait la mitraille. Ayant beaucoup vu, il +a beaucoup retenu. En hiver, alors que le travail des champs se termine +vers quatre heures et que les soirées sont si longues, le râteau, la +fourche et la brouette rentrés, il vient s'asseoir sur la haute pierre +du foyer de la cuisine où flambent les rondins de chêne vert. La pipe +est tirée, méthodiquement bourrée avec le pouce humecté de salive, et +fumée religieusement. Depuis de longues heures, il y songe; mai il s'est +abstenu car le tabac est cher. Aussi la privation a-t-elle redoublé +l'attrait, et pas une bouffée n'est perdue, revenant par intervalles +réglés. + +Cependant la conversation s'engage. Favier est, à sa guise, un de ces +conteurs antiques qui, pour leurs récits, étaient admis à la meilleure +place du foyer, seulement mon narrateur s'est formé à la caserne. +N'importe, toute la maisonnée, grands et petits, l'écoute avec intérêt; +si sa parole est fortement imagée, elle est toujours décente. Ce serait, +pour nous tous, vif désappointement s'il ne venait, le travail fini, +faire sa halte au coin du feu. Que nous dit-il donc pour se faire +désirer ainsi? Il nous raconte ce qu'il a vu du coup d'État qui nous a +valu l'empire abhorré; il nous parle des petits verres distribués et +puis de la fusillade dans le tas. Lui, m'affirme-t-il, visait toujours +contre le mur; et je le crois sur parole tant il me paraît navré, +honteux, d'avoir pris une part, même très innocente, à ce coup de +bandit. + +Il nous raconte ses veillées dans les tranchées autour de Sébastopol; il +nous parle de sa panique lorsque de nuit, étant isolé aux avant-postes +et blotti dans la neige, il vit tomber à côté de lui ce qu'il appelle un +pot à fleurs. Cela flambait, fusait, rayonnait, illuminait les +alentours. D'une seconde à l'autre, l'infernale machine allait éclater; +notre homme était perdu. Il n'en fut rien: le pot à fleurs s'éteignit +paisiblement. C'était un engin d'éclairage lancé pour reconnaître dans +les ténèbres les travaux de l'assaillant. + +Au drame de la bataille succède la comédie de la caserne. Il nous dit +les mystères du rata, les secrets de la gamelle, les comiques misères du +bloc. Et comme le répertoire ne s'épuise jamais, assaisonné +d'expressions à l'emporte-pièce, l'heure du souper arrive avant que nul +de nous ait eu le temps de s'apercevoir combien la soirée est longue. + +Favier s'est révélé à mon attention par un coup de maître. Un de mes +amis venait de m'envoyer de Marseille une paire d'énormes crabes, le +Maïa, l'Araignée de mer des pêcheurs. Je déballais les captifs quand les +ouvriers rentrèrent de leur dîner, peintres, maçons, plâtriers occupés à +restaurer la masure abandonnée. À la vue de ces étranges bêtes, étoilées +de dards autour de la carapace, et hissées sur de longues pattes, qui +leur donnent quelque ressemblance avec une monstrueuse araignée, ce fut +parmi les assistants un cri de surprise, presque d'effroi. Favier, lui, +n'en a cure, et saisissant avec adresse l'effroyable araignée qui se +démène: «Je connais ça, dit-il; j'en ai mangé à Varna. C'est +excellent.»--Et il regardait l'entourage avec un certain air narquois +qui voulait dire: Vous n'êtes jamais sortis de votre trou. + +Un autre trait de lui pour en finir. Sur l'avis du médecin, une de ses +voisines avait été prendre des bains de mer à Cette. Elle avait rapporté +de son expédition quelque chose de curieux, un fruit étrange sur lequel +elle basait de hautes espérances. Secoué devant l'oreille, cela sonnait, +preuve des graines contenues. C'était rond, avec des épines. À un bout +se montrait comme le bouton fermé d'une fleurette blanche; à l'autre +bout, une légère dépression était percée de quelques trous. La voisine +accourut chez Favier lui soumettre sa trouvaille, l'engageant à m'en +parler. Elle me céderait les précieuses graines; il devait en sortir +quelque arbuste merveilleux qui ferait l'ornement de mon +jardin.--«_Vaqui la flou, va qui lou pécou;_ voilà la fleur, voilà la +queue», disait-elle à Favier en lui montrant les deux bouts de son +fruit. + +Favier éclata de rire.--«C'est un oursin, fit-il, une châtaigne de mer; +j'en ai mangé à Constantinople.» Et il expliqua de son mieux ce que +c'est qu'un oursin. L'autre n'y comprit rien et persista dans son dire. +En son idée, Favier la trompait, jaloux que des graines aussi précieuses +m'arrivassent par une autre voie que la sienne. Le litige me fut soumis. +«_Vaqui la flou, vaqui lou pécou_», répétait la bonne femme. Je lui dis +que la _flou_ était le groupe des cinq dents blanches de l'oursin, et +que le _pécou_ était l'antipode de la bouche. Elle partit, non bien +convaincue. Peut-être que maintenant les semences du fruit, grains de +sable sonnant dans la coque vide, germent en un vieux toupin égueulé. + +Favier connaît donc beaucoup de choses, et il les connaît surtout pour +en avoir mangé. Il sait le mérite d'un râble de blaireau, la valeur d'un +cuissot d'un renard; il est expert sur le morceau préférable d'une +anguille des buissons, la couleuvre; il a fait rissoler dans l'huile le +lézard ocellé, la mal famée _Rassade_ du Midi; il a médité la recette +d'une friture de criquets. Je suis étonné des impossibles ratas que lui +a fait pratiquer sa vie cosmopolite. + +Je ne suis pas moins surpris de son coup d'oeil scrutateur et de sa +mémoire des choses. Que je lui décrive une plante quelconque, pour lui +mauvaise herbe sans nom, sans intérêt aucun, et si elle se trouve dans +nos bois, je suis à peu près certain qu'il me l'apportera, qu'il +m'indiquera le point où je peux la récolter. La botanique de l'infirment +petit ne déroute pas même sa clairvoyance. Pour compléter un travail que +j'ai publié sur les Sphériacées de Vaucluse, dans la mauvaise saison, +lorsque l'insecte chôme, je reprends la patiente herborisation à la +loupe. Si la gelée a durci la terre, si la pluie l'a réduite en +bouillie, je détourne Favier du travail du jardin pour l'amener à +travers bois; et là, dans le fouillis de quelque roncier, nous cherchons +de concert ces microscopiques végétaux qui mouchettent de points noirs +les brindilles jonchant le sol. Il appelle les plus grosses espèces de +la poudre à canon, expression juste déjà employée par les botanistes +pour désigner une de ces Sphériacées. Il se sent tout glorieux de son +lot de trouvailles, plus riche que le mien. S'il lui tombe sous la main +une superbe Rosellinie, amas de mamelles noires qu'enveloppe une ouate +vineuse, une pipe est fumée pour payer un tribut à l'enthousiasme du +moment. + +Il excelle surtout pour me débarrasser de l'importun rencontré dans mes +pérégrinations. Le paysan est curieux, questionneur comme l'enfant; mais +sa curiosité est assaisonnée de malice, ses questions sous-entendent la +raillerie. Ce qu'il ne comprend pas, il le tourne en dérision. Et quoi +de plus risible qu'un monsieur regardant à travers un verre une mouche +capturée avec un filet de gaze, un éclat de bois pourri cueilli à terre? +Favier, d'un mot, coupe court à la narquoise interrogation. + +Nous cherchions à la surface du sol, pas à pas, inclinés, quelques-uns +de ces documents des époques préhistoriques qui abondent sur le revers +méridional de la montagne, haches en serpentine, tessons de poterie +noire, pointes de flèche et de lance en silex, éclats, racloirs, +nucléus.--«Que fait ton maître de ces _payrards_ (pierre à fusil)?», +demande un survenant.--«Il en fabrique du mastic pour les vitriers», +riposte Favier d'un air solennellement affirmatif. + +Je venais de récolter une poignée de crottes de lapin où la loupe +m'avait révélé une végétation cryptogamique digne d'examen ultérieur. +Survient un indiscret qui m'a vu recueillir soigneusement dans un cornet +de papier la précieuse trouvaille. Il soupçonne une affaire d'argent, un +commerce insensé. Tout, pour l'homme de la campagne, doit se traduire +par le gros sou. À ses yeux, je me fais de grosses rentes avec ces +crottes de lapin.--«Que fait ton maître de ces _pétourles_ (c'est le mot +de l'endroit)?», demande-t-il insidieusement à Favier.--«Il les distille +pour en retirer l'essence», répond mon homme avec un aplomb superbe. +Abasourdi par la révélation, le questionneur tourne le dos et s'en va. + +Mais ne nous attardons pas davantage avec le troupier goguenard, si +prompt à la répartie, et revenons à ce qui attirait mon attention dans +le laboratoire de l'harmas. Quelques Ammophiles exploraient +pédestrement, avec courtes volées par intervalles, tantôt les points +gazonnés, tantôt les points dénudés. Déjà vers le milieu de mars, quand +survenait une belle journée, je les avais vues se chauffer +délicieusement au soleil sur la poudre des sentiers. Toutes +appartenaient à la même espèce, l'Ammophile hérissée, _Ammophila +hirsuta_ Kirb. J'ai fait connaître, dans le premier volume de ces +Souvenirs, l'hibernation de cette Ammophile et ses chasses printanières, +à une époque où les autres hyménoptères giboyeurs sont encore renfermés +dans leurs cocons; j'ai décrit sa manière d'opérer la chenille destinée +à la larve; j'ai raconté ses coups d'aiguillon multiples, distribués aux +divers centres nerveux. Cette vivisection si savante, je ne l'avais vue +encore qu'une fois, et je désirais bien la revoir. Peut-être quelque +chose m'avait échappé dans ma lassitude d'une longue course, et si +réellement j'avais tout bien vu, il convenait de renouveler +l'observation pour lui donner une authenticité incontestable. J'ajoute +que, dût-on y assister cent fois, on ne se lasserait pas du spectacle +dont je désirais être de nouveau témoin. + +Je surveillais donc mes Ammophiles depuis leur première apparition; et +les ayant là, chez moi, à quelques pas de ma porte, je ne pouvais +manquer de les surprendre en chasse si mon assiduité ne se relâchait +pas. La fin de mars et avril se passèrent en vaines attentes, soit que +le moment de la nidification ne fût pas encore venu, soit plutôt parce +que ma surveillance était mise en défaut. Enfin le 17 mai, l'heureuse +chance se présenta. + +Quelques Ammophiles me paraissent très affairées; suivons l'une d'elles, +plus active que les autres. Je la surprends donnant les derniers coups +de râteau à son terrier, dans le sol battu d'une allée, avant d'y +introduire sa chenille qui, déjà paralysée, doit avoir été abandonnée +provisoirement par le chasseur à quelques mètres du domicile. L'antre +reconnu convenable, la porte jugée assez spacieuse pour l'accès d'un +volumineux gibier, l'Ammophile se met en recherche de sa capture. +Aisément elle la trouve. C'est un ver gris qui gît à terre et que les +fourmis ont déjà envahi. Cette pièce, que les fourmis lui disputent, est +dédaignée par le chasseur. Beaucoup d'hyménoptères déprédateurs, qui +momentanément abandonnent leur capture pour aller perfectionner le +terrier ou même le commencer, déposent leur gibier en haut lieu, sur une +touffe de verdure, pour le mettre à l'abri des rapines. L'Ammophile est +versée dans cette prudente pratique; mais peut-être a-t-elle négligé la +précaution, ou bien la lourde pièce est-elle tombée, et maintenant les +fourmis tiraillent à qui mieux mieux la somptueuse victuaille. Chasser +ces larrons est impossible: pour un de détourné, dix reviendraient à +l'attaque. L'hyménoptère paraît en juger ainsi, car, l'envahissement +reconnu, il se remet en chasse, sans nul démêlé, qui n'aboutirait à +rien. + +Les recherches se font dans un rayon d'une dizaine de mètres autour du +nid. L'Ammophile explore le sol pédestrement, petit à petit, sans se +presser; de ses antennes, courbées en arc, elle fouette continuellement +le terrain. Le sol dénudé, les points caillouteux, les endroits gazonnés +sont indistinctement visitées. Pendant près de trois heures, au plus +fort du soleil, par un temps lourd, qui sera suivi le lendemain d'une +pluie et le soir même de quelques gouttes, je suis, sans la quitter un +instant du regard, l'Ammophile en recherches. Que c'est donc difficile à +trouver, un ver gris, pour un hyménoptère qui en a besoin à l'instant +même! + +Ce n'est pas moins difficile pour l'homme. On sait ma méthode pour +assister à l'opération chirurgicale qu'un hyménoptère chasseur fait +subir à sa proie dans le but de servir à ses larves une chair inerte +mais non morte. J'enlève au prédateur son gibier et lui donne en échange +une proie vivante, pareille à la sienne. Je combinais semblable +manoeuvre à l'égard de l'Ammophile pour lui faire répéter son opération +quand elle aurait sacrifié la chenille qu'elle ne devait pas manquer de +trouver d'un moment à l'autre. J'avais donc besoin au plus tôt de +quelques vers gris. + +Favier était là, jardinant. Je l'appelle: «Arrivez vite, il me faut des +vers gris.» La chose est expliquée. D'ailleurs il est depuis quelque +temps au courant de l'affaire. Je lui ai parlé de mes petites bêtes et +des chenilles qu'elles chassent; il sait en gros la manière de vivre de +l'insecte qui m'occupe. C'est compris. Le voilà en recherches. Il +fouille au pied des laitues, il gratte dans les touffes de fraisiers, il +visite les bordures d'iris. Sa perspicacité, son adresse me sont +connues; j'ai confiance. Cependant le temps se passe. «Eh bien! Favier, +ce ver gris?--Je n'en trouve pas, monsieur.--Diable! alors, à la +rescousse, Claire, Aglaé, les autres, tant que vous êtes, arrivez, +cherchez, trouvez!» Toute la maisonnée est mise en réquisition. On +déploie une activité digne des graves événements qui se préparent. +Moi-même, retenu à mon poste pour ne pas perdre de vue l'Ammophile, je +suis d'un oeil le chasseur et de l'autre je m'enquiers du ver gris. Rien +n'y fait: trois heures se passent et aucun de nous n'a trouvé la +chenille. + +L'Ammophile ne la trouve pas davantage. Je la vois chercher avec quelque +persévérance en des points un peu crevassés. L'insecte déblaie, +s'exténue; il enlève, prodigieux effort, des lopins de terre sèche de la +grosseur d'un noyau d'abricot. Toutefois ces points ne tardent pas à +être abandonnés. Alors un soupçon me vient: si nous sommes quatre ou +cinq à chercher vainement un ver gris, ce n'est pas à dire que +l'Ammophile soit affligée de la même maladresse. Où l'homme est +impuissant, l'insecte souvent triomphe. L'exquise finesse du sens qui le +guide ne peut le laisser dérouté des heures entières. Peut-être que le +ver gris, pressentant la pluie qui s'apprête, s'est enfoui plus +profondément. Le chasseur sait très bien où il gît, mais il ne peut +l'extraire de sa profonde cachette. S'il abandonne un point après +quelques essais, ce n'est pas défaut de sagacité mais défaut de +puissance de fouille. Partout où l'Ammophile gratte, il doit y avoir un +ver gris; le point est abandonné parce que le travail d'extraction est +reconnu au-dessus des forces. Je suis bien sot de ne pas y avoir songé +plus tôt. Est-ce que l'expert braconnier donnerait quelque attention là +où il n'y a rien? Allons donc! + +Je me propose alors de lui venir en aide. L'insecte fouille en ce moment +un point cultivé et tout à fait nu. Il abandonne l'endroit, comme il a +déjà fait de tant d'autres. Je continue moi-même avec la lame d'un +couteau. Je ne trouve rien non plus et me retire. L'insecte revient et +se remet à gratter en un certain point de mes déblais. Je comprends: +«Ôte-toi de là, maladroit, semble me dire l'hyménoptère; je vais te +montrer où gît la bête.» Sur ces indications, je fouille au point voulu, +et j'exhume un ver gris. Parfait! ma perspicace Ammophile; ah! je le +disais bien que ton coup de râteau n'était pas donné sur un clapier +désert! + +Désormais c'est la chasse à la truffe, que le chien indique et que +l'homme extrait. Je continue le système, l'Ammophile montrant le point +convenable et moi fouillant du couteau. J'obtiens ainsi un second ver +gris, puis un troisième, un quatrième. L'exhumation se fait toujours en +des points dénudés, remués par la fourche quelques mois avant. Rien +absolument n'indique au dehors la présence de la chenille. Eh bien! +Favier, Claire, Aglaé et les autres, que vous en semble? En trois heures +vous n'avez pu me déterrer un seul ver gris, et ce fin giboyeur m'en +procure autant que j'en veux maintenant que je me suis avisé de lui +venir en aide. + +Me voilà suffisamment riche de pièces d'échange; laissons au chasseur sa +cinquième trouvaille, qu'il déterre avec mon concours. Je développe par +paragraphes numérotés les divers actes du magnifique drame qui se passe +sous mes yeux. L'observation se fait dans les conditions les plus +favorables: je suis couché à terre, tout près du sacrificateur, et pas +un détail ne m'échappe. + +1° L'Ammophile saisit la chenille par la nuque avec les tenailles +courbes de ses mandibules. Le ver gris se démène avec vigueur; il roule +et déroule sa croupe contorsionnée. L'hyménoptère ne s'en émeut: en se +tenant de côté, il évite les chocs. L'aiguillon atteint l'articulation +qui sépare le premier anneau de la tête, sur la ligne médiane et +ventrale, en un point où la peau est plus fine. Le dard séjourne dans la +blessure avec une certaine persistance. C'est là, paraît-il, le coup +essentiel, qui doit dompter le ver gris et le rendre plus maniable. + +2° L'Ammophile abandonne alors son gibier. Elle s'aplatit à terre, avec +des mouvements désordonnés, avec des rotations sur le flanc, des +tiraillements et des pendiculations de membres, des frémissements +d'ailes, comme en danger de mort. Je crains que le chasseur n'ait, dans +la lutte, reçu un mauvais coup. L'émoi me gagne de voir ainsi +piteusement finir le vaillant hyménoptère, et se terminer par un échec +une expérience qui m'avait coûté de si longues heures d'attente. Mais +voici que l'Ammophile se calme, se brosse les ailes, se frise les +antennes et reprend sa démarche alerte pour courir sus à la chenille. Ce +que j'avais pris pour les convulsions d'une mort prochaine était le +frénétique enthousiasme de la victoire. L'hyménoptère se félicitait à sa +manière d'avoir terrassé le monstre. + +3° L'opérateur happe la chenille par la peau du dos, un peu plus bas que +précédemment, et pique le second anneau, toujours à la face ventrale. Je +le vois alors graduellement reculer sur le ver gris, saisir chaque fois +le dos un peu plus bas, l'enlacer avec les mandibules, amples pinces à +branches recourbées, et chaque fois plonger l'aiguillon dans l'anneau +suivant. Ce recul de l'insecte et cet enlacement du dos par degrés, un +peu plus en arrière à chaque reprise, se font avec une précision +méthodique, comme si le chasseur aunait son gibier. À chaque recul, le +dard pique l'anneau suivant. Ainsi sont blessés les trois anneaux +thoraciques, à pattes vraies; les deux anneaux suivants, qui sont +apodes; et les quatre anneaux à fausses pattes. En tout, neuf coups +d'aiguillon. Les quatre derniers segments sont négligés, sur lesquels +trois apodes et le dernier ou treizième avec fausses pattes. L'opération +s'accomplit sans difficultés sérieuses; le premier coup de stylet reçu, +le ver gris n'oppose qu'une faible résistance. + +4) Finalement l'Ammophile, ouvrant dans toute leur ampleur ses tenailles +mandibulaires, happe la tête du ver et la mâchonne, la comprime à coups +mesurés, sans blessure. Ces coups de pression se succèdent avec une +lenteur étudiée; l'insecte paraît chercher à se rendre compte chaque +fois de l'effet produit; il s'arrête, attend, puis reprend. Pour +atteindre le but désiré, cette manipulation sur le cerveau doit avoir +des limites qui, dépassées, amèneraient la mort et à bref délai la +corruption. Aussi l'hyménoptère mesure-t-il la force de ses coups de +tenaille, qui sont nombreux du reste, une vingtaine environ. + +Le chirurgien a terminé. L'opérée gît à terre sur le flanc, à demi +roulée sur elle-même. Elle est immobile, inerte, incapable de résistance +pendant le travail de traction qui doit l'amener au logis, inoffensive +pour le vermisseau qui doit s'en nourrir. L'Ammophile l'abandonne sur +les lieux mêmes de l'opération et revient à son nid, où je la suis. Elle +s'y livre à des retouches en vue de l'emmagasinement. Un gravier qui +fait saillie à la voûte pourrait entraver la mise en caveau de +l'encombrante pièce. Le bloc est arraché. Un grincement d'ailes frôlées +accompagne le rude labeur. La chambre du fond n'est pas assez spacieuse; +elle est agrandie. Les travaux se prolongent, et la chenille que j'ai +négligé de surveiller pour ne rien perdre des actes de l'hyménoptère, +est envahie par les fourmis. Quand nous y revenons, l'Ammophile et moi, +elle est toute noire d'actifs dépeceurs. C'est pour moi incident +regrettable, c'est pour l'Ammophile événement fâcheux, car voilà deux +fois que la même mésaventure lui arrive. + +L'insecte paraît découragé. En vain je remplace la chenille par un de +mes vers gris en réserve, l'Ammophile dédaigne la proie substituée. Et +puis la soirée s'avance, le ciel s'est obscurci, il tombe même quelques +gouttes de pluie. En de pareilles circonstances, il est inutile de +compter sur une reprise de chasse. Tout finit donc sans que je puisse +utiliser mes vers gris comme je l'avais combiné. Cette observation m'a +tenu, sans un instant de répit, de une heure de l'après-midi à six +heures du soir. + + + + +III + +UN SENS INCONNU--LE VER GRIS + + +Je viens de raconter en détail les manoeuvres de chasse de l'Ammophile. +Les faits constatés me paraissent riches de conséquences, à tel point +que si le laboratoire de l'harmas ne me fournissait plus rien, je me +croirais dédommagé par cette seule observation. La méthode opératoire +adoptée par l'hyménoptère en vue de paralyser le ver gris est, dans le +domaine de l'instinct, la plus haute manifestation que je connaisse +jusqu'ici. Quelle science infuse, bien propre à nous faire réfléchir! +Quelle savante logique, quelle sûreté dans ce physiologiste inconscient! + +Qui voudrait être témoin à son tour de ces merveilles ne peut guère +compter sur les hasards d'une promenade à travers champs; et puis, la +chance heureuse se présenterait-elle, le temps manquerait pour la mettre +à profit. Une observation où j'ai dépensé cinq heures sans désemparer et +sans parvenir encore à terminer les épreuves en projet, exige, pour être +bien conduite, le loisir du chez soi. Le succès, je le dois donc au +rustique laboratoire. Je livre le secret à qui voudra continuer ces +magnifiques études; la moisson est inépuisable, il y aura des gerbes +pour tous. + +En suivant la chasse de l'Ammophile dans l'ordre de ses actes, la +première question qui se présente est celle-ci: comment fait +l'hyménoptère pour reconnaître le point où gît sous terre le ver gris? + +Rien au dehors, pour la vue du moins, n'indique la cachette de la +chenille. Le sol qui recèle la pièce de gibier peut être nu au gazonné, +caillouteux ou terreux, continu ou fendillé de petites crevasses. Ces +variations d'aspect sont indifférentes au chasseur, qui exploite tous +les points sans préférence pour les uns plutôt que pour les autres. +Partout où l'hyménoptère s'arrête et fouille avec quelque persistance, +je n'aperçois rien de particulier malgré toute mon attention; et +cependant il doit y avoir un ver gris, comme je viens de m'en +convaincre, coup sur coup, à cinq reprises, en prêtant main-forte à +l'insecte, que rebutait d'abord un travail hors de proportion avec ses +forces. La vue certainement n'est pas en cause ici. + +Quel sens alors? L'odorat? Informons-nous. Les organes de recherche sont +les antennes, tout l'affirme. De leur extrémité, fléchie en arc et +animée d'une vibration continuelle, l'insecte palpe le sol, à petits +coups, rapidement. Si quelque fissure se présente, les filets vibrants +s'y introduisent et sondent; si quelque touffe de gramen étale à fleur +de terre son lacis de rhizomes, ils en fouillent les anfractuosités avec +un redoublement de trépidation. Leurs extrémités s'appliquent un moment, +se moulent en quelque sorte sur le point exploré. On dirait deux +filaments tactiles, deux longs doigts d'une incomparable mobilité, qui +s'informent en palpant. Mais le toucher ne peut intervenir pour révéler +ce qu'il y a sous terre; ce qu'il faudrait palper, c'est le ver gris; et +ce ver est reclus dans son terrier à quelques pouces de profondeur. + +On pense alors à l'odorat. Les insectes, c'est incontestable, possèdent, +souvent très développé, le sens de l'olfaction. Les Nécrophores, les +Silphes, les Histers, les Dermestes accourent de tous côtés au point où +gît un petit cadavre, dont il faut expurger le sol. Guidés par l'odorat, +ces ensevelisseurs se hâtent vers la taupe morte. + +Mais si le sens de l'olfaction est certain chez l'insecte, on se demande +encore où en est le siège. Beaucoup affirment que ce siège est dans les +antennes. Admettons-le, bien qu'il soit difficile de comprendre comment +une tige d'anneaux cornés, articulés bout à bout, peut remplir l'office +d'une narine à structure si profondément différente. L'organisation des +appareils n'ayant rien de commun, les impressions perçues sont-elles +bien de même nature? Quand les outils sont dissemblables, leurs +fonctions restent-elles similaires? + +D'ailleurs, avec notre hyménoptère, se présentent de graves objections. +L'odorat est un sens passif plutôt qu'actif; il ne va pas au-devant de +l'impression comme le fait le toucher, il la subit; il ne s'enquiert pas +de l'effluve odorant, il reçoit quand il arrive. Or les antennes de +l'Ammophile sont continuellement agissantes; elles s'informent, elles +vont au-devant de l'impression. Impression de quoi? Si c'était en +réalité une impression d'odeur, l'immobilité leur serait plus favorable +qu'une perpétuelle agitation. + +Mais il y a mieux: l'odorat sans odeur n'a pas de raison d'être. Or j'ai +soumis le ver gris à ma propre expertise; je l'ai donné à flairer à des +narines jeunes, bien plus sensibles que les miennes; aucun de nous n'a +constaté dans la chenille la plus faible trace d'odeur. Quand le chien, +célèbre par son flair, a connaissance de la truffe sous terre, il est +guidé par le fumet du tubercule, fumet très appréciable pour nous, même +à travers l'épaisseur du sol. Je reconnais au chien un odorat plus +subtil que le nôtre; il s'exerce à de plus grandes distances, il reçoit +des impressions plus vives et plus tenaces; toutefois il est +impressionné par des effluves odorants qui deviennent sensibles à nos +narines dans les conditions convenables de proximité. + +J'accorderai, si l'on veut, à l'Ammophile un sens d'olfaction aussi +délicat, plus délicat même que celui du chien; mais encore faudrait-il +une odeur, et je me demande comment ce qui est inodore à l'entrée même +des narines peut être odorant pour un insecte à travers l'obstacle du +sol. Les sens, s'ils ont mêmes fonctions, ont mêmes excitateurs depuis +l'homme jusqu'à l'infusoire. Dans ce qui est ténèbres absolues pour +nous, aucun animal ne voit clair, que je sache. On pourra dire, je le +sais, que dans la série zoologique, la sensibilité, toujours la même au +fond, a des degrés de puissance: telle espèce est capable de plus, et +telle autre est capable de moins; le sensible pour l'une est +l'insensible pour l'autre. Rien de plus juste; cependant l'insecte, +considéré d'une manière générale, ne paraît pas hors ligne sous le +rapport de la sensibilité olfactive; les effluves qui l'attirent sont +perçus sans un odorat d'une finesse exceptionnelle. Lorsque, dans le +cornet floral d'une aroïdée à odeur cadavéreuse s'engouffrent, pour ne +plus en sortir, les Dermestes, les Silphes et les Histers; lorsque des +essaims de mouches bourdonnent autour d'un chien mort, à ventre bleu et +ballonné, tout le voisinage est empuanti par l'infection. La chair +décomposée, le fromage pourri exigent-ils de l'insecte, pour lui être +révélés, un flair d'exquise précision? Partout où nous voyons accourir +ses hordes, avec le flair certainement pour guide, il y a pour nous une +odeur. + +Reste l'audition. Encore un sens sur lequel l'entomologie n'est pas +convenablement renseignée. Où en est le siège? Dans les antennes, +dit-on. Ces fines tiges vibrantes sembleraient, en effet, assez aptes à +s'ébranler sous l'impulsion sonore. L'Ammophile, qui explore les lieux +avec les antennes, serait alors avertie de la présence du ver gris par +un léger bruit remontant de terre, bruit des mandibules qui rongent une +racine, bruit de la chenille qui remue sa croupe. Quel son faible et +quelle difficulté pour sa propagation à travers le matelas spongieux de +la terre! + +Il est plus que faible, il est nul. Le ver gris est nocturne. Le jour, +blotti dans son clapier, il ne bouge. Il ne ronge pas non plus; du moins +les vers gris que j'ai exhumés sur les indications de l'hyménoptère ne +rongeaient rien du tout par la raison qu'il n'y avait rien à ronger. Ils +étaient dans une couche de terre sans racines, en complète immobilité; +et par suite, silence. Le sens de l'ouïe doit être écarté comme celui de +l'odorat. + +La question revient, plus obscure que jamais. Comment fait l'Ammophile +pour reconnaître le point où gît, sous terre, le ver gris? Les antennes, +c'est incontestable, sont les organes qui le guident. Elles ne +fonctionnent pas ici comme appareils olfactifs, à moins d'admettre que +leur surface aride, coriace, n'ayant rien de la délicate structure +nécessaire à l'habituel odorat, est néanmoins sensible à des odeurs +nulles pour nous. Ce serait admettre que la rusticité de l'outil a pour +conséquence la perfection du travail. Elles ne fonctionnement pas non +plus comme appareil auditif, car il n'y a pas de bruit à percevoir. Quel +est donc leur rôle? Je l'ignore et désespère de jamais le savoir. + +Enclins que nous sommes, et il ne peut guère en être autrement, à tout +rapporter à notre mesure, la seule qui nous soit un peu connue, nous +accordons aux animaux nos moyens de perception, et ne songeons pas +qu'ils pourraient bien en posséder d'autres, dont il nous est impossible +d'avoir une idée précise parce qu'il n'y a rien d'analogue en nous. +Sommes-nous bien certains qu'ils ne sont pas outillés, à des degrés très +divers, en vue de sensations pour nous aussi étrangères que le serait la +sensation des couleurs si nous étions aveugles? La matière n'a-t-elle +plus de secrets pour nous? Est-il bien sûr qu'elle ne se révèle à l'être +animé que par la lumière, le son, la saveur, l'odeur, les propriétés +tangibles? La physique et la chimie, si jeunes cependant, déjà nous +affirment que le noir inconnu renferme une moisson énorme, en +comparaison de laquelle notre gerbe scientifique n'est que misère. Un +sens nouveau, peut-être celui qui réside dans le nez du Rhinolophe, +exagéré jusqu'au grotesque, peut être celui qui réside dans l'antenne de +l'Ammophile, ouvrirait à nos recherches un monde que notre organisation +nous condamne sans doute à ne jamais explorer. Certaines propriétés de +la matière, sur nous sans action qui puisse être perçue, ne +peuvent-elles trouver, pour y répondre, un écho dans l'animal, outillé +autrement que nous? + +Lorsqu'après les avoir aveuglées, Spallanzani lâchait des chauves-souris +dans un appartement transformé en un labyrinthe par des cordons tendus +suivant toutes les directions et par des amas de broussailles, comment +ces animaux pouvaient-ils se reconnaître, voler rapidement, aller et +venir d'un bout à l'autre de la pièce, sans se heurter aux obstacles +interposés? Quel sens analogue des nôtres les guidait? Quelqu'un +voudrait-il me le dire et surtout me le faire comprendre? J'aimerais à +comprendre aussi comment l'Ammophile, à l'aide des antennes, trouve +infailliblement le terrier de sa chenille. Qu'on ne parle pas ici +d'odorat; il faudrait le supposer d'une finesse inouïe, tout en +reconnaissant qu'il est servi par un organe où rien ne semble disposé +pour la perception des odeurs. + +Que d'autres choses incompréhensibles nous mettons sur le compte de +l'odorat des insectes! Nous nous payons d'un mot; l'explication est +toute trouvée, sans recherches pénibles. Mais si nous voulons mûrement y +réfléchir, si nous comparons un ensemble convenable de faits, la falaise +de l'inconnu se dresse abrupte, infranchissable par le sentier où nous +nous obstinons. Changeons alors de sentier et reconnaissons que l'animal +peut avoir d'autres moyens d'information que les nôtres. Nos sens ne +représentent pas la totalité des modes par lesquels l'animal se met en +rapport avec ce qui n'est pas lui; il y en a d'autres, peut-être +beaucoup, non assimilables, même de loin, à ceux que nous possédons +nous-mêmes. + +Si l'acte de l'Ammophile était un fait isolé, je ne m'y serais pas +arrêté comme je viens de le faire; mais je me propose d'en faire +connaître de plus étranges encore, imposant la conviction à l'esprit le +plus exigeant. Après les avoir racontés, je reviendrai donc sur ce sujet +de sens spéciaux, irréductibles, à nous inconnus. + +Pour le moment revenons au ver gris, qu'il n'est pas inopportun de +connaître d'une façon moins sommaire. J'en avais quatre, exhumés avec le +couteau aux points que m'indiquait l'Ammophile. Mon dessein était de les +substituer un à un à la victime sacrifiée, pour voir se répéter +l'opération de l'hyménoptère. Ce projet n'ayant pas abouti, je mis les +vers dans un bocal avec couche de terre et trognon de laitue par-dessus. +De jour, mes captifs restaient ensevelis; de nuit, ils remontaient à la +surface, où je les surprenais rongeant la salade en dessous. En août, +ils s'enfouirent pour ne plus remonter, et se façonnèrent chacun un +cocon de terre, très grossier à la face externe, de forme ovoïde et de +la grosseur d'un petit oeuf de pigeon. À la fin du même mois parut le +papillon. J'y reconnus la Noctuelle des moissons, _Noctua segetum_ +Hubner. + +Ainsi l'Ammophile hérissée sert à ses larves des chenilles de +Noctuelles, et son choix se porte exclusivement sur les espèces à moeurs +souterraines. Ces chenilles, vulgairement connues sous le nom de ver +gris à cause de leur costume grisâtre, sont un fléau des plus +redoutables pour les champs de grande culture ainsi que pour les +jardins. Tapies de jour au fond de leurs terriers, elles remontent de +nuit vers la surface et rongent le collet des végétaux herbacés. Tout +leur est bon, la plante ornementale comme la plante potagère. Les +massifs de fleurs, les carrés de légumes, les champs sont +indistinctement ravagés. Lorsqu'un plant se flétrit, sans cause +apparente, tirez à vous légèrement, et le moribond viendra, mais +tronqué, détaché de sa racine. Le ver gris, dans la nuit, a passé par +là; ces voraces mandibules ont fait la mortelle section. Ses dégâts +rivalisent avec ceux du ver blanc ou larve du Hanneton. Quand il pullule +dans un pays à betteraves, la valeur des pertes se chiffre par millions. +Tel est le terrible ennemi contre lequel nous vient en aide l'Ammophile. + +Je signale à l'agriculture et je lui recommande avec insistance ce +précieux auxiliaire, si zélé pour rechercher le ver gris au printemps, +si habile pour en découvrir les clapiers. Une Ammophile dans un jardin, +c'est peut-être un carré de laitues sauvegardé, une plate-bande de +balsamines tirée de péril. Mais que viennent faire ici des +recommandations! Nul ne songe à détruire le gracieux hyménoptère, qui va +voletant avec prestesse d'une allée à l'autre, qui visite un coin du +jardin, puis celui-ci, puis celui-là, puis le suivant; nul ne songe non +plus, et nul ne peut songer, hélas! à favoriser sa multiplication. + +Dans l'immense majorité des cas, l'insecte échappe à notre pouvoir; +l'exterminer s'il est nuisible, le propager s'il est utile, sont pour +nous oeuvre impraticable. Singulière antithèse de force et de faiblesse: +l'homme tranche des lambeaux de continent pour faire communiquer deux +mers, il perfore les Alpes, il pèse le soleil, et ne peut empêcher un +misérable asticot de goûter avant lui ses cerises, un odieux pou de lui +détruire ses vignobles! Le titan est vaincu par le pygmée. + +Voici maintenant, dans ce même monde des insectes, un auxiliaire de +mérite supérieur, un ennemi sans pareil de notre calamiteux ennemi le +ver gris. Pouvons-nous quelque chose pour en peupler à volonté nos +champs et nos jardins? Nullement, car la première condition pour +multiplier l'Ammophile serait de multiplier le ver gris, unique +nourriture de sa famille de larves. Je ne parle pas des difficultés +insurmontables que présenterait semblable éducation. Ce n'est pas ici +l'Abeille, fidèle à sa ruche à cause de ses moeurs sociales; c'est +encore moins le stupide Ver à soie, campé sur la feuille de mûrier, et +son lourd papillon, qui un instant bat des ailes, s'accouple, pond et +meurt; c'est un insecte aux capricieuses pérégrinations, au vol prompt, +aux allures indépendantes. + +La première condition d'ailleurs coupe court à tout espoir. Voulons-nous +avoir des Ammophiles secourables? Résignons-nous alors aux vers gris. +Nous tournons dans un cercle vicieux: pour provoquer le bien, il nous +faut appeler le mal. La horde ennemie fait apparaître dans nos champs la +troupe auxiliaire; mais celle-ci ne vient pas sans celle-là, et les deux +se balancent en nombre. Si le ver gris abonde, l'Ammophile trouve pour +ses larves copieuse proie, et sa race prospère; s'il se fait rare, la +descendance de l'Ammophile s'amoindrit, disparaît. Semblable rythme de +prospérité et de décadence est l'immuable loi qui règle les proportions +entre dévorants et dévorés. + + + + +IV + +LA THÉORIE DE L'INSTINCT + + +Il faut aux larves des divers hyménoptères giboyeurs une proie immobile, +qui ne mette pas en péril, par des mouvements défensifs, l'oeuf délicat +et puis le vermisseau fixé en l'un de ses points; il faut en outre que +cette proie inerte soit néanmoins vivante, car la larve n'accepterait +pas un cadavre pour nourriture. Ses provisions de bouche doivent être de +la chair fraîche et non des conserves. Dans le premier volume de ces +_Souvenirs_, j'ai fait ressortir ces deux conditions contradictoires, +d'immobilité et de vie, avec assez de développement pour qu'il soit +inutile d'y insister une seconde fois; j'ai montré comment l'hyménoptère +les réalise au moyen de la paralysie, qui anéantit les mouvements et +laisse intacte la vitalité organique. Avec une habileté qu'envieraient +nos plus renommés vivisecteurs, l'insecte lèse de son dard empoisonné +les centres nerveux, foyers de l'incitation des muscles. Suivant la +structure de l'appareil nerveux, le nombre et la concentration des +ganglions, l'opérateur se borne à un coup de lancette, ou bien en donne +deux, trois et davantage. L'anatomie précise de la victime dirige +l'aiguillon. + +L'Ammophile hérissée a pour gibier une chenille dont les centres +nerveux, distants l'un de l'autre et jusqu'à un certain point +indépendants dans leur action, occupent un à un les divers anneaux de +l'animal. Cette chenille, très vigoureuse pièce, ne peut être +emmagasinée dans la cellule, avec l'oeuf de l'hyménoptère sur le flanc, +qu'après avoir perdu toute mobilité. Un mouvement de sa croupe +écraserait cet oeuf contre la paroi. + +Or un anneau rendu immobile par la paralysie n'entraînerait pas +l'insensibilité de l'anneau voisin, à cause de l'indépendance relative +des foyers d'innervation. Il faut alors que tous les anneaux soient +opérés, l'un après l'autre, du premier au dernier, du moins les plus +importants. Ce qui dicterait le physiologiste le plus expert, +l'Ammophile l'accomplit: son aiguillon se porte d'un anneau au suivant à +neuf reprises différentes. + +Elle fait mieux. La tête est encore indemne; les mandibules jouent, +elles pourraient saisir pendant le trajet quelque fétu fixé au sol et +opposer au charroi une résistance insurmontable; le cerveau, centre +nerveux primordial, pourrait provoquer une sourde lutte, bien gênante +avec pareil fardeau. Il convient d'éviter ces entraves. La chenille sera +donc plongée dans un état de torpeur qui abolisse jusqu'aux velléités de +défense. L'Ammophile y parvient en mâchonnant la tête. Elle se garde +bien d'y plonger le stylet: blesser à mort les ganglions cervicaux, ce +serait tuer du coup la chenille, maladresse qu'il faut absolument +éviter. Elle comprime seulement le cerveau entre ses mandibules, à coups +mesurés; et chaque fois elle s'arrête, elle s'informe de l'effet +produit, car un point délicat est à atteindre, un certain degré de +torpeur qu'il ne faut pas dépasser, sinon la mort surviendrait. Ainsi +s'obtient la somnolence qui suspend la volition. Maintenant la chenille, +incapable de résister, incapable de le vouloir, est saisie par la nuque +et traînée vers le nid. Toute réflexion déparerait l'éloquence de +semblables faits. + +Par deux fois, l'Ammophile hérissée m'a fait assister à sa pratique +chirurgicale. J'ai raconté ailleurs ma première observation, qui date de +si loin. Faite à l'improviste, l'observation d'autrefois est moins +explicite que celle d'aujourd'hui, préméditée et accomplie dans les +conditions d'un loisir indéfini. Les deux se ressemblent pour la +multiplicité des coups d'aiguillon, distribués avec méthode, d'avant en +arrière, à la face ventrale. Le nombre de piqûres est-il bien le même +dans les deux cas? Actuellement il est juste de neuf. Pour la victime +que je vis opérer sur le plateau des Angles, il me parut que le dard +multipliait davantage les blessures, sans que je puisse préciser. Il +peut très bien se faire que le nombre de coups de stylet varie un peu, +et que les derniers anneaux de la chenille, bien moins importants que +les autres, soient négligés ou atteints suivant la grosseur et la force +de la proie qu'il faut immobiliser. + +La seconde observation m'a montré en outre la compression du cerveau, +manoeuvre d'où dérive la torpeur favorable au charroi et à +l'emmagasinement. Dans la première, un fait aussi remarquable ne +m'aurait pas échappé; il ne s'est donc pas produit. Alors la méthode de +la compression cérébrale est une ressource que l'hyménoptère emploie à +sa guise, lorsque les circonstances le réclament, lorsque la proie, par +exemple, paraît devoir opposer quelque résistance pendant le trajet. + +Le mâchonnement des ganglions cervicaux est facultatif; l'avenir de la +larve n'y est pas intéressé; l'hyménoptère le pratique, lorsque besoin +en est, pour se faciliter le travail de transport. Le Sphex +languedocien, que j'ai vu assez souvent à l'oeuvre après m'avoir coûté +tant de peine jadis, n'a pratiqué qu'une seule fois cette opération, +sous mes yeux, à la nuque de son Éphippigère. Réduite à ses éléments +invariables, absolument nécessaires, la tactique de l'Ammophile hérissée +consisterait ainsi dans la multiplicité des coups d'aiguillon, +distribués un à un dans la totalité ou la presque totalité des centres +nerveux longeant la ligne médiane de la face inférieure. + +Avec l'art meurtrier de l'hyménoptère mettons en parallèle l'art +meurtrier de l'homme, de l'homme pratique, dont le métier est de tuer +rapidement. J'évoquerai ici un souvenir d'enfance. Petits écoliers d'une +douzaine d'années, on nous expliquait les infortunes de Mélibée, versant +ses chagrins dans le sein de Tityre, qui lui offre ses châtaignes, son +fromage et sa couche de fougère fraîche; on nous faisait réciter un +poème de Racine fils, la Religion. Singulier poème, en vérité, pour des +enfants plus soucieux de billes que de théologie! Il m'en est resté tout +juste deux vers et demi: + + ...et jusque dans la fange, + L'insecte nous appelle et, certain de son prix, + Ose nous demander raison de nos mépris. + +Pourquoi ces deux vers et demi dans ma mémoire, et rien de tout le +reste? Parce que le Scarabée et moi étions déjà des amis. Ces deux vers +et demi m'inquiétaient; je trouvais fort saugrenue l'idée d'aller vous +loger dans la fange, vous les insectes, si propres de costume, si +corrects de toilette. Je connaissais la cuirasse bronzée du Carabe, le +justaucorps en cuir de Russie du Cerf-volant; je savais que les moindres +d'entre vous ont des reflets d'ébène, des éclats de métaux précieux; +aussi la fange où vous vautrait le poète me scandalisait elle un peu. Si +M. Racine fils n'avait rien de mieux à dire sur votre compte, autant +valait se taire; mais il ne vous connaissait pas, et de son temps à +peine quelques-uns commençaient à vous soupçonner. + +Tout en ruminant pour la prochaine leçon quelque passage de l'ennuyeux +poème, je me faisais à ma guise un autre genre d'éducation. La Linotte +était visitée en son nid sur quelque touffe de genévrier à ma taille; le +Geai était épié, cueillant le gland à terre; je surprenais l'Écrevisse +toute molle encore après avoir fait peau neuve; je m'informais de +l'époque exacte de l'arrivée des Hannetons; j'étais à la recherche de la +première fleur de Coucou épanouie. L'animal et la plante, poème +prodigieux dont un vague écho s'éveillait en ma jeune cervelle, +faisaient très heureuse diversion à l'alexandrin sans chaleur. Le +problème de la vie et cet autre, aux lugubres effrois, le problème de la +mort, par moments me traversaient l'esprit. C'était une obsession +passagère, qu'effaçait la mobilité de l'âge. Néanmoins la redoutable +question revenait, tirée de l'oubli par quelque incident. + +Un jour, passant devant un abattoir, je vis arriver un boeuf conduit par +le boucher. L'horreur du sang a toujours été pour moi insurmontable, en +mes jeunes années, la vue d'une blessure saignante m'impressionnait au +point de me faire tomber sans connaissance, ce qui plus d'une fois a +failli me coûter la vie. Comment le courage me vint-il de pénétrer dans +l'horrible officine où l'on égorge? Le noir problème de la mort me +stimulait sans doute. J'entrai, suivant le boeuf. + +Lié aux cornes par une solide corde, le mufle humide, le regard +pacifique, l'animal s'avance comme s'il gagnait la crèche de son étable. +L'homme précède, la corde en main. On entre dans la salle de mort, au +milieu d'une buée nauséabonde qu'exhalent des entrailles répandues à +terre et des flaques de sang. Le boeuf reconnaît que ce n'est pas +l'étable; la terreur lui rougit l'oeil; il résiste, il veut fuir. Mais +un anneau est là, sur le parquet, solidement fixé à une dalle. L'homme y +passe la corde et tire à lui. Le boeuf baisse le front; du mufle, il +touche à terre. Tandis qu'un aide le maintient par la corde dans cette +position, le boucher prend un couteau à lame pointue, un couteau pas +menaçant du tout, guère plus grand que celui que j'ai moi-même dans la +poche de ma culotte. Un moment il cherche du doigt derrière la nuque de +l'animal, et dans le point choisi il plonge la lame. Le colosse tremble +un instant et, comme foudroyé, tombe; _procumbit humi bos_, ainsi que +nous disions alors. + +Je sortis de là affolé. Plus tard, je me demandai comment avec un +couteau, presque l'équivalent de celui qui me servait à ouvrir mes noix +et peler mes châtaignes, comment avec une lame de rien, un boeuf pouvait +être tué, et si soudainement. Pas de blessure béante, pas de sang +répandu, pas de beuglements de la bête. L'homme cherche du doigt, il +pique et c'est fait: le boeuf croule sur ses jarrets. + +Cette mort instantanée, ce foudroiement resta pour moi terrifiant +mystère. Ce fut plus tard, bien plus tard, lorsque les hasards de mes +lectures me mirent sous les yeux quelques bribes d'anatomie, que j'eus +le secret de l'abattoir. L'homme avait tranché la moelle épinière à sa +sortie du crâne, il avait sectionné ce que les physiologistes ont appelé +le noeud vital. Aujourd'hui je pourrais dire qu'il avait opéré à la +façon des hyménoptères, dont le stylet plonge dans les centres nerveux. + +Assistons une seconde fois à ce spectacle dans des conditions plus +émouvantes. Il s'agit des abattoirs _Saladeiros_ de l'Amérique du Sud, +vastes établissements de tuerie et de manipulation de chairs, où l'on +abat jusqu'à douze cents boeufs par jour. J'emprunte le récit d'un +témoin oculaire.[1] + +[Note 1: L. Couty, _Revue scientifique_, 6 août 1881.] + +«Le bétail arrive par grandes troupes et la _matance_ se fait dès le +lendemain de l'arrivée. Toute une troupe est renfermée dans un espace +clos ou _margueira_. Des hommes à cheval font de temps en temps passer +cinquante à soixante boeufs dans un espace plus étroit, mieux fermé et +dont le sol incliné, en briques, en planches ou en béton, est toujours +très glissant. Un ouvrier spécial, placé sur une plate-forme extérieure +qui longe le mur de la petite _margueira_, saisit au lasso, par la tête +ou plus souvent par les cornes, une des bêtes rassemblées. La corde du +lasso, longue et solide, est enroulée sur un treuil à sa partie moyenne; +et une bête de somme, d'ordinaire un cheval ou un couple de boeufs, +tirant sur son extrémité, entraîne la bête lassée et la fait glisser, +malgré sa résistance, jusque sur le treuil où elle vient s'arc-bouter, +complètement fixée. + +«Il suffit alors à un autre ouvrier, le _desnucador_, placé aussi sur la +plate-forme, de plonger un couteau en arrière de la tête, entre +l'occipital et l'axis; et le boeuf tombe, sidéré, sur un wagonnet mobile +qui l'emporte. Il est immédiatement jeté sur un sol incliné où des +ouvriers spéciaux le saignent et le dépouillent. Mais comme la blessure +faite à la moelle cervicale est assez variable de siège et d'étendue, il +arrive souvent que ces malheureuses bêtes ont encore les mouvements du +coeur et de la respiration; et alors elles réagissent sous le couteau, +elles ébauchent des cris, elles agitent les membres, étant déjà à demi +dépouillées, le ventre ouvert. Rien de plus pénible que le spectacle de +toutes ces bêtes dépouillées vivantes, dépecées, transformées par ces +ouvriers couverts de sang, qui s'agitent en tous sens.» + +Le _saladeiro_ répète exactement la méthode meurtrière que m'avait +montrée l'abattoir. Dans les deux ateliers de tuerie on blesse la moelle +cervicale, à la base du crâne. L'Ammophile opère d'une façon analogue, +avec cette différence que sa chirurgie est beaucoup plus compliquée, +beaucoup plus difficile, à cause de l'organisation de la victime. +L'avantage lui reste encore si l'on considère la délicatesse du résultat +obtenu. Sa chenille n'est pas un cadavre comme le boeuf dont la moelle +est tranchée; elle vit, mais incapable de se mouvoir. À tous égards, +l'insecte est ici supérieur à l'homme. + +Or, comment est venue au boucher de nos pays, au _desnucador_ des +pampas, l'idée de plonger un stylet à la naissance de la moelle pour +obtenir la mort soudaine d'un colosse qui ne se laisserait pas égorger +sans périlleuse résistance? En dehors des gens du métier et des hommes +de science, personne ne connaît, ne soupçonne le résultat foudroyant +d'une telle blessure; nous sommes presque tous, sur ce sujet, en cet +état d'ignorance où je me trouvais moi-même lorsque la curiosité +enfantine me fît entrer dans l'atelier d'égorgement. Le _desnucador_ et +le boucher ont appris leur art, enseigné par la tradition et l'exemple; +ils ont eu des maîtres, et ceux-ci ont été élevés à l'école d'autres +maîtres, remontant par une chaîne de traditions jusqu'au premier qui, +servi sans doute par un événement de chasse, reconnut les redoutables +effets d'une blessure faite à la nuque Qui nous dira si quelque pointe +de silex, plongeant par hasard dans la moelle cervicale du Renne ou du +Mammouth, n'a pas éveillé l'attention du précurseur du _desnucador_? Un +fait fortuit a fourni l'idée première, l'observation l'a confirmée, la +réflexion l'a mûrie, la tradition l'a conservée, l'exemple l'a propagée. +Dans l'avenir, même filière de transmission. En vain les générations se +succéderaient, la descendance du desnucador reviendrait, privée de +maîtres, à l'ignorance primitive. L'hérédité ne transmet pas l'art de +tuer par la section de la moelle épinière; on ne naît pas abatteur de +boeufs par la méthode du _desnucador_. + +Voici maintenant l'Ammophile, abatteur de chenilles par une méthode bien +plus savante. Où sont les maîtres ès arts du stylet? Il n'y en a pas. +Lorsque l'hyménoptère déchire son cocon et sort de dessous terre, ses +prédécesseurs depuis longtemps n'existent plus; il disparaîtra lui-même +sans avoir vu ses successeurs. Le garde-manger garni et l'oeuf déposé, +tout rapport cesse avec la descendance; l'insecte parfait de l'année +présente périt, alors que l'insecte de l'année prochaine, encore à +l'état de larve, sommeille en terre dans son berceau de soin Donc rien +absolument de transmis par l'éducation de l'exemple. L'Ammophile naît +_desnucador_ accompli comme nous naissons suceurs du sein maternel. Le +nourrisson fonctionne de sa pompe aspirante, l'Ammophile fonctionne de +son dard, sans l'avoir jamais appris; et tous les deux, dès le premier +essai, sont maîtres dans l'art difficile. Voilà l'instinct, l'incitation +inconsciente qui fait partie essentielle des conditions de la vie et se +transmet, par hérédité, aux mêmes titres que le rythme du coeur et des +poumons. + +Essayons de remonter, si c'est possible, aux origines de l'instinct de +l'Ammophile. Aujourd'hui, plus que jamais, un besoin nous tourmente, le +besoin d'expliquer ce qui pourrait bien être inexplicable. Il s'en +trouve, et le nombre semble s'en accroître chaque jour, qui tranchent +l'énorme question avec une superbe audace. Accordez-leur une +demi-douzaine de cellules, un peu de protoplasme et un schéma pour +illustration, et ils vous donneront raison de tout. Le monde organique, +le monde intellectuel et moral, tout dérive de la cellule originelle, +évoluant par ses propres énergies. Ce n'est pas plus difficile que cela. +L'instinct, suscité par un acte fortuit qui s'est trouvé favorable à +l'animal, est une habitude acquise. Et là-dessus on argumente, invoquant +la sélection, l'atavisme, le combat pour la vie (_struggle for life_). +Je vois bien de grands mots, mais je préférerais quelques tout petits +faits. Ces petits faits, depuis bientôt une quarantaine d'années, je les +recueille, je les interroge; et ils ne répondent pas précisément en +faveur des théories courantes. + +Vous me dites que l'instinct est une habitude acquise. Un fait fortuit, +favorable à la descendance de l'animal, a été son premier excitateur. +Examinons la chose de près. Si je comprends bien, quelque Ammophile, +dans un passé très reculé, aurait atteint par hasard les centres nerveux +de sa chenille; et se trouvant bien de l'opération, tant pour elle, +délivrée d'une lutte non sans péril, que pour sa larve, approvisionnée +d'un gibier frais, plein de vie et pourtant inoffensif, aurait doué sa +race, par hérédité, d'une propension à répéter l'avantageuse tactique. +Le don maternel n'avait pas également favorisé tous les descendants; il +y avait des maladroits dans l'art naissant du stylet, il y avait des +habiles. Alors est survenu le combat pour l'existence, l'odieux _voe +victis_. Les faibles ont succombé, les forts ont prospéré; et, d'un âge +à l'autre, la sélection par la concurrence vitale a transformé +l'empreinte fugitive du début en une empreinte profonde, ineffaçable, +traduite par l'instinct savant que nous admirons aujourd'hui dans +l'hyménoptère. + +Eh bien, en toute sincérité je l'avoue, on demande ici un peu trop au +hasard. Lorsque pour la première fois l'Ammophile s'est trouvée en +présence de sa chenille, rien, d'après vous, ne pouvait diriger +l'aiguillon. Il n'y avait pas de raison pour un choix. Les coups de dard +devaient s'adresser à la face supérieure de la proie saisie, à la face +inférieure, aux flancs, à l'avant, à l'arrière indistinctement, d'après +les chances d'une lutte corps à corps. L'Abeille et la Guêpe piquent aux +points qu'elles peuvent atteindre, sans prédilection pour une partie +plutôt que pour une autre. Ainsi devait se comporter l'Ammophile +ignorante encore de son art. + +Or, combien y a-t-il de points dans un ver gris, à la surface et à +l'intérieur? La rigueur mathématique répondrait une infinité; il nous +suffit de quelques cents. Sur ce nombre, neuf points, peut-être plus, +sont à choisir; il faut que l'aiguillon plonge là et non ailleurs; un +peu plus haut, un peu plus bas, un peu de côté, il ne produirait pas +l'effet voulu. Si l'événement favorable est un résultat fortuit, combien +faut-il de combinaisons pour l'amener, combien de temps pour épuiser les +cas possibles? Lorsque la difficulté devient par trop pressante, vous +prenez refuge derrière le nuage des siècles, vous reculez dans les +ténèbres du passé aussi loin que la fantaisie puisse conduire, vous +invoquez le temps, le facteur dont nous disposons si peu et par cela +même convient si bien à dissimuler nos chimères. Ici donnez-vous +carrière et prodiguez les siècles. Brouillons dans une urne des +centaines de signes de valeur différente, et tirons en neuf au hasard. +Quand obtiendrons-nous de la sorte une série déterminée à l'avance, +série qui est unique? La chance est si faible, répond le calcul, +qu'autant vaut la noter zéro et dire que l'arrangement attendu +n'arrivera jamais. Pour l'Ammophile des anciens âges, l'essai ne se +renouvelait qu'à de longs intervalles, d'une année à la suivante. +Comment donc est sortie de l'urne du hasard cette série de neuf coups +d'aiguillon sur neuf points choisis? S'il me faut recourir à l'infini +dans le temps, je crains bien de rencontrer l'absurde. + +Vous reprenez: l'insecte n'est pas arrivé du premier coup à sa chirurgie +actuelle; il a passé par des essais, des apprentissages, des degrés +d'habileté. La sélection a fait un triage, éliminant les moins experts, +conservant les mieux doués; et par le cumul des aptitudes individuelles, +ajoutées à celles que transmettait l'hérédité, s'est progressivement +développé l'instinct tel que nous le connaissons. + +L'argument porte à faux: l'instinct développé par degrés est ici d'une +impossibilité flagrante. L'art d'apprêter les provisions de la larve ne +comporte que des maîtres et ne souffre pas des apprentis; l'hyménoptère +doit y exceller du premier coup ou ne pas s'en mêler. Deux conditions, +en effet, sont de nécessité absolue: possibilité pour l'insecte de +traîner au logis et d'emmagasiner un gibier qui le surpasse beaucoup en +taille et en vigueur; possibilité pour le vermisseau nouvellement éclos +de ronger en paix, dans l'étroite cellule, une proie vivante et +relativement énorme. L'abolition du mouvement dans la victime est le +seul moyen de les réaliser, et cette abolition, pour être totale, exige +des coups de dard multiples, un dans chaque centre d'excitation motrice. +Si la paralysie et la torpeur ne sont pas suffisantes, le ver gris +bravera les efforts du chasseur, luttera désespérément en route et ne +parviendra pas à destination; si l'immobilité n'est pas complète, l'oeuf +fixé en un point du ver, périra sous les contorsions du géant. Pas de +moyen terme admissible, pas de demi-succès. Ou bien la chenille est +opérée suivant toutes les règles, et la race de l'hyménoptère se +perpétue; ou bien la victime n'est que partiellement paralysée, et la +descendance de l'hyménoptère périt dans l'oeuf. + +Dociles à l'inexorable logique des choses, nous admettrons donc que la +première Ammophile hérissée, faisant capture d'un ver gris pour nourrir +sa larve, opéra le patient par l'exacte méthode en usage aujourd'hui. +Elle saisit la bête par la peau de la nuque, la poignarda en dessous en +face de chacun des centres nerveux; et si le monstre faisait mine de +résister encore, elle lui mâcha le cerveau. Cela dut se passer ainsi, +car, répétons-le, un meurtrier inexpert, ébauchant son ouvrage par à peu +près, ne laisserait pas de successeur, l'éducation de l'oeuf devenant +impossible. Sans la perfection de sa chirurgie, l'abatteur de grosses +chenilles s'éteint dès la première génération. + +Je vous entends encore: avant de chasser le ver gris, l'Ammophile +hérissée a pu choisir des chenilles plus faibles, qu'elle empilait +plusieurs dans la même cellule, jusqu'à représenter la masse de +victuailles de la grosse proie d'aujourd'hui. Avec un débile gibier, +quelques coups d'aiguillon suffisaient, un seul peut-être. Peu à peu, la +volumineuse proie a été préférée, comme réduisant les expéditions de +chasse. À mesure que les générations successives faisaient choix d'une +proie plus forte, les coups de dard se multipliaient, proportionnés à la +résistance de la capture, et par degrés l'instinct élémentaire du début +est devenu l'instinct perfectionné de notre époque. + +À ces raisons, on peut d'abord répondre que le changement de régime de +la larve, que la substitution de l'unité à la multiplicité des pièces +servies, sont en opposition formelle avec ce qui se passe sous nos yeux. +L'hyménoptère déprédateur, tel que nous le connaissons, est d'une +extrême fidélité aux antiques usages; il a des lois somptuaires qu'il ne +transgresse pas. Celui qui, pour nourriture du jeune âge, reçut des +Charançons, met dans la cellule de sa larve des Charançons et rien autre +chose; celui qui fut approvisionné de Buprestes, persiste dans le menu +adopté et sert à sa larve des Buprestes. Pour un Sphex, il faut des +Grillons; pour un second, des Éphippigères; pour un troisième, des +Criquets. Hors de ces mets, rien d'acceptable. Le Bembex qui chasse les +Taons, les trouve exquis et ne veut pas y renoncer; le Stize ruficorne, +qui garnit le garde-manger avec des Mantes religieuses, fait fi de toute +autre venaison. Ainsi des autres. Chacun a ses goûts. + +Il est vrai qu'à beaucoup d'entre eux la variété du service est permise, +mais dans le domaine d'un même groupe entomologique; c'est ainsi que les +chasseurs de Charançons et de Buprestes font proie de toute espèce +proportionnée à leurs forces. L'Ammophile hérissé changeant de régime +serait dans ce cas. Petite et multiple alors pour chaque cellule, ou +bien grosse et unique, la proie consisterait toujours en chenilles. +Jusque-là tout est bien. Mais il reste l'unité remplaçant la +multiplicité, et je ne connais pas encore un seul cas de pareil +changement dans les usages de l'hyménoptère. Qui garnit le terrier d'une +pièce unique ne s'avise jamais d'en empiler plusieurs de taille moindre; +qui se livre à des expéditions répétées pour amasser gibier nombreux +dans la même cellule, ne sait se borner à une seule en choisissant +victuaille plus grosse. Le relevé de mes observations est invariable sur +ce point. L'Ammophile de jadis, abandonnant son gibier multiple pour un +gibier simple, est supposition que rien ne justifie. + +Si ce point était accordé, la question avancerait-elle? Nullement. +Admettons pour la proie du début une faible chenille, plongée dans la +torpeur par un seul coup d'aiguillon. Faut-il encore que ce coup de +stylet ne soit pas donné au hasard, sinon l'acte serait plus nuisible +qu'utile. Irrité mais non dompté par la blessure, l'animal en +deviendrait plus dangereux. Le dard doit atteindre un centre nerveux, +probablement dans la région moyenne du chapelet de ganglions. C'est +ainsi, du moins, que me paraissent agir les Ammophiles d'aujourd'hui, +adonnées au rapt de chenilles fluettes. Quelle chance a l'opérateur +d'atteindre ce point unique, avec sa lancette dardée sans méthode? La +probabilité est dérisoire: c'est l'unité en face du nombre indéfini de +points dont se compose le corps de la chenille. Sur cette probabilité +cependant, d'après la théorie, repose l'avenir de l'hyménoptère. Quel +édifice équilibré sur la pointe d'une aiguille! + +Admettons toujours et continuons. Le point voulu est atteint; la proie +est convenablement mise en état de torpeur; l'oeuf déposé sur ses flancs +se développera sans péril. Est-ce assez? C'est tout au plus la moitié de +ce qui est rigoureusement nécessaire. Un autre oeuf est indispensable +pour compléter le couple futur et donner descendance. Il faut donc qu'à +peu de jours, peu d'heures d'intervalle, un second coup de stylet soit +donné aussi heureux que le premier. C'est l'impossible se répétant, +l'impossible à la seconde puissance. + +Ne nous rebutons pas encore, sondons le problème jusqu'au bout. Voilà un +hyménoptère, le précurseur quel qu'il soit de notre Ammophile, qui, +servi par le hasard, vient de réussir par deux fois et peut-être +davantage, à mettre la proie en cet état d'inertie qu'exige +impérieusement l'éducation de l'oeuf. S'il a frappé de l'aiguillon en +face d'un centre nerveux plutôt qu'ailleurs, il n'en sait rien, il ne +s'en doute pas. Rien ne le portant à choisir, il agissait à l'aventure. +À prendre la théorie de l'instinct au sérieux, il faut néanmoins +admettre que cet acte fortuit, indifférent pour l'animal, a laissé trace +profonde et fait telle impression que désormais la savante manoeuvre qui +paralyse en lésant les centres nerveux est transmissible par hérédité. +Les successeurs de l'Ammophile, par un privilège prodigieux, hériteront +de ce que la mère n'avait pas. Ils sauront par instinct le point ou les +points où doit se porter l'aiguillon; car s'ils en étaient encore au +noviciat, s'ils avaient à courir, eux et leurs successeurs, les chances +du hasard pour corroborer de plus en plus l'incitation naissante, ils +reviendraient à la probabilité si voisine de zéro; ils y reviendraient +chaque année, pendant de longs siècles; et néanmoins l'unique chance +favorable devrait toujours se présenter. Ma foi est très ébranlée en une +habitude acquise par cette longue répétition de faits dont un seul, pour +se produire, doit exclure tant de chances contraires. Deux lignes de +calcul démontreraient à quelles absurdités la théorie se heurte. + +Ce n'est pas fini. Il y aurait à se demander comment des actes fortuits, +pour lesquels l'animal n'était pas prédisposé, peuvent devenir l'origine +d'une habitude, transmissible par hérédité. Nous regarderions comme un +mauvais plaisant celui qui viendrait nous dire que le descendant du +_desnucador_, par cela seul qu'il est le fils de son père, sans +l'intervention de l'exemple et de la parole, connaît à fond l'art +d'abattre les boeufs. Le père ne travaille pas de sa lame un petit +nombre de fois, par hasard; il opère tous les jours, à nombreuses +reprises, il procède avec réflexion. C'est son métier. Cet exercice de +toute la vie durant fait-il habitude transmissible? Sans l'enseignement, +les fils, les petits-fils, les arrière-petits-fils en savent-ils plus +long? C'est toujours à recommencer. L'homme n'est pas prédisposé pour +cette tuerie. + +Si de son côté l'hyménoptère excelle dans son art, c'est qu'il est fait +pour l'exercer; c'est qu'il est doué, non seulement d'outils, mais +encore de la manière de s'en servir. Et ce don est originel, parfait dès +le début; le passé n'y a rien ajouté, l'avenir n'y ajoutera rien. Tel il +était, tel il est et tel il sera. Si vous n'y voyez qu'une habitude +acquise, que l'hérédité transmet en l'améliorant, expliquez-nous au +moins comment l'homme, le plus haut degré d'évolution de votre plasma +primitif, est privé de semblable privilège. Un insecte de rien transmet +à son fils son savoir-faire, et l'homme ne le peut. Quel avantage +incommensurable pour l'humanité si nous étions moins exposés à voir +l'oisif remplacer le laborieux, le crétin l'homme de talent! Ah! +pourquoi le protoplasme, évoluant d'être en être par ses propres +énergies, n'a-t-il pas conservé jusqu'à nous quelque peu de cette +merveilleuse puissance dont il gratifiait si largement l'insecte! C'est +qu'apparemment, en ce monde, l'évolution de la cellule n'est pas tout. + +Pour ces motifs et bien d'autres, je repousse la théorie moderne de +l'instinct. Je n'y vois qu'un jeu d'esprit, où le naturaliste de cabinet +peut se complaire, lui qui façonne le monde à sa fantaisie; mais où +l'observateur, aux prises avec la réalité des choses, ne trouve sérieuse +explication à rien de ce qu'il voit. Dans mon entourage, je m'aperçois +que les plus affirmatifs dans ces questions ardues sont ceux qui ont vu +le moins. S'ils n'ont rien vu du tout, ils vont jusqu'à la témérité. Les +autres, les timorés, savent un peu de quoi ils parlent. Ne serait-ce pas +ainsi que les choses se passent en dehors de mon modeste milieu? + + + + +V + +LES EUMÈNES + + +Costume de guêpe, mi-partie noir et jaune, taille élancée, allure +svelte, ailes non étalées à plat pendant le repos, mais pliées en deux +suivant la longueur; pour abdomen, une sorte de cornue de chimiste, qui +se ballonne en cucurbite et se rattache au thorax par un long col, +d'abord renflé en poire, puis rétréci en fil; essor peu fougueux, vol +silencieux, habitudes solitaires; tel est le sommaire croquis des +Eumènes. Ma région en possède deux espèces: la plus grande, _Eumenes +Amedei_ Lep., mesure près d'un pouce de longueur; l'autre, _Eumenes +pomiformis_ Fabr., est une réduction de la première à l'échelle d'un +demi.[2] + +[Note 2: Je confonds sous ce nom trois espèces, savoir: _Eumenes pomiformis_ +Fabr._, E. bipunctis_ Sauss._, E. dubius_ Sauss. Ne les ayant pas +distinguées dans mes premières recherches, qui datent déjà de bien loin, +il m'est impossible aujourd'hui de rapporter à chacune d'elles le nid +correspondant. Les moeurs étant les mêmes, cette confusion est sans +inconvénient dans l'ordre d'idées de ce chapitre.] + +Semblables de forme et de coloration, toutes les deux possèdent pareil +talent d'architecte; et ce talent se traduit par un ouvrage de haute +perfection qui charme le regard le plus novice. Leur domicile est un +chef-d'oeuvre. Cependant les Eumènes pratiquent le métier des armes, peu +favorable aux arts; de l'aiguillon, ils piquent une proie; ils font +butin, ils rapinent. Ce sont des hyménoptères ravisseurs, +approvisionnant leurs larves de chenilles. L'intérêt doit être vif de +comparer leurs moeurs avec celles de l'opérateur du ver gris. Si le +gibier reste le même, des chenilles de part et d'autre, peut-être +l'instinct, variable avec l'espèce, nous réserve-t-il de nouveaux +aperçus. D'ailleurs l'édifice bâti par les Eumènes mérite à lui seul +examen. + +Les hyménoptères déprédateurs dont nous avons jusqu'ici tracé l'histoire +sont merveilleusement versés dans l'art du stylet; ils nous étonnent par +leur méthode chirurgicale, qui semble avoir été enseignée par quelque +physiologiste à qui rien n'échappe; mais ces savants tueurs sont des +ouvriers de peu de mérite dans le travail du domicile. Qu'est la +demeure, en effet? Un couloir sous terre, avec une cellule au bout; une +galerie, une excavation, un antre informe. C'est oeuvre de mineur, de +terrassier, parfois vigoureux, jamais artiste. Avec eux, le pic ébranle, +la pince détache, le râteau extrait et jamais la truelle ne bâtit. Avec +les Eumènes, voici venir de vrais maçons, qui édifient de toutes pièces +en mortier et pierres de taille, qui construisent en plein air, tantôt +sur le roc, tantôt sur le branlant appui d'un rameau. La chasse alterne +avec l'architecture; l'insecte est tour à tour Vitruve ou Nemrod. + +Et d'abord, en quels lieux ces bâtisseurs font-ils élection de domicile? +Si vous passez devant quelque petit mur de clôture, exposé au midi, dans +un abri sénégalien, regardez une à une les pierres non enduites de +crépi, les plus volumineuses surtout; examinez les blocs de rochers peu +élevés au-dessus du sol et chauffés par les ardeurs du soleil jusqu'à la +température d'une salle d'étuve, et peut-être, les recherches ne se +lassant pas, arriverez-vous à trouver l'édifice de l'Eumène d'Amédée. +L'insecte est rare, il vit isolé; sa rencontre est un événement sur +lequel il ne faut pas trop compter. C'est une espèce africaine, amie de +la chaleur qui mûrit le caroube et la datte. Ses lieux de prédilection +sont les endroits le mieux ensoleillés; ses emplacements pour le nid +sont les rochers et la pierre inébranlables. Il lui arrive aussi, mais +rarement, d'imiter le Chalicodome des murailles et de bâtir sur un +simple galet. + +Beaucoup plus répandu, l'Eumène pomiforme est assez indifférent sur la +nature du support où doit s'édifier la cellule. Il bâtit sur les murs, +sur la pierre isolée, sur le bois à la face intérieure des contrevents à +demi fermés; ou bien il adopte une base aérienne, menu rameau d'arbuste, +brin desséché d'une plante quelconque. Tout appui lui est bon. L'abri +non plus ne le préoccupe. Moins frileux que son congénère, il ne fuit +pas les lieux non protégés, en plein vent. + +S'il est établi sur une surface horizontale, où rien ne le gêne, +l'édifice de l'Eumène d'Amédée est une coupole régulière, une calotte +sphérique, au sommet de laquelle s'ouvre un passage étroit, tout juste +suffisant pour l'insecte et surmonté d'un goulot fort gracieusement +évasé. Cela rappelle la hutte ronde de l'Esquimau ou bien de l'antique +Gaël, avec sa cheminée centrale. Deux centimètres et demi plus ou moins +en mesurent le diamètre; et deux centimètres, la hauteur. Si l'appui est +une surface verticale, la construction garde toujours la forme de voûte, +mais l'entonnoir d'entrée et de sortie s'ouvre latéralement, vers le +haut. Le parquet de cet appartement n'exige aucun travail; il est +directement fourni par la pierre nue. + +Sur l'emplacement choisi, le constructeur élève d'abord une enceinte +circulaire de trois millimètres d'épaisseur environ. Les matériaux +consistent en mortier et petites pierres. Sur quelque sentier bien +battu, sur quelque route voisine, aux points les plus secs, les plus +durs, l'insecte fait choix de son chantier d'extraction. Du bout des +mandibules, il ratisse; le peu de poudre recueillie est imbibé de +salive, et le tout devient un vrai mortier hydraulique, qui rapidement +fait prise et n'est plus attaquable par l'eau. Les Chalicodomes nous ont +montré pareille exploitation des chemins battus et du macadam tassé par +le rouleau du cantonnier. À tous ces bâtisseurs en plein air, à ces +constructeurs de monuments exposés aux intempéries, il faut une poudre +des plus arides, sinon la matière, déjà humectée d'eau, ne s'imbiberait +pas convenablement du liquide qui doit lui donner cohésion, et l'édifice +serait à bref délai ruiné par les pluies. Ils ont le discernement du +plâtrier, qui refuse le plâtre éventé par l'humidité. Nous verrons plus +tard les constructeurs sous abri éviter ce travail pénible de ratisseurs +de macadam et préférer la terre fraîche, déjà réduite en pâte par son +humidité seule. Quand la chaux vulgaire suffit, on ne se met pas en +frais pour du ciment romain. Or à l'Eumène d'Amédée, il faut un ciment +de premier choix, meilleur encore que celui du Chalicodome des +murailles, car l'oeuvre, une fois terminée, ne reçoit pas l'épaisse +enveloppe donc ce dernier protège son groupe de cellules. Aussi +l'édificateur de coupoles prend-il, autant qu'il le peut, la grande +route pour carrière. + +Avec le mortier, il lui faut des moellons. Ce sont des graviers de +volume à peu près constant, celui d'un grain de poivre, mais de forme et +de nature fort différentes suivant les lieux exploités. Il y en a +d'anguleux, à facettes déterminées par des cassures au hasard; il y en a +d'arrondis, de polis par le frottement sous les eaux. Les graviers +préférés, lorsque le voisinage du nid le permet, sont de petits noyaux +de quartz, lisses et translucides. Ces moellons sont choisis avec un +soin minutieux. L'insecte les soupèse pour ainsi dire, il les mesure +avec le compas des mandibules, et ne les adopte qu'après leur avoir +reconnu les qualités requises de volume et de dureté. + +Une enceinte circulaire est, disons-nous, ébauchée sur la roche nue. +Avant que le mortier fasse prise, ce qui ne tarde pas beaucoup, le maçon +empâte quelques moellons dans la masse molle, à mesure que le travail +avance. Il les noie à demi dans le ciment, de manière que les graviers +fassent largement saillie au dehors sans pénétrer jusqu'à l'intérieur, +où la paroi doit rester unie pour la commode installation de la larve. +Un peu de crépi adoucit au besoin les gibbosités intérieures. Avec le +travail des moellons, solidement scellés, alterne le travail au mortier +pur, dont chaque assise nouvelle reçoit son revêtement de petits +cailloux incrustés. À mesure que l'édifice s'élève, le constructeur +incline un peu l'ouvrage vers le centre et ménage la courbure d'où +résultera la forme sphérique. Nous employons des échafaudages cintrés où +repose, pendant la construction, la maçonnerie d'une voûte; plus hardi +que nous, l'Eumène bâtit sa coupole sur le vide. + +Au sommet, un orifice rond est ménagé; et sur cet orifice s'élève, +construite en pur ciment, une embouchure évasée. On dirait le gracieux +goulot de quelque vase étrusque. Quand la cellule est approvisionnée et +l'oeuf pondu, cette embouchure se ferme avec un tampon de ciment; et +dans ce tampon est enchâssé un petit caillou, un seul, pas plus: le rite +est sacramentel. Cet ouvrage d'architecture rustique n'a rien à craindre +des intempéries; il ne cède pas à la pression des doigts, il résiste au +couteau qui tenterait de l'enlever sans le mettre en pièces. Sa forme +mamelonnée, les graviers dont son extérieur est tout hérissé, rappellent +à l'esprit certains cromlechs des temps antiques, certains tumulus dont +le dôme est parsemé de blocs cyclopéens. + +Tel est l'aspect de l'édifice quand la cellule est isolée; mais presque +toujours, à son premier dôme, l'hyménoptère en adosse d'autres, cinq, +six et davantage; ce qui abrège le travail en permettant d'utiliser la +même cloison pour deux chambres contiguës. L'élégante régularité du +début disparaît, et le tout forme un groupe où le premier regard ne voit +qu'une motte de boue sèche, semée de petits cailloux. Examinons de près +l'amas informe. Nous reconnaîtrons, le nombre de pièces dont se compose +le logis aux embouchures évasées, nettement distinctes et munies, +chacune, de son gravier obturateur enchâssé dans le ciment. + +Pour bâtir, le Chalicodome des murailles emploie la même méthode que +l'Eumène d'Amédée: dans les assises du ciment, il encastre, à +l'intérieur, de petites pierres, de volume moindre. Son ouvrage est +d'abord une tourelle d'art rustique, mais non sans grâce; puis, les +cellules se juxtaposant, la construction totale dégénère en un bloc où +semble n'avoir présidé aucune règle architecturale. De plus, l'Abeille +maçonne couvre l'amas de cellules d'une épaisse couche de ciment, sous +laquelle disparaît l'édifice en rocaille du début. L'Eumène n'a pas +recours à cet enduit général, tant sa bâtisse est solide; il laisse à +découvert le revêtement de cailloux ainsi que l'embouchure des chambres. +Les deux sortes de nids, quoique construits avec des matériaux pareils, +se distinguent donc facilement l'un de l'autre. + +La coupole de l'Eumène est un travail d'artiste, et l'artiste aurait +regret de voiler son chef-d'oeuvre sous le badigeon. Qu'on me pardonne +un soupçon que j'émets avec toute la réserve imposée par un sujet aussi +délicat. Le constructeur de cromlechs ne pourrait-il se complaire dans +son oeuvre, la considérer avec quelque amour et ressentir satisfaction +de ce témoignage de son savoir-faire? N'y aurait-il pas une esthétique +pour l'insecte? Il me semble du moins entrevoir chez l'Eumène une +propension à l'embellissement de son ouvrage. Le nid doit être avant +tout un habitacle solide, un coffre-fort inviolable; mais si +l'ornementation intervient sans compromettre la résistance, l'ouvrier y +restera-t-il indifférent? Qui pourrait dire non? + +Exposons les faits. L'orifice du sommet, s'il restait simple trou, +conviendrait tout autant qu'une porte ouvragée: l'insecte n'y perdrait +rien pour les facilités d'entrée et de sortie; il y gagnerait en +abrégeant le travail. C'est au contraire une embouchure d'amphore à +courbure élégante, digne du tour d'un potier. Un ciment de choix, un +travail soigné, sont nécessaires à la confection de sa mince âme évasée. +Pourquoi ces délicatesses si le constructeur n'est préoccupé que de la +solidité de son oeuvre? + +Autre détail. Parmi les graviers employés au revêtement extérieur de la +coupole dominent les grains de quartz. C'est poli, translucide; cela +reluit un peu et flatte le regard. Pourquoi ces petits galets de +préférence aux éclats de calcaire lorsque les deux genres de matériaux +se trouvent en même abondance aux alentours du nid? + +Trait plus remarquable encore: il est assez fréquent de trouver, +incrustées sur le dôme, quelques petites coquilles vides d'escargot, +blanchies au soleil. Une de nos hélices de moindre taille, l'Hélice +striée, fréquente sur les pentes arides, est l'espèce que choisit +habituellement l'Eumène. J'ai vu des nids où cette hélice remplaçait +presque en totalité les graviers. On eût dit des coffrets en +coquillages, oeuvre d'une main patiente. + +Un rapprochement se présente ici. Certains oiseaux de l'Australie, +notamment les Chlamydères, se construisent des allées couvertes, des +chalets de plaisance, avec des branchages entrelacés. Pour décorer les +deux entrées du portique, l'oiseau dépose sur le seuil tout ce qu'il +peut trouver de luisant, de poli, de vivement coloré. Chaque devant de +porte est un cabinet de curiosités, où le collectionneur amasse de +petits cailloux lisses, coquilles variées, escargots vides, plumes de +perroquet, ossements devenus semblables à de bâtonnets d'ivoire. Le +bric-à-brac égaré par l'homme se retrouve dans le musée de l'oiseau. On +y voit des tuyaux de pipe, de boutons de métal, des lambeaux de +cotonnade, des haches en pierre pour tomahawk. + +À chaque entrée du chalet, la collection est assez riche pour remplir un +demi-boisseau. Comme ces objets ne sont d'aucune utilité pour l'oiseau, +le mobile qui les fait amasser ne peut être qu'une satisfaction +d'amateur. Notre vulgaire Pie a des goûts analogues: tout ce qu'elle +rencontre de brillant, elle le recueille, elle va le cacher pour s'en +faire un trésor. + +Eh bien! l'Eumène, passionné lui aussi pour le caillou luisant et +l'escargot vide, est le Chlamydère des insectes; mais collectionneur +mieux avisé, sachant marier l'utile à l'agréable, il fait servir ses +trouvailles à la construction de son nid, en même temps forteresse et +musée. S'il trouve des noyaux de quartz translucide, il dédaigne le +reste: l'édifice en sera plus beau. S'il rencontre une petite coquille +blanche, il se hâte d'en embellir son dôme; si la fortune lui sourit, si +l'hélice vide abonde, il en incruste tout l'ouvrage, alors superlative +expression de ses goûts d'amateur. Est-ce bien ainsi? Est-ce autrement? +Qui décidera? + +Le nid de l'Eumène pomiforme atteint la grosseur d'une médiocre cerise. +Il est bâti en pur mortier, sans le moindre cailloutis extérieur. Sa +configuration rappelle exactement celle que nous venons de décrire. S'il +est édifié sur une base horizontale d'ampleur suffisante, c'est un dôme +avec goulot central, évasé en embouchure d'urne. Mais quand l'appui se +réduit à un point, sur un rameau d'arbuste par exemple, le nid devient +une capsule sphérique, surmontée toujours d'un goulot, bien entendu. +C'est alors, en miniature, un spécimen de poterie exotique, un alcarazas +pansu. Son épaisseur est faible, presque celle d'une feuille de papier; +aussi s'écrase-t-il au moindre effort des doigts. L'extérieur est +légèrement inégal. On y voit des rugosités, des cordons, qui proviennent +des diverses assises de mortier; ou bien des saillies noduleuses presque +concentriquement distribuées. + +Dans leurs coffrets, dômes ou ampoules, les deux hyménoptères amassent +des chenilles. Donnons ici le relevé du menu. Malgré leur aridité, ces +documents ont leur valeur: ils permettront à qui voudra s'occuper des +Eumènes de reconnaître dans quelles limites l'instinct varie le régime, +suivant les temps et les lieux. Le service est copieux, mais sans +variété. Il se compose de chenilles de minime taille; j'entends par là +des larves de petits papillons. La structure l'affirme, car on constate +dans la proie adoptée par l'un et l'autre hyménoptère l'habituelle +organisation des chenilles. Le corps est composé de douze segments, non +compris la tête. Les trois premiers portent des pattes vraies, les deux +suivants sont apodes; viennent après quatre segments avec fausses +pattes, deux segments apodes, et enfin un segment terminal avec fausses +pattes. C'est exactement l'organisation que nous a montrée le ver gris +de l'Ammophile. + +Or mes vieilles notes mentionnent ainsi le signalement des chenilles +trouvées dans le nid de l'Eumène d'Amédée: corps d'un vert pâle, ou plus +rarement jaunâtre, hérissé de cils courts et blancs; tête plus large que +le segment antérieur, d'un noir mat, également hérissée de cils. +Longueur de 16 à 18 millimètres, largeur 3 millimètres environ. Un quart +de siècle et plus s'est écoulé depuis que je traçais ce croquis +descriptif; et aujourd'hui, à Sérignan, je retrouve dans le garde-manger +de l'Eumène le même gibier que j'avais reconnu jadis à Carpentras. Les +années et la distance n'ont pas modifié les provisions de bouche. + +Une exception, une seule, m'est connue dans cette fidélité au régime des +ancêtres. Mes relevés font mention d'une pièce unique, fort différente +de celles qui l'accompagnent. C'est une chenille du groupe des +arpenteuses, à trois paires seulement de fausses pattes, placées sous +les 8e, 9e et 12e anneaux. Le corps est un peu atténué aux deux bouts, +étranglé à la jonction des divers segments, d'un vert pâle avec de fines +marbrures noirâtres visibles à la loupe et quelques cils noirs +clairsemés. Longueur 15 millimètres, largeur 2 millimètres 1/2. + +L'Eumène pomiforme a pareillement ses prédilections. Son gibier consiste +en petites chenilles de 7 millimètres environ de longueur sur 1 +millimètre et 1/3 de largeur. Le corps est d'un vert pâle, assez +nettement étranglé à la jonction des anneaux. Tête plus étroite que le +reste du corps, maculée de brun. Des aréoles pâles, ocellées, sont +réparties en deux rangées transversales sur les segments moyens, et +portent au centre un point noir, surmonté d'un cil également noir. Sur +les segments 3 et 4, ainsi que sur l'avant-dernier, chaque aréole porte +deux points noirs et deux cils. Voilà la règle. + +Voici l'exception fournie par deux pièces dans la totalité de mes +relevés. Corps d'un jaune pâle, avec cinq bandes longitudinales d'un +rouge de brique et quelques cils très rares. Tête et prothorax bruns et +luisants, longueur et diamètre comme ci-dessus. + +Le nombre de pièces servies pour le repas de chaque larve nous importe +davantage que leur qualité. Dans les cellules de l'Eumène d'Amédée, je +trouve tantôt cinq chenilles, et tantôt j'en compte dix; ce qui fait une +différence du simple au double pour la quantité de vivres, car les +pièces dans les deux cas sont exactement de même taille. Pourquoi ce +service inégal, qui donne double part à une larve et simple part à une +autre? Les convives ont même appétit; ce que réclame un nourrisson, un +second doit le réclamer, à moins qu'il n'y ait ici menu différent +d'après le sexe. À l'état parfait, les mâles sont moindres que les +femelles, dont ils ne représentent guère que la moitié soit pour le +poids, soit pour le volume. La somme des vivres qui doit les amener au +développement final peut donc être réduite de moitié. Alors les cellules +copieusement approvisionnées appartiennent à des femelles; les autres, +maigrement pourvues, appartiennent à des mâles. + +Mais l'oeuf est pondu lorsque les provisions sont faites, et cet oeuf a +un sexe déterminé, bien que l'examen le plus minutieux ne puisse +reconnaître les différences qui décideront de l'éclosion d'un mâle ou de +l'éclosion d'une femelle. On arrive ainsi forcément à cette étrange +conclusion: la mère sait par avance le sexe de l'oeuf qu'elle va pondre, +et cette prévision lui permet de garnir le garde-manger suivant la +mesure de l'appétit de la future larve. Quel singulier monde, si +différent du nôtre! Nous invoquions un sens particulier pour expliquer +la chasse de l'Ammophile; que pourrons-nous invoquer nous rendant compte +de cette intuition de l'avenir? La théorie du fortuit est-elle en mesure +d'intervenir dans le ténébreux problème? Si rien n'est logiquement +disposé dans un but prévu, de quelle manière s'est acquise cette claire +vision de l'invisible? + +Les capsules de l'Eumène pomiforme sont littéralement bourrées de +gibier, il est vrai que les pièces sont de bien petite taille. Mes notes +mentionnent dans une cellule 14 chenilles vertes, dans une seconde 16. +Je n'ai pas d'autres renseignements sur l'intégral menu de cet +hyménoptère, que j'ai un peu négligé pour étudier de préférence son +congénère, le conducteur de coupoles en rocaille. Comme les deux sexes +diffèrent de grosseur, à un moindre degré cependant que pour l'Eumène +d'Amédée, j'incline à croire que ces deux cellules si bien garnies +appartenaient à des femelles, et que les cellules des mâles doivent +avoir service moins somptueux. N'ayant pas vu, je me borne à ce simple +soupçon. + +Ce que j'ai vu, et souvent, c'est le nid en cailloutis, avec la larve +incluse et les provisions en partie dévorées. Continuer l'éducation en +domesticité afin de suivre jour par jour les progrès de mon élève, était +affaire que je ne pouvais négliger, et du reste, à ce qu'il me +paraissait, d'exécution facile. J'avais la main exercée à ce métier de +père nourricier; la fréquentation des Bembex, des Ammophiles, des Sphex +et tant d'autres avait fait de moi un éducateur passable. Je n'étais pas +novice dans l'art de diviser une vieille boîte à plumes en loges où je +déposais un lit de sable, et sur ce lit la larve et ses provisions +délicatement déménagées de la cellule maternelle. Chaque fois, le succès +était à peu près certain; j'assistais aux repas des larves, je voyais +mes nourrissons grandir, puis filer leurs cocons. Fort de l'expérience +acquise, je comptais donc sur la réussite dans l'élevage des Eumènes. + +Les résultats cependant ne répondaient pas du tout à mes espérances; +toutes mes tentatives échouaient; la larve se laissait piteusement +mourir sans toucher à ses vivres. + +Je mettais l'échec sur le compte de ceci, de cela, d'autre chose: +j'avais peut-être contusionné le tendre ver en démolissant la +forteresse; un éclat de maçonnerie l'avait meurtri quand je forçais du +couteau la dure coupole; une insolation trop vive l'avait surpris quand +je le retirais de l'obscurité de sa cellule; l'air du dehors pouvait +avoir tari sa moiteur. À toutes ces causes probables d'insuccès, je +remédiais de mon mieux. Je procédais à l'effraction du logis avec toute +la prudence possible, je projetais mon ombre sur le nid pour éviter au +ver un coup de soleil, je transvasais aussitôt provisions et larve dans +un tube de verre, je mettais ce tube dans une boîte que je portais à la +main pour adoucir le roulis du trajet. Rien n'y faisait: la larve, hors +de son domicile, se laissait toujours dépérir. + +Très longtemps j'ai persisté à m'expliquer l'insuccès par la difficulté +du déménagement. La cellule de l'Eumène d'Amédée est un robuste coffret +qui pour être forcé exige le choc; aussi la démolition de pareil ouvrage +entraîne des accidents si variés, que l'on peut toujours croire à +quelque meurtrissure du ver sous les décombres. Quant à transporter chez +soi le nid intact sur son support, pour procéder à son ouverture avec +plus de soin que n'en comporte une opération improvisée à la campagne, +il ne faut pas y songer; ce nid repose presque toujours sur un bloc +inébranlable, sur quelque grosse pierre d'un mur. Si je ne réussissais +pas dans mes essais d'éducation, c'était parce que la larve avait +souffert lorsque je ruinais sa demeure. La raison semblait bonne, et je +m'en tenais là. + +Une autre idée surgit enfin et me fit douter que mes échecs eussent +toujours pour cause des accidents de maladresse. Les cellules des +Eumènes sont bourrées de gibier: il y a dix chenilles dans la cellule de +l'Eumène d'Amédée, une quinzaine dans celle de l'Eumène pomiforme. Ces +chenilles, poignardées sans doute, mais d'une façon qui m'est inconnue, +ne sont pas totalement immobiles. Les mandibules saisissent ce qu'on +leur présente, la croupe se boucle et se déboucle, la moitié postérieure +donne de brusques coups de fouet quand on la chatouille avec la pointe +d'une aiguille. En quel point est déposé l'oeuf parmi cet amas +grouillant, où trente mandibules peuvent trouer, où cent vingt paires de +pattes peuvent déchirer? Lorsque l'approvisionnement consiste en une +pièce unique, ces périls n'existent pas, et l'oeuf est déposé sur la +victime, non au hasard, mais en un point judicieusement choisi. C'est +ainsi que l'Ammophile hérissée fixe le sien, par une extrémité, en +travers du ver gris, sur le flanc du premier anneau muni de fausses +pattes. L'oeuf pend sur le dos de la chenille, à l'opposé des pattes, +dont le voisinage ne serait peut-être pas sans danger. Le ver +d'ailleurs, piqué dans la plupart de ses centres nerveux, gît sur le +côté, immobile, incapable de contorsions de croupe et de brusques +détentes de ses derniers anneaux. Si les mandibules veulent happer, si +les pattes ont quelques frémissements, elles ne trouvent rien devant +elles: l'oeuf de l'Ammophile est à l'opposite. Dès qu'il éclôt, le +vermisseau peut ainsi fouiller, en pleine sécurité, le ventre du géant. + +Combien sont différentes les conditions dans la cellule de l'Eumène! Les +chenilles sont imparfaitement paralysées, peut-être parce qu'elles n'ont +reçu qu'un seul coup d'aiguillon; elles se démènent sous l'attouchement +d'une épingle; elles doivent se contorsionner sous la morsure de la +larve. Si l'oeuf est pondu sur l'une d'elles, cette première pièce sera +consommée sans péril, je l'admets, à la condition d'un choix prudent +pour le point d'attaque; mais il reste les autres, non dépourvues de +tout moyen de défense. Qu'un mouvement se produise dans l'amas, et +l'oeuf, dérangé de la couche supérieure, plongera dans un traquenard de +pattes et de mandibules. Que faut-il pour le mettre à mal? + +Un rien; et ce rien a toutes les chances de se réaliser dans le tas +désordonné des chenilles. Cet oeuf, menu cylindre, hyalin ainsi que du +cristal, est d'une délicatesse extrême; un attouchement le flétrit, la +moindre pression l'écrase. + +Non, sa place n'est pas dans l'amas de gibier, car les chenilles, j'y +reviens, ne sont pas suffisamment inoffensives. Leur paralysie est +incomplète, comme le prouvent leurs contorsions quand je les irrite, et +comme le témoigne d'autre part un fait d'une exceptionnelle gravité. +D'une cellule de l'Eumène d'Amédée, il m'est arrivé d'extraire quelques +pièces à demi transformées en chrysalides. La transformation, c'est +évident, s'était faite dans la cellule même, et par conséquent après +l'opération que l'hyménoptère leur avait pratiquée. En quoi consiste +cette opération? Je ne sais au juste, n'ayant pu voir le chasseur à +l'oeuvre. L'aiguillon, bien certainement, était intervenu ici; mais où, +à combien de reprises? Voilà l'inconnu. Ce qu'on peut affirmer, c'est +que la torpeur n'est pas bien profonde, puisque l'opérée conserve +parfois assez de vitalité pour se dépouiller de sa peau et devenir +chrysalide. Ainsi tout conspire à nous faire demander par quel +stratagème l'oeuf est sauvegardé du péril. + +Ce stratagème, j'ai désiré le connaître, ardemment, sans me laisser +rebuter par la rareté des nids, les pénibles recherches, les coups de +soleil, le temps dépensé, les vaines effractions de cellules non +convenables; j'ai voulu voir, et j'ai vu. Voici la méthode. Avec la +pointe d'un couteau et des pinces, je pratique une ouverture latérale, +une fenêtre, sous la coupole de l'Eumène d'Amédée et de l'Eumène +pomiforme. Une minutieuse circonspection préside au travail afin de ne +pas blesser le reclus. Autrefois j'attaquais le dôme par le haut, +maintenant je l'attaque par le côté. Je m'arrête lorsque la brèche est +suffisante et permet de voir ce qui se passe à l'intérieur. + +Que se passe-t-il?... Je fais ici une halte pour permettre au lecteur de +se recueillir et d'imaginer lui-même un moyen de sauvegarde qui protège +l'oeuf et plus tard le vermisseau dans les conditions périlleuses que je +viens d'exposer. Cherchez, combinez, méditez, vous qui avez l'esprit +inventif. Y êtes-vous? Peut-être pas. Autant vous le dire. + +L'oeuf n'est pas déposé sur les vivres; il est suspendu au sommet du +dôme par un filament qui rivalise de finesse avec celui d'une toile +d'araignée. Au moindre souffle, le délicat cylindre tremblote, oscille; +il me rappelle le fameux pendule appendu à la coupole du Panthéon pour +démontrer la rotation de la terre. Les vivres sont amoncelés au-dessous. + +Second acte de ce spectacle merveilleux. Pour y assister, ouvrons une +fenêtre à des cellules jusqu'à ce que la bonne fortune veuille bien nous +sourire. La larve est éclose et déjà grandelette. Comme l'oeuf, elle est +suspendue suivant la verticale, par l'arrière, au plafond du logis; mais +le fil de suspension a notablement gagné en longueur et se compose du +filament primitif auquel fait suite une sorte de ruban. Le ver est +attablé: la tête en bas, il fouille le ventre flasque de l'une des +chenilles. Avec un fétu de paille, je touche un peu le gibier encore +intact. Les chenilles s'agitent. Aussitôt le ver se retire de la mêlée. +Et comment! Merveille s'ajoutant à d'autres merveilles: ce que je +prenais pour un cordon plat, pour un ruban à l'extrémité inférieure de +la suspensoire, est une gaine, un fourreau, une sorte de couloir +d'ascension dans lequel le ver rampe à reculons et remonte. La dépouille +de l'oeuf, conservée cylindrique et prolongée peut-être par un travail +spécial du nouveau-né, forme ce canal de refuge. Au moindre signe de +péril dans le tas de chenilles, la larve fait retraite dans sa gaine et +remonte au plafond, où la cohue grouillante ne peut l'atteindre. Le +calme revenu, elle se laisse couler dans son étui et se remet à table, +la tête en bas, sur les mets, l'arrière en haut et prête pour le recul. + +Troisième et dernier acte. Les forces sont venues; la larve est de +vigueur à ne pas s'effrayer des mouvements de croupe des chenilles. +D'ailleurs celles-ci, macérées par le jeûne, exténuées par une torpeur +prolongée, sont de plus en plus inhabiles à la défense. Aux périls du +tendre nouveau-né succède la sécurité du robuste adolescent; et le ver, +dédaigneux désormais de sa gaine ascensionnelle, se laisse choir sur le +gibier restant. Ainsi s'achève le festin, suivant la coutume ordinaire. + +Voilà ce que j'ai vu dans les nids de l'un et l'autre Eumène, voilà ce +que j'ai montré à des amis encore plus surpris que moi de l'ingénieuse +tactique. L'oeuf appendu au plafond, à l'écart des vivres, n'a rien à +craindre des chenilles, qui se démènent là-bas. Nouvellement éclos, le +ver, dont le cordon suspenseur s'est augmenté de la gaine de l'oeuf, +arrive au gibier, l'entame prudemment. S'il y a péril, il remonte à la +voûte en reculant dans le fourreau. Maintenant s'explique l'insuccès de +mes premières tentatives. Ignorant le fil de sauvetage, si menu, si +facile à rompre, je recueillais tantôt l'oeuf, tantôt la jeune larve, +alors que mon effraction par le haut les avait fait choir au milieu des +provisions. Mis directement en contact avec le dangereux gibier, ni l'un +ni l'autre ne pouvait prospérer. Si quelqu'un de mes lecteurs à qui +tantôt je faisais appel imaginait mieux que l'Eumène, qu'il m'en +instruise de grâce: ce serait un curieux parallèle que celui des +inspirations de la raison et des inspirations de l'instinct. + + + + +VI + +LES ODYNÈRES + + +Le fil suspenseur et la gaine d'ascension des Eumènes sont rendus +nécessaires par le grand nombre et l'incomplète paralysie des chenilles +servies à la larve; l'ingénieux système a pour but d'écarter le péril. +C'est ainsi, du moins, que j'entrevois l'enchaînement des effets et des +causes. Mais, tout autant qu'un autre, je me méfie du pourquoi et du +comment; je sais combien la pente est glissante sur le terrain des +interprétations; et avant d'affirmer les motifs d'un fait observé, je +recherche un faisceau de preuves. Si réellement la singulière +installation de l'oeuf des Eumènes a pour raison d'être les motifs que +j'invoque, partout où se présentent de semblables conditions de danger, +multiplicité des pièces de l'approvisionnement et torpeur incomplète, +doit se présenter aussi semblable méthode de protection, ou toute autre +d'équivalent effet. L'acte répété témoignera de l'interprétation juste; +et s'il ne se reproduit pas ailleurs, avec les variations qu'il peut +comporter, le cas des Eumènes restera un fait très curieux, sans +acquérir la haute portée que je lui soupçonne. Généralisons pour mieux +établir. + +Or, non loin des Eumènes prennent rang les Odynères, les Guêpes +solitaires de Réaumur. Mêmes costumes, mêmes ailes pliées en long, mêmes +instincts giboyeurs, et surtout, condition par excellence, mêmes +entassements de proie assez mobile encore pour être dangereuse. Si mes +raisons sont fondées, si je prévois juste, l'oeuf de l'Odynère doit être +appendu au plafond de la loge comme l'oeuf de l'Eumène. Ma conviction, +basée sur la logique, est si formelle, que je crois déjà apercevoir cet +oeuf, récemment pondu, tremblotant au bout du fil sauveteur. + +Ah! je l'avoue, il me fallait une foi robuste pour nourrir l'audacieux +espoir de trouver quelque chose de plus là où les maîtres n'avaient rien +vu. Je lis et relis le mémoire de Réaumur sur la Guêpe solitaire. +L'Hérodote des insectes est riche de documents; mais rien, absolument +rien sur l'oeuf appendu. Je consulte L. Dufour, qui traite pareil sujet +avec sa verve accoutumée: il a vu l'oeuf, il le décrit; mais quant au +fil suspenseur, rien, toujours rien. J'interroge Lepelletier, Audoin, +Blanchard: silence complet sur le moyen de protection que je prévois. +Est-il possible qu'un détail de si haute importance ait échappé à de +tels observateurs? Suis-je dupe de l'imagination? Le système de +sauvegarde qu'une logique serrée me démontre n'est-il pas rêve de ma +part? Ou les Eumènes m'ont menti, ou mes espérances sont fondées. Et +disciple insurgé contre ses maîtres, fort d'arguments que je crois +invincibles, je me suis mis en recherches, convaincu de réussir. J'ai +réussi, en effet; j'ai trouvé ce que je cherchais, j'ai trouvé mieux +encore. Racontons les choses par leur détail. + +Diverses Odynères sont établies dans mon voisinage. J'en connais une qui +prend possession des nids abandonnés de l'Eumène d'Amédée. Ce nid, +construction d'une rare solidité n'est pas masure lorsque son +propriétaire déménage; il perd seulement son goulot. La coupole, +conservée intacte, est un réduit fortifié trop commode pour rester +vacant. Quelque araignée adopte la caverne après l'avoir tapissée de +soie; des Osmies s'y réfugient en temps de pluie ou bien en font dortoir +pour passer la nuit; une Odynère la divise avec des cloisons d'argile en +trois ou quatre chambres qui deviennent le berceau d'autant de larves. +Une seconde espèce utilise les nids abandonnés du Pélopée; une +troisième, enlevant la moelle d'une tige sèche de ronce, obtient, pour +sa famille, un long étui qu'elle subdivise en étages; une quatrième fore +un couloir dans le bois mort de quelque figuier; une cinquième se creuse +un puits dans le sol d'un sentier battu et le surmonte d'une margelle +cylindrique et verticale. Toutes ces industries sont dignes d'étude, +mais j'aurais préféré retrouver l'industrie rendue célèbre par Réaumur +et L. Dufour. + +Sur un talus vertical de terre rouge argileuse, je découvre enfin, en +petit nombre, les indices d'une bourgade d'Odynères. Ce sont les +cheminées caractéristiques dont parlent les deux historiens, +c'est-à-dire les tubes courbes façonnés en guillochis, qui pendent à +l'entrée de l'habitation. Le talus est exposé aux ardeurs du midi. Un +petit mur le surmonte, tout délabré; derrière est un profond rideau de +pins. Le tout forme un chaud abri, comme l'exige l'établissement de +l'hyménoptère. En outre, nous sommes dans la seconde quinzaine du mois +de mai, précisément l'époque des travaux, suivant les maîtres. +L'architecture de la façade, l'emplacement, la date, tout s'accorde avec +ce que nous racontent Réaumur et L. Dufour. Aurais-je réellement fait +rencontre de l'une ou de l'autre de leurs Odynères? C'est à voir, et +tout de suite. Aucun des ingénieurs constructeurs de portiques en +guillochis ne se montre, n'arrive; il faut attendre. Je m'établis à +proximité pour surveiller les arrivants. + +Ah! que les heures sont longues, dans l'immobilité, sous un soleil +brûlant, au pied d'un talus qui vous renvoie des réverbérations de +fournaise! Mon inséparable compagnon, Bull, s'est retiré plus loin, à +l'ombre, sous un bouquet de chênes verts. Il y trouve une couche de +sable dont l'épaisseur conserve encore quelques traces de la dernière +ondée. Un lit est creusé; et dans le frais sillon, le sybarite s'étend à +plat ventre. Tirant la langue et fouettant de la queue la ramée, il ne +cesse de viser sur moi son regard, aux douces profondeurs. + +--«Que fais-tu là-bas, nigaud, à te rôtir; viens ici, sous la feuillée; +regarde comme je suis bien.» C'est ce qu'il me semble lire dans les yeux +de mon compagnon. + +--«Oh! mon chien, mon ami, te répondrais-je si tu pouvais me comprendre, +l'homme est tourmenté du désir de connaître; tes tourments, à toi, se +bornent au désir de l'os, et de loin en loin au désir de ta belle. Cela +fait entre nous, quoique amis dévoués, une certaine différence, bien +qu'on nous dise aujourd'hui quelque peu parents, presque cousins. J'ai +le besoin de savoir, et volontairement me rôtis; tu ne l'as pas, et te +retires au frais.» + +Oui, les heures sont longues à l'affût d'un insecte, qui ne vient pas. +Dans le bois de pins du voisinage un couple de Huppes se poursuivent +avec les agaceries amoureuses du printemps. _Oupoupou_! fait le mâle sur +un ton voilé, _Oupoupou_! L'antiquité latine appelait la Huppe _Upupa_, +l'antiquité grecque la nommait Mais Pline de _u_ faisait ou et devait +prononcer _Oupoupa_, comme me l'enseigne le cri imité dans le nom. +Rarement j'ai reçu leçon de prononciation latine mieux autorisée que la +tienne, bel oiseau qui fais diversion à mes longs ennuis. Fidèle à ton +idiome tu dis _Oupoupou_ comme tu le disais du temps d'Aristote et de +Pline, comme tu le disais lorsque ta note sonna pour la première fois. +Mais les idiomes à nous, les idiomes primitifs, que sont-ils devenus? +L'érudit ne peut même en retrouver la trace. L'homme change, l'animal +est immuable. + +Enfin, enfin nous y voici! l'Odynère arrive, d'un vol silencieux comme +celui de l'Eumène. Il disparaît dans le cylindre courbe du vestibule et +rentre chez lui avec un vermisseau sous le ventre. Une petite éprouvette +en verre est disposée à la porte du nid. Quand l'insecte sortira, il +sera pris. C'est fait, il est pris et aussitôt transvasé dans le flacon +asphyxiateur à bandelettes de papier et sulfure de carbone. Et +maintenant, mon chien, qui tires toujours la langue et frétilles de la +queue, nous pouvons partir: la journée n'a pas été perdue. Demain nous +reviendrons. + +Renseignement pris, mon Odynère ne répond pas à ce que j'attendais. Ce +n'est pas l'espèce dont parle Réaumur (_Odynerus spinipés_); ce n'est +pas davantage l'espèce étudiée par L. Dufour (_Odynerus Reaumurii_); +c'en est une autre (_Odynerus reniformis_ Latr.), différente quoique +adonnée à la même industrie. Déjà le naturaliste des Landes s'était +laissé prendre à cette parité d'architecture, de provisions, de moeurs; +il croyait avoir sous les yeux la Guêpe solitaire de Réaumur lorsqu'en +réalité son constructeur de tubes différait spécifiquement. + +L'ouvrier nous est connu; reste à connaître l'oeuvre. L'entrée du nid +s'ouvre dans la paroi verticale du talus. C'est un trou rond sur le bord +duquel est maçonné un tube courbe dont l'orifice est tourné vers le bas. +Construit avec les déblais de la galerie en construction, ce vestibule +tubulaire se compose de grains terreux, non disposés en assises +continues et laissant de petits intervalles vides. C'est un ouvrage à +jour, une dentelle d'argile. La longueur en est d'un pouce environ, et +le diamètre intérieur de cinq millimètres. À ce portique fait suite la +galerie, de même diamètre et plongeant obliquement dans le sol jusqu'à +la profondeur d'un décimètre et demi à peu près. Là, ce couloir +principal se ramifie en brefs corridors, qui donnent chacun accès dans +une cellule indépendante de ses voisines. Chaque larve a sa chambre, +dont le service peut se faire par une voie spéciale. J'en ai compté +jusqu'à dix, et peut-être y en a-t-il davantage. Ces chambres n'ont rien +de particulier ni pour le travail ni pour l'ampleur; ce sont de simples +culs-de-sac terminant les corridors d'accès. Il y en a d'horizontales, +il y en a de plus ou moins inclinées, sans règle fixe. Quand une cellule +contient ce qu'elle doit contenir, l'oeuf et les vivres, l'Odynère en +ferme l'entrée avec un opercule de terre; puis elle en creuse une autre +dans le voisinage, latéralement à la galerie principale. Enfin la voie +commune des cellules est obstruée de terre, le tube de l'entrée est +démoli pour fournir des matériaux au travail de l'intérieur, et tout +vestige du logis disparaît. + +La couche extérieure du talus est de l'argile cuite au soleil, presque +de la brique. C'est avec peine que je l'entame en me servant d'une +petite houlette de poche. Par-dessous, c'est beaucoup moins dur. Comment +fait ce frêle mineur pour s'ouvrir une galerie dans cette brique? Il +emploie, je ne peux en douter, la méthode décrite par Réaumur. Je +reproduirai donc un passage du maître pour donner à mes jeunes lecteurs +un aperçu des moeurs des Odynères, moeurs que ma très petite colonie ne +m'a pas permis d'observer dans tous les détails. + +«C'est vers la fin de mai que ces Guêpes se mettent à l'ouvrage, et on +peut en voir d'occupées à travailler pendant tout le mois de juin. +Quoique leur véritable objet ne soit que de creuser dans le sable un +trou profond de quelques pouces, et dont le diamètre surpasse peu celui +de leur corps, on leur en croirait un autre; car, pour parvenir à faire +ce trou, elles construisent en dehors un tuyau creux qui a pour base le +contour de l'entrée du trou, et qui, après avoir suivi une direction +perpendiculaire au plan où est cette ouverture, se contourne en bas. Ce +tuyau s'allonge à mesure que le trou devient plus profond; il est +construit du sable qui en a été tiré; il est fait en filigrane grossier +ou en espèce de guillochis. Il est formé par de gros filets grainés, +tortueux, qui ne se touchent pas partout. Les vides qu'ils laissent +entre eux le font paraître construit avec art; cependant il n'est qu'une +sorte d'échafaudage au moyen duquel les manoeuvres de la mère sont plus +promptes et plus sûres. + +«Quoique je connusse les deux dents de ces insectes pour de fort bons +instruments, capables d'entamer des corps très durs, l'ouvrage qu'elles +avaient à faire me paraissait un peu rude pour elles. Le sable contre +lequel elles avaient à agir, ne le cédait guère en dureté à la pierre +commune; du moins les ongles attaquaient avec peu de succès sa couche +extérieure, plus desséchée que le reste par les rayons du soleil. Mais +étant parvenu à observer ces ouvrières au moment où elles commençaient à +percer un trou, elles m'apprirent qu'elles n'avaient pas besoin de +mettre leurs dents à une aussi forte épreuve. + +«Je vis que la Guêpe commence par ramollir le sable qu'elle veut +enlever. Sa bouche verse dessus une ou deux gouttes d'eau qui sont bues +promptement par le sable: dans l'instant, il devient une pâte molle que +les dents ratissent et détachent sans peine. Les deux jambes de la +première paire se présentent aussitôt pour le réunir en une petite +pelote, grosse environ comme un grain de groseille. C'est avec cette +première pelote détachée que la Guêpe jette les fondements du tuyau que +nous avons décrit. Elle porte sa pelote de mortier sur le bord du trou +qu'elle vint de faire en l'enlevant; ses dents et ses pattes la +contournent, l'aplatissent et lui font prendre plus de hauteur qu'elle +n'en avait. Cela fait, la Guêpe se remet à détacher du sable et se +charge d'une autre pelote de mortier. Bientôt elle parvient à avoir tiré +assez de sable pour rendre l'entrée du trou sensible, et avoir fait la +base du tuyau. + +«Mais l'ouvrage ne peut aller vite qu'autant que la Guêpe est en état +d'humecter le sable. Elle est obligée de se déranger pour renouveler sa +provision d'eau. Je ne sais si elle allait simplement se charger d'eau à +quelque ruisseau, ou si elle tirait de quelque plante ou de quelque +fruit une eau plus gluante; ce que je sais mieux, c'est qu'elle ne +tardait pas à revenir et à travailler avec une nouvelle ardeur. J'en +observai une qui parvint dans une heure environ à donner au trou la +longueur de son corps et éleva un tuyau aussi haut que le trou était +profond. Au bout de quelques heures, le tuyau était élevé de deux pouces +et elle continuait encore à approfondir le trou qui était au-dessous. + +«Il ne m'a pas paru qu'elle eût de règle par rapport à la profondeur +qu'elle lui donne. J'en ai trouvé dont le trou était à plus de quatre +pouces de l'ouverture, d'autres dont le trou n'en était distant que de +deux ou trois pouces. Sur tel trou on voit aussi un tuyau deux ou trois +fois plus long que celui d'un autre. Tout le mortier enlevé du trou +n'est pas toujours employé à sa prolongation. Dans le cas où elle lui a +donné à son gré une longueur suffisante, on la voit simplement arriver à +l'orifice du tuyau, avancer la tête par delà le bord et jeter aussitôt +sa pelote, qui tombe à terre. Aussi ai-je observé souvent une quantité +de décombres au pied de certains trous. + +«La fin pour laquelle ce trou est percé dans un massif de mortier ou de +sable ne saurait paraître équivoque: il est clair qu'il est destiné à +recevoir un oeuf avec une provision d'aliments. Mais on ne voit pas de +même à quelle fin cette mère a bâti le tuyau de mortier. En continuant à +suivre ses travaux, on saura qu'il est pour elle ce qu'un tas de +moellons bien arrangé est pour les maçons qui bâtissent un mur. Tout le +trou qu'elle a creusé ne doit pas servir de logement à la larve qui doit +naître dedans; une portion lui suffira. Il a été cependant nécessaire +qu'il fût fouillé jusqu'à une certaine profondeur, afin que la larve ne +se trouvât pas exposée à une chaleur trop grande, quand les rayons du +soleil tomberont sur la couche extérieure de sable. Elle ne doit habiter +que le fond du trou. La mère sait la capacité qu'elle doit laisser vide +et elle la conserve; mais elle bouche tout le reste, et elle fait +rentrer dans la partie supérieure du trou tout ce qu'il faut du sable +qu'elle en a ôté, pour le boucher. C'est pour avoir ce mortier à sa +portée, qu'elle a formé ce tuyau. Une fois l'oeuf déposé et la provision +d'aliments mise à sa portée, on voit la mère venir ronger le bout du +tuyau, après l'avoir mouillé, porter cette pelote dans l'intérieur, et +revenir ensuite en prendre d'autres de la même manière, jusqu'à ce que +le trou soit bouché jusqu'à l'orifice.» + +Réaumur continue en parlant des vivres amassés dans les cellules, des +_vers verts_ comme il les appelle, insoucieux de l'affreuse consonance. +N'ayant pas vu les mêmes choses parce que mon Odynère est d'espèce +différente, je reprends la parole. Je n'ai fait le dénombrement des +pièces de gibier que pour trois cellules: la colonie était pauvre; il +fallait la ménager si je voulais jusqu'au bout suivre l'histoire. Dans +l'une d'elles, avant que les provisions fussent entamées, j'ai compté +vingt-quatre pièces; dans chacune des deux autres, également intactes, +j'en ai compté vingt-deux. Réaumur ne trouvait que huit à douze pièces +dans le garde-manger de son Odynère; et L. Dufour, dans le magasin à +vivres de la sienne, constatait une brochée de dix à douze. La mienne +exige la double douzaine, deux fois plus, ce qui peut s'expliquer par un +gibier de moindre taille. Aucun hyménoptère déprédateur à ma +connaissance, à part les Bembex, qui approvisionnent au jour le jour, +n'approche de cette prodigalité en nombre. Deux douzaines de vermisseaux +pour le repas d'un seul. Que nous sommes loin de l'unique chenille de +l'Ammophile hérissée; quelles délicates précautions doivent être prises +pour la sécurité de l'oeuf au milieu de cette foule! Une scrupuleuse +attention est ici nécessaire si nous voulons bien nous rendre compte des +dangers auxquels l'oeuf de l'Odynère est exposé et des moyens qui le +tirent de péril. + +Et d'abord, le gibier, quel est-il? Il consiste en vermisseaux de la +grosseur d'une aiguille à tricoter et d'une longueur un peu variable. +Les plus grands mesurent un centimètre. La tête est petite, d'un noir +intense et luisant. Les anneaux sont dépourvus de pattes, soit vraies, +soit fausses comme celles des chenilles; mais tous, sans exception, sont +munis, pour organes ambulatoires, d'une paire de petits mamelons +charnus. Ces vermisseaux, quoique de même espèce d'après l'ensemble des +caractères, varient de coloration. Ils sont d'un vert pâle, jaunâtre, +avec deux larges bandes longitudinales d'un rose tendre chez les uns, +d'un vert plus ou moins foncé chez les autres. Entre ces deux bandes +règne, sur le dos, un liséré d'un jaune pâle. Tout le corps est semé de +petits tubercules noirs, portant un cil au sommet. L'absence de pattes +démontre que ce ne sont pas des chenilles, des larves de lépidoptère. +D'après les expériences d'Audoin, les vers verts de Réaumur sont les +larves d'un curculionide, le _Phytonomus variabilis_, hôte des champs de +luzerne. Mes vermisseaux, roses ou verts, appartiendraient-ils aussi à +quelque petit Charançon? C'est fort possible. + +Réaumur qualifie de vivants les vers dont se composaient les provisions +de son Odynère; il essaya d'en élever espérant en voir provenir une +mouche ou un scarabée. L. Dufour, de son côté, les appelle des chenilles +vivantes. Aux deux observateurs n'a pas échappé la mobilité du gibier +servi; ils ont eu sous les yeux des vermisseaux qui s'agitent et donnent +les signes d'une pleine vie. + +Ce qu'ils ont vu, je le revois. Mes petites larves se trémoussent; +roulées d'abord en forme d'anneau, elles se déroulent, puis s'enroulent +encore si je fais seulement tourner avec lenteur le petit tube de verre +où je les ai renfermées. Au contact d'une pointe d'aiguille, elles se +démènent brusquement. Quelques-unes parviennent à se déplacer. En +m'occupant de l'éducation de l'oeuf de l'Odynère, j'ouvrais la cellule +suivant sa longueur, de façon à la réduire à un demi-canal; puis dans +cette rigole maintenue horizontale, je disposais un petit nombre de +pièces de gibier. Le lendemain j'en trouvais habituellement quelqu'une +qui s'était laissée choir, preuve d'une agitation, d'un déplacement +alors même que rien ne troublait le repos. + +Ces larves, j'en ai la ferme conviction, ont été blessées par +l'aiguillon de l'Odynère, car celle-ci ne doit pas porter épée +uniquement pour la parade. Possédant une arme, elle s'en sert. Toutefois +la blessure est si légère, que Réaumur et L. Dufour ne l'ont pas +soupçonnée. Pour eux, la proie est vivante; pour moi, elle l'est à très +peu près. Dans ces conditions, on voit à quels périls serait exposé +l'oeuf de l'Odynère sans les précautions d'une prudence exquise. Ils +sont là, ces remuants vermisseaux, au nombre de deux douzaines dans la +même cellule, côte à côte avec l'oeuf qu'un rien peut compromettre. Par +quels moyens ce germe, si délicat, échappera-t-il aux dangers de la +cohue? + +Comme je l'avais prévu, guidé par l'argumentation, l'oeuf est suspendu +au plafond du logis. Un très court filament le fixe à la paroi +supérieure, et le laisse pendre libre dans l'espace. À la vue de cet +oeuf, tremblotant au bout de son fil pour la moindre secousse, et +affirmant par ses oscillations la justesse de mes aperçus théoriques, +j'eus, la première fois, un de ces moments de joie intime qui +dédommagent de bien des ennuis. Je devais en avoir bien d'autres, ainsi +qu'on le verra. Suivre avec amour, patience et coup d'oeil exercé les +investigations dans le monde des insectes, nous réserve toujours quelque +merveille. L'oeuf, disons-nous, se balance au plafond, retenu par un fil +très court et d'une extrême finesse. La cellule est tantôt horizontale +et tantôt oblique. Dans le premier cas, l'oeuf est disposé +perpendiculaire à l'axe de la cellule, et son extrémité inférieure +arrive à une paire de millimètres de la paroi opposée; dans le second +cas, l'oeuf, qui suit la verticale, fait avec cet axe un angle plus ou +moins aigu. + +J'ai voulu suivre à loisir, avec les commodités d'observation du chez +soi, les progrès de cet oeuf pendulaire. Pour l'oeuf de l'Eumène +d'Amédée, c'est presque impraticable, à cause de la cellule non +transportable avec le bloc qui lui sert le plus souvent de base. Pareil +domicile exige l'observation sur les lieux mêmes. La demeure de +l'Odynère n'a pas le même inconvénient. Une cellule étant mise à jour et +se trouvant dans l'état que je désire, je cerne le logis avec la pointe +du couteau, de manière à détacher un cylindre de terre où cette cellule +est comprise, mais réduite à un demi-canal pour ne rien cacher de ce qui +doit s'y passer. Les provisions sont extraites pièce par pièce avec tous +les ménagements, et transvasées à part dans un tube de verre. J'éviterai +ainsi les accidents que la foule grouillante des vers pourrait +occasionner pendant les inévitables secousses du trajet. L'oeuf reste +seul, se balançant dans l'enceinte vide. Un fort tube reçoit le cylindre +de terre, que je cale avec des coussinets de coton. Le butin est mis +dans une boîte de fer-blanc, que je porte à la main et dans la position +convenable pour que l'oeuf garde la verticale sans heurter les parois. + +Jamais je n'avais opéré de déménagement qui nécessitât pareilles +délicatesses. Un faux mouvement pouvait faire rompre le fil suspenseur, +si délicat qu'il fallait la loupe pour le distinguer; des oscillations +d'ampleur trop grande pouvaient meurtrir l'oeuf contre les parois de la +cellule; il fallait se garder d'en faire une sorte de battant de +clochette heurtant son enceinte de bronze. Je cheminais donc avec une +raideur automatique, tout d'une pièce, à pas méthodiquement combinés. +Quelle mauvaise rencontre s'il était survenu quelque connaissance avec +qui il convient de s'arrêter un moment, de causer un peu, d'échanger une +poignée de main: une distraction de ma part ruinerait peut-être mes +projets! Quelle rencontre plus mauvaise encore si Bull, qui ne peut +supporter un regard de travers, se trouvait nez à nez avec quelque +rival, et, lui gardant rancune, se jetait sur lui? Il eût fallu mettre +fin à la bagarre pour éviter le scandale d'un chien bien élevé +intolérant pour le chien villageois. La querelle faisait crouler tout +mon échafaudage expérimental. Et dire que les vives préoccupations d'une +personne non tout à fait dépourvue de sens se trouvent parfois sous la +dépendance d'une querelle de roquets! + +Dieu soit loué! la route est déserte, le trajet se fait sans encombre; +le fil, mon grand souci, ne se rompt pas; l'oeuf n'est pas meurtri; tout +est en ordre. La petite motte de terre est mise en lieu sûr, avec la +cellule dans une position horizontale. À proximité de l'oeuf, je dispose +trois ou quatre des vermisseaux recueillis: la totalité des provisions +serait une cause de trouble maintenant que la cellule n'a que la moitié +de sa paroi et se trouve réduite à un demi-canal. Le surlendemain, je +trouve l'oeuf éclos. La jeune larve, de couleur jaune, est appendue par +son extrémité postérieure, la tête en bas. Elle en est à son premier +ver, dont la peau déjà devient flasque. Le cordon suspenseur consiste +dans le court filament qui soutenait l'oeuf, plus la dépouille de +celui-ci, dépouille réduite à une sorte de ruban chiffonné. Pour rester +invaginée dans le bout de ce ruban creux, l'extrémité postérieure du +nouveau-né s'étrangle d'abord un peu, puis se renfle en bouton. Si je la +trouble dans son repos, si les vivres remuent, la larve se retire en se +contractant sur elle-même, mais sans rentrer dans une gaine +ascensionnelle comme le fait la larve de l'Eumène. Le cordon d'attache +ne sert pas de fourreau de refuge, où la larve puisse rentrer; c'est +pour elle une chaîne d'ancre, qui lui donne appui au plafond et lui +permet de se garer en se contractant à distance du tas de vivres. Le +calme fait, la larve s'allonge et revient à son ver. Ainsi se passent +les débuts d'après les observations faites, les unes chez moi dans mes +bocaux à éducation, les autres sur les lieux mêmes lorsque j'exhumais +des cellules contenant une larve assez jeune. + +En vingt-quatre heures, le premier ver est dévoré. La larve alors m'a +paru éprouver une mue. Du moins quelque temps elle reste inactive, +contractée; puis elle se détache du cordon. La voilà libre, en contact +avec l'amas de vermisseaux, et dans l'impossibilité désormais de se +mettre à l'écart. Le fil sauveteur n'a pas eu longue durée; il a protégé +l'oeuf, défendu l'éclosion; mais la larve est bien faible encore et le +péril n'a pas diminué. Aussi allons-nous trouver d'autres moyens de +protection. + +Par une exception bien étrange, dont je ne connais pas encore d'autre +exemple, l'oeuf est pondu avant que les provisions soient déposées. J'ai +vu des cellules ne contenant encore absolument rien en fait de vivres, +et au plafond desquelles l'oeuf cependant oscillait. J'en ai vu +d'autres, toujours munies de l'oeuf, qui n'avaient encore que deux ou +trois pièces de gibier, début de la copieuse brochée de vingt-quatre. +Cette précocité de la ponte, qui fait disparate complet avec ce qui se +passe chez les autres hyménoptères giboyeurs, a sa raison d'être, nous +allons le voir; elle a sa logique, qu'on ne se lasserait d'admirer. + +Cet oeuf, pondu dans la cellule vide, n'est pas fixé au hasard, sur un +point quelconque de la paroi, libre de partout; il est appendu non loin +du fond, à l'opposé de l'entrée. Réaumur avait déjà remarqué cet +emplacement de la larve naissante, mais sans insister sur ce détail dont +il ne soupçonnait pas l'importance. «Le ver, dit-il, naît sur le fond du +trou, c'est-à-dire sur le fond de la cellule.» Il ne parle pas de +l'oeuf, qu'il paraît ne pas avoir vu. Cette position du ver lui est si +bien connue que, voulant essayer l'éducation dans une cellule vitrée, +ouvrage de ses doigts, il place la larve au fond et les vivres +au-dessus. + +Pourquoi vais-je m'arrêter sur un menu détail que raconte en quatre mots +le célèbre historien des Odynères?--Petit détail, oh! non; mais bien +condition majeure. Et voici pourquoi. L'oeuf est pondu au fond, ce qui +exige que la cellule soit vide et que l'approvisionnement se fasse après +la ponte. Maintenant les vivres sont emmagasinés, une pièce après +l'autre et couche par couche, en avant de l'oeuf; la cellule est bourrée +de gibier jusqu'à l'entrée où, finalement, les scellés sont mis. + +Parmi ces pièces, dont l'acquisition peut durer plusieurs jours, quelles +sont les plus vieilles en date? Celles qui avoisinent l'oeuf. Quelles +sont les plus récentes? Celles qui sont vers l'entrée. Or, il est +d'évidence, l'observation directe, du reste, le prouve au besoin; il est +d'évidence, dis-je, que les vermisseaux entassés diminuent d'un jour à +l'autre de vigueur. Il suffit des effets d'un jeûne prolongé, sans +compter les désordres d'une blessure s'aggravant. La larve qui naît au +fond a donc à côté d'elle, dans son âge tendre, les vivres de péril +moindre, les plus vieux, les plus débilités par conséquent. À mesure +qu'elle avance dans le tas, elle trouve un gibier plus récent, plus +vigoureux aussi, mais l'attaque se fait sans danger parce que les forces +sont venues. + +Ce progrès du plus mortifié à celui qui l'est moins, suppose que les +vermisseaux ne troublent pas leur ordre de superposition. C'est ce qui a +lieu en effet. Mes prédécesseurs dans l'histoire des Odynères ont tous +remarqué l'enroulement en forme d'anneau qu'affectent les vers servis à +la larve. «La cellule, dit Réaumur, était occupée par des anneaux verts, +au nombre de huit à douze. Chacun de ces anneaux consistait en une larve +vermiforme, vivante, roulée et appliquée exactement par le côté du dos +contre la paroi du trou. Ces vers ainsi posés les uns au-dessus des +autres, et même pressés, n'avaient pas la liberté de se mouvoir.» + +Je constate, à mon tour, des faits semblables dans mes deux douzaines de +vermisseaux. Ils sont enroulés en forme d'anneau; ils sont empilés l'un +sur l'autre, mais avec quelque confusion dans les rangs; de leur dos, +ils touchent la paroi. Je n'attribuerai pas cette courbure annulaire à +l'effet du coup d'aiguillon très probablement reçu car jamais je ne l'ai +constatée dans les chenilles opérées par les Ammophiles; je crois plutôt +que c'est une pose naturelle du ver pendant l'inaction, de même que +l'enroulement en volute est naturel aux Iules. Dans ce bracelet vivant, +il y a tendance au retour vers la configuration rectiligne; c'est un arc +bandé qui fait effort contre l'obstacle qui l'entoure. Par le fait même +de son enroulement, chaque ver se maintient donc à peu près en place, en +pressant un peu du dos contre la paroi; et il s'y maintient alors même +que la cellule se rapproche de la verticale. + +D'ailleurs la forme de la loge a été calculée en vue de pareil mode +d'emmagasinement. Dans la partie voisine de l'entrée, partie que l'on +pourrait appeler la soute aux vivres, la cellule est cylindrique, +étroite, de façon à ne présenter que le moindre large possible aux +anneaux vivants, ainsi retenus en place sans pouvoir glisser. C'est là +que les vermisseaux sont empilés, serrés l'un contre l'autre. À l'autre +bout, vers le fond, la cellule se renfle en ovoïde pour laisser à la +larve ses coudées franches. La différence est très sensible dans les +deux diamètres. Vers l'entrée, je trouve quatre millimètres seulement; +vers le fond, j'en trouve six. Au moyen de cette inégalité d'ampleur, le +logis comprend deux pièces: en avant, le magasin à vivres; en arrière, +la salle à manger. La spacieuse coupole des Eumènes ne permet pas +semblable aménagement: les pièces de gibier y sont entassées en +désordre, les plus vieilles pêle-mêle avec les plus récentes, et toutes +non enroulées, mais seulement infléchies. La gaine ascensionnelle +remédie aux inconvénients de cette confusion. + +Remarquons encore que le tassement des vivres n'est pas le même d'une +extrémité à l'autre de la brochée de l'Odynère. Dans les cellules dont +les provisions ne sont pas encore entamées ou commencent à l'être, je +constate ceci: au voisinage de l'oeuf ou de la larve récemment éclose, +en cette partie que je viens d'appeler la salle à manger, l'espace est +incomplètement occupé; quelques vermisseaux s'y trouvent, trois ou +quatre, un peu isolés du tas et laissant du large pour la sécurité tant +de l'oeuf que de la jeune larve. Voilà le menu des premiers repas. S'il +y a péril aux bouchées du début, les plus chanceuses de toutes, le +cordon sauveteur fournit un appui de retraite. Plus avant, le gibier +s'entasse à rangs pressés, la pile des vermisseaux est continue. + +La larve, maintenant un peu forte, s'insinuera-t-elle sans prudence dans +l'amas? Oh! que non. Les vivres sont consommés par ordre, des inférieurs +aux supérieurs. La larve tire à elle, dans sa salle, un peu à l'écart, +l'anneau qui se présente, le dévore sans danger d'être incommodée par +les autres, et de couche en couche consomme ainsi la brochée de deux +douzaines, toujours dans une parfaite sécurité. + +Revenons sur nos pas et finissons par un court résumé. Le grand nombre +de pièces servies dans une même cellule et leur paralysie très +incomplète, compromettent la sécurité de l'oeuf de l'hyménoptère et de +sa larve naissante. Comment le péril sera-t-il conjuré? Voilà le +problème, à solutions multiples. L'Eumène, avec son fourreau qui permet +à la larve de remonter au plafond, nous en donne une; l'Odynère à son +tour, nous donne la sienne, non moins ingénieuse et bien plus +compliquée. + +Il convient d'éviter à l'oeuf ainsi qu'à la larve venant d'éclore, le +périlleux contact du gibier. Un fil de suspension résout la difficulté. +Jusque-là, c'est la méthode adoptée par les Eumènes; mais bientôt la +jeune larve, un premier vermisseau mangé, se laisse choir du fil qui lui +donnait appui pour se contracter à l'écart. Alors commence, pour son +bien-être, un enchaînement de conditions. + +La prudence exige que la très jeune larve attaque d'abord les +vermisseaux les plus inoffensifs, c'est-à-dire les plus mortifiés par +l'abstinence, enfin les vermisseaux mis en cellule les premiers; elle +exige, en outre, que la consommation progresse des pièces les plus +vieilles aux pièces les plus récentes, pour avoir jusqu'à la fin du +gibier frais. Dans ce but, une étrange exception est faite à la règle +générale: l'oeuf est pondu avant de procéder à l'approvisionnement. Il +est pondu au fond de la cellule; de cette manière les vivres entassés se +présenteront à la larve dans l'ordre d'ancienneté. + +Ce n'est pas assez; il importe que les vermisseaux ne puissent, en se +mouvant, changer leur ordre de superposition. Le cas est prévu: la soute +aux vivres est un cylindre étroit où le déplacement est difficile. + +Cela ne suffit pas: la larve doit avoir assez d'espace pour se mouvoir à +l'aise. La condition est remplie: en arrière, la cellule forme salle à +manger relativement spacieuse. + +Est-ce tout? Pas encore. Cette salle à manger ne doit pas être encombrée +comme le reste de la loge. On y a veillé: un petit nombre de pièces +compose le service du début. + +Sommes-nous à la fin? Pas du tout. En vain le garde-manger est un étroit +cylindre, si les vermisseaux s'étirent, ils glisseront en long et +viendront troubler le nourrisson dans sa retraite de l'arrière-logis. On +y a paré: le gibier choisi est une larve qui d'elle-même se roule en +bracelet, et par sa propre détente se maintient en place. + +Voilà par quelle série de difficultés ingénieusement levées, l'Odynère +parvient à laisser descendance. Ce que nous lui reconnaissons d'exquise +prévoyance confond déjà l'esprit; que serait-ce si rien n'échappait à +nos regards obtus! + +L'insecte aurait-il acquis son savoir-faire, petit à petit, d'une +génération à la suivante, par une longue suite d'essais fortuits, de +tâtonnements aveugles? Un tel ordre naîtrait-il du chaos; une telle +prévision, du hasard; une telle sapience, de l'insensé? Le monde est-il +soumis aux fatalités d'évolution du premier atome albumineux qui se +coagula en cellule; ou bien est-il régi par une Intelligence? Plus je +vois, plus j'observe, et plus cette Intelligence rayonne derrière le +mystère des choses. Je sais bien qu'on ne manquera pas de me traiter +d'abominable cause-finalier. Très peu m'en soucie: l'un des signes +d'avoir raison dans l'avenir, n'est-ce pas d'être démodé dans le +présent? + + + + +VII + +NOUVELLES RECHERCHES SUR LES CHALICODOMES + + +Ce chapitre et le suivant devaient être dédiés, sous forme de lettre, à +l'illustre naturaliste anglais qui repose maintenant à Westminster, en +face de Newton, à Charles Darwin. Mon devoir était de lui rendre compte +du résultat de quelques expériences qu'il m'avait suggérées dans notre +correspondance, devoir bien doux pour moi, car si les faits, tels que je +les observe, m'éloignent de ses théories, je n'ai pas moins en profonde +vénération sa noblesse de caractère et sa candeur de savant. Je +rédigeais ma lettre quand m'arriva la poignante nouvelle: l'excellent +homme n'était plus; après avoir sondé la grandiose question des +origines, il était aux prises avec l'ultime et ténébreux problème de +l'au-delà. Je renonce donc à la forme épistolaire, contresens devant la +tombe de Westminster. Une rédaction impersonnelle, libre d'allures, +exposera ce que j'avais à raconter sur un ton plus académique. + +Un trait, entre tous, avait frappé le savant anglais dans la lecture du +premier volume de mes Souvenirs entomologiques: c'est la faculté que +possèdent les Chalicodomes de savoir retrouver leur nid après avoir été +dépaysés à de grandes distances. Qu'ont-ils pour boussole dans ce voyage +de retour, quel sens les guide? Le profond observateur me parlait alors +d'une expérience qu'il avait toujours désiré de faire sur les pigeons, +et qu'il avait toujours négligée, absorbé par d'autres préoccupations. +Cette expérience, je pouvais la tenter avec mes hyménoptères. L'insecte +remplaçant l'oiseau, le problème restait le même. J'extrais de sa lettre +le passage concernant l'épreuve à essayer: + +_«Allow me to make a suggestion in relation to your wonderful account of +insects finding their way home. I formerly wished to try it with +pigeons; namely, to carry the insects in their paper cornets about a +hundred paces in the opposite direction to that which you intended +ultimately to carry them, but before turning round to return, to put the +insects in a circular box with an axle which could be made to revolve +very rapidly first in one direction and then in another, so as to +destroy for a time all sense of direction in the insects. I have +sometimes imagined that animal may feel in which direction they were at +the first start carried._» + +En somme, Charles Darwin me propose d'isoler mes hyménoptères chacun +dans un cornet de papier, ainsi que je le faisais dans mes premières +expériences, et de les transporter d'abord à une centaine de pas dans +une direction opposée à celle que je me propose de suivre en dernier +lieu. Les captifs sont alors mis dans une boîte ronde qui tourne +rapidement sur un axe, tantôt dans un sens et tantôt dans un autre. +Ainsi sera détruit chez eux, pour un certain temps, le sens de la +direction. La rotation propre à désorienter étant terminée, on revient +sur ses pas et l'on gagne le point où doit s'effectuer la mise en +liberté. + +La méthode d'expérimentation me parut très ingénieusement conçue. Avant +d'aller à l'ouest, je me dirige à l'est. Dans l'obscurité de leurs +cornets, et par cela seul que je les déplace, mes prisonniers ont le +sentiment de la direction que je leur fais suive. Si rien ne venait +troubler cette impression du départ, l'animal l'aurait pour guide à son +retour. Ainsi s'expliquerait la rentrée au nid de mes Chalicodomes +dépaysés à trois et quatre kilomètres de distance. Mais lorsque les +insectes sont assez impressionnés par le déplacement à l'est, intervient +la rotation rapide dans un sens puis dans l'autre, alternativement. +Désorienté par cette multiplicité de circuits inverses, l'animal n'a pas +connaissance de mon retour et reste sous l'impression du début. Je le +transporte maintenant à l'ouest alors qu'il lui semble cheminer toujours +vers l'est. Sous cette impression, l'animal doit être dérouté. Rendu +libre, il s'envolera à l'opposé de sa demeure, qu'il ne retrouvera +jamais. + +Ce résultat me paraissait d'autant plus probable que j'entendais répéter +autour de moi, par les gens de la campagne, des faits bien propres à +confirmer mes espérances. Favier, l'homme impayable pour ce genre de +renseignements, me mit le premier sur la voie. Il me raconta que, +lorsqu'on veut déménager un chat d'une ferme dans une autre assez +éloignée, on le met dans un sac que l'on fait rapidement tourner au +moment du départ. On empêche ainsi l'animal de revenir à la maison +quittée. Bien d'autres, après Favier, me répétèrent la même pratique. À +leur dire, la rotation dans un sac était infaillible; le chat dérouté ne +revenait plus. Je transmis en Angleterre ce que je venais d'apprendre; +je racontai au philosophe de Down comment le paysan avait devancé les +investigations de la science. Charles Darwin était émerveillé; je +l'étais aussi, et nous comptions l'un et l'autre presque sur un succès. + +Ces pourparlers avaient lieu en hiver; j'avais tout le temps de préparer +l'expérimentation qui devait se faire au mois de mai suivant. «Favier, +dis-je un jour à mon aide, il me faudrait les nids que vous savez. Allez +chez le voisin, demandez-lui l'autorisation et montez sur le toit de son +hangar, avec des tuiles neuves et du mortier que vous prendrez chez le +maçon; vous enlèverez à la toiture une douzaine des tuiles les mieux +garnies et vous les remplacerez à mesure.» + +Ainsi fut fait. Le voisin se prêta de très bonne grâce à l'échange de +tuiles, car il est obligé de démolir lui-même, de temps en temps, +l'ouvrage de l'abeille maçonne, s'il ne veut s'exposer à voir sa toiture +crouler un jour. J'allais au-devant d'une réparation d'une année à +l'autre très urgente. Le soir-même, j'étais en possession de douze +superbes fragments de nid, de forme rectangulaire et reposant chacun sur +la face convexe d'une tuile, c'est-à-dire sur la face qui regardait +l'intérieur du hangar. J'eus la curiosité de peser le plus volumineux: +la romaine accusa seize kilogrammes. Or la toiture d'où il provenait +était couverte de pareils blocs, contigus l'un à l'autre, sur une +étendue de soixante-dix tuiles. En ne prenant que la moitié du poids +pour faire la balance entre les plus gros amas et les plus petits, on +trouve à la construction de l'hyménoptère le poids total de 56 +kilogrammes. Et encore m'affirme-t-on avoir vu mieux dans le hangar de +mon voisin. Laissez faire l'abeille maçonne lorsque l'endroit lui plaît, +laissez accumuler les travaux de nombreuses générations, et tôt ou tard +la toiture s'effondrera sous la surcharge. Laissez vieillir les nids, +laissez-les se détacher par fragments lorsque l'humidité les aura +pénétrés, et il vous tombera sur la tête des moellons à vous briser le +crâne. Voilà le monument d'un insecte bien peu connu.[3] + +[Note 3: Il est si peu connu que j'ai fait grave erreur en m'occupant de lui +dans le premier volume de ces Souvenirs. Sous ma dénomination erronée de +_Chalicodoma sicula_, sont comprises en réalité deux espèces, l'une +nidifiant dans nos habitations, en particulier sous les tuiles des +hangars, l'autre nidifiant sur les rameaux des arbustes. La première +espèce a reçu divers noms, qui sont, dans l'ordre de priorité: +_Chalicodoma pyrenaica_ Lep. _(Megachile)_; _Chalicodoma pyrrhopeza_ +Gerstäcker; _Chalicodoma rufitarsis_ Giraud. Il est fâcheux que le nom +ayant pour lui la priorité se prête au malentendu. J'hésite à qualifier +de pyrénéen un insecte bien moins fréquent dans les Pyrénées que dans la +région. Je l'appellerai _Chalicodome des hangars_. Ce nom est sans +inconvénient aucun dans un livre où le lecteur préfère la clarté aux +exigences de l'entomologie systématique. La seconde espèce, celle qui +fait son nid sur les rameaux, est le _Chalicodoma rufescens_ J. Pérez. +Pour les mêmes motifs, je l'appellerai _Chalicodome des arbustes_. Je +dois ces corrections à l'obligeance du savant professeur de Bordeaux, M. +J. Pérez, si versé dans la connaissance des hyménoptères.] + +Pour le but principal que je me proposais, ces richesses ne suffisaient +pas, non pour la quantité mais pour la qualité. Elles provenaient de +l'habitation voisine, séparée de la mienne par un petit champ de blé et +d'oliviers. J'avais à craindre que les insectes issus de ces nids ne +fussent influencés héréditairement par leurs ancêtres, hôtes du hangar +depuis de longues années. L'abeille dépaysée reviendrait peut-être +guidée par l'habitude invétérée de sa famille; elle retrouverait le +hangar de ses ascendants, et de là regagnerait sans difficulté son nid. +Puisqu'il est de mode aujourd'hui de faire jouer un très grand rôle à +ces influences héréditaires, il convient de les éliminer de mes +expériences. Il me faut des abeilles étrangères, transportées de loin, +pour lesquelles le retour à l'emplacement natal ne peut favoriser en +rien le retour au nid déplacé. + +Favier se chargea de l'affaire. Il avait découvert sur les bords de +l'Aygues, à plusieurs kilomètres du village, une masure abandonnée où +les Chalicodomes s'étaient établis en colonie très populeuse. Il voulait +prendre la brouette pour transporter les moellons à cellules; je l'en +dissuadai: les cahotements du véhicule sur des sentiers très +caillouteux, pouvaient compromettre le contenu des cellules. Une +corbeille portée sur l'épaule fut préférée. Il s'adjoignit un aide et +partit. L'expédition me valut quatre tuiles bien peuplées. C'est tout ce +qu'ils pouvaient porter à eux deux; et encore à leur arrivée fallut-il +payer la rasade: ils étaient éreintés. Le Vaillant nous parle d'un nid +de Républicains dont il chargeait un chariot attelé de deux buffles. Mon +Chalicodome rivalise avec l'oiseau de l'Afrique australe: le couple de +buffles n'eût pas été de trop pour déménager en entier le nid des bords +de l'Aygues. + +Il s'agit maintenant d'installer mes tuiles. Je tiens à les avoir à +portée du regard, dans une situation qui me rende l'observation facile +et m'épargne les petites misères d'autrefois: ascensions continuelles à +l'échelle, longues stations sur un barreau de bois qui vous endolorit la +plante des pieds, coups de soleil contre un mur devenu brûlant. Il faut +d'ailleurs que mes hôtes se trouvent chez moi à peu près comme chez eux. +Il est de mon devoir de leur faire la vie douce, si je veux qu'ils +s'attachent au nouveau logis. J'ai précisément ce qui leur convient. + +Sous une terrasse s'ouvre un large porche dont les flancs sont visités +par le soleil tandis que le fond est à l'ombre. Il y a part pour tous: +l'ombre pour moi, le soleil pour mes pensionnaires. Chaque tuile est +armée d'un crochet en fort fil de fer et appendue contre la paroi, à la +hauteur des yeux. Une moitié de mes nids est à droite, l'autre moitié +est à gauche. Le coup d'oeil de l'ensemble est assez original. Qui entre +et pour la première fois voit mon étalage suppose d'abord des pièces de +salaison, d'épaisses tranches de quelque lard exotique dont je hâte la +dessiccation au soleil. L'erreur reconnue, on s'extasie devant ces +ruches de mon invention. La nouvelle s'en répand dans le village et plus +d'un en fait ses gorges chaudes. Je passe pour un apiculteur des +abeilles bâtardes. Qui sait ce que cela doit me rapporter! + +Avril n'est pas fini, que mes ruches sont en pleine activité. Au fort du +travail, l'essaim forme une petite nuée tourbillonnante, pleine de +murmures. Le porche est un passage fréquenté; il conduit à une pièce où +s'entreposent diverses provisions domestiques. Le personnel de la maison +d'abord me cherche noise pour avoir établi en notre intimité cette +dangereuse république. On n'ose aller aux provisions: il faudrait +traverser la nuée d'abeilles, et gare les coups d'aiguillon. Il me faut +démontrer péremptoirement que le danger est nul, que mon abeille est +très pacifique, incapable de dégainer tant qu'elle n'est pas saisie. +J'approche le visage de l'un des gâteaux de terre, jusqu'à presque le +toucher, lorsqu'il est tout noir de maçonnes en travail; je promène mes +doigts dans les rangs, je dépose quelques abeilles sur la main, je +stationne au plus épais du tourbillon, et jamais une piqûre. Leur +caractère paisible m'est connu de longue date. Je partageais autrefois +l'appréhension commune, j'hésitais à m'engager dans un essaim +d'Anthophores ou de Chalicodomes; aujourd'hui je suis bien revenu de ces +frayeurs. Ne tracassez pas la bête, et il ne lui arrivera pas une seule +fois de songer à mal. Tout au plus, quelqu'une, par curiosité plutôt que +par colère, viendra planer devant votre figure, vous regarder avec +obstination, mais avec le seul bourdonnement pour toute menace. +Laissez-la faire: son examen est pacifique. + +En quelques séances, tout mon personnel fut rassuré: petits et grands +allaient et revenaient sous le porche comme si de rien n'était. Mes +abeilles, loin de rester un sujet de crainte, devenaient un sujet de +distraction; chacun prenait plaisir à voir les progrès de leurs +industrieux travaux. Pour les étrangers, je me gardais bien de divulguer +le secret. Si quelqu'un, appelé pour affaires, passait devant le porche +au moment où je stationnais devant les gâteaux appendus, un court +colloque s'engageait, dans le genre de celui-ci: «Elles vous connaissent +donc, pour ne pas vous piquer?--Sans doute, elles me connaissent.--Et +moi?--Vous, c'est autre chose.» là l'on se tenait à respectueuse +distance. C'est ce que je désirais. + +Il est temps de songer aux expérimentations. Les Chalicodomes destinés +au voyage doivent être marqués d'un signe qui me les fasse reconnaître. +Une dissolution de gomme arabique, épaissie avec une poudre colorante, +tantôt rouge, tantôt bleue ou d'autre teinte, est la matière que +j'emploie pour marquer mes voyageurs. La diversité de coloration +m'empêche de confondre les sujets des divers essais. + +Lors de mes premières recherches, je marquais les abeilles sur les lieux +mêmes du lâcher. Pour cette opération, les insectes devaient être tenus +un à un entre les doigts, ce qui m'exposait à de fréquentes piqûres, +plus irritantes, en se répétant coup sur coup. Alors mes coups de pouce +n'étaient pas toujours assez ménagés, au grand dommage des voyageurs, +dont je pouvais ainsi fausser l'articulation des ailes et affaiblir +l'essor. Cette méthode méritait d'être améliorée, tant dans mon intérêt +que dans celui de l'insecte. Il fallait marquer l'hyménoptère, le +dépayser, le relâcher sans le saisir des doigts, sans le toucher une +seule fois. À ces délicatesses d'exécution, l'expérience ne pouvait que +gagner. Voici la méthode adoptée. + +Quand, le ventre plongé dans la cellule, elle brosse sa charge de +pollen, ou bien quand elle maçonne, l'abeille est fort préoccupée de son +travail. On peut alors aisément, sans l'effaroucher, lui marquer le +dessus du thorax avec une paille trempée dans la glu colorée. L'insecte +ne prend garde à ce léger attouchement. Il part; il revient chargé de +mortier ou de pollen. On laisse ces voyages se répéter jusqu'à ce que la +marque du thorax soit parfaitement sèche, ce qui ne tarde pas avec le +vif soleil nécessaire aux travaux. Il s'agit alors de prendre +l'hyménoptère et de l'emprisonner dans un cornet de papier, toujours +sans le toucher. Rien de plus facile. Une petite éprouvette de verre est +mise sur l'abeille, attentive à son oeuvre; l'insecte, en partant, s'y +engouffre, et de là passe dans le cornet, aussitôt clos et déposé dans +la boîte de fer-blanc qui servira au transport de l'ensemble. Au moment +de la mise en liberté, il suffira d'ouvrir ces cornets. Toute la +manoeuvre s'accomplit ainsi sans employer une seule fois l'inquiétante +pression des doigts. + +Autre question à résoudre avant de poursuivre. Quelle limite de temps +m'imposerai-je lorsqu'il faudra dénombrer les abeilles revenues au nid? +Je m'explique. La tache que j'ai faite au milieu du thorax par le léger +contact de ma paille engluée, n'est pas des plus durables, elle adhère +aux poils simplement. Du reste, elle ne serait pas plus tenace si +j'avais maintenu l'insecte entre les doigts. Or l'hyménoptère +fréquemment se brosse le dos, il s'époussette chaque fois qu'il sort des +galeries; d'ailleurs il expose sa toison à de continuels frottements +contre les parois de la cellule, où il faut entrer, d'où il faut sortir +pour chaque apport de miel. Un Chalicodome, si bien vêtu d'abord, +devient dépenaillé; sa fourrure est tondue, rasée par le travail, de +même que tombe en loques la blouse de l'ouvrier. + +Il y a plus. Pour passer la nuit et les journées de mauvais temps, le +Chalicodome des murailles se tient dans une des cellules de son dôme, où +il plonge, la tête en bas. Le Chalicodome des hangars, tant qu'il y a +des galeries libres, fait à peu près de même: il se réfugie dans ces +galeries, mais la tête à l'entrée. Une fois ces vieux domiciles utilisés +et la construction de nouvelles cellules commencée, une autre retraite +est choisie. Dans l'harmas, ai-je dit, sont des amas de pierres +destinées au mur d'enceinte. C'est là que mes Chalicodomes passent la +nuit. Dans l'interstice de deux pierres superposées et mal jointes, ils +se retirent par groupes nombreux, entassés pêle-mêle, les deux sexes à +la fois. Tel de ces groupes en comprend une paire de centaines. Le +dortoir le plus fréquent est une étroite rainure. Là chacun se blottit, +le plus avant possible, le dos dans la rainure. J'en vois de renversés, +le ventre en l'air, comme gens en sommeil. Si le mauvais temps survient, +si le ciel se voile de nuages, si la bise souffle, ils ne bougent de +leur asile. + +Toutes ces conditions réunies font que je ne peux compter sur une longue +permanence de la tache faite au thorax. De jour, les coups de brosse +répétés, les frictions contre les parois des galeries, assez promptement +l'effacent; de nuit, c'est pire encore, dans l'étroit dortoir où les +Chalicodomes se réfugient par centaines. Après une nuit passée dans +l'interstice de deux pierres, il est prudent de ne plus compter sur la +marque faite la veille. Donc le dénombrement des retours au nid doit se +faire tout de suite; le lendemain il serait trop tard. Ainsi, dans +l'impossibilité où je serais de reconnaître les sujets dont la tache a +disparu pendant la nuit, je relèverai uniquement les hyménoptères +revenus le jour même. + +Reste à s'occuper de la machine rotatoire. Ch. Darwin me conseille une +boîte ronde mise en mouvement au moyen d'un axe et d'une manivelle. Je +n'ai rien de pareil sous la main. Il sera plus simple et tout aussi +efficace d'employer le moyen du campagnard qui veut dérouter son chat en +le faisant tourner dans un sac. Mes insectes, isolés chacun dans un +cornet de papier, seront déposés dans une boîte de fer-blanc, les +cornets seront calés de façon à éviter les chocs pendant la rotation; +enfin la boîte sera fixée à un cordon, et je ferai tourner le tout à la +manière d'une fronde. Avec cette machine, rien de plus aisé que +d'obtenir telle rapidité que je voudrai, telle variété de mouvements +contraires que je jugerai propres à désorienter mes captifs. Je peux +faire tourner ma fronde dans un sens puis dans un autre, +alternativement; je peux en ralentir, en accélérer la vitesse; il m'est +loisible de lui faire décrire des courbes bouclées en 8 et entremêlées +de cercles; si je pirouette en même temps sur les talons, rien ne +m'empêche d'ajouter un degré de plus à cette complication en faisant +mouvoir ma fronde suivant tous les azimuts. C'est ainsi que j'opérerai. + +Le 2 mai 1880, je marque de blanc sur le thorax dix Chalicodomes occupés +à des travaux divers: les uns explorent les gâteaux de terre pour faire +choix d'un emplacement, d'autres maçonnent, d'autres approvisionnent. La +tache sèche, je les prends et les dispose comme il vient d'être dit. Ils +sont transportés d'abord à un demi-kilomètre dans une direction opposée +à celle que je me propose de suivre. Un sentier qui longe mon habitation +se prête à cette manoeuvre préparatoire; j'espère bien m'y trouver seul +au moment où je balancerai ma fronde. Une croix est au bout; je m'arrête +au pied de cette croix. Là, rotation de mes abeilles suivant toutes les +règles. Or, tandis que je fais décrire à la boîte des cercles inverses +et des courbes bouclées, tandis que je pirouette sur les talons pour +atteindre les divers azimuts, une bonne femme vient à passer, et me +regarde avec des yeux, oh! mais des yeux.... Au pied de la croix, et en +ce sot exercice! On en parla. C'était acte de nécromancie N'avais-je pas +déterré un mort, ces jours passés! Oui, j'avais visité une sépulture +préhistorique, j'en avais extrait de vénérables tibias aux fortes +arêtes, une vaisselle mortuaire et pour viatique du grand voyage +quelques épaules de cheval. J'avais fait cela et on le savait. +Maintenant, pour achever l'homme mal famé, on le trouve au pied d'une +croix, livré à de sataniques exercices. + +N'importe, et ce n'est pas petit courage de ma part, la rotation est +dûment accomplie devant ce témoin imprévu. Je reviens alors sur mes pas +et me dirige à l'ouest de Sérignan. Je prends les sentiers les plus +déserts, je coupe à travers champs pour éviter, si possible, nouvelle +rencontre. Il ne manquerait plus que d'être vu lorsque j'ouvrirai mes +cornets et lâcherai mes mouches. À mi-chemin, pour rendre mon expérience +plus décisive, je renouvelle la rotation, aussi compliquée que la +première. Je la renouvelle une troisième fois sur les lieux choisis +comme point de mise en liberté. + +C'est au fond d'une plaine caillouteuse, avec maigres rideaux +d'amandiers et de chênes verts çà et là. En marchant d'un bon pas, j'ai +mis trente minutes pour faire le trajet, en ligne droite. La distance +est donc de trois kilomètres environ. Le temps est beau, le ciel clair +avec un très léger souffle du nord. Je m'assieds à terre, en face du +midi, pour que les insectes aient libres la direction de leur nid et la +direction opposée. Je les lâche à deux heures un quart. Aussitôt le +cornet ouvert, les hyménoptères tournent pour la plupart à diverses +reprises autour de moi, puis prennent un vol fougueux dont la direction +est celle de Sérignan, autant que je peux en juger. L'observation est +difficultueuse, le départ ayant lieu brusquement lorsque l'insecte a +fait deux ou trois fois le tour de ma personne, bloc suspect qu'il +semble vouloir reconnaître avant de partir. Un quart d'heure après, ma +fille aînée, Antonia, qui se tient en observation auprès des nids, voit +arriver le premier voyageur. À mon retour, dans la soirée, deux autres +rentrent. Total, trois de revenus le jour même sur dix dépaysés. + +Le lendemain, je reprends l'expérience. Dix Chalicodomes sont marqués de +rouge, ce qui me permettra de les distinguer de ceux qui sont revenus la +veille et de ceux qui peuvent revenir encore avec la tache blanche +conservée. Mêmes précautions, mêmes rotations, mêmes lieux que la +première fois; seulement je ne fais pas de rotation en chemin, je me +borne à celle du départ et à celle de l'arrivée. Les insectes sont +lâchés à onze heures quinze minutes. J'ai préféré le matin comme +présentant plus d'animation dans les travaux de l'hyménoptère. L'un est +revu au nid par Antonia à onze heures vingt minutes. En supposant que ce +soit le premier lâché, il lui a suffi de cinq minutes pour faire le +trajet. Mais rien ne dit que ce ne soit un autre, et alors il lui a +fallu moins. C'est la plus grande vitesse qu'il m'ait été possible de +constater. À midi je suis de retour, et j'en prends en peu de temps +trois autres. Je n'en vois plus dans le reste de la soirée. Total, +quatre de revenus sur dix. + +Le 4 mai, temps très clair, calme et chaud, favorable à mes expériences. +Je prends cinquante Chalicodomes marqués de bleu. La distance à +parcourir est toujours la même. Première rotation après avoir transporté +mes insectes à quelques centaines de pas en sens inverse de la direction +finale; en outre, trois rotations en chemin; une cinquième rotation au +point de mise en liberté. S'ils ne sont pas désorientés cette fois, ce +ne sera pas ma faute d'avoir tourné et retourné. À neuf heures et vingt +minutes, je commence d'ouvrir mes cornets. L'heure est un peu matinale, +aussi mes hyménoptères, rendus à la liberté, restent un moment indécis, +paresseux; mais après un court bain de soleil sur une pierre où je les +dépose, ils prennent leur essor. Je suis assis à terre, faisant face au +midi. À ma gauche est Sérignan, à ma droite Piolenc. Lorsque la rapidité +du vol me laisse reconnaître la direction suivie, je vois mes libérés +disparaître à ma gauche. Quelques-uns, mais rares, vont au midi; deux ou +trois vont à l'est ou à ma droite. Je ne parle pas du nord, pour lequel +je fais écran. En somme, la grande majorité prend la gauche, +c'est-à-dire la direction du nid. La mise en liberté se termine à neuf +heures quarante minutes. L'un des cinquante voyageurs se trouve démarqué +dans le cornet de papier. Je le défalque du total, réduit ainsi à +quarante-neuf. + +D'après Antonia, surveillant le retour, les premiers arrivés ont paru à +neuf heures trente-cinq minutes, soit quinze minutes après le +commencement du lâcher. À midi, il y en a onze d'arrivés; et à quatre +heures du soir, dix-sept. Là se termine le recensement. Total dix-sept +sur quarante-neuf. + +Une quatrième expérience est résolue le 14 mai. Le temps est magnifique, +avec un léger souffle du nord. Je prends vingt Chalicodomes marqués de +rose, à huit heures du matin. Rotation au départ après recul préalable +en sens inverse de la direction à suivre, deux rotations en chemin, une +quatrième à l'arrivée. Tous ceux dont je peux suivre l'essor se dirigent +à ma gauche, c'est-à-dire vers Sérignan. J'avais pris cependant mes +précautions pour laisser indifférent le choix entre les deux directions +opposées, j'avais fait en particulier éloigner mon chien qui se trouvait +à ma droite. Aujourd'hui les hyménoptères ne tournent pas autour de moi; +quelques-uns s'envolent directement; les autres, en plus grand nombre, +étourdis peut-être par le tangage du transport et le roulis des coups de +fronde, prennent pied à quelques mètres de distance, semblent attendre +d'être un peu revenus à eux, puis s'envolent vers la gauche. Cet élan +général a été reconnu toutes les fois que l'observation était possible. +J'étais de retour à neuf heures quarante-cinq minutes. Deux abeilles à +tache rose sont présentes, dont l'une maçonne, la pelote de mortier +entre les mandibules. À une heure de l'après-midi, il y en avait sept +d'arrivées; je n'en ai pas vu d'autres dans le reste de la journée. +Total, sept sur vingt. + +Tenons-nous-en là; l'expérience est suffisamment répétée, mais elle ne +conclut pas comme l'espérait Charles Darwin, comme je l'espérais aussi, +surtout après ce qu'on m'avait raconté sur le chat. En vain, suivant la +recommandation faite, je transporte d'abord mes insectes en sens inverse +du point où je dois les lâcher; en vain, lorsque je vais revenir sur mes +pas, je fais tourner ma fronde avec toute la complication rotatoire que +je peux imaginer; en vain, croyant augmenter les difficultés, je répète +la rotation jusqu'à cinq fois, au départ, en chemin, à l'arrivée: rien +n'y fait: les Chalicodomes reviennent, et la proportion des retours dans +la même journée oscille entre 30 et 40 pour 100. Il m'en coûte +d'abandonner une idée suggérée par un tel maître et caressée d'autant +plus volontiers que je la croyais apte à donner une solution définitive. +Les faits sont là, plus éloquents que tous les ingénieux aperçus, et le +problème reste tout aussi ténébreux que jamais. + +L'année suivante, 1881, je repris l'expérimentation, mais dans un autre +sens. Jusqu'ici j'avais opéré en plaine. Pour revenir au nid, mes +dépaysés n'avaient à franchir que de faibles obstacles, les haies et les +bouquets d'arbres des cultures. Je me propose aujourd'hui d'ajouter aux +difficultés de la distance les difficultés des lieux à parcourir. +Laissant de côté toute rotation, tout recul, choses reconnues inutiles, +je songe à lâcher mes Chalicodomes au plus épais des bois de Sérignan. +Comment sortiront-ils de ce labyrinthe où, dans les premiers temps, +j'avais besoin d'une boussole pour me retrouver? De plus, j'aurai avec +moi un aide, une paire d'yeux plus jeunes que les miens et plus aptes à +suivre le premier essor de mes insectes. Cet élan du début, dans la +direction du nid, s'est reproduit déjà bien souvent et commence à me +préoccuper plus que le retour lui-même. Un élève en pharmacie, pour +quelques jours chez ses parents, sera mon collaborateur oculaire. Avec +lui, je suis à mon aise; la science ne lui est pas étrangère. + +Le 16 mai a lieu l'expédition dans les bois. Le temps est chaud, avec +tournure d'orage qui couve. Vent du midi sensible, mais insuffisant pour +contrarier mes voyageurs. Quarante Chalicodomes sont capturés. Pour +abréger les préparatifs, à cause de la distance, je ne les marque pas +sur les gâteaux; je les marquerai sur les lieux du départ, au moment de +les lâcher. C'est l'ancienne méthode, fertile en piqûres; mais je la +préfère aujourd'hui pour gagner du temps. Je mets une heure pour me +rendre sur les lieux. La distance, déduction faite des sinuosités, est +ainsi d'environ quatre kilomètres. + +L'emplacement choisi doit me laisser reconnaître la direction du premier +essor. J'adopte un point dénudé au milieu des taillis. Tout autour, +vaste nappe de bois épais, qui ferme de tous côtés l'horizon; au sud, du +côté des nids, un rideau de collines d'une centaine de mètres +d'élévation au-dessus du point où je suis. Le vent est faible, mais il +souffle en sens inverse du trajet que doivent faire mes insectes pour +rentrer chez eux. Je tourne le dos à Sérignan, de manière qu'en +s'échappant de mes doigts les abeilles, pour revenir au nid, auront à +fuir latéralement, à ma gauche et à ma droite; je marque les +Chalicodomes et les lâche un à un. L'opération commence à dix heures +vingt minutes. + +Une moitié des abeilles se montre assez paresseuse, volette un peu, se +laisse aller à terre, semble reprendre ses esprits, puis part. L'autre +moitié a les allures plus décidées. Bien que les insectes aient à lutter +contre le faible vent du midi qui souffle, ils prennent, à leur premier +essor, la direction du nid. Tous vont au sud après avoir décrit quelques +cercles, quelques crochets autour de nous. Il n'y a pas d'exception pour +aucun de ceux dont il nous est possible de suivre le départ. Le fait est +constaté par moi et mon collègue avec pleine évidence. Mes Chalicodomes +mettent le cap au sud comme si quelque boussole leur indiquait le rumb +du vent. + +À midi, je suis de retour. Aucun des dépaysés n'est au nid, mais +quelques minutes après, j'en prends deux. À deux heures, leur nombre est +de neuf. Mais voici que le ciel s'obscurcit; le vent souffle assez fort +et l'orage menace. Il n'y a plus à compter sur d'autres arrivants. Total +9 sur 40 ou 22 pour 100. + +La proportion est plus faible que les précédentes, variant de 30 à 40 p. +100. Faut-il mettre ce résultat sur le compte des difficultés à vaincre? +Les Chalicodomes se seraient-ils égarés dans le dédale de la forêt? Il +est prudent de ne pas se prononcer: d'autres causes sont intervenues qui +peuvent avoir diminué le nombre des retours. J'ai marqué les insectes +sur les lieux, je les ai maniés, et je n'affirmerais pas que tous soient +sortis bien dispos de mes doigts irrités par les piqûres. Et puis, le +ciel s'est fait nuageux, l'orage est imminent. En ce mois de mai, si +variable, si capricieux dans la région, on ne peut guère compter sur une +journée continue de beau temps. À une matinée superbe rapidement succède +une après-midi troublée; mes expériences sur les Chalicodomes plusieurs +fois se sont ressenties de ces variations. Tout bien pesé, j'inclinerais +à croire que le retour à travers la montagne et la forêt s'effectue +aussi bien qu'à travers la plaine et les champs de blé. + +Une dernière ressource me reste pour essayer de désorienter mes +hyménoptères. Je les transporterai d'abord à une grande distance: puis +décrivant un ample crochet, je reviendrai par une autre voie et je +lâcherai mes prisonniers lorsque je me serai suffisamment rapproché du +village, à trois kilomètres environ. Une voiture est ici nécessaire. Mon +collaborateur dans les bois m'offre sa carriole. Avec quinze +Chalicodomes, nous partons tous les deux sur la route d'Orange, jusqu'au +voisinage du viaduc. Là se présente à droite le rectiligne ruban de +l'antique voie romaine, la voie Domitia. Nous la suivons, remontant au +nord vers les montagnes d'Uchaux, le pays classique des superbes +fossiles turoniens. Puis on fait retour vers Sérignan par la route de +Piolenc. La halte a lieu à la hauteur de la campagne de Font-Claire, +dont la distance au village est de deux kilomètres et demi. Sur la carte +de l'état-major, le lecteur suivra facilement mon itinéraire, et il +verra que le crochet décrit mesure bien près de neuf kilomètres. + +En même temps, Favier venait me rejoindre à Font-Claire, par la route +directe, celle de Piolenc. Il portait avec lui quinze Chalicodomes +destinés à servir de terme de comparaison avec les miens. Me voilà donc +en possession de deux séries d'insectes. Quinze, marqués de rose, ont +fait le crochet de neuf kilomètres; quinze, marqués de bleu, sont venus +par à voie directe, la voie la plus courte pour le retour au nid. Le +temps est chaud, très clair et bien calme; je ne peux mieux désirer pour +le succès de l'expérience. La mise en liberté a lieu vers midi. + +À cinq heures du soir, le nombre des arrivées est de 7 pour les +Chalicodomes roses, ceux que j'ai cru désorienter par un long circuit en +voiture; il est de 6 pour les Chalicodomes bleus, ceux qui sont venus en +ligne directe à Font-Claire. Les deux proportions, 46 et 40 pour 100, se +balancent presque; et le léger excès pour les insectes qui ont fait le +circuit est évidemment un résultat accidentel dont il n'y a pas lieu de +tenir compte. Le crochet décrit ne peut avoir favorisé le retour; mais +il est certain aussi qu'il ne l'a pas contrarié. + +La démonstration est suffisante. Ni les mouvements enchevêtrés d'une +rotation comme je l'ai décrite; ni l'obstacle de collines à franchir et +de bois à traverser; ni les embûches d'une voie qui s'avance, rétrograde +et revient par un ample circuit, ne peuvent troubler les Chalicodomes +dépaysés et les empêcher de revenir au nid. J'avais fait part à Ch. +Darwin de mes premiers résultats négatifs, ceux de la rotation. +S'attendant à un succès, il fut très surpris de l'échec. Ses pigeons, +s'il avait eu le loisir de les expérimenter, se seraient comportés comme +mes hyménoptères; la rotation préalable ne les aurait pas troublés. Le +problème exigeait une autre méthode, et voici ce qui me fut proposé: + +«_To place the insect within an induction coil, so as to disturb any +magnetic or diamagnetic sensibility which it seems just possible that +they may possess._» + +Assimiler un animal à une aiguille aimantée et le soumettre à un courant +d'induction pour troubler son magnétisme ou son diamagnétisme, me parut, +je ne le cacherai pas, une idée singulière, digne d'une imagination aux +abois. J'ai médiocre confiance dans notre physique lorsqu'elle prétend +expliquer la vie; cependant ma déférence pour l'illustre maître m'aurait +fait recourir aux bobines d'induction si j'avais eu les appareils +convenables. Mais, dans mon village, nulle ressource savante; si je veux +une étincelle électrique, j'en suis réduit à frotter une feuille de +papier sur les genoux. Mon cabinet de physique est riche d'un aimant, et +voilà tout. Cette pénurie connue, une autre méthode me fut soumise, plus +simple que la première, et d'un résultat plus sûr, d'après Darwin +lui-même: + +«To make a very thin needle into a magnet: then breaking it into very +short pieces, which would still be magnetic, and fastening one of these +pieces with some cement on the thorax to the insects to be experimented +on. I believe that such a little magnet, from its close proximity to the +nervous system of the insect, would affect it more than would the +terrestrial currents.» + +L'idée persiste de faire de l'animal une sorte de barreau aimanté. Les +courants terrestres le guident dans son retour au nid. C'est une +boussole vivante qui, soustraite à l'action de la terre par le voisinage +d'un aimant, ne pourra plus s'orienter. Avec un petit aimant fixé sur le +thorax, parallèlement au système nerveux, et de plus grande influence +que le magnétisme terrestre à cause de sa proximité, l'insecte perdra sa +faculté de direction. En écrivant ces lignes, je m'abrite sous l'immense +renom du savant instigateur de l'idée. Venant d'un humble, comme je le +suis, cela ne paraîtrait pas sérieux. L'obscurité ne peut avoir de ces +audaces théoriques. + +L'expérience semble facile; elle ne dépasse pas mes moyens d'action. +Essayons-la. Par la friction avec mon barreau aimanté, je convertis en +aimant une très fine aiguille, dont je garde seulement la partie la plus +déliée, la pointe, sur une longueur de 5 à 6 millimètres. Ce fragment +est un aimant complet: il attire, il repousse une autre aiguille +aimantée et suspendue à un fil. Le moyen de le fixer sur le thorax de +l'insecte est un peu embarrassant. Mon aide en ce moment, l'élève en +pharmacie, met à contribution tous les agglutinatifs de son officine. Le +meilleur est une sorte de sparadrap qu'il prépare exprès avec un tissu +très fin. Il présente l'avantage de pouvoir ère ramolli au fourneau de +la pipe allumée quand viendra le moment d'opérer dans la campagne. + +Je découpe dans ce sparadrap un petit carré proportionné au thorax de +l'insecte, et j'engage la pointe aimantée dans quelques fils du tissu. +Il suffit maintenant de ramollir un peu la glu et d'appliquer aussitôt +l'objet sur le dos du Chalicodome, le tronçon d'aiguille étant dirigé +suivant la longueur de l'insecte. D'autres appareils semblables sont +préparés et leurs pôles reconnus, afin qu'il me soit loisible de diriger +le pôle austral pour les uns vers la tête de l'animal, pour les autres +vers l'extrémité opposée. + +Avec mon aide, une répétition de la manoeuvre est d'abord entreprise il +convient de se faire un peu la main avant de tenter l'expérience au +loin. D'ailleurs je tiens à reconnaître comment se comportera l'insecte +sous le harnais magnétique. Je prends un Chalicodome travaillant à une +cellule que je marque, et je le transporte dans mon cabinet, situé dans +une autre aile de l'habitation. La machine aimantée est fixée sur le +thorax, et l'insecte lâché. Aussitôt libre, l'hyménoptère se laisse +choir et se roule, comme affolé, sur le parquet de l'appartement. Il +reprend l'essor, se laisse retomber, tournoie sur les flancs, sur le +dos, se heurte aux obstacles, bruit et se démène en des mouvements +désespérés; enfin, par la fenêtre ouverte, il fuit d'un élan impétueux. + +Qu'est ceci? L'aimant paraît agir d'une étrange façon sur le système +nerveux de l'expérimenté! Quel désordre! quel affolement! En perdant la +tramontane sous l'influence de mes artifices, l'insecte était comme +ahuri. Allons au nid, voir ce qui se passe. L'attente n'est pas longue: +mon insecte revient, mais débarrassé de son attirail magnétique. Je le +reconnais aux traces de glu que portent encore les poils du thorax. Il +revient à sa cellule et reprend ses travaux. + +Soupçonneux quand j'interroge l'inconnu, peu enclin à conclure avant +d'avoir pesé le pour et le contre, je sens le doute me gagner au sujet +de ce que je viens de voir. Est-ce bien l'influence magnétique qui vient +de troubler si étrangement mon hyménoptère? Lorsqu'il se démenait à +outrance, s'escrimant des pattes et des ailes sur le parquet, lorsqu'il +s'est enfui effaré, l'insecte subissait-il la domination de l'aimant +fixé sur le thorax? Mon engin aurait-il contrarié en son système nerveux +l'influence directrice des courants terrestres? Ou bien son affolement +était-il le simple résultat d'un harnais insolite? C'est à voir, et à +l'instant. + +Un autre appareil est fabriqué, mais muni d'un court fétu de paille à la +place de l'aimant. L'insecte qui le porte sur le dos se roule à terre, +tournoie, s'agite en désordre comme le premier, jusqu'à ce que la +machine gênante soit détachée, emportant avec elle une partie de la +toison du thorax. La paille produit les mêmes effets que l'aimant, +c'est-à-dire que le magnétisme est hors de cause dans ce qui vient de se +passer. Mon engin, dans les deux cas, est attirail incommode dont +l'insecte cherche aussitôt à se débarrasser par tous les moyens à lui +possibles. Attendre de lui des actes normaux tant qu'il portera sur le +thorax un appareil, aimanté ou non, c'est vouloir étudier les moeurs +régulières d'un chien qu'on aurait affolé en lui suspendant un vieux +poêlon au bout de la queue. L'expérience de l'aimant est impraticable. +Que donnerait-elle si l'animal s'y prêtait? À mon avis, elle ne +donnerait rien. Pour le retour au nid, un aimant n'aurait pas plus +d'influence qu'un bout de paille. + + + + +VIII + +HISTOIRE DE MES CHATS + + +Si la rotation est sans effet aucun pour désorienter l'insecte, quelle +influence peut-elle avoir sur le chat? La méthode de l'animal balancé +dans un sac pour empêcher le retour est-elle digne de confiance? Je l'ai +cru d'abord, tant elle s'accordait avec l'idée émise par l'illustre +maître, idée si pleine d'espérances. Maintenant, ma foi s'ébranle, +l'insecte me fait douter du chat. Si le premier revient après avoir +tourné, pourquoi le second ne reviendrait-il pas? Me voici donc engagé +dans de nouvelles recherches. + +Et d'abord jusqu'à quel point le chat mérite-t-il le renom de savoir +revenir au logis aimé, aux lieux de ses ébats amoureux, sur les toits et +dans les greniers? On raconte sur son instinct les faits les plus +curieux, les livres d'histoire naturelle enfantine regorgent de hauts +faits qui font le plus grand honneur à ses talents de pèlerin. Je tiens +ces récits en médiocre estime; ils viennent d'observateurs improvisés, +sans critique, portés à l'exagération. Il n'est pas donné au premier +venu de parler correctement de la bête. Lorsque quelqu'un qui n'est pas +du métier me dit de l'animal: c'est noir, je commence par m'informer si +par hasard ce ne serait pas blanc; et bien des fois le fait se trouve +dans la proposition renversée. On me célèbre le chat comme expert en +voyages. C'est bien: regardons-le comme un inepte voyageur. J'en serais +là, si je n'avais que le témoignage des livres et des gens non habitués +aux scrupules de l'examen scientifique. Heureusement j'ai connaissance +de quelques faits qui ne laissent aucune prise à mon scepticisme. Le +chat mérite réellement sa réputation de perspicace pèlerin. Racontons +ces faits. + +Un jour, c'était à Avignon, parut sur la muraille du jardin un misérable +chat, le poil en désordre, les flancs creux, le dos dentelé par la +maigreur. Il miaulait de famine. Mes enfants, très jeunes alors, eurent +pitié de sa misère. Du pain trempé dans du lait lui fut présenté au bout +d'un roseau. Il accepta. Les bouchées se succédèrent si bien que, repu, +il partit malgré tous les «Minet! Minet!» de ses compatissants amis. La +faim revint et l'affamé reparut au réfectoire de la muraille. Même +service de pain trempé dans du lait, mêmes douces paroles; il se laissa +tenter. Il descendit. On put lui toucher le dos. Mon Dieu! qu'il était +maigre! + +Ce fut la grande question du jour. On en parlait à table; on +apprivoiserait le vagabond, on le garderait, on lui ferait une couchette +de foin. C'était bien une belle affaire! Je vois encore, je verrai +toujours le conseil d'étourdis délibérant sur le sort du chat. Ils +firent tant que la sauvage bête resta. Bientôt ce fut un superbe matou. +Sa grosse tête ronde, ses jambes musculeuses, son pelage roux avec +taches plus foncées, rappelaient un petit jaguar. On le nomma Jaunet à +cause de sa couleur fauve. Une compagne lui advint plus tard, racolée +dans des circonstances à peu près pareilles. Telle est l'origine de ma +série de Jaunets, que je conserve, depuis tantôt une vingtaine d'années, +à travers les vicissitudes de mes déménagements. + +Le premier de ces déménagements eut lieu en 1870. Quelque peu avant, un +ministre qui a laissé de si profonds souvenirs dans l'Université, +l'excellent M. Victor Duruy, avait institué des cours pour +l'enseignement secondaire des filles. Ainsi débutait, dans la mesure du +possible à cette époque, la grande question qui s'agite aujourd'hui. +Bien volontiers je prêtai mon humble concours à cette oeuvre de lumière. +Je fus chargé de l'enseignement des sciences physiques et naturelles. +J'avais la foi et ne plaignais pas la peine; aussi rarement me suis-je +trouvé devant un auditoire plus attentif, mieux captivé. Les jours de +leçon, c'était fête, les jours de botanique surtout, alors que la table +disparaissait sous les richesses des serres voisines. + +C'en était trop. Et voyez, en effet, combien noir était mon crime: +j'enseignais à ces jeunes personnes ce que sont l'air et l'eau, d'où +proviennent l'éclair, le tonnerre, la foudre; par quel artifice la +pensée se transmet à travers les continents et les mers au moyen d'un +fil de métal; pourquoi le foyer brûle et pourquoi nous respirons; +comment germe une graine et comment s'épanouit une fleur, toutes choses +éminemment abominables aux yeux de certains, dont la flasque paupière +cligne devant le jour. + +Il fallait au plus vite éteindre la petite lampe, il fallait se +débarrasser de l'importun qui s'efforçait de la maintenir allumée. +Sournoisement on machine le coup avec mes propriétaires, vieilles +filles, qui voyaient l'abomination de la désolation dans ces nouveautés +de l'enseignement. Je n'avais pas avec elles d'engagement écrit, propre +à me protéger. L'huissier parut avec du papier timbré. Sa prose me +disait que j'avais à déménager dans les quatre semaines; sinon, la loi +mettrait mes meubles sur le pavé. Il fallut à la hâte se pourvoir d'un +logis. Le hasard de la première demeure trouvée me conduisit à Orange. +Ainsi s'est accompli mon exode d'Avignon. + +Le déménagement des chats ne fut pas sans nous donner des soucis. Nous y +tenions tous et nous nous serions fait un crime d'abandonner à la +misère, et sans doute à de stupides méchancetés, ces pauvres bêtes si +souvent caressées. Les jeunes et les chattes voyageront sans encombre: +cela se met dans un panier, cela se tient tranquille en route; mais pour +les vieux matous, la difficulté n'est pas petite. J'en avais deux: le +chef de lignée, le patriarche, et un de ses descendants, tout aussi fort +que lui. Nous prendrons l'aïeul, s'il veut bien s'y prêter, nous +laisserons le petit-fils en lui faisant un sort. + +Un de mes amis, M. le docteur Loriol, se chargea de l'abandonné. À la +tombée de la nuit, la bête lui fut portée dans une corbeille close. À +peine étions-nous à table pour le repas du soir, causant de l'heureuse +chance échue à notre matou, que nous voyons bondir par la fenêtre une +masse ruisselant d'eau. Ce paquet informe vint se frotter à nos jambes +en ronronnant de bonheur. + +C'était le chat. Le lendemain je sus son histoire. + +Amené chez M. Loriol, on l'enferma dans une chambre. Dès qu'il se vit +prisonnier dans une pièce inconnue, le voilà qui bondit furieux sur les +meubles, aux carreaux de vitre, parmi les décors de la cheminée, +menaçant de tout saccager. Mme Loriol eut frayeur du petit affolé: elle +se hâta d'ouvrir la fenêtre et l'animal bondit dans la rue, au milieu +des passants. Quelques minutes après, il avait retrouvé sa maison. Et ce +n'était pas chose aisée: il fallait traverser la ville dans une grande +partie de sa largeur, il fallait parcourir un long dédale de rues +populeuses, au milieu de mille périls, parmi lesquels les gamins d'abord +et puis les chiens; il fallait enfin, obstacle peut-être encore plus +sérieux, franchir un cours d'eau, la Sorgue, qui passe à l'intérieur +d'Avignon. Des ponts se présentaient, nombreux même, mais l'animal, +tirant au plus court, ne les avait pas suivis et bravement s'était jeté +à l'eau comme le témoignait sa fourrure ruisselante. J'eus pitié du +matou, si fidèle au logis. Il fut convenu que tout le possible serait +fait pour l'amener avec nous. Nous n'eûmes pas ce tracas: à quelques +jours de là, il fut trouvé raide sous un arbuste du jardin. La vaillante +bête avait été victime de quelque stupide méchanceté. On me l'avait +empoisonné. Qui? Probablement pas mes amis. + +Restait le vieux. Il n'était pas là quand nous partîmes; il courait +aventures dans les greniers du voisinage. Dix francs d'étrennes furent +promis au voiturier s'il m'amenait le chat à Orange, avec l'un des +chargements qu'il avait encore à faire. À son dernier voyage, en effet, +il l'amena dans le caisson de la voiture. Quand on ouvrit sa prison +roulante, où il était enfermé depuis la veille, j'eus de la peine à +reconnaître mon vieux matou. Il sortit de là un animal redoutable, au +poil hérissé, aux yeux injectés de sang, aux lèvres blanchies de bave, +griffant et soufflant. Je le crus enragé, et quelque temps le surveillai +de près. Je me trompais: c'était l'effarement de l'animal dépaysé. +Avait-il eu de graves affaires avec le voiturier au moment d'être saisi? +avait-il souffert en voyage? L'histoire là-dessus reste muette. Ce que +je sais bien, c'est que l'animal semblait perverti: plus de ronrons +amicaux, plus de frictions contre nos jambes; mais un regard assauvagi, +une sombre tristesse. Les bons traitements ne purent l'adoucir. Il +traîna ses misères d'un recoin à l'autre encore quelques semaines, puis +un matin je le trouvai trépassé dans les cendres du foyer. Le chagrin +l'avait tué, la vieillesse aidant. Serait-il revenu à Avignon s'il en +avait eu la force? Je n'oserais l'affirmer. Je trouve du moins très +remarquable qu'un animal se laisse mourir de nostalgie parce que les +infirmités de l'âge l'empêchent de retourner au pays. + +Ce que le patriarche n'a pu tenter, un autre va le faire, avec une +distance bien moindre, il est vrai. Un nouveau déménagement est résolu +pour trouver à la fin des fins la tranquillité nécessaire à mes travaux. +Cette fois-ci ce sera le dernier, je l'espère bien. Je quitte Orange +pour Sérignan. + +La famille des Jaunets s'est renouvelée: les anciens ne sont plus, de +nouveaux sont venus, parmi lesquels un matou adulte, digne en tous +points de ses ancêtres. Lui seul donnera des difficultés: les autres, +jeunes et chattes, déménageront sans tracas. On les met dans des +paniers. Le matou à lui seul occupe le sien, sinon la paix serait +compromise. Le voyage se fait en voiture, en compagnie de ma famille. +Rien de saillant jusqu'à l'arrivée. Extraites de leurs paniers, les +chattes visitent le nouveau domicile, elles explorent une à une les +pièces; de leur nez rose, elles reconnaissent les meubles: ce sont bien +leurs chaises, leurs tables, leurs fauteuils, mais les lieux ne sont pas +les mêmes. Il y a de petits miaulements étonnés, des regards +interrogateurs. Quelques caresses et un peu de pâtée calment toute +appréhension; et du jour au lendemain, les chattes sont acclimatées. + +Avec le matou, c'est une autre affaire. On le loge dans les greniers, où +il trouvera ampleur d'espace pour ses ébats; on lui tient compagnie pour +adoucir les ennuis de la captivité; on lui monte double part d'assiettes +à lécher; de temps en temps, on le met en rapport avec quelques-uns des +siens pour lui apprendre qu'il n'est pas seul dans la maison; on a pour +lui mille petits soins dans l'espoir de lui faire oublier Orange. Il +paraît l'oublier en effet: le voilà doux sous la main qui le flatte, il +accourt à l'appel, il ronronne, il fait le beau. C'est bien: une semaine +de réclusion et de doux traitements ont banni toute idée de retour. +Donnons-lui la liberté. Il descend à la cuisine, il stationne comme les +autres autour de la table, il sort dans le jardin, sous la surveillance +d'Aglaé qui ne le perd pas des yeux, il visite les alentours de l'air le +plus innocent. Il rentre. Victoire! le chat ne s'en ira pas. + +Le lendemain: «Minet! Minet!...» pas de Minet. On cherche, on appelle. +Rien.--Ah! le tartufe, le tartufe! Comme il nous a trompés! Il est +parti, il est à Orange. Autour de moi, personne n'ose croire à cet +audacieux pèlerinage. J'affirme que le déserteur est en ce moment à +Orange, miaulant devant la maison fermée. + +Aglaé et Claire partirent. Elles trouvèrent le chat comme je l'avais +dit, et le ramenèrent dans une corbeille. Il avait le ventre et les +pattes crottés de terre rouge; cependant le temps était sec, il n'y +avait pas de boue. L'animal s'était donc mouillé en traversant le +torrent de l'Aygues, et l'humidité de la fourrure avait retenu la +poussière rouge des champs traversés. La distance en ligne droite de +Sérignan à Orange est de sept kilomètres. Deux ponts se trouvent sur +l'Aygues, l'un en amont, l'autre en aval de cette ligne droite, à une +distance assez grande. Le chat n'a pris ni l'un ni l'autre: son instinct +lui indique la ligne la plus courte, et il a suivi cette ligne comme +l'indique son ventre crotté de rouge. Il a traversé le torrent en mai, à +une époque où les eaux sont abondantes; il a surmonté ses répugnances +aquatiques pour revenir au logis aimé. Le matou d'Avignon en avait fait +autant en traversant la Sorgue. + +Le déserteur est réintégré dans le grenier de Sérignan. Il y séjourne +quinze jours, et finalement on le lâche. Vingt-quatre heures ne +s'étaient pas écoulées qu'il était de retour à Orange. Il fallut +l'abandonner à son malheureux sort. Un voisin de mon ancienne demeure, +en pleine campagne, m'a raconté l'avoir vu un jour se dérober derrière +une haie avec un lapin aux dents. N'ayant plus de pâtée, lui, habitué à +toutes les douceurs de la vie féline, il s'est fait braconnier, +exploitant les basses-cours dans le voisinage de la maison déserte. Je +n'ai plus eu de ses nouvelles. Il a mal fini sans doute: devenu +maraudeur, il a dû finir en maraudeur. + +La preuve est faite: à deux reprises, j'ai vu. Les chats adultes savent +retrouver le logis malgré la distance et le complet inconnu des lieux à +parcourir. Ils ont, à leur manière, l'instinct de mes Chalicodomes. Un +second point reste à mettre en lumière, celui de la rotation dans le +sac. Sont-ils désorientés par cette manoeuvre, ne le sont-ils pas? Je +méditais des expériences lorsque des informations plus précises sont +venues m'en démontrer l'inutilité. Le premier qui me fit connaître la +méthode du sac tournant parlait d'après le récit d'un autre, qui +répétait le récit d'un troisième, récit fait sur le témoignage d'un +quatrième, etc. Nul n'avait pratiqué, nul n'avait vu. C'est une +tradition dans les campagnes. Tous préconisent le moyen comme +infaillible sans l'avoir, pour la plupart, essayé. Et la raison qu'ils +donnent du succès est pour eux concluante. Si, disent-ils, ayant les +yeux bandés, nous tournons quelque peu, nous ne savons plus nous +reconnaître. Ainsi du chat transporté dans l'obscurité du sac qui +tourne. Ils concluent de l'homme à la bête, comme d'autres concluent de +la bête à l'homme, méthode vicieuse de part et d'autre s'il y a là +réellement deux mondes psychiques distincts. + +Pour qu'une telle croyance soit si bien ancrée dans l'esprit du paysan, +il faut que des faits soient venus de temps en temps la corroborer. Mais +dans les cas de succès, il est à croire que les chats dépaysés étaient +des animaux jeunes, non émancipés encore. Avec ces néophytes, un peu de +lait suffit pour chasser les chagrins de l'exil. Ils ne reviennent pas +au logis, qu'ils aient tourné ou non dans un sac. Par surcroît de +précaution, on se sera avisé de les soumettre à la pratique rotatoire; +et cette pratique a fait ainsi ses preuves au moyen de succès qui lui +étaient étrangers. Ce qu'il fallait dépayser pour juger la méthode, +c'était le chat adulte, le vrai matou. + +Sur ce point, j'ai fini par trouver les témoignages que je désirais. Des +personnes dignes de foi, d'esprit réfléchi, aptes à démêler les choses, +m'ont raconté avoir essayé la méthode du sac tournant pour empêcher les +chats de revenir à la maison. Personne n'y a réussi lorsque la bête +était adulte. Transporté à une grande distance, dans un autre logis, +après rotation consciencieuse, l'animal revenait toujours. J'ai en +mémoire surtout un ravageur des poissons rouges d'un bassin, qui, +dépaysé de Sérignan à Piolenc suivant la méthode sacramentelle, revint à +ses poissons; qui, transporté dans la montagne et abandonné au fond des +bois, revint encore. Le sac et la rotation restant sans effet, il fallut +abattre le mécréant. J'ai recensé un nombre suffisant d'exemples +analogues, tous dans de bonnes conditions. Leur témoignage est unanime: +la rotation n'empêche nullement le chat adulte de revenir. La croyance +populaire, qui m'avait d'abord tant séduit, est un préjugé de campagne, +basé sur des faits mal observés. Il faut donc renoncer à l'idée de +Darwin pour expliquer le retour aussi bien du chat que du chalicodome. + + + + +IX + +LES FOURMIS ROUSSES + + +Le pigeon transporté à des cents lieues de distance sait retrouver son +colombier; l'hirondelle, revenant de ses quartiers d'hiver en Afrique, +traverse la mer et reprend possession du vieux nid. Quel est leur guide +en de si longs voyages? Serait-ce la vue? Un observateur de beaucoup +d'esprit, dépassé par d'autres dans la connaissance de l'animal +collectionné en vitrines, mais des plus experts dans la connaissance de +l'animal en liberté, Toussenel, l'admirable auteur de l'Esprit des +bêtes, donne pour guides au pigeon voyageur la vue et la météorologie. +«L'oiseau de France, dit-il, sait par expérience que le froid vient du +nord, le chaud du midi, le sec de l'est, l'humide de l'ouest. C'en est +assez de connaissances météorologiques pour lui donner les points +cardinaux et diriger son vol. Le pigeon transporté de Bruxelles à +Toulouse dans un panier couvert n'a certes pas la possibilité de relever +de l'oeil la carte géographique du parcours; mais il n'est au pouvoir de +personne de l'empêcher de sentir, aux chaudes impressions de +l'atmosphère, qu'il suit la route du midi. Rendu à la liberté à +Toulouse, il sait déjà que la direction à suivre pour regagner son +colombier est la direction du nord. Donc, il pique droit dans cette +direction, et ne s'arrête que vers les parages du ciel dont la +température moyenne est celle de la zone qu'il habite. S'il ne trouve +pas d'emblée son domicile, c'est qu'il a trop appuyé sur la droite ou +sur la gauche. En tous les cas, il n'a besoin que de quelques heures de +recherche dans la direction de l'est à l'ouest pour relever ses +erreurs.» + +L'explication est séduisante lorsque le déplacement se fait dans la +direction nord-sud; mais elle ne peut convenir au déplacement est-ouest, +sur la même isotherme. D'ailleurs, elle a le défaut de ne pouvoir se +généraliser. Il ne faut pas songer à faire intervenir la vue et encore +moins l'influence du climat changé, quand un chat revient au logis, d'un +bout à l'autre d'une ville, et se dirige dans un dédale de rues et de +ruelles qu'il voit pour la première fois. Ce n'est pas la vue non plus +qui guide mes chalicodomes, surtout lorsqu'ils sont lâchés en plein +bois. Leur vol peu élevé, deux ou trois mètres au-dessus du sol, ne leur +permet pas de prendre un coup d'oeil général de l'ensemble et de relever +la carte des lieux. Qu'ont-ils besoin de topographie? L'hésitation est +courte: après quelques crochets de peu d'étendue autour de +l'expérimentateur, ils partent dans la direction du nid, malgré le +rideau de la forêt, malgré l'écran d'une haute chaîne de collines qu'ils +franchiront en remontant la pente non loin du sol. La vue leur fait +éviter les obstacles sans les renseigner sur la direction générale à +suivre. La météorologie n'est pas davantage en cause: pour quelques +kilomètres de déplacement, le climat n'a pas varié. L'expérience du +chaud, du froid, du sec et de l'humide, n'a pas instruit mes +chalicodomes: une existence de quelques semaines ne le permet pas. Et +seraient-ils versés dans les points cardinaux, l'identité climatologique +du point où est leur nid et du point où ils sont relâchés, laisserait +indéterminée la direction à suivre. Pour expliquer tous ces mystères, on +arrive donc forcément à invoquer un autre mystère, c'est-à-dire une +sensibilité spéciale, refusée à la nature humaine. Ch. Darwin, dont +personne ne récusera l'imposante autorité, arrive à la même conclusion. +S'informer si l'animal n'est pas impressionné par les courants +telluriques, s'enquérir s'il n'est pas influencé par l'étroit voisinage +d'une aiguille aimantée, n'est-ce pas reconnaître une sensibilité +magnétique? Possédons-nous une faculté analogue? Je parle du magnétisme +des physiciens, bien entendu, et non du magnétisme des Mesmer et des +Cagliostro. Certes nous ne possédons rien d'approchant. Qu'aurait à +faire le marin de sa boussole s'il était boussole lui-même? + +Ainsi le maître l'admet: un sens spécial, si étranger à notre +organisation que nous ne pouvons pas même nous en faire une idée, dirige +le pigeon, l'hirondelle, le chat, le chalicodome et tant d'autres, en +pays étranger. Que ce soit magnétique ou non, je ne déciderai pas, +satisfait d'avoir contribué, pour une part non petite, à démontrer son +existence. Un sens de plus, s'ajoutant à notre lot, quelle acquisition, +quelle cause de progrès! Pourquoi en sommes-nous privés? C'était une +belle arme et de grande utilité pour le _struggle for life_. Si, comme +on le prétend, l'animalité entière, y compris l'homme, provient d'un +moule unique, la cellule originelle et se transforme d'elle-même à +travers les âges, favorisant les mieux doués, laissant dépérir les moins +bien doués, comment se fait-il que ce sens merveilleux soit le partage +de quelques humbles, et n'ait pas laissé de trace dans l'homme, le point +culminant de la série zoologique? Nos précurseurs ont été bien mal +inspirés de laisser perdre un si magnifique héritage; c'était plus +précieux à garder qu'une vertèbre au coccyx, un poil à la moustache. + +Si la transmission ne s'est pas faite, ne serait-ce pas faute d'une +parenté suffisante? Je soumets le petit problème aux évolutionnistes, et +suis très désireux de savoir ce qu'en disent le protoplasme et le +nucléus. + +Ce sens inconnu est-il localisé quelque part chez les hyménoptères, +s'exerce-t-il au moyen d'un organe spécial? On songe immédiatement aux +antennes. C'est aux antennes qu'on a recours toutes les fois que nous ne +voyons pas bien clair dans les actes de l'insecte; on leur accorde +volontiers ce dont notre cause a besoin. Je ne manquais pas d'ailleurs +d'assez bonnes raisons pour leur soupçonner la sensibilité directrice. +Lorsque l'Ammophile hérissée recherche le ver gris, c'est avec les +antennes, petits doigts palpant continuellement le sol, qu'elle paraît +reconnaître la présence du gibier sous terre. Ces filets explorateurs, +qui semblent diriger l'animal en chasse, ne pourraient-ils aussi le +diriger en voyage. C'était à voir et j'ai vu. + +Sur quelques Chalicodomes, j'ampute les antennes d'un coup de ciseaux, +aussi près que possible. Les mutilés sont dépaysés, puis relâchés. Ils +reviennent au nid avec la même facilité que les autres. Dans le temps, +j'avais expérimenté d'une façon pareille avec le plus gros de nos +Cerceris (_Cerceris tuberculata_); et le chasseur de Charançons était +revenu à ses terriers. Nous voilà débarrassés d'une hypothèse: la +sensibilité directrice ne s'exerce pas par les antennes. Où donc est son +siège? Je ne sais. + +Ce que je sais mieux, c'est que les Chalicodomes sans antennes, s'ils +reviennent aux cellules, ne reprennent pas le travail. Obstinément ils +volent devant leur maçonnerie, ils se posent sur le godet de terre, ils +prennent pied sur la margelle de la cellule, et là, comme pensifs et +désolés, longtemps ils stationnent en contemplation devant l'ouvrage qui +ne s'achèvera pas; ils partent, ils reviennent, ils chassent tout voisin +importun, sans jamais reprendre l'apport du miel ou du mortier. Le +lendemain, ils ne reparaissent pas. Privé de ses outils, l'ouvrier n'a +plus le coeur à l'ouvrage. Lorsque le Chalicodome maçonne, les antennes +continuellement palpent, sondent, explorent et paraissent présider à la +perfection du travail. Ce sont ses instruments de précision; elles +représentent le compas, l'équerre, le niveau, le fil à plomb du +constructeur. + +Jusqu'ici mes expériences ont uniquement porté sur des femelles, +beaucoup plus fidèles au nid à cause des devoirs de la maternité. Que +feraient les mâles, s'ils étaient dépaysés? Je n'avais pas grande +confiance dans ces amoureux, qui pendant quelques jours forment +tumultueuse assemblée au-devant des gâteaux, attendent la sortie des +femelles, s'en disputent la possession en des rixes interminables, puis +disparaissent lorsque les travaux sont en pleine activité. Que leur +importait, me disais-je, de revenir au gâteau natal plutôt que de +s'établir ailleurs, pourvu qu'ils y trouvent à qui déclarer leur flamme! +Je me trompais: les mâles reviennent au nid. Il est vrai que, vu leur +faiblesse, je ne leur ai pas imposé long voyage: un kilomètre environ. +C'était néanmoins pour eux une expédition lointaine, un pays inconnu, +car je ne leur vois pas faire longues excursions. De jour, ils visitent +les gâteaux ou les fleurs du jardin; de nuit, ils prennent refuge dans +les vielles galeries ou dans les interstices des tas de pierres de +l'harmas. + +Les mêmes gâteaux sont fréquentés par deux Osmies (_Osmia tricornis_ et +_Osmia Latreillii_), qui construisent leurs cellules dans les galeries +laissées à leur disposition par les Chalicodomes. La plus abondante est +la première, l'Osmie à trois cornes. L'occasion était trop belle de +s'informer un peu à quel point la sensibilité directrice se généralise +chez les hyménoptères; je l'ai mise à profit. Eh bien! les Osmies +(_Osmia tricornis_), tant mâles que femelles, savent retrouver le nid. +Mes expériences ont été faites rapidement, en petit nombre, à de faibles +distances; mais elles concordaient si bien avec les autres qu'elles +m'ont convaincu. En somme, le retour au nid, en y comprenant mes essais +d'autrefois, a été constaté pour quatre espèces: le Chalicodome des +hangars, le Chalicodome des murailles, l'Osmie à trois cornes et le +Cerceris tuberculé. Dois-je généraliser sans restriction et accorder à +tous les hyménoptères une faculté de se retrouver en pays inconnu? Je me +garderai bien de le faire, car voici, à ma connaissance, un résultat +contradictoire, très significatif. + +Parmi les richesses de mon laboratoire de l'harmas, je mets au premier +rang une fourmilière de _Polyergus rufescens_, la célèbre Fourmi rousse, +l'Amazone, qui fait la chasse aux esclaves. Inhabile à élever sa +famille, incapable de rechercher sa nourriture, de la prendre même quand +elle est à sa portée, il lui faut des serviteurs qui lui donnent la +becquée et prennent soin du ménage. Les Fourmis rousses sont des +voleuses d'enfants, destinés au service de la communauté. Elles pillent +les fourmilières voisines, d'espèce différente; elles en emportent chez +elles les nymphes qui, bientôt écloses, deviennent, dans la maison +étrangère, des domestiques zélés. + +Quand arrivent les chaleurs de juin et de juillet, je vois fréquemment +les Amazones sortir de leur caserne dans l'après-midi, et partir en +expédition. La colonne mesure de cinq à six mètres. Si sur le trajet +rien ne se montre qui mérite attention, les rangs sont assez bien +conservés; mais aux premiers indices d'une fourmilière, la tête fait +halte et se déploie en une cohue tourbillonnante, que grossissent les +autres arrivant à grands pas. Des éclaireurs se détachent, l'erreur est +reconnue, et l'on se remet en marche. La cohorte traverse les allées du +jardin, disparaît dans les gazons, reparaît plus loin, s'engage dans les +amas de feuilles mortes, se remet à découvert, toujours cherchant à +l'aventure. Un nid de Fourmis noires est enfin trouvé. À la hâte, les +Fourmis rousses descendent dans les dortoirs où reposent les nymphes, et +bientôt remontent avec leur butin. C'est alors, aux portes de la cité +souterraine, une étourdissante mêlée de noires défendant leur bien et de +rousses s'efforçant de l'emporter. La lutte est trop inégale pour être +indécise. La victoire reste aux rousses, qui s'empressent vers leur +demeure, chacune avec sa prise, une nymphe au maillot, au bout des +mandibules. Pour le lecteur non au courant de ces moeurs esclavagistes, +ce serait une bien curieuse histoire que celle des Amazones; à mon grand +regret, je l'abandonne: elle nous éloignerait trop du sujet à traiter, +savoir le retour au nid. + +La distance où se transporte la colonne voleuse de nymphes est variable, +et dépend de l'abondance du voisinage en Fourmis noires. Dix à vingt pas +quelquefois suffisent; en d'autres moments, il en faut cinquante, cent +et au-delà. Une seule fois, j'ai vu l'expédition se faire hors du +jardin. Les Amazones escaladèrent le mur d'enceinte, élevé de quatre +mètres en ce point, le franchirent et s'en allèrent un peu plus loin +dans un champ de blé. Quant à la voie suivie, elle est indifférente à la +colonne en marche. Le sol dénudé, le gazon épais, les amas de feuilles +mortes, le tas de pierre, la maçonnerie, les massifs d'herbages, sont +franchis sans préférence marquée pour une nature de chemin plutôt que +pour une autre. + +Ce qu'il y a de rigoureusement déterminé, c'est la voie de retour, qui +suit dans toutes ses sinuosités, dans tous ses passages, jusqu'aux plus +difficiles, la piste de l'aller. Chargées de leur butin, les Fourmis +rousses reviennent au nid par le trajet, souvent fort compliqué, qu'ont +fait adopter les éventualités de la chasse. Elles repassent où elles ont +d'abord passé; et c'est pour elles nécessité si impérieuse, qu'un +surcroît de fatigue, qu'un péril très grave même, ne fait pas modifier +la piste. + +Elles viennent, je suppose, de traverser un épais amas de feuilles +mortes, pour elles passage plein d'abîmes, où des chutes à tout instant +se répètent, où beaucoup s'exténuent pour remonter des bas-fonds, gagner +les hauteurs sur des ponts branlants et se dégager enfin du dédale de +ruelles. N'importe: à leur retour elles ne manqueront pas, bien +qu'appesanties par leur charge, de traverser encore le pénible +labyrinthe. Pour éviter tant de fatigue, que leur faudrait-il? Se dévier +un peu du premier trajet, car le bon chemin est là, tout uni, à peine à +un pas de distance. Ce petit écart n'entre pas dans leurs vues. + +Je les surpris un jour allant en razzia et défilant sur le bord interne +de la maçonnerie du bassin, où j'ai remplacé la vieille population +batracienne par une population de poissons rouges. La bise soufflait +très fort et, prenant en flanc la colonne, précipitait des rangs entiers +dans les eaux. Les poissons étaient accourus; ils faisaient galerie et +gobaient les noyés. Le pas était difficile; avant de l'avoir franchi, la +colonne se trouvait décimée. Je m'attendais à voir le retour s'effectuer +par un autre chemin, qui contournerait le fatal précipice. Il n'en fut +rien. La bande chargée de nymphes reprit la périlleuse voie, et les +poissons rouges eurent double chute de manne: les fourmis et leur prise. +Plutôt que de modifier sa piste, la colonne fut décimée une seconde +fois. + +La difficulté de retrouver le domicile après une expédition lointaine, à +capricieux détours, rarement les mêmes dans les diverses sorties, impose +certainement aux Amazones cette retraite par la voie suivie en allant. +S'il ne veut s'égarer en route, l'insecte n'a pas le choix du chemin: il +doit rentrer chez lui par le sentier qui lui est connu et qu'il vient +récemment de parcourir. Lorsqu'elles sortent de leur nid et vont sur une +autre branche, sur un autre arbre, chercher feuillée mieux à leur goût, +les Chenilles processionnaires tapissent de soie le trajet, et c'est en +suivant les fils tendus en route qu'elles peuvent revenir à leur +domicile. Voilà la méthode la plus élémentaire que puise employer +l'insecte exposé à s'égarer dans ses excursions: une route de soie le +ramène chez lui. Avec les Processionnaires et leur naïve voirie, nous +sommes bien loin des Chalicodomes et autres, qui ont pour guide une +sensibilité spéciale. + +L'Amazone, quoique de la gent hyménoptère, n'a, elle aussi, que des +moyens de retour assez bornés, comme le témoigne la nécessité où elle +est de revenir par sa récente piste. Imiterait-elle, dans une certaine +mesure, la méthode des Processionnaires; c'est-à-dire laisserait-elle +sur la voie, non des fils conducteurs puisqu'elle n'est pas outillée +pour pareil travail, mais quelque émanation odorante, par exemple +quelque fumet formique, qui lui permettrait de se guider par le sens +olfactif? On s'accorde assez dans cette manière de voir. + +Les Fourmis, dit-on, sont guidées par l'odorat; et cet odorat paraît +avoir pour siège les antennes, que l'on voit en continuelle agitation. +Je me permettrai de ne pas montrer un vif empressement pour cet avis. +D'abord, je me méfie d'un odorat ayant pour siège les antennes; j'en ai +donné plus haut les motifs; et puis, j'espère démontrer +expérimentalement que les fournis rousses ne sont pas guidées par une +odeur. + +Épier la sortie de mes Amazones, des après-midi entières, et fort +souvent sans succès, me prenait trop de temps. Je m'adjoignis un aide, +dont les heures étaient moins occupées que les miennes. C'était ma +petite-fille Lucie, espiègle qui prenait intérêt à ce que je lui +racontais sur les Fourmis. Elle avait assisté à la grande bataille des +rousses et des noires; elle était restée toute pensive devant le rapt +des enfants au maillot. Bien endoctrinée sur ses hautes fonctions, toute +fière de travailler déjà, elle si petite, pour cette grande dame, la +Science, Lucie parcourait donc le jardin lorsque le temps paraissait +favorable, et surveillait les Fourmis rousses, dont elle avait mission +de reconnaître soigneusement le trajet jusqu'à la fourmilière pillée. +Son zèle avait fait ses preuves, je pouvais y compter. Un jour, à la +porte de mon cabinet, tandis que j'alignais ma prose quotidienne: + +«Pan! pan! C'est moi, Lucie. Viens vite: les rousses sont entrées dans +la maison des noires. Viens vite! + +--Et sais-tu bien le chemin suivi? + +--Je le sais; je l'ai marqué. + +--Comment? Marqué et de quelle manière? + +--J'ai fait comme le Petit Poucet: j'ai semé des petits cailloux blancs +sur la route.» + +J'accourus. Les choses s'étaient passées comme venait de me le dire ma +collaboratrice de six ans. Lucie avait fait à l'avance sa provision de +petites pierres, et voyant le bataillon des fourmis sortir de la +caserne, elle l'avait suivi pas à pas en déposant de distance en +distance ses pierres sur le trajet parcouru. Les Amazones commençaient à +revenir de la razzia suivant la ligne des cailloux indicateurs. La +distance au nid était d'une centaine de pas, ce qui me donnait le temps +d'opérer en vue d'une expérience méditée à loisir. + +Je m'arme d'un fort balai et je dénude la piste sur une largeur d'un +mètre environ. Les matériaux poudreux de la surface sont ainsi enlevés, +renouvelés par d'autres. S'ils sont imprégnés de quelque émanation +odorante, leur absence déroutera les fourmis. Je coupe de la sorte la +voie en quatre points différents, espacés de quelques pas. + +Voici que la colonne arrive à la première coupure. L'hésitation des +fourmis est évidente. Il y en a qui rétrogradent, puis reviennent pour +rétrograder encore; d'autres errent sur le front de la section; d'autres +se dispersent latéralement et semblent chercher à contourner le pays +inconnu. La tête de la colonne, resserrée d'abord dans une étendue de +quelques décimètres, s'éparpille maintenant sur trois à quatre mètres de +largeur. Mais les arrivants se multiplient devant l'obstacle; ils se +massent, ils forment cohue indécise. Enfin quelques fourmis s'aventurent +sur la bande balayée et les autres suivent, tandis qu'un petit nombre a +repris en avant la piste au moyen d'un détour. Aux autres coupures, +mêmes hésitations; elles sont néanmoins franchies soit directement, soit +latéralement. Malgré mes embûches, le retour au nid s'effectue, et par +la voie des petits cailloux. + +L'expérience semble plaider en faveur de l'odorat. À quatre reprises, il +y a des hésitations manifestes partout où la voie est coupée. Si le +retour se fait néanmoins sur la piste de l'aller, cela peut tenir au +travail inégal du balai, qui a laissé en place des parcelles de +l'odorante poussière. Les fourmis qui ont contourné la partie balayée +peuvent avoir été guidées par les déblais rejetés latéralement. Avant de +se prononcer pour ou contre l'odorat, il convient donc de recommencer +l'expérience dans des conditions meilleures, il convient d'enlever +radicalement toute matière odorante. + +Quelques jours après, mon plan bien arrêté, Lucie se remet en +observation et ne tarde pas à m'annoncer une sortie. J'y comptais, car +les Amazones manquent rarement d'aller en expédition dans les après-midi +lourdes et chaudes de juin et de juillet, surtout si le temps fait +menace de devenir orageux. Les cailloux du Petit Poucet jalonnent encore +le trajet, sur lequel je choisis le point le plus favorable à mes +desseins. + +Un tuyau de toile servant à l'arrosage du jardin est fixé à l'une des +prises d'eau du bassin; la vanne est ouverte, et la route des fourmis se +trouve coupée par un torrent continu de la largeur d'un bon pas et d'une +longueur illimitée. La nappe d'eau coule d'abord abondante et rapide, +afin de bien laver le sol et de lui enlever tout ce qui pourrait être +odorant. Ce lavage à grande eau dure près d'un quart d'heure puis, quand +les fourmis s'approchent, revenant du butin, je diminue la vitesse +d'écoulement et réduis l'épaisseur de la nappe liquide pour ne pas +outrepasser les forces de l'insecte. Voilà l'obstacle que les Amazones +doivent franchir, s'il leur est absolument nécessaire de suivre la +première piste. + +Ici l'hésitation est longue, les traînards ont le temps de rejoindre la +tête de la colonne. Cependant on s'engage dans le torrent à la faveur de +quelques graviers exondés; puis le fond manque, et le courant entraîne +les plus téméraires, qui, sans lâcher leur prise, s'en vont à la dérive, +échouent sur quelque haut-fond, regagnent la rive et recommencent leurs +recherches d'un gué. Quelques fétus de paille apportés par les eaux +s'arrêtent çà et là: ce sont des ponts branlants où les fourmis +s'engagent. Des feuilles sèches d'olivier deviennent des radeaux avec +cargaison de passagers. Les plus vaillants, un peu par leurs propres +manoeuvres, un peu par d'heureuses chances, gagnent, sans +intermédiaires, la rive opposée. J'en vois qui, entraînés par le courant +à deux ou trois pas de distance, sur l'un et l'autre rivage, semblent +fort soucieux de ce qu'ils ont à faire. Au milieu de ce désordre de +l'armée en déroute, au milieu des périls de la noyade, aucun ne lâche +son butin. Il s'en garderait bien: plutôt la mort. Bref, le torrent est +franchi tant bien que mal, et cela par la piste réglementaire. + +L'odeur de la voie ne peut être en cause, ce me semble, après +l'expérience du torrent, qui a lavé le sol quelque temps à l'avance et +qui d'ailleurs renouvelle ses eaux tant que dure la traversée. Examinons +maintenant ce qui se passera lorsque l'odeur formique, s'il y en a une +sur la piste, en effet, sera remplacée par une autre incomparablement +plus forte, et sensible à notre odorat, tandis que la première ne l'est +pas, du moins dans les conditions que je discute ici. + +Une troisième sortie est épiée, et sur un point de la voie suivie, le +sol est frotté avec quelques poignées de menthe que je viens de couper à +l'instant dans une plate-bande. Avec le feuillage de la même plante, je +recouvre la piste un peu plus loin. Les fourmis, revenant, traversent, +sans paraître préoccupées, la zone frictionnée; elles hésitent devant la +zone jonchée de feuilles, puis passent outre. + +Après ces deux expériences, celle du torrent qui lessive le sol, celle +de la menthe qui en change l'odeur, il n'est plus permis, je crois, +d'invoquer l'odorat comme guide des fourmis rentrant au nid par la voie +suivie au départ. D'autres épreuves achèveront de nous renseigner. + +Sans rien toucher au sol, j'étale maintenant en travers de la piste +d'amples feuilles de papier, des journaux que je maintiens avec quelques +petites pierres. Devant ce tapis, qui change complètement l'aspect de la +route sans rien lui enlever de ce qui pourrait être odorant, les fourmis +hésitent encore plus que devant tous mes autres artifices, même le +torrent. Il leur faut des essais multipliés, des reconnaissances sur les +côté, des tentatives en avant et des reculs réitérés, avant de se +hasarder en plein sur la zone inconnue. La bande de papier est enfin +franchie et le défilé reprend comme d'habitude. + +Une autre embûche attend plus loin les Amazones. J'ai coupé la piste par +une mince couche de sable jaune, le terrain lui-même étant grisâtre. Ce +changement de coloration suffit seul pour dérouter un moment les +fourmis, qui renouvellent ici, mais moins prolongées, leurs hésitations +devant la zone de papier. Finalement, l'obstacle est franchi comme les +autres. + +Ma bande de sable et ma bande de papier n'ayant pas dissipé les effluves +odorants dont la piste pourrait être imprégnée, il est d'évidence que, +puisque les mêmes hésitations, les mêmes arrêts se reproduisent, ce +n'est pas l'olfaction qui fait retrouver leur chemin aux fourmis, mais +bel et bien la vue, car toutes les fois que je modifie l'aspect de la +piste d'une façon quelconque, par les érosions du balai, le flux de +l'eau, la verdure de menthe, le tapis de papier, le sable d'une autre +couleur que le sol, la colonne de retour fait halte, hésite et cherche à +se rendre compte des changements survenus. Oui, c'est la vue, mais une +vue très myope pour laquelle quelques graviers déplacés changent +l'horizon. Pour cette courte vue, une bande de papier, un lit de +feuilles de menthe, une couche de sable jaune, un filet d'eau, un labour +par le balai, et des modifications moindres encore, transforment le +paysage; et le bataillon, pressé de rentrer au plus vite avec son butin, +s'arrête anxieux devant ces parages inconnus. Si ces zones douteuses +sont enfin franchies, c'est que, les tentatives se multipliant à travers +les bandes modifiées, quelques fourmis finissent par reconnaître, +au-delà, des points qui leur sont familiers. Sur la foi de ces +clairvoyantes, les autres suivent. + +La vue serait insuffisante si l'Amazone n'avait en même temps à son +service la mémoire précise des lieux. La mémoire d'une fourmi! Qu'est-ce +que cela pourrait bien être? En quoi ressemble-t-elle à la nôtre? À ces +questions, je n'ai pas de réponse; mais quelques lignes me suffiront +pour démontrer que l'insecte a le souvenir assez tenace et très exact +des lieux qu'il a une fois visités. Voici ce dont j'ai été témoin à bien +des reprises. Il arrive parfois que la fourmilière pillée offre aux +Amazones un butin supérieur à celui que la colonne expéditionnaire peut +emporter. Ou bien encore la région visitée est riche en fourmilières. +Une autre razzia serait nécessaire pour exploiter à fond l'emplacement. +Alors une seconde expédition a lieu, tantôt le lendemain, tantôt deux ou +trois jours plus tard. Cette fois, la colonne ne cherche plus en route, +elle va droit au gîte fertile en nymphes, et elle s'y rend exactement +par la même voie déjà suivie. Il m'est arrivé d'avoir jalonné avec de +petites pierres, sur une longueur d'une vingtaine de mètres, le chemin +suivi une paire de jours avant, et de surprendre les Amazones en +expédition par la même route, pierre par pierre. Elles vont passer par +ici, elles vont passer par là, me disais-je d'après les cailloux de +repère; et, en effet, elles passaient ici, elles passaient là, longeant +ma pile de cailloux, sans écart notable. + +À plusieurs jours d'intervalle, est-il permis d'admettre la persistance +d'émanations odorantes répandues sur le trajet? Nul ne l'oserait. C'est +donc bien la vue qui guide les Amazones, la vue servie par la mémoire +des lieux. Et cette mémoire est tenace jusqu'à conserver l'impression le +lendemain et plus tard; elle est d'une fidélité scrupuleuse car elle +conduit la colonne par le même sentier que la veille, à travers les +accidents si variés du terrain. + +Si les lieux lui sont inconnus, comment se comportera l'Amazone? Outre +la mémoire topographique, qui ne peut ici lui servir, la région où je la +suppose étant encore inexplorée, la fourmi possèderait-elle la faculté +directrice du Chalicodome, au moins dans de modestes limites, et +pourrait-elle ainsi regagner sa fourmilière ou sa colonne en marche? + +Toutes les parties du jardin ne sont pas également visitées par la +légion pillarde; la partie nord est exploitée de préférence, les razzias +y étant sans doute plus fructueuses. C'est donc au nord de leur caserne +que les Amazones dirigent d'habitude leurs caravanes; très rarement, je +les surprends au sud. Cette partie du jardin leur est donc, sinon +totalement inconnue, du moins bien moins familière que l'autre. Cela +dit, voyons la conduite de la fourmi dépaysée. + +Je me tiens au voisinage de la fourmilière; et quand la colonne revient +de la chasse aux esclaves, je fais engager une fourmi sur une feuille +morte que je lui présente. Sans la toucher, je la transporte ainsi à +deux ou trois pas seulement de son bataillon, mais dans la direction +sud. Cela suffit pour la dépayser, pour la désorienter totalement. Je +vois l'Amazone, remise à terre, errer à l'aventure, toujours le butin +entre les mandibules bien entendu; je la vois s'éloigner en toute hâte +de ses compagnes, croyant les rejoindre; je la vois revenir sur ses pas, +s'écarter de nouveau, essayer à droite, essayer à gauche, tâtonner dans +une foule de directions sans parvenir à se retrouver. Ce belliqueux +négrier, à la forte mâchoire, est perdu à deux pas de sa bande. Il me +reste en mémoire quelques-uns de ces égarés qui, après une demi-heure de +recherches, n'avaient pu regagner la voie et s'en éloignaient de plus en +plus, toujours la nymphe aux dents. Que devenaient-ils, que +faisaient-ils de leur butin? Je n'ai pas eu la patience de suivre +jusqu'au bout ces stupides pillards. + +Répétons l'expérience mais en déposant l'Amazone dans la région nord. +Après des hésitations plus ou moins longues, des recherches tantôt dans +une direction et tantôt dans une autre, la fourmi parvient à retrouver +sa colonne. Les lieux lui sont connus. + +Voilà certes un hyménoptère totalement privé de cette sensibilité +directrice dont jouissent d'autres hyménoptères. Il a pour lui la +mémoire des lieux et plus rien. Un écart de deux à trois de nos pas +suffit pour lui faire perdre la voie et l'empêcher de revenir parmi les +siens; tandis que des kilomètres, à travers des parages inconnus, ne +mettent pas en défaut le Chalicodome. Je m'étonnais tantôt que l'homme +fût privé d'un sens merveilleux, apanage de quelques animaux. La +distance énorme entre les deux termes comparés pouvait fournir matière à +discussion. Maintenant cette distance n'existe plus: il s'agit de deux +insectes très voisins, de deux hyménoptères. Pourquoi, s'ils sortent du +même moule, l'un a-t-il un sens que l'autre n'a pas, un sens de plus, +caractère bien autrement dominateur que les détails de l'organisation? +J'attendrai que les transformistes veuillent bien m'en donner raison +valable. + +Cette mémoire des lieux, dont je viens de reconnaître la ténacité et la +fidélité, à quel point est-elle souple pour retenir l'impression? +Faut-il à l'Amazone des voyages réitérés pour savoir sa géographie; ou +bien une seule expédition lui suffit-elle? Du premier coup, la ligne +suivie et les lieux visités sont-ils gravés dans le souvenir? La Fourmi +rousse ne se prête pas aux épreuves qui donneraient la réponse: +l'expérimentateur ne peut décider si la voie où la colonne +expéditionnaire s'engage est parcourue pour la première fois; et puis il +n'est pas en son pouvoir de faire adopter par la légion tel ou tel autre +chemin. Quand elles sortent pour piller les fourmilières, les Amazones +se dirigent à leur guise, et leur défilé ne souffre pas notre +intervention. Adressons-nous alors à d'autres hyménoptères. + +Je choisis les Pompiles, dont les moeurs seront étudiées en détail dans +un autre chapitre. Ce sont des chasseurs d'araignées et des fouisseurs +de terriers. Le gibier, nourriture de la future larve, est d'abord +capturé et paralysé; la demeure est ensuite creusée. Comme la lourde +proie serait grave embarras pour l'hyménoptère en recherche d'un +emplacement propice, l'araignée est déposée en haut lieu, sur une touffe +d'herbe ou de broussailles, à l'abri des maraudeurs, fourmis surtout, +qui pourraient détériorer la précieuse pièce en l'absence du légitime +possesseur. Son butin établi sur l'élévation de verdure, le Pompile +cherche un lieu favorable et y creuse son terrier. Pendant le travail +d'excavation, il revient de temps à autre à son araignée; il la mordille +un peu, il la palpe comme pour se féliciter de la copieuse victuaille; +puis il retourne à son terrier, qu'il fouille plus avant. Si quelque +chose l'inquiète, il ne se borne pas à visiter son araignée: il la +rapproche aussi un peu de son chantier de travail, mais en la déposant +toujours sur la hauteur d'une touffe de verdure. Voilà les manoeuvres +dont il me sera facile de tirer parti pour savoir jusqu'à quel point la +mémoire du Pompile est flexible. + +Pendant que l'hyménoptère travaille au terrier, je m'empare du gibier et +le mets en lieu découvert, distant d'un demi-mètre de la première +station. Bientôt le Pompile quitte le trou pour s'enquérir de sa proie, +et va droit au point où il l'avait laissée. Cette sûreté de direction, +cette fidélité dans la mémoire des lieux peuvent s'expliquer par des +visites antérieures et réitérées. J'ignore ce qui s'est passé avant. Ne +tenons compte de cette première expédition; les autres seront plus +concluantes. Pour le moment, le Pompile retrouve, sans hésitation +aucune, la touffe d'herbe où gisait sa proie. Alors marches et +contre-marches dans cette touffe, explorations minutieuses, retours +fréquents au point même où l'araignée avait été déposée. Enfin, +convaincu qu'elle n'est plus là, l'hyménoptère arpente les environs, à +pas lents, les antennes palpant le sol. L'araignée est aperçue sur le +point découvert où je l'avais mise. Surprise du Pompile, qui s'avance, +puis brusquement recule avec un haut-le-corps. Est-ce vivant? Est-ce +mort? Est-ce bien là mon gibier? semble-t-il se dire. Méfions-nous! + +L'hésitation n'est pas longue: le chasseur happe l'araignée et +l'entraîne à reculons, pour la déposer, toujours en haut lieu, sur une +seconde touffe de verdure, distante de la première de deux à trois pas. +Ensuite il revient au terrier, où quelque temps il fouille. Pour la +seconde fois, je déplace l'araignée, que je dépose à quelque distance, +en terrain nu. C'est le moment pour apprécier la mémoire du Pompile. +Deux touffes de gazon ont servi de reposoir provisoire au gibier. La +première, où il est revenu avec tant de précision, l'insecte pouvait la +connaître par un examen un peu approfondi, par des visites réitérées qui +m'échappent; mais la seconde n'a fait certainement en sa mémoire qu'une +impression superficielle. Il l'a adoptée sans aucun choix étudié; il s'y +est arrêté tout juste le temps nécessaire pour hisser son araignée au +sommet; il l'a vue pour la première fois, et il l'a vue à la hâte, en +passant. Ce rapide coup d'oeil suffira-t-il pour en garder exact +souvenir? D'ailleurs, dans la mémoire de l'insecte, deux localités +peuvent maintenant se brouiller; le premier reposoir peut être confondu +avec le second. Où ira le Pompile? + +Nous allons le savoir: le voici quittant le terrier pour une nouvelle +visite à l'araignée. Il accourt tout droit à la seconde touffe, où il +cherche longtemps sa proie absente. Il sait très bien qu'elle était là, +en dernier lieu, et non ailleurs; il persiste à l'y chercher sans une +seule fois s'aviser de revenir au premier reposoir. La première touffe +de gazon ne compte plus pour lui, la seconde seule le préoccupe. Puis +commencent des recherches aux environs. + +Son gibier retrouvé sur le point dénudé où je l'avais mis moi-même, +l'hyménoptère dépose rapidement l'araignée sur une troisième touffe de +gazon, et l'épreuve recommence. Cette fois, c'est à la troisième touffe +que le Pompile accourt sans hésitation, sans la confondre nullement avec +les deux premières, qu'il dédaigne de visiter, tant sa mémoire est sûre. +Je continue de la même façon une paire de fois encore, et l'insecte +revient toujours au dernier reposoir, sans se préoccuper des autres. Je +reste émerveillé de la mémoire de ce myrmidon. Il lui suffit d'avoir vu +une fois, à la hâte, un point qui ne diffère en rien d'une foule +d'autres, pour se le rappeler très bien, malgré sa préoccupation de +mineur, acharné à son travail sous terre. Notre mémoire pourrait-elle +toujours rivaliser avec la sienne? C'est fort douteux. Accordons à la +Fourmi rousse une mémoire pareille, et ses pérégrinations, ses retours +au logis par la même voie n'auront plus rien d'inexplicable. + +Des épreuves de ce genre m'ont fourni quelques autres résultats dignes +de mention. Quand il est convaincu, par des explorations difficiles à +lasser, que l'araignée n'est plus sur la touffe où il l'avait déposée, +le Pompile, disons-nous, la recherche dans le voisinage et la retrouve +assez aisément, car j'ai soin de la placer moi-même en lieu découvert. +Augmentons un peu la difficulté. Du bout du doigt, je fais une empreinte +sur le sol, et au fond de la petite cavité, je dépose l'araignée, que je +recouvre d'une mince feuille. Or, il arrive à l'hyménoptère, en quête de +son gibier égaré, de traverser cette feuille, d'y passer et d'y repasser +sans avoir soupçon que l'araignée est dessous, car il va plus loin +continuer ses vaines recherches. Ce n'est donc pas l'odorat qui le +guide, mais bien la vue. De ses antennes pourtant il palpe sans cesse le +sol. Quel peut être le rôle de ces organes? Je l'ignore, tout en +affirmant que ce ne sont pas des organes olfactifs. L'Ammophile, en +quête de son ver gris, m'avait déjà conduit à la même affirmation; +j'obtiens maintenant une démonstration expérimentale qui me semble +décisive. J'ajoute que le Pompile a la vue très courte: souvent il passe +à une paire de pouces de son araignée sans l'apercevoir. + + + + +X + +FRAGMENTS SUR LA PSYCHOLOGIE DE L'INSECTE + + +Le _laudator temporis acti_ est malvenu: le monde marche. Oui, mais +quelquefois à reculons. En mon jeune temps, dans des livres de quatre +sous, on nous enseignait que l'homme est un animal raisonnable; +aujourd'hui, dans de savants volumes, on nous démontre que la raison +humaine n'est qu'un degré plus élevé sur une échelle dont la base +descend jusque dans les bas-fonds de l'animalité. Il y a le plus et le +moins, il y a tous les échelons intermédiaires, mais nulle part de +brusque solution de continuité. Cela commence par zéro dans la glaire +d'une cellule, et cela s'élève jusqu'au puissant cerveau d'un Newton. La +noble faculté dont nous étions si fiers est un apanage zoologique. Tous +en ont leur part, grande ou petite, depuis l'atome animé jusqu'à +l'anthropoïde, la hideuse caricature de l'homme. + +Il m'a toujours paru que cette théorie égalitaire faisait dire aux faits +ce qu'ils ne disaient pas; il m'a paru que, pour obtenir la plaine, on +abaissait la cime, l'homme, et l'on exhaussait la vallée, l'animal. À ce +nivellement, je désirerais quelques preuves; et n'en trouvant pas dans +les livres, ou n'en trouvant que de douteuses, très sujettes à +discussion, j'observe moi-même pour me former une conviction, je +cherche, j'expérimente. + +Pour parler sûrement, il convient de ne pas sortir de ce que l'on sait +bien. Je commence à connaître passablement l'insecte depuis une +quarantaine d'années que je le fréquente. Interrogeons l'insecte, non le +premier venu, mais le mieux doué, l'hyménoptère. Je fais la part belle à +mes contradicteurs. Où trouver l'animal plus riche de talents? Il semble +qu'en le créant, la nature s'est complu à donner la plus grande somme +d'industrie à la moindre masse de matière. L'oiseau, le merveilleux +architecte, peut-il comparer son travail avec l'édifice de l'Abeille, ce +chef-d'oeuvre de haute géométrie? L'homme lui-même trouve en lui des +émules. Nous bâtissons des villes, l'hyménoptère construit des cités; +nous avons des serviteurs, il a les siens; nous élevons des animaux +domestiques, il élève ses animaux à sucre; nous parquons des troupeaux, +il parque ses vaches laitières, les pucerons; nous avons renoncé aux +esclaves, lui continue sa traite des noirs. + +Eh bien! ce raffiné, ce privilégié, raisonne-t-il? Lecteur, contenez +votre sourire: c'est ici chose très grave, bien digne de nos +méditations. S'occuper de la bête, c'est agiter l'interrogation qui nous +tourmente: Que sommes-nous? D'où venons-nous? Donc, que se passe-t-il +dans ce petit cerveau d'hyménoptère? Y a-t-il là des facultés soeurs des +nôtres, y a-t-il une pensée? Quel problème, si nous pouvions le +résoudre; quel chapitre de psychologie, si nous pouvions l'écrire! Mais +à nos premières recherches, le mystérieux va se dresser, impénétrable, +soyons-en convaincus. Nous sommes incapables de nous connaître +nous-mêmes; que sera-ce si nous voulons sonder l'intellect d'autrui? +Tenons-nous pour satisfaits si nous parvenons à glaner quelques +parcelles de vérité. + +Qu'est-ce que la raison? La philosophie nous en donnerait des +définitions savantes. Soyons modestes, tenons-nous-en au plus simple: il +ne s'agit que de la bête. La raison est la faculté qui rattache l'effet +à sa cause, et dirige l'acte en le conformant aux exigences de +l'accidentel. Dans ces limites, l'animal est-il apte à raisonner; +sait-il à un _pourquoi_ associer un _parce que_ et se comporter après en +conséquence; sait-il devant un accident changer sa ligne de conduite? + +L'histoire est peu riche en documents propres à nous guider en cette +question; et ceux qu'on trouve épars dans les auteurs peuvent rarement +supporter un sévère examen. L'un des plus remarquables que je connaisse +est fourni par Érasme Darwin, dans son livre _Zoonomia_. Il s'agit d'une +Guêpe qui vient de capturer et de tuer une grosse mouche. Le vent +souffle, et le chasseur embarrassé dans son essor par la trop grande +surface du gibier, met pied à terre pour amputer le ventre, la tête et +puis les ailes; il part emportant le seul thorax, qui donne moins de +prise au vent. À s'en tenir au fait brut, il y a bien là, j'en conviens, +apparence de raison. La Guêpe paraît saisir le rapport de l'effet à la +cause. L'effet, c'est la résistance éprouvée dans l'essor; la cause, +c'est l'étendue de la proie aux prises avec l'air. Conclusion très +logique: il faut diminuer cette étendue, retrancher l'abdomen, la tête, +les ailes surtout, et la résistance s'amoindrira.[4] + +[Note 4: J'effacerais volontiers, si j'en avais la possibilité, quelques +lignes un peu vives que je me suis permises dans le premier volume de +ces Souvenirs; mais _scripta manent_, et je ne peux que réparer ici, +dans une note, l'erreur où je suis tombé. Sur la foi de Lacordaire, qui, +dans son introduction à l'Entomologie, rapporte l'observation d'Erasme +Darwin, je croyais qu'un Sphex était donné comme le héros de l'histoire. +Pouvais-je faire autrement, n'ayant pas d'autre livre sous les yeux; +pouvais-je soupçonner qu'un entomologiste de ce mérite fût capable d'une +méprise qui remplace une Guêpe par un Sphex. Avec ces données, ma +perplexité fut grande. Un Sphex capturant une mouche, c'était +impossible, et je le reprochais à l'historien. Qu'avait donc vu le +savant anglais! La logique aidant, j'affirmais que c'était une Guêpe, et +je ne pouvais rencontrer plus juste. Ch. Darwin, en effet, m'apprit plus +tard que son grand-père avait dit _a wasp_, dans son livre _Zoonomia_. +Si la rectification honorait ma perspicacité, elle ne m'était pas moins +très pénible, car j'avais émis des soupçons sur la clairvoyance de +l'observateur, soupçons injustes où m'avait entraîné l'infidélité du +traducteur. Que cette note remette dans les limites convenables les +affirmations de ma bonne foi surprise. Je fais hardiment la guerre aux +idées que je crois fausses; mais Dieu me garde de le faire jamais à ceux +qui les soutiennent.] + +Mais cet enchaînement d'idées, si rudimentaire qu'il soit, se fait-il en +réalité dans l'intellect de l'insecte? Je suis convaincu du contraire, +et mes preuves sont sans répliques. Dans le premier volume de ces +_Souvenirs_, j'ai démontré expérimentalement que la Guêpe d'Érasme +Darwin ne faisait qu'obéir à son intellect habituel, qui est de dépecer +le gibier saisi et de ne garder que la partie la plus nutritive, le +thorax. Que le temps soit parfaitement calme ou que le vent souffle, +dans l'abri d'un épais fourré comme en plein air, je vois l'hyménoptère +procéder au triage de l'aride et du succulent: je le vois rejeter les +pattes, les ailes, la tête, le ventre, et ne garder que la poitrine pour +la marmelade destinée aux larves. Que signifie alors ce dépècement en +faveur de la raison, lorsque le vent souffle? Il ne signifie rien du +tout, car il aurait également lieu dans un calme parfait. Érasme Darwin +s'est trop pressé dans sa conclusion, produit des vues de son esprit et +nullement de la logique des choses. S'il s'était au préalable informé +des habitudes de la Guêpe, il n'aurait pas donné comme argument sérieux +un fait sans rapport aucun avec la grave question de la raison des +bêtes. + +Je suis revenu sur cet exemple pour montrer à quelles difficultés se +heurte celui qui se borne à des observations fortuites, seraient-elles +faites avec soin. Il ne convient pas de compter sur un heureux hasard, +unique peut-être. Il faut multiplier les observations, les contrôler +l'une par l'autre; il faut provoquer les faits, s'enquérir de ceux qui +suivent, démêler leur enchaînement; alors, seulement alors, et avec +beaucoup de réserve, il est permis d'émettre quelques vues dignes de +foi. Je ne trouve nulle part des documents recueillis dans des +conditions pareilles; aussi, malgré tout mon désir, m'est-il impossible +d'étayer, sur le témoignage d'autrui, le peu que j'ai reconnu moi-même. + +Mes Chalicodomes, avec leurs nids appendus aux parois du porche dont +j'ai parlé, se prêtaient à l'expérimentation suivie mieux que tout autre +hyménoptère. Je les avais là, dans ma demeure, sous mes yeux à toute +heure du jour, aussi longtemps que je le désirais. Il m'était loisible +d'en suivre les actes dans tous leurs détails et de conduire à bonne fin +une épreuve si longue qu'elle fût; leur nombre d'ailleurs me permettait +de renouveler mes essais jusqu'à parfaite conviction. Les Chalicodomes +me fourniront donc encore les matériaux de ce chapitre. + +Quelques mots sur les travaux avant de commencer. Le Chalicodome des +hangars utilise d'abord les vieilles galeries du gâteau de terre, +galeries dont il abandonne débonnairement une partie à deux Osmies, ses +gratuits locataires: l'Osmie à trois cornes et l'Osmie de Latreille. Ces +vieux corridors, qui épargnent le travail, sont recherchés; mais il n'y +en a pas beaucoup de libres, les Osmies plus précoces étant déjà +maîtresses de la plupart; aussi commence bientôt la construction de +nouvelles cellules, maçonnées à la surface du gâteau, qui de la sorte +augmente chaque année en épaisseur. L'édifice cellulaire n'est pas bâti +en une seule fois: le mortier et le miel alternent à diverses reprises. +La maçonnerie débute par une sorte de petit nid d'hirondelle, par un +demi-godet dont l'enceinte se complète par la paroi lui servant d'appui. +Figurons-nous une cupule de gland partagée en deux et soudée à la +surface du gâteau; voilà le récipient assez avancé pour un commencement +d'apport de miel. + +L'abeille alors laisse le mortier et s'occupe de la récolte. Après +quelques voyages d'approvisionnement, le travail de maçonnerie +recommence, et de nouvelles assises exhaussent les bords du godet, qui +devient apte à recevoir provisions plus abondantes. Puis, nouveau +changement de métier; le maçon se fait récolteur. Un peu plus tard, le +récolteur redevient maçon; et ces alternatives se renouvellent jusqu'à +ce que la cellule ait la hauteur réglementaire et possède la quantité de +miel nécessaire à la larve. Ainsi reviennent tour à tour, plus ou moins +nombreux dans chaque série, les voyages au sentier aride, où le ciment +se récolte et se gâche, et les voyages aux fleurs, où le jabot se gonfle +de miel et le ventre s'enfarine de pollen. + +Vient enfin le moment de la ponte. On voit l'abeille arriver avec une +pelote de mortier. Elle donne un coup d'oeil à la cellule pour +s'enquérir si tout est en ordre; elle y introduit l'abdomen et la ponte +se fait. À l'instant, la pondeuse met les scellés au logis; avec sa +pelote de ciment, elle clôt l'orifice, et ménage si bien la matière, que +le couvercle est façonné au complet dans cette première séance; il ne +lui manque que d'être épaissi, consolidé par de nouvelles couches, +oeuvre qui presse moins et se fera tantôt. Ce qui est pressant, +paraît-il, aussitôt opéré le dépôt sacré de l'oeuf, c'est de fermer la +cellule et d'éviter ainsi des visites malintentionnées en l'absence de +la mère. L'abeille doit avoir de graves motifs de hâter ainsi la +clôture. Qu'adviendrait-il si, la ponte faite, elle laissait le logis +ouvert et s'en allait à la carrière de ciment chercher de quoi murer la +porte? Quelque larron surviendrait peut-être, qui remplacerait l'oeuf du +Chalicodome par le sien. Nous verrons que de tels larcins ne sont pas +supposition gratuite. Toujours est-il que la maçonne ne pond jamais sans +avoir aux mandibules la pelote de mortier nécessaire pour la +construction immédiate de l'opercule. L'oeuf chéri ne doit pas rester un +seul instant exposé aux convoitises des maraudeurs. + +À ces renseignements je joindrai quelques aperçus généraux qui +faciliteront l'intelligence de ce qui va suivre. Tant qu'il reste dans +les conditions normales, l'insecte a ses actes très rationnellement +calculés en vue du but à obtenir. Quoi de plus logique, par exemple, que +les manoeuvres de l'hyménoptère giboyeur paralysant sa proie pour la +conserver fraîche à sa larve, et donner à celle-ci néanmoins pleine +sécurité? C'est supérieurement rationnel; nous ne trouverions pas mieux; +et cependant l'insecte n'agit pas ici par raison. S'il raisonnait sa +chirurgie, il serait notre supérieur. Il ne viendra à l'esprit de +personne que l'animal puisse, le moins du monde, se rendre compte de ses +savantes vivisections. Ainsi, tant qu'il ne sort pas de la voie à lui +tracée, l'insecte peut accomplir les actes les plus judicieux sans que +nous soyons en droit d'y voir la moindre intervention de la raison. + +Qu'adviendrait-il dans des circonstances accidentelles? Ici deux cas +sont formellement à distinguer si nous ne voulons nous exposer à de +fortes méprises. Et d'abord l'accident survient dans un ordre de choses +dont l'insecte est en ce moment occupé. En ces conditions, l'animal est +capable de parer à l'accident; il continue, sous une forme similaire, le +travail auquel il se livrait; il reste, enfin, dans son état psychique +actuel. En second lieu, l'accident a rapport à un ordre de choses qui +remonte plus haut, il a trait à une oeuvre finie dont l'insecte n'a plus +normalement à s'occuper. Pour parer à cet accident, l'animal aurait à +remonter son courant psychique, il aurait à refaire ce qu'il a fait +tantôt pour se livrer après à autre chose. L'insecte en est-il capable; +saura-t-il laisser l'actuel pour revenir sur le passé, s'avisera-t-il de +revenir sur un travail beaucoup plus urgent que celui dont il est +occupé? Là vraiment seraient des preuves d'un peu de raison. C'est ce +que l'expérimentation décidera. + +Voici d'abord quelques faits rentrant dans le premier cas: + +Un Chalicodome vient de terminer la première couche du couvercle de la +cellule. Il est parti à la recherche d'une autre pelote de mortier pour +consolider l'ouvrage. En son absence, je perce l'opercule avec une +aiguille et j'y fais large brèche intéressant la moitié de l'ouverture. +L'insecte revient et répare parfaitement le dégât. Occupé d'abord du +couvercle, il continue son travail en réparant ce couvercle. + +Un second en est aux premières assises de sa maçonnerie. La cellule +n'est encore qu'un godet de peu de profondeur sans provision aucune. Je +perce largement le fond de la tasse et l'insecte s'empresse de boucher +le trou. Il bâtissait, et il se détourne un peu pour continuer de bâtir. +Sa réparation est une suite du travail qui l'occupait. + +Un troisième a déposé l'oeuf et fermé la cellule. Tandis qu'il est allé +chercher une nouvelle provision de ciment pour mieux murer la porte, je +pratique une large brèche immédiatement au-dessous du couvercle, brèche +trop haut placée pour que le miel s'écoule. L'insecte, arrivant avec du +mortier non destiné à pareil ouvrage, voit son pot égueulé et le remet +très bien en état. Voilà une prouesse comme je n'en ai pas vu souvent +d'aussi judicieuse. Tout bien considéré cependant, ne prodiguons pas la +louange. L'insecte clôturait. À son retour, il voit une fente, pour lui +mauvais joint qui lui a d'abord échappé; il complète son travail actuel +en donnant mieux le joint. + +De ces trois exemples, que j'extrais d'un grand nombre d'autres plus ou +moins pareils, il résulte que l'insecte sait faire face à l'accidentel +pourvu que le nouvel acte ne sorte pas de l'ordre de choses qui l'occupe +en ce moment. Affirmerons-nous la raison? Et pourquoi! L'insecte +persiste dans le même courant psychique, il continue son acte, il fait +ce qu'il faisait avant, il retouche ce qui pour lui n'est qu'une +maladresse dans l'oeuvre présente. + +Voici du reste qui changerait du tout au tout nos appréciations si +l'idée nous venait de voir dans ces brèches réparées un ouvrage dicté +par la raison. Soient, en premier lieu, des cellules pareilles à celles +de la seconde expérience, c'est-à-dire ébauchées sous forme de godet de +peu de profondeur, mais contenant déjà du miel. Je les perce au fond +d'un trou par lequel les provisions suintent et se perdent. Leurs +propriétaires récoltent. Soient, d'autre part, des cellules à peu près +achevées et dont l'approvisionnement est très avancé. Je les perce de +même au fond et donne issue au miel qui dégoutte peu à peu. Leurs +propriétaires maçonnent. + +D'après ce qui précède, le lecteur s'attend peut-être à une réparation +immédiate, réparation très urgente, car il y va du salut de la larve +future. Qu'on se détrompe: les voyages se multiplient et alternent +tantôt pour la pâtée, tantôt pour le mortier, et aucun des Chalicodomes +ne s'occupe de la désastreuse brèche. Celui qui récoltait continue à +récolter, celui qui bâtissait une nouvelle assise procède à l'assise +suivante, comme si rien d'extraordinaire ne se passait. Enfin, si les +cellules éventrées sont assez élevées et contiennent provision +suffisante, l'insecte dépose son oeuf, met une porte au logis et passe à +des fondations nouvelles sans porter remède à la fuite du miel. Deux ou +trois jours après, ces cellules ont perdu tout leur contenu, qui forme +longue traînée à la surface du gâteau. + +Est-ce par défaut d'intellect que l'abeille laisse le miel se perdre? Ne +serait-ce pas plutôt par impuissance? Il pourrait se faire que le +mortier dont la maçonne dispose ne fût pas apte à faire prise sur les +bords d'un trou englué de miel. Celui-ci peut-être empêcherait le ciment +de s'adapter à l'orifice; et alors l'inaction de l'insecte serait +résignation à un mal irréparable. Informons-nous avant de rien +conclure.--Avec des pinces, j'enlève à une abeille sa pelote de mortier +et je l'applique contre le trou d'où le miel suinte. Ma réparation +obtient un plein succès, quoique je ne puisse me flatter de rivaliser +d'adresse avec la maçonne. Pour un travail fait de main d'homme, c'est +très acceptable. Ma truelle de mortier fait corps avec la paroi +éventrée, elle durcit comme d'habitude et le miel ne coule plus. Voilà +qui est bien. Que serait-ce si le travail avait été fait par l'insecte, +doué d'outils d'exquise précision? Si le Chalicodome s'abstient, ce +n'est donc pas impuissance de sa part, ce n'est pas défaut de qualités +convenables dans la matière employée. + +Une autre objection se présente. N'est-ce pas aller trop loin que +d'admettre dans l'intellect de l'insecte cette liaison d'idées: le miel +coule parce que la cellule est trouée; pour l'empêcher de se perdre, il +faut boucher le trou. Tant de logique excède peut-être sa pauvre petite +cervelle. Et puis le trou ne se voit pas, il est masqué par le miel qui +dégoutte. La cause de l'écoulement est une inconnue; et remonter de la +fuite du liquide à cette cause, la brèche du récipient, est pour +l'insecte un raisonnement trop élevé. + +Une cellule à l'état de godet rudimentaire et sans approvisionnement, +est percée à la base d'un trou de trois à quatre millimètres d'ampleur. +Peu d'instants après, cet orifice est bouché par la maçonne. Déjà nous +avons assisté à semblable réparation. Cela fait, l'insecte se met à +approvisionner. Je refais le trou au même point. Par cette ouverture le +pollen ruisselle et tombe à terre lorsque l'hyménoptère brosse dans la +cellule son premier apport. Le dégât est certainement reconnu. En +plongeant la tête au fond du godet pour s'informer de ce qu'elle vient +d'emmagasiner, l'abeille engage les antennes dans l'orifice artificiel, +qu'elle palpe, qu'elle explore, qu'elle ne peut manquer de voir. + +J'aperçois les deux filets explorateurs qui s'agitent hors du trou. +L'insecte reconnaît la brèche, c'est indubitable. Il part. De son +expédition actuelle rapportera-t-il du mortier pour réparer le pot +percé, comme il vient de le faire quelques instants avant? + +Nullement. Il revient avec des provisions, il dégorge son miel, il +brosse son pollen, il mixtionne la matière. La pâtée, visqueuse et peu +fluide, obstrue la brèche et suinte difficilement. Avec une mèche de +papier roulé, je dégage le trou, qui reste librement ouvert et à travers +lequel le jour se voit très bien, dans un sens comme dans l'autre. Je +renouvelle mes coups de balai toutes les fois qu'il en est besoin à +mesure que de nouvelles provisions sont apportées; je nettoie +l'ouverture tantôt en l'absence de l'abeille, tantôt en sa présence +lorsqu'elle travaille à sa mixtion. Ce qui se passe d'insolite dans le +magasin dévalisé par la base ne peut lui échapper, non plus que la +brèche maintenue ouverte au fond de la cellule. Malgré tout, pendant +trois heures consécutives j'assiste à cet étrange spectacle: +l'hyménoptère, très actif pour son actuel travail, néglige de mettre un +tampon à ce tonneau des Danaïdes. Il s'obstine à vouloir remplir son +récipient percé, d'où les provisions disparaissent aussitôt déposées. Il +alterne à diverses reprises le travail de maçon et le travail de +récolteur; il exhausse par de nouvelles assises les bords de la cellule; +il apporte des provisions que je continue à soustraire pour laisser la +brèche toujours en évidence. Il fait sous mes yeux trente-deux voyages, +tantôt pour le mortier et tantôt pour le miel, et pas une fois il ne +s'avise de remédier à la fuite du fond de son pot. + +À cinq heures du soir, les travaux cessent. Ils sont repris le +lendemain. Cette fois je néglige le nettoyage de l'orifice artificiel et +laisse la pâtée suinter d'elle-même peu à peu. Finalement l'oeuf est +pondu et la porte scellée, sans que l'abeille ait rien fait en vue de la +ruineuse brèche. Un tampon lui serait pourtant chose aisée; une pelote +de son mortier suffirait. D'ailleurs, quand le godet ne contenait encore +rien, n'a-t-elle pas à l'instant bouché le trou que je venais de faire? +Cette réparation du début, pourquoi n'est-elle pas renouvelée? Ici se +montre en pleine lumière l'impossibilité où est l'animal de remonter un +peu le cours de ses actes. Lors de la première brèche, le godet était +vide et l'insecte bâtissait les premières assises. L'accident survenu +par mon intervention intéressait la partie du travail dont l'hyménoptère +était occupé à l'instant même; c'était un vice de construction comme il +peut s'en présenter naturellement dans des assises récentes, qui n'ont +pas eu le temps de durcir. En corrigeant ce vice, le maçon n'est pas +sorti de son travail actuel. + +Mais, une fois l'approvisionnement commencé, le godet initial est bien +fini, et quoi qu'il arrive, l'insecte n'y touchera plus. Le récolteur +continuera la récolte, bien que le pollen ruisselle à terre par le +pertuis. Tamponner cette brèche, ce serait changer de métier, et pour le +moment l'insecte ne le peut. C'est le tour du miel et non pas du +mortier. Là-dessus la règle est immuable. Un moment vient, plus tard, où +la récolte est suspendue et la maçonnerie reprise. L'édifice doit +s'exhausser d'un étage. Redevenue maçonne, gâchant de nouveau du ciment, +l'abeille s'occupera-t-elle de la fuite du fond? Pas davantage. Ce qui +l'occupe maintenant, c'est le nouvel étage, dont les assises seraient +aussitôt réparées s'il y survenait du dégât; mais quant à l'étage du +fond, il est trop vieux dans l'ensemble de l'oeuvre il remonte trop loin +dans le passé et l'ouvrière n'y fera pas de retouche, même en grave +péril. + +Du reste, l'étage actuel et ceux qui lui succéderont auront le même +sort. Sous la surveillance vigilante de l'insecte tant qu'ils sont en +construction, ils sont oubliés et laissés en ruine une fois construits. +En voici un exemple frappant. Sur une cellule complète en hauteur, je +pratique dans la région moyenne et au-dessus du miel, une fenêtre +presque aussi grande que l'ouverture naturelle. Quelque temps encore +l'abeille apporte des provisions, puis elle pond. Par l'ample fenêtre, +je vois déposer l'oeuf sur la pâtée. L'insecte travaille ensuite à +l'opercule, qu'il retouche à petits coups, avec les soins les plus +minutieux, tandis que la brèche reste béante. Il bouche scrupuleusement +sur le couvercle tout pore où pourrait s'engager un atome, et il laisse +la grande ouverture qui livre le logis au premier venu. À plusieurs +reprises, il vient à cette brèche, il y plonge la tête, il l'examine, il +l'explore des antennes, il en mordille les bords. Et c'est tout. La +cellule éventrée restera ce qu'elle est, sans une truelle de mortier de +plus. La partie compromise date de trop loin pour qu'il vienne à +l'hyménoptère l'idée de s'en occuper. + +C'en est assez, je crois, pour montrer l'impuissance psychique de +l'insecte devant l'accidentel. Cette impuissance est confirmée par la +répétition de l'épreuve, condition de toute bonne expérience; mes notes +abondent en exemples analogues à ceux que je viens d'exposer. Les +rapporter, ce serait se redire; je les néglige pour abréger. + +L'épreuve répétée ne suffit pas, il faut aussi l'épreuve variée. +Examinons donc l'intellect de l'insecte sous un autre point de vue. Il +s'agit de l'introduction de corps étrangers dans la cellule. L'Abeille +maçonne, comme tous les hyménoptères du reste, est une ménagère de +scrupuleuse propreté. Dans son pot à miel, aucune souillure n'est +permise; à la surface de sa marmelade, aucun grain de poussière n'est +toléré. Et pourtant, avec son récipient ouvert, la précieuse pâtée est +exposée à des accidents. Les ouvrières des cellules d'en haut peuvent +laisser tomber par mégarde un peu de mortier dans les cellules +inférieures; la propriétaire elle-même, quand elle travaille à +l'agrandissement du pot, court risque de laisser choir sur les +provisions un granule de ciment. Un moucheron, attiré par l'odeur, peut +venir s'engluer dans le miel; des rixes entre voisines qui mutuellement +se gênent, peuvent y faire voler de la poussière. Tout cela doit +disparaître, et à l'instant, pour que la larve plus tard ne trouve pas +bouchée grossière sous sa délicate mandibule. Donc les Chalicodomes +doivent savoir expurger la cellule de tout corps étranger. Et ils le +savent très bien, en effet. + +Je dépose à la surface du miel cinq ou six petits bouts de paille d'un +millimètre de longueur. Pose étonnée de l'insecte qui, revenant, voit +ces objets. Dans son magasin, jamais ne s'étaient amassées tant de +balayures. L'abeille retire les bouts de paille un à un, jusqu'au +dernier, et chaque fois va les rejeter au loin. Effort énormément +disproportionné avec le déblai; je la vois s'élever par-dessus le +platane voisin, à une dizaine de mètres de hauteur, et s'en aller +par-delà rejeter la charge, un atome. Elle craindrait d'encombrer la +place en laissant tomber son bout de paille à terre, au-dessous du +gâteau. Il faut porter cela très loin. + +Je mets sur la pâtée un oeuf de Chalicodome pondu sous mes yeux dans une +cellule voisine. L'abeille l'extrait et va le rejeter au loin, comme les +bouts de paille de tantôt. Double conséquence pleine d'intérêt. D'abord +cet oeuf précieux, pour l'avenir duquel l'abeille s'exténue, est chose +sans valeur, encombrante, odieuse, provenant d'une autre. L'oeuf de +soi-même est tout; l'oeuf de sa voisine n'est rien. Ça se jette à la +voirie, comme une ordure. L'individu, si zélé pour sa famille, est d'une +atroce indifférence pour le reste de sa race. Chacun pour soi. En second +lieu, je me demande, sans pouvoir trouver encore une réponse à ma +question, comment s'y prennent certains parasites pour faire profiter +leur larve des provisions amassées par le Chalicodome. S'ils s'avisent +de pondre leur oeuf sur la pâtée de la cellule ouverte, l'abeille, le +voyant, ne manquera pas de le rejeter; s'ils s'avisent d'y pondre après +la propriétaire, ils ne le peuvent car celle-ci mure la porte aussitôt +la ponte faite. Curieux problème réservé aux recherches futures. + +Enfin, j'implante dans la pâtée un bout de paille de deux à trois +centimètres de longueur et qui dépasse amplement les bords de la +cellule. L'insecte l'extrait à grands efforts en tirant de côté; ou +bien, s'aidant des ailes, il tire de haut. Il part comme un trait avec +la paille engluée de miel, et va le rejeter au loin, par-dessus le +platane. + +C'est ici que les affaires se compliquent. J'ai dit qu'au moment de +pondre, le Chalicodome arrive avec une pelote de mortier, qui doit +servir à confectionner aussitôt la clôture du logis. L'insecte, les +pattes de devant appuyées sur la margelle, introduit l'abdomen dans la +cellule; il a aux dents le mortier prêt. L'oeuf déposé, il sort et se +retourne pour murer la porte. Je l'éloigne un peu et j'implante à +l'instant ma paille comme ci-dessus, paille qui déborde de près d'un +centimètre. Que va faire l'insecte? Lui, si scrupuleux à débarrasser le +logis d'un grain de poussière, va-t-il extraire cette poutre, cause +certaine de ruine pour la larve, dont elle gênera la croissance? Il le +pourrait, car tout à l'heure, nous l'avons vu retirer et rejeter au loin +un pareil soliveau. + +Il le pourrait et ne le fait. Il clôt la cellule, il maçonne le +couvercle, il scelle la paille dans l'épaisseur du mortier. D'autres +voyages sont faits, assez nombreux, pour le ciment nécessaire à la +consolidation de l'opercule. Chaque fois, la maçonne applique la matière +avec les soins les plus minutieux sans se préoccuper de la paille. +J'obtiens ainsi, coup sur coup, huit cellules closes dont le couvercle +est surmonté d'un mât, bout de la paille qui déborde. Quelle preuve d'un +obtus intellect! + +Ce résultat mérite examen attentif. Au moment où j'implante ma solive, +l'insecte a les mandibules occupées; elles tiennent la pelote de mortier +destinée à la clôture. L'outil d'extraction n'étant pas libre, +l'extraction ne se fait pas. Je m'attendais à voir l'abeille abandonner +son mortier et procéder alors à l'enlèvement de la pièce encombrante. +Une truelle de mortier de plus ou de moins n'est pas grave affaire. +J'avais déjà reconnu que pour en cueillir une, il faut à mes +Chalicodomes un voyage de trois à quatre minutes. Les voyages pour le +pollen durent davantage, de dix à quinze minutes. Jeter là sa pelote, +happer la paille avec les mandibules maintenant libres, l'enlever, +récolter nouvelle provision de ciment, c'était en tout une perte de cinq +minutes au plus. L'insecte en a décidé autrement. Il ne veut, il ne peut +abandonner sa pelote; et il l'utilise. La larve périra de ce coup de +truelle intempestif; n'importe: c'est le moment de murer la porte, et la +porte est murée. Une fois les mandibules libres, l'extraction pourrait +se tenter, dût le couvercle tomber en ruines. L'abeille s'en garde bien: +elle continue son apport de ciment et parachève religieusement le +couvercle. + +On pourrait se dire encore: obligée d'aller en quête de nouveau mortier +après l'abandon du premier pour retirer la paille, l'abeille laisserait +l'oeuf sans surveillance, extrémité à laquelle la mère ne peut se +résoudre. Que ne dépose-t-elle alors la pelote sur la margelle de la +cellule? Les mandibules libres enlèveraient la solive; la pelote +aussitôt serait reprise, et tout marcherait à souhait. Mais non: +l'insecte a son mortier, et coûte que coûte, il l'emploie à l'ouvrage +auquel il était destiné. + +Si quelqu'un voit une ébauche de la raison dans cet intellect +d'hyménoptère, il a des yeux plus perspicaces que les miens. Je ne vois +en tout ceci qu'une obstination invincible dans l'acte commencé. +L'engrenage a mordu et le reste du rouage doit suivre. Les mandibules +enserrent la pelote de mortier; et l'idée, le vouloir de les desserrer +ne viendra pas à l'insecte tant que cette pelote n'aura pas reçu sa +destination. Absurdité plus forte: la clôture commencée s'achève très +soigneusement avec de nouvelles récoltes de mortier! Exquise attention +pour une clôture désormais inutile, attention aucune pour la +compromettante poutre. Petite lueur de raison qu'on dit éclairer la +bête, tu es bien voisine des ténèbres, tu n'es rien! + +Un autre fait, plus éloquent encore, achèvera de convaincre qui +douterait. La ration de miel amassée dans une cellule est évidemment +mesurée sur les besoins de la larve future. Ni trop, ni trop peu. +Comment l'abeille est-elle avertie d'avoir atteint la masse convenable? +Les cellules sont de volume à peu près constant, mais elles ne sont pas +remplies en entier, seulement aux deux tiers environ. Un large vide est +donc laissé, et l'approvisionneuse doit juger du moment où le niveau de +la pâtée s'élève assez. Par sa complète opacité, le miel dérobe au +regard son épaisseur. Une sonde m'est nécessaire quand je veux jauger le +contenu du pot, et je trouve en moyenne une épaisseur de dix +millimètres. L'hyménoptère n'a pas cette ressource; il a la vue qui, +d'après la partie vide, peut renseigner sur la partie pleine. Cela +suppose un coup d'oeil quelque peu géométrique, apte à discerner le +tiers d'une longueur. Si l'insecte se guidait par la science d'Euclide, +ce serait bien beau de sa part. Quelle preuve superbe en faveur de sa +petite raison: un Chalicodome avoir le coup d'oeil du géomètre et +partager une ligne en trois! Cela mérite sérieuse information. + +Cinq cellules approvisionnées, mais incomplètement, sont vidées de leur +miel avec un tampon de coton au bout des pinces. De temps à autre, à +mesure que l'hyménoptère apporte de nouvelles provisions, je renouvelle +le curage, tantôt mettant le récipient à sec, tantôt lui laissant une +mince couche. Je ne vois pas d'hésitation bien prononcée chez mes +dévalisées, bien qu'elles me surprennent au moment où je taris le pot; +d'un zèle tranquille, elles continuent leur travail. Parfois des +filaments de coton restent empêtrés sur les parois des cellules; elles +les enlèvent avec soin, et vont, d'un vol fougueux, les rejeter à +distance, suivant l'usage. Finalement, un peu plus tôt, un peu plus +tard, la ponte se fait et le couvercle est mis. + +J'effractionne les cinq cellules closes. Dans l'une l'oeuf est pondu sur +trois millimètres de miel; dans deux, sur un millimètre; dans les deux +autres, il est déposé sur la paroi du récipient totalement à sec, ou +mieux n'ayant que l'enduit, le vernis, laissé par le frottement du coton +emmiellé. + +La conséquence saute aux yeux: l'insecte ne juge pas de la quantité du +miel d'après l'élévation du niveau; il ne raisonne pas en géomètre, il +ne raisonne pas du tout. Il amasse tant qu'agit en lui l'impulsion +secrète qui le pousse à la récolte jusqu'à complet approvisionnement; il +cesse d'amasser lorsque cette impulsion est satisfaite, n'importe le +résultat accidentellement sans valeur. Aucune faculté psychique, aidée +de la vie, ne l'avertit que c'est assez, que c'est trop peu. Une +prédisposition instinctive est son seul guide, guide infaillible dans +les conditions normales, mais dérouté en plein par les artifices de +l'expérimentation. Avec la moindre lueur rationnelle, l'insecte +déposerait-il son oeuf sur le tiers, sur le dixième des vivres +nécessaires; le déposerait-il dans une cellule vide; laisserait-il le +nourrisson sans nourriture, incroyable aberration de la maternité? J'ai +raconté, que le lecteur décide. + +Sous un autre aspect éclate cette prédisposition instinctive, qui ne +laisse pas à l'animal la liberté d'agir et par là même la sauvegarde de +l'erreur. Accordons à l'abeille tout le jugement qu'on voudra. Ainsi +douée, sera-t-elle capable de mesurer à la future larve sa ration? En +aucune manière. Cette ration, l'abeille ne la connaît pas. Rien ne +renseigne la mère de famille, et cependant, en son premier essai, elle +remplit le pot à miel au degré voulu. En son jeune âge, il est vrai, +elle a reçu ration pareille; mais elle l'a consommée dans l'obscurité +d'une cellule; et d'ailleurs, étant larve, elle était aveugle. Le regard +ne l'a pas instruite de la masse des vivres. Resterait la mémoire de +l'estomac qui a digéré. Mais cette digestion s'est faite il y a un an, +et depuis cette lointaine époque le nourrisson, devenu adulte, a changé +de forme, de demeure, de manière de vivre. C'était un ver, c'est une +abeille. L'insecte actuel a-t-il souvenir de ce repas de l'enfance? Pas +plus que nous des gorgées de lait puisées au sein maternel. L'abeille ne +sait donc rien de la quantité de vivres nécessaires à sa larve, ni par +le souvenir, ni par l'exemple, ni par l'expérience acquise. Quel est +alors son guide pour jauger la pâtée avec tant de précision? Le jugement +et la vue laisseraient la mère très perplexe, exposée à donner trop ou +pas assez. Pour la renseigner, sans erreur possible, il faut une +prédisposition spéciale, une impulsion inconsciente, un instinct, voix +intérieure qui dicte la mesure. + + + + +XI + +LA TARENTULE À VENTRE NOIR + + +L'Araignée a mauvais renom: pour la plupart d'entre nous, c'est un +animal odieux, malfaisant, que chacun s'empresse d'écraser sous le pied. +À ce jugement sommaire, l'observateur oppose l'industrie de la bête, ses +talents de tisserand, ses ruses de chasse, ses tragiques amours et +autres traits de moeurs de puissant intérêt. Oui, l'Araignée est bien +digne d'étude, même en dehors de toute préoccupation scientifique; mais +on la dit venimeuse, et voilà son crime, voilà la cause première des +répugnances qu'elle nous inspire. Venimeuse, d'accord, si l'on entend +par là que la bête est armée de deux crochets donnant prompte mort à la +petite proie saisie; mais il y a loin entre mettre à mal un homme et +tuer un moucheron. Si foudroyant qu'il soit sur l'insecte enlacé dans la +fatale toile, le venin de l'aranéide est sur nous sans gravité et +produit moins d'effet que la piqûre d'un cousin. C'est là, du moins, ce +que l'on peut affirmer pour la grande majorité des Araignées de nos +pays. + +Quelques-unes pourtant sont à craindre; et de ce nombre, d'abord la +Malmignatte, si redoutée des paysans corses. Je l'ai vue s'établir dans +les sillons, y tendre sa toile et se ruer avec audace sur des insectes +plus gros qu'elle; j'ai admiré son costume de velours noir avec taches +d'un rouge carminé; j'ai surtout entendu sur son compte des propos fort +peu rassurants. Aux alentours d'Ajaccio et de Bonifacio, sa morsure est +réputée très dangereuse, parfois mortelle. Le campagnard l'affirme, et +le médecin n'ose pas toujours le nier. Aux environs de Pujaud, non loin +d'Avignon, les moissonneurs parlent avec effroi du Théridion lugubre, +observé d'abord par L. Dufour dans les montagnes de la Catalogne; +d'après leur dire, sa morsure amènerait de sérieux accidents. Les +Italiens ont fait renommée terrible à la Tarentule, qui provoque chez la +personne piquée des accès convulsifs, des danses désordonnées. Pour +combattre le _tarentisme_--ainsi s'appelle la maladie suite de la +morsure de l'Araignée italienne--il faut recourir à la musique, seul +remède efficace, à ce que l'on assure. On a noté des airs spéciaux, les +plus aptes à soulager. Il y a une chorégraphie et une musique médicales. +Et nous, n'avons-nous pas la tarentelle, danse vive et sautillante, +léguée peut-être par la thérapeutique du paysan des Calabres? + +Faut-il prendre au sérieux ces étrangetés, faut-il en rire? Après le peu +que j'ai vu, j'hésite. Rien ne dit que la morsure de la Tarentule ne +puisse provoquer, chez les personnes faibles et très impressionnables, +un désordre nerveux que la musique soulage; rien ne dit qu'une +transpiration abondante, suite d'une danse fort agitée, ne soit apte à +diminuer le malaise en diminuant la cause du mal. Loin de rire, je +réfléchis et m'informe lorsque le paysan calabrais me parle de sa +Tarentule, le moissonneur de Pujaud de son Théridion lugubre, le +laboureur corse de sa Malmignatte. Ces aranéides et quelques autres +pourraient bien mériter, du moins en partie, leur terrible réputation. + +La plus robuste des Araignées de ma contrée, la Tarentule à ventre noir, +va nous donner tantôt, sur ce sujet, matière à réflexion. Je n'ai point +à traiter un point médical, je m'occupe avant tout de l'instinct; mais +comme les crochets à venin ont un rôle de premier ordre dans les +manoeuvres de guerre du chasseur, accessoirement je parlerai de leurs +effets. Les moeurs de la Tarentule, ses embuscades, ses ruses, ses +méthodes pour tuer la proie, voilà mon sujet. Je lui donnerai pour +préambule un récit de L. Dufour, un de ces récits qui faisaient +autrefois mes délices et n'ont pas peu contribué à mes liaisons avec +l'insecte. Le savant des Landes nous parle de la Tarentule ordinaire, de +celle des Calabres, observée par lui en Espagne: + +«La Lycose tarentule habite de préférence les lieux découverts, secs, +arides, incultes, exposés au soleil. Elle se tient ordinairement, au +moins quand elle est adulte, dans des conduits souterrains, dans de +véritables clapiers, qu'elle se creuse elle-même. Ces clapiers, +cylindriques et souvent d'un pouce de diamètre, s'enfoncent jusqu'à plus +d'un pied dans la profondeur du sol; mais ils ne sont pas +perpendiculaires. L'habitant de ce boyau prouve qu'il est en même temps +chasseur adroit et ingénieur habile. Il ne s'agissait pas seulement pour +lui de construire un réduit profond qui pût le dérober aux poursuites de +ses ennemis, il fallait encore qu'il établît là son observatoire pour +épier sa proie et s'élancer sur elle comme un trait. La Tarentule a tout +prévu: le conduit souterrain a effectivement d'abord une direction +verticale; mais à quatre ou cinq pouces du sol, il se fléchit à angle +obtus, il forme un coude horizontal, puis redevient perpendiculaire. +C'est à l'origine de ce tube que la Tarentule s'établit en sentinelle +vigilante et ne perd pas un instant de vue la porte de sa demeure; c'est +là qu'à l'époque où je lui faisais la chasse j'apercevais ces yeux +étincelants comme des diamants, lumineux comme ceux du chat dans +l'obscurité. + +«L'orifice extérieur du terrier de la Tarentule est ordinairement +surmonté par un tuyau construit de toutes pièces par elle-même. C'est un +véritable ouvrage d'architecture, qui s'élève jusqu'à un pouce au-dessus +du sol et a parfois deux pouces de diamètre, en sorte qu'il est plus +large que le terrier lui-même. Cette dernière circonstance, qui semble +avoir été calculée par l'industrieuse aranéide, se prête à merveille au +développement obligé des pattes au moment où il faut saisir la proie. Ce +tuyau est principalement composé par des fragments de bois sec unis par +un peu de terre glaise, et si artistement disposés les uns au-dessus des +autres, qu'ils forment un échafaudage en colonne droite, dont +l'intérieur est un cylindre creux. Ce qui établit surtout la solidité de +cet édifice tubuleux, de ce bastion avancé, c'est qu'il est revêtu, +tapissé en dedans, d'un tissu ourdi par les filières de la Lycose et se +continuant dans tout l'intérieur du terrier. Il est facile de concevoir +combien ce revêtement si habilement fabriqué doit être utile, et pour +prévenir les éboulements, les déformations, et pour l'entretien de la +propreté, et pour faciliter aux griffes de la Tarentule l'escalade de sa +forteresse. + +«J'ai laissé entrevoir que ce bastion du terrier n'existait pas +toujours; en effet, j'ai souvent rencontré des trous de Tarentule où il +n'y en avait pas de traces, soit qu'il eût été détruit accidentellement +par le mauvais temps, soit que la Lycose ne rencontrât pas toujours des +matériaux pour sa construction, soit enfin parce que le talent de +l'architecte ne se déclare peut-être que dans les individus parvenus au +dernier degré, à la période de perfection de leur développement physique +et intellectuel. + +«Ce qu'il y a de certain, c'est que j'ai eu de nombreuses occasions de +constater ces tuyaux, ces ouvrages avancés de la demeure de la +Tarentule; ils me représentent en grand les fourreaux de quelques +Friganes. L'aranéide a voulu atteindre plusieurs buts en les +construisant: elle met son réduit à l'abri des inondations, elle le +prémunit contre la chute des corps étrangers qui, balayés par le vent, +finiraient par l'obstruer; enfin elle s'en sert comme d'une embûche en +offrant aux mouches et autres insectes dont elle se nourrit un point +saillant pour s'y poser. Qui nous dira toutes les ruses employées par +cet adroit et intrépide chasseur? + +«Disons maintenant quelque chose sur les chasses assez amusantes de la +Tarentule. Les mois de mai et juin sont la saison la plus favorable pour +les faire. La première fois que je découvris les clapiers de cette +aranéide et que je constatai qu'ils étaient habités, en l'apercevant en +arrêt au premier étage de sa demeure, qui est le coude dont j'ai parlé, +je crus, pour m'en rendre maître, devoir l'attaquer de vive force et la +poursuivre à outrance; je passai des heures entières à ouvrir la +tranchée avec un couteau de plus d'un pied sur deux pouces de largeur, +sans rencontrer la Tarentule. Je recommençai cette opération dans +d'autres clapiers et toujours avec aussi peu de succès; il m'eût fallu +une pioche pour atteindre mon but, mais j'étais trop éloigné de toute +habitation. Je fus obligé de changer mon plan d'attaque et je recourus à +la ruse. La nécessité est, dit-on, la mère de l'industrie. + +«J'eus l'idée, pour simuler un appât, de prendre un chaume de graminée +surmonté d'un épillet, et de frotter, d'agiter doucement celui-ci à +l'orifice du clapier. Je ne tardai pas à m'apercevoir que l'attention et +les désirs de la Lycose étaient éveillés. Séduite par cette amorce, elle +s'avançait à pas mesurés vers l'épillet. Je retirais à propos celui-ci +un peu en dehors du trou pour ne pas laisser à l'animal le temps de la +réflexion; et l'Aranéide s'élançait souvent d'un seul trait hors de sa +demeure, dont je m'empressais de fermer l'entrée. Alors la Tarentule, +déconcertée de sa liberté, était fort gauche à éluder mes poursuites et +je l'obligeais à entrer dans un cornet de papier que je fermais +aussitôt. + +«Quelquefois, se doutant du piège, ou moins pressée peut-être par la +faim, elle se tenait sur la réserve, immobile, à une petite distance de +la porte qu'elle ne jugeait pas à propos de franchir. Sa patience +lassait la mienne. Dans ce cas, voici la tactique que j'employais. Après +avoir bien reconnu la direction du boyau et la position de la Lycose, +j'enfonçais avec force et obliquement une lame de couteau, de manière à +surprendre l'animal par derrière et à lui couper la retraite en barrant +le clapier. Je manquais rarement mon coup, surtout dans des terrains qui +n'étaient pas pierreux. Dans cette situation critique, ou bien la +Tarentule, effrayée, quittait la tanière pour gagner le large, ou bien +elle s'obstinait à demeurer acculée contre la lame du couteau. Alors, en +faisant exécuter à celle-ci un mouvement de bascule assez brusque, je +lançais au loin et la terre et la Lycose, dont je m'emparais. En +employant ce procédé de chasse, je prenais parfois jusqu'à une quinzaine +de Tarentules dans l'espace d'une heure. + +«Dans quelques circonstances où la Tarentule était tout à fait désabusée +du piège que je lui tendais, je n'ai pas été peu surpris, quand +j'enfonçais l'épillet jusqu'à le tourner dans son gîte, de la voir jouer +avec un espèce de dédain avec cet épillet et le repousser à coups de +pattes, sans se donner la peine de gagner le fond de son réduit. + +«Les paysans de la Pouille, au rapport de Baglivi, font aussi la chasse +à la Tarentule en imitant, à l'orifice de son terrier, le bourdonnement +d'un insecte au moyen d'un chaume d'avoine. + +«_Ruricolae nostri_, dit-il, _quando eas captare volunt, ad illorum +latibula accedunt, tenuisque avenaceae fistulae sonum, apum murmuri non +absimilem, modulantur. Quo audito, ferox exit Tarentula ut muscas vel +alia hujus modi insecta, quorum murmur esse putat, captat; captatur +tamen ista a rustico insidiatore_. + +«La Tarentule, si hideuse au premier aspect, surtout lorsqu'on est +frappé de l'idée du danger de sa piqûre, si sauvage en apparence, est +cependant très susceptible de s'apprivoiser, ainsi que j'en ai fait +plusieurs fois l'expérience. + +«Le 7 mai 1812, pendant mon séjour à Valence, en Espagne, je pris, sans +la blesser, une Tarentule mâle d'assez belle taille, et je l'emprisonnai +dans un bocal de verre clos par un couvercle de papier, au centre duquel +j'avais pratiqué une ouverture à panneau. Dans le fond du vase, j'avais +fixé un cornet de papier qui devait lui servir de demeure habituelle. Je +plaçai le bocal sur une table de ma chambre à coucher, afin de l'avoir +souvent sous les yeux. Elle s'habitua promptement à la réclusion, et +finit par devenir si familière, qu'elle venait saisir au bout de mes +doigts la mouche vivante que je lui servais. Après avoir donné à sa +victime le coup de mort avec les crochets de ses mandibules, elle ne se +contentait pas comme la plupart des Araignées, de lui sucer la tête, +elle broyait tout son corps en l'enfonçant successivement dans la bouche +au moyen des palpes; elle rejetait ensuite les téguments triturés et les +balayait loin de son gîte. + +«Après son repas, elle manquait rarement de faire sa toilette, qui +consistait à brosser, avec les tarses antérieurs, ses palpes et ses +mandibules, tant en dehors qu'en dedans; après cela, elle reprenait son +air de gravité immobile. Le soir et la nuit étaient pour elle le temps +de la promenade. Je l'entendais souvent gratter le papier du cornet. Ces +habitudes confirment l'opinion, déjà émise ailleurs par moi, que la +plupart des Aranéides ont la faculté de voir le jour et la nuit, comme +les chats. + +«Le 28 juin, ma Tarentule changea de peau, et cette mue qui fut la +dernière n'altéra d'une manière sensible ni la couleur de sa robe, ni la +grandeur de son corps. Le 14 juillet, je fus obligé de quitter Valence, +et je restai absent jusqu'au 23. Durant ce temps, la Tarentule jeûna; je +la trouvai bien portante à mon retour. Le 2 août, je fis encore une +absence ci neuf jours, que ma prisonnière supporta sans aliments et sans +altération de santé. Le 1er octobre, j'abandonnai encore la Tarentule +sans provisions de bouche. Le 21 de ce mois, étant à vingt lieues de +Valence, où j'étais destiné à demeurer, j'expédiai un domestique pour me +l'apporter. J'eus le regret d'apprendre qu'on ne l'avait pas trouvée +dans le bocal, et j'ai ignoré son sort. + +«Je terminerai mes observations sur les Tarentules par une courte +description d'un combat singulier entre ces animaux. Un jour que j'avais +fait une chasse heureuse à ces Lycoses, je choisis deux mâles adultes et +bien vigoureux que je mis en présence dans un large bocal, afin de me +procurer le plaisir d'un combat à mort. Après avoir fait plusieurs fois +le tour du cirque pour chercher à s'évader, ils ne tardèrent pas, comme +à un signal donné, à se poster dans une attitude guerrière. Je les vis +avec surprise prendre leur distance, se redresser gravement sur leurs +pattes de derrière, de manière à se présenter mutuellement le bouclier +de leur poitrine. Après s'être observés ainsi face à face pendant deux +minutes, après s'être sans doute provoqués par des regards qui +échappaient aux miens, je les vis se précipiter en même temps l'un sur +l'autre, s'entrelacer de leurs pattes, et chercher dans une lutte +obstinée à se piquer avec les crochets des mandibules. Soit fatigue, +soit convention, le combat fut suspendu; il y eut une trêve de quelques +instants, et chaque athlète, s'éloignant un peu, vint se replacer dans +sa posture menaçante. Cette circonstance me rappela que, dans les +combats singuliers des chats, il y a aussi des suspensions d'armes. Mais +la lutte ne tarda pas à recommencer avec plus d'acharnement entre mes +deux Tarentules. L'une d'elles, après avoir balancé la victoire, fut +enfin terrassée et blessée d'un trait mortel à la tête. Elle devint la +proie du vainqueur, qui lui déchira le crâne et la dévora. Après ce +combat singulier, j'ai conservé vivante pendant plusieurs semaines la +Tarentule victorieuse.» + +Ma région ne possède pas la Tarentule ordinaire, l'Aranéide dont le +savant des Landes vient de nous raconter les moeurs; mais elle a son +équivalent à ventre noir ou Lycose de Narbonne, moitié moindre que la +première, parée de velours noir à la face inférieure, sous le ventre +surtout, chevronnée de brun sur l'abdomen, annelée de gris et de blanc +sur les pattes. Les terrains arides, caillouteux, à végétation de thym +grillée par le soleil, sont sa demeure favorite. Dans mon laboratoire de +l'harmas, il y a bien une vingtaine de terriers de cette Lycose. +Rarement je passe à côté de ces repaires sans donner un coup d'oeil au +fond des clapiers, où luisent, comme des diamants, les quatre gros yeux, +les quatre télescopes des recluses. Les quatre autres, beaucoup plus +petits, ne sont pas visibles à cette profondeur. + +Si je veux richesses plus grandes, je n'ai qu'à me rendre à quelques +cents pas de ma demeure, sur le plateau voisin, autrefois forêt pleine +d'ombre, aujourd'hui morne solitude où pâture le Criquet et vole de +pierre en pierre le Motteux. L'amour du lucre a dévasté le pays. Le vin +rapportant beaucoup, on extirpa la forêt pour planter la vigne. Le +Phylloxera est venu, la souche a péri, et le vert plateau d'autrefois +n'est plus qu'une étendue désolée, où quelques touffes de robustes +gramens poussent parmi les cailloux. Cette Arabie Pétrée est le paradis +de la Lycose; en une heure de temps, si besoin était, j'y découvrirais +un cent de terriers dans une médiocre étendue. + +Ces demeures sont des puits d'un pied de profondeur environ, d'abord +verticaux, puis infléchis en coude. Leur diamètre moyen est d'un pouce. +Sur le bout de l'orifice s'élève une margelle, formée de paille, de +menus brins de toute nature, jusqu'à de petits cailloux de la grosseur +d'une noisette. Le tout est maintenu en place, cimenté avec de la soie. +Fréquemment l'Araignée se borne à rapprocher les feuilles sèches du +gazon voisin, qu'elle assujettit avec les liens de ses filières, sans +les détacher de la plante; fréquemment aussi, à la construction en +charpente, elle préfère un travail de maçonnerie, fait de petites +pierres. La nature des matériaux à la portée de la Lycose, dans l'étroit +voisinage du chantier en construction, décide de la nature de la +margelle. Il n'y a pas de choix: tout est bon à la condition d'être +rapproché. + +L'économie du temps fait donc varier beaucoup l'enceinte défensive sous +le rapport de ses éléments constitutifs. La hauteur varie aussi. Telle +enceinte est une tourelle d'un pouce de hauteur, telle autre se réduit à +un simple rebord. Toutes ont leurs parties solidement reliées avec de la +soie, toutes aussi ont même ampleur que le canal souterrain, dont elles +sont le prolongement. Il n'y a pas ici d'inégalité de diamètre entre le +manoir sous terre et son bastion avancé; il n'y a pas, à l'orifice, +cette plate-forme que la tourelle laisse libre pour le développement des +pattes de la Tarentule italienne. Un puits, directement surmonté par sa +margelle, voilà l'oeuvre de la Tarentule à ventre noir. + +Si le sol est terreux, homogène, le type architectural n'a pas +d'entraves, et la demeure de l'Aranéide est un tube cylindrique; mais si +l'emplacement est caillouteux, la forme est modifiée suivant les +exigences des fouilles. Dans ce dernier cas, le repaire est souvent un +antre grossier, sinueux, sur la paroi duquel font saillie çà et là les +blocs pierreux contournés par l'excavation. Régulier ou irrégulier, le +manoir est crépi jusqu'à une certaine profondeur d'un enduit de soie, +qui prévient les éboulements et facilite l'escalade au moment d'une +prompte sortie. + +Baglivi, dans son naïf latin, nous enseigne la manière de prendre la +Tarentule. Je suis devenu son _rusticus insidiator_; j'ai agité à +l'entrée du terrier l'épillet d'une graminée pour imiter le murmure +d'une abeille, et attirer l'attention de la Lycose, qui s'élance au +dehors croyant saisir une proie. Cette méthode ne m'a pas réussi. +L'Araignée quitte, il est vrai, ses appartements reculés et remonte un +peu dans le tube vertical pour s'informer de ce qui bruit à sa porte; +mais la bête rusée a bientôt éventé le piège; elle reste immobile à +mi-hauteur; puis, à la moindre alerte, elle redescend dans la galerie +coudée, où elle est invisible. + +La méthode de L. Dufour me paraîtrait meilleure si, dans les conditions +où je me trouve, elle était praticable. Plonger rapidement un couteau +dans le sol par le travers du terrier, de façon à couper la retraite à +la Tarentule, lorsque celle-ci, attirée par l'épillet, stationné dans +l'étage supérieur, est une tactique à réussite certaine lorsque le sol +s'y prête; malheureusement, ce n'est pas mon cas: autant vaudrait +enfoncer la lame du couteau dans du tuf. + +D'autres ruses sont nécessaires. En voici deux qui m'ont réussi. Je les +recommande aux futurs chasseurs de la Tarentule. J'introduis aussi +profondément que possible dans le terrier un chaume de graminée ayant un +épillet charnu que l'Aranéide puisse mordre en plein. J'agite, je tourne +et retourne mon amorce. Frôlée par le corps importun, l'Araignée songe à +la défense et mord l'épillet. Une petite résistance annonce aux doigts +que l'animal a donné dans le piège, qu'il a saisi de ses crochets le +bout du chaume. On tire à soi, lentement, avec précaution; l'autre tire +d'en bas, arc-boutant ses pattes contre la paroi. Cela vient, cela +monte. Je me dissimule de mon mieux quand l'Aranéide arrive dans le +canal vertical: en me voyant, elle laisserait l'amorce et redescendrait. +Je l'amène ainsi, par degrés, jusqu'à l'orifice. C'est le moment +difficile. Si l'on continue le mouvement doux, l'Araignée, qui se sent +entraînée hors du logis, rentre aussitôt chez elle. Amener dehors la +bête soupçonneuse par ce moyen n'est pas possible. Lors donc qu'elle +apparaît au niveau du sol, brusquement je tire. Surprise par ce coup de +Jarnac, la Tarentule n'a pas le temps de lâcher prise; accrochée à +l'épillet, elle est lancée à quelques pouces du terrier. La capture est +désormais sans difficulté. Hors de sa demeure, la Lycose est peureuse, +comme effarée, à peine capable de fuir. La pousser dans un cornet avec +un chaume est l'affaire d'un instant. + +Il faut quelque patience pour amener jusqu'à l'orifice du terrier la +Tarentule qui a mordu sur l'insidieux épillet. La méthode suivante est +plus prompte. Je me procure une provision de Bourdons vivants. J'en mets +un dans un petit flacon à goulot assez large pour enclore l'orifice du +terrier, et je renverse sur cet orifice l'appareil ainsi amorcé. Le +vigoureux hyménoptère d'abord vole et bruit dans sa prison de verre; +puis, apercevant un terrier semblable à celui de sa famille, il s'y +engage sans grande hésitation. Mal lui en prend: tandis qu'il descend, +l'Araignée monte; la rencontre a lieu dans le couloir vertical. Quelques +instants l'oreille perçoit une sorte de chant de mort. C'est le +bruissement du Bourdon qui proteste contre l'accueil qui lui est fait. +Puis, brusque silence. Le flacon est donc enlevé, et une pince à longues +branches est plongée dans le puits. Je retire le Bourdon, mais immobile, +mort, la trompe pendante. Quelque terrible drame vient de se passer. +L'Araignée suit, ne voulant pas lâcher un si riche butin. Gibier et +chasseur sont amenés à l'orifice. Méfiante, l'Aranéide parfois rentre; +mais il suffit de laisser le Bourdon sur le seuil de la porte, ou même à +quelques pouces plus loin, pour la voir reparaître, sortir de sa +forteresse et venir, audacieuse, reprendre sa proie. C'est le moment: la +demeure est fermée du doigt ou d'un caillou, et, comme le dit Baglivi, +_captatur tamen ista a rustico insidiatore_. J'ajouterai: _adjuvante +Bombo_. + +Ces méthodes de chasse n'avaient pas précisément pour but de me procurer +des Tarentules; je tenais fort peu à élever l'Aranéide dans un flacon. +Un autre sujet me préoccupait. Voici, me disais-je, un ardent chasseur, +qui vit uniquement de son métier. Il ne prépare pas de conserves +alimentaires pour sa descendance; il se nourrit lui-même de la proie +saisie. Ce n'est pas un _paralyseur_, qui ménage savamment son gibier +pour lui laisser un reste de vie et le maintenir frais des semaines +entières; c'est un tueur, qui sur-le-champ fait repas de sa venaison. +Avec lui, pas de vivisection méthodique, qui abolisse les mouvements +sans abolir la vie, mais une mort complète, aussi soudaine que possible, +qui sauvegarde l'assaillant des retours offensifs de l'assailli. + +Son gibier, d'ailleurs, doit être robuste et pas toujours des plus +pacifiques. À ce Nemrod, embusqué dans sa tourelle, il faut une proie +digne de sa vigueur. Le gros Acridien, à la forte mâchoire, la Guêpe +irascible, l'Abeille, le Bourdon et autres porteurs de dague +empoisonnée, doivent de temps en temps donner dans l'embuscade. Le duel +est presque à parité d'armes. Aux crochets venimeux de la Lycose, la +Guêpe oppose son stylet venimeux. Qui des deux bandits aura le dessus? +La lutte est corps à corps. Pour la Tarentule, nul moyen secondaire de +défense; pas de lacet pour lier la victime, pas de traquenard pour la +maîtriser. Lorsque, dans sa grande toile verticale, une Épeire voit un +insecte empêtré, elle accourt et par brassées jette sur le captif des +nappes de cordages, des rubans de soie, qui rendent toute résistance +impossible. Sur la proie solidement garrottée, une piqûre est prudemment +faite avec les crochets à venin; puis l'Araignée se retire, attendant +que se soient calmées les convulsions de l'agonie. C'est alors que le +chasseur revient au gibier. Dans ces conditions, aucun danger sérieux. +Pour la Lycose, le métier est plus chanceux. N'ayant à son service que +son audace et ses crochets, elle doit bondir sur le périlleux gibier, le +dominer par sa dextérité, le foudroyer en quelque sorte par son talent +de rapide tueur. + +Foudroyer est le mot: les Bourdons que je retire du trou fatal le +démontrent assez. Dès que cesse ce bruissement aigu que j'ai appelé +chant de mort, vainement je me hâte de plonger mes pinces: je retire +toujours l'insecte mort, trompe étirée et pattes flasques. À peine +quelques frémissements des pattes annoncent que c'est un cadavre très +récent. La mort du Bourdon est instantanée. Chaque fois que je retire +une nouvelle victime du fond du terrible abattoir, ma surprise renaît +devant son immobilité soudaine. + +Cependant l'un et l'autre ont à peu près même vigueur: je choisis mes +Bourdons parmi les plus gros (_Bombus hortorum_ et _B. terrestris_). Les +armes se valent presque; le dard de l'hyménoptère peut soutenir la +comparaison avec les crochets de l'Araignée; la piqûre du premier me +semble aussi redoutable que la morsure du second. Comment se fait-il que +la Tarentule ait toujours le dessus, et de plus dans une lutte très +courte, d'où elle sort indemne? Il y a certainement de sa part une +tactique savante. Si subtil que soit son venin, il m'est impossible de +croire que son inoculation seule, en un point quelconque de la victime, +suffise pour un dénouement si prompt. Le serpent à sonnettes, de +terrible renom, ne tue pas aussi vite. Il lui faut des heures, et à la +Tarentule pas même une seconde. C'est donc l'importance vitale du point +atteint par l'Aranéide, bien plus que l'atrocité du venin, qui nous +rendra compte de cette mort soudaine. + +Quel est ce point? Avec les Bourdons, impossible de le reconnaître. Ils +entrent dans le terrier, et le meurtre s'accomplit loin des regards. +D'ailleurs, la loupe ne trouve sur le cadavre aucune blessure, tant sont +fines les armes qui l'ont faite. Il faudrait voir directement les deux +adversaires aux prises. J'ai plusieurs fois essayé de mettre dans le +même flacon une Tarentule et un Bourdon en présence. Les deux animaux +mutuellement se fuient, aussi inquiets l'un que l'autre de leur +captivité. J'en ai gardé vingt-quatre heures en présence, sans agression +ni d'une part ni de l'autre. Plus soucieux de la prison que de +l'attaque, ils temporisent, comme indifférents. L'expérience est +toujours restée sans succès. J'ai réussi avec des Abeilles et des +Guêpes, mais le meurtre s'est accompli de nuit et ne m'a rien appris. Je +trouvais le lendemain les deux hyménoptères réduits en marmelade sous +les mandibules de la Lycose. Une proie faible, c'est une bouchée que +l'Araignée se réserve pour le calme de la nuit. Une proie capable de +résister n'est pas attaquée en captivité. Les soucis du prisonnier +refroidissent les ardeurs du chasseur. + +Le cirque d'un large flacon permet à chaque athlète de se retirer à +l'écart, respecté de son adversaire, également respecté. Amoindrissons +l'arène, rétrécissons l'enceinte. Je plonge Bourdon et Tarentule dans +une éprouvette dont le fond n'offre place que pour un seul. Une vive +mêlée éclate sans résultat sérieux. Si le Bourdon est en dessous, il se +couche sur le dos, et de ses pattes écarte l'autre tant qu'il peut. Je +ne le vois pas dégainer. L'Aranéide cependant, embrassant toute la +circonférence de l'enceinte avec ses longues pattes, se hisse un peu sur +la glissante surface et s'éloigne autant que possible de son adversaire. +Là, immobile, elle attend les événements, bientôt troublés par le +remuant Bourdon. Si celui-ci occupe le dessus, la Tarentule se fait +bouclier en rassemblant ses pattes, qui tiennent l'ennemi à distance. +Bref, sauf de vifs démêlés lorsque les deux champions sont en contact, +rien ne se passe qui mérite attention. Pas de duel à mort dans l'étroite +arène de l'éprouvette, non plus que dans l'ample cirque du flacon. Toute +peureuse, une fois hors de chez elle, l'Aranéide refuse obstinément le +combat; et ce n'est pas le Bourdon, si étourdi qu'il soit, qui s'avisera +de commencer. Je renonce à l'expérimentation en cabinet. + +Il faut aller sur les lieux mêmes et présenter le duel à la Tarentule, +pleine d'audace en son château fort. Seulement, au Bourdon, qui pénètre +dans le terrier et dérobe sa fin aux regards, il est nécessaire de +substituer un autre adversaire, non enclin à pénétrer sous terre. En ce +moment abonde dans le jardin, sur les fleurs de la Sauge Sclarée, l'un +des plus robustes et des plus gros hyménoptères de ma région, le +Xylocope violet, à costume de velours noir et gaze des ailes pourpre. Sa +taille de près d'un pouce dépasse celle du Bourdon. Son coup de dague +est atroce et produit une enflure longtemps douloureuse. J'ai à ce sujet +des souvenirs précis, qui m'ont coûté cher. Voilà vraiment un +antagoniste digne de la Tarentule, si je parviens à le lui faire +accepter. J'en mets un certain nombre, un par un, dans des flacons de +petit volume mais de large goulot, capable d'entourer l'entrée du +terrier, comme je l'ai dit au sujet de la chasse avec un Bourdon pour +appât. + +La proie que je vais offrir étant capable d'en imposer, je fais choix +des Tarentules les plus vigoureuses, les plus hardies, les plus +stimulées par la faim. Le chaume avec épillet est plongé dans le +terrier. Si la Lycose accourt tout de suite, si elle est de belle +taille, si elle monte hardiment jusqu'à l'orifice de sa demeure, elle +est admise au tournoi; dans le cas contraire, elle est refusée. Le +flacon, avec un Xylocope pour amorce, est renversé sur la porte de l'une +des élues. L'hyménoptère gravement bruit dans sa cloche; le chasseur +remonte du fond de l'antre; il est sur le seuil de sa porte, mais en +dedans; il regarde, il attend. J'attends aussi. Les quarts d'heure, les +demi-heures se passent: rien. L'Aranéide redescend chez elle: elle a +probablement jugé le coup trop dangereux. Je passe à un second terrier, +à un troisième, à un quatrième: rien toujours, le chasseur ne veut pas +sortir de son repaire. + +La fortune sourit enfin à ma patience, bien mise à contribution par tant +de prudentes retraites et surtout par la chaleur caniculaire de la +saison. L'une bondit soudain hors de son trou, aguerrie sans doute par +une abstinence prolongée. Le drame qui se passe sous le couvert du +flacon a la durée d'un clin d'oeil. C'est fait: le robuste Xylocope est +mort. Où le meurtrier l'a-t-il atteint? La constatation est aisée: la +Tarentule n'a pas lâché prise, et ses crochets sont implantés en arrière +de la nuque, à la naissance du cou. Le tueur a bien la science que je +lui soupçonnais il s'est adressé au centre vital par excellence, il a +piqué de ses crochets à venin les ganglions cervicaux de l'insecte. +Enfin, il a mordu le seul point dont la lésion puisse amener la +soudaineté de mort. J'étais ravi de ce savoir assassin; j'étais +dédommagé de mon épiderme rôti au soleil. + +Une fois n'est pas coutume. Ce que je viens de voir, est-ce hasard, +est-ce coup prémédité? Je m'adresse à d'autres Lycoses. Beaucoup, +beaucoup trop pour ma patience, se refusent obstinément à bondir hors de +leur repaire pour attaquer le Xylocope. Le formidable gibier en impose à +leur audace. La faim, qui fait sortir le loup du bois, ne peut-elle +faire sortir aussi la Tarentule de son trou? Deux, en effet, plus +affamées apparemment que les autres, s'élancent enfin sur l'hyménoptère +et répètent sous mes yeux la meurtrière scène. Mordue encore à la nuque, +exclusivement à la nuque, la proie meurt à l'instant. Trois meurtres, +dans des conditions identiques, opérés sous mes regards, tel fut le +fruit de mon expérimentation poursuivie, pendant deux séances, de huit +heures du matin à midi. + +J'en avais assez vu. Le rapide tueur venait de m'enseigner son métier +comme autrefois le paralyseur: il venait de m'apprendre qu'il possède à +fond l'art de l'abatteur de boeufs des Pampas. La Tarentule est un +_desnucador_ accompli. Il me restait à confirmer l'expérience en plein +champ par l'expérience de cabinet. Je me montai donc une ménagerie de +ces Crotales pour juger de la virulence de leur venin et de son effet +suivant la partie du corps atteinte par les crochets. Une douzaine de +flacons et d'éprouvettes reçurent isolément les prisonniers, que je +capturai d'après les méthodes connues du lecteur. Pour qui jette un cri +d'effroi à la vue d'une Araignée, mon cabinet, peuplé d'affreuses +Lycoses, eût paru séjour peu rassurant. + +Si la Tarentule dédaigne ou plutôt n'ose attaquer un adversaire qu'on +met en sa présence dans un flacon, elle n'hésite guère à mordre celui +qu'on met sous ses crochets. Je saisis l'Aranéide par le thorax avec des +pinces, et je présente à sa bouche l'animal que je veux faire piquer. À +l'instant, si la bête n'a pas été déjà fatiguée par des expériences, les +crochets s'ouvrent et s'implantent. C'est sur le Xylocope que j'ai +d'abord essayé les effets de la morsure. Atteint à la nuque, +l'hyménoptère succombe à l'instant. C'est la mort foudroyante dont j'ai +été témoin sur le seuil des terriers. Atteint à l'abdomen et remis alors +dans un large flacon qui le laisse libre dans ses mouvements, l'insecte +semble d'abord ne rien avoir éprouvé de sérieux. Il vole, il se démène, +il bourdonne. Mais une demi-heure ne s'est pas écoulée que la mort est +imminente. Couché sur le dos ou sur le flanc, l'insecte est immobile. À +peine quelques mouvements des pattes, quelques pulsations du ventre, qui +se continuent jusqu'au lendemain, annoncent que la vie ne s'est pas +encore totalement retirée. Puis tout cesse: le Xylocope est un cadavre. + +La portée de cette expérience s'impose à l'attention. Piqué dans la +région cervicale, le vigoureux hyménoptère périt à l'instant même; et +l'Aranéide n'a pas à redouter les périls d'une lutte désespérée. Piqué +autre part, à l'abdomen, l'insecte est capable, près d'une demi-heure de +faire usage de son dard, de ses mandibules, de ses pattes; et malheur à +la Lycose qu'atteindrait le stylet. J'en ai vu qui, lardées à la bouche +tandis qu'elles mordaient tout près de l'aiguillon, périssaient de la +blessure dans les vingt-quatre heures. Donc, pour ce périlleux gibier, +il faut une mort instantanée, amenée par la lésion des centres nerveux +cervicaux; sinon la vie du chasseur fort souvent serait compromise. + +L'ordre des Orthoptères m'a fourni une seconde série de patients, des +Sauterelles vertes de la longueur du doigt, des Dectiques à grosse tête, +des Éphippigères. Même résultat pour la morsure à la nuque. La mort est +foudroyante. Atteint autre part, notamment au ventre, l'expérimenté +résiste assez longtemps. J'ai vu une Éphippigère, mordue à l'abdomen, se +maintenir pendant une quinzaine d'heures solidement cramponnée à la +paroi lisse et verticale de la cloche lui servant de prison. Enfin elle +est tombée pour mourir. Là où l'hyménoptère, fine nature, succombe en +moins d'une demi-heure, l'orthoptère, grossier ruminant, résiste un jour +entier. Mettons de côté ces différences, ayant pour cause des +organisations inégalement sensibles, et nous nous résumerons en ces ceux +points: mordu à la nuque par la Tarentule, un insecte, choisi parmi les +plus gros, meurt à l'instant; mordu autre part, il périt aussi, mais +après un laps de temps qui peut être très variable d'un ordre +entomologique à l'autre. + +Maintenant s'expliquent les longues hésitations de la Tarentule, si +fastidieuses pour l'expérimentateur qui lui présente, à l'entrée du +terrier, une riche mais dangereuse proie. Le plus grand nombre refusent +de se jeter sur le Xylocope. C'est qu'en effet pareil gibier ne peut +être appréhendé au hasard: il y va de la vie du chasseur, qui marquerait +son coup en mordant à l'aventure. La nuque seule est vulnérable au degré +voulu. Il faut saisir l'adversaire par là et non autre part. Ce serait +l'irriter et le rendre plus dangereux que de ne pas le terrasser +sur-le-champ. L'Aranéide le sait très bien. À l'abri sur le seuil de sa +porte, et prompte, s'il le faut, à la retraite, elle épie donc le moment +favorable; elle attend que le gros hyménoptère se présente de face, la +nuque facile à happer. Si cette condition de succès se présente, elle +bondit et opère; sinon, lassée des turbulentes évolutions du gibier, +elle rentre. Et voilà pourquoi, sans doute, il m'a fallu deux séances de +quatre heures pour assister à trois meurtres. + +Instruit jadis par les hyménoptères paralyseurs, j'avais cherché à +produire moi-même la paralysie en inoculant une gouttelette d'ammoniaque +dans le thorax des insectes, Charançons, Buprestes, Scarabées, dont la +concentration du système nerveux se prête à cette opération +physiologique. L'élève avait convenablement répondu à l'enseignement des +maîtres, et je paralysais un Bupreste et un Charançon presque aussi bien +que le ferait un Cerceris. Pourquoi n'imiterais-je pas aujourd'hui +l'expert tueur, la Tarentule? Avec une fine pointe d'acier, je fais +pénétrer une très petite goutte d'ammoniaque à la base du crâne d'un +Xylocope ou d'une Sauterelle. À l'instant l'insecte succombe, sans +autres mouvements que des convulsions désordonnées. Atteints par l'âcre +liquide, les ganglions cervicaux cessent leurs fonctions et la mort +arrive. Cependant cette mort n'est pas soudaine, les convulsions durent +quelques temps. Si l'expérimentation laisse quelque peu à désirer sous +le rapport de la soudaineté, d'où cela peut-il provenir? De ce que le +liquide employé, l'ammoniaque, ne peut soutenir la comparaison, pour +l'efficacité meurtrière, avec le venin de la Lycose, venin assez +redoutable, on va le voir. + +Je fais mordre à la jambe un jeune moineau, bien emplumé, prêt à quitter +le nid. Une goutte de sang coule; le point atteint s'entoure d'une +aréole rougeâtre, puis violacée. Presque immédiatement l'oiseau ne peut +se servir de sa patte, qui est traînante, avec les doigts +recroquevillés; il sautille sur l'autre. Du reste, le patient n'a pas +l'air de si bien se préoccuper de son mal; il a l'appétit bon. Mes +filles le nourrissent de mouches, de mie de pain, de pulpe d'abricot. Il +se rétablira, il prendra des forces; la pauvre victime des curiosités de +la science sera rendue à la liberté. C'est notre souhait à tous, notre +projet. Douze heures après, l'espoir de guérison s'accroît; l'infirme +accepte très volontiers la nourriture; il la réclame si l'on tarde trop. +Mais la patte est toujours traînante. Je crois à une paralysie +temporaire, qui se dissipera bientôt. Le surlendemain, la nourriture est +refusée. S'enveloppant de son stoïcisme et de ses plumes ébouriffées, +l'oisillon fait la boule, tantôt immobile, tantôt pris de soubresauts. +Mes filles le réchauffent de l'haleine dans le creux de la main. Les +convulsions deviennent plus fréquentes. Un bâillement annonce que c'est +fini. L'oiseau est mort. + +Au repas du soir, il y eut entre nous quelque froid. Je lisais dans le +regard de mon entourage de muets reproches sur mon expérience, je +sentais autour de moi une vague accusation de cruauté. La fin du +misérable moineau avait contristé toute la famille. Moi-même je n'étais +pas sans quelque remords de conscience; le petit résultat acquis me +semblait trop chèrement payé. Ils sont faits d'un autre bois ceux qui, +sans sourciller, et pour ne pas arriver à grand'chose, ouvrent le ventre +à des chiens vivants. + +J'eus cependant le courage de recommencer, et cette fois sur une Taupe, +prise ravageant un carré de laitues. Il était à craindre que ma captive, +avec son famélique estomac, donnât lieu à des doutes s'il fallait la +garder quelques jours. Elle pouvait périr, non de sa blessure, mais +d'inanition, si je ne parvenais à lui donner une nourriture convenable, +assez abondante, assez fréquemment distribuée. Je m'exposais ainsi à +mettre sur le compte du venin ce qui pouvait bien n'être que le résultat +de la famine. J'avais donc à reconnaître d'abord s'il m'était possible +de conserver la Taupe en captivité. Installée au fond d'un large +récipient d'où elle ne pouvait sortir, la bête reçut pour aliments des +insectes variés, Scarabées, Sauterelles, Cigales surtout, qu'elle +grugeait d'un excellent appétit. Vingt-quatre heures de ce régime me +convainquirent que l'animal s'accommodait de ce menu et prenait très +bien sa captivité en patience. + +Je la fis mordre par la Tarentule au bout du groin. Remise dans sa cage, +la bête à tout instant se gratte le museau avec ses larges pattes. Cela +cuit, paraît-il, cela démange. Désormais, la provision de Cigales est de +moins en moins consommée; le lendemain au soir, elle est même refusée. +Trente-six heures environ après la morsure, la Taupe meurt pendant la +nuit, et ce n'est certes pas d'inanition, car il y avait encore dans le +récipient une demi-douzaine de Cigales vivantes et quelques Scarabées. + +Ainsi la morsure de la Tarentule à ventre noir est redoutable pour des +animaux autres que des insectes; elle est mortelle pour le Moineau, elle +est mortelle pour la Taupe. Jusqu'à quel point faut-il généraliser? Je +l'ignore, mes recherches ne s'étant pas étendues plus loin. Il me +semble, néanmoins, d'après le peu que j'ai vu, que la morsure de cette +Aranéide ne serait pas chez l'homme un accident négligeable. C'est tout +ce que j'ai à dire à la médecine. + +À l'entomologie philosophique, j'ai à dire autre chose; j'ai à lui faire +remarquer cette profonde science des tueurs rivalisant avec celle des +paralyseurs. Les premiers, et je les mets au pluriel, car la Tarentule +doit partager son art meurtrier avec une foule d'autres Aranéides, +surtout avec celles qui chassent sans filets; les premiers, dis-je, +vivant de leur proie, frappent le gibier de mort foudroyante en les +piquant dans les ganglions cervicaux; les seconds, qui veulent des +conserves fraîches pour leurs larves, abolissent les mouvements en +piquant le gibier dans les autres ganglions. Les uns et les autres +s'adressent à la chaîne nerveuse, mais ils choisissent le point d'après +le but à atteindre. S'il faut la mort, et la mort soudaine, sans péril +pour le chasseur, la nuque est atteinte; s'il faut la simple paralysie, +la nuque est respectée, et les segments suivants, tantôt un seul, tantôt +trois, tantôt à peu près tous, suivant la secrète organisation de la +victime, reçoivent le coup de poignard. + +Les paralyseurs même, du moins quelques-uns, connaissent la haute +importance vitale des ganglions cérébraux. Nous avons vu l'Ammophile +hérissée mâchonner le cerveau de la chenille; le Sphex languedocien +mâchonner celui de son Éphippigère, dans le but de provoquer une +passagère torpeur. Mais ils le compriment simplement et de plus avec une +prudente réserve; ils se gardent bien de plonger le style dans ce +primordial foyer de vie; nul ne s'en avise, car le résultat serait un +cadavre dédaigné de la larve. L'Aranéide, elle plante là son double +poignard, et seulement là; ailleurs ce serait blessure exaltant la +résistance par l'irritation. Il lui faut une venaison consommée sans +retard, et brutalement elle plonge ses crochets en ce point que les +autres respectent avec tant de scrupule. + +Si l'instinct de ces savants meurtriers n'est pas, chez les uns comme +chez les autres, une prédisposition innée, inséparable de l'animal, mais +bien une habitude acquise, vainement je me mets l'esprit à la torture +pour comprendre comment cette habitude a pu s'acquérir. Enveloppez ces +faits, tant que vous le voudrez, de nuages théoriques, vous ne +parviendrez jamais à voiler leur éclatante affirmation sur un ordre +préétabli. + + + + +XII + +LES POMPILES + + +La chenille de l'Ammophile, le taon du Bembex, le bupreste et le +charançon du Cerceris, l'acridien, le grillon, l'éphippigère du Sphex, +tout ce gibier pacifique, c'est l'imbécile mouton de nos abattoirs; cela +se laisse opérer par le paralyseur sans grande résistance, stupidement. +Les mandibules bâillent, les pattes ruent et protestent, la croupe se +contorsionne, et c'est tout. Ils n'ont pas d'armes qui puissent lutter +avec le stylet de l'assassin. Je voudrais voir le déprédateur aux prises +avec un adversaire imposant, rusé comme lui, expert en embûches, et +comme lui porteur de dague empoisonnée. Au bandit qui joue du poignard, +je désirerais voir s'opposer un autre bandit sachant poignarder. +Semblable duel est-il possible? Oui, très possible, et même très commun. +D'une part sont les Pompiles, champions toujours vainqueurs; d'autre +part sont les Araignées, champions toujours vaincus. + +Qui ne connaît les Pompiles, pour peu qu'il se soit délassé avec les +insectes? Contre les vieilles murailles, au pied des talus bordant les +sentiers peu fréquentés, dans les chaumes après la moisson, dans les +fourrés de gazon sec, partout où l'araignée tend ses filets, qui ne les +a vus affairés, tantôt courant deçà, delà, à l'aventure, les ailes +relevées et vibrantes sur le dos, tantôt changeant de place par longues +et courtes volées? Ce sont des chasseurs en quête d'un gibier qui +pourrait bien intervertir les rôles et se faire lui-même une proie de +celui qui le guettait. + +Les Pompiles alimentent leurs larves uniquement avec des Aranéides, et +les Aranéides se nourrissent de tout insecte proportionné à leur taille +et pris dans leurs filets. Si les premiers ont un dard, les autres +possèdent un double crochet à venin. Les forces souvent s'équivalent; il +n'est pas même rare qu'elles prédominent en faveur de l'Araignée. +L'hyménoptère a ses astuces de guerre, ses coups savamment médités: +l'Aranéide a ses ruses et ses périlleux traquenards; le premier dispose +d'une grande prestesse de mouvements, l'autre peut compter sur les +perfidies de sa toile; il y a pour l'un l'aiguillon, qui sait piquer au +point convenable pour amener la paralysie, il y a pour l'autre les +crochets, qui savent mordre à la nuque et donner une mort soudaine: d'un +côté est le paralyseur, de l'autre le tueur. Qui des deux deviendra le +gibier de l'autre? + +À ne consulter que la vigueur relative des adversaires, la puissance des +armes, la virulence des venins et les divers moyens d'action, la balance +bien des fois pencherait pour l'Aranéide. Puisqu'il sort toujours +victorieux de cette lutte, en apparence bien dangereuse pour lui, le +Pompile doit posséder une méthode particulière, dont je serais bien +désireux de connaître le secret. + +Dans nos régions, le plus vigoureux et le plus vaillant chasseur +d'Araignées est le Pompile annelé (_Calicurgus annulatus_ Fab.), costumé +de jaune et de noir, haut de jambes, les ailes avec l'extrémité noire et +le reste jauni comme par l'exposition à la fumée, ainsi qu'un hareng +saur. Sa taille est à peu près celle du Frelon (_Vespa Crabro_). Il est +rare. J'en vois trois ou quatre dans l'année, et je ne manque jamais de +m'arrêter devant la fière bête, arpentant à grands pas, quand vient la +canicule, la poudre des guérets. Son air audacieux, sa rude démarche, sa +tournure belliqueuse, longtemps m'ont fait soupçonner, pour son gibier, +quelque capture impossible, atroce, inavouable. Et je rencontrais juste. +Cette proie, je l'ai vue, à force d'attendre et d'épier; je l'ai vue +entre les mandibules du chasseur. C'est la Tarentule à ventre noir, la +terrible Araignée qui, d'un coup de son arme, extermine net un Xylocope, +un Bourdon; c'est l'Aranéide qui tue un moineau, une taupe; c'est la +redoutable bête dont la morsure ne serait peut-être pas sans danger pour +nous. Oui, voilà le menu que le fier Pompile destine à sa larve. + +Ce spectacle, l'un des plus frappants que m'aient présenté les +hyménoptères déprédateurs, ne s'est offert encore à mes yeux qu'une +fois, et cela, tout à côté de ma rustique demeure, dans le fameux +laboratoire de l'harmas. Je vois encore l'intrépide braconnier tirant +par la patte, au pied d'un mur, la monstrueuse capture qu'il venait de +faire non loin de là sans doute. Dans le mur, à la base, un trou se +présente, interstice accidentel entre quelques pierres. L'hyménoptère +visite l'antre, mais non pour la première fois: il l'avait déjà reconnu +et le logis lui avait agréé. La proie, immobilisée, attendait quelque +part, je ne sais où, et le chasseur a été la reprendre pour +l'emmagasiner. C'est à ce moment que je fais sa rencontre. Le Pompile +donne un dernier coup d'oeil à la grotte, il en extrait quelques petits +fragments de mortier détaché, et là se bornent les préparatifs. La +Lycose est introduite, traînant sur le dos et tirée par la patte. Je +laisse faire. Bientôt l'hyménoptère reparaît, et pousse négligemment +devant le trou les lopins de mortier qu'il vient d'extraire, puis il +s'envole. C'est fini. La ponte est faite, l'insecte a clos vaille que +vaille, et je peux procéder à l'examen du clapier et de son contenu. + +Aucun travail d'excavation de la part du Pompile. C'est bien un trou +accidentel, aux spacieuses anfractuosités, oeuvre de la négligence du +maçon et non de l'hyménoptère. La clôture est tout aussi sommaire. +Quelques miettes de mortier, amassées devant la porte, forment barricade +plutôt que fermeture. Violent chasseur, pauvre architecte. Le meurtrier +de la Tarentule ne sait pas fouir un logis pour sa larve, il ne sait pas +combler l'entrée en y balayant de la poussière. Le premier trou venu au +pied d'un mur lui suffit pourvu qu'il soit assez spacieux; un petit amas +de gravats, c'est assez comme porte. Rien de plus expéditif. + +Je retire le gibier du réduit, l'oeuf est collé sur l'Araignée, vers la +naissance du ventre. Une maladresse de ma part le fait détacher au +moment de l'extraction. C'est fini: il ne se développera pas; je ne +pourrai assister à l'évolution de la larve. La Tarentule est immobile, +souple comme à l'état de la vie, sans trace aucune de blessure. C'est la +vie, en effet, moins le mouvement. De loin en loin, le bout des tarses +frémit un peu, et c'est tout. Vieil habitué à ces trompeurs cadavres, je +vois en esprit ce qui s'est passé: l'Aranéide a été piquée dans la +région du thorax, une seule fois sans doute, vu la concentration de son +appareil nerveux. Je mets la victime dans une boîte, où elle se conserve +avec toute la fraîcheur, toute la flexibilité de la vie, depuis le 2 +août jusqu'au 2 septembre, c'est-à-dire pendant sept semaines. Ces +merveilles nous sont familières; inutile de s'y arrêter. + +Le plus important m'échappe. Ce que je désirais, ce que je désire encore +aujourd'hui, c'est de voir le Pompile aux prises avec la Lycose. Quel +duel, où la ruse de l'un doit maîtriser les terribles armes de l'autre! +L'hyménoptère pénètre-t-il dans le terrier pour surprendre la Tarentule +au fond de son repaire? Ce serait témérité pour lui fatale. Où le gros +Bourdon périt à l'instant, l'audacieux visiteur périrait aussitôt entré. +L'autre n'est-elle pas là, face à face, prête à lui happer la nuque, +dont la blessure amènerait la mort soudaine? Non, le Pompile n'entre pas +chez l'Araignée, c'est évident. La surprend-il hors de sa forteresse? +Mais la Lycose est casanière; pendant l'été, je ne la vois pas errer. +Plus tard, dans l'arrière-saison, lorsque les Pompiles ont disparu, elle +vagabonde; devenue bohémienne, elle promène en plein air sa populeuse +famille, qu'elle porte sur son dos. La part faite à ces promenades +maternelles, elle ne me paraît pas quitter son manoir, et le Pompile, ce +me semble, a peu de chance de la rencontrer au dehors. Le problème, on +le voit, se complique: le chasseur ne peut pénétrer dans le terrier, où +il s'exposerait à une mort foudroyante; et les moeurs sédentaires de +l'Aranéide rendent improbable sa rencontre à l'extérieur. Il y a là une +énigme qu'il serait curieux de déchiffrer. Tâchons de le faire en +observant d'autres chasseurs d'Araignées; l'analogie nous permettra de +conclure. + +Bien des fois j'ai épié des Pompiles de toute espèce dans leurs +expéditions de chasse, je n'en ai jamais surpris pénétrant dans le logis +de l'Araignée, celle-ci présente. Que ce logis soit un entonnoir +plongeant son embouchure dans quelque trou de muraille, un vélarium +tendu entre des chaumes, une tente imitée de celle de l'Arabe, un étui +formé de quelques feuilles rapprochées, une toile avec chambre d'affût, +dès que la propriétaire s'y trouve, le Pompile soupçonneux se tient à +l'écart. Si la demeure est vacante, c'est autre chose: l'hyménoptère +parcourt avec une aisance superbe ces toiles, ces lacs, ces amas de +cordages où tant d'autres insectes resteraient empêtrés. Sur lui, les +filets de soie semblent ne pas avoir de prise. Que fait-il, explorant +ces toiles inoccupées? Il surveille de là ce qui se passe sur les toiles +voisines où l'Aranéide est embusquée. Donc répugnance invincible du +Pompile d'aller droit à l'Araignée lorsque celle-ci est chez elle, au +milieu de ses traquenards. Et il a cent fois raison. Si la Tarentule +connaît la pratique du coup de poignard à la nuque, soudainement mortel, +les autres ne peuvent l'ignorer. Malheur donc à l'imprudent qui se +présenterait sur le seuil d'une Araignée à peu près d'égale force. + +Des divers exemples recueillis sur cette prudente réserve du chasseur +d'Araignées, je me bornerai au suivant, qui suffit pour ma +démonstration.--En rapprochant, par des liens de soie, les trois +folioles qui composent la feuille du Cytise de Virgile, une Araignée +s'était construit un berceau de verdure, un étui horizontal, ouvert aux +deux bouts. Un Pompile en recherches survient, trouve le gibier à sa +convenance et met la tête à l'entrée du logis. L'Araignée aussitôt +recule à l'autre bout. Le chasseur contourne la demeure et reparaît à la +seconde porte. Nouveau recul de l'Araignée, qui revient à la première +entrée. L'hyménoptère y revient aussi, mais toujours par le dehors. À +peine y est-il, que l'Araignée décampe vers l'ouverture opposée; et +ainsi de suite, pendant un gros quart d'heure, allant et revenant tous +les deux d'un bout à l'autre du cylindre, l'Araignée à l'intérieur, le +Pompile à l'extérieur. + +La proie était de valeur, paraît-il, car l'hyménoptère persista +longtemps dans ses tentatives, toujours déjouées; il fallut cependant y +renoncer, ce perpétuel jeu de navette déroutant le chasseur. Le Pompile +partit, et l'Araignée, remise de l'alerte, attendit patiemment les +moucherons étourdis. Que fallait-il à l'hyménoptère pour s'emparer de ce +gibier si convoité? Il fallait pénétrer dans le cylindre de verdure, +dans l'habitacle de l'Araignée, et poursuivre celle-ci directement, chez +elle, au lieu de se maintenir au dehors, allant d'une porte à la porte +opposée. Avec une prestesse, une dextérité comme la sienne, le coup me +paraissait immanquable: la proie se mouvait gauchement un peu de côté +comme les crabes. Je jugeais le coup facile; le Pompile le jugeait très +périlleux. Je suis aujourd'hui de son avis: s'il avait pénétré dans le +tuyau de feuilles, la maîtresse de céans l'opérait par la nuque, et le +chasseur devenait gibier. + +Les années se passent et le paralyseur d'Araignées refuse son secret; +les circonstances me servent mal, le loisir me manque, de dures +préoccupations m'absorbent. Enfin, dans ma dernière année de séjour à +Orange, la lumière se fait. J'avais pour enceinte du jardin une vieille +muraille, noircie, délabrée par le temps, où, dans les interstices de +pierres, vivait une population d'Araignées, représentée surtout par la +_Ségestrie perfide_. C'est la vulgaire Araignée noire, ou Araignée des +caves. Elle est en entier d'un noir intense, sauf les mandibules, qui +sont d'un superbe vert métallique. Ses deux poignards à venin semblent +l'oeuvre d'une fine métallurgie travaillant le bronze. Dans toute +maçonnerie abandonnée, il n'est pas de recoin tranquille, de trou de la +grosseur du doigt, où ne s'établisse la Ségestrie. Sa toile est un +entonnoir très évasé, dont l'ouverture, de l'ampleur d'un pan tout au +plus, s'étale à la surface de la muraille, où des fils rayonnants la +maintiennent fixée. À cette nappe conique fait suite un tube qui plonge +dans un trou du mur. Au fond est le réfectoire où l'Araignée se retire +pour dévorer à l'aise la proie saisie. + +Les deux pattes postérieures plongées dans le tube pour y prendre appui, +les six antérieures étalées autour de l'orifice pour mieux percevoir +tout à la ronde les trépidations, signe de quelque gibier, la Ségestrie +attend immobile, à l'entrée du goulot de son entonnoir, qu'un insecte +vienne s'empêtrer dans le piège. De grosses mouches, des Éristales, qui +effleurent de l'aile étourdiment quelque fil des rets, sont ses +habituelles victimes. Aux trémoussements du diptère enlacé, l'Aranéide +accourt ou même bondit, mais alors retenue par un cordon qui s'échappe +de la filière et dont le bout est fixé au tube de soie. Ainsi est +prévenue la chute dans un élan sur une surface verticale. Mordu en +arrière de la tête, l'Éristale succombe à l'instant, et la Ségestrie +l'emporte dans son repaire. + +Avec pareille méthode et pareils engins de chasse, une embuscade au fond +d'un gouffre de soie, des lacs rayonnants, un fil de sûreté qui retient +le chasseur par l'arrière et permet le brusque élan sans risque d'une +chute, la Ségestrie peut faire capture d'un gibier moins inoffensif +qu'un Éristale. Une Guêpe, dit-on, ne l'intimide pas. Sans en avoir fait +l'épreuve, volontiers je le crois, renseigné comme je le suis sur +l'audace de l'Aranéide. + +Cette audace est secondée par l'activité du venin. Il suffit d'avoir vu +la Ségestrie prendre quelque mouche de grande taille pour être convaincu +du foudroyant effet de ses crochets sur les insectes mordus à la nuque. +La mort de l'Éristale, empêtré dans l'entonnoir de soie, est la mort +soudaine du Bourdon, pénétrant dans le terrier de la Tarentule. L'effet +sur l'homme nous est connu par les recherches de A. Dugès. Écoutons le +courageux expérimentateur. + +«La Ségestrie perfide ou grande Araignée des caves, réputée venimeuse +dans nos pays, a été choisie, dit-il, pour sujet d'expérience +principale. Elle avait neuf lignes de long, mesurée des mandibules aux +filières. Saisie entre les doigts du côté du dos, par les pattes ployées +et ramassées ensemble (c'est ainsi qu'il faut prendre les Aranéides +vivantes, pour éviter leurs piqûres et s'en rendre maître sans les +mutiler), je la posai sur différents objets, sur mes vêtements, sans +qu'elle manifestât la moindre envie de nuire; mais à peine appuyée sur +la peau nue de mon avant-bras, elle en saisit un pli entre ses robustes +mandibules d'un vert métallique, et y enfonça profondément ses crochets. +Quelques instants elle y resta suspendue quoique laissée libre; puis +elle se détacha, tomba et s'enfuit, laissant à deux lignes de distance +l'une de l'autre, deux petites plaies rouges, mais à peine saignantes, +un peu ecchymosées au pourtour, et comparables à celles que produirait +une forte épingle. + +«Dans le moment de la morsure, la sensation fut assez vive pour mériter +le nom de douleur, et se prolongea pendant cinq à six minutes encore, +mais avec moins de force. J'aurais pu la comparer à celle que produit +l'ortie dite brûlante. Une élévation blanchâtre entoura presque +sur-le-champ les deux piqûres, et le pourtour, dans une étendue d'un +pouce de rayon à peu près, se colora d'une rougeur érysipélateuse, +accompagnée d'un très léger gonflement. Au bout d'une heure et demie, +tout avait disparu, sauf la trace de piqûres, qui persista plusieurs +jours comme aurait fait toute autre petite blessure. C'était au mois de +septembre, et par un temps un peu frais. Peut être les symptômes +eussent-ils offert quelque peu plus d'intensité dans une saison plus +chaude.» + +Sans être grave, l'effet du venin de la Ségestrie est nettement +accentué. C'est quelque chose qu'une piqûre provoquant douleur vive et +gonflement avec rougeur d'érysipèle. Si l'expérience de Dugès nous +rassure pour notre propre compte, il n'en est pas moins vrai que le +venin de l'Araignée des caves est terrible pour les insectes, soit à +cause de la faible masse de la victime, soit à cause d'une efficacité +spéciale sur une organisation très différente de la nôtre. Un Pompile, +bien inférieur à la Ségestrie en force et en grosseur, guerroie +cependant contre l'Araignée noire et parvient à se rendre maître de ce +redoutable gibier. C'est le Pompile apical (_Pompilus apicalis_ V. +Lind.), guère plus long que l'Abeille domestique mais beaucoup plus +fluet. Il est d'un noir uniforme; ses ailes sont rembrunies, avec le +bout transparent. Suivons-le dans ses expéditions contre la vieille +muraille habitée par la Ségestrie, suivons-le des après-midi entières +pendant les chaleurs de juillet, et armons-nous de patience, car la +capture du gibier, périlleuse comme elle est, doit être longue pour +l'hyménoptère. + +Le chasseur d'Araignées explore minutieusement le mur; il court, il +sautille, il vole; il va et revient, il passe et repasse. Les antennes +sont vibrantes; les ailes, relevées sur le dos, battent continuellement +l'une contre l'autre.--Ah! le voici tout près d'un entonnoir de +Ségestrie. À l'instant l'Aranéide, jusque-là non visible, apparaît à +l'entrée du tube; elle étale au dehors ses six pattes de devant, prête à +recevoir le chasseur. Loin de fuir devant la redoutable apparition, elle +guette qui la guette, toute disposée à faire de son ennemi une proie. +Devant cette fière contenance, le Pompile recule. Il examine, il tourne +un instant autour du gibier convoité, puis s'éloigne sans rien tenter. +Lui parti, la Ségestrie rentre à reculons chez elle. Pour la seconde +fois, l'hyménoptère passe à proximité d'un entonnoir habité. L'Aranéide +aux aguets se montre aussitôt sur le seuil de son logis, à demi hors du +tube, prête à la défense et peut-être aussi à l'attaque. Le Pompile +s'éloigne, et la Ségestrie rentre dans son tube. Nouvelle alerte, le +Pompile revient; nouvelle menaçante démonstration de la part de +l'Araignée. Sa voisine, un peu plus tard, fait mieux: tandis que le +chasseur rôde au voisinage de l'entonnoir, elle bondit tout à coup hors +du tube, ayant à la filière le cordon de sûreté qui la préservera de la +chute si un faux pas est fait; elle s'élance et se jette au-devant du +Pompile, à une paire de décimètres du trou. L'hyménoptère, comme effaré, +tout aussitôt décampe; et la Ségestrie, d'une reculade non moins +brusque, rentre chez elle. + +Voilà convenons-en, un étrange gibier: il ne se dissimule pas, il +s'empresse de se montrer; il ne fuit pas, il se jette au-devant du +chasseur. Si l'observation s'arrêtait là, pourrait-on dire qui des deux +est le chasseur, qui des deux est le chassé? Ne prendrait-on pas en +pitié l'imprudent Pompile? Qu'un fil du traquenard l'enlace par la patte +et c'en est fait de lui. L'autre sera là, le poignardant à la gorge. +Quelle est donc sa méthode contre la Ségestrie, toujours sur le +qui-vive, prête à la défense, audacieuse jusqu'à l'agression! +Étonnerai-je le lecteur en lui disant que ce problème m'a passionné, +qu'il m'a tenu des semaines durant, en contemplation devant la triste +muraille? Mon récit n'en sera pas moins bref. + +À diverses reprises, je vois le Pompile brusquement se jeter sur l'une +des pattes de l'Araignée, la saisir avec les mandibules et faire effort +pour extraire la bête de son tube. C'est un élan soudain, un coup de +surprise de trop courte durée pour permettre à l'Aranéide d'y parer. +Heureusement les deux pattes d'arrière sont cramponnées au logis, et la +Ségestrie en est quitte pour un soubresaut, car l'autre, l'ébranlement +donné, se hâte de lâcher prise: s'il persistait, l'affaire tournerait +mal. Le coup manqué, l'hyménoptère recommence à d'autres entonnoirs; il +reviendra même au précédent lorsque l'alerte se sera un peu calmée. +Toujours sautillant et voletant, il rôde autour de l'embouchure d'où la +Ségestrie le surveille, les pattes étalées. Il épie l'instant propice; +il bondit, happe une patte, tire à lui et se jette à l'écart. Le plus +souvent l'Araignée tient bon; parfois elle est entraînée hors du tube, à +quelques pouces, mais aussitôt elle y rentre à la faveur sans doute de +son câble de sûreté non rompu. + +L'intention du Pompile est visible: il veut expulser l'Araignée de sa +forteresse et la projeter au loin. Tant de persévérance amène le succès. +Cette fois-ci cela va bien: d'un élan vigoureux et bien calculé, +l'hyménoptère a extrait la Ségestrie, qu'il laisse choir à terre tout +aussitôt. Étourdie de sa chute et encore plus démoralisée une fois hors +de son embuscade, l'Aranéide n'est plus l'audacieux adversaire de +tantôt. Elle rassemble ses pattes et se blottit dans un pli du sol. Le +chasseur est à l'instant là pour opérer l'expulsée. À peine ai-je le +temps de m'approcher pour surveiller le drame, que la patiente est +paralysée d'un coup d'aiguillon dans le thorax. + +Enfin la voilà, dans tout son machiavélisme, l'astucieuse méthode du +Pompile. Il y a péril de mort pour lui s'il attaque la Ségestrie dans +son domicile; l'hyménoptère en est si convaincu, qu'il se garde bien de +commettre cette imprudence; mais il sait aussi, qu'une fois délogée de +sa demeure, l'Araignée est aussi craintive, aussi poltronne qu'elle +était audacieuse au centre de son entonnoir. Toute sa tactique de guerre +consiste donc à déloger la bête. Ce point acquis, le reste n'est plus +rien. + +Ainsi doit se comporter le chasseur de Tarentules. Instruit par son +confrère, le Pompile apical, je le vois en esprit sournoisement errer +autour du bastion de la Lycose. Celle-ci accourt du fond de son +souterrain, croyant à l'approche d'un gibier; elle remonte son tube +vertical, elle étale au dehors ses pattes antérieures, prête à bondir. +Mais c'est le Pompile annelé qui bondit, appréhende une patte, tire et +lance la Lycose hors du trou. C'est désormais proie poltronne, qui se +laissera poignarder sans songer à faire usage de ses crochets à venin. +La ruse ici triomphe de la force, et cette ruse n'est pas inférieure à +la mienne, lorsque, voulant m'emparer de la Tarentule, je lui fais +mordre un épillet plongé dans le terrier, je l'amène doucement à +l'entrée, puis d'un mouvement brusque la projette au dehors. Pour +l'entomologiste comme pour le Pompile, l'essentiel est de faire quitter +son château fort à l'Aranéide. La capture est après sans difficulté, +tant le trouble est profond dans la bête expulsée. + +Deux points inverses me frappent dans les faits que je viens d'exposer: +l'astuce du Pompile et la sottise de l'Araignée. Que l'hyménoptère ait +acquis peu à peu, comme très favorable à sa descendance, son instinct si +judicieux d'extraire d'abord la proie de son habitacle pour la paralyser +après sans péril, je veux bien l'admettre si l'on m'explique pourquoi le +Ségestrie, d'un intellect non moins bien doué que celui du Pompile, ne +sait pas encore déjouer la ruse depuis si longtemps qu'elle en est +victime. Que faudrait-il à l'Araignée noire pour échapper à son +exterminateur? Un rien; il lui suffirait de rentrer dans son tube, au +lieu de venir se poster en sentinelle, à l'entrée, toutes les fois que +l'ennemi passe dans les environs. C'est très courageux de sa part, je +l'avoue; mais c'est aussi très périlleux. Sur l'une des pattes étalées +dehors pour la défense et l'attaque, le Pompile va fondre, et l'assiégée +périra par son audace. Cette posture est bonne dans l'attente d'une +proie, mais l'hyménoptère n'est pas un gibier; c'est un ennemi, et des +plus à craindre. L'Aranéide ne l'ignore pas. À sa vue, au lieu de se +camper crânement mais sottement sur le seuil de sa porte, que ne +recule-t-elle au fond de sa forteresse, où l'autre ne viendrait pas +l'attaquer? L'expérience des générations accumulées aurait dû lui +apprendre cette tactique si élémentaire et d'un intérêt sans égal pour +la prospérité de sa race. Si le Pompile a perfectionné sa méthode +d'attaque, pourquoi la Ségestrie n'a-t-elle pas perfectionné sa méthode +de défense? Est-ce que les siècles de siècles auraient avantageusement +modifié l'un sans parvenir à modifier l'autre? Là je ne comprends plus, +ce qui s'appelle plus. Et tout naïvement je me dis: «Puisqu'il faut des +Araignées aux Pompiles, de tout temps ceux-ci ont possédé leur patiente +astuce et les autres leur sotte audace.» C'est puéril, si l'on veut, peu +conforme aux visées transcendantes des théories à la mode; il n'y a là +ni objectif ni subjectif, ni adaptation ni différenciation, ni atavisme +ni transformisme; soit, mais du moins je comprends. + +Revenons aux moeurs du Pompile apical. Sans m'attendre à des résultats +de quelque intérêt, car en captivité les talents respectifs du +déprédateur et de la proie paraissent sommeiller, j'ai mis en présence, +dans un large flacon, l'hyménoptère et la Ségestrie. L'Aranéide et son +ennemi se fuient mutuellement, aussi craintifs l'un que l'autre. Par +quelques secousses ménagées, je les amène à se toucher. La Ségestrie, +par moments, saisit le Pompile, qui se pelotonne de son mieux, sans +chercher à faire usage de son dard; elle le roule entre ses pattes et +même entre ses pinces, mais ne paraît le faire qu'avec répugnance. Une +fois, je la vois se coucher sur le dos, et maintenir le Pompile +au-dessus d'elle, à distance autant qu'elle le peut, tout en le roulant +entre les pattes antérieures, le mâchonnant entre les mandibules. +L'hyménoptère, soit adresse de sa part, soit frayeur de l'Aranéide, sort +promptement de dessous les redoutables crochets, s'éloigne un peu et ne +paraît pas trop se soucier des bourrades qu'il vient de recevoir. Il se +lustre tranquillement les ailes, il se frise les antennes en les tirant +tandis qu'il les maintient à terre sous ses tarses antérieurs. L'attaque +de la Ségestrie, stimulée par mes secousses, se réitère une dizaine de +fois, et le Pompile s'échappe toujours des crochets venimeux sans avoir +rien éprouvé, comme s'il était invulnérable. + +L'est-il, en effet? En aucune manière, nous en aurons bientôt la preuve; +s'il se retire sain et sauf, c'est que l'Aranéide n'use pas de ses +crochets. Il y a là une sorte de suspension d'armes, une convention +tacite de s'interdire les coups mortels; ou plutôt, il y a +démoralisation par la captivité, et les deux adversaires ne sont plus +d'humeur assez belliqueuse pour jouer du stylet. La quiétude du Pompile, +qui continue à se friser crânement en face de la Ségestrie, me rassure +sur le sort de mon prisonnier; pour plus de sûreté cependant, je lui +jette un chiffon de papier, dans les plis duquel il trouvera refuge +pendant la nuit. Il s'y installe, à l'abri de l'Araignée. Le lendemain, +je le trouve mort. Pendant la nuit, la Ségestrie, aux habitudes +nocturnes, avait repris son audace et poignardé son ennemi. Je le +soupçonnais bien que les rôles pouvaient s'intervertir! Le bourreau +d'hier est la victime d'aujourd'hui. + +Je remplace le Pompile par une Abeille domestique. Le tête-à-tête ne fut +pas long. Deux heures plus tard, l'Abeille était morte, mordue par +l'Araignée. Un Éristale a le même sort. La Ségestrie cependant ne touche +à aucun des deux cadavres, pas plus qu'elle n'avait touché au cadavre du +Pompile. Dans ces meurtres, la captive paraît n'avoir eu d'autre but que +de se débarrasser d'un voisin turbulent. Quand viendra l'appétit, +peut-être les victimes seront-elles utilisées? Elles ne le furent pas, +et par ma faute. Je mis dans le flacon un Bourdon de moyenne taille. Un +jour plus tard, l'Araignée était morte; son rude compagnon de captivité +avait fait le coup. + +Terminons là ces duels, irréguliers dans la prison de verre, et +complétons l'histoire du Pompile que nous avons laissé au pied de la +muraille avec la Ségestrie paralysée. Il abandonne la proie à terre pour +revenir au mur. Il visite un à un les entonnoirs de l'Araignée, sur +lesquels il marche avec la même aisance que sur la pierre; il inspecte +les tubes de soie, il y plonge les antennes, sonde exploratrice; il y +pénètre sans la moindre hésitation. D'où lui vient maintenant cette +témérité de s'engager ainsi dans les repaires de la Ségestrie? Tout à +l'heure, il était d'une réserve extrême; en ce moment, il semble +insoucieux du péril. C'est qu'il n'y a pas péril en réalité. +L'hyménoptère visite des domiciles sans habitants. Quand il s'engouffre +dans un tube de soie, il sait très bien qu'il n'y a personne, car si la +Ségestrie était présente, elle aurait déjà paru sur le seuil du logis. +La propriétaire ne se montrant pas au premier ébranlement des fils du +voisinage, c'est la preuve certaine que le tube est vacant; et le +Pompile s'y engage en toute sécurité. Je recommanderai aux observateurs +futurs de ne pas prendre les recherches actuelles pour des manoeuvres de +chasse. Je l'ai dit et je le répète: jamais le Pompile ne pénètre dans +l'embuscade de soie tant que l'Araignée s'y trouve. + +Parmi les entonnoirs visités, l'un paraît lui convenir plus que les +autres il y revint souvent au cours de ses recherches, qui durent bien +près d'une heure. Entre temps, il accourt à l'Araignée, gisant à terre; +il la visite, la tiraille, la rapproche un peu de mur, puis la quitte +pour mieux reconnaître le tube objet de ses prédilections. Enfin il +revient à la Ségestrie et la saisit par le bout du ventre. La proie est +si lourde, qu'il peut à grande peine la remuer sur le sol horizontal. +Deux pouces le séparent de la muraille. Il y arrive non sans efforts, et +néanmoins, une fois le mur atteint, la besogne s'accomplit prestement. +Antée, fils de la Terre, dans sa lutte contre Hercule, reprenait, +dit-on, vigueur, chaque fois que ses pieds touchaient le sol; le +Pompile, fils de la muraille, semble décupler ses forces une fois qu'il +a pris pied sur la maçonnerie. + +Voici qu'en effet l'hyménoptère hisse sa proie à reculons, sa proie +énorme qui pendille. Il grimpe tantôt sur un plan vertical, tantôt sur +un plan incliné, suivant l'inégale surface des pierres. Il franchit des +intervalles où il lui faut marcher le dos en bas, tandis que le gibier +oscille dans le vide. Rien ne l'arrête; il monte toujours, jusqu'à une +paire de mètres de hauteur, sans choisir le sentier, sans apercevoir le +but puisqu'il progresse à reculons. Là une corniche se présente, +reconnue à l'avance sans doute et atteinte malgré les difficultés d'une +ascension qui ne permettait pas de la voir. Le Pompile y dépose son +gibier. Le tube de soie qu'il visitait avec tant d'affection n'est qu'à +une paire de décimètres. Il y va, il visite rapidement et retourne à +l'Araignée, qu'il introduit enfin dans le tube. + +Peu après, je le vois ressortir. Il cherche çà et là, sur la muraille, +quelques morceaux de mortier, deux ou trois, assez volumineux, qu'il +transporte pour une clôture. L'oeuvre est finie. Il s'envole. + +Le lendemain, je visite cet étrange terrier. L'Araignée est au fond du +tube de soie, isolée de partout comme sur un hamac. L'oeuf de +l'hyménoptère est collé, non à la face ventrale de la victime, mais bien +à la face dorsale, vers le milieu, près de la naissance de l'abdomen. Il +est blanc, cylindrique et d'une paire de millimètres de longueur. Les +quelques fragments de mortier que j'ai vu transporter n'ont servi qu'à +obstruer très grossièrement la chambre de soie du fond. Ainsi le Pompile +apical dépose sa proie et son oeuf non dans un terrier, son oeuvre à +lui, mais dans la demeure même de l'Araignée. Peut-être le tube de soie +appartient-il à la victime, qui fournit à la fois les vivres et le +logement. Quel gîte pour la larve de ce Pompile: la chaude retraite et +le douillet hamac de la Ségestrie! + +Voilà donc déjà deux chasseurs d'Araignées, le Pompile annelé et le +Pompile apical, qui, non versés dans le métier de mineur, établissent +leur postérité à peu de frais dans les trous accidentels des murailles, +ou même dans le repaire de l'Aranéide dont se nourrit la larve. À ces +logis, acquis sans fatigue, ils font un simulacre de clôture avec +quelques fragments de mortier. Mais gardons-nous de généraliser ce mode +expéditif d'établissement. D'autres Pompiles sont de vrais fouisseurs, +qui vaillamment se creusent un terrier dans le sol, à une paire de +pouces de profondeur. De ce nombre est le Pompile à huit points +(_Pompilus octopunctatus_ Panz.), à livrée noire et jaune, les ailes +ambrées, rembrunies au bout. Pour gibier, il choisit les Epeires +(_Epeira fasciata, Epeira sericea_), grosses Araignées superbement +ornées, qui se tiennent à l'affût au centre de leurs grandes toiles +verticales. Ses moeurs ne me sont pas assez connues pour que je puisse +les décrire; j'ignore surtout ses pratiques de chasse. Mais sa demeure +m'est familière: c'est un terrier, que j'ai vu commencer, parachever et +clôturer suivant l'habituelle méthode des fouisseurs. + + + + +XIII + +LES HABITANTS DE LA RONCE + + +Lorsqu'il émonde sa haie, dont le féroce fouillis déborde sur le chemin, +le paysan tronque, à quelques pans du sol, les lianes de la ronce, et +laisse en place la base de la tige, qui ne tarde pas à se dessécher. Ces +bouts de ronce, qu'abrite et défend l'épineux fourré, sont recherchés +d'une foule d'hyménoptères pour l'établissement de leur famille. Le +tronçon, devenu aride, offre à qui sait l'exploiter un logis hygiénique, +où n'est pas à craindre l'humidité de la sève; sa moelle, tendre et +volumineuse, se prête à un travail facile; son bout sectionné présente +un point d'attaque, qui permet d'atteindre immédiatement le filon de peu +de résistance sans ouvrir une voie à travers la dure enceinte ligneuse. +Pour beaucoup d'hyménoptères, collecteurs de miel ou déprédateurs, c'est +donc une trouvaille de prix qu'une pareille tige sèche, lorsqu'elle est +d'un diamètre assorti à la taille de qui veut y élire domicile; c'est de +plus un intéressant sujet d'étude pour l'entomologiste qui, l'hiver, un +sécateur à la main, peut s'amasser dans les haies un fagot riche en +petites merveilles d'industrie. La visite aux ronciers est depuis +longtemps un de mes passe-temps favoris pendant les loisirs de la +mauvaise saison; et il est rare qu'un aperçu nouveau, un fait inattendu, +ne me dédommage de mes accrocs à l'épiderme. + +Mes relevés, qui sont fort loin encore d'être complets, énumèrent une +trentaine d'espèces habitant la ronce, autour de mon habitation; +d'autres observateurs, plus assidus que moi, explorant une autre région +et dans un rayon plus étendu que le mien, en ont dénombré une +cinquantaine. Je donne en note la série complète des espèces que j'ai +reconnues.[5] + + +[Note 5: Insectes habitant la ronce, aux environs de Sérignan (Vaucluse). + +1) HYMÉNOPTÈRES MELLIFICIENS.--_Osmia tridentata_ Duf. et Pér.--_Osmia +detrita_ Pérez.--_Anihidium scapulare_ Latr.--_Heriades rubicola_ +Pérez.--_Prosopis confusa_ Schenck.--_Ceratina chalcites_ +Germ.--_Ceratina albilabris_ Fab.--_Ceratina callosa_ Fab.--_Ceratina +coerulea_ Villers. + +2) HYMÉNOPTÈRES DÉPRÉDATEURS.--_Solenius vagus_ Fab. (Provisions en +diptères).--_Solenius lapidarius_ Lep. (Provisions en +araignées?).--_Cemonus unicolor_ Panz. (Provisions en pucerons).--_Psen +atratus_ (Provisions en pucerons noirs).--_Tripoxylon figulus_ Linn. +(Provisions en araignées).--_Pompilus_, inconnu (Provisions en +araignées).--_Odynerus delphinalis_ Giraud. + +3) HYMÉNOPTÈRES PARASITES.--_Leucopsis_, inconnu, parasite de +l'_Anthidium scapulare_.--_Scolien_ de petite taille, inconnu, parasite +du _Solenius vagus_.--_Omalus auratus_, parasite de divers +rubicoles.--_Cryptus bimaculatus_ Grav., parasite de l'_Osmia +detrita_.--_Cryptus gyrator_ Duf., parasite du _Tripoxylon +figulus_.--_Ephialtes divinator_ Rossi, parasite du _Cemonus +unicolor_.--_Ephialtes mediator_ Grav., parasite du _Psen +atratus_.--_Foenus pyrenaïcus_ Guérin.--_Euritoma rubicola_ J. Giraud, +parasite de l'_Osmia detata_. + +4) COLÉOPTERES.--Zonitis mutica Fab., parasite de l'Osmia tridentata. + +Pour la plus grande part, ces insectes ont passé sous les yeux d'un +savant maître, M. J. Pérez, professeur à la Faculté des sciences de +Bordeaux. Je lui renouvelle ici mes remerciements pour la bienveillance +qu'il a mise à me les déterminer.] + +Il y a là des corps de métier fort divers. Les uns, plus industrieux, +mieux outillés, enlèvent la moelle de la tige sèche et obtiennent ainsi +une galerie cylindrique et verticale, dont la longueur peut atteindre +jusqu'à près d'une coudée. Cet étui est ensuite divisé, par des +cloisons, en étages plus ou moins nombreux, dont chacun est la loge +d'une larve.--D'autres, moins bien doués en force et en outils, mettent +à profit les vieilles galeries d'autrui, galeries abandonnées après +avoir servi de demeure à la famille de leur constructeur. Leur seul +travail consiste à réparer un peu la masure, à déblayer le canal des +ruines encombrantes, telles que débris de cocons et décombre de +planchers écroulés, enfin à édifier de nouvelles cloisons, tantôt avec +une pâte de terre argileuse, tantôt avec un béton formé de ratissures de +moelle que cimente une goutte de salive. + +On reconnaît ces habitations d'emprunt à l'inégal développement des +étages. Quand il a lui-même foré le canal, l'ouvrier est économe de +l'espace; il sait ce que cela coûte de peine à obtenir. Les loges sont +alors pareilles, de capacité convenable pour l'habitant, sans +exagération en plus ou en moins. Dans cet étui, où s'est dépensé le +travail assidu de semaines entières, il convient de loger le plus grand +nombre de larves que possible, tout en laissant à chacune l'espace +nécessaire. L'ordre dans la superposition des étages, l'économie dans +les distances sont alors de règle absolue. + +Mais le gaspillage est visible quand l'hyménoptère utilise une ronce +creusée par un autre. Tel est le cas du _Tripoxylon figulus_. Pour +obtenir les magasins où il dépose ses maigres rations d'araignées, il +découpe son cylindre d'emprunt en loges très inégales, au moyen de +minces cloisons d'argile. Les unes ont un centimètre environ, longueur +convenable pour l'insecte; les autres se prolongent jusqu'à deux pouces. +À ces vastes salles, si disproportionnées avec l'habitant, se reconnaît +l'insouciante prodigalité d'un propriétaire de hasard, à qui la +propriété n'a rien coûté. + +Ouvriers de première main, ou bien ouvriers retouchant le travail +d'autrui, ils ont tous leurs parasites, qui constituent la troisième +catégorie des habitants de la ronce. Ceux-ci n'ont ni galeries à +creuser, ni provisions à faire: ils déposent leur oeuf dans une cellule +étrangère, et leur larve se nourrit, soit des provisions, soit de la +larve même du légitime propriétaire. + +En tête de cette population, pour le fini comme pour l'ampleur du +travail, se trouve l'Osmie tridentée (_Osmia tridentata_ Duf. et Pér.), +dont j'aurai à m'occuper spécialement dans ce chapitre. Sa galerie, du +calibre d'un crayon, descend parfois jusqu'à une coudée de profondeur. +Elle est d'abord presque exactement cylindrique; mais, au cours de +l'approvisionnement, des retouches se font qui la modifient un peu à des +distances géométriquement déterminées. Le travail de forage n'a pas +grand intérêt. Au mois de juillet, on voit l'insecte, campé sur un bout +de ronce attaquer la moelle et y creuser un puits. Celui-ci devenu assez +profond, l'Osmie y descend, arrache quelques parcelles de moelle et +remonte pour rejeter sa charge au dehors. Cette oeuvre monotone se +continue jusqu'à ce que l'hyménoptère ait jugé la galerie assez longue, +ou bien, ce qui arrive fréquemment, jusqu'à ce qu'il soit arrêté par un +noeud infranchissable. + +Viennent après la pâtée de miel, la ponte et le cloisonnement, opération +délicate à laquelle l'insecte procède par degrés de la base au sommet. +Au fond de la galerie un amas de miel est déposé, et sur cet amas un +oeuf est pondu; puis une cloison est construite pour séparer cette loge +des suivantes, car chaque larve doit avoir sa chambre spéciale, d'un +centimètre et demi environ de longueur, sans communication aucune avec +les chambres voisines. Cette cloison a pour matériaux de la ratissure de +moelle de ronce, qu'agglutine et met en pâte une humeur fournie par +l'appareil salivaire. Où prendre ces matériaux? L'Osmie ira-t-elle +recueillir au dehors, à terre, les déblais qu'elle a rejetés en forant +le cylindre? Économe de son temps, elle a mieux à faire que de ramasser +sur le sol les parcelles éparpillées. Le canal, ai-je dit, est d'abord +tout d'une venue, à peu près cylindrique; sa paroi conserve encore une +mince couche de moelle. Voilà les réserves que l'Osmie, en constructeur +prévoyant, s'est ménagées pour édifier les cloisons. Du bout des +mandibules, elle ratisse donc autour d'elle, mais dans une longueur +déterminée, celle qui correspond à la loge suivante; de plus, elle +conduit son travail de façon à creuser davantage la partie moyenne et à +laisser rétrécies les deux extrémités. Au canal cylindrique du début, +ainsi succède, dans la partie travaillée, une cavité ovoïde tronquée aux +deux bouts, un espace en forme de tonnelet. Cet espace sera la seconde +cellule. + +Quant aux déblais, ils sont utilisés sur place, ils servent à la +construction de l'opercule qui sert de plafond à la loge précédente et +de plancher à la loge qui suit. Nos entrepreneurs ne combineraient pas +mieux pour bien utiliser le temps des travailleurs. Sur le plancher +ainsi obtenu, une autre ration de miel est déposée, et à la surface de +la pâtée un oeuf est pondu. Enfin, au rétrécissement supérieur du +tonnelet, une cloison est construite avec les ratissures fournies par la +confection finale de la troisième loge, elle-même façonnée en ovoïde +tronqué. Ainsi se poursuit l'oeuvre, loge par loge, chacune d'elles +fournissant la matière de la cloison qui la sépare de la précédente. +Parvenue au bout du cylindre, l'Osmie tamponne l'étui avec une épaisse +couche de la même pâte à cloisons. Et c'est fini pour ce bout de ronce; +l'hyménoptère n'y reviendra plus. Si les ovaires ne sont pas encore +épuisés, d'autres tiges sèches seront exploitées de la même manière. + +Le nombre de loges varie beaucoup, suivant les qualités de la tige. Si +le bout de ronce est long, régulier, sans noeuds, on peut en compter une +quinzaine; c'est du moins le chiffre le plus élevé que m'aient fourni +mes observations. Pour bien juger de l'aménagement, il faut fendre la +tige en long, pendant l'hiver, alors que les provisions sont depuis +longtemps consommées, et que les larves sont encloses dans leurs cocons. +On voit que l'étui est divisé, à des distances égales, par de légers +étranglements dans chacun desquels est fixé un disque circulaire, une +cloison d'un millimètre à deux d'épaisseur. Les chambres que ces +cloisons séparent sont autant de tonnelets, exactement remplis par un +cocon roux, translucide, à travers lequel se voit la larve, recourbée en +hameçon. On dirait un grossier chapelet d'ambre, à grains ovoïdes, +contigus par leurs bouts tronqués. + +Dans ce chapelet de cocons, quel est le plus vieux, quel est le plus +jeune? Le plus vieux est évidemment celui du fond, celui de la cellule +la première construite; le plus jeune est celui qui termine en haut la +série, celui de la dernière cellule construite. L'aînée des larves +commence l'empilement, tout au fond de la galerie; la dernière venue le +termine, à l'extrémité supérieure; et les autres se succèdent, d'après +leur âge, de la base au sommet. + +Remarquons maintenant que, dans le canal, il ne peut y avoir place, à la +même hauteur, pour deux Osmies à la fois, car chaque cocon remplit, sans +intervalle vide, l'étage, le tonnelet qui lui appartient; remarquons +encore que, parvenues à l'état parfait, les Osmies doivent toutes sortir +de l'étui par le seul orifice que possède le bout de ronce, l'orifice +d'en haut. Il n'y a là qu'un obstacle facile à surmonter, un tampon de +moelle agglutinée, dont les mandibules de l'insecte ont aisément raison. +En bas, la tige n'offre aucune voie préparée; d'ailleurs elle se +prolonge indéfiniment sous terre, par les racines. Partout ailleurs est +l'enceinte ligneuse, en général trop dure et trop épaisse pour être +forée. C'est donc inévitable: toutes les Osmies, quand viendra le moment +de quitter la demeure, doivent sortir par le haut; et comme l'étroitesse +du canal s'oppose au passage de l'insecte qui précède tant que reste en +place l'insecte qui suit, le déménagement doit commencer par le haut, se +propager de loge en loge et se terminer par le bas. L'ordre de sortie +est alors l'inverse de l'ordre de primogéniture; les plus jeunes Osmies +quittent le nid les premières, et les plus âgées le quittent les +dernières. + +L'aînée, celle du fond, a la première achevé sa pâtée de miel et tissé +son cocon. Antérieure à toutes ses soeurs dans la série de ses actes, +elle a la première rompu son outre de soie et détruit le plafond qui +clôture sa chambre; c'est du moins ce que fait prévoir la logique des +choses. Dans son impatience de sortir, comment s'y prendra-t-elle pour +se libérer? La voie est obstruée par les cocons suivants, encore +intacts. S'ouvrir par la force une trouée à travers le chapelet de ces +cocons, ce serait exterminer le reste de la nichée; la libération d'une +seule serait la ruine de toutes les autres. L'insecte est opiniâtre dans +ses actes, peu scrupuleux dans ses moyens. Si l'hyménoptère du fond de +l'étui veut quitter le logis, épargnera-t-il ceux qui lui font +barricade? + +La difficulté est grande, on le comprend; elle semble insurmontable. Un +soupçon vient alors à l'esprit: on se demande si la sortie du cocon ou +l'éclosion s'accomplit réellement d'après l'ordre de la primogéniture. +Ne pourrait-il arriver, par une exception bien singulière il est vrai, +mais nécessaire en de telles conditions, que la moins âgée des Osmies +rompit son cocon la première, et la plus âgée la dernière; enfin, que +l'éclosion se propageât d'une chambre à la suivante en sens inverse de +celui que supposerait l'âge? Alors toute difficulté serait aplanie: +chaque Osmie, à mesure qu'elle déchirerait sa prison de soie, trouverait +une voie libre devant elle, les Osmies plus voisines de l'issue étant +déjà sorties. Mais est-ce bien ainsi que les choses se passent? Nos +vues, bien souvent, ne concordent pas avec ce que pratique l'insecte; +même pour ce qui nous paraît très logique, il est prudent de voir avant +de rien affirmer. L. Dufour n'a pas eu cette prudence lorsqu'il s'est +occupé, le premier, de ce petit problème. Il nous raconte les moeurs +d'un Odynère (_Odynerus rubicola_ Duf.), qui empile dans le canal d'une +tige sèche de ronce des cellules maçonnées avec de la terre; et plein +d'enthousiasme pour son industrieux hyménoptère, il ajoute: + +«Comment concevez-vous que dans une file de huit coques de ciment, +placées bout à bout et étroitement enclavées dans un étui de bois, la +plus inférieure, qui a été incontestablement construite la première, qui +renferme par conséquent le premier-né des oeufs et qui d'après les lois +ordinaires devrait mettre au jour le premier insecte ailé, comment +concevez-vous, dis-je, que la larve de cette première coque ait reçu +mission d'abdiquer sa primogéniture et de n'accomplir sa métamorphose +complète qu'après tous ses puînés? Quelles sont les conditions mises en +oeuvre pour amener un résultat si contraire, en apparence, aux lois de +la nature? Abaissez votre orgueil devant le fait, et confessez votre +ignorance plutôt que de vouloir sauver votre embarras par de vaines +explications! + +«Si le premier oeuf pondu par l'industrieuse mère eût dû être le +premier-né des Odynères, il aurait fallu que celui-ci, pour voir la +lumière aussitôt après avoir acquis des ailes, eût la faculté ou de +faire une brèche aux flancs de la double paroi de sa prison, ou de +perforer de bout à fond les sept coques qui le précèdent, pour sortir +par la troncature de la tige de ronce. Or, la nature, en lui refusant +les moyens d'une évasion latérale, n'a pas pu permettre non plus une +violente trouée directe, qui eût amené inévitablement le sacrifice de +sept membres d'une même famille au salut d'un fils unique. Aussi +ingénieuse dans ses plans que féconde dans ses ressources, elle a dû +prévoir et prévenir toutes les difficultés; elle a voulu que le dernier +berceau construit donnât le premier-né; que celui-ci frayât la route au +second de ses frères, le second au troisième, et ainsi de suite. C'est +effectivement dans cet ordre successif qu'a lieu la naissance de nos +Odynères de la ronce.» + +Oui, mon vénéré maître, j'accorderai sans hésiter que les habitants de +la ronce sortent de leur étui dans un ordre inverse de celui de l'âge, +le plus jeune le premier, le plus âgé le dernier, sinon toujours, du +moins très souvent. Mais l'éclosion, et j'entends par là la sortie du +cocon, se fait-elle dans le même ordre? L'évolution de l'aînée est-elle +en retard sur celle du puîné, afin que chacun donne à ceux qui lui +barreraient le passage le temps de se libérer et de laisser la voie +praticable? Je crains bien que la logique n'ait fourvoyé vos +conséquences en dehors de la réalité. Rationnellement rien de plus +juste, rien de plus rigoureux que vos déductions, cher maître; et +pourtant il faut renoncer à l'étrange inversion que vous invoquez. Aucun +des hyménoptères de la ronce que j'ai expérimentés ne se comporte ainsi. +Je ne sais rien de personnel sur l'Odynère rubicole, qui paraît étranger +à ma région; mais comme la méthode de sortie doit être à peu près la +même quand l'habitation est identique, il suffit, je crois, +d'expérimenter quelques-uns des habitants de la ronce pour savoir +l'histoire générale des autres. + +Mes études porteront de préférence sur l'Osmie tridentée, qui, par sa +vigueur et le nombre de ses loges dans une même tige, se prête mieux que +les autres aux épreuves du laboratoire. Le premier fait à reconnaître, +c'est l'ordre d'éclosion. Dans un tube de verre, fermé par un bout, +ouvert à l'autre et d'un calibre à peu près égal à celui de la galerie à +l'Osmie, j'empile, exactement dans leur ordre naturel, la dizaine de +cocons, plus ou moins, que j'extrais d'un bout de ronce. Cette opération +est faite en hiver. Les larves sont alors, depuis longtemps, encloses +dans leur outre de soie. Pour séparer les cocons entre eux, j'emploie +des cloisons artificielles consistant en rondelles de sorgho à balais, +d'un demi-centimètre environ d'épaisseur. La matière est une moelle +blanche, dépouillée de son enveloppe fibreuse, et facilement attaquable +par les mandibules de l'Osmie. Mes diaphragmes dépassent de beaucoup en +épaisseur les cloisons naturelles; c'est avantageux, ainsi qu'on va le +voir; du reste, il ne sera pas aisé de faire usage de plus faibles, car +ces rondelles doivent pouvoir supporter la pression du refouloir qui les +met en place dans le tube. D'autre part, l'expérience m'a démontré que +l'Osmie en a facilement raison quand il s'agit d'y faire brèche. + +Pour éviter l'accès de la lumière, qui troublerait mes insectes, +destinés à passer, leur vie larvaire dans une obscurité complète, +j'enveloppe le tube d'un épais fourreau de papier, facile à retirer et à +remettre quand le moment de l'observation sera venu. Enfin les tubes +ainsi préparés, soit avec l'Osmie, soit avec d'autres habitants de la +ronce, sont suspendus suivant la verticale et l'orifice en haut, dans un +recoin de mon cabinet. Chacun de ces appareils réalise assez bien les +conditions naturelles: les cocons d'un même bout de ronce y sont empilés +dans le même ordre qu'ils avaient dans la galerie natale, le plus vieux +au fond du tube, le plus jeune à proximité de l'orifice; ils sont isolés +par des cloisons; ils sont dirigés suivant la verticale, la tête en +haut; de plus, mon artifice a l'avantage de substituer, à la paroi +opaque de la ronce, une paroi transparente, qui me permettra de suivre +l'éclosion jour par jour, à tout instant jugé opportun. + +C'est en fin juin pour les mâles et au commencement de juillet pour les +femelles, que l'Osmie déchire son cocon. Cette époque venue, on doit +redoubler la surveillance et répéter l'examen des tubes plusieurs fois +dans la même journée si l'on tient à dresser un exact état civil des +naissances. Or, depuis six années que cette question me préoccupe, j'ai +vu, j'ai revu à satiété, et suis en mesure d'affirmer qu'aucun ordre, +absolument aucun, ne préside à la série des éclosions. Le premier cocon +rompu peut être celui du fond du tube, celui du bout opposé, celui du +milieu, ou de toute autre région indifféremment. Le deuxième lacéré +tantôt avoisine le premier, tantôt en est éloigné de plusieurs rangs +soit en avant, soit en arrière. Parfois plusieurs éclosions se font dans +la même journée, dans la même heure, les unes plus reculées dans la +série des loges, les autres plus avancées, et sans motifs apparents de +cette simultanéité. Bref, les éclosions se succèdent, je ne dirai pas au +hasard, car chacune d'elles est déterminée dans le temps par des causes +impossibles à démêler, mais à l'imprévu de notre jugement, guidé par +telle et telle autre considération. + +Si nous n'avions pas été dupes d'une logique trop étroite, peut-être +aurions-nous pressenti ce résultat. Les oeufs sont déposés dans leurs +cellules respectives à peu de jours, à peu d'heures d'intervalle. Que +peut une si faible différence d'âge dans l'évolution totale, qui dure +une année? La précision mathématique est ici hors de cause. Chaque +germe, chaque larve a son énergie propre, déterminée on ne sait comment, +et variable d'un germe à l'autre, d'une larve à l'autre. Suivant qu'il +favorise celui-là, ce surcroît de vitalité, don de l'oeuf encore dans +l'ovaire, ne peut-il, à l'éclosion finale, faire précéder l'aîné par le +plus jeune ou le plus jeune par l'aîné, et reléguer au second rang les +effets d'une chronologie minutieuse? Parmi les oeufs que couve la poule, +est-ce bien toujours le plus vieux qui éclôt le premier? De même la +larve la plus vieille, logée dans l'étage du fond, n'arrive pas, de +préférence à toute autre, la première à l'état parfait. + +Un autre motif, si nous avions plus mûrement réfléchi sur le sujet, +aurait ébranlé notre foi dans un ordre de rigueur mathématique. La même +nichée formant le chapelet de cocons d'un bout de ronce, contient à la +fois des mâles et des femelles, et les deux sexes sont répartis au +hasard dans la série totale. Or il est de règle chez les hyménoptères +que les mâles sortent du cocon un peu plus tôt que les femelles. Pour +l'Osmie tridentée, cette avance est d'environ une semaine. Ainsi, dans +une galerie bien peuplée, il se trouve toujours un certain nombre de +mâles dont l'éclosion devance de huit jours celle des femelles, et qui +sont distribués çà et là dans la série. Cela suffirait pour rendre +impossible toute progression régulière des éclosions dans un sens aussi +bien que dans l'autre. + +Ces prévisions sont d'accord avec les faits: la chronologie des cellules +ne renseigne en rien sur la chronologie des éclosions, celles-ci +s'accomplissant sans aucun ordre dans la série. Il n'y a donc pas +abdication de primogéniture, comme le pense L. Dufour; chaque Osmie, +sans se régler sur les autres, rompt son cocon à son heure, déterminée +par des causes qui nous échappent et remontent sans doute aux +virtualités propres de l'oeuf. Ainsi se conduisent les autres habitants +de la ronce que j'ai soumis à la même épreuve (_Osmia detrita, Anthidium +scapulare, Solenius vagus_, etc.); ainsi doit se conduire l'Odynère +rubicole, les analogies les plus pressantes l'affirment. L'exception +singulière qui frappait tant l'esprit de L. Dufour est alors une pure +illusion de logique. + +Une erreur écartée équivaut à une vérité acquise; cependant, s'il devait +se borner là, le résultat de mes expériences serait de mince valeur. +Après avoir détruit, tâchons de reconstruire, et peut-être +trouverons-nous à nous dédommager d'une illusion perdue. Assistons +d'abord à la sortie. + +La première Osmie issue des cocons, n'importe sa place dans la série, ne +tarde pas à attaquer le plafond qui la sépare de l'étage suivant. Elle y +creuse un pertuis assez net en forme de cône tronqué, ayant sa large +base du côté où se trouve l'abeille et sa petite base du côté opposé. +Cette configuration de la porte de sortie est inhérente au travail. +L'insecte, quand il essaye d'attaquer le diaphragme, creuse d'abord un +peu au hasard, puis, à mesure que le forage progresse, l'action se +concentre sur une aire qui se rétrécit jusqu'à n'offrir que tout juste +le passage nécessaire. Aussi le pertuis conique n'est-il pas spécial à +l'Osmie; je l'ai vu pratiquer par les autres habitants de la ronce à +travers mes épaisses rondelles en moelle de sorgho. Dans les conditions +naturelles, les cloisons, fort minces d'ailleurs, sont détruites de fond +en comble, car le rétrécissement supérieur de la cellule ne laisse guère +que le large nécessaire à l'insecte. La brèche en cône tronqué m'a été +souvent très utile. Sa large base me permettait, sans avoir assisté au +travail, de juger laquelle des deux Osmies voisines avait perforé la +cloison; elle m'indiquait dans quel sens s'était opéré un déménagement +nocturne, dont je n'avais pu être témoin. + +L'Osmie la première éclose, ici ou là, a troué son plafond. La voici en +présence du cocon qui suit, la tête à l'orifice du pertuis. Pleine de +scrupule devant ce berceau de l'une de ses soeurs, habituellement elle +s'arrête; elle recule dans sa loge, s'y démène au milieu des lambeaux de +cocon et des plâtras du plafond effondré; elle attend un jour, deux +jours, trois jours et plus s'il le faut. Si l'impatience la gagne, elle +essaye de se couler entre la paroi du canal et le cocon qui lui barre le +chemin. Un travail d'érosion est même entrepris, avec ténacité, pour +agrandir s'il se peut l'intervalle. Dans le canal d'une ronce, on +reconnaît semblables tentatives en des points où la moelle est enlevée +jusqu'au bois, où l'enceinte ligneuse est elle-même assez profondément +rongée. Inutile de dire que, si ces érosions latérales sont +reconnaissables après coup, elles échappent à l'examen au moment où +elles se font. + +Pour y assister, il faut modifier un peu l'appareil en verre. Je double +l'intérieur du tube d'une épaisse feuille de papier gris, mais sur la +moitié de la circonférence seulement; l'autre moitié, restant nue, me +permettra de suivre les essais de l'Osmie. Eh bien, la captive s'acharne +sur cette doublure, qui lui représente la couche de moelle de son +habituel logis; elle l'arrache par menues parcelles et s'efforce de +s'ouvrir une voie entre le cocon et la paroi de verre. Les mâles, de +taille un peu moindre, ont plus que les femelles la chance de réussir. +S'aplatissant, se faisant petits, déformant un peu le cocon, qui revient +du reste à son premier état par le fait de son élasticité, ils +s'insinuent dans l'étroit défilé et parviennent dans la loge suivante. + +Quand elles sont bien pressées de sortir, les femelles en font autant, +si le tube s'y prête un peu. Mais la première cloison franchie, une +autre se présente. Elle est percée à son tour. Pareillement seront +percées la troisième et d'autres encore jusqu'à épuisement des forces, +si l'insecte peut y parvenir. Trop faibles pour ses trouées multiples, +les mâles ne vont pas loin à travers mes épais tampons. S'ils viennent à +bout de percer le premier, c'est tout ce qu'ils peuvent faire, et encore +sont-ils loin de réussir toujours. Mais dans les conditions que leur +offre la tige natale, ils n'ont à forcer que des diaphragmes de peu de +résistance; et alors s'insinuant, comme je viens de le dire, entre le +cocon et la paroi un peu corrodée par la circonstance, ils peuvent +franchir les cellules encore occupées et parvenir au dehors les +premiers, quel que soit leur rang dans l'empilement des loges. Il est +possible que leur éclosion précoce leur impose ce mode de sortie qui, +s'il est souvent essayé, ne réussit pas toujours. Les femelles, douées +de robustes outils, progressent plus loin dans mes tubes. J'en vois qui +percent trois ou quatre cloisons de file et s'avancent d'autant de rangs +dans la série avant l'éclosion de celles qu'elles ont dépassées. Pendant +ce long labeur, d'autres, plus rapprochées de l'orifice, ont frayé un +passage, dont profiteront celles qui viennent de plus loin. Il peut se +faire ainsi, quand l'ampleur du tube le permet, qu'une Osmie d'un rang +reculé arrive néanmoins à sortir des premières. + +Dans le canal de la ronce, d'un diamètre exactement égal à celui du +cocon, cette évasion par le flanc de la colonne ne me paraît guère +praticable, si ce n'est pour quelques mâles, et encore faut-il qu'ils +trouvent une paroi assez riche en moelle, où la dénudation puisse leur +ouvrir un défilé. Supposons donc un tube assez étroit pour s'opposer à +toute sortie anticipant sur l'ordre des loges. Qu'adviendra-t-il? Rien +que de très simple. L'Osmie qui, venant d'éclore et de trouer sa +cloison, se trouve en face d'un cocon intact par lequel la voie est +obstruée, fait quelques tentatives sur les côtés, et son impuissance +reconnue, elle rentre dans sa loge, où elle attend des jours et puis des +jours encore, jusqu'à ce que sa voisine rompe à son tour son cocon. Sa +patience est inaltérable. Du reste, elle n'est pas mise à une trop +longue épreuve, car dans l'intervalle d'une semaine, plus ou moins, +toute la file des femelles est éclose. + +Si deux Osmies voisines sont libres en même temps, il y a des visites +mutuelles à travers le pertuis qui fait communiquer les deux chambres: +celle d'en haut descend dans l'étage du bas, celle d'en bas monte dans +l'étage d'en haut; parfois les deux sont dans la même loge. Cette +fréquentation ne serait-elle pas de nature à les réconforter et à leur +faire prendre patience? Cependant, un peu de ci, un peu de là, des +portes s'ouvrent à travers les murailles de séparation; la voie se fait +par tronçons, et un moment vient où le chef de file sort. Les autres +suivent si elles sont prêtes; mais il y a toujours des retardataires qui +font attendre jusqu'à leur sortie celles d'un rang plus reculé. + +En somme, d'une part l'éclosion s'accomplit sans ordre aucun; d'autre +part, la sortie procède avec régularité, du sommet à la base, mais +uniquement par suite de l'impossibilité où se trouve l'insecte d'aller +plus avant tant que les loges supérieures ne sont pas évacuées. Il n'y a +pas ici évolution exceptionnelle, inverse de l'âge, mais simple +impuissance de sortir autrement. Si la possibilité se présente de sortir +avant son tour, l'hyménoptère ne manque pas d'en profiter, comme le +témoignent ces glissements latéraux qui font progresser les impatients +de quelques rangs et même libèrent les mieux favorisés. Tout ce que je +vois de remarquable, c'est le scrupuleux respect pour le cocon voisin +non encore ouvert. Si pressée qu'elle soit de sortir, l'Osmie se garde +bien d'y porter les mandibules: c'est sacré. Elle démolira la cloison, +elle rongera la paroi avec acharnement, serait-elle réduite au bois +seul, elle mettra tout en poudre autour d'elle; mai attaquer un gênant +cocon, jamais, au grand jamais. Il ne lui est pas permis de s'ouvrir une +trouée en éventrant les cocons de ses soeurs. + +Vainement l'Osmie est patiente: il peut se faire que la barricade +obstruant la voie jamais ne disparaisse. Dans une cellule parfois l'oeuf +ne se développe pas; et les provisions, non consommées, deviennent, en +se desséchant, un tampon compact, visqueux, moisi, à travers lequel les +habitants des étages inférieurs ne sauraient se frayer un passage. +Parfois encore une larve meurt dans son cocon, et le berceau de la +défunte, devenu cercueil, forme un obstacle d'une durée indéfinie. En +ces graves occurrences, comment se tirer d'affaire? + +Parmi tous les bouts de ronce que j'ai recueillis, quelques-uns, en très +petit nombre, m'ont présenté une particularité remarquable. Outre +l'orifice supérieur, ils avaient sur le flanc un et quelquefois deux +orifices ronds, comme pratiqués à l'emporte-pièce. En ouvrant ces tiges, +vieux nids abandonnés, j'ai reconnu la cause de ces fenêtres, si +exceptionnelles. Au-dessus de chacune d'elles était une cellule pleine +de miel moisi. L'oeuf avait péri et les provisions étaient restées +intactes: d'où l'impossibilité de sortir par la voie ordinaire. Ainsi +murée chez elle par l'infranchissable tampon, l'Osmie de l'étage +inférieur s'était pratiqué une issue à travers la paroi de l'étui, et +celles des étages situés plus bas avaient profité de cette ingénieuse +innovation. La porte habituelle étant inaccessible, on avait ouvert, à +la force des mâchoires, une fenêtre latérale. Les cocons déchirés, mais +encore en place dans les appartements inférieurs, ne laissaient aucun +doute sur ce mode original de sortie. D'ailleurs, le même fait se +répétait, sur divers tronçons de ronce, pour l'Osmie tridentée; il se +répétait aussi pour l'Anthidie à scapulaire. L'observation méritait +d'être confirmée expérimentalement. + +Je choisis un bout de ronce à mince paroi, autant que faire se peut, +pour faciliter le travail aux Osmies. Je le fends en deux, j'extrais les +cocons, et je ratisse avec soin chaque moitié à l'intérieur de façon à +obtenir une rigole à paroi uni qui me permettra de mieux juger des +évasions futures. Les cocons sont alors alignés dans l'une des rigoles. +Je les sépare par des rondelles de sorgho dont chaque face est revêtue +d'une bonne couche de cire d'Espagne, matière non attaquable par les +mandibules de l'hyménoptère. Les deux rigoles sont juxtaposées et +réunies par quelques liens. Un peu de mastic fait disparaître les +jointures et intercepte à l'intérieur tout rayon de clarté. Les +appareils sont enfin suspendus suivant la verticale, la tête des cocons +en haut. Il n'y a plus qu'à attendre. Aucune des Osmies ne peut sortir +suivant le mode habituel, renfermées qu'elles sont entre deux cloisons +goudronnées de cire d'Espagne. Pour venir au jour, elles n'ont qu'une +ressource: s'ouvrir chacune une fenêtre latérale, si toutefois elles en +ont l'instinct et le pouvoir. + +Au mois de juillet, le résultat est celui-ci. Sur une vingtaine d'Osmies +ainsi claquemurées, six parviennent à forer la paroi d'un trou rond par +où elles sortent; les autres périssent dans leurs loges sans parvenir à +se libérer. Mais en ouvrant le cylindre, en séparant les deux rigoles de +bois, je reconnais que toutes ont essayé l'évasion latérale, car la +paroi porte dans chaque loge des traces d'érosion concentrées en un +point. Toutes ont donc fait comme leurs soeurs plus heureuses; si elles +n'ont pas réussi, c'est que les forces leur ont manqué. Enfin, dans mes +appareils en verre, à demi doublés à l'intérieur d'une épaisse feuille +de papier gris, je constate souvent des essais pour une fenêtre sur le +flanc de la loge: le papier est percé de part en part d'un trou rond. + +Encore un résultat que j'enregistre volontiers pour l'histoire des +habitants de la ronce. Si l'Osmie, si l'Anthidie et probablement +d'autres, sont dans l'impuissance de sortir par l'habituelle voie, un +parti héroïque est pris, et l'étui est perforé sur le côté. C'est +l'ultime ressource, celle à laquelle on se résout après avoir essayé +vainement les autres moyens. Les vaillants, les forts réussissent; les +faibles succombent à la peine. + +En supposant que toutes les Osmies fussent en possession de la force de +mâchoire nécessaire à ce forage latéral dont elles ont l'instinct, il +est clair que la sortie de chaque cellule par une fenêtre spéciale +serait beaucoup plus avantageuse que la sortie par la porte commune. +L'insecte, aussitôt éclos, pourrait s'occuper de sa mise en liberté au +lieu de la différer jusque après la libération de ceux qui le précèdent; +il éviterait ainsi de longues attentes, qui trop souvent lui sont +fatales. Il n'est pas rare, en effet, de trouver des bouts de ronce où +plusieurs Osmies sont mortes dans leurs loges, parce que les étages +supérieurs n'ont pas été évacués à temps. Oui, ce serait très précieux +avantage que cette ouverture latérale, ne subordonnant pas chaque +habitant aux éventualités du voisinage: beaucoup périssent qui ne +périraient point. Toutes les Osmies, quand les circonstances les y +contraignent, en viennent à ce moyen par excellence; toutes ont +l'instinct de trouer par côté; mais bien peu viennent à bout de +l'oeuvre. Les privilégiées du sort, les mieux douées en persévérance et +en vigueur, seules réussissent. + +Si la fameuse loi de sélection qui, dit-on, régente et transforme le +monde, avait quelque chose de fondé; si réellement le mieux doué +écartait de la scène le moins bien doué; si l'avenir était au plus fort, +au plus industrieux, n'est-il pas vrai que depuis qu'elle fore des bouts +de ronce, la race des Osmies aurait dû laisser éteindre les faibles, qui +s'obstinent à la sortie commune, et les remplacer jusqu'au dernier par +les vigoureux perforateurs de pertuis latéraux? Il y a là un progrès +immense à faire pour la prospérité de l'espèce; l'insecte y touche, et +il ne peut franchir l'étroite ligne qui l'en sépare. La sélection a +certes eu le temps de choisir, et, cependant, s'il y a quelques succès, +les insuccès dominent et de beaucoup. La lignée des forts n'a pas fait +disparaître la lignée des impuissants; elle reste inférieure en nombre, +ce que de tout temps elle a été sans doute. La loi de sélection me +frappe par sa vaste portée; mais toutes les fois que je veux l'appliquer +aux faits observés, elle me laisse tournoyer dans le vide, sans appui +pour l'interprétation des réalités. C'est grandiose en théorie, c'est +ampoule gonflée de vent en face des choses. C'est majestueux, mais +stérile. Où donc est la réponse à l'énigme du monde? Qui le sait? Qui +jamais le saura? + +Ne nous attardons pas davantage au milieu de ces ténèbres, que nos +vaines théories ne dissiperont pas; revenons aux faits, aux modestes +faits, le seul terrain qui ne s'effondre pas sous les pieds. L'Osmie +respecte le cocon de sa voisine, et son scrupule est tel, qu'après avoir +essayé vainement de se glisser entre ce cocon et la paroi, ou bien de +s'ouvrir une issue latérale, elle se laisse mourir dans sa loge plutôt +que de passer outre en faisant trouée violente à travers les loges +occupées. Si le cocon obstruant la voie contient une larve morte au lieu +d'une larve vivante, en sera-t-il de même? + +Dans mes tubes de verre, je fais alterner des cocons d'Osmie contenant +une larve vivante, avec d'autres cocons de la même espèce mais à larve +asphyxiée par un séjour dans les vapeurs de sulfure de carbone. Des +rondelles de sorgho séparent comme toujours les étages. À l'éclosion, +les recluses n'hésitent pas longtemps. Une fois la cloison percée, elles +attaquent les cocons morts, les traversent de part en part, mettent en +poudre la larve morte, actuellement sèche et ratatinée; elles sortent +enfin après avoir tout bouleversé sur leur trajet. Donc les cocons morts +ne sont pas épargnés; ils sont traités comme le serait tout autre +obstacle attaquable par les mandibules. L'Osmie n'y voit qu'une +barricade à culbuter sans ménagement. Comment est-elle avertie que le +cocon, où rien n'est changé quant à l'extérieur, renferme une larve +morte et non vivante? Ce n'est certes pas par la vue. Serait-ce par +l'odorat? Je me méfie toujours un peu de cet odorat, dont on ne sait pas +le siège, et que l'on invoque à tout propos pour expliquer commodément +ce qui, peut-être, est au-dessus de nos explications. + +Cette fois la série ne se compose que de cocons vivants. Ces cocons, je +ne peux les prendre évidemment dans la même espèce, car l'expérience ne +différerait pas de ce que nous avons déjà vu; je les prends dans deux +espèces différentes, qui sortent de la ronce à des époques ne se +confondant pas. De plus, ces cocons doivent être à peu près de même +diamètre pour convenir à l'empilement dans un tube sans intervalle vide +du côté de la paroi. Les deux espèces adoptées sont le _Solenius vagus_, +qui abandonne la ronce en fin juin, et l'_Osmia detrita_, qui sort un +peu plus tôt, dans la première quinzaine du même mois. Dans des tubes de +verre, ou bien entre deux rigoles de ronce rapprochées en cylindre, +j'alterne donc des cocons d'Osmie avec des cocons de Solenius. Ce +dernier termine en haut la série. + +Le résultat de cette promiscuité est frappant. Les Osmies, plus +précoces, sortent; et les cocons de Solenius ainsi que leurs habitants, +parvenus alors à l'état parfait, sont réduits en lambeaux, en poudre, où +il m'est impossible de rien reconnaître, si ce n'est çà et là, une tête +des malheureux exterminés. Donc l'Osmie n'a pas respecté les cocons +vivants d'une autre espèce; pour sortir, elle a passé sur le corps des +Solenius intercalés. Que dis-je, passé sur le corps? Elle a passé à +travers, elle a broyé les retardataires sous ses mâchoires, elle les a +traitées avec le même sans-façon que mes diaphragmes de sorgho. Ces +barricades étaient vivantes pourtant. N'importe; son heure venue, +l'Osmie a passé outre, détruisant tout sur son passage. Voilà une loi +sur laquelle on peut du moins compter: la souveraine indifférence de +l'animal pour ce qui n'est pas lui et sa race. + +Et l'odorat, qui distinguait le mort du vivant? Ici tout est vivant, et +l'hyménoptère fait sa trouée comme à travers une file de morts. Si l'on +dit que l'odeur des Solenius peut différer de celle des Osmies, je +répondrai que tant de subtilité dans l'olfaction de l'insecte dépasse ce +qu'il me semble raisonnable d'admettre. Quelle est alors mon explication +du double fait? L'explication! mais je n'en ai pas à donner! Très +aisément, je me résous à savoir ignorer, ce qui m'épargne au moins des +élucubrations creuses. J'ignore donc comment l'Osmie, dans la profonde +obscurité de son canal, distingue un cocon vivant d'un cocon mort de la +même espèce; j'ignore tout autant comment elle parvient à reconnaître un +cocon étranger. Oh! comme on voit bien à ces aveux d'ignorance que je ne +suis pas dans le courant du jour! Je laisse échapper une occasion +superbe d'enfiler de grands mots pour n'arriver à rien. + +Le bout de ronce est vertical, ou peu éloigné de cette direction; son +orifice est en haut. Voilà la règle dans les conditions naturelles. Mes +artifices peuvent modifier cet état de choses: il m'est loisible de +tenir le tube vertical ou horizontal; de diriger son orifice urique son +vers le haut, soit vers le bas; enfin de laisser le canal ouvert aux +deux bouts, ce qui donnera double porte de sortie. Que se passera-t-il +dans ces diverses conditions? C'est ce que nous allons examiner avec +l'Osmie tridentée. + +Le tube est suspendu suivant la verticale, mais il est fermé en haut et +ouvert en bas; il représente en somme un bout de ronce renversé sens +dessus dessous. Pour varier et compliquer l'épreuve, mes appareils n'ont +pas leurs files de cocons disposées de la même manière. Pour les uns, la +tête des cocons regarde le bas, du côté de l'ouverture; pour les autres, +elle regarde le haut, du côté fermé, pour d'autres encore, les cocons +alternent d'orientation, c'est-à-dire qu'ils sont tournés tête contre +tête, arrière contre arrière, tour à tour. Il va de soi que des cloisons +de sorgho forment les planchers de séparation. + +Pour tous ces tubes, le résultat est le même. Si les Osmies ont la tête +dirigée vers le haut, elles attaquent la cloison supérieure, ainsi que +cela se passe dans les conditions normales; si elles ont la tête dirigée +vers le bas, elles se retournent dans leurs loges et travaillent comme à +l'ordinaire. En somme, l'élan général pour la sortie est vers le haut, +dans quelque position que le cocon soit mis. + +Il y a là en jeu manifestement l'influence de la pesanteur, qui avertit +l'insecte de sa position renversée et le fait retourner, comme elle nous +avertirait nous-mêmes si nous nous trouvions la tête en bas. Dans les +conditions naturelles, l'insecte n'a qu'à suivre les avis de la +pesanteur, qui lui dit de creuser en haut, et il arrivera +infailliblement à la porte de sortie, située au bout supérieur. Mais +dans mes appareils, ces mêmes avis le trahissent; il se dirige vers le +haut, où ne se trouve pas d'issue. Ainsi fourvoyées par mes +supercheries, les Osmies périssent, amoncelées dans les étages +supérieurs et ensevelies dans les décombres. + +Il arrive cependant que des tentatives sont faites pour se frayer un +chemin par en bas. Mais dans cette direction, il est rare que le travail +aboutisse, surtout pour les loges de la région moyenne ou supérieure. +L'insecte a peu de tendance à cette marche inverse de celle qui lui est +habituelle; d'ailleurs, une grave difficulté surgit dans ce forage à +contresens. À mesure que l'Abeille rejette en arrière d'elle les +matériaux extraits, ceux-ci, par leur propre poids, retombent sous les +mandibules, et le déblai est à recommencer. Exténuée par cette besogne +de Sisyphe, peu confiante dans un moyen si exceptionnel, l'Osmie se +résigne et périt dans sa loge. Je dois ajouter cependant que les Osmies +des étages les plus inférieurs, les plus voisins de la sortie, tantôt +une, tantôt deux ou trois, parviennent à se libérer. Dans ce cas, elles +attaquent sans hésitation les cloisons situées au-dessous d'elles, +tandis que leurs compagnes, formant la grande majorité, s'opiniâtrent et +périssent dans les logis d'en haut. + +L'expérience était facile à répéter, sans rien changer aux conditions +naturelles, sauf l'orientation des cocons: il suffisait de suspendre +suivant la verticale et l'orifice en bas, des bouts de ronce tels qu'ils +avaient été recueillis. Deux tiges ainsi disposées et habitées par des +Osmies, ne m'ont donné aucune sortie. Tous les insectes sont morts dans +le canal, les uns tournés vers le haut, les autres tournés vers le bas. +Au contraire, trois tiges habitées par des Anthidies ont eu leur +population saine et sauve. La sortie s'est effectuée par le bas, du +premier au dernier, sans encombre aucun. Est-ce que les deux genres +d'hyménoptères seraient inégalement sensibles aux influences de la +pesanteur? Est-ce que l'Anthidie, fait pour traverser le difficile +obstacle de ses sachets de coton, serait plus apte que l'Osmie à se +frayer un passage dans des déblais qui retombent sous le travailleur; ou +plutôt, cette bourre elle-même n'empêcherait-elle pas pareille chute, si +propre à rebuter l'insecte? Tout cela est possible, sans que je puisse +rien affirmer. + +Expérimentons maintenant les tubes verticaux ouverts aux deux bouts. Les +dispositions, à part l'ouverture supérieure, sont les mêmes que +précédemment. Les cocons, dans quelques appareils, ont la tête tournée +vers le bas; dans d'autres, ils l'ont tournée vers le haut; dans +d'autres enfin, ils alternent entre eux de position. Le résultat est +semblable à celui que nous venons d'obtenir. Quelques Osmies, les plus +voisines de l'orifice inférieur, prennent la route d'en bas, quelle que +soit l'orientation adoptée pour le cocon; les autres, composant la +grande majorité, prennent la route d'en haut, même lorsque le cocon se +trouve renversé. Les deux portes étant libres, la sortie s'accomplit de +part et d'autre avec succès. + +Que conclure de toutes ces épreuves? D'abord que la pesanteur guide +l'insecte vers le haut, où se trouve la porte naturelle, et qu'elle le +fait retourner dans sa loge lorsque le cocon a été mis dans une +situation renversée. En second lieu, il me semble entrevoir une +influence atmosphérique, et dans tous les cas une seconde cause qui +achemine l'insecte vers la sortie. Admettons que cette cause soit le +voisinage de l'air libre, qui agit sur les recluses à travers les +cloisons. + +L'animal est donc soumis d'une part aux sollicitations de la pesanteur, +et il l'est d'une manière égale pour tous quel que soit l'étage occupé. +Voilà le guide commun à la série entière, de la base au sommet. Mais +ceux des loges du bas en ont un second lorsque le bout inférieur est +ouvert. C'est le stimulant de l'air voisin, stimulant supérieur à celui +de la gravité. L'accès de l'air du dehors est très faible à cause des +cloisons; s'il est sensible dans les dernières loges d'en bas, il doit +diminuer rapidement à mesure que l'étage s'élève. Aussi les insectes +d'en bas, en très petit nombre, obéissant à l'influence prépondérante, +celle de l'atmosphère, se dirigent-ils vers la sortie inférieure, et +renversent, s'il le faut, leur orientation première; ceux d'en haut, au +contraire, la grande majorité, n'étant guidés que par la pesanteur dans +le cas où le bout supérieur est fermé, se dirigent vers le haut. Il va +de soi que, si le bout supérieur est ouvert en même temps que l'autre, +les habitants d'en haut auront double motif de prendre la voie qui +monte; ce qui n'empêchera pas les habitants des étages les plus bas +d'obéir de préférence à l'appel de l'air voisin et de prendre la voie +qui descend. + +Une ressource me reste pour juger de la valeur de mon explication: c'est +d'expérimenter avec des tubes ouverts aux deux bouts et couchés suivant +l'horizontale. L'horizontalité a un double avantage. D'abord elle +soustrait l'insecte à l'influence de la pesanteur, en ce sens qu'elle le +laisse indifférent sur la direction à suivre, soit à droite, soit à +gauche. En second lieu, elle écarte la chute des déblais qui, retombant +sous les mandibules du travailleur quand le forage se pratique par en +bas, rebutent tôt ou tard l'insecte et lui font abandonner son +entreprise. + +Quelques soins sont à prendre pour bien conduire les épreuves; je les +recommande à ceux qui seraient désireux de recommencer. Il est bon même +d'en tenir compte pour les épreuves que j'ai déjà fait connaître. Les +mâles, êtres chétifs, non faits pour le travail, sont de tristes +ouvriers en face de mes épais diaphragmes. La plupart périssent +misérablement dans leurs loges de verre, sans parvenir à percer en +entier leur cloison. D'ailleurs ils sont moins bien partagés que les +femelles pour les dons de l'instinct. Leurs cadavres, intercalés çà et +là dans la série, sont des causes de trouble qu'il est prudent +d'éliminer. Je choisis donc des cocons d'apparence la plus robuste, de +dimensions les plus grandes. Ceux-là, sauf quelques erreurs difficiles à +éviter, appartiennent à des femelles. Je les empile dans des tubes en +variant leur orientation de toutes les façons ou bien gardant pour tous +une disposition pareille. Peu importe que la série entière provienne +d'un même bout de ronce ou de plusieurs; il nous est loisible de choisir +où nous voudrons, le résultat ne sera pas modifié. + +La première fois que j'ai préparé de cette manière un tube horizontal +ouvert aux deux bouts, le résultat m'a vivement frappé. La série +comprenait dix cocons. Elle s'est partagée en deux escouades égales: les +cinq de gauche sont sortis par la gauche, les cinq de droite sont sortis +par la droite, en renversant, lorsqu'il le fallait, leur orientation +première. C'était fort remarquable de symétrie, c'était de plus un +arrangement d'une probabilité bien faible, dans le nombre de tous les +arrangements possibles, ainsi que le calcul va l'établir. + +Supposons _n_ Osmies. Chacune d'elles, du moment que la gravité +n'intervient pas et la laisse indifférente pour les deux extrémités du +tube, est susceptible de deux positions suivant qu'elle choisit la +sortie de droite ou la sortie de gauche. Avec chacune des deux positions +de cette première Osmie peut se combiner chacune des deux positions de +la seconde: ce qui donne en tout 2 x 2 = 22 arrangements. À leur tour, +chacun de ces 22 arrangements peut se combiner avec chacune des deux +positions de la troisième Osmie. On obtient ainsi 2 x 2 x 2 = 23 +arrangements avec trois Osmies. Et ainsi de suite, chaque insecte en +plus apportant le facteur 2 au résultat précédemment obtenu. Avec _n_ +Osmies, le total des arrangements est donc 2**(n). + +Mais remarquons que ces arrangements sont symétriques deux à deux; à tel +arrangement vers la droite correspond un pareil arrangement vers la +gauche; et cette symétrie entraîne l'équivalence, car dans le problème +qui nous occupe, il est indifférent qu'un arrangement déterminé +corresponde à la gauche ou à la droite du tube. Le nombre précédent doit +donc être divisé par 2. Ainsi _n_ Osmies, suivant que chacune d'elles +tourne sa tête vers la droite ou vers la gauche dans mon tube +horizontal, peuvent affecter des arrangements au nombre de 2**(n-1). +Si _n_ = 10, comme dans ma première expérience, le nombre d'arrangements +devient 2**(9) = 512. + +Ainsi, sur 512 manières que mes dix insectes pouvaient affecter dans +leur orientation de sortie, s'était réalisée l'une de celles dont la +symétrie est la plus remarquable. Et notons bien que ce n'était pas là +un résultat obtenu par des essais multipliés, par des tentatives sans +ordre. Chaque Osmie de la moitié de droite avait troué à droite sans +toucher à la cloison de gauche, chaque Osmie de la moitié de gauche +avait troué à gauche sans toucher à la cloison de droite. La forme des +orifices et l'état des surfaces des cloisons au besoin l'indiquait. Il y +avait eu décision immédiate, moitié pour la gauche, moitié pour la +droite. + +L'arrangement réalisé a un autre mérite, supérieur au mérite de la +symétrie: c'est celui de correspondre à la moindre somme de forces +dépensées. Pour la sortie de toute la série, si la file se compose de n +loges, il y a d'abord _n_ cloisons à percer. Il pourrait même y en avoir +une de plus par le fait d'un enchevêtrement que j'écarte. Il y a, +dis-je, pour le moins, _n_ cloisons à percer. Que chaque Osmie perce la +sienne, ou que la même Osmie en perce plusieurs en soulageant ainsi ses +voisines, peu nous importe: la somme totale des forces dépensées par la +série des hyménoptères sera proportionnelle au nombre de ces cloisons de +quelque manière que s'effectue la sortie. + +Mais il est un autre travail dont il faut largement tenir compte, car il +est souvent plus pénible que le forage de la cloison; c'est celui qui +consiste à se frayer un chemin à travers les décombres. Supposons les +cloisons percées et les diverses chambres obstruées chacune par les +déblais qui lui correspondent, et par ces déblais uniquement, puisque +l'horizontalité exclut tout mélange d'une chambre à l'autre. Pour +s'ouvrir une voie à travers ces démolitions, chaque insecte aura le +moindre effort à faire s'il traverse le moindre nombre de loges +possible, enfin s'il s'achemine vers l'ouverture la plus rapprochée de +lui. De ces moindres efforts individuels résultera le moindre effort +total. C'est donc en se dirigeant comme elles l'ont fait dans mon +expérience, que les Osmies opèrent leur sortie avec la moindre dépense +de forces. Il est curieux de voir appliquer par un insecte le principe +de la moindre action, invoqué par la mécanique. + +Un arrangement qui satisfait à ce principe, se conforme aux lois de la +symétrie et n'a qu'une seule chance sur 512, n'est certes pas un +résultat fortuit. Une cause l'a déterminé; et cette cause agissant +toujours, le même arrangement doit se reproduire, si je recommence. J'ai +donc recommencé les années suivantes, avec des appareils aussi nombreux +que me le permettaient mes recherches assidues de bouts de ronce, et +j'ai revu, à chaque épreuve nouvelle, ce que j'avais vu avec tant +d'intérêt une première fois. Si le nombre est pair, et ma colonne se +composait alors habituellement de 10, une moitié sort par la droite, +l'autre sort par la gauche. Si le nombre est impair, 11 par exemple, +l'Osmie qui occupe le milieu sort indifféremment par l'issue de droite +ou par l'issue de gauche. Le nombre de loges à traverser étant le même +pour elle d'un coté comme de l'autre, sa dépense de force ne varie pas +avec la direction de la sortie, et le principe de la moindre action est +toujours observé. + +Il importait de reconnaître si l'Osmie tridentée partage son aptitude +soit avec les autres habitants de la ronce, soit avec des hyménoptères +différemment logés, mais destinés à s'ouvrir une voie pénible quand +vient l'heure de quitter le nid. Eh bien, abstraction faite de quelques +irrégularités provenant soit de cocons dont la larve périt dans mes tube +sans se développer, soit de mâles peu experts au travail, le résultat a +été le même pour l'_Anthidium scapulare_. Il s'est fait un partage en +deux escouades égales, l'une pour la droite, l'autre pour la gauche.--Le +_Tripoxylon figulus_ m'a laissé indécis. Le débile insecte n'est pas +apte à trouer mes cloisons; il les ronge un peu, et c'est d'après les +érosions qu'il m'a fallu juger de la direction adoptée. Ces érosions, +non toujours bien nettes, ne me permettent pas de me prononcer +encore.--Le _Solenius vagus_, habile perforateur, s'est comporté +autrement que l'Osmie. Pour une colonne de 10, la sortie s'est effectuée +en totalité dans le même sens. + +J'ai soumis d'autre part à l'épreuve le Chalicodome des hangars, qui, +pour sortir dans les conditions naturelles, n'a qu'à percer son plafond +de ciment et ne trouve pas devant lui une suite de loges à traverser. +Quoique étranger aux dispositions que je lui créais, il a donné réponse +des plus affirmatives. Disposés en colonne de 10 dans un tube horizontal +ouvert aux deux bouts, cinq se sont acheminés à droite et cinq se sont +acheminés à gauche.--Le _Dioxys cincta_, parasite dans les maçonneries +soit du Chalicodome des hangars, soit du Chalicodome des murailles, n'a +rien fourni de précis.--La _Megachile apicalis_ Spin., qui édifie dans +les vieilles cellules du Chalicodome des murailles ses godets en +rondelles de feuilles, fait comme le _Solenius_ et dirige toute sa +colonne vers la même issue. + +Tout incomplet qu'il est, ce relevé nous montre combien il serait +imprudent de généraliser les conclusions où nous amène l'Osmie +tridentée. Si quelques hyménoptères, l'Anthidie, le Chalicodome +partagent son talent pour la double sortie, quelques autres, Solenius, +Mégachile imitent les moutons de Panurge et suivent le premier qui sort. +Le monde entomologique n'est pas uniforme; les dons y sont très divers; +ce que l'une est capable de faire, l'autre ne le peut; et bien subtil +serait le regard qui verrait les causes de ces différences. Quoi qu'il +en soit, de plus amples recherches augmenteront certainement le nombre +des espèces aptes à la double sortie; pour aujourd'hui, nous en +connaissons trois, et cela nous suffit. + +J'ajouterai que si le tube horizontal a l'un de ses bouts fermé, toute +la file d'Osmies se dirige vers le bout ouvert, en se retournant, si +besoin est. + +Maintenant que les faits sont exposés, remontons, s'il se peut, à la +cause. Dans un tube horizontal, la gravité n'agit plus pour déterminer +la direction que prendra l'insecte. Faut-il attaquer la cloison de +droite, faut-il attaquer la cloison de gauche? Comment décider? Plus je +m'informe, plus mes soupçons se portent sur l'influence atmosphérique +qui se fait sentir par les deux extrémités ouvertes. Cette influence, en +quoi consiste-t-elle? Est-ce un effet de pression, d'hygrométrie, d'état +électrique, de propriétés échappant à notre grossière physique? Bien +hardi qui déciderait. Nous-mêmes, lorsque le temps veut changer, ne +sommes-nous pas soumis à des impressions intimes, à des sensations +inexplicables? Cependant cette vague sensibilité pour les modifications +atmosphériques ne nous serait pas d'un grand secours en des +circonstances semblables à celles où se trouvent mes recluses. +Supposons-nous dans les ténèbres et le silence d'un cachot, que suivent +et que précèdent d'autres cachots. Nous avons des outils pour percer les +murs; mais où frapper pour atteindre l'issue finale et l'atteindre au +plus vite? L'influence atmosphérique ne nous en instruirait certes pas. + +Elle en instruit cependant l'insecte. Si faible qu'elle soit à travers +la multiplicité des cloisons, elle s'exerce d'un côté plus que de +l'autre parce que la somme des obstacles y est moindre; et l'insecte, +sensible à cette différence entre ces deux je ne sais quoi, attaque sans +hésiter la cloison la plus voisine de l'air libre. Ainsi se décide le +partage de la colonne en deux séries inverses, qui accomplissent la +libération totale avec la moindre somme de travail. Bref, l'Osmie et ses +rivales _sentent l'étendue libre_.--Encore une aptitude sensorielle que +le transformisme aurait bien dû nous laisser pour notre avantage. S'il +ne l'a pas fait, sommes nous bien, ainsi que beaucoup le prétendent, la +plus haute expression des progrès accomplis, à travers les âges, par le +premier atome de glaire gonflé en cellule? + + + + +XIV + +LES SITARIS + + +Les hauts talus argilo-sablonneux des environs de Carpentras sont lieux +de prédilection pour une foule d'hyménoptères, amis des expositions bien +ensoleillées et des sols d'exploitation facile. Là, dans le mois de mai, +abondent surtout deux Anthophores, ouvrières en miel et cellules +souterraines. L'une, _Anthophora parietina_, construit à l'entrée de son +domicile une fortification avancée, un cylindre en terre, ouvragé à jour +comme celui de l'Odynère, courbe comme lui, mais de la grosseur et de la +longueur du doigt. Lorsque la cité est populeuse, on est émerveillé de +la rustique ornementation que forment toutes ces stalactites d'argile +appendues à la façade. L'autre, _Anthophora pilipes_, beaucoup plus +fréquente, laisse nu l'orifice de sa galerie. Les interstices des +pierres dans les vieilles murailles et les masures abandonnées, les +parois des excavations dans le grès tendre et la marne, lui conviennent +pour ses travaux; mais les endroits préférés, ceux où se donnent +rendez-vous les plus nombreux essaims, sont les nappes verticales +exposées au midi, comme en présentent les talus des chemins profondément +encaissés. Là, sur des étendues de plusieurs pas de longueur, la paroi +est forée d'une multitude d'orifices qui donnent à la masse terreuse +l'aspect de quelque énorme éponge. Ces trous arrondis semblent l'oeuvre +d'une tarière, tant ils sont réguliers. Chacun est l'entrée d'un +corridor flexueux qui plonge à deux ou trois décimètres. Au fond sont +distribuées les cellules. Si l'on veut assister aux travaux de +l'industrieuse abeille, c'est dans la dernière quinzaine du mois de mai +qu'il faut se rendre sur le chantier. On peut alors, mais à respectueuse +distance si, novice encore, l'on redoute l'aiguillon, on peut +contempler, dans toute son activité vertigineuse, le tumultueux et +bourdonnant essaim, occupé à la construction et à l'approvisionnement +des cellules. + +C'est plus fréquemment pendant les mois d'août et de septembre, mois +fortunés des vacances scolaires, que j'ai visité les talus habités par +l'Anthophore. À cette époque, tout est silencieux dans le voisinage des +nids; les travaux sont depuis longtemps achevés et de nombreuses toiles +d'araignées tapissent les recoins, ou s'enfoncent en tubes de soie dans +les galeries de l'hyménoptère. N'abandonnons pas cependant à la hâte la +cité naguère si populeuse, si animée et maintenant déserte. À quelques +pouces de profondeur dans le sol, reposent, jusqu'au printemps prochain, +des milliers de larves et de nymphes, enfermées dans leurs cellules +d'argile. Des proies succulentes, incapables de défense, engourdies +comme le sont ces larves, ne pourraient-elles tenter quelques parasites +assez industrieux pour les atteindre? + +Voici, en effet, des diptères à livrée lugubre, mi-partie blanche et +noire, des Anthrax (_Anthrax sinuata_), volant mollement d'une galerie à +l'autre, sans doute pour y déposer leurs oeufs; en voici d'autres, plus +nombreux, dont la mission est remplie, et qui, étant morts à la peine, +pendent, desséchés, aux toiles d'araignée. Ailleurs, la surface entière +d'un talus à pic est tapissée de cadavres secs d'un coléoptère (_Sitaris +humeralis_), appendus, comme les Anthrax, aux réseaux soyeux des +araignées. Parmi ces cadavres circulent, affairés, amoureux, insouciants +de la mort, des Sitaris mâles s'accouplant avec la première femelle qui +passe à leur portée, tandis que les femelles fécondées enfoncent leur +volumineux abdomen dans l'orifice d'une galerie et y disparaissent à +reculons. Il est impossible de s'y méprendre: quelque grave intérêt +amène en ces lieux ces deux insectes qui, dans un petit nombre de jours, +apparaissent, s'accouplent, pondent et meurent aux portes mêmes des +habitations de l'Anthophore. + +Donnons maintenant quelques coups de pioche au sol où doivent se passer +les singulières péripéties que l'on soupçonne déjà, où l'année dernière +pareilles choses se sont passées; peut-être y trouverons-nous des +témoins du parasitisme présumé. Si l'on fouille l'habitation des +Anthophores dans les premiers jours du mois d'août, voici ce qu'on +observe: les cellules formant la couche superficielle ne sont pas +pareilles à celles qui sont situées à une plus grande profondeur. Cette +différence provient de ce que le même établissement est exploité à la +fois par l'Anthophore et par une Osmie (_Osmia tricornis_), ainsi que le +prouve une observation faite à l'époque des travaux, au mois de mai. Les +Anthophores sont les véritables pionniers, le travail du forage de +galeries leur appartient en entier; aussi leurs cellules sont-elles +situées tout au fond. L'Osmie profite des galeries abandonnées, soit à +cause de leur vétusté, soit à cause de l'achèvement des cellules qui en +occupent la partie la plus reculée; et c'est en les divisant, au moyen +de grossières cloisons de terre, en chambres inégales et sans art, +qu'elle construit ses cellules. Le seul travail de maçonnerie de l'Osmie +se réduit à ces cloisons. C'est d'ailleurs le mode ordinaire adopté, +dans leurs constructions, par les diverses Osmies, qui se contentent +d'une fissure entre deux pierres, d'une coquille vide d'escargot, de la +tige sèche et creuse de quelque plante, pour y bâtir à peu de frais +leurs cellules empilées, au moyen de faibles cloisons de mortier. + +Les cellules de l'Anthophore, d'une régularité géométrique +irréprochable, d'un fini parfait, sont des ouvrages d'art, creusés à une +profondeur convenable dans la masse même du banc argilo-sablonneux et +sans autre pièce rapportée que l'épais couvercle fermant l'orifice. +Ainsi protégées par la prudente industrie de leur mère, hors d'atteinte +au fond de leurs retraites solides et reculées, les larves de +l'Anthophore sont dépourvues de l'appareil glandulaire destiné à +sécréter la soie. Elles ne se filent donc jamais de cocon, mais reposent +à nu dans leurs cellules, dont l'intérieur a le poli du stuc. Il faut, +au contraire, des moyens de défense dans les cellules de l'Osmie placées +dans la couche superficielle du banc, irrégulières, rugueuses dans leur +intérieur et à peine protégées contre les ennemis du dehors par de +minces cloisons de terre. Les larves de l'Osmie savent, en effet, +s'enfermer dans un cocon ovoïde, d'un brun foncé, très solide, qui les +met à la fois à l'abri du rude contact de leurs cellules informes et des +mandibules de parasites voraces, Acariens, Clairons, Anthrènes, ennemi +multiple qu'on trouve rôdant dans les galeries, _quaerens quem devoret_. +C'est au moyen de cette balance entre les talents de la mère et ceux de +la larve que l'Osmie et l'Anthophore échappent, dans leur premier âge, à +une partie des dangers qui les menacent. Il est donc facile de +connaître, dans le banc exploité, ce qui appartient à chacun des deux +hyménoptères, par la situation et la forme des cellules, enfin par le +contenu de ces dernières, consistant, pour l'Anthophore, en une larve +nue, et pour l'Osmie, en une larve incluse dans un cocon. + +En ouvrant un certain nombre de ces cocons, on finit par en trouver qui, +au lieu de la larve de l'Osmie, contiennent chacun une nymphe de forme +étrange. Ces nymphes, à la plus légère secousse de leur habitacle, se +livrent à des mouvements désordonnés, fouettent de l'abdomen les parois +de leur demeure qu'elles ébranlent et font entrer dans une sorte de +trépidation. Aussi, laissant même le cocon intact, est-on averti de leur +présence par un sourd frôlement qui se fait entendre à l'intérieur de la +loge de soie lorsqu'on vient à la remuer. + +L'extrémité antérieure de cette nymphe est façonnée en espèce de boutoir +armé de six robustes épines, soc multiple éminemment propre à fouiller +la terre. Une double rangée de crochets règne sur l'anneau dorsal des +quatre segments antérieurs de l'abdomen. Ce sont autant de grappins à +l'aide desquels l'animal peut avancer dans l'étroite galerie creusée par +le boutoir. Enfin un faisceau de pointes acérées forme l'armure de +l'extrémité postérieure. Si l'on examine attentivement la surface de la +nappe verticale qui recèle ces divers nids, on ne tarde pas à découvrir +des nymphes pareilles aux précédentes, engagées par leur extrémité dans +une galerie de leur diamètre, et dont l'extrémité antérieure est +librement saillante au dehors. Mais ces nymphes sont réduites à leurs +dépouilles, sur le dos et sur la tête desquelles règne une longue +fissure par où s'est échappé l'insecte parfait. La destination de la +puissante armure de la nymphe devient ainsi manifeste: c'est la nymphe +qui est chargée de déchirer le cocon tenace qui l'emprisonne, de +fouiller le sol compact où elle est enfouie, de creuser une galerie avec +son boutoir à six pointes, et d'amener enfin au jour l'insecte parfait, +incapable apparemment d'exécuter lui-même d'aussi rudes travaux. + +Et en effet, ces nymphes, prises dans leurs cocons, m'ont donné dans +l'intervalle de quelques jours un débile diptère, l'_Anthrax sinuata_, +tout à fait impuissant à percer le cocon, et encore plus à se frayer une +issue à travers un sol que je ne fouille pas sans peine avec la pioche. +Bien que de pareils faits abondent dans l'histoire des insectes, c'est +toujours avec un vif intérêt qu'on les constate. Ils nous parlent d'une +incompréhensible puissance qui, tout à coup, à un moment déterminé, +commande irrésistiblement à un obscur vermisseau d'abandonner la +retraite où il est en sûreté, pour se mettre en marche à travers mille +difficultés, et venir à la lumière, à lui fatale dans toute autre +occasion, mais nécessaire à l'insecte parfait, qui ne pourrait y +parvenir de lui-même. + +Mais voilà la couche des cellules de l'Osmie enlevée; la pioche atteint +maintenant les cellules de l'Anthophore. Parmi ces cellules, les unes +renferment des larves et proviennent des travaux du dernier mois de mai; +les autres, quoique de même date, sont déjà occupées par l'insecte +parfait. La précocité de métamorphose n'est pas la même d'une larve à +l'autre; du reste une différence d'âge de quelques jours peut expliquer +ces inégalités de développement. D'autres cellules, aussi nombreuses que +les précédentes, renferment un hyménoptère parasite, une Mélecte +(_Melecta armata_) également à l'état parfait. Enfin il s'en trouve, et +abondamment, qui renferment une singulière coque ovoïde, divisée en +segments, pourvue de boutons stigmatiques, très fine, fragile, ambrée et +si transparente, qu'on distingue très bien, à travers sa paroi, un +Sitaris adulte (_Sitaris humeralis_), qui en occupe l'intérieur et se +démène comme pour se mettre en liberté. Ainsi s'expliquent la présence, +l'accouplement, la ponte en ces lieux, des Sitaris que nous venons de +voir errer tout à l'heure, en compagnie des Anthrax, à l'entrée des +galeries des Anthophores. L'Osmie et l'Anthophore, copropriétaires de +céans, ont chacune leur parasite; l'Anthrax s'attaque à l'Osmie et le +Sitaris à l'Anthophore. + +Mais qu'est-ce que cette coque bizarre où le Sitaris est invariablement +renfermé, coque sans exemple dans l'ordre des coléoptères? Y aurait-il +ici un parasitisme au second degré, c'est-à-dire le Sitaris vivrait-il +dans l'intérieur de la chrysalide d'un premier parasite, qui vivrait +lui-même aux dépens de la larve de l'Anthophore ou de ses provisions? Et +comment encore ce ou ces parasites trouvent-ils accès dans une cellule +qui paraît inviolable, à cause de la profondeur où elle se trouve, et +qui d'ailleurs ne trahit à l'étude scrupuleuse de la loupe aucune +violente irruption de l'ennemi? Telles sont les questions qui se sont +présentées à mon esprit lorsque, pour la première fois, en 1855, j'ai +été témoin des faits que je viens de raconter. Trois ans d'observations +assidues me mirent en mesure d'ajouter à l'histoire des morphoses des +insectes un de ses plus étonnants chapitres. + + * * * * * + +Ayant recueilli un assez grand nombre de ces coques problématiques qui +contenaient des Sitaris adultes, j'eus la satisfaction d'observer à +loisir l'issue de l'insecte parfait hors de la coque, l'accouplement et +la ponte. La rupture de la coque est facile: quelques coups de +mandibules distribués au hasard et quelques ruades des pattes suffisent +pour mettre l'insecte parfait hors de sa fragile prison. + +Dans les flacons où je tenais mes Sitaris, j'ai vu l'accouplement suivre +de très près les premiers instants de liberté. J'ai pu même être témoin +d'un fait qui témoigne hautement combien est impérieuse, pour l'insecte +parfait, la nécessité de se livrer, sans retard, à l'acte qui doit +assurer la conservation de sa race. Une femelle, la tête déjà hors de la +coque, se démène avec anxiété pour achever de se libérer; un mâle, libre +depuis une paire d'heures, monte sur cette coque, et tiraillant d'ici, +de-là, avec les mandibules, la fragile enveloppe, s'efforce de +débarrasser la femelle de ses entraves. Ses efforts sont bientôt +couronnés de succès; une rupture se déclare en arrière de la coque, et, +bien que la femelle soit encore aux trois quarts ensevelie dans ses +langes, l'accouplement a lieu immédiatement, pour durer une minute à peu +près. Pendant cet acte, le mâle se tient immobile sur le dos de la +coque, ou bien sur le dos de la femelle lorsque celle-ci est entièrement +libre. J'ignore si, dans les circonstances ordinaires, le mâle aide +ainsi parfois la femelle à se mettre en liberté; à cet effet, il lui +faudrait pénétrer dans une cellule renfermant une femelle, ce qui lui +est, après tout, possible, puisqu'il a su s'échapper de la sienne. +Toutefois, sur les lieux mêmes, l'accouplement s'opère en général à +l'entrée des galeries des Anthophores; et alors, ni l'un ni l'autre des +deux sexes ne traîne après lui le moindre lambeau de la coque d'où il +est sorti. + +Après l'accouplement, les deux Sitaris se mettent à se lustrer les +pattes et les antennes en les passant entre les mandibules; puis chacun +s'éloigne de son côté. Le mâle va se tapir dans un pli du talus de +terre, y languit deux ou trois jours et périt. La femelle, elle aussi, +après la ponte qui s'opère sans aucun retard, meurt à l'entrée du +couloir où elle a déposé ses oeufs. Telle est l'origine de tous ces +cadavres appendus aux toiles d'araignée qui tapissent le voisinage des +demeures de l'Anthophore. + +Les Sitaris ne vivent donc à l'état parfait que le temps nécessaire pour +s'accoupler et pondre. Je n'en ai jamais vu un seul autre part que sur +le théâtre de leurs amours et en même temps de leur mort; je n'en ai +jamais surpris un seul pâturant sur les plantes voisines, de sorte que, +bien qu'ils soient pourvus d'un appareil digestif normal, j'ai de graves +raisons de douter s'ils prennent réellement la moindre nourriture. +Quelle existence est la leur! Quinze jours de bombance dans un magasin à +miel, un an de sommeil sous terre, une minute d'amour au soleil, puis la +mort! + +Une fois fécondée, la femelle, inquiète, se met aussitôt à la recherche +d'un lieu favorable pour y déposer les oeufs. Il importait de constater +en quel lieu précis s'effectue la ponte. La femelle va-t-elle de cellule +en cellule, confier un oeuf aux flancs succulents de chaque larve, soit +de l'Anthophore, soit d'un parasite de cette dernière, comme porte à le +croire la coque énigmatique d'où sort le Sitaris? Ce mode de dépôt des +oeufs, un à un dans chaque cellule, paraît être de toute nécessité pour +expliquer les faits déjà connus. Mais alors, pourquoi les cellules +usurpées par les Sitaris ne gardent-elles pas la plus légère trace de +l'effraction indispensable? Et comment peut-il se faire que, malgré de +longues recherches où ma persévérance a été soutenue par le plus vif +désir de jeter quelque jour sur tous ces mystères, comment, dis-je, +peut-il se faire qu'il ne me soit pas tombé sous la main un seul des +parasites présumés auxquels la coque pourrait être rapportée, puisque +cette dernière paraît être étrangère à un coléoptère? Le lecteur +difficilement soupçonnerait combien mes faibles connaissances en +entomologie furent bouleversées par cet inextricable dédale de faits +contradictoires. Mais, patience! le jour se fera peut-être. + +Constatons d'abord en quel lieu précis les oeufs sont déposés. Une +femelle vient d'être fécondée sous mes yeux; elle est aussitôt +séquestrée dans un large flacon où j'introduis en même temps des mottes +de terre renfermant des cellules d'Anthophore. Ces cellules sont +occupées en partie par des larves et en partie par des nymphes encore +toutes blanches; quelques-unes d'entre elles sont légèrement ouvertes et +laissent entrevoir leur contenu. Enfin je pratique à la face intérieure +du bouchon de liège qui ferme le flacon un conduit cylindrique, un +cul-de-sac, du diamètre des couloirs de l'Anthophore. Pour que +l'insecte, s'il le désire, puisse pénétrer dans ce couloir artificiel, +le flacon est couché horizontalement. + +La femelle, traînant avec peine son volumineux abdomen, parcourt tous +les coins et recoins de son logis improvisé, et les explore avec ses +palpes, qu'elle promène partout. Après une demi-heure de tâtonnements et +de recherches soigneuses, elle finit par choisir la galerie horizontale +creusée dans le bouchon. Elle enfonce l'abdomen dans cette cavité, et, +la tête pendante au dehors, elle commence sa ponte. Ce n'est que +trente-six heures après que l'opération a été terminée, et pendant cet +incroyable laps de temps, le patient animal s'est tenu dans une +immobilité des plus complètes. + +Les oeufs sont blancs, en forme d'ovale, et très petits. Leur longueur +atteint à peine les deux tiers d'un millimètre. Ils sont faiblement +agglutinés entre eux et amoncelés en un tas informe qu'on pourrait +comparer à une forte pincée de semences non mûres de quelque orchidée. +Quant à leur nombre, j'avouerai qu'il a infructueusement fatigué ma +patience. Je ne crois pas cependant l'exagérer en l'évaluant au moins à +deux milliers. Voici sur quelles données je base ce chiffre. La ponte, +ai-je dit, dure trente-six heures, et mes fréquentes visites à la +femelle, livrée à cette opération dans la cavité du bouchon, m'ont +convaincu qu'il n'y a pas d'interruption notable dans le dépôt successif +des oeufs. Or, moins d'une minute s'écoule entre l'arrivée d'un oeuf et +celle du suivant, le nombre de ces oeufs ne saurait donc être inférieur +au nombre des minutes contenues dans trente-six heures ou à 2 160. Mais +peu importe ce nombre exact, il suffit de constater qu'il est fort +grand, ce qui suppose, pour les jeunes larves qui en proviendront, de +bien nombreuses chances de destruction, puisqu'une telle prodigalité de +germes est nécessaire au maintien de l'espèce dans les proportions +voulues. + +Averti par ces observations, renseigné sur la forme, le nombre et +l'arrangement des oeufs, j'ai recherché dans les galeries des +Anthophores ceux que les Sitaris y avaient déposés, et je les ai +invariablement trouvés amoncelés en tas dans l'intérieur des galeries, à +un pouce ou deux de leur orifice, toujours ouvert à l'extérieur. Ainsi, +contrairement à ce qu'on avait quelque droit de supposer, les oeufs ne +sont pas pondus dans les cellules de l'abeille pionnière; ils sont +simplement déposés, en seul tas, dans le vestibule de son logis. Bien +plus, la mère n'exécute pour eux aucun travail protecteur, elle ne prend +aucun soin pour les abriter contre la rigueur de la mauvaise saison; +elle n'essaie pas même, en bouchant tant bien que mal le vestibule où +elle les a pondus à une faible profondeur, de les préserver des mille +ennemis qui les menacent; car, tant que les froids de l'hiver ne sont +pas venus, dans ces galeries ouvertes circulent des Araignées, des +Acares, des larves d'Anthrène, et autres ravageurs pour qui ces oeufs ou +les jeunes larves qui vont en provenir, doivent être friande curée. Par +suite de l'incurie de la mère, ce qui échappe à tous ces giboyeurs +voraces et aux intempéries doit se trouver en nombre singulièrement +réduit. De là, peut-être, la nécessité où est la mère de suppléer par sa +fécondité à la nullité de son industrie. + +L'éclosion a lieu un mois après, vers la fin de septembre ou le +commencement d'octobre. La saison encore propice m'a porté à croire que +les jeunes larves devaient immédiatement se mettre en marche et se +disperser pour tâcher de gagner chacune une cellule d'Anthophore, grâce +à quelque imperceptible fissure. Cette prévision s'est trouvée +complètement fausse. Dans les boîtes où j'avais mis les oeufs pondus de +mes captifs, les jeunes larves, bestioles noires d'un millimètre tout au +plus de longueur n'ont pas changé de place, quoique pourvues de pattes +vigoureuses; elles sont restées pêle-mêle avec les dépouilles blanches +des oeufs d'où elles étaient sorties. + +Vainement j'ai mis à leur portée des blocs de terre renfermant des nids +d'Anthophores, des cellules ouvertes, des larves, des nymphes de +l'abeille: rien n'a pu les tenter; elles ont persisté à former, avec les +téguments des oeufs un tas pulvérulent pointillé de blanc et de noir. Ce +n'est qu'en promenant la pointe d'une aiguille dans cette pincée de +poussière animée que je pouvais y provoquer un grouillement actif. Hors +de là, tout était repos. Si j'éloignais forcément quelques larves du tas +commun, elles y revenaient aussitôt avec précipitation, pour s'y enfouir +au milieu des autres. Peut-être que, ainsi groupées et abritées sous les +téguments des oeufs, elles ont moins à craindre du froid. Quel que soit +le motif qui les porte à se tenir ainsi amoncelées, j'ai reconnu +qu'aucun des moyens dictés par mon imagination ne réussissait à leur +faire abandonner la petite masse spongieuse que forment les dépouilles +des oeufs faiblement agglutinées entre elles. Enfin, pour mieux +m'assurer qu'en liberté les larves ne se dispersent pas après +l'éclosion, je me suis rendu pendant l'hiver à Carpentras et j'ai visité +les talus aux Anthophores. J'ai trouvé là, comme dans mes boîtes, les +larves amoncelées en tas, pêle-mêle avec les dépouilles des oeufs. + + + + +XV + +LA LARVE PRIMAIRE DES SITARIS + + +Jusque vers la fin du mois d'avril suivant, rien de nouveau ne se passe. +Je profiterai de ce long repos pour mieux faire connaître la jeune +larve, dont voici la description: + +Longueur, 1 millimètre ou un peu moins. Coriace, d'un noir verdâtre +luisant, convexe en dessus, plane en dessous, allongée, augmentant +graduellement de diamètre de la tête au bout postérieur du métathorax, +puis diminuant rapidement. Tête un peu plus longue que large, légèrement +dilatée vers sa base, roussâtre vers la bouche et plus foncée vers les +ocelles. + +Labre en segment de cercle, roussâtre, bordé d'un petit nombre de cils +raides et très courts. Mandibules fortes, rousses, courbes, aiguës, se +joignant sans se croiser dans le repos. Palpes maxillaires assez longs, +formés de deux articles cylindriques, égaux; le dernier terminé par un +cil très court. Mâchoires et lèvre inférieure trop peu visibles pour +pouvoir être décrites avec certitude. + +Antennes de deux articles cylindriques, égaux, peu nettement séparés, à +peu près de la même longueur que ceux des palpes; le dernier surmonté +d'un cirrhe dont la longueur atteint jusqu'à trois fois celle de la +tête, et qui va s'effilant jusqu'à devenir invisible à une forte loupe. +En arrière de la base de chaque antenne, deux ocelles inégaux, presque +contigus l'un à l'autre. + +Segments thoraciques égaux en longueur et augmentant graduellement de +largeur d'avant en arrière. Prothorax plus large que la tête, plus +étroit antérieurement qu'à la base, légèrement arrondi sur les côtés. +Pattes de médiocre longueur, assez robustes, terminées par un ongle +puissant, long, aigu et très mobile. Sur la hanche et sur la cuisse de +chaque patte, un long cirrhe pareil à celui des antennes, presque aussi +long que la patte entière, et dirigé perpendiculairement au plan de +locomotion quand l'animal se meut. Quelques cils raides sur les jambes. + +Abdomen de neuf segments, sensiblement de même longueur entre eux, mais +moindres que ceux du thorax et diminuant très rapidement de largeur +jusqu'au dernier. Sous la dépendance du huitième segment, ou plutôt sous +celle de l'intervalle membraneux séparant ce segment du dernier, se +montrent deux pointes un peu arquées, courtes, mais fortes, aiguës, +dures à leur extrémité et placées l'une à droite l'autre à gauche de la +ligne médiane. Ces deux appendices peuvent, par un mécanisme qui +rappelle en petit celui des tentacules du Colimaçon, rentrer en +eux-mêmes par suite de l'état membraneux de leur base. Ils peuvent, en +outre, s'abriter sous le huitième segment, entraînés qu'ils sont par le +segment anal, lorsque ce dernier, en se contractant, rentre dans le +huitième. Enfin le neuvième segment, ou segment anal, porte à son bord +postérieur deux longs cirrhes pareils à ceux des pattes et des antennes, +et se recourbant de haut en bas. En arrière de ce dernier segment, se +montre un mamelon charnu, plus ou moins saillant; c'est l'anus. J'ignore +la position des stigmates; ils se sont dérobés à mes investigations, +bien que faites à l'aide du microscope. + +Lorsque la larve est en repos, les divers segments sont régulièrement +imbriqués, et les intervalles membraneux, correspondant aux +articulations, ne sont pas visibles. Mais si la larve marche, toutes les +articulations, surtout celles des segments abdominaux, se distendent et +finissent par occuper presque autant de place que les arceaux cornés. En +même temps, le segment anal sort de l'étui formé par le huitième; +l'anus, à son tour, s'allonge en mamelon et les deux pointes de +l'avant-dernier anneau surgissent d'abord lentement, puis se dressent +tout à coup par un mouvement brusque comparable à celui que produit un +ressort en se détendant; enfin ces deux points divergent en cornes de +croissant. Une fois cet appareil complexe déployé, l'animalcule est en +mesure de marcher sur la surface la plus glissante. + +Le dernier segment et son bouton anal se recourbent à angle droit avec +l'axe du corps, et l'anus vient s'appliquer sur le plan de locomotion, +où il déverse une gouttelette d'un liquide hyalin et filant, qui englue +la bestiole et la maintient solidement en place, appuyée sur une espèce +de trépied que forment le bouton anal et les deux cirrhes du dernier +segment. Si l'on observe le mode de locomotion de l'animal sur une lame +de verre, on peut tenir la lame dans une position verticale, la +renverser même sens dessus dessous, la secouer légèrement sans que la +larve se détache et tombe, retenue qu'elle est par l'humeur +agglutinative du bouton anal. + +S'il faut avancer sur un plan où une chute n'est pas à craindre, la +microscopique bête emploie un autre procédé. Elle recourbe l'abdomen, et +lorsque les deux pointes du huitième segment, alors pleinement étalées, +ont trouvé un point d'appui solide en labourant, pour ainsi dire, le +plan de locomotion, elle s'appuie sur cette base et se porte en avant, +en dilatant les diverses articulations abdominales. Ce mouvement en +avant est d'ailleurs favorisé par le jeu des pattes, qui sont loin de +rester inactives. Cela fait, elle jette l'ancre avec les puissants +onglets de ses pattes; l'abdomen se contracte, ses divers anneaux se +resserrent, et l'anus, tiré en avant, prend de nouveau appui, à l'aide +des deux pointes, pour commencer la seconde de ces curieuses enjambées. + +Au milieu de ces manoeuvres, les cirrhes des hanches et des cuisses +traînent sur le plan d'appui, et par leur longueur, leur élasticité, ne +paraissent propres qu'à entraver la marche. Mais ne nous hâtons pas de +conclure à une inconséquence: le moindre des êtres est approprié aux +conditions au milieu desquelles il doit vivre; il est à croire que ces +filaments, loin d'entraver l'animalcule en marche, doivent, dans les +circonstances normales, lui être de quelque secours. + +Le peu que nous venons d'apprendre nous montre déjà que la jeune larve +de Sitaris n'est pas appelée à se mouvoir sur une surface ordinaire. Le +lieu, quel qu'il soit, où cette larve doit vivre plus tard, l'expose à +de bien nombreuses chances de chutes périlleuses, puisque, pour les +prévenir, elle est non seulement armée d'ongles robustes, très mobiles, +et d'un croissant acéré, espèce de soc capable de mordre sur le corps le +mieux poli, mais encore elle est munie d'un liquide visqueux, assez +tenace pour l'engluer et la maintenir en place sans le secours des +autres appareils. En vain je me suis mis l'esprit à la torture pour +soupçonner quel pouvait être le corps si mobile, si vacillant, si +dangereux, que doivent habiter les jeunes Sitaris, rien n'a pu +m'expliquer la nécessité de l'organisation que je viens de décrire. +Convaincu d'avance, par l'étude attentive de cette organisation, que je +serais témoin de singulières moeurs, j'ai attendu, avec une vive +impatience, le retour de la belle saison, ne doutant pas qu'à l'aide +d'une observation persévérante le mystère ne me fût dévoilé au printemps +suivant. Ce printemps si désiré est enfin venu; j'ai mis en oeuvre tout +ce que je peux posséder de patience, d'imagination, de clairvoyance; +mais, à ma grande honte, à mon regret plus grand encore, le secret m'a +échappé. Oh! qu'ils sont pénibles ces tourments de l'indécision +lorsqu'il faut remettre à l'année suivante une étude qui n'a pas abouti! + +Mes observations faites dans le courant du printemps 1856, quoique +purement négatives, ont cependant leur intérêt, parce qu'elles +démontrent fausses quelques suppositions qu'amène naturellement le +parasitisme incontestable des Sitaris. J'en dirai donc quelques mots. +Vers la fin d'avril, les jeunes larves, jusque-là immobiles et blotties +dans le tas spongieux des enveloppes des oeufs, sortent de leur +immobilité, se dispersent et parcourent en tous sens les boîtes et les +flacons où elles ont passé l'hiver. À leur démarche précipitée, à leurs +infatigables évolutions, aisément on devine qu'elles recherchent quelque +chose qui leur manque. Cette chose, que peut-elle être, si ce n'est de +la nourriture? N'oublions pas, en effet, que ces larves sont écloses à +la fin de septembre, et que depuis cette époque, c'est-à-dire pendant +sept mois complets, elles n'ont pris aucune nourriture, bien qu'elles +aient passé ce laps de temps avec toute leur vitalité, ainsi que j'ai pu +m'en assurer tout l'hiver en les irritant, et non dans une torpeur +analogue à celle des animaux hibernants. Aussitôt écloses, elles sont +vouées, quoique pleines de vie, à une abstinence absolue de la durée de +sept mois; il est donc naturel de supposer, en voyant leur agitation +actuelle, qu'une faim impérieuse les met ainsi en mouvement. + +La nourriture désirée ne saurait être que le contenu des cellules de +l'Anthophore, puisque plus tard on trouve les Sitaris dans ces cellules. +Or, ce contenu se borne ou à du miel ou à des larves. J'ai conservé +précisément des cellules d'Anthophore occupées par des nymphes ou par +des larves. J'en mets quelques-unes, soit ouvertes, soit fermées, à la +portée des jeunes Sitaris, comme je l'avais déjà fait immédiatement +après l'éclosion. J'introduis même les Sitaris dans les cellules: je les +dépose sur les flancs de la larve, succulent morceau, tout semble le +dire; je m'y prends de toutes les manières pour tenter leur appétit; et +après avoir épuisé mes combinaisons, toujours infructueuses, je reste +convaincu que mes bestioles affamées ne recherchent ni larves, ni +nymphes d'Anthophore. + +Essayons maintenant le miel. Il faut employer évidemment du miel élaboré +pu la même espèce d'Anthophore que celle aux dépens de laquelle vivent +les Sitaris. Mais cette abeille n'est pas fort commune dans les environs +d'Avignon, et mes occupations du lycée ne me permettent pas de +m'absenter pour me rendre à Carpentras, où elle est si abondante. Je +perds ainsi, à la recherche de cellules approvisionnées de miel, une +bonne partie du mois de mai; je finis cependant par en trouver de +fraîchement closes et appartenant à l'Anthophore voulue. J'ouvre ces +cellules avec l'impatience fébrile du désir longtemps mis à l'épreuve. +Tout va bien: elles sont à demi pleines d'un miel coulant, noirâtre, +nauséabond, à la surface duquel flotte la larve de l'hyménoptère +récemment éclose. Cette larve est enlevée, et je dépose à la surface du +miel, avec mille précautions, un ou plusieurs Sitaris. Dans d'autres +cellules, je laisse la larve de l'hyménoptère et j'y introduis des +Sitaris, que je dépose tantôt sur le miel, tantôt sur la paroi interne +de la cellule, ou simplement à son entrée. Enfin, toutes ces cellules, +ainsi préparées, sont mises dans des tubes de verre, qui me permettront +une observation facile, sans crainte de troubler, dans leur repas, mes +convives affamés. + +Mais que vais-je parler de repas! Ce repas n'a pas lieu Les Sitaris +placés à l'entrée d'une cellule, loin de chercher à y pénétrer, +l'abandonnent et s'égarent dans le tube de verre; ceux qui ont été +déposés sur la face intérieure des cellules, à proximité du miel, +sortent précipitamment, à demi englués et trébuchant à chaque pas; ceux +enfin que je me figurais avoir le plus favorisés en les déposant sur le +miel même, se débattent, s'empêtrent dans la masse gluante et y +périssent étouffés. Jamais expérience n'a subi pareille déconfiture. +Larves, nymphes, cellules, miel, je vous ai tout offert; que voulez-vous +donc, bestioles maudites? + +Lassé de toutes ces tentatives sans résultat, je finis par où j'aurais +dû commencer, je me rendis à Carpentras. Mais il était trop tard: +l'Anthophore avait fini ses travaux, et je ne parvins à rien voir de +nouveau. Dans le courant de l'année, j'appris de L. Dufour, à qui +j'avais parlé des Sitaris, j'appris, dis-je, que l'animalcule trouvé par +lui sur les Andrènes et décrit sous le nom générique de _Triungulinus_, +avait été reconnu plus tard par Newport comme étant la larve d'un Méloé. +Or, j'avais trouvé précisément quelques Méloés dans les cellules de la +même Anthophore qui nourrit les Sitaris. Y aurait-il parité de moeurs +entre les deux genres d'insectes? Ce fut pour moi un trait de lumière; +mais j'eus tout le temps de mûrir mes projets: il me fallait encore +attendre une année. + +Le mois d'avril venu, mes larves de Sitaris se mirent, comme à +l'ordinaire, en mouvement. Le premier hyménoptère venu, une Osmie, est +jeté vivant dans un flacon où se trouvent quelques-unes de ces larves, +et au bout d'un quart d'heure de séjour, je les visite à la loupe. Cinq +Sitaris sont implantés dans la toison du thorax. C'est fait, le problème +est résolu!... Les larves de Sitaris, comme celles des Méloés, se +cramponnent à la toison de leur amphitryon et se font voiturer par lui +jusque dans la cellule. Dix fois je recommence l'épreuve avec les divers +hyménoptères qui viennent butiner sur les lilas en fleurs devant ma +fenêtre, et en particulier avec les Anthophores mâles; le résultat se +maintient le même: les larves s'implantent au milieu des poils de leur +thorax. Mais après tant de désappointements on devient méfiant; aussi +convient-il d'aller observer le fait sur les lieux mêmes; les vacances +scolaires de Pâques arrivent d'ailleurs fort à propos pour faire à +loisir ces observations. + +J'avouerai que ce ne fut pas sans quelques battements de coeur plus +précipités qu'à l'ordinaire, que je me trouvai de nouveau en face du +talus à pic où niche l'Anthophore. Que va décider l'expérience? +Va-t-elle encore une fois me couvrir de confusion? Le temps est froid, +pluvieux; aucun hyménoptère ne se montre sur le petit nombre de fleurs +printanières épanouies. À l'entrée des galeries sont blotties de +nombreuses Anthophores immobiles, transies. À l'aide de pinces, je les +sors une à une de leur cachette pour les examiner à la loupe. La +première a des larves de Sitaris sur le thorax; la seconde en a +également, la troisième, la quatrième de même, et ainsi de suite, aussi +loin que je désire pousser cet examen. Je change de galerie, dix, vingt +fois, le résultat est invariable. Il y eut là, pour moi, un de ces +moments comme en ont ceux qui, après avoir pendant des années tourné et +retourné une idée de toutes les manières, peuvent enfin s'écrier; +Eurêka! + +Les journées suivantes, un ciel tiède et serein permit aux Anthophores +de quitter leurs retraites pour se répandre dans la campagne et butiner +sur les fleurs. Je recommençai mon examen sur ces Anthophores volant +sans relâche d'une fleur à l'autre, soit dans le voisinage des lieux où +elles étaient nées, soit à de grandes distances de ces mêmes lieux. +Quelques unes se trouvèrent sans larves de Sitaris; d'autres, en plus +grand nombre, en avaient deux, trois, quatre, cinq ou davantage entre +les poils du thorax. À Avignon, où je n'ai pas encore vu le _Sitaris +humeralis_, la même espèce d'Anthophore, observée à peu près à la même +époque, tandis qu'elle butinait sur les lilas fleuris, s'est trouvée +toujours exempte de jeunes larves de Sitaris; à Carpentras, au +contraire, où ne se rencontre pas un domicile d'Anthophores sans +Sitaris, presque les trois quarts des individus que j'ai visités avaient +quelques-unes de ces larves au milieu de leur toison. + +Mais, d'autre part, si l'on recherche ces larves dans les vestibules où +elles se trouvaient quelques jours avant, amoncelées en tas, on n'en +trouve plus. Par conséquent, lorsque les Anthophores, ayant ouvert leurs +cellules, s'engagent dans les galeries pour en atteindre l'orifice et +s'envoler; ou bien, lorsque le mauvais temps et la nuit les y ramènent +momentanément, les jeunes larves de Sitaris, tenues en éveil dans ces +mêmes galeries par le stimulant de l'instinct, s'attachent à ces +hyménoptères, se glissent dans leur fourrure, et s'y cramponnent d'une +manière assez solide pour ne pas avoir à craindre une chute dans les +lointaines pérégrinations de l'insecte qui les porte. En s'attachant +ainsi aux Anthophores, les jeunes Sitaris ont évidemment pour but de se +faire transporter, et au moment opportun, dans les cellules +approvisionnées. + +On pourrait même croire tout d'abord qu'ils vivent quelque temps sur le +corps de l'Anthophore, comme les parasites ordinaires, les Philoptères, +les Poux, vivent sur le corps de l'animal qui les nourrit. Il n'en est +rien cependant. Les jeunes Sitaris, implantés au milieu des poils, +perpendiculairement au corps de l'Anthophore, la tête en dedans, +l'arrière en dehors, ne remuent plus du point qu'ils ont choisi et qui +se trouve dans le voisinage des épaules de l'abeille. On ne les voit pas +errer d'un point à un autre pour explorer le corps de l'Anthophore et en +rechercher les parties où les téguments ont plus de délicatesse, comme +ils ne manqueraient pas de le faire si réellement ils puisaient quelque +nourriture dans les sucs de l'hyménoptère. Au contraire, presque +toujours fixés sur la partie la plus résistante, la plus dure du corps +de l'abeille, sur le thorax, un peu au-dessous de l'insertion des ailes, +ou plus rarement sur la tête, ils gardent une complète immobilité, et se +tiennent fixés au même poil, à l'aide des mandibules, des pattes, du +croissant fermé du huitième segment, enfin à l'aide de la glu du bouton +anal. S'ils viennent à être troublés dans cette position, ils gagnent à +regret un autre point du thorax, en s'ouvrant un passage à travers sa +fourrure, et finissent par se fixer à un autre poil, comme ils l'étaient +avant. + +Pour mieux me convaincre encore que les jeunes larves de Sitaris ne se +nourrissent pas aux dépens du corps de l'Anthophore, j'ai mis +quelquefois à leur portée, dans un flacon, des hyménoptères morts depuis +longtemps et complètement desséchés. Sur ces cadavres arides, bons tout +au plus à ronger, mais où il n'y avait assurément rien à sucer, les +larves de Sitaris ont gagné la position habituelle et y sont restées +immobiles comme sur l'insecte vivant. Elles ne puisent donc rien dans le +corps de l'Anthophore; mais peut-être rongent-elles sa toison, comme les +Philoptères rongent les plumes des oiseaux? + +Pour cela, il leur faudrait un appareil buccal d'une certaine vigueur, +en particulier des mâchoires cornées et robustes, tandis que ces +mâchoires sont si aiguës, qu'un examen microscopique n'a pu me les +montrer. Les larves sont, il est vrai, pourvues de fortes mandibules; +mais ces mandibules aiguës, recourbées et excellentes pour tirailler, +pour déchirer la nourriture, ne sauraient servir à la broyer, à la +ronger. Enfin, une dernière preuve en faveur de l'état passif des larves +de Sitaris sur le corps des Anthophores, c'est que ces dernières ne +paraissent nullement incommodées de leur présence, puisqu'on ne les voit +pas chercher à s'en débarrasser. Des Anthophores exemptes de ces larves, +et d'autres en portant cinq ou six sur le corps, ont été mises +séparément dans des flacons. Quand le premier trouble résultant de la +captivité a été calmé, je n'ai rien pu voir de particulier sur celles +qu'occupaient les jeunes Sitaris. Et si toutes ces raisons ne +suffisaient pas, j'ajouterais qu'un animalcule qui a pu déjà passer sept +mois sans nourriture, et qui dans peu de jours va s'abreuver d'une +matière fluide, hautement savoureuse, commettrait une singulière +inconséquence en se mettant à ronger le duvet aride d'un hyménoptère. Il +me paraît donc indubitable que les jeunes Sitaris ne s'établissent sur +le corps de l'Anthophore que pour se faire transporter par elles dans +les cellules, dont la construction ne tardera pas à commencer. + +Mais jusque-là, il faut que les parasites futurs se maintiennent dans la +toison de leur amphitryon, malgré ses rapides évolutions au milieu des +fleurs, malgré le frottement contre les parois des galeries quand il y +pénètre pour s'y abriter, et surtout malgré les coups de brosse qu'il +doit se donner assez souvent avec les pattes, pour s'épousseter, se +lustrer. De là, sans doute, la nécessité de cet appareil étrange qu'une +station et une locomotion sur des surfaces ordinaires ne sauraient +expliquer, comme il a été dit plus haut, lorsqu'on s'est demandé quel +pouvait être le corps si mobile, si vacillant, si plein de dangers, où +la larve devait s'établir plus tard. Ce corps, c'est un poil d'un +hyménoptère, qui fait mille courses rapides, qui tantôt plonge dans ses +étroites galeries, tantôt pénètre avec violence dans la gorge étranglée +d'une corolle et ne reste en repos que pour se brosser avec les pattes, +se débarrasser des grains de poussière recueillis par le duvet qui le +recouvre. + +On comprend très bien maintenant l'utilité du croissant exsertile dont +les deux cornes, en se rapprochant, peuvent saisir un poil mieux que ne +le ferait la pince la plus délicate; on voit toute l'opportunité de la +glu tenace qu'au moindre danger l'anus fournit pour arrêter l'animalcule +dans une chute imminente; on se rend compte enfin du rôle utile que +peuvent remplir ici les cirrhes élastiques des hanches et des pattes, +véritable superfluité très embarrassante pour la marche sur un plan uni, +mais qui, dans le cas actuel, pénètrent comme autant de sondes dans +l'épaisseur du duvet de l'Anthophore, et servent à maintenir la larve de +Sitaris pour ainsi dire à l'ancre. Plus on réfléchit à cette +organisation modelée en apparence par un caprice aveugle, lorsque la +larve se traîne péniblement sur un plan uni, et plus on est pénétré +d'admiration devant les moyens aussi efficaces que variés prodigués à la +débile créature pour conserver son périlleux équilibre. + +Avant de raconter ce que deviennent les larves de Sitaris en abandonnant +le corps des Anthophores, je ne saurais passer sous silence une +particularité fort remarquable. Tous les hyménoptères envahis par ces +larves et observés jusqu'ici se sont trouvés, sans une seule exception, +des Anthophores mâles. Ce sont des mâles que j'ai retirés de leurs +cachettes; ce sont des mâles que j'ai saisis sur les fleurs; et malgré +d'actives recherches, je n'ai pu trouver une seule femelle en liberté. +La cause de cette absence totale de femelles est facile à reconnaître. + +En abattant quelques mottes de terre de la nappe occupée par les nids, +on voit que si tous les mâles ont déjà ouvert et abandonné leurs +cellules, les femelles, au contraire, y sont encore incluses, mais sur +le point de prendre bientôt l'essor. Cette apparition des mâles un mois +presque avant la sortie des femelles, n'est pas particulière aux +Anthophores; je l'ai constatée chez beaucoup d'autres hyménoptères, et +en particulier chez l'_Osmia tricornis_ qui habite le même emplacement +que l'_Anthophora pilipes_. Les mâles de l'Osmie apparaissent même avant +ceux de l'Anthophore, et à une époque si précoce, qu'alors les jeunes +larves de Sitaris ne sont peut-être pas encore excitées par +l'instinctive impulsion qui les met en activité. C'est, sans doute, à +leur réveil précoce que les mâles de l'Osmie doivent de pouvoir +traverser impunément les corridors où sont entassées les jeunes larves +de Sitaris, sans que ces dernières s'attachent à leur toison; du moins, +je ne saurais expliquer autrement l'absence de ces larves sur le dos des +Osmies mâles, puisque, quand on les met artificiellement en présence de +ces hyménoptères, elles s'y attachent aussi volontiers qu'aux +Anthophores. + +La sortie hors de l'emplacement commun commence par les Osmies mâles, se +continue par les Anthophores mâles, et se termine par la sortie à peu +près simultanée des Osmies et des Anthophores femelles. J'ai pu aisément +constater cette succession en observant chez moi, au premier printemps, +l'époque de rupture des cellules que j'avais recueillies dans le +précédent automne. + +Au moment de leur sortie, les Anthophores mâles traversant les galeries +où attendent, en plein éveil, les larves de Sitaris, doivent en prendre +un certain nombre; et ceux d'entre eux qui, s'engageant dans des +couloirs déserts, échappent ainsi une première fois à l'ennemi, ne lui +échapperont pas longtemps, puisque la pluie, l'air froid et la nuit les +ramènent à leurs anciennes demeures, où ils s'abritent tantôt dans une +galerie, tantôt dans une autre, pendant une grande partie du mois +d'avril. Ces allées et venues des mâles dans les vestibules de leurs +habitations, le séjour prolongé que le mauvais temps les contraint +souvent d'y faire, fournissent aux Sitaris l'occasion la plus favorable +pour se glisser dans leur fourrure et y prendre position. Aussi, après +un mois environ d'un pareil état de choses, il ne doit pas rester, ou il +ne reste que fort peu de larves errant encore sans avoir atteint leur +but. À cette époque, je n'ai pu réussir à en trouver autre part que sur +le corps des Anthophores mâles. + +Il est donc extrêmement probable qu'à leur sortie, ayant lieu à +l'approche du mois de mai, les Anthophores femelles ne prennent pas des +larves de Sitaris dans les couloirs, ou n'en prennent qu'un nombre qui +ne peut soutenir de comparaison avec celui que portent les mâles. En +effet, les premières femelles que j'ai pu observer au mois d'avril, dans +le voisinage même des nids, étaient exemptes de ces larves. Cependant, +c'est sur les femelles que les larves de Sitaris doivent finalement +s'établir, les mâles sur lesquels ils sont en ce moment n'étant pas +capables de les introduire dans les cellules, puisqu'ils ne prennent +aucune part à leur construction et à leur approvisionnement. Il y a +donc, à un certain moment, passage de larves de Sitaris des Anthophores +mâles sur les Anthophores femelles; et ce passage s'effectue, sans aucun +doute, lors du rapprochement des deux sexes. La femelle trouve à la +fois, dans les embrassements du mâle, et la vie et la mort de sa +progéniture; au moment où elle se livre au mâle pour la conservation de +sa race, les parasites vigilants passent du mâle sur la femelle pour +l'extermination de cette même race. + +À l'appui de ces déductions, voici une expérience assez concluante alors +même qu'elle ne réalise que grossièrement les circonstances naturelles. +Sur une femelle prise dans sa cellule, et par conséquent dépourvue de +Sitaris je place un mâle qui en est pourvu, et je maintiens les deux +sexes en contact, en maîtrisant autant que possible leurs mouvements +désordonnés. Après quinze à vingt minutes de ce rapprochement forcé, la +femelle se trouve envahie par une ou plusieurs larves qui étaient +d'abord sur le mâle; il est vrai que l'expérience ne réussit pas +toujours dans des conditions aussi imparfaites. + +En surveillant à Avignon les rares Anthophores que j'ai pu découvrir, il +m'a été possible de saisir l'instant précis de leurs travaux; et le +jeudi suivant, 21 mai, je me suis rendu en toute hâte à Carpentras pour +assister, s'il était possible, à l'entrée des Sitaris dans les cellules +de l'abeille. Je ne me suis pas trompé, les travaux sont en pleine +activité. + +Devant une haute nappe de terre, s'agite un ballet en démence, un essaim +stimulé par le soleil, qui l'inonde de lumière et de chaleur. C'est une +nuée d'Anthophores de quelques pieds d'épaisseur et d'une étendue +mesurée sur celle de l'espèce de façade que forme le sol à pic. Du sein +tumultueux de la nue s'élève un monotone et menaçant murmure, tandis que +le regard s'égare, sans pouvoir se retrouver, au milieu des +inextricables évolutions de l'ardente cohue. Avec la rapidité de +l'éclair, des milliers d'Anthophores s'éloignent incessamment et se +dispersent dans la campagne pour butiner; incessamment aussi des +milliers d'autres arrivent, chargées de miel ou de mortier, et +maintiennent l'essaim dans les mêmes redoutables proportions. + +Quelque peu novice alors sur le caractère de ces insectes, malheur, me +disais-je, malheur à l'imprudent qui pousserait l'audace jusqu'à +pénétrer au coeur de l'essaim, et surtout jusqu'à porter une main +téméraire sur les demeures en construction! Aussitôt enveloppé par la +foule furieuse, il expierait sa folle entreprise sous mille coups +d'aiguillon. À cette pensée, rendue plus alarmante par le souvenir de +certaines mésaventures dont j'ai été victime en voulant observer de trop +près les gâteaux des Frelons (_Vespa Crabro_), je sens un frisson +d'appréhension me courir sur le corps. + +Et cependant, pour mettre en son jour la question qui m'amène ici, il +faut nécessairement pénétrer dans le redoutable essaim, il me faut me +tenir des heures entières, tout le jour peut-être, en observation devant +les travaux que je vais bouleverser; et, la loupe à la main, scruter, +impassible au milieu du tourbillon furieux, ce qui se passe dans les +cellules. L'emploi d'un masque, de gants, d'enveloppes quelconques, +n'est pas d'ailleurs praticable, car toute la dextérité des doigts et +toute la liberté de la vue sont nécessaires pour les recherches que j'ai +à faire. N'importe: devrais-je sortir de ce guêpier le visage tuméfié, +méconnaissable, il me faut aujourd'hui une solution décisive au problème +qui m'a trop longtemps préoccupé. + +Quelques coups de filet, en dehors de l'essaim, sur les Anthophores se +rendant à la récolte ou en revenant, m'ont bientôt appris que les larves +de Sitaris sont campées sur le thorax, comme je m'y attendais, et y +occupent la même place que sur les mâles. Les circonstances sont donc on +ne peut plus favorables, et sans plus tarder visitons les cellules. + +Mes dispositions sont aussitôt prises: je serre étroitement mes habits +pour ne laisser aux abeilles que le moins de prise possible, et je +m'engage au milieu de l'essaim. Quelques coups de pioche, qui éveillent +dans le murmure des Anthophores un crescendo peu rassurant, m'ont +bientôt mis en possession d'une motte de terre; et je fuis à la hâte, +tout étonné de me trouver encore sain et sauf et de ne pas être +poursuivi. Mais la motte de terre que je viens de détacher est trop +superficielle, elle ne contient que des cellules d'Osmie, où je n'ai +rien à voir pour le moment. Une seconde expédition a lieu, plus longue +que la première, et quoique ma retraite se soit opérée sans grande +précipitation, aucune Anthophore ne m'a atteint de son dard, ne s'est +même montrée disposée à fondre sur l'agresseur. + +Ce succès m'enhardit. Je reste en permanence devant les constructions, +abattant sans relâche des mottes pleines de cellules, et au milieu du +désordre inévitable, répandant à terre le miel liquide, éventrant des +larves, écrasant les Anthophores occupées dans leur nid. Toutes ces +dévastations n'arrivent à éveiller dans l'essaim qu'un murmure plus +sonore, sans être suivies d'aucune démonstration hostile de sa part. Les +Anthophores dont les cellules ne sont pas atteintes s'occupent de leurs +travaux comme si rien d'extraordinaire ne se passait à côté; celles dont +les habitations sont bouleversées tâchent de les réparer, ou planent, +éperdues, devant leurs ruines; mais aucune ne paraît vouloir fondre sur +l'auteur du dégât; tout au plus quelques-unes, plus irritées, me +viennent, par intervalles, planer devant le visage, face à face, à une +paire de pouces de distance, puis s'envolent après quelques instants de +ce curieux examen. + +Malgré le choix d'un emplacement commun pour les nids, qui ferait croire +à un commencement de communauté d'intérêts entre les Anthophores, ces +hyménoptères obéissent donc à la loi égoïste de chacun pour soi, et ne +savent pas se liguer pour repousser un ennemi qui les menace tous. +Chaque Anthophore prise isolément ne sait pas même se précipiter sur +l'ennemi qui ravage ses cellules et l'écarter à coups d'aiguillon: la +pacifique bête quitte à la hâte sa demeure ébranlée par la sape, fuit +éclopée, quelquefois même blessée mortellement, sans songer à faire +usage de son dard venimeux, si ce n'est lorsqu'on la saisit. Bien +d'autres hyménoptères, collecteurs de miel ou chasseurs, sont tout aussi +bénins; et je peux affirmer aujourd'hui, après une longue expérience, +que seuls les hyménoptères sociaux, Abeille domestique, Guêpes et +Bourdons, savent combiner une défense commune, et seuls osent fondre +isolément sur l'agresseur pour en tirer une vengeance individuelle. + +Grâce à cette bénignité inattendue de l'abeille maçonne, j'ai pu, des +heures entières, poursuivre à loisir mes recherches, assis sur une +pierre au milieu de l'essaim murmurant et éperdu, sans recevoir un seul +coup d'aiguillon, bien que je n'eusse pris aucune précaution pour m'en +préserver. Des gens de la campagne venant à passer et me voyant assis, +impassible, au milieu du tourbillon d'abeilles, se sont arrêtés, ébahis, +pour me demander si je les avais conjurées, ensorcelées, puisque je +paraissais n'avoir rien à en redouter. «_Mé, moun bel ami, li-z-avé doun +escounjurado què vou pougnioun pa, canèu de sort_!» Mes divers engins +répandus à terre, boîtes, flacons, tubes de verre, pinces, loupes ont +été certainement pris par ces bonnes gens pour les instruments de mes +maléfices. + +Procédons maintenant à l'examen des cellules. Les unes sont encore +ouvertes et ne contiennent qu'une provision plus ou moins complète de +miel. Les autres sont hermétiquement fermées avec un couvercle de terre. +Le contenu de ces dernières est fort variable. Tantôt c'est une larve +d'hyménoptère ayant achevé sa pâtée ou étant sur le point de l'achever; +tantôt une larve blanche comme la précédente, mais plus ventrue et de +forme fort différente; tantôt, enfin, c'est du miel avec un oeuf +flottant à la surface. Le miel est liquide, gluant, d'une couleur +brunâtre et d'une odeur forte, repoussante. L'oeuf est d'un beau blanc, +cylindrique, un peu courbé en haut, d'une longueur de 4 à 5 millimètres, +sur une largeur qui n'atteint pas tout à fait un millimètre; c'est +l'oeuf de l'Anthophore. + +Dans quelques cellules, cet oeuf nage seul à la surface du miel; dans +d'autres, fort nombreuses, on voit, établie sur l'oeuf de l'Anthophore, +comme sur une espèce de radeau, une jeune larve de Sitaris avec la forme +et les dimensions que j'ai décrites plus haut, c'est-à-dire avec la +forme et les dimensions que l'animalcule possède au sortir de l'oeuf. +Voilà l'ennemi dans le logis. + +Quand et comment s'y est-il introduit? Dans aucune des cellules où je +l'observe, il ne m'est possible de distinguer une fissure qui lui ait +permis d'entrer; elles sont toutes closes d'une façon irréprochable Le +parasite s'est donc établi dans le magasin à miel avant que ce magasin +fût fermé; d'autre part, les cellules ouvertes et pleines de miel, mais +encore sans l'oeuf de l'Anthophore, sont constamment sans parasite. +C'est donc pendant la ponte ou après la ponte, quand l'Anthophore est +occupée à maçonner la porte de la cellule, que la jeune larve s'y +introduit. Il est impossible de décider expérimentalement à laquelle de +ces deux époques il faut rapporter l'introduction des Sitaris dans la +cellule; car, quelque pacifique que soit l'Anthophore, il est bien +évident qu'on ne peut songer à être témoin de ce qui se passe dans sa +cellule au moment où elle y dépose un oeuf ou au moment où elle en +construit le couvercle. Mais quelques essais nous auront bientôt +convaincu que le seul instant qui puisse permettre au Sitaris de +s'établir dans la demeure de l'hyménoptère est l'instant même où l'oeuf +est déposé à la surface du miel. + +Prenons une cellule d'Anthophore pleine de miel et munie d'un oeuf et, +après en avoir enlevé le couvercle, déposons-la dans un tube de verre +avec quelques larves de Sitaris. Les larves ne paraissent nullement +affriandées par ce trésor de nectar qu'on vient de mettre à leur portée; +elles errent au hasard dans le tube, parcourent le dehors de la cellule, +arrivent parfois sur le bord de son orifice, et très rarement +s'aventurent dans son intérieur, sans y plonger bien avant et pour +ressortir aussitôt. Si quelqu'une arrive jusqu'au miel, qui ne remplit +qu'à demi la cellule, elle cherche à fuir dès qu'elle a éprouvé la +mobilité du sol gluant sur lequel elle allait s'engager; mais trébuchant +à chaque pas, par suite de la viscosité qui s'est attachée à ses pattes, +elle finit souvent par retomber dans le miel où elle périt étouffée. + +On peut encore expérimenter de la manière suivante. Après avoir préparé +une cellule comme précédemment, on dépose, avec tout le soin possible, +une larve sur sa paroi interne, ou bien à la surface même des +provisions. Dans le premier cas, la larve se hâte de sortir; dans le +second cas, elle se débat quelque temps à la surface du miel, et finit +par s'y empêtrer tellement, qu'après mille efforts pour gagner la rive, +elle est étouffée dans le lac visqueux. + +En somme, toutes les tentatives pour faire établir la larve de Sitaris +dans une cellule d'Anthophore approvisionnée de miel et munie d'un oeuf, +n'obtiennent pas plus de succès que celles que j'ai faites avec des +cellules dont la provision était déjà entamée par la larve de +l'hyménoptère, comme je l'ai dit plus haut. Il est donc certain que la +larve de Sitaris n'abandonne pas la toison de l'abeille maçonne, lorsque +celle-ci est dans sa cellule ou à son entrée, pour se porter elle-même +au-devant du miel convoité; car ce miel causerait inévitablement sa +perte si, par malheur, elle venait à toucher, simplement du bout des +tarses, sa dangereuse surface. + +Puisqu'on ne peut admettre qu'au moment où l'Anthophore bâtit sa porte, +la larve de Sitaris quitte le corselet velu de son amphitryon pour +pénétrer inaperçue dans la cellule, dont l'ouverture n'est pas encore +entièrement murée, il ne reste que l'instant de la ponte à examiner. +Rappelons d'abord que le jeune Sitaris, qu'on trouve dans une cellule +close, est toujours placé sur l'oeuf de l'abeille. Nous allons voir, +dans quelques instants, que cet oeuf ne sert pas simplement de radeau à +l'animalcule flottant sur un lac très perfide, mais encore constitue sa +première et indispensable nourriture. Pour arriver jusqu'à cet oeuf, +placé au centre du lac de miel, pour atteindre de toute nécessité ce +radeau, en même temps première ration, la jeune larve a évidemment +quelque moyen d'éviter le contact mortel du miel; et ce moyen ne saurait +être fourni que par les manoeuvres de l'hyménoptère lui-même. + +En second lieu, des observations multipliées à satiété m'ont démontré +qu'à aucune époque, on ne trouve dans chaque cellule envahie qu'un seul +Sitaris, sous l'une ou l'autre des formes multiples qu'il revêt +successivement. Et cependant, dans le fourré soyeux du thorax de +l'hyménoptère, sont établies plusieurs jeunes larves, toutes surveillant +avec ardeur l'instant propice pour pénétrer dans le domicile où elles +doivent poursuivre leur développement. Comment se fait-il donc que ces +larves, aiguillonnées par un appétit comme doivent en faire supposer +sept à huit mois d'abstinence absolue, au lieu de se ruer toutes +ensemble dans la première cellule à leur portée, pénètrent, au +contraire, une à une et avec un ordre parfait, dans les diverses +cellules qu'approvisionne l'hyménoptère? Il doit y avoir encore là +quelque manoeuvre indépendante des Sitaris. + +Pour satisfaire à ces deux conditions indispensables, l'arrivée de la +larve sur l'oeuf sans passer sur le miel, et l'introduction d'une seule +larve, parmi toutes celles qui attendent dans la toison de l'abeille, il +ne peut y avoir que l'explication suivante: c'est de supposer qu'au +moment où l'oeuf de l'Anthophore s'échappe à demi de l'oviducte, parmi +les Sitaris accourus du thorax à l'extrémité de l'abdomen, un plus +favorisé par sa position se campe à l'instant sur l'oeuf, pont trop +étroit pour deux, et arrive avec lui à la surface du miel. +L'impossibilité de remplir autrement les deux conditions que je viens +d'énoncer, donne à l'explication que je propose un degré de certitude +presque équivalent à celui que fournirait l'observation directe, +malheureusement impraticable ici. Cela suppose, il est vrai, que la +microscopique bestiole, appelée à vivre en un lieu où tant de dangers la +menacent d'abord, cela suppose, dis-je, une inspiration étonnamment +rationnelle, et appropriant les moyens au but avec une logique qui nous +confond. Mais, n'est-ce pas là l'invariable conclusion où nous amène +toujours l'étude de l'instinct? + +En laissant tomber un oeuf sur le miel, l'Anthophore vient donc de +déposer en même temps dans la cellule l'ennemi mortel de sa race; elle +maçonne avec soin le couvercle qui en ferme l'entrée, et tout est fait. +Une seconde cellule est construite à côté pour avoir probablement la +même fatale destination; et ainsi de suite, jusqu'à ce que les parasites +plus ou moins nombreux, qu'abrite son duvet, soient tous logés. Laissons +la malheureuse mère poursuivre son infructueux travail, et portons notre +attention sur la jeune larve qui vient de se procurer le vivre et le +couvert d'une si adroite manière. + +En ouvrant des cellules dont le couvercle est encore frais, on finit par +en trouver où l'oeuf, pondu depuis peu, porte un jeune Sitaris. Cet oeuf +est intact et dans un état irréprochable. Mais voici que la dévastation +commence: la larve, petit point noir qu'on voit courir sur la surface +blanche de l'oeuf, s'arrête enfin, s'équilibre solidement sur ses six +pattes; puis, saisissant avec les crocs aigus de ses mandibules, la peau +délicate de l'oeuf, elle la tiraille violemment jusqu'à la rompre, et en +fait épancher le contenu, dont elle s'abreuve avec avidité. Ainsi le +premier coup de mandibules que le parasite donne dans la cellule +usurpée, a pour but de détruire l'oeuf de l'hyménoptère. Précaution très +logique! La larve de Sitaris doit, comme on va le voir, se nourrir du +miel de la cellule; la larve d'Anthophore qui proviendrait de cet oeuf +réclamerait la même nourriture; mais la part est trop petite pour toutes +les deux; donc, vite un coup de dent sur l'oeuf et la difficulté sera +levée. Le récit de pareils faits n'a pas besoin de commentaires. Cette +destruction de l'oeuf embarrassant est d'autant plus inévitable, que des +goûts spéciaux imposent à la jeune larve de Sitaris d'en faire sa +première nourriture. On voit d'abord, en effet, l'animalcule s'abreuver +avec avidité des sucs que laisse écouler l'enveloppe lacérée de l'oeuf; +et pendant plusieurs jours, on peut l'observer tantôt immobile sur cette +enveloppe, qu'il fouille par intervalles avec la tête, tantôt la +parcourir d'un bout à l'autre pour l'éventrer encore, et en faire +sourdre quelques sucs, de jour en jour plus rares; mais on le surprend +jamais à puiser dans le miel qui l'environne de toutes parts. + +Il est d'ailleurs facile de se convaincre qu'à l'office d'appareil de +sauvetage, l'oeuf réunit celui de première ration. J'ai déposé à la +surface du miel d'une cellule une bandelette de papier ayant les +dimensions de l'oeuf; et sur ce radeau, j'ai placé une larve de Sitaris. +Malgré tous les soins, mes essais, plusieurs fois réitérés, ont +constamment échoué. La larve, déposée au centre de l'amas de miel sur un +esquif de papier, se comporte comme dans les expérimentations +précédentes. Ne trouvent pas ce qui lui convient, elle cherche à +s'échapper et périt engluée, dès qu'elle abandonne la bandelette de +papier, ce qui ne tarde pas à arriver. + +En prenant, au contraire, des cellules d'Anthophore non envahies par le +parasite, et dont l'oeuf n'est pas encore éclos, on peut aisément élever +des larves de Sitaris. Il suffit de happer une de ces larves avec le +bout mouillé d'une aiguille, et de la poser délicatement sur l'oeuf. Il +n'y a plus alors la moindre tentative d'évasion. Après avoir exploré +l'oeuf pour s'y reconnaître, la larve l'éventre, et de plusieurs jours +ne change de place. Son évolution s'effectue dès lors sans entraves, +pourvu que la cellule soit à l'abri d'une évaporation trop prompte, qui +en dessécherait le miel et le rendrait impropre à sa nutrition. L'oeuf +de l'Anthophore est donc absolument nécessaire à la larve de Sitaris, +non pas simplement comme esquif, mais encore comme première nourriture. +C'est là tout le secret qui, faute de m'être connu, avait jusqu'ici +rendu vaines mes tentatives pour élever les larves écloses dans mes +flacons. + +Au bout de huit jours, l'oeuf épuisé par le parasite ne forme plus +qu'une pellicule aride. Le premier repas est achevé. La larve de +Sitaris, dont les dimensions ont à peu près doublé, s'ouvre alors sur le +dos; et, par une fente qui embrasse la tête et les trois segments +thoraciques, un corpuscule blanc, seconde forme de cette singulière +organisation, s'échappe pour tomber à la surface du miel, tandis que la +dépouille abandonnée reste cramponnée au radeau qui a sauvegardé la +larve et l'a nourrie jusqu'ici. Bientôt cette double dépouille du +Sitaris et de l'oeuf, disparaîtra, submergée sous les flots de miel que +va soulever la nouvelle larve. Ici se termine l'histoire de la première +forme qu'affectent les Sitaris. + +En résumant ce qui précède, on voit que l'étrange animalcule attend, +sans nourriture, pendant sept mois, l'apparition des Anthophores, et +s'attache enfin aux poils du corselet des mâles, qui sortent les +premiers et passent inévitablement à sa portée en traversant leurs +couloirs. De la toison du mâle, la larve passe, trois ou quatre semaines +après, dans celle de la femelle, au moment de l'accouplement; puis de la +femelle sur l'oeuf s'échappant de l'oviducte. C'est par cet enchaînement +de manoeuvres complexes que la larve se trouve finalement campée sur un +oeuf, au centre d'une cellule close et pleine de miel. Ces périlleuses +voltiges sur un poil d'un hyménoptère tout le jour en mouvement, ce +passage d'un sexe sur un autre, cette arrivée au centre de la cellule +par le moyen de l'oeuf, pont dangereux jeté sur l'abîme gluant, +nécessitent les appareils d'équilibre dont elle est pourvue, et que j'ai +décrits plus haut. Enfin la destruction de l'oeuf exige, à son tour, des +ciseaux acérés; et telle est la destination de ses mandibules aiguës et +recourbées. Ainsi la forme primaire des Sitaris a pour rôle de se faire +transporter par l'Anthophore dans la cellule, et d'en éventrer l'oeuf. +Cela fait, l'organisation se transfigure à tel point, qu'il faut les +observations les plus multipliées pour ajouter foi au témoignage de ses +yeux. + + + + +XVI + +LA LARVE PRIMAIRE DES MÉLOÉS + + +Je suspends l'histoire des Sitaris pour parler des Méloés, disgracieux +scarabées, à lourde bedaine, dont les élytres mous bâillent largement +sur le dos comme les basques d'un habit trop étroit pour la corpulence +de celui qui le porte. Déplaisant de coloration, le noir où parfois se +marie le bleu, plus déplaisant encore de formes et d'allures, l'insecte, +par son dégoûtant système de défense, ajoute à la répugnance qu'il nous +inspire. S'il se juge en danger, le Méloé a recours à des hémorragies +spontanées. De ses articulations suinte un liquide jaunâtre, huileux, +qui tache et empuantit les doigts. C'est le sang de la bête. Les +Anglais, pour rappeler ces hémorragies huileuses de l'insecte en +défense, appellent le Méloé _Oil beetle_, le Scarabée à huile. Ce +coléoptère serait donc sans grand intérêt si ce n'étaient ses +métamorphoses et les pérégrinations de sa larve, pareilles de tous +points à celles de la larve des Sitaris. Sous leur première forme, les +Méloés sont parasites des Anthophores; l'animalcule, tel qu'il sort de +l'oeuf, se fait porter dans la cellule par l'hyménoptère dont les +provisions doivent le nourrir. + +Observée au milieu du duvet de divers hyménoptères, la bizarre bestiole +mit longtemps en défaut la sagacité des naturalistes qui, méconnaissant +sa véritable origine, en firent une espèce ou un genre particulier des +insectes aptères. C'était le Pou des Abeilles (_Pediculus apis_) de +Linné; le Triungulin des Andrènes (_Triungulinus Andrenetarum_) de L. +Dufour. On y voyait un parasite, une sorte de pou, vivant dans la toison +des récolteurs de miel. Il était réservé à l'illustre naturaliste +anglais Newport de démontrer que ce prétendu pou est le premier état des +Méloés. Des observations qui me sont propres combleront quelques lacunes +dans la mémoire du savant anglais. Je donnerai donc une notice de +l'évolution des Méloés, en me servant du travail de Newport, là où mes +propres observations font défaut. Ainsi seront comparés les Sitaris et +les Méloés, de moeurs et de transformations pareilles; et de cette +comparaison jaillira quelque lumière sur les étranges métamorphoses de +ces insectes. + +La même abeille maçonne (_Anthophora pilipes_) aux dépens de laquelle +vivent les Sitaris, nourrit aussi dans ses cellules quelques rares +Méloés (_Meloe cicatricosus_). Une seconde Anthophore de ma région +(_Anthophera parietina_) est plus sujette aux invasions de ce parasite. +C'est encore dans les nids d'une Anthophore, mais d'espèce différente +(_Anthophora retusa_), que Newport a observé le même Méloé. Cette triple +demeure adoptée par le _Meloe cicatricosus_ peut avoir quelque intérêt, +en nous portant à soupçonner que chaque espèce de Méloé est apparemment +parasite de divers hyménoptères, soupçon qui se confirmera lorsque nous +examinerons la manière dont les jeunes larves arrivent à la cellule +pleine de miel. Les Sitaris, moins exposés à des changements de logis, +peuvent habiter, eux aussi, des nids d'espèce différente. Ils sont très +fréquents dans les cellules de l'_Anthophora pilipes_; mais j'en ai +trouvé aussi, en très petit nombre il est vrai dans les cellules de +l'_Anthophora personata_. + +Malgré la présence du Méloé à cicatrices dans les demeures de l'abeille +maçonne que j'ai si souvent fouillées pour l'histoire des Sitaris, je +n'ai jamais vu cet insecte, à aucune époque de l'année, errer sur le sol +vertical, à l'entrée des couloirs, pour y déposer ses oeufs comme le +font les Sitaris; et j'ignorerais les détails de la ponte si Goedart, de +Geer, et surtout Newport, ne nous apprenaient que les Méloés déposent +leurs oeufs en terre. D'après ce dernier auteur, les divers Méloés qu'il +a eu occasion d'observer creusent, parmi les racines d'une touffe de +gazon, dans un sol aride et exposé au soleil, un trou d'une paire de +pouces de profondeur, qu'ils rebouchent avec soin après y avoir pondu +leurs oeufs en un tas. Cette ponte se répète à trois ou quatre reprises, +à quelques jours d'intervalle dans la même saison. Pour chaque ponte, la +femelle creuse un trou particulier, qu'elle ne manque pas de reboucher +après. C'est en avril et en mai que ce travail a lieu. + +Le nombre d'oeufs fournis par une seule ponte est vraiment prodigieux. À +la première ponte, qui est, il est vrai, la plus féconde de toutes, le +_Meloe proscaraboeus_, d'après les supputations de Newport, produit le +nombre étonnant de 4 218 oeufs; c'est le double des oeufs pondus par un +Sitaris. Et que serait-ce en tenant compte de deux ou trois pontes qui +doivent suivre cette première! Les Sitaris, confiant leurs oeufs aux +galeries mêmes ou doivent nécessairement passer les Anthophores, +épargnent à leurs larves une foule de dangers qu'auront à courir les +larves de Méloé, qui, nées loin des demeures des abeilles, sont obligées +d'aller elles-mêmes au-devant des hyménoptères nourriciers. Aussi les +Méloés, dépourvus de l'instinct des Sitaris, sont-ils doués d'une +fécondité incomparablement plus grande. La richesse de leurs ovaires +supplée à l'insuffisance de l'instinct, en proportionnant le nombre de +germes à l'étendue des chances de destruction. Quelle est donc +l'harmonie transcendante qui balance ainsi la fécondité des ovaires et +les perfections de l'instinct! + +L'éclosion des oeufs a lieu en fin mai ou en juin, un mois environ après +la ponte. C'est aussi dans ce laps de temps qu'éclosent les oeufs des +Sitaris. Mais plus favorisées, les larves de Méloé peuvent se mettre +immédiatement en recherche des hyménoptères qui doivent les nourrir; +tandis que celles des Sitaris, écloses en septembre, doivent, jusqu'au +mois de mai de l'année suivante, attendre immobiles et dans une +abstinence complète, l'issue des Anthophores dont elles gardent l'entrée +des cellules. Je ne décrirai pas la jeune larve de Méloé, suffisamment +connue, en particulier par la description et la figure qu'en a données +Newport; pour l'intelligence de ce qui va suivre, je me bornerai à dire +que cette larve primaire est une sorte de petit pou jaune, étroit et +allongé, qu'on trouve, au printemps, au milieu du duvet de divers +hyménoptères. + +Comment cet animalcule a-t-il passé de la demeure souterraine où les +oeufs viennent d'éclore, dans la toison d'une abeille? Newport soupçonne +que les jeunes Méloés, à l'issue du terrier natal, grimpent sur les +plantes voisines, spécialement sur les Chicoracées, et attendent, cachés +entre les pétales, que quelques hyménoptères viennent butiner dans la +fleur, pour s'attacher tout aussitôt à leur fourrure et se laisser +emporter avec eux. J'ai mieux que les soupçons de Newport, j'ai sur ce +point curieux des observations personnelles, des expérimentations qui ne +laissent rien à désirer. Je vais les rapporter comme premier trait de +l'histoire du Pou des Abeilles. Elles datent du 23 mai 1858. + +Un talus vertical, encaissant la route de Carpentras à Bédoin est cette +fois le théâtre de mes observations. Ce talus, calciné par le soleil, +est exploité par de nombreux essaims d'Anthophores qui, plus +industrieuses que leurs congénères, savent bâtir à l'entrée de leurs +couloirs, avec des filets vermiculaires de terre, un vestibule, un +bastion défensif en forme de cylindre arqué, en un mot par des essaims +d'_Anthophora parietina_. Un maigre tapis de gazon s'étend du bord de la +route au pied du talus. Pour suivre plus à l'aise les abeilles en +travail, dans l'espoir de leur dérober quelque secret, je m'étais étendu +depuis peu d'instants sur ce gazon, au coeur même de l'essaim +inoffensif, lorsque mes vêtements se trouvèrent envahis par des légions +de petits poux jaunes, courant avec une ardeur désespérée dans le fourré +filamenteux de la surface du drap. Dans ces animalcules, dont j'étais çà +et là poudré comme d'une poussière d'ocre, j'eus bientôt reconnu de +vieilles connaissances, de jeunes Méloés, que pour la première fois +j'observais autre part que dans la fourrure des hyménoptères ou dans +l'intérieur de leurs cellules. Je ne pouvais laisser échapper urne +occasion aussi belle d'apprendre comment ces larves parviennent à +s'établir sur le corps de leurs nourriciers. + +Le gazon où je m'étais couvert de ces poux en m'y reposant un instant, +présentait quelques plantes en fleur dont les plus abondantes étaient +trois composées: _Hedypnoïs polymorpha_, _Senecio gallicus_ et _Anthemis +arvensis_. Or c'est sur une composée, un pissenlit (_Dandelion_) que +Newport croit se souvenir d'avoir observé de jeunes Méloés; aussi mon +attention se dirigea-t-elle tout d'abord sur les plantes que je viens de +mentionner. À ma grande satisfaction, presque toutes les fleurs de ces +trois plantes, surtout celles de la camomille (_Anthemis_), se +trouvèrent occupées par un nombre plus ou moins grand de jeunes Méloés. +Sur tel calathide de camomille, j'ai pu compter une quarantaine de ces +animalcules, tapis, immobiles, au milieu des fleurons. D'autre part, il +me fut impossible d'en découvrir sur les fleurs du coquelicot et d'une +roquette sauvage (_Diplotaxis muralis_), poussant pêle-mêle au milieu +des plantes qui précèdent. Il me paraît donc que c'est uniquement sur +les fleurs composées que les larves de Méloé attendent l'arrivée des +hyménoptères. + +Outre cette population campée sur les calathides des composées et s'y +tenant immobile comme ayant atteint pour le moment son but, je ne tardai +pas à en découvrir une autre, bien plus nombreuse, et dont l'anxieuse +activité trahissait des recherches sans résultat. À terre, sous le +gazon, couraient, effarées, d'innombrables petites larves, rappelant, +sur quelques points, le tumultueux désordre d'une fourmilière +bouleversée; d'autres grimpaient à la hâte au sommet d'un brin d'herbe +et en descendaient avec la même précipitation; d'autres encore +plongeaient dans la bourre cotonneuse des gnaphales desséchés, y +séjournaient un moment et reparaissaient bientôt après pour recommencer +leurs recherches. Enfin, avec un peu d'attention, je pus me convaincre +que, dans l'étendue d'une dizaine de mètres carrés, il n'y avait +peut-être pas un seul brin de gazon qui ne fût exploré par plusieurs de +ces larves. + +J'assistais évidemment à la sortie récente des jeunes Méloés hors des +terriers maternels. Une partie s'était déjà établie sur les fleurs des +camomilles et des séneçons pour attendre l'arrivée des hyménoptères; +mais la majorité errait encore à la recherche de ce gîte provisoire. +C'est par cette population errante que j'avais été envahi en me couchant +au pied du talus. Toutes ces larves, dont je n'oserais limiter le nombre +effrayant de milliers, ne pouvaient former une seule famille et +reconnaître une même mère; malgré ce que Newport nous a appris sur +l'étonnante fécondité des Méloés, je ne saurais le croire tant leur +multitude était grande. + +Bien que le tapis de verdure se continuât dans une longue étendue sur le +bord de la route, il me fut impossible d'y découvrir une seule larve de +Méloé autre part que dans les quelques mètres carré placés en face du +talus habité par l'abeille maçonne. Ces larves ne devaient donc pas +venir de loin; pour se trouver au voisinage des Anthophores, elles +n'avaient pas eu de longues pérégrinations à faire, car on n'apercevait +nulle part les retardataires, les traînards, inévitables dans une +pareille caravane en voyage. Les terriers où s'était faite l'éclosion se +trouvaient par conséquent dans ce gazon en face des demeures des +abeilles. Ainsi les Méloés, loin de déposer leurs oeufs au hasard, comme +pourrait le faire croire leur vie errante, et de laisser aux jeunes le +soin de se rapprocher de leur futur domicile, savent reconnaître les +lieux hantés par les Anthophores et font leur ponte à proximité de ces +lieux. + +Avec telle multitude de parasites occupant les fleurs composées dans +l'étroit voisinage des nids de l'Anthophore, il est impossible que tôt +ou tard la majorité de l'essaim ne soit infesté. Au moment de mes +observations, une partie relativement fort minime de la légion famélique +était en attente sur les fleurs, l'autre partie errait encore sur le +sol, où les Anthophores très rarement se posent; et cependant, au milieu +du duvet thoracique de presque toutes les Anthophores que j'ai saisies +pour les examiner, j'ai reconnu la présence de plusieurs larves de +Méloés. + +J'en ai pareillement trouvé sur le corps des Mélectes et des Coelioxys, +hyménoptères parasites de l'Anthophore. Suspendant leur audacieux +va-et-vient devant les galeries en construction, ces larrons de cellules +approvisionnées, se posent un instant sur quelque fleur de camomille, et +voilà que le voleur sera volé. Au sein de leur duvet un pou +imperceptible s'est glissé qui, au moment où le parasite, après avoir +détruit l'oeuf de l'Anthophore, déposera le sien sur le miel usurpé, se +laissera couler sur cet oeuf pour le détruire à son tour et rester +unique maître des provisions. La pâtée de miel amassée par l'Anthophore +passera ainsi par trois maîtres, et restera finalement la propriété du +plus faible des trois. + +Et qui nous dira si le Méloé ne sera pas, à son tour, dépossédé par un +nouveau larron; ou même si à l'état de larve somnolente, molle et +replète, il ne deviendra pas la proie de quelque ravageur, qui lui +rongera les entrailles vivantes? En méditant sur cette lutte fatale, +implacable, que la nature impose, pour leur conservation, à ces divers +êtres, tour à tour possesseurs et dépossédés, tour à tour dévorants et +dévorés, un sentiment pénible se mêle à l'admiration que suscitent les +moyens employés par chaque parasite pour atteindre son but; et oubliant +un instant le monde infime où ces choses se passent, on est pris +d'effroi devant cet enchaînement de larcins, d'astuces et de brigandages +qui rentrent, hélas dans les vues de l'_alma parens rerum_. + +Les jeunes larves de Méloé établies dans le duvet des Anthophores ou +dans celui des Mélectes et des Coelioxys, leurs parasites, avaient pris +une voie infaillible pour arriver tôt ou tard dans la cellule désirée. +Était-ce de leur part un choix dicté par la clairvoyance de l'instinct, +ou tout simplement l'effet d'un heureux hasard? L'alternative fut +bientôt décidée. Divers diptères, des Éristales, des Calliphores +(_Eristalis tenax, Calliphora vomitoria_), s'abattaient de temps en +temps sur les fleurs de séneçon et de camomille occupées par les jeunes +Méloés et s'y arrêtaient un moment pour en sucer les exsudations +sucrées. Sur tous ces diptères, j'ai trouvé, à bien peu d'exceptions +près, des larves de Méloé, immobiles au milieu des soies du thorax. Je +citerai encore, comme envahie par ces larves, une Ammophile (_Ammophila +hirsuta_), qui approvisionne ses terriers d'une chenille au premier +printemps, tandis que ses congénères nidifient en automne. Cette +Ammophile ne fit que raser pour ainsi dire la surface d'une fleur; je la +pris: des Méloés circulaient sur son corps. Il est clair que ni les +Éristales, ni les Calliphores, dont les larves vivent dans les matières +corrompues, ni les Ammophiles, qui approvisionnent les leurs de +chenilles, n'auraient jamais amené dans des cellules remplies de miel +les larves qui les avaient envahies. Ces larves s'étaient donc +fourvoyées, et l'instinct, chose rare, se trouvait ici en défaut. + +Portons maintenant notre attention sur les jeunes Méloés en expectative +sur les fleurs de camomille. Ils sont là, dix, quinze ou davantage, à +demi plongés dans la gorge des fleurons d'un même calathide ou dans les +interstices; aussi faut-il une certaine attention pour les apercevoir, +leur cachette étant d'autant plus efficace que la couleur ambrée de leur +corps se confond avec la teinte jaune des fleurons. Si rien +d'extraordinaire ne se passe sur la fleur, si un ébranlement subit +n'annonce l'arrivée d'un hôte étranger, les Méloés, totalement +immobiles, ne donnent pas signe de vie. À les voir plongés +verticalement, la tête en bas, dans la gorge des fleurons, on pourrait +croire qu'ils sont à la recherche de quelque humeur sucrée, leur +nourriture; mais alors ils devraient passer plus fréquemment d'un +fleuron à l'autre, ce qu'ils ne font pas, si ce n'est lorsque, après une +alerte sans résultat, ils regagnent leurs cachettes et choisissent le +point qui leur paraît le plus favorable. Cette immobilité signifie que +les fleurons de la camomille leur servent seulement de lieu d'embuscade, +comme plus tard le corps de l'Anthophore leur servira uniquement de +véhicule pour arriver à la cellule de l'hyménoptère. Ils ne prennent +donc aucune nourriture, pas plus sur les fleurs que sur les abeilles; et +comme pour les Sitaris, leur premier repas consistera dans l'oeuf de +l'Anthophore, que les crocs de leurs mandibules sont destinés à +éventrer. + +Leur immobilité est, disons-nous, complète; mais rien n'est plus facile +que d'éveiller leur activité en suspens. Avec un brin de paille, +ébranlons légèrement une fleur de camomille: à l'instant les Méloés +quittent leurs cachettes, s'avancent en rayonnant de tous côtés sur les +pétales blancs de la circonférence, et les parcourent d'un bout à +l'autre avec toute la rapidité que permet l'exiguïté de leur taille. +Arrivés au bout extrême des pétales, ils s'y fixent soit avec leurs +appendices caudaux, soit peut-être avec une viscosité analogue à celle +que fournit le bouton anal des Sitaris; et le corps pendant en dehors, +les six pattes libres, ils se livrent à des flexions en tous sens, ils +s'étendent autant qu'ils le peuvent, comme s'ils s'efforçaient +d'atteindre un but trop éloigné. Si rien ne se présente qu'ils puissent +saisir, ils regagnent le centre de la fleur après quelques vaines +tentatives et reprennent bientôt leur immobilité. + +Mais si l'on admet à leur proximité un objet quelconque, ils ne manquent +de s'y accrocher avec une prestesse surprenante. Une feuille de +graminée, un fétu de paille, la branche de mes pinces que je leur +présente, tout leur est bon, tant il leur tarde de quitter le séjour +provisoire de la fleur. Il est vrai qu'arrivés sur ces objets inanimés, +ils reconnaissent bientôt qu'ils ont fait fausse route, ce que l'on voit +à leurs marches et contre-marches affairées, et à leur tendance à +revenir sur la fleur, s'il en est temps encore. Ceux qui se sont ainsi +jetés étourdiment sur un bout de paille et qu'on laisse retourner à la +fleur, se reprennent difficilement au même piège. Il y a donc aussi, +pour ces points animés, une mémoire, une expérience des choses. + +Après ces essais, j'en ai tenté d'autres avec des matières +filamenteuses, imitant plus ou moins bien le duvet des hyménoptères, +avec de petits morceaux de drap ou de velours coupés sur mes vêtements, +avec des tampons de coton, avec des pelotes de bourre récoltée sur les +gnaphales. Sur tous ces objets, présentés au bout des pinces, les Méloés +se sont précipités sans difficulté aucune; mais loin d'y rester en +repos, comme ils le font sur le corps des hyménoptères, ils m'ont +bientôt convaincu, par leurs démarches inquiètes, qu'ils se trouvaient +aussi dépaysés dans ces fourrures que sur la surface glabre d'un tuyau +de paille. Je devais m'y attendre: ne venais-je pas de les voir errer +sans repos sur les gnaphales enveloppés de bourre cotonneuse? S'il leur +suffisait d'atteindre l'abri d'un duvet pour se croire arrivés à bon +port, presque tous périraient, sans autre tentative, au milieu du duvet +des plantes. + +Présentons maintenant des insectes vivants, et d'abord des Anthophores. +Si l'abeille, débarrassée préalablement des parasites qu'elle peut +porter, est saisie par les ailes et mise un instant en contact avec la +fleur, on la trouve invariablement, après ce contact rapide, envahie par +des Méloés accrochés à ses poils. Ceux-ci gagnent prestement un point du +thorax, généralement les épaules, les flancs, et, arrivés là, ils +restent immobiles: la seconde étape de leur étrange voyage est atteinte. + +Après les Anthophores, j'ai essayé les premiers insectes vivants qu'il +m'a été possible de me procurer sur-le-champ: des Éristales, des +Calliphores, des Abeilles domestiques, de petits Papillons. Tous ont été +également envahis par les Méloés, sans hésitation; mieux encore, sans +tentatives pour revenir sur les fleurs. Faute de pouvoir trouver à +l'instant des coléoptères, je n'ai pu expérimenter avec ces derniers. +Newport, opérant il est vrai dans des conditions bien différentes des +miennes, puisque ses observations portaient sur des jeunes Méloés +captifs dans un flacon, tandis que les miennes étaient faites dans les +circonstances normales, Newport, dis-je, a vu les Méloés s'attacher au +corps d'un _Malachius_, et y rester immobiles; ce qui me porte à croire +qu'avec des coléoptères j'aurais obtenu les mêmes résultats qu'avec un +Éristale, par exemple. Et, en effet, il m'est arrivé plus tard de +trouver des larves de Méloé su le corps d'un gros coléoptère, la Cétoine +dorée, hôte assidu des fleurs. + +La classe des insectes épuisée, j'ai mis à leur portée ma dernière +ressource, une grosse Araignée noire. Sans hésitation, ils ont passé de +la fleur sur l'aranéide, ont gagné le voisinage des articulations des +pattes et s'y sont établis immobiles. Ainsi tout leur paraît bon pour +quitter le séjour provisoire où ils attendent; sans distinction +d'espèce, de genre, de classe, ils s'attachent au premier être vivant +que le hasard met à leur portée. On conçoit alors comment ces jeunes +larves ont pu être observées sur une foule d'insectes différents, en +particulier sur les espèces printanières de diptères et d'hyménoptères +butinant sur les fleurs; on conçoit encore la nécessité de ce nombre +prodigieux de germes pondus par une seule femelle de Méloé, puisque +l'immense majorité des larves qui en proviendront prendra +infailliblement une fausse voie et ne pourra parvenir aux cellules des +Anthophores. L'instinct est ici en défaut et la fécondité y supplée. + +Mais il reprend son infaillibilité dans une autre circonstance. Les +Méloés, on vient de le voir, passent sans difficulté de la fleur sur les +objets à leur portée, quels qu'ils soient, glabres ou velus, vivants ou +inanimés: cela fait, ils se comportent bien différemment suivant qu'ils +viennent d'envahir soit le corps d'un insecte, soit tout autre objet. +Dans le premier cas, sur un diptère et un papillon velus, sur une +araignée et un coléoptère glabres, les larves restent immobiles après +avoir gagné le point qui leur convient. Leur désir instinctif est donc +satisfait. Dans le second cas, au milieu du duvet du drap et du velours, +au milieu des filaments soit du coton, soit de la bourre de gnaphale, et +enfin sur la surface glabre d'une paille et d'une feuille, elles +trahissent la connaissance de leur méprise par leurs continuelles allées +et venues, par leurs efforts pour revenir sur la fleur imprudemment +abandonnée. + +Comment donc reconnaissent-elles la nature du corps sur lequel elles +viennent de passer; comment se fait-il que ce corps, quel que soit +l'état de sa surface, tantôt leur convienne et tantôt ne leur convienne +pas? Est-ce par la vue qu'elles jugent de leur nouveau séjour? Mais +alors la méprise ne serait pas possible; la vue leur dirait tout d'abord +si l'objet à leur portée est convenable ou non, et d'après ses conseils +l'émigration se ferait ou ne se ferait pas. Et puis, comment admettre +qu'ensevelie dans l'épais fourré d'une pelote de coton ou dans la toison +d'une Anthophore, l'imperceptible larve puisse reconnaître, par la vue, +la masse énorme qu'elle parcourt? + +Est-ce par l'attouchement, par quelque sensation due aux frémissements +intimes d'une chair vivante? Pas davantage: les larves de Méloé restent +immobiles sur des cadavres d'insectes complètement desséchés, sur des +Anthophores mortes et extraites de cellules vieilles au moins d'un an. +Je les ai vues en parfaite quiétude sur des tronçons d'Anthophore, sur +des thorax rongés et vidés par les mites depuis longtemps. Par quel sens +leur est-il donc possible de distinguer un thorax d'Anthophore d'une +pelote veloutée quand la vue et le toucher ne peuvent être invoqués? Il +reste l'odorat. Mais alors quelle exquise subtilité ne lui faut-il pas +supposer; et d'ailleurs quelle analogie d'odeur peut-on admettre entre +tous les insectes qui morts ou vivants, en entier ou en tronçons, frais +ou desséchés, conviennent aux Méloés, tandis que toute autre chose ne +leur convient pas? Un misérable pou, un point vivant, nous laisse très +perplexe sur la sensibilité qui le guide. Encore une énigme qui s'ajoute +à tant d'autres énigmes. + +Après les observations que je viens de raconter, il me restait à +fouiller la nappe de terre habitée par les Anthophores: j'aurai suivi +dans ses transformations la larve de Méloé. C'était bien le Méloé à +cicatrices dont je venais d'étudier la larve; c'était bien lui qui +ravageait les cellules de l'abeille maçonne car je le trouvais mort dans +les vieilles galeries d'où il n'avait pu sortir. Une ample moisson +m'était promise par cette occasion, qui ne s'est plus présentée. Il me +fallut renoncer à tout. Mon jeudi touchait à sa fin; je devais rentrer à +Avignon pour reprendre le lendemain l'électrophore et le tube de +Torricelli. Bienheureux jeudis! quelles superbes occasions ai-je +manquées parce que vous étiez trop courts! + +Revenons en arrière d'une année pour continuer cette histoire; j'ai +recueilli, dans des conditions bien moins favorables, il est vrai, assez +de notes pour tracer la biographie de l'animalcule que nous venons de +voir émigrer des fleurs de la camomille sur le dos des Anthophores. +D'après ce que j'ai dit au sujet des larves de Sitaris, il est évident +que les larves de Méloé, campées comme les premières sur le dos d'une +abeille, ont uniquement pour but de se faire conduire par cette abeille +dans les cellules approvisionnées, et non de vivre quelque temps aux +dépens du corps qui les porte. + +S'il était nécessaire de le prouver, il suffirait de dire qu'on ne voit +jamais ces larves essayer de percer les téguments de l'abeille, ou bien +d'en ronger quelques poils et qu'on ne les voit pas non plus augmenter +de taille tant qu'elles se trouvent sur le corps de l'hyménoptère. Pour +les Méloés, comme pour les Sitaris, l'Anthophore sert donc uniquement de +véhicule vers un but qui est une cellule approvisionnée. + +Il nous reste à apprendre comment le Méloé abandonne le duvet de +l'abeille qui l'a voituré pour pénétrer dans la cellule. Avec des larves +recueillies sur le corps de divers hyménoptères, j'ai fait, avant de +connaître à fond la tactique des Sitaris, et Newport avait fait avant +moi, des recherches pour jeter quelque jour sur ce point capital de +l'histoire des Méloés. Mes tentatives, calquées sur celles que j'avais +entreprises sur les Sitaris, ont éprouvé le même échec. L'animalcule, +mis en rapport avec des larves ou des nymphes d'Anthophore, n'a donné +aucune attention à cette proie; d'autres, placés dans le voisinage de +cellules ouvertes et pleines de miel, n'y ont pas pénétré ou tout au +plus ont visité les bords de l'orifice; d'autres enfin, déposés dans la +cellule, sur sa paroi sèche ou à la surface du miel, sont ressortis +aussitôt ou bien ont péri englués. Le contact du miel leur est aussi +fatal qu'aux jeunes Sitaris. + +Des fouilles faites, à diverses époques, dans les nids de l'_Anthophora +pilipes_, m'avaient appris, depuis quelques années, que le Méloé à +cicatrices est, comme le Sitaris, parasite de cet hyménoptère; j'avais, +en effet, trouvé de temps à autre, dans les cellules de l'abeille, des +Méloés adultes, morts et desséchés. D'autre part, je savais, par L. +Dufour, que l'animalcule jaune, que le pou qu'on trouve dans le duvet +des hyménoptères avait été reconnu, grâce aux recherches de Newport, +comme étant la larve des Méloés. Avec ces notions, rendues plus +frappantes par ce que j'apprenais chaque jour au sujet des Sitaris, je +me suis rendu à Carpentras, le 21 mai, pour visiter les nids en +construction de l'Anthophore, ainsi que je l'ai raconté. Si j'avais +presque la certitude de réussir tôt ou tard au sujet des Sitaris, qui +s'y trouvent excessivement abondants, je n'avais que bien peu d'espoir +pour les Méloés, qui sont fort rares, au contraire, dans les mêmes nids. +Cependant les circonstances m'ont favorisé plus que je n'aurais osé +espérer, et après six heures d'un travail où la pioche jouait un grand +rôle, j'étais possesseur, à la sueur de mon front, d'un nombre +considérable de cellules occupées par les Sitaris, et de deux autres +cellules appartenant aux Méloés. + +Si mon enthousiasme n'avait pas eu le temps de se refroidir par la vue, +renouvelée à chaque instant, de jeunes Sitaris campés sur un oeuf +d'Anthophore, flottant au centre de la petite mare de miel, il aurait pu +se donner libre carrière à la vue du contenu de l'une de ces cellules. +Sur le miel, noir et liquide, flotte une pellicule ridée; et sur cette +pellicule se tient immobile un pou jaune. La pellicule, c'est +l'enveloppe vide de l'oeuf de l'Anthophore; le pou, c'est une larve de +Méloé. + +L'histoire de cette larve se complète maintenant d'elle-même. Le jeune +Méloé abandonne le duvet de l'abeille au moment de la ponte; et puisque +le contact du nid lui serait fatal, il doit, pour s'en préserver, +adopter la tactique suivie par le Sitaris, c'est-à-dire se laisser +couler à la surface du miel avec l'oeuf en voie d'être pondu. Là, son +premier travail est de dévorer l'oeuf qui lui sert de radeau, comme +l'atteste l'enveloppe vide sur laquelle il est encore; et c'est après ce +repas, le seul qu'il prenne tant qu'il conserve sa forme actuelle, c'est +après ce repas qu'il doit commencer sa longue série de transformations +et se nourrir du miel amassé par l'Anthophore. Tel est le motif de +l'échec complet, tant de mes tentatives que de celles de Newport, pour +élever les jeunes larves de Méloé. Au lieu de leur offrir du miel, ou +des larves, ou des nymphes, il fallait les déposer sur les oeufs +récemment pondus par l'Anthophore. + +À mon retour de Carpentras, j'ai voulu faire cette éducation, en même +temps que celle des Sitaris, qui m'a si bien réussi; mais comme je +n'avais pas des larves de Méloé à ma disposition, et que je ne pouvais +m'en procurer qu'en les recherchant dans la toison des hyménoptères, les +oeufs d'Anthophore se sont tous trouvés éclos dans les cellules que +j'avais rapportées de mon expédition, lorsque j'ai pu enfin en trouver. +Cet essai manqué est peu à regretter, car les Méloés et les Sitaris +ayant la similitude la plus complète, non seulement dans les moeurs mais +encore dans le mode d'évolution, il est hors de doute que j'aurais dû +réussir. Je crois même que cette éducation peut se tenter avec des +cellules de divers hyménoptères, pourvu que l'oeuf et le miel ne +diffèrent pas trop de ceux de l'Anthophore. Je ne compterais pas, par +exemple, sur un succès avec les cellules de l'_Osmia tricornis_, +cohabitant avec l'Anthophore: son oeuf est court et gros; son miel est +jaune, sans odeur, solide, presque pulvérulent et d'une saveur très +faible. + + + + +XVII + +L'HYPERMÉTAMORPHOSE + + +Par un machiavélique stratagème, la larve primaire des Méloés et des +Sitaris a pénétré dans la cellule de l'Anthophore; elle s'est établie +sur l'oeuf, à la fois sa première nourriture et son radeau de sauvetage. +Que devient-elle une fois l'oeuf épuisé? + +Revenons d'abord à la larve du Sitaris. Au bout de huit jours, l'oeuf de +l'Anthophore est tari par le parasite et se réduit à l'enveloppe, mince +nacelle qui préserve l'animalcule du contact mortel du miel. C'est sur +cette nacelle que s'opère la première transformation, après laquelle la +larve, alors organisée pour vivre dans un milieu gluant, se laisse choir +du radeau dans le lac de miel, et abandonne, accrochée à l'enveloppe de +l'oeuf, sa dépouille fendue sur le dos. À cette époque, on voit flotter, +immobile sur le miel, un corpuscule d'un blanc laiteux, ovalaire, aplati +et d'une paire de millimètres de longueur. C'est la larve du Sitaris +sous sa nouvelle forme. À l'aide d'une loupe, on distingue les +fluctuations du canal digestif, qui se gorge de miel, et sur le pourtour +du dos plat et elliptique, on aperçoit un double cordon de points +respiratoires qui, par leur position, ne peuvent être obstrué par le +liquide visqueux. Pour décrire en détail cette larve, attendons qu'elle +ait acquis tout son développement, ce qui ne saurait tarder car les +provisions diminuent avec rapidité. + +Cette rapidité toutefois n'est pas comparable à celle que mettent les +larves gloutonnes de l'Anthophore à achever les leurs. Ainsi, en +visitant une dernière fois les habitations des Anthophores, le 25 juin, +j'ai trouvé que les larves de l'abeille avaient toutes achevé leurs +provisions et atteint leur complet développement; tandis que celles des +Sitaris, encore plongées dans le miel, n'avaient, pour la plupart, que +la moitié du volume qu'elles doivent finalement acquérir. Nouveau motif +pour les Sitaris de détruire un oeuf qui, s'il se développait, donnerait +une larve vorace, capable de les affamer en fort peu de temps. En +élevant moi-même les larves dans des tubes de verre, j'ai reconnu que +les Sitaris mettent de trente-cinq à quarante jours pour achever leur +pâtée de miel; et que celles des Anthophores emploient moins de deux +semaines pour le même repas. + +C'est dans la première quinzaine du mois de juillet que les larves de +Sitaris atteignent toute leur grosseur. À cette époque, la cellule +usurpée par le parasite ne contient plus qu'une larve replète, et en un +coin, un tas de crottins rougeâtres. Cette larve est molle, blanche et +mesure de 12 à 13 millimètres de longueur, sur 6 millimètres dans sa +plus grande largeur. Vue par le dos, comme lorsqu'elle flotte sur le +miel, elle est de forme elliptique, atténuée graduellement vers +l'extrémité antérieure, et plus brusquement vers l'extrémité +postérieure. Sa face ventrale est fort convexe; sa face dorsale, au +contraire, est à peu près plane. Quand la larve flotte sur le miel +liquide, elle est comme lestée par le développement excessif de la face +ventrale plongeant dans le miel, ce qui lui rend possible un équilibre +pour elle de la plus haute importance. En effet, les orifices +respiratoires, rangés sans moyen de protection sur chaque bord du dos +presque plat, sont à fleur du liquide visqueux, et au moindre faux +mouvement seraient obstrués par cette glu tenace si un lest convenable +n'empêchait la larve de chavirer. Jamais abdomen obèse n'a été de plus +grande utilité: à la faveur de cet embonpoint du ventre, la larve est à +l'abri de l'asphyxie. + +Ses segments sont au nombre de treize, y compris la tête. Celle-ci est +pâle, molle, comme le reste du corps, et fort petite relativement au +volume de l'animal. Les antennes sont excessivement courtes et composées +de deux articles cylindriques. J'ai vainement, à l'aide d'une forte +loupe, cherché des yeux. Dans son état précédent, la larve, assujettie à +de singulières migrations, a évidemment besoin de la vue, et elle est +pourvue de quatre ocelles. Dans l'état actuel, à quoi lui serviraient +des yeux au fond d'une cellule d'argile, où règne la plus complète +obscurité? + +Le labre est saillant, non distinctement séparé de la tête, courbe en +avant et bordé de cils pâles et très fins. Les mandibules sont petites, +roussâtres vers l'extrémité, obtuses et excavées au côté interne en +forme de cuiller. Au-dessous des mandibules se trouve une pièce charnue, +couronnée par deux très petits mamelons. C'est la lèvre inférieure avec +ses deux palpes. Elle est flanquée, de droite et de gauche, de deux +autres pièces également charnues, étroitement accolées à la lèvre, et +portant à l'extrémité un rudiment de palpe formé de deux ou trois très +petits articles. Ces deux pièces sont les futures mâchoires. Tout cet +appareil, lèvres et mâchoires, est complètement immobile, et dans un +état rudimentaire qui met la description en défaut. Ce sont des organes +naissants, encore voilés, embryonnaires. Le labre et la lame complexe +formée par la lèvre et les mâchoires laissent entre elles une étroite +fente, dans laquelle jouent les mandibules. + +Les pattes sont purement vestigiaires, car bien que formées de trois +petits articles cylindriques, elles n'ont guère qu'un demi-millimètre de +longueur. L'animal ne peut en faire usage, non seulement dans le miel +coulant où il habite, mais encore sur un sol consistant. Si l'on tire la +larve de la cellule pour la mettre sur un corps solide et l'observer +plus à l'aise, on voit que la protubérance démesurée de l'abdomen, en +tenant le thorax relevé, empêche les pattes de trouver un appui. Couchée +sur le flanc, seule station possible, à cause de sa conformation, la +larve reste immobile, ou n'exécute que quelques mouvements vermiculaires +et paresseux de l'abdomen, sans jamais remuer ses pattes débiles, qui ne +pourraient d'ailleurs lui servir en aucune manière. En somme à +l'animalcule si alerte, si actif du début, a succédé un ver +ventripotent, rendu immobile par son obésité. Qui reconnaîtrait dans cet +animal lourd, mou, aveugle, laidement ventru, n'ayant pour pattes qu'une +sorte de moignons sans usage, l'élégante bestiole de tout à l'heure, +cuirassée, svelte et pourvue d'organes d'une haute perfection pour +accomplir ses périlleux voyages? + +Enfin, on compte neuf paires de stigmates: une paire sur le mésothorax +et les autres sur les huit premiers segments de l'abdomen. La dernière +paire, ou celle du huitième segment abdominal est formée de stigmates si +petits que, pour les découvrir, il faut être averti par les états +suivants de la larve et promener une loupe bien patiente sur +l'alignement des autres paires. Ce ne sont là encore que des stigmates +vestigiaires. Les autres sont assez grands, à péritrème pâle, circulaire +et non saillant. + +Si, sous sa première forme, la larve de Sitaris est organisée pour agir, +pour se mettre en possession de la cellule convoitée, sous sa seconde +forme, elle est uniquement organisée pour digérer les provisions +conquises. Donnons un coup d'oeil à son organisation interne, et en +particulier à son appareil digestif. Chose étrange: cet appareil où doit +s'engouffrer la masse du miel amassée par l'Anthophore, est en tout +pareil à celui du Sitaris adulte, qui ne prend peut-être jamais de +nourriture. C'est, de part et d'autre, le même oesophage très court, le +même ventricule chylifique, vide dans l'insecte parfait, distendu dans +la larve par une abondante pulpe orangée; ce sont dans l'un et l'autre +les mêmes vaisseaux biliaires au nombre de quatre et accolés au rectum +par une de leurs extrémités. Ainsi que l'insecte parfait, la larve est +dépourvue de glandes salivaires et de tout autre appareil analogue Son +appareil d'innervation comprend onze ganglions, en ne tenant compte du +collier oesophagien; tandis que dans l'insecte parfait, on n'en trouve +plus que sept, trois pour le thorax, dont les deux derniers contigus, et +quatre pour l'abdomen. + +Quand ses provisions sont achevées, la larve reste un petit nombre de +jours dans un état stationnaire, en rejetant de temps à autre quelques +crottins rougeâtres jusqu'à ce que le tube digestif soit totalement +libéré de sa pulpe orangée. Alors l'animal se contracte, se ramasse sur +lui-même, et l'on ne tarde pas à voir se détacher de son corps une +pellicule transparente, un peu chiffonnée, très fine et formant un +sac-issue, dans lequel vont se passer désormais les transformations +suivantes. Sur ce sac épidermique, sur cette espèce d'outre +transparente, formée par la peau de la larve détachée tout d'une pièce, +sans aucune fissure, on distingue les divers organes externes bien +conservés: la tête avec ses antennes, ses mandibules, ses mâchoires, ses +palpes; les segments thoraciques, avec leurs pattes vestigiaires; +l'abdomen, avec son cordon d'orifices stigmatiques encore reliés l'un à +l'autre par des filaments trachéens. + +Puis sous cette enveloppe, dont la délicatesse peut à peine supporter le +toucher le plus circonspect, on voit se dessiner une masse blanche, +molle, qui, en quelques heures, acquiert une consistance solide, cornée, +et une teinte d'un fauve ardent. La transformation est alors achevée. +Déchirons le sac de fine gaze enveloppant l'organisation qui vient de se +former et portons notre examen sur cette troisième forme de la larve de +Sitaris. + +C'est un corps inerte, segmenté, à contour ovalaire, d'une consistance +cornée, en tout pareille à celle des pupes et des chrysalides, et d'une +couleur d'un fauve ardent qu'on ne peut mieux comparer qu'à celle des +jujubes. Sa face supérieure forme un double plan incliné dont l'arête +est très émoussée; sa face inférieure est d'abord plane, mais devient, +par suite de l'évaporation, de jour en jour plus concave, en laissant un +bourrelet saillant sur tout son contour ovalaire. Enfin ses deux +extrémités ou pôles sont un peu aplaties. Le grand axe de la face +inférieure est en moyenne de 12 millimètres, et le petit axe de 6 +millimètres. + +Au pôle céphalique de ce corps se trouve une sorte de masque modelé +vaguement sur la tête de la larve; et au pôle opposé, un petit disque +circulaire profondément ridé dans sa partie centrale. Les trois segments +qui font suite à la tête portent chacun une paire de très petits +boutons, à peine visibles sans le secours de la loupe, et qui sont, par +rapport aux pattes de la larve dans sa forme précédente, ce que le +masque céphalique est pour la tête de la même larve. Ce ne sont pas des +organes, mais des indices, des traits de repère jetés aux points où +doivent plus tard apparaître ces organes. Sur chaque flanc, on compte +enfin neuf stigmates, placés comme précédemment sur le mésothorax et les +huit premiers segments abdominaux. Les huit premiers stigmates sont d'un +brun foncé et tranchent nettement sur la couleur fauve du corps. Ils +consistent en petits boutons luisants, coniques, perforés au sommet d'un +orifice rond. Le neuvième stigmate, quoique façonné comme les +précédents, est incomparablement plus petit; on ne peut le distinguer +sans loupe. + +L'anomalie, déjà si manifeste dans le passage de la première forme à la +seconde, le devient encore ici davantage; et l'on ne sait de quel nom +appeler une organisation sans terme de comparaison, non seulement dans +l'ordre des coléoptères, mais dans la classe entière des insectes. Si, +d'une part, cette organisation offre de nombreux points de ressemblance +avec les pupes des diptères par sa consistance cornée, par l'immobilité +complète de ses divers segments, par l'absence à peu près totale des +reliefs qui permettraient de distinguer les parties de l'insecte +parfait; si, d'autre part, elle se rapproche des chrysalides parce que +l'animal, pour arriver à cet état, a besoin de se dépouiller de sa peau, +comme le font les Chenilles; elle diffère de la pupe parce qu'elle n'a +pas pour enveloppe le tégument superficiel et devenu corné, mais bien un +tégument plus interne de la larve; et elle diffère des chrysalides par +l'absence de sculptures qui trahissent, dans ces dernières, les +appendices de l'insecte parfait. Enfin, elle diffère encore plus +profondément et de la pupe et de la chrysalide, parce que de ces deux +organisations dérive immédiatement l'insecte parfait, tandis que ce qui +lui succède est simplement une larve pareille à celle qui l'a précédée. +Je proposerai, pour désigner l'étrange organisation, le terme de +_pseudo-chrysalide_; et je réserverai les noms de larve primaire, de +seconde larve, de troisième larve, pour désigner, en peu de mots, +chacune des trois formes sous lesquelles les Sitaris ont tous les +caractères des larves. + +Si le Sitaris, en revêtant la forme de pseudo-chrysalide se transfigure +à l'extérieur jusqu'au point de dérouter la science des morphoses +entomologiques, il n'en est pas de même à l'intérieur. J'ai à toutes les +époques de l'année, scruté les entrailles des pseudo-chrysalides, qui +restent, en général, stationnaires pendant une année entière, et je n'ai +jamais observé d'autres formes dans leurs organes que celles qu'on +trouve dans la seconde larve. Le système nerveux n'a pas subi de +changement. L'appareil digestif est rigoureusement vide, et, à cause de +sa vacuité, n'apparaît que comme un mince cordon, perdu, noyé au milieu +des sachets adipeux. L'intestin stercoral a plus de consistance, ses +formes sont mieux arrêtées. Les quatre vaisseaux biliaires sont toujours +parfaitement distincts. Le tissu adipeux est plus abondant que jamais: +il forme à lui seul tout le contenu de la pseudo-chrysalide, en ne +tenant compte, sous le rapport du volume, des filaments insignifiants du +système nerveux et de l'appareil digestif. C'est la réserve où la vie +doit puiser pour ses oeuvres futures. + +Quelques Sitaris ne restent guère qu'un mois à l'état de +pseudo-chrysalide. Les autres morphoses s'accomplissent dans le courant +du mois d'août, et au commencement de septembre, l'insecte arrive à +l'état parfait. Mais, en général, l'évolution est plus lente; la +pseudo-chrysalide passe l'hiver et ce n'est, pour le plus tôt, qu'au +moins de juin de la seconde année que s'opèrent les dernières +transformations. Passons sous silence cette longue période de repos, +pendant laquelle le Sitaris, sous forme de pseudo-chrysalide, dort, au +fond de sa cellule, d'un sommeil aussi léthargique que celui d'un germe +dans son oeuf; et arrivons aux mois de juin et de juillet de l'année +suivante, époque de ce que l'on pourrait appeler une seconde éclosion. + +La pseudo-chrysalide est toujours enfermée dans l'outre délicate formée +par la peau de la seconde larve. À l'extérieur rien de nouveau ne s'est +passé; mais à l'intérieur de graves changements viennent de s'accomplir. +J'ai dit que la pseudo-chrysalide présentait une face supérieure voûtée +en dos d'âne, et une face inférieure d'abord plane, puis de plus en plus +concave. Les flancs du double plan incliné de la face supérieure ou +dorsale prennent part aussi à cette dépression occasionnée par +l'évaporation des parties fluides, et il arrive un moment où ces flancs +sont tellement déprimés qu'une section de la pseudo-chrysalide, par un +plan perpendiculaire à son axe, serait représentée au moyen d'un +triangle curviligne, à sommets émoussés, et dont les côtés tourneraient +leur convexité en dedans. C'est sous cet aspect que la pseudo-chrysalide +se présente pendant l'hiver et le printemps. + +Mais en juin elle a perdu cet aspect flétri; elle figure un ballon +régulier, un ellipsoïde dont les sections perpendiculaires au grand axe +sont des cercles. Un fait plus important que cette expansion, comparable +à celle qu'on obtient en soufflant dans une vessie ridée, vient +également de se passer. Les téguments cornés de la pseudo-chrysalide se +sont détachés de leur contenu tout d'une pièce, sans rupture, de la même +manière que l'avait fait l'an passé la peau de la seconde larve; et ils +forment ainsi une nouvelle enveloppe utriculaire, sans adhérence aucune +avec son contenu, et incluse elle-même dans l'outre façonnée aux dépens +de la peau de la seconde larve. De ces deux sacs, sans issue, emboîtés +l'un dans l'autre, l'extérieur est transparent, souple, incolore et +d'une extrême délicatesse; le second est cassant, presque aussi délicat +que le premier, mais beaucoup moins translucide à cause de sa coloration +fauve qui le fait ressembler à une mince pellicule d'ambre. Sur ce +second sac, se retrouvent les verrues stigmatiques, les boutons +thoraciques, etc., qu'on observait sur la pseudo-chrysalide. Enfin, dans +sa cavité, s'entrevoit quelque chose, dont la forme reporte aussitôt +l'esprit à la seconde larve. + +Et en effet, si l'on déchire la double enveloppe qui protège ce mystère, +on reconnaît, non sans étonnement, qu'on a sous les yeux une nouvelle +larve pareille à la seconde. Après une transfiguration des plus +singulières, l'animal est revenu en arrière, à sa seconde forme. Décrire +la nouvelle larve est chose inutile, car elle ne diffère de la +précédente que par quelques légers détails. C'est dans les deux la même +tête avec ses divers appendices à peine ébauchés; ce sont les mêmes +pattes vestigiaires, les mêmes moignons transparents comme du cristal. +La troisième larve ne diffère de la seconde que par un abdomen moins +gros, à cause de la vacuité complète de l'appareil digestif; par un +double chapelet de coussinets charnus qui règne sur chaque flanc; par le +péritrème des stigmates, cristallin et légèrement saillant, mais moins +que dans la pseudo-chrysalide; par les stigmates de neuvième paire, +jusqu'ici rudimentaires, et maintenant à peu près aussi gros que les +autres; enfin par les mandibules terminées en pointe très aiguë. Mise +hors de son double étui, la troisième larve n'exécute que des mouvements +très paresseux de contraction et de dilatation, sans pouvoir progresser, +sans pouvoir même se tenir dans la station normale, à cause de la +débilité de ses pattes. Elle reste ordinairement immobile, couchée sur +le flanc; ou bien elle ne traduit sa somnolente activité que par de +faibles mouvements vermiculaires. + +Au moyen du jeu alternatif de ces contractions et de ces dilatations, si +paresseuses qu'elles soient, la larve parvient cependant à se retourner +bout à bout dans l'espèce de coque que lui forment les téguments +pseudo-chrysalidaires, quand accidentellement elle s'y trouve placée là +en bas; et cette opération est d'autant plus difficile, que la cavité de +la coque est à peu de chose près exactement remplie par la larve. +L'animal se contracte, fléchit la tête sous le ventre, et fait glisser +sa moitié antérieure sur sa moitié postérieure par des mouvements +vermiculaires si lents, que la loupe peut à peine les constater. Dans +moins d'un quart d'heure, la larve, d'abord renversée, se retrouve +placée la tête en haut. J'admire ce jeu de gymnastique, mais j'ai de la +peine à le comprendre, tant l'espace que la larve en repos laisse libre +dans sa coque, est peu de chose relativement à ce qu'on est en droit +d'attendre d'après la possibilité d'un pareil retournement. La larve ne +jouit pas longtemps de cette prérogative qui lui permet de reprendre +dans son habitacle, dérangé de sa position primitive, l'orientation +qu'elle préfère, c'est-à-dire de se trouver la tête en haut. + +Deux jours au plus après sa première apparition, elle retombe dans une +inertie aussi complète que celle de la pseudo-chrysalide. En la sortant +de sa coque d'ambre, on reconnaît que sa faculté de se contracter ou +dilater à volonté, s'est engourdie si complètement, que le stimulant de +la pointe d'une aiguille ne peut pas la provoquer, bien que les +téguments aient conservé toute leur souplesse, et qu'aucun changement +sensible ne soit survenu dans l'organisation. L'irritabilité, suspendue +une année entière dans la pseudo-chrysalide, vient donc de se réveiller +un instant pour retomber aussitôt dans la plus profonde torpeur. Cette +torpeur ne doit se dissiper en partie qu'au moment du passage à l'état +de nymphe, pour reparaître immédiatement après et se continuer jusqu'à +l'arrivée à l'état parfait. + +Aussi, en tenant dans une position renversée, au moyen de tubes de +verre, des larves de la troisième forme, ou bien des nymphes incluses +dans leurs coques, on ne les voit jamais reprendre une position droite, +quelle que soit la durée de l'expérimentation. L'insecte parfait +lui-même, renfermé quelque temps dans la coque, ne peut la reprendre, +faute d'une souplesse convenable. Cette absence totale de mouvement dans +la troisième larve, âgée de quelques jours, ainsi que dans la nymphe, +jointe au peu d'espace libre qui reste dans la coque, amène forcément, +si l'on n'a pas assisté aux premiers moments de la troisième larve, la +conviction qu'il est de toute impossibilité à l'animal de se retourner +bout à bout. + +Et maintenant voyez quelles étranges conséquences peut amener ce défaut +d'observation faite à l'instant voulu. On recueille des +pseudo-chrysalides, qui sont entassées dans un flacon dans toutes les +positions possibles. La saison favorable arrive; et avec un étonnement +bien légitime, on constate que, dans un grand nombre de coques, la larve +ou la nymphe incluse est dans une orientation inverse, c'est-à-dire +qu'elle a la tête tournée vers l'extrémité anale de la coque. Vainement +on épie dans ces corps renversés quelques indices de mouvement; +vainement on place les coques dans toutes les positions imaginables, +pour voir si l'animal se retournera; et vainement encore on se demande +où est l'espace libre qu'exigerait ce retournement. L'illusion est +complète: je m'y suis laissé prendre, et pendant deux ans je me suis +perdu en conjectures pour me rendre compte de ce défaut de +correspondance entre la coque et son contenu, pour m'expliquer enfin un +fait inexplicable lorsque l'instant propice est passé. + +Sur les lieux mêmes, dans les cellules de l'Anthophore, cette apparente +anomalie ne se montre jamais, parce que la seconde larve, sur le point +de se transformer en pseudo-chrysalide, a toujours soin de se disposer +la tête en haut, suivant l'axe de la cellule plus ou moins rapproché de +la verticale. Mais lorsque les pseudo-chrysalides sont placées, sans +ordre, dans une boîte, dans un flacon, toutes celles qui se trouvent +dans une position renversée, renfermeront plus tard des larves ou des +nymphes retournées. + +Après quatre changements de forme aussi profonds que ceux que je viens +de décrire, on peut raisonnablement s'attendre à trouver quelques +modifications dans l'organisation interne. Rien n'est changé néanmoins: +le système nerveux est le même dans la troisième larve que dans les +états précédents; les organes reproducteurs ne se montrent pas encore; +et il est superflu de parler de l'appareil digestif, qui se conserve +invariable jusque dans l'insecte parfait. + +La durée de la troisième larve n'est guère que de quatre à cinq +semaines, c'est aussi à peu près la durée de la seconde. Dans le mois de +juillet, époque où la seconde larve passe à l'état de pseudo-chrysalide, +la troisième passe à l'état de nymphe, toujours à l'intérieur de la +double enveloppe utriculaire. Sa peau se fend sur le dos en avant; et à +l'aide de quelques faibles contractions qui reparaissent en cette +circonstance, elle est rejetée en arrière sous forme de petite pelote. +Il n'y a donc rien ici qui diffère de ce qui se passe chez les autres +coléoptères. + +La nymphe succédant à cette troisième larve ne présente rien non plus de +particulier: c'est l'insecte parfait au maillot, d'un blanc jaunâtre, +avec ses divers organes appendiculaires limpides comme du cristal, et +étalés sous l'abdomen. Quelques semaines se passent pendant lesquelles +la nymphe revêt en partie la livrée de l'état adulte, et, au bout d'un +mois environ, l'animal se dépouille une dernière fois, suivant le mode +ordinaire, pour atteindre sa forme finale. Les élytres sont alors d'un +blanc jaunâtre uniforme, ainsi que les ailes, l'abdomen et la majeure +partie des pattes; tout le reste du corps est, à peu de chose près, d'un +noir luisant. Dans l'intervalle de vingt-quatre heures, les élytres +prennent leur coloration mi-partie fauve et noire; les ailes +s'obscurcissent, et les pattes achèvent de se teindre en noir. Cela +fait, l'organisation adulte est parachevée. Cependant le Sitaris +séjourne une quinzaine de jours encore dans la coque jusqu'ici intacte, +rejetant par intervalles des crottins blancs d'acide urique, qu'il +refoule en arrière avec les lambeaux de ses deux dernières dépouilles, +celles de la troisième larve et celle de la nymphe. Enfin, vers le +milieu du mois d'août, il déchire le double sac qui l'enveloppe, perce +le couvercle de la cellule d'Anthophore, s'engage dans un couloir, et +apparaît au dehors à la recherche de l'autre sexe. + +* * * + +J'ai dit comment, dans mes fouilles au sujet des Sitaris, j'avais trouvé +deux cellules appartenant au _Meloe cicatricosus_. L'une contenait +l'oeuf de l'Anthophore, et sur cet oeuf un pou jaune, larve primaire du +Méloé. L'histoire de cet animalcule nous est connue. La seconde cellule +est également pleine de miel. Sur le liquide gluant flotte une petite +larve blanche, de 4 millimètres environ de longueur, et très différente +des autres petites larves blanches appartenant au Sitaris. Les +fluctuations rapides de son abdomen dénotent qu'elle s'abreuve avec +avidité du nectar à odeur forte amassé par l'abeille. Cette larve est le +jeune Méloé dans la seconde période de son développement. + +Je n'ai pu conserver ces deux précieuses cellules, que j'avais largement +ouvertes pour en étudier le contenu. À mon retour de Carpentras, par +suite des mouvements de la voiture, leur miel s'est trouvé extravasé, et +leurs habitants morts. Le 25 juin, une nouvelle visite aux nids des +Anthophores m'a procuré deux larves pareilles à la précédente, mais +beaucoup plus grosses. L'une d'elles est sur le point d'achever sa +provision de nid, l'autre en a encore près de la moitié. La première est +mise en sûreté avec mille précautions, la seconde est aussitôt plongée +dans l'alcool. + +Ces larves sont aveugles, molles, charnues, d'un blanc jaunâtre, +couvertes d'un duvet fin visible seulement à la loupe, recourbées en +hameçon comme le sont les larves des Lamellicornes, avec lesquelles +elles ont une certaine ressemblance dans leur configuration générale. +Les segments, y compris la tête, sont au nombre de treize, dont neuf +sont pourvus d'orifices stigmatiques à péritrème pâle et ovalaire. Ce +sont le mésothorax et les huit premiers segments abdominaux. Comme dans +les larves de Sitaris, la dernière paire de stigmates, ou celle du +huitième segment de l'abdomen, est moins développée que les autres. + +Tête cornée, légèrement brune. Épistome bordé de brun. Labre saillant, +blanc, trapézoïdal. Mandibules noires, fortes, courtes, obtuses, peu +recourbées, tranchantes et munies chacune d'une large dent au côté +interne. Palpes maxillaires et palpes labiaux bruns, en forme de très +petits boutons de deux ou trois articles. Antennes brunes, insérées à la +base même des mandibules, de trois articles: le premier, gros, +globuleux; les deux autres, d'un diamètre beaucoup plus petit, +cylindriques. Pattes courtes, mais assez fortes, pouvant servir à +l'animal pour ramper ou fouir, terminées par un ongle robuste et noir. +La longueur de la larve avec tout son développement est de 25 +millimètres. + +Autant que je peux en juger par la dissection de l'individu conservé +dans l'alcool, et dont les viscères sont altérés par un trop long séjour +dans ce liquide, le système nerveux est formé de onze ganglions, outre +le collier oesophagien; et l'appareil digestif ne diffère pas +sensiblement de celui du Méloé adulte. + +La plus grosse des deux larves du 25 juin, mise dans un tube de verre, +avec le reste de ses provisions, a revêtu une nouvelle forme dans la +première semaine du mois de juillet suivant. Sa peau s'est fendue dans +la moitié antérieure du dos; et après avoir été refoulée à demi en +arrière, a laissé en partie à découvert une pseudo-chrysalide ayant la +plus grande analogie avec celle des Sitaris. Newport n'a pas vu la larve +du Méloé dans sa seconde forme, dans celle qui lui est propre quand elle +mange la pâtée de miel amassée par l'abeille, mais il a vu sa dépouille +enveloppant à demi la pseudo-chrysalide dont je viens de parler. D'après +les mandibules robustes et les pattes armées d'un ongle vigoureux qu'il +a observées sur cette dépouille, Newport présume que, au lieu de rester +dans la même cellule d'Anthophore, la larve, capable de fouir, passe +d'une cellule dans une autre à la recherche d'un supplément de +nourriture. Ce soupçon me paraît très fondé, car le volume que la larve +acquiert dépasse les proportions que fait supposer la médiocre quantité +de miel renfermée dans une seule cellule. + +Revenons à la pseudo-chrysalide. C'est, comme chez les Sitaris, un corps +inerte, de consistance cornée, de couleur ambrée, et divisé en treize +segments, y compris la tête. Sa longueur mesure 2 millimètres. Elle est +un peu courbée en arc, fort convexe à la face dorsale, presque plane à +la face ventrale, et bordée d'un bourrelet saillant qui marque la +séparation des deux faces. La tête n'est qu'une espèce de masque où sont +sculptés vaguement quelques reliefs immobiles correspondant aux pièces +futures de la tête. Sur les segments thoraciques se montrent trois +paires de tubercules, correspondant aux pattes de la larve précédente et +du futur animal. Enfin neuf paires de stigmates, une paire sur le +mésothorax, et les huit paires suivantes sur les huit premiers segments +de l'abdomen. La dernière paire est un peu plus petite que les autres, +particularité que nous avons déjà reconnue dans la larve qui a précédé +la pseudo-chrysalide. + +En comparant les pseudo-chrysalides des Méloés et des Sitaris, on +remarque entre elles une ressemblance des plus frappantes. C'est dans +l'une et l'autre la même structure jusque dans les moindres détails. Ce +sont des deux parts les mêmes masques céphaliques, les mêmes tubercules +occupant la place des pattes, la même distribution et le même nombre de +stigmates, enfin la même couleur, la même rigidité des téguments. Les +seules différences consistent dans l'aspect général, qui n'est pas le +même dans les deux pseudo-chrysalides, et dans l'enveloppe que leur +forme la dépouille de la précédente larve. Chez les Sitaris, en effet, +cette dépouille constitue un sac sans issue, une outre, enveloppant de +toutes parts la pseudo-chrysalide; chez les Méloés, elle est au +contraire fendue sur le dos, refoulée en arrière, et, par suite, elle ne +revêt qu'à demi la pseudo-chrysalide. + +L'autopsie de la seule pseudo-chrysalide qui fût en ma possession m'a +démontré que, pareillement à ce qui se passe chez les Sitaris, aucun +changement n'a lieu dans l'organisation des viscères, malgré les +profondes transformations qui se passent à l'extérieur. Au milieu +d'innombrables sachets adipeux, se trouve enfouie une maigre cordelette +où l'on reconnaît aisément les caractères essentiels de l'appareil +digestif, tant de la précédente larve que de l'insecte parfait. Quand à +la moelle abdominale, elle est formée, comme dans la larve, de huit +ganglions. Dans l'insecte parfait, elle n'en comprend plus que quatre. + +Je ne saurais dire positivement combien de temps les Méloés restent sous +la forme de pseudo-chrysalide; mais en consultant l'analogie si complète +que l'évolution des Méloés présente avec celle des Sitaris, il est à +croire que quelques pseudo-chrysalides achèvent leur transformation dans +la même année, tandis que d'autres, en plus grand nombre, restent +stationnaires une année entière, et n'arrivent à l'état d'insecte +parfait qu'au printemps suivant. Telle est aussi l'opinion de Newport. + +Quoi qu'il en soit, j'ai trouvé à la fin du mois d'août une de ces +pseudo-chrysalides arrivée déjà à l'état de nymphe. C'est avec le +secours de cette précieuse capture que je pourrai terminer l'histoire de +l'évolution des Méloés. Les téguments cornés de la pseudo-chrysalide +sont fendus suivant une scissure qui embrasse toute la face ventrale, +toute la tête, et remonte sur le dos du thorax. Cette dépouille, non +déformée, rigide, est à moitié engagée, comme l'était la +pseudo-chrysalide dans la peau abandonnée par la seconde larve. Enfin, +par la scissure, qui la partage presque en deux, s'échappe à demi une +nymphe de Méloé; de manière que, suivant les apparences, à la +pseudo-chrysalide aurait succédé immédiatement une nymphe, ce qui n'a +pas lieu chez les Sitaris, qui ne passent du premier de ces deux états +au second qu'en prenant une forme intermédiaire calquée sur celle de la +larve qui mange la provision de miel. + +Mais ces apparences sont trompeuses, car en enlevant la nymphe de l'étui +fendu que forment les téguments pseudo-chrysalidaires, on trouve, au +fond de cet étui, une troisième dépouille, la dernière de celles qu'a +rejetées jusqu'ici l'animal. Cette dépouille adhère même encore à la +nymphe par quelques filaments trachéens. En la faisant ramollir dans +l'eau, il est facile d'y reconnaître une organisation presque identique +avec celle de la larve qui a précédé la pseudo-chrysalide. Dans le +dernier cas seulement, les mandibules et les pattes ne sont plus aussi +robustes. Ainsi, après avoir passé par l'état de pseudo-chrysalide, les +Méloés reprennent, pour quelque temps la forme précédente à peine +modifiée. + +La nymphe vient après. Elle ne présente rien de particulier. La seule +nymphe que j'aie élevée est arrivée à l'état d'insecte parfait vers la +fin de septembre. Dans les circonstances ordinaires, le Méloé adulte +serait-il sorti à cette époque de sa cellule? Je ne le pense pas, +puisque l'accouplement et la ponte n'ont lieu qu'au commencement du +printemps. Il aurait passé sans doute l'automne et l'hiver dans la +demeure de l'Anthophore, pour ne la quitter qu'au printemps suivant. Il +est probable même que, en général, l'évolution marche plus lentement, et +que les Méloés, comme les Sitaris, passent, pour la plupart, la mauvaise +saison à l'état de pseudo-chrysalide, état si bien approprié à la +torpeur hivernale, et n'achèvent leurs nombreuses morphoses qu'au retour +de la belle saison. + +Les Sitaris et les Méloés appartiennent à la même famille, celle des +Méloïdes. Leurs étranges transformations doivent probablement s'étendre +à tout le groupe; et, en effet, j'ai eu la bonne fortune d'en trouver un +troisième exemple, que je n'ai pu jusqu'ici étudier dans tous ses +détails après vingt-cinq ans d'information. À six reprises, pas +davantage dans cette longue période, il m'est tombé sous les yeux la +pseudo-chrysalide que je vais décrire. Trois fois je l'ai obtenue de +vieux nids de Chalicodome bâtis sur une pierre, nids que j'attribuais +d'abord au Chalicodome des murailles et que je rapporte maintenant avec +plus de probabilité au Chalicodome des hangars. Je l'ai extraite une +fois de galeries creusées par quelque larve xylophage dans le tronc mort +d'un poirier sauvage, galeries utilisées plus tard pour les cellules +d'une Osmie, j'ignore laquelle. Enfin, j'en ai trouvé une paire +intercalée dans la série de cocons de l'Osmie tridentée (_Osmia +tridentata_ Duf.), qui pour domicile donne à ses larves un canal creusé +dans les tiges sèches de la ronce. Il s'agit donc d'un parasite des +Osmies. Quand je l'extrais de vieux nids de Chalicodome, ce n'est pas à +cet hyménoptère que je dois le rapporter, mais bien à l'une des Osmies +(_Osmia tricornis_ et _Osmia Latreillii_), qui utilisent, pour nidifier, +les vieilles galeries de l'Abeille maçonne. + +Ce que j'ai vu de plus complet me fournit les documents que voici: la +pseudo-chrysalide est très étroitement enveloppée par la peau de la +seconde larve, peau consistant en une fine pellicule transparente, sans +déchirure aucune. C'est l'outre des Sitaris, à cela près qu'elle est +immédiatement appliquée sur le corps inclus. Sur cette tunique, on +distingue trois paires de petites pattes, réduites à de courts vestiges, +à des moignons. La tête est en place, montrant très reconnaissables ces +fines mandibules et autres pièces de la bouche. Il n'y a pas trace +d'yeux. Sur chaque flanc règne un cordon blanc de trachées, desséchées, +allant d'un orifice stigmatique à l'autre. + +Vient après la pseudo-chrysalide, cornée, d'un roux jujube, cylindrique, +conoïde aux deux bouts, légèrement convexe à la face dorsale et concave +à la face ventrale. Elle est couverte de fines ponctuations saillantes, +étoilées, très serrées, exigeant une loupe pour être aperçues. Sa +longueur est de 1 centimètre, et sa largeur de 4 millimètres. On y +distingue un gros bouton céphalique, où vaguement se dessine la bouche; +trois paires de petits points brunâtres et un peu brillants, vestiges à +peine sensibles des pattes; sur chaque flanc une rangée de huit points +noirs, qui sont les orifices stigmatiques. Le premier point est isolé, +en avant; les sept autres, séparés du premier par un intervalle vide, +forment une rangée continue. Enfin, à l'extrémité opposée est une petite +fossette, indice du pore anal. + +Des six pseudo-chrysalides qu'un heureux hasard a mises à ma +disposition, quatre étaient mortes; les deux autres m'ont fourni le +_Zonitis mutica_. Ainsi s'est trouvée justifiée ma prévision qui tout +d'abord, l'analogie me guidant, m'a fait rapporter ces curieuses +organisations au genre Zonitis. Le parasite méloïde des Osmies est donc +connu. Restent à connaître la larve primaire, qui se fait transporter +par l'Osmie dans la cellule pleine de miel, et la troisième larve, celle +qui, à un certain moment, doit se trouver incluse dans la +pseudo-chrysalide, larve à laquelle succédera la nymphe. + +Résumons les métamorphoses étranges dont je viens de tracer une +esquisse. Toute larve, avant d'atteindre l'état de nymphe, éprouve, chez +les coléoptères, des mues, des changements de peau en nombre plus ou +moins grand; mais ces mues, destinées à favoriser le développement de la +larve en la dépouillant d'une enveloppe devenue trop étroite, n'altèrent +en rien sa forme extérieure. Après toutes les mues qu'elle a pu subir, +la larve conserve les mêmes caractères. Si elle est d'abord coriace, +elle ne deviendra pas molle; si elle est pourvue de pattes, elle n'en +sera pas privée plus tard; si elle est munie d'ocelles, elle ne +deviendra pas aveugle. Il est vrai que pour ces larves à forme +invariable, le régime reste le même pendant toute leur durée, ainsi que +les circonstances dans lesquelles elles doivent vivre. + +Mais supposons que ce régime varie, que le milieu où elles sont appelées +à vivre change, que les circonstances accompagnant leur évolution +puissent profondément se modifier, alors il est évident que la mue peut, +doit même approprier l'organisation de la larve à ces nouvelles +conditions d'existence. La larve primaire des Sitaris vit sur le corps +de l'Anthophore. Ses périlleuses pérégrinations exigent de la prestesse +dans les mouvements, des yeux clairvoyants, de savants appareils +d'équilibre; elle a, en effet, une forme svelte, des ocelles, des +pattes, des organes spéciaux propres à prévenir une chute. Une fois dans +la cellule de l'Abeille, elle doit en détruire l'oeuf; ses mandibules +acérées et recourbées en crochets rempliront cet office. Cela fait, la +nourriture change: après l'oeuf de l'Anthophore, la larve va manger la +pâtée de miel. Le milieu où elle doit vivre change aussi: au lieu de +s'équilibrer sur un poil de l'Anthophore, il lui faut maintenant flotter +sur un liquide visqueux; au lieu de vivre au grand jour, elle doit +rester plongée dans la plus profonde obscurité. Ses mandibules acérées +doivent donc s'excaver en cuiller pour pouvoir puiser le miel; ses +pattes, ses cirrhes, ses appareils d'équilibre, doivent disparaître +comme inutiles, et mieux comme nuisibles, puisque maintenant tous ces +organes ne peuvent que faire courir de grands périls à la larve en +l'engluant dans le miel; sa forme svelte, ses téguments cornés, ses +ocelles n'étant plus nécessaires dans une cellule obscure où le +mouvement est impossible, où aucun rude contact n'est à craindre, +peuvent également faire place à une cécité complète, à des téguments +mous, à des formes lourdes et paresseuses. Cette transfiguration, que +tout démontre indispensable à la vie de la larve, se fait par une simple +mue. + +On ne voit pas aussi bien la nécessité des morphoses suivantes, si +anormales que rien de pareil n'est connu dans tout le reste de la classe +des insectes. La larve qui s'est nourrie de miel revêt d'abord une +fausse apparence de chrysalide, pour rétrograder après vers la forme +précédente, bien que la nécessité de ces transformations nous échappe +totalement. Ici je suis obligé d'enregistrer les faits et d'abandonner à +l'avenir le soin de les interpréter. Les larves des Méloïdes subissent +donc quatre mues avant d'atteindre l'état de nymphe; et après chaque mue +leurs caractères se modifient de la manière la plus profonde. Pendant +tous ces changements extérieurs, l'organisation interne reste +invariablement la même, et ce n'est qu'au moment où apparaît la nymphe +que le système nerveux se concentre, et que se développent les organes +reproducteurs, absolument comme cela se passe chez les autres +coléoptères. + +Ainsi, aux métamorphoses ordinaires qui font successivement passer un +coléoptère par les états de larve, de nymphe et d'insecte parfait, les +Méloïdes en joignent d'autres qui transforment à plusieurs reprises +l'extérieur de la larve, sans apporter aucun changement dans ces +viscères. Ce mode d'évolution, qui prélude aux morphoses entomologiques +habituelles par des transfigurations multiples de la larve, mérite +certainement un nom particulier: je proposerai celui d'_hypermétamorphose_. + +Résumons ainsi les faits les plus saillants de ce travail. + +Les Sitaris, les Méloés, les Zonitis et apparemment d'autres Méloïdes, +peut-être tous, sont dans leur premier âge parasites des hyménoptères +récoltants. + +La larve des Méloïdes, avant l'arrivée à l'état de nymphe, passe par +quatre formes, que je désigne sous les noms de larve primaire, seconde +larve, pseudo-chrysalide, troisième larve. Le passage de l'une de ces +formes à l'autre s'effectue par une simple mue, sans qu'il y ait des +changements dans les viscères. + +La larve primaire est coriace, et s'établit sur le corps des +hyménoptères. Son but est de se faire transporter dans une cellule +pleine de miel. Arrivée dans la cellule, elle dévore l'oeuf de +l'hyménoptère, et son rôle est fini. + +La seconde larve est molle, et diffère totalement de la larve primaire +sous le rapport de ses caractères extérieurs. Elle se nourrit du miel +que renferme la cellule usurpée. + +La pseudo-chrysalide est un corps privé de tout mouvement et revêtu de +téguments cornés comparables à ceux des pupes et des chrysalides. Sur +ces téguments se dessinent un masque céphalique sans parties mobiles et +distinctes, six tubercules indices des pattes, et neuf paires d'orifices +stigmatiques. Chez les Sitaris, la pseudo-chrysalide est renfermée dans +une sorte d'outre close, et dans les Zonitis dans un sac étroitement +appliqué, que forme la peau de la seconde larve. Chez les Méloés, elle +est simplement à demi invaginée dans la peau fendue de la seconde larve. + +La troisième larve reproduit, à peu de chose près, les caractères de la +seconde: elle est renfermée, chez les Sitaris et très probablement aussi +chez les Zonitis, dans une double enveloppe utriculaire formée par la +peau de la seconde larve et par la dépouille de la pseudo-chrysalide. +Chez les Méloés, elle est à demi incluse dans les téguments +pseudo-chrysalidaires fendus, comme ceux-ci sont, à leur tour, à demi +inclus dans la peau de la seconde larve. + +À partir de cette troisième larve, les métamorphoses suivent leur cours +habituel, c'est-à-dire que cette larve devient nymphe; et cette nymphe, +insecte parfait. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Nouveaux souvenirs entomologiques - +Livre II, by Jean-Henri Fabre + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX SOUVENIRS *** + +***** This file should be named 18081-8.txt or 18081-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/0/8/18081/ + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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