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+ The Project Gutenberg eBook of Mademoiselle La Quintinie, by George Sand
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Mademoiselle La Quintinie, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mademoiselle La Quintinie
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: March 29, 2006 [EBook #18075]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADEMOISELLE LA QUINTINIE ***
+
+
+
+
+Produced by George Sand project PM, Chuck Greif and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica)
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+<h1>MADEMOISELLE LA QUINTINIE</h1>
+
+<h2>PAR</h2>
+
+<h1>GEORGE SAND</h1>
+
+<h3>DEUXI&Egrave;ME &Eacute;DITION</h3>
+
+<h3>PARIS</h3>
+
+<h3>MICHEL L&Eacute;VY FR&Egrave;RES, LIBRAIRES &Eacute;DITEURS</h3>
+
+<h3>RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15</h3>
+
+<h3>A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</h3>
+
+<h3>1863</h3>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<p class="noindent">OEUVRES DE GEORGE SAND</p>
+
+<p class="noindent">OUVRAGES PARUS OU A PARAITRE:</p>
+
+<p class="smcap noindent">
+Andr&eacute;.<br />
+Antonia.<br />
+Constance Verrier.<br />
+Elle et Lui.<br />
+La Famille de Germandre.<br />
+Fran&ccedil;ois le Champi.<br />
+Indiana.<br />
+Jean de la Roche.<br />
+Lettres d'un Voyageur.<br />
+Les Ma&icirc;tres mosa&iuml;stes.<br />
+Les Ma&icirc;tres sonneurs.<br />
+La Mare au Diable.<br />
+Le Marquis de Villemer.<br />
+Mauprat.<br />
+Mont-Rev&ecirc;che.<br />
+Nouvelles.<br />
+La Petite Fadette.<br />
+Tamaris.<br />
+Valentine.<br />
+Valv&egrave;dre.<br />
+La Ville noire.<br />
+Etc., etc.<br /><br /><br />
+POISSY.&mdash;TYP. DE A. BOURET.
+</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<p><a name="table" id="table"></a></p>
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<a href="#PREFACE"><b>PR&Eacute;FACE</b></a><br />
+<a href="#I"><b>I,</b></a>
+<a href="#II"><b>II.,</b></a>
+<a href="#III"><b>III.,</b></a>
+<a href="#IV"><b>IV.,</b></a>
+<a href="#V"><b>V.,</b></a>
+<a href="#VI"><b>VI.,</b></a>
+<a href="#VII"><b>VII.,</b></a>
+<a href="#VIII"><b>VIII.,</b></a>
+<a href="#IX"><b>IX.,</b></a>
+<a href="#X"><b>X.,</b></a>
+<a href="#XI"><b>XI.,</b></a>
+<a href="#XII"><b>XII.,</b></a>
+<a href="#XIII"><b>XIII.,</b></a>
+<a href="#XIV"><b>XIV.,</b></a>
+<a href="#XV"><b>XV.,</b></a>
+<a href="#XVI"><b>XVI.,</b></a>
+<a href="#XVII"><b>XVII.,</b></a>
+<a href="#XVIII"><b>XVIII.,</b></a>
+<a href="#XIX"><b>XIX.,</b></a>
+<a href="#XX"><b>XX.,</b></a>
+<a href="#XXI"><b>XXI.,</b></a>
+<a href="#XXII"><b>XXII.,</b></a>
+<a href="#XXIII"><b>XXIII.,</b></a>
+<a href="#XXIV"><b>XXIV.,</b></a>
+<a href="#XXV"><b>XXV.,</b></a>
+<a href="#XXVI"><b>XXVI.,</b></a>
+<a href="#XXVII"><b>XXVII.,</b></a>
+<a href="#XXVIII"><b>XXVIII.,</b></a>
+<a href="#XXIX"><b>XXIX.,</b></a>
+<a href="#XXX"><b>XXX.</b></a>
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PR&Eacute;FACE</h2>
+
+
+<p>L'<i>Histoire de Sibylle</i>, qui a paru nagu&egrave;re dans la <i>Revue des Deux
+Mondes</i>, o&ugrave; je viens moi-m&ecirc;me de publier <i>Mademoiselle La Quintinie</i>,
+est un sujet assez beau pour tenter plus d'un &eacute;crivain. La critique
+impartiale a reconnu, en dehors du m&eacute;rite de la forme, l'importance et
+la grandeur de la pens&eacute;e du livre. Elle devait certes des f&eacute;licitations
+&agrave; l'auteur pour le courage qu'il a eu de traiter, sous cette forme du
+roman, la question si grave et si peu romanesque de la croyance
+religieuse. Longtemps la critique a prononc&eacute; que la recherche de l'id&eacute;al
+social ou religieux n'&eacute;tait pas du domaine du roman, et qu'il fallait
+l'exclure comme &eacute;trang&egrave;re, intempestive et p&eacute;dantesque. Plus tol&eacute;rante
+et, selon nous, plus juste aujourd'hui, elle loue M. Octave Feuillet
+d'avoir fait un noble effort pour r&eacute;habiliter le roman et pour l'&eacute;lever
+&agrave; l'&eacute;tat de th&egrave;se. Elle reconna&icirc;t que les luttes de la conscience et
+l'analyse des id&eacute;es les plus hautes sont du ressort de l'art litt&eacute;raire.
+Nous devons donc savoir gr&eacute; &agrave; l'auteur de <i>Sibylle</i> d'un succ&egrave;s qui nous
+autorise &agrave; continuer et &agrave; reprendre ce que nous avons essay&eacute; tant de
+fois sous les feux de peloton de certaines critiques trop indign&eacute;es, et
+par cela m&ecirc;me impuissantes &agrave; nous corriger. Nous savions bien qu'en
+laissant passer un peu de temps la lumi&egrave;re se ferait, et que les jeunes
+&eacute;crivains s&eacute;rieux ne regarderaient pas comme inutiles les efforts de
+leurs patients devanciers.</p>
+
+<p>L'<i>Histoire de Sibylle</i> est le roman d'une &acirc;me; <i>Mademoiselle La
+Quintinie</i> est l'histoire d'un pr&ecirc;tre, avec toute la rigueur de ses
+d&eacute;ductions et tous les d&eacute;veloppements que la pens&eacute;e du livre comporte.
+Nous ne faisons pas l'apologie de l'esprit cl&eacute;rical, tel n'est pas notre
+point de vue; nous n'en faisons pas non plus la satire, tel n'est point
+notre but. Entre ces deux mani&egrave;res d'envisager la v&eacute;ritable question du
+temps pr&eacute;sent, il y en a une beaucoup plus facile &agrave; &eacute;luder qu'&agrave;
+r&eacute;soudre, c'est l'examen. &Eacute;tablir la lutte entre la foi et l'ath&eacute;isme,
+ou bien mettre aux prises la sinc&eacute;rit&eacute; et l'hypocrisie, c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+s'armer contre des questions vid&eacute;es &agrave; fond, plaider des causes gagn&eacute;es
+sans retour. Le progr&egrave;s des lumi&egrave;res a repouss&eacute; et annul&eacute; l'ath&eacute;isme; sa
+mort, c'est la libert&eacute; de discussion. Le progr&egrave;s de la morale publique a
+tu&eacute; l'hypocrisie; sa ruine, c'est l'impunit&eacute; que le m&eacute;pris d&eacute;cr&egrave;te.</p>
+
+<p>Mais il n'y a pas que Tartufe et Canap&eacute;e en cause par le temps qui
+court. Il y a l'humanit&eacute; qui cherche sa voie, et qui flotte entre le
+pr&ecirc;tre et le philosophe, entre le pass&eacute; et l'avenir. Il y a la
+conscience de tous et de chacun, qui veut savoir o&ugrave; elle est et o&ugrave; elle
+va, et cette conscience universelle peut fort bien se r&eacute;sumer dans un
+exemple, se concentrer dans une figure, devenir un personnage de roman
+en un mot, pour demander au monde s&eacute;rieux comme au monde frivole la
+solution du probl&egrave;me pos&eacute; dans tous les c&oelig;urs, dans tous les esprits,
+dans toutes les r&eacute;unions, dans toutes les solitudes, dans toutes les
+familles, partout en un mot, la solution du probl&egrave;me religieux.</p>
+
+<p>Les catholiques de ce temps-ci, parmi lesquels se range courageusement
+M. Octave Feuillet, se contentent de la solution trouv&eacute;e par l'&Eacute;glise
+romaine &agrave; la suite d'&eacute;lucubrations en commun appel&eacute;es conciles. Les
+d&eacute;cisions de ces assembl&eacute;es du clerg&eacute; pr&eacute;sid&eacute;es par les papes se sont
+attribu&eacute; l'<i>infaillibilit&eacute;</i>, et, pour &ecirc;tre orthodoxe, il faut s'y
+soumettre.</p>
+
+<p>Pourtant, ces institutions choquent sur beaucoup de points,
+non-seulement la raison, mais le c&oelig;ur et la conscience des hommes. Pour
+ne citer qu'un des articles de foi de l'&Eacute;glise, nous demanderons si
+l'esprit de Dieu est en elle lorsqu'elle nous commande de croire &agrave;
+l'existence du diable et aux peines &eacute;ternelles de l'enfer. Cette
+croyance &agrave; la n&eacute;cessit&eacute; d'un rival et d'un ennemi de Dieu, &eacute;ternellement
+vivant, &eacute;ternellement mauvais, &eacute;ternellement puissant, possesseur et roi
+absolu d'un incommensurable ab&icirc;me o&ugrave; toutes les &acirc;mes coupables de
+l'univers doivent, rev&ecirc;tues de leurs corps, subir &eacute;ternellement des
+supplices sans nom, sans que Dieu veuille ou puisse faire gr&acirc;ce, cette
+croyance inqualifiable est-elle obligatoire?</p>
+
+<p>Jusqu'ici, l'&Eacute;glise a dit <i>oui</i> dans son enseignement officiel, comme:
+elle a dit <i>oui</i> sur bien d'autres questions qui se rencontreront sous
+notre plume dans <i>Mademoiselle La Quintinie</i>. Elle dit encore <i>oui</i> par
+les termes des allocutions papales, par les formules nagu&egrave;re remises en
+vigueur de l'excommunication, par la plupart des mandements des pr&eacute;lats,
+par les sermons que l'on entend dans toutes les &eacute;glises, enfin par les
+organes dont le clerg&eacute; dispose jusque dans la presse quotidienne.</p>
+
+<p>Pourtant nous croyons fermement que les honn&ecirc;tes gens qui se disent
+catholiques, et M. Octave Feuillet tout le premier, nient ce dogme des
+peines &eacute;ternelles contre lequel ont protest&eacute; des saints canonis&eacute;s, et
+qui inspire une v&eacute;ritable horreur a tous les bons chr&eacute;tiens.</p>
+
+<p>Nous savons aussi de source certaine que des catholiques &eacute;clair&eacute;s
+refusent de se prononcer sur ce point comme sur beaucoup d'autres, et
+que bon nombre d'eccl&eacute;siastiques autorisent le refus int&eacute;rieur et la
+protestation douloureuse des &acirc;mes d&eacute;licates. Pourtant le silence est
+ordonn&eacute;, il ne faut point donner de d&eacute;menti officiel &agrave; l'&Eacute;glise. Le
+pr&ecirc;tre pourrait &ecirc;tre censur&eacute;, le fid&egrave;le pourrait mettre son salut en
+p&eacute;ril. D'ailleurs, n'est-il pas bon que les paysans, les enfants et les
+femmes soient men&eacute;s par la peur? Ne faut-il pas que des millions d'&acirc;mes
+restent dans l'idol&acirc;trie pa&iuml;enne et croient que la vengeance et la
+f&eacute;rocit&eacute; sont toujours des attributs divins?</p>
+
+<p>Il y aurait donc en ce temps-ci deux &Eacute;glises: une officielle qui a le
+droit d'imposer, et une secr&egrave;te qui a le droit de protester. Nous
+avouons que l'existence de ces deux droits nous para&icirc;t inconciliable
+avec la logique de la foi.</p>
+
+<p>Mais non, il n'y a pas deux &Eacute;glises dans l'&Eacute;glise: Il y en a trente, il
+y en a cent; il y en a mille, il y en a peut-&ecirc;tre autant que de
+catholiques. Reconnaissons que l'esprit humain est arriv&eacute; &agrave; ce point
+qu'il a beau ali&eacute;ner sa libert&eacute; en principe, il ne peut plus l'ali&eacute;ner
+en r&eacute;alit&eacute;, et que les papes eux-m&ecirc;mes, dans l'appr&eacute;ciation de certaines
+questions contraires &agrave; l'esprit chr&eacute;tien, sont de libres penseurs tout
+comme les autres.</p>
+
+<p>Il est libre, en effet, celui qui prononce cette parole: <i>Je te maudis!</i>
+de m&ecirc;me que celui qui r&eacute;pond: <i>Nul n'a droit de maudire son semblable</i>,
+est libre devant Dieu. Reste &agrave; savoir lequel des deux l'esprit de Dieu
+inspire. L&agrave; n'est point la question; nous demandons &agrave; savoir o&ugrave; r&eacute;side
+ce que l'on appelle l'orthodoxie, et d'o&ugrave; part ce que l'on invoque comme
+l'autorit&eacute;. Si elles &eacute;manent des allocutions papales, des formules de
+l'excommunication, des mandements des &eacute;v&ecirc;ques, des sermons des
+eccl&eacute;siastiques et des manifestes de la presse catholique, nous sommes
+certains que l'esprit cl&eacute;rical est condamn&eacute; par la conscience publique,
+et qu'il est inutile de lui faire la guerre.</p>
+
+<p>Mais il y a autre chose que la doctrine cl&eacute;ricale, il y a le parti
+cl&eacute;rical, dont les men&eacute;es rentrent dans l'ordre des agitations
+politiques, et qui d&egrave;s lors peut, &agrave; un jour donn&eacute;, faire &eacute;clater un
+vaste complot contre le principe de la libert&eacute; sociale et individuelle.
+Je ne crois pas que ce parti menace beaucoup tel ou tel gouvernement. Je
+crois qu'il s'accommodera toujours de ceux qui lui garantiront la
+pr&eacute;pond&eacute;rance de l'intrigue et de l'intimidation sourde, qu'ils soient
+d&eacute;mocratiques ou de droit divin; mais il veut, &agrave; coup s&ucirc;r, combattre le
+progr&egrave;s de la raison, atrophier le sens de la libert&eacute; dans l'homme, et,
+pour en venir &agrave; ses fins, il a une arme qui para&icirc;t toute-puissante, il a
+une apparence de doctrine.</p>
+
+<p>Nous disons une apparence, car il n'a rien de plus; mais l'id&eacute;e d'une
+doctrine arr&ecirc;t&eacute;e et formul&eacute;e est quelque chose de si tentant aux &eacute;poques
+de doute et de transition, que les esprits fatigu&eacute;s de luttes et
+paresseux devant tout examen&mdash;c'est le grand nombre&mdash;se groupent autour
+du drapeau qui flotte au vent et se d&eacute;clarent enr&eacute;giment&eacute;s, &agrave; la
+condition qu'on ne leur demandera plus de comprendre leur devoir et
+d'&eacute;tudier leur droit.</p>
+
+<p>Cet &eacute;tat de qui&eacute;tisme religieux et social est fort commode, mais
+profond&eacute;ment immoral et malsain, surtout quand, au lieu de se former
+autour d'un principe, il s'agglom&egrave;re autour d'une ombre.</p>
+
+<p>C'est cette ombre qu'il faut d&eacute;masquer. Il faut lui demander qui elle
+est et la sommer de r&eacute;pondre, ou la laisser passer et se d&eacute;tourner
+d'elle si elle reste muette. Or, &agrave; l'heure qu'il est, elle parle
+beaucoup, elle crie tr&egrave;s-haut, l'ombre noire qui se dit pers&eacute;cut&eacute;e! elle
+fait une grande consommation d'injures et de menaces, et, tandis qu'elle
+fulmine ses obscurs oracles, son cort&eacute;ge grossissant repousse et
+brutalise les curieux importuns en leur disant: &laquo;Laissez-nous donc
+tranquilles, vos questions nous fatiguent; vous &ecirc;tes des impertinents,
+des trouble-f&ecirc;tes; nous voulons &ecirc;tre et nous sommes influents; nous
+voulons peser sur l'opinion, sur la politique, sur toutes les relations
+sociales et priv&eacute;es; nous voulons le pouvoir sans la fatigue des
+discussions et des &eacute;tudes. Nos chefs sont ardents et habiles, notre
+nombre nous tient lieu d'activit&eacute;; nos r&egrave;glements nous maintiennent dans
+l'ordre; notre code, nous n'avons pas besoin de le conna&icirc;tre, il a &eacute;t&eacute;
+&eacute;crit au moyen &acirc;ge, les papes l'ont sign&eacute;; notre mot d'ordre, nous
+n'avons que faire de le comprendre: il nous rallie, et c'est tout ce
+qu'il faut. Taisez-vous, ou gare les pierres!&raquo;</p>
+
+<p>Voil&agrave; o&ugrave; nous en sommes, et pourtant ce parti, cette nouvelle &Eacute;glise,
+cette longue procession qui enlace la France dans ses plis nombreux,
+&eacute;touffant et b&acirc;illonnant les simples qui se trouvent sur son passage,
+elle marche, elle chante, elle prie, elle raille, elle invective, et
+elle ne sait pas ce qu'elle croit, elle ne croit peut-&ecirc;tre &agrave; rien; elle
+ne conna&icirc;t pas la nature et les qualit&eacute;s de son Dieu; elle n'oserait
+soutenir qu'il est m&eacute;chant, mais elle oserait encore moins contredire le
+pr&ecirc;tre et renier hautement le dogme de l'enfer.</p>
+
+<p>Si nous l'interrogeons sur la libert&eacute; de croire &agrave; la n&eacute;cessit&eacute; du
+progr&egrave;s industriel, au bienfait des sciences, aux droits de la famille,
+etc., elle nous appara&icirc;tra tout &agrave; coup tr&egrave;s-tol&eacute;rante, car elle est li&eacute;e
+quand m&ecirc;me au progr&egrave;s humain par ses habitudes, par ses affections et
+surtout par ses int&eacute;r&ecirc;ts, cette &Eacute;glise du moment! Elle veut vivre et
+prosp&eacute;rer en &eacute;largissant bien ses coudes et en faisant sa provision de
+bien-&ecirc;tre dans la vie r&eacute;elle. Ne lui demandez pas alors ce qu'elle fait
+du renoncement chr&eacute;tien, de l'aust&eacute;rit&eacute; catholique, du d&eacute;tachement des
+choses de ce monde, du complet abandon du <i>moi</i>, prescrit et pr&ecirc;ch&eacute; par
+l'&Eacute;glise primitive. Elle vous rirait au nez, elle vous traiterait
+d'exag&eacute;r&eacute;, elle vous dirait que vous touchez la question du temporel,
+question que le pape a jug&eacute;e au profit de la papaut&eacute;. Ainsi, faute de
+r&eacute;ponse, le parti cl&eacute;rical a r&eacute;ponse &agrave; tout.</p>
+
+<p>Nous ne nous laisserons pas intimider par l'esprit du temps, par cette
+indiff&eacute;rence publique qui s'&eacute;tonne si na&iuml;vement du souci des consciences
+religieuses et des curiosit&eacute;s de la logique. Nous vivons dans un
+labyrinthe d'ambigu&iuml;t&eacute;s, de commentaires individuels, de fantaisies
+d&eacute;votes, de contradictions, de pratiques ext&eacute;rieures, d'obscurit&eacute;s, de
+d&eacute;clamations ardentes et de sous-entendus perfides. Si cela continue et
+si l'&Eacute;glise, assembl&eacute;e en concile, n'intervient pas bient&ocirc;t pour poser
+des flambeaux sur cette marche de fant&ocirc;mes dans les t&eacute;n&egrave;bres, nous
+serons forc&eacute;s de regarder l'orthodoxie romaine comme une interpr&eacute;tation
+provisoirement soumise &agrave; la mode du si&egrave;cle et &agrave; des vues tout &agrave; fait
+mat&eacute;rielles. Tout ce qu'il y a encore d'esprits sinc&egrave;res et d'hommes se
+respectant eux-m&ecirc;mes protestera contre cette corruption du sens divin
+dans l'humanit&eacute;, tandis que l'&Eacute;glise, qui, par des travaux dignes de sa
+mission, e&ucirc;t pu se mettre au niveau des progr&egrave;s accomplis et ouvrir un
+temple commun &agrave; tous les hommes, ne repr&eacute;sentera plus qu'une fraction
+particuli&egrave;re, fraction aujourd'hui mena&ccedil;ante, demain exterminatrice
+d'elle-m&ecirc;me, car on ne brise pas la vie d'un si&egrave;cle sans se briser avec
+lui.</p>
+
+<p>J'ai t&acirc;ch&eacute;, sous la forme du roman, de faire ressortir quelques-unes des
+causes qui jettent les esprits droits et les c&oelig;urs aimants dans une
+autre voie que celle du parti cl&eacute;rical. Ces causes sont si nombreuses,
+que nous avons d&ucirc; choisir les plus saillantes, celles qui int&eacute;ressent la
+vie priv&eacute;e jusqu'&agrave; l'&eacute;vidence, celles qui, par cons&eacute;quent, rentrent
+tellement dans l'&eacute;tude de nos m&oelig;urs, qu'en s'abstenant d'aborder ces
+causes on s'abstiendrait. Volontairement de peindre les m&oelig;urs.</p>
+
+<p>On peut s'en abstenir par prudence, mais il y a tant de prudence par le
+temps qui court que le public s'en lasse, et peut-&ecirc;tre fera-t-il encore
+un effort, pour admettre en passant un sujet s&eacute;rieux sous la forme d'une
+fiction.</p>
+
+<p>Mais, quel que soit l'accueil fait &agrave; ce livre, il est de ceux qu'il faut
+faire au risque d'&ecirc;tre mal accueilli du grand nombre. Il est de ceux qui
+irritent beaucoup de personnes et qui en calment beaucoup d'autres. S'il
+&eacute;branle des convictions, il en raffermit, et, quel que soit son m&eacute;rite
+ou son impuissance, il est de ceux qui restent comme sympt&ocirc;mes
+historiques, appr&eacute;ciations du pr&eacute;sent ou appels &agrave; l'avenir.</p>
+
+<p class="droit">
+GEORGE SAND.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Nohant, janvier 1863.</span><br />
+</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>MADEMOISELLE LA QUINTINIE</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">A M. HONOR&Eacute; LEMONTIER, A PARIS.</a></h3>
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 5em;">Aix en Savoie, 1<sup>er</sup> juin 1861.</span><br />
+</p>
+
+<p>Eh bien, oui, p&egrave;re, j'ai du chagrin, tu l'as devin&eacute;, tu l'as senti. Elle
+ne m'aime pas!</p>
+
+<p>Qui, elle?... Tu voyais bien, tu comprenais bien, au d&eacute;sordre de mes
+lettres, et tu sais bien qu'&agrave; mon &acirc;ge, et de l'humeur dont tu m'as fait,
+il n'y a qu'un r&ecirc;ve: &ecirc;tre aim&eacute;, et qu'une souffrance: aimer sans espoir.</p>
+
+<p>Surtout ne t'afflige pas: je ne suis pas faible, ni l&acirc;che, ni fou, ni
+ingrat. Je sais que, si je me laissais abattre, je te briserais le
+c&oelig;ur. Je lutterai, je lutte. N'aie pas peur, ton enfant t&acirc;chera d'&ecirc;tre
+un homme.</p>
+
+<p>Je suis agit&eacute; ce soir. Je m'efforcerai d'&ecirc;tre calme demain. Je ne
+sortirai pas, et je passerai ma journ&eacute;e, s'il le faut, &agrave; te raconter mon
+histoire. Prends patience. Je crois que ce r&eacute;cit me fera du bien. Trois
+semaines d'&eacute;motion sans t'ouvrir mon c&oelig;ur, c'&eacute;tait trop. J'&eacute;touffe. A
+demain, p&egrave;re. Tu sais que, d'abord et avant tout, je t'aime de toute mon
+&acirc;me.</p>
+
+<p class="smcap droit">
+<span style="margin-left: 9em;">&Eacute;mile</span>.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">A M. HONOR&Eacute; LEMONTIER, A PARIS.</a></h3>
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 5em;">Aix en Savoie, 2 juin 1861.</span><br />
+</p>
+
+<p>M'y voici. Il pleut. Je me suis enferm&eacute; dans l'esp&egrave;ce de chalet
+apocryphe que j'habite &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'Aix. Je ne veux m'occuper que de toi
+aujourd'hui. Ne me gronde pas si j'&eacute;cris comme un chat. C'est d&eacute;j&agrave;
+beaucoup que de pouvoir &eacute;crire.</p>
+
+<p><i>Elle</i> a vingt-deux ans. C'est trop pour moi, n'est-ce pas? Je me le
+suis dit. C'est, en raison de la pr&eacute;cocit&eacute; de son sexe et de
+l'exp&eacute;rience qu'elle a peut-&ecirc;tre d&eacute;j&agrave; du monde, dix ans de plus que mes
+vingt-quatre ans; mais, quand je l'ai vue d'abord, je l'ai crue beaucoup
+plus jeune. Son premier aspect est celui d'une enfant.</p>
+
+<p>Tu vois que ce n'est pas d'&Eacute;lise Marsanne que je te parle. &Eacute;lise est une
+charmante personne. J'ai fait tout mon possible pour d&eacute;sirer d'&ecirc;tre son
+mari. Tu le d&eacute;sirais, toi, et tu avais raisin. Elle est la fille de ton
+ami, elle est mon amie d'enfance. Je suis venu ici sous pr&eacute;texte de
+fl&acirc;ner comme elle, et au fond pour te complaire en m'attachant &agrave; cette
+belle et ch&egrave;re enfant. Eh bien, je ne sais quel refus obstin&eacute; s'est fait
+entre nous. Je n'ai jamais pu venir &agrave; bout de l'aimer autrement que
+comme ma s&oelig;ur, et on n'&eacute;pouse pas sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Ne dis pas que je suis capricieux, non. Je n'ai point encore fini
+d'&ecirc;tre na&iuml;f, et surtout je n'ai pas travaill&eacute; &agrave; cesser de l'&ecirc;tre; cela,
+je te le jure!</p>
+
+<p>Et puis il n'y a pas de ma faute! Si &Eacute;lise m'e&ucirc;t aim&eacute;,... que
+sait-on?... Mais point. &Eacute;lise est toujours notre <i>Lisette</i> si gaie, si
+franche, si gentille, et, disons-le aussi sans reproche, si positive!
+Toujours la m&ecirc;me raison enjou&eacute;e, le m&ecirc;me esprit d'ordre, les m&ecirc;mes rires
+en pr&eacute;sence de tout ce qui sent l'<i>exag&eacute;ration</i>. C'est comme cela, tu
+sais bien, qu'elle appelle tout ce qui &eacute;meut un peu vivement les autres,
+et il ne d&eacute;pend pas de moi de n'&ecirc;tre pas facile &agrave; &eacute;mouvoir, si bien que
+je suis un <i>exag&eacute;r&eacute;</i> &agrave; ses yeux, et qu'elle me pardonne d'&ecirc;tre comme je
+suis. Elle est bien bonne, j'en suis tr&egrave;s-reconnaissant; mais ce
+continuel pardon amical me laisse calme, et tu m'as permis de ne pas me
+marier sans amour.</p>
+
+<p>Lucie a donc vingt-deux ans. Lucie est brune, assez grande;... elle a
+des yeux.... Eh bien, non, je ne peux pas te d&eacute;crire Lucie....
+Demande-moi la couleur des yeux et des cheveux d'&Eacute;lise, comment sont
+faits ses doigts et ses bagues, comment elle s'habille: je sais tout
+cela, et je pourrais t'en faire un portrait aussi minutieusement &eacute;tudi&eacute;
+que si j'&eacute;tais peintre; mais Lucie, non! Pour moi, son image remplit le
+monde et ne saurait &ecirc;tre concentr&eacute;e. Mon c&oelig;ur m'&eacute;touffe, et ma main
+tremble rien qu'&agrave; &eacute;crire son nom!</p>
+
+<p>Son p&egrave;re est le g&eacute;n&eacute;ral La Quintinie, que tu ne connais pas, je pense,
+et qui commande dans je ne sais quel d&eacute;partement. Descend-il du La
+Quintinie des jardins du temps de Louis XIV? Peu importe. Le grand-p&egrave;re
+maternel de Lucie, M. de Turdy, habite un ch&acirc;teau qu'il a sur le lac du
+Bourget. Lucie a &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;e par ce grand-p&egrave;re et par une grand'tante
+avec laquelle elle passe ses hivers &agrave; Chamb&eacute;ry. L'&eacute;t&eacute;, elle habite sans
+sa tante le manoir de l'a&iuml;eul.</p>
+
+<p>Elle a pass&eacute; deux ou trois mois &agrave; Paris dans le couvent o&ugrave; &eacute;tait &Eacute;lise
+Marsanne. Malgr&eacute; une certaine diff&eacute;rence d'&acirc;ge, elles s'aimaient
+beaucoup, et, en venant &agrave; Aix, &Eacute;lise se faisait une grande f&ecirc;te de la
+revoir. Elle a &eacute;t&eacute; tout de suite lui rendre visite avec sa m&egrave;re. Le soir
+m&ecirc;me, elle m'a parl&eacute; d'elle.</p>
+
+<p>&laquo;Si vous connaissiez Lucie, me disait-elle, vous n'auriez pas assez de
+mots <i>&agrave; grand effet</i> dans votre vocabulaire exalt&eacute; pour dire
+l'impression qu'elle vous causerait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc une merveille?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! <i>une merveille</i>! Voil&agrave; d&eacute;j&agrave;!&raquo;</p>
+
+<p>Et la bonne &Eacute;lise de rire.</p>
+
+<p>Moi aussi, je riais. Le surlendemain, j'ai rencontr&eacute; Lucie chez ces
+dames. &Eacute;lise me regardait en riant toujours. J'&eacute;tais tr&egrave;s-calme,
+tr&egrave;s-froid; si froid et si calme, que, Lucie partie, j'ai dit &agrave; &Eacute;lise
+que son amie &eacute;tait <i>tr&egrave;s-bien</i>.</p>
+
+<p>Mais le coup &eacute;tait port&eacute;, vois-tu! Si j'avais dit seulement trois
+paroles, je me serais trahi et rendu ridicule, j'aimais Lucie. Pourquoi?
+Oui, au fait, pourquoi Lucie et pas une autre? Il y en a ici &agrave; choisir
+pour objet de mes r&ecirc;ves, des demoiselles plus ou moins &agrave; marier, des
+brunes, des blondes, des Anglaises sentimentales, des Parisiennes
+pimpantes, des Allemandes toutes roses, des Italiennes toutes p&acirc;les.
+Lucie n'est rien de tout cela. Elle n'est peut-&ecirc;tre pas jolie; je n'en
+sais rien. Elle m'a regard&eacute;, elle m'a salu&eacute;, je lui ai dit trois mots
+insignifiants, j'avais probablement l'air stupide. Elle m'a vaguement
+souri, et avec tout cela elle m'a pris mon c&oelig;ur comme si elle me le
+tirait de la poitrine avec ses deux mains, et elle me l'a emport&eacute; avec
+elle, probablement sans y attacher plus d'importance qu'&agrave; une feuille
+que l'on cueille en passant et par distraction &agrave; une branche du chemin.</p>
+
+<p>P&egrave;re, toi qui as aim&eacute;, est-ce comme cela qu'on devient amoureux d'une
+femme? Se rend-on compte de ce qui vous pla&icirc;t en elle? Est-on dans son
+bon sens quand cette fl&egrave;che vous arrive sans qu'on l'ait pr&eacute;vue, sans
+qu'on ait eu le temps de s'en pr&eacute;server?... Oh! le vieux Cupidon avec
+son carquois et son arc! Je n'avais jamais song&eacute; que ces embl&egrave;mes
+fussent l'explication de l'&eacute;ternel ph&eacute;nom&egrave;ne, de l'&eacute;v&eacute;nement fatal,
+aussi vieux que le monde, et aussi vrai il y a quatre mille ans qu'il
+l'est encore aujourd'hui.</p>
+
+<p>Mais je suis peut-&ecirc;tre fou! Dans le temps de froid examen o&ugrave; nous
+vivons, doit-on &ecirc;tre ainsi la proie des antiques fatalit&eacute;s et des
+instincts aveugles? Ne doit-on pas raisonner tout, m&ecirc;me l'amour, et se
+dire, comme plusieurs que je connais: &laquo;&Agrave; quoi cela m&egrave;nera-t-il?&raquo; Tu ne
+m'as pourtant pas appris cela, toi! Tu ne m'as pas recommand&eacute; de veiller
+sur les &eacute;lans spontan&eacute;s de mon c&oelig;ur! Il m'a sembl&eacute;, au contraire, que
+tu d&eacute;sirais me le conserver chaud et entier; mais tu pensais que
+j'aimerais &Eacute;lise et que mon bonheur viendrait d'elle. Je l'ai cherch&eacute;
+ailleurs, ou plut&ocirc;t la fatalit&eacute; m'a appel&eacute; ailleurs, car me voil&agrave;
+malheureux. Du moins, je souffre. Et je vis pourtant! et je ne sais pas
+gu&eacute;rir!</p>
+
+<p>C'est bien vulgaire, il me semble! Je me fais l'effet d'un amoureux
+classique. <i>Vorrei e non vorrei.</i> Je ne sais ce que c'est, je ne sais ce
+que j'ai, et je ne sais pas le dire, &agrave; toi, m&eacute;decin de mon &acirc;me. J'ai
+l'orgueil profond&eacute;ment irrit&eacute;, et par moments je suis honteux de moi.
+Aide-moi donc &agrave; me retrouver! Je ne comprends pas ce que je suis devenu.</p>
+
+<p>Le jour o&ugrave; pour la premi&egrave;re fois j'ai vu Lucie, j'ai pass&eacute; la soir&eacute;e &agrave;
+me promener avec Henri. Il a vu, &agrave; mon silence, qu'il y avait en moi un
+changement, et il m'a dit en riant:</p>
+
+<p>&laquo;Tu es donc amoureux?&raquo;</p>
+
+<p>J'ai ni&eacute;, et puis j'ai avou&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, m'a-t-il dit, je la connais, cette Lucie; elle est riche, mais
+tu l'es aussi. Vos situations se valent, et on ne lui conna&icirc;t pas
+d'engagements. Sa famille est tr&egrave;s-consid&eacute;r&eacute;e; la tienne aussi; je ne
+vois pas d'obstacles. Fais-toi aimer.&raquo;</p>
+
+<p>Fais-toi aimer! comme si cela &eacute;tait aussi facile que de se faire voir!
+J'ai &eacute;t&eacute; si &eacute;pouvant&eacute; d'un conseil o&ugrave; je sentais toute mon &acirc;me et tout
+mon repos en jeu, que je l'ai repouss&eacute; vivement. Je ne sais quelle sotte
+honte m'a fait mentir apr&egrave;s la sinc&eacute;rit&eacute; du premier aveu. J'ai pr&eacute;tendu
+que je n'&eacute;tais pas &eacute;pris au point de faire la moindre d&eacute;marche avant
+d'avoir r&eacute;fl&eacute;chi et surtout avant de t'avoir consult&eacute;.</p>
+
+<p>Pour le dernier point, je sentais bien que je te devais la premi&egrave;re
+confidence. Eh bien, j'ai os&eacute; encore moins avec toi qu'avec moi-m&ecirc;me. Il
+m'a sembl&eacute; qu'un sentiment si subitement &eacute;clos te ferait sourire, &agrave;
+moins d'&ecirc;tre exprim&eacute; avec une certaine mesure; j'ai essay&eacute; de t'&eacute;crire
+raisonnablement que j'avais perdu la raison. Je n'ai pas pu r&eacute;soudre un
+pareil probl&egrave;me.</p>
+
+<p>Le lendemain, comme je flottais dans cette agitation vague et terrible,
+le hasard ou plut&ocirc;t ma destin&eacute;e m'a conduit au ch&acirc;teau de Turdy. Il
+avait &eacute;t&eacute; convenu que j'irais avec madame Marsanne et sa fille &agrave;
+l'abbaye de Hautecombe, que nous connaissions d&eacute;j&agrave;, mais o&ugrave; nous
+n'avions pas visit&eacute; la fontaine intermittente, dite des <i>Merveilles</i>.
+C'est une attrape bien conditionn&eacute;e; mais le lac, vu de la hauteur, est
+si joli! Et puis &Eacute;lise et sa m&egrave;re &eacute;taient gaies; Henri, qui nous servait
+de <i>cicerone</i>, est toujours parfaitement aimable; les petits bateaux du
+lac sont trop petits et parfaitement incommodes, mais ils sont bien
+men&eacute;s par de bons Savoyards enjou&eacute;s et obligeants, et notre promenade,
+riante par elle-m&ecirc;me, pouvait supporter beaucoup de d&eacute;ceptions.</p>
+
+<p>Comme nous redescendions le lac, &Eacute;lise proposa de me montrer de pr&egrave;s le
+ch&acirc;teau de Turdy, qui est sur la m&ecirc;me rive que l'abbaye, &agrave; peu pr&egrave;s en
+face d'Aix-les-Bains. Le c&oelig;ur me battit bien fort; mais j'eus l'air de
+ne m'int&eacute;resser qu'au ch&acirc;teau, et nos bateliers nous d&eacute;pos&egrave;rent dans un
+petit port compos&eacute; de quelques maisons de p&ecirc;cheurs ombrag&eacute;es de beaux
+arbres et tapies &agrave; la rive, dans l'&eacute;chancrure d'un rocher.</p>
+
+<p>Tu connais ce beau pays de Savoie; je ne sais si tu te rappelles cette
+localit&eacute;, tout ce rivage du lac du c&ocirc;t&eacute; que ferme &agrave; pic la muraille
+dentel&eacute;e appel&eacute;e la cha&icirc;ne des monts du <i>Tchat</i>, du <i>Chat</i> en langue
+vulgaire. Nous avons vu ensemble de plus grands lacs et de plus hautes
+montagnes; mais celles-ci ont une &eacute;l&eacute;gance de formes et une limpidit&eacute; de
+couleur qui me charment. Ce beau calcaire du Jura se refuse aux teintes
+sombres de l'humidit&eacute; et aux souillures pittoresques de la d&eacute;cr&eacute;pitude.
+Le vieux manoir de Turdy, &eacute;difice &eacute;l&eacute;gant dans sa force et plant&eacute; &agrave;
+mi-c&ocirc;te de la montagne, mire dans le lac, trop bleu peut-&ecirc;tre, sa face
+carr&eacute;e, peut-&ecirc;tre trop blanche. Les constructions du chemin de fer sur
+la rive oppos&eacute;e sont trop blanches aussi, mais elles ne jurent pas sur
+les roches p&acirc;les et nues qu'elles d&eacute;corent de tourelles et de portiques
+encorbell&eacute;s &agrave; l'entr&eacute;e et &agrave; la sortie de chaque tunnel. Il y en a, je
+crois, huit ou dix le long du lac que c&ocirc;toie la voie ferr&eacute;e. Voil&agrave; les
+riantes fortifications de l'&acirc;ge moderne, et je n'ai pu me refuser &agrave;
+cette r&eacute;flexion qu'&Eacute;lise n'a pas voulu prendre au s&eacute;rieux, et qui me
+frappait pourtant comme une id&eacute;e saine et rassurante pour l'avenir:
+c'est que les tours &agrave; m&acirc;chicoulis et les monumentales barri&egrave;res de cette
+r&eacute;gion ne ferment plus la communication entre les peuples, mais qu'elles
+l'ouvrent, au contraire, avec les forces souveraines de l'industrie, &agrave;
+travers les flancs compacts des montagnes, obstacles que la nature
+elle-m&ecirc;me semblait avoir voulu poser &agrave; l'&eacute;change des relations sociales,
+et que l'homme a pu et voulu vaincre.</p>
+
+<p>La partie du Jura que je te d&eacute;cris, par mani&egrave;re de calmant, avant de te
+faire entrer dans mon orage int&eacute;rieur, est donc surprenante de couleur
+fra&icirc;che et d'aspect th&eacute;&acirc;tral.</p>
+
+<p>C'est bien le pays que la <i>fashion</i> europ&eacute;enne a pu adopter pour ses
+promenades de sant&eacute; ou de plaisir. Des routes magnifiques, des
+constructions coquettes, des chalets luxueux, d'antiques manoirs
+rajeunis, des cultures vivaces, un grand air de bien-&ecirc;tre et de propret&eacute;
+chez les habitants enrichis par l'affluence des &eacute;trangers; tout cela ne
+parlerait pas assez &agrave; l'imagination de l'artiste, si, &agrave; deux pas du
+riant vallon d'Aix et du paisible lac, la nature ne reprenait sa libre
+et forte allure alpestre. J'ai pu en juger, lorsque, arriv&eacute;s &agrave; Turdy,
+nous nous sommes trouv&eacute;s tout d'un coup sur la terrasse form&eacute;e par le
+vaste sommet du massif carr&eacute; du vieux ch&acirc;teau. De l&agrave;, on domine tout le
+lac, long, &eacute;troit, sinueux et ressemblant &agrave; un large fleuve du nouveau
+monde; mais quel fleuve a cette transparence de saphir et ces
+miroitements iris&eacute;s?</p>
+
+<p>Le manoir de Turdy n'est pas loin de l'extr&eacute;mit&eacute; du lac, c&ocirc;t&eacute; de
+Chamb&eacute;ry. Il est situ&eacute; &agrave; deux ou trois heures de marche verticale, juste
+au-dessous de la dent du Chat, la pointe la plus &eacute;lev&eacute;e de cette cr&ecirc;te
+marmor&eacute;enne qui presse le rivage en plongeant tout droit dans le flot,
+et assis sur un rocher qui d&eacute;passe et mouvemente un peu la ligne trop
+roide de ce rivage abrupt. Ce rocher est assez vaste pour porter un
+paysage entier de jardins et de fabriques admirablement pos&eacute; dans ses
+ondulations. Le manoir est d'un beau style et de taille &agrave; figurer sans
+mesquinerie parmi les escarpements qui le portent et le dominent. Il est
+compl&egrave;tement inhabit&eacute;, quoique en bon &eacute;tat de r&eacute;paration ext&eacute;rieure;
+mais probablement il faudrait, pour arranger l'int&eacute;rieur, des d&eacute;penses
+trop consid&eacute;rables, et g&eacute;n&eacute;ralement les habitants du pays pr&eacute;f&egrave;rent
+accoler, au pied ou au flanc de ces vastes et incommodes constructions
+de leurs p&egrave;res, des logis modernes &agrave; la mode anglaise ou suisse. Celui
+de Turdy est bas et occupe une ligne assez longue, avec des ailes en
+retour. Ombrag&eacute; d'un gros massif de beaux arbres, il est comme cach&eacute; et
+abrit&eacute; par la forteresse, contre le couronnement de laquelle il
+s'appuie, tournant le dos au lac et ne regardant pas m&ecirc;me en face de lui
+la muraille aust&egrave;re de la montagne, qui lui est cach&eacute;e par les gros
+tilleuls du jardin.</p>
+
+<p>En revanche, une large &eacute;chapp&eacute;e de vue &agrave; gauche, sur la terrasse, en
+demi-cercle de ce jardin, permet d'embrasser toute la vall&eacute;e de
+Chamb&eacute;ry, &agrave; laquelle l'extr&eacute;mit&eacute; du lac sert de premier plan, et dont le
+profond horizon est ferm&eacute; par les glaciers majestueux des grandes alpes
+de neige. Mais la vue g&eacute;n&eacute;rale du site est &agrave; prendre sur le toit plat du
+vieux ch&acirc;teau. De l&agrave;, on voit s'ouvrir magnifiquement la gorge qui serre
+le lac, et on peut compter les nombreux plans et m&eacute;andres de la vall&eacute;e
+de Chamb&eacute;ry, large et long soul&egrave;vement bossel&eacute;, fouill&eacute;, craqu&eacute; et
+disloqu&eacute; dans tous les sens, et enfin affaiss&eacute; dans son ensemble
+d&eacute;sordonn&eacute;, au milieu du soul&egrave;vement rest&eacute; debout des montagnes
+environnantes.</p>
+
+<p>C'est un beau spectacle que celui de cette nature en ruine que d&eacute;core
+une splendide v&eacute;g&eacute;tation, vierge en apparence, bien que partout dirig&eacute;e
+ou utilis&eacute;e par la main de l'homme. Elle est si gazonn&eacute;e, si arros&eacute;e, si
+lav&eacute;e et si fra&icirc;che de ton, cette nature savoisienne, qu'on peut lui
+reprocher quelquefois, surtout aux environs d'Aix, d'&ecirc;tre un peu
+vignette anglaise, paysage romantique compos&eacute; et colori&eacute; &agrave; plaisir.
+D'autre part, les cultures, o&ugrave;, comme en Italie, la vigne court en
+guirlandes sur les arbres, mais ici avec une coquetterie plus arrang&eacute;e,
+ont un air de f&ecirc;te champ&ecirc;tre qui manque un peu de na&iuml;vet&eacute;. Heureusement,
+&agrave; deux pas de l&agrave;, le roc nu avec des chutes d'eau dans ses brisures, les
+ravins profond&eacute;ment tranch&eacute;s et charriant des blocs au milieu des
+prairies, les arbres et les terres entra&icirc;n&eacute;s par les orages, montrent
+bien que la beaut&eacute; primitive conserve ici une certaine habitude
+terrible, et que ni le touriste de la belle saison ni le patient et
+laborieux paysan de la montagne ne l'ont encore soumise enti&egrave;rement &agrave;
+leur profit ou &agrave; leur plaisir.</p>
+
+<p>Je regardais ce grand, fier et doux tableau, songeant au plaisir de
+vivre l&agrave;, pr&egrave;s d'une femme aim&eacute;e, lorsqu'une voix d&eacute;j&agrave; connue comme si
+je l'eusse entendue toute ma vie me fit tressaillir et frissonner:
+c'&eacute;tait mademoiselle La Quintinie, qu'on nous avait dite absente, et qui
+rentrait de la promenade avec son grand-p&egrave;re. Elle accourait embrasser
+&Eacute;lise, et madame Marsanne se h&acirc;ta me pr&eacute;senter &agrave; M. de Turdy.</p>
+
+<p>C'est un grand vieillard maigre, poli, un peu timide, assez insignifiant
+&agrave; premi&egrave;re vue, mais que je ne pouvais cependant pas regarder sans
+int&eacute;r&ecirc;t, car il avait une r&eacute;putation de grande honorabilit&eacute;, et je
+savais d&eacute;j&agrave; que Lucie l'adore. Il m'accueillit avec cette politesse
+provinciale qu'on raille &agrave; Paris, mais que je trouve fort bonne et fort
+agr&eacute;able quand elle n'est pas exag&eacute;r&eacute;e, et c'&eacute;tait ici le cas. On nous
+fit entrer au salon, et il n'y eut pas moyen de s'en aller. Lucie
+retenait obstin&eacute;ment ces dames &agrave; d&icirc;ner. M. de Turdy, qui connaissait un
+peu Henri, nous retint tous les deux. On renvoya nos bateliers, on se
+chargeait de nous faire reconduire le soir.</p>
+
+<p>C'est ainsi que je me suis trouv&eacute; introduit et accept&eacute; dans la maison de
+Lucie, non comme un pr&eacute;tendant qui n'e&ucirc;t peut-&ecirc;tre jamais os&eacute; se
+pr&eacute;senter; mais comme un h&ocirc;te et un ami de plus que le hasard prot&eacute;ge.
+Je ne sais pas trop ce qui s'est pass&eacute; avant et pendant le d&icirc;ner. Je ne
+sais pas mieux dire dans quel &eacute;tat d'&eacute;motion bizarre je me trouvais.
+J'avais des envies nerveuses de rire et de pleurer, et, si j'eusse bu
+autre chose que de l'eau, je me serais cru surpris par l'ivresse.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu je me suis retrouv&eacute; en rencontrant deux ou trois fois les yeux
+de Lucie fix&eacute;s sur moi et comme &eacute;tonn&eacute;s. J'ai repris l'aisance que donne
+l'habitude du monde, mais non le calme int&eacute;rieur. La voix de Lucie,
+extraordinairement forte et douce en m&ecirc;me temps me frappait de secousses
+&eacute;lectriques chaque fois qu'elle s'&eacute;levait au-dessus du diapason de la
+causerie intime. Cette voix a, je t'assure, une puissance fascinatrice;
+et je crois m&ecirc;me qu'elle est, en ce qui me concerne du moins, la plus
+grande s&eacute;duction ext&eacute;rieure de Lucie. Elle est parfois vibrante comme
+l'airain et remplit le milieu o&ugrave; elle r&eacute;sonne comme une sorte de
+commandement majestueux. Son rire est si franc, si large, si chantant,
+qu'il n'y a pas d'orage qu'il ne doive couvrir ou disperser. Une
+interpellation directe de cette voix &agrave; son diapason &eacute;lev&eacute; est comme un
+appel aux armes dans le tournoi de la conversation. Et puis, d&egrave;s qu'elle
+a engag&eacute; un &eacute;change quelconque de paroles, elle s'emplit d'une suavit&eacute;
+qui semble verser des torrents de tendresse et d'abandon, quelque
+insignifiant que soit le fond de l'entretien.</p>
+
+<p>Ceci ne veut pas dire que Lucie parle avec frivolit&eacute; sur quoi que ce
+soit. Au contraire elle est s&eacute;rieuse sous un grand air de gaiet&eacute;
+juv&eacute;nile; mais je veux te faire comprendre qu'avant de l'appr&eacute;cier dans
+son intelligence on est d&eacute;j&agrave; subjugu&eacute; par son accent.</p>
+
+<p>Son regard est comme sa voix, il est franc et doux, non pas hardi, mais
+brave, trop souvent distrait peut-&ecirc;tre, mais toujours p&eacute;n&eacute;trant quand on
+l'obtient en plein visage, et bienveillant pour peu qu'on le m&eacute;rite. Ses
+yeux sont d'une limpidit&eacute; que je n'ai jamais trouv&eacute;e dans les yeux
+noirs. Ils ne sont pas noirs du reste, du moins je les vois d'un ton
+orang&eacute; quand je parviens &agrave; me rendre compte de quelque particularit&eacute; en
+la regardant; car, malgr&eacute; mon habitude de contempler avec un soin &eacute;gal
+l'ensemble et les d&eacute;tails de toute chose et de tout &ecirc;tre, ce qui me
+domine dans l'aspect de Lucie, c'est l'ensemble. Cela tient &agrave; ce qu'il
+m'est impossible de la regarder de sang-froid. Je ne sais quel vertige
+flotte autour d'elle; c'est comme le frissonnement d'un nimbe.</p>
+
+<p>Mais comme je dois t'impatienter avec mon r&eacute;cit qui n'avance pas! Ce
+jour-l&agrave;, il ne se passa rien du tout entre elle et moi, rien d'apparent
+du moins. Nous &eacute;tions parfaitement &eacute;trangers l'un &agrave; l'autre, et je me
+taisais, dans la crainte de perdre une seule de ses paroles ou de me
+distraire de l'&eacute;motion d&eacute;licieuse o&ugrave; je me sentais plong&eacute;. Qu'a-t-elle
+dit? A-t-elle dit quelque chose? De quoi a-t-on parl&eacute; autour de nous ce
+jour-l&agrave;? Je n'en sais absolument rien. J'&eacute;tais dans un &eacute;tat surprenant;
+il me semblait faire un r&ecirc;ve de somnambule, marcher au bord d'un
+pr&eacute;cipice avec aisance et savourer l'enivrement de l'ab&icirc;me avec la
+confiance d'un fou.</p>
+
+<p>J'ai &eacute;t&eacute; seulement frapp&eacute; de la mani&egrave;re dont elle m'a dit adieu. M. de
+Turdy engageait Henri &agrave; revenir souvent le voir, et, comme il s'&eacute;tait
+aper&ccedil;u de mon admiration pour le beau site o&ugrave; s'&eacute;l&egrave;ve sa demeure, il
+m'invitait &agrave; revenir aussi. Sa petite-fille et lui nous ont reconduits
+jusqu'au bord du lac, o&ugrave; deux barques nous attendaient. Dans la
+premi&egrave;re, qui est celle de M. de Turdy, il n'y a, en sus des bateliers,
+de place que pour deux personnes. C'est un de ces petits canots effil&eacute;s
+qui nagent avec une vitesse &eacute;tonnante. Madame Marsanne et sa fille
+s'assirent dans cette barque et pass&egrave;rent devant. Il y en avait une plus
+grande pour Henri et pour moi; celle-ci s'appelait <i>les Amis</i>, la
+premi&egrave;re s'appelle <i>Lucie</i>. Je compris que M. de Turdy n'admettait
+jamais d'autre passager que lui-m&ecirc;me avec sa petite-fille, et je lui en
+sus un gr&eacute; infini. Ces embarcations sont si &eacute;troites, qu'il n'y a
+vraiment aucune pudeur &agrave; y entasser des femmes et des hommes. En nous
+quittant, M. de Turdy nous cria: &laquo;Au revoir!&raquo; et Lucie r&eacute;p&eacute;ta d'une voix
+franche ce mot, qui ne s'adressait qu'&agrave; moi par le fait du hasard.
+J'&eacute;tais entr&eacute; le dernier dans la barque, j'avais encore un pied sur le
+rivage, et Henri &eacute;tait d&eacute;j&agrave; au bout de la proue, pr&eacute;tendant ramer &agrave; la
+place du batelier pour ne pas prendre froid.</p>
+
+<p>Il eut bient&ocirc;t assez de cette gymnastique. Le lac est plus large qu'il
+ne para&icirc;t. Henri vint donc s'asseoir pr&egrave;s de moi. La lune &eacute;tait
+resplendissante, et le ciel, cribl&eacute; d'&eacute;toiles, ressemblait &agrave; un ciel de
+Naples. Je ne voulais parler que de ce beau spectacle; mais Henri me
+parla de Lucie.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! me dit-il, il va bien, il va m&ecirc;me tr&egrave;s-bien, ton mariage! C'est
+tr&egrave;s-romanesque, et pourtant cela va tout seul.&raquo;</p>
+
+<p>J'&eacute;tais &eacute;pouvant&eacute; de cette ouverture, je la trouvais insens&eacute;e, et, si
+tout autre qu'Henri Valmare me l'e&ucirc;t faite, je crois que je me serais
+f&acirc;ch&eacute;. Me parler avec cette l&eacute;g&egrave;ret&eacute;, cette libert&eacute; d'esprit du but
+terrible et sacr&eacute; de l'amour, et cela au d&eacute;but du premier sentiment, &agrave;
+l'invasion du premier trouble, c'&eacute;tait me traiter comme on ferait d'un
+oiseau que l'on pr&eacute;cipiterait sans ailes dans l'inconnu de l'espace. Je
+ne r&eacute;pondis point. Je sais qu'Henri est bon quand m&ecirc;me. C'est le plus
+intime, sinon le plus sympathique de mes amis d'enfance. Il a ton estime
+et ton affection; mais tu avais bien raison de me dire: &laquo;Vous ne vous
+comprendrez pas toujours.&raquo; Le fait est que d&eacute;j&agrave; nous ne nous comprenions
+plus du tout, et que sa pr&eacute;cipitation me semblait un outrage &agrave; la divine
+puret&eacute; de mon premier r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>Il ne s'inqui&eacute;ta gu&egrave;re de mon silence!</p>
+
+<p>&laquo;J'ai beaucoup parl&eacute; de toi &agrave; M. de Turdy, reprit-il. Comme il me
+questionnait sur ton compte, frapp&eacute; qu'il &eacute;tait de ton heureuse
+physionomie, je lui ai racont&eacute; toute ta vie, la mani&egrave;re dont ton p&egrave;re,
+rest&eacute; veuf de bonne heure, t'a &eacute;lev&eacute; lui-m&ecirc;me &agrave; lui tout seul, &agrave; sa
+mani&egrave;re, en homme tr&egrave;s-fort, tr&egrave;s-admirable et tr&egrave;s-original qu'il est;
+comme quoi cet excellent p&egrave;re avait r&eacute;ussi &agrave; faire de toi un gar&ccedil;on
+charmant, chevaleresque, po&eacute;tique, un v&eacute;ritable Amadis des Gaules. J'ai
+dit tout cela sans rire, parce que j'aime ton p&egrave;re et toi, parce que,
+tout en vous trouvant singuliers, je vous estime &agrave; l'&eacute;gal de ce qu'il y
+a de meilleur dans le monde; et mon vieux Turdy qui n'est pas mal don
+Quichotte non plus, a pris feu tout de suite. Il ne m'a pas demand&eacute; si
+tu &eacute;tais riche ou pauvre, mais si tu <i>&eacute;tais occup&eacute;</i>. J'ai r&eacute;pondu: &laquo;Il
+s'occupe,&raquo; ce qui n'est peut-&ecirc;tre pas la m&ecirc;me chose; mais il n'a point
+paru faire de distinction, et je te jure que tu as fait sa conqu&ecirc;te et,
+par cons&eacute;quent, celle de sa charmante petite fille, qui ne voit que par
+ses yeux.&raquo;</p>
+
+<p>Je ne r&eacute;pondais toujours point. Je ne voulais ni approuver la
+pr&eacute;cipitation d'Henri, ni le d&eacute;go&ucirc;ter de me rendre service, car je
+sentais bien qu'il pouvait seul suppl&eacute;er &agrave; ma timidit&eacute;.... D'o&ugrave; vient
+que cette brusque fa&ccedil;on de me pousser dans ma destin&eacute;e me faisait
+souffrir?</p>
+
+<p>Il remarqua mon silence et parut s'en inqui&eacute;ter.</p>
+
+<p>&laquo;Apr&egrave;s &ccedil;a, me dit-il, peut-&ecirc;tre t'es-tu moqu&eacute; de moi en me disant que tu
+&eacute;tais &eacute;pris de mademoiselle La Quintinie; et peut-&ecirc;tre au fond
+penses-tu toujours &agrave; mademoiselle Marsanne?</p>
+
+<p>&mdash;Dis-moi, lui r&eacute;pondis-je, que tu es amoureux d'&Eacute;lise, et laissons
+l'autre tranquille. Pauvre jeune fille, si riante et si heureuse,
+qu'a-t-elle fait d'excentrique ou de hasard&eacute; aujourd'hui, pour que deux
+&eacute;coliers en vacances se permettent d'&eacute;pier le premier battement de son
+c&oelig;ur et de disposer de sa vie dans leurs r&ecirc;ves?&raquo;</p>
+
+<p>Henri se prit &agrave; rire, et puis tout d'un coup il me d&eacute;veloppa d'un ton
+fort s&eacute;rieux, et pour la premi&egrave;re fois, ses th&eacute;ories sur l'amour et le
+mariage.</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher ami, dit-il, libre &agrave; toi de te prendre pour un &eacute;colier; mais,
+moi, je sens que je suis un homme, et un homme de mon temps, qui plus
+est. A vingt-cinq ans, j'en ai, &agrave; beaucoup d'&eacute;gards, cinquante. Tu ne
+m'en fais pas ton compliment, je le sais, je t'en dispense. Je n'ai pas
+la pr&eacute;tention de te servir de mod&egrave;le, et je ne me permets pas de vouloir
+rien d&eacute;ranger au syst&egrave;me d'&eacute;ducation que ton p&egrave;re t'a appliqu&eacute;. Je suis
+ce qu'on m'a fait, ce que le monde d'aujourd'hui fait de tous les jeunes
+gens qui ne se pr&eacute;sentent pas &agrave; lui arm&eacute;s de toutes pi&egrave;ces par la d&eacute;esse
+Minerve, et cuirass&eacute;s de th&eacute;ories plus ou moins transcendantes. Je ne
+suis pas venu au monde comme toi, avec une fortune bien &eacute;tablie. Mon
+p&egrave;re a mang&eacute; gaiement la sienne sans trop songer &agrave; mon avenir, c'&eacute;tait
+son droit. Il m'a procur&eacute; un emploi assez lucratif dans un minist&egrave;re. Je
+suis un homme <i>occup&eacute;</i>, moi, et je n'en suis pas plus fier car mon
+occupation ne sert absolument &agrave; rien et ne me prend pas une parcelle de
+mon intelligence, de mon c&oelig;ur ou de ma volont&eacute;. Je suis un privil&eacute;gi&eacute;
+qui ne feint m&ecirc;me pas de travailler, vu qu'il est fier et m&eacute;prise
+l'hypocrisie, un &ecirc;tre compl&egrave;tement inutile &agrave; la soci&eacute;t&eacute;, et qui ne se
+soucie pas plus d'elle qu'elle ne se soucie de lui. Mon p&egrave;re s'est servi
+d'une influence acquise par ses opinions; moi, je n'ai pas encore
+d'opinions politiques, et, comme je suis un honn&ecirc;te gar&ccedil;on, je ne feins
+pas plus d'en avoir que je ne feins de prendre mon emploi au s&eacute;rieux. Je
+sais tr&egrave;s-bien qu'en perdant mon p&egrave;re, je resterai sans appui, et que,
+si j'ai affaire alors &agrave; des sup&eacute;rieurs z&eacute;l&eacute;s, &agrave; des p&eacute;dants
+administratifs, je perdrai ma place. Voil&agrave; pourquoi je songe &agrave; me marier
+pendant que j'ai cette place, qui fait de moi ce qu'on appelle un parti
+sortable. Qui dit mariage dit donc <i>affaire</i> dans la position o&ugrave; je
+suis; cette position, je ne me la suis pas faite, je l'ai subie. Je
+n'aurais pas mieux demand&eacute; que d'&ecirc;tre un homme de m&eacute;rite, mais on ne m'a
+pas donn&eacute; l'occasion de le devenir. J'y suppl&eacute;erai par ma volont&eacute; quand
+je me sentirai m&ucirc;r. Je r&eacute;fl&eacute;chirai, j'&eacute;crirai ou j'agirai; je serai
+quelque chose. Il n'est pas permis de ne rien &ecirc;tre au temps o&ugrave; nous
+vivons. Ce que je produirai, je ne le sais pas encore, mais je sais la
+philosophie que j'aurai, et je veux bien te la dire d'avance.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne sais absolument rien de la vie future, voil&agrave; pourquoi je ne la
+nie pas; mais je ne force pas non plus mon imagination pour y croire;
+Toute ma religion consiste &agrave; accepter l&agrave; vie pr&eacute;sente telle qu'elle est,
+et &agrave; ne pas chercher querelle &agrave; Dieu sur son peu de dur&eacute;e. J'accepte
+aussi la courte mesure d'intelligence qu'il m'a donn&eacute;e, ainsi qu'&agrave; la
+plupart de mes semblables, et ma vertu consiste &agrave; n'en pas faire le
+mauvais usage de pr&eacute;f&eacute;rer le laid au beau, le mal au bien. Donc, je ne
+ferai jamais d'action perverse et je n'aurai pas de vices, ce qui ne
+sera pas une conduite trop vulgaire; je n'ai pas de go&ucirc;t pour ce qui est
+vulgaire.</p>
+
+<p>&laquo;Te voil&agrave; fix&eacute; sur mes principes de religion et de moralit&eacute;, ils
+tiennent, comme tu le vois, en deux mots: tol&eacute;rance et bon go&ucirc;t. C'est
+assez, si ces deux mots-l&agrave; sont s&eacute;rieux.</p>
+
+<p>&laquo;Passons au chapitre du sentiment. Je suis passionn&eacute;, avec l'imagination
+froide, c'est-&agrave;-dire que je suis jeune, que je n'ai abus&eacute; de rien, que
+j'ai encore des sens, et que je suis tr&egrave;s-capable d'aimer une femme &agrave; la
+condition qu'elle sera ma femme et que je pourrai l'estimer. Je n'estime
+pas les femmes en g&eacute;n&eacute;ral. Toutes celles que j'ai connues intimement
+jouaient un r&ocirc;le quelconque, et se sont class&eacute;es dans mon souvenir comme
+des actrices plus ou moins habiles; mais celle que je choisirai sera
+forc&eacute;e d'&ecirc;tre naturelle, vu qu'elle ne fera aucun effet et n'aura aucune
+prise sur moi, si elle ne l'est pas. Qu'elle soit du reste tout ce qu'il
+lui plaira d'&ecirc;tre, s&eacute;rieuse ou frivole, artiste ou bourgeoise d'esprit,
+pieuse ou philosophe, ambitieuse ou modeste, mondaine ou c&eacute;nobitique,
+pourvu qu'elle soit de bonne foi dans le caract&egrave;re qu'elle me montrera
+et honn&ecirc;te dans la satisfaction de ses instincts, je lui laisserai sa
+libre initiative. Elle sera fid&egrave;le, c'est tout ce qu'il me faut, et
+jamais ridicule, j'en r&eacute;ponds, j'y veillerai; je saurai la choisir, te
+dis-je, et je l'aiderai &agrave; marcher droit, je l'y contraindrai au besoin.
+Je n'ai donc aucune frayeur du mariage, j'en remplirai consciencieusement
+tous les devoirs, et je me ferai respecter, je me le suis jur&eacute; &agrave; moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai dit. Tu connais &agrave; pr&eacute;sent celui qui te parle. Je passe au fait
+pr&eacute;sent, au sujet qui t'occupe. &Eacute;lise Marsanne me pla&icirc;t; elle est,
+jusqu'&agrave; ce jour, la seule femme dont je puisse dire: Je peux l'aimer;
+mais je ne l'aime point encore, je n'ai pas l&acirc;ch&eacute; la bride &agrave; la vivacit&eacute;
+de mon go&ucirc;t pour elle. Dis-moi franchement, et une fois pour toutes, que
+tu renonces &agrave; elle et que ton p&egrave;re t'autorise &agrave; n'y plus songer, et
+demain je te dirai peut-&ecirc;tre que je suis amoureux d'elle, si ce mot-l&agrave;
+te para&icirc;t n&eacute;cessaire au s&eacute;rieux de mes projets.&raquo;</p>
+
+<p>J'ai voulu, cher p&egrave;re, te rapporter aussi textuellement que possible
+tout ce discours de notre ami, parce que madame Marsanne, voyant que je
+ne recherche pas sa fille, te consultera probablement avant d'&eacute;couter un
+autre pr&eacute;tendant. Peut-&ecirc;tre que tout cela ne t'apprend rien, qu'elle t'a
+d&eacute;j&agrave; &eacute;crit la tournure que prenaient les choses en ce qui concerne
+&Eacute;lise, et que depuis longtemps tu as p&eacute;n&eacute;tr&eacute; le caract&egrave;re et les id&eacute;es
+d'Henri. Peut-&ecirc;tre que tu les as pes&eacute;es dans ta sagesse, et que tu as
+d&eacute;j&agrave; port&eacute; ton jugement. Permets-moi cependant de te dire le mien, &Eacute;lise
+Marsanne et Henri Valmare me semblent faits l'un pour l'autre, et j'ai
+quelque sujet de croire qu'ils s'entendent d&eacute;j&agrave; fort bien.</p>
+
+<p>Quant &agrave; mon avis,... qu'importe? Puis-je dire que j'ai un avis, une
+th&eacute;orie quelconque &agrave; opposer au programme que mon ami s'est fait sur
+l'amour et le mariage? Non, en v&eacute;rit&eacute;, je n'avais pas encore beaucoup
+pens&eacute; au mariage, moi, et, depuis que j'aime, tout se r&eacute;sume pour moi
+dans le besoin de l'amour &eacute;ternel, de l'amour exclusif. Le mot de
+mariage ne m'offre pas un sens &agrave; part, et je ne peux rien discuter &agrave; ce
+sujet avec Henri, qui fait de l'amour une sorte de satisfaction physique
+l&eacute;gitime, &eacute;nergique et amicale, mais o&ugrave; il semble que les croyances, les
+opinions, les id&eacute;es en un mot doivent faire &eacute;ternellement deux lits.</p>
+
+<p>Je lui ai jur&eacute; que ni toi ni moi n'apporterions d'obstacle &agrave; ses
+projets, et je le priai de ne pas se pr&eacute;occuper des miens &agrave; ce point de
+vue.</p>
+
+<p>Deux jours apr&egrave;s, nous all&acirc;mes rendre notre visite &agrave; M. de Turdy. Il
+&eacute;tait seul. Sa petite-fille va de temps en temps voir sa tante &agrave;
+Chamb&eacute;ry. Les jeunes personnes du monde vont rarement ainsi seules dans
+leur voiture. Moi, je n'y trouvais rien &agrave; redire, je devais croire et je
+crois &agrave; la fid&eacute;lit&eacute; et au d&eacute;vouement des vieux serviteurs auxquels M. de
+Turdy confie son unique enfant; mais Henri, qui est plus occup&eacute; que moi
+des usages, a demand&eacute; assez na&iuml;vement au vieillard si les jeunes
+Savoyardes jouissaient de la libert&eacute; qu'on accorde aux demoiselles
+anglaises.</p>
+
+<p>&laquo;Non, pas du tout, a-t-il r&eacute;pondu; mais ma Lucie, n'est plus une petite
+pensionnaire. Elle n'a pas de m&egrave;re, sa tante est infirme, et, moi, je
+suis bien vieux; je me d&eacute;place difficilement. Son p&egrave;re n'est ici que
+lorsqu'il peut d&eacute;rober quelques jours &agrave; ses fonctions militaires. Lucie
+a le c&oelig;ur partag&eacute; entre nous trois; elle ne peut gu&egrave;re suivre le
+g&eacute;n&eacute;ral, qui n'est jamais install&eacute; que provisoirement, et qui, &eacute;tant
+toujours cens&eacute; en activit&eacute; de service, se flatte toujours d'entrer en
+campagne &agrave; la premi&egrave;re occasion. C'est un bon p&egrave;re que mon gendre, et il
+voit que Lucie est plus convenablement et plus heureusement fix&eacute;e dans
+la vieille famille s&eacute;dentaire que dans une ville de garnison. Il a donc
+bien voulu me faire jusqu'ici le sacrifice de me laisser mon b&acirc;ton de
+vieillesse, et je lui en sais un gr&eacute; extr&ecirc;me. C'est un homme excellent,
+bien qu'un peu imposant de mani&egrave;res.&raquo;</p>
+
+<p>En pronon&ccedil;ant ce mot d'<i>imposant</i>, M. de Turdy eut une sorte de
+myst&eacute;rieux sourire qui me frappa, mais qui ne m'a pas &eacute;t&eacute; expliqu&eacute;. Il
+continua de motiver &agrave; nos yeux, avec une condescendance qui me frappa
+aussi, l'esp&egrave;ce de libert&eacute; dont jouit sa petite-fille, et c'est alors
+seulement que j'appris l'&acirc;ge de Lucie. Je ne le soup&ccedil;onnais pas: je lui
+avais donn&eacute; de seize &agrave; dix-sept ans.</p>
+
+<p>&laquo;Elle est majeure depuis un an, nous dit-il, et je trouve qu'il serait
+ridicule de l'astreindre &agrave; toutes les minuties de l'&eacute;tiquette
+n&eacute;cessaires aux petites ing&eacute;nues. Elle est arriv&eacute;e &agrave; la jeunesse
+compl&egrave;te, entour&eacute;e de tant d'estime et de respect, que nous croyons
+juste, sa tante et moi, de lui laisser recueillir un peu le b&eacute;n&eacute;fice de
+sa raison et de sa pi&eacute;t&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, s'adressant &agrave; Henri, il ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;Vous trouverez peut-&ecirc;tre ce dernier mot un peu rauque dans ma bouche de
+m&eacute;cr&eacute;ant; mais je veux vous dire&mdash;devant votre jeune ami
+pr&eacute;cis&eacute;ment&mdash;que je me suis fort amend&eacute; depuis un an ou deux. Il est
+temps, n'est-il pas vrai? N'allez pourtant pas me croire converti! Les
+capucinades sont fort de mode en ce temps-ci. Moi, j'ai pass&eacute; l'&acirc;ge o&ugrave;
+elles pourraient &ecirc;tre utiles, et je m'en tiendrai &agrave; la chose qui m'a
+suffi jusqu'&agrave; ce jour. Je nie le Dieu personnel, voyant, &eacute;coutant,
+veillant et r&eacute;glementant la cr&eacute;ation &agrave; la mani&egrave;re d'un administrateur
+&eacute;m&eacute;rite. Si Dieu existe, il n'a, selon moi, de comptes &agrave; rendre &agrave;
+personne de sa gestion, et il l'abandonne aux lois &eacute;tablies par la force
+des choses. Je sais que vous n'&ecirc;tes pas beaucoup plus spiritualiste que
+moi, mon cher Valmare; mais votre jeune ami,... dont j'ignore absolument
+les opinions...&raquo;</p>
+
+<p>Je lui demandai si c'&eacute;tait une question qu'il me faisait l'honneur de
+m'adresser.</p>
+
+<p>&laquo;Non, reprit-il, je n'ai pas ce droit-l&agrave;, et, d'ailleurs, je reconnais
+aujourd'hui que je ne l'ai envers personne. Il fut un temps o&ugrave; j'&eacute;tais
+un peu fanatique d'incr&eacute;dulit&eacute;, et o&ugrave; les momeries me poussaient &agrave; bout.
+J'ai mis de l'eau dans mon vin, o&ugrave; plut&ocirc;t ma petite-fille a baptis&eacute; mon
+breuvage, et je me suis laiss&eacute; faire. Elle m'a reproch&eacute; mon intol&eacute;rance;
+elle m'a jur&eacute; qu'elle respectait mes id&eacute;es, qu'elle ne chercherait
+jamais &agrave; me les &ocirc;ter, et elle m'a tenu parole. Enfin ma petite d&eacute;vote a
+remport&eacute; la victoire. Je ne dis plus rien, je laisse &agrave; chacun sa
+fantaisie, je ne me moque plus des pratiques; je ne r&eacute;clame plus la
+libert&eacute; de conscience, puisqu'on me l'accorde &agrave; moi-m&ecirc;me. Qu'en
+pensez-vous?&raquo;</p>
+
+<p>Il me regardait. Je ne sais ce que j'allais r&eacute;pondre; peut-&ecirc;tre
+n'aurais-je pas du tout r&eacute;pondu, lorsque mademoiselle La Quintinie
+entra. Je ne m'y attendais pas. Elle &eacute;tait venue par le lac, elle avait
+mont&eacute; la c&ocirc;te &agrave; pied et s'&eacute;tait introduite sans fracas par le jardin;
+elle avait laiss&eacute; son chapeau sur un banc, elle se trouva assise au
+milieu de nous apr&egrave;s avoir bais&eacute; le front blanc et luisant de son
+grand-p&egrave;re, comme si, ayant assist&eacute; &agrave; la conversation, elle le
+remerciait de ce qu'il venait de dire.</p>
+
+<p>Je crois qu'elle avait effectivement surpris et devin&eacute; ses derni&egrave;res
+paroles, car elle se tourna gaiement vers Henri en lui disant:</p>
+
+<p>&laquo;Vous n'allez pas soutenir le contraire, monsieur Valmare?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'avais pas la parole, r&eacute;pondit Henri en me d&eacute;signant. Voici
+l'oracle consult&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Un oracle! d&eacute;j&agrave;? s'&eacute;cria Lucie avec son beau rire moqueur et
+caressant.</p>
+
+<p>&mdash;Quand on est oracle &agrave; mon &acirc;ge, lui r&eacute;pondis-je, on reste muet, ou l'on
+s'en tire par des &eacute;nigmes.</p>
+
+<p>&mdash;Ni l'un ni l'autre, reprit-elle, ou bien l'on n'est qu'un faux oracle,
+c'est-&agrave;-dire rien. Moi, je sais que vous &ecirc;tes quelque chose, on nous l'a
+dit, et je crois de tout mon c&oelig;ur que vous &ecirc;tes quelqu'un. Il faut
+parler et dire de bonne foi tout ce que vous pensez.&raquo;</p>
+
+<p>Il me sembla qu'elle me faisait subir &agrave; dessein un interrogatoire, que
+son grand-p&egrave;re s'y pr&ecirc;tait, qu'il avait amen&eacute; cela, et qu'elle en
+tirerait parti avec adresse, tout en y mettant une apparence d'impr&eacute;vu.</p>
+
+<p>Pensait-on d&eacute;j&agrave; que je me pr&eacute;sentais, et que je m'offrais sans retour?
+Henri avait-il d&eacute;j&agrave;, d&egrave;s ma premi&egrave;re visite, trahi le secret de mon
+mutisme effar&eacute;? Henri, si prudent pour lui-m&ecirc;me dans la vie, &eacute;tait-il &agrave;
+ce point imprudent pour les autres? Je me crus plac&eacute; sur la sellette, et
+j'eus un mouvement de terreur et de d&eacute;pit si prononc&eacute;, que je faillis
+m'enfuir sans dire un mot.</p>
+
+<p>Lucie vit mon air &eacute;perdu. Je crois que je rougissais comme un enfant.
+Elle fut tr&egrave;s-gaie, et d'une gaiet&eacute; dont il &eacute;tait impossible de se
+piquer; car cet accent de bont&eacute; qui est en elle, ce ton de bonhomie
+presque fraternelle d&egrave;s le premier abord, est une s&eacute;duction dont je ne
+puis te donner l'id&eacute;e. Elle pr&eacute;tendit que j'&eacute;tais en proie au vertige
+des pythonisses, que je regardais la fen&ecirc;tre, et elle courut la fermer,
+assurant que j'avais le projet de m'envoler pour soustraire le secret
+des dieux &agrave; la vaine curiosit&eacute; des mortels. Quand j'eus ri et plaisant&eacute;
+&agrave; mon tour, j'esp&eacute;rai en &ecirc;tre quitte; mais Henri, qui voulait absolument
+me faire <i>briller</i>, y revint, et Lucie insista. Je pris mon parti alors
+avec la t&eacute;m&eacute;rit&eacute; que soul&egrave;ve en moi la moindre apparence de pers&eacute;cution.
+C'est de mon &acirc;ge, et c'&eacute;tait mon droit. Je veux t&acirc;cher de me bien
+rappeler ce que j'ai dit ce jour-l&agrave;; car, d&egrave;s ce jour-l&agrave;, j'ai br&ucirc;l&eacute; mes
+vaisseaux et compromis sans retour mon r&ecirc;ve d'amour et de bonheur.</p>
+
+<p>J'ai dit que les oracles n'&eacute;taient pas responsables de leurs arr&ecirc;ts,
+qu'ils &eacute;taient la proie toute passive d'une v&eacute;rit&eacute; infernale ou c&eacute;leste
+agissant en dehors d'eux et malgr&eacute; eux. L&agrave;-dessus, j'ai d&eacute;clar&eacute; que je
+ne voyais pas mati&egrave;re &agrave; prononcer, parce que je ne me trouvais aux
+prises en ce moment avec aucune foi r&eacute;elle. M. de Turdy, en accordant &agrave;
+sa petite-fille le droit de croire au Dieu <i>personnel</i>, cessait d'&ecirc;tre
+l'incr&eacute;dule qu'il avait la pr&eacute;tention d'&ecirc;tre. Mademoiselle La Quintinie,
+en respectant l'incr&eacute;dulit&eacute; de son grand-p&egrave;re, abandonnait les voies de
+l'orthodoxie. Il n'y avait plus de doctrine d&egrave;s qu'il y avait
+transaction. L'oracle, voyant des id&eacute;es aussi confuses troubler son
+atmosph&egrave;re, demandait &agrave; descendre du tr&eacute;pied et &agrave; garder ses
+inspirations pour lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;C'est-&agrave;-dire, r&eacute;pondit mademoiselle La Quintinie, que vous accaparez
+pour vous tout seul la v&eacute;rit&eacute; supr&ecirc;me. C'est fort vilain! c'est de
+l'&eacute;go&iuml;sme! Mais vous en avez dit assez, malgr&eacute; vous, pour que j'en fasse
+mon profit, et je crois que j'ai eu tort de faire si bon march&eacute; du peu
+de foi de mon grand-p&egrave;re. Pourtant, si j'&eacute;tais ergoteuse, je vous dirais
+que vous me donnez raison; car, si mon grand-p&egrave;re, en tol&eacute;rant mes id&eacute;es
+religieuses, a fait un pas vers la foi, je reste orthodoxe en me
+r&eacute;conciliant avec une &acirc;me &agrave; demi-convertie.&raquo;</p>
+
+<p>Elle disait cela d'un ton tr&egrave;s-net et tout en caressant le vieillard,
+qui, souriant et vaincu, me regardait comme pour me demander s'il &eacute;tait
+possible de r&eacute;sister &agrave; ce bel ap&ocirc;tre.</p>
+
+<p>Je r&eacute;sistai pourtant sans trop savoir pourquoi; je me sentais pouss&eacute; &agrave;
+la r&eacute;volte par un instinct de loyaut&eacute;. Plus on se sent &eacute;pris, plus on
+doit offrir s&eacute;rieusement son &acirc;me, et il n'y aurait rien de s&eacute;rieux dans
+la prudence &eacute;vasive. Je soutins donc mon assertion. Je ne voulus rien
+c&eacute;der. Je d&eacute;clarai que, si j'avais une doctrine de foi bien arr&ecirc;t&eacute;e, il
+me serait impossible de la modifier au gr&eacute; de mes affections ou de mes
+sympathies.</p>
+
+<p>&laquo;Savez-vous que cela est effrayant? objecta mademoiselle La Quintinie.
+Vous dites: &laquo;Si j'avais une doctrine!&raquo; Donc, vous n'en avez pas, et avec
+cela vous &ecirc;tes plus intol&eacute;rant que ceux qui en ont une!&raquo;</p>
+
+<p>Je r&eacute;pondis qu'une doctrine ne s'improvisait pas &agrave; mon &acirc;ge, que je
+travaillerais de toute mon &acirc;me &agrave; m'&eacute;clairer, et que je me pr&eacute;parais &agrave;
+croire et &agrave; penser par un grand respect envers l'essence m&ecirc;me de la foi,
+comme un homme qui va franchir quelque dangereux passage s'assure contre
+le vertige et consulte sa volont&eacute;.</p>
+
+<p>Lucie me regardait attentivement, comme si elle e&ucirc;t &eacute;tudi&eacute; de sang-froid
+ma fermet&eacute; int&eacute;rieure dans les lignes de mon visage; puis, apr&egrave;s un
+instant de silence, elle dit d'un ton tr&egrave;s-s&eacute;rieux:</p>
+
+<p>&laquo;Je crois que vous avez raison, et que cet apprentissage d'aust&eacute;rit&eacute;
+intellectuelle vous m&egrave;nera &agrave; la v&eacute;rit&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Henri prit cela pour des paroles d'encouragement. Moi, je sentis que le
+ton et le regard de Lucie me faisaient vaguement beaucoup de mal; mais,
+quand Henri me demanda ensuite pourquoi, je ne sus pas le lui dire.</p>
+
+<p>On parla d'autre chose, et nous pr&icirc;mes cong&eacute;. Notre visite avait dur&eacute;
+plus longtemps qu'il n'&eacute;tait strictement convenable; mais, loin de nous
+le faire sentir, on nous invita &agrave; une promenade &agrave; laquelle madame
+Marsanne et sa fille, ainsi que deux ou trois autres personnes, allaient
+&ecirc;tre convi&eacute;es. M. de Turdy chargea Henri de prendre jour avec ces dames
+et de lui &eacute;crire leur d&eacute;cision.</p>
+
+<p>Madame Marsanne me prit &agrave; part le soir m&ecirc;me pour me demander comment
+s'&eacute;tait pass&eacute;e ma seconde visite &agrave; Turdy. Je lui en rendis compte
+sinc&egrave;rement. Comme jamais il n'a &eacute;t&eacute; question entre elle et moi des
+projets que vous aviez faits ensemble, et que je suis cens&eacute;, aussi bien
+qu'&Eacute;lise, les ignorer absolument, je crus devoir exprimer sans d&eacute;tour
+mon admiration pour Lucie et ma sympathie pour son grand-p&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Prends garde, mon cher &Eacute;mile, r&eacute;pondit notre amie. Mademoiselle La
+Quintinie a refus&eacute; plusieurs partis, et, bien qu'elle n'ait pas affich&eacute;
+une r&eacute;solution d&eacute;cisive, sa famille craint qu'elle ne tourne tout
+doucement &agrave; l'habitude du c&eacute;libat. Il faut que je t'apprenne ce que
+c'est que Lucie. Je ne le sais r&eacute;ellement que depuis deux ou trois
+jours, ayant &eacute;t&eacute; aux informations aupr&egrave;s des personnes du pays.</p>
+
+<p>&laquo;Lucie n'est pas seulement une charmante fille que mon &Eacute;lise a connue
+tr&egrave;s-gaie et tr&egrave;s-intelligente au couvent: c'est &agrave; pr&eacute;sent une personne
+plus que distingu&eacute;e: c'est, dit-on, une femme r&eacute;ellement sup&eacute;rieure.
+Elle a tant de go&ucirc;t et de bon sens, qu'elle le cache plut&ocirc;t qu'elle ne
+le montre; mais il para&icirc;t qu'elle est aussi instruite qu'une femme peut
+l'&ecirc;tre et qu'elle a un grand talent de musicienne, avec cela un
+caract&egrave;re qui, par le courage et l'&eacute;l&eacute;vation, ne para&icirc;t pas de son sexe.
+Tout en la ch&eacute;rissant, &Eacute;lise se moque un peu d'elle entre nous. Moi, je
+suis moins susceptible que ma fille, et je vois dans mademoiselle La
+Quintinie une personne qui ne se d&eacute;cidera pas ais&eacute;ment au mariage, parce
+qu'elle a le droit d'exiger beaucoup et parce qu'elle ne conna&icirc;t pas les
+petites ambitions, l'ennui de l'oisivet&eacute;, le besoin de para&icirc;tre, enfin
+toutes les petites raisons qui d&eacute;terminent la plupart des jeunes filles.</p>
+
+<p>&laquo;Si j'&eacute;tais sa m&egrave;re, poursuivit madame Marsanne, peut-&ecirc;tre la
+laisserais-je suivre cette voie exceptionnelle, &agrave; la condition que
+j'aurais pour me consoler une autre fille comme &Eacute;lise, destin&eacute;e &agrave;
+prendre la vie plus terre &agrave; terre. On dit que le g&eacute;n&eacute;ral La Quintinie
+n'entend pas de cette oreille, et que, quand il a le loisir de s'occuper
+de Lucie, il temp&ecirc;te de la voir encore fille &agrave; vingt-deux ans. Il menace
+alors les vieux parents de la leur retirer, s'ils ne trouvent pas &agrave; la
+marier au plus vite. Donc, le grand-p&egrave;re avait jet&eacute; d'abord les yeux sur
+Henri Valmare; mais il para&icirc;t qu'Henri a une inclination.&raquo;</p>
+
+<p>Ici, madame Marsanne sourit d'une mani&egrave;re expressive, et elle continua:</p>
+
+<p>&laquo;Du moins Henri m'a dit qu'il l'avait fait clairement pressentir d&egrave;s les
+premiers mots tr&egrave;s-bienveillants et tr&egrave;s-gauches du bonhomme Turdy.
+Aussi le bonhomme a-t-il song&eacute; &agrave; toi d&egrave;s qu'il t'a vu et qu'il a su
+d'Henri qui tu es et ce que tu vaux. &laquo;Je laisserai tous mes biens &agrave;
+Lucie, a-t-il dit. Sa grand'tante en fera autant. Nous n'avons donc pas
+&agrave; nous pr&eacute;occuper de la fortune du futur. Ma s&oelig;ur a des id&eacute;es un peu
+f&eacute;odales, c'est un radotage dont je souris. On passera sur le nom, quel
+qu'il soit. Ce qu'il nous faut, c'est un jeune homme charmant,
+tr&egrave;s-instruit et d'un caract&egrave;re un peu exceptionnel, &agrave; la fois
+enthousiaste et vertueux, comme vous m'avez d&eacute;peint M. &Eacute;mile Lemontier.
+Celui-l&agrave; pourrait plaire &agrave; ma petite-fille, qui sait? Rien ne co&ucirc;te
+d'essayer. N'en dites rien au jeune homme; mais, si Lucie lui tourne un
+peu la t&ecirc;te, ne le d&eacute;couragez pas; car, de mon c&ocirc;t&eacute;, je plaiderai sa
+cause vivement.&raquo;</p>
+
+<p>En me rapportant les paroles de M. de Turdy, madame Marsanne m'avait
+paru, elle, plaider avec une d&eacute;licate r&eacute;serve la cause des amours
+d'Henri et d'&Eacute;lise. Aussi je me gardai bien de dire non au r&ecirc;ve du vieux
+Turdy, et, tout en m'y pr&ecirc;tant &agrave; mes risques et p&eacute;rils, je priai madame
+Marsanne de ne point t'en &eacute;crire. J'eus peut-&ecirc;tre tort, mais je
+craignais de te tourmenter l'esprit. Tu avais un grand travail &agrave;
+terminer, et moi, me sentant pris trop vite et trop fortement, je me
+flattais de me calmer et de t'entretenir peu &agrave; peu de mes esp&eacute;rances
+sans te bouleverser de mes anxi&eacute;t&eacute;s.</p>
+
+<p>Dans tout-cela, cher p&egrave;re, ne te semble-t-il pas que les personnes
+graves, le grand-p&egrave;re, madame Marsanne et Henri, qui se pique d'avoir
+cinquante ans, ont agi bien vite? Je ne leur en veux pas. Ils n'ont pas
+devin&eacute; combien j'&eacute;tais capable d'aimer avec passion, et combien Lucie,
+avec son air ouvert et confiant, &eacute;tait en garde contre mon amour.</p>
+
+<p>J'ai eu pourtant de grandes illusions, comme tu vas le voir, des
+illusions dont je suis honteux &agrave; pr&eacute;sent. Je ne suis pas un fat, et,
+sans faire de fausse modestie, je ne me crois pas pr&eacute;somptueux. Si j'ai
+fait de tr&egrave;s-bonnes &eacute;tudes, c'est gr&acirc;ce &agrave; toi, qui de bonne heure, avec
+un m&eacute;lange admirable de pers&eacute;v&eacute;rance et de sollicitude, as su
+d&eacute;velopper, exciter et contenir tour &agrave; tour les &eacute;lans de ma curiosit&eacute;.
+D'ailleurs, cette soif d'apprendre, mon seul m&eacute;rite, je la tiens de
+toi; et je n'ai en moi rien de bon qui ne t'appartienne. A force de
+m'entendre r&eacute;p&eacute;ter que je ne suis pas un gar&ccedil;on vulgaire, j'ai d&ucirc;
+m'habituer &agrave; le croire; mais je te jure que je n'ai pas ouvert la porte
+aux sottes vanit&eacute;s, que j'ai le respect enthousiaste des sup&eacute;riorit&eacute;s
+auxquelles je dois de n'&ecirc;tre pas un esprit trop inf&eacute;rieur, et que tout
+mon orgueil est de comprendre le bien qui m'a &eacute;t&eacute; fait, le prix du beau
+et du vrai qui m'ont &eacute;t&eacute; donn&eacute;s!</p>
+
+<p>En me pr&eacute;sentant de nouveau devant Lucie, j'&eacute;tais donc digne, sinon de
+son estime, du moins de son attention. Je lui apportais une confiance
+sans bornes dans son caract&egrave;re, et ce n'est pas l&agrave; un sentiment
+d'infatuation personnelle. Je ne l'examinais pas, je ne me demandais pas
+si mon c&oelig;ur et mon imagination la pla&ccedil;aient trop haut: j'avais ce
+besoin d'adorer sans contr&ocirc;le et de se donner sans r&eacute;serve qui est &agrave;
+coup s&ucirc;r le fait d'une r&eacute;elle ing&eacute;nuit&eacute; d'esprit.</p>
+
+<p>Ce fut &agrave; la cascade de Coux qu'eut lieu notre troisi&egrave;me rencontre. Cette
+chute d'eau, m&eacute;diocre comme volume et comme hauteur, n'en est pas moins
+digne de l'engouement de Jean-Jacques. En fait de paysage, Rousseau
+&eacute;tait vraiment un grand artiste, et on peut, quand on est artiste aussi,
+le suivre avec confiance dans ses promenades. Il avait compris que le
+beau n'a pas besoin d'une grande mise en sc&egrave;ne, et que l'effet des
+choses est dans l'harmonie. Rien de plus frais et de plus suave que
+l'arrangement naturel de cette cascatelle. La brisure de rochers d'o&ugrave;
+elle s'&eacute;lance est proportionn&eacute;e &agrave; son &eacute;l&eacute;vation; et les blocs o&ugrave; elle
+dispara&icirc;t un instant, pour s'en &eacute;chapper en plusieurs courants agit&eacute;s,
+sont jet&eacute;s l&agrave; dans un d&eacute;sordre en m&ecirc;me temps hardi et gracieux. Il y a
+des entassements qui forment des arches moussues o&ugrave; l'eau tournoie et
+bouillonne avec des bruits charmants et un mouvement dont la fougue est
+plut&ocirc;t joie que col&egrave;re. Partout sur ces beaux rochers mouill&eacute;s fleurit
+cette petite plante rose que tu aimes tant, l'&eacute;rine alpestre, qui se
+tasse et se presse &agrave; la pierre, en lutte contre l'eau, avec la
+coquetterie des &ecirc;tres d&eacute;licats d'aspect qui ont l'organisation forte.
+J'&eacute;tais en train d'examiner ces fleurettes &agrave; la loupe avec Henri, quand
+j'entendis arriver la voiture qui amenait mesdames Marsanne avec
+mademoiselle La Quintinie et son grand-p&egrave;re. Je ne crus pas devoir
+marquer trop d'empressement, et je laissai Henri se pr&eacute;senter le
+premier. Tout le monde connaissait la d&eacute;licatesse de ma situation, car
+on s'arrangea de telle mani&egrave;re que je dusse offrir mon bras &agrave; Lucie, et
+tr&egrave;s-peu d'instants apr&egrave;s, bien qu'elle ne par&ucirc;t point songer &agrave; s'y
+pr&ecirc;ter, nous f&ucirc;mes seuls ensemble au bord d'un des m&eacute;andres du torrent,
+s&eacute;par&eacute;s de nos compagnons par un groupe de rochers.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions trop pr&egrave;s de la cascade pour &eacute;changer facilement des paroles
+suivies. L'&eacute;rine alpestre me servit de pr&eacute;texte pour nous en &eacute;loigner un
+peu et pour parler de toi. Lucie se montra d&egrave;s lors toute dispos&eacute;e &agrave;
+m'entendre, et elle me fit sur ton compte mille questions charmantes.
+Elle conna&icirc;t tes travaux, et elle en raisonne comme une femme de m&eacute;rite
+qui n'a pas ou qui feint de ne pas avoir dans la m&eacute;moire la technologie
+des choses, mais qui en a parfaitement compris le but et suivi le
+d&eacute;veloppement. J'&eacute;tais ravi de voir qu'elle n'&eacute;tait &eacute;trang&egrave;re &agrave; rien de
+ce qui t'int&eacute;resse. Je le fus encore plus quand je d&eacute;couvris qu'elle
+connaissait toute ta vie de d&eacute;vouement, de travail et de dignit&eacute;. Elle
+voulut savoir ton &acirc;ge, ta figure, tes go&ucirc;ts, tes habitudes, ta mani&egrave;re
+de travailler, de parler, de t'habiller, et, quand j'eus r&eacute;pondu &agrave; tout,
+elle me demanda si je te ressemblais.</p>
+
+<p>Je ne te ressemble qu'&agrave; demi, et j'avouai humblement qu'avec mes
+vingt-quatre ans j'&eacute;tais beaucoup moins bien que toi avec tes soixante.
+Elle ne me sut pas mauvais gr&eacute; de l'hommage que j'&eacute;tais heureux de te
+rendre en toutes choses; mais ce n'est pas de la ressemblance ext&eacute;rieure
+qu'elle se pr&eacute;occupait. Elle voulait savoir si je partageais toutes tes
+id&eacute;es, et si, en les respectant beaucoup, je n'y apportais pas en
+moi-m&ecirc;me quelque modification. La question &eacute;tait directe, s&eacute;rieuse, et
+ne me d&eacute;plut pas. D'autres eussent peut-&ecirc;tre pr&eacute;f&eacute;r&eacute; une femme ne
+sachant parler que de choses frivoles, mais je ne me sentais pas mal &agrave;
+l'aise avec cet esprit net et s&eacute;rieux qui me demandait compte avec
+douceur et d&eacute;licatesse du fond de ma pens&eacute;e. Je n'&eacute;prouvai pas le pu&eacute;ril
+besoin de la dominer et de lui prouver qu'un homme ordinaire en sait
+presque toujours plus long que la femme la mieux instruite. Je voyais
+bien qu'elle en &eacute;tait persuad&eacute;e, et qu'en m'interrogeant, elle ne me
+demandait que cette solution de la conscience du vrai que tout &ecirc;tre
+humain a le droit de vouloir soumettre &agrave; son point de vue.</p>
+
+<p>Voici, je crois, le sens fid&egrave;le de ma r&eacute;ponse:</p>
+
+<p>&laquo;Mon p&egrave;re a travaill&eacute; quarante ans, cherchant &agrave; travers les profondeurs
+du pass&eacute; non pas tant les curiosit&eacute;s de l'&eacute;rudition que les v&eacute;rit&eacute;s de
+l'histoire philosophique. Il n'a &eacute;t&eacute; ni professeur ni fonctionnaire sous
+aucun gouvernement. Il n'a voulu appartenir &agrave; aucun corps de la science
+officielle. Sa fortune et son peu d'ambition directe lui ont permis de
+conserver une ind&eacute;pendance absolue, extr&ecirc;mement rare dans le temps o&ugrave;
+nous vivons. Vous voyez que le r&eacute;sultat de tant de savoir et de libert&eacute;
+l'a conduit &agrave; repousser les syst&egrave;mes de toutes pi&egrave;ces et &agrave; n'admettre
+qu'un tr&egrave;s-petit nombre de v&eacute;rit&eacute;s fondamentales. Vous &ecirc;tes &eacute;tonn&eacute;e,
+disiez-vous tout &agrave; l'heure, de trouver dans ses r&eacute;sum&eacute;s tant de respect
+pour des croyances qui ne sont pas les siennes, tant de mesure et de
+douceur envers les plus intol&eacute;rants adversaires de sa philosophie:
+c'est que mon p&egrave;re est d'une g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de temp&eacute;rament dont rien
+n'approche, et que la forme am&egrave;re ou irrit&eacute;e lui est antipathique; mais
+ne croyez pas que cette douceur d'&acirc;me change rien aux principes qu'il a
+une fois admis. Si vous avez lu attentivement, comme je le crois, ses
+conclusions g&eacute;n&eacute;rales, vous devez &ecirc;tre certaine qu'il n'y a pas en lui
+de transaction possible avec ceux qui nient le d&eacute;veloppement de la
+lumi&egrave;re....</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire avec les catholiques? dit mademoiselle La Quintinie en me
+regardant fixement.</p>
+
+<p>&mdash;Non-seulement avec les catholiques, repris-je, mais avec les
+sectateurs de toute religion qui cloue la pens&eacute;e humaine sur un dogme
+immobile et sans avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous partagez enti&egrave;rement cette r&eacute;volte de votre p&egrave;re contre des
+croyances... qui sont les miennes, on vous l'a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Je la partage enti&egrave;rement, r&eacute;pondis-je, non-seulement par respect pour
+son opinion, qui est celle de tous les vrais grands esprits, mais encore
+par la conviction que mes &eacute;tudes, mes instincts et mes r&eacute;flexions m'ont
+forc&eacute; d'avoir.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave;, n'est-ce pas? une d&eacute;claration de guerre bien plus qu'une
+d&eacute;claration d'amour. Mademoiselle La Quintinie garda le silence assez
+longtemps pour me faire croire que tout &eacute;tait rompu, ou plut&ocirc;t que rien
+ne serait jamais commenc&eacute; entre nous. Elle avait mis sur ses genoux une
+touffe de ces petites fleurs qui avaient servi &agrave; commencer l'entretien,
+et elle avait l'air de jouer avec sans m'entendre. Tout &agrave; coup, elle
+leva la t&ecirc;te et me regarda encore en disant:</p>
+
+<p>&laquo;Il y a une chose certaine, monsieur Lemontier, c'est que vous avez une
+franchise rare, et que c'est une grande qualit&eacute;. J'aurais bien des
+choses &agrave; vous dire, mais c'est vraiment trop t&ocirc;t. Je ne peux pas avoir
+tant de confiance. Donnez-moi le temps de vous conna&icirc;tre un peu plus,
+et alors je me permettrai peut-&ecirc;tre de discuter quelquefois avec vous;
+car j'ai beau &ecirc;tre une femme, encore enfant &agrave; bien des &eacute;gards, vous
+savez que chacun tient &agrave; sa croyance, et que les faibles ont le droit de
+se d&eacute;fendre contre les forts.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas tout de suite? lui demandai-je. &Ecirc;tes-vous aussi sinc&egrave;re
+que moi quand vous pr&eacute;tendez ne pas me conna&icirc;tre? Je me suis pourtant
+donn&eacute; tout entier, et vous n'avez rien &agrave; d&eacute;couvrir que je ne vous aie
+livr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, reprit-elle, et je crois que ce serait vous faire
+injure que de vous &eacute;tudier comme un homme ordinaire. Qui comprend votre
+p&egrave;re et qui vous a vu un instant doit vous conna&icirc;tre, sous peine de
+tomber dans une m&eacute;fiance niaise; mais pourtant... je ne peux pas dire un
+mot de plus sans vous faire une question absurde. R&eacute;pondrez-vous &agrave; une
+question absurde?&raquo;</p>
+
+<p>Et, comme j'h&eacute;sitais &agrave; r&eacute;pondre, cherchant &agrave; deviner d'avance, elle
+ajouta en riant:</p>
+
+<p>&laquo;La v&eacute;rit&eacute; exige quelquefois l'absurdit&eacute;. Vous savez le fameux <i>credo
+quia absurdum</i>!&raquo;</p>
+
+<p>Mais, tout en riant ainsi, elle rougissait beaucoup, et je la priai de
+s'expliquer en rougissant moi-m&ecirc;me autant qu'elle.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, reprit-elle avec un h&eacute;ro&iuml;sme de franchise extraordinaire, on
+pr&eacute;tend que vous avez con&ccedil;u pour moi, &agrave; premi&egrave;re vue, une passion de
+roman. C'est &Eacute;lise qui dit cela, et, pour vous tirer de votre embarras,
+sachez qu'elle pr&eacute;tend que j'ai r&eacute;pondu &agrave; cette passion comme par une
+commotion &eacute;lectrique. Vous reconnaissez l&agrave; le style moqueur de notre
+amie; mais il y a quelque chose de vrai sous cette hyperbole. J'ai cru
+voir que vous &eacute;tiez port&eacute; &agrave; une sympathie particuli&egrave;re pour moi, et, de
+mon c&ocirc;t&eacute;, j'ai ressenti pour vous la m&ecirc;me chose. Voil&agrave; les grands mots
+l&acirc;ch&eacute;s; ils ne sont pas si effrayants qu'ils en ont l'air, et nous
+pouvons &agrave; pr&eacute;sent nous entendre, en braves gens que nous sommes, pour
+rire des attaques de nos amis, et pour leur r&eacute;pondre ensuite, sans rire,
+que nous nous estimons v&eacute;ritablement l'un l'autre. Du moins, quant &agrave;
+moi, je le d&eacute;clare. En pouvez-vous dire autant de vous-m&ecirc;me, et ma
+question est-elle absurde, indiscr&egrave;te ou inconvenante?&raquo;</p>
+
+<p>Cher p&egrave;re, je ne sais pas comment on dit &agrave; une femme qu'on est amoureux
+d'elle; mais je n'ai trouv&eacute; rien de si naturel et de si ais&eacute; que de lui
+dire qu'on l'aime s&eacute;rieusement. Je l'ai dit &agrave; Lucie sans trouble
+immodeste, sans g&eacute;nuflexion ind&eacute;cente, en la regardant bien en face,
+comme elle me regardait, et sans aucun reste de timidit&eacute;. Je lui ai dit
+que je ne savais pas si c'&eacute;tait de l'amiti&eacute;, de l'amour ou de la
+passion, vu que je n'avais aucune exp&eacute;rience de mes propres sentiments,
+mais que je me sentais lui appartenir enti&egrave;rement. J'ai ajout&eacute; qu'elle
+ne devait pas se pr&eacute;occuper de cette vivacit&eacute; d'impression, que je ne
+savais pas encore l'importance et la dur&eacute;e que cela pouvait avoir dans
+ma vie, que cet embrasement subit de tout mon &ecirc;tre pouvait bien tenir &agrave;
+ma jeunesse et &agrave; mon enthousiasme naturel, que je n'&eacute;tais pas assez sot
+pour m'en faire un m&eacute;rite et pour vouloir qu'elle m'en s&ucirc;t gr&eacute;. Il n'y
+avait en moi qu'une chose &agrave; prendre en grave consid&eacute;ration, mon respect
+pour elle, c'est-&agrave;-dire une foi aveugle dans sa loyaut&eacute; et un d&eacute;vouement
+qui pouvait &ecirc;tre mis &agrave; l'&eacute;preuve la plus rude le jour o&ugrave; il serait
+accept&eacute;.</p>
+
+<p>Je ne sais pas si elle fut tr&egrave;s-&eacute;mue en m'&eacute;coutant. D&egrave;s qu'elle eut
+compris, elle mit sa figure dans ses mains, et elle se tenait assise,
+les coudes appuy&eacute;s sur ses genoux. C'est tout ce qui m'a frapp&eacute; dans son
+attitude, car tu penses bien que je n'&eacute;tais pas de sang-froid et que je
+songeais &agrave; me faire bien comprendre dans l'&eacute;nergie de ma sinc&eacute;rit&eacute;
+beaucoup plus qu'&agrave; surprendre en elle un trouble physique quelconque. Ce
+trouble des sens, dont pour rien au monde je n'eusse voulu profiter,
+m&ecirc;me pour effleurer seulement son v&ecirc;tement, ne m'e&ucirc;t rien appris, sinon
+qu'elle &eacute;tait femme, et nullement blas&eacute;e sur de pareils &eacute;panchements.
+Or, je savais bien qu'elle est femme; tout en elle exprime une vie
+intense gouvern&eacute;e par une vie intellectuelle plus intense encore, et,
+quant &agrave; l'exp&eacute;rience qu'elle peut avoir, je ne croyais pas devoir la
+craindre. Personne, j'en r&eacute;ponds devant Dieu, ne lui a jamais exprim&eacute;
+une affection aussi forte et aussi vraie que la mienne.</p>
+
+<p>Je vis seulement, quand elle releva son visage, qu'elle avait cach&eacute;
+quelques larmes et qu'un beau sourire reprenait le dessus.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes, me dit-elle, la droiture en personne, puisque du premier mot
+vous risquez le tout pour le tout! De la part d'un autre, ce que vous
+m'avez dit l&agrave; m'e&ucirc;t probablement choqu&eacute;e; mais, tout en ayant eu un peu
+mal aux nerfs, je ne sais trop pourquoi, j'ai &eacute;t&eacute; plus touch&eacute;e que
+bless&eacute;e de votre hardiesse. N'en concluez pas que je vous aime comme
+vous avez l'air de m'aimer. Sur l'honneur, je ne sais pas ce que c'est
+que l'amour; ni si je le saurai jamais; mais je connais l'amiti&eacute;, et il
+me semble que vous me l'inspirez spontan&eacute;ment-, comme un droit que vous
+r&eacute;clameriez au nom de Dieu, qui lit dans les &acirc;mes. Restons-en l&agrave; jusqu'&agrave;
+nouvel ordre. Malgr&eacute; le grand myst&egrave;re qu'on se recommande autour de
+nous, et que chacun trahit de son mieux, nous savons fort bien l'un et
+l'autre qu'on veut que nous nous aimions. Ceci est une question immense,
+puisqu'elle conduit forc&eacute;ment au mariage, et que le mariage nous effraye
+tous les deux, n'est-il pas vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Cela est tr&egrave;s-vrai quant &agrave; moi, r&eacute;pondis-je; mais cette nouvelle
+brutalit&eacute; que vous exigez de ma franchise veut &ecirc;tre expliqu&eacute;e. Le
+mariage est le contrat le plus saint et le plus respectable que je
+connaisse, c'est le but et l'id&eacute;al d'une vie s&eacute;rieuse et pure. Je ne me
+crois pas indigne d'y aspirer, et il n'y a dans mon existence aucun
+usage de ma libert&eacute; qui m'en d&eacute;tourne et qui me cr&eacute;e des regrets pour la
+suite; seulement, je n'ai pas encore assez r&eacute;fl&eacute;chi aux devoirs d'un
+p&egrave;re de famille, et je ne suis pas assez m&ucirc;r pour les envisager. Avec
+une esp&eacute;rance comme celle qu'on veut me sugg&eacute;rer, la maturit&eacute; se ferait
+peut-&ecirc;tre tr&egrave;s-vite; et mon p&egrave;re m'y aiderait! consid&eacute;rablement; mais, &agrave;
+l'heure qu'il est, et tel que me voil&agrave;, surpris par un sentiment dont je
+ne soup&ccedil;onnais pas la puissance, je mentirais si je me donnais pour un
+esprit tout &agrave; fait form&eacute;, et je sens qu'avec vous il faudrait cet
+esprit-l&agrave;. Vous avez le droit de l'exiger.&raquo;</p>
+
+<p>Lucie me r&eacute;pondit qu'elle &eacute;tait parfaitement satisfaite de toutes mes
+r&eacute;ponses et de toutes mes id&eacute;es sur notre situation, qu'elle ne voyait
+devant nous aucun obstacle invincible &agrave; l'union d&eacute;sir&eacute;e par son
+grand-p&egrave;re, mais qu'elle ne voyait pas non plus la possibilit&eacute; d'y
+arr&ecirc;ter si vite nos pens&eacute;es et de prendre spontan&eacute;ment une r&eacute;solution
+int&eacute;rieure.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut nous voir, dit-elle, et causer ensemble de temps en temps; Nous
+y courons peut-&ecirc;tre le risque de rencontrer l'amour sur le chemin de
+l'amiti&eacute;, puisque ni l'un ni l'autre ne savons bien la diff&eacute;rence; mais:
+je crois pouvoir dire sans orgueil que nous avons tous les deux une
+certaine force de r&eacute;flexion &agrave; mettre &agrave; l'&eacute;preuve, et qu'il n'y a pas de
+mal possible dans nos relations. Nous avons beaucoup de courage cela est
+certain, et je n'ai pas de parti pris contre le mariage, dont je me fais
+la m&ecirc;me id&eacute;e que vous. Il serait peut-&ecirc;tre pu&eacute;ril de nous rencontrer,
+tels que nous sommes sans vouloir nous conna&icirc;tre, et sans laisser &agrave;
+Dieu le soin de nous associer ou de nous d&eacute;sunir. Je m'en remets &agrave; lui.
+Je n'ose pas dire: Faites comme moi, puisque vous n'&ecirc;tes pas s&ucirc;r que
+Dieu s'occupe de nos destin&eacute;es...&raquo;</p>
+
+<p>Je lui r&eacute;pondis que je n'avais jamais ni&eacute; cette intervention et que
+j'aimais &agrave; y croire, que j'y croirais peut-&ecirc;tre absolument un jour,
+quand j'oserais m'affirmer &agrave; moi-m&ecirc;me certaines v&eacute;rit&eacute;s qu'on ne doit
+pas admettre par complaisance ou par enivrement.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bien, ajouta-t-elle, et avant tout vous consulterez votre p&egrave;re?</p>
+
+<p>Sans aucun doute.&raquo;</p>
+
+<p>Elle r&eacute;fl&eacute;chit un instant comme incertaine, puis elle approuva et prit
+mon bras pour aller rejoindre son grand-p&egrave;re, qui &eacute;tait en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te,
+lui, avec madame Marsanne. Certainement ils parlaient de nous, car ils
+sourirent en nous voyant. Lucie alla droit &agrave; eux, et leur dit avec
+beaucoup d'assurance, trop d'assurance peut-&ecirc;tre:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, nous ne nous d&eacute;testons pas, nous nous estimons beaucoup, et
+nous voulons bien nous rencontrer de temps en temps; mais n'en demandez
+pas davantage. Nous ne nous d&eacute;ciderons &agrave; l'&eacute;tourdie ni l'un ni l'autre.
+Soyez donc discrets et patients, c'est votre affaire.&raquo;</p>
+
+<p>Le grand-p&egrave;re fut enchant&eacute; et me pressa vivement les mains. Je causai
+assez longtemps avec lui. C'est un vieux raisonneur &agrave; id&eacute;es &eacute;troites,
+mais dont le c&oelig;ur g&eacute;n&eacute;reux r&eacute;pare la s&eacute;cheresse intellectuelle. Il a
+une instruction superficielle qui lui permet de prononcer sur tout sans
+avoir rien approfondi. Il a la pr&eacute;tention de croire au n&eacute;ant, et sa
+logique est si mauvaise, que Lucie a d&ucirc; se faire religieuse par
+r&eacute;action. Ce n'en est pas moins un homme aimable et un homme excellent
+que M. de Turdy. Il a une grande bienveillance et la na&iuml;vet&eacute; d'un
+vieillard dont a vie a &eacute;t&eacute; pure. Il se pique de comprendre les
+d&eacute;licatesses du sentiment, et il en a certes l'instinct, sinon par
+exp&eacute;rience, du moins par habitude de savoir-vivre. Je l'ai pris surtout
+en affection &agrave; cause de la tendresse vraiment touchante qu'il a pour sa
+petite-fille. Elle est son id&eacute;al et son dieu, et, s'il n'a rien gouvern&eacute;
+en elle, il n'a du moins rien fl&eacute;tri et rien amoindri.</p>
+
+<p>Tout en s'attribuant une finesse et une prudence qu'il n'a pas, il a une
+notion vraie des choses sociales, et il fut de l'avis de Lucie et du
+mien sur les convenances morales du mariage. Il comprit qu'on ne devait
+pas faire de ceci une affaire, surprendre deux volont&eacute;s h&eacute;sitantes et
+unir deux &ecirc;tres qui ne se connaissent pas. Il m'a racont&eacute; qu'il avait
+&eacute;t&eacute; mari&eacute; &agrave; une femme qu'il avait vue pour la premi&egrave;re fois la veille du
+contrat, et il m'a laiss&eacute; deviner qu'il avait eu avec elle une vie p&acirc;le,
+r&eacute;guli&egrave;re et sans effusion. Sa fille, qu'il avait voulu laisser plus
+libre, s'&eacute;tait engou&eacute;e sans beaucoup de r&eacute;flexion des &eacute;paulettes de
+colonel et des moustaches noires de M. La Quintinie. Il ne para&icirc;t pas
+que cette union puisse &ecirc;tre qualifi&eacute;e autrement que de <i>paisible</i>, ce
+qui signifie peut-&ecirc;tre <i>ennuy&eacute;e</i>. Enfin l'amour v&eacute;ritable ne me
+semble pas avoir beaucoup visit&eacute; ce vieux manoir et cette famille de
+Turdy. La grand'tante est rest&eacute;e fille, en proie &agrave; une d&eacute;votion
+ponctuelle et mondaine. Sa maison est &agrave; Chamb&eacute;ry le rendez-vous de la
+vieille aristocratie de la province.</p>
+
+<p>La conclusion de ces d&eacute;tails fut que M. de Turdy se ber&ccedil;ait avec plaisir
+de l'espoir de marier Lucie avant de mourir, et qu'il &eacute;tait tr&egrave;s-content
+de pouvoir &eacute;crire au g&eacute;n&eacute;ral, son gendre, qu'il avait mis un nouveau
+mariage en train pour elle; mais il consentit &agrave; ne vouloir rien presser.
+Il laissa &agrave; Lucie le temps de la r&eacute;flexion, sachant, disait-il, qu'elle
+romprait tout, si on la tourmentait. Il ne vit pas d'inconv&eacute;nients &agrave;
+nous mettre en rapports ensemble, sans engagement r&eacute;ciproque. Lucie a
+agr&eacute;&eacute; l'essai d'autres soins que les miens; mais, d&egrave;s les premiers
+jours, elle les a repouss&eacute;s sans appel. Elle n'a pu &ecirc;tre compromise par
+aucun d&eacute;pit, tant sa r&eacute;putation est bien &eacute;tablie. On me jugeait
+incapable de me plaindre en cas d'&eacute;chec, et on avait raison. La
+situation a donc &eacute;t&eacute; dessin&eacute;e ainsi, et jusqu'&agrave; pr&eacute;sent elle n'a pas &eacute;t&eacute;
+modifi&eacute;e par le fait de M. de Turdy ni par le mien; mais nous avions
+compt&eacute; sans des obstacles que tu appr&eacute;cieras, et qu'aujourd'hui je juge
+invincibles. Je reprends mon r&eacute;cit.</p>
+
+<p>La journ&eacute;e de la cascade de Coux fut charmante. On fit une l&eacute;g&egrave;re
+collation sur l'herbe. Lucie fut gaie comme je ne l'avais pas encore
+vue, et il ne tint qu'&agrave; moi de croire qu'elle &eacute;tait heureuse ou remplie
+d'esp&eacute;rances de bonheur. La gaiet&eacute; de Lucie n'est pas une p&eacute;tulance
+d'enfant qui s'&eacute;tourdit, c'est une gr&acirc;ce de femme qui cherche &agrave; &eacute;panouir
+les autres; on y sent la tendresse d'une bonne et sainte fille qui a
+cherch&eacute; toute sa vie &agrave; d&eacute;rider le front de vieillards aim&eacute;s, et qui a
+trouv&eacute; le rayonnement de sa propre jeunesse dans cette pr&eacute;occupation
+touchante. Le vieux Turdy n'est pas gai par lui-m&ecirc;me, et Lucie a fait de
+leur vie &agrave; deux un &eacute;ternel sourire. Madame Marsanne, qui me l'avait
+d&eacute;peinte si s&eacute;rieuse, fut &eacute;tonn&eacute;e de l'abondance et de la tenue de son
+enjouement, et moi, dont le c&oelig;ur &eacute;mu &eacute;tait plut&ocirc;t pr&ecirc;t &agrave; &eacute;clater dans
+les larmes que dans le rire, je me sentis emport&eacute; sans r&eacute;sistance dans
+un monde d'id&eacute;es fra&icirc;ches et jeunes, dans un paradis de fleurs et
+d'oiseaux enivr&eacute;s de soleil.</p>
+
+<p>Lucie est particuli&egrave;rement et l'on pourrait dire sp&eacute;cialement
+<i>aimable</i>. Je n'avais jamais compris toute l'extension de ce mot-l&agrave;,
+trop prodigu&eacute; dans le monde, o&ugrave; presque tous les individus sont frott&eacute;s
+d'un certain vernis d'am&eacute;nit&eacute; banale. Bien diff&eacute;rente est cette am&eacute;nit&eacute;
+que le c&oelig;ur &eacute;chauffe et que l'esprit colore. Lucie n'est pas ainsi
+avec tout le monde. Elle a besoin de la v&eacute;ritable intimit&eacute; pour
+s'abandonner, et jusqu'&agrave; ce jour elle n'avait dit le secret de son
+charme ni &agrave; Henri ni &agrave; moi. Elle ne songea plus &agrave; s'observer dans ce
+d&icirc;ner sur l'herbe, et son expansion fut &eacute;blouissante. Elle ne cherche
+pas l'esprit, et elle en a beaucoup quand elle s'anime. Sa plaisanterie
+du moment fut un jeu avec &Eacute;lise, jeu o&ugrave; &Eacute;lise brilla et fut vaincue.
+&Eacute;lise, avec son d&eacute;dain pour les id&eacute;es s&eacute;rieuses et les sentiments vifs,
+met volontiers sa coquetterie &agrave; railler; devant Henri, ce qu'elle
+appelle mes vertus et ce qu'elle traite de science th&eacute;ologique dans la
+pi&eacute;t&eacute; de Lucie. Elle m'appelle <i>Grandisson</i>, elle appelle Lucie son
+vieux b&eacute;n&eacute;dictin. Je me laisse railler: &Eacute;lise n'est jamais m&eacute;chante et
+ne me f&acirc;che point; mais Lucie a une mani&egrave;re enjou&eacute;e de se d&eacute;fendre. Elle
+abonde dans le sens de sa compagne, et joue, &agrave; mourir de rire, le r&ocirc;le
+de vieux docteur. Elle l'interpelle en termes de cat&eacute;chisme sur les
+modes, sur la forme des &eacute;ventails, sur la couleur des rubans; puis elle
+lui fait d'une voix grave, et avec des intonations de pr&eacute;dicateur
+tr&egrave;s-comiques, des sermons en trois points sur ses h&eacute;r&eacute;sies en fait de
+go&ucirc;t et de parure. Elle lui cite, avec des arrangements apocryphes, les
+P&egrave;res de l'&Eacute;glise &agrave; propos de son ombrelle ou de ses gants, et en somme
+elle lui d&eacute;montre qu'elle entend mieux qu'elle ces graves questions de
+la toilette des femmes.</p>
+
+<p>&Agrave; ce jeu en succ&eacute;da, un du m&ecirc;me genre, o&ugrave; elle me prit &agrave; partie sur mes
+opinions politiques. Comme je lui reprochais d'&ecirc;tre l&eacute;gitimiste, elle se
+mit &agrave; contrefaire certains vieux personnages encro&ucirc;t&eacute;s qu'elle voit chez
+sa tante; que son grand-p&egrave;re reconnut et nomma, en riant jusqu'aux
+larmes. &Eacute;videmment, Lucie en s'&eacute;gayant dans cette mimique tr&egrave;s-r&eacute;ussie
+et dans cette caricature d'un langage arri&eacute;r&eacute; de formes et d'id&eacute;es,
+faisait gracieusement la cour &agrave; son grand-p&egrave;re, j'osais alors dire &agrave; moi
+aussi. Elle-nous abandonnait l'exag&eacute;ration, les travers et les ridicules
+du milieu o&ugrave; nous la supposions riv&eacute;e. Elle semblait m&ecirc;me trahir la
+cause du pass&eacute; et nous suivre dans les &eacute;lans de la vie. Moi, du moins,
+je voulais voir tout cela dans sa gaiet&eacute; conciliante, et je revins de
+cette promenade &eacute;bloui, charm&eacute;, pr&ecirc;t &agrave; me croire pr&eacute;f&eacute;r&eacute; &agrave; tout ce que
+Lucie avait respect&eacute;, accept&eacute; ou subi jusque-l&agrave;.</p>
+
+<p>Mon erreur &eacute;tait compl&egrave;te, l'orgueil m'aveuglait. Lucie est, je le
+crois, une &acirc;me in&eacute;branlable, qui fait la part de ce qu'on peut appeler
+l'&eacute;cume des opinions, mais qui reste fid&egrave;le &agrave; de certains principes et
+tranquille comme ces grandes profondeurs de l'Oc&eacute;an qui ne s'aper&ccedil;oivent
+pas des caprices du vent &agrave; la surface du flot. Sa gaiet&eacute;, sa douceur,
+son humeur &eacute;gale et facile, auraient d&ucirc; &ecirc;tre pour moi la r&eacute;v&eacute;lation d'un
+parti pris, d'un pli &agrave; jamais form&eacute; dans le livre de sa destin&eacute;e. Que ce
+soit &agrave; telle ou telle page de son code int&eacute;rieur, cette page r&eacute;sume sa
+force, &eacute;tablit sa r&eacute;sistance; elle n'ira pas au del&agrave;.</p>
+
+<p>Je revis Lucie le lendemain &agrave; Aix, chez madame Marsanne, qui &eacute;tait un
+peu souffrante. Elle prolongea sa visite pour lui tenir compagnie. &Eacute;lise
+&eacute;tait all&eacute;e avec sa belle-s&oelig;ur voir la Grande-Chartreuse, et Henri
+avait obtenu la permission de les accompagner: Je me trouvai donc comme
+en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te avec Lucie; car madame Marsanne nous mit en train de
+causerie, et se borna ensuite &agrave; nous &eacute;couter, pla&ccedil;ant de temps en temps
+un mot pour nous aider &agrave; d&eacute;velopper ou &agrave; r&eacute;sumer nos id&eacute;es. Tu ne
+l'ignores pas; c'est le talent bienveillant et assez intelligent de
+notre amie.</p>
+
+<p>Lucie me parut avoir sur le c&oelig;ur l'&eacute;pith&egrave;te de l&eacute;gitimiste que je lui
+avais adress&eacute;e en riant la veille!</p>
+
+<p>&laquo;Le mot n'est pas une injure en lui-m&ecirc;me, dit-elle; mais vous y avez mis
+une intention hostile: confessez-vous!&raquo;</p>
+
+<p>Et, comme je l'avouais, car je ne veux rien nier, rien dissimuler avec
+elle:</p>
+
+<p>&laquo;Je veux, reprit-elle, vous dire les opinions politiques que je me
+permets d'avoir. N&eacute;e d'un p&egrave;re fran&ccedil;ais et d'une m&egrave;re savoisienne, j'ai
+&eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;e en Savoie, c'est-&agrave;-dire en Italie, puisque nous sommes
+Fran&ccedil;ais d'hier. Je suis donc Italienne &agrave; demi, et je n'admets pas que
+l'annexion ait pu nous d&eacute;nationaliser si vite. &Eacute;tant bonne Italienne et
+patriote, je m'en pique, je ne puis aimer l'Autriche, et je ne puis pas
+approuver la r&eacute;sistance politique, du saint-si&egrave;ge &agrave; l'unit&eacute; de l'Italie.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;! s'&eacute;cria madame Marsanne, votre orthodoxie s'arr&ecirc;te au
+pouvoir spirituel!</p>
+
+<p>&mdash;Absolument, r&eacute;pondit Lucie; je n'ai jamais eu d'autre mani&egrave;re de voir,
+et je suis orthodoxe quand m&ecirc;me, car le pouvoir temporel n'est pas un
+article de foi. J'irai plus loin, j'avouerai que j'aime Garibaldi, et
+que je cesserais d'aimer Victor-Emmanuel le jour o&ugrave; il cesserait de
+protester pour l'ind&eacute;pendance de l'Italie. Voil&agrave; ma profession de foi.
+Est-ce le <i>l&eacute;gitimisme</i> comme vous l'entendez en France?</p>
+
+<p>&mdash;Non certes, r&eacute;pondis-je, et je crois que nous sommes bien pr&egrave;s de nous
+entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Alors restons-en l&agrave;, dit-elle, et parlons d'autre chose; car la
+similitude parfaite des id&eacute;es n'est pas si n&eacute;cessaire d'ans ce monde.
+Peut-&ecirc;tre m&ecirc;me est-il bon que chacun garde une certaine nuance qui le
+caract&eacute;rise, pour faire acte de libert&eacute; dans la limite admissible.&raquo;</p>
+
+<p>Il me sembla qu'elle abandonnait encore une partie de son lest pour
+s'enlever plus haut dans la r&eacute;gion du vrai, et je lui en marquai ma
+reconnaissance par le soin que je pris de ne plus rien contredire. Elle
+parla de la France avec un peu d'amertume, et de l'indiff&eacute;rence
+politique et religieuse des Fran&ccedil;ais avec tristesse; puis elle parla de
+son grand-p&egrave;re avec adoration et des douceurs de leur intimit&eacute;. Je ne
+sais ce qu'elle dit encore: elle fut si bonne ce jour-l&agrave;, que je
+t'&eacute;crivis le soir une longue lettre que je devais terminer et t'envoyer
+le lendemain. Je ne te l'envoyai pas: le lendemain, j'avais la mort dans
+l'&acirc;me.</p>
+
+<p>Le lendemain, je rendis visite &agrave; M. de Turdy. Je ne sais par quelle
+fatalit&eacute; il lui vint &agrave; l'esprit de me demander si j'avais &eacute;t&eacute; aux
+Charmettes, et, comme je r&eacute;pondais n&eacute;gativement:</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave;, dit-il en riant, un p&egrave;lerinage que ma petite-fille ne fera pas
+avec vous!&raquo;</p>
+
+<p>J'interrogeai les yeux de Lucie, qui affectait de regarder le paysage,
+comme si elle n'e&ucirc;t entendu ni la question ni la r&eacute;ponse. Je ne sais
+quelle curiosit&eacute; chagrine me fit insister. Elle prit alors son parti et
+r&eacute;pondit nettement:</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est pas l&agrave; une promenade pour une jeune fille! Vous pensez bien
+que je n'ai rien lu de M. Rousseau; mais je sais, par la tradition du
+pays, tout ce qui concerne cette existence des Charmettes, et le nom de
+madame de Warens me r&eacute;pugne, permettez-moi de vous le dire.</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&egrave;re enfant, reprit le grand-p&egrave;re, j'aime &agrave; croire que tu sais
+fort mal l'histoire des Charmettes, et qu'aucune personne du pays ne
+s'est jamais permis de la raconter devant toi, &agrave; moins que cette
+personne ne soit ta grand'tante ou une de ses amies les b&eacute;guines, ou
+encore quelque pr&ecirc;tre; car il n'y a que les d&eacute;vots pour dire cr&ucirc;ment les
+choses, et pour apprendre aux jeunes filles ce que nous autres, vieux
+m&eacute;cr&eacute;ants, nous croirions devoir leur laisser ignorer.&raquo;</p>
+
+<p>Lucie garda un instant le silence, et une vive rougeur de d&eacute;pit ou de
+honte monta jusqu'&agrave; son front; mais la lutte contre elle-m&ecirc;me fut
+rapidement termin&eacute;e. La rougeur s'envola comme un &eacute;clair, elle embrassa
+le vieillard en disant:</p>
+
+<p>&laquo;En cela, p&egrave;re, tu peux bien avoir raison! Tu sais, moi, tout ce qui me
+console de te contredire, c'est quand je peux trouver l'occasion de me
+donner tort.&raquo;</p>
+
+<p>M. de Turdy, attendri, me regardait comme pour me dire: &laquo;Vous voyez si
+on peut r&eacute;sister &agrave; tant de gr&acirc;ce et de bont&eacute;....&raquo; Et il est certain que
+j'&eacute;tais de son avis. On discuterait avec Lucie, on disputerait m&ecirc;me,
+rien que pour le plaisir de la voir si d&eacute;licieusement c&eacute;der. Aussi le
+nuage qui me resta dans l'esprit eut-il une autre cause que son aversion
+syst&eacute;matique pour le grand g&eacute;nie de Rousseau, qu'elle ne conna&icirc;t pas. Je
+m'affectai int&eacute;rieurement de la pens&eacute;e que cette &acirc;me candide &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+d&eacute;flor&eacute;e par la science de soi-m&ecirc;me impos&eacute;e aux jeunes filles pieuses
+comme un devoir, comme une n&eacute;cessit&eacute; du s&eacute;rieux de la confession. La
+confession!... Je n'avais jamais pens&eacute; &agrave; cela qu'avec sang-froid.
+J'avais vu la premi&egrave;re institution, la confession publique &agrave; la porte du
+temple, comme une chose terrible et grande, comme un reflet ardent de
+l'&eacute;poque du martyre: je regardais la confession auriculaire comme une
+d&eacute;viation du principe, comme un accommodement du p&eacute;cheur avec le ciel et
+du pr&ecirc;tre avec le p&eacute;cheur; mais je n'avais pas encore mis dans ma pens&eacute;e
+l'image du pr&ecirc;tre entre Lucie et moi. Quand elle se pr&eacute;senta, elle fit
+passer une sueur froide dans tout mon corps. Je me rappelai ce passage
+de Paul-Louis Courier, qui ne m'avait frapp&eacute; que comme &eacute;loquence, et il
+me revint tout entier dans la m&eacute;moire comme si je l'eusse appris par
+c&oelig;ur. Tu te le rappelles, ce passage que nous avons lu ensemble il n'y
+a pas longtemps.... &laquo;On leur d&eacute;fend l'amour, et le mariage surtout; on
+leur livre les femmes. Ils n'en peuvent avoir une; et ils vivent avec
+toutes famili&egrave;rement, c'est peu, mais dans la confidence, l'intimit&eacute;, le
+secret de leurs actions cach&eacute;es, de toutes leurs pens&eacute;es. L'innocente
+fillette, sous l'aile de sa m&egrave;re, entend le pr&ecirc;tre d'abord, qui, bient&ocirc;t
+l'appelant, l'entretient seul &agrave; seule, qui, le premier, avant qu'elle
+puisse faillir, lui nomme le p&eacute;ch&eacute;.... Seuls et n'ayant pour t&eacute;moins que
+ces murs, que ces vo&ucirc;tes, ils causent! De quoi? H&eacute;las! de tout ce qui
+n'est pas innocent. Ils parlent ou plut&ocirc;t murmurent &agrave; voix basse, et
+leurs bouches s'approchent, et leur souffle se confond. Cela dure une
+heure et se renouvelle souvent.&raquo;</p>
+
+<p>Cette implacable citation de ma m&eacute;moire, avec son corollaire sur le r&ocirc;le
+du pr&ecirc;tre entre les &eacute;poux, me fit ressentir tous les aiguillons de la
+jalousie, et cette premi&egrave;re torture de l'amour fut si poignante, que
+Lucie s'en aper&ccedil;ut et me demanda ce que j'avais.</p>
+
+<p>La pr&eacute;sence du grand-p&egrave;re ne me g&ecirc;nant pas pour un entretien de cette
+nature, je demandai brusquement &agrave; Lucie si elle avait un confesseur.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! mais oui, sans doute, r&eacute;pondit-elle; il le faut bien!</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais cru que vous n'en aviez besoin.</p>
+
+<p>&mdash;On a toujours quelque chose &agrave; se reprocher.</p>
+
+<p>&mdash;Dans le secret de la conscience, dans le fond de la pens&eacute;e
+apparemment; car vos actions, &agrave; vous, ne peuvent jamais &ecirc;tre mauvaises.</p>
+
+<p>&mdash;Franchement, dit-elle en riant, je n'ai pas commis, que je sache,
+beaucoup de mauvaises actions. Quant aux cas de conscience, si j'en
+avais, ce ne serait pas &agrave; l'abb&eacute; G&eacute;myet que je demanderais de les
+r&eacute;soudre. Le bonhomme est l'id&eacute;al de la simplicit&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>M. de Turdy, comme s'il e&ucirc;t voulu me tranquilliser, s'&eacute;cria que l'abb&eacute;
+G&eacute;myet &eacute;tait le meilleur et le plus inoffensif des hommes.</p>
+
+<p>&laquo;Celui-l&agrave;, dit-il, je le connais, je r&eacute;ponds de lui, et je ne t'en
+permettrai jamais d'autre. Puisqu'on voulait absolument un confesseur,
+continua-t-il en s'adressant &agrave; moi, j'ai voulu au moins choisir, et j'ai
+mis la main sur un bon pr&ecirc;tre, tol&eacute;rant, point cagot....</p>
+
+<p>&mdash;Et tout &agrave; fait nul, reprit Lucie avec le m&ecirc;me sourire que j'avais d&eacute;j&agrave;
+remarqu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Nul! je le veux bien, dit le grand-p&egrave;re en s'animant; nul! je les aime
+comme cela et pas autrement, les pr&ecirc;tres! je ne veux point de ces
+fanatiques comme mademoiselle ma s&oelig;ur les pr&eacute;f&eacute;rerait peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu, cher papa, reprit Lucie, tu accuses ma tante! Tu sais
+bien qu'elle est plus mondaine que moi et qu'elle s'accommode fort bien
+pour son compte de la tol&eacute;rance illimit&eacute;e de M. G&eacute;myet. Voyons, ne me
+chicane pas trop. J'ai fait ce que tu voulais, j'ai accept&eacute; mon
+confesseur de ta main: je le respecte, j'ai de l'estime et de l'amiti&eacute;
+pour lui; mais je ne peux pas le prendre pour un aigle, lui-m&ecirc;me n'a pas
+cette pr&eacute;tention-l&agrave;, et, quand je me confesse &agrave; lui de beaucoup de
+ti&eacute;deur et de rel&acirc;chement dans la pratique, je suis toute pr&ecirc;te &agrave; lui
+dire que c'est sa faute, et c'est tout au plus s'il ne me dit pas que
+cela lui est parfaitement &eacute;gal.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien, tr&egrave;s-bien! s'&eacute;cria le grand-p&egrave;re en riant et en me
+regardant encore; voil&agrave; ce que je veux, et c'est &agrave; ce prix-l&agrave; que nous
+nous entendrons.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous pensez de tout cela, vous? dit Lucie en se tournant
+vers moi avec son gracieux abandon. Doit-on faire les choses &agrave; demi? Je
+sais d'avance que vous pensez le contraire; car, si vous n'&eacute;tiez pas un
+esprit absolu, vous ne seriez plus vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, r&eacute;pondis-je sans h&eacute;siter, que la confession est mauvaise ou
+inutile. Vous avez accept&eacute; la chose inutile et pris le moins mauvais
+parti, ne pouvant vous r&eacute;soudre &agrave; prendre le seul bon....</p>
+
+<p>&mdash;Qui est de ne plus rien croire? Cela ne m'est pas possible!&raquo;</p>
+
+<p>Elle me fit cette r&eacute;ponse fort s&egrave;chement. Je m'inclinai et ne parlai
+plus, bien qu'elle m'y provoqu&acirc;t avec toutes les gr&acirc;ces d'esprit et de
+c&oelig;ur qui sont en elle. Au bout de quelques instants, comme je prenais
+cong&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Vous me boudez, je le vois, dit-elle; vous croyez que je vous regarde
+comme un ath&eacute;e. Non, je suis &agrave; cent lieues de cela; mais rappelez-vous,
+j'ai une doctrine, et vous n'en avez pas!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, lui r&eacute;pondis-je, j'en aurai une. Je vous jure que j'en aurai
+une avant peu, car je vois qu'il le faut!&raquo;</p>
+
+<p>Elle partit d'un grand &eacute;clat de rire et me tendit la main pour la
+premi&egrave;re fois, corrigeant par ce t&eacute;moignage d'affection et d'intimit&eacute; ce
+que sa raillerie avait de blessant; mais on n'a pas deux c&oelig;urs pour
+aimer, et je ne peux pas mettre dans le m&ecirc;me cette simultan&eacute;it&eacute; de joie
+et de souffrance. Je commen&ccedil;ais &agrave; ne plus comprendre Lucie. J'&eacute;tais
+horriblement triste, c'est pourquoi je ne t'&eacute;crivis pas en rentrant.
+Henri se moquait un peu de moi.</p>
+
+<p>&laquo;Tu t'embarques mal, disait-il. Te voil&agrave; d&eacute;j&agrave; aux prises avec les
+pr&eacute;jug&eacute;s de ta fianc&eacute;e, car elle est ta fianc&eacute;e, je t'en r&eacute;ponds. Le
+grand-p&egrave;re t'adore, et la jeune fille t'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Non, elle ne m'aimera probablement pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-&ecirc;tre toi qui n'aimes pas, reprit-il avec un peu de
+vivacit&eacute;. Tu me fais l'effet d'un p&eacute;dant ou d'un despote. Eh! mon cher,
+que t'importe que ta femme croie au culte et suive les pratiques d'une
+&Eacute;glise quelconque?</p>
+
+<p>&mdash;Tu permettras le confesseur &agrave; la tienne, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Je lui en permettrai dix, &agrave; la condition que ces messieurs-l&agrave; ne
+l'emp&ecirc;cheront pas d'&ecirc;tre &agrave; moi corps et &acirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Non, tu ne te soucies pas de son &acirc;me! Tu lui laisseras l'absolue
+libert&eacute; de conscience, tu l'as dit!</p>
+
+<p>&mdash;Conscience religieuse, entendons-nous! Qu'elle croie &agrave; Junon Lucine ou
+&agrave; l'immacul&eacute;e conception, ce ne sont pas l&agrave; mes affaires. Pourvu qu'elle
+me donne des enfants qui soient de moi, qu'elle pr&eacute;f&egrave;re mon entretien au
+confessionnal, je ne lui demanderai jamais compte de ses &eacute;panchements
+spiritualistes avec les docteurs en droit canonique.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, moi, je suis tout autre. Je ne s&eacute;pare point l'&acirc;me du corps,
+et je ne supporterai pas l'amant platonique, de quelque nom qu'il
+s'appelle!</p>
+
+<p>&mdash;Alors ne te marie pas, mon cher, ou cherche une protestante.
+Mademoiselle La Quintinie n'est pas ton fait. Tu as raison, il ne faut
+pas &eacute;crire &agrave; ton p&egrave;re. Oublie-la et retourne &agrave; Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle donc si obstin&eacute;e que je ne puisse l'amener &agrave; mes id&eacute;es?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien. Elle para&icirc;t fort douce de caract&egrave;re; elle a l'air
+de t'aimer. &Eacute;lise est convaincue qu'elle t'adore. Tu peux essayer, mais
+tu t'engages l&agrave; dans une mauvaise voie et tu r&ecirc;ves l'impossible; car on
+ne change pas ce que la nature a fait sans le g&acirc;ter, je t'en avertis.
+Lucie a une tendance au mysticisme; tu pourras bien d&eacute;placer le f&eacute;tiche,
+mais gare &agrave; l'avenir! L'amant pourra bien remplacer le pr&ecirc;tre.&raquo;</p>
+
+<p>Henri me parla encore longtemps sur ce ton, et il m'&eacute;branla. Ah! que
+j'aurais voulu t'avoir pr&egrave;s de moi pour r&eacute;soudre tous mes doutes!
+J'&eacute;tais partag&eacute; entre mille aper&ccedil;us contraires. Tant&ocirc;t Henri me
+d&eacute;montrait que je voulais asservir la compagne de ma vie, l'effacer, lui
+&ocirc;ter toute personnalit&eacute;, et la noyer dans le rayonnement de mon orgueil;
+tant&ocirc;t il me semblait rompre absolument la beaut&eacute; du lien conjugal en
+admettant qu'on p&ucirc;t vivre intellectuellement &agrave; part l'un de l'autre, et
+en s'effor&ccedil;ant m&ecirc;me de me prouver que c'&eacute;tait mieux ainsi. Il concluait
+&agrave; l'inf&eacute;riorit&eacute; de nature chez la femme, et il r&eacute;p&eacute;tait ce lieu commun
+r&eacute;voltant, qu'il lui faut un frein autre que l'amour et le respect de
+son mari, parce qu'elle n'a pas assez de force morale pour s'en
+contenter.</p>
+
+<p>Je retournai &agrave; Turdy peu de jours apr&egrave;s. J'&eacute;tais r&eacute;sign&eacute;; j'acceptais
+tout! Non convaincu, mais soumis, j'admettais que Lucie, en me faisant
+de l&eacute;g&egrave;res concessions, pouvait en exiger autant de moi. Je la trouvai
+seule au jardin.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, me dit-elle, cette fameuse doctrine, l'apportez-vous toute
+chaude et cuite &agrave; point?&raquo;</p>
+
+<p>Elle raillait, je me sentis fort irrit&eacute;; elle me sourit, et, comme le
+ciel est dans son sourire, je vis qu'elle raillait sans amertume et sans
+d&eacute;dain. Je me calmai.</p>
+
+<p>&laquo;Non, lui dis-je, je n'apporte pas de doctrine. Il me semblait
+tr&egrave;s-facile d'en reconstruire une de tous points avec les saines notions
+qui m'ont &eacute;t&eacute; donn&eacute;es d&egrave;s mon enfance, et qui ne demandent plus qu'un
+lien pour composer un ensemble; mais ce lien, c'est l'amour, l'amour que
+je ne connais que par un instinct violent, une r&eacute;v&eacute;lation subite
+envelopp&eacute;e de nuages. Je sens pourtant bien que l'amour est tout, et que
+sans lui toute doctrine reste vide. Les catholiques n'ont pu s'en tire
+qu'en le supprimant; vous voyez bien que nous ne sommes pas plus avanc&eacute;s
+l'un que l'autre!</p>
+
+<p>&mdash;Les catholiques ont supprim&eacute; l'amour! Vous croyez cela? s'&eacute;cria
+Lucie, sinc&egrave;rement interdite et comme cherchant un argument &agrave; m'opposer.</p>
+
+<p>&mdash;Trouvez-moi un pr&eacute;cepte catholique autre que celui de l'ob&eacute;issance
+passive de la femme envers le mari!</p>
+
+<p>&mdash;Mais la religion est tout amour pourtant!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, l'amour envers Dieu et la charit&eacute; envers le prochain. Cherchez
+dans vos souvenirs si quelqu'un vous a jamais dit: &laquo;Le c&oelig;ur de la femme
+est destin&eacute; &agrave; renfermer une affection sans bornes pour l'homme de son
+choix, pour le compagnon de sa vie?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais il est &eacute;crit: &laquo;La femme quittera son p&egrave;re et sa m&egrave;re...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;C'est une loi civile, ce n'est pas m&ecirc;me l'amour sous-entendu, c'est le
+domicile conjugal. Le Code l'explique tout au long.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, qu'est-ce que vous entendez par l'amour? La pr&eacute;f&eacute;rence qu'on
+donne &agrave; un homme sur la Divinit&eacute; m&ecirc;me?</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;f&eacute;rence, lui r&eacute;pondis-je imp&eacute;tueusement, est un mot qui ne me
+pr&eacute;sente ici aucun sens. C'est un mot invent&eacute; par ceux qui ont rapetiss&eacute;
+l'id&eacute;e de Dieu au point d'en faire un homme dont un autre homme peut
+devenir le rival, et ceci, permettez-moi de vous le dire, est une sorte
+de profanation du sentiment que nous devons avoir de la Divinit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! reprit Lucie, qui m'&eacute;coutait avec une attention anim&eacute;e; vous
+dites l&agrave; des choses qui me vont. Vous admettez d&egrave;s lors que l'on aime
+Dieu par-dessus toutes choses?</p>
+
+<p>&mdash;Aimer est le mot le plus &eacute;lastique et le plus vague que l'homme ait
+invent&eacute;. Dieu ne peut nous inspirer qu'un genre d'adoration auquel rien
+ne se compare et qu'aucune langue ne peut exprimer. Dieu ne veut donc
+pas &ecirc;tre aim&eacute; avec le m&ecirc;me esprit et avec le m&ecirc;me c&oelig;ur qu'il nous a
+donn&eacute;s pour aimer notre semblable, et, du moment que nous croyons en
+lui, nous avons n&eacute;cessairement pour lui le sentiment qu'il r&eacute;clame de
+nous; mais ce sentiment n'existe pas dans une &acirc;me que l'asc&eacute;tisme d&eacute;robe
+&agrave; l'amour humain, car il s'y d&eacute;nature et devient amour humain lui-m&ecirc;me,
+ce qui est une idol&acirc;trie, un d&eacute;lire et un blasph&egrave;me.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends! vous croyez que sainte Th&eacute;r&egrave;se....</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;tait folle et consum&eacute;e de flammes terrestres auxquelles son
+imagination malade essayait de donner le change. Je hais ces mensonges
+de l'&acirc;me, comme tout ce qui est contre nature.&raquo;</p>
+
+<p>Lucie ne r&eacute;pondit rien, elle marchait dans le jardin et cueillait des
+fleurs machinalement; mais ses mains tremblaient, et sa d&eacute;marche
+trahissait une grande agitation.</p>
+
+<p>&laquo;Mon ami, me dit-elle enfin quand ses deux mains furent pleines,&mdash;car
+nous sommes amis toujours et quand m&ecirc;me, n'est-ce pas?&mdash;vous dites des
+choses qui me bouleversent, et, vous voyez, je ne vous r&eacute;ponds pas.
+Suis-je vaincue par le raisonnement ou persuad&eacute;e par un charme
+myst&eacute;rieux dont je doive me m&eacute;fier? Je ne sais pas; en v&eacute;rit&eacute;, je ne
+sais pas! Il faut que j'y pense. Ne d&eacute;sesp&eacute;rez pas et n'ayez pas non
+plus trop d'orgueil. Il faut que je me prive de vous voir pendant
+quelques jours, et je vous dirai ensuite si j'ai fait un pas en avant ou
+en arri&egrave;re. Je ne veux point &ecirc;tre persuad&eacute;e par surprise.&raquo;</p>
+
+<p>Cette r&eacute;solution, contre laquelle je n'avais pas le droit de protester,
+me jeta dans une vive inqui&eacute;tude, et j'eus l&agrave; le pressentiment de
+quelque chose de grave. Elle essaya de me rassurer.</p>
+
+<p>&laquo;Voyez o&ugrave; nous en sommes, dit-elle; on presse la situation un peu plus
+que nous ne le voudrions. On a d&eacute;j&agrave; &eacute;crit &agrave; mon p&egrave;re, sans vous nommer,
+il est vrai; mais il para&icirc;t qu'il s'impatiente et demande des d&eacute;tails.
+Il va falloir parler &agrave; ma tante, qui ne sait rien encore. Avez-vous
+&eacute;crit &agrave; votre p&egrave;re, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non. J'attendais, je devais attendre une v&eacute;ritable esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, n'&eacute;crivez pas encore, promettez-le-moi, et n'allons pas plus
+avant sans que je sois s&ucirc;re de moi-m&ecirc;me. Je vous disais l'autre jour que
+je ne voyais pas d'obstacles; j'en vois aujourd'hui. Je vous disais
+aussi que je ne voyais pas non plus de parti &agrave; prendre. Cela n'est gu&egrave;re
+possible du moment qu'il faut apaiser la sollicitude de deux familles
+par des r&eacute;solutions quelconques. Ne nous laissons donc pas entra&icirc;ner par
+les impatiences des autres, car l&agrave; est le danger. For&ccedil;ons-les &agrave; nous
+attendre, en nous attendant nous-m&ecirc;mes patiemment et volontairement.&raquo;</p>
+
+<p>Je ne pouvais que me soumettre, mais je m'en allai &eacute;pouvant&eacute;, car Lucie
+ne fixait que vaguement le terme de mon exil. C'&eacute;tait tant&ocirc;t huit jours,
+tant&ocirc;t quinze, et je me disais par moments que c'&eacute;tait peut-&ecirc;tre toute
+la vie.</p>
+
+<p>Cinq jours, cinq mortels jours apr&egrave;s, j'ai re&ccedil;u un billet de M. de Turdy
+qui me disait: &laquo;Je suis seul, venez me voir.&raquo; Je l'ai trouv&eacute; seul en
+effet. Lucie &eacute;tait all&eacute;e &agrave; Chamb&eacute;ry passer <i>une semaine</i> aupr&egrave;s de sa
+grand'tante. M. de Turdy &eacute;tait triste, bien qu'il voul&ucirc;t faire contre
+fortune bon c&oelig;ur. Nous n'avons parl&eacute; que de Lucie, tout en essayant de
+n'en point trop parler.</p>
+
+<p>&laquo;Lucie, m'a-t-il dit, subit des influences myst&eacute;rieuses que je ne peux
+pas saisir. Vous avez entendu notre discussion de l'autre jour: j'ai
+gagn&eacute; le point important, le confesseur. C'est un bon homme. Ma s&oelig;ur
+est une bonne fille dont la d&eacute;votion n'a rien d'exalt&eacute;; son entourage
+est tr&egrave;s-arri&eacute;r&eacute; d'opinions, mais il n'y a l&agrave; personne d'assez fort pour
+avoir du cr&eacute;dit sur l'esprit de ma petite-fille. Vous avez vu qu'elle se
+moque de ces vieux seigneurs de village qui n'ont pas le sens commun,
+et, quant &agrave; elle, vous avez d&ucirc; constater que, dans tout ce qui tient &agrave;
+la vie pratiqu&eacute;, &agrave; la politique, au <i>temporel</i>, comme ils disent chez sa
+tante, elle est tr&egrave;s-lib&eacute;rale; mais elle avait toujours dit et elle
+recommence &agrave; dire qu'elle ne veut pas devenir la femme d'un incr&eacute;dule.
+Je me suis &eacute;puis&eacute; &agrave; la gronder, &agrave; la contredire; elle m'a promis de
+s'interroger elle-m&ecirc;me, et elle m'a paru tr&egrave;s-&eacute;branl&eacute;e en partant.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez certain, lui dis-je avec amertume, qu'&agrave; pr&eacute;sent elle a repris
+ses forces, et que l'influence myst&eacute;rieuse dont vous parlez s'est de
+nouveau empar&eacute;e d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si je savais qui! s'est &eacute;cri&eacute; le vieillard en frappant sa canne
+sur le parquet avec vivacit&eacute;. Ce sera quelqu'une des nonnes de ***. Il y
+a l&agrave; un couvent de carm&eacute;lites tr&egrave;s-aust&egrave;res, et je sais qu'elle y va
+quelquefois. Oui, oui, ce doit &ecirc;tre un foyer de fanatisme: Je ne veux
+plus qu'elle y mette les pieds!&raquo;</p>
+
+<p>Je me sentais bien mal d&eacute;fendu contre le malheur de ma destin&eacute;e par ce
+vieux enfant; mais je le voyais si chagrin et si tourment&eacute;, que je
+consentis &agrave; passer la journ&eacute;e et la soir&eacute;e avec lui. Je fis tant bien
+que mal sa partie de trictrac pour remplacer Lucie, qui la fait tous les
+soirs quand ils sont t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tard quand nous e&ucirc;mes fini, et, pour &eacute;pargner au batelier de la
+maison la peine de me faire passer le lac, j'acceptai l'hospitalit&eacute; que
+le ch&acirc;telain m'offrait pour la nuit.</p>
+
+<p>Ici se place un fait fort &eacute;tranger peut-&ecirc;tre &agrave; ma situation, un fait qui
+te para&icirc;tra sans doute insignifiant, mais qui m'a trop frapp&eacute; pour que
+je ne te le rapporte pas.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais si agit&eacute; de me trouver dans cette maison pleine de l'image de
+Lucie, dans cette maison qui e&ucirc;t pu devenir la mienne, si j'&eacute;tais moins
+loyal ou moins jaloux, que je ne pus fermer l'&oelig;il. Ma chambre &eacute;tait au
+rez-de-chauss&eacute;e et avait une sortie directe sur le jardin. Je m'en
+&eacute;chappai sans bruit et me promenai une demi-heure dans ce jardin, qui
+n'est pas grand, mais qui est un &Eacute;den quand m&ecirc;me, gr&acirc;ce &agrave; ses beaux
+ombrages, &agrave; ses massifs de fleurs et &agrave; ce site magnifique qu'on y
+domine. La lune, r&eacute;duite &agrave; un croissant assez d&eacute;li&eacute;, se leva vers
+minuit, &eacute;clairant &agrave; peine le pied des arbres; mais la nuit &eacute;tait si
+claire et si constell&eacute;e, que je distinguais, sinon la couleur, du moins
+la forme de tous les objets environnants. Le lac se d&eacute;tachait comme une
+plaque d'argent bruni au sein d'une masse sombre qui paraissait
+incommensurable. Des buissons de fraxinelle, plante que l'on cultive
+beaucoup ici dans les jardins, et qui atteint de grandes proportions,
+exhalaient des parfums exquis. Tout &eacute;tait recueillement voluptueux,
+myst&egrave;re d'amour peut-&ecirc;tre, dans cette nuit ti&egrave;de. Une charmante cascade,
+qui bondit au bout du jardin apr&egrave;s avoir mis en mouvement une petite
+usine, &eacute;tait emprisonn&eacute;e dans son &eacute;cluse. Tout &eacute;tait muet et comme
+endormi profond&eacute;ment. Je pensais &agrave; Lucie avec une ardeur de d&eacute;sir et de
+terreur qui me faisait frissonner sans cause, non pas au moindre bruit,
+il ne s'en produisait aucun, mais &agrave; l'id&eacute;e, &agrave; l'appr&eacute;hension du moindre
+souffle de l'air dans mes cheveux.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, j'entends dans ce morne silence le bruit cadenc&eacute; d'une
+paire de rames sur le lac, et, en suivant la direction du son, je vis
+distinctement une barque qui cinglait en droite ligne sur le petit port
+plac&eacute; &agrave; l'angle du rocher qui porte le manoir. Cette barque, vue de la
+plate-forme, &eacute;tait si petite, que je n'eusse pu la distinguer, si l'eau,
+vivement brillant&eacute;e en cet endroit, ne l'e&ucirc;t d&eacute;tach&eacute;e comme un point
+noir &agrave; la surface.</p>
+
+<p>Quoi de plus simple que la pr&eacute;sence d'une embarcation sur ce lac souvent
+explor&eacute; la nuit par les p&ecirc;cheurs ou les oisifs? Mon imagination excit&eacute;e
+vit pourtant l&agrave; un &eacute;v&eacute;nement capable de d&eacute;cider de ma vie. C'&eacute;tait Lucie
+qui revenait me surprendre, et que j'allais voir aborder au-dessous de
+moi!</p>
+
+<p>Aborder l&agrave;, non pourtant, ce n'&eacute;tait pas possible: le rocher est &agrave; pic;
+mais, si la barque s'engageait dans l'ombre projet&eacute;e sur l'eau par la
+masse de ce rocher, &eacute;videmment elle se dirigeait sur le petit port, et,
+comme du jardin on ne voit pas le d&eacute;barcad&egrave;re, je sortis du jardin en
+franchissant un mur &agrave; hauteur d'appui, et je descendis pr&eacute;cipitamment le
+sentier.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; l'ombrage des grands marronniers qui, plant&eacute;s &agrave; mi-c&ocirc;te,
+&eacute;tendent leurs longues branches au-dessus des chaumi&egrave;res jusqu'au bord
+de l'eau, je gagnai la rive sans &ecirc;tre aper&ccedil;u, et je vis la barque
+d'assez pr&egrave;s pour m'assurer qu'elle ne contenait que deux hommes, un
+batelier qui faisait force de rames; et un personnage envelopp&eacute; d'un
+manteau et coiff&eacute; d'un chapeau &agrave; larges bords. Ils pass&egrave;rent &agrave; peu de
+brasses du rivage et disparurent en remontant vers l'abbaye de
+Hautecombe.</p>
+
+<p>Je me raillai moi-m&ecirc;me; mais la d&eacute;ception ne fut pas moins p&eacute;nible, et
+je restai clou&eacute; &agrave; ma place comme si j'eusse attendu l'apparition d'une
+autre barque portant r&eacute;ellement Lucie.</p>
+
+<p>Cependant j'&eacute;coutais machinalement le petit bruit de celle qui venait de
+passer, et je remarquai qu'elle s'arr&ecirc;tait &agrave; une tr&egrave;s-courte distance de
+moi. Je retins mon souffle, et j'entendis une voix basse et timbr&eacute;e, une
+voix m&eacute;ridionale dire avec un l&eacute;ger accent &eacute;tranger:</p>
+
+<p>&laquo;C'est ici?</p>
+
+<p>Oui, monsieur,&raquo; r&eacute;pondit la voix toute locale du batelier savoyard.</p>
+
+<p>Tout rentra dans le silence. La curiosit&eacute; m'aiguillonnait; il faut te
+dire pourquoi.</p>
+
+<p>&Agrave; vingt pas de la petite anse sablonneuse qui sert de d&eacute;barcad&egrave;re au
+hameau, la montagne verticale se creuse en grotte. Deux piliers bruts
+naturellement &eacute;vid&eacute;s dans le massif calcaire soutiennent une petite
+vo&ucirc;te o&ugrave; l'on a sculpt&eacute; dans le roc une statuette de madone. C'est une
+chapelle rustique, dont le sol, un peu exhauss&eacute; au-dessus de l'eau, est
+&agrave; sec quand le lac est tranquille, et cette chapelle est une des
+retraites favorites de Lucie. Elle y a vou&eacute; une d&eacute;votion particuli&egrave;re &agrave;
+la Vierge, elle y a fait planter du lierre qui s'enroule gracieusement
+autour des piliers, et elle y va souvent r&ecirc;ver ou prier le soir.</p>
+
+<p>Je tenais ces d&eacute;tails du batelier, qui m'avait transport&eacute; le jour m&ecirc;me.
+&Eacute;tait-elle l&agrave;, mon Dieu? Y avait-elle donn&eacute; rendez-vous &agrave; cet inconnu?
+Je ne pouvais rien voir, la grotte s'ouvre dans un angle centrant de la
+montagne. Ah! tu ne sais pas que je suis horriblement jaloux! Je ne le
+savais pas moi-m&ecirc;me. Quelle torture, mon p&egrave;re! quelle fureur!</p>
+
+<p>Je demeurai quelques instants sans pouvoir r&eacute;fl&eacute;chir. J'&eacute;tais sur le
+point de me jeter tout habill&eacute; &agrave; la nage, car de la rive on ne peut
+gagner autrement cette chapelle: le rocher plonge &agrave; pic dans de lac &agrave;
+une tr&egrave;s-grande profondeur; mais toute mon attention se reporta sur la
+barque, qui, apr&egrave;s une pause de quelques minutes, revenait vers moi. Je
+me dissimulai encore, et je vis repasser les deux hommes &agrave; peu de
+distance. Je les suivis des yeux aussi loin que possible; ils s'en
+allaient par o&ugrave; ils &eacute;taient venus, du c&ocirc;t&eacute; qui regarde Chamb&eacute;ry, et
+bient&ocirc;t ils se perdirent dans la brume qui commen&ccedil;ait &agrave; se r&eacute;pandre au
+ras de l'eau.</p>
+
+<p>Quel &eacute;tait donc le but de cette longue course sur le lac pour une
+station d'un instant? Il n'y avait l&agrave; que la chapelle rustique o&ugrave; l'on
+p&ucirc;t prendre pied, et cette grotte n'a aucune communication, que je
+sache, avec l'int&eacute;rieur de la montagne. J'essayai de d&eacute;marrer un petit
+canot de p&ecirc;cheur, j'en vins &agrave; bout, et en un instant je gagnai la
+grotte. Elle &eacute;tait vide, sombre et muette. J'y remarquai seulement un
+parfum de fleurs tr&egrave;s-prononc&eacute; et un objet blanch&acirc;tre dont je m'emparai;
+c'&eacute;tait une grosse touffe de lis qu'on venait de d&eacute;poser aux pieds de la
+madone, car les fleurs &eacute;taient trop fra&icirc;ches pour avoir pass&eacute; l&agrave; la
+moiti&eacute; de la nuit. L'inconnu venait donc d'apporter cette offrande.... A
+qui? &agrave; la Vierge ou &agrave; Lucie?</p>
+
+<p>J'emportai le bouquet, je l'examinai dans ma chambre apr&egrave;s l'avoir d&eacute;li&eacute;
+avec soin. Il ne contenait aucun papier; mais, sur le ruban de soie
+blanche qui l'entourait, il y avait un signe imprim&eacute; en or, et ce signe
+&eacute;tait ce qu'on appelle en style de sacristie, je crois, un <i>c&oelig;ur de
+Marie</i>, un c&oelig;ur surmont&eacute; d'une croix et perc&eacute; d'un glaive avec des
+gouttes de sang figur&eacute;es en rouge carmin, embl&egrave;me d'amour charnel, s'il
+en fut, avec une allusion &agrave; la douleur physique. J'&eacute;prouvai un mouvement
+de d&eacute;go&ucirc;t. De pareils symboles m'ont toujours sembl&eacute; exprimer tout autre
+chose que des id&eacute;es religieuses, et je cherche en vain dans la vraie
+doctrine chr&eacute;tienne quelque trait qui s'y rapporte.</p>
+
+<p>Je me tourmentai l'esprit horriblement; que signifiait cette sorte
+d'<i>ex-voto</i> d'un c&oelig;ur malade, d&eacute;vor&eacute; peut-&ecirc;tre, peut-&ecirc;tre ensanglant&eacute;
+par ma tentative d'union avec Lucie? Ce n'&eacute;tait peut-&ecirc;tre rien de tout
+cela, c'&eacute;tait tout simplement un v&oelig;u accompli par une &acirc;me d&eacute;vote
+&eacute;trang&egrave;re &agrave; mes pr&eacute;occupations; mais cet &eacute;tranger, je l'avais assez
+aper&ccedil;u pour me convaincre que ce n'&eacute;tait ni un paysan ni un pr&ecirc;tre: il
+m'avait paru jeune, bien mis et d'une tournure svelte. Pourtant je
+l'avais si mal vu, que je pouvais bien avoir r&ecirc;v&eacute; tout cela. Quoi qu'il
+en soit, je reportai le bouquet, et je restai cach&eacute; dans la chapelle,
+attendant avec la rage au c&oelig;ur que quelqu'un v&icirc;nt le prendre. Je ne vis
+personne, je n'entendis rien, si ce n'est la voix du batelier dont
+j'avais emmen&eacute; le bateau, et qui, aux premi&egrave;res lueurs du jour, me h&eacute;la
+du rivage pour me le redemander. Quand il sut que j'&eacute;tais un h&ocirc;te du
+manoir, il me reprocha, puisque j'avais eu la fantaisie de naviguer si
+matin, de ne pas l'avoir r&eacute;veill&eacute;.</p>
+
+<p>Il me reconduisit &agrave; l'autre bord. J'avais remis les lis aux pieds de la
+madone, et j'avais emport&eacute; le ruban. Je veillai encore de loin jusqu'au
+grand jour en vue de la grotte. Aucune barque n'en approcha. Je m'y fis
+reconduire dans la soir&eacute;e. Les lis &eacute;taient l&agrave; fl&eacute;tris, personne n'y
+avait touch&eacute;. Il &eacute;tait huit heures du soir. Quoique tr&egrave;s-fatigu&eacute;, car je
+n'avais pu me reposer dans la journ&eacute;e, je montai au ch&acirc;teau, et je
+surpris agr&eacute;ablement M. de Turdy, qui s'appr&ecirc;tait &agrave; se coucher, en lui
+disant que, me trouvant par hasard dans son voisinage, j'avais song&eacute; &agrave;
+venir faire sa partie.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! que c'est aimable &agrave; vous! s'&eacute;cria-t-il. J'allais t&acirc;cher de dormir
+pour &eacute;chapper &agrave; l'ennui de ma veill&eacute;e solitaire. C'est si long, une
+soir&eacute;e de vieillard qui ne peut plus lire sans se fatiguer! Les enfants
+nous g&acirc;tent. Ils s'occupent de nous distraire, et, quand ils sont l&agrave;,
+nous nous laissons aller en &eacute;go&iuml;stes que nous sommes, et quand ils s'en
+vont, nous nous plaignons de ce qu'ils ne pr&eacute;f&egrave;rent pas notre triste
+soci&eacute;t&eacute; &agrave; toutes choses!</p>
+
+<p>&mdash;Il faut lui dis-je en pr&eacute;parant sa table de jeu, que mademoiselle La
+Quintinie ait &agrave; Chamb&eacute;ry des occupations bien s&eacute;rieuses ou bien
+attrayantes pour vous laisser seul; car j'ai &eacute;t&eacute; t&eacute;moin du plaisir
+sinc&egrave;re qu'elle trouve &agrave; vous entourer de soins.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui, sans doute! il faut bien qu'elle ait l'esprit troubl&eacute; de
+quelque souci grave!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous ne recevez pas tous les jours des nouvelles de
+Chamb&eacute;ry?</p>
+
+<p>&mdash;J'en re&ccedil;ois de deux jours l'un: elle m'&eacute;crit des billets tr&egrave;s-courts,
+et qui ne m'apprennent rien de l'emploi de son temps. Ordinairement,
+nous ne nous quittons point de tout l'&eacute;t&eacute;, hormis pour les grandes f&ecirc;tes
+religieuses, qu'elle va c&eacute;l&eacute;brer aupr&egrave;s de sa tante. L'hiver, nous nous
+s&eacute;parons franchement. Je n'aime pas Chamb&eacute;ry. Je passe quelques mois &agrave;
+Lyon, o&ugrave; j'ai des connaissances, et o&ugrave; il fait moins froid que dans nos
+neiges. Alors ma Lucie m'&eacute;crit de longues lettres charmantes, qui font
+ma consolation et mon orgueil; mais la s&eacute;paration qu'elle m'impose en ce
+moment, en plein &eacute;t&eacute;, sans cause suffisante selon moi, m'est fort
+p&eacute;nible.&raquo;</p>
+
+<p>Je fis observer &agrave; M. de Turdy que j'&eacute;tais la cause de son chagrin, et
+qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; beaucoup plus logique de la part de Lucie de m'envoyer &agrave;
+Chamb&eacute;ry, avec d&eacute;fense d'en sortir jusqu'&agrave; nouvel ordre, que d'y aller
+elle-m&ecirc;me pour m'&eacute;viter.</p>
+
+<p>&laquo;C'est ce que j'ai dit, reprit-il; mais elle a insist&eacute; si vivement, que
+j'ai d&ucirc; c&eacute;der, et je vois bien qu'il y a sous jeu quelque chose qu'on me
+cache.</p>
+
+<p>&mdash;A vous? On vous cacherait quelque chose?... Non, Lucie vous adore!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! que voulez-vous, mon cher! la d&eacute;votion rompt sans fa&ccedil;on tous les
+liens du c&oelig;ur et de la famille; mais voil&agrave; que je me plains &agrave; vous,
+comme un vieux enfant que je suis, &agrave; vous qui souffrez peut-&ecirc;tre un peu
+aussi pour votre compte!</p>
+
+<p>&mdash;Je souffre beaucoup, r&eacute;pondis-je, car j'aime mademoiselle La Quintinie
+plus que je ne puis l'exprimer.&raquo;</p>
+
+<p>Il me serra les mains, et nous oubli&acirc;mes la partie de trictrac. Il &eacute;tait
+beaucoup plus expansif que la veille et comme d&eacute;courag&eacute; de la vie. Il
+essaya de faire l'esprit fort pour se remonter, mais il n'en vint pas &agrave;
+bout. Je mourais d'envie de l'interroger, sur les relations que Lucie
+pouvait avoir avec le personnage myst&eacute;rieux que j'avais vu la nuit
+pr&eacute;c&eacute;dente sur le lac; mais le pauvre homme me parut si abattu, que je
+me reprochai l'&eacute;go&iuml;sme de mes soup&ccedil;ons. Je ne lui parlai point de
+l'aventure, et je le fis jouer pour le distraire; apr&egrave;s quoi, j'acceptai
+le g&icirc;te qu'il m'offrait. Je voulais veiller encore toute la nuit, et j'y
+parvins malgr&eacute; la fatigue qui m'&eacute;crasait. Rien ne troubla le morne repos
+de la nuit autour du manoir. J'allai d&egrave;s le matin visiter encore la
+grotte. Les lis pourrissaient dans l'abandon. Je les jetai dans l'eau,
+et je revins &agrave; Aix, o&ugrave; la fi&egrave;vre me retint deux jours au lit.</p>
+
+<p>Le troisi&egrave;me jour, abattu mais calm&eacute;, j'allai &agrave; Chamb&eacute;ry &agrave; tout hasard,
+cherchant &agrave; rencontrer Lucie malgr&eacute; sa d&eacute;fense, voulant t&acirc;cher de savoir
+au moins ce qu'elle devenait. Je ne connais personne &agrave; Chamb&eacute;ry, mais je
+rencontrai aux abords de la ville quelques baigneurs d'Aix, dont un
+Anglais fort m&eacute;lomane avec qui je me suis un peu li&eacute;, et qui m'aborda en
+me disant:</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce que vous n'allez pas aux Carm&eacute;lites de ***?</p>
+
+<p>&mdash;Pour quoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pour entendre chanter une demoiselle du pays qui est, dit-on, fort
+extraordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'y vais, r&eacute;pondis-je tout tremblant. O&ugrave; est-ce?</p>
+
+<p>&mdash;Suivez-nous,&raquo; me dit-il.</p>
+
+<p>Nous grav&icirc;mes un chemin tr&egrave;s-rapide qui monte en zigzag &agrave; travers
+d'&eacute;normes rochers.</p>
+
+<p>&laquo;Et le nom de cette cantatrice? demandai-je &agrave; mon guide.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez! Je ne sais plus; ce n'est pas une artiste de profession,
+c'est une personne de bonne famille qui chante en l'honneur de la f&ecirc;te
+du jour, la Trinit&eacute;. Elle a un nom qui finit en <i>ie</i>.... La
+Quirinie.... Non. La Quintinie!... m'y voil&agrave;.&raquo;</p>
+
+<p>Je sentis tous les frissons de la fi&egrave;vre me reprendre; il faisait
+pourtant une chaleur d'orage accablante. Nous arriv&acirc;mes au pied d'un
+&eacute;difice ferm&eacute;, &agrave; fen&ecirc;tres grill&eacute;es; c'&eacute;tait le couvent, et nous y
+trouv&acirc;mes une centaine de personnes qui s'&eacute;taient assises &agrave; l'ombre et
+qui attendaient que les nonnes eussent fini de psalmodier les v&ecirc;pres.
+Aucun homme ne p&eacute;n&eacute;trait dans ce couvent rigidement clo&icirc;tr&eacute;. Les dames
+de la ville n'ont acc&egrave;s dans la chapelle qu'avec des permissions
+particuli&egrave;res. Cette chapelle &eacute;tait pleine et la porte close; mais, &agrave;
+cause de la chaleur, les fen&ecirc;tres du ch&oelig;ur &eacute;taient ouvertes en partie,
+et, comme on entendait fort bien la psalmodie, on ne devait rien perdre
+du chant.</p>
+
+<p>Le m&eacute;lomane qui m'avait renseign&eacute;, et que je ne quittais pas, entra sans
+fa&ccedil;on en pourparlers avec les hommes qui se trouvaient l&agrave; et les
+interrogea sur mademoiselle La Quintinie. Je recueillais tout avec
+avidit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;C'est une personne du plus grand m&eacute;rite, disait-on, toute vou&eacute;e aux
+bonnes &oelig;uvres, une vraie sainte, et, en m&ecirc;me temps, c'est une femme
+charmante, qui fait les honneurs du salon de sa tante avec une gr&acirc;ce
+parfaite; mais jamais elle ne chante dans le monde. On dit qu'elle a
+fait le v&oelig;u de ne chanter que pour l'&Eacute;glise. Elle chantera le jour de
+la F&ecirc;te-Dieu &agrave; la cath&eacute;drale, et je vous r&eacute;ponds qu'on y viendra de loin
+pour l'entendre. En ce moment-ci, elle fait une retraite de huit jours
+aux Carm&eacute;lites. On dit qu'elle va se marier, mais d'autres disent
+qu'elle se fera religieuse; on ne sait pas.&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment, un des amateurs de la ville signala une lourde voiture
+armori&eacute;e qui montait la c&ocirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;C'est le vieux carrosse de la vieille mademoiselle de Turdy. Elle va
+entendre chanter sa petite ni&egrave;ce &agrave; la b&eacute;n&eacute;diction du saint sacrement.
+Peut-&ecirc;tre la ram&egrave;nera-t-elle &agrave; la ville. Vous la verrez alors; elle est
+tr&egrave;s-jolie!&raquo;</p>
+
+<p>La voiture arriva en effet &agrave; la porte de la chapelle, et j'en vis
+descendre la vieille tante, grasse, boiteuse, et soutenue par un homme
+d'environ quarante ans, dont la figure me frappa beaucoup: une t&ecirc;te
+m&eacute;ridionale, tr&egrave;s-brune, tr&egrave;s-accentu&eacute;e, une mise s&eacute;v&egrave;re, beaucoup de
+cheveux noirs cr&eacute;pus rejet&eacute;s en arri&egrave;re, un front demi-chauve tr&egrave;s-pur
+et tr&egrave;s-lisse contrastant avec des yeux sombres et fatigu&eacute;s, d'un &eacute;clat
+fi&eacute;vreux. Il entra dans l'&eacute;glise avec la vieille dame apr&egrave;s avoir frapp&eacute;
+d'une fa&ccedil;on particuli&egrave;re. La porte se referma brusquement derri&egrave;re eux.</p>
+
+<p>Quel &eacute;tait cet homme qui seul avait le droit d'entrer dans le
+sanctuaire? Je le demandai avec agitation &agrave; tout le monde. Personne ne
+le savait, personne ne le connaissait. C'&eacute;tait un la&iuml;que; rien dans sa
+mise et dans son attitude n'annon&ccedil;ait un pr&ecirc;tre: ce devait &ecirc;tre, selon
+les assistants, qui tous me parurent plus ou moins ultra-montains, un
+personnage enyoy&eacute; par le pape pour recueillir le denier de saint Pierre,
+ou un grand dignitaire de la soci&eacute;t&eacute; de Saint-Vincent de Paul.</p>
+
+<p>Le bruit des cloches &agrave; toute vol&eacute;e annon&ccedil;a la fin des v&ecirc;pres et le
+commencement du <i>salut</i>. Des voix de femmes entonn&egrave;rent un ch&oelig;ur fort
+pauvrement ex&eacute;cut&eacute;; puis l'orgue pr&eacute;luda, et la voix de Lucie se fit
+seule entendre. Ce qu'elle chanta, je n'en sais rien. Je ne suis pas
+&eacute;rudit en musique, et je n'avais plus le loisir d'&eacute;couter mes voisins.
+J'&eacute;tais d&eacute;vor&eacute; de rage &agrave; cause de cet homme qui &eacute;tait entr&eacute; l&agrave;, et qui
+l'entendait de plus pr&egrave;s que moi, qui la voyait peut-&ecirc;tre, pendant que
+j'&eacute;tais &agrave; la porte avec les inconnus. J'aurais voulu qu'elle chant&acirc;t
+mal, que sa voix f&ucirc;t d&eacute;sagr&eacute;able, et que tout le monde se mit &agrave; siffler
+comme au th&eacute;&acirc;tre; n'en avait-on pas le droit, puisqu'on venait l&agrave; comme
+au spectacle ou au concert?</p>
+
+<p>Mais comme elle chante, mon Dieu! Quelle voix limpide et puissante, quel
+accent large et sublime, quelle pl&eacute;nitude et quelle suavit&eacute;! Et elle n'a
+pas chant&eacute;, elle ne chantera jamais pour moi seul! Je me le disais, je
+m'effor&ccedil;ais de me d&eacute;tacher de cette femme qui ne m'appartiendra jamais,
+et j'&eacute;tais vaincu, bris&eacute; par cette voix surhumaine qui s'emparait de moi
+comme la brise s'empare de l'herbe qu'elle secoue et de la fleur qu'elle
+effeuille! En m&ecirc;me temps que je la maudissais pour cet envahissement de
+tout mon &ecirc;tre, je sentais des larmes gonfler ma poitrine et ruisseler
+sur mes joues. Cela &eacute;tait trop fort pour moi. Je m'&eacute;loignai. Je voulus
+descendre le sentier. Je voyais devant moi, de l'autre c&ocirc;t&eacute; du ravin,
+l'&eacute;trange ville de Chamb&eacute;ry, avec ses toits d'ardoise sombre sans
+reflets, encadr&eacute;s de fer-blanc brillant, comme une exhibition de
+linceuls noirs sem&eacute;s de larmes d'argent. Les montagnes &agrave; forme
+fantastique qui la dominent, le bruit des torrents qui la traversent,
+ses vieux &eacute;difices, ses ceintures d'arbres s&eacute;culaires, tout cela
+s'agitait devant moi comme dans un r&ecirc;ve. Un instant les tambours et la
+musique de la garnison se firent entendre et form&egrave;rent un rauque
+contraste avec le chant de Lucie, qui planait tranquille comme une voix
+du ciel sur cette impuissante clameur de la terre. Je me jetai &agrave; l'&eacute;cart
+dans les rochers qui surplombent le ravin. Je me bouchai les oreilles,
+j'entendais toujours Lucie, rien que Lucie; elle semblait me dire: &laquo;Tu
+n'as pas besoin de tes sens pour m'entendre, c'est mon &acirc;me qui parle &agrave;
+ton &acirc;me, et tu ne m'&eacute;chapperas pas.&raquo;</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup la voix cessa; les <i>dilettanti</i> du dehors s'oubli&egrave;rent
+jusqu'&agrave; applaudir; mais les cloches couvrirent ces vains t&eacute;moignages
+d'admiration mondaine, et, peu d'instants apr&egrave;s, je me trouvai, je ne
+saurais dire comment, le premier aupr&egrave;s de la voiture o&ugrave; montait Lucie
+avec sa tante et le personnage inconnu objet de ma haine instinctive et
+de ma col&egrave;re mal d&eacute;guis&eacute;e. Cet homme monta le dernier et jeta sur moi un
+regard froid comme l'acier, un regard qui m'exasp&eacute;ra. Je ne sais ce que
+je fis, je ne suis pas s&ucirc;r de ne lui avoir pas montr&eacute; le poing d'un air
+de menace.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Lucie, elle ne m'aper&ccedil;ut seulement pas. V&ecirc;tue de blanc et la
+taille envelopp&eacute;e d'un l&eacute;ger burnous de cachemire, elle cherchait &agrave;
+d&eacute;rober sa figure sous le capuchon &agrave; floches de soie; mais ce capuchon
+retomba sur son &eacute;paule, entra&icirc;nant une partie de son abondante chevelure
+d&eacute;nou&eacute;e, et je vis sa figure p&acirc;le qui semblait ravie en extase, ou
+plut&ocirc;t un peu &eacute;gar&eacute;e par l'&eacute;puisement de l'extase, car il y avait de la
+souffrance dans ses traits, et ses l&egrave;vres &eacute;taient aussi blanches que son
+v&ecirc;tement; ses narines &eacute;taient dilat&eacute;es, sa bouche serr&eacute;e, ses yeux sans
+regard. Je ne croyais pas que sa physionomie aimante et douce p&ucirc;t se
+p&eacute;trifier ainsi sous la contraction mystique de la pens&eacute;e. Elle me
+regarda et ne me vit pas; elle disparut sans voir personne, sans
+r&eacute;pondre &agrave; plusieurs saluts qui lui furent adress&eacute;s sur son passage, et
+j'entendis que quelqu'un disait:</p>
+
+<p>&laquo;Elle chante avec trop de ferveur; il y a sous le calme triomphant de sa
+voix une &eacute;motion qui la tue.&raquo;</p>
+
+<p>Une seule personne malveillante, une femme tr&egrave;s-par&eacute;e, &eacute;leva un peu le
+ton pour dire:</p>
+
+<p>&laquo;Laissez donc! elle aime le succ&egrave;s, elle est femme!</p>
+
+<p>&mdash;Non, reprit mon Anglais dilettante, elle est artiste avant tout; elle
+n'est peut-&ecirc;tre pas d&eacute;vote!&raquo;</p>
+
+<p>Je recueillais machinalement les opinions, et cette derni&egrave;re parole me
+frappa, car je n'&eacute;tais plus capable de penser pour mon propre compte. Je
+me sentais tr&egrave;s-mal, je me sentais mourir, car je venais de constater
+que je n'&eacute;tais rien pour Lucie. Avant moi, il y avait en elle
+l'asc&eacute;tisme, ou la musique, ou cet inconnu qui entrait avec elle dans le
+sanctuaire des femmes, peut-&ecirc;tre le m&ecirc;me qui portait des lis dans la
+chapelle du rocher, &agrave; la clart&eacute; des &eacute;toiles: que sais-je? Il y a une
+passion immense dans l'&acirc;me de Lucie, et je ne suis point l'objet de
+cette passion!</p>
+
+<p>Mon Anglais s'aper&ccedil;ut que j'&eacute;tais pris de d&eacute;faillance. Il me ramena &agrave;
+Aix dans sa voiture avec beaucoup d'obligeance et de courtoisie. Je me
+remis au lit, et je dormis pr&egrave;s de quarante-huit heures. Je crois qu'on
+m'a saign&eacute;; on a mis le tout sur le compte d'un coup de soleil. J'ai
+pass&eacute; encore deux jours &agrave; me remettre; enfin, je suis tr&egrave;s-bien,
+tr&egrave;s-fort, tr&egrave;s-calme aujourd'hui. Je me suis occup&eacute;, durant cette
+inaction forc&eacute;e, &agrave; me d&eacute;tacher de Lucie, &agrave; repousser de moi cet amour
+impossible, insens&eacute;, mis&eacute;rable, et qui me rendrait injuste et m&eacute;chant,
+je le sens bien! Je n'ai plus voulu rien savoir d'elle. J'ai pri&eacute; Henri
+et madame Marsanne, qui m'ont soign&eacute; avec une bont&eacute; parfaite, de ne pas
+prononcer son nom devant moi, et de ne rien t'&eacute;crire de mon
+indisposition. Je me suis senti de force &agrave; te raconter tout moi-m&ecirc;me. Je
+suis gu&eacute;ri physiquement, et dans deux jours je pars pour te rejoindre.
+Ah! mon p&egrave;re! je suis bien malheureux! mais tu sauras peut-&ecirc;tre gu&eacute;rir
+ton Emile.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">M. DEMONTIER A SON FILS, A AIX EN SAVOIE.</a></h3>
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 5em;">Lyon, 6, juin,1861.</span><br />
+</p>
+
+<p>Avant de quitter Lyon, o&ugrave; notre rencontre a modifi&eacute; tes projets, je veux
+r&eacute;sumer notre entretien de douze heures en quelques pages que tu
+reliras peut-&ecirc;tre avec fruit dans les moments d'&eacute;preuve qui t'attendent
+encore.</p>
+
+<p>Tu &eacute;tais dans le vrai, mon fils, et je n'ai eu qu'&agrave; t'encourager dans ta
+vaillante certitude: l'&acirc;me des &eacute;poux ne doit pas faire deux lits.
+L'indissoluble union de deux &ecirc;tres appartenant &agrave; l'humanit&eacute; ne doit pas
+s'assimiler &agrave; l'accouplement de deux &ecirc;tres quelconques appartenant aux
+rangs inf&eacute;rieurs de la vie organique. L'homme doit &ecirc;tre l'homme autant
+que possible, c'est-&agrave;-dire se tenir aussi pr&egrave;s de la Divinit&eacute; que ses
+forces le lui permettent. C'est par l&agrave; seulement qu'il se place
+au-dessus des animaux, qui lui sont sup&eacute;rieurs par la persistance et la
+simplicit&eacute; dans la sph&egrave;re des instincts mat&eacute;riels. C'est par cette
+constante aspiration vers l'id&eacute;al que l'homme s'affirme lui-m&ecirc;me, rend
+hommage &agrave; Dieu, prouve sa foi et fait acte de religion r&eacute;elle. Toute
+pens&eacute;e, toute action, toute croyance contraires &agrave; ce but sont des pas
+bien marqu&eacute;s vers la d&eacute;ch&eacute;ance, des ab&icirc;mes creus&eacute;s entre Dieu, qui
+appelle l'homme, et l'homme, qui fuit Dieu.</p>
+
+<p>Voil&agrave;, en peu de mots, notre doctrine de l'amour d&eacute;gag&eacute;e de toute
+incertitude et lumineuse comme le soleil. Dieu, type de toute
+perfection, a mis dans l'homme le sentiment, le r&ecirc;ve et le besoin de la
+perfection. Qui nie ce principe est ath&eacute;e, f&ucirc;t-il prostern&eacute; nuit et jour
+devant l'image de ce Dieu qu'il ne comprend pas, et dont sa vaine pri&egrave;re
+ne peut &ecirc;tre exauc&eacute;e.</p>
+
+<p>Je ne vois pas plus de nuages dans l'application de cette th&eacute;orie que
+dans la th&eacute;orie elle-m&ecirc;me. Ceux qui croient approcher de la perfection
+en violant les lois de la nature, soit par exc&egrave;s, soit par abstinence,
+ne peuvent &ecirc;tre sur la voie d'une recherche s&eacute;rieuse. Ob&eacute;ir aux lois de
+la nature en les ennoblissant toutes par la compr&eacute;hension saine du but
+sacr&eacute;, voil&agrave;, je pense, la pratique de cette perfection dont l'homme a
+pour mission de se rapprocher sans cesse.</p>
+
+<p>La nature pr&eacute;sente des contradictions, mais le d&eacute;faut de logique de Dieu
+n'est qu'une erreur de la vision humaine. Rectifions la vue, &eacute;tendons la
+notion, ouvrons notre esprit &agrave; toute la connaissance qu'il peut
+contenir, et cherchons le v&eacute;ritable amour dans la plus puissante et la
+plus douce de nos passions. Ne perdons point le temps &agrave; faire le proc&egrave;s
+&agrave; telle ou telle doctrine religieuse. Il n'y en a qu'une vraie, celle
+qui nous montre et nous donne Dieu. Toutes celles qui le cachent le
+calomnient. La d&eacute;duction de notre principe se fait d'elle-m&ecirc;me &agrave; toutes
+les heures de la vie. Toutes les id&eacute;es, toutes les actions humaines se
+rattachent d&eacute;sormais &agrave; l'un de ces principes &eacute;ternellement en guerre: la
+n&eacute;gation du progr&egrave;s, qui est un principe de mort; la <i>perfectibilit&eacute;</i>,
+mot nouveau, encore incomplet, mais qui s'efforce d'exprimer le
+d&eacute;veloppement de la vie sous toutes ses faces divines et humaines.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions d&eacute;j&agrave; d'accord sur ce point de d&eacute;part que je viens de
+paraphraser, car il tient en deux mots: jamais plus d'ombres, toujours
+plus de lumi&egrave;re entre Dieu et l'homme.</p>
+
+<p>Cette lumi&egrave;re, qu'au dernier si&egrave;cle la philosophie a cherch&eacute;e avec une
+noble audace et de m&eacute;morables succ&egrave;s, se d&eacute;gage beaucoup mieux de la
+philosophie de notre &eacute;poque. Elle ne s'appuie plus seulement sur ce
+qu'on appelait la <i>raison</i>, elle n'est plus exclusivement exp&eacute;rimentale,
+elle ne s&eacute;pare pas la raison de la foi, la r&eacute;alit&eacute; de l'id&eacute;al. Les
+sciences naturelles commencent &agrave; trouver Dieu au bout de toutes leurs
+voies, c'est-&agrave;-dire la loi des lois, la loi m&egrave;re, la grande logique
+souveraine, l'effusion immense, la vie sans lacune, la force sans
+&eacute;puisement, l'&eacute;ternel renouvellement progressif de tout ce qui est, par
+cons&eacute;quent l'&eacute;ternelle sagesse et l'infinie beaut&eacute;.... Tu comprends
+que, quand notre pauvre langue humaine applique &agrave; cette grandeur
+incommensurable, &agrave; cette in&eacute;puisable munificence, &agrave; cette ordonnance
+&eacute;blouissante les mots de son vocabulaire, &laquo;Dieu puissant, Dieu bon, Dieu
+juste,&raquo; elle exprime d'une fa&ccedil;on encore bien pauvre et bien enfantine:
+&laquo;ce qu'aucun terme convenable n'exprimera peut-&ecirc;tre jamais.</p>
+
+<p>Les esprits avanc&eacute;s de notre &eacute;poque ont un grand combat &agrave; soutenir
+aujourd'hui. Il s'agit d'&eacute;tendre et d'&eacute;lever la notion de Dieu, que
+depuis tant de si&egrave;cles les dogmes religieux s'acharnent &agrave; renfermer dans
+les &eacute;troites limites du symbolisme. Le christianisme lui-m&ecirc;me, qui
+ouvrit une &egrave;re de progr&egrave;s si f&eacute;conde, a perdu de sa vertu progressive
+dans la captivit&eacute; o&ugrave; la lettre a enferm&eacute; l'esprit.</p>
+
+<p>Il s'agit donc, entre autres choses, et celle-ci est peut-&ecirc;tre la plus
+press&eacute;e, de d&eacute;gager la sublime doctrine &eacute;vang&eacute;lique de la chape de plomb
+qui l'&eacute;crase, et disons &agrave; l'honneur de l'esprit philosophique de notre
+si&egrave;cle qu'aucune autre &eacute;poque n'avait encore compris cette doctrine
+d'une mani&egrave;re aussi saine, aussi large et aussi &eacute;lev&eacute;e. La critique
+s&eacute;rieuse ne s'occupe plus aujourd'hui de contester ou de railler le c&ocirc;t&eacute;
+l&eacute;gendaire de la mission du Christ. Qu'elle accepte ou rejette les
+miracles, le respect s'attache au merveilleux, comme l'enthousiasme au
+r&eacute;el, en tout ce qui concerne la vie et la mort, la parole et l'action
+de J&eacute;sus.</p>
+
+<p>Mais faire adopter ce vrai sentiment chr&eacute;tien si &eacute;quitable et si pur,
+pouvoir dire &agrave; tous les hommes: &laquo;Soyons fr&egrave;res dans l'unit&eacute; de l'esprit,
+et laissons &agrave; chacun la libert&eacute; d'&eacute;tendre le sens de la lettre,&raquo; voil&agrave;
+ce qui para&icirc;t simple et facile, voil&agrave; ce que l'esprit de pers&eacute;cution ne
+peut supporter et ce qu'il combat encore &agrave; outrance. Ceci est tr&egrave;s-digne
+de remarque. A mesure que la philosophie s'est spiritualis&eacute;e depuis un
+demi-si&egrave;cle, la religion s'est mat&eacute;rialis&eacute;e visiblement. Sous la
+Restauration, le clerg&eacute; a perdu moralement et intellectuellement tout ce
+qu'il avait regagn&eacute; d'int&eacute;r&ecirc;t et de prestige durant la pers&eacute;cution
+terroriste. Est-ce une loi fatale que les croyances s'&eacute;purent dans les
+luttes et se perdent d&egrave;s qu'elles gouvernent le monde des int&eacute;r&ecirc;ts
+mat&eacute;riels?</p>
+
+<p>Voici que ce spectacle recommence et qu'une v&eacute;ritable intol&eacute;rance
+religieuse essaye une nouvelle campagne. Sagement contenue par la
+libert&eacute; de la presse sous Louis-Philippe, beaucoup trop caress&eacute;e par la
+na&iuml;vet&eacute; h&eacute;ro&iuml;que du peuple de 1848, aujourd'hui surveill&eacute;e, mais non
+contenue, par une arme &agrave; deux tranchants, la censure, l'intol&eacute;rance
+profite du silence plus ou moins forc&eacute; de ses adversaires naturels, les
+philosophes et les gens de lettres, pour risquer tout, pour oser au
+jour, saper en secret, et jouer le r&ocirc;le de victime aussit&ocirc;t que les lois
+r&eacute;pressives, qu'elle aimerait tant &agrave; absorber &agrave; son profit, atteignent
+les &eacute;carts de son z&egrave;le. Aussi prend-elle des forces sous le manteau de
+cette pr&eacute;tendue pers&eacute;cution, qui ne saurait la blesser r&eacute;ellement,
+puisqu'elle repose sur le m&ecirc;me principe qui la fait vivre. A
+l'intol&eacute;rance religieuse ne faut-il pas, comme &agrave; la d&eacute;fiance politique,
+le r&eacute;gime de l'&eacute;touffement?</p>
+
+<p>Tu me demandais si r&eacute;ellement ce mouvement religieux r&eacute;trograde &eacute;tait &agrave;
+craindre, s'il fallait bl&acirc;mer ou plaindre ce dernier r&acirc;le de l'esprit du
+pass&eacute;? En philosophe, je t'ai r&eacute;pondu: &laquo;Plains l'erreur et ne la crains
+pas.&raquo; Dieu l'a condamn&eacute;e.... Mais, devant Dieu, nos dures et tra&icirc;nantes
+questions politiques et sociales comptent si peu! Si nous les jugeons,
+nous, par leur dur&eacute;e relative, elles prennent une r&eacute;elle importance pour
+nous, dont la vie est si courte! Et quand tu veux savoir quelles luttes
+t'attendent dans le reste de si&egrave;cle que nous traversons, je ne dois pas
+te donner plus d'insouciance ou d'optimisme que je n'en ai. Donc, j'ai
+r&eacute;pondu franchement: &laquo;Oui, mon enfant, l'intol&eacute;rance religieuse peut
+triompher, et recommencer dans peu d'ann&eacute;es l'esprit du r&egrave;gne de la
+Restauration.&raquo; Il ne faut pour cela qu'une suite d'&eacute;v&eacute;nements d&eacute;sastreux
+dont elle saurait profiter, parce qu'elle veille, parce qu'elle est
+organis&eacute;e, parce qu'elle est pr&ecirc;te. Elle ne conspire pas, je crois, pour
+ou contre tel nom propre. Elle n'a pas besoin de renverser les
+gouvernements; elle s'accommode de tous ceux o&ugrave; elle peut s'insinuer,
+faire sa place et emp&ecirc;cher la libert&eacute; de discussion, qu'elle n'invoque
+que lorsqu'elle en est priv&eacute;e pour son compte. De sa nature,
+l'intol&eacute;rance, quand elle n'est pas hypocrite, est, comme toutes les
+mauvaises passions, incons&eacute;quente.</p>
+
+<p>Il y a une chose certaine, c'est que, si l'interdiction de la presse
+libre se prolonge beaucoup et si nos contemporains s'endorment sous
+certaines influences cl&eacute;ricales, avant dix ans le faux christianisme,
+l'hypocrisie, l'esprit pers&eacute;cuteur en un mot sera debout, et c'est alors
+qu'il faudra dire: &laquo;La mort s'est lev&eacute;e, le spectre s'est roul&eacute; sur les
+vivants. Il &eacute;crase, il menace, il enlace, il tue, il poursuit l'individu
+dans tous les d&eacute;veloppements de son existence, dans ses int&eacute;r&ecirc;ts, dans
+ses affections, dans ses devoirs, dans ses droits, dans son honneur. Il
+a &eacute;tendu sur les masses le linceul du silence. Les plus mauvais jours du
+pass&eacute; n'ont point vu une propagande d'&eacute;touffement si ardente, un z&egrave;le de
+meurtre intellectuel si perfide et si tenace, un an&eacute;antissement si
+honteux de la conscience sociale, une d&eacute;mission si abjecte de la dignit&eacute;
+humaine.&raquo;</p>
+
+<p>Voil&agrave; ce que je te dirai peut-&ecirc;tre &agrave; ma derni&egrave;re heure, qui sait? Mais,
+d&egrave;s aujourd'hui, il y a une pr&eacute;diction que je peux te faire, c'est qu'en
+me suivant dans la voie o&ugrave; j'ai march&eacute;, tu cours le risque s&eacute;rieux de
+rompre avec toutes les esp&eacute;rances comme avec toutes les s&eacute;curit&eacute;s de la
+vie. Quelle que soit la carri&egrave;re ouverte &agrave; ta jeune et l&eacute;gitime
+ambition, l'homme du pass&eacute; t'y guette et t'y attend pour se mesurer avec
+toi. Si tu es homme de science, il t'emp&ecirc;chera d'avoir une tribune pour
+professer; homme de lettres, il te fera railler, outrager, calomnier au
+besoin dans ta vie priv&eacute;e par les nombreux organes dont il dispose;
+artiste en contact avec le public, il te fera siffler, lapider, s'il le
+peut, par les bandes qu'il enr&eacute;gimente ou par les passions qu'il soul&egrave;ve
+et qu'il &eacute;gare; homme politique, il te fermera tous les chemins de
+l'action et s'efforcera de t'ouvrir tous ceux de la mis&egrave;re, de la prison
+ou de l'exil; homme de loisir ou de r&eacute;flexion, il suscitera des orages
+autour de toi, il troublera l'air que tu respires par des paroles
+empoisonn&eacute;es, il aigrira contre toi jusqu'au plus d&eacute;vou&eacute; de tes
+serviteurs; &eacute;poux et p&egrave;re, il te disputera la confiance de ta femme et
+le respect de tes enfants, car il est partout! De tout temps, il a ourdi
+une vaste conspiration au sein des civilisations les plus florissantes,
+il traite avec les souverains, il les menace, il les effraye. Il a
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans tous les conseils, il a mis le pied dans tous les foyers
+domestiques; il est dans les arm&eacute;es, dans les magistratures, dans les
+corps savants, dans les acad&eacute;mies, sur la place publique, sur le navire
+en pleine mer, dans la campagne, &agrave; tous les carrefours, dans le cabaret
+de village, dans le couvent, dans l'alc&ocirc;ve conjugale. Il obs&egrave;de et
+consterne l'honn&ecirc;te cur&eacute; qui croit l'esprit favorable &agrave; la lettre. Il
+gouverne les pontifes, il raille, m&eacute;prise et violente ceux qui, une fois
+en leur vie, ont tent&eacute; de lui r&eacute;sister sur quelque point. Et peut-&ecirc;tre
+dans dix ans j'ajouterai: Il faut redoubler de courage, car l'homme de
+la nuit s'est arm&eacute; de toutes pi&egrave;ces; on a laiss&eacute; faire, on a &eacute;t&eacute;
+confiant, on n'a pas pr&eacute;vu, et &agrave; pr&eacute;sent, tout &agrave; coup il se d&eacute;voile, il
+injurie, il menace et il frappe, tenant aux pauvres d'esprit le discours
+terrible que tenait &Eacute;ditue en l'&icirc;le Sonnante: &laquo;Homme de bien, frappe,
+f&eacute;ris, tue et meurtris tous rois et princes de ce monde, en trahison,
+par venin ou autrement, quand tu voudras. D&eacute;niche des cieux les anges:
+de tout auras pardon; mais &agrave; nous ne touche, pour peu que tu aimes, la
+vie, le profit, le bien, tant de toi que de tes parents et amis vivants
+et tr&eacute;pass&eacute;s, encore ceux qui d'eux apr&egrave;s na&icirc;traient en seraient
+infortun&eacute;s! Amis, ajoute le sage &Eacute;ditue pour expliquer une telle
+puissance, vous noterez que par le monde il y a beaucoup plus d'eunuques
+que d'hommes, et de ce vous souvienne!&raquo;</p>
+
+<p>De cette v&eacute;rit&eacute; sanglante sous sa forme enjou&eacute;e, encore consid&eacute;rable
+aujourd'hui, souviens-toi en effet, cher &Eacute;mile! Ne te fais pas
+d'illusion, n'esp&egrave;re pas &eacute;viter la destin&eacute;e. Sois eunuque et engraisse,
+ou sois homme et lutte; il n'y a pas de milieu.</p>
+
+<p>Je t'ai forc&eacute; &agrave; voir cet ab&icirc;me, je t'ai d&eacute;peint tous les avantages d'une
+vie douce, tranquille, inoffensive, tol&eacute;rante envers le mal, soumise &agrave;
+toutes les habitudes du convenu. Je t'ai dit: &laquo;&Eacute;pouse une femme
+&eacute;troitement d&eacute;vote, partage son &acirc;me avec le pr&ecirc;tre, accompagne-la au
+sermon, &eacute;l&egrave;ve tes enfants dans la routine, habitue-les &agrave; ne pas
+raisonner, c'est-&agrave;-dire laisse &eacute;touffer en eux le sens viril et divin:
+tout ira bien pour toi. Choisis la carri&egrave;re que tu voudras pour tes fils
+et pour toi-m&ecirc;me, vous ne serez entrav&eacute;s que par la concurrence des
+eunuques; alors vous ferez &agrave; l'occasion un peu de z&egrave;le pour vous
+distinguer du troupeau: vous insulterez quelque mort illustre, vous
+pers&eacute;cuterez quelque vivant d&eacute;j&agrave; pers&eacute;cut&eacute;. D&egrave;s lors vous aurez le
+pouvoir, l'argent et le succ&egrave;s. Allez, le chemin est s&ucirc;r et facile; la
+voie oppos&eacute;e est sem&eacute;e d'&eacute;cueils, de fatigues et de d&eacute;ceptions.&raquo;</p>
+
+<p>Tu as rougi jusqu'&agrave; la racine des cheveux et tu m'as dit: "Cesse de
+railler, je veux &ecirc;tre un homme." Nous nous sommes embrass&eacute;s, et je t'ai
+laiss&eacute; retourner &agrave; ton jardin des Oliviers, o&ugrave; l'isolement, la douleur
+et l'effroi t'attendent. Tu vas beaucoup lutter et beaucoup souffrir:
+vaincras-tu? Je l'ignore. Tu es seul contre un million d'ennemis, car la
+destin&eacute;e de Lucie, l'influence qu'elle subit se rattachent probablement
+par des fils innombrables &agrave; cette conspiration de l'esprit r&eacute;trograde
+qui enlace la soci&eacute;t&eacute;, pour longtemps encore, de la base jusqu'au fa&icirc;te.
+Je fr&eacute;mis &agrave; l'id&eacute;e du combat que tu vas livrer, et je vois couler goutte
+&agrave; goutte le plus pur sang de ton c&oelig;ur, les forces vives du premier
+amour. Pourtant je ne suis plus inquiet, tu lutteras sans d&eacute;faillance
+pour arracher celle que tu aimes au royaume des t&eacute;n&egrave;bres, tu combattras
+&agrave; poitrine d&eacute;couverte contre l'ennemi cach&eacute; dans tous les buissons, tu
+exerceras ta force dans une entreprise s&eacute;rieuse et passionn&eacute;e, et, si tu
+succombes, si tu me reviens seul et bless&eacute;, tu auras port&eacute; en toi
+l'amour dans un c&oelig;ur viril, tu n'auras pas vers&eacute; les larmes de
+l'eunuque; la souffrance t'aura grandi, tu seras un homme!</p>
+
+<p>Courage, &eacute;cris-moi tout; appelle-moi quand tu voudras. Ton p&egrave;re te
+b&eacute;nit.</p>
+
+<p class="smcap droit">
+<span style="margin-left: 9em;">H. Lemontier</span><br />
+</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">&Eacute;MILE LEMONTIER A SON P&Egrave;RE, A PARIS</a></h3>
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 5em;">D'Aix en Savoie, 6 juin 1861.</span><br />
+</p>
+
+<p>J'arrive, je ne sais rien encore, je n'ai revu aucun de nos amis, je
+m'enferme avec toi. Je veux te parler encore l&agrave;, tout seul, dans ma
+petite chambre, avant de reprendre le cours de ma vie d'orage. J'ai
+besoin, avant tout, de te remercier pour le bien que tu m'as fait. P&egrave;re,
+c'est la premi&egrave;re fois que tu me r&eacute;v&egrave;les le fond de ta pens&eacute;e. &Agrave; te voir
+si doux, si modeste et si bon, m&ecirc;me pour les m&eacute;chants, je croyais ton
+&acirc;me inaccessible &agrave; l'indignation. Ta s&eacute;r&eacute;nit&eacute; me faisait peur, je
+l'avoue; je la regardais comme le r&eacute;sultat de cette noble et douloureuse
+lassitude, fruit du travail et de l'exp&eacute;rience. Je croyais que tes
+ann&eacute;es de labeur et de vertu avaient creus&eacute; entre nous un ab&icirc;me qui ne
+serait pas sit&ocirc;t combl&eacute;! Tu m'as trait&eacute; comme un homme qu'on excite, et
+non comme un enfant qu'on apaise; je t'en remercie, et je te jure que tu
+as bien fait. Ta tendresse a un peu h&eacute;sit&eacute;;... tu me croyais encore trop
+jeune.... Pauvre p&egrave;re, tu as trembl&eacute; en te laissant arracher le secret
+de ta force; eh bien, ne crains plus, j'&eacute;tais m&ucirc;r pour cette initiation,
+elle me renouvelle, elle me baptise dans les eaux de la vie, elle me
+pousse en avant. Tu voulais d'abord m'emmener loin d'elle, me distraire,
+me faire voyager.&mdash;Et puis tu as compris que tout cela aigrirait mon mal
+au lieu de le gu&eacute;rir, et tu m'as tendu la coupe en me disant: &laquo;Bois ce
+fiel et triomphe.&raquo;</p>
+
+<p>Sois tranquille, je saurai souffrir; car, &agrave; pr&eacute;sent, je vois un but
+sublime &agrave; ma souffrance. Conqu&eacute;rir celle que j'aime, la disputer &agrave; une
+mortelle influence, la sauver, l'emmener avec moi dans la sph&egrave;re de
+l'amour vrai, la rendre digne de cette passion sacr&eacute;e que j'ai pour
+elle, et me rendre digne moi-m&ecirc;me de la lui inspirer; r&eacute;soudre le
+probl&egrave;me d'&eacute;clairer sa croyance en respectant sa libert&eacute;, d'&eacute;purer sa
+foi sans lui enlever les vraies bases de sa religion: oui, oui, je le
+tenterai, et, si j'&eacute;choue, du moins rien ne m'aura fait reculer ou
+d&eacute;faillir.</p>
+
+<p>Et ne crois pas que cette passion soit le seul stimulant de mon
+courage! Me rendre digne de toi, &ecirc;tre le fils de ta foi et de la
+volont&eacute;, c'est l&agrave; mon ambition, maintenant que je t'ai compris. Oui, mon
+p&egrave;re, tu es calme et doux parce que tu es absolu dans le vrai et
+in&eacute;branlable dans la certitude. Tes id&eacute;es sont simples, concises et
+nettes; tu les as d&eacute;gag&eacute;es d'une suite d'&eacute;tudes et de travaux qui se
+pr&eacute;sentent &agrave; mes yeux comme une puissante cha&icirc;ne de montagnes, et &agrave;
+pr&eacute;sent tu t'es assis au fa&icirc;te de la plus haute cime, tu as regard&eacute; la
+terre &eacute;tendue sous tes pieds, et puis, &eacute;levant tes mains vers la
+Divinit&eacute;, tu lui as dit: &laquo;Non, le mal n'est pas ton &oelig;uvre! il n'est que
+l'ignorance du bien, et, si tu abandonnes cette ignorance aux ch&acirc;timents
+qu'elle s'inflige &agrave; elle-m&ecirc;me, c'est parce qu'ils doivent la d&eacute;truire.
+Ainsi tu as mis en chaque &ecirc;tre, en chaque chose de la cr&eacute;ation, l'agent
+fatal de sa transformation providentielle. L'erreur doit se d&eacute;vorer
+elle-m&ecirc;me comme ces volcans d&eacute;cha&icirc;n&eacute;s, qui, aux premiers &acirc;ges du globe,
+ont servi &agrave; constituer l'&eacute;corce terrestre, berceau f&eacute;cond de la vie. En
+toi est la source du bien, la loi du vrai, et l'homme y boira de plus en
+plus &agrave; mesure qu'il te conna&icirc;tra.&raquo; Consol&eacute; par la foi, tu t'es relev&eacute;,
+mon p&egrave;re, et, le front baign&eacute; de lumi&egrave;re, tu as souri &agrave; ces hommes qui
+te criaient: &laquo;Nous avons la v&eacute;rit&eacute;; Dieu ne se r&eacute;v&egrave;le qu'&agrave; nous et pour
+nous! Maudit soit celui qui nous r&eacute;siste! Notre parole l'extermine en ce
+monde, elle le d&eacute;voue aux enfers dans l'autre!&raquo;</p>
+
+<p>Tu as souri de piti&eacute;, et ton &acirc;me a surmont&eacute; la col&egrave;re; mais, la flamme
+de la v&eacute;rit&eacute; dans le c&oelig;ur, tu as poursuivi dans tous ses retranchements
+l'ignorance, qui, dans l'humanit&eacute;, suscite tous les d&eacute;lires du mal.
+C'est bien; voil&agrave; o&ugrave; il faut en venir, et j'y arriverai. Je serai doux
+et patient avec les hommes, inflexible devant le mensonge; ceci sera ma
+religion. Je ne tuerai point, je ne maudirai, je ne renierai aucun de
+mes semblables; mais j'aurai en ex&eacute;cration les doctrines qui, au nom de
+Dieu, calomnient Dieu et combattent la libert&eacute; humaine, le d&eacute;veloppement
+du vrai! Je ne fl&eacute;chirai le genou dans aucun temple d'o&ugrave; la libert&eacute; de
+penser sera exclue. Je ne b&eacute;nirai la main d'aucun homme ennemi de cette
+libert&eacute;, je n'accepterai aucun culte destructeur de la parcelle de
+v&eacute;rit&eacute; divine qui s'appelle en moi amour et justice, je ne ferai plus
+gr&acirc;ce au pr&eacute;sent par engouement po&eacute;tique pour le pass&eacute;, je ne
+m'abandonnerai plus &agrave; ces mollesses de l'&acirc;me qui, regrettant les joies
+de l'imagination, les r&ecirc;veries de l'enfance, abdique les aust&egrave;res
+devoirs de l'&acirc;ge d'homme; je subirai toutes les pers&eacute;cutions,
+j'accepterai l'effet de toutes les vengeances: il faut que toute
+initiation ait ses martyrs. Les tartufes d'aujourd'hui r&eacute;clament ces
+gloires de l'origine chr&eacute;tienne; qu'ils nous les donnent, eux qui, se
+disant toujours pers&eacute;cut&eacute;s, se sont faits pers&eacute;cuteurs &agrave; leur tour!
+Montrons leur qu'aujourd'hui les chr&eacute;tiens, c'est nous, et qu'ils sont
+eux, les pharisiens. Et, si leur puissante conspiration contre la
+libert&eacute; humaine atteint son but, s'ils parviennent, &agrave; d&eacute;faut des b&ucirc;chers
+de l'inquisition, &agrave; r&eacute;tablir la torture des c&oelig;urs et des consciences,
+soyons pr&ecirc;ts: je suis pr&ecirc;t, moi! je les brave et les d&eacute;fie!</p>
+
+<p>Je viens d'interrompre ma lettre pour recevoir et lire la tienne. Ah!
+mon p&egrave;re, mon ma&icirc;tre, mon ami, nos pens&eacute;es ne se croisent pas, elles se
+cherchent et s'embrassent. Tu vois! j'avais compris, et je suis toujours
+sous le charme de ta parole, sous le coup de ta vivifiante b&eacute;n&eacute;diction.
+Oui, oui, je relirai cent fois tes lettres. Ne crains pas de me donner
+la fi&egrave;vre: je br&ucirc;le de vivre, l'inaction me tuerait!</p>
+
+<p>A bient&ocirc;t une plus long lettre, et toi, &eacute;cris-moi de Paris. Adieu, je
+t'aime.</p>
+
+<p>Henri entre chez moi et m'apprend que Lucie est de retour &agrave; Turdy. Son
+p&egrave;re, le g&eacute;n&eacute;ral La Quintinie, y est arriv&eacute; inopin&eacute;ment hier au soir.
+J'irai demain.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">M*** A MADEMOISELLE LA QUINTINIE, AU CHATEAU DE TURDY.</a></h3>
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 5em;">Chamb&eacute;ry, 7 juin 1861.</span><br />
+</p>
+
+<p>Je m'inqui&egrave;te un peu, non de cette joie que vous avez &eacute;prouv&eacute;e en
+apprenant l'arriv&eacute;e de monsieur votre p&egrave;re, mais de l'empressement que
+vous avez mis &agrave; quitter mademoiselle de Turdy le soir m&ecirc;me. J'ai trouv&eacute;
+la bonne tante tout en &eacute;moi de vous savoir seule sur les chemins &agrave; dix
+heures du soir. Ses braves serviteurs sont bien vieux, ses vieux chevaux
+bien lents, et ce lac &agrave; traverser.... Comment avez-vous fait, si, comme
+il est &agrave; craindre, votre barque ne vous attendait pas? Vous avez d&ucirc;
+causer au g&eacute;n&eacute;ral une bien agr&eacute;able surprise; mais, comme il ne vous
+appelait aupr&egrave;s de lui que pour le lendemain matin, cette grande h&acirc;te
+&eacute;tait-elle si n&eacute;cessaire?</p>
+
+<p>Ne riez pas, mademoiselle, de voir votre ami s'inqui&eacute;ter des petites
+choses. Quand il s'agit d'une personne telle que vous, les moindres
+r&eacute;solutions prennent de l'importance. Vous avez peut-&ecirc;tre cru me faire
+pressentir vos dispositions &agrave; demi-mot, et on peut bien ne dire &agrave; son
+ami que la moiti&eacute; d'un secret d&eacute;licat. Puisque vous autorisez la
+franchise de ma sollicitude, aussi fervente et aussi d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e
+aujourd'hui qu'elle l'a &eacute;t&eacute; dans le pass&eacute;, laissez-moi vous dire ce que
+je pense de la situation de vos esprits. Ce jeune homme dont vous m'avez
+parl&eacute; vous occupe plus que vous n'osez en convenir, et l'inqui&eacute;tude que
+sa courte maladie vous a caus&eacute;e, n'&eacute;tait peut-&ecirc;tre pas proportionn&eacute;e au
+danger que sa vie a couru, non plus qu'&agrave; la date si r&eacute;cente de vos
+relations.</p>
+
+<p>Je n'ai pu vous t&eacute;moigner que de l'&eacute;tonnement, mais j'ai &eacute;prouv&eacute; de la
+stupeur en apprenant que vous ne repoussiez pas l'id&eacute;e de vous unir &agrave;
+lui. Vous ne m'aviez pas dit son nom, et vous sembliez croire que vous
+auriez sur sa conscience une influence &agrave; l'&eacute;gard de laquelle il ne m'est
+plus permis de me faire illusion. Souffrez que je vous dise de quelle
+fa&ccedil;on les renseignements me sont venus, car je ne veux pas que vous me
+supposiez capable de chercher la v&eacute;rit&eacute; en dehors de vos paroles. Je
+n'ai pu vous dire encore la nature des projets qui m'am&egrave;nent ici. Ils
+vous seront soumis plus tard; mais ce que je puis vous dire, c'est que
+je les ai form&eacute;s avec une joie extr&ecirc;me en songeant qu'ils me
+permettraient de vous revoir et de vous dire de vive voix tout ce que
+les lacunes d'une correspondance laissent de vague ou d'inachev&eacute; dans
+les relations du c&oelig;ur et de l'esprit.</p>
+
+<p>Je n'&eacute;tais pas sans une certaine &eacute;motion au moment de vous retrouver. Je
+savais combien les id&eacute;es &eacute;chang&eacute;es entre nous par lettres depuis trois
+ans sont contraires &agrave; celles des deux principaux chefs de votre famille,
+et c'est toujours une situation p&eacute;nible pour une &acirc;me d&eacute;licate que celle
+dont votre confiance allait peut-&ecirc;tre m'imposer les devoirs et les
+luttes.&mdash;Et puis, vous l'avouerai-je? je craignais aussi ce que j'ai
+trouv&eacute;. J'avais comme un pressentiment de la crise qui s'op&egrave;re en vous.
+Vous m'aviez laiss&eacute; prendre la tr&egrave;s-douce habitude de recevoir vos
+lettres quatre fois l'an, et, si j'ai bonne m&eacute;moire, depuis le d&eacute;but de
+la pr&eacute;sente ann&eacute;e, je n'en ai re&ccedil;u qu'une, et celle-ci de moiti&eacute; plus
+courte et moins abandonn&eacute;e que les autres. Je me demandais donc comment
+vous recevriez le meilleur de vos amis, et si sa brusque apparition ne
+serait pas intempestive, f&acirc;cheuse peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>J'eus l'id&eacute;e de vous &eacute;crire d&egrave;s le soir de mon arriv&eacute;e &agrave; Chamb&eacute;ry; mais
+j'avais des instructions d&eacute;licates et n&eacute;cessaires &agrave; vous donner sur ma
+situation, et je dus craindre qu'une lettre ne tomb&acirc;t dans des mains
+ennemies. Je me rendis donc seul et &agrave; pied au bord du lac, et, sous
+pr&eacute;texte de promenade, je le traversai dans une petite barque. Je
+demandai &agrave; voir cette grotte dont vous m'aviez souvent parl&eacute; dans vos
+lettres, cette chapelle &eacute;rig&eacute;e par vous &agrave; la Vierge immacul&eacute;e.... C'est
+l&agrave;, me disiez-vous, que souvent, aux heures o&ugrave; le lac n'est gu&egrave;re
+parcouru par les oisifs, le soir o&ugrave; aux premi&egrave;res blancheurs de l'aube,
+vous aimiez &agrave; prier, les yeux tourn&eacute;s vers cette pure &eacute;toile de l'Orient
+que nos saintes et po&eacute;tiques litanies ne craignent pas de comparer &agrave; la
+m&egrave;re du Sauveur: <i>Stella matutina!</i></p>
+
+<p>Je n'esp&eacute;rais pas, je ne d&eacute;sirais pas vous parler l&agrave;; mais je me
+demandais s'il ne serait pas possible d'y d&eacute;poser une lettre que vous ne
+manqueriez pas de trouver &agrave; l'heure de votre pri&egrave;re accoutum&eacute;e.</p>
+
+<p>C'est au moment d'aborder &agrave; cette grotte que j'appris votre absence du
+manoir; mais vous deviez revenir le lendemain, au dire du batelier. Je
+feignis d'&ecirc;tre indiff&eacute;rent &agrave; ce d&eacute;tail et de vouloir entrer seulement
+par d&eacute;votion dans la chapelle. Je n'osai pas laisser de lettre; je
+d&eacute;posai seulement aux pieds de la sainte image un bouquet de lis
+cueillis &agrave; Aix et li&eacute;s d'un ruban qui ne pouvait pas me faire
+reconna&icirc;tre de vous, mais qui devait appeler votre prudente attention
+sur un message subs&eacute;quent plus explicite. Je ne pus m'arr&ecirc;ter qu'un
+instant dans la grotte. Le batelier ne m'y faisait aborder qu'avec une
+certaine crainte religieuse de vous d&eacute;plaire. J'ai vu ensuite aux
+discours de cet homme, que j'ai interrog&eacute; sur votre compte comme s'il
+s'agissait pour moi d'une personne &eacute;trang&egrave;re &agrave; ma vie, combien votre
+nom &eacute;tait en v&eacute;n&eacute;ration parmi ces gens pieux et simples.</p>
+
+<p>Pourtant ce batelier, qui parlait plus qu'il n'y &eacute;tait provoqu&eacute;, me fit
+entendre qu'il &eacute;tait encore question pour vous d'un mariage, et que,
+depuis quelque temps, un jeune homme, qu'il appelait Valmare, &eacute;tait
+assidu au manoir de Turdy. Je ne poussai pas plus loin des
+investigations qui d&eacute;j&agrave; d&eacute;passaient les limites de la curiosit&eacute; permise.
+Je n'attachais d'ailleurs qu'une m&eacute;diocre importance &agrave; cette nouvelle
+obsession de mariage qui pouvait &eacute;chouer aupr&egrave;s de vous comme les
+pr&eacute;c&eacute;dentes, et je voulus ne tenir que de vous les effets de votre
+confiance.</p>
+
+<p>De retour &agrave; Chamb&eacute;ry, j'ai su, d&egrave;s le lendemain, votre retraite aux
+Carm&eacute;lites, et je n'ai pas cru devoir la troubler. Que sont les conseils
+d'un ami aupr&egrave;s de ceux que vous demandiez &agrave; Dieu m&ecirc;me? Je me bornai &agrave;
+vous informer par un billet du nom que vous deviez m'entendre donner et
+du silence que vous feriez bien de garder &agrave; certains &eacute;gards, quand
+j'aurais l'honneur de vous &ecirc;tre pr&eacute;sent&eacute; par mademoiselle de Turdy. D&egrave;s
+lors j'attendis avec r&eacute;signation, et l'&acirc;me remplie d'esp&eacute;rance, la fin
+et l'effet de votre semaine de retraite et de m&eacute;ditation chez les
+saintes filles de ***.</p>
+
+<p>Dimanche dernier, lorsque votre respectable tante me pria de
+l'accompagner &agrave; ce couvent pour vous entendre chanter et de l&agrave; vous
+ramener chez elle, j'eus un moment d'h&eacute;sitation int&eacute;rieure. Ce n'est pas
+&agrave; travers une foule que j'eusse pr&eacute;f&eacute;r&eacute; vous entendre, et puis je ne
+sentais pas dans mademoiselle de Turdy l'auxiliaire sur lequel vous
+m'aviez toujours dit de compter. Cette v&eacute;n&eacute;rable dame est pieuse et
+croyante sans aucun doute, mais elle fait grand cas du monde et de ses
+vanit&eacute;s. Elle est fort engou&eacute;e de la perp&eacute;tuit&eacute; de sa noble race, et,
+tout en d&eacute;cernant &agrave; ce qu'il lui pla&icirc;t d'appeler mon &eacute;loquence des
+&eacute;loges un peu pu&eacute;rils, elle m'a sembl&eacute; compter sur moi pour vous
+influencer &agrave; l'occasion dans un sens tout contraire au but qui jusqu'&agrave;
+ce jour avait fait l'objet de vos d&eacute;sirs.</p>
+
+<p>Vous m'avez donc vu assez contraint, et dans l'impossibilit&eacute; de
+m'expliquer clairement sur quoi que ce soit devant elle. J'ai manqu&eacute;
+totalement de pr&eacute;texte pour me trouver seul avec vous, et je dois noter
+ceci, que vous n'en avez fait na&icirc;tre aucun. Elle a parl&eacute; du d&eacute;sir de
+votre grand-p&egrave;re de vous marier prochainement, et vous n'avez point dit
+que vous fussiez d&eacute;cid&eacute;e &agrave; refuser.</p>
+
+<p>J'attendais que, d'une mani&egrave;re d&eacute;tourn&eacute;e, et comme par hasard, vous me
+missiez au courant des faits. Vous vous &ecirc;tes tr&egrave;s-prudemment abstenue.
+Une seule chose m'a donn&eacute; l'espoir d'une conf&eacute;rence prochaine: c'est
+quand vous avez parl&eacute; &agrave; mademoiselle de Turdy de cette sieste qu'elle
+fait ordinairement &agrave; huit heures du soir, en attendant que, vers neuf
+heures, son salon se remplisse de ses vieux habitu&eacute;s jusqu'&agrave; onze. Je me
+suis probablement m&eacute;pris sur vos intentions.... Quoi qu'il en soit, j'en
+ai pris note; mais, oblig&eacute; par des soins particuliers de m'&eacute;loigner un
+peu de Chamb&eacute;ry, ce n'est qu'hier soir que j'ai pu vous renouveler ma
+visite. Qu'ai-je trouv&eacute;? Mademoiselle de Turdy seule, fort &eacute;veill&eacute;e et
+fort alarm&eacute;e de la pr&eacute;cipitation de votre d&eacute;part. Sous-le coup de cet
+&eacute;v&eacute;nement, j'ai pu sans affectation la rendre expansive, et c'est d'elle
+que j'ai appris la maladie du jeune homme qui vous avait si fort
+inqui&eacute;t&eacute;e et l'empressement que vous aviez montr&eacute; de retourner &agrave; Turdy.
+Je savais d&eacute;j&agrave; d'autres d&eacute;tails sur vos relations avec M. Lemontier; car
+c'est de M. Lemontier fils qu'il s'agit, et nullement de M. Henri
+Valmare, comme on me l'avait dit d'abord. Je dois vous faire savoir
+comment le hasard m'avait &eacute;clair&eacute; sur ce point. Ayant eu avant-hier
+l'occasion de passer &agrave; Aix quelques heures, j'attendais sur la
+promenade une personne &agrave; qui j'avais donn&eacute; rendez-vous, quand je me suis
+crois&eacute; tout &agrave; coup, dans une all&eacute;e, avec mademoiselle &Eacute;lise Marsanne
+accompagn&eacute;e d'une parente que je ne connais pas et d'un jeune homme que
+j'ai su &ecirc;tre M. Henri Valmare. J'ai sur-le-champ reconnu &Eacute;lise malgr&eacute; le
+changement qui s'est fait en elle avec les ann&eacute;es; mais, soit que j'aie
+chang&eacute; bien plus qu'elle, soit qu'elle n'ait jamais beaucoup remarqu&eacute; ma
+figure au couvent de *** &agrave; Paris, soit enfin qu'elle n'ait pas le don de
+l'observation ou le sens de la m&eacute;moire bien d&eacute;velopp&eacute;, elle m'a regard&eacute;
+un instant avec une l&eacute;g&egrave;re h&eacute;sitation, et ne s'est souvenue de rien. Je
+vous signale ce fait pour que vous ne l'aidiez point &agrave; se souvenir, si
+elle ne vous interroge pas, et pour que vous l'engagiez &agrave; se taire, si
+ses questions vous mettaient en p&eacute;ril de mentir.</p>
+
+<p>Je la crois encore, sinon pieuse,&mdash;elle ne l'a jamais &eacute;t&eacute;, et son air
+n'annonce point qu'elle le soit devenue,&mdash;du moins assez soumise &agrave;
+l'autorit&eacute; religieuse pour ne point oser me susciter d'obstacles.
+Dites-lui donc que le nom sous lequel elle m'a connu n'est plus celui
+que je porte, et que j'ai le droit de porter d&eacute;sormais. Quant &agrave; mon
+&eacute;tat, je ne dois pas l'afficher en ce moment; j'ai pour cela des motifs
+qui &eacute;chappent &agrave; la discussion frivole, et qu'elle respectera, si elle se
+rappelle l'attachement filial qu'elle a eu pour moi. Parlez-lui en ce
+sens. C'est &agrave; vous que je confie le soin de ma libert&eacute; d'action pour le
+moment. Ces pr&eacute;cautions sont l'affaire de quelques jours, pas davantage.</p>
+
+<p>Vous allez vous demander comment, ne pouvant me faire reconna&icirc;tre de
+mademoiselle Marsanne, j'ai su d'elle tout ce qui vous concernait: le
+hasard m'a servi &agrave; l'improviste. Ramen&eacute; &agrave; un banc de verdure que j'avais
+choisi fort ombrag&eacute; &agrave; cause de la chaleur, je me suis trouv&eacute; s&eacute;par&eacute; du
+groupe dont elle faisait partie par un rideau de plantes grimpantes
+serr&eacute;es sur un treillage, et, sans chercher &agrave; &eacute;couter, j'ai entendu
+toutes les r&eacute;flexions qu'elle &eacute;changeait sur votre compte avec la
+personne qu'elle appelait sa m&egrave;re et ce jeune Valmare, qui me para&icirc;t
+&ecirc;tre son fianc&eacute;. Elle disait que votre mariage avec Lemontier ne se
+ferait pas, malgr&eacute; l'inclination prononc&eacute;e que vous aviez l'un pour
+l'autre, parce que jamais mademoiselle de Turdy ne consentirait &agrave; vous
+laisser porter un nom sans titre et sans particule, et parce que le
+g&eacute;n&eacute;ral devait avoir en horreur un nom compromis par des opinions
+anarchiques.</p>
+
+<p>A ces raisons, l&eacute;g&egrave;rement all&eacute;gu&eacute;es selon moi, elle en ajoutait une plus
+s&eacute;rieuse qui m'a frapp&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Lucie rompra tout, disait-elle, quand elle verra qu'&Eacute;mile n'a aucune
+religion et pr&eacute;tend &ecirc;tre l'unique confesseur de sa femme.&raquo;</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus, M. Valmare a r&eacute;pondu d'un ton assez grave des choses
+p&eacute;remptoires et bien faites pour donner du poids aux paroles d'&Eacute;lise.
+D'apr&egrave;s les r&eacute;flexions de ce jeune homme, j'ai compris que Lemontier
+fils &eacute;tait le parfait disciple de son p&egrave;re, un <i>esprit fort</i> dans toute
+l'acception du mot, c'est-&agrave;-dire un de ces pr&eacute;tendus penseurs de la pire
+esp&egrave;ce, qui feignent je ne sais quelle fantastique <i>religiosit&eacute;</i>
+panth&eacute;iste et je ne sais quelle morale <i>&eacute;pur&eacute;e</i> tir&eacute;e du christianisme,
+&agrave; la mani&egrave;re des protestants, qui osent se dire plus catholiques que
+nous dans le vrai sens du mot.</p>
+
+<p>La d&eacute;finition que le jeune Valmare donnait de ce qu'il lui pla&icirc;t
+d'appeler les principes de son ami m'avait donc suffisamment &eacute;difi&eacute;; et,
+lorsque votre tante m'a nomm&eacute; le pr&eacute;tendant &agrave; son tour, je n'ai pu me
+r&eacute;soudre &agrave; lui cacher ma surprise et mon inqui&eacute;tude. J'ai reconnu avec
+une surprise nouvelle qu'elle ne s'opposait point &agrave; ce projet d'union,
+qu'elle faisait bon march&eacute; du nom, qu'elle &eacute;tait s&eacute;duite par le chiffre
+d'une fortune au moins &eacute;gale &agrave; la v&ocirc;tre, et surtout par l'int&eacute;r&ecirc;t que
+vous paraissiez porter au jeune Lemontier. C'est alors que, m'ouvrant
+son c&oelig;ur comme si elle m'e&ucirc;t connu depuis dix ans, elle m'a dit les
+sentiments que vous lui aviez confi&eacute;s ou qu'elle vous attribue... car je
+ne puis me persuader que vous ayez pris si grande confiance en un
+&eacute;tranger apparu depuis si peu de jours dans votre existence. Vous
+pr&eacute;tendez, selon votre tante, qu'il n'a rien d'un ath&eacute;e, qu'il croit aux
+principaux dogmes de la foi, et que vous avez la ferme esp&eacute;rance de le
+convertir au culte des vrais fid&egrave;les. Mademoiselle de Turdy, qui me
+para&icirc;t fort cr&eacute;dule, partage cette illusion, et a fait tout son possible
+pour me la faire partager. Selon elle, ce serait une gloire pour vous et
+un triomphe pour la religion, si le fils d'un homme dont les dangereux
+&eacute;crits sont tristement c&eacute;l&egrave;bres abjurait publiquement ses erreurs en
+vous &eacute;pousant. Elle croit que l'amour fera ce miracle, que Dieu n'a pu
+faire, et j'ai d&ucirc; combattre de telles esp&eacute;rances avec des arguments que
+je viens vous r&eacute;p&eacute;ter et vous soumettre en peu de mots.</p>
+
+<p>Non, ma ch&egrave;re Lucie,&mdash;laissez-moi vous donner encore ce doux nom de
+votre enfance si pure et de votre adolescence si &eacute;difiante,&mdash;non,
+l'amour profane ne fait point de miracles s&eacute;rieux. Il est capable de
+toutes les hypocrisies, et, s'il est sinc&egrave;re, il se pr&ecirc;te aveugl&eacute;ment &agrave;
+tous les sophismes. Pour vous obtenir, bien des hommes seraient capables
+de tout; mais l'amour vrai, l'amour sacr&eacute;, l'amour de l'&acirc;me n'habite
+point le c&oelig;ur de l'incr&eacute;dule, et, quand la passion charnelle est
+assouvie, le vieil homme repara&icirc;t. Il a des sophismes nouveaux &agrave; son
+service pour expliquer au profit de son parjure ceux qu'il a invoqu&eacute;s
+pour faire croire &agrave; sa conversion. Il est le chien de l'&Eacute;criture qui
+retourne &agrave; son vomissement. Il brise ce qu'il a ador&eacute;, il adore de
+nouveau ce qu'il a bris&eacute;, et chaque jour le voit devenir semblable au
+figuier st&eacute;rile, &agrave; la mauvaise terre o&ugrave; l'ivraie repousse. Lucie, ouvrez
+les yeux, il en est temps encore, ce jeune homme veut vous perdre, et il
+vous perdra, si vous ne le fuyez. Il est dou&eacute;, dit-on, d'une certaine
+instruction, probablement superficielle, qui vous &eacute;blouit. Il a h&eacute;rit&eacute;
+de son p&egrave;re la gr&acirc;ce des mani&egrave;res et le charme de la parole. Enfin il a
+une figure r&eacute;guli&egrave;re et des yeux expressifs.... Combien il leur est
+facile de plaire, &agrave; ceux que l'aust&eacute;rit&eacute; de leur vie et les ordres
+rigoureux de leur conscience n'enveloppent point du suaire des
+renoncements sublimes! Ils n'ont ni m&eacute;rites ni vertus, ils sont des
+enfants sans puret&eacute;, des hommes sans m&oelig;urs, des chr&eacute;tiens sans Dieu;
+ils se montrent, et ils plaisent!</p>
+
+<p>Quoi! mademoiselle! vous! vous-m&ecirc;me! vous qu'une v&eacute;ritable vocation
+semblait animer, vous qu'un c&eacute;leste rayonnement de la gr&acirc;ce semblait
+couronner de l'aur&eacute;ole des saintes et de la splendeur des vierges
+choisies pour le ciel,... parce qu'<i>il</i> est jeune, parce qu'<i>il</i> est
+beau!...</p>
+
+<p>Mais je ne veux pas vous faire de reproches, je n'ai sur votre
+conscience que des droits fraternels, et d'un jour &agrave; l'autre vous pouvez
+me les retirer. Ma douleur serait grande, si ma sollicitude blessait
+votre juste fiert&eacute;.... Ah! Lucie, en ce rapide instant que j'ai pass&eacute;
+dans la grotte du lac, j'avais bien pri&eacute; pour vous cependant! J'avais
+mis dans une minute de prosternation toute une vie de d&eacute;vouement et de
+ferveur! C'&eacute;tait un seul cri de l'&acirc;me, mais un de ces cris qui parfois
+&eacute;branlent la vo&ucirc;te du ciel et montent jusqu'au tr&ocirc;ne de Dieu! Le jour o&ugrave;
+je vous ai entendue chanter dans l'&eacute;glise des Carm&eacute;lites, votre voix,
+devenue si belle, avait des accents si magnifiques d'adoration et de
+candeur, que je crus ma pri&egrave;re exauc&eacute;e et que des larmes de joie et de
+reconnaissance baignaient mon visage.... Je ne vous voyais pas, mais
+votre &acirc;me &eacute;tait devant mes yeux comme une lumi&egrave;re ineffable.... Et, &agrave;
+pr&eacute;sent, vous voil&agrave; rendue aux mis&eacute;rables &eacute;preuves de la vie, vous voil&agrave;
+choisissant le chemin rempli d'emb&ucirc;ches, et infatu&eacute;e de l'espoir d'un
+chim&eacute;rique triomphe! Et, quand vous l'obtiendriez, ce triomphe si
+pr&eacute;caire de faire plier un instant les deux genoux &agrave; un impie, qu'est-ce
+que cela au prix de ce que vous perdez de gloire, de bonheur, en
+renon&ccedil;ant &agrave; l'hymen du Christ! Eh quoi! cet obscur enfant du si&egrave;cle est
+une conqu&ecirc;te plus pr&eacute;cieuse que la palme immortelle et la lampe
+&eacute;ternellement resplendissante des vierges sages!</p>
+
+<p>Adieu, Lucie! le jour para&icirc;t, et le sommeil ne m'a point visit&eacute;. J'ai
+beaucoup pri&eacute; en songeant &agrave; vous. Votre r&eacute;ponse dictera ma conduite.
+Selon ce que vous lui prescrirez, votre ami s'abstiendra de toute
+sollicitude importune, ou s'introduira au manoir de Turdy sous le nom de
+Moreali.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LUCIE A M. MOREALI, A CHAMB&Eacute;RY.</a></h3>
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 5em;">Ch&acirc;teau de Turdy, vendredi soir 7 juin.</span><br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Monsieur et ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Votre lettre, furtivement remise par un inconnu, m'a surprise et
+touch&eacute;e; mais est-ce votre faute ou la mienne? c'est, la premi&egrave;re fois
+qu'une lettre de vous ne m'apporte point une satisfaction sans m&eacute;lange.
+Je trouve dans celle-ci comme un ton de bl&acirc;me et d'amertume, et, je
+veux vous le dire avec la franchise &agrave; laquelle vous m'avez autoris&eacute;e,
+des expressions qui me blessent, des id&eacute;es que je ne connais pas. J'y
+vois bien votre constante sollicitude pour moi, le z&egrave;le que vous avez
+pour mon salut, la ferveur enthousiaste de votre pi&eacute;t&eacute;; mais la
+d&eacute;licatesse de votre amiti&eacute; fraternelle, la charmante puret&eacute; de votre
+entretien paraissent avoir souffert, de vos pr&eacute;occupations, quelque
+atteinte singuli&egrave;re qui me contriste sans que je puisse dire pourquoi.
+J'examine ma conscience, et je ne la trouve pourtant pas si coupable. Je
+m'interroge avec crainte, et je ne sens rien de d&eacute;chu dans mon &ecirc;tre,
+rien de souill&eacute; dans mes pens&eacute;es. Vous me reprochez une r&eacute;serve prudente
+qui n'est pas dans mon caract&egrave;re, et que le myst&egrave;re dont vous entourez
+votre pr&eacute;sence me commandait absolument. Je ne sais rien feindre, et je
+vous avoue qu'en parlant de la sieste de ma bonne tante, je ne songeais
+pas du tout &agrave; vous avertir d'en profiter. Ce que j'attendais, moi, dans
+cet entretien plein de contrainte que nous avons eu devant elle, c'est
+qu'il vous v&icirc;nt l'id&eacute;e de lui confier le nom sous lequel je vous ai
+connu jusqu'ici. Ce nom, que je lui ai souvent r&eacute;p&eacute;t&eacute; en lui faisant
+part de vos lettres, lui e&ucirc;t expliqu&eacute; notre liaison. Ma tante est faite
+pour garder un secret, et j'eusse trahi le v&ocirc;tre sans inqui&eacute;tude, si vos
+regards n'eussent exprim&eacute; une m&eacute;fiance et une crainte particuli&egrave;res.
+Laissez-moi vous dire, mon ami, que, si je respecte les myst&egrave;res de nos
+dogmes sacr&eacute;s, je n'aime pas ceux qui ne tiennent qu'aux int&eacute;r&ecirc;ts de
+l'&Eacute;glise. A coup s&ucirc;r, vous vous &ecirc;tes d&eacute;vou&eacute; &agrave; une &oelig;uvre de propagande
+dont le r&eacute;sultat doit &ecirc;tre selon Dieu; mais quel est donc le bien qu'on
+ne peut pas faire ouvertement? Ces allures de conspirateur
+conviennent-elles &agrave; un homme de votre caract&egrave;re?</p>
+
+<p>Quant &agrave; moi, je ne saurais aller plus avant dans cette sorte de
+complicit&eacute;. Je vous supplie de vous ouvrir franchement &agrave; ma tante,
+puisque vous voil&agrave; d&eacute;j&agrave; li&eacute; avec elle, et de ne pas me demander de
+tromper mon grand-p&egrave;re et mon p&egrave;re; autorisez-moi au contraire &agrave; leur
+parler de vous ou &agrave; ne leur annoncer votre visite qu'apr&egrave;s les avoir mis
+dans votre confidence. Mon p&egrave;re n'apportera probablement aucun obstacle
+&agrave; nos rapports: depuis plus d'un an que je ne l'ai vu, je sais qu'il
+s'est fait en lui un changement extraordinaire, et que ses anciennes
+id&eacute;es sont comme si elles n'avaient jamais &eacute;t&eacute;. C'est l&agrave; une chose
+importante dont nous parlerons &agrave; loisir, si nous pouvons causer sans
+abuser de la confiance de personne.</p>
+
+<p>Pour mon grand-p&egrave;re, il sera plus difficile de le persuader: il m'en a
+co&ucirc;t&eacute; de ne jamais lui parler de vos lettres; mais son opposition &agrave; ma
+croyance lui &eacute;tait si douloureuse, que j'ai cru faire mon devoir en
+&eacute;vitant tout sujet de discussion. Pourtant lui aussi s'est modifi&eacute; et
+radouci devant la douceur et la tendresse, et de ce que la t&acirc;che est
+difficile, je n'y renonce pas. Dites-moi que vous tenez essentiellement
+&agrave; &ecirc;tre re&ccedil;u chez nous &agrave; Turdy, et j'essayerai avec courage, mais
+toujours sous la condition de ne pas mentir, de vous y faire bien
+accueillir de tout le monde.</p>
+
+<p>Mettez ma conscience en repos sur tous ces points, et, si nous
+n'arrivons pas &agrave; ce r&eacute;sultat de pouvoir nous parler, je vous &eacute;crirai une
+longue lettre sur l'&eacute;tat de mon &acirc;me et sur le fond de mes pens&eacute;es. Vous
+y verrez, je l'esp&egrave;re, que je m&eacute;rite toujours votre estime, votre
+fraternelle et bienfaisante affection.</p>
+
+<p class="smcap droit">
+<span style="margin-left: 9em;">Lucie.</span><br />
+</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">M*** A MADEMOISELLE LA QUINTINIE, AU CH&Acirc;TEAU DE TURDY.</a></h3>
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 5em;">Chamb&eacute;ry, 8 juin.</span><br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Mademoiselle,</span><br />
+</p>
+
+<p>Si j'avais une mission secr&egrave;te, ce secret ne m'appartiendrait pas, et je
+n'h&eacute;site pas &agrave; vous dire que vous n'auriez, ni comme femme bien
+pensante, ni comme chr&eacute;tienne orthodoxe, le droit de censure et d'examen
+sur les d&eacute;marches officielles ou secr&egrave;tes qui tendent &agrave; assurer le
+triomphe de la religion et la prosp&eacute;rit&eacute; de l'&Eacute;glise. N'essayez pas de
+faire une distinction sp&eacute;cieuse entre ces deux termes identiques: ce
+serait une h&eacute;r&eacute;sie dont votre nouvel ami vous aurait infect&eacute;e. J'esp&egrave;re
+que vous n'en &ecirc;tes point encore l&agrave;, et que vous reconna&icirc;trez la
+n&eacute;cessit&eacute; o&ugrave; nous pouvons &ecirc;tre, dans ces temps de pers&eacute;cution, de cacher
+nos actes les plus purs et les plus m&eacute;ritoires. Les premiers chr&eacute;tiens
+c&eacute;l&eacute;braient les divins myst&egrave;res au sein des catacombes de Rome.
+&Eacute;taient-ils des conspirateurs et des tra&icirc;tres?</p>
+
+<p>Mais je n'ai de mission secr&egrave;te ni publique, rassurez-vous. Un scrupule
+qui vous honore du reste vous fait h&eacute;siter &agrave; tromper vos parents. S'il
+le fallait absolument pour le service de Dieu et de l'&Eacute;glise, je vous
+absoudrais du p&eacute;ch&eacute; en toute conscience; il ne le faut pas cependant, et
+cela ne sera pas. J'ai devanc&eacute; vos confidences &agrave; mademoiselle de Turdy.
+Elle sait maintenant qui je suis, elle me connaissait d&eacute;j&agrave; par les
+lettres de moi que vous lui aviez communiqu&eacute;es. J'ai toute sa confiance
+et m&ecirc;me son amiti&eacute;.</p>
+
+<p>Quant au g&eacute;n&eacute;ral, je sais maintenant que je pourrai m'ouvrir &agrave; lui
+aussi. Mademoiselle votre tante m'a fait conna&icirc;tre l'heureux changement
+qui s'est op&eacute;r&eacute; dans son esprit, et dont ses lettres t&eacute;moignent. Je
+compte lui &ecirc;tre pr&eacute;sent&eacute; par elle d&egrave;s qu'il viendra la voir. Il ne reste
+donc que votre grand-p&egrave;re &agrave; m&eacute;nager &agrave; cause de ses pr&eacute;ventions
+particuli&egrave;res. Je crois que nous pourrons &eacute;viter le contact avec lui, et
+mettre ainsi votre sinc&eacute;rit&eacute; &agrave; l'abri de toute souffrance.</p>
+
+<p>Vous me trouvez chang&eacute;, Lucie; n'est-ce point vous qui l'&ecirc;tes? Et,
+d'ailleurs, pouvez-vous dire que vous ayez jamais connu en moi une
+personnalit&eacute; quelconque voulant se placer entre vous et Dieu? Vous avez
+cru d&eacute;couvrir en moi quelques lumi&egrave;res, et vous m'avez consult&eacute; comme on
+consulte un fr&egrave;re, a&icirc;n&eacute; dou&eacute; d'exp&eacute;rience et plein de d&eacute;vouement. Toute
+ma sagesse consistait, soyez-en s&ucirc;re, dans une sinc&eacute;rit&eacute; d'affection que
+vous ne rencontrerez nulle part aussi enti&egrave;re et aussi pure. Ma t&acirc;che
+&eacute;tait facile. Il n'y avait jamais eu de discussion entre nous, et jamais
+vous ne m'aviez confi&eacute; un projet de votre esprit, un v&oelig;u de votre
+c&oelig;ur, que je ne fusse en mesure de b&eacute;nir et d'approuver. Votre foi
+&eacute;tait si belle, si large, si tranquille! Elle paraissait assur&eacute;e &agrave;
+jamais, et l'on ne pouvait que remercier Dieu de vous avoir faite telle
+que vous &eacute;tiez! J'ai donc pu vous para&icirc;tre optimiste et tol&eacute;rant par
+nature. Je ne le suis pas, Lucie; j'ai trop souffert en ce monde pour
+croire qu'on y trouve le bonheur, et j'ai trop sond&eacute; les ab&icirc;mes de ma
+propre faiblesse pour croire qu'il y a des fautes l&eacute;g&egrave;res devant le
+tribunal d'une conscience vraiment chr&eacute;tienne. P&eacute;cheur entre tous, je ne
+me flatte donc pas d'avoir expi&eacute; mes propres chutes, et, si quelque
+chose pouvait m'en adoucir l'amer regret, c'est le spectacle que me
+donnait l'&eacute;panouissement de vos vertus. H&eacute;las! dois-je renoncer &agrave; cette
+joie si sainte? Suis-je destin&eacute; &agrave; l'horrible &eacute;preuve de vous voir
+quitter le commerce des anges et les voies du bien &eacute;ternel?</p>
+
+<p>Quelques expressions de ma derni&egrave;re lettre ont eu le malheur de vous
+d&eacute;plaire. Je ne sais lesquelles; mais, si elles portent la plus l&eacute;g&egrave;re
+atteinte au noble attachement que je vous ai vou&eacute;, je les retire et les
+d&eacute;savoue. Il faut me pardonner d'&ecirc;tre devenu un peu sauvage dans la
+retraite o&ugrave; j'ai pass&eacute; ces derniers temps, aupr&egrave;s d'un de ces esprits de
+forte race qui ne connaissent pas les m&eacute;nagements, parce qu'ils se
+placent de droit au-dessus des vaines convenances.</p>
+
+<p>Et puis cette langue italienne, dans laquelle j'ai pris l'habitude
+d'&eacute;crire et de penser, est aussi plus primitive que la n&ocirc;tre dans ses
+allures. Elle d&eacute;finit mieux les cas de conscience, elle &eacute;pargne moins
+les susceptibilit&eacute;s de la pudeur. J'ai &agrave; me corriger et &agrave; me reprendre,
+d'autant plus que, par nature, j'ai le malheur d'&ecirc;tre un homme de
+premier mouvement. Pardonnez-moi donc, Lucie; &eacute;pargnez-moi le calice de
+perdre votre amiti&eacute; et de ne plus pouvoir travailler efficacement avec
+vous &agrave; l'&oelig;uvre b&eacute;nie de votre salut &eacute;ternel.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 9em;">Votre ami M...</span><br />
+</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">HENRI VALMARE A M. H. LEMONTIER, A PARIS.</a></h3>
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 5em;">Aix en Savoie, 8 juin 1861.</span><br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Monsieur et ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je sais que vous avez d&eacute;j&agrave; re&ccedil;u des nouvelles d'&Eacute;mile depuis son retour
+de Lyon, et je viens seulement, d'apr&egrave;s vos ordres, vous confirmer le
+bon &eacute;tat de sa sant&eacute;. J'en voudrais dire autant de son esprit, auquel un
+peu de calme serait fort n&eacute;cessaire; mais il y a l&agrave; encore bien de
+l'agitation en d&eacute;pit de lui-m&ecirc;me et de vos bons conseils. Je ne me
+permettrai pas de vous donner sur la circonstance l'avis d'un petit
+blanc-bec de mon esp&egrave;ce. Pourtant la sinc&eacute;rit&eacute; dont je me pique et
+l'affection que je vous porte &agrave; tous deux me commandent de vous dire que
+je n'augure rien de bon de ce projet de mariage,&mdash;qu'il s'accomplisse ou
+qu'il se d&eacute;noue. Du moment qu'&Eacute;mile ne veut pas transiger avec ce que
+j'appellerai les <i>n&eacute;cessit&eacute;s du temps</i>, et du moment surtout que vous
+l'approuvez dans l'aust&eacute;rit&eacute; de ce principe, je ne vois plus la
+n&eacute;cessit&eacute; d'une lutte o&ugrave; il sera vaincu &agrave; coup s&ucirc;r, et dont la dur&eacute;e
+rendra ses regrets beaucoup plus sensibles. J'eusse pr&eacute;f&eacute;r&eacute; qu'il
+&eacute;cout&acirc;t le conseil de votre premier mouvement, qu'il part&icirc;t avec vous
+pour Paris et qu'il s'effor&ccedil;&acirc;t d'oublier une personne dont le m&eacute;rite est
+incontestable, mais dont le caract&egrave;re me para&icirc;t inflexible. C'est l'avis
+de son amie mademoiselle Marsanne, qui la conna&icirc;t bien, et ce serait
+peut-&ecirc;tre aussi le v&ocirc;tre, si vous jugiez utile de la voir et de p&eacute;n&eacute;trer
+dans sa famille. &Eacute;mile m'a dit que vous aviez eu cette intention
+d'abord, mais que, r&eacute;flexion faite, vous aviez craint de l'engager trop
+lui-m&ecirc;me en vous montrant. C'est l&agrave; un cercle vicieux d'o&ugrave; je pr&eacute;vois
+qu'il sera malais&eacute; de sortir.</p>
+
+<p>Permettez-moi d'insister sur cette situation, monsieur, et de vous
+confier un souci de ma conscience. Vous savez tout, &Eacute;mile vous a tenu au
+courant, madame Marsanne vous a &eacute;crit.... Vous n'ignorez donc pas que,
+sans le vouloir, je me suis trouv&eacute; en rivalit&eacute; de position avec &Eacute;mile
+aupr&egrave;s de la charmante &Eacute;lise. Croyez bien que jamais je n'eusse donn&eacute;
+cours &agrave; mon inclination <i>naissante</i>, si &Eacute;mile ne m'y e&ucirc;t autoris&eacute; par
+ses confidences et ses encouragements. Il m'a jur&eacute; que vous
+l'autorisiez, lui, &agrave; ne pas se marier sans amour, il m'a jur&eacute; aussi
+qu'il n'aurait jamais d'amour que pour Lucie. N'ai-je pas &eacute;t&eacute; bien
+jeune, bien enfant, moi qui me pique de raison, de prendre cet
+enthousiasme si spontan&eacute; au pied de la lettre? Je crains de vous avoir
+d&eacute;plu, je crains d'avoir &eacute;t&eacute; un mauvais ami, et d'avoir, au beau milieu
+de cette promenade matinale de notre vie, saisi avec empressement le
+meilleur chemin, en laissant mon aventureux camarade s'engager follement
+dans les ab&icirc;mes! Si je suis coupable d'&eacute;go&iuml;sme, grondez-moi et
+arr&ecirc;tez-moi. Rien n'est perdu peut-&ecirc;tre. &Eacute;lise n'a encore pris envers
+moi aucun engagement, non plus que moi envers elle. Elle est encore
+assez jeune pour que sa m&egrave;re ne soit point press&eacute;e de fixer son avenir.
+&Eacute;mile peut un jour, bient&ocirc;t peut-&ecirc;tre, renoncer &agrave; Lucie et regretter
+&Eacute;lise.... Enfin dites un mot, et je retourne &agrave; Paris sur-le-champ. Je
+suis peut-&ecirc;tre &eacute;go&iuml;ste de premier mouvement; mais vous m'avez toujours
+dit qu'au fond du c&oelig;ur j'&eacute;tais un assez bon diable, et je suis jaloux
+de ne pas vous faire mentir pour la premi&egrave;re fois que je me vois &agrave;
+l'&eacute;preuve. Le sacrifice me serait un peu dur, je l'avoue, beaucoup plus
+dur qu'il ne l'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; il y a environ un mois, quand &Eacute;mile m'a interrog&eacute;
+pour la premi&egrave;re fois; mais il n'est pas encore impossible, et
+impossible ou non, si la d&eacute;licatesse et l'amiti&eacute; l'exigeaient!... Vous
+voyez, d'apr&egrave;s ma soumission, que je peux encore vous prendre pour
+arbitre sans compromettre le bonheur de mademoiselle Marsanne, jusqu'ici
+fort peu impatiente de faire son choix.</p>
+
+<p>Nous, avons tous pass&eacute; l'apr&egrave;s-midi &agrave; Turdy pour y f&ecirc;ter le retour de
+mademoiselle La Quintinie dans ses p&eacute;nates. Je ne vous dirai rien de ce
+qui s'est pass&eacute; entre elle et &Eacute;mile, d'abord parce qu'en ce moment il
+est, j'en suis bien s&ucirc;r, occup&eacute; &agrave; vous l'&eacute;crire, ensuite parce que je
+crois qu'il ne s'est rien pass&eacute; du tout. Nous avons &eacute;t&eacute; tous fort
+guind&eacute;s et presque glac&eacute;s par la pr&eacute;sence d'un nouveau personnage, le
+g&eacute;n&eacute;ral La Quintinie, p&egrave;re de la jeune personne, un &ecirc;tre fabuleux en
+v&eacute;rit&eacute;, et auquel je ne puis penser sans rire tout seul en face de mon
+encrier, en d&eacute;pit du s&eacute;rieux de mes r&eacute;flexions sur tout ce qui vous
+pr&eacute;occupe. Je crois que c'est une r&eacute;action nerveuse contre la gravit&eacute;
+qu'il m'a fallu soutenir toute la soir&eacute;e.</p>
+
+<p>Je m'explique &agrave; pr&eacute;sent l'&eacute;pith&egrave;te d'<i>imposant</i> qu'un jour, avec un
+certain sourire moqueur, le vieux Turdy appliquait &agrave; son gendre en
+parlant de lui, &agrave; &Eacute;mile et &agrave; moi, avec &eacute;loge. Figurez-vous le g&eacute;n&eacute;ral,
+un homme de soixante-cinq ans, un ancien beau de 1830, tr&egrave;s-d&eacute;vast&eacute; par
+les campagnes d'Afrique, un brave, un lion, mais parfaitement incapable,
+et que de notables fautes ont rel&eacute;gu&eacute; d&eacute;finitivement, dit-on, dans les
+emplois pacifiques et honorables. Ce guerrier na&iuml;f croit que quelques
+marques imprudentes de regret pour les princes d'Orl&eacute;ans ont entrav&eacute; sa
+carri&egrave;re, et il passe sa vie &agrave; justifier de tr&egrave;s-honn&ecirc;tes sentiments
+dont il voudrait bien se faire un h&eacute;ro&iuml;sme politique. Cela est difficile
+&agrave; concilier avec l'enthousiasme qu'il proclame pour le gouvernement
+actuel; mais j'ai remarqu&eacute; souvent, et l'histoire du si&egrave;cle en t&eacute;moigne,
+qu'il y a pour quelques hommes un code tout sp&eacute;cial de fid&eacute;lit&eacute;
+militaire, particuli&egrave;rement pour les hauts grades. Servir la patrie est
+un grand mot qui implique un magnifique devoir, celui de la d&eacute;fendre
+contre l'ennemi du dehors, quelle que soit la couleur du drapeau. Sans
+aucun doute, M. La Quintinie a ce principe dans le c&oelig;ur et le mettrait
+encore volontiers en pratique; mais il est de ceux qui adorent tous les
+pouvoirs, quels qu'ils soient, et qui font, des hommes qui se succ&egrave;dent
+sur les tr&ocirc;nes, une galerie de f&eacute;tiches &eacute;galement regrettables, mais
+&eacute;galement autoris&eacute;s &agrave; se chasser les uns les autres. Ainsi le g&eacute;n&eacute;ral
+est &agrave; la fois l&eacute;gitimiste, orl&eacute;aniste et bonapartiste, ce qui ne
+l'emp&ecirc;che pas d'avoir quelquefois une parole de sympathie pour le
+g&eacute;n&eacute;ral Cavaignac &agrave; cause des journ&eacute;es de juin 1848. Ce qui le fascine,
+c'est l'autorit&eacute; et ce qu'il appelle invariablement la vigueur. Ainsi
+les princes d'Orl&eacute;ans avaient de la vigueur, le g&eacute;n&eacute;ral Cavaignac a eu
+de beaux moments de vigueur, et l'empereur Napol&eacute;on III est un homme de
+vigueur. Quant aux l&eacute;gitimistes, ils prennent place dans sa
+consid&eacute;ration &agrave; cause de la vigueur de leur principe, qui est d'arr&ecirc;ter
+l'anarchie des esprits, comme le souverain d'aujourd'hui a la vigoureuse
+mission de r&eacute;primer l'anarchie des &eacute;v&eacute;nements. Je ne sais pas si les
+souverains font grand cas de ces admirations banales, ni si elles leur
+sont v&eacute;ritablement utiles; mais je sais que le g&eacute;n&eacute;ral La Quintinie est
+le plus ennuyeux apologiste du pouvoir que j'aie jamais rencontr&eacute;. C'est
+l&agrave;, j'imagine, le mauvais c&ocirc;t&eacute;, le c&ocirc;t&eacute; excessif de l'esprit militaire.
+Le f&eacute;tichisme outr&eacute; de la discipline doit produire ces types,
+exceptionnels, je l'esp&egrave;re, d'engouement aveugle pour toutes les causes
+qui triomphent. Le g&eacute;n&eacute;ral La Quintinie est un mod&egrave;le du genre, et, pour
+compl&eacute;ter la liste de ses croyances vari&eacute;es et assorties, il s'est fait
+d&eacute;vot depuis peu et tient d&eacute;j&agrave; pour le <i>pouvoir temporel</i> avec fureur.</p>
+
+<p>Il faut vous dire, pour excuser ce sabreur papiste, que, s'il a beaucoup
+fait br&ucirc;ler de poudre en sa vie, il n'en a pas invent&eacute; le plus petit
+grain. Je le crois d'une bonne foi parfaite dans ses incons&eacute;quences, et
+le grand cas qu'il fait de lui-m&ecirc;me ne doit d'ailleurs pas lui permettre
+de s'interroger et de se reprendre sur quoi que ce soit. Cette foi en sa
+propre infaillibilit&eacute; se trahit dans la roideur et l'aplomb de toute sa
+personne. Son cou est ankylos&eacute;, &agrave; coup s&ucirc;r, par la majest&eacute; du
+commandement. Il coupe son pain avec une dignit&eacute; hautaine; il avale sa
+c&ocirc;telette d'un air f&eacute;roce; il ne touche &agrave; son verre qu'apr&egrave;s l'avoir
+regard&eacute; d'un &oelig;il mena&ccedil;ant, et, si son fromage se permettait de lui
+r&eacute;sister, il lui passerait son sabre au travers du corps. Son &oelig;il rond
+lance des &eacute;clairs sur les <i>paltoquets</i> qui se permettent d'avoir une
+opinion quelconque avant qu'il ait &eacute;mis la sienne. Il a avec le vieux
+Turdy le ton bref et rogue d'un caporal parlant &agrave; un conscrit. Sa voix
+rauque a la pr&eacute;tention d'&ecirc;tre tonnante, et les vieux domestiques de son
+beau-p&egrave;re prennent devant lui des poses de volaille effarouch&eacute;e.
+Mademoiselle Lucie n'a pourtant pas l'air de le craindre, et le
+grand-p&egrave;re, qui ne manque pas de malice, le traite poliment de cr&eacute;tin
+sans qu'il s'en aper&ccedil;oive. Il se pourrait bien que ce pourfendeur au
+service de toutes les causes gagn&eacute;es f&ucirc;t dans son int&eacute;rieur le plus doux
+et le meilleur des hommes.</p>
+
+<p>&Eacute;mile l'a trouv&eacute; insupportable; mais il a fait bonne contenance, et j'ai
+admir&eacute; le courage qu'il a eu de ne pas le railler; je m'en suis abstenu
+aussi dans la crainte de brouiller les cartes: aussi nous avons tous
+b&acirc;ill&eacute; &agrave; nous d&eacute;crocher la m&acirc;choire.</p>
+
+<p>Ceci n'est encore que plaisant, mais je crains que ce guerrier &agrave; courtes
+vues n'apporte de nouveaux embarras &agrave; la situation. Il nous a d&eacute;j&agrave; fait
+entendre clairement qu'il fallait de la religion, et qu'une famille
+impie ne pouvait prosp&eacute;rer. &Eacute;mile, qui a du sang-froid et qui se pique
+d'&ecirc;tre plus religieux que les d&eacute;vots, lui a r&eacute;pondu gravement qu'il
+&eacute;tait de son avis: le grand La Quintinie a paru flatt&eacute; de cette
+adh&eacute;sion; mais gare l'interrogatoire en d&eacute;tail! Je doute qu'&Eacute;mile
+soutienne l'assaut sans que la bombe &eacute;clate.</p>
+
+<p>R&eacute;pondez deux lignes paternelles, cher monsieur, &agrave; l'offre tr&egrave;s-s&eacute;rieuse
+qui fait le fond de cette lettre absurde, et croyez-moi
+tr&egrave;s-s&eacute;rieusement votre serviteur d&eacute;vou&eacute; sans r&eacute;serve.</p>
+
+<p class="smcap droit">
+<span style="margin-left: 9em;">Henri Valmare.</span><br />
+</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">&Eacute;MILE LEMONTIER A SON P&Egrave;RE.</a></h3>
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 5em;">Aix, 8 juin 1861.</span><br />
+</p>
+
+<p>Henri m'a promis de t'&eacute;crire ce soir et de te faire, comme il l'entend,
+le portrait d'un certain g&eacute;n&eacute;ral que, pour ma part, j'ai trouv&eacute; plus
+f&acirc;cheux que divertissant. Ce qu'il t'importe de savoir c'est dans
+quelles dispositions j'ai retrouv&eacute; Lucie. Ah! mon p&egrave;re! Lucie, est bien
+bonne, elle est adorable, et, que je sois un jour, le plus heureux, ou
+le plus malheureux des hommes, je l'aime avec idol&acirc;trie. Je l'ai trouv&eacute;e
+p&acirc;le, fatigu&eacute;e, et pourtant plus active que de coutume, agit&eacute;e presque &agrave;
+mon arriv&eacute;e, comme si elle m'e&ucirc;t attendu avec impatience. Elle m'a serr&eacute;
+la main &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e tout en embrassant madame Marsanne et &Eacute;lise, dont
+les voltigeants atours nous d&eacute;robaient un instant &agrave; la vue du g&eacute;n&eacute;ral,
+et il me semble qu'il y avait dans ce serrement de main une tendresse
+r&eacute;elle. Elle m'a pr&eacute;sent&eacute; ensuite &agrave; son p&egrave;re en lui disant d'un ton
+confiant et d&eacute;cid&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Voici M. Lemontier dont je vous parlais tout &agrave; l'heure.&raquo;</p>
+
+<p>Puis elle m'a interrog&eacute; sur ma maladie, sur mon voyage &agrave; Lyon et sur toi
+avec une sollicitude non &eacute;quivoque et des regards inquiets et attendris
+qui m'ont rafra&icirc;chi et ranim&eacute; jusqu'au fond du c&oelig;ur; mais ce qui m'a
+rendu fou de bonheur, c'est qu'elle a chant&eacute; pour moi, oui, pour moi
+seul. Son p&egrave;re l'avait pri&eacute;e de chanter, et elle se disait un peu
+souffrante. J'ai dit que j'allais me retirer, et que sans doute elle
+chanterait pour son p&egrave;re; car en ce moment nous &eacute;tions seuls avec lui
+au salon.</p>
+
+<p>&laquo;Je chante toujours pour mon p&egrave;re et pour mon grand-p&egrave;re, a-t-elle
+r&eacute;pondu, et jamais pour les autres, parce que je ne sais que de la
+musique s&eacute;rieuse qui ennuie g&eacute;n&eacute;ralement; mais, si vous me dites que
+vous aurez du plaisir &agrave; m'entendre, je chanterai.&raquo;</p>
+
+<p>Avant que j'eusse r&eacute;pondu, le g&eacute;n&eacute;ral a braqu&eacute; sur moi ses gros yeux
+ronds et m'a dit d'un ton moiti&eacute; agr&eacute;able, moiti&eacute; furieux,&mdash;je ne sais
+pas encore lire dans cette physionomie h&eacute;t&eacute;roclite,&mdash;que j'&eacute;tais
+privil&eacute;gi&eacute;, et que j'eusse &agrave; m&eacute;riter cette g&acirc;terie.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est pas une g&acirc;terie, a repris Lucie. C'est tout bonnement parce
+qu'il est l'homme le plus sinc&egrave;re que je connaisse, et que, s'il me
+demande de chanter, ce n'est pas pour &ecirc;tre poli et b&acirc;iller ensuite en
+cachette, c'est parce qu'il a envie que je chante.&raquo;</p>
+
+<p>J'ai dit oui, elle s'est mise au piano, annon&ccedil;ant qu'elle ne chanterait
+qu'&agrave; demi-voix, et, se tournant vers moi, elle a ajout&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est pas par avarice, c'est pour ne pas couvrir le bruit de la
+cascade qui emp&ecirc;che les promeneurs du jardin de m'entendre.&raquo;</p>
+
+<p>Et, comme je l'aidais &agrave; chercher son livre de musique, elle m'a encore
+dit tout bas:</p>
+
+<p>&laquo;D&egrave;s qu'ils rentreront, ne me demandez pas de continuer. Je chanterai
+tant que vous voudrez quand nous serons seuls avec mes parents.&raquo;</p>
+
+<p>Elle a chant&eacute; un vieux air italien d'une ravissante simplicit&eacute;, et,
+comme elle le disait en effet &agrave; demi-voix, et avec une douceur suave, le
+g&eacute;n&eacute;ral s'est endormi &agrave; la dixi&egrave;me mesure. Elle a r&eacute;prim&eacute; un sourire en
+me disant du regard: &laquo;Vous voyez l'effet ordinaire de ma musique!&raquo; mais
+elle a bien vu que je buvais comme une ros&eacute;e du ciel cette m&eacute;lodie
+adorable, si adorablement exprim&eacute;e, et ses yeux se sont attach&eacute;s sur
+les miens avec une fixit&eacute; calme, une confiance absolue. Jamais encore
+elle ne m'avait regard&eacute; ainsi: l'&eacute;trange et magnifique regard! Aucun
+trouble, aucune frayeur, aucun embarras de jeune fille. Il semble que
+cette &acirc;me de diamant n'ait pas besoin de cette petite honte ing&eacute;nue et
+touchante qu'on appelle la pudeur. Elle plane au-dessus de la r&eacute;gion des
+sentiments d&eacute;finis et des id&eacute;es connues. Elle questionne, elle observe,
+elle veut savoir si elle est comprise, et sa fi&egrave;re loyaut&eacute; semble dire:
+&laquo;Je croirai avec la force que je mets &agrave; chercher, j'aimerai avec la
+puissance que je porte dans mon investigation.&raquo; Je te jure, mon p&egrave;re,
+qu'il faut &ecirc;tre un honn&ecirc;te homme jusqu'au bout des ongles pour soutenir
+ce regard-l&agrave; sans effroi.</p>
+
+<p>Elle a &eacute;t&eacute; contente de la r&eacute;ponse de mes yeux. Mesdames Marsanne
+rentraient. Elle m'a souri en refermant le piano, et, pendant que son
+p&egrave;re travaillait &agrave; se r&eacute;veiller, elle m'a dit tr&egrave;s-vite:</p>
+
+<p>&laquo;Venez souvent.&raquo;</p>
+
+<p>En revenant &agrave; Aix, j'ai caus&eacute; avec madame Marsanne. Elle m'a dit que
+Lucie &eacute;tait pour elle un grand probl&egrave;me, qu'elle paraissait m'aimer
+r&eacute;ellement, bien qu'elle n'en voul&ucirc;t convenir avec personne et avec
+&Eacute;lise moins qu'avec toute autre. &Eacute;lise para&icirc;t un peu piqu&eacute;e de cette
+r&eacute;serve, que pour mon compte je m'explique instinctivement. &Eacute;lise ne
+m'inspire pas &agrave; moi-m&ecirc;me une confiance absolue. Elle n'a aucun sot d&eacute;pit
+contre moi, et pourtant elle est femme, et peut-&ecirc;tre e&ucirc;t-elle mieux aim&eacute;
+repousser mes assiduit&eacute;s, qu'elle ne d&eacute;sirait pas, que de n'avoir pas &agrave;
+les repousser du tout. Elle porte Lucie aux nues &agrave; tout propos; mais,
+comme il n'est pas dans sa nature d'admirer quelque chose ou quelqu'un,
+on sent dans ses &eacute;loges le manque de naturel et d'&agrave;-propos. C'est comme
+si elle ob&eacute;issait &agrave; l'esprit d'un r&ocirc;le qu'elle se serait trac&eacute;, mais
+qu'elle ne saurait pas bien jouer. Je suis peut-&ecirc;tre injuste, ne crois
+pas rigoureusement ce que je te dis l&agrave;; mais il faut bien que tu saches
+pourquoi je ne me sens port&eacute; &agrave; aucun abandon envers elle, tandis que sa
+m&egrave;re est toujours la m&ecirc;me pour moi.</p>
+
+<p>Celle-ci m'a appris que Lucie s'&eacute;tait fort inqui&eacute;t&eacute;e de me savoir
+malade, ou plut&ocirc;t de m'avoir su malade, car on ne lui a dit ma fi&egrave;vre
+que quand j'ai &eacute;t&eacute; hors d'affaire. Et puis, en apprenant mon d&eacute;part,
+elle s'est &eacute;vanouie, et elle t'a &eacute;crit ensuite une lettre qu'apr&egrave;s
+r&eacute;flexion elle n'a plus voulu t'envoyer. Que s'est-il donc pass&eacute; dans
+cette &acirc;me myst&eacute;rieuse? Pourquoi, si elle m'aimait, avoir agi de mani&egrave;re
+&agrave; me d&eacute;sesp&eacute;rer? Il est impossible de soup&ccedil;onner en elle la moindre
+perfidie, et jamais femme n'a ignor&eacute; plus compl&eacute;tement les coquetteries
+du caprice. Elle subissait une influence.... L'a-t-elle d&eacute;finitivement
+secou&eacute;e? Ah! qu'il me tarde de pouvoir &ecirc;tre seul avec elle et avec le
+grand-p&egrave;re, devant qui elle peut dire tout ce qu'elle pense!&mdash;Sois
+pourtant bien tranquille sur mon compte, et, si Henri t'&eacute;crit que je
+suis trop agit&eacute;, n'en crois rien. Henri ne sait pas ce que c'est que les
+bienfaisantes consolations et les vivifiants conseils d'un p&egrave;re comme
+toi.</p>
+
+<p class="smcap droit">
+<span style="margin-left: 9em;">Ton &Eacute;mile.</span><br />
+</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LUCIE A M. MOREALI, A CHAMB&Eacute;RY.</a></h3>
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 5em;">Turdy, le 9 juin.</span><br />
+</p>
+
+<p>La voici, cette grande confidence! Soyez assur&eacute; qu'elle est aussi nette
+et aussi sinc&egrave;re qu'une confession.</p>
+
+<p>Je ne vous ai &eacute;crit qu'une fois cette ann&eacute;e, et ma lettre &eacute;tait plus
+courte que les autres. Je n'arrangerai rien, j'avouerai le fait. Je n'ai
+pas senti le besoin de vous &eacute;crire davantage, et, comme c'est toujours
+moi qui ai besoin de vous, comme vous ne pouvez jamais avoir besoin de
+moi, je me suis crue dispens&eacute;e de vous importuner de ces &eacute;critures sans
+but et sans port&eacute;e qui servent &agrave; tuer le temps dans les relations des
+gens du monde.</p>
+
+<p>Depuis un an, mes id&eacute;es se sont modifi&eacute;es. Je croyais que cela ne
+durerait pas, j'attendais pour vous le dire que je fusse sortie de cette
+&eacute;preuve; mais ce n'&eacute;tait pas une &eacute;preuve, c'&eacute;tait une vue nouvelle: sa
+clart&eacute; et sa dur&eacute;e m'ont donn&eacute; le droit d'y croire.</p>
+
+<p>Il y a un an, mon grand-p&egrave;re &eacute;tait &agrave; Lyon; j'&eacute;tais &agrave; Chamb&eacute;ry, aupr&egrave;s de
+ma tante. Je voyais beaucoup les communaut&eacute;s institu&eacute;es pour l'&eacute;ducation
+chr&eacute;tienne des jeunes filles. J'aime les enfants, vous le savez, et,
+quand j'ai aspir&eacute; si longtemps et si fortement &agrave; l'&eacute;tat religieux, c'est
+toujours sous la forme d'institutrice et de m&egrave;re adoptive de l'enfance
+que ce noble &eacute;tat m'apparaissait. Vous m'aviez conseill&eacute; de fr&eacute;quenter
+ces &eacute;tablissements, afin d'y prendre de plus en plus le go&ucirc;t des devoirs
+auxquels ils sont consacr&eacute;s. Eh bien, c'est l&agrave; pr&eacute;cis&eacute;ment que j'ai
+perdu le go&ucirc;t de cette maternit&eacute; banale qui n'est pas celle que Dieu
+inspire directement &agrave; la femme. D'abord ces &eacute;tablissements ne peuvent se
+soutenir qu'&agrave; l'aide de sp&eacute;culations et de calculs dont le c&ocirc;t&eacute; mat&eacute;riel
+me r&eacute;pugne, et puis ils sont bien plus institu&eacute;s par l'esprit de parti
+du dehors que par l'esprit de charit&eacute; du dedans. L'hostilit&eacute; d&eacute;clar&eacute;e,
+ardente, sans cesse en mouvement de cette lutte contre le si&egrave;cle a
+quelque chose qui m'effraye et me consterne. J'ai craint de me tromper,
+j'ai obtenu de mes parents la permission de voyager avec des dames
+missionnaires en tourn&eacute;e; j'ai fait avec elles plusieurs voyages, j'ai
+visit&eacute; une grande partie du centre et du midi de la France. Eh bien,
+j'ai vu des intrigues v&eacute;ritables pour faire tomber les &eacute;tablissements
+s&eacute;culiers, pour tuer toute concurrence, pour accaparer et monopoliser le
+b&eacute;n&eacute;fice d'un commerce, car cela est devenu un commerce la plupart du
+temps. L'&eacute;tat religieux est devenu g&eacute;n&eacute;ralement lui-m&ecirc;me un m&eacute;tier pour
+vivre, et l'esprit de corps n'est qu'un esprit d'&eacute;go&iuml;sme un peu moins
+&eacute;troit, mais beaucoup plus &acirc;pre que l'&eacute;go&iuml;sme individuel.</p>
+
+<p>Ne vous r&eacute;criez pas, mon ami: je ne sais comment les choses se passent
+ailleurs; mais aujourd'hui, en France, je les ai vues telles qu'elles
+sont, et elles ne sont point &agrave; la gloire de Dieu. J'ai voulu savoir si
+c'&eacute;tait seulement la corruption de l'id&eacute;al dans certaines communaut&eacute;s.
+J'ai &eacute;t&eacute; mise dans la confidence de l'esprit de l'ordre, et j'ai vu un
+esprit de lucre et de domination pouss&eacute; et soutenu par un esprit de
+conspiration, je ne dirai pas contre tel ou tel gouvernement, mais
+contre toute esp&egrave;ce d'institutions ayant la libert&eacute; pour base. Je suis &agrave;
+peu pr&egrave;s s&ucirc;re aujourd'hui qu'il en est ainsi dans la plupart des
+&eacute;tablissements religieux des deux sexes, et que cette population de
+serviteurs de Dieu, en prenant une extension subite et en disposant de
+ressources consid&eacute;rables, s'est donn&eacute;e &agrave; l'esprit mercantile et positif
+du si&egrave;cle. Non, Dieu n'est plus l&agrave;, et cela devait arriver. L'&eacute;tat de
+renoncement est un &eacute;tat sublime qui doit rester exceptionnel, pauvre, et
+pour ainsi dire cach&eacute;. Du moment qu'il s'affiche, qu'il tourne au
+pros&eacute;lytisme calcul&eacute; et int&eacute;ress&eacute;, du moment qu'il se recrute avec aussi
+peu de choix et de scrupule que s'il ne s'agissait pas de servir
+d'exemple, du moment qu'il se r&eacute;pand dans toutes les affaires de ce
+monde et qu'il se m&ecirc;le &agrave; tous les courants vulgaires de ses intrigues
+pu&eacute;riles, il n'est plus le premier, mais le dernier des &eacute;tats, car il
+trafique des choses les plus sacr&eacute;es, la foi et le renoncement.</p>
+
+<p>Je me suis donc &eacute;loign&eacute;e de ces projets, navr&eacute;e d'abord, et puis peu &agrave;
+peu rassur&eacute;e dans ma foi, car rien ne prouve contre Dieu, et les faux
+proph&egrave;tes n'ont point &eacute;branl&eacute; l'arche sainte de la vraie croyance; mais
+j'ai souffert pour me remettre sur mes pieds. Il y avait eu pour moi
+quelque chose de si doux &agrave; me sentir vivre dans une atmosph&egrave;re de vaste
+fraternit&eacute; religieuse avec la foule grossissante des fid&egrave;les!
+L'association des id&eacute;es, des sentiments et des actes, c'est vraiment
+l'id&eacute;al social et divin! J'&eacute;tais fi&egrave;re alors d'appartenir &agrave; l'&Eacute;glise
+romaine, &agrave; ce catholicisme dont le nom signifie doctrine universelle. Je
+voyais se r&eacute;aliser le r&ecirc;ve de ma foi, l'esprit de Dieu se r&eacute;pandre dans
+les masses, les aum&ocirc;nes se formuler en millions, les monast&egrave;res se
+relever sur tous les points de la France, les po&eacute;tiques chartreuses se
+reb&acirc;tir avec leurs propres ruines dans les sites sauvages, les paysans
+se prosterner na&iuml;vement devant les chapelles pittoresques et les croix
+b&eacute;nites, les &eacute;glises se remplir d'une foule avide de la parole de Dieu,
+comme aux plus beaux temps de la foi; je voyais enfin cette grande chose
+s'op&eacute;rer: l'union dans la force de l'amour! Et ces belles soci&eacute;t&eacute;s de
+secours, cette fraternit&eacute; puissante, cet appui que le faible &eacute;tait
+toujours s&ucirc;r de trouver en invoquant le nom du Christ, ce sentiment de
+confiance qui me poussait dans la vie avec la certitude de pouvoir faire
+le bien en donnant tout, ma fortune, mon temps, mon intelligence et ma
+vie, &agrave; une &Eacute;glise vraiment &eacute;vang&eacute;lique, oh! oui, tout cela &eacute;tait bien
+beau, et je respirais &agrave; pleine poitrine dans mon id&eacute;al! J'&eacute;tais jeune,
+j'&eacute;tais gaie; tout me souriait dans le pr&eacute;sent et dans l'avenir. Il n'y
+avait aucune ombre en moi, aucun &eacute;cueil possible dans ma vie. Le ciel
+&eacute;tait pur sur ma t&ecirc;te, le monde &eacute;tait lanc&eacute; irr&eacute;sistiblement sur la
+pente du vrai. Tous mes semblables allaient &ecirc;tre heureux et bons. Plus
+de d&eacute;tresse, plus d'isolement pour ma pens&eacute;e! L'&Eacute;vangile &eacute;tait debout,
+et l'humanit&eacute; chr&eacute;tienne &eacute;tait une immense cha&icirc;ne de mains amies,
+enlac&eacute;es les unes aux autres pour s'aider et s'entra&icirc;ner dans la voie du
+beau et du bien!</p>
+
+<p>R&ecirc;ve d'enfant que j'ai bien-pleur&eacute;! Les temps que je croyais venus sont
+loin encore! Il n'a manqu&eacute; qu'une chose &agrave; ce grand &eacute;lan religieux du
+si&egrave;cle, la sinc&eacute;rit&eacute;! Elle n'y est point; par cons&eacute;quent, ni foi, ni
+charit&eacute; r&eacute;elle, ni esp&eacute;rance rassurante dans ce pr&eacute;tendu r&eacute;veil divin.
+Le bien s'y fait mal, avec partialit&eacute;, avec calcul. On y vend l'aum&ocirc;ne,
+puisqu'on y ach&egrave;te la pri&egrave;re. On y sp&eacute;cule de l'aisance des familles et
+de la s&eacute;curit&eacute; des existences. On y chante les louanges de Dieu sans
+penser &agrave; Dieu. On s'y permet beaucoup de ce que l'on d&eacute;fend aux autres,
+et le mal lui-m&ecirc;me y a quelquefois des sanctuaires de refuge et des
+licences impunies comme au moyen &acirc;ge. Ne dites pas que je me trompe, que
+j'ai mal vu, mal compris, que je subis de funestes influences. Je n'en
+ai subi aucune, je n'ai jamais laiss&eacute; discuter ma foi, m&ecirc;me par mon
+grand-p&egrave;re, qui est mon meilleur ami; je ne suis pas un esprit faible,
+et je ne m'abandonne pas &agrave; l'impression d'un fait isol&eacute;. Je n'en signale
+aucun en particulier, et ce n'est pas le pays que j'habite qui m'a
+fourni des sujets saillants d'observations; c'est un ensemble de choses
+qu'on m'a laiss&eacute; conna&icirc;tre et appr&eacute;cier, comptant me rallier &agrave; l'&oelig;uvre
+g&eacute;n&eacute;rale. Je ne me suis pas livr&eacute;e &agrave; cet examen attentif et clairvoyant
+des personnes et des choses par curiosit&eacute; frivole et avec
+l'arri&egrave;re-pens&eacute;e d'y trouver le pr&eacute;texte d'une d&eacute;fection. Oh! non, Dieu
+m'en est t&eacute;moin! mon parti &eacute;tait pris, j'avais accept&eacute; d'avance toutes
+les luttes, et j'allais m&ecirc;me jusqu'&agrave; la cruaut&eacute; envers la famille pour
+r&eacute;aliser le v&oelig;u de mon c&oelig;ur. Je voulais &ecirc;tre religieuse et je ne
+voulais que choisir l'ordre o&ugrave; je me sentirais plus utile &agrave; la religion.
+Qu'ai-je trouv&eacute;? Rien qui parle &agrave; ma foi, si ce n'est ce pauvre couvent
+de carm&eacute;lites o&ugrave; je vais encore quelquefois et o&ugrave; je n'irai plus, parce
+que j'y ai reconnu, &agrave; mon dernier examen, un esprit &eacute;troit et sombre, un
+asc&eacute;tisme sans chaleur, un sauvage m&eacute;pris de l'humanit&eacute;, une
+protestation sinc&egrave;re, mais sauvage et stupide, contre la civilisation et
+contre l'avenir de la soci&eacute;t&eacute;[1].</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 6em;">[Note 1: L'auteur n'a pas besoin de dire qu'il ne d&eacute;signe aucun couvent particulier,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">et qu'il ignore s'il y a des carm&eacute;lites &agrave; Chamb&eacute;ry ou aux environs.]</span>
+</p>
+
+<p>Ceci n'est pas ce que vous m'avez enseign&eacute;, mon ami! Vous m'avez montr&eacute;
+le vaste et riant horizon de la foi sous les couleurs de mon r&ecirc;ve. Ce
+r&ecirc;ve s'est &eacute;vanoui. J'ai d&ucirc; alors rentrer en moi-m&ecirc;me et me demander au
+service de quelle cause sainte et f&eacute;conde mon c&oelig;ur toujours croyant et
+mon esprit toujours logique allaient maintenant se d&eacute;vouer.</p>
+
+<p>Jusqu'ici, ma vie n'a pas &eacute;t&eacute; celle de tout le monde. Il m'a manqu&eacute;
+d'avoir une m&egrave;re, j'ai &agrave; peine connu la mienne, et ma grand'tante ne
+pouvait pas la remplacer; il y avait trop de distance d'&acirc;ge entre nous.
+Mon p&egrave;re a toujours v&eacute;cu loin de moi, mon enfance s'est donc &eacute;coul&eacute;e
+dans le monde antique et surann&eacute; de Chamb&eacute;ry ou dans l'aust&egrave;re solitude
+de ce vieux manoir, en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te avec un vieillard excellent et
+charmant, mais tout d'une pi&egrave;ce dans ses id&eacute;es et fort peu dispos&eacute; &agrave;
+r&eacute;gler et &agrave; d&eacute;velopper mes premi&egrave;res aspirations. Point de s&oelig;urs, point
+de compagnes de mon &acirc;ge; &agrave; Turdy, point de religion; &agrave; Chamb&eacute;ry,
+beaucoup de pratiques religieuses, aucune d&eacute;votion int&eacute;rieure et sentie.
+H&eacute;las! faut-il reconna&icirc;tre que parmi tant de mani&egrave;res de croire qui se
+partagent la religion de notre temps, cette d&eacute;votion inoffensive et
+tol&eacute;rante est encore une des moins mauvaises?</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, j'&eacute;tais sans religion aucune quand ma tante me fit
+envoyer &agrave; ce couvent de Paris o&ugrave; j'ai eu le bonheur de vous conna&icirc;tre.
+Vous vous souvenez de cette enfant sauvage qui chantait d'une voix de
+clairon &agrave; la tribune de l'orgue et qui ne se souciait de rien que de
+musique, d'&eacute;tude silencieuse et de r&eacute;cr&eacute;ation bruyante? Vous avez mieux
+augur&eacute; d'elle que les autres, vous avez dit: &laquo;C'est une bonne personne,
+elle est tout enti&egrave;re &agrave; ce qu'elle fait.&raquo; Et vous avez entrepris de
+m'instruire dans la religion, en m&ecirc;me temps que vous dirigiez mes &eacute;tudes
+profanes dans le sens le moins &eacute;troit possible, au sein d'un couvent de
+femmes. On m'a trouv&eacute; de la m&eacute;moire et de la facilit&eacute;; vous me trouviez,
+vous, du jugement et de l'ordre dans les id&eacute;es. Vous m'avez beaucoup
+g&acirc;t&eacute;e en m'encourageant &agrave; me servir de ma logique naturelle pour
+comprendre Dieu, et de mon c&oelig;ur tel qu'il &eacute;tait dispos&eacute; &agrave; l'aimer. Je
+vous dois tout le bonheur que mon &acirc;me d'enfant pouvait trouver en ce
+monde si d&eacute;sert pour moi. Vous m'avez donn&eacute; le ciel, et vous avez tol&eacute;r&eacute;
+tous les &eacute;lans de mon petit esprit, jusqu'&agrave; me permettre en souriant de
+ne pas croire d'une mani&egrave;re absolue &agrave; l'&eacute;ternelle damnation et &agrave; ces
+tortures mat&eacute;rielles de l'enfer qui me paraissaient indignes du sens
+moral de la foi.</p>
+
+<p>Sur bien d'autres points encore, vous avez &eacute;largi pour moi le cercle
+&eacute;troit d'une certaine orthodoxie farouche; vous m'avez promis que mon
+grand-p&egrave;re ne serait pas jug&eacute; et perdu sans retour pour n'avoir pas
+compris Dieu; vous m'avez autoris&eacute;e, f&ucirc;t-ce &agrave; l'heure supr&ecirc;me de la
+mort, &agrave; ne pas le tourmenter inutilement pour le faire rentrer dans le
+sein de l'&Eacute;glise; vous m'avez d&eacute;fendu de ha&iuml;r et de m&eacute;priser les
+dissidents; enfin vous m'avez enseign&eacute; une religion d'amour, de gr&acirc;ce et
+de bont&eacute; qu'il ne me serait plus possible de changer contre une autre,
+et pour laquelle je vous b&eacute;nirai tant que je serai moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Vos lettres si paternelles et si v&eacute;ritablement &eacute;vang&eacute;liques ont continu&eacute;
+votre ouvrage et maintenu mon c&oelig;ur dans cet &eacute;tat de b&eacute;atitude jusqu'&agrave;
+l'ann&eacute;e derni&egrave;re. De ce moment, il m'a sembl&eacute; que vous changiez de
+sentiment int&eacute;rieur et que vous me parliez un langage nouveau. Apr&egrave;s
+avoir ajourn&eacute; pendant des ann&eacute;es le d&eacute;sir que j'&eacute;prouvais de renoncer au
+monde, vous m'avez pouss&eacute;e &agrave; ce parti avec une &eacute;nergie soudaine. Il
+semble que ce v&eacute;n&eacute;rable p&egrave;re Onorio, dont vous me parliez avec
+enthousiasme, ait modifi&eacute;, dirai-je d&eacute;natur&eacute;? votre foi.... Vous ne
+pensiez plus que mon salut f&ucirc;t conciliable avec mes devoirs de famille,
+et, pendant quelques instants, quelques semaines peut-&ecirc;tre, j'ai
+travaill&eacute; &agrave; vous ob&eacute;ir en pesant un peu sur la tendresse de mon
+grand-p&egrave;re, et en le dominant par la crainte de me pousser &agrave; la r&eacute;volte.
+Mon ami, je me suis vue au seuil du fanatisme, et j'ai eu l&agrave; quelques
+acc&egrave;s d'obstination et de malice d'un enfant g&acirc;t&eacute;. Au moment o&ugrave; je
+commen&ccedil;ais &agrave; me le reprocher, la d&eacute;sillusion s'est faite &agrave; l'&eacute;gard de
+l'esprit de la religion de ce temps-ci, et voil&agrave; o&ugrave; j'en &eacute;tais quand
+votre arriv&eacute;e m'a surprise, quand votre lettre m'a boulevers&eacute;e. Ah! que
+cette lettre-l&agrave; ressemble peu aux anciennes, et comme il m'est difficile
+de vous reconna&icirc;tre &agrave; travers ce ton indign&eacute;, chagrin et rempli
+d'&eacute;pouvante! Votre style lui-m&ecirc;me est chang&eacute; comme votre accent, comme
+votre figure, et je vous ai cru lanc&eacute; dans ces myst&eacute;rieuses affaires qui
+se r&eacute;solvent toujours par une r&eacute;colte d'argent, dont l'emploi n'est pas
+toujours vraiment utile et pieux! Mon ami, pardonnez-moi de vous dire
+tout cela; mais je ne sais pas feindre. Vous aimiez ma franchise. Il
+faut l'aimer encore et r&eacute;pondre &agrave; mes objections par des raisons, non
+par des menaces; je n'y croirais pas. Souvenez-vous qu'entre Dieu et moi
+je n'ai jamais pu apercevoir le diable. Si Dieu veut me ch&acirc;tier, il ne
+se servira pas de l'esprit du mal pour me ramener au bien, et, s'il est
+pour moi sans merci, s'il veut me confondre et m'an&eacute;antir, il
+m'abandonnera &agrave; moi-m&ecirc;me. C'est bien assez de moi pour me torturer, si
+ma conscience est coupable; c'est bien assez de l'horreur des t&eacute;n&egrave;bres,
+si l'&oelig;il de Dieu n'est plus le flambeau de ma vie.</p>
+
+<p>Pour aujourd'hui, voil&agrave; tout ce que j'ai &agrave; vous dire. La confidence de
+mes sentimens personnels et de mes projets est tout &agrave; fait inutile, si
+nous ne pouvons plus nous entendre sur le point de d&eacute;part, la religion.
+La mienne n'a pas chang&eacute; depuis tant&ocirc;t six ans que vous lisez dans mes
+pens&eacute;es, et je ne vois rien dans le pr&eacute;sent que je ne puisse combattre
+seule, si je m'y sens en p&eacute;ril s&eacute;rieux. Soyez s&ucirc;r que j'y ai song&eacute; et
+que je n'ai pas &eacute;t&eacute; pour rien m'enfermer aux Carm&eacute;lites.</p>
+
+<p class="smcap droit">
+<span style="margin-left: 9em;">Lucie.</span><br />
+</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">MOREALI A MADEMOISELLE LA QUINTINIE, A TURDY.</a></h3>
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 5em;">Chamb&eacute;ry, le 10 juin.</span><br />
+</p>
+
+<p>Oui, j'ai chang&eacute;, Lucie, j'ai chang&eacute; compl&eacute;tement d'esprit et de
+volont&eacute;; ne vous l'avais-je pas &eacute;crit? J'&eacute;tais sorti de la voie du
+salut, j'y suis rentr&eacute;, et il faut que je vous y ram&egrave;ne, il le faut
+absolument, ou un remords &eacute;ternel p&egrave;sera sur mon &acirc;me en ce monde,
+peut-&ecirc;tre un &eacute;ternel ch&acirc;timent dans l'autre.</p>
+
+<p>Lucie, vous &ecirc;tes toute pr&eacute;par&eacute;e pour ce que j'ai &agrave; vous dire; vous avez
+vu clair, la vraie religion est perdue, personne ne croit plus, chacun
+l'interpr&egrave;te &agrave; sa mani&egrave;re, il n'y a plus d'orthodoxie. Les catholiques
+se sont faits protestants &agrave; leur insu, beaucoup se sont faits juifs tout
+en criant contre les juifs, moins &acirc;pres dans leur cupidit&eacute; que ne le
+sont ces pr&eacute;tendus chr&eacute;tiens. Le mal est partout, il ne conna&icirc;t m&ecirc;me
+plus cette contrainte de l'hypocrisie dont on disait qu'elle &eacute;tait un
+hommage rendu &agrave; la vertu. Non, en fait d'hypocrites, il n'y a plus que
+quelques pauvres p&egrave;res de famille ou quelques pauvres pr&ecirc;tres qui ont
+besoin de la protection du clerg&eacute; ou qui redoutent sa censure; mais ce
+monde imprudent qui encombre les &eacute;glises, ces femmes d&eacute;prav&eacute;es qui
+assi&eacute;gent le confessionnal, ces personnages qui se courbent en ricanant
+devant les autels, croyez bien que je les connais mieux que vous, car je
+suis un homme pratique, moi, et j'ai beaucoup pratiqu&eacute; le monde depuis
+que nous nous sommes perdus de vue. Vous les flattez en les supposant
+hypocrites: ils ne sont m&ecirc;me pas cela. Ils sont cyniques, voil&agrave; tout;
+ils ne croient &agrave; rien, ils ne respectent rien. La religion est un
+manteau, non pour cacher leurs vices, ils ne se donnent pas tant de
+peine, mais pour les couvrir d'une insolente impunit&eacute;!</p>
+
+<p>&Ecirc;tes-vous contente, Lucie, et n'ai-je point assez abond&eacute; dans votre
+sens? A pr&eacute;sent, &eacute;coutez-moi, et vous verrez si plus que vous je tol&egrave;re
+l'intrigue mondaine, si plus que vous je fais gr&acirc;ce au mensonge.</p>
+
+<p>Vous ne savez peut-&ecirc;tre pas mon &acirc;ge, Lucie. Vous ne vous &ecirc;tes jamais
+demand&eacute; probablement si mon visage &eacute;tait plus jeune ou plus vieux que
+moi. J'ai cinquante ans, et certaines ann&eacute;es de ma vie ont compt&eacute;
+double. Vous m'avez connu m&eacute;lancolique et pourtant bienveillant. Je
+vivais dans un bon milieu, et, quand j'offrais &agrave; Dieu les repentirs
+profonds de mon &acirc;me, je me disais qu'il m'absoudrait de mes p&eacute;ch&eacute;s en me
+donnant l'occasion de souffrir encore plus. Cette occasion est venue:
+appel&eacute; &agrave; Rome, j'ai vu Rome, et j'ai failli perdre la foi!</p>
+
+<p>J'eus l&agrave; un temps de r&eacute;volte int&eacute;rieure et de d&eacute;go&ucirc;t profond dont je ne
+crus pas devoir vous entretenir, mais qui me for&ccedil;a d'ouvrir les yeux sur
+la perversit&eacute; des hommes et le pervertissement de la foi. Je r&eacute;solus de
+me gu&eacute;rir en travaillant activement &agrave; gu&eacute;rir les plaies de l'&Eacute;glise.
+J'essayai de signaler des abus, d'&eacute;largir le cercle des id&eacute;es, de mettre
+d'accord la raison humaine et les dogmes sacr&eacute;s. Je montrai quelque
+talent dans cette entreprise; je croyais &ecirc;tre agr&eacute;able &agrave; Dieu et au
+saint-si&eacute;ge. Je me sentais des forces pour une lutte g&eacute;n&eacute;reuse, de
+l'habilet&eacute; pour la discussion. La seule chose certaine, c'est que j'y
+portais un z&egrave;le na&iuml;f, une enti&egrave;re sinc&eacute;rit&eacute;. Vous ne me trouviez pas
+chang&eacute;; je ne l'&eacute;tais pas malgr&eacute; ma blessure; je voyais le mal, je me
+croyais de force &agrave; le vaincre.</p>
+
+<p>Je fus repris, censur&eacute;, r&eacute;duit au silence, apr&egrave;s des encouragements trop
+flatteurs. Ceci s'est pass&eacute; au commencement de l'ann&eacute;e derni&egrave;re. J'ai
+v&eacute;cu quatre mois dans une sorte de d&eacute;sespoir; je ne vous ai &eacute;crit que
+quand j'ai eu surmont&eacute; cette mortelle, cette derni&egrave;re &eacute;preuve. C'est
+alors que, retir&eacute; dans un couvent de moines o&ugrave; je voulais m'ensevelir
+pour toujours, j'ai rencontr&eacute; ce pauvre capucin qui m'a ranim&eacute; par sa
+ferveur aust&egrave;re et sublime. Ce qu'il m'a dit et redit cent fois en
+modifiant fort peu ses expressions, je peux vous le redire au courant de
+la plume, car je le sais par c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&laquo;La religion est perdue. Tout est &agrave; recommencer. Il faut la
+reconstituer sur une base in&eacute;branlable, l'orthodoxie. En fait de
+religion, il n'y a pas de moyen terme, c'est tout ou rien. La discipline
+est devenue un fardeau &agrave; l'homme, parce que l'homme a march&eacute; dans la
+voie des prosp&eacute;rit&eacute;s mat&eacute;rielles et qu'il ne s'est plus souci&eacute; des
+choses de l'autre vie. La mort de l'&acirc;me, c'est ce que les hommes du
+si&egrave;cle appellent le progr&egrave;s. Ce progr&egrave;s destructeur est entr&eacute; partout.
+Les &eacute;glises des pays froids ont adopt&eacute; les po&ecirc;les, les tapis, les
+fauteuils. On se met &agrave; l'aise pour prier Dieu. Les couvents, sans
+grandeur et sans po&eacute;sie, se construisent dans un esprit de mat&eacute;rialisme
+qui r&eacute;volte. On se met en bon air et en belle vue: on a des chambres
+a&eacute;r&eacute;es, commodes; on se pr&eacute;occupe de la sant&eacute; du corps, et nullement de
+celle de l'&acirc;me. Tous les r&egrave;glements sont rel&acirc;ch&eacute;s; on ach&egrave;te toutes les
+dispenses possibles, on fait son salut sans qu'il en co&ucirc;te une goutte de
+sueur. La mortification est supprim&eacute;e. Voil&agrave; pour les personnes
+consacr&eacute;es &agrave; Dieu. Quant aux gens du monde, on leur permet toutes les
+licences de la vie, tous les accommodements de l'esprit. On discute avec
+eux, on leur fait des concessions de principes, on laisse leur sentiment
+politique se s&eacute;parer de leur sentiment religieux. On se pique de
+tol&eacute;rance; on dit &agrave; chacun: &laquo;Croyez ce que vous pourrez, et ce que vous
+ne croirez pas, n'en faites pas de bruit; l'absolution couvrira tout.
+Dieu est bonne personne: ayez l'intention de ne pas trop p&eacute;cher, tout
+s'arrangera....&raquo; Voil&agrave; o&ugrave; la douceur et l'indiff&eacute;rence ont conduit
+l'&Eacute;glise et le si&egrave;cle. A l'heure qu'il est, il n'y a peut-&ecirc;tre plus cent
+v&eacute;ritables catholiques dans le monde.&raquo;</p>
+
+<p>Et, comme je lui demandais le rem&egrave;de &agrave; ce mal universel, il me r&eacute;pondait
+invariablement:</p>
+
+<p>&laquo;Relever l'orthodoxie primitive, et s'y soumettre sans appel.&raquo;</p>
+
+<p>La premi&egrave;re fois que le vieillard me parla ainsi, mon esprit fut
+r&eacute;volt&eacute;. Je r&eacute;clamai au nom du pass&eacute;, du pr&eacute;sent et de l'avenir, au nom
+des lumi&egrave;res de la science, au nom des progr&egrave;s de la civilisation, au
+nom des droits, des habitudes, des sentiments et des besoins de l'homme.</p>
+
+<p>&laquo;Que r&eacute;clames-tu? s'&eacute;cria-t-il, enflamm&eacute; d'une sainte col&egrave;re; voyons,
+formule la premi&egrave;re venue de tes r&eacute;clamations! Je te d&eacute;fie d'en trouver
+une qui ne consacre le pr&eacute;tendu droit du bonheur en ce monde. Progr&egrave;s
+des sciences dites exactes et des sciences dites naturelles! exercice de
+l'esprit qui veut mesurer l'&oelig;uvre divine, s'en rendre compte et
+d&eacute;truire la notion religieuse par la connaissance des secrets de la
+nature! recherche des propri&eacute;t&eacute;s des &eacute;l&eacute;ments et de toutes les choses
+cr&eacute;&eacute;es pour se rendre ma&icirc;tre de toutes les forces de la mati&egrave;re: qu'y
+a-t-il au bout de ces travaux &eacute;normes? L'industrie, le pain du corps,
+pas autre chose. Les sciences abstraites, la m&eacute;taphysique, l'&eacute;tude
+nouvelle de l'&acirc;me et la d&eacute;finition modernis&eacute;e de la Divinit&eacute;?...
+Blasph&egrave;me de cr&eacute;tins! Ces sciences-l&agrave; n'ont pour objet que de se
+d&eacute;barrasser de l'&oelig;il de Dieu; de r&eacute;duire sa loi &agrave; une fatalit&eacute; sans
+cause et sans but, et d'assurer l'impunit&eacute; &agrave; toutes les jouissances de
+la vie.&mdash;Sciences philosophiques, morale, &eacute;rudition, recherche d'une
+pr&eacute;tendue sagesse?... Mensonges sur mensonges en vue d'un scepticisme
+&eacute;go&iuml;ste et d'une paix glac&eacute;e! Paresse du c&oelig;ur conquise par le vain
+travail de l'esprit!&mdash;Les arts, les lettres?... Raffinements pu&eacute;rils et
+corrupteurs de l'intelligence amoureuse de plaisirs profanes, vanit&eacute;s et
+folies! Rien pour Dieu dans tout cela.</p>
+
+<p>&laquo;Regarde la vie du Sauveur, y vois-tu les luttes et les triomphes de
+l'orgueil? &Eacute;coute sa parole, y sens-tu les subtilit&eacute;s de la science, les
+recherches de la discussion, les r&eacute;ticences d'une temporisation
+quelconque avec les avantages de la vie terrestre? M&eacute;nage-t-il les
+go&ucirc;ts et les id&eacute;es de son temps? Tient-il compte des lumi&egrave;res du si&egrave;cle?
+Enseigne-t-il le moyen d'&ecirc;tre riche, tranquille et applaudi? Non! il
+pousse &agrave; tous les renoncements, il accepte toutes les mis&egrave;res, toutes
+les humiliations, et il ouvre la route du martyre. Il subit les derniers
+outrages, il se livre au dernier des supplices pour nous montrer que la
+vie d'ici-bas n'est rien, et que tout est l&agrave;-haut. Aussi sa cause
+triomphe parce que, n'e&ucirc;t-il pas &eacute;t&eacute; Dieu, avec une telle doctrine il ne
+pouvait pas se tromper, parce que cette doctrine tient en deux mots sans
+r&eacute;plique: <i>aimer</i> et <i>souffrir</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Quelle belle chose qu'une croyance qui ne discute rien et qui ne se
+laisse pas discuter? Que sont tous les savants, tous les th&eacute;ologiens,
+tous les docteurs de la terre devant un dogme absolu qui se formule
+ainsi? Et regarde ce qu'il y a au fond de ce dogme.... Une id&eacute;e? Non, un
+sentiment. Eh bien, je te le dis, les id&eacute;es ont fait leur temps, elles
+n'ont servi qu'&agrave; &eacute;garer l'homme. Il faut que le r&egrave;gne du sentiment
+revienne, il faut que la foi purifie tout; mais c'est &agrave; la condition de
+d&eacute;truire ce bel &eacute;difice humain qu'on appelle la civilisation. Il faut
+faire des chr&eacute;tiens nouveaux, des chr&eacute;tiens primitifs au sein de cette
+soci&eacute;t&eacute; corrompue, et pour cela il ne faut plus tergiverser, il ne faut
+rien conc&eacute;der, il faut abattre sans piti&eacute; leur orgueil, leur luxe, leur
+savoir-faire, leurs palais de l'industrie, leurs chemins de fer, leurs
+flottes, leurs arm&eacute;es. Il faut rentrer dans la pauvret&eacute;, dans
+l'aust&eacute;rit&eacute;, dans la contemplation, dans le sto&iuml;cisme chr&eacute;tien, et ne
+plus se servir de la terre que comme d'un marchepied pour monter &agrave; Dieu.
+Va, mon fils, ceins tes reins, prends ton b&acirc;ton et voyage, cherche par
+le monde le petit nombre des vrais fid&egrave;les et porte-leur la vraie
+parole. D&eacute;gage-les de tous les liens du si&egrave;cle et de la famille, qui
+sont des liens de chair et de sang. Dis-leur que tout ce qui n'est pas
+&agrave; Dieu est au diable, et qu'il n'y a pas de degr&eacute;s dans le bien et dans
+le mal. Il n'y a point de joies permises en dehors des joies
+spirituelles. Il faut reconstituer l'&oelig;uvre des ap&ocirc;tres, et, si tu peux
+en r&eacute;unir seulement douze aussi forts dans la foi que tu le seras
+toi-m&ecirc;me, tu auras plus fait pour la religion que tous les conciles
+n'ont su faire depuis la mission de J&eacute;sus. Tu seras plus agr&eacute;able au
+Seigneur que tous ces bavards d'&eacute;v&ecirc;ques avec leur rh&eacute;torique de
+mandements, et tous ces pr&eacute;somptueux journalistes qui s'intitulent les
+d&eacute;fenseurs du saint-si&eacute;ge. Laisse tomber ce qui est vermoulu, et que le
+si&eacute;ge temporel lui-m&ecirc;me soit r&eacute;duit en poudre: qu'importe, si la voix du
+salut tonne du haut de la chaire spirituelle de saint Pierre? Que les
+empires s'&eacute;croulent les uns sur les autres, et que les nations
+s'entr'&eacute;gorgent pour des questions de commerce! ne t'inqui&egrave;te pas de
+cela; c'est la col&egrave;re de Dieu qui passe. Sois de ceux qui ne peuvent la
+craindre parce qu'ils sont sans p&eacute;ch&eacute;, et, si un d&eacute;luge nouveau d&eacute;truit
+la race rebelle, sois dans l'arche qui sauve le petit nombre des &eacute;lus!
+Je me moque bien de votre nouvelle idole, de cette b&ecirc;te de l'Apocalypse
+que vous appelez l'humanit&eacute;, c'est-&agrave;-dire la race humaine corrompue et
+vou&eacute;e au culte de la mati&egrave;re! J&eacute;sus est venu pour la racheter, et elle
+s'est de nouveau vendue &agrave; Satan. Que Dieu l'abandonne, puisqu'elle a
+abandonn&eacute; Dieu. Que la l&egrave;pre de son p&eacute;ch&eacute; la d&eacute;vore ou que le Tr&egrave;s-Haut
+d&eacute;cha&icirc;ne sur elle les cataclysmes et tous les fl&eacute;aux de la col&egrave;re. L&agrave; o&ugrave;
+il n'y a plus de croyants, il n'y a plus d'hommes v&eacute;ritables, et je n'ai
+pas plus de tendresse ou de piti&eacute; pour eux que pour des loups d&eacute;vorants.</p>
+
+<p>&laquo;Va donc et cherche &agrave; rassembler quelques brebis sans tache, afin que
+l'humanit&eacute; spirituelle, r&eacute;sum&eacute;e par ce petit groupe, soit comme un
+Christ nouveau qui pousse un cri de d&eacute;livrance vers le ciel.&raquo;</p>
+
+<p>J'ai repouss&eacute; d'abord cette doctrine sublime qui me paraissait sauvage,
+et je me suis mis &agrave; chercher dans la religion un corps de doctrines qui
+p&ucirc;t, en deux mots aussi nets que les deux mots du p&egrave;re Onorio, r&eacute;sumer
+une v&eacute;rit&eacute; oppos&eacute;e &agrave; la sienne.</p>
+
+<p>Je me suis livr&eacute; &agrave; une suite de travaux ardus, j'ai relu tous les
+th&eacute;ologiens, j'ai analys&eacute; toutes les d&eacute;cisions des conciles, j'ai
+cherch&eacute; la source de toutes les croyances discut&eacute;es, j'ai refait mes
+classes canoniques pour ainsi dire d'un bout &agrave; l'autre. H&eacute;las! au bout
+de cet immense travail, je n'ai trouv&eacute; que le doute, et la lettre m&ecirc;me
+de l'&Eacute;vangile, tiraill&eacute;e par tant d'interpr&eacute;tations contraires, ne m'est
+plus apparue que comme une faible lueur vacillante au fond des ombres du
+sanctuaire. Le doute! horrible supplice, comparable &agrave; celui de l'enfer
+pour une &acirc;me nourrie dans la foi! Ah! Lucie, j'ai fait mon purgatoire en
+ce monde, et, un jour, p&acirc;le, &eacute;puis&eacute; de corps et d'esprit, plus semblable
+&agrave; un spectre qu'&agrave; moi-m&ecirc;me, je suis tomb&eacute; aux pieds du vieux moine en
+lui disant:</p>
+
+<p>&laquo;Fais de moi ce que tu voudras, pourvu que tu me rendes la facult&eacute; de
+croire.&raquo;</p>
+
+<p>Et lui, souriant de ma faiblesse, m'a r&eacute;pondu:</p>
+
+<p>&laquo;Te voil&agrave; donc enfin rendu! Tu as bu le vin de l'orgueil jusqu'&agrave; la lie
+dans la coupe de la science. Te voil&agrave; &eacute;rudit, te voil&agrave; arm&eacute; de toutes
+pi&egrave;ces pour n'importe quelle th&egrave;se de p&eacute;dants. Tu peux r&eacute;pondre &agrave; toutes
+les questions par des milliers de textes diff&eacute;rents et montrer aux plus
+forts que tu sais tout le pour et tout le contre entass&eacute;s par des
+si&egrave;cles de bavardage frivole! Aussi te voil&agrave; fatigu&eacute;, bris&eacute;, et ne
+croyant plus &agrave; rien! Il te fallait en venir l&agrave;, et &agrave; pr&eacute;sent il n'y a
+plus &agrave; choisir hors de ces deux termes: accepter toutes les
+contradictions des doctrines pour nier Dieu, ou les repousser toutes
+pour le poss&eacute;der. Eh bien, choisis; n'es-tu pas libre?&raquo;</p>
+
+<p>J'ai choisi, j'ai sacrifi&eacute; toute ma vaine science, j'ai r&eacute;sol&ucirc;ment
+oubli&eacute; tout l'ergotage de discussion amoncel&eacute; dans ma m&eacute;moire. J'ai
+cherch&eacute; l'esprit de l'&Eacute;vangile sans plus me soucier des passages obscurs
+ou alt&eacute;r&eacute;s qui ont jet&eacute; les esprits dans de si ardentes discussions.
+J'ai r&eacute;duit &agrave; n&eacute;ant les plus grandes autorit&eacute;s d&egrave;s qu'elles m'ont paru
+d&eacute;passer le programme concis du Sauveur. J'ai reconnu qu'il &eacute;tait
+absolument inutile de comprendre ce qui &eacute;tait profond&eacute;ment senti. J'ai
+d&eacute;gag&eacute; le v&eacute;ritable sentiment du Christ de toute la scolastique
+religieuse des si&egrave;cles post&eacute;rieurs; j'ai trouv&eacute; au sein de ce cercle de
+plus en plus r&eacute;tr&eacute;ci le diamant que le p&egrave;re Onorio me montrait au fond
+du puits de v&eacute;rit&eacute;. Recherche de la perfection, divorce absolu avec
+toutes les satisfactions charnelles, hymen absolu avec la vie
+spirituelle. Dieu avant tout, avant le progr&egrave;s, avant la civilisation,
+avant la famille, avant les plus saintes affections humaines s'il le
+faut!... Je n'ai pas &eacute;t&eacute; aussi loin que le p&egrave;re Onorio dans la haine de
+la soci&eacute;t&eacute;. L&agrave; est peut-&ecirc;tre l'exc&egrave;s de son enthousiasme. Je ne suis pas
+un homme de destruction et de col&egrave;re; je n'ai pas abjur&eacute; les tendresses
+du c&oelig;ur. Je ne crois pas qu'il en ferait si bon march&eacute;, lui, s'il les
+e&ucirc;t connues. Je ne repousse pas les beaux-arts, qui sont la po&eacute;sie de
+l'&Eacute;glise. Je ne consid&egrave;re pas la civilisation comme un mal absolu, ni la
+perte de la foi comme un fait accompli. Je vois le rem&egrave;de, et c'est lui,
+c'est ce moine si simple, qui me l'a fait trouver. Il ne faut plus tant
+s'embarrasser de faire un grand nombre de pros&eacute;lytes vulgaires que de
+relever, d'&eacute;purer et de r&eacute;sumer la foi dans un petit nombre d'&eacute;lus. Il y
+a beaucoup de gens qui pratiquent, il y en a peu qui croient, et l'on
+doit reconna&icirc;tre que dans ce si&egrave;cle de discussion la foi n'est possible
+qu'aux grandes volont&eacute;s et aux d&eacute;vouements opini&acirc;tres. Soyons de
+ceux-l&agrave;, Lucie, soyons des saints! Aspirons &agrave; monter sur les hauteurs,
+abandonnons la lutte avec le monde, pr&ecirc;chons-le d'exemple; mais pour
+cela sacrifions tout, ne nous r&eacute;servons rien. Soyons &agrave; J&eacute;sus-Christ
+corps et &acirc;me, cr&eacute;ons-lui des sanctuaires qui ne recevront pas le mot
+d'ordre des int&eacute;r&ecirc;ts ou des passions. Adorons-le en esprit et en v&eacute;rit&eacute;
+dans la r&eacute;gion de renoncements supr&ecirc;mes!...</p>
+
+<p>H&eacute;las! voil&agrave; ce que je me disais en venant ici. J'esp&eacute;rais vous trouver
+encore dispos&eacute;e &agrave; me comprendre et &agrave; profiter de ce que ma foi avait
+acquis de lumi&egrave;re et d'humilit&eacute;, de force et de douceur dans le commerce
+d'un saint.... Mais vous voil&agrave; enivr&eacute;e d'un r&ecirc;ve funeste, l'amour d'un
+homme!... O Lucie, il semblait pourtant que nous dussions nous
+rencontrer &agrave; cette p&eacute;nible &eacute;tape de certaines d&eacute;sillusions! A mon insu,
+et vous &agrave; l'insu de ce qui se passait en moi, vous &eacute;tiez arriv&eacute;e au
+doute. C'&eacute;tait le moment de nous sauver ensemble par un grand acte de
+foi; car, moi aussi, j'aurais fond&eacute; dans ces montagnes un sanctuaire
+sans tache. Ma fortune personnelle, qui s'est accrue d'un h&eacute;ritage assez
+consid&eacute;rable, m'e&ucirc;t permis de n'avoir pas recours &agrave; ces pressurages
+d'argent dont vous m'avez cru occup&eacute;, et pour lesquels j'ai fait
+toujours preuve d'incapacit&eacute; notoire. J'aurais obtenu que le p&egrave;re Onorio
+v&icirc;nt y donner l'exemple des grandes vertus, et j'aurais enseveli l&agrave;, non
+loin de vous, ma vie obscure et immol&eacute;e. Vous ne le voulez pas? Ce r&ecirc;ve
+sublime de votre vie s'est dissip&eacute; sous le souffle d'une passion
+vulgaire! Votre c&oelig;ur est ferm&eacute; &agrave; Dieu, ma voix n'arrive plus &agrave; votre
+oreille! Est-ce possible? Faut-il que j'y croie?</p>
+
+<p>Ne me r&eacute;pondez pas avec pr&eacute;cipitation. Relisez les paroles du p&egrave;re
+Onorio, relisez ma confession, qui est aussi la v&ocirc;tre; car vous avez
+cherch&eacute; dans les faits la lumi&egrave;re que j'ai cherch&eacute;e dans les livres, et
+dans quelques jours, dans plusieurs jours s'il le faut, vous
+prononcerez. Jusque-l&agrave;, je vous verrai, mais devant votre famille, et
+sans chercher &agrave; h&acirc;ter vos r&eacute;solutions.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 9em;">Votre ami M.</span><br />
+</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#table">XII.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">&Eacute;MILE A M. LEMONTIER, A PARIS.</a></h3>
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 5em;">Aix, 12 juin 1861.</span><br />
+</p>
+
+<p>J'ai fait aujourd'hui connaissance avec un homme assez remarquable dont
+je ne sais pas le nom. J'&eacute;tais all&eacute; faire mon p&egrave;lerinage aux Charmettes
+et j'&eacute;tais mont&eacute; ensuite, par le chemin aim&eacute; de Jean-Jacques, sur la
+hauteur d'o&ugrave; l'on domine Chamb&eacute;ry. Cette petite ville aux toits noirs
+lam&eacute;s d'argent est charmante &agrave; l'ext&eacute;rieur. Ses vieux &eacute;difices et son
+cadre de montagnes hardiment dessin&eacute;es en font une des villes les plus
+pittoresques que j'aie vues. Ce n'est pas l'importance et la fiert&eacute; du
+Puy en Velay, qui a des montagnes pour monuments d&eacute;coratifs et pour
+cadre un immense bassin sem&eacute; de monuments naturels analogues. Chamb&eacute;ry
+n'est pas le centre, mais le d&eacute;tail d'un pays moins ouvert et plus
+d&eacute;taill&eacute; lui-m&ecirc;me. Ce n'est pas ce grand tableau que l'&oelig;il embrasse
+tout entier, c'est un pays de retraites profondes et d'&eacute;blouissements
+impr&eacute;vus. Les rochers n'ont pas, comme dans les r&eacute;gions &agrave; crat&egrave;res,
+l'aspect d'effrayante r&eacute;gularit&eacute; propre aux vomissements volcaniques.
+Ici les lourds craquements du calcaire ont vari&eacute; la proportion et
+l'inclinaison des accidents au point qu'on ne saurait dire ce qu'il
+faut appeler plaine ou vall&eacute;e. Les hautes montagnes ne sont pas des pics
+isol&eacute;s ou distincts, mais de puissantes masses group&eacute;es et li&eacute;es
+ensemble par des terrains parfaitement praticables. Le Nivolet porte sur
+son flanc des contr&eacute;es enti&egrave;res, villages, chemins, cultures, toute une
+population agricole qui peut vivre et circuler comme l'habitant des
+plaines, et qui pourtant repose sur une corniche de rochers &agrave; pic
+tr&egrave;s-&eacute;lev&eacute;e au-dessus du niveau du lac. Un second &eacute;tage de calcaire
+blanc d&eacute;nud&eacute; porte une seconde r&eacute;gion plus froide et plus verte, fertile
+encore et habit&eacute;e, mais moins riche en c&eacute;r&eacute;ales et moins bien plant&eacute;e.
+Une troisi&egrave;me et une quatri&egrave;me terrasse offrent encore de vastes espaces
+v&eacute;g&eacute;tables o&ugrave; les chalets diss&eacute;min&eacute;s se perdent dans les nuages et o&ugrave;
+l'&oelig;il attentif distingue les troupeaux errants. Un dernier couronnement
+plus r&eacute;tr&eacute;ci et plus abrupt porte des dentelures d'une blancheur mate
+qu'&agrave; travers les brumes on pourrait prendre pour de la neige, si &agrave;
+l'horizon oppos&eacute; ne se dressaient les v&eacute;ritables grandes neiges
+&eacute;ternelles d'une blancheur iris&eacute;e qui ne se peut comparer &agrave; rien, mais
+dont le splendide aspect est navrant, tandis que les montagnes de
+Chamb&eacute;ry sont riches et riantes malgr&eacute; leur construction en gradins qui
+se ressemblent par le plan g&eacute;n&eacute;ral. Cette monotonie n'est qu'apparente.
+D&egrave;s qu'on &eacute;tudie ces beaux accidents fi&egrave;rement ou mollement ondul&eacute;s, ils
+reprennent la r&eacute;alit&eacute; de leur vari&eacute;t&eacute; charmante ou sublime, et la
+d&eacute;coupure de ces masses inclin&eacute;es devient le domaine de l'imagination en
+m&ecirc;me temps que le plaisir de la vue. On aime &agrave; chercher par quels
+chemins invisibles, par quels sentiers myst&eacute;rieux des contr&eacute;es
+superpos&eacute;es &agrave; de si grandes hauteurs peuvent communiquer entre elles, et
+puis, apr&egrave;s en avoir interrog&eacute; toutes les formes, on choisit une de ces
+oasis, on se persuade qu'elle est, comme elle le para&icirc;t, inaccessible
+de toutes parts, que ses chemins sinueux dessin&eacute;s sur la verdure ne
+peuvent servir qu'&agrave; ses habitants, que le monde finit pour eux &agrave; la
+brusque coupure du rocher au-dessus et au-dessous de leur petit monde,
+et c'est l&agrave; que, dans je ne sais quel r&ecirc;ve de d&eacute;tachement triste et
+d&eacute;licieux, on voudrait aller enfermer sa vie avec les objets de son
+affection.</p>
+
+<p>Je quittai la route et je montai &agrave; travers les bl&eacute;s sur le plateau qui
+domine Chamb&eacute;ry. J'&eacute;tais l&agrave; moi-m&ecirc;me sur une de ces vastes r&eacute;gions
+cultiv&eacute;es qui forment le premier plan des grands massifs au del&agrave;
+desquels le mont Grenier montre sa silhouette imposante. Je gagnai le
+bord de la corniche qui limitait ma promenade. Le terrain
+s'amaigrissait, le roc per&ccedil;ait sous les pieds, et vers le sud les
+montagnes vertes et d&eacute;chir&eacute;es prenaient un caract&egrave;re pastoral &agrave; la fois
+doux et triste. Je me retournai vers le nord, je revis le lac et je
+distinguai le manoir de Turdy. Je restai l&agrave;, absorb&eacute; par ce sentiment
+immense de l'amour qui remplit la nature enti&egrave;re d'une aspiration
+infinie. Une ombre qui se dessina pr&egrave;s de moi m'arracha &agrave; ma r&ecirc;verie. Je
+me retournai, je vis un homme qu'il me semble avoir d&eacute;j&agrave; vu, mais je ne
+saurais dire o&ugrave; et quand. Peut-&ecirc;tre ressemble-t-il &agrave; quelqu'un dont je
+ne peux pas retrouver le souvenir distinct. C'est un personnage de mise
+et de physionomie s&eacute;rieuses, entre quarante et cinquante ans, une belle
+figure p&acirc;le, intelligente et fatigu&eacute;e, l'accent l&eacute;g&egrave;rement &eacute;tranger, la
+voix sonore. Il me demandait avec beaucoup de politesse le nom des
+principales montagnes et la distance du point o&ugrave; nous &eacute;tions. Je le
+renseignai assez mal, m'excusant sur ma qualit&eacute; d'&eacute;tranger au pays;
+mais, comme sa figure et ses mani&egrave;res me disposaient favorablement, je
+ne mis pas dans mes r&eacute;ponses cette bri&egrave;vet&eacute; qui rompt la conversation.
+Il me demanda si j'avais vu la cascade de Jacob, o&ugrave; il avait
+l'intention de se rendre, et m'offrit de m'y conduire dans un char qu'il
+avait laiss&eacute; pr&egrave;s des Charmettes. J'acceptai. Nous f&icirc;mes donc cette
+promenade ensemble. Tu vois&mdash;et je ne saurais dire comment&mdash;que la
+connaissance &eacute;tait d&eacute;j&agrave; faite.</p>
+
+<p>Je veux essayer de r&eacute;sumer l'entretien qu'&agrave; travers quelques d&eacute;viations
+in&eacute;vitables nous avons eu en voiture, parce que cet entretien m'a laiss&eacute;
+en proie &agrave; beaucoup de r&eacute;flexions personnelles auxquelles j'ai besoin
+que ta r&eacute;flexion assiste.</p>
+
+<p>Tout a roul&eacute; sur l'amour, et cela est venu naturellement &agrave; propos de
+Jean-Jacques et de madame de Warens; puis nos id&eacute;es se sont &eacute;loign&eacute;es,
+d&eacute;tach&eacute;es m&ecirc;me tout &agrave; fait de ces deux types pour se g&eacute;n&eacute;raliser &agrave; peu
+pr&egrave;s ainsi:</p>
+
+<p><span class="smcap">Lui.</span>&mdash;Vous faites &agrave; l'amour, je le vois bien, une part immense
+dans la vie humaine. Prenez garde de vous tromper et d'en juger avec
+l'effervescence de votre &acirc;ge. L'amour n'est qu'un acte, peut-&ecirc;tre
+seulement un court prologue, dans l'existence d'un homme s&eacute;rieux.</p>
+
+<p><span class="smcap">Moi.</span>&mdash;Vous me paraissez un homme tr&egrave;s-s&eacute;rieux. Pourriez-vous,
+pour l'instruction du tr&egrave;s-jeune homme &agrave; qui vous faites l'honneur de
+parler, r&eacute;pondre &agrave; une question directe et personnelle?</p>
+
+<p><span class="smcap">Lui.</span>&mdash;Voyons la question.</p>
+
+<p><span class="smcap">Moi.</span>&mdash;Avez-vous aim&eacute;?</p>
+
+<p><span class="smcap">Lui.</span>&mdash;Ma r&eacute;ponse ne vous apprendrait rien, car je n'entends pas
+l'amour comme vous, et mon exp&eacute;rience ne suppl&eacute;erait pas &agrave; celle qui
+vous manque. Ne nous &eacute;garons pas dans les faits personnels, toujours
+vari&eacute;s et changeants. Tenons-nous dans la haute r&eacute;gion des principes.
+L'amour doit-il &ecirc;tre pour une &acirc;me &eacute;lev&eacute;e une question de vie ou de
+mort, comme jusqu'ici il m'a sembl&eacute; que vous vouliez l'entendre?</p>
+
+<p><span class="smcap">Moi.</span>&mdash;Je dis oui, et vous dites non?</p>
+
+<p><span class="smcap">Lui.</span>&mdash;Certes, je dis non! Notre &acirc;me est l'abstraction que nos
+organes manifestent et doivent humblement servir. Cette abstraction vit
+elle-m&ecirc;me d'abstractions sup&eacute;rieures; elle les cherche, elle y aspire,
+elle les contemple et s'en empare. C'est d'elles qu'elle re&ccedil;oit sa
+nourriture intellectuelle, c'est par elles qu'elle se forme, se
+d&eacute;veloppe et arrive &agrave; exister dans sa pl&eacute;nitude. Le culte de ces
+abstractions devient son besoin, sa vie, sa passion, son m&eacute;rite et sa
+fin. M'accordez-vous cela?</p>
+
+<p><span class="smcap">Moi.</span>&mdash;Parfaitement, si nous nous entendons sur le mot
+abstraction.</p>
+
+<p><span class="smcap">Lui.</span>&mdash;Disons des id&eacute;es, des vertus, des croyances, si vous
+l'aimez mieux.</p>
+
+<p><span class="smcap">Moi.</span>&mdash;Disons la foi, si vous voulez.... C'est le r&eacute;sum&eacute; de
+toutes les conceptions de l'esprit, et c'est &agrave; elle que toutes les
+nobles aspirations se rapportent.</p>
+
+<p><span class="smcap">Lui.</span>&mdash;La foi en Dieu?</p>
+
+<p><span class="smcap">Moi.</span>&mdash;Vous paraissez surpris de me voir invoquer Dieu dans une
+discussion de ce genre?</p>
+
+<p><span class="smcap">Lui.</span>&mdash;Si je suis surpris, je le suis agr&eacute;ablement. Eh bien, si
+vous croyez en Dieu..., et c'est l&agrave; ce que je n'eusse pas os&eacute; vous
+demander, dites-moi si vous pouvez placer au nombre des abstractions qui
+se rapportent &agrave; lui, et qui d&eacute;veloppent son culte dans nos &acirc;mes, l'amour
+qu'une cr&eacute;ature humaine vous inspire. Je comprends la charit&eacute;, la
+justice, la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, la science des choses sacr&eacute;es, le renoncement
+aux choses vaines, le travail, l'humilit&eacute;, le sacrifice: tout cela m&egrave;ne
+au seul but s&eacute;rieux de la vie, plaire &agrave; Dieu; mais je ne comprends pas
+les d&eacute;sirs charnels &eacute;lev&eacute;s par l'imagination &agrave; l'&eacute;tat d'enthousiasme et
+de d&eacute;lire, se pr&eacute;sentant devant Dieu comme des m&eacute;rites dont il puisse
+nous tenir compte.</p>
+
+<p><span class="smcap">Moi.</span>&mdash;Permettez, vous me conduisez l&agrave; d'embl&eacute;e dans les r&eacute;gions
+de l'id&eacute;alisme chr&eacute;tien. Je consens &agrave; vous y suivre et &agrave; ne pas me
+croire indigne de vous comprendre; mais je vais pourtant vous choquer en
+vous disant que devant Dieu, qui m'a fait homme, mon premier devoir est
+d'&ecirc;tre homme. Mon but principal, mon but unique, exclusif, si vous
+voulez, doit &ecirc;tre de lui plaire? Soit! J'accepte l'id&eacute;al le plus sublime
+qu'il vous plaira de m'indiquer, et je trouve m&ecirc;me une joie immense dans
+cet &eacute;lan imprim&eacute; &agrave; mon &acirc;me. Je ne vous demande donc pas gr&acirc;ce pour la
+faiblesse humaine, je n'invoque pas la mis&egrave;re de ma condition. J'aurai
+l'ardente ambition que vous me suscitez, de pouvoir <i>plaire</i> comme vous
+dites, moi atome, &agrave; l'esprit qui r&egrave;gle les destins de l'infini. Eh bien,
+monsieur, je vous jure que je crois lui ob&eacute;ir de la mani&egrave;re la plus
+intelligente et la plus sainte en aimant de toutes les puissances de mon
+&ecirc;tre la femme qu'il me donnera pour associ&eacute;e dans la t&acirc;che sacr&eacute;e de
+mettre des enfants au monde.</p>
+
+<p><span class="smcap">Lui</span> (apr&egrave;s un assez long silence).&mdash;Si vous aimez cette femme
+de toutes les puissances de votre &ecirc;tre, que restera-t-il &agrave; Dieu?</p>
+
+<p><span class="smcap">Moi.</span>&mdash;Tout! Ces m&ecirc;mes puissances, renouvel&eacute;es, raviv&eacute;es et
+centupl&eacute;es par l'amour, remonteront vers Dieu comme la flamme de l'autel
+allum&eacute;e par lui. L'amour est miracle, il n'&eacute;puise que ceux qui en font
+deux parts, une pour l'&acirc;me qu'ils n'ont pas, l'autre pour les sens
+qu'ils croient avoir, et qu'ils n'ont pas davantage probablement, car le
+r&ocirc;le des sens chez les animaux est plut&ocirc;t rage, souffrance par
+cons&eacute;quent, que jouissance, c'est-&agrave;-dire bonheur. Le mot <i>plaisir</i> est
+ici un non-sens. Je ne crois pas qu'il y ait plaisir o&ugrave; il n'y a pas
+joie, &agrave; moins que vous n'assimiliez l'amour &agrave; tous les autres app&eacute;tits
+mat&eacute;riels. Et pourtant ces app&eacute;tits, l'homme, toujours avide de
+raffinements, les aiguise avec recherche. Il &eacute;pure et assaisonne la
+nourriture de son corps. Il met son sommeil &agrave; l'abri du froid, du chaud
+ou du trouble; ses yeux se d&eacute;tournent de ce qui les choque, et ainsi de
+toutes les fonctions de son existence. Quoi! l'amour seul resterait
+brutal, et la plus divine, la plus providentielle de nos aspirations ne
+serait pas ennoblie par l'effort de notre raison et les ivresses de
+notre pens&eacute;e! Non, je n'admets pas, je n'admettrai jamais ce partage de
+l'esprit et de la mati&egrave;re dans un acte de la vie o&ugrave; Dieu intervient si
+miraculeusement. De tout ce dont l'homme a abus&eacute;, c'est certainement
+l'amour qu'il a le plus perverti et m&eacute;connu, puisqu'il en a fait la
+source de tous les maux et de tous les d&eacute;lires, et ceci, permettez-moi
+de vous le dire, est l'&oelig;uvre funeste du christianisme mal entendu.</p>
+
+<p><span class="smcap">Lui.</span>&mdash;Le christianisme ne condamne que l'exc&egrave;s des passions; il
+les autorise et les vivifie dans ce qu'elles ont de l&eacute;gitime et de
+respectable. Tel est son esprit et sa lettre m&ecirc;me. Ce n'est donc trahir
+ni la lettre ni l'esprit que d'imposer une barri&egrave;re &agrave; ces trop br&ucirc;lantes
+aspirations des sens qui essayent de se donner le change en s'offrant &agrave;
+Dieu comme divines. Rien de ce qui n'est pas Dieu seul n'est divin dans
+l'homme, et vous ne pouvez lui offrir comme un encens digne de lui
+aucune des satisfactions de votre &ecirc;tre mat&eacute;riel.</p>
+
+<p><span class="smcap">Moi.</span>&mdash;Alors vous tranchez r&eacute;sol&ucirc;ment d&egrave;s cette vie le lien qui
+unit l'&acirc;me &agrave; la vitalit&eacute;? Vous n'admettez que des passions spirituelles,
+et, comme vous ne pouvez aimer l'&acirc;me de la femme sans aimer aussi son
+corps, vous la repoussez de votre c&oelig;ur, vous la proscrivez corps et &acirc;me
+du sanctuaire de vos affections?</p>
+
+<p><span class="smcap">Lui.</span>&mdash;Je n'agis point ainsi. Je ne me suis pas habitu&eacute; comme
+vous &agrave; r&eacute;v&eacute;rer cette indissolubilit&eacute; pr&eacute;tendue de l'esprit et de la
+mati&egrave;re. Ma pens&eacute;e s&eacute;pare facilement ces deux termes que vous confondez
+sous le nom d'<i>&ecirc;tre</i>. Je puis aimer l'&acirc;me d'une femme et m&eacute;priser ce que
+vous appelez la femme dans votre langue philosophique ou physiologique.
+Il peut convenir &agrave; mon &acirc;ge, &agrave; ma situation, &agrave; mes principes ou &agrave; mes
+instincts s&eacute;rieux, de vivre sans femme, et pourtant de consacrer une
+partie de ma vie au bonheur et &agrave; l'honneur d'une femme. Vous voyez que
+je ne bannis les femmes ni du sanctuaire de mes affections ni du domaine
+de mon respect.</p>
+
+<p><span class="smcap">Moi.</span>&mdash;Vous faites ici la peinture de l'amiti&eacute;; mais vous
+proscrivez l'amour, je le r&eacute;p&egrave;te. L'amour est un, et toute union veut
+l'unit&eacute;.</p>
+
+<p><span class="smcap">Lui.</span>&mdash;Je vois bien que je ne me trompais pas sur le compte de
+cet amour que vous exaltez si haut. Il n'est que le r&eacute;sultat des
+temp&ecirc;tes de votre jeunesse. J'ignore si vous &ecirc;tes mari&eacute;; mais j'ose dire
+que votre compagne pr&eacute;sente ou future cessera de vous inspirer l'amour,
+si la maladie, quelque infirmit&eacute;, une vieillesse pr&eacute;matur&eacute;e vient &agrave;
+briser le lien mat&eacute;riel de votre union.</p>
+
+<p><span class="smcap">Moi.</span>&mdash;Je vous jure qu'il n'en sera pas ainsi. Ce lien mat&eacute;riel,
+&agrave; l'&eacute;tat de souvenir ou d'esp&eacute;rance, n'aura rien perdu de sa force et de
+sa dignit&eacute;. Et si de tels accidents doivent traverser la jeunesse de
+deux &eacute;poux, bien leur aura pris de n'avoir pas marchand&eacute; le prix de leur
+tendresse devant Dieu. Cet enthousiasme mutuel, que vous assimilez &agrave; une
+sorte d'idol&acirc;trie, sera leur consolation et leur d&eacute;dommagement. Dieu
+b&eacute;nira cette tendresse en la rendant tout &agrave; fait pure, comme vous
+l'entendez, et le bonheur qu'il e&ucirc;t refus&eacute; &agrave; un divorce volontaire entre
+le corps et l'&acirc;me, il l'accordera encore &agrave; l'&acirc;me qui accepte et poursuit
+sa mission.</p>
+
+<p>Nous f&ucirc;mes interrompus par le bruit de la cascade. Mon inconnu m'avait
+&eacute;cout&eacute; avec un fr&eacute;quent sourire d'incr&eacute;dulit&eacute; bienveillante. Je le
+laissai &agrave; la chute qui est au-dessus du chemin, et je descendis sous le
+pont pour voir la seconde chute. Je craignais d'avoir montr&eacute; une
+obstination indiscr&egrave;te, et j'&eacute;tais m&ecirc;me un peu confus d'avoir exprim&eacute;
+les ardeurs de mon &acirc;me &agrave; un passant qui m'avait pour ainsi dire ramass&eacute;
+sur son chemin. Je me demandais par quelle bizarrerie du hasard je
+m'&eacute;tais senti entra&icirc;n&eacute; &agrave; parler avec tant de feu de mes pr&eacute;occupations
+personnelles. Je r&eacute;solus de le quitter sans lui dire qui j'&eacute;tais et sans
+lui demander qui il &eacute;tait lui-m&ecirc;me. Cela me parut une r&eacute;paration
+mutuelle de notre abandon mutuel trop soudain et &agrave; coup s&ucirc;r irr&eacute;fl&eacute;chi.
+Je remontai donc vers lui pour prendre cong&eacute;. Je le trouvai si absorb&eacute;,
+que je dus attendre qu'il f&ucirc;t sorti de sa r&ecirc;verie; mais, tout en
+regardant les grandes val&eacute;rianes sauvages qui poussent dans ces rochers,
+je ne pus me d&eacute;fendre de l'examiner &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e. Je trouvai &agrave; son
+profil &eacute;nergique une expression de tristesse, je dirai m&ecirc;me de douleur
+qui m'int&eacute;ressa. Cet homme est malheureux; notre conversation avait
+raviv&eacute; quelque plaie incurable d'un c&oelig;ur bris&eacute; ou tourment&eacute;. La
+noblesse de son attitude me frappa aussi. Rien en lui n'est d'un homme
+ordinaire, et je sentis une grande curiosit&eacute; de savoir avec quel &eacute;minent
+personnage je venais de discuter si hardiment et si chaudement. Je
+l'aurais su peut-&ecirc;tre en questionnant le cocher de sa voiture de louage,
+je ne voulus pas commettre cette indiscr&eacute;tion. Je m'&eacute;loignai de lui, qui
+paraissait m'avoir compl&eacute;tement oubli&eacute;, mais sans le perdre de vue. Il
+me fallait bien le saluer et le remercier en le quittant. Il avait les
+yeux fix&eacute;s sur la petite cascade, et semblait suivre par la pens&eacute;e la
+fuite rapide de ses remous. Qui sait si, comme Rousseau lan&ccedil;ant jadis,
+en ce m&ecirc;me lieu peut-&ecirc;tre, des pierres &agrave; un arbre pour conna&icirc;tre son
+sort dans l'autre vie, ce chr&eacute;tien aust&egrave;re et fourvoy&eacute; ne demandait pas
+aux feuilles et aux brins d'herbe emport&eacute;s par le courant le myst&egrave;re de
+sa destin&eacute;e?</p>
+
+<p>Enfin il se leva, me vit &agrave; quelque distance, et vint &agrave; moi pour m'offrir
+de me reconduire &agrave; Chamb&eacute;ry. Je refusai, et je crus voir qu'il me savait
+gr&eacute; de le laisser seul. Je le saluai avec d&eacute;f&eacute;rence, et il leva
+enti&egrave;rement son chapeau de paille pour me rendre mon adieu. La beaut&eacute; de
+son front tr&egrave;s-d&eacute;couvert, luisant au soleil, me causa un tressaillement
+que je ne m'explique pas....</p>
+
+<p>Je viens d'interrompre ma lettre en proie &agrave; une &eacute;motion inconcevable. En
+t'&eacute;crivant, en te racontant ce fait dont l'importance m'a saisi par le
+souvenir, j'ai retrouv&eacute; dans ma m&eacute;moire la figure de cet inconnu. C'est
+celui qui &eacute;tait dans la voiture de mademoiselle de Turdy quand Lucie est
+sortie de la chapelle des carm&eacute;lites le jour o&ugrave; j'ai eu tant de chagrin,
+de col&egrave;re et de jalousie. Ce jour-l&agrave;, je suis rentr&eacute; &agrave; Aix avec la
+fi&egrave;vre, et la fi&egrave;vre avait troubl&eacute; l'image de cet homme dans mon cerveau
+au point que ce matin, durant deux heures de conversation avec lui, je
+ne l'ai pas reconnu! Mais c'est bien lui! Et son accent italien.... Mais
+quoi! ceci est un r&ecirc;ve de mon imagination malade. L'homme du lac, je
+n'ai pas pu voir ses traits, et l'homme de la voiture, je n'ai pas
+entendu sa voix. Pourquoi cette obstination &agrave; me persuader que c'est le
+m&ecirc;me homme? Et ce que je me persuade &agrave; pr&eacute;sent, que l'homme de la
+cascade est encore le m&ecirc;me, a-t-il plus de consistance? Mon p&egrave;re, tu
+m'as d&eacute;fendu d'&ecirc;tre jaloux, tu m'as dit que c'&eacute;tait un outrage envers la
+personne aim&eacute;e; je n'avais donc pas reparl&eacute; &agrave; Lucie de cet inconnu...
+et... je ne veux pas croire que, s'il y avait entre elle et lui quelque
+relation qui p&ucirc;t m'int&eacute;resser, elle ne me l'e&ucirc;t pas dit d'elle-m&ecirc;me.
+Elle ne m'a rien dit, il n'y a rien, n'est-ce pas? Je suis fou: c'est
+ce qu'il ne faut point! Je t'embrasse et je vais t&acirc;cher de dormir
+tranquille; mais pourtant quel rapport singulier entre les id&eacute;es de cet
+homme et celles que Lucie a exprim&eacute;es un jour devant moi! Elle me
+demandait si l'on pouvait aimer Dieu de toute son &acirc;me en m&ecirc;me temps
+qu'un objet terrestre.... Oui, Lucie &eacute;tait dans ces id&eacute;es-l&agrave;, dans ces
+id&eacute;es que je sens fausses, cruelles pour l'humanit&eacute;, antireligieuses par
+cons&eacute;quent; mais les croyances de Lucie ont d&ucirc; se modifier, puisqu'elle
+me t&eacute;moigne une affection si vraie, puisqu'elle me laisse tout esp&eacute;rer!
+Il me tarde d'&ecirc;tre &agrave; demain; je veux la voir, je veux qu'elle
+s'explique.... Je ne suis pas jaloux, mais....</p>
+
+<p>Mais pourquoi ne le serais-je pas? Non, mon p&egrave;re, cette jalousie ne
+l'outrage pas. Je sais tr&egrave;s-bien que Lucie est pure comme le soleil, et
+ce n'est pas sa conduite que je soup&ccedil;onnerai jamais; car, le jour o&ugrave;
+cela pourrait m'arriver, je sens que je ne l'aimerais plus. Ce qu'il
+m'est bien permis d'envier, c'est sa confiance enti&egrave;re;&mdash;de redouter,
+c'est l'influence qu'un autre esprit que le mien pourrait avoir sur son
+esprit. H&eacute;las! jusqu'ici cette influence &eacute;trang&egrave;re &agrave; moi et contraire &agrave;
+celle que je pr&eacute;tends exercer, elle l'a re&ccedil;ue de toutes parts, et je
+suis un intrus dans le sanctuaire de sa pens&eacute;e.... Pourquoi donc
+croirait-elle en moi? Pourquoi m'aimerait-elle? Mais elle m'a dit de
+revenir souvent, elle a chant&eacute; pour moi, elle m'a serr&eacute; la main comme &agrave;
+un fr&egrave;re.... Non, Lucie ne se joue pas de moi....</p>
+
+<p>Et puis cet homme que je crains; cet homme dont ma jalousie se fait un
+ennemi, qui sait si je l'ai bien compris? qui sait si, diff&eacute;rent de moi
+par la pens&eacute;e et les instincts, il ne m'est pas sup&eacute;rieur par le c&oelig;ur
+ou par la vertu? Tu m'as dit &agrave; Lyon un mot que je me rappelle: &laquo;Que
+l'habit ne t'emp&ecirc;che pas d'&eacute;tudier et d'appr&eacute;cier l'homme qu'il
+couvre!&raquo; Et cet homme, je dois reconna&icirc;tre qu'il n'a rien de vulgaire et
+qu'il m'a &eacute;t&eacute; sympathique aujourd'hui en d&eacute;pit de tout.</p>
+
+<p class="smcap droit">
+<span style="margin-left: 9em;">&Eacute;mile.</span><br />
+</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#table">XIII.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">M. LEMONTIER A HENRI VALMARE, A AIX EN SAVOIE.</a></h3>
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 5em;">Paris, le 10 juin 1861.</span><br />
+</p>
+
+<p>Mon cher enfant, je te remercie de m'&eacute;crire et de me parler de mon
+&Eacute;mile. G&acirc;te ton vieux ami. &Eacute;cris-moi souvent. Dis-moi tout ce que tu
+penses de lui, d'<i>elle</i>, et de moi-m&ecirc;me. Gronde-moi aussi, mon grand
+sceptique, accuse-moi d'imprudence. Je ne me corrigerai pas; mais je te
+corrigerai peut-&ecirc;tre de la manie du doute: qui sait?</p>
+
+<p>Oui, &Eacute;mile souffre et souffrira peut-&ecirc;tre en pure perte pour son amour,
+comme tu le crains; mais ce qui sera perdu pour son bonheur ne le sera
+pas pour son <i>salut</i>, comme disent les catholiques. Acceptons le mot:
+sauver l'intelligence et le c&oelig;ur &agrave; travers les &eacute;preuves de cette vie
+n'est pas une si petite affaire qu'il faille la sacrifier au repos et &agrave;
+la prudence. &Eacute;mile doit lutter, il le veut, il m'a persuad&eacute;. J'ai senti
+en lui une force que je voyais &eacute;clore et qui cherchait l'occasion de
+s'exercer. Or, nous sommes en ce monde pour y chercher courageusement le
+beau et vrai bonheur. C'est une conqu&ecirc;te qui veut d'h&eacute;ro&iuml;ques soldats;
+mais on est soldat, et c'est pour &ecirc;tre bless&eacute;!</p>
+
+<p>Tu es soldat aussi, et brave soldat, mon cher Henri, car voil&agrave; que, par
+scrupule de c&oelig;ur, tu m'offres de renoncer &agrave; &Eacute;lise, que sa m&egrave;re
+t'accorde. J'aime ce mouvement g&eacute;n&eacute;reux, et je t'en remercie en t'aimant
+davantage; mais je te rends ta libert&eacute; que tu m'offres. C'est la
+s&eacute;rieuse Lucie que nous aimons; aime la charmante &Eacute;lise, et rends-la
+heureuse.</p>
+
+<p>Tu as la discr&eacute;tion de ne pas me reparler de ton essai litt&eacute;raire, et,
+moi qui l'ai gard&eacute; avec soin dans mon tiroir, je l'ai lu avec attention.
+Je vais l'<i>ab&icirc;mer</i>, je t'en avertis, et pourtant j'en appr&eacute;cie les
+qualit&eacute;s, qui sont nombreuses. Tu m'as pris pour arbitre, et je te
+r&eacute;ponds:&mdash;Oui, tu seras, tu es d&eacute;j&agrave; un homme de lettres. Tu as la forme,
+tu sais &eacute;crire. Est-ce assez? Je ne crois pas. Tu as de quoi vivre,
+&eacute;cris pour toi seul et pour moi, si tu veux, pendant dix ans. Du talent,
+tu en as; mais qui n'en a pas aujourd'hui? Tous les jeunes Fran&ccedil;ais
+savent faire un livre, comme tous les jeunes Italiens savent chanter un
+air, comme tous les jeunes Allemands du temps de Werther savaient jouer
+de la fl&ucirc;te. Ah! cette fl&ucirc;te allemande, je la regrette bien! Elle &eacute;tait
+si candide!</p>
+
+<p>Vos jeunes livres le sont moins, enfants terribles qui ne croyez &agrave;
+rien!... Si vous aviez au moins le parti pris de nier quelque chose!
+Nier, c'est croire &agrave; un contraire; mais vous n'opposez rien &agrave; la
+croyance des vieux. Alors vous &eacute;crivez pour &eacute;crire n'importe quoi, comme
+on est avocat pour plaider n'importe quelle cause. Il est pourtant
+facile, quand on a le talent que vous avez presque tous, de le mettre au
+service d'une id&eacute;e fausse ou vraie; mais vous arrivez dans l'ar&egrave;ne avec
+un secret d&eacute;dain pour le lecteur: il est, selon vous, frivole ou
+sceptique, vous craindriez de lui para&icirc;tre p&eacute;dants. A quoi bon se faire
+un fonds de croyance ou tout au moins de notions s&eacute;rieuses pour un
+public qui ne veut pas &ecirc;tre instruit?</p>
+
+<p>Grande erreur! Le public ingrat ou &eacute;quitable est toujours plus s&eacute;rieux
+que vous ne pensez. Il est moins sensible &agrave; la phrase et au style qu'&agrave;
+la r&eacute;v&eacute;lation d'une conscience quelconque. Ton essai a les qualit&eacute;s et
+les d&eacute;fauts de ton temps et de ton milieu. Avant tout, il est <i>poseur</i>,
+et, toi qui fais avec tant d'esprit la guerre &agrave; ce travers, tu en es
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute; de la t&ecirc;te aux pieds.</p>
+
+<p>La grande <i>pose</i> du moment, c'est d'avoir du style et de l'esprit, du
+go&ucirc;t et de l'originalit&eacute; &agrave; propos de tout. Il y a trente ans, on
+<i>posait</i> l'homme rassasi&eacute; et d&eacute;go&ucirc;t&eacute; de tout, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; par cons&eacute;quent.
+C'&eacute;tait faux la plupart du temps, mais c'&eacute;tait logique: si tout est
+fini, finissons nous-m&ecirc;mes. Aujourd'hui, on d&eacute;daigne et on insulte tout
+ce qui fait la vie s&eacute;rieuse et significative, on s'avoue impuissant &agrave; le
+comprendre et &agrave; le go&ucirc;ter, et on rit! Il n'y a pas de quoi, je t'assure!</p>
+
+<p>Ce qui me d&eacute;pla&icirc;t dans cette gaiet&eacute;, c'est qu'elle n'est pas gaie, elle
+est aigre et froide; elle cherche &agrave; blesser, et pourtant elle ne tient
+pas &agrave; blesser, puisqu'elle ne tient &agrave; rien. Voltaire, m&eacute;chant parfois,
+brutal m&ecirc;me et cynique, fit aimer sa moquerie, parce qu'elle montrait
+une ardeur de lutte qui &eacute;tait une croyance, une volont&eacute;, une v&eacute;ritable
+mission philosophique. Aujourd'hui, on combat des personnes et point des
+id&eacute;es, des ridicules et point des actes. On joue au m&eacute;chant, et l'on est
+inoffensif. On s'&eacute;vertue &agrave; &ecirc;tre amusant: on est triste.</p>
+
+<p>Ton livre n'est pas jeune: o&ugrave; trouver aujourd'hui un livre jeune sorti
+d'une jeune plume? J'en cherche, j'en attends un chaque matin, je n'en
+vois pas na&icirc;tre. De la critique, toujours de la critique! Les romans
+m&ecirc;mes sont la satire de la vie. Il me semblait que le bl&acirc;me du temps
+pr&eacute;sent &eacute;tait notre affliction classique, notre maladie fatale, &agrave; nous
+autres vieillards. Point! nous sommes les na&iuml;fs, les don Quichotte, et
+vous &ecirc;tes les Cassandre de la com&eacute;die humaine.</p>
+
+<p>Quel dommage pourtant! Il y a des choses excellentes dans ton petit
+livre, des pages de style &agrave; encadrer, des finesses de sentiment
+ravissantes, des originalit&eacute;s d'esprit vraiment dr&ocirc;les. Et tout cela
+perdu dans la pr&eacute;tention de n'&ecirc;tre pas toi-m&ecirc;me, dans un d&eacute;sordre
+d'impressions qui se contredisent et qui ne semblent pas appartenir au
+m&ecirc;me homme, mais &agrave; l'homme que tu veux &ecirc;tre et que tu ne connais m&ecirc;me
+pas, car tu n'es pas s&ucirc;r qu'il soit bon ou mauvais. Je le cherche, ce
+monsieur que tu cherches aussi, je le trouve dans beaucoup de jeunes
+messieurs qui &eacute;crivent; mais je ne le connais pas pour cela, je ne le
+vois pas. C'est un dandy qui a des airs profonds et des airs &eacute;vapor&eacute;s;
+il cherche les allures du gentilhomme, il regrette le temps des Lauzun,
+il aspire au puissant libertinage du dernier si&egrave;cle, il ne trouve pas
+dans celui-ci assez de femmes galantes pour assouvir les passions qu'il
+n'a pas. Il a des id&eacute;es de luxure avec des m&oelig;urs timides ou prudentes,
+car l'homme du jour est tr&egrave;s-positif. Il est philosophe, et par moment
+Voltaire est son dieu. G&eacute;n&eacute;ralement, il m&eacute;prise Rousseau, qui vivait si
+mesquinement et qui avait des amertumes de cuistre; mais tout d'un coup
+ce dandy litt&eacute;raire, qui, en choisissant un pseudonyme, se donne la
+satisfaction d'y joindre un <i>de</i>, passe dans un autre compartiment de sa
+fantaisie: il vient de lire quelques pages de th&eacute;ologie, et le voil&agrave;
+asc&eacute;tique. Pourquoi pas? Il a du talent, et il faut que le talent
+s'exerce &agrave; tout exprimer, car il se flatte de tout comprendre. Vite, une
+belle tirade sur le d&eacute;sert, et de grandes cascades de phrases sur la
+po&eacute;sie des chartreuses, sur les extases des saints! Tout &agrave; l'heure nous
+serons f&eacute;roce avec les forts ch&acirc;telains du moyen &acirc;ge et magistralement
+sabreur, si le chauvinisme nous tombe sous la main. Nous voil&agrave; bien
+loin des pantoufles voluptueuses et du pied rose de la Pompadour; mais
+qu'importe, pourvu que la couleur y soit?</p>
+
+<p>Ah! que de couleurs perdues dans le kal&eacute;idoscope d'une jeune t&ecirc;te qui se
+croit grave! que de talent d&eacute;pens&eacute; en pure perte! que de pierreries
+&eacute;parses qui manquent de fil pour faire un collier! que de perles de la
+plus belle eau rejet&eacute;es &agrave; la mer! que de forces gaspill&eacute;es, que
+d'efforts pour devenir un papillon quand on e&ucirc;t pu &ecirc;tre un oiseau! Et
+pourquoi, je te prie? Comment se fait-il que, pouvant le plus, vous ne
+puissiez pas le moins? Vous avez du g&eacute;nie et pas de bon sens! C'est que,
+ne croyant &agrave; rien parce que vous voulez &ecirc;tre vieux, vous vous prenez &agrave;
+tout indistinctement sans rien saisir.</p>
+
+<p>Le rem&egrave;de est facile: attendez un peu. Vivez, et il vous faudra bien
+comprendre que la vie ne peut se passer d'un but. Las de n'en point
+avoir, vous en saisirez un avec ardeur. Fasse le ciel qu'il soit bon!
+Mais, si quelques-uns de vous le choisissent mauvais, les autres
+s'&eacute;panouiront au bien par r&eacute;action. Ils sauront &agrave; quelle lutte se vouer,
+et les grandes causes de l'humanit&eacute;, qui se plaident, malgr&eacute; tout, de
+si&egrave;cle en si&egrave;cle, retrouveront des accusateurs publics tr&egrave;s-nets et de
+libres d&eacute;fenseurs tr&egrave;s-passionn&eacute;s. Dans vingt ans, dans dix peut-&ecirc;tre,
+il vous faudra bien voir o&ugrave; vous allez et prendre parti pour ou contre
+l'avenir.</p>
+
+<p>En attendant, mon Henri, tu as produit l&agrave; un charmant sympt&ocirc;me de
+marasme, et ce n'est pas ta faute; mais il est charmant quand m&ecirc;me &agrave;
+beaucoup d'&eacute;gards, parce que tu es jeune malgr&eacute; toi, et que tu le
+redeviendras tout &agrave; fait en m&ucirc;rissant. Cette mode va passer, elle passe
+d&eacute;j&agrave;. Vous rirez bient&ocirc;t d'avoir &eacute;t&eacute; des Lauzun, comme nous rions
+aujourd'hui d'avoir &eacute;t&eacute; des Childe-Harold. Suicid&eacute;s et viveurs iront
+ensemble et fatalement vers la lumi&egrave;re de 1900! Elle est l&agrave; devant nous,
+et tu es de ceux qui la salueront. Elle attend, bien brillante et bien
+tranquille, que vous vous lassiez de vouloir souffler dessus.</p>
+
+<p>Sais-tu ton meilleur ouvrage? C'est ta derni&egrave;re lettre. Tu ne l'as pas
+cherch&eacute;e, elle est sortie toute seule de ton c&oelig;ur, qui a plus d'esprit
+que ton esprit.</p>
+
+<p>Je me tiens pr&ecirc;t: quand mon action sera n&eacute;cessaire &agrave; Turdy, j'y serai.
+En attendant, je t'embrasse paternellement.</p>
+
+<p class="smcap droit">
+<span style="margin-left: 9em;">H. Lemontier.</span><br />
+</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#table">XIV.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">&Eacute;MILE A M. LEMONTIER, A PARIS.</a></h3>
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 5em;">Aix, 12 juin.</span><br />
+</p>
+
+<p>Je suis arriv&eacute; hier &agrave; Turdy &agrave; l'heure du d&eacute;jeuner. Le g&eacute;n&eacute;ral m'a re&ccedil;u
+avec un &eacute;clair de joie na&iuml;ve, tout aussit&ocirc;t r&eacute;prim&eacute; par son habitude de
+je ne sais quelle dignit&eacute; th&eacute;&acirc;trale dont &agrave; coup s&ucirc;r il n'a aucun besoin
+pour se faire respecter de moi. Lucie et le grand-p&egrave;re m'ont tendu les
+deux mains avec une certaine &eacute;motion. J'ai vu qu'on venait de parler de
+moi; mais on passait dans la salle &agrave; manger, et la pr&eacute;sence des
+domestiques nous a forc&eacute;s de causer de choses &eacute;trang&egrave;res &agrave; la
+pr&eacute;occupation commune. Le g&eacute;n&eacute;ral s'est mis en observation devant moi
+comme devant un corps d'arm&eacute;e dont on veut saisir et pressentir les
+man&oelig;uvres. C'est tout au plus s'il n'a pas braqu&eacute; sur moi une lunette
+d'approche. Je ne pouvais ouvrir la bouche pour demander du pain,
+&eacute;tendre la main pour prendre de l'eau, sans rencontrer son regard avide,
+qu'il voulait rendre p&eacute;n&eacute;trant. Heureusement je ne suis pas timide. Cela
+n'est permis qu'aux gens qui sentent leur importance et dont on a le
+droit d'exiger beaucoup. J'ai donc fait bonne contenance devant cet
+examen. Je me suis laiss&eacute; m&ecirc;me interroger avec plus de bienveillance que
+de discr&eacute;tion sur le sens de quelques paroles insignifiantes o&ugrave; le malin
+g&eacute;n&eacute;ral voulait voir de la profondeur. Il a entam&eacute; au dessert une
+dissertation sur les avantages de l'ob&eacute;issance passive, qu'il a pouss&eacute;e
+fort loin. Selon lui, cette ob&eacute;issance n'est pas seulement n&eacute;cessaire
+pour consacrer la discipline militaire, elle est la sauvegarde de
+l'esprit humain dans toutes ses fonctions, de la soci&eacute;t&eacute; dans toutes ses
+lois. Je me suis gard&eacute; de le contredire, et je n'ai pas cru faire acte
+d'hypocrisie ou de l&acirc;chet&eacute; en me renfermant dans un silence d&eacute;cent. J'ai
+senti, je le confesse, que le bon g&eacute;n&eacute;ral battait trop franchement la
+campagne pour donner lieu &agrave; une controverse s&eacute;rieuse, et autant j'ai mis
+jusqu'&agrave; ce jour d'emportement et d'audace dans ma franchise avec Lucie,
+autant avec son p&egrave;re j'ai accept&eacute; le r&ocirc;le de petit gar&ccedil;on qu'il lui
+plaisait de m'attribuer. Je crois qu'il a &eacute;t&eacute; satisfait de cette
+d&eacute;f&eacute;rence et qu'il ne demandait pas autre chose pour m'accorder sa
+protection. A peine le d&eacute;jeuner fini, il a pris son fusil pour aller
+faire une promenade, et je suis rest&eacute; seul avec Lucie et son grand-p&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coutez, &Eacute;mile, m'a dit tout aussit&ocirc;t Lucie, notre situation, que je
+croyais assise et r&eacute;gl&eacute;e jusqu'&agrave; nouvel ordre, se trouble et se
+complique un peu devant l'arriv&eacute;e de mon p&egrave;re. Il faut bien vous dire
+qu'il ne comprend rien du tout &agrave; nos conventions. Nous avons ri tous les
+trois ce matin de ce qu'il lui plaisait d'appeler notre armistice; mais
+au fond il &eacute;tait un peu f&acirc;ch&eacute; contre mon grand-p&egrave;re et contre moi,
+contre vous encore plus. Il assure que vous auriez d&ucirc; d&eacute;j&agrave; et que vous
+devez au moins, dans un bref d&eacute;lai, lui d&eacute;clarer vos pr&eacute;tentions.... Il
+s'exprime ainsi. J'ai d&ucirc; lui dire que je m'y opposais, et je m'y oppose
+encore; mais, s'il s'obstine, comment allons-nous sortir de l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi vous opposez-vous &agrave; ce que je lui dise mon v&oelig;u, ch&egrave;re Lucie?
+Vous craignez donc de vous trop engager envers moi en me permettant de
+m'engager vis-&agrave;-vis de votre famille?</p>
+
+<p>Le grand-p&egrave;re a pris la parole avec un peu d'&eacute;motion.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, voil&agrave; la crainte de cette m&eacute;chante enfant. Elle a beau dire le
+contraire, elle veut se r&eacute;server toujours une porte de derri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est vilain, ce que vous dites l&agrave;, monsieur! reprit Lucie en
+secouant et baisant la t&ecirc;te du grand-p&egrave;re. Vous me cherchez toujours des
+torts, et nous finirons par nous brouiller!... Mais, en attendant,
+parlons raisonnablement. Dites-moi donc, &Eacute;mile, ce qui se passe entre
+nous et o&ugrave; nous en sommes. Nous avons besoin d'une grande explication
+dont on ne nous a pas laiss&eacute; le loisir, et que mon p&egrave;re a enfin compris
+devoir nous permettre avant toute d&eacute;marche de votre part. Il est sorti
+pour nous laisser libre de causer tous les trois. J'ai d&eacute;fendu &agrave; nos
+gens de laisser entrer personne; causons.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis pr&ecirc;t, Lucie, mais c'est &agrave; vous de m'interroger.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux, ni ne dois, ni ne veux vous confesser en d&eacute;tail. Je me
+contenterai de vous rappeler notre situation au moment o&ugrave; je me suis
+retir&eacute;e aux Carm&eacute;lites. Je vous demandais de me laisser &agrave; moi-m&ecirc;me
+pendant quelques jours, et vous reconnaissiez que j'avais le droit de me
+consulter. Vous me promettiez de m'attendre, et vous m'avez manqu&eacute; de
+parole. Vous vous &ecirc;tes affect&eacute;, impatient&eacute;; vous m'avez caus&eacute; une
+grande inqui&eacute;tude et une v&eacute;ritable souffrance, lorsque j'ai appris tout
+&agrave; coup que vous &eacute;tiez assez gravement malade. Je me suis h&acirc;t&eacute;e de
+revenir ici pour avoir plus vite et plus souvent de vos nouvelles; mais
+&agrave; peine &eacute;tiez-vous gu&eacute;ri que vous partiez sans me voir et sans &eacute;crire un
+pauvre mot &agrave; mon grand-p&egrave;re. Nous avons su par vos amis que vous alliez
+&agrave; Paris, mais que votre p&egrave;re, inquiet de vous, se trouvait d&eacute;j&agrave; &agrave; Lyon,
+et, autant que nous avons pu savoir ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; entre vous, il
+a calm&eacute; votre agitation, il a pris ma d&eacute;fense, et il vous a conseill&eacute; de
+revenir ici. Vous &ecirc;tes &agrave; Aix depuis trois jours, et voici enfin que nous
+pouvons parler librement. Ne me direz-vous pas ce que je dois penser du
+trouble et du mal que je vous ai caus&eacute;s? Avez-vous cru que je voulais
+vous d&eacute;courager, et que je manquais de la sinc&eacute;rit&eacute; n&eacute;cessaire pour vous
+dire que je renon&ccedil;ais &agrave; vous? Ou bien, d&eacute;couvrant que j'&eacute;tais plus
+religieuse que vous ne le supposiez, avez-vous regard&eacute; mes principes
+comme incompatibles avec les v&ocirc;tres?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais suppos&eacute;, Lucie, que vous pussiez manquer de franchise
+et de loyaut&eacute;. J'ai cru que vous ne m'aimiez pas, et que vous ne
+tarderiez pas &agrave; me le dire. J'ai perdu la t&ecirc;te, j'ai devanc&eacute; mon arr&ecirc;t,
+j'ai voulu fuir. Mon p&egrave;re a bl&acirc;m&eacute; ma pr&eacute;cipitation, il m'a dit de
+revenir accepter de nouveau l'esp&eacute;rance ou subir ma condamnation. Me
+voici.</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;sign&eacute; &agrave; tout?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! r&eacute;sign&eacute;.... pas le moins du monde! J'ai promis de l'&ecirc;tre, je l'ai
+promis de bonne foi. Je tiendrai parole, si toute ma soumission doit
+consister &agrave; me retirer sans faire entendre &agrave; qui que ce soit la moindre
+plainte; mais ce que je souffrirai est effroyable, et je sens bien que
+j'en gu&eacute;rirai difficilement... si j'en gu&eacute;ris! Ne prenez pourtant pas
+ceci pour un appel &agrave; votre conscience. Je reconnais tous vos droits, et
+dans ma douleur il n'y aura ni bl&acirc;me ni reproche contre vous. Je vous
+sais bonne, je crois &agrave; votre amiti&eacute;. Je sais que je m&eacute;rite votre estime,
+et je crois qu'en me faisant souffrir vous souffrirez beaucoup aussi;
+mais je ne veux rien devoir &agrave; votre piti&eacute;: elle nous serait funeste &agrave;
+tous deux. Je d&eacute;sire donc vivement que cette explication soit d&eacute;cisive,
+et que vous me commandiez de partir ou de me d&eacute;clarer &agrave; votre p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, &Eacute;mile, il y a quinze jours, je chantais chez les carm&eacute;lites
+le jour de la Trinit&eacute;... et il me semblait que vous &eacute;tiez l&agrave;, quelque
+part, que vous m'entendiez, que vous me compreniez, et que votre &acirc;me
+chantait et priait avec la mienne.</p>
+
+<p>--- J'&eacute;tais l&agrave;, Lucie, j'&eacute;tais dehors dans le soleil, dans la poussi&egrave;re
+et dans la fi&egrave;vre; je croyais &ecirc;tre loin de votre pens&eacute;e, et je devenais
+fou!</p>
+
+<p>&mdash;Ingrat! reprit Lucie avec force, comment n'&ecirc;tes-vous pas venu &agrave; moi
+quand je suis sortie?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai couru &agrave; vous, Lucie; vous ne m'avez pas reconnu, vous ne m'avez
+pas seulement aper&ccedil;u; vous sembliez ab&icirc;m&eacute;e dans l'extase ou bris&eacute;e par
+l'&eacute;motion.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous m'avez vue, vous, mais vous ne m'avez pas comprise!
+J'&eacute;tais ravie dans l'esp&eacute;rance! Je venais d'entendre la voix de ma
+conscience et celle de mon c&oelig;ur qui chantaient avec moi!</p>
+
+<p>&mdash;O Lucie! que vous disait-elle donc, cette voix int&eacute;rieure?</p>
+
+<p>&mdash;Elle me disait d'avoir confiance en vous.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne la repoussiez pas? vous ne la combattiez plus?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;mile, r&eacute;pondit-elle en me tendant les deux mains &agrave; la fois, quand le
+c&oelig;ur et la conscience sont d'accord pour dire oui, que reste-t-il en
+nous pour dire non?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma ch&egrave;re Lucie, dites-moi cela cent fois, dites-moi cela
+toujours!&raquo;</p>
+
+<p>Et je tombai &agrave; ses pieds.</p>
+
+<p>&laquo;Que Dieu l'entende et nous prot&eacute;ge! s'&eacute;cria-t-elle en se jetant dans
+les bras de son grand-p&egrave;re; qu'il renverse les obstacles qui sont entre
+nous!</p>
+
+<p>&mdash;Des obstacles! dit M. de Turdy avec feu; quels obstacles?</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a, grand-p&egrave;re, r&eacute;pondit Lucie en fondant en larmes, ou il y en
+aura!</p>
+
+<p>&mdash;Non, Lucie, m'&eacute;criai-je, il ne peut y avoir d'obstacles, puisque vous
+croyez en moi!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! prenez garde! reprit-elle avec tristesse, je m'abandonne &agrave; cette
+esp&eacute;rance les yeux ferm&eacute;s et dans toute la loyaut&eacute; de mon c&oelig;ur, parce
+que je m'imagine qu'au fond nous aimons Dieu de la m&ecirc;me mani&egrave;re, parce
+que je suis s&ucirc;re que, loin d'&ecirc;tre un ath&eacute;e comme on m'avait d&eacute;peint tous
+ceux qui r&eacute;sistent &agrave; l'orthodoxie catholique, vous &ecirc;tes une &acirc;me
+profond&eacute;ment religieuse et vou&eacute;e s&eacute;rieusement au culte du vrai, du beau
+et du bien, parce que je crois que Dieu, qui voit bien haut par-dessus
+les prescriptions humaines, agr&eacute;e votre culte autant que le mien, parce
+que je veux, si je deviens votre compagne dans la vie, vous aimer dans
+toute l'&eacute;ternit&eacute;, et que je compte sur l'&eacute;ternit&eacute; avec vous.... Mais, si
+vous ne croyez pas la m&ecirc;me chose en ce qui nous concerne,&mdash;faites bien
+attention!&mdash;allez-vous exiger que je renonce &agrave; la pratique d'un culte
+qui jusqu'ici m'a sembl&eacute; n&eacute;cessaire &agrave; la vie de mon &acirc;me, et dont ma foi
+ne pourrait peut-&ecirc;tre plus se passer? Si je vous tiens pour sauv&eacute;, vous
+qui rejetez ce culte, ne me jugerez-vous pas hors de la voie et en
+r&eacute;volte contre vous, si je le conserve? Quand je pense cela, ma
+conscience recommence &agrave; s'alarmer, en m&ecirc;me temps que ma fiert&eacute; se
+r&eacute;volte. Il faut que vous me garantissiez la libert&eacute; de conscience;
+est-ce trop r&eacute;clamer de votre &eacute;quit&eacute;? Vous voyez bien que je ne peux pas
+vous laisser prendre d'engagement vis-&agrave;-vis de moi avant que vous m'ayez
+accord&eacute; le point essentiel.&raquo;</p>
+
+<p>Je ne pus r&eacute;pondre tout de suite. J'&eacute;tais tomb&eacute; dans une sorte
+d'an&eacute;antissement comme si, dans un jour de f&ecirc;te et dans un moment
+d'ivresse, j'eusse &eacute;t&eacute; perc&eacute; d'une fl&egrave;che empoisonn&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Que me demandez-vous? lui dis-je enfin. Le divorce avant le mariage,
+par cons&eacute;quent le mariage de convention que tout le monde fait et que
+personne ne respecte! Ah! Lucie, si vous ne deviez &ecirc;tre pour moi qu'une
+amie, une s&oelig;ur, probablement je regarderais comme un devoir de
+respecter vos croyances et de vous aimer d'autant plus que je vous
+croirais dans l'erreur &agrave; certains &eacute;gards. Ou je vous plaindrais de mal
+comprendre Dieu, ou je vous admirerais de pouvoir l'aimer sans le
+comprendre. Dans tous les cas, je vous consid&eacute;rerais comme un enfant
+bien cher et bien na&iuml;f dont je ne voudrais ni effrayer la d&eacute;bile
+intelligence, ni contrister le c&oelig;ur malade. Est-ce ainsi que vous
+voulez &ecirc;tre devant moi? Serai-je seulement votre p&egrave;re indulgent ou votre
+fr&egrave;re r&eacute;sign&eacute;? Ah! vous m'arrachez le c&oelig;ur de la poitrine, car je suis
+un homme, et je ne puis supporter un autre homme que moi aupr&egrave;s de vous!
+Non, je ne me sens pas capable d'accepter avec tranquillit&eacute; le divorce
+que vous me proposez, parce que je ne peux pas vous aimer &agrave; demi! On
+peut se marier sous le r&eacute;gime de la s&eacute;paration de biens, mais non sous
+celui de la s&eacute;paration des &acirc;mes, ou bien alors le mariage est nul devant
+Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Il a raison! s'&eacute;cria le vieux Turdy avec une imp&eacute;tuosit&eacute; que je ne lui
+avais jamais vue et en se levant avec cette roideur convulsive qui est
+toujours un peu effrayante chez les vieillards; oui, oui, c'est parler
+en homme, et c'est ainsi que j'aurais d&ucirc; parler &agrave; la m&egrave;re de ta m&egrave;re, &agrave;
+ta m&egrave;re, et &agrave; toi par cons&eacute;quent! Vous ne vous seriez pas jet&eacute;es toutes
+les trois dans ce mysticisme qui t'&eacute;loigne du bonheur au moment d'y
+toucher, et qui a rendu si triste et si froid le mariage de ta m&egrave;re et
+le mien. Ah! je dis l&agrave; des choses que je ne devrais peut-&ecirc;tre pas dire
+devant toi; mais il y a dans la vie des moments d&eacute;cisifs o&ugrave; il faut tout
+avouer! Sache donc, folle enfant, que ni ton p&egrave;re, ni ton grand-p&egrave;re
+n'ont &eacute;t&eacute; heureux! Ton p&egrave;re, qui a fini par donner aussi dans la
+d&eacute;votion, ne se rappelle pas combien il a maudit autrefois l'influence
+du pr&ecirc;tre dans son m&eacute;nage! Il l'a maudite pourtant, et je l'ai vu
+furieux, menacer la vie d'un certain directeur. Aujourd'hui, sans doute
+il en demande pardon &agrave; ces messieurs; mais ces messieurs ne peuvent lui
+rendre le bonheur qu'ils lui ont vol&eacute;. Et, quant &agrave; moi, je n'&eacute;tais ni
+violent, ni despote, j'aimais ma compagne.... Je l'eusse aim&eacute;e avec
+passion, si elle l'e&ucirc;t voulu; mais il y avait entre nous un homme qui ne
+voulait pas, un homme qui lui disait chaque jour: &laquo;Subissez les caresses
+de votre mari, votre corps lui appartient, mais non votre &acirc;me, puisqu'il
+est un impie et un philosophe! Gardez votre &acirc;me &agrave; Dieu et &agrave; moi...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re! s'&eacute;cria Lucie, ne dites pas ces choses-l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Je veux les dire, je les dirai! elles me font du mal, elles t'en font
+aussi, ce n'est pas une raison pour laisser la v&eacute;rit&eacute; dans l'ombre et
+dans l'oubli. J'ai quatre-vingt-deux ans; eh bien, je le jure devant
+celui que vous appelez Dieu, et qui est pour moi la loi de l'univers, je
+porte en moi depuis cinquante ans une mal&eacute;diction que je veux formuler
+jusqu'&agrave; ma derni&egrave;re heure! Maudite et trois fois maudite soit
+l'intervention du pr&ecirc;tre dans les familles! le pr&ecirc;tre qui, jeune ou
+vieux, honn&ecirc;te ou d&eacute;prav&eacute;, nous enl&egrave;ve la confiance et le respect de
+nos femmes, le pr&ecirc;tre qui, fanatique ou mod&eacute;r&eacute;, est oblig&eacute; par son &eacute;tat
+de leur dire que nous sommes damn&eacute;s si nous ne nous confessons pas, qui,
+par cons&eacute;quent, les habitue &agrave; s&eacute;parer leur &acirc;me de la n&ocirc;tre, et &agrave; r&ecirc;ver
+un paradis d'&eacute;go&iuml;stes dont nous serons exclus! Oui, maudit soit le
+pr&ecirc;tre qui ne nous marie que pour nous d&eacute;marier au plus vite, lui qui a
+d&eacute;j&agrave; pr&eacute;lev&eacute; ses droits sur la virginit&eacute; de l'esprit et la puret&eacute; de
+l'imagination de nos femmes en leur apprenant ce que nous seuls eussions
+d&ucirc; leur apprendre.&raquo;</p>
+
+<p>Lucie devint p&acirc;le devant l'&eacute;nergie un peu d&eacute;lirante de son grand-p&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Comme tout cela est affreux! dit-elle en se laissant retomber sur son
+si&eacute;ge apr&egrave;s avoir fait de vains efforts pour calmer le vieillard. O
+&Eacute;mile, nous sommes bien malheureux!&raquo;</p>
+
+<p>Elle pleurait am&egrave;rement. La col&egrave;re du vieux Turdy s'apaisa tout &agrave; coup,
+et il lui demanda pardon de sa violence avec de touchantes pu&eacute;rilit&eacute;s.
+Pour moi, j'avais la mort dans l'&acirc;me, car je sentais qu'il m'&eacute;tait &agrave;
+jamais impossible d'accepter un mariage comme ceux dont il venait de
+r&eacute;v&eacute;ler les douleurs et les hontes morales. Lucie comprit mon silence,
+et, apr&egrave;s avoir apais&eacute; son grand-p&egrave;re par ses caresses, elle vint &agrave; moi
+et me prit le bras pour marcher dans le salon, comme si elle e&ucirc;t voulu
+chasser les images qui venaient d'&ecirc;tre &eacute;voqu&eacute;es devant elle.</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;mile, me dit-elle enfin en s'appuyant sur moi avec abandon, oublions
+tout cela, et cherchons le moyen de gagner du temps; oui, il nous faut
+absolument le temps de nous confesser l'un l'autre jusqu'au fond de
+l'&acirc;me, &agrave; moins que vous n'ayez perdu toute esp&eacute;rance de m'amener &agrave; vous
+ou de venir &agrave; moi!</p>
+
+<p>&mdash;Je garde, lui r&eacute;pondis-je, la ferme esp&eacute;rance de vous amener &agrave; moi, si
+vous me dites que vous ne la r&eacute;pudiez pas, malgr&eacute; ce que vous regardez
+peut-&ecirc;tre comme une obstination de mon orgueil.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous crois l'esclave d'une logique terrible que je voudrais faire
+fl&eacute;chir par des raisons de sentiment! Je sais que vous n'&ecirc;tes pas
+orgueilleux, puisque je vous estime quand m&ecirc;me, puisque je vous retiens,
+puisque voil&agrave; mon bras enlac&eacute; au v&ocirc;tre, puisque je vous dis: Gagnons du
+temps, connaissons-nous bien, et r&eacute;unissons tous nos efforts pour
+parvenir &agrave; nous entendre!</p>
+
+<p>&mdash;Lucie, vous &ecirc;tes adorable, et je vous adore. Laissez-moi donc vous
+demander aujourd'hui &agrave; votre p&egrave;re et m'engager vis-&agrave;-vis de vous sans
+exiger que vous vous engagiez vis-&agrave;-vis de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que cela est possible?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cela est possible de moi &agrave; vous, parce que votre loyaut&eacute; est
+sacr&eacute;e &agrave; mes yeux. Si vous sentez, apr&egrave;s quelque temps d'&eacute;preuve, que
+vous ne pouvez me faire aucune concession, vous me rendrez ma parole, et
+tout sera dit. Je ne vous demande pas la v&ocirc;tre; je n'en ai pas besoin
+pour savoir que vous ferez votre possible pour franchir l'intervalle qui
+nous s&eacute;pare.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, s'&eacute;cria Lucie avec une sainte effusion, j'accepte ce
+march&eacute;-l&agrave;! Vous &ecirc;tes un grand c&oelig;ur, &Eacute;mile, et je me laisse vaincre en
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, afin d'avoir &agrave; vous admirer et &agrave; vous estimer toujours
+davantage. Il faut bien que cela s'arrange ainsi, car mon p&egrave;re romprait
+tout, et quel affreux malheur pour nous de nous s&eacute;parer sans avoir
+cherch&eacute; de toutes nos forces &agrave; unir nos &acirc;mes, qui se cherchent avec tant
+de force et de sinc&eacute;rit&eacute;! Allons, &Eacute;mile, embrassez le grand-p&egrave;re, et
+dites-lui de prier pour nous.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, prier! s'&eacute;cria, en me serrant dans ses bras, le vieux Turdy, qui
+riait et pleurait en m&ecirc;me temps.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami, lui dis-je, vous prierez pour nous la grande loi de
+l'univers; car, en y pensant bien, vous reconna&icirc;trez que cette loi est
+esprit autant que mati&egrave;re. Votre esprit parlera donc pour nous &agrave; ce
+grand esprit qui gouverne les intelligences, puisqu'il r&eacute;git toutes les
+forces, et, tout en essayant de prier, il vous arrivera de prier en
+effet.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! r&eacute;pondit le vieillard en me tutoyant sans s'en apercevoir, tu
+pries donc, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, &agrave; toute heure, &agrave; tout instant, par la pens&eacute;e, par l'admiration,
+par la tendresse enthousiaste, par le d&eacute;sir br&ucirc;lant, par la r&eacute;flexion
+lucide, par la r&ecirc;verie vague, par toutes mes facult&eacute;s, par toutes mes
+&eacute;motions, par toutes mes aspirations, par tous mes instincts, dont le
+but est l'id&eacute;al, Dieu par cons&eacute;quent, l'amour infini!</p>
+
+<p>&mdash;Allons! reprit le vieux Turdy en s'adressant &agrave; Lucie, tu vois bien que
+c'est un exalt&eacute; comme toi.... Quel diable peut donc vous emp&ecirc;cher de
+vous entendre? Mariez-vous, mariez-vous, et, si nous mettons de c&ocirc;t&eacute; le
+pr&ecirc;tre, je promets de me convertir!&raquo;</p>
+
+<p>Un billet de M. La Quintinie est arriv&eacute; en cet instant. Il avait re&ccedil;u,
+disait-il &agrave; sa fille, une lettre qui le for&ccedil;ait d'aller tout de suite &agrave;
+Chamb&eacute;ry. Il avait lou&eacute; une petite voiture au village du Bourget, et,
+comme il comptait d&icirc;ner &agrave; la ville, il priait qu'on ne l'attend&icirc;t pas.
+Il passerait la soir&eacute;e et la nuit chez mademoiselle de Turdy.</p>
+
+<p>Je ne sais pourquoi cette escapade inattendue du g&eacute;n&eacute;ral a inqui&eacute;t&eacute;
+Lucie. Elle s'est inform&eacute;e aupr&egrave;s du militaire qui sert de domestique &agrave;
+M. La Quintinie et qui l'avait accompagn&eacute; &agrave; la chasse. Un expr&egrave;s avait
+&eacute;t&eacute; rencontr&eacute; par eux, comme il apportait une lettre au ch&acirc;teau. Le
+g&eacute;n&eacute;ral, apr&egrave;s avoir lu la lettre dont cet homme &eacute;tait porteur, avait
+pouss&eacute; jusqu'au village. L&agrave;, il avait paru ind&eacute;cis un instant; puis,
+s'&eacute;tant assur&eacute; d'un moyen de transport, il avait &eacute;crit le billet et
+renvoy&eacute; &agrave; Turdy son domestique, son fusil et ses chiens.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne vois l&agrave; rien d'&eacute;tonnant, dit le grand-p&egrave;re. Le g&eacute;n&eacute;ral n'avait
+pas encore &eacute;t&eacute; saluer ma s&oelig;ur; la moindre affaire l'aura d&eacute;cid&eacute; &agrave; se
+rendre tout de suite &agrave; son devoir.&raquo;</p>
+
+<p>Il me laissa seul avec Lucie, c'&eacute;tait l'heure de sa sieste, et il en
+avait d'autant plus besoin qu'il avait &eacute;t&eacute; fort &eacute;mu de notre entretien.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il se fut retir&eacute;, je demandai &agrave; Lucie pourquoi elle &eacute;tait
+troubl&eacute;e. Elle me dit qu'elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; satisfaite d'une explication ce
+jour m&ecirc;me entre son p&egrave;re et moi.</p>
+
+<p>&laquo;Vous devez apprendre, me dit-elle, que son caract&egrave;re est tr&egrave;s vif, mais
+non opini&acirc;tre. Quand m&ecirc;me je ne l'aimerais pas tendrement, je ne le
+craindrais pas; mais il est l'homme des formalit&eacute;s ext&eacute;rieures, et il
+reproche beaucoup &agrave; mon grand-p&egrave;re de n'en pas tenir assez de compte en
+ce qui me concerne. Jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, il s'est beaucoup impatient&eacute; de ce
+que je ne me mariais pas. Il pr&eacute;tend qu'on s'y prend tr&egrave;s-mal pour m'y
+d&eacute;cider, que des parents sages doivent choisir eux-m&ecirc;mes, pr&eacute;senter le
+fianc&eacute;, et r&eacute;clamer la soumission aveugle de la jeune fille. La question
+qu'il a soulev&eacute;e ce matin &agrave; propos de l'ob&eacute;issance passive n'&eacute;tait
+qu'une suite de ce raisonnement &agrave; mon adresse. Il croit qu'en laissant
+un jeune couple s'observer et s'&eacute;tudier mutuellement, on lui donne le
+temps de se <i>d&eacute;senchanter</i> du mariage, et il ajoute tr&egrave;s na&iuml;vement que,
+si l'on connaissait bien d'avance la personne &agrave; laquelle on doit s'unir,
+on n'en trouverait pas une seule &agrave; qui l'on voul&ucirc;t se fier. Quand je lui
+fais observer que ce n'est point l&agrave; un encouragement au mariage, il
+prononce qu'<i>il faut</i> se marier, et pour mon p&egrave;re <i>il faut</i> n'a jamais
+besoin d'explication. Ne le prenez pas cependant pour un despote. Quand
+vous le conna&icirc;trez, vous verrez qu'avec lui ma libert&eacute; ne court pas de
+risques bien s&eacute;rieux: ce n'est donc pas lui que je crains pour moi,
+c'est vous, &Eacute;mile, que je crains pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je crains qu'il ne vous impatiente et ne vous irrite. Ses
+th&eacute;ories vous blesseront certainement, et la mani&egrave;re dont il proc&eacute;dera
+avec vous vous r&eacute;voltera, j'en ai grand'peur.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, je crois y &ecirc;tre pr&eacute;par&eacute;: il me demandera si je suis bon
+catholique. Eh bien, &eacute;tant catholique lui-m&ecirc;me, il a le droit de
+m'interroger, et je subirai l'interrogatoire avec le plus grand calme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous ne le tromperez pas sur vos principes religieux?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement non.... Alors il me refusera votre main?</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; ce que je ne puis vous dire, je n'en sais absolument rien. Il y
+a deux ans, mon p&egrave;re e&ucirc;t fait meilleur march&eacute; que moi de la croyance;
+mais le voil&agrave; bien chang&eacute;, et, je le dis avec regret, sa conversion n'a
+pas ouvert son esprit &agrave; l'am&eacute;nit&eacute;. Que ferez-vous, &Eacute;mile, s'il vous
+d&eacute;clare qu'il faut faire acte de catholicisme pour m'obtenir?</p>
+
+<p>&mdash;Je reculerai, comme on fait avec les enfants, pour d&eacute;tourner l'orage.
+Je lui demanderai de prendre le temps de me conna&icirc;tre, et alors tout
+d&eacute;pendra de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous m'aimez assez pour embrasser mes id&eacute;es, vous userez de votre
+l&eacute;gitime ascendant sur lui pour l'amener &agrave; approuver notre union.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui; mais nous sommes dans une impasse. Pour que nos id&eacute;es
+arrivent &agrave; se fondre, il ne faut pas qu'on nous s&eacute;pare....
+M'autorisez-vous &agrave; lui dire que j'esp&egrave;re vous convertir?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous le croyez, dites-le, Lucie; mais ne comptez pas que je vous
+aiderai &agrave; le faire croire.&raquo;</p>
+
+<p>Lucie eut un moment de d&eacute;pit o&ugrave;, pour la premi&egrave;re fois, je vis la femme
+l'emporter sur l'ap&ocirc;tre.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes un roc! me dit-elle; vous n'&ecirc;tes pas capable de la plus
+petite concession pour rester pr&egrave;s de moi et me donner du courage!
+Est-ce l&agrave; aimer?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, Lucie, m'&eacute;criai-je, c'est aimer avec la passion d'un honn&ecirc;te
+homme qui vous respecte, et qui ne veut pas se rendre indigne de vous
+par le mensonge.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est justement pour cela que je vous estime! r&eacute;pondit-elle avec un
+m&eacute;lange de col&egrave;re et de tendresse qui la rendit adorable. Je m'en veux
+parfois de tant tenir &agrave; un homme si fier et si t&ecirc;tu! Mais comment faire?
+Plus vous me r&eacute;sistez, plus je suis fi&egrave;re de vous, et plus je m'obstine
+&agrave; vouloir vous aimer!&raquo;</p>
+
+<p>Elle veut! H&eacute;las! moi, j'aurais beau ne pas vouloir! Je l'aime, je
+l'aime avec une passion br&ucirc;lante comme un instinct, froide comme une
+fatalit&eacute;. Pour l'obtenir je n'aurais qu'un genou &agrave; plier, une formule &agrave;
+prononcer.... J'ai mes heures de tentation comme un d&eacute;vot; seulement, le
+tentateur ici, c'est l'esprit cl&eacute;rical. Il joue dans le drame de mon
+amour le r&ocirc;le du diable.</p>
+
+<p>Mais ne crains rien, la <i>tentation</i> peut &ecirc;tre terrible et poignante &agrave;
+ceux qui ont pour juge le dieu des t&eacute;n&egrave;bres. Moi, j'ai le Dieu de
+v&eacute;rit&eacute;! Avec lui, la lutte du mensonge est courte, et la victoire est
+facile!</p>
+
+<p class="smcap droit">
+<span style="margin-left: 9em;">Ton &Eacute;mile</span>.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XV" id="XV"></a><a href="#table">XV.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LUCIE A MOREALI.</a></h3>
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 5em;">Turdy, le 13 juin.</span><br />
+</p>
+
+<p>Mon ami, vous &ecirc;tes bien bon pour moi d'avoir &eacute;crit cette longue lettre
+et transcrit ou plut&ocirc;t traduit la doctrine du p&egrave;re Onorio pour les
+besoins de mon &acirc;me. Je ne sais si ce v&eacute;n&eacute;rable religieux est aussi
+&eacute;loquent que vous le faites. Peut-&ecirc;tre pr&ecirc;tez-vous &agrave; ses id&eacute;es le
+secours de votre propre &eacute;loquence. N'importe, je ne veux examiner que la
+doctrine elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Elle n'est pas nouvelle, c'est celle du beau livre de l'<i>Imitation de
+J&eacute;sus-Christ</i>, qui est consid&eacute;r&eacute;e par l'&Eacute;glise comme l'introduction &agrave; la
+saintet&eacute;; mais peut-&ecirc;tre avons-nous le droit de croire que ces sortes de
+travaux inspir&eacute;s sont appropri&eacute;s au temps o&ugrave; ils &eacute;closent, et qu'ils
+nous tracent une ligne de conduite peu &agrave; peu impossible &agrave; suivre, sinon
+dangereuse et contraire aux progr&egrave;s de la foi. Est-ce que la foi, est-ce
+que la notion et l'amour de Dieu ne doivent pas suivre la marche de
+l'esprit humain de si&egrave;cle en si&egrave;cle et se mettre &agrave; la t&ecirc;te de toutes les
+conqu&ecirc;tes, au lieu de se faire tra&icirc;ner ou de protester?</p>
+
+<p>Ceci nous m&egrave;nerait bien loin et ne serait que la paraphrase d'une de ces
+excellentes le&ccedil;ons que vous oubliez, que vous reniez peut-&ecirc;tre, mais que
+j'ai gard&eacute;es en extraits et en r&eacute;sum&eacute;s dans mes cahiers du couvent.
+Cette le&ccedil;on &eacute;tait intitul&eacute;e <i>E pur si muove!</i> Souvenez-vous, mon ami!
+Vous nous disiez (et je vous cite &agrave; peu pr&egrave;s textuellement, car j'ai mon
+extrait sous les yeux):</p>
+
+<p>&laquo;Oui, elle tournait, la terre, et elle avait toujours tourn&eacute;, car ce
+mouvement est sa vie, et, si les juges qui condamnaient Galil&eacute;e avaient
+mieux r&eacute;fl&eacute;chi et mieux raisonn&eacute;, ils eussent pu interpr&eacute;ter le miracle
+de Josu&eacute; sans faire mentir ni les livres saints, ni les &eacute;ternelles lois
+de la nature. Dieu, qui a le pouvoir de faire fonctionner tous les
+rouages de l'univers, avait bien celui de faire appara&icirc;tre aux yeux de
+cette poign&eacute;e d'hommes qui combattaient en son nom le spectre enflamm&eacute;
+d'un soleil immobile, rempla&ccedil;ant pour leur croyance l'astre v&eacute;ritable
+qui s'&eacute;loignait et s'&eacute;teignait dans les nu&eacute;es du couchant.</p>
+
+<p>&laquo;C'est ainsi, ajoutiez-vous, qu'en s'attachant quelquefois trop &agrave; la
+lettre, on se jette en des luttes o&ugrave; l'esprit du si&egrave;cle semble
+triompher, tandis qu'au fond c'est pourtant l'esprit de Dieu qui &eacute;claire
+les travaux des savants et des philosophes, soit qu'ils le
+reconnaissent, soit qu'ils le nient.&raquo;</p>
+
+<p>Voil&agrave; ce que vous disiez, mon ami. Permettez-moi de m'en tenir &agrave; ce doux
+et clair esprit qui formait le mien, et dont il ne m'est plus possible
+de changer les conclusions. Votre p&egrave;re Onorio est un saint, je n'en
+doute pas; mais il y a des saints qui se trompent, et vous-m&ecirc;me &ecirc;tes
+forc&eacute; de modifier et d'att&eacute;nuer les cons&eacute;quences de sa doctrine.</p>
+
+<p>Je n'aime pas l'exag&eacute;ration de parti pris. J'ai aujourd'hui la certitude
+que l'on peut prendre le sauveur J&eacute;sus pour l'id&eacute;al de la vie int&eacute;rieure
+sans rompre avec les devoirs du temps et du milieu o&ugrave; l'on existe. Cet
+id&eacute;al que l'on porte en soi tend &agrave; &eacute;lever sans cesse la pratique de la
+vie sociale; mais je crois qu'il d&eacute;fend aussi de la briser, et que les
+grandes ruptures avec les devoirs ordinaires sont de grands scandales,
+pardonnables seulement &agrave; qui n'a pas compris ces devoirs-l&agrave;. Je les ai
+compris, moi; je ne peux plus les m&eacute;conna&icirc;tre. Je dois et je veux vivre
+avec mon temps, que Dieu n'a pas maudit. Dieu ne maudit rien, je
+proteste!</p>
+
+<p>Ne me demandez pas autre chose, mon ami. Vous parler de ce projet de
+mariage qui vous para&icirc;t si funeste m'est encore plus impossible.</p>
+
+<p>Pourquoi? Je ne sais pas! Je sens que mon &acirc;me aborde un grand myst&egrave;re,
+et que cette premi&egrave;re lutte avec l'esprit inconnu qui me parle ne peut
+souffrir de t&eacute;moin &eacute;tranger. Je n'oserais dire &agrave; mes parents les pens&eacute;es
+que je porte en moi, je n'oserais m&ecirc;me les dire &agrave; celui qui en est
+l'objet. Il y a l&agrave; comme un ab&icirc;me &agrave; franchir et comme une montagne &agrave;
+soulever; c'est je ne sais quelle honte sacr&eacute;e, si je puis dire ainsi,
+car elle ne me fait pas rougir de moi-m&ecirc;me quand le sang monte br&ucirc;lant &agrave;
+mes joues. Ne craignez donc pas! Mon bon ange veille, et il me rassure.
+Ma conscience n'a pas de d&eacute;tours, elle est donc libre de terreurs. Je
+sens Dieu en moi comme je ne l'ai jamais senti, et, sans savoir comment
+il r&eacute;soudra le probl&egrave;me de ma situation, je suis p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e d'une
+confiance sans bornes dans l'issue qu'il me r&eacute;serve.</p>
+
+<p>Je ne veux pas faire de controverse avec &Eacute;mile. Je ne pourrais pas non
+plus. Je ne me sens de forces r&eacute;elles que sur des articles de foi o&ugrave; je
+le sais d'accord avec moi et beaucoup plus fort que moi-m&ecirc;me,... aussi
+fort que vous, mon ami, et ce n'est pas peu dire!</p>
+
+<p>Tranquillisez-vous sur mon compte, et ne pleurez pas notre amiti&eacute;
+bris&eacute;e. Pourquoi le serait-elle, si vous redevenez l'ami que j'ai
+toujours connu? &Eacute;mile lui-m&ecirc;me renouera cette amiti&eacute; quand vous
+m'autoriserez &agrave; la lui dire, et quand vous aurez reconnu en lui un guide
+s&ucirc;r, &eacute;clair&eacute;, l&eacute;gitime enfin pour mon &acirc;me. Voyez-le donc, parlez-lui de
+moi, de lui, faites-vous appr&eacute;cier, obtenez sa confiance: je consens &agrave;
+ne me prononcer dans un sens ou dans l'autre qu'apr&egrave;s cette &eacute;preuve;
+mais soyez vous-m&ecirc;me, mon ami, et mettons tout &agrave; fait de c&ocirc;t&eacute;
+l'influence hors de saison qui a dict&eacute; votre derni&egrave;re lettre.</p>
+
+<p class="smcap droit">
+<span style="margin-left: 9em;">Lucie.</span><br />
+</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVI" id="XVI"></a><a href="#table">XVI.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">M. LEMONTIER A &Eacute;MILE, A AIX.</a></h3>
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 5em;">Paris, 13 juin 1861.</span><br />
+</p>
+
+<p>Je crains que, par suite d'un z&egrave;le de jeune ap&ocirc;tre, tu n'apportes un peu
+trop de rigidit&eacute; dans tes rapports avec l'entourage officiel ou occulte
+qui te dispute Lucie.</p>
+
+<p>Ne demandons pas trop aux hommes, dans ce moment de d&eacute;raillement
+intellectuel, s'ils sont catholiques, protestants ou juifs. Si l'on y
+regardait de bien pr&egrave;s, on verrait que beaucoup d'entre eux sont tout
+cela ensemble, et tr&egrave;s-pa&iuml;ens par-dessus le march&eacute;, tant les doctrines
+tendent &agrave; une fusion in&eacute;vitable en d&eacute;pit de la pr&eacute;tention &agrave; l'immobilit&eacute;
+qui caract&eacute;rise certains adeptes de cette foi &agrave; facettes. C'est que la
+fusion a pour prologue in&eacute;vitable la confusion.</p>
+
+<p>Mon avis est qu'il faut &eacute;viter les discussions vaines et ne point porter
+le trouble dans les esprits par la guerre aux d&eacute;tails. Beaucoup de
+chemins conduisent au vrai, et la devise de l'&Eacute;glise est que tout chemin
+m&egrave;ne &agrave; Rome. Demandons aujourd'hui que tout chemin m&egrave;ne Rome &agrave; Dieu!</p>
+
+<p>Tracer une route unique et absolue, b&acirc;tir des syst&egrave;mes de toutes pi&egrave;ces,
+ce serait recommencer l'histoire du pass&eacute;. L'homme nouveau ne subira
+plus d'entraves nouvelles. Il aimera encore mieux user celles dont il a
+l'habitude, jusqu'&agrave; ce qu'elles le quittent &agrave; force de v&eacute;tust&eacute;, et,
+comme cela est fatal, rien ne doit nous irriter dans les obstinations de
+l'habitude.</p>
+
+<p>D'ailleurs, quelle que soit la th&eacute;orie de l'individu, il peut &ecirc;tre dans
+le chemin pratique de l'id&eacute;al, si son &acirc;me est plus g&eacute;n&eacute;reuse que sa
+croyance, et cette anomalie se pr&eacute;sente en nombreux exemples dans la
+situation particuli&egrave;re aux &eacute;poques de grande transition. Il ne faudrait
+donc pas prendre trop &agrave; la lettre ce que je t'ai dit sur les eunuques
+intellectuels. Le mysticisme est une grande machine &agrave; mutilation morale;
+mais les germes de la v&eacute;ritable virilit&eacute; lui &eacute;chappent souvent. J'ai
+connu des d&eacute;vots tr&egrave;s-philosophes, des esprits forts tr&egrave;s-superstitieux,
+et des ath&eacute;es tr&egrave;s-religieux sans le savoir.</p>
+
+<p>Ces exceptions, quelque fr&eacute;quentes qu'elles soient, ne doivent pourtant
+jamais servir &agrave; r&eacute;habiliter l'esprit meurtrier des doctrines ennemies du
+progr&egrave;s. Elles ne sont rien de plus que de nobles incons&eacute;quences, des
+r&eacute;voltes de la vie divine dans les &acirc;mes, des protestations qui &eacute;chappent
+au raisonnement, des attentats sublimes contre la logique du mal, des
+contradictions sans lesquelles l'esprit de Dieu e&ucirc;t &eacute;t&eacute; enti&egrave;rement
+&eacute;touff&eacute; au moyen &acirc;ge. La r&eacute;forme fut une de ces protestations spontan&eacute;es
+qui ouvrent une soupape de s&ucirc;ret&eacute; &agrave; l'&eacute;touffement universel. Une
+nouvelle r&eacute;forme plus radicale et plus compl&egrave;te se pr&eacute;pare. L'&Eacute;glise
+romaine se mettra-t-elle en t&ecirc;te du mouvement? Qui sait? et pourquoi
+non? Voil&agrave; pourquoi, mon enfant, il ne faut pas d&eacute;courager les
+catholiques comme Lucie, ni les ath&eacute;es comme son grand-p&egrave;re.</p>
+
+<p>Pour conclure, esprit de charit&eacute;, tol&eacute;rance et am&eacute;nit&eacute; envers tout homme
+et toute femme de bien qui se trompe!&mdash;Guerre ouverte, guerre &agrave; mort au
+mensonge &eacute;rig&eacute; en parole de Dieu! M&eacute;pris absolu, m&eacute;pris de glace aux
+hypocrites qui font de l'id&eacute;e religieuse un instrument de haine et
+d'abrutissement, ou tout simplement le marchepied de leur ambition!</p>
+
+<p>Sois sage autant que courageux, ce n'est point facile! Raison de plus
+pour essayer.</p>
+
+<p>Sois b&eacute;ni de Dieu comme tu l'es de ton p&egrave;re.</p>
+
+<p>Adresse-moi ta prochaine lettre &agrave; Ch&ecirc;neville. Je vais achever mon
+travail sous les vieux arbres qui t'ont vu na&icirc;tre. Je serai plus pr&egrave;s de
+toi.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVII" id="XVII"></a><a href="#table">XVII.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">&Eacute;MILE A SON P&Egrave;RE.</a></h3>
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 5em;">Aix, le 13 juin.</span><br />
+</p>
+
+<p>Aujourd'hui, je croyais pouvoir aborder la question avec le g&eacute;n&eacute;ral;
+mais il a &eacute;crit de Chamb&eacute;ry qu'il ne rentrerait que demain, et j'ai pu
+passer la journ&eacute;e dans une sorte de t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te avec Lucie.</p>
+
+<p>Nous avons caus&eacute; longtemps en nous promenant dans l'enclos et dans la
+montagne autour du manoir. C'est un lieu enchant&eacute;, et Lucie est une
+cr&eacute;ature divine, mon p&egrave;re! Nous n'avons plus discut&eacute;, nous avons r&eacute;pandu
+nos c&oelig;urs l'un dans l'autre. Nous nous sommes racont&eacute; toute notre vie,
+et quel ravissement pour moi de n'avoir rien &agrave; lui cacher, rien &agrave; lui
+taire! Combien je t'en remercie! car c'est &agrave; toi que je dois d'avoir
+ignor&eacute; les dangereux entra&icirc;nements de la jeunesse et de l'oisivet&eacute;. Je
+lui ai dit toute notre intimit&eacute; de travail, de voyages t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te, de
+causerie intime et jamais &eacute;puis&eacute;e, ces soir&eacute;es d'hiver &agrave; la campagne o&ugrave;
+tous deux, seuls au coin du feu, nous pensions tout haut l'un pour
+l'autre, et quelquefois entra&icirc;n&eacute;s jusqu'au milieu de la nuit, oubliant
+de compter les heures qui sonnaient et les lumi&egrave;res qui se consumaient
+sur la table. Et Lucie aimait &agrave; apprendre que nous &eacute;tions souvent gais
+dans ces &eacute;panchements jusqu'&agrave; rire et &agrave; r&eacute;veiller en sursaut le vieux
+chien qui dormait dans nos jambes, que nous recommencions le jour
+suivant apr&egrave;s nous &ecirc;tre dit: &laquo;Cette fois, nous nous quitterons &agrave; dix
+heures, nous avons &agrave; travailler, nous veillons trop!&raquo; et que nous
+retombions dans notre oubli du temps, dans notre plaisir de pouvoir
+&eacute;changer avec suite nos id&eacute;es et nos sentiments sans &ecirc;tre d&eacute;rang&eacute;s ni
+distraits par la vie ext&eacute;rieure. Je lui racontais aussi nos longues
+promenades de huit jours dans l'&eacute;t&eacute;, avec un domestique pour faire notre
+cuisine ambulante et un mulet pour porter nos provisions. Je lui disais
+comment nous explorions ainsi une localit&eacute; de peu d'&eacute;tendue, examinant
+tout, recueillant tout, et comme quoi nous arrivions &agrave; la poss&eacute;der sous
+tous ses aspects d'ensemble et de d&eacute;tail, art, science, histoire,
+m&oelig;urs, coutumes, faune et flore.&mdash;Et puis nos grandes excursions, nos
+campagnes dans les biblioth&egrave;ques, nos heures de recherches dans les
+livres, nos collections de souvenirs, nos r&ecirc;veries oublieuses de tout au
+sein de la nature, enfin toute cette vie &agrave; deux que tu m'as faite si
+libre et si remplie, si belle et si douce, si aust&egrave;re et si tendre!...
+Lucie a r&ecirc;v&eacute; longtemps apr&egrave;s m'avoir longtemps questionn&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne m'&eacute;tonne plus, m'a-t-elle dit ensuite, de trouver en vous ce que
+je n'ai trouv&eacute; chez personne, l'accord des id&eacute;es, des sentiments et des
+go&ucirc;ts. Votre esprit et votre caract&egrave;re se tiennent, et cette puret&eacute; de
+m&oelig;urs que j'ai entendu d&eacute;clarer impossible &agrave; votre sexe et &agrave; votre &acirc;ge,
+&agrave; moins d'une &eacute;ducation catholique des plus rigides, est pour moi une
+surprise dont je ne reviens pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela, Lucie, a &eacute;t&eacute; obtenu par le sentiment religieux pourtant,
+n'en doutez pas; mais il y a manqu&eacute;, je l'avoue, la crainte du diable et
+la croyance &agrave; l'enfer.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me parlez pas de l'enfer, r&eacute;pondit-elle vivement, je n'y ai jamais
+cru! Mais ne parlons pas du tout de nos dogmes, parlons de nous. J'adore
+votre p&egrave;re, me voil&agrave; enthousiaste de lui,... et jalouse aussi! Voyez,
+&Eacute;mile, est-il possible, &agrave; vous qui avez sous les yeux &agrave; toute heure un
+tel id&eacute;al, de ch&eacute;rir passionn&eacute;ment une pauvre fille comme moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et d'autant plus, m&ecirc;me en supposant que vous soyez la pauvre
+fille que vous dites. Les grands amours naissent des grands amours.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant voyez! reprit-elle; vous dites qu'un pr&ecirc;tre, un confesseur,
+un directeur de ma conscience serait votre rival, qu'il vous prendrait
+mon &acirc;me, et qu'entre deux &ecirc;tres qui s'aiment il ne peut y avoir que
+Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais dit <i>entre</i>, j'ai dit <i>en eux</i> et <i>avec eux</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Mais votre p&egrave;re est un homme pourtant! Sera-t-il notre confesseur et
+notre conseil? Je le veux bien, moi; mais alors que devient notre
+th&eacute;orie contre l'intervention du <i>p&egrave;re spirituel</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous dire la diff&eacute;rence, Lucie! L'intervention d'un p&egrave;re comme
+le mien serait <i>discr&egrave;te</i>, et notre recours &agrave; lui serait <i>libre</i>. Un
+p&egrave;re comme le mien n'entendrait pas la confession de l'un sans entendre
+celle de l'autre, et il n'exigerait ni l'une ni l'autre au nom de notre
+salut. Je comprendrais tr&egrave;s-volontiers, &agrave; d&eacute;faut de bons parents et
+d'amis s&eacute;v&egrave;res, le r&ocirc;le d'un pr&ecirc;tre saint et sage qui consentirait &agrave;
+donner ses conseils et ses lumi&egrave;res &agrave; deux amants, &agrave; deux &eacute;poux attir&eacute;s
+vers lui d'un commun accord par une &eacute;gale confiance, et qui, lorsqu'il
+ne les verrait pas venir &agrave; lui, remercierait Dieu de ce qu'ils n'ont pas
+besoin de lui. Est-ce ainsi que vos pr&ecirc;tres agissent? Votre confiance en
+eux n'est-elle pas obligatoire, forc&eacute;e? Pouvez-vous les consulter sur un
+cas de conscience isol&eacute;? Ne faut-il pas leur dire tout, jusqu'aux plus
+d&eacute;licats secrets de la pudeur, jusqu'aux choses qu'un p&egrave;re n'oserait
+demander &agrave; sa fille?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, moi! r&eacute;pondit Lucie avec fermet&eacute;. Il y a des pudeurs
+qui n'ont pas de secrets &agrave; r&eacute;v&eacute;ler et qui ne connaissent pas les
+angoisses de la confession. Ne m'accorderez-vous pas que, pour les
+autres, la crainte d'avoir &agrave; r&eacute;v&eacute;ler quelque honte devient un frein
+salutaire et puissant?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un rem&egrave;de empirique, ma ch&egrave;re Lucie, que l'obligation de faire
+un acte impudique pour racheter l'impuret&eacute; de la pens&eacute;e! Quoi de plus
+ind&eacute;cent pour une jeune fille ou pour une jeune femme que de se r&eacute;v&eacute;ler
+ainsi &agrave; un homme? C'est se jeter dans le feu pour se gu&eacute;rir de la
+br&ucirc;lure.&raquo;</p>
+
+<p>Lucie ne r&eacute;pondit pas. Elle revint &agrave; sa pr&eacute;tendue jalousie &agrave; propos de
+toi.</p>
+
+<p>&laquo;Avouez, dit-elle, que vous m'avez d&eacute;j&agrave; confess&eacute;e &agrave; votre p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut croire, r&eacute;pondis-je, que je vous ai confess&eacute;e telle que vous
+&ecirc;tes, puisqu'il m'a renvoy&eacute; &agrave; vos pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Comme p&eacute;nitence!... dit-elle en riant. Eh bien, &agrave; pr&eacute;sent je veux que
+nous parlions de moi, afin que ce p&egrave;re, dont j'ai peur et envie, juge si
+je suis digne de devenir sa fille. Vrai, je n'en sais plus rien!
+Interrogez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, moi, lui dis-je, une seule chose me tourmente. Votre vie
+a &eacute;t&eacute; si pure, qu'elle est &eacute;crite dans un regard, dans un sourire de
+vous. Vous pouvez avoir essay&eacute; d'aimer quelqu'un comme vous essayez de
+m'aimer &agrave; pr&eacute;sent, sans perdre le moindre de vos droits &agrave; mon respect,
+et pourtant je serais d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; d'apprendre que vous avez aim&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Alors pourquoi le demandez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Pour que, si cela est, vous ne me le disiez jamais.&mdash;Ah! vous voil&agrave;
+faible, et vous tombez au-dessous de vous-m&ecirc;me. Vous avez le courage de
+votre franchise, mais non celui de la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, mais c'est que je ne suis pas fort du tout, Lucie, ou du
+moins j'ignore si je le suis. Je n'ai eu jusqu'&agrave; pr&eacute;sent que du bonheur,
+et je ne sais pas si je me tirerais d'une violente &eacute;preuve. Je crois
+pouvoir r&eacute;pondre que ma conscience n'y laisserait rien de son honn&ecirc;tet&eacute;,
+mais je ne sais pas si je n'y laisserais pas ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons! reprit-elle en souriant, ne d&eacute;tournez pas vos yeux des
+miens et ne soyez pas poltron! J'ai eu un amour, un v&eacute;ritable amour de
+femme dans ma vie, et j'ai besoin de vous le raconter; mais ne tremblez
+pas comme cela: j'ai aim&eacute; un enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Un enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un enfant de quatre ans, la fille de ma servante Misie, un enfant
+qui a caus&eacute; dans ma vie une sorte de r&eacute;volution; mais il faut que je
+remonte un peu dans cette vie d'auparavant. Je vous r&eacute;sumerai mon
+histoire en quelques mots, et vous la soumettrez au jugement de votre
+p&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai toujours &eacute;t&eacute; enjou&eacute;e de caract&egrave;re et s&eacute;rieuse d'esprit. Le premier
+&eacute;veil de mon &acirc;me s'est fait au sein d'une religion douce et tol&eacute;rante de
+formes, gr&acirc;ce &agrave; une bonne direction que j'ai rencontr&eacute;e, mais s&eacute;v&egrave;re
+dans ses cons&eacute;quences, gr&acirc;ce &agrave; un certain besoin de logique ardente qui
+est en moi. J'ai voulu appliquer cette logique &agrave; ma vie, consacrer ma
+fortune et mes soins au bonheur des autres sans me permettre de penser
+au mien propre. Ma nature calme ou bien gouvern&eacute;e ne r&eacute;clamait pas. Je
+ne pouvais s&eacute;parer dans ma pens&eacute;e mes propres f&eacute;licit&eacute;s de celles des
+&ecirc;tres que je voulais rendre heureux.</p>
+
+<p>&laquo;On vous a dit que je voulais me faire religieuse: j'y ai pens&eacute;
+longtemps et s&eacute;rieusement; mais ce n'&eacute;tait pas par un instinct
+d'isolement farouche. Je voulais me consacrer &agrave; l'&eacute;ducation des enfants
+et des jeunes filles.</p>
+
+<p>&laquo;Puisque je suis riche, me disais-je, j'ai de plus grands devoirs &agrave;
+remplir que celui de me marier. Je dois et je veux adopter une famille
+aussi &eacute;tendue que mes ressources, mon temps et mes forces me le
+permettront.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne l'ai pourtant pas fait. Plus tard, et quand nous passerons aux
+d&eacute;tails, je vous raconterai ce qui m'a rendue h&eacute;sitante. Je vous dirai
+seulement aujourd'hui ce qui m'a fait renoncer compl&eacute;tement &agrave; mes
+projets.</p>
+
+<p>&laquo;Un jour, ma servante Misie me demanda en pleurant de prendre sa petite
+dans la maison. Sa s&oelig;ur, &agrave; qui elle l'avait confi&eacute;e, venait de mourir,
+et elle n'avait au village personne qui lui inspir&acirc;t confiance. Mon
+grand-p&egrave;re aime les enfants, mais &agrave; la condition qu'ils ne seront ni
+bruyants ni d&eacute;vastateurs. Il pense avec raison que leurs parents,
+engag&eacute;s dans les devoirs de la domesticit&eacute;, ne peuvent gu&egrave;re les
+surveiller, et que ces petits bandits, livr&eacute;s &agrave; eux-m&ecirc;mes, arrachent et
+brisent les fleurs, d&eacute;nichent les oiseaux et font mille autres sottises
+nuisibles &agrave; eux-m&ecirc;mes autant qu'au repos des vieillards. J'obtins une
+exception en faveur de Lucette; elle &eacute;tait ma filleule, je me chargeais
+de la surveiller aux heures o&ugrave; sa m&egrave;re ne le pourrait pas. J'allai donc
+chercher l'enfant; elle &eacute;tait malpropre. Quand je l'eus baign&eacute;e, je vis
+qu'elle &eacute;tait d'une d&eacute;licatesse extr&ecirc;me et qu'elle avait besoin de
+grands soins. Elle n'&eacute;tait pas jolie; craintive, sauvage, elle ne me
+tint d'abord que par la piti&eacute;; mais elle m'occupait beaucoup. Sa fr&ecirc;le
+sant&eacute;, son caract&egrave;re ombrageux exigeaient une surveillance continuelle,
+et je me repentis d'avoir pris une charge qui absorbait tout mon temps
+et me rendait esclave d'un seul petit &ecirc;tre m&eacute;diocrement int&eacute;ressant par
+lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Au moment de la rendre &agrave; sa m&egrave;re, pour qui j'aurais facilement obtenu
+une dispense de service jusqu'&agrave; nouvel ordre, je me sentis reprise de
+compassion. Misie ne savait soigner sa fille ni au physique ni au moral.
+Elle la faisait manger trop ou trop peu, elle la grondait et la g&acirc;tait
+sans discernement. Je la priai de ne s'en plus m&ecirc;ler. Conserver ce petit
+corps et cette petite &acirc;me, n'&eacute;tait-ce point aussi obligatoire que de
+pr&eacute;parer l'&eacute;ducation de deux ou trois cents jeunes filles? Le brin
+d'herbe est-il moins f&eacute;cond&eacute; par la ros&eacute;e du ciel que par la grande
+nappe de la prairie? Et puis je devais peut-&ecirc;tre accepter cette charge
+par la raison qu'elle me pesait. Je r&ecirc;vais les grandes choses, et je
+d&eacute;daignais les petites; ce n'&eacute;tait pas l&agrave; le v&eacute;ritable esprit chr&eacute;tien.
+Je redevins l'esclave de Lucette, et je fis de mon mieux.</p>
+
+<p>&laquo;Durant l'hiver, elle resta ch&eacute;tive et maussade; mais, quand les neiges
+commenc&egrave;rent &agrave; fondre, quand le printemps verdit, ma pauvre petite
+commen&ccedil;a &agrave; rena&icirc;tre. Un matin qu'elle jouait m&eacute;lancoliquement &agrave; mes
+pieds dans le jardin, elle laissa tomber ses jouets, regarda longtemps
+un buisson o&ugrave; un oiseau avait commenc&eacute; son nid, et, voyant la petite
+b&ecirc;te apporter et entrelacer adroitement un grand brin de paille, elle se
+mit tout &agrave; coup &agrave; sourire en silence. C'&eacute;tait, je crois, son premier
+sourire volontaire et spontan&eacute;. Sa m&egrave;re ne lui arrachait ces petites
+gracieuset&eacute;s de la physionomie qu'&agrave; force d'obsessions. Ce que je vais
+vous dire vous para&icirc;tra peut-&ecirc;tre bien pu&eacute;ril, mais le muet sourire de
+Lucette &agrave; cet oiseau qui ne lui demandait rien me causa un
+attendrissement extraordinaire. Je la regardai comme si elle
+m'apparaissait pour la premi&egrave;re fois. Ce sourire l'avait transfigur&eacute;e,
+elle &eacute;tait belle. Encore p&acirc;le sous ses cheveux bruns, elle s'animait peu
+&agrave; peu, comme un bouton de fleur qui s'entr'ouvre et se colore au soleil.
+Elle se leva pour aller regarder le petit nid que l'oiseau venait de
+quitter, et son sourire devint un franc rire d'&eacute;tonnement et
+d'admiration. Elle revint &agrave; moi, et, voyant mes yeux attach&eacute;s sur les
+siens, elle h&eacute;sita un peu, s'enhardit, et vint pour la premi&egrave;re fois
+m'embrasser et me caresser de son plein gr&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Nous nous aimions enfin! Elle avait pris confiance en moi, et moi...
+comment vous dirai-je ce qu'elle m'inspirait tout &agrave; coup? C'&eacute;tait comme
+la r&eacute;v&eacute;lation d'une chose jusque-l&agrave; ignor&eacute;e, le charme de l'enfance. Les
+religieuses&mdash;et vraiment j'en &eacute;tais une, bien que libre encore&mdash;ne
+connaissent pas le sentiment maternel. Il faudrait le deviner, et elles
+ne doivent pas chercher &agrave; en p&eacute;n&eacute;trer les myst&egrave;res. Leurs enfants
+d'adoption sont pour elles de petites s&oelig;urs qu'elles gouvernent plus ou
+moins bien, mais que leurs entrailles repoussent en quelque sorte. Il y
+en a m&ecirc;me bon nombre qui d&eacute;testent les enfants malgr&eacute; elles, comme si
+leur conscience chagrine protestait contre la st&eacute;rilit&eacute; de leur vie.
+Pour moi, j'aimais l'enfance, mais je ne l'avais jamais comprise.
+C'&eacute;taient toujours de jeunes &acirc;mes &agrave; &eacute;clairer des lumi&egrave;res de la
+religion, mais non ces &ecirc;tres complets et vraiment ang&eacute;liques que les
+enfants sont en r&eacute;alit&eacute;. La beaut&eacute;, la gr&acirc;ce, et je ne sais quoi de
+myst&eacute;rieusement divin, comme si Dieu n'avait pas besoin de nous pour se
+r&eacute;v&eacute;ler &agrave; eux plus intimement qu'&agrave; nous-m&ecirc;mes, voil&agrave; ce qui me frappa
+d'une lumi&egrave;re impr&eacute;vue. Pourquoi le nid du petit oiseau charmait-il la
+pens&eacute;e de Lucette? Savait-elle si c'&eacute;tait un berceau ou un simple
+amusement? Si elle me l'e&ucirc;t demand&eacute;, je n'eusse pas os&eacute; lui r&eacute;pondre.
+Elle avait l'air de l'avoir mieux compris que moi et d'avoir ador&eacute; d&eacute;j&agrave;
+dans son c&oelig;ur la loi de Dieu dans le travail de cette petite cr&eacute;ature.</p>
+
+<p>&laquo;A partir de ce jour, Lucette me devint si ch&egrave;re, que ma personnalit&eacute;
+disparut pour moi en quelque sorte. Comme si elle l'e&ucirc;t compris, la
+pauvre petite se mit &agrave; m'aimer passionn&eacute;ment. Elle n'&eacute;tait pas
+d&eacute;monstrative, mais elle s'attachait &agrave; moi comme mon ombre &agrave; mon corps,
+et, si j'&eacute;tais forc&eacute;e de la quitter quelques heures, je la trouvais
+absorb&eacute;e et comme d&eacute;p&eacute;rie. Sa joie &eacute;tait si grande en me voyant revenir,
+qu'elle avait des &eacute;touffements inqui&eacute;tants. Le m&eacute;decin, la voyant ainsi,
+me disait souvent:&mdash;&laquo;Ne vous y attachez pas trop, elle ne vivra pas.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Je pris &agrave; t&acirc;che de la faire vivre, n'esp&eacute;rant pas trop r&eacute;ussir et pour
+ainsi dire pr&eacute;par&eacute;e &agrave; la perdre, mais p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e du d&eacute;sir ardent de faire
+sa vie aussi pleine et aussi douce que possible. Cette pr&eacute;occupation
+devint mon unique pens&eacute;e, et, pendant six mois, je v&eacute;cus aussi absente
+de moi-m&ecirc;me que si je ne m'&eacute;tais jamais connue. Toutes mes pens&eacute;es,
+toutes mes inqui&eacute;tudes, toutes mes esp&eacute;rances avaient cette enfant pour
+objet, elle &eacute;tait le but de ma vie. C'est en vain que j'essayais
+quelquefois de me reprendre et de m'interroger; je ne pouvais plus me
+r&eacute;pondre, j'aimais l'enfant et l'enfance plus que moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;J'en &eacute;tais venue &agrave; ressentir tous les myst&eacute;rieux instincts de la
+maternit&eacute;. La nuit, j'&eacute;tais comme avertie de ses &eacute;touffements, et je
+m'&eacute;veillais avant elle. En la promenant, je sentais venir &agrave; l'horizon le
+souffle d'air un peu trop frais pour sa poitrine d&eacute;licate. Cette enfant
+toujours dans mes bras, sur mes genoux ou pendue &agrave; ma robe, impatientait
+un peu mon grand-p&egrave;re, et lorsque, pour ne pas la quitter, je refusais
+d'aller passer les f&ecirc;tes avec ma tante, celle-ci disait que je devenais
+folle; mais au fond tous deux esp&eacute;raient que cet engouement pour
+l'enfance me conduirait au mariage, et on ne me contrariait pas trop.</p>
+
+<p>&laquo;Durant l'&eacute;t&eacute;, Lucette parut vouloir vivre. Son intelligence se
+d&eacute;veloppait rapidement: elle questionnait beaucoup; mais ses questions
+myst&eacute;rieuses, incompr&eacute;hensibles quelquefois, m'effrayaient. Que r&eacute;pondre
+&agrave; cette petite &acirc;me qui cherchait Dieu et qui semblait le mieux entrevoir
+dans ses r&ecirc;ves que dans mes explications? Elle voulait aller dans les
+&eacute;toiles, c'&eacute;tait son id&eacute;e fixe, et il fallait, quelquefois, lui
+promettre de l'y conduire pour l'emp&ecirc;cher de pleurer sans cause
+apparente.&mdash;Mais ce n'est pas l'histoire de Lucette que je veux vous
+raconter. Ses adorables gentillesses, sa po&eacute;sie bizarre n'ont peut-&ecirc;tre
+exist&eacute; que pour moi. Elle a &eacute;t&eacute; un r&ecirc;ve d&eacute;licieux et poignant dans ma
+vie. Au retour des neiges, elle a d&eacute;p&eacute;ri rapidement. Je ne la quittais
+ni jour ni nuit. Par une froide matin&eacute;e de cet hiver, elle s'est
+endormie sur mon c&oelig;ur pour ne plus se r&eacute;veiller, et dans ce sommeil
+supr&ecirc;me je l'ai vue sourire une derni&egrave;re fois, comme si la mort lui
+apparaissait sous la forme du petit oiseau qui tisse gaiement le berceau
+d'une vie nouvelle. J'ai ressenti une douleur dont je ne veux pas vous
+parler: je pleurerais encore, et je ne dois pas vous attrister.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait, Lucie, je pleure avec vous, et, moi aussi, j'adore
+Lucette. Pour moi aussi, elle est une r&eacute;v&eacute;lation que vous me
+communiquez... et me voil&agrave; tout pr&ecirc;t &agrave; vous raconter le reste de votre
+histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je veux bien, dites.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous avez &eacute;t&eacute; transform&eacute;e par cet amour de m&egrave;re; vous avez
+compris que l'adoption d'un enfant &eacute;tait une chose bien autrement grave
+que la gouverne d'un troupeau. Vous avez compris le but de la femme,
+vous avez vu que l'enfant ne pouvait avoir plusieurs m&egrave;res, et que, pour
+vivre heureux ou pour mourir doucement, il devait absorber toute
+l'existence d'une seule. Vous vous &ecirc;tes dit enfin que le but de la femme
+&eacute;tait la maternit&eacute; avec toutes ses angoisses, toutes ses sollicitudes,
+tous ses d&eacute;chirements et toutes ses joies, et qu'une religieuse n'&eacute;tait,
+en comparaison d'une m&egrave;re, qu'un p&eacute;dagogue &agrave; la place de Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, &Eacute;mile, c'est la v&eacute;rit&eacute; que vous dites, et c'est l&agrave; ce que j'ai
+ressenti. Tous mes raisonnements exalt&eacute;s sont tomb&eacute;s devant le fait
+&eacute;prouv&eacute;. L'&eacute;tat le plus sublime et le plus religieux, c'est l'&eacute;tat le
+plus naturel. Dieu n'a pas mis dans nos c&oelig;urs ce miracle de tendresse
+in&eacute;puisable, cette facult&eacute; d'aimer et de souffrir pour que notre volont&eacute;
+s'y refuse. Le jour o&ugrave; j'ai perdu Lucette, j'ai r&eacute;solu de me marier;
+mais je ne voulais pas me marier &agrave; tout prix, et aucun homme n'avait
+parl&eacute; &agrave; mon c&oelig;ur, aucun n'avait &eacute;veill&eacute; mon imagination. J'&eacute;tais
+tr&egrave;s-hautaine, c'&eacute;tait un tort sans doute. Je n'avais pas le droit de
+pr&eacute;tendre &agrave; l'affection d'un homme v&eacute;ritablement sup&eacute;rieur, moi dont la
+vie toute faite de grandes aspirations et de petits d&eacute;vouements avait
+&eacute;t&eacute; en somme assez st&eacute;rile. Que voulez-vous! je ne me donne pas raison;
+j'&eacute;tais pr&eacute;venue, et l'id&eacute;al religieux dont je m'&eacute;tais nourrie ne me
+portait pas &agrave; l'indulgence dans le monde r&eacute;el. J'&eacute;tais pourtant n&eacute;e
+bienveillante, ce me semble; mais j'avais fait deux parts de moi-m&ecirc;me:
+une de bonhomie et d'enjouement pour cette vie ext&eacute;rieure &agrave; laquelle je
+ne voulais me m&ecirc;ler qu'&agrave; la surface, comme fait l'hirondelle qui rase le
+flot et ne quitte pas le domaine de l'air; l'autre toute de
+recueillement et d'enthousiasme pour les choses c&eacute;lestes, r&eacute;gion
+intellectuelle o&ugrave; je voulais absorber le meilleur de mon &acirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;J'&eacute;tais donc assez mal dispos&eacute;e &agrave; aimer quand je vous ai rencontr&eacute;.
+C'est votre &eacute;tonnante sinc&eacute;rit&eacute; qui m'a frapp&eacute;e, et je vous ai pris d&egrave;s
+les premiers jours en si grande estime, qu'il ne m'a plus &eacute;t&eacute; possible
+de revenir &agrave; mon orgueil solitaire; j'ai senti pour vous l'amiti&eacute; &agrave;
+premi&egrave;re vue, une amiti&eacute; si grande, qu'il ne me para&icirc;t pas possible non
+plus qu'elle soit jamais d&eacute;truite, quoi qu'il arrive, et que, si nous ne
+nous marions pas ensemble, je ne songerai plus du tout &agrave; me marier. Je
+n'oserais plus offrir &agrave; un autre homme un c&oelig;ur o&ugrave; vous auriez conserv&eacute;
+tant de droits, et je m'imagine que, si j'&eacute;tais homme, je ne voudrais
+pas venir apr&egrave;s vous dans la vie d'une femme s&eacute;rieuse.</p>
+
+<p>&laquo;Mais votre rude franchise a eu aussi ses inconv&eacute;nients. Effray&eacute;e de me
+sentir si occup&eacute;e de vous et redevenue absente de moi-m&ecirc;me comme au
+temps de Lucette, j'ai voulu savoir ce qui se passait en moi. J'ai
+craint de vous aimer d'amour juste au moment o&ugrave; j'ai craint que vous
+n'eussiez pas d'amour pour moi. &Eacute;tait-ce l&agrave; un pu&eacute;ril sentiment de
+femme, un instinct de coquetterie? J'ai eu peur de moi aussi, j'ai fui,
+j'ai cherch&eacute; dans la pri&egrave;re et la retraite &agrave; me retrouver moi-m&ecirc;me. Eh
+bien, l&agrave;, je me suis r&eacute;ellement calm&eacute;e, non par le d&eacute;tachement, mais par
+l'intervention myst&eacute;rieuse de je ne sais quelle voix int&eacute;rieure. Ne me
+questionnez pas l&agrave;-dessus, je ne saurais pas bien vous r&eacute;pondre; je sais
+seulement que Dieu semblait sourd &agrave; ma pri&egrave;re quand je lui offrais de
+renoncer &agrave; vous, et qu'il me revenait avec des suavit&eacute;s ineffables quand
+je priais pour vous seul. Alors il m'est arriv&eacute; d'avoir en lui une
+confiance que je n'avais jamais eue encore, et que je me suis expliqu&eacute;e
+ainsi: la foi en Dieu n'est compl&egrave;te que quand nous avons foi en
+nous-m&ecirc;mes. Dieu est tellement en nous, qu'en doutant de nous, nous
+sommes entra&icirc;n&eacute;s &agrave; douter de lui. A force de l'interroger sur ses
+intentions &agrave; notre &eacute;gard, on oublie trop souvent peut-&ecirc;tre, dans la
+pratique religieuse, qu'il nous a donn&eacute; le libre arbitre pour nous
+forcer &agrave; nous en servir; enfin j'ai reconnu que mon affection pour vous
+avait grandi et &eacute;clair&eacute; ma foi. D&egrave;s lors j'ai r&eacute;solu de ne plus
+combattre et d'attendre sans terreur ce que Dieu vous inspirerait &agrave;
+vous-m&ecirc;me pour la solution de notre avenir.&raquo;</p>
+
+<p>J'&eacute;tais transport&eacute; de joie, et pourtant Lucie restait triste. Ses yeux
+attach&eacute;s sur les miens se remplissaient &agrave; chaque instant de larmes.</p>
+
+<p>&laquo;Dites tout, Lucie, m'&eacute;criai-je; dites tout, je vous en conjure. Ne me
+laissez pas ainsi ivre de bonheur et de reconnaissance avec cette &eacute;p&eacute;e
+de Damocl&egrave;s sur la t&ecirc;te. Il y aurait l&agrave; quelque chose d'horriblement
+cruel qui ne serait pas vous!</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;mile, reprit-elle, je vous ai dit que je vous aimais plus que tout
+autre, et que j'avais foi en vous. Ne me demander que ce dont je suis
+s&ucirc;re: le reste est doute, crainte, espoir, appr&eacute;hension! mon affection
+pour vous, c'est le cri de ma libert&eacute;. Mon aveu en est l'acte. Le reste
+ne d&eacute;pend pas de moi, je vous le jure, et ce n'est pas aujourd'hui ni
+demain que dispara&icirc;tront les obstacles que je redoute. Je vous ai
+toujours dit qu'il y fallait un peu de temps, et nous ne pouvons ni ne
+devons devancer la marche du temps.&raquo;</p>
+
+<p>J'ai cru devoir respecter le secret de sa pens&eacute;e. De quel droit me
+r&eacute;volterais-je? Elle me cache quelque chose; mais, en voyant &agrave; quelles
+braves et loyales surprises ont abouti jusqu'ici ses restrictions et les
+petits myst&egrave;res de sa conduite, ne serais-je pas ingrat et fou de ne pas
+savoir attendre? C'est une &eacute;preuve qu'elle m'impose.... Ah! je ne veux
+pas &ecirc;tre au-dessous de ce qu'elle attend de moi!</p>
+
+<p>Nous avons d&icirc;n&eacute; avec le grand-p&egrave;re, et nous sommes rest&eacute;s ensemble
+jusqu'au lever des &eacute;toiles. Nous les avons regard&eacute;es avec amour. Lucie
+semblait accepter l'id&eacute;e de vivre tour &agrave; tour, et peut-&ecirc;tre un jour
+simultan&eacute;ment, par la perception de l'infini, dans tous ces mondes; elle
+aime la grandeur de ce beau r&ecirc;ve, elle n'y voit point d'h&eacute;r&eacute;sie.</p>
+
+<p>&laquo;Les promesses de ma religion, disait-elle, sont tout aussi
+myst&eacute;rieuses; elles donnent &agrave; mon &acirc;me l'&eacute;ternit&eacute; du bonheur dans la
+contemplation de Dieu, et pour occupation dans l'&eacute;ternit&eacute; le soin de
+chanter ses louanges. Ne tournez pas cela en ridicule. Toute cette vie
+qui nous entoure au ciel comme sur la terre, n'est-ce pas l'hymne
+&eacute;ternel et incessant auquel nous nous associons d&eacute;j&agrave;, et auquel nous
+br&ucirc;lons de nous unir chaque jour davantage?&raquo;</p>
+
+<p>Tu vois comme l'esprit de Lucie est vaste et comme son intelligence
+d&eacute;borde les &eacute;troitesses de la lettre. Qu'est-ce qui peut donc nous
+s&eacute;parer, nous emp&ecirc;cher d'&ecirc;tre &agrave; jamais unis? Son p&egrave;re? Cet homme me
+para&icirc;t si peu de chose aupr&egrave;s d'elle, que je ne puis en tenir compte.
+Pourtant il y a une goutte de fiel dans mon bonheur, je ne sais
+laquelle; mais je ne crois pas que je m'en tourmente plus que de raison,
+et que mon c&oelig;ur soit ingrat.... Je b&eacute;nis Dieu, Lucie et toi.</p>
+
+<p>J'ai pass&eacute; cette soir&eacute;e &agrave; t'&eacute;crire, et demain je retourne &agrave; Turdy, o&ugrave;
+l'on m'a dit de revenir d&icirc;ner. C'est ce soir que je dois parler au
+g&eacute;n&eacute;ral. Je te dirai le r&eacute;sultat de mes ouvertures; mais je ferme cette
+&eacute;norme lettre, et je vais t&acirc;cher de m'endormir confiant sous l'aile de
+ton amour.</p>
+
+<p class="smcap droit">
+<span style="margin-left: 9em;">&Eacute;mile.</span><br />
+</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a><a href="#table">XVIII.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">HENRI VALMARE A M. LEMONTIER, A CH&Ecirc;NEVILLE, PAR LYON.</a></h3>
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 5em;">Aix, 14 juin.</span><br />
+</p>
+
+<p>&Eacute;mile est tr&egrave;s-contrari&eacute; ce soir, et &agrave; sa place je le serais davantage,
+moi qui me pique de plus de sang-froid. C'est vous dire, monsieur et
+digne ami, que votre enfant prend beaucoup sur lui; mais, comme il m'a
+dit de vous avoir &eacute;crit hier une tr&egrave;s-longue lettre, je l'ai engag&eacute; &agrave;
+prendre du repos ce soir, et je me suis charg&eacute; de vous raconter avec
+exactitude nos pourparlers au manoir de Turdy.</p>
+
+<p>&Eacute;mile m'avait pri&eacute; de l'y accompagner, pour donner, par la pr&eacute;sence d'un
+t&eacute;moin, plus d'autorit&eacute; &agrave; sa d&eacute;marche aupr&egrave;s du g&eacute;n&eacute;ral. Le d&icirc;ner s'est
+pass&eacute; sans coup f&eacute;rir, bien que ce grand avaleur de sabres me par&ucirc;t plus
+rogue et plus cambr&eacute; que les autres jours. Enfin, &agrave; l'heure b&eacute;n&eacute;vole o&ugrave;
+le guerrier mod&egrave;le daigne fumer sa pipe sur la terrasse du vieux
+ch&acirc;teau, mademoiselle La Quintinie a emmen&eacute; son grand-p&egrave;re, et nous
+avons pu porter la parole. &Eacute;mile a parl&eacute; comme vous lui avez appris &agrave;
+parler, noblement, avec simplicit&eacute;, franchise et d&eacute;licatesse. Il a dit
+en r&eacute;sum&eacute; qu'il aspirait au bonheur d'&eacute;pouser mademoiselle Lucie, et
+qu'il demandait &agrave; son p&egrave;re la permission de faire agr&eacute;er ses soins; &agrave;
+quoi le g&eacute;n&eacute;ral a r&eacute;pondu:</p>
+
+<p>&laquo;<i>Mon cher monsieur</i>, je ne vous dis pas non, mais je ne peux pas vous
+dire oui. Tout ceci s'est combin&eacute; d'une fa&ccedil;on irr&eacute;guli&egrave;re, et je suis
+forc&eacute; de marcher dans la voie de l'irr&eacute;gularit&eacute; ouverte par vous et par
+<i>monsieur le grand-p&egrave;re</i>. Ordinairement, et dans la r&egrave;gle voulue, qui
+est toujours la meilleure, le postulant pr&eacute;sente sa demande au chef de
+la famille. Je croyais &ecirc;tre ce chef unique et seul comp&eacute;tent. Vous avez
+cru devoir conf&eacute;rer mon titre et mes attributions &agrave; M. de Turdy....
+Soit, la chose est faite! M. de Turdy a bien voulu m'avertir de vos
+intentions, et ma fille m'a pri&eacute; de vous &eacute;couter. Je vous &eacute;coute, mais
+je me demande si vous avez agi &agrave; mon &eacute;gard d'une fa&ccedil;on dont je doive me
+montrer satisfait, et si votre peu d'empressement &agrave; gagner ma confiance
+est un bon pr&eacute;c&eacute;dent pour nos futures relations.&raquo;</p>
+
+<p>&Eacute;mile, sans s'effaroucher de cette gracieuse mercuriale, s'est
+respectueusement justifi&eacute; en d&eacute;montrant que, sans la permission de
+mademoiselle La Quintinie, il n'avait pu se croire autoris&eacute; &agrave; formuler
+sa demande; mais, le g&eacute;n&eacute;ral paraissant ne pas comprendre qu'on p&ucirc;t
+aimer sa fille avant de le conna&icirc;tre, et s'adresser &agrave; elle-m&ecirc;me au lieu
+d'aller demander aux autorit&eacute;s civiles ou militaires l'autorisation
+pr&eacute;alable, il n'y avait gu&egrave;re moyen de s'entendre. &Eacute;mile a d&eacute;ploy&eacute; l&agrave;
+toute l'habilet&eacute; possible pour m&eacute;nager la susceptibilit&eacute; du p&egrave;re sans
+compromettre sa propre dignit&eacute;. Il a &eacute;t&eacute; &eacute;vident pour moi que le g&eacute;n&eacute;ral
+ne comprenait rien &agrave; la d&eacute;licatesse de la situation, au d&eacute;vouement
+romanesque d'&Eacute;mile, et qu'il n'&eacute;coutait m&ecirc;me pas ce qu'on lui disait,
+tant il &eacute;tait pr&eacute;occup&eacute; du d&eacute;sir d'&ecirc;tre d&eacute;sagr&eacute;able et de d&eacute;courager.
+&Eacute;mile s'en apercevait fort bien aussi, mais n'en faisait rien para&icirc;tre,
+et c'est avec le plus grand calme et la plus parfaite d&eacute;f&eacute;rence qu'il a
+demand&eacute; une solution &agrave; ce que le g&eacute;n&eacute;ral traitait de <i>malentendu
+regrettable</i>, comme s'il se f&ucirc;t agi d'arranger un duel et non un
+mariage.</p>
+
+<p>Mis au pied du mur, le potentat nous a enfin octroy&eacute; une r&eacute;ponse &agrave;
+laquelle, pour mon compte, je ne m'attendais que trop.</p>
+
+<p>&laquo;<i>Passons l'&eacute;ponge</i>, a-t-il dit &eacute;l&eacute;gamment, sur le diff&eacute;rend qui
+pr&eacute;c&egrave;de. Je persiste &agrave; dire que vous n'avez pas agi <i>r&eacute;guli&egrave;rement</i>,
+mais je ne vous suppose pas de mauvaises intentions, et <i>j'accepte vos
+excuses</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Ici, &Eacute;mile est devenu rouge: il n'avait pas eu d'excuses &agrave; faire, il
+n'en avait pas fait, et j'ai cru devoir prendre la parole pour r&eacute;tablir
+la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, soit! a repris le g&eacute;n&eacute;ral. Ne disons pas excuses, disons
+justification. Je m'en contenterais, s'il ne s'agissait que de moi; mais
+mon incertitude porte sur quelque chose de plus grave, et dont je ne
+peux pas faire aussi bon march&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Et, apr&egrave;s un peu d'embarras qu'il n'a pas su cacher, il a ajout&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;J'irai droit au fait, et aussi franchement qu'un homme de guerre va au
+feu. Il m'a &eacute;t&eacute; dit que vous manquiez de religion, et je vous d&eacute;clare
+que je ne donnerai jamais ma fille &agrave; un homme <i>sans principes</i>.&raquo;</p>
+
+<p>&Eacute;mile est devenu p&acirc;le. Il s'est remis vite et a r&eacute;pondu:</p>
+
+<p>&laquo;Et moi, monsieur le g&eacute;n&eacute;ral, je vous d&eacute;clare que je me regarde comme un
+homme tr&egrave;s-religieux et dont les principes sont tr&egrave;s-s&eacute;rieusement fix&eacute;s,
+aussi bien en mati&egrave;re de religion qu'en mati&egrave;re d'honneur!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour l'honneur,... je n'en doute pas, monsieur, je sais....
+Monsieur votre p&egrave;re et vous,... je sais, je rends justice.... Excellente
+r&eacute;putation, caract&egrave;re &agrave; l'abri de tout reproche.... Mais la religion,
+jeune homme, la religion! Il en faut! Point de famille sans religion!
+C'est la base de la soci&eacute;t&eacute;, c'est le frein de la femme, la tranquillit&eacute;
+du mari, l'exemple des enfants. Je sais que monsieur votre p&egrave;re,... je
+n'ai pas lu ses ouvrages, ils sont fort bien &eacute;crits, &agrave; ce qu'on
+m'assure: beaucoup d'&eacute;rudition, et des convenances!... mais cela ne
+suffit pas. Il m&eacute;conna&icirc;t l'autorit&eacute; de l'&Eacute;glise, et sans autorit&eacute; il n'y
+a pas de religion. Enfin, vous &ecirc;tes une esp&egrave;ce de protestant, et je ne
+crois pas que ma fille consente jamais &agrave; un mariage mixte. L'h&eacute;r&eacute;sie,
+monsieur, est quelquefois plus dangereuse que l'ath&eacute;isme. Elle est une
+r&eacute;volte, et tout ce qui est r&eacute;bellion, est licence...&raquo;</p>
+
+<p>Je vous fais gr&acirc;ce du discours dont nous a r&eacute;gal&eacute;s, vingt minutes
+durant, ce Mars-Prudhomme. Il a fallu y passer et entendre tout cela
+sans sourire et sans impatience. Nous avons fait merveille, &Eacute;mile et
+moi. Je ne le croyais pas si patient, et je ne me savais pas si grave.
+Le plus beau de l'affaire, c'est que nous n'avons jamais pu obtenir une
+conclusion. Il s'est si bien embrouill&eacute; dans les feux de file, tant&ocirc;t
+disant qu'il esp&eacute;rait la conversion d'&Eacute;mile et la v&ocirc;tre, tant&ocirc;t se
+retranchant sur la pr&eacute;tendue incertitude de Lucie, greffant maximes sur
+axiomes et ne d&eacute;cidant rien, que nous avons pris le parti de nous
+retirer en lui disant que nous attendrions le r&eacute;sultat de ses
+r&eacute;flexions. C'&eacute;tait une pauvre sortie; mais nous &eacute;tions enferm&eacute;s dans un
+cercle vicieux, ou l'envoyer au diable, ou y &ecirc;tre envoy&eacute;s nous-m&ecirc;mes; et
+votre fils, qui ne veut pas compromettre sa cause et qui n'a pas &eacute;t&eacute;
+admis &agrave; la plaider, n'a d'espoir que dans la r&eacute;solution de Lucie et la
+protection du grand-p&egrave;re.</p>
+
+<p>Le plus triste de la soir&eacute;e, c'est qu'&Eacute;mile n'a pu &eacute;changer un mot avec
+mademoiselle La Quintinie. Le g&eacute;n&eacute;ral a surveill&eacute; notre retraite de la
+fa&ccedil;on la plus d&eacute;sobligeante, et nous voil&agrave; rentr&eacute;s moins avanc&eacute;s qu'au
+d&eacute;part. Si demain &Eacute;mile n'obtient pas plus de lumi&egrave;re sur les intentions
+de l'homme de guerre, il vous demandera probablement de venir &agrave; son
+aide, et je crois que vous jugerez le moment opportun, car bien
+v&eacute;ritablement la jeune personne lui est tr&egrave;s-attach&eacute;e, et c'est une
+femme de m&eacute;rite.</p>
+
+<p>Agr&eacute;ez, cher et respect&eacute; ami, le d&eacute;vouement sans bornes de votre</p>
+
+<p class="smcap droit">
+<span style="margin-left: 9em;">Henri.</span><br />
+</p>
+
+<p><i>P.-S.</i>&mdash;Est-ce la peine de vous dire que j'accepte votre jugement sans
+appel, et que je ne me ferai pas imprimer avant le jour o&ugrave; vous me
+direz: &laquo;C'est bien?&raquo; Mais, dans un temps o&ugrave; nous serons, vous et moi,
+moins pr&eacute;occup&eacute;s d'&Eacute;mile, vous me permettrez de d&eacute;fendre cette jeune
+g&eacute;n&eacute;ration d'&eacute;crivains &agrave; laquelle vous accordez peut-&ecirc;tre trop de talent
+et refusez trop la croyance. Si c'est pour d&eacute;velopper en moi ce qu'il y
+reste de principes en d&eacute;pit de la pr&eacute;cocit&eacute; de mon exp&eacute;rience, j'accepte
+le reproche pour moi et pour ceux de mon &acirc;ge. Vous &ecirc;tes bien capable de
+cela, vous, &acirc;me toute paternelle et maligne en diable en l'art de g&acirc;ter
+les enfants! Non, pourtant vous &ecirc;tes plus na&iuml;f que nous! Vous nous
+croyez plus forts que nous ne sommes. Nous prenons des airs de matamore
+sans le savoir. Il nous est pass&eacute; tant de choses sous les yeux depuis le
+coll&eacute;ge, que nous avons le go&ucirc;t perverti; mais, si nous n'aimons pas le
+vrai avec le jugement, nous l'aimons avec l'instinct et nous aspirons &agrave;
+le saisir. Que voulez-vous! nous sommes venus en ce monde <i>&agrave; la male
+heure</i>! Nous avons vu finir et recommencer diverses choses si vite
+emport&eacute;es, que nous n'avons pas eu le temps de les sentir, et je crois
+que l'on ne comprend bien que ce que l'on a senti soi-m&ecirc;me. Vous ne
+pouvez nier que nous ne soyons &eacute;clos &agrave; la vie au milieu d'une grande
+corruption de principes; nous ne pouvions donc nous d&eacute;velopper par
+l'enthousiasme. Pour rester honn&ecirc;tes, il nous a fallu avoir la volont&eacute;
+froide, et nous sommes froids comme de jeunes protestants. Il y a bien &agrave;
+cela quelque m&eacute;rite! Vienne le soleil qui nous r&eacute;chauffera!... L'an 1900
+est encore loin, mon ami! Nous t&acirc;cherons de le h&acirc;ter.</p>
+
+<p>Mais c'est trop vous parler de moi, et j'en ai honte. Votre c&oelig;ur a bien
+d'autres soucis que mon sot petit manuscrit, et j'admire votre bont&eacute; qui
+a trouv&eacute; le temps de le lire et de m'en parler, &agrave; moi qui n'y pensais
+plus!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIX" id="XIX"></a><a href="#table">XIX.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">A M. &Eacute;MILE LEMONTIER.</a></h3>
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 5em;">14 juin au soir, Turdy.</span><br />
+</p>
+
+<p>&Eacute;mile, venez demain <i>quand m&ecirc;me</i>. Mon gendre est fou, et je crois que
+quelque cagot lui a mont&eacute; la t&ecirc;te &agrave; Chamb&eacute;ry. Nous nous sommes
+querell&eacute;s, lui et moi, apr&egrave;s votre d&eacute;part. Il n'a pas os&eacute; prendre sur
+lui de s'opposer aux relations que je d&eacute;clare vouloir conserver avec
+vous; mais il pr&eacute;tend que vous passerez par le confessionnal, ou qu'il
+refusera son consentement. C'est ce que nous verrons! Ne faiblissons
+pas. Nous n'avons &agrave; faire ni &agrave; un m&eacute;chant homme ni &agrave; une t&ecirc;te bien
+solide. Soyez chez nous &agrave; l'heure du d&eacute;jeuner, et comptez sur moi.</p>
+
+<p class="smcap droit">
+<span style="margin-left: 9em;">Michel de Turdy.</span><br />
+</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XX" id="XX"></a><a href="#table">XX.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">&Eacute;MILE A M. H. LEMONTIER, A CH&Ecirc;NEVILLE.</a></h3>
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 5em;">Aix, 15 juin 1861.</span><br />
+</p>
+
+<p>Henri t'a racont&eacute; nos ennuis d'hier. Rappel&eacute; par un billet de
+l'excellent grand-p&egrave;re, nous sommes retourn&eacute;s ce matin &agrave; Turdy. Le
+g&eacute;n&eacute;ral &eacute;tait &agrave; la promenade. J'ai pu, en d&eacute;jeunant avec Lucie et M. de
+Turdy, savoir, non ce que veut ou voudra positivement le g&eacute;n&eacute;ral, mais
+ce que sa fille pense de la situation. Elle est persuad&eacute;e que quelqu'un
+a agi sur son esprit tout r&eacute;cemment. Aux premi&egrave;res ouvertures de la
+famille, il s'&eacute;tait montr&eacute; beaucoup plus coulant, et moi, maintenant, je
+crois savoir contre qui la lutte est engag&eacute;e.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions au salon vers deux heures et le grand-p&egrave;re commen&ccedil;ait sa
+sieste, lorsque le g&eacute;n&eacute;ral est brusquement rentr&eacute; en pr&eacute;sentant un
+personnage qu'il a qualifi&eacute; d'ami &agrave; lui. J'ai vu une grande surprise et
+une singuli&egrave;re &eacute;motion sur le visage de Lucie, et je n'ai pas &eacute;t&eacute; moins
+surpris moi-m&ecirc;me en reconnaissant dans la personne ainsi pr&eacute;sent&eacute;e mon
+compagnon de promenade &agrave; la cascade Jacob. Il n'a point paru, lui,
+s'&eacute;tonner de me voir l&agrave;, et il m'a parl&eacute; sur-le-champ avec une
+bienveillance ais&eacute;e et avec le m&ecirc;me charme, la m&ecirc;me &eacute;l&eacute;gance qui
+m'avaient d&eacute;j&agrave; frapp&eacute;. Cet homme a quelque chose de tr&egrave;s-s&eacute;duisant; il a
+plu tout de suite &agrave; Henri. Le grand-p&egrave;re, ne se doutant pas qu'il e&ucirc;t en
+pr&eacute;sence un ardent catholique, tant le personnage mettait d'adresse &agrave;
+&eacute;viter le choc, l'a trait&eacute; avec son am&eacute;nit&eacute; ordinaire; Lucie seule &eacute;tait
+timide ou r&eacute;serv&eacute;e.</p>
+
+<p>J'ai saisi le premier moment o&ugrave; j'ai pu &eacute;changer, sans &ecirc;tre aper&ccedil;u,
+quelques mots avec elle pour lui demander si elle le connaissait.</p>
+
+<p>&laquo;C'est, m'a-t-elle r&eacute;pondu, M. Moreali, que ma tante a re&ccedil;u derni&egrave;rement
+&agrave; Chamb&eacute;ry?</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas lui qui est entr&eacute; aux Carm&eacute;lites, le jour o&ugrave; vous
+chantiez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pr&eacute;cis&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est l'ami de votre p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en savais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Comment &eacute;tait-il entr&eacute; dans ce couvent clo&icirc;tr&eacute;? En vertu de quel
+droit?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le sais pas non plus; mais vous, vous le connaissez donc?&raquo;</p>
+
+<p>Je ne pus r&eacute;pondre. Le g&eacute;n&eacute;ral s'avisait de notre apart&eacute; et faisait &agrave;
+Lucie des yeux terribles. Elle feignit de ne pas s'en apercevoir et se
+rapprocha de son grand-p&egrave;re. La visite se prolongeait. J'attendais que
+le g&eacute;n&eacute;ral f&ucirc;t libre de me parler et qu'il par&ucirc;t d&eacute;cid&eacute; &agrave; le faire,
+puisque, pour mon compte, je n'avais plus d'initiative &agrave; prendre. Il se
+leva enfin en disant &agrave; M. de Turdy qu'il s'&eacute;tait permis d'inviter M.
+Moreali &agrave; d&icirc;ner, et il se rendit au jardin pour fumer, mais sans
+m'engager &agrave; le suivre. Je me rendis au jardin presque aussit&ocirc;t, et,
+feignant de lire un journal, je me tins &agrave; distance pour lui laisser la
+libert&eacute; de m'&eacute;viter ou de venir &agrave; moi. Il tarda quelques instants &agrave;
+prendre un parti. Je le crois fort irr&eacute;solu. Enfin il m'appela pour me
+faire une question oiseuse, et je dus me pr&ecirc;ter &agrave; &eacute;changer avec lui les
+r&eacute;pliques d'une conversation &eacute;trang&egrave;re au probl&egrave;me soulev&eacute; la veille.
+Cette conversation roula sur la chasse, sur l'agriculture, sur la
+Crim&eacute;e, sur l'Afrique, que sais-je? Ce brave homme ne sait pas causer:
+de sa vie il n'a &eacute;cout&eacute; une question ou une r&eacute;ponse; on dirait qu'il est
+le seul interlocuteur qu'il puisse comprendre; il raconte, prononce,
+juge, p&eacute;rore, donne des explications que lui demande un auditoire
+imaginaire, et, parfaitement satisfait de ses propres r&eacute;ponses, il a
+l'&eacute;tonnante facult&eacute; de parler tout seul et de se faire part de ses
+convictions sans se lasser. Je l'&eacute;tudiais avec curiosit&eacute;, et il
+acceptait mon silence comme l'admiration d'un subalterne en pr&eacute;sence de
+son sup&eacute;rieur. C'est peut-&ecirc;tre chez lui une habitude de rendre ses
+oracles &agrave; heures fixes en d&eacute;gustant lentement la fum&eacute;e de sa pipe. Le
+reste du temps il se renferme dans un majestueux silence d'o&ugrave; il sort
+par &eacute;chapp&eacute;es touchantes, brusques ou d&eacute;daigneuses; puis il se tait
+comme s'il r&eacute;servait les arr&ecirc;ts de son infaillibilit&eacute; pour le moment
+consacr&eacute; &agrave; l'expansion. Il m'a demand&eacute; na&iuml;vement &agrave; plusieurs reprises
+pourquoi Henri n'&eacute;tait pas l&agrave;, et, comme je lui offrais de l'aller
+chercher:</p>
+
+<p>&mdash;Non, disait-il, puisqu'il ne s'int&eacute;resse pas aux <i>questions</i>!&raquo;</p>
+
+<p>Sa physionomie semblait ajouter: &laquo;C'est tant pis pour lui. Il perd
+l'occasion de s'instruire sur toutes choses en m'&eacute;coutant.&raquo;</p>
+
+<p>Nous sommes rentr&eacute;s au salon sans qu'il ait &eacute;t&eacute; question de mariage, et
+tout le reste de la journ&eacute;e il m'a fait assez bonne mine; d'o&ugrave; je
+conclus qu'il m'autorisait &agrave; faire ma cour &agrave; Lucie en attendant qu'il me
+pr&icirc;t en amiti&eacute; ou en grippe, et j'avoue que ceci ne me para&icirc;t pas entrer
+dans la <i>marche r&eacute;guli&egrave;re</i> dont il faisait d'abord tant d'&eacute;talage.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Moreali, c'est bien un autre probl&egrave;me, et je m'y perds. Il m'a
+&eacute;t&eacute; impossible de savoir de Lucie qui il est, d'o&ugrave; il sort, o&ugrave; il va, ce
+qu'il vient faire ici. Lucie s'est &eacute;tonn&eacute;e de ma curiosit&eacute;; elle a paru
+ne pas le conna&icirc;tre plus que moi; pourtant elle n'a pas r&eacute;pondu d'une
+mani&egrave;re bien nette &agrave; mes questions, et son sourire avait quelque chose
+d'&eacute;trange et de triste quand elle me disait: &laquo;Mais qu'est-ce que cela
+peut vous faire?&raquo;</p>
+
+<p>Nous ne pouvions parler ensemble qu'&agrave; la d&eacute;rob&eacute;e et &agrave; b&acirc;tons rompus. On
+s'est dispers&eacute; vers trois heures. Le grand-p&egrave;re m'a retenu pour lui lire
+une brochure. Henri, pensant que l'attitude du g&eacute;n&eacute;ral avec moi &eacute;tait
+toute la solution &agrave; attendre, et selon lui la meilleure, s'&eacute;tait retir&eacute;.
+Le g&eacute;n&eacute;ral &eacute;tait retourn&eacute; au jardin avec Lucie et M. Moreali. J'esp&eacute;rais
+les rejoindre bient&ocirc;t; mais, quand M. de Turdy m'a rendu ma libert&eacute;, ils
+&eacute;taient sortis de l'enclos et je les ai aper&ccedil;us assez haut dans la
+montagne. Lucie donnait le bras &agrave; son p&egrave;re, M. Moreali marchait pr&egrave;s
+d'elle de l'autre c&ocirc;t&eacute;. Ils s'arr&ecirc;taient souvent, comme des gens
+pr&eacute;occup&eacute;s d'un entretien suivi. J'ai cru qu'il y aurait indiscr&eacute;tion &agrave;
+les rejoindre, et puis j'&eacute;tais bless&eacute;, navr&eacute; de cette fugue de Lucie.
+Comment n'avait-elle pas trouv&eacute; le moyen de m'avertir? Je me jetai sur
+un banc; mais, au moment de d&eacute;sesp&eacute;rer, je vis des caract&egrave;res trac&eacute;s
+l&eacute;g&egrave;rement sur le sable et ces mots bien lisibles: <i>Suivez-nous</i>. Sans
+aucun doute, Lucie, surprise par un caprice de son p&egrave;re, avait
+furtivement &eacute;crit cela pour moi avec le bout de son ombrelle. Je
+m'&eacute;lan&ccedil;ai. En deux minutes, &agrave; travers les broussailles presque &agrave; pic,
+j'avais gagn&eacute; le sentier, et je voyais le groupe venir &agrave; ma rencontre.
+Lucie s'en d&eacute;tacha, doubla le pas et passa son bras sous le mien.</p>
+
+<p>&Eacute;mile, me dit-elle tr&egrave;s-vite, soyez patient, je vous en conjure, soyez
+calme! Ne vous apercevez de rien!... Mon p&egrave;re s'obstine, il veut que je
+vous convertisse; il dit que cela d&eacute;pend de moi, et que notre sort est
+dans mes mains. Laissez-lui croire que j'y travaille, cela ne vous
+compromet pas, et ce n'est pas mentir, car j'y travaillerai sans doute;
+mais pas ainsi, soyez tranquille, pas sous le coup de la menace, et
+jamais &agrave; titre de compromis entre le c&oelig;ur et la conscience! Vous me
+connaissez trop pour craindre que je ne livre &agrave; vos convictions un
+combat indigne de vous et de moi.&raquo;</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait assise sur une roche, comme si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; lasse, mais en
+effet pour ne pas abr&eacute;ger ce court t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te en retournant vers son
+p&egrave;re et M. Moreali. Ils vinrent tr&egrave;s-vite n&eacute;anmoins, mais j'&eacute;tais calme,
+j'&eacute;tais gu&eacute;ri, j'avais des forces nouvelles. Je crois que j'&eacute;tais
+souriant, car le g&eacute;n&eacute;ral me dit en fron&ccedil;ant le sourcil, et d'un ton
+moiti&eacute; sergent, moiti&eacute; p&egrave;re:</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez un air de triomphateur, monsieur &Eacute;mile! Prenez garde! si
+<i>elle</i> vous dit la v&eacute;rit&eacute;, vous avez &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir.&raquo;</p>
+
+<p>Au lieu de r&eacute;pondre, je regardai M. Moreali d'un air de surprise bien
+marqu&eacute;e, comme pour demander s'il &eacute;tait initi&eacute; au secret de la famille.
+Le g&eacute;n&eacute;ral me comprit, car il se h&acirc;ta de r&eacute;pondre &agrave; cette question
+muette:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur est de bon conseil, et je l'ai pr&eacute;sent&eacute; dans la maison comme
+mon ami. Est-ce que &ccedil;a ne suffit pas?&raquo;</p>
+
+<p>J'allais dire en termes polis que cela ne me suffisait peut-&ecirc;tre pas, &agrave;
+moi; M. Moreali ne m'en laissa point le temps. Il me tendit avec une
+gr&acirc;ce charmante une main blanche comme une main de femme et me dit:</p>
+
+<p>&laquo;Nous nous connaissons, monsieur; nous avons d&eacute;j&agrave; &eacute;chang&eacute; nos pens&eacute;es,
+pouss&eacute;s l'un vers l'autre non pas tant par le hasard que par une
+invincible sympathie. Je suis &agrave; moiti&eacute; Italien, moi, c'est-&agrave;-dire
+impressionnable et de premier mouvement; vous m'avez int&eacute;ress&eacute;, vous
+m'avez plu, et, malgr&eacute; la diff&eacute;rence de nos opinions, je sens que je
+d&eacute;sire vivement votre bonheur. Ne vous demandez donc pas si la confiance
+que le g&eacute;n&eacute;ral me fait l'honneur de m'accorder est bien ou mal plac&eacute;e.
+Consultez votre instinct: je suis s&ucirc;r qu'il vous dira que je suis votre
+ami.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait aller bien vite, je le sentais, et pourtant, comme il n'est
+gu&egrave;re possible de se m&eacute;fier sans cause, je r&eacute;pondis avec d&eacute;f&eacute;rence et
+gratitude. Lucie, dont je tenais toujours le bras, m'avertit par une
+l&eacute;g&egrave;re pression... de quoi? de me rendre, ou de m'observer? Le g&eacute;n&eacute;ral
+s'assit sur le rocher en disant d'un ton satisfait:</p>
+
+<p>&laquo;Alors, si vous vous entendez tous les deux, me voil&agrave; tranquille, et ma
+fille doit l'&ecirc;tre aussi. Je reste ici avec elle un instant; allez
+devant, nous vous rejoindrons.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un ordre d'avoir &agrave; m'expliquer sur l'heure avec cet inconnu. J'y
+&eacute;tais mal dispos&eacute; par l'&eacute;tranget&eacute; du fait. Quelque agr&eacute;able que soit le
+personnage, sa soudaine intervention bouleversait toutes mes id&eacute;es. Il
+prit mon bras avec une familiarit&eacute; surprenante, sans pourtant rien
+perdre de la dignit&eacute; de ses mani&egrave;res, et, quand nous e&ucirc;mes fait quelques
+pas:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, me dit-il, reconnaissons d'abord, pour nous entendre, que M.
+le g&eacute;n&eacute;ral La Quintinie est d'un caract&egrave;re excentrique et singulier. Je
+vous tromperais si je vous laissais croire que je suis son ami plus que
+le v&ocirc;tre. Notre connaissance est tout aussi r&eacute;cente. Je l'ai rencontr&eacute;
+ces jours derniers chez mademoiselle de Turdy &agrave; Chamb&eacute;ry. Elle nous a
+pr&eacute;sent&eacute;s l'un &agrave; l'autre, et, comme cette dame &eacute;tait fort pr&eacute;occup&eacute;e des
+projets de mariage form&eacute;s entre sa ni&egrave;ce et vous, on m'a somm&eacute; pour
+ainsi dire de donner mon avis, non pas sur votre m&eacute;rite personnel, qui
+n'&eacute;tait pas mis en doute, mais sur une question d'application g&eacute;n&eacute;rale
+du principe religieux dans le mariage. Je me suis d&eacute;fendu: on me
+traitait un peu trop comme un P&egrave;re de l'&Eacute;glise, et le r&ocirc;le d'oracle
+qu'on voulait m'attribuer ne convenait ni &agrave; mon peu de lumi&egrave;res, ni &agrave; la
+discr&eacute;tion de mes sentiments; mais je ne pouvais refuser de causer, et
+je ne sais pas le moyen de causer sans dire ce que je pense. Ce que j'ai
+pens&eacute; tout haut, je puis vous le rapporter fid&egrave;lement. J'ai dit qu'entre
+gens d'honneur il n'y avait jamais moyen de transiger en mati&egrave;re de
+foi.... Je sais que c'est votre opinion aussi; mais j'ai ajout&eacute; que la
+vraie foi &eacute;tait contagieuse, et que vous ouvririez probablement les yeux
+&agrave; cette lumi&egrave;re, gr&acirc;ce &agrave; l'ascendant de votre fianc&eacute;e. Voil&agrave; tout ce que
+j'ai dit: ne croyez donc pas, en me voyant ici, que j'y vienne en
+trouble-f&ecirc;te et en disputeur. Je me suis r&eacute;cus&eacute; comme arbitre, et je ne
+pr&eacute;tends &agrave; votre confiance qu'autant qu'il vous plaira de me l'accorder.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi, lui r&eacute;pondis-je, de vous conna&icirc;tre davantage avant de
+vous donner cette confiance que votre bont&eacute; r&eacute;clame. Je vaux sans doute
+moins que vous, puisque je r&eacute;siste &agrave; l'attrait respectueux que vous
+m'inspirez; mais on me fait ici une situation tellement bizarre et
+d&eacute;licate, que je m'y perds un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit-il, je comprends cela. Laissons venir, et ne for&ccedil;ons rien.
+Ne discutons pas surtout avant de bien conna&icirc;tre le fond de nos
+croyances, car ce serait du temps perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comptez alors que nous nous reverrons ici?</p>
+
+<p>&mdash;Ici ou ailleurs, chez mademoiselle de Turdy probablement. Puisque
+votre demande est faite, vous ne tarderez sans doute gu&egrave;re &agrave; vous
+pr&eacute;senter chez elle, et j'y vais tous les soirs. Donc, si vous avez
+besoin de ma sollicitude pour vous et de mon d&eacute;vouement pour la v&eacute;rit&eacute;,
+vous saurez o&ugrave; me prendre. J'ai &agrave; votre service deux mois de s&eacute;jour &agrave;
+Chamb&eacute;ry. J'y suis venu ranimer et consoler un vieux ami malade qui
+m'appelait depuis longtemps, et dont mademoiselle de Turdy vous donnera
+le nom, s'il vous pla&icirc;t de venir me trouver; mais, s'il en est
+autrement, ne craignez pas que je m'en formalise. Vous ne me devez rien,
+je ne suis rien ici, et, si je m'y trouve m&ecirc;l&eacute; &agrave; vos affaires, c'est &agrave;
+mon corps d&eacute;fendant, ne l'oubliez pas. Le jour o&ugrave; vous me prierez de ne
+m'en pas m&ecirc;ler, vous n'entendrez plus parler de moi.&raquo;</p>
+
+<p>Tout cela a &eacute;t&eacute; dit sur un ton de bonhomie exquise, si l'on peut
+associer ces deux mots, et j'ai d&ucirc; me rendre. La suite de notre
+entretien a roul&eacute; sur le caract&egrave;re des parents de Lucie. M. Moreali
+para&icirc;t regarder le g&eacute;n&eacute;ral comme un enfant aussi faible que volontaire.
+Il dit de la tante Turdy qu'elle est une excellente femme, trop
+communicative, et du grand-p&egrave;re qu'il lui pla&icirc;t plus que les deux
+autres. Le nom de Lucie n'a pas &eacute;t&eacute; prononc&eacute;. En revanche, nous avons
+beaucoup parl&eacute; de toi. Ce M. Moreali sait tes ouvrages par c&oelig;ur, comme
+s'il les avait lus hier. Il admire ton talent sans r&eacute;serve litt&eacute;raire,
+et il m'a peut-&ecirc;tre un peu fait la cour en te louant avec vivacit&eacute;.
+Pourtant il est catholique romain dans toute l'extension du terme:
+est-ce l&agrave; ce qu'on appelle un j&eacute;suite de robe courte? Il est
+parfaitement aimable, et s&eacute;duisant au possible, trop peut-&ecirc;tre!</p>
+
+<p>En nous retrouvant si bien d'accord, Lucie a &eacute;t&eacute; contente de moi, et le
+front du g&eacute;n&eacute;ral s'est tout &agrave; fait &eacute;clairci au d&icirc;ner. Il est bien
+certain que l'on esp&egrave;re me convertir; mais, s'il y a une petite
+conspiration tram&eacute;e &agrave; cet effet, Lucie n'y est pour rien, et d&egrave;s lors je
+me d&eacute;fendrai avec douceur contre les assauts de l'aimable ap&ocirc;tre suscit&eacute;
+par son p&egrave;re. J'aime mieux cela en somme que d'avoir &agrave; discuter contre
+lui-m&ecirc;me, ce qui est la chose la plus aride, la plus irritante et la
+plus vaine que je connaisse, et je dois peut-&ecirc;tre lui savoir gr&eacute; d'avoir
+mis en son lieu et place un homme de valeur r&eacute;elle et de parfaite
+courtoisie.</p>
+
+<p>Ne te d&eacute;range donc pas, tu vois que mes affaires ne vont pas plus mal.
+Quand ton intervention me sera n&eacute;cessaire, je t'appellerai, cher p&egrave;re,
+ou je volerai pr&egrave;s de toi. Te voil&agrave; si pr&egrave;s, Dieu merci! mais je te
+r&eacute;serve comme la supr&ecirc;me assistance pour les grandes occasions.</p>
+
+<p class="smcap droit">
+<span style="margin-left: 9em;">Ton &Eacute;mile</span>.<br />
+</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXI" id="XXI"></a><a href="#table">XXI.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">M. LEMONTIER A SON FILS.</a></h3>
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 5em;">Ch&ecirc;neville, 15 juin.</span><br />
+</p>
+
+<p>Fais-lui comprendre, &agrave; cette noble Lucie, le droit et le devoir de la
+libert&eacute; de conscience, et ne t'inqui&egrave;te pas du reste. Ne discute ni ses
+dogmes ni son culte, jusqu'&agrave; ce que tu aies &eacute;tabli en elle la base de
+tout principe, la sainte libert&eacute;. Tu ne pourrais entrer avec elle dans
+des discussions de d&eacute;tail, et ce serait bien en vain que tu le
+tenterais. L'amour te ferait taire, ou il t'emporterait dans son magique
+tourbillon &agrave; mille lieues de tes doctes raisonnements. Elle-m&ecirc;me
+perdrait la t&ecirc;te, et, partag&eacute;e entre son c&oelig;ur et son esprit, elle
+prendrait peut-&ecirc;tre de trop promptes r&eacute;solutions. A mon sens, toute
+croyance doit &ecirc;tre respect&eacute;e dans son exercice, si la discussion de son
+principe ne l'a point modifi&eacute;e. Laisse donc Lucie garder ses habitudes
+et ses amis, qu'ils soient pr&ecirc;tres ou s&eacute;culiers, jusqu'&agrave; ce que leur
+influence &eacute;choue d'elle-m&ecirc;me devant une conviction profonde de son droit
+vis-&agrave;-vis de tous et de toi-m&ecirc;me. Ce droit lui appara&icirc;tra clair et
+victorieux le jour o&ugrave; elle t'aimera d'un v&eacute;ritable amour, et c'est alors
+seulement que tu devras l'&eacute;pouser et que tu n'auras pas &agrave; craindre
+d'influences n&eacute;fastes dans ta vie conjugale. Si Lucie ne les secoue pas
+sans regret, ou si elle les secoue dans un jour d'entra&icirc;nement pour toi,
+elle n'est pas la femme d'&eacute;lite que tu vois en elle, ou bien elle aura
+de nouvelles luttes &agrave; subir contre elle-m&ecirc;me au lendemain d'un
+d&eacute;vouement irr&eacute;fl&eacute;chi.</p>
+
+<p>Il faut bien le reconna&icirc;tre, mon enfant, nous avons tous le droit de
+propagande et de persuasion; mais nous n'avons pas d'autre droit. Que
+les raisons d'&Eacute;tat augmentent ou restreignent ce droit selon les
+circonstances, il existe toujours dans son entier. On peut subir le fait
+des obstacles qui le froissent, la conscience d'un homme digne du nom
+d'homme ne les acceptera jamais en principe. Les catholiques, qui le
+nient d&egrave;s qu'il s'agit de religion, le r&eacute;clament, ce droit, d&egrave;s qu'il
+s'agit de leurs int&eacute;r&ecirc;ts ou de leur propagande. Donc, ils le
+reconnaissent en d&eacute;pit d'eux-m&ecirc;mes, et pas plus que nous ils ne peuvent
+s'en passer.</p>
+
+<p>Lucie comprendra, si elle est v&eacute;ritablement intelligente; si elle ne
+l'est pas, brise ton amour et n'engage pas ta vie, car, si tu la voyais
+retomber sous le joug du pr&ecirc;tre, de quoi te plaindrais-tu? Tu &eacute;tais
+libre de ne pas l'&eacute;pouser. Tu pouvais chercher ta compagne parmi celles
+qui pensent comme toi.... Mais, moi, je crois &agrave; la grandeur et au
+s&eacute;rieux de son esprit; aussi ne suis-je pas tr&egrave;s-inquiet. Poursuis donc
+cette noble conqu&ecirc;te sans autres armes que celles qui t'ont servi
+jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, une sinc&eacute;rit&eacute; inalt&eacute;rable, une fermet&eacute; invincible pour
+conserver ta propre croyance, et avec cela la foi au vrai, qui est
+contagieuse et qui transporte les montagnes.</p>
+
+<p>...Je re&ccedil;ois ta lettre du 13.&mdash;Eh bien, tu as &eacute;t&eacute; un peu vite; mais il
+n'est plus temps de regarder derri&egrave;re soi, puisqu'&agrave; l'heure o&ugrave; tu
+recevras ma r&eacute;ponse, tu auras d&eacute;j&agrave; pr&eacute;sent&eacute; ta demande au g&eacute;n&eacute;ral La
+Quintinie. Nous allons bien voir si, par quelque exigence inadmissible,
+il ne rend pas ta d&eacute;marche nulle. N'importe, Lucie t'aime, je le crois;
+elle te l'a dit, ce me semble, avec une grandeur qui me charme, et je
+l'aime aussi, moi, et je la veux pour fille, si les obstacles dont elle
+parle, et que je commence &agrave; pressentir, ne sont pas insurmontables. Ces
+obstacles ne viennent plus d'elle, sois-en certain. Elle ne croit pas &agrave;
+l'enfer, elle ne damne personne. Elle est &agrave; nous, va, puisqu'elle est au
+vrai Dieu! Elle est de ces &acirc;mes de diamant que l'erreur ne peut ternir,
+et je l'estime, non pas <i>quoique</i>, mais <i>parce que</i>. Si elle a pu
+fleurir dans cette atmosph&egrave;re du clo&icirc;tre sans en rapporter ni ombre ni
+d&eacute;viation, c'est une forte plante, j'en r&eacute;ponds, et nulle brise malsaine
+ne l'emp&ecirc;chera de porter ses fruits.</p>
+
+<p>Courage donc, un grand courage, &Eacute;mile! entends-tu? car il faudra
+peut-&ecirc;tre beaucoup combattre, beaucoup attendre, et quelquefois
+d&eacute;sesp&eacute;rer; mais je serai l&agrave; d&egrave;s que tu pourras me fixer sur la nature
+des emp&ecirc;chements signal&eacute;s par Lucie, et je te promets de ne pas me
+d&eacute;courager facilement.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 9em;">Ton p&egrave;re.</span><br />
+</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXII" id="XXII"></a><a href="#table">XXII.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">MOREALI AU P&Egrave;RE ONORIO, A ROME.</a></h3>
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 5em;">Aix en Savoie, 15 juin.</span><br />
+</p>
+
+<p>Viens, mon p&egrave;re, viens &agrave; mon secours, car je meurs ici. Je ne sais
+quelle influence t&eacute;n&eacute;breuse s'est &eacute;tendue sur moi, tout m'est amer et je
+me sens faible. Toi seul peux lire dans le livre obscur de mon &acirc;me et
+retirer violemment le poison qui l'engourdit et la glace.</p>
+
+<p>Plus de sommeil r&eacute;parateur, plus de veille f&eacute;conde! Je ne comprends plus
+rien, la foi est voil&eacute;e comme si elle n'avait jamais exist&eacute; pour moi.
+Quelle &eacute;preuve! C'est la plus cruelle que j'aie travers&eacute;e. Mes l&egrave;vres
+prient, mon c&oelig;ur dort. Je me demande si mon corps marche, si mes yeux
+voient, si mes oreilles entendent.</p>
+
+<p>Tu m'avais pr&eacute;venu contre ce mal sans nom qui saisit le fid&egrave;le au d&eacute;but
+de la vie de saintet&eacute; et qui le tient prostern&eacute;, comme &eacute;vanoui &agrave; la
+porte du Seigneur! Des jours, des mois, des ann&eacute;es peut-&ecirc;tre peuvent
+s'&eacute;couler ainsi. Sainte Th&eacute;r&egrave;se a endur&eacute; vingt ans ce supplice de ne
+pouvoir prier, et, toi-m&ecirc;me, tu t'es surpris, me disais-tu, blasph&eacute;mant
+tout haut, la nuit dans ta cellule! Oui, mais tu avais le sentiment de
+la lutte, et je ne l'ai pas. Mon esprit n'est pas assailli de ces
+fureurs sourdes, de ces &eacute;pouvantes, de ces d&eacute;tresses qui r&eacute;veillent la
+volont&eacute; par l'exc&egrave;s des souffrances. Je me sens atone, bris&eacute; sans
+combat, et n'ayant envie ou besoin de rien nier, mais port&eacute; &agrave; douter de
+tout. Est-ce une de ces tentations d&eacute;cisives qui signalent l'agonie du
+vieil homme aux prises avec l'homme nouveau? Ou bien, homme faible et
+sans c&oelig;ur, suis-je &eacute;branl&eacute; par l'esprit du si&egrave;cle dans ma lutte supr&ecirc;me
+avec lui?</p>
+
+<p>J'ai une mission &agrave; remplir pourtant, une mission toute personnelle, mais
+que toi-m&ecirc;me as jug&eacute;e indispensable: j'ai jur&eacute; de consacrer &agrave; Dieu cette
+&acirc;me qui m'&eacute;tait confi&eacute;e, qui m'appartenait pour ainsi dire. Eh bien,
+cette &acirc;me m'&eacute;chappe, elle succombe au milieu de son &eacute;lan, elle est
+retomb&eacute;e sur la terre, elle p&eacute;rit, et je ne sais rien faire, je n'ose
+rien, je ne peux rien pour la sauver! Un dernier moyen me reste, mais il
+est incertain, il va peut-&ecirc;tre contre mon but!</p>
+
+<p>Est-ce la honte et la mortification d'&eacute;chouer si mis&eacute;rablement au port
+qui m'ont jet&eacute; dans ce d&eacute;go&ucirc;t et dans cette lassitude? La raison n'est
+pas suffisante; nous ne convertissons pas tous ceux que nous
+entreprenons, et nous ne sommes pas toujours assez forts pour &eacute;voquer la
+gr&acirc;ce, pour la faire descendre sur nos n&eacute;ophytes. Pourquoi celle-ci, en
+m'&eacute;chappant, me laisse-t-elle courb&eacute; sous une douleur immense?
+Qu'est-elle pour moi de plus qu'une autre? Que signifie en moi ce d&eacute;pit
+que sa trahison soul&egrave;ve?</p>
+
+<p>&Eacute;videmment, je suis malade, et Dieu m'afflige pour mon bien; mais, dans
+les rares moments o&ugrave; je retrouve un peu d'&eacute;nergie, je sens que ma foi a
+baiss&eacute;, et je m'&eacute;pouvante de ce que je deviendrais, si elle s'effa&ccedil;ait
+absolument.</p>
+
+<p>Sourire de la malice du tentateur et attendre la fin de cette maladie
+<i>jusqu'&agrave; la mort</i>, s'il le faut!... Voil&agrave; ton enseignement et ton
+exemple. Quand tu es pr&egrave;s de moi, cela me semble possible; seul, je n'y
+crois plus. Je suis encore trop loin de la vieillesse et de la mort. Je
+succomberai, je mourrai dans l'ath&eacute;isme! Viens donc, sauve-moi encore
+comme tu m'as d&eacute;j&agrave; sauv&eacute;. Tout favorisait notre &eacute;tablissement ici...
+mais devons-nous, si pr&egrave;s de cette d&eacute;fection, qui peut devenir un foyer
+de r&eacute;volte, planter une tente qui sera regard&eacute;e avec d&eacute;dain?</p>
+
+<p>Tu verras, tu jugeras et prononceras. Peut-&ecirc;tre d'un mot ram&egrave;neras-tu en
+moi le sens de la vie et l'ardeur du z&egrave;le.</p>
+
+<p class="smcap droit">
+<span style="margin-left: 9em;">Moreali.</span><br />
+</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIII" id="XXIII"></a><a href="#table">XXIII.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">(FRAGMENTS DE DIVERSES LETTRES.)</a></h3>
+
+<h3><a href="#table">HENRI VALMARE A M. LEMONTIER.</a></h3>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<p>Quant &agrave; ce Moreali, je l'observe et n'ai pas d'opinion arr&ecirc;t&eacute;e sur son
+compte jusqu'&agrave; pr&eacute;sent. Il vit fort retir&eacute; et ne fr&eacute;quente que la
+vieille mademoiselle de Turdy. J'ai &eacute;t&eacute; aux informations, et voici tout
+ce qu'on a pu me dire:</p>
+
+<p>Il demeure &agrave; Chamb&eacute;ry depuis peu, et il vient quelquefois &agrave; Aix avec un
+vieux gentilhomme pi&eacute;montais fort d&eacute;vot qui l'a connu &agrave; Rome et qui le
+tient en grande estime. Je me demande d'o&ugrave; le g&eacute;n&eacute;ral le conna&icirc;t, et
+s'il est vrai qu'il ne le connaisse que depuis quelques jours. Il court
+les environs pour acheter une propri&eacute;t&eacute; pour le compte de quelqu'un qui
+l'en a charg&eacute;. Il n'est pas, comme on l'avait suppos&eacute; d'abord, un envoy&eacute;
+de la cour de Rome, du moins rien ne l'annonce comme un d&eacute;vot de grand
+z&egrave;le ou de grande importance.</p>
+
+<p>&Eacute;mile en fait cas. Je ne saurais dire qu'il me soit tr&egrave;s-sympathique
+malgr&eacute; ses bonnes mani&egrave;res et son langage choisi. Je lui trouve un air
+de pr&eacute;occupation et la plaisanterie aigre-douce.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<p>MOREALI A LUCIE.</p>
+
+<p>...M. &Eacute;mile est un honn&ecirc;te caract&egrave;re et un esprit loyal; mais les hautes
+lumi&egrave;res de la foi lui ont manqu&eacute;, et son jugement est peut-&ecirc;tre fauss&eacute;
+sans retour. Il rejette des points essentiels, et vous ne pourrez jamais
+vous entendre avec lui sans rompre avec l'&Eacute;glise.</p>
+
+<p>...Mais, puisque ses d&eacute;fiances s'effacent, puisque je peux vous voir
+souvent tous les deux, je ne me d&eacute;couragerai pas sans avoir tout essay&eacute;
+pour le ramener dans le droit chemin. Seulement, il nous faudrait votre
+aide, et vous la refusez &agrave; monsieur votre p&egrave;re et &agrave; moi. C'est l&agrave; ce que
+je ne puis comprendre. Expliquez-vous, je vous en supplie. Vous dites
+que vous discuterez avec ce jeune homme, que vous plaiderez la cause de
+votre libert&eacute; de conscience. Je ne sais si vous le faites. Vous semblez
+consentir maintenant &agrave; nous laisser agir en voyant que M. &Eacute;mile se pr&ecirc;te
+avec moi de bonne gr&acirc;ce &agrave; la conversation; mais vous vous opposez &agrave; ce
+que je parle en votre nom, &agrave; ce que je d&eacute;clare que non-seulement vous
+voulez garder votre foi, mais encore conqu&eacute;rir &agrave; Dieu la sienne! Je ne
+vous comprends plus, Lucie, et, si vous ne me rassurez bien vite, je
+croirai que vous subissez une passion funeste, un aveuglement, un pi&eacute;ge
+de l'ennemi. Vous n'esp&eacute;rez pas sans doute sauver votre &acirc;me par ce
+chemin-l&agrave;. Votre conscience n'admettra jamais l'ex&eacute;crable sophisme de
+tout sacrifier, m&ecirc;me la foi, m&ecirc;me le ciel, &agrave; l'objet aim&eacute;.... Je tremble
+de vous voir si fi&egrave;re et si tranquille au bord d'un pr&eacute;cipice! Ah! ma
+s&oelig;ur, ah! ma fille, revenez &agrave; vous! Vous me jetez dans un trouble
+immense, et je me demande si je dois continuer &agrave; vous ob&eacute;ir, ou
+commencer &agrave; vous r&eacute;sister, en tendant tous les efforts de ma volont&eacute;
+contre ce d&eacute;testable projet de mariage.</p>
+
+
+<p>LUCIE A MOREALI.</p>
+
+<p>...Votre lettre est presque une menace qui me contriste, mais qui ne
+saurait produire l'effet que vous en attendez. Avant tout, et pour la
+derni&egrave;re fois, mon ami, je ne veux plus garder sur votre compte un
+silence qui &eacute;quivaut &agrave; un mensonge. Je vous supplie de dire &agrave; &Eacute;mile et &agrave;
+mon grand-p&egrave;re qui vous &ecirc;tes, quelle influence votre amiti&eacute; a eue et
+pourrait encore avoir sur ma vie, enfin quelle est la part que vous
+prenez &agrave; nos d&eacute;terminations. Si vous agissez ainsi, je vous aiderai,
+comme vous dites, c'est-&agrave;-dire que je prierai &Eacute;mile de vous &eacute;couter et
+que j'unirai mes efforts aux v&ocirc;tres, ouvertement et loyalement pour
+l'amener &agrave; modifier ses croyances.</p>
+
+<p>Autrement, non! Je s&eacute;parerai ma cause de la v&ocirc;tre, je la s&eacute;parerais de
+celle de Dieu, s'il fallait aller &agrave; Dieu autrement qu'au grand jour, ce
+qui n'est pas possible.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<p>HENRI VALMARE A M. LEMONTIER.</p>
+
+<p>...&Eacute;mile va tous les jours &agrave; Turdy. Le g&eacute;n&eacute;ral compte sur Moreali pour
+le convertir, et Lucie semble retirer son &eacute;pingle du jeu.</p>
+
+<p>Un fait qui n'a peut-&ecirc;tre aucune importance, c'est que Misie, la
+servante ling&egrave;re de Turdy, est venue ici deux matins de suite pour
+conf&eacute;rer secr&egrave;tement avec ce Moreali, lequel, depuis deux jours, est &agrave;
+Aix avec son ami le comte de Luiges. Misie est toute d&eacute;vou&eacute;e &agrave; sa jeune
+ma&icirc;tresse, et ne peut venir que par ses ordres. Je n'ai pas fait part de
+ma d&eacute;couverte &agrave; &Eacute;mile, que ce petit myst&egrave;re pourrait inqui&eacute;ter; mais
+j'ai cru devoir vous la dire.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIV" id="XXIV"></a><a href="#table">XXIV.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">&Eacute;MILE A M. H. LEMONTIER, A CH&Ecirc;NEVILLE.</a></h3>
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 5em;">Aix, 20 juin 1861.</span><br />
+</p>
+
+<p>Voil&agrave; plusieurs jours pass&eacute;s sans t'&eacute;crire autre chose que des billets.
+Le temps me manquait beaucoup, et la certitude ne se faisait pas. Je
+passais les matin&eacute;es souvent avec Moreali, les soir&eacute;es avec lui encore &agrave;
+Turdy. Je me prenais d'estime et d'amiti&eacute; pour cet homme &eacute;trange. Je
+subissais l'attrait de ses mani&egrave;res et de son langage; ses raisons ne me
+touchaient pourtant pas. Il m'int&eacute;ressait, il me faisait r&eacute;fl&eacute;chir, il
+me portait &agrave; examiner et &agrave; r&eacute;pondre. Je me sentais fort contre lui, fort
+de tes convictions plus &eacute;lev&eacute;es, plus vastes, plus satisfaisantes que
+les siennes; mais son esprit ing&eacute;nieux et subtil me charmait, et je
+croyais trouver en lui un auxiliaire aimable, non d&eacute;clar&eacute; encore en ma
+faveur,&mdash;c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; trop t&ocirc;t se rendre,&mdash;mais sinc&egrave;rement d&eacute;sireux de
+pouvoir me servir. Le g&eacute;n&eacute;ral s'&eacute;tait endormi sur les deux oreilles,
+enchant&eacute; de n'avoir plus qu'&agrave; attendre. Le grand-p&egrave;re causait volontiers
+histoire et litt&eacute;rature avec cet h&ocirc;te plein de m&eacute;moire et d'&eacute;rudition.
+Lucie paraissait attentive, et rien de plus. Nous n'&eacute;tions jamais seuls.
+Quatre jours sans avancer d'un pas, c'est long dans la situation o&ugrave; je
+suis! Je perdais patience et j'&eacute;tais d&eacute;cid&eacute; &agrave; brusquer un peu les
+choses, quand une surprenante r&eacute;v&eacute;lation s'est faite. Je t'&eacute;cris tout
+boulevers&eacute; encore de l'&eacute;v&eacute;nement.</p>
+
+<p>Le soir, comme je revenais de Turdy avec Moreali, nous rencontrions
+madame Marsanne avec sa fille et Henri. Ils rentraient de la promenade,
+des rafra&icirc;chissements les attendaient dans le petit jardin de
+l'habitation lou&eacute;e par madame Marsanne. Elle nous invite &agrave; y entrer.
+Moreali remercie et nous quitte. Aussit&ocirc;t &Eacute;lise me prend le bras avec
+une vivacit&eacute; singuli&egrave;re, met un doigt sur ses l&egrave;vres, nous attire dans
+le jardin, regarde si la porte est ferm&eacute;e, et nous dit en &eacute;clatant de
+rire:</p>
+
+<p>&laquo;Enfin! je le connais!</p>
+
+<p>&mdash;Qui? Moreali?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas Moreali, c'est quelque nom de guerre, mais l'abb&eacute; Fervet;
+c'est lui, j'en suis s&ucirc;re, notre ancien directeur du couvent de *** &agrave;
+Paris!</p>
+
+<p>&mdash;Directeur de quoi? demanda Henri.</p>
+
+<p>&mdash;De conscience, rien que &ccedil;a!</p>
+
+<p>&mdash;Votre confesseur alors?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas. C'est tr&egrave;s-diff&eacute;rent. L'abb&eacute; Fervet, pour des raisons
+personnelles que je ne connais pas du tout, avait obtenu dispense de
+confesser.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! reprend Henri. Un pr&ecirc;tre qui n'a pas de go&ucirc;t pour cet
+exercice? Pourtant ce doit &ecirc;tre fort divertissant de confesser les
+jeunes nonnes et les jolies petites filles!</p>
+
+<p>&mdash;Il y a peut-&ecirc;tre &agrave; cela autant de danger que de plaisir, car nous
+n'avons jamais eu &agrave; dire nos petits p&eacute;ch&eacute;s qu'&agrave; de vieux pr&ecirc;tres plus ou
+moins octog&eacute;naires. On racontait sur notre abb&eacute; Fervet toute sorte
+d'histoires romanesques.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles histoires? demandai-je &agrave; mon tour.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! toutes les histoires que des cervelles de pensionnaires peuvent
+forger. Il avait re&ccedil;u dans sa jeunesse la confession d'une demoiselle
+&eacute;prise de lui; amoureux &agrave; son tour, il avait h&eacute;ro&iuml;quement fui le danger,
+et il avait pri&eacute; et obtenu de ne plus confesser les personnes de notre
+sexe. C'&eacute;tait l&agrave; la version la plus accr&eacute;dit&eacute;e; mais les imaginations
+vives en supposaient davantage. Faites-moi gr&acirc;ce du caquet de mes ch&egrave;res
+compagnes; je puis vous dire seulement que la p&eacute;nitente s&eacute;duite ou
+s&eacute;ductrice changeait continuellement de r&ocirc;le dans la l&eacute;gende. Tant&ocirc;t
+c'&eacute;tait une princesse et tant&ocirc;t une berg&egrave;re. De tout cela, il ne faut
+pas croire le moindre mot, car l'histoire n'&eacute;tait fond&eacute;e sur rien; mais
+il fallait bien rire et babiller un peu!&raquo;</p>
+
+<p>Je demandai &agrave; &Eacute;lise quelles &eacute;taient les attributions du directeur de
+conscience &agrave; son couvent.</p>
+
+<p>&laquo;Voici, dit-elle avec gaiet&eacute;. On &eacute;tait libre de n'avoir jamais rien &agrave;
+d&eacute;m&ecirc;ler avec lui; mais il nous faisait, dans un grand parloir, une
+esp&egrave;ce de cours de th&eacute;ologie. En outre, il donnait des le&ccedil;ons
+particuli&egrave;res d'histoire sainte &agrave; quelques-unes des plus s&eacute;rieuses, &agrave;
+Lucie entre autres, toujours avec la <i>s&oelig;ur-&eacute;coute</i>, brodant &agrave; la table
+o&ugrave; nous avions nos livres et nos cahiers. Ceci nous intriguait encore un
+peu; car, avec nos autres vieux professeurs, ces pr&eacute;cautions &eacute;taient
+fort n&eacute;glig&eacute;es, et, si la s&oelig;ur s'absentait, personne n'y prenait garde,
+tandis que l'abb&eacute; Fervet se montrait rigidement observateur de la r&egrave;gle,
+et, si la s&oelig;ur &eacute;tait en retard au commencement des le&ccedil;ons, que nous
+fussions une ou plusieurs, il se tenait pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre, loin de la
+grille, lisant ou feignant de lire et de ne pas nous voir. Il avait la
+r&eacute;putation d'un saint homme, et nul ne pouvait la lui contester:
+pourtant nous nous disions tout bas qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; encore plus saint de
+ne pas tant nous craindre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit Henri, quand vous aviez des cas de conscience &agrave; lui
+soumettre, faisiez-vous donc vos petites r&eacute;v&eacute;lations devant la
+<i>s&oelig;ur-&eacute;coute</i>?</p>
+
+<p>&mdash;G&eacute;n&eacute;ralement oui, et m&ecirc;me en pr&eacute;sence les unes des autres, ce qui nous
+divertissait beaucoup. Celles qui &eacute;taient studieuses, comme Lucie,
+prenaient plaisir &agrave; &eacute;couter les doctes et &eacute;loquentes r&eacute;ponses du
+directeur, car c'&eacute;tait pour lui l'occasion de briller, et il ne s'en
+faisait pas faute. Il a toujours &eacute;t&eacute; beau parleur, et, pour le faire
+parler, nous inventions des doutes que nous n'avions pas. C'est vous
+dire que nos cas de conscience avaient rapport &agrave; des articles de foi et
+n'exigeaient aucun myst&egrave;re. Si quelqu'une avait un petit secret &agrave; lui
+confier, elle lui &eacute;crivait, et il r&eacute;pondait d'assez longues lettres,
+fort belles, &agrave; ce qu'on assure, et que l'on montrait en confidence &agrave; ses
+amies. Moi, je n'en ai jamais re&ccedil;u, n'ayant jamais aim&eacute; &agrave; &eacute;crire, et ne
+trouvant point en moi-m&ecirc;me de scrupules s&eacute;rieux &agrave; &eacute;couter ou &agrave; vaincre.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; votre r&eacute;cit couronn&eacute; avec &eacute;l&eacute;gance, dit Henri, et nous tenons la
+l&eacute;gende de l'abb&eacute; Fervet: reste &agrave; savoir si M. Moreali, qui a peut-&ecirc;tre
+l'esprit et le caract&egrave;re d'un pr&ecirc;tre, mais qui n'en a ni l'habit ni les
+mani&egrave;res, est l'abb&eacute; Fervet, et pourquoi ce serait lui.</p>
+
+<p>&mdash;Lisette r&ecirc;ve, dit madame Marsanne, ou elle se moque de nous. Elle a
+rencontr&eacute; ici et &agrave; Turdy M. Moreali plusieurs fois, et jamais encore
+elle ne s'&eacute;tait avis&eacute;e de cette belle d&eacute;couverte.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, maman, reprit &Eacute;lise; chaque fois que j'ai rencontr&eacute; M.
+Moreali, je vous ai dit: &laquo;C'est singulier, je l'ai vu quelque part; il
+me semble qu'il &eacute;vite mes yeux!&raquo; Vous m'avez r&eacute;pondu: &laquo;C'est quelque
+ressemblance, cela te reviendra.&raquo; Et je ne trouvais pas, parce que je
+cherchais dans mes souvenirs du monde et non dans ceux du couvent, qui
+sont d&eacute;j&agrave; loin. Enfin, hier, nous quittions Turdy comme il y arrivait,
+et le nom de l'abb&eacute; m'est revenu avec sa figure. Je ne m'y suis pas
+arr&ecirc;t&eacute;e, puisque celui-ci n'&eacute;tait pas un pr&ecirc;tre, que d'&eacute;pais cheveux
+rejet&eacute;s en arri&egrave;re cachent la place de sa tonsure, qu'il est fort bien
+mis, non pas &agrave; la derni&egrave;re mode, mais avec l'&eacute;l&eacute;gance grave qui convient
+&agrave; son &acirc;ge, enfin que rien chez lui ne trahit son ancien &eacute;tat. Et puis il
+a chang&eacute; d'accent, il est devenu Italien. Comment? Je ne me charge pas
+de vous le dire; mais je sais que l'abb&eacute; Fervet, en quittant la
+direction de notre couvent, est all&eacute; vivre &agrave; Rome.</p>
+
+<p>&mdash;Comment le sais-tu? dit madame Marsanne.</p>
+
+<p>&mdash;Lucie me l'a dit, elle a re&ccedil;u plusieurs fois de ses nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Alors ce n'est pas lui, reprit madame Marsanne; Lucie l'a vu chez sa
+tante pour la premi&egrave;re fois il n'y a pas quinze jours. Est-ce que
+d'ailleurs elle ne t'aurait-pas dit: &laquo;J'ai revu l'abb&eacute; Fervet?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; le myst&egrave;re, r&eacute;pliqua &Eacute;lise avec un peu de malice: Lucie sait ou
+ne sait pas. Peut-&ecirc;tre qu'elle ne l'a pas encore reconnu, ou qu'elle
+n'est pas s&ucirc;re, ou qu'elle est dans la confidence de son secret; car,
+pour se d&eacute;guiser et changer ainsi de nom, il faut bien qu'il ait un gros
+secret. Qu'en dites-vous, &Eacute;mile? Vous ne dites rien?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que vous vous &ecirc;tes tromp&eacute;e, &Eacute;lise, et que l'abb&eacute; Fervet n'est
+pas M. Moreali.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je fais un pari, moi: c'est que, Fervet ou non, Moreali est
+un pr&ecirc;tre. Qui tient le pari?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, r&eacute;pondit Henri. Je le saurai, et, si je perds, je m'avouerai
+vaincu. Quels sont vos indices? Soyez de bonne foi et mettez-moi sur la
+voie des recherches.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai, en outre de la ressemblance, qu'un seul indice, mais il est
+capital: c'est celui qui vient de me frapper l&agrave;, tout &agrave; l'heure, comme
+il se refusait &agrave; entrer chez nous. Il y a chez beaucoup de pr&ecirc;tres un
+certain mouvement; tant&ocirc;t du cou et du menton, tant&ocirc;t de la main, pour
+remettre en place le rabat qui tend toujours &agrave; s'en aller de c&ocirc;t&eacute; ou
+d'autre, et dont les attaches g&ecirc;nent ou grattent la peau quand elle est
+d&eacute;licate. Or, ce mouvement &eacute;tait tr&egrave;s accus&eacute; et tr&egrave;s fr&eacute;quent chez
+l'abb&eacute; Fervet. Les petites filles remarquent tout; et, quand nous
+voulions parler de lui sans le nommer devant nos religieuses, nous
+imitions son tic et nous affections de placer la main comme lui, vu que,
+&agrave; tort ou &agrave; raison, nous l'accusions d'aimer &agrave; montrer sa main, qui
+&eacute;tait fort belle. Eh bien, cette main toujours belle redressant le rabat
+devenu cravate, le mouvement du menton et du cou, avec cela certain air
+embarrass&eacute; et certain regard vif et s&eacute;v&egrave;re &agrave; mon adresse, comme celui
+dont il m'honorait jadis &agrave; la le&ccedil;on pour me dire: &laquo;Silence,
+mademoiselle!&raquo; tout cela vu de face, et vivement &eacute;clair&eacute; par le flambeau
+que tenait le domestique, fait que je me suis &eacute;cri&eacute;e en moi-m&ecirc;me: &laquo;C'est
+lui!&raquo; et qu'&agrave; pr&eacute;sent j'en suis aussi s&ucirc;re que nous voil&agrave; tous ici.&raquo;</p>
+
+<p>J'&eacute;tais atterr&eacute; de la d&eacute;couverte d'&Eacute;lise. Supposer Lucie capable de
+dissimulation avec moi, quelle qu'en f&ucirc;t la cause, c'&eacute;tait une
+souffrance atroce. Je n'en fis rien para&icirc;tre, et je sortis avec Henri.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut d&eacute;couvrir la v&eacute;rit&eacute;, lui dis-je; mais, si &Eacute;lise ne s'est pas
+tromp&eacute;e, il faut nous taire.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, si M. Moreali est un pr&ecirc;tre d&eacute;guis&eacute;, c'est un ennemi, non
+en tant que pr&ecirc;tre, mais en tant que fourbe.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-bien! j'entends! reprit Henri, dont l'esprit allait au but aussi
+vite que le mien. Nous ferons semblant d'&ecirc;tre dupes, afin de d&eacute;jouer ses
+projets. &Eacute;videmment, il fait son m&eacute;tier de Tartufe dans la famille. Il
+trompe le grand-p&egrave;re, il domine le g&eacute;n&eacute;ral Orgon. Il n'y a point l&agrave;
+d'Elmire, mais il veut emp&ecirc;cher le mariage de la fille de la maison pour
+qu'elle retourne au couvent et s'y enterre avec sa dot.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suppose pas tout cela, r&eacute;pondis-je, je ne vais pas si loin.
+Moreali ou Fervet peut bien &ecirc;tre un z&eacute;l&eacute; de l'&Eacute;glise secr&egrave;te, habitu&eacute;
+aux chemins tortueux et trompeurs; mais je le crois de bonne foi quant &agrave;
+sa croyance, et disant comme les j&eacute;suites: &laquo;Qui veut la fin veut les
+moyens.&raquo; La fin pour lui n'est peut-&ecirc;tre pas d'emp&ecirc;cher le mariage de
+Lucie, mais de le retarder jusqu'&agrave; ce que, me d&eacute;tachant de mes id&eacute;es, je
+donne aux d&eacute;vots le scandaleux triomphe de me voir renier les principes
+de mon p&egrave;re et les miens.</p>
+
+<p>&mdash;Et ton p&egrave;re te conseille de r&eacute;sister jusqu'au bout? Prends garde!
+Lucie vaut bien une messe!</p>
+
+<p>&mdash;Lucie vaut mieux que cela: elle m&eacute;rite qu'on l'obtienne par la loyaut&eacute;
+du c&oelig;ur et la fermet&eacute; de la conduite. Mon p&egrave;re ne me conseillera jamais
+de m'y prendre autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! soit; mais dis-moi donc quel r&ocirc;le Lucie joue dans tout cela?
+Peux-tu supposer qu'elle n'ait pas reconnu Fervet?</p>
+
+<p>&mdash;Je supposerai tout plut&ocirc;t qu'une trahison.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que ferons-nous pour d&eacute;couvrir la v&eacute;rit&eacute; sous le masque de
+Moreali?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas; cherchons!</p>
+
+<p>&mdash;Viens chez moi, dit Henri. Nous allons lui &eacute;crire une lettre adress&eacute;e
+&agrave; M. l'abb&eacute; Fervet. S'il la re&ccedil;oit, c'est lui.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne la recevra pas.</p>
+
+<p>&mdash;Elle sera sous enveloppe adress&eacute;e &agrave; Moreali. On attendra la r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne r&eacute;pondra pas. D'ailleurs, au nom de qui &eacute;criras-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de personne. Tu vas voir. Il n'est que dix heures, il ne sera
+pas couch&eacute;; viens chez moi.&raquo;</p>
+
+<p>Je r&eacute;pugnais &agrave; cette feinte.</p>
+
+<p>&laquo;Je prends tout sur moi, dit Henri. Ne t'en m&ecirc;le pas: n'ai-je pas un
+pari &agrave; gagner ou &agrave; perdre?&raquo;</p>
+
+<p>Il &eacute;crivit:</p>
+
+<p>&laquo;Une &acirc;me fervente a recours aux pri&egrave;res de M. l'abb&eacute;. On l'a reconnu,
+mais on ne trahira pas son incognito. On le supplie d'offrir dimanche, &agrave;
+l'intention d'une &acirc;me chr&eacute;tienne bien cruellement &eacute;prouv&eacute;e, le saint
+sacrifice de la messe, qu'il doit dire en secret dans ses appartements.
+On ne demande pour r&eacute;ponse que le renvoi du ruban qui entoure cette
+lettre.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Quel ruban? demandai-je &agrave; Henri.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'as parl&eacute;, reprit-il d'un bouquet de lis dans une grotte et d'un
+ruban aux embl&egrave;mes d'un c&oelig;ur sanglant.... L'as-tu toujours?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Ne l'as-tu jamais montr&eacute; &agrave; personne?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais.</p>
+
+<p>&mdash;A qui en as-tu parl&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;A toi seul.</p>
+
+<p>&mdash;Pas m&ecirc;me &agrave; Lucie?</p>
+
+<p>&mdash;Pas m&ecirc;me &agrave; Lucie.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ruban n'a rien de particulier &agrave; l'adresse de Lucie?</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, va le chercher; c'est un passe-port excellent. Il vient de la
+fabrique des symboles &agrave; l'usage des d&eacute;vots, et c'est entre eux comme un
+mot de passe ou un signe de reconnaissance.&raquo;</p>
+
+<p>Je livrai le ruban &agrave; Henri. Il ne s'agissait plus que de trouver un
+commissionnaire discret ou na&iuml;f.</p>
+
+<p>&laquo;Le na&iuml;f sera le meilleur, dit Henri, je m'en charge. Il y a par l&agrave; un
+vieux pauvre tr&egrave;s d&eacute;vot qui a une bonne figure et qui r&ocirc;de jusqu'&agrave;
+minuit autour du casino. Mon domestique lui fera remettre ceci par un
+tiers, pour qu'il fasse la commission sans savoir d'o&ugrave; elle vient. Sois
+tranquille, tout ira bien!&raquo;</p>
+
+<p>J'&eacute;tais si boulevers&eacute;, que je laissai Henri commettre cette imprudence,
+car c'en &eacute;tait une, surtout si Moreali avait vu dans les yeux d'&Eacute;lise,
+une heure auparavant, qu'elle l'avait reconnu. Il pouvait lui attribuer
+cette supercherie, se d&eacute;fier, renvoyer la lettre en disant qu'elle
+n'&eacute;tait pas pour lui; mais aurait-il cette audace?</p>
+
+<p>&laquo;S'il l'a, disait Henri, nous serons d'autant mieux &eacute;difi&eacute;s sur son
+aimable caract&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire, lui r&eacute;pondis-je, que nous ne saurons rien du tout.&raquo;</p>
+
+<p>Nous avons attendu un quart d'heure avec une impatience fi&eacute;vreuse. Je
+comptais les minutes, les secondes. Le domestique d'Henri arrive enfin.
+Il apporte une enveloppe blanche cachet&eacute;e de noir avec une simple croix
+pour devise, et dans cette enveloppe le ruban, c'est-&agrave;-dire: &laquo;Oui;&raquo;
+c'est-&agrave;-dire: &laquo;Je vous promets la messe;&raquo; c'est-&agrave;-dire: &laquo;Je suis
+pr&ecirc;tre;&raquo; c'est-&agrave;-dire: &laquo;Je suis l'abb&eacute; Fervet...&raquo;</p>
+
+<p>Henri &eacute;tait enchant&eacute; du succ&egrave;s de sa ruse; moi, j'en &eacute;tais triste et un
+peu honteux.</p>
+
+<p>&laquo;Cet homme qui donne si facilement dans un pi&eacute;ge improvis&eacute;, dans une
+v&eacute;ritable espi&egrave;glerie de ta fa&ccedil;on, n'est pas un tra&icirc;tre bien exerc&eacute;, lui
+disais-je; ce chr&eacute;tien qui, plut&ocirc;t que de refuser ses pri&egrave;res et sa
+sympathie &agrave; qui les invoque, s'expose &agrave; &ecirc;tre d&eacute;couvert, n'est pas un
+tartufe: il croit sinc&egrave;rement, et son d&eacute;guisement lui est peut-&ecirc;tre
+impos&eacute; malgr&eacute; lui par une autorit&eacute; qu'il regarde comme sacr&eacute;e. C'est un
+homme qui se trompe assur&eacute;ment, car le d&eacute;guisement est toujours un
+mensonge; mais peut-&ecirc;tre n'a-t-il-pas l'intention de nuire. Ne sens-tu
+pas que Moreali, en se livrant avec le courage de l'imprudence ou
+l'attendrissement de la charit&eacute;, nous &ocirc;te le droit de le d&eacute;masquer?&raquo;</p>
+
+<p>Henri me trouvait trop d&eacute;bonnaire ou trop scrupuleux. Il &eacute;tait
+triomphant et comme bouillant d'indignation, lui si indiff&eacute;rent devant
+les empi&eacute;tements du clerg&eacute; dans la famille et dans la soci&eacute;t&eacute;. Il se
+frottait les mains et se promettait de confondre l'imposteur aussit&ocirc;t
+qu'il pourrait le faire sans nuire &agrave; mes projets.</p>
+
+<p>&laquo;C'est &eacute;tonnant, lui dis-je, comme les ti&egrave;des et les sceptiques sont
+batailleurs quand ils s'y mettent! Laisse-moi faire &agrave; pr&eacute;sent, je t'en
+supplie, et calme-toi. Donne-moi ta parole d'honneur de garder le secret
+le plus absolu sur cette d&eacute;couverte jusqu'&agrave; ce que je t'en d&eacute;lie.</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux bien; mais &Eacute;lise? Elle l'a reconnu, et elle n'en d&eacute;mordra
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;lise est-elle l'amie sinc&egrave;re de Lucie?</p>
+
+<p>&mdash;Oui et non, r&eacute;pondit Henri. Je suis franc, moi, et je vois bien
+qu'&Eacute;lise est femme; mais elle me craint beaucoup, bien que je ne la
+bl&acirc;me jamais. Je la taquine, je la persifle quand elle a tort; c'est ce
+qu'elle redoute le plus au monde. Je te r&eacute;ponds d'elle, si tu veux
+qu'elle se taise.</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux absolument.</p>
+
+<p>&mdash;Elle se taira. Tu penses bien que, si je ne m'&eacute;tais assur&eacute; d'&ecirc;tre
+toujours le ma&icirc;tre avec elle, je n'aurais jamais c&eacute;d&eacute; au d&eacute;sir de
+l'&eacute;pouser.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voil&agrave; donc cette libert&eacute; compl&egrave;te que tu voulais conserver &agrave; ta
+femme?</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, reprit-il, je suis l'homme de la soci&eacute;t&eacute;, non pas telle
+qu'elle sera peut-&ecirc;tre un jour, mais telle qu'elle est aujourd'hui. Le
+mari doit &ecirc;tre le ma&icirc;tre; mais le seul moyen de l'&ecirc;tre r&eacute;ellement, c'est
+d'avoir de l'esprit et de laisser croire &agrave; la femme qu'elle jouit d'une
+enti&egrave;re ind&eacute;pendance.&raquo;</p>
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 5em;">Le 21 au matin.</span><br />
+</p>
+
+<p>J'ai dormi assez tranquille, bien triste, je l'avoue, mais r&eacute;sign&eacute; &agrave;
+attendre avant d'accuser Lucie. Je commence, tu le vois, &agrave; m'aguerrir et
+&agrave; supporter les orages.</p>
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 5em;">Le 22 au soir.</span><br />
+</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re, mon p&egrave;re, que je suis heureux! Ce matin, de tr&egrave;s-bonne heure,
+j'ai pass&eacute; le lac, et, sans me soucier d'&ecirc;tre bien ou mal re&ccedil;u par le
+g&eacute;n&eacute;ral, j'ai attendu dans le jardin de Turdy le r&eacute;veil de Lucie. Son
+p&egrave;re &eacute;tait parti avec le jour. Il chasse, non les perdrix et les
+li&egrave;vres, il est trop amoureux des r&egrave;glements pour enfreindre ceux qui
+pr&eacute;servent le gibier, mais des loutres et des blaireaux, et m&ecirc;me des
+rats et des belettes. Passionn&eacute; pour le coup de fusil, il para&icirc;t qu'il
+est toujours debout avec l'aurore. Lucie, qui est matinale aussi, n'a
+pas tard&eacute; &agrave; ouvrir la persienne de sa chambre. En m'apercevant, elle a
+fait un cri de joie, elle s'est habill&eacute;e &agrave; la h&acirc;te, elle est accourue me
+rejoindre avec ses beaux cheveux &agrave; peine relev&eacute;s. La puret&eacute; du ciel
+&eacute;tait dans son regard, je me suis senti ranim&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Quelle bonne id&eacute;e vous avez eue de venir ce matin! Nous allons enfin
+pouvoir causer!</p>
+
+<p>&mdash;Oui; Lucie, je pressentais que vous aviez quelque chose &agrave; me dire.</p>
+
+<p>&mdash;Quelque chose? Mille choses, toute mon &acirc;me!</p>
+
+<p>&mdash;Rien de particulier?&raquo;</p>
+
+<p>Je la regardais, je regardais dans ses yeux jusqu'au fond de son c&oelig;ur.
+Elle a rougi, mais sans baisser les yeux et sans se troubler.</p>
+
+<p>&laquo;Si vous avez une question particuli&egrave;re &agrave; me faire, prenez
+l'initiative. Je ne peux rien trahir de moi-m&ecirc;me, mais je ne peux pas
+non plus mentir.&raquo;</p>
+
+<p>Nous nous &eacute;tions compris.</p>
+
+<p>&laquo;Avez-vous jur&eacute;, lui dis-je, avez-vous seulement promis de ne pas trahir
+un secret qui vous a &eacute;t&eacute; confi&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai promis de ne pas le trahir pour le plaisir de le trahir; mais
+j'ai jur&eacute; de vous dire la v&eacute;rit&eacute; quand vous me la demanderiez
+s&eacute;rieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Cela me suffit, Lucie. Je ne vous demanderai rien que ceci: Avez-vous
+une grande, une compl&egrave;te estime pour M. Moreali?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, bien que je ne sois plus d'accord avec lui sur quelques points
+qui touchent &agrave; la pratique de la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il au moins le repr&eacute;sentant de vos id&eacute;es sur tout ce qui touche au
+dogme?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas &agrave; pr&eacute;sent.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est donc pas orthodoxe selon vous, ou c'est vous qui ne l'&ecirc;tes
+pas selon lui?</p>
+
+<p>&mdash;O orthodoxie! s'&eacute;cria Lucie avec un sourire m&eacute;lancolique, o&ugrave; te
+trouve-t-on sur la terre, et quelle &acirc;me peut se vanter de te poss&eacute;der!</p>
+
+<p>&mdash;Toute &acirc;me qui aime, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous avez raison! s'&eacute;cria-t-elle vivement; on ne trouve pas Dieu
+dans le sommeil du c&oelig;ur et dans la solitude de l'esprit; j'arrive &agrave;
+croire qu'il se r&eacute;v&egrave;le &agrave; qui le cherche dans la pens&eacute;e d'un grand devoir
+et d'une grande affection. Que je me trompe ou non selon les autres, je
+sens une confiance que je n'ai jamais eue, du courage, du calme et de
+l'&eacute;nergie dans tout mon &ecirc;tre. On dira ce qu'on voudra, je comprends ce
+que je ne comprenais pas. Mes horizons s'agrandissent; les pratiques
+pu&eacute;riles, les choses d'habitude et de forme ext&eacute;rieure deviennent une
+g&ecirc;ne entre Dieu et moi. La nature, embellie tout &agrave; coup, s'ouvre devant
+moi comme un temple o&ugrave; Dieu rayonne et me parle jusque dans les
+pierres. C'est une ivresse, et une ivresse sainte! Ils mentent, je le
+sais &agrave; pr&eacute;sent, ceux qui disent qu'il faut mourir &agrave; tout pour apercevoir
+le ciel. Non, il faut vivre &agrave; tout pour voir qu'il est partout; en
+nous-m&ecirc;mes aussi bien que dans l'infini.&raquo;</p>
+
+<p>Et, comme je l'interrogeais ardemment, elle ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;Ce bonheur, je ne veux pas nier qu'il me vienne de vous, puisque votre
+foi et votre affection sont l'appui que j'accepte; mais il me vient
+aussi des lettres de votre p&egrave;re que vous m'avez montr&eacute;es, des
+discussions que vous avez eues &agrave; propos de lui devant moi avec M.
+Moreali, des r&eacute;flexions de M. Moreali lui-m&ecirc;me, qui, n'&eacute;tant pas dans le
+vrai &agrave; tous &eacute;gards, me faisait revenir sur moi-m&ecirc;me et me comprendre
+moi-m&ecirc;me. Enfin, je crois et croirai toujours &agrave; la gr&acirc;ce, &Eacute;mile, c'est
+l'action de Dieu en nous. Cette action est si nette, que je ne peux plus
+la m&eacute;conna&icirc;tre; elle me montre la vie de la femme glorieuse et douce
+dans le sanctuaire de la famille; elle chasse de moi les faux scrupules
+et les vaines terreurs; elle me dit clairement que, jusqu'&agrave; ce jour, ou
+la religion m'a tromp&eacute;e, ou je me suis tromp&eacute;e sur la religion. C'est
+plut&ocirc;t cela; oui, c'est moi qui comprenais mal; mais je ne veux plus
+d'autre interpr&eacute;tation, d'autre direction que la v&ocirc;tre, si vous devez
+&ecirc;tre mon mari! Vous m'am&egrave;nerez &agrave; vous, et alors, si je me sens de force
+&agrave; aller plus loin, qui sait? nous irons peut-&ecirc;tre ensemble encore plus
+haut, toujours plus haut, et, &agrave; coup s&ucirc;r, sans que nous ayons rien &agrave;
+rejeter de ce qui est vraiment sublime dans mon ancienne croyance.&raquo;</p>
+
+<p>Lucie &eacute;tait si belle, si forte et si franche, que j'ai pli&eacute; le genou
+devant elle. Oh! oui, mon p&egrave;re; tu l'avais comprise, toi, tu l'avais
+devin&eacute;e d&egrave;s le premier jour o&ugrave; je t'ai parl&eacute; d'elle. Elle est &agrave; moi,
+bien &agrave; moi, cette divine essence, cette beaut&eacute; supr&ecirc;me!... Mais je ne
+veux pas devenir fou! Je me tais comme je me suis tu devant elle, car je
+n'ai pas os&eacute; lui parler d'amour. Elle me montrait tant de confiance, et
+je sentais si bien que je devais attendre, pour lui faire partager les
+transports de mon c&oelig;ur, qu'elle e&ucirc;t fait la libert&eacute; autour d'elle!</p>
+
+<p>Nous sommes rest&eacute;s ensemble sur ce banc, o&ugrave; Misie nous a apport&eacute; du lait
+et des &oelig;ufs frais, en attendant le d&eacute;jeuner. Nous n'avons pas song&eacute; &agrave;
+faire un pas de promenade, nous avons parl&eacute;, parl&eacute; toujours avec
+ivresse; de nous, de toi, de tout et de rien, de l'oiseau qui passait,
+du grand-p&egrave;re, qui &eacute;tait si bon de dormir longtemps, de Lucette, que
+<i>nous avons</i> tant aim&eacute;e! de la neige, qui est si belle l&agrave;-bas sur les
+Alpes, des fraxinelles, qui sentent si bon dans le jardin, des nuages
+roses, qui se mirent dans le lac, du matin, qui est une heure si riante,
+de la vie, qui est une si noble f&ecirc;te!... De Moreali, pas un mot. Le
+croirais-tu? Oui, tu le croiras bien, nous l'avons oubli&eacute;. Que
+m'importent cet homme et son influence sur le pass&eacute; de Lucie? Je me
+rappelle &agrave; pr&eacute;sent que, sans le nommer, elle m'avait d&eacute;j&agrave; parl&eacute; de lui.
+Quant &agrave; son influence sur le g&eacute;n&eacute;ral, nous verrons bien s'il s'en sert
+pour ou contre nous! Est-ce un ennemi? Se vengera-t-il de la
+d&eacute;sob&eacute;issance de Lucie? Ah! qu'il me cr&eacute;e toutes les luttes dont
+l'esprit humain est capable, qu'il entasse toutes les montagnes de
+l'Atlas entre Lucie et moi, je me sens de force &agrave; tout renverser. Lucie
+d&eacute;teste le mensonge, elle n'aime de sa religion que ce que j'en peux
+aimer; le reste, Dieu le fera retomber en poussi&egrave;re sous les pas de la
+volont&eacute; et le dissipera sous le souffle de l'amour!</p>
+
+<p>Le grand-p&egrave;re s'est lev&eacute; &agrave; dix heures. Nous avons &eacute;t&eacute; l'embrasser. Lucie
+lui a dit, avec un beau rire tendre, que nous &eacute;tions <i>d'accord sur bien
+des points</i>. Il nous a b&eacute;nis, il a mari&eacute; nos c&oelig;urs dans ses bras
+tremblants. Liens sacr&eacute;s!... Je n'ai pas voulu me g&acirc;ter cette journ&eacute;e
+par une entrevue peut-&ecirc;tre d&eacute;sagr&eacute;able avec le g&eacute;n&eacute;ral. Lucie a &eacute;t&eacute; du
+m&ecirc;me avis. Elle m'a renvoy&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Ne pensons &agrave; rien d'inqui&eacute;tant aujourd'hui, disait-elle; savourons
+notre espoir dans le recueillement. Je ne me laisserai tourmenter par
+personne, moi, je le d&eacute;clare! Je chanterai pour le grand-p&egrave;re. Nous
+lirons, nous ne dirons rien aux autres. Nous rirons tous les deux. Mon
+p&egrave;re aussi a besoin de calme. Peut-&ecirc;tre que demain il ne sera plus du
+tout press&eacute; de brusquer nos r&eacute;solutions et les siennes propres.&raquo;</p>
+
+<p>Et me voil&agrave;, mon p&egrave;re, me voil&agrave; seul et tranquille dans mon chalet. Ah!
+que n'y suis-je avec toi! Mais ne viens que quand je te le dirai. Je
+veux essayer mes forces contre ce pr&ecirc;tre d&eacute;guis&eacute;; je veux pouvoir te
+dire: &laquo;J'ai &eacute;t&eacute; patient; j'ai &eacute;t&eacute; doux et ferme, g&eacute;n&eacute;reux et s&eacute;v&egrave;re....&raquo;
+Je veux faire acte de virilit&eacute; intellectuelle et morale. Je veux que
+Lucie soit fi&egrave;re de moi et que tu sois content de ton enfant.</p>
+
+<p class="smcap droit">
+<span style="margin-left: 9em;">&Eacute;mile.</span><br />
+</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXV" id="XXV"></a><a href="#table">XXV.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">&Eacute;MILE A M. LEMONTIER, A CH&Ecirc;NEVILLE.</a></h3>
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 5em;">Aix, 23 juin.</span><br />
+</p>
+
+<p>Je me disposais ce matin &agrave; aller &agrave; Turdy, lorsque Moreali, que je n'ai
+pas vu hier, m'a pour ainsi dire ferm&eacute; la route en s'attachant &agrave; mes
+pas. Il devinait mon projet; il savait sans nul doute mon entrevue
+matinale de la veille avec Lucie, il voulait m'emp&ecirc;cher de la
+renouveler, ou il voulait y assister. Dans mon r&eacute;cit trop &eacute;mu de cette
+matin&eacute;e d'hier, j'ai oubli&eacute; un petit incident qui peut avoir son
+importance, et qui a fait passer un petit nuage sur l'enjouement
+d&eacute;licieux de Lucie. Je t'ai dit que nous avions pris ensemble un vrai
+repas d'amoureux, des &oelig;ufs frais et de la cr&egrave;me, sur la terrasse de
+gazon, devant le site grandiose qui s'ouvre l&agrave;, au bout du jardin.
+C'&eacute;tait l'heure du premier d&eacute;jeuner de Lucie, et Misie n'avait
+naturellement apport&eacute; qu'un couvert. Lucie m'ayant invit&eacute; &agrave; partager ce
+l&eacute;ger repas, Misie montra une extr&ecirc;me r&eacute;pugnance &agrave; lui ob&eacute;ir, et m&ecirc;me,
+en m'apportant mon couvert, elle eut tant de mauvaise gr&acirc;ce, que Lucie,
+surprise, lui demanda ce qu'elle avait.</p>
+
+<p><i>Pauvre ch&egrave;re demoiselle</i>! et de grands soupirs affect&eacute;s, ce fut toute
+la r&eacute;ponse de Misie.</p>
+
+<p>Misie est une grande et forte femme de trente &agrave; trente-cinq ans, qui,
+depuis son enfance, a pass&eacute; &agrave; Turdy par divers grades de domesticit&eacute;.
+Elle gardait les vaches, quand madame La Quintinie, touch&eacute;e de son air
+simple et de sa pi&eacute;t&eacute;, la fit entrer dans sa chambre, et l'y appela de
+temps en temps dans ses derniers jours. En mourant, elle la recommanda &agrave;
+son p&egrave;re, qui l'a toujours gard&eacute;e, et qui, malgr&eacute; son peu d'ordre et
+d'intelligence, l'a mise &agrave; la t&ecirc;te de l'office et de la lingerie.</p>
+
+<p>&laquo;Elle est bonne, dit Lucie tout en me donnant ces d&eacute;tails, et je crois
+qu'elle m'est attach&eacute;e, surtout depuis les soins que j'ai donn&eacute;s &agrave; sa
+petite; mais elle est d'une d&eacute;votion exalt&eacute;e et superstitieuse. Je ne
+serais pas &eacute;tonn&eacute;e qu'elle nous regard&acirc;t, vous comme un pa&iuml;en, et moi
+comme une &acirc;me d&eacute;vou&eacute;e d&eacute;sormais &agrave; l'enfer. Ah! cette d&eacute;votion, quand
+elle est mal comprise, elle d&eacute;nature le c&oelig;ur et fait taire jusqu'&agrave; la
+reconnaissance d'une m&egrave;re!&raquo;</p>
+
+<p>Je crois donc que l'abb&eacute; sait par Misie tout ce que fait Lucie. Henri
+m'a dit les avoir vus conf&eacute;rer &agrave; Aix deux ou trois fois. Je t'ai &eacute;crit,
+n'est-il pas vrai? que le comte de Luiges &eacute;tait venu prendre ici
+quelques bains, et que Moreali l'y avait accompagn&eacute;. Est-ce pour ne pas
+quitter son ami, ou pour se trouver plus pr&egrave;s de Turdy? Ce doit &ecirc;tre
+pour ce dernier motif, car Aix est une r&eacute;sidence bien bruyante pour un
+homme de son caract&egrave;re, et bien trop fr&eacute;quent&eacute;e pour un pr&ecirc;tre qui cache
+son &eacute;tat.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, j'ai accept&eacute; la promenade avec lui, et je l'ai suivi
+&agrave; travers les pr&eacute;s, affectant un calme qui ne l'a pas tromp&eacute;, mais qui
+lui a donn&eacute; &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir sur la pers&eacute;v&eacute;rance dont je suis capable.</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;mile, m'a-t-il dit tout &agrave; coup, c'est donc un fait accompli? Vous
+l'emportez? Vous avez vaincu tous les scrupules de mademoiselle La
+Quintinie? Vous avez sa parole?&raquo;</p>
+
+<p>Il me sembla qu'il me tendait un pi&eacute;ge, et, au lieu de lui r&eacute;pondre, je
+lui demandai d'o&ugrave; il tenait ces renseignements.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne les <i>tiens</i> pas, r&eacute;pondit-il, je vous les demande. J'esp&egrave;re
+encore que Lucie n'est pas d&eacute;cid&eacute;e. Je vous rapporte les appr&eacute;hensions
+de son p&egrave;re. J'ai pass&eacute; la soir&eacute;e d'hier avec eux, et je n'ai rien &agrave;
+vous cacher: le g&eacute;n&eacute;ral est in&eacute;branlable, et veut une prompte solution.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire qu'il me refuse la main de Lucie?</p>
+
+<p>&mdash;Il vous la refusera si vous n'abjurez pas vos erreurs.</p>
+
+<p>&mdash;Vous a-t-il charg&eacute; de me signifier mon arr&ecirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais, si je m'en charge, c'est pour amortir le coup, car c'est
+avec douleur que je remplis une telle mission.&raquo;</p>
+
+<p>J'avais r&eacute;ussi &agrave; me maintenir parfaitement calme.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes bien p&acirc;le, me dit Moreali; asseyons-nous.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur; un homme doit recevoir debout la blessure qu'il a
+pr&eacute;vue et brav&eacute;e. Je ne me r&eacute;pandrai pas en plaintes inutiles. Je vous
+demanderai seulement s'il d&eacute;pend de vous de modifier cette d&eacute;cision de
+M. La Quintinie.&raquo;</p>
+
+<p>Ce fut au tour de Moreali de p&acirc;lir, &agrave; mon tour de lui demander s'il ne
+voulait pas se reposer.</p>
+
+<p>&laquo;Asseyons-nous, dit-il, nous en avons besoin tous les deux, car nous
+souffrons autant l'un que l'autre; mais tous deux nous sommes sinc&egrave;res,
+je le jure devant Dieu, et cette douleur qui nous frappe doit nous unir
+au lieu de nous diviser.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est donc votre douleur, &agrave; vous, monsieur, et quel int&eacute;r&ecirc;t si
+profond pouvez-vous prendre &agrave; la mienne?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;mile! s'&eacute;cria-t-il avec l'accent d'une vive sensibilit&eacute;, est-ce que
+vous me prenez pour un hypocrite?</p>
+
+<p>&mdash;Pour un hypocrite de profession, oui, monsieur, c'est-&agrave;-dire pour un
+de ces hommes qui acceptent les missions secr&egrave;tes et qui s'embarquent
+dans les t&eacute;n&egrave;bres pour frapper &agrave; couvert. Quelque soit votre &eacute;tat, vous
+faites une de ces campagnes perfides et myst&eacute;rieuses qui croient avoir
+un but sacr&eacute;, et vous, homme sinc&egrave;re et bon par nature, vous agissez
+sous la pression d'une autorit&eacute; que vous ne croyez pas pouvoir r&eacute;cuser,
+ou sous celle d'un fanatisme que vous prenez pour la foi.</p>
+
+<p>&mdash;Ni l'un ni l'autre, r&eacute;pondit-il en se levant et en parlant avec
+&eacute;nergie. J'agis de mon plein gr&eacute;, de mon propre mouvement et sous
+l'empire d'un sentiment aussi pur que ma conviction est nette et d&eacute;gag&eacute;e
+de fanatisme. &Eacute;coutez, monsieur Lemontier, j'aime le vrai, vous l'avez
+dit, et pourtant vous me voyez ici sous un habit qui n'est pas le mien:
+je suis pr&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Je le savais, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Lucie vous l'avait dit?</p>
+
+<p>&mdash;Non, car je ne le lui ai pas demand&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! je ne puis donc avoir aupr&egrave;s de vous le m&eacute;rite de la
+confiance? Les circonstances sont contre moi, je le vois bien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui vous les rendez contraires en vous couvrant d'un
+masque. A quelle confiance pouvez-vous pr&eacute;tendre, ainsi d&eacute;guis&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! reprit-il d'un air de surprise, poussez-vous plus loin que
+nous le respect de la lettre? Si vous aviez &agrave; fuir une pers&eacute;cution, &agrave;
+travers un danger, &agrave; &eacute;chapper &agrave; quelque injuste sentence de prison ou de
+mort, vous reprocheriez-vous de passer une fronti&egrave;re ou de franchir une
+ligne ennemie sous l'habit d'un paysan, d'un soldat et m&ecirc;me d'un pr&ecirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Votre vie ou votre libert&eacute; court-elle un danger ici? Pouvez-vous dire
+oui sur l'honneur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sur l'honneur, reprit-il. Un de ces dangers &eacute;tait certain pour
+moi il y a quelques jours. Il n'existe plus; je suis libre de reprendre
+le costume eccl&eacute;siastique, et je le reprendrai &agrave; Chamb&eacute;ry. Si je ne le
+reprends pas &agrave; Aix, c'est pour ne pas attirer inutilement l'attention
+sur ma personne, et pour ne pas &eacute;veiller la malveillance.</p>
+
+<p>&mdash;De quelle malveillance vous plaignez-vous donc dans un pays et dans un
+temps o&ugrave; l'habitude et la mode sont pour tout ce qui porte la soutane?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cette soutane, vous la d&eacute;testez bien, &Eacute;mile? Mais connaissez-moi
+donc sans pr&eacute;vention! Je suis par moi-m&ecirc;me un homme obscur, et ma
+personne a toujours pass&eacute; inaper&ccedil;ue dans le monde. Ne puis-je avoir eu
+dans ce pays-ci un devoir &agrave; remplir, un devoir tout personnel, je le
+r&eacute;p&egrave;te, m'&ecirc;tre entour&eacute;, pour le mener &agrave; bonne fin, de pr&eacute;cautions
+indispensables, et me retirer sans bruit, sans avoir &agrave; me faire le
+reproche d'avoir tromp&eacute; personne? Mademoiselle de Turdy, mademoiselle La
+Quintinie et son p&egrave;re savent qui je suis, son grand-p&egrave;re le sait depuis
+hier, vous le savez aujourd'hui; mon h&ocirc;te, le comte de Luiges, l'a
+toujours su. Voil&agrave; les seules personnes &agrave; qui j'aie eu affaire. En quoi
+les ai-je tromp&eacute;es? Et vous, le dernier averti, que me reprochez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous ai rien reproch&eacute;, monsieur, je me suis m&eacute;fi&eacute;, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous vous m&eacute;fiez encore?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et je me m&eacute;fie davantage; je me m&eacute;fie d'un pr&ecirc;tre qui, en ce
+temps de r&eacute;action catholique, et lorsque les gouvernements croient
+devoir tant m&eacute;nager cette opinion mena&ccedil;ante, se trouve ou se croit en
+danger sur le sol de la France. Je ne sache pas un homme de c&oelig;ur, &agrave;
+quelque &eacute;tat qu'il appartienne, qui, en temps de paix et de s&eacute;curit&eacute;
+g&eacute;n&eacute;rale, ait &agrave; pr&eacute;server sa vie sous un d&eacute;guisement de nom et d'habit.</p>
+
+<p>&mdash;A quelque &eacute;tat qu'il appartienne, dites-vous! Ignorez-vous qu'il en
+est un o&ugrave; l'homme, forc&eacute; d'abjurer les lois du point d'honneur qui vous
+r&eacute;gissent, est compl&eacute;tement emp&ecirc;ch&eacute; de repousser la violence par la
+violence?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle violence peut donc avoir provoqu&eacute;e un de ces hommes dont la
+mission est toute de paix et de douceur, &agrave; moins qu'il n'ait manqu&eacute; &agrave;
+cette mission? Sommes-nous sous le r&eacute;gime de la terreur? Et ne
+voyez-vous pas que vous me forcez &agrave; soup&ccedil;onner un crime, ou tout au
+moins une faute grave, un oubli quelconque de vos devoirs dans le
+pass&eacute;?&raquo;</p>
+
+<p>Cet interrogatoire o&ugrave; il m'avait entra&icirc;n&eacute; presque malgr&eacute; moi, par une
+confiance tardive et incompl&egrave;te, le jeta dans une agitation o&ugrave; je vis se
+r&eacute;v&eacute;ler une face nouvelle de son caract&egrave;re. La fiert&eacute; bless&eacute;e, la
+passion, la douleur et la col&egrave;re r&eacute;pandirent sur son visage, dans sa
+voix et dans son attitude une lumi&egrave;re sombre et comme un &eacute;lan de r&eacute;volte
+imp&eacute;tueuse.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! c'en est trop! dit-il en me serrant le bras comme s'il e&ucirc;t voulu
+me le briser, vous &ecirc;tes un enfant, vous! et moi, j'ai derri&egrave;re moi
+trente ans de sacrifices, de m&eacute;rites, d'expiations, peut-&ecirc;tre! Oui, un
+pr&ecirc;tre peut sans rougir parler de repentir et de p&eacute;nitence, et c'est
+pour cela que sa loi est plus belle et sa vie plus grande que les
+v&ocirc;tres! E&ucirc;t-il un jour en cette vie oubli&eacute; les devoirs de son &eacute;tat, il y
+peut rentrer &agrave; l'instant m&ecirc;me et s'y purifier, s'y retremper dans les
+larmes et la pri&egrave;re. Qui &ecirc;tes-vous, vous autres, pour nous interroger?
+Vous ne pouvez ici nous condamner ni nous absoudre, car vous ne pouvez
+ni vous ch&acirc;tier ni vous r&eacute;habiliter vous-m&ecirc;mes. Quand le monde vous a
+pris votre honneur, il ne peut ni ne veut vous le rendre. Vous n'oseriez
+pas m&ecirc;me le lui redemander; car, juste ou non, la sentence de vos
+tribunaux est une tache ind&eacute;l&eacute;bile, et votre humble acquiescement aux
+rigueurs de l'opinion publique vous ferait tomber encore plus bas dans
+son m&eacute;pris. C'est l'iniquit&eacute; de vos principes en pareille mati&egrave;re qui
+vous rend si hargneux et si implacables envers nous. Vous voil&agrave; bien
+fiers de pouvoir nous dire: &laquo;Vous &ecirc;tes pr&ecirc;tres; soyez saints, soyez
+anges, ou nous vous d&eacute;clarons mauvais pr&ecirc;tres!&raquo; Eh bien, je vous
+d&eacute;clare, moi, que nous n'accepterons pas votre jugement. Nous ne
+relevons que de Dieu. Nos manquements, nos erreurs n'ont de recours qu'&agrave;
+son tribunal, qui est omnipotent, tandis que le v&ocirc;tre n'est que
+poussi&egrave;re. C'est pour cela que vous n'&ecirc;tes rien, et que nous sommes tout
+dans l'ordre moral et philosophique. Oui, nous seuls repr&eacute;sentons la
+v&eacute;rit&eacute; morale et religieuse, la seule v&eacute;rit&eacute;, celle qui pr&eacute;vaut depuis
+les premiers &acirc;ges de la pens&eacute;e humaine, et qui pr&eacute;vaudra au del&agrave; des
+institutions civiles de tous les si&egrave;cles. A nous le dogme de la
+r&eacute;habilitation par l'expiation, &agrave; nous le salut des &acirc;mes &eacute;prouv&eacute;es et
+bris&eacute;es, &agrave; nous le saint orgueil de l'humiliation, les joies sublimes de
+la douleur et l'efficacit&eacute; de la p&eacute;nitence! A vous, qui portez si haut
+la t&ecirc;te, les hontes et les ch&acirc;timents sans appel de la vie mondaine;
+mais &agrave; nous, qui, bafou&eacute;s et avilis par vous, rampons sur nos genoux
+parmi les ronces, le baume efficace de la sanctification et les
+triomphes de l'&eacute;ternit&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Je te donne un r&eacute;sum&eacute; de sa sortie; je ne cherche point &agrave; en traduire
+l'&eacute;loquence. Il fut vraiment beau d'attendrissement et de conviction
+exalt&eacute;e. Tout son corps tremblait, sa main blanche &eacute;tait livide; son
+regard, enflamm&eacute; et mouill&eacute; tour &agrave; tour, supportait h&eacute;ro&iuml;quement
+l'attention du mien. Il est impossible de s'avouer coupable sans une
+souffrance profonde. Cette souffrance &eacute;tait en lui, mais elle ne le
+rabaissait pas, et, sans me reprocher de l'avoir forc&eacute; &agrave; cette sorte de
+confession, je n'eus aucune envie d'en profiter pour le mortifier
+davantage. Je d&eacute;tachai tranquillement de mon bras sa main qui s'y &eacute;tait
+crisp&eacute;e, je la ramenai sur sa poitrine, et je lui dis:</p>
+
+<p>&laquo;Votre doctrine de la r&eacute;habilitation par l'expiation est la seule belle,
+la seule bonne, la seule vraie: c'est celle du Christ; mais elle est
+mienne autant que v&ocirc;tre. Elle passera un jour dans l'esprit des soci&eacute;t&eacute;s
+et des l&eacute;gislations; elle y passera par une nouvelle pr&eacute;dication de
+l'&Eacute;vangile, dont vous n'aurez pas, dont vous n'avez d&eacute;j&agrave; plus le
+monopole, vous qui pr&eacute;tendez &ecirc;tre les seuls ap&ocirc;tres de la v&eacute;rit&eacute; et les
+seuls r&eacute;formateurs autoris&eacute;s par la r&eacute;v&eacute;lation. La parole de J&eacute;sus est
+l'h&eacute;ritage de tous, et tout homme qui l'a comprise peut racheter ses
+propres fautes ou effacer par la charit&eacute; celles de son semblable. Si,
+comme je le crois, vous avez un poids sur la conscience, ne voyez donc
+pas en moi un juge sans merci. Je vous absous de votre d&eacute;guisement; et
+j'ai d&eacute;j&agrave; pris des mesures pour emp&ecirc;cher que votre v&eacute;ritable nomme f&ucirc;t
+divulgu&eacute;; mais, en revanche, j'exige de vous une sinc&eacute;rit&eacute; absolue.
+Vous me direz si l'obstination du g&eacute;n&eacute;ral et ses pr&eacute;ventions contre moi
+sont votre ouvrage.</p>
+
+<p>&mdash;Sa conversion est mon ouvrage, si mes pri&egrave;res ont &eacute;t&eacute; exauc&eacute;es!</p>
+
+<p>&mdash;Ne redevenez pas j&eacute;suite, ou je vous montrerai que je sais opposer la
+prudence &agrave; la ruse.</p>
+
+<p>&mdash;J&eacute;suite? s'&eacute;cria-t-il. Je ne suis pas j&eacute;suite! A tort ou &agrave; raison, je
+me suis s&eacute;par&eacute; de l'esprit de cette soci&eacute;t&eacute; puissante, voil&agrave; pourquoi je
+suis seul et faible sur la terre.</p>
+
+<p>&mdash;Pers&eacute;cut&eacute; peut-&ecirc;tre! Je le souhaiterais pour vous, vous ouvririez
+peut-&ecirc;tre les yeux sur le m&eacute;rite de la droiture absolue, m&eacute;rite
+difficile dans la vie pratique et n&eacute;cessaire devant Dieu; mais je n'ai
+pas le droit de vous adresser d'autres questions que celles qui me
+concernent, et je vous r&eacute;it&egrave;re celle &agrave; laquelle vous venez de r&eacute;pondre
+d'une mani&egrave;re &eacute;vasive.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voulez? dit-il. Je frapperai donc le grand coup, et, si vous
+avez la force d'esprit et de conviction &agrave; laquelle vous croyez pouvoir
+pr&eacute;tendre, vous ne me regarderez pas comme un ennemi apr&egrave;s que j'aurai
+parl&eacute;. Oui, c'est moi qui ai dit au p&egrave;re de Lucie: &laquo;Votre fille ne peut
+pas devenir la fille d'un philosophe ennemi de l'&Eacute;glise.&raquo; Mais ne le
+saviez-vous pas, &Eacute;mile? Ne m'&eacute;tais-je pas d&eacute;clar&eacute; &agrave; vous-m&ecirc;me?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez dit qu'on vous avait arrach&eacute; malgr&eacute; vous ce cri de votre
+conscience catholique: &laquo;Il n'y a jamais moyen de transiger en mati&egrave;re de
+foi.&raquo; Ce sont l&agrave; vos propres paroles. Je vois que vous les avez
+d&eacute;velopp&eacute;es de mani&egrave;re &agrave; rendre le g&eacute;n&eacute;ral inflexible en d&eacute;pit de son
+caract&egrave;re ind&eacute;cis et de sa tendresse pour sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai &eacute;t&eacute; entra&icirc;n&eacute; hier &agrave; ces d&eacute;veloppements par l'irr&eacute;solution de
+mademoiselle La Quintinie. Ne vous en prenez qu'&agrave; vous-m&ecirc;me, qui avez
+travaill&eacute; &agrave; la d&eacute;tacher de l'&Eacute;glise.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, monsieur! J'aime mieux tout savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez donc que je d&eacute;clare la guerre &agrave; votre amour?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Puisque c'est la guerre, combattons face &agrave; face! Il m'en co&ucirc;tait
+de vous accuser d'une trahison r&eacute;fl&eacute;chie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'&eacute;cria-t-il avec v&eacute;h&eacute;mence, m'avez-vous cru un instant capable de
+vous calomnier, &Eacute;mile, de rabaisser votre caract&egrave;re et celui de votre
+p&egrave;re? S'il en est ainsi, je suis bien malheureux.&raquo;</p>
+
+<p>Il pleurait de v&eacute;ritables larmes. Je fus &eacute;mu.</p>
+
+<p>&laquo;Non, monsieur, lui dis-je. Si j'ai &eacute;t&eacute; tent&eacute; d'y croire, je m'en suis
+d&eacute;fendu, et, devant ces larmes que je vous vois r&eacute;pandre, je sens que je
+dois m'abstenir d'un pareil soup&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, reprit-il en me serrant dans ses bras; merci, mon enfant! Ah!
+je le vois bien, vous &ecirc;tes un c&oelig;ur g&eacute;n&eacute;reux et une noble nature! Vous
+s&eacute;parer de celle que vous aimez est un calice que je partage avec vous,
+vous le voyez. Mon &acirc;me est bris&eacute;e du coup que je vous porte! Je la
+plains elle-m&ecirc;me, cette jeune fille...&raquo;</p>
+
+<p>Ici les sanglots l'&eacute;touff&egrave;rent, comme si Lucie e&ucirc;t &eacute;t&eacute; pour lui l'objet
+d'une affection encore plus vive que celle qu'il m'exprimait &agrave; moi-m&ecirc;me;
+mais il fit un effort pour vaincre cette piti&eacute;, et il continua:</p>
+
+<p>&laquo;Il faut la sauver &agrave; tout prix, d&ucirc;t-elle en mourir! Qu'elle meure en
+paix avec Dieu et revive dans sa gloire plut&ocirc;t que de vivre dans le
+p&eacute;ch&eacute; et de v&eacute;g&eacute;ter dans la mort!&mdash;A pr&eacute;sent, &Eacute;mile, reprit-il apr&egrave;s un
+moment de silence et de recueillement, mon devoir m'oblige de vous
+faire une derni&egrave;re sommation. Vous pouvez encore ramener &agrave; vous M. La
+Quintinie. Consultez-vous, essayez de vaincre l'orgueil philosophique;
+&eacute;coutez la voix de Dieu, qui vous enverra la foi, si vous la lui
+demandez ardemment. En un mot, faites votre possible pour vous convertir
+&agrave; la v&eacute;rit&eacute;, et, quelque frayeur que puisse m'inspirer pour votre avenir
+l'influence de votre p&egrave;re, je porterai des paroles de conciliation et
+d'esp&eacute;rance aux habitants de Turdy.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, r&eacute;pondis-je, ne trompez personne et n'essayez pas de
+vous tromper vous-m&ecirc;me. J'ai la foi; j'ai &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; dans la doctrine de
+v&eacute;rit&eacute;; j'aime Dieu de toute mon &acirc;me, et je sais prier. C'est pourquoi
+je n'accepterai jamais le joug du pr&ecirc;tre et les conditions de M. La
+Quintinie.</p>
+
+<p>&mdash;Votre r&eacute;ponse me navre, reprit-il; mais je m'y attendais. Je vais la
+porter au g&eacute;n&eacute;ral, et soyez s&ucirc;r que je vous rendrai cette justice de
+dire que vous &ecirc;tes un honn&ecirc;te homme, ennemi de toute hypocrisie, capable
+de sacrifier l'amour plut&ocirc;t que d'avoir recours au mensonge.&raquo;</p>
+
+<p>Il se dirigea vers le lac. Au bout de quelques pas, il s'arr&ecirc;ta en
+voyant que je le suivais. Je le rejoignis.</p>
+
+<p>&laquo;Vous allez &agrave; Turdy, lui dis-je, j'y vais aussi: faisons-nous la route
+ensemble?</p>
+
+<p>&mdash;N'y venez pas! r&eacute;pondit-il vivement, je m'y oppose!</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pouvez pas vous y opposer: vous n'&ecirc;tes pas le p&egrave;re de Lucie.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis son p&egrave;re et le v&ocirc;tre, reprit-il avec chaleur. Je dois vous
+&eacute;pargner une grande douleur... et m&ecirc;me un v&eacute;ritable danger, celui
+d'exasp&eacute;rer le g&eacute;n&eacute;ral contre vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous r&eacute;ponds, moi, de r&eacute;sister &agrave; toute douleur et d'emp&ecirc;cher toute
+col&egrave;re. Si je dois perdre Lucie, ce n'est pas sur l'avis d'un tiers que
+je peux la quitter sans prendre cong&eacute; d'elle, et le g&eacute;n&eacute;ral n'a pas le
+droit de me faire d&eacute;fendre la maison. Je ne puis recevoir un pareil
+ordre que de lui-m&ecirc;me, et je pr&eacute;tends le contraindre &agrave; me l'exprimer
+sous forme de regret et de pri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;C'est insens&eacute; de votre part, &Eacute;mile; vous ne connaissez pas le naturel
+emport&eacute; de cet homme! Il sera impoli, brutal; il ne comprendra rien &agrave;
+votre juste fiert&eacute;. Vous vous croirez forc&eacute; de lui demander
+r&eacute;paration.... Non, je ne souffrirai pas que vous vous exposiez &agrave; de
+pareilles extr&eacute;mit&eacute;s. Retournez chez vous, je me charge de vous porter
+une lettre de lui, une lettre dont la politesse r&eacute;pondra &agrave; toutes vos
+exigences....</p>
+
+<p>&mdash;Non, vous dis-je, je veux tenir son dernier mot de lui-m&ecirc;me; je veux
+me retirer avec les honneurs de la guerre; car, je vous le jure,
+monsieur, le fils de mon p&egrave;re ne sera jamais &eacute;conduit par une lettre,
+et, si on lui interdit le seuil d'une maison respectable, ce sera avec
+toutes les formes du respect exig&eacute; par le nom qu'il porte et qu'il veut
+porter dignement.&raquo;</p>
+
+<p>Moreali fut an&eacute;anti par ma fermet&eacute;. Nous descend&icirc;mes ensemble dans une
+barque, et nous travers&acirc;mes le lac sans &eacute;changer un mot....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXVI" id="XXVI"></a><a href="#table">XXVI.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">HENRI VALMARE A M. H. LEMONTIER.</a></h3>
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 5em;">Aix, 23 juin.</span><br />
+</p>
+
+<p>C'est moi qui me charge de vous raconter ce qui s'est pass&eacute; ce matin &agrave;
+Turdy. J'&ocirc;te la plume des mains d'&Eacute;mile, parce qu'&agrave; le voir si agissant,
+si combattant et si &eacute;mu, je crains qu'il ne reprenne la fi&egrave;vre en
+veillant pour vous &eacute;crire. Je l'ai forc&eacute; de se coucher, et j'ai promis
+de vous raconter, avec la pr&eacute;cision de d&eacute;tail que vous exigez de lui,
+tout ce dont j'ai &eacute;t&eacute; t&eacute;moin.</p>
+
+<p>Je d&eacute;jeunais &agrave; Turdy avec mesdames Marsanne et quelques personnes des
+environs lorsqu'&Eacute;mile est arriv&eacute; avec l'abb&eacute; Fervet. Ils ont attendu au
+salon que l'on f&ucirc;t sorti de table. &Eacute;mile m'a averti par quelques mots &agrave;
+l'oreille. Je l'ai suivi sur la terrasse avec le g&eacute;n&eacute;ral et l'abb&eacute;. Le
+g&eacute;n&eacute;ral s'est mis &agrave; fumer sa pipe solennellement, attendant que la
+tranch&eacute;e f&ucirc;t ouverte. &Eacute;mile ne bougeait pas. Fermes comme deux rocs, lui
+et moi, nous voulions que l'abb&eacute; f&icirc;t son office parlementaire. Il y
+&eacute;tait mal dispos&eacute;, il paraissait fort embarrass&eacute;. Enfin il a rompu la
+glace en disant au g&eacute;n&eacute;ral:</p>
+
+<p>&laquo;Vous devez &ecirc;tre surpris, monsieur, de voir ici M. Lemontier, malgr&eacute; le
+d&eacute;sir que vous aviez manifest&eacute; de ne plus lui laisser de vaines
+esp&eacute;rances. Je n'ai pas cru devoir m'opposer &agrave; son intention de recevoir
+de votre propre bouche la solution du diff&eacute;rend qui vous occupe.&raquo;</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral, manifestement contrari&eacute; d'&ecirc;tre mis en demeure de s'expliquer
+en personne, a pris un air de hauteur peu supportable. Il a pos&eacute; &agrave; &Eacute;mile
+un ultimatum de toutes pi&egrave;ces: abjuration de ses principes, parole
+d'honneur de ne contrarier en rien les pratiques religieuses et
+particuli&egrave;rement le choix du confesseur de sa femme, billet de
+confession pour lui-m&ecirc;me, promesse de se livrer aux mains des
+convertisseurs, enfin un programme que je n'eusse point accept&eacute; pour
+moi-m&ecirc;me, quelque bon march&eacute; que je fasse de ces sortes de choses. &Eacute;mile
+&eacute;coutait froidement. L'abb&eacute; &eacute;tait fort agit&eacute;: il a de l'esprit, il
+sentait la pauvret&eacute; d'&eacute;locution du g&eacute;n&eacute;ral; mais, n'en voulant pas
+d&eacute;mordre lui-m&ecirc;me, il le surveillait, la sueur au front.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce tout? a dit &Eacute;mile en souriant et en se tournant vers l'abb&eacute;. Ne
+me demandera-t-on pas d'&eacute;crire quelque manifeste contre les opinions de
+mon p&egrave;re?&raquo;</p>
+
+<p>Cette pointe d'ironie a irrit&eacute; le g&eacute;n&eacute;ral. Il y avait d&eacute;j&agrave; cinq minutes
+qu'il &eacute;prouvait le besoin de se mettre en col&egrave;re pour couvrir le
+ridicule de sa situation par un &eacute;clat d'autorit&eacute;. La bombe a &eacute;clat&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, monsieur, s'est-il &eacute;cri&eacute;, si l'on obtenait cela de vous, ce ne
+serait pas ce que vous feriez de plus mauvais en votre vie!</p>
+
+<p>&mdash;J'en juge autrement, a dit &Eacute;mile; je me m&eacute;priserais d'agir ainsi, et
+je ne me pardonnerai jamais d'avoir c&eacute;d&eacute; sur le reste.&raquo;</p>
+
+<p>La fermet&eacute; de son accent et le calme de son attitude ont frapp&eacute; le
+g&eacute;n&eacute;ral. Il l'a regard&eacute; avec surprise et m&ecirc;me avec radoucissement. Le
+vieux homme de guerre, tout absurde qu'il est d'ailleurs, estime
+l'adversaire qui fait bonne contenance.</p>
+
+<p>&laquo;Allons! vous avez vos principes, a-t-il dit: chacun les siens. Le
+respect filial est une bonne chose en elle-m&ecirc;me. Je ne veux pas vous
+mortifier, moi!... Je fais cas de vous au fond; mais vous voyez qu'il
+n'y a pas de transaction possible. Je vous prie donc de renoncer &agrave; ma
+fille, et qu'il ne soit plus question de cela!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis vous promettre ce que vous me demandez.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous persistez malgr&eacute; ma volont&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Plus je respecte votre volont&eacute;, moins je l'accepte comme in&eacute;branlable.</p>
+
+<p>&mdash;Elle l'est, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Le temps seul peut m'apporter cette conviction. Il ne d&eacute;pend pas de
+vous de m'interdire l'esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, esp&eacute;rez tant que bon vous semblera, cela vous regarde, pourvu
+que vous ne fassiez part de vos illusions &agrave; personne!</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous opposez &agrave; ce que je les exprime &agrave; mademoiselle La Quintinie?
+Est-ce l&agrave; ce que vous voulez dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'y oppose formellement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le pouvez pas, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! je ne le peux pas? Je ne suis pas le ma&icirc;tre de ma fille?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, vous &ecirc;tes mieux que cela; car elle est une personne et
+non une chose. Son c&oelig;ur ne peut c&eacute;der qu'&agrave; la persuasion, et j'ignore
+si vous l'avez persuad&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais savez-vous, monsieur &Eacute;mile, que j'ai un bon sabre, et que
+quiconque touche &agrave; ce qui m'appartient a tout de suite affaire &agrave; ce
+sabre-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Si je me permettais de toucher malgr&eacute; vous &agrave; un cheveu de votre fille,
+je comprendrais que ma main tomb&acirc;t sous votre sabre; mais mon respect
+aspirant &agrave; son estime est une chose que vous n'avez aucun moyen de
+sabrer.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont l&agrave; des subtilit&eacute;s! Je vous dis, moi, que ma fille est ma
+chose, elle est mon sang, elle m'appartient au m&ecirc;me titre que mon bras.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle ne fait qu'un avec vous, si son c&oelig;ur est votre c&oelig;ur,
+n'essayez pas de l'arracher de votre poitrine; ce serait vous sacrifier
+tous les deux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! vous croyez donc que ma fille vous aime? Voil&agrave; qui est un peu
+fort!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas cette pr&eacute;tention; mais elle e&ucirc;t pu m'aimer un jour,
+puisqu'elle m'estimait d&eacute;j&agrave;, et j'ai le droit d'aspirer &agrave; poursuivre le
+progr&egrave;s de ses sentiments pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! Comment ferez-vous pour exercer ce droit-l&agrave; malgr&eacute; moi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous me l'accorderez.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Jamais est ici un mot contre lequel votre conscience d'homme et de
+p&egrave;re proteste en vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Comment &ccedil;a, s'il vous pla&icirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;Votre honneur vous d&eacute;fend de repousser l'insistance d'un jeune homme
+que vous savez parfaitement honn&ecirc;te, digne, sinc&egrave;re et respectueux.
+Votre sentiment paternel vous prescrit de l'examiner davantage avant de
+renoncer au bonheur qu'il peut apporter dans votre famille.&raquo;</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral s'est trouv&eacute; fort embarrass&eacute; pour r&eacute;pondre. Je crois que ses
+id&eacute;es bondissaient dans sa t&ecirc;te comme le grain sur un van. On ne sait
+jamais s'il comprend bien ce qu'il a l'air d'&eacute;couter; mais la tenue
+d'&Eacute;mile, le son de sa voix et la limpidit&eacute; de son regard agissaient
+&eacute;videmment sur son appareil nerveux. &Eacute;mile a frapp&eacute; le dernier coup en
+se tournant vers l'abb&eacute; Fervet et en lui disant avec une grande am&eacute;nit&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Allons, monsieur, vous qui m'estimez aussi et qui regrettiez la
+pr&eacute;cipitation de M. le g&eacute;n&eacute;ral, aidez-moi donc &agrave; le convaincre.&raquo;</p>
+
+<p>L'abb&eacute; s'est r&eacute;veill&eacute; comme en sursaut; mais, avant qu'il e&ucirc;t eu le
+temps de r&eacute;pondre, le g&eacute;n&eacute;ral l'avait interpell&eacute; avec l'empressement
+d'un enfant qui saisit la robe de son p&eacute;dagogue pour se couvrir.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, l'abb&eacute;; oui, c'est &agrave; vous de prononcer! Vous savez, moi, je m'en
+rapporte &agrave; vous. Faut-il attendre encore un peu? Faut-il couper court
+aux pourparlers?&raquo;</p>
+
+<p>L'abb&eacute; s'est remis de son trouble.</p>
+
+<p>&laquo;La question, telle que vous l'aviez pos&eacute;e, reste enti&egrave;re, si M. &Eacute;mile
+persiste &agrave; ne pas la modifier. Vous &eacute;tiez r&eacute;solu &agrave; lui accorder du
+temps, s'il nous permettait d'esp&eacute;rer l'effet de ses r&eacute;flexions; c'est
+lui-m&ecirc;me qui vient ici nous dire en dernier appel de ne rien esp&eacute;rer de
+lui. D&egrave;s lors, je ne comprends plus ni son insistance, ni <i>notre</i>
+h&eacute;sitation.</p>
+
+<p><span class="smcap">&Eacute;mile.</span>&mdash;Et vous h&eacute;sitez pourtant encore, monsieur Moreali,
+convenez-en! Vous sentez que <i>couper court</i>, comme dit le g&eacute;n&eacute;ral, c'est
+injustement blesser un caract&egrave;re sans reproche et repousser une
+affection sans rancune. Peut-&ecirc;tre votre conscience catholique vous
+reproche-t-elle aussi quelque chose &agrave; mon &eacute;gard.</p>
+
+<p><span class="smcap">L'abb&eacute;.</span>&mdash;Expliquez-vous, &Eacute;mile.</p>
+
+<p><span class="smcap">&Eacute;mile.</span>&mdash;Eh bien, vous manquez de foi en vous-m&ecirc;me, et vous
+avouez que vos doctrines ne vous paraissent pas infaillibles; car, si
+vous &eacute;tiez persuad&eacute; qu'elles le sont, vous chercheriez &agrave; me faire entrer
+dans la famille de M. de Turdy. N'auriez-vous pas alors toute la vie
+pour travailler &agrave; ma conversion? Si vous m'&eacute;loignez avec tant de h&acirc;te,
+c'est que vous y renoncez apparemment, et, si vous y renoncez, c'est que
+vous me croyez fort et que vous vous sentez faible; si vous vous sentez
+faible, c'est que vous ne croyez pas ou que vous croyez mal, et d&egrave;s lors
+vous me sacrifiez non plus &agrave; un principe souverain et indiscutable, mais
+&agrave; une pr&eacute;vention personnelle que je ne m&eacute;rite pas, et dont vous vous
+&ecirc;tes chaudement d&eacute;fendu, il y a une heure, en me pressant dans vos bras
+et en m'appelant votre enfant.&raquo;</p>
+
+<p>L'abb&eacute; me faisait l'effet d'une araign&eacute;e qui s'est prise dans sa toile.
+Selon moi, &agrave; pr&eacute;sent, c'est un tartufe. Heureusement qu'&Eacute;mile le juge
+autrement, car son appel &agrave; l'amiti&eacute; feinte ou r&eacute;elle du personnage
+paralysait l'action de celui-ci. Somm&eacute; au nom de la logique, dont, gr&acirc;ce
+&agrave; son intelligence, il a plus de souci que le g&eacute;n&eacute;ral, il a reconnu
+humblement que son d&eacute;couragement &eacute;tait bl&acirc;mable en th&egrave;se g&eacute;n&eacute;rale, mais
+qu'il s'agissait ici du bonheur de mademoiselle La Quintinie.... Et,
+comme impatient&eacute; de ce subterfuge, j'allais lui demander, moi, de quoi
+il se m&ecirc;lait, mademoiselle La Quintinie est arriv&eacute;e &agrave; nous d'un air
+s&eacute;rieux et r&eacute;solu.</p>
+
+<p>Son apparition a embarrass&eacute; le g&eacute;n&eacute;ral, qui s'est empress&eacute; de dire &agrave;
+demi-voix:</p>
+
+<p>&laquo;Parlons d'autre chose.&raquo;</p>
+
+<p>Mais Lucie avait entendu ou devin&eacute;, et, prenant la parole avec une
+certaine s&eacute;v&eacute;rit&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Mon p&egrave;re, a-t-elle dit, je sais fort bien ce qui se passe, et j'y suis
+trop int&eacute;ress&eacute;e pour ne pas vouloir y assister. D'ailleurs, je vous
+apporte un avis grave et triste. Mon grand-p&egrave;re est fort souffrant. La
+discussion beaucoup trop vive qui a eu lieu en sa pr&eacute;sence hier au soir
+lui a fait passer une mauvaise nuit. Il n'a pu assister au d&eacute;jeuner, et
+je viens de le trouver si p&acirc;le et si abattu, que j'en suis inqui&egrave;te. Il
+se tourmente beaucoup des r&eacute;solutions que vous prenez en ce moment. Vous
+savez qu'elles lui d&eacute;plaisent, qu'elles l'irritent et l'affligent. Ce
+n'est point &agrave; son &acirc;ge que l'on supporte de s&eacute;rieuses contrari&eacute;t&eacute;s.
+Quelque parti que vous ayez pris ou que vous comptiez prendre, je viens
+donc vous dire que je me refuse jusqu'&agrave; nouvel ordre &agrave; laisser dire le
+dernier mot de la situation. Le grand-p&egrave;re demande &agrave; voir M. Lemontier.
+Je prie donc M. Lemontier d'aller le trouver, de lui laisser l'esp&eacute;rance
+de voir les choses s'arranger entre nous, et de revenir demain,
+plusieurs jours de suite, s'il le faut, pour le calmer et le gu&eacute;rir.&raquo;</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral, qui est peu tendre pour son beau-p&egrave;re, a cass&eacute; le bec
+d'ambre de sa pipe en la posant avec d&eacute;pit sur le rebord de la terrasse.
+Il a regard&eacute; son cher abb&eacute; d'un air de d&eacute;tresse comme pour lui dire de
+parer le coup. L'abb&eacute;, tr&egrave;s-p&acirc;le, a remu&eacute; les l&egrave;vres; mais mademoiselle
+La Quintinie l'a regard&eacute;, elle aussi, et il est devenu jaune comme si la
+bile lui remontait au front et aux yeux.</p>
+
+<p>&laquo;J'esp&egrave;re, monsieur, lui a-t-elle dit, que vous n'aurez pas d'objection
+&agrave; faire sur ce point, car c'est un devoir d'humanit&eacute; pour vous, un
+devoir de famille pour moi, et la religion qui me commanderait de fouler
+aux pieds ces devoirs-l&agrave; ne serait pas la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai moi-m&ecirc;me avec M. Lemontier,&raquo; a r&eacute;pondu M. Fervet.</p>
+
+<p>Mais Lucie, avec une &eacute;nergie extraordinaire, l'a clou&eacute; sur place d'un
+geste.</p>
+
+<p>&laquo;Non, monsieur, vous ne verrez plus mon grand-p&egrave;re. Votre pr&eacute;sence lui
+fait du mal; c'est une pr&eacute;vention injuste, mais elle existe, et je vous
+d&eacute;fends de sa part de repara&icirc;tre ici sans sa permission.&raquo;</p>
+
+<p>&Eacute;mile, qui &eacute;tait d&eacute;j&agrave; au bout de la terrasse,&mdash;car, d&egrave;s les premiers
+mots de Lucie, il s'&eacute;tait mis en devoir de courir chez le grand-p&egrave;re
+sans autre autorisation,&mdash;a entendu ces terribles paroles, car il s'est
+retourn&eacute; involontairement; mais Lucie lui a fait signe de se h&acirc;ter, et
+il a disparu.</p>
+
+<p>Quel coup de th&eacute;&acirc;tre, mon ami! et que n'&eacute;tiez-vous l&agrave; pour voir le
+triomphe de la cause d'&Eacute;mile fouler l'orgueil de ce pr&ecirc;tre! Moi, je
+n'aurais pas c&eacute;d&eacute; ma chaise pour un million, car j'ai pris l'abb&eacute; en
+grippe... d'abord parce qu'il est d&eacute;guis&eacute;, ensuite parce qu'il se donne
+avec moi de petits airs de d&eacute;dain philosophique qui m'offensent, et puis
+peut-&ecirc;tre aussi parce que mademoiselle Marsanne, tout en raillant, parle
+trop de son &eacute;loquence, de ses belles mani&egrave;res et de sa belle main. Oui,
+je commence &agrave; croire qu'un pr&ecirc;tre est un homme, et j'ai grand'peur pour
+ces messieurs que ma femme ne se confesse pas beaucoup!</p>
+
+<p>Et puis, et puis je veux tout vous dire, <i>&agrave; vous seul</i>. &Eacute;mile, qui n'a
+pas fait cette d&eacute;couverte, ou qui n'a pas con&ccedil;u ce soup&ccedil;on, est bien
+assez agit&eacute;. S'il lui faut lutter encore, laissons-lui ce calme qui l'a
+fait triompher aujourd'hui; mais pesez mes observations, je veux vous
+les donner tr&egrave;s-compl&egrave;tes.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; &eacute;tait aplati. Lui qui, une heure auparavant, disait &agrave; &Eacute;mile:
+&laquo;N'entrez plus dans cette maison, vous en serez chass&eacute;, vous serez forc&eacute;
+de vous battre avec le terrible g&eacute;n&eacute;ral,&raquo; c'&eacute;tait &agrave; son tour de quitter
+la maison et d'y laisser &Eacute;mile. Le g&eacute;n&eacute;ral s'est montr&eacute; terrible en
+effet, mais contre sa fille seulement. Il lui a adress&eacute; une semonce de
+Croquemitaine qu'elle a &eacute;cout&eacute;e avec sang-froid et que je n'ai gu&egrave;re
+entendue. Toute mon attention &eacute;tait absorb&eacute;e par l'abb&eacute; Fervet, qui
+paraissait pr&egrave;s de se trouver mal. Un instant j'ai cru qu'il allait
+tomber de sa hauteur, et voyez comment je suis humanitaire! je
+m'appr&ecirc;tais &agrave; l'emp&ecirc;cher de se fendre la t&ecirc;te sur les dalles; mais il
+s'est raffermi: son front, qui est beau, il n'y a pas &agrave; dire, avait
+l'air de vouloir toucher le ciel. L'humiliation et la col&egrave;re ont
+disparu, la douleur seule est rest&eacute;e, mais quelle douleur! Elle &eacute;tait
+immense, effrayante. Ses yeux agrandis &eacute;taient attach&eacute;s sur Lucie avec
+un m&eacute;lange de reproche ardent et d'&eacute;pouvante d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e. Mon ami, cet
+homme de cinquante ans est jeune et beau encore; c'est l'&acirc;ge des
+passions terribles, surtout pour les pr&ecirc;tres. Ce n'est pas la fortune de
+Lucie qu'il veut donner &agrave; l'&Eacute;glise, ce n'est pas son &acirc;me qu'il veut
+donner au ciel.... Je me trompe peut-&ecirc;tre, mais venez et voyez
+vous-m&ecirc;me, car c'est &agrave; vous qu'il appartient de dessiller les yeux du
+g&eacute;n&eacute;ral, ceux de sa fille aussi. Ni &Eacute;mile ni moi n'oserions toucher une
+question si d&eacute;licate devant elle; le grand-p&egrave;re est trop vieux, la
+vieille tante est... trop grasse. Venez, c'est &agrave; vous d'&ecirc;tre ici le
+v&eacute;ritable p&egrave;re de Lucie.... Mais je veux vous raconter l'aventure
+jusqu'au bout.</p>
+
+<p>J'aurais d&ucirc; me retirer, je ne l'ai pas fait, je ne l'ai pas voulu.
+L'abb&eacute; s'est oppos&eacute; aux reproches que le g&eacute;n&eacute;ral adressait &agrave; sa fille.</p>
+
+<p>&laquo;Mademoiselle La Quintinie est dans son droit, a-t-il dit. Elle a m&ecirc;me
+compl&eacute;tement raison. Elle m'avait averti de la haine que son grand-p&egrave;re
+porte aux personnes de mon &eacute;tat; mais, lorsque je me suis trouv&eacute; en
+pr&eacute;sence de ce vieillard, elle a exig&eacute; qu'il s&ucirc;t la v&eacute;rit&eacute; en ce qui me
+concerne, et ce n'est pas moi, c'est elle qui a provoqu&eacute; son irritation
+par un louable scrupule de sinc&eacute;rit&eacute;. M. de Turdy est souffrant.
+Mademoiselle Lucie s'inqui&egrave;te... elle craint ma pr&eacute;sence; je me retire
+sans d&eacute;pit et sans murmure.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mordieu! s'est &eacute;cri&eacute; le g&eacute;n&eacute;ral, personne ne vous chassera de
+chez moi!</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle La Quintinie est chez elle, a r&eacute;pliqu&eacute; avec affectation
+M. l'abb&eacute;.</p>
+
+<p><span class="smcap">Lucie.</span>&mdash;Non, monsieur, nous sommes chez mon grand-p&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>L'abb&eacute; a salu&eacute; profond&eacute;ment.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le g&eacute;n&eacute;ral Orgon.</span>&mdash;&laquo;Je sortirai d'ici avec vous!...</p>
+
+<p>&mdash;Restez, mon p&egrave;re, a dit Lucie, c'est moi qui reconduirai
+respectueusement M. l'abb&eacute;. Soyez assez bon pour m'attendre; M. Valmare
+voudra bien vous tenir compagnie un instant. Vous &ecirc;tes irrit&eacute;, ne vous
+montrez pas ainsi. Nos h&ocirc;tes se retirent, laissez les partir sans
+s'apercevoir de nos agitations.&raquo;</p>
+
+<p>Elle a quitt&eacute; la terrasse avec l'abb&eacute;, dont les yeux dilat&eacute;s ont
+retrouv&eacute; une lueur d'esp&eacute;rance et de vie. Le g&eacute;n&eacute;ral &eacute;tait ab&icirc;m&eacute; dans je
+ne sais quelle m&eacute;ditation orageuse. Il s'est tourn&eacute; vers moi, faisant
+une mine de mauvais gar&ccedil;on, et il m'a dit d'une voix de tonnerre:</p>
+
+<p>&laquo;Avez-vous du feu?&raquo;</p>
+
+<p>Heureux d'en &ecirc;tre quitte &agrave; si bon march&eacute;, je lui ai offert un tr&egrave;s-bon
+cigare &agrave; la place de sa pipe &eacute;teinte et cass&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Au moins vous fumez, vous! a-t-il repris en allumant le cigare et en
+gardant la pose et le ton tragiques; cet &Eacute;mile n'a aucun de mes go&ucirc;ts!
+C'est un bel esprit, un esprit fort, comme son p&egrave;re. Et voil&agrave; que ce
+petit monsieur s'arrange de mani&egrave;re &agrave; ne pas quitter la place! Le vieux
+Turdy le prot&eacute;ge et pr&eacute;tend marier ma fille contre mon gr&eacute;. C'est ce que
+nous verrons, <i>sac-&agrave;-laine</i>! c'est ce que nous verrons!&raquo;</p>
+
+<p>&Eacute;mile m'avait donn&eacute; le bon exemple: j'ai r&eacute;pondu avec une douceur
+diplomatique, j'ai plaid&eacute; de mon mieux sa cause; mais j'ai vite remarqu&eacute;
+que ce n'&eacute;tait pas le moyen de calmer le g&eacute;n&eacute;ral. Il est de ces gens qui
+abusent de la longanimit&eacute; des autres et auxquels il faut tenir t&ecirc;te. Je
+n'avais pas ce droit-l&agrave;, mais j'ai bien vu que sa fille savait le
+prendre et qu'elle pouvait s'en servir au besoin avec succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Elle est revenue au bout d'un quart d'heure et m'a pri&eacute; de rester.
+Alors, prenant avec autorit&eacute; les grosses mains de son p&egrave;re dans ses
+petites mains:</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez &eacute;t&eacute; fort m&eacute;chant avec moi tout &agrave; l'heure, mon g&eacute;n&eacute;ral! vous
+allez me demander pardon.</p>
+
+<p>&mdash;Un bon pardon &agrave; coups de cravache, voil&agrave; ce que tu m&eacute;riterais, toi!</p>
+
+<p>&mdash;Bats-moi si tu veux, a r&eacute;pondu Lucie en le tutoyant tout &agrave; coup, ce
+qui a paru lui &ecirc;tre agr&eacute;able: je supporterai cela de bonne gr&acirc;ce et avec
+plaisir pour l'amour de mon grand-p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Ton grand-p&egrave;re, ton grand-p&egrave;re!... un vieux ent&ecirc;t&eacute;!...</p>
+
+<p>&mdash;Pis que cela, un vieux ath&eacute;e, mais qui n'en ira pas moins droit au
+ciel, parce qu'il est bon et qu'il m'a beaucoup aim&eacute;e. Oh! dis ce que tu
+voudras, il vaut mieux que toi, surtout depuis que tu es d&eacute;vot! Aussi tu
+as toujours &eacute;t&eacute; jaloux de lui, fais-y attention: tu avais tort! je vous
+aimais autant l'un que l'autre; mais, si tu continues &agrave; faire le
+fanatique, je l'aimerai mieux que toi, et voil&agrave; ce que tu auras gagn&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Tu me traites de fanatique &agrave; pr&eacute;sent? Tu deviens folle! Tu ne crois
+donc plus &agrave; rien?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois plus que jamais, parce que je crois mieux. Et moi aussi, j'ai
+&eacute;t&eacute; fanatique, ou j'ai failli le devenir. J'ai failli me faire
+religieuse au risque de te d&eacute;soler, et, quand je pensais &agrave; ton chagrin,
+je travaillais &agrave; dess&eacute;cher mon c&oelig;ur en exaltant mon cerveau; mais j'ai
+r&eacute;fl&eacute;chi, je me suis dit: &laquo;N'est pas fanatique qui veut. C'est pour
+quelques-uns une sublimit&eacute;, parce que leur g&eacute;nie est &agrave; la hauteur des
+plus grandes &eacute;preuves. Cela est bon pour M. Moreali et non pour moi.&raquo; Eh
+bien, cela ne vaut rien pour toi non plus, mon g&eacute;n&eacute;ral. Tu peux avoir le
+g&eacute;nie militaire, mais tu n'as pas le g&eacute;nie m&eacute;taphysique, je t'en
+avertis. La preuve, c'est que tu ne m'as pas du tout dissuad&eacute;e d'estimer
+M. Lemontier et de le pr&eacute;f&eacute;rer au couvent, o&ugrave; j'avais r&eacute;solu de
+m'ensevelir.</p>
+
+<p>&mdash;Le couvent!... je ne veux pas de &ccedil;a! on peut faire son devoir dans le
+monde, M. Moreali te l'a dit devant moi. &Eacute;pousez un homme qui pense
+bien, un homme qui ait vos opinions et celles de votre p&egrave;re....</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu faire une gageure? s'&eacute;cria mademoiselle La Quintinie; c'est
+que M. Moreali, qui me bl&acirc;me tant de te r&eacute;sister aujourd'hui,
+m'encouragerait dans le projet de te d&eacute;sob&eacute;ir en me faisant religieuse!</p>
+
+<p>&mdash;Tu mens, ma ch&egrave;re Lucie!</p>
+
+<p>&mdash;Gageons! Tu ne veux pas parier?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas entendre parler de couvent!</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant tu m'y pousses sans y prendre garde!</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, toi! Supposons que j'aie pour M. Lemontier une pr&eacute;f&eacute;rence bien
+d&eacute;cid&eacute;e, une affection... compl&egrave;te!</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'est pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'en sais rien!&raquo;</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral a bondi comme s'il &eacute;tait frapp&eacute; d'une balle.</p>
+
+<p>&laquo;Comment! je n'en sais rien? Je devrais le savoir, et je le sais!</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne le sais pas, et c'est ta faute. Tu es arriv&eacute; ici bard&eacute; de fer,
+le drapeau en main, et parlant d'exterminer tous les h&eacute;r&eacute;tiques. Tu
+&eacute;tais si effrayant, que j'ai eu peur d'&ecirc;tre h&eacute;r&eacute;tique moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'es devenue?</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien! tu vas demander des fagots?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, <i>sac-&agrave;-laine</i>! je suis donc ridicule?</p>
+
+<p>&mdash;Tu le deviendras, si tu continues!&raquo;</p>
+
+<p>J'admirais les ressources du caract&egrave;re et de l'esprit de Lucie pour se
+plier ainsi ou plut&ocirc;t pour se forcer &agrave; la nuance brusque et tranchante
+qui seule peut &ecirc;tre saisie par l'intelligence r&eacute;tive de son p&egrave;re. Les
+yeux de celui-ci se sont tourn&eacute;s vers moi, lan&ccedil;ant de gros &eacute;clairs,
+comme pour me dire: &laquo;Malheur &agrave; toi, blanc-bec, si tu souris!&raquo; J'&eacute;tais
+sur mes gardes; je m'&eacute;tais &eacute;loign&eacute; un peu, j'avais l'air de ne pas
+entendre: je suivais un point noir qui glissait sur le lac, la barque
+qui emportait Moreali. Le g&eacute;n&eacute;ral s'est, de son c&ocirc;t&eacute;, &eacute;loign&eacute; de
+quelques pas, emmenant sa fille et lui parlant d'&Eacute;mile en t&acirc;chant
+d'assourdir le diapason peu flexible de sa voix irrit&eacute;e. Lucie m'a
+appel&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Il faut que vous sachiez tout, car je ne sais pas encore, moi, si mon
+p&egrave;re ne va pas fermer la porte de la maison &agrave; double tour derri&egrave;re &Eacute;mile
+et derri&egrave;re vous quand vous en serez sortis. Eh bien, je veux qu'&Eacute;mile
+et son p&egrave;re sachent bien que la rupture aurait lieu contre mon gr&eacute;. Je
+ne me suis pas promise contre le gr&eacute; de mon p&egrave;re. J'avais demand&eacute; au
+moins trois mois de r&eacute;flexion et de relations qui nous permissent de
+nous conna&icirc;tre, &Eacute;mile et moi: si on nous les refuse, ce ne sera pas ma
+faute, et il faudra bien se soumettre; mais je d&eacute;clare devant vous, &agrave;
+mon p&egrave;re, que ceci me d&eacute;go&ucirc;te du mariage, et que, ne voulant pas
+recommencer de si d&eacute;licates &eacute;preuves sans r&eacute;sultats, ni me marier avec
+un inconnu, je fais v&oelig;u de ne me marier jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Assez! cria le g&eacute;n&eacute;ral de toute la force de ses poumons, je c&egrave;de...
+<i>jusqu'&agrave; nouvel ordre</i>! Vous voulez de l'excentrique? Faites-en. Vous ne
+vous souciez pas de vous compromettre en recevant les visites d'un jeune
+homme que je ne vous permettrais jamais d'&eacute;pouser, s'il s'obstine dans
+l'irr&eacute;ligion? Soit! courez-en les risques; ils sont assez graves; car,
+lorsque vous aurez &eacute;t&eacute; compromise par lui, j'aurai la peine de le tuer,
+moi! Allez-y!... bravez tout!... je m'en lave les mains!&raquo;</p>
+
+<p>Il quitta la terrasse au moment o&ugrave; &Eacute;mile y rentrait. En passant, il lui
+demanda brusquement des nouvelles de M. de Turdy, et, sans &eacute;couter la
+r&eacute;ponse, il cria dans la cour pour qu'on lui pr&eacute;par&acirc;t la barque.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; vas-tu, mon p&egrave;re?&raquo; lui dit Lucie en courant apr&egrave;s lui.</p>
+
+<p>Ils se parl&egrave;rent pendant quelque temps dans l'escalier de la tourelle,
+ce qui me permit de mettre rapidement &Eacute;mile au courant de ce qui venait
+de se passer.</p>
+
+<p>&laquo;Comment va mon grand-p&egrave;re? dit Lucie en revenant seule.</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup mieux, dit &Eacute;mile en lui baisant les mains. Il s'est endormi.
+Misie est pr&egrave;s de lui. Mais o&ugrave; va donc le g&eacute;n&eacute;ral?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le demandez? A Aix, o&ugrave;, gr&acirc;ce &agrave; nos bons rameurs, il arrivera en
+m&ecirc;me temps que M. Moreali. Il va t&acirc;cher de repuiser en lui la force
+qu'il vient de perdre avec moi. Ah! &Eacute;mile! Henri a d&ucirc; vous dire l'orage
+qui a pass&eacute; sur nous pendant que vous &eacute;tiez aupr&egrave;s du grand-p&egrave;re;
+t&acirc;chons que ces temp&ecirc;tes n'arrivent plus jusqu'&agrave; lui! Moi, j'en suis
+bris&eacute;e!&raquo;</p>
+
+<p>Elle s'assit, et sa charmante t&ecirc;te, pleine de l'animation de la lutte,
+se pencha p&acirc;le comme un lis battu du vent. &Eacute;mile la soutint dans ses
+bras en lui disant:</p>
+
+<p>&laquo;Courage, Lucie, courage! Vous combattez pour votre libert&eacute;, je combats
+pour mon amour, nous ne pouvons pas &ecirc;tre vaincus!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! que Dieu vous entende! dit-elle en se ranimant; mais comme on
+souffre de lutter contre son p&egrave;re! un p&egrave;re que l'on voit si rarement,
+que le c&oelig;ur appelle avec impatience, dont on r&ecirc;ve l'arriv&eacute;e, l&agrave; sur le
+chemin, avec son grand cheval blanc dans les jambes et sa belle balafre
+sur la joue! On voudrait le voir toujours souriant, l'&eacute;touffer de
+caresses, lui faire de ces quelques jours o&ugrave; on le tient enfin un
+paradis de tendresse et d'expansion.... Et puis on le trouve sombre,
+tendu, chagrin, capricieux, et tout &agrave; coup violent et obstin&eacute;!... car il
+est devenu obstin&eacute;! Il n'&eacute;tait pas ainsi, il &eacute;tait vif et faible: il est
+encore faible, mais il s'attache d'autant plus &agrave; ceux qui lui soufflent
+l'opini&acirc;tret&eacute;, et ses emportements ont perdu la franchise qui les
+faisait oublier. Il vous dit: &laquo;Je c&egrave;de,&raquo; et il se dit en lui-m&ecirc;me: &laquo;Je
+m'arrangerai pour ne pas c&eacute;der.&raquo; Ah! comme on me l'a chang&eacute;, mon pauvre
+p&egrave;re! C'&eacute;tait un brave soldat avec toutes ses rudesses et ses na&iuml;vet&eacute;s;
+ils ont mis les d&eacute;tours et les rancunes d'un casuiste dans sa peau de
+lion!...&raquo;</p>
+
+<p>Vous le voyez, monsieur, mademoiselle La Quintinie a ouvert les yeux.
+Que l'amour ait fait ce miracle, ou que sa d&eacute;votion ait toujours &eacute;t&eacute;
+parfaitement saine et sage, c'est &agrave; &Eacute;mile de vous le dire. Je sais
+seulement qu'elle aime &Eacute;mile, j'en suis certain, et qu'elle d&eacute;teste la
+pression du Moreali.</p>
+
+<p>Elle nous a quitt&eacute;s pour aller voir son grand-p&egrave;re. Elle est revenue,
+et, serrant les mains d'&Eacute;mile:</p>
+
+<p>&laquo;Il faut vous en aller! Le voil&agrave; mieux, ce cher p&egrave;re, je dois m'occuper
+de lui seul. Pauvre ami! on l'a bien fait souffrir, et c'est l&agrave; ce qui
+m'a mis en r&eacute;volte ouverte. Il me semblait qu'on venait le poignarder
+dans mes bras, et je suis devenue une lionne pour le d&eacute;fendre. Oh! je le
+d&eacute;fendrai jusqu'&agrave; son dernier jour, et ils ne me feront pas aller &agrave;
+Chamb&eacute;ry, o&ugrave; ils voulaient m'attirer pour m'&ocirc;ter mon seul appui. Je
+reste ici, quoi qu'il arrive! Revenez demain, &Eacute;mile. Je ne pourrai
+peut-&ecirc;tre pas vous voir, mais vous verrez le grand-p&egrave;re; il faut le
+tromper, il ne faut pas qu'il souffre davantage; moi, je supporterai les
+bourrasques.&raquo;</p>
+
+<p>&Eacute;mile lui demanda s'il ne ferait pas mieux de s'absenter quelques jours
+pour aller vous chercher.</p>
+
+<p>&laquo;Non, dit-elle, qu'<i>il</i> vienne, et ne quittez pas le voisinage.</p>
+
+<p>&mdash;Que craignez-vous donc? s'&eacute;cria &Eacute;mile effray&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tout et rien! mon p&egrave;re m'a fait hier des menaces... &Eacute;mile, n'ayez pas
+peur pour moi, je sauterais de plus haut que ce donjon pour revenir &agrave;
+mon grand-p&egrave;re; mais si, pendant un jour, on venait &agrave; bout de me s&eacute;parer
+de lui, je veux que vous soyez l&agrave;, je vous le confie. Ne me le laissez
+pas mourir!... et si ce malheur arrivait... ne le laissez pas mourir en
+col&egrave;re!... H&eacute;las! voyez ce que je suis forc&eacute;e de vous dire, ne souffrez
+pas qu'il aper&ccedil;oive seulement l'ombre d'un pr&ecirc;tre &agrave; son chevet...&raquo;</p>
+
+<p>Nous avons jur&eacute; tous les deux de faire bonne garde, mais nous l'avons
+press&eacute;e de nous rassurer nous-m&ecirc;mes sur le danger d'&ecirc;tre s&eacute;par&eacute;s d'elle
+sans savoir o&ugrave; elle serait emmen&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Je trouverai toujours, a-t-elle dit, moyen de vous &eacute;crire; d'ailleurs,
+je ne crois pas s&eacute;rieusement &agrave; ce danger-l&agrave;. J'ai mis tout au pire pour
+que vous ne soyez surpris de rien. Jusqu'ici, &Eacute;mile, je ne vous avais
+pas dit combien mon p&egrave;re est irascible. C'est que, jusqu'ici, en lui
+r&eacute;sistant avec franchise, je m'&eacute;tais toujours pr&eacute;serv&eacute;e; mais tout &agrave;
+l'heure j'ai jou&eacute; mon <i>va-tout</i> avec lui. M. Henri a cru que je
+triomphais parce que M. Moreali a quitt&eacute; la place et parce que le
+g&eacute;n&eacute;ral a dit: &laquo;Je c&egrave;de.&raquo; Et moi aussi, je croyais avoir vaincu; mais,
+un instant apr&egrave;s, comme je l'embrassais dans l'escalier, comptant sur
+ces retours d'attendrissement qu'il avait autrefois, je n'ai pu lui
+arracher un mot de raison et de bont&eacute;,... et je ne suis plus s&ucirc;re de
+rien!&raquo;</p>
+
+<p>Ces aveux de Lucie laissaient &Eacute;mile dans un trouble extr&ecirc;me. Forc&eacute;e
+d'aller rejoindre son grand-p&egrave;re, qui la faisait demander, elle ne
+pouvait nous expliquer le degr&eacute; d'influence de Moreali sur le g&eacute;n&eacute;ral,
+et nous ignorions de quel c&ocirc;t&eacute; porter l'action principale. Mon avis
+&eacute;tait qu'&Eacute;mile me laiss&acirc;t courir vers cet abb&eacute; pour le paralyser
+n'importe comment. &Eacute;mile voulait se cacher dans le vieux ch&acirc;teau jour et
+nuit pour surveiller le g&eacute;n&eacute;ral et pour pr&eacute;server Lucie et le grand-p&egrave;re
+de dangers... peut-&ecirc;tre imaginaires. Il ne le pouvait pas d'ailleurs
+sans risquer de compromettre Lucie. Nous ne trouvions plus d'autre parti
+&agrave; prendre que de courir apr&egrave;s le g&eacute;n&eacute;ral pour lui promettre qu'&Eacute;mile
+quitterait le pays aussit&ocirc;t que M. de Turdy serait hors de danger, sauf
+&agrave; vous laisser le soin de reprendre seul les n&eacute;gociations.</p>
+
+<p>Nous allions repasser le lac, dont nous arpentions le rivage depuis
+quelque temps avec agitation, comme vous pouvez le croire, lorsque nous
+avons vu revenir la barque du g&eacute;n&eacute;ral. Nous l'avons attendu.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, nous a-t-il dit en sautant lourdement sur la gr&egrave;ve, nous voil&agrave;
+tous calm&eacute;s, j'esp&egrave;re. C'est une tr&ecirc;ve de trois jours que nous devons
+conclure. Pas un mot &agrave; M. de Turdy de ce qui s'est pass&eacute; ce matin;
+laissons-lui ses illusions. Vous, monsieur Lemontier, pas un mot de
+conversation particuli&egrave;re avec ma fille, une visite par jour d'une heure
+au grand-p&egrave;re, et moi, pas un mot de reproche ou seulement de discussion
+avec lui, avec elle, avec vous, avec qui que ce soit: voil&agrave; les
+conditions. J'ai donn&eacute; ma parole et je vous la donne. Donnez la v&ocirc;tre,
+et tout est dit... <i>jusqu'&agrave; nouvel ordre</i>!&raquo;</p>
+
+<p>&Eacute;mile a &eacute;chang&eacute; une poign&eacute;e de main un peu convulsive avec le g&eacute;n&eacute;ral;
+je me suis abstenu de dire un mot, voulant me r&eacute;server le droit de
+servir d'interm&eacute;diaire entre votre fils et Lucie. Nous avons pass&eacute; le
+reste de la journ&eacute;e &agrave; nous promener autour du manoir, le g&eacute;n&eacute;ral nous
+surveillant avec une lunette d'approche. A cinq heures, comme nous
+repassions devant la grille, il est venu tr&egrave;s-gracieusement nous dire
+que M. de Turdy allait de mieux en mieux, et tout souriant, il nous a
+cri&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;A demain!&raquo;</p>
+
+<p>Nous voil&agrave; tranquillis&eacute;s, sinon tranquilles, pour trois jours, apr&egrave;s
+lesquels vous serez ici, et l'esp&eacute;rance nous reviendra.</p>
+
+<p class="smcap droit">
+<span style="margin-left: 9em;">Henri.</span><br />
+</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXVII" id="XXVII"></a><a href="#table">XXVII.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">LUCIE A M. LEMONTIER, A CH&Ecirc;NEVILLE.</a></h3>
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 5em;">Turdy, 23 juin 1861.</span><br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Monsieur,</span><br />
+</p>
+
+<p>J'ai promis de n'avoir avec &Eacute;mile aucun entretien particulier pendant
+trois jours. Ce serait &eacute;luder un engagement de la conscience que de lui
+&eacute;crire; mais je me regarde comme absolument libre de m'adresser &agrave; vous,
+&agrave; <i>vous seul</i>. Je vous aime, monsieur, je vous connais, je vous ai lu,
+j'ai entendu &Eacute;mile parler de vous. J'ai vu votre belle &acirc;me &agrave; travers la
+sienne. Je vous respecte, je vous estime, je vous ch&eacute;ris. Je vous sais
+bienveillant, paternel pour moi. Je veux vous ouvrir mon c&oelig;ur tout
+entier.</p>
+
+<p>Ce que je ne puis ni ne dois dire &agrave; &Eacute;mile dans la situation de
+contrainte et d'incertitude o&ugrave; l'on nous tient, je peux, je veux le dire
+&agrave; vous:&mdash;c'est mon secret que je confie &agrave; votre honneur. J'aime &Eacute;mile de
+toutes les forces de mon &acirc;me!... Je ne sais pas si c'est de l'amour: je
+sais que ce n'est pas seulement de l'amiti&eacute;, car j'ai connu, je connais
+l'amiti&eacute;, et je sais qu'elle est un calme absolu, tandis qu'ici le calme
+et le trouble sont en moi, mais un trouble pieux, une crainte religieuse
+de ne pas &ecirc;tre digne de lui, et un calme divin, une certitude compl&egrave;te
+de vouloir m&eacute;riter son affection et me d&eacute;vouer &agrave; son bonheur.</p>
+
+<p>Je me suis demand&eacute; cent fois d&eacute;j&agrave; ce que je pouvais faire pour cela sans
+lui sacrifier des habitudes pratiques qui diff&egrave;rent des siennes, et dont
+quelques-unes l'irritent. Je n'ai pu franchir cet obstacle. Il faut donc
+que le sacrifice s'accomplisse, je ne recule plus. Un sentiment accept&eacute;
+en nous-m&ecirc;mes devient aussit&ocirc;t un devoir. J'ai voulu en vain me le
+dissimuler. J'ai vu qu'il fallait abjurer ce sentiment, ou le recevoir
+de Dieu avec toutes ses cons&eacute;quences.</p>
+
+<p>Je me suis dit aussi que j'avais d&eacute;j&agrave; fait pour l'amiti&eacute; une partie de
+ce sacrifice. J'ai respect&eacute; les opinions de mon meilleur ami, de mon
+grand-p&egrave;re, et j'ai &eacute;t&eacute; amen&eacute;e &agrave; d&eacute;ployer toute l'&eacute;nergie dont je suis
+capable pour les faire respecter par les autres. A l'heure qu'il est, je
+suis pr&egrave;s de lui, comme une sentinelle vigilante, pour emp&ecirc;cher la main
+d'un pr&ecirc;tre d'approcher le crucifix de ses l&egrave;vres, et je sais que je
+remplis un devoir. Je chasse le culte de notre maison, je d&eacute;tournerais
+au besoin avec violence l'image du Christ de notre seuil! Et pourtant je
+v&eacute;n&egrave;re cette image et j'adore la loi de J&eacute;sus; mais ma conscience, s&ucirc;re
+d'elle-m&ecirc;me, me commande ce que je fais.</p>
+
+<p>Il y a donc au-dessus de tous les cultes un culte supr&ecirc;me, celui de
+l'humanit&eacute;, c'est-&agrave;-dire de la vraie charit&eacute; chr&eacute;tienne, qui respecte
+jusqu'aux portes du tombeau, jusqu'au del&agrave;, la libert&eacute; de la conscience.
+Ce respect sans bornes, je sens que je ne le dois pas seulement &agrave; l'&acirc;ge,
+aux vertus de mon grand-p&egrave;re et aux liens du sang qui m'unissent &agrave; lui.
+Je le dois &agrave; n'importe lequel de mes semblables, et au lit de mort d'un
+inconnu je sens que j'agirais comme je le fais ici, s'il invoquait son
+droit contre mes propres suggestions. Oui, vous avez raison, &Eacute;mile a
+raison: la libert&eacute; de l'&acirc;me est sacr&eacute;e, et, pour qui a compris cela,
+toute prescription qui nous la refuse perd sa force et son droit.</p>
+
+<p>Si tous sont libres, je le suis aussi, et le noble sentiment qui s'est
+fait jour en moi est une r&eacute;v&eacute;lation de mon droit &agrave; l'amour et au
+bonheur. Tout droit implique un devoir. J'ai le devoir de comprendre et
+de servir Dieu selon les vues de l'homme &agrave; qui je consacrerai
+volontairement ma vie tout enti&egrave;re.</p>
+
+<p>Je me suis beaucoup interrog&eacute;e, je m'interroge &agrave; toute heure. Je suis
+scrupuleuse, et mon amour ne peut &ecirc;tre qu'une religion. J'ai voulu
+savoir si je ne c&eacute;dais pas &agrave; quelque chose de personnel, &agrave; un instinct
+vague et cependant imp&eacute;tueux que je sentais en moi, au r&ecirc;ve enthousiaste
+et passionn&eacute; de la maternit&eacute;, et ces myst&eacute;rieuses &eacute;motions, contre
+lesquelles je luttais, me sont apparues sacr&eacute;es, inali&eacute;nables. Enfin le
+c&oelig;ur et la conscience, la foi et la raison m'ont parl&eacute; ensemble et
+d'une seule voix m'ont dit: &laquo;Aime, mais aime bien et sans r&eacute;serve!&raquo;</p>
+
+<p>Une circonstance providentielle m'a rendue tout &agrave; coup tr&egrave;s-forte, de
+tr&egrave;s-craintive que j'avais &eacute;t&eacute; d'abord. Je veux que vous soyez bien
+&eacute;difi&eacute; sur ce point.</p>
+
+<p>J'ai dit &agrave; &Eacute;mile que j'avais connu l'<i>amour</i>; il m'a dit vous avoir
+racont&eacute; l'histoire de Lucette. Tout &agrave; l'heure je vous disais avoir connu
+l'amiti&eacute;; il ne s'agissait pas seulement de mon grand-p&egrave;re. J'ai &agrave; vous
+raconter l'histoire de l'abb&eacute; Fervet; elle sera courte.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; est un honn&ecirc;te homme: vous le verrez, vous vous en convaincrez.
+C'est un esprit de premier ordre, un caract&egrave;re de noble et forte trempe,
+un chr&eacute;tien sinc&egrave;re et ardent. Quelque chose manque &agrave; son c&oelig;ur, qui a
+des &eacute;lans de sensibilit&eacute; g&eacute;n&eacute;reuse et de tendresse vraie, mais qui s'est
+comme avari&eacute; dans les luttes avec l'esprit. Quelque chose aussi s'est
+affaibli dans l'intelligence, la logique peut-&ecirc;tre, en s'exag&eacute;rant
+elle-m&ecirc;me, ou bien, pour entrer dans vos id&eacute;es, monsieur, dans vos id&eacute;es
+qui deviennent si claires pour moi, peut-&ecirc;tre le r&eacute;tr&eacute;cissement impos&eacute;
+par lui &agrave; son c&oelig;ur a-t-il eu sa r&eacute;action dans le cerveau. M. Moreali
+n'est plus l'abb&eacute; Fervet. Une d&eacute;votion trop peu &eacute;clair&eacute;e a aigri le
+caract&egrave;re de mon p&egrave;re, un mysticisme trop approfondi a &eacute;branl&eacute; l'&eacute;quit&eacute;
+de mon directeur.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait mon directeur de conscience au couvent. Je ne me suis jamais
+confess&eacute;e &agrave; lui, il ne confessait aucune femme. Il avait une dispense &agrave;
+cet &eacute;gard, je n'ai jamais su pourquoi. J'aimais &agrave; le voir plac&eacute; en
+dehors et comme au-dessus du d&eacute;tail des vulgarit&eacute;s de la faiblesse
+humaine. Il me semblait justement r&eacute;serv&eacute; pour les d&eacute;cisions d'une haute
+sagesse, non pour r&eacute;soudre les ergotages des consciences troubles, mais
+pour entretenir et d&eacute;velopper dans les &acirc;mes &eacute;prises d'id&eacute;al les grands
+instincts qu'elles renferment. Ce n'est pas lui qui m'a sugg&eacute;r&eacute; l'id&eacute;e
+de me faire religieuse. Il l'a &eacute;lud&eacute;e d'abord, entretenue ensuite; enfin
+il a voulu me l'imposer au moment o&ugrave; je sentais devoir y renoncer.</p>
+
+<p>L'amiti&eacute; que j'avais pour lui e&ucirc;t pu &ecirc;tre concentr&eacute;e dans le domaine de
+l'esprit, et s'appeler seulement respect, v&eacute;n&eacute;ration; mais je l'avais
+assez connu au couvent, o&ugrave; il me donnait des le&ccedil;ons particuli&egrave;res, pour
+que le charme s&eacute;rieux de son entretien et la bienveillance paternelle de
+ses mani&egrave;res eussent conquis ma reconnaissance et par cons&eacute;quent mon
+affection. Je voyais en lui plus qu'un p&egrave;re spirituel; c'&eacute;tait un ami
+que je pla&ccedil;ais dans ma pens&eacute;e entre mon p&egrave;re et mon grand-p&egrave;re; il me
+servait comme de lien int&eacute;rieur pour les ch&eacute;rir &eacute;galement, malgr&eacute; la
+diff&eacute;rence de leurs caract&egrave;res. Il suppl&eacute;ait &agrave; ce que je ne trouvais
+point en eux qui r&eacute;pond&icirc;t &agrave; mes croyances et &agrave; mes aspirations
+religieuses. Il suppl&eacute;ait aussi &agrave; l'intelligence qui manquait &agrave; mon
+vieux confesseur de Chamb&eacute;ry.</p>
+
+<p>Depuis nos adieux au couvent, notre liaison n'a plus &eacute;t&eacute; qu'une
+correspondance. Mes lettres &eacute;taient peu fr&eacute;quentes, mais longues; elles
+r&eacute;sumaient chacune toute ma vie de plusieurs mois. Les siennes parlaient
+peu de lui-m&ecirc;me, il ne s'occupait que de moi. Je vous les montrerai;
+vous verrez qu'elles sont belles, et que j'avais raison de l'aimer.</p>
+
+<p>Son arriv&eacute;e ici m'a surprise, son d&eacute;guisement m'a bless&eacute;e. Il ne m'a pas
+fait conna&icirc;tre qu'il e&ucirc;t une mission eccl&eacute;siastique; il m'a dit au
+contraire, durant notre derni&egrave;re explication, que le principal objet de
+cette myst&eacute;rieuse campagne &eacute;tait de me ramener &agrave; l'orthodoxie. Je me
+suis refus&eacute;e &agrave; des entretiens particuliers, cela &eacute;tait en dehors de nos
+habitudes. Je ne m'&eacute;tais jamais trouv&eacute;e seule avec lui au couvent, et,
+malgr&eacute; son &acirc;ge et son caract&egrave;re, je ne voulais pas avoir &agrave; dire &agrave; &Eacute;mile
+que j'accordais le t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te &agrave; un autre homme que lui. Je sais qu'il
+en e&ucirc;t &eacute;t&eacute; bless&eacute; et afflig&eacute;.</p>
+
+<p>L'abb&eacute;, malgr&eacute; ma r&eacute;pugnance &agrave; le voir &agrave; Turdy, s'y est pr&eacute;sent&eacute;, &agrave; ma
+grande surprise, sous le patronage de mon p&egrave;re. Je ne savais pas qu'ils
+se fussent d&eacute;j&agrave; connus.</p>
+
+<p>Vous savez par &Eacute;mile comment M. Moreali s'y est pris pour avoir sa
+confiance, et quelles relations amicales commen&ccedil;aient &agrave; s'&eacute;tablir entre
+eux; mais les convictions in&eacute;branlables d'&Eacute;mile ont vite d&eacute;courag&eacute;
+l'abb&eacute;. Mon p&egrave;re &eacute;tait fort impatient de vaincre toute r&eacute;sistance. Hier
+soir, ils sont venus ensemble me signifier de le cong&eacute;dier par une
+lettre. J'avais r&eacute;ussi &agrave; envoyer coucher mon grand-p&egrave;re; mais il &eacute;tait
+inquiet, il sentait un pr&ecirc;tre sous l'habit de M. Moreali, il ne dormait
+pas. Il avait pass&eacute; dans la biblioth&egrave;que, qui est au-dessus du salon;
+toutes les fen&ecirc;tres &eacute;taient ouvertes aux deux &eacute;tages.</p>
+
+<p>Je me refusais non-seulement &agrave; cong&eacute;dier &Eacute;mile, mais encore &agrave; lui faire
+des conditions. La discussion &eacute;tait vive. M. Moreali passait de la
+pri&egrave;re de l'ami &agrave; la menace du pr&ecirc;tre; mon p&egrave;re y mettait de la
+violence, il pr&eacute;tendait me faire &eacute;crire comme dans la sc&egrave;ne de la
+duchesse de Guise; mon grand-p&egrave;re parut tout &agrave; coup sur la porte du
+salon, tremblant, hors de lui. Avec sa longue robe de chambre blanche,
+son beau front nu, ses pauvres bras maigres, agitant une vieille &eacute;p&eacute;e,
+il ressemblait &agrave; un spectre. Je m'&eacute;lan&ccedil;ai vers lui, je lui &ocirc;tai l'&eacute;p&eacute;e;
+c'&eacute;tait bien assez de sa pr&eacute;sence pour me prot&eacute;ger. Je l'enveloppai de
+ch&acirc;les, je le fis asseoir sur le canap&eacute;, j'essayai de lui faire croire
+que nous venions de nous livrer &agrave; une plaisanterie.</p>
+
+<p>&laquo;Non, non! s'&eacute;cria-t-il avec une v&eacute;h&eacute;mence effrayante, j'ai entendu, je
+vois, je comprends! C'est la pers&eacute;cution religieuse dans ma maison,
+c'est le pr&ecirc;tre! et quel pr&ecirc;tre! l'abb&eacute; Fervet, car son nom vous a
+&eacute;chapp&eacute;. C'est l'ancien ennemi de ma famille, le confesseur et le
+mauvais g&eacute;nie de ta m&egrave;re! c'est l'ancien objet de la haine du g&eacute;n&eacute;ral!
+c'est le petit prestolet qu'il voulait et qu'il aurait d&ucirc; pourfendre
+lorsque, gr&acirc;ce &agrave; son beau z&egrave;le, ma fille faisait &agrave; son fianc&eacute; les m&ecirc;mes
+conditions qu'on veut te dicter vis-&agrave;-vis d'&Eacute;mile! Vous n'avez pourtant
+pas c&eacute;d&eacute;, vous, mon gendre, et vous voulez qu'&Eacute;mile fasse aujourd'hui
+une platitude &agrave; laquelle vous vous &ecirc;tes refus&eacute; il y a vingt ans? C'&eacute;tait
+sous Louis-Philippe, vous &eacute;tiez voltairien comme le roi! Vous avez
+refus&eacute; d'aller &agrave; confesse, mais vous avez transig&eacute;; vous avez souffert
+que votre femme gard&acirc;t ou repr&icirc;t son confesseur. Je ne le connaissais
+que de nom, moi! J'avais toujours ferm&eacute; ma porte aux pr&ecirc;tres, vous leur
+avez rouvert la v&ocirc;tre, comme si ce n'&eacute;tait pas assez de la libert&eacute;
+qu'ont nos femmes d'aller trouver ces hommes noirs et de s'&eacute;pancher sans
+t&eacute;moin avec eux! Mais celui-ci a fait avec vous le bon ap&ocirc;tre, il a
+endormi votre prudence, et de plus en plus il a rendu ma fille exalt&eacute;e
+et mystique. Elle s'est us&eacute;e dans les aust&eacute;rit&eacute;s, elle s'est tu&eacute;e par le
+je&ucirc;ne et les prosternations, et, quand vous l'avez ramen&eacute;e ici,
+mourante, avec ma petite Lucie, qu'elle n'avait pas pu nourrir, je vous
+ai dit: &laquo;Il est trop tard! les pr&ecirc;tres m'ont tu&eacute; ma fille; vous &ecirc;tes
+brutal et faible, vous &ecirc;tes incons&eacute;quent, vous n'&eacute;l&egrave;verez pas ma
+petite-fille. Ma s&oelig;ur est pieuse aussi, mais elle est raisonnable et
+tol&eacute;rante. Lucie est &agrave; moi, elle n'est pas &agrave; vous!&raquo; Voil&agrave; ce que je vous
+ai dit, et vous avez c&eacute;d&eacute;; mais vous voil&agrave; d&eacute;vot aujourd'hui, soit!
+Qu'avez-vous &agrave; dire? Lucie n'a &eacute;t&eacute; que trop pieusement &eacute;lev&eacute;e,
+puisqu'elle voulait &ecirc;tre nonne; mais voil&agrave; qu'elle consent au mariage,
+et vous vous y opposez! Vous n'en avez pas le droit. Si vous me
+l'emmenez, je vous tuerai comme j'aurais d&ucirc; vous tuer le jour o&ugrave;, voyant
+expirer dans mes bras votre pauvre femme exasp&eacute;r&eacute;e et presque folle de
+la crainte de l'enfer, vous m'avez cri&eacute; en pleurant: &laquo;Ah! c'est ce
+fanatique, c'est l'abb&eacute; Fervet qui lui a &ocirc;t&eacute; la raison et la vie!&raquo; Et
+vous voil&agrave; aux genoux de cet homme, et c'est vous qui l'amenez chez moi!
+Vous voulez donc me tuer aussi?&raquo;</p>
+
+<p>Mon grand-p&egrave;re s'est &eacute;vanoui. Je ne me suis plus occup&eacute;e que de lui. On
+m'a dit que l'abb&eacute; s'&eacute;tait senti tr&egrave;s-mal de son c&ocirc;t&eacute;. C'est mon p&egrave;re
+qui l'a secouru. J'ai su ce matin qu'il avait pass&eacute; la nuit chez nous,
+et qu'il avait encore conf&eacute;r&eacute; avec mon p&egrave;re avant d'aller trouver &Eacute;mile,
+qui a d&ucirc; vous rendre compte du reste des &eacute;v&eacute;nements.</p>
+
+<p>Mon grand-p&egrave;re s'est senti mieux apr&egrave;s avoir vu &Eacute;mile, et je l'ai
+compl&eacute;tement rassur&eacute; en lui jurant que l'abb&eacute; ne remettrait plus les
+pieds ici. Il a toute sa t&ecirc;te, mais il n'a pas la m&eacute;moire bien nette de
+ce qui s'est pass&eacute; hier au soir, et je t&acirc;che de lui persuader qu'il a
+fait un mauvais r&ecirc;ve. J'ai voulu cependant que mon p&egrave;re &eacute;claircit ce qui
+restait myst&eacute;rieux pour moi dans la col&egrave;re de mon grand-p&egrave;re contre
+l'abb&eacute;. Mon p&egrave;re s'est fait beaucoup prier, disant qu'il avait donn&eacute; sa
+parole d'&eacute;viter, quant &agrave; pr&eacute;sent, toute discussion. Je lui ai jur&eacute; que
+je ne ferais aucune r&eacute;flexion sur ce qu'il voudrait bien m'apprendre, et
+que je d&eacute;sirais beaucoup entendre justifier l'abb&eacute;, pour lequel, malgr&eacute;
+ma r&eacute;volte, j'avais toujours de la v&eacute;n&eacute;ration. En parlant ainsi, je
+croyais que dans son exaltation mon grand-p&egrave;re avait beaucoup exag&eacute;r&eacute;.
+Le g&eacute;n&eacute;ral a consenti &agrave; parler, avec beaucoup de r&eacute;ticences il est vrai,
+et en s'abandonnant &agrave; son insu aux fr&eacute;quentes contradictions qui lui
+sont famili&egrave;res; mais j'en ai assez entendu pour &ecirc;tre certaine &agrave;
+pr&eacute;sent de la v&eacute;rit&eacute;. L'abb&eacute; a eu une jeunesse asc&eacute;tique fougueuse de
+z&egrave;le et d'aust&eacute;rit&eacute;. Ma m&egrave;re, que je n'ai pas connue, et que mon
+grand-p&egrave;re m'a toujours d&eacute;peinte comme une &acirc;me timor&eacute;e et un cerveau
+impressionnable, a subi l'ascendant du pr&ecirc;tre qui la confessait. Je
+savais d&eacute;j&agrave; qu'elle avait perdu la sant&eacute; et presque la raison dans cette
+vie d'extase et de terreurs; mais j'ignorais que le directeur qui n'a
+pas su ou qui n'a pas voulu gu&eacute;rir l'exaltation maladive de ma pauvre
+m&egrave;re f&ucirc;t l'abb&eacute; Fervet, et je me demande avec surprise comment je l'ai
+connu &agrave; Paris, comment j'ai entretenu pendant six ans des relations avec
+lui, sans qu'il m'ait jamais dit avoir connu ma m&egrave;re. Vous vous
+demanderez peut-&ecirc;tre aussi, monsieur, comment je n'ai jamais parl&eacute; de
+cet abb&eacute; &agrave; mon p&egrave;re et &agrave; mon grand-p&egrave;re. C'est que jusqu'&agrave; pr&eacute;sent mon
+p&egrave;re &eacute;tait aussi hostile au clerg&eacute; que mon grand-p&egrave;re lui-m&ecirc;me: le nom
+d'un pr&ecirc;tre, quel qu'il f&ucirc;t, leur sugg&eacute;rait &agrave; tous deux des r&eacute;flexions
+ironiques ou malveillantes auxquelles je ne voulais pas exposer le nom
+de mon ami....</p>
+
+<p>Mon ami! peut-il l'&ecirc;tre encore? Je rends justice &agrave; la sinc&eacute;rit&eacute; de sa
+foi, mais je sens que les r&eacute;v&eacute;lations de mon grand-p&egrave;re et de mon p&egrave;re
+lui ont ferm&eacute; l'acc&egrave;s de mon c&oelig;ur: son silence avec moi sur le pass&eacute;,
+l'empire soudain qu'il a repris sur mon p&egrave;re, malgr&eacute; les pr&eacute;ventions de
+celui-ci, les d&eacute;tours qu'il a employ&eacute;s pour se rapprocher de moi, le
+silence de ma vieille tante elle-m&ecirc;me lorsque je lui parlais de ce
+directeur de ma conscience! Il est vrai qu'elle ne l'a connu que par
+ou&iuml;-dire, et qu'elle est brouill&eacute;e avec les noms au point d'&ecirc;tre capable
+d'oublier le sien propre dans la confusion de ses souvenirs.... Elle est
+fort &acirc;g&eacute;e.... Enfin, monsieur, je ne sais plus ce que je dois penser de
+la conduite de M. Fervet. Je le sais d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;, chaste et fervent,
+voil&agrave; tout ce que je sais; le reste est un myst&egrave;re. S'est-il repenti du
+mauvais effet de sa direction sur ma m&egrave;re au point de changer pendant
+plusieurs ann&eacute;es son point de vue religieux, et de vouloir par son
+influence me pr&eacute;server des m&ecirc;mes exag&eacute;rations? Pourquoi donc aujourd'hui
+reprend-il les foudres de l'intol&eacute;rance pour me s&eacute;parer d'&Eacute;mile?
+Pourquoi veut-il me replonger dans l'isolement du clo&icirc;tre? Et comment
+peut-il concilier la rudesse de son z&egrave;le avec les petites duplicit&eacute;s ou
+avec les attendrissements passagers que je remarque en lui?</p>
+
+<p>J'ai voulu tout vous dire, car je vous appelle &agrave; mon secours, et cette
+longue lettre abr&eacute;gera beaucoup, j'esp&egrave;re, votre examen de ma situation.
+Elle est fort cruelle, je vous assure, car je vois mon p&egrave;re sous le joug
+d'un homme redoutable et peut-&ecirc;tre inflexible. Je crains pour mon pauvre
+grand-p&egrave;re, avec qui l'abb&eacute; a exprim&eacute; le vif d&eacute;sir de causer, certain,
+dit-il, de faire tomber ses pr&eacute;ventions et de ramener son &acirc;me &agrave; Dieu.
+Osera-t-il se pr&eacute;senter de nouveau chez nous malgr&eacute; ma d&eacute;fense? &Eacute;mile,
+jusqu'&agrave; pr&eacute;sent si patient, si fort, si confiant envers moi, si prudent
+avec l'abb&eacute;, ne faiblira-t-il pas dans toutes ces luttes? Non! mais
+comme il doit souffrir! Et s'il allait encore tomber malade! Et puis
+vers quelle solution marchons-nous? Si vous ne nous sauvez pas, puis-je
+r&eacute;sister &agrave; la volont&eacute; paternelle, tra&icirc;ner notre nom devant des
+tribunaux, couvrir ma famille de ridicule?... Cela m'est impossible....
+Enfin venez! Mon grand-p&egrave;re vous appelle aussi et vous attend avec
+impatience. Quel que soit l'accueil de mon p&egrave;re, souvenez-vous qu'&agrave;
+Turdy, vous &ecirc;tes chez M. de Turdy et chez moi.</p>
+
+<p>A vos pieds et dans vos bras, monsieur,</p>
+
+<p class="smcap droit">
+<span style="margin-left: 9em;">Lucie.</span><br />
+</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a><a href="#table">XXVIII.</a></h2>
+
+
+<p>La tr&ecirc;ve &eacute;tait bien pr&egrave;s d'expirer lorsque M. Lemontier arrivait &agrave; Aix.
+Son premier soin, apr&egrave;s avoir caus&eacute; avec son fils, fut de le faire
+partir pour Ch&ecirc;neville, une terre qu'il poss&eacute;dait dans la vall&eacute;e du
+Rh&ocirc;ne, au-dessous de Lyon; l&agrave;, le jeune homme recevrait en quelques
+heures les communications n&eacute;cessaires. C'&eacute;tait l'&eacute;poque o&ugrave;, tous les
+ans, le p&egrave;re et le fils habitaient cette r&eacute;sidence, o&ugrave; &Eacute;mile avait &eacute;t&eacute;
+&eacute;lev&eacute; et qu'il aimait beaucoup.</p>
+
+<p>M. Lemontier sentait que la pr&eacute;sence d'&Eacute;mile ne pouvait qu'augmenter
+l'irritation du g&eacute;n&eacute;ral et stimuler la vigilance hostile de l'abb&eacute;.
+D'ailleurs, si la lutte de famille prenait quelque &eacute;chapp&eacute;e au dehors,
+il ne fallait pas que Lucie f&ucirc;t compromise par le voisinage de l'objet
+de cette lutte. &Eacute;mile souffrit beaucoup de s'&eacute;loigner du th&eacute;&acirc;tre des
+&eacute;v&eacute;nements et de se sentir r&eacute;duit &agrave; l'inaction; mais il comprit la
+sagesse de son p&egrave;re: il remit son sort entre ses mains et partit,
+cachant ses angoisses et surmontant sa douleur. &Eacute;mile avait une grande
+force de volont&eacute;, on a pu en avoir la preuve dans ses derni&egrave;res lettres.
+Il n'&eacute;tait peut-&ecirc;tre pas ce qu'au temps de Grandisson on e&ucirc;t appel&eacute; un
+jeune homme accompli; mais il &eacute;tait na&iuml;f, g&eacute;n&eacute;reux, enthousiaste, et
+d'un caract&egrave;re assez solide pour porter la spontan&eacute;it&eacute; de ses &eacute;lans.
+S'il avait les jalousies de l'amour, il savait les renfermer dans les
+limites de la justice. S'il avait les ferveurs du n&eacute;ophyte philosophe,
+il n'y m&ecirc;lait pas le sot orgueil de la dispute, et son p&egrave;re le calmait
+sans peine, car son p&egrave;re &eacute;tait pour lui le type de la raison et de la
+bont&eacute;.</p>
+
+<p>Madame Marsanne et sa fille quittaient la Savoie. Henri Valmare e&ucirc;t
+d&eacute;sir&eacute; les suivre: mais il sentit qu'il pouvait &ecirc;tre utile &agrave; M.
+Lemontier; et il lui offrit de rester. M. Lemontier accepta. Il y avait
+chez ce jeune homme un fonds de d&eacute;vouement et d'affection dont il ne se
+vantait pas, qu'il n'appr&eacute;ciait peut-&ecirc;tre pas lui-m&ecirc;me, mais que M.
+Lemontier connaissait bien, et qu'il savait d&eacute;velopper en le mettant &agrave;
+l'&eacute;preuve. Henri s'&eacute;tablit donc au village du Bourget, sur la m&ecirc;me rive
+du lac o&ugrave; est situ&eacute; le ch&acirc;teau de Turdy, et &agrave; une courte distance. M.
+Lemontier se rendit &agrave; Turdy, d&eacute;cid&eacute; &agrave; y passer tout le temps n&eacute;cessaire
+et &agrave; ne s'en laisser chasser par personne, conform&eacute;ment au d&eacute;sir de
+Lucie et du grand-p&egrave;re.</p>
+
+<p>Pendant que le si&eacute;ge se posait ainsi, M. Moreali, attentif aux
+mouvements de ses adversaires, faisait aussi son &eacute;volution. Il laissait
+&agrave; Aix son ami le comte de Luiges, qui ne lui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; de nul secours, et
+il allait recevoir &agrave; Chamb&eacute;ry un auxiliaire important qu'il attendait
+avec impatience. Cet auxiliaire, cette force de conviction et de volont&eacute;
+qu'il voulait opposer &agrave; M. Lemontier, c'&eacute;tait le p&egrave;re Onorio, le capucin
+romain qui, par son influence, avait renouvel&eacute; &agrave; sa mani&egrave;re l'&acirc;me de
+Moreali et bien d'autres.</p>
+
+<p>Le portrait de ce religieux se trouve assez nettement trac&eacute; dans la
+lettre onzi&egrave;me de cette collection, &eacute;crite par Moreali &agrave; mademoiselle La
+Quintinie. Si le lecteur veut s'y reporter en cas d'oubli[2], il saura
+aussi bien que nous par quelles &eacute;preuves avait pass&eacute; la croyance de
+l'abb&eacute;, quelles ambitions l&eacute;gitimes et nobles avaient &eacute;t&eacute; refoul&eacute;es et
+froiss&eacute;es en lui par le joug somnolent de l'infaillibilit&eacute; papale,
+ressource pu&eacute;rile, mais unique et derni&egrave;re, de l'orthodoxie agonisante;
+quels d&eacute;go&ucirc;ts mortels il avait &eacute;prouv&eacute;s en se retrouvant, priv&eacute; de
+persuasion intime, en face de cette loi aveugle, sourde et muette; enfin
+quel d&eacute;sespoir exalt&eacute; l'avait jet&eacute; dans les bras du p&egrave;re Onorio, un des
+derniers saints de cette orthodoxie ruin&eacute;e, un esprit passionn&eacute;, une vie
+aust&egrave;re, une parole saisissante, m&eacute;lange d'inspiration et d'&eacute;garement,
+le cynisme enthousiaste de la d&eacute;mission humaine.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 6em;">[Note 2: Veuillez cherchez: &laquo;La Religion est perdue.]</span></p>
+
+<p>Il avait fallu &agrave; la vive intelligence de Moreali, &agrave; bout d'efforts, le
+refuge de cette folie sacr&eacute;e pour ne pas abjurer toute croyance. Il e&ucirc;t
+fait de vaines tentatives pour accepter la moderne philosophie
+spiritualiste, confuse encore &agrave; bien des &eacute;gards, mais &eacute;clair&eacute;e d'en
+haut, n&eacute;e du divin principe de la libert&eacute;, nourrie de la notion du
+progr&egrave;s et en pleine route d&eacute;j&agrave; vers les vastes horizons de l'avenir.
+Cette philosophie se personnifiait devant lui dans M. Lemontier et dans
+son fils. Il &eacute;tait &eacute;bloui, effray&eacute;, indign&eacute; de la force de cette
+r&eacute;action contre les doctrines de mort du p&egrave;re Onorio, son dernier asile.
+Il &eacute;tait trop intelligent et trop instruit pour ne pas se sentir d&eacute;bord&eacute;
+et entra&icirc;n&eacute;; cette r&eacute;action, on e&ucirc;t pu la paralyser en faisant entrer
+ses lumi&egrave;res et ses forces dans le domaine de la foi; mais l'&Eacute;glise ne
+veut pas de ce concours h&eacute;t&eacute;rodoxe, et, comme elle, Moreali avait en lui
+la haine des hommes libres et des &eacute;crits nouveaux, cette robe de Nessus
+du pr&ecirc;tre qui a vaillamment combattu toute sa vie, et qui meurt tortur&eacute;,
+consum&eacute;, sans avoir pu vaincre.</p>
+
+<p>Moreali, esprit entreprenant et toujours spontan&eacute; quand m&ecirc;me, &eacute;tait venu
+en Savoie avec de grandes illusions. Il avait cru triompher ais&eacute;ment des
+vell&eacute;it&eacute;s de Lucie pour le mariage. On a vu qu'il comptait fonder un
+couvent d'hommes en m&ecirc;me temps qu'elle fonderait un couvent de femmes,
+et qu'il voulait donner au p&egrave;re Onorio la direction du premier, se
+r&eacute;servant pour lui-m&ecirc;me tacitement celle du second. Il &eacute;tait riche, et
+le saint-si&eacute;ge l'avait autoris&eacute; &agrave; fonder son &eacute;tablissement religieux
+dans ce pays de Savoie, qui pouvait un jour ou l'autre &ecirc;tre envahi par
+l'esprit gallican en se trouvant annex&eacute; &agrave; la France. Pour traiter de
+l'achat d'une propri&eacute;t&eacute; convenable sans trop donner l'&eacute;veil &agrave; l'esprit
+d'opposition que le pr&ecirc;tre suppose toujours d&eacute;loyal, Moreali s'&eacute;tait
+fait autoriser &agrave; prendre l'habit s&eacute;culier. On pensait peut-&ecirc;tre aussi
+que les fid&egrave;les de Savoie &eacute;taient aussi jaloux de leurs int&eacute;r&ecirc;ts que les
+autres, et que tout vendeur exploiterait la circonstance.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas l&agrave;, dira-t-on, une raison suffisante pour que l'abb&eacute; pr&icirc;t
+tant de pr&eacute;cautions et voul&ucirc;t cacher jusqu'&agrave; son nom. En effet, il en
+avait donc une autre. Il l'avait dit &agrave; &Eacute;mile, et il n'avait pas menti.
+Il craignait, sinon pour ses jours, du moins pour sa libert&eacute; d'action,
+car il avait sujet d'appr&eacute;hender quelque violent scandale venant
+entraver ses projets. Ne la conna&icirc;t-on pas maintenant, cette raison? Il
+savait que le g&eacute;n&eacute;ral La Quintinie lui avait vou&eacute; de mortels
+ressentiments, et il se disait que M. de Turdy, malgr&eacute; son grand &acirc;ge,
+n'avait peut-&ecirc;tre pas, comme mademoiselle de Turdy, oubli&eacute; son nom. Il
+fallait voir Lucie, la convaincre, obtenir par l'enchantement de la
+parole ce que ses lettres n'avaient pu op&eacute;rer. Lucie se refuserait
+peut-&ecirc;tre &agrave; des rendez-vous, &agrave; des conf&eacute;rences myst&eacute;rieuses. Il fallait
+p&eacute;n&eacute;trer &agrave; tout prix jusqu'&agrave; elle. L'abb&eacute; avait r&eacute;ussi.</p>
+
+<p>Et pourtant il avait failli &eacute;chouer. Sa premi&egrave;re rencontre avec le
+g&eacute;n&eacute;ral chez mademoiselle de Turdy avait &eacute;t&eacute; orageuse. Il avait
+audacieusement provoqu&eacute; cette rencontre en se faisant reconna&icirc;tre et
+accepter par la vieille tante, apr&egrave;s l'avoir fascin&eacute;e et conquise par
+ses soins. &Ccedil;'avait &eacute;t&eacute; l'affaire de peu de jours. Moreali avait
+d'exquises et chastes s&eacute;ductions dont il connaissait la puissance. Se
+fiant donc &agrave; lui-m&ecirc;me de plus en plus, il avait pri&eacute; la tante de le
+faire d&icirc;ner avec le g&eacute;n&eacute;ral &agrave; l'insu de M. de Turdy et de Lucie. On a vu
+que le g&eacute;n&eacute;ral s'&eacute;tait rendu &agrave; l'appel d'un billet myst&eacute;rieux. Le
+g&eacute;n&eacute;ral avait d&icirc;n&eacute; et pass&eacute; la soir&eacute;e avec lui sans le reconna&icirc;tre. Il
+ne l'avait pas vu depuis plus de vingt ans, et m&ecirc;me il l'avait rarement
+vu, bien que Moreali e&ucirc;t &eacute;t&eacute; l'arbitre secret de ses destin&eacute;es
+conjugales.</p>
+
+<p>Vers onze heures du soir, mademoiselle de Turdy &eacute;tant rentr&eacute;e dans ses
+appartements et le g&eacute;n&eacute;ral prolongeant la veill&eacute;e avec l'aimable et
+pieux s&eacute;culier qui l'avait convenablement sond&eacute; et assoupli depuis
+quelques heures, Moreali s'&eacute;tait fait raconter la vie et la mort de
+madame La Quintinie. Il avait vu combien le temps avait amorti cette
+douleur, et il avait saisi les secr&egrave;tes op&eacute;rations de la conscience du
+g&eacute;n&eacute;ral. Longtemps celui-ci s'&eacute;tait reproch&eacute; la mort de sa femme comme
+un r&eacute;sultat de sa faiblesse envers le pr&ecirc;tre. Devenu d&eacute;vot par vanit&eacute;,
+pour marcher de pair au sortir du sermon et de la conf&eacute;rence avec
+certains officiers sup&eacute;rieurs de la vieille roche et pour recevoir les
+cajoleries des &eacute;v&ecirc;ques et de leur suite, il avait tout &agrave; coup d&eacute;couvert
+que la mort de sa femme avait &eacute;t&eacute;, non celle d'une victime, mais celle
+d'une sainte, et il s'&eacute;tait fait &agrave; ses yeux presqu'un m&eacute;rite de ce qui
+avait &eacute;t&eacute; si longtemps un sujet d'humiliation et un remords. Moreali le
+trouva donc suffisamment pr&eacute;par&eacute;, et l'abb&eacute; Fervet se r&eacute;v&eacute;la.</p>
+
+<p>Un sentiment humain, un reste de dignit&eacute; virile, un dernier battement de
+c&oelig;ur pour la femme qu'il avait aim&eacute;e rendirent le g&eacute;n&eacute;ral furieux et
+mena&ccedil;ant pendant quelques minutes. Moreali, non moins &eacute;mu, lui offrit sa
+poitrine en lui disant qu'il mourrait avec joie pour avoir travaill&eacute;
+sinc&egrave;rement &agrave; sauver l'&acirc;me de madame La Quintinie. Le g&eacute;n&eacute;ral pleura,
+s'humilia et demanda &agrave; l'abb&eacute; de le confesser et de l'absoudre; ce qui
+fut fait en l'oratoire du comte de Luiges, &agrave; Chamb&eacute;ry, le lendemain
+matin. L'abb&eacute; Fervet n'avait jamais cess&eacute; de confesser les hommes.</p>
+
+<p>D&egrave;s ce moment, le g&eacute;n&eacute;ral, heureux d'avoir trouv&eacute; une volont&eacute; &agrave; mettre &agrave;
+la place de la sienne quand celle-ci chancelait, et un homme de m&eacute;rite
+et de science &agrave; opposer &agrave; ce qu'il appelait l'ergotage philosophique
+d'&Eacute;mile, appartint corps et &acirc;me &agrave; son ancien pers&eacute;cuteur, &agrave; son ancien
+ennemi, &agrave; l'homme dont l'influence spirituelle avait failli emp&ecirc;cher son
+mariage et soulev&eacute; depuis, dans son c&oelig;ur incertain et troubl&eacute;, des
+temp&ecirc;tes d'indignation et de jalousie.</p>
+
+<p>Pendant ces op&eacute;rations de l'abb&eacute;, le capucin &eacute;tait en route. Il &eacute;tait
+appel&eacute; pour prendre connaissance d'une propri&eacute;t&eacute; que Moreali avait
+commenc&eacute; &agrave; marchander et qu'il voulait savoir appropriable aux desseins
+de l'anachor&egrave;te. Moreali h&eacute;sitait maintenant dans la r&eacute;alisation de ce
+projet en voyant la r&eacute;sistance de Lucie &agrave; un projet analogue; mais il
+esp&eacute;rait que l'&eacute;loquence fougueuse et l'aspect fascinateur du saint
+agiraient sur elle.</p>
+
+<p>Le jour de l'expiration de la fameuse tr&ecirc;ve imagin&eacute;e par Moreali pour
+donner &agrave; Onorio le temps d'arriver, un fr&egrave;re qu&ecirc;teur se pr&eacute;senta &agrave; la
+porte du manoir de Turdy. On le fit entrer dans les cuisines. Le g&eacute;n&eacute;ral
+&eacute;tait averti, il ne bougea pas. Misie, habitu&eacute;e aux charit&eacute;s de Lucie et
+pr&eacute;venue d'ailleurs par Moreali, qui disposait de ses &eacute;troites
+convictions, alla demander &agrave; sa jeune ma&icirc;tresse ce qu'il fallait donner
+au religieux mendiant. Lucie &eacute;tait dans la biblioth&egrave;que avec M.
+Lemontier, arriv&eacute; depuis peu d'instants. On &eacute;tait en train de servir l&agrave;
+le souper du grand-p&egrave;re, qui &eacute;tait assez bien pour sortir de sa chambre,
+mais encore trop faible pour descendre au salon.</p>
+
+<p>Quand Lucie, tout en causant avec M. Lemontier, eut envoy&eacute; son aum&ocirc;ne,
+Misie revint lui dire que ce pauvre fr&egrave;re &eacute;tait bien fatigu&eacute;, qu'il
+avait les pieds en sang, et qu'il demandait &agrave; coucher sur une botte de
+paille dans un coin du vieux ch&acirc;teau ou des &eacute;curies.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'on lui donne un lit, une chambre, un bon souper et tout ce qu'il
+voudra, r&eacute;pondit Lucie.&raquo;</p>
+
+<p>Et elle se remit &agrave; parler d'&Eacute;mile avec M. Lemontier.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait heureuse de le voir enfin, cet homme d'une sereine
+intelligence, d'une vaste &eacute;rudition et d'un caract&egrave;re aussi pur que son
+esprit. C'&eacute;tait un de ces pers&eacute;v&eacute;rants chercheurs de lumi&egrave;re que le
+vulgaire de tous les temps discute, raille, critique ou injurie, mais
+qui, plus ou moins d'accord entre eux, creusent en chaque si&egrave;cle plus
+profond&eacute;ment le sentier dont l'avenir fait de larges voies. Il n'avait
+pas l'orgueil de l'apostolat et ne se croyait pas un r&eacute;v&eacute;lateur. Nulle
+intelligence n'&eacute;tait plus modeste, nul ext&eacute;rieur plus simple. Sa parole
+&eacute;tait douce, claire, sans ornements inutiles. Il &eacute;coutait plus qu'il ne
+d&eacute;montrait. Son esprit &eacute;tait toujours occup&eacute; de comprendre afin de juger
+sans passion et de conclure sans partialit&eacute;. Et, sous cette tranquillit&eacute;
+d'&acirc;me, il y avait de la vraie force, un indomptable courage, des tr&eacute;sors
+de bont&eacute;, une patience inalt&eacute;rable.</p>
+
+<p>Bien qu'&Eacute;mile e&ucirc;t parl&eacute; de son p&egrave;re avec enthousiasme, Lucie ne le
+trouva pas au-dessous de ce qu'elle avait r&ecirc;v&eacute;, car &Eacute;mile l'avait
+avertie de l'&eacute;tonnante simplicit&eacute; de ses mani&egrave;res; il lui avait pr&eacute;dit
+qu'au lieu d'&ecirc;tre &eacute;blouie, elle serait charm&eacute;e. Lucie se sentait aussi &agrave;
+l'aise avec M. Lemontier que si elle l'e&ucirc;t toujours connu. D&eacute;j&agrave; elle
+l'avait pr&eacute;sent&eacute; au vieux Turdy, qui l'avait re&ccedil;u avec une joie
+expansive, et qui maintenant s'habillait pour venir passer une ou deux
+heures avec eux avant de retourner &agrave; sa chambre de malade.</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral, avec qui Lucie avait d&icirc;n&eacute;, ne paraissait pas. M. Lemontier
+lui fit demander par Misie la permission d'aller le saluer. Le g&eacute;n&eacute;ral
+fit r&eacute;pondre qu'apr&egrave;s le souper de M. de Turdy il attendrait le nouvel
+h&ocirc;te au salon. M. Lemontier ayant compl&eacute;t&eacute; toutes les notions que
+devaient lui fournir Lucie et son grand-p&egrave;re, descendit au salon et y
+trouva le g&eacute;n&eacute;ral flanqu&eacute; du capucin. Ce n'&eacute;tait pas le moment de causer
+d'affaires: l'affectation du g&eacute;n&eacute;ral &agrave; ne pas cong&eacute;dier ce vieillard
+silencieux et fatigu&eacute; prouva de reste &agrave; M. Lemontier qu'on reculait pour
+ce jour-l&agrave; devant les explications.</p>
+
+<p>Mais quel &eacute;tait ce nouveau personnage inconnu &agrave; Lucie et qui se trouvait
+subitement li&eacute; avec le g&eacute;n&eacute;ral? Un passant, un p&egrave;lerin recevant
+l'hospitalit&eacute; d'un jour, ou un espion de Moreali? M. Lemontier, qui
+l'examinait tout en causant de choses d'un int&eacute;r&ecirc;t g&eacute;n&eacute;ral avec M. La
+Quintinie, comprit vite que ce n'&eacute;tait ni un passant ni un intrigant,
+mais une sorte de missionnaire de bonne foi. L'homme &eacute;tait tr&egrave;s-vieux ou
+tr&egrave;s-us&eacute; par les aust&eacute;rit&eacute;s. Sa figure commune et terne avait tout &agrave;
+coup de grands &eacute;clairs sans cause apparente. L'&oelig;il &eacute;teint tenait
+assoupies des flammes qui s'&eacute;chappaient comme des d&eacute;charges de lumi&egrave;re
+&eacute;lectrique. Le front tr&egrave;s-&eacute;lev&eacute;, serr&eacute; aux tempes, contrastait dans sa
+nudit&eacute; avec le front court et large du g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait v&ecirc;tu de bure et souill&eacute; de poussi&egrave;re, sa peau et ses v&ecirc;tements
+diff&eacute;raient peu de couleur. Il exhalait une odeur de terre et
+d'humidit&eacute;. Il parlait mal le fran&ccedil;ais et paraissait le comprendre plus
+mal encore. En revanche, il ne comprenait pas du tout l'italien, que le
+g&eacute;n&eacute;ral s'effor&ccedil;ait de lui parler. Assis pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre ouverte, il
+avait peut-&ecirc;tre froid, mais il ne s'en apercevait pas ou ne s'en
+souciait pas. Il appartenait &agrave; ce temp&eacute;rament insensible ou invuln&eacute;rable
+qui est propre aux exalt&eacute;s, aux martyrs et aux fous.</p>
+
+<p>M. Lemontier observait son profil socratique, &eacute;vid&eacute; pour ainsi dire,
+comme si la maigreur des je&ucirc;nes n'e&ucirc;t laiss&eacute; en saillie que les lignes
+osseuses et emport&eacute; la trace de tous les instincts. Le front seul avait
+pouss&eacute; en hauteur, et par l&agrave; ce n'&eacute;tait plus Socrate, mais quelque chose
+de plus et de moins, un Indien, un stylite. Le p&egrave;re d'&Eacute;mile sentit que
+l'homme n'&eacute;tait pas m&eacute;prisable, et il lui parla en bon italien bien
+rhythm&eacute;. Une lueur de satisfaction &eacute;claira les traits du pauvre moine,
+qui, fourvoy&eacute;, ennuy&eacute; et r&eacute;sign&eacute;, s'&eacute;tait chang&eacute; en statue.</p>
+
+<p>Il raconta na&iuml;vement &agrave; M. Lemontier qu'il venait de Frascati, qu'il
+avait voyag&eacute; en chemin de fer, par mer, en diligence et &agrave; pied. De tout
+cela, nul &eacute;tonnement, nul souci. Du changement de pays et de climats,
+aucune pr&eacute;occupation. Nulle remarque sur son chemin. Il avait <i>march&eacute;
+dans ses pens&eacute;es</i>, disait-il; il n'avait rien vu.</p>
+
+<p>&laquo;C'est tr&egrave;s-beau de marcher ainsi, lui dit M. Lemontier, quand les
+pens&eacute;es sont nobles. Vous pensiez &agrave; Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;A Dieu toujours et &agrave; beaucoup de petites choses que je demandais &agrave;
+Dieu de m'expliquer.</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord pourquoi l'on tient &agrave; aller vite, comme si l'on croyait
+avancer en changeant de place?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu vous a-t-il r&eacute;pondu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il m'a dit que cela ne servait de rien, et que, la mort demeurant
+partout, il n'&eacute;tait pas besoin de se h&acirc;ter pour la rencontrer.</p>
+
+<p>&mdash;Et que lui demandiez-vous encore?</p>
+
+<p>&mdash;Si les anges voyagent.</p>
+
+<p>&mdash;Et Dieu?...</p>
+
+<p>&mdash;Dieu m'a dit qu'ils allaient plus vite que la vapeur.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi vite que la pens&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Encore plus vite, plus vite que le mal, aussi vite que la gr&acirc;ce!</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-bien! Si le bien va plus vite que le mal, le mal sera donc
+devanc&eacute; et r&eacute;duit &agrave; l'impuissance?</p>
+
+<p>&mdash;Cela, c'est un myst&egrave;re. J'y ai song&eacute; quelquefois.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous questionn&eacute; Dieu l&agrave;-dessus?</p>
+
+<p>&mdash;Non, il m'e&ucirc;t dit que cela ne me regardait pas. J'ai un jour &agrave; vivre!&raquo;</p>
+
+<p>L'entretien continua sur ce ton, M. Lemontier examinant le cerveau de ce
+moine comme un produit curieux du travail asc&eacute;tique, le moine r&eacute;pondant
+par sentences obscures et malignes comme celles d'un sphinx.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait au tour du g&eacute;n&eacute;ral &agrave; ne pas comprendre. Il s'&eacute;vertuait &agrave; saisir
+un mot dans chaque phrase, se demandant d'o&ugrave; venait &agrave; l'homme
+<i>subversif</i> cette audace tranquille d'interroger un saint. Son
+&eacute;tonnement devint de la stupeur quand, au bout de vingt minutes, le
+capucin, qui n'avait pu &eacute;changer avec lui dix paroles, et qui lui
+marquait une extr&ecirc;me froideur, parut s'&ecirc;tre pris d'abandon et de
+sympathie pour M. Lemontier, et, tout en se retirant, lui tendit la main
+en &eacute;changeant avec lui le souhait de <i>felicissima notte</i>. Puis il revint
+sur ses pas et lui demanda si sa fille &eacute;tait malade, qu'il ne l'avait
+pas vue? Il prenait M. Lemontier pour le p&egrave;re de Lucie, ce que M. La
+Quintinie avait pu lui expliquer &agrave; cet &eacute;gard ayant &eacute;t&eacute; compl&eacute;tement
+perdu. M. Lemontier ne marqua pas de surprise et profita du <i>quiproquo</i>
+pour s'instruire. S&ucirc;r de n'&ecirc;tre pas compris du g&eacute;n&eacute;ral, qui le suivait
+la bouche b&eacute;ante, il demanda &agrave; son tour au capucin s'il connaissait <i>la
+signora Lucia</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Non, dit l'autre, mais elle m'a fait l'aum&ocirc;ne et accord&eacute; l'hospitalit&eacute;.
+On dit qu'elle est charitable et pieuse. J'aurais voulu la remercier. On
+m'a dit qu'elle savait tr&egrave;s-bien ma langue, elle aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Nous y voil&agrave;,&raquo; pensa M. Lemontier.</p>
+
+<p>Il promit au moine qu'il la verrait le lendemain matin.</p>
+
+<p>&laquo;Car vous ne comptez point partir demain? ajouta-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non, s'il est vrai que vous ayez besoin de moi ici, r&eacute;pondit le p&egrave;re
+Onorio, compl&eacute;tement dupe de son erreur de personnes. Je vais o&ugrave; l'on
+m'appelle, comme je sors d'o&ugrave; l'on me chasse. On m'a dit qu'un p&egrave;re me
+r&eacute;clamait, c'est vous; et qu'un grand-p&egrave;re voulait me battre, o&ugrave; est-il?
+Me voil&agrave;! Qu'il en soit ce que Dieu voudra, mon pauvre corps est &agrave; lui
+et ne vaut pas la peine qu'il le prot&eacute;ge.&raquo;</p>
+
+<p>Il s'en alla sur cette plaisanterie en souriant d'un air lugubre et
+doux.</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral e&ucirc;t bien voulu savoir. M. Lemontier lui fit payer sa r&eacute;serve
+en lui r&eacute;pondant d'une mani&egrave;re &eacute;vasive et en se h&acirc;tant de prendre cong&eacute;
+de lui jusqu'au lendemain.</p>
+
+<p>&laquo;Vous retournez &agrave; Aix? dit le g&eacute;n&eacute;ral s&egrave;chement.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon fils n'y est plus, et M. de Turdy m'a engag&eacute; &agrave; passer
+quelques jours chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur votre fils?...</p>
+
+<p>&mdash;Est all&eacute; m'attendre chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors... nous causerons....</p>
+
+<p>&mdash;Quand il vous plaira, g&eacute;n&eacute;ral, r&eacute;pondit M. Lemontier en reprenant le
+chemin de la biblioth&egrave;que, o&ugrave; Lucie l'attendait.</p>
+
+<p>&mdash;Ce diable d'homme! pensait le g&eacute;n&eacute;ral en se couchant. Il &eacute;tait si
+press&eacute; de parler, et il me semble que ce moine lui en ait &ocirc;t&eacute; l'envie!
+Pourquoi donc, <i>sac-&agrave;-laine</i>! ai-je oubli&eacute; tant que cela l'italien, que
+je croyais savoir?&raquo;</p>
+
+<p>Il s'endormit en feuilletant un vocabulaire de poche &agrave; l'usage des
+commen&ccedil;ants.</p>
+
+<p>M. Lemontier conseilla &agrave; Lucie de voir et d'&eacute;couter le moine, de le
+laisser cat&eacute;chiser, et de faire accepter &agrave; M. de Turdy la pr&eacute;sence de
+cet ap&ocirc;tre dans sa maison pendant le temps n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>&laquo;Et m&ecirc;me, ajouta-t-il, il n'est pas impossible que je vous demande de
+rappeler Moreali. Vous avez peut-&ecirc;tre &eacute;t&eacute; un peu vite; il e&ucirc;t mieux valu
+ne pas le chasser. Je suis l&agrave;, je veille, et je me charge de recevoir
+tous les assauts. Nous devons, je crois, au lieu d'entretenir les
+craintes et l'irritation du grand-p&egrave;re, l'amener &agrave; sourire de cette
+vaine pers&eacute;cution et &agrave; la laisser s'user d'elle-m&ecirc;me autour de lui. Du
+moment que vous &ecirc;tes sauv&eacute;e de l'entra&icirc;nement religieux, nous sommes
+tous sauv&eacute;s. Il ne s'agit plus que de faire avorter les crises sans les
+trop &eacute;viter. Donnez de la gaiet&eacute; et un peu de malice prudente au
+grand-p&egrave;re; je vous r&eacute;ponds qu'appuy&eacute; sur nous, et s&ucirc;r de vous
+d&eacute;sormais, il retrouvera des forces dans ce petit exercice de sa
+vitalit&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>M. Lemontier ne se trompait pas. D&egrave;s le lendemain, M. de Turdy &eacute;tait
+sous les armes, enchant&eacute; d'avoir &agrave; travailler, lui aussi, au rachat de
+la libert&eacute; de sa petite-fille, et assez fort pour reprendre ses
+habitudes.</p>
+
+<p>Le capucin r&eacute;clama un entretien avec Lucie. On le re&ccedil;ut au salon, toute
+la famille pr&eacute;sente. L&agrave;, Lucie refusa d'entendre aucune exhortation
+secr&egrave;te, mais elle s'engagea &agrave; &eacute;couter le moine aussi longtemps qu'il
+lui plairait de parler, sans que ni elle, ni M. Lemontier, ni son
+grand-p&egrave;re se permissent un mot d'interruption. Cela ne faisait pas le
+compte du g&eacute;n&eacute;ral, qui craignait que l'orateur n'e&ucirc;t pas ses coud&eacute;es
+franches; mais Onorio fit bien voir qu'il ne s'embarrassait de rien et
+qu'il m&eacute;prisait profond&eacute;ment les subterfuges. Il &eacute;tait l'antith&egrave;se du
+j&eacute;suitisme, il &eacute;tait l'anachor&egrave;te des anciens jours; il en avait la foi,
+la vigueur et la science th&eacute;ologique; seulement, cet homme du pass&eacute;
+transport&eacute; au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> si&egrave;cle, n'ayant plus sa raison d'&ecirc;tre,
+chantait dans le vide, et l'&eacute;cho de sa voix retournait sur lui-m&ecirc;me sans
+rien &eacute;branler de solide au dehors.</p>
+
+<p>Il parla avec une grande abondance de c&oelig;ur pourtant, car il avait
+personnifi&eacute; Dieu &agrave; son image; il s'entretenait avec lui d'&eacute;gal &agrave; &eacute;gal,
+tant&ocirc;t avec une tendresse touchante, tant&ocirc;t avec une trivialit&eacute; comique.
+Il aimait ce Dieu de sa fa&ccedil;on &agrave; l'exclusion absolue et compl&egrave;te de tout
+&ecirc;tre r&eacute;el. Il dialoguait avec lui &agrave; la mani&egrave;re des sibylles, r&eacute;p&eacute;tant
+ses r&eacute;ponses sans nul souci de les rendre ridicules en les traduisant
+mal &agrave; l'assistance, se livrant &agrave; une pantomime comique parfois et
+parfois sublime de persuasion et de simplicit&eacute;. Il a dit des choses
+admirables et des choses r&eacute;voltantes. Il fut &eacute;loquent et pu&eacute;ril. Le
+vieux Turdy riait &agrave; son aise; l'orateur n'y faisait pas la moindre
+attention. Le g&eacute;n&eacute;ral admirait de confiance, devinant au geste et &agrave;
+l'inflexion apparemment que tout devait &ecirc;tre magnifique. M. Lemontier
+&eacute;tait attentif, et, quand il y avait &agrave; louer, il laissait &eacute;chapper un
+mot d'approbation qui &eacute;tonnait grandement le g&eacute;n&eacute;ral. Lucie &eacute;tait grave
+et triste; elle sentait profond&eacute;ment le n&eacute;ant de cette doctrine de mort
+dont un repr&eacute;sentant sinc&egrave;re et courageux lui disait le dernier mot.
+Elle avait travers&eacute; avec d&eacute;go&ucirc;t les transactions de mauvaise foi de la
+propagande, elle entendait maintenant la parole d'orthodoxie, le <i>De
+profundis</i> de l'humanit&eacute;, la n&eacute;gation de la vie divine. On ne d&eacute;serte
+pas sans un reste de frayeur et de regret l'autel refroidi dont on a
+longtemps couv&eacute; la flamme et guett&eacute; le r&eacute;veil. Ce regret fut le dernier.
+Quand le capucin eut fini de pr&ecirc;cher le renoncement absolu, elle lui dit
+simplement:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous remercie, p&egrave;re Onorio, vous m'avez ramen&eacute;e au vrai Dieu!&raquo;</p>
+
+<p>Le grand-p&egrave;re et M. Lemontier l'avaient comprise. Le capucin, ext&eacute;nu&eacute; de
+fatigue, se retira en b&eacute;nissant l'assistance. Le g&eacute;n&eacute;ral crut triompher;
+il prit le bras de M. Lemontier et l'emmena dans le jardin.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, lui dit-il, est-ce que ce n'est pas concluant, ce que vous
+venez d'entendre?</p>
+
+<p>&mdash;Concluant pour le suicide, r&eacute;pondit M. Lemontier.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? quoi? il a parl&eacute; sur le suicide?&raquo;</p>
+
+<p>M. Lemontier r&eacute;suma clairement le discours du capucin et en fit toucher
+du doigt toutes les cons&eacute;quences au g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>&laquo;La plus grave, ajouta-t-il, serait que mademoiselle La Quintinie e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; persuad&eacute;e sans retour, car elle se ferait religieuse d&egrave;s demain.
+Est-ce votre intention qu'il en soit ainsi, g&eacute;n&eacute;ral?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, <i>sac-&agrave;-laine</i>! jamais!... Mais croyez-vous r&eacute;ellement que ce
+moine, au lieu de lui parler raison, lui ait conseill&eacute; de faire des
+v&oelig;ux?</p>
+
+<p>&mdash;Il nous l'a conseill&eacute; &agrave; tous, et &agrave; vous tout le premier.</p>
+
+<p>&mdash;A moi! &agrave; moi! Moi, me faire capucin?...</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de la logique, certes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous vous moquez?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous donne ma parole d'honneur que tout ce que nous faisons sur la
+terre est p&eacute;ch&eacute; au dire de ce pr&eacute;dicateur. Votre habit propre et commode
+est un p&eacute;ch&eacute;, le d&icirc;ner sain et copieux que vous prendrez tant&ocirc;t est un
+p&eacute;ch&eacute;. Votre sant&eacute;, votre activit&eacute;, votre autorit&eacute;, votre pri&egrave;re, votre
+croyance, votre affection paternelle, votre fille elle-m&ecirc;me, tout est
+p&eacute;ch&eacute; en vous et autour de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors... que veut-il donc que je devienne?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il est lui-m&ecirc;me, un spectre, un cadavre, rien!</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, monsieur Lemontier, reprit le g&eacute;n&eacute;ral en arpentant les all&eacute;es &agrave;
+grands pas, je sais qu'il y a des exag&eacute;r&eacute;s;... il y en a partout!...
+Vous &ecirc;tes un lib&eacute;ral!... Vous savez bien qu'il y a des jacobins?... On
+m'avait vant&eacute; ce moine comme tr&egrave;s-&eacute;loquent....</p>
+
+<p>&mdash;Il l'est.</p>
+
+<p>&mdash;Il para&icirc;t, vous l'avez applaudi; mais vous ne l'avez pas go&ucirc;t&eacute; pour
+&ccedil;a, et ce n'est pas l'homme qu'il fallait. Je vais le renvoyer....</p>
+
+<p>&mdash;Je doute que M. de Turdy y consente. Cette &eacute;loquence l'a diverti....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est un ath&eacute;e, lui! il a ri tout le temps! Il ne faut pas que la
+religion pr&ecirc;te &agrave; rire!</p>
+
+<p>&mdash;Vous eussiez ri de m&ecirc;me... si vos oreilles eussent &eacute;t&eacute; plus habitu&eacute;es
+&agrave; l'accent campanien du pr&eacute;dicateur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il a un accent particulier, n'est-ce pas? C'est donc cela que je
+perds un peu de ce qu'il dit! Ah &ccedil;a! il a donc &eacute;t&eacute;... grotesque?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais avec beaucoup d'esprit, et &agrave; dessein. Cette verve italienne
+soutenait son raisonnement. Il raillait les incr&eacute;dules, les ambitieux,
+les chr&eacute;tiens ti&egrave;des, tous ceux qui pr&eacute;tendent faire leur salut sans
+renoncer aux biens de ce monde et aux douceurs de la famille. Il les
+contrefaisait plaisamment, et, prenant ensuite les foudres du Dieu de
+Job, il les pulv&eacute;risait et les foulait aux pieds. Il appelait le diable
+&agrave; son aide, et Dieu commandait &agrave; Satan de torturer dans l'&eacute;ternit&eacute; ces
+&acirc;mes froides ou perverses. Il y avait du Dante et du Michel-Ange parfois
+dans sa vision de l'enfer. C'&eacute;tait fort beau, je vous assure, et j'aurai
+du plaisir &agrave; l'entendre encore.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a ne vous fait donc rien, &agrave; vous? vous ne croyez &agrave; rien?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois en Dieu, g&eacute;n&eacute;ral; mais, pas plus que vous, je ne crois au
+diable.&raquo;</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral ne r&eacute;pondit pas. Il pensait &agrave; sa femme, que la peur de
+l'enfer avait tu&eacute;e. Il se demandait &agrave; lui-m&ecirc;me s'il y croyait.&mdash;L'image
+d'un d&eacute;mon arm&eacute; d'une fourche se pr&eacute;senta devant lui; il crut voir un
+Kabyle et chercha &agrave; son c&ocirc;t&eacute; d&eacute;sarm&eacute; son sabre pour taillader ce
+gringalet. Puis il sourit, et dit &agrave; M. Lemontier:</p>
+
+<p>&laquo;Non, je ne crois pas au diable; c'est un &eacute;pouvantail pour les capons!&raquo;</p>
+
+<p>Puis, un peu mortifi&eacute; de cette concession o&ugrave; M. Lemontier l'avait
+entra&icirc;n&eacute;, il reprit avec humeur:</p>
+
+<p>&laquo;Mais tout cela est en dehors de nos affaires, monsieur Lemontier, et
+nous en avons de s&eacute;rieuses &agrave; r&eacute;gler.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, g&eacute;n&eacute;ral, et je suis venu ici pour m'entendre avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Nous entendre, je ne demanderais pas mieux, <i>sac-&agrave;-laine</i>! vous ne me
+d&eacute;plaisez pas: vous me paraissez un homme bien &eacute;lev&eacute; et de bon sens,
+&Eacute;mile est un gentil gar&ccedil;on;... mais c'est un exalt&eacute;, et nous ne pourrons
+jamais nous entendre. Voil&agrave;, j'ai dit.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi dire &agrave; mon tour.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous pouvez dire? Je vous connais bien.... Je ne vous ai
+pas lu, je ne suis pas un savant; mais on m'a parl&eacute; de vous, vous &ecirc;tes
+aussi ent&ecirc;t&eacute; que moi, vous n'abjurerez pas plus vos erreurs que je ne
+ferai fl&eacute;chir mes croyances.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne fl&eacute;chirons ni l'un ni l'autre; nous laisserons nos enfants
+compl&eacute;tement libres.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'emp&ecirc;cherez pas ma fille de pratiquer?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'y engage de la part d'&Eacute;mile.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voil&agrave; quelque chose de gagn&eacute;! vous &ecirc;tes plus sage que lui, je le
+disais bien! mais....</p>
+
+<p>&mdash;Mais quoi, g&eacute;n&eacute;ral?</p>
+
+<p>&mdash;Vous la d&eacute;tournerez de ses devoirs; vous y travaillez d&eacute;j&agrave;, vous &ecirc;tes
+ici pour &ccedil;a. Hein, vous voyez! on ne m'en fait pas accroire, &agrave; moi!</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, g&eacute;n&eacute;ral, reprit M. Lemontier avec fermet&eacute;; si je devais
+travailler &agrave; modifier les id&eacute;es de mademoiselle La Quintinie, je m'en
+attribuerais le droit, n'en doutez pas, et ce droit-l&agrave;, &Eacute;mile ne
+pourrait jamais l'ali&eacute;ner non plus pour son compte; mais nous n'agirions
+pas &agrave; la mani&egrave;re des catholiques; nous laisserions &agrave; Lucie libert&eacute;
+absolue d'&eacute;couter, de lire, d'examiner toutes les instructions et toutes
+les exhortations contraires aux n&ocirc;tres. D'o&ugrave; viennent les erreurs
+inv&eacute;t&eacute;r&eacute;es selon nous? Des croyances sans examen possible, sans
+discussion permise. Que les pr&ecirc;tres parlent et qu'ils nous laissent
+parler, nous ne demandons pas autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant... &Eacute;mile lui a d&eacute;j&agrave; persuad&eacute; de renvoyer d'ici son directeur
+de conscience, un homme excellent, d&eacute;vou&eacute;... qui l'autorise &agrave; se marier,
+pourvu que le mariage soit chr&eacute;tien et convenable.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure, monsieur, que mon fils n'a rien conseill&eacute; &agrave; mademoiselle
+La Quintinie, et que M. l'abb&eacute; Fervet....</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez son nom?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, g&eacute;n&eacute;ral, je sais beaucoup de choses qui le concernent, et la
+preuve que, tout en travaillant &agrave; combattre son influence, je ne d&eacute;sire
+pas l'emp&ecirc;cher de travailler contre la mienne, c'est que j'ai demand&eacute; &agrave;
+M. de Turdy de lever la sentence de bannissement, et &agrave; mademoiselle
+Lucie de faire bon accueil &agrave; votre prot&eacute;g&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vrai?... Allons! c'est agir en galant homme, il n'y a pas &agrave;
+dire! Je vais conseiller au capucin de d&eacute;guerpir et faire prier l'abb&eacute;
+de repara&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Quant au capucin, dit M. Lemontier avec une malice grave, prenez
+garde!... M. l'abb&eacute; Fervet comptait beaucoup sur lui, et mademoiselle
+La Quintinie a peut-&ecirc;tre le d&eacute;sir de l'entendre encore.&raquo;</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral s'oublia.</p>
+
+<p>&laquo;Au diable le capucin! s'&eacute;cria-t-il. C'est un vieux fou qui n'aura pas
+compris les instructions de l'abb&eacute;, ou qui aura voulu faire &agrave; sa
+t&ecirc;te!... Mais comment savez-vous de quelle part il venait ici?</p>
+
+<p>&mdash;Le bon p&egrave;re me l'a dit lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! c'est un &acirc;ne!&raquo; grommela le g&eacute;n&eacute;ral entre ses dents.</p>
+
+<p>Il courut &eacute;crire &agrave; l'abb&eacute;, et chargea le p&egrave;re Onorio de lui porter la
+lettre. En m&ecirc;me temps, pour s'en d&eacute;barrasser, il lui donna quelques
+louis que le saint regarda avec un sourire d'&eacute;tonnement et jeta sur la
+table en disant:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne suis pas de ceux qui vendent la parole de Dieu. J'ai besoin de
+cinq sous pour ma journ&eacute;e, on me les a donn&eacute;s, et je vous remercie.&raquo;</p>
+
+<p>Il prit la lettre, son b&acirc;ton, sa besace et partit pour Aix, o&ugrave; Moreali
+lui avait annonc&eacute; qu'il le retrouverait.</p>
+
+<p>Moreali &eacute;tait un vivant bien diff&eacute;rent de ce mort. Il n'&eacute;tait pas
+cuirass&eacute; contre les outrages. Celui qu'il avait re&ccedil;u de Lucie, malgr&eacute; le
+soin qu'elle avait pris de l'adoucir en le reconduisant et l'humilit&eacute;
+qu'il avait r&eacute;ussi &agrave; lui montrer, saignait au fond de son c&oelig;ur. Il
+avait la volont&eacute; de faire pr&eacute;dominer en lui l'esprit de charit&eacute;; mais il
+n'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; plus assez homme pour aimer r&eacute;ellement, et l'&eacute;tait encore
+trop pour ne pas ha&iuml;r. Le p&egrave;re Onorio vit qu'il reculait devant
+l'humiliation de retourner &agrave; Turdy apr&egrave;s en avoir &eacute;t&eacute; chass&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Que tu es encore loin de l'&eacute;tat de perfection, mon pauvre
+<i>monsignore</i>!&raquo; lui dit-il.</p>
+
+<p>Il l'appelait ainsi pour le railler de son reste d'attache au monde.</p>
+
+<p>&laquo;Tu as encore besoin de lutter, pour ne pas bouder et regimber! Tu ne
+travailles point, tu te laisses vivre au gr&eacute; du diable! J'ai &eacute;t&eacute; comme
+toi; mais je prenais les bons moyens, je me mortifiais, je portais le
+cilice.... Toi, tu as toujours la peau fine et les mains blanches. Tu
+attends les tentations, au risque d'y c&eacute;der, et, quand elles viennent,
+elles te trouvent d&eacute;sarm&eacute;! Je te le dis: tant que tu n'auras pas d&eacute;truit
+sans retour la sensibilit&eacute; du corps et de l'esprit, tu souffriras sans
+profit et sans honneur.&raquo;</p>
+
+<p>Selon le p&egrave;re Onorio, l'&eacute;tat de perfection, celui qui a &eacute;t&eacute; pr&eacute;conis&eacute;
+par les asc&egrave;tes, et qui repr&eacute;sente &agrave; leurs yeux la v&eacute;ritable orthodoxie,
+le premier degr&eacute; de la saintet&eacute;, c'est d'arriver &agrave; ne plus &ecirc;tre capable
+ni de p&eacute;cher ni de m&eacute;riter. On devient une chose, la chose de Dieu. Il
+vous &eacute;prouve, on le met presque au d&eacute;fi de vous faire crier, tant on est
+endurci contre toute souffrance humaine, physique ou morale. Il peut
+aller jusqu'&agrave; vous &ocirc;ter la foi, comme une trop grande compensation et
+une trop vive jouissance: on se r&eacute;signe, on se passe de foi, on devient
+stupide, tant que dure l'&eacute;preuve; mais, pour subir sans p&eacute;ril cette
+&eacute;preuve d&eacute;cisive, il faut avoir si bien d&eacute;truit en soi le go&ucirc;t et la
+facult&eacute; de p&eacute;cher, que Satan ne puisse rien contre vous. C'est la
+victoire de saint Antoine, c'est un nouveau degr&eacute; de saintet&eacute;.</p>
+
+<p>Ainsi ces hommes admettent pour eux une loi de progr&egrave;s, comme nous la
+r&eacute;clamons pour les soci&eacute;t&eacute;s; mais quel &eacute;trange progr&egrave;s &agrave; rebours est le
+leur!</p>
+
+<p>Moreali avait adopt&eacute; cette doctrine, il se d&eacute;battait au seuil de la
+pratique. Il avait eu trop de passions et il avait encore trop
+d'intelligence pour se plier jusqu'&agrave; terre.</p>
+
+<p>&laquo;Ne me demandez pas de m'humilier devant la jeune fille, dit-il. Devant
+le vieillard, devant le philosophe, soit: j'essayerai; mais elle! je ne
+le puis, c'est aller contre la loi de Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;<i>Monsignore</i>, reprit le moine, il n'y a rien &agrave; faire avec toi. La
+chair et le sang te tiennent. Je m'en retourne &agrave; Frascati.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Moreali, j'ob&eacute;irai, je traverserai ce lac... sit&ocirc;t qu'elle
+m'aura &eacute;crit elle-m&ecirc;me!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! comme tu l'aimes, gibier de Satan! reprit le moine avec l'accent
+ironique d'un profond m&eacute;pris. Allons, c&egrave;de-moi ton oratoire, je vais me
+prosterner l&agrave;, et je t'avertis que j'y resterai douze heures, douze
+jours, s'il le faut, sans bouger. Je m'offre pour toi en sacrifice, je
+ne me rel&egrave;verai que quand tu m'auras dit: &laquo;J'y ai &eacute;t&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Et il se jeta par terre de sa hauteur devant un autel portatif que
+Moreali cachait dans une petite chambre pour faire ses d&eacute;votions, quel
+que f&ucirc;t son domicile.</p>
+
+<p>Le bruit de ces vieux os qui r&eacute;sonnaient et semblaient craquer sur le
+carreau fit tressaillir Moreali. Il releva le moine.</p>
+
+<p>&laquo;J'y vais, dit-il, j'y vais sur l'heure! Prie pour moi, mais ne
+m'attends pas; j'y resterai peut-&ecirc;tre, mais je te jure que j'y vais.&raquo;</p>
+
+<p>M. Lemontier s'&eacute;tait entendu de nouveau avec Lucie et son grand-p&egrave;re. Il
+leur avait annonc&eacute; Moreali, il les avait d&eacute;cid&eacute;s &agrave; le voir, &agrave;
+l'entendre, &agrave; lui laisser la pr&eacute;dication libre. Cette libert&eacute; &eacute;tait la
+l&eacute;gitimation et la garantie de celle que M. Lemontier aurait lui-m&ecirc;me de
+r&eacute;pondre &agrave; Moreali et de tenir t&ecirc;te au g&eacute;n&eacute;ral. Le vieux Turdy comprit
+tout et surmonta ses r&eacute;pugnances. Moreali avait d&eacute;sir&eacute; un entretien
+particulier avec lui. Il fallait savoir le but de Moreali afin de le
+d&eacute;jouer, si c'&eacute;tait un but perfide. M. Lemontier n'avait pas oubli&eacute; la
+remarque sur laquelle Henri Valmare avait appel&eacute; son attention. Moreali
+&eacute;tait-il influenc&eacute; par des sentiments personnels incompatibles avec la
+gravit&eacute; de son &acirc;ge et les prescriptions de son &eacute;tat?</p>
+
+<p>Henri venait d'arriver &agrave; Turdy, o&ugrave; on le retenait &agrave; d&icirc;ner presque tous
+les jours, quand Moreali se pr&eacute;senta. M. Lemontier engagea Henri &agrave; tout
+observer avec le plus grand calme, surtout dans les moments o&ugrave; lui-m&ecirc;me,
+accapar&eacute; par le g&eacute;n&eacute;ral ou distrait par quelque autre soin, serait forc&eacute;
+de perdre de vue la contenance de l'abb&eacute;. Il lui recommanda encore, si
+ses soup&ccedil;ons se confirmaient, de n'en faire part qu'&agrave; lui seul et de
+n'en rien &eacute;crire &agrave; &Eacute;mile.</p>
+
+<p>Moreali approcha prudemment. Il s'arr&ecirc;ta &agrave; la grille du manoir et envoya
+deux cartes &agrave; M. de Turdy et &agrave; Lucie, afin qu'ils ne pussent lui
+reprocher d'&ecirc;tre entr&eacute; sur la seule invitation du g&eacute;n&eacute;ral. Lucie prit le
+bras de M. Lemontier et alla elle-m&ecirc;me recevoir Moreali.</p>
+
+<p>&laquo;Vous venez en chr&eacute;tien, monsieur, lui dit-elle; soyez le bienvenu. Mon
+grand-p&egrave;re regrette d'avoir m&eacute;connu vos intentions; mais voici un nouvel
+ami, M. Lemontier, qui l'a calm&eacute; et persuad&eacute;. Je suis aussi heureuse
+d'avoir &agrave; vous faire rentrer ici que j'ai eu de chagrin a vous en faire
+sortir.&raquo;</p>
+
+<p>Moreali s'inclina. La pr&eacute;sence de M. Lemontier lui coupa la parole: il
+sentit qu'il le ha&iuml;ssait; &Eacute;mile ne lui avait pas inspir&eacute; d'aversion. Il
+se remit vite. Il fut digne, poli avec ses h&ocirc;tes, froid et comme
+d&eacute;daigneusement g&eacute;n&eacute;reux envers Lucie. On servait le d&icirc;ner, on l'invita
+&agrave; rester, et, en attendant le dernier coup de cloche, il se promena au
+fond du jardin avec le g&eacute;n&eacute;ral. Il vit bien vite que celui-ci avait
+&eacute;norm&eacute;ment faibli en son absence. Le g&eacute;n&eacute;ral se plaignait du capucin, il
+rendait justice &agrave; l'esprit de tol&eacute;rance de M. Lemontier, &agrave; la bonhomie
+sans rancune du grand-p&egrave;re, &agrave; la discr&eacute;tion d'&Eacute;mile, qui &eacute;tait parti
+afin de ne blesser personne, &agrave; la docilit&eacute; de Lucie, qui ne se refusait
+&agrave; aucune tentative de conciliation, &agrave; Henri Valmare, qui avait &eacute;t&eacute;
+initi&eacute; malgr&eacute; lui &agrave; des dissentiments f&acirc;cheux, mais qui &eacute;tait un
+caract&egrave;re s&ucirc;r, un gar&ccedil;on discret. Bref, le pauvre g&eacute;n&eacute;ral e&ucirc;t bien voulu
+&ecirc;tre content de tout le monde et ne pas pousser plus loin sa r&eacute;sistance.
+N'&eacute;tait-ce pas assez d'avoir obtenu que Lucie, en &eacute;pousant &Eacute;mile, f&ucirc;t
+libre de pratiquer?</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes facilement dupe, monsieur le g&eacute;n&eacute;ral! r&eacute;pondit Moreali. Cela
+ne doit pas &eacute;tonner de la part d'un caract&egrave;re chevaleresque comme le
+v&ocirc;tre; mais les devoirs aust&egrave;res de mon &eacute;tat m'ont appris &agrave; conna&icirc;tre
+les ruses de l'incr&eacute;dule et les transactions des mauvaises consciences.
+Si M. Lemontier accorde toute libert&eacute; &agrave; sa future belle-fille, c'est
+parce qu'il sait d&eacute;j&agrave; qu'elle a abjur&eacute; cette libert&eacute; entre les mains de
+M. &Eacute;mile.</p>
+
+<p>&mdash;Si je le croyais! fit le g&eacute;n&eacute;ral d&eacute;j&agrave; empourpr&eacute; de col&egrave;re; mais
+supposez-vous &agrave; ce petit &Eacute;mile tant d'ascendant sur elle? Elle ne l'aime
+pas, elle ne m'a jamais dit qu'elle l'aim&acirc;t. Elle ne tient point &agrave; lui!
+Elle est femme, elle s'amuse de l'obstination de cet original-l&agrave;, qui
+pr&eacute;tend l'obtenir de moi malgr&eacute; elle et malgr&eacute; vous. Elle est flatt&eacute;e de
+la d&eacute;marche et de l'insistance du p&egrave;re,... qu'elle tient en grande
+estime pour ses talents. Elle est instruite, c'est une liseuse, elle
+aime les beaux esprits. Et puis elle se pla&icirc;t &agrave; m'inqui&eacute;ter et &agrave; me
+taquiner &agrave; pr&eacute;sent. Elle se tient sur la r&eacute;serve, elle m'en veut de la
+sc&egrave;ne de l'autre soir. J'ai &eacute;t&eacute; un peu emport&eacute;, je m'en accuse et m'en
+confesse; mais vous entendez bien que je ne peux pas lui en demander
+pardon. Un p&egrave;re est un p&egrave;re, il ne peut pas plus avoir de torts envers
+ses enfants qu'un chef envers ses inf&eacute;rieurs.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma conviction! reprit vivement Moreali. C'est la loi de Dieu qui
+prime toutes les lois humaines. L'esprit r&eacute;volutionnaire a en vain
+restreint et annul&eacute; en quelque sorte dans ses codes l'autorit&eacute;
+paternelle: elle subsiste en son entier dans la conscience du vrai
+chr&eacute;tien. Mademoiselle La Quintinie invoquera sans doute contre vous ces
+lois civiles qui ont assign&eacute; un &acirc;ge de majorit&eacute;, c'est-&agrave;-dire
+d'impunit&eacute;, aux enfants rebelles....</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! s'&eacute;cria le g&eacute;n&eacute;ral, rendu &agrave; ses instincts de despotisme; je la
+tuerais plut&ocirc;t!</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons pus de tuer, reprit en souriant Moreali; sachons nous faire
+ob&eacute;ir sans &eacute;clat et sans violence. Mademoiselle La Quintinie est aux
+prises avec les suggestions de l'esprit du si&egrave;cle, avec Satan lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, dit le g&eacute;n&eacute;ral, qui e&ucirc;t bien voulu concilier ses propres
+opinions entre elles; Satan, c'est le si&egrave;cle, vous l'avez dit; c'est la
+R&eacute;volution!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, elle est chez vous, la R&eacute;volution! reprit Moreali. Elle ronge
+votre famille au c&oelig;ur, et vous lui avez ouvert la porte. M. Lemontier
+est un de ses brandons; il est lanc&eacute; sur votre maison, il la d&eacute;vorera
+jusqu'au scandale, et d&eacute;j&agrave; votre fille est atteinte. Qu'elle aime ou non
+le jeune homme, elle veut faire acte d'ind&eacute;pendance; elle se s&eacute;pare de
+vous aujourd'hui, demain elle se s&eacute;parera de l'&Eacute;glise. Tenez, monsieur
+le g&eacute;n&eacute;ral, je n'ai plus rien &agrave; faire ici, moi; je suis d&eacute;daign&eacute;,
+m&eacute;pris&eacute;. C'est tout simple! que suis-je pour mademoiselle Lucie? Ah!
+qu'un ami p&egrave;se peu dans la conscience qui a m&eacute;connu d&eacute;j&agrave; la voix du
+sang! C'est &agrave; vous de voir si vous voulez tomber dans ce discr&eacute;dit
+devant Dieu et devant les hommes, d'avoir courb&eacute; la t&ecirc;te sous le vent
+r&eacute;volutionnaire et d'avoir fait alliance intime avec les ennemis de la
+religion et de la soci&eacute;t&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Moreali avait touch&eacute; juste. Le <i>qu'en dira-t-on</i> conservateur et d&eacute;vot
+&eacute;tait bien plus sensible au g&eacute;n&eacute;ral que le fait. Quand Moreali le vit
+ranim&eacute;, il le calma. Ils se parl&egrave;rent &agrave; voix basse, discutant un plan de
+conduite. Quand le d&icirc;ner les appela, ils &eacute;taient d'accord sur tous les
+points.</p>
+
+<p>Le d&icirc;ner fut un peu &eacute;gay&eacute; par l'esprit d'Henri Valmare et la s&eacute;r&eacute;nit&eacute;
+maligne du vieux Turdy. M. Lemontier se gardait bien des airs de
+triomphe. Il observait l'enjouement refrogn&eacute; du g&eacute;n&eacute;ral et lisait dans
+son attitude grosse d'orages l'effet de sa conf&eacute;rence avec Moreali.
+Quant &agrave; ce dernier, il s'observait si bien, qu'il fut impossible de
+surprendre un regard de lui dirig&eacute; vers Lucie, l'ombre d'une &eacute;motion
+quelconque au son de sa voix ou au fr&ocirc;lement de sa robe.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le d&icirc;ner, on marcha un peu, puis on entra au salon. Henri resta
+dehors avec M. Lemontier, et le vieux Turdy provoqua une explication
+entre le g&eacute;n&eacute;ral et sa fille en pr&eacute;sence de l'abb&eacute;. Il la provoqua
+b&eacute;nignement, disant qu'il aurait lui-m&ecirc;me voix au chapitre et rien de
+plus, qu'il fallait entendre toutes les raisons, que celles de l'abb&eacute;
+pouvaient avoir leur poids sur l'esprit de sa petite-fille, et qu'il ne
+voulait plus, lui, s'opposer &agrave; ce qu'elles fussent &eacute;cout&eacute;es dans tout
+leur d&eacute;veloppement. Il ajouta que, si ces raisons persuadaient Lucie, il
+retirerait son opposition. Il allait exiger que son gendre assur&acirc;t la
+m&ecirc;me autorit&eacute; &agrave; la d&eacute;cision de Lucie, lorsque Moreali se leva.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur de Turdy me fait, dit-il, une position qui m'honore et dont je
+lui suis reconnaissant; mais, en dehors de l'autorit&eacute; paternelle, je ne
+reconnais ici aucune autorit&eacute; directe. La mienne est tellement nulle,
+que je me r&eacute;cuse. Je ne me suis pr&eacute;sent&eacute; ici que pour demander
+humblement pardon &agrave; M. de Turdy de lui avoir d&eacute;plu. Ce pardon m'est
+g&eacute;n&eacute;reusement accord&eacute;, je n'ai plus qu'&agrave; me retirer sans vouloir courir
+le risque de lui d&eacute;plaire encore.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me d&eacute;plairez pas, monsieur, reprit le vieillard, puisque
+c'est moi qui vous provoque &agrave; parler. Si vous vous y refusiez, je
+croirais que vous agissez sans franchise et que vous vous r&eacute;servez
+d'influencer secr&egrave;tement le g&eacute;n&eacute;ral sans vous compromettre aupr&egrave;s de
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait m'attribuer, dit Moreali, l'ascendant d'un esprit fort sur
+un esprit faible, et vous ne ferez, monsieur, ni cet affront au
+caract&egrave;re du g&eacute;n&eacute;ral, ni cet honneur &agrave; mon mince m&eacute;rite.&raquo;</p>
+
+<p>M. Lemontier entra fort &agrave; propos, le vieux Turdy allait perdre patience.
+&Eacute;videmment, Moreali voulait brouiller les cartes. M. Lemontier sut
+apaiser tout le monde, mais il ne put engager l'abb&eacute; &agrave; exprimer son
+opinion. Lucie fut indign&eacute;e de cette d&eacute;mission perfide.</p>
+
+<p>&laquo;Vous ne r&eacute;ussirez pas, dit-elle &agrave; M. Lemontier, &agrave; faire parler un
+oracle qui ne croit plus en lui-m&ecirc;me. M. Moreali sent que sa cause n'est
+pas bonne, puisqu'il l'abandonne.&raquo;</p>
+
+<p>L'&oelig;il du pr&ecirc;tre s'enflamma de col&egrave;re, mais sa voix fut calme et son ton
+obs&eacute;quieux et railleur.</p>
+
+<p>&laquo;Il n'y a pas ici, dit-il, de cause qui me soit personnelle. Il n'y a
+que celle du devoir qui est la soumission filiale. Que je d&eacute;serte ou non
+cette cause par mon silence, vous ne la gagnerez jamais devant Dieu,
+mademoiselle La Quintinie, et, comme vous savez cela aussi bien que moi,
+il est de toute inutilit&eacute; que je vous le rappelle.&raquo;</p>
+
+<p>Lucie provoqu&eacute;e fut s&eacute;v&egrave;re. Ce n'&eacute;tait peut-&ecirc;tre pas ce que la prudence
+e&ucirc;t conseill&eacute;; mais M. Lemontier ne lui avait pas recommand&eacute; la
+dissimulation. Il voulait, au contraire, qu'on for&ccedil;&acirc;t l'ennemi &agrave; la
+franchise. Lucie s'en chargea vigoureusement.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur l'abb&eacute;, dit-elle, si en ce moment, au lieu de me prononcer
+pour le mariage, je me pronon&ccedil;ais pour le clo&icirc;tre, mon p&egrave;re s'y
+opposerait: que me conseilleriez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;D'ob&eacute;ir &agrave; votre p&egrave;re, r&eacute;pondit l'abb&eacute; avec pr&eacute;cipitation et comme se
+mentant r&eacute;sol&ucirc;ment &agrave; lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous m'aideriez pourtant &agrave; vaincre sa r&eacute;sistance?</p>
+
+<p>&mdash;Je me jetterais &agrave; ses genoux pour qu'il vous laiss&acirc;t chercher
+n'importe dans quel &eacute;tat les voies du salut; mais il est des routes qui
+ne conduisent les &acirc;mes qu'&agrave; leur perte, et vous n'attendez pas de moi
+que je supplie votre p&egrave;re de vous les ouvrir.&raquo;</p>
+
+<p>Le vieux Turdy allait r&eacute;pliquer.</p>
+
+<p>&laquo;Entendons-nous bien, dit avec douceur M. Lemontier. M. l'abb&eacute; ne
+regarde pas le mariage en lui-m&ecirc;me comme une voie de perdition: il
+estime mieux la voie du renoncement, c'est son droit; mais ce qu'il
+proscrit, c'est le mariage avec un h&eacute;r&eacute;tique, et mon fils est un
+h&eacute;r&eacute;tique &agrave; ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;N'en faites-vous pas gloire, monsieur? reprit l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, il n'y a aucune gloire &agrave; protester contre une loi qui
+condamne l'esprit d'examen. C'est un devoir tr&egrave;s simple pour ceux qui
+croient que Dieu veut &ecirc;tre compris librement, afin d'&ecirc;tre librement
+aim&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me laisserai entra&icirc;ner &agrave; aucune controverse, dit l'abb&eacute;. Je suis
+venu ici avec le ferme dessein de ne blesser aucune opinion et de ne
+bl&acirc;mer aucune personne. Vous me permettrez de garder mes convictions,
+puisque je refuse d'attaquer les v&ocirc;tres.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est point l&agrave; votre mission, reprit Lucie; vous devez chercher &agrave;
+persuader et ne pas tant m&eacute;nager des amours-propres dont nous faisons
+tous si bon march&eacute; devant vous.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est, ajouta M. de Turdy, que le capucin d'hier l'entendait
+mieux. Il nous a dit notre fait sans s'embarrasser d'&ecirc;tre raill&eacute; ou jet&eacute;
+par les fen&ecirc;tres. Il m'a fait rire; mais, en me traitant de charogne et
+de fumier, il ne m'a point f&acirc;ch&eacute;, et il a emport&eacute; mon estime, tant la
+bonne foi est une belle chose!&raquo;</p>
+
+<p>L'abb&eacute; sentit le trait, il ne broncha pas, et chercha son chapeau pour
+se retirer.</p>
+
+<p>&laquo;Encore un mot, monsieur l'abb&eacute;, dit le g&eacute;n&eacute;ral, qui recommen&ccedil;ait &agrave;
+s'effrayer de rester seul; ne d&eacute;siriez-vous pas un entretien particulier
+avec M. de Turdy? Vous savez qu'il est assez bien portant pour s'y
+pr&ecirc;ter, et qu'il ne refuse plus....</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que M. de Turdy a cette extr&ecirc;me bont&eacute; pour moi, r&eacute;pondit
+Moreali avec l'humilit&eacute; hautaine dont il ne s'&eacute;tait pas d&eacute;parti un seul
+instant; mais cet entretien serait sans objet &agrave; pr&eacute;sent. Il
+m'accusait... de fanatisme. Je suis heureux de lui avoir prouv&eacute; par ma
+r&eacute;serve et de lui montrer par ma retraite que je n'entends pas livrer
+bataille contre les opinions qui pr&eacute;valent ici.&raquo;</p>
+
+<p>Il salua et partit. M. Lemontier sentit que l'ennemi se d&eacute;robait. Il
+esp&eacute;ra un instant que cette d&eacute;fection rendrait le g&eacute;n&eacute;ral plus
+traitable. Ce fut le contraire. On lui avait fait la le&ccedil;on, il se monta
+pour en finir plus vite, et signifia &agrave; Lucie que sa d&eacute;cision &eacute;tait
+in&eacute;branlable. Lucie s'anima et d&eacute;clara encore de son c&ocirc;t&eacute; que, si elle
+n'&eacute;pousait point &Eacute;mile, elle ne se marierait jamais.</p>
+
+<p>&laquo;C'est comme il te plaira, r&eacute;pondit le g&eacute;n&eacute;ral irrit&eacute;. Tu attendras ma
+mort, et, comme j'ai l'intention de ne pas finir de sit&ocirc;t, tu auras le
+temps de faire tes r&eacute;flexions. Je regrette que tout cela se dise devant
+vous, monsieur Lemontier. Vous l'avez voulu, je n'en suis pas moins
+votre serviteur; mais je ne peux pas c&eacute;der. Vous vous consulterez pour
+voir si vous pouvez c&eacute;der vous-m&ecirc;me. C'est l'unique solution possible.&raquo;</p>
+
+<p>Il se retira, et Lucie, h&eacute;ro&iuml;que et tendre avec son grand-p&egrave;re,
+l'embrassa en souriant.</p>
+
+<p>&laquo;Ne vous tourmentez pas, lui dit-elle; ceci est le paroxysme de
+l'&eacute;nergie de mon p&egrave;re. Vous savez bien qu'apr&egrave;s les grandes explosions,
+les grandes lassitudes le prennent. Encore quelques jours de patience,
+et il c&eacute;dera.&raquo;</p>
+
+<p>Mais, quand elle eut reconduit le vieillard &agrave; sa chambre, elle revint &agrave;
+M. Lemontier, et se jetant dans ses bras, elle fondit en larmes.</p>
+
+<p>&laquo;Mon ami, je crois que tout est perdu, lui dit-elle. Si l'abb&eacute; est
+parti, c'est parce qu'il s'est assur&eacute; que mon p&egrave;re ne faiblirait plus.</p>
+
+<p>&mdash;Courage! lui r&eacute;pondit M. Lemontier; je n'abandonne pas la partie,
+moi!&raquo;</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral n'avait pas la dose de fermet&eacute; que lui attribuait Lucie, et
+l'abb&eacute; n'avait point compt&eacute; qu'il l'aurait. Il avait tourn&eacute; l'obstacle,
+il s'&eacute;tait r&eacute;serv&eacute; d'agir seul.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, Lucie apprit avec stupeur que son p&egrave;re &eacute;tait parti
+dans la nuit. On lui remit une lettre de lui ainsi con&ccedil;ue:</p>
+
+<p>&laquo;Ces luttes me fatiguent et me d&eacute;go&ucirc;tent. Je retourne &agrave; mon poste, o&ugrave; le
+devoir me r&eacute;clame. Puisque vous avez dispos&eacute; de votre c&oelig;ur sans mon
+aveu, je c&egrave;de, mais sous une condition expresse: M. Lemontier quittera
+le ch&acirc;teau de Turdy, et vous entrerez aux Carm&eacute;lites. Vous y passerez un
+mois dans une claustration absolue. Si, apr&egrave;s ce temps &eacute;coul&eacute;, &agrave; l'abri
+des mauvais conseils et des funestes influences, vous persistez dans
+votre choix, je vous donne ma parole de n'y plus apporter d'obstacles.</p>
+
+<p class="smcap droit">
+<span style="margin-left: 9em;">&laquo;A.-G. La Quintinie.&raquo;</span><br />
+</p>
+
+
+<p>Lucie eut d'abord un &eacute;lan de joie ardente, puis une peur froide, sans
+pouvoir se rendre compte de ce qu'elle redoutait. Elle se d&eacute;battit
+contre cet instinct de pusillanimit&eacute;. Elle savait bien que son p&egrave;re
+&eacute;tait devenu un peu perfide; mais il engageait sa parole, il en
+remettait le gage entre ses mains, il signait sa lettre. Elle se
+reprocha son doute et courut trouver M. Lemontier.</p>
+
+<p>&laquo;Cette &eacute;preuve ne serait rien pour moi seule, lui dit-elle, mais je la
+trouve atroce pour mon grand-p&egrave;re et pour &Eacute;mile; mon p&egrave;re n'e&ucirc;t point
+imagin&eacute; cela. Ah! mon ami, l'abb&eacute; Fervet me fait peur! le voil&agrave; qui aime
+&agrave; faire souffrir!</p>
+
+<p>&mdash;Lucie, r&eacute;pondit vivement M. Lemontier, qu'est-ce que c'est que cette
+claustration des carm&eacute;lites? Les pr&ecirc;tres ont-ils le droit de franchir la
+grille?</p>
+
+<p>&mdash;Non, aucun sans exception.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, le jour o&ugrave; vous chantiez dans cette chapelle, M. Moreali....</p>
+
+<p>&mdash;Il &eacute;tait dans le ch&oelig;ur ext&eacute;rieur, s&eacute;par&eacute; du n&ocirc;tre par une grille et
+un voile.</p>
+
+<p>&mdash;Mais au confessionnal?</p>
+
+<p>&mdash;Un mur s&eacute;pare la p&eacute;nitente du pr&ecirc;tre. D'ailleurs, je ne me suis jamais
+confess&eacute;e &agrave; l'abb&eacute; Fervet, et je ne me confesserai plus &agrave; aucun pr&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! cela ferait souffrir &Eacute;mile. Mais pourquoi me faites-vous ces
+questions-l&agrave;? Que craignez-vous pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, r&eacute;pondit M. Lemontier, qui r&eacute;pugnait &agrave; soup&ccedil;onner l'abb&eacute;,
+et qui ne voulait pas &eacute;clairer Lucie sur certains dangers dont elle
+n'avait certes jamais con&ccedil;u la pens&eacute;e; nous voici aux prises avec deux
+hommes bien diff&eacute;rents l'un de l'autre, mais fanatiques tous deux:
+l'abb&eacute; qui regarde la souffrance comme un moyen de salut, le capucin qui
+dirait avec une parfaite douceur:</p>
+
+<p>&laquo;Tuez-la, si elle est en &eacute;tat de gr&acirc;ce!&raquo; Ils ont peut-&ecirc;tre des complices
+de leur folie et des ministres d&eacute;vou&eacute;s de leurs audaces. Je me demandais
+si, &agrave; l'insu de votre p&egrave;re, ils ne pourraient pas vous enlever et vous
+faire transf&eacute;rer dans un autre couvent qui serait pour vous une
+v&eacute;ritable prison o&ugrave; votre p&egrave;re lui-m&ecirc;me aurait de la peine &agrave; vous
+d&eacute;couvrir. Je m'exag&eacute;rais sans doute le danger. On n'enl&egrave;ve ainsi que
+les personnes qui s'y pr&ecirc;tent par leur faiblesse et leur cr&eacute;dulit&eacute;.
+Pourtant... je ne suis pas tout &agrave; fait sans inqui&eacute;tude. On peut vous
+obs&eacute;der, vous irriter au point de vous rendre malade... et les malades
+sont sans d&eacute;fense.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! r&eacute;pondit Lucie: ma m&egrave;re!...</p>
+
+<p>&mdash;N'acceptez donc pas les conditions du g&eacute;n&eacute;ral, reprit M. Lemontier;
+proposez-lui-en d'autres, auxquelles nous r&eacute;fl&eacute;chirons ensemble
+aujourd'hui. Gagnons du temps, et ne montrez pas l'impatience d'une
+solution trop prompte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon ami, r&eacute;pondit Lucie, je vous remercie de ce conseil. Que
+deviendrait mon grand-p&egrave;re sans vous et sans moi? Je vous l'aurais
+laiss&eacute; avec confiance... ou bien &agrave; &Eacute;mile! Mais on exige que vous
+partiez, et certes on ne veut pas qu'&Eacute;mile revienne. &Eacute;mile cependant ne
+me trouvera-t-il pas bien l&acirc;che de reculer devant quelques semaines de
+prison quand le consentement de mon p&egrave;re est &agrave; ce prix?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;mile pensera, comme moi, qu'en fait de couvent il faut se rappeler
+ces vers de La Fontaine:</p>
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 5em;">Je vois fort bien comme on y entre,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et ne vois point comme on en sort.</span><br />
+</p>
+
+
+<p>Ne parlez pas de cette lettre au grand-p&egrave;re; je vais t&acirc;cher de voir et
+de p&eacute;n&eacute;trer M. Fervet.&raquo;</p>
+
+<p>M. Lemontier se rendit &agrave; Aix et y trouva l'abb&eacute; avec le p&egrave;re Onorio. Ce
+dernier fut pour lui une providence. Incapable de mentir et de louvoyer,
+il d&eacute;joua toute l'habilet&eacute; de Moreali, qui voulait se tenir sur la
+r&eacute;serve, et il d&eacute;clara qu'&agrave; la place du g&eacute;n&eacute;ral (il &eacute;tait maintenant
+d&eacute;sabus&eacute; de son erreur de personnes) il aurait conduit sa fille au
+couvent de force, que l&agrave; il l'aurait confi&eacute;e aux carm&eacute;lites et soumise
+chez elles &agrave; un r&eacute;gime analogue &agrave; la prison cellulaire, que l'on aurait
+bien vu alors si l'on n'avait pas les moyens d'&eacute;luder et de braver les
+lois r&eacute;volutionnaires qui pr&eacute;tendent prot&eacute;ger et d&eacute;livrer les filles
+majeures. Pour lui, il se souciait fort peu de ces lois pa&iuml;ennes et
+socialistes; il &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; prendre toute la responsabilit&eacute; de la
+r&eacute;volte, de tous les pr&eacute;tendus crimes et d&eacute;lits que les tribunaux se
+flattent d'atteindre. Il ne s'en cacherait pas. On pouvait l'envoyer en
+prison, au bagne, &agrave; l'&eacute;chafaud, il irait en riant; et, si cela ne
+servait &agrave; rien, si, apr&egrave;s avoir gagn&eacute; du temps et tent&eacute; de r&eacute;duire le
+corps et l'esprit de la p&eacute;nitente par des rigueurs salutaires, on
+n'avait pas fait sortir d'elle le d&eacute;mon qui l'obs&eacute;dait; si enfin la
+force publique la r&eacute;int&eacute;grait &agrave; son domicile, alors on s'en laverait les
+mains, on n'aurait rien n&eacute;glig&eacute; pour la sauver et pour &ecirc;tre agr&eacute;able &agrave;
+Dieu.</p>
+
+<p>Il fit cette virulente sortie au grand d&eacute;plaisir de l'abb&eacute;, qui voyait
+le danger de d&eacute;voiler ainsi ses plans; mais il la fit, et nul ne pouvait
+l'emp&ecirc;cher de la faire. Habitu&eacute; &agrave; tonner du haut de la chaire et &agrave; voir
+son auditoire de paysans romains frissonner sous les foudres de son
+&eacute;loquence, le capucin n'admettait pas l'id&eacute;e qu'il p&ucirc;t donner des armes
+contre lui, ou que l'on os&acirc;t s'en servir.</p>
+
+<p>M. Lemontier sourit de l'aplomb de ce Barbe-Bleue tonsur&eacute; qui comptait
+lui faire peur; mais ce qui le frappa, ce fut l'an&eacute;antissement de
+l'abb&eacute;, qui n'osait contredire son ma&icirc;tre et qui s'effor&ccedil;ait &agrave; peine
+d'att&eacute;nuer l'exub&eacute;rance forcen&eacute;e de ses menaces. Mis au pied du mur
+autant par le capucin que par M. Lemontier, il avoua qu'un aust&egrave;re
+r&eacute;gime de pi&eacute;t&eacute; attendait mademoiselle La Quintinie aux Carm&eacute;lites; mais
+il se d&eacute;fendit d'avoir tendu aucun pi&eacute;ge. Le g&eacute;n&eacute;ral n'avait-il pas
+annonc&eacute; &agrave; sa fille qu'elle aurait &agrave; subir l'&eacute;preuve d'une claustration
+absolue? Quant &agrave; la dur&eacute;e de l'&eacute;preuve, il ne partageait pas, il n'avait
+jamais partag&eacute;, disait-il, l'id&eacute;e de la prolonger contrairement au gr&eacute;
+du g&eacute;n&eacute;ral. Il l'avait fix&eacute;e &agrave; trois mois, et il se flattait qu'au bout
+de ce temps mademoiselle La Quintinie serait compl&eacute;tement revenue au
+sentiment de ses devoirs.</p>
+
+<p>&laquo;Trois mois! s'&eacute;cria M. Lemontier frapp&eacute; de surprise. Le g&eacute;n&eacute;ral a-t-il
+deux paroles? la sienne et la v&ocirc;tre? Il n'a demand&eacute; qu'un mois, un seul,
+entendez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous faites erreur, dit Moreali, vous avez mal lu.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas! l'&eacute;criture du g&eacute;n&eacute;ral est fort lisible,&raquo; reprit M. Lemontier
+en tirant la lettre de sa poche.</p>
+
+<p>La lettre ne pr&eacute;sentait pas d'ambigu&iuml;t&eacute;. Au moment d'&eacute;crire le chiffre
+convenu sans doute avec l'abb&eacute;, le courage avait manqu&eacute; au g&eacute;n&eacute;ral,
+l'amour paternel avait parl&eacute; plus haut que le pr&ecirc;tre, peut-&ecirc;tre aussi la
+crainte que Lucie, &eacute;puis&eacute;e par une lutte trop longue, ne repr&icirc;t en
+d&eacute;sespoir de cause l'envie de se faire religieuse.</p>
+
+<p>Cette d&eacute;fection de M. La Quintinie mortifia l'abb&eacute;, qui se mordit les
+l&egrave;vres. Le capucin haussa les &eacute;paules avec m&eacute;pris et demanda qu'on lui
+traduisit la lettre. Quand il vit que le g&eacute;n&eacute;ral y donnait sa parole
+d'honneur de c&eacute;der au bout d'un temps d&eacute;termin&eacute;, il fut indign&eacute; et
+demanda &agrave; l'abb&eacute; si cela &eacute;tait convenu avec lui. L'abb&eacute; avoua qu'il
+avait fait cette transaction avec les scrupules du g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>&laquo;<i>Monsignore</i>! lui dit Onorio en lui lan&ccedil;ant un regard terrible, il y a
+des faibles, des impuissants et des ti&egrave;des jusque sur les marches de
+l'autel!&raquo;</p>
+
+<p>Puis il tourna le dos et s'en alla prier, demander peut-&ecirc;tre &agrave; son bon
+ami, le petit dieu de sa fa&ccedil;on, une inspiration meilleure pour emp&ecirc;cher
+ce mariage, qu'il consid&eacute;rait comme un grand scandale religieux et comme
+un triomphe &agrave; arracher aux h&eacute;r&eacute;tiques.</p>
+
+<p>M. Lemontier tenait enfin l'abb&eacute; t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te, et il tenait aussi le fond
+de sa pens&eacute;e; mais il fallait saisir la v&eacute;ritable cause de ses desseins,
+fanatisme ou terreur religieuse, affection trop vive ou rancune de
+pr&ecirc;tre envers Lucie. Un autre soup&ccedil;on encore avait travers&eacute; son esprit;
+mais il ne voulut pas s'y arr&ecirc;ter, craignant de c&eacute;der &agrave; une
+interpr&eacute;tation pr&eacute;con&ccedil;ue de la conduite de l'abb&eacute;, et de perdre de vue
+l'objet plus pressant sur lequel Henri avait appel&eacute; la rectitude de son
+examen. Il profita de l'esp&egrave;ce de confusion o&ugrave; les paroles du capucin
+avaient jet&eacute; Moreali pour lui parler au contraire avec m&eacute;nagement et
+douceur. Il lui dit qu'il avait assez fait pour seconder les vues du
+p&egrave;re Onorio et satisfaire sa propre conscience, et qu'il serait bien
+temps de songer aux malheurs qui pouvaient frapper M. de Turdy et Lucie
+dans cette lutte impitoyable. Il essaya d'&eacute;mouvoir son c&oelig;ur et d'y
+trouver ce qu'il contenait encore de sentiments humains, de quelque
+nature qu'ils fussent.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; fut imp&eacute;n&eacute;trable. S'il n'avait pas la hardiesse et la puissance
+d'initiative du capucin, il avait au besoin la r&eacute;serve souveraine et
+opini&acirc;tre du pr&ecirc;tre diplomate. Rien ne put l'entamer. Il plaignit en
+termes doucereux et glac&eacute;s les chagrins auxquels s'exposait Lucie. Il
+pr&eacute;tendit avoir fait son possible pour concilier les devoirs de son
+minist&egrave;re avec les exigences de la situation. Il conseillait &agrave; Lucie de
+se remettre avec confiance aux mains des saintes filles du Carmel, et
+m&ecirc;me de s'exposer avec courage aux ennuis d'une retraite aust&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Si elle est v&eacute;ritablement attach&eacute;e &agrave; votre fils, ajouta-a-til, qu'elle
+le lui prouve en subissant cette &eacute;preuve si courte, et, si elle croit
+encore en Dieu, comme elle le pr&eacute;tend, qu'elle prouve &agrave; Dieu son d&eacute;sir
+de s'&eacute;clairer en s'enfermant seule &agrave; seule avec lui dans le sanctuaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne lui donnerai point ce conseil, r&eacute;pondit M. Lemontier. J'ai assez
+&eacute;tudi&eacute; sur pi&egrave;ce l'histoire des couvents pour savoir que, s'ils peuvent
+abriter des mysticismes sinc&egrave;res, ils peuvent cacher des fanatismes
+atroces. Lucie est d'une forte sant&eacute;, d'un caract&egrave;re bien tremp&eacute; et d'un
+jugement parfaitement lucide; mais j'ignore jusqu'o&ugrave; peuvent aller les
+forces d'une femme aux prises avec l'isolement, les menaces et les
+pers&eacute;cutions. Si son p&egrave;re est assez impr&eacute;voyant pour l'y exposer, je
+sens qu'il est de mon devoir de la pr&eacute;server, moi, et je m'oppose, au
+nom de mon fils et au mien, &agrave; ce qu'elle accepte le cruel d&eacute;fi qu'on lui
+jette. Je ne veux pas croire, monsieur, ajouta M. Lemontier, qu'un homme
+de votre science et de votre m&eacute;rite ait, comme l'ont cru quelques
+personnes, troubl&eacute; la raison de madame La Quintinie par la peur des
+supplices &eacute;ternels; mais si, contrairement &agrave; vos conseils et &agrave; vos
+intentions, cette malheureuse personne &eacute;tait morte dans l'&eacute;garement du
+d&eacute;sespoir, un tel exemple devrait vous rendre plus prudent que vous ne
+semblez vouloir l'&ecirc;tre &agrave; l'&eacute;gard de sa fille.&raquo;</p>
+
+<p>La figure de l'abb&eacute; eut une l&eacute;g&egrave;re contraction de souffrance ou de
+d&eacute;dain; mais il n'accepta en aucune fa&ccedil;on le reproche.</p>
+
+<p>&laquo;Est-il possible, monsieur, r&eacute;pondit-il, qu'on ait os&eacute; vous entretenir &agrave;
+Turdy de cette vieille histoire? S'il y avait l&agrave; quelque chose de vrai,
+le g&eacute;n&eacute;ral m'e&ucirc;t-il accord&eacute; sa confiance et son affection? Sachez donc
+la v&eacute;rit&eacute;. Madame la Quintinie.... Mais j'ai &eacute;t&eacute; son confesseur, et vous
+pourriez croire que je vous raconte ce que tout le monde ne sait pas.
+Je dois me taire et laisser au temps et aux circonstances le soin de
+vous d&eacute;sabuser.&raquo;</p>
+
+<p>M. Lemontier crut saisir quelque chose de volontaire dans cette
+r&eacute;ticence de l'abb&eacute;, et il lui sembla que celui-ci cherchait &agrave; lire dans
+ses yeux s'il savait autre chose de particulier sur la vie et la mort de
+madame La Quintinie. A son tour, il le regarda avec une attention
+d&eacute;clar&eacute;e. Il vit un nuage envahir ce front de marbre, et tout &agrave; coup,
+prenant le parti de l'attaque &agrave; tout hasard:</p>
+
+<p>&laquo;Prenez garde, monsieur l'abb&eacute;, lui dit-il d'un ton froid et ferme,
+prenez bien garde!...</p>
+
+<p>&mdash;A quoi, monsieur? s'&eacute;cria le pr&ecirc;tre perdant soudainement tout empire
+sur lui-m&ecirc;me. De quelle diffamation, de quelle calomnie me menace-t-on &agrave;
+Turdy? Quel libelle pr&eacute;parez-vous contre l'&Eacute;glise et contre moi?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous vous emportez ainsi, r&eacute;pondit M. Lemontier en souriant, nous
+ne pourrons plus nous entendre, et pourtant j'esp&eacute;rais qu'au lieu de
+nous invectiver, nous nous quitterions emportant l'estime l'un de
+l'autre. Vous me refusez la v&ocirc;tre, et me traitez de libelliste, rien que
+cela, monsieur l'abb&eacute;?... Je ne sais pas r&eacute;pondre, moi, &agrave; de telles
+accusations; je n'ai pas encore assez &eacute;tudi&eacute; le vocabulaire terrifiant
+du p&egrave;re Onorio!</p>
+
+<p>&mdash;Mais que vouliez-vous dire, reprit l'abb&eacute; p&acirc;le et tremblant, en me
+jetant ce d&eacute;fi au visage: <i>Prenez garde</i>?</p>
+
+<p>&mdash;N'&eacute;tait-ce pas la conclusion de mon plaidoyer pour Lucie? Prenez garde
+&agrave; sa raison, &agrave; sa sant&eacute;, &agrave; sa vie! Rappelez-vous que sa m&egrave;re avait
+l'esprit faible, et que....</p>
+
+<p>&mdash;Et que quoi?... N'ayez pas de restriction mentale, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez donn&eacute; l'exemple, monsieur l'abb&eacute;! Permettez-moi d'en
+rester l&agrave; et de remettre toute autre explication &agrave; un moment o&ugrave; vous
+vous sentirez plus bienveillant &agrave; mon &eacute;gard.&raquo;</p>
+
+<p>L'abb&eacute;, rest&eacute; seul, se sentit baign&eacute; d'une sueur froide.</p>
+
+<p>&laquo;Suis-je perdu, se demandait-il, ou ai-je seulement failli me perdre? Le
+moment d'agir &agrave; tout prix est-il arriv&eacute;?&raquo;</p>
+
+<p>Il se demanda s'il consulterait le p&egrave;re Onorio, et il r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;Non! il ne comprendrait pas, il ne voudrait ou ne saurait.... S'il me
+bl&acirc;me.... Ah! quand j'aurai arrach&eacute; ce fer de ma poitrine, je serai tout
+&agrave; Dieu et ne reculerai devant aucune p&eacute;nitence.&raquo;</p>
+
+<p>M. Lemontier trouva Henri &agrave; Turdy. On tint conseil. Lucie &eacute;crivit &agrave; son
+p&egrave;re pour lui dire qu'elle se soumettrait &agrave; de plus longues &eacute;preuves,
+pourvu qu'elle n'e&ucirc;t point &agrave; quitter son grand-p&egrave;re, qui n'&eacute;tait plus
+d'&acirc;ge &agrave; se passer de ses soins. Elle ne parla pas de M. Lemontier, qui
+se r&eacute;serva d'&eacute;crire lui-m&ecirc;me au g&eacute;n&eacute;ral d&egrave;s qu'il pourrait lui fournir
+quelque preuve palpable des v&eacute;ritables intentions de l'abb&eacute;. On &eacute;crivit
+aussi &agrave; &Eacute;mile de se rendre &agrave; la r&eacute;sidence militaire du g&eacute;n&eacute;ral, de s'y
+faire voir, et de se tenir pr&ecirc;t &agrave; communiquer avec lui, si besoin &eacute;tait.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le d&icirc;ner, le m&eacute;decin ayant recommand&eacute; &agrave; M. de Turdy de faire un
+peu de promenade en voiture aux heures ti&egrave;des de la journ&eacute;e, Lucie et M.
+Lemontier l'emmen&egrave;rent du c&ocirc;t&eacute; de La Motte et au del&agrave;, dans les gorges
+pittoresques qui conduisent aux riches plateaux herbus de Ronjoux,
+ombrag&eacute;s de ch&acirc;taigniers s&eacute;culaires. Henri, ayant &agrave; donner beaucoup de
+d&eacute;tails et d'instructions &agrave; &Eacute;mile, resta &agrave; &eacute;crire dans la biblioth&egrave;que.</p>
+
+<p>Quand la nuit le gagna, il se disposait &agrave; allumer les bougies; mais il
+crut entendre des pas furtifs dans la galerie qui conduisait aux
+appartements de Lucie et de son grand-p&egrave;re, voisins l'un de l'autre et
+communiquant ensemble &agrave; l'int&eacute;rieur. Cette galerie &eacute;tait parquet&eacute;e, le
+plancher craquait faiblement sous des pieds discrets. La lenteur et la
+pr&eacute;caution de cette marche dans l'obscurit&eacute; trahissaient je ne sais
+quelle m&eacute;fiance qui &eacute;tonna Henri.</p>
+
+<p>Il se tint immobile, jeta son cigare dans la chemin&eacute;e, et attendit dans
+le grand fauteuil, dont le dossier d&eacute;passait sa t&ecirc;te. Il crut un instant
+&agrave; la tentative de quelque larron. Quelqu'un ouvrit doucement derri&egrave;re
+lui la porte de la biblioth&egrave;que et s'arr&ecirc;ta au seuil, quelqu'un que
+Henri ne put voir, mais dont la respiration pr&eacute;cipit&eacute;e trahissait
+l'&eacute;motion. Une voix, qu'il reconnut pour celle de Misie, dit tout bas:</p>
+
+<p>&laquo;Personne!&raquo;</p>
+
+<p>On se retira, et on marcha plus vite et plus franchement vers
+l'appartement de M. de Turdy. Ces pas n'&eacute;taient plus ceux d'une seule
+personne. Henri les laissa s'&eacute;loigner un peu et sortit dans la galerie,
+qui &eacute;tait dans une obscurit&eacute; compl&egrave;te. Il s'y tint aux &eacute;coutes. La voix
+de Misie disait, sans beaucoup de pr&eacute;cautions:</p>
+
+<p>&laquo;Entrez ici.... Oui, c'est son boudoir. <i>Elle</i> est sortie. Ils sont tous
+dehors.&raquo;</p>
+
+<p>Henri se rappela &ecirc;tre sorti en effet du jardin pour voir monter la
+famille en voiture. Il avait fait quelques pas sur le chemin. On avait
+peut-&ecirc;tre cru qu'il s'en allait &agrave; pied au Bourget, comme cela lui
+arrivait souvent. Il &eacute;tait rentr&eacute; au manoir sans rencontrer aucun
+domestique. Le hasard avait fait que Misie ne le savait pas l&agrave;.</p>
+
+<p>Mais qui donc introduisait-elle ainsi secr&egrave;tement dans l'appartement de
+sa ma&icirc;tresse? Henri &eacute;tait trop port&eacute; &agrave; tout redouter de la part de
+Moreali pour ne pas supposer que lui seul, par l'ascendant de son
+minist&egrave;re, pouvait entra&icirc;ner cette pauvre femme &agrave; une trahison.</p>
+
+<p>Surprendre les gens sur le fait &eacute;tait bien facile; mais Henri n'e&ucirc;t rien
+su ainsi de leur motif et de leurs desseins. Alors il alla &eacute;couter
+jusqu'&agrave; la porte de Lucie. Il y avait plusieurs pi&egrave;ces, et on ne
+s'&eacute;tait pas arr&ecirc;t&eacute; dans la premi&egrave;re. Il n'entendit rien. Il essaya de se
+glisser dans l'appartement de M. de Turdy: Misie, peut-&ecirc;tre dans la
+pr&eacute;vision de quelque surprise, en avait retir&eacute; la clef. Henri resta pr&egrave;s
+d'une heure dans cette angoisse, souvent pr&ecirc;t &agrave; perdre patience, mais
+toujours retenu par l'esp&eacute;rance de p&eacute;n&eacute;trer le myst&egrave;re. Enfin il
+entendit Misie qui parlait dans l'antichambre de l'appartement de Lucie,
+o&ugrave; elle &eacute;tait rest&eacute;e selon toute apparence, et qui disait:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, monsieur l'abb&eacute;, est-ce fini? Ils vont rentrer.&raquo;</p>
+
+<p>Henri recula lentement jusqu'&agrave; la biblioth&egrave;que, et, se pla&ccedil;ant derri&egrave;re
+la porte, il recueillit l'entretien suivant dans le corridor:</p>
+
+<p>&laquo;Avez-vous bien &eacute;teint les bougies, monsieur l'abb&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, mais je n'ai pas termin&eacute;.... Croyez-vous qu'ils
+sortiront encore demain &agrave; pareille heure?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le crois.</p>
+
+<p>&mdash;Pourrai-je revenir avec les m&ecirc;mes pr&eacute;cautions?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien dangereux, monsieur l'abb&eacute;! Vous me ferez chasser!</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez! Si je peux revenir, mettez s&eacute;cher du linge sur la terrasse,
+quelque chose de grand, des draps, que je verrai de loin: un quart
+d'heure seulement!</p>
+
+<p>&mdash;Il faut bien que je fasse ce que vous commandez, monsieur l'abb&eacute;,
+puisque c'est pour le salut de cette ch&egrave;re ma&icirc;tresse!</p>
+
+<p>&mdash;Bien, Misie, Dieu vous en r&eacute;compensera! Conduisez-moi par l'escalier
+du vieux ch&acirc;teau.&raquo;</p>
+
+<p>Ils pass&egrave;rent devant Henri; ils &eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;s tout pr&egrave;s de lui pour se
+consulter. Il attendit qu'ils fussent loin pour sortir de l'enclos par
+le fond du jardin et aller au-devant de la voiture qui ramenait les
+ma&icirc;tres du manoir et M. Lemontier. Il invita ce dernier &agrave; descendre
+pour se d&eacute;gourdir un peu les jambes, et, tout en suivant la voiture qui
+entrait au pas, il le mit au courant de ce qui venait de se passer.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est pas le moment des commentaires, lui r&eacute;pondit M. Lemontier,
+poursuivons ce que tu as men&eacute; avec tant de prudence. Observons, et ne
+laissons pas soup&ccedil;onner que nous avons les yeux ouverts. Rentre avec
+nous au ch&acirc;teau et laisse-moi agir. Avant tout cependant, il faudrait
+savoir s'il n'y a personne de cach&eacute; dans l'appartement de Lucie, et il
+faudrait s'en assurer &agrave; l'insu des domestiques.&raquo;</p>
+
+<p>M. Lemontier prit Lucie &agrave; part d&egrave;s qu'elle fut rentr&eacute;e et lui demanda si
+Misie faisait le service de son appartement.</p>
+
+<p>&laquo;Non, dit-elle; mais, charg&eacute;e de la lingerie, elle entre souvent chez
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Votre femme de chambre est-elle d&eacute;vote?</p>
+
+<p>&mdash;Louise? Pas du tout. Elle est en r&eacute;action contre Misie, dont elle est
+jalouse.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous l'occuper ici, en bas, ainsi que Misie, et m'autoriser &agrave;
+visiter votre appartement?</p>
+
+<p>&mdash;Certes! Mais croyez-vous donc qu'il y ait chez moi quelqu'un de cach&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais je ne sais s'il n'y a pas quelque tentative de surprise,
+quelque pr&eacute;paratif d'enl&egrave;vement. Occupez vos femmes, soyez tr&egrave;s-calme,
+et laissez-moi agir.&raquo;</p>
+
+<p>Lucie ob&eacute;it en tremblant un peu. M. Lemontier examina l'appartement avec
+le plus grand soin. Il s'assura qu'il n'y avait personne et qu'aucun
+meuble ne portait de traces d'effraction. Il regarda les serrures, les
+verrous, les crois&eacute;es; tout fonctionnait bien.</p>
+
+<p>Quand tout le monde se fut retir&eacute;, il resta dans la biblioth&egrave;que avec
+Henri, et ils y veill&egrave;rent &agrave; tour de r&ocirc;le. Lucie, avertie par eux,
+examina minutieusement tous les objets de son appartement et n'y trouva
+rien qui ne f&ucirc;t intact et &agrave; sa place accoutum&eacute;e. Elle remarqua seulement
+que les bougies qu'on mettait tout enti&egrave;res chaque soir sur sa chemin&eacute;e
+avaient br&ucirc;l&eacute; une heure environ. Elle visita tous ses papiers. Aucun ne
+manquait. On n'avait touch&eacute; &agrave; rien. Qu'&eacute;tait-on venu faire chez elle?
+Sous le coup d'une inqui&eacute;tude d'autant plus irritante qu'il &eacute;tait
+impossible d'en pr&eacute;ciser la cause, Lucie dormit peu. La nuit pourtant se
+passa sans qu'aucun bruit insolite f&icirc;t aboyer les chiens et troubl&acirc;t le
+sommeil du vieux Turdy.</p>
+
+<p>Le lendemain, la famille monta en voiture apr&egrave;s d&icirc;ner sans marquer aucun
+soup&ccedil;on &agrave; Misie, qui bien &eacute;videmment &eacute;tait seule complice du myst&eacute;rieux
+projet de Moreali. Henri, qui avait fait semblant de s'en aller, rentra
+inaper&ccedil;u comme la veille, mais cette fois &agrave; dessein et gr&acirc;ce &agrave; de
+grandes pr&eacute;cautions. D'une des fen&ecirc;tres du logis neuf, il vit Misie
+occup&eacute;e &agrave; &eacute;tendre sur la terrasse du vieux ch&acirc;teau le drap blanc qui
+devait servir de signal &agrave; Moreali. Alors il se glissa et s'enferma dans
+l'appartement de M. de Turdy. Il mit le verrou sur la porte qui
+communiquait avec le boudoir de Lucie, apr&egrave;s s'&ecirc;tre assur&eacute; qu'en
+retirant la clef il verrait et entendrait par le trou de la serrure tout
+ce qui se passerait dans ce boudoir. Bient&ocirc;t apr&egrave;s, il entendit entrer
+Misie, qui toussa pour avertir l'abb&eacute;, puis l'abb&eacute; parla sans baisser la
+voix. Misie lui ayant assur&eacute; que, cette fois, personne ne pouvait les
+surprendre, parce que le valet de chambre &eacute;tait sorti et que Louise
+avait la migraine.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bien, dit Moreali, laissez-moi seul.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, M. l'abb&eacute; pourrait avoir besoin de mon aide....</p>
+
+<p>&mdash;Non, vous dis-je, j'ai tout ce qu'il me faut.&raquo;</p>
+
+<p>Misie h&eacute;sitait, comme si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; retenue par un remords ou par la
+curiosit&eacute;. L'abb&eacute; insista, elle sortit.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t Henri entendit les bruits furtifs d'un travail inexplicable, et
+il dut attendre pour s'en rendre compte que Moreali f&ucirc;t rentr&eacute; dans le
+petit espace que son &oelig;il pouvait embrasser. Il le vit alors, &agrave; la
+clart&eacute; de plusieurs bougies, interroger minutieusement un carr&eacute; de
+lampas bleu qui remplissait un panneau de boiserie dont il avait en
+partie lev&eacute; le cadre. Il &eacute;tait mont&eacute; sur une chaise et atteignait sans
+peine le haut du carr&eacute;. Quand il eut explor&eacute; tout l'intervalle entre la
+muraille et l'&eacute;toffe en d&eacute;clouant et reclouant coin par coin, il se h&acirc;ta
+de replacer les baguettes du cadre. Il fit ce travail avec une grande
+adresse et une promptitude surprenante; et, quand ce fut fini, il se
+laissa tomber sur un fauteuil, comme &eacute;puis&eacute; de fatigue et bris&eacute; par le
+d&eacute;sappointement.</p>
+
+<p>Misie rentrait.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon Dieu! monsieur l'abb&eacute;, comme vous voil&agrave; <i>blanc</i>! dit-elle;
+est-ce que vous vous trouvez mal?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, Misie, un peu de fatigue; mais je n'ai rien trouv&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Alors il faut qu'il n'y ait rien.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, Misie! vous m'avez mis ici aux prises avec un danger
+s&eacute;rieux. C'est vous qui avez pris l'initiative: auriez-vous parl&eacute; au
+hasard? seriez-vous folle?&raquo;</p>
+
+<p>Misie, intimid&eacute;e par le ton sec et m&eacute;content de l'abb&eacute;, r&eacute;pondit en
+balbutiant:</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu, mon Dieu!... je n'ai rien pris sur moi.... Vous m'avez
+demand&eacute; des d&eacute;tails sur la mort de madame. Je vous ai dit ce que je
+croyais savoir. Je sais bien qu'elle r&ecirc;vait souvent tout haut. Pourtant
+elle me l'a dit plus de trois fois, et sans para&icirc;tre &eacute;gar&eacute;e: &laquo;C'est l&agrave;,
+Misie! dans ce carr&eacute;-l&agrave;! dans dix ans d'ici, rappelle-toi bien, petite,
+tu chercheras, et tu trouveras. C'est mon v&oelig;u, mon seul et dernier
+v&oelig;u! C'est le repos de mon &acirc;me.... J'ai confiance en toi, Misie! Toi
+seule ici as de la religion!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Mais, en vous disant: <i>C'est l&agrave;</i>, vous disait-elle que ce f&ucirc;t dans
+cette tapisserie qui pouvait &ecirc;tre enlev&eacute;e, renouvel&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne voulait pas me dire son secret tout entier, ou elle ne savait
+plus, la pauvre dame! Aussit&ocirc;t qu'elle avait dit: &laquo;C'est mon dernier
+v&oelig;u, c'est le repos de mon &acirc;me!&raquo; elle croyait voir l'enfer, jetait de
+grands cris et perdait la raison.&raquo;</p>
+
+<p>Henri vit l'abb&eacute; essuyer son front baign&eacute; de sueur. C'&eacute;tait une sueur
+glac&eacute;e, car il &eacute;tait toujours livide.</p>
+
+<p>&laquo;Enfin est-elle morte calme? reprit-il; vous me l'avez assur&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-calme, monsieur l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et sans vous reparler de l'objet cach&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Non; elle paraissait l'avoir oubli&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous &ecirc;tes bien s&ucirc;re qu'on n'a jamais fouill&eacute; la tenture?</p>
+
+<p>&mdash;Aussi s&ucirc;re qu'on peut l'&ecirc;tre quand on n'a pas quitt&eacute; la maison plus de
+vingt-quatre heures depuis vingt ans.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'avez jamais vu l'objet auparavant?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! Je n'ai jamais su ce que c'&eacute;tait.</p>
+
+<p>&mdash;Ni &agrave; qui il &eacute;tait destin&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Non; elle disait: &laquo;Le nom est &eacute;crit dessus.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;On n'a jamais d&eacute;plac&eacute; ni r&eacute;par&eacute; la boiserie de cette pi&egrave;ce?</p>
+
+<p>&mdash;On a refait la peinture. J'y ai eu l'&oelig;il; on ne s'est aper&ccedil;u d'aucun
+secret, et j'ai tant regard&eacute; avant et depuis!... Vous avez regard&eacute;
+aussi, il n'y en a pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Misie! sur tout ce que vous avez de plus sacr&eacute;, vous n'avez jamais
+parl&eacute; de cela &agrave; personne?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, monsieur l'abb&eacute;; je vous l'ai jur&eacute;, je le jure encore!</p>
+
+<p>&mdash;Pas m&ecirc;me &agrave; mademoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour cela, non! M. de Turdy m'avait dit que, le jour o&ugrave; je
+r&eacute;p&eacute;terais &agrave; mademoiselle un seul mot de ce que madame avait dit dans
+ses derniers temps, il me mettrait &agrave; la porte. Monsieur ne voulait pas
+que sa petite-fille e&ucirc;t l'esprit frapp&eacute; de ces choses-l&agrave;. J'avais jur&eacute; &agrave;
+monsieur d'ob&eacute;ir, et la religion me d&eacute;fendait de me parjurer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, Misie, vous avez fait votre devoir; mais vous aviez promis
+&agrave; <i>madame</i> de chercher l'objet, et vous &ecirc;tes s&ucirc;re d'avoir cherch&eacute;
+partout?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur l'abb&eacute;, j'ai fait mon possible. Il n'y a pas un endroit
+de la tenture o&ugrave; je n'aie pass&eacute; les mains, pas un coin des boiseries o&ugrave;
+je n'aie regard&eacute; et frapp&eacute;. Je n'aurais jamais os&eacute; d&eacute;clouer, par
+exemple, et, pour soulever les boiseries, il aurait fallu un ouvrier....
+Les ma&icirc;tres auraient eu beau &ecirc;tre absents... les autres domestiques
+m'auraient trahie. Et puis je n'y croyais plus, &agrave; ce que madame avait
+dit.... Mais il est temps de vous en aller, monsieur l'abb&eacute;. Vous n'avez
+rien d&eacute;couvert, c'est qu'il n'y a rien, allez! Il ne faut pas s'en
+tourmenter, la pauvre dame r&ecirc;vait....</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant, Misie, vous pensiez que la d&eacute;couverte de ce v&oelig;u, comme
+elle disait, e&ucirc;t pu sauver l'&acirc;me &eacute;gar&eacute;e de sa fille?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'&eacute;tais fait cette id&eacute;e-l&agrave;!... Et, quand vous m'avez questionn&eacute;e
+sur l'amiti&eacute; de mademoiselle pour M. &Eacute;mile, cela m'est revenu comme un
+r&ecirc;ve que j'avais oubli&eacute;. Mais vrai, monsieur l'abb&eacute;, voil&agrave; neuf heures
+bien sonn&eacute;es. Il me semble que la voiture gagne la c&ocirc;te. Venez, venez,
+reprenez vos outils; n'oubliez-vous rien?&raquo;</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'Henri eut rejoint M. Lemontier, il lui fit part de sa
+d&eacute;couverte. Il fut convenu que tout serait rapport&eacute; &agrave; Lucie, mais non &agrave;
+M. de Turdy, dont on avait jusque-l&agrave; respect&eacute; la tranquillit&eacute; d'esprit
+en ne l'initiant pas aux nouvelles crises de la situation.</p>
+
+<p>D&egrave;s le lendemain, Lucie donna &agrave; Misie la commission d'un achat de linge
+&agrave; Lyon, et elle la conduisit elle-m&ecirc;me au chemin de fer dans sa voiture.
+Elle emmenait le grand-p&egrave;re et sa femme de chambre d&icirc;ner et coucher &agrave;
+Chamb&eacute;ry chez la vieille tante, apr&egrave;s avoir donn&eacute; &agrave; tous les domestiques
+diverses occupations au dehors. M. Lemontier resta donc seul &agrave; Turdy.
+Henri vint l'y rejoindre. Ils s'enferm&egrave;rent chez Lucie avec les outils
+n&eacute;cessaires &agrave; une perquisition compl&egrave;te; mais ils commenc&egrave;rent par
+raisonner leur exploration. Si madame La Quintinie avait fait murer
+<i>l'objet</i>, elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; forc&eacute;e d'avoir recours &agrave; d'autres confidents de
+son secret que Misie, Misie e&ucirc;t su et e&ucirc;t dit &agrave; l'abb&eacute; cette
+circonstance si propre &agrave; donner de la r&eacute;alit&eacute; au d&eacute;p&ocirc;t: ou il n'y avait
+pas de d&eacute;p&ocirc;t, et tout s'&eacute;tait pass&eacute; dans l'imagination de la malade, ou
+le d&eacute;p&ocirc;t avait &eacute;t&eacute; confi&eacute; &agrave; la muraille au moyen d'un secret qu'on
+pouvait esp&eacute;rer trouver, m&ecirc;me apr&egrave;s les recherches de Misie et de
+l'abb&eacute;. Au bout de deux heures d'un examen minutieux, M. Lemontier ayant
+fait sauter avec une pointe le mastic dont les peintres avaient rempli
+une fente assez large entre deux baguettes sculpt&eacute;es, il remarqua au
+fond de cette fente un corps sans r&eacute;sistance qu'il put attirer avec
+l'outil. C'&eacute;tait de la ouate et non de l'&eacute;toupe ordinaire. Il
+introduisit une pince tr&egrave;s-fine et retira un sachet de cuir de Russie
+cousu avec soin, comme une amulette, mais assez grand pour contenir
+plusieurs lettres ou une petite liasse de papiers bien serr&eacute;s. En
+introduisant l&agrave; cet objet, on avait simplement profit&eacute; d'un accident de
+la boiserie, accident que les ouvriers avaient fait dispara&icirc;tre par la
+suite, sans rien soup&ccedil;onner de ce qu'il rec&eacute;lait. M. Lemontier mit
+l'objet dans sa poche sans l'ouvrir.</p>
+
+<p>&laquo;Puisque tout nous favorise, dit-il &agrave; Henri, je veux agir vite aupr&egrave;s de
+l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le trouverez pas &agrave; Aix, r&eacute;pondit Henri, j'y ai &eacute;t&eacute; ce matin.
+J'ai su que Moreali et le capucin allaient passer la journ&eacute;e &agrave;
+Hautecombe.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai, reprit M. Lemontier. Va-t'en &agrave; Chamb&eacute;ry, dis &agrave; Lucie que tout
+va bien, et qu'elle revienne demain sans crainte. Tu reviendras, toi,
+m'attendre ici, o&ugrave; nous passerons la nuit sans nouveau trouble.&raquo;</p>
+
+<p>M. Lemontier prit une barque et gagna l'abbaye de Hautecombe, o&ugrave; le p&egrave;re
+Onorio, irrit&eacute; du bruit et des frivoles occupations des baigneurs d'Aix,
+avait &eacute;t&eacute; s'installer pour quelques jours.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait trois heures quand M. Lemontier rejoignit l'abb&eacute;, qui, avant de
+se remettre en route pour Aix, priait, prostern&eacute; dans une chapelle. Il
+lui mit la main sur l'&eacute;paule, en lui disant avec autorit&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;J'ai &agrave; vous parler, monsieur!&raquo;</p>
+
+<p>Moreali ne tressaillit pas, et, apr&egrave;s avoir bais&eacute; la poussi&egrave;re avec
+affectation, comme pour montrer qu'il s'humiliait devant Dieu, il se
+leva et regarda son adversaire d'un air de d&eacute;dain souriant. Ils
+sortirent ensemble et s'enfonc&egrave;rent dans la montagne, M. Lemontier
+marchant le premier, jusqu'&agrave; ce qu'il se trouv&acirc;t assez &agrave; l'&eacute;cart des
+chemins fray&eacute;s et des distractions qui s'y prom&egrave;nent.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, dit-il &agrave; l'abb&eacute;, j'ai &eacute;t&eacute; plus heureux que vous: j'ai trouv&eacute;
+ce que vous avez en vain cherch&eacute; hier et avant-hier dans le boudoir de
+mademoiselle La Quintinie.&raquo;</p>
+
+<p>Moreali resta immobile, comme recueilli, assez ma&icirc;tre de lui pour ne
+trahir ni col&egrave;re, ni terreur, ni surprise. Il pensa que Misie l'avait
+trahi; il ne voulut pas dire un mot par lequel il p&ucirc;t &ecirc;tre compromis
+plus qu'il ne l'&eacute;tait. Un frisson nerveux le faisait sursauter de temps
+en temps, mais il se dominait avec une &eacute;tonnante force de volont&eacute;. M.
+Lemontier dut prendre toute l'initiative de l'explication.</p>
+
+<p>&laquo;Avez-vous quelque raison de croire, dit-il, que cet objet vous ait &eacute;t&eacute;
+destin&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute la destination &eacute;tait indiqu&eacute;e sur l'objet m&ecirc;me?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, l'objet ne porte aucune esp&egrave;ce de suscription.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je le r&eacute;clame, il m'appartient.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout ce que je voulais savoir, monsieur. Vous avez cherch&eacute; &agrave;
+vous emparer d'une chose que vous supposiez devoir vous appartenir; mais
+n'e&ucirc;t-il pas &eacute;t&eacute; plus simple de vous en ouvrir &agrave; M. de Turdy, au
+g&eacute;n&eacute;ral, ou &agrave; mademoiselle Lucie elle-m&ecirc;me, et de leur r&eacute;clamer cette
+chose, vous fiant &agrave; leur honneur, s'il est vrai que cela contienne le
+dernier v&oelig;u d'une mourante? Votre excessive m&eacute;fiance des autres a port&eacute;
+ses fruits. A son tour, la famille doit se m&eacute;fier et s'assurer que le
+sachet trouv&eacute; par moi couvre un envoi &agrave; votre nom. Un des membres de la
+famille, &agrave; votre choix, d&eacute;coudra l'enveloppe et verra la suscription,
+s'il y en a une.&raquo;</p>
+
+<p>L'abb&eacute;, se dominant toujours, r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;Des trois personnes de cette famille, l'une est absente, et n'est pour
+rien dans la proposition que vous me faites. Envoyez-lui l'objet. Je
+m'en rapporterai &agrave; sa prudence et &agrave; sa loyaut&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire que vous lui &eacute;crirez t&eacute;l&eacute;graphiquement que c'est quelque
+secret de confession, et qu'il faut vous le restituer sans l'ouvrir?
+Mais il n'en peut &ecirc;tre ainsi que quand nous aurons acquis la certitude
+du fait en voyant votre nom sur l'adresse.</p>
+
+<p>&mdash;Le g&eacute;n&eacute;ral s'en assurera.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, reprit M. Lemontier en appuyant sur les mots, vous ne craignez
+pas que cette confession, au lieu de vous &ecirc;tre destin&eacute;e, ne soit
+adress&eacute;e au g&eacute;n&eacute;ral lui-m&ecirc;me?&raquo;</p>
+
+<p>La figure de Moreali se d&eacute;composa et devint effrayante. Cette id&eacute;e
+s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute;e &agrave; lui si souvent, qu'il se crut perdu.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur Lemontier, dit-il, vous avez d&eacute;j&agrave; ouvert le paquet?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, r&eacute;pondit paisiblement Lemontier, je n'en avais pas le
+droit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le jurez!</p>
+
+<p>&mdash;Sur mon honneur! mais vous n'avez confiance en personne, pas m&ecirc;me au
+p&egrave;re Onorio, qui ne vous e&ucirc;t certes pas autoris&eacute; aux recherches furtives
+que vous avez faites, au risque d'&ecirc;tre surpris et trait&eacute; comme un voleur
+de nuit!&raquo;</p>
+
+<p>L'abb&eacute; se leva comme s'il e&ucirc;t voulu aller se jeter aux pieds du capucin.
+M. Lemontier, qui s'&eacute;tait assis pr&egrave;s de lui sur une roche, le retint et
+le for&ccedil;a de se rasseoir en lui disant:</p>
+
+<p>&laquo;Le temps presse, je ne puis attendre maintenant que vous vous
+consultiez. Il me faut une r&eacute;ponse. D&eacute;positaire de cet objet, j'ai aussi
+des devoirs &agrave; remplir. Je ne me permets avec vous aucun commentaire;
+mais je ne puis d&eacute;fendre &agrave; mon jugement d'entrevoir des v&eacute;rit&eacute;s
+terribles. Je ne crois pas que Lucie doive jamais les soup&ccedil;onner. Je ne
+crois pas non plus que ni le p&egrave;re ni l'&eacute;poux de madame La Quintinie, qui
+les ont peut-&ecirc;tre pressenties autrefois, doivent les conna&icirc;tre
+aujourd'hui. C'est la pens&eacute;e de ce danger extr&ecirc;me qui m'a fait venir &agrave;
+vous pour vous demander, non pas la r&eacute;v&eacute;lation de vos secrets, mais la
+valeur ou la vanit&eacute; de mes craintes. Un mot suffit &agrave; chacune de mes
+questions. Qui peut ouvrir ce paquet? M. de Turdy?</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>&mdash;Le g&eacute;n&eacute;ral?</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>&mdash;Lucie?</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>&mdash;Vous alors?</p>
+
+<p>&mdash;Moi seul.</p>
+
+<p>&mdash;M&ecirc;me s'il est adress&eacute; &agrave; un autre?</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y consentirez pas?</p>
+
+<p>&mdash;A mon tour, je dis non.</p>
+
+<p>&mdash;Si je vous disais de l'ouvrir?</p>
+
+<p>&mdash;Je dirais encore non.</p>
+
+<p>&mdash;D'en prendre connaissance avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, toujours non.</p>
+
+<p>&mdash;Avec l'autorisation de Lucie?</p>
+
+<p>&mdash;Vous la lui demanderiez?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vous en chargerais.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci change la situation, nous serions au moins dans la l&eacute;galit&eacute;,
+Lucie &eacute;tant seule et unique h&eacute;riti&egrave;re de tout ce que sa m&egrave;re a laiss&eacute;.
+De plus, elle est majeure; je me charge de lui demander son
+consentement. O&ugrave; vous retrouverai-je demain, monsieur l'abb&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Impossible: mademoiselle La Quintinie est absente jusqu'&agrave; demain
+matin.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est &agrave; Chamb&eacute;ry? Allons-y ensemble, monsieur! Par le chemin de fer
+d'Aix, nous y serons de bonne heure encore, je ne puis passer la nuit
+dans ces angoisses.</p>
+
+<p>&mdash;Vous les avouez enfin? Allons, je n'en abuserai pas, je serai plus
+g&eacute;n&eacute;reux que vous. Partons.&raquo;</p>
+
+<p>Ils n'&eacute;chang&egrave;rent plus un mot. En traversant le lac, M. Lemontier
+observa la contenance morne et pourtant digne de l'abb&eacute;. Il &eacute;tait
+vaincu, mais non bris&eacute;. Il suivait de l'&oelig;il le sillage ouvert par la
+barque, et semblait livr&eacute; &agrave; une m&eacute;ditation profonde plut&ocirc;t qu'au
+sentiment amer de la d&eacute;faite.</p>
+
+<p>En chemin de fer, il parut ranim&eacute; comme s'il e&ucirc;t trouv&eacute;, sous
+l'influence de cette marche rapide, une solution ou une r&eacute;solution. A
+Chamb&eacute;ry, il se tint dans la rue pendant que son compagnon entrait chez
+mademoiselle de Turdy. Lucie, prise &agrave; part, dit &agrave; M. Lemontier qu'elle
+lui donnait plein pouvoir de disposer du paquet comme il l'entendrait,
+et m&ecirc;me de ne jamais lui dire ce qu'il contenait. Elle s'en remettait
+aveugl&eacute;ment &agrave; sa prudence et &agrave; son honneur. Il courut rejoindre Moreali
+avec un mot de la main de Lucie, qui l'autorisait compl&eacute;tement. Ils
+all&egrave;rent s'enfermer dans la maison du comte de Luiges, lequel &eacute;tait
+toujours &agrave; Aix.</p>
+
+<p>&laquo;Attendez! dit l'abb&eacute; au moment o&ugrave; M. Lemontier, prenant un canif sur le
+bureau du comte, allait ouvrir le sachet, j'ai besoin de mes forces, de
+ma raison, de ma m&eacute;moire. Je suis fatigu&eacute;, j'ai faim!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai faim aussi, r&eacute;pondit M. Lemontier. Allons chercher une table
+d'h&ocirc;te quelconque. Je vous invite &agrave; d&icirc;ner, si vous voulez bien le
+permettre.</p>
+
+<p>&mdash;Inutile de sortir, reprit l'abb&eacute;; je vais envoyer chercher...&raquo;</p>
+
+<p>M. Lemontier refusa. L'abb&eacute; le regarda en face, et ses yeux se
+remplirent de larmes; mais il ne se plaignit pas du terrible soup&ccedil;on
+muet, trop provoqu&eacute; par sa conduite pr&eacute;c&eacute;dente. Ils sortirent, d&icirc;n&egrave;rent
+ensemble sans se parler et rentr&egrave;rent chez le comte. C'&eacute;tait une vieille
+maison, riche, silencieuse, servie par de vieux domestiques d&eacute;vots; le
+jour baissant, ils apport&egrave;rent une lampe et disparurent.</p>
+
+<p>M. Lemontier coupa la soie tout autour du sachet et en tira une grosse
+lettre, qui devint fort mince apr&egrave;s le d&eacute;pouillement de trois enveloppes
+&eacute;paisses. La premi&egrave;re ne portait que ces mots: <i>Pour &ecirc;tre ouverte dans
+dix ans</i>; la seconde: <i>Pour &ecirc;tre lue le jour de la premi&egrave;re communion de
+ma fille</i>; la troisi&egrave;me enfin, que M. Lemontier n'ouvrit pas, portait
+cette adresse bien lisible: <i>A mon mari, le colonel La Quintinie</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; ce que j'avais pr&eacute;vu, dit-il, c'est une confession au v&eacute;ritable
+confesseur, une confession qui vous &eacute;pouvante, et &agrave; pr&eacute;sent, monsieur
+l'abb&eacute;, regardez-vous votre adversaire comme un ennemi sans d&eacute;licatesse
+et sans g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;?&raquo;</p>
+
+<p>Moreali cacha sa figure dans ses mains et fondit en larmes; puis,
+tendant ses deux mains humides et froides sur la table:</p>
+
+<p>&laquo;Pardonnez-moi, dit-il, pardonnez-moi en chr&eacute;tien et en philosophe!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous pardonne tout ce qui m'est personnel, r&eacute;pondit Lemontier; mais
+je ne puis toucher vos mains en signe d'estime ou d'amiti&eacute;, je les crois
+souill&eacute;es d'un crime que ce repentir tardif ne peut expier en un
+instant.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Lemontier! s'&eacute;cria Moreali avec &eacute;nergie, je ne suis pas si
+coupable que vous le croyez: Lucie n'est pas ma fille! J'ai aim&eacute; sa m&egrave;re
+avec passion, je l'aime elle-m&ecirc;me comme l'enfant de mes entrailles
+spirituelles, mais je n'ai pas s&eacute;duit madame La Quintinie, je n'ai
+manqu&eacute; ni &agrave; mon v&oelig;u de chastet&eacute;, ni &agrave; mon devoir de confesseur et
+d'ami. S'il y a dans cette lettre dont vous prendrez connaissance, je le
+veux, une r&eacute;v&eacute;lation contraire &agrave; la confession que je vais vous faire,
+cette r&eacute;v&eacute;lation est l'&oelig;uvre du d&eacute;lire; mais j'ai mes preuves, moi:
+elles sont l&agrave;, dans ce bureau dont j'ai la clef, et je veux les mettre
+sous vos yeux... quand vous m'aurez &eacute;cout&eacute;, non comme un ami, vous vous
+y refusez, mais comme un juge. Je vous accepte pour ce que vous voulez
+&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon droit, r&eacute;pondit Lemontier, car j'ai celui de devenir le p&egrave;re
+de Lucie, et j'en ai la volont&eacute;. Je dois et veux savoir, par cons&eacute;quent,
+quels liens l'unissent &agrave; vous. Parlez.&raquo;</p>
+
+<p>Il remit la lettre de madame La Quintinie dans le sachet, y posa son
+coude, fixa sur l'abb&eacute; ses yeux clairs et calmes, et le philosophe
+attendit la confession du pr&ecirc;tre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIX" id="XXIX"></a><a href="#table">XXIX.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">R&Eacute;CIT DE L'ABB&Eacute;.</a></h3>
+
+
+<p>Moreali est mon v&eacute;ritable nom, c'est celui de ma m&egrave;re et d'un oncle
+maternel qui m'a adopt&eacute; tout r&eacute;cemment. J'ignore qui fut mon p&egrave;re; ma
+m&egrave;re &eacute;tait Italienne, et je suis n&eacute; &agrave; Rome. J'&eacute;tais fort jeune quand
+elle m'envoya &agrave; Paris, o&ugrave; je fus &eacute;lev&eacute; chez les j&eacute;suites sous le nom de
+Fervet, et o&ugrave; elle vint s'&eacute;tablir pr&egrave;s de moi quelques ann&eacute;es plus tard.
+Elle me ch&eacute;rissait tendrement et me donnait l'exemple des vertus
+chr&eacute;tiennes. Elle avait bien peu d'aisance, mais elle ne n&eacute;gligea rien
+pour mon &eacute;ducation. Elle passait pour ma tante, et longtemps, en lui
+donnant un titre plus doux, je crus n'&ecirc;tre que son fils adoptif.</p>
+
+<p>Je fis de bonnes &eacute;tudes, mais je ne montrais aucun go&ucirc;t pour l'&eacute;tat
+eccl&eacute;siastique. La carri&egrave;re des lettres, l'&eacute;loquence du barreau me
+tentaient. J'avais de l'ambition, et pourtant j'&eacute;tais un croyant, mais
+un croyant port&eacute; &agrave; la lutte plus qu'au renoncement.</p>
+
+<p>A son lit de mort, ma pauvre m&egrave;re me r&eacute;v&eacute;la l'ill&eacute;gitimit&eacute; de ma
+naissance, et m'apprit qu'&eacute;tant enceinte de moi, elle m'avait consacr&eacute; &agrave;
+Dieu par un v&oelig;u solennel. Depuis que j'&eacute;tais au monde, elle avait tout
+fait pour r&eacute;aliser ce v&oelig;u. Elle avait esp&eacute;r&eacute; que j'y souscrirais. Elle
+avait compt&eacute; que mon sacrifice rach&egrave;terait son p&eacute;ch&eacute;. Elle n'exigeait
+pas que je fusse pr&ecirc;tre sans vocation; mais elle me suppliait de ne pas
+lui &ocirc;ter l'esp&eacute;rance &agrave; sa derni&egrave;re heure et de la laisser partir
+emportant la promesse que je ferais mon possible pour lui abr&eacute;ger les
+terribles expiations du purgatoire. Si un jour il se pouvait que son
+fils offr&icirc;t le saint sacrifice de la messe &agrave; son intention, elle se
+flattait d'&ecirc;tre alors r&eacute;concili&eacute;e avec Dieu.</p>
+
+<p>Elle mourut dans mes bras, b&eacute;nie quand m&ecirc;me et consol&eacute;e autant qu'il
+d&eacute;pendait de moi; mais la honte de ma naissance et l'horreur de mon
+isolement dans la vie m'avaient port&eacute; un coup terrible. Je me vis sans
+appui, sans amis, sans liens, sans patrie; errant dans la soci&eacute;t&eacute;, livr&eacute;
+&agrave; mon inexp&eacute;rience, luttant pour percer tout seul et retombant d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;
+sur moi-m&ecirc;me, j'essayai de me persuader que mon intelligence et ma
+volont&eacute; suffiraient; mais j'eus peur des passions que je sentais
+fermenter en moi. La femme &eacute;tait pour moi un objet de s&eacute;duction
+irr&eacute;sistible et d'aversion craintive. J'avais des envies d'adorer et de
+tuer la premi&egrave;re qui &eacute;garerait mes sens. L'&eacute;pouvante me ramena chez les
+j&eacute;suites.</p>
+
+<p>L&agrave;, je n'&eacute;tais plus seul, j'appartenais &agrave; tous, il est vrai, mais tous
+m'appartenaient, et je pouvais, au sein de cette soci&eacute;t&eacute; puissante,
+conqu&eacute;rir par un grand m&eacute;rite l'ind&eacute;pendance de l'initiative.</p>
+
+<p>J'avoue que l'ambition mondaine fut encore mon but jusqu'au moment o&ugrave; je
+fus d&eacute;sign&eacute; pour recevoir les ordres sacr&eacute;s. Dans ma derni&egrave;re retraite
+pr&eacute;paratoire, je sentis la gr&acirc;ce, je reconnus mon n&eacute;ant, je m'humiliai
+et je travaillai sinc&egrave;rement &agrave; combattre le d&eacute;mon d'orgueil qui &eacute;tait
+en moi.</p>
+
+<p>Outre le travail de la gr&acirc;ce, j'&eacute;tais dou&eacute; d'un besoin de logique
+int&eacute;rieure qui me travaillait aussi. J'avais le go&ucirc;t du beau, la passion
+du vrai, le sentiment de l'honneur, le m&eacute;pris des faux biens, de grands
+app&eacute;tits de franchise et de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;; mais la vraie charit&eacute;
+chr&eacute;tienne, le facile pardon des injures, l'humilit&eacute; devant les hommes,
+le repos absolu du c&oelig;ur et des sens &agrave; la pens&eacute;e des femmes, voil&agrave; ce
+qui me manquait. Je le sentais, car j'&eacute;tais s&eacute;v&egrave;re envers moi-m&ecirc;me. Je
+demandai encore un an de travail spirituel avant de prononcer mes v&oelig;ux,
+je ne me trouvais pas encore assez digne et assez fort; mais on avait
+besoin de mes services, on me dissuada de tenter une plus longue
+&eacute;preuve: je me consacrai en tremblant.</p>
+
+<p>Pourtant je me sentis &agrave; la fois enorgueilli et touch&eacute; de la confiance
+avec laquelle mes directeurs me poussaient dans l'ar&egrave;ne. L'orgueil du
+devoir m'&eacute;tait permis, je m'y abandonnai: n'&eacute;tait-il pas ma sauvegarde
+contre les tentations?</p>
+
+<p>Je fus nomm&eacute; d'embl&eacute;e &agrave; un vicariat dans une ville de premier ordre. J'y
+pr&ecirc;chai le car&ecirc;me avec un tr&egrave;s-grand succ&egrave;s. C'est l&agrave; que les larmes des
+femmes, ces touchantes ferveurs, plus s&eacute;duisantes que les
+applaudissements des foules, commenc&egrave;rent &agrave; me troubler s&eacute;rieusement. Je
+sentis la n&eacute;cessit&eacute; des plus grandes aust&eacute;rit&eacute;s. Il fallait &ecirc;tre saint
+ou rien. Je m'effor&ccedil;ai d'&ecirc;tre saint.</p>
+
+<p>La gr&acirc;ce descendit encore sur ma ferveur. Le calme se fit comme par
+miracle. Un jour, je me sentis vraiment fier en me sentant vraiment
+fort. Le souffle embras&eacute; du confessionnal me fit sourire. Les plus
+belles femmes venaient &agrave; moi. Toutes m'aimaient, sinon avec r&eacute;flexion et
+persistance, du moins avec entra&icirc;nement durant cette heure de tendre
+&eacute;panchement qu'elles apportaient &agrave; mes pieds. Je les traitai durement,
+quelques-unes s'exasp&eacute;r&egrave;rent jusqu'&agrave; m'aimer avec ardeur. Je les
+accablai du m&eacute;pris de Dieu, qui leur parlait par ma bouche.</p>
+
+<p>Parmi les p&eacute;nitentes que l'aristocratie de la province m'envoyait en
+trop grand nombre, une jeune fille charmante me consola par son
+ang&eacute;lique chastet&eacute;, par l'absence de tout instinct douteux &agrave; combattre,
+par une foi na&iuml;ve pleine de scrupules attendrissants: c'&eacute;tait Blanche de
+Turdy. Elle avait seize ans &agrave; peine. P&acirc;le, d&eacute;licate, toujours simplement
+v&ecirc;tue, un peu nonchalante et d'humeur r&ecirc;veuse, elle &eacute;tait l'image de la
+candeur timide et de la virginit&eacute; ignorante.</p>
+
+<p>Sa m&egrave;re, qui &eacute;tait pieuse, vint un jour me consulter.</p>
+
+<p>&laquo;M. de Turdy veut, dit-elle, marier ma fille avec un beau colonel qui ne
+croit &agrave; rien. L'enfant est douce, et redoute la vivacit&eacute; de son p&egrave;re.
+Donnez-lui le courage de r&eacute;sister un peu. Mon mari est bon au fond, il
+c&eacute;dera. D'ailleurs, nous ne sommes ici que pour un temps limit&eacute;. Nos
+propri&eacute;t&eacute;s les plus importantes sont en Savoie. C'est l&agrave; que je voudrais
+&eacute;tablir Blanche, afin de l'avoir pr&egrave;s de moi.&raquo;</p>
+
+<p>J'exhortai dans ce sens ma jeune p&eacute;nitente, qui se prit &agrave; pleurer.</p>
+
+<p>&laquo;Mon p&egrave;re ne me force pas, dit-elle; toute la faute est &agrave; moi. Le
+colonel La Quintinie m'a dit au bal qu'il m'aimait, et qu'il serait
+malheureux, si je ne l'aimais pas. Je l'ai cru, et, lorsqu'il m'a
+demand&eacute;e &agrave; mon p&egrave;re, j'ai avou&eacute; que je l'aimais aussi. Mon p&egrave;re serait
+plut&ocirc;t contraire que favorable &agrave; ce mariage. Le colonel ne lui pla&icirc;t pas
+beaucoup. &laquo;Pourtant, m'a-t-il dit, si tu l'aimes... nous verrons....
+Consulte ta m&egrave;re.&raquo; J'ai consult&eacute; maman, qui dit non. Je ne sais pas si
+j'ai fait un p&eacute;ch&eacute; en aimant ce colonel.&raquo;</p>
+
+<p>Je m'effor&ccedil;ai de lui prouver qu'elle ne l'aimait pas. Elle parut
+&eacute;branl&eacute;e, et me promit de n'y plus songer.</p>
+
+<p>Un an s'&eacute;coula sans qu'elle se confess&acirc;t d'aimer. Je n'avais pas coutume
+de questionner. Je bl&acirc;me ce mode de provocation &agrave; la sinc&eacute;rit&eacute;.
+Pourtant, ce silence m'&eacute;tonnait, et je me fis scrupule de donner &agrave;
+Blanche l'absolution pascale sans &ecirc;tre bien assur&eacute; de la validit&eacute; de sa
+confession. Elle me r&eacute;pondit avec la simplicit&eacute; d'un ange:</p>
+
+<p>&laquo;Vous m'avez d&eacute;fendu d'aimer, je me suis abstenue. Je n'aime plus que
+Dieu et la Vierge.&raquo;</p>
+
+<p>Cette soumission facile, enti&egrave;re, vraiment sainte, me remplit
+d'admiration et de tendresse pour cette jeune &acirc;me qui, d&egrave;s sa premi&egrave;re
+&eacute;preuve, s'&eacute;levait &agrave; l'&eacute;tat de perfection, celui o&ugrave; il n'y a plus ni
+lutte ni angoisse devant le sacrifice de soi-m&ecirc;me. J'en fus si &eacute;difi&eacute;,
+que je me sentis comme sanctifi&eacute; par contre-coup. J'avais beaucoup
+travaill&eacute; pour assurer ma victoire sur les sens, et cette enfant, qui
+n'avait pas de sens &agrave; vaincre, immolait l'instinct de son c&oelig;ur avec
+cette sublime simplicit&eacute;!</p>
+
+<p>Je l'aimai, je l'aimai de l'amiti&eacute; la plus pure, la plus calme. C'&eacute;tait
+en moi comme un sentiment divin! Ni ma veille ni mon sommeil n'en
+&eacute;taient troubl&eacute;s. Mes yeux ne la cherchaient dans l'&eacute;glise ni aux
+offices, ni aux sermons. Quand j'&eacute;tais l&agrave;, je sentais qu'elle y &eacute;tait,
+et elle y &eacute;tait toujours. Sa pr&eacute;sence &eacute;tait un parfum dans l'atmosph&egrave;re,
+son approche au confessionnal m'apportait une sensation de bien-&ecirc;tre et
+de fra&icirc;cheur.</p>
+
+<p>Un jour, &agrave; la veille d'une de ces grandes f&ecirc;tes o&ugrave; elle avait coutume de
+se confesser, je me sentis inquiet, comme si un malheur non d&eacute;fini m'e&ucirc;t
+menac&eacute;. Elle ne vint pas. Trois mois se pass&egrave;rent, et je compris alors
+qu'elle &eacute;tait beaucoup pour moi. Ma ferveur se ralentissait, l'&eacute;glise
+perdait sa po&eacute;sie, ma vie se tra&icirc;nait comme une attente p&eacute;nible. Je ne
+pouvais m'alarmer de ma tristesse; je sentais mon intention aussi pure
+que celle d'un petit enfant. Il ne m'&eacute;tait pas seulement permis, il
+m'&eacute;tait ordonn&eacute; de ch&eacute;rir les voies de cette jeune sainte, et je
+craignais qu'on ne la d&eacute;tourn&acirc;t du ciel.</p>
+
+<p>Madame de Turdy reparut enfin.</p>
+
+<p>&laquo;Nous avons pass&eacute; trois mois aux eaux, me dit-elle. Le beau colonel La
+Quintinie y &eacute;tait. Il a recommenc&eacute; ses assiduit&eacute;s, et je crains bien que
+Blanche n'ait jamais cess&eacute; de l'aimer. Il a renouvel&eacute; sa demande, que
+j'avais r&eacute;ussi &agrave; faire ajourner &agrave; cause du jeune &acirc;ge de ma fille. Il a
+fait la cour aussi &agrave; M. de Turdy, qui est un incr&eacute;dule, et qui l'a pris
+sous sa protection, pr&eacute;tendant que je voulais faire de ma fille une
+religieuse. Je viens vous demander conseil.&raquo;</p>
+
+<p>Je ne sais ce que je r&eacute;pondis. J'&eacute;tais fort troubl&eacute;. La d&eacute;fection de
+Blanche &eacute;tait une chute d&eacute;plorable, et le mot de religieuse, que sa m&egrave;re
+venait de prononcer, me jetait dans de grandes anxi&eacute;t&eacute;s. Peut-&ecirc;tre
+aurais-je d&ucirc; sugg&eacute;rer &agrave; ma jeune p&eacute;nitente l'id&eacute;e de se consacrer &agrave;
+Dieu. Dou&eacute;e de si grandes qualit&eacute;s de renoncement, n'&eacute;tait-elle pas
+marqu&eacute;e pour l'&eacute;tat sublime? Je m'&eacute;tais interdit d'encourager les
+vocations romanesques, fugitives vell&eacute;it&eacute;s fr&eacute;quentes chez les filles de
+treize &agrave; seize ans; mais Blanche, sans me faire part de l'appel du
+Seigneur, l'avait peut-&ecirc;tre vaguement ressenti. Et je ne l'avais pas
+devin&eacute;, moi! j'avais laiss&eacute; ma jeune s&oelig;ur s'&eacute;garer dans son r&ecirc;ve
+d'amour et accepter l'&eacute;poux charnel faute d'entrevoir clairement l'&eacute;poux
+id&eacute;al!</p>
+
+<p>Je demandai &agrave; madame de Turdy si elle s'opposerait &agrave; la cons&eacute;cration de
+sa fille. Elle me parut surprise.</p>
+
+<p>&laquo;Non certes, r&eacute;pondit-elle, si elle avait la vocation: mais elle ne l'a
+pas du tout, puisqu'elle veut se marier avec un homme sans principes.</p>
+
+<p>&mdash;Elle pourrait changer, lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Ne le d&eacute;sirons pas trop, reprit-elle; M. de Turdy jetterait feu et
+flamme.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'avez-vous pas dit qu'il &eacute;tait fort bon?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas grande persistance, et il c&eacute;derait &agrave; la fin; mais que
+d'orages auparavant!</p>
+
+<p>&mdash;Vous les redouteriez peu, si vous &eacute;tiez certaine de les supporter pour
+le bonheur de votre enfant.&raquo;</p>
+
+<p>Madame de Turdy restait ind&eacute;cise et incr&eacute;dule. Elle ne s'opposa pourtant
+pas &agrave; ce que la vocation de Blanche f&ucirc;t interrog&eacute;e. Je pr&ecirc;chais alors
+dans un couvent de religieuses o&ugrave; sa m&egrave;re la conduisait deux fois par
+semaine pour m'entendre. Au bout de quelque temps, elle l'amena vers moi
+dans un parloir de ce couvent, o&ugrave; elle nous laissa ensemble.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas une confession, ce fut un entretien de fr&egrave;re &agrave; s&oelig;ur.
+Blanche m'avoua qu'elle &eacute;tait bien agit&eacute;e. Le colonel l'occupait
+beaucoup, et pourtant elle sentait que ce n'&eacute;tait pas l&agrave; le doux r&ecirc;ve de
+sa vie. C'&eacute;tait comme une violence que l'homme faisait &agrave; son &acirc;me.
+L'appel du Sauveur, plus vague et plus tendre, la faisait r&ecirc;ver. Je vis
+bien que les sens avaient parl&eacute;, mais j'esp&eacute;rai lui enseigner
+d&eacute;licatement &agrave; les vaincre.</p>
+
+<p>Je portai une grande ardeur dans mon entreprise, et durant plusieurs
+mois, o&ugrave; tant&ocirc;t la confession, tant&ocirc;t les entrevues chez sa m&egrave;re et au
+couvent &eacute;tablirent des relations suivies entre nous, je la vis s'avancer
+dans la voie sainte au point de me faire croire que je l'y avais assur&eacute;e
+pour jamais. Combien elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; heureuse si elle e&ucirc;t pers&eacute;v&eacute;r&eacute;! Mon
+affection, ma sollicitude pour elle &eacute;taient devenues en moi comme une
+seconde vie. Toutes les forces de mon &acirc;me &eacute;taient tendues vers ce but de
+conserver vierge pour l'hymen du Christ cette &acirc;me digne de lui seul. A
+l'id&eacute;e qu'un homme, et un homme sans croyances, se flattait de la
+profaner, j'&eacute;tais d&eacute;vor&eacute; d'indignation.</p>
+
+<p>Blanche semblait sauv&eacute;e, mais elle fut imprudente. Elle ne savait rien
+cacher: elle avoua &agrave; son p&egrave;re son d&eacute;sir de prendre le voile. D&egrave;s lors M.
+de Turdy, qui au fond prisait m&eacute;diocrement La Quintinie, s'appuya sur ce
+dernier pour soustraire la n&eacute;ophyte &agrave; l'appel du Seigneur. Il effraya
+madame de Turdy, qui &eacute;tait pieuse, mais qui avait le caract&egrave;re faible;
+il pesa sur la pi&eacute;t&eacute; filiale de Blanche. Il permit au colonel de la voir
+plus souvent. Enfin ils &eacute;branl&egrave;rent ma pauvre sainte et me l'enlev&egrave;rent
+au moment o&ugrave;, appel&eacute; &agrave; d'autres fonctions, j'&eacute;tais forc&eacute; de changer de
+r&eacute;sidence.</p>
+
+<p>Je partis, la mort dans l'&acirc;me, pour ma premi&egrave;re et derni&egrave;re cure.
+C'&eacute;tait une ville de troisi&egrave;me ordre, peu &eacute;loign&eacute;e de celle que je
+quittais. Madame de Turdy vint m'y trouver bient&ocirc;t sans sa fille. Le
+mariage &eacute;tait d&eacute;cid&eacute;. Blanche avait jur&eacute; &agrave; son p&egrave;re qu'elle ne serait
+pas religieuse. La m&egrave;re elle-m&ecirc;me s'en r&eacute;jouissait, car elle avait eu
+peur de me voir trop bien r&eacute;ussir; mais elle &eacute;tait &eacute;galement effray&eacute;e de
+donner sa fille &agrave; un incr&eacute;dule. Elle me priait, puisque j'avais eu et
+pouvais avoir encore de l'influence sur elle, de lui &eacute;crire pour exiger
+qu'elle f&icirc;t de sa main le prix de la conversion du colonel. J'&eacute;crivis
+deux fois, trois fois. Pas de r&eacute;ponse! Un jour, on m'apporta un billet
+de faire part. Blanche &eacute;tait mari&eacute;e.</p>
+
+<p>La douleur et la col&egrave;re que j'&eacute;prouvai me firent craindre d'avoir trop
+aim&eacute; cette jeune fille.... Trop aim&eacute;!... &eacute;tait-ce possible? peut-on
+aimer trop quand on aime en Dieu et &agrave; cause de Dieu? Je l'avais mal
+aim&eacute;e... peut-&ecirc;tre; non! Je scrutai en vain ma conscience. L'amour
+terrestre n'&eacute;tait plus en moi depuis longtemps; je l'avais terrass&eacute;, je
+l'avais tu&eacute;, je le m&eacute;prisais.... Quand je sentais la chair se r&eacute;volter,
+je ne prenais pas le change, et jamais dans mes r&ecirc;ves, m&ecirc;me
+involontaires, la figure de Blanche ne s'&eacute;tait m&ecirc;l&eacute;e aux fant&ocirc;mes de la
+tentation.</p>
+
+<p>Je l'avais aim&eacute;e avec l'&acirc;me, et pendant quelque temps mon &acirc;me fut comme
+bris&eacute;e. Je ne sentais plus aucune ambition mondaine. Je demandai &agrave;
+m'effacer dans le clerg&eacute; secondaire, &agrave; m'&eacute;loigner de cette province o&ugrave;
+j'avais trop souffert. Je fus appel&eacute; &agrave; Paris; mais le colonel et sa
+femme y &eacute;taient sans que je m'en fusse inform&eacute;. Un jour que je pr&ecirc;chais
+&agrave; l'&eacute;glise de ***, je vis Blanche au pied de la chaire. Je la vis sans
+trouble et sans joie. Je ne l'estimais plus; je savais qu'elle avait
+tout c&eacute;d&eacute;, et que le colonel continuait &agrave; nier Dieu et &agrave; braver
+l'&Eacute;glise. C'&eacute;tait sous Louis-Philippe. Il craignait d'&ecirc;tre pris pour un
+l&eacute;gitimiste; il voulait de l'avancement.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le sermon, comme je me retirais vers la sacristie, je vis que deux
+femmes me suivaient: l'une &eacute;tait Blanche, dont un voile de dentelle
+cachait mal la p&acirc;leur et l'&eacute;motion; l'autre &eacute;tait une pieuse amie qui
+l'avait amen&eacute;e au sermon; elles demandaient &agrave; me parler.</p>
+
+<p>Ce fut l'amie qui prit la parole.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous ram&egrave;ne, dit-elle, une brebis &eacute;gar&eacute;e. Elle est troubl&eacute;e dans sa
+foi; elle souffre. Pendant quelque temps, elle a essay&eacute; de se rattacher
+au monde; elle a &eacute;chou&eacute;. Votre sermon vient de la rappeler &agrave; la
+religion. Elle veut vous ouvrir son c&oelig;ur; mais, avant de se confesser &agrave;
+vous, elle voudrait vous parler comme &agrave; un ami. Venez chez moi demain &agrave;
+onze heures du matin. Personne ne vous troublera.&raquo;</p>
+
+<p>Je refusai. J'avais &eacute;chou&eacute; dans la plus modeste de mes tentatives, celle
+de faire pr&eacute;sider la plus simple des conditions chr&eacute;tiennes au mariage
+de mademoiselle de Turdy. J'avais donc manqu&eacute; d'ascendant et de
+persuasion. Elle devait choisir un guide plus &eacute;loquent et plus &eacute;clair&eacute;
+que moi.</p>
+
+<p>Elle releva son voile, et je vis sa figure inond&eacute;e de larmes.</p>
+
+<p>&laquo;Nul autre que vous! dit-elle; si vous me repoussez, je suis perdue,
+damn&eacute;e &agrave; jamais. Votre devoir est de me r&eacute;concilier avec Dieu, ou mon
+&eacute;ternel malheur p&egrave;sera sur votre conscience.&raquo;</p>
+
+<p>Je dus c&eacute;der et promettre. Le lendemain, &agrave; l'heure dite, j'&eacute;tais chez
+son amie, qui nous laissa seuls dans un salon r&eacute;serv&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Avant que je vous demande d'entendre ma confession, dit madame La
+Quintinie, j'ai &agrave; vous raconter l'histoire de mon mariage, et je serai
+forc&eacute;e de vous parler des personnes qui m'entourent. Cela est permis
+dans un entretien amical. &Eacute;coutez-moi. Je n'ai jamais aim&eacute; M. La
+Quintinie depuis le premier jour o&ugrave; vous m'avez d&eacute;montr&eacute; que je ne
+pouvais ni ne devais aimer un incr&eacute;dule. Il y a de cela deux ans. A
+partir de cette &eacute;poque, j'en ai aim&eacute; un autre; mais je ne m'en suis pas
+accus&eacute;e en confession, ce ne pouvait pas &ecirc;tre un p&eacute;ch&eacute;; c'&eacute;tait une
+sainte amiti&eacute; qui ne pouvait aboutir au mariage. J'avais donc l'esprit
+tranquille et le c&oelig;ur rempli; la preuve, c'est que l'id&eacute;e de me
+consacrer &agrave; la virginit&eacute; m'&eacute;tait douce, et que mon p&egrave;re m'a d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e
+en s'y opposant.</p>
+
+<p>&laquo;Quand j'ai d&ucirc; renoncer &agrave; vaincre sa r&eacute;sistance, il s'est pass&eacute; en moi
+des choses &eacute;tranges dont je me confesserai ailleurs qu'ici. J'ai cru
+devoir lutter contre moi-m&ecirc;me, ob&eacute;ir &agrave; mon p&egrave;re et m'efforcer d'aimer M.
+La Quintinie. Je n'&eacute;tais pas forc&eacute;e de me prononcer pour ce dernier; au
+contraire, mes parents me priaient d'attendre et de r&eacute;fl&eacute;chir, mon p&egrave;re
+parce qu'il trouvait le colonel frivole et inintelligent, ma m&egrave;re parce
+qu'elle le voyait impie.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi me suis-je obstin&eacute;e &agrave; le choisir? Parce qu'il m'a effray&eacute;e de
+votre influence.... Ne me demandez point d'autres explications. Au
+tribunal de la p&eacute;nitence, vous m'interrogerez. Je vous dis seulement ici
+en toute sinc&eacute;rit&eacute; que j'ai cru faire mon devoir en ne r&eacute;pondant pas &agrave;
+vos lettres et en consentant, apr&egrave;s une lutte vaine, &agrave; h&acirc;ter mon
+mariage, sans conditions, au gr&eacute; du colonel.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;las! j'ai &eacute;t&eacute; bien punie de mon erreur! Les embrassements de cet
+homme m'ont &eacute;t&eacute; odieux. Je ne savais rien du mariage, je ne pressentais
+rien, je ne devinais rien. Je croyais que l'amour conjugal &eacute;tait pure
+affaire de c&oelig;ur, et qu'en &eacute;changeant ses pens&eacute;es on arrivait &agrave; imposer
+une douce persuasion en m&ecirc;me temps qu'&agrave; la subir. Je m'imaginais
+qu'ayant c&eacute;d&eacute; ma main et perdu mon nom sans exiger de mon mari aucun
+engagement religieux, je l'am&egrave;nerais &agrave; croire ce que je croyais; mais
+quoi! le lendemain du mariage j'avais perdu tout espoir d'ascendant sur
+lui: j'&eacute;tais sa chose, Dieu ne pouvait plus me r&eacute;clamer. Je n'avais plus
+qu'&agrave; partager sa vie, ses go&ucirc;ts, ses habitudes, &agrave; subir ses caresses et
+&agrave; me dire heureuse ou &agrave; me taire. Voil&agrave; ma d&eacute;sillusion, mon opprobre,
+mon d&eacute;sespoir. Je porte dans mon sein le gage de cette union terrestre
+qu'il pla&icirc;t aux hommes d'appeler l'amour. J'esp&egrave;re et je d&eacute;sire mourir
+en mettant cet enfant au monde. C'est tout ce que mon mari voulait de
+moi; ma vie, &agrave; contre-c&oelig;ur encha&icirc;n&eacute;e, ne peut lui &ecirc;tre d'aucune
+utilit&eacute;. Mais, sentant bien que Dieu daignera m'affranchir du supplice
+d'appartenir &agrave; un autre ma&icirc;tre que lui, je veux qu'il ait piti&eacute; de moi,
+qu'il accepte les larmes de mon repentir et qu'il me re&ccedil;oive dans sa
+gr&acirc;ce. C'est pourquoi je suis venue &agrave; vous.&raquo;</p>
+
+<p>Les aveux de Blanche &eacute;taient un douloureux triomphe pour l'esprit de
+v&eacute;rit&eacute; qui parlait en moi. Il &eacute;tait bien &eacute;vident que cette d&eacute;licate
+cr&eacute;ature form&eacute;e pour le ciel avait m&eacute;connu sa vocation et sign&eacute; l'arr&ecirc;t
+de son irr&eacute;m&eacute;diable malheur en ce monde, en se laissant tomber dans les
+bras d'un homme. Elle m'apparaissait souill&eacute;e, mais repentante. Elle ne
+m'inspirait plus d'enthousiasme, mais elle m'imposait une piti&eacute; profonde
+et le devoir de la consoler. Pourtant j'&eacute;tais frapp&eacute; d'un point
+myst&eacute;rieux dans son r&eacute;cit, et je la priai en vain de s'expliquer; elle
+s'y refusa. J'eus peur, je fis tous mes efforts pour qu'elle s'adress&acirc;t
+&agrave; un autre confesseur; elle fut in&eacute;branlable. Cette personne si faible
+et si douce &eacute;tait devenue sombre et tenace. Elle voulait &ecirc;tre sauv&eacute;e par
+moi, ou s'abstenir avec d&eacute;sespoir de toute religion, de toute croyance.</p>
+
+<p>Le lendemain, j'entendis sa confession, qui me fit fr&eacute;mir. Je ne
+l'aimais plus, moi, je fus sans indulgence; je l'humiliai, je la brisai
+jusqu'&agrave; lui d&eacute;clarer que je ne la confesserais plus jamais. J'ai tenu
+parole.</p>
+
+<p>Vous m'approuvez peut-&ecirc;tre? Eh bien, vous avez tort. Je me trompais,
+j'&eacute;tais l&acirc;che, je n'&eacute;tais pas &agrave; la hauteur de mon devoir. La confession
+de cette femme me troublait. Je m'&eacute;tais cru un saint, je ne l'&eacute;tais pas.
+Je craignais de commettre un sacril&eacute;ge en &eacute;coutant, dans le temple du
+Seigneur, des aveux terribles. J'aurais d&ucirc; puiser ma force dans la
+saintet&eacute; du sanctuaire et ramener cette &acirc;me par la patience, par la
+douceur, par l'impassible sourire d'une chastet&eacute; &agrave; l'abri de tout p&eacute;ril.</p>
+
+<p>Je manquai de l'audace des saints et de la tranquillit&eacute; des anges. Je
+sentis que je n'&eacute;tais qu'un homme, et, profond&eacute;ment humili&eacute; de ma
+d&eacute;faite, je repoussai durement l'infortun&eacute;e en sauvant mon repos, mais
+en exasp&eacute;rant son &acirc;me. Mon repos, ai-je dit. H&eacute;las! il &eacute;tait perdu sans
+retour! J'avais aim&eacute; Blanche et je ne l'avais pas d&eacute;sir&eacute;e; je ne
+l'aimais plus, et elle portait le d&eacute;lire dans mes sens! Je refusai
+obstin&eacute;ment de la revoir, et, pour &eacute;chapper &agrave; ses instances, &agrave; ses
+sommations, j'obtins dispense de confesser &agrave; l'avenir aucune femme.</p>
+
+<p>Six mois se pass&egrave;rent pour moi dans des aust&eacute;rit&eacute;s et dans des combats
+terribles. Je ne la voyais plus. Elle m'&eacute;crivait: je n'ai lu de son
+vivant que la premi&egrave;re lettre; les autres, j'en ai pris connaissance
+apr&egrave;s sa mort seulement, mais je les ai gard&eacute;es toutes. Elles sont l&agrave;,
+dans ce bureau. Je sentais que je serais peut-&ecirc;tre accus&eacute;: je ne pouvais
+me dessaisir des preuves flagrantes de mon innocence... mon innocence
+<i>de fait</i>, je dois ajouter ce mot, ne voulant rien vous cacher. Mon &acirc;me
+&eacute;tait coupable, si c'est &ecirc;tre coupable que d'&ecirc;tre aux prises avec une
+effroyable tentation &agrave; laquelle on ne c&egrave;de point par le fait.</p>
+
+<p>Un jour, le colonel La Quintinie entra chez moi.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, me dit-il, je ne vous aime point, car vos lettres ont failli
+emp&ecirc;cher mon mariage; mais je vous crois sinc&egrave;re. Ma femme est fort
+malade; elle est dans un &eacute;tat d'exaltation religieuse qui fait craindre
+pour sa raison. Elle demande un pr&ecirc;tre et renvoie tous ceux qui se
+pr&eacute;sentent. Enfin elle s'obstine &agrave; vous voir, et son m&eacute;decin croit qu'il
+faut tenter de lui donner cette satisfaction. Je viens vous chercher, et
+je compte sur votre raison, sur votre prudence, sur votre charit&eacute; enfin
+pour calmer ce pauvre esprit qui s'&eacute;gare. Madame La Quintinie est une
+sainte; elle n'a rien &agrave; se reprocher, et elle se croit damn&eacute;e! Dites-lui
+donc ce que vous avez mission de lui dire pour la sauver de ces
+&eacute;pouvantes.&raquo;</p>
+
+<p>Je ne pouvais refuser sans donner de graves soup&ccedil;ons sur mon caract&egrave;re,
+et, d'ailleurs, mon devoir &eacute;tait de marcher. Je suivis le colonel. Je
+trouvai Blanche debout, chang&eacute;e &agrave; faire fr&eacute;mir, et en proie &agrave; une crise
+des plus douloureuses. Elle tenait dans ses bras et couvrait de larmes
+et de baisers une petite cr&eacute;ature de deux ou trois mois qu'elle avait
+voulu nourrir, et que, par ordre du m&eacute;decin, il lui fallait confier &agrave;
+une nourrice. Cette enfant, c'&eacute;tait Lucie.</p>
+
+<p>D&egrave;s que la pauvre femme me vit, elle s'apaisa, remit avec douceur aux
+bras de la nourrice l'enfant, qui criait, instinctivement effray&eacute;e des
+transports de sa m&egrave;re. Blanche renvoya tout le monde, et, quand nous
+f&ucirc;mes seuls:</p>
+
+<p>&laquo;Ni &eacute;pouse ni m&egrave;re! dit-elle en fixant sur moi ses yeux sombres,
+redevenus secs; voil&agrave; votre ouvrage, &agrave; vous! Vous m'avez d&eacute;fendu d'aimer
+alors que j'aurais pu c&eacute;der &agrave; mon premier instinct, et me contenter,
+comme tant d'autres, de l'amour vulgaire d'un homme et de ses
+embrassements grossiers. J'aurais pu &ecirc;tre heureuse ainsi, n'aspirant pas
+&agrave; des f&eacute;licit&eacute;s id&eacute;ales, ne les connaissant pas, vivant d'une grosse vie
+mat&eacute;rielle employ&eacute;e &agrave; mettre des enfants au monde, &agrave; les allaiter et &agrave;
+m'oublier moi-m&ecirc;me dans les devoirs de la famille. Vous n'avez pas voulu
+qu'il en f&ucirc;t ainsi; vous m'avez montr&eacute; un corps nu et maigre, un homme
+d'ivoire &eacute;tendu sur une croix d'&eacute;b&egrave;ne, et vous m'avez dit: &laquo;Voil&agrave; ton
+&eacute;poux, ton amant, ton ami. Ce n'est pas un homme, c'est un Dieu, une
+pens&eacute;e, un r&ecirc;ve! Tu vivras de ce r&ecirc;ve, qui te plongera dans des
+ravissements infinis, et tu te perdras en des jouissances d'imagination
+aupr&egrave;s desquelles les profanes r&eacute;alit&eacute;s de la vie ordinaire ne sont
+qu'abjection et souillure.&raquo; Vous aviez raison. Tant que j'ai aim&eacute;
+l'&eacute;poux c&eacute;leste, j'ai &eacute;t&eacute; heureuse et sainte. Quand j'ai partag&eacute; la
+couche de l'autre, j'ai &eacute;t&eacute; avilie et j'ai rougi de moi.... A pr&eacute;sent,
+je le hais et je me m&eacute;prise. Pourquoi m'avez-vous laiss&eacute;e contracter ce
+lien? Pourquoi, lorsque j'avais peur de vous et de moi-m&ecirc;me, n'avez-vous
+pas eu le courage de venir me trouver pour me dire: &laquo;Que cet homme soit
+chr&eacute;tien ou non, je ne veux pas que tu lui appartiennes! Tu es &agrave; Dieu,
+tu es &agrave; moi. Je suis ton Christ, je t'aime comme il t'aime, tu vivras
+avec moi et avec lui parmi les anges, et tu iras &agrave; Dieu sans avoir &eacute;t&eacute;
+profan&eacute;e?&raquo; Voil&agrave; ce qu'il fallait faire, voil&agrave; ce qu'il fallait me dire.
+J'avais peur de vous!... je ne sais pas pourquoi! Je me trompais;
+j'&eacute;tais aux prises avec l'esprit du mal qui voulait m'arracher &agrave; Dieu,
+et qui, parlant par la bouche de mon mari, me disait: &laquo;Toutes les
+d&eacute;votes sont amoureuses de leur confesseur quand il est jeune.&raquo; Alors,
+moi, je me disais: &laquo;Suis-je donc <i>amoureuse</i>?&raquo; Mais je ne savais ce que
+c'&eacute;tait que d'&ecirc;tre amoureuse! Vous aviez tu&eacute; mes sens en me faisant
+rougir du premier trouble de mes sens; Je r&ecirc;vais de vous, je vous voyais
+&eacute;tendu sur cette croix &agrave; la place du Christ, et dans mes songes je
+baisais vos blessures, ou j'essuyais vos pieds avec mes cheveux, et je
+ne me rebutais pas quand vous me disiez: &laquo;Femme, qu'y a-t-il de commun
+entre vous et moi?&raquo; &Eacute;tait-ce l&agrave; de l'amour profane? Non!... ou bien, si
+c'en &eacute;tait, il fallait ne pas craindre de m'avertir, de m'&eacute;clairer et de
+me remettre dans la voie. Vous ne vous &ecirc;tes pas souci&eacute; de moi, vous
+disiez m'aimer si tendrement, et vous m'avez abandonn&eacute;e!&mdash;Et &agrave; pr&eacute;sent
+que vous savez mes troubles et mes douleurs, vous me chassez du
+confessionnal en me disant que vous ne voulez pas vous damner avec moi,
+et vous ne revenez que parce que mon mari vous ram&egrave;ne! Non! vous m'avez
+menti, vous ne m'avez jamais aim&eacute;e! Vous n'aimiez rien que vous-m&ecirc;me,
+vous vous sauveriez seul, en toute s&eacute;curit&eacute; d'orgueil et d'&eacute;go&iuml;sme, sur
+les ruines d'un monde! Et moi, je suis perdue, je suis damn&eacute;e, vous
+l'avez dit. Je n'estime rien sur la terre, je ne suis bonne &agrave; rien, je
+ne peux pas &ecirc;tre une m&egrave;re de famille, je ne peux plus devenir une
+sainte. Votre c&oelig;ur me repousse, le ciel se ferme et l'enfer m'appelle.
+Laissez-moi donc, je veux mourir en maudissant Dieu, le Christ, vous et
+moi-m&ecirc;me!&raquo;.</p>
+
+<p>Si je vous rapporte ces effroyables paroles dont le souvenir me glace
+encore, c'est qu'elles sont le r&eacute;sum&eacute; des plaintes, des blasph&egrave;mes et
+des reproches que cette malheureuse femme m'a toujours adress&eacute;s depuis,
+soit par lettres, soit dans de courtes entrevues auxquelles je n'ai pu
+me soustraire. C'est qu'elles sont, j'en suis certain, l'objet et le
+texte de la confession que vous avez l&agrave; entre les mains. Jugez si le
+p&egrave;re, l'&eacute;poux ou la fille de Blanche doivent la lire!</p>
+
+<p>Quant &agrave; moi, pli&eacute; sous l'horreur de cette mal&eacute;diction, je m'effor&ccedil;ais en
+vain de la conjurer: l'esprit de Blanche, frapp&eacute; de d&eacute;lire, &eacute;tait
+compl&eacute;tement d&eacute;vi&eacute; de la ligne du vrai, ligne subtile et d&eacute;licate &agrave;
+suivre, j'en conviens, pour les pr&ecirc;tres sans id&eacute;al et pour les femmes
+exalt&eacute;es. En m&ecirc;me temps qu'elle &eacute;tait une folle, la pauvre Blanche &eacute;tait
+pourtant une sainte aussi. Elle ne r&ecirc;vait point de coupables transports,
+elle effleurait le bord des ab&icirc;mes avec cette l&eacute;g&egrave;ret&eacute; d'appr&eacute;ciation et
+cette absence de logique qui caract&eacute;risent les femmes. Elle ne voulait
+pas s'apercevoir du mal qu'elle me faisait; elle comptait pour rien la
+contagion que je pouvais recevoir de sa d&eacute;mence.... Mais, si elle avait
+les p&eacute;rilleux &eacute;lans de sainte Th&eacute;r&egrave;se, il lui restait quelque chose des
+ignorances ineffables de l'enfance. Le mariage, ne lui ayant pas r&eacute;v&eacute;l&eacute;
+l'amour, semblait parfois ne lui avoir rien appris, tandis qu'en
+d'autres moments la puissance de ses aspirations semblait avoir tout
+&eacute;puis&eacute;.</p>
+
+<p>Je m'effor&ccedil;ai de redresser son jugement: je ne faisais qu'aggraver le
+mal; elle cherchait dans chacune de mes paroles un sens d&eacute;tourn&eacute;; elle
+m'accablait d'arguties de sentiment d'une pu&eacute;rilit&eacute; charmante et d'une
+perversit&eacute; diabolique, elle voulait m'arracher le mot d'amour comme le
+gage de son salut.... Il fallut faiblir comme fait le m&eacute;decin qui
+accorde &agrave; l'obstination du malade le p&eacute;ril d'un dernier essai; je
+pronon&ccedil;ai ce mot avec toutes les r&eacute;serves de la plus aust&egrave;re chastet&eacute;.
+Elle fut calm&eacute;e; elle baisa mes mains qu'elle arrosa de larmes; elle me
+promit de croire, d'esp&eacute;rer, de ne jamais plus retomber dans le
+blasph&egrave;me.</p>
+
+<p>Elle tint parole quelques jours; mais elle m'avait arrach&eacute; la promesse
+de revenir, et je ne voulais pas repara&icirc;tre. Le mari m'envoya chercher
+comme un sauveur.</p>
+
+<p>Que vous dirai-je, monsieur? Ceci dura trois mois qui ont compt&eacute; dans ma
+vie comme trois si&egrave;cles, trois mois de tortures secr&egrave;tes et de luttes
+cach&eacute;es qui ont d&eacute;vast&eacute; mon c&oelig;ur et creus&eacute; mes tempes. Cette femme,
+honn&ecirc;te et pure entre toutes, ne mettait pourtant pas son honneur et le
+mien en danger. Malade comme elle l'&eacute;tait d'ailleurs, elle n'avait de
+pens&eacute;es que pour la tombe; mais son attachement pour moi s'&eacute;panchait en
+effusions d'une &eacute;loquence exalt&eacute;e et d'un mysticisme voluptueux qui peu
+&agrave; peu me gagnaient comme une flamme de l'enfer. Il semblait que, se
+croyant perdue par moi, elle voul&ucirc;t me perdre &agrave; son tour en m'inoculant
+je ne sais quel venin de r&eacute;volte contre le joug de mes devoirs. Je ne la
+d&eacute;sirais certes pas lorsque, muet et p&acirc;le aupr&egrave;s d'elle, je la voyais se
+d&eacute;battre contre les approches de la folie ou de la mort; mais, d&egrave;s que
+je l'avais quitt&eacute;e, je la revoyais telle qu'elle m'&eacute;tait apparue &agrave; seize
+ans, pure comme les anges et belle comme la lumi&egrave;re! Et alors je
+l'aimais avec une passion r&eacute;trospective inf&acirc;me, cette vierge qui n'avait
+pas fait battre mon c&oelig;ur au temps de sa splendeur r&eacute;elle. Je me
+surprenais &agrave; regretter et &agrave; maudire cette vertu qui m'avait sembl&eacute; si
+facile, et, par moments, enivr&eacute;, &eacute;gar&eacute;, idiot, je suivais dans la rue
+une jeune fille quelconque qui me rappelait Blanche adolescente. Je la
+suivais jusqu'&agrave; la premi&egrave;re porte o&ugrave; elle disparaissait, et je rentrais
+chez moi, forc&eacute; de m'avouer que la honte seule et l'habit que je portais
+m'avaient retenu.</p>
+
+<p>J'usai de tous les moyens que me sugg&eacute;raient l'exp&eacute;rience des maladies
+de l'&acirc;me et la foi en Dieu comme rem&egrave;de souverain, pour ramener madame
+La Quintinie &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, pour la rattacher &agrave; son mari, &agrave; son enfant, &agrave;
+ses devoirs, &agrave; la vie. Je crus d'abord avoir pris de l'ascendant sur
+elle; mais je vis bient&ocirc;t qu'elle me trompait et ne feignait de
+m'&eacute;couter que pour me ramener et me retenir &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s. Elle se
+contenait quelque temps, puis elle d&eacute;bordait en folies &eacute;tranges. Je me
+souviens qu'elle disait un jour:</p>
+
+<p>&laquo;Votre culte du Christ est une torture que vous nous imposez! Il est, ce
+Dieu-homme, le type de l'inflexible froideur. Clou&eacute; sur sa croix, il ne
+regarde que le ciel. Sa m&egrave;re pleure en vain &agrave; ses pieds, il ne
+l'aper&ccedil;oit m&ecirc;me pas. Vivant de notre vie, il n'a r&eacute;ellement v&eacute;cu qu'avec
+ses disciples. Doux et mis&eacute;ricordieux avec les femmes repentantes, il
+n'en a ch&eacute;ri aucune, et son platonique amour, qui daignait bercer sur
+son c&oelig;ur la blonde t&ecirc;te de saint Jean, ne livrait &agrave; Madeleine que ses
+pieds et le bord de sa robe. Voil&agrave; pourquoi nous nous prenons pour lui,
+nous autres d&eacute;votes, d'une passion insens&eacute;e; car, je le vois bien, nous
+n'aimons que ce qui nous d&eacute;daigne et nous brise. Nos d&eacute;sirs exalt&eacute;s
+voudraient animer ce marbre qui reste froid sous nos caresses, et
+poss&eacute;der cette &acirc;me qui nous lie sans se donner, qui nous excite sans
+nous apaiser jamais.&raquo;</p>
+
+<p>Vous voyez, d'apr&egrave;s ces &eacute;garements, combien le profane et le sacr&eacute;
+s'&eacute;treignaient chez Blanche dans une lutte fallacieuse, et combien, en
+croyant aimer le Sauveur, elle le mat&eacute;rialisait dans sa pens&eacute;e &eacute;perdue
+et troubl&eacute;e.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;puisais en vaines consolations, en vaines r&eacute;primandes. Un jour,
+je fus forc&eacute; de la menacer de la col&egrave;re de Dieu, si elle n'abjurait ses
+erreurs. Elle tomba dans une crise &eacute;pouvantable. Son mari accourut au
+moment o&ugrave; elle m'accusait de la pousser dans l'enfer. Il ne comprit pas,
+il m'accusa de fanatiser sa femme au lieu de la tranquilliser. Je
+m'&eacute;loignai, content d'&ecirc;tre chass&eacute;; mais il revint bient&ocirc;t me demander
+pardon, et me prier de venir dire adieu &agrave; la malade. Il l'emmenait en
+Savoie. On esp&eacute;rait que l'air natal et la tendresse des parents la
+ranimeraient. Je compris que c'&eacute;tait un arr&ecirc;t de mort et que je voyais
+Blanche pour la derni&egrave;re fois.</p>
+
+<p>Je la trouvai calme: elle sentait que sa t&acirc;che &eacute;tait finie. Elle prit
+Lucie dans son berceau, et, la mettant dans mes bras:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne vous demande plus qu'une promesse pour mourir en paix, me
+dit-elle. Jurez que vous aimerez cette enfant comme si, par le sang et
+la chair, elle &eacute;tait votre fille!&raquo;</p>
+
+<p>Je le jurai.</p>
+
+<p>&laquo;C'est qu'elle est votre fille, ajouta-t-elle: quand elle a &eacute;t&eacute; con&ccedil;ue
+dans mon sein, c'est &agrave; vous que je pensais, mon &acirc;me embrassait la v&ocirc;tre,
+et l'esprit qu'elle a re&ccedil;u de Dieu, c'est une flamme qui s'est d&eacute;tach&eacute;e
+de votre esprit. Ne repoussez pas cette paternit&eacute; intellectuelle, ne la
+m&eacute;connaissez jamais! Quand il vous sera possible de vous occuper de
+notre enfant, soyez son directeur, son guide, sa lumi&egrave;re. Que votre
+invincible vertu soit sa force, et, si vous d&eacute;couvrez en elle la
+vocation religieuse, n'h&eacute;sitez pas et ne faites pas avec elle comme vous
+avez fait pour moi. Pr&eacute;servez-la du mariage, qui est une honte et un
+abrutissement. Oh! oui, pour peu qu'elle soit intelligente et pieuse, ne
+la livrez pas &agrave; la domination avilissante que j'ai subie. Donnez-lui le
+courage de r&eacute;sister &agrave; son p&egrave;re et &agrave; son grand-p&egrave;re; cuirassez le c&oelig;ur
+de la femme, qui est toujours un faible c&oelig;ur; apprenez-lui &agrave; briser
+les liens de la famille et &agrave; ne conna&icirc;tre de loi que celle du Christ. Ne
+connaissant et n'&eacute;coutant aucun homme, elle sera l'&eacute;pouse heureuse et
+fid&egrave;le du Sauveur, tandis que je n'ai &eacute;t&eacute; celle de personne. Jurez, oh!
+jurez par votre &eacute;ternel salut que vous ne faiblirez pas!&raquo;</p>
+
+<p>A cette heure supr&ecirc;me des adieux, Blanche m'apparut comme une vraie
+sainte. Elle avait franchi le cercle des tentations et des orages en y
+laissant sa vie, mais elle emportait &agrave; Dieu son &acirc;me lav&eacute;e et renouvel&eacute;e.
+Je crus du moins qu'il en &eacute;tait ainsi. Ses pri&egrave;res &eacute;taient toutes
+chr&eacute;tiennes et orthodoxes. Je lui jurai de veiller sur Lucie et de la
+vouer &agrave; Dieu ou de lui faire faire au moins un mariage chr&eacute;tien, si elle
+m'accordait sa confiance.</p>
+
+<p>Nous nous s&eacute;par&acirc;mes sans crise. C'&eacute;tait au printemps. Au commencement de
+l'automne, j'appris sa mort, et je ne sus que peu de d&eacute;tails. Il m'a &eacute;t&eacute;
+dit que les parents et le mari lui-m&ecirc;me m'accusaient de leurs malheurs.
+J'ai bien reconnu l&agrave; l'aversion aveugle du vieux M. de Turdy contre le
+pr&ecirc;tre quel qu'il f&ucirc;t, et la faiblesse irr&eacute;solue de sa femme et de son
+gendre. Je n'ai pu savoir quels aveux t&eacute;m&eacute;raires, quelles divagations
+terribles avaient pu errer sur les l&egrave;vres de la mourante: j'&eacute;tais
+atterr&eacute;, mais tranquille. Si j'avais p&eacute;ch&eacute; en esprit, le secret de mes
+souffrances &eacute;tait entre Dieu et moi, je n'avais rien &agrave; me reprocher
+devant les hommes.</p>
+
+<p>Navr&eacute;, mais victorieux de mon trouble, je m'&eacute;tais donn&eacute; &agrave; une vie
+studieuse et retir&eacute;e dont j'&eacute;prouvais le besoin apr&egrave;s une telle temp&ecirc;te.
+Je fus longtemps malade, et, quand je repris force et sant&eacute;, la
+<i>soci&eacute;t&eacute;</i> me proposa une t&acirc;che active et militante. Je r&eacute;clamai la plus
+obscure et celle qui me mettait le moins en contact avec le monde. On
+m'avait cru ambitieux, et je dois avouer qu'on ne me sut pas tr&egrave;s-bon
+gr&eacute; de ne l'&ecirc;tre pas. On pensa que je manquais de z&egrave;le, et que mon v&oelig;u
+de ne plus confesser les femmes &eacute;tait incompatible, sinon avec mes
+devoirs, du moins avec mon influence. Je fus oubli&eacute; parce que je n'&eacute;tais
+ni dangereux ni n&eacute;cessaire. Je v&eacute;g&eacute;tai quinze ans dans l'ombre. Ces
+ann&eacute;es ont &eacute;t&eacute; les plus douces de ma vie et les plus f&eacute;condes pour mon
+salut. Ne pouvant vaincre le vieil homme de vive force comme je m'en
+&eacute;tais flatt&eacute; trop vite, je l'ai laiss&eacute; doucement s'&eacute;teindre dans les
+fatigues de l'&eacute;tude. Je suis devenu savant en th&eacute;ologie, me r&eacute;servant
+pour l'&acirc;ge o&ugrave; je ne sentirais plus les passions me menacer, et cet &acirc;ge
+est venu plus t&ocirc;t que je ne l'esp&eacute;rais. Je dois dire que le souvenir de
+Blanche m'a &eacute;t&eacute; salutaire. Cette &acirc;me retourn&eacute;e au ciel ne m'apportait
+plus que des consolations et des promesses. Elle avait tant souffert en
+ce monde, qu'elle devait &ecirc;tre pardonn&eacute;e, et le mal qu'elle m'avait fait
+souffrir par contre-coup &eacute;tait une rude et salutaire le&ccedil;on dont mon
+humilit&eacute; avait fait son profit. Je pensai donc &agrave; elle peu &agrave; peu et
+bient&ocirc;t tout &agrave; fait sans amertume et sans effroi.</p>
+
+<p>Et puis notre derni&egrave;re entrevue avait allum&eacute; dans mon c&oelig;ur une sainte
+tendresse pour l'enfant qu'elle avait recommand&eacute; &agrave; mes soins. Elle avait
+dit vrai, la pauvre Blanche! Lucie &eacute;tait ma fille spirituelle. Tout le
+monde autour d'elle &eacute;tait incr&eacute;dule. Madame de Turdy &eacute;tait morte.
+Probablement on &eacute;l&egrave;verait l'enfant dans l'ignorance de Dieu. Que faire
+pour me rapprocher d'elle? Je ne le savais pas, mais je me tenais dans
+l'attente de quelque circonstance favorable, et c'est surtout pour &ecirc;tre
+libre d'en profiter que je restai sans emploi et sans liens.</p>
+
+<p>Je pensai souvent &agrave; reprendre mon nom v&eacute;ritable et &agrave; endosser l'habit
+s&eacute;culier pour m'&eacute;tablir en Savoie, o&ugrave; personne ne me connaissait, sauf
+M. La Quintinie, qui, en raison de son service, &eacute;tait presque toujours
+absent; mais pourrais-je approcher de Lucie, gard&eacute;e par son grand-p&egrave;re?</p>
+
+<p>Je fis agir les affili&eacute;s de mon ordre, j'eus des renseignements.
+Mademoiselle de Turdy, s&oelig;ur du grand-p&egrave;re de Lucie, &eacute;tait pieuse. Elle
+devait laisser &agrave; l'enfant une fortune assez consid&eacute;rable; mais elle
+pouvait menacer de l&eacute;guer ses biens &agrave; l'&Eacute;glise, si sa petite-ni&egrave;ce
+n'&eacute;tait pas &eacute;lev&eacute;e dans la religion. La <i>soci&eacute;t&eacute;</i> pesa sur l'esprit doux
+et nonchalant de cette vieille fille. Ce ne fut pas sans peine qu'on
+l'amena &agrave; discuter avec son fr&egrave;re. Son confesseur n'&eacute;tait pas des
+n&ocirc;tres, et vivait innocemment de la vie du si&egrave;cle. Enfin, apr&egrave;s deux ou
+trois ans de patients efforts et d'adroites influences, on mit la tante
+en &eacute;tat de se prononcer et de l'emporter. Lucie fut envoy&eacute;e &agrave; Paris au
+couvent de ***, que j'avais d&eacute;sign&eacute;, et dont je m'&eacute;tais fait nommer
+directeur &agrave; l'insu de la famille.</p>
+
+<p>Lucie avait d&eacute;j&agrave; treize ans quand je la vis enfin. La figure et la voix
+de cette enfant remu&egrave;rent en moi des fibres inconnues. C'&eacute;tait Blanche
+plus forte, plus enjou&eacute;e, parfois aussi s&eacute;rieuse, mais jamais
+m&eacute;lancolique; une sant&eacute; florissante, une volont&eacute; douce et ferme, un
+esprit droit et logique, point de r&ecirc;verie et beaucoup de r&eacute;flexion, de
+la d&eacute;cision dans le caract&egrave;re et une bonhomie sympathique. Voil&agrave; ce que
+sa m&egrave;re e&ucirc;t d&ucirc; avoir pour &ecirc;tre une chr&eacute;tienne heureuse, ce qui lui avait
+manqu&eacute;, et ce que pourtant elle avait pu donner &agrave; sa fille: myst&egrave;re
+insondable de la nature humaine que vos physiologistes et vos
+psychologues n'expliqueront jamais sans admettre l'action d'une volont&eacute;
+particuli&egrave;re et d&eacute;termin&eacute;e venant de Dieu seul. J'avais trembl&eacute; que
+Lucie ne ressembl&acirc;t &agrave; son p&egrave;re. Elle n'avait rien de lui, si ce n'est la
+sant&eacute; et un grand besoin de mouvement physique.</p>
+
+<p>Je veillai &agrave; ce que ses instincts ne fussent point contrari&eacute;s. Je
+voulais la conna&icirc;tre, la voir &eacute;clore &agrave; la religion, qu'elle ne
+connaissait pas, et qu'elle semblait chercher sans angoisse et sans
+parti pris. Je veillai aussi au choix du premier confesseur. Je le
+voulus doux et strict, point curieux et point ergoteur. Je le voulus
+vieux et chaste, mort aux passions et na&iuml;f comme un enfant. Je ne lui
+adressais jamais de questions, je me bornais &agrave; quelques avis
+particuliers. Il me dit seulement, un jour que les enfants d&eacute;filaient
+dans le clo&icirc;tre:</p>
+
+<p>&laquo;En voici une qui ne donnera point de peine &agrave; ses directeurs; elle est
+n&eacute;e sainte.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Lucie qu'il me montrait.</p>
+
+<p>Lucie &eacute;tait n&eacute;e sainte, en effet. D&egrave;s qu'elle connut la religion, elle
+en prit le c&ocirc;t&eacute; le plus fort et le plus calme; elle ne s'attacha qu'&agrave;
+savoir ce qui &eacute;tait le bien et le mal, et d'un &eacute;lan souverainement
+d&eacute;termin&eacute;, d'un mouvement royal, si l'on peut dire ainsi, elle chassa
+cet inconnu, ce tentateur qui n'avait pas encore os&eacute; lui parler. D&egrave;s
+qu'elle sentit le beau, le vrai, le bien, elle r&eacute;solut de s'y d&eacute;vouer,
+et elle m'annon&ccedil;a que, n'importe dans quel &eacute;tat de la vie, elle vivrait
+pour la charit&eacute;. C'&eacute;tait m'interdire l'initiative quant au choix de
+l'&eacute;tat. Je sentis que j'avais affaire &agrave; une force vive, que Dieu &eacute;tait
+en elle, et que je ne devais point devancer son &oelig;uvre. D'ailleurs,
+j'&eacute;tais devenu calme et fort, moi aussi. Je n'&eacute;tais point persuad&eacute; que
+le monde f&ucirc;t aussi dangereux que je l'avais jug&eacute; dans ma jeunesse. Je
+l'avais pratiqu&eacute; sans bruit, il ne m'avait pas &eacute;branl&eacute;. Je ne m'alarmai
+pas de l'exp&eacute;rience que Lucie pourrait faire &agrave; son tour. Je la sentais
+mieux tremp&eacute;e que moi. Elle n'avait rien &agrave; vaincre, par cons&eacute;quent rien
+&agrave; craindre.</p>
+
+<p>Durant ces trois ann&eacute;es que Lucie passa au couvent, je fus son principal
+instituteur, et pas une seule fois elle ne fit appel &agrave; ma direction pour
+un cas de conscience. Mon influence sur elle fut toujours celle d'un ami
+et d'un p&egrave;re, jamais celle d'un juge. Combien elle m'&eacute;tait ch&egrave;re, cette
+noble et sereine enfant qui me r&eacute;v&eacute;lait dans le sens le plus divin les
+joies de la paternit&eacute;! Comme j'&eacute;tais fier d'elle devant Dieu! comme je
+sentais la vaine fragilit&eacute;, des liens de la chair et du sang, moi qui
+go&ucirc;tais dans la pl&eacute;nitude d'une tendresse si pure tous les
+attendrissements du c&oelig;ur et m&ecirc;me le tressaillement sacr&eacute; des
+entrailles! J'&eacute;tais forc&eacute; de lui cacher le lien myst&eacute;rieux qui
+m'attachait &agrave; elle, et je devais m'interdire toute d&eacute;monstration d'une
+sollicitude trop exclusive; mais, lorsque du fond de la salle du couvent
+o&ugrave; il m'&eacute;tait permis d'aller me reposer de mes le&ccedil;ons, je la voyais
+assise &agrave; son pupitre pr&egrave;s d'une fen&ecirc;tre de la classe, grave, attentive
+et belle comme la sagesse, ou fol&acirc;trant dans le jardin avec l'&eacute;nergie de
+sa vaillante nature, je versais des larmes involontaires, et j'&eacute;touffais
+entre mes l&egrave;vres ce cri de mon c&oelig;ur; &laquo;Ma fille! &ocirc; ma fille!&raquo;</p>
+
+<p>Quand elle eut seize ans, son grand-p&egrave;re la rappela pr&egrave;s de lui. Ce fut
+pour moi un d&eacute;chirement atroce; mais Lucie ne devait pas s'en douter:
+elle ne s'en douta pas.</p>
+
+<p>Seulement, il me fut impossible d'habiter Paris quand elle fut partie.
+Je ne pouvais plus reprendre &agrave; rien. Sans cesser d'&ecirc;tre un chr&eacute;tien,
+j'&eacute;tais devenu, sous le charme de cet amour de p&egrave;re, plus homme qu'il ne
+fallait. Je me rappelai que j'&eacute;tais pr&ecirc;tre, ma t&acirc;che d'homme &eacute;tait
+accomplie; j'avais tenu le serment fait &agrave; Blanche, j'avais initi&eacute; sa
+fille, et je croyais &ecirc;tre s&ucirc;r qu'elle serait religieuse, ou qu'elle
+&eacute;pouserait un vrai catholique. Il ne s'agissait plus que de veiller de
+loin sur elle, puisqu'il m'&eacute;tait interdit de veiller de pr&egrave;s.
+D'ailleurs, il valait mieux peut-&ecirc;tre qu'il en f&ucirc;t ainsi. En cessant
+d'&ecirc;tre une enfant, Lucie ne devait pas ressentir mon influence trop
+directe. Si elle se vouait &agrave; Dieu seul, elle &eacute;tait de ces &acirc;mes qui ne
+doivent pas &ecirc;tre trop dirig&eacute;es. Et puis elle &eacute;tait si jeune! Pour le
+clo&icirc;tre comme pour le mariage, je n'ai jamais admis qu'on d&ucirc;t &ecirc;tre
+mineur.</p>
+
+<p>Je lui fis promettre de m'&eacute;crire r&eacute;guli&egrave;rement tous les trois mois, et
+j'acceptai un emploi en Italie, pays que mon origine et ma langue
+maternelle m'avaient toujours fait regarder comme ma patrie.</p>
+
+<p>Ce qui s'est pass&eacute; l&agrave; ne rentre pas dans le r&eacute;cit que je vous dois, mais
+je le r&eacute;sumerai en peu de mots pour vous expliquer mon retour et ma
+conduite en pr&eacute;sence du mariage auquel Lucie a donn&eacute; malgr&eacute; moi son
+assentiment.</p>
+
+<p>J'avais &eacute;t&eacute; heureux, j'&eacute;tais devenu optimiste. A mon insu, et comme
+l'onde qui creuse le rocher en tombant goutte &agrave; goutte, la ti&eacute;deur
+m'avait entam&eacute;, non la ti&eacute;deur quant aux vertus n&eacute;cessaires &agrave; l'homme et
+&agrave; l'amour divin, mais un rel&acirc;chement quant aux doctrines. Cet ennemi de
+la vraie foi que vos philosophes ont invoqu&eacute; sous le nom de <i>tol&eacute;rance</i>,
+les catholiques de ce temps-ci ont eu la faiblesse de s'en piquer &agrave; leur
+tour pour se soustraire aux reproches et pour se d&eacute;fendre de
+l'accusation de fanatisme. Ceci est l'&oelig;uvre du respect humain,
+autrement dit de la mauvaise honte. C'est un pervertissement de la
+croyance et une d&eacute;fection du d&eacute;vouement. L'esprit pratique de la soci&eacute;t&eacute;
+de J&eacute;sus a cru devoir tourner au profit de sa propagande cette tendance
+&agrave; la mansu&eacute;tude. L'intention &eacute;tait belle et bonne, j'en avais &eacute;t&eacute;
+s&eacute;duit. J'arrivai &agrave; Rome, l'&acirc;me pleine de douceur, l'esprit nourri de
+transactions subtiles et tendres qui me semblaient des moyens g&eacute;n&eacute;reux
+et s&ucirc;rs pour &eacute;touffer dans le triomphe de la charit&eacute; chr&eacute;tienne
+universelle les dissidences et les protestations.</p>
+
+<p>Je fus repris, je n'&eacute;tais pas dans la voie trac&eacute;e par les n&eacute;cessit&eacute;s du
+temps. L'&Eacute;glise, menac&eacute;e, &eacute;tait forc&eacute;e de se faire revendicatrice
+devant l'usurpation de ses droits de souverainet&eacute;. Je luttai contre des
+raisons tir&eacute;es de n&eacute;cessit&eacute;s passag&egrave;res, et qui me semblaient
+compromettre l'esprit et l'avenir de la religion. On m'imposa silence.
+Je n'eus point de d&eacute;pit, mais j'eus beaucoup de douleur. Ma foi fut m&ecirc;me
+&eacute;branl&eacute;e, et je dus avoir recours &agrave; l'asc&eacute;tisme pour dompter en moi
+l'esprit de r&eacute;volte. Un instant j'eus peur de penser comme Lamennais!</p>
+
+<p>C'est alors que je rencontrai le p&egrave;re Onorio, qui me ramena &agrave; la
+soumission, &agrave; l'orthodoxie et au travail sur moi-m&ecirc;me, bien autrement
+difficile et m&eacute;ritoire que la vaine science des discussions. Vous avez
+vu et entendu cet homme inspir&eacute;: vous savez maintenant non ce que je
+suis, mais ce que je voudrais &ecirc;tre.</p>
+
+<p>Sans la d&eacute;fection de Lucie, j'arrivais au bonheur, le seul bonheur de
+l'homme en ce monde, la recherche absolue de la perfection. J'avais
+depuis un an arrang&eacute; mon existence et dispos&eacute; mes affaires pour une
+retraite d&eacute;finitive, o&ugrave; le p&egrave;re Onorio e&ucirc;t &eacute;t&eacute; mon ma&icirc;tre et mon guide,
+Lucie mon &eacute;l&egrave;ve et mon ouvrage. J'eusse vers&eacute; dans cette jeune &acirc;me les
+tr&eacute;sors de saintet&eacute; que l'ap&ocirc;tre e&ucirc;t vers&eacute;s dans la mienne. J'&eacute;tais, par
+l'habitude d'enseigner Lucie et de me servir des formes de raisonnement
+et de langage qui nous &eacute;taient communes, l'interm&eacute;diaire naturel entre
+la rude saintet&eacute; du vieillard et la d&eacute;licate candeur de l'enfant.</p>
+
+<p>Je r&ecirc;vais pour nous trois un paradis de renoncement et de d&eacute;vouement sur
+la terre. Je fondais ma chartreuse dans ce beau pays, et j'attendais le
+jour o&ugrave; Lucie, d&eacute;gag&eacute;e de ses devoirs envers son a&iuml;eul, n'aurait plus &agrave;
+lutter que contre un p&egrave;re sans l&eacute;gitime influence sur son esprit. En
+m'&eacute;tablissant non loin d'elle, je comptais &ecirc;tre &agrave; m&ecirc;me de soutenir
+jusque-l&agrave; sa foi et de raviver son z&egrave;le. Lucie m'avait &eacute;crit plusieurs
+fois de suite qu'elle avait de plus en plus l'amour de la retraite, le
+m&eacute;pris du monde, le besoin de mettre d'accord sa vie et sa croyance en
+se consacrant &agrave; Dieu.</p>
+
+<p>Elle ne paraissait pourtant pas d&eacute;cid&eacute;e &agrave; prononcer des v&oelig;ux; mais
+&eacute;tait-il n&eacute;cessaire qu'elle s'engage&acirc;t par serment, qu'elle coup&acirc;t ses
+beaux cheveux et qu'elle se v&ecirc;t&icirc;t de serge, cette fille ch&eacute;rie, cette
+femme vaillante, qui offrait &agrave; l'aum&ocirc;ne sa vie, sa fortune et son c&oelig;ur?
+S'il en devait &ecirc;tre ainsi, je laissais dans ma pens&eacute;e le soin de la
+d&eacute;cision au p&egrave;re Onorio. Rien ne pressait, car je ne voulais point que
+Lucie abandonn&acirc;t son grand-p&egrave;re au bord de la tombe.</p>
+
+<p>Vous savez le reste, monsieur. D&eacute;j&agrave; une ou deux lettres de Lucie
+m'avaient fait pressentir une modification dangereuse dans ses id&eacute;es. Je
+me h&acirc;tais, mais non pas au gr&eacute; de mon impatience. Une fortune mat&eacute;rielle
+m'&eacute;tait tomb&eacute;e du ciel. Un pauvre parent de ma m&egrave;re, celui qui m'avait
+adopt&eacute;, avait re&ccedil;u pour moi un million, &agrave; la condition de ne jamais
+trahir et de ne jamais me r&eacute;v&eacute;ler &agrave; moi-m&ecirc;me le secret de ma naissance.
+Ce million, ce devait &ecirc;tre mon monast&egrave;re. Il me fallait rassembler les
+fonds &eacute;pars dans plusieurs banques. Quand j'arrivai enfin ici &agrave;
+l'improviste, il &eacute;tait trop tard! On m'avait ali&eacute;n&eacute;, on m'avait vol&eacute; le
+c&oelig;ur de ma fille!...</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Ici, la voix de Moreali fut &eacute;touff&eacute;e par les sanglots. M. Lemontier
+l'emp&ecirc;cha de rien ajouter.</p>
+
+<p>&laquo;Votre confession est compl&egrave;te, lui dit-il. Je sais &agrave; pr&eacute;sent tout ce
+qui s'est pass&eacute; en vous, et je vais vous le dire &agrave; mon point de vue, qui
+n'est pas le v&ocirc;tre. Je ne me permettrai aucun bl&acirc;me personnel; car, si
+vous m'avez dit la v&eacute;rit&eacute;, et je crois que vous me l'avez dite....</p>
+
+<p>&mdash;Lisez les lettres de Blanche, lisez-les! s'&eacute;cria Moreali.</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'aime mieux vous croire librement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, moi, je ne veux pas de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;! Lisez...&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXX" id="XXX"></a><a href="#table">XXX.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">R&Eacute;SUM&Eacute;.</a></h3>
+
+
+<p>M. Lemontier parcourut les lettres que l'abb&eacute; lui montrait, et, les
+trouvant conformes &agrave; la sinc&eacute;rit&eacute; de son r&eacute;cit, il les lui rendit avec
+calme, et reprit:</p>
+
+<p>&laquo;Donc, je vous sais honn&ecirc;te, et je crois &agrave; l'&eacute;l&eacute;vation de vos sentiments
+et de vos id&eacute;es. Je n'ai pas attendu jusqu'&agrave; ce jour pour voir en vous
+l'homme de m&eacute;rite et de conviction que mon fils m'avait d&eacute;peint, et vers
+lequel ses sympathies l'avaient entra&icirc;n&eacute; &agrave; premi&egrave;re vue; mais, &agrave;
+premi&egrave;re vue aussi, il avait d&eacute;couvert en vous une plaie profonde, et
+cette plaie, je l'appellerai suicide moral, violation des lois de la
+nature.</p>
+
+<p>&laquo;La nature est sainte, monsieur, ses lois sont la plus belle
+manifestation que Dieu nous ait donn&eacute;e de son existence, de sa sagesse
+et de sa bont&eacute;. Le pr&ecirc;tre les m&eacute;conna&icirc;t forc&eacute;ment. Le jour o&ugrave; l'&Eacute;glise a
+condamn&eacute; ses l&eacute;vites au c&eacute;libat, elle a cr&eacute;&eacute; dans l'humanit&eacute; un ordre de
+passions &eacute;tranges, maladives, impossibles &agrave; satisfaire, impossibles &agrave;
+tol&eacute;rer, souvent difficiles &agrave; comprendre: app&eacute;tits de crime, de vice ou
+de folie qui ne sont que la d&eacute;viation de l'instinct le plus l&eacute;gitime et
+le plus n&eacute;cessaire. Et par une monstrueuse incons&eacute;quence, en m&ecirc;me temps
+que les conciles d&eacute;cr&eacute;taient la mort physique et morale du pr&ecirc;tre, ils
+lui livraient les plus secr&egrave;tes intimit&eacute;s du c&oelig;ur de la femme, ils
+maintenaient la confession.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne discuterai pas contre vous, je sais que vous ne me c&eacute;derez rien.
+Je pose les deux r&eacute;formes ou tout au moins une des deux r&eacute;formes que
+Dieu commande depuis longtemps &agrave; l'&Eacute;glise inerte et sourde: mariage des
+pr&ecirc;tres ou abolition de la confession.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne dis pas seulement qu'il faut abolir la confession pour les
+femmes, je dis qu'il faut l'abolir aussi pour les hommes, &agrave; moins que le
+pr&ecirc;tre ne soit libre de se marier, auquel cas les catholiques des deux
+sexes seront libres de se confesser au p&egrave;re de famille qui conna&icirc;t et
+appr&eacute;cie les devoirs de la famille, ou au c&eacute;libataire obstin&eacute; qui
+m&eacute;conna&icirc;t et transgresse les premiers devoirs de l'humanit&eacute;. Je bornerai
+l&agrave; ma critique de vos pr&eacute;tendus devoirs envers Dieu et de vos pr&eacute;tendus
+droits sur les &acirc;mes; mais je suis forc&eacute; de vous dire que nous
+n'appr&eacute;cions pas Dieu de la m&ecirc;me mani&egrave;re, notre foi ne le voit pas avec
+les m&ecirc;mes yeux, notre c&oelig;ur ne l'aime pas de la m&ecirc;me fa&ccedil;on. C'est notre
+droit &agrave; chacun, la libert&eacute; de conscience m'est sacr&eacute;e. Je ne r&eacute;clame que
+le droit &eacute;gal pour chacun de nous de proclamer sa religion et de la
+pratiquer. Je sais que vous pr&eacute;tendez que les philosophes n'ont point de
+religion; moins avanc&eacute;s que les P&egrave;res de l'&Eacute;glise et que les grands
+esprits de la renaissance, vous damnez Platon et tous ceux qui ont
+d&eacute;velopp&eacute; ses doctrines, sans vouloir reconna&icirc;tre que J&eacute;sus les reprend
+et les compl&egrave;te. Vous nous reprochez de ne point avoir d'&Eacute;glise ni de
+culte, sans vous apercevoir que vous nous d&eacute;fendez d'en avoir qui ne
+soient pas les v&ocirc;tres, et que jusqu'ici presque tous les gouvernements
+nous ont interdit d'&ecirc;tre autre chose en public que catholiques,
+protestants ou isra&eacute;lites. Vous ne faites m&ecirc;me point gr&acirc;ce aux
+schismatiques: les grecs vous sont plus odieux que les musulmans, et, le
+jour o&ugrave; une centaine d'adeptes d'une religion nouvelle se r&eacute;uniraient
+pour b&acirc;tir ou d&eacute;dier un temple en France, vous le feriez fermer par
+l'autorit&eacute; civile, quelle qu'elle f&ucirc;t, car vous la contraindriez &agrave;
+cette mesure de prudence en soulevant l'&eacute;meute du fanatisme autour des
+sanctuaires nouveaux.</p>
+
+<p>&laquo;A quelque &Eacute;glise que nous appartenions, nous ne sommes donc pas libres
+de la fonder et de la manifester, et le reproche que vous nous adressez
+est l'&eacute;quivalent de cette na&iuml;vet&eacute; d'un pr&eacute;dicateur &eacute;tranger qui disait:
+&laquo;La preuve que le divorce choque les m&oelig;urs, c'est qu'on n'en a pas vu
+un seul cas depuis qu'il est supprim&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Nous ne nous tenons donc pas pour convaincus de manquer de religion.
+Nous croyons &ecirc;tre, au contraire, en grand travail de c&oelig;ur et d'esprit
+pour poser les formules de la n&ocirc;tre dans le silence auquel on nous
+condamne, et, si nous ne pouvons &eacute;crire et parler, nous ne sommes point
+effray&eacute;s de ce recueillement forc&eacute; o&ugrave; s'&eacute;laborent la science de Dieu et
+la vie de l'&Eacute;glise future.</p>
+
+<p>&laquo;Permettez-moi donc de vous parler comme un homme religieux &agrave; un homme
+religieux; je dirai plus, comme un pr&ecirc;tre &agrave; un autre pr&ecirc;tre; car je vous
+d&eacute;clare, sans orgueil, que j'ai vou&eacute; ma vie &agrave; la recherche de l'id&eacute;al
+divin, et que j'ai travaill&eacute; tout autant que vous &agrave; me rendre digne de
+cette mission. C'est pourquoi il vous faut d&eacute;pouiller un instant
+l'orgueil du pr&ecirc;tre catholique et m'&eacute;couter comme un v&eacute;ritable chr&eacute;tien
+&eacute;coute son fr&egrave;re et son &eacute;gal.</p>
+
+<p>&laquo;Je crois fermement que vous &ecirc;tes dans l'erreur, ce qui ne m'emp&ecirc;che pas
+de respecter votre caract&egrave;re, votre personne, votre vie, vos biens, vos
+symboles, vos temples, vos livres, vos monast&egrave;res, vos pr&eacute;dications,
+tout ce qui manifeste votre croyance sinc&egrave;re. Si la m&ecirc;me libert&eacute;,
+protectrice du droit de tous, est assur&eacute;e &agrave; tous, votre erreur ne
+m'offense, ne m'inqui&egrave;te, ni ne m'afflige. Elle durera ce que durent les
+erreurs, longtemps peut-&ecirc;tre encore, mais pas assez pour produire les
+mauvais fruits du pass&eacute;. La marche libre de l'esprit humain y mettra
+bon ordre; vous serez forc&eacute;s d'ouvrir les yeux quand la violence ne sera
+ni pour vous ni contre vous.</p>
+
+<p>&laquo;Votre erreur, je vous l'ai dite: vous croyez &agrave; un Dieu prescripteur de
+la vie et r&eacute;formateur de la nature, c'est-&agrave;-dire en guerre avec son
+&oelig;uvre, et d&eacute;fendant &agrave; l'homme d'&ecirc;tre homme. Pour donner plus de poids &agrave;
+l'incons&eacute;quence de votre Dieu, vous lui donnez le go&ucirc;t des &eacute;ternels
+supplices, vous en faites un cabire autrement terrible que ces f&eacute;tiches
+barbares qui voulaient boire du sang avec leur gueule de bronze. Ce ne
+serait rien pour un Dieu si avide; vous lui avez donn&eacute; l'enfer, d'o&ugrave;
+pendant l'&eacute;ternit&eacute; s'exhalera, pour r&eacute;jouir sa justice, l'odeur de la
+chair toujours br&ucirc;l&eacute;e, toujours d&eacute;vor&eacute;e et toujours palpitante!
+Magnifique invention &agrave; laquelle des millions d'hommes croient encore, et
+que vous ne voulez pas renier malgr&eacute; les douloureuses protestations de
+quelques-uns de vos plus grands saints!</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur l'abb&eacute;, quand vous voudrez que nous fassions un pas vers votre
+&Eacute;glise, commencez par nous faire voir un concile assembl&eacute; d&eacute;cr&eacute;tant de
+mensonge et de blasph&egrave;me l'enfer des peines &eacute;ternelles, et vous aurez le
+droit de nous crier: &laquo;Venez &agrave; nous, vous tous qui voulez conna&icirc;tre
+Dieu....&raquo; Jusque-l&agrave;, vous nous faites peur, et nous nous demandons si
+vous &ecirc;tes des chr&eacute;tiens et des hommes. Quant &agrave; votre Dieu impitoyable,
+nous jurons sur notre &acirc;me &eacute;ternelle et sur notre Dieu sublime que nous
+le rel&eacute;guons dans les t&eacute;n&egrave;bres des premiers &acirc;ges de l'humanit&eacute;. C'est un
+croyant qui vous parle, un croyant aussi ardent, aussi indign&eacute; que vous,
+aussi enthousiaste de son Dieu que vous l'&ecirc;tes du v&ocirc;tre, un croyant qui
+proclame avec Platon, avec J&eacute;sus, avec Leibnitz, avec les vrais
+chr&eacute;tiens, la conscience de Dieu, c'est-&agrave;-dire le Dieu
+intellectuellement accessible &agrave; l'homme, que vous nous accusez tous,
+p&ecirc;le-m&ecirc;le, d'avoir noy&eacute; dans les notions d'un faux panth&eacute;isme. C'est un
+croyant qui proclame sa propre immortalit&eacute; et l'espoir de sa conscience
+future, c'est-&agrave;-dire la notion de sa personnalit&eacute; dans les sph&egrave;res du
+progr&egrave;s infini; c'est enfin un croyant d&eacute;vor&eacute; d'amour pour la v&eacute;rit&eacute;
+divine et parfaitement d&eacute;tach&eacute; d'avance des vanit&eacute;s de la terre, mais
+passionn&eacute;ment attach&eacute; &agrave; ce qui n'est pas vanit&eacute; terrestre, &agrave; ses devoirs
+d'homme, et regardant l'accomplissement de ces devoirs, tels que Dieu
+les lui a trac&eacute;s, comme le marchepied de son progr&egrave;s dans l'&eacute;chelle
+ascendante des r&eacute;compenses.</p>
+
+<p>&laquo;Je sais qu'on peut longuement discuter sur la limite des droits et des
+devoirs de l'homme, et que l'&Eacute;glise, au nom du Christ, a fait une grande
+chose en tra&ccedil;ant des r&egrave;gles de conduite; mais elle a oubli&eacute; que les
+cercles devaient &ecirc;tre &eacute;largis de si&egrave;cle en si&egrave;cle avec les horizons de
+la science, et elle les a r&eacute;tr&eacute;cis au contraire. Elle s'y est enferm&eacute;e
+elle-m&ecirc;me jusqu'&agrave; tuer ses propres l&eacute;vites, t&eacute;moin le c&eacute;libat des
+pr&ecirc;tres, arr&ecirc;t de mort qui n'est pas d'institution primitive.</p>
+
+<p>&laquo;Pour ne parler ici que de la n&eacute;cessit&eacute; de cette derni&egrave;re r&eacute;forme, vous
+devez me permettre de vous citer &agrave; vous-m&ecirc;me comme un exemple
+saisissant, exemple d'autant plus pr&eacute;cieux pour moi qu'il n'est pas
+exceptionnel, que vous &ecirc;tes un honn&ecirc;te homme et un bon pr&ecirc;tre, que l'on
+peut sonder les replis de votre c&oelig;ur sans effroi, sans r&eacute;pugnance, et
+sans risquer de blesser en vous le sentiment que vous avez de votre
+propre dignit&eacute;...&raquo;</p>
+
+<p>L'abb&eacute;, qui avait &eacute;cout&eacute; jusque-l&agrave; M. Lemontier dans une attitude fi&egrave;re
+et morne, les regards fix&eacute;s sur le plancher, releva ses yeux clairs et
+profonds, et les attacha avec curiosit&eacute; sur ceux du philosophe.</p>
+
+<p>M. Lemontier continua:</p>
+
+<p>&laquo;Vous vous &ecirc;tes d&eacute;peint vous-m&ecirc;me avec beaucoup de modestie et de
+loyaut&eacute;; vous avez pens&eacute;, dans votre premi&egrave;re jeunesse, que vous n'&eacute;tiez
+pas n&eacute; pour &ecirc;tre pr&ecirc;tre. Aucun homme n'est n&eacute; pour cela. Vous n'&eacute;tiez ni
+plus ni moins dou&eacute; qu'un autre des vertus n&eacute;cessaires au suicide. Je ne
+connais pas ces vertus-l&agrave;. Dieu, qui a dit &agrave; l'homme: <i>Tu vivras</i>, ne
+les accepte ni ne les encourage; lui demander d'&eacute;teindre nos sens,
+d'endurcir notre c&oelig;ur, de nous rendre ha&iuml;ssables les liens les plus
+sacr&eacute;s, c'est lui demander de renier et de d&eacute;truire son &oelig;uvre, de
+revenir sur ses pas en nous y faisant revenir nous-m&ecirc;mes, en nous
+faisant r&eacute;trograder vers les existences inf&eacute;rieures, au-dessous de
+l'animal, au-dessous de la plante, peut-&ecirc;tre au-dessous du min&eacute;ral!</p>
+
+<p>&laquo;Tel est l'&eacute;tat de saintet&eacute; auquel aspire le p&egrave;re Onorio; mais il est
+homme malgr&eacute; lui, et il conna&icirc;t le z&egrave;le de la col&egrave;re, les ivresses de
+l'anath&egrave;me. Ne pouvant &ecirc;tre chr&eacute;tien, il s'est fait pythonisse.</p>
+
+<p>&laquo;Quant &agrave; vous, visant &agrave; ce pr&eacute;tendu &eacute;tat de sublimit&eacute;, vous vous &ecirc;tes
+embarqu&eacute; sur le vaisseau fant&ocirc;me qui erre &eacute;ternellement dans les brumes
+et dans les glaces sans pouvoir aborder jamais et sans pouvoir rentrer
+dans les cercles de la vie. Vous aviez, dites-vous, certaines vertus
+chr&eacute;tiennes inn&eacute;es, certaines autres r&eacute;tives, et vous avez cru devenir
+un chr&eacute;tien complet en abandonnant pour l'&eacute;tat eccl&eacute;siastique les vrais
+devoirs du christianisme.</p>
+
+<p>&laquo;Pour vous gu&eacute;rir de l'ambition, vous vous &ecirc;tes affili&eacute; &agrave; une soci&eacute;t&eacute;
+dont l'ambition est d'an&eacute;antir le monde &agrave; son profit; pour vous gu&eacute;rir
+de l'orgueil, vous avez embrass&eacute; un &eacute;tat qui se proclame sup&eacute;rieur &agrave;
+l'humanit&eacute; et tient la soci&eacute;t&eacute; la&iuml;que pour un monde inf&eacute;rieur et
+secondaire; pour vous gu&eacute;rir de la luxure, vous avez prononc&eacute; des v&oelig;ux
+qui, vous d&eacute;fendant de poss&eacute;der l&eacute;gitimement une femme, livraient
+toutes les femmes aux convoitises de votre imagination.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez combattu avec vaillance, et vous avez triomph&eacute;. Je ne puis
+vous en faire un m&eacute;rite; j'admire pourtant votre force, comme j'admire
+celle d'un &eacute;quilibriste audacieux, comme j'admire l'&eacute;loquence d&eacute;lirante
+du p&egrave;re Onorio, comme j'admire toutes les manifestations de la puissance
+humaine, m&ecirc;me lorsqu'elle lutte contre sa propre s&eacute;curit&eacute;, contre son
+propre d&eacute;veloppement, contre sa propre raison d'&ecirc;tre. L'homme est
+tr&egrave;s-fort, monsieur, je le sais, et vous &ecirc;tes particuli&egrave;rement fort de
+volont&eacute;; mais la plante que l'on prive d'air et de lumi&egrave;re et qui pousse
+des rejets disproportionn&eacute;s jusqu'&agrave; la surface d'une mine est bien forte
+aussi; les racines qui percent le ciment et le granit ont aussi une
+puissance de vitalit&eacute; o&ugrave; l'on sent le souffle de Dieu. Je ne m'&eacute;tonne
+donc pas outre mesure de voir un homme d'honneur tel que vous r&eacute;sister &agrave;
+dix ou vingt ans de tortures pour rester fid&egrave;le &agrave; un serment qu'il croit
+ind&eacute;l&eacute;bile et rester vierge sous les &eacute;treintes de ce que vous appelez le
+d&eacute;mon de la chair.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, pour &ecirc;tre rest&eacute; vierge, vous croyez &ecirc;tre rest&eacute; pur, cela n'est
+point. Certaines pens&eacute;es, que vous les classiez dans la distinction tr&egrave;s
+fictive des p&eacute;ch&eacute;s volontaires ou des p&eacute;ch&eacute;s involontaires, souillent et
+fl&eacute;trissent l'&acirc;me autant et plus que les actes de franche d&eacute;bauche.
+Prenez-y garde; dans votre adolescence, la femme vous attirait en m&ecirc;me
+temps qu'elle vous faisait horreur. Vous aviez des envies de l'&eacute;treindre
+et de la tuer ensuite. Si, lorsque d&eacute;vor&eacute; d'amour <i>r&eacute;trospectif</i> pour
+Blanche de Turdy, vous aviez succomb&eacute; &agrave; la fascination de ces jeunes
+filles que vous suiviez dans la rue jusqu'&agrave; leur porte, je ne suis pas
+s&ucirc;r que vous n'eussiez pas encore &eacute;t&eacute; tent&eacute; de les &eacute;trangler avant de
+repasser le seuil de votre perdition.</p>
+
+<p>&laquo;Et pourtant vous avez horreur du crime, et vous n'avez rien d'un homme
+vicieux! vous avez, au contraire, les plus nobles instincts et le go&ucirc;t
+de la vertu; mais vous avez jet&eacute; un d&eacute;fi &agrave; la nature, et dans sa
+r&eacute;action elle vous a mis tout pr&egrave;s de ces forfaits dont on voit tant
+d'atroces exemples, crimes que, selon moi, les lois civiles ne devraient
+pas atteindre, puisque, d'accord avec les lois religieuses, elles
+refusent aux pr&ecirc;tres le mariage civil.</p>
+
+<p>&laquo;Vous r&eacute;pondrez que vous avez vaincu pour votre compte, et qu'il n'est
+donc pas impossible de vaincre. C'est o&ugrave; je vous attends. Je vais vous
+montrer les fruits amers et v&eacute;n&eacute;neux de votre victoire.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne vous r&eacute;p&eacute;terai pas ces terribles argumentations de Blanche, si
+fid&egrave;lement rapport&eacute;es par vous. Elle avait mille fois raison contre
+vous, cette malheureuse femme! Vous l'aviez prise enfant, vous l'aviez
+envelopp&eacute;e d'un amour de pr&ecirc;tre, amour d'une nature particuli&egrave;re, que
+vous d&eacute;clarez chaste et que je d&eacute;clare pervers, puisque cette chastet&eacute;
+est le r&eacute;sultat d'un instinct perverti. Cet amour-l&agrave;, qui vous laissait
+calme, s'insinuait dans le c&oelig;ur de l'enfant comme le serpent dont la
+douce voix et les yeux caressants surprirent &Egrave;ve dans le paradis. Vous
+&eacute;tiez beau, vous l'&ecirc;tes encore; vous &ecirc;tes &eacute;loquent, vous &ecirc;tes s&eacute;duisant
+dans la chaire, &agrave; l'autel, partout o&ugrave; elle vous voyait. Dans le
+confessionnal, votre souffle m&ecirc;l&eacute; au sien, apr&egrave;s avoir fait passer le
+froid de la mort sur son premier amour, faisait &eacute;clore peu &agrave; peu, &agrave; son
+insu et au v&ocirc;tre, un autre amour plus profond, plus tenace, plus ardent,
+cet amour dont elle est morte, ne pouvant l'assouvir.</p>
+
+<p>&laquo;Cet amour qu'elle se reprochait &eacute;tait un crime, en effet. Il ne faut
+point trahir son mari, il ne faut pas surtout le trahir avec un pr&ecirc;tre,
+avec un homme qui ne peut ni vous avouer, ni vous prot&eacute;ger, ni vous
+relever d'une chute devant les autres hommes. Il ne faut pas rendre
+parjure un homme qui a fait serment de chastet&eacute;, et qui, &agrave; l'abri de ce
+serment, est amen&eacute; par l'&eacute;poux, loyal ou stupide, en tout cas confiant,
+jusque dans l'alc&ocirc;ve conjugale.</p>
+
+<p>&laquo;Cet amour &eacute;tait donc coupable, et il &eacute;tait antihumain, puisqu'il tuait
+dans le c&oelig;ur de Blanche tout ce qui n'&eacute;tait pas lui. Il avait tu&eacute;
+d'avance l'amour conjugal. Il avait tu&eacute; le discernement, puisque, par
+r&eacute;action contre les ardeurs secr&egrave;tes de votre amour sans solution, elle
+avait choisi l'&eacute;poux le plus mat&eacute;riel et le moins fait pour la charmer.
+Il avait tu&eacute; l'amour filial et l'amour maternel, puisqu'elle aspirait &agrave;
+la mort et se d&eacute;clarait inutile dans la vie. Tel est le r&eacute;sultat
+in&eacute;vitable de l'amour du pr&ecirc;tre, quand il est contenu dans les limites
+du devoir d'abstinence. Quel est-il quand ce frein lui &eacute;chappe, quand il
+ne se r&eacute;signe pas &agrave; marcher dans la voie des douleurs?... Vous le savez
+aussi bien que moi.... Vous avez vu de pr&egrave;s ce monde....</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez pris la voie des douleurs, j'admets que ce soit la plus
+suivie, et que l'on y compte beaucoup de triomphes: eh bien, ces
+douleurs sont st&eacute;riles pour celui qui les endure, p&eacute;rilleuses pour celle
+qui les partage, funestes pour tous deux, car elles enfantent des
+mirages trompeurs o&ugrave; la notion du Christ se confond avec celle de
+l'homme aim&eacute;, de m&ecirc;me que la suave image de la Vierge prend &agrave; toute
+heure, dans l'imagination troubl&eacute;e du jeune pr&ecirc;tre, les traits de la
+femme qu'il d&eacute;sire. Dans cet &eacute;tat maladif qu'on appelle l'amour
+mystique, la loyaut&eacute; de l'&acirc;me s'oblit&egrave;re, et le jugement s'&eacute;gare. De
+m&ecirc;me que la parole et le regard trahissent la volont&eacute; quand elle a un
+double but, de m&ecirc;me la raison et l'instinct trahissent la conscience
+quand elle est troubl&eacute;e par un double id&eacute;al. On tombe alors dans les
+agonies de ce monde tout physique que vous appelez la tentation, et
+dont vous ne pouvez sortir qu'en m&eacute;prisant, en exorcisant, en maudissant
+la vie.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, cette d&eacute;viation de l'instinct qui a tu&eacute; la m&egrave;re, et qui vous a
+laiss&eacute; de si &eacute;tranges terreurs &agrave; vingt ans de distance, vous auriez
+encore consenti &agrave; ce qu'elle tu&acirc;t la fille, et, si Lucie n'e&ucirc;t secou&eacute;
+votre influence, elle serait aujourd'hui immol&eacute;e par vous aux agonies de
+l'amour mystique dont l'&eacute;loquence du p&egrave;re Onorio est, litt&eacute;rairement
+parlant, un &eacute;chantillon si frappant et si curieux. Le drame entre Lucie
+et vous e&ucirc;t suivi un autre canevas qu'entre vous et sa m&egrave;re. Un nouvel
+instinct forc&eacute; et trahi, l'instinct de votre &acirc;ge, le meilleur de l'&acirc;me
+humaine quand il suit sa pente logique, l'amour paternel id&eacute;alis&eacute; &agrave;
+votre guise, e&ucirc;t pes&eacute; d'un poids terrible sur le c&oelig;ur pieux et d&eacute;vou&eacute;
+de cette jeune fille. Ce poids e&ucirc;t &eacute;t&eacute; encore un mensonge, puisque vous
+ne pouvez pas plus &ecirc;tre p&egrave;re que vous n'avez pu &ecirc;tre &eacute;poux.&raquo;</p>
+
+<p>Moreali fit un mouvement brusque, et la douleur contracta son front.</p>
+
+<p>&laquo;Nous sommes ici pour tout dire, reprit M. Lemontier. J'&eacute;couterai la
+d&eacute;fense de votre opinion tant qu'il vous plaira, et sans plus d'aigreur
+ou de malveillance que je n'en ai mis &agrave; &eacute;couter votre r&eacute;cit. A pr&eacute;sent,
+ce r&eacute;cit, je le r&eacute;sume et l'analyse: c'est mon devoir. Vous avez
+commenc&eacute; par protester contre tout lien de sang avec Lucie, et vous avez
+insist&eacute; pour que j'en visse la preuve &eacute;crite. Et puis, cependant,
+entra&icirc;n&eacute; par l'instinct non assouvi du c&oelig;ur et des entrailles, vous
+avez cri&eacute;: <i>Ma fille, &ocirc; ma fille!</i> un cri d&eacute;chirant, monsieur l'abb&eacute;, et
+qui m'a serr&eacute; la poitrine, car je plains vos douleurs, et, si j'en
+condamne la cause en principe, j'en respecte la blessure au fond de
+votre &ecirc;tre. Aussi n'est-ce pas sans souffrir que je brise, au nom de
+Dieu et de la v&eacute;rit&eacute;, ce lien fictif que Blanche a voulu &eacute;tablir entre
+sa fille et vous. Non, ce lien ne peut exister, car il est fond&eacute; sur une
+pens&eacute;e d'adult&egrave;re, et, lorsque, dans les bras de son mari, la femme a
+demand&eacute; &agrave; Dieu d'animer de votre souffle le fruit d&eacute;pos&eacute; dans son sein,
+elle d&eacute;sob&eacute;issait &agrave; Dieu, elle corrompait sa vie, elle fl&eacute;trissait le
+v&eacute;ritable p&egrave;re de son enfant! Vous-m&ecirc;me, vous avez tressailli d'horreur
+&agrave; cette pens&eacute;e, j'en suis certain, bien que vous ne l'ayez pas dit; mais
+ensuite la voix de la nature en r&eacute;volte a parl&eacute;: vous avez b&eacute;ni
+l'enfant, vous l'avez adopt&eacute; spirituellement, vous avez jur&eacute; d'&ecirc;tre le
+p&egrave;re, le ma&icirc;tre, le possesseur de son &acirc;me. C'&eacute;tait un serment impie et
+coupable, monsieur; c'&eacute;tait, apr&egrave;s avoir pris &agrave; l'&eacute;poux la meilleure
+part de l'amour de sa femme, lui ravir en intention la meilleure part de
+l'amour de sa fille. Ah! vous vous y entendez, ap&ocirc;tres persistants du
+qui&eacute;tisme! Vous pr&eacute;levez la fleur des &acirc;mes, vous respirez le parfum du
+matin, et vous nous laissez l'enveloppe &eacute;puis&eacute;e de ses pures aromes.
+Vous appelez cela le divin amour pour vous autres! Je le comprends, ce
+qui en reste &agrave; l'&eacute;poux et au p&egrave;re n'est pas toujours digne de vos
+regrets, et vous puisez dans la possession ainsi partag&eacute;e de la femme
+des jouissances et des consolations qui aident merveilleusement votre
+courage.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, je vous arr&ecirc;terai ici, monsieur l'abb&eacute;; car, pour sauver
+Lucie, je lutterai contre vous de toutes les forces de ma volont&eacute;.
+Lucie, pure dans sa conscience, nette dans sa raison et forte dans sa
+libert&eacute; morale, ne doit pas conna&icirc;tre ces faux amours qui sont une
+bigamie b&eacute;nite. Aujourd'hui, vous lui inspireriez le faux amour filial;
+demain, un pr&ecirc;tre plus jeune et moins fort que vous peut-&ecirc;tre tenterait
+&agrave; de bonnes intentions de lui inspirer l'amour conjugal spirituel.
+Arri&egrave;re ces mensonges funestes, qui d&eacute;guisent avec une science si
+profonde et des transactions si subtiles la po&eacute;sie des sanctuaires et
+la langueur extatique des clo&icirc;tres! J'en sais long, allez, sur ces
+drames obscurs de la pens&eacute;e comprim&eacute;e et sur ces mariages de la mort
+avec la vie! N'y e&ucirc;t-il pas de l'autre c&ocirc;t&eacute; des grilles l'homme d&eacute;sir&eacute;
+qui d&eacute;sire, quelle chose plus mat&eacute;rialiste que ces hym&eacute;n&eacute;es o&ugrave; le chaste
+et divin initiateur des &acirc;mes, &agrave; qui l'idol&acirc;trique Blanche pr&ecirc;tait votre
+figure et que les nonnes baisent avec leur bouche autant qu'avec leur
+esprit, devient un f&eacute;tiche ador&eacute; dans d'impures d&eacute;faillances?</p>
+
+<p>&laquo;Je dis impures, parce que tout ce qui trompe la nature en la
+satisfaisant quand m&ecirc;me est sordide et souill&eacute;. Vous jetterez en vain
+les voiles dor&eacute;s de la parole &agrave; double sens sur ces orgies de
+l'imagination: elles r&eacute;pugnent au chr&eacute;tien sinc&egrave;re autant qu'au
+philosophe, et, si elles ne vous r&eacute;voltent plus, c'est que vous avez,
+par la force du vouloir et de l'habitude, aveugl&eacute; votre jugement dans
+l'ab&icirc;me du vague; c'est que vous vous &ecirc;tes fait un code du devoir o&ugrave; ce
+qui sort par une porte rentre par l'autre; c'est qu'en plein
+<span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> si&egrave;cle, et en d&eacute;pit de facult&eacute;s &eacute;minentes que Dieu vous
+avait donn&eacute;es, vous avez tenu votre esprit dans un certain &eacute;tat
+d'enfance volontaire qui a ses racines tenaces dans le moyen &acirc;ge; c'est
+enfin que, partag&eacute; entre ce ciel et cette terre qui ne font qu'un avec
+l'infini, vous avez voulu les s&eacute;parer l'un de l'autre et vous s&eacute;parer de
+vous-m&ecirc;me. De ce divorce, rien de vrai ne pouvait sortir. Vous avez &eacute;t&eacute;
+forc&eacute; de mentir &agrave; vos instincts les plus nobles, de vous faire prudent,
+tortueux, dissimul&eacute;, de jouer des r&ocirc;les, de peser sur la conscience d'un
+p&egrave;re, de l'irriter contre sa fille, de rabaisser sa dignit&eacute; en donnant &agrave;
+sa faiblesse de folles rigueurs, armes cruelles dont il ne sait pas se
+servir, et qui se tournent contre son propre sein. Vous avez d&ucirc; b&acirc;tir un
+&eacute;difice romanesque et pu&eacute;ril, errer comme un amant ou comme un p&egrave;re de
+m&eacute;lodrame autour des murs d'un vieux manoir, d&eacute;poser des fleurs dans une
+grotte, &eacute;crire des lettres myst&eacute;rieuses, vous introduire sous un nom
+nouveau, tendre des pi&eacute;ges, corrompre par la promesse du paradis une
+servante born&eacute;e, mais jusque-l&agrave; fid&egrave;le, enfin, pour couronner l'&oelig;uvre,
+p&eacute;n&eacute;trer en secret dans une chambre de vierge o&ugrave; je n'eusse pas os&eacute;
+mettre le pied sans son aveu, moi, son v&eacute;ritable p&egrave;re spirituel, le p&egrave;re
+de son fianc&eacute;! Vous avez d&ucirc;, pour vous soustraire &agrave; des dangers
+peut-&ecirc;tre imaginaires, interroger les murs et les d&eacute;pouiller de leur
+rev&ecirc;tement, et cela en cachette, avec toutes les pr&eacute;cautions et les
+habilet&eacute;s d'une profession extra-l&eacute;gale que je ne veux pas qualifier.
+Quoi de plus antipathique &agrave; votre caract&egrave;re, et combien vous avez d&ucirc;
+souffrir!</p>
+
+<p>&laquo;Et tout cela pour tenir &agrave; une m&egrave;re un serment que Dieu n'a point
+accept&eacute; et que votre conscience ne saurait ratifier!... Non!... vous
+n'avez pas fait toutes ces choses froidement et avec le calme de l'homme
+qui se sent guid&eacute; par le devoir! Vous avez rougi et p&acirc;li cent fois
+malgr&eacute; votre remarquable empire sur vous-m&ecirc;me. Vous avez cent fois dit &agrave;
+Dieu dans votre angoisse: &laquo;Vois mon intention! N'es-tu pas le ma&icirc;tre
+inflexible qui nous crie que la fin justifie les moyens? Ton
+repr&eacute;sentant sur la terre, n'est-ce pas moi, le pr&ecirc;tre, qui dois
+triompher de tous les obstacles, et au besoin mentir aux hommes,
+enfreindre les lois civiles et humaines plut&ocirc;t que de laisser une tache
+sur l'&Eacute;glise en ma personne sacr&eacute;e?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Mais Dieu ne vous r&eacute;pondait pas, vos joues creuses et vos yeux
+brillants de fi&egrave;vre me r&eacute;v&egrave;lent assez les combats de votre esprit. Vous
+n'&ecirc;tes qu'&agrave; demi fanatique, et cet homme du sentiment, cet homme
+v&eacute;ritable qui parle en vous, vous n'avez encore pu r&eacute;ussir &agrave; l'immoler;
+il se d&eacute;bat sous l'&eacute;treinte du p&egrave;re Onorio, il saigne, il r&acirc;le, et il
+ne succombe pas. Vous invoquez Dieu contre lui, Dieu le fortifie en vous
+et contre vous.</p>
+
+<p>&laquo;Il faudra peut-&ecirc;tre lui c&eacute;der, monsieur, car il ne passera &agrave; l'&eacute;tat de
+saintet&eacute;, comme vous l'entendez, qu'en vous laissant priv&eacute; de foi ou de
+raison. Je n'ai point avec vous le droit de conseil, il se peut que vous
+pr&eacute;f&eacute;riez la d&eacute;mence &agrave; la lucidit&eacute;, l'ombre &agrave; la lumi&egrave;re, l'&eacute;ternelle
+nuit des dogmes de l'enfer et du c&eacute;libat &agrave; l'&eacute;ternelle vie du ciel et de
+l'amour l&eacute;gitime. Vous avez pass&eacute; l'&acirc;ge des passions, dites-vous!...
+Non, car vous entrez dans celui des vengeances et des pers&eacute;cutions.
+Prenez-y garde! Quel que soit cependant votre sort parmi nous, vous
+verrez clair un jour au del&agrave; de la tombe, et, comme je ne crois pas plus
+aux ch&acirc;timents sans fin qu'aux &eacute;preuves sans fruit, je vous annonce que
+nous nous retrouverons quelque part o&ugrave; nous nous entendrons mieux et o&ugrave;
+nous nous aimerons au lieu de nous combattre; mais pas plus que vous je
+ne crois &agrave; l'impunit&eacute; du mal et &agrave; l'efficacit&eacute; de l'erreur. Je crois
+donc que vous expierez l'endurcissement volontaire de votre c&oelig;ur par de
+grands d&eacute;chirements de c&oelig;ur dans quelque autre existence. Il ne
+tiendrait pourtant qu'&agrave; vous de rentrer dans la voie directe de votre
+bonheur progressif, car je suis certain qu'on peut tout racheter d&egrave;s
+cette vie. L'&acirc;me humaine est dou&eacute;e de magnifiques puissances de repentir
+et de r&eacute;habilitation. Ceci n'est pas contraire &agrave; vos dogmes, et votre
+mot de <i>contrition</i> dit beaucoup.</p>
+
+<p>&laquo;Le pur christianisme et beaucoup de prescriptions salutaires dues au
+catholicisme vous ouvrent le champ de la vraie saintet&eacute;. Le jour o&ugrave; vous
+saurez d&eacute;gager une grande somme d'erreurs de beaucoup de d&eacute;cisions
+&eacute;ternellement vraies, vous ferez le bien sans effort, vous conna&icirc;trez la
+chastet&eacute; sans combat, l'humilit&eacute; sans protestation int&eacute;rieure, la
+charit&eacute; sans restriction dogmatique, l'amiti&eacute; sans d&eacute;tour, la foi sans
+d&eacute;faillance, et l'espoir sans bornes. C'est l&agrave; l'&eacute;tat de perfection
+auquel tout homme de c&oelig;ur peut aspirer, n'e&ucirc;t-il pas encore &eacute;t&eacute;
+franchement homme de bien, et, pour l'atteindre, ce cercle du vrai o&ugrave;
+aucun mal ne tente plus l'homme &eacute;clair&eacute; et convaincu, il n'est pas
+besoin de mortification, de cilice, de je&ucirc;nes et de luttes avec Satan.
+Non! le chemin est plus simple, plus court et plus droit; ce chemin
+s'appelle l'examen sans entraves et la religion sans myst&egrave;res.&raquo;</p>
+
+<p>Les yeux de Moreali s'&eacute;taient de nouveau fix&eacute;s sur le parquet. Il ne
+r&eacute;pondit rien. Il se leva, ouvrit les fen&ecirc;tres, regarda les &eacute;toiles et
+aspira l'air de la nuit. Il resta longtemps comme s'il priait; puis il
+revint vers M. Lemontier, qui lui demanda s'il persistait &agrave; vouloir
+prendre connaissance du dernier &eacute;crit de madame La Quintinie.</p>
+
+<p>&laquo;Vous l'avez jug&eacute; n&eacute;cessaire, r&eacute;pondit l'abb&eacute;, et je ne crois pas
+pouvoir non plus m'en dispenser. Cet &eacute;crit est un v&oelig;u relatif &agrave; sa
+fille peut-&ecirc;tre! Si nous le d&eacute;robons &agrave; la connaissance du g&eacute;n&eacute;ral,
+n'est-ce pas &agrave; nous de t&acirc;cher de l'accomplir?</p>
+
+<p>&mdash;Vous pensez donc que c'est une volont&eacute; lucide?</p>
+
+<p>&mdash;Si j'en &eacute;tais certain, je remettrais la lettre &agrave; son adresse; mais je
+crains un acte de folie, une confession exalt&eacute;e o&ugrave; je serais compromis.
+Je ne m&eacute;rite pas cette honte, et je ne dois pas laisser porter ce
+trouble dans une famille.&raquo;</p>
+
+<p>M. Lemontier lui montra de nouveau l'enveloppe qui concernait le jour de
+la premi&egrave;re communion de Lucie.</p>
+
+<p>&laquo;Voici, dit-il, des pr&eacute;visions r&eacute;fl&eacute;chies et qui ne sentent point
+l'&eacute;garement. Il en est temps encore, monsieur l'abb&eacute;. Croyez-vous qu'il
+faille absolument aller plus loin?</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut, monsieur; ceci concerne Lucie, cela appartient &agrave; Lucie,
+elle vous autorise, et vous sentez qu'au-dessus du secret d'une lettre,
+au-dessus m&ecirc;me de la volont&eacute; d'une mourante, il y a le repos d'un p&egrave;re
+et la foi d'un chr&eacute;tien.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez donc, si vous l'osez, et lisez seul! dit Lemontier en lui
+remettant la lettre. Briser ce cachet me r&eacute;pugne, et je ne m'y r&eacute;soudrai
+jamais. Vous avez &eacute;t&eacute; le confesseur, votre croyance vous d&eacute;lie des lois
+de l'honneur social: ma conscience, &agrave; moi, ne peut s'arroger un pareil
+droit, puisqu'elle s'effraye de vous le voir prendre; mais, s'il y a ici
+un grand d&eacute;sespoir ou une grande rougeur &agrave; &eacute;pargner &agrave; une famille, vous
+seul, qui f&ucirc;tes la cause du mal, pouvez tout oser dans une circonstance
+si d&eacute;licate!&raquo;</p>
+
+<p>L'abb&eacute; saisit la lettre, fit sauter le cachet, froissa et jeta
+l'enveloppe avec l'&eacute;nergie d'un homme qui br&ucirc;le ses vaisseaux. M.
+Lemontier fr&eacute;mit de voir cette absence de scrupule et d'h&eacute;sitation. Il
+n'avait pu se r&eacute;soudre &agrave; nier en lui-m&ecirc;me la loyaut&eacute; de l'homme, et
+maintenant le pr&ecirc;tre, soulag&eacute; de ses anxi&eacute;t&eacute;s et ma&icirc;tre de la situation,
+reparaissait toujours debout et omnipotent entre la femme et le mari,
+m&ecirc;me au del&agrave; de la mort.</p>
+
+<p>Mais son triomphe dura peu, il p&acirc;lit, trembla et se rassit comme bris&eacute;;
+puis il dit, en tendant la lettre &agrave; M. Lemontier:</p>
+
+<p>&laquo;J'ai eu tort de craindre. Pauvre femme! il n'y avait pas l&agrave; de secret.
+Lisez!&raquo;</p>
+
+<p>La lettre &eacute;tait courte, d'une &eacute;criture p&eacute;nible et d'un style hach&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Un moment de r&eacute;pit &agrave; mes atroces crises.... Je veux dire....
+Pourrai-je? J'ai ma raison! Je crois au Dieu bon, juste!... Notre
+fille!... qu'elle me pardonne de l'abandonner.... Ch&egrave;re petite Lucie!...
+&Eacute;levez-la chr&eacute;tiennement, rien de plus! Pas d'exag&eacute;rations, pas de
+couvent,... peu de pr&ecirc;tres, la libert&eacute; d'aimer... sans conditions
+religieuses! Adieu! Aimez-la bien... ne m'oubliez.... J'ai mal aim&eacute;....
+Bien coupable, coupable seule!... Pardon, mon mari....</p>
+
+<p class="smcap droit">
+<span style="margin-left: 9em;">&laquo;Ta pauvre Blanche</span>.&raquo;<br />
+</p>
+
+<p>L'abb&eacute; pleurait.</p>
+
+<p>&laquo;Vous le voyez, monsieur; lui dit M. Lemontier, au moment de la mort, on
+revient &agrave; la raison et &agrave; la nature! Ceci est une abjuration du
+fanatisme. Et &agrave; pr&eacute;sent qu'allez-vous faire? Cette arme que j'avais
+contre vos oppositions et dont je ne connaissais pas le prix, vous allez
+la d&eacute;truire sans vous engager &agrave; rien vis-&agrave;-vis de moi? Est-ce l&agrave; ce que
+vous avez r&eacute;solu?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Lemontier, r&eacute;pondit Moreali, si vous n'aviez que cette arme
+contre moi, elle serait nulle. La religion fervente, &agrave; laquelle il n'est
+pas difficile d'amener le g&eacute;n&eacute;ral, lui d&eacute;fendrait d'&eacute;couter ce v&oelig;u de
+tol&eacute;rance et de libert&eacute; adress&eacute; &agrave; lui par sa femme &agrave; l'&eacute;gard de sa
+fille; mais je suis li&eacute; envers vous par ma conscience d'homme, et,
+duss&eacute;-je avoir &agrave; lutter contre les scrupules de ma conscience religieuse
+et sacerdotale... il faut pourtant &eacute;couter le c&oelig;ur quelquefois, je le
+sens bien! Vous m'avez dit l&agrave;-dessus de bonnes choses que je n'oublierai
+pas. Vous n'avez pas &eacute;branl&eacute; mon dogme, mais vous m'avez ouvert un monde
+de r&eacute;flexions que je p&egrave;serai pour les faire concorder avec ma foi; je
+crois cela possible. Rien de ce qui est bon ne peut &ecirc;tre inconciliable
+avec la religion du Christ.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce l&agrave; tout? Vous me donnez l'esp&eacute;rance d'avoir un peu modifi&eacute; vos
+r&eacute;solutions; mais, si le p&egrave;re Onorio vous travaille, vous nierez ce que
+vous venez de m'accorder, votre conscience se retournera sur l'autre
+oreille, et, certain que je suis incapable de trahir vos secrets, vous
+reprendrez la lutte o&ugrave; nous l'avions laiss&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Non! s'&eacute;cria l'abb&eacute;, offens&eacute; malgr&eacute; lui de ce doute, vous me m&eacute;prisez
+trop!... Ah! que de pr&eacute;ventions contre le pauvre pr&ecirc;tre!</p>
+
+<p>&mdash;Otez-les-moi, prononcez-vous, soyez homme, soyez un membre de la
+soci&eacute;t&eacute; universelle, ne f&ucirc;t-ce qu'un instant dans votre vie!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit l'abb&eacute;, je pars, je vais chercher le consentement du
+g&eacute;n&eacute;ral, et je vous l'apporte; serez-vous content?</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi votre parole que vous agirez ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Gardez la lettre!</p>
+
+<p>&mdash;Que ferais-je d'une lettre trouv&eacute;e par moi, ouverte par vous, et qui
+est une &eacute;p&eacute;e rompue dans mes mains?</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimez mieux ma parole qu'un gage, f&ucirc;t-il s&eacute;rieux?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur l'abb&eacute;, et je la r&eacute;clame.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous la donne au nom du Christ, dit Moreali en &eacute;tendant la main; et
+prouvez-moi maintenant que vous y croyez.</p>
+
+<p>&mdash;En vous donnant la mienne de ne rien trahir?</p>
+
+<p>&mdash;Non! elle m'est inutile. J'ai foi en vous. Embrassez-moi, voil&agrave; tout
+ce que je vous demande, et je vous le demande aussi au nom du Christ!&raquo;</p>
+
+<p>Le philosophe et le pr&ecirc;tre s'embrass&egrave;rent.</p>
+
+<p>&laquo;A pr&eacute;sent, reprit celui-ci fort &eacute;mu, conduisez-moi au chemin de fer, ou
+venez avec moi &agrave; la r&eacute;sidence du g&eacute;n&eacute;ral; vous verrez que ma conscience
+n'a pas d'envers.</p>
+
+<p>&mdash;Vous accompagner serait encore une suspicion. Je n'en ai plus, nous
+nous sommes embrass&eacute;s. D'ailleurs, je me suis jur&eacute; de ne pas quitter
+Lucie avant de l'avoir remise sous la protection de mon fils.</p>
+
+<p>&mdash;Que craignez-vous donc en votre absence?</p>
+
+<p>&mdash;Rien et tout. Un caprice du g&eacute;n&eacute;ral, un retour qui se croiserait avec
+notre d&eacute;part, je ne sais quelle folie du p&egrave;re Onorio.... Je reste, et
+vous... partez!&raquo;.</p>
+
+
+<p>CONCLUSION.</p>
+
+<p>Quand M. Lemontier eut conduit l'abb&eacute; &agrave; la gare, il alla rejoindre
+Lucie, qui le pr&eacute;senta &agrave; sa tante, et la bonne personne se r&eacute;jouit quand
+on lui dit &agrave; l'oreille que l'abb&eacute; n'&eacute;tait plus hostile aux projets
+qu'elle avait favoris&eacute;s dans le principe. Mademoiselle de Turdy avait
+&eacute;t&eacute; bien ballott&eacute;e dans ces derniers temps; elle avait flott&eacute; de Lucie &agrave;
+l'abb&eacute;, et de son fr&egrave;re au g&eacute;n&eacute;ral, sans trouver en elle-m&ecirc;me une
+solution, et disant &agrave; tout le monde:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! Voil&agrave; qui est bien contrariant en v&eacute;rit&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait sa formule de soumission &agrave; tous les avis et son cri de d&eacute;tresse.
+Elle fit un aimable accueil au p&egrave;re d'&Eacute;mile, et le pr&eacute;senta &agrave; tout son
+vieux monde, qui le regarda avec effroi d'abord, puis avec curiosit&eacute;,
+enfin avec sympathie, quand il eut caus&eacute; un peu avec chacun; on lui
+trouva d'excellentes mani&egrave;res, le langage &eacute;l&eacute;gant et modeste, et un ton
+de la meilleure compagnie. Bien des gens n'en demandent pas davantage
+pour se rendre.</p>
+
+<p>Le lendemain, &agrave; Turdy, M. Lemontier donna &agrave; Lucie la somme limit&eacute;e des
+explications qu'il lui &eacute;tait possible de donner. Il sut tr&egrave;s-habilement
+lui prouver le danger des influences mystiques, sans compromettre ni la
+m&eacute;moire de madame La Quintinie, ni la moralit&eacute; des intentions de l'abb&eacute;;
+mais il ne cacha pas &agrave; Lucie le serment que, dans un moment
+d'exaltation, sa m&egrave;re avait arrach&eacute; &agrave; Moreali, non plus que le
+d&eacute;sistement qu'elle avait fait ensuite de son fanatisme dans une heure
+de calme et de raison. Sans lui dire &agrave; qui la derni&egrave;re lettre de
+Blanche &eacute;tait adress&eacute;e, il lui en r&eacute;p&eacute;ta les termes qui avaient rapport
+&agrave; elle, et Lucie pleura en apprenant enfin que sa m&egrave;re l'avait b&eacute;nie et
+regrett&eacute;e.</p>
+
+<p>Conform&eacute;ment &agrave; l'avis de son p&egrave;re, &Eacute;mile &eacute;tait &agrave; ***, o&ugrave; commandait le
+g&eacute;n&eacute;ral. Le surlendemain des &eacute;v&eacute;nements qui pr&eacute;c&egrave;dent, il &eacute;prouva une
+grande surprise en voyant entrer d&egrave;s le matin Moreali dans sa chambre.
+L'abb&eacute; l'embrassa avec effusion et lui dit de s'habiller vite. Ils se
+rendirent ensemble chez le g&eacute;n&eacute;ral, qui parut tr&egrave;s-&eacute;mu, mais non
+surpris. Il avait d&eacute;j&agrave; vu l'abb&eacute;. &Eacute;mile ne savait rien de ce qui s'&eacute;tait
+pass&eacute; entre son p&egrave;re et Moreali. Il &eacute;tait tr&egrave;s-&eacute;mu lui-m&ecirc;me. Moreali
+gardait le silence.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, allons! dit enfin le g&eacute;n&eacute;ral &agrave; celui-ci, j'ai donc &eacute;t&eacute; trop
+rigide, selon vous? J'ai cru bien faire!... Vous savez, nous autres
+soldats, nous croyons &agrave; l'autorit&eacute;, nous aimons l'ob&eacute;issance passive....
+Mais j'aime ma fille, vous n'en doutez pas, j'esp&egrave;re!... Et puis je suis
+homme &agrave; &eacute;couter un bon conseil.... Puisque c'est vous qui faites appel &agrave;
+ma <i>complaisance</i>,... allons, <i>sac-&agrave;-laine</i>! je c&egrave;de.&raquo;</p>
+
+<p>Il tendit la main &agrave; &Eacute;mile en lui disant:</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes ici depuis deux jours, et vous ne veniez pas me voir! vous
+attendiez mes ordres? C'est bien. Je vous ordonne de d&eacute;jeuner avec moi.
+Passez dans mon salon, j'ach&egrave;ve en deux temps de m'habiller.&raquo;</p>
+
+<p>&Eacute;mile n'&eacute;tait pas absolument tranquille. Il voyait un faible et
+myst&eacute;rieux sourire errer sur les l&egrave;vres de Moreali. En m&ecirc;me temps, il
+remarquait une tr&egrave;s-grande alt&eacute;ration sur son visage fl&eacute;tri et fatigu&eacute;.
+Il avait tort de se m&eacute;fier. Moreali souriait comme malgr&eacute; lui de
+l'empressement du g&eacute;n&eacute;ral &agrave; se rendre; mais il n'avouait pas ce
+sentiment d'ironie: c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; reconna&icirc;tre l'ascendant qu'il avait eu
+sur lui. Il parla &agrave; &Eacute;mile de son p&egrave;re avec beaucoup d'affection, lui
+apprit avec r&eacute;serve que M. Lemontier avait lev&eacute; tous ses scrupules, et,
+quand le g&eacute;n&eacute;ral vint les rejoindre, sangl&eacute; dans son uniforme, Moreali
+s'&eacute;clipsa et ne reparut plus. M. La Quintinie alors ouvrit les bras &agrave;
+&Eacute;mile en lui disant:</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, enfant du diable! vous l'emportez! Soyez un bon diable.
+Embrassez-moi, aimez-moi un peu, ne me prenez pas pour une ganache quand
+je vous ferai la morale, et rendez ma fille heureuse.&raquo;</p>
+
+<p>&Eacute;mile l'embrassa avec effusion, car il sentit en lui, sinon la force, du
+moins le besoin et l'instinct de la bont&eacute;. Il lui demanda s'il ne
+viendrait pas apporter son pardon et son consentement &agrave; Lucie. Le
+g&eacute;n&eacute;ral r&eacute;pondit que c'&eacute;tait impossible, mais qu'il ne tarderait pas,
+et, peu &agrave; peu entra&icirc;n&eacute; par une r&eacute;action de condescendance
+extraordinaire, il lui permit d'aller &agrave; Turdy et d'y retourner passer
+chaque mois deux ou trois jours jusqu'&agrave; l'expiration du terme fix&eacute;,
+disait-il, par Lucie.</p>
+
+<p>&Eacute;mile &eacute;crivait le jour m&ecirc;me &agrave; son p&egrave;re:</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&laquo;J'ignore si c'est bien Lucie qui a propos&eacute; ce d&eacute;lai; mais, f&ucirc;t-il plus
+long, f&ucirc;t-il de plusieurs ann&eacute;es, je m'y soumettrais, si le conseil
+venait de toi. Dieu merci, tu n'es pas si exigeant!</p>
+
+<p>&laquo;Le g&eacute;n&eacute;ral m'a fait d&eacute;jeuner avec lui et m'a fait promettre de revenir
+passer la soir&eacute;e. Il veut me pr&eacute;senter &agrave; son entourage officiel, non
+comme son futur gendre, mais comme un jeune homme qui l'int&eacute;resse et
+dont il fait cas. &laquo;&Ccedil;a servira pour plus tard,&raquo; a-t-il dit. &laquo;Quand
+j'aurai &agrave; d&eacute;clarer mon alliance avec la philosophie, on sera moins
+&eacute;tonn&eacute;. Promettez-moi d'&ecirc;tre aimable ce soir. T&acirc;chez de plaire &agrave; tout le
+monde!&raquo; Et, prenant le ton enjou&eacute; et d&eacute;gag&eacute;: &laquo;Vous verrez bien l&agrave;
+quelques t&ecirc;tes &agrave; perruque! ne blessez pas leurs principes. C'est
+inutile.</p>
+
+<p>&laquo;Comme le r&ocirc;le d'un homme de mon &acirc;ge est la modestie et la r&eacute;serve, je
+n'ai pas eu de peine &agrave; m'engager. Je suis rentr&eacute; chez moi, d'o&ugrave; je
+t'&eacute;cris &agrave; la h&acirc;te. Je partirai &agrave; minuit en sortant de chez le g&eacute;n&eacute;ral,
+et demain, dans la soir&eacute;e, je serai dans tes bras et aux pieds de Lucie.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne devrais pas &ecirc;tre surpris de mon bonheur; tu m'as laiss&eacute; ignorer
+les d&eacute;tails de la lutte, tu m'as toujours cri&eacute;: &laquo;Courage et confiance!&raquo;
+Que pouvais-je craindre, de quoi pouvais-je douter, du moment que tu
+travaillais pour moi? Et pourtant je crois r&ecirc;ver, et je suis si &eacute;mu, que
+je ne peux te rien dire, sinon que j'adore Lucie et toi, toi et Lucie.
+Et le bon grand-p&egrave;re! comme j'aurai soin de lui, comme je le ch&eacute;rirai!
+Dis &agrave; Lucie que je l'aiderai &agrave; le faire vivre jusqu'&agrave; cent ans! Mais tu
+ne nous quitteras pas, mon p&egrave;re! Ah! je n'ai pas m&eacute;rit&eacute; tant de bonheur,
+et pourtant j'aspire &agrave; l'infini du bonheur en ce monde, tu le vois!&mdash;A
+demain! &agrave; demain!</p>
+
+<p>&laquo;Embrasse pour moi mon cher Henri. Voil&agrave; un gar&ccedil;on dont je me moquerai
+bien quand il voudra se poser en &eacute;go&iuml;ste!&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Quand &Eacute;mile fut arriv&eacute; &agrave; Turdy, Lucie et M. Lemontier accept&egrave;rent le
+d&eacute;lai de trois mois fix&eacute; par Moreali,&mdash;peut-&ecirc;tre dans l'espoir d'un
+retour de Lucie &agrave; ses opinions,&mdash;et on laissa croire &agrave; &Eacute;mile, pour lui
+faire prendre patience, que cette d&eacute;cision venait de son p&egrave;re. Il passa
+quelques jours dans l'ivresse du plus pur bonheur et consentit &agrave;
+retourner seul &agrave; Ch&ecirc;neville. Il ne s'effraya pas de cette retraite, qui
+lui permettait de se recueillir et de savourer religieusement la pens&eacute;e
+de ses joies et de ses devoirs. Il fut m&ecirc;me reconnaissant envers son
+p&egrave;re, qui voulait rester pr&egrave;s de Lucie. Le g&eacute;n&eacute;ral ne s'y opposait plus;
+Moreali n'e&ucirc;t os&eacute; s'y opposer.</p>
+
+<p>En s'installant &agrave; Turdy jusqu'au mariage, M. Lemontier voulait &eacute;tudier
+la situation morale de Lucie. Outre qu'il croyait devoir veiller
+toujours sur les retours possibles du fanatisme de son ex-directeur, il
+se regardait comme oblig&eacute; d'amener Lucie &agrave; une enti&egrave;re confiance dans
+les principes de son fils. Lucie avait fait noblement le sacrifice de
+tout acte contraire &agrave; ces principes; M. Lemontier ne voulait pas la
+prendre au mot trop vite. Il souhaitait de la voir convaincue qu'elle
+restait chr&eacute;tienne tout en posant une limite &agrave; l'influence du pr&ecirc;tre
+dans sa vie et en subordonnant cette influence &agrave; celle de son &eacute;poux.
+Pour le fond du dogme, Lucie &eacute;tait toute convertie, on l'a vu. Elle
+avait toujours ni&eacute; l'enfer et ha&iuml; la pers&eacute;cution religieuse. Quant au
+reste, si elle gardait quelques doutes, elle n'en parlait pas, et M.
+Lemontier attendait avec d&eacute;f&eacute;rence qu'elle les lui confi&acirc;t.</p>
+
+<p>Ce moment d'abandon ne tarda pas &agrave; venir; mais, au lieu de confesser des
+doutes, Lucie affirma des certitudes. Ce fut un jour que le p&egrave;re Onorio
+pr&ecirc;chait &agrave; Chamb&eacute;ry. On n'avait pas revu Moreali depuis la soir&eacute;e
+d'explication d&eacute;finitive avec M. Lemontier, c'est-&agrave;-dire un mois environ
+depuis le consentement donn&eacute; par le g&eacute;n&eacute;ral. &Eacute;mile devait venir le
+lendemain faire sa visite mensuelle de trois jours. Il esp&eacute;rait m&ecirc;me
+pouvoir la prolonger, car le g&eacute;n&eacute;ral s'&eacute;tait annonc&eacute; aussi et lui avait
+&eacute;crit: &laquo;Si vous arrivez en Savoie quelques jours avant moi, vous m'y
+attendrez.&raquo; Henri Valmare &eacute;tait parti pour rejoindre sa fianc&eacute;e. Il
+voulait tout disposer pour se marier le m&ecirc;me jour qu'&Eacute;mile.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Onorio avait continu&eacute; &agrave; recevoir l'hospitalit&eacute; &agrave; Hautecombe;
+mais il battait le pays, qu&ecirc;tant et cat&eacute;chisant un peu partout,
+infatigable dans ses longues courses p&eacute;destres, v&eacute;n&eacute;r&eacute; des paysans pour
+son vagabondage athl&eacute;tique dans un &acirc;ge qui paraissait si avanc&eacute;, pour
+ses allures myst&eacute;rieuses et pour ses discours dans une langue qu'ils ne
+comprenaient pas. Ils l'&eacute;coutaient quand m&ecirc;me avec admiration, et sa
+pantomime saisissante les &eacute;difiait en m&ecirc;me temps qu'elle les amusait.
+Elle faisait peur aux femmes, grande condition de succ&egrave;s.</p>
+
+<p>A Chamb&eacute;ry, le moine essaya de pr&ecirc;cher. Quelques auditeurs le
+comprirent, s'&eacute;tonn&egrave;rent de son &eacute;nergie, et en firent part &agrave; tous ceux
+de la ville qui &eacute;taient Italiens d'origine ou qui comprenaient la langue
+de la fronti&egrave;re. On se r&eacute;unit au jour marqu&eacute; pour une seconde
+conf&eacute;rence. Le bruit en vint &agrave; mademoiselle de Turdy, chez qui Lucie se
+trouvait en visite avec son grand-p&egrave;re et le p&egrave;re d'&Eacute;mile. Celui-ci
+proposa d'aller entendre le <i>saint</i>. Lucie refusa d'abord, mais M.
+Lemontier insista.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous pr&ecirc;che depuis longtemps mes id&eacute;es, lui dit-il, et qui n'entend
+qu'une cloche n'entend qu'un son. Ne faut-il pas pouvoir dire &agrave; votre
+p&egrave;re que vous avez pr&ecirc;t&eacute; les deux oreilles avec une &eacute;gale attention? Je
+regrette que M. Moreali ait disparu, et qu'il ne pr&ecirc;che point ici &agrave; la
+place du capucin.&raquo;</p>
+
+<p>On se rendit &agrave; l'&eacute;glise, o&ugrave; le p&egrave;re Onorio parla comme il savait parler,
+quand il &eacute;tait sous l'influence d'une pens&eacute;e na&iuml;vement chr&eacute;tienne. Il
+fut un peu pu&eacute;ril, mais fort touchant en d&eacute;crivant les attributs de la
+vertu &eacute;vang&eacute;lique. Il achevait son sermon, lorsqu'il s'arr&ecirc;ta au milieu
+d'une phrase, comme si une vision e&ucirc;t pass&eacute; devant ses yeux. Il se
+pencha sur le bord de la chaire et regarda un coin sombre vers lequel
+tous les regards se port&egrave;rent instinctivement, mais o&ugrave; l'on ne remarqua
+rien ni personne qui p&ucirc;t l'avoir choqu&eacute; ou surpris. L'attention se
+reporta sur lui. Sa figure avait pris une expression terrifiante, ses
+l&egrave;vres tremblaient, ses yeux lan&ccedil;aient des flammes. Il b&eacute;gaya quelques
+mots qui firent deviner plut&ocirc;t que comprendre la pens&eacute;e d'une brusque
+transition; puis il lan&ccedil;a un anath&egrave;me qu'il avait lu quelque part et que
+nous pouvons reproduire ici, puisqu'il a &eacute;t&eacute; publi&eacute; ailleurs.</p>
+
+<p>&laquo;<i>Le vrai inf&acirc;me</i>:&mdash;Mais voici le vrai inf&acirc;me, pr&egrave;s de qui tous les
+autres semblent innocents; voici le monstre plus redoutable que le fou,
+pire que le pa&iuml;en et le ren&eacute;gat.</p>
+
+<p>&laquo;C'est le pr&ecirc;tre ennemi de l'Eglise, c'est le parricide, c'est Judas
+encore couvert de la robe des ap&ocirc;tres, la bouche encore pleine du
+myst&egrave;re divin.</p>
+
+<p>&laquo;Il existe, je l'ai vu, je l'ai entendu. De la synagogue au pr&eacute;toire, il
+prom&egrave;ne l'impudence de sa trahison.</p>
+
+<p>&laquo;Inf&acirc;me! nous ne te m&eacute;prisons pas, toi! Quelle que soit la mis&egrave;re de ton
+esprit, le crime est dans ton c&oelig;ur, et ce crime est trop grand. Sois
+maudit pour le crime de ton c&oelig;ur!</p>
+
+<p>&laquo;Sois maudit du peuple que tu scandalises! sois maudit des pr&ecirc;tres
+constern&eacute;s! que la femme qui t'a enfant&eacute; maudisse ses entrailles! que
+l'&eacute;v&ecirc;que qui t'a sacr&eacute; maudisse sa main! sois maudit dans les cieux!</p>
+
+<p>&laquo;Sois maudit, ostiaire qui ouvres &agrave; l'ennemi et qui sonnes la cloche de
+r&eacute;bellion, lecteur qui fais mentir les saints livres, exorciste qui
+invoques Belz&eacute;buth, acolyte qui portes le flambeau de Satan!</p>
+
+<p>&laquo;Sois maudit, diacre pr&eacute;varicateur, toi qui as re&ccedil;u l'esprit de Dieu <i>ad
+robur</i>, pour d&eacute;fendre les biens de la sainte &Eacute;glise, et qui dis aux
+voleurs que le domaine sacr&eacute; leur appartient!</p>
+
+<p>&laquo;Sois maudit, pr&ecirc;tre sacril&eacute;ge, profanateur de l'autel, parricide
+abominable, violateur des serments les plus saints! Tout ce que tu
+trahis, tu le trahis dix fois. C'est de toi qu'il a &eacute;t&eacute; dit: &laquo;Mieux
+vaudrait pour lui qu'il ne f&ucirc;t pas n&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Si tu ne te repens, que Dieu compte tes pas dans la voie du mal, et
+qu'il n'en oublie aucun; qu'il accumule sur toi la charge et l'infection
+des p&eacute;ch&eacute;s que tu fais commettre et de ceux que tu aurais remis!</p>
+
+<p>&laquo;Que toutes les b&eacute;n&eacute;dictions que tu as re&ccedil;ues et que tu renies se
+retournent contre toi; qu'elles tombent sur toi et qu'elles t'&eacute;crasent
+comme un sacrement de Satan!</p>
+
+<p>&laquo;Que les onctions sacr&eacute;es te br&ucirc;lent; qu'elles br&ucirc;lent tes mains tendues
+aux pr&eacute;sents de l'impie; qu'elles br&ucirc;lent ton front, o&ugrave; devait rayonner
+la lumi&egrave;re de l'&Eacute;vangile, et qui a con&ccedil;u de sc&eacute;l&eacute;rates pens&eacute;es!</p>
+
+<p>&laquo;Que ton aube souill&eacute;e devienne un cilice de flammes, et que Dieu te
+refuse une larme pour en temp&eacute;rer l'ardeur! Que ton &eacute;tole soit &agrave; ton cou
+comme la meule au cou de Babylone jet&eacute;e dans l'&eacute;tang de soufre!</p>
+
+<p>&laquo;Que...&raquo;</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Onorio ne se f&ucirc;t peut-&ecirc;tre pas arr&ecirc;t&eacute; avec le texte, car
+l'&eacute;cluse de la col&egrave;re &eacute;tait ouverte, et la haine sacr&eacute;e jaillissait et
+coulait intarissable de sa bouche fr&eacute;missante et inassouvie; mais Lucie
+se leva et dit &agrave; son grand-p&egrave;re, assez haut pour &ecirc;tre entendue:</p>
+
+<p>&laquo;Sortons, mon p&egrave;re. Ceci n'est plus un sermon, c'est un blasph&egrave;me!&raquo;</p>
+
+<p>Et, prenant le bras de M. de Turdy, elle se dirigea vers la porte; mais,
+en passant devant le pilier que le moine n'avait cess&eacute; d'apostropher, M.
+Lemontier, qui suivait Lucie avec mademoiselle de Turdy, vit appara&icirc;tre
+Moreali, p&acirc;le comme un spectre. L'abb&eacute; s'&eacute;lan&ccedil;a au-devant de Lucie en
+lui disant &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&laquo;Au nom du ciel, ne faites pas ce scandale...&raquo;</p>
+
+<p>Et il ajouta encore plus bas:</p>
+
+<p>&laquo;Si les mal&eacute;dictions que votre mariage attire sur ma t&ecirc;te excitent en
+vous quelque compassion...&raquo;</p>
+
+<p>Mais Lucie, dont l'accent ferme pouvait &ecirc;tre saisi par tout le monde
+malgr&eacute; la douceur r&eacute;serv&eacute;e de son intonation, lui r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;Non, monsieur, je ne remettrai jamais les pieds dans une &eacute;glise o&ugrave;, au
+nom du Christ, on pr&ecirc;che l'ex&eacute;cration de son semblable avec impunit&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Mais prenez garde! dit en souriant M. Lemontier. L'auteur de cette
+mal&eacute;diction a &eacute;t&eacute; embrass&eacute; et b&eacute;ni par le pape, et le pape est
+infaillible!</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi, r&eacute;pondit Lucie tout haut et avec &eacute;nergie, &agrave; partir
+de ce jour, je n'appartiens plus &agrave; l'&Eacute;glise catholique.&raquo;</p>
+
+<p>Moreali fit un geste de d&eacute;sespoir et disparut. Lucie sortit avec sa
+famille.</p>
+
+<p>&laquo;Bien, ma fille! lui dit le grand-p&egrave;re; &agrave; pr&eacute;sent, moi, je veux croire &agrave;
+Dieu!&raquo;</p>
+
+<p>Quelques personnes les avaient suivis. Toutes les autres s'&eacute;taient
+lev&eacute;es, croyant d'abord que Lucie se trouvait mal, et s'interrogeant,
+puis se r&eacute;p&eacute;tant les unes aux autres ce qu'elle venait de dire. Lucie
+&eacute;tait aim&eacute;e, respect&eacute;e, admir&eacute;e. Aussit&ocirc;t qu'on eut compris le sentiment
+d'horreur qu'elle &eacute;prouvait, cette foule frivole, qui, comme toutes les
+foules, s'amusait aux tours de force de la parole et aux &eacute;pilepsies de
+l'invective, s'&eacute;branla et se retira, les uns donnant raison &agrave; la pi&eacute;t&eacute;
+de Lucie, les autres d&eacute;fendant l'&eacute;loquence du pr&eacute;dicateur, aucun n'osant
+avilir la foi en l'&eacute;coutant davantage.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Onorio, qui, dans ses transports, entrait en une sorte d'extase
+et ne voyait plus que ses propres fant&ocirc;mes, ne s'aper&ccedil;ut pas de ce qui
+se passait dans son auditoire. Apr&egrave;s un moment de repos, il se remit &agrave;
+improviser et &agrave; maudire, l'&eacute;cume &agrave; la bouche, la voix vibrante, l'&oelig;il
+ensanglant&eacute;. Un seul homme l'&eacute;coutait: c'&eacute;tait Moreali, qui, prostern&eacute;
+dans l'ombre, voulait savourer jusqu'au bout l'amertume de son calice.</p>
+
+<p>Quand l'abb&eacute; se releva, le moine &eacute;tait sorti &agrave; son tour; l'&eacute;glise &eacute;tait
+muette, le soleil couchant semait sur les dalles les reflets iris&eacute;s des
+vitraux. Moreali &eacute;tait calme. Il avait pri&eacute;, pour la premi&egrave;re fois
+peut-&ecirc;tre, avec le v&eacute;ritable amour de Dieu. Il se sentait d&eacute;sormais pur
+de reproche et plus croyant qu'il ne l'avait &eacute;t&eacute; de sa vie. Il rentra
+chez le comte de Luiges, et il &eacute;crivit trois lettres fort courtes par
+lesquelles nous terminerons sa correspondance.</p>
+
+
+<p>AU P&Egrave;RE ONORIO.</p>
+
+<p>P&egrave;re, je te remercie de tout le z&egrave;le que tu as consacr&eacute; au salut de mon
+&acirc;me. Il a port&eacute; ses fruits. Je comprends aujourd'hui, gr&acirc;ce &agrave; toi, ce
+que je ne voulais pas comprendre, la vraie religion et la vraie charit&eacute;.
+Je t'envoie de l'argent pour que tu puisses retourner &agrave; Rome et soulager
+tes pauvres. J'ai abandonn&eacute; mon projet d'&eacute;tablissement en Savoie. Adieu
+pour toujours. Je te b&eacute;nis pour ton amiti&eacute;.</p>
+
+<p class="smcap droit">
+<span style="margin-left: 9em;">Moreali.</span><br />
+</p>
+
+
+<p>A M. LEMONTIER P&Egrave;RE.</p>
+
+<p>Je viens de cong&eacute;dier le p&egrave;re Onorio et de me s&eacute;parer de lui pour
+jamais. Lucie avait raison, il n'y a plus de saint, il n'y a m&ecirc;me plus
+de chr&eacute;tien l&agrave; o&ugrave; la haine commence. Qu'elle pardonne &agrave; un vieillard
+dont l'intention &eacute;tait bonne, mais dont l'&acirc;ge et les aust&eacute;rit&eacute;s ont
+troubl&eacute; les facult&eacute;s mentales! Qu'elle n'enveloppe pas l'&Eacute;glise enti&egrave;re
+dans la r&eacute;probation de son d&eacute;plaisir! Qu'elle soit &eacute;quitable et douce!
+Avec vous, monsieur, elle ne peut que grandir en sagesse et en vertu.</p>
+
+<p>Recevez mes adieux, monsieur, et faites-les agr&eacute;er &agrave; votre fils, &agrave; votre
+fille et &agrave; son respectable grand-p&egrave;re. Ce sont des adieux &eacute;ternels.
+Pardonnez-moi toutes les peines que je vous ai caus&eacute;es. Si vous saviez
+combien mon repentir est sinc&egrave;re, vous n'h&eacute;siteriez pas &agrave; m'absoudre.</p>
+
+<p>Permettez-moi d'ajouter quelques mots pour vous seul. Vous m'avez fait
+un grand bien, monsieur, en me t&eacute;moignant une estime que je veux m&eacute;riter
+et en m'accordant une amiti&eacute; dont je saurai me rendre digne par la
+ferveur et la fid&eacute;lit&eacute; de la mienne. Je ne me retire point &agrave; la Trappe,
+comme me le conseillait le p&egrave;re Onorio. Je ne mettrai plus
+volontairement ma raison en danger; je veux que ma foi devienne f&eacute;conde.
+J'ai une fortune &agrave; d&eacute;penser. Je vais me faire mon propre aum&ocirc;nier &agrave; moi
+tout seul, et, marchant au hasard des chemins, r&eacute;pandre partout sur le
+pauvre, quelle que soit sa croyance, la parole amie et le pr&eacute;sent
+respectueux et anonyme du voyageur. Je t&acirc;cherai que mon voyage dure
+longtemps, car ce sera un beau voyage, et j'y veux consacrer tout le
+temps qui me reste &agrave; vivre.</p>
+
+<p>Veuillez, monsieur, remettre la lettre ci-jointe au g&eacute;n&eacute;ral La
+Quintinie, et me permettre de me dire votre ami <i>pour toujours</i>.</p>
+
+<p class="smcap droit">
+<span style="margin-left: 9em;">Moreali.</span><br />
+</p>
+
+
+<p>A M. LE G&Eacute;N&Eacute;RAL LA QUINTINIE</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Monsieur le g&eacute;n&eacute;ral,</span><br />
+</p>
+
+<p>Au moment d'entreprendre un long voyage, je viens vous adresser une
+derni&egrave;re supplication, qui est d'abr&eacute;ger l'&eacute;preuve, et de consentir au
+prochain mariage de mademoiselle votre fille. Vous avez fait pour le
+maintien de vos opinions tout ce que votre dignit&eacute; r&eacute;clamait. J'ai
+aujourd'hui la certitude que cette dignit&eacute; ne sera jamais m&eacute;connue et
+jamais compromise par le fait de MM. Lemontier p&egrave;re et fils. J'ai aussi
+la certitude des sentiments vraiment religieux de mademoiselle Lucie.
+Laissez-la enti&egrave;rement libre de son choix d&egrave;s aujourd'hui, et vous ferez
+acte de bon chr&eacute;tien en m&ecirc;me temps que vous rendrez heureux et
+reconnaissant votre tr&egrave;s-humble et tr&egrave;s-ob&eacute;issant serviteur.</p>
+
+<p class="smcap droit">
+<span style="margin-left: 9em;">Moreali.</span><br />
+</p>
+
+
+<p>Moreali s'enferma chez le comte de Luiges pour mettre ordre &agrave; ses
+affaires et pour s'assurer les moyens de trouver partout de l'argent
+dans ses voyages; puis il se disposa &agrave; partir seul, pour r&eacute;aliser son
+projet apostolique sous le voile du plus humble incognito.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; il fermait sa malle, M. Lemontier et son fils se
+pr&eacute;sent&egrave;rent pour lui dire adieu. Il h&eacute;sita un moment &agrave; les recevoir,
+puis il alla leur ouvrir lui-m&ecirc;me, embrassa &Eacute;mile avec tendresse, prit
+son p&egrave;re &agrave; part, et lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;C'est bien &agrave; vous de me donner cette derni&egrave;re marque d'int&eacute;r&ecirc;t. Il est
+donc vrai que vous ne me ha&iuml;ssez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Lemontier, je ne vous ai jamais ha&iuml;. J'ai senti en vous une
+belle et bonne nature qui s'&eacute;garait. Mais &ecirc;tes-vous bien retrouv&eacute;? Je
+crains les coups de d&eacute;sespoir. Pourquoi ces &eacute;ternels adieux?</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, r&eacute;pondit Moreali, laissez-moi vieillir! Je suis encore trop
+jeune pour ne plus aimer, et je sens que j'aime trop Lucie. Je suis
+certain, cette fois, de ne pas me faire d'illusion coupable, de n'aimer
+en elle que le souvenir de sa m&egrave;re, de l'aimer comme ma fille en un
+mot; mais, vous l'avez dit, je ne puis &ecirc;tre p&egrave;re, car je ne puis cesser
+d'&ecirc;tre pr&ecirc;tre. Je sens qu'en aimant beaucoup et chastement, je vous le
+jure, j'aime en pr&ecirc;tre, avec jalousie, avec douleur, avec je ne sais
+quel reste de col&egrave;re!... Oui, je suis jaloux d'&Eacute;mile... malgr&eacute; moi! Je
+l'aime et je le hais. Peut-&ecirc;tre que, si elle se f&ucirc;t vou&eacute;e &agrave; l'hymen du
+Christ, je me serais senti jaloux de Dieu m&ecirc;me!... Je vous dis
+aujourd'hui ces choses terribles avec sang-froid. J'ai reconnu que le
+mal n'&eacute;tait pas dans mon c&oelig;ur, et que la nature seule se vengeait
+d'avoir &eacute;t&eacute; reni&eacute;e et immol&eacute;e. J'aime donc mal, faute d'avoir consenti &agrave;
+aimer bien. J'aime en &eacute;go&iuml;ste, en envieux... h&eacute;las! en d&eacute;sh&eacute;rit&eacute; de la
+vie ou en exil&eacute; de la famille. Vous aviez raison, mille fois raison,
+Lemontier! L'&Eacute;glise s'est tromp&eacute;e le jour o&ugrave; elle a retranch&eacute; le pr&ecirc;tre
+de la communion humaine. Elle s'est tromp&eacute;e; donc, elle n'est pas
+infaillible; il faut laisser l'infaillibilit&eacute; &agrave; Dieu! Les hommes sont
+des hommes, et ne re&ccedil;oivent pas la v&eacute;rit&eacute; absolue. Ils peuvent bien se
+contenter de la demander, de la chercher et de l'adorer, &eacute;vidente ou
+voil&eacute;e! Elle est si d&eacute;sirable et si belle, qu'un petit rayon peut bien
+suffire &agrave; la vie d'un pauvre pr&ecirc;tre. Car je suis pr&ecirc;tre aujourd'hui et
+toujours. Je me suis consacr&eacute; de bonne foi. Tant pis pour moi si je me
+suis tromp&eacute; en croyant mes sacrifices m&eacute;ritoires! Ils le seront
+d&eacute;sormais, je vous en r&eacute;ponds! Je ne pars point d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. Je veux, en
+soulageant la mis&egrave;re, que je suis bien s&ucirc;r de rencontrer partout sur mes
+pas, dire &agrave; tout homme qui me demandera la v&eacute;rit&eacute;: <i>Demande-la &agrave; Dieu
+seul</i>. Je dirai cela tout bas, je m'abstiendrai des pr&eacute;dications qui, de
+la part du pr&ecirc;tre ind&eacute;pendant, soul&egrave;vent trop de scandales et reculent
+le triomphe du vrai. Je ferai du bien, comptez-y, et, absorb&eacute; dans cette
+douce occupation, j'oublierai le regret de la vie personnelle. J'y ai
+bien r&eacute;fl&eacute;chi, allez, depuis un mois de lutte terrible avec le p&egrave;re
+Onorio et avec moi-m&ecirc;me! Je prends le meilleur parti pour moi et pour
+les autres! Je vois bien que, dans un v&eacute;ritable esprit de charit&eacute;, vous
+venez m'offrir leur pardon, leur amiti&eacute;, leur intimit&eacute; peut-&ecirc;tre!...
+Nobles c&oelig;urs, laissez-moi seul! Je ne saurais pas &ecirc;tre heureux, je ne
+conna&icirc;trais pas le repos de l'esprit, je vous ferais souffrir malgr&eacute;
+moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais plus tard? dit M. Lemontier, touch&eacute; de cette compl&egrave;te sinc&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, plus tard! dans vingt ans, si je ne suis pas mort de fatigue, car
+je vais me fatiguer beaucoup! Nous verrons alors si je pourrai apporter
+une b&eacute;n&eacute;diction vraiment sainte aux enfants de Lucie, et si je peux au
+moins partager avec vous le titre et les sentiments d'un grand-p&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>Il appela &Eacute;mile, l'embrassa encore et partit.</p>
+
+<p>Lucie fut satisfaite d'entendre parler de Moreali avec une v&eacute;ritable
+affection autour d'elle, mais elle garda toujours le silence sur son
+compte. Il y avait entre elle et lui quelque chose d'inconnu qui &eacute;tait
+attrait chez lui, r&eacute;pugnance chez elle, quelque chose d'instinctif qui
+se r&eacute;v&eacute;lait &agrave; la fianc&eacute;e d'&Eacute;mile en d&eacute;pit du silence gard&eacute; autour d'elle
+sur l'histoire myst&eacute;rieuse de sa m&egrave;re, une sorte d'effroi de la soutane,
+un immense besoin d'aimer exclusivement l'&eacute;poux qui seul pouvait et
+devait conna&icirc;tre les forces et les d&eacute;licatesses de son amour.</p>
+
+<p>Ils ont &eacute;t&eacute; mari&eacute;s sans &eacute;clat et sans pompe &agrave; Ch&ecirc;neville. Ils ne se
+s&eacute;pareront ni du p&egrave;re d'&Eacute;mile, ni du grand-p&egrave;re Turdy, qui, rajeuni et
+raffermi dans la vie, les suit dans la vall&eacute;e du Rh&ocirc;ne ou les ram&egrave;ne en
+Savoie.</p>
+
+<p>Henri et sa femme sont venus les voir.</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral a protest&eacute; un peu de loin contre les r&eacute;solutions
+philosophiques de Lucie; mais il est arriv&eacute; &agrave; Turdy l'ann&eacute;e derni&egrave;re,
+au moment o&ugrave; elle venait de lui donner un petit-fils, et il n'a plus
+song&eacute; &agrave; discuter. Et m&ecirc;me, en voyant l'enfant robuste sur les genoux du
+grand-p&egrave;re, il a essuy&eacute; une larme en disant:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur de Turdy, vous m'en avez voulu quelquefois! Il ne faudrait
+pourtant pas croire que je ne vous aime pas!&raquo;</p>
+
+<p>On n'a plus entendu parler du p&egrave;re Onorio, et Moreali n'a pas encore
+donn&eacute; de ses nouvelles.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Janvier 1863, Nohant.</span><br />
+</p>
+
+<h3>FIN.</h3>
+
+<p class="noindent">POISSY.&mdash;TYP. ET ST&Eacute;N. DE AUG. BOURET.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Mademoiselle La Quintinie, by George Sand
+
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ http://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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