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+The Project Gutenberg EBook of Nouveaux souvenirs entomologiques - Livre II, by
+Jean-Henri Fabre
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Nouveaux souvenirs entomologiques - Livre II
+ Étude sur l'instinct et les moeurs des insectes
+
+Author: Jean-Henri Fabre
+
+Release Date: March 30, 2006 [EBook #18081]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX SOUVENIRS ***
+
+
+
+
+Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif
+
+
+
+
+
+
+Jean-Henri Fabre
+
+NOUVEAUX SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES
+
+Livre II
+
+Étude sur l'instinct et les moeurs des insectes
+
+(1882)
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+I L'HARMAS.
+II L'AMMOPHILE HÉRISSÉE.
+III UN SENS INCONNU--LE VER GRIS.
+IV LA THÉORIE DE L'INSTINCT.
+V LES EUMÈNES.
+VI LES ODYNÈRES.
+VII NOUVELLES RECHERCHES SUR LES CHALICODOMES.
+VIII HISTOIRE DE MES CHATS.
+IX LES FOURMIS ROUSSES.
+X FRAGMENTS SUR LA PSYCHOLOGIE DE L'INSECTE..
+XI LA TARENTULE À VENTRE NOIR.
+XII LES POMPILES.
+XIII LES HABITANTS DE LA RONCE.
+XIV LES SITARIS.
+XV LA LARVE PRIMAIRE DES SITARIS.
+XVI LA LARVE PRIMAIRE DES MÉLOÉS.
+XVII L'HYPERMÉTAMORPHOSE.
+
+
+Pour tous les yeux attentifs, c'est un spectacle à la fois étrange et
+d'une grandeur singulière que celui des insectes industrieux déployant
+dans leurs travaux l'art le plus raffiné. L'instinct porté ainsi au plus
+haut degré dont la nature offre des exemples, confond la raison humaine.
+Le trouble de l'esprit augmente, lorsque intervient l'observation
+patiente et minutieuse de tous les détails de la vie des êtres les mieux
+doués sous le rapport de l'instinct.
+
+ E. Blanchard.
+
+
+
+
+I
+
+L'HARMAS
+
+
+C'est là ce que je désirais, _hoc erat in votis_: un coin de terre, oh
+pas bien grand, mais enclos et soustrait aux inconvénients de la voie
+publique; un coin de terre abandonné, stérile, brûlé par le soleil,
+favorable aux chardons et aux hyménoptères. Là, sans crainte d'être
+troublé par les passants, je pourrais interroger l'Ammophile et le
+Sphex, me livrer à ce difficultueux colloque dont la demande et la
+réponse ont pour langage l'expérimentation; là, sans expéditions
+lointaines qui dévorent le temps, sans courses pénibles qui énervent
+l'attention, je pourrais combiner mes plans d'attaque, dresser mes
+embûches et en suivre les effets chaque jour, à toute heure. _Hoc erat
+in votis_; oui, c'était là mon voeu, mon rêve, toujours caressé,
+toujours fuyant dans la nébulosité de l'avenir.
+
+Aussi n'est-il pas commode de s'accorder un laboratoire en plein champs,
+lorsqu'on est sous l'étreinte du terrible souci du pain de chaque jour.
+Quarante ans j'ai lutté avec un courage inébranlable contre les
+mesquines misères de la vie; et le laboratoire tant désiré est enfin
+venu. Ce qu'il m'a coûté de persévérance, de travail acharné, je
+n'essayerai pas de le dire. Il est venu, et avec lui, condition plus
+grave, peut-être un peu de loisir. Je dis peut-être, car je traîne
+toujours à la jambe quelques anneaux de la chaîne de forçat. Le voeu
+s'est réalisé. C'est un peu tard, ô mes beaux insectes! je crains bien
+que la pêche ne me soit présentée alors que je commence à n'avoir plus
+de dents pour la manger. Oui, c'est un peu tard: les larges horizons du
+début sont devenus voûte surbaissée, étouffante, de jour en jour plus
+rétrécie. Ne regrettant rien dans le passé, sauf ceux que j'ai perdus,
+ne regrettant rien, pas même mes vingt ans, n'espérant rien non plus,
+j'en suis à ce point où, brisé par l'expérience des choses, on se
+demande s'il vaut bien la peine de vivre.
+
+Au milieu des ruines qui m'entourent, un pan de mur reste debout,
+inébranlable sur sa base bâtie à chaux et à sable; c'est mon amour pour
+la vérité scientifique. Est-ce assez, ô mes industrieux hyménoptères,
+pour entreprendre d'ajouter dignement encore quelques pages à votre
+histoire?
+
+Les forces ne trahiront-elles pas la bonne volonté? Pourquoi aussi vous
+ai-je délaissés si longtemps? Des amis me l'ont reproché. Ah!
+dites-leur, à ces amis, qui sont à la fois les vôtres et les miens,
+dites-leur que ce n'était pas oubli de ma part, lassitude, abandon; je
+pensais à vous; j'étais persuadé que l'antre du Cerceris avait encore de
+beaux secrets à nous apprendre, que la chasse du Sphex nous ménageait de
+nouvelles surprises. Mais le temps manquait; j'étais seul, abandonné,
+luttant contre la mauvaise fortune. Avant de philosopher fallait-il
+vivre. Dites-leur cela et ils m'excuseront.
+
+D'autres m'ont reproché mon langage, qui n'a pas la solennité, disons
+mieux, la sécheresse académique. Ils craignent qu'une page qui se lit
+sans fatigue ne soit pas toujours l'expression de la vérité. Si je les
+en croyais, on n'est profond qu'à la condition d'être obscur. Venez ici,
+tous tant que vous êtes, vous les porte-aiguillon et vous les cuirassés
+d'élytres, prenez ma défense et témoignez en ma faveur. Dites en quelle
+intimité je vis avec vous, avec quelle patience je vous observe, avec
+quel scrupule j'enregistre vos actes. Votre témoignage est unanime: oui,
+mes pages non hérissées de formules creuses, de savantasses
+élucubrations, sont l'exact narré des faits observés, rien de plus, rien
+de moins; et qui voudra vous interroger à son tour obtiendra mêmes
+réponses.
+
+Et puis, mes chers insectes, si vous ne pouvez convaincre ces braves
+gens parce que vous n'avez pas le poids de l'ennuyeux, je leur dirai à
+mon tour: «Vous éventrez la bête et moi je l'étudie vivante; vous en
+faites un objet d'horreur et de pitié, et moi je la fais aimer; vous
+travaillez dans un atelier de torture et de dépècement, j'observe sous
+le ciel bleu, au chant des cigales; vous soumettez aux réactifs la
+cellule et le protoplasme, j'étudie l'instinct dans ses manifestations
+les plus élevées; vous scrutez la mort, je scrute la vie. Et pourquoi ne
+compléterais-je pas ma pensée: les sangliers ont troublé l'eau claire
+des fontaines; l'histoire naturelle, cette magnifique étude du jeune
+âge, à force de perfectionnements cellulaires, est devenue chose
+odieuse, rebutante. Or, si j'écris pour les savants, pour les
+philosophes qui tenteront un jour de débrouiller un peu l'ardu problème
+de l'instinct, j'écris aussi, j'écris surtout, pour les jeunes, à qui je
+désire faire aimer cette histoire naturelle que vous faites tant haïr;
+et voilà pourquoi, tout en restant dans le scrupuleux domaine du vrai,
+je m'abstiens de votre prose scientifique, qui trop souvent, hélas!
+semble empruntée à quelque idiome de Hurons».
+
+Mais ce ne sont pas là, pour le moment, mes affaires; j'ai à parler du
+coin de terre tant caressé dans mes projets pour devenir un laboratoire
+d'entomologie vivante, coin de terre que j'ai fini par obtenir dans la
+solitude d'un petit village. C'est un _harmas_. On désigne sous ce nom,
+dans le pays, une étendue inculte, caillouteuse, abandonnée à la
+végétation du thym. C'est trop maigre pour dédommager du travail de la
+charrue. Le mouton y passe au printemps quand par hasard il a plu et
+qu'il y pousse un peu d'herbe. Mon _harmas_ toutefois, à cause de son
+peu de terre rouge noyée dans une masse inépuisable de cailloux, a reçu
+un commencement de culture: autrefois, dit-on, il y avait là des vignes.
+Et, en effet, des fouilles, pour la plantation de quelques arbres,
+déterrent çà et là des restes de la précieuse souche, à demi carbonisés
+par le temps. La fourche à trois dents, le seul instrument de culture
+qui puisse pénétrer dans un pareil sol, a donc passé par là; et je le
+regrette beaucoup, car la végétation primitive a disparu. Plus de thym,
+plus de lavande, plus de touffes de chêne kermès, ce chêne nain formant
+des forêts au-dessus desquelles on circule en forçant un peu l'enjambée.
+Comme ces végétaux, les deux premiers surtout, pourraient m'être utiles
+en offrant aux Hyménoptères de quoi butiner, je suis obligé de les
+réinstaller sur le terrain d'où la fourche les a chassés.
+
+Ce qui abonde, et sans mon intervention, ce sont les envahisseurs de
+tout sol remué d'abord, puis longtemps abandonné à lui-même. Il y a là,
+en première ligne, le chiendent, le détestable gramen dont trois ans de
+guerre acharnée n'ont pu voir encore la finale extermination. Viennent
+après, pour le nombre, les centaurées, toutes de mine revêche, hérissées
+de piquants ou de hallebardes étoilées. Ce sont la centaurée
+solsticiale, la centaurée des collines, la centaurée chausse-trape, la
+centaurée âpre. La première prédomine. Çà et là, au milieu de
+l'inextricable fouillis des centaurées, s'élève, en candélabre ayant
+pour flammes d'amples fleurs orangées, le féroce scolyme d'Espagne, dont
+les dards équivalent pour la force à des clous. Il est dominé par
+l'onoporde d'Illyrie, dont la tige, isolée et droite, s'élève de un à
+deux mètres et se termine par de gros pompons roses. Son armure ne le
+cède guère à celle du scolyme. N'oublions pas la tribu des chardons. Et
+d'abord le cirse féroce, si bien armé que le collecteur de plantes ne
+sait pas où le saisir; puis le cirse lancéolé, d'ample feuillage,
+terminant ses nervures par des pointes de lance; enfin le chardon
+noircissant, qui se rassemble en une rosette hérissée d'aiguilles. Dans
+les intervalles rampent à terre, en longues cordelettes armées de crocs,
+les pousses de la ronce à fruits bleuâtres. Pour visiter l'épineux
+fourré lorsque l'Hyménoptère y butine, il faut des bottes montant à
+mi-jambe ou se résigner à de sanglants chatouillements dans les mollets.
+Tant que le sol conserve quelques restes des pluies printanières, cette
+rude végétation ne manque pas d'un certain charme, lorsque au-dessus du
+tapis général, fumé par les capitules jaunes de la centaurée
+solsticiale, s'élèvent les pyramides du scolyme et les jets élancés de
+l'onoporde; mais viennent les sécheresses de l'été, et ce n'est plus
+qu'une étendue désolée où la flamme d'une allumette communiquerait d'un
+bout à l'autre l'incendie. Tel est, ou plutôt tel était lorsque j'en
+pris possession, le délicieux Eden où je compte vivre désormais en tête
+à tête avec l'insecte. Quarante ans de lutte à outrance me l'ont valu.
+
+J'ai dit Eden, et au point de vue qui m'occupe l'expression n'est pas
+déplacée. Ce terrain maudit, dont nul n'eût voulu pour y confier une
+pincée de graines de navet, se trouve un paradis terrestre pour les
+hyménoptères. Sa puissante végétation de chardons et de centaurées me
+les attire tous à la ronde. Jamais, en mes chasses entomologiques, je
+n'avais vu réunie en un seul point pareille population; tous les corps
+de métier s'y donnent rendez-vous. Il y a là des chasseurs en tout genre
+de gibier, des bâtisseurs en pisé, des ourdisseurs en cotonnades, des
+assembleurs de pièces taillées dans une feuille ou les pétales d'une
+fleur, des constructeurs en cartonnage, des plâtriers gâchant l'argile,
+des charpentiers forant le bois, des mineurs creusant des galeries sous
+terre, des ouvriers travaillant la baudruche; que sais-je enfin?
+
+Quel est celui-ci? C'est un Anthidie. Il râtisse la tige aranéeuse de la
+centaurée solsticiale et s'amasse une balle de coton qu'il emporte
+fièrement au bout des mandibules. Il s'en fera sous terre des sachets en
+feutre d'ouate pour enfermer la provision de miel et l'oeuf.--Et ces
+autres, si ardents au butin? Ce sont des Mégachiles, portant sous le
+ventre la brosse de récolte, noire, blanche, ou rouge de feu. Elles
+quitteront les chardons pour visiter les arbustes du voisinage et y
+découper sur les feuilles des pièces ovales, qui seront assemblées en
+récipient propre à contenir la récolte.--Et ceux-ci, habillés de velours
+noir? Ce sont des Chalicodomes, qui travaillent le ciment et le gravier.
+Sur les cailloux de l'harmas aisément nous trouverions leurs
+maçonneries.--Ceux-ci encore, qui bourdonnent bruyamment avec un essor
+brusque? Ce sont les Anthophores, établies dans les vieux murs et les
+talus ensoleillés du voisinage.
+
+Voici maintenant les Osmies. L'une empile ses cellules dans la rampe
+spirale d'une coquille vide d'escargot; une autre attaque la moelle d'un
+bout sec de ronce et obtient, pour ses larves, un logis cylindrique,
+qu'elle divise en étapes par des cloisons; une troisième fait emploi du
+canal naturel d'un roseau coupé; une quatrième est locataire gratuite
+des galeries disponibles de quelque abeille maçonne. Voici les
+Macrocères et les Eucères, dont les mâles sont hautement encornés; les
+Dasypodes, qui possèdent aux pattes postérieures, pour organes de
+récolte, un volumineux pinceau de poils; les Andrènes, si variées
+d'espèces; les Halictes, au ventre fluet. J'en passe et en foule. Si je
+voulais le poursuivre, ce dénombrement des hôtes de mes chardons
+passerait à peu près en revue toute la gent mellifère. Un savant
+entomologiste de Bordeaux, M. le professeur Pérez, à qui je soumets la
+dénomination de mes trouvailles, me demandait si j'avais des moyens
+spéciaux de chasse pour lui envoyer ainsi tant de raretés, de nouveautés
+même. Je suis chasseur très peu expert, encore moins zélé, car l'insecte
+m'intéresse beaucoup plus livré à son oeuvre que transpercé d'une
+épingle au fond d'une boîte. Tous mes secrets de chasse se réduisent à
+ma pépinière touffue de chardons et de centaurées.
+
+Par un hasard des plus heureux, à cette populeuse famille d'amasseurs de
+miel se trouvait associée la tribu des chasseurs. Les maçons avaient
+distribué çà et là, dans l'_harmas_, de grands tas de sable et des amas
+de pierres, en vue de la construction des murs d'enceinte. Les travaux
+traînant en longueur, ces matériaux furent occupés dès la première
+année. Les Chalicodomes avaient choisi les interstices des pierres comme
+dortoir pour y passer la nuit, en groupes serrés. Le robuste Lézard
+ocellé, qui, traqué de trop près, court sus, gueule béante, tant à
+l'homme qu'au chien, s'y était choisi un antre pour guetter le scarabée
+passant; le Motteux Oreillard, costumé en dominicain, robe blanche et
+ailes noires, perché sur la pierre la plus élevée, y chantait sa courte
+et rustique chansonnette. Dans le tas, quelque part, devait être le nid,
+avec ses oeufs bleus, couleur de ciel. Avec les amas de pierres, le
+petit dominicain a disparu. Je le regrette: c'eût été un charmant
+voisin. Je ne regrette pas du tout le Lézard ocellé.
+
+Le sable donnait asile à une autre population. Les Bembex y balayaient
+le seuil de leurs terriers en lançant en arrière une parabole poudreuse;
+le Sphex languedocien y traînait par les antennes son Éphippigère; un
+Stize y mettait en cave ses conserves de Cicadelles. À mon grand regret,
+les maçons finirent par déloger la tribu giboyeuse; mais si je veux un
+jour la rappeler, je n'ai qu'à renouveler les tas de sable: ils seront
+bientôt tous là.
+
+Ce qui n'a pas disparu, la demeure n'étant pas la même, ce sont les
+Ammophiles, que je vois voleter, l'une au printemps, les autres en
+automne, sur les allées du jardin et parmi les gazons, à la recherche de
+quelque chenille; les Pompiles, qui vont alertes, battant des ailes et
+furetant dans les recoins pour y surprendre une araignée. Le plus grand
+guette la Lycose de Narbonne, dont le terrier n'est pas rare dans
+l'harmas. Ce terrier est un puits vertical, avec margelle de fétus de
+gramen entrelacés de soie. Au fond du repaire on voit reluire, comme de
+petits diamants, les yeux de la robuste aranéïde, objet d'effroi pour la
+plupart. Quel gibier et quelle chasse périlleuse pour le Pompile! Voici
+maintenant, par une chaude après-midi d'été, la Fourmi amazone, qui sort
+des dortoirs de sa caserne en longs bataillons et s'achemine au loin
+pour la chasse aux esclaves. Nous la suivrons dans ses razzias en un
+moment de loisir. Voici encore, autour d'un tas d'herbages convertis en
+terreau, des Scolies d'un pouce et demi de long, qui volent mollement et
+plongent dans l'amas, attirées qu'elles sont par un riche gibier, larves
+de Lamellicornes, Oryctes et Cétoines.
+
+Que de sujets d'étude, et ce n'est pas fini! La demeure était aussi
+abandonnée que le terrain. L'homme parti, le repos assuré, l'animal
+était accouru, s'emparant de tout. La Fauvette a élu domicile dans les
+lilas; le Verdier s'est établi dans l'épais abri des cyprès; le Moineau,
+sous chaque tuile, a charrié chiffons et paille; au sommet des platanes
+est venu gazouiller le Serin méridional, dont le nid douillet est grand
+comme la moitié d'un abricot; le Scops s'est habitué à y faire entendre
+le soir sa note monotone et flûtée; l'oiseau d'Athènes, la Chouette, est
+accourue y gémir, y miauler. Devant la maison est un vaste bassin
+alimenté par l'aqueduc qui fournit l'eau aux fontaines du village. Là,
+d'un kilomètre à la ronde, se rendent les Batraciens en la saison
+d'amour. Le Crapaud des joncs, parfois large comme une assiette,
+étroitement galonné de jaune sur le dos, s'y donne rendez-vous pour y
+prendre son bain; quand arrive le crépuscule du soir, on voit sautiller
+sur les bords le Crapaud accoucheur, le mâle, portant appendue, à ses
+pattes postérieures, une grappe d'oeufs gros comme des grains de poivre;
+il vient de loin, le débonnaire père de famille, avec son précieux
+paquet pour le mettre à l'eau et s'en revenir après sous quelque dalle,
+où il fait entendre comme un tintement de clochette. Enfin, quand elles
+ne sont pas à coasser parmi la feuillée des arbres, les Rainettes se
+livrent à de gracieux plongeons. En mai, dès que vient la nuit, le
+bassin devient donc un orchestre assourdissant; impossible de causer à
+table, impossible de dormir. Il a fallu y mettre ordre par des moyens
+peut-être un peu trop rigoureux. Comment faire? Qui veut dormir et ne le
+peut, devient féroce.
+
+Plus hardi, l'Hyménoptère s'est emparé de l'habitation. Sur le seuil de
+ma porte, dans un sol de gravas, niche le Sphex à bordures blanches;
+pour entrer chez moi, je dois veiller à ne pas endommager ses terriers,
+à ne pas fouler sous les pieds le mineur absorbé dans son ouvrage. Voilà
+bien un quart de siècle que je n'avais pas revu le pétulant chasseur de
+Criquets. Quand je fis sa connaissance, j'allais le visiter à quelques
+kilomètres; chaque fois c'était une expédition sous l'accablant soleil
+du mois d'août. Aujourd'hui je le retrouve devant ma porte, nous sommes
+d'intimes voisins. L'embrasure des fenêtres closes fournit au Pélopée un
+appartement à température douce. Contre la paroi en pierres de taille
+est fixé le nid, maçonné avec de la terre. Pour rentrer chez lui, le
+chasseur d'araignées profite d'un petit trou accidentellement ouvert
+dans les volets fermés. Sur les moulures des persiennes, quelques
+Chalicodomes isolés bâtissent leur groupe de cellules; à la face
+intérieure des contrevents entrebâillés, un Eumène édifie son petit dôme
+de terre, que surmonte un court goulot évasé. La Guêpe et le Poliste
+sont mes commensaux; ils viennent sur la table s'informer si les raisins
+servis sont bien à maturité.
+
+Voilà certes, et le dénombrement est loin d'être complet, voilà une
+société aussi nombreuse que choisie, et dont la conversation ne manquera
+pas de charmer ma solitude si je parviens à savoir la provoquer. Mes
+chères bêtes d'autrefois, mes vieux amis, d'autres de connaissance plus
+récente, tous sont là, chassant, butinant, construisant dans une étroite
+proximité. D'ailleurs, s'il faut varier les lieux d'observation, à
+quelques centaines de pas est la montagne, avec ses maquis d'arbousiers,
+de cistes et de bruyères en arbre; avec ses nappes sablonneuses chères
+aux Bembex; avec ses talus marneux exploités par divers Hyménoptères. Et
+voilà pourquoi, prévoyant ces richesses, j'ai fui la ville pour le
+village, et suis venu à Sérignan sarcler mes navets, arroser mes
+laitues.
+
+On fonde à grands frais sur nos côtes océaniques et méditerranéennes des
+laboratoires où l'on dissèque la petite bête marine, de maigre intérêt
+pour nous; on prodigue puissants microscopes, délicats appareils de
+dissection, engins de capture, embarcations, personnel de pêche,
+aquariums, pour savoir comment se segmente le vitellus d'un Annélide,
+choses dont je n'ai pu saisir encore toute l'importance, et l'on
+dédaigne la petite bête terrestre, qui vit en perpétuel rapport avec
+nous, qui fournit à la psychologie générale des documents d'inestimable
+valeur, qui trop souvent compromet la fortune publique en ravageant nos
+récoltes. À quand donc un laboratoire d'entomologie où s'étudierait, non
+l'insecte mort, macéré dans le trois-six, mais l'insecte vivant; un
+laboratoire ayant pour objet l'instinct, les moeurs, la manière de
+vivre, les travaux, les luttes, la propagation de ce petit monde, avec
+lequel l'agriculture et la philosophie doivent très sérieusement
+compter. Savoir à fond l'histoire du ravageur de nos vignes serait
+peut-être plus important que de savoir comment se termine tel filet
+nerveux d'un Cirrhipède; établir expérimentalement la démarcation entre
+l'intelligence et l'instinct, démontrer, en comparant les faits dans la
+série zoologique, si oui ou non la raison humaine est une faculté
+irréductible, tout cela devrait bien avoir le pas sur le nombre
+d'anneaux de l'antenne d'un crustacé. Pour ces énormes questions, une
+armée de travailleurs serait nécessaire, et il n'y a rien. La mode est
+au mollusque et au zoophyte. Les profondeurs des mers sont explorées à
+grand renfort de dragues; le sol que nous foulons aux pieds reste
+méconnu. En attendant que la mode change, j'ouvre le laboratoire de
+l'_harmas_ à l'entomologie vivante, et ce laboratoire ne coûtera pas un
+centime à la bourse des contribuables.
+
+
+
+
+II
+
+L'AMMOPHILE HÉRISSÉE
+
+
+Un jour de mai, allant et revenant, j'épiais ce qui pouvait se passer de
+nouveau dans le laboratoire de l'harmas. Favier n'était pas loin, occupé
+au travail du jardin potager. Qu'est-ce que Favier? Autant vaut en dire
+tout de suite quelques mots, car il reviendra dans mes récits.
+
+Favier est un ancien soldat. Il a dressé son gourbi sous les caroubiers
+de l'Afrique, il a mangé des oursins à Constantinople, il a chassé
+l'étourneau en Crimée quand chômait la mitraille. Ayant beaucoup vu, il
+a beaucoup retenu. En hiver, alors que le travail des champs se termine
+vers quatre heures et que les soirées sont si longues, le râteau, la
+fourche et la brouette rentrés, il vient s'asseoir sur la haute pierre
+du foyer de la cuisine où flambent les rondins de chêne vert. La pipe
+est tirée, méthodiquement bourrée avec le pouce humecté de salive, et
+fumée religieusement. Depuis de longues heures, il y songe; mai il s'est
+abstenu car le tabac est cher. Aussi la privation a-t-elle redoublé
+l'attrait, et pas une bouffée n'est perdue, revenant par intervalles
+réglés.
+
+Cependant la conversation s'engage. Favier est, à sa guise, un de ces
+conteurs antiques qui, pour leurs récits, étaient admis à la meilleure
+place du foyer, seulement mon narrateur s'est formé à la caserne.
+N'importe, toute la maisonnée, grands et petits, l'écoute avec intérêt;
+si sa parole est fortement imagée, elle est toujours décente. Ce serait,
+pour nous tous, vif désappointement s'il ne venait, le travail fini,
+faire sa halte au coin du feu. Que nous dit-il donc pour se faire
+désirer ainsi? Il nous raconte ce qu'il a vu du coup d'État qui nous a
+valu l'empire abhorré; il nous parle des petits verres distribués et
+puis de la fusillade dans le tas. Lui, m'affirme-t-il, visait toujours
+contre le mur; et je le crois sur parole tant il me paraît navré,
+honteux, d'avoir pris une part, même très innocente, à ce coup de
+bandit.
+
+Il nous raconte ses veillées dans les tranchées autour de Sébastopol; il
+nous parle de sa panique lorsque de nuit, étant isolé aux avant-postes
+et blotti dans la neige, il vit tomber à côté de lui ce qu'il appelle un
+pot à fleurs. Cela flambait, fusait, rayonnait, illuminait les
+alentours. D'une seconde à l'autre, l'infernale machine allait éclater;
+notre homme était perdu. Il n'en fut rien: le pot à fleurs s'éteignit
+paisiblement. C'était un engin d'éclairage lancé pour reconnaître dans
+les ténèbres les travaux de l'assaillant.
+
+Au drame de la bataille succède la comédie de la caserne. Il nous dit
+les mystères du rata, les secrets de la gamelle, les comiques misères du
+bloc. Et comme le répertoire ne s'épuise jamais, assaisonné
+d'expressions à l'emporte-pièce, l'heure du souper arrive avant que nul
+de nous ait eu le temps de s'apercevoir combien la soirée est longue.
+
+Favier s'est révélé à mon attention par un coup de maître. Un de mes
+amis venait de m'envoyer de Marseille une paire d'énormes crabes, le
+Maïa, l'Araignée de mer des pêcheurs. Je déballais les captifs quand les
+ouvriers rentrèrent de leur dîner, peintres, maçons, plâtriers occupés à
+restaurer la masure abandonnée. À la vue de ces étranges bêtes, étoilées
+de dards autour de la carapace, et hissées sur de longues pattes, qui
+leur donnent quelque ressemblance avec une monstrueuse araignée, ce fut
+parmi les assistants un cri de surprise, presque d'effroi. Favier, lui,
+n'en a cure, et saisissant avec adresse l'effroyable araignée qui se
+démène: «Je connais ça, dit-il; j'en ai mangé à Varna. C'est
+excellent.»--Et il regardait l'entourage avec un certain air narquois
+qui voulait dire: Vous n'êtes jamais sortis de votre trou.
+
+Un autre trait de lui pour en finir. Sur l'avis du médecin, une de ses
+voisines avait été prendre des bains de mer à Cette. Elle avait rapporté
+de son expédition quelque chose de curieux, un fruit étrange sur lequel
+elle basait de hautes espérances. Secoué devant l'oreille, cela sonnait,
+preuve des graines contenues. C'était rond, avec des épines. À un bout
+se montrait comme le bouton fermé d'une fleurette blanche; à l'autre
+bout, une légère dépression était percée de quelques trous. La voisine
+accourut chez Favier lui soumettre sa trouvaille, l'engageant à m'en
+parler. Elle me céderait les précieuses graines; il devait en sortir
+quelque arbuste merveilleux qui ferait l'ornement de mon
+jardin.--«_Vaqui la flou, va qui lou pécou;_ voilà la fleur, voilà la
+queue», disait-elle à Favier en lui montrant les deux bouts de son
+fruit.
+
+Favier éclata de rire.--«C'est un oursin, fit-il, une châtaigne de mer;
+j'en ai mangé à Constantinople.» Et il expliqua de son mieux ce que
+c'est qu'un oursin. L'autre n'y comprit rien et persista dans son dire.
+En son idée, Favier la trompait, jaloux que des graines aussi précieuses
+m'arrivassent par une autre voie que la sienne. Le litige me fut soumis.
+«_Vaqui la flou, vaqui lou pécou_», répétait la bonne femme. Je lui dis
+que la _flou_ était le groupe des cinq dents blanches de l'oursin, et
+que le _pécou_ était l'antipode de la bouche. Elle partit, non bien
+convaincue. Peut-être que maintenant les semences du fruit, grains de
+sable sonnant dans la coque vide, germent en un vieux toupin égueulé.
+
+Favier connaît donc beaucoup de choses, et il les connaît surtout pour
+en avoir mangé. Il sait le mérite d'un râble de blaireau, la valeur d'un
+cuissot d'un renard; il est expert sur le morceau préférable d'une
+anguille des buissons, la couleuvre; il a fait rissoler dans l'huile le
+lézard ocellé, la mal famée _Rassade_ du Midi; il a médité la recette
+d'une friture de criquets. Je suis étonné des impossibles ratas que lui
+a fait pratiquer sa vie cosmopolite.
+
+Je ne suis pas moins surpris de son coup d'oeil scrutateur et de sa
+mémoire des choses. Que je lui décrive une plante quelconque, pour lui
+mauvaise herbe sans nom, sans intérêt aucun, et si elle se trouve dans
+nos bois, je suis à peu près certain qu'il me l'apportera, qu'il
+m'indiquera le point où je peux la récolter. La botanique de l'infirment
+petit ne déroute pas même sa clairvoyance. Pour compléter un travail que
+j'ai publié sur les Sphériacées de Vaucluse, dans la mauvaise saison,
+lorsque l'insecte chôme, je reprends la patiente herborisation à la
+loupe. Si la gelée a durci la terre, si la pluie l'a réduite en
+bouillie, je détourne Favier du travail du jardin pour l'amener à
+travers bois; et là, dans le fouillis de quelque roncier, nous cherchons
+de concert ces microscopiques végétaux qui mouchettent de points noirs
+les brindilles jonchant le sol. Il appelle les plus grosses espèces de
+la poudre à canon, expression juste déjà employée par les botanistes
+pour désigner une de ces Sphériacées. Il se sent tout glorieux de son
+lot de trouvailles, plus riche que le mien. S'il lui tombe sous la main
+une superbe Rosellinie, amas de mamelles noires qu'enveloppe une ouate
+vineuse, une pipe est fumée pour payer un tribut à l'enthousiasme du
+moment.
+
+Il excelle surtout pour me débarrasser de l'importun rencontré dans mes
+pérégrinations. Le paysan est curieux, questionneur comme l'enfant; mais
+sa curiosité est assaisonnée de malice, ses questions sous-entendent la
+raillerie. Ce qu'il ne comprend pas, il le tourne en dérision. Et quoi
+de plus risible qu'un monsieur regardant à travers un verre une mouche
+capturée avec un filet de gaze, un éclat de bois pourri cueilli à terre?
+Favier, d'un mot, coupe court à la narquoise interrogation.
+
+Nous cherchions à la surface du sol, pas à pas, inclinés, quelques-uns
+de ces documents des époques préhistoriques qui abondent sur le revers
+méridional de la montagne, haches en serpentine, tessons de poterie
+noire, pointes de flèche et de lance en silex, éclats, racloirs,
+nucléus.--«Que fait ton maître de ces _payrards_ (pierre à fusil)?»,
+demande un survenant.--«Il en fabrique du mastic pour les vitriers»,
+riposte Favier d'un air solennellement affirmatif.
+
+Je venais de récolter une poignée de crottes de lapin où la loupe
+m'avait révélé une végétation cryptogamique digne d'examen ultérieur.
+Survient un indiscret qui m'a vu recueillir soigneusement dans un cornet
+de papier la précieuse trouvaille. Il soupçonne une affaire d'argent, un
+commerce insensé. Tout, pour l'homme de la campagne, doit se traduire
+par le gros sou. À ses yeux, je me fais de grosses rentes avec ces
+crottes de lapin.--«Que fait ton maître de ces _pétourles_ (c'est le mot
+de l'endroit)?», demande-t-il insidieusement à Favier.--«Il les distille
+pour en retirer l'essence», répond mon homme avec un aplomb superbe.
+Abasourdi par la révélation, le questionneur tourne le dos et s'en va.
+
+Mais ne nous attardons pas davantage avec le troupier goguenard, si
+prompt à la répartie, et revenons à ce qui attirait mon attention dans
+le laboratoire de l'harmas. Quelques Ammophiles exploraient
+pédestrement, avec courtes volées par intervalles, tantôt les points
+gazonnés, tantôt les points dénudés. Déjà vers le milieu de mars, quand
+survenait une belle journée, je les avais vues se chauffer
+délicieusement au soleil sur la poudre des sentiers. Toutes
+appartenaient à la même espèce, l'Ammophile hérissée, _Ammophila
+hirsuta_ Kirb. J'ai fait connaître, dans le premier volume de ces
+Souvenirs, l'hibernation de cette Ammophile et ses chasses printanières,
+à une époque où les autres hyménoptères giboyeurs sont encore renfermés
+dans leurs cocons; j'ai décrit sa manière d'opérer la chenille destinée
+à la larve; j'ai raconté ses coups d'aiguillon multiples, distribués aux
+divers centres nerveux. Cette vivisection si savante, je ne l'avais vue
+encore qu'une fois, et je désirais bien la revoir. Peut-être quelque
+chose m'avait échappé dans ma lassitude d'une longue course, et si
+réellement j'avais tout bien vu, il convenait de renouveler
+l'observation pour lui donner une authenticité incontestable. J'ajoute
+que, dût-on y assister cent fois, on ne se lasserait pas du spectacle
+dont je désirais être de nouveau témoin.
+
+Je surveillais donc mes Ammophiles depuis leur première apparition; et
+les ayant là, chez moi, à quelques pas de ma porte, je ne pouvais
+manquer de les surprendre en chasse si mon assiduité ne se relâchait
+pas. La fin de mars et avril se passèrent en vaines attentes, soit que
+le moment de la nidification ne fût pas encore venu, soit plutôt parce
+que ma surveillance était mise en défaut. Enfin le 17 mai, l'heureuse
+chance se présenta.
+
+Quelques Ammophiles me paraissent très affairées; suivons l'une d'elles,
+plus active que les autres. Je la surprends donnant les derniers coups
+de râteau à son terrier, dans le sol battu d'une allée, avant d'y
+introduire sa chenille qui, déjà paralysée, doit avoir été abandonnée
+provisoirement par le chasseur à quelques mètres du domicile. L'antre
+reconnu convenable, la porte jugée assez spacieuse pour l'accès d'un
+volumineux gibier, l'Ammophile se met en recherche de sa capture.
+Aisément elle la trouve. C'est un ver gris qui gît à terre et que les
+fourmis ont déjà envahi. Cette pièce, que les fourmis lui disputent, est
+dédaignée par le chasseur. Beaucoup d'hyménoptères déprédateurs, qui
+momentanément abandonnent leur capture pour aller perfectionner le
+terrier ou même le commencer, déposent leur gibier en haut lieu, sur une
+touffe de verdure, pour le mettre à l'abri des rapines. L'Ammophile est
+versée dans cette prudente pratique; mais peut-être a-t-elle négligé la
+précaution, ou bien la lourde pièce est-elle tombée, et maintenant les
+fourmis tiraillent à qui mieux mieux la somptueuse victuaille. Chasser
+ces larrons est impossible: pour un de détourné, dix reviendraient à
+l'attaque. L'hyménoptère paraît en juger ainsi, car, l'envahissement
+reconnu, il se remet en chasse, sans nul démêlé, qui n'aboutirait à
+rien.
+
+Les recherches se font dans un rayon d'une dizaine de mètres autour du
+nid. L'Ammophile explore le sol pédestrement, petit à petit, sans se
+presser; de ses antennes, courbées en arc, elle fouette continuellement
+le terrain. Le sol dénudé, les points caillouteux, les endroits gazonnés
+sont indistinctement visitées. Pendant près de trois heures, au plus
+fort du soleil, par un temps lourd, qui sera suivi le lendemain d'une
+pluie et le soir même de quelques gouttes, je suis, sans la quitter un
+instant du regard, l'Ammophile en recherches. Que c'est donc difficile à
+trouver, un ver gris, pour un hyménoptère qui en a besoin à l'instant
+même!
+
+Ce n'est pas moins difficile pour l'homme. On sait ma méthode pour
+assister à l'opération chirurgicale qu'un hyménoptère chasseur fait
+subir à sa proie dans le but de servir à ses larves une chair inerte
+mais non morte. J'enlève au prédateur son gibier et lui donne en échange
+une proie vivante, pareille à la sienne. Je combinais semblable
+manoeuvre à l'égard de l'Ammophile pour lui faire répéter son opération
+quand elle aurait sacrifié la chenille qu'elle ne devait pas manquer de
+trouver d'un moment à l'autre. J'avais donc besoin au plus tôt de
+quelques vers gris.
+
+Favier était là, jardinant. Je l'appelle: «Arrivez vite, il me faut des
+vers gris.» La chose est expliquée. D'ailleurs il est depuis quelque
+temps au courant de l'affaire. Je lui ai parlé de mes petites bêtes et
+des chenilles qu'elles chassent; il sait en gros la manière de vivre de
+l'insecte qui m'occupe. C'est compris. Le voilà en recherches. Il
+fouille au pied des laitues, il gratte dans les touffes de fraisiers, il
+visite les bordures d'iris. Sa perspicacité, son adresse me sont
+connues; j'ai confiance. Cependant le temps se passe. «Eh bien! Favier,
+ce ver gris?--Je n'en trouve pas, monsieur.--Diable! alors, à la
+rescousse, Claire, Aglaé, les autres, tant que vous êtes, arrivez,
+cherchez, trouvez!» Toute la maisonnée est mise en réquisition. On
+déploie une activité digne des graves événements qui se préparent.
+Moi-même, retenu à mon poste pour ne pas perdre de vue l'Ammophile, je
+suis d'un oeil le chasseur et de l'autre je m'enquiers du ver gris. Rien
+n'y fait: trois heures se passent et aucun de nous n'a trouvé la
+chenille.
+
+L'Ammophile ne la trouve pas davantage. Je la vois chercher avec quelque
+persévérance en des points un peu crevassés. L'insecte déblaie,
+s'exténue; il enlève, prodigieux effort, des lopins de terre sèche de la
+grosseur d'un noyau d'abricot. Toutefois ces points ne tardent pas à
+être abandonnés. Alors un soupçon me vient: si nous sommes quatre ou
+cinq à chercher vainement un ver gris, ce n'est pas à dire que
+l'Ammophile soit affligée de la même maladresse. Où l'homme est
+impuissant, l'insecte souvent triomphe. L'exquise finesse du sens qui le
+guide ne peut le laisser dérouté des heures entières. Peut-être que le
+ver gris, pressentant la pluie qui s'apprête, s'est enfoui plus
+profondément. Le chasseur sait très bien où il gît, mais il ne peut
+l'extraire de sa profonde cachette. S'il abandonne un point après
+quelques essais, ce n'est pas défaut de sagacité mais défaut de
+puissance de fouille. Partout où l'Ammophile gratte, il doit y avoir un
+ver gris; le point est abandonné parce que le travail d'extraction est
+reconnu au-dessus des forces. Je suis bien sot de ne pas y avoir songé
+plus tôt. Est-ce que l'expert braconnier donnerait quelque attention là
+où il n'y a rien? Allons donc!
+
+Je me propose alors de lui venir en aide. L'insecte fouille en ce moment
+un point cultivé et tout à fait nu. Il abandonne l'endroit, comme il a
+déjà fait de tant d'autres. Je continue moi-même avec la lame d'un
+couteau. Je ne trouve rien non plus et me retire. L'insecte revient et
+se remet à gratter en un certain point de mes déblais. Je comprends:
+«Ôte-toi de là, maladroit, semble me dire l'hyménoptère; je vais te
+montrer où gît la bête.» Sur ces indications, je fouille au point voulu,
+et j'exhume un ver gris. Parfait! ma perspicace Ammophile; ah! je le
+disais bien que ton coup de râteau n'était pas donné sur un clapier
+désert!
+
+Désormais c'est la chasse à la truffe, que le chien indique et que
+l'homme extrait. Je continue le système, l'Ammophile montrant le point
+convenable et moi fouillant du couteau. J'obtiens ainsi un second ver
+gris, puis un troisième, un quatrième. L'exhumation se fait toujours en
+des points dénudés, remués par la fourche quelques mois avant. Rien
+absolument n'indique au dehors la présence de la chenille. Eh bien!
+Favier, Claire, Aglaé et les autres, que vous en semble? En trois heures
+vous n'avez pu me déterrer un seul ver gris, et ce fin giboyeur m'en
+procure autant que j'en veux maintenant que je me suis avisé de lui
+venir en aide.
+
+Me voilà suffisamment riche de pièces d'échange; laissons au chasseur sa
+cinquième trouvaille, qu'il déterre avec mon concours. Je développe par
+paragraphes numérotés les divers actes du magnifique drame qui se passe
+sous mes yeux. L'observation se fait dans les conditions les plus
+favorables: je suis couché à terre, tout près du sacrificateur, et pas
+un détail ne m'échappe.
+
+1° L'Ammophile saisit la chenille par la nuque avec les tenailles
+courbes de ses mandibules. Le ver gris se démène avec vigueur; il roule
+et déroule sa croupe contorsionnée. L'hyménoptère ne s'en émeut: en se
+tenant de côté, il évite les chocs. L'aiguillon atteint l'articulation
+qui sépare le premier anneau de la tête, sur la ligne médiane et
+ventrale, en un point où la peau est plus fine. Le dard séjourne dans la
+blessure avec une certaine persistance. C'est là, paraît-il, le coup
+essentiel, qui doit dompter le ver gris et le rendre plus maniable.
+
+2° L'Ammophile abandonne alors son gibier. Elle s'aplatit à terre, avec
+des mouvements désordonnés, avec des rotations sur le flanc, des
+tiraillements et des pendiculations de membres, des frémissements
+d'ailes, comme en danger de mort. Je crains que le chasseur n'ait, dans
+la lutte, reçu un mauvais coup. L'émoi me gagne de voir ainsi
+piteusement finir le vaillant hyménoptère, et se terminer par un échec
+une expérience qui m'avait coûté de si longues heures d'attente. Mais
+voici que l'Ammophile se calme, se brosse les ailes, se frise les
+antennes et reprend sa démarche alerte pour courir sus à la chenille. Ce
+que j'avais pris pour les convulsions d'une mort prochaine était le
+frénétique enthousiasme de la victoire. L'hyménoptère se félicitait à sa
+manière d'avoir terrassé le monstre.
+
+3° L'opérateur happe la chenille par la peau du dos, un peu plus bas que
+précédemment, et pique le second anneau, toujours à la face ventrale. Je
+le vois alors graduellement reculer sur le ver gris, saisir chaque fois
+le dos un peu plus bas, l'enlacer avec les mandibules, amples pinces à
+branches recourbées, et chaque fois plonger l'aiguillon dans l'anneau
+suivant. Ce recul de l'insecte et cet enlacement du dos par degrés, un
+peu plus en arrière à chaque reprise, se font avec une précision
+méthodique, comme si le chasseur aunait son gibier. À chaque recul, le
+dard pique l'anneau suivant. Ainsi sont blessés les trois anneaux
+thoraciques, à pattes vraies; les deux anneaux suivants, qui sont
+apodes; et les quatre anneaux à fausses pattes. En tout, neuf coups
+d'aiguillon. Les quatre derniers segments sont négligés, sur lesquels
+trois apodes et le dernier ou treizième avec fausses pattes. L'opération
+s'accomplit sans difficultés sérieuses; le premier coup de stylet reçu,
+le ver gris n'oppose qu'une faible résistance.
+
+4) Finalement l'Ammophile, ouvrant dans toute leur ampleur ses tenailles
+mandibulaires, happe la tête du ver et la mâchonne, la comprime à coups
+mesurés, sans blessure. Ces coups de pression se succèdent avec une
+lenteur étudiée; l'insecte paraît chercher à se rendre compte chaque
+fois de l'effet produit; il s'arrête, attend, puis reprend. Pour
+atteindre le but désiré, cette manipulation sur le cerveau doit avoir
+des limites qui, dépassées, amèneraient la mort et à bref délai la
+corruption. Aussi l'hyménoptère mesure-t-il la force de ses coups de
+tenaille, qui sont nombreux du reste, une vingtaine environ.
+
+Le chirurgien a terminé. L'opérée gît à terre sur le flanc, à demi
+roulée sur elle-même. Elle est immobile, inerte, incapable de résistance
+pendant le travail de traction qui doit l'amener au logis, inoffensive
+pour le vermisseau qui doit s'en nourrir. L'Ammophile l'abandonne sur
+les lieux mêmes de l'opération et revient à son nid, où je la suis. Elle
+s'y livre à des retouches en vue de l'emmagasinement. Un gravier qui
+fait saillie à la voûte pourrait entraver la mise en caveau de
+l'encombrante pièce. Le bloc est arraché. Un grincement d'ailes frôlées
+accompagne le rude labeur. La chambre du fond n'est pas assez spacieuse;
+elle est agrandie. Les travaux se prolongent, et la chenille que j'ai
+négligé de surveiller pour ne rien perdre des actes de l'hyménoptère,
+est envahie par les fourmis. Quand nous y revenons, l'Ammophile et moi,
+elle est toute noire d'actifs dépeceurs. C'est pour moi incident
+regrettable, c'est pour l'Ammophile événement fâcheux, car voilà deux
+fois que la même mésaventure lui arrive.
+
+L'insecte paraît découragé. En vain je remplace la chenille par un de
+mes vers gris en réserve, l'Ammophile dédaigne la proie substituée. Et
+puis la soirée s'avance, le ciel s'est obscurci, il tombe même quelques
+gouttes de pluie. En de pareilles circonstances, il est inutile de
+compter sur une reprise de chasse. Tout finit donc sans que je puisse
+utiliser mes vers gris comme je l'avais combiné. Cette observation m'a
+tenu, sans un instant de répit, de une heure de l'après-midi à six
+heures du soir.
+
+
+
+
+III
+
+UN SENS INCONNU--LE VER GRIS
+
+
+Je viens de raconter en détail les manoeuvres de chasse de l'Ammophile.
+Les faits constatés me paraissent riches de conséquences, à tel point
+que si le laboratoire de l'harmas ne me fournissait plus rien, je me
+croirais dédommagé par cette seule observation. La méthode opératoire
+adoptée par l'hyménoptère en vue de paralyser le ver gris est, dans le
+domaine de l'instinct, la plus haute manifestation que je connaisse
+jusqu'ici. Quelle science infuse, bien propre à nous faire réfléchir!
+Quelle savante logique, quelle sûreté dans ce physiologiste inconscient!
+
+Qui voudrait être témoin à son tour de ces merveilles ne peut guère
+compter sur les hasards d'une promenade à travers champs; et puis, la
+chance heureuse se présenterait-elle, le temps manquerait pour la mettre
+à profit. Une observation où j'ai dépensé cinq heures sans désemparer et
+sans parvenir encore à terminer les épreuves en projet, exige, pour être
+bien conduite, le loisir du chez soi. Le succès, je le dois donc au
+rustique laboratoire. Je livre le secret à qui voudra continuer ces
+magnifiques études; la moisson est inépuisable, il y aura des gerbes
+pour tous.
+
+En suivant la chasse de l'Ammophile dans l'ordre de ses actes, la
+première question qui se présente est celle-ci: comment fait
+l'hyménoptère pour reconnaître le point où gît sous terre le ver gris?
+
+Rien au dehors, pour la vue du moins, n'indique la cachette de la
+chenille. Le sol qui recèle la pièce de gibier peut être nu au gazonné,
+caillouteux ou terreux, continu ou fendillé de petites crevasses. Ces
+variations d'aspect sont indifférentes au chasseur, qui exploite tous
+les points sans préférence pour les uns plutôt que pour les autres.
+Partout où l'hyménoptère s'arrête et fouille avec quelque persistance,
+je n'aperçois rien de particulier malgré toute mon attention; et
+cependant il doit y avoir un ver gris, comme je viens de m'en
+convaincre, coup sur coup, à cinq reprises, en prêtant main-forte à
+l'insecte, que rebutait d'abord un travail hors de proportion avec ses
+forces. La vue certainement n'est pas en cause ici.
+
+Quel sens alors? L'odorat? Informons-nous. Les organes de recherche sont
+les antennes, tout l'affirme. De leur extrémité, fléchie en arc et
+animée d'une vibration continuelle, l'insecte palpe le sol, à petits
+coups, rapidement. Si quelque fissure se présente, les filets vibrants
+s'y introduisent et sondent; si quelque touffe de gramen étale à fleur
+de terre son lacis de rhizomes, ils en fouillent les anfractuosités avec
+un redoublement de trépidation. Leurs extrémités s'appliquent un moment,
+se moulent en quelque sorte sur le point exploré. On dirait deux
+filaments tactiles, deux longs doigts d'une incomparable mobilité, qui
+s'informent en palpant. Mais le toucher ne peut intervenir pour révéler
+ce qu'il y a sous terre; ce qu'il faudrait palper, c'est le ver gris; et
+ce ver est reclus dans son terrier à quelques pouces de profondeur.
+
+On pense alors à l'odorat. Les insectes, c'est incontestable, possèdent,
+souvent très développé, le sens de l'olfaction. Les Nécrophores, les
+Silphes, les Histers, les Dermestes accourent de tous côtés au point où
+gît un petit cadavre, dont il faut expurger le sol. Guidés par l'odorat,
+ces ensevelisseurs se hâtent vers la taupe morte.
+
+Mais si le sens de l'olfaction est certain chez l'insecte, on se demande
+encore où en est le siège. Beaucoup affirment que ce siège est dans les
+antennes. Admettons-le, bien qu'il soit difficile de comprendre comment
+une tige d'anneaux cornés, articulés bout à bout, peut remplir l'office
+d'une narine à structure si profondément différente. L'organisation des
+appareils n'ayant rien de commun, les impressions perçues sont-elles
+bien de même nature? Quand les outils sont dissemblables, leurs
+fonctions restent-elles similaires?
+
+D'ailleurs, avec notre hyménoptère, se présentent de graves objections.
+L'odorat est un sens passif plutôt qu'actif; il ne va pas au-devant de
+l'impression comme le fait le toucher, il la subit; il ne s'enquiert pas
+de l'effluve odorant, il reçoit quand il arrive. Or les antennes de
+l'Ammophile sont continuellement agissantes; elles s'informent, elles
+vont au-devant de l'impression. Impression de quoi? Si c'était en
+réalité une impression d'odeur, l'immobilité leur serait plus favorable
+qu'une perpétuelle agitation.
+
+Mais il y a mieux: l'odorat sans odeur n'a pas de raison d'être. Or j'ai
+soumis le ver gris à ma propre expertise; je l'ai donné à flairer à des
+narines jeunes, bien plus sensibles que les miennes; aucun de nous n'a
+constaté dans la chenille la plus faible trace d'odeur. Quand le chien,
+célèbre par son flair, a connaissance de la truffe sous terre, il est
+guidé par le fumet du tubercule, fumet très appréciable pour nous, même
+à travers l'épaisseur du sol. Je reconnais au chien un odorat plus
+subtil que le nôtre; il s'exerce à de plus grandes distances, il reçoit
+des impressions plus vives et plus tenaces; toutefois il est
+impressionné par des effluves odorants qui deviennent sensibles à nos
+narines dans les conditions convenables de proximité.
+
+J'accorderai, si l'on veut, à l'Ammophile un sens d'olfaction aussi
+délicat, plus délicat même que celui du chien; mais encore faudrait-il
+une odeur, et je me demande comment ce qui est inodore à l'entrée même
+des narines peut être odorant pour un insecte à travers l'obstacle du
+sol. Les sens, s'ils ont mêmes fonctions, ont mêmes excitateurs depuis
+l'homme jusqu'à l'infusoire. Dans ce qui est ténèbres absolues pour
+nous, aucun animal ne voit clair, que je sache. On pourra dire, je le
+sais, que dans la série zoologique, la sensibilité, toujours la même au
+fond, a des degrés de puissance: telle espèce est capable de plus, et
+telle autre est capable de moins; le sensible pour l'une est
+l'insensible pour l'autre. Rien de plus juste; cependant l'insecte,
+considéré d'une manière générale, ne paraît pas hors ligne sous le
+rapport de la sensibilité olfactive; les effluves qui l'attirent sont
+perçus sans un odorat d'une finesse exceptionnelle. Lorsque, dans le
+cornet floral d'une aroïdée à odeur cadavéreuse s'engouffrent, pour ne
+plus en sortir, les Dermestes, les Silphes et les Histers; lorsque des
+essaims de mouches bourdonnent autour d'un chien mort, à ventre bleu et
+ballonné, tout le voisinage est empuanti par l'infection. La chair
+décomposée, le fromage pourri exigent-ils de l'insecte, pour lui être
+révélés, un flair d'exquise précision? Partout où nous voyons accourir
+ses hordes, avec le flair certainement pour guide, il y a pour nous une
+odeur.
+
+Reste l'audition. Encore un sens sur lequel l'entomologie n'est pas
+convenablement renseignée. Où en est le siège? Dans les antennes,
+dit-on. Ces fines tiges vibrantes sembleraient, en effet, assez aptes à
+s'ébranler sous l'impulsion sonore. L'Ammophile, qui explore les lieux
+avec les antennes, serait alors avertie de la présence du ver gris par
+un léger bruit remontant de terre, bruit des mandibules qui rongent une
+racine, bruit de la chenille qui remue sa croupe. Quel son faible et
+quelle difficulté pour sa propagation à travers le matelas spongieux de
+la terre!
+
+Il est plus que faible, il est nul. Le ver gris est nocturne. Le jour,
+blotti dans son clapier, il ne bouge. Il ne ronge pas non plus; du moins
+les vers gris que j'ai exhumés sur les indications de l'hyménoptère ne
+rongeaient rien du tout par la raison qu'il n'y avait rien à ronger. Ils
+étaient dans une couche de terre sans racines, en complète immobilité;
+et par suite, silence. Le sens de l'ouïe doit être écarté comme celui de
+l'odorat.
+
+La question revient, plus obscure que jamais. Comment fait l'Ammophile
+pour reconnaître le point où gît, sous terre, le ver gris? Les antennes,
+c'est incontestable, sont les organes qui le guident. Elles ne
+fonctionnent pas ici comme appareils olfactifs, à moins d'admettre que
+leur surface aride, coriace, n'ayant rien de la délicate structure
+nécessaire à l'habituel odorat, est néanmoins sensible à des odeurs
+nulles pour nous. Ce serait admettre que la rusticité de l'outil a pour
+conséquence la perfection du travail. Elles ne fonctionnement pas non
+plus comme appareil auditif, car il n'y a pas de bruit à percevoir. Quel
+est donc leur rôle? Je l'ignore et désespère de jamais le savoir.
+
+Enclins que nous sommes, et il ne peut guère en être autrement, à tout
+rapporter à notre mesure, la seule qui nous soit un peu connue, nous
+accordons aux animaux nos moyens de perception, et ne songeons pas
+qu'ils pourraient bien en posséder d'autres, dont il nous est impossible
+d'avoir une idée précise parce qu'il n'y a rien d'analogue en nous.
+Sommes-nous bien certains qu'ils ne sont pas outillés, à des degrés très
+divers, en vue de sensations pour nous aussi étrangères que le serait la
+sensation des couleurs si nous étions aveugles? La matière n'a-t-elle
+plus de secrets pour nous? Est-il bien sûr qu'elle ne se révèle à l'être
+animé que par la lumière, le son, la saveur, l'odeur, les propriétés
+tangibles? La physique et la chimie, si jeunes cependant, déjà nous
+affirment que le noir inconnu renferme une moisson énorme, en
+comparaison de laquelle notre gerbe scientifique n'est que misère. Un
+sens nouveau, peut-être celui qui réside dans le nez du Rhinolophe,
+exagéré jusqu'au grotesque, peut être celui qui réside dans l'antenne de
+l'Ammophile, ouvrirait à nos recherches un monde que notre organisation
+nous condamne sans doute à ne jamais explorer. Certaines propriétés de
+la matière, sur nous sans action qui puisse être perçue, ne
+peuvent-elles trouver, pour y répondre, un écho dans l'animal, outillé
+autrement que nous?
+
+Lorsqu'après les avoir aveuglées, Spallanzani lâchait des chauves-souris
+dans un appartement transformé en un labyrinthe par des cordons tendus
+suivant toutes les directions et par des amas de broussailles, comment
+ces animaux pouvaient-ils se reconnaître, voler rapidement, aller et
+venir d'un bout à l'autre de la pièce, sans se heurter aux obstacles
+interposés? Quel sens analogue des nôtres les guidait? Quelqu'un
+voudrait-il me le dire et surtout me le faire comprendre? J'aimerais à
+comprendre aussi comment l'Ammophile, à l'aide des antennes, trouve
+infailliblement le terrier de sa chenille. Qu'on ne parle pas ici
+d'odorat; il faudrait le supposer d'une finesse inouïe, tout en
+reconnaissant qu'il est servi par un organe où rien ne semble disposé
+pour la perception des odeurs.
+
+Que d'autres choses incompréhensibles nous mettons sur le compte de
+l'odorat des insectes! Nous nous payons d'un mot; l'explication est
+toute trouvée, sans recherches pénibles. Mais si nous voulons mûrement y
+réfléchir, si nous comparons un ensemble convenable de faits, la falaise
+de l'inconnu se dresse abrupte, infranchissable par le sentier où nous
+nous obstinons. Changeons alors de sentier et reconnaissons que l'animal
+peut avoir d'autres moyens d'information que les nôtres. Nos sens ne
+représentent pas la totalité des modes par lesquels l'animal se met en
+rapport avec ce qui n'est pas lui; il y en a d'autres, peut-être
+beaucoup, non assimilables, même de loin, à ceux que nous possédons
+nous-mêmes.
+
+Si l'acte de l'Ammophile était un fait isolé, je ne m'y serais pas
+arrêté comme je viens de le faire; mais je me propose d'en faire
+connaître de plus étranges encore, imposant la conviction à l'esprit le
+plus exigeant. Après les avoir racontés, je reviendrai donc sur ce sujet
+de sens spéciaux, irréductibles, à nous inconnus.
+
+Pour le moment revenons au ver gris, qu'il n'est pas inopportun de
+connaître d'une façon moins sommaire. J'en avais quatre, exhumés avec le
+couteau aux points que m'indiquait l'Ammophile. Mon dessein était de les
+substituer un à un à la victime sacrifiée, pour voir se répéter
+l'opération de l'hyménoptère. Ce projet n'ayant pas abouti, je mis les
+vers dans un bocal avec couche de terre et trognon de laitue par-dessus.
+De jour, mes captifs restaient ensevelis; de nuit, ils remontaient à la
+surface, où je les surprenais rongeant la salade en dessous. En août,
+ils s'enfouirent pour ne plus remonter, et se façonnèrent chacun un
+cocon de terre, très grossier à la face externe, de forme ovoïde et de
+la grosseur d'un petit oeuf de pigeon. À la fin du même mois parut le
+papillon. J'y reconnus la Noctuelle des moissons, _Noctua segetum_
+Hubner.
+
+Ainsi l'Ammophile hérissée sert à ses larves des chenilles de
+Noctuelles, et son choix se porte exclusivement sur les espèces à moeurs
+souterraines. Ces chenilles, vulgairement connues sous le nom de ver
+gris à cause de leur costume grisâtre, sont un fléau des plus
+redoutables pour les champs de grande culture ainsi que pour les
+jardins. Tapies de jour au fond de leurs terriers, elles remontent de
+nuit vers la surface et rongent le collet des végétaux herbacés. Tout
+leur est bon, la plante ornementale comme la plante potagère. Les
+massifs de fleurs, les carrés de légumes, les champs sont
+indistinctement ravagés. Lorsqu'un plant se flétrit, sans cause
+apparente, tirez à vous légèrement, et le moribond viendra, mais
+tronqué, détaché de sa racine. Le ver gris, dans la nuit, a passé par
+là; ces voraces mandibules ont fait la mortelle section. Ses dégâts
+rivalisent avec ceux du ver blanc ou larve du Hanneton. Quand il pullule
+dans un pays à betteraves, la valeur des pertes se chiffre par millions.
+Tel est le terrible ennemi contre lequel nous vient en aide l'Ammophile.
+
+Je signale à l'agriculture et je lui recommande avec insistance ce
+précieux auxiliaire, si zélé pour rechercher le ver gris au printemps,
+si habile pour en découvrir les clapiers. Une Ammophile dans un jardin,
+c'est peut-être un carré de laitues sauvegardé, une plate-bande de
+balsamines tirée de péril. Mais que viennent faire ici des
+recommandations! Nul ne songe à détruire le gracieux hyménoptère, qui va
+voletant avec prestesse d'une allée à l'autre, qui visite un coin du
+jardin, puis celui-ci, puis celui-là, puis le suivant; nul ne songe non
+plus, et nul ne peut songer, hélas! à favoriser sa multiplication.
+
+Dans l'immense majorité des cas, l'insecte échappe à notre pouvoir;
+l'exterminer s'il est nuisible, le propager s'il est utile, sont pour
+nous oeuvre impraticable. Singulière antithèse de force et de faiblesse:
+l'homme tranche des lambeaux de continent pour faire communiquer deux
+mers, il perfore les Alpes, il pèse le soleil, et ne peut empêcher un
+misérable asticot de goûter avant lui ses cerises, un odieux pou de lui
+détruire ses vignobles! Le titan est vaincu par le pygmée.
+
+Voici maintenant, dans ce même monde des insectes, un auxiliaire de
+mérite supérieur, un ennemi sans pareil de notre calamiteux ennemi le
+ver gris. Pouvons-nous quelque chose pour en peupler à volonté nos
+champs et nos jardins? Nullement, car la première condition pour
+multiplier l'Ammophile serait de multiplier le ver gris, unique
+nourriture de sa famille de larves. Je ne parle pas des difficultés
+insurmontables que présenterait semblable éducation. Ce n'est pas ici
+l'Abeille, fidèle à sa ruche à cause de ses moeurs sociales; c'est
+encore moins le stupide Ver à soie, campé sur la feuille de mûrier, et
+son lourd papillon, qui un instant bat des ailes, s'accouple, pond et
+meurt; c'est un insecte aux capricieuses pérégrinations, au vol prompt,
+aux allures indépendantes.
+
+La première condition d'ailleurs coupe court à tout espoir. Voulons-nous
+avoir des Ammophiles secourables? Résignons-nous alors aux vers gris.
+Nous tournons dans un cercle vicieux: pour provoquer le bien, il nous
+faut appeler le mal. La horde ennemie fait apparaître dans nos champs la
+troupe auxiliaire; mais celle-ci ne vient pas sans celle-là, et les deux
+se balancent en nombre. Si le ver gris abonde, l'Ammophile trouve pour
+ses larves copieuse proie, et sa race prospère; s'il se fait rare, la
+descendance de l'Ammophile s'amoindrit, disparaît. Semblable rythme de
+prospérité et de décadence est l'immuable loi qui règle les proportions
+entre dévorants et dévorés.
+
+
+
+
+IV
+
+LA THÉORIE DE L'INSTINCT
+
+
+Il faut aux larves des divers hyménoptères giboyeurs une proie immobile,
+qui ne mette pas en péril, par des mouvements défensifs, l'oeuf délicat
+et puis le vermisseau fixé en l'un de ses points; il faut en outre que
+cette proie inerte soit néanmoins vivante, car la larve n'accepterait
+pas un cadavre pour nourriture. Ses provisions de bouche doivent être de
+la chair fraîche et non des conserves. Dans le premier volume de ces
+_Souvenirs_, j'ai fait ressortir ces deux conditions contradictoires,
+d'immobilité et de vie, avec assez de développement pour qu'il soit
+inutile d'y insister une seconde fois; j'ai montré comment l'hyménoptère
+les réalise au moyen de la paralysie, qui anéantit les mouvements et
+laisse intacte la vitalité organique. Avec une habileté qu'envieraient
+nos plus renommés vivisecteurs, l'insecte lèse de son dard empoisonné
+les centres nerveux, foyers de l'incitation des muscles. Suivant la
+structure de l'appareil nerveux, le nombre et la concentration des
+ganglions, l'opérateur se borne à un coup de lancette, ou bien en donne
+deux, trois et davantage. L'anatomie précise de la victime dirige
+l'aiguillon.
+
+L'Ammophile hérissée a pour gibier une chenille dont les centres
+nerveux, distants l'un de l'autre et jusqu'à un certain point
+indépendants dans leur action, occupent un à un les divers anneaux de
+l'animal. Cette chenille, très vigoureuse pièce, ne peut être
+emmagasinée dans la cellule, avec l'oeuf de l'hyménoptère sur le flanc,
+qu'après avoir perdu toute mobilité. Un mouvement de sa croupe
+écraserait cet oeuf contre la paroi.
+
+Or un anneau rendu immobile par la paralysie n'entraînerait pas
+l'insensibilité de l'anneau voisin, à cause de l'indépendance relative
+des foyers d'innervation. Il faut alors que tous les anneaux soient
+opérés, l'un après l'autre, du premier au dernier, du moins les plus
+importants. Ce qui dicterait le physiologiste le plus expert,
+l'Ammophile l'accomplit: son aiguillon se porte d'un anneau au suivant à
+neuf reprises différentes.
+
+Elle fait mieux. La tête est encore indemne; les mandibules jouent,
+elles pourraient saisir pendant le trajet quelque fétu fixé au sol et
+opposer au charroi une résistance insurmontable; le cerveau, centre
+nerveux primordial, pourrait provoquer une sourde lutte, bien gênante
+avec pareil fardeau. Il convient d'éviter ces entraves. La chenille sera
+donc plongée dans un état de torpeur qui abolisse jusqu'aux velléités de
+défense. L'Ammophile y parvient en mâchonnant la tête. Elle se garde
+bien d'y plonger le stylet: blesser à mort les ganglions cervicaux, ce
+serait tuer du coup la chenille, maladresse qu'il faut absolument
+éviter. Elle comprime seulement le cerveau entre ses mandibules, à coups
+mesurés; et chaque fois elle s'arrête, elle s'informe de l'effet
+produit, car un point délicat est à atteindre, un certain degré de
+torpeur qu'il ne faut pas dépasser, sinon la mort surviendrait. Ainsi
+s'obtient la somnolence qui suspend la volition. Maintenant la chenille,
+incapable de résister, incapable de le vouloir, est saisie par la nuque
+et traînée vers le nid. Toute réflexion déparerait l'éloquence de
+semblables faits.
+
+Par deux fois, l'Ammophile hérissée m'a fait assister à sa pratique
+chirurgicale. J'ai raconté ailleurs ma première observation, qui date de
+si loin. Faite à l'improviste, l'observation d'autrefois est moins
+explicite que celle d'aujourd'hui, préméditée et accomplie dans les
+conditions d'un loisir indéfini. Les deux se ressemblent pour la
+multiplicité des coups d'aiguillon, distribués avec méthode, d'avant en
+arrière, à la face ventrale. Le nombre de piqûres est-il bien le même
+dans les deux cas? Actuellement il est juste de neuf. Pour la victime
+que je vis opérer sur le plateau des Angles, il me parut que le dard
+multipliait davantage les blessures, sans que je puisse préciser. Il
+peut très bien se faire que le nombre de coups de stylet varie un peu,
+et que les derniers anneaux de la chenille, bien moins importants que
+les autres, soient négligés ou atteints suivant la grosseur et la force
+de la proie qu'il faut immobiliser.
+
+La seconde observation m'a montré en outre la compression du cerveau,
+manoeuvre d'où dérive la torpeur favorable au charroi et à
+l'emmagasinement. Dans la première, un fait aussi remarquable ne
+m'aurait pas échappé; il ne s'est donc pas produit. Alors la méthode de
+la compression cérébrale est une ressource que l'hyménoptère emploie à
+sa guise, lorsque les circonstances le réclament, lorsque la proie, par
+exemple, paraît devoir opposer quelque résistance pendant le trajet.
+
+Le mâchonnement des ganglions cervicaux est facultatif; l'avenir de la
+larve n'y est pas intéressé; l'hyménoptère le pratique, lorsque besoin
+en est, pour se faciliter le travail de transport. Le Sphex
+languedocien, que j'ai vu assez souvent à l'oeuvre après m'avoir coûté
+tant de peine jadis, n'a pratiqué qu'une seule fois cette opération,
+sous mes yeux, à la nuque de son Éphippigère. Réduite à ses éléments
+invariables, absolument nécessaires, la tactique de l'Ammophile hérissée
+consisterait ainsi dans la multiplicité des coups d'aiguillon,
+distribués un à un dans la totalité ou la presque totalité des centres
+nerveux longeant la ligne médiane de la face inférieure.
+
+Avec l'art meurtrier de l'hyménoptère mettons en parallèle l'art
+meurtrier de l'homme, de l'homme pratique, dont le métier est de tuer
+rapidement. J'évoquerai ici un souvenir d'enfance. Petits écoliers d'une
+douzaine d'années, on nous expliquait les infortunes de Mélibée, versant
+ses chagrins dans le sein de Tityre, qui lui offre ses châtaignes, son
+fromage et sa couche de fougère fraîche; on nous faisait réciter un
+poème de Racine fils, la Religion. Singulier poème, en vérité, pour des
+enfants plus soucieux de billes que de théologie! Il m'en est resté tout
+juste deux vers et demi:
+
+ ...et jusque dans la fange,
+ L'insecte nous appelle et, certain de son prix,
+ Ose nous demander raison de nos mépris.
+
+Pourquoi ces deux vers et demi dans ma mémoire, et rien de tout le
+reste? Parce que le Scarabée et moi étions déjà des amis. Ces deux vers
+et demi m'inquiétaient; je trouvais fort saugrenue l'idée d'aller vous
+loger dans la fange, vous les insectes, si propres de costume, si
+corrects de toilette. Je connaissais la cuirasse bronzée du Carabe, le
+justaucorps en cuir de Russie du Cerf-volant; je savais que les moindres
+d'entre vous ont des reflets d'ébène, des éclats de métaux précieux;
+aussi la fange où vous vautrait le poète me scandalisait elle un peu. Si
+M. Racine fils n'avait rien de mieux à dire sur votre compte, autant
+valait se taire; mais il ne vous connaissait pas, et de son temps à
+peine quelques-uns commençaient à vous soupçonner.
+
+Tout en ruminant pour la prochaine leçon quelque passage de l'ennuyeux
+poème, je me faisais à ma guise un autre genre d'éducation. La Linotte
+était visitée en son nid sur quelque touffe de genévrier à ma taille; le
+Geai était épié, cueillant le gland à terre; je surprenais l'Écrevisse
+toute molle encore après avoir fait peau neuve; je m'informais de
+l'époque exacte de l'arrivée des Hannetons; j'étais à la recherche de la
+première fleur de Coucou épanouie. L'animal et la plante, poème
+prodigieux dont un vague écho s'éveillait en ma jeune cervelle,
+faisaient très heureuse diversion à l'alexandrin sans chaleur. Le
+problème de la vie et cet autre, aux lugubres effrois, le problème de la
+mort, par moments me traversaient l'esprit. C'était une obsession
+passagère, qu'effaçait la mobilité de l'âge. Néanmoins la redoutable
+question revenait, tirée de l'oubli par quelque incident.
+
+Un jour, passant devant un abattoir, je vis arriver un boeuf conduit par
+le boucher. L'horreur du sang a toujours été pour moi insurmontable, en
+mes jeunes années, la vue d'une blessure saignante m'impressionnait au
+point de me faire tomber sans connaissance, ce qui plus d'une fois a
+failli me coûter la vie. Comment le courage me vint-il de pénétrer dans
+l'horrible officine où l'on égorge? Le noir problème de la mort me
+stimulait sans doute. J'entrai, suivant le boeuf.
+
+Lié aux cornes par une solide corde, le mufle humide, le regard
+pacifique, l'animal s'avance comme s'il gagnait la crèche de son étable.
+L'homme précède, la corde en main. On entre dans la salle de mort, au
+milieu d'une buée nauséabonde qu'exhalent des entrailles répandues à
+terre et des flaques de sang. Le boeuf reconnaît que ce n'est pas
+l'étable; la terreur lui rougit l'oeil; il résiste, il veut fuir. Mais
+un anneau est là, sur le parquet, solidement fixé à une dalle. L'homme y
+passe la corde et tire à lui. Le boeuf baisse le front; du mufle, il
+touche à terre. Tandis qu'un aide le maintient par la corde dans cette
+position, le boucher prend un couteau à lame pointue, un couteau pas
+menaçant du tout, guère plus grand que celui que j'ai moi-même dans la
+poche de ma culotte. Un moment il cherche du doigt derrière la nuque de
+l'animal, et dans le point choisi il plonge la lame. Le colosse tremble
+un instant et, comme foudroyé, tombe; _procumbit humi bos_, ainsi que
+nous disions alors.
+
+Je sortis de là affolé. Plus tard, je me demandai comment avec un
+couteau, presque l'équivalent de celui qui me servait à ouvrir mes noix
+et peler mes châtaignes, comment avec une lame de rien, un boeuf pouvait
+être tué, et si soudainement. Pas de blessure béante, pas de sang
+répandu, pas de beuglements de la bête. L'homme cherche du doigt, il
+pique et c'est fait: le boeuf croule sur ses jarrets.
+
+Cette mort instantanée, ce foudroiement resta pour moi terrifiant
+mystère. Ce fut plus tard, bien plus tard, lorsque les hasards de mes
+lectures me mirent sous les yeux quelques bribes d'anatomie, que j'eus
+le secret de l'abattoir. L'homme avait tranché la moelle épinière à sa
+sortie du crâne, il avait sectionné ce que les physiologistes ont appelé
+le noeud vital. Aujourd'hui je pourrais dire qu'il avait opéré à la
+façon des hyménoptères, dont le stylet plonge dans les centres nerveux.
+
+Assistons une seconde fois à ce spectacle dans des conditions plus
+émouvantes. Il s'agit des abattoirs _Saladeiros_ de l'Amérique du Sud,
+vastes établissements de tuerie et de manipulation de chairs, où l'on
+abat jusqu'à douze cents boeufs par jour. J'emprunte le récit d'un
+témoin oculaire.[1]
+
+[Note 1: L. Couty, _Revue scientifique_, 6 août 1881.]
+
+«Le bétail arrive par grandes troupes et la _matance_ se fait dès le
+lendemain de l'arrivée. Toute une troupe est renfermée dans un espace
+clos ou _margueira_. Des hommes à cheval font de temps en temps passer
+cinquante à soixante boeufs dans un espace plus étroit, mieux fermé et
+dont le sol incliné, en briques, en planches ou en béton, est toujours
+très glissant. Un ouvrier spécial, placé sur une plate-forme extérieure
+qui longe le mur de la petite _margueira_, saisit au lasso, par la tête
+ou plus souvent par les cornes, une des bêtes rassemblées. La corde du
+lasso, longue et solide, est enroulée sur un treuil à sa partie moyenne;
+et une bête de somme, d'ordinaire un cheval ou un couple de boeufs,
+tirant sur son extrémité, entraîne la bête lassée et la fait glisser,
+malgré sa résistance, jusque sur le treuil où elle vient s'arc-bouter,
+complètement fixée.
+
+«Il suffit alors à un autre ouvrier, le _desnucador_, placé aussi sur la
+plate-forme, de plonger un couteau en arrière de la tête, entre
+l'occipital et l'axis; et le boeuf tombe, sidéré, sur un wagonnet mobile
+qui l'emporte. Il est immédiatement jeté sur un sol incliné où des
+ouvriers spéciaux le saignent et le dépouillent. Mais comme la blessure
+faite à la moelle cervicale est assez variable de siège et d'étendue, il
+arrive souvent que ces malheureuses bêtes ont encore les mouvements du
+coeur et de la respiration; et alors elles réagissent sous le couteau,
+elles ébauchent des cris, elles agitent les membres, étant déjà à demi
+dépouillées, le ventre ouvert. Rien de plus pénible que le spectacle de
+toutes ces bêtes dépouillées vivantes, dépecées, transformées par ces
+ouvriers couverts de sang, qui s'agitent en tous sens.»
+
+Le _saladeiro_ répète exactement la méthode meurtrière que m'avait
+montrée l'abattoir. Dans les deux ateliers de tuerie on blesse la moelle
+cervicale, à la base du crâne. L'Ammophile opère d'une façon analogue,
+avec cette différence que sa chirurgie est beaucoup plus compliquée,
+beaucoup plus difficile, à cause de l'organisation de la victime.
+L'avantage lui reste encore si l'on considère la délicatesse du résultat
+obtenu. Sa chenille n'est pas un cadavre comme le boeuf dont la moelle
+est tranchée; elle vit, mais incapable de se mouvoir. À tous égards,
+l'insecte est ici supérieur à l'homme.
+
+Or, comment est venue au boucher de nos pays, au _desnucador_ des
+pampas, l'idée de plonger un stylet à la naissance de la moelle pour
+obtenir la mort soudaine d'un colosse qui ne se laisserait pas égorger
+sans périlleuse résistance? En dehors des gens du métier et des hommes
+de science, personne ne connaît, ne soupçonne le résultat foudroyant
+d'une telle blessure; nous sommes presque tous, sur ce sujet, en cet
+état d'ignorance où je me trouvais moi-même lorsque la curiosité
+enfantine me fît entrer dans l'atelier d'égorgement. Le _desnucador_ et
+le boucher ont appris leur art, enseigné par la tradition et l'exemple;
+ils ont eu des maîtres, et ceux-ci ont été élevés à l'école d'autres
+maîtres, remontant par une chaîne de traditions jusqu'au premier qui,
+servi sans doute par un événement de chasse, reconnut les redoutables
+effets d'une blessure faite à la nuque Qui nous dira si quelque pointe
+de silex, plongeant par hasard dans la moelle cervicale du Renne ou du
+Mammouth, n'a pas éveillé l'attention du précurseur du _desnucador_? Un
+fait fortuit a fourni l'idée première, l'observation l'a confirmée, la
+réflexion l'a mûrie, la tradition l'a conservée, l'exemple l'a propagée.
+Dans l'avenir, même filière de transmission. En vain les générations se
+succéderaient, la descendance du desnucador reviendrait, privée de
+maîtres, à l'ignorance primitive. L'hérédité ne transmet pas l'art de
+tuer par la section de la moelle épinière; on ne naît pas abatteur de
+boeufs par la méthode du _desnucador_.
+
+Voici maintenant l'Ammophile, abatteur de chenilles par une méthode bien
+plus savante. Où sont les maîtres ès arts du stylet? Il n'y en a pas.
+Lorsque l'hyménoptère déchire son cocon et sort de dessous terre, ses
+prédécesseurs depuis longtemps n'existent plus; il disparaîtra lui-même
+sans avoir vu ses successeurs. Le garde-manger garni et l'oeuf déposé,
+tout rapport cesse avec la descendance; l'insecte parfait de l'année
+présente périt, alors que l'insecte de l'année prochaine, encore à
+l'état de larve, sommeille en terre dans son berceau de soin Donc rien
+absolument de transmis par l'éducation de l'exemple. L'Ammophile naît
+_desnucador_ accompli comme nous naissons suceurs du sein maternel. Le
+nourrisson fonctionne de sa pompe aspirante, l'Ammophile fonctionne de
+son dard, sans l'avoir jamais appris; et tous les deux, dès le premier
+essai, sont maîtres dans l'art difficile. Voilà l'instinct, l'incitation
+inconsciente qui fait partie essentielle des conditions de la vie et se
+transmet, par hérédité, aux mêmes titres que le rythme du coeur et des
+poumons.
+
+Essayons de remonter, si c'est possible, aux origines de l'instinct de
+l'Ammophile. Aujourd'hui, plus que jamais, un besoin nous tourmente, le
+besoin d'expliquer ce qui pourrait bien être inexplicable. Il s'en
+trouve, et le nombre semble s'en accroître chaque jour, qui tranchent
+l'énorme question avec une superbe audace. Accordez-leur une
+demi-douzaine de cellules, un peu de protoplasme et un schéma pour
+illustration, et ils vous donneront raison de tout. Le monde organique,
+le monde intellectuel et moral, tout dérive de la cellule originelle,
+évoluant par ses propres énergies. Ce n'est pas plus difficile que cela.
+L'instinct, suscité par un acte fortuit qui s'est trouvé favorable à
+l'animal, est une habitude acquise. Et là-dessus on argumente, invoquant
+la sélection, l'atavisme, le combat pour la vie (_struggle for life_).
+Je vois bien de grands mots, mais je préférerais quelques tout petits
+faits. Ces petits faits, depuis bientôt une quarantaine d'années, je les
+recueille, je les interroge; et ils ne répondent pas précisément en
+faveur des théories courantes.
+
+Vous me dites que l'instinct est une habitude acquise. Un fait fortuit,
+favorable à la descendance de l'animal, a été son premier excitateur.
+Examinons la chose de près. Si je comprends bien, quelque Ammophile,
+dans un passé très reculé, aurait atteint par hasard les centres nerveux
+de sa chenille; et se trouvant bien de l'opération, tant pour elle,
+délivrée d'une lutte non sans péril, que pour sa larve, approvisionnée
+d'un gibier frais, plein de vie et pourtant inoffensif, aurait doué sa
+race, par hérédité, d'une propension à répéter l'avantageuse tactique.
+Le don maternel n'avait pas également favorisé tous les descendants; il
+y avait des maladroits dans l'art naissant du stylet, il y avait des
+habiles. Alors est survenu le combat pour l'existence, l'odieux _voe
+victis_. Les faibles ont succombé, les forts ont prospéré; et, d'un âge
+à l'autre, la sélection par la concurrence vitale a transformé
+l'empreinte fugitive du début en une empreinte profonde, ineffaçable,
+traduite par l'instinct savant que nous admirons aujourd'hui dans
+l'hyménoptère.
+
+Eh bien, en toute sincérité je l'avoue, on demande ici un peu trop au
+hasard. Lorsque pour la première fois l'Ammophile s'est trouvée en
+présence de sa chenille, rien, d'après vous, ne pouvait diriger
+l'aiguillon. Il n'y avait pas de raison pour un choix. Les coups de dard
+devaient s'adresser à la face supérieure de la proie saisie, à la face
+inférieure, aux flancs, à l'avant, à l'arrière indistinctement, d'après
+les chances d'une lutte corps à corps. L'Abeille et la Guêpe piquent aux
+points qu'elles peuvent atteindre, sans prédilection pour une partie
+plutôt que pour une autre. Ainsi devait se comporter l'Ammophile
+ignorante encore de son art.
+
+Or, combien y a-t-il de points dans un ver gris, à la surface et à
+l'intérieur? La rigueur mathématique répondrait une infinité; il nous
+suffit de quelques cents. Sur ce nombre, neuf points, peut-être plus,
+sont à choisir; il faut que l'aiguillon plonge là et non ailleurs; un
+peu plus haut, un peu plus bas, un peu de côté, il ne produirait pas
+l'effet voulu. Si l'événement favorable est un résultat fortuit, combien
+faut-il de combinaisons pour l'amener, combien de temps pour épuiser les
+cas possibles? Lorsque la difficulté devient par trop pressante, vous
+prenez refuge derrière le nuage des siècles, vous reculez dans les
+ténèbres du passé aussi loin que la fantaisie puisse conduire, vous
+invoquez le temps, le facteur dont nous disposons si peu et par cela
+même convient si bien à dissimuler nos chimères. Ici donnez-vous
+carrière et prodiguez les siècles. Brouillons dans une urne des
+centaines de signes de valeur différente, et tirons en neuf au hasard.
+Quand obtiendrons-nous de la sorte une série déterminée à l'avance,
+série qui est unique? La chance est si faible, répond le calcul,
+qu'autant vaut la noter zéro et dire que l'arrangement attendu
+n'arrivera jamais. Pour l'Ammophile des anciens âges, l'essai ne se
+renouvelait qu'à de longs intervalles, d'une année à la suivante.
+Comment donc est sortie de l'urne du hasard cette série de neuf coups
+d'aiguillon sur neuf points choisis? S'il me faut recourir à l'infini
+dans le temps, je crains bien de rencontrer l'absurde.
+
+Vous reprenez: l'insecte n'est pas arrivé du premier coup à sa chirurgie
+actuelle; il a passé par des essais, des apprentissages, des degrés
+d'habileté. La sélection a fait un triage, éliminant les moins experts,
+conservant les mieux doués; et par le cumul des aptitudes individuelles,
+ajoutées à celles que transmettait l'hérédité, s'est progressivement
+développé l'instinct tel que nous le connaissons.
+
+L'argument porte à faux: l'instinct développé par degrés est ici d'une
+impossibilité flagrante. L'art d'apprêter les provisions de la larve ne
+comporte que des maîtres et ne souffre pas des apprentis; l'hyménoptère
+doit y exceller du premier coup ou ne pas s'en mêler. Deux conditions,
+en effet, sont de nécessité absolue: possibilité pour l'insecte de
+traîner au logis et d'emmagasiner un gibier qui le surpasse beaucoup en
+taille et en vigueur; possibilité pour le vermisseau nouvellement éclos
+de ronger en paix, dans l'étroite cellule, une proie vivante et
+relativement énorme. L'abolition du mouvement dans la victime est le
+seul moyen de les réaliser, et cette abolition, pour être totale, exige
+des coups de dard multiples, un dans chaque centre d'excitation motrice.
+Si la paralysie et la torpeur ne sont pas suffisantes, le ver gris
+bravera les efforts du chasseur, luttera désespérément en route et ne
+parviendra pas à destination; si l'immobilité n'est pas complète, l'oeuf
+fixé en un point du ver, périra sous les contorsions du géant. Pas de
+moyen terme admissible, pas de demi-succès. Ou bien la chenille est
+opérée suivant toutes les règles, et la race de l'hyménoptère se
+perpétue; ou bien la victime n'est que partiellement paralysée, et la
+descendance de l'hyménoptère périt dans l'oeuf.
+
+Dociles à l'inexorable logique des choses, nous admettrons donc que la
+première Ammophile hérissée, faisant capture d'un ver gris pour nourrir
+sa larve, opéra le patient par l'exacte méthode en usage aujourd'hui.
+Elle saisit la bête par la peau de la nuque, la poignarda en dessous en
+face de chacun des centres nerveux; et si le monstre faisait mine de
+résister encore, elle lui mâcha le cerveau. Cela dut se passer ainsi,
+car, répétons-le, un meurtrier inexpert, ébauchant son ouvrage par à peu
+près, ne laisserait pas de successeur, l'éducation de l'oeuf devenant
+impossible. Sans la perfection de sa chirurgie, l'abatteur de grosses
+chenilles s'éteint dès la première génération.
+
+Je vous entends encore: avant de chasser le ver gris, l'Ammophile
+hérissée a pu choisir des chenilles plus faibles, qu'elle empilait
+plusieurs dans la même cellule, jusqu'à représenter la masse de
+victuailles de la grosse proie d'aujourd'hui. Avec un débile gibier,
+quelques coups d'aiguillon suffisaient, un seul peut-être. Peu à peu, la
+volumineuse proie a été préférée, comme réduisant les expéditions de
+chasse. À mesure que les générations successives faisaient choix d'une
+proie plus forte, les coups de dard se multipliaient, proportionnés à la
+résistance de la capture, et par degrés l'instinct élémentaire du début
+est devenu l'instinct perfectionné de notre époque.
+
+À ces raisons, on peut d'abord répondre que le changement de régime de
+la larve, que la substitution de l'unité à la multiplicité des pièces
+servies, sont en opposition formelle avec ce qui se passe sous nos yeux.
+L'hyménoptère déprédateur, tel que nous le connaissons, est d'une
+extrême fidélité aux antiques usages; il a des lois somptuaires qu'il ne
+transgresse pas. Celui qui, pour nourriture du jeune âge, reçut des
+Charançons, met dans la cellule de sa larve des Charançons et rien autre
+chose; celui qui fut approvisionné de Buprestes, persiste dans le menu
+adopté et sert à sa larve des Buprestes. Pour un Sphex, il faut des
+Grillons; pour un second, des Éphippigères; pour un troisième, des
+Criquets. Hors de ces mets, rien d'acceptable. Le Bembex qui chasse les
+Taons, les trouve exquis et ne veut pas y renoncer; le Stize ruficorne,
+qui garnit le garde-manger avec des Mantes religieuses, fait fi de toute
+autre venaison. Ainsi des autres. Chacun a ses goûts.
+
+Il est vrai qu'à beaucoup d'entre eux la variété du service est permise,
+mais dans le domaine d'un même groupe entomologique; c'est ainsi que les
+chasseurs de Charançons et de Buprestes font proie de toute espèce
+proportionnée à leurs forces. L'Ammophile hérissé changeant de régime
+serait dans ce cas. Petite et multiple alors pour chaque cellule, ou
+bien grosse et unique, la proie consisterait toujours en chenilles.
+Jusque-là tout est bien. Mais il reste l'unité remplaçant la
+multiplicité, et je ne connais pas encore un seul cas de pareil
+changement dans les usages de l'hyménoptère. Qui garnit le terrier d'une
+pièce unique ne s'avise jamais d'en empiler plusieurs de taille moindre;
+qui se livre à des expéditions répétées pour amasser gibier nombreux
+dans la même cellule, ne sait se borner à une seule en choisissant
+victuaille plus grosse. Le relevé de mes observations est invariable sur
+ce point. L'Ammophile de jadis, abandonnant son gibier multiple pour un
+gibier simple, est supposition que rien ne justifie.
+
+Si ce point était accordé, la question avancerait-elle? Nullement.
+Admettons pour la proie du début une faible chenille, plongée dans la
+torpeur par un seul coup d'aiguillon. Faut-il encore que ce coup de
+stylet ne soit pas donné au hasard, sinon l'acte serait plus nuisible
+qu'utile. Irrité mais non dompté par la blessure, l'animal en
+deviendrait plus dangereux. Le dard doit atteindre un centre nerveux,
+probablement dans la région moyenne du chapelet de ganglions. C'est
+ainsi, du moins, que me paraissent agir les Ammophiles d'aujourd'hui,
+adonnées au rapt de chenilles fluettes. Quelle chance a l'opérateur
+d'atteindre ce point unique, avec sa lancette dardée sans méthode? La
+probabilité est dérisoire: c'est l'unité en face du nombre indéfini de
+points dont se compose le corps de la chenille. Sur cette probabilité
+cependant, d'après la théorie, repose l'avenir de l'hyménoptère. Quel
+édifice équilibré sur la pointe d'une aiguille!
+
+Admettons toujours et continuons. Le point voulu est atteint; la proie
+est convenablement mise en état de torpeur; l'oeuf déposé sur ses flancs
+se développera sans péril. Est-ce assez? C'est tout au plus la moitié de
+ce qui est rigoureusement nécessaire. Un autre oeuf est indispensable
+pour compléter le couple futur et donner descendance. Il faut donc qu'à
+peu de jours, peu d'heures d'intervalle, un second coup de stylet soit
+donné aussi heureux que le premier. C'est l'impossible se répétant,
+l'impossible à la seconde puissance.
+
+Ne nous rebutons pas encore, sondons le problème jusqu'au bout. Voilà un
+hyménoptère, le précurseur quel qu'il soit de notre Ammophile, qui,
+servi par le hasard, vient de réussir par deux fois et peut-être
+davantage, à mettre la proie en cet état d'inertie qu'exige
+impérieusement l'éducation de l'oeuf. S'il a frappé de l'aiguillon en
+face d'un centre nerveux plutôt qu'ailleurs, il n'en sait rien, il ne
+s'en doute pas. Rien ne le portant à choisir, il agissait à l'aventure.
+À prendre la théorie de l'instinct au sérieux, il faut néanmoins
+admettre que cet acte fortuit, indifférent pour l'animal, a laissé trace
+profonde et fait telle impression que désormais la savante manoeuvre qui
+paralyse en lésant les centres nerveux est transmissible par hérédité.
+Les successeurs de l'Ammophile, par un privilège prodigieux, hériteront
+de ce que la mère n'avait pas. Ils sauront par instinct le point ou les
+points où doit se porter l'aiguillon; car s'ils en étaient encore au
+noviciat, s'ils avaient à courir, eux et leurs successeurs, les chances
+du hasard pour corroborer de plus en plus l'incitation naissante, ils
+reviendraient à la probabilité si voisine de zéro; ils y reviendraient
+chaque année, pendant de longs siècles; et néanmoins l'unique chance
+favorable devrait toujours se présenter. Ma foi est très ébranlée en une
+habitude acquise par cette longue répétition de faits dont un seul, pour
+se produire, doit exclure tant de chances contraires. Deux lignes de
+calcul démontreraient à quelles absurdités la théorie se heurte.
+
+Ce n'est pas fini. Il y aurait à se demander comment des actes fortuits,
+pour lesquels l'animal n'était pas prédisposé, peuvent devenir l'origine
+d'une habitude, transmissible par hérédité. Nous regarderions comme un
+mauvais plaisant celui qui viendrait nous dire que le descendant du
+_desnucador_, par cela seul qu'il est le fils de son père, sans
+l'intervention de l'exemple et de la parole, connaît à fond l'art
+d'abattre les boeufs. Le père ne travaille pas de sa lame un petit
+nombre de fois, par hasard; il opère tous les jours, à nombreuses
+reprises, il procède avec réflexion. C'est son métier. Cet exercice de
+toute la vie durant fait-il habitude transmissible? Sans l'enseignement,
+les fils, les petits-fils, les arrière-petits-fils en savent-ils plus
+long? C'est toujours à recommencer. L'homme n'est pas prédisposé pour
+cette tuerie.
+
+Si de son côté l'hyménoptère excelle dans son art, c'est qu'il est fait
+pour l'exercer; c'est qu'il est doué, non seulement d'outils, mais
+encore de la manière de s'en servir. Et ce don est originel, parfait dès
+le début; le passé n'y a rien ajouté, l'avenir n'y ajoutera rien. Tel il
+était, tel il est et tel il sera. Si vous n'y voyez qu'une habitude
+acquise, que l'hérédité transmet en l'améliorant, expliquez-nous au
+moins comment l'homme, le plus haut degré d'évolution de votre plasma
+primitif, est privé de semblable privilège. Un insecte de rien transmet
+à son fils son savoir-faire, et l'homme ne le peut. Quel avantage
+incommensurable pour l'humanité si nous étions moins exposés à voir
+l'oisif remplacer le laborieux, le crétin l'homme de talent! Ah!
+pourquoi le protoplasme, évoluant d'être en être par ses propres
+énergies, n'a-t-il pas conservé jusqu'à nous quelque peu de cette
+merveilleuse puissance dont il gratifiait si largement l'insecte! C'est
+qu'apparemment, en ce monde, l'évolution de la cellule n'est pas tout.
+
+Pour ces motifs et bien d'autres, je repousse la théorie moderne de
+l'instinct. Je n'y vois qu'un jeu d'esprit, où le naturaliste de cabinet
+peut se complaire, lui qui façonne le monde à sa fantaisie; mais où
+l'observateur, aux prises avec la réalité des choses, ne trouve sérieuse
+explication à rien de ce qu'il voit. Dans mon entourage, je m'aperçois
+que les plus affirmatifs dans ces questions ardues sont ceux qui ont vu
+le moins. S'ils n'ont rien vu du tout, ils vont jusqu'à la témérité. Les
+autres, les timorés, savent un peu de quoi ils parlent. Ne serait-ce pas
+ainsi que les choses se passent en dehors de mon modeste milieu?
+
+
+
+
+V
+
+LES EUMÈNES
+
+
+Costume de guêpe, mi-partie noir et jaune, taille élancée, allure
+svelte, ailes non étalées à plat pendant le repos, mais pliées en deux
+suivant la longueur; pour abdomen, une sorte de cornue de chimiste, qui
+se ballonne en cucurbite et se rattache au thorax par un long col,
+d'abord renflé en poire, puis rétréci en fil; essor peu fougueux, vol
+silencieux, habitudes solitaires; tel est le sommaire croquis des
+Eumènes. Ma région en possède deux espèces: la plus grande, _Eumenes
+Amedei_ Lep., mesure près d'un pouce de longueur; l'autre, _Eumenes
+pomiformis_ Fabr., est une réduction de la première à l'échelle d'un
+demi.[2]
+
+[Note 2: Je confonds sous ce nom trois espèces, savoir: _Eumenes pomiformis_
+Fabr._, E. bipunctis_ Sauss._, E. dubius_ Sauss. Ne les ayant pas
+distinguées dans mes premières recherches, qui datent déjà de bien loin,
+il m'est impossible aujourd'hui de rapporter à chacune d'elles le nid
+correspondant. Les moeurs étant les mêmes, cette confusion est sans
+inconvénient dans l'ordre d'idées de ce chapitre.]
+
+Semblables de forme et de coloration, toutes les deux possèdent pareil
+talent d'architecte; et ce talent se traduit par un ouvrage de haute
+perfection qui charme le regard le plus novice. Leur domicile est un
+chef-d'oeuvre. Cependant les Eumènes pratiquent le métier des armes, peu
+favorable aux arts; de l'aiguillon, ils piquent une proie; ils font
+butin, ils rapinent. Ce sont des hyménoptères ravisseurs,
+approvisionnant leurs larves de chenilles. L'intérêt doit être vif de
+comparer leurs moeurs avec celles de l'opérateur du ver gris. Si le
+gibier reste le même, des chenilles de part et d'autre, peut-être
+l'instinct, variable avec l'espèce, nous réserve-t-il de nouveaux
+aperçus. D'ailleurs l'édifice bâti par les Eumènes mérite à lui seul
+examen.
+
+Les hyménoptères déprédateurs dont nous avons jusqu'ici tracé l'histoire
+sont merveilleusement versés dans l'art du stylet; ils nous étonnent par
+leur méthode chirurgicale, qui semble avoir été enseignée par quelque
+physiologiste à qui rien n'échappe; mais ces savants tueurs sont des
+ouvriers de peu de mérite dans le travail du domicile. Qu'est la
+demeure, en effet? Un couloir sous terre, avec une cellule au bout; une
+galerie, une excavation, un antre informe. C'est oeuvre de mineur, de
+terrassier, parfois vigoureux, jamais artiste. Avec eux, le pic ébranle,
+la pince détache, le râteau extrait et jamais la truelle ne bâtit. Avec
+les Eumènes, voici venir de vrais maçons, qui édifient de toutes pièces
+en mortier et pierres de taille, qui construisent en plein air, tantôt
+sur le roc, tantôt sur le branlant appui d'un rameau. La chasse alterne
+avec l'architecture; l'insecte est tour à tour Vitruve ou Nemrod.
+
+Et d'abord, en quels lieux ces bâtisseurs font-ils élection de domicile?
+Si vous passez devant quelque petit mur de clôture, exposé au midi, dans
+un abri sénégalien, regardez une à une les pierres non enduites de
+crépi, les plus volumineuses surtout; examinez les blocs de rochers peu
+élevés au-dessus du sol et chauffés par les ardeurs du soleil jusqu'à la
+température d'une salle d'étuve, et peut-être, les recherches ne se
+lassant pas, arriverez-vous à trouver l'édifice de l'Eumène d'Amédée.
+L'insecte est rare, il vit isolé; sa rencontre est un événement sur
+lequel il ne faut pas trop compter. C'est une espèce africaine, amie de
+la chaleur qui mûrit le caroube et la datte. Ses lieux de prédilection
+sont les endroits le mieux ensoleillés; ses emplacements pour le nid
+sont les rochers et la pierre inébranlables. Il lui arrive aussi, mais
+rarement, d'imiter le Chalicodome des murailles et de bâtir sur un
+simple galet.
+
+Beaucoup plus répandu, l'Eumène pomiforme est assez indifférent sur la
+nature du support où doit s'édifier la cellule. Il bâtit sur les murs,
+sur la pierre isolée, sur le bois à la face intérieure des contrevents à
+demi fermés; ou bien il adopte une base aérienne, menu rameau d'arbuste,
+brin desséché d'une plante quelconque. Tout appui lui est bon. L'abri
+non plus ne le préoccupe. Moins frileux que son congénère, il ne fuit
+pas les lieux non protégés, en plein vent.
+
+S'il est établi sur une surface horizontale, où rien ne le gêne,
+l'édifice de l'Eumène d'Amédée est une coupole régulière, une calotte
+sphérique, au sommet de laquelle s'ouvre un passage étroit, tout juste
+suffisant pour l'insecte et surmonté d'un goulot fort gracieusement
+évasé. Cela rappelle la hutte ronde de l'Esquimau ou bien de l'antique
+Gaël, avec sa cheminée centrale. Deux centimètres et demi plus ou moins
+en mesurent le diamètre; et deux centimètres, la hauteur. Si l'appui est
+une surface verticale, la construction garde toujours la forme de voûte,
+mais l'entonnoir d'entrée et de sortie s'ouvre latéralement, vers le
+haut. Le parquet de cet appartement n'exige aucun travail; il est
+directement fourni par la pierre nue.
+
+Sur l'emplacement choisi, le constructeur élève d'abord une enceinte
+circulaire de trois millimètres d'épaisseur environ. Les matériaux
+consistent en mortier et petites pierres. Sur quelque sentier bien
+battu, sur quelque route voisine, aux points les plus secs, les plus
+durs, l'insecte fait choix de son chantier d'extraction. Du bout des
+mandibules, il ratisse; le peu de poudre recueillie est imbibé de
+salive, et le tout devient un vrai mortier hydraulique, qui rapidement
+fait prise et n'est plus attaquable par l'eau. Les Chalicodomes nous ont
+montré pareille exploitation des chemins battus et du macadam tassé par
+le rouleau du cantonnier. À tous ces bâtisseurs en plein air, à ces
+constructeurs de monuments exposés aux intempéries, il faut une poudre
+des plus arides, sinon la matière, déjà humectée d'eau, ne s'imbiberait
+pas convenablement du liquide qui doit lui donner cohésion, et l'édifice
+serait à bref délai ruiné par les pluies. Ils ont le discernement du
+plâtrier, qui refuse le plâtre éventé par l'humidité. Nous verrons plus
+tard les constructeurs sous abri éviter ce travail pénible de ratisseurs
+de macadam et préférer la terre fraîche, déjà réduite en pâte par son
+humidité seule. Quand la chaux vulgaire suffit, on ne se met pas en
+frais pour du ciment romain. Or à l'Eumène d'Amédée, il faut un ciment
+de premier choix, meilleur encore que celui du Chalicodome des
+murailles, car l'oeuvre, une fois terminée, ne reçoit pas l'épaisse
+enveloppe donc ce dernier protège son groupe de cellules. Aussi
+l'édificateur de coupoles prend-il, autant qu'il le peut, la grande
+route pour carrière.
+
+Avec le mortier, il lui faut des moellons. Ce sont des graviers de
+volume à peu près constant, celui d'un grain de poivre, mais de forme et
+de nature fort différentes suivant les lieux exploités. Il y en a
+d'anguleux, à facettes déterminées par des cassures au hasard; il y en a
+d'arrondis, de polis par le frottement sous les eaux. Les graviers
+préférés, lorsque le voisinage du nid le permet, sont de petits noyaux
+de quartz, lisses et translucides. Ces moellons sont choisis avec un
+soin minutieux. L'insecte les soupèse pour ainsi dire, il les mesure
+avec le compas des mandibules, et ne les adopte qu'après leur avoir
+reconnu les qualités requises de volume et de dureté.
+
+Une enceinte circulaire est, disons-nous, ébauchée sur la roche nue.
+Avant que le mortier fasse prise, ce qui ne tarde pas beaucoup, le maçon
+empâte quelques moellons dans la masse molle, à mesure que le travail
+avance. Il les noie à demi dans le ciment, de manière que les graviers
+fassent largement saillie au dehors sans pénétrer jusqu'à l'intérieur,
+où la paroi doit rester unie pour la commode installation de la larve.
+Un peu de crépi adoucit au besoin les gibbosités intérieures. Avec le
+travail des moellons, solidement scellés, alterne le travail au mortier
+pur, dont chaque assise nouvelle reçoit son revêtement de petits
+cailloux incrustés. À mesure que l'édifice s'élève, le constructeur
+incline un peu l'ouvrage vers le centre et ménage la courbure d'où
+résultera la forme sphérique. Nous employons des échafaudages cintrés où
+repose, pendant la construction, la maçonnerie d'une voûte; plus hardi
+que nous, l'Eumène bâtit sa coupole sur le vide.
+
+Au sommet, un orifice rond est ménagé; et sur cet orifice s'élève,
+construite en pur ciment, une embouchure évasée. On dirait le gracieux
+goulot de quelque vase étrusque. Quand la cellule est approvisionnée et
+l'oeuf pondu, cette embouchure se ferme avec un tampon de ciment; et
+dans ce tampon est enchâssé un petit caillou, un seul, pas plus: le rite
+est sacramentel. Cet ouvrage d'architecture rustique n'a rien à craindre
+des intempéries; il ne cède pas à la pression des doigts, il résiste au
+couteau qui tenterait de l'enlever sans le mettre en pièces. Sa forme
+mamelonnée, les graviers dont son extérieur est tout hérissé, rappellent
+à l'esprit certains cromlechs des temps antiques, certains tumulus dont
+le dôme est parsemé de blocs cyclopéens.
+
+Tel est l'aspect de l'édifice quand la cellule est isolée; mais presque
+toujours, à son premier dôme, l'hyménoptère en adosse d'autres, cinq,
+six et davantage; ce qui abrège le travail en permettant d'utiliser la
+même cloison pour deux chambres contiguës. L'élégante régularité du
+début disparaît, et le tout forme un groupe où le premier regard ne voit
+qu'une motte de boue sèche, semée de petits cailloux. Examinons de près
+l'amas informe. Nous reconnaîtrons, le nombre de pièces dont se compose
+le logis aux embouchures évasées, nettement distinctes et munies,
+chacune, de son gravier obturateur enchâssé dans le ciment.
+
+Pour bâtir, le Chalicodome des murailles emploie la même méthode que
+l'Eumène d'Amédée: dans les assises du ciment, il encastre, à
+l'intérieur, de petites pierres, de volume moindre. Son ouvrage est
+d'abord une tourelle d'art rustique, mais non sans grâce; puis, les
+cellules se juxtaposant, la construction totale dégénère en un bloc où
+semble n'avoir présidé aucune règle architecturale. De plus, l'Abeille
+maçonne couvre l'amas de cellules d'une épaisse couche de ciment, sous
+laquelle disparaît l'édifice en rocaille du début. L'Eumène n'a pas
+recours à cet enduit général, tant sa bâtisse est solide; il laisse à
+découvert le revêtement de cailloux ainsi que l'embouchure des chambres.
+Les deux sortes de nids, quoique construits avec des matériaux pareils,
+se distinguent donc facilement l'un de l'autre.
+
+La coupole de l'Eumène est un travail d'artiste, et l'artiste aurait
+regret de voiler son chef-d'oeuvre sous le badigeon. Qu'on me pardonne
+un soupçon que j'émets avec toute la réserve imposée par un sujet aussi
+délicat. Le constructeur de cromlechs ne pourrait-il se complaire dans
+son oeuvre, la considérer avec quelque amour et ressentir satisfaction
+de ce témoignage de son savoir-faire? N'y aurait-il pas une esthétique
+pour l'insecte? Il me semble du moins entrevoir chez l'Eumène une
+propension à l'embellissement de son ouvrage. Le nid doit être avant
+tout un habitacle solide, un coffre-fort inviolable; mais si
+l'ornementation intervient sans compromettre la résistance, l'ouvrier y
+restera-t-il indifférent? Qui pourrait dire non?
+
+Exposons les faits. L'orifice du sommet, s'il restait simple trou,
+conviendrait tout autant qu'une porte ouvragée: l'insecte n'y perdrait
+rien pour les facilités d'entrée et de sortie; il y gagnerait en
+abrégeant le travail. C'est au contraire une embouchure d'amphore à
+courbure élégante, digne du tour d'un potier. Un ciment de choix, un
+travail soigné, sont nécessaires à la confection de sa mince âme évasée.
+Pourquoi ces délicatesses si le constructeur n'est préoccupé que de la
+solidité de son oeuvre?
+
+Autre détail. Parmi les graviers employés au revêtement extérieur de la
+coupole dominent les grains de quartz. C'est poli, translucide; cela
+reluit un peu et flatte le regard. Pourquoi ces petits galets de
+préférence aux éclats de calcaire lorsque les deux genres de matériaux
+se trouvent en même abondance aux alentours du nid?
+
+Trait plus remarquable encore: il est assez fréquent de trouver,
+incrustées sur le dôme, quelques petites coquilles vides d'escargot,
+blanchies au soleil. Une de nos hélices de moindre taille, l'Hélice
+striée, fréquente sur les pentes arides, est l'espèce que choisit
+habituellement l'Eumène. J'ai vu des nids où cette hélice remplaçait
+presque en totalité les graviers. On eût dit des coffrets en
+coquillages, oeuvre d'une main patiente.
+
+Un rapprochement se présente ici. Certains oiseaux de l'Australie,
+notamment les Chlamydères, se construisent des allées couvertes, des
+chalets de plaisance, avec des branchages entrelacés. Pour décorer les
+deux entrées du portique, l'oiseau dépose sur le seuil tout ce qu'il
+peut trouver de luisant, de poli, de vivement coloré. Chaque devant de
+porte est un cabinet de curiosités, où le collectionneur amasse de
+petits cailloux lisses, coquilles variées, escargots vides, plumes de
+perroquet, ossements devenus semblables à de bâtonnets d'ivoire. Le
+bric-à-brac égaré par l'homme se retrouve dans le musée de l'oiseau. On
+y voit des tuyaux de pipe, de boutons de métal, des lambeaux de
+cotonnade, des haches en pierre pour tomahawk.
+
+À chaque entrée du chalet, la collection est assez riche pour remplir un
+demi-boisseau. Comme ces objets ne sont d'aucune utilité pour l'oiseau,
+le mobile qui les fait amasser ne peut être qu'une satisfaction
+d'amateur. Notre vulgaire Pie a des goûts analogues: tout ce qu'elle
+rencontre de brillant, elle le recueille, elle va le cacher pour s'en
+faire un trésor.
+
+Eh bien! l'Eumène, passionné lui aussi pour le caillou luisant et
+l'escargot vide, est le Chlamydère des insectes; mais collectionneur
+mieux avisé, sachant marier l'utile à l'agréable, il fait servir ses
+trouvailles à la construction de son nid, en même temps forteresse et
+musée. S'il trouve des noyaux de quartz translucide, il dédaigne le
+reste: l'édifice en sera plus beau. S'il rencontre une petite coquille
+blanche, il se hâte d'en embellir son dôme; si la fortune lui sourit, si
+l'hélice vide abonde, il en incruste tout l'ouvrage, alors superlative
+expression de ses goûts d'amateur. Est-ce bien ainsi? Est-ce autrement?
+Qui décidera?
+
+Le nid de l'Eumène pomiforme atteint la grosseur d'une médiocre cerise.
+Il est bâti en pur mortier, sans le moindre cailloutis extérieur. Sa
+configuration rappelle exactement celle que nous venons de décrire. S'il
+est édifié sur une base horizontale d'ampleur suffisante, c'est un dôme
+avec goulot central, évasé en embouchure d'urne. Mais quand l'appui se
+réduit à un point, sur un rameau d'arbuste par exemple, le nid devient
+une capsule sphérique, surmontée toujours d'un goulot, bien entendu.
+C'est alors, en miniature, un spécimen de poterie exotique, un alcarazas
+pansu. Son épaisseur est faible, presque celle d'une feuille de papier;
+aussi s'écrase-t-il au moindre effort des doigts. L'extérieur est
+légèrement inégal. On y voit des rugosités, des cordons, qui proviennent
+des diverses assises de mortier; ou bien des saillies noduleuses presque
+concentriquement distribuées.
+
+Dans leurs coffrets, dômes ou ampoules, les deux hyménoptères amassent
+des chenilles. Donnons ici le relevé du menu. Malgré leur aridité, ces
+documents ont leur valeur: ils permettront à qui voudra s'occuper des
+Eumènes de reconnaître dans quelles limites l'instinct varie le régime,
+suivant les temps et les lieux. Le service est copieux, mais sans
+variété. Il se compose de chenilles de minime taille; j'entends par là
+des larves de petits papillons. La structure l'affirme, car on constate
+dans la proie adoptée par l'un et l'autre hyménoptère l'habituelle
+organisation des chenilles. Le corps est composé de douze segments, non
+compris la tête. Les trois premiers portent des pattes vraies, les deux
+suivants sont apodes; viennent après quatre segments avec fausses
+pattes, deux segments apodes, et enfin un segment terminal avec fausses
+pattes. C'est exactement l'organisation que nous a montrée le ver gris
+de l'Ammophile.
+
+Or mes vieilles notes mentionnent ainsi le signalement des chenilles
+trouvées dans le nid de l'Eumène d'Amédée: corps d'un vert pâle, ou plus
+rarement jaunâtre, hérissé de cils courts et blancs; tête plus large que
+le segment antérieur, d'un noir mat, également hérissée de cils.
+Longueur de 16 à 18 millimètres, largeur 3 millimètres environ. Un quart
+de siècle et plus s'est écoulé depuis que je traçais ce croquis
+descriptif; et aujourd'hui, à Sérignan, je retrouve dans le garde-manger
+de l'Eumène le même gibier que j'avais reconnu jadis à Carpentras. Les
+années et la distance n'ont pas modifié les provisions de bouche.
+
+Une exception, une seule, m'est connue dans cette fidélité au régime des
+ancêtres. Mes relevés font mention d'une pièce unique, fort différente
+de celles qui l'accompagnent. C'est une chenille du groupe des
+arpenteuses, à trois paires seulement de fausses pattes, placées sous
+les 8e, 9e et 12e anneaux. Le corps est un peu atténué aux deux bouts,
+étranglé à la jonction des divers segments, d'un vert pâle avec de fines
+marbrures noirâtres visibles à la loupe et quelques cils noirs
+clairsemés. Longueur 15 millimètres, largeur 2 millimètres 1/2.
+
+L'Eumène pomiforme a pareillement ses prédilections. Son gibier consiste
+en petites chenilles de 7 millimètres environ de longueur sur 1
+millimètre et 1/3 de largeur. Le corps est d'un vert pâle, assez
+nettement étranglé à la jonction des anneaux. Tête plus étroite que le
+reste du corps, maculée de brun. Des aréoles pâles, ocellées, sont
+réparties en deux rangées transversales sur les segments moyens, et
+portent au centre un point noir, surmonté d'un cil également noir. Sur
+les segments 3 et 4, ainsi que sur l'avant-dernier, chaque aréole porte
+deux points noirs et deux cils. Voilà la règle.
+
+Voici l'exception fournie par deux pièces dans la totalité de mes
+relevés. Corps d'un jaune pâle, avec cinq bandes longitudinales d'un
+rouge de brique et quelques cils très rares. Tête et prothorax bruns et
+luisants, longueur et diamètre comme ci-dessus.
+
+Le nombre de pièces servies pour le repas de chaque larve nous importe
+davantage que leur qualité. Dans les cellules de l'Eumène d'Amédée, je
+trouve tantôt cinq chenilles, et tantôt j'en compte dix; ce qui fait une
+différence du simple au double pour la quantité de vivres, car les
+pièces dans les deux cas sont exactement de même taille. Pourquoi ce
+service inégal, qui donne double part à une larve et simple part à une
+autre? Les convives ont même appétit; ce que réclame un nourrisson, un
+second doit le réclamer, à moins qu'il n'y ait ici menu différent
+d'après le sexe. À l'état parfait, les mâles sont moindres que les
+femelles, dont ils ne représentent guère que la moitié soit pour le
+poids, soit pour le volume. La somme des vivres qui doit les amener au
+développement final peut donc être réduite de moitié. Alors les cellules
+copieusement approvisionnées appartiennent à des femelles; les autres,
+maigrement pourvues, appartiennent à des mâles.
+
+Mais l'oeuf est pondu lorsque les provisions sont faites, et cet oeuf a
+un sexe déterminé, bien que l'examen le plus minutieux ne puisse
+reconnaître les différences qui décideront de l'éclosion d'un mâle ou de
+l'éclosion d'une femelle. On arrive ainsi forcément à cette étrange
+conclusion: la mère sait par avance le sexe de l'oeuf qu'elle va pondre,
+et cette prévision lui permet de garnir le garde-manger suivant la
+mesure de l'appétit de la future larve. Quel singulier monde, si
+différent du nôtre! Nous invoquions un sens particulier pour expliquer
+la chasse de l'Ammophile; que pourrons-nous invoquer nous rendant compte
+de cette intuition de l'avenir? La théorie du fortuit est-elle en mesure
+d'intervenir dans le ténébreux problème? Si rien n'est logiquement
+disposé dans un but prévu, de quelle manière s'est acquise cette claire
+vision de l'invisible?
+
+Les capsules de l'Eumène pomiforme sont littéralement bourrées de
+gibier, il est vrai que les pièces sont de bien petite taille. Mes notes
+mentionnent dans une cellule 14 chenilles vertes, dans une seconde 16.
+Je n'ai pas d'autres renseignements sur l'intégral menu de cet
+hyménoptère, que j'ai un peu négligé pour étudier de préférence son
+congénère, le conducteur de coupoles en rocaille. Comme les deux sexes
+diffèrent de grosseur, à un moindre degré cependant que pour l'Eumène
+d'Amédée, j'incline à croire que ces deux cellules si bien garnies
+appartenaient à des femelles, et que les cellules des mâles doivent
+avoir service moins somptueux. N'ayant pas vu, je me borne à ce simple
+soupçon.
+
+Ce que j'ai vu, et souvent, c'est le nid en cailloutis, avec la larve
+incluse et les provisions en partie dévorées. Continuer l'éducation en
+domesticité afin de suivre jour par jour les progrès de mon élève, était
+affaire que je ne pouvais négliger, et du reste, à ce qu'il me
+paraissait, d'exécution facile. J'avais la main exercée à ce métier de
+père nourricier; la fréquentation des Bembex, des Ammophiles, des Sphex
+et tant d'autres avait fait de moi un éducateur passable. Je n'étais pas
+novice dans l'art de diviser une vieille boîte à plumes en loges où je
+déposais un lit de sable, et sur ce lit la larve et ses provisions
+délicatement déménagées de la cellule maternelle. Chaque fois, le succès
+était à peu près certain; j'assistais aux repas des larves, je voyais
+mes nourrissons grandir, puis filer leurs cocons. Fort de l'expérience
+acquise, je comptais donc sur la réussite dans l'élevage des Eumènes.
+
+Les résultats cependant ne répondaient pas du tout à mes espérances;
+toutes mes tentatives échouaient; la larve se laissait piteusement
+mourir sans toucher à ses vivres.
+
+Je mettais l'échec sur le compte de ceci, de cela, d'autre chose:
+j'avais peut-être contusionné le tendre ver en démolissant la
+forteresse; un éclat de maçonnerie l'avait meurtri quand je forçais du
+couteau la dure coupole; une insolation trop vive l'avait surpris quand
+je le retirais de l'obscurité de sa cellule; l'air du dehors pouvait
+avoir tari sa moiteur. À toutes ces causes probables d'insuccès, je
+remédiais de mon mieux. Je procédais à l'effraction du logis avec toute
+la prudence possible, je projetais mon ombre sur le nid pour éviter au
+ver un coup de soleil, je transvasais aussitôt provisions et larve dans
+un tube de verre, je mettais ce tube dans une boîte que je portais à la
+main pour adoucir le roulis du trajet. Rien n'y faisait: la larve, hors
+de son domicile, se laissait toujours dépérir.
+
+Très longtemps j'ai persisté à m'expliquer l'insuccès par la difficulté
+du déménagement. La cellule de l'Eumène d'Amédée est un robuste coffret
+qui pour être forcé exige le choc; aussi la démolition de pareil ouvrage
+entraîne des accidents si variés, que l'on peut toujours croire à
+quelque meurtrissure du ver sous les décombres. Quant à transporter chez
+soi le nid intact sur son support, pour procéder à son ouverture avec
+plus de soin que n'en comporte une opération improvisée à la campagne,
+il ne faut pas y songer; ce nid repose presque toujours sur un bloc
+inébranlable, sur quelque grosse pierre d'un mur. Si je ne réussissais
+pas dans mes essais d'éducation, c'était parce que la larve avait
+souffert lorsque je ruinais sa demeure. La raison semblait bonne, et je
+m'en tenais là.
+
+Une autre idée surgit enfin et me fit douter que mes échecs eussent
+toujours pour cause des accidents de maladresse. Les cellules des
+Eumènes sont bourrées de gibier: il y a dix chenilles dans la cellule de
+l'Eumène d'Amédée, une quinzaine dans celle de l'Eumène pomiforme. Ces
+chenilles, poignardées sans doute, mais d'une façon qui m'est inconnue,
+ne sont pas totalement immobiles. Les mandibules saisissent ce qu'on
+leur présente, la croupe se boucle et se déboucle, la moitié postérieure
+donne de brusques coups de fouet quand on la chatouille avec la pointe
+d'une aiguille. En quel point est déposé l'oeuf parmi cet amas
+grouillant, où trente mandibules peuvent trouer, où cent vingt paires de
+pattes peuvent déchirer? Lorsque l'approvisionnement consiste en une
+pièce unique, ces périls n'existent pas, et l'oeuf est déposé sur la
+victime, non au hasard, mais en un point judicieusement choisi. C'est
+ainsi que l'Ammophile hérissée fixe le sien, par une extrémité, en
+travers du ver gris, sur le flanc du premier anneau muni de fausses
+pattes. L'oeuf pend sur le dos de la chenille, à l'opposé des pattes,
+dont le voisinage ne serait peut-être pas sans danger. Le ver
+d'ailleurs, piqué dans la plupart de ses centres nerveux, gît sur le
+côté, immobile, incapable de contorsions de croupe et de brusques
+détentes de ses derniers anneaux. Si les mandibules veulent happer, si
+les pattes ont quelques frémissements, elles ne trouvent rien devant
+elles: l'oeuf de l'Ammophile est à l'opposite. Dès qu'il éclôt, le
+vermisseau peut ainsi fouiller, en pleine sécurité, le ventre du géant.
+
+Combien sont différentes les conditions dans la cellule de l'Eumène! Les
+chenilles sont imparfaitement paralysées, peut-être parce qu'elles n'ont
+reçu qu'un seul coup d'aiguillon; elles se démènent sous l'attouchement
+d'une épingle; elles doivent se contorsionner sous la morsure de la
+larve. Si l'oeuf est pondu sur l'une d'elles, cette première pièce sera
+consommée sans péril, je l'admets, à la condition d'un choix prudent
+pour le point d'attaque; mais il reste les autres, non dépourvues de
+tout moyen de défense. Qu'un mouvement se produise dans l'amas, et
+l'oeuf, dérangé de la couche supérieure, plongera dans un traquenard de
+pattes et de mandibules. Que faut-il pour le mettre à mal?
+
+Un rien; et ce rien a toutes les chances de se réaliser dans le tas
+désordonné des chenilles. Cet oeuf, menu cylindre, hyalin ainsi que du
+cristal, est d'une délicatesse extrême; un attouchement le flétrit, la
+moindre pression l'écrase.
+
+Non, sa place n'est pas dans l'amas de gibier, car les chenilles, j'y
+reviens, ne sont pas suffisamment inoffensives. Leur paralysie est
+incomplète, comme le prouvent leurs contorsions quand je les irrite, et
+comme le témoigne d'autre part un fait d'une exceptionnelle gravité.
+D'une cellule de l'Eumène d'Amédée, il m'est arrivé d'extraire quelques
+pièces à demi transformées en chrysalides. La transformation, c'est
+évident, s'était faite dans la cellule même, et par conséquent après
+l'opération que l'hyménoptère leur avait pratiquée. En quoi consiste
+cette opération? Je ne sais au juste, n'ayant pu voir le chasseur à
+l'oeuvre. L'aiguillon, bien certainement, était intervenu ici; mais où,
+à combien de reprises? Voilà l'inconnu. Ce qu'on peut affirmer, c'est
+que la torpeur n'est pas bien profonde, puisque l'opérée conserve
+parfois assez de vitalité pour se dépouiller de sa peau et devenir
+chrysalide. Ainsi tout conspire à nous faire demander par quel
+stratagème l'oeuf est sauvegardé du péril.
+
+Ce stratagème, j'ai désiré le connaître, ardemment, sans me laisser
+rebuter par la rareté des nids, les pénibles recherches, les coups de
+soleil, le temps dépensé, les vaines effractions de cellules non
+convenables; j'ai voulu voir, et j'ai vu. Voici la méthode. Avec la
+pointe d'un couteau et des pinces, je pratique une ouverture latérale,
+une fenêtre, sous la coupole de l'Eumène d'Amédée et de l'Eumène
+pomiforme. Une minutieuse circonspection préside au travail afin de ne
+pas blesser le reclus. Autrefois j'attaquais le dôme par le haut,
+maintenant je l'attaque par le côté. Je m'arrête lorsque la brèche est
+suffisante et permet de voir ce qui se passe à l'intérieur.
+
+Que se passe-t-il?... Je fais ici une halte pour permettre au lecteur de
+se recueillir et d'imaginer lui-même un moyen de sauvegarde qui protège
+l'oeuf et plus tard le vermisseau dans les conditions périlleuses que je
+viens d'exposer. Cherchez, combinez, méditez, vous qui avez l'esprit
+inventif. Y êtes-vous? Peut-être pas. Autant vous le dire.
+
+L'oeuf n'est pas déposé sur les vivres; il est suspendu au sommet du
+dôme par un filament qui rivalise de finesse avec celui d'une toile
+d'araignée. Au moindre souffle, le délicat cylindre tremblote, oscille;
+il me rappelle le fameux pendule appendu à la coupole du Panthéon pour
+démontrer la rotation de la terre. Les vivres sont amoncelés au-dessous.
+
+Second acte de ce spectacle merveilleux. Pour y assister, ouvrons une
+fenêtre à des cellules jusqu'à ce que la bonne fortune veuille bien nous
+sourire. La larve est éclose et déjà grandelette. Comme l'oeuf, elle est
+suspendue suivant la verticale, par l'arrière, au plafond du logis; mais
+le fil de suspension a notablement gagné en longueur et se compose du
+filament primitif auquel fait suite une sorte de ruban. Le ver est
+attablé: la tête en bas, il fouille le ventre flasque de l'une des
+chenilles. Avec un fétu de paille, je touche un peu le gibier encore
+intact. Les chenilles s'agitent. Aussitôt le ver se retire de la mêlée.
+Et comment! Merveille s'ajoutant à d'autres merveilles: ce que je
+prenais pour un cordon plat, pour un ruban à l'extrémité inférieure de
+la suspensoire, est une gaine, un fourreau, une sorte de couloir
+d'ascension dans lequel le ver rampe à reculons et remonte. La dépouille
+de l'oeuf, conservée cylindrique et prolongée peut-être par un travail
+spécial du nouveau-né, forme ce canal de refuge. Au moindre signe de
+péril dans le tas de chenilles, la larve fait retraite dans sa gaine et
+remonte au plafond, où la cohue grouillante ne peut l'atteindre. Le
+calme revenu, elle se laisse couler dans son étui et se remet à table,
+la tête en bas, sur les mets, l'arrière en haut et prête pour le recul.
+
+Troisième et dernier acte. Les forces sont venues; la larve est de
+vigueur à ne pas s'effrayer des mouvements de croupe des chenilles.
+D'ailleurs celles-ci, macérées par le jeûne, exténuées par une torpeur
+prolongée, sont de plus en plus inhabiles à la défense. Aux périls du
+tendre nouveau-né succède la sécurité du robuste adolescent; et le ver,
+dédaigneux désormais de sa gaine ascensionnelle, se laisse choir sur le
+gibier restant. Ainsi s'achève le festin, suivant la coutume ordinaire.
+
+Voilà ce que j'ai vu dans les nids de l'un et l'autre Eumène, voilà ce
+que j'ai montré à des amis encore plus surpris que moi de l'ingénieuse
+tactique. L'oeuf appendu au plafond, à l'écart des vivres, n'a rien à
+craindre des chenilles, qui se démènent là-bas. Nouvellement éclos, le
+ver, dont le cordon suspenseur s'est augmenté de la gaine de l'oeuf,
+arrive au gibier, l'entame prudemment. S'il y a péril, il remonte à la
+voûte en reculant dans le fourreau. Maintenant s'explique l'insuccès de
+mes premières tentatives. Ignorant le fil de sauvetage, si menu, si
+facile à rompre, je recueillais tantôt l'oeuf, tantôt la jeune larve,
+alors que mon effraction par le haut les avait fait choir au milieu des
+provisions. Mis directement en contact avec le dangereux gibier, ni l'un
+ni l'autre ne pouvait prospérer. Si quelqu'un de mes lecteurs à qui
+tantôt je faisais appel imaginait mieux que l'Eumène, qu'il m'en
+instruise de grâce: ce serait un curieux parallèle que celui des
+inspirations de la raison et des inspirations de l'instinct.
+
+
+
+
+VI
+
+LES ODYNÈRES
+
+
+Le fil suspenseur et la gaine d'ascension des Eumènes sont rendus
+nécessaires par le grand nombre et l'incomplète paralysie des chenilles
+servies à la larve; l'ingénieux système a pour but d'écarter le péril.
+C'est ainsi, du moins, que j'entrevois l'enchaînement des effets et des
+causes. Mais, tout autant qu'un autre, je me méfie du pourquoi et du
+comment; je sais combien la pente est glissante sur le terrain des
+interprétations; et avant d'affirmer les motifs d'un fait observé, je
+recherche un faisceau de preuves. Si réellement la singulière
+installation de l'oeuf des Eumènes a pour raison d'être les motifs que
+j'invoque, partout où se présentent de semblables conditions de danger,
+multiplicité des pièces de l'approvisionnement et torpeur incomplète,
+doit se présenter aussi semblable méthode de protection, ou toute autre
+d'équivalent effet. L'acte répété témoignera de l'interprétation juste;
+et s'il ne se reproduit pas ailleurs, avec les variations qu'il peut
+comporter, le cas des Eumènes restera un fait très curieux, sans
+acquérir la haute portée que je lui soupçonne. Généralisons pour mieux
+établir.
+
+Or, non loin des Eumènes prennent rang les Odynères, les Guêpes
+solitaires de Réaumur. Mêmes costumes, mêmes ailes pliées en long, mêmes
+instincts giboyeurs, et surtout, condition par excellence, mêmes
+entassements de proie assez mobile encore pour être dangereuse. Si mes
+raisons sont fondées, si je prévois juste, l'oeuf de l'Odynère doit être
+appendu au plafond de la loge comme l'oeuf de l'Eumène. Ma conviction,
+basée sur la logique, est si formelle, que je crois déjà apercevoir cet
+oeuf, récemment pondu, tremblotant au bout du fil sauveteur.
+
+Ah! je l'avoue, il me fallait une foi robuste pour nourrir l'audacieux
+espoir de trouver quelque chose de plus là où les maîtres n'avaient rien
+vu. Je lis et relis le mémoire de Réaumur sur la Guêpe solitaire.
+L'Hérodote des insectes est riche de documents; mais rien, absolument
+rien sur l'oeuf appendu. Je consulte L. Dufour, qui traite pareil sujet
+avec sa verve accoutumée: il a vu l'oeuf, il le décrit; mais quant au
+fil suspenseur, rien, toujours rien. J'interroge Lepelletier, Audoin,
+Blanchard: silence complet sur le moyen de protection que je prévois.
+Est-il possible qu'un détail de si haute importance ait échappé à de
+tels observateurs? Suis-je dupe de l'imagination? Le système de
+sauvegarde qu'une logique serrée me démontre n'est-il pas rêve de ma
+part? Ou les Eumènes m'ont menti, ou mes espérances sont fondées. Et
+disciple insurgé contre ses maîtres, fort d'arguments que je crois
+invincibles, je me suis mis en recherches, convaincu de réussir. J'ai
+réussi, en effet; j'ai trouvé ce que je cherchais, j'ai trouvé mieux
+encore. Racontons les choses par leur détail.
+
+Diverses Odynères sont établies dans mon voisinage. J'en connais une qui
+prend possession des nids abandonnés de l'Eumène d'Amédée. Ce nid,
+construction d'une rare solidité n'est pas masure lorsque son
+propriétaire déménage; il perd seulement son goulot. La coupole,
+conservée intacte, est un réduit fortifié trop commode pour rester
+vacant. Quelque araignée adopte la caverne après l'avoir tapissée de
+soie; des Osmies s'y réfugient en temps de pluie ou bien en font dortoir
+pour passer la nuit; une Odynère la divise avec des cloisons d'argile en
+trois ou quatre chambres qui deviennent le berceau d'autant de larves.
+Une seconde espèce utilise les nids abandonnés du Pélopée; une
+troisième, enlevant la moelle d'une tige sèche de ronce, obtient, pour
+sa famille, un long étui qu'elle subdivise en étages; une quatrième fore
+un couloir dans le bois mort de quelque figuier; une cinquième se creuse
+un puits dans le sol d'un sentier battu et le surmonte d'une margelle
+cylindrique et verticale. Toutes ces industries sont dignes d'étude,
+mais j'aurais préféré retrouver l'industrie rendue célèbre par Réaumur
+et L. Dufour.
+
+Sur un talus vertical de terre rouge argileuse, je découvre enfin, en
+petit nombre, les indices d'une bourgade d'Odynères. Ce sont les
+cheminées caractéristiques dont parlent les deux historiens,
+c'est-à-dire les tubes courbes façonnés en guillochis, qui pendent à
+l'entrée de l'habitation. Le talus est exposé aux ardeurs du midi. Un
+petit mur le surmonte, tout délabré; derrière est un profond rideau de
+pins. Le tout forme un chaud abri, comme l'exige l'établissement de
+l'hyménoptère. En outre, nous sommes dans la seconde quinzaine du mois
+de mai, précisément l'époque des travaux, suivant les maîtres.
+L'architecture de la façade, l'emplacement, la date, tout s'accorde avec
+ce que nous racontent Réaumur et L. Dufour. Aurais-je réellement fait
+rencontre de l'une ou de l'autre de leurs Odynères? C'est à voir, et
+tout de suite. Aucun des ingénieurs constructeurs de portiques en
+guillochis ne se montre, n'arrive; il faut attendre. Je m'établis à
+proximité pour surveiller les arrivants.
+
+Ah! que les heures sont longues, dans l'immobilité, sous un soleil
+brûlant, au pied d'un talus qui vous renvoie des réverbérations de
+fournaise! Mon inséparable compagnon, Bull, s'est retiré plus loin, à
+l'ombre, sous un bouquet de chênes verts. Il y trouve une couche de
+sable dont l'épaisseur conserve encore quelques traces de la dernière
+ondée. Un lit est creusé; et dans le frais sillon, le sybarite s'étend à
+plat ventre. Tirant la langue et fouettant de la queue la ramée, il ne
+cesse de viser sur moi son regard, aux douces profondeurs.
+
+--«Que fais-tu là-bas, nigaud, à te rôtir; viens ici, sous la feuillée;
+regarde comme je suis bien.» C'est ce qu'il me semble lire dans les yeux
+de mon compagnon.
+
+--«Oh! mon chien, mon ami, te répondrais-je si tu pouvais me comprendre,
+l'homme est tourmenté du désir de connaître; tes tourments, à toi, se
+bornent au désir de l'os, et de loin en loin au désir de ta belle. Cela
+fait entre nous, quoique amis dévoués, une certaine différence, bien
+qu'on nous dise aujourd'hui quelque peu parents, presque cousins. J'ai
+le besoin de savoir, et volontairement me rôtis; tu ne l'as pas, et te
+retires au frais.»
+
+Oui, les heures sont longues à l'affût d'un insecte, qui ne vient pas.
+Dans le bois de pins du voisinage un couple de Huppes se poursuivent
+avec les agaceries amoureuses du printemps. _Oupoupou_! fait le mâle sur
+un ton voilé, _Oupoupou_! L'antiquité latine appelait la Huppe _Upupa_,
+l'antiquité grecque la nommait Mais Pline de _u_ faisait ou et devait
+prononcer _Oupoupa_, comme me l'enseigne le cri imité dans le nom.
+Rarement j'ai reçu leçon de prononciation latine mieux autorisée que la
+tienne, bel oiseau qui fais diversion à mes longs ennuis. Fidèle à ton
+idiome tu dis _Oupoupou_ comme tu le disais du temps d'Aristote et de
+Pline, comme tu le disais lorsque ta note sonna pour la première fois.
+Mais les idiomes à nous, les idiomes primitifs, que sont-ils devenus?
+L'érudit ne peut même en retrouver la trace. L'homme change, l'animal
+est immuable.
+
+Enfin, enfin nous y voici! l'Odynère arrive, d'un vol silencieux comme
+celui de l'Eumène. Il disparaît dans le cylindre courbe du vestibule et
+rentre chez lui avec un vermisseau sous le ventre. Une petite éprouvette
+en verre est disposée à la porte du nid. Quand l'insecte sortira, il
+sera pris. C'est fait, il est pris et aussitôt transvasé dans le flacon
+asphyxiateur à bandelettes de papier et sulfure de carbone. Et
+maintenant, mon chien, qui tires toujours la langue et frétilles de la
+queue, nous pouvons partir: la journée n'a pas été perdue. Demain nous
+reviendrons.
+
+Renseignement pris, mon Odynère ne répond pas à ce que j'attendais. Ce
+n'est pas l'espèce dont parle Réaumur (_Odynerus spinipés_); ce n'est
+pas davantage l'espèce étudiée par L. Dufour (_Odynerus Reaumurii_);
+c'en est une autre (_Odynerus reniformis_ Latr.), différente quoique
+adonnée à la même industrie. Déjà le naturaliste des Landes s'était
+laissé prendre à cette parité d'architecture, de provisions, de moeurs;
+il croyait avoir sous les yeux la Guêpe solitaire de Réaumur lorsqu'en
+réalité son constructeur de tubes différait spécifiquement.
+
+L'ouvrier nous est connu; reste à connaître l'oeuvre. L'entrée du nid
+s'ouvre dans la paroi verticale du talus. C'est un trou rond sur le bord
+duquel est maçonné un tube courbe dont l'orifice est tourné vers le bas.
+Construit avec les déblais de la galerie en construction, ce vestibule
+tubulaire se compose de grains terreux, non disposés en assises
+continues et laissant de petits intervalles vides. C'est un ouvrage à
+jour, une dentelle d'argile. La longueur en est d'un pouce environ, et
+le diamètre intérieur de cinq millimètres. À ce portique fait suite la
+galerie, de même diamètre et plongeant obliquement dans le sol jusqu'à
+la profondeur d'un décimètre et demi à peu près. Là, ce couloir
+principal se ramifie en brefs corridors, qui donnent chacun accès dans
+une cellule indépendante de ses voisines. Chaque larve a sa chambre,
+dont le service peut se faire par une voie spéciale. J'en ai compté
+jusqu'à dix, et peut-être y en a-t-il davantage. Ces chambres n'ont rien
+de particulier ni pour le travail ni pour l'ampleur; ce sont de simples
+culs-de-sac terminant les corridors d'accès. Il y en a d'horizontales,
+il y en a de plus ou moins inclinées, sans règle fixe. Quand une cellule
+contient ce qu'elle doit contenir, l'oeuf et les vivres, l'Odynère en
+ferme l'entrée avec un opercule de terre; puis elle en creuse une autre
+dans le voisinage, latéralement à la galerie principale. Enfin la voie
+commune des cellules est obstruée de terre, le tube de l'entrée est
+démoli pour fournir des matériaux au travail de l'intérieur, et tout
+vestige du logis disparaît.
+
+La couche extérieure du talus est de l'argile cuite au soleil, presque
+de la brique. C'est avec peine que je l'entame en me servant d'une
+petite houlette de poche. Par-dessous, c'est beaucoup moins dur. Comment
+fait ce frêle mineur pour s'ouvrir une galerie dans cette brique? Il
+emploie, je ne peux en douter, la méthode décrite par Réaumur. Je
+reproduirai donc un passage du maître pour donner à mes jeunes lecteurs
+un aperçu des moeurs des Odynères, moeurs que ma très petite colonie ne
+m'a pas permis d'observer dans tous les détails.
+
+«C'est vers la fin de mai que ces Guêpes se mettent à l'ouvrage, et on
+peut en voir d'occupées à travailler pendant tout le mois de juin.
+Quoique leur véritable objet ne soit que de creuser dans le sable un
+trou profond de quelques pouces, et dont le diamètre surpasse peu celui
+de leur corps, on leur en croirait un autre; car, pour parvenir à faire
+ce trou, elles construisent en dehors un tuyau creux qui a pour base le
+contour de l'entrée du trou, et qui, après avoir suivi une direction
+perpendiculaire au plan où est cette ouverture, se contourne en bas. Ce
+tuyau s'allonge à mesure que le trou devient plus profond; il est
+construit du sable qui en a été tiré; il est fait en filigrane grossier
+ou en espèce de guillochis. Il est formé par de gros filets grainés,
+tortueux, qui ne se touchent pas partout. Les vides qu'ils laissent
+entre eux le font paraître construit avec art; cependant il n'est qu'une
+sorte d'échafaudage au moyen duquel les manoeuvres de la mère sont plus
+promptes et plus sûres.
+
+«Quoique je connusse les deux dents de ces insectes pour de fort bons
+instruments, capables d'entamer des corps très durs, l'ouvrage qu'elles
+avaient à faire me paraissait un peu rude pour elles. Le sable contre
+lequel elles avaient à agir, ne le cédait guère en dureté à la pierre
+commune; du moins les ongles attaquaient avec peu de succès sa couche
+extérieure, plus desséchée que le reste par les rayons du soleil. Mais
+étant parvenu à observer ces ouvrières au moment où elles commençaient à
+percer un trou, elles m'apprirent qu'elles n'avaient pas besoin de
+mettre leurs dents à une aussi forte épreuve.
+
+«Je vis que la Guêpe commence par ramollir le sable qu'elle veut
+enlever. Sa bouche verse dessus une ou deux gouttes d'eau qui sont bues
+promptement par le sable: dans l'instant, il devient une pâte molle que
+les dents ratissent et détachent sans peine. Les deux jambes de la
+première paire se présentent aussitôt pour le réunir en une petite
+pelote, grosse environ comme un grain de groseille. C'est avec cette
+première pelote détachée que la Guêpe jette les fondements du tuyau que
+nous avons décrit. Elle porte sa pelote de mortier sur le bord du trou
+qu'elle vint de faire en l'enlevant; ses dents et ses pattes la
+contournent, l'aplatissent et lui font prendre plus de hauteur qu'elle
+n'en avait. Cela fait, la Guêpe se remet à détacher du sable et se
+charge d'une autre pelote de mortier. Bientôt elle parvient à avoir tiré
+assez de sable pour rendre l'entrée du trou sensible, et avoir fait la
+base du tuyau.
+
+«Mais l'ouvrage ne peut aller vite qu'autant que la Guêpe est en état
+d'humecter le sable. Elle est obligée de se déranger pour renouveler sa
+provision d'eau. Je ne sais si elle allait simplement se charger d'eau à
+quelque ruisseau, ou si elle tirait de quelque plante ou de quelque
+fruit une eau plus gluante; ce que je sais mieux, c'est qu'elle ne
+tardait pas à revenir et à travailler avec une nouvelle ardeur. J'en
+observai une qui parvint dans une heure environ à donner au trou la
+longueur de son corps et éleva un tuyau aussi haut que le trou était
+profond. Au bout de quelques heures, le tuyau était élevé de deux pouces
+et elle continuait encore à approfondir le trou qui était au-dessous.
+
+«Il ne m'a pas paru qu'elle eût de règle par rapport à la profondeur
+qu'elle lui donne. J'en ai trouvé dont le trou était à plus de quatre
+pouces de l'ouverture, d'autres dont le trou n'en était distant que de
+deux ou trois pouces. Sur tel trou on voit aussi un tuyau deux ou trois
+fois plus long que celui d'un autre. Tout le mortier enlevé du trou
+n'est pas toujours employé à sa prolongation. Dans le cas où elle lui a
+donné à son gré une longueur suffisante, on la voit simplement arriver à
+l'orifice du tuyau, avancer la tête par delà le bord et jeter aussitôt
+sa pelote, qui tombe à terre. Aussi ai-je observé souvent une quantité
+de décombres au pied de certains trous.
+
+«La fin pour laquelle ce trou est percé dans un massif de mortier ou de
+sable ne saurait paraître équivoque: il est clair qu'il est destiné à
+recevoir un oeuf avec une provision d'aliments. Mais on ne voit pas de
+même à quelle fin cette mère a bâti le tuyau de mortier. En continuant à
+suivre ses travaux, on saura qu'il est pour elle ce qu'un tas de
+moellons bien arrangé est pour les maçons qui bâtissent un mur. Tout le
+trou qu'elle a creusé ne doit pas servir de logement à la larve qui doit
+naître dedans; une portion lui suffira. Il a été cependant nécessaire
+qu'il fût fouillé jusqu'à une certaine profondeur, afin que la larve ne
+se trouvât pas exposée à une chaleur trop grande, quand les rayons du
+soleil tomberont sur la couche extérieure de sable. Elle ne doit habiter
+que le fond du trou. La mère sait la capacité qu'elle doit laisser vide
+et elle la conserve; mais elle bouche tout le reste, et elle fait
+rentrer dans la partie supérieure du trou tout ce qu'il faut du sable
+qu'elle en a ôté, pour le boucher. C'est pour avoir ce mortier à sa
+portée, qu'elle a formé ce tuyau. Une fois l'oeuf déposé et la provision
+d'aliments mise à sa portée, on voit la mère venir ronger le bout du
+tuyau, après l'avoir mouillé, porter cette pelote dans l'intérieur, et
+revenir ensuite en prendre d'autres de la même manière, jusqu'à ce que
+le trou soit bouché jusqu'à l'orifice.»
+
+Réaumur continue en parlant des vivres amassés dans les cellules, des
+_vers verts_ comme il les appelle, insoucieux de l'affreuse consonance.
+N'ayant pas vu les mêmes choses parce que mon Odynère est d'espèce
+différente, je reprends la parole. Je n'ai fait le dénombrement des
+pièces de gibier que pour trois cellules: la colonie était pauvre; il
+fallait la ménager si je voulais jusqu'au bout suivre l'histoire. Dans
+l'une d'elles, avant que les provisions fussent entamées, j'ai compté
+vingt-quatre pièces; dans chacune des deux autres, également intactes,
+j'en ai compté vingt-deux. Réaumur ne trouvait que huit à douze pièces
+dans le garde-manger de son Odynère; et L. Dufour, dans le magasin à
+vivres de la sienne, constatait une brochée de dix à douze. La mienne
+exige la double douzaine, deux fois plus, ce qui peut s'expliquer par un
+gibier de moindre taille. Aucun hyménoptère déprédateur à ma
+connaissance, à part les Bembex, qui approvisionnent au jour le jour,
+n'approche de cette prodigalité en nombre. Deux douzaines de vermisseaux
+pour le repas d'un seul. Que nous sommes loin de l'unique chenille de
+l'Ammophile hérissée; quelles délicates précautions doivent être prises
+pour la sécurité de l'oeuf au milieu de cette foule! Une scrupuleuse
+attention est ici nécessaire si nous voulons bien nous rendre compte des
+dangers auxquels l'oeuf de l'Odynère est exposé et des moyens qui le
+tirent de péril.
+
+Et d'abord, le gibier, quel est-il? Il consiste en vermisseaux de la
+grosseur d'une aiguille à tricoter et d'une longueur un peu variable.
+Les plus grands mesurent un centimètre. La tête est petite, d'un noir
+intense et luisant. Les anneaux sont dépourvus de pattes, soit vraies,
+soit fausses comme celles des chenilles; mais tous, sans exception, sont
+munis, pour organes ambulatoires, d'une paire de petits mamelons
+charnus. Ces vermisseaux, quoique de même espèce d'après l'ensemble des
+caractères, varient de coloration. Ils sont d'un vert pâle, jaunâtre,
+avec deux larges bandes longitudinales d'un rose tendre chez les uns,
+d'un vert plus ou moins foncé chez les autres. Entre ces deux bandes
+règne, sur le dos, un liséré d'un jaune pâle. Tout le corps est semé de
+petits tubercules noirs, portant un cil au sommet. L'absence de pattes
+démontre que ce ne sont pas des chenilles, des larves de lépidoptère.
+D'après les expériences d'Audoin, les vers verts de Réaumur sont les
+larves d'un curculionide, le _Phytonomus variabilis_, hôte des champs de
+luzerne. Mes vermisseaux, roses ou verts, appartiendraient-ils aussi à
+quelque petit Charançon? C'est fort possible.
+
+Réaumur qualifie de vivants les vers dont se composaient les provisions
+de son Odynère; il essaya d'en élever espérant en voir provenir une
+mouche ou un scarabée. L. Dufour, de son côté, les appelle des chenilles
+vivantes. Aux deux observateurs n'a pas échappé la mobilité du gibier
+servi; ils ont eu sous les yeux des vermisseaux qui s'agitent et donnent
+les signes d'une pleine vie.
+
+Ce qu'ils ont vu, je le revois. Mes petites larves se trémoussent;
+roulées d'abord en forme d'anneau, elles se déroulent, puis s'enroulent
+encore si je fais seulement tourner avec lenteur le petit tube de verre
+où je les ai renfermées. Au contact d'une pointe d'aiguille, elles se
+démènent brusquement. Quelques-unes parviennent à se déplacer. En
+m'occupant de l'éducation de l'oeuf de l'Odynère, j'ouvrais la cellule
+suivant sa longueur, de façon à la réduire à un demi-canal; puis dans
+cette rigole maintenue horizontale, je disposais un petit nombre de
+pièces de gibier. Le lendemain j'en trouvais habituellement quelqu'une
+qui s'était laissée choir, preuve d'une agitation, d'un déplacement
+alors même que rien ne troublait le repos.
+
+Ces larves, j'en ai la ferme conviction, ont été blessées par
+l'aiguillon de l'Odynère, car celle-ci ne doit pas porter épée
+uniquement pour la parade. Possédant une arme, elle s'en sert. Toutefois
+la blessure est si légère, que Réaumur et L. Dufour ne l'ont pas
+soupçonnée. Pour eux, la proie est vivante; pour moi, elle l'est à très
+peu près. Dans ces conditions, on voit à quels périls serait exposé
+l'oeuf de l'Odynère sans les précautions d'une prudence exquise. Ils
+sont là, ces remuants vermisseaux, au nombre de deux douzaines dans la
+même cellule, côte à côte avec l'oeuf qu'un rien peut compromettre. Par
+quels moyens ce germe, si délicat, échappera-t-il aux dangers de la
+cohue?
+
+Comme je l'avais prévu, guidé par l'argumentation, l'oeuf est suspendu
+au plafond du logis. Un très court filament le fixe à la paroi
+supérieure, et le laisse pendre libre dans l'espace. À la vue de cet
+oeuf, tremblotant au bout de son fil pour la moindre secousse, et
+affirmant par ses oscillations la justesse de mes aperçus théoriques,
+j'eus, la première fois, un de ces moments de joie intime qui
+dédommagent de bien des ennuis. Je devais en avoir bien d'autres, ainsi
+qu'on le verra. Suivre avec amour, patience et coup d'oeil exercé les
+investigations dans le monde des insectes, nous réserve toujours quelque
+merveille. L'oeuf, disons-nous, se balance au plafond, retenu par un fil
+très court et d'une extrême finesse. La cellule est tantôt horizontale
+et tantôt oblique. Dans le premier cas, l'oeuf est disposé
+perpendiculaire à l'axe de la cellule, et son extrémité inférieure
+arrive à une paire de millimètres de la paroi opposée; dans le second
+cas, l'oeuf, qui suit la verticale, fait avec cet axe un angle plus ou
+moins aigu.
+
+J'ai voulu suivre à loisir, avec les commodités d'observation du chez
+soi, les progrès de cet oeuf pendulaire. Pour l'oeuf de l'Eumène
+d'Amédée, c'est presque impraticable, à cause de la cellule non
+transportable avec le bloc qui lui sert le plus souvent de base. Pareil
+domicile exige l'observation sur les lieux mêmes. La demeure de
+l'Odynère n'a pas le même inconvénient. Une cellule étant mise à jour et
+se trouvant dans l'état que je désire, je cerne le logis avec la pointe
+du couteau, de manière à détacher un cylindre de terre où cette cellule
+est comprise, mais réduite à un demi-canal pour ne rien cacher de ce qui
+doit s'y passer. Les provisions sont extraites pièce par pièce avec tous
+les ménagements, et transvasées à part dans un tube de verre. J'éviterai
+ainsi les accidents que la foule grouillante des vers pourrait
+occasionner pendant les inévitables secousses du trajet. L'oeuf reste
+seul, se balançant dans l'enceinte vide. Un fort tube reçoit le cylindre
+de terre, que je cale avec des coussinets de coton. Le butin est mis
+dans une boîte de fer-blanc, que je porte à la main et dans la position
+convenable pour que l'oeuf garde la verticale sans heurter les parois.
+
+Jamais je n'avais opéré de déménagement qui nécessitât pareilles
+délicatesses. Un faux mouvement pouvait faire rompre le fil suspenseur,
+si délicat qu'il fallait la loupe pour le distinguer; des oscillations
+d'ampleur trop grande pouvaient meurtrir l'oeuf contre les parois de la
+cellule; il fallait se garder d'en faire une sorte de battant de
+clochette heurtant son enceinte de bronze. Je cheminais donc avec une
+raideur automatique, tout d'une pièce, à pas méthodiquement combinés.
+Quelle mauvaise rencontre s'il était survenu quelque connaissance avec
+qui il convient de s'arrêter un moment, de causer un peu, d'échanger une
+poignée de main: une distraction de ma part ruinerait peut-être mes
+projets! Quelle rencontre plus mauvaise encore si Bull, qui ne peut
+supporter un regard de travers, se trouvait nez à nez avec quelque
+rival, et, lui gardant rancune, se jetait sur lui? Il eût fallu mettre
+fin à la bagarre pour éviter le scandale d'un chien bien élevé
+intolérant pour le chien villageois. La querelle faisait crouler tout
+mon échafaudage expérimental. Et dire que les vives préoccupations d'une
+personne non tout à fait dépourvue de sens se trouvent parfois sous la
+dépendance d'une querelle de roquets!
+
+Dieu soit loué! la route est déserte, le trajet se fait sans encombre;
+le fil, mon grand souci, ne se rompt pas; l'oeuf n'est pas meurtri; tout
+est en ordre. La petite motte de terre est mise en lieu sûr, avec la
+cellule dans une position horizontale. À proximité de l'oeuf, je dispose
+trois ou quatre des vermisseaux recueillis: la totalité des provisions
+serait une cause de trouble maintenant que la cellule n'a que la moitié
+de sa paroi et se trouve réduite à un demi-canal. Le surlendemain, je
+trouve l'oeuf éclos. La jeune larve, de couleur jaune, est appendue par
+son extrémité postérieure, la tête en bas. Elle en est à son premier
+ver, dont la peau déjà devient flasque. Le cordon suspenseur consiste
+dans le court filament qui soutenait l'oeuf, plus la dépouille de
+celui-ci, dépouille réduite à une sorte de ruban chiffonné. Pour rester
+invaginée dans le bout de ce ruban creux, l'extrémité postérieure du
+nouveau-né s'étrangle d'abord un peu, puis se renfle en bouton. Si je la
+trouble dans son repos, si les vivres remuent, la larve se retire en se
+contractant sur elle-même, mais sans rentrer dans une gaine
+ascensionnelle comme le fait la larve de l'Eumène. Le cordon d'attache
+ne sert pas de fourreau de refuge, où la larve puisse rentrer; c'est
+pour elle une chaîne d'ancre, qui lui donne appui au plafond et lui
+permet de se garer en se contractant à distance du tas de vivres. Le
+calme fait, la larve s'allonge et revient à son ver. Ainsi se passent
+les débuts d'après les observations faites, les unes chez moi dans mes
+bocaux à éducation, les autres sur les lieux mêmes lorsque j'exhumais
+des cellules contenant une larve assez jeune.
+
+En vingt-quatre heures, le premier ver est dévoré. La larve alors m'a
+paru éprouver une mue. Du moins quelque temps elle reste inactive,
+contractée; puis elle se détache du cordon. La voilà libre, en contact
+avec l'amas de vermisseaux, et dans l'impossibilité désormais de se
+mettre à l'écart. Le fil sauveteur n'a pas eu longue durée; il a protégé
+l'oeuf, défendu l'éclosion; mais la larve est bien faible encore et le
+péril n'a pas diminué. Aussi allons-nous trouver d'autres moyens de
+protection.
+
+Par une exception bien étrange, dont je ne connais pas encore d'autre
+exemple, l'oeuf est pondu avant que les provisions soient déposées. J'ai
+vu des cellules ne contenant encore absolument rien en fait de vivres,
+et au plafond desquelles l'oeuf cependant oscillait. J'en ai vu
+d'autres, toujours munies de l'oeuf, qui n'avaient encore que deux ou
+trois pièces de gibier, début de la copieuse brochée de vingt-quatre.
+Cette précocité de la ponte, qui fait disparate complet avec ce qui se
+passe chez les autres hyménoptères giboyeurs, a sa raison d'être, nous
+allons le voir; elle a sa logique, qu'on ne se lasserait d'admirer.
+
+Cet oeuf, pondu dans la cellule vide, n'est pas fixé au hasard, sur un
+point quelconque de la paroi, libre de partout; il est appendu non loin
+du fond, à l'opposé de l'entrée. Réaumur avait déjà remarqué cet
+emplacement de la larve naissante, mais sans insister sur ce détail dont
+il ne soupçonnait pas l'importance. «Le ver, dit-il, naît sur le fond du
+trou, c'est-à-dire sur le fond de la cellule.» Il ne parle pas de
+l'oeuf, qu'il paraît ne pas avoir vu. Cette position du ver lui est si
+bien connue que, voulant essayer l'éducation dans une cellule vitrée,
+ouvrage de ses doigts, il place la larve au fond et les vivres
+au-dessus.
+
+Pourquoi vais-je m'arrêter sur un menu détail que raconte en quatre mots
+le célèbre historien des Odynères?--Petit détail, oh! non; mais bien
+condition majeure. Et voici pourquoi. L'oeuf est pondu au fond, ce qui
+exige que la cellule soit vide et que l'approvisionnement se fasse après
+la ponte. Maintenant les vivres sont emmagasinés, une pièce après
+l'autre et couche par couche, en avant de l'oeuf; la cellule est bourrée
+de gibier jusqu'à l'entrée où, finalement, les scellés sont mis.
+
+Parmi ces pièces, dont l'acquisition peut durer plusieurs jours, quelles
+sont les plus vieilles en date? Celles qui avoisinent l'oeuf. Quelles
+sont les plus récentes? Celles qui sont vers l'entrée. Or, il est
+d'évidence, l'observation directe, du reste, le prouve au besoin; il est
+d'évidence, dis-je, que les vermisseaux entassés diminuent d'un jour à
+l'autre de vigueur. Il suffit des effets d'un jeûne prolongé, sans
+compter les désordres d'une blessure s'aggravant. La larve qui naît au
+fond a donc à côté d'elle, dans son âge tendre, les vivres de péril
+moindre, les plus vieux, les plus débilités par conséquent. À mesure
+qu'elle avance dans le tas, elle trouve un gibier plus récent, plus
+vigoureux aussi, mais l'attaque se fait sans danger parce que les forces
+sont venues.
+
+Ce progrès du plus mortifié à celui qui l'est moins, suppose que les
+vermisseaux ne troublent pas leur ordre de superposition. C'est ce qui a
+lieu en effet. Mes prédécesseurs dans l'histoire des Odynères ont tous
+remarqué l'enroulement en forme d'anneau qu'affectent les vers servis à
+la larve. «La cellule, dit Réaumur, était occupée par des anneaux verts,
+au nombre de huit à douze. Chacun de ces anneaux consistait en une larve
+vermiforme, vivante, roulée et appliquée exactement par le côté du dos
+contre la paroi du trou. Ces vers ainsi posés les uns au-dessus des
+autres, et même pressés, n'avaient pas la liberté de se mouvoir.»
+
+Je constate, à mon tour, des faits semblables dans mes deux douzaines de
+vermisseaux. Ils sont enroulés en forme d'anneau; ils sont empilés l'un
+sur l'autre, mais avec quelque confusion dans les rangs; de leur dos,
+ils touchent la paroi. Je n'attribuerai pas cette courbure annulaire à
+l'effet du coup d'aiguillon très probablement reçu car jamais je ne l'ai
+constatée dans les chenilles opérées par les Ammophiles; je crois plutôt
+que c'est une pose naturelle du ver pendant l'inaction, de même que
+l'enroulement en volute est naturel aux Iules. Dans ce bracelet vivant,
+il y a tendance au retour vers la configuration rectiligne; c'est un arc
+bandé qui fait effort contre l'obstacle qui l'entoure. Par le fait même
+de son enroulement, chaque ver se maintient donc à peu près en place, en
+pressant un peu du dos contre la paroi; et il s'y maintient alors même
+que la cellule se rapproche de la verticale.
+
+D'ailleurs la forme de la loge a été calculée en vue de pareil mode
+d'emmagasinement. Dans la partie voisine de l'entrée, partie que l'on
+pourrait appeler la soute aux vivres, la cellule est cylindrique,
+étroite, de façon à ne présenter que le moindre large possible aux
+anneaux vivants, ainsi retenus en place sans pouvoir glisser. C'est là
+que les vermisseaux sont empilés, serrés l'un contre l'autre. À l'autre
+bout, vers le fond, la cellule se renfle en ovoïde pour laisser à la
+larve ses coudées franches. La différence est très sensible dans les
+deux diamètres. Vers l'entrée, je trouve quatre millimètres seulement;
+vers le fond, j'en trouve six. Au moyen de cette inégalité d'ampleur, le
+logis comprend deux pièces: en avant, le magasin à vivres; en arrière,
+la salle à manger. La spacieuse coupole des Eumènes ne permet pas
+semblable aménagement: les pièces de gibier y sont entassées en
+désordre, les plus vieilles pêle-mêle avec les plus récentes, et toutes
+non enroulées, mais seulement infléchies. La gaine ascensionnelle
+remédie aux inconvénients de cette confusion.
+
+Remarquons encore que le tassement des vivres n'est pas le même d'une
+extrémité à l'autre de la brochée de l'Odynère. Dans les cellules dont
+les provisions ne sont pas encore entamées ou commencent à l'être, je
+constate ceci: au voisinage de l'oeuf ou de la larve récemment éclose,
+en cette partie que je viens d'appeler la salle à manger, l'espace est
+incomplètement occupé; quelques vermisseaux s'y trouvent, trois ou
+quatre, un peu isolés du tas et laissant du large pour la sécurité tant
+de l'oeuf que de la jeune larve. Voilà le menu des premiers repas. S'il
+y a péril aux bouchées du début, les plus chanceuses de toutes, le
+cordon sauveteur fournit un appui de retraite. Plus avant, le gibier
+s'entasse à rangs pressés, la pile des vermisseaux est continue.
+
+La larve, maintenant un peu forte, s'insinuera-t-elle sans prudence dans
+l'amas? Oh! que non. Les vivres sont consommés par ordre, des inférieurs
+aux supérieurs. La larve tire à elle, dans sa salle, un peu à l'écart,
+l'anneau qui se présente, le dévore sans danger d'être incommodée par
+les autres, et de couche en couche consomme ainsi la brochée de deux
+douzaines, toujours dans une parfaite sécurité.
+
+Revenons sur nos pas et finissons par un court résumé. Le grand nombre
+de pièces servies dans une même cellule et leur paralysie très
+incomplète, compromettent la sécurité de l'oeuf de l'hyménoptère et de
+sa larve naissante. Comment le péril sera-t-il conjuré? Voilà le
+problème, à solutions multiples. L'Eumène, avec son fourreau qui permet
+à la larve de remonter au plafond, nous en donne une; l'Odynère à son
+tour, nous donne la sienne, non moins ingénieuse et bien plus
+compliquée.
+
+Il convient d'éviter à l'oeuf ainsi qu'à la larve venant d'éclore, le
+périlleux contact du gibier. Un fil de suspension résout la difficulté.
+Jusque-là, c'est la méthode adoptée par les Eumènes; mais bientôt la
+jeune larve, un premier vermisseau mangé, se laisse choir du fil qui lui
+donnait appui pour se contracter à l'écart. Alors commence, pour son
+bien-être, un enchaînement de conditions.
+
+La prudence exige que la très jeune larve attaque d'abord les
+vermisseaux les plus inoffensifs, c'est-à-dire les plus mortifiés par
+l'abstinence, enfin les vermisseaux mis en cellule les premiers; elle
+exige, en outre, que la consommation progresse des pièces les plus
+vieilles aux pièces les plus récentes, pour avoir jusqu'à la fin du
+gibier frais. Dans ce but, une étrange exception est faite à la règle
+générale: l'oeuf est pondu avant de procéder à l'approvisionnement. Il
+est pondu au fond de la cellule; de cette manière les vivres entassés se
+présenteront à la larve dans l'ordre d'ancienneté.
+
+Ce n'est pas assez; il importe que les vermisseaux ne puissent, en se
+mouvant, changer leur ordre de superposition. Le cas est prévu: la soute
+aux vivres est un cylindre étroit où le déplacement est difficile.
+
+Cela ne suffit pas: la larve doit avoir assez d'espace pour se mouvoir à
+l'aise. La condition est remplie: en arrière, la cellule forme salle à
+manger relativement spacieuse.
+
+Est-ce tout? Pas encore. Cette salle à manger ne doit pas être encombrée
+comme le reste de la loge. On y a veillé: un petit nombre de pièces
+compose le service du début.
+
+Sommes-nous à la fin? Pas du tout. En vain le garde-manger est un étroit
+cylindre, si les vermisseaux s'étirent, ils glisseront en long et
+viendront troubler le nourrisson dans sa retraite de l'arrière-logis. On
+y a paré: le gibier choisi est une larve qui d'elle-même se roule en
+bracelet, et par sa propre détente se maintient en place.
+
+Voilà par quelle série de difficultés ingénieusement levées, l'Odynère
+parvient à laisser descendance. Ce que nous lui reconnaissons d'exquise
+prévoyance confond déjà l'esprit; que serait-ce si rien n'échappait à
+nos regards obtus!
+
+L'insecte aurait-il acquis son savoir-faire, petit à petit, d'une
+génération à la suivante, par une longue suite d'essais fortuits, de
+tâtonnements aveugles? Un tel ordre naîtrait-il du chaos; une telle
+prévision, du hasard; une telle sapience, de l'insensé? Le monde est-il
+soumis aux fatalités d'évolution du premier atome albumineux qui se
+coagula en cellule; ou bien est-il régi par une Intelligence? Plus je
+vois, plus j'observe, et plus cette Intelligence rayonne derrière le
+mystère des choses. Je sais bien qu'on ne manquera pas de me traiter
+d'abominable cause-finalier. Très peu m'en soucie: l'un des signes
+d'avoir raison dans l'avenir, n'est-ce pas d'être démodé dans le
+présent?
+
+
+
+
+VII
+
+NOUVELLES RECHERCHES SUR LES CHALICODOMES
+
+
+Ce chapitre et le suivant devaient être dédiés, sous forme de lettre, à
+l'illustre naturaliste anglais qui repose maintenant à Westminster, en
+face de Newton, à Charles Darwin. Mon devoir était de lui rendre compte
+du résultat de quelques expériences qu'il m'avait suggérées dans notre
+correspondance, devoir bien doux pour moi, car si les faits, tels que je
+les observe, m'éloignent de ses théories, je n'ai pas moins en profonde
+vénération sa noblesse de caractère et sa candeur de savant. Je
+rédigeais ma lettre quand m'arriva la poignante nouvelle: l'excellent
+homme n'était plus; après avoir sondé la grandiose question des
+origines, il était aux prises avec l'ultime et ténébreux problème de
+l'au-delà. Je renonce donc à la forme épistolaire, contresens devant la
+tombe de Westminster. Une rédaction impersonnelle, libre d'allures,
+exposera ce que j'avais à raconter sur un ton plus académique.
+
+Un trait, entre tous, avait frappé le savant anglais dans la lecture du
+premier volume de mes Souvenirs entomologiques: c'est la faculté que
+possèdent les Chalicodomes de savoir retrouver leur nid après avoir été
+dépaysés à de grandes distances. Qu'ont-ils pour boussole dans ce voyage
+de retour, quel sens les guide? Le profond observateur me parlait alors
+d'une expérience qu'il avait toujours désiré de faire sur les pigeons,
+et qu'il avait toujours négligée, absorbé par d'autres préoccupations.
+Cette expérience, je pouvais la tenter avec mes hyménoptères. L'insecte
+remplaçant l'oiseau, le problème restait le même. J'extrais de sa lettre
+le passage concernant l'épreuve à essayer:
+
+_«Allow me to make a suggestion in relation to your wonderful account of
+insects finding their way home. I formerly wished to try it with
+pigeons; namely, to carry the insects in their paper cornets about a
+hundred paces in the opposite direction to that which you intended
+ultimately to carry them, but before turning round to return, to put the
+insects in a circular box with an axle which could be made to revolve
+very rapidly first in one direction and then in another, so as to
+destroy for a time all sense of direction in the insects. I have
+sometimes imagined that animal may feel in which direction they were at
+the first start carried._»
+
+En somme, Charles Darwin me propose d'isoler mes hyménoptères chacun
+dans un cornet de papier, ainsi que je le faisais dans mes premières
+expériences, et de les transporter d'abord à une centaine de pas dans
+une direction opposée à celle que je me propose de suivre en dernier
+lieu. Les captifs sont alors mis dans une boîte ronde qui tourne
+rapidement sur un axe, tantôt dans un sens et tantôt dans un autre.
+Ainsi sera détruit chez eux, pour un certain temps, le sens de la
+direction. La rotation propre à désorienter étant terminée, on revient
+sur ses pas et l'on gagne le point où doit s'effectuer la mise en
+liberté.
+
+La méthode d'expérimentation me parut très ingénieusement conçue. Avant
+d'aller à l'ouest, je me dirige à l'est. Dans l'obscurité de leurs
+cornets, et par cela seul que je les déplace, mes prisonniers ont le
+sentiment de la direction que je leur fais suive. Si rien ne venait
+troubler cette impression du départ, l'animal l'aurait pour guide à son
+retour. Ainsi s'expliquerait la rentrée au nid de mes Chalicodomes
+dépaysés à trois et quatre kilomètres de distance. Mais lorsque les
+insectes sont assez impressionnés par le déplacement à l'est, intervient
+la rotation rapide dans un sens puis dans l'autre, alternativement.
+Désorienté par cette multiplicité de circuits inverses, l'animal n'a pas
+connaissance de mon retour et reste sous l'impression du début. Je le
+transporte maintenant à l'ouest alors qu'il lui semble cheminer toujours
+vers l'est. Sous cette impression, l'animal doit être dérouté. Rendu
+libre, il s'envolera à l'opposé de sa demeure, qu'il ne retrouvera
+jamais.
+
+Ce résultat me paraissait d'autant plus probable que j'entendais répéter
+autour de moi, par les gens de la campagne, des faits bien propres à
+confirmer mes espérances. Favier, l'homme impayable pour ce genre de
+renseignements, me mit le premier sur la voie. Il me raconta que,
+lorsqu'on veut déménager un chat d'une ferme dans une autre assez
+éloignée, on le met dans un sac que l'on fait rapidement tourner au
+moment du départ. On empêche ainsi l'animal de revenir à la maison
+quittée. Bien d'autres, après Favier, me répétèrent la même pratique. À
+leur dire, la rotation dans un sac était infaillible; le chat dérouté ne
+revenait plus. Je transmis en Angleterre ce que je venais d'apprendre;
+je racontai au philosophe de Down comment le paysan avait devancé les
+investigations de la science. Charles Darwin était émerveillé; je
+l'étais aussi, et nous comptions l'un et l'autre presque sur un succès.
+
+Ces pourparlers avaient lieu en hiver; j'avais tout le temps de préparer
+l'expérimentation qui devait se faire au mois de mai suivant. «Favier,
+dis-je un jour à mon aide, il me faudrait les nids que vous savez. Allez
+chez le voisin, demandez-lui l'autorisation et montez sur le toit de son
+hangar, avec des tuiles neuves et du mortier que vous prendrez chez le
+maçon; vous enlèverez à la toiture une douzaine des tuiles les mieux
+garnies et vous les remplacerez à mesure.»
+
+Ainsi fut fait. Le voisin se prêta de très bonne grâce à l'échange de
+tuiles, car il est obligé de démolir lui-même, de temps en temps,
+l'ouvrage de l'abeille maçonne, s'il ne veut s'exposer à voir sa toiture
+crouler un jour. J'allais au-devant d'une réparation d'une année à
+l'autre très urgente. Le soir-même, j'étais en possession de douze
+superbes fragments de nid, de forme rectangulaire et reposant chacun sur
+la face convexe d'une tuile, c'est-à-dire sur la face qui regardait
+l'intérieur du hangar. J'eus la curiosité de peser le plus volumineux:
+la romaine accusa seize kilogrammes. Or la toiture d'où il provenait
+était couverte de pareils blocs, contigus l'un à l'autre, sur une
+étendue de soixante-dix tuiles. En ne prenant que la moitié du poids
+pour faire la balance entre les plus gros amas et les plus petits, on
+trouve à la construction de l'hyménoptère le poids total de 56
+kilogrammes. Et encore m'affirme-t-on avoir vu mieux dans le hangar de
+mon voisin. Laissez faire l'abeille maçonne lorsque l'endroit lui plaît,
+laissez accumuler les travaux de nombreuses générations, et tôt ou tard
+la toiture s'effondrera sous la surcharge. Laissez vieillir les nids,
+laissez-les se détacher par fragments lorsque l'humidité les aura
+pénétrés, et il vous tombera sur la tête des moellons à vous briser le
+crâne. Voilà le monument d'un insecte bien peu connu.[3]
+
+[Note 3: Il est si peu connu que j'ai fait grave erreur en m'occupant de lui
+dans le premier volume de ces Souvenirs. Sous ma dénomination erronée de
+_Chalicodoma sicula_, sont comprises en réalité deux espèces, l'une
+nidifiant dans nos habitations, en particulier sous les tuiles des
+hangars, l'autre nidifiant sur les rameaux des arbustes. La première
+espèce a reçu divers noms, qui sont, dans l'ordre de priorité:
+_Chalicodoma pyrenaica_ Lep. _(Megachile)_; _Chalicodoma pyrrhopeza_
+Gerstäcker; _Chalicodoma rufitarsis_ Giraud. Il est fâcheux que le nom
+ayant pour lui la priorité se prête au malentendu. J'hésite à qualifier
+de pyrénéen un insecte bien moins fréquent dans les Pyrénées que dans la
+région. Je l'appellerai _Chalicodome des hangars_. Ce nom est sans
+inconvénient aucun dans un livre où le lecteur préfère la clarté aux
+exigences de l'entomologie systématique. La seconde espèce, celle qui
+fait son nid sur les rameaux, est le _Chalicodoma rufescens_ J. Pérez.
+Pour les mêmes motifs, je l'appellerai _Chalicodome des arbustes_. Je
+dois ces corrections à l'obligeance du savant professeur de Bordeaux, M.
+J. Pérez, si versé dans la connaissance des hyménoptères.]
+
+Pour le but principal que je me proposais, ces richesses ne suffisaient
+pas, non pour la quantité mais pour la qualité. Elles provenaient de
+l'habitation voisine, séparée de la mienne par un petit champ de blé et
+d'oliviers. J'avais à craindre que les insectes issus de ces nids ne
+fussent influencés héréditairement par leurs ancêtres, hôtes du hangar
+depuis de longues années. L'abeille dépaysée reviendrait peut-être
+guidée par l'habitude invétérée de sa famille; elle retrouverait le
+hangar de ses ascendants, et de là regagnerait sans difficulté son nid.
+Puisqu'il est de mode aujourd'hui de faire jouer un très grand rôle à
+ces influences héréditaires, il convient de les éliminer de mes
+expériences. Il me faut des abeilles étrangères, transportées de loin,
+pour lesquelles le retour à l'emplacement natal ne peut favoriser en
+rien le retour au nid déplacé.
+
+Favier se chargea de l'affaire. Il avait découvert sur les bords de
+l'Aygues, à plusieurs kilomètres du village, une masure abandonnée où
+les Chalicodomes s'étaient établis en colonie très populeuse. Il voulait
+prendre la brouette pour transporter les moellons à cellules; je l'en
+dissuadai: les cahotements du véhicule sur des sentiers très
+caillouteux, pouvaient compromettre le contenu des cellules. Une
+corbeille portée sur l'épaule fut préférée. Il s'adjoignit un aide et
+partit. L'expédition me valut quatre tuiles bien peuplées. C'est tout ce
+qu'ils pouvaient porter à eux deux; et encore à leur arrivée fallut-il
+payer la rasade: ils étaient éreintés. Le Vaillant nous parle d'un nid
+de Républicains dont il chargeait un chariot attelé de deux buffles. Mon
+Chalicodome rivalise avec l'oiseau de l'Afrique australe: le couple de
+buffles n'eût pas été de trop pour déménager en entier le nid des bords
+de l'Aygues.
+
+Il s'agit maintenant d'installer mes tuiles. Je tiens à les avoir à
+portée du regard, dans une situation qui me rende l'observation facile
+et m'épargne les petites misères d'autrefois: ascensions continuelles à
+l'échelle, longues stations sur un barreau de bois qui vous endolorit la
+plante des pieds, coups de soleil contre un mur devenu brûlant. Il faut
+d'ailleurs que mes hôtes se trouvent chez moi à peu près comme chez eux.
+Il est de mon devoir de leur faire la vie douce, si je veux qu'ils
+s'attachent au nouveau logis. J'ai précisément ce qui leur convient.
+
+Sous une terrasse s'ouvre un large porche dont les flancs sont visités
+par le soleil tandis que le fond est à l'ombre. Il y a part pour tous:
+l'ombre pour moi, le soleil pour mes pensionnaires. Chaque tuile est
+armée d'un crochet en fort fil de fer et appendue contre la paroi, à la
+hauteur des yeux. Une moitié de mes nids est à droite, l'autre moitié
+est à gauche. Le coup d'oeil de l'ensemble est assez original. Qui entre
+et pour la première fois voit mon étalage suppose d'abord des pièces de
+salaison, d'épaisses tranches de quelque lard exotique dont je hâte la
+dessiccation au soleil. L'erreur reconnue, on s'extasie devant ces
+ruches de mon invention. La nouvelle s'en répand dans le village et plus
+d'un en fait ses gorges chaudes. Je passe pour un apiculteur des
+abeilles bâtardes. Qui sait ce que cela doit me rapporter!
+
+Avril n'est pas fini, que mes ruches sont en pleine activité. Au fort du
+travail, l'essaim forme une petite nuée tourbillonnante, pleine de
+murmures. Le porche est un passage fréquenté; il conduit à une pièce où
+s'entreposent diverses provisions domestiques. Le personnel de la maison
+d'abord me cherche noise pour avoir établi en notre intimité cette
+dangereuse république. On n'ose aller aux provisions: il faudrait
+traverser la nuée d'abeilles, et gare les coups d'aiguillon. Il me faut
+démontrer péremptoirement que le danger est nul, que mon abeille est
+très pacifique, incapable de dégainer tant qu'elle n'est pas saisie.
+J'approche le visage de l'un des gâteaux de terre, jusqu'à presque le
+toucher, lorsqu'il est tout noir de maçonnes en travail; je promène mes
+doigts dans les rangs, je dépose quelques abeilles sur la main, je
+stationne au plus épais du tourbillon, et jamais une piqûre. Leur
+caractère paisible m'est connu de longue date. Je partageais autrefois
+l'appréhension commune, j'hésitais à m'engager dans un essaim
+d'Anthophores ou de Chalicodomes; aujourd'hui je suis bien revenu de ces
+frayeurs. Ne tracassez pas la bête, et il ne lui arrivera pas une seule
+fois de songer à mal. Tout au plus, quelqu'une, par curiosité plutôt que
+par colère, viendra planer devant votre figure, vous regarder avec
+obstination, mais avec le seul bourdonnement pour toute menace.
+Laissez-la faire: son examen est pacifique.
+
+En quelques séances, tout mon personnel fut rassuré: petits et grands
+allaient et revenaient sous le porche comme si de rien n'était. Mes
+abeilles, loin de rester un sujet de crainte, devenaient un sujet de
+distraction; chacun prenait plaisir à voir les progrès de leurs
+industrieux travaux. Pour les étrangers, je me gardais bien de divulguer
+le secret. Si quelqu'un, appelé pour affaires, passait devant le porche
+au moment où je stationnais devant les gâteaux appendus, un court
+colloque s'engageait, dans le genre de celui-ci: «Elles vous connaissent
+donc, pour ne pas vous piquer?--Sans doute, elles me connaissent.--Et
+moi?--Vous, c'est autre chose.» là l'on se tenait à respectueuse
+distance. C'est ce que je désirais.
+
+Il est temps de songer aux expérimentations. Les Chalicodomes destinés
+au voyage doivent être marqués d'un signe qui me les fasse reconnaître.
+Une dissolution de gomme arabique, épaissie avec une poudre colorante,
+tantôt rouge, tantôt bleue ou d'autre teinte, est la matière que
+j'emploie pour marquer mes voyageurs. La diversité de coloration
+m'empêche de confondre les sujets des divers essais.
+
+Lors de mes premières recherches, je marquais les abeilles sur les lieux
+mêmes du lâcher. Pour cette opération, les insectes devaient être tenus
+un à un entre les doigts, ce qui m'exposait à de fréquentes piqûres,
+plus irritantes, en se répétant coup sur coup. Alors mes coups de pouce
+n'étaient pas toujours assez ménagés, au grand dommage des voyageurs,
+dont je pouvais ainsi fausser l'articulation des ailes et affaiblir
+l'essor. Cette méthode méritait d'être améliorée, tant dans mon intérêt
+que dans celui de l'insecte. Il fallait marquer l'hyménoptère, le
+dépayser, le relâcher sans le saisir des doigts, sans le toucher une
+seule fois. À ces délicatesses d'exécution, l'expérience ne pouvait que
+gagner. Voici la méthode adoptée.
+
+Quand, le ventre plongé dans la cellule, elle brosse sa charge de
+pollen, ou bien quand elle maçonne, l'abeille est fort préoccupée de son
+travail. On peut alors aisément, sans l'effaroucher, lui marquer le
+dessus du thorax avec une paille trempée dans la glu colorée. L'insecte
+ne prend garde à ce léger attouchement. Il part; il revient chargé de
+mortier ou de pollen. On laisse ces voyages se répéter jusqu'à ce que la
+marque du thorax soit parfaitement sèche, ce qui ne tarde pas avec le
+vif soleil nécessaire aux travaux. Il s'agit alors de prendre
+l'hyménoptère et de l'emprisonner dans un cornet de papier, toujours
+sans le toucher. Rien de plus facile. Une petite éprouvette de verre est
+mise sur l'abeille, attentive à son oeuvre; l'insecte, en partant, s'y
+engouffre, et de là passe dans le cornet, aussitôt clos et déposé dans
+la boîte de fer-blanc qui servira au transport de l'ensemble. Au moment
+de la mise en liberté, il suffira d'ouvrir ces cornets. Toute la
+manoeuvre s'accomplit ainsi sans employer une seule fois l'inquiétante
+pression des doigts.
+
+Autre question à résoudre avant de poursuivre. Quelle limite de temps
+m'imposerai-je lorsqu'il faudra dénombrer les abeilles revenues au nid?
+Je m'explique. La tache que j'ai faite au milieu du thorax par le léger
+contact de ma paille engluée, n'est pas des plus durables, elle adhère
+aux poils simplement. Du reste, elle ne serait pas plus tenace si
+j'avais maintenu l'insecte entre les doigts. Or l'hyménoptère
+fréquemment se brosse le dos, il s'époussette chaque fois qu'il sort des
+galeries; d'ailleurs il expose sa toison à de continuels frottements
+contre les parois de la cellule, où il faut entrer, d'où il faut sortir
+pour chaque apport de miel. Un Chalicodome, si bien vêtu d'abord,
+devient dépenaillé; sa fourrure est tondue, rasée par le travail, de
+même que tombe en loques la blouse de l'ouvrier.
+
+Il y a plus. Pour passer la nuit et les journées de mauvais temps, le
+Chalicodome des murailles se tient dans une des cellules de son dôme, où
+il plonge, la tête en bas. Le Chalicodome des hangars, tant qu'il y a
+des galeries libres, fait à peu près de même: il se réfugie dans ces
+galeries, mais la tête à l'entrée. Une fois ces vieux domiciles utilisés
+et la construction de nouvelles cellules commencée, une autre retraite
+est choisie. Dans l'harmas, ai-je dit, sont des amas de pierres
+destinées au mur d'enceinte. C'est là que mes Chalicodomes passent la
+nuit. Dans l'interstice de deux pierres superposées et mal jointes, ils
+se retirent par groupes nombreux, entassés pêle-mêle, les deux sexes à
+la fois. Tel de ces groupes en comprend une paire de centaines. Le
+dortoir le plus fréquent est une étroite rainure. Là chacun se blottit,
+le plus avant possible, le dos dans la rainure. J'en vois de renversés,
+le ventre en l'air, comme gens en sommeil. Si le mauvais temps survient,
+si le ciel se voile de nuages, si la bise souffle, ils ne bougent de
+leur asile.
+
+Toutes ces conditions réunies font que je ne peux compter sur une longue
+permanence de la tache faite au thorax. De jour, les coups de brosse
+répétés, les frictions contre les parois des galeries, assez promptement
+l'effacent; de nuit, c'est pire encore, dans l'étroit dortoir où les
+Chalicodomes se réfugient par centaines. Après une nuit passée dans
+l'interstice de deux pierres, il est prudent de ne plus compter sur la
+marque faite la veille. Donc le dénombrement des retours au nid doit se
+faire tout de suite; le lendemain il serait trop tard. Ainsi, dans
+l'impossibilité où je serais de reconnaître les sujets dont la tache a
+disparu pendant la nuit, je relèverai uniquement les hyménoptères
+revenus le jour même.
+
+Reste à s'occuper de la machine rotatoire. Ch. Darwin me conseille une
+boîte ronde mise en mouvement au moyen d'un axe et d'une manivelle. Je
+n'ai rien de pareil sous la main. Il sera plus simple et tout aussi
+efficace d'employer le moyen du campagnard qui veut dérouter son chat en
+le faisant tourner dans un sac. Mes insectes, isolés chacun dans un
+cornet de papier, seront déposés dans une boîte de fer-blanc, les
+cornets seront calés de façon à éviter les chocs pendant la rotation;
+enfin la boîte sera fixée à un cordon, et je ferai tourner le tout à la
+manière d'une fronde. Avec cette machine, rien de plus aisé que
+d'obtenir telle rapidité que je voudrai, telle variété de mouvements
+contraires que je jugerai propres à désorienter mes captifs. Je peux
+faire tourner ma fronde dans un sens puis dans un autre,
+alternativement; je peux en ralentir, en accélérer la vitesse; il m'est
+loisible de lui faire décrire des courbes bouclées en 8 et entremêlées
+de cercles; si je pirouette en même temps sur les talons, rien ne
+m'empêche d'ajouter un degré de plus à cette complication en faisant
+mouvoir ma fronde suivant tous les azimuts. C'est ainsi que j'opérerai.
+
+Le 2 mai 1880, je marque de blanc sur le thorax dix Chalicodomes occupés
+à des travaux divers: les uns explorent les gâteaux de terre pour faire
+choix d'un emplacement, d'autres maçonnent, d'autres approvisionnent. La
+tache sèche, je les prends et les dispose comme il vient d'être dit. Ils
+sont transportés d'abord à un demi-kilomètre dans une direction opposée
+à celle que je me propose de suivre. Un sentier qui longe mon habitation
+se prête à cette manoeuvre préparatoire; j'espère bien m'y trouver seul
+au moment où je balancerai ma fronde. Une croix est au bout; je m'arrête
+au pied de cette croix. Là, rotation de mes abeilles suivant toutes les
+règles. Or, tandis que je fais décrire à la boîte des cercles inverses
+et des courbes bouclées, tandis que je pirouette sur les talons pour
+atteindre les divers azimuts, une bonne femme vient à passer, et me
+regarde avec des yeux, oh! mais des yeux.... Au pied de la croix, et en
+ce sot exercice! On en parla. C'était acte de nécromancie N'avais-je pas
+déterré un mort, ces jours passés! Oui, j'avais visité une sépulture
+préhistorique, j'en avais extrait de vénérables tibias aux fortes
+arêtes, une vaisselle mortuaire et pour viatique du grand voyage
+quelques épaules de cheval. J'avais fait cela et on le savait.
+Maintenant, pour achever l'homme mal famé, on le trouve au pied d'une
+croix, livré à de sataniques exercices.
+
+N'importe, et ce n'est pas petit courage de ma part, la rotation est
+dûment accomplie devant ce témoin imprévu. Je reviens alors sur mes pas
+et me dirige à l'ouest de Sérignan. Je prends les sentiers les plus
+déserts, je coupe à travers champs pour éviter, si possible, nouvelle
+rencontre. Il ne manquerait plus que d'être vu lorsque j'ouvrirai mes
+cornets et lâcherai mes mouches. À mi-chemin, pour rendre mon expérience
+plus décisive, je renouvelle la rotation, aussi compliquée que la
+première. Je la renouvelle une troisième fois sur les lieux choisis
+comme point de mise en liberté.
+
+C'est au fond d'une plaine caillouteuse, avec maigres rideaux
+d'amandiers et de chênes verts çà et là. En marchant d'un bon pas, j'ai
+mis trente minutes pour faire le trajet, en ligne droite. La distance
+est donc de trois kilomètres environ. Le temps est beau, le ciel clair
+avec un très léger souffle du nord. Je m'assieds à terre, en face du
+midi, pour que les insectes aient libres la direction de leur nid et la
+direction opposée. Je les lâche à deux heures un quart. Aussitôt le
+cornet ouvert, les hyménoptères tournent pour la plupart à diverses
+reprises autour de moi, puis prennent un vol fougueux dont la direction
+est celle de Sérignan, autant que je peux en juger. L'observation est
+difficultueuse, le départ ayant lieu brusquement lorsque l'insecte a
+fait deux ou trois fois le tour de ma personne, bloc suspect qu'il
+semble vouloir reconnaître avant de partir. Un quart d'heure après, ma
+fille aînée, Antonia, qui se tient en observation auprès des nids, voit
+arriver le premier voyageur. À mon retour, dans la soirée, deux autres
+rentrent. Total, trois de revenus le jour même sur dix dépaysés.
+
+Le lendemain, je reprends l'expérience. Dix Chalicodomes sont marqués de
+rouge, ce qui me permettra de les distinguer de ceux qui sont revenus la
+veille et de ceux qui peuvent revenir encore avec la tache blanche
+conservée. Mêmes précautions, mêmes rotations, mêmes lieux que la
+première fois; seulement je ne fais pas de rotation en chemin, je me
+borne à celle du départ et à celle de l'arrivée. Les insectes sont
+lâchés à onze heures quinze minutes. J'ai préféré le matin comme
+présentant plus d'animation dans les travaux de l'hyménoptère. L'un est
+revu au nid par Antonia à onze heures vingt minutes. En supposant que ce
+soit le premier lâché, il lui a suffi de cinq minutes pour faire le
+trajet. Mais rien ne dit que ce ne soit un autre, et alors il lui a
+fallu moins. C'est la plus grande vitesse qu'il m'ait été possible de
+constater. À midi je suis de retour, et j'en prends en peu de temps
+trois autres. Je n'en vois plus dans le reste de la soirée. Total,
+quatre de revenus sur dix.
+
+Le 4 mai, temps très clair, calme et chaud, favorable à mes expériences.
+Je prends cinquante Chalicodomes marqués de bleu. La distance à
+parcourir est toujours la même. Première rotation après avoir transporté
+mes insectes à quelques centaines de pas en sens inverse de la direction
+finale; en outre, trois rotations en chemin; une cinquième rotation au
+point de mise en liberté. S'ils ne sont pas désorientés cette fois, ce
+ne sera pas ma faute d'avoir tourné et retourné. À neuf heures et vingt
+minutes, je commence d'ouvrir mes cornets. L'heure est un peu matinale,
+aussi mes hyménoptères, rendus à la liberté, restent un moment indécis,
+paresseux; mais après un court bain de soleil sur une pierre où je les
+dépose, ils prennent leur essor. Je suis assis à terre, faisant face au
+midi. À ma gauche est Sérignan, à ma droite Piolenc. Lorsque la rapidité
+du vol me laisse reconnaître la direction suivie, je vois mes libérés
+disparaître à ma gauche. Quelques-uns, mais rares, vont au midi; deux ou
+trois vont à l'est ou à ma droite. Je ne parle pas du nord, pour lequel
+je fais écran. En somme, la grande majorité prend la gauche,
+c'est-à-dire la direction du nid. La mise en liberté se termine à neuf
+heures quarante minutes. L'un des cinquante voyageurs se trouve démarqué
+dans le cornet de papier. Je le défalque du total, réduit ainsi à
+quarante-neuf.
+
+D'après Antonia, surveillant le retour, les premiers arrivés ont paru à
+neuf heures trente-cinq minutes, soit quinze minutes après le
+commencement du lâcher. À midi, il y en a onze d'arrivés; et à quatre
+heures du soir, dix-sept. Là se termine le recensement. Total dix-sept
+sur quarante-neuf.
+
+Une quatrième expérience est résolue le 14 mai. Le temps est magnifique,
+avec un léger souffle du nord. Je prends vingt Chalicodomes marqués de
+rose, à huit heures du matin. Rotation au départ après recul préalable
+en sens inverse de la direction à suivre, deux rotations en chemin, une
+quatrième à l'arrivée. Tous ceux dont je peux suivre l'essor se dirigent
+à ma gauche, c'est-à-dire vers Sérignan. J'avais pris cependant mes
+précautions pour laisser indifférent le choix entre les deux directions
+opposées, j'avais fait en particulier éloigner mon chien qui se trouvait
+à ma droite. Aujourd'hui les hyménoptères ne tournent pas autour de moi;
+quelques-uns s'envolent directement; les autres, en plus grand nombre,
+étourdis peut-être par le tangage du transport et le roulis des coups de
+fronde, prennent pied à quelques mètres de distance, semblent attendre
+d'être un peu revenus à eux, puis s'envolent vers la gauche. Cet élan
+général a été reconnu toutes les fois que l'observation était possible.
+J'étais de retour à neuf heures quarante-cinq minutes. Deux abeilles à
+tache rose sont présentes, dont l'une maçonne, la pelote de mortier
+entre les mandibules. À une heure de l'après-midi, il y en avait sept
+d'arrivées; je n'en ai pas vu d'autres dans le reste de la journée.
+Total, sept sur vingt.
+
+Tenons-nous-en là; l'expérience est suffisamment répétée, mais elle ne
+conclut pas comme l'espérait Charles Darwin, comme je l'espérais aussi,
+surtout après ce qu'on m'avait raconté sur le chat. En vain, suivant la
+recommandation faite, je transporte d'abord mes insectes en sens inverse
+du point où je dois les lâcher; en vain, lorsque je vais revenir sur mes
+pas, je fais tourner ma fronde avec toute la complication rotatoire que
+je peux imaginer; en vain, croyant augmenter les difficultés, je répète
+la rotation jusqu'à cinq fois, au départ, en chemin, à l'arrivée: rien
+n'y fait: les Chalicodomes reviennent, et la proportion des retours dans
+la même journée oscille entre 30 et 40 pour 100. Il m'en coûte
+d'abandonner une idée suggérée par un tel maître et caressée d'autant
+plus volontiers que je la croyais apte à donner une solution définitive.
+Les faits sont là, plus éloquents que tous les ingénieux aperçus, et le
+problème reste tout aussi ténébreux que jamais.
+
+L'année suivante, 1881, je repris l'expérimentation, mais dans un autre
+sens. Jusqu'ici j'avais opéré en plaine. Pour revenir au nid, mes
+dépaysés n'avaient à franchir que de faibles obstacles, les haies et les
+bouquets d'arbres des cultures. Je me propose aujourd'hui d'ajouter aux
+difficultés de la distance les difficultés des lieux à parcourir.
+Laissant de côté toute rotation, tout recul, choses reconnues inutiles,
+je songe à lâcher mes Chalicodomes au plus épais des bois de Sérignan.
+Comment sortiront-ils de ce labyrinthe où, dans les premiers temps,
+j'avais besoin d'une boussole pour me retrouver? De plus, j'aurai avec
+moi un aide, une paire d'yeux plus jeunes que les miens et plus aptes à
+suivre le premier essor de mes insectes. Cet élan du début, dans la
+direction du nid, s'est reproduit déjà bien souvent et commence à me
+préoccuper plus que le retour lui-même. Un élève en pharmacie, pour
+quelques jours chez ses parents, sera mon collaborateur oculaire. Avec
+lui, je suis à mon aise; la science ne lui est pas étrangère.
+
+Le 16 mai a lieu l'expédition dans les bois. Le temps est chaud, avec
+tournure d'orage qui couve. Vent du midi sensible, mais insuffisant pour
+contrarier mes voyageurs. Quarante Chalicodomes sont capturés. Pour
+abréger les préparatifs, à cause de la distance, je ne les marque pas
+sur les gâteaux; je les marquerai sur les lieux du départ, au moment de
+les lâcher. C'est l'ancienne méthode, fertile en piqûres; mais je la
+préfère aujourd'hui pour gagner du temps. Je mets une heure pour me
+rendre sur les lieux. La distance, déduction faite des sinuosités, est
+ainsi d'environ quatre kilomètres.
+
+L'emplacement choisi doit me laisser reconnaître la direction du premier
+essor. J'adopte un point dénudé au milieu des taillis. Tout autour,
+vaste nappe de bois épais, qui ferme de tous côtés l'horizon; au sud, du
+côté des nids, un rideau de collines d'une centaine de mètres
+d'élévation au-dessus du point où je suis. Le vent est faible, mais il
+souffle en sens inverse du trajet que doivent faire mes insectes pour
+rentrer chez eux. Je tourne le dos à Sérignan, de manière qu'en
+s'échappant de mes doigts les abeilles, pour revenir au nid, auront à
+fuir latéralement, à ma gauche et à ma droite; je marque les
+Chalicodomes et les lâche un à un. L'opération commence à dix heures
+vingt minutes.
+
+Une moitié des abeilles se montre assez paresseuse, volette un peu, se
+laisse aller à terre, semble reprendre ses esprits, puis part. L'autre
+moitié a les allures plus décidées. Bien que les insectes aient à lutter
+contre le faible vent du midi qui souffle, ils prennent, à leur premier
+essor, la direction du nid. Tous vont au sud après avoir décrit quelques
+cercles, quelques crochets autour de nous. Il n'y a pas d'exception pour
+aucun de ceux dont il nous est possible de suivre le départ. Le fait est
+constaté par moi et mon collègue avec pleine évidence. Mes Chalicodomes
+mettent le cap au sud comme si quelque boussole leur indiquait le rumb
+du vent.
+
+À midi, je suis de retour. Aucun des dépaysés n'est au nid, mais
+quelques minutes après, j'en prends deux. À deux heures, leur nombre est
+de neuf. Mais voici que le ciel s'obscurcit; le vent souffle assez fort
+et l'orage menace. Il n'y a plus à compter sur d'autres arrivants. Total
+9 sur 40 ou 22 pour 100.
+
+La proportion est plus faible que les précédentes, variant de 30 à 40 p.
+100. Faut-il mettre ce résultat sur le compte des difficultés à vaincre?
+Les Chalicodomes se seraient-ils égarés dans le dédale de la forêt? Il
+est prudent de ne pas se prononcer: d'autres causes sont intervenues qui
+peuvent avoir diminué le nombre des retours. J'ai marqué les insectes
+sur les lieux, je les ai maniés, et je n'affirmerais pas que tous soient
+sortis bien dispos de mes doigts irrités par les piqûres. Et puis, le
+ciel s'est fait nuageux, l'orage est imminent. En ce mois de mai, si
+variable, si capricieux dans la région, on ne peut guère compter sur une
+journée continue de beau temps. À une matinée superbe rapidement succède
+une après-midi troublée; mes expériences sur les Chalicodomes plusieurs
+fois se sont ressenties de ces variations. Tout bien pesé, j'inclinerais
+à croire que le retour à travers la montagne et la forêt s'effectue
+aussi bien qu'à travers la plaine et les champs de blé.
+
+Une dernière ressource me reste pour essayer de désorienter mes
+hyménoptères. Je les transporterai d'abord à une grande distance: puis
+décrivant un ample crochet, je reviendrai par une autre voie et je
+lâcherai mes prisonniers lorsque je me serai suffisamment rapproché du
+village, à trois kilomètres environ. Une voiture est ici nécessaire. Mon
+collaborateur dans les bois m'offre sa carriole. Avec quinze
+Chalicodomes, nous partons tous les deux sur la route d'Orange, jusqu'au
+voisinage du viaduc. Là se présente à droite le rectiligne ruban de
+l'antique voie romaine, la voie Domitia. Nous la suivons, remontant au
+nord vers les montagnes d'Uchaux, le pays classique des superbes
+fossiles turoniens. Puis on fait retour vers Sérignan par la route de
+Piolenc. La halte a lieu à la hauteur de la campagne de Font-Claire,
+dont la distance au village est de deux kilomètres et demi. Sur la carte
+de l'état-major, le lecteur suivra facilement mon itinéraire, et il
+verra que le crochet décrit mesure bien près de neuf kilomètres.
+
+En même temps, Favier venait me rejoindre à Font-Claire, par la route
+directe, celle de Piolenc. Il portait avec lui quinze Chalicodomes
+destinés à servir de terme de comparaison avec les miens. Me voilà donc
+en possession de deux séries d'insectes. Quinze, marqués de rose, ont
+fait le crochet de neuf kilomètres; quinze, marqués de bleu, sont venus
+par à voie directe, la voie la plus courte pour le retour au nid. Le
+temps est chaud, très clair et bien calme; je ne peux mieux désirer pour
+le succès de l'expérience. La mise en liberté a lieu vers midi.
+
+À cinq heures du soir, le nombre des arrivées est de 7 pour les
+Chalicodomes roses, ceux que j'ai cru désorienter par un long circuit en
+voiture; il est de 6 pour les Chalicodomes bleus, ceux qui sont venus en
+ligne directe à Font-Claire. Les deux proportions, 46 et 40 pour 100, se
+balancent presque; et le léger excès pour les insectes qui ont fait le
+circuit est évidemment un résultat accidentel dont il n'y a pas lieu de
+tenir compte. Le crochet décrit ne peut avoir favorisé le retour; mais
+il est certain aussi qu'il ne l'a pas contrarié.
+
+La démonstration est suffisante. Ni les mouvements enchevêtrés d'une
+rotation comme je l'ai décrite; ni l'obstacle de collines à franchir et
+de bois à traverser; ni les embûches d'une voie qui s'avance, rétrograde
+et revient par un ample circuit, ne peuvent troubler les Chalicodomes
+dépaysés et les empêcher de revenir au nid. J'avais fait part à Ch.
+Darwin de mes premiers résultats négatifs, ceux de la rotation.
+S'attendant à un succès, il fut très surpris de l'échec. Ses pigeons,
+s'il avait eu le loisir de les expérimenter, se seraient comportés comme
+mes hyménoptères; la rotation préalable ne les aurait pas troublés. Le
+problème exigeait une autre méthode, et voici ce qui me fut proposé:
+
+«_To place the insect within an induction coil, so as to disturb any
+magnetic or diamagnetic sensibility which it seems just possible that
+they may possess._»
+
+Assimiler un animal à une aiguille aimantée et le soumettre à un courant
+d'induction pour troubler son magnétisme ou son diamagnétisme, me parut,
+je ne le cacherai pas, une idée singulière, digne d'une imagination aux
+abois. J'ai médiocre confiance dans notre physique lorsqu'elle prétend
+expliquer la vie; cependant ma déférence pour l'illustre maître m'aurait
+fait recourir aux bobines d'induction si j'avais eu les appareils
+convenables. Mais, dans mon village, nulle ressource savante; si je veux
+une étincelle électrique, j'en suis réduit à frotter une feuille de
+papier sur les genoux. Mon cabinet de physique est riche d'un aimant, et
+voilà tout. Cette pénurie connue, une autre méthode me fut soumise, plus
+simple que la première, et d'un résultat plus sûr, d'après Darwin
+lui-même:
+
+«To make a very thin needle into a magnet: then breaking it into very
+short pieces, which would still be magnetic, and fastening one of these
+pieces with some cement on the thorax to the insects to be experimented
+on. I believe that such a little magnet, from its close proximity to the
+nervous system of the insect, would affect it more than would the
+terrestrial currents.»
+
+L'idée persiste de faire de l'animal une sorte de barreau aimanté. Les
+courants terrestres le guident dans son retour au nid. C'est une
+boussole vivante qui, soustraite à l'action de la terre par le voisinage
+d'un aimant, ne pourra plus s'orienter. Avec un petit aimant fixé sur le
+thorax, parallèlement au système nerveux, et de plus grande influence
+que le magnétisme terrestre à cause de sa proximité, l'insecte perdra sa
+faculté de direction. En écrivant ces lignes, je m'abrite sous l'immense
+renom du savant instigateur de l'idée. Venant d'un humble, comme je le
+suis, cela ne paraîtrait pas sérieux. L'obscurité ne peut avoir de ces
+audaces théoriques.
+
+L'expérience semble facile; elle ne dépasse pas mes moyens d'action.
+Essayons-la. Par la friction avec mon barreau aimanté, je convertis en
+aimant une très fine aiguille, dont je garde seulement la partie la plus
+déliée, la pointe, sur une longueur de 5 à 6 millimètres. Ce fragment
+est un aimant complet: il attire, il repousse une autre aiguille
+aimantée et suspendue à un fil. Le moyen de le fixer sur le thorax de
+l'insecte est un peu embarrassant. Mon aide en ce moment, l'élève en
+pharmacie, met à contribution tous les agglutinatifs de son officine. Le
+meilleur est une sorte de sparadrap qu'il prépare exprès avec un tissu
+très fin. Il présente l'avantage de pouvoir ère ramolli au fourneau de
+la pipe allumée quand viendra le moment d'opérer dans la campagne.
+
+Je découpe dans ce sparadrap un petit carré proportionné au thorax de
+l'insecte, et j'engage la pointe aimantée dans quelques fils du tissu.
+Il suffit maintenant de ramollir un peu la glu et d'appliquer aussitôt
+l'objet sur le dos du Chalicodome, le tronçon d'aiguille étant dirigé
+suivant la longueur de l'insecte. D'autres appareils semblables sont
+préparés et leurs pôles reconnus, afin qu'il me soit loisible de diriger
+le pôle austral pour les uns vers la tête de l'animal, pour les autres
+vers l'extrémité opposée.
+
+Avec mon aide, une répétition de la manoeuvre est d'abord entreprise il
+convient de se faire un peu la main avant de tenter l'expérience au
+loin. D'ailleurs je tiens à reconnaître comment se comportera l'insecte
+sous le harnais magnétique. Je prends un Chalicodome travaillant à une
+cellule que je marque, et je le transporte dans mon cabinet, situé dans
+une autre aile de l'habitation. La machine aimantée est fixée sur le
+thorax, et l'insecte lâché. Aussitôt libre, l'hyménoptère se laisse
+choir et se roule, comme affolé, sur le parquet de l'appartement. Il
+reprend l'essor, se laisse retomber, tournoie sur les flancs, sur le
+dos, se heurte aux obstacles, bruit et se démène en des mouvements
+désespérés; enfin, par la fenêtre ouverte, il fuit d'un élan impétueux.
+
+Qu'est ceci? L'aimant paraît agir d'une étrange façon sur le système
+nerveux de l'expérimenté! Quel désordre! quel affolement! En perdant la
+tramontane sous l'influence de mes artifices, l'insecte était comme
+ahuri. Allons au nid, voir ce qui se passe. L'attente n'est pas longue:
+mon insecte revient, mais débarrassé de son attirail magnétique. Je le
+reconnais aux traces de glu que portent encore les poils du thorax. Il
+revient à sa cellule et reprend ses travaux.
+
+Soupçonneux quand j'interroge l'inconnu, peu enclin à conclure avant
+d'avoir pesé le pour et le contre, je sens le doute me gagner au sujet
+de ce que je viens de voir. Est-ce bien l'influence magnétique qui vient
+de troubler si étrangement mon hyménoptère? Lorsqu'il se démenait à
+outrance, s'escrimant des pattes et des ailes sur le parquet, lorsqu'il
+s'est enfui effaré, l'insecte subissait-il la domination de l'aimant
+fixé sur le thorax? Mon engin aurait-il contrarié en son système nerveux
+l'influence directrice des courants terrestres? Ou bien son affolement
+était-il le simple résultat d'un harnais insolite? C'est à voir, et à
+l'instant.
+
+Un autre appareil est fabriqué, mais muni d'un court fétu de paille à la
+place de l'aimant. L'insecte qui le porte sur le dos se roule à terre,
+tournoie, s'agite en désordre comme le premier, jusqu'à ce que la
+machine gênante soit détachée, emportant avec elle une partie de la
+toison du thorax. La paille produit les mêmes effets que l'aimant,
+c'est-à-dire que le magnétisme est hors de cause dans ce qui vient de se
+passer. Mon engin, dans les deux cas, est attirail incommode dont
+l'insecte cherche aussitôt à se débarrasser par tous les moyens à lui
+possibles. Attendre de lui des actes normaux tant qu'il portera sur le
+thorax un appareil, aimanté ou non, c'est vouloir étudier les moeurs
+régulières d'un chien qu'on aurait affolé en lui suspendant un vieux
+poêlon au bout de la queue. L'expérience de l'aimant est impraticable.
+Que donnerait-elle si l'animal s'y prêtait? À mon avis, elle ne
+donnerait rien. Pour le retour au nid, un aimant n'aurait pas plus
+d'influence qu'un bout de paille.
+
+
+
+
+VIII
+
+HISTOIRE DE MES CHATS
+
+
+Si la rotation est sans effet aucun pour désorienter l'insecte, quelle
+influence peut-elle avoir sur le chat? La méthode de l'animal balancé
+dans un sac pour empêcher le retour est-elle digne de confiance? Je l'ai
+cru d'abord, tant elle s'accordait avec l'idée émise par l'illustre
+maître, idée si pleine d'espérances. Maintenant, ma foi s'ébranle,
+l'insecte me fait douter du chat. Si le premier revient après avoir
+tourné, pourquoi le second ne reviendrait-il pas? Me voici donc engagé
+dans de nouvelles recherches.
+
+Et d'abord jusqu'à quel point le chat mérite-t-il le renom de savoir
+revenir au logis aimé, aux lieux de ses ébats amoureux, sur les toits et
+dans les greniers? On raconte sur son instinct les faits les plus
+curieux, les livres d'histoire naturelle enfantine regorgent de hauts
+faits qui font le plus grand honneur à ses talents de pèlerin. Je tiens
+ces récits en médiocre estime; ils viennent d'observateurs improvisés,
+sans critique, portés à l'exagération. Il n'est pas donné au premier
+venu de parler correctement de la bête. Lorsque quelqu'un qui n'est pas
+du métier me dit de l'animal: c'est noir, je commence par m'informer si
+par hasard ce ne serait pas blanc; et bien des fois le fait se trouve
+dans la proposition renversée. On me célèbre le chat comme expert en
+voyages. C'est bien: regardons-le comme un inepte voyageur. J'en serais
+là, si je n'avais que le témoignage des livres et des gens non habitués
+aux scrupules de l'examen scientifique. Heureusement j'ai connaissance
+de quelques faits qui ne laissent aucune prise à mon scepticisme. Le
+chat mérite réellement sa réputation de perspicace pèlerin. Racontons
+ces faits.
+
+Un jour, c'était à Avignon, parut sur la muraille du jardin un misérable
+chat, le poil en désordre, les flancs creux, le dos dentelé par la
+maigreur. Il miaulait de famine. Mes enfants, très jeunes alors, eurent
+pitié de sa misère. Du pain trempé dans du lait lui fut présenté au bout
+d'un roseau. Il accepta. Les bouchées se succédèrent si bien que, repu,
+il partit malgré tous les «Minet! Minet!» de ses compatissants amis. La
+faim revint et l'affamé reparut au réfectoire de la muraille. Même
+service de pain trempé dans du lait, mêmes douces paroles; il se laissa
+tenter. Il descendit. On put lui toucher le dos. Mon Dieu! qu'il était
+maigre!
+
+Ce fut la grande question du jour. On en parlait à table; on
+apprivoiserait le vagabond, on le garderait, on lui ferait une couchette
+de foin. C'était bien une belle affaire! Je vois encore, je verrai
+toujours le conseil d'étourdis délibérant sur le sort du chat. Ils
+firent tant que la sauvage bête resta. Bientôt ce fut un superbe matou.
+Sa grosse tête ronde, ses jambes musculeuses, son pelage roux avec
+taches plus foncées, rappelaient un petit jaguar. On le nomma Jaunet à
+cause de sa couleur fauve. Une compagne lui advint plus tard, racolée
+dans des circonstances à peu près pareilles. Telle est l'origine de ma
+série de Jaunets, que je conserve, depuis tantôt une vingtaine d'années,
+à travers les vicissitudes de mes déménagements.
+
+Le premier de ces déménagements eut lieu en 1870. Quelque peu avant, un
+ministre qui a laissé de si profonds souvenirs dans l'Université,
+l'excellent M. Victor Duruy, avait institué des cours pour
+l'enseignement secondaire des filles. Ainsi débutait, dans la mesure du
+possible à cette époque, la grande question qui s'agite aujourd'hui.
+Bien volontiers je prêtai mon humble concours à cette oeuvre de lumière.
+Je fus chargé de l'enseignement des sciences physiques et naturelles.
+J'avais la foi et ne plaignais pas la peine; aussi rarement me suis-je
+trouvé devant un auditoire plus attentif, mieux captivé. Les jours de
+leçon, c'était fête, les jours de botanique surtout, alors que la table
+disparaissait sous les richesses des serres voisines.
+
+C'en était trop. Et voyez, en effet, combien noir était mon crime:
+j'enseignais à ces jeunes personnes ce que sont l'air et l'eau, d'où
+proviennent l'éclair, le tonnerre, la foudre; par quel artifice la
+pensée se transmet à travers les continents et les mers au moyen d'un
+fil de métal; pourquoi le foyer brûle et pourquoi nous respirons;
+comment germe une graine et comment s'épanouit une fleur, toutes choses
+éminemment abominables aux yeux de certains, dont la flasque paupière
+cligne devant le jour.
+
+Il fallait au plus vite éteindre la petite lampe, il fallait se
+débarrasser de l'importun qui s'efforçait de la maintenir allumée.
+Sournoisement on machine le coup avec mes propriétaires, vieilles
+filles, qui voyaient l'abomination de la désolation dans ces nouveautés
+de l'enseignement. Je n'avais pas avec elles d'engagement écrit, propre
+à me protéger. L'huissier parut avec du papier timbré. Sa prose me
+disait que j'avais à déménager dans les quatre semaines; sinon, la loi
+mettrait mes meubles sur le pavé. Il fallut à la hâte se pourvoir d'un
+logis. Le hasard de la première demeure trouvée me conduisit à Orange.
+Ainsi s'est accompli mon exode d'Avignon.
+
+Le déménagement des chats ne fut pas sans nous donner des soucis. Nous y
+tenions tous et nous nous serions fait un crime d'abandonner à la
+misère, et sans doute à de stupides méchancetés, ces pauvres bêtes si
+souvent caressées. Les jeunes et les chattes voyageront sans encombre:
+cela se met dans un panier, cela se tient tranquille en route; mais pour
+les vieux matous, la difficulté n'est pas petite. J'en avais deux: le
+chef de lignée, le patriarche, et un de ses descendants, tout aussi fort
+que lui. Nous prendrons l'aïeul, s'il veut bien s'y prêter, nous
+laisserons le petit-fils en lui faisant un sort.
+
+Un de mes amis, M. le docteur Loriol, se chargea de l'abandonné. À la
+tombée de la nuit, la bête lui fut portée dans une corbeille close. À
+peine étions-nous à table pour le repas du soir, causant de l'heureuse
+chance échue à notre matou, que nous voyons bondir par la fenêtre une
+masse ruisselant d'eau. Ce paquet informe vint se frotter à nos jambes
+en ronronnant de bonheur.
+
+C'était le chat. Le lendemain je sus son histoire.
+
+Amené chez M. Loriol, on l'enferma dans une chambre. Dès qu'il se vit
+prisonnier dans une pièce inconnue, le voilà qui bondit furieux sur les
+meubles, aux carreaux de vitre, parmi les décors de la cheminée,
+menaçant de tout saccager. Mme Loriol eut frayeur du petit affolé: elle
+se hâta d'ouvrir la fenêtre et l'animal bondit dans la rue, au milieu
+des passants. Quelques minutes après, il avait retrouvé sa maison. Et ce
+n'était pas chose aisée: il fallait traverser la ville dans une grande
+partie de sa largeur, il fallait parcourir un long dédale de rues
+populeuses, au milieu de mille périls, parmi lesquels les gamins d'abord
+et puis les chiens; il fallait enfin, obstacle peut-être encore plus
+sérieux, franchir un cours d'eau, la Sorgue, qui passe à l'intérieur
+d'Avignon. Des ponts se présentaient, nombreux même, mais l'animal,
+tirant au plus court, ne les avait pas suivis et bravement s'était jeté
+à l'eau comme le témoignait sa fourrure ruisselante. J'eus pitié du
+matou, si fidèle au logis. Il fut convenu que tout le possible serait
+fait pour l'amener avec nous. Nous n'eûmes pas ce tracas: à quelques
+jours de là, il fut trouvé raide sous un arbuste du jardin. La vaillante
+bête avait été victime de quelque stupide méchanceté. On me l'avait
+empoisonné. Qui? Probablement pas mes amis.
+
+Restait le vieux. Il n'était pas là quand nous partîmes; il courait
+aventures dans les greniers du voisinage. Dix francs d'étrennes furent
+promis au voiturier s'il m'amenait le chat à Orange, avec l'un des
+chargements qu'il avait encore à faire. À son dernier voyage, en effet,
+il l'amena dans le caisson de la voiture. Quand on ouvrit sa prison
+roulante, où il était enfermé depuis la veille, j'eus de la peine à
+reconnaître mon vieux matou. Il sortit de là un animal redoutable, au
+poil hérissé, aux yeux injectés de sang, aux lèvres blanchies de bave,
+griffant et soufflant. Je le crus enragé, et quelque temps le surveillai
+de près. Je me trompais: c'était l'effarement de l'animal dépaysé.
+Avait-il eu de graves affaires avec le voiturier au moment d'être saisi?
+avait-il souffert en voyage? L'histoire là-dessus reste muette. Ce que
+je sais bien, c'est que l'animal semblait perverti: plus de ronrons
+amicaux, plus de frictions contre nos jambes; mais un regard assauvagi,
+une sombre tristesse. Les bons traitements ne purent l'adoucir. Il
+traîna ses misères d'un recoin à l'autre encore quelques semaines, puis
+un matin je le trouvai trépassé dans les cendres du foyer. Le chagrin
+l'avait tué, la vieillesse aidant. Serait-il revenu à Avignon s'il en
+avait eu la force? Je n'oserais l'affirmer. Je trouve du moins très
+remarquable qu'un animal se laisse mourir de nostalgie parce que les
+infirmités de l'âge l'empêchent de retourner au pays.
+
+Ce que le patriarche n'a pu tenter, un autre va le faire, avec une
+distance bien moindre, il est vrai. Un nouveau déménagement est résolu
+pour trouver à la fin des fins la tranquillité nécessaire à mes travaux.
+Cette fois-ci ce sera le dernier, je l'espère bien. Je quitte Orange
+pour Sérignan.
+
+La famille des Jaunets s'est renouvelée: les anciens ne sont plus, de
+nouveaux sont venus, parmi lesquels un matou adulte, digne en tous
+points de ses ancêtres. Lui seul donnera des difficultés: les autres,
+jeunes et chattes, déménageront sans tracas. On les met dans des
+paniers. Le matou à lui seul occupe le sien, sinon la paix serait
+compromise. Le voyage se fait en voiture, en compagnie de ma famille.
+Rien de saillant jusqu'à l'arrivée. Extraites de leurs paniers, les
+chattes visitent le nouveau domicile, elles explorent une à une les
+pièces; de leur nez rose, elles reconnaissent les meubles: ce sont bien
+leurs chaises, leurs tables, leurs fauteuils, mais les lieux ne sont pas
+les mêmes. Il y a de petits miaulements étonnés, des regards
+interrogateurs. Quelques caresses et un peu de pâtée calment toute
+appréhension; et du jour au lendemain, les chattes sont acclimatées.
+
+Avec le matou, c'est une autre affaire. On le loge dans les greniers, où
+il trouvera ampleur d'espace pour ses ébats; on lui tient compagnie pour
+adoucir les ennuis de la captivité; on lui monte double part d'assiettes
+à lécher; de temps en temps, on le met en rapport avec quelques-uns des
+siens pour lui apprendre qu'il n'est pas seul dans la maison; on a pour
+lui mille petits soins dans l'espoir de lui faire oublier Orange. Il
+paraît l'oublier en effet: le voilà doux sous la main qui le flatte, il
+accourt à l'appel, il ronronne, il fait le beau. C'est bien: une semaine
+de réclusion et de doux traitements ont banni toute idée de retour.
+Donnons-lui la liberté. Il descend à la cuisine, il stationne comme les
+autres autour de la table, il sort dans le jardin, sous la surveillance
+d'Aglaé qui ne le perd pas des yeux, il visite les alentours de l'air le
+plus innocent. Il rentre. Victoire! le chat ne s'en ira pas.
+
+Le lendemain: «Minet! Minet!...» pas de Minet. On cherche, on appelle.
+Rien.--Ah! le tartufe, le tartufe! Comme il nous a trompés! Il est
+parti, il est à Orange. Autour de moi, personne n'ose croire à cet
+audacieux pèlerinage. J'affirme que le déserteur est en ce moment à
+Orange, miaulant devant la maison fermée.
+
+Aglaé et Claire partirent. Elles trouvèrent le chat comme je l'avais
+dit, et le ramenèrent dans une corbeille. Il avait le ventre et les
+pattes crottés de terre rouge; cependant le temps était sec, il n'y
+avait pas de boue. L'animal s'était donc mouillé en traversant le
+torrent de l'Aygues, et l'humidité de la fourrure avait retenu la
+poussière rouge des champs traversés. La distance en ligne droite de
+Sérignan à Orange est de sept kilomètres. Deux ponts se trouvent sur
+l'Aygues, l'un en amont, l'autre en aval de cette ligne droite, à une
+distance assez grande. Le chat n'a pris ni l'un ni l'autre: son instinct
+lui indique la ligne la plus courte, et il a suivi cette ligne comme
+l'indique son ventre crotté de rouge. Il a traversé le torrent en mai, à
+une époque où les eaux sont abondantes; il a surmonté ses répugnances
+aquatiques pour revenir au logis aimé. Le matou d'Avignon en avait fait
+autant en traversant la Sorgue.
+
+Le déserteur est réintégré dans le grenier de Sérignan. Il y séjourne
+quinze jours, et finalement on le lâche. Vingt-quatre heures ne
+s'étaient pas écoulées qu'il était de retour à Orange. Il fallut
+l'abandonner à son malheureux sort. Un voisin de mon ancienne demeure,
+en pleine campagne, m'a raconté l'avoir vu un jour se dérober derrière
+une haie avec un lapin aux dents. N'ayant plus de pâtée, lui, habitué à
+toutes les douceurs de la vie féline, il s'est fait braconnier,
+exploitant les basses-cours dans le voisinage de la maison déserte. Je
+n'ai plus eu de ses nouvelles. Il a mal fini sans doute: devenu
+maraudeur, il a dû finir en maraudeur.
+
+La preuve est faite: à deux reprises, j'ai vu. Les chats adultes savent
+retrouver le logis malgré la distance et le complet inconnu des lieux à
+parcourir. Ils ont, à leur manière, l'instinct de mes Chalicodomes. Un
+second point reste à mettre en lumière, celui de la rotation dans le
+sac. Sont-ils désorientés par cette manoeuvre, ne le sont-ils pas? Je
+méditais des expériences lorsque des informations plus précises sont
+venues m'en démontrer l'inutilité. Le premier qui me fit connaître la
+méthode du sac tournant parlait d'après le récit d'un autre, qui
+répétait le récit d'un troisième, récit fait sur le témoignage d'un
+quatrième, etc. Nul n'avait pratiqué, nul n'avait vu. C'est une
+tradition dans les campagnes. Tous préconisent le moyen comme
+infaillible sans l'avoir, pour la plupart, essayé. Et la raison qu'ils
+donnent du succès est pour eux concluante. Si, disent-ils, ayant les
+yeux bandés, nous tournons quelque peu, nous ne savons plus nous
+reconnaître. Ainsi du chat transporté dans l'obscurité du sac qui
+tourne. Ils concluent de l'homme à la bête, comme d'autres concluent de
+la bête à l'homme, méthode vicieuse de part et d'autre s'il y a là
+réellement deux mondes psychiques distincts.
+
+Pour qu'une telle croyance soit si bien ancrée dans l'esprit du paysan,
+il faut que des faits soient venus de temps en temps la corroborer. Mais
+dans les cas de succès, il est à croire que les chats dépaysés étaient
+des animaux jeunes, non émancipés encore. Avec ces néophytes, un peu de
+lait suffit pour chasser les chagrins de l'exil. Ils ne reviennent pas
+au logis, qu'ils aient tourné ou non dans un sac. Par surcroît de
+précaution, on se sera avisé de les soumettre à la pratique rotatoire;
+et cette pratique a fait ainsi ses preuves au moyen de succès qui lui
+étaient étrangers. Ce qu'il fallait dépayser pour juger la méthode,
+c'était le chat adulte, le vrai matou.
+
+Sur ce point, j'ai fini par trouver les témoignages que je désirais. Des
+personnes dignes de foi, d'esprit réfléchi, aptes à démêler les choses,
+m'ont raconté avoir essayé la méthode du sac tournant pour empêcher les
+chats de revenir à la maison. Personne n'y a réussi lorsque la bête
+était adulte. Transporté à une grande distance, dans un autre logis,
+après rotation consciencieuse, l'animal revenait toujours. J'ai en
+mémoire surtout un ravageur des poissons rouges d'un bassin, qui,
+dépaysé de Sérignan à Piolenc suivant la méthode sacramentelle, revint à
+ses poissons; qui, transporté dans la montagne et abandonné au fond des
+bois, revint encore. Le sac et la rotation restant sans effet, il fallut
+abattre le mécréant. J'ai recensé un nombre suffisant d'exemples
+analogues, tous dans de bonnes conditions. Leur témoignage est unanime:
+la rotation n'empêche nullement le chat adulte de revenir. La croyance
+populaire, qui m'avait d'abord tant séduit, est un préjugé de campagne,
+basé sur des faits mal observés. Il faut donc renoncer à l'idée de
+Darwin pour expliquer le retour aussi bien du chat que du chalicodome.
+
+
+
+
+IX
+
+LES FOURMIS ROUSSES
+
+
+Le pigeon transporté à des cents lieues de distance sait retrouver son
+colombier; l'hirondelle, revenant de ses quartiers d'hiver en Afrique,
+traverse la mer et reprend possession du vieux nid. Quel est leur guide
+en de si longs voyages? Serait-ce la vue? Un observateur de beaucoup
+d'esprit, dépassé par d'autres dans la connaissance de l'animal
+collectionné en vitrines, mais des plus experts dans la connaissance de
+l'animal en liberté, Toussenel, l'admirable auteur de l'Esprit des
+bêtes, donne pour guides au pigeon voyageur la vue et la météorologie.
+«L'oiseau de France, dit-il, sait par expérience que le froid vient du
+nord, le chaud du midi, le sec de l'est, l'humide de l'ouest. C'en est
+assez de connaissances météorologiques pour lui donner les points
+cardinaux et diriger son vol. Le pigeon transporté de Bruxelles à
+Toulouse dans un panier couvert n'a certes pas la possibilité de relever
+de l'oeil la carte géographique du parcours; mais il n'est au pouvoir de
+personne de l'empêcher de sentir, aux chaudes impressions de
+l'atmosphère, qu'il suit la route du midi. Rendu à la liberté à
+Toulouse, il sait déjà que la direction à suivre pour regagner son
+colombier est la direction du nord. Donc, il pique droit dans cette
+direction, et ne s'arrête que vers les parages du ciel dont la
+température moyenne est celle de la zone qu'il habite. S'il ne trouve
+pas d'emblée son domicile, c'est qu'il a trop appuyé sur la droite ou
+sur la gauche. En tous les cas, il n'a besoin que de quelques heures de
+recherche dans la direction de l'est à l'ouest pour relever ses
+erreurs.»
+
+L'explication est séduisante lorsque le déplacement se fait dans la
+direction nord-sud; mais elle ne peut convenir au déplacement est-ouest,
+sur la même isotherme. D'ailleurs, elle a le défaut de ne pouvoir se
+généraliser. Il ne faut pas songer à faire intervenir la vue et encore
+moins l'influence du climat changé, quand un chat revient au logis, d'un
+bout à l'autre d'une ville, et se dirige dans un dédale de rues et de
+ruelles qu'il voit pour la première fois. Ce n'est pas la vue non plus
+qui guide mes chalicodomes, surtout lorsqu'ils sont lâchés en plein
+bois. Leur vol peu élevé, deux ou trois mètres au-dessus du sol, ne leur
+permet pas de prendre un coup d'oeil général de l'ensemble et de relever
+la carte des lieux. Qu'ont-ils besoin de topographie? L'hésitation est
+courte: après quelques crochets de peu d'étendue autour de
+l'expérimentateur, ils partent dans la direction du nid, malgré le
+rideau de la forêt, malgré l'écran d'une haute chaîne de collines qu'ils
+franchiront en remontant la pente non loin du sol. La vue leur fait
+éviter les obstacles sans les renseigner sur la direction générale à
+suivre. La météorologie n'est pas davantage en cause: pour quelques
+kilomètres de déplacement, le climat n'a pas varié. L'expérience du
+chaud, du froid, du sec et de l'humide, n'a pas instruit mes
+chalicodomes: une existence de quelques semaines ne le permet pas. Et
+seraient-ils versés dans les points cardinaux, l'identité climatologique
+du point où est leur nid et du point où ils sont relâchés, laisserait
+indéterminée la direction à suivre. Pour expliquer tous ces mystères, on
+arrive donc forcément à invoquer un autre mystère, c'est-à-dire une
+sensibilité spéciale, refusée à la nature humaine. Ch. Darwin, dont
+personne ne récusera l'imposante autorité, arrive à la même conclusion.
+S'informer si l'animal n'est pas impressionné par les courants
+telluriques, s'enquérir s'il n'est pas influencé par l'étroit voisinage
+d'une aiguille aimantée, n'est-ce pas reconnaître une sensibilité
+magnétique? Possédons-nous une faculté analogue? Je parle du magnétisme
+des physiciens, bien entendu, et non du magnétisme des Mesmer et des
+Cagliostro. Certes nous ne possédons rien d'approchant. Qu'aurait à
+faire le marin de sa boussole s'il était boussole lui-même?
+
+Ainsi le maître l'admet: un sens spécial, si étranger à notre
+organisation que nous ne pouvons pas même nous en faire une idée, dirige
+le pigeon, l'hirondelle, le chat, le chalicodome et tant d'autres, en
+pays étranger. Que ce soit magnétique ou non, je ne déciderai pas,
+satisfait d'avoir contribué, pour une part non petite, à démontrer son
+existence. Un sens de plus, s'ajoutant à notre lot, quelle acquisition,
+quelle cause de progrès! Pourquoi en sommes-nous privés? C'était une
+belle arme et de grande utilité pour le _struggle for life_. Si, comme
+on le prétend, l'animalité entière, y compris l'homme, provient d'un
+moule unique, la cellule originelle et se transforme d'elle-même à
+travers les âges, favorisant les mieux doués, laissant dépérir les moins
+bien doués, comment se fait-il que ce sens merveilleux soit le partage
+de quelques humbles, et n'ait pas laissé de trace dans l'homme, le point
+culminant de la série zoologique? Nos précurseurs ont été bien mal
+inspirés de laisser perdre un si magnifique héritage; c'était plus
+précieux à garder qu'une vertèbre au coccyx, un poil à la moustache.
+
+Si la transmission ne s'est pas faite, ne serait-ce pas faute d'une
+parenté suffisante? Je soumets le petit problème aux évolutionnistes, et
+suis très désireux de savoir ce qu'en disent le protoplasme et le
+nucléus.
+
+Ce sens inconnu est-il localisé quelque part chez les hyménoptères,
+s'exerce-t-il au moyen d'un organe spécial? On songe immédiatement aux
+antennes. C'est aux antennes qu'on a recours toutes les fois que nous ne
+voyons pas bien clair dans les actes de l'insecte; on leur accorde
+volontiers ce dont notre cause a besoin. Je ne manquais pas d'ailleurs
+d'assez bonnes raisons pour leur soupçonner la sensibilité directrice.
+Lorsque l'Ammophile hérissée recherche le ver gris, c'est avec les
+antennes, petits doigts palpant continuellement le sol, qu'elle paraît
+reconnaître la présence du gibier sous terre. Ces filets explorateurs,
+qui semblent diriger l'animal en chasse, ne pourraient-ils aussi le
+diriger en voyage. C'était à voir et j'ai vu.
+
+Sur quelques Chalicodomes, j'ampute les antennes d'un coup de ciseaux,
+aussi près que possible. Les mutilés sont dépaysés, puis relâchés. Ils
+reviennent au nid avec la même facilité que les autres. Dans le temps,
+j'avais expérimenté d'une façon pareille avec le plus gros de nos
+Cerceris (_Cerceris tuberculata_); et le chasseur de Charançons était
+revenu à ses terriers. Nous voilà débarrassés d'une hypothèse: la
+sensibilité directrice ne s'exerce pas par les antennes. Où donc est son
+siège? Je ne sais.
+
+Ce que je sais mieux, c'est que les Chalicodomes sans antennes, s'ils
+reviennent aux cellules, ne reprennent pas le travail. Obstinément ils
+volent devant leur maçonnerie, ils se posent sur le godet de terre, ils
+prennent pied sur la margelle de la cellule, et là, comme pensifs et
+désolés, longtemps ils stationnent en contemplation devant l'ouvrage qui
+ne s'achèvera pas; ils partent, ils reviennent, ils chassent tout voisin
+importun, sans jamais reprendre l'apport du miel ou du mortier. Le
+lendemain, ils ne reparaissent pas. Privé de ses outils, l'ouvrier n'a
+plus le coeur à l'ouvrage. Lorsque le Chalicodome maçonne, les antennes
+continuellement palpent, sondent, explorent et paraissent présider à la
+perfection du travail. Ce sont ses instruments de précision; elles
+représentent le compas, l'équerre, le niveau, le fil à plomb du
+constructeur.
+
+Jusqu'ici mes expériences ont uniquement porté sur des femelles,
+beaucoup plus fidèles au nid à cause des devoirs de la maternité. Que
+feraient les mâles, s'ils étaient dépaysés? Je n'avais pas grande
+confiance dans ces amoureux, qui pendant quelques jours forment
+tumultueuse assemblée au-devant des gâteaux, attendent la sortie des
+femelles, s'en disputent la possession en des rixes interminables, puis
+disparaissent lorsque les travaux sont en pleine activité. Que leur
+importait, me disais-je, de revenir au gâteau natal plutôt que de
+s'établir ailleurs, pourvu qu'ils y trouvent à qui déclarer leur flamme!
+Je me trompais: les mâles reviennent au nid. Il est vrai que, vu leur
+faiblesse, je ne leur ai pas imposé long voyage: un kilomètre environ.
+C'était néanmoins pour eux une expédition lointaine, un pays inconnu,
+car je ne leur vois pas faire longues excursions. De jour, ils visitent
+les gâteaux ou les fleurs du jardin; de nuit, ils prennent refuge dans
+les vielles galeries ou dans les interstices des tas de pierres de
+l'harmas.
+
+Les mêmes gâteaux sont fréquentés par deux Osmies (_Osmia tricornis_ et
+_Osmia Latreillii_), qui construisent leurs cellules dans les galeries
+laissées à leur disposition par les Chalicodomes. La plus abondante est
+la première, l'Osmie à trois cornes. L'occasion était trop belle de
+s'informer un peu à quel point la sensibilité directrice se généralise
+chez les hyménoptères; je l'ai mise à profit. Eh bien! les Osmies
+(_Osmia tricornis_), tant mâles que femelles, savent retrouver le nid.
+Mes expériences ont été faites rapidement, en petit nombre, à de faibles
+distances; mais elles concordaient si bien avec les autres qu'elles
+m'ont convaincu. En somme, le retour au nid, en y comprenant mes essais
+d'autrefois, a été constaté pour quatre espèces: le Chalicodome des
+hangars, le Chalicodome des murailles, l'Osmie à trois cornes et le
+Cerceris tuberculé. Dois-je généraliser sans restriction et accorder à
+tous les hyménoptères une faculté de se retrouver en pays inconnu? Je me
+garderai bien de le faire, car voici, à ma connaissance, un résultat
+contradictoire, très significatif.
+
+Parmi les richesses de mon laboratoire de l'harmas, je mets au premier
+rang une fourmilière de _Polyergus rufescens_, la célèbre Fourmi rousse,
+l'Amazone, qui fait la chasse aux esclaves. Inhabile à élever sa
+famille, incapable de rechercher sa nourriture, de la prendre même quand
+elle est à sa portée, il lui faut des serviteurs qui lui donnent la
+becquée et prennent soin du ménage. Les Fourmis rousses sont des
+voleuses d'enfants, destinés au service de la communauté. Elles pillent
+les fourmilières voisines, d'espèce différente; elles en emportent chez
+elles les nymphes qui, bientôt écloses, deviennent, dans la maison
+étrangère, des domestiques zélés.
+
+Quand arrivent les chaleurs de juin et de juillet, je vois fréquemment
+les Amazones sortir de leur caserne dans l'après-midi, et partir en
+expédition. La colonne mesure de cinq à six mètres. Si sur le trajet
+rien ne se montre qui mérite attention, les rangs sont assez bien
+conservés; mais aux premiers indices d'une fourmilière, la tête fait
+halte et se déploie en une cohue tourbillonnante, que grossissent les
+autres arrivant à grands pas. Des éclaireurs se détachent, l'erreur est
+reconnue, et l'on se remet en marche. La cohorte traverse les allées du
+jardin, disparaît dans les gazons, reparaît plus loin, s'engage dans les
+amas de feuilles mortes, se remet à découvert, toujours cherchant à
+l'aventure. Un nid de Fourmis noires est enfin trouvé. À la hâte, les
+Fourmis rousses descendent dans les dortoirs où reposent les nymphes, et
+bientôt remontent avec leur butin. C'est alors, aux portes de la cité
+souterraine, une étourdissante mêlée de noires défendant leur bien et de
+rousses s'efforçant de l'emporter. La lutte est trop inégale pour être
+indécise. La victoire reste aux rousses, qui s'empressent vers leur
+demeure, chacune avec sa prise, une nymphe au maillot, au bout des
+mandibules. Pour le lecteur non au courant de ces moeurs esclavagistes,
+ce serait une bien curieuse histoire que celle des Amazones; à mon grand
+regret, je l'abandonne: elle nous éloignerait trop du sujet à traiter,
+savoir le retour au nid.
+
+La distance où se transporte la colonne voleuse de nymphes est variable,
+et dépend de l'abondance du voisinage en Fourmis noires. Dix à vingt pas
+quelquefois suffisent; en d'autres moments, il en faut cinquante, cent
+et au-delà. Une seule fois, j'ai vu l'expédition se faire hors du
+jardin. Les Amazones escaladèrent le mur d'enceinte, élevé de quatre
+mètres en ce point, le franchirent et s'en allèrent un peu plus loin
+dans un champ de blé. Quant à la voie suivie, elle est indifférente à la
+colonne en marche. Le sol dénudé, le gazon épais, les amas de feuilles
+mortes, le tas de pierre, la maçonnerie, les massifs d'herbages, sont
+franchis sans préférence marquée pour une nature de chemin plutôt que
+pour une autre.
+
+Ce qu'il y a de rigoureusement déterminé, c'est la voie de retour, qui
+suit dans toutes ses sinuosités, dans tous ses passages, jusqu'aux plus
+difficiles, la piste de l'aller. Chargées de leur butin, les Fourmis
+rousses reviennent au nid par le trajet, souvent fort compliqué, qu'ont
+fait adopter les éventualités de la chasse. Elles repassent où elles ont
+d'abord passé; et c'est pour elles nécessité si impérieuse, qu'un
+surcroît de fatigue, qu'un péril très grave même, ne fait pas modifier
+la piste.
+
+Elles viennent, je suppose, de traverser un épais amas de feuilles
+mortes, pour elles passage plein d'abîmes, où des chutes à tout instant
+se répètent, où beaucoup s'exténuent pour remonter des bas-fonds, gagner
+les hauteurs sur des ponts branlants et se dégager enfin du dédale de
+ruelles. N'importe: à leur retour elles ne manqueront pas, bien
+qu'appesanties par leur charge, de traverser encore le pénible
+labyrinthe. Pour éviter tant de fatigue, que leur faudrait-il? Se dévier
+un peu du premier trajet, car le bon chemin est là, tout uni, à peine à
+un pas de distance. Ce petit écart n'entre pas dans leurs vues.
+
+Je les surpris un jour allant en razzia et défilant sur le bord interne
+de la maçonnerie du bassin, où j'ai remplacé la vieille population
+batracienne par une population de poissons rouges. La bise soufflait
+très fort et, prenant en flanc la colonne, précipitait des rangs entiers
+dans les eaux. Les poissons étaient accourus; ils faisaient galerie et
+gobaient les noyés. Le pas était difficile; avant de l'avoir franchi, la
+colonne se trouvait décimée. Je m'attendais à voir le retour s'effectuer
+par un autre chemin, qui contournerait le fatal précipice. Il n'en fut
+rien. La bande chargée de nymphes reprit la périlleuse voie, et les
+poissons rouges eurent double chute de manne: les fourmis et leur prise.
+Plutôt que de modifier sa piste, la colonne fut décimée une seconde
+fois.
+
+La difficulté de retrouver le domicile après une expédition lointaine, à
+capricieux détours, rarement les mêmes dans les diverses sorties, impose
+certainement aux Amazones cette retraite par la voie suivie en allant.
+S'il ne veut s'égarer en route, l'insecte n'a pas le choix du chemin: il
+doit rentrer chez lui par le sentier qui lui est connu et qu'il vient
+récemment de parcourir. Lorsqu'elles sortent de leur nid et vont sur une
+autre branche, sur un autre arbre, chercher feuillée mieux à leur goût,
+les Chenilles processionnaires tapissent de soie le trajet, et c'est en
+suivant les fils tendus en route qu'elles peuvent revenir à leur
+domicile. Voilà la méthode la plus élémentaire que puise employer
+l'insecte exposé à s'égarer dans ses excursions: une route de soie le
+ramène chez lui. Avec les Processionnaires et leur naïve voirie, nous
+sommes bien loin des Chalicodomes et autres, qui ont pour guide une
+sensibilité spéciale.
+
+L'Amazone, quoique de la gent hyménoptère, n'a, elle aussi, que des
+moyens de retour assez bornés, comme le témoigne la nécessité où elle
+est de revenir par sa récente piste. Imiterait-elle, dans une certaine
+mesure, la méthode des Processionnaires; c'est-à-dire laisserait-elle
+sur la voie, non des fils conducteurs puisqu'elle n'est pas outillée
+pour pareil travail, mais quelque émanation odorante, par exemple
+quelque fumet formique, qui lui permettrait de se guider par le sens
+olfactif? On s'accorde assez dans cette manière de voir.
+
+Les Fourmis, dit-on, sont guidées par l'odorat; et cet odorat paraît
+avoir pour siège les antennes, que l'on voit en continuelle agitation.
+Je me permettrai de ne pas montrer un vif empressement pour cet avis.
+D'abord, je me méfie d'un odorat ayant pour siège les antennes; j'en ai
+donné plus haut les motifs; et puis, j'espère démontrer
+expérimentalement que les fournis rousses ne sont pas guidées par une
+odeur.
+
+Épier la sortie de mes Amazones, des après-midi entières, et fort
+souvent sans succès, me prenait trop de temps. Je m'adjoignis un aide,
+dont les heures étaient moins occupées que les miennes. C'était ma
+petite-fille Lucie, espiègle qui prenait intérêt à ce que je lui
+racontais sur les Fourmis. Elle avait assisté à la grande bataille des
+rousses et des noires; elle était restée toute pensive devant le rapt
+des enfants au maillot. Bien endoctrinée sur ses hautes fonctions, toute
+fière de travailler déjà, elle si petite, pour cette grande dame, la
+Science, Lucie parcourait donc le jardin lorsque le temps paraissait
+favorable, et surveillait les Fourmis rousses, dont elle avait mission
+de reconnaître soigneusement le trajet jusqu'à la fourmilière pillée.
+Son zèle avait fait ses preuves, je pouvais y compter. Un jour, à la
+porte de mon cabinet, tandis que j'alignais ma prose quotidienne:
+
+«Pan! pan! C'est moi, Lucie. Viens vite: les rousses sont entrées dans
+la maison des noires. Viens vite!
+
+--Et sais-tu bien le chemin suivi?
+
+--Je le sais; je l'ai marqué.
+
+--Comment? Marqué et de quelle manière?
+
+--J'ai fait comme le Petit Poucet: j'ai semé des petits cailloux blancs
+sur la route.»
+
+J'accourus. Les choses s'étaient passées comme venait de me le dire ma
+collaboratrice de six ans. Lucie avait fait à l'avance sa provision de
+petites pierres, et voyant le bataillon des fourmis sortir de la
+caserne, elle l'avait suivi pas à pas en déposant de distance en
+distance ses pierres sur le trajet parcouru. Les Amazones commençaient à
+revenir de la razzia suivant la ligne des cailloux indicateurs. La
+distance au nid était d'une centaine de pas, ce qui me donnait le temps
+d'opérer en vue d'une expérience méditée à loisir.
+
+Je m'arme d'un fort balai et je dénude la piste sur une largeur d'un
+mètre environ. Les matériaux poudreux de la surface sont ainsi enlevés,
+renouvelés par d'autres. S'ils sont imprégnés de quelque émanation
+odorante, leur absence déroutera les fourmis. Je coupe de la sorte la
+voie en quatre points différents, espacés de quelques pas.
+
+Voici que la colonne arrive à la première coupure. L'hésitation des
+fourmis est évidente. Il y en a qui rétrogradent, puis reviennent pour
+rétrograder encore; d'autres errent sur le front de la section; d'autres
+se dispersent latéralement et semblent chercher à contourner le pays
+inconnu. La tête de la colonne, resserrée d'abord dans une étendue de
+quelques décimètres, s'éparpille maintenant sur trois à quatre mètres de
+largeur. Mais les arrivants se multiplient devant l'obstacle; ils se
+massent, ils forment cohue indécise. Enfin quelques fourmis s'aventurent
+sur la bande balayée et les autres suivent, tandis qu'un petit nombre a
+repris en avant la piste au moyen d'un détour. Aux autres coupures,
+mêmes hésitations; elles sont néanmoins franchies soit directement, soit
+latéralement. Malgré mes embûches, le retour au nid s'effectue, et par
+la voie des petits cailloux.
+
+L'expérience semble plaider en faveur de l'odorat. À quatre reprises, il
+y a des hésitations manifestes partout où la voie est coupée. Si le
+retour se fait néanmoins sur la piste de l'aller, cela peut tenir au
+travail inégal du balai, qui a laissé en place des parcelles de
+l'odorante poussière. Les fourmis qui ont contourné la partie balayée
+peuvent avoir été guidées par les déblais rejetés latéralement. Avant de
+se prononcer pour ou contre l'odorat, il convient donc de recommencer
+l'expérience dans des conditions meilleures, il convient d'enlever
+radicalement toute matière odorante.
+
+Quelques jours après, mon plan bien arrêté, Lucie se remet en
+observation et ne tarde pas à m'annoncer une sortie. J'y comptais, car
+les Amazones manquent rarement d'aller en expédition dans les après-midi
+lourdes et chaudes de juin et de juillet, surtout si le temps fait
+menace de devenir orageux. Les cailloux du Petit Poucet jalonnent encore
+le trajet, sur lequel je choisis le point le plus favorable à mes
+desseins.
+
+Un tuyau de toile servant à l'arrosage du jardin est fixé à l'une des
+prises d'eau du bassin; la vanne est ouverte, et la route des fourmis se
+trouve coupée par un torrent continu de la largeur d'un bon pas et d'une
+longueur illimitée. La nappe d'eau coule d'abord abondante et rapide,
+afin de bien laver le sol et de lui enlever tout ce qui pourrait être
+odorant. Ce lavage à grande eau dure près d'un quart d'heure puis, quand
+les fourmis s'approchent, revenant du butin, je diminue la vitesse
+d'écoulement et réduis l'épaisseur de la nappe liquide pour ne pas
+outrepasser les forces de l'insecte. Voilà l'obstacle que les Amazones
+doivent franchir, s'il leur est absolument nécessaire de suivre la
+première piste.
+
+Ici l'hésitation est longue, les traînards ont le temps de rejoindre la
+tête de la colonne. Cependant on s'engage dans le torrent à la faveur de
+quelques graviers exondés; puis le fond manque, et le courant entraîne
+les plus téméraires, qui, sans lâcher leur prise, s'en vont à la dérive,
+échouent sur quelque haut-fond, regagnent la rive et recommencent leurs
+recherches d'un gué. Quelques fétus de paille apportés par les eaux
+s'arrêtent çà et là: ce sont des ponts branlants où les fourmis
+s'engagent. Des feuilles sèches d'olivier deviennent des radeaux avec
+cargaison de passagers. Les plus vaillants, un peu par leurs propres
+manoeuvres, un peu par d'heureuses chances, gagnent, sans
+intermédiaires, la rive opposée. J'en vois qui, entraînés par le courant
+à deux ou trois pas de distance, sur l'un et l'autre rivage, semblent
+fort soucieux de ce qu'ils ont à faire. Au milieu de ce désordre de
+l'armée en déroute, au milieu des périls de la noyade, aucun ne lâche
+son butin. Il s'en garderait bien: plutôt la mort. Bref, le torrent est
+franchi tant bien que mal, et cela par la piste réglementaire.
+
+L'odeur de la voie ne peut être en cause, ce me semble, après
+l'expérience du torrent, qui a lavé le sol quelque temps à l'avance et
+qui d'ailleurs renouvelle ses eaux tant que dure la traversée. Examinons
+maintenant ce qui se passera lorsque l'odeur formique, s'il y en a une
+sur la piste, en effet, sera remplacée par une autre incomparablement
+plus forte, et sensible à notre odorat, tandis que la première ne l'est
+pas, du moins dans les conditions que je discute ici.
+
+Une troisième sortie est épiée, et sur un point de la voie suivie, le
+sol est frotté avec quelques poignées de menthe que je viens de couper à
+l'instant dans une plate-bande. Avec le feuillage de la même plante, je
+recouvre la piste un peu plus loin. Les fourmis, revenant, traversent,
+sans paraître préoccupées, la zone frictionnée; elles hésitent devant la
+zone jonchée de feuilles, puis passent outre.
+
+Après ces deux expériences, celle du torrent qui lessive le sol, celle
+de la menthe qui en change l'odeur, il n'est plus permis, je crois,
+d'invoquer l'odorat comme guide des fourmis rentrant au nid par la voie
+suivie au départ. D'autres épreuves achèveront de nous renseigner.
+
+Sans rien toucher au sol, j'étale maintenant en travers de la piste
+d'amples feuilles de papier, des journaux que je maintiens avec quelques
+petites pierres. Devant ce tapis, qui change complètement l'aspect de la
+route sans rien lui enlever de ce qui pourrait être odorant, les fourmis
+hésitent encore plus que devant tous mes autres artifices, même le
+torrent. Il leur faut des essais multipliés, des reconnaissances sur les
+côté, des tentatives en avant et des reculs réitérés, avant de se
+hasarder en plein sur la zone inconnue. La bande de papier est enfin
+franchie et le défilé reprend comme d'habitude.
+
+Une autre embûche attend plus loin les Amazones. J'ai coupé la piste par
+une mince couche de sable jaune, le terrain lui-même étant grisâtre. Ce
+changement de coloration suffit seul pour dérouter un moment les
+fourmis, qui renouvellent ici, mais moins prolongées, leurs hésitations
+devant la zone de papier. Finalement, l'obstacle est franchi comme les
+autres.
+
+Ma bande de sable et ma bande de papier n'ayant pas dissipé les effluves
+odorants dont la piste pourrait être imprégnée, il est d'évidence que,
+puisque les mêmes hésitations, les mêmes arrêts se reproduisent, ce
+n'est pas l'olfaction qui fait retrouver leur chemin aux fourmis, mais
+bel et bien la vue, car toutes les fois que je modifie l'aspect de la
+piste d'une façon quelconque, par les érosions du balai, le flux de
+l'eau, la verdure de menthe, le tapis de papier, le sable d'une autre
+couleur que le sol, la colonne de retour fait halte, hésite et cherche à
+se rendre compte des changements survenus. Oui, c'est la vue, mais une
+vue très myope pour laquelle quelques graviers déplacés changent
+l'horizon. Pour cette courte vue, une bande de papier, un lit de
+feuilles de menthe, une couche de sable jaune, un filet d'eau, un labour
+par le balai, et des modifications moindres encore, transforment le
+paysage; et le bataillon, pressé de rentrer au plus vite avec son butin,
+s'arrête anxieux devant ces parages inconnus. Si ces zones douteuses
+sont enfin franchies, c'est que, les tentatives se multipliant à travers
+les bandes modifiées, quelques fourmis finissent par reconnaître,
+au-delà, des points qui leur sont familiers. Sur la foi de ces
+clairvoyantes, les autres suivent.
+
+La vue serait insuffisante si l'Amazone n'avait en même temps à son
+service la mémoire précise des lieux. La mémoire d'une fourmi! Qu'est-ce
+que cela pourrait bien être? En quoi ressemble-t-elle à la nôtre? À ces
+questions, je n'ai pas de réponse; mais quelques lignes me suffiront
+pour démontrer que l'insecte a le souvenir assez tenace et très exact
+des lieux qu'il a une fois visités. Voici ce dont j'ai été témoin à bien
+des reprises. Il arrive parfois que la fourmilière pillée offre aux
+Amazones un butin supérieur à celui que la colonne expéditionnaire peut
+emporter. Ou bien encore la région visitée est riche en fourmilières.
+Une autre razzia serait nécessaire pour exploiter à fond l'emplacement.
+Alors une seconde expédition a lieu, tantôt le lendemain, tantôt deux ou
+trois jours plus tard. Cette fois, la colonne ne cherche plus en route,
+elle va droit au gîte fertile en nymphes, et elle s'y rend exactement
+par la même voie déjà suivie. Il m'est arrivé d'avoir jalonné avec de
+petites pierres, sur une longueur d'une vingtaine de mètres, le chemin
+suivi une paire de jours avant, et de surprendre les Amazones en
+expédition par la même route, pierre par pierre. Elles vont passer par
+ici, elles vont passer par là, me disais-je d'après les cailloux de
+repère; et, en effet, elles passaient ici, elles passaient là, longeant
+ma pile de cailloux, sans écart notable.
+
+À plusieurs jours d'intervalle, est-il permis d'admettre la persistance
+d'émanations odorantes répandues sur le trajet? Nul ne l'oserait. C'est
+donc bien la vue qui guide les Amazones, la vue servie par la mémoire
+des lieux. Et cette mémoire est tenace jusqu'à conserver l'impression le
+lendemain et plus tard; elle est d'une fidélité scrupuleuse car elle
+conduit la colonne par le même sentier que la veille, à travers les
+accidents si variés du terrain.
+
+Si les lieux lui sont inconnus, comment se comportera l'Amazone? Outre
+la mémoire topographique, qui ne peut ici lui servir, la région où je la
+suppose étant encore inexplorée, la fourmi possèderait-elle la faculté
+directrice du Chalicodome, au moins dans de modestes limites, et
+pourrait-elle ainsi regagner sa fourmilière ou sa colonne en marche?
+
+Toutes les parties du jardin ne sont pas également visitées par la
+légion pillarde; la partie nord est exploitée de préférence, les razzias
+y étant sans doute plus fructueuses. C'est donc au nord de leur caserne
+que les Amazones dirigent d'habitude leurs caravanes; très rarement, je
+les surprends au sud. Cette partie du jardin leur est donc, sinon
+totalement inconnue, du moins bien moins familière que l'autre. Cela
+dit, voyons la conduite de la fourmi dépaysée.
+
+Je me tiens au voisinage de la fourmilière; et quand la colonne revient
+de la chasse aux esclaves, je fais engager une fourmi sur une feuille
+morte que je lui présente. Sans la toucher, je la transporte ainsi à
+deux ou trois pas seulement de son bataillon, mais dans la direction
+sud. Cela suffit pour la dépayser, pour la désorienter totalement. Je
+vois l'Amazone, remise à terre, errer à l'aventure, toujours le butin
+entre les mandibules bien entendu; je la vois s'éloigner en toute hâte
+de ses compagnes, croyant les rejoindre; je la vois revenir sur ses pas,
+s'écarter de nouveau, essayer à droite, essayer à gauche, tâtonner dans
+une foule de directions sans parvenir à se retrouver. Ce belliqueux
+négrier, à la forte mâchoire, est perdu à deux pas de sa bande. Il me
+reste en mémoire quelques-uns de ces égarés qui, après une demi-heure de
+recherches, n'avaient pu regagner la voie et s'en éloignaient de plus en
+plus, toujours la nymphe aux dents. Que devenaient-ils, que
+faisaient-ils de leur butin? Je n'ai pas eu la patience de suivre
+jusqu'au bout ces stupides pillards.
+
+Répétons l'expérience mais en déposant l'Amazone dans la région nord.
+Après des hésitations plus ou moins longues, des recherches tantôt dans
+une direction et tantôt dans une autre, la fourmi parvient à retrouver
+sa colonne. Les lieux lui sont connus.
+
+Voilà certes un hyménoptère totalement privé de cette sensibilité
+directrice dont jouissent d'autres hyménoptères. Il a pour lui la
+mémoire des lieux et plus rien. Un écart de deux à trois de nos pas
+suffit pour lui faire perdre la voie et l'empêcher de revenir parmi les
+siens; tandis que des kilomètres, à travers des parages inconnus, ne
+mettent pas en défaut le Chalicodome. Je m'étonnais tantôt que l'homme
+fût privé d'un sens merveilleux, apanage de quelques animaux. La
+distance énorme entre les deux termes comparés pouvait fournir matière à
+discussion. Maintenant cette distance n'existe plus: il s'agit de deux
+insectes très voisins, de deux hyménoptères. Pourquoi, s'ils sortent du
+même moule, l'un a-t-il un sens que l'autre n'a pas, un sens de plus,
+caractère bien autrement dominateur que les détails de l'organisation?
+J'attendrai que les transformistes veuillent bien m'en donner raison
+valable.
+
+Cette mémoire des lieux, dont je viens de reconnaître la ténacité et la
+fidélité, à quel point est-elle souple pour retenir l'impression?
+Faut-il à l'Amazone des voyages réitérés pour savoir sa géographie; ou
+bien une seule expédition lui suffit-elle? Du premier coup, la ligne
+suivie et les lieux visités sont-ils gravés dans le souvenir? La Fourmi
+rousse ne se prête pas aux épreuves qui donneraient la réponse:
+l'expérimentateur ne peut décider si la voie où la colonne
+expéditionnaire s'engage est parcourue pour la première fois; et puis il
+n'est pas en son pouvoir de faire adopter par la légion tel ou tel autre
+chemin. Quand elles sortent pour piller les fourmilières, les Amazones
+se dirigent à leur guise, et leur défilé ne souffre pas notre
+intervention. Adressons-nous alors à d'autres hyménoptères.
+
+Je choisis les Pompiles, dont les moeurs seront étudiées en détail dans
+un autre chapitre. Ce sont des chasseurs d'araignées et des fouisseurs
+de terriers. Le gibier, nourriture de la future larve, est d'abord
+capturé et paralysé; la demeure est ensuite creusée. Comme la lourde
+proie serait grave embarras pour l'hyménoptère en recherche d'un
+emplacement propice, l'araignée est déposée en haut lieu, sur une touffe
+d'herbe ou de broussailles, à l'abri des maraudeurs, fourmis surtout,
+qui pourraient détériorer la précieuse pièce en l'absence du légitime
+possesseur. Son butin établi sur l'élévation de verdure, le Pompile
+cherche un lieu favorable et y creuse son terrier. Pendant le travail
+d'excavation, il revient de temps à autre à son araignée; il la mordille
+un peu, il la palpe comme pour se féliciter de la copieuse victuaille;
+puis il retourne à son terrier, qu'il fouille plus avant. Si quelque
+chose l'inquiète, il ne se borne pas à visiter son araignée: il la
+rapproche aussi un peu de son chantier de travail, mais en la déposant
+toujours sur la hauteur d'une touffe de verdure. Voilà les manoeuvres
+dont il me sera facile de tirer parti pour savoir jusqu'à quel point la
+mémoire du Pompile est flexible.
+
+Pendant que l'hyménoptère travaille au terrier, je m'empare du gibier et
+le mets en lieu découvert, distant d'un demi-mètre de la première
+station. Bientôt le Pompile quitte le trou pour s'enquérir de sa proie,
+et va droit au point où il l'avait laissée. Cette sûreté de direction,
+cette fidélité dans la mémoire des lieux peuvent s'expliquer par des
+visites antérieures et réitérées. J'ignore ce qui s'est passé avant. Ne
+tenons compte de cette première expédition; les autres seront plus
+concluantes. Pour le moment, le Pompile retrouve, sans hésitation
+aucune, la touffe d'herbe où gisait sa proie. Alors marches et
+contre-marches dans cette touffe, explorations minutieuses, retours
+fréquents au point même où l'araignée avait été déposée. Enfin,
+convaincu qu'elle n'est plus là, l'hyménoptère arpente les environs, à
+pas lents, les antennes palpant le sol. L'araignée est aperçue sur le
+point découvert où je l'avais mise. Surprise du Pompile, qui s'avance,
+puis brusquement recule avec un haut-le-corps. Est-ce vivant? Est-ce
+mort? Est-ce bien là mon gibier? semble-t-il se dire. Méfions-nous!
+
+L'hésitation n'est pas longue: le chasseur happe l'araignée et
+l'entraîne à reculons, pour la déposer, toujours en haut lieu, sur une
+seconde touffe de verdure, distante de la première de deux à trois pas.
+Ensuite il revient au terrier, où quelque temps il fouille. Pour la
+seconde fois, je déplace l'araignée, que je dépose à quelque distance,
+en terrain nu. C'est le moment pour apprécier la mémoire du Pompile.
+Deux touffes de gazon ont servi de reposoir provisoire au gibier. La
+première, où il est revenu avec tant de précision, l'insecte pouvait la
+connaître par un examen un peu approfondi, par des visites réitérées qui
+m'échappent; mais la seconde n'a fait certainement en sa mémoire qu'une
+impression superficielle. Il l'a adoptée sans aucun choix étudié; il s'y
+est arrêté tout juste le temps nécessaire pour hisser son araignée au
+sommet; il l'a vue pour la première fois, et il l'a vue à la hâte, en
+passant. Ce rapide coup d'oeil suffira-t-il pour en garder exact
+souvenir? D'ailleurs, dans la mémoire de l'insecte, deux localités
+peuvent maintenant se brouiller; le premier reposoir peut être confondu
+avec le second. Où ira le Pompile?
+
+Nous allons le savoir: le voici quittant le terrier pour une nouvelle
+visite à l'araignée. Il accourt tout droit à la seconde touffe, où il
+cherche longtemps sa proie absente. Il sait très bien qu'elle était là,
+en dernier lieu, et non ailleurs; il persiste à l'y chercher sans une
+seule fois s'aviser de revenir au premier reposoir. La première touffe
+de gazon ne compte plus pour lui, la seconde seule le préoccupe. Puis
+commencent des recherches aux environs.
+
+Son gibier retrouvé sur le point dénudé où je l'avais mis moi-même,
+l'hyménoptère dépose rapidement l'araignée sur une troisième touffe de
+gazon, et l'épreuve recommence. Cette fois, c'est à la troisième touffe
+que le Pompile accourt sans hésitation, sans la confondre nullement avec
+les deux premières, qu'il dédaigne de visiter, tant sa mémoire est sûre.
+Je continue de la même façon une paire de fois encore, et l'insecte
+revient toujours au dernier reposoir, sans se préoccuper des autres. Je
+reste émerveillé de la mémoire de ce myrmidon. Il lui suffit d'avoir vu
+une fois, à la hâte, un point qui ne diffère en rien d'une foule
+d'autres, pour se le rappeler très bien, malgré sa préoccupation de
+mineur, acharné à son travail sous terre. Notre mémoire pourrait-elle
+toujours rivaliser avec la sienne? C'est fort douteux. Accordons à la
+Fourmi rousse une mémoire pareille, et ses pérégrinations, ses retours
+au logis par la même voie n'auront plus rien d'inexplicable.
+
+Des épreuves de ce genre m'ont fourni quelques autres résultats dignes
+de mention. Quand il est convaincu, par des explorations difficiles à
+lasser, que l'araignée n'est plus sur la touffe où il l'avait déposée,
+le Pompile, disons-nous, la recherche dans le voisinage et la retrouve
+assez aisément, car j'ai soin de la placer moi-même en lieu découvert.
+Augmentons un peu la difficulté. Du bout du doigt, je fais une empreinte
+sur le sol, et au fond de la petite cavité, je dépose l'araignée, que je
+recouvre d'une mince feuille. Or, il arrive à l'hyménoptère, en quête de
+son gibier égaré, de traverser cette feuille, d'y passer et d'y repasser
+sans avoir soupçon que l'araignée est dessous, car il va plus loin
+continuer ses vaines recherches. Ce n'est donc pas l'odorat qui le
+guide, mais bien la vue. De ses antennes pourtant il palpe sans cesse le
+sol. Quel peut être le rôle de ces organes? Je l'ignore, tout en
+affirmant que ce ne sont pas des organes olfactifs. L'Ammophile, en
+quête de son ver gris, m'avait déjà conduit à la même affirmation;
+j'obtiens maintenant une démonstration expérimentale qui me semble
+décisive. J'ajoute que le Pompile a la vue très courte: souvent il passe
+à une paire de pouces de son araignée sans l'apercevoir.
+
+
+
+
+X
+
+FRAGMENTS SUR LA PSYCHOLOGIE DE L'INSECTE
+
+
+Le _laudator temporis acti_ est malvenu: le monde marche. Oui, mais
+quelquefois à reculons. En mon jeune temps, dans des livres de quatre
+sous, on nous enseignait que l'homme est un animal raisonnable;
+aujourd'hui, dans de savants volumes, on nous démontre que la raison
+humaine n'est qu'un degré plus élevé sur une échelle dont la base
+descend jusque dans les bas-fonds de l'animalité. Il y a le plus et le
+moins, il y a tous les échelons intermédiaires, mais nulle part de
+brusque solution de continuité. Cela commence par zéro dans la glaire
+d'une cellule, et cela s'élève jusqu'au puissant cerveau d'un Newton. La
+noble faculté dont nous étions si fiers est un apanage zoologique. Tous
+en ont leur part, grande ou petite, depuis l'atome animé jusqu'à
+l'anthropoïde, la hideuse caricature de l'homme.
+
+Il m'a toujours paru que cette théorie égalitaire faisait dire aux faits
+ce qu'ils ne disaient pas; il m'a paru que, pour obtenir la plaine, on
+abaissait la cime, l'homme, et l'on exhaussait la vallée, l'animal. À ce
+nivellement, je désirerais quelques preuves; et n'en trouvant pas dans
+les livres, ou n'en trouvant que de douteuses, très sujettes à
+discussion, j'observe moi-même pour me former une conviction, je
+cherche, j'expérimente.
+
+Pour parler sûrement, il convient de ne pas sortir de ce que l'on sait
+bien. Je commence à connaître passablement l'insecte depuis une
+quarantaine d'années que je le fréquente. Interrogeons l'insecte, non le
+premier venu, mais le mieux doué, l'hyménoptère. Je fais la part belle à
+mes contradicteurs. Où trouver l'animal plus riche de talents? Il semble
+qu'en le créant, la nature s'est complu à donner la plus grande somme
+d'industrie à la moindre masse de matière. L'oiseau, le merveilleux
+architecte, peut-il comparer son travail avec l'édifice de l'Abeille, ce
+chef-d'oeuvre de haute géométrie? L'homme lui-même trouve en lui des
+émules. Nous bâtissons des villes, l'hyménoptère construit des cités;
+nous avons des serviteurs, il a les siens; nous élevons des animaux
+domestiques, il élève ses animaux à sucre; nous parquons des troupeaux,
+il parque ses vaches laitières, les pucerons; nous avons renoncé aux
+esclaves, lui continue sa traite des noirs.
+
+Eh bien! ce raffiné, ce privilégié, raisonne-t-il? Lecteur, contenez
+votre sourire: c'est ici chose très grave, bien digne de nos
+méditations. S'occuper de la bête, c'est agiter l'interrogation qui nous
+tourmente: Que sommes-nous? D'où venons-nous? Donc, que se passe-t-il
+dans ce petit cerveau d'hyménoptère? Y a-t-il là des facultés soeurs des
+nôtres, y a-t-il une pensée? Quel problème, si nous pouvions le
+résoudre; quel chapitre de psychologie, si nous pouvions l'écrire! Mais
+à nos premières recherches, le mystérieux va se dresser, impénétrable,
+soyons-en convaincus. Nous sommes incapables de nous connaître
+nous-mêmes; que sera-ce si nous voulons sonder l'intellect d'autrui?
+Tenons-nous pour satisfaits si nous parvenons à glaner quelques
+parcelles de vérité.
+
+Qu'est-ce que la raison? La philosophie nous en donnerait des
+définitions savantes. Soyons modestes, tenons-nous-en au plus simple: il
+ne s'agit que de la bête. La raison est la faculté qui rattache l'effet
+à sa cause, et dirige l'acte en le conformant aux exigences de
+l'accidentel. Dans ces limites, l'animal est-il apte à raisonner;
+sait-il à un _pourquoi_ associer un _parce que_ et se comporter après en
+conséquence; sait-il devant un accident changer sa ligne de conduite?
+
+L'histoire est peu riche en documents propres à nous guider en cette
+question; et ceux qu'on trouve épars dans les auteurs peuvent rarement
+supporter un sévère examen. L'un des plus remarquables que je connaisse
+est fourni par Érasme Darwin, dans son livre _Zoonomia_. Il s'agit d'une
+Guêpe qui vient de capturer et de tuer une grosse mouche. Le vent
+souffle, et le chasseur embarrassé dans son essor par la trop grande
+surface du gibier, met pied à terre pour amputer le ventre, la tête et
+puis les ailes; il part emportant le seul thorax, qui donne moins de
+prise au vent. À s'en tenir au fait brut, il y a bien là, j'en conviens,
+apparence de raison. La Guêpe paraît saisir le rapport de l'effet à la
+cause. L'effet, c'est la résistance éprouvée dans l'essor; la cause,
+c'est l'étendue de la proie aux prises avec l'air. Conclusion très
+logique: il faut diminuer cette étendue, retrancher l'abdomen, la tête,
+les ailes surtout, et la résistance s'amoindrira.[4]
+
+[Note 4: J'effacerais volontiers, si j'en avais la possibilité, quelques
+lignes un peu vives que je me suis permises dans le premier volume de
+ces Souvenirs; mais _scripta manent_, et je ne peux que réparer ici,
+dans une note, l'erreur où je suis tombé. Sur la foi de Lacordaire, qui,
+dans son introduction à l'Entomologie, rapporte l'observation d'Erasme
+Darwin, je croyais qu'un Sphex était donné comme le héros de l'histoire.
+Pouvais-je faire autrement, n'ayant pas d'autre livre sous les yeux;
+pouvais-je soupçonner qu'un entomologiste de ce mérite fût capable d'une
+méprise qui remplace une Guêpe par un Sphex. Avec ces données, ma
+perplexité fut grande. Un Sphex capturant une mouche, c'était
+impossible, et je le reprochais à l'historien. Qu'avait donc vu le
+savant anglais! La logique aidant, j'affirmais que c'était une Guêpe, et
+je ne pouvais rencontrer plus juste. Ch. Darwin, en effet, m'apprit plus
+tard que son grand-père avait dit _a wasp_, dans son livre _Zoonomia_.
+Si la rectification honorait ma perspicacité, elle ne m'était pas moins
+très pénible, car j'avais émis des soupçons sur la clairvoyance de
+l'observateur, soupçons injustes où m'avait entraîné l'infidélité du
+traducteur. Que cette note remette dans les limites convenables les
+affirmations de ma bonne foi surprise. Je fais hardiment la guerre aux
+idées que je crois fausses; mais Dieu me garde de le faire jamais à ceux
+qui les soutiennent.]
+
+Mais cet enchaînement d'idées, si rudimentaire qu'il soit, se fait-il en
+réalité dans l'intellect de l'insecte? Je suis convaincu du contraire,
+et mes preuves sont sans répliques. Dans le premier volume de ces
+_Souvenirs_, j'ai démontré expérimentalement que la Guêpe d'Érasme
+Darwin ne faisait qu'obéir à son intellect habituel, qui est de dépecer
+le gibier saisi et de ne garder que la partie la plus nutritive, le
+thorax. Que le temps soit parfaitement calme ou que le vent souffle,
+dans l'abri d'un épais fourré comme en plein air, je vois l'hyménoptère
+procéder au triage de l'aride et du succulent: je le vois rejeter les
+pattes, les ailes, la tête, le ventre, et ne garder que la poitrine pour
+la marmelade destinée aux larves. Que signifie alors ce dépècement en
+faveur de la raison, lorsque le vent souffle? Il ne signifie rien du
+tout, car il aurait également lieu dans un calme parfait. Érasme Darwin
+s'est trop pressé dans sa conclusion, produit des vues de son esprit et
+nullement de la logique des choses. S'il s'était au préalable informé
+des habitudes de la Guêpe, il n'aurait pas donné comme argument sérieux
+un fait sans rapport aucun avec la grave question de la raison des
+bêtes.
+
+Je suis revenu sur cet exemple pour montrer à quelles difficultés se
+heurte celui qui se borne à des observations fortuites, seraient-elles
+faites avec soin. Il ne convient pas de compter sur un heureux hasard,
+unique peut-être. Il faut multiplier les observations, les contrôler
+l'une par l'autre; il faut provoquer les faits, s'enquérir de ceux qui
+suivent, démêler leur enchaînement; alors, seulement alors, et avec
+beaucoup de réserve, il est permis d'émettre quelques vues dignes de
+foi. Je ne trouve nulle part des documents recueillis dans des
+conditions pareilles; aussi, malgré tout mon désir, m'est-il impossible
+d'étayer, sur le témoignage d'autrui, le peu que j'ai reconnu moi-même.
+
+Mes Chalicodomes, avec leurs nids appendus aux parois du porche dont
+j'ai parlé, se prêtaient à l'expérimentation suivie mieux que tout autre
+hyménoptère. Je les avais là, dans ma demeure, sous mes yeux à toute
+heure du jour, aussi longtemps que je le désirais. Il m'était loisible
+d'en suivre les actes dans tous leurs détails et de conduire à bonne fin
+une épreuve si longue qu'elle fût; leur nombre d'ailleurs me permettait
+de renouveler mes essais jusqu'à parfaite conviction. Les Chalicodomes
+me fourniront donc encore les matériaux de ce chapitre.
+
+Quelques mots sur les travaux avant de commencer. Le Chalicodome des
+hangars utilise d'abord les vieilles galeries du gâteau de terre,
+galeries dont il abandonne débonnairement une partie à deux Osmies, ses
+gratuits locataires: l'Osmie à trois cornes et l'Osmie de Latreille. Ces
+vieux corridors, qui épargnent le travail, sont recherchés; mais il n'y
+en a pas beaucoup de libres, les Osmies plus précoces étant déjà
+maîtresses de la plupart; aussi commence bientôt la construction de
+nouvelles cellules, maçonnées à la surface du gâteau, qui de la sorte
+augmente chaque année en épaisseur. L'édifice cellulaire n'est pas bâti
+en une seule fois: le mortier et le miel alternent à diverses reprises.
+La maçonnerie débute par une sorte de petit nid d'hirondelle, par un
+demi-godet dont l'enceinte se complète par la paroi lui servant d'appui.
+Figurons-nous une cupule de gland partagée en deux et soudée à la
+surface du gâteau; voilà le récipient assez avancé pour un commencement
+d'apport de miel.
+
+L'abeille alors laisse le mortier et s'occupe de la récolte. Après
+quelques voyages d'approvisionnement, le travail de maçonnerie
+recommence, et de nouvelles assises exhaussent les bords du godet, qui
+devient apte à recevoir provisions plus abondantes. Puis, nouveau
+changement de métier; le maçon se fait récolteur. Un peu plus tard, le
+récolteur redevient maçon; et ces alternatives se renouvellent jusqu'à
+ce que la cellule ait la hauteur réglementaire et possède la quantité de
+miel nécessaire à la larve. Ainsi reviennent tour à tour, plus ou moins
+nombreux dans chaque série, les voyages au sentier aride, où le ciment
+se récolte et se gâche, et les voyages aux fleurs, où le jabot se gonfle
+de miel et le ventre s'enfarine de pollen.
+
+Vient enfin le moment de la ponte. On voit l'abeille arriver avec une
+pelote de mortier. Elle donne un coup d'oeil à la cellule pour
+s'enquérir si tout est en ordre; elle y introduit l'abdomen et la ponte
+se fait. À l'instant, la pondeuse met les scellés au logis; avec sa
+pelote de ciment, elle clôt l'orifice, et ménage si bien la matière, que
+le couvercle est façonné au complet dans cette première séance; il ne
+lui manque que d'être épaissi, consolidé par de nouvelles couches,
+oeuvre qui presse moins et se fera tantôt. Ce qui est pressant,
+paraît-il, aussitôt opéré le dépôt sacré de l'oeuf, c'est de fermer la
+cellule et d'éviter ainsi des visites malintentionnées en l'absence de
+la mère. L'abeille doit avoir de graves motifs de hâter ainsi la
+clôture. Qu'adviendrait-il si, la ponte faite, elle laissait le logis
+ouvert et s'en allait à la carrière de ciment chercher de quoi murer la
+porte? Quelque larron surviendrait peut-être, qui remplacerait l'oeuf du
+Chalicodome par le sien. Nous verrons que de tels larcins ne sont pas
+supposition gratuite. Toujours est-il que la maçonne ne pond jamais sans
+avoir aux mandibules la pelote de mortier nécessaire pour la
+construction immédiate de l'opercule. L'oeuf chéri ne doit pas rester un
+seul instant exposé aux convoitises des maraudeurs.
+
+À ces renseignements je joindrai quelques aperçus généraux qui
+faciliteront l'intelligence de ce qui va suivre. Tant qu'il reste dans
+les conditions normales, l'insecte a ses actes très rationnellement
+calculés en vue du but à obtenir. Quoi de plus logique, par exemple, que
+les manoeuvres de l'hyménoptère giboyeur paralysant sa proie pour la
+conserver fraîche à sa larve, et donner à celle-ci néanmoins pleine
+sécurité? C'est supérieurement rationnel; nous ne trouverions pas mieux;
+et cependant l'insecte n'agit pas ici par raison. S'il raisonnait sa
+chirurgie, il serait notre supérieur. Il ne viendra à l'esprit de
+personne que l'animal puisse, le moins du monde, se rendre compte de ses
+savantes vivisections. Ainsi, tant qu'il ne sort pas de la voie à lui
+tracée, l'insecte peut accomplir les actes les plus judicieux sans que
+nous soyons en droit d'y voir la moindre intervention de la raison.
+
+Qu'adviendrait-il dans des circonstances accidentelles? Ici deux cas
+sont formellement à distinguer si nous ne voulons nous exposer à de
+fortes méprises. Et d'abord l'accident survient dans un ordre de choses
+dont l'insecte est en ce moment occupé. En ces conditions, l'animal est
+capable de parer à l'accident; il continue, sous une forme similaire, le
+travail auquel il se livrait; il reste, enfin, dans son état psychique
+actuel. En second lieu, l'accident a rapport à un ordre de choses qui
+remonte plus haut, il a trait à une oeuvre finie dont l'insecte n'a plus
+normalement à s'occuper. Pour parer à cet accident, l'animal aurait à
+remonter son courant psychique, il aurait à refaire ce qu'il a fait
+tantôt pour se livrer après à autre chose. L'insecte en est-il capable;
+saura-t-il laisser l'actuel pour revenir sur le passé, s'avisera-t-il de
+revenir sur un travail beaucoup plus urgent que celui dont il est
+occupé? Là vraiment seraient des preuves d'un peu de raison. C'est ce
+que l'expérimentation décidera.
+
+Voici d'abord quelques faits rentrant dans le premier cas:
+
+Un Chalicodome vient de terminer la première couche du couvercle de la
+cellule. Il est parti à la recherche d'une autre pelote de mortier pour
+consolider l'ouvrage. En son absence, je perce l'opercule avec une
+aiguille et j'y fais large brèche intéressant la moitié de l'ouverture.
+L'insecte revient et répare parfaitement le dégât. Occupé d'abord du
+couvercle, il continue son travail en réparant ce couvercle.
+
+Un second en est aux premières assises de sa maçonnerie. La cellule
+n'est encore qu'un godet de peu de profondeur sans provision aucune. Je
+perce largement le fond de la tasse et l'insecte s'empresse de boucher
+le trou. Il bâtissait, et il se détourne un peu pour continuer de bâtir.
+Sa réparation est une suite du travail qui l'occupait.
+
+Un troisième a déposé l'oeuf et fermé la cellule. Tandis qu'il est allé
+chercher une nouvelle provision de ciment pour mieux murer la porte, je
+pratique une large brèche immédiatement au-dessous du couvercle, brèche
+trop haut placée pour que le miel s'écoule. L'insecte, arrivant avec du
+mortier non destiné à pareil ouvrage, voit son pot égueulé et le remet
+très bien en état. Voilà une prouesse comme je n'en ai pas vu souvent
+d'aussi judicieuse. Tout bien considéré cependant, ne prodiguons pas la
+louange. L'insecte clôturait. À son retour, il voit une fente, pour lui
+mauvais joint qui lui a d'abord échappé; il complète son travail actuel
+en donnant mieux le joint.
+
+De ces trois exemples, que j'extrais d'un grand nombre d'autres plus ou
+moins pareils, il résulte que l'insecte sait faire face à l'accidentel
+pourvu que le nouvel acte ne sorte pas de l'ordre de choses qui l'occupe
+en ce moment. Affirmerons-nous la raison? Et pourquoi! L'insecte
+persiste dans le même courant psychique, il continue son acte, il fait
+ce qu'il faisait avant, il retouche ce qui pour lui n'est qu'une
+maladresse dans l'oeuvre présente.
+
+Voici du reste qui changerait du tout au tout nos appréciations si
+l'idée nous venait de voir dans ces brèches réparées un ouvrage dicté
+par la raison. Soient, en premier lieu, des cellules pareilles à celles
+de la seconde expérience, c'est-à-dire ébauchées sous forme de godet de
+peu de profondeur, mais contenant déjà du miel. Je les perce au fond
+d'un trou par lequel les provisions suintent et se perdent. Leurs
+propriétaires récoltent. Soient, d'autre part, des cellules à peu près
+achevées et dont l'approvisionnement est très avancé. Je les perce de
+même au fond et donne issue au miel qui dégoutte peu à peu. Leurs
+propriétaires maçonnent.
+
+D'après ce qui précède, le lecteur s'attend peut-être à une réparation
+immédiate, réparation très urgente, car il y va du salut de la larve
+future. Qu'on se détrompe: les voyages se multiplient et alternent
+tantôt pour la pâtée, tantôt pour le mortier, et aucun des Chalicodomes
+ne s'occupe de la désastreuse brèche. Celui qui récoltait continue à
+récolter, celui qui bâtissait une nouvelle assise procède à l'assise
+suivante, comme si rien d'extraordinaire ne se passait. Enfin, si les
+cellules éventrées sont assez élevées et contiennent provision
+suffisante, l'insecte dépose son oeuf, met une porte au logis et passe à
+des fondations nouvelles sans porter remède à la fuite du miel. Deux ou
+trois jours après, ces cellules ont perdu tout leur contenu, qui forme
+longue traînée à la surface du gâteau.
+
+Est-ce par défaut d'intellect que l'abeille laisse le miel se perdre? Ne
+serait-ce pas plutôt par impuissance? Il pourrait se faire que le
+mortier dont la maçonne dispose ne fût pas apte à faire prise sur les
+bords d'un trou englué de miel. Celui-ci peut-être empêcherait le ciment
+de s'adapter à l'orifice; et alors l'inaction de l'insecte serait
+résignation à un mal irréparable. Informons-nous avant de rien
+conclure.--Avec des pinces, j'enlève à une abeille sa pelote de mortier
+et je l'applique contre le trou d'où le miel suinte. Ma réparation
+obtient un plein succès, quoique je ne puisse me flatter de rivaliser
+d'adresse avec la maçonne. Pour un travail fait de main d'homme, c'est
+très acceptable. Ma truelle de mortier fait corps avec la paroi
+éventrée, elle durcit comme d'habitude et le miel ne coule plus. Voilà
+qui est bien. Que serait-ce si le travail avait été fait par l'insecte,
+doué d'outils d'exquise précision? Si le Chalicodome s'abstient, ce
+n'est donc pas impuissance de sa part, ce n'est pas défaut de qualités
+convenables dans la matière employée.
+
+Une autre objection se présente. N'est-ce pas aller trop loin que
+d'admettre dans l'intellect de l'insecte cette liaison d'idées: le miel
+coule parce que la cellule est trouée; pour l'empêcher de se perdre, il
+faut boucher le trou. Tant de logique excède peut-être sa pauvre petite
+cervelle. Et puis le trou ne se voit pas, il est masqué par le miel qui
+dégoutte. La cause de l'écoulement est une inconnue; et remonter de la
+fuite du liquide à cette cause, la brèche du récipient, est pour
+l'insecte un raisonnement trop élevé.
+
+Une cellule à l'état de godet rudimentaire et sans approvisionnement,
+est percée à la base d'un trou de trois à quatre millimètres d'ampleur.
+Peu d'instants après, cet orifice est bouché par la maçonne. Déjà nous
+avons assisté à semblable réparation. Cela fait, l'insecte se met à
+approvisionner. Je refais le trou au même point. Par cette ouverture le
+pollen ruisselle et tombe à terre lorsque l'hyménoptère brosse dans la
+cellule son premier apport. Le dégât est certainement reconnu. En
+plongeant la tête au fond du godet pour s'informer de ce qu'elle vient
+d'emmagasiner, l'abeille engage les antennes dans l'orifice artificiel,
+qu'elle palpe, qu'elle explore, qu'elle ne peut manquer de voir.
+
+J'aperçois les deux filets explorateurs qui s'agitent hors du trou.
+L'insecte reconnaît la brèche, c'est indubitable. Il part. De son
+expédition actuelle rapportera-t-il du mortier pour réparer le pot
+percé, comme il vient de le faire quelques instants avant?
+
+Nullement. Il revient avec des provisions, il dégorge son miel, il
+brosse son pollen, il mixtionne la matière. La pâtée, visqueuse et peu
+fluide, obstrue la brèche et suinte difficilement. Avec une mèche de
+papier roulé, je dégage le trou, qui reste librement ouvert et à travers
+lequel le jour se voit très bien, dans un sens comme dans l'autre. Je
+renouvelle mes coups de balai toutes les fois qu'il en est besoin à
+mesure que de nouvelles provisions sont apportées; je nettoie
+l'ouverture tantôt en l'absence de l'abeille, tantôt en sa présence
+lorsqu'elle travaille à sa mixtion. Ce qui se passe d'insolite dans le
+magasin dévalisé par la base ne peut lui échapper, non plus que la
+brèche maintenue ouverte au fond de la cellule. Malgré tout, pendant
+trois heures consécutives j'assiste à cet étrange spectacle:
+l'hyménoptère, très actif pour son actuel travail, néglige de mettre un
+tampon à ce tonneau des Danaïdes. Il s'obstine à vouloir remplir son
+récipient percé, d'où les provisions disparaissent aussitôt déposées. Il
+alterne à diverses reprises le travail de maçon et le travail de
+récolteur; il exhausse par de nouvelles assises les bords de la cellule;
+il apporte des provisions que je continue à soustraire pour laisser la
+brèche toujours en évidence. Il fait sous mes yeux trente-deux voyages,
+tantôt pour le mortier et tantôt pour le miel, et pas une fois il ne
+s'avise de remédier à la fuite du fond de son pot.
+
+À cinq heures du soir, les travaux cessent. Ils sont repris le
+lendemain. Cette fois je néglige le nettoyage de l'orifice artificiel et
+laisse la pâtée suinter d'elle-même peu à peu. Finalement l'oeuf est
+pondu et la porte scellée, sans que l'abeille ait rien fait en vue de la
+ruineuse brèche. Un tampon lui serait pourtant chose aisée; une pelote
+de son mortier suffirait. D'ailleurs, quand le godet ne contenait encore
+rien, n'a-t-elle pas à l'instant bouché le trou que je venais de faire?
+Cette réparation du début, pourquoi n'est-elle pas renouvelée? Ici se
+montre en pleine lumière l'impossibilité où est l'animal de remonter un
+peu le cours de ses actes. Lors de la première brèche, le godet était
+vide et l'insecte bâtissait les premières assises. L'accident survenu
+par mon intervention intéressait la partie du travail dont l'hyménoptère
+était occupé à l'instant même; c'était un vice de construction comme il
+peut s'en présenter naturellement dans des assises récentes, qui n'ont
+pas eu le temps de durcir. En corrigeant ce vice, le maçon n'est pas
+sorti de son travail actuel.
+
+Mais, une fois l'approvisionnement commencé, le godet initial est bien
+fini, et quoi qu'il arrive, l'insecte n'y touchera plus. Le récolteur
+continuera la récolte, bien que le pollen ruisselle à terre par le
+pertuis. Tamponner cette brèche, ce serait changer de métier, et pour le
+moment l'insecte ne le peut. C'est le tour du miel et non pas du
+mortier. Là-dessus la règle est immuable. Un moment vient, plus tard, où
+la récolte est suspendue et la maçonnerie reprise. L'édifice doit
+s'exhausser d'un étage. Redevenue maçonne, gâchant de nouveau du ciment,
+l'abeille s'occupera-t-elle de la fuite du fond? Pas davantage. Ce qui
+l'occupe maintenant, c'est le nouvel étage, dont les assises seraient
+aussitôt réparées s'il y survenait du dégât; mais quant à l'étage du
+fond, il est trop vieux dans l'ensemble de l'oeuvre il remonte trop loin
+dans le passé et l'ouvrière n'y fera pas de retouche, même en grave
+péril.
+
+Du reste, l'étage actuel et ceux qui lui succéderont auront le même
+sort. Sous la surveillance vigilante de l'insecte tant qu'ils sont en
+construction, ils sont oubliés et laissés en ruine une fois construits.
+En voici un exemple frappant. Sur une cellule complète en hauteur, je
+pratique dans la région moyenne et au-dessus du miel, une fenêtre
+presque aussi grande que l'ouverture naturelle. Quelque temps encore
+l'abeille apporte des provisions, puis elle pond. Par l'ample fenêtre,
+je vois déposer l'oeuf sur la pâtée. L'insecte travaille ensuite à
+l'opercule, qu'il retouche à petits coups, avec les soins les plus
+minutieux, tandis que la brèche reste béante. Il bouche scrupuleusement
+sur le couvercle tout pore où pourrait s'engager un atome, et il laisse
+la grande ouverture qui livre le logis au premier venu. À plusieurs
+reprises, il vient à cette brèche, il y plonge la tête, il l'examine, il
+l'explore des antennes, il en mordille les bords. Et c'est tout. La
+cellule éventrée restera ce qu'elle est, sans une truelle de mortier de
+plus. La partie compromise date de trop loin pour qu'il vienne à
+l'hyménoptère l'idée de s'en occuper.
+
+C'en est assez, je crois, pour montrer l'impuissance psychique de
+l'insecte devant l'accidentel. Cette impuissance est confirmée par la
+répétition de l'épreuve, condition de toute bonne expérience; mes notes
+abondent en exemples analogues à ceux que je viens d'exposer. Les
+rapporter, ce serait se redire; je les néglige pour abréger.
+
+L'épreuve répétée ne suffit pas, il faut aussi l'épreuve variée.
+Examinons donc l'intellect de l'insecte sous un autre point de vue. Il
+s'agit de l'introduction de corps étrangers dans la cellule. L'Abeille
+maçonne, comme tous les hyménoptères du reste, est une ménagère de
+scrupuleuse propreté. Dans son pot à miel, aucune souillure n'est
+permise; à la surface de sa marmelade, aucun grain de poussière n'est
+toléré. Et pourtant, avec son récipient ouvert, la précieuse pâtée est
+exposée à des accidents. Les ouvrières des cellules d'en haut peuvent
+laisser tomber par mégarde un peu de mortier dans les cellules
+inférieures; la propriétaire elle-même, quand elle travaille à
+l'agrandissement du pot, court risque de laisser choir sur les
+provisions un granule de ciment. Un moucheron, attiré par l'odeur, peut
+venir s'engluer dans le miel; des rixes entre voisines qui mutuellement
+se gênent, peuvent y faire voler de la poussière. Tout cela doit
+disparaître, et à l'instant, pour que la larve plus tard ne trouve pas
+bouchée grossière sous sa délicate mandibule. Donc les Chalicodomes
+doivent savoir expurger la cellule de tout corps étranger. Et ils le
+savent très bien, en effet.
+
+Je dépose à la surface du miel cinq ou six petits bouts de paille d'un
+millimètre de longueur. Pose étonnée de l'insecte qui, revenant, voit
+ces objets. Dans son magasin, jamais ne s'étaient amassées tant de
+balayures. L'abeille retire les bouts de paille un à un, jusqu'au
+dernier, et chaque fois va les rejeter au loin. Effort énormément
+disproportionné avec le déblai; je la vois s'élever par-dessus le
+platane voisin, à une dizaine de mètres de hauteur, et s'en aller
+par-delà rejeter la charge, un atome. Elle craindrait d'encombrer la
+place en laissant tomber son bout de paille à terre, au-dessous du
+gâteau. Il faut porter cela très loin.
+
+Je mets sur la pâtée un oeuf de Chalicodome pondu sous mes yeux dans une
+cellule voisine. L'abeille l'extrait et va le rejeter au loin, comme les
+bouts de paille de tantôt. Double conséquence pleine d'intérêt. D'abord
+cet oeuf précieux, pour l'avenir duquel l'abeille s'exténue, est chose
+sans valeur, encombrante, odieuse, provenant d'une autre. L'oeuf de
+soi-même est tout; l'oeuf de sa voisine n'est rien. Ça se jette à la
+voirie, comme une ordure. L'individu, si zélé pour sa famille, est d'une
+atroce indifférence pour le reste de sa race. Chacun pour soi. En second
+lieu, je me demande, sans pouvoir trouver encore une réponse à ma
+question, comment s'y prennent certains parasites pour faire profiter
+leur larve des provisions amassées par le Chalicodome. S'ils s'avisent
+de pondre leur oeuf sur la pâtée de la cellule ouverte, l'abeille, le
+voyant, ne manquera pas de le rejeter; s'ils s'avisent d'y pondre après
+la propriétaire, ils ne le peuvent car celle-ci mure la porte aussitôt
+la ponte faite. Curieux problème réservé aux recherches futures.
+
+Enfin, j'implante dans la pâtée un bout de paille de deux à trois
+centimètres de longueur et qui dépasse amplement les bords de la
+cellule. L'insecte l'extrait à grands efforts en tirant de côté; ou
+bien, s'aidant des ailes, il tire de haut. Il part comme un trait avec
+la paille engluée de miel, et va le rejeter au loin, par-dessus le
+platane.
+
+C'est ici que les affaires se compliquent. J'ai dit qu'au moment de
+pondre, le Chalicodome arrive avec une pelote de mortier, qui doit
+servir à confectionner aussitôt la clôture du logis. L'insecte, les
+pattes de devant appuyées sur la margelle, introduit l'abdomen dans la
+cellule; il a aux dents le mortier prêt. L'oeuf déposé, il sort et se
+retourne pour murer la porte. Je l'éloigne un peu et j'implante à
+l'instant ma paille comme ci-dessus, paille qui déborde de près d'un
+centimètre. Que va faire l'insecte? Lui, si scrupuleux à débarrasser le
+logis d'un grain de poussière, va-t-il extraire cette poutre, cause
+certaine de ruine pour la larve, dont elle gênera la croissance? Il le
+pourrait, car tout à l'heure, nous l'avons vu retirer et rejeter au loin
+un pareil soliveau.
+
+Il le pourrait et ne le fait. Il clôt la cellule, il maçonne le
+couvercle, il scelle la paille dans l'épaisseur du mortier. D'autres
+voyages sont faits, assez nombreux, pour le ciment nécessaire à la
+consolidation de l'opercule. Chaque fois, la maçonne applique la matière
+avec les soins les plus minutieux sans se préoccuper de la paille.
+J'obtiens ainsi, coup sur coup, huit cellules closes dont le couvercle
+est surmonté d'un mât, bout de la paille qui déborde. Quelle preuve d'un
+obtus intellect!
+
+Ce résultat mérite examen attentif. Au moment où j'implante ma solive,
+l'insecte a les mandibules occupées; elles tiennent la pelote de mortier
+destinée à la clôture. L'outil d'extraction n'étant pas libre,
+l'extraction ne se fait pas. Je m'attendais à voir l'abeille abandonner
+son mortier et procéder alors à l'enlèvement de la pièce encombrante.
+Une truelle de mortier de plus ou de moins n'est pas grave affaire.
+J'avais déjà reconnu que pour en cueillir une, il faut à mes
+Chalicodomes un voyage de trois à quatre minutes. Les voyages pour le
+pollen durent davantage, de dix à quinze minutes. Jeter là sa pelote,
+happer la paille avec les mandibules maintenant libres, l'enlever,
+récolter nouvelle provision de ciment, c'était en tout une perte de cinq
+minutes au plus. L'insecte en a décidé autrement. Il ne veut, il ne peut
+abandonner sa pelote; et il l'utilise. La larve périra de ce coup de
+truelle intempestif; n'importe: c'est le moment de murer la porte, et la
+porte est murée. Une fois les mandibules libres, l'extraction pourrait
+se tenter, dût le couvercle tomber en ruines. L'abeille s'en garde bien:
+elle continue son apport de ciment et parachève religieusement le
+couvercle.
+
+On pourrait se dire encore: obligée d'aller en quête de nouveau mortier
+après l'abandon du premier pour retirer la paille, l'abeille laisserait
+l'oeuf sans surveillance, extrémité à laquelle la mère ne peut se
+résoudre. Que ne dépose-t-elle alors la pelote sur la margelle de la
+cellule? Les mandibules libres enlèveraient la solive; la pelote
+aussitôt serait reprise, et tout marcherait à souhait. Mais non:
+l'insecte a son mortier, et coûte que coûte, il l'emploie à l'ouvrage
+auquel il était destiné.
+
+Si quelqu'un voit une ébauche de la raison dans cet intellect
+d'hyménoptère, il a des yeux plus perspicaces que les miens. Je ne vois
+en tout ceci qu'une obstination invincible dans l'acte commencé.
+L'engrenage a mordu et le reste du rouage doit suivre. Les mandibules
+enserrent la pelote de mortier; et l'idée, le vouloir de les desserrer
+ne viendra pas à l'insecte tant que cette pelote n'aura pas reçu sa
+destination. Absurdité plus forte: la clôture commencée s'achève très
+soigneusement avec de nouvelles récoltes de mortier! Exquise attention
+pour une clôture désormais inutile, attention aucune pour la
+compromettante poutre. Petite lueur de raison qu'on dit éclairer la
+bête, tu es bien voisine des ténèbres, tu n'es rien!
+
+Un autre fait, plus éloquent encore, achèvera de convaincre qui
+douterait. La ration de miel amassée dans une cellule est évidemment
+mesurée sur les besoins de la larve future. Ni trop, ni trop peu.
+Comment l'abeille est-elle avertie d'avoir atteint la masse convenable?
+Les cellules sont de volume à peu près constant, mais elles ne sont pas
+remplies en entier, seulement aux deux tiers environ. Un large vide est
+donc laissé, et l'approvisionneuse doit juger du moment où le niveau de
+la pâtée s'élève assez. Par sa complète opacité, le miel dérobe au
+regard son épaisseur. Une sonde m'est nécessaire quand je veux jauger le
+contenu du pot, et je trouve en moyenne une épaisseur de dix
+millimètres. L'hyménoptère n'a pas cette ressource; il a la vue qui,
+d'après la partie vide, peut renseigner sur la partie pleine. Cela
+suppose un coup d'oeil quelque peu géométrique, apte à discerner le
+tiers d'une longueur. Si l'insecte se guidait par la science d'Euclide,
+ce serait bien beau de sa part. Quelle preuve superbe en faveur de sa
+petite raison: un Chalicodome avoir le coup d'oeil du géomètre et
+partager une ligne en trois! Cela mérite sérieuse information.
+
+Cinq cellules approvisionnées, mais incomplètement, sont vidées de leur
+miel avec un tampon de coton au bout des pinces. De temps à autre, à
+mesure que l'hyménoptère apporte de nouvelles provisions, je renouvelle
+le curage, tantôt mettant le récipient à sec, tantôt lui laissant une
+mince couche. Je ne vois pas d'hésitation bien prononcée chez mes
+dévalisées, bien qu'elles me surprennent au moment où je taris le pot;
+d'un zèle tranquille, elles continuent leur travail. Parfois des
+filaments de coton restent empêtrés sur les parois des cellules; elles
+les enlèvent avec soin, et vont, d'un vol fougueux, les rejeter à
+distance, suivant l'usage. Finalement, un peu plus tôt, un peu plus
+tard, la ponte se fait et le couvercle est mis.
+
+J'effractionne les cinq cellules closes. Dans l'une l'oeuf est pondu sur
+trois millimètres de miel; dans deux, sur un millimètre; dans les deux
+autres, il est déposé sur la paroi du récipient totalement à sec, ou
+mieux n'ayant que l'enduit, le vernis, laissé par le frottement du coton
+emmiellé.
+
+La conséquence saute aux yeux: l'insecte ne juge pas de la quantité du
+miel d'après l'élévation du niveau; il ne raisonne pas en géomètre, il
+ne raisonne pas du tout. Il amasse tant qu'agit en lui l'impulsion
+secrète qui le pousse à la récolte jusqu'à complet approvisionnement; il
+cesse d'amasser lorsque cette impulsion est satisfaite, n'importe le
+résultat accidentellement sans valeur. Aucune faculté psychique, aidée
+de la vie, ne l'avertit que c'est assez, que c'est trop peu. Une
+prédisposition instinctive est son seul guide, guide infaillible dans
+les conditions normales, mais dérouté en plein par les artifices de
+l'expérimentation. Avec la moindre lueur rationnelle, l'insecte
+déposerait-il son oeuf sur le tiers, sur le dixième des vivres
+nécessaires; le déposerait-il dans une cellule vide; laisserait-il le
+nourrisson sans nourriture, incroyable aberration de la maternité? J'ai
+raconté, que le lecteur décide.
+
+Sous un autre aspect éclate cette prédisposition instinctive, qui ne
+laisse pas à l'animal la liberté d'agir et par là même la sauvegarde de
+l'erreur. Accordons à l'abeille tout le jugement qu'on voudra. Ainsi
+douée, sera-t-elle capable de mesurer à la future larve sa ration? En
+aucune manière. Cette ration, l'abeille ne la connaît pas. Rien ne
+renseigne la mère de famille, et cependant, en son premier essai, elle
+remplit le pot à miel au degré voulu. En son jeune âge, il est vrai,
+elle a reçu ration pareille; mais elle l'a consommée dans l'obscurité
+d'une cellule; et d'ailleurs, étant larve, elle était aveugle. Le regard
+ne l'a pas instruite de la masse des vivres. Resterait la mémoire de
+l'estomac qui a digéré. Mais cette digestion s'est faite il y a un an,
+et depuis cette lointaine époque le nourrisson, devenu adulte, a changé
+de forme, de demeure, de manière de vivre. C'était un ver, c'est une
+abeille. L'insecte actuel a-t-il souvenir de ce repas de l'enfance? Pas
+plus que nous des gorgées de lait puisées au sein maternel. L'abeille ne
+sait donc rien de la quantité de vivres nécessaires à sa larve, ni par
+le souvenir, ni par l'exemple, ni par l'expérience acquise. Quel est
+alors son guide pour jauger la pâtée avec tant de précision? Le jugement
+et la vue laisseraient la mère très perplexe, exposée à donner trop ou
+pas assez. Pour la renseigner, sans erreur possible, il faut une
+prédisposition spéciale, une impulsion inconsciente, un instinct, voix
+intérieure qui dicte la mesure.
+
+
+
+
+XI
+
+LA TARENTULE À VENTRE NOIR
+
+
+L'Araignée a mauvais renom: pour la plupart d'entre nous, c'est un
+animal odieux, malfaisant, que chacun s'empresse d'écraser sous le pied.
+À ce jugement sommaire, l'observateur oppose l'industrie de la bête, ses
+talents de tisserand, ses ruses de chasse, ses tragiques amours et
+autres traits de moeurs de puissant intérêt. Oui, l'Araignée est bien
+digne d'étude, même en dehors de toute préoccupation scientifique; mais
+on la dit venimeuse, et voilà son crime, voilà la cause première des
+répugnances qu'elle nous inspire. Venimeuse, d'accord, si l'on entend
+par là que la bête est armée de deux crochets donnant prompte mort à la
+petite proie saisie; mais il y a loin entre mettre à mal un homme et
+tuer un moucheron. Si foudroyant qu'il soit sur l'insecte enlacé dans la
+fatale toile, le venin de l'aranéide est sur nous sans gravité et
+produit moins d'effet que la piqûre d'un cousin. C'est là, du moins, ce
+que l'on peut affirmer pour la grande majorité des Araignées de nos
+pays.
+
+Quelques-unes pourtant sont à craindre; et de ce nombre, d'abord la
+Malmignatte, si redoutée des paysans corses. Je l'ai vue s'établir dans
+les sillons, y tendre sa toile et se ruer avec audace sur des insectes
+plus gros qu'elle; j'ai admiré son costume de velours noir avec taches
+d'un rouge carminé; j'ai surtout entendu sur son compte des propos fort
+peu rassurants. Aux alentours d'Ajaccio et de Bonifacio, sa morsure est
+réputée très dangereuse, parfois mortelle. Le campagnard l'affirme, et
+le médecin n'ose pas toujours le nier. Aux environs de Pujaud, non loin
+d'Avignon, les moissonneurs parlent avec effroi du Théridion lugubre,
+observé d'abord par L. Dufour dans les montagnes de la Catalogne;
+d'après leur dire, sa morsure amènerait de sérieux accidents. Les
+Italiens ont fait renommée terrible à la Tarentule, qui provoque chez la
+personne piquée des accès convulsifs, des danses désordonnées. Pour
+combattre le _tarentisme_--ainsi s'appelle la maladie suite de la
+morsure de l'Araignée italienne--il faut recourir à la musique, seul
+remède efficace, à ce que l'on assure. On a noté des airs spéciaux, les
+plus aptes à soulager. Il y a une chorégraphie et une musique médicales.
+Et nous, n'avons-nous pas la tarentelle, danse vive et sautillante,
+léguée peut-être par la thérapeutique du paysan des Calabres?
+
+Faut-il prendre au sérieux ces étrangetés, faut-il en rire? Après le peu
+que j'ai vu, j'hésite. Rien ne dit que la morsure de la Tarentule ne
+puisse provoquer, chez les personnes faibles et très impressionnables,
+un désordre nerveux que la musique soulage; rien ne dit qu'une
+transpiration abondante, suite d'une danse fort agitée, ne soit apte à
+diminuer le malaise en diminuant la cause du mal. Loin de rire, je
+réfléchis et m'informe lorsque le paysan calabrais me parle de sa
+Tarentule, le moissonneur de Pujaud de son Théridion lugubre, le
+laboureur corse de sa Malmignatte. Ces aranéides et quelques autres
+pourraient bien mériter, du moins en partie, leur terrible réputation.
+
+La plus robuste des Araignées de ma contrée, la Tarentule à ventre noir,
+va nous donner tantôt, sur ce sujet, matière à réflexion. Je n'ai point
+à traiter un point médical, je m'occupe avant tout de l'instinct; mais
+comme les crochets à venin ont un rôle de premier ordre dans les
+manoeuvres de guerre du chasseur, accessoirement je parlerai de leurs
+effets. Les moeurs de la Tarentule, ses embuscades, ses ruses, ses
+méthodes pour tuer la proie, voilà mon sujet. Je lui donnerai pour
+préambule un récit de L. Dufour, un de ces récits qui faisaient
+autrefois mes délices et n'ont pas peu contribué à mes liaisons avec
+l'insecte. Le savant des Landes nous parle de la Tarentule ordinaire, de
+celle des Calabres, observée par lui en Espagne:
+
+«La Lycose tarentule habite de préférence les lieux découverts, secs,
+arides, incultes, exposés au soleil. Elle se tient ordinairement, au
+moins quand elle est adulte, dans des conduits souterrains, dans de
+véritables clapiers, qu'elle se creuse elle-même. Ces clapiers,
+cylindriques et souvent d'un pouce de diamètre, s'enfoncent jusqu'à plus
+d'un pied dans la profondeur du sol; mais ils ne sont pas
+perpendiculaires. L'habitant de ce boyau prouve qu'il est en même temps
+chasseur adroit et ingénieur habile. Il ne s'agissait pas seulement pour
+lui de construire un réduit profond qui pût le dérober aux poursuites de
+ses ennemis, il fallait encore qu'il établît là son observatoire pour
+épier sa proie et s'élancer sur elle comme un trait. La Tarentule a tout
+prévu: le conduit souterrain a effectivement d'abord une direction
+verticale; mais à quatre ou cinq pouces du sol, il se fléchit à angle
+obtus, il forme un coude horizontal, puis redevient perpendiculaire.
+C'est à l'origine de ce tube que la Tarentule s'établit en sentinelle
+vigilante et ne perd pas un instant de vue la porte de sa demeure; c'est
+là qu'à l'époque où je lui faisais la chasse j'apercevais ces yeux
+étincelants comme des diamants, lumineux comme ceux du chat dans
+l'obscurité.
+
+«L'orifice extérieur du terrier de la Tarentule est ordinairement
+surmonté par un tuyau construit de toutes pièces par elle-même. C'est un
+véritable ouvrage d'architecture, qui s'élève jusqu'à un pouce au-dessus
+du sol et a parfois deux pouces de diamètre, en sorte qu'il est plus
+large que le terrier lui-même. Cette dernière circonstance, qui semble
+avoir été calculée par l'industrieuse aranéide, se prête à merveille au
+développement obligé des pattes au moment où il faut saisir la proie. Ce
+tuyau est principalement composé par des fragments de bois sec unis par
+un peu de terre glaise, et si artistement disposés les uns au-dessus des
+autres, qu'ils forment un échafaudage en colonne droite, dont
+l'intérieur est un cylindre creux. Ce qui établit surtout la solidité de
+cet édifice tubuleux, de ce bastion avancé, c'est qu'il est revêtu,
+tapissé en dedans, d'un tissu ourdi par les filières de la Lycose et se
+continuant dans tout l'intérieur du terrier. Il est facile de concevoir
+combien ce revêtement si habilement fabriqué doit être utile, et pour
+prévenir les éboulements, les déformations, et pour l'entretien de la
+propreté, et pour faciliter aux griffes de la Tarentule l'escalade de sa
+forteresse.
+
+«J'ai laissé entrevoir que ce bastion du terrier n'existait pas
+toujours; en effet, j'ai souvent rencontré des trous de Tarentule où il
+n'y en avait pas de traces, soit qu'il eût été détruit accidentellement
+par le mauvais temps, soit que la Lycose ne rencontrât pas toujours des
+matériaux pour sa construction, soit enfin parce que le talent de
+l'architecte ne se déclare peut-être que dans les individus parvenus au
+dernier degré, à la période de perfection de leur développement physique
+et intellectuel.
+
+«Ce qu'il y a de certain, c'est que j'ai eu de nombreuses occasions de
+constater ces tuyaux, ces ouvrages avancés de la demeure de la
+Tarentule; ils me représentent en grand les fourreaux de quelques
+Friganes. L'aranéide a voulu atteindre plusieurs buts en les
+construisant: elle met son réduit à l'abri des inondations, elle le
+prémunit contre la chute des corps étrangers qui, balayés par le vent,
+finiraient par l'obstruer; enfin elle s'en sert comme d'une embûche en
+offrant aux mouches et autres insectes dont elle se nourrit un point
+saillant pour s'y poser. Qui nous dira toutes les ruses employées par
+cet adroit et intrépide chasseur?
+
+«Disons maintenant quelque chose sur les chasses assez amusantes de la
+Tarentule. Les mois de mai et juin sont la saison la plus favorable pour
+les faire. La première fois que je découvris les clapiers de cette
+aranéide et que je constatai qu'ils étaient habités, en l'apercevant en
+arrêt au premier étage de sa demeure, qui est le coude dont j'ai parlé,
+je crus, pour m'en rendre maître, devoir l'attaquer de vive force et la
+poursuivre à outrance; je passai des heures entières à ouvrir la
+tranchée avec un couteau de plus d'un pied sur deux pouces de largeur,
+sans rencontrer la Tarentule. Je recommençai cette opération dans
+d'autres clapiers et toujours avec aussi peu de succès; il m'eût fallu
+une pioche pour atteindre mon but, mais j'étais trop éloigné de toute
+habitation. Je fus obligé de changer mon plan d'attaque et je recourus à
+la ruse. La nécessité est, dit-on, la mère de l'industrie.
+
+«J'eus l'idée, pour simuler un appât, de prendre un chaume de graminée
+surmonté d'un épillet, et de frotter, d'agiter doucement celui-ci à
+l'orifice du clapier. Je ne tardai pas à m'apercevoir que l'attention et
+les désirs de la Lycose étaient éveillés. Séduite par cette amorce, elle
+s'avançait à pas mesurés vers l'épillet. Je retirais à propos celui-ci
+un peu en dehors du trou pour ne pas laisser à l'animal le temps de la
+réflexion; et l'Aranéide s'élançait souvent d'un seul trait hors de sa
+demeure, dont je m'empressais de fermer l'entrée. Alors la Tarentule,
+déconcertée de sa liberté, était fort gauche à éluder mes poursuites et
+je l'obligeais à entrer dans un cornet de papier que je fermais
+aussitôt.
+
+«Quelquefois, se doutant du piège, ou moins pressée peut-être par la
+faim, elle se tenait sur la réserve, immobile, à une petite distance de
+la porte qu'elle ne jugeait pas à propos de franchir. Sa patience
+lassait la mienne. Dans ce cas, voici la tactique que j'employais. Après
+avoir bien reconnu la direction du boyau et la position de la Lycose,
+j'enfonçais avec force et obliquement une lame de couteau, de manière à
+surprendre l'animal par derrière et à lui couper la retraite en barrant
+le clapier. Je manquais rarement mon coup, surtout dans des terrains qui
+n'étaient pas pierreux. Dans cette situation critique, ou bien la
+Tarentule, effrayée, quittait la tanière pour gagner le large, ou bien
+elle s'obstinait à demeurer acculée contre la lame du couteau. Alors, en
+faisant exécuter à celle-ci un mouvement de bascule assez brusque, je
+lançais au loin et la terre et la Lycose, dont je m'emparais. En
+employant ce procédé de chasse, je prenais parfois jusqu'à une quinzaine
+de Tarentules dans l'espace d'une heure.
+
+«Dans quelques circonstances où la Tarentule était tout à fait désabusée
+du piège que je lui tendais, je n'ai pas été peu surpris, quand
+j'enfonçais l'épillet jusqu'à le tourner dans son gîte, de la voir jouer
+avec un espèce de dédain avec cet épillet et le repousser à coups de
+pattes, sans se donner la peine de gagner le fond de son réduit.
+
+«Les paysans de la Pouille, au rapport de Baglivi, font aussi la chasse
+à la Tarentule en imitant, à l'orifice de son terrier, le bourdonnement
+d'un insecte au moyen d'un chaume d'avoine.
+
+«_Ruricolae nostri_, dit-il, _quando eas captare volunt, ad illorum
+latibula accedunt, tenuisque avenaceae fistulae sonum, apum murmuri non
+absimilem, modulantur. Quo audito, ferox exit Tarentula ut muscas vel
+alia hujus modi insecta, quorum murmur esse putat, captat; captatur
+tamen ista a rustico insidiatore_.
+
+«La Tarentule, si hideuse au premier aspect, surtout lorsqu'on est
+frappé de l'idée du danger de sa piqûre, si sauvage en apparence, est
+cependant très susceptible de s'apprivoiser, ainsi que j'en ai fait
+plusieurs fois l'expérience.
+
+«Le 7 mai 1812, pendant mon séjour à Valence, en Espagne, je pris, sans
+la blesser, une Tarentule mâle d'assez belle taille, et je l'emprisonnai
+dans un bocal de verre clos par un couvercle de papier, au centre duquel
+j'avais pratiqué une ouverture à panneau. Dans le fond du vase, j'avais
+fixé un cornet de papier qui devait lui servir de demeure habituelle. Je
+plaçai le bocal sur une table de ma chambre à coucher, afin de l'avoir
+souvent sous les yeux. Elle s'habitua promptement à la réclusion, et
+finit par devenir si familière, qu'elle venait saisir au bout de mes
+doigts la mouche vivante que je lui servais. Après avoir donné à sa
+victime le coup de mort avec les crochets de ses mandibules, elle ne se
+contentait pas comme la plupart des Araignées, de lui sucer la tête,
+elle broyait tout son corps en l'enfonçant successivement dans la bouche
+au moyen des palpes; elle rejetait ensuite les téguments triturés et les
+balayait loin de son gîte.
+
+«Après son repas, elle manquait rarement de faire sa toilette, qui
+consistait à brosser, avec les tarses antérieurs, ses palpes et ses
+mandibules, tant en dehors qu'en dedans; après cela, elle reprenait son
+air de gravité immobile. Le soir et la nuit étaient pour elle le temps
+de la promenade. Je l'entendais souvent gratter le papier du cornet. Ces
+habitudes confirment l'opinion, déjà émise ailleurs par moi, que la
+plupart des Aranéides ont la faculté de voir le jour et la nuit, comme
+les chats.
+
+«Le 28 juin, ma Tarentule changea de peau, et cette mue qui fut la
+dernière n'altéra d'une manière sensible ni la couleur de sa robe, ni la
+grandeur de son corps. Le 14 juillet, je fus obligé de quitter Valence,
+et je restai absent jusqu'au 23. Durant ce temps, la Tarentule jeûna; je
+la trouvai bien portante à mon retour. Le 2 août, je fis encore une
+absence ci neuf jours, que ma prisonnière supporta sans aliments et sans
+altération de santé. Le 1er octobre, j'abandonnai encore la Tarentule
+sans provisions de bouche. Le 21 de ce mois, étant à vingt lieues de
+Valence, où j'étais destiné à demeurer, j'expédiai un domestique pour me
+l'apporter. J'eus le regret d'apprendre qu'on ne l'avait pas trouvée
+dans le bocal, et j'ai ignoré son sort.
+
+«Je terminerai mes observations sur les Tarentules par une courte
+description d'un combat singulier entre ces animaux. Un jour que j'avais
+fait une chasse heureuse à ces Lycoses, je choisis deux mâles adultes et
+bien vigoureux que je mis en présence dans un large bocal, afin de me
+procurer le plaisir d'un combat à mort. Après avoir fait plusieurs fois
+le tour du cirque pour chercher à s'évader, ils ne tardèrent pas, comme
+à un signal donné, à se poster dans une attitude guerrière. Je les vis
+avec surprise prendre leur distance, se redresser gravement sur leurs
+pattes de derrière, de manière à se présenter mutuellement le bouclier
+de leur poitrine. Après s'être observés ainsi face à face pendant deux
+minutes, après s'être sans doute provoqués par des regards qui
+échappaient aux miens, je les vis se précipiter en même temps l'un sur
+l'autre, s'entrelacer de leurs pattes, et chercher dans une lutte
+obstinée à se piquer avec les crochets des mandibules. Soit fatigue,
+soit convention, le combat fut suspendu; il y eut une trêve de quelques
+instants, et chaque athlète, s'éloignant un peu, vint se replacer dans
+sa posture menaçante. Cette circonstance me rappela que, dans les
+combats singuliers des chats, il y a aussi des suspensions d'armes. Mais
+la lutte ne tarda pas à recommencer avec plus d'acharnement entre mes
+deux Tarentules. L'une d'elles, après avoir balancé la victoire, fut
+enfin terrassée et blessée d'un trait mortel à la tête. Elle devint la
+proie du vainqueur, qui lui déchira le crâne et la dévora. Après ce
+combat singulier, j'ai conservé vivante pendant plusieurs semaines la
+Tarentule victorieuse.»
+
+Ma région ne possède pas la Tarentule ordinaire, l'Aranéide dont le
+savant des Landes vient de nous raconter les moeurs; mais elle a son
+équivalent à ventre noir ou Lycose de Narbonne, moitié moindre que la
+première, parée de velours noir à la face inférieure, sous le ventre
+surtout, chevronnée de brun sur l'abdomen, annelée de gris et de blanc
+sur les pattes. Les terrains arides, caillouteux, à végétation de thym
+grillée par le soleil, sont sa demeure favorite. Dans mon laboratoire de
+l'harmas, il y a bien une vingtaine de terriers de cette Lycose.
+Rarement je passe à côté de ces repaires sans donner un coup d'oeil au
+fond des clapiers, où luisent, comme des diamants, les quatre gros yeux,
+les quatre télescopes des recluses. Les quatre autres, beaucoup plus
+petits, ne sont pas visibles à cette profondeur.
+
+Si je veux richesses plus grandes, je n'ai qu'à me rendre à quelques
+cents pas de ma demeure, sur le plateau voisin, autrefois forêt pleine
+d'ombre, aujourd'hui morne solitude où pâture le Criquet et vole de
+pierre en pierre le Motteux. L'amour du lucre a dévasté le pays. Le vin
+rapportant beaucoup, on extirpa la forêt pour planter la vigne. Le
+Phylloxera est venu, la souche a péri, et le vert plateau d'autrefois
+n'est plus qu'une étendue désolée, où quelques touffes de robustes
+gramens poussent parmi les cailloux. Cette Arabie Pétrée est le paradis
+de la Lycose; en une heure de temps, si besoin était, j'y découvrirais
+un cent de terriers dans une médiocre étendue.
+
+Ces demeures sont des puits d'un pied de profondeur environ, d'abord
+verticaux, puis infléchis en coude. Leur diamètre moyen est d'un pouce.
+Sur le bout de l'orifice s'élève une margelle, formée de paille, de
+menus brins de toute nature, jusqu'à de petits cailloux de la grosseur
+d'une noisette. Le tout est maintenu en place, cimenté avec de la soie.
+Fréquemment l'Araignée se borne à rapprocher les feuilles sèches du
+gazon voisin, qu'elle assujettit avec les liens de ses filières, sans
+les détacher de la plante; fréquemment aussi, à la construction en
+charpente, elle préfère un travail de maçonnerie, fait de petites
+pierres. La nature des matériaux à la portée de la Lycose, dans l'étroit
+voisinage du chantier en construction, décide de la nature de la
+margelle. Il n'y a pas de choix: tout est bon à la condition d'être
+rapproché.
+
+L'économie du temps fait donc varier beaucoup l'enceinte défensive sous
+le rapport de ses éléments constitutifs. La hauteur varie aussi. Telle
+enceinte est une tourelle d'un pouce de hauteur, telle autre se réduit à
+un simple rebord. Toutes ont leurs parties solidement reliées avec de la
+soie, toutes aussi ont même ampleur que le canal souterrain, dont elles
+sont le prolongement. Il n'y a pas ici d'inégalité de diamètre entre le
+manoir sous terre et son bastion avancé; il n'y a pas, à l'orifice,
+cette plate-forme que la tourelle laisse libre pour le développement des
+pattes de la Tarentule italienne. Un puits, directement surmonté par sa
+margelle, voilà l'oeuvre de la Tarentule à ventre noir.
+
+Si le sol est terreux, homogène, le type architectural n'a pas
+d'entraves, et la demeure de l'Aranéide est un tube cylindrique; mais si
+l'emplacement est caillouteux, la forme est modifiée suivant les
+exigences des fouilles. Dans ce dernier cas, le repaire est souvent un
+antre grossier, sinueux, sur la paroi duquel font saillie çà et là les
+blocs pierreux contournés par l'excavation. Régulier ou irrégulier, le
+manoir est crépi jusqu'à une certaine profondeur d'un enduit de soie,
+qui prévient les éboulements et facilite l'escalade au moment d'une
+prompte sortie.
+
+Baglivi, dans son naïf latin, nous enseigne la manière de prendre la
+Tarentule. Je suis devenu son _rusticus insidiator_; j'ai agité à
+l'entrée du terrier l'épillet d'une graminée pour imiter le murmure
+d'une abeille, et attirer l'attention de la Lycose, qui s'élance au
+dehors croyant saisir une proie. Cette méthode ne m'a pas réussi.
+L'Araignée quitte, il est vrai, ses appartements reculés et remonte un
+peu dans le tube vertical pour s'informer de ce qui bruit à sa porte;
+mais la bête rusée a bientôt éventé le piège; elle reste immobile à
+mi-hauteur; puis, à la moindre alerte, elle redescend dans la galerie
+coudée, où elle est invisible.
+
+La méthode de L. Dufour me paraîtrait meilleure si, dans les conditions
+où je me trouve, elle était praticable. Plonger rapidement un couteau
+dans le sol par le travers du terrier, de façon à couper la retraite à
+la Tarentule, lorsque celle-ci, attirée par l'épillet, stationné dans
+l'étage supérieur, est une tactique à réussite certaine lorsque le sol
+s'y prête; malheureusement, ce n'est pas mon cas: autant vaudrait
+enfoncer la lame du couteau dans du tuf.
+
+D'autres ruses sont nécessaires. En voici deux qui m'ont réussi. Je les
+recommande aux futurs chasseurs de la Tarentule. J'introduis aussi
+profondément que possible dans le terrier un chaume de graminée ayant un
+épillet charnu que l'Aranéide puisse mordre en plein. J'agite, je tourne
+et retourne mon amorce. Frôlée par le corps importun, l'Araignée songe à
+la défense et mord l'épillet. Une petite résistance annonce aux doigts
+que l'animal a donné dans le piège, qu'il a saisi de ses crochets le
+bout du chaume. On tire à soi, lentement, avec précaution; l'autre tire
+d'en bas, arc-boutant ses pattes contre la paroi. Cela vient, cela
+monte. Je me dissimule de mon mieux quand l'Aranéide arrive dans le
+canal vertical: en me voyant, elle laisserait l'amorce et redescendrait.
+Je l'amène ainsi, par degrés, jusqu'à l'orifice. C'est le moment
+difficile. Si l'on continue le mouvement doux, l'Araignée, qui se sent
+entraînée hors du logis, rentre aussitôt chez elle. Amener dehors la
+bête soupçonneuse par ce moyen n'est pas possible. Lors donc qu'elle
+apparaît au niveau du sol, brusquement je tire. Surprise par ce coup de
+Jarnac, la Tarentule n'a pas le temps de lâcher prise; accrochée à
+l'épillet, elle est lancée à quelques pouces du terrier. La capture est
+désormais sans difficulté. Hors de sa demeure, la Lycose est peureuse,
+comme effarée, à peine capable de fuir. La pousser dans un cornet avec
+un chaume est l'affaire d'un instant.
+
+Il faut quelque patience pour amener jusqu'à l'orifice du terrier la
+Tarentule qui a mordu sur l'insidieux épillet. La méthode suivante est
+plus prompte. Je me procure une provision de Bourdons vivants. J'en mets
+un dans un petit flacon à goulot assez large pour enclore l'orifice du
+terrier, et je renverse sur cet orifice l'appareil ainsi amorcé. Le
+vigoureux hyménoptère d'abord vole et bruit dans sa prison de verre;
+puis, apercevant un terrier semblable à celui de sa famille, il s'y
+engage sans grande hésitation. Mal lui en prend: tandis qu'il descend,
+l'Araignée monte; la rencontre a lieu dans le couloir vertical. Quelques
+instants l'oreille perçoit une sorte de chant de mort. C'est le
+bruissement du Bourdon qui proteste contre l'accueil qui lui est fait.
+Puis, brusque silence. Le flacon est donc enlevé, et une pince à longues
+branches est plongée dans le puits. Je retire le Bourdon, mais immobile,
+mort, la trompe pendante. Quelque terrible drame vient de se passer.
+L'Araignée suit, ne voulant pas lâcher un si riche butin. Gibier et
+chasseur sont amenés à l'orifice. Méfiante, l'Aranéide parfois rentre;
+mais il suffit de laisser le Bourdon sur le seuil de la porte, ou même à
+quelques pouces plus loin, pour la voir reparaître, sortir de sa
+forteresse et venir, audacieuse, reprendre sa proie. C'est le moment: la
+demeure est fermée du doigt ou d'un caillou, et, comme le dit Baglivi,
+_captatur tamen ista a rustico insidiatore_. J'ajouterai: _adjuvante
+Bombo_.
+
+Ces méthodes de chasse n'avaient pas précisément pour but de me procurer
+des Tarentules; je tenais fort peu à élever l'Aranéide dans un flacon.
+Un autre sujet me préoccupait. Voici, me disais-je, un ardent chasseur,
+qui vit uniquement de son métier. Il ne prépare pas de conserves
+alimentaires pour sa descendance; il se nourrit lui-même de la proie
+saisie. Ce n'est pas un _paralyseur_, qui ménage savamment son gibier
+pour lui laisser un reste de vie et le maintenir frais des semaines
+entières; c'est un tueur, qui sur-le-champ fait repas de sa venaison.
+Avec lui, pas de vivisection méthodique, qui abolisse les mouvements
+sans abolir la vie, mais une mort complète, aussi soudaine que possible,
+qui sauvegarde l'assaillant des retours offensifs de l'assailli.
+
+Son gibier, d'ailleurs, doit être robuste et pas toujours des plus
+pacifiques. À ce Nemrod, embusqué dans sa tourelle, il faut une proie
+digne de sa vigueur. Le gros Acridien, à la forte mâchoire, la Guêpe
+irascible, l'Abeille, le Bourdon et autres porteurs de dague
+empoisonnée, doivent de temps en temps donner dans l'embuscade. Le duel
+est presque à parité d'armes. Aux crochets venimeux de la Lycose, la
+Guêpe oppose son stylet venimeux. Qui des deux bandits aura le dessus?
+La lutte est corps à corps. Pour la Tarentule, nul moyen secondaire de
+défense; pas de lacet pour lier la victime, pas de traquenard pour la
+maîtriser. Lorsque, dans sa grande toile verticale, une Épeire voit un
+insecte empêtré, elle accourt et par brassées jette sur le captif des
+nappes de cordages, des rubans de soie, qui rendent toute résistance
+impossible. Sur la proie solidement garrottée, une piqûre est prudemment
+faite avec les crochets à venin; puis l'Araignée se retire, attendant
+que se soient calmées les convulsions de l'agonie. C'est alors que le
+chasseur revient au gibier. Dans ces conditions, aucun danger sérieux.
+Pour la Lycose, le métier est plus chanceux. N'ayant à son service que
+son audace et ses crochets, elle doit bondir sur le périlleux gibier, le
+dominer par sa dextérité, le foudroyer en quelque sorte par son talent
+de rapide tueur.
+
+Foudroyer est le mot: les Bourdons que je retire du trou fatal le
+démontrent assez. Dès que cesse ce bruissement aigu que j'ai appelé
+chant de mort, vainement je me hâte de plonger mes pinces: je retire
+toujours l'insecte mort, trompe étirée et pattes flasques. À peine
+quelques frémissements des pattes annoncent que c'est un cadavre très
+récent. La mort du Bourdon est instantanée. Chaque fois que je retire
+une nouvelle victime du fond du terrible abattoir, ma surprise renaît
+devant son immobilité soudaine.
+
+Cependant l'un et l'autre ont à peu près même vigueur: je choisis mes
+Bourdons parmi les plus gros (_Bombus hortorum_ et _B. terrestris_). Les
+armes se valent presque; le dard de l'hyménoptère peut soutenir la
+comparaison avec les crochets de l'Araignée; la piqûre du premier me
+semble aussi redoutable que la morsure du second. Comment se fait-il que
+la Tarentule ait toujours le dessus, et de plus dans une lutte très
+courte, d'où elle sort indemne? Il y a certainement de sa part une
+tactique savante. Si subtil que soit son venin, il m'est impossible de
+croire que son inoculation seule, en un point quelconque de la victime,
+suffise pour un dénouement si prompt. Le serpent à sonnettes, de
+terrible renom, ne tue pas aussi vite. Il lui faut des heures, et à la
+Tarentule pas même une seconde. C'est donc l'importance vitale du point
+atteint par l'Aranéide, bien plus que l'atrocité du venin, qui nous
+rendra compte de cette mort soudaine.
+
+Quel est ce point? Avec les Bourdons, impossible de le reconnaître. Ils
+entrent dans le terrier, et le meurtre s'accomplit loin des regards.
+D'ailleurs, la loupe ne trouve sur le cadavre aucune blessure, tant sont
+fines les armes qui l'ont faite. Il faudrait voir directement les deux
+adversaires aux prises. J'ai plusieurs fois essayé de mettre dans le
+même flacon une Tarentule et un Bourdon en présence. Les deux animaux
+mutuellement se fuient, aussi inquiets l'un que l'autre de leur
+captivité. J'en ai gardé vingt-quatre heures en présence, sans agression
+ni d'une part ni de l'autre. Plus soucieux de la prison que de
+l'attaque, ils temporisent, comme indifférents. L'expérience est
+toujours restée sans succès. J'ai réussi avec des Abeilles et des
+Guêpes, mais le meurtre s'est accompli de nuit et ne m'a rien appris. Je
+trouvais le lendemain les deux hyménoptères réduits en marmelade sous
+les mandibules de la Lycose. Une proie faible, c'est une bouchée que
+l'Araignée se réserve pour le calme de la nuit. Une proie capable de
+résister n'est pas attaquée en captivité. Les soucis du prisonnier
+refroidissent les ardeurs du chasseur.
+
+Le cirque d'un large flacon permet à chaque athlète de se retirer à
+l'écart, respecté de son adversaire, également respecté. Amoindrissons
+l'arène, rétrécissons l'enceinte. Je plonge Bourdon et Tarentule dans
+une éprouvette dont le fond n'offre place que pour un seul. Une vive
+mêlée éclate sans résultat sérieux. Si le Bourdon est en dessous, il se
+couche sur le dos, et de ses pattes écarte l'autre tant qu'il peut. Je
+ne le vois pas dégainer. L'Aranéide cependant, embrassant toute la
+circonférence de l'enceinte avec ses longues pattes, se hisse un peu sur
+la glissante surface et s'éloigne autant que possible de son adversaire.
+Là, immobile, elle attend les événements, bientôt troublés par le
+remuant Bourdon. Si celui-ci occupe le dessus, la Tarentule se fait
+bouclier en rassemblant ses pattes, qui tiennent l'ennemi à distance.
+Bref, sauf de vifs démêlés lorsque les deux champions sont en contact,
+rien ne se passe qui mérite attention. Pas de duel à mort dans l'étroite
+arène de l'éprouvette, non plus que dans l'ample cirque du flacon. Toute
+peureuse, une fois hors de chez elle, l'Aranéide refuse obstinément le
+combat; et ce n'est pas le Bourdon, si étourdi qu'il soit, qui s'avisera
+de commencer. Je renonce à l'expérimentation en cabinet.
+
+Il faut aller sur les lieux mêmes et présenter le duel à la Tarentule,
+pleine d'audace en son château fort. Seulement, au Bourdon, qui pénètre
+dans le terrier et dérobe sa fin aux regards, il est nécessaire de
+substituer un autre adversaire, non enclin à pénétrer sous terre. En ce
+moment abonde dans le jardin, sur les fleurs de la Sauge Sclarée, l'un
+des plus robustes et des plus gros hyménoptères de ma région, le
+Xylocope violet, à costume de velours noir et gaze des ailes pourpre. Sa
+taille de près d'un pouce dépasse celle du Bourdon. Son coup de dague
+est atroce et produit une enflure longtemps douloureuse. J'ai à ce sujet
+des souvenirs précis, qui m'ont coûté cher. Voilà vraiment un
+antagoniste digne de la Tarentule, si je parviens à le lui faire
+accepter. J'en mets un certain nombre, un par un, dans des flacons de
+petit volume mais de large goulot, capable d'entourer l'entrée du
+terrier, comme je l'ai dit au sujet de la chasse avec un Bourdon pour
+appât.
+
+La proie que je vais offrir étant capable d'en imposer, je fais choix
+des Tarentules les plus vigoureuses, les plus hardies, les plus
+stimulées par la faim. Le chaume avec épillet est plongé dans le
+terrier. Si la Lycose accourt tout de suite, si elle est de belle
+taille, si elle monte hardiment jusqu'à l'orifice de sa demeure, elle
+est admise au tournoi; dans le cas contraire, elle est refusée. Le
+flacon, avec un Xylocope pour amorce, est renversé sur la porte de l'une
+des élues. L'hyménoptère gravement bruit dans sa cloche; le chasseur
+remonte du fond de l'antre; il est sur le seuil de sa porte, mais en
+dedans; il regarde, il attend. J'attends aussi. Les quarts d'heure, les
+demi-heures se passent: rien. L'Aranéide redescend chez elle: elle a
+probablement jugé le coup trop dangereux. Je passe à un second terrier,
+à un troisième, à un quatrième: rien toujours, le chasseur ne veut pas
+sortir de son repaire.
+
+La fortune sourit enfin à ma patience, bien mise à contribution par tant
+de prudentes retraites et surtout par la chaleur caniculaire de la
+saison. L'une bondit soudain hors de son trou, aguerrie sans doute par
+une abstinence prolongée. Le drame qui se passe sous le couvert du
+flacon a la durée d'un clin d'oeil. C'est fait: le robuste Xylocope est
+mort. Où le meurtrier l'a-t-il atteint? La constatation est aisée: la
+Tarentule n'a pas lâché prise, et ses crochets sont implantés en arrière
+de la nuque, à la naissance du cou. Le tueur a bien la science que je
+lui soupçonnais il s'est adressé au centre vital par excellence, il a
+piqué de ses crochets à venin les ganglions cervicaux de l'insecte.
+Enfin, il a mordu le seul point dont la lésion puisse amener la
+soudaineté de mort. J'étais ravi de ce savoir assassin; j'étais
+dédommagé de mon épiderme rôti au soleil.
+
+Une fois n'est pas coutume. Ce que je viens de voir, est-ce hasard,
+est-ce coup prémédité? Je m'adresse à d'autres Lycoses. Beaucoup,
+beaucoup trop pour ma patience, se refusent obstinément à bondir hors de
+leur repaire pour attaquer le Xylocope. Le formidable gibier en impose à
+leur audace. La faim, qui fait sortir le loup du bois, ne peut-elle
+faire sortir aussi la Tarentule de son trou? Deux, en effet, plus
+affamées apparemment que les autres, s'élancent enfin sur l'hyménoptère
+et répètent sous mes yeux la meurtrière scène. Mordue encore à la nuque,
+exclusivement à la nuque, la proie meurt à l'instant. Trois meurtres,
+dans des conditions identiques, opérés sous mes regards, tel fut le
+fruit de mon expérimentation poursuivie, pendant deux séances, de huit
+heures du matin à midi.
+
+J'en avais assez vu. Le rapide tueur venait de m'enseigner son métier
+comme autrefois le paralyseur: il venait de m'apprendre qu'il possède à
+fond l'art de l'abatteur de boeufs des Pampas. La Tarentule est un
+_desnucador_ accompli. Il me restait à confirmer l'expérience en plein
+champ par l'expérience de cabinet. Je me montai donc une ménagerie de
+ces Crotales pour juger de la virulence de leur venin et de son effet
+suivant la partie du corps atteinte par les crochets. Une douzaine de
+flacons et d'éprouvettes reçurent isolément les prisonniers, que je
+capturai d'après les méthodes connues du lecteur. Pour qui jette un cri
+d'effroi à la vue d'une Araignée, mon cabinet, peuplé d'affreuses
+Lycoses, eût paru séjour peu rassurant.
+
+Si la Tarentule dédaigne ou plutôt n'ose attaquer un adversaire qu'on
+met en sa présence dans un flacon, elle n'hésite guère à mordre celui
+qu'on met sous ses crochets. Je saisis l'Aranéide par le thorax avec des
+pinces, et je présente à sa bouche l'animal que je veux faire piquer. À
+l'instant, si la bête n'a pas été déjà fatiguée par des expériences, les
+crochets s'ouvrent et s'implantent. C'est sur le Xylocope que j'ai
+d'abord essayé les effets de la morsure. Atteint à la nuque,
+l'hyménoptère succombe à l'instant. C'est la mort foudroyante dont j'ai
+été témoin sur le seuil des terriers. Atteint à l'abdomen et remis alors
+dans un large flacon qui le laisse libre dans ses mouvements, l'insecte
+semble d'abord ne rien avoir éprouvé de sérieux. Il vole, il se démène,
+il bourdonne. Mais une demi-heure ne s'est pas écoulée que la mort est
+imminente. Couché sur le dos ou sur le flanc, l'insecte est immobile. À
+peine quelques mouvements des pattes, quelques pulsations du ventre, qui
+se continuent jusqu'au lendemain, annoncent que la vie ne s'est pas
+encore totalement retirée. Puis tout cesse: le Xylocope est un cadavre.
+
+La portée de cette expérience s'impose à l'attention. Piqué dans la
+région cervicale, le vigoureux hyménoptère périt à l'instant même; et
+l'Aranéide n'a pas à redouter les périls d'une lutte désespérée. Piqué
+autre part, à l'abdomen, l'insecte est capable, près d'une demi-heure de
+faire usage de son dard, de ses mandibules, de ses pattes; et malheur à
+la Lycose qu'atteindrait le stylet. J'en ai vu qui, lardées à la bouche
+tandis qu'elles mordaient tout près de l'aiguillon, périssaient de la
+blessure dans les vingt-quatre heures. Donc, pour ce périlleux gibier,
+il faut une mort instantanée, amenée par la lésion des centres nerveux
+cervicaux; sinon la vie du chasseur fort souvent serait compromise.
+
+L'ordre des Orthoptères m'a fourni une seconde série de patients, des
+Sauterelles vertes de la longueur du doigt, des Dectiques à grosse tête,
+des Éphippigères. Même résultat pour la morsure à la nuque. La mort est
+foudroyante. Atteint autre part, notamment au ventre, l'expérimenté
+résiste assez longtemps. J'ai vu une Éphippigère, mordue à l'abdomen, se
+maintenir pendant une quinzaine d'heures solidement cramponnée à la
+paroi lisse et verticale de la cloche lui servant de prison. Enfin elle
+est tombée pour mourir. Là où l'hyménoptère, fine nature, succombe en
+moins d'une demi-heure, l'orthoptère, grossier ruminant, résiste un jour
+entier. Mettons de côté ces différences, ayant pour cause des
+organisations inégalement sensibles, et nous nous résumerons en ces ceux
+points: mordu à la nuque par la Tarentule, un insecte, choisi parmi les
+plus gros, meurt à l'instant; mordu autre part, il périt aussi, mais
+après un laps de temps qui peut être très variable d'un ordre
+entomologique à l'autre.
+
+Maintenant s'expliquent les longues hésitations de la Tarentule, si
+fastidieuses pour l'expérimentateur qui lui présente, à l'entrée du
+terrier, une riche mais dangereuse proie. Le plus grand nombre refusent
+de se jeter sur le Xylocope. C'est qu'en effet pareil gibier ne peut
+être appréhendé au hasard: il y va de la vie du chasseur, qui marquerait
+son coup en mordant à l'aventure. La nuque seule est vulnérable au degré
+voulu. Il faut saisir l'adversaire par là et non autre part. Ce serait
+l'irriter et le rendre plus dangereux que de ne pas le terrasser
+sur-le-champ. L'Aranéide le sait très bien. À l'abri sur le seuil de sa
+porte, et prompte, s'il le faut, à la retraite, elle épie donc le moment
+favorable; elle attend que le gros hyménoptère se présente de face, la
+nuque facile à happer. Si cette condition de succès se présente, elle
+bondit et opère; sinon, lassée des turbulentes évolutions du gibier,
+elle rentre. Et voilà pourquoi, sans doute, il m'a fallu deux séances de
+quatre heures pour assister à trois meurtres.
+
+Instruit jadis par les hyménoptères paralyseurs, j'avais cherché à
+produire moi-même la paralysie en inoculant une gouttelette d'ammoniaque
+dans le thorax des insectes, Charançons, Buprestes, Scarabées, dont la
+concentration du système nerveux se prête à cette opération
+physiologique. L'élève avait convenablement répondu à l'enseignement des
+maîtres, et je paralysais un Bupreste et un Charançon presque aussi bien
+que le ferait un Cerceris. Pourquoi n'imiterais-je pas aujourd'hui
+l'expert tueur, la Tarentule? Avec une fine pointe d'acier, je fais
+pénétrer une très petite goutte d'ammoniaque à la base du crâne d'un
+Xylocope ou d'une Sauterelle. À l'instant l'insecte succombe, sans
+autres mouvements que des convulsions désordonnées. Atteints par l'âcre
+liquide, les ganglions cervicaux cessent leurs fonctions et la mort
+arrive. Cependant cette mort n'est pas soudaine, les convulsions durent
+quelques temps. Si l'expérimentation laisse quelque peu à désirer sous
+le rapport de la soudaineté, d'où cela peut-il provenir? De ce que le
+liquide employé, l'ammoniaque, ne peut soutenir la comparaison, pour
+l'efficacité meurtrière, avec le venin de la Lycose, venin assez
+redoutable, on va le voir.
+
+Je fais mordre à la jambe un jeune moineau, bien emplumé, prêt à quitter
+le nid. Une goutte de sang coule; le point atteint s'entoure d'une
+aréole rougeâtre, puis violacée. Presque immédiatement l'oiseau ne peut
+se servir de sa patte, qui est traînante, avec les doigts
+recroquevillés; il sautille sur l'autre. Du reste, le patient n'a pas
+l'air de si bien se préoccuper de son mal; il a l'appétit bon. Mes
+filles le nourrissent de mouches, de mie de pain, de pulpe d'abricot. Il
+se rétablira, il prendra des forces; la pauvre victime des curiosités de
+la science sera rendue à la liberté. C'est notre souhait à tous, notre
+projet. Douze heures après, l'espoir de guérison s'accroît; l'infirme
+accepte très volontiers la nourriture; il la réclame si l'on tarde trop.
+Mais la patte est toujours traînante. Je crois à une paralysie
+temporaire, qui se dissipera bientôt. Le surlendemain, la nourriture est
+refusée. S'enveloppant de son stoïcisme et de ses plumes ébouriffées,
+l'oisillon fait la boule, tantôt immobile, tantôt pris de soubresauts.
+Mes filles le réchauffent de l'haleine dans le creux de la main. Les
+convulsions deviennent plus fréquentes. Un bâillement annonce que c'est
+fini. L'oiseau est mort.
+
+Au repas du soir, il y eut entre nous quelque froid. Je lisais dans le
+regard de mon entourage de muets reproches sur mon expérience, je
+sentais autour de moi une vague accusation de cruauté. La fin du
+misérable moineau avait contristé toute la famille. Moi-même je n'étais
+pas sans quelque remords de conscience; le petit résultat acquis me
+semblait trop chèrement payé. Ils sont faits d'un autre bois ceux qui,
+sans sourciller, et pour ne pas arriver à grand'chose, ouvrent le ventre
+à des chiens vivants.
+
+J'eus cependant le courage de recommencer, et cette fois sur une Taupe,
+prise ravageant un carré de laitues. Il était à craindre que ma captive,
+avec son famélique estomac, donnât lieu à des doutes s'il fallait la
+garder quelques jours. Elle pouvait périr, non de sa blessure, mais
+d'inanition, si je ne parvenais à lui donner une nourriture convenable,
+assez abondante, assez fréquemment distribuée. Je m'exposais ainsi à
+mettre sur le compte du venin ce qui pouvait bien n'être que le résultat
+de la famine. J'avais donc à reconnaître d'abord s'il m'était possible
+de conserver la Taupe en captivité. Installée au fond d'un large
+récipient d'où elle ne pouvait sortir, la bête reçut pour aliments des
+insectes variés, Scarabées, Sauterelles, Cigales surtout, qu'elle
+grugeait d'un excellent appétit. Vingt-quatre heures de ce régime me
+convainquirent que l'animal s'accommodait de ce menu et prenait très
+bien sa captivité en patience.
+
+Je la fis mordre par la Tarentule au bout du groin. Remise dans sa cage,
+la bête à tout instant se gratte le museau avec ses larges pattes. Cela
+cuit, paraît-il, cela démange. Désormais, la provision de Cigales est de
+moins en moins consommée; le lendemain au soir, elle est même refusée.
+Trente-six heures environ après la morsure, la Taupe meurt pendant la
+nuit, et ce n'est certes pas d'inanition, car il y avait encore dans le
+récipient une demi-douzaine de Cigales vivantes et quelques Scarabées.
+
+Ainsi la morsure de la Tarentule à ventre noir est redoutable pour des
+animaux autres que des insectes; elle est mortelle pour le Moineau, elle
+est mortelle pour la Taupe. Jusqu'à quel point faut-il généraliser? Je
+l'ignore, mes recherches ne s'étant pas étendues plus loin. Il me
+semble, néanmoins, d'après le peu que j'ai vu, que la morsure de cette
+Aranéide ne serait pas chez l'homme un accident négligeable. C'est tout
+ce que j'ai à dire à la médecine.
+
+À l'entomologie philosophique, j'ai à dire autre chose; j'ai à lui faire
+remarquer cette profonde science des tueurs rivalisant avec celle des
+paralyseurs. Les premiers, et je les mets au pluriel, car la Tarentule
+doit partager son art meurtrier avec une foule d'autres Aranéides,
+surtout avec celles qui chassent sans filets; les premiers, dis-je,
+vivant de leur proie, frappent le gibier de mort foudroyante en les
+piquant dans les ganglions cervicaux; les seconds, qui veulent des
+conserves fraîches pour leurs larves, abolissent les mouvements en
+piquant le gibier dans les autres ganglions. Les uns et les autres
+s'adressent à la chaîne nerveuse, mais ils choisissent le point d'après
+le but à atteindre. S'il faut la mort, et la mort soudaine, sans péril
+pour le chasseur, la nuque est atteinte; s'il faut la simple paralysie,
+la nuque est respectée, et les segments suivants, tantôt un seul, tantôt
+trois, tantôt à peu près tous, suivant la secrète organisation de la
+victime, reçoivent le coup de poignard.
+
+Les paralyseurs même, du moins quelques-uns, connaissent la haute
+importance vitale des ganglions cérébraux. Nous avons vu l'Ammophile
+hérissée mâchonner le cerveau de la chenille; le Sphex languedocien
+mâchonner celui de son Éphippigère, dans le but de provoquer une
+passagère torpeur. Mais ils le compriment simplement et de plus avec une
+prudente réserve; ils se gardent bien de plonger le style dans ce
+primordial foyer de vie; nul ne s'en avise, car le résultat serait un
+cadavre dédaigné de la larve. L'Aranéide, elle plante là son double
+poignard, et seulement là; ailleurs ce serait blessure exaltant la
+résistance par l'irritation. Il lui faut une venaison consommée sans
+retard, et brutalement elle plonge ses crochets en ce point que les
+autres respectent avec tant de scrupule.
+
+Si l'instinct de ces savants meurtriers n'est pas, chez les uns comme
+chez les autres, une prédisposition innée, inséparable de l'animal, mais
+bien une habitude acquise, vainement je me mets l'esprit à la torture
+pour comprendre comment cette habitude a pu s'acquérir. Enveloppez ces
+faits, tant que vous le voudrez, de nuages théoriques, vous ne
+parviendrez jamais à voiler leur éclatante affirmation sur un ordre
+préétabli.
+
+
+
+
+XII
+
+LES POMPILES
+
+
+La chenille de l'Ammophile, le taon du Bembex, le bupreste et le
+charançon du Cerceris, l'acridien, le grillon, l'éphippigère du Sphex,
+tout ce gibier pacifique, c'est l'imbécile mouton de nos abattoirs; cela
+se laisse opérer par le paralyseur sans grande résistance, stupidement.
+Les mandibules bâillent, les pattes ruent et protestent, la croupe se
+contorsionne, et c'est tout. Ils n'ont pas d'armes qui puissent lutter
+avec le stylet de l'assassin. Je voudrais voir le déprédateur aux prises
+avec un adversaire imposant, rusé comme lui, expert en embûches, et
+comme lui porteur de dague empoisonnée. Au bandit qui joue du poignard,
+je désirerais voir s'opposer un autre bandit sachant poignarder.
+Semblable duel est-il possible? Oui, très possible, et même très commun.
+D'une part sont les Pompiles, champions toujours vainqueurs; d'autre
+part sont les Araignées, champions toujours vaincus.
+
+Qui ne connaît les Pompiles, pour peu qu'il se soit délassé avec les
+insectes? Contre les vieilles murailles, au pied des talus bordant les
+sentiers peu fréquentés, dans les chaumes après la moisson, dans les
+fourrés de gazon sec, partout où l'araignée tend ses filets, qui ne les
+a vus affairés, tantôt courant deçà, delà, à l'aventure, les ailes
+relevées et vibrantes sur le dos, tantôt changeant de place par longues
+et courtes volées? Ce sont des chasseurs en quête d'un gibier qui
+pourrait bien intervertir les rôles et se faire lui-même une proie de
+celui qui le guettait.
+
+Les Pompiles alimentent leurs larves uniquement avec des Aranéides, et
+les Aranéides se nourrissent de tout insecte proportionné à leur taille
+et pris dans leurs filets. Si les premiers ont un dard, les autres
+possèdent un double crochet à venin. Les forces souvent s'équivalent; il
+n'est pas même rare qu'elles prédominent en faveur de l'Araignée.
+L'hyménoptère a ses astuces de guerre, ses coups savamment médités:
+l'Aranéide a ses ruses et ses périlleux traquenards; le premier dispose
+d'une grande prestesse de mouvements, l'autre peut compter sur les
+perfidies de sa toile; il y a pour l'un l'aiguillon, qui sait piquer au
+point convenable pour amener la paralysie, il y a pour l'autre les
+crochets, qui savent mordre à la nuque et donner une mort soudaine: d'un
+côté est le paralyseur, de l'autre le tueur. Qui des deux deviendra le
+gibier de l'autre?
+
+À ne consulter que la vigueur relative des adversaires, la puissance des
+armes, la virulence des venins et les divers moyens d'action, la balance
+bien des fois pencherait pour l'Aranéide. Puisqu'il sort toujours
+victorieux de cette lutte, en apparence bien dangereuse pour lui, le
+Pompile doit posséder une méthode particulière, dont je serais bien
+désireux de connaître le secret.
+
+Dans nos régions, le plus vigoureux et le plus vaillant chasseur
+d'Araignées est le Pompile annelé (_Calicurgus annulatus_ Fab.), costumé
+de jaune et de noir, haut de jambes, les ailes avec l'extrémité noire et
+le reste jauni comme par l'exposition à la fumée, ainsi qu'un hareng
+saur. Sa taille est à peu près celle du Frelon (_Vespa Crabro_). Il est
+rare. J'en vois trois ou quatre dans l'année, et je ne manque jamais de
+m'arrêter devant la fière bête, arpentant à grands pas, quand vient la
+canicule, la poudre des guérets. Son air audacieux, sa rude démarche, sa
+tournure belliqueuse, longtemps m'ont fait soupçonner, pour son gibier,
+quelque capture impossible, atroce, inavouable. Et je rencontrais juste.
+Cette proie, je l'ai vue, à force d'attendre et d'épier; je l'ai vue
+entre les mandibules du chasseur. C'est la Tarentule à ventre noir, la
+terrible Araignée qui, d'un coup de son arme, extermine net un Xylocope,
+un Bourdon; c'est l'Aranéide qui tue un moineau, une taupe; c'est la
+redoutable bête dont la morsure ne serait peut-être pas sans danger pour
+nous. Oui, voilà le menu que le fier Pompile destine à sa larve.
+
+Ce spectacle, l'un des plus frappants que m'aient présenté les
+hyménoptères déprédateurs, ne s'est offert encore à mes yeux qu'une
+fois, et cela, tout à côté de ma rustique demeure, dans le fameux
+laboratoire de l'harmas. Je vois encore l'intrépide braconnier tirant
+par la patte, au pied d'un mur, la monstrueuse capture qu'il venait de
+faire non loin de là sans doute. Dans le mur, à la base, un trou se
+présente, interstice accidentel entre quelques pierres. L'hyménoptère
+visite l'antre, mais non pour la première fois: il l'avait déjà reconnu
+et le logis lui avait agréé. La proie, immobilisée, attendait quelque
+part, je ne sais où, et le chasseur a été la reprendre pour
+l'emmagasiner. C'est à ce moment que je fais sa rencontre. Le Pompile
+donne un dernier coup d'oeil à la grotte, il en extrait quelques petits
+fragments de mortier détaché, et là se bornent les préparatifs. La
+Lycose est introduite, traînant sur le dos et tirée par la patte. Je
+laisse faire. Bientôt l'hyménoptère reparaît, et pousse négligemment
+devant le trou les lopins de mortier qu'il vient d'extraire, puis il
+s'envole. C'est fini. La ponte est faite, l'insecte a clos vaille que
+vaille, et je peux procéder à l'examen du clapier et de son contenu.
+
+Aucun travail d'excavation de la part du Pompile. C'est bien un trou
+accidentel, aux spacieuses anfractuosités, oeuvre de la négligence du
+maçon et non de l'hyménoptère. La clôture est tout aussi sommaire.
+Quelques miettes de mortier, amassées devant la porte, forment barricade
+plutôt que fermeture. Violent chasseur, pauvre architecte. Le meurtrier
+de la Tarentule ne sait pas fouir un logis pour sa larve, il ne sait pas
+combler l'entrée en y balayant de la poussière. Le premier trou venu au
+pied d'un mur lui suffit pourvu qu'il soit assez spacieux; un petit amas
+de gravats, c'est assez comme porte. Rien de plus expéditif.
+
+Je retire le gibier du réduit, l'oeuf est collé sur l'Araignée, vers la
+naissance du ventre. Une maladresse de ma part le fait détacher au
+moment de l'extraction. C'est fini: il ne se développera pas; je ne
+pourrai assister à l'évolution de la larve. La Tarentule est immobile,
+souple comme à l'état de la vie, sans trace aucune de blessure. C'est la
+vie, en effet, moins le mouvement. De loin en loin, le bout des tarses
+frémit un peu, et c'est tout. Vieil habitué à ces trompeurs cadavres, je
+vois en esprit ce qui s'est passé: l'Aranéide a été piquée dans la
+région du thorax, une seule fois sans doute, vu la concentration de son
+appareil nerveux. Je mets la victime dans une boîte, où elle se conserve
+avec toute la fraîcheur, toute la flexibilité de la vie, depuis le 2
+août jusqu'au 2 septembre, c'est-à-dire pendant sept semaines. Ces
+merveilles nous sont familières; inutile de s'y arrêter.
+
+Le plus important m'échappe. Ce que je désirais, ce que je désire encore
+aujourd'hui, c'est de voir le Pompile aux prises avec la Lycose. Quel
+duel, où la ruse de l'un doit maîtriser les terribles armes de l'autre!
+L'hyménoptère pénètre-t-il dans le terrier pour surprendre la Tarentule
+au fond de son repaire? Ce serait témérité pour lui fatale. Où le gros
+Bourdon périt à l'instant, l'audacieux visiteur périrait aussitôt entré.
+L'autre n'est-elle pas là, face à face, prête à lui happer la nuque,
+dont la blessure amènerait la mort soudaine? Non, le Pompile n'entre pas
+chez l'Araignée, c'est évident. La surprend-il hors de sa forteresse?
+Mais la Lycose est casanière; pendant l'été, je ne la vois pas errer.
+Plus tard, dans l'arrière-saison, lorsque les Pompiles ont disparu, elle
+vagabonde; devenue bohémienne, elle promène en plein air sa populeuse
+famille, qu'elle porte sur son dos. La part faite à ces promenades
+maternelles, elle ne me paraît pas quitter son manoir, et le Pompile, ce
+me semble, a peu de chance de la rencontrer au dehors. Le problème, on
+le voit, se complique: le chasseur ne peut pénétrer dans le terrier, où
+il s'exposerait à une mort foudroyante; et les moeurs sédentaires de
+l'Aranéide rendent improbable sa rencontre à l'extérieur. Il y a là une
+énigme qu'il serait curieux de déchiffrer. Tâchons de le faire en
+observant d'autres chasseurs d'Araignées; l'analogie nous permettra de
+conclure.
+
+Bien des fois j'ai épié des Pompiles de toute espèce dans leurs
+expéditions de chasse, je n'en ai jamais surpris pénétrant dans le logis
+de l'Araignée, celle-ci présente. Que ce logis soit un entonnoir
+plongeant son embouchure dans quelque trou de muraille, un vélarium
+tendu entre des chaumes, une tente imitée de celle de l'Arabe, un étui
+formé de quelques feuilles rapprochées, une toile avec chambre d'affût,
+dès que la propriétaire s'y trouve, le Pompile soupçonneux se tient à
+l'écart. Si la demeure est vacante, c'est autre chose: l'hyménoptère
+parcourt avec une aisance superbe ces toiles, ces lacs, ces amas de
+cordages où tant d'autres insectes resteraient empêtrés. Sur lui, les
+filets de soie semblent ne pas avoir de prise. Que fait-il, explorant
+ces toiles inoccupées? Il surveille de là ce qui se passe sur les toiles
+voisines où l'Aranéide est embusquée. Donc répugnance invincible du
+Pompile d'aller droit à l'Araignée lorsque celle-ci est chez elle, au
+milieu de ses traquenards. Et il a cent fois raison. Si la Tarentule
+connaît la pratique du coup de poignard à la nuque, soudainement mortel,
+les autres ne peuvent l'ignorer. Malheur donc à l'imprudent qui se
+présenterait sur le seuil d'une Araignée à peu près d'égale force.
+
+Des divers exemples recueillis sur cette prudente réserve du chasseur
+d'Araignées, je me bornerai au suivant, qui suffit pour ma
+démonstration.--En rapprochant, par des liens de soie, les trois
+folioles qui composent la feuille du Cytise de Virgile, une Araignée
+s'était construit un berceau de verdure, un étui horizontal, ouvert aux
+deux bouts. Un Pompile en recherches survient, trouve le gibier à sa
+convenance et met la tête à l'entrée du logis. L'Araignée aussitôt
+recule à l'autre bout. Le chasseur contourne la demeure et reparaît à la
+seconde porte. Nouveau recul de l'Araignée, qui revient à la première
+entrée. L'hyménoptère y revient aussi, mais toujours par le dehors. À
+peine y est-il, que l'Araignée décampe vers l'ouverture opposée; et
+ainsi de suite, pendant un gros quart d'heure, allant et revenant tous
+les deux d'un bout à l'autre du cylindre, l'Araignée à l'intérieur, le
+Pompile à l'extérieur.
+
+La proie était de valeur, paraît-il, car l'hyménoptère persista
+longtemps dans ses tentatives, toujours déjouées; il fallut cependant y
+renoncer, ce perpétuel jeu de navette déroutant le chasseur. Le Pompile
+partit, et l'Araignée, remise de l'alerte, attendit patiemment les
+moucherons étourdis. Que fallait-il à l'hyménoptère pour s'emparer de ce
+gibier si convoité? Il fallait pénétrer dans le cylindre de verdure,
+dans l'habitacle de l'Araignée, et poursuivre celle-ci directement, chez
+elle, au lieu de se maintenir au dehors, allant d'une porte à la porte
+opposée. Avec une prestesse, une dextérité comme la sienne, le coup me
+paraissait immanquable: la proie se mouvait gauchement un peu de côté
+comme les crabes. Je jugeais le coup facile; le Pompile le jugeait très
+périlleux. Je suis aujourd'hui de son avis: s'il avait pénétré dans le
+tuyau de feuilles, la maîtresse de céans l'opérait par la nuque, et le
+chasseur devenait gibier.
+
+Les années se passent et le paralyseur d'Araignées refuse son secret;
+les circonstances me servent mal, le loisir me manque, de dures
+préoccupations m'absorbent. Enfin, dans ma dernière année de séjour à
+Orange, la lumière se fait. J'avais pour enceinte du jardin une vieille
+muraille, noircie, délabrée par le temps, où, dans les interstices de
+pierres, vivait une population d'Araignées, représentée surtout par la
+_Ségestrie perfide_. C'est la vulgaire Araignée noire, ou Araignée des
+caves. Elle est en entier d'un noir intense, sauf les mandibules, qui
+sont d'un superbe vert métallique. Ses deux poignards à venin semblent
+l'oeuvre d'une fine métallurgie travaillant le bronze. Dans toute
+maçonnerie abandonnée, il n'est pas de recoin tranquille, de trou de la
+grosseur du doigt, où ne s'établisse la Ségestrie. Sa toile est un
+entonnoir très évasé, dont l'ouverture, de l'ampleur d'un pan tout au
+plus, s'étale à la surface de la muraille, où des fils rayonnants la
+maintiennent fixée. À cette nappe conique fait suite un tube qui plonge
+dans un trou du mur. Au fond est le réfectoire où l'Araignée se retire
+pour dévorer à l'aise la proie saisie.
+
+Les deux pattes postérieures plongées dans le tube pour y prendre appui,
+les six antérieures étalées autour de l'orifice pour mieux percevoir
+tout à la ronde les trépidations, signe de quelque gibier, la Ségestrie
+attend immobile, à l'entrée du goulot de son entonnoir, qu'un insecte
+vienne s'empêtrer dans le piège. De grosses mouches, des Éristales, qui
+effleurent de l'aile étourdiment quelque fil des rets, sont ses
+habituelles victimes. Aux trémoussements du diptère enlacé, l'Aranéide
+accourt ou même bondit, mais alors retenue par un cordon qui s'échappe
+de la filière et dont le bout est fixé au tube de soie. Ainsi est
+prévenue la chute dans un élan sur une surface verticale. Mordu en
+arrière de la tête, l'Éristale succombe à l'instant, et la Ségestrie
+l'emporte dans son repaire.
+
+Avec pareille méthode et pareils engins de chasse, une embuscade au fond
+d'un gouffre de soie, des lacs rayonnants, un fil de sûreté qui retient
+le chasseur par l'arrière et permet le brusque élan sans risque d'une
+chute, la Ségestrie peut faire capture d'un gibier moins inoffensif
+qu'un Éristale. Une Guêpe, dit-on, ne l'intimide pas. Sans en avoir fait
+l'épreuve, volontiers je le crois, renseigné comme je le suis sur
+l'audace de l'Aranéide.
+
+Cette audace est secondée par l'activité du venin. Il suffit d'avoir vu
+la Ségestrie prendre quelque mouche de grande taille pour être convaincu
+du foudroyant effet de ses crochets sur les insectes mordus à la nuque.
+La mort de l'Éristale, empêtré dans l'entonnoir de soie, est la mort
+soudaine du Bourdon, pénétrant dans le terrier de la Tarentule. L'effet
+sur l'homme nous est connu par les recherches de A. Dugès. Écoutons le
+courageux expérimentateur.
+
+«La Ségestrie perfide ou grande Araignée des caves, réputée venimeuse
+dans nos pays, a été choisie, dit-il, pour sujet d'expérience
+principale. Elle avait neuf lignes de long, mesurée des mandibules aux
+filières. Saisie entre les doigts du côté du dos, par les pattes ployées
+et ramassées ensemble (c'est ainsi qu'il faut prendre les Aranéides
+vivantes, pour éviter leurs piqûres et s'en rendre maître sans les
+mutiler), je la posai sur différents objets, sur mes vêtements, sans
+qu'elle manifestât la moindre envie de nuire; mais à peine appuyée sur
+la peau nue de mon avant-bras, elle en saisit un pli entre ses robustes
+mandibules d'un vert métallique, et y enfonça profondément ses crochets.
+Quelques instants elle y resta suspendue quoique laissée libre; puis
+elle se détacha, tomba et s'enfuit, laissant à deux lignes de distance
+l'une de l'autre, deux petites plaies rouges, mais à peine saignantes,
+un peu ecchymosées au pourtour, et comparables à celles que produirait
+une forte épingle.
+
+«Dans le moment de la morsure, la sensation fut assez vive pour mériter
+le nom de douleur, et se prolongea pendant cinq à six minutes encore,
+mais avec moins de force. J'aurais pu la comparer à celle que produit
+l'ortie dite brûlante. Une élévation blanchâtre entoura presque
+sur-le-champ les deux piqûres, et le pourtour, dans une étendue d'un
+pouce de rayon à peu près, se colora d'une rougeur érysipélateuse,
+accompagnée d'un très léger gonflement. Au bout d'une heure et demie,
+tout avait disparu, sauf la trace de piqûres, qui persista plusieurs
+jours comme aurait fait toute autre petite blessure. C'était au mois de
+septembre, et par un temps un peu frais. Peut être les symptômes
+eussent-ils offert quelque peu plus d'intensité dans une saison plus
+chaude.»
+
+Sans être grave, l'effet du venin de la Ségestrie est nettement
+accentué. C'est quelque chose qu'une piqûre provoquant douleur vive et
+gonflement avec rougeur d'érysipèle. Si l'expérience de Dugès nous
+rassure pour notre propre compte, il n'en est pas moins vrai que le
+venin de l'Araignée des caves est terrible pour les insectes, soit à
+cause de la faible masse de la victime, soit à cause d'une efficacité
+spéciale sur une organisation très différente de la nôtre. Un Pompile,
+bien inférieur à la Ségestrie en force et en grosseur, guerroie
+cependant contre l'Araignée noire et parvient à se rendre maître de ce
+redoutable gibier. C'est le Pompile apical (_Pompilus apicalis_ V.
+Lind.), guère plus long que l'Abeille domestique mais beaucoup plus
+fluet. Il est d'un noir uniforme; ses ailes sont rembrunies, avec le
+bout transparent. Suivons-le dans ses expéditions contre la vieille
+muraille habitée par la Ségestrie, suivons-le des après-midi entières
+pendant les chaleurs de juillet, et armons-nous de patience, car la
+capture du gibier, périlleuse comme elle est, doit être longue pour
+l'hyménoptère.
+
+Le chasseur d'Araignées explore minutieusement le mur; il court, il
+sautille, il vole; il va et revient, il passe et repasse. Les antennes
+sont vibrantes; les ailes, relevées sur le dos, battent continuellement
+l'une contre l'autre.--Ah! le voici tout près d'un entonnoir de
+Ségestrie. À l'instant l'Aranéide, jusque-là non visible, apparaît à
+l'entrée du tube; elle étale au dehors ses six pattes de devant, prête à
+recevoir le chasseur. Loin de fuir devant la redoutable apparition, elle
+guette qui la guette, toute disposée à faire de son ennemi une proie.
+Devant cette fière contenance, le Pompile recule. Il examine, il tourne
+un instant autour du gibier convoité, puis s'éloigne sans rien tenter.
+Lui parti, la Ségestrie rentre à reculons chez elle. Pour la seconde
+fois, l'hyménoptère passe à proximité d'un entonnoir habité. L'Aranéide
+aux aguets se montre aussitôt sur le seuil de son logis, à demi hors du
+tube, prête à la défense et peut-être aussi à l'attaque. Le Pompile
+s'éloigne, et la Ségestrie rentre dans son tube. Nouvelle alerte, le
+Pompile revient; nouvelle menaçante démonstration de la part de
+l'Araignée. Sa voisine, un peu plus tard, fait mieux: tandis que le
+chasseur rôde au voisinage de l'entonnoir, elle bondit tout à coup hors
+du tube, ayant à la filière le cordon de sûreté qui la préservera de la
+chute si un faux pas est fait; elle s'élance et se jette au-devant du
+Pompile, à une paire de décimètres du trou. L'hyménoptère, comme effaré,
+tout aussitôt décampe; et la Ségestrie, d'une reculade non moins
+brusque, rentre chez elle.
+
+Voilà convenons-en, un étrange gibier: il ne se dissimule pas, il
+s'empresse de se montrer; il ne fuit pas, il se jette au-devant du
+chasseur. Si l'observation s'arrêtait là, pourrait-on dire qui des deux
+est le chasseur, qui des deux est le chassé? Ne prendrait-on pas en
+pitié l'imprudent Pompile? Qu'un fil du traquenard l'enlace par la patte
+et c'en est fait de lui. L'autre sera là, le poignardant à la gorge.
+Quelle est donc sa méthode contre la Ségestrie, toujours sur le
+qui-vive, prête à la défense, audacieuse jusqu'à l'agression!
+Étonnerai-je le lecteur en lui disant que ce problème m'a passionné,
+qu'il m'a tenu des semaines durant, en contemplation devant la triste
+muraille? Mon récit n'en sera pas moins bref.
+
+À diverses reprises, je vois le Pompile brusquement se jeter sur l'une
+des pattes de l'Araignée, la saisir avec les mandibules et faire effort
+pour extraire la bête de son tube. C'est un élan soudain, un coup de
+surprise de trop courte durée pour permettre à l'Aranéide d'y parer.
+Heureusement les deux pattes d'arrière sont cramponnées au logis, et la
+Ségestrie en est quitte pour un soubresaut, car l'autre, l'ébranlement
+donné, se hâte de lâcher prise: s'il persistait, l'affaire tournerait
+mal. Le coup manqué, l'hyménoptère recommence à d'autres entonnoirs; il
+reviendra même au précédent lorsque l'alerte se sera un peu calmée.
+Toujours sautillant et voletant, il rôde autour de l'embouchure d'où la
+Ségestrie le surveille, les pattes étalées. Il épie l'instant propice;
+il bondit, happe une patte, tire à lui et se jette à l'écart. Le plus
+souvent l'Araignée tient bon; parfois elle est entraînée hors du tube, à
+quelques pouces, mais aussitôt elle y rentre à la faveur sans doute de
+son câble de sûreté non rompu.
+
+L'intention du Pompile est visible: il veut expulser l'Araignée de sa
+forteresse et la projeter au loin. Tant de persévérance amène le succès.
+Cette fois-ci cela va bien: d'un élan vigoureux et bien calculé,
+l'hyménoptère a extrait la Ségestrie, qu'il laisse choir à terre tout
+aussitôt. Étourdie de sa chute et encore plus démoralisée une fois hors
+de son embuscade, l'Aranéide n'est plus l'audacieux adversaire de
+tantôt. Elle rassemble ses pattes et se blottit dans un pli du sol. Le
+chasseur est à l'instant là pour opérer l'expulsée. À peine ai-je le
+temps de m'approcher pour surveiller le drame, que la patiente est
+paralysée d'un coup d'aiguillon dans le thorax.
+
+Enfin la voilà, dans tout son machiavélisme, l'astucieuse méthode du
+Pompile. Il y a péril de mort pour lui s'il attaque la Ségestrie dans
+son domicile; l'hyménoptère en est si convaincu, qu'il se garde bien de
+commettre cette imprudence; mais il sait aussi, qu'une fois délogée de
+sa demeure, l'Araignée est aussi craintive, aussi poltronne qu'elle
+était audacieuse au centre de son entonnoir. Toute sa tactique de guerre
+consiste donc à déloger la bête. Ce point acquis, le reste n'est plus
+rien.
+
+Ainsi doit se comporter le chasseur de Tarentules. Instruit par son
+confrère, le Pompile apical, je le vois en esprit sournoisement errer
+autour du bastion de la Lycose. Celle-ci accourt du fond de son
+souterrain, croyant à l'approche d'un gibier; elle remonte son tube
+vertical, elle étale au dehors ses pattes antérieures, prête à bondir.
+Mais c'est le Pompile annelé qui bondit, appréhende une patte, tire et
+lance la Lycose hors du trou. C'est désormais proie poltronne, qui se
+laissera poignarder sans songer à faire usage de ses crochets à venin.
+La ruse ici triomphe de la force, et cette ruse n'est pas inférieure à
+la mienne, lorsque, voulant m'emparer de la Tarentule, je lui fais
+mordre un épillet plongé dans le terrier, je l'amène doucement à
+l'entrée, puis d'un mouvement brusque la projette au dehors. Pour
+l'entomologiste comme pour le Pompile, l'essentiel est de faire quitter
+son château fort à l'Aranéide. La capture est après sans difficulté,
+tant le trouble est profond dans la bête expulsée.
+
+Deux points inverses me frappent dans les faits que je viens d'exposer:
+l'astuce du Pompile et la sottise de l'Araignée. Que l'hyménoptère ait
+acquis peu à peu, comme très favorable à sa descendance, son instinct si
+judicieux d'extraire d'abord la proie de son habitacle pour la paralyser
+après sans péril, je veux bien l'admettre si l'on m'explique pourquoi le
+Ségestrie, d'un intellect non moins bien doué que celui du Pompile, ne
+sait pas encore déjouer la ruse depuis si longtemps qu'elle en est
+victime. Que faudrait-il à l'Araignée noire pour échapper à son
+exterminateur? Un rien; il lui suffirait de rentrer dans son tube, au
+lieu de venir se poster en sentinelle, à l'entrée, toutes les fois que
+l'ennemi passe dans les environs. C'est très courageux de sa part, je
+l'avoue; mais c'est aussi très périlleux. Sur l'une des pattes étalées
+dehors pour la défense et l'attaque, le Pompile va fondre, et l'assiégée
+périra par son audace. Cette posture est bonne dans l'attente d'une
+proie, mais l'hyménoptère n'est pas un gibier; c'est un ennemi, et des
+plus à craindre. L'Aranéide ne l'ignore pas. À sa vue, au lieu de se
+camper crânement mais sottement sur le seuil de sa porte, que ne
+recule-t-elle au fond de sa forteresse, où l'autre ne viendrait pas
+l'attaquer? L'expérience des générations accumulées aurait dû lui
+apprendre cette tactique si élémentaire et d'un intérêt sans égal pour
+la prospérité de sa race. Si le Pompile a perfectionné sa méthode
+d'attaque, pourquoi la Ségestrie n'a-t-elle pas perfectionné sa méthode
+de défense? Est-ce que les siècles de siècles auraient avantageusement
+modifié l'un sans parvenir à modifier l'autre? Là je ne comprends plus,
+ce qui s'appelle plus. Et tout naïvement je me dis: «Puisqu'il faut des
+Araignées aux Pompiles, de tout temps ceux-ci ont possédé leur patiente
+astuce et les autres leur sotte audace.» C'est puéril, si l'on veut, peu
+conforme aux visées transcendantes des théories à la mode; il n'y a là
+ni objectif ni subjectif, ni adaptation ni différenciation, ni atavisme
+ni transformisme; soit, mais du moins je comprends.
+
+Revenons aux moeurs du Pompile apical. Sans m'attendre à des résultats
+de quelque intérêt, car en captivité les talents respectifs du
+déprédateur et de la proie paraissent sommeiller, j'ai mis en présence,
+dans un large flacon, l'hyménoptère et la Ségestrie. L'Aranéide et son
+ennemi se fuient mutuellement, aussi craintifs l'un que l'autre. Par
+quelques secousses ménagées, je les amène à se toucher. La Ségestrie,
+par moments, saisit le Pompile, qui se pelotonne de son mieux, sans
+chercher à faire usage de son dard; elle le roule entre ses pattes et
+même entre ses pinces, mais ne paraît le faire qu'avec répugnance. Une
+fois, je la vois se coucher sur le dos, et maintenir le Pompile
+au-dessus d'elle, à distance autant qu'elle le peut, tout en le roulant
+entre les pattes antérieures, le mâchonnant entre les mandibules.
+L'hyménoptère, soit adresse de sa part, soit frayeur de l'Aranéide, sort
+promptement de dessous les redoutables crochets, s'éloigne un peu et ne
+paraît pas trop se soucier des bourrades qu'il vient de recevoir. Il se
+lustre tranquillement les ailes, il se frise les antennes en les tirant
+tandis qu'il les maintient à terre sous ses tarses antérieurs. L'attaque
+de la Ségestrie, stimulée par mes secousses, se réitère une dizaine de
+fois, et le Pompile s'échappe toujours des crochets venimeux sans avoir
+rien éprouvé, comme s'il était invulnérable.
+
+L'est-il, en effet? En aucune manière, nous en aurons bientôt la preuve;
+s'il se retire sain et sauf, c'est que l'Aranéide n'use pas de ses
+crochets. Il y a là une sorte de suspension d'armes, une convention
+tacite de s'interdire les coups mortels; ou plutôt, il y a
+démoralisation par la captivité, et les deux adversaires ne sont plus
+d'humeur assez belliqueuse pour jouer du stylet. La quiétude du Pompile,
+qui continue à se friser crânement en face de la Ségestrie, me rassure
+sur le sort de mon prisonnier; pour plus de sûreté cependant, je lui
+jette un chiffon de papier, dans les plis duquel il trouvera refuge
+pendant la nuit. Il s'y installe, à l'abri de l'Araignée. Le lendemain,
+je le trouve mort. Pendant la nuit, la Ségestrie, aux habitudes
+nocturnes, avait repris son audace et poignardé son ennemi. Je le
+soupçonnais bien que les rôles pouvaient s'intervertir! Le bourreau
+d'hier est la victime d'aujourd'hui.
+
+Je remplace le Pompile par une Abeille domestique. Le tête-à-tête ne fut
+pas long. Deux heures plus tard, l'Abeille était morte, mordue par
+l'Araignée. Un Éristale a le même sort. La Ségestrie cependant ne touche
+à aucun des deux cadavres, pas plus qu'elle n'avait touché au cadavre du
+Pompile. Dans ces meurtres, la captive paraît n'avoir eu d'autre but que
+de se débarrasser d'un voisin turbulent. Quand viendra l'appétit,
+peut-être les victimes seront-elles utilisées? Elles ne le furent pas,
+et par ma faute. Je mis dans le flacon un Bourdon de moyenne taille. Un
+jour plus tard, l'Araignée était morte; son rude compagnon de captivité
+avait fait le coup.
+
+Terminons là ces duels, irréguliers dans la prison de verre, et
+complétons l'histoire du Pompile que nous avons laissé au pied de la
+muraille avec la Ségestrie paralysée. Il abandonne la proie à terre pour
+revenir au mur. Il visite un à un les entonnoirs de l'Araignée, sur
+lesquels il marche avec la même aisance que sur la pierre; il inspecte
+les tubes de soie, il y plonge les antennes, sonde exploratrice; il y
+pénètre sans la moindre hésitation. D'où lui vient maintenant cette
+témérité de s'engager ainsi dans les repaires de la Ségestrie? Tout à
+l'heure, il était d'une réserve extrême; en ce moment, il semble
+insoucieux du péril. C'est qu'il n'y a pas péril en réalité.
+L'hyménoptère visite des domiciles sans habitants. Quand il s'engouffre
+dans un tube de soie, il sait très bien qu'il n'y a personne, car si la
+Ségestrie était présente, elle aurait déjà paru sur le seuil du logis.
+La propriétaire ne se montrant pas au premier ébranlement des fils du
+voisinage, c'est la preuve certaine que le tube est vacant; et le
+Pompile s'y engage en toute sécurité. Je recommanderai aux observateurs
+futurs de ne pas prendre les recherches actuelles pour des manoeuvres de
+chasse. Je l'ai dit et je le répète: jamais le Pompile ne pénètre dans
+l'embuscade de soie tant que l'Araignée s'y trouve.
+
+Parmi les entonnoirs visités, l'un paraît lui convenir plus que les
+autres il y revint souvent au cours de ses recherches, qui durent bien
+près d'une heure. Entre temps, il accourt à l'Araignée, gisant à terre;
+il la visite, la tiraille, la rapproche un peu de mur, puis la quitte
+pour mieux reconnaître le tube objet de ses prédilections. Enfin il
+revient à la Ségestrie et la saisit par le bout du ventre. La proie est
+si lourde, qu'il peut à grande peine la remuer sur le sol horizontal.
+Deux pouces le séparent de la muraille. Il y arrive non sans efforts, et
+néanmoins, une fois le mur atteint, la besogne s'accomplit prestement.
+Antée, fils de la Terre, dans sa lutte contre Hercule, reprenait,
+dit-on, vigueur, chaque fois que ses pieds touchaient le sol; le
+Pompile, fils de la muraille, semble décupler ses forces une fois qu'il
+a pris pied sur la maçonnerie.
+
+Voici qu'en effet l'hyménoptère hisse sa proie à reculons, sa proie
+énorme qui pendille. Il grimpe tantôt sur un plan vertical, tantôt sur
+un plan incliné, suivant l'inégale surface des pierres. Il franchit des
+intervalles où il lui faut marcher le dos en bas, tandis que le gibier
+oscille dans le vide. Rien ne l'arrête; il monte toujours, jusqu'à une
+paire de mètres de hauteur, sans choisir le sentier, sans apercevoir le
+but puisqu'il progresse à reculons. Là une corniche se présente,
+reconnue à l'avance sans doute et atteinte malgré les difficultés d'une
+ascension qui ne permettait pas de la voir. Le Pompile y dépose son
+gibier. Le tube de soie qu'il visitait avec tant d'affection n'est qu'à
+une paire de décimètres. Il y va, il visite rapidement et retourne à
+l'Araignée, qu'il introduit enfin dans le tube.
+
+Peu après, je le vois ressortir. Il cherche çà et là, sur la muraille,
+quelques morceaux de mortier, deux ou trois, assez volumineux, qu'il
+transporte pour une clôture. L'oeuvre est finie. Il s'envole.
+
+Le lendemain, je visite cet étrange terrier. L'Araignée est au fond du
+tube de soie, isolée de partout comme sur un hamac. L'oeuf de
+l'hyménoptère est collé, non à la face ventrale de la victime, mais bien
+à la face dorsale, vers le milieu, près de la naissance de l'abdomen. Il
+est blanc, cylindrique et d'une paire de millimètres de longueur. Les
+quelques fragments de mortier que j'ai vu transporter n'ont servi qu'à
+obstruer très grossièrement la chambre de soie du fond. Ainsi le Pompile
+apical dépose sa proie et son oeuf non dans un terrier, son oeuvre à
+lui, mais dans la demeure même de l'Araignée. Peut-être le tube de soie
+appartient-il à la victime, qui fournit à la fois les vivres et le
+logement. Quel gîte pour la larve de ce Pompile: la chaude retraite et
+le douillet hamac de la Ségestrie!
+
+Voilà donc déjà deux chasseurs d'Araignées, le Pompile annelé et le
+Pompile apical, qui, non versés dans le métier de mineur, établissent
+leur postérité à peu de frais dans les trous accidentels des murailles,
+ou même dans le repaire de l'Aranéide dont se nourrit la larve. À ces
+logis, acquis sans fatigue, ils font un simulacre de clôture avec
+quelques fragments de mortier. Mais gardons-nous de généraliser ce mode
+expéditif d'établissement. D'autres Pompiles sont de vrais fouisseurs,
+qui vaillamment se creusent un terrier dans le sol, à une paire de
+pouces de profondeur. De ce nombre est le Pompile à huit points
+(_Pompilus octopunctatus_ Panz.), à livrée noire et jaune, les ailes
+ambrées, rembrunies au bout. Pour gibier, il choisit les Epeires
+(_Epeira fasciata, Epeira sericea_), grosses Araignées superbement
+ornées, qui se tiennent à l'affût au centre de leurs grandes toiles
+verticales. Ses moeurs ne me sont pas assez connues pour que je puisse
+les décrire; j'ignore surtout ses pratiques de chasse. Mais sa demeure
+m'est familière: c'est un terrier, que j'ai vu commencer, parachever et
+clôturer suivant l'habituelle méthode des fouisseurs.
+
+
+
+
+XIII
+
+LES HABITANTS DE LA RONCE
+
+
+Lorsqu'il émonde sa haie, dont le féroce fouillis déborde sur le chemin,
+le paysan tronque, à quelques pans du sol, les lianes de la ronce, et
+laisse en place la base de la tige, qui ne tarde pas à se dessécher. Ces
+bouts de ronce, qu'abrite et défend l'épineux fourré, sont recherchés
+d'une foule d'hyménoptères pour l'établissement de leur famille. Le
+tronçon, devenu aride, offre à qui sait l'exploiter un logis hygiénique,
+où n'est pas à craindre l'humidité de la sève; sa moelle, tendre et
+volumineuse, se prête à un travail facile; son bout sectionné présente
+un point d'attaque, qui permet d'atteindre immédiatement le filon de peu
+de résistance sans ouvrir une voie à travers la dure enceinte ligneuse.
+Pour beaucoup d'hyménoptères, collecteurs de miel ou déprédateurs, c'est
+donc une trouvaille de prix qu'une pareille tige sèche, lorsqu'elle est
+d'un diamètre assorti à la taille de qui veut y élire domicile; c'est de
+plus un intéressant sujet d'étude pour l'entomologiste qui, l'hiver, un
+sécateur à la main, peut s'amasser dans les haies un fagot riche en
+petites merveilles d'industrie. La visite aux ronciers est depuis
+longtemps un de mes passe-temps favoris pendant les loisirs de la
+mauvaise saison; et il est rare qu'un aperçu nouveau, un fait inattendu,
+ne me dédommage de mes accrocs à l'épiderme.
+
+Mes relevés, qui sont fort loin encore d'être complets, énumèrent une
+trentaine d'espèces habitant la ronce, autour de mon habitation;
+d'autres observateurs, plus assidus que moi, explorant une autre région
+et dans un rayon plus étendu que le mien, en ont dénombré une
+cinquantaine. Je donne en note la série complète des espèces que j'ai
+reconnues.[5]
+
+
+[Note 5: Insectes habitant la ronce, aux environs de Sérignan (Vaucluse).
+
+1) HYMÉNOPTÈRES MELLIFICIENS.--_Osmia tridentata_ Duf. et Pér.--_Osmia
+detrita_ Pérez.--_Anihidium scapulare_ Latr.--_Heriades rubicola_
+Pérez.--_Prosopis confusa_ Schenck.--_Ceratina chalcites_
+Germ.--_Ceratina albilabris_ Fab.--_Ceratina callosa_ Fab.--_Ceratina
+coerulea_ Villers.
+
+2) HYMÉNOPTÈRES DÉPRÉDATEURS.--_Solenius vagus_ Fab. (Provisions en
+diptères).--_Solenius lapidarius_ Lep. (Provisions en
+araignées?).--_Cemonus unicolor_ Panz. (Provisions en pucerons).--_Psen
+atratus_ (Provisions en pucerons noirs).--_Tripoxylon figulus_ Linn.
+(Provisions en araignées).--_Pompilus_, inconnu (Provisions en
+araignées).--_Odynerus delphinalis_ Giraud.
+
+3) HYMÉNOPTÈRES PARASITES.--_Leucopsis_, inconnu, parasite de
+l'_Anthidium scapulare_.--_Scolien_ de petite taille, inconnu, parasite
+du _Solenius vagus_.--_Omalus auratus_, parasite de divers
+rubicoles.--_Cryptus bimaculatus_ Grav., parasite de l'_Osmia
+detrita_.--_Cryptus gyrator_ Duf., parasite du _Tripoxylon
+figulus_.--_Ephialtes divinator_ Rossi, parasite du _Cemonus
+unicolor_.--_Ephialtes mediator_ Grav., parasite du _Psen
+atratus_.--_Foenus pyrenaïcus_ Guérin.--_Euritoma rubicola_ J. Giraud,
+parasite de l'_Osmia detata_.
+
+4) COLÉOPTERES.--Zonitis mutica Fab., parasite de l'Osmia tridentata.
+
+Pour la plus grande part, ces insectes ont passé sous les yeux d'un
+savant maître, M. J. Pérez, professeur à la Faculté des sciences de
+Bordeaux. Je lui renouvelle ici mes remerciements pour la bienveillance
+qu'il a mise à me les déterminer.]
+
+Il y a là des corps de métier fort divers. Les uns, plus industrieux,
+mieux outillés, enlèvent la moelle de la tige sèche et obtiennent ainsi
+une galerie cylindrique et verticale, dont la longueur peut atteindre
+jusqu'à près d'une coudée. Cet étui est ensuite divisé, par des
+cloisons, en étages plus ou moins nombreux, dont chacun est la loge
+d'une larve.--D'autres, moins bien doués en force et en outils, mettent
+à profit les vieilles galeries d'autrui, galeries abandonnées après
+avoir servi de demeure à la famille de leur constructeur. Leur seul
+travail consiste à réparer un peu la masure, à déblayer le canal des
+ruines encombrantes, telles que débris de cocons et décombre de
+planchers écroulés, enfin à édifier de nouvelles cloisons, tantôt avec
+une pâte de terre argileuse, tantôt avec un béton formé de ratissures de
+moelle que cimente une goutte de salive.
+
+On reconnaît ces habitations d'emprunt à l'inégal développement des
+étages. Quand il a lui-même foré le canal, l'ouvrier est économe de
+l'espace; il sait ce que cela coûte de peine à obtenir. Les loges sont
+alors pareilles, de capacité convenable pour l'habitant, sans
+exagération en plus ou en moins. Dans cet étui, où s'est dépensé le
+travail assidu de semaines entières, il convient de loger le plus grand
+nombre de larves que possible, tout en laissant à chacune l'espace
+nécessaire. L'ordre dans la superposition des étages, l'économie dans
+les distances sont alors de règle absolue.
+
+Mais le gaspillage est visible quand l'hyménoptère utilise une ronce
+creusée par un autre. Tel est le cas du _Tripoxylon figulus_. Pour
+obtenir les magasins où il dépose ses maigres rations d'araignées, il
+découpe son cylindre d'emprunt en loges très inégales, au moyen de
+minces cloisons d'argile. Les unes ont un centimètre environ, longueur
+convenable pour l'insecte; les autres se prolongent jusqu'à deux pouces.
+À ces vastes salles, si disproportionnées avec l'habitant, se reconnaît
+l'insouciante prodigalité d'un propriétaire de hasard, à qui la
+propriété n'a rien coûté.
+
+Ouvriers de première main, ou bien ouvriers retouchant le travail
+d'autrui, ils ont tous leurs parasites, qui constituent la troisième
+catégorie des habitants de la ronce. Ceux-ci n'ont ni galeries à
+creuser, ni provisions à faire: ils déposent leur oeuf dans une cellule
+étrangère, et leur larve se nourrit, soit des provisions, soit de la
+larve même du légitime propriétaire.
+
+En tête de cette population, pour le fini comme pour l'ampleur du
+travail, se trouve l'Osmie tridentée (_Osmia tridentata_ Duf. et Pér.),
+dont j'aurai à m'occuper spécialement dans ce chapitre. Sa galerie, du
+calibre d'un crayon, descend parfois jusqu'à une coudée de profondeur.
+Elle est d'abord presque exactement cylindrique; mais, au cours de
+l'approvisionnement, des retouches se font qui la modifient un peu à des
+distances géométriquement déterminées. Le travail de forage n'a pas
+grand intérêt. Au mois de juillet, on voit l'insecte, campé sur un bout
+de ronce attaquer la moelle et y creuser un puits. Celui-ci devenu assez
+profond, l'Osmie y descend, arrache quelques parcelles de moelle et
+remonte pour rejeter sa charge au dehors. Cette oeuvre monotone se
+continue jusqu'à ce que l'hyménoptère ait jugé la galerie assez longue,
+ou bien, ce qui arrive fréquemment, jusqu'à ce qu'il soit arrêté par un
+noeud infranchissable.
+
+Viennent après la pâtée de miel, la ponte et le cloisonnement, opération
+délicate à laquelle l'insecte procède par degrés de la base au sommet.
+Au fond de la galerie un amas de miel est déposé, et sur cet amas un
+oeuf est pondu; puis une cloison est construite pour séparer cette loge
+des suivantes, car chaque larve doit avoir sa chambre spéciale, d'un
+centimètre et demi environ de longueur, sans communication aucune avec
+les chambres voisines. Cette cloison a pour matériaux de la ratissure de
+moelle de ronce, qu'agglutine et met en pâte une humeur fournie par
+l'appareil salivaire. Où prendre ces matériaux? L'Osmie ira-t-elle
+recueillir au dehors, à terre, les déblais qu'elle a rejetés en forant
+le cylindre? Économe de son temps, elle a mieux à faire que de ramasser
+sur le sol les parcelles éparpillées. Le canal, ai-je dit, est d'abord
+tout d'une venue, à peu près cylindrique; sa paroi conserve encore une
+mince couche de moelle. Voilà les réserves que l'Osmie, en constructeur
+prévoyant, s'est ménagées pour édifier les cloisons. Du bout des
+mandibules, elle ratisse donc autour d'elle, mais dans une longueur
+déterminée, celle qui correspond à la loge suivante; de plus, elle
+conduit son travail de façon à creuser davantage la partie moyenne et à
+laisser rétrécies les deux extrémités. Au canal cylindrique du début,
+ainsi succède, dans la partie travaillée, une cavité ovoïde tronquée aux
+deux bouts, un espace en forme de tonnelet. Cet espace sera la seconde
+cellule.
+
+Quant aux déblais, ils sont utilisés sur place, ils servent à la
+construction de l'opercule qui sert de plafond à la loge précédente et
+de plancher à la loge qui suit. Nos entrepreneurs ne combineraient pas
+mieux pour bien utiliser le temps des travailleurs. Sur le plancher
+ainsi obtenu, une autre ration de miel est déposée, et à la surface de
+la pâtée un oeuf est pondu. Enfin, au rétrécissement supérieur du
+tonnelet, une cloison est construite avec les ratissures fournies par la
+confection finale de la troisième loge, elle-même façonnée en ovoïde
+tronqué. Ainsi se poursuit l'oeuvre, loge par loge, chacune d'elles
+fournissant la matière de la cloison qui la sépare de la précédente.
+Parvenue au bout du cylindre, l'Osmie tamponne l'étui avec une épaisse
+couche de la même pâte à cloisons. Et c'est fini pour ce bout de ronce;
+l'hyménoptère n'y reviendra plus. Si les ovaires ne sont pas encore
+épuisés, d'autres tiges sèches seront exploitées de la même manière.
+
+Le nombre de loges varie beaucoup, suivant les qualités de la tige. Si
+le bout de ronce est long, régulier, sans noeuds, on peut en compter une
+quinzaine; c'est du moins le chiffre le plus élevé que m'aient fourni
+mes observations. Pour bien juger de l'aménagement, il faut fendre la
+tige en long, pendant l'hiver, alors que les provisions sont depuis
+longtemps consommées, et que les larves sont encloses dans leurs cocons.
+On voit que l'étui est divisé, à des distances égales, par de légers
+étranglements dans chacun desquels est fixé un disque circulaire, une
+cloison d'un millimètre à deux d'épaisseur. Les chambres que ces
+cloisons séparent sont autant de tonnelets, exactement remplis par un
+cocon roux, translucide, à travers lequel se voit la larve, recourbée en
+hameçon. On dirait un grossier chapelet d'ambre, à grains ovoïdes,
+contigus par leurs bouts tronqués.
+
+Dans ce chapelet de cocons, quel est le plus vieux, quel est le plus
+jeune? Le plus vieux est évidemment celui du fond, celui de la cellule
+la première construite; le plus jeune est celui qui termine en haut la
+série, celui de la dernière cellule construite. L'aînée des larves
+commence l'empilement, tout au fond de la galerie; la dernière venue le
+termine, à l'extrémité supérieure; et les autres se succèdent, d'après
+leur âge, de la base au sommet.
+
+Remarquons maintenant que, dans le canal, il ne peut y avoir place, à la
+même hauteur, pour deux Osmies à la fois, car chaque cocon remplit, sans
+intervalle vide, l'étage, le tonnelet qui lui appartient; remarquons
+encore que, parvenues à l'état parfait, les Osmies doivent toutes sortir
+de l'étui par le seul orifice que possède le bout de ronce, l'orifice
+d'en haut. Il n'y a là qu'un obstacle facile à surmonter, un tampon de
+moelle agglutinée, dont les mandibules de l'insecte ont aisément raison.
+En bas, la tige n'offre aucune voie préparée; d'ailleurs elle se
+prolonge indéfiniment sous terre, par les racines. Partout ailleurs est
+l'enceinte ligneuse, en général trop dure et trop épaisse pour être
+forée. C'est donc inévitable: toutes les Osmies, quand viendra le moment
+de quitter la demeure, doivent sortir par le haut; et comme l'étroitesse
+du canal s'oppose au passage de l'insecte qui précède tant que reste en
+place l'insecte qui suit, le déménagement doit commencer par le haut, se
+propager de loge en loge et se terminer par le bas. L'ordre de sortie
+est alors l'inverse de l'ordre de primogéniture; les plus jeunes Osmies
+quittent le nid les premières, et les plus âgées le quittent les
+dernières.
+
+L'aînée, celle du fond, a la première achevé sa pâtée de miel et tissé
+son cocon. Antérieure à toutes ses soeurs dans la série de ses actes,
+elle a la première rompu son outre de soie et détruit le plafond qui
+clôture sa chambre; c'est du moins ce que fait prévoir la logique des
+choses. Dans son impatience de sortir, comment s'y prendra-t-elle pour
+se libérer? La voie est obstruée par les cocons suivants, encore
+intacts. S'ouvrir par la force une trouée à travers le chapelet de ces
+cocons, ce serait exterminer le reste de la nichée; la libération d'une
+seule serait la ruine de toutes les autres. L'insecte est opiniâtre dans
+ses actes, peu scrupuleux dans ses moyens. Si l'hyménoptère du fond de
+l'étui veut quitter le logis, épargnera-t-il ceux qui lui font
+barricade?
+
+La difficulté est grande, on le comprend; elle semble insurmontable. Un
+soupçon vient alors à l'esprit: on se demande si la sortie du cocon ou
+l'éclosion s'accomplit réellement d'après l'ordre de la primogéniture.
+Ne pourrait-il arriver, par une exception bien singulière il est vrai,
+mais nécessaire en de telles conditions, que la moins âgée des Osmies
+rompit son cocon la première, et la plus âgée la dernière; enfin, que
+l'éclosion se propageât d'une chambre à la suivante en sens inverse de
+celui que supposerait l'âge? Alors toute difficulté serait aplanie:
+chaque Osmie, à mesure qu'elle déchirerait sa prison de soie, trouverait
+une voie libre devant elle, les Osmies plus voisines de l'issue étant
+déjà sorties. Mais est-ce bien ainsi que les choses se passent? Nos
+vues, bien souvent, ne concordent pas avec ce que pratique l'insecte;
+même pour ce qui nous paraît très logique, il est prudent de voir avant
+de rien affirmer. L. Dufour n'a pas eu cette prudence lorsqu'il s'est
+occupé, le premier, de ce petit problème. Il nous raconte les moeurs
+d'un Odynère (_Odynerus rubicola_ Duf.), qui empile dans le canal d'une
+tige sèche de ronce des cellules maçonnées avec de la terre; et plein
+d'enthousiasme pour son industrieux hyménoptère, il ajoute:
+
+«Comment concevez-vous que dans une file de huit coques de ciment,
+placées bout à bout et étroitement enclavées dans un étui de bois, la
+plus inférieure, qui a été incontestablement construite la première, qui
+renferme par conséquent le premier-né des oeufs et qui d'après les lois
+ordinaires devrait mettre au jour le premier insecte ailé, comment
+concevez-vous, dis-je, que la larve de cette première coque ait reçu
+mission d'abdiquer sa primogéniture et de n'accomplir sa métamorphose
+complète qu'après tous ses puînés? Quelles sont les conditions mises en
+oeuvre pour amener un résultat si contraire, en apparence, aux lois de
+la nature? Abaissez votre orgueil devant le fait, et confessez votre
+ignorance plutôt que de vouloir sauver votre embarras par de vaines
+explications!
+
+«Si le premier oeuf pondu par l'industrieuse mère eût dû être le
+premier-né des Odynères, il aurait fallu que celui-ci, pour voir la
+lumière aussitôt après avoir acquis des ailes, eût la faculté ou de
+faire une brèche aux flancs de la double paroi de sa prison, ou de
+perforer de bout à fond les sept coques qui le précèdent, pour sortir
+par la troncature de la tige de ronce. Or, la nature, en lui refusant
+les moyens d'une évasion latérale, n'a pas pu permettre non plus une
+violente trouée directe, qui eût amené inévitablement le sacrifice de
+sept membres d'une même famille au salut d'un fils unique. Aussi
+ingénieuse dans ses plans que féconde dans ses ressources, elle a dû
+prévoir et prévenir toutes les difficultés; elle a voulu que le dernier
+berceau construit donnât le premier-né; que celui-ci frayât la route au
+second de ses frères, le second au troisième, et ainsi de suite. C'est
+effectivement dans cet ordre successif qu'a lieu la naissance de nos
+Odynères de la ronce.»
+
+Oui, mon vénéré maître, j'accorderai sans hésiter que les habitants de
+la ronce sortent de leur étui dans un ordre inverse de celui de l'âge,
+le plus jeune le premier, le plus âgé le dernier, sinon toujours, du
+moins très souvent. Mais l'éclosion, et j'entends par là la sortie du
+cocon, se fait-elle dans le même ordre? L'évolution de l'aînée est-elle
+en retard sur celle du puîné, afin que chacun donne à ceux qui lui
+barreraient le passage le temps de se libérer et de laisser la voie
+praticable? Je crains bien que la logique n'ait fourvoyé vos
+conséquences en dehors de la réalité. Rationnellement rien de plus
+juste, rien de plus rigoureux que vos déductions, cher maître; et
+pourtant il faut renoncer à l'étrange inversion que vous invoquez. Aucun
+des hyménoptères de la ronce que j'ai expérimentés ne se comporte ainsi.
+Je ne sais rien de personnel sur l'Odynère rubicole, qui paraît étranger
+à ma région; mais comme la méthode de sortie doit être à peu près la
+même quand l'habitation est identique, il suffit, je crois,
+d'expérimenter quelques-uns des habitants de la ronce pour savoir
+l'histoire générale des autres.
+
+Mes études porteront de préférence sur l'Osmie tridentée, qui, par sa
+vigueur et le nombre de ses loges dans une même tige, se prête mieux que
+les autres aux épreuves du laboratoire. Le premier fait à reconnaître,
+c'est l'ordre d'éclosion. Dans un tube de verre, fermé par un bout,
+ouvert à l'autre et d'un calibre à peu près égal à celui de la galerie à
+l'Osmie, j'empile, exactement dans leur ordre naturel, la dizaine de
+cocons, plus ou moins, que j'extrais d'un bout de ronce. Cette opération
+est faite en hiver. Les larves sont alors, depuis longtemps, encloses
+dans leur outre de soie. Pour séparer les cocons entre eux, j'emploie
+des cloisons artificielles consistant en rondelles de sorgho à balais,
+d'un demi-centimètre environ d'épaisseur. La matière est une moelle
+blanche, dépouillée de son enveloppe fibreuse, et facilement attaquable
+par les mandibules de l'Osmie. Mes diaphragmes dépassent de beaucoup en
+épaisseur les cloisons naturelles; c'est avantageux, ainsi qu'on va le
+voir; du reste, il ne sera pas aisé de faire usage de plus faibles, car
+ces rondelles doivent pouvoir supporter la pression du refouloir qui les
+met en place dans le tube. D'autre part, l'expérience m'a démontré que
+l'Osmie en a facilement raison quand il s'agit d'y faire brèche.
+
+Pour éviter l'accès de la lumière, qui troublerait mes insectes,
+destinés à passer, leur vie larvaire dans une obscurité complète,
+j'enveloppe le tube d'un épais fourreau de papier, facile à retirer et à
+remettre quand le moment de l'observation sera venu. Enfin les tubes
+ainsi préparés, soit avec l'Osmie, soit avec d'autres habitants de la
+ronce, sont suspendus suivant la verticale et l'orifice en haut, dans un
+recoin de mon cabinet. Chacun de ces appareils réalise assez bien les
+conditions naturelles: les cocons d'un même bout de ronce y sont empilés
+dans le même ordre qu'ils avaient dans la galerie natale, le plus vieux
+au fond du tube, le plus jeune à proximité de l'orifice; ils sont isolés
+par des cloisons; ils sont dirigés suivant la verticale, la tête en
+haut; de plus, mon artifice a l'avantage de substituer, à la paroi
+opaque de la ronce, une paroi transparente, qui me permettra de suivre
+l'éclosion jour par jour, à tout instant jugé opportun.
+
+C'est en fin juin pour les mâles et au commencement de juillet pour les
+femelles, que l'Osmie déchire son cocon. Cette époque venue, on doit
+redoubler la surveillance et répéter l'examen des tubes plusieurs fois
+dans la même journée si l'on tient à dresser un exact état civil des
+naissances. Or, depuis six années que cette question me préoccupe, j'ai
+vu, j'ai revu à satiété, et suis en mesure d'affirmer qu'aucun ordre,
+absolument aucun, ne préside à la série des éclosions. Le premier cocon
+rompu peut être celui du fond du tube, celui du bout opposé, celui du
+milieu, ou de toute autre région indifféremment. Le deuxième lacéré
+tantôt avoisine le premier, tantôt en est éloigné de plusieurs rangs
+soit en avant, soit en arrière. Parfois plusieurs éclosions se font dans
+la même journée, dans la même heure, les unes plus reculées dans la
+série des loges, les autres plus avancées, et sans motifs apparents de
+cette simultanéité. Bref, les éclosions se succèdent, je ne dirai pas au
+hasard, car chacune d'elles est déterminée dans le temps par des causes
+impossibles à démêler, mais à l'imprévu de notre jugement, guidé par
+telle et telle autre considération.
+
+Si nous n'avions pas été dupes d'une logique trop étroite, peut-être
+aurions-nous pressenti ce résultat. Les oeufs sont déposés dans leurs
+cellules respectives à peu de jours, à peu d'heures d'intervalle. Que
+peut une si faible différence d'âge dans l'évolution totale, qui dure
+une année? La précision mathématique est ici hors de cause. Chaque
+germe, chaque larve a son énergie propre, déterminée on ne sait comment,
+et variable d'un germe à l'autre, d'une larve à l'autre. Suivant qu'il
+favorise celui-là, ce surcroît de vitalité, don de l'oeuf encore dans
+l'ovaire, ne peut-il, à l'éclosion finale, faire précéder l'aîné par le
+plus jeune ou le plus jeune par l'aîné, et reléguer au second rang les
+effets d'une chronologie minutieuse? Parmi les oeufs que couve la poule,
+est-ce bien toujours le plus vieux qui éclôt le premier? De même la
+larve la plus vieille, logée dans l'étage du fond, n'arrive pas, de
+préférence à toute autre, la première à l'état parfait.
+
+Un autre motif, si nous avions plus mûrement réfléchi sur le sujet,
+aurait ébranlé notre foi dans un ordre de rigueur mathématique. La même
+nichée formant le chapelet de cocons d'un bout de ronce, contient à la
+fois des mâles et des femelles, et les deux sexes sont répartis au
+hasard dans la série totale. Or il est de règle chez les hyménoptères
+que les mâles sortent du cocon un peu plus tôt que les femelles. Pour
+l'Osmie tridentée, cette avance est d'environ une semaine. Ainsi, dans
+une galerie bien peuplée, il se trouve toujours un certain nombre de
+mâles dont l'éclosion devance de huit jours celle des femelles, et qui
+sont distribués çà et là dans la série. Cela suffirait pour rendre
+impossible toute progression régulière des éclosions dans un sens aussi
+bien que dans l'autre.
+
+Ces prévisions sont d'accord avec les faits: la chronologie des cellules
+ne renseigne en rien sur la chronologie des éclosions, celles-ci
+s'accomplissant sans aucun ordre dans la série. Il n'y a donc pas
+abdication de primogéniture, comme le pense L. Dufour; chaque Osmie,
+sans se régler sur les autres, rompt son cocon à son heure, déterminée
+par des causes qui nous échappent et remontent sans doute aux
+virtualités propres de l'oeuf. Ainsi se conduisent les autres habitants
+de la ronce que j'ai soumis à la même épreuve (_Osmia detrita, Anthidium
+scapulare, Solenius vagus_, etc.); ainsi doit se conduire l'Odynère
+rubicole, les analogies les plus pressantes l'affirment. L'exception
+singulière qui frappait tant l'esprit de L. Dufour est alors une pure
+illusion de logique.
+
+Une erreur écartée équivaut à une vérité acquise; cependant, s'il devait
+se borner là, le résultat de mes expériences serait de mince valeur.
+Après avoir détruit, tâchons de reconstruire, et peut-être
+trouverons-nous à nous dédommager d'une illusion perdue. Assistons
+d'abord à la sortie.
+
+La première Osmie issue des cocons, n'importe sa place dans la série, ne
+tarde pas à attaquer le plafond qui la sépare de l'étage suivant. Elle y
+creuse un pertuis assez net en forme de cône tronqué, ayant sa large
+base du côté où se trouve l'abeille et sa petite base du côté opposé.
+Cette configuration de la porte de sortie est inhérente au travail.
+L'insecte, quand il essaye d'attaquer le diaphragme, creuse d'abord un
+peu au hasard, puis, à mesure que le forage progresse, l'action se
+concentre sur une aire qui se rétrécit jusqu'à n'offrir que tout juste
+le passage nécessaire. Aussi le pertuis conique n'est-il pas spécial à
+l'Osmie; je l'ai vu pratiquer par les autres habitants de la ronce à
+travers mes épaisses rondelles en moelle de sorgho. Dans les conditions
+naturelles, les cloisons, fort minces d'ailleurs, sont détruites de fond
+en comble, car le rétrécissement supérieur de la cellule ne laisse guère
+que le large nécessaire à l'insecte. La brèche en cône tronqué m'a été
+souvent très utile. Sa large base me permettait, sans avoir assisté au
+travail, de juger laquelle des deux Osmies voisines avait perforé la
+cloison; elle m'indiquait dans quel sens s'était opéré un déménagement
+nocturne, dont je n'avais pu être témoin.
+
+L'Osmie la première éclose, ici ou là, a troué son plafond. La voici en
+présence du cocon qui suit, la tête à l'orifice du pertuis. Pleine de
+scrupule devant ce berceau de l'une de ses soeurs, habituellement elle
+s'arrête; elle recule dans sa loge, s'y démène au milieu des lambeaux de
+cocon et des plâtras du plafond effondré; elle attend un jour, deux
+jours, trois jours et plus s'il le faut. Si l'impatience la gagne, elle
+essaye de se couler entre la paroi du canal et le cocon qui lui barre le
+chemin. Un travail d'érosion est même entrepris, avec ténacité, pour
+agrandir s'il se peut l'intervalle. Dans le canal d'une ronce, on
+reconnaît semblables tentatives en des points où la moelle est enlevée
+jusqu'au bois, où l'enceinte ligneuse est elle-même assez profondément
+rongée. Inutile de dire que, si ces érosions latérales sont
+reconnaissables après coup, elles échappent à l'examen au moment où
+elles se font.
+
+Pour y assister, il faut modifier un peu l'appareil en verre. Je double
+l'intérieur du tube d'une épaisse feuille de papier gris, mais sur la
+moitié de la circonférence seulement; l'autre moitié, restant nue, me
+permettra de suivre les essais de l'Osmie. Eh bien, la captive s'acharne
+sur cette doublure, qui lui représente la couche de moelle de son
+habituel logis; elle l'arrache par menues parcelles et s'efforce de
+s'ouvrir une voie entre le cocon et la paroi de verre. Les mâles, de
+taille un peu moindre, ont plus que les femelles la chance de réussir.
+S'aplatissant, se faisant petits, déformant un peu le cocon, qui revient
+du reste à son premier état par le fait de son élasticité, ils
+s'insinuent dans l'étroit défilé et parviennent dans la loge suivante.
+
+Quand elles sont bien pressées de sortir, les femelles en font autant,
+si le tube s'y prête un peu. Mais la première cloison franchie, une
+autre se présente. Elle est percée à son tour. Pareillement seront
+percées la troisième et d'autres encore jusqu'à épuisement des forces,
+si l'insecte peut y parvenir. Trop faibles pour ses trouées multiples,
+les mâles ne vont pas loin à travers mes épais tampons. S'ils viennent à
+bout de percer le premier, c'est tout ce qu'ils peuvent faire, et encore
+sont-ils loin de réussir toujours. Mais dans les conditions que leur
+offre la tige natale, ils n'ont à forcer que des diaphragmes de peu de
+résistance; et alors s'insinuant, comme je viens de le dire, entre le
+cocon et la paroi un peu corrodée par la circonstance, ils peuvent
+franchir les cellules encore occupées et parvenir au dehors les
+premiers, quel que soit leur rang dans l'empilement des loges. Il est
+possible que leur éclosion précoce leur impose ce mode de sortie qui,
+s'il est souvent essayé, ne réussit pas toujours. Les femelles, douées
+de robustes outils, progressent plus loin dans mes tubes. J'en vois qui
+percent trois ou quatre cloisons de file et s'avancent d'autant de rangs
+dans la série avant l'éclosion de celles qu'elles ont dépassées. Pendant
+ce long labeur, d'autres, plus rapprochées de l'orifice, ont frayé un
+passage, dont profiteront celles qui viennent de plus loin. Il peut se
+faire ainsi, quand l'ampleur du tube le permet, qu'une Osmie d'un rang
+reculé arrive néanmoins à sortir des premières.
+
+Dans le canal de la ronce, d'un diamètre exactement égal à celui du
+cocon, cette évasion par le flanc de la colonne ne me paraît guère
+praticable, si ce n'est pour quelques mâles, et encore faut-il qu'ils
+trouvent une paroi assez riche en moelle, où la dénudation puisse leur
+ouvrir un défilé. Supposons donc un tube assez étroit pour s'opposer à
+toute sortie anticipant sur l'ordre des loges. Qu'adviendra-t-il? Rien
+que de très simple. L'Osmie qui, venant d'éclore et de trouer sa
+cloison, se trouve en face d'un cocon intact par lequel la voie est
+obstruée, fait quelques tentatives sur les côtés, et son impuissance
+reconnue, elle rentre dans sa loge, où elle attend des jours et puis des
+jours encore, jusqu'à ce que sa voisine rompe à son tour son cocon. Sa
+patience est inaltérable. Du reste, elle n'est pas mise à une trop
+longue épreuve, car dans l'intervalle d'une semaine, plus ou moins,
+toute la file des femelles est éclose.
+
+Si deux Osmies voisines sont libres en même temps, il y a des visites
+mutuelles à travers le pertuis qui fait communiquer les deux chambres:
+celle d'en haut descend dans l'étage du bas, celle d'en bas monte dans
+l'étage d'en haut; parfois les deux sont dans la même loge. Cette
+fréquentation ne serait-elle pas de nature à les réconforter et à leur
+faire prendre patience? Cependant, un peu de ci, un peu de là, des
+portes s'ouvrent à travers les murailles de séparation; la voie se fait
+par tronçons, et un moment vient où le chef de file sort. Les autres
+suivent si elles sont prêtes; mais il y a toujours des retardataires qui
+font attendre jusqu'à leur sortie celles d'un rang plus reculé.
+
+En somme, d'une part l'éclosion s'accomplit sans ordre aucun; d'autre
+part, la sortie procède avec régularité, du sommet à la base, mais
+uniquement par suite de l'impossibilité où se trouve l'insecte d'aller
+plus avant tant que les loges supérieures ne sont pas évacuées. Il n'y a
+pas ici évolution exceptionnelle, inverse de l'âge, mais simple
+impuissance de sortir autrement. Si la possibilité se présente de sortir
+avant son tour, l'hyménoptère ne manque pas d'en profiter, comme le
+témoignent ces glissements latéraux qui font progresser les impatients
+de quelques rangs et même libèrent les mieux favorisés. Tout ce que je
+vois de remarquable, c'est le scrupuleux respect pour le cocon voisin
+non encore ouvert. Si pressée qu'elle soit de sortir, l'Osmie se garde
+bien d'y porter les mandibules: c'est sacré. Elle démolira la cloison,
+elle rongera la paroi avec acharnement, serait-elle réduite au bois
+seul, elle mettra tout en poudre autour d'elle; mai attaquer un gênant
+cocon, jamais, au grand jamais. Il ne lui est pas permis de s'ouvrir une
+trouée en éventrant les cocons de ses soeurs.
+
+Vainement l'Osmie est patiente: il peut se faire que la barricade
+obstruant la voie jamais ne disparaisse. Dans une cellule parfois l'oeuf
+ne se développe pas; et les provisions, non consommées, deviennent, en
+se desséchant, un tampon compact, visqueux, moisi, à travers lequel les
+habitants des étages inférieurs ne sauraient se frayer un passage.
+Parfois encore une larve meurt dans son cocon, et le berceau de la
+défunte, devenu cercueil, forme un obstacle d'une durée indéfinie. En
+ces graves occurrences, comment se tirer d'affaire?
+
+Parmi tous les bouts de ronce que j'ai recueillis, quelques-uns, en très
+petit nombre, m'ont présenté une particularité remarquable. Outre
+l'orifice supérieur, ils avaient sur le flanc un et quelquefois deux
+orifices ronds, comme pratiqués à l'emporte-pièce. En ouvrant ces tiges,
+vieux nids abandonnés, j'ai reconnu la cause de ces fenêtres, si
+exceptionnelles. Au-dessus de chacune d'elles était une cellule pleine
+de miel moisi. L'oeuf avait péri et les provisions étaient restées
+intactes: d'où l'impossibilité de sortir par la voie ordinaire. Ainsi
+murée chez elle par l'infranchissable tampon, l'Osmie de l'étage
+inférieur s'était pratiqué une issue à travers la paroi de l'étui, et
+celles des étages situés plus bas avaient profité de cette ingénieuse
+innovation. La porte habituelle étant inaccessible, on avait ouvert, à
+la force des mâchoires, une fenêtre latérale. Les cocons déchirés, mais
+encore en place dans les appartements inférieurs, ne laissaient aucun
+doute sur ce mode original de sortie. D'ailleurs, le même fait se
+répétait, sur divers tronçons de ronce, pour l'Osmie tridentée; il se
+répétait aussi pour l'Anthidie à scapulaire. L'observation méritait
+d'être confirmée expérimentalement.
+
+Je choisis un bout de ronce à mince paroi, autant que faire se peut,
+pour faciliter le travail aux Osmies. Je le fends en deux, j'extrais les
+cocons, et je ratisse avec soin chaque moitié à l'intérieur de façon à
+obtenir une rigole à paroi uni qui me permettra de mieux juger des
+évasions futures. Les cocons sont alors alignés dans l'une des rigoles.
+Je les sépare par des rondelles de sorgho dont chaque face est revêtue
+d'une bonne couche de cire d'Espagne, matière non attaquable par les
+mandibules de l'hyménoptère. Les deux rigoles sont juxtaposées et
+réunies par quelques liens. Un peu de mastic fait disparaître les
+jointures et intercepte à l'intérieur tout rayon de clarté. Les
+appareils sont enfin suspendus suivant la verticale, la tête des cocons
+en haut. Il n'y a plus qu'à attendre. Aucune des Osmies ne peut sortir
+suivant le mode habituel, renfermées qu'elles sont entre deux cloisons
+goudronnées de cire d'Espagne. Pour venir au jour, elles n'ont qu'une
+ressource: s'ouvrir chacune une fenêtre latérale, si toutefois elles en
+ont l'instinct et le pouvoir.
+
+Au mois de juillet, le résultat est celui-ci. Sur une vingtaine d'Osmies
+ainsi claquemurées, six parviennent à forer la paroi d'un trou rond par
+où elles sortent; les autres périssent dans leurs loges sans parvenir à
+se libérer. Mais en ouvrant le cylindre, en séparant les deux rigoles de
+bois, je reconnais que toutes ont essayé l'évasion latérale, car la
+paroi porte dans chaque loge des traces d'érosion concentrées en un
+point. Toutes ont donc fait comme leurs soeurs plus heureuses; si elles
+n'ont pas réussi, c'est que les forces leur ont manqué. Enfin, dans mes
+appareils en verre, à demi doublés à l'intérieur d'une épaisse feuille
+de papier gris, je constate souvent des essais pour une fenêtre sur le
+flanc de la loge: le papier est percé de part en part d'un trou rond.
+
+Encore un résultat que j'enregistre volontiers pour l'histoire des
+habitants de la ronce. Si l'Osmie, si l'Anthidie et probablement
+d'autres, sont dans l'impuissance de sortir par l'habituelle voie, un
+parti héroïque est pris, et l'étui est perforé sur le côté. C'est
+l'ultime ressource, celle à laquelle on se résout après avoir essayé
+vainement les autres moyens. Les vaillants, les forts réussissent; les
+faibles succombent à la peine.
+
+En supposant que toutes les Osmies fussent en possession de la force de
+mâchoire nécessaire à ce forage latéral dont elles ont l'instinct, il
+est clair que la sortie de chaque cellule par une fenêtre spéciale
+serait beaucoup plus avantageuse que la sortie par la porte commune.
+L'insecte, aussitôt éclos, pourrait s'occuper de sa mise en liberté au
+lieu de la différer jusque après la libération de ceux qui le précèdent;
+il éviterait ainsi de longues attentes, qui trop souvent lui sont
+fatales. Il n'est pas rare, en effet, de trouver des bouts de ronce où
+plusieurs Osmies sont mortes dans leurs loges, parce que les étages
+supérieurs n'ont pas été évacués à temps. Oui, ce serait très précieux
+avantage que cette ouverture latérale, ne subordonnant pas chaque
+habitant aux éventualités du voisinage: beaucoup périssent qui ne
+périraient point. Toutes les Osmies, quand les circonstances les y
+contraignent, en viennent à ce moyen par excellence; toutes ont
+l'instinct de trouer par côté; mais bien peu viennent à bout de
+l'oeuvre. Les privilégiées du sort, les mieux douées en persévérance et
+en vigueur, seules réussissent.
+
+Si la fameuse loi de sélection qui, dit-on, régente et transforme le
+monde, avait quelque chose de fondé; si réellement le mieux doué
+écartait de la scène le moins bien doué; si l'avenir était au plus fort,
+au plus industrieux, n'est-il pas vrai que depuis qu'elle fore des bouts
+de ronce, la race des Osmies aurait dû laisser éteindre les faibles, qui
+s'obstinent à la sortie commune, et les remplacer jusqu'au dernier par
+les vigoureux perforateurs de pertuis latéraux? Il y a là un progrès
+immense à faire pour la prospérité de l'espèce; l'insecte y touche, et
+il ne peut franchir l'étroite ligne qui l'en sépare. La sélection a
+certes eu le temps de choisir, et, cependant, s'il y a quelques succès,
+les insuccès dominent et de beaucoup. La lignée des forts n'a pas fait
+disparaître la lignée des impuissants; elle reste inférieure en nombre,
+ce que de tout temps elle a été sans doute. La loi de sélection me
+frappe par sa vaste portée; mais toutes les fois que je veux l'appliquer
+aux faits observés, elle me laisse tournoyer dans le vide, sans appui
+pour l'interprétation des réalités. C'est grandiose en théorie, c'est
+ampoule gonflée de vent en face des choses. C'est majestueux, mais
+stérile. Où donc est la réponse à l'énigme du monde? Qui le sait? Qui
+jamais le saura?
+
+Ne nous attardons pas davantage au milieu de ces ténèbres, que nos
+vaines théories ne dissiperont pas; revenons aux faits, aux modestes
+faits, le seul terrain qui ne s'effondre pas sous les pieds. L'Osmie
+respecte le cocon de sa voisine, et son scrupule est tel, qu'après avoir
+essayé vainement de se glisser entre ce cocon et la paroi, ou bien de
+s'ouvrir une issue latérale, elle se laisse mourir dans sa loge plutôt
+que de passer outre en faisant trouée violente à travers les loges
+occupées. Si le cocon obstruant la voie contient une larve morte au lieu
+d'une larve vivante, en sera-t-il de même?
+
+Dans mes tubes de verre, je fais alterner des cocons d'Osmie contenant
+une larve vivante, avec d'autres cocons de la même espèce mais à larve
+asphyxiée par un séjour dans les vapeurs de sulfure de carbone. Des
+rondelles de sorgho séparent comme toujours les étages. À l'éclosion,
+les recluses n'hésitent pas longtemps. Une fois la cloison percée, elles
+attaquent les cocons morts, les traversent de part en part, mettent en
+poudre la larve morte, actuellement sèche et ratatinée; elles sortent
+enfin après avoir tout bouleversé sur leur trajet. Donc les cocons morts
+ne sont pas épargnés; ils sont traités comme le serait tout autre
+obstacle attaquable par les mandibules. L'Osmie n'y voit qu'une
+barricade à culbuter sans ménagement. Comment est-elle avertie que le
+cocon, où rien n'est changé quant à l'extérieur, renferme une larve
+morte et non vivante? Ce n'est certes pas par la vue. Serait-ce par
+l'odorat? Je me méfie toujours un peu de cet odorat, dont on ne sait pas
+le siège, et que l'on invoque à tout propos pour expliquer commodément
+ce qui, peut-être, est au-dessus de nos explications.
+
+Cette fois la série ne se compose que de cocons vivants. Ces cocons, je
+ne peux les prendre évidemment dans la même espèce, car l'expérience ne
+différerait pas de ce que nous avons déjà vu; je les prends dans deux
+espèces différentes, qui sortent de la ronce à des époques ne se
+confondant pas. De plus, ces cocons doivent être à peu près de même
+diamètre pour convenir à l'empilement dans un tube sans intervalle vide
+du côté de la paroi. Les deux espèces adoptées sont le _Solenius vagus_,
+qui abandonne la ronce en fin juin, et l'_Osmia detrita_, qui sort un
+peu plus tôt, dans la première quinzaine du même mois. Dans des tubes de
+verre, ou bien entre deux rigoles de ronce rapprochées en cylindre,
+j'alterne donc des cocons d'Osmie avec des cocons de Solenius. Ce
+dernier termine en haut la série.
+
+Le résultat de cette promiscuité est frappant. Les Osmies, plus
+précoces, sortent; et les cocons de Solenius ainsi que leurs habitants,
+parvenus alors à l'état parfait, sont réduits en lambeaux, en poudre, où
+il m'est impossible de rien reconnaître, si ce n'est çà et là, une tête
+des malheureux exterminés. Donc l'Osmie n'a pas respecté les cocons
+vivants d'une autre espèce; pour sortir, elle a passé sur le corps des
+Solenius intercalés. Que dis-je, passé sur le corps? Elle a passé à
+travers, elle a broyé les retardataires sous ses mâchoires, elle les a
+traitées avec le même sans-façon que mes diaphragmes de sorgho. Ces
+barricades étaient vivantes pourtant. N'importe; son heure venue,
+l'Osmie a passé outre, détruisant tout sur son passage. Voilà une loi
+sur laquelle on peut du moins compter: la souveraine indifférence de
+l'animal pour ce qui n'est pas lui et sa race.
+
+Et l'odorat, qui distinguait le mort du vivant? Ici tout est vivant, et
+l'hyménoptère fait sa trouée comme à travers une file de morts. Si l'on
+dit que l'odeur des Solenius peut différer de celle des Osmies, je
+répondrai que tant de subtilité dans l'olfaction de l'insecte dépasse ce
+qu'il me semble raisonnable d'admettre. Quelle est alors mon explication
+du double fait? L'explication! mais je n'en ai pas à donner! Très
+aisément, je me résous à savoir ignorer, ce qui m'épargne au moins des
+élucubrations creuses. J'ignore donc comment l'Osmie, dans la profonde
+obscurité de son canal, distingue un cocon vivant d'un cocon mort de la
+même espèce; j'ignore tout autant comment elle parvient à reconnaître un
+cocon étranger. Oh! comme on voit bien à ces aveux d'ignorance que je ne
+suis pas dans le courant du jour! Je laisse échapper une occasion
+superbe d'enfiler de grands mots pour n'arriver à rien.
+
+Le bout de ronce est vertical, ou peu éloigné de cette direction; son
+orifice est en haut. Voilà la règle dans les conditions naturelles. Mes
+artifices peuvent modifier cet état de choses: il m'est loisible de
+tenir le tube vertical ou horizontal; de diriger son orifice urique son
+vers le haut, soit vers le bas; enfin de laisser le canal ouvert aux
+deux bouts, ce qui donnera double porte de sortie. Que se passera-t-il
+dans ces diverses conditions? C'est ce que nous allons examiner avec
+l'Osmie tridentée.
+
+Le tube est suspendu suivant la verticale, mais il est fermé en haut et
+ouvert en bas; il représente en somme un bout de ronce renversé sens
+dessus dessous. Pour varier et compliquer l'épreuve, mes appareils n'ont
+pas leurs files de cocons disposées de la même manière. Pour les uns, la
+tête des cocons regarde le bas, du côté de l'ouverture; pour les autres,
+elle regarde le haut, du côté fermé, pour d'autres encore, les cocons
+alternent d'orientation, c'est-à-dire qu'ils sont tournés tête contre
+tête, arrière contre arrière, tour à tour. Il va de soi que des cloisons
+de sorgho forment les planchers de séparation.
+
+Pour tous ces tubes, le résultat est le même. Si les Osmies ont la tête
+dirigée vers le haut, elles attaquent la cloison supérieure, ainsi que
+cela se passe dans les conditions normales; si elles ont la tête dirigée
+vers le bas, elles se retournent dans leurs loges et travaillent comme à
+l'ordinaire. En somme, l'élan général pour la sortie est vers le haut,
+dans quelque position que le cocon soit mis.
+
+Il y a là en jeu manifestement l'influence de la pesanteur, qui avertit
+l'insecte de sa position renversée et le fait retourner, comme elle nous
+avertirait nous-mêmes si nous nous trouvions la tête en bas. Dans les
+conditions naturelles, l'insecte n'a qu'à suivre les avis de la
+pesanteur, qui lui dit de creuser en haut, et il arrivera
+infailliblement à la porte de sortie, située au bout supérieur. Mais
+dans mes appareils, ces mêmes avis le trahissent; il se dirige vers le
+haut, où ne se trouve pas d'issue. Ainsi fourvoyées par mes
+supercheries, les Osmies périssent, amoncelées dans les étages
+supérieurs et ensevelies dans les décombres.
+
+Il arrive cependant que des tentatives sont faites pour se frayer un
+chemin par en bas. Mais dans cette direction, il est rare que le travail
+aboutisse, surtout pour les loges de la région moyenne ou supérieure.
+L'insecte a peu de tendance à cette marche inverse de celle qui lui est
+habituelle; d'ailleurs, une grave difficulté surgit dans ce forage à
+contresens. À mesure que l'Abeille rejette en arrière d'elle les
+matériaux extraits, ceux-ci, par leur propre poids, retombent sous les
+mandibules, et le déblai est à recommencer. Exténuée par cette besogne
+de Sisyphe, peu confiante dans un moyen si exceptionnel, l'Osmie se
+résigne et périt dans sa loge. Je dois ajouter cependant que les Osmies
+des étages les plus inférieurs, les plus voisins de la sortie, tantôt
+une, tantôt deux ou trois, parviennent à se libérer. Dans ce cas, elles
+attaquent sans hésitation les cloisons situées au-dessous d'elles,
+tandis que leurs compagnes, formant la grande majorité, s'opiniâtrent et
+périssent dans les logis d'en haut.
+
+L'expérience était facile à répéter, sans rien changer aux conditions
+naturelles, sauf l'orientation des cocons: il suffisait de suspendre
+suivant la verticale et l'orifice en bas, des bouts de ronce tels qu'ils
+avaient été recueillis. Deux tiges ainsi disposées et habitées par des
+Osmies, ne m'ont donné aucune sortie. Tous les insectes sont morts dans
+le canal, les uns tournés vers le haut, les autres tournés vers le bas.
+Au contraire, trois tiges habitées par des Anthidies ont eu leur
+population saine et sauve. La sortie s'est effectuée par le bas, du
+premier au dernier, sans encombre aucun. Est-ce que les deux genres
+d'hyménoptères seraient inégalement sensibles aux influences de la
+pesanteur? Est-ce que l'Anthidie, fait pour traverser le difficile
+obstacle de ses sachets de coton, serait plus apte que l'Osmie à se
+frayer un passage dans des déblais qui retombent sous le travailleur; ou
+plutôt, cette bourre elle-même n'empêcherait-elle pas pareille chute, si
+propre à rebuter l'insecte? Tout cela est possible, sans que je puisse
+rien affirmer.
+
+Expérimentons maintenant les tubes verticaux ouverts aux deux bouts. Les
+dispositions, à part l'ouverture supérieure, sont les mêmes que
+précédemment. Les cocons, dans quelques appareils, ont la tête tournée
+vers le bas; dans d'autres, ils l'ont tournée vers le haut; dans
+d'autres enfin, ils alternent entre eux de position. Le résultat est
+semblable à celui que nous venons d'obtenir. Quelques Osmies, les plus
+voisines de l'orifice inférieur, prennent la route d'en bas, quelle que
+soit l'orientation adoptée pour le cocon; les autres, composant la
+grande majorité, prennent la route d'en haut, même lorsque le cocon se
+trouve renversé. Les deux portes étant libres, la sortie s'accomplit de
+part et d'autre avec succès.
+
+Que conclure de toutes ces épreuves? D'abord que la pesanteur guide
+l'insecte vers le haut, où se trouve la porte naturelle, et qu'elle le
+fait retourner dans sa loge lorsque le cocon a été mis dans une
+situation renversée. En second lieu, il me semble entrevoir une
+influence atmosphérique, et dans tous les cas une seconde cause qui
+achemine l'insecte vers la sortie. Admettons que cette cause soit le
+voisinage de l'air libre, qui agit sur les recluses à travers les
+cloisons.
+
+L'animal est donc soumis d'une part aux sollicitations de la pesanteur,
+et il l'est d'une manière égale pour tous quel que soit l'étage occupé.
+Voilà le guide commun à la série entière, de la base au sommet. Mais
+ceux des loges du bas en ont un second lorsque le bout inférieur est
+ouvert. C'est le stimulant de l'air voisin, stimulant supérieur à celui
+de la gravité. L'accès de l'air du dehors est très faible à cause des
+cloisons; s'il est sensible dans les dernières loges d'en bas, il doit
+diminuer rapidement à mesure que l'étage s'élève. Aussi les insectes
+d'en bas, en très petit nombre, obéissant à l'influence prépondérante,
+celle de l'atmosphère, se dirigent-ils vers la sortie inférieure, et
+renversent, s'il le faut, leur orientation première; ceux d'en haut, au
+contraire, la grande majorité, n'étant guidés que par la pesanteur dans
+le cas où le bout supérieur est fermé, se dirigent vers le haut. Il va
+de soi que, si le bout supérieur est ouvert en même temps que l'autre,
+les habitants d'en haut auront double motif de prendre la voie qui
+monte; ce qui n'empêchera pas les habitants des étages les plus bas
+d'obéir de préférence à l'appel de l'air voisin et de prendre la voie
+qui descend.
+
+Une ressource me reste pour juger de la valeur de mon explication: c'est
+d'expérimenter avec des tubes ouverts aux deux bouts et couchés suivant
+l'horizontale. L'horizontalité a un double avantage. D'abord elle
+soustrait l'insecte à l'influence de la pesanteur, en ce sens qu'elle le
+laisse indifférent sur la direction à suivre, soit à droite, soit à
+gauche. En second lieu, elle écarte la chute des déblais qui, retombant
+sous les mandibules du travailleur quand le forage se pratique par en
+bas, rebutent tôt ou tard l'insecte et lui font abandonner son
+entreprise.
+
+Quelques soins sont à prendre pour bien conduire les épreuves; je les
+recommande à ceux qui seraient désireux de recommencer. Il est bon même
+d'en tenir compte pour les épreuves que j'ai déjà fait connaître. Les
+mâles, êtres chétifs, non faits pour le travail, sont de tristes
+ouvriers en face de mes épais diaphragmes. La plupart périssent
+misérablement dans leurs loges de verre, sans parvenir à percer en
+entier leur cloison. D'ailleurs ils sont moins bien partagés que les
+femelles pour les dons de l'instinct. Leurs cadavres, intercalés çà et
+là dans la série, sont des causes de trouble qu'il est prudent
+d'éliminer. Je choisis donc des cocons d'apparence la plus robuste, de
+dimensions les plus grandes. Ceux-là, sauf quelques erreurs difficiles à
+éviter, appartiennent à des femelles. Je les empile dans des tubes en
+variant leur orientation de toutes les façons ou bien gardant pour tous
+une disposition pareille. Peu importe que la série entière provienne
+d'un même bout de ronce ou de plusieurs; il nous est loisible de choisir
+où nous voudrons, le résultat ne sera pas modifié.
+
+La première fois que j'ai préparé de cette manière un tube horizontal
+ouvert aux deux bouts, le résultat m'a vivement frappé. La série
+comprenait dix cocons. Elle s'est partagée en deux escouades égales: les
+cinq de gauche sont sortis par la gauche, les cinq de droite sont sortis
+par la droite, en renversant, lorsqu'il le fallait, leur orientation
+première. C'était fort remarquable de symétrie, c'était de plus un
+arrangement d'une probabilité bien faible, dans le nombre de tous les
+arrangements possibles, ainsi que le calcul va l'établir.
+
+Supposons _n_ Osmies. Chacune d'elles, du moment que la gravité
+n'intervient pas et la laisse indifférente pour les deux extrémités du
+tube, est susceptible de deux positions suivant qu'elle choisit la
+sortie de droite ou la sortie de gauche. Avec chacune des deux positions
+de cette première Osmie peut se combiner chacune des deux positions de
+la seconde: ce qui donne en tout 2 x 2 = 22 arrangements. À leur tour,
+chacun de ces 22 arrangements peut se combiner avec chacune des deux
+positions de la troisième Osmie. On obtient ainsi 2 x 2 x 2 = 23
+arrangements avec trois Osmies. Et ainsi de suite, chaque insecte en
+plus apportant le facteur 2 au résultat précédemment obtenu. Avec _n_
+Osmies, le total des arrangements est donc 2**(n).
+
+Mais remarquons que ces arrangements sont symétriques deux à deux; à tel
+arrangement vers la droite correspond un pareil arrangement vers la
+gauche; et cette symétrie entraîne l'équivalence, car dans le problème
+qui nous occupe, il est indifférent qu'un arrangement déterminé
+corresponde à la gauche ou à la droite du tube. Le nombre précédent doit
+donc être divisé par 2. Ainsi _n_ Osmies, suivant que chacune d'elles
+tourne sa tête vers la droite ou vers la gauche dans mon tube
+horizontal, peuvent affecter des arrangements au nombre de 2**(n-1).
+Si _n_ = 10, comme dans ma première expérience, le nombre d'arrangements
+devient 2**(9) = 512.
+
+Ainsi, sur 512 manières que mes dix insectes pouvaient affecter dans
+leur orientation de sortie, s'était réalisée l'une de celles dont la
+symétrie est la plus remarquable. Et notons bien que ce n'était pas là
+un résultat obtenu par des essais multipliés, par des tentatives sans
+ordre. Chaque Osmie de la moitié de droite avait troué à droite sans
+toucher à la cloison de gauche, chaque Osmie de la moitié de gauche
+avait troué à gauche sans toucher à la cloison de droite. La forme des
+orifices et l'état des surfaces des cloisons au besoin l'indiquait. Il y
+avait eu décision immédiate, moitié pour la gauche, moitié pour la
+droite.
+
+L'arrangement réalisé a un autre mérite, supérieur au mérite de la
+symétrie: c'est celui de correspondre à la moindre somme de forces
+dépensées. Pour la sortie de toute la série, si la file se compose de n
+loges, il y a d'abord _n_ cloisons à percer. Il pourrait même y en avoir
+une de plus par le fait d'un enchevêtrement que j'écarte. Il y a,
+dis-je, pour le moins, _n_ cloisons à percer. Que chaque Osmie perce la
+sienne, ou que la même Osmie en perce plusieurs en soulageant ainsi ses
+voisines, peu nous importe: la somme totale des forces dépensées par la
+série des hyménoptères sera proportionnelle au nombre de ces cloisons de
+quelque manière que s'effectue la sortie.
+
+Mais il est un autre travail dont il faut largement tenir compte, car il
+est souvent plus pénible que le forage de la cloison; c'est celui qui
+consiste à se frayer un chemin à travers les décombres. Supposons les
+cloisons percées et les diverses chambres obstruées chacune par les
+déblais qui lui correspondent, et par ces déblais uniquement, puisque
+l'horizontalité exclut tout mélange d'une chambre à l'autre. Pour
+s'ouvrir une voie à travers ces démolitions, chaque insecte aura le
+moindre effort à faire s'il traverse le moindre nombre de loges
+possible, enfin s'il s'achemine vers l'ouverture la plus rapprochée de
+lui. De ces moindres efforts individuels résultera le moindre effort
+total. C'est donc en se dirigeant comme elles l'ont fait dans mon
+expérience, que les Osmies opèrent leur sortie avec la moindre dépense
+de forces. Il est curieux de voir appliquer par un insecte le principe
+de la moindre action, invoqué par la mécanique.
+
+Un arrangement qui satisfait à ce principe, se conforme aux lois de la
+symétrie et n'a qu'une seule chance sur 512, n'est certes pas un
+résultat fortuit. Une cause l'a déterminé; et cette cause agissant
+toujours, le même arrangement doit se reproduire, si je recommence. J'ai
+donc recommencé les années suivantes, avec des appareils aussi nombreux
+que me le permettaient mes recherches assidues de bouts de ronce, et
+j'ai revu, à chaque épreuve nouvelle, ce que j'avais vu avec tant
+d'intérêt une première fois. Si le nombre est pair, et ma colonne se
+composait alors habituellement de 10, une moitié sort par la droite,
+l'autre sort par la gauche. Si le nombre est impair, 11 par exemple,
+l'Osmie qui occupe le milieu sort indifféremment par l'issue de droite
+ou par l'issue de gauche. Le nombre de loges à traverser étant le même
+pour elle d'un coté comme de l'autre, sa dépense de force ne varie pas
+avec la direction de la sortie, et le principe de la moindre action est
+toujours observé.
+
+Il importait de reconnaître si l'Osmie tridentée partage son aptitude
+soit avec les autres habitants de la ronce, soit avec des hyménoptères
+différemment logés, mais destinés à s'ouvrir une voie pénible quand
+vient l'heure de quitter le nid. Eh bien, abstraction faite de quelques
+irrégularités provenant soit de cocons dont la larve périt dans mes tube
+sans se développer, soit de mâles peu experts au travail, le résultat a
+été le même pour l'_Anthidium scapulare_. Il s'est fait un partage en
+deux escouades égales, l'une pour la droite, l'autre pour la gauche.--Le
+_Tripoxylon figulus_ m'a laissé indécis. Le débile insecte n'est pas
+apte à trouer mes cloisons; il les ronge un peu, et c'est d'après les
+érosions qu'il m'a fallu juger de la direction adoptée. Ces érosions,
+non toujours bien nettes, ne me permettent pas de me prononcer
+encore.--Le _Solenius vagus_, habile perforateur, s'est comporté
+autrement que l'Osmie. Pour une colonne de 10, la sortie s'est effectuée
+en totalité dans le même sens.
+
+J'ai soumis d'autre part à l'épreuve le Chalicodome des hangars, qui,
+pour sortir dans les conditions naturelles, n'a qu'à percer son plafond
+de ciment et ne trouve pas devant lui une suite de loges à traverser.
+Quoique étranger aux dispositions que je lui créais, il a donné réponse
+des plus affirmatives. Disposés en colonne de 10 dans un tube horizontal
+ouvert aux deux bouts, cinq se sont acheminés à droite et cinq se sont
+acheminés à gauche.--Le _Dioxys cincta_, parasite dans les maçonneries
+soit du Chalicodome des hangars, soit du Chalicodome des murailles, n'a
+rien fourni de précis.--La _Megachile apicalis_ Spin., qui édifie dans
+les vieilles cellules du Chalicodome des murailles ses godets en
+rondelles de feuilles, fait comme le _Solenius_ et dirige toute sa
+colonne vers la même issue.
+
+Tout incomplet qu'il est, ce relevé nous montre combien il serait
+imprudent de généraliser les conclusions où nous amène l'Osmie
+tridentée. Si quelques hyménoptères, l'Anthidie, le Chalicodome
+partagent son talent pour la double sortie, quelques autres, Solenius,
+Mégachile imitent les moutons de Panurge et suivent le premier qui sort.
+Le monde entomologique n'est pas uniforme; les dons y sont très divers;
+ce que l'une est capable de faire, l'autre ne le peut; et bien subtil
+serait le regard qui verrait les causes de ces différences. Quoi qu'il
+en soit, de plus amples recherches augmenteront certainement le nombre
+des espèces aptes à la double sortie; pour aujourd'hui, nous en
+connaissons trois, et cela nous suffit.
+
+J'ajouterai que si le tube horizontal a l'un de ses bouts fermé, toute
+la file d'Osmies se dirige vers le bout ouvert, en se retournant, si
+besoin est.
+
+Maintenant que les faits sont exposés, remontons, s'il se peut, à la
+cause. Dans un tube horizontal, la gravité n'agit plus pour déterminer
+la direction que prendra l'insecte. Faut-il attaquer la cloison de
+droite, faut-il attaquer la cloison de gauche? Comment décider? Plus je
+m'informe, plus mes soupçons se portent sur l'influence atmosphérique
+qui se fait sentir par les deux extrémités ouvertes. Cette influence, en
+quoi consiste-t-elle? Est-ce un effet de pression, d'hygrométrie, d'état
+électrique, de propriétés échappant à notre grossière physique? Bien
+hardi qui déciderait. Nous-mêmes, lorsque le temps veut changer, ne
+sommes-nous pas soumis à des impressions intimes, à des sensations
+inexplicables? Cependant cette vague sensibilité pour les modifications
+atmosphériques ne nous serait pas d'un grand secours en des
+circonstances semblables à celles où se trouvent mes recluses.
+Supposons-nous dans les ténèbres et le silence d'un cachot, que suivent
+et que précèdent d'autres cachots. Nous avons des outils pour percer les
+murs; mais où frapper pour atteindre l'issue finale et l'atteindre au
+plus vite? L'influence atmosphérique ne nous en instruirait certes pas.
+
+Elle en instruit cependant l'insecte. Si faible qu'elle soit à travers
+la multiplicité des cloisons, elle s'exerce d'un côté plus que de
+l'autre parce que la somme des obstacles y est moindre; et l'insecte,
+sensible à cette différence entre ces deux je ne sais quoi, attaque sans
+hésiter la cloison la plus voisine de l'air libre. Ainsi se décide le
+partage de la colonne en deux séries inverses, qui accomplissent la
+libération totale avec la moindre somme de travail. Bref, l'Osmie et ses
+rivales _sentent l'étendue libre_.--Encore une aptitude sensorielle que
+le transformisme aurait bien dû nous laisser pour notre avantage. S'il
+ne l'a pas fait, sommes nous bien, ainsi que beaucoup le prétendent, la
+plus haute expression des progrès accomplis, à travers les âges, par le
+premier atome de glaire gonflé en cellule?
+
+
+
+
+XIV
+
+LES SITARIS
+
+
+Les hauts talus argilo-sablonneux des environs de Carpentras sont lieux
+de prédilection pour une foule d'hyménoptères, amis des expositions bien
+ensoleillées et des sols d'exploitation facile. Là, dans le mois de mai,
+abondent surtout deux Anthophores, ouvrières en miel et cellules
+souterraines. L'une, _Anthophora parietina_, construit à l'entrée de son
+domicile une fortification avancée, un cylindre en terre, ouvragé à jour
+comme celui de l'Odynère, courbe comme lui, mais de la grosseur et de la
+longueur du doigt. Lorsque la cité est populeuse, on est émerveillé de
+la rustique ornementation que forment toutes ces stalactites d'argile
+appendues à la façade. L'autre, _Anthophora pilipes_, beaucoup plus
+fréquente, laisse nu l'orifice de sa galerie. Les interstices des
+pierres dans les vieilles murailles et les masures abandonnées, les
+parois des excavations dans le grès tendre et la marne, lui conviennent
+pour ses travaux; mais les endroits préférés, ceux où se donnent
+rendez-vous les plus nombreux essaims, sont les nappes verticales
+exposées au midi, comme en présentent les talus des chemins profondément
+encaissés. Là, sur des étendues de plusieurs pas de longueur, la paroi
+est forée d'une multitude d'orifices qui donnent à la masse terreuse
+l'aspect de quelque énorme éponge. Ces trous arrondis semblent l'oeuvre
+d'une tarière, tant ils sont réguliers. Chacun est l'entrée d'un
+corridor flexueux qui plonge à deux ou trois décimètres. Au fond sont
+distribuées les cellules. Si l'on veut assister aux travaux de
+l'industrieuse abeille, c'est dans la dernière quinzaine du mois de mai
+qu'il faut se rendre sur le chantier. On peut alors, mais à respectueuse
+distance si, novice encore, l'on redoute l'aiguillon, on peut
+contempler, dans toute son activité vertigineuse, le tumultueux et
+bourdonnant essaim, occupé à la construction et à l'approvisionnement
+des cellules.
+
+C'est plus fréquemment pendant les mois d'août et de septembre, mois
+fortunés des vacances scolaires, que j'ai visité les talus habités par
+l'Anthophore. À cette époque, tout est silencieux dans le voisinage des
+nids; les travaux sont depuis longtemps achevés et de nombreuses toiles
+d'araignées tapissent les recoins, ou s'enfoncent en tubes de soie dans
+les galeries de l'hyménoptère. N'abandonnons pas cependant à la hâte la
+cité naguère si populeuse, si animée et maintenant déserte. À quelques
+pouces de profondeur dans le sol, reposent, jusqu'au printemps prochain,
+des milliers de larves et de nymphes, enfermées dans leurs cellules
+d'argile. Des proies succulentes, incapables de défense, engourdies
+comme le sont ces larves, ne pourraient-elles tenter quelques parasites
+assez industrieux pour les atteindre?
+
+Voici, en effet, des diptères à livrée lugubre, mi-partie blanche et
+noire, des Anthrax (_Anthrax sinuata_), volant mollement d'une galerie à
+l'autre, sans doute pour y déposer leurs oeufs; en voici d'autres, plus
+nombreux, dont la mission est remplie, et qui, étant morts à la peine,
+pendent, desséchés, aux toiles d'araignée. Ailleurs, la surface entière
+d'un talus à pic est tapissée de cadavres secs d'un coléoptère (_Sitaris
+humeralis_), appendus, comme les Anthrax, aux réseaux soyeux des
+araignées. Parmi ces cadavres circulent, affairés, amoureux, insouciants
+de la mort, des Sitaris mâles s'accouplant avec la première femelle qui
+passe à leur portée, tandis que les femelles fécondées enfoncent leur
+volumineux abdomen dans l'orifice d'une galerie et y disparaissent à
+reculons. Il est impossible de s'y méprendre: quelque grave intérêt
+amène en ces lieux ces deux insectes qui, dans un petit nombre de jours,
+apparaissent, s'accouplent, pondent et meurent aux portes mêmes des
+habitations de l'Anthophore.
+
+Donnons maintenant quelques coups de pioche au sol où doivent se passer
+les singulières péripéties que l'on soupçonne déjà, où l'année dernière
+pareilles choses se sont passées; peut-être y trouverons-nous des
+témoins du parasitisme présumé. Si l'on fouille l'habitation des
+Anthophores dans les premiers jours du mois d'août, voici ce qu'on
+observe: les cellules formant la couche superficielle ne sont pas
+pareilles à celles qui sont situées à une plus grande profondeur. Cette
+différence provient de ce que le même établissement est exploité à la
+fois par l'Anthophore et par une Osmie (_Osmia tricornis_), ainsi que le
+prouve une observation faite à l'époque des travaux, au mois de mai. Les
+Anthophores sont les véritables pionniers, le travail du forage de
+galeries leur appartient en entier; aussi leurs cellules sont-elles
+situées tout au fond. L'Osmie profite des galeries abandonnées, soit à
+cause de leur vétusté, soit à cause de l'achèvement des cellules qui en
+occupent la partie la plus reculée; et c'est en les divisant, au moyen
+de grossières cloisons de terre, en chambres inégales et sans art,
+qu'elle construit ses cellules. Le seul travail de maçonnerie de l'Osmie
+se réduit à ces cloisons. C'est d'ailleurs le mode ordinaire adopté,
+dans leurs constructions, par les diverses Osmies, qui se contentent
+d'une fissure entre deux pierres, d'une coquille vide d'escargot, de la
+tige sèche et creuse de quelque plante, pour y bâtir à peu de frais
+leurs cellules empilées, au moyen de faibles cloisons de mortier.
+
+Les cellules de l'Anthophore, d'une régularité géométrique
+irréprochable, d'un fini parfait, sont des ouvrages d'art, creusés à une
+profondeur convenable dans la masse même du banc argilo-sablonneux et
+sans autre pièce rapportée que l'épais couvercle fermant l'orifice.
+Ainsi protégées par la prudente industrie de leur mère, hors d'atteinte
+au fond de leurs retraites solides et reculées, les larves de
+l'Anthophore sont dépourvues de l'appareil glandulaire destiné à
+sécréter la soie. Elles ne se filent donc jamais de cocon, mais reposent
+à nu dans leurs cellules, dont l'intérieur a le poli du stuc. Il faut,
+au contraire, des moyens de défense dans les cellules de l'Osmie placées
+dans la couche superficielle du banc, irrégulières, rugueuses dans leur
+intérieur et à peine protégées contre les ennemis du dehors par de
+minces cloisons de terre. Les larves de l'Osmie savent, en effet,
+s'enfermer dans un cocon ovoïde, d'un brun foncé, très solide, qui les
+met à la fois à l'abri du rude contact de leurs cellules informes et des
+mandibules de parasites voraces, Acariens, Clairons, Anthrènes, ennemi
+multiple qu'on trouve rôdant dans les galeries, _quaerens quem devoret_.
+C'est au moyen de cette balance entre les talents de la mère et ceux de
+la larve que l'Osmie et l'Anthophore échappent, dans leur premier âge, à
+une partie des dangers qui les menacent. Il est donc facile de
+connaître, dans le banc exploité, ce qui appartient à chacun des deux
+hyménoptères, par la situation et la forme des cellules, enfin par le
+contenu de ces dernières, consistant, pour l'Anthophore, en une larve
+nue, et pour l'Osmie, en une larve incluse dans un cocon.
+
+En ouvrant un certain nombre de ces cocons, on finit par en trouver qui,
+au lieu de la larve de l'Osmie, contiennent chacun une nymphe de forme
+étrange. Ces nymphes, à la plus légère secousse de leur habitacle, se
+livrent à des mouvements désordonnés, fouettent de l'abdomen les parois
+de leur demeure qu'elles ébranlent et font entrer dans une sorte de
+trépidation. Aussi, laissant même le cocon intact, est-on averti de leur
+présence par un sourd frôlement qui se fait entendre à l'intérieur de la
+loge de soie lorsqu'on vient à la remuer.
+
+L'extrémité antérieure de cette nymphe est façonnée en espèce de boutoir
+armé de six robustes épines, soc multiple éminemment propre à fouiller
+la terre. Une double rangée de crochets règne sur l'anneau dorsal des
+quatre segments antérieurs de l'abdomen. Ce sont autant de grappins à
+l'aide desquels l'animal peut avancer dans l'étroite galerie creusée par
+le boutoir. Enfin un faisceau de pointes acérées forme l'armure de
+l'extrémité postérieure. Si l'on examine attentivement la surface de la
+nappe verticale qui recèle ces divers nids, on ne tarde pas à découvrir
+des nymphes pareilles aux précédentes, engagées par leur extrémité dans
+une galerie de leur diamètre, et dont l'extrémité antérieure est
+librement saillante au dehors. Mais ces nymphes sont réduites à leurs
+dépouilles, sur le dos et sur la tête desquelles règne une longue
+fissure par où s'est échappé l'insecte parfait. La destination de la
+puissante armure de la nymphe devient ainsi manifeste: c'est la nymphe
+qui est chargée de déchirer le cocon tenace qui l'emprisonne, de
+fouiller le sol compact où elle est enfouie, de creuser une galerie avec
+son boutoir à six pointes, et d'amener enfin au jour l'insecte parfait,
+incapable apparemment d'exécuter lui-même d'aussi rudes travaux.
+
+Et en effet, ces nymphes, prises dans leurs cocons, m'ont donné dans
+l'intervalle de quelques jours un débile diptère, l'_Anthrax sinuata_,
+tout à fait impuissant à percer le cocon, et encore plus à se frayer une
+issue à travers un sol que je ne fouille pas sans peine avec la pioche.
+Bien que de pareils faits abondent dans l'histoire des insectes, c'est
+toujours avec un vif intérêt qu'on les constate. Ils nous parlent d'une
+incompréhensible puissance qui, tout à coup, à un moment déterminé,
+commande irrésistiblement à un obscur vermisseau d'abandonner la
+retraite où il est en sûreté, pour se mettre en marche à travers mille
+difficultés, et venir à la lumière, à lui fatale dans toute autre
+occasion, mais nécessaire à l'insecte parfait, qui ne pourrait y
+parvenir de lui-même.
+
+Mais voilà la couche des cellules de l'Osmie enlevée; la pioche atteint
+maintenant les cellules de l'Anthophore. Parmi ces cellules, les unes
+renferment des larves et proviennent des travaux du dernier mois de mai;
+les autres, quoique de même date, sont déjà occupées par l'insecte
+parfait. La précocité de métamorphose n'est pas la même d'une larve à
+l'autre; du reste une différence d'âge de quelques jours peut expliquer
+ces inégalités de développement. D'autres cellules, aussi nombreuses que
+les précédentes, renferment un hyménoptère parasite, une Mélecte
+(_Melecta armata_) également à l'état parfait. Enfin il s'en trouve, et
+abondamment, qui renferment une singulière coque ovoïde, divisée en
+segments, pourvue de boutons stigmatiques, très fine, fragile, ambrée et
+si transparente, qu'on distingue très bien, à travers sa paroi, un
+Sitaris adulte (_Sitaris humeralis_), qui en occupe l'intérieur et se
+démène comme pour se mettre en liberté. Ainsi s'expliquent la présence,
+l'accouplement, la ponte en ces lieux, des Sitaris que nous venons de
+voir errer tout à l'heure, en compagnie des Anthrax, à l'entrée des
+galeries des Anthophores. L'Osmie et l'Anthophore, copropriétaires de
+céans, ont chacune leur parasite; l'Anthrax s'attaque à l'Osmie et le
+Sitaris à l'Anthophore.
+
+Mais qu'est-ce que cette coque bizarre où le Sitaris est invariablement
+renfermé, coque sans exemple dans l'ordre des coléoptères? Y aurait-il
+ici un parasitisme au second degré, c'est-à-dire le Sitaris vivrait-il
+dans l'intérieur de la chrysalide d'un premier parasite, qui vivrait
+lui-même aux dépens de la larve de l'Anthophore ou de ses provisions? Et
+comment encore ce ou ces parasites trouvent-ils accès dans une cellule
+qui paraît inviolable, à cause de la profondeur où elle se trouve, et
+qui d'ailleurs ne trahit à l'étude scrupuleuse de la loupe aucune
+violente irruption de l'ennemi? Telles sont les questions qui se sont
+présentées à mon esprit lorsque, pour la première fois, en 1855, j'ai
+été témoin des faits que je viens de raconter. Trois ans d'observations
+assidues me mirent en mesure d'ajouter à l'histoire des morphoses des
+insectes un de ses plus étonnants chapitres.
+
+ * * * * *
+
+Ayant recueilli un assez grand nombre de ces coques problématiques qui
+contenaient des Sitaris adultes, j'eus la satisfaction d'observer à
+loisir l'issue de l'insecte parfait hors de la coque, l'accouplement et
+la ponte. La rupture de la coque est facile: quelques coups de
+mandibules distribués au hasard et quelques ruades des pattes suffisent
+pour mettre l'insecte parfait hors de sa fragile prison.
+
+Dans les flacons où je tenais mes Sitaris, j'ai vu l'accouplement suivre
+de très près les premiers instants de liberté. J'ai pu même être témoin
+d'un fait qui témoigne hautement combien est impérieuse, pour l'insecte
+parfait, la nécessité de se livrer, sans retard, à l'acte qui doit
+assurer la conservation de sa race. Une femelle, la tête déjà hors de la
+coque, se démène avec anxiété pour achever de se libérer; un mâle, libre
+depuis une paire d'heures, monte sur cette coque, et tiraillant d'ici,
+de-là, avec les mandibules, la fragile enveloppe, s'efforce de
+débarrasser la femelle de ses entraves. Ses efforts sont bientôt
+couronnés de succès; une rupture se déclare en arrière de la coque, et,
+bien que la femelle soit encore aux trois quarts ensevelie dans ses
+langes, l'accouplement a lieu immédiatement, pour durer une minute à peu
+près. Pendant cet acte, le mâle se tient immobile sur le dos de la
+coque, ou bien sur le dos de la femelle lorsque celle-ci est entièrement
+libre. J'ignore si, dans les circonstances ordinaires, le mâle aide
+ainsi parfois la femelle à se mettre en liberté; à cet effet, il lui
+faudrait pénétrer dans une cellule renfermant une femelle, ce qui lui
+est, après tout, possible, puisqu'il a su s'échapper de la sienne.
+Toutefois, sur les lieux mêmes, l'accouplement s'opère en général à
+l'entrée des galeries des Anthophores; et alors, ni l'un ni l'autre des
+deux sexes ne traîne après lui le moindre lambeau de la coque d'où il
+est sorti.
+
+Après l'accouplement, les deux Sitaris se mettent à se lustrer les
+pattes et les antennes en les passant entre les mandibules; puis chacun
+s'éloigne de son côté. Le mâle va se tapir dans un pli du talus de
+terre, y languit deux ou trois jours et périt. La femelle, elle aussi,
+après la ponte qui s'opère sans aucun retard, meurt à l'entrée du
+couloir où elle a déposé ses oeufs. Telle est l'origine de tous ces
+cadavres appendus aux toiles d'araignée qui tapissent le voisinage des
+demeures de l'Anthophore.
+
+Les Sitaris ne vivent donc à l'état parfait que le temps nécessaire pour
+s'accoupler et pondre. Je n'en ai jamais vu un seul autre part que sur
+le théâtre de leurs amours et en même temps de leur mort; je n'en ai
+jamais surpris un seul pâturant sur les plantes voisines, de sorte que,
+bien qu'ils soient pourvus d'un appareil digestif normal, j'ai de graves
+raisons de douter s'ils prennent réellement la moindre nourriture.
+Quelle existence est la leur! Quinze jours de bombance dans un magasin à
+miel, un an de sommeil sous terre, une minute d'amour au soleil, puis la
+mort!
+
+Une fois fécondée, la femelle, inquiète, se met aussitôt à la recherche
+d'un lieu favorable pour y déposer les oeufs. Il importait de constater
+en quel lieu précis s'effectue la ponte. La femelle va-t-elle de cellule
+en cellule, confier un oeuf aux flancs succulents de chaque larve, soit
+de l'Anthophore, soit d'un parasite de cette dernière, comme porte à le
+croire la coque énigmatique d'où sort le Sitaris? Ce mode de dépôt des
+oeufs, un à un dans chaque cellule, paraît être de toute nécessité pour
+expliquer les faits déjà connus. Mais alors, pourquoi les cellules
+usurpées par les Sitaris ne gardent-elles pas la plus légère trace de
+l'effraction indispensable? Et comment peut-il se faire que, malgré de
+longues recherches où ma persévérance a été soutenue par le plus vif
+désir de jeter quelque jour sur tous ces mystères, comment, dis-je,
+peut-il se faire qu'il ne me soit pas tombé sous la main un seul des
+parasites présumés auxquels la coque pourrait être rapportée, puisque
+cette dernière paraît être étrangère à un coléoptère? Le lecteur
+difficilement soupçonnerait combien mes faibles connaissances en
+entomologie furent bouleversées par cet inextricable dédale de faits
+contradictoires. Mais, patience! le jour se fera peut-être.
+
+Constatons d'abord en quel lieu précis les oeufs sont déposés. Une
+femelle vient d'être fécondée sous mes yeux; elle est aussitôt
+séquestrée dans un large flacon où j'introduis en même temps des mottes
+de terre renfermant des cellules d'Anthophore. Ces cellules sont
+occupées en partie par des larves et en partie par des nymphes encore
+toutes blanches; quelques-unes d'entre elles sont légèrement ouvertes et
+laissent entrevoir leur contenu. Enfin je pratique à la face intérieure
+du bouchon de liège qui ferme le flacon un conduit cylindrique, un
+cul-de-sac, du diamètre des couloirs de l'Anthophore. Pour que
+l'insecte, s'il le désire, puisse pénétrer dans ce couloir artificiel,
+le flacon est couché horizontalement.
+
+La femelle, traînant avec peine son volumineux abdomen, parcourt tous
+les coins et recoins de son logis improvisé, et les explore avec ses
+palpes, qu'elle promène partout. Après une demi-heure de tâtonnements et
+de recherches soigneuses, elle finit par choisir la galerie horizontale
+creusée dans le bouchon. Elle enfonce l'abdomen dans cette cavité, et,
+la tête pendante au dehors, elle commence sa ponte. Ce n'est que
+trente-six heures après que l'opération a été terminée, et pendant cet
+incroyable laps de temps, le patient animal s'est tenu dans une
+immobilité des plus complètes.
+
+Les oeufs sont blancs, en forme d'ovale, et très petits. Leur longueur
+atteint à peine les deux tiers d'un millimètre. Ils sont faiblement
+agglutinés entre eux et amoncelés en un tas informe qu'on pourrait
+comparer à une forte pincée de semences non mûres de quelque orchidée.
+Quant à leur nombre, j'avouerai qu'il a infructueusement fatigué ma
+patience. Je ne crois pas cependant l'exagérer en l'évaluant au moins à
+deux milliers. Voici sur quelles données je base ce chiffre. La ponte,
+ai-je dit, dure trente-six heures, et mes fréquentes visites à la
+femelle, livrée à cette opération dans la cavité du bouchon, m'ont
+convaincu qu'il n'y a pas d'interruption notable dans le dépôt successif
+des oeufs. Or, moins d'une minute s'écoule entre l'arrivée d'un oeuf et
+celle du suivant, le nombre de ces oeufs ne saurait donc être inférieur
+au nombre des minutes contenues dans trente-six heures ou à 2 160. Mais
+peu importe ce nombre exact, il suffit de constater qu'il est fort
+grand, ce qui suppose, pour les jeunes larves qui en proviendront, de
+bien nombreuses chances de destruction, puisqu'une telle prodigalité de
+germes est nécessaire au maintien de l'espèce dans les proportions
+voulues.
+
+Averti par ces observations, renseigné sur la forme, le nombre et
+l'arrangement des oeufs, j'ai recherché dans les galeries des
+Anthophores ceux que les Sitaris y avaient déposés, et je les ai
+invariablement trouvés amoncelés en tas dans l'intérieur des galeries, à
+un pouce ou deux de leur orifice, toujours ouvert à l'extérieur. Ainsi,
+contrairement à ce qu'on avait quelque droit de supposer, les oeufs ne
+sont pas pondus dans les cellules de l'abeille pionnière; ils sont
+simplement déposés, en seul tas, dans le vestibule de son logis. Bien
+plus, la mère n'exécute pour eux aucun travail protecteur, elle ne prend
+aucun soin pour les abriter contre la rigueur de la mauvaise saison;
+elle n'essaie pas même, en bouchant tant bien que mal le vestibule où
+elle les a pondus à une faible profondeur, de les préserver des mille
+ennemis qui les menacent; car, tant que les froids de l'hiver ne sont
+pas venus, dans ces galeries ouvertes circulent des Araignées, des
+Acares, des larves d'Anthrène, et autres ravageurs pour qui ces oeufs ou
+les jeunes larves qui vont en provenir, doivent être friande curée. Par
+suite de l'incurie de la mère, ce qui échappe à tous ces giboyeurs
+voraces et aux intempéries doit se trouver en nombre singulièrement
+réduit. De là, peut-être, la nécessité où est la mère de suppléer par sa
+fécondité à la nullité de son industrie.
+
+L'éclosion a lieu un mois après, vers la fin de septembre ou le
+commencement d'octobre. La saison encore propice m'a porté à croire que
+les jeunes larves devaient immédiatement se mettre en marche et se
+disperser pour tâcher de gagner chacune une cellule d'Anthophore, grâce
+à quelque imperceptible fissure. Cette prévision s'est trouvée
+complètement fausse. Dans les boîtes où j'avais mis les oeufs pondus de
+mes captifs, les jeunes larves, bestioles noires d'un millimètre tout au
+plus de longueur n'ont pas changé de place, quoique pourvues de pattes
+vigoureuses; elles sont restées pêle-mêle avec les dépouilles blanches
+des oeufs d'où elles étaient sorties.
+
+Vainement j'ai mis à leur portée des blocs de terre renfermant des nids
+d'Anthophores, des cellules ouvertes, des larves, des nymphes de
+l'abeille: rien n'a pu les tenter; elles ont persisté à former, avec les
+téguments des oeufs un tas pulvérulent pointillé de blanc et de noir. Ce
+n'est qu'en promenant la pointe d'une aiguille dans cette pincée de
+poussière animée que je pouvais y provoquer un grouillement actif. Hors
+de là, tout était repos. Si j'éloignais forcément quelques larves du tas
+commun, elles y revenaient aussitôt avec précipitation, pour s'y enfouir
+au milieu des autres. Peut-être que, ainsi groupées et abritées sous les
+téguments des oeufs, elles ont moins à craindre du froid. Quel que soit
+le motif qui les porte à se tenir ainsi amoncelées, j'ai reconnu
+qu'aucun des moyens dictés par mon imagination ne réussissait à leur
+faire abandonner la petite masse spongieuse que forment les dépouilles
+des oeufs faiblement agglutinées entre elles. Enfin, pour mieux
+m'assurer qu'en liberté les larves ne se dispersent pas après
+l'éclosion, je me suis rendu pendant l'hiver à Carpentras et j'ai visité
+les talus aux Anthophores. J'ai trouvé là, comme dans mes boîtes, les
+larves amoncelées en tas, pêle-mêle avec les dépouilles des oeufs.
+
+
+
+
+XV
+
+LA LARVE PRIMAIRE DES SITARIS
+
+
+Jusque vers la fin du mois d'avril suivant, rien de nouveau ne se passe.
+Je profiterai de ce long repos pour mieux faire connaître la jeune
+larve, dont voici la description:
+
+Longueur, 1 millimètre ou un peu moins. Coriace, d'un noir verdâtre
+luisant, convexe en dessus, plane en dessous, allongée, augmentant
+graduellement de diamètre de la tête au bout postérieur du métathorax,
+puis diminuant rapidement. Tête un peu plus longue que large, légèrement
+dilatée vers sa base, roussâtre vers la bouche et plus foncée vers les
+ocelles.
+
+Labre en segment de cercle, roussâtre, bordé d'un petit nombre de cils
+raides et très courts. Mandibules fortes, rousses, courbes, aiguës, se
+joignant sans se croiser dans le repos. Palpes maxillaires assez longs,
+formés de deux articles cylindriques, égaux; le dernier terminé par un
+cil très court. Mâchoires et lèvre inférieure trop peu visibles pour
+pouvoir être décrites avec certitude.
+
+Antennes de deux articles cylindriques, égaux, peu nettement séparés, à
+peu près de la même longueur que ceux des palpes; le dernier surmonté
+d'un cirrhe dont la longueur atteint jusqu'à trois fois celle de la
+tête, et qui va s'effilant jusqu'à devenir invisible à une forte loupe.
+En arrière de la base de chaque antenne, deux ocelles inégaux, presque
+contigus l'un à l'autre.
+
+Segments thoraciques égaux en longueur et augmentant graduellement de
+largeur d'avant en arrière. Prothorax plus large que la tête, plus
+étroit antérieurement qu'à la base, légèrement arrondi sur les côtés.
+Pattes de médiocre longueur, assez robustes, terminées par un ongle
+puissant, long, aigu et très mobile. Sur la hanche et sur la cuisse de
+chaque patte, un long cirrhe pareil à celui des antennes, presque aussi
+long que la patte entière, et dirigé perpendiculairement au plan de
+locomotion quand l'animal se meut. Quelques cils raides sur les jambes.
+
+Abdomen de neuf segments, sensiblement de même longueur entre eux, mais
+moindres que ceux du thorax et diminuant très rapidement de largeur
+jusqu'au dernier. Sous la dépendance du huitième segment, ou plutôt sous
+celle de l'intervalle membraneux séparant ce segment du dernier, se
+montrent deux pointes un peu arquées, courtes, mais fortes, aiguës,
+dures à leur extrémité et placées l'une à droite l'autre à gauche de la
+ligne médiane. Ces deux appendices peuvent, par un mécanisme qui
+rappelle en petit celui des tentacules du Colimaçon, rentrer en
+eux-mêmes par suite de l'état membraneux de leur base. Ils peuvent, en
+outre, s'abriter sous le huitième segment, entraînés qu'ils sont par le
+segment anal, lorsque ce dernier, en se contractant, rentre dans le
+huitième. Enfin le neuvième segment, ou segment anal, porte à son bord
+postérieur deux longs cirrhes pareils à ceux des pattes et des antennes,
+et se recourbant de haut en bas. En arrière de ce dernier segment, se
+montre un mamelon charnu, plus ou moins saillant; c'est l'anus. J'ignore
+la position des stigmates; ils se sont dérobés à mes investigations,
+bien que faites à l'aide du microscope.
+
+Lorsque la larve est en repos, les divers segments sont régulièrement
+imbriqués, et les intervalles membraneux, correspondant aux
+articulations, ne sont pas visibles. Mais si la larve marche, toutes les
+articulations, surtout celles des segments abdominaux, se distendent et
+finissent par occuper presque autant de place que les arceaux cornés. En
+même temps, le segment anal sort de l'étui formé par le huitième;
+l'anus, à son tour, s'allonge en mamelon et les deux pointes de
+l'avant-dernier anneau surgissent d'abord lentement, puis se dressent
+tout à coup par un mouvement brusque comparable à celui que produit un
+ressort en se détendant; enfin ces deux points divergent en cornes de
+croissant. Une fois cet appareil complexe déployé, l'animalcule est en
+mesure de marcher sur la surface la plus glissante.
+
+Le dernier segment et son bouton anal se recourbent à angle droit avec
+l'axe du corps, et l'anus vient s'appliquer sur le plan de locomotion,
+où il déverse une gouttelette d'un liquide hyalin et filant, qui englue
+la bestiole et la maintient solidement en place, appuyée sur une espèce
+de trépied que forment le bouton anal et les deux cirrhes du dernier
+segment. Si l'on observe le mode de locomotion de l'animal sur une lame
+de verre, on peut tenir la lame dans une position verticale, la
+renverser même sens dessus dessous, la secouer légèrement sans que la
+larve se détache et tombe, retenue qu'elle est par l'humeur
+agglutinative du bouton anal.
+
+S'il faut avancer sur un plan où une chute n'est pas à craindre, la
+microscopique bête emploie un autre procédé. Elle recourbe l'abdomen, et
+lorsque les deux pointes du huitième segment, alors pleinement étalées,
+ont trouvé un point d'appui solide en labourant, pour ainsi dire, le
+plan de locomotion, elle s'appuie sur cette base et se porte en avant,
+en dilatant les diverses articulations abdominales. Ce mouvement en
+avant est d'ailleurs favorisé par le jeu des pattes, qui sont loin de
+rester inactives. Cela fait, elle jette l'ancre avec les puissants
+onglets de ses pattes; l'abdomen se contracte, ses divers anneaux se
+resserrent, et l'anus, tiré en avant, prend de nouveau appui, à l'aide
+des deux pointes, pour commencer la seconde de ces curieuses enjambées.
+
+Au milieu de ces manoeuvres, les cirrhes des hanches et des cuisses
+traînent sur le plan d'appui, et par leur longueur, leur élasticité, ne
+paraissent propres qu'à entraver la marche. Mais ne nous hâtons pas de
+conclure à une inconséquence: le moindre des êtres est approprié aux
+conditions au milieu desquelles il doit vivre; il est à croire que ces
+filaments, loin d'entraver l'animalcule en marche, doivent, dans les
+circonstances normales, lui être de quelque secours.
+
+Le peu que nous venons d'apprendre nous montre déjà que la jeune larve
+de Sitaris n'est pas appelée à se mouvoir sur une surface ordinaire. Le
+lieu, quel qu'il soit, où cette larve doit vivre plus tard, l'expose à
+de bien nombreuses chances de chutes périlleuses, puisque, pour les
+prévenir, elle est non seulement armée d'ongles robustes, très mobiles,
+et d'un croissant acéré, espèce de soc capable de mordre sur le corps le
+mieux poli, mais encore elle est munie d'un liquide visqueux, assez
+tenace pour l'engluer et la maintenir en place sans le secours des
+autres appareils. En vain je me suis mis l'esprit à la torture pour
+soupçonner quel pouvait être le corps si mobile, si vacillant, si
+dangereux, que doivent habiter les jeunes Sitaris, rien n'a pu
+m'expliquer la nécessité de l'organisation que je viens de décrire.
+Convaincu d'avance, par l'étude attentive de cette organisation, que je
+serais témoin de singulières moeurs, j'ai attendu, avec une vive
+impatience, le retour de la belle saison, ne doutant pas qu'à l'aide
+d'une observation persévérante le mystère ne me fût dévoilé au printemps
+suivant. Ce printemps si désiré est enfin venu; j'ai mis en oeuvre tout
+ce que je peux posséder de patience, d'imagination, de clairvoyance;
+mais, à ma grande honte, à mon regret plus grand encore, le secret m'a
+échappé. Oh! qu'ils sont pénibles ces tourments de l'indécision
+lorsqu'il faut remettre à l'année suivante une étude qui n'a pas abouti!
+
+Mes observations faites dans le courant du printemps 1856, quoique
+purement négatives, ont cependant leur intérêt, parce qu'elles
+démontrent fausses quelques suppositions qu'amène naturellement le
+parasitisme incontestable des Sitaris. J'en dirai donc quelques mots.
+Vers la fin d'avril, les jeunes larves, jusque-là immobiles et blotties
+dans le tas spongieux des enveloppes des oeufs, sortent de leur
+immobilité, se dispersent et parcourent en tous sens les boîtes et les
+flacons où elles ont passé l'hiver. À leur démarche précipitée, à leurs
+infatigables évolutions, aisément on devine qu'elles recherchent quelque
+chose qui leur manque. Cette chose, que peut-elle être, si ce n'est de
+la nourriture? N'oublions pas, en effet, que ces larves sont écloses à
+la fin de septembre, et que depuis cette époque, c'est-à-dire pendant
+sept mois complets, elles n'ont pris aucune nourriture, bien qu'elles
+aient passé ce laps de temps avec toute leur vitalité, ainsi que j'ai pu
+m'en assurer tout l'hiver en les irritant, et non dans une torpeur
+analogue à celle des animaux hibernants. Aussitôt écloses, elles sont
+vouées, quoique pleines de vie, à une abstinence absolue de la durée de
+sept mois; il est donc naturel de supposer, en voyant leur agitation
+actuelle, qu'une faim impérieuse les met ainsi en mouvement.
+
+La nourriture désirée ne saurait être que le contenu des cellules de
+l'Anthophore, puisque plus tard on trouve les Sitaris dans ces cellules.
+Or, ce contenu se borne ou à du miel ou à des larves. J'ai conservé
+précisément des cellules d'Anthophore occupées par des nymphes ou par
+des larves. J'en mets quelques-unes, soit ouvertes, soit fermées, à la
+portée des jeunes Sitaris, comme je l'avais déjà fait immédiatement
+après l'éclosion. J'introduis même les Sitaris dans les cellules: je les
+dépose sur les flancs de la larve, succulent morceau, tout semble le
+dire; je m'y prends de toutes les manières pour tenter leur appétit; et
+après avoir épuisé mes combinaisons, toujours infructueuses, je reste
+convaincu que mes bestioles affamées ne recherchent ni larves, ni
+nymphes d'Anthophore.
+
+Essayons maintenant le miel. Il faut employer évidemment du miel élaboré
+pu la même espèce d'Anthophore que celle aux dépens de laquelle vivent
+les Sitaris. Mais cette abeille n'est pas fort commune dans les environs
+d'Avignon, et mes occupations du lycée ne me permettent pas de
+m'absenter pour me rendre à Carpentras, où elle est si abondante. Je
+perds ainsi, à la recherche de cellules approvisionnées de miel, une
+bonne partie du mois de mai; je finis cependant par en trouver de
+fraîchement closes et appartenant à l'Anthophore voulue. J'ouvre ces
+cellules avec l'impatience fébrile du désir longtemps mis à l'épreuve.
+Tout va bien: elles sont à demi pleines d'un miel coulant, noirâtre,
+nauséabond, à la surface duquel flotte la larve de l'hyménoptère
+récemment éclose. Cette larve est enlevée, et je dépose à la surface du
+miel, avec mille précautions, un ou plusieurs Sitaris. Dans d'autres
+cellules, je laisse la larve de l'hyménoptère et j'y introduis des
+Sitaris, que je dépose tantôt sur le miel, tantôt sur la paroi interne
+de la cellule, ou simplement à son entrée. Enfin, toutes ces cellules,
+ainsi préparées, sont mises dans des tubes de verre, qui me permettront
+une observation facile, sans crainte de troubler, dans leur repas, mes
+convives affamés.
+
+Mais que vais-je parler de repas! Ce repas n'a pas lieu Les Sitaris
+placés à l'entrée d'une cellule, loin de chercher à y pénétrer,
+l'abandonnent et s'égarent dans le tube de verre; ceux qui ont été
+déposés sur la face intérieure des cellules, à proximité du miel,
+sortent précipitamment, à demi englués et trébuchant à chaque pas; ceux
+enfin que je me figurais avoir le plus favorisés en les déposant sur le
+miel même, se débattent, s'empêtrent dans la masse gluante et y
+périssent étouffés. Jamais expérience n'a subi pareille déconfiture.
+Larves, nymphes, cellules, miel, je vous ai tout offert; que voulez-vous
+donc, bestioles maudites?
+
+Lassé de toutes ces tentatives sans résultat, je finis par où j'aurais
+dû commencer, je me rendis à Carpentras. Mais il était trop tard:
+l'Anthophore avait fini ses travaux, et je ne parvins à rien voir de
+nouveau. Dans le courant de l'année, j'appris de L. Dufour, à qui
+j'avais parlé des Sitaris, j'appris, dis-je, que l'animalcule trouvé par
+lui sur les Andrènes et décrit sous le nom générique de _Triungulinus_,
+avait été reconnu plus tard par Newport comme étant la larve d'un Méloé.
+Or, j'avais trouvé précisément quelques Méloés dans les cellules de la
+même Anthophore qui nourrit les Sitaris. Y aurait-il parité de moeurs
+entre les deux genres d'insectes? Ce fut pour moi un trait de lumière;
+mais j'eus tout le temps de mûrir mes projets: il me fallait encore
+attendre une année.
+
+Le mois d'avril venu, mes larves de Sitaris se mirent, comme à
+l'ordinaire, en mouvement. Le premier hyménoptère venu, une Osmie, est
+jeté vivant dans un flacon où se trouvent quelques-unes de ces larves,
+et au bout d'un quart d'heure de séjour, je les visite à la loupe. Cinq
+Sitaris sont implantés dans la toison du thorax. C'est fait, le problème
+est résolu!... Les larves de Sitaris, comme celles des Méloés, se
+cramponnent à la toison de leur amphitryon et se font voiturer par lui
+jusque dans la cellule. Dix fois je recommence l'épreuve avec les divers
+hyménoptères qui viennent butiner sur les lilas en fleurs devant ma
+fenêtre, et en particulier avec les Anthophores mâles; le résultat se
+maintient le même: les larves s'implantent au milieu des poils de leur
+thorax. Mais après tant de désappointements on devient méfiant; aussi
+convient-il d'aller observer le fait sur les lieux mêmes; les vacances
+scolaires de Pâques arrivent d'ailleurs fort à propos pour faire à
+loisir ces observations.
+
+J'avouerai que ce ne fut pas sans quelques battements de coeur plus
+précipités qu'à l'ordinaire, que je me trouvai de nouveau en face du
+talus à pic où niche l'Anthophore. Que va décider l'expérience?
+Va-t-elle encore une fois me couvrir de confusion? Le temps est froid,
+pluvieux; aucun hyménoptère ne se montre sur le petit nombre de fleurs
+printanières épanouies. À l'entrée des galeries sont blotties de
+nombreuses Anthophores immobiles, transies. À l'aide de pinces, je les
+sors une à une de leur cachette pour les examiner à la loupe. La
+première a des larves de Sitaris sur le thorax; la seconde en a
+également, la troisième, la quatrième de même, et ainsi de suite, aussi
+loin que je désire pousser cet examen. Je change de galerie, dix, vingt
+fois, le résultat est invariable. Il y eut là, pour moi, un de ces
+moments comme en ont ceux qui, après avoir pendant des années tourné et
+retourné une idée de toutes les manières, peuvent enfin s'écrier;
+Eurêka!
+
+Les journées suivantes, un ciel tiède et serein permit aux Anthophores
+de quitter leurs retraites pour se répandre dans la campagne et butiner
+sur les fleurs. Je recommençai mon examen sur ces Anthophores volant
+sans relâche d'une fleur à l'autre, soit dans le voisinage des lieux où
+elles étaient nées, soit à de grandes distances de ces mêmes lieux.
+Quelques unes se trouvèrent sans larves de Sitaris; d'autres, en plus
+grand nombre, en avaient deux, trois, quatre, cinq ou davantage entre
+les poils du thorax. À Avignon, où je n'ai pas encore vu le _Sitaris
+humeralis_, la même espèce d'Anthophore, observée à peu près à la même
+époque, tandis qu'elle butinait sur les lilas fleuris, s'est trouvée
+toujours exempte de jeunes larves de Sitaris; à Carpentras, au
+contraire, où ne se rencontre pas un domicile d'Anthophores sans
+Sitaris, presque les trois quarts des individus que j'ai visités avaient
+quelques-unes de ces larves au milieu de leur toison.
+
+Mais, d'autre part, si l'on recherche ces larves dans les vestibules où
+elles se trouvaient quelques jours avant, amoncelées en tas, on n'en
+trouve plus. Par conséquent, lorsque les Anthophores, ayant ouvert leurs
+cellules, s'engagent dans les galeries pour en atteindre l'orifice et
+s'envoler; ou bien, lorsque le mauvais temps et la nuit les y ramènent
+momentanément, les jeunes larves de Sitaris, tenues en éveil dans ces
+mêmes galeries par le stimulant de l'instinct, s'attachent à ces
+hyménoptères, se glissent dans leur fourrure, et s'y cramponnent d'une
+manière assez solide pour ne pas avoir à craindre une chute dans les
+lointaines pérégrinations de l'insecte qui les porte. En s'attachant
+ainsi aux Anthophores, les jeunes Sitaris ont évidemment pour but de se
+faire transporter, et au moment opportun, dans les cellules
+approvisionnées.
+
+On pourrait même croire tout d'abord qu'ils vivent quelque temps sur le
+corps de l'Anthophore, comme les parasites ordinaires, les Philoptères,
+les Poux, vivent sur le corps de l'animal qui les nourrit. Il n'en est
+rien cependant. Les jeunes Sitaris, implantés au milieu des poils,
+perpendiculairement au corps de l'Anthophore, la tête en dedans,
+l'arrière en dehors, ne remuent plus du point qu'ils ont choisi et qui
+se trouve dans le voisinage des épaules de l'abeille. On ne les voit pas
+errer d'un point à un autre pour explorer le corps de l'Anthophore et en
+rechercher les parties où les téguments ont plus de délicatesse, comme
+ils ne manqueraient pas de le faire si réellement ils puisaient quelque
+nourriture dans les sucs de l'hyménoptère. Au contraire, presque
+toujours fixés sur la partie la plus résistante, la plus dure du corps
+de l'abeille, sur le thorax, un peu au-dessous de l'insertion des ailes,
+ou plus rarement sur la tête, ils gardent une complète immobilité, et se
+tiennent fixés au même poil, à l'aide des mandibules, des pattes, du
+croissant fermé du huitième segment, enfin à l'aide de la glu du bouton
+anal. S'ils viennent à être troublés dans cette position, ils gagnent à
+regret un autre point du thorax, en s'ouvrant un passage à travers sa
+fourrure, et finissent par se fixer à un autre poil, comme ils l'étaient
+avant.
+
+Pour mieux me convaincre encore que les jeunes larves de Sitaris ne se
+nourrissent pas aux dépens du corps de l'Anthophore, j'ai mis
+quelquefois à leur portée, dans un flacon, des hyménoptères morts depuis
+longtemps et complètement desséchés. Sur ces cadavres arides, bons tout
+au plus à ronger, mais où il n'y avait assurément rien à sucer, les
+larves de Sitaris ont gagné la position habituelle et y sont restées
+immobiles comme sur l'insecte vivant. Elles ne puisent donc rien dans le
+corps de l'Anthophore; mais peut-être rongent-elles sa toison, comme les
+Philoptères rongent les plumes des oiseaux?
+
+Pour cela, il leur faudrait un appareil buccal d'une certaine vigueur,
+en particulier des mâchoires cornées et robustes, tandis que ces
+mâchoires sont si aiguës, qu'un examen microscopique n'a pu me les
+montrer. Les larves sont, il est vrai, pourvues de fortes mandibules;
+mais ces mandibules aiguës, recourbées et excellentes pour tirailler,
+pour déchirer la nourriture, ne sauraient servir à la broyer, à la
+ronger. Enfin, une dernière preuve en faveur de l'état passif des larves
+de Sitaris sur le corps des Anthophores, c'est que ces dernières ne
+paraissent nullement incommodées de leur présence, puisqu'on ne les voit
+pas chercher à s'en débarrasser. Des Anthophores exemptes de ces larves,
+et d'autres en portant cinq ou six sur le corps, ont été mises
+séparément dans des flacons. Quand le premier trouble résultant de la
+captivité a été calmé, je n'ai rien pu voir de particulier sur celles
+qu'occupaient les jeunes Sitaris. Et si toutes ces raisons ne
+suffisaient pas, j'ajouterais qu'un animalcule qui a pu déjà passer sept
+mois sans nourriture, et qui dans peu de jours va s'abreuver d'une
+matière fluide, hautement savoureuse, commettrait une singulière
+inconséquence en se mettant à ronger le duvet aride d'un hyménoptère. Il
+me paraît donc indubitable que les jeunes Sitaris ne s'établissent sur
+le corps de l'Anthophore que pour se faire transporter par elles dans
+les cellules, dont la construction ne tardera pas à commencer.
+
+Mais jusque-là, il faut que les parasites futurs se maintiennent dans la
+toison de leur amphitryon, malgré ses rapides évolutions au milieu des
+fleurs, malgré le frottement contre les parois des galeries quand il y
+pénètre pour s'y abriter, et surtout malgré les coups de brosse qu'il
+doit se donner assez souvent avec les pattes, pour s'épousseter, se
+lustrer. De là, sans doute, la nécessité de cet appareil étrange qu'une
+station et une locomotion sur des surfaces ordinaires ne sauraient
+expliquer, comme il a été dit plus haut, lorsqu'on s'est demandé quel
+pouvait être le corps si mobile, si vacillant, si plein de dangers, où
+la larve devait s'établir plus tard. Ce corps, c'est un poil d'un
+hyménoptère, qui fait mille courses rapides, qui tantôt plonge dans ses
+étroites galeries, tantôt pénètre avec violence dans la gorge étranglée
+d'une corolle et ne reste en repos que pour se brosser avec les pattes,
+se débarrasser des grains de poussière recueillis par le duvet qui le
+recouvre.
+
+On comprend très bien maintenant l'utilité du croissant exsertile dont
+les deux cornes, en se rapprochant, peuvent saisir un poil mieux que ne
+le ferait la pince la plus délicate; on voit toute l'opportunité de la
+glu tenace qu'au moindre danger l'anus fournit pour arrêter l'animalcule
+dans une chute imminente; on se rend compte enfin du rôle utile que
+peuvent remplir ici les cirrhes élastiques des hanches et des pattes,
+véritable superfluité très embarrassante pour la marche sur un plan uni,
+mais qui, dans le cas actuel, pénètrent comme autant de sondes dans
+l'épaisseur du duvet de l'Anthophore, et servent à maintenir la larve de
+Sitaris pour ainsi dire à l'ancre. Plus on réfléchit à cette
+organisation modelée en apparence par un caprice aveugle, lorsque la
+larve se traîne péniblement sur un plan uni, et plus on est pénétré
+d'admiration devant les moyens aussi efficaces que variés prodigués à la
+débile créature pour conserver son périlleux équilibre.
+
+Avant de raconter ce que deviennent les larves de Sitaris en abandonnant
+le corps des Anthophores, je ne saurais passer sous silence une
+particularité fort remarquable. Tous les hyménoptères envahis par ces
+larves et observés jusqu'ici se sont trouvés, sans une seule exception,
+des Anthophores mâles. Ce sont des mâles que j'ai retirés de leurs
+cachettes; ce sont des mâles que j'ai saisis sur les fleurs; et malgré
+d'actives recherches, je n'ai pu trouver une seule femelle en liberté.
+La cause de cette absence totale de femelles est facile à reconnaître.
+
+En abattant quelques mottes de terre de la nappe occupée par les nids,
+on voit que si tous les mâles ont déjà ouvert et abandonné leurs
+cellules, les femelles, au contraire, y sont encore incluses, mais sur
+le point de prendre bientôt l'essor. Cette apparition des mâles un mois
+presque avant la sortie des femelles, n'est pas particulière aux
+Anthophores; je l'ai constatée chez beaucoup d'autres hyménoptères, et
+en particulier chez l'_Osmia tricornis_ qui habite le même emplacement
+que l'_Anthophora pilipes_. Les mâles de l'Osmie apparaissent même avant
+ceux de l'Anthophore, et à une époque si précoce, qu'alors les jeunes
+larves de Sitaris ne sont peut-être pas encore excitées par
+l'instinctive impulsion qui les met en activité. C'est, sans doute, à
+leur réveil précoce que les mâles de l'Osmie doivent de pouvoir
+traverser impunément les corridors où sont entassées les jeunes larves
+de Sitaris, sans que ces dernières s'attachent à leur toison; du moins,
+je ne saurais expliquer autrement l'absence de ces larves sur le dos des
+Osmies mâles, puisque, quand on les met artificiellement en présence de
+ces hyménoptères, elles s'y attachent aussi volontiers qu'aux
+Anthophores.
+
+La sortie hors de l'emplacement commun commence par les Osmies mâles, se
+continue par les Anthophores mâles, et se termine par la sortie à peu
+près simultanée des Osmies et des Anthophores femelles. J'ai pu aisément
+constater cette succession en observant chez moi, au premier printemps,
+l'époque de rupture des cellules que j'avais recueillies dans le
+précédent automne.
+
+Au moment de leur sortie, les Anthophores mâles traversant les galeries
+où attendent, en plein éveil, les larves de Sitaris, doivent en prendre
+un certain nombre; et ceux d'entre eux qui, s'engageant dans des
+couloirs déserts, échappent ainsi une première fois à l'ennemi, ne lui
+échapperont pas longtemps, puisque la pluie, l'air froid et la nuit les
+ramènent à leurs anciennes demeures, où ils s'abritent tantôt dans une
+galerie, tantôt dans une autre, pendant une grande partie du mois
+d'avril. Ces allées et venues des mâles dans les vestibules de leurs
+habitations, le séjour prolongé que le mauvais temps les contraint
+souvent d'y faire, fournissent aux Sitaris l'occasion la plus favorable
+pour se glisser dans leur fourrure et y prendre position. Aussi, après
+un mois environ d'un pareil état de choses, il ne doit pas rester, ou il
+ne reste que fort peu de larves errant encore sans avoir atteint leur
+but. À cette époque, je n'ai pu réussir à en trouver autre part que sur
+le corps des Anthophores mâles.
+
+Il est donc extrêmement probable qu'à leur sortie, ayant lieu à
+l'approche du mois de mai, les Anthophores femelles ne prennent pas des
+larves de Sitaris dans les couloirs, ou n'en prennent qu'un nombre qui
+ne peut soutenir de comparaison avec celui que portent les mâles. En
+effet, les premières femelles que j'ai pu observer au mois d'avril, dans
+le voisinage même des nids, étaient exemptes de ces larves. Cependant,
+c'est sur les femelles que les larves de Sitaris doivent finalement
+s'établir, les mâles sur lesquels ils sont en ce moment n'étant pas
+capables de les introduire dans les cellules, puisqu'ils ne prennent
+aucune part à leur construction et à leur approvisionnement. Il y a
+donc, à un certain moment, passage de larves de Sitaris des Anthophores
+mâles sur les Anthophores femelles; et ce passage s'effectue, sans aucun
+doute, lors du rapprochement des deux sexes. La femelle trouve à la
+fois, dans les embrassements du mâle, et la vie et la mort de sa
+progéniture; au moment où elle se livre au mâle pour la conservation de
+sa race, les parasites vigilants passent du mâle sur la femelle pour
+l'extermination de cette même race.
+
+À l'appui de ces déductions, voici une expérience assez concluante alors
+même qu'elle ne réalise que grossièrement les circonstances naturelles.
+Sur une femelle prise dans sa cellule, et par conséquent dépourvue de
+Sitaris je place un mâle qui en est pourvu, et je maintiens les deux
+sexes en contact, en maîtrisant autant que possible leurs mouvements
+désordonnés. Après quinze à vingt minutes de ce rapprochement forcé, la
+femelle se trouve envahie par une ou plusieurs larves qui étaient
+d'abord sur le mâle; il est vrai que l'expérience ne réussit pas
+toujours dans des conditions aussi imparfaites.
+
+En surveillant à Avignon les rares Anthophores que j'ai pu découvrir, il
+m'a été possible de saisir l'instant précis de leurs travaux; et le
+jeudi suivant, 21 mai, je me suis rendu en toute hâte à Carpentras pour
+assister, s'il était possible, à l'entrée des Sitaris dans les cellules
+de l'abeille. Je ne me suis pas trompé, les travaux sont en pleine
+activité.
+
+Devant une haute nappe de terre, s'agite un ballet en démence, un essaim
+stimulé par le soleil, qui l'inonde de lumière et de chaleur. C'est une
+nuée d'Anthophores de quelques pieds d'épaisseur et d'une étendue
+mesurée sur celle de l'espèce de façade que forme le sol à pic. Du sein
+tumultueux de la nue s'élève un monotone et menaçant murmure, tandis que
+le regard s'égare, sans pouvoir se retrouver, au milieu des
+inextricables évolutions de l'ardente cohue. Avec la rapidité de
+l'éclair, des milliers d'Anthophores s'éloignent incessamment et se
+dispersent dans la campagne pour butiner; incessamment aussi des
+milliers d'autres arrivent, chargées de miel ou de mortier, et
+maintiennent l'essaim dans les mêmes redoutables proportions.
+
+Quelque peu novice alors sur le caractère de ces insectes, malheur, me
+disais-je, malheur à l'imprudent qui pousserait l'audace jusqu'à
+pénétrer au coeur de l'essaim, et surtout jusqu'à porter une main
+téméraire sur les demeures en construction! Aussitôt enveloppé par la
+foule furieuse, il expierait sa folle entreprise sous mille coups
+d'aiguillon. À cette pensée, rendue plus alarmante par le souvenir de
+certaines mésaventures dont j'ai été victime en voulant observer de trop
+près les gâteaux des Frelons (_Vespa Crabro_), je sens un frisson
+d'appréhension me courir sur le corps.
+
+Et cependant, pour mettre en son jour la question qui m'amène ici, il
+faut nécessairement pénétrer dans le redoutable essaim, il me faut me
+tenir des heures entières, tout le jour peut-être, en observation devant
+les travaux que je vais bouleverser; et, la loupe à la main, scruter,
+impassible au milieu du tourbillon furieux, ce qui se passe dans les
+cellules. L'emploi d'un masque, de gants, d'enveloppes quelconques,
+n'est pas d'ailleurs praticable, car toute la dextérité des doigts et
+toute la liberté de la vue sont nécessaires pour les recherches que j'ai
+à faire. N'importe: devrais-je sortir de ce guêpier le visage tuméfié,
+méconnaissable, il me faut aujourd'hui une solution décisive au problème
+qui m'a trop longtemps préoccupé.
+
+Quelques coups de filet, en dehors de l'essaim, sur les Anthophores se
+rendant à la récolte ou en revenant, m'ont bientôt appris que les larves
+de Sitaris sont campées sur le thorax, comme je m'y attendais, et y
+occupent la même place que sur les mâles. Les circonstances sont donc on
+ne peut plus favorables, et sans plus tarder visitons les cellules.
+
+Mes dispositions sont aussitôt prises: je serre étroitement mes habits
+pour ne laisser aux abeilles que le moins de prise possible, et je
+m'engage au milieu de l'essaim. Quelques coups de pioche, qui éveillent
+dans le murmure des Anthophores un crescendo peu rassurant, m'ont
+bientôt mis en possession d'une motte de terre; et je fuis à la hâte,
+tout étonné de me trouver encore sain et sauf et de ne pas être
+poursuivi. Mais la motte de terre que je viens de détacher est trop
+superficielle, elle ne contient que des cellules d'Osmie, où je n'ai
+rien à voir pour le moment. Une seconde expédition a lieu, plus longue
+que la première, et quoique ma retraite se soit opérée sans grande
+précipitation, aucune Anthophore ne m'a atteint de son dard, ne s'est
+même montrée disposée à fondre sur l'agresseur.
+
+Ce succès m'enhardit. Je reste en permanence devant les constructions,
+abattant sans relâche des mottes pleines de cellules, et au milieu du
+désordre inévitable, répandant à terre le miel liquide, éventrant des
+larves, écrasant les Anthophores occupées dans leur nid. Toutes ces
+dévastations n'arrivent à éveiller dans l'essaim qu'un murmure plus
+sonore, sans être suivies d'aucune démonstration hostile de sa part. Les
+Anthophores dont les cellules ne sont pas atteintes s'occupent de leurs
+travaux comme si rien d'extraordinaire ne se passait à côté; celles dont
+les habitations sont bouleversées tâchent de les réparer, ou planent,
+éperdues, devant leurs ruines; mais aucune ne paraît vouloir fondre sur
+l'auteur du dégât; tout au plus quelques-unes, plus irritées, me
+viennent, par intervalles, planer devant le visage, face à face, à une
+paire de pouces de distance, puis s'envolent après quelques instants de
+ce curieux examen.
+
+Malgré le choix d'un emplacement commun pour les nids, qui ferait croire
+à un commencement de communauté d'intérêts entre les Anthophores, ces
+hyménoptères obéissent donc à la loi égoïste de chacun pour soi, et ne
+savent pas se liguer pour repousser un ennemi qui les menace tous.
+Chaque Anthophore prise isolément ne sait pas même se précipiter sur
+l'ennemi qui ravage ses cellules et l'écarter à coups d'aiguillon: la
+pacifique bête quitte à la hâte sa demeure ébranlée par la sape, fuit
+éclopée, quelquefois même blessée mortellement, sans songer à faire
+usage de son dard venimeux, si ce n'est lorsqu'on la saisit. Bien
+d'autres hyménoptères, collecteurs de miel ou chasseurs, sont tout aussi
+bénins; et je peux affirmer aujourd'hui, après une longue expérience,
+que seuls les hyménoptères sociaux, Abeille domestique, Guêpes et
+Bourdons, savent combiner une défense commune, et seuls osent fondre
+isolément sur l'agresseur pour en tirer une vengeance individuelle.
+
+Grâce à cette bénignité inattendue de l'abeille maçonne, j'ai pu, des
+heures entières, poursuivre à loisir mes recherches, assis sur une
+pierre au milieu de l'essaim murmurant et éperdu, sans recevoir un seul
+coup d'aiguillon, bien que je n'eusse pris aucune précaution pour m'en
+préserver. Des gens de la campagne venant à passer et me voyant assis,
+impassible, au milieu du tourbillon d'abeilles, se sont arrêtés, ébahis,
+pour me demander si je les avais conjurées, ensorcelées, puisque je
+paraissais n'avoir rien à en redouter. «_Mé, moun bel ami, li-z-avé doun
+escounjurado què vou pougnioun pa, canèu de sort_!» Mes divers engins
+répandus à terre, boîtes, flacons, tubes de verre, pinces, loupes ont
+été certainement pris par ces bonnes gens pour les instruments de mes
+maléfices.
+
+Procédons maintenant à l'examen des cellules. Les unes sont encore
+ouvertes et ne contiennent qu'une provision plus ou moins complète de
+miel. Les autres sont hermétiquement fermées avec un couvercle de terre.
+Le contenu de ces dernières est fort variable. Tantôt c'est une larve
+d'hyménoptère ayant achevé sa pâtée ou étant sur le point de l'achever;
+tantôt une larve blanche comme la précédente, mais plus ventrue et de
+forme fort différente; tantôt, enfin, c'est du miel avec un oeuf
+flottant à la surface. Le miel est liquide, gluant, d'une couleur
+brunâtre et d'une odeur forte, repoussante. L'oeuf est d'un beau blanc,
+cylindrique, un peu courbé en haut, d'une longueur de 4 à 5 millimètres,
+sur une largeur qui n'atteint pas tout à fait un millimètre; c'est
+l'oeuf de l'Anthophore.
+
+Dans quelques cellules, cet oeuf nage seul à la surface du miel; dans
+d'autres, fort nombreuses, on voit, établie sur l'oeuf de l'Anthophore,
+comme sur une espèce de radeau, une jeune larve de Sitaris avec la forme
+et les dimensions que j'ai décrites plus haut, c'est-à-dire avec la
+forme et les dimensions que l'animalcule possède au sortir de l'oeuf.
+Voilà l'ennemi dans le logis.
+
+Quand et comment s'y est-il introduit? Dans aucune des cellules où je
+l'observe, il ne m'est possible de distinguer une fissure qui lui ait
+permis d'entrer; elles sont toutes closes d'une façon irréprochable Le
+parasite s'est donc établi dans le magasin à miel avant que ce magasin
+fût fermé; d'autre part, les cellules ouvertes et pleines de miel, mais
+encore sans l'oeuf de l'Anthophore, sont constamment sans parasite.
+C'est donc pendant la ponte ou après la ponte, quand l'Anthophore est
+occupée à maçonner la porte de la cellule, que la jeune larve s'y
+introduit. Il est impossible de décider expérimentalement à laquelle de
+ces deux époques il faut rapporter l'introduction des Sitaris dans la
+cellule; car, quelque pacifique que soit l'Anthophore, il est bien
+évident qu'on ne peut songer à être témoin de ce qui se passe dans sa
+cellule au moment où elle y dépose un oeuf ou au moment où elle en
+construit le couvercle. Mais quelques essais nous auront bientôt
+convaincu que le seul instant qui puisse permettre au Sitaris de
+s'établir dans la demeure de l'hyménoptère est l'instant même où l'oeuf
+est déposé à la surface du miel.
+
+Prenons une cellule d'Anthophore pleine de miel et munie d'un oeuf et,
+après en avoir enlevé le couvercle, déposons-la dans un tube de verre
+avec quelques larves de Sitaris. Les larves ne paraissent nullement
+affriandées par ce trésor de nectar qu'on vient de mettre à leur portée;
+elles errent au hasard dans le tube, parcourent le dehors de la cellule,
+arrivent parfois sur le bord de son orifice, et très rarement
+s'aventurent dans son intérieur, sans y plonger bien avant et pour
+ressortir aussitôt. Si quelqu'une arrive jusqu'au miel, qui ne remplit
+qu'à demi la cellule, elle cherche à fuir dès qu'elle a éprouvé la
+mobilité du sol gluant sur lequel elle allait s'engager; mais trébuchant
+à chaque pas, par suite de la viscosité qui s'est attachée à ses pattes,
+elle finit souvent par retomber dans le miel où elle périt étouffée.
+
+On peut encore expérimenter de la manière suivante. Après avoir préparé
+une cellule comme précédemment, on dépose, avec tout le soin possible,
+une larve sur sa paroi interne, ou bien à la surface même des
+provisions. Dans le premier cas, la larve se hâte de sortir; dans le
+second cas, elle se débat quelque temps à la surface du miel, et finit
+par s'y empêtrer tellement, qu'après mille efforts pour gagner la rive,
+elle est étouffée dans le lac visqueux.
+
+En somme, toutes les tentatives pour faire établir la larve de Sitaris
+dans une cellule d'Anthophore approvisionnée de miel et munie d'un oeuf,
+n'obtiennent pas plus de succès que celles que j'ai faites avec des
+cellules dont la provision était déjà entamée par la larve de
+l'hyménoptère, comme je l'ai dit plus haut. Il est donc certain que la
+larve de Sitaris n'abandonne pas la toison de l'abeille maçonne, lorsque
+celle-ci est dans sa cellule ou à son entrée, pour se porter elle-même
+au-devant du miel convoité; car ce miel causerait inévitablement sa
+perte si, par malheur, elle venait à toucher, simplement du bout des
+tarses, sa dangereuse surface.
+
+Puisqu'on ne peut admettre qu'au moment où l'Anthophore bâtit sa porte,
+la larve de Sitaris quitte le corselet velu de son amphitryon pour
+pénétrer inaperçue dans la cellule, dont l'ouverture n'est pas encore
+entièrement murée, il ne reste que l'instant de la ponte à examiner.
+Rappelons d'abord que le jeune Sitaris, qu'on trouve dans une cellule
+close, est toujours placé sur l'oeuf de l'abeille. Nous allons voir,
+dans quelques instants, que cet oeuf ne sert pas simplement de radeau à
+l'animalcule flottant sur un lac très perfide, mais encore constitue sa
+première et indispensable nourriture. Pour arriver jusqu'à cet oeuf,
+placé au centre du lac de miel, pour atteindre de toute nécessité ce
+radeau, en même temps première ration, la jeune larve a évidemment
+quelque moyen d'éviter le contact mortel du miel; et ce moyen ne saurait
+être fourni que par les manoeuvres de l'hyménoptère lui-même.
+
+En second lieu, des observations multipliées à satiété m'ont démontré
+qu'à aucune époque, on ne trouve dans chaque cellule envahie qu'un seul
+Sitaris, sous l'une ou l'autre des formes multiples qu'il revêt
+successivement. Et cependant, dans le fourré soyeux du thorax de
+l'hyménoptère, sont établies plusieurs jeunes larves, toutes surveillant
+avec ardeur l'instant propice pour pénétrer dans le domicile où elles
+doivent poursuivre leur développement. Comment se fait-il donc que ces
+larves, aiguillonnées par un appétit comme doivent en faire supposer
+sept à huit mois d'abstinence absolue, au lieu de se ruer toutes
+ensemble dans la première cellule à leur portée, pénètrent, au
+contraire, une à une et avec un ordre parfait, dans les diverses
+cellules qu'approvisionne l'hyménoptère? Il doit y avoir encore là
+quelque manoeuvre indépendante des Sitaris.
+
+Pour satisfaire à ces deux conditions indispensables, l'arrivée de la
+larve sur l'oeuf sans passer sur le miel, et l'introduction d'une seule
+larve, parmi toutes celles qui attendent dans la toison de l'abeille, il
+ne peut y avoir que l'explication suivante: c'est de supposer qu'au
+moment où l'oeuf de l'Anthophore s'échappe à demi de l'oviducte, parmi
+les Sitaris accourus du thorax à l'extrémité de l'abdomen, un plus
+favorisé par sa position se campe à l'instant sur l'oeuf, pont trop
+étroit pour deux, et arrive avec lui à la surface du miel.
+L'impossibilité de remplir autrement les deux conditions que je viens
+d'énoncer, donne à l'explication que je propose un degré de certitude
+presque équivalent à celui que fournirait l'observation directe,
+malheureusement impraticable ici. Cela suppose, il est vrai, que la
+microscopique bestiole, appelée à vivre en un lieu où tant de dangers la
+menacent d'abord, cela suppose, dis-je, une inspiration étonnamment
+rationnelle, et appropriant les moyens au but avec une logique qui nous
+confond. Mais, n'est-ce pas là l'invariable conclusion où nous amène
+toujours l'étude de l'instinct?
+
+En laissant tomber un oeuf sur le miel, l'Anthophore vient donc de
+déposer en même temps dans la cellule l'ennemi mortel de sa race; elle
+maçonne avec soin le couvercle qui en ferme l'entrée, et tout est fait.
+Une seconde cellule est construite à côté pour avoir probablement la
+même fatale destination; et ainsi de suite, jusqu'à ce que les parasites
+plus ou moins nombreux, qu'abrite son duvet, soient tous logés. Laissons
+la malheureuse mère poursuivre son infructueux travail, et portons notre
+attention sur la jeune larve qui vient de se procurer le vivre et le
+couvert d'une si adroite manière.
+
+En ouvrant des cellules dont le couvercle est encore frais, on finit par
+en trouver où l'oeuf, pondu depuis peu, porte un jeune Sitaris. Cet oeuf
+est intact et dans un état irréprochable. Mais voici que la dévastation
+commence: la larve, petit point noir qu'on voit courir sur la surface
+blanche de l'oeuf, s'arrête enfin, s'équilibre solidement sur ses six
+pattes; puis, saisissant avec les crocs aigus de ses mandibules, la peau
+délicate de l'oeuf, elle la tiraille violemment jusqu'à la rompre, et en
+fait épancher le contenu, dont elle s'abreuve avec avidité. Ainsi le
+premier coup de mandibules que le parasite donne dans la cellule
+usurpée, a pour but de détruire l'oeuf de l'hyménoptère. Précaution très
+logique! La larve de Sitaris doit, comme on va le voir, se nourrir du
+miel de la cellule; la larve d'Anthophore qui proviendrait de cet oeuf
+réclamerait la même nourriture; mais la part est trop petite pour toutes
+les deux; donc, vite un coup de dent sur l'oeuf et la difficulté sera
+levée. Le récit de pareils faits n'a pas besoin de commentaires. Cette
+destruction de l'oeuf embarrassant est d'autant plus inévitable, que des
+goûts spéciaux imposent à la jeune larve de Sitaris d'en faire sa
+première nourriture. On voit d'abord, en effet, l'animalcule s'abreuver
+avec avidité des sucs que laisse écouler l'enveloppe lacérée de l'oeuf;
+et pendant plusieurs jours, on peut l'observer tantôt immobile sur cette
+enveloppe, qu'il fouille par intervalles avec la tête, tantôt la
+parcourir d'un bout à l'autre pour l'éventrer encore, et en faire
+sourdre quelques sucs, de jour en jour plus rares; mais on le surprend
+jamais à puiser dans le miel qui l'environne de toutes parts.
+
+Il est d'ailleurs facile de se convaincre qu'à l'office d'appareil de
+sauvetage, l'oeuf réunit celui de première ration. J'ai déposé à la
+surface du miel d'une cellule une bandelette de papier ayant les
+dimensions de l'oeuf; et sur ce radeau, j'ai placé une larve de Sitaris.
+Malgré tous les soins, mes essais, plusieurs fois réitérés, ont
+constamment échoué. La larve, déposée au centre de l'amas de miel sur un
+esquif de papier, se comporte comme dans les expérimentations
+précédentes. Ne trouvent pas ce qui lui convient, elle cherche à
+s'échapper et périt engluée, dès qu'elle abandonne la bandelette de
+papier, ce qui ne tarde pas à arriver.
+
+En prenant, au contraire, des cellules d'Anthophore non envahies par le
+parasite, et dont l'oeuf n'est pas encore éclos, on peut aisément élever
+des larves de Sitaris. Il suffit de happer une de ces larves avec le
+bout mouillé d'une aiguille, et de la poser délicatement sur l'oeuf. Il
+n'y a plus alors la moindre tentative d'évasion. Après avoir exploré
+l'oeuf pour s'y reconnaître, la larve l'éventre, et de plusieurs jours
+ne change de place. Son évolution s'effectue dès lors sans entraves,
+pourvu que la cellule soit à l'abri d'une évaporation trop prompte, qui
+en dessécherait le miel et le rendrait impropre à sa nutrition. L'oeuf
+de l'Anthophore est donc absolument nécessaire à la larve de Sitaris,
+non pas simplement comme esquif, mais encore comme première nourriture.
+C'est là tout le secret qui, faute de m'être connu, avait jusqu'ici
+rendu vaines mes tentatives pour élever les larves écloses dans mes
+flacons.
+
+Au bout de huit jours, l'oeuf épuisé par le parasite ne forme plus
+qu'une pellicule aride. Le premier repas est achevé. La larve de
+Sitaris, dont les dimensions ont à peu près doublé, s'ouvre alors sur le
+dos; et, par une fente qui embrasse la tête et les trois segments
+thoraciques, un corpuscule blanc, seconde forme de cette singulière
+organisation, s'échappe pour tomber à la surface du miel, tandis que la
+dépouille abandonnée reste cramponnée au radeau qui a sauvegardé la
+larve et l'a nourrie jusqu'ici. Bientôt cette double dépouille du
+Sitaris et de l'oeuf, disparaîtra, submergée sous les flots de miel que
+va soulever la nouvelle larve. Ici se termine l'histoire de la première
+forme qu'affectent les Sitaris.
+
+En résumant ce qui précède, on voit que l'étrange animalcule attend,
+sans nourriture, pendant sept mois, l'apparition des Anthophores, et
+s'attache enfin aux poils du corselet des mâles, qui sortent les
+premiers et passent inévitablement à sa portée en traversant leurs
+couloirs. De la toison du mâle, la larve passe, trois ou quatre semaines
+après, dans celle de la femelle, au moment de l'accouplement; puis de la
+femelle sur l'oeuf s'échappant de l'oviducte. C'est par cet enchaînement
+de manoeuvres complexes que la larve se trouve finalement campée sur un
+oeuf, au centre d'une cellule close et pleine de miel. Ces périlleuses
+voltiges sur un poil d'un hyménoptère tout le jour en mouvement, ce
+passage d'un sexe sur un autre, cette arrivée au centre de la cellule
+par le moyen de l'oeuf, pont dangereux jeté sur l'abîme gluant,
+nécessitent les appareils d'équilibre dont elle est pourvue, et que j'ai
+décrits plus haut. Enfin la destruction de l'oeuf exige, à son tour, des
+ciseaux acérés; et telle est la destination de ses mandibules aiguës et
+recourbées. Ainsi la forme primaire des Sitaris a pour rôle de se faire
+transporter par l'Anthophore dans la cellule, et d'en éventrer l'oeuf.
+Cela fait, l'organisation se transfigure à tel point, qu'il faut les
+observations les plus multipliées pour ajouter foi au témoignage de ses
+yeux.
+
+
+
+
+XVI
+
+LA LARVE PRIMAIRE DES MÉLOÉS
+
+
+Je suspends l'histoire des Sitaris pour parler des Méloés, disgracieux
+scarabées, à lourde bedaine, dont les élytres mous bâillent largement
+sur le dos comme les basques d'un habit trop étroit pour la corpulence
+de celui qui le porte. Déplaisant de coloration, le noir où parfois se
+marie le bleu, plus déplaisant encore de formes et d'allures, l'insecte,
+par son dégoûtant système de défense, ajoute à la répugnance qu'il nous
+inspire. S'il se juge en danger, le Méloé a recours à des hémorragies
+spontanées. De ses articulations suinte un liquide jaunâtre, huileux,
+qui tache et empuantit les doigts. C'est le sang de la bête. Les
+Anglais, pour rappeler ces hémorragies huileuses de l'insecte en
+défense, appellent le Méloé _Oil beetle_, le Scarabée à huile. Ce
+coléoptère serait donc sans grand intérêt si ce n'étaient ses
+métamorphoses et les pérégrinations de sa larve, pareilles de tous
+points à celles de la larve des Sitaris. Sous leur première forme, les
+Méloés sont parasites des Anthophores; l'animalcule, tel qu'il sort de
+l'oeuf, se fait porter dans la cellule par l'hyménoptère dont les
+provisions doivent le nourrir.
+
+Observée au milieu du duvet de divers hyménoptères, la bizarre bestiole
+mit longtemps en défaut la sagacité des naturalistes qui, méconnaissant
+sa véritable origine, en firent une espèce ou un genre particulier des
+insectes aptères. C'était le Pou des Abeilles (_Pediculus apis_) de
+Linné; le Triungulin des Andrènes (_Triungulinus Andrenetarum_) de L.
+Dufour. On y voyait un parasite, une sorte de pou, vivant dans la toison
+des récolteurs de miel. Il était réservé à l'illustre naturaliste
+anglais Newport de démontrer que ce prétendu pou est le premier état des
+Méloés. Des observations qui me sont propres combleront quelques lacunes
+dans la mémoire du savant anglais. Je donnerai donc une notice de
+l'évolution des Méloés, en me servant du travail de Newport, là où mes
+propres observations font défaut. Ainsi seront comparés les Sitaris et
+les Méloés, de moeurs et de transformations pareilles; et de cette
+comparaison jaillira quelque lumière sur les étranges métamorphoses de
+ces insectes.
+
+La même abeille maçonne (_Anthophora pilipes_) aux dépens de laquelle
+vivent les Sitaris, nourrit aussi dans ses cellules quelques rares
+Méloés (_Meloe cicatricosus_). Une seconde Anthophore de ma région
+(_Anthophera parietina_) est plus sujette aux invasions de ce parasite.
+C'est encore dans les nids d'une Anthophore, mais d'espèce différente
+(_Anthophora retusa_), que Newport a observé le même Méloé. Cette triple
+demeure adoptée par le _Meloe cicatricosus_ peut avoir quelque intérêt,
+en nous portant à soupçonner que chaque espèce de Méloé est apparemment
+parasite de divers hyménoptères, soupçon qui se confirmera lorsque nous
+examinerons la manière dont les jeunes larves arrivent à la cellule
+pleine de miel. Les Sitaris, moins exposés à des changements de logis,
+peuvent habiter, eux aussi, des nids d'espèce différente. Ils sont très
+fréquents dans les cellules de l'_Anthophora pilipes_; mais j'en ai
+trouvé aussi, en très petit nombre il est vrai dans les cellules de
+l'_Anthophora personata_.
+
+Malgré la présence du Méloé à cicatrices dans les demeures de l'abeille
+maçonne que j'ai si souvent fouillées pour l'histoire des Sitaris, je
+n'ai jamais vu cet insecte, à aucune époque de l'année, errer sur le sol
+vertical, à l'entrée des couloirs, pour y déposer ses oeufs comme le
+font les Sitaris; et j'ignorerais les détails de la ponte si Goedart, de
+Geer, et surtout Newport, ne nous apprenaient que les Méloés déposent
+leurs oeufs en terre. D'après ce dernier auteur, les divers Méloés qu'il
+a eu occasion d'observer creusent, parmi les racines d'une touffe de
+gazon, dans un sol aride et exposé au soleil, un trou d'une paire de
+pouces de profondeur, qu'ils rebouchent avec soin après y avoir pondu
+leurs oeufs en un tas. Cette ponte se répète à trois ou quatre reprises,
+à quelques jours d'intervalle dans la même saison. Pour chaque ponte, la
+femelle creuse un trou particulier, qu'elle ne manque pas de reboucher
+après. C'est en avril et en mai que ce travail a lieu.
+
+Le nombre d'oeufs fournis par une seule ponte est vraiment prodigieux. À
+la première ponte, qui est, il est vrai, la plus féconde de toutes, le
+_Meloe proscaraboeus_, d'après les supputations de Newport, produit le
+nombre étonnant de 4 218 oeufs; c'est le double des oeufs pondus par un
+Sitaris. Et que serait-ce en tenant compte de deux ou trois pontes qui
+doivent suivre cette première! Les Sitaris, confiant leurs oeufs aux
+galeries mêmes ou doivent nécessairement passer les Anthophores,
+épargnent à leurs larves une foule de dangers qu'auront à courir les
+larves de Méloé, qui, nées loin des demeures des abeilles, sont obligées
+d'aller elles-mêmes au-devant des hyménoptères nourriciers. Aussi les
+Méloés, dépourvus de l'instinct des Sitaris, sont-ils doués d'une
+fécondité incomparablement plus grande. La richesse de leurs ovaires
+supplée à l'insuffisance de l'instinct, en proportionnant le nombre de
+germes à l'étendue des chances de destruction. Quelle est donc
+l'harmonie transcendante qui balance ainsi la fécondité des ovaires et
+les perfections de l'instinct!
+
+L'éclosion des oeufs a lieu en fin mai ou en juin, un mois environ après
+la ponte. C'est aussi dans ce laps de temps qu'éclosent les oeufs des
+Sitaris. Mais plus favorisées, les larves de Méloé peuvent se mettre
+immédiatement en recherche des hyménoptères qui doivent les nourrir;
+tandis que celles des Sitaris, écloses en septembre, doivent, jusqu'au
+mois de mai de l'année suivante, attendre immobiles et dans une
+abstinence complète, l'issue des Anthophores dont elles gardent l'entrée
+des cellules. Je ne décrirai pas la jeune larve de Méloé, suffisamment
+connue, en particulier par la description et la figure qu'en a données
+Newport; pour l'intelligence de ce qui va suivre, je me bornerai à dire
+que cette larve primaire est une sorte de petit pou jaune, étroit et
+allongé, qu'on trouve, au printemps, au milieu du duvet de divers
+hyménoptères.
+
+Comment cet animalcule a-t-il passé de la demeure souterraine où les
+oeufs viennent d'éclore, dans la toison d'une abeille? Newport soupçonne
+que les jeunes Méloés, à l'issue du terrier natal, grimpent sur les
+plantes voisines, spécialement sur les Chicoracées, et attendent, cachés
+entre les pétales, que quelques hyménoptères viennent butiner dans la
+fleur, pour s'attacher tout aussitôt à leur fourrure et se laisser
+emporter avec eux. J'ai mieux que les soupçons de Newport, j'ai sur ce
+point curieux des observations personnelles, des expérimentations qui ne
+laissent rien à désirer. Je vais les rapporter comme premier trait de
+l'histoire du Pou des Abeilles. Elles datent du 23 mai 1858.
+
+Un talus vertical, encaissant la route de Carpentras à Bédoin est cette
+fois le théâtre de mes observations. Ce talus, calciné par le soleil,
+est exploité par de nombreux essaims d'Anthophores qui, plus
+industrieuses que leurs congénères, savent bâtir à l'entrée de leurs
+couloirs, avec des filets vermiculaires de terre, un vestibule, un
+bastion défensif en forme de cylindre arqué, en un mot par des essaims
+d'_Anthophora parietina_. Un maigre tapis de gazon s'étend du bord de la
+route au pied du talus. Pour suivre plus à l'aise les abeilles en
+travail, dans l'espoir de leur dérober quelque secret, je m'étais étendu
+depuis peu d'instants sur ce gazon, au coeur même de l'essaim
+inoffensif, lorsque mes vêtements se trouvèrent envahis par des légions
+de petits poux jaunes, courant avec une ardeur désespérée dans le fourré
+filamenteux de la surface du drap. Dans ces animalcules, dont j'étais çà
+et là poudré comme d'une poussière d'ocre, j'eus bientôt reconnu de
+vieilles connaissances, de jeunes Méloés, que pour la première fois
+j'observais autre part que dans la fourrure des hyménoptères ou dans
+l'intérieur de leurs cellules. Je ne pouvais laisser échapper urne
+occasion aussi belle d'apprendre comment ces larves parviennent à
+s'établir sur le corps de leurs nourriciers.
+
+Le gazon où je m'étais couvert de ces poux en m'y reposant un instant,
+présentait quelques plantes en fleur dont les plus abondantes étaient
+trois composées: _Hedypnoïs polymorpha_, _Senecio gallicus_ et _Anthemis
+arvensis_. Or c'est sur une composée, un pissenlit (_Dandelion_) que
+Newport croit se souvenir d'avoir observé de jeunes Méloés; aussi mon
+attention se dirigea-t-elle tout d'abord sur les plantes que je viens de
+mentionner. À ma grande satisfaction, presque toutes les fleurs de ces
+trois plantes, surtout celles de la camomille (_Anthemis_), se
+trouvèrent occupées par un nombre plus ou moins grand de jeunes Méloés.
+Sur tel calathide de camomille, j'ai pu compter une quarantaine de ces
+animalcules, tapis, immobiles, au milieu des fleurons. D'autre part, il
+me fut impossible d'en découvrir sur les fleurs du coquelicot et d'une
+roquette sauvage (_Diplotaxis muralis_), poussant pêle-mêle au milieu
+des plantes qui précèdent. Il me paraît donc que c'est uniquement sur
+les fleurs composées que les larves de Méloé attendent l'arrivée des
+hyménoptères.
+
+Outre cette population campée sur les calathides des composées et s'y
+tenant immobile comme ayant atteint pour le moment son but, je ne tardai
+pas à en découvrir une autre, bien plus nombreuse, et dont l'anxieuse
+activité trahissait des recherches sans résultat. À terre, sous le
+gazon, couraient, effarées, d'innombrables petites larves, rappelant,
+sur quelques points, le tumultueux désordre d'une fourmilière
+bouleversée; d'autres grimpaient à la hâte au sommet d'un brin d'herbe
+et en descendaient avec la même précipitation; d'autres encore
+plongeaient dans la bourre cotonneuse des gnaphales desséchés, y
+séjournaient un moment et reparaissaient bientôt après pour recommencer
+leurs recherches. Enfin, avec un peu d'attention, je pus me convaincre
+que, dans l'étendue d'une dizaine de mètres carrés, il n'y avait
+peut-être pas un seul brin de gazon qui ne fût exploré par plusieurs de
+ces larves.
+
+J'assistais évidemment à la sortie récente des jeunes Méloés hors des
+terriers maternels. Une partie s'était déjà établie sur les fleurs des
+camomilles et des séneçons pour attendre l'arrivée des hyménoptères;
+mais la majorité errait encore à la recherche de ce gîte provisoire.
+C'est par cette population errante que j'avais été envahi en me couchant
+au pied du talus. Toutes ces larves, dont je n'oserais limiter le nombre
+effrayant de milliers, ne pouvaient former une seule famille et
+reconnaître une même mère; malgré ce que Newport nous a appris sur
+l'étonnante fécondité des Méloés, je ne saurais le croire tant leur
+multitude était grande.
+
+Bien que le tapis de verdure se continuât dans une longue étendue sur le
+bord de la route, il me fut impossible d'y découvrir une seule larve de
+Méloé autre part que dans les quelques mètres carré placés en face du
+talus habité par l'abeille maçonne. Ces larves ne devaient donc pas
+venir de loin; pour se trouver au voisinage des Anthophores, elles
+n'avaient pas eu de longues pérégrinations à faire, car on n'apercevait
+nulle part les retardataires, les traînards, inévitables dans une
+pareille caravane en voyage. Les terriers où s'était faite l'éclosion se
+trouvaient par conséquent dans ce gazon en face des demeures des
+abeilles. Ainsi les Méloés, loin de déposer leurs oeufs au hasard, comme
+pourrait le faire croire leur vie errante, et de laisser aux jeunes le
+soin de se rapprocher de leur futur domicile, savent reconnaître les
+lieux hantés par les Anthophores et font leur ponte à proximité de ces
+lieux.
+
+Avec telle multitude de parasites occupant les fleurs composées dans
+l'étroit voisinage des nids de l'Anthophore, il est impossible que tôt
+ou tard la majorité de l'essaim ne soit infesté. Au moment de mes
+observations, une partie relativement fort minime de la légion famélique
+était en attente sur les fleurs, l'autre partie errait encore sur le
+sol, où les Anthophores très rarement se posent; et cependant, au milieu
+du duvet thoracique de presque toutes les Anthophores que j'ai saisies
+pour les examiner, j'ai reconnu la présence de plusieurs larves de
+Méloés.
+
+J'en ai pareillement trouvé sur le corps des Mélectes et des Coelioxys,
+hyménoptères parasites de l'Anthophore. Suspendant leur audacieux
+va-et-vient devant les galeries en construction, ces larrons de cellules
+approvisionnées, se posent un instant sur quelque fleur de camomille, et
+voilà que le voleur sera volé. Au sein de leur duvet un pou
+imperceptible s'est glissé qui, au moment où le parasite, après avoir
+détruit l'oeuf de l'Anthophore, déposera le sien sur le miel usurpé, se
+laissera couler sur cet oeuf pour le détruire à son tour et rester
+unique maître des provisions. La pâtée de miel amassée par l'Anthophore
+passera ainsi par trois maîtres, et restera finalement la propriété du
+plus faible des trois.
+
+Et qui nous dira si le Méloé ne sera pas, à son tour, dépossédé par un
+nouveau larron; ou même si à l'état de larve somnolente, molle et
+replète, il ne deviendra pas la proie de quelque ravageur, qui lui
+rongera les entrailles vivantes? En méditant sur cette lutte fatale,
+implacable, que la nature impose, pour leur conservation, à ces divers
+êtres, tour à tour possesseurs et dépossédés, tour à tour dévorants et
+dévorés, un sentiment pénible se mêle à l'admiration que suscitent les
+moyens employés par chaque parasite pour atteindre son but; et oubliant
+un instant le monde infime où ces choses se passent, on est pris
+d'effroi devant cet enchaînement de larcins, d'astuces et de brigandages
+qui rentrent, hélas dans les vues de l'_alma parens rerum_.
+
+Les jeunes larves de Méloé établies dans le duvet des Anthophores ou
+dans celui des Mélectes et des Coelioxys, leurs parasites, avaient pris
+une voie infaillible pour arriver tôt ou tard dans la cellule désirée.
+Était-ce de leur part un choix dicté par la clairvoyance de l'instinct,
+ou tout simplement l'effet d'un heureux hasard? L'alternative fut
+bientôt décidée. Divers diptères, des Éristales, des Calliphores
+(_Eristalis tenax, Calliphora vomitoria_), s'abattaient de temps en
+temps sur les fleurs de séneçon et de camomille occupées par les jeunes
+Méloés et s'y arrêtaient un moment pour en sucer les exsudations
+sucrées. Sur tous ces diptères, j'ai trouvé, à bien peu d'exceptions
+près, des larves de Méloé, immobiles au milieu des soies du thorax. Je
+citerai encore, comme envahie par ces larves, une Ammophile (_Ammophila
+hirsuta_), qui approvisionne ses terriers d'une chenille au premier
+printemps, tandis que ses congénères nidifient en automne. Cette
+Ammophile ne fit que raser pour ainsi dire la surface d'une fleur; je la
+pris: des Méloés circulaient sur son corps. Il est clair que ni les
+Éristales, ni les Calliphores, dont les larves vivent dans les matières
+corrompues, ni les Ammophiles, qui approvisionnent les leurs de
+chenilles, n'auraient jamais amené dans des cellules remplies de miel
+les larves qui les avaient envahies. Ces larves s'étaient donc
+fourvoyées, et l'instinct, chose rare, se trouvait ici en défaut.
+
+Portons maintenant notre attention sur les jeunes Méloés en expectative
+sur les fleurs de camomille. Ils sont là, dix, quinze ou davantage, à
+demi plongés dans la gorge des fleurons d'un même calathide ou dans les
+interstices; aussi faut-il une certaine attention pour les apercevoir,
+leur cachette étant d'autant plus efficace que la couleur ambrée de leur
+corps se confond avec la teinte jaune des fleurons. Si rien
+d'extraordinaire ne se passe sur la fleur, si un ébranlement subit
+n'annonce l'arrivée d'un hôte étranger, les Méloés, totalement
+immobiles, ne donnent pas signe de vie. À les voir plongés
+verticalement, la tête en bas, dans la gorge des fleurons, on pourrait
+croire qu'ils sont à la recherche de quelque humeur sucrée, leur
+nourriture; mais alors ils devraient passer plus fréquemment d'un
+fleuron à l'autre, ce qu'ils ne font pas, si ce n'est lorsque, après une
+alerte sans résultat, ils regagnent leurs cachettes et choisissent le
+point qui leur paraît le plus favorable. Cette immobilité signifie que
+les fleurons de la camomille leur servent seulement de lieu d'embuscade,
+comme plus tard le corps de l'Anthophore leur servira uniquement de
+véhicule pour arriver à la cellule de l'hyménoptère. Ils ne prennent
+donc aucune nourriture, pas plus sur les fleurs que sur les abeilles; et
+comme pour les Sitaris, leur premier repas consistera dans l'oeuf de
+l'Anthophore, que les crocs de leurs mandibules sont destinés à
+éventrer.
+
+Leur immobilité est, disons-nous, complète; mais rien n'est plus facile
+que d'éveiller leur activité en suspens. Avec un brin de paille,
+ébranlons légèrement une fleur de camomille: à l'instant les Méloés
+quittent leurs cachettes, s'avancent en rayonnant de tous côtés sur les
+pétales blancs de la circonférence, et les parcourent d'un bout à
+l'autre avec toute la rapidité que permet l'exiguïté de leur taille.
+Arrivés au bout extrême des pétales, ils s'y fixent soit avec leurs
+appendices caudaux, soit peut-être avec une viscosité analogue à celle
+que fournit le bouton anal des Sitaris; et le corps pendant en dehors,
+les six pattes libres, ils se livrent à des flexions en tous sens, ils
+s'étendent autant qu'ils le peuvent, comme s'ils s'efforçaient
+d'atteindre un but trop éloigné. Si rien ne se présente qu'ils puissent
+saisir, ils regagnent le centre de la fleur après quelques vaines
+tentatives et reprennent bientôt leur immobilité.
+
+Mais si l'on admet à leur proximité un objet quelconque, ils ne manquent
+de s'y accrocher avec une prestesse surprenante. Une feuille de
+graminée, un fétu de paille, la branche de mes pinces que je leur
+présente, tout leur est bon, tant il leur tarde de quitter le séjour
+provisoire de la fleur. Il est vrai qu'arrivés sur ces objets inanimés,
+ils reconnaissent bientôt qu'ils ont fait fausse route, ce que l'on voit
+à leurs marches et contre-marches affairées, et à leur tendance à
+revenir sur la fleur, s'il en est temps encore. Ceux qui se sont ainsi
+jetés étourdiment sur un bout de paille et qu'on laisse retourner à la
+fleur, se reprennent difficilement au même piège. Il y a donc aussi,
+pour ces points animés, une mémoire, une expérience des choses.
+
+Après ces essais, j'en ai tenté d'autres avec des matières
+filamenteuses, imitant plus ou moins bien le duvet des hyménoptères,
+avec de petits morceaux de drap ou de velours coupés sur mes vêtements,
+avec des tampons de coton, avec des pelotes de bourre récoltée sur les
+gnaphales. Sur tous ces objets, présentés au bout des pinces, les Méloés
+se sont précipités sans difficulté aucune; mais loin d'y rester en
+repos, comme ils le font sur le corps des hyménoptères, ils m'ont
+bientôt convaincu, par leurs démarches inquiètes, qu'ils se trouvaient
+aussi dépaysés dans ces fourrures que sur la surface glabre d'un tuyau
+de paille. Je devais m'y attendre: ne venais-je pas de les voir errer
+sans repos sur les gnaphales enveloppés de bourre cotonneuse? S'il leur
+suffisait d'atteindre l'abri d'un duvet pour se croire arrivés à bon
+port, presque tous périraient, sans autre tentative, au milieu du duvet
+des plantes.
+
+Présentons maintenant des insectes vivants, et d'abord des Anthophores.
+Si l'abeille, débarrassée préalablement des parasites qu'elle peut
+porter, est saisie par les ailes et mise un instant en contact avec la
+fleur, on la trouve invariablement, après ce contact rapide, envahie par
+des Méloés accrochés à ses poils. Ceux-ci gagnent prestement un point du
+thorax, généralement les épaules, les flancs, et, arrivés là, ils
+restent immobiles: la seconde étape de leur étrange voyage est atteinte.
+
+Après les Anthophores, j'ai essayé les premiers insectes vivants qu'il
+m'a été possible de me procurer sur-le-champ: des Éristales, des
+Calliphores, des Abeilles domestiques, de petits Papillons. Tous ont été
+également envahis par les Méloés, sans hésitation; mieux encore, sans
+tentatives pour revenir sur les fleurs. Faute de pouvoir trouver à
+l'instant des coléoptères, je n'ai pu expérimenter avec ces derniers.
+Newport, opérant il est vrai dans des conditions bien différentes des
+miennes, puisque ses observations portaient sur des jeunes Méloés
+captifs dans un flacon, tandis que les miennes étaient faites dans les
+circonstances normales, Newport, dis-je, a vu les Méloés s'attacher au
+corps d'un _Malachius_, et y rester immobiles; ce qui me porte à croire
+qu'avec des coléoptères j'aurais obtenu les mêmes résultats qu'avec un
+Éristale, par exemple. Et, en effet, il m'est arrivé plus tard de
+trouver des larves de Méloé su le corps d'un gros coléoptère, la Cétoine
+dorée, hôte assidu des fleurs.
+
+La classe des insectes épuisée, j'ai mis à leur portée ma dernière
+ressource, une grosse Araignée noire. Sans hésitation, ils ont passé de
+la fleur sur l'aranéide, ont gagné le voisinage des articulations des
+pattes et s'y sont établis immobiles. Ainsi tout leur paraît bon pour
+quitter le séjour provisoire où ils attendent; sans distinction
+d'espèce, de genre, de classe, ils s'attachent au premier être vivant
+que le hasard met à leur portée. On conçoit alors comment ces jeunes
+larves ont pu être observées sur une foule d'insectes différents, en
+particulier sur les espèces printanières de diptères et d'hyménoptères
+butinant sur les fleurs; on conçoit encore la nécessité de ce nombre
+prodigieux de germes pondus par une seule femelle de Méloé, puisque
+l'immense majorité des larves qui en proviendront prendra
+infailliblement une fausse voie et ne pourra parvenir aux cellules des
+Anthophores. L'instinct est ici en défaut et la fécondité y supplée.
+
+Mais il reprend son infaillibilité dans une autre circonstance. Les
+Méloés, on vient de le voir, passent sans difficulté de la fleur sur les
+objets à leur portée, quels qu'ils soient, glabres ou velus, vivants ou
+inanimés: cela fait, ils se comportent bien différemment suivant qu'ils
+viennent d'envahir soit le corps d'un insecte, soit tout autre objet.
+Dans le premier cas, sur un diptère et un papillon velus, sur une
+araignée et un coléoptère glabres, les larves restent immobiles après
+avoir gagné le point qui leur convient. Leur désir instinctif est donc
+satisfait. Dans le second cas, au milieu du duvet du drap et du velours,
+au milieu des filaments soit du coton, soit de la bourre de gnaphale, et
+enfin sur la surface glabre d'une paille et d'une feuille, elles
+trahissent la connaissance de leur méprise par leurs continuelles allées
+et venues, par leurs efforts pour revenir sur la fleur imprudemment
+abandonnée.
+
+Comment donc reconnaissent-elles la nature du corps sur lequel elles
+viennent de passer; comment se fait-il que ce corps, quel que soit
+l'état de sa surface, tantôt leur convienne et tantôt ne leur convienne
+pas? Est-ce par la vue qu'elles jugent de leur nouveau séjour? Mais
+alors la méprise ne serait pas possible; la vue leur dirait tout d'abord
+si l'objet à leur portée est convenable ou non, et d'après ses conseils
+l'émigration se ferait ou ne se ferait pas. Et puis, comment admettre
+qu'ensevelie dans l'épais fourré d'une pelote de coton ou dans la toison
+d'une Anthophore, l'imperceptible larve puisse reconnaître, par la vue,
+la masse énorme qu'elle parcourt?
+
+Est-ce par l'attouchement, par quelque sensation due aux frémissements
+intimes d'une chair vivante? Pas davantage: les larves de Méloé restent
+immobiles sur des cadavres d'insectes complètement desséchés, sur des
+Anthophores mortes et extraites de cellules vieilles au moins d'un an.
+Je les ai vues en parfaite quiétude sur des tronçons d'Anthophore, sur
+des thorax rongés et vidés par les mites depuis longtemps. Par quel sens
+leur est-il donc possible de distinguer un thorax d'Anthophore d'une
+pelote veloutée quand la vue et le toucher ne peuvent être invoqués? Il
+reste l'odorat. Mais alors quelle exquise subtilité ne lui faut-il pas
+supposer; et d'ailleurs quelle analogie d'odeur peut-on admettre entre
+tous les insectes qui morts ou vivants, en entier ou en tronçons, frais
+ou desséchés, conviennent aux Méloés, tandis que toute autre chose ne
+leur convient pas? Un misérable pou, un point vivant, nous laisse très
+perplexe sur la sensibilité qui le guide. Encore une énigme qui s'ajoute
+à tant d'autres énigmes.
+
+Après les observations que je viens de raconter, il me restait à
+fouiller la nappe de terre habitée par les Anthophores: j'aurai suivi
+dans ses transformations la larve de Méloé. C'était bien le Méloé à
+cicatrices dont je venais d'étudier la larve; c'était bien lui qui
+ravageait les cellules de l'abeille maçonne car je le trouvais mort dans
+les vieilles galeries d'où il n'avait pu sortir. Une ample moisson
+m'était promise par cette occasion, qui ne s'est plus présentée. Il me
+fallut renoncer à tout. Mon jeudi touchait à sa fin; je devais rentrer à
+Avignon pour reprendre le lendemain l'électrophore et le tube de
+Torricelli. Bienheureux jeudis! quelles superbes occasions ai-je
+manquées parce que vous étiez trop courts!
+
+Revenons en arrière d'une année pour continuer cette histoire; j'ai
+recueilli, dans des conditions bien moins favorables, il est vrai, assez
+de notes pour tracer la biographie de l'animalcule que nous venons de
+voir émigrer des fleurs de la camomille sur le dos des Anthophores.
+D'après ce que j'ai dit au sujet des larves de Sitaris, il est évident
+que les larves de Méloé, campées comme les premières sur le dos d'une
+abeille, ont uniquement pour but de se faire conduire par cette abeille
+dans les cellules approvisionnées, et non de vivre quelque temps aux
+dépens du corps qui les porte.
+
+S'il était nécessaire de le prouver, il suffirait de dire qu'on ne voit
+jamais ces larves essayer de percer les téguments de l'abeille, ou bien
+d'en ronger quelques poils et qu'on ne les voit pas non plus augmenter
+de taille tant qu'elles se trouvent sur le corps de l'hyménoptère. Pour
+les Méloés, comme pour les Sitaris, l'Anthophore sert donc uniquement de
+véhicule vers un but qui est une cellule approvisionnée.
+
+Il nous reste à apprendre comment le Méloé abandonne le duvet de
+l'abeille qui l'a voituré pour pénétrer dans la cellule. Avec des larves
+recueillies sur le corps de divers hyménoptères, j'ai fait, avant de
+connaître à fond la tactique des Sitaris, et Newport avait fait avant
+moi, des recherches pour jeter quelque jour sur ce point capital de
+l'histoire des Méloés. Mes tentatives, calquées sur celles que j'avais
+entreprises sur les Sitaris, ont éprouvé le même échec. L'animalcule,
+mis en rapport avec des larves ou des nymphes d'Anthophore, n'a donné
+aucune attention à cette proie; d'autres, placés dans le voisinage de
+cellules ouvertes et pleines de miel, n'y ont pas pénétré ou tout au
+plus ont visité les bords de l'orifice; d'autres enfin, déposés dans la
+cellule, sur sa paroi sèche ou à la surface du miel, sont ressortis
+aussitôt ou bien ont péri englués. Le contact du miel leur est aussi
+fatal qu'aux jeunes Sitaris.
+
+Des fouilles faites, à diverses époques, dans les nids de l'_Anthophora
+pilipes_, m'avaient appris, depuis quelques années, que le Méloé à
+cicatrices est, comme le Sitaris, parasite de cet hyménoptère; j'avais,
+en effet, trouvé de temps à autre, dans les cellules de l'abeille, des
+Méloés adultes, morts et desséchés. D'autre part, je savais, par L.
+Dufour, que l'animalcule jaune, que le pou qu'on trouve dans le duvet
+des hyménoptères avait été reconnu, grâce aux recherches de Newport,
+comme étant la larve des Méloés. Avec ces notions, rendues plus
+frappantes par ce que j'apprenais chaque jour au sujet des Sitaris, je
+me suis rendu à Carpentras, le 21 mai, pour visiter les nids en
+construction de l'Anthophore, ainsi que je l'ai raconté. Si j'avais
+presque la certitude de réussir tôt ou tard au sujet des Sitaris, qui
+s'y trouvent excessivement abondants, je n'avais que bien peu d'espoir
+pour les Méloés, qui sont fort rares, au contraire, dans les mêmes nids.
+Cependant les circonstances m'ont favorisé plus que je n'aurais osé
+espérer, et après six heures d'un travail où la pioche jouait un grand
+rôle, j'étais possesseur, à la sueur de mon front, d'un nombre
+considérable de cellules occupées par les Sitaris, et de deux autres
+cellules appartenant aux Méloés.
+
+Si mon enthousiasme n'avait pas eu le temps de se refroidir par la vue,
+renouvelée à chaque instant, de jeunes Sitaris campés sur un oeuf
+d'Anthophore, flottant au centre de la petite mare de miel, il aurait pu
+se donner libre carrière à la vue du contenu de l'une de ces cellules.
+Sur le miel, noir et liquide, flotte une pellicule ridée; et sur cette
+pellicule se tient immobile un pou jaune. La pellicule, c'est
+l'enveloppe vide de l'oeuf de l'Anthophore; le pou, c'est une larve de
+Méloé.
+
+L'histoire de cette larve se complète maintenant d'elle-même. Le jeune
+Méloé abandonne le duvet de l'abeille au moment de la ponte; et puisque
+le contact du nid lui serait fatal, il doit, pour s'en préserver,
+adopter la tactique suivie par le Sitaris, c'est-à-dire se laisser
+couler à la surface du miel avec l'oeuf en voie d'être pondu. Là, son
+premier travail est de dévorer l'oeuf qui lui sert de radeau, comme
+l'atteste l'enveloppe vide sur laquelle il est encore; et c'est après ce
+repas, le seul qu'il prenne tant qu'il conserve sa forme actuelle, c'est
+après ce repas qu'il doit commencer sa longue série de transformations
+et se nourrir du miel amassé par l'Anthophore. Tel est le motif de
+l'échec complet, tant de mes tentatives que de celles de Newport, pour
+élever les jeunes larves de Méloé. Au lieu de leur offrir du miel, ou
+des larves, ou des nymphes, il fallait les déposer sur les oeufs
+récemment pondus par l'Anthophore.
+
+À mon retour de Carpentras, j'ai voulu faire cette éducation, en même
+temps que celle des Sitaris, qui m'a si bien réussi; mais comme je
+n'avais pas des larves de Méloé à ma disposition, et que je ne pouvais
+m'en procurer qu'en les recherchant dans la toison des hyménoptères, les
+oeufs d'Anthophore se sont tous trouvés éclos dans les cellules que
+j'avais rapportées de mon expédition, lorsque j'ai pu enfin en trouver.
+Cet essai manqué est peu à regretter, car les Méloés et les Sitaris
+ayant la similitude la plus complète, non seulement dans les moeurs mais
+encore dans le mode d'évolution, il est hors de doute que j'aurais dû
+réussir. Je crois même que cette éducation peut se tenter avec des
+cellules de divers hyménoptères, pourvu que l'oeuf et le miel ne
+diffèrent pas trop de ceux de l'Anthophore. Je ne compterais pas, par
+exemple, sur un succès avec les cellules de l'_Osmia tricornis_,
+cohabitant avec l'Anthophore: son oeuf est court et gros; son miel est
+jaune, sans odeur, solide, presque pulvérulent et d'une saveur très
+faible.
+
+
+
+
+XVII
+
+L'HYPERMÉTAMORPHOSE
+
+
+Par un machiavélique stratagème, la larve primaire des Méloés et des
+Sitaris a pénétré dans la cellule de l'Anthophore; elle s'est établie
+sur l'oeuf, à la fois sa première nourriture et son radeau de sauvetage.
+Que devient-elle une fois l'oeuf épuisé?
+
+Revenons d'abord à la larve du Sitaris. Au bout de huit jours, l'oeuf de
+l'Anthophore est tari par le parasite et se réduit à l'enveloppe, mince
+nacelle qui préserve l'animalcule du contact mortel du miel. C'est sur
+cette nacelle que s'opère la première transformation, après laquelle la
+larve, alors organisée pour vivre dans un milieu gluant, se laisse choir
+du radeau dans le lac de miel, et abandonne, accrochée à l'enveloppe de
+l'oeuf, sa dépouille fendue sur le dos. À cette époque, on voit flotter,
+immobile sur le miel, un corpuscule d'un blanc laiteux, ovalaire, aplati
+et d'une paire de millimètres de longueur. C'est la larve du Sitaris
+sous sa nouvelle forme. À l'aide d'une loupe, on distingue les
+fluctuations du canal digestif, qui se gorge de miel, et sur le pourtour
+du dos plat et elliptique, on aperçoit un double cordon de points
+respiratoires qui, par leur position, ne peuvent être obstrué par le
+liquide visqueux. Pour décrire en détail cette larve, attendons qu'elle
+ait acquis tout son développement, ce qui ne saurait tarder car les
+provisions diminuent avec rapidité.
+
+Cette rapidité toutefois n'est pas comparable à celle que mettent les
+larves gloutonnes de l'Anthophore à achever les leurs. Ainsi, en
+visitant une dernière fois les habitations des Anthophores, le 25 juin,
+j'ai trouvé que les larves de l'abeille avaient toutes achevé leurs
+provisions et atteint leur complet développement; tandis que celles des
+Sitaris, encore plongées dans le miel, n'avaient, pour la plupart, que
+la moitié du volume qu'elles doivent finalement acquérir. Nouveau motif
+pour les Sitaris de détruire un oeuf qui, s'il se développait, donnerait
+une larve vorace, capable de les affamer en fort peu de temps. En
+élevant moi-même les larves dans des tubes de verre, j'ai reconnu que
+les Sitaris mettent de trente-cinq à quarante jours pour achever leur
+pâtée de miel; et que celles des Anthophores emploient moins de deux
+semaines pour le même repas.
+
+C'est dans la première quinzaine du mois de juillet que les larves de
+Sitaris atteignent toute leur grosseur. À cette époque, la cellule
+usurpée par le parasite ne contient plus qu'une larve replète, et en un
+coin, un tas de crottins rougeâtres. Cette larve est molle, blanche et
+mesure de 12 à 13 millimètres de longueur, sur 6 millimètres dans sa
+plus grande largeur. Vue par le dos, comme lorsqu'elle flotte sur le
+miel, elle est de forme elliptique, atténuée graduellement vers
+l'extrémité antérieure, et plus brusquement vers l'extrémité
+postérieure. Sa face ventrale est fort convexe; sa face dorsale, au
+contraire, est à peu près plane. Quand la larve flotte sur le miel
+liquide, elle est comme lestée par le développement excessif de la face
+ventrale plongeant dans le miel, ce qui lui rend possible un équilibre
+pour elle de la plus haute importance. En effet, les orifices
+respiratoires, rangés sans moyen de protection sur chaque bord du dos
+presque plat, sont à fleur du liquide visqueux, et au moindre faux
+mouvement seraient obstrués par cette glu tenace si un lest convenable
+n'empêchait la larve de chavirer. Jamais abdomen obèse n'a été de plus
+grande utilité: à la faveur de cet embonpoint du ventre, la larve est à
+l'abri de l'asphyxie.
+
+Ses segments sont au nombre de treize, y compris la tête. Celle-ci est
+pâle, molle, comme le reste du corps, et fort petite relativement au
+volume de l'animal. Les antennes sont excessivement courtes et composées
+de deux articles cylindriques. J'ai vainement, à l'aide d'une forte
+loupe, cherché des yeux. Dans son état précédent, la larve, assujettie à
+de singulières migrations, a évidemment besoin de la vue, et elle est
+pourvue de quatre ocelles. Dans l'état actuel, à quoi lui serviraient
+des yeux au fond d'une cellule d'argile, où règne la plus complète
+obscurité?
+
+Le labre est saillant, non distinctement séparé de la tête, courbe en
+avant et bordé de cils pâles et très fins. Les mandibules sont petites,
+roussâtres vers l'extrémité, obtuses et excavées au côté interne en
+forme de cuiller. Au-dessous des mandibules se trouve une pièce charnue,
+couronnée par deux très petits mamelons. C'est la lèvre inférieure avec
+ses deux palpes. Elle est flanquée, de droite et de gauche, de deux
+autres pièces également charnues, étroitement accolées à la lèvre, et
+portant à l'extrémité un rudiment de palpe formé de deux ou trois très
+petits articles. Ces deux pièces sont les futures mâchoires. Tout cet
+appareil, lèvres et mâchoires, est complètement immobile, et dans un
+état rudimentaire qui met la description en défaut. Ce sont des organes
+naissants, encore voilés, embryonnaires. Le labre et la lame complexe
+formée par la lèvre et les mâchoires laissent entre elles une étroite
+fente, dans laquelle jouent les mandibules.
+
+Les pattes sont purement vestigiaires, car bien que formées de trois
+petits articles cylindriques, elles n'ont guère qu'un demi-millimètre de
+longueur. L'animal ne peut en faire usage, non seulement dans le miel
+coulant où il habite, mais encore sur un sol consistant. Si l'on tire la
+larve de la cellule pour la mettre sur un corps solide et l'observer
+plus à l'aise, on voit que la protubérance démesurée de l'abdomen, en
+tenant le thorax relevé, empêche les pattes de trouver un appui. Couchée
+sur le flanc, seule station possible, à cause de sa conformation, la
+larve reste immobile, ou n'exécute que quelques mouvements vermiculaires
+et paresseux de l'abdomen, sans jamais remuer ses pattes débiles, qui ne
+pourraient d'ailleurs lui servir en aucune manière. En somme à
+l'animalcule si alerte, si actif du début, a succédé un ver
+ventripotent, rendu immobile par son obésité. Qui reconnaîtrait dans cet
+animal lourd, mou, aveugle, laidement ventru, n'ayant pour pattes qu'une
+sorte de moignons sans usage, l'élégante bestiole de tout à l'heure,
+cuirassée, svelte et pourvue d'organes d'une haute perfection pour
+accomplir ses périlleux voyages?
+
+Enfin, on compte neuf paires de stigmates: une paire sur le mésothorax
+et les autres sur les huit premiers segments de l'abdomen. La dernière
+paire, ou celle du huitième segment abdominal est formée de stigmates si
+petits que, pour les découvrir, il faut être averti par les états
+suivants de la larve et promener une loupe bien patiente sur
+l'alignement des autres paires. Ce ne sont là encore que des stigmates
+vestigiaires. Les autres sont assez grands, à péritrème pâle, circulaire
+et non saillant.
+
+Si, sous sa première forme, la larve de Sitaris est organisée pour agir,
+pour se mettre en possession de la cellule convoitée, sous sa seconde
+forme, elle est uniquement organisée pour digérer les provisions
+conquises. Donnons un coup d'oeil à son organisation interne, et en
+particulier à son appareil digestif. Chose étrange: cet appareil où doit
+s'engouffrer la masse du miel amassée par l'Anthophore, est en tout
+pareil à celui du Sitaris adulte, qui ne prend peut-être jamais de
+nourriture. C'est, de part et d'autre, le même oesophage très court, le
+même ventricule chylifique, vide dans l'insecte parfait, distendu dans
+la larve par une abondante pulpe orangée; ce sont dans l'un et l'autre
+les mêmes vaisseaux biliaires au nombre de quatre et accolés au rectum
+par une de leurs extrémités. Ainsi que l'insecte parfait, la larve est
+dépourvue de glandes salivaires et de tout autre appareil analogue Son
+appareil d'innervation comprend onze ganglions, en ne tenant compte du
+collier oesophagien; tandis que dans l'insecte parfait, on n'en trouve
+plus que sept, trois pour le thorax, dont les deux derniers contigus, et
+quatre pour l'abdomen.
+
+Quand ses provisions sont achevées, la larve reste un petit nombre de
+jours dans un état stationnaire, en rejetant de temps à autre quelques
+crottins rougeâtres jusqu'à ce que le tube digestif soit totalement
+libéré de sa pulpe orangée. Alors l'animal se contracte, se ramasse sur
+lui-même, et l'on ne tarde pas à voir se détacher de son corps une
+pellicule transparente, un peu chiffonnée, très fine et formant un
+sac-issue, dans lequel vont se passer désormais les transformations
+suivantes. Sur ce sac épidermique, sur cette espèce d'outre
+transparente, formée par la peau de la larve détachée tout d'une pièce,
+sans aucune fissure, on distingue les divers organes externes bien
+conservés: la tête avec ses antennes, ses mandibules, ses mâchoires, ses
+palpes; les segments thoraciques, avec leurs pattes vestigiaires;
+l'abdomen, avec son cordon d'orifices stigmatiques encore reliés l'un à
+l'autre par des filaments trachéens.
+
+Puis sous cette enveloppe, dont la délicatesse peut à peine supporter le
+toucher le plus circonspect, on voit se dessiner une masse blanche,
+molle, qui, en quelques heures, acquiert une consistance solide, cornée,
+et une teinte d'un fauve ardent. La transformation est alors achevée.
+Déchirons le sac de fine gaze enveloppant l'organisation qui vient de se
+former et portons notre examen sur cette troisième forme de la larve de
+Sitaris.
+
+C'est un corps inerte, segmenté, à contour ovalaire, d'une consistance
+cornée, en tout pareille à celle des pupes et des chrysalides, et d'une
+couleur d'un fauve ardent qu'on ne peut mieux comparer qu'à celle des
+jujubes. Sa face supérieure forme un double plan incliné dont l'arête
+est très émoussée; sa face inférieure est d'abord plane, mais devient,
+par suite de l'évaporation, de jour en jour plus concave, en laissant un
+bourrelet saillant sur tout son contour ovalaire. Enfin ses deux
+extrémités ou pôles sont un peu aplaties. Le grand axe de la face
+inférieure est en moyenne de 12 millimètres, et le petit axe de 6
+millimètres.
+
+Au pôle céphalique de ce corps se trouve une sorte de masque modelé
+vaguement sur la tête de la larve; et au pôle opposé, un petit disque
+circulaire profondément ridé dans sa partie centrale. Les trois segments
+qui font suite à la tête portent chacun une paire de très petits
+boutons, à peine visibles sans le secours de la loupe, et qui sont, par
+rapport aux pattes de la larve dans sa forme précédente, ce que le
+masque céphalique est pour la tête de la même larve. Ce ne sont pas des
+organes, mais des indices, des traits de repère jetés aux points où
+doivent plus tard apparaître ces organes. Sur chaque flanc, on compte
+enfin neuf stigmates, placés comme précédemment sur le mésothorax et les
+huit premiers segments abdominaux. Les huit premiers stigmates sont d'un
+brun foncé et tranchent nettement sur la couleur fauve du corps. Ils
+consistent en petits boutons luisants, coniques, perforés au sommet d'un
+orifice rond. Le neuvième stigmate, quoique façonné comme les
+précédents, est incomparablement plus petit; on ne peut le distinguer
+sans loupe.
+
+L'anomalie, déjà si manifeste dans le passage de la première forme à la
+seconde, le devient encore ici davantage; et l'on ne sait de quel nom
+appeler une organisation sans terme de comparaison, non seulement dans
+l'ordre des coléoptères, mais dans la classe entière des insectes. Si,
+d'une part, cette organisation offre de nombreux points de ressemblance
+avec les pupes des diptères par sa consistance cornée, par l'immobilité
+complète de ses divers segments, par l'absence à peu près totale des
+reliefs qui permettraient de distinguer les parties de l'insecte
+parfait; si, d'autre part, elle se rapproche des chrysalides parce que
+l'animal, pour arriver à cet état, a besoin de se dépouiller de sa peau,
+comme le font les Chenilles; elle diffère de la pupe parce qu'elle n'a
+pas pour enveloppe le tégument superficiel et devenu corné, mais bien un
+tégument plus interne de la larve; et elle diffère des chrysalides par
+l'absence de sculptures qui trahissent, dans ces dernières, les
+appendices de l'insecte parfait. Enfin, elle diffère encore plus
+profondément et de la pupe et de la chrysalide, parce que de ces deux
+organisations dérive immédiatement l'insecte parfait, tandis que ce qui
+lui succède est simplement une larve pareille à celle qui l'a précédée.
+Je proposerai, pour désigner l'étrange organisation, le terme de
+_pseudo-chrysalide_; et je réserverai les noms de larve primaire, de
+seconde larve, de troisième larve, pour désigner, en peu de mots,
+chacune des trois formes sous lesquelles les Sitaris ont tous les
+caractères des larves.
+
+Si le Sitaris, en revêtant la forme de pseudo-chrysalide se transfigure
+à l'extérieur jusqu'au point de dérouter la science des morphoses
+entomologiques, il n'en est pas de même à l'intérieur. J'ai à toutes les
+époques de l'année, scruté les entrailles des pseudo-chrysalides, qui
+restent, en général, stationnaires pendant une année entière, et je n'ai
+jamais observé d'autres formes dans leurs organes que celles qu'on
+trouve dans la seconde larve. Le système nerveux n'a pas subi de
+changement. L'appareil digestif est rigoureusement vide, et, à cause de
+sa vacuité, n'apparaît que comme un mince cordon, perdu, noyé au milieu
+des sachets adipeux. L'intestin stercoral a plus de consistance, ses
+formes sont mieux arrêtées. Les quatre vaisseaux biliaires sont toujours
+parfaitement distincts. Le tissu adipeux est plus abondant que jamais:
+il forme à lui seul tout le contenu de la pseudo-chrysalide, en ne
+tenant compte, sous le rapport du volume, des filaments insignifiants du
+système nerveux et de l'appareil digestif. C'est la réserve où la vie
+doit puiser pour ses oeuvres futures.
+
+Quelques Sitaris ne restent guère qu'un mois à l'état de
+pseudo-chrysalide. Les autres morphoses s'accomplissent dans le courant
+du mois d'août, et au commencement de septembre, l'insecte arrive à
+l'état parfait. Mais, en général, l'évolution est plus lente; la
+pseudo-chrysalide passe l'hiver et ce n'est, pour le plus tôt, qu'au
+moins de juin de la seconde année que s'opèrent les dernières
+transformations. Passons sous silence cette longue période de repos,
+pendant laquelle le Sitaris, sous forme de pseudo-chrysalide, dort, au
+fond de sa cellule, d'un sommeil aussi léthargique que celui d'un germe
+dans son oeuf; et arrivons aux mois de juin et de juillet de l'année
+suivante, époque de ce que l'on pourrait appeler une seconde éclosion.
+
+La pseudo-chrysalide est toujours enfermée dans l'outre délicate formée
+par la peau de la seconde larve. À l'extérieur rien de nouveau ne s'est
+passé; mais à l'intérieur de graves changements viennent de s'accomplir.
+J'ai dit que la pseudo-chrysalide présentait une face supérieure voûtée
+en dos d'âne, et une face inférieure d'abord plane, puis de plus en plus
+concave. Les flancs du double plan incliné de la face supérieure ou
+dorsale prennent part aussi à cette dépression occasionnée par
+l'évaporation des parties fluides, et il arrive un moment où ces flancs
+sont tellement déprimés qu'une section de la pseudo-chrysalide, par un
+plan perpendiculaire à son axe, serait représentée au moyen d'un
+triangle curviligne, à sommets émoussés, et dont les côtés tourneraient
+leur convexité en dedans. C'est sous cet aspect que la pseudo-chrysalide
+se présente pendant l'hiver et le printemps.
+
+Mais en juin elle a perdu cet aspect flétri; elle figure un ballon
+régulier, un ellipsoïde dont les sections perpendiculaires au grand axe
+sont des cercles. Un fait plus important que cette expansion, comparable
+à celle qu'on obtient en soufflant dans une vessie ridée, vient
+également de se passer. Les téguments cornés de la pseudo-chrysalide se
+sont détachés de leur contenu tout d'une pièce, sans rupture, de la même
+manière que l'avait fait l'an passé la peau de la seconde larve; et ils
+forment ainsi une nouvelle enveloppe utriculaire, sans adhérence aucune
+avec son contenu, et incluse elle-même dans l'outre façonnée aux dépens
+de la peau de la seconde larve. De ces deux sacs, sans issue, emboîtés
+l'un dans l'autre, l'extérieur est transparent, souple, incolore et
+d'une extrême délicatesse; le second est cassant, presque aussi délicat
+que le premier, mais beaucoup moins translucide à cause de sa coloration
+fauve qui le fait ressembler à une mince pellicule d'ambre. Sur ce
+second sac, se retrouvent les verrues stigmatiques, les boutons
+thoraciques, etc., qu'on observait sur la pseudo-chrysalide. Enfin, dans
+sa cavité, s'entrevoit quelque chose, dont la forme reporte aussitôt
+l'esprit à la seconde larve.
+
+Et en effet, si l'on déchire la double enveloppe qui protège ce mystère,
+on reconnaît, non sans étonnement, qu'on a sous les yeux une nouvelle
+larve pareille à la seconde. Après une transfiguration des plus
+singulières, l'animal est revenu en arrière, à sa seconde forme. Décrire
+la nouvelle larve est chose inutile, car elle ne diffère de la
+précédente que par quelques légers détails. C'est dans les deux la même
+tête avec ses divers appendices à peine ébauchés; ce sont les mêmes
+pattes vestigiaires, les mêmes moignons transparents comme du cristal.
+La troisième larve ne diffère de la seconde que par un abdomen moins
+gros, à cause de la vacuité complète de l'appareil digestif; par un
+double chapelet de coussinets charnus qui règne sur chaque flanc; par le
+péritrème des stigmates, cristallin et légèrement saillant, mais moins
+que dans la pseudo-chrysalide; par les stigmates de neuvième paire,
+jusqu'ici rudimentaires, et maintenant à peu près aussi gros que les
+autres; enfin par les mandibules terminées en pointe très aiguë. Mise
+hors de son double étui, la troisième larve n'exécute que des mouvements
+très paresseux de contraction et de dilatation, sans pouvoir progresser,
+sans pouvoir même se tenir dans la station normale, à cause de la
+débilité de ses pattes. Elle reste ordinairement immobile, couchée sur
+le flanc; ou bien elle ne traduit sa somnolente activité que par de
+faibles mouvements vermiculaires.
+
+Au moyen du jeu alternatif de ces contractions et de ces dilatations, si
+paresseuses qu'elles soient, la larve parvient cependant à se retourner
+bout à bout dans l'espèce de coque que lui forment les téguments
+pseudo-chrysalidaires, quand accidentellement elle s'y trouve placée là
+en bas; et cette opération est d'autant plus difficile, que la cavité de
+la coque est à peu de chose près exactement remplie par la larve.
+L'animal se contracte, fléchit la tête sous le ventre, et fait glisser
+sa moitié antérieure sur sa moitié postérieure par des mouvements
+vermiculaires si lents, que la loupe peut à peine les constater. Dans
+moins d'un quart d'heure, la larve, d'abord renversée, se retrouve
+placée la tête en haut. J'admire ce jeu de gymnastique, mais j'ai de la
+peine à le comprendre, tant l'espace que la larve en repos laisse libre
+dans sa coque, est peu de chose relativement à ce qu'on est en droit
+d'attendre d'après la possibilité d'un pareil retournement. La larve ne
+jouit pas longtemps de cette prérogative qui lui permet de reprendre
+dans son habitacle, dérangé de sa position primitive, l'orientation
+qu'elle préfère, c'est-à-dire de se trouver la tête en haut.
+
+Deux jours au plus après sa première apparition, elle retombe dans une
+inertie aussi complète que celle de la pseudo-chrysalide. En la sortant
+de sa coque d'ambre, on reconnaît que sa faculté de se contracter ou
+dilater à volonté, s'est engourdie si complètement, que le stimulant de
+la pointe d'une aiguille ne peut pas la provoquer, bien que les
+téguments aient conservé toute leur souplesse, et qu'aucun changement
+sensible ne soit survenu dans l'organisation. L'irritabilité, suspendue
+une année entière dans la pseudo-chrysalide, vient donc de se réveiller
+un instant pour retomber aussitôt dans la plus profonde torpeur. Cette
+torpeur ne doit se dissiper en partie qu'au moment du passage à l'état
+de nymphe, pour reparaître immédiatement après et se continuer jusqu'à
+l'arrivée à l'état parfait.
+
+Aussi, en tenant dans une position renversée, au moyen de tubes de
+verre, des larves de la troisième forme, ou bien des nymphes incluses
+dans leurs coques, on ne les voit jamais reprendre une position droite,
+quelle que soit la durée de l'expérimentation. L'insecte parfait
+lui-même, renfermé quelque temps dans la coque, ne peut la reprendre,
+faute d'une souplesse convenable. Cette absence totale de mouvement dans
+la troisième larve, âgée de quelques jours, ainsi que dans la nymphe,
+jointe au peu d'espace libre qui reste dans la coque, amène forcément,
+si l'on n'a pas assisté aux premiers moments de la troisième larve, la
+conviction qu'il est de toute impossibilité à l'animal de se retourner
+bout à bout.
+
+Et maintenant voyez quelles étranges conséquences peut amener ce défaut
+d'observation faite à l'instant voulu. On recueille des
+pseudo-chrysalides, qui sont entassées dans un flacon dans toutes les
+positions possibles. La saison favorable arrive; et avec un étonnement
+bien légitime, on constate que, dans un grand nombre de coques, la larve
+ou la nymphe incluse est dans une orientation inverse, c'est-à-dire
+qu'elle a la tête tournée vers l'extrémité anale de la coque. Vainement
+on épie dans ces corps renversés quelques indices de mouvement;
+vainement on place les coques dans toutes les positions imaginables,
+pour voir si l'animal se retournera; et vainement encore on se demande
+où est l'espace libre qu'exigerait ce retournement. L'illusion est
+complète: je m'y suis laissé prendre, et pendant deux ans je me suis
+perdu en conjectures pour me rendre compte de ce défaut de
+correspondance entre la coque et son contenu, pour m'expliquer enfin un
+fait inexplicable lorsque l'instant propice est passé.
+
+Sur les lieux mêmes, dans les cellules de l'Anthophore, cette apparente
+anomalie ne se montre jamais, parce que la seconde larve, sur le point
+de se transformer en pseudo-chrysalide, a toujours soin de se disposer
+la tête en haut, suivant l'axe de la cellule plus ou moins rapproché de
+la verticale. Mais lorsque les pseudo-chrysalides sont placées, sans
+ordre, dans une boîte, dans un flacon, toutes celles qui se trouvent
+dans une position renversée, renfermeront plus tard des larves ou des
+nymphes retournées.
+
+Après quatre changements de forme aussi profonds que ceux que je viens
+de décrire, on peut raisonnablement s'attendre à trouver quelques
+modifications dans l'organisation interne. Rien n'est changé néanmoins:
+le système nerveux est le même dans la troisième larve que dans les
+états précédents; les organes reproducteurs ne se montrent pas encore;
+et il est superflu de parler de l'appareil digestif, qui se conserve
+invariable jusque dans l'insecte parfait.
+
+La durée de la troisième larve n'est guère que de quatre à cinq
+semaines, c'est aussi à peu près la durée de la seconde. Dans le mois de
+juillet, époque où la seconde larve passe à l'état de pseudo-chrysalide,
+la troisième passe à l'état de nymphe, toujours à l'intérieur de la
+double enveloppe utriculaire. Sa peau se fend sur le dos en avant; et à
+l'aide de quelques faibles contractions qui reparaissent en cette
+circonstance, elle est rejetée en arrière sous forme de petite pelote.
+Il n'y a donc rien ici qui diffère de ce qui se passe chez les autres
+coléoptères.
+
+La nymphe succédant à cette troisième larve ne présente rien non plus de
+particulier: c'est l'insecte parfait au maillot, d'un blanc jaunâtre,
+avec ses divers organes appendiculaires limpides comme du cristal, et
+étalés sous l'abdomen. Quelques semaines se passent pendant lesquelles
+la nymphe revêt en partie la livrée de l'état adulte, et, au bout d'un
+mois environ, l'animal se dépouille une dernière fois, suivant le mode
+ordinaire, pour atteindre sa forme finale. Les élytres sont alors d'un
+blanc jaunâtre uniforme, ainsi que les ailes, l'abdomen et la majeure
+partie des pattes; tout le reste du corps est, à peu de chose près, d'un
+noir luisant. Dans l'intervalle de vingt-quatre heures, les élytres
+prennent leur coloration mi-partie fauve et noire; les ailes
+s'obscurcissent, et les pattes achèvent de se teindre en noir. Cela
+fait, l'organisation adulte est parachevée. Cependant le Sitaris
+séjourne une quinzaine de jours encore dans la coque jusqu'ici intacte,
+rejetant par intervalles des crottins blancs d'acide urique, qu'il
+refoule en arrière avec les lambeaux de ses deux dernières dépouilles,
+celles de la troisième larve et celle de la nymphe. Enfin, vers le
+milieu du mois d'août, il déchire le double sac qui l'enveloppe, perce
+le couvercle de la cellule d'Anthophore, s'engage dans un couloir, et
+apparaît au dehors à la recherche de l'autre sexe.
+
+* * *
+
+J'ai dit comment, dans mes fouilles au sujet des Sitaris, j'avais trouvé
+deux cellules appartenant au _Meloe cicatricosus_. L'une contenait
+l'oeuf de l'Anthophore, et sur cet oeuf un pou jaune, larve primaire du
+Méloé. L'histoire de cet animalcule nous est connue. La seconde cellule
+est également pleine de miel. Sur le liquide gluant flotte une petite
+larve blanche, de 4 millimètres environ de longueur, et très différente
+des autres petites larves blanches appartenant au Sitaris. Les
+fluctuations rapides de son abdomen dénotent qu'elle s'abreuve avec
+avidité du nectar à odeur forte amassé par l'abeille. Cette larve est le
+jeune Méloé dans la seconde période de son développement.
+
+Je n'ai pu conserver ces deux précieuses cellules, que j'avais largement
+ouvertes pour en étudier le contenu. À mon retour de Carpentras, par
+suite des mouvements de la voiture, leur miel s'est trouvé extravasé, et
+leurs habitants morts. Le 25 juin, une nouvelle visite aux nids des
+Anthophores m'a procuré deux larves pareilles à la précédente, mais
+beaucoup plus grosses. L'une d'elles est sur le point d'achever sa
+provision de nid, l'autre en a encore près de la moitié. La première est
+mise en sûreté avec mille précautions, la seconde est aussitôt plongée
+dans l'alcool.
+
+Ces larves sont aveugles, molles, charnues, d'un blanc jaunâtre,
+couvertes d'un duvet fin visible seulement à la loupe, recourbées en
+hameçon comme le sont les larves des Lamellicornes, avec lesquelles
+elles ont une certaine ressemblance dans leur configuration générale.
+Les segments, y compris la tête, sont au nombre de treize, dont neuf
+sont pourvus d'orifices stigmatiques à péritrème pâle et ovalaire. Ce
+sont le mésothorax et les huit premiers segments abdominaux. Comme dans
+les larves de Sitaris, la dernière paire de stigmates, ou celle du
+huitième segment de l'abdomen, est moins développée que les autres.
+
+Tête cornée, légèrement brune. Épistome bordé de brun. Labre saillant,
+blanc, trapézoïdal. Mandibules noires, fortes, courtes, obtuses, peu
+recourbées, tranchantes et munies chacune d'une large dent au côté
+interne. Palpes maxillaires et palpes labiaux bruns, en forme de très
+petits boutons de deux ou trois articles. Antennes brunes, insérées à la
+base même des mandibules, de trois articles: le premier, gros,
+globuleux; les deux autres, d'un diamètre beaucoup plus petit,
+cylindriques. Pattes courtes, mais assez fortes, pouvant servir à
+l'animal pour ramper ou fouir, terminées par un ongle robuste et noir.
+La longueur de la larve avec tout son développement est de 25
+millimètres.
+
+Autant que je peux en juger par la dissection de l'individu conservé
+dans l'alcool, et dont les viscères sont altérés par un trop long séjour
+dans ce liquide, le système nerveux est formé de onze ganglions, outre
+le collier oesophagien; et l'appareil digestif ne diffère pas
+sensiblement de celui du Méloé adulte.
+
+La plus grosse des deux larves du 25 juin, mise dans un tube de verre,
+avec le reste de ses provisions, a revêtu une nouvelle forme dans la
+première semaine du mois de juillet suivant. Sa peau s'est fendue dans
+la moitié antérieure du dos; et après avoir été refoulée à demi en
+arrière, a laissé en partie à découvert une pseudo-chrysalide ayant la
+plus grande analogie avec celle des Sitaris. Newport n'a pas vu la larve
+du Méloé dans sa seconde forme, dans celle qui lui est propre quand elle
+mange la pâtée de miel amassée par l'abeille, mais il a vu sa dépouille
+enveloppant à demi la pseudo-chrysalide dont je viens de parler. D'après
+les mandibules robustes et les pattes armées d'un ongle vigoureux qu'il
+a observées sur cette dépouille, Newport présume que, au lieu de rester
+dans la même cellule d'Anthophore, la larve, capable de fouir, passe
+d'une cellule dans une autre à la recherche d'un supplément de
+nourriture. Ce soupçon me paraît très fondé, car le volume que la larve
+acquiert dépasse les proportions que fait supposer la médiocre quantité
+de miel renfermée dans une seule cellule.
+
+Revenons à la pseudo-chrysalide. C'est, comme chez les Sitaris, un corps
+inerte, de consistance cornée, de couleur ambrée, et divisé en treize
+segments, y compris la tête. Sa longueur mesure 2 millimètres. Elle est
+un peu courbée en arc, fort convexe à la face dorsale, presque plane à
+la face ventrale, et bordée d'un bourrelet saillant qui marque la
+séparation des deux faces. La tête n'est qu'une espèce de masque où sont
+sculptés vaguement quelques reliefs immobiles correspondant aux pièces
+futures de la tête. Sur les segments thoraciques se montrent trois
+paires de tubercules, correspondant aux pattes de la larve précédente et
+du futur animal. Enfin neuf paires de stigmates, une paire sur le
+mésothorax, et les huit paires suivantes sur les huit premiers segments
+de l'abdomen. La dernière paire est un peu plus petite que les autres,
+particularité que nous avons déjà reconnue dans la larve qui a précédé
+la pseudo-chrysalide.
+
+En comparant les pseudo-chrysalides des Méloés et des Sitaris, on
+remarque entre elles une ressemblance des plus frappantes. C'est dans
+l'une et l'autre la même structure jusque dans les moindres détails. Ce
+sont des deux parts les mêmes masques céphaliques, les mêmes tubercules
+occupant la place des pattes, la même distribution et le même nombre de
+stigmates, enfin la même couleur, la même rigidité des téguments. Les
+seules différences consistent dans l'aspect général, qui n'est pas le
+même dans les deux pseudo-chrysalides, et dans l'enveloppe que leur
+forme la dépouille de la précédente larve. Chez les Sitaris, en effet,
+cette dépouille constitue un sac sans issue, une outre, enveloppant de
+toutes parts la pseudo-chrysalide; chez les Méloés, elle est au
+contraire fendue sur le dos, refoulée en arrière, et, par suite, elle ne
+revêt qu'à demi la pseudo-chrysalide.
+
+L'autopsie de la seule pseudo-chrysalide qui fût en ma possession m'a
+démontré que, pareillement à ce qui se passe chez les Sitaris, aucun
+changement n'a lieu dans l'organisation des viscères, malgré les
+profondes transformations qui se passent à l'extérieur. Au milieu
+d'innombrables sachets adipeux, se trouve enfouie une maigre cordelette
+où l'on reconnaît aisément les caractères essentiels de l'appareil
+digestif, tant de la précédente larve que de l'insecte parfait. Quand à
+la moelle abdominale, elle est formée, comme dans la larve, de huit
+ganglions. Dans l'insecte parfait, elle n'en comprend plus que quatre.
+
+Je ne saurais dire positivement combien de temps les Méloés restent sous
+la forme de pseudo-chrysalide; mais en consultant l'analogie si complète
+que l'évolution des Méloés présente avec celle des Sitaris, il est à
+croire que quelques pseudo-chrysalides achèvent leur transformation dans
+la même année, tandis que d'autres, en plus grand nombre, restent
+stationnaires une année entière, et n'arrivent à l'état d'insecte
+parfait qu'au printemps suivant. Telle est aussi l'opinion de Newport.
+
+Quoi qu'il en soit, j'ai trouvé à la fin du mois d'août une de ces
+pseudo-chrysalides arrivée déjà à l'état de nymphe. C'est avec le
+secours de cette précieuse capture que je pourrai terminer l'histoire de
+l'évolution des Méloés. Les téguments cornés de la pseudo-chrysalide
+sont fendus suivant une scissure qui embrasse toute la face ventrale,
+toute la tête, et remonte sur le dos du thorax. Cette dépouille, non
+déformée, rigide, est à moitié engagée, comme l'était la
+pseudo-chrysalide dans la peau abandonnée par la seconde larve. Enfin,
+par la scissure, qui la partage presque en deux, s'échappe à demi une
+nymphe de Méloé; de manière que, suivant les apparences, à la
+pseudo-chrysalide aurait succédé immédiatement une nymphe, ce qui n'a
+pas lieu chez les Sitaris, qui ne passent du premier de ces deux états
+au second qu'en prenant une forme intermédiaire calquée sur celle de la
+larve qui mange la provision de miel.
+
+Mais ces apparences sont trompeuses, car en enlevant la nymphe de l'étui
+fendu que forment les téguments pseudo-chrysalidaires, on trouve, au
+fond de cet étui, une troisième dépouille, la dernière de celles qu'a
+rejetées jusqu'ici l'animal. Cette dépouille adhère même encore à la
+nymphe par quelques filaments trachéens. En la faisant ramollir dans
+l'eau, il est facile d'y reconnaître une organisation presque identique
+avec celle de la larve qui a précédé la pseudo-chrysalide. Dans le
+dernier cas seulement, les mandibules et les pattes ne sont plus aussi
+robustes. Ainsi, après avoir passé par l'état de pseudo-chrysalide, les
+Méloés reprennent, pour quelque temps la forme précédente à peine
+modifiée.
+
+La nymphe vient après. Elle ne présente rien de particulier. La seule
+nymphe que j'aie élevée est arrivée à l'état d'insecte parfait vers la
+fin de septembre. Dans les circonstances ordinaires, le Méloé adulte
+serait-il sorti à cette époque de sa cellule? Je ne le pense pas,
+puisque l'accouplement et la ponte n'ont lieu qu'au commencement du
+printemps. Il aurait passé sans doute l'automne et l'hiver dans la
+demeure de l'Anthophore, pour ne la quitter qu'au printemps suivant. Il
+est probable même que, en général, l'évolution marche plus lentement, et
+que les Méloés, comme les Sitaris, passent, pour la plupart, la mauvaise
+saison à l'état de pseudo-chrysalide, état si bien approprié à la
+torpeur hivernale, et n'achèvent leurs nombreuses morphoses qu'au retour
+de la belle saison.
+
+Les Sitaris et les Méloés appartiennent à la même famille, celle des
+Méloïdes. Leurs étranges transformations doivent probablement s'étendre
+à tout le groupe; et, en effet, j'ai eu la bonne fortune d'en trouver un
+troisième exemple, que je n'ai pu jusqu'ici étudier dans tous ses
+détails après vingt-cinq ans d'information. À six reprises, pas
+davantage dans cette longue période, il m'est tombé sous les yeux la
+pseudo-chrysalide que je vais décrire. Trois fois je l'ai obtenue de
+vieux nids de Chalicodome bâtis sur une pierre, nids que j'attribuais
+d'abord au Chalicodome des murailles et que je rapporte maintenant avec
+plus de probabilité au Chalicodome des hangars. Je l'ai extraite une
+fois de galeries creusées par quelque larve xylophage dans le tronc mort
+d'un poirier sauvage, galeries utilisées plus tard pour les cellules
+d'une Osmie, j'ignore laquelle. Enfin, j'en ai trouvé une paire
+intercalée dans la série de cocons de l'Osmie tridentée (_Osmia
+tridentata_ Duf.), qui pour domicile donne à ses larves un canal creusé
+dans les tiges sèches de la ronce. Il s'agit donc d'un parasite des
+Osmies. Quand je l'extrais de vieux nids de Chalicodome, ce n'est pas à
+cet hyménoptère que je dois le rapporter, mais bien à l'une des Osmies
+(_Osmia tricornis_ et _Osmia Latreillii_), qui utilisent, pour nidifier,
+les vieilles galeries de l'Abeille maçonne.
+
+Ce que j'ai vu de plus complet me fournit les documents que voici: la
+pseudo-chrysalide est très étroitement enveloppée par la peau de la
+seconde larve, peau consistant en une fine pellicule transparente, sans
+déchirure aucune. C'est l'outre des Sitaris, à cela près qu'elle est
+immédiatement appliquée sur le corps inclus. Sur cette tunique, on
+distingue trois paires de petites pattes, réduites à de courts vestiges,
+à des moignons. La tête est en place, montrant très reconnaissables ces
+fines mandibules et autres pièces de la bouche. Il n'y a pas trace
+d'yeux. Sur chaque flanc règne un cordon blanc de trachées, desséchées,
+allant d'un orifice stigmatique à l'autre.
+
+Vient après la pseudo-chrysalide, cornée, d'un roux jujube, cylindrique,
+conoïde aux deux bouts, légèrement convexe à la face dorsale et concave
+à la face ventrale. Elle est couverte de fines ponctuations saillantes,
+étoilées, très serrées, exigeant une loupe pour être aperçues. Sa
+longueur est de 1 centimètre, et sa largeur de 4 millimètres. On y
+distingue un gros bouton céphalique, où vaguement se dessine la bouche;
+trois paires de petits points brunâtres et un peu brillants, vestiges à
+peine sensibles des pattes; sur chaque flanc une rangée de huit points
+noirs, qui sont les orifices stigmatiques. Le premier point est isolé,
+en avant; les sept autres, séparés du premier par un intervalle vide,
+forment une rangée continue. Enfin, à l'extrémité opposée est une petite
+fossette, indice du pore anal.
+
+Des six pseudo-chrysalides qu'un heureux hasard a mises à ma
+disposition, quatre étaient mortes; les deux autres m'ont fourni le
+_Zonitis mutica_. Ainsi s'est trouvée justifiée ma prévision qui tout
+d'abord, l'analogie me guidant, m'a fait rapporter ces curieuses
+organisations au genre Zonitis. Le parasite méloïde des Osmies est donc
+connu. Restent à connaître la larve primaire, qui se fait transporter
+par l'Osmie dans la cellule pleine de miel, et la troisième larve, celle
+qui, à un certain moment, doit se trouver incluse dans la
+pseudo-chrysalide, larve à laquelle succédera la nymphe.
+
+Résumons les métamorphoses étranges dont je viens de tracer une
+esquisse. Toute larve, avant d'atteindre l'état de nymphe, éprouve, chez
+les coléoptères, des mues, des changements de peau en nombre plus ou
+moins grand; mais ces mues, destinées à favoriser le développement de la
+larve en la dépouillant d'une enveloppe devenue trop étroite, n'altèrent
+en rien sa forme extérieure. Après toutes les mues qu'elle a pu subir,
+la larve conserve les mêmes caractères. Si elle est d'abord coriace,
+elle ne deviendra pas molle; si elle est pourvue de pattes, elle n'en
+sera pas privée plus tard; si elle est munie d'ocelles, elle ne
+deviendra pas aveugle. Il est vrai que pour ces larves à forme
+invariable, le régime reste le même pendant toute leur durée, ainsi que
+les circonstances dans lesquelles elles doivent vivre.
+
+Mais supposons que ce régime varie, que le milieu où elles sont appelées
+à vivre change, que les circonstances accompagnant leur évolution
+puissent profondément se modifier, alors il est évident que la mue peut,
+doit même approprier l'organisation de la larve à ces nouvelles
+conditions d'existence. La larve primaire des Sitaris vit sur le corps
+de l'Anthophore. Ses périlleuses pérégrinations exigent de la prestesse
+dans les mouvements, des yeux clairvoyants, de savants appareils
+d'équilibre; elle a, en effet, une forme svelte, des ocelles, des
+pattes, des organes spéciaux propres à prévenir une chute. Une fois dans
+la cellule de l'Abeille, elle doit en détruire l'oeuf; ses mandibules
+acérées et recourbées en crochets rempliront cet office. Cela fait, la
+nourriture change: après l'oeuf de l'Anthophore, la larve va manger la
+pâtée de miel. Le milieu où elle doit vivre change aussi: au lieu de
+s'équilibrer sur un poil de l'Anthophore, il lui faut maintenant flotter
+sur un liquide visqueux; au lieu de vivre au grand jour, elle doit
+rester plongée dans la plus profonde obscurité. Ses mandibules acérées
+doivent donc s'excaver en cuiller pour pouvoir puiser le miel; ses
+pattes, ses cirrhes, ses appareils d'équilibre, doivent disparaître
+comme inutiles, et mieux comme nuisibles, puisque maintenant tous ces
+organes ne peuvent que faire courir de grands périls à la larve en
+l'engluant dans le miel; sa forme svelte, ses téguments cornés, ses
+ocelles n'étant plus nécessaires dans une cellule obscure où le
+mouvement est impossible, où aucun rude contact n'est à craindre,
+peuvent également faire place à une cécité complète, à des téguments
+mous, à des formes lourdes et paresseuses. Cette transfiguration, que
+tout démontre indispensable à la vie de la larve, se fait par une simple
+mue.
+
+On ne voit pas aussi bien la nécessité des morphoses suivantes, si
+anormales que rien de pareil n'est connu dans tout le reste de la classe
+des insectes. La larve qui s'est nourrie de miel revêt d'abord une
+fausse apparence de chrysalide, pour rétrograder après vers la forme
+précédente, bien que la nécessité de ces transformations nous échappe
+totalement. Ici je suis obligé d'enregistrer les faits et d'abandonner à
+l'avenir le soin de les interpréter. Les larves des Méloïdes subissent
+donc quatre mues avant d'atteindre l'état de nymphe; et après chaque mue
+leurs caractères se modifient de la manière la plus profonde. Pendant
+tous ces changements extérieurs, l'organisation interne reste
+invariablement la même, et ce n'est qu'au moment où apparaît la nymphe
+que le système nerveux se concentre, et que se développent les organes
+reproducteurs, absolument comme cela se passe chez les autres
+coléoptères.
+
+Ainsi, aux métamorphoses ordinaires qui font successivement passer un
+coléoptère par les états de larve, de nymphe et d'insecte parfait, les
+Méloïdes en joignent d'autres qui transforment à plusieurs reprises
+l'extérieur de la larve, sans apporter aucun changement dans ces
+viscères. Ce mode d'évolution, qui prélude aux morphoses entomologiques
+habituelles par des transfigurations multiples de la larve, mérite
+certainement un nom particulier: je proposerai celui d'_hypermétamorphose_.
+
+Résumons ainsi les faits les plus saillants de ce travail.
+
+Les Sitaris, les Méloés, les Zonitis et apparemment d'autres Méloïdes,
+peut-être tous, sont dans leur premier âge parasites des hyménoptères
+récoltants.
+
+La larve des Méloïdes, avant l'arrivée à l'état de nymphe, passe par
+quatre formes, que je désigne sous les noms de larve primaire, seconde
+larve, pseudo-chrysalide, troisième larve. Le passage de l'une de ces
+formes à l'autre s'effectue par une simple mue, sans qu'il y ait des
+changements dans les viscères.
+
+La larve primaire est coriace, et s'établit sur le corps des
+hyménoptères. Son but est de se faire transporter dans une cellule
+pleine de miel. Arrivée dans la cellule, elle dévore l'oeuf de
+l'hyménoptère, et son rôle est fini.
+
+La seconde larve est molle, et diffère totalement de la larve primaire
+sous le rapport de ses caractères extérieurs. Elle se nourrit du miel
+que renferme la cellule usurpée.
+
+La pseudo-chrysalide est un corps privé de tout mouvement et revêtu de
+téguments cornés comparables à ceux des pupes et des chrysalides. Sur
+ces téguments se dessinent un masque céphalique sans parties mobiles et
+distinctes, six tubercules indices des pattes, et neuf paires d'orifices
+stigmatiques. Chez les Sitaris, la pseudo-chrysalide est renfermée dans
+une sorte d'outre close, et dans les Zonitis dans un sac étroitement
+appliqué, que forme la peau de la seconde larve. Chez les Méloés, elle
+est simplement à demi invaginée dans la peau fendue de la seconde larve.
+
+La troisième larve reproduit, à peu de chose près, les caractères de la
+seconde: elle est renfermée, chez les Sitaris et très probablement aussi
+chez les Zonitis, dans une double enveloppe utriculaire formée par la
+peau de la seconde larve et par la dépouille de la pseudo-chrysalide.
+Chez les Méloés, elle est à demi incluse dans les téguments
+pseudo-chrysalidaires fendus, comme ceux-ci sont, à leur tour, à demi
+inclus dans la peau de la seconde larve.
+
+À partir de cette troisième larve, les métamorphoses suivent leur cours
+habituel, c'est-à-dire que cette larve devient nymphe; et cette nymphe,
+insecte parfait.
+
+
+
+
+
+
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+Livre II, by Jean-Henri Fabre
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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