diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:52:30 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:52:30 -0700 |
| commit | fe20400d6dbedd1fa5ffc2c1f96d6041b47e93f3 (patch) | |
| tree | 3f78c0a773267692e07e205aeb0b61643841ab86 | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 18075-8.txt | 11907 | ||||
| -rw-r--r-- | 18075-8.zip | bin | 0 -> 248733 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 18075-h.zip | bin | 0 -> 265559 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 18075-h/18075-h.htm | 12140 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
7 files changed, 24063 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/18075-8.txt b/18075-8.txt new file mode 100644 index 0000000..e98749a --- /dev/null +++ b/18075-8.txt @@ -0,0 +1,11907 @@ +The Project Gutenberg EBook of Mademoiselle La Quintinie, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mademoiselle La Quintinie + +Author: George Sand + +Release Date: March 29, 2006 [EBook #18075] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADEMOISELLE LA QUINTINIE *** + + + + +Produced by George Sand project PM, Chuck Greif and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) + + + + + + + + + + + +MADEMOISELLE LA QUINTINIE + +PAR + +GEORGE SAND + +DEUXIÈME ÉDITION + +PARIS + +MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS + +RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 + +A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + +1863 + +OEUVRES DE GEORGE SAND + + * * * * * + +OUVRAGES PARUS OU A PARAITRE: + +André. +Antonia. +Constance Verrier. +Elle et Lui. +La Famille de Germandre. +François le Champi. +Indiana. +Jean de la Roche. +Lettres d'un Voyageur. +Les Maîtres mosaïstes. +Les Maîtres sonneurs. +La Mare au Diable. +Le Marquis de Villemer. +Mauprat. +Mont-Revêche. +Nouvelles. +La Petite Fadette. +Tamaris. +Valentine. +Valvèdre. +La Ville noire. +Etc., etc. + + * * * * * + +POISSY.--TYP. DE A. BOURET. + + + + +PRÉFACE + + +L'_Histoire de Sibylle_, qui a paru naguère dans la _Revue des Deux +Mondes_, où je viens moi-même de publier _Mademoiselle La Quintinie_, +est un sujet assez beau pour tenter plus d'un écrivain. La critique +impartiale a reconnu, en dehors du mérite de la forme, l'importance et +la grandeur de la pensée du livre. Elle devait certes des félicitations +à l'auteur pour le courage qu'il a eu de traiter, sous cette forme du +roman, la question si grave et si peu romanesque de la croyance +religieuse. Longtemps la critique a prononcé que la recherche de l'idéal +social ou religieux n'était pas du domaine du roman, et qu'il fallait +l'exclure comme étrangère, intempestive et pédantesque. Plus tolérante +et, selon nous, plus juste aujourd'hui, elle loue M. Octave Feuillet +d'avoir fait un noble effort pour réhabiliter le roman et pour l'élever +à l'état de thèse. Elle reconnaît que les luttes de la conscience et +l'analyse des idées les plus hautes sont du ressort de l'art littéraire. +Nous devons donc savoir gré à l'auteur de _Sibylle_ d'un succès qui nous +autorise à continuer et à reprendre ce que nous avons essayé tant de +fois sous les feux de peloton de certaines critiques trop indignées, et +par cela même impuissantes à nous corriger. Nous savions bien qu'en +laissant passer un peu de temps la lumière se ferait, et que les jeunes +écrivains sérieux ne regarderaient pas comme inutiles les efforts de +leurs patients devanciers. + +L'_Histoire de Sibylle_ est le roman d'une âme; _Mademoiselle La +Quintinie_ est l'histoire d'un prêtre, avec toute la rigueur de ses +déductions et tous les développements que la pensée du livre comporte. +Nous ne faisons pas l'apologie de l'esprit clérical, tel n'est pas notre +point de vue; nous n'en faisons pas non plus la satire, tel n'est point +notre but. Entre ces deux manières d'envisager la véritable question du +temps présent, il y en a une beaucoup plus facile à éluder qu'à +résoudre, c'est l'examen. Établir la lutte entre la foi et l'athéisme, +ou bien mettre aux prises la sincérité et l'hypocrisie, c'eût été +s'armer contre des questions vidées à fond, plaider des causes gagnées +sans retour. Le progrès des lumières a repoussé et annulé l'athéisme; sa +mort, c'est la liberté de discussion. Le progrès de la morale publique a +tué l'hypocrisie; sa ruine, c'est l'impunité que le mépris décrète. + +Mais il n'y a pas que Tartufe et Canapée en cause par le temps qui +court. Il y a l'humanité qui cherche sa voie, et qui flotte entre le +prêtre et le philosophe, entre le passé et l'avenir. Il y a la +conscience de tous et de chacun, qui veut savoir où elle est et où elle +va, et cette conscience universelle peut fort bien se résumer dans un +exemple, se concentrer dans une figure, devenir un personnage de roman +en un mot, pour demander au monde sérieux comme au monde frivole la +solution du problème posé dans tous les coeurs, dans tous les esprits, +dans toutes les réunions, dans toutes les solitudes, dans toutes les +familles, partout en un mot, la solution du problème religieux. + +Les catholiques de ce temps-ci, parmi lesquels se range courageusement +M. Octave Feuillet, se contentent de la solution trouvée par l'Église +romaine à la suite d'élucubrations en commun appelées conciles. Les +décisions de ces assemblées du clergé présidées par les papes se sont +attribué l'_infaillibilité_, et, pour être orthodoxe, il faut s'y +soumettre. + +Pourtant, ces institutions choquent sur beaucoup de points, +non-seulement la raison, mais le coeur et la conscience des hommes. Pour +ne citer qu'un des articles de foi de l'Église, nous demanderons si +l'esprit de Dieu est en elle lorsqu'elle nous commande de croire à +l'existence du diable et aux peines éternelles de l'enfer. Cette +croyance à la nécessité d'un rival et d'un ennemi de Dieu, éternellement +vivant, éternellement mauvais, éternellement puissant, possesseur et roi +absolu d'un incommensurable abîme où toutes les âmes coupables de +l'univers doivent, revêtues de leurs corps, subir éternellement des +supplices sans nom, sans que Dieu veuille ou puisse faire grâce, cette +croyance inqualifiable est-elle obligatoire? + +Jusqu'ici, l'Église a dit _oui_ dans son enseignement officiel, comme: +elle a dit _oui_ sur bien d'autres questions qui se rencontreront sous +notre plume dans _Mademoiselle La Quintinie_. Elle dit encore _oui_ par +les termes des allocutions papales, par les formules naguère remises en +vigueur de l'excommunication, par la plupart des mandements des prélats, +par les sermons que l'on entend dans toutes les églises, enfin par les +organes dont le clergé dispose jusque dans la presse quotidienne. + +Pourtant nous croyons fermement que les honnêtes gens qui se disent +catholiques, et M. Octave Feuillet tout le premier, nient ce dogme des +peines éternelles contre lequel ont protesté des saints canonisés, et +qui inspire une véritable horreur à tous les bons chrétiens. + +Nous savons aussi de source certaine que des catholiques éclairés +refusent de se prononcer sur ce point comme sur beaucoup d'autres, et +que bon nombre d'ecclésiastiques autorisent le refus intérieur et la +protestation douloureuse des âmes délicates. Pourtant le silence est +ordonné, il ne faut point donner de démenti officiel à l'Église. Le +prêtre pourrait être censuré, le fidèle pourrait mettre son salut en +péril. D'ailleurs, n'est-il pas bon que les paysans, les enfants et les +femmes soient menés par la peur? Ne faut-il pas que des millions d'âmes +restent dans l'idolâtrie païenne et croient que la vengeance et la +férocité sont toujours des attributs divins? + +Il y aurait donc en ce temps-ci deux Églises: une officielle qui a le +droit d'imposer, et une secrète qui a le droit de protester. Nous +avouons que l'existence de ces deux droits nous paraît inconciliable +avec la logique de la foi. + +Mais non, il n'y a pas deux Églises dans l'Église: Il y en a trente, il +y en a cent; il y en a mille, il y en a peut-être autant que de +catholiques. Reconnaissons que l'esprit humain est arrivé à ce point +qu'il a beau aliéner sa liberté en principe, il ne peut plus l'aliéner +en réalité, et que les papes eux-mêmes, dans l'appréciation de certaines +questions contraires à l'esprit chrétien, sont de libres penseurs tout +comme les autres. + +Il est libre, en effet, celui qui prononce cette parole: _Je te maudis!_ +de même que celui qui répond: _Nul n'a droit de maudire son semblable_, +est libre devant Dieu. Reste à savoir lequel des deux l'esprit de Dieu +inspire. Là n'est point la question; nous demandons à savoir où réside +ce que l'on appelle l'orthodoxie, et d'où part ce que l'on invoque comme +l'autorité. Si elles émanent des allocutions papales, des formules de +l'excommunication, des mandements des évêques, des sermons des +ecclésiastiques et des manifestes de la presse catholique, nous sommes +certains que l'esprit clérical est condamné par la conscience publique, +et qu'il est inutile de lui faire la guerre. + +Mais il y a autre chose que la doctrine cléricale, il y a le parti +clérical, dont les menées rentrent dans l'ordre des agitations +politiques, et qui dès lors peut, à un jour donné, faire éclater un +vaste complot contre le principe de la liberté sociale et individuelle. +Je ne crois pas que ce parti menace beaucoup tel ou tel gouvernement. Je +crois qu'il s'accommodera toujours de ceux qui lui garantiront la +prépondérance de l'intrigue et de l'intimidation sourde, qu'ils soient +démocratiques ou de droit divin; mais il veut, à coup sûr, combattre le +progrès de la raison, atrophier le sens de la liberté dans l'homme, et, +pour en venir à ses fins, il a une arme qui paraît toute-puissante, il a +une apparence de doctrine. + +Nous disons une apparence, car il n'a rien de plus; mais l'idée d'une +doctrine arrêtée et formulée est quelque chose de si tentant aux époques +de doute et de transition, que les esprits fatigués de luttes et +paresseux devant tout examen--c'est le grand nombre--se groupent autour +du drapeau qui flotte au vent et se déclarent enrégimentés, à la +condition qu'on ne leur demandera plus de comprendre leur devoir et +d'étudier leur droit. + +Cet état de quiétisme religieux et social est fort commode, mais +profondément immoral et malsain, surtout quand, au lieu de se former +autour d'un principe, il s'agglomère autour d'une ombre. + +C'est cette ombre qu'il faut démasquer. Il faut lui demander qui elle +est et la sommer de répondre, ou la laisser passer et se détourner +d'elle si elle reste muette. Or, à l'heure qu'il est, elle parle +beaucoup, elle crie très-haut, l'ombre noire qui se dit persécutée! elle +fait une grande consommation d'injures et de menaces, et, tandis qu'elle +fulmine ses obscurs oracles, son cortége grossissant repousse et +brutalise les curieux importuns en leur disant: «Laissez-nous donc +tranquilles, vos questions nous fatiguent; vous êtes des impertinents, +des trouble-fêtes; nous voulons être et nous sommes influents; nous +voulons peser sur l'opinion, sur la politique, sur toutes les relations +sociales et privées; nous voulons le pouvoir sans la fatigue des +discussions et des études. Nos chefs sont ardents et habiles, notre +nombre nous tient lieu d'activité; nos règlements nous maintiennent dans +l'ordre; notre code, nous n'avons pas besoin de le connaître, il a été +écrit au moyen âge, les papes l'ont signé; notre mot d'ordre, nous +n'avons que faire de le comprendre: il nous rallie, et c'est tout ce +qu'il faut. Taisez-vous, ou gare les pierres!» + +Voilà où nous en sommes, et pourtant ce parti, cette nouvelle Église, +cette longue procession qui enlace la France dans ses plis nombreux, +étouffant et bâillonnant les simples qui se trouvent sur son passage, +elle marche, elle chante, elle prie, elle raille, elle invective, et +elle ne sait pas ce qu'elle croit, elle ne croit peut-être à rien; elle +ne connaît pas la nature et les qualités de son Dieu; elle n'oserait +soutenir qu'il est méchant, mais elle oserait encore moins contredire le +prêtre et renier hautement le dogme de l'enfer. + +Si nous l'interrogeons sur la liberté de croire à la nécessité du +progrès industriel, au bienfait des sciences, aux droits de la famille, +etc., elle nous apparaîtra tout à coup très-tolérante, car elle est liée +quand même au progrès humain par ses habitudes, par ses affections et +surtout par ses intérêts, cette Église du moment! Elle veut vivre et +prospérer en élargissant bien ses coudes et en faisant sa provision de +bien-être dans la vie réelle. Ne lui demandez pas alors ce qu'elle fait +du renoncement chrétien, de l'austérité catholique, du détachement des +choses de ce monde, du complet abandon du _moi_, prescrit et prêché par +l'Église primitive. Elle vous rirait au nez, elle vous traiterait +d'exagéré, elle vous dirait que vous touchez la question du temporel, +question que le pape a jugée au profit de la papauté. Ainsi, faute de +réponse, le parti clérical a réponse à tout. + +Nous ne nous laisserons pas intimider par l'esprit du temps, par cette +indifférence publique qui s'étonne si naïvement du souci des consciences +religieuses et des curiosités de la logique. Nous vivons dans un +labyrinthe d'ambiguïtés, de commentaires individuels, de fantaisies +dévotes, de contradictions, de pratiques extérieures, d'obscurités, de +déclamations ardentes et de sous-entendus perfides. Si cela continue et +si l'Église, assemblée en concile, n'intervient pas bientôt pour poser +des flambeaux sur cette marche de fantômes dans les ténèbres, nous +serons forcés de regarder l'orthodoxie romaine comme une interprétation +provisoirement soumise à la mode du siècle et à des vues tout à fait +matérielles. Tout ce qu'il y a encore d'esprits sincères et d'hommes se +respectant eux-mêmes protestera contre cette corruption du sens divin +dans l'humanité, tandis que l'Église, qui, par des travaux dignes de sa +mission, eût pu se mettre au niveau des progrès accomplis et ouvrir un +temple commun à tous les hommes, ne représentera plus qu'une fraction +particulière, fraction aujourd'hui menaçante, demain exterminatrice +d'elle-même, car on ne brise pas la vie d'un siècle sans se briser avec +lui. + +J'ai tâché, sous la forme du roman, de faire ressortir quelques-unes des +causes qui jettent les esprits droits et les coeurs aimants dans une +autre voie que celle du parti clérical. Ces causes sont si nombreuses, +que nous avons dû choisir les plus saillantes, celles qui intéressent la +vie privée jusqu'à l'évidence, celles qui, par conséquent, rentrent +tellement dans l'étude de nos moeurs, qu'en s'abstenant d'aborder ces +causes on s'abstiendrait. Volontairement de peindre les moeurs. + +On peut s'en abstenir par prudence, mais il y a tant de prudence par le +temps qui court que le public s'en lasse, et peut-être fera-t-il encore +un effort, pour admettre en passant un sujet sérieux sous la forme d'une +fiction. + +Mais, quel que soit l'accueil fait à ce livre, il est de ceux qu'il faut +faire au risque d'être mal accueilli du grand nombre. Il est de ceux qui +irritent beaucoup de personnes et qui en calment beaucoup d'autres. S'il +ébranle des convictions, il en raffermit, et, quel que soit son mérite +ou son impuissance, il est de ceux qui restent comme symptômes +historiques, appréciations du présent ou appels à l'avenir. + + GEORGE SAND. + + Nohant, janvier 1863. + + + + + +MADEMOISELLE LA QUINTINIE + + + + +I + +A M. HONORÉ LEMONTIER, A PARIS. + + + Aix en Savoie, 1er juin 1861. + +Eh bien, oui, père, j'ai du chagrin, tu l'as deviné, tu l'as senti. Elle +ne m'aime pas! + +Qui, elle?... Tu voyais bien, tu comprenais bien, au désordre de mes +lettres, et tu sais bien qu'à mon âge, et de l'humeur dont tu m'as fait, +il n'y a qu'un rêve: être aimé, et qu'une souffrance: aimer sans espoir. + +Surtout ne t'afflige pas: je ne suis pas faible, ni lâche, ni fou, ni +ingrat. Je sais que, si je me laissais abattre, je te briserais le +coeur. Je lutterai, je lutte. N'aie pas peur, ton enfant tâchera d'être +un homme. + +Je suis agité ce soir. Je m'efforcerai d'être calme demain. Je ne +sortirai pas, et je passerai ma journée, s'il le faut, à te raconter mon +histoire. Prends patience. Je crois que ce récit me fera du bien. Trois +semaines d'émotion sans t'ouvrir mon coeur, c'était trop. J'étouffe. A +demain, père. Tu sais que, d'abord et avant tout, je t'aime de toute mon +âme. + + Émile. + + + + +II. + +A M. HONORÉ LEMONTIER, A PARIS. + + + Aix en Savoie, 2 juin 1861. + +M'y voici. Il pleut. Je me suis enfermé dans l'espèce de chalet +apocryphe que j'habite à côté d'Aix. Je ne veux m'occuper que de toi +aujourd'hui. Ne me gronde pas si j'écris comme un chat. C'est déjà +beaucoup que de pouvoir écrire. + +_Elle_ a vingt-deux ans. C'est trop pour moi, n'est-ce pas? Je me le +suis dit. C'est, en raison de la précocité de son sexe et de +l'expérience qu'elle a peut-être déjà du monde, dix ans de plus que mes +vingt-quatre ans; mais, quand je l'ai vue d'abord, je l'ai crue beaucoup +plus jeune. Son premier aspect est celui d'une enfant. + +Tu vois que ce n'est pas d'Élise Marsanne que je te parle. Élise est une +charmante personne. J'ai fait tout mon possible pour désirer d'être son +mari. Tu le désirais, toi, et tu avais raisin. Elle est la fille de ton +ami, elle est mon amie d'enfance. Je suis venu ici sous prétexte de +flâner comme elle, et au fond pour te complaire en m'attachant à cette +belle et chère enfant. Eh bien, je ne sais quel refus obstiné s'est fait +entre nous. Je n'ai jamais pu venir à bout de l'aimer autrement que +comme ma soeur, et on n'épouse pas sa soeur. + +Ne dis pas que je suis capricieux, non. Je n'ai point encore fini +d'être naïf, et surtout je n'ai pas travaillé à cesser de l'être; cela, +je te le jure! + +Et puis il n'y a pas de ma faute! Si Élise m'eût aimé,... que +sait-on?... Mais point. Élise est toujours notre _Lisette_ si gaie, si +franche, si gentille, et, disons-le aussi sans reproche, si positive! +Toujours la même raison enjouée, le même esprit d'ordre, les mêmes rires +en présence de tout ce qui sent l'_exagération_. C'est comme cela, tu +sais bien, qu'elle appelle tout ce qui émeut un peu vivement les autres, +et il ne dépend pas de moi de n'être pas facile à émouvoir, si bien que +je suis un _exagéré_ à ses yeux, et qu'elle me pardonne d'être comme je +suis. Elle est bien bonne, j'en suis très-reconnaissant; mais ce +continuel pardon amical me laisse calme, et tu m'as permis de ne pas me +marier sans amour. + +Lucie a donc vingt-deux ans. Lucie est brune, assez grande;... elle a +des yeux.... Eh bien, non, je ne peux pas te décrire Lucie.... +Demande-moi la couleur des yeux et des cheveux d'Élise, comment sont +faits ses doigts et ses bagues, comment elle s'habille: je sais tout +cela, et je pourrais t'en faire un portrait aussi minutieusement étudié +que si j'étais peintre; mais Lucie, non! Pour moi, son image remplit le +monde et ne saurait être concentrée. Mon coeur m'étouffe, et ma main +tremble rien qu'à écrire son nom! + +Son père est le général La Quintinie, que tu ne connais pas, je pense, +et qui commande dans je ne sais quel département. Descend-il du La +Quintinie des jardins du temps de Louis XIV? Peu importe. Le grand-père +maternel de Lucie, M. de Turdy, habite un château qu'il a sur le lac du +Bourget. Lucie a été élevée par ce grand-père et par une grand'tante +avec laquelle elle passe ses hivers à Chambéry. L'été, elle habite sans +sa tante le manoir de l'aïeul. + +Elle a passé deux ou trois mois à Paris dans le couvent où était Élise +Marsanne. Malgré une certaine différence d'âge, elles s'aimaient +beaucoup, et, en venant à Aix, Élise se faisait une grande fête de la +revoir. Elle a été tout de suite lui rendre visite avec sa mère. Le soir +même, elle m'a parlé d'elle. + +«Si vous connaissiez Lucie, me disait-elle, vous n'auriez pas assez de +mots _à grand effet_ dans votre vocabulaire exalté pour dire +l'impression qu'elle vous causerait. + +--C'est donc une merveille? + +--Ah! _une merveille_! Voilà déjà!» + +Et la bonne Élise de rire. + +Moi aussi, je riais. Le surlendemain, j'ai rencontré Lucie chez ces +dames. Élise me regardait en riant toujours. J'étais très-calme, +très-froid; si froid et si calme, que, Lucie partie, j'ai dit à Élise +que son amie était _très-bien_. + +Mais le coup était porté, vois-tu! Si j'avais dit seulement trois +paroles, je me serais trahi et rendu ridicule, j'aimais Lucie. Pourquoi? +Oui, au fait, pourquoi Lucie et pas une autre? Il y en a ici à choisir +pour objet de mes rêves, des demoiselles plus ou moins à marier, des +brunes, des blondes, des Anglaises sentimentales, des Parisiennes +pimpantes, des Allemandes toutes roses, des Italiennes toutes pâles. +Lucie n'est rien de tout cela. Elle n'est peut-être pas jolie; je n'en +sais rien. Elle m'a regardé, elle m'a salué, je lui ai dit trois mots +insignifiants, j'avais probablement l'air stupide. Elle m'a vaguement +souri, et avec tout cela elle m'a pris mon coeur comme si elle me le +tirait de la poitrine avec ses deux mains, et elle me l'a emporté avec +elle, probablement sans y attacher plus d'importance qu'à une feuille +que l'on cueille en passant et par distraction à une branche du chemin. + +Père, toi qui as aimé, est-ce comme cela qu'on devient amoureux d'une +femme? Se rend-on compte de ce qui vous plaît en elle? Est-on dans son +bon sens quand cette flèche vous arrive sans qu'on l'ait prévue, sans +qu'on ait eu le temps de s'en préserver?... Oh! le vieux Cupidon avec +son carquois et son arc! Je n'avais jamais songé que ces emblèmes +fussent l'explication de l'éternel phénomène, de l'événement fatal, +aussi vieux que le monde, et aussi vrai il y a quatre mille ans qu'il +l'est encore aujourd'hui. + +Mais je suis peut-être fou! Dans le temps de froid examen où nous +vivons, doit-on être ainsi la proie des antiques fatalités et des +instincts aveugles? Ne doit-on pas raisonner tout, même l'amour, et se +dire, comme plusieurs que je connais: «À quoi cela mènera-t-il?» Tu ne +m'as pourtant pas appris cela, toi! Tu ne m'as pas recommandé de veiller +sur les élans spontanés de mon coeur! Il m'a semblé, au contraire, que +tu désirais me le conserver chaud et entier; mais tu pensais que +j'aimerais Élise et que mon bonheur viendrait d'elle. Je l'ai cherché +ailleurs, ou plutôt la fatalité m'a appelé ailleurs, car me voilà +malheureux. Du moins, je souffre. Et je vis pourtant! et je ne sais pas +guérir! + +C'est bien vulgaire, il me semble! Je me fais l'effet d'un amoureux +classique. _Vorrei e non vorrei._ Je ne sais ce que c'est, je ne sais ce +que j'ai, et je ne sais pas le dire, à toi, médecin de mon âme. J'ai +l'orgueil profondément irrité, et par moments je suis honteux de moi. +Aide-moi donc à me retrouver! Je ne comprends pas ce que je suis devenu. + +Le jour où pour la première fois j'ai vu Lucie, j'ai passé la soirée à +me promener avec Henri. Il a vu, à mon silence, qu'il y avait en moi un +changement, et il m'a dit en riant: + +«Tu es donc amoureux?» + +J'ai nié, et puis j'ai avoué. + +«Eh bien, m'a-t-il dit, je la connais, cette Lucie; elle est riche, mais +tu l'es aussi. Vos situations se valent, et on ne lui connaît pas +d'engagements. Sa famille est très-considérée; la tienne aussi; je ne +vois pas d'obstacles. Fais-toi aimer.» + +Fais-toi aimer! comme si cela était aussi facile que de se faire voir! +J'ai été si épouvanté d'un conseil où je sentais toute mon âme et tout +mon repos en jeu, que je l'ai repoussé vivement. Je ne sais quelle sotte +honte m'a fait mentir après la sincérité du premier aveu. J'ai prétendu +que je n'étais pas épris au point de faire la moindre démarche avant +d'avoir réfléchi et surtout avant de t'avoir consulté. + +Pour le dernier point, je sentais bien que je te devais la première +confidence. Eh bien, j'ai osé encore moins avec toi qu'avec moi-même. Il +m'a semblé qu'un sentiment si subitement éclos te ferait sourire, à +moins d'être exprimé avec une certaine mesure; j'ai essayé de t'écrire +raisonnablement que j'avais perdu la raison. Je n'ai pas pu résoudre un +pareil problème. + +Le lendemain, comme je flottais dans cette agitation vague et terrible, +le hasard ou plutôt ma destinée m'a conduit au château de Turdy. Il +avait été convenu que j'irais avec madame Marsanne et sa fille à +l'abbaye de Hautecombe, que nous connaissions déjà, mais où nous +n'avions pas visité la fontaine intermittente, dite des _Merveilles_. +C'est une attrape bien conditionnée; mais le lac, vu de la hauteur, est +si joli! Et puis Élise et sa mère étaient gaies; Henri, qui nous servait +de _cicerone_, est toujours parfaitement aimable; les petits bateaux du +lac sont trop petits et parfaitement incommodes, mais ils sont bien +menés par de bons Savoyards enjoués et obligeants, et notre promenade, +riante par elle-même, pouvait supporter beaucoup de déceptions. + +Comme nous redescendions le lac, Élise proposa de me montrer de près le +château de Turdy, qui est sur la même rive que l'abbaye, à peu près en +face d'Aix-les-Bains. Le coeur me battit bien fort; mais j'eus l'air de +ne m'intéresser qu'au château, et nos bateliers nous déposèrent dans un +petit port composé de quelques maisons de pêcheurs ombragées de beaux +arbres et tapies à la rive, dans l'échancrure d'un rocher. + +Tu connais ce beau pays de Savoie; je ne sais si tu te rappelles cette +localité, tout ce rivage du lac du côté que ferme à pic la muraille +dentelée appelée la chaîne des monts du _Tchat_, du _Chat_ en langue +vulgaire. Nous avons vu ensemble de plus grands lacs et de plus hautes +montagnes; mais celles-ci ont une élégance de formes et une limpidité de +couleur qui me charment. Ce beau calcaire du Jura se refuse aux teintes +sombres de l'humidité et aux souillures pittoresques de la décrépitude. +Le vieux manoir de Turdy, édifice élégant dans sa force et planté à +mi-côte de la montagne, mire dans le lac, trop bleu peut-être, sa face +carrée, peut-être trop blanche. Les constructions du chemin de fer sur +la rive opposée sont trop blanches aussi, mais elles ne jurent pas sur +les roches pâles et nues qu'elles décorent de tourelles et de portiques +encorbellés à l'entrée et à la sortie de chaque tunnel. Il y en a, je +crois, huit ou dix le long du lac que côtoie la voie ferrée. Voilà les +riantes fortifications de l'âge moderne, et je n'ai pu me refuser à +cette réflexion qu'Élise n'a pas voulu prendre au sérieux, et qui me +frappait pourtant comme une idée saine et rassurante pour l'avenir: +c'est que les tours à mâchicoulis et les monumentales barrières de cette +région ne ferment plus la communication entre les peuples, mais qu'elles +l'ouvrent, au contraire, avec les forces souveraines de l'industrie, à +travers les flancs compacts des montagnes, obstacles que la nature +elle-même semblait avoir voulu poser à l'échange des relations sociales, +et que l'homme a pu et voulu vaincre. + +La partie du Jura que je te décris, par manière de calmant, avant de te +faire entrer dans mon orage intérieur, est donc surprenante de couleur +fraîche et d'aspect théâtral. + +C'est bien le pays que la _fashion_ européenne a pu adopter pour ses +promenades de santé ou de plaisir. Des routes magnifiques, des +constructions coquettes, des chalets luxueux, d'antiques manoirs +rajeunis, des cultures vivaces, un grand air de bien-être et de propreté +chez les habitants enrichis par l'affluence des étrangers; tout cela ne +parlerait pas assez à l'imagination de l'artiste, si, à deux pas du +riant vallon d'Aix et du paisible lac, la nature ne reprenait sa libre +et forte allure alpestre. J'ai pu en juger, lorsque, arrivés à Turdy, +nous nous sommes trouvés tout d'un coup sur la terrasse formée par le +vaste sommet du massif carré du vieux château. De là, on domine tout le +lac, long, étroit, sinueux et ressemblant à un large fleuve du nouveau +monde; mais quel fleuve a cette transparence de saphir et ces +miroitements irisés? + +Le manoir de Turdy n'est pas loin de l'extrémité du lac, côté de +Chambéry. Il est situé à deux ou trois heures de marche verticale, juste +au-dessous de la dent du Chat, la pointe la plus élevée de cette crête +marmoréenne qui presse le rivage en plongeant tout droit dans le flot, +et assis sur un rocher qui dépasse et mouvemente un peu la ligne trop +roide de ce rivage abrupt. Ce rocher est assez vaste pour porter un +paysage entier de jardins et de fabriques admirablement posé dans ses +ondulations. Le manoir est d'un beau style et de taille à figurer sans +mesquinerie parmi les escarpements qui le portent et le dominent. Il est +complètement inhabité, quoique en bon état de réparation extérieure; +mais probablement il faudrait, pour arranger l'intérieur, des dépenses +trop considérables, et généralement les habitants du pays préfèrent +accoler, au pied ou au flanc de ces vastes et incommodes constructions +de leurs pères, des logis modernes à la mode anglaise ou suisse. Celui +de Turdy est bas et occupe une ligne assez longue, avec des ailes en +retour. Ombragé d'un gros massif de beaux arbres, il est comme caché et +abrité par la forteresse, contre le couronnement de laquelle il +s'appuie, tournant le dos au lac et ne regardant pas même en face de lui +la muraille austère de la montagne, qui lui est cachée par les gros +tilleuls du jardin. + +En revanche, une large échappée de vue à gauche, sur la terrasse, en +demi-cercle de ce jardin, permet d'embrasser toute la vallée de +Chambéry, à laquelle l'extrémité du lac sert de premier plan, et dont le +profond horizon est fermé par les glaciers majestueux des grandes alpes +de neige. Mais la vue générale du site est à prendre sur le toit plat du +vieux château. De là, on voit s'ouvrir magnifiquement la gorge qui serre +le lac, et on peut compter les nombreux plans et méandres de la vallée +de Chambéry, large et long soulèvement bosselé, fouillé, craqué et +disloqué dans tous les sens, et enfin affaissé dans son ensemble +désordonné, au milieu du soulèvement resté debout des montagnes +environnantes. + +C'est un beau spectacle que celui de cette nature en ruine que décore +une splendide végétation, vierge en apparence, bien que partout dirigée +ou utilisée par la main de l'homme. Elle est si gazonnée, si arrosée, si +lavée et si fraîche de ton, cette nature savoisienne, qu'on peut lui +reprocher quelquefois, surtout aux environs d'Aix, d'être un peu +vignette anglaise, paysage romantique composé et colorié à plaisir. +D'autre part, les cultures, où, comme en Italie, la vigne court en +guirlandes sur les arbres, mais ici avec une coquetterie plus arrangée, +ont un air de fête champêtre qui manque un peu de naïveté. Heureusement, +à deux pas de là, le roc nu avec des chutes d'eau dans ses brisures, les +ravins profondément tranchés et charriant des blocs au milieu des +prairies, les arbres et les terres entraînés par les orages, montrent +bien que la beauté primitive conserve ici une certaine habitude +terrible, et que ni le touriste de la belle saison ni le patient et +laborieux paysan de la montagne ne l'ont encore soumise entièrement à +leur profit ou à leur plaisir. + +Je regardais ce grand, fier et doux tableau, songeant au plaisir de +vivre là, près d'une femme aimée, lorsqu'une voix déjà connue comme si +je l'eusse entendue toute ma vie me fit tressaillir et frissonner: +c'était mademoiselle La Quintinie, qu'on nous avait dite absente, et qui +rentrait de la promenade avec son grand-père. Elle accourait embrasser +Élise, et madame Marsanne se hâta me présenter à M. de Turdy. + +C'est un grand vieillard maigre, poli, un peu timide, assez insignifiant +à première vue, mais que je ne pouvais cependant pas regarder sans +intérêt, car il avait une réputation de grande honorabilité, et je +savais déjà que Lucie l'adore. Il m'accueillit avec cette politesse +provinciale qu'on raille à Paris, mais que je trouve fort bonne et fort +agréable quand elle n'est pas exagérée, et c'était ici le cas. On nous +fit entrer au salon, et il n'y eut pas moyen de s'en aller. Lucie +retenait obstinément ces dames à dîner. M. de Turdy, qui connaissait un +peu Henri, nous retint tous les deux. On renvoya nos bateliers, on se +chargeait de nous faire reconduire le soir. + +C'est ainsi que je me suis trouvé introduit et accepté dans la maison de +Lucie, non comme un prétendant qui n'eût peut-être jamais osé se +présenter; mais comme un hôte et un ami de plus que le hasard protége. +Je ne sais pas trop ce qui s'est passé avant et pendant le dîner. Je ne +sais pas mieux dire dans quel état d'émotion bizarre je me trouvais. +J'avais des envies nerveuses de rire et de pleurer, et, si j'eusse bu +autre chose que de l'eau, je me serais cru surpris par l'ivresse. + +Peu à peu je me suis retrouvé en rencontrant deux ou trois fois les yeux +de Lucie fixés sur moi et comme étonnés. J'ai repris l'aisance que donne +l'habitude du monde, mais non le calme intérieur. La voix de Lucie, +extraordinairement forte et douce en même temps me frappait de secousses +électriques chaque fois qu'elle s'élevait au-dessus du diapason de la +causerie intime. Cette voix a, je t'assure, une puissance fascinatrice; +et je crois même qu'elle est, en ce qui me concerne du moins, la plus +grande séduction extérieure de Lucie. Elle est parfois vibrante comme +l'airain et remplit le milieu où elle résonne comme une sorte de +commandement majestueux. Son rire est si franc, si large, si chantant, +qu'il n'y a pas d'orage qu'il ne doive couvrir ou disperser. Une +interpellation directe de cette voix à son diapason élevé est comme un +appel aux armes dans le tournoi de la conversation. Et puis, dès qu'elle +a engagé un échange quelconque de paroles, elle s'emplit d'une suavité +qui semble verser des torrents de tendresse et d'abandon, quelque +insignifiant que soit le fond de l'entretien. + +Ceci ne veut pas dire que Lucie parle avec frivolité sur quoi que ce +soit. Au contraire elle est sérieuse sous un grand air de gaieté +juvénile; mais je veux te faire comprendre qu'avant de l'apprécier dans +son intelligence on est déjà subjugué par son accent. + +Son regard est comme sa voix, il est franc et doux, non pas hardi, mais +brave, trop souvent distrait peut-être, mais toujours pénétrant quand on +l'obtient en plein visage, et bienveillant pour peu qu'on le mérite. Ses +yeux sont d'une limpidité que je n'ai jamais trouvée dans les yeux +noirs. Ils ne sont pas noirs du reste, du moins je les vois d'un ton +orangé quand je parviens à me rendre compte de quelque particularité en +la regardant; car, malgré mon habitude de contempler avec un soin égal +l'ensemble et les détails de toute chose et de tout être, ce qui me +domine dans l'aspect de Lucie, c'est l'ensemble. Cela tient à ce qu'il +m'est impossible de la regarder de sang-froid. Je ne sais quel vertige +flotte autour d'elle; c'est comme le frissonnement d'un nimbe. + +Mais comme je dois t'impatienter avec mon récit qui n'avance pas! Ce +jour-là, il ne se passa rien du tout entre elle et moi, rien d'apparent +du moins. Nous étions parfaitement étrangers l'un à l'autre, et je me +taisais, dans la crainte de perdre une seule de ses paroles ou de me +distraire de l'émotion délicieuse où je me sentais plongé. Qu'a-t-elle +dit? A-t-elle dit quelque chose? De quoi a-t-on parlé autour de nous ce +jour-là? Je n'en sais absolument rien. J'étais dans un état surprenant; +il me semblait faire un rêve de somnambule, marcher au bord d'un +précipice avec aisance et savourer l'enivrement de l'abîme avec la +confiance d'un fou. + +J'ai été seulement frappé de la manière dont elle m'a dit adieu. M. de +Turdy engageait Henri à revenir souvent le voir, et, comme il s'était +aperçu de mon admiration pour le beau site où s'élève sa demeure, il +m'invitait à revenir aussi. Sa petite-fille et lui nous ont reconduits +jusqu'au bord du lac, où deux barques nous attendaient. Dans la +première, qui est celle de M. de Turdy, il n'y a, en sus des bateliers, +de place que pour deux personnes. C'est un de ces petits canots effilés +qui nagent avec une vitesse étonnante. Madame Marsanne et sa fille +s'assirent dans cette barque et passèrent devant. Il y en avait une plus +grande pour Henri et pour moi; celle-ci s'appelait _les Amis_, la +première s'appelle _Lucie_. Je compris que M. de Turdy n'admettait +jamais d'autre passager que lui-même avec sa petite-fille, et je lui en +sus un gré infini. Ces embarcations sont si étroites, qu'il n'y a +vraiment aucune pudeur à y entasser des femmes et des hommes. En nous +quittant, M. de Turdy nous cria: «Au revoir!» et Lucie répéta d'une voix +franche ce mot, qui ne s'adressait qu'à moi par le fait du hasard. +J'étais entré le dernier dans la barque, j'avais encore un pied sur le +rivage, et Henri était déjà au bout de la proue, prétendant ramer à la +place du batelier pour ne pas prendre froid. + +Il eut bientôt assez de cette gymnastique. Le lac est plus large qu'il +ne paraît. Henri vint donc s'asseoir près de moi. La lune était +resplendissante, et le ciel, criblé d'étoiles, ressemblait à un ciel de +Naples. Je ne voulais parler que de ce beau spectacle; mais Henri me +parla de Lucie. + +«Eh! me dit-il, il va bien, il va même très-bien, ton mariage! C'est +très-romanesque, et pourtant cela va tout seul.» + +J'étais épouvanté de cette ouverture, je la trouvais insensée, et, si +tout autre qu'Henri Valmare me l'eût faite, je crois que je me serais +fâché. Me parler avec cette légèreté, cette liberté d'esprit du but +terrible et sacré de l'amour, et cela au début du premier sentiment, à +l'invasion du premier trouble, c'était me traiter comme on ferait d'un +oiseau que l'on précipiterait sans ailes dans l'inconnu de l'espace. Je +ne répondis point. Je sais qu'Henri est bon quand même. C'est le plus +intime, sinon le plus sympathique de mes amis d'enfance. Il a ton estime +et ton affection; mais tu avais bien raison de me dire: «Vous ne vous +comprendrez pas toujours.» Le fait est que déjà nous ne nous comprenions +plus du tout, et que sa précipitation me semblait un outrage à la divine +pureté de mon premier rêve. + +Il ne s'inquiéta guère de mon silence! + +«J'ai beaucoup parlé de toi à M. de Turdy, reprit-il. Comme il me +questionnait sur ton compte, frappé qu'il était de ton heureuse +physionomie, je lui ai raconté toute ta vie, la manière dont ton père, +resté veuf de bonne heure, t'a élevé lui-même à lui tout seul, à sa +manière, en homme très-fort, très-admirable et très-original qu'il est; +comme quoi cet excellent père avait réussi à faire de toi un garçon +charmant, chevaleresque, poétique, un véritable Amadis des Gaules. J'ai +dit tout cela sans rire, parce que j'aime ton père et toi, parce que, +tout en vous trouvant singuliers, je vous estime à l'égal de ce qu'il y +a de meilleur dans le monde; et mon vieux Turdy qui n'est pas mal don +Quichotte non plus, a pris feu tout de suite. Il ne m'a pas demandé si +tu étais riche ou pauvre, mais si tu _étais occupé_. J'ai répondu: «Il +s'occupe,» ce qui n'est peut-être pas la même chose; mais il n'a point +paru faire de distinction, et je te jure que tu as fait sa conquête et, +par conséquent, celle de sa charmante petite fille, qui ne voit que par +ses yeux.» + +Je ne répondais toujours point. Je ne voulais ni approuver la +précipitation d'Henri, ni le dégoûter de me rendre service, car je +sentais bien qu'il pouvait seul suppléer à ma timidité.... D'où vient +que cette brusque façon de me pousser dans ma destinée me faisait +souffrir? + +Il remarqua mon silence et parut s'en inquiéter. + +«Après ça, me dit-il, peut-être t'es-tu moqué de moi en me disant que tu +étais épris de mademoiselle La Quintinie; et peut-être au fond +penses-tu toujours à mademoiselle Marsanne? + +--Dis-moi, lui répondis-je, que tu es amoureux d'Élise, et laissons +l'autre tranquille. Pauvre jeune fille, si riante et si heureuse, +qu'a-t-elle fait d'excentrique ou de hasardé aujourd'hui, pour que deux +écoliers en vacances se permettent d'épier le premier battement de son +coeur et de disposer de sa vie dans leurs rêves?» + +Henri se prit à rire, et puis tout d'un coup il me développa d'un ton +fort sérieux, et pour la première fois, ses théories sur l'amour et le +mariage. + +«Mon cher ami, dit-il, libre à toi de te prendre pour un écolier; mais, +moi, je sens que je suis un homme, et un homme de mon temps, qui plus +est. A vingt-cinq ans, j'en ai, à beaucoup d'égards, cinquante. Tu ne +m'en fais pas ton compliment, je le sais, je t'en dispense. Je n'ai pas +la prétention de te servir de modèle, et je ne me permets pas de vouloir +rien déranger au système d'éducation que ton père t'a appliqué. Je suis +ce qu'on m'a fait, ce que le monde d'aujourd'hui fait de tous les jeunes +gens qui ne se présentent pas à lui armés de toutes pièces par la déesse +Minerve, et cuirassés de théories plus ou moins transcendantes. Je ne +suis pas venu au monde comme toi, avec une fortune bien établie. Mon +père a mangé gaiement la sienne sans trop songer à mon avenir, c'était +son droit. Il m'a procuré un emploi assez lucratif dans un ministère. Je +suis un homme _occupé_, moi, et je n'en suis pas plus fier car mon +occupation ne sert absolument à rien et ne me prend pas une parcelle de +mon intelligence, de mon coeur ou de ma volonté. Je suis un privilégié +qui ne feint même pas de travailler, vu qu'il est fier et méprise +l'hypocrisie, un être complètement inutile à la société, et qui ne se +soucie pas plus d'elle qu'elle ne se soucie de lui. Mon père s'est servi +d'une influence acquise par ses opinions; moi, je n'ai pas encore +d'opinions politiques, et, comme je suis un honnête garçon, je ne feins +pas plus d'en avoir que je ne feins de prendre mon emploi au sérieux. Je +sais très-bien qu'en perdant mon père, je resterai sans appui, et que, +si j'ai affaire alors à des supérieurs zélés, à des pédants +administratifs, je perdrai ma place. Voilà pourquoi je songe à me marier +pendant que j'ai cette place, qui fait de moi ce qu'on appelle un parti +sortable. Qui dit mariage dit donc _affaire_ dans la position où je +suis; cette position, je ne me la suis pas faite, je l'ai subie. Je +n'aurais pas mieux demandé que d'être un homme de mérite, mais on ne m'a +pas donné l'occasion de le devenir. J'y suppléerai par ma volonté quand +je me sentirai mûr. Je réfléchirai, j'écrirai ou j'agirai; je serai +quelque chose. Il n'est pas permis de ne rien être au temps où nous +vivons. Ce que je produirai, je ne le sais pas encore, mais je sais la +philosophie que j'aurai, et je veux bien te la dire d'avance. + +«Je ne sais absolument rien de la vie future, voilà pourquoi je ne la +nie pas; mais je ne force pas non plus mon imagination pour y croire; +Toute ma religion consiste à accepter là vie présente telle qu'elle est, +et à ne pas chercher querelle à Dieu sur son peu de durée. J'accepte +aussi la courte mesure d'intelligence qu'il m'a donnée, ainsi qu'à la +plupart de mes semblables, et ma vertu consiste à n'en pas faire le +mauvais usage de préférer le laid au beau, le mal au bien. Donc, je ne +ferai jamais d'action perverse et je n'aurai pas de vices, ce qui ne +sera pas une conduite trop vulgaire; je n'ai pas de goût pour ce qui est +vulgaire. + +«Te voilà fixé sur mes principes de religion et de moralité, ils +tiennent, comme tu le vois, en deux mots: tolérance et bon goût. C'est +assez, si ces deux mots-là sont sérieux. + +«Passons au chapitre du sentiment. Je suis passionné, avec l'imagination +froide, c'est-à-dire que je suis jeune, que je n'ai abusé de rien, que +j'ai encore des sens, et que je suis très-capable d'aimer une femme à la +condition qu'elle sera ma femme et que je pourrai l'estimer. Je n'estime +pas les femmes en général. Toutes celles que j'ai connues intimement +jouaient un rôle quelconque, et se sont classées dans mon souvenir comme +des actrices plus ou moins habiles; mais celle que je choisirai sera +forcée d'être naturelle, vu qu'elle ne fera aucun effet et n'aura aucune +prise sur moi, si elle ne l'est pas. Qu'elle soit du reste tout ce qu'il +lui plaira d'être, sérieuse ou frivole, artiste ou bourgeoise d'esprit, +pieuse ou philosophe, ambitieuse ou modeste, mondaine ou cénobitique, +pourvu qu'elle soit de bonne foi dans le caractère qu'elle me montrera +et honnête dans la satisfaction de ses instincts, je lui laisserai sa +libre initiative. Elle sera fidèle, c'est tout ce qu'il me faut, et +jamais ridicule, j'en réponds, j'y veillerai; je saurai la choisir, te +dis-je, et je l'aiderai à marcher droit, je l'y contraindrai au besoin. +Je n'ai donc aucune frayeur du mariage, j'en remplirai consciencieusement +tous les devoirs, et je me ferai respecter, je me le suis juré à moi-même. + +«J'ai dit. Tu connais à présent celui qui te parle. Je passe au fait +présent, au sujet qui t'occupe. Élise Marsanne me plaît; elle est, +jusqu'à ce jour, la seule femme dont je puisse dire: Je peux l'aimer; +mais je ne l'aime point encore, je n'ai pas lâché la bride à la vivacité +de mon goût pour elle. Dis-moi franchement, et une fois pour toutes, que +tu renonces à elle et que ton père t'autorise à n'y plus songer, et +demain je te dirai peut-être que je suis amoureux d'elle, si ce mot-là +te paraît nécessaire au sérieux de mes projets.» + +J'ai voulu, cher père, te rapporter aussi textuellement que possible +tout ce discours de notre ami, parce que madame Marsanne, voyant que je +ne recherche pas sa fille, te consultera probablement avant d'écouter un +autre prétendant. Peut-être que tout cela ne t'apprend rien, qu'elle t'a +déjà écrit la tournure que prenaient les choses en ce qui concerne +Élise, et que depuis longtemps tu as pénétré le caractère et les idées +d'Henri. Peut-être que tu les as pesées dans ta sagesse, et que tu as +déjà porté ton jugement. Permets-moi cependant de te dire le mien, Élise +Marsanne et Henri Valmare me semblent faits l'un pour l'autre, et j'ai +quelque sujet de croire qu'ils s'entendent déjà fort bien. + +Quant à mon avis,... qu'importe? Puis-je dire que j'ai un avis, une +théorie quelconque à opposer au programme que mon ami s'est fait sur +l'amour et le mariage? Non, en vérité, je n'avais pas encore beaucoup +pensé au mariage, moi, et, depuis que j'aime, tout se résume pour moi +dans le besoin de l'amour éternel, de l'amour exclusif. Le mot de +mariage ne m'offre pas un sens à part, et je ne peux rien discuter à ce +sujet avec Henri, qui fait de l'amour une sorte de satisfaction physique +légitime, énergique et amicale, mais où il semble que les croyances, les +opinions, les idées en un mot doivent faire éternellement deux lits. + +Je lui ai juré que ni toi ni moi n'apporterions d'obstacle à ses +projets, et je le priai de ne pas se préoccuper des miens à ce point de +vue. + +Deux jours après, nous allâmes rendre notre visite à M. de Turdy. Il +était seul. Sa petite-fille va de temps en temps voir sa tante à +Chambéry. Les jeunes personnes du monde vont rarement ainsi seules dans +leur voiture. Moi, je n'y trouvais rien à redire, je devais croire et je +crois à la fidélité et au dévouement des vieux serviteurs auxquels M. de +Turdy confie son unique enfant; mais Henri, qui est plus occupé que moi +des usages, a demandé assez naïvement au vieillard si les jeunes +Savoyardes jouissaient de la liberté qu'on accorde aux demoiselles +anglaises. + +«Non, pas du tout, a-t-il répondu; mais ma Lucie, n'est plus une petite +pensionnaire. Elle n'a pas de mère, sa tante est infirme, et, moi, je +suis bien vieux; je me déplace difficilement. Son père n'est ici que +lorsqu'il peut dérober quelques jours à ses fonctions militaires. Lucie +a le coeur partagé entre nous trois; elle ne peut guère suivre le +général, qui n'est jamais installé que provisoirement, et qui, étant +toujours censé en activité de service, se flatte toujours d'entrer en +campagne à la première occasion. C'est un bon père que mon gendre, et il +voit que Lucie est plus convenablement et plus heureusement fixée dans +la vieille famille sédentaire que dans une ville de garnison. Il a donc +bien voulu me faire jusqu'ici le sacrifice de me laisser mon bâton de +vieillesse, et je lui en sais un gré extrême. C'est un homme excellent, +bien qu'un peu imposant de manières.» + +En prononçant ce mot d'_imposant_, M. de Turdy eut une sorte de +mystérieux sourire qui me frappa, mais qui ne m'a pas été expliqué. Il +continua de motiver à nos yeux, avec une condescendance qui me frappa +aussi, l'espèce de liberté dont jouit sa petite-fille, et c'est alors +seulement que j'appris l'âge de Lucie. Je ne le soupçonnais pas: je lui +avais donné de seize à dix-sept ans. + +«Elle est majeure depuis un an, nous dit-il, et je trouve qu'il serait +ridicule de l'astreindre à toutes les minuties de l'étiquette +nécessaires aux petites ingénues. Elle est arrivée à la jeunesse +complète, entourée de tant d'estime et de respect, que nous croyons +juste, sa tante et moi, de lui laisser recueillir un peu le bénéfice de +sa raison et de sa piété.» + +Puis, s'adressant à Henri, il ajouta: + +«Vous trouverez peut-être ce dernier mot un peu rauque dans ma bouche de +mécréant; mais je veux vous dire--devant votre jeune ami +précisément--que je me suis fort amendé depuis un an ou deux. Il est +temps, n'est-il pas vrai? N'allez pourtant pas me croire converti! Les +capucinades sont fort de mode en ce temps-ci. Moi, j'ai passé l'âge où +elles pourraient être utiles, et je m'en tiendrai à la chose qui m'a +suffi jusqu'à ce jour. Je nie le Dieu personnel, voyant, écoutant, +veillant et réglementant la création à la manière d'un administrateur +émérite. Si Dieu existe, il n'a, selon moi, de comptes à rendre à +personne de sa gestion, et il l'abandonne aux lois établies par la force +des choses. Je sais que vous n'êtes pas beaucoup plus spiritualiste que +moi, mon cher Valmare; mais votre jeune ami,... dont j'ignore absolument +les opinions...» + +Je lui demandai si c'était une question qu'il me faisait l'honneur de +m'adresser. + +«Non, reprit-il, je n'ai pas ce droit-là, et, d'ailleurs, je reconnais +aujourd'hui que je ne l'ai envers personne. Il fut un temps où j'étais +un peu fanatique d'incrédulité, et où les momeries me poussaient à bout. +J'ai mis de l'eau dans mon vin, où plutôt ma petite-fille a baptisé mon +breuvage, et je me suis laissé faire. Elle m'a reproché mon intolérance; +elle m'a juré qu'elle respectait mes idées, qu'elle ne chercherait +jamais à me les ôter, et elle m'a tenu parole. Enfin ma petite dévote a +remporté la victoire. Je ne dis plus rien, je laisse à chacun sa +fantaisie, je ne me moque plus des pratiques; je ne réclame plus la +liberté de conscience, puisqu'on me l'accorde à moi-même. Qu'en +pensez-vous?» + +Il me regardait. Je ne sais ce que j'allais répondre; peut-être +n'aurais-je pas du tout répondu, lorsque mademoiselle La Quintinie +entra. Je ne m'y attendais pas. Elle était venue par le lac, elle avait +monté la côte à pied et s'était introduite sans fracas par le jardin; +elle avait laissé son chapeau sur un banc, elle se trouva assise au +milieu de nous après avoir baisé le front blanc et luisant de son +grand-père, comme si, ayant assisté à la conversation, elle le +remerciait de ce qu'il venait de dire. + +Je crois qu'elle avait effectivement surpris et deviné ses dernières +paroles, car elle se tourna gaiement vers Henri en lui disant: + +«Vous n'allez pas soutenir le contraire, monsieur Valmare? + +--Je n'avais pas la parole, répondit Henri en me désignant. Voici +l'oracle consulté. + +--Un oracle! déjà? s'écria Lucie avec son beau rire moqueur et +caressant. + +--Quand on est oracle à mon âge, lui répondis-je, on reste muet, ou l'on +s'en tire par des énigmes. + +--Ni l'un ni l'autre, reprit-elle, ou bien l'on n'est qu'un faux oracle, +c'est-à-dire rien. Moi, je sais que vous êtes quelque chose, on nous l'a +dit, et je crois de tout mon coeur que vous êtes quelqu'un. Il faut +parler et dire de bonne foi tout ce que vous pensez.» + +Il me sembla qu'elle me faisait subir à dessein un interrogatoire, que +son grand-père s'y prêtait, qu'il avait amené cela, et qu'elle en +tirerait parti avec adresse, tout en y mettant une apparence d'imprévu. + +Pensait-on déjà que je me présentais, et que je m'offrais sans retour? +Henri avait-il déjà, dès ma première visite, trahi le secret de mon +mutisme effaré? Henri, si prudent pour lui-même dans la vie, était-il à +ce point imprudent pour les autres? Je me crus placé sur la sellette, et +j'eus un mouvement de terreur et de dépit si prononcé, que je faillis +m'enfuir sans dire un mot. + +Lucie vit mon air éperdu. Je crois que je rougissais comme un enfant. +Elle fut très-gaie, et d'une gaieté dont il était impossible de se +piquer; car cet accent de bonté qui est en elle, ce ton de bonhomie +presque fraternelle dès le premier abord, est une séduction dont je ne +puis te donner l'idée. Elle prétendit que j'étais en proie au vertige +des pythonisses, que je regardais la fenêtre, et elle courut la fermer, +assurant que j'avais le projet de m'envoler pour soustraire le secret +des dieux à la vaine curiosité des mortels. Quand j'eus ri et plaisanté +à mon tour, j'espérai en être quitte; mais Henri, qui voulait absolument +me faire _briller_, y revint, et Lucie insista. Je pris mon parti alors +avec la témérité que soulève en moi la moindre apparence de persécution. +C'est de mon âge, et c'était mon droit. Je veux tâcher de me bien +rappeler ce que j'ai dit ce jour-là; car, dès ce jour-là, j'ai brûlé mes +vaisseaux et compromis sans retour mon rêve d'amour et de bonheur. + +J'ai dit que les oracles n'étaient pas responsables de leurs arrêts, +qu'ils étaient la proie toute passive d'une vérité infernale ou céleste +agissant en dehors d'eux et malgré eux. Là-dessus, j'ai déclaré que je +ne voyais pas matière à prononcer, parce que je ne me trouvais aux +prises en ce moment avec aucune foi réelle. M. de Turdy, en accordant à +sa petite-fille le droit de croire au Dieu _personnel_, cessait d'être +l'incrédule qu'il avait la prétention d'être. Mademoiselle La Quintinie, +en respectant l'incrédulité de son grand-père, abandonnait les voies de +l'orthodoxie. Il n'y avait plus de doctrine dès qu'il y avait +transaction. L'oracle, voyant des idées aussi confuses troubler son +atmosphère, demandait à descendre du trépied et à garder ses +inspirations pour lui-même. + +«C'est-à-dire, répondit mademoiselle La Quintinie, que vous accaparez +pour vous tout seul la vérité suprême. C'est fort vilain! c'est de +l'égoïsme! Mais vous en avez dit assez, malgré vous, pour que j'en fasse +mon profit, et je crois que j'ai eu tort de faire si bon marché du peu +de foi de mon grand-père. Pourtant, si j'étais ergoteuse, je vous dirais +que vous me donnez raison; car, si mon grand-père, en tolérant mes idées +religieuses, a fait un pas vers la foi, je reste orthodoxe en me +réconciliant avec une âme à demi-convertie.» + +Elle disait cela d'un ton très-net et tout en caressant le vieillard, +qui, souriant et vaincu, me regardait comme pour me demander s'il était +possible de résister à ce bel apôtre. + +Je résistai pourtant sans trop savoir pourquoi; je me sentais poussé à +la révolte par un instinct de loyauté. Plus on se sent épris, plus on +doit offrir sérieusement son âme, et il n'y aurait rien de sérieux dans +la prudence évasive. Je soutins donc mon assertion. Je ne voulus rien +céder. Je déclarai que, si j'avais une doctrine de foi bien arrêtée, il +me serait impossible de la modifier au gré de mes affections ou de mes +sympathies. + +«Savez-vous que cela est effrayant? objecta mademoiselle La Quintinie. +Vous dites: «Si j'avais une doctrine!» Donc, vous n'en avez pas, et avec +cela vous êtes plus intolérant que ceux qui en ont une!» + +Je répondis qu'une doctrine ne s'improvisait pas à mon âge, que je +travaillerais de toute mon âme à m'éclairer, et que je me préparais à +croire et à penser par un grand respect envers l'essence même de la foi, +comme un homme qui va franchir quelque dangereux passage s'assure contre +le vertige et consulte sa volonté. + +Lucie me regardait attentivement, comme si elle eût étudié de sang-froid +ma fermeté intérieure dans les lignes de mon visage; puis, après un +instant de silence, elle dit d'un ton très-sérieux: + +«Je crois que vous avez raison, et que cet apprentissage d'austérité +intellectuelle vous mènera à la vérité.» + +Henri prit cela pour des paroles d'encouragement. Moi, je sentis que le +ton et le regard de Lucie me faisaient vaguement beaucoup de mal; mais, +quand Henri me demanda ensuite pourquoi, je ne sus pas le lui dire. + +On parla d'autre chose, et nous prîmes congé. Notre visite avait duré +plus longtemps qu'il n'était strictement convenable; mais, loin de nous +le faire sentir, on nous invita à une promenade à laquelle madame +Marsanne et sa fille, ainsi que deux ou trois autres personnes, allaient +être conviées. M. de Turdy chargea Henri de prendre jour avec ces dames +et de lui écrire leur décision. + +Madame Marsanne me prit à part le soir même pour me demander comment +s'était passée ma seconde visite à Turdy. Je lui en rendis compte +sincèrement. Comme jamais il n'a été question entre elle et moi des +projets que vous aviez faits ensemble, et que je suis censé, aussi bien +qu'Élise, les ignorer absolument, je crus devoir exprimer sans détour +mon admiration pour Lucie et ma sympathie pour son grand-père. + +«Prends garde, mon cher Émile, répondit notre amie. Mademoiselle La +Quintinie a refusé plusieurs partis, et, bien qu'elle n'ait pas affiché +une résolution décisive, sa famille craint qu'elle ne tourne tout +doucement à l'habitude du célibat. Il faut que je t'apprenne ce que +c'est que Lucie. Je ne le sais réellement que depuis deux ou trois +jours, ayant été aux informations auprès des personnes du pays. + +«Lucie n'est pas seulement une charmante fille que mon Élise a connue +très-gaie et très-intelligente au couvent: c'est à présent une personne +plus que distinguée: c'est, dit-on, une femme réellement supérieure. +Elle a tant de goût et de bon sens, qu'elle le cache plutôt qu'elle ne +le montre; mais il paraît qu'elle est aussi instruite qu'une femme peut +l'être et qu'elle a un grand talent de musicienne, avec cela un +caractère qui, par le courage et l'élévation, ne paraît pas de son sexe. +Tout en la chérissant, Élise se moque un peu d'elle entre nous. Moi, je +suis moins susceptible que ma fille, et je vois dans mademoiselle La +Quintinie une personne qui ne se décidera pas aisément au mariage, parce +qu'elle a le droit d'exiger beaucoup et parce qu'elle ne connaît pas les +petites ambitions, l'ennui de l'oisiveté, le besoin de paraître, enfin +toutes les petites raisons qui déterminent la plupart des jeunes filles. + +«Si j'étais sa mère, poursuivit madame Marsanne, peut-être la +laisserais-je suivre cette voie exceptionnelle, à la condition que +j'aurais pour me consoler une autre fille comme Élise, destinée à +prendre la vie plus terre à terre. On dit que le général La Quintinie +n'entend pas de cette oreille, et que, quand il a le loisir de s'occuper +de Lucie, il tempête de la voir encore fille à vingt-deux ans. Il menace +alors les vieux parents de la leur retirer, s'ils ne trouvent pas à la +marier au plus vite. Donc, le grand-père avait jeté d'abord les yeux sur +Henri Valmare; mais il paraît qu'Henri a une inclination.» + +Ici, madame Marsanne sourit d'une manière expressive, et elle continua: + +«Du moins Henri m'a dit qu'il l'avait fait clairement pressentir dès les +premiers mots très-bienveillants et très-gauches du bonhomme Turdy. +Aussi le bonhomme a-t-il songé à toi dès qu'il t'a vu et qu'il a su +d'Henri qui tu es et ce que tu vaux. «Je laisserai tous mes biens à +Lucie, a-t-il dit. Sa grand'tante en fera autant. Nous n'avons donc pas +à nous préoccuper de la fortune du futur. Ma soeur a des idées un peu +féodales, c'est un radotage dont je souris. On passera sur le nom, quel +qu'il soit. Ce qu'il nous faut, c'est un jeune homme charmant, +très-instruit et d'un caractère un peu exceptionnel, à la fois +enthousiaste et vertueux, comme vous m'avez dépeint M. Émile Lemontier. +Celui-là pourrait plaire à ma petite-fille, qui sait? Rien ne coûte +d'essayer. N'en dites rien au jeune homme; mais, si Lucie lui tourne un +peu la tête, ne le découragez pas; car, de mon côté, je plaiderai sa +cause vivement.» + +En me rapportant les paroles de M. de Turdy, madame Marsanne m'avait +paru, elle, plaider avec une délicate réserve la cause des amours +d'Henri et d'Élise. Aussi je me gardai bien de dire non au rêve du vieux +Turdy, et, tout en m'y prêtant à mes risques et périls, je priai madame +Marsanne de ne point t'en écrire. J'eus peut-être tort, mais je +craignais de te tourmenter l'esprit. Tu avais un grand travail à +terminer, et moi, me sentant pris trop vite et trop fortement, je me +flattais de me calmer et de t'entretenir peu à peu de mes espérances +sans te bouleverser de mes anxiétés. + +Dans tout-cela, cher père, ne te semble-t-il pas que les personnes +graves, le grand-père, madame Marsanne et Henri, qui se pique d'avoir +cinquante ans, ont agi bien vite? Je ne leur en veux pas. Ils n'ont pas +deviné combien j'étais capable d'aimer avec passion, et combien Lucie, +avec son air ouvert et confiant, était en garde contre mon amour. + +J'ai eu pourtant de grandes illusions, comme tu vas le voir, des +illusions dont je suis honteux à présent. Je ne suis pas un fat, et, +sans faire de fausse modestie, je ne me crois pas présomptueux. Si j'ai +fait de très-bonnes études, c'est grâce à toi, qui de bonne heure, avec +un mélange admirable de persévérance et de sollicitude, as su +développer, exciter et contenir tour à tour les élans de ma curiosité. +D'ailleurs, cette soif d'apprendre, mon seul mérite, je la tiens de +toi; et je n'ai en moi rien de bon qui ne t'appartienne. A force de +m'entendre répéter que je ne suis pas un garçon vulgaire, j'ai dû +m'habituer à le croire; mais je te jure que je n'ai pas ouvert la porte +aux sottes vanités, que j'ai le respect enthousiaste des supériorités +auxquelles je dois de n'être pas un esprit trop inférieur, et que tout +mon orgueil est de comprendre le bien qui m'a été fait, le prix du beau +et du vrai qui m'ont été donnés! + +En me présentant de nouveau devant Lucie, j'étais donc digne, sinon de +son estime, du moins de son attention. Je lui apportais une confiance +sans bornes dans son caractère, et ce n'est pas là un sentiment +d'infatuation personnelle. Je ne l'examinais pas, je ne me demandais pas +si mon coeur et mon imagination la plaçaient trop haut: j'avais ce +besoin d'adorer sans contrôle et de se donner sans réserve qui est à +coup sûr le fait d'une réelle ingénuité d'esprit. + +Ce fut à la cascade de Coux qu'eut lieu notre troisième rencontre. Cette +chute d'eau, médiocre comme volume et comme hauteur, n'en est pas moins +digne de l'engouement de Jean-Jacques. En fait de paysage, Rousseau +était vraiment un grand artiste, et on peut, quand on est artiste aussi, +le suivre avec confiance dans ses promenades. Il avait compris que le +beau n'a pas besoin d'une grande mise en scène, et que l'effet des +choses est dans l'harmonie. Rien de plus frais et de plus suave que +l'arrangement naturel de cette cascatelle. La brisure de rochers d'où +elle s'élance est proportionnée à son élévation; et les blocs où elle +disparaît un instant, pour s'en échapper en plusieurs courants agités, +sont jetés là dans un désordre en même temps hardi et gracieux. Il y a +des entassements qui forment des arches moussues où l'eau tournoie et +bouillonne avec des bruits charmants et un mouvement dont la fougue est +plutôt joie que colère. Partout sur ces beaux rochers mouillés fleurit +cette petite plante rose que tu aimes tant, l'érine alpestre, qui se +tasse et se presse à la pierre, en lutte contre l'eau, avec la +coquetterie des êtres délicats d'aspect qui ont l'organisation forte. +J'étais en train d'examiner ces fleurettes à la loupe avec Henri, quand +j'entendis arriver la voiture qui amenait mesdames Marsanne avec +mademoiselle La Quintinie et son grand-père. Je ne crus pas devoir +marquer trop d'empressement, et je laissai Henri se présenter le +premier. Tout le monde connaissait la délicatesse de ma situation, car +on s'arrangea de telle manière que je dusse offrir mon bras à Lucie, et +très-peu d'instants après, bien qu'elle ne parût point songer à s'y +prêter, nous fûmes seuls ensemble au bord d'un des méandres du torrent, +séparés de nos compagnons par un groupe de rochers. + +Nous étions trop près de la cascade pour échanger facilement des paroles +suivies. L'érine alpestre me servit de prétexte pour nous en éloigner un +peu et pour parler de toi. Lucie se montra dès lors toute disposée à +m'entendre, et elle me fit sur ton compte mille questions charmantes. +Elle connaît tes travaux, et elle en raisonne comme une femme de mérite +qui n'a pas ou qui feint de ne pas avoir dans la mémoire la technologie +des choses, mais qui en a parfaitement compris le but et suivi le +développement. J'étais ravi de voir qu'elle n'était étrangère à rien de +ce qui t'intéresse. Je le fus encore plus quand je découvris qu'elle +connaissait toute ta vie de dévouement, de travail et de dignité. Elle +voulut savoir ton âge, ta figure, tes goûts, tes habitudes, ta manière +de travailler, de parler, de t'habiller, et, quand j'eus répondu à tout, +elle me demanda si je te ressemblais. + +Je ne te ressemble qu'à demi, et j'avouai humblement qu'avec mes +vingt-quatre ans j'étais beaucoup moins bien que toi avec tes soixante. +Elle ne me sut pas mauvais gré de l'hommage que j'étais heureux de te +rendre en toutes choses; mais ce n'est pas de la ressemblance extérieure +qu'elle se préoccupait. Elle voulait savoir si je partageais toutes tes +idées, et si, en les respectant beaucoup, je n'y apportais pas en +moi-même quelque modification. La question était directe, sérieuse, et +ne me déplut pas. D'autres eussent peut-être préféré une femme ne +sachant parler que de choses frivoles, mais je ne me sentais pas mal à +l'aise avec cet esprit net et sérieux qui me demandait compte avec +douceur et délicatesse du fond de ma pensée. Je n'éprouvai pas le puéril +besoin de la dominer et de lui prouver qu'un homme ordinaire en sait +presque toujours plus long que la femme la mieux instruite. Je voyais +bien qu'elle en était persuadée, et qu'en m'interrogeant, elle ne me +demandait que cette solution de la conscience du vrai que tout être +humain a le droit de vouloir soumettre à son point de vue. + +Voici, je crois, le sens fidèle de ma réponse: + +«Mon père a travaillé quarante ans, cherchant à travers les profondeurs +du passé non pas tant les curiosités de l'érudition que les vérités de +l'histoire philosophique. Il n'a été ni professeur ni fonctionnaire sous +aucun gouvernement. Il n'a voulu appartenir à aucun corps de la science +officielle. Sa fortune et son peu d'ambition directe lui ont permis de +conserver une indépendance absolue, extrêmement rare dans le temps où +nous vivons. Vous voyez que le résultat de tant de savoir et de liberté +l'a conduit à repousser les systèmes de toutes pièces et à n'admettre +qu'un très-petit nombre de vérités fondamentales. Vous êtes étonnée, +disiez-vous tout à l'heure, de trouver dans ses résumés tant de respect +pour des croyances qui ne sont pas les siennes, tant de mesure et de +douceur envers les plus intolérants adversaires de sa philosophie: +c'est que mon père est d'une générosité de tempérament dont rien +n'approche, et que la forme amère ou irritée lui est antipathique; mais +ne croyez pas que cette douceur d'âme change rien aux principes qu'il a +une fois admis. Si vous avez lu attentivement, comme je le crois, ses +conclusions générales, vous devez être certaine qu'il n'y a pas en lui +de transaction possible avec ceux qui nient le développement de la +lumière.... + +--C'est-à-dire avec les catholiques? dit mademoiselle La Quintinie en me +regardant fixement. + +--Non-seulement avec les catholiques, repris-je, mais avec les +sectateurs de toute religion qui cloue la pensée humaine sur un dogme +immobile et sans avenir. + +--Et vous partagez entièrement cette révolte de votre père contre des +croyances... qui sont les miennes, on vous l'a dit? + +--Je la partage entièrement, répondis-je, non-seulement par respect pour +son opinion, qui est celle de tous les vrais grands esprits, mais encore +par la conviction que mes études, mes instincts et mes réflexions m'ont +forcé d'avoir.» + +C'était là, n'est-ce pas? une déclaration de guerre bien plus qu'une +déclaration d'amour. Mademoiselle La Quintinie garda le silence assez +longtemps pour me faire croire que tout était rompu, ou plutôt que rien +ne serait jamais commencé entre nous. Elle avait mis sur ses genoux une +touffe de ces petites fleurs qui avaient servi à commencer l'entretien, +et elle avait l'air de jouer avec sans m'entendre. Tout à coup, elle +leva la tête et me regarda encore en disant: + +«Il y a une chose certaine, monsieur Lemontier, c'est que vous avez une +franchise rare, et que c'est une grande qualité. J'aurais bien des +choses à vous dire, mais c'est vraiment trop tôt. Je ne peux pas avoir +tant de confiance. Donnez-moi le temps de vous connaître un peu plus, +et alors je me permettrai peut-être de discuter quelquefois avec vous; +car j'ai beau être une femme, encore enfant à bien des égards, vous +savez que chacun tient à sa croyance, et que les faibles ont le droit de +se défendre contre les forts. + +--Pourquoi pas tout de suite? lui demandai-je. Êtes-vous aussi sincère +que moi quand vous prétendez ne pas me connaître? Je me suis pourtant +donné tout entier, et vous n'avez rien à découvrir que je ne vous aie +livré. + +--Vous avez raison, reprit-elle, et je crois que ce serait vous faire +injure que de vous étudier comme un homme ordinaire. Qui comprend votre +père et qui vous a vu un instant doit vous connaître, sous peine de +tomber dans une méfiance niaise; mais pourtant... je ne peux pas dire un +mot de plus sans vous faire une question absurde. Répondrez-vous à une +question absurde?» + +Et, comme j'hésitais à répondre, cherchant à deviner d'avance, elle +ajouta en riant: + +«La vérité exige quelquefois l'absurdité. Vous savez le fameux _credo +quia absurdum_!» + +Mais, tout en riant ainsi, elle rougissait beaucoup, et je la priai de +s'expliquer en rougissant moi-même autant qu'elle. + +«Eh bien, reprit-elle avec un héroïsme de franchise extraordinaire, on +prétend que vous avez conçu pour moi, à première vue, une passion de +roman. C'est Élise qui dit cela, et, pour vous tirer de votre embarras, +sachez qu'elle prétend que j'ai répondu à cette passion comme par une +commotion électrique. Vous reconnaissez là le style moqueur de notre +amie; mais il y a quelque chose de vrai sous cette hyperbole. J'ai cru +voir que vous étiez porté à une sympathie particulière pour moi, et, de +mon côté, j'ai ressenti pour vous la même chose. Voilà les grands mots +lâchés; ils ne sont pas si effrayants qu'ils en ont l'air, et nous +pouvons à présent nous entendre, en braves gens que nous sommes, pour +rire des attaques de nos amis, et pour leur répondre ensuite, sans rire, +que nous nous estimons véritablement l'un l'autre. Du moins, quant à +moi, je le déclare. En pouvez-vous dire autant de vous-même, et ma +question est-elle absurde, indiscrète ou inconvenante?» + +Cher père, je ne sais pas comment on dit à une femme qu'on est amoureux +d'elle; mais je n'ai trouvé rien de si naturel et de si aisé que de lui +dire qu'on l'aime sérieusement. Je l'ai dit à Lucie sans trouble +immodeste, sans génuflexion indécente, en la regardant bien en face, +comme elle me regardait, et sans aucun reste de timidité. Je lui ai dit +que je ne savais pas si c'était de l'amitié, de l'amour ou de la +passion, vu que je n'avais aucune expérience de mes propres sentiments, +mais que je me sentais lui appartenir entièrement. J'ai ajouté qu'elle +ne devait pas se préoccuper de cette vivacité d'impression, que je ne +savais pas encore l'importance et la durée que cela pouvait avoir dans +ma vie, que cet embrasement subit de tout mon être pouvait bien tenir à +ma jeunesse et à mon enthousiasme naturel, que je n'étais pas assez sot +pour m'en faire un mérite et pour vouloir qu'elle m'en sût gré. Il n'y +avait en moi qu'une chose à prendre en grave considération, mon respect +pour elle, c'est-à-dire une foi aveugle dans sa loyauté et un dévouement +qui pouvait être mis à l'épreuve la plus rude le jour où il serait +accepté. + +Je ne sais pas si elle fut très-émue en m'écoutant. Dès qu'elle eut +compris, elle mit sa figure dans ses mains, et elle se tenait assise, +les coudes appuyés sur ses genoux. C'est tout ce qui m'a frappé dans son +attitude, car tu penses bien que je n'étais pas de sang-froid et que je +songeais à me faire bien comprendre dans l'énergie de ma sincérité +beaucoup plus qu'à surprendre en elle un trouble physique quelconque. Ce +trouble des sens, dont pour rien au monde je n'eusse voulu profiter, +même pour effleurer seulement son vêtement, ne m'eût rien appris, sinon +qu'elle était femme, et nullement blasée sur de pareils épanchements. +Or, je savais bien qu'elle est femme; tout en elle exprime une vie +intense gouvernée par une vie intellectuelle plus intense encore, et, +quant à l'expérience qu'elle peut avoir, je ne croyais pas devoir la +craindre. Personne, j'en réponds devant Dieu, ne lui a jamais exprimé +une affection aussi forte et aussi vraie que la mienne. + +Je vis seulement, quand elle releva son visage, qu'elle avait caché +quelques larmes et qu'un beau sourire reprenait le dessus. + +«Vous êtes, me dit-elle, la droiture en personne, puisque du premier mot +vous risquez le tout pour le tout! De la part d'un autre, ce que vous +m'avez dit là m'eût probablement choquée; mais, tout en ayant eu un peu +mal aux nerfs, je ne sais trop pourquoi, j'ai été plus touchée que +blessée de votre hardiesse. N'en concluez pas que je vous aime comme +vous avez l'air de m'aimer. Sur l'honneur, je ne sais pas ce que c'est +que l'amour; ni si je le saurai jamais; mais je connais l'amitié, et il +me semble que vous me l'inspirez spontanément-, comme un droit que vous +réclameriez au nom de Dieu, qui lit dans les âmes. Restons-en là jusqu'à +nouvel ordre. Malgré le grand mystère qu'on se recommande autour de +nous, et que chacun trahit de son mieux, nous savons fort bien l'un et +l'autre qu'on veut que nous nous aimions. Ceci est une question immense, +puisqu'elle conduit forcément au mariage, et que le mariage nous effraye +tous les deux, n'est-il pas vrai? + +--Cela est très-vrai quant à moi, répondis-je; mais cette nouvelle +brutalité que vous exigez de ma franchise veut être expliquée. Le +mariage est le contrat le plus saint et le plus respectable que je +connaisse, c'est le but et l'idéal d'une vie sérieuse et pure. Je ne me +crois pas indigne d'y aspirer, et il n'y a dans mon existence aucun +usage de ma liberté qui m'en détourne et qui me crée des regrets pour la +suite; seulement, je n'ai pas encore assez réfléchi aux devoirs d'un +père de famille, et je ne suis pas assez mûr pour les envisager. Avec +une espérance comme celle qu'on veut me suggérer, la maturité se ferait +peut-être très-vite; et mon père m'y aiderait! considérablement; mais, à +l'heure qu'il est, et tel que me voilà, surpris par un sentiment dont je +ne soupçonnais pas la puissance, je mentirais si je me donnais pour un +esprit tout à fait formé, et je sens qu'avec vous il faudrait cet +esprit-là. Vous avez le droit de l'exiger.» + +Lucie me répondit qu'elle était parfaitement satisfaite de toutes mes +réponses et de toutes mes idées sur notre situation, qu'elle ne voyait +devant nous aucun obstacle invincible à l'union désirée par son +grand-père, mais qu'elle ne voyait pas non plus la possibilité d'y +arrêter si vite nos pensées et de prendre spontanément une résolution +intérieure. + +«Il faut nous voir, dit-elle, et causer ensemble de temps en temps; Nous +y courons peut-être le risque de rencontrer l'amour sur le chemin de +l'amitié, puisque ni l'un ni l'autre ne savons bien la différence; mais: +je crois pouvoir dire sans orgueil que nous avons tous les deux une +certaine force de réflexion à mettre à l'épreuve, et qu'il n'y a pas de +mal possible dans nos relations. Nous avons beaucoup de courage cela est +certain, et je n'ai pas de parti pris contre le mariage, dont je me fais +la même idée que vous. Il serait peut-être puéril de nous rencontrer, +tels que nous sommes sans vouloir nous connaître, et sans laisser à +Dieu le soin de nous associer ou de nous désunir. Je m'en remets à lui. +Je n'ose pas dire: Faites comme moi, puisque vous n'êtes pas sûr que +Dieu s'occupe de nos destinées...» + +Je lui répondis que je n'avais jamais nié cette intervention et que +j'aimais à y croire, que j'y croirais peut-être absolument un jour, +quand j'oserais m'affirmer à moi-même certaines vérités qu'on ne doit +pas admettre par complaisance ou par enivrement. + +«C'est bien, ajouta-t-elle, et avant tout vous consulterez votre père? + +Sans aucun doute.» + +Elle réfléchit un instant comme incertaine, puis elle approuva et prit +mon bras pour aller rejoindre son grand-père, qui était en tête-à-tête, +lui, avec madame Marsanne. Certainement ils parlaient de nous, car ils +sourirent en nous voyant. Lucie alla droit à eux, et leur dit avec +beaucoup d'assurance, trop d'assurance peut-être: + +«Eh bien, nous ne nous détestons pas, nous nous estimons beaucoup, et +nous voulons bien nous rencontrer de temps en temps; mais n'en demandez +pas davantage. Nous ne nous déciderons à l'étourdie ni l'un ni l'autre. +Soyez donc discrets et patients, c'est votre affaire.» + +Le grand-père fut enchanté et me pressa vivement les mains. Je causai +assez longtemps avec lui. C'est un vieux raisonneur à idées étroites, +mais dont le coeur généreux répare la sécheresse intellectuelle. Il a +une instruction superficielle qui lui permet de prononcer sur tout sans +avoir rien approfondi. Il a la prétention de croire au néant, et sa +logique est si mauvaise, que Lucie a dû se faire religieuse par +réaction. Ce n'en est pas moins un homme aimable et un homme excellent +que M. de Turdy. Il a une grande bienveillance et la naïveté d'un +vieillard dont la vie a été pure. Il se pique de comprendre les +délicatesses du sentiment, et il en a certes l'instinct, sinon par +expérience, du moins par habitude de savoir-vivre. Je l'ai pris surtout +en affection à cause de la tendresse vraiment touchante qu'il a pour sa +petite-fille. Elle est son idéal et son dieu, et, s'il n'a rien gouverné +en elle, il n'a du moins rien flétri et rien amoindri. + +Tout en s'attribuant une finesse et une prudence qu'il n'a pas, il a une +notion vraie des choses sociales, et il fut de l'avis de Lucie et du +mien sur les convenances morales du mariage. Il comprit qu'on ne devait +pas faire de ceci une affaire, surprendre deux volontés hésitantes et +unir deux êtres qui ne se connaissent pas. Il m'a raconté qu'il avait +été marié à une femme qu'il avait vue pour la première fois la veille du +contrat, et il m'a laissé deviner qu'il avait eu avec elle une vie pâle, +régulière et sans effusion. Sa fille, qu'il avait voulu laisser plus +libre, s'était engouée sans beaucoup de réflexion des épaulettes de +colonel et des moustaches noires de M. La Quintinie. Il ne paraît pas +que cette union puisse être qualifiée autrement que de _paisible_, ce +qui signifie peut-être _ennuyée_. Enfin l'amour véritable ne me +semble pas avoir beaucoup visité ce vieux manoir et cette famille de +Turdy. La grand'tante est restée fille, en proie à une dévotion +ponctuelle et mondaine. Sa maison est à Chambéry le rendez-vous de la +vieille aristocratie de la province. + +La conclusion de ces détails fut que M. de Turdy se berçait avec plaisir +de l'espoir de marier Lucie avant de mourir, et qu'il était très-content +de pouvoir écrire au général, son gendre, qu'il avait mis un nouveau +mariage en train pour elle; mais il consentit à ne vouloir rien presser. +Il laissa à Lucie le temps de la réflexion, sachant, disait-il, qu'elle +romprait tout, si on la tourmentait. Il ne vit pas d'inconvénients à +nous mettre en rapports ensemble, sans engagement réciproque. Lucie a +agréé l'essai d'autres soins que les miens; mais, dès les premiers +jours, elle les a repoussés sans appel. Elle n'a pu être compromise par +aucun dépit, tant sa réputation est bien établie. On me jugeait +incapable de me plaindre en cas d'échec, et on avait raison. La +situation a donc été dessinée ainsi, et jusqu'à présent elle n'a pas été +modifiée par le fait de M. de Turdy ni par le mien; mais nous avions +compté sans des obstacles que tu apprécieras, et qu'aujourd'hui je juge +invincibles. Je reprends mon récit. + +La journée de la cascade de Coux fut charmante. On fit une légère +collation sur l'herbe. Lucie fut gaie comme je ne l'avais pas encore +vue, et il ne tint qu'à moi de croire qu'elle était heureuse ou remplie +d'espérances de bonheur. La gaieté de Lucie n'est pas une pétulance +d'enfant qui s'étourdit, c'est une grâce de femme qui cherche à épanouir +les autres; on y sent la tendresse d'une bonne et sainte fille qui a +cherché toute sa vie à dérider le front de vieillards aimés, et qui a +trouvé le rayonnement de sa propre jeunesse dans cette préoccupation +touchante. Le vieux Turdy n'est pas gai par lui-même, et Lucie a fait de +leur vie à deux un éternel sourire. Madame Marsanne, qui me l'avait +dépeinte si sérieuse, fut étonnée de l'abondance et de la tenue de son +enjouement, et moi, dont le coeur ému était plutôt prêt à éclater dans +les larmes que dans le rire, je me sentis emporté sans résistance dans +un monde d'idées fraîches et jeunes, dans un paradis de fleurs et +d'oiseaux enivrés de soleil. + +Lucie est particulièrement et l'on pourrait dire spécialement +_aimable_. Je n'avais jamais compris toute l'extension de ce mot-là, +trop prodigué dans le monde, où presque tous les individus sont frottés +d'un certain vernis d'aménité banale. Bien différente est cette aménité +que le coeur échauffe et que l'esprit colore. Lucie n'est pas ainsi +avec tout le monde. Elle a besoin de la véritable intimité pour +s'abandonner, et jusqu'à ce jour elle n'avait dit le secret de son +charme ni à Henri ni à moi. Elle ne songea plus à s'observer dans ce +dîner sur l'herbe, et son expansion fut éblouissante. Elle ne cherche +pas l'esprit, et elle en a beaucoup quand elle s'anime. Sa plaisanterie +du moment fut un jeu avec Élise, jeu où Élise brilla et fut vaincue. +Élise, avec son dédain pour les idées sérieuses et les sentiments vifs, +met volontiers sa coquetterie à railler; devant Henri, ce qu'elle +appelle mes vertus et ce qu'elle traite de science théologique dans la +piété de Lucie. Elle m'appelle _Grandisson_, elle appelle Lucie son +vieux bénédictin. Je me laisse railler: Élise n'est jamais méchante et +ne me fâche point; mais Lucie a une manière enjouée de se défendre. Elle +abonde dans le sens de sa compagne, et joue, à mourir de rire, le rôle +de vieux docteur. Elle l'interpelle en termes de catéchisme sur les +modes, sur la forme des éventails, sur la couleur des rubans; puis elle +lui fait d'une voix grave, et avec des intonations de prédicateur +très-comiques, des sermons en trois points sur ses hérésies en fait de +goût et de parure. Elle lui cite, avec des arrangements apocryphes, les +Pères de l'Église à propos de son ombrelle ou de ses gants, et en somme +elle lui démontre qu'elle entend mieux qu'elle ces graves questions de +la toilette des femmes. + +À ce jeu en succéda, un du même genre, où elle me prit à partie sur mes +opinions politiques. Comme je lui reprochais d'être légitimiste, elle se +mit à contrefaire certains vieux personnages encroûtés qu'elle voit chez +sa tante; que son grand-père reconnut et nomma, en riant jusqu'aux +larmes. Évidemment, Lucie en s'égayant dans cette mimique très-réussie +et dans cette caricature d'un langage arriéré de formes et d'idées, +faisait gracieusement la cour à son grand-père, j'osais alors dire à moi +aussi. Elle-nous abandonnait l'exagération, les travers et les ridicules +du milieu où nous la supposions rivée. Elle semblait même trahir la +cause du passé et nous suivre dans les élans de la vie. Moi, du moins, +je voulais voir tout cela dans sa gaieté conciliante, et je revins de +cette promenade ébloui, charmé, prêt à me croire préféré à tout ce que +Lucie avait respecté, accepté ou subi jusque-là. + +Mon erreur était complète, l'orgueil m'aveuglait. Lucie est, je le +crois, une âme inébranlable, qui fait la part de ce qu'on peut appeler +l'écume des opinions, mais qui reste fidèle à de certains principes et +tranquille comme ces grandes profondeurs de l'Océan qui ne s'aperçoivent +pas des caprices du vent à la surface du flot. Sa gaieté, sa douceur, +son humeur égale et facile, auraient dû être pour moi la révélation d'un +parti pris, d'un pli à jamais formé dans le livre de sa destinée. Que ce +soit à telle ou telle page de son code intérieur, cette page résume sa +force, établit sa résistance; elle n'ira pas au delà. + +Je revis Lucie le lendemain à Aix, chez madame Marsanne, qui était un +peu souffrante. Elle prolongea sa visite pour lui tenir compagnie. Élise +était allée avec sa belle-soeur voir la Grande-Chartreuse, et Henri +avait obtenu la permission de les accompagner: Je me trouvai donc comme +en tête-à-tête avec Lucie; car madame Marsanne nous mit en train de +causerie, et se borna ensuite à nous écouter, plaçant de temps en temps +un mot pour nous aider à développer ou à résumer nos idées. Tu ne +l'ignores pas; c'est le talent bienveillant et assez intelligent de +notre amie. + +Lucie me parut avoir sur le coeur l'épithète de légitimiste que je lui +avais adressée en riant la veille! + +«Le mot n'est pas une injure en lui-même, dit-elle; mais vous y avez mis +une intention hostile: confessez-vous!» + +Et, comme je l'avouais, car je ne veux rien nier, rien dissimuler avec +elle: + +«Je veux, reprit-elle, vous dire les opinions politiques que je me +permets d'avoir. Née d'un père français et d'une mère savoisienne, j'ai +été élevée en Savoie, c'est-à-dire en Italie, puisque nous sommes +Français d'hier. Je suis donc Italienne à demi, et je n'admets pas que +l'annexion ait pu nous dénationaliser si vite. Étant bonne Italienne et +patriote, je m'en pique, je ne puis aimer l'Autriche, et je ne puis pas +approuver la résistance politique, du saint-siège à l'unité de l'Italie. + +--En vérité! s'écria madame Marsanne, votre orthodoxie s'arrête au +pouvoir spirituel! + +--Absolument, répondit Lucie; je n'ai jamais eu d'autre manière de voir, +et je suis orthodoxe quand même, car le pouvoir temporel n'est pas un +article de foi. J'irai plus loin, j'avouerai que j'aime Garibaldi, et +que je cesserais d'aimer Victor-Emmanuel le jour où il cesserait de +protester pour l'indépendance de l'Italie. Voilà ma profession de foi. +Est-ce le _légitimisme_ comme vous l'entendez en France? + +--Non certes, répondis-je, et je crois que nous sommes bien près de nous +entendre. + +--Alors restons-en là, dit-elle, et parlons d'autre chose; car la +similitude parfaite des idées n'est pas si nécessaire d'ans ce monde. +Peut-être même est-il bon que chacun garde une certaine nuance qui le +caractérise, pour faire acte de liberté dans la limite admissible.» + +Il me sembla qu'elle abandonnait encore une partie de son lest pour +s'enlever plus haut dans la région du vrai, et je lui en marquai ma +reconnaissance par le soin que je pris de ne plus rien contredire. Elle +parla de la France avec un peu d'amertume, et de l'indifférence +politique et religieuse des Français avec tristesse; puis elle parla de +son grand-père avec adoration et des douceurs de leur intimité. Je ne +sais ce qu'elle dit encore: elle fut si bonne ce jour-là, que je +t'écrivis le soir une longue lettre que je devais terminer et t'envoyer +le lendemain. Je ne te l'envoyai pas: le lendemain, j'avais la mort dans +l'âme. + +Le lendemain, je rendis visite à M. de Turdy. Je ne sais par quelle +fatalité il lui vint à l'esprit de me demander si j'avais été aux +Charmettes, et, comme je répondais négativement: + +«Voilà, dit-il en riant, un pèlerinage que ma petite-fille ne fera pas +avec vous!» + +J'interrogeai les yeux de Lucie, qui affectait de regarder le paysage, +comme si elle n'eût entendu ni la question ni la réponse. Je ne sais +quelle curiosité chagrine me fit insister. Elle prit alors son parti et +répondit nettement: + +«Ce n'est pas là une promenade pour une jeune fille! Vous pensez bien +que je n'ai rien lu de M. Rousseau; mais je sais, par la tradition du +pays, tout ce qui concerne cette existence des Charmettes, et le nom de +madame de Warens me répugne, permettez-moi de vous le dire. + +--Ma chère enfant, reprit le grand-père, j'aime à croire que tu sais +fort mal l'histoire des Charmettes, et qu'aucune personne du pays ne +s'est jamais permis de la raconter devant toi, à moins que cette +personne ne soit ta grand'tante ou une de ses amies les béguines, ou +encore quelque prêtre; car il n'y a que les dévots pour dire crûment les +choses, et pour apprendre aux jeunes filles ce que nous autres, vieux +mécréants, nous croirions devoir leur laisser ignorer.» + +Lucie garda un instant le silence, et une vive rougeur de dépit ou de +honte monta jusqu'à son front; mais la lutte contre elle-même fut +rapidement terminée. La rougeur s'envola comme un éclair, elle embrassa +le vieillard en disant: + +«En cela, père, tu peux bien avoir raison! Tu sais, moi, tout ce qui me +console de te contredire, c'est quand je peux trouver l'occasion de me +donner tort.» + +M. de Turdy, attendri, me regardait comme pour me dire: «Vous voyez si +on peut résister à tant de grâce et de bonté....» Et il est certain que +j'étais de son avis. On discuterait avec Lucie, on disputerait même, +rien que pour le plaisir de la voir si délicieusement céder. Aussi le +nuage qui me resta dans l'esprit eut-il une autre cause que son aversion +systématique pour le grand génie de Rousseau, qu'elle ne connaît pas. Je +m'affectai intérieurement de la pensée que cette âme candide était déjà +déflorée par la science de soi-même imposée aux jeunes filles pieuses +comme un devoir, comme une nécessité du sérieux de la confession. La +confession!... Je n'avais jamais pensé à cela qu'avec sang-froid. +J'avais vu la première institution, la confession publique à la porte du +temple, comme une chose terrible et grande, comme un reflet ardent de +l'époque du martyre: je regardais la confession auriculaire comme une +déviation du principe, comme un accommodement du pécheur avec le ciel et +du prêtre avec le pécheur; mais je n'avais pas encore mis dans ma pensée +l'image du prêtre entre Lucie et moi. Quand elle se présenta, elle fit +passer une sueur froide dans tout mon corps. Je me rappelai ce passage +de Paul-Louis Courier, qui ne m'avait frappé que comme éloquence, et il +me revint tout entier dans la mémoire comme si je l'eusse appris par +coeur. Tu te le rappelles, ce passage que nous avons lu ensemble il n'y +a pas longtemps.... «On leur défend l'amour, et le mariage surtout; on +leur livre les femmes. Ils n'en peuvent avoir une; et ils vivent avec +toutes familièrement, c'est peu, mais dans la confidence, l'intimité, le +secret de leurs actions cachées, de toutes leurs pensées. L'innocente +fillette, sous l'aile de sa mère, entend le prêtre d'abord, qui, bientôt +l'appelant, l'entretient seul à seule, qui, le premier, avant qu'elle +puisse faillir, lui nomme le péché.... Seuls et n'ayant pour témoins que +ces murs, que ces voûtes, ils causent! De quoi? Hélas! de tout ce qui +n'est pas innocent. Ils parlent ou plutôt murmurent à voix basse, et +leurs bouches s'approchent, et leur souffle se confond. Cela dure une +heure et se renouvelle souvent.» + +Cette implacable citation de ma mémoire, avec son corollaire sur le rôle +du prêtre entre les époux, me fit ressentir tous les aiguillons de la +jalousie, et cette première torture de l'amour fut si poignante, que +Lucie s'en aperçut et me demanda ce que j'avais. + +La présence du grand-père ne me gênant pas pour un entretien de cette +nature, je demandai brusquement à Lucie si elle avait un confesseur. + +«Eh! mais oui, sans doute, répondit-elle; il le faut bien! + +--J'aurais cru que vous n'en aviez besoin. + +--On a toujours quelque chose à se reprocher. + +--Dans le secret de la conscience, dans le fond de la pensée +apparemment; car vos actions, à vous, ne peuvent jamais être mauvaises. + +--Franchement, dit-elle en riant, je n'ai pas commis, que je sache, +beaucoup de mauvaises actions. Quant aux cas de conscience, si j'en +avais, ce ne serait pas à l'abbé Gémyet que je demanderais de les +résoudre. Le bonhomme est l'idéal de la simplicité.» + +M. de Turdy, comme s'il eût voulu me tranquilliser, s'écria que l'abbé +Gémyet était le meilleur et le plus inoffensif des hommes. + +«Celui-là, dit-il, je le connais, je réponds de lui, et je ne t'en +permettrai jamais d'autre. Puisqu'on voulait absolument un confesseur, +continua-t-il en s'adressant à moi, j'ai voulu au moins choisir, et j'ai +mis la main sur un bon prêtre, tolérant, point cagot.... + +--Et tout à fait nul, reprit Lucie avec le même sourire que j'avais déjà +remarqué. + +--Nul! je le veux bien, dit le grand-père en s'animant; nul! je les aime +comme cela et pas autrement, les prêtres! je ne veux point de ces +fanatiques comme mademoiselle ma soeur les préférerait peut-être. + +--Eh! mon Dieu, cher papa, reprit Lucie, tu accuses ma tante! Tu sais +bien qu'elle est plus mondaine que moi et qu'elle s'accommode fort bien +pour son compte de la tolérance illimitée de M. Gémyet. Voyons, ne me +chicane pas trop. J'ai fait ce que tu voulais, j'ai accepté mon +confesseur de ta main: je le respecte, j'ai de l'estime et de l'amitié +pour lui; mais je ne peux pas le prendre pour un aigle, lui-même n'a pas +cette prétention-là, et, quand je me confesse à lui de beaucoup de +tiédeur et de relâchement dans la pratique, je suis toute prête à lui +dire que c'est sa faute, et c'est tout au plus s'il ne me dit pas que +cela lui est parfaitement égal. + +--Bien, bien, très-bien! s'écria le grand-père en riant et en me +regardant encore; voilà ce que je veux, et c'est à ce prix-là que nous +nous entendrons. + +--Qu'est-ce que vous pensez de tout cela, vous? dit Lucie en se tournant +vers moi avec son gracieux abandon. Doit-on faire les choses à demi? Je +sais d'avance que vous pensez le contraire; car, si vous n'étiez pas un +esprit absolu, vous ne seriez plus vous-même. + +--Je pense, répondis-je sans hésiter, que la confession est mauvaise ou +inutile. Vous avez accepté la chose inutile et pris le moins mauvais +parti, ne pouvant vous résoudre à prendre le seul bon.... + +--Qui est de ne plus rien croire? Cela ne m'est pas possible!» + +Elle me fit cette réponse fort sèchement. Je m'inclinai et ne parlai +plus, bien qu'elle m'y provoquât avec toutes les grâces d'esprit et de +coeur qui sont en elle. Au bout de quelques instants, comme je prenais +congé: + +«Vous me boudez, je le vois, dit-elle; vous croyez que je vous regarde +comme un athée. Non, je suis à cent lieues de cela; mais rappelez-vous, +j'ai une doctrine, et vous n'en avez pas! + +--Eh bien, lui répondis-je, j'en aurai une. Je vous jure que j'en aurai +une avant peu, car je vois qu'il le faut!» + +Elle partit d'un grand éclat de rire et me tendit la main pour la +première fois, corrigeant par ce témoignage d'affection et d'intimité ce +que sa raillerie avait de blessant; mais on n'a pas deux coeurs pour +aimer, et je ne peux pas mettre dans le même cette simultanéité de joie +et de souffrance. Je commençais à ne plus comprendre Lucie. J'étais +horriblement triste, c'est pourquoi je ne t'écrivis pas en rentrant. +Henri se moquait un peu de moi. + +«Tu t'embarques mal, disait-il. Te voilà déjà aux prises avec les +préjugés de ta fiancée, car elle est ta fiancée, je t'en réponds. Le +grand-père t'adore, et la jeune fille t'aime. + +--Non, elle ne m'aimera probablement pas. + +--C'est peut-être toi qui n'aimes pas, reprit-il avec un peu de +vivacité. Tu me fais l'effet d'un pédant ou d'un despote. Eh! mon cher, +que t'importe que ta femme croie au culte et suive les pratiques d'une +Église quelconque? + +--Tu permettras le confesseur à la tienne, toi? + +--Je lui en permettrai dix, à la condition que ces messieurs-là ne +l'empêcheront pas d'être à moi corps et âme. + +--Non, tu ne te soucies pas de son âme! Tu lui laisseras l'absolue +liberté de conscience, tu l'as dit! + +--Conscience religieuse, entendons-nous! Qu'elle croie à Junon Lucine ou +à l'immaculée conception, ce ne sont pas là mes affaires. Pourvu qu'elle +me donne des enfants qui soient de moi, qu'elle préfère mon entretien au +confessionnal, je ne lui demanderai jamais compte de ses épanchements +spiritualistes avec les docteurs en droit canonique. + +--Eh bien, moi, je suis tout autre. Je ne sépare point l'âme du corps, +et je ne supporterai pas l'amant platonique, de quelque nom qu'il +s'appelle! + +--Alors ne te marie pas, mon cher, ou cherche une protestante. +Mademoiselle La Quintinie n'est pas ton fait. Tu as raison, il ne faut +pas écrire à ton père. Oublie-la et retourne à Paris. + +--Est-elle donc si obstinée que je ne puisse l'amener à mes idées? + +--Je n'en sais rien. Elle paraît fort douce de caractère; elle a l'air +de t'aimer. Élise est convaincue qu'elle t'adore. Tu peux essayer, mais +tu t'engages là dans une mauvaise voie et tu rêves l'impossible; car on +ne change pas ce que la nature a fait sans le gâter, je t'en avertis. +Lucie a une tendance au mysticisme; tu pourras bien déplacer le fétiche, +mais gare à l'avenir! L'amant pourra bien remplacer le prêtre.» + +Henri me parla encore longtemps sur ce ton, et il m'ébranla. Ah! que +j'aurais voulu t'avoir près de moi pour résoudre tous mes doutes! +J'étais partagé entre mille aperçus contraires. Tantôt Henri me +démontrait que je voulais asservir la compagne de ma vie, l'effacer, lui +ôter toute personnalité, et la noyer dans le rayonnement de mon orgueil; +tantôt il me semblait rompre absolument la beauté du lien conjugal en +admettant qu'on pût vivre intellectuellement à part l'un de l'autre, et +en s'efforçant même de me prouver que c'était mieux ainsi. Il concluait +à l'infériorité de nature chez la femme, et il répétait ce lieu commun +révoltant, qu'il lui faut un frein autre que l'amour et le respect de +son mari, parce qu'elle n'a pas assez de force morale pour s'en +contenter. + +Je retournai à Turdy peu de jours après. J'étais résigné; j'acceptais +tout! Non convaincu, mais soumis, j'admettais que Lucie, en me faisant +de légères concessions, pouvait en exiger autant de moi. Je la trouvai +seule au jardin. + +«Eh bien, me dit-elle, cette fameuse doctrine, l'apportez-vous toute +chaude et cuite à point?» + +Elle raillait, je me sentis fort irrité; elle me sourit, et, comme le +ciel est dans son sourire, je vis qu'elle raillait sans amertume et sans +dédain. Je me calmai. + +«Non, lui dis-je, je n'apporte pas de doctrine. Il me semblait +très-facile d'en reconstruire une de tous points avec les saines notions +qui m'ont été données dès mon enfance, et qui ne demandent plus qu'un +lien pour composer un ensemble; mais ce lien, c'est l'amour, l'amour que +je ne connais que par un instinct violent, une révélation subite +enveloppée de nuages. Je sens pourtant bien que l'amour est tout, et que +sans lui toute doctrine reste vide. Les catholiques n'ont pu s'en tire +qu'en le supprimant; vous voyez bien que nous ne sommes pas plus avancés +l'un que l'autre! + +--Les catholiques ont supprimé l'amour! Vous croyez cela? s'écria +Lucie, sincèrement interdite et comme cherchant un argument à m'opposer. + +--Trouvez-moi un précepte catholique autre que celui de l'obéissance +passive de la femme envers le mari! + +--Mais la religion est tout amour pourtant! + +--Oui, l'amour envers Dieu et la charité envers le prochain. Cherchez +dans vos souvenirs si quelqu'un vous a jamais dit: «Le coeur de la femme +est destiné à renfermer une affection sans bornes pour l'homme de son +choix, pour le compagnon de sa vie?» + +--Non, mais il est écrit: «La femme quittera son père et sa mère...» + +--C'est une loi civile, ce n'est pas même l'amour sous-entendu, c'est le +domicile conjugal. Le Code l'explique tout au long. + +--Enfin, qu'est-ce que vous entendez par l'amour? La préférence qu'on +donne à un homme sur la Divinité même? + +--Préférence, lui répondis-je impétueusement, est un mot qui ne me +présente ici aucun sens. C'est un mot inventé par ceux qui ont rapetissé +l'idée de Dieu au point d'en faire un homme dont un autre homme peut +devenir le rival, et ceci, permettez-moi de vous le dire, est une sorte +de profanation du sentiment que nous devons avoir de la Divinité. + +--Bien! reprit Lucie, qui m'écoutait avec une attention animée; vous +dites là des choses qui me vont. Vous admettez dès lors que l'on aime +Dieu par-dessus toutes choses? + +--Aimer est le mot le plus élastique et le plus vague que l'homme ait +inventé. Dieu ne peut nous inspirer qu'un genre d'adoration auquel rien +ne se compare et qu'aucune langue ne peut exprimer. Dieu ne veut donc +pas être aimé avec le même esprit et avec le même coeur qu'il nous a +donnés pour aimer notre semblable, et, du moment que nous croyons en +lui, nous avons nécessairement pour lui le sentiment qu'il réclame de +nous; mais ce sentiment n'existe pas dans une âme que l'ascétisme dérobe +à l'amour humain, car il s'y dénature et devient amour humain lui-même, +ce qui est une idolâtrie, un délire et un blasphème. + +--J'entends! vous croyez que sainte Thérèse.... + +--Était folle et consumée de flammes terrestres auxquelles son +imagination malade essayait de donner le change. Je hais ces mensonges +de l'âme, comme tout ce qui est contre nature.» + +Lucie ne répondit rien, elle marchait dans le jardin et cueillait des +fleurs machinalement; mais ses mains tremblaient, et sa démarche +trahissait une grande agitation. + +«Mon ami, me dit-elle enfin quand ses deux mains furent pleines,--car +nous sommes amis toujours et quand même, n'est-ce pas?--vous dites des +choses qui me bouleversent, et, vous voyez, je ne vous réponds pas. +Suis-je vaincue par le raisonnement ou persuadée par un charme +mystérieux dont je doive me méfier? Je ne sais pas; en vérité, je ne +sais pas! Il faut que j'y pense. Ne désespérez pas et n'ayez pas non +plus trop d'orgueil. Il faut que je me prive de vous voir pendant +quelques jours, et je vous dirai ensuite si j'ai fait un pas en avant ou +en arrière. Je ne veux point être persuadée par surprise.» + +Cette résolution, contre laquelle je n'avais pas le droit de protester, +me jeta dans une vive inquiétude, et j'eus là le pressentiment de +quelque chose de grave. Elle essaya de me rassurer. + +«Voyez où nous en sommes, dit-elle; on presse la situation un peu plus +que nous ne le voudrions. On a déjà écrit à mon père, sans vous nommer, +il est vrai; mais il paraît qu'il s'impatiente et demande des détails. +Il va falloir parler à ma tante, qui ne sait rien encore. Avez-vous +écrit à votre père, vous? + +--Non. J'attendais, je devais attendre une véritable espérance. + +--Eh bien, n'écrivez pas encore, promettez-le-moi, et n'allons pas plus +avant sans que je sois sûre de moi-même. Je vous disais l'autre jour que +je ne voyais pas d'obstacles; j'en vois aujourd'hui. Je vous disais +aussi que je ne voyais pas non plus de parti à prendre. Cela n'est guère +possible du moment qu'il faut apaiser la sollicitude de deux familles +par des résolutions quelconques. Ne nous laissons donc pas entraîner par +les impatiences des autres, car là est le danger. Forçons-les à nous +attendre, en nous attendant nous-mêmes patiemment et volontairement.» + +Je ne pouvais que me soumettre, mais je m'en allai épouvanté, car Lucie +ne fixait que vaguement le terme de mon exil. C'était tantôt huit jours, +tantôt quinze, et je me disais par moments que c'était peut-être toute +la vie. + +Cinq jours, cinq mortels jours après, j'ai reçu un billet de M. de Turdy +qui me disait: «Je suis seul, venez me voir.» Je l'ai trouvé seul en +effet. Lucie était allée à Chambéry passer _une semaine_ auprès de sa +grand'tante. M. de Turdy était triste, bien qu'il voulût faire contre +fortune bon coeur. Nous n'avons parlé que de Lucie, tout en essayant de +n'en point trop parler. + +«Lucie, m'a-t-il dit, subit des influences mystérieuses que je ne peux +pas saisir. Vous avez entendu notre discussion de l'autre jour: j'ai +gagné le point important, le confesseur. C'est un bon homme. Ma soeur +est une bonne fille dont la dévotion n'a rien d'exalté; son entourage +est très-arriéré d'opinions, mais il n'y a là personne d'assez fort pour +avoir du crédit sur l'esprit de ma petite-fille. Vous avez vu qu'elle se +moque de ces vieux seigneurs de village qui n'ont pas le sens commun, +et, quant à elle, vous avez dû constater que, dans tout ce qui tient à +la vie pratiqué, à la politique, au _temporel_, comme ils disent chez sa +tante, elle est très-libérale; mais elle avait toujours dit et elle +recommence à dire qu'elle ne veut pas devenir la femme d'un incrédule. +Je me suis épuisé à la gronder, à la contredire; elle m'a promis de +s'interroger elle-même, et elle m'a paru très-ébranlée en partant. + +--Soyez certain, lui dis-je avec amertume, qu'à présent elle a repris +ses forces, et que l'influence mystérieuse dont vous parlez s'est de +nouveau emparée d'elle. + +--Ah! si je savais qui! s'est écrié le vieillard en frappant sa canne +sur le parquet avec vivacité. Ce sera quelqu'une des nonnes de ***. Il y +a là un couvent de carmélites très-austères, et je sais qu'elle y va +quelquefois. Oui, oui, ce doit être un foyer de fanatisme: Je ne veux +plus qu'elle y mette les pieds!» + +Je me sentais bien mal défendu contre le malheur de ma destinée par ce +vieux enfant; mais je le voyais si chagrin et si tourmenté, que je +consentis à passer la journée et la soirée avec lui. Je fis tant bien +que mal sa partie de trictrac pour remplacer Lucie, qui la fait tous les +soirs quand ils sont tête à tête. + +Il était tard quand nous eûmes fini, et, pour épargner au batelier de la +maison la peine de me faire passer le lac, j'acceptai l'hospitalité que +le châtelain m'offrait pour la nuit. + +Ici se place un fait fort étranger peut-être à ma situation, un fait qui +te paraîtra sans doute insignifiant, mais qui m'a trop frappé pour que +je ne te le rapporte pas. + +J'étais si agité de me trouver dans cette maison pleine de l'image de +Lucie, dans cette maison qui eût pu devenir la mienne, si j'étais moins +loyal ou moins jaloux, que je ne pus fermer l'oeil. Ma chambre était au +rez-de-chaussée et avait une sortie directe sur le jardin. Je m'en +échappai sans bruit et me promenai une demi-heure dans ce jardin, qui +n'est pas grand, mais qui est un Éden quand même, grâce à ses beaux +ombrages, à ses massifs de fleurs et à ce site magnifique qu'on y +domine. La lune, réduite à un croissant assez délié, se leva vers +minuit, éclairant à peine le pied des arbres; mais la nuit était si +claire et si constellée, que je distinguais, sinon la couleur, du moins +la forme de tous les objets environnants. Le lac se détachait comme une +plaque d'argent bruni au sein d'une masse sombre qui paraissait +incommensurable. Des buissons de fraxinelle, plante que l'on cultive +beaucoup ici dans les jardins, et qui atteint de grandes proportions, +exhalaient des parfums exquis. Tout était recueillement voluptueux, +mystère d'amour peut-être, dans cette nuit tiède. Une charmante cascade, +qui bondit au bout du jardin après avoir mis en mouvement une petite +usine, était emprisonnée dans son écluse. Tout était muet et comme +endormi profondément. Je pensais à Lucie avec une ardeur de désir et de +terreur qui me faisait frissonner sans cause, non pas au moindre bruit, +il ne s'en produisait aucun, mais à l'idée, à l'appréhension du moindre +souffle de l'air dans mes cheveux. + +Tout à coup, j'entends dans ce morne silence le bruit cadencé d'une +paire de rames sur le lac, et, en suivant la direction du son, je vis +distinctement une barque qui cinglait en droite ligne sur le petit port +placé à l'angle du rocher qui porte le manoir. Cette barque, vue de la +plate-forme, était si petite, que je n'eusse pu la distinguer, si l'eau, +vivement brillantée en cet endroit, ne l'eût détachée comme un point +noir à la surface. + +Quoi de plus simple que la présence d'une embarcation sur ce lac souvent +exploré la nuit par les pêcheurs ou les oisifs? Mon imagination excitée +vit pourtant là un événement capable de décider de ma vie. C'était Lucie +qui revenait me surprendre, et que j'allais voir aborder au-dessous de +moi! + +Aborder là, non pourtant, ce n'était pas possible: le rocher est à pic; +mais, si la barque s'engageait dans l'ombre projetée sur l'eau par la +masse de ce rocher, évidemment elle se dirigeait sur le petit port, et, +comme du jardin on ne voit pas le débarcadère, je sortis du jardin en +franchissant un mur à hauteur d'appui, et je descendis précipitamment le +sentier. + +Grâce à l'ombrage des grands marronniers qui, plantés à mi-côte, +étendent leurs longues branches au-dessus des chaumières jusqu'au bord +de l'eau, je gagnai la rive sans être aperçu, et je vis la barque +d'assez près pour m'assurer qu'elle ne contenait que deux hommes, un +batelier qui faisait force de rames; et un personnage enveloppé d'un +manteau et coiffé d'un chapeau à larges bords. Ils passèrent à peu de +brasses du rivage et disparurent en remontant vers l'abbaye de +Hautecombe. + +Je me raillai moi-même; mais la déception ne fut pas moins pénible, et +je restai cloué à ma place comme si j'eusse attendu l'apparition d'une +autre barque portant réellement Lucie. + +Cependant j'écoutais machinalement le petit bruit de celle qui venait de +passer, et je remarquai qu'elle s'arrêtait à une très-courte distance de +moi. Je retins mon souffle, et j'entendis une voix basse et timbrée, une +voix méridionale dire avec un léger accent étranger: + +«C'est ici? + +Oui, monsieur,» répondit la voix toute locale du batelier savoyard. + +Tout rentra dans le silence. La curiosité m'aiguillonnait; il faut te +dire pourquoi. + +À vingt pas de la petite anse sablonneuse qui sert de débarcadère au +hameau, la montagne verticale se creuse en grotte. Deux piliers bruts +naturellement évidés dans le massif calcaire soutiennent une petite +voûte où l'on a sculpté dans le roc une statuette de madone. C'est une +chapelle rustique, dont le sol, un peu exhaussé au-dessus de l'eau, est +à sec quand le lac est tranquille, et cette chapelle est une des +retraites favorites de Lucie. Elle y a voué une dévotion particulière à +la Vierge, elle y a fait planter du lierre qui s'enroule gracieusement +autour des piliers, et elle y va souvent rêver ou prier le soir. + +Je tenais ces détails du batelier, qui m'avait transporté le jour même. +Était-elle là, mon Dieu? Y avait-elle donné rendez-vous à cet inconnu? +Je ne pouvais rien voir, la grotte s'ouvre dans un angle centrant de la +montagne. Ah! tu ne sais pas que je suis horriblement jaloux! Je ne le +savais pas moi-même. Quelle torture, mon père! quelle fureur! + +Je demeurai quelques instants sans pouvoir réfléchir. J'étais sur le +point de me jeter tout habillé à la nage, car de la rive on ne peut +gagner autrement cette chapelle: le rocher plonge à pic dans de lac à +une très-grande profondeur; mais toute mon attention se reporta sur la +barque, qui, après une pause de quelques minutes, revenait vers moi. Je +me dissimulai encore, et je vis repasser les deux hommes à peu de +distance. Je les suivis des yeux aussi loin que possible; ils s'en +allaient par où ils étaient venus, du côté qui regarde Chambéry, et +bientôt ils se perdirent dans la brume qui commençait à se répandre au +ras de l'eau. + +Quel était donc le but de cette longue course sur le lac pour une +station d'un instant? Il n'y avait là que la chapelle rustique où l'on +pût prendre pied, et cette grotte n'a aucune communication, que je +sache, avec l'intérieur de la montagne. J'essayai de démarrer un petit +canot de pêcheur, j'en vins à bout, et en un instant je gagnai la +grotte. Elle était vide, sombre et muette. J'y remarquai seulement un +parfum de fleurs très-prononcé et un objet blanchâtre dont je m'emparai; +c'était une grosse touffe de lis qu'on venait de déposer aux pieds de la +madone, car les fleurs étaient trop fraîches pour avoir passé là la +moitié de la nuit. L'inconnu venait donc d'apporter cette offrande.... A +qui? à la Vierge ou à Lucie? + +J'emportai le bouquet, je l'examinai dans ma chambre après l'avoir délié +avec soin. Il ne contenait aucun papier; mais, sur le ruban de soie +blanche qui l'entourait, il y avait un signe imprimé en or, et ce signe +était ce qu'on appelle en style de sacristie, je crois, un _coeur de +Marie_, un coeur surmonté d'une croix et percé d'un glaive avec des +gouttes de sang figurées en rouge carmin, emblème d'amour charnel, s'il +en fut, avec une allusion à la douleur physique. J'éprouvai un mouvement +de dégoût. De pareils symboles m'ont toujours semblé exprimer tout autre +chose que des idées religieuses, et je cherche en vain dans la vraie +doctrine chrétienne quelque trait qui s'y rapporte. + +Je me tourmentai l'esprit horriblement; que signifiait cette sorte +d'_ex-voto_ d'un coeur malade, dévoré peut-être, peut-être ensanglanté +par ma tentative d'union avec Lucie? Ce n'était peut-être rien de tout +cela, c'était tout simplement un voeu accompli par une âme dévote +étrangère à mes préoccupations; mais cet étranger, je l'avais assez +aperçu pour me convaincre que ce n'était ni un paysan ni un prêtre: il +m'avait paru jeune, bien mis et d'une tournure svelte. Pourtant je +l'avais si mal vu, que je pouvais bien avoir rêvé tout cela. Quoi qu'il +en soit, je reportai le bouquet, et je restai caché dans la chapelle, +attendant avec la rage au coeur que quelqu'un vînt le prendre. Je ne vis +personne, je n'entendis rien, si ce n'est la voix du batelier dont +j'avais emmené le bateau, et qui, aux premières lueurs du jour, me héla +du rivage pour me le redemander. Quand il sut que j'étais un hôte du +manoir, il me reprocha, puisque j'avais eu la fantaisie de naviguer si +matin, de ne pas l'avoir réveillé. + +Il me reconduisit à l'autre bord. J'avais remis les lis aux pieds de la +madone, et j'avais emporté le ruban. Je veillai encore de loin jusqu'au +grand jour en vue de la grotte. Aucune barque n'en approcha. Je m'y fis +reconduire dans la soirée. Les lis étaient là flétris, personne n'y +avait touché. Il était huit heures du soir. Quoique très-fatigué, car je +n'avais pu me reposer dans la journée, je montai au château, et je +surpris agréablement M. de Turdy, qui s'apprêtait à se coucher, en lui +disant que, me trouvant par hasard dans son voisinage, j'avais songé à +venir faire sa partie. + +«Ah! que c'est aimable à vous! s'écria-t-il. J'allais tâcher de dormir +pour échapper à l'ennui de ma veillée solitaire. C'est si long, une +soirée de vieillard qui ne peut plus lire sans se fatiguer! Les enfants +nous gâtent. Ils s'occupent de nous distraire, et, quand ils sont là, +nous nous laissons aller en égoïstes que nous sommes, et quand ils s'en +vont, nous nous plaignons de ce qu'ils ne préfèrent pas notre triste +société à toutes choses! + +--Il faut lui dis-je en préparant sa table de jeu, que mademoiselle La +Quintinie ait à Chambéry des occupations bien sérieuses ou bien +attrayantes pour vous laisser seul; car j'ai été témoin du plaisir +sincère qu'elle trouve à vous entourer de soins. + +--Eh! oui, sans doute! il faut bien qu'elle ait l'esprit troublé de +quelque souci grave! + +--Est-ce que vous ne recevez pas tous les jours des nouvelles de +Chambéry? + +--J'en reçois de deux jours l'un: elle m'écrit des billets très-courts, +et qui ne m'apprennent rien de l'emploi de son temps. Ordinairement, +nous ne nous quittons point de tout l'été, hormis pour les grandes fêtes +religieuses, qu'elle va célébrer auprès de sa tante. L'hiver, nous nous +séparons franchement. Je n'aime pas Chambéry. Je passe quelques mois à +Lyon, où j'ai des connaissances, et où il fait moins froid que dans nos +neiges. Alors ma Lucie m'écrit de longues lettres charmantes, qui font +ma consolation et mon orgueil; mais la séparation qu'elle m'impose en ce +moment, en plein été, sans cause suffisante selon moi, m'est fort +pénible.» + +Je fis observer à M. de Turdy que j'étais la cause de son chagrin, et +qu'il eût été beaucoup plus logique de la part de Lucie de m'envoyer à +Chambéry, avec défense d'en sortir jusqu'à nouvel ordre, que d'y aller +elle-même pour m'éviter. + +«C'est ce que j'ai dit, reprit-il; mais elle a insisté si vivement, que +j'ai dû céder, et je vois bien qu'il y a sous jeu quelque chose qu'on me +cache. + +--A vous? On vous cacherait quelque chose?... Non, Lucie vous adore! + +--Ah! que voulez-vous, mon cher! la dévotion rompt sans façon tous les +liens du coeur et de la famille; mais voilà que je me plains à vous, +comme un vieux enfant que je suis, à vous qui souffrez peut-être un peu +aussi pour votre compte! + +--Je souffre beaucoup, répondis-je, car j'aime mademoiselle La Quintinie +plus que je ne puis l'exprimer.» + +Il me serra les mains, et nous oubliâmes la partie de trictrac. Il était +beaucoup plus expansif que la veille et comme découragé de la vie. Il +essaya de faire l'esprit fort pour se remonter, mais il n'en vint pas à +bout. Je mourais d'envie de l'interroger, sur les relations que Lucie +pouvait avoir avec le personnage mystérieux que j'avais vu la nuit +précédente sur le lac; mais le pauvre homme me parut si abattu, que je +me reprochai l'égoïsme de mes soupçons. Je ne lui parlai point de +l'aventure, et je le fis jouer pour le distraire; après quoi, j'acceptai +le gîte qu'il m'offrait. Je voulais veiller encore toute la nuit, et j'y +parvins malgré la fatigue qui m'écrasait. Rien ne troubla le morne repos +de la nuit autour du manoir. J'allai dès le matin visiter encore la +grotte. Les lis pourrissaient dans l'abandon. Je les jetai dans l'eau, +et je revins à Aix, où la fièvre me retint deux jours au lit. + +Le troisième jour, abattu mais calmé, j'allai à Chambéry à tout hasard, +cherchant à rencontrer Lucie malgré sa défense, voulant tâcher de savoir +au moins ce qu'elle devenait. Je ne connais personne à Chambéry, mais je +rencontrai aux abords de la ville quelques baigneurs d'Aix, dont un +Anglais fort mélomane avec qui je me suis un peu lié, et qui m'aborda en +me disant: + +«Est-ce que vous n'allez pas aux Carmélites de ***? + +--Pour quoi faire? + +--Pour entendre chanter une demoiselle du pays qui est, dit-on, fort +extraordinaire. + +--Oui, j'y vais, répondis-je tout tremblant. Où est-ce? + +--Suivez-nous,» me dit-il. + +Nous gravîmes un chemin très-rapide qui monte en zigzag à travers +d'énormes rochers. + +«Et le nom de cette cantatrice? demandai-je à mon guide. + +--Attendez! Je ne sais plus; ce n'est pas une artiste de profession, +c'est une personne de bonne famille qui chante en l'honneur de la fête +du jour, la Trinité. Elle a un nom qui finit en _ie_.... La +Quirinie.... Non. La Quintinie!... m'y voilà.» + +Je sentis tous les frissons de la fièvre me reprendre; il faisait +pourtant une chaleur d'orage accablante. Nous arrivâmes au pied d'un +édifice fermé, à fenêtres grillées; c'était le couvent, et nous y +trouvâmes une centaine de personnes qui s'étaient assises à l'ombre et +qui attendaient que les nonnes eussent fini de psalmodier les vêpres. +Aucun homme ne pénétrait dans ce couvent rigidement cloîtré. Les dames +de la ville n'ont accès dans la chapelle qu'avec des permissions +particulières. Cette chapelle était pleine et la porte close; mais, à +cause de la chaleur, les fenêtres du choeur étaient ouvertes en partie, +et, comme on entendait fort bien la psalmodie, on ne devait rien perdre +du chant. + +Le mélomane qui m'avait renseigné, et que je ne quittais pas, entra sans +façon en pourparlers avec les hommes qui se trouvaient là et les +interrogea sur mademoiselle La Quintinie. Je recueillais tout avec +avidité. + +«C'est une personne du plus grand mérite, disait-on, toute vouée aux +bonnes oeuvres, une vraie sainte, et, en même temps, c'est une femme +charmante, qui fait les honneurs du salon de sa tante avec une grâce +parfaite; mais jamais elle ne chante dans le monde. On dit qu'elle a +fait le voeu de ne chanter que pour l'Église. Elle chantera le jour de +la Fête-Dieu à la cathédrale, et je vous réponds qu'on y viendra de loin +pour l'entendre. En ce moment-ci, elle fait une retraite de huit jours +aux Carmélites. On dit qu'elle va se marier, mais d'autres disent +qu'elle se fera religieuse; on ne sait pas.» + +En ce moment, un des amateurs de la ville signala une lourde voiture +armoriée qui montait la côte. + +«C'est le vieux carrosse de la vieille mademoiselle de Turdy. Elle va +entendre chanter sa petite nièce à la bénédiction du saint sacrement. +Peut-être la ramènera-t-elle à la ville. Vous la verrez alors; elle est +très-jolie!» + +La voiture arriva en effet à la porte de la chapelle, et j'en vis +descendre la vieille tante, grasse, boiteuse, et soutenue par un homme +d'environ quarante ans, dont la figure me frappa beaucoup: une tête +méridionale, très-brune, très-accentuée, une mise sévère, beaucoup de +cheveux noirs crépus rejetés en arrière, un front demi-chauve très-pur +et très-lisse contrastant avec des yeux sombres et fatigués, d'un éclat +fiévreux. Il entra dans l'église avec la vieille dame après avoir frappé +d'une façon particulière. La porte se referma brusquement derrière eux. + +Quel était cet homme qui seul avait le droit d'entrer dans le +sanctuaire? Je le demandai avec agitation à tout le monde. Personne ne +le savait, personne ne le connaissait. C'était un laïque; rien dans sa +mise et dans son attitude n'annonçait un prêtre: ce devait être, selon +les assistants, qui tous me parurent plus ou moins ultra-montains, un +personnage envoyé par le pape pour recueillir le denier de saint Pierre, +ou un grand dignitaire de la société de Saint-Vincent de Paul. + +Le bruit des cloches à toute volée annonça la fin des vêpres et le +commencement du _salut_. Des voix de femmes entonnèrent un choeur fort +pauvrement exécuté; puis l'orgue préluda, et la voix de Lucie se fit +seule entendre. Ce qu'elle chanta, je n'en sais rien. Je ne suis pas +érudit en musique, et je n'avais plus le loisir d'écouter mes voisins. +J'étais dévoré de rage à cause de cet homme qui était entré là, et qui +l'entendait de plus près que moi, qui la voyait peut-être, pendant que +j'étais à la porte avec les inconnus. J'aurais voulu qu'elle chantât +mal, que sa voix fût désagréable, et que tout le monde se mit à siffler +comme au théâtre; n'en avait-on pas le droit, puisqu'on venait là comme +au spectacle ou au concert? + +Mais comme elle chante, mon Dieu! Quelle voix limpide et puissante, quel +accent large et sublime, quelle plénitude et quelle suavité! Et elle n'a +pas chanté, elle ne chantera jamais pour moi seul! Je me le disais, je +m'efforçais de me détacher de cette femme qui ne m'appartiendra jamais, +et j'étais vaincu, brisé par cette voix surhumaine qui s'emparait de moi +comme la brise s'empare de l'herbe qu'elle secoue et de la fleur qu'elle +effeuille! En même temps que je la maudissais pour cet envahissement de +tout mon être, je sentais des larmes gonfler ma poitrine et ruisseler +sur mes joues. Cela était trop fort pour moi. Je m'éloignai. Je voulus +descendre le sentier. Je voyais devant moi, de l'autre côté du ravin, +l'étrange ville de Chambéry, avec ses toits d'ardoise sombre sans +reflets, encadrés de fer-blanc brillant, comme une exhibition de +linceuls noirs semés de larmes d'argent. Les montagnes à forme +fantastique qui la dominent, le bruit des torrents qui la traversent, +ses vieux édifices, ses ceintures d'arbres séculaires, tout cela +s'agitait devant moi comme dans un rêve. Un instant les tambours et la +musique de la garnison se firent entendre et formèrent un rauque +contraste avec le chant de Lucie, qui planait tranquille comme une voix +du ciel sur cette impuissante clameur de la terre. Je me jetai à l'écart +dans les rochers qui surplombent le ravin. Je me bouchai les oreilles, +j'entendais toujours Lucie, rien que Lucie; elle semblait me dire: «Tu +n'as pas besoin de tes sens pour m'entendre, c'est mon âme qui parle à +ton âme, et tu ne m'échapperas pas.» + +Tout à coup la voix cessa; les _dilettanti_ du dehors s'oublièrent +jusqu'à applaudir; mais les cloches couvrirent ces vains témoignages +d'admiration mondaine, et, peu d'instants après, je me trouvai, je ne +saurais dire comment, le premier auprès de la voiture où montait Lucie +avec sa tante et le personnage inconnu objet de ma haine instinctive et +de ma colère mal déguisée. Cet homme monta le dernier et jeta sur moi un +regard froid comme l'acier, un regard qui m'exaspéra. Je ne sais ce que +je fis, je ne suis pas sûr de ne lui avoir pas montré le poing d'un air +de menace. + +Quant à Lucie, elle ne m'aperçut seulement pas. Vêtue de blanc et la +taille enveloppée d'un léger burnous de cachemire, elle cherchait à +dérober sa figure sous le capuchon à floches de soie; mais ce capuchon +retomba sur son épaule, entraînant une partie de son abondante chevelure +dénouée, et je vis sa figure pâle qui semblait ravie en extase, ou +plutôt un peu égarée par l'épuisement de l'extase, car il y avait de la +souffrance dans ses traits, et ses lèvres étaient aussi blanches que son +vêtement; ses narines étaient dilatées, sa bouche serrée, ses yeux sans +regard. Je ne croyais pas que sa physionomie aimante et douce pût se +pétrifier ainsi sous la contraction mystique de la pensée. Elle me +regarda et ne me vit pas; elle disparut sans voir personne, sans +répondre à plusieurs saluts qui lui furent adressés sur son passage, et +j'entendis que quelqu'un disait: + +«Elle chante avec trop de ferveur; il y a sous le calme triomphant de sa +voix une émotion qui la tue.» + +Une seule personne malveillante, une femme très-parée, éleva un peu le +ton pour dire: + +«Laissez donc! elle aime le succès, elle est femme! + +--Non, reprit mon Anglais dilettante, elle est artiste avant tout; elle +n'est peut-être pas dévote!» + +Je recueillais machinalement les opinions, et cette dernière parole me +frappa, car je n'étais plus capable de penser pour mon propre compte. Je +me sentais très-mal, je me sentais mourir, car je venais de constater +que je n'étais rien pour Lucie. Avant moi, il y avait en elle +l'ascétisme, ou la musique, ou cet inconnu qui entrait avec elle dans le +sanctuaire des femmes, peut-être le même qui portait des lis dans la +chapelle du rocher, à la clarté des étoiles: que sais-je? Il y a une +passion immense dans l'âme de Lucie, et je ne suis point l'objet de +cette passion! + +Mon Anglais s'aperçut que j'étais pris de défaillance. Il me ramena à +Aix dans sa voiture avec beaucoup d'obligeance et de courtoisie. Je me +remis au lit, et je dormis près de quarante-huit heures. Je crois qu'on +m'a saigné; on a mis le tout sur le compte d'un coup de soleil. J'ai +passé encore deux jours à me remettre; enfin, je suis très-bien, +très-fort, très-calme aujourd'hui. Je me suis occupé, durant cette +inaction forcée, à me détacher de Lucie, à repousser de moi cet amour +impossible, insensé, misérable, et qui me rendrait injuste et méchant, +je le sens bien! Je n'ai plus voulu rien savoir d'elle. J'ai prié Henri +et madame Marsanne, qui m'ont soigné avec une bonté parfaite, de ne pas +prononcer son nom devant moi, et de ne rien t'écrire de mon +indisposition. Je me suis senti de force à te raconter tout moi-même. Je +suis guéri physiquement, et dans deux jours je pars pour te rejoindre. +Ah! mon père! je suis bien malheureux! mais tu sauras peut-être guérir +ton Emile. + + + + +III. + +M. DEMONTIER A SON FILS, A AIX EN SAVOIE. + + + Lyon, 6, juin,1861. + +Avant de quitter Lyon, où notre rencontre a modifié tes projets, je veux +résumer notre entretien de douze heures en quelques pages que tu +reliras peut-être avec fruit dans les moments d'épreuve qui t'attendent +encore. + +Tu étais dans le vrai, mon fils, et je n'ai eu qu'à t'encourager dans ta +vaillante certitude: l'âme des époux ne doit pas faire deux lits. +L'indissoluble union de deux êtres appartenant à l'humanité ne doit pas +s'assimiler à l'accouplement de deux êtres quelconques appartenant aux +rangs inférieurs de la vie organique. L'homme doit être l'homme autant +que possible, c'est-à-dire se tenir aussi près de la Divinité que ses +forces le lui permettent. C'est par là seulement qu'il se place +au-dessus des animaux, qui lui sont supérieurs par la persistance et la +simplicité dans la sphère des instincts matériels. C'est par cette +constante aspiration vers l'idéal que l'homme s'affirme lui-même, rend +hommage à Dieu, prouve sa foi et fait acte de religion réelle. Toute +pensée, toute action, toute croyance contraires à ce but sont des pas +bien marqués vers la déchéance, des abîmes creusés entre Dieu, qui +appelle l'homme, et l'homme, qui fuit Dieu. + +Voilà, en peu de mots, notre doctrine de l'amour dégagée de toute +incertitude et lumineuse comme le soleil. Dieu, type de toute +perfection, a mis dans l'homme le sentiment, le rêve et le besoin de la +perfection. Qui nie ce principe est athée, fût-il prosterné nuit et jour +devant l'image de ce Dieu qu'il ne comprend pas, et dont sa vaine prière +ne peut être exaucée. + +Je ne vois pas plus de nuages dans l'application de cette théorie que +dans la théorie elle-même. Ceux qui croient approcher de la perfection +en violant les lois de la nature, soit par excès, soit par abstinence, +ne peuvent être sur la voie d'une recherche sérieuse. Obéir aux lois de +la nature en les ennoblissant toutes par la compréhension saine du but +sacré, voilà, je pense, la pratique de cette perfection dont l'homme a +pour mission de se rapprocher sans cesse. + +La nature présente des contradictions, mais le défaut de logique de Dieu +n'est qu'une erreur de la vision humaine. Rectifions la vue, étendons la +notion, ouvrons notre esprit à toute la connaissance qu'il peut +contenir, et cherchons le véritable amour dans la plus puissante et la +plus douce de nos passions. Ne perdons point le temps à faire le procès +à telle ou telle doctrine religieuse. Il n'y en a qu'une vraie, celle +qui nous montre et nous donne Dieu. Toutes celles qui le cachent le +calomnient. La déduction de notre principe se fait d'elle-même à toutes +les heures de la vie. Toutes les idées, toutes les actions humaines se +rattachent désormais à l'un de ces principes éternellement en guerre: la +négation du progrès, qui est un principe de mort; la _perfectibilité_, +mot nouveau, encore incomplet, mais qui s'efforce d'exprimer le +développement de la vie sous toutes ses faces divines et humaines. + +Nous étions déjà d'accord sur ce point de départ que je viens de +paraphraser, car il tient en deux mots: jamais plus d'ombres, toujours +plus de lumière entre Dieu et l'homme. + +Cette lumière, qu'au dernier siècle la philosophie a cherchée avec une +noble audace et de mémorables succès, se dégage beaucoup mieux de la +philosophie de notre époque. Elle ne s'appuie plus seulement sur ce +qu'on appelait la _raison_, elle n'est plus exclusivement expérimentale, +elle ne sépare pas la raison de la foi, la réalité de l'idéal. Les +sciences naturelles commencent à trouver Dieu au bout de toutes leurs +voies, c'est-à-dire la loi des lois, la loi mère, la grande logique +souveraine, l'effusion immense, la vie sans lacune, la force sans +épuisement, l'éternel renouvellement progressif de tout ce qui est, par +conséquent l'éternelle sagesse et l'infinie beauté.... Tu comprends +que, quand notre pauvre langue humaine applique à cette grandeur +incommensurable, à cette inépuisable munificence, à cette ordonnance +éblouissante les mots de son vocabulaire, «Dieu puissant, Dieu bon, Dieu +juste,» elle exprime d'une façon encore bien pauvre et bien enfantine: +«ce qu'aucun terme convenable n'exprimera peut-être jamais. + +Les esprits avancés de notre époque ont un grand combat à soutenir +aujourd'hui. Il s'agit d'étendre et d'élever la notion de Dieu, que +depuis tant de siècles les dogmes religieux s'acharnent à renfermer dans +les étroites limites du symbolisme. Le christianisme lui-même, qui +ouvrit une ère de progrès si féconde, a perdu de sa vertu progressive +dans la captivité où la lettre a enfermé l'esprit. + +Il s'agit donc, entre autres choses, et celle-ci est peut-être la plus +pressée, de dégager la sublime doctrine évangélique de la chape de plomb +qui l'écrase, et disons à l'honneur de l'esprit philosophique de notre +siècle qu'aucune autre époque n'avait encore compris cette doctrine +d'une manière aussi saine, aussi large et aussi élevée. La critique +sérieuse ne s'occupe plus aujourd'hui de contester ou de railler le côté +légendaire de la mission du Christ. Qu'elle accepte ou rejette les +miracles, le respect s'attache au merveilleux, comme l'enthousiasme au +réel, en tout ce qui concerne la vie et la mort, la parole et l'action +de Jésus. + +Mais faire adopter ce vrai sentiment chrétien si équitable et si pur, +pouvoir dire à tous les hommes: «Soyons frères dans l'unité de l'esprit, +et laissons à chacun la liberté d'étendre le sens de la lettre,» voilà +ce qui paraît simple et facile, voilà ce que l'esprit de persécution ne +peut supporter et ce qu'il combat encore à outrance. Ceci est très-digne +de remarque. A mesure que la philosophie s'est spiritualisée depuis un +demi-siècle, la religion s'est matérialisée visiblement. Sous la +Restauration, le clergé a perdu moralement et intellectuellement tout ce +qu'il avait regagné d'intérêt et de prestige durant la persécution +terroriste. Est-ce une loi fatale que les croyances s'épurent dans les +luttes et se perdent dès qu'elles gouvernent le monde des intérêts +matériels? + +Voici que ce spectacle recommence et qu'une véritable intolérance +religieuse essaye une nouvelle campagne. Sagement contenue par la +liberté de la presse sous Louis-Philippe, beaucoup trop caressée par la +naïveté héroïque du peuple de 1848, aujourd'hui surveillée, mais non +contenue, par une arme à deux tranchants, la censure, l'intolérance +profite du silence plus ou moins forcé de ses adversaires naturels, les +philosophes et les gens de lettres, pour risquer tout, pour oser au +jour, saper en secret, et jouer le rôle de victime aussitôt que les lois +répressives, qu'elle aimerait tant à absorber à son profit, atteignent +les écarts de son zèle. Aussi prend-elle des forces sous le manteau de +cette prétendue persécution, qui ne saurait la blesser réellement, +puisqu'elle repose sur le même principe qui la fait vivre. A +l'intolérance religieuse ne faut-il pas, comme à la défiance politique, +le régime de l'étouffement? + +Tu me demandais si réellement ce mouvement religieux rétrograde était à +craindre, s'il fallait blâmer ou plaindre ce dernier râle de l'esprit du +passé? En philosophe, je t'ai répondu: «Plains l'erreur et ne la crains +pas.» Dieu l'a condamnée.... Mais, devant Dieu, nos dures et traînantes +questions politiques et sociales comptent si peu! Si nous les jugeons, +nous, par leur durée relative, elles prennent une réelle importance pour +nous, dont la vie est si courte! Et quand tu veux savoir quelles luttes +t'attendent dans le reste de siècle que nous traversons, je ne dois pas +te donner plus d'insouciance ou d'optimisme que je n'en ai. Donc, j'ai +répondu franchement: «Oui, mon enfant, l'intolérance religieuse peut +triompher, et recommencer dans peu d'années l'esprit du règne de la +Restauration.» Il ne faut pour cela qu'une suite d'événements désastreux +dont elle saurait profiter, parce qu'elle veille, parce qu'elle est +organisée, parce qu'elle est prête. Elle ne conspire pas, je crois, pour +ou contre tel nom propre. Elle n'a pas besoin de renverser les +gouvernements; elle s'accommode de tous ceux où elle peut s'insinuer, +faire sa place et empêcher la liberté de discussion, qu'elle n'invoque +que lorsqu'elle en est privée pour son compte. De sa nature, +l'intolérance, quand elle n'est pas hypocrite, est, comme toutes les +mauvaises passions, inconséquente. + +Il y a une chose certaine, c'est que, si l'interdiction de la presse +libre se prolonge beaucoup et si nos contemporains s'endorment sous +certaines influences cléricales, avant dix ans le faux christianisme, +l'hypocrisie, l'esprit persécuteur en un mot sera debout, et c'est alors +qu'il faudra dire: «La mort s'est levée, le spectre s'est roulé sur les +vivants. Il écrase, il menace, il enlace, il tue, il poursuit l'individu +dans tous les développements de son existence, dans ses intérêts, dans +ses affections, dans ses devoirs, dans ses droits, dans son honneur. Il +a étendu sur les masses le linceul du silence. Les plus mauvais jours du +passé n'ont point vu une propagande d'étouffement si ardente, un zèle de +meurtre intellectuel si perfide et si tenace, un anéantissement si +honteux de la conscience sociale, une démission si abjecte de la dignité +humaine.» + +Voilà ce que je te dirai peut-être à ma dernière heure, qui sait? Mais, +dès aujourd'hui, il y a une prédiction que je peux te faire, c'est qu'en +me suivant dans la voie où j'ai marché, tu cours le risque sérieux de +rompre avec toutes les espérances comme avec toutes les sécurités de la +vie. Quelle que soit la carrière ouverte à ta jeune et légitime +ambition, l'homme du passé t'y guette et t'y attend pour se mesurer avec +toi. Si tu es homme de science, il t'empêchera d'avoir une tribune pour +professer; homme de lettres, il te fera railler, outrager, calomnier au +besoin dans ta vie privée par les nombreux organes dont il dispose; +artiste en contact avec le public, il te fera siffler, lapider, s'il le +peut, par les bandes qu'il enrégimente ou par les passions qu'il soulève +et qu'il égare; homme politique, il te fermera tous les chemins de +l'action et s'efforcera de t'ouvrir tous ceux de la misère, de la prison +ou de l'exil; homme de loisir ou de réflexion, il suscitera des orages +autour de toi, il troublera l'air que tu respires par des paroles +empoisonnées, il aigrira contre toi jusqu'au plus dévoué de tes +serviteurs; époux et père, il te disputera la confiance de ta femme et +le respect de tes enfants, car il est partout! De tout temps, il a ourdi +une vaste conspiration au sein des civilisations les plus florissantes, +il traite avec les souverains, il les menace, il les effraye. Il a +pénétré dans tous les conseils, il a mis le pied dans tous les foyers +domestiques; il est dans les armées, dans les magistratures, dans les +corps savants, dans les académies, sur la place publique, sur le navire +en pleine mer, dans la campagne, à tous les carrefours, dans le cabaret +de village, dans le couvent, dans l'alcôve conjugale. Il obsède et +consterne l'honnête curé qui croit l'esprit favorable à la lettre. Il +gouverne les pontifes, il raille, méprise et violente ceux qui, une fois +en leur vie, ont tenté de lui résister sur quelque point. Et peut-être +dans dix ans j'ajouterai: Il faut redoubler de courage, car l'homme de +la nuit s'est armé de toutes pièces; on a laissé faire, on a été +confiant, on n'a pas prévu, et à présent, tout à coup il se dévoile, il +injurie, il menace et il frappe, tenant aux pauvres d'esprit le discours +terrible que tenait Éditue en l'île Sonnante: «Homme de bien, frappe, +féris, tue et meurtris tous rois et princes de ce monde, en trahison, +par venin ou autrement, quand tu voudras. Déniche des cieux les anges: +de tout auras pardon; mais à nous ne touche, pour peu que tu aimes, la +vie, le profit, le bien, tant de toi que de tes parents et amis vivants +et trépassés, encore ceux qui d'eux après naîtraient en seraient +infortunés! Amis, ajoute le sage Éditue pour expliquer une telle +puissance, vous noterez que par le monde il y a beaucoup plus d'eunuques +que d'hommes, et de ce vous souvienne!» + +De cette vérité sanglante sous sa forme enjouée, encore considérable +aujourd'hui, souviens-toi en effet, cher Émile! Ne te fais pas +d'illusion, n'espère pas éviter la destinée. Sois eunuque et engraisse, +ou sois homme et lutte; il n'y a pas de milieu. + +Je t'ai forcé à voir cet abîme, je t'ai dépeint tous les avantages d'une +vie douce, tranquille, inoffensive, tolérante envers le mal, soumise à +toutes les habitudes du convenu. Je t'ai dit: «Épouse une femme +étroitement dévote, partage son âme avec le prêtre, accompagne-la au +sermon, élève tes enfants dans la routine, habitue-les à ne pas +raisonner, c'est-à-dire laisse étouffer en eux le sens viril et divin: +tout ira bien pour toi. Choisis la carrière que tu voudras pour tes fils +et pour toi-même, vous ne serez entravés que par la concurrence des +eunuques; alors vous ferez à l'occasion un peu de zèle pour vous +distinguer du troupeau: vous insulterez quelque mort illustre, vous +persécuterez quelque vivant déjà persécuté. Dès lors vous aurez le +pouvoir, l'argent et le succès. Allez, le chemin est sûr et facile; la +voie opposée est semée d'écueils, de fatigues et de déceptions.» + +Tu as rougi jusqu'à la racine des cheveux et tu m'as dit: "Cesse de +railler, je veux être un homme." Nous nous sommes embrassés, et je t'ai +laissé retourner à ton jardin des Oliviers, où l'isolement, la douleur +et l'effroi t'attendent. Tu vas beaucoup lutter et beaucoup souffrir: +vaincras-tu? Je l'ignore. Tu es seul contre un million d'ennemis, car la +destinée de Lucie, l'influence qu'elle subit se rattachent probablement +par des fils innombrables à cette conspiration de l'esprit rétrograde +qui enlace la société, pour longtemps encore, de la base jusqu'au faîte. +Je frémis à l'idée du combat que tu vas livrer, et je vois couler goutte +à goutte le plus pur sang de ton coeur, les forces vives du premier +amour. Pourtant je ne suis plus inquiet, tu lutteras sans défaillance +pour arracher celle que tu aimes au royaume des ténèbres, tu combattras +à poitrine découverte contre l'ennemi caché dans tous les buissons, tu +exerceras ta force dans une entreprise sérieuse et passionnée, et, si tu +succombes, si tu me reviens seul et blessé, tu auras porté en toi +l'amour dans un coeur viril, tu n'auras pas versé les larmes de +l'eunuque; la souffrance t'aura grandi, tu seras un homme! + +Courage, écris-moi tout; appelle-moi quand tu voudras. Ton père te +bénit. + + H. Lemontier + + + + +IV. + +ÉMILE LEMONTIER A SON PÈRE, A PARIS + + + D'Aix en Savoie, 6 juin 1861. + +J'arrive, je ne sais rien encore, je n'ai revu aucun de nos amis, je +m'enferme avec toi. Je veux te parler encore là, tout seul, dans ma +petite chambre, avant de reprendre le cours de ma vie d'orage. J'ai +besoin, avant tout, de te remercier pour le bien que tu m'as fait. Père, +c'est la première fois que tu me révèles le fond de ta pensée. À te voir +si doux, si modeste et si bon, même pour les méchants, je croyais ton +âme inaccessible à l'indignation. Ta sérénité me faisait peur, je +l'avoue; je la regardais comme le résultat de cette noble et douloureuse +lassitude, fruit du travail et de l'expérience. Je croyais que tes +années de labeur et de vertu avaient creusé entre nous un abîme qui ne +serait pas sitôt comblé! Tu m'as traité comme un homme qu'on excite, et +non comme un enfant qu'on apaise; je t'en remercie, et je te jure que tu +as bien fait. Ta tendresse a un peu hésité;... tu me croyais encore trop +jeune.... Pauvre père, tu as tremblé en te laissant arracher le secret +de ta force; eh bien, ne crains plus, j'étais mûr pour cette initiation, +elle me renouvelle, elle me baptise dans les eaux de la vie, elle me +pousse en avant. Tu voulais d'abord m'emmener loin d'elle, me distraire, +me faire voyager.--Et puis tu as compris que tout cela aigrirait mon mal +au lieu de le guérir, et tu m'as tendu la coupe en me disant: «Bois ce +fiel et triomphe.» + +Sois tranquille, je saurai souffrir; car, à présent, je vois un but +sublime à ma souffrance. Conquérir celle que j'aime, la disputer à une +mortelle influence, la sauver, l'emmener avec moi dans la sphère de +l'amour vrai, la rendre digne de cette passion sacrée que j'ai pour +elle, et me rendre digne moi-même de la lui inspirer; résoudre le +problème d'éclairer sa croyance en respectant sa liberté, d'épurer sa +foi sans lui enlever les vraies bases de sa religion: oui, oui, je le +tenterai, et, si j'échoue, du moins rien ne m'aura fait reculer ou +défaillir. + +Et ne crois pas que cette passion soit le seul stimulant de mon +courage! Me rendre digne de toi, être le fils de ta foi et de la +volonté, c'est là mon ambition, maintenant que je t'ai compris. Oui, mon +père, tu es calme et doux parce que tu es absolu dans le vrai et +inébranlable dans la certitude. Tes idées sont simples, concises et +nettes; tu les as dégagées d'une suite d'études et de travaux qui se +présentent à mes yeux comme une puissante chaîne de montagnes, et à +présent tu t'es assis au faîte de la plus haute cime, tu as regardé la +terre étendue sous tes pieds, et puis, élevant tes mains vers la +Divinité, tu lui as dit: «Non, le mal n'est pas ton oeuvre! il n'est que +l'ignorance du bien, et, si tu abandonnes cette ignorance aux châtiments +qu'elle s'inflige à elle-même, c'est parce qu'ils doivent la détruire. +Ainsi tu as mis en chaque être, en chaque chose de la création, l'agent +fatal de sa transformation providentielle. L'erreur doit se dévorer +elle-même comme ces volcans déchaînés, qui, aux premiers âges du globe, +ont servi à constituer l'écorce terrestre, berceau fécond de la vie. En +toi est la source du bien, la loi du vrai, et l'homme y boira de plus en +plus à mesure qu'il te connaîtra.» Consolé par la foi, tu t'es relevé, +mon père, et, le front baigné de lumière, tu as souri à ces hommes qui +te criaient: «Nous avons la vérité; Dieu ne se révèle qu'à nous et pour +nous! Maudit soit celui qui nous résiste! Notre parole l'extermine en ce +monde, elle le dévoue aux enfers dans l'autre!» + +Tu as souri de pitié, et ton âme a surmonté la colère; mais, la flamme +de la vérité dans le coeur, tu as poursuivi dans tous ses retranchements +l'ignorance, qui, dans l'humanité, suscite tous les délires du mal. +C'est bien; voilà où il faut en venir, et j'y arriverai. Je serai doux +et patient avec les hommes, inflexible devant le mensonge; ceci sera ma +religion. Je ne tuerai point, je ne maudirai, je ne renierai aucun de +mes semblables; mais j'aurai en exécration les doctrines qui, au nom de +Dieu, calomnient Dieu et combattent la liberté humaine, le développement +du vrai! Je ne fléchirai le genou dans aucun temple d'où la liberté de +penser sera exclue. Je ne bénirai la main d'aucun homme ennemi de cette +liberté, je n'accepterai aucun culte destructeur de la parcelle de +vérité divine qui s'appelle en moi amour et justice, je ne ferai plus +grâce au présent par engouement poétique pour le passé, je ne +m'abandonnerai plus à ces mollesses de l'âme qui, regrettant les joies +de l'imagination, les rêveries de l'enfance, abdique les austères +devoirs de l'âge d'homme; je subirai toutes les persécutions, +j'accepterai l'effet de toutes les vengeances: il faut que toute +initiation ait ses martyrs. Les tartufes d'aujourd'hui réclament ces +gloires de l'origine chrétienne; qu'ils nous les donnent, eux qui, se +disant toujours persécutés, se sont faits persécuteurs à leur tour! +Montrons leur qu'aujourd'hui les chrétiens, c'est nous, et qu'ils sont +eux, les pharisiens. Et, si leur puissante conspiration contre la +liberté humaine atteint son but, s'ils parviennent, à défaut des bûchers +de l'inquisition, à rétablir la torture des coeurs et des consciences, +soyons prêts: je suis prêt, moi! je les brave et les défie! + +Je viens d'interrompre ma lettre pour recevoir et lire la tienne. Ah! +mon père, mon maître, mon ami, nos pensées ne se croisent pas, elles se +cherchent et s'embrassent. Tu vois! j'avais compris, et je suis toujours +sous le charme de ta parole, sous le coup de ta vivifiante bénédiction. +Oui, oui, je relirai cent fois tes lettres. Ne crains pas de me donner +la fièvre: je brûle de vivre, l'inaction me tuerait! + +A bientôt une plus long lettre, et toi, écris-moi de Paris. Adieu, je +t'aime. + +Henri entre chez moi et m'apprend que Lucie est de retour à Turdy. Son +père, le général La Quintinie, y est arrivé inopinément hier au soir. +J'irai demain. + + + + +V. + +M*** A MADEMOISELLE LA QUINTINIE, AU CHÂTEAU DE TURDY. + + + Chambéry, 7 juin 1861. + +Je m'inquiète un peu, non de cette joie que vous avez éprouvée en +apprenant l'arrivée de monsieur votre père, mais de l'empressement que +vous avez mis à quitter mademoiselle de Turdy le soir même. J'ai trouvé +la bonne tante tout en émoi de vous savoir seule sur les chemins à dix +heures du soir. Ses braves serviteurs sont bien vieux, ses vieux chevaux +bien lents, et ce lac à traverser.... Comment avez-vous fait, si, comme +il est à craindre, votre barque ne vous attendait pas? Vous avez dû +causer au général une bien agréable surprise; mais, comme il ne vous +appelait auprès de lui que pour le lendemain matin, cette grande hâte +était-elle si nécessaire? + +Ne riez pas, mademoiselle, de voir votre ami s'inquiéter des petites +choses. Quand il s'agit d'une personne telle que vous, les moindres +résolutions prennent de l'importance. Vous avez peut-être cru me faire +pressentir vos dispositions à demi-mot, et on peut bien ne dire à son +ami que la moitié d'un secret délicat. Puisque vous autorisez la +franchise de ma sollicitude, aussi fervente et aussi désintéressée +aujourd'hui qu'elle l'a été dans le passé, laissez-moi vous dire ce que +je pense de la situation de vos esprits. Ce jeune homme dont vous m'avez +parlé vous occupe plus que vous n'osez en convenir, et l'inquiétude que +sa courte maladie vous a causée, n'était peut-être pas proportionnée au +danger que sa vie a couru, non plus qu'à la date si récente de vos +relations. + +Je n'ai pu vous témoigner que de l'étonnement, mais j'ai éprouvé de la +stupeur en apprenant que vous ne repoussiez pas l'idée de vous unir à +lui. Vous ne m'aviez pas dit son nom, et vous sembliez croire que vous +auriez sur sa conscience une influence à l'égard de laquelle il ne m'est +plus permis de me faire illusion. Souffrez que je vous dise de quelle +façon les renseignements me sont venus, car je ne veux pas que vous me +supposiez capable de chercher la vérité en dehors de vos paroles. Je +n'ai pu vous dire encore la nature des projets qui m'amènent ici. Ils +vous seront soumis plus tard; mais ce que je puis vous dire, c'est que +je les ai formés avec une joie extrême en songeant qu'ils me +permettraient de vous revoir et de vous dire de vive voix tout ce que +les lacunes d'une correspondance laissent de vague ou d'inachevé dans +les relations du coeur et de l'esprit. + +Je n'étais pas sans une certaine émotion au moment de vous retrouver. Je +savais combien les idées échangées entre nous par lettres depuis trois +ans sont contraires à celles des deux principaux chefs de votre famille, +et c'est toujours une situation pénible pour une âme délicate que celle +dont votre confiance allait peut-être m'imposer les devoirs et les +luttes.--Et puis, vous l'avouerai-je? je craignais aussi ce que j'ai +trouvé. J'avais comme un pressentiment de la crise qui s'opère en vous. +Vous m'aviez laissé prendre la très-douce habitude de recevoir vos +lettres quatre fois l'an, et, si j'ai bonne mémoire, depuis le début de +la présente année, je n'en ai reçu qu'une, et celle-ci de moitié plus +courte et moins abandonnée que les autres. Je me demandais donc comment +vous recevriez le meilleur de vos amis, et si sa brusque apparition ne +serait pas intempestive, fâcheuse peut-être. + +J'eus l'idée de vous écrire dès le soir de mon arrivée à Chambéry; mais +j'avais des instructions délicates et nécessaires à vous donner sur ma +situation, et je dus craindre qu'une lettre ne tombât dans des mains +ennemies. Je me rendis donc seul et à pied au bord du lac, et, sous +prétexte de promenade, je le traversai dans une petite barque. Je +demandai à voir cette grotte dont vous m'aviez souvent parlé dans vos +lettres, cette chapelle érigée par vous à la Vierge immaculée.... C'est +là, me disiez-vous, que souvent, aux heures où le lac n'est guère +parcouru par les oisifs, le soir où aux premières blancheurs de l'aube, +vous aimiez à prier, les yeux tournés vers cette pure étoile de l'Orient +que nos saintes et poétiques litanies ne craignent pas de comparer à la +mère du Sauveur: _Stella matutina!_ + +Je n'espérais pas, je ne désirais pas vous parler là; mais je me +demandais s'il ne serait pas possible d'y déposer une lettre que vous ne +manqueriez pas de trouver à l'heure de votre prière accoutumée. + +C'est au moment d'aborder à cette grotte que j'appris votre absence du +manoir; mais vous deviez revenir le lendemain, au dire du batelier. Je +feignis d'être indifférent à ce détail et de vouloir entrer seulement +par dévotion dans la chapelle. Je n'osai pas laisser de lettre; je +déposai seulement aux pieds de la sainte image un bouquet de lis +cueillis à Aix et liés d'un ruban qui ne pouvait pas me faire +reconnaître de vous, mais qui devait appeler votre prudente attention +sur un message subséquent plus explicite. Je ne pus m'arrêter qu'un +instant dans la grotte. Le batelier ne m'y faisait aborder qu'avec une +certaine crainte religieuse de vous déplaire. J'ai vu ensuite aux +discours de cet homme, que j'ai interrogé sur votre compte comme s'il +s'agissait pour moi d'une personne étrangère à ma vie, combien votre +nom était en vénération parmi ces gens pieux et simples. + +Pourtant ce batelier, qui parlait plus qu'il n'y était provoqué, me fit +entendre qu'il était encore question pour vous d'un mariage, et que, +depuis quelque temps, un jeune homme, qu'il appelait Valmare, était +assidu au manoir de Turdy. Je ne poussai pas plus loin des +investigations qui déjà dépassaient les limites de la curiosité permise. +Je n'attachais d'ailleurs qu'une médiocre importance à cette nouvelle +obsession de mariage qui pouvait échouer auprès de vous comme les +précédentes, et je voulus ne tenir que de vous les effets de votre +confiance. + +De retour à Chambéry, j'ai su, dès le lendemain, votre retraite aux +Carmélites, et je n'ai pas cru devoir la troubler. Que sont les conseils +d'un ami auprès de ceux que vous demandiez à Dieu même? Je me bornai à +vous informer par un billet du nom que vous deviez m'entendre donner et +du silence que vous feriez bien de garder à certains égards, quand +j'aurais l'honneur de vous être présenté par mademoiselle de Turdy. Dès +lors j'attendis avec résignation, et l'âme remplie d'espérance, la fin +et l'effet de votre semaine de retraite et de méditation chez les +saintes filles de ***. + +Dimanche dernier, lorsque votre respectable tante me pria de +l'accompagner à ce couvent pour vous entendre chanter et de là vous +ramener chez elle, j'eus un moment d'hésitation intérieure. Ce n'est pas +à travers une foule que j'eusse préféré vous entendre, et puis je ne +sentais pas dans mademoiselle de Turdy l'auxiliaire sur lequel vous +m'aviez toujours dit de compter. Cette vénérable dame est pieuse et +croyante sans aucun doute, mais elle fait grand cas du monde et de ses +vanités. Elle est fort engouée de la perpétuité de sa noble race, et, +tout en décernant à ce qu'il lui plaît d'appeler mon éloquence des +éloges un peu puérils, elle m'a semblé compter sur moi pour vous +influencer à l'occasion dans un sens tout contraire au but qui jusqu'à +ce jour avait fait l'objet de vos désirs. + +Vous m'avez donc vu assez contraint, et dans l'impossibilité de +m'expliquer clairement sur quoi que ce soit devant elle. J'ai manqué +totalement de prétexte pour me trouver seul avec vous, et je dois noter +ceci, que vous n'en avez fait naître aucun. Elle a parlé du désir de +votre grand-père de vous marier prochainement, et vous n'avez point dit +que vous fussiez décidée à refuser. + +J'attendais que, d'une manière détournée, et comme par hasard, vous me +missiez au courant des faits. Vous vous êtes très-prudemment abstenue. +Une seule chose m'a donné l'espoir d'une conférence prochaine: c'est +quand vous avez parlé à mademoiselle de Turdy de cette sieste qu'elle +fait ordinairement à huit heures du soir, en attendant que, vers neuf +heures, son salon se remplisse de ses vieux habitués jusqu'à onze. Je me +suis probablement mépris sur vos intentions.... Quoi qu'il en soit, j'en +ai pris note; mais, obligé par des soins particuliers de m'éloigner un +peu de Chambéry, ce n'est qu'hier soir que j'ai pu vous renouveler ma +visite. Qu'ai-je trouvé? Mademoiselle de Turdy seule, fort éveillée et +fort alarmée de la précipitation de votre départ. Sous-le coup de cet +événement, j'ai pu sans affectation la rendre expansive, et c'est d'elle +que j'ai appris la maladie du jeune homme qui vous avait si fort +inquiétée et l'empressement que vous aviez montré de retourner à Turdy. +Je savais déjà d'autres détails sur vos relations avec M. Lemontier; car +c'est de M. Lemontier fils qu'il s'agit, et nullement de M. Henri +Valmare, comme on me l'avait dit d'abord. Je dois vous faire savoir +comment le hasard m'avait éclairé sur ce point. Ayant eu avant-hier +l'occasion de passer à Aix quelques heures, j'attendais sur la +promenade une personne à qui j'avais donné rendez-vous, quand je me suis +croisé tout à coup, dans une allée, avec mademoiselle Élise Marsanne +accompagnée d'une parente que je ne connais pas et d'un jeune homme que +j'ai su être M. Henri Valmare. J'ai sur-le-champ reconnu Élise malgré le +changement qui s'est fait en elle avec les années; mais, soit que j'aie +changé bien plus qu'elle, soit qu'elle n'ait jamais beaucoup remarqué ma +figure au couvent de *** à Paris, soit enfin qu'elle n'ait pas le don de +l'observation ou le sens de la mémoire bien développé, elle m'a regardé +un instant avec une légère hésitation, et ne s'est souvenue de rien. Je +vous signale ce fait pour que vous ne l'aidiez point à se souvenir, si +elle ne vous interroge pas, et pour que vous l'engagiez à se taire, si +ses questions vous mettaient en péril de mentir. + +Je la crois encore, sinon pieuse,--elle ne l'a jamais été, et son air +n'annonce point qu'elle le soit devenue,--du moins assez soumise à +l'autorité religieuse pour ne point oser me susciter d'obstacles. +Dites-lui donc que le nom sous lequel elle m'a connu n'est plus celui +que je porte, et que j'ai le droit de porter désormais. Quant à mon +état, je ne dois pas l'afficher en ce moment; j'ai pour cela des motifs +qui échappent à la discussion frivole, et qu'elle respectera, si elle se +rappelle l'attachement filial qu'elle a eu pour moi. Parlez-lui en ce +sens. C'est à vous que je confie le soin de ma liberté d'action pour le +moment. Ces précautions sont l'affaire de quelques jours, pas davantage. + +Vous allez vous demander comment, ne pouvant me faire reconnaître de +mademoiselle Marsanne, j'ai su d'elle tout ce qui vous concernait: le +hasard m'a servi à l'improviste. Ramené à un banc de verdure que j'avais +choisi fort ombragé à cause de la chaleur, je me suis trouvé séparé du +groupe dont elle faisait partie par un rideau de plantes grimpantes +serrées sur un treillage, et, sans chercher à écouter, j'ai entendu +toutes les réflexions qu'elle échangeait sur votre compte avec la +personne qu'elle appelait sa mère et ce jeune Valmare, qui me paraît +être son fiancé. Elle disait que votre mariage avec Lemontier ne se +ferait pas, malgré l'inclination prononcée que vous aviez l'un pour +l'autre, parce que jamais mademoiselle de Turdy ne consentirait à vous +laisser porter un nom sans titre et sans particule, et parce que le +général devait avoir en horreur un nom compromis par des opinions +anarchiques. + +A ces raisons, légèrement alléguées selon moi, elle en ajoutait une plus +sérieuse qui m'a frappé. + +«Lucie rompra tout, disait-elle, quand elle verra qu'Émile n'a aucune +religion et prétend être l'unique confesseur de sa femme.» + +Là-dessus, M. Valmare a répondu d'un ton assez grave des choses +péremptoires et bien faites pour donner du poids aux paroles d'Élise. +D'après les réflexions de ce jeune homme, j'ai compris que Lemontier +fils était le parfait disciple de son père, un _esprit fort_ dans toute +l'acception du mot, c'est-à-dire un de ces prétendus penseurs de la pire +espèce, qui feignent je ne sais quelle fantastique _religiosité_ +panthéiste et je ne sais quelle morale _épurée_ tirée du christianisme, +à la manière des protestants, qui osent se dire plus catholiques que +nous dans le vrai sens du mot. + +La définition que le jeune Valmare donnait de ce qu'il lui plaît +d'appeler les principes de son ami m'avait donc suffisamment édifié; et, +lorsque votre tante m'a nommé le prétendant à son tour, je n'ai pu me +résoudre à lui cacher ma surprise et mon inquiétude. J'ai reconnu avec +une surprise nouvelle qu'elle ne s'opposait point à ce projet d'union, +qu'elle faisait bon marché du nom, qu'elle était séduite par le chiffre +d'une fortune au moins égale à la vôtre, et surtout par l'intérêt que +vous paraissiez porter au jeune Lemontier. C'est alors que, m'ouvrant +son coeur comme si elle m'eût connu depuis dix ans, elle m'a dit les +sentiments que vous lui aviez confiés ou qu'elle vous attribue... car je +ne puis me persuader que vous ayez pris si grande confiance en un +étranger apparu depuis si peu de jours dans votre existence. Vous +prétendez, selon votre tante, qu'il n'a rien d'un athée, qu'il croit aux +principaux dogmes de la foi, et que vous avez la ferme espérance de le +convertir au culte des vrais fidèles. Mademoiselle de Turdy, qui me +paraît fort crédule, partage cette illusion, et a fait tout son possible +pour me la faire partager. Selon elle, ce serait une gloire pour vous et +un triomphe pour la religion, si le fils d'un homme dont les dangereux +écrits sont tristement célèbres abjurait publiquement ses erreurs en +vous épousant. Elle croit que l'amour fera ce miracle, que Dieu n'a pu +faire, et j'ai dû combattre de telles espérances avec des arguments que +je viens vous répéter et vous soumettre en peu de mots. + +Non, ma chère Lucie,--laissez-moi vous donner encore ce doux nom de +votre enfance si pure et de votre adolescence si édifiante,--non, +l'amour profane ne fait point de miracles sérieux. Il est capable de +toutes les hypocrisies, et, s'il est sincère, il se prête aveuglément à +tous les sophismes. Pour vous obtenir, bien des hommes seraient capables +de tout; mais l'amour vrai, l'amour sacré, l'amour de l'âme n'habite +point le coeur de l'incrédule, et, quand la passion charnelle est +assouvie, le vieil homme reparaît. Il a des sophismes nouveaux à son +service pour expliquer au profit de son parjure ceux qu'il a invoqués +pour faire croire à sa conversion. Il est le chien de l'Écriture qui +retourne à son vomissement. Il brise ce qu'il a adoré, il adore de +nouveau ce qu'il a brisé, et chaque jour le voit devenir semblable au +figuier stérile, à la mauvaise terre où l'ivraie repousse. Lucie, ouvrez +les yeux, il en est temps encore, ce jeune homme veut vous perdre, et il +vous perdra, si vous ne le fuyez. Il est doué, dit-on, d'une certaine +instruction, probablement superficielle, qui vous éblouit. Il a hérité +de son père la grâce des manières et le charme de la parole. Enfin il a +une figure régulière et des yeux expressifs.... Combien il leur est +facile de plaire, à ceux que l'austérité de leur vie et les ordres +rigoureux de leur conscience n'enveloppent point du suaire des +renoncements sublimes! Ils n'ont ni mérites ni vertus, ils sont des +enfants sans pureté, des hommes sans moeurs, des chrétiens sans Dieu; +ils se montrent, et ils plaisent! + +Quoi! mademoiselle! vous! vous-même! vous qu'une véritable vocation +semblait animer, vous qu'un céleste rayonnement de la grâce semblait +couronner de l'auréole des saintes et de la splendeur des vierges +choisies pour le ciel,... parce qu'_il_ est jeune, parce qu'_il_ est +beau!... + +Mais je ne veux pas vous faire de reproches, je n'ai sur votre +conscience que des droits fraternels, et d'un jour à l'autre vous pouvez +me les retirer. Ma douleur serait grande, si ma sollicitude blessait +votre juste fierté.... Ah! Lucie, en ce rapide instant que j'ai passé +dans la grotte du lac, j'avais bien prié pour vous cependant! J'avais +mis dans une minute de prosternation toute une vie de dévouement et de +ferveur! C'était un seul cri de l'âme, mais un de ces cris qui parfois +ébranlent la voûte du ciel et montent jusqu'au trône de Dieu! Le jour où +je vous ai entendue chanter dans l'église des Carmélites, votre voix, +devenue si belle, avait des accents si magnifiques d'adoration et de +candeur, que je crus ma prière exaucée et que des larmes de joie et de +reconnaissance baignaient mon visage.... Je ne vous voyais pas, mais +votre âme était devant mes yeux comme une lumière ineffable.... Et, à +présent, vous voilà rendue aux misérables épreuves de la vie, vous voilà +choisissant le chemin rempli d'embûches, et infatuée de l'espoir d'un +chimérique triomphe! Et, quand vous l'obtiendriez, ce triomphe si +précaire de faire plier un instant les deux genoux à un impie, qu'est-ce +que cela au prix de ce que vous perdez de gloire, de bonheur, en +renonçant à l'hymen du Christ! Eh quoi! cet obscur enfant du siècle est +une conquête plus précieuse que la palme immortelle et la lampe +éternellement resplendissante des vierges sages! + +Adieu, Lucie! le jour paraît, et le sommeil ne m'a point visité. J'ai +beaucoup prié en songeant à vous. Votre réponse dictera ma conduite. +Selon ce que vous lui prescrirez, votre ami s'abstiendra de toute +sollicitude importune, ou s'introduira au manoir de Turdy sous le nom de +Moreali. + + + + +VI. + +LUCIE A M. MOREALI, A CHAMBÉRY. + + + Château de Turdy, vendredi soir 7 juin. + + Monsieur et ami, + +Votre lettre, furtivement remise par un inconnu, m'a surprise et +touchée; mais est-ce votre faute ou la mienne? c'est, la première fois +qu'une lettre de vous ne m'apporte point une satisfaction sans mélange. +Je trouve dans celle-ci comme un ton de blâme et d'amertume, et, je +veux vous le dire avec la franchise à laquelle vous m'avez autorisée, +des expressions qui me blessent, des idées que je ne connais pas. J'y +vois bien votre constante sollicitude pour moi, le zèle que vous avez +pour mon salut, la ferveur enthousiaste de votre piété; mais la +délicatesse de votre amitié fraternelle, la charmante pureté de votre +entretien paraissent avoir souffert, de vos préoccupations, quelque +atteinte singulière qui me contriste sans que je puisse dire pourquoi. +J'examine ma conscience, et je ne la trouve pourtant pas si coupable. Je +m'interroge avec crainte, et je ne sens rien de déchu dans mon être, +rien de souillé dans mes pensées. Vous me reprochez une réserve prudente +qui n'est pas dans mon caractère, et que le mystère dont vous entourez +votre présence me commandait absolument. Je ne sais rien feindre, et je +vous avoue qu'en parlant de la sieste de ma bonne tante, je ne songeais +pas du tout à vous avertir d'en profiter. Ce que j'attendais, moi, dans +cet entretien plein de contrainte que nous avons eu devant elle, c'est +qu'il vous vînt l'idée de lui confier le nom sous lequel je vous ai +connu jusqu'ici. Ce nom, que je lui ai souvent répété en lui faisant +part de vos lettres, lui eût expliqué notre liaison. Ma tante est faite +pour garder un secret, et j'eusse trahi le vôtre sans inquiétude, si vos +regards n'eussent exprimé une méfiance et une crainte particulières. +Laissez-moi vous dire, mon ami, que, si je respecte les mystères de nos +dogmes sacrés, je n'aime pas ceux qui ne tiennent qu'aux intérêts de +l'Église. A coup sûr, vous vous êtes dévoué à une oeuvre de propagande +dont le résultat doit être selon Dieu; mais quel est donc le bien qu'on +ne peut pas faire ouvertement? Ces allures de conspirateur +conviennent-elles à un homme de votre caractère? + +Quant à moi, je ne saurais aller plus avant dans cette sorte de +complicité. Je vous supplie de vous ouvrir franchement à ma tante, +puisque vous voilà déjà lié avec elle, et de ne pas me demander de +tromper mon grand-père et mon père; autorisez-moi au contraire à leur +parler de vous ou à ne leur annoncer votre visite qu'après les avoir mis +dans votre confidence. Mon père n'apportera probablement aucun obstacle +à nos rapports: depuis plus d'un an que je ne l'ai vu, je sais qu'il +s'est fait en lui un changement extraordinaire, et que ses anciennes +idées sont comme si elles n'avaient jamais été. C'est là une chose +importante dont nous parlerons à loisir, si nous pouvons causer sans +abuser de la confiance de personne. + +Pour mon grand-père, il sera plus difficile de le persuader: il m'en a +coûté de ne jamais lui parler de vos lettres; mais son opposition à ma +croyance lui était si douloureuse, que j'ai cru faire mon devoir en +évitant tout sujet de discussion. Pourtant lui aussi s'est modifié et +radouci devant la douceur et la tendresse, et de ce que la tâche est +difficile, je n'y renonce pas. Dites-moi que vous tenez essentiellement +à être reçu chez nous à Turdy, et j'essayerai avec courage, mais +toujours sous la condition de ne pas mentir, de vous y faire bien +accueillir de tout le monde. + +Mettez ma conscience en repos sur tous ces points, et, si nous +n'arrivons pas à ce résultat de pouvoir nous parler, je vous écrirai une +longue lettre sur l'état de mon âme et sur le fond de mes pensées. Vous +y verrez, je l'espère, que je mérite toujours votre estime, votre +fraternelle et bienfaisante affection. + + Lucie. + + + + +VII. + +M*** A MADEMOISELLE LA QUINTINIE, AU CHÂTEAU DE TURDY. + + + Chambéry, 8 juin. + + Mademoiselle, + +Si j'avais une mission secrète, ce secret ne m'appartiendrait pas, et je +n'hésite pas à vous dire que vous n'auriez, ni comme femme bien +pensante, ni comme chrétienne orthodoxe, le droit de censure et d'examen +sur les démarches officielles ou secrètes qui tendent à assurer le +triomphe de la religion et la prospérité de l'Église. N'essayez pas de +faire une distinction spécieuse entre ces deux termes identiques: ce +serait une hérésie dont votre nouvel ami vous aurait infectée. J'espère +que vous n'en êtes point encore là, et que vous reconnaîtrez la +nécessité où nous pouvons être, dans ces temps de persécution, de cacher +nos actes les plus purs et les plus méritoires. Les premiers chrétiens +célébraient les divins mystères au sein des catacombes de Rome. +Étaient-ils des conspirateurs et des traîtres? + +Mais je n'ai de mission secrète ni publique, rassurez-vous. Un scrupule +qui vous honore du reste vous fait hésiter à tromper vos parents. S'il +le fallait absolument pour le service de Dieu et de l'Église, je vous +absoudrais du péché en toute conscience; il ne le faut pas cependant, et +cela ne sera pas. J'ai devancé vos confidences à mademoiselle de Turdy. +Elle sait maintenant qui je suis, elle me connaissait déjà par les +lettres de moi que vous lui aviez communiquées. J'ai toute sa confiance +et même son amitié. + +Quant au général, je sais maintenant que je pourrai m'ouvrir à lui +aussi. Mademoiselle votre tante m'a fait connaître l'heureux changement +qui s'est opéré dans son esprit, et dont ses lettres témoignent. Je +compte lui être présenté par elle dès qu'il viendra la voir. Il ne reste +donc que votre grand-père à ménager à cause de ses préventions +particulières. Je crois que nous pourrons éviter le contact avec lui, et +mettre ainsi votre sincérité à l'abri de toute souffrance. + +Vous me trouvez changé, Lucie; n'est-ce point vous qui l'êtes? Et, +d'ailleurs, pouvez-vous dire que vous ayez jamais connu en moi une +personnalité quelconque voulant se placer entre vous et Dieu? Vous avez +cru découvrir en moi quelques lumières, et vous m'avez consulté comme on +consulte un frère, aîné doué d'expérience et plein de dévouement. Toute +ma sagesse consistait, soyez-en sûre, dans une sincérité d'affection que +vous ne rencontrerez nulle part aussi entière et aussi pure. Ma tâche +était facile. Il n'y avait jamais eu de discussion entre nous, et jamais +vous ne m'aviez confié un projet de votre esprit, un voeu de votre +coeur, que je ne fusse en mesure de bénir et d'approuver. Votre foi +était si belle, si large, si tranquille! Elle paraissait assurée à +jamais, et l'on ne pouvait que remercier Dieu de vous avoir faite telle +que vous étiez! J'ai donc pu vous paraître optimiste et tolérant par +nature. Je ne le suis pas, Lucie; j'ai trop souffert en ce monde pour +croire qu'on y trouve le bonheur, et j'ai trop sondé les abîmes de ma +propre faiblesse pour croire qu'il y a des fautes légères devant le +tribunal d'une conscience vraiment chrétienne. Pécheur entre tous, je ne +me flatte donc pas d'avoir expié mes propres chutes, et, si quelque +chose pouvait m'en adoucir l'amer regret, c'est le spectacle que me +donnait l'épanouissement de vos vertus. Hélas! dois-je renoncer à cette +joie si sainte? Suis-je destiné à l'horrible épreuve de vous voir +quitter le commerce des anges et les voies du bien éternel? + +Quelques expressions de ma dernière lettre ont eu le malheur de vous +déplaire. Je ne sais lesquelles; mais, si elles portent la plus légère +atteinte au noble attachement que je vous ai voué, je les retire et les +désavoue. Il faut me pardonner d'être devenu un peu sauvage dans la +retraite où j'ai passé ces derniers temps, auprès d'un de ces esprits de +forte race qui ne connaissent pas les ménagements, parce qu'ils se +placent de droit au-dessus des vaines convenances. + +Et puis cette langue italienne, dans laquelle j'ai pris l'habitude +d'écrire et de penser, est aussi plus primitive que la nôtre dans ses +allures. Elle définit mieux les cas de conscience, elle épargne moins +les susceptibilités de la pudeur. J'ai à me corriger et à me reprendre, +d'autant plus que, par nature, j'ai le malheur d'être un homme de +premier mouvement. Pardonnez-moi donc, Lucie; épargnez-moi le calice de +perdre votre amitié et de ne plus pouvoir travailler efficacement avec +vous à l'oeuvre bénie de votre salut éternel. + + Votre ami M... + + + + +VIII. + +HENRI VALMARE A M. H. LEMONTIER, A PARIS. + + + Aix en Savoie, 8 juin 1861. + + Monsieur et ami, + +Je sais que vous avez déjà reçu des nouvelles d'Émile depuis son retour +de Lyon, et je viens seulement, d'après vos ordres, vous confirmer le +bon état de sa santé. J'en voudrais dire autant de son esprit, auquel un +peu de calme serait fort nécessaire; mais il y a là encore bien de +l'agitation en dépit de lui-même et de vos bons conseils. Je ne me +permettrai pas de vous donner sur la circonstance l'avis d'un petit +blanc-bec de mon espèce. Pourtant la sincérité dont je me pique et +l'affection que je vous porte à tous deux me commandent de vous dire que +je n'augure rien de bon de ce projet de mariage,--qu'il s'accomplisse ou +qu'il se dénoue. Du moment qu'Émile ne veut pas transiger avec ce que +j'appellerai les _nécessités du temps_, et du moment surtout que vous +l'approuvez dans l'austérité de ce principe, je ne vois plus la +nécessité d'une lutte où il sera vaincu à coup sûr, et dont la durée +rendra ses regrets beaucoup plus sensibles. J'eusse préféré qu'il +écoutât le conseil de votre premier mouvement, qu'il partît avec vous +pour Paris et qu'il s'efforçât d'oublier une personne dont le mérite est +incontestable, mais dont le caractère me paraît inflexible. C'est l'avis +de son amie mademoiselle Marsanne, qui la connaît bien, et ce serait +peut-être aussi le vôtre, si vous jugiez utile de la voir et de pénétrer +dans sa famille. Émile m'a dit que vous aviez eu cette intention +d'abord, mais que, réflexion faite, vous aviez craint de l'engager trop +lui-même en vous montrant. C'est là un cercle vicieux d'où je prévois +qu'il sera malaisé de sortir. + +Permettez-moi d'insister sur cette situation, monsieur, et de vous +confier un souci de ma conscience. Vous savez tout, Émile vous a tenu au +courant, madame Marsanne vous a écrit.... Vous n'ignorez donc pas que, +sans le vouloir, je me suis trouvé en rivalité de position avec Émile +auprès de la charmante Élise. Croyez bien que jamais je n'eusse donné +cours à mon inclination _naissante_, si Émile ne m'y eût autorisé par +ses confidences et ses encouragements. Il m'a juré que vous +l'autorisiez, lui, à ne pas se marier sans amour, il m'a juré aussi +qu'il n'aurait jamais d'amour que pour Lucie. N'ai-je pas été bien +jeune, bien enfant, moi qui me pique de raison, de prendre cet +enthousiasme si spontané au pied de la lettre? Je crains de vous avoir +déplu, je crains d'avoir été un mauvais ami, et d'avoir, au beau milieu +de cette promenade matinale de notre vie, saisi avec empressement le +meilleur chemin, en laissant mon aventureux camarade s'engager follement +dans les abîmes! Si je suis coupable d'égoïsme, grondez-moi et +arrêtez-moi. Rien n'est perdu peut-être. Élise n'a encore pris envers +moi aucun engagement, non plus que moi envers elle. Elle est encore +assez jeune pour que sa mère ne soit point pressée de fixer son avenir. +Émile peut un jour, bientôt peut-être, renoncer à Lucie et regretter +Élise.... Enfin dites un mot, et je retourne à Paris sur-le-champ. Je +suis peut-être égoïste de premier mouvement; mais vous m'avez toujours +dit qu'au fond du coeur j'étais un assez bon diable, et je suis jaloux +de ne pas vous faire mentir pour la première fois que je me vois à +l'épreuve. Le sacrifice me serait un peu dur, je l'avoue, beaucoup plus +dur qu'il ne l'eût été il y a environ un mois, quand Émile m'a interrogé +pour la première fois; mais il n'est pas encore impossible, et +impossible ou non, si la délicatesse et l'amitié l'exigeaient!... Vous +voyez, d'après ma soumission, que je peux encore vous prendre pour +arbitre sans compromettre le bonheur de mademoiselle Marsanne, jusqu'ici +fort peu impatiente de faire son choix. + +Nous, avons tous passé l'après-midi à Turdy pour y fêter le retour de +mademoiselle La Quintinie dans ses pénates. Je ne vous dirai rien de ce +qui s'est passé entre elle et Émile, d'abord parce qu'en ce moment il +est, j'en suis bien sûr, occupé à vous l'écrire, ensuite parce que je +crois qu'il ne s'est rien passé du tout. Nous avons été tous fort +guindés et presque glacés par la présence d'un nouveau personnage, le +général La Quintinie, père de la jeune personne, un être fabuleux en +vérité, et auquel je ne puis penser sans rire tout seul en face de mon +encrier, en dépit du sérieux de mes réflexions sur tout ce qui vous +préoccupe. Je crois que c'est une réaction nerveuse contre la gravité +qu'il m'a fallu soutenir toute la soirée. + +Je m'explique à présent l'épithète d'_imposant_ qu'un jour, avec un +certain sourire moqueur, le vieux Turdy appliquait à son gendre en +parlant de lui, à Émile et à moi, avec éloge. Figurez-vous le général, +un homme de soixante-cinq ans, un ancien beau de 1830, très-dévasté par +les campagnes d'Afrique, un brave, un lion, mais parfaitement incapable, +et que de notables fautes ont relégué définitivement, dit-on, dans les +emplois pacifiques et honorables. Ce guerrier naïf croit que quelques +marques imprudentes de regret pour les princes d'Orléans ont entravé sa +carrière, et il passe sa vie à justifier de très-honnêtes sentiments +dont il voudrait bien se faire un héroïsme politique. Cela est difficile +à concilier avec l'enthousiasme qu'il proclame pour le gouvernement +actuel; mais j'ai remarqué souvent, et l'histoire du siècle en témoigne, +qu'il y a pour quelques hommes un code tout spécial de fidélité +militaire, particulièrement pour les hauts grades. Servir la patrie est +un grand mot qui implique un magnifique devoir, celui de la défendre +contre l'ennemi du dehors, quelle que soit la couleur du drapeau. Sans +aucun doute, M. La Quintinie a ce principe dans le coeur et le mettrait +encore volontiers en pratique; mais il est de ceux qui adorent tous les +pouvoirs, quels qu'ils soient, et qui font, des hommes qui se succèdent +sur les trônes, une galerie de fétiches également regrettables, mais +également autorisés à se chasser les uns les autres. Ainsi le général +est à la fois légitimiste, orléaniste et bonapartiste, ce qui ne +l'empêche pas d'avoir quelquefois une parole de sympathie pour le +général Cavaignac à cause des journées de juin 1848. Ce qui le fascine, +c'est l'autorité et ce qu'il appelle invariablement la vigueur. Ainsi +les princes d'Orléans avaient de la vigueur, le général Cavaignac a eu +de beaux moments de vigueur, et l'empereur Napoléon III est un homme de +vigueur. Quant aux légitimistes, ils prennent place dans sa +considération à cause de la vigueur de leur principe, qui est d'arrêter +l'anarchie des esprits, comme le souverain d'aujourd'hui a la vigoureuse +mission de réprimer l'anarchie des événements. Je ne sais pas si les +souverains font grand cas de ces admirations banales, ni si elles leur +sont véritablement utiles; mais je sais que le général La Quintinie est +le plus ennuyeux apologiste du pouvoir que j'aie jamais rencontré. C'est +là, j'imagine, le mauvais côté, le côté excessif de l'esprit militaire. +Le fétichisme outré de la discipline doit produire ces types, +exceptionnels, je l'espère, d'engouement aveugle pour toutes les causes +qui triomphent. Le général La Quintinie est un modèle du genre, et, pour +compléter la liste de ses croyances variées et assorties, il s'est fait +dévot depuis peu et tient déjà pour le _pouvoir temporel_ avec fureur. + +Il faut vous dire, pour excuser ce sabreur papiste, que, s'il a beaucoup +fait brûler de poudre en sa vie, il n'en a pas inventé le plus petit +grain. Je le crois d'une bonne foi parfaite dans ses inconséquences, et +le grand cas qu'il fait de lui-même ne doit d'ailleurs pas lui permettre +de s'interroger et de se reprendre sur quoi que ce soit. Cette foi en sa +propre infaillibilité se trahit dans la roideur et l'aplomb de toute sa +personne. Son cou est ankylosé, à coup sûr, par la majesté du +commandement. Il coupe son pain avec une dignité hautaine; il avale sa +côtelette d'un air féroce; il ne touche à son verre qu'après l'avoir +regardé d'un oeil menaçant, et, si son fromage se permettait de lui +résister, il lui passerait son sabre au travers du corps. Son oeil rond +lance des éclairs sur les _paltoquets_ qui se permettent d'avoir une +opinion quelconque avant qu'il ait émis la sienne. Il a avec le vieux +Turdy le ton bref et rogue d'un caporal parlant à un conscrit. Sa voix +rauque a la prétention d'être tonnante, et les vieux domestiques de son +beau-père prennent devant lui des poses de volaille effarouchée. +Mademoiselle Lucie n'a pourtant pas l'air de le craindre, et le +grand-père, qui ne manque pas de malice, le traite poliment de crétin +sans qu'il s'en aperçoive. Il se pourrait bien que ce pourfendeur au +service de toutes les causes gagnées fût dans son intérieur le plus doux +et le meilleur des hommes. + +Émile l'a trouvé insupportable; mais il a fait bonne contenance, et j'ai +admiré le courage qu'il a eu de ne pas le railler; je m'en suis abstenu +aussi dans la crainte de brouiller les cartes: aussi nous avons tous +bâillé à nous décrocher la mâchoire. + +Ceci n'est encore que plaisant, mais je crains que ce guerrier à courtes +vues n'apporte de nouveaux embarras à la situation. Il nous a déjà fait +entendre clairement qu'il fallait de la religion, et qu'une famille +impie ne pouvait prospérer. Émile, qui a du sang-froid et qui se pique +d'être plus religieux que les dévots, lui a répondu gravement qu'il +était de son avis: le grand La Quintinie a paru flatté de cette +adhésion; mais gare l'interrogatoire en détail! Je doute qu'Émile +soutienne l'assaut sans que la bombe éclate. + +Répondez deux lignes paternelles, cher monsieur, à l'offre très-sérieuse +qui fait le fond de cette lettre absurde, et croyez-moi +très-sérieusement votre serviteur dévoué sans réserve. + + Henri Valmare. + + + + +IX. + +ÉMILE LEMONTIER A SON PÈRE. + + + Aix, 8 juin 1861. + +Henri m'a promis de t'écrire ce soir et de te faire, comme il l'entend, +le portrait d'un certain général que, pour ma part, j'ai trouvé plus +fâcheux que divertissant. Ce qu'il t'importe de savoir c'est dans +quelles dispositions j'ai retrouvé Lucie. Ah! mon père! Lucie, est bien +bonne, elle est adorable, et, que je sois un jour, le plus heureux, ou +le plus malheureux des hommes, je l'aime avec idolâtrie. Je l'ai trouvée +pâle, fatiguée, et pourtant plus active que de coutume, agitée presque à +mon arrivée, comme si elle m'eût attendu avec impatience. Elle m'a serré +la main à la dérobée tout en embrassant madame Marsanne et Élise, dont +les voltigeants atours nous dérobaient un instant à la vue du général, +et il me semble qu'il y avait dans ce serrement de main une tendresse +réelle. Elle m'a présenté ensuite à son père en lui disant d'un ton +confiant et décidé: + +«Voici M. Lemontier dont je vous parlais tout à l'heure.» + +Puis elle m'a interrogé sur ma maladie, sur mon voyage à Lyon et sur toi +avec une sollicitude non équivoque et des regards inquiets et attendris +qui m'ont rafraîchi et ranimé jusqu'au fond du coeur; mais ce qui m'a +rendu fou de bonheur, c'est qu'elle a chanté pour moi, oui, pour moi +seul. Son père l'avait priée de chanter, et elle se disait un peu +souffrante. J'ai dit que j'allais me retirer, et que sans doute elle +chanterait pour son père; car en ce moment nous étions seuls avec lui +au salon. + +«Je chante toujours pour mon père et pour mon grand-père, a-t-elle +répondu, et jamais pour les autres, parce que je ne sais que de la +musique sérieuse qui ennuie généralement; mais, si vous me dites que +vous aurez du plaisir à m'entendre, je chanterai.» + +Avant que j'eusse répondu, le général a braqué sur moi ses gros yeux +ronds et m'a dit d'un ton moitié agréable, moitié furieux,--je ne sais +pas encore lire dans cette physionomie hétéroclite,--que j'étais +privilégié, et que j'eusse à mériter cette gâterie. + +«Ce n'est pas une gâterie, a repris Lucie. C'est tout bonnement parce +qu'il est l'homme le plus sincère que je connaisse, et que, s'il me +demande de chanter, ce n'est pas pour être poli et bâiller ensuite en +cachette, c'est parce qu'il a envie que je chante.» + +J'ai dit oui, elle s'est mise au piano, annonçant qu'elle ne chanterait +qu'à demi-voix, et, se tournant vers moi, elle a ajouté: + +«Ce n'est pas par avarice, c'est pour ne pas couvrir le bruit de la +cascade qui empêche les promeneurs du jardin de m'entendre.» + +Et, comme je l'aidais à chercher son livre de musique, elle m'a encore +dit tout bas: + +«Dès qu'ils rentreront, ne me demandez pas de continuer. Je chanterai +tant que vous voudrez quand nous serons seuls avec mes parents.» + +Elle a chanté un vieux air italien d'une ravissante simplicité, et, +comme elle le disait en effet à demi-voix, et avec une douceur suave, le +général s'est endormi à la dixième mesure. Elle a réprimé un sourire en +me disant du regard: «Vous voyez l'effet ordinaire de ma musique!» mais +elle a bien vu que je buvais comme une rosée du ciel cette mélodie +adorable, si adorablement exprimée, et ses yeux se sont attachés sur +les miens avec une fixité calme, une confiance absolue. Jamais encore +elle ne m'avait regardé ainsi: l'étrange et magnifique regard! Aucun +trouble, aucune frayeur, aucun embarras de jeune fille. Il semble que +cette âme de diamant n'ait pas besoin de cette petite honte ingénue et +touchante qu'on appelle la pudeur. Elle plane au-dessus de la région des +sentiments définis et des idées connues. Elle questionne, elle observe, +elle veut savoir si elle est comprise, et sa fière loyauté semble dire: +«Je croirai avec la force que je mets à chercher, j'aimerai avec la +puissance que je porte dans mon investigation.» Je te jure, mon père, +qu'il faut être un honnête homme jusqu'au bout des ongles pour soutenir +ce regard-là sans effroi. + +Elle a été contente de la réponse de mes yeux. Mesdames Marsanne +rentraient. Elle m'a souri en refermant le piano, et, pendant que son +père travaillait à se réveiller, elle m'a dit très-vite: + +«Venez souvent.» + +En revenant à Aix, j'ai causé avec madame Marsanne. Elle m'a dit que +Lucie était pour elle un grand problème, qu'elle paraissait m'aimer +réellement, bien qu'elle n'en voulût convenir avec personne et avec +Élise moins qu'avec toute autre. Élise paraît un peu piquée de cette +réserve, que pour mon compte je m'explique instinctivement. Élise ne +m'inspire pas à moi-même une confiance absolue. Elle n'a aucun sot dépit +contre moi, et pourtant elle est femme, et peut-être eût-elle mieux aimé +repousser mes assiduités, qu'elle ne désirait pas, que de n'avoir pas à +les repousser du tout. Elle porte Lucie aux nues à tout propos; mais, +comme il n'est pas dans sa nature d'admirer quelque chose ou quelqu'un, +on sent dans ses éloges le manque de naturel et d'à-propos. C'est comme +si elle obéissait à l'esprit d'un rôle qu'elle se serait tracé, mais +qu'elle ne saurait pas bien jouer. Je suis peut-être injuste, ne crois +pas rigoureusement ce que je te dis là; mais il faut bien que tu saches +pourquoi je ne me sens porté à aucun abandon envers elle, tandis que sa +mère est toujours la même pour moi. + +Celle-ci m'a appris que Lucie s'était fort inquiétée de me savoir +malade, ou plutôt de m'avoir su malade, car on ne lui a dit ma fièvre +que quand j'ai été hors d'affaire. Et puis, en apprenant mon départ, +elle s'est évanouie, et elle t'a écrit ensuite une lettre qu'après +réflexion elle n'a plus voulu t'envoyer. Que s'est-il donc passé dans +cette âme mystérieuse? Pourquoi, si elle m'aimait, avoir agi de manière +à me désespérer? Il est impossible de soupçonner en elle la moindre +perfidie, et jamais femme n'a ignoré plus complétement les coquetteries +du caprice. Elle subissait une influence.... L'a-t-elle définitivement +secouée? Ah! qu'il me tarde de pouvoir être seul avec elle et avec le +grand-père, devant qui elle peut dire tout ce qu'elle pense!--Sois +pourtant bien tranquille sur mon compte, et, si Henri t'écrit que je +suis trop agité, n'en crois rien. Henri ne sait pas ce que c'est que les +bienfaisantes consolations et les vivifiants conseils d'un père comme +toi. + + Ton Émile. + + + + +X. + +LUCIE A M. MOREALI, A CHAMBÉRY. + + + Turdy, le 9 juin. + +La voici, cette grande confidence! Soyez assuré qu'elle est aussi nette +et aussi sincère qu'une confession. + +Je ne vous ai écrit qu'une fois cette année, et ma lettre était plus +courte que les autres. Je n'arrangerai rien, j'avouerai le fait. Je n'ai +pas senti le besoin de vous écrire davantage, et, comme c'est toujours +moi qui ai besoin de vous, comme vous ne pouvez jamais avoir besoin de +moi, je me suis crue dispensée de vous importuner de ces écritures sans +but et sans portée qui servent à tuer le temps dans les relations des +gens du monde. + +Depuis un an, mes idées se sont modifiées. Je croyais que cela ne +durerait pas, j'attendais pour vous le dire que je fusse sortie de cette +épreuve; mais ce n'était pas une épreuve, c'était une vue nouvelle: sa +clarté et sa durée m'ont donné le droit d'y croire. + +Il y a un an, mon grand-père était à Lyon; j'étais à Chambéry, auprès de +ma tante. Je voyais beaucoup les communautés instituées pour l'éducation +chrétienne des jeunes filles. J'aime les enfants, vous le savez, et, +quand j'ai aspiré si longtemps et si fortement à l'état religieux, c'est +toujours sous la forme d'institutrice et de mère adoptive de l'enfance +que ce noble état m'apparaissait. Vous m'aviez conseillé de fréquenter +ces établissements, afin d'y prendre de plus en plus le goût des devoirs +auxquels ils sont consacrés. Eh bien, c'est là précisément que j'ai +perdu le goût de cette maternité banale qui n'est pas celle que Dieu +inspire directement à la femme. D'abord ces établissements ne peuvent se +soutenir qu'à l'aide de spéculations et de calculs dont le côté matériel +me répugne, et puis ils sont bien plus institués par l'esprit de parti +du dehors que par l'esprit de charité du dedans. L'hostilité déclarée, +ardente, sans cesse en mouvement de cette lutte contre le siècle a +quelque chose qui m'effraye et me consterne. J'ai craint de me tromper, +j'ai obtenu de mes parents la permission de voyager avec des dames +missionnaires en tournée; j'ai fait avec elles plusieurs voyages, j'ai +visité une grande partie du centre et du midi de la France. Eh bien, +j'ai vu des intrigues véritables pour faire tomber les établissements +séculiers, pour tuer toute concurrence, pour accaparer et monopoliser le +bénéfice d'un commerce, car cela est devenu un commerce la plupart du +temps. L'état religieux est devenu généralement lui-même un métier pour +vivre, et l'esprit de corps n'est qu'un esprit d'égoïsme un peu moins +étroit, mais beaucoup plus âpre que l'égoïsme individuel. + +Ne vous récriez pas, mon ami: je ne sais comment les choses se passent +ailleurs; mais aujourd'hui, en France, je les ai vues telles qu'elles +sont, et elles ne sont point à la gloire de Dieu. J'ai voulu savoir si +c'était seulement la corruption de l'idéal dans certaines communautés. +J'ai été mise dans la confidence de l'esprit de l'ordre, et j'ai vu un +esprit de lucre et de domination poussé et soutenu par un esprit de +conspiration, je ne dirai pas contre tel ou tel gouvernement, mais +contre toute espèce d'institutions ayant la liberté pour base. Je suis à +peu près sûre aujourd'hui qu'il en est ainsi dans la plupart des +établissements religieux des deux sexes, et que cette population de +serviteurs de Dieu, en prenant une extension subite et en disposant de +ressources considérables, s'est donnée à l'esprit mercantile et positif +du siècle. Non, Dieu n'est plus là, et cela devait arriver. L'état de +renoncement est un état sublime qui doit rester exceptionnel, pauvre, et +pour ainsi dire caché. Du moment qu'il s'affiche, qu'il tourne au +prosélytisme calculé et intéressé, du moment qu'il se recrute avec aussi +peu de choix et de scrupule que s'il ne s'agissait pas de servir +d'exemple, du moment qu'il se répand dans toutes les affaires de ce +monde et qu'il se mêle à tous les courants vulgaires de ses intrigues +puériles, il n'est plus le premier, mais le dernier des états, car il +trafique des choses les plus sacrées, la foi et le renoncement. + +Je me suis donc éloignée de ces projets, navrée d'abord, et puis peu à +peu rassurée dans ma foi, car rien ne prouve contre Dieu, et les faux +prophètes n'ont point ébranlé l'arche sainte de la vraie croyance; mais +j'ai souffert pour me remettre sur mes pieds. Il y avait eu pour moi +quelque chose de si doux à me sentir vivre dans une atmosphère de vaste +fraternité religieuse avec la foule grossissante des fidèles! +L'association des idées, des sentiments et des actes, c'est vraiment +l'idéal social et divin! J'étais fière alors d'appartenir à l'Église +romaine, à ce catholicisme dont le nom signifie doctrine universelle. Je +voyais se réaliser le rêve de ma foi, l'esprit de Dieu se répandre dans +les masses, les aumônes se formuler en millions, les monastères se +relever sur tous les points de la France, les poétiques chartreuses se +rebâtir avec leurs propres ruines dans les sites sauvages, les paysans +se prosterner naïvement devant les chapelles pittoresques et les croix +bénites, les églises se remplir d'une foule avide de la parole de Dieu, +comme aux plus beaux temps de la foi; je voyais enfin cette grande chose +s'opérer: l'union dans la force de l'amour! Et ces belles sociétés de +secours, cette fraternité puissante, cet appui que le faible était +toujours sûr de trouver en invoquant le nom du Christ, ce sentiment de +confiance qui me poussait dans la vie avec la certitude de pouvoir faire +le bien en donnant tout, ma fortune, mon temps, mon intelligence et ma +vie, à une Église vraiment évangélique, oh! oui, tout cela était bien +beau, et je respirais à pleine poitrine dans mon idéal! J'étais jeune, +j'étais gaie; tout me souriait dans le présent et dans l'avenir. Il n'y +avait aucune ombre en moi, aucun écueil possible dans ma vie. Le ciel +était pur sur ma tête, le monde était lancé irrésistiblement sur la +pente du vrai. Tous mes semblables allaient être heureux et bons. Plus +de détresse, plus d'isolement pour ma pensée! L'Évangile était debout, +et l'humanité chrétienne était une immense chaîne de mains amies, +enlacées les unes aux autres pour s'aider et s'entraîner dans la voie du +beau et du bien! + +Rêve d'enfant que j'ai bien-pleuré! Les temps que je croyais venus sont +loin encore! Il n'a manqué qu'une chose à ce grand élan religieux du +siècle, la sincérité! Elle n'y est point; par conséquent, ni foi, ni +charité réelle, ni espérance rassurante dans ce prétendu réveil divin. +Le bien s'y fait mal, avec partialité, avec calcul. On y vend l'aumône, +puisqu'on y achète la prière. On y spécule de l'aisance des familles et +de la sécurité des existences. On y chante les louanges de Dieu sans +penser à Dieu. On s'y permet beaucoup de ce que l'on défend aux autres, +et le mal lui-même y a quelquefois des sanctuaires de refuge et des +licences impunies comme au moyen âge. Ne dites pas que je me trompe, que +j'ai mal vu, mal compris, que je subis de funestes influences. Je n'en +ai subi aucune, je n'ai jamais laissé discuter ma foi, même par mon +grand-père, qui est mon meilleur ami; je ne suis pas un esprit faible, +et je ne m'abandonne pas à l'impression d'un fait isolé. Je n'en signale +aucun en particulier, et ce n'est pas le pays que j'habite qui m'a +fourni des sujets saillants d'observations; c'est un ensemble de choses +qu'on m'a laissé connaître et apprécier, comptant me rallier à l'oeuvre +générale. Je ne me suis pas livrée à cet examen attentif et clairvoyant +des personnes et des choses par curiosité frivole et avec +l'arrière-pensée d'y trouver le prétexte d'une défection. Oh! non, Dieu +m'en est témoin! mon parti était pris, j'avais accepté d'avance toutes +les luttes, et j'allais même jusqu'à la cruauté envers la famille pour +réaliser le voeu de mon coeur. Je voulais être religieuse et je ne +voulais que choisir l'ordre où je me sentirais plus utile à la religion. +Qu'ai-je trouvé? Rien qui parle à ma foi, si ce n'est ce pauvre couvent +de carmélites où je vais encore quelquefois et où je n'irai plus, parce +que j'y ai reconnu, à mon dernier examen, un esprit étroit et sombre, un +ascétisme sans chaleur, un sauvage mépris de l'humanité, une +protestation sincère, mais sauvage et stupide, contre la civilisation et +contre l'avenir de la société[1]. + + [Note 1: L'auteur n'a pas besoin de dire qu'il ne désigne aucun + couvent particulier, et qu'il ignore s'il y a des carmélites à + Chambéry ou aux environs.] + +Ceci n'est pas ce que vous m'avez enseigné, mon ami! Vous m'avez montré +le vaste et riant horizon de la foi sous les couleurs de mon rêve. Ce +rêve s'est évanoui. J'ai dû alors rentrer en moi-même et me demander au +service de quelle cause sainte et féconde mon coeur toujours croyant et +mon esprit toujours logique allaient maintenant se dévouer. + +Jusqu'ici, ma vie n'a pas été celle de tout le monde. Il m'a manqué +d'avoir une mère, j'ai à peine connu la mienne, et ma grand'tante ne +pouvait pas la remplacer; il y avait trop de distance d'âge entre nous. +Mon père a toujours vécu loin de moi, mon enfance s'est donc écoulée +dans le monde antique et suranné de Chambéry ou dans l'austère solitude +de ce vieux manoir, en tête-à-tête avec un vieillard excellent et +charmant, mais tout d'une pièce dans ses idées et fort peu disposé à +régler et à développer mes premières aspirations. Point de soeurs, point +de compagnes de mon âge; à Turdy, point de religion; à Chambéry, +beaucoup de pratiques religieuses, aucune dévotion intérieure et sentie. +Hélas! faut-il reconnaître que parmi tant de manières de croire qui se +partagent la religion de notre temps, cette dévotion inoffensive et +tolérante est encore une des moins mauvaises? + +Quoi qu'il en soit, j'étais sans religion aucune quand ma tante me fit +envoyer à ce couvent de Paris où j'ai eu le bonheur de vous connaître. +Vous vous souvenez de cette enfant sauvage qui chantait d'une voix de +clairon à la tribune de l'orgue et qui ne se souciait de rien que de +musique, d'étude silencieuse et de récréation bruyante? Vous avez mieux +auguré d'elle que les autres, vous avez dit: «C'est une bonne personne, +elle est tout entière à ce qu'elle fait.» Et vous avez entrepris de +m'instruire dans la religion, en même temps que vous dirigiez mes études +profanes dans le sens le moins étroit possible, au sein d'un couvent de +femmes. On m'a trouvé de la mémoire et de la facilité; vous me trouviez, +vous, du jugement et de l'ordre dans les idées. Vous m'avez beaucoup +gâtée en m'encourageant à me servir de ma logique naturelle pour +comprendre Dieu, et de mon coeur tel qu'il était disposé à l'aimer. Je +vous dois tout le bonheur que mon âme d'enfant pouvait trouver en ce +monde si désert pour moi. Vous m'avez donné le ciel, et vous avez toléré +tous les élans de mon petit esprit, jusqu'à me permettre en souriant de +ne pas croire d'une manière absolue à l'éternelle damnation et à ces +tortures matérielles de l'enfer qui me paraissaient indignes du sens +moral de la foi. + +Sur bien d'autres points encore, vous avez élargi pour moi le cercle +étroit d'une certaine orthodoxie farouche; vous m'avez promis que mon +grand-père ne serait pas jugé et perdu sans retour pour n'avoir pas +compris Dieu; vous m'avez autorisée, fût-ce à l'heure suprême de la +mort, à ne pas le tourmenter inutilement pour le faire rentrer dans le +sein de l'Église; vous m'avez défendu de haïr et de mépriser les +dissidents; enfin vous m'avez enseigné une religion d'amour, de grâce et +de bonté qu'il ne me serait plus possible de changer contre une autre, +et pour laquelle je vous bénirai tant que je serai moi-même. + +Vos lettres si paternelles et si véritablement évangéliques ont continué +votre ouvrage et maintenu mon coeur dans cet état de béatitude jusqu'à +l'année dernière. De ce moment, il m'a semblé que vous changiez de +sentiment intérieur et que vous me parliez un langage nouveau. Après +avoir ajourné pendant des années le désir que j'éprouvais de renoncer au +monde, vous m'avez poussée à ce parti avec une énergie soudaine. Il +semble que ce vénérable père Onorio, dont vous me parliez avec +enthousiasme, ait modifié, dirai-je dénaturé? votre foi.... Vous ne +pensiez plus que mon salut fût conciliable avec mes devoirs de famille, +et, pendant quelques instants, quelques semaines peut-être, j'ai +travaillé à vous obéir en pesant un peu sur la tendresse de mon +grand-père, et en le dominant par la crainte de me pousser à la révolte. +Mon ami, je me suis vue au seuil du fanatisme, et j'ai eu là quelques +accès d'obstination et de malice d'un enfant gâté. Au moment où je +commençais à me le reprocher, la désillusion s'est faite à l'égard de +l'esprit de la religion de ce temps-ci, et voilà où j'en étais quand +votre arrivée m'a surprise, quand votre lettre m'a bouleversée. Ah! que +cette lettre-là ressemble peu aux anciennes, et comme il m'est difficile +de vous reconnaître à travers ce ton indigné, chagrin et rempli +d'épouvante! Votre style lui-même est changé comme votre accent, comme +votre figure, et je vous ai cru lancé dans ces mystérieuses affaires qui +se résolvent toujours par une récolte d'argent, dont l'emploi n'est pas +toujours vraiment utile et pieux! Mon ami, pardonnez-moi de vous dire +tout cela; mais je ne sais pas feindre. Vous aimiez ma franchise. Il +faut l'aimer encore et répondre à mes objections par des raisons, non +par des menaces; je n'y croirais pas. Souvenez-vous qu'entre Dieu et moi +je n'ai jamais pu apercevoir le diable. Si Dieu veut me châtier, il ne +se servira pas de l'esprit du mal pour me ramener au bien, et, s'il est +pour moi sans merci, s'il veut me confondre et m'anéantir, il +m'abandonnera à moi-même. C'est bien assez de moi pour me torturer, si +ma conscience est coupable; c'est bien assez de l'horreur des ténèbres, +si l'oeil de Dieu n'est plus le flambeau de ma vie. + +Pour aujourd'hui, voilà tout ce que j'ai à vous dire. La confidence de +mes sentimens personnels et de mes projets est tout à fait inutile, si +nous ne pouvons plus nous entendre sur le point de départ, la religion. +La mienne n'a pas changé depuis tantôt six ans que vous lisez dans mes +pensées, et je ne vois rien dans le présent que je ne puisse combattre +seule, si je m'y sens en péril sérieux. Soyez sûr que j'y ai songé et +que je n'ai pas été pour rien m'enfermer aux Carmélites. + + Lucie. + + + + +XI. + +MOREALI A MADEMOISELLE LA QUINTINIE, A TURDY. + + + Chambéry, le 10 juin. + +Oui, j'ai changé, Lucie, j'ai changé complétement d'esprit et de +volonté; ne vous l'avais-je pas écrit? J'étais sorti de la voie du +salut, j'y suis rentré, et il faut que je vous y ramène, il le faut +absolument, ou un remords éternel pèsera sur mon âme en ce monde, +peut-être un éternel châtiment dans l'autre. + +Lucie, vous êtes toute préparée pour ce que j'ai à vous dire; vous avez +vu clair, la vraie religion est perdue, personne ne croit plus, chacun +l'interprète à sa manière, il n'y a plus d'orthodoxie. Les catholiques +se sont faits protestants à leur insu, beaucoup se sont faits juifs tout +en criant contre les juifs, moins âpres dans leur cupidité que ne le +sont ces prétendus chrétiens. Le mal est partout, il ne connaît même +plus cette contrainte de l'hypocrisie dont on disait qu'elle était un +hommage rendu à la vertu. Non, en fait d'hypocrites, il n'y a plus que +quelques pauvres pères de famille ou quelques pauvres prêtres qui ont +besoin de la protection du clergé ou qui redoutent sa censure; mais ce +monde imprudent qui encombre les églises, ces femmes dépravées qui +assiégent le confessionnal, ces personnages qui se courbent en ricanant +devant les autels, croyez bien que je les connais mieux que vous, car je +suis un homme pratique, moi, et j'ai beaucoup pratiqué le monde depuis +que nous nous sommes perdus de vue. Vous les flattez en les supposant +hypocrites: ils ne sont même pas cela. Ils sont cyniques, voilà tout; +ils ne croient à rien, ils ne respectent rien. La religion est un +manteau, non pour cacher leurs vices, ils ne se donnent pas tant de +peine, mais pour les couvrir d'une insolente impunité! + +Êtes-vous contente, Lucie, et n'ai-je point assez abondé dans votre +sens? A présent, écoutez-moi, et vous verrez si plus que vous je tolère +l'intrigue mondaine, si plus que vous je fais grâce au mensonge. + +Vous ne savez peut-être pas mon âge, Lucie. Vous ne vous êtes jamais +demandé probablement si mon visage était plus jeune ou plus vieux que +moi. J'ai cinquante ans, et certaines années de ma vie ont compté +double. Vous m'avez connu mélancolique et pourtant bienveillant. Je +vivais dans un bon milieu, et, quand j'offrais à Dieu les repentirs +profonds de mon âme, je me disais qu'il m'absoudrait de mes péchés en me +donnant l'occasion de souffrir encore plus. Cette occasion est venue: +appelé à Rome, j'ai vu Rome, et j'ai failli perdre la foi! + +J'eus là un temps de révolte intérieure et de dégoût profond dont je ne +crus pas devoir vous entretenir, mais qui me força d'ouvrir les yeux sur +la perversité des hommes et le pervertissement de la foi. Je résolus de +me guérir en travaillant activement à guérir les plaies de l'Église. +J'essayai de signaler des abus, d'élargir le cercle des idées, de mettre +d'accord la raison humaine et les dogmes sacrés. Je montrai quelque +talent dans cette entreprise; je croyais être agréable à Dieu et au +saint-siége. Je me sentais des forces pour une lutte généreuse, de +l'habileté pour la discussion. La seule chose certaine, c'est que j'y +portais un zèle naïf, une entière sincérité. Vous ne me trouviez pas +changé; je ne l'étais pas malgré ma blessure; je voyais le mal, je me +croyais de force à le vaincre. + +Je fus repris, censuré, réduit au silence, après des encouragements trop +flatteurs. Ceci s'est passé au commencement de l'année dernière. J'ai +vécu quatre mois dans une sorte de désespoir; je ne vous ai écrit que +quand j'ai eu surmonté cette mortelle, cette dernière épreuve. C'est +alors que, retiré dans un couvent de moines où je voulais m'ensevelir +pour toujours, j'ai rencontré ce pauvre capucin qui m'a ranimé par sa +ferveur austère et sublime. Ce qu'il m'a dit et redit cent fois en +modifiant fort peu ses expressions, je peux vous le redire au courant de +la plume, car je le sais par coeur. + +«La religion est perdue. Tout est à recommencer. Il faut la +reconstituer sur une base inébranlable, l'orthodoxie. En fait de +religion, il n'y a pas de moyen terme, c'est tout ou rien. La discipline +est devenue un fardeau à l'homme, parce que l'homme a marché dans la +voie des prospérités matérielles et qu'il ne s'est plus soucié des +choses de l'autre vie. La mort de l'âme, c'est ce que les hommes du +siècle appellent le progrès. Ce progrès destructeur est entré partout. +Les églises des pays froids ont adopté les poêles, les tapis, les +fauteuils. On se met à l'aise pour prier Dieu. Les couvents, sans +grandeur et sans poésie, se construisent dans un esprit de matérialisme +qui révolte. On se met en bon air et en belle vue: on a des chambres +aérées, commodes; on se préoccupe de la santé du corps, et nullement de +celle de l'âme. Tous les règlements sont relâchés; on achète toutes les +dispenses possibles, on fait son salut sans qu'il en coûte une goutte de +sueur. La mortification est supprimée. Voilà pour les personnes +consacrées à Dieu. Quant aux gens du monde, on leur permet toutes les +licences de la vie, tous les accommodements de l'esprit. On discute avec +eux, on leur fait des concessions de principes, on laisse leur sentiment +politique se séparer de leur sentiment religieux. On se pique de +tolérance; on dit à chacun: «Croyez ce que vous pourrez, et ce que vous +ne croirez pas, n'en faites pas de bruit; l'absolution couvrira tout. +Dieu est bonne personne: ayez l'intention de ne pas trop pécher, tout +s'arrangera....» Voilà où la douceur et l'indifférence ont conduit +l'Église et le siècle. A l'heure qu'il est, il n'y a peut-être plus cent +véritables catholiques dans le monde.» + +Et, comme je lui demandais le remède à ce mal universel, il me répondait +invariablement: + +«Relever l'orthodoxie primitive, et s'y soumettre sans appel.» + +La première fois que le vieillard me parla ainsi, mon esprit fut +révolté. Je réclamai au nom du passé, du présent et de l'avenir, au nom +des lumières de la science, au nom des progrès de la civilisation, au +nom des droits, des habitudes, des sentiments et des besoins de l'homme. + +«Que réclames-tu? s'écria-t-il, enflammé d'une sainte colère; voyons, +formule la première venue de tes réclamations! Je te défie d'en trouver +une qui ne consacre le prétendu droit du bonheur en ce monde. Progrès +des sciences dites exactes et des sciences dites naturelles! exercice de +l'esprit qui veut mesurer l'oeuvre divine, s'en rendre compte et +détruire la notion religieuse par la connaissance des secrets de la +nature! recherche des propriétés des éléments et de toutes les choses +créées pour se rendre maître de toutes les forces de la matière: qu'y +a-t-il au bout de ces travaux énormes? L'industrie, le pain du corps, +pas autre chose. Les sciences abstraites, la métaphysique, l'étude +nouvelle de l'âme et la définition modernisée de la Divinité?... +Blasphème de crétins! Ces sciences-là n'ont pour objet que de se +débarrasser de l'oeil de Dieu; de réduire sa loi à une fatalité sans +cause et sans but, et d'assurer l'impunité à toutes les jouissances de +la vie.--Sciences philosophiques, morale, érudition, recherche d'une +prétendue sagesse?... Mensonges sur mensonges en vue d'un scepticisme +égoïste et d'une paix glacée! Paresse du coeur conquise par le vain +travail de l'esprit!--Les arts, les lettres?... Raffinements puérils et +corrupteurs de l'intelligence amoureuse de plaisirs profanes, vanités et +folies! Rien pour Dieu dans tout cela. + +«Regarde la vie du Sauveur, y vois-tu les luttes et les triomphes de +l'orgueil? Écoute sa parole, y sens-tu les subtilités de la science, les +recherches de la discussion, les réticences d'une temporisation +quelconque avec les avantages de la vie terrestre? Ménage-t-il les +goûts et les idées de son temps? Tient-il compte des lumières du siècle? +Enseigne-t-il le moyen d'être riche, tranquille et applaudi? Non! il +pousse à tous les renoncements, il accepte toutes les misères, toutes +les humiliations, et il ouvre la route du martyre. Il subit les derniers +outrages, il se livre au dernier des supplices pour nous montrer que la +vie d'ici-bas n'est rien, et que tout est là-haut. Aussi sa cause +triomphe parce que, n'eût-il pas été Dieu, avec une telle doctrine il ne +pouvait pas se tromper, parce que cette doctrine tient en deux mots sans +réplique: _aimer_ et _souffrir_. + +«Quelle belle chose qu'une croyance qui ne discute rien et qui ne se +laisse pas discuter? Que sont tous les savants, tous les théologiens, +tous les docteurs de la terre devant un dogme absolu qui se formule +ainsi? Et regarde ce qu'il y a au fond de ce dogme.... Une idée? Non, un +sentiment. Eh bien, je te le dis, les idées ont fait leur temps, elles +n'ont servi qu'à égarer l'homme. Il faut que le règne du sentiment +revienne, il faut que la foi purifie tout; mais c'est à la condition de +détruire ce bel édifice humain qu'on appelle la civilisation. Il faut +faire des chrétiens nouveaux, des chrétiens primitifs au sein de cette +société corrompue, et pour cela il ne faut plus tergiverser, il ne faut +rien concéder, il faut abattre sans pitié leur orgueil, leur luxe, leur +savoir-faire, leurs palais de l'industrie, leurs chemins de fer, leurs +flottes, leurs armées. Il faut rentrer dans la pauvreté, dans +l'austérité, dans la contemplation, dans le stoïcisme chrétien, et ne +plus se servir de la terre que comme d'un marchepied pour monter à Dieu. +Va, mon fils, ceins tes reins, prends ton bâton et voyage, cherche par +le monde le petit nombre des vrais fidèles et porte-leur la vraie +parole. Dégage-les de tous les liens du siècle et de la famille, qui +sont des liens de chair et de sang. Dis-leur que tout ce qui n'est pas +à Dieu est au diable, et qu'il n'y a pas de degrés dans le bien et dans +le mal. Il n'y a point de joies permises en dehors des joies +spirituelles. Il faut reconstituer l'oeuvre des apôtres, et, si tu peux +en réunir seulement douze aussi forts dans la foi que tu le seras +toi-même, tu auras plus fait pour la religion que tous les conciles +n'ont su faire depuis la mission de Jésus. Tu seras plus agréable au +Seigneur que tous ces bavards d'évêques avec leur rhétorique de +mandements, et tous ces présomptueux journalistes qui s'intitulent les +défenseurs du saint-siége. Laisse tomber ce qui est vermoulu, et que le +siége temporel lui-même soit réduit en poudre: qu'importe, si la voix du +salut tonne du haut de la chaire spirituelle de saint Pierre? Que les +empires s'écroulent les uns sur les autres, et que les nations +s'entr'égorgent pour des questions de commerce! ne t'inquiète pas de +cela; c'est la colère de Dieu qui passe. Sois de ceux qui ne peuvent la +craindre parce qu'ils sont sans péché, et, si un déluge nouveau détruit +la race rebelle, sois dans l'arche qui sauve le petit nombre des élus! +Je me moque bien de votre nouvelle idole, de cette bête de l'Apocalypse +que vous appelez l'humanité, c'est-à-dire la race humaine corrompue et +vouée au culte de la matière! Jésus est venu pour la racheter, et elle +s'est de nouveau vendue à Satan. Que Dieu l'abandonne, puisqu'elle a +abandonné Dieu. Que la lèpre de son péché la dévore ou que le Très-Haut +déchaîne sur elle les cataclysmes et tous les fléaux de la colère. Là où +il n'y a plus de croyants, il n'y a plus d'hommes véritables, et je n'ai +pas plus de tendresse ou de pitié pour eux que pour des loups dévorants. + +«Va donc et cherche à rassembler quelques brebis sans tache, afin que +l'humanité spirituelle, résumée par ce petit groupe, soit comme un +Christ nouveau qui pousse un cri de délivrance vers le ciel.» + +J'ai repoussé d'abord cette doctrine sublime qui me paraissait sauvage, +et je me suis mis à chercher dans la religion un corps de doctrines qui +pût, en deux mots aussi nets que les deux mots du père Onorio, résumer +une vérité opposée à la sienne. + +Je me suis livré à une suite de travaux ardus, j'ai relu tous les +théologiens, j'ai analysé toutes les décisions des conciles, j'ai +cherché la source de toutes les croyances discutées, j'ai refait mes +classes canoniques pour ainsi dire d'un bout à l'autre. Hélas! au bout +de cet immense travail, je n'ai trouvé que le doute, et la lettre même +de l'Évangile, tiraillée par tant d'interprétations contraires, ne m'est +plus apparue que comme une faible lueur vacillante au fond des ombres du +sanctuaire. Le doute! horrible supplice, comparable à celui de l'enfer +pour une âme nourrie dans la foi! Ah! Lucie, j'ai fait mon purgatoire en +ce monde, et, un jour, pâle, épuisé de corps et d'esprit, plus semblable +à un spectre qu'à moi-même, je suis tombé aux pieds du vieux moine en +lui disant: + +«Fais de moi ce que tu voudras, pourvu que tu me rendes la faculté de +croire.» + +Et lui, souriant de ma faiblesse, m'a répondu: + +«Te voilà donc enfin rendu! Tu as bu le vin de l'orgueil jusqu'à la lie +dans la coupe de la science. Te voilà érudit, te voilà armé de toutes +pièces pour n'importe quelle thèse de pédants. Tu peux répondre à toutes +les questions par des milliers de textes différents et montrer aux plus +forts que tu sais tout le pour et tout le contre entassés par des +siècles de bavardage frivole! Aussi te voilà fatigué, brisé, et ne +croyant plus à rien! Il te fallait en venir là, et à présent il n'y a +plus à choisir hors de ces deux termes: accepter toutes les +contradictions des doctrines pour nier Dieu, ou les repousser toutes +pour le posséder. Eh bien, choisis; n'es-tu pas libre?» + +J'ai choisi, j'ai sacrifié toute ma vaine science, j'ai résolûment +oublié tout l'ergotage de discussion amoncelé dans ma mémoire. J'ai +cherché l'esprit de l'Évangile sans plus me soucier des passages obscurs +ou altérés qui ont jeté les esprits dans de si ardentes discussions. +J'ai réduit à néant les plus grandes autorités dès qu'elles m'ont paru +dépasser le programme concis du Sauveur. J'ai reconnu qu'il était +absolument inutile de comprendre ce qui était profondément senti. J'ai +dégagé le véritable sentiment du Christ de toute la scolastique +religieuse des siècles postérieurs; j'ai trouvé au sein de ce cercle de +plus en plus rétréci le diamant que le père Onorio me montrait au fond +du puits de vérité. Recherche de la perfection, divorce absolu avec +toutes les satisfactions charnelles, hymen absolu avec la vie +spirituelle. Dieu avant tout, avant le progrès, avant la civilisation, +avant la famille, avant les plus saintes affections humaines s'il le +faut!... Je n'ai pas été aussi loin que le père Onorio dans la haine de +la société. Là est peut-être l'excès de son enthousiasme. Je ne suis pas +un homme de destruction et de colère; je n'ai pas abjuré les tendresses +du coeur. Je ne crois pas qu'il en ferait si bon marché, lui, s'il les +eût connues. Je ne repousse pas les beaux-arts, qui sont la poésie de +l'Église. Je ne considère pas la civilisation comme un mal absolu, ni la +perte de la foi comme un fait accompli. Je vois le remède, et c'est lui, +c'est ce moine si simple, qui me l'a fait trouver. Il ne faut plus tant +s'embarrasser de faire un grand nombre de prosélytes vulgaires que de +relever, d'épurer et de résumer la foi dans un petit nombre d'élus. Il y +a beaucoup de gens qui pratiquent, il y en a peu qui croient, et l'on +doit reconnaître que dans ce siècle de discussion la foi n'est possible +qu'aux grandes volontés et aux dévouements opiniâtres. Soyons de +ceux-là, Lucie, soyons des saints! Aspirons à monter sur les hauteurs, +abandonnons la lutte avec le monde, prêchons-le d'exemple; mais pour +cela sacrifions tout, ne nous réservons rien. Soyons à Jésus-Christ +corps et âme, créons-lui des sanctuaires qui ne recevront pas le mot +d'ordre des intérêts ou des passions. Adorons-le en esprit et en vérité +dans la région de renoncements suprêmes!... + +Hélas! voilà ce que je me disais en venant ici. J'espérais vous trouver +encore disposée à me comprendre et à profiter de ce que ma foi avait +acquis de lumière et d'humilité, de force et de douceur dans le commerce +d'un saint.... Mais vous voilà enivrée d'un rêve funeste, l'amour d'un +homme!... O Lucie, il semblait pourtant que nous dussions nous +rencontrer à cette pénible étape de certaines désillusions! A mon insu, +et vous à l'insu de ce qui se passait en moi, vous étiez arrivée au +doute. C'était le moment de nous sauver ensemble par un grand acte de +foi; car, moi aussi, j'aurais fondé dans ces montagnes un sanctuaire +sans tache. Ma fortune personnelle, qui s'est accrue d'un héritage assez +considérable, m'eût permis de n'avoir pas recours à ces pressurages +d'argent dont vous m'avez cru occupé, et pour lesquels j'ai fait +toujours preuve d'incapacité notoire. J'aurais obtenu que le père Onorio +vînt y donner l'exemple des grandes vertus, et j'aurais enseveli là, non +loin de vous, ma vie obscure et immolée. Vous ne le voulez pas? Ce rêve +sublime de votre vie s'est dissipé sous le souffle d'une passion +vulgaire! Votre coeur est fermé à Dieu, ma voix n'arrive plus à votre +oreille! Est-ce possible? Faut-il que j'y croie? + +Ne me répondez pas avec précipitation. Relisez les paroles du père +Onorio, relisez ma confession, qui est aussi la vôtre; car vous avez +cherché dans les faits la lumière que j'ai cherchée dans les livres, et +dans quelques jours, dans plusieurs jours s'il le faut, vous +prononcerez. Jusque-là, je vous verrai, mais devant votre famille, et +sans chercher à hâter vos résolutions. + + Votre ami M. + + + + +XII. + +ÉMILE A M. LEMONTIER, A PARIS. + + + Aix, 12 juin 1861. + +J'ai fait aujourd'hui connaissance avec un homme assez remarquable dont +je ne sais pas le nom. J'étais allé faire mon pèlerinage aux Charmettes +et j'étais monté ensuite, par le chemin aimé de Jean-Jacques, sur la +hauteur d'où l'on domine Chambéry. Cette petite ville aux toits noirs +lamés d'argent est charmante à l'extérieur. Ses vieux édifices et son +cadre de montagnes hardiment dessinées en font une des villes les plus +pittoresques que j'aie vues. Ce n'est pas l'importance et la fierté du +Puy en Velay, qui a des montagnes pour monuments décoratifs et pour +cadre un immense bassin semé de monuments naturels analogues. Chambéry +n'est pas le centre, mais le détail d'un pays moins ouvert et plus +détaillé lui-même. Ce n'est pas ce grand tableau que l'oeil embrasse +tout entier, c'est un pays de retraites profondes et d'éblouissements +imprévus. Les rochers n'ont pas, comme dans les régions à cratères, +l'aspect d'effrayante régularité propre aux vomissements volcaniques. +Ici les lourds craquements du calcaire ont varié la proportion et +l'inclinaison des accidents au point qu'on ne saurait dire ce qu'il +faut appeler plaine ou vallée. Les hautes montagnes ne sont pas des pics +isolés ou distincts, mais de puissantes masses groupées et liées +ensemble par des terrains parfaitement praticables. Le Nivolet porte sur +son flanc des contrées entières, villages, chemins, cultures, toute une +population agricole qui peut vivre et circuler comme l'habitant des +plaines, et qui pourtant repose sur une corniche de rochers à pic +très-élevée au-dessus du niveau du lac. Un second étage de calcaire +blanc dénudé porte une seconde région plus froide et plus verte, fertile +encore et habitée, mais moins riche en céréales et moins bien plantée. +Une troisième et une quatrième terrasse offrent encore de vastes espaces +végétables où les chalets disséminés se perdent dans les nuages et où +l'oeil attentif distingue les troupeaux errants. Un dernier couronnement +plus rétréci et plus abrupt porte des dentelures d'une blancheur mate +qu'à travers les brumes on pourrait prendre pour de la neige, si à +l'horizon opposé ne se dressaient les véritables grandes neiges +éternelles d'une blancheur irisée qui ne se peut comparer à rien, mais +dont le splendide aspect est navrant, tandis que les montagnes de +Chambéry sont riches et riantes malgré leur construction en gradins qui +se ressemblent par le plan général. Cette monotonie n'est qu'apparente. +Dès qu'on étudie ces beaux accidents fièrement ou mollement ondulés, ils +reprennent la réalité de leur variété charmante ou sublime, et la +découpure de ces masses inclinées devient le domaine de l'imagination en +même temps que le plaisir de la vue. On aime à chercher par quels +chemins invisibles, par quels sentiers mystérieux des contrées +superposées à de si grandes hauteurs peuvent communiquer entre elles, et +puis, après en avoir interrogé toutes les formes, on choisit une de ces +oasis, on se persuade qu'elle est, comme elle le paraît, inaccessible +de toutes parts, que ses chemins sinueux dessinés sur la verdure ne +peuvent servir qu'à ses habitants, que le monde finit pour eux à la +brusque coupure du rocher au-dessus et au-dessous de leur petit monde, +et c'est là que, dans je ne sais quel rêve de détachement triste et +délicieux, on voudrait aller enfermer sa vie avec les objets de son +affection. + +Je quittai la route et je montai à travers les blés sur le plateau qui +domine Chambéry. J'étais là moi-même sur une de ces vastes régions +cultivées qui forment le premier plan des grands massifs au delà +desquels le mont Grenier montre sa silhouette imposante. Je gagnai le +bord de la corniche qui limitait ma promenade. Le terrain +s'amaigrissait, le roc perçait sous les pieds, et vers le sud les +montagnes vertes et déchirées prenaient un caractère pastoral à la fois +doux et triste. Je me retournai vers le nord, je revis le lac et je +distinguai le manoir de Turdy. Je restai là, absorbé par ce sentiment +immense de l'amour qui remplit la nature entière d'une aspiration +infinie. Une ombre qui se dessina près de moi m'arracha à ma rêverie. Je +me retournai, je vis un homme qu'il me semble avoir déjà vu, mais je ne +saurais dire où et quand. Peut-être ressemble-t-il à quelqu'un dont je +ne peux pas retrouver le souvenir distinct. C'est un personnage de mise +et de physionomie sérieuses, entre quarante et cinquante ans, une belle +figure pâle, intelligente et fatiguée, l'accent légèrement étranger, la +voix sonore. Il me demandait avec beaucoup de politesse le nom des +principales montagnes et la distance du point où nous étions. Je le +renseignai assez mal, m'excusant sur ma qualité d'étranger au pays; +mais, comme sa figure et ses manières me disposaient favorablement, je +ne mis pas dans mes réponses cette brièveté qui rompt la conversation. +Il me demanda si j'avais vu la cascade de Jacob, où il avait +l'intention de se rendre, et m'offrit de m'y conduire dans un char qu'il +avait laissé près des Charmettes. J'acceptai. Nous fîmes donc cette +promenade ensemble. Tu vois--et je ne saurais dire comment--que la +connaissance était déjà faite. + +Je veux essayer de résumer l'entretien qu'à travers quelques déviations +inévitables nous avons eu en voiture, parce que cet entretien m'a laissé +en proie à beaucoup de réflexions personnelles auxquelles j'ai besoin +que ta réflexion assiste. + +Tout a roulé sur l'amour, et cela est venu naturellement à propos de +Jean-Jacques et de madame de Warens; puis nos idées se sont éloignées, +détachées même tout à fait de ces deux types pour se généraliser à peu +près ainsi: + +Lui.--Vous faites à l'amour, je le vois bien, une part immense +dans la vie humaine. Prenez garde de vous tromper et d'en juger avec +l'effervescence de votre âge. L'amour n'est qu'un acte, peut-être +seulement un court prologue, dans l'existence d'un homme sérieux. + +Moi.--Vous me paraissez un homme très-sérieux. Pourriez-vous, +pour l'instruction du très-jeune homme à qui vous faites l'honneur de +parler, répondre à une question directe et personnelle? + +Lui.--Voyons la question. + +Moi.--Avez-vous aimé? + +Lui.--Ma réponse ne vous apprendrait rien, car je n'entends pas +l'amour comme vous, et mon expérience ne suppléerait pas à celle qui +vous manque. Ne nous égarons pas dans les faits personnels, toujours +variés et changeants. Tenons-nous dans la haute région des principes. +L'amour doit-il être pour une âme élevée une question de vie ou de +mort, comme jusqu'ici il m'a semblé que vous vouliez l'entendre? + +Moi.--Je dis oui, et vous dites non? + +Lui.--Certes, je dis non! Notre âme est l'abstraction que nos +organes manifestent et doivent humblement servir. Cette abstraction vit +elle-même d'abstractions supérieures; elle les cherche, elle y aspire, +elle les contemple et s'en empare. C'est d'elles qu'elle reçoit sa +nourriture intellectuelle, c'est par elles qu'elle se forme, se +développe et arrive à exister dans sa plénitude. Le culte de ces +abstractions devient son besoin, sa vie, sa passion, son mérite et sa +fin. M'accordez-vous cela? + +Moi.--Parfaitement, si nous nous entendons sur le mot +abstraction. + +Lui.--Disons des idées, des vertus, des croyances, si vous +l'aimez mieux. + +Moi.--Disons la foi, si vous voulez.... C'est le résumé de +toutes les conceptions de l'esprit, et c'est à elle que toutes les +nobles aspirations se rapportent. + +Lui.--La foi en Dieu? + +Moi.--Vous paraissez surpris de me voir invoquer Dieu dans une +discussion de ce genre? + +Lui.--Si je suis surpris, je le suis agréablement. Eh bien, si +vous croyez en Dieu..., et c'est là ce que je n'eusse pas osé vous +demander, dites-moi si vous pouvez placer au nombre des abstractions qui +se rapportent à lui, et qui développent son culte dans nos âmes, l'amour +qu'une créature humaine vous inspire. Je comprends la charité, la +justice, la générosité, la science des choses sacrées, le renoncement +aux choses vaines, le travail, l'humilité, le sacrifice: tout cela mène +au seul but sérieux de la vie, plaire à Dieu; mais je ne comprends pas +les désirs charnels élevés par l'imagination à l'état d'enthousiasme et +de délire, se présentant devant Dieu comme des mérites dont il puisse +nous tenir compte. + +Moi.--Permettez, vous me conduisez là d'emblée dans les régions +de l'idéalisme chrétien. Je consens à vous y suivre et à ne pas me +croire indigne de vous comprendre; mais je vais pourtant vous choquer en +vous disant que devant Dieu, qui m'a fait homme, mon premier devoir est +d'être homme. Mon but principal, mon but unique, exclusif, si vous +voulez, doit être de lui plaire? Soit! J'accepte l'idéal le plus sublime +qu'il vous plaira de m'indiquer, et je trouve même une joie immense dans +cet élan imprimé à mon âme. Je ne vous demande donc pas grâce pour la +faiblesse humaine, je n'invoque pas la misère de ma condition. J'aurai +l'ardente ambition que vous me suscitez, de pouvoir _plaire_ comme vous +dites, moi atome, à l'esprit qui règle les destins de l'infini. Eh bien, +monsieur, je vous jure que je crois lui obéir de la manière la plus +intelligente et la plus sainte en aimant de toutes les puissances de mon +être la femme qu'il me donnera pour associée dans la tâche sacrée de +mettre des enfants au monde. + +Lui (après un assez long silence).--Si vous aimez cette femme +de toutes les puissances de votre être, que restera-t-il à Dieu? + +Moi.--Tout! Ces mêmes puissances, renouvelées, ravivées et +centuplées par l'amour, remonteront vers Dieu comme la flamme de l'autel +allumée par lui. L'amour est miracle, il n'épuise que ceux qui en font +deux parts, une pour l'âme qu'ils n'ont pas, l'autre pour les sens +qu'ils croient avoir, et qu'ils n'ont pas davantage probablement, car le +rôle des sens chez les animaux est plutôt rage, souffrance par +conséquent, que jouissance, c'est-à-dire bonheur. Le mot _plaisir_ est +ici un non-sens. Je ne crois pas qu'il y ait plaisir où il n'y a pas +joie, à moins que vous n'assimiliez l'amour à tous les autres appétits +matériels. Et pourtant ces appétits, l'homme, toujours avide de +raffinements, les aiguise avec recherche. Il épure et assaisonne la +nourriture de son corps. Il met son sommeil à l'abri du froid, du chaud +ou du trouble; ses yeux se détournent de ce qui les choque, et ainsi de +toutes les fonctions de son existence. Quoi! l'amour seul resterait +brutal, et la plus divine, la plus providentielle de nos aspirations ne +serait pas ennoblie par l'effort de notre raison et les ivresses de +notre pensée! Non, je n'admets pas, je n'admettrai jamais ce partage de +l'esprit et de la matière dans un acte de la vie où Dieu intervient si +miraculeusement. De tout ce dont l'homme a abusé, c'est certainement +l'amour qu'il a le plus perverti et méconnu, puisqu'il en a fait la +source de tous les maux et de tous les délires, et ceci, permettez-moi +de vous le dire, est l'oeuvre funeste du christianisme mal entendu. + +Lui.--Le christianisme ne condamne que l'excès des passions; il +les autorise et les vivifie dans ce qu'elles ont de légitime et de +respectable. Tel est son esprit et sa lettre même. Ce n'est donc trahir +ni la lettre ni l'esprit que d'imposer une barrière à ces trop brûlantes +aspirations des sens qui essayent de se donner le change en s'offrant à +Dieu comme divines. Rien de ce qui n'est pas Dieu seul n'est divin dans +l'homme, et vous ne pouvez lui offrir comme un encens digne de lui +aucune des satisfactions de votre être matériel. + +Moi.--Alors vous tranchez résolûment dès cette vie le lien qui +unit l'âme à la vitalité? Vous n'admettez que des passions spirituelles, +et, comme vous ne pouvez aimer l'âme de la femme sans aimer aussi son +corps, vous la repoussez de votre coeur, vous la proscrivez corps et âme +du sanctuaire de vos affections? + +Lui.--Je n'agis point ainsi. Je ne me suis pas habitué comme +vous à révérer cette indissolubilité prétendue de l'esprit et de la +matière. Ma pensée sépare facilement ces deux termes que vous confondez +sous le nom d'_être_. Je puis aimer l'âme d'une femme et mépriser ce que +vous appelez la femme dans votre langue philosophique ou physiologique. +Il peut convenir à mon âge, à ma situation, à mes principes ou à mes +instincts sérieux, de vivre sans femme, et pourtant de consacrer une +partie de ma vie au bonheur et à l'honneur d'une femme. Vous voyez que +je ne bannis les femmes ni du sanctuaire de mes affections ni du domaine +de mon respect. + +Moi.--Vous faites ici la peinture de l'amitié; mais vous +proscrivez l'amour, je le répète. L'amour est un, et toute union veut +l'unité. + +Lui.--Je vois bien que je ne me trompais pas sur le compte de +cet amour que vous exaltez si haut. Il n'est que le résultat des +tempêtes de votre jeunesse. J'ignore si vous êtes marié; mais j'ose dire +que votre compagne présente ou future cessera de vous inspirer l'amour, +si la maladie, quelque infirmité, une vieillesse prématurée vient à +briser le lien matériel de votre union. + +Moi.--Je vous jure qu'il n'en sera pas ainsi. Ce lien matériel, +à l'état de souvenir ou d'espérance, n'aura rien perdu de sa force et de +sa dignité. Et si de tels accidents doivent traverser la jeunesse de +deux époux, bien leur aura pris de n'avoir pas marchandé le prix de leur +tendresse devant Dieu. Cet enthousiasme mutuel, que vous assimilez à une +sorte d'idolâtrie, sera leur consolation et leur dédommagement. Dieu +bénira cette tendresse en la rendant tout à fait pure, comme vous +l'entendez, et le bonheur qu'il eût refusé à un divorce volontaire entre +le corps et l'âme, il l'accordera encore à l'âme qui accepte et poursuit +sa mission. + +Nous fûmes interrompus par le bruit de la cascade. Mon inconnu m'avait +écouté avec un fréquent sourire d'incrédulité bienveillante. Je le +laissai à la chute qui est au-dessus du chemin, et je descendis sous le +pont pour voir la seconde chute. Je craignais d'avoir montré une +obstination indiscrète, et j'étais même un peu confus d'avoir exprimé +les ardeurs de mon âme à un passant qui m'avait pour ainsi dire ramassé +sur son chemin. Je me demandais par quelle bizarrerie du hasard je +m'étais senti entraîné à parler avec tant de feu de mes préoccupations +personnelles. Je résolus de le quitter sans lui dire qui j'étais et sans +lui demander qui il était lui-même. Cela me parut une réparation +mutuelle de notre abandon mutuel trop soudain et à coup sûr irréfléchi. +Je remontai donc vers lui pour prendre congé. Je le trouvai si absorbé, +que je dus attendre qu'il fût sorti de sa rêverie; mais, tout en +regardant les grandes valérianes sauvages qui poussent dans ces rochers, +je ne pus me défendre de l'examiner à la dérobée. Je trouvai à son +profil énergique une expression de tristesse, je dirai même de douleur +qui m'intéressa. Cet homme est malheureux; notre conversation avait +ravivé quelque plaie incurable d'un coeur brisé ou tourmenté. La +noblesse de son attitude me frappa aussi. Rien en lui n'est d'un homme +ordinaire, et je sentis une grande curiosité de savoir avec quel éminent +personnage je venais de discuter si hardiment et si chaudement. Je +l'aurais su peut-être en questionnant le cocher de sa voiture de louage, +je ne voulus pas commettre cette indiscrétion. Je m'éloignai de lui, qui +paraissait m'avoir complétement oublié, mais sans le perdre de vue. Il +me fallait bien le saluer et le remercier en le quittant. Il avait les +yeux fixés sur la petite cascade, et semblait suivre par la pensée la +fuite rapide de ses remous. Qui sait si, comme Rousseau lançant jadis, +en ce même lieu peut-être, des pierres à un arbre pour connaître son +sort dans l'autre vie, ce chrétien austère et fourvoyé ne demandait pas +aux feuilles et aux brins d'herbe emportés par le courant le mystère de +sa destinée? + +Enfin il se leva, me vit à quelque distance, et vint à moi pour m'offrir +de me reconduire à Chambéry. Je refusai, et je crus voir qu'il me savait +gré de le laisser seul. Je le saluai avec déférence, et il leva +entièrement son chapeau de paille pour me rendre mon adieu. La beauté de +son front très-découvert, luisant au soleil, me causa un tressaillement +que je ne m'explique pas.... + +Je viens d'interrompre ma lettre en proie à une émotion inconcevable. En +t'écrivant, en te racontant ce fait dont l'importance m'a saisi par le +souvenir, j'ai retrouvé dans ma mémoire la figure de cet inconnu. C'est +celui qui était dans la voiture de mademoiselle de Turdy quand Lucie est +sortie de la chapelle des carmélites le jour où j'ai eu tant de chagrin, +de colère et de jalousie. Ce jour-là, je suis rentré à Aix avec la +fièvre, et la fièvre avait troublé l'image de cet homme dans mon cerveau +au point que ce matin, durant deux heures de conversation avec lui, je +ne l'ai pas reconnu! Mais c'est bien lui! Et son accent italien.... Mais +quoi! ceci est un rêve de mon imagination malade. L'homme du lac, je +n'ai pas pu voir ses traits, et l'homme de la voiture, je n'ai pas +entendu sa voix. Pourquoi cette obstination à me persuader que c'est le +même homme? Et ce que je me persuade à présent, que l'homme de la +cascade est encore le même, a-t-il plus de consistance? Mon père, tu +m'as défendu d'être jaloux, tu m'as dit que c'était un outrage envers la +personne aimée; je n'avais donc pas reparlé à Lucie de cet inconnu... +et... je ne veux pas croire que, s'il y avait entre elle et lui quelque +relation qui pût m'intéresser, elle ne me l'eût pas dit d'elle-même. +Elle ne m'a rien dit, il n'y a rien, n'est-ce pas? Je suis fou: c'est +ce qu'il ne faut point! Je t'embrasse et je vais tâcher de dormir +tranquille; mais pourtant quel rapport singulier entre les idées de cet +homme et celles que Lucie a exprimées un jour devant moi! Elle me +demandait si l'on pouvait aimer Dieu de toute son âme en même temps +qu'un objet terrestre.... Oui, Lucie était dans ces idées-là, dans ces +idées que je sens fausses, cruelles pour l'humanité, antireligieuses par +conséquent; mais les croyances de Lucie ont dû se modifier, puisqu'elle +me témoigne une affection si vraie, puisqu'elle me laisse tout espérer! +Il me tarde d'être à demain; je veux la voir, je veux qu'elle +s'explique.... Je ne suis pas jaloux, mais.... + +Mais pourquoi ne le serais-je pas? Non, mon père, cette jalousie ne +l'outrage pas. Je sais très-bien que Lucie est pure comme le soleil, et +ce n'est pas sa conduite que je soupçonnerai jamais; car, le jour où +cela pourrait m'arriver, je sens que je ne l'aimerais plus. Ce qu'il +m'est bien permis d'envier, c'est sa confiance entière;--de redouter, +c'est l'influence qu'un autre esprit que le mien pourrait avoir sur son +esprit. Hélas! jusqu'ici cette influence étrangère à moi et contraire à +celle que je prétends exercer, elle l'a reçue de toutes parts, et je +suis un intrus dans le sanctuaire de sa pensée.... Pourquoi donc +croirait-elle en moi? Pourquoi m'aimerait-elle? Mais elle m'a dit de +revenir souvent, elle a chanté pour moi, elle m'a serré la main comme à +un frère.... Non, Lucie ne se joue pas de moi.... + +Et puis cet homme que je crains; cet homme dont ma jalousie se fait un +ennemi, qui sait si je l'ai bien compris? qui sait si, différent de moi +par la pensée et les instincts, il ne m'est pas supérieur par le coeur +ou par la vertu? Tu m'as dit à Lyon un mot que je me rappelle: «Que +l'habit ne t'empêche pas d'étudier et d'apprécier l'homme qu'il +couvre!» Et cet homme, je dois reconnaître qu'il n'a rien de vulgaire et +qu'il m'a été sympathique aujourd'hui en dépit de tout. + + Émile. + + + + +XIII. + +M. LEMONTIER A HENRI VALMARE, A AIX EN SAVOIE. + + + Paris, le 10 juin 1861. + +Mon cher enfant, je te remercie de m'écrire et de me parler de mon +Émile. Gâte ton vieux ami. Écris-moi souvent. Dis-moi tout ce que tu +penses de lui, d'_elle_, et de moi-même. Gronde-moi aussi, mon grand +sceptique, accuse-moi d'imprudence. Je ne me corrigerai pas; mais je te +corrigerai peut-être de la manie du doute: qui sait? + +Oui, Émile souffre et souffrira peut-être en pure perte pour son amour, +comme tu le crains; mais ce qui sera perdu pour son bonheur ne le sera +pas pour son _salut_, comme disent les catholiques. Acceptons le mot: +sauver l'intelligence et le coeur à travers les épreuves de cette vie +n'est pas une si petite affaire qu'il faille la sacrifier au repos et à +la prudence. Émile doit lutter, il le veut, il m'a persuadé. J'ai senti +en lui une force que je voyais éclore et qui cherchait l'occasion de +s'exercer. Or, nous sommes en ce monde pour y chercher courageusement le +beau et vrai bonheur. C'est une conquête qui veut d'héroïques soldats; +mais on est soldat, et c'est pour être blessé! + +Tu es soldat aussi, et brave soldat, mon cher Henri, car voilà que, par +scrupule de coeur, tu m'offres de renoncer à Élise, que sa mère +t'accorde. J'aime ce mouvement généreux, et je t'en remercie en t'aimant +davantage; mais je te rends ta liberté que tu m'offres. C'est la +sérieuse Lucie que nous aimons; aime la charmante Élise, et rends-la +heureuse. + +Tu as la discrétion de ne pas me reparler de ton essai littéraire, et, +moi qui l'ai gardé avec soin dans mon tiroir, je l'ai lu avec attention. +Je vais l'_abîmer_, je t'en avertis, et pourtant j'en apprécie les +qualités, qui sont nombreuses. Tu m'as pris pour arbitre, et je te +réponds:--Oui, tu seras, tu es déjà un homme de lettres. Tu as la forme, +tu sais écrire. Est-ce assez? Je ne crois pas. Tu as de quoi vivre, +écris pour toi seul et pour moi, si tu veux, pendant dix ans. Du talent, +tu en as; mais qui n'en a pas aujourd'hui? Tous les jeunes Français +savent faire un livre, comme tous les jeunes Italiens savent chanter un +air, comme tous les jeunes Allemands du temps de Werther savaient jouer +de la flûte. Ah! cette flûte allemande, je la regrette bien! Elle était +si candide! + +Vos jeunes livres le sont moins, enfants terribles qui ne croyez à +rien!... Si vous aviez au moins le parti pris de nier quelque chose! +Nier, c'est croire à un contraire; mais vous n'opposez rien à la +croyance des vieux. Alors vous écrivez pour écrire n'importe quoi, comme +on est avocat pour plaider n'importe quelle cause. Il est pourtant +facile, quand on a le talent que vous avez presque tous, de le mettre au +service d'une idée fausse ou vraie; mais vous arrivez dans l'arène avec +un secret dédain pour le lecteur: il est, selon vous, frivole ou +sceptique, vous craindriez de lui paraître pédants. A quoi bon se faire +un fonds de croyance ou tout au moins de notions sérieuses pour un +public qui ne veut pas être instruit? + +Grande erreur! Le public ingrat ou équitable est toujours plus sérieux +que vous ne pensez. Il est moins sensible à la phrase et au style qu'à +la révélation d'une conscience quelconque. Ton essai a les qualités et +les défauts de ton temps et de ton milieu. Avant tout, il est _poseur_, +et, toi qui fais avec tant d'esprit la guerre à ce travers, tu en es +pénétré de la tête aux pieds. + +La grande _pose_ du moment, c'est d'avoir du style et de l'esprit, du +goût et de l'originalité à propos de tout. Il y a trente ans, on +_posait_ l'homme rassasié et dégoûté de tout, désespéré par conséquent. +C'était faux la plupart du temps, mais c'était logique: si tout est +fini, finissons nous-mêmes. Aujourd'hui, on dédaigne et on insulte tout +ce qui fait la vie sérieuse et significative, on s'avoue impuissant à le +comprendre et à le goûter, et on rit! Il n'y a pas de quoi, je t'assure! + +Ce qui me déplaît dans cette gaieté, c'est qu'elle n'est pas gaie, elle +est aigre et froide; elle cherche à blesser, et pourtant elle ne tient +pas à blesser, puisqu'elle ne tient à rien. Voltaire, méchant parfois, +brutal même et cynique, fit aimer sa moquerie, parce qu'elle montrait +une ardeur de lutte qui était une croyance, une volonté, une véritable +mission philosophique. Aujourd'hui, on combat des personnes et point des +idées, des ridicules et point des actes. On joue au méchant, et l'on est +inoffensif. On s'évertue à être amusant: on est triste. + +Ton livre n'est pas jeune: où trouver aujourd'hui un livre jeune sorti +d'une jeune plume? J'en cherche, j'en attends un chaque matin, je n'en +vois pas naître. De la critique, toujours de la critique! Les romans +mêmes sont la satire de la vie. Il me semblait que le blâme du temps +présent était notre affliction classique, notre maladie fatale, à nous +autres vieillards. Point! nous sommes les naïfs, les don Quichotte, et +vous êtes les Cassandre de la comédie humaine. + +Quel dommage pourtant! Il y a des choses excellentes dans ton petit +livre, des pages de style à encadrer, des finesses de sentiment +ravissantes, des originalités d'esprit vraiment drôles. Et tout cela +perdu dans la prétention de n'être pas toi-même, dans un désordre +d'impressions qui se contredisent et qui ne semblent pas appartenir au +même homme, mais à l'homme que tu veux être et que tu ne connais même +pas, car tu n'es pas sûr qu'il soit bon ou mauvais. Je le cherche, ce +monsieur que tu cherches aussi, je le trouve dans beaucoup de jeunes +messieurs qui écrivent; mais je ne le connais pas pour cela, je ne le +vois pas. C'est un dandy qui a des airs profonds et des airs évaporés; +il cherche les allures du gentilhomme, il regrette le temps des Lauzun, +il aspire au puissant libertinage du dernier siècle, il ne trouve pas +dans celui-ci assez de femmes galantes pour assouvir les passions qu'il +n'a pas. Il a des idées de luxure avec des moeurs timides ou prudentes, +car l'homme du jour est très-positif. Il est philosophe, et par moment +Voltaire est son dieu. Généralement, il méprise Rousseau, qui vivait si +mesquinement et qui avait des amertumes de cuistre; mais tout d'un coup +ce dandy littéraire, qui, en choisissant un pseudonyme, se donne la +satisfaction d'y joindre un _de_, passe dans un autre compartiment de sa +fantaisie: il vient de lire quelques pages de théologie, et le voilà +ascétique. Pourquoi pas? Il a du talent, et il faut que le talent +s'exerce à tout exprimer, car il se flatte de tout comprendre. Vite, une +belle tirade sur le désert, et de grandes cascades de phrases sur la +poésie des chartreuses, sur les extases des saints! Tout à l'heure nous +serons féroce avec les forts châtelains du moyen âge et magistralement +sabreur, si le chauvinisme nous tombe sous la main. Nous voilà bien +loin des pantoufles voluptueuses et du pied rose de la Pompadour; mais +qu'importe, pourvu que la couleur y soit? + +Ah! que de couleurs perdues dans le kaléidoscope d'une jeune tête qui se +croit grave! que de talent dépensé en pure perte! que de pierreries +éparses qui manquent de fil pour faire un collier! que de perles de la +plus belle eau rejetées à la mer! que de forces gaspillées, que +d'efforts pour devenir un papillon quand on eût pu être un oiseau! Et +pourquoi, je te prie? Comment se fait-il que, pouvant le plus, vous ne +puissiez pas le moins? Vous avez du génie et pas de bon sens! C'est que, +ne croyant à rien parce que vous voulez être vieux, vous vous prenez à +tout indistinctement sans rien saisir. + +Le remède est facile: attendez un peu. Vivez, et il vous faudra bien +comprendre que la vie ne peut se passer d'un but. Las de n'en point +avoir, vous en saisirez un avec ardeur. Fasse le ciel qu'il soit bon! +Mais, si quelques-uns de vous le choisissent mauvais, les autres +s'épanouiront au bien par réaction. Ils sauront à quelle lutte se vouer, +et les grandes causes de l'humanité, qui se plaident, malgré tout, de +siècle en siècle, retrouveront des accusateurs publics très-nets et de +libres défenseurs très-passionnés. Dans vingt ans, dans dix peut-être, +il vous faudra bien voir où vous allez et prendre parti pour ou contre +l'avenir. + +En attendant, mon Henri, tu as produit là un charmant symptôme de +marasme, et ce n'est pas ta faute; mais il est charmant quand même à +beaucoup d'égards, parce que tu es jeune malgré toi, et que tu le +redeviendras tout à fait en mûrissant. Cette mode va passer, elle passe +déjà. Vous rirez bientôt d'avoir été des Lauzun, comme nous rions +aujourd'hui d'avoir été des Childe-Harold. Suicidés et viveurs iront +ensemble et fatalement vers la lumière de 1900! Elle est là devant nous, +et tu es de ceux qui la salueront. Elle attend, bien brillante et bien +tranquille, que vous vous lassiez de vouloir souffler dessus. + +Sais-tu ton meilleur ouvrage? C'est ta dernière lettre. Tu ne l'as pas +cherchée, elle est sortie toute seule de ton coeur, qui a plus d'esprit +que ton esprit. + +Je me tiens prêt: quand mon action sera nécessaire à Turdy, j'y serai. +En attendant, je t'embrasse paternellement. + + H. Lemontier. + + + + +XIV. + +ÉMILE A M. LEMONTIER, A PARIS. + + + Aix, 12 juin. + +Je suis arrivé hier à Turdy à l'heure du déjeuner. Le général m'a reçu +avec un éclair de joie naïve, tout aussitôt réprimé par son habitude de +je ne sais quelle dignité théâtrale dont à coup sûr il n'a aucun besoin +pour se faire respecter de moi. Lucie et le grand-père m'ont tendu les +deux mains avec une certaine émotion. J'ai vu qu'on venait de parler de +moi; mais on passait dans la salle à manger, et la présence des +domestiques nous a forcés de causer de choses étrangères à la +préoccupation commune. Le général s'est mis en observation devant moi +comme devant un corps d'armée dont on veut saisir et pressentir les +manoeuvres. C'est tout au plus s'il n'a pas braqué sur moi une lunette +d'approche. Je ne pouvais ouvrir la bouche pour demander du pain, +étendre la main pour prendre de l'eau, sans rencontrer son regard avide, +qu'il voulait rendre pénétrant. Heureusement je ne suis pas timide. Cela +n'est permis qu'aux gens qui sentent leur importance et dont on a le +droit d'exiger beaucoup. J'ai donc fait bonne contenance devant cet +examen. Je me suis laissé même interroger avec plus de bienveillance que +de discrétion sur le sens de quelques paroles insignifiantes où le malin +général voulait voir de la profondeur. Il a entamé au dessert une +dissertation sur les avantages de l'obéissance passive, qu'il a poussée +fort loin. Selon lui, cette obéissance n'est pas seulement nécessaire +pour consacrer la discipline militaire, elle est la sauvegarde de +l'esprit humain dans toutes ses fonctions, de la société dans toutes ses +lois. Je me suis gardé de le contredire, et je n'ai pas cru faire acte +d'hypocrisie ou de lâcheté en me renfermant dans un silence décent. J'ai +senti, je le confesse, que le bon général battait trop franchement la +campagne pour donner lieu à une controverse sérieuse, et autant j'ai mis +jusqu'à ce jour d'emportement et d'audace dans ma franchise avec Lucie, +autant avec son père j'ai accepté le rôle de petit garçon qu'il lui +plaisait de m'attribuer. Je crois qu'il a été satisfait de cette +déférence et qu'il ne demandait pas autre chose pour m'accorder sa +protection. A peine le déjeuner fini, il a pris son fusil pour aller +faire une promenade, et je suis resté seul avec Lucie et son grand-père. + +«Écoutez, Émile, m'a dit tout aussitôt Lucie, notre situation, que je +croyais assise et réglée jusqu'à nouvel ordre, se trouble et se +complique un peu devant l'arrivée de mon père. Il faut bien vous dire +qu'il ne comprend rien du tout à nos conventions. Nous avons ri tous les +trois ce matin de ce qu'il lui plaisait d'appeler notre armistice; mais +au fond il était un peu fâché contre mon grand-père et contre moi, +contre vous encore plus. Il assure que vous auriez dû déjà et que vous +devez au moins, dans un bref délai, lui déclarer vos prétentions.... Il +s'exprime ainsi. J'ai dû lui dire que je m'y opposais, et je m'y oppose +encore; mais, s'il s'obstine, comment allons-nous sortir de là? + +--Pourquoi vous opposez-vous à ce que je lui dise mon voeu, chère Lucie? +Vous craignez donc de vous trop engager envers moi en me permettant de +m'engager vis-à-vis de votre famille? + +Le grand-père a pris la parole avec un peu d'émotion. + +«Oui, voilà la crainte de cette méchante enfant. Elle a beau dire le +contraire, elle veut se réserver toujours une porte de derrière. + +--Comme c'est vilain, ce que vous dites là, monsieur! reprit Lucie en +secouant et baisant la tête du grand-père. Vous me cherchez toujours des +torts, et nous finirons par nous brouiller!... Mais, en attendant, +parlons raisonnablement. Dites-moi donc, Émile, ce qui se passe entre +nous et où nous en sommes. Nous avons besoin d'une grande explication +dont on ne nous a pas laissé le loisir, et que mon père a enfin compris +devoir nous permettre avant toute démarche de votre part. Il est sorti +pour nous laisser libre de causer tous les trois. J'ai défendu à nos +gens de laisser entrer personne; causons. + +--Je suis prêt, Lucie, mais c'est à vous de m'interroger. + +--Je ne peux, ni ne dois, ni ne veux vous confesser en détail. Je me +contenterai de vous rappeler notre situation au moment où je me suis +retirée aux Carmélites. Je vous demandais de me laisser à moi-même +pendant quelques jours, et vous reconnaissiez que j'avais le droit de me +consulter. Vous me promettiez de m'attendre, et vous m'avez manqué de +parole. Vous vous êtes affecté, impatienté; vous m'avez causé une +grande inquiétude et une véritable souffrance, lorsque j'ai appris tout +à coup que vous étiez assez gravement malade. Je me suis hâtée de +revenir ici pour avoir plus vite et plus souvent de vos nouvelles; mais +à peine étiez-vous guéri que vous partiez sans me voir et sans écrire un +pauvre mot à mon grand-père. Nous avons su par vos amis que vous alliez +à Paris, mais que votre père, inquiet de vous, se trouvait déjà à Lyon, +et, autant que nous avons pu savoir ce qui s'était passé entre vous, il +a calmé votre agitation, il a pris ma défense, et il vous a conseillé de +revenir ici. Vous êtes à Aix depuis trois jours, et voici enfin que nous +pouvons parler librement. Ne me direz-vous pas ce que je dois penser du +trouble et du mal que je vous ai causés? Avez-vous cru que je voulais +vous décourager, et que je manquais de la sincérité nécessaire pour vous +dire que je renonçais à vous? Ou bien, découvrant que j'étais plus +religieuse que vous ne le supposiez, avez-vous regardé mes principes +comme incompatibles avec les vôtres? + +--Je n'ai jamais supposé, Lucie, que vous pussiez manquer de franchise +et de loyauté. J'ai cru que vous ne m'aimiez pas, et que vous ne +tarderiez pas à me le dire. J'ai perdu la tête, j'ai devancé mon arrêt, +j'ai voulu fuir. Mon père a blâmé ma précipitation, il m'a dit de +revenir accepter de nouveau l'espérance ou subir ma condamnation. Me +voici. + +--Résigné à tout? + +--Oh! résigné.... pas le moins du monde! J'ai promis de l'être, je l'ai +promis de bonne foi. Je tiendrai parole, si toute ma soumission doit +consister à me retirer sans faire entendre à qui que ce soit la moindre +plainte; mais ce que je souffrirai est effroyable, et je sens bien que +j'en guérirai difficilement... si j'en guéris! Ne prenez pourtant pas +ceci pour un appel à votre conscience. Je reconnais tous vos droits, et +dans ma douleur il n'y aura ni blâme ni reproche contre vous. Je vous +sais bonne, je crois à votre amitié. Je sais que je mérite votre estime, +et je crois qu'en me faisant souffrir vous souffrirez beaucoup aussi; +mais je ne veux rien devoir à votre pitié: elle nous serait funeste à +tous deux. Je désire donc vivement que cette explication soit décisive, +et que vous me commandiez de partir ou de me déclarer à votre père. + +--Écoutez, Émile, il y a quinze jours, je chantais chez les carmélites +le jour de la Trinité... et il me semblait que vous étiez là, quelque +part, que vous m'entendiez, que vous me compreniez, et que votre âme +chantait et priait avec la mienne. + +--- J'étais là, Lucie, j'étais dehors dans le soleil, dans la poussière +et dans la fièvre; je croyais être loin de votre pensée, et je devenais +fou! + +--Ingrat! reprit Lucie avec force, comment n'êtes-vous pas venu à moi +quand je suis sortie? + +--J'ai couru à vous, Lucie; vous ne m'avez pas reconnu, vous ne m'avez +pas seulement aperçu; vous sembliez abîmée dans l'extase ou brisée par +l'émotion. + +--Eh bien, vous m'avez vue, vous, mais vous ne m'avez pas comprise! +J'étais ravie dans l'espérance! Je venais d'entendre la voix de ma +conscience et celle de mon coeur qui chantaient avec moi! + +--O Lucie! que vous disait-elle donc, cette voix intérieure? + +--Elle me disait d'avoir confiance en vous. + +--Et vous ne la repoussiez pas? vous ne la combattiez plus? + +--Émile, répondit-elle en me tendant les deux mains à la fois, quand le +coeur et la conscience sont d'accord pour dire oui, que reste-t-il en +nous pour dire non? + +--Oh! ma chère Lucie, dites-moi cela cent fois, dites-moi cela +toujours!» + +Et je tombai à ses pieds. + +«Que Dieu l'entende et nous protége! s'écria-t-elle en se jetant dans +les bras de son grand-père; qu'il renverse les obstacles qui sont entre +nous! + +--Des obstacles! dit M. de Turdy avec feu; quels obstacles? + +--Il y en a, grand-père, répondit Lucie en fondant en larmes, ou il y en +aura! + +--Non, Lucie, m'écriai-je, il ne peut y avoir d'obstacles, puisque vous +croyez en moi! + +--Ah! prenez garde! reprit-elle avec tristesse, je m'abandonne à cette +espérance les yeux fermés et dans toute la loyauté de mon coeur, parce +que je m'imagine qu'au fond nous aimons Dieu de la même manière, parce +que je suis sûre que, loin d'être un athée comme on m'avait dépeint tous +ceux qui résistent à l'orthodoxie catholique, vous êtes une âme +profondément religieuse et vouée sérieusement au culte du vrai, du beau +et du bien, parce que je crois que Dieu, qui voit bien haut par-dessus +les prescriptions humaines, agrée votre culte autant que le mien, parce +que je veux, si je deviens votre compagne dans la vie, vous aimer dans +toute l'éternité, et que je compte sur l'éternité avec vous.... Mais, si +vous ne croyez pas la même chose en ce qui nous concerne,--faites bien +attention!--allez-vous exiger que je renonce à la pratique d'un culte +qui jusqu'ici m'a semblé nécessaire à la vie de mon âme, et dont ma foi +ne pourrait peut-être plus se passer? Si je vous tiens pour sauvé, vous +qui rejetez ce culte, ne me jugerez-vous pas hors de la voie et en +révolte contre vous, si je le conserve? Quand je pense cela, ma +conscience recommence à s'alarmer, en même temps que ma fierté se +révolte. Il faut que vous me garantissiez la liberté de conscience; +est-ce trop réclamer de votre équité? Vous voyez bien que je ne peux pas +vous laisser prendre d'engagement vis-à-vis de moi avant que vous m'ayez +accordé le point essentiel.» + +Je ne pus répondre tout de suite. J'étais tombé dans une sorte +d'anéantissement comme si, dans un jour de fête et dans un moment +d'ivresse, j'eusse été percé d'une flèche empoisonnée. + +«Que me demandez-vous? lui dis-je enfin. Le divorce avant le mariage, +par conséquent le mariage de convention que tout le monde fait et que +personne ne respecte! Ah! Lucie, si vous ne deviez être pour moi qu'une +amie, une soeur, probablement je regarderais comme un devoir de +respecter vos croyances et de vous aimer d'autant plus que je vous +croirais dans l'erreur à certains égards. Ou je vous plaindrais de mal +comprendre Dieu, ou je vous admirerais de pouvoir l'aimer sans le +comprendre. Dans tous les cas, je vous considérerais comme un enfant +bien cher et bien naïf dont je ne voudrais ni effrayer la débile +intelligence, ni contrister le coeur malade. Est-ce ainsi que vous +voulez être devant moi? Serai-je seulement votre père indulgent ou votre +frère résigné? Ah! vous m'arrachez le coeur de la poitrine, car je suis +un homme, et je ne puis supporter un autre homme que moi auprès de vous! +Non, je ne me sens pas capable d'accepter avec tranquillité le divorce +que vous me proposez, parce que je ne peux pas vous aimer à demi! On +peut se marier sous le régime de la séparation de biens, mais non sous +celui de la séparation des âmes, ou bien alors le mariage est nul devant +Dieu! + +--Il a raison! s'écria le vieux Turdy avec une impétuosité que je ne lui +avais jamais vue et en se levant avec cette roideur convulsive qui est +toujours un peu effrayante chez les vieillards; oui, oui, c'est parler +en homme, et c'est ainsi que j'aurais dû parler à la mère de ta mère, à +ta mère, et à toi par conséquent! Vous ne vous seriez pas jetées toutes +les trois dans ce mysticisme qui t'éloigne du bonheur au moment d'y +toucher, et qui a rendu si triste et si froid le mariage de ta mère et +le mien. Ah! je dis là des choses que je ne devrais peut-être pas dire +devant toi; mais il y a dans la vie des moments décisifs où il faut tout +avouer! Sache donc, folle enfant, que ni ton père, ni ton grand-père +n'ont été heureux! Ton père, qui a fini par donner aussi dans la +dévotion, ne se rappelle pas combien il a maudit autrefois l'influence +du prêtre dans son ménage! Il l'a maudite pourtant, et je l'ai vu +furieux, menacer la vie d'un certain directeur. Aujourd'hui, sans doute +il en demande pardon à ces messieurs; mais ces messieurs ne peuvent lui +rendre le bonheur qu'ils lui ont volé. Et, quant à moi, je n'étais ni +violent, ni despote, j'aimais ma compagne.... Je l'eusse aimée avec +passion, si elle l'eût voulu; mais il y avait entre nous un homme qui ne +voulait pas, un homme qui lui disait chaque jour: «Subissez les caresses +de votre mari, votre corps lui appartient, mais non votre âme, puisqu'il +est un impie et un philosophe! Gardez votre âme à Dieu et à moi...» + +--Mon père! s'écria Lucie, ne dites pas ces choses-là! + +--Je veux les dire, je les dirai! elles me font du mal, elles t'en font +aussi, ce n'est pas une raison pour laisser la vérité dans l'ombre et +dans l'oubli. J'ai quatre-vingt-deux ans; eh bien, je le jure devant +celui que vous appelez Dieu, et qui est pour moi la loi de l'univers, je +porte en moi depuis cinquante ans une malédiction que je veux formuler +jusqu'à ma dernière heure! Maudite et trois fois maudite soit +l'intervention du prêtre dans les familles! le prêtre qui, jeune ou +vieux, honnête ou dépravé, nous enlève la confiance et le respect de +nos femmes, le prêtre qui, fanatique ou modéré, est obligé par son état +de leur dire que nous sommes damnés si nous ne nous confessons pas, qui, +par conséquent, les habitue à séparer leur âme de la nôtre, et à rêver +un paradis d'égoïstes dont nous serons exclus! Oui, maudit soit le +prêtre qui ne nous marie que pour nous démarier au plus vite, lui qui a +déjà prélevé ses droits sur la virginité de l'esprit et la pureté de +l'imagination de nos femmes en leur apprenant ce que nous seuls eussions +dû leur apprendre.» + +Lucie devint pâle devant l'énergie un peu délirante de son grand-père. + +«Comme tout cela est affreux! dit-elle en se laissant retomber sur son +siége après avoir fait de vains efforts pour calmer le vieillard. O +Émile, nous sommes bien malheureux!» + +Elle pleurait amèrement. La colère du vieux Turdy s'apaisa tout à coup, +et il lui demanda pardon de sa violence avec de touchantes puérilités. +Pour moi, j'avais la mort dans l'âme, car je sentais qu'il m'était à +jamais impossible d'accepter un mariage comme ceux dont il venait de +révéler les douleurs et les hontes morales. Lucie comprit mon silence, +et, après avoir apaisé son grand-père par ses caresses, elle vint à moi +et me prit le bras pour marcher dans le salon, comme si elle eût voulu +chasser les images qui venaient d'être évoquées devant elle. + +«Émile, me dit-elle enfin en s'appuyant sur moi avec abandon, oublions +tout cela, et cherchons le moyen de gagner du temps; oui, il nous faut +absolument le temps de nous confesser l'un l'autre jusqu'au fond de +l'âme, à moins que vous n'ayez perdu toute espérance de m'amener à vous +ou de venir à moi! + +--Je garde, lui répondis-je, la ferme espérance de vous amener à moi, si +vous me dites que vous ne la répudiez pas, malgré ce que vous regardez +peut-être comme une obstination de mon orgueil. + +--Je vous crois l'esclave d'une logique terrible que je voudrais faire +fléchir par des raisons de sentiment! Je sais que vous n'êtes pas +orgueilleux, puisque je vous estime quand même, puisque je vous retiens, +puisque voilà mon bras enlacé au vôtre, puisque je vous dis: Gagnons du +temps, connaissons-nous bien, et réunissons tous nos efforts pour +parvenir à nous entendre! + +--Lucie, vous êtes adorable, et je vous adore. Laissez-moi donc vous +demander aujourd'hui à votre père et m'engager vis-à-vis de vous sans +exiger que vous vous engagiez vis-à-vis de moi. + +--Est-ce que cela est possible? + +--Oui, cela est possible de moi à vous, parce que votre loyauté est +sacrée à mes yeux. Si vous sentez, après quelque temps d'épreuve, que +vous ne pouvez me faire aucune concession, vous me rendrez ma parole, et +tout sera dit. Je ne vous demande pas la vôtre; je n'en ai pas besoin +pour savoir que vous ferez votre possible pour franchir l'intervalle qui +nous sépare. + +--Eh bien, s'écria Lucie avec une sainte effusion, j'accepte ce +marché-là! Vous êtes un grand coeur, Émile, et je me laisse vaincre en +générosité, afin d'avoir à vous admirer et à vous estimer toujours +davantage. Il faut bien que cela s'arrange ainsi, car mon père romprait +tout, et quel affreux malheur pour nous de nous séparer sans avoir +cherché de toutes nos forces à unir nos âmes, qui se cherchent avec tant +de force et de sincérité! Allons, Émile, embrassez le grand-père, et +dites-lui de prier pour nous. + +--Moi, prier! s'écria, en me serrant dans ses bras, le vieux Turdy, qui +riait et pleurait en même temps. + +--Oui, mon ami, lui dis-je, vous prierez pour nous la grande loi de +l'univers; car, en y pensant bien, vous reconnaîtrez que cette loi est +esprit autant que matière. Votre esprit parlera donc pour nous à ce +grand esprit qui gouverne les intelligences, puisqu'il régit toutes les +forces, et, tout en essayant de prier, il vous arrivera de prier en +effet. + +--Ah çà! répondit le vieillard en me tutoyant sans s'en apercevoir, tu +pries donc, toi? + +--Oui, à toute heure, à tout instant, par la pensée, par l'admiration, +par la tendresse enthousiaste, par le désir brûlant, par la réflexion +lucide, par la rêverie vague, par toutes mes facultés, par toutes mes +émotions, par toutes mes aspirations, par tous mes instincts, dont le +but est l'idéal, Dieu par conséquent, l'amour infini! + +--Allons! reprit le vieux Turdy en s'adressant à Lucie, tu vois bien que +c'est un exalté comme toi.... Quel diable peut donc vous empêcher de +vous entendre? Mariez-vous, mariez-vous, et, si nous mettons de côté le +prêtre, je promets de me convertir!» + +Un billet de M. La Quintinie est arrivé en cet instant. Il avait reçu, +disait-il à sa fille, une lettre qui le forçait d'aller tout de suite à +Chambéry. Il avait loué une petite voiture au village du Bourget, et, +comme il comptait dîner à la ville, il priait qu'on ne l'attendît pas. +Il passerait la soirée et la nuit chez mademoiselle de Turdy. + +Je ne sais pourquoi cette escapade inattendue du général a inquiété +Lucie. Elle s'est informée auprès du militaire qui sert de domestique à +M. La Quintinie et qui l'avait accompagné à la chasse. Un exprès avait +été rencontré par eux, comme il apportait une lettre au château. Le +général, après avoir lu la lettre dont cet homme était porteur, avait +poussé jusqu'au village. Là, il avait paru indécis un instant; puis, +s'étant assuré d'un moyen de transport, il avait écrit le billet et +renvoyé à Turdy son domestique, son fusil et ses chiens. + +«Je ne vois là rien d'étonnant, dit le grand-père. Le général n'avait +pas encore été saluer ma soeur; la moindre affaire l'aura décidé à se +rendre tout de suite à son devoir.» + +Il me laissa seul avec Lucie, c'était l'heure de sa sieste, et il en +avait d'autant plus besoin qu'il avait été fort ému de notre entretien. + +Dès qu'il se fut retiré, je demandai à Lucie pourquoi elle était +troublée. Elle me dit qu'elle eût été satisfaite d'une explication ce +jour même entre son père et moi. + +«Vous devez apprendre, me dit-elle, que son caractère est très vif, mais +non opiniâtre. Quand même je ne l'aimerais pas tendrement, je ne le +craindrais pas; mais il est l'homme des formalités extérieures, et il +reproche beaucoup à mon grand-père de n'en pas tenir assez de compte en +ce qui me concerne. Jusqu'à présent, il s'est beaucoup impatienté de ce +que je ne me mariais pas. Il prétend qu'on s'y prend très-mal pour m'y +décider, que des parents sages doivent choisir eux-mêmes, présenter le +fiancé, et réclamer la soumission aveugle de la jeune fille. La question +qu'il a soulevée ce matin à propos de l'obéissance passive n'était +qu'une suite de ce raisonnement à mon adresse. Il croit qu'en laissant +un jeune couple s'observer et s'étudier mutuellement, on lui donne le +temps de se _désenchanter_ du mariage, et il ajoute très naïvement que, +si l'on connaissait bien d'avance la personne à laquelle on doit s'unir, +on n'en trouverait pas une seule à qui l'on voulût se fier. Quand je lui +fais observer que ce n'est point là un encouragement au mariage, il +prononce qu'_il faut_ se marier, et pour mon père _il faut_ n'a jamais +besoin d'explication. Ne le prenez pas cependant pour un despote. Quand +vous le connaîtrez, vous verrez qu'avec lui ma liberté ne court pas de +risques bien sérieux: ce n'est donc pas lui que je crains pour moi, +c'est vous, Émile, que je crains pour lui. + +--Expliquez-vous. + +--Eh bien, je crains qu'il ne vous impatiente et ne vous irrite. Ses +théories vous blesseront certainement, et la manière dont il procédera +avec vous vous révoltera, j'en ai grand'peur. + +--Voyons, je crois y être préparé: il me demandera si je suis bon +catholique. Eh bien, étant catholique lui-même, il a le droit de +m'interroger, et je subirai l'interrogatoire avec le plus grand calme. + +--Mais vous ne le tromperez pas sur vos principes religieux? + +--Certainement non.... Alors il me refusera votre main? + +--Voilà ce que je ne puis vous dire, je n'en sais absolument rien. Il y +a deux ans, mon père eût fait meilleur marché que moi de la croyance; +mais le voilà bien changé, et, je le dis avec regret, sa conversion n'a +pas ouvert son esprit à l'aménité. Que ferez-vous, Émile, s'il vous +déclare qu'il faut faire acte de catholicisme pour m'obtenir? + +--Je reculerai, comme on fait avec les enfants, pour détourner l'orage. +Je lui demanderai de prendre le temps de me connaître, et alors tout +dépendra de vous. + +--Comment cela? + +--Si vous m'aimez assez pour embrasser mes idées, vous userez de votre +légitime ascendant sur lui pour l'amener à approuver notre union. + +--Ah! oui; mais nous sommes dans une impasse. Pour que nos idées +arrivent à se fondre, il ne faut pas qu'on nous sépare.... +M'autorisez-vous à lui dire que j'espère vous convertir? + +--Si vous le croyez, dites-le, Lucie; mais ne comptez pas que je vous +aiderai à le faire croire.» + +Lucie eut un moment de dépit où, pour la première fois, je vis la femme +l'emporter sur l'apôtre. + +«Vous êtes un roc! me dit-elle; vous n'êtes pas capable de la plus +petite concession pour rester près de moi et me donner du courage! +Est-ce là aimer? + +--Oh! oui, Lucie, m'écriai-je, c'est aimer avec la passion d'un honnête +homme qui vous respecte, et qui ne veut pas se rendre indigne de vous +par le mensonge. + +--Et c'est justement pour cela que je vous estime! répondit-elle avec un +mélange de colère et de tendresse qui la rendit adorable. Je m'en veux +parfois de tant tenir à un homme si fier et si têtu! Mais comment faire? +Plus vous me résistez, plus je suis fière de vous, et plus je m'obstine +à vouloir vous aimer!» + +Elle veut! Hélas! moi, j'aurais beau ne pas vouloir! Je l'aime, je +l'aime avec une passion brûlante comme un instinct, froide comme une +fatalité. Pour l'obtenir je n'aurais qu'un genou à plier, une formule à +prononcer.... J'ai mes heures de tentation comme un dévot; seulement, le +tentateur ici, c'est l'esprit clérical. Il joue dans le drame de mon +amour le rôle du diable. + +Mais ne crains rien, la _tentation_ peut être terrible et poignante à +ceux qui ont pour juge le dieu des ténèbres. Moi, j'ai le Dieu de +vérité! Avec lui, la lutte du mensonge est courte, et la victoire est +facile! + + Ton Émile. + + + + +XV. + +LUCIE A MOREALI. + + + Turdy, le 13 juin. + +Mon ami, vous êtes bien bon pour moi d'avoir écrit cette longue lettre +et transcrit ou plutôt traduit la doctrine du père Onorio pour les +besoins de mon âme. Je ne sais si ce vénérable religieux est aussi +éloquent que vous le faites. Peut-être prêtez-vous à ses idées le +secours de votre propre éloquence. N'importe, je ne veux examiner que la +doctrine elle-même. + +Elle n'est pas nouvelle, c'est celle du beau livre de l'_Imitation de +Jésus-Christ_, qui est considérée par l'Église comme l'introduction à la +sainteté; mais peut-être avons-nous le droit de croire que ces sortes de +travaux inspirés sont appropriés au temps où ils éclosent, et qu'ils +nous tracent une ligne de conduite peu à peu impossible à suivre, sinon +dangereuse et contraire aux progrès de la foi. Est-ce que la foi, est-ce +que la notion et l'amour de Dieu ne doivent pas suivre la marche de +l'esprit humain de siècle en siècle et se mettre à la tête de toutes les +conquêtes, au lieu de se faire traîner ou de protester? + +Ceci nous mènerait bien loin et ne serait que la paraphrase d'une de ces +excellentes leçons que vous oubliez, que vous reniez peut-être, mais que +j'ai gardées en extraits et en résumés dans mes cahiers du couvent. +Cette leçon était intitulée _E pur si muove!_ Souvenez-vous, mon ami! +Vous nous disiez (et je vous cite à peu près textuellement, car j'ai mon +extrait sous les yeux): + +«Oui, elle tournait, la terre, et elle avait toujours tourné, car ce +mouvement est sa vie, et, si les juges qui condamnaient Galilée avaient +mieux réfléchi et mieux raisonné, ils eussent pu interpréter le miracle +de Josué sans faire mentir ni les livres saints, ni les éternelles lois +de la nature. Dieu, qui a le pouvoir de faire fonctionner tous les +rouages de l'univers, avait bien celui de faire apparaître aux yeux de +cette poignée d'hommes qui combattaient en son nom le spectre enflammé +d'un soleil immobile, remplaçant pour leur croyance l'astre véritable +qui s'éloignait et s'éteignait dans les nuées du couchant. + +«C'est ainsi, ajoutiez-vous, qu'en s'attachant quelquefois trop à la +lettre, on se jette en des luttes où l'esprit du siècle semble +triompher, tandis qu'au fond c'est pourtant l'esprit de Dieu qui éclaire +les travaux des savants et des philosophes, soit qu'ils le +reconnaissent, soit qu'ils le nient.» + +Voilà ce que vous disiez, mon ami. Permettez-moi de m'en tenir à ce doux +et clair esprit qui formait le mien, et dont il ne m'est plus possible +de changer les conclusions. Votre père Onorio est un saint, je n'en +doute pas; mais il y a des saints qui se trompent, et vous-même êtes +forcé de modifier et d'atténuer les conséquences de sa doctrine. + +Je n'aime pas l'exagération de parti pris. J'ai aujourd'hui la certitude +que l'on peut prendre le sauveur Jésus pour l'idéal de la vie intérieure +sans rompre avec les devoirs du temps et du milieu où l'on existe. Cet +idéal que l'on porte en soi tend à élever sans cesse la pratique de la +vie sociale; mais je crois qu'il défend aussi de la briser, et que les +grandes ruptures avec les devoirs ordinaires sont de grands scandales, +pardonnables seulement à qui n'a pas compris ces devoirs-là. Je les ai +compris, moi; je ne peux plus les méconnaître. Je dois et je veux vivre +avec mon temps, que Dieu n'a pas maudit. Dieu ne maudit rien, je +proteste! + +Ne me demandez pas autre chose, mon ami. Vous parler de ce projet de +mariage qui vous paraît si funeste m'est encore plus impossible. + +Pourquoi? Je ne sais pas! Je sens que mon âme aborde un grand mystère, +et que cette première lutte avec l'esprit inconnu qui me parle ne peut +souffrir de témoin étranger. Je n'oserais dire à mes parents les pensées +que je porte en moi, je n'oserais même les dire à celui qui en est +l'objet. Il y a là comme un abîme à franchir et comme une montagne à +soulever; c'est je ne sais quelle honte sacrée, si je puis dire ainsi, +car elle ne me fait pas rougir de moi-même quand le sang monte brûlant à +mes joues. Ne craignez donc pas! Mon bon ange veille, et il me rassure. +Ma conscience n'a pas de détours, elle est donc libre de terreurs. Je +sens Dieu en moi comme je ne l'ai jamais senti, et, sans savoir comment +il résoudra le problème de ma situation, je suis pénétrée d'une +confiance sans bornes dans l'issue qu'il me réserve. + +Je ne veux pas faire de controverse avec Émile. Je ne pourrais pas non +plus. Je ne me sens de forces réelles que sur des articles de foi où je +le sais d'accord avec moi et beaucoup plus fort que moi-même,... aussi +fort que vous, mon ami, et ce n'est pas peu dire! + +Tranquillisez-vous sur mon compte, et ne pleurez pas notre amitié +brisée. Pourquoi le serait-elle, si vous redevenez l'ami que j'ai +toujours connu? Émile lui-même renouera cette amitié quand vous +m'autoriserez à la lui dire, et quand vous aurez reconnu en lui un guide +sûr, éclairé, légitime enfin pour mon âme. Voyez-le donc, parlez-lui de +moi, de lui, faites-vous apprécier, obtenez sa confiance: je consens à +ne me prononcer dans un sens ou dans l'autre qu'après cette épreuve; +mais soyez vous-même, mon ami, et mettons tout à fait de côté +l'influence hors de saison qui a dicté votre dernière lettre. + + Lucie. + + + + +XVI. + +M. LEMONTIER A ÉMILE, A AIX. + + + Paris, 13 juin 1861. + +Je crains que, par suite d'un zèle de jeune apôtre, tu n'apportes un peu +trop de rigidité dans tes rapports avec l'entourage officiel ou occulte +qui te dispute Lucie. + +Ne demandons pas trop aux hommes, dans ce moment de déraillement +intellectuel, s'ils sont catholiques, protestants ou juifs. Si l'on y +regardait de bien près, on verrait que beaucoup d'entre eux sont tout +cela ensemble, et très-païens par-dessus le marché, tant les doctrines +tendent à une fusion inévitable en dépit de la prétention à l'immobilité +qui caractérise certains adeptes de cette foi à facettes. C'est que la +fusion a pour prologue inévitable la confusion. + +Mon avis est qu'il faut éviter les discussions vaines et ne point porter +le trouble dans les esprits par la guerre aux détails. Beaucoup de +chemins conduisent au vrai, et la devise de l'Église est que tout chemin +mène à Rome. Demandons aujourd'hui que tout chemin mène Rome à Dieu! + +Tracer une route unique et absolue, bâtir des systèmes de toutes pièces, +ce serait recommencer l'histoire du passé. L'homme nouveau ne subira +plus d'entraves nouvelles. Il aimera encore mieux user celles dont il a +l'habitude, jusqu'à ce qu'elles le quittent à force de vétusté, et, +comme cela est fatal, rien ne doit nous irriter dans les obstinations de +l'habitude. + +D'ailleurs, quelle que soit la théorie de l'individu, il peut être dans +le chemin pratique de l'idéal, si son âme est plus généreuse que sa +croyance, et cette anomalie se présente en nombreux exemples dans la +situation particulière aux époques de grande transition. Il ne faudrait +donc pas prendre trop à la lettre ce que je t'ai dit sur les eunuques +intellectuels. Le mysticisme est une grande machine à mutilation morale; +mais les germes de la véritable virilité lui échappent souvent. J'ai +connu des dévots très-philosophes, des esprits forts très-superstitieux, +et des athées très-religieux sans le savoir. + +Ces exceptions, quelque fréquentes qu'elles soient, ne doivent pourtant +jamais servir à réhabiliter l'esprit meurtrier des doctrines ennemies du +progrès. Elles ne sont rien de plus que de nobles inconséquences, des +révoltes de la vie divine dans les âmes, des protestations qui échappent +au raisonnement, des attentats sublimes contre la logique du mal, des +contradictions sans lesquelles l'esprit de Dieu eût été entièrement +étouffé au moyen âge. La réforme fut une de ces protestations spontanées +qui ouvrent une soupape de sûreté à l'étouffement universel. Une +nouvelle réforme plus radicale et plus complète se prépare. L'Église +romaine se mettra-t-elle en tête du mouvement? Qui sait? et pourquoi +non? Voilà pourquoi, mon enfant, il ne faut pas décourager les +catholiques comme Lucie, ni les athées comme son grand-père. + +Pour conclure, esprit de charité, tolérance et aménité envers tout homme +et toute femme de bien qui se trompe!--Guerre ouverte, guerre à mort au +mensonge érigé en parole de Dieu! Mépris absolu, mépris de glace aux +hypocrites qui font de l'idée religieuse un instrument de haine et +d'abrutissement, ou tout simplement le marchepied de leur ambition! + +Sois sage autant que courageux, ce n'est point facile! Raison de plus +pour essayer. + +Sois béni de Dieu comme tu l'es de ton père. + +Adresse-moi ta prochaine lettre à Chêneville. Je vais achever mon +travail sous les vieux arbres qui t'ont vu naître. Je serai plus près de +toi. + + + + +XVII. + +ÉMILE A SON PÈRE. + + + Aix, le 13 juin. + +Aujourd'hui, je croyais pouvoir aborder la question avec le général; +mais il a écrit de Chambéry qu'il ne rentrerait que demain, et j'ai pu +passer la journée dans une sorte de tête-à-tête avec Lucie. + +Nous avons causé longtemps en nous promenant dans l'enclos et dans la +montagne autour du manoir. C'est un lieu enchanté, et Lucie est une +créature divine, mon père! Nous n'avons plus discuté, nous avons répandu +nos coeurs l'un dans l'autre. Nous nous sommes raconté toute notre vie, +et quel ravissement pour moi de n'avoir rien à lui cacher, rien à lui +taire! Combien je t'en remercie! car c'est à toi que je dois d'avoir +ignoré les dangereux entraînements de la jeunesse et de l'oisiveté. Je +lui ai dit toute notre intimité de travail, de voyages tête à tête, de +causerie intime et jamais épuisée, ces soirées d'hiver à la campagne où +tous deux, seuls au coin du feu, nous pensions tout haut l'un pour +l'autre, et quelquefois entraînés jusqu'au milieu de la nuit, oubliant +de compter les heures qui sonnaient et les lumières qui se consumaient +sur la table. Et Lucie aimait à apprendre que nous étions souvent gais +dans ces épanchements jusqu'à rire et à réveiller en sursaut le vieux +chien qui dormait dans nos jambes, que nous recommencions le jour +suivant après nous être dit: «Cette fois, nous nous quitterons à dix +heures, nous avons à travailler, nous veillons trop!» et que nous +retombions dans notre oubli du temps, dans notre plaisir de pouvoir +échanger avec suite nos idées et nos sentiments sans être dérangés ni +distraits par la vie extérieure. Je lui racontais aussi nos longues +promenades de huit jours dans l'été, avec un domestique pour faire notre +cuisine ambulante et un mulet pour porter nos provisions. Je lui disais +comment nous explorions ainsi une localité de peu d'étendue, examinant +tout, recueillant tout, et comme quoi nous arrivions à la posséder sous +tous ses aspects d'ensemble et de détail, art, science, histoire, +moeurs, coutumes, faune et flore.--Et puis nos grandes excursions, nos +campagnes dans les bibliothèques, nos heures de recherches dans les +livres, nos collections de souvenirs, nos rêveries oublieuses de tout au +sein de la nature, enfin toute cette vie à deux que tu m'as faite si +libre et si remplie, si belle et si douce, si austère et si tendre!... +Lucie a rêvé longtemps après m'avoir longtemps questionné. + +«Je ne m'étonne plus, m'a-t-elle dit ensuite, de trouver en vous ce que +je n'ai trouvé chez personne, l'accord des idées, des sentiments et des +goûts. Votre esprit et votre caractère se tiennent, et cette pureté de +moeurs que j'ai entendu déclarer impossible à votre sexe et à votre âge, +à moins d'une éducation catholique des plus rigides, est pour moi une +surprise dont je ne reviens pas. + +--Tout cela, Lucie, a été obtenu par le sentiment religieux pourtant, +n'en doutez pas; mais il y a manqué, je l'avoue, la crainte du diable et +la croyance à l'enfer. + +--Ne me parlez pas de l'enfer, répondit-elle vivement, je n'y ai jamais +cru! Mais ne parlons pas du tout de nos dogmes, parlons de nous. J'adore +votre père, me voilà enthousiaste de lui,... et jalouse aussi! Voyez, +Émile, est-il possible, à vous qui avez sous les yeux à toute heure un +tel idéal, de chérir passionnément une pauvre fille comme moi? + +--Oui, et d'autant plus, même en supposant que vous soyez la pauvre +fille que vous dites. Les grands amours naissent des grands amours. + +--Pourtant voyez! reprit-elle; vous dites qu'un prêtre, un confesseur, +un directeur de ma conscience serait votre rival, qu'il vous prendrait +mon âme, et qu'entre deux êtres qui s'aiment il ne peut y avoir que +Dieu! + +--Je n'ai jamais dit _entre_, j'ai dit _en eux_ et _avec eux_. + +--Mais votre père est un homme pourtant! Sera-t-il notre confesseur et +notre conseil? Je le veux bien, moi; mais alors que devient notre +théorie contre l'intervention du _père spirituel_? + +--Je vais vous dire la différence, Lucie! L'intervention d'un père comme +le mien serait _discrète_, et notre recours à lui serait _libre_. Un +père comme le mien n'entendrait pas la confession de l'un sans entendre +celle de l'autre, et il n'exigerait ni l'une ni l'autre au nom de notre +salut. Je comprendrais très-volontiers, à défaut de bons parents et +d'amis sévères, le rôle d'un prêtre saint et sage qui consentirait à +donner ses conseils et ses lumières à deux amants, à deux époux attirés +vers lui d'un commun accord par une égale confiance, et qui, lorsqu'il +ne les verrait pas venir à lui, remercierait Dieu de ce qu'ils n'ont pas +besoin de lui. Est-ce ainsi que vos prêtres agissent? Votre confiance en +eux n'est-elle pas obligatoire, forcée? Pouvez-vous les consulter sur un +cas de conscience isolé? Ne faut-il pas leur dire tout, jusqu'aux plus +délicats secrets de la pudeur, jusqu'aux choses qu'un père n'oserait +demander à sa fille? + +--Je ne sais pas, moi! répondit Lucie avec fermeté. Il y a des pudeurs +qui n'ont pas de secrets à révéler et qui ne connaissent pas les +angoisses de la confession. Ne m'accorderez-vous pas que, pour les +autres, la crainte d'avoir à révéler quelque honte devient un frein +salutaire et puissant? + +--C'est un remède empirique, ma chère Lucie, que l'obligation de faire +un acte impudique pour racheter l'impureté de la pensée! Quoi de plus +indécent pour une jeune fille ou pour une jeune femme que de se révéler +ainsi à un homme? C'est se jeter dans le feu pour se guérir de la +brûlure.» + +Lucie ne répondit pas. Elle revint à sa prétendue jalousie à propos de +toi. + +«Avouez, dit-elle, que vous m'avez déjà confessée à votre père? + +--Il faut croire, répondis-je, que je vous ai confessée telle que vous +êtes, puisqu'il m'a renvoyé à vos pieds. + +--Comme pénitence!... dit-elle en riant. Eh bien, à présent je veux que +nous parlions de moi, afin que ce père, dont j'ai peur et envie, juge si +je suis digne de devenir sa fille. Vrai, je n'en sais plus rien! +Interrogez-moi. + +--Oh! mon Dieu, moi, lui dis-je, une seule chose me tourmente. Votre vie +a été si pure, qu'elle est écrite dans un regard, dans un sourire de +vous. Vous pouvez avoir essayé d'aimer quelqu'un comme vous essayez de +m'aimer à présent, sans perdre le moindre de vos droits à mon respect, +et pourtant je serais désespéré d'apprendre que vous avez aimé! + +--Alors pourquoi le demandez-vous? + +--Pour que, si cela est, vous ne me le disiez jamais.--Ah! vous voilà +faible, et vous tombez au-dessous de vous-même. Vous avez le courage de +votre franchise, mais non celui de la mienne. + +--C'est vrai, mais c'est que je ne suis pas fort du tout, Lucie, ou du +moins j'ignore si je le suis. Je n'ai eu jusqu'à présent que du bonheur, +et je ne sais pas si je me tirerais d'une violente épreuve. Je crois +pouvoir répondre que ma conscience n'y laisserait rien de son honnêteté, +mais je ne sais pas si je n'y laisserais pas ma vie. + +--Allons, allons! reprit-elle en souriant, ne détournez pas vos yeux des +miens et ne soyez pas poltron! J'ai eu un amour, un véritable amour de +femme dans ma vie, et j'ai besoin de vous le raconter; mais ne tremblez +pas comme cela: j'ai aimé un enfant. + +--Un enfant? + +--Oui, un enfant de quatre ans, la fille de ma servante Misie, un enfant +qui a causé dans ma vie une sorte de révolution; mais il faut que je +remonte un peu dans cette vie d'auparavant. Je vous résumerai mon +histoire en quelques mots, et vous la soumettrez au jugement de votre +père. + +«J'ai toujours été enjouée de caractère et sérieuse d'esprit. Le premier +éveil de mon âme s'est fait au sein d'une religion douce et tolérante de +formes, grâce à une bonne direction que j'ai rencontrée, mais sévère +dans ses conséquences, grâce à un certain besoin de logique ardente qui +est en moi. J'ai voulu appliquer cette logique à ma vie, consacrer ma +fortune et mes soins au bonheur des autres sans me permettre de penser +au mien propre. Ma nature calme ou bien gouvernée ne réclamait pas. Je +ne pouvais séparer dans ma pensée mes propres félicités de celles des +êtres que je voulais rendre heureux. + +«On vous a dit que je voulais me faire religieuse: j'y ai pensé +longtemps et sérieusement; mais ce n'était pas par un instinct +d'isolement farouche. Je voulais me consacrer à l'éducation des enfants +et des jeunes filles. + +«Puisque je suis riche, me disais-je, j'ai de plus grands devoirs à +remplir que celui de me marier. Je dois et je veux adopter une famille +aussi étendue que mes ressources, mon temps et mes forces me le +permettront. + +«Je ne l'ai pourtant pas fait. Plus tard, et quand nous passerons aux +détails, je vous raconterai ce qui m'a rendue hésitante. Je vous dirai +seulement aujourd'hui ce qui m'a fait renoncer complétement à mes +projets. + +«Un jour, ma servante Misie me demanda en pleurant de prendre sa petite +dans la maison. Sa soeur, à qui elle l'avait confiée, venait de mourir, +et elle n'avait au village personne qui lui inspirât confiance. Mon +grand-père aime les enfants, mais à la condition qu'ils ne seront ni +bruyants ni dévastateurs. Il pense avec raison que leurs parents, +engagés dans les devoirs de la domesticité, ne peuvent guère les +surveiller, et que ces petits bandits, livrés à eux-mêmes, arrachent et +brisent les fleurs, dénichent les oiseaux et font mille autres sottises +nuisibles à eux-mêmes autant qu'au repos des vieillards. J'obtins une +exception en faveur de Lucette; elle était ma filleule, je me chargeais +de la surveiller aux heures où sa mère ne le pourrait pas. J'allai donc +chercher l'enfant; elle était malpropre. Quand je l'eus baignée, je vis +qu'elle était d'une délicatesse extrême et qu'elle avait besoin de +grands soins. Elle n'était pas jolie; craintive, sauvage, elle ne me +tint d'abord que par la pitié; mais elle m'occupait beaucoup. Sa frêle +santé, son caractère ombrageux exigeaient une surveillance continuelle, +et je me repentis d'avoir pris une charge qui absorbait tout mon temps +et me rendait esclave d'un seul petit être médiocrement intéressant par +lui-même. + +«Au moment de la rendre à sa mère, pour qui j'aurais facilement obtenu +une dispense de service jusqu'à nouvel ordre, je me sentis reprise de +compassion. Misie ne savait soigner sa fille ni au physique ni au moral. +Elle la faisait manger trop ou trop peu, elle la grondait et la gâtait +sans discernement. Je la priai de ne s'en plus mêler. Conserver ce petit +corps et cette petite âme, n'était-ce point aussi obligatoire que de +préparer l'éducation de deux ou trois cents jeunes filles? Le brin +d'herbe est-il moins fécondé par la rosée du ciel que par la grande +nappe de la prairie? Et puis je devais peut-être accepter cette charge +par la raison qu'elle me pesait. Je rêvais les grandes choses, et je +dédaignais les petites; ce n'était pas là le véritable esprit chrétien. +Je redevins l'esclave de Lucette, et je fis de mon mieux. + +«Durant l'hiver, elle resta chétive et maussade; mais, quand les neiges +commencèrent à fondre, quand le printemps verdit, ma pauvre petite +commença à renaître. Un matin qu'elle jouait mélancoliquement à mes +pieds dans le jardin, elle laissa tomber ses jouets, regarda longtemps +un buisson où un oiseau avait commencé son nid, et, voyant la petite +bête apporter et entrelacer adroitement un grand brin de paille, elle se +mit tout à coup à sourire en silence. C'était, je crois, son premier +sourire volontaire et spontané. Sa mère ne lui arrachait ces petites +gracieusetés de la physionomie qu'à force d'obsessions. Ce que je vais +vous dire vous paraîtra peut-être bien puéril, mais le muet sourire de +Lucette à cet oiseau qui ne lui demandait rien me causa un +attendrissement extraordinaire. Je la regardai comme si elle +m'apparaissait pour la première fois. Ce sourire l'avait transfigurée, +elle était belle. Encore pâle sous ses cheveux bruns, elle s'animait peu +à peu, comme un bouton de fleur qui s'entr'ouvre et se colore au soleil. +Elle se leva pour aller regarder le petit nid que l'oiseau venait de +quitter, et son sourire devint un franc rire d'étonnement et +d'admiration. Elle revint à moi, et, voyant mes yeux attachés sur les +siens, elle hésita un peu, s'enhardit, et vint pour la première fois +m'embrasser et me caresser de son plein gré. + +«Nous nous aimions enfin! Elle avait pris confiance en moi, et moi... +comment vous dirai-je ce qu'elle m'inspirait tout à coup? C'était comme +la révélation d'une chose jusque-là ignorée, le charme de l'enfance. Les +religieuses--et vraiment j'en étais une, bien que libre encore--ne +connaissent pas le sentiment maternel. Il faudrait le deviner, et elles +ne doivent pas chercher à en pénétrer les mystères. Leurs enfants +d'adoption sont pour elles de petites soeurs qu'elles gouvernent plus ou +moins bien, mais que leurs entrailles repoussent en quelque sorte. Il y +en a même bon nombre qui détestent les enfants malgré elles, comme si +leur conscience chagrine protestait contre la stérilité de leur vie. +Pour moi, j'aimais l'enfance, mais je ne l'avais jamais comprise. +C'étaient toujours de jeunes âmes à éclairer des lumières de la +religion, mais non ces êtres complets et vraiment angéliques que les +enfants sont en réalité. La beauté, la grâce, et je ne sais quoi de +mystérieusement divin, comme si Dieu n'avait pas besoin de nous pour se +révéler à eux plus intimement qu'à nous-mêmes, voilà ce qui me frappa +d'une lumière imprévue. Pourquoi le nid du petit oiseau charmait-il la +pensée de Lucette? Savait-elle si c'était un berceau ou un simple +amusement? Si elle me l'eût demandé, je n'eusse pas osé lui répondre. +Elle avait l'air de l'avoir mieux compris que moi et d'avoir adoré déjà +dans son coeur la loi de Dieu dans le travail de cette petite créature. + +«A partir de ce jour, Lucette me devint si chère, que ma personnalité +disparut pour moi en quelque sorte. Comme si elle l'eût compris, la +pauvre petite se mit à m'aimer passionnément. Elle n'était pas +démonstrative, mais elle s'attachait à moi comme mon ombre à mon corps, +et, si j'étais forcée de la quitter quelques heures, je la trouvais +absorbée et comme dépérie. Sa joie était si grande en me voyant revenir, +qu'elle avait des étouffements inquiétants. Le médecin, la voyant ainsi, +me disait souvent:--«Ne vous y attachez pas trop, elle ne vivra pas.» + +«Je pris à tâche de la faire vivre, n'espérant pas trop réussir et pour +ainsi dire préparée à la perdre, mais pénétrée du désir ardent de faire +sa vie aussi pleine et aussi douce que possible. Cette préoccupation +devint mon unique pensée, et, pendant six mois, je vécus aussi absente +de moi-même que si je ne m'étais jamais connue. Toutes mes pensées, +toutes mes inquiétudes, toutes mes espérances avaient cette enfant pour +objet, elle était le but de ma vie. C'est en vain que j'essayais +quelquefois de me reprendre et de m'interroger; je ne pouvais plus me +répondre, j'aimais l'enfant et l'enfance plus que moi-même. + +«J'en étais venue à ressentir tous les mystérieux instincts de la +maternité. La nuit, j'étais comme avertie de ses étouffements, et je +m'éveillais avant elle. En la promenant, je sentais venir à l'horizon le +souffle d'air un peu trop frais pour sa poitrine délicate. Cette enfant +toujours dans mes bras, sur mes genoux ou pendue à ma robe, impatientait +un peu mon grand-père, et lorsque, pour ne pas la quitter, je refusais +d'aller passer les fêtes avec ma tante, celle-ci disait que je devenais +folle; mais au fond tous deux espéraient que cet engouement pour +l'enfance me conduirait au mariage, et on ne me contrariait pas trop. + +«Durant l'été, Lucette parut vouloir vivre. Son intelligence se +développait rapidement: elle questionnait beaucoup; mais ses questions +mystérieuses, incompréhensibles quelquefois, m'effrayaient. Que répondre +à cette petite âme qui cherchait Dieu et qui semblait le mieux entrevoir +dans ses rêves que dans mes explications? Elle voulait aller dans les +étoiles, c'était son idée fixe, et il fallait, quelquefois, lui +promettre de l'y conduire pour l'empêcher de pleurer sans cause +apparente.--Mais ce n'est pas l'histoire de Lucette que je veux vous +raconter. Ses adorables gentillesses, sa poésie bizarre n'ont peut-être +existé que pour moi. Elle a été un rêve délicieux et poignant dans ma +vie. Au retour des neiges, elle a dépéri rapidement. Je ne la quittais +ni jour ni nuit. Par une froide matinée de cet hiver, elle s'est +endormie sur mon coeur pour ne plus se réveiller, et dans ce sommeil +suprême je l'ai vue sourire une dernière fois, comme si la mort lui +apparaissait sous la forme du petit oiseau qui tisse gaiement le berceau +d'une vie nouvelle. J'ai ressenti une douleur dont je ne veux pas vous +parler: je pleurerais encore, et je ne dois pas vous attrister. + +--C'est fait, Lucie, je pleure avec vous, et, moi aussi, j'adore +Lucette. Pour moi aussi, elle est une révélation que vous me +communiquez... et me voilà tout prêt à vous raconter le reste de votre +histoire. + +--Oui, je veux bien, dites. + +--Eh bien, vous avez été transformée par cet amour de mère; vous avez +compris que l'adoption d'un enfant était une chose bien autrement grave +que la gouverne d'un troupeau. Vous avez compris le but de la femme, +vous avez vu que l'enfant ne pouvait avoir plusieurs mères, et que, pour +vivre heureux ou pour mourir doucement, il devait absorber toute +l'existence d'une seule. Vous vous êtes dit enfin que le but de la femme +était la maternité avec toutes ses angoisses, toutes ses sollicitudes, +tous ses déchirements et toutes ses joies, et qu'une religieuse n'était, +en comparaison d'une mère, qu'un pédagogue à la place de Dieu. + +--Oui, Émile, c'est la vérité que vous dites, et c'est là ce que j'ai +ressenti. Tous mes raisonnements exaltés sont tombés devant le fait +éprouvé. L'état le plus sublime et le plus religieux, c'est l'état le +plus naturel. Dieu n'a pas mis dans nos coeurs ce miracle de tendresse +inépuisable, cette faculté d'aimer et de souffrir pour que notre volonté +s'y refuse. Le jour où j'ai perdu Lucette, j'ai résolu de me marier; +mais je ne voulais pas me marier à tout prix, et aucun homme n'avait +parlé à mon coeur, aucun n'avait éveillé mon imagination. J'étais +très-hautaine, c'était un tort sans doute. Je n'avais pas le droit de +prétendre à l'affection d'un homme véritablement supérieur, moi dont la +vie toute faite de grandes aspirations et de petits dévouements avait +été en somme assez stérile. Que voulez-vous! je ne me donne pas raison; +j'étais prévenue, et l'idéal religieux dont je m'étais nourrie ne me +portait pas à l'indulgence dans le monde réel. J'étais pourtant née +bienveillante, ce me semble; mais j'avais fait deux parts de moi-même: +une de bonhomie et d'enjouement pour cette vie extérieure à laquelle je +ne voulais me mêler qu'à la surface, comme fait l'hirondelle qui rase le +flot et ne quitte pas le domaine de l'air; l'autre toute de +recueillement et d'enthousiasme pour les choses célestes, région +intellectuelle où je voulais absorber le meilleur de mon âme. + +«J'étais donc assez mal disposée à aimer quand je vous ai rencontré. +C'est votre étonnante sincérité qui m'a frappée, et je vous ai pris dès +les premiers jours en si grande estime, qu'il ne m'a plus été possible +de revenir à mon orgueil solitaire; j'ai senti pour vous l'amitié à +première vue, une amitié si grande, qu'il ne me paraît pas possible non +plus qu'elle soit jamais détruite, quoi qu'il arrive, et que, si nous ne +nous marions pas ensemble, je ne songerai plus du tout à me marier. Je +n'oserais plus offrir à un autre homme un coeur où vous auriez conservé +tant de droits, et je m'imagine que, si j'étais homme, je ne voudrais +pas venir après vous dans la vie d'une femme sérieuse. + +«Mais votre rude franchise a eu aussi ses inconvénients. Effrayée de me +sentir si occupée de vous et redevenue absente de moi-même comme au +temps de Lucette, j'ai voulu savoir ce qui se passait en moi. J'ai +craint de vous aimer d'amour juste au moment où j'ai craint que vous +n'eussiez pas d'amour pour moi. Était-ce là un puéril sentiment de +femme, un instinct de coquetterie? J'ai eu peur de moi aussi, j'ai fui, +j'ai cherché dans la prière et la retraite à me retrouver moi-même. Eh +bien, là, je me suis réellement calmée, non par le détachement, mais par +l'intervention mystérieuse de je ne sais quelle voix intérieure. Ne me +questionnez pas là-dessus, je ne saurais pas bien vous répondre; je sais +seulement que Dieu semblait sourd à ma prière quand je lui offrais de +renoncer à vous, et qu'il me revenait avec des suavités ineffables quand +je priais pour vous seul. Alors il m'est arrivé d'avoir en lui une +confiance que je n'avais jamais eue encore, et que je me suis expliquée +ainsi: la foi en Dieu n'est complète que quand nous avons foi en +nous-mêmes. Dieu est tellement en nous, qu'en doutant de nous, nous +sommes entraînés à douter de lui. A force de l'interroger sur ses +intentions à notre égard, on oublie trop souvent peut-être, dans la +pratique religieuse, qu'il nous a donné le libre arbitre pour nous +forcer à nous en servir; enfin j'ai reconnu que mon affection pour vous +avait grandi et éclairé ma foi. Dès lors j'ai résolu de ne plus +combattre et d'attendre sans terreur ce que Dieu vous inspirerait à +vous-même pour la solution de notre avenir.» + +J'étais transporté de joie, et pourtant Lucie restait triste. Ses yeux +attachés sur les miens se remplissaient à chaque instant de larmes. + +«Dites tout, Lucie, m'écriai-je; dites tout, je vous en conjure. Ne me +laissez pas ainsi ivre de bonheur et de reconnaissance avec cette épée +de Damoclès sur la tête. Il y aurait là quelque chose d'horriblement +cruel qui ne serait pas vous! + +--Émile, reprit-elle, je vous ai dit que je vous aimais plus que tout +autre, et que j'avais foi en vous. Ne me demander que ce dont je suis +sûre: le reste est doute, crainte, espoir, appréhension! mon affection +pour vous, c'est le cri de ma liberté. Mon aveu en est l'acte. Le reste +ne dépend pas de moi, je vous le jure, et ce n'est pas aujourd'hui ni +demain que disparaîtront les obstacles que je redoute. Je vous ai +toujours dit qu'il y fallait un peu de temps, et nous ne pouvons ni ne +devons devancer la marche du temps.» + +J'ai cru devoir respecter le secret de sa pensée. De quel droit me +révolterais-je? Elle me cache quelque chose; mais, en voyant à quelles +braves et loyales surprises ont abouti jusqu'ici ses restrictions et les +petits mystères de sa conduite, ne serais-je pas ingrat et fou de ne pas +savoir attendre? C'est une épreuve qu'elle m'impose.... Ah! je ne veux +pas être au-dessous de ce qu'elle attend de moi! + +Nous avons dîné avec le grand-père, et nous sommes restés ensemble +jusqu'au lever des étoiles. Nous les avons regardées avec amour. Lucie +semblait accepter l'idée de vivre tour à tour, et peut-être un jour +simultanément, par la perception de l'infini, dans tous ces mondes; elle +aime la grandeur de ce beau rêve, elle n'y voit point d'hérésie. + +«Les promesses de ma religion, disait-elle, sont tout aussi +mystérieuses; elles donnent à mon âme l'éternité du bonheur dans la +contemplation de Dieu, et pour occupation dans l'éternité le soin de +chanter ses louanges. Ne tournez pas cela en ridicule. Toute cette vie +qui nous entoure au ciel comme sur la terre, n'est-ce pas l'hymne +éternel et incessant auquel nous nous associons déjà, et auquel nous +brûlons de nous unir chaque jour davantage?» + +Tu vois comme l'esprit de Lucie est vaste et comme son intelligence +déborde les étroitesses de la lettre. Qu'est-ce qui peut donc nous +séparer, nous empêcher d'être à jamais unis? Son père? Cet homme me +paraît si peu de chose auprès d'elle, que je ne puis en tenir compte. +Pourtant il y a une goutte de fiel dans mon bonheur, je ne sais +laquelle; mais je ne crois pas que je m'en tourmente plus que de raison, +et que mon coeur soit ingrat.... Je bénis Dieu, Lucie et toi. + +J'ai passé cette soirée à t'écrire, et demain je retourne à Turdy, où +l'on m'a dit de revenir dîner. C'est ce soir que je dois parler au +général. Je te dirai le résultat de mes ouvertures; mais je ferme cette +énorme lettre, et je vais tâcher de m'endormir confiant sous l'aile de +ton amour. + + Émile. + + + + +XVIII. + +HENRI VALMARE A M. LEMONTIER, A CHÊNEVILLE, PAR LYON. + + + Aix, 14 juin. + +Émile est très-contrarié ce soir, et à sa place je le serais davantage, +moi qui me pique de plus de sang-froid. C'est vous dire, monsieur et +digne ami, que votre enfant prend beaucoup sur lui; mais, comme il m'a +dit de vous avoir écrit hier une très-longue lettre, je l'ai engagé à +prendre du repos ce soir, et je me suis chargé de vous raconter avec +exactitude nos pourparlers au manoir de Turdy. + +Émile m'avait prié de l'y accompagner, pour donner, par la présence d'un +témoin, plus d'autorité à sa démarche auprès du général. Le dîner s'est +passé sans coup férir, bien que ce grand avaleur de sabres me parût plus +rogue et plus cambré que les autres jours. Enfin, à l'heure bénévole où +le guerrier modèle daigne fumer sa pipe sur la terrasse du vieux +château, mademoiselle La Quintinie a emmené son grand-père, et nous +avons pu porter la parole. Émile a parlé comme vous lui avez appris à +parler, noblement, avec simplicité, franchise et délicatesse. Il a dit +en résumé qu'il aspirait au bonheur d'épouser mademoiselle Lucie, et +qu'il demandait à son père la permission de faire agréer ses soins; à +quoi le général a répondu: + +«_Mon cher monsieur_, je ne vous dis pas non, mais je ne peux pas vous +dire oui. Tout ceci s'est combiné d'une façon irrégulière, et je suis +forcé de marcher dans la voie de l'irrégularité ouverte par vous et par +_monsieur le grand-père_. Ordinairement, et dans la règle voulue, qui +est toujours la meilleure, le postulant présente sa demande au chef de +la famille. Je croyais être ce chef unique et seul compétent. Vous avez +cru devoir conférer mon titre et mes attributions à M. de Turdy.... +Soit, la chose est faite! M. de Turdy a bien voulu m'avertir de vos +intentions, et ma fille m'a prié de vous écouter. Je vous écoute, mais +je me demande si vous avez agi à mon égard d'une façon dont je doive me +montrer satisfait, et si votre peu d'empressement à gagner ma confiance +est un bon précédent pour nos futures relations.» + +Émile, sans s'effaroucher de cette gracieuse mercuriale, s'est +respectueusement justifié en démontrant que, sans la permission de +mademoiselle La Quintinie, il n'avait pu se croire autorisé à formuler +sa demande; mais, le général paraissant ne pas comprendre qu'on pût +aimer sa fille avant de le connaître, et s'adresser à elle-même au lieu +d'aller demander aux autorités civiles ou militaires l'autorisation +préalable, il n'y avait guère moyen de s'entendre. Émile a déployé là +toute l'habileté possible pour ménager la susceptibilité du père sans +compromettre sa propre dignité. Il a été évident pour moi que le général +ne comprenait rien à la délicatesse de la situation, au dévouement +romanesque d'Émile, et qu'il n'écoutait même pas ce qu'on lui disait, +tant il était préoccupé du désir d'être désagréable et de décourager. +Émile s'en apercevait fort bien aussi, mais n'en faisait rien paraître, +et c'est avec le plus grand calme et la plus parfaite déférence qu'il a +demandé une solution à ce que le général traitait de _malentendu +regrettable_, comme s'il se fût agi d'arranger un duel et non un +mariage. + +Mis au pied du mur, le potentat nous a enfin octroyé une réponse à +laquelle, pour mon compte, je ne m'attendais que trop. + +«_Passons l'éponge_, a-t-il dit élégamment, sur le différend qui +précède. Je persiste à dire que vous n'avez pas agi _régulièrement_, +mais je ne vous suppose pas de mauvaises intentions, et _j'accepte vos +excuses_.» + +Ici, Émile est devenu rouge: il n'avait pas eu d'excuses à faire, il +n'en avait pas fait, et j'ai cru devoir prendre la parole pour rétablir +la vérité. + +«Allons, soit! a repris le général. Ne disons pas excuses, disons +justification. Je m'en contenterais, s'il ne s'agissait que de moi; mais +mon incertitude porte sur quelque chose de plus grave, et dont je ne +peux pas faire aussi bon marché.» + +Et, après un peu d'embarras qu'il n'a pas su cacher, il a ajouté: + +«J'irai droit au fait, et aussi franchement qu'un homme de guerre va au +feu. Il m'a été dit que vous manquiez de religion, et je vous déclare +que je ne donnerai jamais ma fille à un homme _sans principes_.» + +Émile est devenu pâle. Il s'est remis vite et a répondu: + +«Et moi, monsieur le général, je vous déclare que je me regarde comme un +homme très-religieux et dont les principes sont très-sérieusement fixés, +aussi bien en matière de religion qu'en matière d'honneur! + +--Oh! pour l'honneur,... je n'en doute pas, monsieur, je sais.... +Monsieur votre père et vous,... je sais, je rends justice.... Excellente +réputation, caractère à l'abri de tout reproche.... Mais la religion, +jeune homme, la religion! Il en faut! Point de famille sans religion! +C'est la base de la société, c'est le frein de la femme, la tranquillité +du mari, l'exemple des enfants. Je sais que monsieur votre père,... je +n'ai pas lu ses ouvrages, ils sont fort bien écrits, à ce qu'on +m'assure: beaucoup d'érudition, et des convenances!... mais cela ne +suffit pas. Il méconnaît l'autorité de l'Église, et sans autorité il n'y +a pas de religion. Enfin, vous êtes une espèce de protestant, et je ne +crois pas que ma fille consente jamais à un mariage mixte. L'hérésie, +monsieur, est quelquefois plus dangereuse que l'athéisme. Elle est une +révolte, et tout ce qui est rébellion, est licence...» + +Je vous fais grâce du discours dont nous a régalés, vingt minutes +durant, ce Mars-Prudhomme. Il a fallu y passer et entendre tout cela +sans sourire et sans impatience. Nous avons fait merveille, Émile et +moi. Je ne le croyais pas si patient, et je ne me savais pas si grave. +Le plus beau de l'affaire, c'est que nous n'avons jamais pu obtenir une +conclusion. Il s'est si bien embrouillé dans les feux de file, tantôt +disant qu'il espérait la conversion d'Émile et la vôtre, tantôt se +retranchant sur la prétendue incertitude de Lucie, greffant maximes sur +axiomes et ne décidant rien, que nous avons pris le parti de nous +retirer en lui disant que nous attendrions le résultat de ses +réflexions. C'était une pauvre sortie; mais nous étions enfermés dans un +cercle vicieux, ou l'envoyer au diable, ou y être envoyés nous-mêmes; et +votre fils, qui ne veut pas compromettre sa cause et qui n'a pas été +admis à la plaider, n'a d'espoir que dans la résolution de Lucie et la +protection du grand-père. + +Le plus triste de la soirée, c'est qu'Émile n'a pu échanger un mot avec +mademoiselle La Quintinie. Le général a surveillé notre retraite de la +façon la plus désobligeante, et nous voilà rentrés moins avancés qu'au +départ. Si demain Émile n'obtient pas plus de lumière sur les intentions +de l'homme de guerre, il vous demandera probablement de venir à son +aide, et je crois que vous jugerez le moment opportun, car bien +véritablement la jeune personne lui est très-attachée, et c'est une +femme de mérite. + +Agréez, cher et respecté ami, le dévouement sans bornes de votre + + Henri. + +_P.-S._--Est-ce la peine de vous dire que j'accepte votre jugement sans +appel, et que je ne me ferai pas imprimer avant le jour où vous me +direz: «C'est bien?» Mais, dans un temps où nous serons, vous et moi, +moins préoccupés d'Émile, vous me permettrez de défendre cette jeune +génération d'écrivains à laquelle vous accordez peut-être trop de talent +et refusez trop la croyance. Si c'est pour développer en moi ce qu'il y +reste de principes en dépit de la précocité de mon expérience, j'accepte +le reproche pour moi et pour ceux de mon âge. Vous êtes bien capable de +cela, vous, âme toute paternelle et maligne en diable en l'art de gâter +les enfants! Non, pourtant vous êtes plus naïf que nous! Vous nous +croyez plus forts que nous ne sommes. Nous prenons des airs de matamore +sans le savoir. Il nous est passé tant de choses sous les yeux depuis le +collége, que nous avons le goût perverti; mais, si nous n'aimons pas le +vrai avec le jugement, nous l'aimons avec l'instinct et nous aspirons à +le saisir. Que voulez-vous! nous sommes venus en ce monde _à la male +heure_! Nous avons vu finir et recommencer diverses choses si vite +emportées, que nous n'avons pas eu le temps de les sentir, et je crois +que l'on ne comprend bien que ce que l'on a senti soi-même. Vous ne +pouvez nier que nous ne soyons éclos à la vie au milieu d'une grande +corruption de principes; nous ne pouvions donc nous développer par +l'enthousiasme. Pour rester honnêtes, il nous a fallu avoir la volonté +froide, et nous sommes froids comme de jeunes protestants. Il y a bien à +cela quelque mérite! Vienne le soleil qui nous réchauffera!... L'an 1900 +est encore loin, mon ami! Nous tâcherons de le hâter. + +Mais c'est trop vous parler de moi, et j'en ai honte. Votre coeur a bien +d'autres soucis que mon sot petit manuscrit, et j'admire votre bonté qui +a trouvé le temps de le lire et de m'en parler, à moi qui n'y pensais +plus! + + + + +XIX. + +A M. ÉMILE LEMONTIER. + + + 14 juin au soir, Turdy. + +Émile, venez demain _quand même_. Mon gendre est fou, et je crois que +quelque cagot lui a monté la tête à Chambéry. Nous nous sommes +querellés, lui et moi, après votre départ. Il n'a pas osé prendre sur +lui de s'opposer aux relations que je déclare vouloir conserver avec +vous; mais il prétend que vous passerez par le confessionnal, ou qu'il +refusera son consentement. C'est ce que nous verrons! Ne faiblissons +pas. Nous n'avons à faire ni à un méchant homme ni à une tête bien +solide. Soyez chez nous à l'heure du déjeuner, et comptez sur moi. + + Michel de Turdy. + + + + +XX. + +ÉMILE A M. H. LEMONTIER, A CHÊNEVILLE. + + + Aix, 15 juin 1861. + +Henri t'a raconté nos ennuis d'hier. Rappelé par un billet de +l'excellent grand-père, nous sommes retournés ce matin à Turdy. Le +général était à la promenade. J'ai pu, en déjeunant avec Lucie et M. de +Turdy, savoir, non ce que veut ou voudra positivement le général, mais +ce que sa fille pense de la situation. Elle est persuadée que quelqu'un +a agi sur son esprit tout récemment. Aux premières ouvertures de la +famille, il s'était montré beaucoup plus coulant, et moi, maintenant, je +crois savoir contre qui la lutte est engagée. + +Nous étions au salon vers deux heures et le grand-père commençait sa +sieste, lorsque le général est brusquement rentré en présentant un +personnage qu'il a qualifié d'ami à lui. J'ai vu une grande surprise et +une singulière émotion sur le visage de Lucie, et je n'ai pas été moins +surpris moi-même en reconnaissant dans la personne ainsi présentée mon +compagnon de promenade à la cascade Jacob. Il n'a point paru, lui, +s'étonner de me voir là, et il m'a parlé sur-le-champ avec une +bienveillance aisée et avec le même charme, la même élégance qui +m'avaient déjà frappé. Cet homme a quelque chose de très-séduisant; il a +plu tout de suite à Henri. Le grand-père, ne se doutant pas qu'il eût en +présence un ardent catholique, tant le personnage mettait d'adresse à +éviter le choc, l'a traité avec son aménité ordinaire; Lucie seule était +timide ou réservée. + +J'ai saisi le premier moment où j'ai pu échanger, sans être aperçu, +quelques mots avec elle pour lui demander si elle le connaissait. + +«C'est, m'a-t-elle répondu, M. Moreali, que ma tante a reçu dernièrement +à Chambéry? + +--N'est-ce pas lui qui est entré aux Carmélites, le jour où vous +chantiez? + +--Oui, précisément. + +--Et c'est l'ami de votre père? + +--Je n'en savais rien. + +--Comment était-il entré dans ce couvent cloîtré? En vertu de quel +droit? + +--Je ne le sais pas non plus; mais vous, vous le connaissez donc?» + +Je ne pus répondre. Le général s'avisait de notre aparté et faisait à +Lucie des yeux terribles. Elle feignit de ne pas s'en apercevoir et se +rapprocha de son grand-père. La visite se prolongeait. J'attendais que +le général fût libre de me parler et qu'il parût décidé à le faire, +puisque, pour mon compte, je n'avais plus d'initiative à prendre. Il se +leva enfin en disant à M. de Turdy qu'il s'était permis d'inviter M. +Moreali à dîner, et il se rendit au jardin pour fumer, mais sans +m'engager à le suivre. Je me rendis au jardin presque aussitôt, et, +feignant de lire un journal, je me tins à distance pour lui laisser la +liberté de m'éviter ou de venir à moi. Il tarda quelques instants à +prendre un parti. Je le crois fort irrésolu. Enfin il m'appela pour me +faire une question oiseuse, et je dus me prêter à échanger avec lui les +répliques d'une conversation étrangère au problème soulevé la veille. +Cette conversation roula sur la chasse, sur l'agriculture, sur la +Crimée, sur l'Afrique, que sais-je? Ce brave homme ne sait pas causer: +de sa vie il n'a écouté une question ou une réponse; on dirait qu'il est +le seul interlocuteur qu'il puisse comprendre; il raconte, prononce, +juge, pérore, donne des explications que lui demande un auditoire +imaginaire, et, parfaitement satisfait de ses propres réponses, il a +l'étonnante faculté de parler tout seul et de se faire part de ses +convictions sans se lasser. Je l'étudiais avec curiosité, et il +acceptait mon silence comme l'admiration d'un subalterne en présence de +son supérieur. C'est peut-être chez lui une habitude de rendre ses +oracles à heures fixes en dégustant lentement la fumée de sa pipe. Le +reste du temps il se renferme dans un majestueux silence d'où il sort +par échappées touchantes, brusques ou dédaigneuses; puis il se tait +comme s'il réservait les arrêts de son infaillibilité pour le moment +consacré à l'expansion. Il m'a demandé naïvement à plusieurs reprises +pourquoi Henri n'était pas là, et, comme je lui offrais de l'aller +chercher: + +--Non, disait-il, puisqu'il ne s'intéresse pas aux _questions_!» + +Sa physionomie semblait ajouter: «C'est tant pis pour lui. Il perd +l'occasion de s'instruire sur toutes choses en m'écoutant.» + +Nous sommes rentrés au salon sans qu'il ait été question de mariage, et +tout le reste de la journée il m'a fait assez bonne mine; d'où je +conclus qu'il m'autorisait à faire ma cour à Lucie en attendant qu'il me +prît en amitié ou en grippe, et j'avoue que ceci ne me paraît pas entrer +dans la _marche régulière_ dont il faisait d'abord tant d'étalage. + +Quant à Moreali, c'est bien un autre problème, et je m'y perds. Il m'a +été impossible de savoir de Lucie qui il est, d'où il sort, où il va, ce +qu'il vient faire ici. Lucie s'est étonnée de ma curiosité; elle a paru +ne pas le connaître plus que moi; pourtant elle n'a pas répondu d'une +manière bien nette à mes questions, et son sourire avait quelque chose +d'étrange et de triste quand elle me disait: «Mais qu'est-ce que cela +peut vous faire?» + +Nous ne pouvions parler ensemble qu'à la dérobée et à bâtons rompus. On +s'est dispersé vers trois heures. Le grand-père m'a retenu pour lui lire +une brochure. Henri, pensant que l'attitude du général avec moi était +toute la solution à attendre, et selon lui la meilleure, s'était retiré. +Le général était retourné au jardin avec Lucie et M. Moreali. J'espérais +les rejoindre bientôt; mais, quand M. de Turdy m'a rendu ma liberté, ils +étaient sortis de l'enclos et je les ai aperçus assez haut dans la +montagne. Lucie donnait le bras à son père, M. Moreali marchait près +d'elle de l'autre côté. Ils s'arrêtaient souvent, comme des gens +préoccupés d'un entretien suivi. J'ai cru qu'il y aurait indiscrétion à +les rejoindre, et puis j'étais blessé, navré de cette fugue de Lucie. +Comment n'avait-elle pas trouvé le moyen de m'avertir? Je me jetai sur +un banc; mais, au moment de désespérer, je vis des caractères tracés +légèrement sur le sable et ces mots bien lisibles: _Suivez-nous_. Sans +aucun doute, Lucie, surprise par un caprice de son père, avait +furtivement écrit cela pour moi avec le bout de son ombrelle. Je +m'élançai. En deux minutes, à travers les broussailles presque à pic, +j'avais gagné le sentier, et je voyais le groupe venir à ma rencontre. +Lucie s'en détacha, doubla le pas et passa son bras sous le mien. + +Émile, me dit-elle très-vite, soyez patient, je vous en conjure, soyez +calme! Ne vous apercevez de rien!... Mon père s'obstine, il veut que je +vous convertisse; il dit que cela dépend de moi, et que notre sort est +dans mes mains. Laissez-lui croire que j'y travaille, cela ne vous +compromet pas, et ce n'est pas mentir, car j'y travaillerai sans doute; +mais pas ainsi, soyez tranquille, pas sous le coup de la menace, et +jamais à titre de compromis entre le coeur et la conscience! Vous me +connaissez trop pour craindre que je ne livre à vos convictions un +combat indigne de vous et de moi.» + +Elle s'était assise sur une roche, comme si elle eût été lasse, mais en +effet pour ne pas abréger ce court tête-à-tête en retournant vers son +père et M. Moreali. Ils vinrent très-vite néanmoins, mais j'étais calme, +j'étais guéri, j'avais des forces nouvelles. Je crois que j'étais +souriant, car le général me dit en fronçant le sourcil, et d'un ton +moitié sergent, moitié père: + +«Vous avez un air de triomphateur, monsieur Émile! Prenez garde! si +_elle_ vous dit la vérité, vous avez à réfléchir.» + +Au lieu de répondre, je regardai M. Moreali d'un air de surprise bien +marquée, comme pour demander s'il était initié au secret de la famille. +Le général me comprit, car il se hâta de répondre à cette question +muette: + +«Monsieur est de bon conseil, et je l'ai présenté dans la maison comme +mon ami. Est-ce que ça ne suffit pas?» + +J'allais dire en termes polis que cela ne me suffisait peut-être pas, à +moi; M. Moreali ne m'en laissa point le temps. Il me tendit avec une +grâce charmante une main blanche comme une main de femme et me dit: + +«Nous nous connaissons, monsieur; nous avons déjà échangé nos pensées, +poussés l'un vers l'autre non pas tant par le hasard que par une +invincible sympathie. Je suis à moitié Italien, moi, c'est-à-dire +impressionnable et de premier mouvement; vous m'avez intéressé, vous +m'avez plu, et, malgré la différence de nos opinions, je sens que je +désire vivement votre bonheur. Ne vous demandez donc pas si la confiance +que le général me fait l'honneur de m'accorder est bien ou mal placée. +Consultez votre instinct: je suis sûr qu'il vous dira que je suis votre +ami.» + +C'était aller bien vite, je le sentais, et pourtant, comme il n'est +guère possible de se méfier sans cause, je répondis avec déférence et +gratitude. Lucie, dont je tenais toujours le bras, m'avertit par une +légère pression... de quoi? de me rendre, ou de m'observer? Le général +s'assit sur le rocher en disant d'un ton satisfait: + +«Alors, si vous vous entendez tous les deux, me voilà tranquille, et ma +fille doit l'être aussi. Je reste ici avec elle un instant; allez +devant, nous vous rejoindrons.» + +C'était un ordre d'avoir à m'expliquer sur l'heure avec cet inconnu. J'y +étais mal disposé par l'étrangeté du fait. Quelque agréable que soit le +personnage, sa soudaine intervention bouleversait toutes mes idées. Il +prit mon bras avec une familiarité surprenante, sans pourtant rien +perdre de la dignité de ses manières, et, quand nous eûmes fait quelques +pas: + +«Monsieur, me dit-il, reconnaissons d'abord, pour nous entendre, que M. +le général La Quintinie est d'un caractère excentrique et singulier. Je +vous tromperais si je vous laissais croire que je suis son ami plus que +le vôtre. Notre connaissance est tout aussi récente. Je l'ai rencontré +ces jours derniers chez mademoiselle de Turdy à Chambéry. Elle nous a +présentés l'un à l'autre, et, comme cette dame était fort préoccupée des +projets de mariage formés entre sa nièce et vous, on m'a sommé pour +ainsi dire de donner mon avis, non pas sur votre mérite personnel, qui +n'était pas mis en doute, mais sur une question d'application générale +du principe religieux dans le mariage. Je me suis défendu: on me +traitait un peu trop comme un Père de l'Église, et le rôle d'oracle +qu'on voulait m'attribuer ne convenait ni à mon peu de lumières, ni à la +discrétion de mes sentiments; mais je ne pouvais refuser de causer, et +je ne sais pas le moyen de causer sans dire ce que je pense. Ce que j'ai +pensé tout haut, je puis vous le rapporter fidèlement. J'ai dit qu'entre +gens d'honneur il n'y avait jamais moyen de transiger en matière de +foi.... Je sais que c'est votre opinion aussi; mais j'ai ajouté que la +vraie foi était contagieuse, et que vous ouvririez probablement les yeux +à cette lumière, grâce à l'ascendant de votre fiancée. Voilà tout ce que +j'ai dit: ne croyez donc pas, en me voyant ici, que j'y vienne en +trouble-fête et en disputeur. Je me suis récusé comme arbitre, et je ne +prétends à votre confiance qu'autant qu'il vous plaira de me l'accorder. + +--Permettez-moi, lui répondis-je, de vous connaître davantage avant de +vous donner cette confiance que votre bonté réclame. Je vaux sans doute +moins que vous, puisque je résiste à l'attrait respectueux que vous +m'inspirez; mais on me fait ici une situation tellement bizarre et +délicate, que je m'y perds un peu. + +--Oui, reprit-il, je comprends cela. Laissons venir, et ne forçons rien. +Ne discutons pas surtout avant de bien connaître le fond de nos +croyances, car ce serait du temps perdu. + +--Vous comptez alors que nous nous reverrons ici? + +--Ici ou ailleurs, chez mademoiselle de Turdy probablement. Puisque +votre demande est faite, vous ne tarderez sans doute guère à vous +présenter chez elle, et j'y vais tous les soirs. Donc, si vous avez +besoin de ma sollicitude pour vous et de mon dévouement pour la vérité, +vous saurez où me prendre. J'ai à votre service deux mois de séjour à +Chambéry. J'y suis venu ranimer et consoler un vieux ami malade qui +m'appelait depuis longtemps, et dont mademoiselle de Turdy vous donnera +le nom, s'il vous plaît de venir me trouver; mais, s'il en est +autrement, ne craignez pas que je m'en formalise. Vous ne me devez rien, +je ne suis rien ici, et, si je m'y trouve mêlé à vos affaires, c'est à +mon corps défendant, ne l'oubliez pas. Le jour où vous me prierez de ne +m'en pas mêler, vous n'entendrez plus parler de moi.» + +Tout cela a été dit sur un ton de bonhomie exquise, si l'on peut +associer ces deux mots, et j'ai dû me rendre. La suite de notre +entretien a roulé sur le caractère des parents de Lucie. M. Moreali +paraît regarder le général comme un enfant aussi faible que volontaire. +Il dit de la tante Turdy qu'elle est une excellente femme, trop +communicative, et du grand-père qu'il lui plaît plus que les deux +autres. Le nom de Lucie n'a pas été prononcé. En revanche, nous avons +beaucoup parlé de toi. Ce M. Moreali sait tes ouvrages par coeur, comme +s'il les avait lus hier. Il admire ton talent sans réserve littéraire, +et il m'a peut-être un peu fait la cour en te louant avec vivacité. +Pourtant il est catholique romain dans toute l'extension du terme: +est-ce là ce qu'on appelle un jésuite de robe courte? Il est +parfaitement aimable, et séduisant au possible, trop peut-être! + +En nous retrouvant si bien d'accord, Lucie a été contente de moi, et le +front du général s'est tout à fait éclairci au dîner. Il est bien +certain que l'on espère me convertir; mais, s'il y a une petite +conspiration tramée à cet effet, Lucie n'y est pour rien, et dès lors je +me défendrai avec douceur contre les assauts de l'aimable apôtre suscité +par son père. J'aime mieux cela en somme que d'avoir à discuter contre +lui-même, ce qui est la chose la plus aride, la plus irritante et la +plus vaine que je connaisse, et je dois peut-être lui savoir gré d'avoir +mis en son lieu et place un homme de valeur réelle et de parfaite +courtoisie. + +Ne te dérange donc pas, tu vois que mes affaires ne vont pas plus mal. +Quand ton intervention me sera nécessaire, je t'appellerai, cher père, +ou je volerai près de toi. Te voilà si près, Dieu merci! mais je te +réserve comme la suprême assistance pour les grandes occasions. + + Ton Émile. + + + + +XXI. + +M. LEMONTIER A SON FILS. + + + Chêneville, 15 juin. + +Fais-lui comprendre, à cette noble Lucie, le droit et le devoir de la +liberté de conscience, et ne t'inquiète pas du reste. Ne discute ni ses +dogmes ni son culte, jusqu'à ce que tu aies établi en elle la base de +tout principe, la sainte liberté. Tu ne pourrais entrer avec elle dans +des discussions de détail, et ce serait bien en vain que tu le +tenterais. L'amour te ferait taire, ou il t'emporterait dans son magique +tourbillon à mille lieues de tes doctes raisonnements. Elle-même +perdrait la tête, et, partagée entre son coeur et son esprit, elle +prendrait peut-être de trop promptes résolutions. A mon sens, toute +croyance doit être respectée dans son exercice, si la discussion de son +principe ne l'a point modifiée. Laisse donc Lucie garder ses habitudes +et ses amis, qu'ils soient prêtres ou séculiers, jusqu'à ce que leur +influence échoue d'elle-même devant une conviction profonde de son droit +vis-à-vis de tous et de toi-même. Ce droit lui apparaîtra clair et +victorieux le jour où elle t'aimera d'un véritable amour, et c'est alors +seulement que tu devras l'épouser et que tu n'auras pas à craindre +d'influences néfastes dans ta vie conjugale. Si Lucie ne les secoue pas +sans regret, ou si elle les secoue dans un jour d'entraînement pour toi, +elle n'est pas la femme d'élite que tu vois en elle, ou bien elle aura +de nouvelles luttes à subir contre elle-même au lendemain d'un +dévouement irréfléchi. + +Il faut bien le reconnaître, mon enfant, nous avons tous le droit de +propagande et de persuasion; mais nous n'avons pas d'autre droit. Que +les raisons d'État augmentent ou restreignent ce droit selon les +circonstances, il existe toujours dans son entier. On peut subir le fait +des obstacles qui le froissent, la conscience d'un homme digne du nom +d'homme ne les acceptera jamais en principe. Les catholiques, qui le +nient dès qu'il s'agit de religion, le réclament, ce droit, dès qu'il +s'agit de leurs intérêts ou de leur propagande. Donc, ils le +reconnaissent en dépit d'eux-mêmes, et pas plus que nous ils ne peuvent +s'en passer. + +Lucie comprendra, si elle est véritablement intelligente; si elle ne +l'est pas, brise ton amour et n'engage pas ta vie, car, si tu la voyais +retomber sous le joug du prêtre, de quoi te plaindrais-tu? Tu étais +libre de ne pas l'épouser. Tu pouvais chercher ta compagne parmi celles +qui pensent comme toi.... Mais, moi, je crois à la grandeur et au +sérieux de son esprit; aussi ne suis-je pas très-inquiet. Poursuis donc +cette noble conquête sans autres armes que celles qui t'ont servi +jusqu'à présent, une sincérité inaltérable, une fermeté invincible pour +conserver ta propre croyance, et avec cela la foi au vrai, qui est +contagieuse et qui transporte les montagnes. + +...Je reçois ta lettre du 13.--Eh bien, tu as été un peu vite; mais il +n'est plus temps de regarder derrière soi, puisqu'à l'heure où tu +recevras ma réponse, tu auras déjà présenté ta demande au général La +Quintinie. Nous allons bien voir si, par quelque exigence inadmissible, +il ne rend pas ta démarche nulle. N'importe, Lucie t'aime, je le crois; +elle te l'a dit, ce me semble, avec une grandeur qui me charme, et je +l'aime aussi, moi, et je la veux pour fille, si les obstacles dont elle +parle, et que je commence à pressentir, ne sont pas insurmontables. Ces +obstacles ne viennent plus d'elle, sois-en certain. Elle ne croit pas à +l'enfer, elle ne damne personne. Elle est à nous, va, puisqu'elle est au +vrai Dieu! Elle est de ces âmes de diamant que l'erreur ne peut ternir, +et je l'estime, non pas _quoique_, mais _parce que_. Si elle a pu +fleurir dans cette atmosphère du cloître sans en rapporter ni ombre ni +déviation, c'est une forte plante, j'en réponds, et nulle brise malsaine +ne l'empêchera de porter ses fruits. + +Courage donc, un grand courage, Émile! entends-tu? car il faudra +peut-être beaucoup combattre, beaucoup attendre, et quelquefois +désespérer; mais je serai là dès que tu pourras me fixer sur la nature +des empêchements signalés par Lucie, et je te promets de ne pas me +décourager facilement. + + Ton père. + + + + +XXII. + +MOREALI AU PÈRE ONORIO, A ROME. + + + Aix en Savoie, 15 juin. + +Viens, mon père, viens à mon secours, car je meurs ici. Je ne sais +quelle influence ténébreuse s'est étendue sur moi, tout m'est amer et je +me sens faible. Toi seul peux lire dans le livre obscur de mon âme et +retirer violemment le poison qui l'engourdit et la glace. + +Plus de sommeil réparateur, plus de veille féconde! Je ne comprends plus +rien, la foi est voilée comme si elle n'avait jamais existé pour moi. +Quelle épreuve! C'est la plus cruelle que j'aie traversée. Mes lèvres +prient, mon coeur dort. Je me demande si mon corps marche, si mes yeux +voient, si mes oreilles entendent. + +Tu m'avais prévenu contre ce mal sans nom qui saisit le fidèle au début +de la vie de sainteté et qui le tient prosterné, comme évanoui à la +porte du Seigneur! Des jours, des mois, des années peut-être peuvent +s'écouler ainsi. Sainte Thérèse a enduré vingt ans ce supplice de ne +pouvoir prier, et, toi-même, tu t'es surpris, me disais-tu, blasphémant +tout haut, la nuit dans ta cellule! Oui, mais tu avais le sentiment de +la lutte, et je ne l'ai pas. Mon esprit n'est pas assailli de ces +fureurs sourdes, de ces épouvantes, de ces détresses qui réveillent la +volonté par l'excès des souffrances. Je me sens atone, brisé sans +combat, et n'ayant envie ou besoin de rien nier, mais porté à douter de +tout. Est-ce une de ces tentations décisives qui signalent l'agonie du +vieil homme aux prises avec l'homme nouveau? Ou bien, homme faible et +sans coeur, suis-je ébranlé par l'esprit du siècle dans ma lutte suprême +avec lui? + +J'ai une mission à remplir pourtant, une mission toute personnelle, mais +que toi-même as jugée indispensable: j'ai juré de consacrer à Dieu cette +âme qui m'était confiée, qui m'appartenait pour ainsi dire. Eh bien, +cette âme m'échappe, elle succombe au milieu de son élan, elle est +retombée sur la terre, elle périt, et je ne sais rien faire, je n'ose +rien, je ne peux rien pour la sauver! Un dernier moyen me reste, mais il +est incertain, il va peut-être contre mon but! + +Est-ce la honte et la mortification d'échouer si misérablement au port +qui m'ont jeté dans ce dégoût et dans cette lassitude? La raison n'est +pas suffisante; nous ne convertissons pas tous ceux que nous +entreprenons, et nous ne sommes pas toujours assez forts pour évoquer la +grâce, pour la faire descendre sur nos néophytes. Pourquoi celle-ci, en +m'échappant, me laisse-t-elle courbé sous une douleur immense? +Qu'est-elle pour moi de plus qu'une autre? Que signifie en moi ce dépit +que sa trahison soulève? + +Évidemment, je suis malade, et Dieu m'afflige pour mon bien; mais, dans +les rares moments où je retrouve un peu d'énergie, je sens que ma foi a +baissé, et je m'épouvante de ce que je deviendrais, si elle s'effaçait +absolument. + +Sourire de la malice du tentateur et attendre la fin de cette maladie +_jusqu'à la mort_, s'il le faut!... Voilà ton enseignement et ton +exemple. Quand tu es près de moi, cela me semble possible; seul, je n'y +crois plus. Je suis encore trop loin de la vieillesse et de la mort. Je +succomberai, je mourrai dans l'athéisme! Viens donc, sauve-moi encore +comme tu m'as déjà sauvé. Tout favorisait notre établissement ici... +mais devons-nous, si près de cette défection, qui peut devenir un foyer +de révolte, planter une tente qui sera regardée avec dédain? + +Tu verras, tu jugeras et prononceras. Peut-être d'un mot ramèneras-tu en +moi le sens de la vie et l'ardeur du zèle. + + Moreali. + + + + +XXIII. + +(FRAGMENTS DE DIVERSES LETTRES.) + +HENRI VALMARE A M. LEMONTIER. + + * * * * * + + +Quant à ce Moreali, je l'observe et n'ai pas d'opinion arrêtée sur son +compte jusqu'à présent. Il vit fort retiré et ne fréquente que la +vieille mademoiselle de Turdy. J'ai été aux informations, et voici tout +ce qu'on a pu me dire: + +Il demeure à Chambéry depuis peu, et il vient quelquefois à Aix avec un +vieux gentilhomme piémontais fort dévot qui l'a connu à Rome et qui le +tient en grande estime. Je me demande d'où le général le connaît, et +s'il est vrai qu'il ne le connaisse que depuis quelques jours. Il court +les environs pour acheter une propriété pour le compte de quelqu'un qui +l'en a chargé. Il n'est pas, comme on l'avait supposé d'abord, un envoyé +de la cour de Rome, du moins rien ne l'annonce comme un dévot de grand +zèle ou de grande importance. + +Émile en fait cas. Je ne saurais dire qu'il me soit très-sympathique +malgré ses bonnes manières et son langage choisi. Je lui trouve un air +de préoccupation et la plaisanterie aigre-douce. + + * * * * * + + +MOREALI A LUCIE. + +...M. Émile est un honnête caractère et un esprit loyal; mais les hautes +lumières de la foi lui ont manqué, et son jugement est peut-être faussé +sans retour. Il rejette des points essentiels, et vous ne pourrez jamais +vous entendre avec lui sans rompre avec l'Église. + +...Mais, puisque ses défiances s'effacent, puisque je peux vous voir +souvent tous les deux, je ne me découragerai pas sans avoir tout essayé +pour le ramener dans le droit chemin. Seulement, il nous faudrait votre +aide, et vous la refusez à monsieur votre père et à moi. C'est là ce que +je ne puis comprendre. Expliquez-vous, je vous en supplie. Vous dites +que vous discuterez avec ce jeune homme, que vous plaiderez la cause de +votre liberté de conscience. Je ne sais si vous le faites. Vous semblez +consentir maintenant à nous laisser agir en voyant que M. Émile se prête +avec moi de bonne grâce à la conversation; mais vous vous opposez à ce +que je parle en votre nom, à ce que je déclare que non-seulement vous +voulez garder votre foi, mais encore conquérir à Dieu la sienne! Je ne +vous comprends plus, Lucie, et, si vous ne me rassurez bien vite, je +croirai que vous subissez une passion funeste, un aveuglement, un piége +de l'ennemi. Vous n'espérez pas sans doute sauver votre âme par ce +chemin-là. Votre conscience n'admettra jamais l'exécrable sophisme de +tout sacrifier, même la foi, même le ciel, à l'objet aimé.... Je tremble +de vous voir si fière et si tranquille au bord d'un précipice! Ah! ma +soeur, ah! ma fille, revenez à vous! Vous me jetez dans un trouble +immense, et je me demande si je dois continuer à vous obéir, ou +commencer à vous résister, en tendant tous les efforts de ma volonté +contre ce détestable projet de mariage. + + +LUCIE A MOREALI. + +...Votre lettre est presque une menace qui me contriste, mais qui ne +saurait produire l'effet que vous en attendez. Avant tout, et pour la +dernière fois, mon ami, je ne veux plus garder sur votre compte un +silence qui équivaut à un mensonge. Je vous supplie de dire à Émile et à +mon grand-père qui vous êtes, quelle influence votre amitié a eue et +pourrait encore avoir sur ma vie, enfin quelle est la part que vous +prenez à nos déterminations. Si vous agissez ainsi, je vous aiderai, +comme vous dites, c'est-à-dire que je prierai Émile de vous écouter et +que j'unirai mes efforts aux vôtres, ouvertement et loyalement pour +l'amener à modifier ses croyances. + +Autrement, non! Je séparerai ma cause de la vôtre, je la séparerais de +celle de Dieu, s'il fallait aller à Dieu autrement qu'au grand jour, ce +qui n'est pas possible. + + * * * * * + + +HENRI VALMARE A M. LEMONTIER. + +...Émile va tous les jours à Turdy. Le général compte sur Moreali pour +le convertir, et Lucie semble retirer son épingle du jeu. + +Un fait qui n'a peut-être aucune importance, c'est que Misie, la +servante lingère de Turdy, est venue ici deux matins de suite pour +conférer secrètement avec ce Moreali, lequel, depuis deux jours, est à +Aix avec son ami le comte de Luiges. Misie est toute dévouée à sa jeune +maîtresse, et ne peut venir que par ses ordres. Je n'ai pas fait part de +ma découverte à Émile, que ce petit mystère pourrait inquiéter; mais +j'ai cru devoir vous la dire. + + + + +XXIV. + +ÉMILE A M. H. LEMONTIER, A CHÊNEVILLE. + + + Aix, 20 juin 1861. + +Voilà plusieurs jours passés sans t'écrire autre chose que des billets. +Le temps me manquait beaucoup, et la certitude ne se faisait pas. Je +passais les matinées souvent avec Moreali, les soirées avec lui encore à +Turdy. Je me prenais d'estime et d'amitié pour cet homme étrange. Je +subissais l'attrait de ses manières et de son langage; ses raisons ne me +touchaient pourtant pas. Il m'intéressait, il me faisait réfléchir, il +me portait à examiner et à répondre. Je me sentais fort contre lui, fort +de tes convictions plus élevées, plus vastes, plus satisfaisantes que +les siennes; mais son esprit ingénieux et subtil me charmait, et je +croyais trouver en lui un auxiliaire aimable, non déclaré encore en ma +faveur,--c'eût été trop tôt se rendre,--mais sincèrement désireux de +pouvoir me servir. Le général s'était endormi sur les deux oreilles, +enchanté de n'avoir plus qu'à attendre. Le grand-père causait volontiers +histoire et littérature avec cet hôte plein de mémoire et d'érudition. +Lucie paraissait attentive, et rien de plus. Nous n'étions jamais seuls. +Quatre jours sans avancer d'un pas, c'est long dans la situation où je +suis! Je perdais patience et j'étais décidé à brusquer un peu les +choses, quand une surprenante révélation s'est faite. Je t'écris tout +bouleversé encore de l'événement. + +Le soir, comme je revenais de Turdy avec Moreali, nous rencontrions +madame Marsanne avec sa fille et Henri. Ils rentraient de la promenade, +des rafraîchissements les attendaient dans le petit jardin de +l'habitation louée par madame Marsanne. Elle nous invite à y entrer. +Moreali remercie et nous quitte. Aussitôt Élise me prend le bras avec +une vivacité singulière, met un doigt sur ses lèvres, nous attire dans +le jardin, regarde si la porte est fermée, et nous dit en éclatant de +rire: + +«Enfin! je le connais! + +--Qui? Moreali? + +--Non pas Moreali, c'est quelque nom de guerre, mais l'abbé Fervet; +c'est lui, j'en suis sûre, notre ancien directeur du couvent de *** à +Paris! + +--Directeur de quoi? demanda Henri. + +--De conscience, rien que ça! + +--Votre confesseur alors? + +--Non pas. C'est très-différent. L'abbé Fervet, pour des raisons +personnelles que je ne connais pas du tout, avait obtenu dispense de +confesser. + +--Allons donc! reprend Henri. Un prêtre qui n'a pas de goût pour cet +exercice? Pourtant ce doit être fort divertissant de confesser les +jeunes nonnes et les jolies petites filles! + +--Il y a peut-être à cela autant de danger que de plaisir, car nous +n'avons jamais eu à dire nos petits péchés qu'à de vieux prêtres plus ou +moins octogénaires. On racontait sur notre abbé Fervet toute sorte +d'histoires romanesques. + +--Quelles histoires? demandai-je à mon tour. + +--Oh! toutes les histoires que des cervelles de pensionnaires peuvent +forger. Il avait reçu dans sa jeunesse la confession d'une demoiselle +éprise de lui; amoureux à son tour, il avait héroïquement fui le danger, +et il avait prié et obtenu de ne plus confesser les personnes de notre +sexe. C'était là la version la plus accréditée; mais les imaginations +vives en supposaient davantage. Faites-moi grâce du caquet de mes chères +compagnes; je puis vous dire seulement que la pénitente séduite ou +séductrice changeait continuellement de rôle dans la légende. Tantôt +c'était une princesse et tantôt une bergère. De tout cela, il ne faut +pas croire le moindre mot, car l'histoire n'était fondée sur rien; mais +il fallait bien rire et babiller un peu!» + +Je demandai à Élise quelles étaient les attributions du directeur de +conscience à son couvent. + +«Voici, dit-elle avec gaieté. On était libre de n'avoir jamais rien à +démêler avec lui; mais il nous faisait, dans un grand parloir, une +espèce de cours de théologie. En outre, il donnait des leçons +particulières d'histoire sainte à quelques-unes des plus sérieuses, à +Lucie entre autres, toujours avec la _soeur-écoute_, brodant à la table +où nous avions nos livres et nos cahiers. Ceci nous intriguait encore un +peu; car, avec nos autres vieux professeurs, ces précautions étaient +fort négligées, et, si la soeur s'absentait, personne n'y prenait garde, +tandis que l'abbé Fervet se montrait rigidement observateur de la règle, +et, si la soeur était en retard au commencement des leçons, que nous +fussions une ou plusieurs, il se tenait près de la fenêtre, loin de la +grille, lisant ou feignant de lire et de ne pas nous voir. Il avait la +réputation d'un saint homme, et nul ne pouvait la lui contester: +pourtant nous nous disions tout bas qu'il eût été encore plus saint de +ne pas tant nous craindre. + +--Mais, reprit Henri, quand vous aviez des cas de conscience à lui +soumettre, faisiez-vous donc vos petites révélations devant la +_soeur-écoute_? + +--Généralement oui, et même en présence les unes des autres, ce qui nous +divertissait beaucoup. Celles qui étaient studieuses, comme Lucie, +prenaient plaisir à écouter les doctes et éloquentes réponses du +directeur, car c'était pour lui l'occasion de briller, et il ne s'en +faisait pas faute. Il a toujours été beau parleur, et, pour le faire +parler, nous inventions des doutes que nous n'avions pas. C'est vous +dire que nos cas de conscience avaient rapport à des articles de foi et +n'exigeaient aucun mystère. Si quelqu'une avait un petit secret à lui +confier, elle lui écrivait, et il répondait d'assez longues lettres, +fort belles, à ce qu'on assure, et que l'on montrait en confidence à ses +amies. Moi, je n'en ai jamais reçu, n'ayant jamais aimé à écrire, et ne +trouvant point en moi-même de scrupules sérieux à écouter ou à vaincre. + +--Voilà votre récit couronné avec élégance, dit Henri, et nous tenons la +légende de l'abbé Fervet: reste à savoir si M. Moreali, qui a peut-être +l'esprit et le caractère d'un prêtre, mais qui n'en a ni l'habit ni les +manières, est l'abbé Fervet, et pourquoi ce serait lui. + +--Lisette rêve, dit madame Marsanne, ou elle se moque de nous. Elle a +rencontré ici et à Turdy M. Moreali plusieurs fois, et jamais encore +elle ne s'était avisée de cette belle découverte. + +--Permettez, maman, reprit Élise; chaque fois que j'ai rencontré M. +Moreali, je vous ai dit: «C'est singulier, je l'ai vu quelque part; il +me semble qu'il évite mes yeux!» Vous m'avez répondu: «C'est quelque +ressemblance, cela te reviendra.» Et je ne trouvais pas, parce que je +cherchais dans mes souvenirs du monde et non dans ceux du couvent, qui +sont déjà loin. Enfin, hier, nous quittions Turdy comme il y arrivait, +et le nom de l'abbé m'est revenu avec sa figure. Je ne m'y suis pas +arrêtée, puisque celui-ci n'était pas un prêtre, que d'épais cheveux +rejetés en arrière cachent la place de sa tonsure, qu'il est fort bien +mis, non pas à la dernière mode, mais avec l'élégance grave qui convient +à son âge, enfin que rien chez lui ne trahit son ancien état. Et puis il +a changé d'accent, il est devenu Italien. Comment? Je ne me charge pas +de vous le dire; mais je sais que l'abbé Fervet, en quittant la +direction de notre couvent, est allé vivre à Rome. + +--Comment le sais-tu? dit madame Marsanne. + +--Lucie me l'a dit, elle a reçu plusieurs fois de ses nouvelles. + +--Alors ce n'est pas lui, reprit madame Marsanne; Lucie l'a vu chez sa +tante pour la première fois il n'y a pas quinze jours. Est-ce que +d'ailleurs elle ne t'aurait-pas dit: «J'ai revu l'abbé Fervet?» + +--Voilà le mystère, répliqua Élise avec un peu de malice: Lucie sait ou +ne sait pas. Peut-être qu'elle ne l'a pas encore reconnu, ou qu'elle +n'est pas sûre, ou qu'elle est dans la confidence de son secret; car, +pour se déguiser et changer ainsi de nom, il faut bien qu'il ait un gros +secret. Qu'en dites-vous, Émile? Vous ne dites rien? + +--Je dis que vous vous êtes trompée, Élise, et que l'abbé Fervet n'est +pas M. Moreali. + +--Eh bien, je fais un pari, moi: c'est que, Fervet ou non, Moreali est +un prêtre. Qui tient le pari? + +--Moi, répondit Henri. Je le saurai, et, si je perds, je m'avouerai +vaincu. Quels sont vos indices? Soyez de bonne foi et mettez-moi sur la +voie des recherches. + +--Je n'ai, en outre de la ressemblance, qu'un seul indice, mais il est +capital: c'est celui qui vient de me frapper là, tout à l'heure, comme +il se refusait à entrer chez nous. Il y a chez beaucoup de prêtres un +certain mouvement; tantôt du cou et du menton, tantôt de la main, pour +remettre en place le rabat qui tend toujours à s'en aller de côté ou +d'autre, et dont les attaches gênent ou grattent la peau quand elle est +délicate. Or, ce mouvement était très accusé et très fréquent chez +l'abbé Fervet. Les petites filles remarquent tout; et, quand nous +voulions parler de lui sans le nommer devant nos religieuses, nous +imitions son tic et nous affections de placer la main comme lui, vu que, +à tort ou à raison, nous l'accusions d'aimer à montrer sa main, qui +était fort belle. Eh bien, cette main toujours belle redressant le rabat +devenu cravate, le mouvement du menton et du cou, avec cela certain air +embarrassé et certain regard vif et sévère à mon adresse, comme celui +dont il m'honorait jadis à la leçon pour me dire: «Silence, +mademoiselle!» tout cela vu de face, et vivement éclairé par le flambeau +que tenait le domestique, fait que je me suis écriée en moi-même: «C'est +lui!» et qu'à présent j'en suis aussi sûre que nous voilà tous ici.» + +J'étais atterré de la découverte d'Élise. Supposer Lucie capable de +dissimulation avec moi, quelle qu'en fût la cause, c'était une +souffrance atroce. Je n'en fis rien paraître, et je sortis avec Henri. + +«Il faut découvrir la vérité, lui dis-je; mais, si Élise ne s'est pas +trompée, il faut nous taire. + +--Comment? Pourquoi? + +--Parce que, si M. Moreali est un prêtre déguisé, c'est un ennemi, non +en tant que prêtre, mais en tant que fourbe. + +--Très-bien! j'entends! reprit Henri, dont l'esprit allait au but aussi +vite que le mien. Nous ferons semblant d'être dupes, afin de déjouer ses +projets. Évidemment, il fait son métier de Tartufe dans la famille. Il +trompe le grand-père, il domine le général Orgon. Il n'y a point là +d'Elmire, mais il veut empêcher le mariage de la fille de la maison pour +qu'elle retourne au couvent et s'y enterre avec sa dot. + +--Je ne suppose pas tout cela, répondis-je, je ne vais pas si loin. +Moreali ou Fervet peut bien être un zélé de l'Église secrète, habitué +aux chemins tortueux et trompeurs; mais je le crois de bonne foi quant à +sa croyance, et disant comme les jésuites: «Qui veut la fin veut les +moyens.» La fin pour lui n'est peut-être pas d'empêcher le mariage de +Lucie, mais de le retarder jusqu'à ce que, me détachant de mes idées, je +donne aux dévots le scandaleux triomphe de me voir renier les principes +de mon père et les miens. + +--Et ton père te conseille de résister jusqu'au bout? Prends garde! +Lucie vaut bien une messe! + +--Lucie vaut mieux que cela: elle mérite qu'on l'obtienne par la loyauté +du coeur et la fermeté de la conduite. Mon père ne me conseillera jamais +de m'y prendre autrement. + +--Allons! soit; mais dis-moi donc quel rôle Lucie joue dans tout cela? +Peux-tu supposer qu'elle n'ait pas reconnu Fervet? + +--Je supposerai tout plutôt qu'une trahison. + +--Mais que ferons-nous pour découvrir la vérité sous le masque de +Moreali? + +--Je ne sais pas; cherchons! + +--Viens chez moi, dit Henri. Nous allons lui écrire une lettre adressée +à M. l'abbé Fervet. S'il la reçoit, c'est lui. + +--Il ne la recevra pas. + +--Elle sera sous enveloppe adressée à Moreali. On attendra la réponse. + +--Il ne répondra pas. D'ailleurs, au nom de qui écriras-tu? + +--Au nom de personne. Tu vas voir. Il n'est que dix heures, il ne sera +pas couché; viens chez moi.» + +Je répugnais à cette feinte. + +«Je prends tout sur moi, dit Henri. Ne t'en mêle pas: n'ai-je pas un +pari à gagner ou à perdre?» + +Il écrivit: + +«Une âme fervente a recours aux prières de M. l'abbé. On l'a reconnu, +mais on ne trahira pas son incognito. On le supplie d'offrir dimanche, à +l'intention d'une âme chrétienne bien cruellement éprouvée, le saint +sacrifice de la messe, qu'il doit dire en secret dans ses appartements. +On ne demande pour réponse que le renvoi du ruban qui entoure cette +lettre.» + +«Quel ruban? demandai-je à Henri. + +--Tu m'as parlé, reprit-il d'un bouquet de lis dans une grotte et d'un +ruban aux emblèmes d'un coeur sanglant.... L'as-tu toujours? + +--Oui. + +--Ne l'as-tu jamais montré à personne? + +--Jamais. + +--A qui en as-tu parlé? + +--A toi seul. + +--Pas même à Lucie? + +--Pas même à Lucie. + +--Ce ruban n'a rien de particulier à l'adresse de Lucie? + +--Rien. + +--Eh bien, va le chercher; c'est un passe-port excellent. Il vient de la +fabrique des symboles à l'usage des dévots, et c'est entre eux comme un +mot de passe ou un signe de reconnaissance.» + +Je livrai le ruban à Henri. Il ne s'agissait plus que de trouver un +commissionnaire discret ou naïf. + +«Le naïf sera le meilleur, dit Henri, je m'en charge. Il y a par là un +vieux pauvre très dévot qui a une bonne figure et qui rôde jusqu'à +minuit autour du casino. Mon domestique lui fera remettre ceci par un +tiers, pour qu'il fasse la commission sans savoir d'où elle vient. Sois +tranquille, tout ira bien!» + +J'étais si bouleversé, que je laissai Henri commettre cette imprudence, +car c'en était une, surtout si Moreali avait vu dans les yeux d'Élise, +une heure auparavant, qu'elle l'avait reconnu. Il pouvait lui attribuer +cette supercherie, se défier, renvoyer la lettre en disant qu'elle +n'était pas pour lui; mais aurait-il cette audace? + +«S'il l'a, disait Henri, nous serons d'autant mieux édifiés sur son +aimable caractère. + +--C'est-à-dire, lui répondis-je, que nous ne saurons rien du tout.» + +Nous avons attendu un quart d'heure avec une impatience fiévreuse. Je +comptais les minutes, les secondes. Le domestique d'Henri arrive enfin. +Il apporte une enveloppe blanche cachetée de noir avec une simple croix +pour devise, et dans cette enveloppe le ruban, c'est-à-dire: «Oui;» +c'est-à-dire: «Je vous promets la messe;» c'est-à-dire: «Je suis +prêtre;» c'est-à-dire: «Je suis l'abbé Fervet...» + +Henri était enchanté du succès de sa ruse; moi, j'en étais triste et un +peu honteux. + +«Cet homme qui donne si facilement dans un piége improvisé, dans une +véritable espièglerie de ta façon, n'est pas un traître bien exercé, lui +disais-je; ce chrétien qui, plutôt que de refuser ses prières et sa +sympathie à qui les invoque, s'expose à être découvert, n'est pas un +tartufe: il croit sincèrement, et son déguisement lui est peut-être +imposé malgré lui par une autorité qu'il regarde comme sacrée. C'est un +homme qui se trompe assurément, car le déguisement est toujours un +mensonge; mais peut-être n'a-t-il-pas l'intention de nuire. Ne sens-tu +pas que Moreali, en se livrant avec le courage de l'imprudence ou +l'attendrissement de la charité, nous ôte le droit de le démasquer?» + +Henri me trouvait trop débonnaire ou trop scrupuleux. Il était +triomphant et comme bouillant d'indignation, lui si indifférent devant +les empiétements du clergé dans la famille et dans la société. Il se +frottait les mains et se promettait de confondre l'imposteur aussitôt +qu'il pourrait le faire sans nuire à mes projets. + +«C'est étonnant, lui dis-je, comme les tièdes et les sceptiques sont +batailleurs quand ils s'y mettent! Laisse-moi faire à présent, je t'en +supplie, et calme-toi. Donne-moi ta parole d'honneur de garder le secret +le plus absolu sur cette découverte jusqu'à ce que je t'en délie. + +--Je le veux bien; mais Élise? Elle l'a reconnu, et elle n'en démordra +pas. + +--Élise est-elle l'amie sincère de Lucie? + +--Oui et non, répondit Henri. Je suis franc, moi, et je vois bien +qu'Élise est femme; mais elle me craint beaucoup, bien que je ne la +blâme jamais. Je la taquine, je la persifle quand elle a tort; c'est ce +qu'elle redoute le plus au monde. Je te réponds d'elle, si tu veux +qu'elle se taise. + +--Je le veux absolument. + +--Elle se taira. Tu penses bien que, si je ne m'étais assuré d'être +toujours le maître avec elle, je n'aurais jamais cédé au désir de +l'épouser. + +--Ah! voilà donc cette liberté complète que tu voulais conserver à ta +femme? + +--Mon ami, reprit-il, je suis l'homme de la société, non pas telle +qu'elle sera peut-être un jour, mais telle qu'elle est aujourd'hui. Le +mari doit être le maître; mais le seul moyen de l'être réellement, c'est +d'avoir de l'esprit et de laisser croire à la femme qu'elle jouit d'une +entière indépendance.» + + + Le 21 au matin. + +J'ai dormi assez tranquille, bien triste, je l'avoue, mais résigné à +attendre avant d'accuser Lucie. Je commence, tu le vois, à m'aguerrir et +à supporter les orages. + + + Le 22 au soir. + +Mon père, mon père, que je suis heureux! Ce matin, de très-bonne heure, +j'ai passé le lac, et, sans me soucier d'être bien ou mal reçu par le +général, j'ai attendu dans le jardin de Turdy le réveil de Lucie. Son +père était parti avec le jour. Il chasse, non les perdrix et les +lièvres, il est trop amoureux des règlements pour enfreindre ceux qui +préservent le gibier, mais des loutres et des blaireaux, et même des +rats et des belettes. Passionné pour le coup de fusil, il paraît qu'il +est toujours debout avec l'aurore. Lucie, qui est matinale aussi, n'a +pas tardé à ouvrir la persienne de sa chambre. En m'apercevant, elle a +fait un cri de joie, elle s'est habillée à la hâte, elle est accourue me +rejoindre avec ses beaux cheveux à peine relevés. La pureté du ciel +était dans son regard, je me suis senti ranimé. + +«Quelle bonne idée vous avez eue de venir ce matin! Nous allons enfin +pouvoir causer! + +--Oui; Lucie, je pressentais que vous aviez quelque chose à me dire. + +--Quelque chose? Mille choses, toute mon âme! + +--Rien de particulier?» + +Je la regardais, je regardais dans ses yeux jusqu'au fond de son coeur. +Elle a rougi, mais sans baisser les yeux et sans se troubler. + +«Si vous avez une question particulière à me faire, prenez +l'initiative. Je ne peux rien trahir de moi-même, mais je ne peux pas +non plus mentir.» + +Nous nous étions compris. + +«Avez-vous juré, lui dis-je, avez-vous seulement promis de ne pas trahir +un secret qui vous a été confié? + +--J'ai promis de ne pas le trahir pour le plaisir de le trahir; mais +j'ai juré de vous dire la vérité quand vous me la demanderiez +sérieusement. + +--Cela me suffit, Lucie. Je ne vous demanderai rien que ceci: Avez-vous +une grande, une complète estime pour M. Moreali? + +--Oui, bien que je ne sois plus d'accord avec lui sur quelques points +qui touchent à la pratique de la vie. + +--Est-il au moins le représentant de vos idées sur tout ce qui touche au +dogme? + +--Non, pas à présent. + +--Il n'est donc pas orthodoxe selon vous, ou c'est vous qui ne l'êtes +pas selon lui? + +--O orthodoxie! s'écria Lucie avec un sourire mélancolique, où te +trouve-t-on sur la terre, et quelle âme peut se vanter de te posséder! + +--Toute âme qui aime, répondis-je. + +--Oui, vous avez raison! s'écria-t-elle vivement; on ne trouve pas Dieu +dans le sommeil du coeur et dans la solitude de l'esprit; j'arrive à +croire qu'il se révèle à qui le cherche dans la pensée d'un grand devoir +et d'une grande affection. Que je me trompe ou non selon les autres, je +sens une confiance que je n'ai jamais eue, du courage, du calme et de +l'énergie dans tout mon être. On dira ce qu'on voudra, je comprends ce +que je ne comprenais pas. Mes horizons s'agrandissent; les pratiques +puériles, les choses d'habitude et de forme extérieure deviennent une +gêne entre Dieu et moi. La nature, embellie tout à coup, s'ouvre devant +moi comme un temple où Dieu rayonne et me parle jusque dans les +pierres. C'est une ivresse, et une ivresse sainte! Ils mentent, je le +sais à présent, ceux qui disent qu'il faut mourir à tout pour apercevoir +le ciel. Non, il faut vivre à tout pour voir qu'il est partout; en +nous-mêmes aussi bien que dans l'infini.» + +Et, comme je l'interrogeais ardemment, elle ajouta: + +«Ce bonheur, je ne veux pas nier qu'il me vienne de vous, puisque votre +foi et votre affection sont l'appui que j'accepte; mais il me vient +aussi des lettres de votre père que vous m'avez montrées, des +discussions que vous avez eues à propos de lui devant moi avec M. +Moreali, des réflexions de M. Moreali lui-même, qui, n'étant pas dans le +vrai à tous égards, me faisait revenir sur moi-même et me comprendre +moi-même. Enfin, je crois et croirai toujours à la grâce, Émile, c'est +l'action de Dieu en nous. Cette action est si nette, que je ne peux plus +la méconnaître; elle me montre la vie de la femme glorieuse et douce +dans le sanctuaire de la famille; elle chasse de moi les faux scrupules +et les vaines terreurs; elle me dit clairement que, jusqu'à ce jour, ou +la religion m'a trompée, ou je me suis trompée sur la religion. C'est +plutôt cela; oui, c'est moi qui comprenais mal; mais je ne veux plus +d'autre interprétation, d'autre direction que la vôtre, si vous devez +être mon mari! Vous m'amènerez à vous, et alors, si je me sens de force +à aller plus loin, qui sait? nous irons peut-être ensemble encore plus +haut, toujours plus haut, et, à coup sûr, sans que nous ayons rien à +rejeter de ce qui est vraiment sublime dans mon ancienne croyance.» + +Lucie était si belle, si forte et si franche, que j'ai plié le genou +devant elle. Oh! oui, mon père; tu l'avais comprise, toi, tu l'avais +devinée dès le premier jour où je t'ai parlé d'elle. Elle est à moi, +bien à moi, cette divine essence, cette beauté suprême!... Mais je ne +veux pas devenir fou! Je me tais comme je me suis tu devant elle, car je +n'ai pas osé lui parler d'amour. Elle me montrait tant de confiance, et +je sentais si bien que je devais attendre, pour lui faire partager les +transports de mon coeur, qu'elle eût fait la liberté autour d'elle! + +Nous sommes restés ensemble sur ce banc, où Misie nous a apporté du lait +et des oeufs frais, en attendant le déjeuner. Nous n'avons pas songé à +faire un pas de promenade, nous avons parlé, parlé toujours avec +ivresse; de nous, de toi, de tout et de rien, de l'oiseau qui passait, +du grand-père, qui était si bon de dormir longtemps, de Lucette, que +_nous avons_ tant aimée! de la neige, qui est si belle là-bas sur les +Alpes, des fraxinelles, qui sentent si bon dans le jardin, des nuages +roses, qui se mirent dans le lac, du matin, qui est une heure si riante, +de la vie, qui est une si noble fête!... De Moreali, pas un mot. Le +croirais-tu? Oui, tu le croiras bien, nous l'avons oublié. Que +m'importent cet homme et son influence sur le passé de Lucie? Je me +rappelle à présent que, sans le nommer, elle m'avait déjà parlé de lui. +Quant à son influence sur le général, nous verrons bien s'il s'en sert +pour ou contre nous! Est-ce un ennemi? Se vengera-t-il de la +désobéissance de Lucie? Ah! qu'il me crée toutes les luttes dont +l'esprit humain est capable, qu'il entasse toutes les montagnes de +l'Atlas entre Lucie et moi, je me sens de force à tout renverser. Lucie +déteste le mensonge, elle n'aime de sa religion que ce que j'en peux +aimer; le reste, Dieu le fera retomber en poussière sous les pas de la +volonté et le dissipera sous le souffle de l'amour! + +Le grand-père s'est levé à dix heures. Nous avons été l'embrasser. Lucie +lui a dit, avec un beau rire tendre, que nous étions _d'accord sur bien +des points_. Il nous a bénis, il a marié nos coeurs dans ses bras +tremblants. Liens sacrés!... Je n'ai pas voulu me gâter cette journée +par une entrevue peut-être désagréable avec le général. Lucie a été du +même avis. Elle m'a renvoyé. + +«Ne pensons à rien d'inquiétant aujourd'hui, disait-elle; savourons +notre espoir dans le recueillement. Je ne me laisserai tourmenter par +personne, moi, je le déclare! Je chanterai pour le grand-père. Nous +lirons, nous ne dirons rien aux autres. Nous rirons tous les deux. Mon +père aussi a besoin de calme. Peut-être que demain il ne sera plus du +tout pressé de brusquer nos résolutions et les siennes propres.» + +Et me voilà, mon père, me voilà seul et tranquille dans mon chalet. Ah! +que n'y suis-je avec toi! Mais ne viens que quand je te le dirai. Je +veux essayer mes forces contre ce prêtre déguisé; je veux pouvoir te +dire: «J'ai été patient; j'ai été doux et ferme, généreux et sévère....» +Je veux faire acte de virilité intellectuelle et morale. Je veux que +Lucie soit fière de moi et que tu sois content de ton enfant. + + Émile. + + + + +XXV. + +ÉMILE A M. LEMONTIER, A CHÊNEVILLE. + + + Aix, 23 juin. + +Je me disposais ce matin à aller à Turdy, lorsque Moreali, que je n'ai +pas vu hier, m'a pour ainsi dire fermé la route en s'attachant à mes +pas. Il devinait mon projet; il savait sans nul doute mon entrevue +matinale de la veille avec Lucie, il voulait m'empêcher de la +renouveler, ou il voulait y assister. Dans mon récit trop ému de cette +matinée d'hier, j'ai oublié un petit incident qui peut avoir son +importance, et qui a fait passer un petit nuage sur l'enjouement +délicieux de Lucie. Je t'ai dit que nous avions pris ensemble un vrai +repas d'amoureux, des oeufs frais et de la crème, sur la terrasse de +gazon, devant le site grandiose qui s'ouvre là, au bout du jardin. +C'était l'heure du premier déjeuner de Lucie, et Misie n'avait +naturellement apporté qu'un couvert. Lucie m'ayant invité à partager ce +léger repas, Misie montra une extrême répugnance à lui obéir, et même, +en m'apportant mon couvert, elle eut tant de mauvaise grâce, que Lucie, +surprise, lui demanda ce qu'elle avait. + +_Pauvre chère demoiselle_! et de grands soupirs affectés, ce fut toute +la réponse de Misie. + +Misie est une grande et forte femme de trente à trente-cinq ans, qui, +depuis son enfance, a passé à Turdy par divers grades de domesticité. +Elle gardait les vaches, quand madame La Quintinie, touchée de son air +simple et de sa piété, la fit entrer dans sa chambre, et l'y appela de +temps en temps dans ses derniers jours. En mourant, elle la recommanda à +son père, qui l'a toujours gardée, et qui, malgré son peu d'ordre et +d'intelligence, l'a mise à la tête de l'office et de la lingerie. + +«Elle est bonne, dit Lucie tout en me donnant ces détails, et je crois +qu'elle m'est attachée, surtout depuis les soins que j'ai donnés à sa +petite; mais elle est d'une dévotion exaltée et superstitieuse. Je ne +serais pas étonnée qu'elle nous regardât, vous comme un païen, et moi +comme une âme dévouée désormais à l'enfer. Ah! cette dévotion, quand +elle est mal comprise, elle dénature le coeur et fait taire jusqu'à la +reconnaissance d'une mère!» + +Je crois donc que l'abbé sait par Misie tout ce que fait Lucie. Henri +m'a dit les avoir vus conférer à Aix deux ou trois fois. Je t'ai écrit, +n'est-il pas vrai? que le comte de Luiges était venu prendre ici +quelques bains, et que Moreali l'y avait accompagné. Est-ce pour ne pas +quitter son ami, ou pour se trouver plus près de Turdy? Ce doit être +pour ce dernier motif, car Aix est une résidence bien bruyante pour un +homme de son caractère, et bien trop fréquentée pour un prêtre qui cache +son état. + +Quoi qu'il en soit, j'ai accepté la promenade avec lui, et je l'ai suivi +à travers les prés, affectant un calme qui ne l'a pas trompé, mais qui +lui a donné à réfléchir sur la persévérance dont je suis capable. + +«Émile, m'a-t-il dit tout à coup, c'est donc un fait accompli? Vous +l'emportez? Vous avez vaincu tous les scrupules de mademoiselle La +Quintinie? Vous avez sa parole?» + +Il me sembla qu'il me tendait un piége, et, au lieu de lui répondre, je +lui demandai d'où il tenait ces renseignements. + +«Je ne les _tiens_ pas, répondit-il, je vous les demande. J'espère +encore que Lucie n'est pas décidée. Je vous rapporte les appréhensions +de son père. J'ai passé la soirée d'hier avec eux, et je n'ai rien à +vous cacher: le général est inébranlable, et veut une prompte solution. + +--C'est-à-dire qu'il me refuse la main de Lucie? + +--Il vous la refusera si vous n'abjurez pas vos erreurs. + +--Vous a-t-il chargé de me signifier mon arrêt? + +--Oui; mais, si je m'en charge, c'est pour amortir le coup, car c'est +avec douleur que je remplis une telle mission.» + +J'avais réussi à me maintenir parfaitement calme. + +«Vous êtes bien pâle, me dit Moreali; asseyons-nous. + +--Non, monsieur; un homme doit recevoir debout la blessure qu'il a +prévue et bravée. Je ne me répandrai pas en plaintes inutiles. Je vous +demanderai seulement s'il dépend de vous de modifier cette décision de +M. La Quintinie.» + +Ce fut au tour de Moreali de pâlir, à mon tour de lui demander s'il ne +voulait pas se reposer. + +«Asseyons-nous, dit-il, nous en avons besoin tous les deux, car nous +souffrons autant l'un que l'autre; mais tous deux nous sommes sincères, +je le jure devant Dieu, et cette douleur qui nous frappe doit nous unir +au lieu de nous diviser. + +--Quelle est donc votre douleur, à vous, monsieur, et quel intérêt si +profond pouvez-vous prendre à la mienne? + +--Émile! s'écria-t-il avec l'accent d'une vive sensibilité, est-ce que +vous me prenez pour un hypocrite? + +--Pour un hypocrite de profession, oui, monsieur, c'est-à-dire pour un +de ces hommes qui acceptent les missions secrètes et qui s'embarquent +dans les ténèbres pour frapper à couvert. Quelque soit votre état, vous +faites une de ces campagnes perfides et mystérieuses qui croient avoir +un but sacré, et vous, homme sincère et bon par nature, vous agissez +sous la pression d'une autorité que vous ne croyez pas pouvoir récuser, +ou sous celle d'un fanatisme que vous prenez pour la foi. + +--Ni l'un ni l'autre, répondit-il en se levant et en parlant avec +énergie. J'agis de mon plein gré, de mon propre mouvement et sous +l'empire d'un sentiment aussi pur que ma conviction est nette et dégagée +de fanatisme. Écoutez, monsieur Lemontier, j'aime le vrai, vous l'avez +dit, et pourtant vous me voyez ici sous un habit qui n'est pas le mien: +je suis prêtre. + +--Je le savais, monsieur. + +--Lucie vous l'avait dit? + +--Non, car je ne le lui ai pas demandé. + +--Hélas! je ne puis donc avoir auprès de vous le mérite de la +confiance? Les circonstances sont contre moi, je le vois bien. + +--C'est vous qui vous les rendez contraires en vous couvrant d'un +masque. A quelle confiance pouvez-vous prétendre, ainsi déguisé? + +--Eh quoi! reprit-il d'un air de surprise, poussez-vous plus loin que +nous le respect de la lettre? Si vous aviez à fuir une persécution, à +travers un danger, à échapper à quelque injuste sentence de prison ou de +mort, vous reprocheriez-vous de passer une frontière ou de franchir une +ligne ennemie sous l'habit d'un paysan, d'un soldat et même d'un prêtre? + +--Votre vie ou votre liberté court-elle un danger ici? Pouvez-vous dire +oui sur l'honneur? + +--Oui, sur l'honneur, reprit-il. Un de ces dangers était certain pour +moi il y a quelques jours. Il n'existe plus; je suis libre de reprendre +le costume ecclésiastique, et je le reprendrai à Chambéry. Si je ne le +reprends pas à Aix, c'est pour ne pas attirer inutilement l'attention +sur ma personne, et pour ne pas éveiller la malveillance. + +--De quelle malveillance vous plaignez-vous donc dans un pays et dans un +temps où l'habitude et la mode sont pour tout ce qui porte la soutane? + +--Ah! cette soutane, vous la détestez bien, Émile? Mais connaissez-moi +donc sans prévention! Je suis par moi-même un homme obscur, et ma +personne a toujours passé inaperçue dans le monde. Ne puis-je avoir eu +dans ce pays-ci un devoir à remplir, un devoir tout personnel, je le +répète, m'être entouré, pour le mener à bonne fin, de précautions +indispensables, et me retirer sans bruit, sans avoir à me faire le +reproche d'avoir trompé personne? Mademoiselle de Turdy, mademoiselle La +Quintinie et son père savent qui je suis, son grand-père le sait depuis +hier, vous le savez aujourd'hui; mon hôte, le comte de Luiges, l'a +toujours su. Voilà les seules personnes à qui j'aie eu affaire. En quoi +les ai-je trompées? Et vous, le dernier averti, que me reprochez-vous? + +--Je ne vous ai rien reproché, monsieur, je me suis méfié, voilà tout. + +--Et vous vous méfiez encore? + +--Oui, et je me méfie davantage; je me méfie d'un prêtre qui, en ce +temps de réaction catholique, et lorsque les gouvernements croient +devoir tant ménager cette opinion menaçante, se trouve ou se croit en +danger sur le sol de la France. Je ne sache pas un homme de coeur, à +quelque état qu'il appartienne, qui, en temps de paix et de sécurité +générale, ait à préserver sa vie sous un déguisement de nom et d'habit. + +--A quelque état qu'il appartienne, dites-vous! Ignorez-vous qu'il en +est un où l'homme, forcé d'abjurer les lois du point d'honneur qui vous +régissent, est complétement empêché de repousser la violence par la +violence? + +--Quelle violence peut donc avoir provoquée un de ces hommes dont la +mission est toute de paix et de douceur, à moins qu'il n'ait manqué à +cette mission? Sommes-nous sous le régime de la terreur? Et ne +voyez-vous pas que vous me forcez à soupçonner un crime, ou tout au +moins une faute grave, un oubli quelconque de vos devoirs dans le +passé?» + +Cet interrogatoire où il m'avait entraîné presque malgré moi, par une +confiance tardive et incomplète, le jeta dans une agitation où je vis se +révéler une face nouvelle de son caractère. La fierté blessée, la +passion, la douleur et la colère répandirent sur son visage, dans sa +voix et dans son attitude une lumière sombre et comme un élan de révolte +impétueuse. + +«Ah! c'en est trop! dit-il en me serrant le bras comme s'il eût voulu +me le briser, vous êtes un enfant, vous! et moi, j'ai derrière moi +trente ans de sacrifices, de mérites, d'expiations, peut-être! Oui, un +prêtre peut sans rougir parler de repentir et de pénitence, et c'est +pour cela que sa loi est plus belle et sa vie plus grande que les +vôtres! Eût-il un jour en cette vie oublié les devoirs de son état, il y +peut rentrer à l'instant même et s'y purifier, s'y retremper dans les +larmes et la prière. Qui êtes-vous, vous autres, pour nous interroger? +Vous ne pouvez ici nous condamner ni nous absoudre, car vous ne pouvez +ni vous châtier ni vous réhabiliter vous-mêmes. Quand le monde vous a +pris votre honneur, il ne peut ni ne veut vous le rendre. Vous n'oseriez +pas même le lui redemander; car, juste ou non, la sentence de vos +tribunaux est une tache indélébile, et votre humble acquiescement aux +rigueurs de l'opinion publique vous ferait tomber encore plus bas dans +son mépris. C'est l'iniquité de vos principes en pareille matière qui +vous rend si hargneux et si implacables envers nous. Vous voilà bien +fiers de pouvoir nous dire: «Vous êtes prêtres; soyez saints, soyez +anges, ou nous vous déclarons mauvais prêtres!» Eh bien, je vous +déclare, moi, que nous n'accepterons pas votre jugement. Nous ne +relevons que de Dieu. Nos manquements, nos erreurs n'ont de recours qu'à +son tribunal, qui est omnipotent, tandis que le vôtre n'est que +poussière. C'est pour cela que vous n'êtes rien, et que nous sommes tout +dans l'ordre moral et philosophique. Oui, nous seuls représentons la +vérité morale et religieuse, la seule vérité, celle qui prévaut depuis +les premiers âges de la pensée humaine, et qui prévaudra au delà des +institutions civiles de tous les siècles. A nous le dogme de la +réhabilitation par l'expiation, à nous le salut des âmes éprouvées et +brisées, à nous le saint orgueil de l'humiliation, les joies sublimes de +la douleur et l'efficacité de la pénitence! A vous, qui portez si haut +la tête, les hontes et les châtiments sans appel de la vie mondaine; +mais à nous, qui, bafoués et avilis par vous, rampons sur nos genoux +parmi les ronces, le baume efficace de la sanctification et les +triomphes de l'éternité!» + +Je te donne un résumé de sa sortie; je ne cherche point à en traduire +l'éloquence. Il fut vraiment beau d'attendrissement et de conviction +exaltée. Tout son corps tremblait, sa main blanche était livide; son +regard, enflammé et mouillé tour à tour, supportait héroïquement +l'attention du mien. Il est impossible de s'avouer coupable sans une +souffrance profonde. Cette souffrance était en lui, mais elle ne le +rabaissait pas, et, sans me reprocher de l'avoir forcé à cette sorte de +confession, je n'eus aucune envie d'en profiter pour le mortifier +davantage. Je détachai tranquillement de mon bras sa main qui s'y était +crispée, je la ramenai sur sa poitrine, et je lui dis: + +«Votre doctrine de la réhabilitation par l'expiation est la seule belle, +la seule bonne, la seule vraie: c'est celle du Christ; mais elle est +mienne autant que vôtre. Elle passera un jour dans l'esprit des sociétés +et des législations; elle y passera par une nouvelle prédication de +l'Évangile, dont vous n'aurez pas, dont vous n'avez déjà plus le +monopole, vous qui prétendez être les seuls apôtres de la vérité et les +seuls réformateurs autorisés par la révélation. La parole de Jésus est +l'héritage de tous, et tout homme qui l'a comprise peut racheter ses +propres fautes ou effacer par la charité celles de son semblable. Si, +comme je le crois, vous avez un poids sur la conscience, ne voyez donc +pas en moi un juge sans merci. Je vous absous de votre déguisement; et +j'ai déjà pris des mesures pour empêcher que votre véritable nomme fût +divulgué; mais, en revanche, j'exige de vous une sincérité absolue. +Vous me direz si l'obstination du général et ses préventions contre moi +sont votre ouvrage. + +--Sa conversion est mon ouvrage, si mes prières ont été exaucées! + +--Ne redevenez pas jésuite, ou je vous montrerai que je sais opposer la +prudence à la ruse. + +--Jésuite? s'écria-t-il. Je ne suis pas jésuite! A tort ou à raison, je +me suis séparé de l'esprit de cette société puissante, voilà pourquoi je +suis seul et faible sur la terre. + +--Persécuté peut-être! Je le souhaiterais pour vous, vous ouvririez +peut-être les yeux sur le mérite de la droiture absolue, mérite +difficile dans la vie pratique et nécessaire devant Dieu; mais je n'ai +pas le droit de vous adresser d'autres questions que celles qui me +concernent, et je vous réitère celle à laquelle vous venez de répondre +d'une manière évasive. + +--Vous le voulez? dit-il. Je frapperai donc le grand coup, et, si vous +avez la force d'esprit et de conviction à laquelle vous croyez pouvoir +prétendre, vous ne me regarderez pas comme un ennemi après que j'aurai +parlé. Oui, c'est moi qui ai dit au père de Lucie: «Votre fille ne peut +pas devenir la fille d'un philosophe ennemi de l'Église.» Mais ne le +saviez-vous pas, Émile? Ne m'étais-je pas déclaré à vous-même? + +--Vous m'avez dit qu'on vous avait arraché malgré vous ce cri de votre +conscience catholique: «Il n'y a jamais moyen de transiger en matière de +foi.» Ce sont là vos propres paroles. Je vois que vous les avez +développées de manière à rendre le général inflexible en dépit de son +caractère indécis et de sa tendresse pour sa fille. + +--J'ai été entraîné hier à ces développements par l'irrésolution de +mademoiselle La Quintinie. Ne vous en prenez qu'à vous-même, qui avez +travaillé à la détacher de l'Église. + +--A la bonne heure, monsieur! J'aime mieux tout savoir. + +--Vous voulez donc que je déclare la guerre à votre amour? + +--Oui. Puisque c'est la guerre, combattons face à face! Il m'en coûtait +de vous accuser d'une trahison réfléchie. + +--Oh! s'écria-t-il avec véhémence, m'avez-vous cru un instant capable de +vous calomnier, Émile, de rabaisser votre caractère et celui de votre +père? S'il en est ainsi, je suis bien malheureux.» + +Il pleurait de véritables larmes. Je fus ému. + +«Non, monsieur, lui dis-je. Si j'ai été tenté d'y croire, je m'en suis +défendu, et, devant ces larmes que je vous vois répandre, je sens que je +dois m'abstenir d'un pareil soupçon. + +--Merci, reprit-il en me serrant dans ses bras; merci, mon enfant! Ah! +je le vois bien, vous êtes un coeur généreux et une noble nature! Vous +séparer de celle que vous aimez est un calice que je partage avec vous, +vous le voyez. Mon âme est brisée du coup que je vous porte! Je la +plains elle-même, cette jeune fille...» + +Ici les sanglots l'étouffèrent, comme si Lucie eût été pour lui l'objet +d'une affection encore plus vive que celle qu'il m'exprimait à moi-même; +mais il fit un effort pour vaincre cette pitié, et il continua: + +«Il faut la sauver à tout prix, dût-elle en mourir! Qu'elle meure en +paix avec Dieu et revive dans sa gloire plutôt que de vivre dans le +péché et de végéter dans la mort!--A présent, Émile, reprit-il après un +moment de silence et de recueillement, mon devoir m'oblige de vous +faire une dernière sommation. Vous pouvez encore ramener à vous M. La +Quintinie. Consultez-vous, essayez de vaincre l'orgueil philosophique; +écoutez la voix de Dieu, qui vous enverra la foi, si vous la lui +demandez ardemment. En un mot, faites votre possible pour vous convertir +à la vérité, et, quelque frayeur que puisse m'inspirer pour votre avenir +l'influence de votre père, je porterai des paroles de conciliation et +d'espérance aux habitants de Turdy. + +--Non, monsieur, répondis-je, ne trompez personne et n'essayez pas de +vous tromper vous-même. J'ai la foi; j'ai été élevé dans la doctrine de +vérité; j'aime Dieu de toute mon âme, et je sais prier. C'est pourquoi +je n'accepterai jamais le joug du prêtre et les conditions de M. La +Quintinie. + +--Votre réponse me navre, reprit-il; mais je m'y attendais. Je vais la +porter au général, et soyez sûr que je vous rendrai cette justice de +dire que vous êtes un honnête homme, ennemi de toute hypocrisie, capable +de sacrifier l'amour plutôt que d'avoir recours au mensonge.» + +Il se dirigea vers le lac. Au bout de quelques pas, il s'arrêta en +voyant que je le suivais. Je le rejoignis. + +«Vous allez à Turdy, lui dis-je, j'y vais aussi: faisons-nous la route +ensemble? + +--N'y venez pas! répondit-il vivement, je m'y oppose! + +--Vous ne pouvez pas vous y opposer: vous n'êtes pas le père de Lucie. + +--Je suis son père et le vôtre, reprit-il avec chaleur. Je dois vous +épargner une grande douleur... et même un véritable danger, celui +d'exaspérer le général contre vous. + +--Je vous réponds, moi, de résister à toute douleur et d'empêcher toute +colère. Si je dois perdre Lucie, ce n'est pas sur l'avis d'un tiers que +je peux la quitter sans prendre congé d'elle, et le général n'a pas le +droit de me faire défendre la maison. Je ne puis recevoir un pareil +ordre que de lui-même, et je prétends le contraindre à me l'exprimer +sous forme de regret et de prière. + +--C'est insensé de votre part, Émile; vous ne connaissez pas le naturel +emporté de cet homme! Il sera impoli, brutal; il ne comprendra rien à +votre juste fierté. Vous vous croirez forcé de lui demander +réparation.... Non, je ne souffrirai pas que vous vous exposiez à de +pareilles extrémités. Retournez chez vous, je me charge de vous porter +une lettre de lui, une lettre dont la politesse répondra à toutes vos +exigences.... + +--Non, vous dis-je, je veux tenir son dernier mot de lui-même; je veux +me retirer avec les honneurs de la guerre; car, je vous le jure, +monsieur, le fils de mon père ne sera jamais éconduit par une lettre, +et, si on lui interdit le seuil d'une maison respectable, ce sera avec +toutes les formes du respect exigé par le nom qu'il porte et qu'il veut +porter dignement.» + +Moreali fut anéanti par ma fermeté. Nous descendîmes ensemble dans une +barque, et nous traversâmes le lac sans échanger un mot.... + + + + +XXVI. + +HENRI VALMARE A M. H. LEMONTIER. + + + Aix, 23 juin. + +C'est moi qui me charge de vous raconter ce qui s'est passé ce matin à +Turdy. J'ôte la plume des mains d'Émile, parce qu'à le voir si agissant, +si combattant et si ému, je crains qu'il ne reprenne la fièvre en +veillant pour vous écrire. Je l'ai forcé de se coucher, et j'ai promis +de vous raconter, avec la précision de détail que vous exigez de lui, +tout ce dont j'ai été témoin. + +Je déjeunais à Turdy avec mesdames Marsanne et quelques personnes des +environs lorsqu'Émile est arrivé avec l'abbé Fervet. Ils ont attendu au +salon que l'on fût sorti de table. Émile m'a averti par quelques mots à +l'oreille. Je l'ai suivi sur la terrasse avec le général et l'abbé. Le +général s'est mis à fumer sa pipe solennellement, attendant que la +tranchée fût ouverte. Émile ne bougeait pas. Fermes comme deux rocs, lui +et moi, nous voulions que l'abbé fît son office parlementaire. Il y +était mal disposé, il paraissait fort embarrassé. Enfin il a rompu la +glace en disant au général: + +«Vous devez être surpris, monsieur, de voir ici M. Lemontier, malgré le +désir que vous aviez manifesté de ne plus lui laisser de vaines +espérances. Je n'ai pas cru devoir m'opposer à son intention de recevoir +de votre propre bouche la solution du différend qui vous occupe.» + +Le général, manifestement contrarié d'être mis en demeure de s'expliquer +en personne, a pris un air de hauteur peu supportable. Il a posé à Émile +un ultimatum de toutes pièces: abjuration de ses principes, parole +d'honneur de ne contrarier en rien les pratiques religieuses et +particulièrement le choix du confesseur de sa femme, billet de +confession pour lui-même, promesse de se livrer aux mains des +convertisseurs, enfin un programme que je n'eusse point accepté pour +moi-même, quelque bon marché que je fasse de ces sortes de choses. Émile +écoutait froidement. L'abbé était fort agité: il a de l'esprit, il +sentait la pauvreté d'élocution du général; mais, n'en voulant pas +démordre lui-même, il le surveillait, la sueur au front. + +«Est-ce tout? a dit Émile en souriant et en se tournant vers l'abbé. Ne +me demandera-t-on pas d'écrire quelque manifeste contre les opinions de +mon père?» + +Cette pointe d'ironie a irrité le général. Il y avait déjà cinq minutes +qu'il éprouvait le besoin de se mettre en colère pour couvrir le +ridicule de sa situation par un éclat d'autorité. La bombe a éclaté. + +«Eh bien, monsieur, s'est-il écrié, si l'on obtenait cela de vous, ce ne +serait pas ce que vous feriez de plus mauvais en votre vie! + +--J'en juge autrement, a dit Émile; je me mépriserais d'agir ainsi, et +je ne me pardonnerai jamais d'avoir cédé sur le reste.» + +La fermeté de son accent et le calme de son attitude ont frappé le +général. Il l'a regardé avec surprise et même avec radoucissement. Le +vieux homme de guerre, tout absurde qu'il est d'ailleurs, estime +l'adversaire qui fait bonne contenance. + +«Allons! vous avez vos principes, a-t-il dit: chacun les siens. Le +respect filial est une bonne chose en elle-même. Je ne veux pas vous +mortifier, moi!... Je fais cas de vous au fond; mais vous voyez qu'il +n'y a pas de transaction possible. Je vous prie donc de renoncer à ma +fille, et qu'il ne soit plus question de cela! + +--Je ne puis vous promettre ce que vous me demandez. + +--Comment! vous persistez malgré ma volonté? + +--Plus je respecte votre volonté, moins je l'accepte comme inébranlable. + +--Elle l'est, monsieur! + +--Le temps seul peut m'apporter cette conviction. Il ne dépend pas de +vous de m'interdire l'espérance. + +--Ma foi, espérez tant que bon vous semblera, cela vous regarde, pourvu +que vous ne fassiez part de vos illusions à personne! + +--Vous vous opposez à ce que je les exprime à mademoiselle La Quintinie? +Est-ce là ce que vous voulez dire? + +--Je m'y oppose formellement. + +--Vous ne le pouvez pas, monsieur. + +--Comment! je ne le peux pas? Je ne suis pas le maître de ma fille? + +--Non, monsieur, vous êtes mieux que cela; car elle est une personne et +non une chose. Son coeur ne peut céder qu'à la persuasion, et j'ignore +si vous l'avez persuadé. + +--Mais savez-vous, monsieur Émile, que j'ai un bon sabre, et que +quiconque touche à ce qui m'appartient a tout de suite affaire à ce +sabre-là? + +--Si je me permettais de toucher malgré vous à un cheveu de votre fille, +je comprendrais que ma main tombât sous votre sabre; mais mon respect +aspirant à son estime est une chose que vous n'avez aucun moyen de +sabrer. + +--Ce sont là des subtilités! Je vous dis, moi, que ma fille est ma +chose, elle est mon sang, elle m'appartient au même titre que mon bras. + +--Si elle ne fait qu'un avec vous, si son coeur est votre coeur, +n'essayez pas de l'arracher de votre poitrine; ce serait vous sacrifier +tous les deux. + +--Ah çà! vous croyez donc que ma fille vous aime? Voilà qui est un peu +fort! + +--Je n'ai pas cette prétention; mais elle eût pu m'aimer un jour, +puisqu'elle m'estimait déjà, et j'ai le droit d'aspirer à poursuivre le +progrès de ses sentiments pour moi. + +--Ah! ah! Comment ferez-vous pour exercer ce droit-là malgré moi? + +--Vous me l'accorderez. + +--Jamais! + +--Jamais est ici un mot contre lequel votre conscience d'homme et de +père proteste en vous-même. + +--Comment ça, s'il vous plaît? + +--Votre honneur vous défend de repousser l'insistance d'un jeune homme +que vous savez parfaitement honnête, digne, sincère et respectueux. +Votre sentiment paternel vous prescrit de l'examiner davantage avant de +renoncer au bonheur qu'il peut apporter dans votre famille.» + +Le général s'est trouvé fort embarrassé pour répondre. Je crois que ses +idées bondissaient dans sa tête comme le grain sur un van. On ne sait +jamais s'il comprend bien ce qu'il a l'air d'écouter; mais la tenue +d'Émile, le son de sa voix et la limpidité de son regard agissaient +évidemment sur son appareil nerveux. Émile a frappé le dernier coup en +se tournant vers l'abbé Fervet et en lui disant avec une grande aménité: + +«Allons, monsieur, vous qui m'estimez aussi et qui regrettiez la +précipitation de M. le général, aidez-moi donc à le convaincre.» + +L'abbé s'est réveillé comme en sursaut; mais, avant qu'il eût eu le +temps de répondre, le général l'avait interpellé avec l'empressement +d'un enfant qui saisit la robe de son pédagogue pour se couvrir. + +«Oui, l'abbé; oui, c'est à vous de prononcer! Vous savez, moi, je m'en +rapporte à vous. Faut-il attendre encore un peu? Faut-il couper court +aux pourparlers?» + +L'abbé s'est remis de son trouble. + +«La question, telle que vous l'aviez posée, reste entière, si M. Émile +persiste à ne pas la modifier. Vous étiez résolu à lui accorder du +temps, s'il nous permettait d'espérer l'effet de ses réflexions; c'est +lui-même qui vient ici nous dire en dernier appel de ne rien espérer de +lui. Dès lors, je ne comprends plus ni son insistance, ni _notre_ +hésitation. + +Émile.--Et vous hésitez pourtant encore, monsieur Moreali, +convenez-en! Vous sentez que _couper court_, comme dit le général, c'est +injustement blesser un caractère sans reproche et repousser une +affection sans rancune. Peut-être votre conscience catholique vous +reproche-t-elle aussi quelque chose à mon égard. + +L'abbé.--Expliquez-vous, Émile. + +Émile.--Eh bien, vous manquez de foi en vous-même, et vous +avouez que vos doctrines ne vous paraissent pas infaillibles; car, si +vous étiez persuadé qu'elles le sont, vous chercheriez à me faire entrer +dans la famille de M. de Turdy. N'auriez-vous pas alors toute la vie +pour travailler à ma conversion? Si vous m'éloignez avec tant de hâte, +c'est que vous y renoncez apparemment, et, si vous y renoncez, c'est que +vous me croyez fort et que vous vous sentez faible; si vous vous sentez +faible, c'est que vous ne croyez pas ou que vous croyez mal, et dès lors +vous me sacrifiez non plus à un principe souverain et indiscutable, mais +à une prévention personnelle que je ne mérite pas, et dont vous vous +êtes chaudement défendu, il y a une heure, en me pressant dans vos bras +et en m'appelant votre enfant.» + +L'abbé me faisait l'effet d'une araignée qui s'est prise dans sa toile. +Selon moi, à présent, c'est un tartufe. Heureusement qu'Émile le juge +autrement, car son appel à l'amitié feinte ou réelle du personnage +paralysait l'action de celui-ci. Sommé au nom de la logique, dont, grâce +à son intelligence, il a plus de souci que le général, il a reconnu +humblement que son découragement était blâmable en thèse générale, mais +qu'il s'agissait ici du bonheur de mademoiselle La Quintinie.... Et, +comme impatienté de ce subterfuge, j'allais lui demander, moi, de quoi +il se mêlait, mademoiselle La Quintinie est arrivée à nous d'un air +sérieux et résolu. + +Son apparition a embarrassé le général, qui s'est empressé de dire à +demi-voix: + +«Parlons d'autre chose.» + +Mais Lucie avait entendu ou deviné, et, prenant la parole avec une +certaine sévérité: + +«Mon père, a-t-elle dit, je sais fort bien ce qui se passe, et j'y suis +trop intéressée pour ne pas vouloir y assister. D'ailleurs, je vous +apporte un avis grave et triste. Mon grand-père est fort souffrant. La +discussion beaucoup trop vive qui a eu lieu en sa présence hier au soir +lui a fait passer une mauvaise nuit. Il n'a pu assister au déjeuner, et +je viens de le trouver si pâle et si abattu, que j'en suis inquiète. Il +se tourmente beaucoup des résolutions que vous prenez en ce moment. Vous +savez qu'elles lui déplaisent, qu'elles l'irritent et l'affligent. Ce +n'est point à son âge que l'on supporte de sérieuses contrariétés. +Quelque parti que vous ayez pris ou que vous comptiez prendre, je viens +donc vous dire que je me refuse jusqu'à nouvel ordre à laisser dire le +dernier mot de la situation. Le grand-père demande à voir M. Lemontier. +Je prie donc M. Lemontier d'aller le trouver, de lui laisser l'espérance +de voir les choses s'arranger entre nous, et de revenir demain, +plusieurs jours de suite, s'il le faut, pour le calmer et le guérir.» + +Le général, qui est peu tendre pour son beau-père, a cassé le bec +d'ambre de sa pipe en la posant avec dépit sur le rebord de la terrasse. +Il a regardé son cher abbé d'un air de détresse comme pour lui dire de +parer le coup. L'abbé, très-pâle, a remué les lèvres; mais mademoiselle +La Quintinie l'a regardé, elle aussi, et il est devenu jaune comme si la +bile lui remontait au front et aux yeux. + +«J'espère, monsieur, lui a-t-elle dit, que vous n'aurez pas d'objection +à faire sur ce point, car c'est un devoir d'humanité pour vous, un +devoir de famille pour moi, et la religion qui me commanderait de fouler +aux pieds ces devoirs-là ne serait pas la mienne. + +--J'irai moi-même avec M. Lemontier,» a répondu M. Fervet. + +Mais Lucie, avec une énergie extraordinaire, l'a cloué sur place d'un +geste. + +«Non, monsieur, vous ne verrez plus mon grand-père. Votre présence lui +fait du mal; c'est une prévention injuste, mais elle existe, et je vous +défends de sa part de reparaître ici sans sa permission.» + +Émile, qui était déjà au bout de la terrasse,--car, dès les premiers +mots de Lucie, il s'était mis en devoir de courir chez le grand-père +sans autre autorisation,--a entendu ces terribles paroles, car il s'est +retourné involontairement; mais Lucie lui a fait signe de se hâter, et +il a disparu. + +Quel coup de théâtre, mon ami! et que n'étiez-vous là pour voir le +triomphe de la cause d'Émile fouler l'orgueil de ce prêtre! Moi, je +n'aurais pas cédé ma chaise pour un million, car j'ai pris l'abbé en +grippe... d'abord parce qu'il est déguisé, ensuite parce qu'il se donne +avec moi de petits airs de dédain philosophique qui m'offensent, et puis +peut-être aussi parce que mademoiselle Marsanne, tout en raillant, parle +trop de son éloquence, de ses belles manières et de sa belle main. Oui, +je commence à croire qu'un prêtre est un homme, et j'ai grand'peur pour +ces messieurs que ma femme ne se confesse pas beaucoup! + +Et puis, et puis je veux tout vous dire, _à vous seul_. Émile, qui n'a +pas fait cette découverte, ou qui n'a pas conçu ce soupçon, est bien +assez agité. S'il lui faut lutter encore, laissons-lui ce calme qui l'a +fait triompher aujourd'hui; mais pesez mes observations, je veux vous +les donner très-complètes. + +L'abbé était aplati. Lui qui, une heure auparavant, disait à Émile: +«N'entrez plus dans cette maison, vous en serez chassé, vous serez forcé +de vous battre avec le terrible général,» c'était à son tour de quitter +la maison et d'y laisser Émile. Le général s'est montré terrible en +effet, mais contre sa fille seulement. Il lui a adressé une semonce de +Croquemitaine qu'elle a écoutée avec sang-froid et que je n'ai guère +entendue. Toute mon attention était absorbée par l'abbé Fervet, qui +paraissait près de se trouver mal. Un instant j'ai cru qu'il allait +tomber de sa hauteur, et voyez comment je suis humanitaire! je +m'apprêtais à l'empêcher de se fendre la tête sur les dalles; mais il +s'est raffermi: son front, qui est beau, il n'y a pas à dire, avait +l'air de vouloir toucher le ciel. L'humiliation et la colère ont +disparu, la douleur seule est restée, mais quelle douleur! Elle était +immense, effrayante. Ses yeux agrandis étaient attachés sur Lucie avec +un mélange de reproche ardent et d'épouvante désespérée. Mon ami, cet +homme de cinquante ans est jeune et beau encore; c'est l'âge des +passions terribles, surtout pour les prêtres. Ce n'est pas la fortune de +Lucie qu'il veut donner à l'Église, ce n'est pas son âme qu'il veut +donner au ciel.... Je me trompe peut-être, mais venez et voyez +vous-même, car c'est à vous qu'il appartient de dessiller les yeux du +général, ceux de sa fille aussi. Ni Émile ni moi n'oserions toucher une +question si délicate devant elle; le grand-père est trop vieux, la +vieille tante est... trop grasse. Venez, c'est à vous d'être ici le +véritable père de Lucie.... Mais je veux vous raconter l'aventure +jusqu'au bout. + +J'aurais dû me retirer, je ne l'ai pas fait, je ne l'ai pas voulu. +L'abbé s'est opposé aux reproches que le général adressait à sa fille. + +«Mademoiselle La Quintinie est dans son droit, a-t-il dit. Elle a même +complétement raison. Elle m'avait averti de la haine que son grand-père +porte aux personnes de mon état; mais, lorsque je me suis trouvé en +présence de ce vieillard, elle a exigé qu'il sût la vérité en ce qui me +concerne, et ce n'est pas moi, c'est elle qui a provoqué son irritation +par un louable scrupule de sincérité. M. de Turdy est souffrant. +Mademoiselle Lucie s'inquiète... elle craint ma présence; je me retire +sans dépit et sans murmure. + +--Non, mordieu! s'est écrié le général, personne ne vous chassera de +chez moi! + +--Mademoiselle La Quintinie est chez elle, a répliqué avec affectation +M. l'abbé. + +Lucie.--Non, monsieur, nous sommes chez mon grand-père.» + +L'abbé a salué profondément. + +Le général Orgon.--«Je sortirai d'ici avec vous!... + +--Restez, mon père, a dit Lucie, c'est moi qui reconduirai +respectueusement M. l'abbé. Soyez assez bon pour m'attendre; M. Valmare +voudra bien vous tenir compagnie un instant. Vous êtes irrité, ne vous +montrez pas ainsi. Nos hôtes se retirent, laissez les partir sans +s'apercevoir de nos agitations.» + +Elle a quitté la terrasse avec l'abbé, dont les yeux dilatés ont +retrouvé une lueur d'espérance et de vie. Le général était abîmé dans je +ne sais quelle méditation orageuse. Il s'est tourné vers moi, faisant +une mine de mauvais garçon, et il m'a dit d'une voix de tonnerre: + +«Avez-vous du feu?» + +Heureux d'en être quitte à si bon marché, je lui ai offert un très-bon +cigare à la place de sa pipe éteinte et cassée. + +«Au moins vous fumez, vous! a-t-il repris en allumant le cigare et en +gardant la pose et le ton tragiques; cet Émile n'a aucun de mes goûts! +C'est un bel esprit, un esprit fort, comme son père. Et voilà que ce +petit monsieur s'arrange de manière à ne pas quitter la place! Le vieux +Turdy le protége et prétend marier ma fille contre mon gré. C'est ce que +nous verrons, _sac-à-laine_! c'est ce que nous verrons!» + +Émile m'avait donné le bon exemple: j'ai répondu avec une douceur +diplomatique, j'ai plaidé de mon mieux sa cause; mais j'ai vite remarqué +que ce n'était pas le moyen de calmer le général. Il est de ces gens qui +abusent de la longanimité des autres et auxquels il faut tenir tête. Je +n'avais pas ce droit-là, mais j'ai bien vu que sa fille savait le +prendre et qu'elle pouvait s'en servir au besoin avec succès. + +Elle est revenue au bout d'un quart d'heure et m'a prié de rester. +Alors, prenant avec autorité les grosses mains de son père dans ses +petites mains: + +«Vous avez été fort méchant avec moi tout à l'heure, mon général! vous +allez me demander pardon. + +--Un bon pardon à coups de cravache, voilà ce que tu mériterais, toi! + +--Bats-moi si tu veux, a répondu Lucie en le tutoyant tout à coup, ce +qui a paru lui être agréable: je supporterai cela de bonne grâce et avec +plaisir pour l'amour de mon grand-père. + +--Ton grand-père, ton grand-père!... un vieux entêté!... + +--Pis que cela, un vieux athée, mais qui n'en ira pas moins droit au +ciel, parce qu'il est bon et qu'il m'a beaucoup aimée. Oh! dis ce que tu +voudras, il vaut mieux que toi, surtout depuis que tu es dévot! Aussi tu +as toujours été jaloux de lui, fais-y attention: tu avais tort! je vous +aimais autant l'un que l'autre; mais, si tu continues à faire le +fanatique, je l'aimerai mieux que toi, et voilà ce que tu auras gagné! + +--Tu me traites de fanatique à présent? Tu deviens folle! Tu ne crois +donc plus à rien? + +--Je crois plus que jamais, parce que je crois mieux. Et moi aussi, j'ai +été fanatique, ou j'ai failli le devenir. J'ai failli me faire +religieuse au risque de te désoler, et, quand je pensais à ton chagrin, +je travaillais à dessécher mon coeur en exaltant mon cerveau; mais j'ai +réfléchi, je me suis dit: «N'est pas fanatique qui veut. C'est pour +quelques-uns une sublimité, parce que leur génie est à la hauteur des +plus grandes épreuves. Cela est bon pour M. Moreali et non pour moi.» Eh +bien, cela ne vaut rien pour toi non plus, mon général. Tu peux avoir le +génie militaire, mais tu n'as pas le génie métaphysique, je t'en +avertis. La preuve, c'est que tu ne m'as pas du tout dissuadée d'estimer +M. Lemontier et de le préférer au couvent, où j'avais résolu de +m'ensevelir. + +--Le couvent!... je ne veux pas de ça! on peut faire son devoir dans le +monde, M. Moreali te l'a dit devant moi. Épousez un homme qui pense +bien, un homme qui ait vos opinions et celles de votre père.... + +--Veux-tu faire une gageure? s'écria mademoiselle La Quintinie; c'est +que M. Moreali, qui me blâme tant de te résister aujourd'hui, +m'encouragerait dans le projet de te désobéir en me faisant religieuse! + +--Tu mens, ma chère Lucie! + +--Gageons! Tu ne veux pas parier? + +--Je ne veux pas entendre parler de couvent! + +--Et pourtant tu m'y pousses sans y prendre garde! + +--Moi? + +--Oui, toi! Supposons que j'aie pour M. Lemontier une préférence bien +décidée, une affection... complète! + +--Cela n'est pas. + +--Tu n'en sais rien!» + +Le général a bondi comme s'il était frappé d'une balle. + +«Comment! je n'en sais rien? Je devrais le savoir, et je le sais! + +--Tu ne le sais pas, et c'est ta faute. Tu es arrivé ici bardé de fer, +le drapeau en main, et parlant d'exterminer tous les hérétiques. Tu +étais si effrayant, que j'ai eu peur d'être hérétique moi-même. + +--Tu l'es devenue? + +--Tu vois bien! tu vas demander des fagots? + +--Mais, _sac-à-laine_! je suis donc ridicule? + +--Tu le deviendras, si tu continues!» + +J'admirais les ressources du caractère et de l'esprit de Lucie pour se +plier ainsi ou plutôt pour se forcer à la nuance brusque et tranchante +qui seule peut être saisie par l'intelligence rétive de son père. Les +yeux de celui-ci se sont tournés vers moi, lançant de gros éclairs, +comme pour me dire: «Malheur à toi, blanc-bec, si tu souris!» J'étais +sur mes gardes; je m'étais éloigné un peu, j'avais l'air de ne pas +entendre: je suivais un point noir qui glissait sur le lac, la barque +qui emportait Moreali. Le général s'est, de son côté, éloigné de +quelques pas, emmenant sa fille et lui parlant d'Émile en tâchant +d'assourdir le diapason peu flexible de sa voix irritée. Lucie m'a +appelé: + +«Il faut que vous sachiez tout, car je ne sais pas encore, moi, si mon +père ne va pas fermer la porte de la maison à double tour derrière Émile +et derrière vous quand vous en serez sortis. Eh bien, je veux qu'Émile +et son père sachent bien que la rupture aurait lieu contre mon gré. Je +ne me suis pas promise contre le gré de mon père. J'avais demandé au +moins trois mois de réflexion et de relations qui nous permissent de +nous connaître, Émile et moi: si on nous les refuse, ce ne sera pas ma +faute, et il faudra bien se soumettre; mais je déclare devant vous, à +mon père, que ceci me dégoûte du mariage, et que, ne voulant pas +recommencer de si délicates épreuves sans résultats, ni me marier avec +un inconnu, je fais voeu de ne me marier jamais! + +--Assez! cria le général de toute la force de ses poumons, je cède... +_jusqu'à nouvel ordre_! Vous voulez de l'excentrique? Faites-en. Vous ne +vous souciez pas de vous compromettre en recevant les visites d'un jeune +homme que je ne vous permettrais jamais d'épouser, s'il s'obstine dans +l'irréligion? Soit! courez-en les risques; ils sont assez graves; car, +lorsque vous aurez été compromise par lui, j'aurai la peine de le tuer, +moi! Allez-y!... bravez tout!... je m'en lave les mains!» + +Il quitta la terrasse au moment où Émile y rentrait. En passant, il lui +demanda brusquement des nouvelles de M. de Turdy, et, sans écouter la +réponse, il cria dans la cour pour qu'on lui préparât la barque. + +«Où vas-tu, mon père?» lui dit Lucie en courant après lui. + +Ils se parlèrent pendant quelque temps dans l'escalier de la tourelle, +ce qui me permit de mettre rapidement Émile au courant de ce qui venait +de se passer. + +«Comment va mon grand-père? dit Lucie en revenant seule. + +--Beaucoup mieux, dit Émile en lui baisant les mains. Il s'est endormi. +Misie est près de lui. Mais où va donc le général? + +--Vous le demandez? A Aix, où, grâce à nos bons rameurs, il arrivera en +même temps que M. Moreali. Il va tâcher de repuiser en lui la force +qu'il vient de perdre avec moi. Ah! Émile! Henri a dû vous dire l'orage +qui a passé sur nous pendant que vous étiez auprès du grand-père; +tâchons que ces tempêtes n'arrivent plus jusqu'à lui! Moi, j'en suis +brisée!» + +Elle s'assit, et sa charmante tête, pleine de l'animation de la lutte, +se pencha pâle comme un lis battu du vent. Émile la soutint dans ses +bras en lui disant: + +«Courage, Lucie, courage! Vous combattez pour votre liberté, je combats +pour mon amour, nous ne pouvons pas être vaincus! + +--Ah! que Dieu vous entende! dit-elle en se ranimant; mais comme on +souffre de lutter contre son père! un père que l'on voit si rarement, +que le coeur appelle avec impatience, dont on rêve l'arrivée, là sur le +chemin, avec son grand cheval blanc dans les jambes et sa belle balafre +sur la joue! On voudrait le voir toujours souriant, l'étouffer de +caresses, lui faire de ces quelques jours où on le tient enfin un +paradis de tendresse et d'expansion.... Et puis on le trouve sombre, +tendu, chagrin, capricieux, et tout à coup violent et obstiné!... car il +est devenu obstiné! Il n'était pas ainsi, il était vif et faible: il est +encore faible, mais il s'attache d'autant plus à ceux qui lui soufflent +l'opiniâtreté, et ses emportements ont perdu la franchise qui les +faisait oublier. Il vous dit: «Je cède,» et il se dit en lui-même: «Je +m'arrangerai pour ne pas céder.» Ah! comme on me l'a changé, mon pauvre +père! C'était un brave soldat avec toutes ses rudesses et ses naïvetés; +ils ont mis les détours et les rancunes d'un casuiste dans sa peau de +lion!...» + +Vous le voyez, monsieur, mademoiselle La Quintinie a ouvert les yeux. +Que l'amour ait fait ce miracle, ou que sa dévotion ait toujours été +parfaitement saine et sage, c'est à Émile de vous le dire. Je sais +seulement qu'elle aime Émile, j'en suis certain, et qu'elle déteste la +pression du Moreali. + +Elle nous a quittés pour aller voir son grand-père. Elle est revenue, +et, serrant les mains d'Émile: + +«Il faut vous en aller! Le voilà mieux, ce cher père, je dois m'occuper +de lui seul. Pauvre ami! on l'a bien fait souffrir, et c'est là ce qui +m'a mis en révolte ouverte. Il me semblait qu'on venait le poignarder +dans mes bras, et je suis devenue une lionne pour le défendre. Oh! je le +défendrai jusqu'à son dernier jour, et ils ne me feront pas aller à +Chambéry, où ils voulaient m'attirer pour m'ôter mon seul appui. Je +reste ici, quoi qu'il arrive! Revenez demain, Émile. Je ne pourrai +peut-être pas vous voir, mais vous verrez le grand-père; il faut le +tromper, il ne faut pas qu'il souffre davantage; moi, je supporterai les +bourrasques.» + +Émile lui demanda s'il ne ferait pas mieux de s'absenter quelques jours +pour aller vous chercher. + +«Non, dit-elle, qu'_il_ vienne, et ne quittez pas le voisinage. + +--Que craignez-vous donc? s'écria Émile effrayé. + +--Tout et rien! mon père m'a fait hier des menaces... Émile, n'ayez pas +peur pour moi, je sauterais de plus haut que ce donjon pour revenir à +mon grand-père; mais si, pendant un jour, on venait à bout de me séparer +de lui, je veux que vous soyez là, je vous le confie. Ne me le laissez +pas mourir!... et si ce malheur arrivait... ne le laissez pas mourir en +colère!... Hélas! voyez ce que je suis forcée de vous dire, ne souffrez +pas qu'il aperçoive seulement l'ombre d'un prêtre à son chevet...» + +Nous avons juré tous les deux de faire bonne garde, mais nous l'avons +pressée de nous rassurer nous-mêmes sur le danger d'être séparés d'elle +sans savoir où elle serait emmenée. + +«Je trouverai toujours, a-t-elle dit, moyen de vous écrire; d'ailleurs, +je ne crois pas sérieusement à ce danger-là. J'ai mis tout au pire pour +que vous ne soyez surpris de rien. Jusqu'ici, Émile, je ne vous avais +pas dit combien mon père est irascible. C'est que, jusqu'ici, en lui +résistant avec franchise, je m'étais toujours préservée; mais tout à +l'heure j'ai joué mon _va-tout_ avec lui. M. Henri a cru que je +triomphais parce que M. Moreali a quitté la place et parce que le +général a dit: «Je cède.» Et moi aussi, je croyais avoir vaincu; mais, +un instant après, comme je l'embrassais dans l'escalier, comptant sur +ces retours d'attendrissement qu'il avait autrefois, je n'ai pu lui +arracher un mot de raison et de bonté,... et je ne suis plus sûre de +rien!» + +Ces aveux de Lucie laissaient Émile dans un trouble extrême. Forcée +d'aller rejoindre son grand-père, qui la faisait demander, elle ne +pouvait nous expliquer le degré d'influence de Moreali sur le général, +et nous ignorions de quel côté porter l'action principale. Mon avis +était qu'Émile me laissât courir vers cet abbé pour le paralyser +n'importe comment. Émile voulait se cacher dans le vieux château jour et +nuit pour surveiller le général et pour préserver Lucie et le grand-père +de dangers... peut-être imaginaires. Il ne le pouvait pas d'ailleurs +sans risquer de compromettre Lucie. Nous ne trouvions plus d'autre parti +à prendre que de courir après le général pour lui promettre qu'Émile +quitterait le pays aussitôt que M. de Turdy serait hors de danger, sauf +à vous laisser le soin de reprendre seul les négociations. + +Nous allions repasser le lac, dont nous arpentions le rivage depuis +quelque temps avec agitation, comme vous pouvez le croire, lorsque nous +avons vu revenir la barque du général. Nous l'avons attendu. + +«Eh bien, nous a-t-il dit en sautant lourdement sur la grève, nous voilà +tous calmés, j'espère. C'est une trêve de trois jours que nous devons +conclure. Pas un mot à M. de Turdy de ce qui s'est passé ce matin; +laissons-lui ses illusions. Vous, monsieur Lemontier, pas un mot de +conversation particulière avec ma fille, une visite par jour d'une heure +au grand-père, et moi, pas un mot de reproche ou seulement de discussion +avec lui, avec elle, avec vous, avec qui que ce soit: voilà les +conditions. J'ai donné ma parole et je vous la donne. Donnez la vôtre, +et tout est dit... _jusqu'à nouvel ordre_!» + +Émile a échangé une poignée de main un peu convulsive avec le général; +je me suis abstenu de dire un mot, voulant me réserver le droit de +servir d'intermédiaire entre votre fils et Lucie. Nous avons passé le +reste de la journée à nous promener autour du manoir, le général nous +surveillant avec une lunette d'approche. A cinq heures, comme nous +repassions devant la grille, il est venu très-gracieusement nous dire +que M. de Turdy allait de mieux en mieux, et tout souriant, il nous a +crié: + +«A demain!» + +Nous voilà tranquillisés, sinon tranquilles, pour trois jours, après +lesquels vous serez ici, et l'espérance nous reviendra. + + Henri. + + + + +XXVII. + +LUCIE A M. LEMONTIER, A CHÊNEVILLE. + + + Turdy, 23 juin 1861. + + Monsieur, + +J'ai promis de n'avoir avec Émile aucun entretien particulier pendant +trois jours. Ce serait éluder un engagement de la conscience que de lui +écrire; mais je me regarde comme absolument libre de m'adresser à vous, +à _vous seul_. Je vous aime, monsieur, je vous connais, je vous ai lu, +j'ai entendu Émile parler de vous. J'ai vu votre belle âme à travers la +sienne. Je vous respecte, je vous estime, je vous chéris. Je vous sais +bienveillant, paternel pour moi. Je veux vous ouvrir mon coeur tout +entier. + +Ce que je ne puis ni ne dois dire à Émile dans la situation de +contrainte et d'incertitude où l'on nous tient, je peux, je veux le dire +à vous:--c'est mon secret que je confie à votre honneur. J'aime Émile de +toutes les forces de mon âme!... Je ne sais pas si c'est de l'amour: je +sais que ce n'est pas seulement de l'amitié, car j'ai connu, je connais +l'amitié, et je sais qu'elle est un calme absolu, tandis qu'ici le calme +et le trouble sont en moi, mais un trouble pieux, une crainte religieuse +de ne pas être digne de lui, et un calme divin, une certitude complète +de vouloir mériter son affection et me dévouer à son bonheur. + +Je me suis demandé cent fois déjà ce que je pouvais faire pour cela sans +lui sacrifier des habitudes pratiques qui diffèrent des siennes, et dont +quelques-unes l'irritent. Je n'ai pu franchir cet obstacle. Il faut donc +que le sacrifice s'accomplisse, je ne recule plus. Un sentiment accepté +en nous-mêmes devient aussitôt un devoir. J'ai voulu en vain me le +dissimuler. J'ai vu qu'il fallait abjurer ce sentiment, ou le recevoir +de Dieu avec toutes ses conséquences. + +Je me suis dit aussi que j'avais déjà fait pour l'amitié une partie de +ce sacrifice. J'ai respecté les opinions de mon meilleur ami, de mon +grand-père, et j'ai été amenée à déployer toute l'énergie dont je suis +capable pour les faire respecter par les autres. A l'heure qu'il est, je +suis près de lui, comme une sentinelle vigilante, pour empêcher la main +d'un prêtre d'approcher le crucifix de ses lèvres, et je sais que je +remplis un devoir. Je chasse le culte de notre maison, je détournerais +au besoin avec violence l'image du Christ de notre seuil! Et pourtant je +vénère cette image et j'adore la loi de Jésus; mais ma conscience, sûre +d'elle-même, me commande ce que je fais. + +Il y a donc au-dessus de tous les cultes un culte suprême, celui de +l'humanité, c'est-à-dire de la vraie charité chrétienne, qui respecte +jusqu'aux portes du tombeau, jusqu'au delà, la liberté de la conscience. +Ce respect sans bornes, je sens que je ne le dois pas seulement à l'âge, +aux vertus de mon grand-père et aux liens du sang qui m'unissent à lui. +Je le dois à n'importe lequel de mes semblables, et au lit de mort d'un +inconnu je sens que j'agirais comme je le fais ici, s'il invoquait son +droit contre mes propres suggestions. Oui, vous avez raison, Émile a +raison: la liberté de l'âme est sacrée, et, pour qui a compris cela, +toute prescription qui nous la refuse perd sa force et son droit. + +Si tous sont libres, je le suis aussi, et le noble sentiment qui s'est +fait jour en moi est une révélation de mon droit à l'amour et au +bonheur. Tout droit implique un devoir. J'ai le devoir de comprendre et +de servir Dieu selon les vues de l'homme à qui je consacrerai +volontairement ma vie tout entière. + +Je me suis beaucoup interrogée, je m'interroge à toute heure. Je suis +scrupuleuse, et mon amour ne peut être qu'une religion. J'ai voulu +savoir si je ne cédais pas à quelque chose de personnel, à un instinct +vague et cependant impétueux que je sentais en moi, au rêve enthousiaste +et passionné de la maternité, et ces mystérieuses émotions, contre +lesquelles je luttais, me sont apparues sacrées, inaliénables. Enfin le +coeur et la conscience, la foi et la raison m'ont parlé ensemble et +d'une seule voix m'ont dit: «Aime, mais aime bien et sans réserve!» + +Une circonstance providentielle m'a rendue tout à coup très-forte, de +très-craintive que j'avais été d'abord. Je veux que vous soyez bien +édifié sur ce point. + +J'ai dit à Émile que j'avais connu l'_amour_; il m'a dit vous avoir +raconté l'histoire de Lucette. Tout à l'heure je vous disais avoir connu +l'amitié; il ne s'agissait pas seulement de mon grand-père. J'ai à vous +raconter l'histoire de l'abbé Fervet; elle sera courte. + +L'abbé est un honnête homme: vous le verrez, vous vous en convaincrez. +C'est un esprit de premier ordre, un caractère de noble et forte trempe, +un chrétien sincère et ardent. Quelque chose manque à son coeur, qui a +des élans de sensibilité généreuse et de tendresse vraie, mais qui s'est +comme avarié dans les luttes avec l'esprit. Quelque chose aussi s'est +affaibli dans l'intelligence, la logique peut-être, en s'exagérant +elle-même, ou bien, pour entrer dans vos idées, monsieur, dans vos idées +qui deviennent si claires pour moi, peut-être le rétrécissement imposé +par lui à son coeur a-t-il eu sa réaction dans le cerveau. M. Moreali +n'est plus l'abbé Fervet. Une dévotion trop peu éclairée a aigri le +caractère de mon père, un mysticisme trop approfondi a ébranlé l'équité +de mon directeur. + +Il était mon directeur de conscience au couvent. Je ne me suis jamais +confessée à lui, il ne confessait aucune femme. Il avait une dispense à +cet égard, je n'ai jamais su pourquoi. J'aimais à le voir placé en +dehors et comme au-dessus du détail des vulgarités de la faiblesse +humaine. Il me semblait justement réservé pour les décisions d'une haute +sagesse, non pour résoudre les ergotages des consciences troubles, mais +pour entretenir et développer dans les âmes éprises d'idéal les grands +instincts qu'elles renferment. Ce n'est pas lui qui m'a suggéré l'idée +de me faire religieuse. Il l'a éludée d'abord, entretenue ensuite; enfin +il a voulu me l'imposer au moment où je sentais devoir y renoncer. + +L'amitié que j'avais pour lui eût pu être concentrée dans le domaine de +l'esprit, et s'appeler seulement respect, vénération; mais je l'avais +assez connu au couvent, où il me donnait des leçons particulières, pour +que le charme sérieux de son entretien et la bienveillance paternelle de +ses manières eussent conquis ma reconnaissance et par conséquent mon +affection. Je voyais en lui plus qu'un père spirituel; c'était un ami +que je plaçais dans ma pensée entre mon père et mon grand-père; il me +servait comme de lien intérieur pour les chérir également, malgré la +différence de leurs caractères. Il suppléait à ce que je ne trouvais +point en eux qui répondît à mes croyances et à mes aspirations +religieuses. Il suppléait aussi à l'intelligence qui manquait à mon +vieux confesseur de Chambéry. + +Depuis nos adieux au couvent, notre liaison n'a plus été qu'une +correspondance. Mes lettres étaient peu fréquentes, mais longues; elles +résumaient chacune toute ma vie de plusieurs mois. Les siennes parlaient +peu de lui-même, il ne s'occupait que de moi. Je vous les montrerai; +vous verrez qu'elles sont belles, et que j'avais raison de l'aimer. + +Son arrivée ici m'a surprise, son déguisement m'a blessée. Il ne m'a pas +fait connaître qu'il eût une mission ecclésiastique; il m'a dit au +contraire, durant notre dernière explication, que le principal objet de +cette mystérieuse campagne était de me ramener à l'orthodoxie. Je me +suis refusée à des entretiens particuliers, cela était en dehors de nos +habitudes. Je ne m'étais jamais trouvée seule avec lui au couvent, et, +malgré son âge et son caractère, je ne voulais pas avoir à dire à Émile +que j'accordais le tête-à-tête à un autre homme que lui. Je sais qu'il +en eût été blessé et affligé. + +L'abbé, malgré ma répugnance à le voir à Turdy, s'y est présenté, à ma +grande surprise, sous le patronage de mon père. Je ne savais pas qu'ils +se fussent déjà connus. + +Vous savez par Émile comment M. Moreali s'y est pris pour avoir sa +confiance, et quelles relations amicales commençaient à s'établir entre +eux; mais les convictions inébranlables d'Émile ont vite découragé +l'abbé. Mon père était fort impatient de vaincre toute résistance. Hier +soir, ils sont venus ensemble me signifier de le congédier par une +lettre. J'avais réussi à envoyer coucher mon grand-père; mais il était +inquiet, il sentait un prêtre sous l'habit de M. Moreali, il ne dormait +pas. Il avait passé dans la bibliothèque, qui est au-dessus du salon; +toutes les fenêtres étaient ouvertes aux deux étages. + +Je me refusais non-seulement à congédier Émile, mais encore à lui faire +des conditions. La discussion était vive. M. Moreali passait de la +prière de l'ami à la menace du prêtre; mon père y mettait de la +violence, il prétendait me faire écrire comme dans la scène de la +duchesse de Guise; mon grand-père parut tout à coup sur la porte du +salon, tremblant, hors de lui. Avec sa longue robe de chambre blanche, +son beau front nu, ses pauvres bras maigres, agitant une vieille épée, +il ressemblait à un spectre. Je m'élançai vers lui, je lui ôtai l'épée; +c'était bien assez de sa présence pour me protéger. Je l'enveloppai de +châles, je le fis asseoir sur le canapé, j'essayai de lui faire croire +que nous venions de nous livrer à une plaisanterie. + +«Non, non! s'écria-t-il avec une véhémence effrayante, j'ai entendu, je +vois, je comprends! C'est la persécution religieuse dans ma maison, +c'est le prêtre! et quel prêtre! l'abbé Fervet, car son nom vous a +échappé. C'est l'ancien ennemi de ma famille, le confesseur et le +mauvais génie de ta mère! c'est l'ancien objet de la haine du général! +c'est le petit prestolet qu'il voulait et qu'il aurait dû pourfendre +lorsque, grâce à son beau zèle, ma fille faisait à son fiancé les mêmes +conditions qu'on veut te dicter vis-à-vis d'Émile! Vous n'avez pourtant +pas cédé, vous, mon gendre, et vous voulez qu'Émile fasse aujourd'hui +une platitude à laquelle vous vous êtes refusé il y a vingt ans? C'était +sous Louis-Philippe, vous étiez voltairien comme le roi! Vous avez +refusé d'aller à confesse, mais vous avez transigé; vous avez souffert +que votre femme gardât ou reprît son confesseur. Je ne le connaissais +que de nom, moi! J'avais toujours fermé ma porte aux prêtres, vous leur +avez rouvert la vôtre, comme si ce n'était pas assez de la liberté +qu'ont nos femmes d'aller trouver ces hommes noirs et de s'épancher sans +témoin avec eux! Mais celui-ci a fait avec vous le bon apôtre, il a +endormi votre prudence, et de plus en plus il a rendu ma fille exaltée +et mystique. Elle s'est usée dans les austérités, elle s'est tuée par le +jeûne et les prosternations, et, quand vous l'avez ramenée ici, +mourante, avec ma petite Lucie, qu'elle n'avait pas pu nourrir, je vous +ai dit: «Il est trop tard! les prêtres m'ont tué ma fille; vous êtes +brutal et faible, vous êtes inconséquent, vous n'élèverez pas ma +petite-fille. Ma soeur est pieuse aussi, mais elle est raisonnable et +tolérante. Lucie est à moi, elle n'est pas à vous!» Voilà ce que je vous +ai dit, et vous avez cédé; mais vous voilà dévot aujourd'hui, soit! +Qu'avez-vous à dire? Lucie n'a été que trop pieusement élevée, +puisqu'elle voulait être nonne; mais voilà qu'elle consent au mariage, +et vous vous y opposez! Vous n'en avez pas le droit. Si vous me +l'emmenez, je vous tuerai comme j'aurais dû vous tuer le jour où, voyant +expirer dans mes bras votre pauvre femme exaspérée et presque folle de +la crainte de l'enfer, vous m'avez crié en pleurant: «Ah! c'est ce +fanatique, c'est l'abbé Fervet qui lui a ôté la raison et la vie!» Et +vous voilà aux genoux de cet homme, et c'est vous qui l'amenez chez moi! +Vous voulez donc me tuer aussi?» + +Mon grand-père s'est évanoui. Je ne me suis plus occupée que de lui. On +m'a dit que l'abbé s'était senti très-mal de son côté. C'est mon père +qui l'a secouru. J'ai su ce matin qu'il avait passé la nuit chez nous, +et qu'il avait encore conféré avec mon père avant d'aller trouver Émile, +qui a dû vous rendre compte du reste des événements. + +Mon grand-père s'est senti mieux après avoir vu Émile, et je l'ai +complétement rassuré en lui jurant que l'abbé ne remettrait plus les +pieds ici. Il a toute sa tête, mais il n'a pas la mémoire bien nette de +ce qui s'est passé hier au soir, et je tâche de lui persuader qu'il a +fait un mauvais rêve. J'ai voulu cependant que mon père éclaircit ce qui +restait mystérieux pour moi dans la colère de mon grand-père contre +l'abbé. Mon père s'est fait beaucoup prier, disant qu'il avait donné sa +parole d'éviter, quant à présent, toute discussion. Je lui ai juré que +je ne ferais aucune réflexion sur ce qu'il voudrait bien m'apprendre, et +que je désirais beaucoup entendre justifier l'abbé, pour lequel, malgré +ma révolte, j'avais toujours de la vénération. En parlant ainsi, je +croyais que dans son exaltation mon grand-père avait beaucoup exagéré. +Le général a consenti à parler, avec beaucoup de réticences il est vrai, +et en s'abandonnant à son insu aux fréquentes contradictions qui lui +sont familières; mais j'en ai assez entendu pour être certaine à +présent de la vérité. L'abbé a eu une jeunesse ascétique fougueuse de +zèle et d'austérité. Ma mère, que je n'ai pas connue, et que mon +grand-père m'a toujours dépeinte comme une âme timorée et un cerveau +impressionnable, a subi l'ascendant du prêtre qui la confessait. Je +savais déjà qu'elle avait perdu la santé et presque la raison dans cette +vie d'extase et de terreurs; mais j'ignorais que le directeur qui n'a +pas su ou qui n'a pas voulu guérir l'exaltation maladive de ma pauvre +mère fût l'abbé Fervet, et je me demande avec surprise comment je l'ai +connu à Paris, comment j'ai entretenu pendant six ans des relations avec +lui, sans qu'il m'ait jamais dit avoir connu ma mère. Vous vous +demanderez peut-être aussi, monsieur, comment je n'ai jamais parlé de +cet abbé à mon père et à mon grand-père. C'est que jusqu'à présent mon +père était aussi hostile au clergé que mon grand-père lui-même: le nom +d'un prêtre, quel qu'il fût, leur suggérait à tous deux des réflexions +ironiques ou malveillantes auxquelles je ne voulais pas exposer le nom +de mon ami.... + +Mon ami! peut-il l'être encore? Je rends justice à la sincérité de sa +foi, mais je sens que les révélations de mon grand-père et de mon père +lui ont fermé l'accès de mon coeur: son silence avec moi sur le passé, +l'empire soudain qu'il a repris sur mon père, malgré les préventions de +celui-ci, les détours qu'il a employés pour se rapprocher de moi, le +silence de ma vieille tante elle-même lorsque je lui parlais de ce +directeur de ma conscience! Il est vrai qu'elle ne l'a connu que par +ouï-dire, et qu'elle est brouillée avec les noms au point d'être capable +d'oublier le sien propre dans la confusion de ses souvenirs.... Elle est +fort âgée.... Enfin, monsieur, je ne sais plus ce que je dois penser de +la conduite de M. Fervet. Je le sais désintéressé, chaste et fervent, +voilà tout ce que je sais; le reste est un mystère. S'est-il repenti du +mauvais effet de sa direction sur ma mère au point de changer pendant +plusieurs années son point de vue religieux, et de vouloir par son +influence me préserver des mêmes exagérations? Pourquoi donc aujourd'hui +reprend-il les foudres de l'intolérance pour me séparer d'Émile? +Pourquoi veut-il me replonger dans l'isolement du cloître? Et comment +peut-il concilier la rudesse de son zèle avec les petites duplicités ou +avec les attendrissements passagers que je remarque en lui? + +J'ai voulu tout vous dire, car je vous appelle à mon secours, et cette +longue lettre abrégera beaucoup, j'espère, votre examen de ma situation. +Elle est fort cruelle, je vous assure, car je vois mon père sous le joug +d'un homme redoutable et peut-être inflexible. Je crains pour mon pauvre +grand-père, avec qui l'abbé a exprimé le vif désir de causer, certain, +dit-il, de faire tomber ses préventions et de ramener son âme à Dieu. +Osera-t-il se présenter de nouveau chez nous malgré ma défense? Émile, +jusqu'à présent si patient, si fort, si confiant envers moi, si prudent +avec l'abbé, ne faiblira-t-il pas dans toutes ces luttes? Non! mais +comme il doit souffrir! Et s'il allait encore tomber malade! Et puis +vers quelle solution marchons-nous? Si vous ne nous sauvez pas, puis-je +résister à la volonté paternelle, traîner notre nom devant des +tribunaux, couvrir ma famille de ridicule?... Cela m'est impossible.... +Enfin venez! Mon grand-père vous appelle aussi et vous attend avec +impatience. Quel que soit l'accueil de mon père, souvenez-vous qu'à +Turdy, vous êtes chez M. de Turdy et chez moi. + +A vos pieds et dans vos bras, monsieur, + + Lucie. + + + + +XXVIII. + + +La trêve était bien près d'expirer lorsque M. Lemontier arrivait à Aix. +Son premier soin, après avoir causé avec son fils, fut de le faire +partir pour Chêneville, une terre qu'il possédait dans la vallée du +Rhône, au-dessous de Lyon; là, le jeune homme recevrait en quelques +heures les communications nécessaires. C'était l'époque où, tous les +ans, le père et le fils habitaient cette résidence, où Émile avait été +élevé et qu'il aimait beaucoup. + +M. Lemontier sentait que la présence d'Émile ne pouvait qu'augmenter +l'irritation du général et stimuler la vigilance hostile de l'abbé. +D'ailleurs, si la lutte de famille prenait quelque échappée au dehors, +il ne fallait pas que Lucie fût compromise par le voisinage de l'objet +de cette lutte. Émile souffrit beaucoup de s'éloigner du théâtre des +événements et de se sentir réduit à l'inaction; mais il comprit la +sagesse de son père: il remit son sort entre ses mains et partit, +cachant ses angoisses et surmontant sa douleur. Émile avait une grande +force de volonté, on a pu en avoir la preuve dans ses dernières lettres. +Il n'était peut-être pas ce qu'au temps de Grandisson on eût appelé un +jeune homme accompli; mais il était naïf, généreux, enthousiaste, et +d'un caractère assez solide pour porter la spontanéité de ses élans. +S'il avait les jalousies de l'amour, il savait les renfermer dans les +limites de la justice. S'il avait les ferveurs du néophyte philosophe, +il n'y mêlait pas le sot orgueil de la dispute, et son père le calmait +sans peine, car son père était pour lui le type de la raison et de la +bonté. + +Madame Marsanne et sa fille quittaient la Savoie. Henri Valmare eût +désiré les suivre: mais il sentit qu'il pouvait être utile à M. +Lemontier; et il lui offrit de rester. M. Lemontier accepta. Il y avait +chez ce jeune homme un fonds de dévouement et d'affection dont il ne se +vantait pas, qu'il n'appréciait peut-être pas lui-même, mais que M. +Lemontier connaissait bien, et qu'il savait développer en le mettant à +l'épreuve. Henri s'établit donc au village du Bourget, sur la même rive +du lac où est situé le château de Turdy, et à une courte distance. M. +Lemontier se rendit à Turdy, décidé à y passer tout le temps nécessaire +et à ne s'en laisser chasser par personne, conformément au désir de +Lucie et du grand-père. + +Pendant que le siége se posait ainsi, M. Moreali, attentif aux +mouvements de ses adversaires, faisait aussi son évolution. Il laissait +à Aix son ami le comte de Luiges, qui ne lui eût été de nul secours, et +il allait recevoir à Chambéry un auxiliaire important qu'il attendait +avec impatience. Cet auxiliaire, cette force de conviction et de volonté +qu'il voulait opposer à M. Lemontier, c'était le père Onorio, le capucin +romain qui, par son influence, avait renouvelé à sa manière l'âme de +Moreali et bien d'autres. + +Le portrait de ce religieux se trouve assez nettement tracé dans la +lettre onzième de cette collection, écrite par Moreali à mademoiselle La +Quintinie. Si le lecteur veut s'y reporter en cas d'oubli[2], il saura +aussi bien que nous par quelles épreuves avait passé la croyance de +l'abbé, quelles ambitions légitimes et nobles avaient été refoulées et +froissées en lui par le joug somnolent de l'infaillibilité papale, +ressource puérile, mais unique et dernière, de l'orthodoxie agonisante; +quels dégoûts mortels il avait éprouvés en se retrouvant, privé de +persuasion intime, en face de cette loi aveugle, sourde et muette; enfin +quel désespoir exalté l'avait jeté dans les bras du père Onorio, un des +derniers saints de cette orthodoxie ruinée, un esprit passionné, une vie +austère, une parole saisissante, mélange d'inspiration et d'égarement, +le cynisme enthousiaste de la démission humaine. + + [Note 2: Veuillez cherchez: «La Religion est perdue.] + +Il avait fallu à la vive intelligence de Moreali, à bout d'efforts, le +refuge de cette folie sacrée pour ne pas abjurer toute croyance. Il eût +fait de vaines tentatives pour accepter la moderne philosophie +spiritualiste, confuse encore à bien des égards, mais éclairée d'en +haut, née du divin principe de la liberté, nourrie de la notion du +progrès et en pleine route déjà vers les vastes horizons de l'avenir. +Cette philosophie se personnifiait devant lui dans M. Lemontier et dans +son fils. Il était ébloui, effrayé, indigné de la force de cette +réaction contre les doctrines de mort du père Onorio, son dernier asile. +Il était trop intelligent et trop instruit pour ne pas se sentir débordé +et entraîné; cette réaction, on eût pu la paralyser en faisant entrer +ses lumières et ses forces dans le domaine de la foi; mais l'Église ne +veut pas de ce concours hétérodoxe, et, comme elle, Moreali avait en lui +la haine des hommes libres et des écrits nouveaux, cette robe de Nessus +du prêtre qui a vaillamment combattu toute sa vie, et qui meurt torturé, +consumé, sans avoir pu vaincre. + +Moreali, esprit entreprenant et toujours spontané quand même, était venu +en Savoie avec de grandes illusions. Il avait cru triompher aisément des +velléités de Lucie pour le mariage. On a vu qu'il comptait fonder un +couvent d'hommes en même temps qu'elle fonderait un couvent de femmes, +et qu'il voulait donner au père Onorio la direction du premier, se +réservant pour lui-même tacitement celle du second. Il était riche, et +le saint-siége l'avait autorisé à fonder son établissement religieux +dans ce pays de Savoie, qui pouvait un jour ou l'autre être envahi par +l'esprit gallican en se trouvant annexé à la France. Pour traiter de +l'achat d'une propriété convenable sans trop donner l'éveil à l'esprit +d'opposition que le prêtre suppose toujours déloyal, Moreali s'était +fait autoriser à prendre l'habit séculier. On pensait peut-être aussi +que les fidèles de Savoie étaient aussi jaloux de leurs intérêts que les +autres, et que tout vendeur exploiterait la circonstance. + +Ce n'était pas là, dira-t-on, une raison suffisante pour que l'abbé prît +tant de précautions et voulût cacher jusqu'à son nom. En effet, il en +avait donc une autre. Il l'avait dit à Émile, et il n'avait pas menti. +Il craignait, sinon pour ses jours, du moins pour sa liberté d'action, +car il avait sujet d'appréhender quelque violent scandale venant +entraver ses projets. Ne la connaît-on pas maintenant, cette raison? Il +savait que le général La Quintinie lui avait voué de mortels +ressentiments, et il se disait que M. de Turdy, malgré son grand âge, +n'avait peut-être pas, comme mademoiselle de Turdy, oublié son nom. Il +fallait voir Lucie, la convaincre, obtenir par l'enchantement de la +parole ce que ses lettres n'avaient pu opérer. Lucie se refuserait +peut-être à des rendez-vous, à des conférences mystérieuses. Il fallait +pénétrer à tout prix jusqu'à elle. L'abbé avait réussi. + +Et pourtant il avait failli échouer. Sa première rencontre avec le +général chez mademoiselle de Turdy avait été orageuse. Il avait +audacieusement provoqué cette rencontre en se faisant reconnaître et +accepter par la vieille tante, après l'avoir fascinée et conquise par +ses soins. Ç'avait été l'affaire de peu de jours. Moreali avait +d'exquises et chastes séductions dont il connaissait la puissance. Se +fiant donc à lui-même de plus en plus, il avait prié la tante de le +faire dîner avec le général à l'insu de M. de Turdy et de Lucie. On a vu +que le général s'était rendu à l'appel d'un billet mystérieux. Le +général avait dîné et passé la soirée avec lui sans le reconnaître. Il +ne l'avait pas vu depuis plus de vingt ans, et même il l'avait rarement +vu, bien que Moreali eût été l'arbitre secret de ses destinées +conjugales. + +Vers onze heures du soir, mademoiselle de Turdy étant rentrée dans ses +appartements et le général prolongeant la veillée avec l'aimable et +pieux séculier qui l'avait convenablement sondé et assoupli depuis +quelques heures, Moreali s'était fait raconter la vie et la mort de +madame La Quintinie. Il avait vu combien le temps avait amorti cette +douleur, et il avait saisi les secrètes opérations de la conscience du +général. Longtemps celui-ci s'était reproché la mort de sa femme comme +un résultat de sa faiblesse envers le prêtre. Devenu dévot par vanité, +pour marcher de pair au sortir du sermon et de la conférence avec +certains officiers supérieurs de la vieille roche et pour recevoir les +cajoleries des évêques et de leur suite, il avait tout à coup découvert +que la mort de sa femme avait été, non celle d'une victime, mais celle +d'une sainte, et il s'était fait à ses yeux presqu'un mérite de ce qui +avait été si longtemps un sujet d'humiliation et un remords. Moreali le +trouva donc suffisamment préparé, et l'abbé Fervet se révéla. + +Un sentiment humain, un reste de dignité virile, un dernier battement de +coeur pour la femme qu'il avait aimée rendirent le général furieux et +menaçant pendant quelques minutes. Moreali, non moins ému, lui offrit sa +poitrine en lui disant qu'il mourrait avec joie pour avoir travaillé +sincèrement à sauver l'âme de madame La Quintinie. Le général pleura, +s'humilia et demanda à l'abbé de le confesser et de l'absoudre; ce qui +fut fait en l'oratoire du comte de Luiges, à Chambéry, le lendemain +matin. L'abbé Fervet n'avait jamais cessé de confesser les hommes. + +Dès ce moment, le général, heureux d'avoir trouvé une volonté à mettre à +la place de la sienne quand celle-ci chancelait, et un homme de mérite +et de science à opposer à ce qu'il appelait l'ergotage philosophique +d'Émile, appartint corps et âme à son ancien persécuteur, à son ancien +ennemi, à l'homme dont l'influence spirituelle avait failli empêcher son +mariage et soulevé depuis, dans son coeur incertain et troublé, des +tempêtes d'indignation et de jalousie. + +Pendant ces opérations de l'abbé, le capucin était en route. Il était +appelé pour prendre connaissance d'une propriété que Moreali avait +commencé à marchander et qu'il voulait savoir appropriable aux desseins +de l'anachorète. Moreali hésitait maintenant dans la réalisation de ce +projet en voyant la résistance de Lucie à un projet analogue; mais il +espérait que l'éloquence fougueuse et l'aspect fascinateur du saint +agiraient sur elle. + +Le jour de l'expiration de la fameuse trêve imaginée par Moreali pour +donner à Onorio le temps d'arriver, un frère quêteur se présenta à la +porte du manoir de Turdy. On le fit entrer dans les cuisines. Le général +était averti, il ne bougea pas. Misie, habituée aux charités de Lucie et +prévenue d'ailleurs par Moreali, qui disposait de ses étroites +convictions, alla demander à sa jeune maîtresse ce qu'il fallait donner +au religieux mendiant. Lucie était dans la bibliothèque avec M. +Lemontier, arrivé depuis peu d'instants. On était en train de servir là +le souper du grand-père, qui était assez bien pour sortir de sa chambre, +mais encore trop faible pour descendre au salon. + +Quand Lucie, tout en causant avec M. Lemontier, eut envoyé son aumône, +Misie revint lui dire que ce pauvre frère était bien fatigué, qu'il +avait les pieds en sang, et qu'il demandait à coucher sur une botte de +paille dans un coin du vieux château ou des écuries. + +«Qu'on lui donne un lit, une chambre, un bon souper et tout ce qu'il +voudra, répondit Lucie.» + +Et elle se remit à parler d'Émile avec M. Lemontier. + +Elle était heureuse de le voir enfin, cet homme d'une sereine +intelligence, d'une vaste érudition et d'un caractère aussi pur que son +esprit. C'était un de ces persévérants chercheurs de lumière que le +vulgaire de tous les temps discute, raille, critique ou injurie, mais +qui, plus ou moins d'accord entre eux, creusent en chaque siècle plus +profondément le sentier dont l'avenir fait de larges voies. Il n'avait +pas l'orgueil de l'apostolat et ne se croyait pas un révélateur. Nulle +intelligence n'était plus modeste, nul extérieur plus simple. Sa parole +était douce, claire, sans ornements inutiles. Il écoutait plus qu'il ne +démontrait. Son esprit était toujours occupé de comprendre afin de juger +sans passion et de conclure sans partialité. Et, sous cette tranquillité +d'âme, il y avait de la vraie force, un indomptable courage, des trésors +de bonté, une patience inaltérable. + +Bien qu'Émile eût parlé de son père avec enthousiasme, Lucie ne le +trouva pas au-dessous de ce qu'elle avait rêvé, car Émile l'avait +avertie de l'étonnante simplicité de ses manières; il lui avait prédit +qu'au lieu d'être éblouie, elle serait charmée. Lucie se sentait aussi à +l'aise avec M. Lemontier que si elle l'eût toujours connu. Déjà elle +l'avait présenté au vieux Turdy, qui l'avait reçu avec une joie +expansive, et qui maintenant s'habillait pour venir passer une ou deux +heures avec eux avant de retourner à sa chambre de malade. + +Le général, avec qui Lucie avait dîné, ne paraissait pas. M. Lemontier +lui fit demander par Misie la permission d'aller le saluer. Le général +fit répondre qu'après le souper de M. de Turdy il attendrait le nouvel +hôte au salon. M. Lemontier ayant complété toutes les notions que +devaient lui fournir Lucie et son grand-père, descendit au salon et y +trouva le général flanqué du capucin. Ce n'était pas le moment de causer +d'affaires: l'affectation du général à ne pas congédier ce vieillard +silencieux et fatigué prouva de reste à M. Lemontier qu'on reculait pour +ce jour-là devant les explications. + +Mais quel était ce nouveau personnage inconnu à Lucie et qui se trouvait +subitement lié avec le général? Un passant, un pèlerin recevant +l'hospitalité d'un jour, ou un espion de Moreali? M. Lemontier, qui +l'examinait tout en causant de choses d'un intérêt général avec M. La +Quintinie, comprit vite que ce n'était ni un passant ni un intrigant, +mais une sorte de missionnaire de bonne foi. L'homme était très-vieux ou +très-usé par les austérités. Sa figure commune et terne avait tout à +coup de grands éclairs sans cause apparente. L'oeil éteint tenait +assoupies des flammes qui s'échappaient comme des décharges de lumière +électrique. Le front très-élevé, serré aux tempes, contrastait dans sa +nudité avec le front court et large du général. + +Il était vêtu de bure et souillé de poussière, sa peau et ses vêtements +différaient peu de couleur. Il exhalait une odeur de terre et +d'humidité. Il parlait mal le français et paraissait le comprendre plus +mal encore. En revanche, il ne comprenait pas du tout l'italien, que le +général s'efforçait de lui parler. Assis près de la fenêtre ouverte, il +avait peut-être froid, mais il ne s'en apercevait pas ou ne s'en +souciait pas. Il appartenait à ce tempérament insensible ou invulnérable +qui est propre aux exaltés, aux martyrs et aux fous. + +M. Lemontier observait son profil socratique, évidé pour ainsi dire, +comme si la maigreur des jeûnes n'eût laissé en saillie que les lignes +osseuses et emporté la trace de tous les instincts. Le front seul avait +poussé en hauteur, et par là ce n'était plus Socrate, mais quelque chose +de plus et de moins, un Indien, un stylite. Le père d'Émile sentit que +l'homme n'était pas méprisable, et il lui parla en bon italien bien +rhythmé. Une lueur de satisfaction éclaira les traits du pauvre moine, +qui, fourvoyé, ennuyé et résigné, s'était changé en statue. + +Il raconta naïvement à M. Lemontier qu'il venait de Frascati, qu'il +avait voyagé en chemin de fer, par mer, en diligence et à pied. De tout +cela, nul étonnement, nul souci. Du changement de pays et de climats, +aucune préoccupation. Nulle remarque sur son chemin. Il avait _marché +dans ses pensées_, disait-il; il n'avait rien vu. + +«C'est très-beau de marcher ainsi, lui dit M. Lemontier, quand les +pensées sont nobles. Vous pensiez à Dieu? + +--A Dieu toujours et à beaucoup de petites choses que je demandais à +Dieu de m'expliquer. + +--Par exemple? + +--D'abord pourquoi l'on tient à aller vite, comme si l'on croyait +avancer en changeant de place? + +--Dieu vous a-t-il répondu? + +--Oui, il m'a dit que cela ne servait de rien, et que, la mort demeurant +partout, il n'était pas besoin de se hâter pour la rencontrer. + +--Et que lui demandiez-vous encore? + +--Si les anges voyagent. + +--Et Dieu?... + +--Dieu m'a dit qu'ils allaient plus vite que la vapeur. + +--Aussi vite que la pensée? + +--Encore plus vite, plus vite que le mal, aussi vite que la grâce! + +--Très-bien! Si le bien va plus vite que le mal, le mal sera donc +devancé et réduit à l'impuissance? + +--Cela, c'est un mystère. J'y ai songé quelquefois. + +--Avez-vous questionné Dieu là-dessus? + +--Non, il m'eût dit que cela ne me regardait pas. J'ai un jour à vivre!» + +L'entretien continua sur ce ton, M. Lemontier examinant le cerveau de ce +moine comme un produit curieux du travail ascétique, le moine répondant +par sentences obscures et malignes comme celles d'un sphinx. + +C'était au tour du général à ne pas comprendre. Il s'évertuait à saisir +un mot dans chaque phrase, se demandant d'où venait à l'homme +_subversif_ cette audace tranquille d'interroger un saint. Son +étonnement devint de la stupeur quand, au bout de vingt minutes, le +capucin, qui n'avait pu échanger avec lui dix paroles, et qui lui +marquait une extrême froideur, parut s'être pris d'abandon et de +sympathie pour M. Lemontier, et, tout en se retirant, lui tendit la main +en échangeant avec lui le souhait de _felicissima notte_. Puis il revint +sur ses pas et lui demanda si sa fille était malade, qu'il ne l'avait +pas vue? Il prenait M. Lemontier pour le père de Lucie, ce que M. La +Quintinie avait pu lui expliquer à cet égard ayant été complétement +perdu. M. Lemontier ne marqua pas de surprise et profita du _quiproquo_ +pour s'instruire. Sûr de n'être pas compris du général, qui le suivait +la bouche béante, il demanda à son tour au capucin s'il connaissait _la +signora Lucia_. + +«Non, dit l'autre, mais elle m'a fait l'aumône et accordé l'hospitalité. +On dit qu'elle est charitable et pieuse. J'aurais voulu la remercier. On +m'a dit qu'elle savait très-bien ma langue, elle aussi. + +--Nous y voilà,» pensa M. Lemontier. + +Il promit au moine qu'il la verrait le lendemain matin. + +«Car vous ne comptez point partir demain? ajouta-t-il. + +--Non, s'il est vrai que vous ayez besoin de moi ici, répondit le père +Onorio, complétement dupe de son erreur de personnes. Je vais où l'on +m'appelle, comme je sors d'où l'on me chasse. On m'a dit qu'un père me +réclamait, c'est vous; et qu'un grand-père voulait me battre, où est-il? +Me voilà! Qu'il en soit ce que Dieu voudra, mon pauvre corps est à lui +et ne vaut pas la peine qu'il le protége.» + +Il s'en alla sur cette plaisanterie en souriant d'un air lugubre et +doux. + +Le général eût bien voulu savoir. M. Lemontier lui fit payer sa réserve +en lui répondant d'une manière évasive et en se hâtant de prendre congé +de lui jusqu'au lendemain. + +«Vous retournez à Aix? dit le général sèchement. + +--Non, mon fils n'y est plus, et M. de Turdy m'a engagé à passer +quelques jours chez lui. + +--Ah! monsieur votre fils?... + +--Est allé m'attendre chez moi. + +--Alors... nous causerons.... + +--Quand il vous plaira, général, répondit M. Lemontier en reprenant le +chemin de la bibliothèque, où Lucie l'attendait. + +--Ce diable d'homme! pensait le général en se couchant. Il était si +pressé de parler, et il me semble que ce moine lui en ait ôté l'envie! +Pourquoi donc, _sac-à-laine_! ai-je oublié tant que cela l'italien, que +je croyais savoir?» + +Il s'endormit en feuilletant un vocabulaire de poche à l'usage des +commençants. + +M. Lemontier conseilla à Lucie de voir et d'écouter le moine, de le +laisser catéchiser, et de faire accepter à M. de Turdy la présence de +cet apôtre dans sa maison pendant le temps nécessaire. + +«Et même, ajouta-t-il, il n'est pas impossible que je vous demande de +rappeler Moreali. Vous avez peut-être été un peu vite; il eût mieux valu +ne pas le chasser. Je suis là, je veille, et je me charge de recevoir +tous les assauts. Nous devons, je crois, au lieu d'entretenir les +craintes et l'irritation du grand-père, l'amener à sourire de cette +vaine persécution et à la laisser s'user d'elle-même autour de lui. Du +moment que vous êtes sauvée de l'entraînement religieux, nous sommes +tous sauvés. Il ne s'agit plus que de faire avorter les crises sans les +trop éviter. Donnez de la gaieté et un peu de malice prudente au +grand-père; je vous réponds qu'appuyé sur nous, et sûr de vous +désormais, il retrouvera des forces dans ce petit exercice de sa +vitalité.» + +M. Lemontier ne se trompait pas. Dès le lendemain, M. de Turdy était +sous les armes, enchanté d'avoir à travailler, lui aussi, au rachat de +la liberté de sa petite-fille, et assez fort pour reprendre ses +habitudes. + +Le capucin réclama un entretien avec Lucie. On le reçut au salon, toute +la famille présente. Là, Lucie refusa d'entendre aucune exhortation +secrète, mais elle s'engagea à écouter le moine aussi longtemps qu'il +lui plairait de parler, sans que ni elle, ni M. Lemontier, ni son +grand-père se permissent un mot d'interruption. Cela ne faisait pas le +compte du général, qui craignait que l'orateur n'eût pas ses coudées +franches; mais Onorio fit bien voir qu'il ne s'embarrassait de rien et +qu'il méprisait profondément les subterfuges. Il était l'antithèse du +jésuitisme, il était l'anachorète des anciens jours; il en avait la foi, +la vigueur et la science théologique; seulement, cet homme du passé +transporté au XIXe siècle, n'ayant plus sa raison d'être, +chantait dans le vide, et l'écho de sa voix retournait sur lui-même sans +rien ébranler de solide au dehors. + +Il parla avec une grande abondance de coeur pourtant, car il avait +personnifié Dieu à son image; il s'entretenait avec lui d'égal à égal, +tantôt avec une tendresse touchante, tantôt avec une trivialité comique. +Il aimait ce Dieu de sa façon à l'exclusion absolue et complète de tout +être réel. Il dialoguait avec lui à la manière des sibylles, répétant +ses réponses sans nul souci de les rendre ridicules en les traduisant +mal à l'assistance, se livrant à une pantomime comique parfois et +parfois sublime de persuasion et de simplicité. Il a dit des choses +admirables et des choses révoltantes. Il fut éloquent et puéril. Le +vieux Turdy riait à son aise; l'orateur n'y faisait pas la moindre +attention. Le général admirait de confiance, devinant au geste et à +l'inflexion apparemment que tout devait être magnifique. M. Lemontier +était attentif, et, quand il y avait à louer, il laissait échapper un +mot d'approbation qui étonnait grandement le général. Lucie était grave +et triste; elle sentait profondément le néant de cette doctrine de mort +dont un représentant sincère et courageux lui disait le dernier mot. +Elle avait traversé avec dégoût les transactions de mauvaise foi de la +propagande, elle entendait maintenant la parole d'orthodoxie, le _De +profundis_ de l'humanité, la négation de la vie divine. On ne déserte +pas sans un reste de frayeur et de regret l'autel refroidi dont on a +longtemps couvé la flamme et guetté le réveil. Ce regret fut le dernier. +Quand le capucin eut fini de prêcher le renoncement absolu, elle lui dit +simplement: + +«Je vous remercie, père Onorio, vous m'avez ramenée au vrai Dieu!» + +Le grand-père et M. Lemontier l'avaient comprise. Le capucin, exténué de +fatigue, se retira en bénissant l'assistance. Le général crut triompher; +il prit le bras de M. Lemontier et l'emmena dans le jardin. + +«Eh bien, lui dit-il, est-ce que ce n'est pas concluant, ce que vous +venez d'entendre? + +--Concluant pour le suicide, répondit M. Lemontier. + +--Comment? quoi? il a parlé sur le suicide?» + +M. Lemontier résuma clairement le discours du capucin et en fit toucher +du doigt toutes les conséquences au général. + +«La plus grave, ajouta-t-il, serait que mademoiselle La Quintinie eût +été persuadée sans retour, car elle se ferait religieuse dès demain. +Est-ce votre intention qu'il en soit ainsi, général? + +--Non pas, _sac-à-laine_! jamais!... Mais croyez-vous réellement que ce +moine, au lieu de lui parler raison, lui ait conseillé de faire des +voeux? + +--Il nous l'a conseillé à tous, et à vous tout le premier. + +--A moi! à moi! Moi, me faire capucin?... + +--Au nom de la logique, certes. + +--Mais vous vous moquez? + +--Je vous donne ma parole d'honneur que tout ce que nous faisons sur la +terre est péché au dire de ce prédicateur. Votre habit propre et commode +est un péché, le dîner sain et copieux que vous prendrez tantôt est un +péché. Votre santé, votre activité, votre autorité, votre prière, votre +croyance, votre affection paternelle, votre fille elle-même, tout est +péché en vous et autour de vous. + +--Eh bien, alors... que veut-il donc que je devienne? + +--Ce qu'il est lui-même, un spectre, un cadavre, rien! + +--Tenez, monsieur Lemontier, reprit le général en arpentant les allées à +grands pas, je sais qu'il y a des exagérés;... il y en a partout!... +Vous êtes un libéral!... Vous savez bien qu'il y a des jacobins?... On +m'avait vanté ce moine comme très-éloquent.... + +--Il l'est. + +--Il paraît, vous l'avez applaudi; mais vous ne l'avez pas goûté pour +ça, et ce n'est pas l'homme qu'il fallait. Je vais le renvoyer.... + +--Je doute que M. de Turdy y consente. Cette éloquence l'a diverti.... + +--Oui, c'est un athée, lui! il a ri tout le temps! Il ne faut pas que la +religion prête à rire! + +--Vous eussiez ri de même... si vos oreilles eussent été plus habituées +à l'accent campanien du prédicateur. + +--Ah! il a un accent particulier, n'est-ce pas? C'est donc cela que je +perds un peu de ce qu'il dit! Ah ça! il a donc été... grotesque? + +--Oui, mais avec beaucoup d'esprit, et à dessein. Cette verve italienne +soutenait son raisonnement. Il raillait les incrédules, les ambitieux, +les chrétiens tièdes, tous ceux qui prétendent faire leur salut sans +renoncer aux biens de ce monde et aux douceurs de la famille. Il les +contrefaisait plaisamment, et, prenant ensuite les foudres du Dieu de +Job, il les pulvérisait et les foulait aux pieds. Il appelait le diable +à son aide, et Dieu commandait à Satan de torturer dans l'éternité ces +âmes froides ou perverses. Il y avait du Dante et du Michel-Ange parfois +dans sa vision de l'enfer. C'était fort beau, je vous assure, et j'aurai +du plaisir à l'entendre encore. + +--Ça ne vous fait donc rien, à vous? vous ne croyez à rien? + +--Je crois en Dieu, général; mais, pas plus que vous, je ne crois au +diable.» + +Le général ne répondit pas. Il pensait à sa femme, que la peur de +l'enfer avait tuée. Il se demandait à lui-même s'il y croyait.--L'image +d'un démon armé d'une fourche se présenta devant lui; il crut voir un +Kabyle et chercha à son côté désarmé son sabre pour taillader ce +gringalet. Puis il sourit, et dit à M. Lemontier: + +«Non, je ne crois pas au diable; c'est un épouvantail pour les capons!» + +Puis, un peu mortifié de cette concession où M. Lemontier l'avait +entraîné, il reprit avec humeur: + +«Mais tout cela est en dehors de nos affaires, monsieur Lemontier, et +nous en avons de sérieuses à régler. + +--Je le sais, général, et je suis venu ici pour m'entendre avec vous. + +--Nous entendre, je ne demanderais pas mieux, _sac-à-laine_! vous ne me +déplaisez pas: vous me paraissez un homme bien élevé et de bon sens, +Émile est un gentil garçon;... mais c'est un exalté, et nous ne pourrons +jamais nous entendre. Voilà, j'ai dit. + +--Laissez-moi dire à mon tour. + +--Qu'est-ce que vous pouvez dire? Je vous connais bien.... Je ne vous ai +pas lu, je ne suis pas un savant; mais on m'a parlé de vous, vous êtes +aussi entêté que moi, vous n'abjurerez pas plus vos erreurs que je ne +ferai fléchir mes croyances. + +--Nous ne fléchirons ni l'un ni l'autre; nous laisserons nos enfants +complétement libres. + +--Vous n'empêcherez pas ma fille de pratiquer? + +--Je m'y engage de la part d'Émile. + +--Ah! voilà quelque chose de gagné! vous êtes plus sage que lui, je le +disais bien! mais.... + +--Mais quoi, général? + +--Vous la détournerez de ses devoirs; vous y travaillez déjà, vous êtes +ici pour ça. Hein, vous voyez! on ne m'en fait pas accroire, à moi! + +--Permettez, général, reprit M. Lemontier avec fermeté; si je devais +travailler à modifier les idées de mademoiselle La Quintinie, je m'en +attribuerais le droit, n'en doutez pas, et ce droit-là, Émile ne +pourrait jamais l'aliéner non plus pour son compte; mais nous n'agirions +pas à la manière des catholiques; nous laisserions à Lucie liberté +absolue d'écouter, de lire, d'examiner toutes les instructions et toutes +les exhortations contraires aux nôtres. D'où viennent les erreurs +invétérées selon nous? Des croyances sans examen possible, sans +discussion permise. Que les prêtres parlent et qu'ils nous laissent +parler, nous ne demandons pas autre chose. + +--Cependant... Émile lui a déjà persuadé de renvoyer d'ici son directeur +de conscience, un homme excellent, dévoué... qui l'autorise à se marier, +pourvu que le mariage soit chrétien et convenable. + +--Je vous jure, monsieur, que mon fils n'a rien conseillé à mademoiselle +La Quintinie, et que M. l'abbé Fervet.... + +--Vous savez son nom? + +--Oui, général, je sais beaucoup de choses qui le concernent, et la +preuve que, tout en travaillant à combattre son influence, je ne désire +pas l'empêcher de travailler contre la mienne, c'est que j'ai demandé à +M. de Turdy de lever la sentence de bannissement, et à mademoiselle +Lucie de faire bon accueil à votre protégé. + +--Est-ce vrai?... Allons! c'est agir en galant homme, il n'y a pas à +dire! Je vais conseiller au capucin de déguerpir et faire prier l'abbé +de reparaître. + +--Quant au capucin, dit M. Lemontier avec une malice grave, prenez +garde!... M. l'abbé Fervet comptait beaucoup sur lui, et mademoiselle +La Quintinie a peut-être le désir de l'entendre encore.» + +Le général s'oublia. + +«Au diable le capucin! s'écria-t-il. C'est un vieux fou qui n'aura pas +compris les instructions de l'abbé, ou qui aura voulu faire à sa +tête!... Mais comment savez-vous de quelle part il venait ici? + +--Le bon père me l'a dit lui-même. + +--Allons! c'est un âne!» grommela le général entre ses dents. + +Il courut écrire à l'abbé, et chargea le père Onorio de lui porter la +lettre. En même temps, pour s'en débarrasser, il lui donna quelques +louis que le saint regarda avec un sourire d'étonnement et jeta sur la +table en disant: + +«Je ne suis pas de ceux qui vendent la parole de Dieu. J'ai besoin de +cinq sous pour ma journée, on me les a donnés, et je vous remercie.» + +Il prit la lettre, son bâton, sa besace et partit pour Aix, où Moreali +lui avait annoncé qu'il le retrouverait. + +Moreali était un vivant bien différent de ce mort. Il n'était pas +cuirassé contre les outrages. Celui qu'il avait reçu de Lucie, malgré le +soin qu'elle avait pris de l'adoucir en le reconduisant et l'humilité +qu'il avait réussi à lui montrer, saignait au fond de son coeur. Il +avait la volonté de faire prédominer en lui l'esprit de charité; mais il +n'était déjà plus assez homme pour aimer réellement, et l'était encore +trop pour ne pas haïr. Le père Onorio vit qu'il reculait devant +l'humiliation de retourner à Turdy après en avoir été chassé. + +«Que tu es encore loin de l'état de perfection, mon pauvre +_monsignore_!» lui dit-il. + +Il l'appelait ainsi pour le railler de son reste d'attache au monde. + +«Tu as encore besoin de lutter, pour ne pas bouder et regimber! Tu ne +travailles point, tu te laisses vivre au gré du diable! J'ai été comme +toi; mais je prenais les bons moyens, je me mortifiais, je portais le +cilice.... Toi, tu as toujours la peau fine et les mains blanches. Tu +attends les tentations, au risque d'y céder, et, quand elles viennent, +elles te trouvent désarmé! Je te le dis: tant que tu n'auras pas détruit +sans retour la sensibilité du corps et de l'esprit, tu souffriras sans +profit et sans honneur.» + +Selon le père Onorio, l'état de perfection, celui qui a été préconisé +par les ascètes, et qui représente à leurs yeux la véritable orthodoxie, +le premier degré de la sainteté, c'est d'arriver à ne plus être capable +ni de pécher ni de mériter. On devient une chose, la chose de Dieu. Il +vous éprouve, on le met presque au défi de vous faire crier, tant on est +endurci contre toute souffrance humaine, physique ou morale. Il peut +aller jusqu'à vous ôter la foi, comme une trop grande compensation et +une trop vive jouissance: on se résigne, on se passe de foi, on devient +stupide, tant que dure l'épreuve; mais, pour subir sans péril cette +épreuve décisive, il faut avoir si bien détruit en soi le goût et la +faculté de pécher, que Satan ne puisse rien contre vous. C'est la +victoire de saint Antoine, c'est un nouveau degré de sainteté. + +Ainsi ces hommes admettent pour eux une loi de progrès, comme nous la +réclamons pour les sociétés; mais quel étrange progrès à rebours est le +leur! + +Moreali avait adopté cette doctrine, il se débattait au seuil de la +pratique. Il avait eu trop de passions et il avait encore trop +d'intelligence pour se plier jusqu'à terre. + +«Ne me demandez pas de m'humilier devant la jeune fille, dit-il. Devant +le vieillard, devant le philosophe, soit: j'essayerai; mais elle! je ne +le puis, c'est aller contre la loi de Dieu! + +--_Monsignore_, reprit le moine, il n'y a rien à faire avec toi. La +chair et le sang te tiennent. Je m'en retourne à Frascati. + +--Non, dit Moreali, j'obéirai, je traverserai ce lac... sitôt qu'elle +m'aura écrit elle-même! + +--Ah! comme tu l'aimes, gibier de Satan! reprit le moine avec l'accent +ironique d'un profond mépris. Allons, cède-moi ton oratoire, je vais me +prosterner là, et je t'avertis que j'y resterai douze heures, douze +jours, s'il le faut, sans bouger. Je m'offre pour toi en sacrifice, je +ne me relèverai que quand tu m'auras dit: «J'y ai été!» + +Et il se jeta par terre de sa hauteur devant un autel portatif que +Moreali cachait dans une petite chambre pour faire ses dévotions, quel +que fût son domicile. + +Le bruit de ces vieux os qui résonnaient et semblaient craquer sur le +carreau fit tressaillir Moreali. Il releva le moine. + +«J'y vais, dit-il, j'y vais sur l'heure! Prie pour moi, mais ne +m'attends pas; j'y resterai peut-être, mais je te jure que j'y vais.» + +M. Lemontier s'était entendu de nouveau avec Lucie et son grand-père. Il +leur avait annoncé Moreali, il les avait décidés à le voir, à +l'entendre, à lui laisser la prédication libre. Cette liberté était la +légitimation et la garantie de celle que M. Lemontier aurait lui-même de +répondre à Moreali et de tenir tête au général. Le vieux Turdy comprit +tout et surmonta ses répugnances. Moreali avait désiré un entretien +particulier avec lui. Il fallait savoir le but de Moreali afin de le +déjouer, si c'était un but perfide. M. Lemontier n'avait pas oublié la +remarque sur laquelle Henri Valmare avait appelé son attention. Moreali +était-il influencé par des sentiments personnels incompatibles avec la +gravité de son âge et les prescriptions de son état? + +Henri venait d'arriver à Turdy, où on le retenait à dîner presque tous +les jours, quand Moreali se présenta. M. Lemontier engagea Henri à tout +observer avec le plus grand calme, surtout dans les moments où lui-même, +accaparé par le général ou distrait par quelque autre soin, serait forcé +de perdre de vue la contenance de l'abbé. Il lui recommanda encore, si +ses soupçons se confirmaient, de n'en faire part qu'à lui seul et de +n'en rien écrire à Émile. + +Moreali approcha prudemment. Il s'arrêta à la grille du manoir et envoya +deux cartes à M. de Turdy et à Lucie, afin qu'ils ne pussent lui +reprocher d'être entré sur la seule invitation du général. Lucie prit le +bras de M. Lemontier et alla elle-même recevoir Moreali. + +«Vous venez en chrétien, monsieur, lui dit-elle; soyez le bienvenu. Mon +grand-père regrette d'avoir méconnu vos intentions; mais voici un nouvel +ami, M. Lemontier, qui l'a calmé et persuadé. Je suis aussi heureuse +d'avoir à vous faire rentrer ici que j'ai eu de chagrin à vous en faire +sortir.» + +Moreali s'inclina. La présence de M. Lemontier lui coupa la parole: il +sentit qu'il le haïssait; Émile ne lui avait pas inspiré d'aversion. Il +se remit vite. Il fut digne, poli avec ses hôtes, froid et comme +dédaigneusement généreux envers Lucie. On servait le dîner, on l'invita +à rester, et, en attendant le dernier coup de cloche, il se promena au +fond du jardin avec le général. Il vit bien vite que celui-ci avait +énormément faibli en son absence. Le général se plaignait du capucin, il +rendait justice à l'esprit de tolérance de M. Lemontier, à la bonhomie +sans rancune du grand-père, à la discrétion d'Émile, qui était parti +afin de ne blesser personne, à la docilité de Lucie, qui ne se refusait +à aucune tentative de conciliation, à Henri Valmare, qui avait été +initié malgré lui à des dissentiments fâcheux, mais qui était un +caractère sûr, un garçon discret. Bref, le pauvre général eût bien voulu +être content de tout le monde et ne pas pousser plus loin sa résistance. +N'était-ce pas assez d'avoir obtenu que Lucie, en épousant Émile, fût +libre de pratiquer? + +«Vous êtes facilement dupe, monsieur le général! répondit Moreali. Cela +ne doit pas étonner de la part d'un caractère chevaleresque comme le +vôtre; mais les devoirs austères de mon état m'ont appris à connaître +les ruses de l'incrédule et les transactions des mauvaises consciences. +Si M. Lemontier accorde toute liberté à sa future belle-fille, c'est +parce qu'il sait déjà qu'elle a abjuré cette liberté entre les mains de +M. Émile. + +--Si je le croyais! fit le général déjà empourpré de colère; mais +supposez-vous à ce petit Émile tant d'ascendant sur elle? Elle ne l'aime +pas, elle ne m'a jamais dit qu'elle l'aimât. Elle ne tient point à lui! +Elle est femme, elle s'amuse de l'obstination de cet original-là, qui +prétend l'obtenir de moi malgré elle et malgré vous. Elle est flattée de +la démarche et de l'insistance du père,... qu'elle tient en grande +estime pour ses talents. Elle est instruite, c'est une liseuse, elle +aime les beaux esprits. Et puis elle se plaît à m'inquiéter et à me +taquiner à présent. Elle se tient sur la réserve, elle m'en veut de la +scène de l'autre soir. J'ai été un peu emporté, je m'en accuse et m'en +confesse; mais vous entendez bien que je ne peux pas lui en demander +pardon. Un père est un père, il ne peut pas plus avoir de torts envers +ses enfants qu'un chef envers ses inférieurs. + +--C'est ma conviction! reprit vivement Moreali. C'est la loi de Dieu qui +prime toutes les lois humaines. L'esprit révolutionnaire a en vain +restreint et annulé en quelque sorte dans ses codes l'autorité +paternelle: elle subsiste en son entier dans la conscience du vrai +chrétien. Mademoiselle La Quintinie invoquera sans doute contre vous ces +lois civiles qui ont assigné un âge de majorité, c'est-à-dire +d'impunité, aux enfants rebelles.... + +--Jamais! s'écria le général, rendu à ses instincts de despotisme; je la +tuerais plutôt! + +--Ne parlons pus de tuer, reprit en souriant Moreali; sachons nous faire +obéir sans éclat et sans violence. Mademoiselle La Quintinie est aux +prises avec les suggestions de l'esprit du siècle, avec Satan lui-même. + +--Oui, oui, dit le général, qui eût bien voulu concilier ses propres +opinions entre elles; Satan, c'est le siècle, vous l'avez dit; c'est la +Révolution! + +--Eh bien, elle est chez vous, la Révolution! reprit Moreali. Elle ronge +votre famille au coeur, et vous lui avez ouvert la porte. M. Lemontier +est un de ses brandons; il est lancé sur votre maison, il la dévorera +jusqu'au scandale, et déjà votre fille est atteinte. Qu'elle aime ou non +le jeune homme, elle veut faire acte d'indépendance; elle se sépare de +vous aujourd'hui, demain elle se séparera de l'Église. Tenez, monsieur +le général, je n'ai plus rien à faire ici, moi; je suis dédaigné, +méprisé. C'est tout simple! que suis-je pour mademoiselle Lucie? Ah! +qu'un ami pèse peu dans la conscience qui a méconnu déjà la voix du +sang! C'est à vous de voir si vous voulez tomber dans ce discrédit +devant Dieu et devant les hommes, d'avoir courbé la tête sous le vent +révolutionnaire et d'avoir fait alliance intime avec les ennemis de la +religion et de la société.» + +Moreali avait touché juste. Le _qu'en dira-t-on_ conservateur et dévot +était bien plus sensible au général que le fait. Quand Moreali le vit +ranimé, il le calma. Ils se parlèrent à voix basse, discutant un plan de +conduite. Quand le dîner les appela, ils étaient d'accord sur tous les +points. + +Le dîner fut un peu égayé par l'esprit d'Henri Valmare et la sérénité +maligne du vieux Turdy. M. Lemontier se gardait bien des airs de +triomphe. Il observait l'enjouement refrogné du général et lisait dans +son attitude grosse d'orages l'effet de sa conférence avec Moreali. +Quant à ce dernier, il s'observait si bien, qu'il fut impossible de +surprendre un regard de lui dirigé vers Lucie, l'ombre d'une émotion +quelconque au son de sa voix ou au frôlement de sa robe. + +Après le dîner, on marcha un peu, puis on entra au salon. Henri resta +dehors avec M. Lemontier, et le vieux Turdy provoqua une explication +entre le général et sa fille en présence de l'abbé. Il la provoqua +bénignement, disant qu'il aurait lui-même voix au chapitre et rien de +plus, qu'il fallait entendre toutes les raisons, que celles de l'abbé +pouvaient avoir leur poids sur l'esprit de sa petite-fille, et qu'il ne +voulait plus, lui, s'opposer à ce qu'elles fussent écoutées dans tout +leur développement. Il ajouta que, si ces raisons persuadaient Lucie, il +retirerait son opposition. Il allait exiger que son gendre assurât la +même autorité à la décision de Lucie, lorsque Moreali se leva. + +«Monsieur de Turdy me fait, dit-il, une position qui m'honore et dont je +lui suis reconnaissant; mais, en dehors de l'autorité paternelle, je ne +reconnais ici aucune autorité directe. La mienne est tellement nulle, +que je me récuse. Je ne me suis présenté ici que pour demander +humblement pardon à M. de Turdy de lui avoir déplu. Ce pardon m'est +généreusement accordé, je n'ai plus qu'à me retirer sans vouloir courir +le risque de lui déplaire encore. + +--Vous ne me déplairez pas, monsieur, reprit le vieillard, puisque +c'est moi qui vous provoque à parler. Si vous vous y refusiez, je +croirais que vous agissez sans franchise et que vous vous réservez +d'influencer secrètement le général sans vous compromettre auprès de +moi. + +--Ce serait m'attribuer, dit Moreali, l'ascendant d'un esprit fort sur +un esprit faible, et vous ne ferez, monsieur, ni cet affront au +caractère du général, ni cet honneur à mon mince mérite.» + +M. Lemontier entra fort à propos, le vieux Turdy allait perdre patience. +Évidemment, Moreali voulait brouiller les cartes. M. Lemontier sut +apaiser tout le monde, mais il ne put engager l'abbé à exprimer son +opinion. Lucie fut indignée de cette démission perfide. + +«Vous ne réussirez pas, dit-elle à M. Lemontier, à faire parler un +oracle qui ne croit plus en lui-même. M. Moreali sent que sa cause n'est +pas bonne, puisqu'il l'abandonne.» + +L'oeil du prêtre s'enflamma de colère, mais sa voix fut calme et son ton +obséquieux et railleur. + +«Il n'y a pas ici, dit-il, de cause qui me soit personnelle. Il n'y a +que celle du devoir qui est la soumission filiale. Que je déserte ou non +cette cause par mon silence, vous ne la gagnerez jamais devant Dieu, +mademoiselle La Quintinie, et, comme vous savez cela aussi bien que moi, +il est de toute inutilité que je vous le rappelle.» + +Lucie provoquée fut sévère. Ce n'était peut-être pas ce que la prudence +eût conseillé; mais M. Lemontier ne lui avait pas recommandé la +dissimulation. Il voulait, au contraire, qu'on forçât l'ennemi à la +franchise. Lucie s'en chargea vigoureusement. + +«Monsieur l'abbé, dit-elle, si en ce moment, au lieu de me prononcer +pour le mariage, je me prononçais pour le cloître, mon père s'y +opposerait: que me conseilleriez-vous? + +--D'obéir à votre père, répondit l'abbé avec précipitation et comme se +mentant résolûment à lui-même. + +--Mais vous m'aideriez pourtant à vaincre sa résistance? + +--Je me jetterais à ses genoux pour qu'il vous laissât chercher +n'importe dans quel état les voies du salut; mais il est des routes qui +ne conduisent les âmes qu'à leur perte, et vous n'attendez pas de moi +que je supplie votre père de vous les ouvrir.» + +Le vieux Turdy allait répliquer. + +«Entendons-nous bien, dit avec douceur M. Lemontier. M. l'abbé ne +regarde pas le mariage en lui-même comme une voie de perdition: il +estime mieux la voie du renoncement, c'est son droit; mais ce qu'il +proscrit, c'est le mariage avec un hérétique, et mon fils est un +hérétique à ses yeux. + +--N'en faites-vous pas gloire, monsieur? reprit l'abbé. + +--Non, monsieur, il n'y a aucune gloire à protester contre une loi qui +condamne l'esprit d'examen. C'est un devoir très simple pour ceux qui +croient que Dieu veut être compris librement, afin d'être librement +aimé. + +--Je ne me laisserai entraîner à aucune controverse, dit l'abbé. Je suis +venu ici avec le ferme dessein de ne blesser aucune opinion et de ne +blâmer aucune personne. Vous me permettrez de garder mes convictions, +puisque je refuse d'attaquer les vôtres. + +--Ce n'est point là votre mission, reprit Lucie; vous devez chercher à +persuader et ne pas tant ménager des amours-propres dont nous faisons +tous si bon marché devant vous. + +--Le fait est, ajouta M. de Turdy, que le capucin d'hier l'entendait +mieux. Il nous a dit notre fait sans s'embarrasser d'être raillé ou jeté +par les fenêtres. Il m'a fait rire; mais, en me traitant de charogne et +de fumier, il ne m'a point fâché, et il a emporté mon estime, tant la +bonne foi est une belle chose!» + +L'abbé sentit le trait, il ne broncha pas, et chercha son chapeau pour +se retirer. + +«Encore un mot, monsieur l'abbé, dit le général, qui recommençait à +s'effrayer de rester seul; ne désiriez-vous pas un entretien particulier +avec M. de Turdy? Vous savez qu'il est assez bien portant pour s'y +prêter, et qu'il ne refuse plus.... + +--Je sais que M. de Turdy a cette extrême bonté pour moi, répondit +Moreali avec l'humilité hautaine dont il ne s'était pas départi un seul +instant; mais cet entretien serait sans objet à présent. Il +m'accusait... de fanatisme. Je suis heureux de lui avoir prouvé par ma +réserve et de lui montrer par ma retraite que je n'entends pas livrer +bataille contre les opinions qui prévalent ici.» + +Il salua et partit. M. Lemontier sentit que l'ennemi se dérobait. Il +espéra un instant que cette défection rendrait le général plus +traitable. Ce fut le contraire. On lui avait fait la leçon, il se monta +pour en finir plus vite, et signifia à Lucie que sa décision était +inébranlable. Lucie s'anima et déclara encore de son côté que, si elle +n'épousait point Émile, elle ne se marierait jamais. + +«C'est comme il te plaira, répondit le général irrité. Tu attendras ma +mort, et, comme j'ai l'intention de ne pas finir de sitôt, tu auras le +temps de faire tes réflexions. Je regrette que tout cela se dise devant +vous, monsieur Lemontier. Vous l'avez voulu, je n'en suis pas moins +votre serviteur; mais je ne peux pas céder. Vous vous consulterez pour +voir si vous pouvez céder vous-même. C'est l'unique solution possible.» + +Il se retira, et Lucie, héroïque et tendre avec son grand-père, +l'embrassa en souriant. + +«Ne vous tourmentez pas, lui dit-elle; ceci est le paroxysme de +l'énergie de mon père. Vous savez bien qu'après les grandes explosions, +les grandes lassitudes le prennent. Encore quelques jours de patience, +et il cédera.» + +Mais, quand elle eut reconduit le vieillard à sa chambre, elle revint à +M. Lemontier, et se jetant dans ses bras, elle fondit en larmes. + +«Mon ami, je crois que tout est perdu, lui dit-elle. Si l'abbé est +parti, c'est parce qu'il s'est assuré que mon père ne faiblirait plus. + +--Courage! lui répondit M. Lemontier; je n'abandonne pas la partie, +moi!» + +Le général n'avait pas la dose de fermeté que lui attribuait Lucie, et +l'abbé n'avait point compté qu'il l'aurait. Il avait tourné l'obstacle, +il s'était réservé d'agir seul. + +Le lendemain matin, Lucie apprit avec stupeur que son père était parti +dans la nuit. On lui remit une lettre de lui ainsi conçue: + +«Ces luttes me fatiguent et me dégoûtent. Je retourne à mon poste, où le +devoir me réclame. Puisque vous avez disposé de votre coeur sans mon +aveu, je cède, mais sous une condition expresse: M. Lemontier quittera +le château de Turdy, et vous entrerez aux Carmélites. Vous y passerez un +mois dans une claustration absolue. Si, après ce temps écoulé, à l'abri +des mauvais conseils et des funestes influences, vous persistez dans +votre choix, je vous donne ma parole de n'y plus apporter d'obstacles. + + «A.-G. La Quintinie.» + + +Lucie eut d'abord un élan de joie ardente, puis une peur froide, sans +pouvoir se rendre compte de ce qu'elle redoutait. Elle se débattit +contre cet instinct de pusillanimité. Elle savait bien que son père +était devenu un peu perfide; mais il engageait sa parole, il en +remettait le gage entre ses mains, il signait sa lettre. Elle se +reprocha son doute et courut trouver M. Lemontier. + +«Cette épreuve ne serait rien pour moi seule, lui dit-elle, mais je la +trouve atroce pour mon grand-père et pour Émile; mon père n'eût point +imaginé cela. Ah! mon ami, l'abbé Fervet me fait peur! le voilà qui aime +à faire souffrir! + +--Lucie, répondit vivement M. Lemontier, qu'est-ce que c'est que cette +claustration des carmélites? Les prêtres ont-ils le droit de franchir la +grille? + +--Non, aucun sans exception. + +--Mais, le jour où vous chantiez dans cette chapelle, M. Moreali.... + +--Il était dans le choeur extérieur, séparé du nôtre par une grille et +un voile. + +--Mais au confessionnal? + +--Un mur sépare la pénitente du prêtre. D'ailleurs, je ne me suis jamais +confessée à l'abbé Fervet, et je ne me confesserai plus à aucun prêtre. + +--Jamais? + +--Jamais! cela ferait souffrir Émile. Mais pourquoi me faites-vous ces +questions-là? Que craignez-vous pour moi? + +--Je ne sais, répondit M. Lemontier, qui répugnait à soupçonner l'abbé, +et qui ne voulait pas éclairer Lucie sur certains dangers dont elle +n'avait certes jamais conçu la pensée; nous voici aux prises avec deux +hommes bien différents l'un de l'autre, mais fanatiques tous deux: +l'abbé qui regarde la souffrance comme un moyen de salut, le capucin qui +dirait avec une parfaite douceur: + +«Tuez-la, si elle est en état de grâce!» Ils ont peut-être des complices +de leur folie et des ministres dévoués de leurs audaces. Je me demandais +si, à l'insu de votre père, ils ne pourraient pas vous enlever et vous +faire transférer dans un autre couvent qui serait pour vous une +véritable prison où votre père lui-même aurait de la peine à vous +découvrir. Je m'exagérais sans doute le danger. On n'enlève ainsi que +les personnes qui s'y prêtent par leur faiblesse et leur crédulité. +Pourtant... je ne suis pas tout à fait sans inquiétude. On peut vous +obséder, vous irriter au point de vous rendre malade... et les malades +sont sans défense. + +--Oui! répondit Lucie: ma mère!... + +--N'acceptez donc pas les conditions du général, reprit M. Lemontier; +proposez-lui-en d'autres, auxquelles nous réfléchirons ensemble +aujourd'hui. Gagnons du temps, et ne montrez pas l'impatience d'une +solution trop prompte. + +--Ah! mon ami, répondit Lucie, je vous remercie de ce conseil. Que +deviendrait mon grand-père sans vous et sans moi? Je vous l'aurais +laissé avec confiance... ou bien à Émile! Mais on exige que vous +partiez, et certes on ne veut pas qu'Émile revienne. Émile cependant ne +me trouvera-t-il pas bien lâche de reculer devant quelques semaines de +prison quand le consentement de mon père est à ce prix? + +--Émile pensera, comme moi, qu'en fait de couvent il faut se rappeler +ces vers de La Fontaine: + + + Je vois fort bien comme on y entre, + Et ne vois point comme on en sort. + + +Ne parlez pas de cette lettre au grand-père; je vais tâcher de voir et +de pénétrer M. Fervet.» + +M. Lemontier se rendit à Aix et y trouva l'abbé avec le père Onorio. Ce +dernier fut pour lui une providence. Incapable de mentir et de louvoyer, +il déjoua toute l'habileté de Moreali, qui voulait se tenir sur la +réserve, et il déclara qu'à la place du général (il était maintenant +désabusé de son erreur de personnes) il aurait conduit sa fille au +couvent de force, que là il l'aurait confiée aux carmélites et soumise +chez elles à un régime analogue à la prison cellulaire, que l'on aurait +bien vu alors si l'on n'avait pas les moyens d'éluder et de braver les +lois révolutionnaires qui prétendent protéger et délivrer les filles +majeures. Pour lui, il se souciait fort peu de ces lois païennes et +socialistes; il était prêt à prendre toute la responsabilité de la +révolte, de tous les prétendus crimes et délits que les tribunaux se +flattent d'atteindre. Il ne s'en cacherait pas. On pouvait l'envoyer en +prison, au bagne, à l'échafaud, il irait en riant; et, si cela ne +servait à rien, si, après avoir gagné du temps et tenté de réduire le +corps et l'esprit de la pénitente par des rigueurs salutaires, on +n'avait pas fait sortir d'elle le démon qui l'obsédait; si enfin la +force publique la réintégrait à son domicile, alors on s'en laverait les +mains, on n'aurait rien négligé pour la sauver et pour être agréable à +Dieu. + +Il fit cette virulente sortie au grand déplaisir de l'abbé, qui voyait +le danger de dévoiler ainsi ses plans; mais il la fit, et nul ne pouvait +l'empêcher de la faire. Habitué à tonner du haut de la chaire et à voir +son auditoire de paysans romains frissonner sous les foudres de son +éloquence, le capucin n'admettait pas l'idée qu'il pût donner des armes +contre lui, ou que l'on osât s'en servir. + +M. Lemontier sourit de l'aplomb de ce Barbe-Bleue tonsuré qui comptait +lui faire peur; mais ce qui le frappa, ce fut l'anéantissement de +l'abbé, qui n'osait contredire son maître et qui s'efforçait à peine +d'atténuer l'exubérance forcenée de ses menaces. Mis au pied du mur +autant par le capucin que par M. Lemontier, il avoua qu'un austère +régime de piété attendait mademoiselle La Quintinie aux Carmélites; mais +il se défendit d'avoir tendu aucun piége. Le général n'avait-il pas +annoncé à sa fille qu'elle aurait à subir l'épreuve d'une claustration +absolue? Quant à la durée de l'épreuve, il ne partageait pas, il n'avait +jamais partagé, disait-il, l'idée de la prolonger contrairement au gré +du général. Il l'avait fixée à trois mois, et il se flattait qu'au bout +de ce temps mademoiselle La Quintinie serait complétement revenue au +sentiment de ses devoirs. + +«Trois mois! s'écria M. Lemontier frappé de surprise. Le général a-t-il +deux paroles? la sienne et la vôtre? Il n'a demandé qu'un mois, un seul, +entendez-vous? + +--Vous faites erreur, dit Moreali, vous avez mal lu. + +--Non pas! l'écriture du général est fort lisible,» reprit M. Lemontier +en tirant la lettre de sa poche. + +La lettre ne présentait pas d'ambiguïté. Au moment d'écrire le chiffre +convenu sans doute avec l'abbé, le courage avait manqué au général, +l'amour paternel avait parlé plus haut que le prêtre, peut-être aussi la +crainte que Lucie, épuisée par une lutte trop longue, ne reprît en +désespoir de cause l'envie de se faire religieuse. + +Cette défection de M. La Quintinie mortifia l'abbé, qui se mordit les +lèvres. Le capucin haussa les épaules avec mépris et demanda qu'on lui +traduisit la lettre. Quand il vit que le général y donnait sa parole +d'honneur de céder au bout d'un temps déterminé, il fut indigné et +demanda à l'abbé si cela était convenu avec lui. L'abbé avoua qu'il +avait fait cette transaction avec les scrupules du général. + +«_Monsignore_! lui dit Onorio en lui lançant un regard terrible, il y a +des faibles, des impuissants et des tièdes jusque sur les marches de +l'autel!» + +Puis il tourna le dos et s'en alla prier, demander peut-être à son bon +ami, le petit dieu de sa façon, une inspiration meilleure pour empêcher +ce mariage, qu'il considérait comme un grand scandale religieux et comme +un triomphe à arracher aux hérétiques. + +M. Lemontier tenait enfin l'abbé tête à tête, et il tenait aussi le fond +de sa pensée; mais il fallait saisir la véritable cause de ses desseins, +fanatisme ou terreur religieuse, affection trop vive ou rancune de +prêtre envers Lucie. Un autre soupçon encore avait traversé son esprit; +mais il ne voulut pas s'y arrêter, craignant de céder à une +interprétation préconçue de la conduite de l'abbé, et de perdre de vue +l'objet plus pressant sur lequel Henri avait appelé la rectitude de son +examen. Il profita de l'espèce de confusion où les paroles du capucin +avaient jeté Moreali pour lui parler au contraire avec ménagement et +douceur. Il lui dit qu'il avait assez fait pour seconder les vues du +père Onorio et satisfaire sa propre conscience, et qu'il serait bien +temps de songer aux malheurs qui pouvaient frapper M. de Turdy et Lucie +dans cette lutte impitoyable. Il essaya d'émouvoir son coeur et d'y +trouver ce qu'il contenait encore de sentiments humains, de quelque +nature qu'ils fussent. + +L'abbé fut impénétrable. S'il n'avait pas la hardiesse et la puissance +d'initiative du capucin, il avait au besoin la réserve souveraine et +opiniâtre du prêtre diplomate. Rien ne put l'entamer. Il plaignit en +termes doucereux et glacés les chagrins auxquels s'exposait Lucie. Il +prétendit avoir fait son possible pour concilier les devoirs de son +ministère avec les exigences de la situation. Il conseillait à Lucie de +se remettre avec confiance aux mains des saintes filles du Carmel, et +même de s'exposer avec courage aux ennuis d'une retraite austère. + +«Si elle est véritablement attachée à votre fils, ajouta-a-til, qu'elle +le lui prouve en subissant cette épreuve si courte, et, si elle croit +encore en Dieu, comme elle le prétend, qu'elle prouve à Dieu son désir +de s'éclairer en s'enfermant seule à seule avec lui dans le sanctuaire. + +--Je ne lui donnerai point ce conseil, répondit M. Lemontier. J'ai assez +étudié sur pièce l'histoire des couvents pour savoir que, s'ils peuvent +abriter des mysticismes sincères, ils peuvent cacher des fanatismes +atroces. Lucie est d'une forte santé, d'un caractère bien trempé et d'un +jugement parfaitement lucide; mais j'ignore jusqu'où peuvent aller les +forces d'une femme aux prises avec l'isolement, les menaces et les +persécutions. Si son père est assez imprévoyant pour l'y exposer, je +sens qu'il est de mon devoir de la préserver, moi, et je m'oppose, au +nom de mon fils et au mien, à ce qu'elle accepte le cruel défi qu'on lui +jette. Je ne veux pas croire, monsieur, ajouta M. Lemontier, qu'un homme +de votre science et de votre mérite ait, comme l'ont cru quelques +personnes, troublé la raison de madame La Quintinie par la peur des +supplices éternels; mais si, contrairement à vos conseils et à vos +intentions, cette malheureuse personne était morte dans l'égarement du +désespoir, un tel exemple devrait vous rendre plus prudent que vous ne +semblez vouloir l'être à l'égard de sa fille.» + +La figure de l'abbé eut une légère contraction de souffrance ou de +dédain; mais il n'accepta en aucune façon le reproche. + +«Est-il possible, monsieur, répondit-il, qu'on ait osé vous entretenir à +Turdy de cette vieille histoire? S'il y avait là quelque chose de vrai, +le général m'eût-il accordé sa confiance et son affection? Sachez donc +la vérité. Madame la Quintinie.... Mais j'ai été son confesseur, et vous +pourriez croire que je vous raconte ce que tout le monde ne sait pas. +Je dois me taire et laisser au temps et aux circonstances le soin de +vous désabuser.» + +M. Lemontier crut saisir quelque chose de volontaire dans cette +réticence de l'abbé, et il lui sembla que celui-ci cherchait à lire dans +ses yeux s'il savait autre chose de particulier sur la vie et la mort de +madame La Quintinie. A son tour, il le regarda avec une attention +déclarée. Il vit un nuage envahir ce front de marbre, et tout à coup, +prenant le parti de l'attaque à tout hasard: + +«Prenez garde, monsieur l'abbé, lui dit-il d'un ton froid et ferme, +prenez bien garde!... + +--A quoi, monsieur? s'écria le prêtre perdant soudainement tout empire +sur lui-même. De quelle diffamation, de quelle calomnie me menace-t-on à +Turdy? Quel libelle préparez-vous contre l'Église et contre moi? + +--Si vous vous emportez ainsi, répondit M. Lemontier en souriant, nous +ne pourrons plus nous entendre, et pourtant j'espérais qu'au lieu de +nous invectiver, nous nous quitterions emportant l'estime l'un de +l'autre. Vous me refusez la vôtre, et me traitez de libelliste, rien que +cela, monsieur l'abbé?... Je ne sais pas répondre, moi, à de telles +accusations; je n'ai pas encore assez étudié le vocabulaire terrifiant +du père Onorio! + +--Mais que vouliez-vous dire, reprit l'abbé pâle et tremblant, en me +jetant ce défi au visage: _Prenez garde_? + +--N'était-ce pas la conclusion de mon plaidoyer pour Lucie? Prenez garde +à sa raison, à sa santé, à sa vie! Rappelez-vous que sa mère avait +l'esprit faible, et que.... + +--Et que quoi?... N'ayez pas de restriction mentale, monsieur! + +--Vous m'avez donné l'exemple, monsieur l'abbé! Permettez-moi d'en +rester là et de remettre toute autre explication à un moment où vous +vous sentirez plus bienveillant à mon égard.» + +L'abbé, resté seul, se sentit baigné d'une sueur froide. + +«Suis-je perdu, se demandait-il, ou ai-je seulement failli me perdre? Le +moment d'agir à tout prix est-il arrivé?» + +Il se demanda s'il consulterait le père Onorio, et il répondit: + +«Non! il ne comprendrait pas, il ne voudrait ou ne saurait.... S'il me +blâme.... Ah! quand j'aurai arraché ce fer de ma poitrine, je serai tout +à Dieu et ne reculerai devant aucune pénitence.» + +M. Lemontier trouva Henri à Turdy. On tint conseil. Lucie écrivit à son +père pour lui dire qu'elle se soumettrait à de plus longues épreuves, +pourvu qu'elle n'eût point à quitter son grand-père, qui n'était plus +d'âge à se passer de ses soins. Elle ne parla pas de M. Lemontier, qui +se réserva d'écrire lui-même au général dès qu'il pourrait lui fournir +quelque preuve palpable des véritables intentions de l'abbé. On écrivit +aussi à Émile de se rendre à la résidence militaire du général, de s'y +faire voir, et de se tenir prêt à communiquer avec lui, si besoin était. + +Après le dîner, le médecin ayant recommandé à M. de Turdy de faire un +peu de promenade en voiture aux heures tièdes de la journée, Lucie et M. +Lemontier l'emmenèrent du côté de La Motte et au delà, dans les gorges +pittoresques qui conduisent aux riches plateaux herbus de Ronjoux, +ombragés de châtaigniers séculaires. Henri, ayant à donner beaucoup de +détails et d'instructions à Émile, resta à écrire dans la bibliothèque. + +Quand la nuit le gagna, il se disposait à allumer les bougies; mais il +crut entendre des pas furtifs dans la galerie qui conduisait aux +appartements de Lucie et de son grand-père, voisins l'un de l'autre et +communiquant ensemble à l'intérieur. Cette galerie était parquetée, le +plancher craquait faiblement sous des pieds discrets. La lenteur et la +précaution de cette marche dans l'obscurité trahissaient je ne sais +quelle méfiance qui étonna Henri. + +Il se tint immobile, jeta son cigare dans la cheminée, et attendit dans +le grand fauteuil, dont le dossier dépassait sa tête. Il crut un instant +à la tentative de quelque larron. Quelqu'un ouvrit doucement derrière +lui la porte de la bibliothèque et s'arrêta au seuil, quelqu'un que +Henri ne put voir, mais dont la respiration précipitée trahissait +l'émotion. Une voix, qu'il reconnut pour celle de Misie, dit tout bas: + +«Personne!» + +On se retira, et on marcha plus vite et plus franchement vers +l'appartement de M. de Turdy. Ces pas n'étaient plus ceux d'une seule +personne. Henri les laissa s'éloigner un peu et sortit dans la galerie, +qui était dans une obscurité complète. Il s'y tint aux écoutes. La voix +de Misie disait, sans beaucoup de précautions: + +«Entrez ici.... Oui, c'est son boudoir. _Elle_ est sortie. Ils sont tous +dehors.» + +Henri se rappela être sorti en effet du jardin pour voir monter la +famille en voiture. Il avait fait quelques pas sur le chemin. On avait +peut-être cru qu'il s'en allait à pied au Bourget, comme cela lui +arrivait souvent. Il était rentré au manoir sans rencontrer aucun +domestique. Le hasard avait fait que Misie ne le savait pas là. + +Mais qui donc introduisait-elle ainsi secrètement dans l'appartement de +sa maîtresse? Henri était trop porté à tout redouter de la part de +Moreali pour ne pas supposer que lui seul, par l'ascendant de son +ministère, pouvait entraîner cette pauvre femme à une trahison. + +Surprendre les gens sur le fait était bien facile; mais Henri n'eût rien +su ainsi de leur motif et de leurs desseins. Alors il alla écouter +jusqu'à la porte de Lucie. Il y avait plusieurs pièces, et on ne +s'était pas arrêté dans la première. Il n'entendit rien. Il essaya de se +glisser dans l'appartement de M. de Turdy: Misie, peut-être dans la +prévision de quelque surprise, en avait retiré la clef. Henri resta près +d'une heure dans cette angoisse, souvent prêt à perdre patience, mais +toujours retenu par l'espérance de pénétrer le mystère. Enfin il +entendit Misie qui parlait dans l'antichambre de l'appartement de Lucie, +où elle était restée selon toute apparence, et qui disait: + +«Eh bien, monsieur l'abbé, est-ce fini? Ils vont rentrer.» + +Henri recula lentement jusqu'à la bibliothèque, et, se plaçant derrière +la porte, il recueillit l'entretien suivant dans le corridor: + +«Avez-vous bien éteint les bougies, monsieur l'abbé? + +--Parfaitement, mais je n'ai pas terminé.... Croyez-vous qu'ils +sortiront encore demain à pareille heure? + +--Oui, je le crois. + +--Pourrai-je revenir avec les mêmes précautions? + +--C'est bien dangereux, monsieur l'abbé! Vous me ferez chasser! + +--Écoutez! Si je peux revenir, mettez sécher du linge sur la terrasse, +quelque chose de grand, des draps, que je verrai de loin: un quart +d'heure seulement! + +--Il faut bien que je fasse ce que vous commandez, monsieur l'abbé, +puisque c'est pour le salut de cette chère maîtresse! + +--Bien, Misie, Dieu vous en récompensera! Conduisez-moi par l'escalier +du vieux château.» + +Ils passèrent devant Henri; ils étaient arrêtés tout près de lui pour se +consulter. Il attendit qu'ils fussent loin pour sortir de l'enclos par +le fond du jardin et aller au-devant de la voiture qui ramenait les +maîtres du manoir et M. Lemontier. Il invita ce dernier à descendre +pour se dégourdir un peu les jambes, et, tout en suivant la voiture qui +entrait au pas, il le mit au courant de ce qui venait de se passer. + +«Ce n'est pas le moment des commentaires, lui répondit M. Lemontier, +poursuivons ce que tu as mené avec tant de prudence. Observons, et ne +laissons pas soupçonner que nous avons les yeux ouverts. Rentre avec +nous au château et laisse-moi agir. Avant tout cependant, il faudrait +savoir s'il n'y a personne de caché dans l'appartement de Lucie, et il +faudrait s'en assurer à l'insu des domestiques.» + +M. Lemontier prit Lucie à part dès qu'elle fut rentrée et lui demanda si +Misie faisait le service de son appartement. + +«Non, dit-elle; mais, chargée de la lingerie, elle entre souvent chez +moi. + +--Votre femme de chambre est-elle dévote? + +--Louise? Pas du tout. Elle est en réaction contre Misie, dont elle est +jalouse. + +--Voulez-vous l'occuper ici, en bas, ainsi que Misie, et m'autoriser à +visiter votre appartement? + +--Certes! Mais croyez-vous donc qu'il y ait chez moi quelqu'un de caché? + +--Non; mais je ne sais s'il n'y a pas quelque tentative de surprise, +quelque préparatif d'enlèvement. Occupez vos femmes, soyez très-calme, +et laissez-moi agir.» + +Lucie obéit en tremblant un peu. M. Lemontier examina l'appartement avec +le plus grand soin. Il s'assura qu'il n'y avait personne et qu'aucun +meuble ne portait de traces d'effraction. Il regarda les serrures, les +verrous, les croisées; tout fonctionnait bien. + +Quand tout le monde se fut retiré, il resta dans la bibliothèque avec +Henri, et ils y veillèrent à tour de rôle. Lucie, avertie par eux, +examina minutieusement tous les objets de son appartement et n'y trouva +rien qui ne fût intact et à sa place accoutumée. Elle remarqua seulement +que les bougies qu'on mettait tout entières chaque soir sur sa cheminée +avaient brûlé une heure environ. Elle visita tous ses papiers. Aucun ne +manquait. On n'avait touché à rien. Qu'était-on venu faire chez elle? +Sous le coup d'une inquiétude d'autant plus irritante qu'il était +impossible d'en préciser la cause, Lucie dormit peu. La nuit pourtant se +passa sans qu'aucun bruit insolite fît aboyer les chiens et troublât le +sommeil du vieux Turdy. + +Le lendemain, la famille monta en voiture après dîner sans marquer aucun +soupçon à Misie, qui bien évidemment était seule complice du mystérieux +projet de Moreali. Henri, qui avait fait semblant de s'en aller, rentra +inaperçu comme la veille, mais cette fois à dessein et grâce à de +grandes précautions. D'une des fenêtres du logis neuf, il vit Misie +occupée à étendre sur la terrasse du vieux château le drap blanc qui +devait servir de signal à Moreali. Alors il se glissa et s'enferma dans +l'appartement de M. de Turdy. Il mit le verrou sur la porte qui +communiquait avec le boudoir de Lucie, après s'être assuré qu'en +retirant la clef il verrait et entendrait par le trou de la serrure tout +ce qui se passerait dans ce boudoir. Bientôt après, il entendit entrer +Misie, qui toussa pour avertir l'abbé, puis l'abbé parla sans baisser la +voix. Misie lui ayant assuré que, cette fois, personne ne pouvait les +surprendre, parce que le valet de chambre était sorti et que Louise +avait la migraine. + +«C'est bien, dit Moreali, laissez-moi seul. + +--Pourtant, M. l'abbé pourrait avoir besoin de mon aide.... + +--Non, vous dis-je, j'ai tout ce qu'il me faut.» + +Misie hésitait, comme si elle eût été retenue par un remords ou par la +curiosité. L'abbé insista, elle sortit. + +Aussitôt Henri entendit les bruits furtifs d'un travail inexplicable, et +il dut attendre pour s'en rendre compte que Moreali fût rentré dans le +petit espace que son oeil pouvait embrasser. Il le vit alors, à la +clarté de plusieurs bougies, interroger minutieusement un carré de +lampas bleu qui remplissait un panneau de boiserie dont il avait en +partie levé le cadre. Il était monté sur une chaise et atteignait sans +peine le haut du carré. Quand il eut exploré tout l'intervalle entre la +muraille et l'étoffe en déclouant et reclouant coin par coin, il se hâta +de replacer les baguettes du cadre. Il fit ce travail avec une grande +adresse et une promptitude surprenante; et, quand ce fut fini, il se +laissa tomber sur un fauteuil, comme épuisé de fatigue et brisé par le +désappointement. + +Misie rentrait. + +«Ah! mon Dieu! monsieur l'abbé, comme vous voilà _blanc_! dit-elle; +est-ce que vous vous trouvez mal? + +--Ce n'est rien, Misie, un peu de fatigue; mais je n'ai rien trouvé! + +--Alors il faut qu'il n'y ait rien. + +--Prenez garde, Misie! vous m'avez mis ici aux prises avec un danger +sérieux. C'est vous qui avez pris l'initiative: auriez-vous parlé au +hasard? seriez-vous folle?» + +Misie, intimidée par le ton sec et mécontent de l'abbé, répondit en +balbutiant: + +«Mon Dieu, mon Dieu!... je n'ai rien pris sur moi.... Vous m'avez +demandé des détails sur la mort de madame. Je vous ai dit ce que je +croyais savoir. Je sais bien qu'elle rêvait souvent tout haut. Pourtant +elle me l'a dit plus de trois fois, et sans paraître égarée: «C'est là, +Misie! dans ce carré-là! dans dix ans d'ici, rappelle-toi bien, petite, +tu chercheras, et tu trouveras. C'est mon voeu, mon seul et dernier +voeu! C'est le repos de mon âme.... J'ai confiance en toi, Misie! Toi +seule ici as de la religion!» + +--Mais, en vous disant: _C'est là_, vous disait-elle que ce fût dans +cette tapisserie qui pouvait être enlevée, renouvelée? + +--Elle ne voulait pas me dire son secret tout entier, ou elle ne savait +plus, la pauvre dame! Aussitôt qu'elle avait dit: «C'est mon dernier +voeu, c'est le repos de mon âme!» elle croyait voir l'enfer, jetait de +grands cris et perdait la raison.» + +Henri vit l'abbé essuyer son front baigné de sueur. C'était une sueur +glacée, car il était toujours livide. + +«Enfin est-elle morte calme? reprit-il; vous me l'avez assuré. + +--Très-calme, monsieur l'abbé. + +--Et sans vous reparler de l'objet caché? + +--Non; elle paraissait l'avoir oublié. + +--Et vous êtes bien sûre qu'on n'a jamais fouillé la tenture? + +--Aussi sûre qu'on peut l'être quand on n'a pas quitté la maison plus de +vingt-quatre heures depuis vingt ans. + +--Et vous n'avez jamais vu l'objet auparavant? + +--Jamais! Je n'ai jamais su ce que c'était. + +--Ni à qui il était destiné? + +--Non; elle disait: «Le nom est écrit dessus.» + +--On n'a jamais déplacé ni réparé la boiserie de cette pièce? + +--On a refait la peinture. J'y ai eu l'oeil; on ne s'est aperçu d'aucun +secret, et j'ai tant regardé avant et depuis!... Vous avez regardé +aussi, il n'y en a pas!... + +--Misie! sur tout ce que vous avez de plus sacré, vous n'avez jamais +parlé de cela à personne? + +--Jamais, monsieur l'abbé; je vous l'ai juré, je le jure encore! + +--Pas même à mademoiselle? + +--Oh! pour cela, non! M. de Turdy m'avait dit que, le jour où je +répéterais à mademoiselle un seul mot de ce que madame avait dit dans +ses derniers temps, il me mettrait à la porte. Monsieur ne voulait pas +que sa petite-fille eût l'esprit frappé de ces choses-là. J'avais juré à +monsieur d'obéir, et la religion me défendait de me parjurer. + +--C'est bien, Misie, vous avez fait votre devoir; mais vous aviez promis +à _madame_ de chercher l'objet, et vous êtes sûre d'avoir cherché +partout? + +--Oui, monsieur l'abbé, j'ai fait mon possible. Il n'y a pas un endroit +de la tenture où je n'aie passé les mains, pas un coin des boiseries où +je n'aie regardé et frappé. Je n'aurais jamais osé déclouer, par +exemple, et, pour soulever les boiseries, il aurait fallu un ouvrier.... +Les maîtres auraient eu beau être absents... les autres domestiques +m'auraient trahie. Et puis je n'y croyais plus, à ce que madame avait +dit.... Mais il est temps de vous en aller, monsieur l'abbé. Vous n'avez +rien découvert, c'est qu'il n'y a rien, allez! Il ne faut pas s'en +tourmenter, la pauvre dame rêvait.... + +--Et pourtant, Misie, vous pensiez que la découverte de ce voeu, comme +elle disait, eût pu sauver l'âme égarée de sa fille? + +--Je m'étais fait cette idée-là!... Et, quand vous m'avez questionnée +sur l'amitié de mademoiselle pour M. Émile, cela m'est revenu comme un +rêve que j'avais oublié. Mais vrai, monsieur l'abbé, voilà neuf heures +bien sonnées. Il me semble que la voiture gagne la côte. Venez, venez, +reprenez vos outils; n'oubliez-vous rien?» + +Dès qu'Henri eut rejoint M. Lemontier, il lui fit part de sa +découverte. Il fut convenu que tout serait rapporté à Lucie, mais non à +M. de Turdy, dont on avait jusque-là respecté la tranquillité d'esprit +en ne l'initiant pas aux nouvelles crises de la situation. + +Dès le lendemain, Lucie donna à Misie la commission d'un achat de linge +à Lyon, et elle la conduisit elle-même au chemin de fer dans sa voiture. +Elle emmenait le grand-père et sa femme de chambre dîner et coucher à +Chambéry chez la vieille tante, après avoir donné à tous les domestiques +diverses occupations au dehors. M. Lemontier resta donc seul à Turdy. +Henri vint l'y rejoindre. Ils s'enfermèrent chez Lucie avec les outils +nécessaires à une perquisition complète; mais ils commencèrent par +raisonner leur exploration. Si madame La Quintinie avait fait murer +_l'objet_, elle eût été forcée d'avoir recours à d'autres confidents de +son secret que Misie, Misie eût su et eût dit à l'abbé cette +circonstance si propre à donner de la réalité au dépôt: ou il n'y avait +pas de dépôt, et tout s'était passé dans l'imagination de la malade, ou +le dépôt avait été confié à la muraille au moyen d'un secret qu'on +pouvait espérer trouver, même après les recherches de Misie et de +l'abbé. Au bout de deux heures d'un examen minutieux, M. Lemontier ayant +fait sauter avec une pointe le mastic dont les peintres avaient rempli +une fente assez large entre deux baguettes sculptées, il remarqua au +fond de cette fente un corps sans résistance qu'il put attirer avec +l'outil. C'était de la ouate et non de l'étoupe ordinaire. Il +introduisit une pince très-fine et retira un sachet de cuir de Russie +cousu avec soin, comme une amulette, mais assez grand pour contenir +plusieurs lettres ou une petite liasse de papiers bien serrés. En +introduisant là cet objet, on avait simplement profité d'un accident de +la boiserie, accident que les ouvriers avaient fait disparaître par la +suite, sans rien soupçonner de ce qu'il recélait. M. Lemontier mit +l'objet dans sa poche sans l'ouvrir. + +«Puisque tout nous favorise, dit-il à Henri, je veux agir vite auprès de +l'abbé. + +--Vous ne le trouverez pas à Aix, répondit Henri, j'y ai été ce matin. +J'ai su que Moreali et le capucin allaient passer la journée à +Hautecombe. + +--J'irai, reprit M. Lemontier. Va-t'en à Chambéry, dis à Lucie que tout +va bien, et qu'elle revienne demain sans crainte. Tu reviendras, toi, +m'attendre ici, où nous passerons la nuit sans nouveau trouble.» + +M. Lemontier prit une barque et gagna l'abbaye de Hautecombe, où le père +Onorio, irrité du bruit et des frivoles occupations des baigneurs d'Aix, +avait été s'installer pour quelques jours. + +Il était trois heures quand M. Lemontier rejoignit l'abbé, qui, avant de +se remettre en route pour Aix, priait, prosterné dans une chapelle. Il +lui mit la main sur l'épaule, en lui disant avec autorité: + +«J'ai à vous parler, monsieur!» + +Moreali ne tressaillit pas, et, après avoir baisé la poussière avec +affectation, comme pour montrer qu'il s'humiliait devant Dieu, il se +leva et regarda son adversaire d'un air de dédain souriant. Ils +sortirent ensemble et s'enfoncèrent dans la montagne, M. Lemontier +marchant le premier, jusqu'à ce qu'il se trouvât assez à l'écart des +chemins frayés et des distractions qui s'y promènent. + +«Monsieur, dit-il à l'abbé, j'ai été plus heureux que vous: j'ai trouvé +ce que vous avez en vain cherché hier et avant-hier dans le boudoir de +mademoiselle La Quintinie.» + +Moreali resta immobile, comme recueilli, assez maître de lui pour ne +trahir ni colère, ni terreur, ni surprise. Il pensa que Misie l'avait +trahi; il ne voulut pas dire un mot par lequel il pût être compromis +plus qu'il ne l'était. Un frisson nerveux le faisait sursauter de temps +en temps, mais il se dominait avec une étonnante force de volonté. M. +Lemontier dut prendre toute l'initiative de l'explication. + +«Avez-vous quelque raison de croire, dit-il, que cet objet vous ait été +destiné? + +--Sans doute la destination était indiquée sur l'objet même? + +--Non, monsieur, l'objet ne porte aucune espèce de suscription. + +--Alors je le réclame, il m'appartient. + +--C'est tout ce que je voulais savoir, monsieur. Vous avez cherché à +vous emparer d'une chose que vous supposiez devoir vous appartenir; mais +n'eût-il pas été plus simple de vous en ouvrir à M. de Turdy, au +général, ou à mademoiselle Lucie elle-même, et de leur réclamer cette +chose, vous fiant à leur honneur, s'il est vrai que cela contienne le +dernier voeu d'une mourante? Votre excessive méfiance des autres a porté +ses fruits. A son tour, la famille doit se méfier et s'assurer que le +sachet trouvé par moi couvre un envoi à votre nom. Un des membres de la +famille, à votre choix, découdra l'enveloppe et verra la suscription, +s'il y en a une.» + +L'abbé, se dominant toujours, répondit: + +«Des trois personnes de cette famille, l'une est absente, et n'est pour +rien dans la proposition que vous me faites. Envoyez-lui l'objet. Je +m'en rapporterai à sa prudence et à sa loyauté. + +--C'est-à-dire que vous lui écrirez télégraphiquement que c'est quelque +secret de confession, et qu'il faut vous le restituer sans l'ouvrir? +Mais il n'en peut être ainsi que quand nous aurons acquis la certitude +du fait en voyant votre nom sur l'adresse. + +--Le général s'en assurera. + +--Alors, reprit M. Lemontier en appuyant sur les mots, vous ne craignez +pas que cette confession, au lieu de vous être destinée, ne soit +adressée au général lui-même?» + +La figure de Moreali se décomposa et devint effrayante. Cette idée +s'était présentée à lui si souvent, qu'il se crut perdu. + +«Monsieur Lemontier, dit-il, vous avez déjà ouvert le paquet? + +--Non, monsieur, répondit paisiblement Lemontier, je n'en avais pas le +droit. + +--Vous le jurez! + +--Sur mon honneur! mais vous n'avez confiance en personne, pas même au +père Onorio, qui ne vous eût certes pas autorisé aux recherches furtives +que vous avez faites, au risque d'être surpris et traité comme un voleur +de nuit!» + +L'abbé se leva comme s'il eût voulu aller se jeter aux pieds du capucin. +M. Lemontier, qui s'était assis près de lui sur une roche, le retint et +le força de se rasseoir en lui disant: + +«Le temps presse, je ne puis attendre maintenant que vous vous +consultiez. Il me faut une réponse. Dépositaire de cet objet, j'ai aussi +des devoirs à remplir. Je ne me permets avec vous aucun commentaire; +mais je ne puis défendre à mon jugement d'entrevoir des vérités +terribles. Je ne crois pas que Lucie doive jamais les soupçonner. Je ne +crois pas non plus que ni le père ni l'époux de madame La Quintinie, qui +les ont peut-être pressenties autrefois, doivent les connaître +aujourd'hui. C'est la pensée de ce danger extrême qui m'a fait venir à +vous pour vous demander, non pas la révélation de vos secrets, mais la +valeur ou la vanité de mes craintes. Un mot suffit à chacune de mes +questions. Qui peut ouvrir ce paquet? M. de Turdy? + +--Non! + +--Le général? + +--Non! + +--Lucie? + +--Non! + +--Vous alors? + +--Moi seul. + +--Même s'il est adressé à un autre? + +--Vous n'y consentirez pas? + +--A mon tour, je dis non. + +--Si je vous disais de l'ouvrir? + +--Je dirais encore non. + +--D'en prendre connaissance avec moi? + +--Non, toujours non. + +--Avec l'autorisation de Lucie? + +--Vous la lui demanderiez? + +--Non, je vous en chargerais. + +--Ceci change la situation, nous serions au moins dans la légalité, +Lucie étant seule et unique héritière de tout ce que sa mère a laissé. +De plus, elle est majeure; je me charge de lui demander son +consentement. Où vous retrouverai-je demain, monsieur l'abbé? + +--Pourquoi pas ce soir? + +--Impossible: mademoiselle La Quintinie est absente jusqu'à demain +matin. + +--Elle est à Chambéry? Allons-y ensemble, monsieur! Par le chemin de fer +d'Aix, nous y serons de bonne heure encore, je ne puis passer la nuit +dans ces angoisses. + +--Vous les avouez enfin? Allons, je n'en abuserai pas, je serai plus +généreux que vous. Partons.» + +Ils n'échangèrent plus un mot. En traversant le lac, M. Lemontier +observa la contenance morne et pourtant digne de l'abbé. Il était +vaincu, mais non brisé. Il suivait de l'oeil le sillage ouvert par la +barque, et semblait livré à une méditation profonde plutôt qu'au +sentiment amer de la défaite. + +En chemin de fer, il parut ranimé comme s'il eût trouvé, sous +l'influence de cette marche rapide, une solution ou une résolution. A +Chambéry, il se tint dans la rue pendant que son compagnon entrait chez +mademoiselle de Turdy. Lucie, prise à part, dit à M. Lemontier qu'elle +lui donnait plein pouvoir de disposer du paquet comme il l'entendrait, +et même de ne jamais lui dire ce qu'il contenait. Elle s'en remettait +aveuglément à sa prudence et à son honneur. Il courut rejoindre Moreali +avec un mot de la main de Lucie, qui l'autorisait complétement. Ils +allèrent s'enfermer dans la maison du comte de Luiges, lequel était +toujours à Aix. + +«Attendez! dit l'abbé au moment où M. Lemontier, prenant un canif sur le +bureau du comte, allait ouvrir le sachet, j'ai besoin de mes forces, de +ma raison, de ma mémoire. Je suis fatigué, j'ai faim! + +--J'ai faim aussi, répondit M. Lemontier. Allons chercher une table +d'hôte quelconque. Je vous invite à dîner, si vous voulez bien le +permettre. + +--Inutile de sortir, reprit l'abbé; je vais envoyer chercher...» + +M. Lemontier refusa. L'abbé le regarda en face, et ses yeux se +remplirent de larmes; mais il ne se plaignit pas du terrible soupçon +muet, trop provoqué par sa conduite précédente. Ils sortirent, dînèrent +ensemble sans se parler et rentrèrent chez le comte. C'était une vieille +maison, riche, silencieuse, servie par de vieux domestiques dévots; le +jour baissant, ils apportèrent une lampe et disparurent. + +M. Lemontier coupa la soie tout autour du sachet et en tira une grosse +lettre, qui devint fort mince après le dépouillement de trois enveloppes +épaisses. La première ne portait que ces mots: _Pour être ouverte dans +dix ans_; la seconde: _Pour être lue le jour de la première communion de +ma fille_; la troisième enfin, que M. Lemontier n'ouvrit pas, portait +cette adresse bien lisible: _A mon mari, le colonel La Quintinie_. + +«Voilà ce que j'avais prévu, dit-il, c'est une confession au véritable +confesseur, une confession qui vous épouvante, et à présent, monsieur +l'abbé, regardez-vous votre adversaire comme un ennemi sans délicatesse +et sans générosité?» + +Moreali cacha sa figure dans ses mains et fondit en larmes; puis, +tendant ses deux mains humides et froides sur la table: + +«Pardonnez-moi, dit-il, pardonnez-moi en chrétien et en philosophe! + +--Je vous pardonne tout ce qui m'est personnel, répondit Lemontier; mais +je ne puis toucher vos mains en signe d'estime ou d'amitié, je les crois +souillées d'un crime que ce repentir tardif ne peut expier en un +instant. + +--Monsieur Lemontier! s'écria Moreali avec énergie, je ne suis pas si +coupable que vous le croyez: Lucie n'est pas ma fille! J'ai aimé sa mère +avec passion, je l'aime elle-même comme l'enfant de mes entrailles +spirituelles, mais je n'ai pas séduit madame La Quintinie, je n'ai +manqué ni à mon voeu de chasteté, ni à mon devoir de confesseur et +d'ami. S'il y a dans cette lettre dont vous prendrez connaissance, je le +veux, une révélation contraire à la confession que je vais vous faire, +cette révélation est l'oeuvre du délire; mais j'ai mes preuves, moi: +elles sont là, dans ce bureau dont j'ai la clef, et je veux les mettre +sous vos yeux... quand vous m'aurez écouté, non comme un ami, vous vous +y refusez, mais comme un juge. Je vous accepte pour ce que vous voulez +être. + +--C'est mon droit, répondit Lemontier, car j'ai celui de devenir le père +de Lucie, et j'en ai la volonté. Je dois et veux savoir, par conséquent, +quels liens l'unissent à vous. Parlez.» + +Il remit la lettre de madame La Quintinie dans le sachet, y posa son +coude, fixa sur l'abbé ses yeux clairs et calmes, et le philosophe +attendit la confession du prêtre. + + + + +XXIX. + +RÉCIT DE L'ABBÉ. + + +Moreali est mon véritable nom, c'est celui de ma mère et d'un oncle +maternel qui m'a adopté tout récemment. J'ignore qui fut mon père; ma +mère était Italienne, et je suis né à Rome. J'étais fort jeune quand +elle m'envoya à Paris, où je fus élevé chez les jésuites sous le nom de +Fervet, et où elle vint s'établir près de moi quelques années plus tard. +Elle me chérissait tendrement et me donnait l'exemple des vertus +chrétiennes. Elle avait bien peu d'aisance, mais elle ne négligea rien +pour mon éducation. Elle passait pour ma tante, et longtemps, en lui +donnant un titre plus doux, je crus n'être que son fils adoptif. + +Je fis de bonnes études, mais je ne montrais aucun goût pour l'état +ecclésiastique. La carrière des lettres, l'éloquence du barreau me +tentaient. J'avais de l'ambition, et pourtant j'étais un croyant, mais +un croyant porté à la lutte plus qu'au renoncement. + +A son lit de mort, ma pauvre mère me révéla l'illégitimité de ma +naissance, et m'apprit qu'étant enceinte de moi, elle m'avait consacré à +Dieu par un voeu solennel. Depuis que j'étais au monde, elle avait tout +fait pour réaliser ce voeu. Elle avait espéré que j'y souscrirais. Elle +avait compté que mon sacrifice rachèterait son péché. Elle n'exigeait +pas que je fusse prêtre sans vocation; mais elle me suppliait de ne pas +lui ôter l'espérance à sa dernière heure et de la laisser partir +emportant la promesse que je ferais mon possible pour lui abréger les +terribles expiations du purgatoire. Si un jour il se pouvait que son +fils offrît le saint sacrifice de la messe à son intention, elle se +flattait d'être alors réconciliée avec Dieu. + +Elle mourut dans mes bras, bénie quand même et consolée autant qu'il +dépendait de moi; mais la honte de ma naissance et l'horreur de mon +isolement dans la vie m'avaient porté un coup terrible. Je me vis sans +appui, sans amis, sans liens, sans patrie; errant dans la société, livré +à mon inexpérience, luttant pour percer tout seul et retombant désespéré +sur moi-même, j'essayai de me persuader que mon intelligence et ma +volonté suffiraient; mais j'eus peur des passions que je sentais +fermenter en moi. La femme était pour moi un objet de séduction +irrésistible et d'aversion craintive. J'avais des envies d'adorer et de +tuer la première qui égarerait mes sens. L'épouvante me ramena chez les +jésuites. + +Là, je n'étais plus seul, j'appartenais à tous, il est vrai, mais tous +m'appartenaient, et je pouvais, au sein de cette société puissante, +conquérir par un grand mérite l'indépendance de l'initiative. + +J'avoue que l'ambition mondaine fut encore mon but jusqu'au moment où je +fus désigné pour recevoir les ordres sacrés. Dans ma dernière retraite +préparatoire, je sentis la grâce, je reconnus mon néant, je m'humiliai +et je travaillai sincèrement à combattre le démon d'orgueil qui était +en moi. + +Outre le travail de la grâce, j'étais doué d'un besoin de logique +intérieure qui me travaillait aussi. J'avais le goût du beau, la passion +du vrai, le sentiment de l'honneur, le mépris des faux biens, de grands +appétits de franchise et de générosité; mais la vraie charité +chrétienne, le facile pardon des injures, l'humilité devant les hommes, +le repos absolu du coeur et des sens à la pensée des femmes, voilà ce +qui me manquait. Je le sentais, car j'étais sévère envers moi-même. Je +demandai encore un an de travail spirituel avant de prononcer mes voeux, +je ne me trouvais pas encore assez digne et assez fort; mais on avait +besoin de mes services, on me dissuada de tenter une plus longue +épreuve: je me consacrai en tremblant. + +Pourtant je me sentis à la fois enorgueilli et touché de la confiance +avec laquelle mes directeurs me poussaient dans l'arène. L'orgueil du +devoir m'était permis, je m'y abandonnai: n'était-il pas ma sauvegarde +contre les tentations? + +Je fus nommé d'emblée à un vicariat dans une ville de premier ordre. J'y +prêchai le carême avec un très-grand succès. C'est là que les larmes des +femmes, ces touchantes ferveurs, plus séduisantes que les +applaudissements des foules, commencèrent à me troubler sérieusement. Je +sentis la nécessité des plus grandes austérités. Il fallait être saint +ou rien. Je m'efforçai d'être saint. + +La grâce descendit encore sur ma ferveur. Le calme se fit comme par +miracle. Un jour, je me sentis vraiment fier en me sentant vraiment +fort. Le souffle embrasé du confessionnal me fit sourire. Les plus +belles femmes venaient à moi. Toutes m'aimaient, sinon avec réflexion et +persistance, du moins avec entraînement durant cette heure de tendre +épanchement qu'elles apportaient à mes pieds. Je les traitai durement, +quelques-unes s'exaspérèrent jusqu'à m'aimer avec ardeur. Je les +accablai du mépris de Dieu, qui leur parlait par ma bouche. + +Parmi les pénitentes que l'aristocratie de la province m'envoyait en +trop grand nombre, une jeune fille charmante me consola par son +angélique chasteté, par l'absence de tout instinct douteux à combattre, +par une foi naïve pleine de scrupules attendrissants: c'était Blanche de +Turdy. Elle avait seize ans à peine. Pâle, délicate, toujours simplement +vêtue, un peu nonchalante et d'humeur rêveuse, elle était l'image de la +candeur timide et de la virginité ignorante. + +Sa mère, qui était pieuse, vint un jour me consulter. + +«M. de Turdy veut, dit-elle, marier ma fille avec un beau colonel qui ne +croit à rien. L'enfant est douce, et redoute la vivacité de son père. +Donnez-lui le courage de résister un peu. Mon mari est bon au fond, il +cédera. D'ailleurs, nous ne sommes ici que pour un temps limité. Nos +propriétés les plus importantes sont en Savoie. C'est là que je voudrais +établir Blanche, afin de l'avoir près de moi.» + +J'exhortai dans ce sens ma jeune pénitente, qui se prit à pleurer. + +«Mon père ne me force pas, dit-elle; toute la faute est à moi. Le +colonel La Quintinie m'a dit au bal qu'il m'aimait, et qu'il serait +malheureux, si je ne l'aimais pas. Je l'ai cru, et, lorsqu'il m'a +demandée à mon père, j'ai avoué que je l'aimais aussi. Mon père serait +plutôt contraire que favorable à ce mariage. Le colonel ne lui plaît pas +beaucoup. «Pourtant, m'a-t-il dit, si tu l'aimes... nous verrons.... +Consulte ta mère.» J'ai consulté maman, qui dit non. Je ne sais pas si +j'ai fait un péché en aimant ce colonel.» + +Je m'efforçai de lui prouver qu'elle ne l'aimait pas. Elle parut +ébranlée, et me promit de n'y plus songer. + +Un an s'écoula sans qu'elle se confessât d'aimer. Je n'avais pas coutume +de questionner. Je blâme ce mode de provocation à la sincérité. +Pourtant, ce silence m'étonnait, et je me fis scrupule de donner à +Blanche l'absolution pascale sans être bien assuré de la validité de sa +confession. Elle me répondit avec la simplicité d'un ange: + +«Vous m'avez défendu d'aimer, je me suis abstenue. Je n'aime plus que +Dieu et la Vierge.» + +Cette soumission facile, entière, vraiment sainte, me remplit +d'admiration et de tendresse pour cette jeune âme qui, dès sa première +épreuve, s'élevait à l'état de perfection, celui où il n'y a plus ni +lutte ni angoisse devant le sacrifice de soi-même. J'en fus si édifié, +que je me sentis comme sanctifié par contre-coup. J'avais beaucoup +travaillé pour assurer ma victoire sur les sens, et cette enfant, qui +n'avait pas de sens à vaincre, immolait l'instinct de son coeur avec +cette sublime simplicité! + +Je l'aimai, je l'aimai de l'amitié la plus pure, la plus calme. C'était +en moi comme un sentiment divin! Ni ma veille ni mon sommeil n'en +étaient troublés. Mes yeux ne la cherchaient dans l'église ni aux +offices, ni aux sermons. Quand j'étais là, je sentais qu'elle y était, +et elle y était toujours. Sa présence était un parfum dans l'atmosphère, +son approche au confessionnal m'apportait une sensation de bien-être et +de fraîcheur. + +Un jour, à la veille d'une de ces grandes fêtes où elle avait coutume de +se confesser, je me sentis inquiet, comme si un malheur non défini m'eût +menacé. Elle ne vint pas. Trois mois se passèrent, et je compris alors +qu'elle était beaucoup pour moi. Ma ferveur se ralentissait, l'église +perdait sa poésie, ma vie se traînait comme une attente pénible. Je ne +pouvais m'alarmer de ma tristesse; je sentais mon intention aussi pure +que celle d'un petit enfant. Il ne m'était pas seulement permis, il +m'était ordonné de chérir les voies de cette jeune sainte, et je +craignais qu'on ne la détournât du ciel. + +Madame de Turdy reparut enfin. + +«Nous avons passé trois mois aux eaux, me dit-elle. Le beau colonel La +Quintinie y était. Il a recommencé ses assiduités, et je crains bien que +Blanche n'ait jamais cessé de l'aimer. Il a renouvelé sa demande, que +j'avais réussi à faire ajourner à cause du jeune âge de ma fille. Il a +fait la cour aussi à M. de Turdy, qui est un incrédule, et qui l'a pris +sous sa protection, prétendant que je voulais faire de ma fille une +religieuse. Je viens vous demander conseil.» + +Je ne sais ce que je répondis. J'étais fort troublé. La défection de +Blanche était une chute déplorable, et le mot de religieuse, que sa mère +venait de prononcer, me jetait dans de grandes anxiétés. Peut-être +aurais-je dû suggérer à ma jeune pénitente l'idée de se consacrer à +Dieu. Douée de si grandes qualités de renoncement, n'était-elle pas +marquée pour l'état sublime? Je m'étais interdit d'encourager les +vocations romanesques, fugitives velléités fréquentes chez les filles de +treize à seize ans; mais Blanche, sans me faire part de l'appel du +Seigneur, l'avait peut-être vaguement ressenti. Et je ne l'avais pas +deviné, moi! j'avais laissé ma jeune soeur s'égarer dans son rêve +d'amour et accepter l'époux charnel faute d'entrevoir clairement l'époux +idéal! + +Je demandai à madame de Turdy si elle s'opposerait à la consécration de +sa fille. Elle me parut surprise. + +«Non certes, répondit-elle, si elle avait la vocation: mais elle ne l'a +pas du tout, puisqu'elle veut se marier avec un homme sans principes. + +--Elle pourrait changer, lui dis-je. + +--Ne le désirons pas trop, reprit-elle; M. de Turdy jetterait feu et +flamme. + +--Ne m'avez-vous pas dit qu'il était fort bon? + +--Il n'a pas grande persistance, et il céderait à la fin; mais que +d'orages auparavant! + +--Vous les redouteriez peu, si vous étiez certaine de les supporter pour +le bonheur de votre enfant.» + +Madame de Turdy restait indécise et incrédule. Elle ne s'opposa pourtant +pas à ce que la vocation de Blanche fût interrogée. Je prêchais alors +dans un couvent de religieuses où sa mère la conduisait deux fois par +semaine pour m'entendre. Au bout de quelque temps, elle l'amena vers moi +dans un parloir de ce couvent, où elle nous laissa ensemble. + +Ce ne fut pas une confession, ce fut un entretien de frère à soeur. +Blanche m'avoua qu'elle était bien agitée. Le colonel l'occupait +beaucoup, et pourtant elle sentait que ce n'était pas là le doux rêve de +sa vie. C'était comme une violence que l'homme faisait à son âme. +L'appel du Sauveur, plus vague et plus tendre, la faisait rêver. Je vis +bien que les sens avaient parlé, mais j'espérai lui enseigner +délicatement à les vaincre. + +Je portai une grande ardeur dans mon entreprise, et durant plusieurs +mois, où tantôt la confession, tantôt les entrevues chez sa mère et au +couvent établirent des relations suivies entre nous, je la vis s'avancer +dans la voie sainte au point de me faire croire que je l'y avais assurée +pour jamais. Combien elle eût été heureuse si elle eût persévéré! Mon +affection, ma sollicitude pour elle étaient devenues en moi comme une +seconde vie. Toutes les forces de mon âme étaient tendues vers ce but de +conserver vierge pour l'hymen du Christ cette âme digne de lui seul. A +l'idée qu'un homme, et un homme sans croyances, se flattait de la +profaner, j'étais dévoré d'indignation. + +Blanche semblait sauvée, mais elle fut imprudente. Elle ne savait rien +cacher: elle avoua à son père son désir de prendre le voile. Dès lors M. +de Turdy, qui au fond prisait médiocrement La Quintinie, s'appuya sur ce +dernier pour soustraire la néophyte à l'appel du Seigneur. Il effraya +madame de Turdy, qui était pieuse, mais qui avait le caractère faible; +il pesa sur la piété filiale de Blanche. Il permit au colonel de la voir +plus souvent. Enfin ils ébranlèrent ma pauvre sainte et me l'enlevèrent +au moment où, appelé à d'autres fonctions, j'étais forcé de changer de +résidence. + +Je partis, la mort dans l'âme, pour ma première et dernière cure. +C'était une ville de troisième ordre, peu éloignée de celle que je +quittais. Madame de Turdy vint m'y trouver bientôt sans sa fille. Le +mariage était décidé. Blanche avait juré à son père qu'elle ne serait +pas religieuse. La mère elle-même s'en réjouissait, car elle avait eu +peur de me voir trop bien réussir; mais elle était également effrayée de +donner sa fille à un incrédule. Elle me priait, puisque j'avais eu et +pouvais avoir encore de l'influence sur elle, de lui écrire pour exiger +qu'elle fît de sa main le prix de la conversion du colonel. J'écrivis +deux fois, trois fois. Pas de réponse! Un jour, on m'apporta un billet +de faire part. Blanche était mariée. + +La douleur et la colère que j'éprouvai me firent craindre d'avoir trop +aimé cette jeune fille.... Trop aimé!... était-ce possible? peut-on +aimer trop quand on aime en Dieu et à cause de Dieu? Je l'avais mal +aimée... peut-être; non! Je scrutai en vain ma conscience. L'amour +terrestre n'était plus en moi depuis longtemps; je l'avais terrassé, je +l'avais tué, je le méprisais.... Quand je sentais la chair se révolter, +je ne prenais pas le change, et jamais dans mes rêves, même +involontaires, la figure de Blanche ne s'était mêlée aux fantômes de la +tentation. + +Je l'avais aimée avec l'âme, et pendant quelque temps mon âme fut comme +brisée. Je ne sentais plus aucune ambition mondaine. Je demandai à +m'effacer dans le clergé secondaire, à m'éloigner de cette province où +j'avais trop souffert. Je fus appelé à Paris; mais le colonel et sa +femme y étaient sans que je m'en fusse informé. Un jour que je prêchais +à l'église de ***, je vis Blanche au pied de la chaire. Je la vis sans +trouble et sans joie. Je ne l'estimais plus; je savais qu'elle avait +tout cédé, et que le colonel continuait à nier Dieu et à braver +l'Église. C'était sous Louis-Philippe. Il craignait d'être pris pour un +légitimiste; il voulait de l'avancement. + +Après le sermon, comme je me retirais vers la sacristie, je vis que deux +femmes me suivaient: l'une était Blanche, dont un voile de dentelle +cachait mal la pâleur et l'émotion; l'autre était une pieuse amie qui +l'avait amenée au sermon; elles demandaient à me parler. + +Ce fut l'amie qui prit la parole. + +«Je vous ramène, dit-elle, une brebis égarée. Elle est troublée dans sa +foi; elle souffre. Pendant quelque temps, elle a essayé de se rattacher +au monde; elle a échoué. Votre sermon vient de la rappeler à la +religion. Elle veut vous ouvrir son coeur; mais, avant de se confesser à +vous, elle voudrait vous parler comme à un ami. Venez chez moi demain à +onze heures du matin. Personne ne vous troublera.» + +Je refusai. J'avais échoué dans la plus modeste de mes tentatives, celle +de faire présider la plus simple des conditions chrétiennes au mariage +de mademoiselle de Turdy. J'avais donc manqué d'ascendant et de +persuasion. Elle devait choisir un guide plus éloquent et plus éclairé +que moi. + +Elle releva son voile, et je vis sa figure inondée de larmes. + +«Nul autre que vous! dit-elle; si vous me repoussez, je suis perdue, +damnée à jamais. Votre devoir est de me réconcilier avec Dieu, ou mon +éternel malheur pèsera sur votre conscience.» + +Je dus céder et promettre. Le lendemain, à l'heure dite, j'étais chez +son amie, qui nous laissa seuls dans un salon réservé. + +«Avant que je vous demande d'entendre ma confession, dit madame La +Quintinie, j'ai à vous raconter l'histoire de mon mariage, et je serai +forcée de vous parler des personnes qui m'entourent. Cela est permis +dans un entretien amical. Écoutez-moi. Je n'ai jamais aimé M. La +Quintinie depuis le premier jour où vous m'avez démontré que je ne +pouvais ni ne devais aimer un incrédule. Il y a de cela deux ans. A +partir de cette époque, j'en ai aimé un autre; mais je ne m'en suis pas +accusée en confession, ce ne pouvait pas être un péché; c'était une +sainte amitié qui ne pouvait aboutir au mariage. J'avais donc l'esprit +tranquille et le coeur rempli; la preuve, c'est que l'idée de me +consacrer à la virginité m'était douce, et que mon père m'a désespérée +en s'y opposant. + +«Quand j'ai dû renoncer à vaincre sa résistance, il s'est passé en moi +des choses étranges dont je me confesserai ailleurs qu'ici. J'ai cru +devoir lutter contre moi-même, obéir à mon père et m'efforcer d'aimer M. +La Quintinie. Je n'étais pas forcée de me prononcer pour ce dernier; au +contraire, mes parents me priaient d'attendre et de réfléchir, mon père +parce qu'il trouvait le colonel frivole et inintelligent, ma mère parce +qu'elle le voyait impie. + +«Pourquoi me suis-je obstinée à le choisir? Parce qu'il m'a effrayée de +votre influence.... Ne me demandez point d'autres explications. Au +tribunal de la pénitence, vous m'interrogerez. Je vous dis seulement ici +en toute sincérité que j'ai cru faire mon devoir en ne répondant pas à +vos lettres et en consentant, après une lutte vaine, à hâter mon +mariage, sans conditions, au gré du colonel. + +«Hélas! j'ai été bien punie de mon erreur! Les embrassements de cet +homme m'ont été odieux. Je ne savais rien du mariage, je ne pressentais +rien, je ne devinais rien. Je croyais que l'amour conjugal était pure +affaire de coeur, et qu'en échangeant ses pensées on arrivait à imposer +une douce persuasion en même temps qu'à la subir. Je m'imaginais +qu'ayant cédé ma main et perdu mon nom sans exiger de mon mari aucun +engagement religieux, je l'amènerais à croire ce que je croyais; mais +quoi! le lendemain du mariage j'avais perdu tout espoir d'ascendant sur +lui: j'étais sa chose, Dieu ne pouvait plus me réclamer. Je n'avais plus +qu'à partager sa vie, ses goûts, ses habitudes, à subir ses caresses et +à me dire heureuse ou à me taire. Voilà ma désillusion, mon opprobre, +mon désespoir. Je porte dans mon sein le gage de cette union terrestre +qu'il plaît aux hommes d'appeler l'amour. J'espère et je désire mourir +en mettant cet enfant au monde. C'est tout ce que mon mari voulait de +moi; ma vie, à contre-coeur enchaînée, ne peut lui être d'aucune +utilité. Mais, sentant bien que Dieu daignera m'affranchir du supplice +d'appartenir à un autre maître que lui, je veux qu'il ait pitié de moi, +qu'il accepte les larmes de mon repentir et qu'il me reçoive dans sa +grâce. C'est pourquoi je suis venue à vous.» + +Les aveux de Blanche étaient un douloureux triomphe pour l'esprit de +vérité qui parlait en moi. Il était bien évident que cette délicate +créature formée pour le ciel avait méconnu sa vocation et signé l'arrêt +de son irrémédiable malheur en ce monde, en se laissant tomber dans les +bras d'un homme. Elle m'apparaissait souillée, mais repentante. Elle ne +m'inspirait plus d'enthousiasme, mais elle m'imposait une pitié profonde +et le devoir de la consoler. Pourtant j'étais frappé d'un point +mystérieux dans son récit, et je la priai en vain de s'expliquer; elle +s'y refusa. J'eus peur, je fis tous mes efforts pour qu'elle s'adressât +à un autre confesseur; elle fut inébranlable. Cette personne si faible +et si douce était devenue sombre et tenace. Elle voulait être sauvée par +moi, ou s'abstenir avec désespoir de toute religion, de toute croyance. + +Le lendemain, j'entendis sa confession, qui me fit frémir. Je ne +l'aimais plus, moi, je fus sans indulgence; je l'humiliai, je la brisai +jusqu'à lui déclarer que je ne la confesserais plus jamais. J'ai tenu +parole. + +Vous m'approuvez peut-être? Eh bien, vous avez tort. Je me trompais, +j'étais lâche, je n'étais pas à la hauteur de mon devoir. La confession +de cette femme me troublait. Je m'étais cru un saint, je ne l'étais pas. +Je craignais de commettre un sacrilége en écoutant, dans le temple du +Seigneur, des aveux terribles. J'aurais dû puiser ma force dans la +sainteté du sanctuaire et ramener cette âme par la patience, par la +douceur, par l'impassible sourire d'une chasteté à l'abri de tout péril. + +Je manquai de l'audace des saints et de la tranquillité des anges. Je +sentis que je n'étais qu'un homme, et, profondément humilié de ma +défaite, je repoussai durement l'infortunée en sauvant mon repos, mais +en exaspérant son âme. Mon repos, ai-je dit. Hélas! il était perdu sans +retour! J'avais aimé Blanche et je ne l'avais pas désirée; je ne +l'aimais plus, et elle portait le délire dans mes sens! Je refusai +obstinément de la revoir, et, pour échapper à ses instances, à ses +sommations, j'obtins dispense de confesser à l'avenir aucune femme. + +Six mois se passèrent pour moi dans des austérités et dans des combats +terribles. Je ne la voyais plus. Elle m'écrivait: je n'ai lu de son +vivant que la première lettre; les autres, j'en ai pris connaissance +après sa mort seulement, mais je les ai gardées toutes. Elles sont là, +dans ce bureau. Je sentais que je serais peut-être accusé: je ne pouvais +me dessaisir des preuves flagrantes de mon innocence... mon innocence +_de fait_, je dois ajouter ce mot, ne voulant rien vous cacher. Mon âme +était coupable, si c'est être coupable que d'être aux prises avec une +effroyable tentation à laquelle on ne cède point par le fait. + +Un jour, le colonel La Quintinie entra chez moi. + +«Monsieur, me dit-il, je ne vous aime point, car vos lettres ont failli +empêcher mon mariage; mais je vous crois sincère. Ma femme est fort +malade; elle est dans un état d'exaltation religieuse qui fait craindre +pour sa raison. Elle demande un prêtre et renvoie tous ceux qui se +présentent. Enfin elle s'obstine à vous voir, et son médecin croit qu'il +faut tenter de lui donner cette satisfaction. Je viens vous chercher, et +je compte sur votre raison, sur votre prudence, sur votre charité enfin +pour calmer ce pauvre esprit qui s'égare. Madame La Quintinie est une +sainte; elle n'a rien à se reprocher, et elle se croit damnée! Dites-lui +donc ce que vous avez mission de lui dire pour la sauver de ces +épouvantes.» + +Je ne pouvais refuser sans donner de graves soupçons sur mon caractère, +et, d'ailleurs, mon devoir était de marcher. Je suivis le colonel. Je +trouvai Blanche debout, changée à faire frémir, et en proie à une crise +des plus douloureuses. Elle tenait dans ses bras et couvrait de larmes +et de baisers une petite créature de deux ou trois mois qu'elle avait +voulu nourrir, et que, par ordre du médecin, il lui fallait confier à +une nourrice. Cette enfant, c'était Lucie. + +Dès que la pauvre femme me vit, elle s'apaisa, remit avec douceur aux +bras de la nourrice l'enfant, qui criait, instinctivement effrayée des +transports de sa mère. Blanche renvoya tout le monde, et, quand nous +fûmes seuls: + +«Ni épouse ni mère! dit-elle en fixant sur moi ses yeux sombres, +redevenus secs; voilà votre ouvrage, à vous! Vous m'avez défendu d'aimer +alors que j'aurais pu céder à mon premier instinct, et me contenter, +comme tant d'autres, de l'amour vulgaire d'un homme et de ses +embrassements grossiers. J'aurais pu être heureuse ainsi, n'aspirant pas +à des félicités idéales, ne les connaissant pas, vivant d'une grosse vie +matérielle employée à mettre des enfants au monde, à les allaiter et à +m'oublier moi-même dans les devoirs de la famille. Vous n'avez pas voulu +qu'il en fût ainsi; vous m'avez montré un corps nu et maigre, un homme +d'ivoire étendu sur une croix d'ébène, et vous m'avez dit: «Voilà ton +époux, ton amant, ton ami. Ce n'est pas un homme, c'est un Dieu, une +pensée, un rêve! Tu vivras de ce rêve, qui te plongera dans des +ravissements infinis, et tu te perdras en des jouissances d'imagination +auprès desquelles les profanes réalités de la vie ordinaire ne sont +qu'abjection et souillure.» Vous aviez raison. Tant que j'ai aimé +l'époux céleste, j'ai été heureuse et sainte. Quand j'ai partagé la +couche de l'autre, j'ai été avilie et j'ai rougi de moi.... A présent, +je le hais et je me méprise. Pourquoi m'avez-vous laissée contracter ce +lien? Pourquoi, lorsque j'avais peur de vous et de moi-même, n'avez-vous +pas eu le courage de venir me trouver pour me dire: «Que cet homme soit +chrétien ou non, je ne veux pas que tu lui appartiennes! Tu es à Dieu, +tu es à moi. Je suis ton Christ, je t'aime comme il t'aime, tu vivras +avec moi et avec lui parmi les anges, et tu iras à Dieu sans avoir été +profanée?» Voilà ce qu'il fallait faire, voilà ce qu'il fallait me dire. +J'avais peur de vous!... je ne sais pas pourquoi! Je me trompais; +j'étais aux prises avec l'esprit du mal qui voulait m'arracher à Dieu, +et qui, parlant par la bouche de mon mari, me disait: «Toutes les +dévotes sont amoureuses de leur confesseur quand il est jeune.» Alors, +moi, je me disais: «Suis-je donc _amoureuse_?» Mais je ne savais ce que +c'était que d'être amoureuse! Vous aviez tué mes sens en me faisant +rougir du premier trouble de mes sens; Je rêvais de vous, je vous voyais +étendu sur cette croix à la place du Christ, et dans mes songes je +baisais vos blessures, ou j'essuyais vos pieds avec mes cheveux, et je +ne me rebutais pas quand vous me disiez: «Femme, qu'y a-t-il de commun +entre vous et moi?» Était-ce là de l'amour profane? Non!... ou bien, si +c'en était, il fallait ne pas craindre de m'avertir, de m'éclairer et de +me remettre dans la voie. Vous ne vous êtes pas soucié de moi, vous +disiez m'aimer si tendrement, et vous m'avez abandonnée!--Et à présent +que vous savez mes troubles et mes douleurs, vous me chassez du +confessionnal en me disant que vous ne voulez pas vous damner avec moi, +et vous ne revenez que parce que mon mari vous ramène! Non! vous m'avez +menti, vous ne m'avez jamais aimée! Vous n'aimiez rien que vous-même, +vous vous sauveriez seul, en toute sécurité d'orgueil et d'égoïsme, sur +les ruines d'un monde! Et moi, je suis perdue, je suis damnée, vous +l'avez dit. Je n'estime rien sur la terre, je ne suis bonne à rien, je +ne peux pas être une mère de famille, je ne peux plus devenir une +sainte. Votre coeur me repousse, le ciel se ferme et l'enfer m'appelle. +Laissez-moi donc, je veux mourir en maudissant Dieu, le Christ, vous et +moi-même!». + +Si je vous rapporte ces effroyables paroles dont le souvenir me glace +encore, c'est qu'elles sont le résumé des plaintes, des blasphèmes et +des reproches que cette malheureuse femme m'a toujours adressés depuis, +soit par lettres, soit dans de courtes entrevues auxquelles je n'ai pu +me soustraire. C'est qu'elles sont, j'en suis certain, l'objet et le +texte de la confession que vous avez là entre les mains. Jugez si le +père, l'époux ou la fille de Blanche doivent la lire! + +Quant à moi, plié sous l'horreur de cette malédiction, je m'efforçais en +vain de la conjurer: l'esprit de Blanche, frappé de délire, était +complétement dévié de la ligne du vrai, ligne subtile et délicate à +suivre, j'en conviens, pour les prêtres sans idéal et pour les femmes +exaltées. En même temps qu'elle était une folle, la pauvre Blanche était +pourtant une sainte aussi. Elle ne rêvait point de coupables transports, +elle effleurait le bord des abîmes avec cette légèreté d'appréciation et +cette absence de logique qui caractérisent les femmes. Elle ne voulait +pas s'apercevoir du mal qu'elle me faisait; elle comptait pour rien la +contagion que je pouvais recevoir de sa démence.... Mais, si elle avait +les périlleux élans de sainte Thérèse, il lui restait quelque chose des +ignorances ineffables de l'enfance. Le mariage, ne lui ayant pas révélé +l'amour, semblait parfois ne lui avoir rien appris, tandis qu'en +d'autres moments la puissance de ses aspirations semblait avoir tout +épuisé. + +Je m'efforçai de redresser son jugement: je ne faisais qu'aggraver le +mal; elle cherchait dans chacune de mes paroles un sens détourné; elle +m'accablait d'arguties de sentiment d'une puérilité charmante et d'une +perversité diabolique, elle voulait m'arracher le mot d'amour comme le +gage de son salut.... Il fallut faiblir comme fait le médecin qui +accorde à l'obstination du malade le péril d'un dernier essai; je +prononçai ce mot avec toutes les réserves de la plus austère chasteté. +Elle fut calmée; elle baisa mes mains qu'elle arrosa de larmes; elle me +promit de croire, d'espérer, de ne jamais plus retomber dans le +blasphème. + +Elle tint parole quelques jours; mais elle m'avait arraché la promesse +de revenir, et je ne voulais pas reparaître. Le mari m'envoya chercher +comme un sauveur. + +Que vous dirai-je, monsieur? Ceci dura trois mois qui ont compté dans ma +vie comme trois siècles, trois mois de tortures secrètes et de luttes +cachées qui ont dévasté mon coeur et creusé mes tempes. Cette femme, +honnête et pure entre toutes, ne mettait pourtant pas son honneur et le +mien en danger. Malade comme elle l'était d'ailleurs, elle n'avait de +pensées que pour la tombe; mais son attachement pour moi s'épanchait en +effusions d'une éloquence exaltée et d'un mysticisme voluptueux qui peu +à peu me gagnaient comme une flamme de l'enfer. Il semblait que, se +croyant perdue par moi, elle voulût me perdre à son tour en m'inoculant +je ne sais quel venin de révolte contre le joug de mes devoirs. Je ne la +désirais certes pas lorsque, muet et pâle auprès d'elle, je la voyais se +débattre contre les approches de la folie ou de la mort; mais, dès que +je l'avais quittée, je la revoyais telle qu'elle m'était apparue à seize +ans, pure comme les anges et belle comme la lumière! Et alors je +l'aimais avec une passion rétrospective infâme, cette vierge qui n'avait +pas fait battre mon coeur au temps de sa splendeur réelle. Je me +surprenais à regretter et à maudire cette vertu qui m'avait semblé si +facile, et, par moments, enivré, égaré, idiot, je suivais dans la rue +une jeune fille quelconque qui me rappelait Blanche adolescente. Je la +suivais jusqu'à la première porte où elle disparaissait, et je rentrais +chez moi, forcé de m'avouer que la honte seule et l'habit que je portais +m'avaient retenu. + +J'usai de tous les moyens que me suggéraient l'expérience des maladies +de l'âme et la foi en Dieu comme remède souverain, pour ramener madame +La Quintinie à la vérité, pour la rattacher à son mari, à son enfant, à +ses devoirs, à la vie. Je crus d'abord avoir pris de l'ascendant sur +elle; mais je vis bientôt qu'elle me trompait et ne feignait de +m'écouter que pour me ramener et me retenir à ses côtés. Elle se +contenait quelque temps, puis elle débordait en folies étranges. Je me +souviens qu'elle disait un jour: + +«Votre culte du Christ est une torture que vous nous imposez! Il est, ce +Dieu-homme, le type de l'inflexible froideur. Cloué sur sa croix, il ne +regarde que le ciel. Sa mère pleure en vain à ses pieds, il ne +l'aperçoit même pas. Vivant de notre vie, il n'a réellement vécu qu'avec +ses disciples. Doux et miséricordieux avec les femmes repentantes, il +n'en a chéri aucune, et son platonique amour, qui daignait bercer sur +son coeur la blonde tête de saint Jean, ne livrait à Madeleine que ses +pieds et le bord de sa robe. Voilà pourquoi nous nous prenons pour lui, +nous autres dévotes, d'une passion insensée; car, je le vois bien, nous +n'aimons que ce qui nous dédaigne et nous brise. Nos désirs exaltés +voudraient animer ce marbre qui reste froid sous nos caresses, et +posséder cette âme qui nous lie sans se donner, qui nous excite sans +nous apaiser jamais.» + +Vous voyez, d'après ces égarements, combien le profane et le sacré +s'étreignaient chez Blanche dans une lutte fallacieuse, et combien, en +croyant aimer le Sauveur, elle le matérialisait dans sa pensée éperdue +et troublée. + +Je m'épuisais en vaines consolations, en vaines réprimandes. Un jour, +je fus forcé de la menacer de la colère de Dieu, si elle n'abjurait ses +erreurs. Elle tomba dans une crise épouvantable. Son mari accourut au +moment où elle m'accusait de la pousser dans l'enfer. Il ne comprit pas, +il m'accusa de fanatiser sa femme au lieu de la tranquilliser. Je +m'éloignai, content d'être chassé; mais il revint bientôt me demander +pardon, et me prier de venir dire adieu à la malade. Il l'emmenait en +Savoie. On espérait que l'air natal et la tendresse des parents la +ranimeraient. Je compris que c'était un arrêt de mort et que je voyais +Blanche pour la dernière fois. + +Je la trouvai calme: elle sentait que sa tâche était finie. Elle prit +Lucie dans son berceau, et, la mettant dans mes bras: + +«Je ne vous demande plus qu'une promesse pour mourir en paix, me +dit-elle. Jurez que vous aimerez cette enfant comme si, par le sang et +la chair, elle était votre fille!» + +Je le jurai. + +«C'est qu'elle est votre fille, ajouta-t-elle: quand elle a été conçue +dans mon sein, c'est à vous que je pensais, mon âme embrassait la vôtre, +et l'esprit qu'elle a reçu de Dieu, c'est une flamme qui s'est détachée +de votre esprit. Ne repoussez pas cette paternité intellectuelle, ne la +méconnaissez jamais! Quand il vous sera possible de vous occuper de +notre enfant, soyez son directeur, son guide, sa lumière. Que votre +invincible vertu soit sa force, et, si vous découvrez en elle la +vocation religieuse, n'hésitez pas et ne faites pas avec elle comme vous +avez fait pour moi. Préservez-la du mariage, qui est une honte et un +abrutissement. Oh! oui, pour peu qu'elle soit intelligente et pieuse, ne +la livrez pas à la domination avilissante que j'ai subie. Donnez-lui le +courage de résister à son père et à son grand-père; cuirassez le coeur +de la femme, qui est toujours un faible coeur; apprenez-lui à briser +les liens de la famille et à ne connaître de loi que celle du Christ. Ne +connaissant et n'écoutant aucun homme, elle sera l'épouse heureuse et +fidèle du Sauveur, tandis que je n'ai été celle de personne. Jurez, oh! +jurez par votre éternel salut que vous ne faiblirez pas!» + +A cette heure suprême des adieux, Blanche m'apparut comme une vraie +sainte. Elle avait franchi le cercle des tentations et des orages en y +laissant sa vie, mais elle emportait à Dieu son âme lavée et renouvelée. +Je crus du moins qu'il en était ainsi. Ses prières étaient toutes +chrétiennes et orthodoxes. Je lui jurai de veiller sur Lucie et de la +vouer à Dieu ou de lui faire faire au moins un mariage chrétien, si elle +m'accordait sa confiance. + +Nous nous séparâmes sans crise. C'était au printemps. Au commencement de +l'automne, j'appris sa mort, et je ne sus que peu de détails. Il m'a été +dit que les parents et le mari lui-même m'accusaient de leurs malheurs. +J'ai bien reconnu là l'aversion aveugle du vieux M. de Turdy contre le +prêtre quel qu'il fût, et la faiblesse irrésolue de sa femme et de son +gendre. Je n'ai pu savoir quels aveux téméraires, quelles divagations +terribles avaient pu errer sur les lèvres de la mourante: j'étais +atterré, mais tranquille. Si j'avais péché en esprit, le secret de mes +souffrances était entre Dieu et moi, je n'avais rien à me reprocher +devant les hommes. + +Navré, mais victorieux de mon trouble, je m'étais donné à une vie +studieuse et retirée dont j'éprouvais le besoin après une telle tempête. +Je fus longtemps malade, et, quand je repris force et santé, la +_société_ me proposa une tâche active et militante. Je réclamai la plus +obscure et celle qui me mettait le moins en contact avec le monde. On +m'avait cru ambitieux, et je dois avouer qu'on ne me sut pas très-bon +gré de ne l'être pas. On pensa que je manquais de zèle, et que mon voeu +de ne plus confesser les femmes était incompatible, sinon avec mes +devoirs, du moins avec mon influence. Je fus oublié parce que je n'étais +ni dangereux ni nécessaire. Je végétai quinze ans dans l'ombre. Ces +années ont été les plus douces de ma vie et les plus fécondes pour mon +salut. Ne pouvant vaincre le vieil homme de vive force comme je m'en +étais flatté trop vite, je l'ai laissé doucement s'éteindre dans les +fatigues de l'étude. Je suis devenu savant en théologie, me réservant +pour l'âge où je ne sentirais plus les passions me menacer, et cet âge +est venu plus tôt que je ne l'espérais. Je dois dire que le souvenir de +Blanche m'a été salutaire. Cette âme retournée au ciel ne m'apportait +plus que des consolations et des promesses. Elle avait tant souffert en +ce monde, qu'elle devait être pardonnée, et le mal qu'elle m'avait fait +souffrir par contre-coup était une rude et salutaire leçon dont mon +humilité avait fait son profit. Je pensai donc à elle peu à peu et +bientôt tout à fait sans amertume et sans effroi. + +Et puis notre dernière entrevue avait allumé dans mon coeur une sainte +tendresse pour l'enfant qu'elle avait recommandé à mes soins. Elle avait +dit vrai, la pauvre Blanche! Lucie était ma fille spirituelle. Tout le +monde autour d'elle était incrédule. Madame de Turdy était morte. +Probablement on élèverait l'enfant dans l'ignorance de Dieu. Que faire +pour me rapprocher d'elle? Je ne le savais pas, mais je me tenais dans +l'attente de quelque circonstance favorable, et c'est surtout pour être +libre d'en profiter que je restai sans emploi et sans liens. + +Je pensai souvent à reprendre mon nom véritable et à endosser l'habit +séculier pour m'établir en Savoie, où personne ne me connaissait, sauf +M. La Quintinie, qui, en raison de son service, était presque toujours +absent; mais pourrais-je approcher de Lucie, gardée par son grand-père? + +Je fis agir les affiliés de mon ordre, j'eus des renseignements. +Mademoiselle de Turdy, soeur du grand-père de Lucie, était pieuse. Elle +devait laisser à l'enfant une fortune assez considérable; mais elle +pouvait menacer de léguer ses biens à l'Église, si sa petite-nièce +n'était pas élevée dans la religion. La _société_ pesa sur l'esprit doux +et nonchalant de cette vieille fille. Ce ne fut pas sans peine qu'on +l'amena à discuter avec son frère. Son confesseur n'était pas des +nôtres, et vivait innocemment de la vie du siècle. Enfin, après deux ou +trois ans de patients efforts et d'adroites influences, on mit la tante +en état de se prononcer et de l'emporter. Lucie fut envoyée à Paris au +couvent de ***, que j'avais désigné, et dont je m'étais fait nommer +directeur à l'insu de la famille. + +Lucie avait déjà treize ans quand je la vis enfin. La figure et la voix +de cette enfant remuèrent en moi des fibres inconnues. C'était Blanche +plus forte, plus enjouée, parfois aussi sérieuse, mais jamais +mélancolique; une santé florissante, une volonté douce et ferme, un +esprit droit et logique, point de rêverie et beaucoup de réflexion, de +la décision dans le caractère et une bonhomie sympathique. Voilà ce que +sa mère eût dû avoir pour être une chrétienne heureuse, ce qui lui avait +manqué, et ce que pourtant elle avait pu donner à sa fille: mystère +insondable de la nature humaine que vos physiologistes et vos +psychologues n'expliqueront jamais sans admettre l'action d'une volonté +particulière et déterminée venant de Dieu seul. J'avais tremblé que +Lucie ne ressemblât à son père. Elle n'avait rien de lui, si ce n'est la +santé et un grand besoin de mouvement physique. + +Je veillai à ce que ses instincts ne fussent point contrariés. Je +voulais la connaître, la voir éclore à la religion, qu'elle ne +connaissait pas, et qu'elle semblait chercher sans angoisse et sans +parti pris. Je veillai aussi au choix du premier confesseur. Je le +voulus doux et strict, point curieux et point ergoteur. Je le voulus +vieux et chaste, mort aux passions et naïf comme un enfant. Je ne lui +adressais jamais de questions, je me bornais à quelques avis +particuliers. Il me dit seulement, un jour que les enfants défilaient +dans le cloître: + +«En voici une qui ne donnera point de peine à ses directeurs; elle est +née sainte.» + +C'était Lucie qu'il me montrait. + +Lucie était née sainte, en effet. Dès qu'elle connut la religion, elle +en prit le côté le plus fort et le plus calme; elle ne s'attacha qu'à +savoir ce qui était le bien et le mal, et d'un élan souverainement +déterminé, d'un mouvement royal, si l'on peut dire ainsi, elle chassa +cet inconnu, ce tentateur qui n'avait pas encore osé lui parler. Dès +qu'elle sentit le beau, le vrai, le bien, elle résolut de s'y dévouer, +et elle m'annonça que, n'importe dans quel état de la vie, elle vivrait +pour la charité. C'était m'interdire l'initiative quant au choix de +l'état. Je sentis que j'avais affaire à une force vive, que Dieu était +en elle, et que je ne devais point devancer son oeuvre. D'ailleurs, +j'étais devenu calme et fort, moi aussi. Je n'étais point persuadé que +le monde fût aussi dangereux que je l'avais jugé dans ma jeunesse. Je +l'avais pratiqué sans bruit, il ne m'avait pas ébranlé. Je ne m'alarmai +pas de l'expérience que Lucie pourrait faire à son tour. Je la sentais +mieux trempée que moi. Elle n'avait rien à vaincre, par conséquent rien +à craindre. + +Durant ces trois années que Lucie passa au couvent, je fus son principal +instituteur, et pas une seule fois elle ne fit appel à ma direction pour +un cas de conscience. Mon influence sur elle fut toujours celle d'un ami +et d'un père, jamais celle d'un juge. Combien elle m'était chère, cette +noble et sereine enfant qui me révélait dans le sens le plus divin les +joies de la paternité! Comme j'étais fier d'elle devant Dieu! comme je +sentais la vaine fragilité, des liens de la chair et du sang, moi qui +goûtais dans la plénitude d'une tendresse si pure tous les +attendrissements du coeur et même le tressaillement sacré des +entrailles! J'étais forcé de lui cacher le lien mystérieux qui +m'attachait à elle, et je devais m'interdire toute démonstration d'une +sollicitude trop exclusive; mais, lorsque du fond de la salle du couvent +où il m'était permis d'aller me reposer de mes leçons, je la voyais +assise à son pupitre près d'une fenêtre de la classe, grave, attentive +et belle comme la sagesse, ou folâtrant dans le jardin avec l'énergie de +sa vaillante nature, je versais des larmes involontaires, et j'étouffais +entre mes lèvres ce cri de mon coeur; «Ma fille! ô ma fille!» + +Quand elle eut seize ans, son grand-père la rappela près de lui. Ce fut +pour moi un déchirement atroce; mais Lucie ne devait pas s'en douter: +elle ne s'en douta pas. + +Seulement, il me fut impossible d'habiter Paris quand elle fut partie. +Je ne pouvais plus reprendre à rien. Sans cesser d'être un chrétien, +j'étais devenu, sous le charme de cet amour de père, plus homme qu'il ne +fallait. Je me rappelai que j'étais prêtre, ma tâche d'homme était +accomplie; j'avais tenu le serment fait à Blanche, j'avais initié sa +fille, et je croyais être sûr qu'elle serait religieuse, ou qu'elle +épouserait un vrai catholique. Il ne s'agissait plus que de veiller de +loin sur elle, puisqu'il m'était interdit de veiller de près. +D'ailleurs, il valait mieux peut-être qu'il en fût ainsi. En cessant +d'être une enfant, Lucie ne devait pas ressentir mon influence trop +directe. Si elle se vouait à Dieu seul, elle était de ces âmes qui ne +doivent pas être trop dirigées. Et puis elle était si jeune! Pour le +cloître comme pour le mariage, je n'ai jamais admis qu'on dût être +mineur. + +Je lui fis promettre de m'écrire régulièrement tous les trois mois, et +j'acceptai un emploi en Italie, pays que mon origine et ma langue +maternelle m'avaient toujours fait regarder comme ma patrie. + +Ce qui s'est passé là ne rentre pas dans le récit que je vous dois, mais +je le résumerai en peu de mots pour vous expliquer mon retour et ma +conduite en présence du mariage auquel Lucie a donné malgré moi son +assentiment. + +J'avais été heureux, j'étais devenu optimiste. A mon insu, et comme +l'onde qui creuse le rocher en tombant goutte à goutte, la tiédeur +m'avait entamé, non la tiédeur quant aux vertus nécessaires à l'homme et +à l'amour divin, mais un relâchement quant aux doctrines. Cet ennemi de +la vraie foi que vos philosophes ont invoqué sous le nom de _tolérance_, +les catholiques de ce temps-ci ont eu la faiblesse de s'en piquer à leur +tour pour se soustraire aux reproches et pour se défendre de +l'accusation de fanatisme. Ceci est l'oeuvre du respect humain, +autrement dit de la mauvaise honte. C'est un pervertissement de la +croyance et une défection du dévouement. L'esprit pratique de la société +de Jésus a cru devoir tourner au profit de sa propagande cette tendance +à la mansuétude. L'intention était belle et bonne, j'en avais été +séduit. J'arrivai à Rome, l'âme pleine de douceur, l'esprit nourri de +transactions subtiles et tendres qui me semblaient des moyens généreux +et sûrs pour étouffer dans le triomphe de la charité chrétienne +universelle les dissidences et les protestations. + +Je fus repris, je n'étais pas dans la voie tracée par les nécessités du +temps. L'Église, menacée, était forcée de se faire revendicatrice +devant l'usurpation de ses droits de souveraineté. Je luttai contre des +raisons tirées de nécessités passagères, et qui me semblaient +compromettre l'esprit et l'avenir de la religion. On m'imposa silence. +Je n'eus point de dépit, mais j'eus beaucoup de douleur. Ma foi fut même +ébranlée, et je dus avoir recours à l'ascétisme pour dompter en moi +l'esprit de révolte. Un instant j'eus peur de penser comme Lamennais! + +C'est alors que je rencontrai le père Onorio, qui me ramena à la +soumission, à l'orthodoxie et au travail sur moi-même, bien autrement +difficile et méritoire que la vaine science des discussions. Vous avez +vu et entendu cet homme inspiré: vous savez maintenant non ce que je +suis, mais ce que je voudrais être. + +Sans la défection de Lucie, j'arrivais au bonheur, le seul bonheur de +l'homme en ce monde, la recherche absolue de la perfection. J'avais +depuis un an arrangé mon existence et disposé mes affaires pour une +retraite définitive, où le père Onorio eût été mon maître et mon guide, +Lucie mon élève et mon ouvrage. J'eusse versé dans cette jeune âme les +trésors de sainteté que l'apôtre eût versés dans la mienne. J'étais, par +l'habitude d'enseigner Lucie et de me servir des formes de raisonnement +et de langage qui nous étaient communes, l'intermédiaire naturel entre +la rude sainteté du vieillard et la délicate candeur de l'enfant. + +Je rêvais pour nous trois un paradis de renoncement et de dévouement sur +la terre. Je fondais ma chartreuse dans ce beau pays, et j'attendais le +jour où Lucie, dégagée de ses devoirs envers son aïeul, n'aurait plus à +lutter que contre un père sans légitime influence sur son esprit. En +m'établissant non loin d'elle, je comptais être à même de soutenir +jusque-là sa foi et de raviver son zèle. Lucie m'avait écrit plusieurs +fois de suite qu'elle avait de plus en plus l'amour de la retraite, le +mépris du monde, le besoin de mettre d'accord sa vie et sa croyance en +se consacrant à Dieu. + +Elle ne paraissait pourtant pas décidée à prononcer des voeux; mais +était-il nécessaire qu'elle s'engageât par serment, qu'elle coupât ses +beaux cheveux et qu'elle se vêtît de serge, cette fille chérie, cette +femme vaillante, qui offrait à l'aumône sa vie, sa fortune et son coeur? +S'il en devait être ainsi, je laissais dans ma pensée le soin de la +décision au père Onorio. Rien ne pressait, car je ne voulais point que +Lucie abandonnât son grand-père au bord de la tombe. + +Vous savez le reste, monsieur. Déjà une ou deux lettres de Lucie +m'avaient fait pressentir une modification dangereuse dans ses idées. Je +me hâtais, mais non pas au gré de mon impatience. Une fortune matérielle +m'était tombée du ciel. Un pauvre parent de ma mère, celui qui m'avait +adopté, avait reçu pour moi un million, à la condition de ne jamais +trahir et de ne jamais me révéler à moi-même le secret de ma naissance. +Ce million, ce devait être mon monastère. Il me fallait rassembler les +fonds épars dans plusieurs banques. Quand j'arrivai enfin ici à +l'improviste, il était trop tard! On m'avait aliéné, on m'avait volé le +coeur de ma fille!... + + * * * * * + +Ici, la voix de Moreali fut étouffée par les sanglots. M. Lemontier +l'empêcha de rien ajouter. + +«Votre confession est complète, lui dit-il. Je sais à présent tout ce +qui s'est passé en vous, et je vais vous le dire à mon point de vue, qui +n'est pas le vôtre. Je ne me permettrai aucun blâme personnel; car, si +vous m'avez dit la vérité, et je crois que vous me l'avez dite.... + +--Lisez les lettres de Blanche, lisez-les! s'écria Moreali. + +--Non, j'aime mieux vous croire librement. + +--Mais, moi, je ne veux pas de générosité! Lisez...» + + + + +XXX. + +RÉSUMÉ. + + +M. Lemontier parcourut les lettres que l'abbé lui montrait, et, les +trouvant conformes à la sincérité de son récit, il les lui rendit avec +calme, et reprit: + +«Donc, je vous sais honnête, et je crois à l'élévation de vos sentiments +et de vos idées. Je n'ai pas attendu jusqu'à ce jour pour voir en vous +l'homme de mérite et de conviction que mon fils m'avait dépeint, et vers +lequel ses sympathies l'avaient entraîné à première vue; mais, à +première vue aussi, il avait découvert en vous une plaie profonde, et +cette plaie, je l'appellerai suicide moral, violation des lois de la +nature. + +«La nature est sainte, monsieur, ses lois sont la plus belle +manifestation que Dieu nous ait donnée de son existence, de sa sagesse +et de sa bonté. Le prêtre les méconnaît forcément. Le jour où l'Église a +condamné ses lévites au célibat, elle a créé dans l'humanité un ordre de +passions étranges, maladives, impossibles à satisfaire, impossibles à +tolérer, souvent difficiles à comprendre: appétits de crime, de vice ou +de folie qui ne sont que la déviation de l'instinct le plus légitime et +le plus nécessaire. Et par une monstrueuse inconséquence, en même temps +que les conciles décrétaient la mort physique et morale du prêtre, ils +lui livraient les plus secrètes intimités du coeur de la femme, ils +maintenaient la confession. + +«Je ne discuterai pas contre vous, je sais que vous ne me céderez rien. +Je pose les deux réformes ou tout au moins une des deux réformes que +Dieu commande depuis longtemps à l'Église inerte et sourde: mariage des +prêtres ou abolition de la confession. + +«Je ne dis pas seulement qu'il faut abolir la confession pour les +femmes, je dis qu'il faut l'abolir aussi pour les hommes, à moins que le +prêtre ne soit libre de se marier, auquel cas les catholiques des deux +sexes seront libres de se confesser au père de famille qui connaît et +apprécie les devoirs de la famille, ou au célibataire obstiné qui +méconnaît et transgresse les premiers devoirs de l'humanité. Je bornerai +là ma critique de vos prétendus devoirs envers Dieu et de vos prétendus +droits sur les âmes; mais je suis forcé de vous dire que nous +n'apprécions pas Dieu de la même manière, notre foi ne le voit pas avec +les mêmes yeux, notre coeur ne l'aime pas de la même façon. C'est notre +droit à chacun, la liberté de conscience m'est sacrée. Je ne réclame que +le droit égal pour chacun de nous de proclamer sa religion et de la +pratiquer. Je sais que vous prétendez que les philosophes n'ont point de +religion; moins avancés que les Pères de l'Église et que les grands +esprits de la renaissance, vous damnez Platon et tous ceux qui ont +développé ses doctrines, sans vouloir reconnaître que Jésus les reprend +et les complète. Vous nous reprochez de ne point avoir d'Église ni de +culte, sans vous apercevoir que vous nous défendez d'en avoir qui ne +soient pas les vôtres, et que jusqu'ici presque tous les gouvernements +nous ont interdit d'être autre chose en public que catholiques, +protestants ou israélites. Vous ne faites même point grâce aux +schismatiques: les grecs vous sont plus odieux que les musulmans, et, le +jour où une centaine d'adeptes d'une religion nouvelle se réuniraient +pour bâtir ou dédier un temple en France, vous le feriez fermer par +l'autorité civile, quelle qu'elle fût, car vous la contraindriez à +cette mesure de prudence en soulevant l'émeute du fanatisme autour des +sanctuaires nouveaux. + +«A quelque Église que nous appartenions, nous ne sommes donc pas libres +de la fonder et de la manifester, et le reproche que vous nous adressez +est l'équivalent de cette naïveté d'un prédicateur étranger qui disait: +«La preuve que le divorce choque les moeurs, c'est qu'on n'en a pas vu +un seul cas depuis qu'il est supprimé.» + +«Nous ne nous tenons donc pas pour convaincus de manquer de religion. +Nous croyons être, au contraire, en grand travail de coeur et d'esprit +pour poser les formules de la nôtre dans le silence auquel on nous +condamne, et, si nous ne pouvons écrire et parler, nous ne sommes point +effrayés de ce recueillement forcé où s'élaborent la science de Dieu et +la vie de l'Église future. + +«Permettez-moi donc de vous parler comme un homme religieux à un homme +religieux; je dirai plus, comme un prêtre à un autre prêtre; car je vous +déclare, sans orgueil, que j'ai voué ma vie à la recherche de l'idéal +divin, et que j'ai travaillé tout autant que vous à me rendre digne de +cette mission. C'est pourquoi il vous faut dépouiller un instant +l'orgueil du prêtre catholique et m'écouter comme un véritable chrétien +écoute son frère et son égal. + +«Je crois fermement que vous êtes dans l'erreur, ce qui ne m'empêche pas +de respecter votre caractère, votre personne, votre vie, vos biens, vos +symboles, vos temples, vos livres, vos monastères, vos prédications, +tout ce qui manifeste votre croyance sincère. Si la même liberté, +protectrice du droit de tous, est assurée à tous, votre erreur ne +m'offense, ne m'inquiète, ni ne m'afflige. Elle durera ce que durent les +erreurs, longtemps peut-être encore, mais pas assez pour produire les +mauvais fruits du passé. La marche libre de l'esprit humain y mettra +bon ordre; vous serez forcés d'ouvrir les yeux quand la violence ne sera +ni pour vous ni contre vous. + +«Votre erreur, je vous l'ai dite: vous croyez à un Dieu prescripteur de +la vie et réformateur de la nature, c'est-à-dire en guerre avec son +oeuvre, et défendant à l'homme d'être homme. Pour donner plus de poids à +l'inconséquence de votre Dieu, vous lui donnez le goût des éternels +supplices, vous en faites un cabire autrement terrible que ces fétiches +barbares qui voulaient boire du sang avec leur gueule de bronze. Ce ne +serait rien pour un Dieu si avide; vous lui avez donné l'enfer, d'où +pendant l'éternité s'exhalera, pour réjouir sa justice, l'odeur de la +chair toujours brûlée, toujours dévorée et toujours palpitante! +Magnifique invention à laquelle des millions d'hommes croient encore, et +que vous ne voulez pas renier malgré les douloureuses protestations de +quelques-uns de vos plus grands saints! + +«Monsieur l'abbé, quand vous voudrez que nous fassions un pas vers votre +Église, commencez par nous faire voir un concile assemblé décrétant de +mensonge et de blasphème l'enfer des peines éternelles, et vous aurez le +droit de nous crier: «Venez à nous, vous tous qui voulez connaître +Dieu....» Jusque-là, vous nous faites peur, et nous nous demandons si +vous êtes des chrétiens et des hommes. Quant à votre Dieu impitoyable, +nous jurons sur notre âme éternelle et sur notre Dieu sublime que nous +le reléguons dans les ténèbres des premiers âges de l'humanité. C'est un +croyant qui vous parle, un croyant aussi ardent, aussi indigné que vous, +aussi enthousiaste de son Dieu que vous l'êtes du vôtre, un croyant qui +proclame avec Platon, avec Jésus, avec Leibnitz, avec les vrais +chrétiens, la conscience de Dieu, c'est-à-dire le Dieu +intellectuellement accessible à l'homme, que vous nous accusez tous, +pêle-mêle, d'avoir noyé dans les notions d'un faux panthéisme. C'est un +croyant qui proclame sa propre immortalité et l'espoir de sa conscience +future, c'est-à-dire la notion de sa personnalité dans les sphères du +progrès infini; c'est enfin un croyant dévoré d'amour pour la vérité +divine et parfaitement détaché d'avance des vanités de la terre, mais +passionnément attaché à ce qui n'est pas vanité terrestre, à ses devoirs +d'homme, et regardant l'accomplissement de ces devoirs, tels que Dieu +les lui a tracés, comme le marchepied de son progrès dans l'échelle +ascendante des récompenses. + +«Je sais qu'on peut longuement discuter sur la limite des droits et des +devoirs de l'homme, et que l'Église, au nom du Christ, a fait une grande +chose en traçant des règles de conduite; mais elle a oublié que les +cercles devaient être élargis de siècle en siècle avec les horizons de +la science, et elle les a rétrécis au contraire. Elle s'y est enfermée +elle-même jusqu'à tuer ses propres lévites, témoin le célibat des +prêtres, arrêt de mort qui n'est pas d'institution primitive. + +«Pour ne parler ici que de la nécessité de cette dernière réforme, vous +devez me permettre de vous citer à vous-même comme un exemple +saisissant, exemple d'autant plus précieux pour moi qu'il n'est pas +exceptionnel, que vous êtes un honnête homme et un bon prêtre, que l'on +peut sonder les replis de votre coeur sans effroi, sans répugnance, et +sans risquer de blesser en vous le sentiment que vous avez de votre +propre dignité...» + +L'abbé, qui avait écouté jusque-là M. Lemontier dans une attitude fière +et morne, les regards fixés sur le plancher, releva ses yeux clairs et +profonds, et les attacha avec curiosité sur ceux du philosophe. + +M. Lemontier continua: + +«Vous vous êtes dépeint vous-même avec beaucoup de modestie et de +loyauté; vous avez pensé, dans votre première jeunesse, que vous n'étiez +pas né pour être prêtre. Aucun homme n'est né pour cela. Vous n'étiez ni +plus ni moins doué qu'un autre des vertus nécessaires au suicide. Je ne +connais pas ces vertus-là. Dieu, qui a dit à l'homme: _Tu vivras_, ne +les accepte ni ne les encourage; lui demander d'éteindre nos sens, +d'endurcir notre coeur, de nous rendre haïssables les liens les plus +sacrés, c'est lui demander de renier et de détruire son oeuvre, de +revenir sur ses pas en nous y faisant revenir nous-mêmes, en nous +faisant rétrograder vers les existences inférieures, au-dessous de +l'animal, au-dessous de la plante, peut-être au-dessous du minéral! + +«Tel est l'état de sainteté auquel aspire le père Onorio; mais il est +homme malgré lui, et il connaît le zèle de la colère, les ivresses de +l'anathème. Ne pouvant être chrétien, il s'est fait pythonisse. + +«Quant à vous, visant à ce prétendu état de sublimité, vous vous êtes +embarqué sur le vaisseau fantôme qui erre éternellement dans les brumes +et dans les glaces sans pouvoir aborder jamais et sans pouvoir rentrer +dans les cercles de la vie. Vous aviez, dites-vous, certaines vertus +chrétiennes innées, certaines autres rétives, et vous avez cru devenir +un chrétien complet en abandonnant pour l'état ecclésiastique les vrais +devoirs du christianisme. + +«Pour vous guérir de l'ambition, vous vous êtes affilié à une société +dont l'ambition est d'anéantir le monde à son profit; pour vous guérir +de l'orgueil, vous avez embrassé un état qui se proclame supérieur à +l'humanité et tient la société laïque pour un monde inférieur et +secondaire; pour vous guérir de la luxure, vous avez prononcé des voeux +qui, vous défendant de posséder légitimement une femme, livraient +toutes les femmes aux convoitises de votre imagination. + +«Vous avez combattu avec vaillance, et vous avez triomphé. Je ne puis +vous en faire un mérite; j'admire pourtant votre force, comme j'admire +celle d'un équilibriste audacieux, comme j'admire l'éloquence délirante +du père Onorio, comme j'admire toutes les manifestations de la puissance +humaine, même lorsqu'elle lutte contre sa propre sécurité, contre son +propre développement, contre sa propre raison d'être. L'homme est +très-fort, monsieur, je le sais, et vous êtes particulièrement fort de +volonté; mais la plante que l'on prive d'air et de lumière et qui pousse +des rejets disproportionnés jusqu'à la surface d'une mine est bien forte +aussi; les racines qui percent le ciment et le granit ont aussi une +puissance de vitalité où l'on sent le souffle de Dieu. Je ne m'étonne +donc pas outre mesure de voir un homme d'honneur tel que vous résister à +dix ou vingt ans de tortures pour rester fidèle à un serment qu'il croit +indélébile et rester vierge sous les étreintes de ce que vous appelez le +démon de la chair. + +«Mais, pour être resté vierge, vous croyez être resté pur, cela n'est +point. Certaines pensées, que vous les classiez dans la distinction très +fictive des péchés volontaires ou des péchés involontaires, souillent et +flétrissent l'âme autant et plus que les actes de franche débauche. +Prenez-y garde; dans votre adolescence, la femme vous attirait en même +temps qu'elle vous faisait horreur. Vous aviez des envies de l'étreindre +et de la tuer ensuite. Si, lorsque dévoré d'amour _rétrospectif_ pour +Blanche de Turdy, vous aviez succombé à la fascination de ces jeunes +filles que vous suiviez dans la rue jusqu'à leur porte, je ne suis pas +sûr que vous n'eussiez pas encore été tenté de les étrangler avant de +repasser le seuil de votre perdition. + +«Et pourtant vous avez horreur du crime, et vous n'avez rien d'un homme +vicieux! vous avez, au contraire, les plus nobles instincts et le goût +de la vertu; mais vous avez jeté un défi à la nature, et dans sa +réaction elle vous a mis tout près de ces forfaits dont on voit tant +d'atroces exemples, crimes que, selon moi, les lois civiles ne devraient +pas atteindre, puisque, d'accord avec les lois religieuses, elles +refusent aux prêtres le mariage civil. + +«Vous répondrez que vous avez vaincu pour votre compte, et qu'il n'est +donc pas impossible de vaincre. C'est où je vous attends. Je vais vous +montrer les fruits amers et vénéneux de votre victoire. + +«Je ne vous répéterai pas ces terribles argumentations de Blanche, si +fidèlement rapportées par vous. Elle avait mille fois raison contre +vous, cette malheureuse femme! Vous l'aviez prise enfant, vous l'aviez +enveloppée d'un amour de prêtre, amour d'une nature particulière, que +vous déclarez chaste et que je déclare pervers, puisque cette chasteté +est le résultat d'un instinct perverti. Cet amour-là, qui vous laissait +calme, s'insinuait dans le coeur de l'enfant comme le serpent dont la +douce voix et les yeux caressants surprirent Ève dans le paradis. Vous +étiez beau, vous l'êtes encore; vous êtes éloquent, vous êtes séduisant +dans la chaire, à l'autel, partout où elle vous voyait. Dans le +confessionnal, votre souffle mêlé au sien, après avoir fait passer le +froid de la mort sur son premier amour, faisait éclore peu à peu, à son +insu et au vôtre, un autre amour plus profond, plus tenace, plus ardent, +cet amour dont elle est morte, ne pouvant l'assouvir. + +«Cet amour qu'elle se reprochait était un crime, en effet. Il ne faut +point trahir son mari, il ne faut pas surtout le trahir avec un prêtre, +avec un homme qui ne peut ni vous avouer, ni vous protéger, ni vous +relever d'une chute devant les autres hommes. Il ne faut pas rendre +parjure un homme qui a fait serment de chasteté, et qui, à l'abri de ce +serment, est amené par l'époux, loyal ou stupide, en tout cas confiant, +jusque dans l'alcôve conjugale. + +«Cet amour était donc coupable, et il était antihumain, puisqu'il tuait +dans le coeur de Blanche tout ce qui n'était pas lui. Il avait tué +d'avance l'amour conjugal. Il avait tué le discernement, puisque, par +réaction contre les ardeurs secrètes de votre amour sans solution, elle +avait choisi l'époux le plus matériel et le moins fait pour la charmer. +Il avait tué l'amour filial et l'amour maternel, puisqu'elle aspirait à +la mort et se déclarait inutile dans la vie. Tel est le résultat +inévitable de l'amour du prêtre, quand il est contenu dans les limites +du devoir d'abstinence. Quel est-il quand ce frein lui échappe, quand il +ne se résigne pas à marcher dans la voie des douleurs?... Vous le savez +aussi bien que moi.... Vous avez vu de près ce monde.... + +«Vous avez pris la voie des douleurs, j'admets que ce soit la plus +suivie, et que l'on y compte beaucoup de triomphes: eh bien, ces +douleurs sont stériles pour celui qui les endure, périlleuses pour celle +qui les partage, funestes pour tous deux, car elles enfantent des +mirages trompeurs où la notion du Christ se confond avec celle de +l'homme aimé, de même que la suave image de la Vierge prend à toute +heure, dans l'imagination troublée du jeune prêtre, les traits de la +femme qu'il désire. Dans cet état maladif qu'on appelle l'amour +mystique, la loyauté de l'âme s'oblitère, et le jugement s'égare. De +même que la parole et le regard trahissent la volonté quand elle a un +double but, de même la raison et l'instinct trahissent la conscience +quand elle est troublée par un double idéal. On tombe alors dans les +agonies de ce monde tout physique que vous appelez la tentation, et +dont vous ne pouvez sortir qu'en méprisant, en exorcisant, en maudissant +la vie. + +«Eh bien, cette déviation de l'instinct qui a tué la mère, et qui vous a +laissé de si étranges terreurs à vingt ans de distance, vous auriez +encore consenti à ce qu'elle tuât la fille, et, si Lucie n'eût secoué +votre influence, elle serait aujourd'hui immolée par vous aux agonies de +l'amour mystique dont l'éloquence du père Onorio est, littérairement +parlant, un échantillon si frappant et si curieux. Le drame entre Lucie +et vous eût suivi un autre canevas qu'entre vous et sa mère. Un nouvel +instinct forcé et trahi, l'instinct de votre âge, le meilleur de l'âme +humaine quand il suit sa pente logique, l'amour paternel idéalisé à +votre guise, eût pesé d'un poids terrible sur le coeur pieux et dévoué +de cette jeune fille. Ce poids eût été encore un mensonge, puisque vous +ne pouvez pas plus être père que vous n'avez pu être époux.» + +Moreali fit un mouvement brusque, et la douleur contracta son front. + +«Nous sommes ici pour tout dire, reprit M. Lemontier. J'écouterai la +défense de votre opinion tant qu'il vous plaira, et sans plus d'aigreur +ou de malveillance que je n'en ai mis à écouter votre récit. A présent, +ce récit, je le résume et l'analyse: c'est mon devoir. Vous avez +commencé par protester contre tout lien de sang avec Lucie, et vous avez +insisté pour que j'en visse la preuve écrite. Et puis, cependant, +entraîné par l'instinct non assouvi du coeur et des entrailles, vous +avez crié: _Ma fille, ô ma fille!_ un cri déchirant, monsieur l'abbé, et +qui m'a serré la poitrine, car je plains vos douleurs, et, si j'en +condamne la cause en principe, j'en respecte la blessure au fond de +votre être. Aussi n'est-ce pas sans souffrir que je brise, au nom de +Dieu et de la vérité, ce lien fictif que Blanche a voulu établir entre +sa fille et vous. Non, ce lien ne peut exister, car il est fondé sur une +pensée d'adultère, et, lorsque, dans les bras de son mari, la femme a +demandé à Dieu d'animer de votre souffle le fruit déposé dans son sein, +elle désobéissait à Dieu, elle corrompait sa vie, elle flétrissait le +véritable père de son enfant! Vous-même, vous avez tressailli d'horreur +à cette pensée, j'en suis certain, bien que vous ne l'ayez pas dit; mais +ensuite la voix de la nature en révolte a parlé: vous avez béni +l'enfant, vous l'avez adopté spirituellement, vous avez juré d'être le +père, le maître, le possesseur de son âme. C'était un serment impie et +coupable, monsieur; c'était, après avoir pris à l'époux la meilleure +part de l'amour de sa femme, lui ravir en intention la meilleure part de +l'amour de sa fille. Ah! vous vous y entendez, apôtres persistants du +quiétisme! Vous prélevez la fleur des âmes, vous respirez le parfum du +matin, et vous nous laissez l'enveloppe épuisée de ses pures arômes. +Vous appelez cela le divin amour pour vous autres! Je le comprends, ce +qui en reste à l'époux et au père n'est pas toujours digne de vos +regrets, et vous puisez dans la possession ainsi partagée de la femme +des jouissances et des consolations qui aident merveilleusement votre +courage. + +«Eh bien, je vous arrêterai ici, monsieur l'abbé; car, pour sauver +Lucie, je lutterai contre vous de toutes les forces de ma volonté. +Lucie, pure dans sa conscience, nette dans sa raison et forte dans sa +liberté morale, ne doit pas connaître ces faux amours qui sont une +bigamie bénite. Aujourd'hui, vous lui inspireriez le faux amour filial; +demain, un prêtre plus jeune et moins fort que vous peut-être tenterait +à de bonnes intentions de lui inspirer l'amour conjugal spirituel. +Arrière ces mensonges funestes, qui déguisent avec une science si +profonde et des transactions si subtiles la poésie des sanctuaires et +la langueur extatique des cloîtres! J'en sais long, allez, sur ces +drames obscurs de la pensée comprimée et sur ces mariages de la mort +avec la vie! N'y eût-il pas de l'autre côté des grilles l'homme désiré +qui désire, quelle chose plus matérialiste que ces hyménées où le chaste +et divin initiateur des âmes, à qui l'idolâtrique Blanche prêtait votre +figure et que les nonnes baisent avec leur bouche autant qu'avec leur +esprit, devient un fétiche adoré dans d'impures défaillances? + +«Je dis impures, parce que tout ce qui trompe la nature en la +satisfaisant quand même est sordide et souillé. Vous jetterez en vain +les voiles dorés de la parole à double sens sur ces orgies de +l'imagination: elles répugnent au chrétien sincère autant qu'au +philosophe, et, si elles ne vous révoltent plus, c'est que vous avez, +par la force du vouloir et de l'habitude, aveuglé votre jugement dans +l'abîme du vague; c'est que vous vous êtes fait un code du devoir où ce +qui sort par une porte rentre par l'autre; c'est qu'en plein +XIXe siècle, et en dépit de facultés éminentes que Dieu vous +avait données, vous avez tenu votre esprit dans un certain état +d'enfance volontaire qui a ses racines tenaces dans le moyen âge; c'est +enfin que, partagé entre ce ciel et cette terre qui ne font qu'un avec +l'infini, vous avez voulu les séparer l'un de l'autre et vous séparer de +vous-même. De ce divorce, rien de vrai ne pouvait sortir. Vous avez été +forcé de mentir à vos instincts les plus nobles, de vous faire prudent, +tortueux, dissimulé, de jouer des rôles, de peser sur la conscience d'un +père, de l'irriter contre sa fille, de rabaisser sa dignité en donnant à +sa faiblesse de folles rigueurs, armes cruelles dont il ne sait pas se +servir, et qui se tournent contre son propre sein. Vous avez dû bâtir un +édifice romanesque et puéril, errer comme un amant ou comme un père de +mélodrame autour des murs d'un vieux manoir, déposer des fleurs dans une +grotte, écrire des lettres mystérieuses, vous introduire sous un nom +nouveau, tendre des piéges, corrompre par la promesse du paradis une +servante bornée, mais jusque-là fidèle, enfin, pour couronner l'oeuvre, +pénétrer en secret dans une chambre de vierge où je n'eusse pas osé +mettre le pied sans son aveu, moi, son véritable père spirituel, le père +de son fiancé! Vous avez dû, pour vous soustraire à des dangers +peut-être imaginaires, interroger les murs et les dépouiller de leur +revêtement, et cela en cachette, avec toutes les précautions et les +habiletés d'une profession extra-légale que je ne veux pas qualifier. +Quoi de plus antipathique à votre caractère, et combien vous avez dû +souffrir! + +«Et tout cela pour tenir à une mère un serment que Dieu n'a point +accepté et que votre conscience ne saurait ratifier!... Non!... vous +n'avez pas fait toutes ces choses froidement et avec le calme de l'homme +qui se sent guidé par le devoir! Vous avez rougi et pâli cent fois +malgré votre remarquable empire sur vous-même. Vous avez cent fois dit à +Dieu dans votre angoisse: «Vois mon intention! N'es-tu pas le maître +inflexible qui nous crie que la fin justifie les moyens? Ton +représentant sur la terre, n'est-ce pas moi, le prêtre, qui dois +triompher de tous les obstacles, et au besoin mentir aux hommes, +enfreindre les lois civiles et humaines plutôt que de laisser une tache +sur l'Église en ma personne sacrée?» + +«Mais Dieu ne vous répondait pas, vos joues creuses et vos yeux +brillants de fièvre me révèlent assez les combats de votre esprit. Vous +n'êtes qu'à demi fanatique, et cet homme du sentiment, cet homme +véritable qui parle en vous, vous n'avez encore pu réussir à l'immoler; +il se débat sous l'étreinte du père Onorio, il saigne, il râle, et il +ne succombe pas. Vous invoquez Dieu contre lui, Dieu le fortifie en vous +et contre vous. + +«Il faudra peut-être lui céder, monsieur, car il ne passera à l'état de +sainteté, comme vous l'entendez, qu'en vous laissant privé de foi ou de +raison. Je n'ai point avec vous le droit de conseil, il se peut que vous +préfériez la démence à la lucidité, l'ombre à la lumière, l'éternelle +nuit des dogmes de l'enfer et du célibat à l'éternelle vie du ciel et de +l'amour légitime. Vous avez passé l'âge des passions, dites-vous!... +Non, car vous entrez dans celui des vengeances et des persécutions. +Prenez-y garde! Quel que soit cependant votre sort parmi nous, vous +verrez clair un jour au delà de la tombe, et, comme je ne crois pas plus +aux châtiments sans fin qu'aux épreuves sans fruit, je vous annonce que +nous nous retrouverons quelque part où nous nous entendrons mieux et où +nous nous aimerons au lieu de nous combattre; mais pas plus que vous je +ne crois à l'impunité du mal et à l'efficacité de l'erreur. Je crois +donc que vous expierez l'endurcissement volontaire de votre coeur par de +grands déchirements de coeur dans quelque autre existence. Il ne +tiendrait pourtant qu'à vous de rentrer dans la voie directe de votre +bonheur progressif, car je suis certain qu'on peut tout racheter dès +cette vie. L'âme humaine est douée de magnifiques puissances de repentir +et de réhabilitation. Ceci n'est pas contraire à vos dogmes, et votre +mot de _contrition_ dit beaucoup. + +«Le pur christianisme et beaucoup de prescriptions salutaires dues au +catholicisme vous ouvrent le champ de la vraie sainteté. Le jour où vous +saurez dégager une grande somme d'erreurs de beaucoup de décisions +éternellement vraies, vous ferez le bien sans effort, vous connaîtrez la +chasteté sans combat, l'humilité sans protestation intérieure, la +charité sans restriction dogmatique, l'amitié sans détour, la foi sans +défaillance, et l'espoir sans bornes. C'est là l'état de perfection +auquel tout homme de coeur peut aspirer, n'eût-il pas encore été +franchement homme de bien, et, pour l'atteindre, ce cercle du vrai où +aucun mal ne tente plus l'homme éclairé et convaincu, il n'est pas +besoin de mortification, de cilice, de jeûnes et de luttes avec Satan. +Non! le chemin est plus simple, plus court et plus droit; ce chemin +s'appelle l'examen sans entraves et la religion sans mystères.» + +Les yeux de Moreali s'étaient de nouveau fixés sur le parquet. Il ne +répondit rien. Il se leva, ouvrit les fenêtres, regarda les étoiles et +aspira l'air de la nuit. Il resta longtemps comme s'il priait; puis il +revint vers M. Lemontier, qui lui demanda s'il persistait à vouloir +prendre connaissance du dernier écrit de madame La Quintinie. + +«Vous l'avez jugé nécessaire, répondit l'abbé, et je ne crois pas +pouvoir non plus m'en dispenser. Cet écrit est un voeu relatif à sa +fille peut-être! Si nous le dérobons à la connaissance du général, +n'est-ce pas à nous de tâcher de l'accomplir? + +--Vous pensez donc que c'est une volonté lucide? + +--Si j'en étais certain, je remettrais la lettre à son adresse; mais je +crains un acte de folie, une confession exaltée où je serais compromis. +Je ne mérite pas cette honte, et je ne dois pas laisser porter ce +trouble dans une famille.» + +M. Lemontier lui montra de nouveau l'enveloppe qui concernait le jour de +la première communion de Lucie. + +«Voici, dit-il, des prévisions réfléchies et qui ne sentent point +l'égarement. Il en est temps encore, monsieur l'abbé. Croyez-vous qu'il +faille absolument aller plus loin? + +--Il le faut, monsieur; ceci concerne Lucie, cela appartient à Lucie, +elle vous autorise, et vous sentez qu'au-dessus du secret d'une lettre, +au-dessus même de la volonté d'une mourante, il y a le repos d'un père +et la foi d'un chrétien. + +--Lisez donc, si vous l'osez, et lisez seul! dit Lemontier en lui +remettant la lettre. Briser ce cachet me répugne, et je ne m'y résoudrai +jamais. Vous avez été le confesseur, votre croyance vous délie des lois +de l'honneur social: ma conscience, à moi, ne peut s'arroger un pareil +droit, puisqu'elle s'effraye de vous le voir prendre; mais, s'il y a ici +un grand désespoir ou une grande rougeur à épargner à une famille, vous +seul, qui fûtes la cause du mal, pouvez tout oser dans une circonstance +si délicate!» + +L'abbé saisit la lettre, fit sauter le cachet, froissa et jeta +l'enveloppe avec l'énergie d'un homme qui brûle ses vaisseaux. M. +Lemontier frémit de voir cette absence de scrupule et d'hésitation. Il +n'avait pu se résoudre à nier en lui-même la loyauté de l'homme, et +maintenant le prêtre, soulagé de ses anxiétés et maître de la situation, +reparaissait toujours debout et omnipotent entre la femme et le mari, +même au delà de la mort. + +Mais son triomphe dura peu, il pâlit, trembla et se rassit comme brisé; +puis il dit, en tendant la lettre à M. Lemontier: + +«J'ai eu tort de craindre. Pauvre femme! il n'y avait pas là de secret. +Lisez!» + +La lettre était courte, d'une écriture pénible et d'un style haché: + +«Un moment de répit à mes atroces crises.... Je veux dire.... +Pourrai-je? J'ai ma raison! Je crois au Dieu bon, juste!... Notre +fille!... qu'elle me pardonne de l'abandonner.... Chère petite Lucie!... +Élevez-la chrétiennement, rien de plus! Pas d'exagérations, pas de +couvent,... peu de prêtres, la liberté d'aimer... sans conditions +religieuses! Adieu! Aimez-la bien... ne m'oubliez.... J'ai mal aimé.... +Bien coupable, coupable seule!... Pardon, mon mari.... + + «Ta pauvre Blanche.» + +L'abbé pleurait. + +«Vous le voyez, monsieur; lui dit M. Lemontier, au moment de la mort, on +revient à la raison et à la nature! Ceci est une abjuration du +fanatisme. Et à présent qu'allez-vous faire? Cette arme que j'avais +contre vos oppositions et dont je ne connaissais pas le prix, vous allez +la détruire sans vous engager à rien vis-à-vis de moi? Est-ce là ce que +vous avez résolu? + +--Monsieur Lemontier, répondit Moreali, si vous n'aviez que cette arme +contre moi, elle serait nulle. La religion fervente, à laquelle il n'est +pas difficile d'amener le général, lui défendrait d'écouter ce voeu de +tolérance et de liberté adressé à lui par sa femme à l'égard de sa +fille; mais je suis lié envers vous par ma conscience d'homme, et, +dussé-je avoir à lutter contre les scrupules de ma conscience religieuse +et sacerdotale... il faut pourtant écouter le coeur quelquefois, je le +sens bien! Vous m'avez dit là-dessus de bonnes choses que je n'oublierai +pas. Vous n'avez pas ébranlé mon dogme, mais vous m'avez ouvert un monde +de réflexions que je pèserai pour les faire concorder avec ma foi; je +crois cela possible. Rien de ce qui est bon ne peut être inconciliable +avec la religion du Christ. + +--Est-ce là tout? Vous me donnez l'espérance d'avoir un peu modifié vos +résolutions; mais, si le père Onorio vous travaille, vous nierez ce que +vous venez de m'accorder, votre conscience se retournera sur l'autre +oreille, et, certain que je suis incapable de trahir vos secrets, vous +reprendrez la lutte où nous l'avions laissée? + +--Non! s'écria l'abbé, offensé malgré lui de ce doute, vous me méprisez +trop!... Ah! que de préventions contre le pauvre prêtre! + +--Otez-les-moi, prononcez-vous, soyez homme, soyez un membre de la +société universelle, ne fût-ce qu'un instant dans votre vie!... + +--Eh bien, dit l'abbé, je pars, je vais chercher le consentement du +général, et je vous l'apporte; serez-vous content? + +--Donnez-moi votre parole que vous agirez ainsi. + +--Gardez la lettre! + +--Que ferais-je d'une lettre trouvée par moi, ouverte par vous, et qui +est une épée rompue dans mes mains? + +--Vous aimez mieux ma parole qu'un gage, fût-il sérieux? + +--Oui, monsieur l'abbé, et je la réclame. + +--Je vous la donne au nom du Christ, dit Moreali en étendant la main; et +prouvez-moi maintenant que vous y croyez. + +--En vous donnant la mienne de ne rien trahir? + +--Non! elle m'est inutile. J'ai foi en vous. Embrassez-moi, voilà tout +ce que je vous demande, et je vous le demande aussi au nom du Christ!» + +Le philosophe et le prêtre s'embrassèrent. + +«A présent, reprit celui-ci fort ému, conduisez-moi au chemin de fer, ou +venez avec moi à la résidence du général; vous verrez que ma conscience +n'a pas d'envers. + +--Vous accompagner serait encore une suspicion. Je n'en ai plus, nous +nous sommes embrassés. D'ailleurs, je me suis juré de ne pas quitter +Lucie avant de l'avoir remise sous la protection de mon fils. + +--Que craignez-vous donc en votre absence? + +--Rien et tout. Un caprice du général, un retour qui se croiserait avec +notre départ, je ne sais quelle folie du père Onorio.... Je reste, et +vous... partez!». + + + + +CONCLUSION. + +Quand M. Lemontier eut conduit l'abbé à la gare, il alla rejoindre +Lucie, qui le présenta à sa tante, et la bonne personne se réjouit quand +on lui dit à l'oreille que l'abbé n'était plus hostile aux projets +qu'elle avait favorisés dans le principe. Mademoiselle de Turdy avait +été bien ballottée dans ces derniers temps; elle avait flotté de Lucie à +l'abbé, et de son frère au général, sans trouver en elle-même une +solution, et disant à tout le monde: + +«Ah! voilà qui est bien contrariant en vérité!» + +C'était sa formule de soumission à tous les avis et son cri de détresse. +Elle fit un aimable accueil au père d'Émile, et le présenta à tout son +vieux monde, qui le regarda avec effroi d'abord, puis avec curiosité, +enfin avec sympathie, quand il eut causé un peu avec chacun; on lui +trouva d'excellentes manières, le langage élégant et modeste, et un ton +de la meilleure compagnie. Bien des gens n'en demandent pas davantage +pour se rendre. + +Le lendemain, à Turdy, M. Lemontier donna à Lucie la somme limitée des +explications qu'il lui était possible de donner. Il sut très-habilement +lui prouver le danger des influences mystiques, sans compromettre ni la +mémoire de madame La Quintinie, ni la moralité des intentions de l'abbé; +mais il ne cacha pas à Lucie le serment que, dans un moment +d'exaltation, sa mère avait arraché à Moreali, non plus que le +désistement qu'elle avait fait ensuite de son fanatisme dans une heure +de calme et de raison. Sans lui dire à qui la dernière lettre de +Blanche était adressée, il lui en répéta les termes qui avaient rapport +à elle, et Lucie pleura en apprenant enfin que sa mère l'avait bénie et +regrettée. + +Conformément à l'avis de son père, Émile était à ***, où commandait le +général. Le surlendemain des événements qui précèdent, il éprouva une +grande surprise en voyant entrer dès le matin Moreali dans sa chambre. +L'abbé l'embrassa avec effusion et lui dit de s'habiller vite. Ils se +rendirent ensemble chez le général, qui parut très-ému, mais non +surpris. Il avait déjà vu l'abbé. Émile ne savait rien de ce qui s'était +passé entre son père et Moreali. Il était très-ému lui-même. Moreali +gardait le silence. + +«Allons, allons! dit enfin le général à celui-ci, j'ai donc été trop +rigide, selon vous? J'ai cru bien faire!... Vous savez, nous autres +soldats, nous croyons à l'autorité, nous aimons l'obéissance passive.... +Mais j'aime ma fille, vous n'en doutez pas, j'espère!... Et puis je suis +homme à écouter un bon conseil.... Puisque c'est vous qui faites appel à +ma _complaisance_,... allons, _sac-à-laine_! je cède.» + +Il tendit la main à Émile en lui disant: + +«Vous êtes ici depuis deux jours, et vous ne veniez pas me voir! vous +attendiez mes ordres? C'est bien. Je vous ordonne de déjeuner avec moi. +Passez dans mon salon, j'achève en deux temps de m'habiller.» + +Émile n'était pas absolument tranquille. Il voyait un faible et +mystérieux sourire errer sur les lèvres de Moreali. En même temps, il +remarquait une très-grande altération sur son visage flétri et fatigué. +Il avait tort de se méfier. Moreali souriait comme malgré lui de +l'empressement du général à se rendre; mais il n'avouait pas ce +sentiment d'ironie: c'eût été reconnaître l'ascendant qu'il avait eu +sur lui. Il parla à Émile de son père avec beaucoup d'affection, lui +apprit avec réserve que M. Lemontier avait levé tous ses scrupules, et, +quand le général vint les rejoindre, sanglé dans son uniforme, Moreali +s'éclipsa et ne reparut plus. M. La Quintinie alors ouvrit les bras à +Émile en lui disant: + +«Voyons, enfant du diable! vous l'emportez! Soyez un bon diable. +Embrassez-moi, aimez-moi un peu, ne me prenez pas pour une ganache quand +je vous ferai la morale, et rendez ma fille heureuse.» + +Émile l'embrassa avec effusion, car il sentit en lui, sinon la force, du +moins le besoin et l'instinct de la bonté. Il lui demanda s'il ne +viendrait pas apporter son pardon et son consentement à Lucie. Le +général répondit que c'était impossible, mais qu'il ne tarderait pas, +et, peu à peu entraîné par une réaction de condescendance +extraordinaire, il lui permit d'aller à Turdy et d'y retourner passer +chaque mois deux ou trois jours jusqu'à l'expiration du terme fixé, +disait-il, par Lucie. + +Émile écrivait le jour même à son père: + + * * * * * + +«J'ignore si c'est bien Lucie qui a proposé ce délai; mais, fût-il plus +long, fût-il de plusieurs années, je m'y soumettrais, si le conseil +venait de toi. Dieu merci, tu n'es pas si exigeant! + +«Le général m'a fait déjeuner avec lui et m'a fait promettre de revenir +passer la soirée. Il veut me présenter à son entourage officiel, non +comme son futur gendre, mais comme un jeune homme qui l'intéresse et +dont il fait cas. «Ça servira pour plus tard,» a-t-il dit. «Quand +j'aurai à déclarer mon alliance avec la philosophie, on sera moins +étonné. Promettez-moi d'être aimable ce soir. Tâchez de plaire à tout le +monde!» Et, prenant le ton enjoué et dégagé: «Vous verrez bien là +quelques têtes à perruque! ne blessez pas leurs principes. C'est +inutile. + +«Comme le rôle d'un homme de mon âge est la modestie et la réserve, je +n'ai pas eu de peine à m'engager. Je suis rentré chez moi, d'où je +t'écris à la hâte. Je partirai à minuit en sortant de chez le général, +et demain, dans la soirée, je serai dans tes bras et aux pieds de Lucie. + +«Je ne devrais pas être surpris de mon bonheur; tu m'as laissé ignorer +les détails de la lutte, tu m'as toujours crié: «Courage et confiance!» +Que pouvais-je craindre, de quoi pouvais-je douter, du moment que tu +travaillais pour moi? Et pourtant je crois rêver, et je suis si ému, que +je ne peux te rien dire, sinon que j'adore Lucie et toi, toi et Lucie. +Et le bon grand-père! comme j'aurai soin de lui, comme je le chérirai! +Dis à Lucie que je l'aiderai à le faire vivre jusqu'à cent ans! Mais tu +ne nous quitteras pas, mon père! Ah! je n'ai pas mérité tant de bonheur, +et pourtant j'aspire à l'infini du bonheur en ce monde, tu le vois!--A +demain! à demain! + +«Embrasse pour moi mon cher Henri. Voilà un garçon dont je me moquerai +bien quand il voudra se poser en égoïste!» + + * * * * * + +Quand Émile fut arrivé à Turdy, Lucie et M. Lemontier acceptèrent le +délai de trois mois fixé par Moreali,--peut-être dans l'espoir d'un +retour de Lucie à ses opinions,--et on laissa croire à Émile, pour lui +faire prendre patience, que cette décision venait de son père. Il passa +quelques jours dans l'ivresse du plus pur bonheur et consentit à +retourner seul à Chêneville. Il ne s'effraya pas de cette retraite, qui +lui permettait de se recueillir et de savourer religieusement la pensée +de ses joies et de ses devoirs. Il fut même reconnaissant envers son +père, qui voulait rester près de Lucie. Le général ne s'y opposait plus; +Moreali n'eût osé s'y opposer. + +En s'installant à Turdy jusqu'au mariage, M. Lemontier voulait étudier +la situation morale de Lucie. Outre qu'il croyait devoir veiller +toujours sur les retours possibles du fanatisme de son ex-directeur, il +se regardait comme obligé d'amener Lucie à une entière confiance dans +les principes de son fils. Lucie avait fait noblement le sacrifice de +tout acte contraire à ces principes; M. Lemontier ne voulait pas la +prendre au mot trop vite. Il souhaitait de la voir convaincue qu'elle +restait chrétienne tout en posant une limite à l'influence du prêtre +dans sa vie et en subordonnant cette influence à celle de son époux. +Pour le fond du dogme, Lucie était toute convertie, on l'a vu. Elle +avait toujours nié l'enfer et haï la persécution religieuse. Quant au +reste, si elle gardait quelques doutes, elle n'en parlait pas, et M. +Lemontier attendait avec déférence qu'elle les lui confiât. + +Ce moment d'abandon ne tarda pas à venir; mais, au lieu de confesser des +doutes, Lucie affirma des certitudes. Ce fut un jour que le père Onorio +prêchait à Chambéry. On n'avait pas revu Moreali depuis la soirée +d'explication définitive avec M. Lemontier, c'est-à-dire un mois environ +depuis le consentement donné par le général. Émile devait venir le +lendemain faire sa visite mensuelle de trois jours. Il espérait même +pouvoir la prolonger, car le général s'était annoncé aussi et lui avait +écrit: «Si vous arrivez en Savoie quelques jours avant moi, vous m'y +attendrez.» Henri Valmare était parti pour rejoindre sa fiancée. Il +voulait tout disposer pour se marier le même jour qu'Émile. + +Le père Onorio avait continué à recevoir l'hospitalité à Hautecombe; +mais il battait le pays, quêtant et catéchisant un peu partout, +infatigable dans ses longues courses pédestres, vénéré des paysans pour +son vagabondage athlétique dans un âge qui paraissait si avancé, pour +ses allures mystérieuses et pour ses discours dans une langue qu'ils ne +comprenaient pas. Ils l'écoutaient quand même avec admiration, et sa +pantomime saisissante les édifiait en même temps qu'elle les amusait. +Elle faisait peur aux femmes, grande condition de succès. + +A Chambéry, le moine essaya de prêcher. Quelques auditeurs le +comprirent, s'étonnèrent de son énergie, et en firent part à tous ceux +de la ville qui étaient Italiens d'origine ou qui comprenaient la langue +de la frontière. On se réunit au jour marqué pour une seconde +conférence. Le bruit en vint à mademoiselle de Turdy, chez qui Lucie se +trouvait en visite avec son grand-père et le père d'Émile. Celui-ci +proposa d'aller entendre le _saint_. Lucie refusa d'abord, mais M. +Lemontier insista. + +«Je vous prêche depuis longtemps mes idées, lui dit-il, et qui n'entend +qu'une cloche n'entend qu'un son. Ne faut-il pas pouvoir dire à votre +père que vous avez prêté les deux oreilles avec une égale attention? Je +regrette que M. Moreali ait disparu, et qu'il ne prêche point ici à la +place du capucin.» + +On se rendit à l'église, où le père Onorio parla comme il savait parler, +quand il était sous l'influence d'une pensée naïvement chrétienne. Il +fut un peu puéril, mais fort touchant en décrivant les attributs de la +vertu évangélique. Il achevait son sermon, lorsqu'il s'arrêta au milieu +d'une phrase, comme si une vision eût passé devant ses yeux. Il se +pencha sur le bord de la chaire et regarda un coin sombre vers lequel +tous les regards se portèrent instinctivement, mais où l'on ne remarqua +rien ni personne qui pût l'avoir choqué ou surpris. L'attention se +reporta sur lui. Sa figure avait pris une expression terrifiante, ses +lèvres tremblaient, ses yeux lançaient des flammes. Il bégaya quelques +mots qui firent deviner plutôt que comprendre la pensée d'une brusque +transition; puis il lança un anathème qu'il avait lu quelque part et que +nous pouvons reproduire ici, puisqu'il a été publié ailleurs. + +«_Le vrai infâme_:--Mais voici le vrai infâme, près de qui tous les +autres semblent innocents; voici le monstre plus redoutable que le fou, +pire que le païen et le renégat. + +«C'est le prêtre ennemi de l'Eglise, c'est le parricide, c'est Judas +encore couvert de la robe des apôtres, la bouche encore pleine du +mystère divin. + +«Il existe, je l'ai vu, je l'ai entendu. De la synagogue au prétoire, il +promène l'impudence de sa trahison. + +«Infâme! nous ne te méprisons pas, toi! Quelle que soit la misère de ton +esprit, le crime est dans ton coeur, et ce crime est trop grand. Sois +maudit pour le crime de ton coeur! + +«Sois maudit du peuple que tu scandalises! sois maudit des prêtres +consternés! que la femme qui t'a enfanté maudisse ses entrailles! que +l'évêque qui t'a sacré maudisse sa main! sois maudit dans les cieux! + +«Sois maudit, ostiaire qui ouvres à l'ennemi et qui sonnes la cloche de +rébellion, lecteur qui fais mentir les saints livres, exorciste qui +invoques Belzébuth, acolyte qui portes le flambeau de Satan! + +«Sois maudit, diacre prévaricateur, toi qui as reçu l'esprit de Dieu _ad +robur_, pour défendre les biens de la sainte Église, et qui dis aux +voleurs que le domaine sacré leur appartient! + +«Sois maudit, prêtre sacrilége, profanateur de l'autel, parricide +abominable, violateur des serments les plus saints! Tout ce que tu +trahis, tu le trahis dix fois. C'est de toi qu'il a été dit: «Mieux +vaudrait pour lui qu'il ne fût pas né!» + +«Si tu ne te repens, que Dieu compte tes pas dans la voie du mal, et +qu'il n'en oublie aucun; qu'il accumule sur toi la charge et l'infection +des péchés que tu fais commettre et de ceux que tu aurais remis! + +«Que toutes les bénédictions que tu as reçues et que tu renies se +retournent contre toi; qu'elles tombent sur toi et qu'elles t'écrasent +comme un sacrement de Satan! + +«Que les onctions sacrées te brûlent; qu'elles brûlent tes mains tendues +aux présents de l'impie; qu'elles brûlent ton front, où devait rayonner +la lumière de l'Évangile, et qui a conçu de scélérates pensées! + +«Que ton aube souillée devienne un cilice de flammes, et que Dieu te +refuse une larme pour en tempérer l'ardeur! Que ton étole soit à ton cou +comme la meule au cou de Babylone jetée dans l'étang de soufre! + +«Que...» + +Le père Onorio ne se fût peut-être pas arrêté avec le texte, car +l'écluse de la colère était ouverte, et la haine sacrée jaillissait et +coulait intarissable de sa bouche frémissante et inassouvie; mais Lucie +se leva et dit à son grand-père, assez haut pour être entendue: + +«Sortons, mon père. Ceci n'est plus un sermon, c'est un blasphème!» + +Et, prenant le bras de M. de Turdy, elle se dirigea vers la porte; mais, +en passant devant le pilier que le moine n'avait cessé d'apostropher, M. +Lemontier, qui suivait Lucie avec mademoiselle de Turdy, vit apparaître +Moreali, pâle comme un spectre. L'abbé s'élança au-devant de Lucie en +lui disant à voix basse: + +«Au nom du ciel, ne faites pas ce scandale...» + +Et il ajouta encore plus bas: + +«Si les malédictions que votre mariage attire sur ma tête excitent en +vous quelque compassion...» + +Mais Lucie, dont l'accent ferme pouvait être saisi par tout le monde +malgré la douceur réservée de son intonation, lui répondit: + +«Non, monsieur, je ne remettrai jamais les pieds dans une église où, au +nom du Christ, on prêche l'exécration de son semblable avec impunité! + +--Mais prenez garde! dit en souriant M. Lemontier. L'auteur de cette +malédiction a été embrassé et béni par le pape, et le pape est +infaillible! + +--S'il en est ainsi, répondit Lucie tout haut et avec énergie, à partir +de ce jour, je n'appartiens plus à l'Église catholique.» + +Moreali fit un geste de désespoir et disparut. Lucie sortit avec sa +famille. + +«Bien, ma fille! lui dit le grand-père; à présent, moi, je veux croire à +Dieu!» + +Quelques personnes les avaient suivis. Toutes les autres s'étaient +levées, croyant d'abord que Lucie se trouvait mal, et s'interrogeant, +puis se répétant les unes aux autres ce qu'elle venait de dire. Lucie +était aimée, respectée, admirée. Aussitôt qu'on eut compris le sentiment +d'horreur qu'elle éprouvait, cette foule frivole, qui, comme toutes les +foules, s'amusait aux tours de force de la parole et aux épilepsies de +l'invective, s'ébranla et se retira, les uns donnant raison à la piété +de Lucie, les autres défendant l'éloquence du prédicateur, aucun n'osant +avilir la foi en l'écoutant davantage. + +Le père Onorio, qui, dans ses transports, entrait en une sorte d'extase +et ne voyait plus que ses propres fantômes, ne s'aperçut pas de ce qui +se passait dans son auditoire. Après un moment de repos, il se remit à +improviser et à maudire, l'écume à la bouche, la voix vibrante, l'oeil +ensanglanté. Un seul homme l'écoutait: c'était Moreali, qui, prosterné +dans l'ombre, voulait savourer jusqu'au bout l'amertume de son calice. + +Quand l'abbé se releva, le moine était sorti à son tour; l'église était +muette, le soleil couchant semait sur les dalles les reflets irisés des +vitraux. Moreali était calme. Il avait prié, pour la première fois +peut-être, avec le véritable amour de Dieu. Il se sentait désormais pur +de reproche et plus croyant qu'il ne l'avait été de sa vie. Il rentra +chez le comte de Luiges, et il écrivit trois lettres fort courtes par +lesquelles nous terminerons sa correspondance. + + +AU PÈRE ONORIO. + +Père, je te remercie de tout le zèle que tu as consacré au salut de mon +âme. Il a porté ses fruits. Je comprends aujourd'hui, grâce à toi, ce +que je ne voulais pas comprendre, la vraie religion et la vraie charité. +Je t'envoie de l'argent pour que tu puisses retourner à Rome et soulager +tes pauvres. J'ai abandonné mon projet d'établissement en Savoie. Adieu +pour toujours. Je te bénis pour ton amitié. + + Moreali. + + +A M. LEMONTIER PÈRE. + +Je viens de congédier le père Onorio et de me séparer de lui pour +jamais. Lucie avait raison, il n'y a plus de saint, il n'y a même plus +de chrétien là où la haine commence. Qu'elle pardonne à un vieillard +dont l'intention était bonne, mais dont l'âge et les austérités ont +troublé les facultés mentales! Qu'elle n'enveloppe pas l'Église entière +dans la réprobation de son déplaisir! Qu'elle soit équitable et douce! +Avec vous, monsieur, elle ne peut que grandir en sagesse et en vertu. + +Recevez mes adieux, monsieur, et faites-les agréer à votre fils, à votre +fille et à son respectable grand-père. Ce sont des adieux éternels. +Pardonnez-moi toutes les peines que je vous ai causées. Si vous saviez +combien mon repentir est sincère, vous n'hésiteriez pas à m'absoudre. + +Permettez-moi d'ajouter quelques mots pour vous seul. Vous m'avez fait +un grand bien, monsieur, en me témoignant une estime que je veux mériter +et en m'accordant une amitié dont je saurai me rendre digne par la +ferveur et la fidélité de la mienne. Je ne me retire point à la Trappe, +comme me le conseillait le père Onorio. Je ne mettrai plus +volontairement ma raison en danger; je veux que ma foi devienne féconde. +J'ai une fortune à dépenser. Je vais me faire mon propre aumônier à moi +tout seul, et, marchant au hasard des chemins, répandre partout sur le +pauvre, quelle que soit sa croyance, la parole amie et le présent +respectueux et anonyme du voyageur. Je tâcherai que mon voyage dure +longtemps, car ce sera un beau voyage, et j'y veux consacrer tout le +temps qui me reste à vivre. + +Veuillez, monsieur, remettre la lettre ci-jointe au général La +Quintinie, et me permettre de me dire votre ami _pour toujours_. + + Moreali. + + +A M. LE GÉNÉRAL LA QUINTINIE + + Monsieur le général, + +Au moment d'entreprendre un long voyage, je viens vous adresser une +dernière supplication, qui est d'abréger l'épreuve, et de consentir au +prochain mariage de mademoiselle votre fille. Vous avez fait pour le +maintien de vos opinions tout ce que votre dignité réclamait. J'ai +aujourd'hui la certitude que cette dignité ne sera jamais méconnue et +jamais compromise par le fait de MM. Lemontier père et fils. J'ai aussi +la certitude des sentiments vraiment religieux de mademoiselle Lucie. +Laissez-la entièrement libre de son choix dès aujourd'hui, et vous ferez +acte de bon chrétien en même temps que vous rendrez heureux et +reconnaissant votre très-humble et très-obéissant serviteur. + + Moreali. + + +Moreali s'enferma chez le comte de Luiges pour mettre ordre à ses +affaires et pour s'assurer les moyens de trouver partout de l'argent +dans ses voyages; puis il se disposa à partir seul, pour réaliser son +projet apostolique sous le voile du plus humble incognito. + +Au moment où il fermait sa malle, M. Lemontier et son fils se +présentèrent pour lui dire adieu. Il hésita un moment à les recevoir, +puis il alla leur ouvrir lui-même, embrassa Émile avec tendresse, prit +son père à part, et lui dit: + +«C'est bien à vous de me donner cette dernière marque d'intérêt. Il est +donc vrai que vous ne me haïssez pas? + +--Non, dit Lemontier, je ne vous ai jamais haï. J'ai senti en vous une +belle et bonne nature qui s'égarait. Mais êtes-vous bien retrouvé? Je +crains les coups de désespoir. Pourquoi ces éternels adieux? + +--Mon ami, répondit Moreali, laissez-moi vieillir! Je suis encore trop +jeune pour ne plus aimer, et je sens que j'aime trop Lucie. Je suis +certain, cette fois, de ne pas me faire d'illusion coupable, de n'aimer +en elle que le souvenir de sa mère, de l'aimer comme ma fille en un +mot; mais, vous l'avez dit, je ne puis être père, car je ne puis cesser +d'être prêtre. Je sens qu'en aimant beaucoup et chastement, je vous le +jure, j'aime en prêtre, avec jalousie, avec douleur, avec je ne sais +quel reste de colère!... Oui, je suis jaloux d'Émile... malgré moi! Je +l'aime et je le hais. Peut-être que, si elle se fût vouée à l'hymen du +Christ, je me serais senti jaloux de Dieu même!... Je vous dis +aujourd'hui ces choses terribles avec sang-froid. J'ai reconnu que le +mal n'était pas dans mon coeur, et que la nature seule se vengeait +d'avoir été reniée et immolée. J'aime donc mal, faute d'avoir consenti à +aimer bien. J'aime en égoïste, en envieux... hélas! en déshérité de la +vie ou en exilé de la famille. Vous aviez raison, mille fois raison, +Lemontier! L'Église s'est trompée le jour où elle a retranché le prêtre +de la communion humaine. Elle s'est trompée; donc, elle n'est pas +infaillible; il faut laisser l'infaillibilité à Dieu! Les hommes sont +des hommes, et ne reçoivent pas la vérité absolue. Ils peuvent bien se +contenter de la demander, de la chercher et de l'adorer, évidente ou +voilée! Elle est si désirable et si belle, qu'un petit rayon peut bien +suffire à la vie d'un pauvre prêtre. Car je suis prêtre aujourd'hui et +toujours. Je me suis consacré de bonne foi. Tant pis pour moi si je me +suis trompé en croyant mes sacrifices méritoires! Ils le seront +désormais, je vous en réponds! Je ne pars point désespéré. Je veux, en +soulageant la misère, que je suis bien sûr de rencontrer partout sur mes +pas, dire à tout homme qui me demandera la vérité: _Demande-la à Dieu +seul_. Je dirai cela tout bas, je m'abstiendrai des prédications qui, de +la part du prêtre indépendant, soulèvent trop de scandales et reculent +le triomphe du vrai. Je ferai du bien, comptez-y, et, absorbé dans cette +douce occupation, j'oublierai le regret de la vie personnelle. J'y ai +bien réfléchi, allez, depuis un mois de lutte terrible avec le père +Onorio et avec moi-même! Je prends le meilleur parti pour moi et pour +les autres! Je vois bien que, dans un véritable esprit de charité, vous +venez m'offrir leur pardon, leur amitié, leur intimité peut-être!... +Nobles coeurs, laissez-moi seul! Je ne saurais pas être heureux, je ne +connaîtrais pas le repos de l'esprit, je vous ferais souffrir malgré +moi!... + +--Mais plus tard? dit M. Lemontier, touché de cette complète sincérité. + +--Oui, plus tard! dans vingt ans, si je ne suis pas mort de fatigue, car +je vais me fatiguer beaucoup! Nous verrons alors si je pourrai apporter +une bénédiction vraiment sainte aux enfants de Lucie, et si je peux au +moins partager avec vous le titre et les sentiments d'un grand-père.» + +Il appela Émile, l'embrassa encore et partit. + +Lucie fut satisfaite d'entendre parler de Moreali avec une véritable +affection autour d'elle, mais elle garda toujours le silence sur son +compte. Il y avait entre elle et lui quelque chose d'inconnu qui était +attrait chez lui, répugnance chez elle, quelque chose d'instinctif qui +se révélait à la fiancée d'Émile en dépit du silence gardé autour d'elle +sur l'histoire mystérieuse de sa mère, une sorte d'effroi de la soutane, +un immense besoin d'aimer exclusivement l'époux qui seul pouvait et +devait connaître les forces et les délicatesses de son amour. + +Ils ont été mariés sans éclat et sans pompe à Chêneville. Ils ne se +sépareront ni du père d'Émile, ni du grand-père Turdy, qui, rajeuni et +raffermi dans la vie, les suit dans la vallée du Rhône ou les ramène en +Savoie. + +Henri et sa femme sont venus les voir. + +Le général a protesté un peu de loin contre les résolutions +philosophiques de Lucie; mais il est arrivé à Turdy l'année dernière, +au moment où elle venait de lui donner un petit-fils, et il n'a plus +songé à discuter. Et même, en voyant l'enfant robuste sur les genoux du +grand-père, il a essuyé une larme en disant: + +«Monsieur de Turdy, vous m'en avez voulu quelquefois! Il ne faudrait +pourtant pas croire que je ne vous aime pas!» + +On n'a plus entendu parler du père Onorio, et Moreali n'a pas encore +donné de ses nouvelles. + + Janvier 1863, Nohant. + +FIN. + + + + + + +POISSY.--TYP. ET STÉN. DE AUG. BOURET. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Mademoiselle La Quintinie, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADEMOISELLE LA QUINTINIE *** + +***** This file should be named 18075-8.txt or 18075-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/0/7/18075/ + +Produced by George Sand project PM, Chuck Greif and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/18075-8.zip b/18075-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..05bdceb --- /dev/null +++ b/18075-8.zip diff --git a/18075-h.zip b/18075-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..cd54540 --- /dev/null +++ b/18075-h.zip diff --git a/18075-h/18075-h.htm b/18075-h/18075-h.htm new file mode 100644 index 0000000..2a042fc --- /dev/null +++ b/18075-h/18075-h.htm @@ -0,0 +1,12140 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Mademoiselle La Quintinie, by George Sand + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2%; + } + p.noindent {text-indent: 0%;} + .droit {text-align: right;} + h1,h2,h3 { + text-align: center; + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + a:link {color: blue; text-decoration: none; } + link {color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {color: red } body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + .smcap {font-variant: small-caps;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Mademoiselle La Quintinie, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mademoiselle La Quintinie + +Author: George Sand + +Release Date: March 29, 2006 [EBook #18075] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADEMOISELLE LA QUINTINIE *** + + + + +Produced by George Sand project PM, Chuck Greif and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + +<h1>MADEMOISELLE LA QUINTINIE</h1> + +<h2>PAR</h2> + +<h1>GEORGE SAND</h1> + +<h3>DEUXIÈME ÉDITION</h3> + +<h3>PARIS</h3> + +<h3>MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS</h3> + +<h3>RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15</h3> + +<h3>A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</h3> + +<h3>1863</h3> + +<hr style="width: 65%;" /> +<p class="noindent">OEUVRES DE GEORGE SAND</p> + +<p class="noindent">OUVRAGES PARUS OU A PARAITRE:</p> + +<p class="smcap noindent"> +André.<br /> +Antonia.<br /> +Constance Verrier.<br /> +Elle et Lui.<br /> +La Famille de Germandre.<br /> +François le Champi.<br /> +Indiana.<br /> +Jean de la Roche.<br /> +Lettres d'un Voyageur.<br /> +Les Maîtres mosaïstes.<br /> +Les Maîtres sonneurs.<br /> +La Mare au Diable.<br /> +Le Marquis de Villemer.<br /> +Mauprat.<br /> +Mont-Revêche.<br /> +Nouvelles.<br /> +La Petite Fadette.<br /> +Tamaris.<br /> +Valentine.<br /> +Valvèdre.<br /> +La Ville noire.<br /> +Etc., etc.<br /><br /><br /> +POISSY.—TYP. DE A. BOURET. +</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<p><a name="table" id="table"></a></p> +<table summary="table"> +<tr><td> +<a href="#PREFACE"><b>PRÉFACE</b></a><br /> +<a href="#I"><b>I,</b></a> +<a href="#II"><b>II.,</b></a> +<a href="#III"><b>III.,</b></a> +<a href="#IV"><b>IV.,</b></a> +<a href="#V"><b>V.,</b></a> +<a href="#VI"><b>VI.,</b></a> +<a href="#VII"><b>VII.,</b></a> +<a href="#VIII"><b>VIII.,</b></a> +<a href="#IX"><b>IX.,</b></a> +<a href="#X"><b>X.,</b></a> +<a href="#XI"><b>XI.,</b></a> +<a href="#XII"><b>XII.,</b></a> +<a href="#XIII"><b>XIII.,</b></a> +<a href="#XIV"><b>XIV.,</b></a> +<a href="#XV"><b>XV.,</b></a> +<a href="#XVI"><b>XVI.,</b></a> +<a href="#XVII"><b>XVII.,</b></a> +<a href="#XVIII"><b>XVIII.,</b></a> +<a href="#XIX"><b>XIX.,</b></a> +<a href="#XX"><b>XX.,</b></a> +<a href="#XXI"><b>XXI.,</b></a> +<a href="#XXII"><b>XXII.,</b></a> +<a href="#XXIII"><b>XXIII.,</b></a> +<a href="#XXIV"><b>XXIV.,</b></a> +<a href="#XXV"><b>XXV.,</b></a> +<a href="#XXVI"><b>XXVI.,</b></a> +<a href="#XXVII"><b>XXVII.,</b></a> +<a href="#XXVIII"><b>XXVIII.,</b></a> +<a href="#XXIX"><b>XXIX.,</b></a> +<a href="#XXX"><b>XXX.</b></a> +</td></tr> +</table> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRÉFACE</h2> + + +<p>L'<i>Histoire de Sibylle</i>, qui a paru naguère dans la <i>Revue des Deux +Mondes</i>, où je viens moi-même de publier <i>Mademoiselle La Quintinie</i>, +est un sujet assez beau pour tenter plus d'un écrivain. La critique +impartiale a reconnu, en dehors du mérite de la forme, l'importance et +la grandeur de la pensée du livre. Elle devait certes des félicitations +à l'auteur pour le courage qu'il a eu de traiter, sous cette forme du +roman, la question si grave et si peu romanesque de la croyance +religieuse. Longtemps la critique a prononcé que la recherche de l'idéal +social ou religieux n'était pas du domaine du roman, et qu'il fallait +l'exclure comme étrangère, intempestive et pédantesque. Plus tolérante +et, selon nous, plus juste aujourd'hui, elle loue M. Octave Feuillet +d'avoir fait un noble effort pour réhabiliter le roman et pour l'élever +à l'état de thèse. Elle reconnaît que les luttes de la conscience et +l'analyse des idées les plus hautes sont du ressort de l'art littéraire. +Nous devons donc savoir gré à l'auteur de <i>Sibylle</i> d'un succès qui nous +autorise à continuer et à reprendre ce que nous avons essayé tant de +fois sous les feux de peloton de certaines critiques trop indignées, et +par cela même impuissantes à nous corriger. Nous savions bien qu'en +laissant passer un peu de temps la lumière se ferait, et que les jeunes +écrivains sérieux ne regarderaient pas comme inutiles les efforts de +leurs patients devanciers.</p> + +<p>L'<i>Histoire de Sibylle</i> est le roman d'une âme; <i>Mademoiselle La +Quintinie</i> est l'histoire d'un prêtre, avec toute la rigueur de ses +déductions et tous les développements que la pensée du livre comporte. +Nous ne faisons pas l'apologie de l'esprit clérical, tel n'est pas notre +point de vue; nous n'en faisons pas non plus la satire, tel n'est point +notre but. Entre ces deux manières d'envisager la véritable question du +temps présent, il y en a une beaucoup plus facile à éluder qu'à +résoudre, c'est l'examen. Établir la lutte entre la foi et l'athéisme, +ou bien mettre aux prises la sincérité et l'hypocrisie, c'eût été +s'armer contre des questions vidées à fond, plaider des causes gagnées +sans retour. Le progrès des lumières a repoussé et annulé l'athéisme; sa +mort, c'est la liberté de discussion. Le progrès de la morale publique a +tué l'hypocrisie; sa ruine, c'est l'impunité que le mépris décrète.</p> + +<p>Mais il n'y a pas que Tartufe et Canapée en cause par le temps qui +court. Il y a l'humanité qui cherche sa voie, et qui flotte entre le +prêtre et le philosophe, entre le passé et l'avenir. Il y a la +conscience de tous et de chacun, qui veut savoir où elle est et où elle +va, et cette conscience universelle peut fort bien se résumer dans un +exemple, se concentrer dans une figure, devenir un personnage de roman +en un mot, pour demander au monde sérieux comme au monde frivole la +solution du problème posé dans tous les cœurs, dans tous les esprits, +dans toutes les réunions, dans toutes les solitudes, dans toutes les +familles, partout en un mot, la solution du problème religieux.</p> + +<p>Les catholiques de ce temps-ci, parmi lesquels se range courageusement +M. Octave Feuillet, se contentent de la solution trouvée par l'Église +romaine à la suite d'élucubrations en commun appelées conciles. Les +décisions de ces assemblées du clergé présidées par les papes se sont +attribué l'<i>infaillibilité</i>, et, pour être orthodoxe, il faut s'y +soumettre.</p> + +<p>Pourtant, ces institutions choquent sur beaucoup de points, +non-seulement la raison, mais le cœur et la conscience des hommes. Pour +ne citer qu'un des articles de foi de l'Église, nous demanderons si +l'esprit de Dieu est en elle lorsqu'elle nous commande de croire à +l'existence du diable et aux peines éternelles de l'enfer. Cette +croyance à la nécessité d'un rival et d'un ennemi de Dieu, éternellement +vivant, éternellement mauvais, éternellement puissant, possesseur et roi +absolu d'un incommensurable abîme où toutes les âmes coupables de +l'univers doivent, revêtues de leurs corps, subir éternellement des +supplices sans nom, sans que Dieu veuille ou puisse faire grâce, cette +croyance inqualifiable est-elle obligatoire?</p> + +<p>Jusqu'ici, l'Église a dit <i>oui</i> dans son enseignement officiel, comme: +elle a dit <i>oui</i> sur bien d'autres questions qui se rencontreront sous +notre plume dans <i>Mademoiselle La Quintinie</i>. Elle dit encore <i>oui</i> par +les termes des allocutions papales, par les formules naguère remises en +vigueur de l'excommunication, par la plupart des mandements des prélats, +par les sermons que l'on entend dans toutes les églises, enfin par les +organes dont le clergé dispose jusque dans la presse quotidienne.</p> + +<p>Pourtant nous croyons fermement que les honnêtes gens qui se disent +catholiques, et M. Octave Feuillet tout le premier, nient ce dogme des +peines éternelles contre lequel ont protesté des saints canonisés, et +qui inspire une véritable horreur a tous les bons chrétiens.</p> + +<p>Nous savons aussi de source certaine que des catholiques éclairés +refusent de se prononcer sur ce point comme sur beaucoup d'autres, et +que bon nombre d'ecclésiastiques autorisent le refus intérieur et la +protestation douloureuse des âmes délicates. Pourtant le silence est +ordonné, il ne faut point donner de démenti officiel à l'Église. Le +prêtre pourrait être censuré, le fidèle pourrait mettre son salut en +péril. D'ailleurs, n'est-il pas bon que les paysans, les enfants et les +femmes soient menés par la peur? Ne faut-il pas que des millions d'âmes +restent dans l'idolâtrie païenne et croient que la vengeance et la +férocité sont toujours des attributs divins?</p> + +<p>Il y aurait donc en ce temps-ci deux Églises: une officielle qui a le +droit d'imposer, et une secrète qui a le droit de protester. Nous +avouons que l'existence de ces deux droits nous paraît inconciliable +avec la logique de la foi.</p> + +<p>Mais non, il n'y a pas deux Églises dans l'Église: Il y en a trente, il +y en a cent; il y en a mille, il y en a peut-être autant que de +catholiques. Reconnaissons que l'esprit humain est arrivé à ce point +qu'il a beau aliéner sa liberté en principe, il ne peut plus l'aliéner +en réalité, et que les papes eux-mêmes, dans l'appréciation de certaines +questions contraires à l'esprit chrétien, sont de libres penseurs tout +comme les autres.</p> + +<p>Il est libre, en effet, celui qui prononce cette parole: <i>Je te maudis!</i> +de même que celui qui répond: <i>Nul n'a droit de maudire son semblable</i>, +est libre devant Dieu. Reste à savoir lequel des deux l'esprit de Dieu +inspire. Là n'est point la question; nous demandons à savoir où réside +ce que l'on appelle l'orthodoxie, et d'où part ce que l'on invoque comme +l'autorité. Si elles émanent des allocutions papales, des formules de +l'excommunication, des mandements des évêques, des sermons des +ecclésiastiques et des manifestes de la presse catholique, nous sommes +certains que l'esprit clérical est condamné par la conscience publique, +et qu'il est inutile de lui faire la guerre.</p> + +<p>Mais il y a autre chose que la doctrine cléricale, il y a le parti +clérical, dont les menées rentrent dans l'ordre des agitations +politiques, et qui dès lors peut, à un jour donné, faire éclater un +vaste complot contre le principe de la liberté sociale et individuelle. +Je ne crois pas que ce parti menace beaucoup tel ou tel gouvernement. Je +crois qu'il s'accommodera toujours de ceux qui lui garantiront la +prépondérance de l'intrigue et de l'intimidation sourde, qu'ils soient +démocratiques ou de droit divin; mais il veut, à coup sûr, combattre le +progrès de la raison, atrophier le sens de la liberté dans l'homme, et, +pour en venir à ses fins, il a une arme qui paraît toute-puissante, il a +une apparence de doctrine.</p> + +<p>Nous disons une apparence, car il n'a rien de plus; mais l'idée d'une +doctrine arrêtée et formulée est quelque chose de si tentant aux époques +de doute et de transition, que les esprits fatigués de luttes et +paresseux devant tout examen—c'est le grand nombre—se groupent autour +du drapeau qui flotte au vent et se déclarent enrégimentés, à la +condition qu'on ne leur demandera plus de comprendre leur devoir et +d'étudier leur droit.</p> + +<p>Cet état de quiétisme religieux et social est fort commode, mais +profondément immoral et malsain, surtout quand, au lieu de se former +autour d'un principe, il s'agglomère autour d'une ombre.</p> + +<p>C'est cette ombre qu'il faut démasquer. Il faut lui demander qui elle +est et la sommer de répondre, ou la laisser passer et se détourner +d'elle si elle reste muette. Or, à l'heure qu'il est, elle parle +beaucoup, elle crie très-haut, l'ombre noire qui se dit persécutée! elle +fait une grande consommation d'injures et de menaces, et, tandis qu'elle +fulmine ses obscurs oracles, son cortége grossissant repousse et +brutalise les curieux importuns en leur disant: «Laissez-nous donc +tranquilles, vos questions nous fatiguent; vous êtes des impertinents, +des trouble-fêtes; nous voulons être et nous sommes influents; nous +voulons peser sur l'opinion, sur la politique, sur toutes les relations +sociales et privées; nous voulons le pouvoir sans la fatigue des +discussions et des études. Nos chefs sont ardents et habiles, notre +nombre nous tient lieu d'activité; nos règlements nous maintiennent dans +l'ordre; notre code, nous n'avons pas besoin de le connaître, il a été +écrit au moyen âge, les papes l'ont signé; notre mot d'ordre, nous +n'avons que faire de le comprendre: il nous rallie, et c'est tout ce +qu'il faut. Taisez-vous, ou gare les pierres!»</p> + +<p>Voilà où nous en sommes, et pourtant ce parti, cette nouvelle Église, +cette longue procession qui enlace la France dans ses plis nombreux, +étouffant et bâillonnant les simples qui se trouvent sur son passage, +elle marche, elle chante, elle prie, elle raille, elle invective, et +elle ne sait pas ce qu'elle croit, elle ne croit peut-être à rien; elle +ne connaît pas la nature et les qualités de son Dieu; elle n'oserait +soutenir qu'il est méchant, mais elle oserait encore moins contredire le +prêtre et renier hautement le dogme de l'enfer.</p> + +<p>Si nous l'interrogeons sur la liberté de croire à la nécessité du +progrès industriel, au bienfait des sciences, aux droits de la famille, +etc., elle nous apparaîtra tout à coup très-tolérante, car elle est liée +quand même au progrès humain par ses habitudes, par ses affections et +surtout par ses intérêts, cette Église du moment! Elle veut vivre et +prospérer en élargissant bien ses coudes et en faisant sa provision de +bien-être dans la vie réelle. Ne lui demandez pas alors ce qu'elle fait +du renoncement chrétien, de l'austérité catholique, du détachement des +choses de ce monde, du complet abandon du <i>moi</i>, prescrit et prêché par +l'Église primitive. Elle vous rirait au nez, elle vous traiterait +d'exagéré, elle vous dirait que vous touchez la question du temporel, +question que le pape a jugée au profit de la papauté. Ainsi, faute de +réponse, le parti clérical a réponse à tout.</p> + +<p>Nous ne nous laisserons pas intimider par l'esprit du temps, par cette +indifférence publique qui s'étonne si naïvement du souci des consciences +religieuses et des curiosités de la logique. Nous vivons dans un +labyrinthe d'ambiguïtés, de commentaires individuels, de fantaisies +dévotes, de contradictions, de pratiques extérieures, d'obscurités, de +déclamations ardentes et de sous-entendus perfides. Si cela continue et +si l'Église, assemblée en concile, n'intervient pas bientôt pour poser +des flambeaux sur cette marche de fantômes dans les ténèbres, nous +serons forcés de regarder l'orthodoxie romaine comme une interprétation +provisoirement soumise à la mode du siècle et à des vues tout à fait +matérielles. Tout ce qu'il y a encore d'esprits sincères et d'hommes se +respectant eux-mêmes protestera contre cette corruption du sens divin +dans l'humanité, tandis que l'Église, qui, par des travaux dignes de sa +mission, eût pu se mettre au niveau des progrès accomplis et ouvrir un +temple commun à tous les hommes, ne représentera plus qu'une fraction +particulière, fraction aujourd'hui menaçante, demain exterminatrice +d'elle-même, car on ne brise pas la vie d'un siècle sans se briser avec +lui.</p> + +<p>J'ai tâché, sous la forme du roman, de faire ressortir quelques-unes des +causes qui jettent les esprits droits et les cœurs aimants dans une +autre voie que celle du parti clérical. Ces causes sont si nombreuses, +que nous avons dû choisir les plus saillantes, celles qui intéressent la +vie privée jusqu'à l'évidence, celles qui, par conséquent, rentrent +tellement dans l'étude de nos mœurs, qu'en s'abstenant d'aborder ces +causes on s'abstiendrait. Volontairement de peindre les mœurs.</p> + +<p>On peut s'en abstenir par prudence, mais il y a tant de prudence par le +temps qui court que le public s'en lasse, et peut-être fera-t-il encore +un effort, pour admettre en passant un sujet sérieux sous la forme d'une +fiction.</p> + +<p>Mais, quel que soit l'accueil fait à ce livre, il est de ceux qu'il faut +faire au risque d'être mal accueilli du grand nombre. Il est de ceux qui +irritent beaucoup de personnes et qui en calment beaucoup d'autres. S'il +ébranle des convictions, il en raffermit, et, quel que soit son mérite +ou son impuissance, il est de ceux qui restent comme symptômes +historiques, appréciations du présent ou appels à l'avenir.</p> + +<p class="droit"> +GEORGE SAND.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Nohant, janvier 1863.</span><br /> +</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>MADEMOISELLE LA QUINTINIE</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I.</a></h2> + +<h3><a href="#table">A M. HONORÉ LEMONTIER, A PARIS.</a></h3> + + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">Aix en Savoie, 1<sup>er</sup> juin 1861.</span><br /> +</p> + +<p>Eh bien, oui, père, j'ai du chagrin, tu l'as deviné, tu l'as senti. Elle +ne m'aime pas!</p> + +<p>Qui, elle?... Tu voyais bien, tu comprenais bien, au désordre de mes +lettres, et tu sais bien qu'à mon âge, et de l'humeur dont tu m'as fait, +il n'y a qu'un rêve: être aimé, et qu'une souffrance: aimer sans espoir.</p> + +<p>Surtout ne t'afflige pas: je ne suis pas faible, ni lâche, ni fou, ni +ingrat. Je sais que, si je me laissais abattre, je te briserais le +cœur. Je lutterai, je lutte. N'aie pas peur, ton enfant tâchera d'être +un homme.</p> + +<p>Je suis agité ce soir. Je m'efforcerai d'être calme demain. Je ne +sortirai pas, et je passerai ma journée, s'il le faut, à te raconter mon +histoire. Prends patience. Je crois que ce récit me fera du bien. Trois +semaines d'émotion sans t'ouvrir mon cœur, c'était trop. J'étouffe. A +demain, père. Tu sais que, d'abord et avant tout, je t'aime de toute mon +âme.</p> + +<p class="smcap droit"> +<span style="margin-left: 9em;">Émile</span>.<br /> +</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II.</a></h2> + +<h3><a href="#table">A M. HONORÉ LEMONTIER, A PARIS.</a></h3> + + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">Aix en Savoie, 2 juin 1861.</span><br /> +</p> + +<p>M'y voici. Il pleut. Je me suis enfermé dans l'espèce de chalet +apocryphe que j'habite à côté d'Aix. Je ne veux m'occuper que de toi +aujourd'hui. Ne me gronde pas si j'écris comme un chat. C'est déjà +beaucoup que de pouvoir écrire.</p> + +<p><i>Elle</i> a vingt-deux ans. C'est trop pour moi, n'est-ce pas? Je me le +suis dit. C'est, en raison de la précocité de son sexe et de +l'expérience qu'elle a peut-être déjà du monde, dix ans de plus que mes +vingt-quatre ans; mais, quand je l'ai vue d'abord, je l'ai crue beaucoup +plus jeune. Son premier aspect est celui d'une enfant.</p> + +<p>Tu vois que ce n'est pas d'Élise Marsanne que je te parle. Élise est une +charmante personne. J'ai fait tout mon possible pour désirer d'être son +mari. Tu le désirais, toi, et tu avais raisin. Elle est la fille de ton +ami, elle est mon amie d'enfance. Je suis venu ici sous prétexte de +flâner comme elle, et au fond pour te complaire en m'attachant à cette +belle et chère enfant. Eh bien, je ne sais quel refus obstiné s'est fait +entre nous. Je n'ai jamais pu venir à bout de l'aimer autrement que +comme ma sœur, et on n'épouse pas sa sœur.</p> + +<p>Ne dis pas que je suis capricieux, non. Je n'ai point encore fini +d'être naïf, et surtout je n'ai pas travaillé à cesser de l'être; cela, +je te le jure!</p> + +<p>Et puis il n'y a pas de ma faute! Si Élise m'eût aimé,... que +sait-on?... Mais point. Élise est toujours notre <i>Lisette</i> si gaie, si +franche, si gentille, et, disons-le aussi sans reproche, si positive! +Toujours la même raison enjouée, le même esprit d'ordre, les mêmes rires +en présence de tout ce qui sent l'<i>exagération</i>. C'est comme cela, tu +sais bien, qu'elle appelle tout ce qui émeut un peu vivement les autres, +et il ne dépend pas de moi de n'être pas facile à émouvoir, si bien que +je suis un <i>exagéré</i> à ses yeux, et qu'elle me pardonne d'être comme je +suis. Elle est bien bonne, j'en suis très-reconnaissant; mais ce +continuel pardon amical me laisse calme, et tu m'as permis de ne pas me +marier sans amour.</p> + +<p>Lucie a donc vingt-deux ans. Lucie est brune, assez grande;... elle a +des yeux.... Eh bien, non, je ne peux pas te décrire Lucie.... +Demande-moi la couleur des yeux et des cheveux d'Élise, comment sont +faits ses doigts et ses bagues, comment elle s'habille: je sais tout +cela, et je pourrais t'en faire un portrait aussi minutieusement étudié +que si j'étais peintre; mais Lucie, non! Pour moi, son image remplit le +monde et ne saurait être concentrée. Mon cœur m'étouffe, et ma main +tremble rien qu'à écrire son nom!</p> + +<p>Son père est le général La Quintinie, que tu ne connais pas, je pense, +et qui commande dans je ne sais quel département. Descend-il du La +Quintinie des jardins du temps de Louis XIV? Peu importe. Le grand-père +maternel de Lucie, M. de Turdy, habite un château qu'il a sur le lac du +Bourget. Lucie a été élevée par ce grand-père et par une grand'tante +avec laquelle elle passe ses hivers à Chambéry. L'été, elle habite sans +sa tante le manoir de l'aïeul.</p> + +<p>Elle a passé deux ou trois mois à Paris dans le couvent où était Élise +Marsanne. Malgré une certaine différence d'âge, elles s'aimaient +beaucoup, et, en venant à Aix, Élise se faisait une grande fête de la +revoir. Elle a été tout de suite lui rendre visite avec sa mère. Le soir +même, elle m'a parlé d'elle.</p> + +<p>«Si vous connaissiez Lucie, me disait-elle, vous n'auriez pas assez de +mots <i>à grand effet</i> dans votre vocabulaire exalté pour dire +l'impression qu'elle vous causerait.</p> + +<p>—C'est donc une merveille?</p> + +<p>—Ah! <i>une merveille</i>! Voilà déjà!»</p> + +<p>Et la bonne Élise de rire.</p> + +<p>Moi aussi, je riais. Le surlendemain, j'ai rencontré Lucie chez ces +dames. Élise me regardait en riant toujours. J'étais très-calme, +très-froid; si froid et si calme, que, Lucie partie, j'ai dit à Élise +que son amie était <i>très-bien</i>.</p> + +<p>Mais le coup était porté, vois-tu! Si j'avais dit seulement trois +paroles, je me serais trahi et rendu ridicule, j'aimais Lucie. Pourquoi? +Oui, au fait, pourquoi Lucie et pas une autre? Il y en a ici à choisir +pour objet de mes rêves, des demoiselles plus ou moins à marier, des +brunes, des blondes, des Anglaises sentimentales, des Parisiennes +pimpantes, des Allemandes toutes roses, des Italiennes toutes pâles. +Lucie n'est rien de tout cela. Elle n'est peut-être pas jolie; je n'en +sais rien. Elle m'a regardé, elle m'a salué, je lui ai dit trois mots +insignifiants, j'avais probablement l'air stupide. Elle m'a vaguement +souri, et avec tout cela elle m'a pris mon cœur comme si elle me le +tirait de la poitrine avec ses deux mains, et elle me l'a emporté avec +elle, probablement sans y attacher plus d'importance qu'à une feuille +que l'on cueille en passant et par distraction à une branche du chemin.</p> + +<p>Père, toi qui as aimé, est-ce comme cela qu'on devient amoureux d'une +femme? Se rend-on compte de ce qui vous plaît en elle? Est-on dans son +bon sens quand cette flèche vous arrive sans qu'on l'ait prévue, sans +qu'on ait eu le temps de s'en préserver?... Oh! le vieux Cupidon avec +son carquois et son arc! Je n'avais jamais songé que ces emblèmes +fussent l'explication de l'éternel phénomène, de l'événement fatal, +aussi vieux que le monde, et aussi vrai il y a quatre mille ans qu'il +l'est encore aujourd'hui.</p> + +<p>Mais je suis peut-être fou! Dans le temps de froid examen où nous +vivons, doit-on être ainsi la proie des antiques fatalités et des +instincts aveugles? Ne doit-on pas raisonner tout, même l'amour, et se +dire, comme plusieurs que je connais: «À quoi cela mènera-t-il?» Tu ne +m'as pourtant pas appris cela, toi! Tu ne m'as pas recommandé de veiller +sur les élans spontanés de mon cœur! Il m'a semblé, au contraire, que +tu désirais me le conserver chaud et entier; mais tu pensais que +j'aimerais Élise et que mon bonheur viendrait d'elle. Je l'ai cherché +ailleurs, ou plutôt la fatalité m'a appelé ailleurs, car me voilà +malheureux. Du moins, je souffre. Et je vis pourtant! et je ne sais pas +guérir!</p> + +<p>C'est bien vulgaire, il me semble! Je me fais l'effet d'un amoureux +classique. <i>Vorrei e non vorrei.</i> Je ne sais ce que c'est, je ne sais ce +que j'ai, et je ne sais pas le dire, à toi, médecin de mon âme. J'ai +l'orgueil profondément irrité, et par moments je suis honteux de moi. +Aide-moi donc à me retrouver! Je ne comprends pas ce que je suis devenu.</p> + +<p>Le jour où pour la première fois j'ai vu Lucie, j'ai passé la soirée à +me promener avec Henri. Il a vu, à mon silence, qu'il y avait en moi un +changement, et il m'a dit en riant:</p> + +<p>«Tu es donc amoureux?»</p> + +<p>J'ai nié, et puis j'ai avoué.</p> + +<p>«Eh bien, m'a-t-il dit, je la connais, cette Lucie; elle est riche, mais +tu l'es aussi. Vos situations se valent, et on ne lui connaît pas +d'engagements. Sa famille est très-considérée; la tienne aussi; je ne +vois pas d'obstacles. Fais-toi aimer.»</p> + +<p>Fais-toi aimer! comme si cela était aussi facile que de se faire voir! +J'ai été si épouvanté d'un conseil où je sentais toute mon âme et tout +mon repos en jeu, que je l'ai repoussé vivement. Je ne sais quelle sotte +honte m'a fait mentir après la sincérité du premier aveu. J'ai prétendu +que je n'étais pas épris au point de faire la moindre démarche avant +d'avoir réfléchi et surtout avant de t'avoir consulté.</p> + +<p>Pour le dernier point, je sentais bien que je te devais la première +confidence. Eh bien, j'ai osé encore moins avec toi qu'avec moi-même. Il +m'a semblé qu'un sentiment si subitement éclos te ferait sourire, à +moins d'être exprimé avec une certaine mesure; j'ai essayé de t'écrire +raisonnablement que j'avais perdu la raison. Je n'ai pas pu résoudre un +pareil problème.</p> + +<p>Le lendemain, comme je flottais dans cette agitation vague et terrible, +le hasard ou plutôt ma destinée m'a conduit au château de Turdy. Il +avait été convenu que j'irais avec madame Marsanne et sa fille à +l'abbaye de Hautecombe, que nous connaissions déjà, mais où nous +n'avions pas visité la fontaine intermittente, dite des <i>Merveilles</i>. +C'est une attrape bien conditionnée; mais le lac, vu de la hauteur, est +si joli! Et puis Élise et sa mère étaient gaies; Henri, qui nous servait +de <i>cicerone</i>, est toujours parfaitement aimable; les petits bateaux du +lac sont trop petits et parfaitement incommodes, mais ils sont bien +menés par de bons Savoyards enjoués et obligeants, et notre promenade, +riante par elle-même, pouvait supporter beaucoup de déceptions.</p> + +<p>Comme nous redescendions le lac, Élise proposa de me montrer de près le +château de Turdy, qui est sur la même rive que l'abbaye, à peu près en +face d'Aix-les-Bains. Le cœur me battit bien fort; mais j'eus l'air de +ne m'intéresser qu'au château, et nos bateliers nous déposèrent dans un +petit port composé de quelques maisons de pêcheurs ombragées de beaux +arbres et tapies à la rive, dans l'échancrure d'un rocher.</p> + +<p>Tu connais ce beau pays de Savoie; je ne sais si tu te rappelles cette +localité, tout ce rivage du lac du côté que ferme à pic la muraille +dentelée appelée la chaîne des monts du <i>Tchat</i>, du <i>Chat</i> en langue +vulgaire. Nous avons vu ensemble de plus grands lacs et de plus hautes +montagnes; mais celles-ci ont une élégance de formes et une limpidité de +couleur qui me charment. Ce beau calcaire du Jura se refuse aux teintes +sombres de l'humidité et aux souillures pittoresques de la décrépitude. +Le vieux manoir de Turdy, édifice élégant dans sa force et planté à +mi-côte de la montagne, mire dans le lac, trop bleu peut-être, sa face +carrée, peut-être trop blanche. Les constructions du chemin de fer sur +la rive opposée sont trop blanches aussi, mais elles ne jurent pas sur +les roches pâles et nues qu'elles décorent de tourelles et de portiques +encorbellés à l'entrée et à la sortie de chaque tunnel. Il y en a, je +crois, huit ou dix le long du lac que côtoie la voie ferrée. Voilà les +riantes fortifications de l'âge moderne, et je n'ai pu me refuser à +cette réflexion qu'Élise n'a pas voulu prendre au sérieux, et qui me +frappait pourtant comme une idée saine et rassurante pour l'avenir: +c'est que les tours à mâchicoulis et les monumentales barrières de cette +région ne ferment plus la communication entre les peuples, mais qu'elles +l'ouvrent, au contraire, avec les forces souveraines de l'industrie, à +travers les flancs compacts des montagnes, obstacles que la nature +elle-même semblait avoir voulu poser à l'échange des relations sociales, +et que l'homme a pu et voulu vaincre.</p> + +<p>La partie du Jura que je te décris, par manière de calmant, avant de te +faire entrer dans mon orage intérieur, est donc surprenante de couleur +fraîche et d'aspect théâtral.</p> + +<p>C'est bien le pays que la <i>fashion</i> européenne a pu adopter pour ses +promenades de santé ou de plaisir. Des routes magnifiques, des +constructions coquettes, des chalets luxueux, d'antiques manoirs +rajeunis, des cultures vivaces, un grand air de bien-être et de propreté +chez les habitants enrichis par l'affluence des étrangers; tout cela ne +parlerait pas assez à l'imagination de l'artiste, si, à deux pas du +riant vallon d'Aix et du paisible lac, la nature ne reprenait sa libre +et forte allure alpestre. J'ai pu en juger, lorsque, arrivés à Turdy, +nous nous sommes trouvés tout d'un coup sur la terrasse formée par le +vaste sommet du massif carré du vieux château. De là, on domine tout le +lac, long, étroit, sinueux et ressemblant à un large fleuve du nouveau +monde; mais quel fleuve a cette transparence de saphir et ces +miroitements irisés?</p> + +<p>Le manoir de Turdy n'est pas loin de l'extrémité du lac, côté de +Chambéry. Il est situé à deux ou trois heures de marche verticale, juste +au-dessous de la dent du Chat, la pointe la plus élevée de cette crête +marmoréenne qui presse le rivage en plongeant tout droit dans le flot, +et assis sur un rocher qui dépasse et mouvemente un peu la ligne trop +roide de ce rivage abrupt. Ce rocher est assez vaste pour porter un +paysage entier de jardins et de fabriques admirablement posé dans ses +ondulations. Le manoir est d'un beau style et de taille à figurer sans +mesquinerie parmi les escarpements qui le portent et le dominent. Il est +complètement inhabité, quoique en bon état de réparation extérieure; +mais probablement il faudrait, pour arranger l'intérieur, des dépenses +trop considérables, et généralement les habitants du pays préfèrent +accoler, au pied ou au flanc de ces vastes et incommodes constructions +de leurs pères, des logis modernes à la mode anglaise ou suisse. Celui +de Turdy est bas et occupe une ligne assez longue, avec des ailes en +retour. Ombragé d'un gros massif de beaux arbres, il est comme caché et +abrité par la forteresse, contre le couronnement de laquelle il +s'appuie, tournant le dos au lac et ne regardant pas même en face de lui +la muraille austère de la montagne, qui lui est cachée par les gros +tilleuls du jardin.</p> + +<p>En revanche, une large échappée de vue à gauche, sur la terrasse, en +demi-cercle de ce jardin, permet d'embrasser toute la vallée de +Chambéry, à laquelle l'extrémité du lac sert de premier plan, et dont le +profond horizon est fermé par les glaciers majestueux des grandes alpes +de neige. Mais la vue générale du site est à prendre sur le toit plat du +vieux château. De là, on voit s'ouvrir magnifiquement la gorge qui serre +le lac, et on peut compter les nombreux plans et méandres de la vallée +de Chambéry, large et long soulèvement bosselé, fouillé, craqué et +disloqué dans tous les sens, et enfin affaissé dans son ensemble +désordonné, au milieu du soulèvement resté debout des montagnes +environnantes.</p> + +<p>C'est un beau spectacle que celui de cette nature en ruine que décore +une splendide végétation, vierge en apparence, bien que partout dirigée +ou utilisée par la main de l'homme. Elle est si gazonnée, si arrosée, si +lavée et si fraîche de ton, cette nature savoisienne, qu'on peut lui +reprocher quelquefois, surtout aux environs d'Aix, d'être un peu +vignette anglaise, paysage romantique composé et colorié à plaisir. +D'autre part, les cultures, où, comme en Italie, la vigne court en +guirlandes sur les arbres, mais ici avec une coquetterie plus arrangée, +ont un air de fête champêtre qui manque un peu de naïveté. Heureusement, +à deux pas de là, le roc nu avec des chutes d'eau dans ses brisures, les +ravins profondément tranchés et charriant des blocs au milieu des +prairies, les arbres et les terres entraînés par les orages, montrent +bien que la beauté primitive conserve ici une certaine habitude +terrible, et que ni le touriste de la belle saison ni le patient et +laborieux paysan de la montagne ne l'ont encore soumise entièrement à +leur profit ou à leur plaisir.</p> + +<p>Je regardais ce grand, fier et doux tableau, songeant au plaisir de +vivre là, près d'une femme aimée, lorsqu'une voix déjà connue comme si +je l'eusse entendue toute ma vie me fit tressaillir et frissonner: +c'était mademoiselle La Quintinie, qu'on nous avait dite absente, et qui +rentrait de la promenade avec son grand-père. Elle accourait embrasser +Élise, et madame Marsanne se hâta me présenter à M. de Turdy.</p> + +<p>C'est un grand vieillard maigre, poli, un peu timide, assez insignifiant +à première vue, mais que je ne pouvais cependant pas regarder sans +intérêt, car il avait une réputation de grande honorabilité, et je +savais déjà que Lucie l'adore. Il m'accueillit avec cette politesse +provinciale qu'on raille à Paris, mais que je trouve fort bonne et fort +agréable quand elle n'est pas exagérée, et c'était ici le cas. On nous +fit entrer au salon, et il n'y eut pas moyen de s'en aller. Lucie +retenait obstinément ces dames à dîner. M. de Turdy, qui connaissait un +peu Henri, nous retint tous les deux. On renvoya nos bateliers, on se +chargeait de nous faire reconduire le soir.</p> + +<p>C'est ainsi que je me suis trouvé introduit et accepté dans la maison de +Lucie, non comme un prétendant qui n'eût peut-être jamais osé se +présenter; mais comme un hôte et un ami de plus que le hasard protége. +Je ne sais pas trop ce qui s'est passé avant et pendant le dîner. Je ne +sais pas mieux dire dans quel état d'émotion bizarre je me trouvais. +J'avais des envies nerveuses de rire et de pleurer, et, si j'eusse bu +autre chose que de l'eau, je me serais cru surpris par l'ivresse.</p> + +<p>Peu à peu je me suis retrouvé en rencontrant deux ou trois fois les yeux +de Lucie fixés sur moi et comme étonnés. J'ai repris l'aisance que donne +l'habitude du monde, mais non le calme intérieur. La voix de Lucie, +extraordinairement forte et douce en même temps me frappait de secousses +électriques chaque fois qu'elle s'élevait au-dessus du diapason de la +causerie intime. Cette voix a, je t'assure, une puissance fascinatrice; +et je crois même qu'elle est, en ce qui me concerne du moins, la plus +grande séduction extérieure de Lucie. Elle est parfois vibrante comme +l'airain et remplit le milieu où elle résonne comme une sorte de +commandement majestueux. Son rire est si franc, si large, si chantant, +qu'il n'y a pas d'orage qu'il ne doive couvrir ou disperser. Une +interpellation directe de cette voix à son diapason élevé est comme un +appel aux armes dans le tournoi de la conversation. Et puis, dès qu'elle +a engagé un échange quelconque de paroles, elle s'emplit d'une suavité +qui semble verser des torrents de tendresse et d'abandon, quelque +insignifiant que soit le fond de l'entretien.</p> + +<p>Ceci ne veut pas dire que Lucie parle avec frivolité sur quoi que ce +soit. Au contraire elle est sérieuse sous un grand air de gaieté +juvénile; mais je veux te faire comprendre qu'avant de l'apprécier dans +son intelligence on est déjà subjugué par son accent.</p> + +<p>Son regard est comme sa voix, il est franc et doux, non pas hardi, mais +brave, trop souvent distrait peut-être, mais toujours pénétrant quand on +l'obtient en plein visage, et bienveillant pour peu qu'on le mérite. Ses +yeux sont d'une limpidité que je n'ai jamais trouvée dans les yeux +noirs. Ils ne sont pas noirs du reste, du moins je les vois d'un ton +orangé quand je parviens à me rendre compte de quelque particularité en +la regardant; car, malgré mon habitude de contempler avec un soin égal +l'ensemble et les détails de toute chose et de tout être, ce qui me +domine dans l'aspect de Lucie, c'est l'ensemble. Cela tient à ce qu'il +m'est impossible de la regarder de sang-froid. Je ne sais quel vertige +flotte autour d'elle; c'est comme le frissonnement d'un nimbe.</p> + +<p>Mais comme je dois t'impatienter avec mon récit qui n'avance pas! Ce +jour-là, il ne se passa rien du tout entre elle et moi, rien d'apparent +du moins. Nous étions parfaitement étrangers l'un à l'autre, et je me +taisais, dans la crainte de perdre une seule de ses paroles ou de me +distraire de l'émotion délicieuse où je me sentais plongé. Qu'a-t-elle +dit? A-t-elle dit quelque chose? De quoi a-t-on parlé autour de nous ce +jour-là? Je n'en sais absolument rien. J'étais dans un état surprenant; +il me semblait faire un rêve de somnambule, marcher au bord d'un +précipice avec aisance et savourer l'enivrement de l'abîme avec la +confiance d'un fou.</p> + +<p>J'ai été seulement frappé de la manière dont elle m'a dit adieu. M. de +Turdy engageait Henri à revenir souvent le voir, et, comme il s'était +aperçu de mon admiration pour le beau site où s'élève sa demeure, il +m'invitait à revenir aussi. Sa petite-fille et lui nous ont reconduits +jusqu'au bord du lac, où deux barques nous attendaient. Dans la +première, qui est celle de M. de Turdy, il n'y a, en sus des bateliers, +de place que pour deux personnes. C'est un de ces petits canots effilés +qui nagent avec une vitesse étonnante. Madame Marsanne et sa fille +s'assirent dans cette barque et passèrent devant. Il y en avait une plus +grande pour Henri et pour moi; celle-ci s'appelait <i>les Amis</i>, la +première s'appelle <i>Lucie</i>. Je compris que M. de Turdy n'admettait +jamais d'autre passager que lui-même avec sa petite-fille, et je lui en +sus un gré infini. Ces embarcations sont si étroites, qu'il n'y a +vraiment aucune pudeur à y entasser des femmes et des hommes. En nous +quittant, M. de Turdy nous cria: «Au revoir!» et Lucie répéta d'une voix +franche ce mot, qui ne s'adressait qu'à moi par le fait du hasard. +J'étais entré le dernier dans la barque, j'avais encore un pied sur le +rivage, et Henri était déjà au bout de la proue, prétendant ramer à la +place du batelier pour ne pas prendre froid.</p> + +<p>Il eut bientôt assez de cette gymnastique. Le lac est plus large qu'il +ne paraît. Henri vint donc s'asseoir près de moi. La lune était +resplendissante, et le ciel, criblé d'étoiles, ressemblait à un ciel de +Naples. Je ne voulais parler que de ce beau spectacle; mais Henri me +parla de Lucie.</p> + +<p>«Eh! me dit-il, il va bien, il va même très-bien, ton mariage! C'est +très-romanesque, et pourtant cela va tout seul.»</p> + +<p>J'étais épouvanté de cette ouverture, je la trouvais insensée, et, si +tout autre qu'Henri Valmare me l'eût faite, je crois que je me serais +fâché. Me parler avec cette légèreté, cette liberté d'esprit du but +terrible et sacré de l'amour, et cela au début du premier sentiment, à +l'invasion du premier trouble, c'était me traiter comme on ferait d'un +oiseau que l'on précipiterait sans ailes dans l'inconnu de l'espace. Je +ne répondis point. Je sais qu'Henri est bon quand même. C'est le plus +intime, sinon le plus sympathique de mes amis d'enfance. Il a ton estime +et ton affection; mais tu avais bien raison de me dire: «Vous ne vous +comprendrez pas toujours.» Le fait est que déjà nous ne nous comprenions +plus du tout, et que sa précipitation me semblait un outrage à la divine +pureté de mon premier rêve.</p> + +<p>Il ne s'inquiéta guère de mon silence!</p> + +<p>«J'ai beaucoup parlé de toi à M. de Turdy, reprit-il. Comme il me +questionnait sur ton compte, frappé qu'il était de ton heureuse +physionomie, je lui ai raconté toute ta vie, la manière dont ton père, +resté veuf de bonne heure, t'a élevé lui-même à lui tout seul, à sa +manière, en homme très-fort, très-admirable et très-original qu'il est; +comme quoi cet excellent père avait réussi à faire de toi un garçon +charmant, chevaleresque, poétique, un véritable Amadis des Gaules. J'ai +dit tout cela sans rire, parce que j'aime ton père et toi, parce que, +tout en vous trouvant singuliers, je vous estime à l'égal de ce qu'il y +a de meilleur dans le monde; et mon vieux Turdy qui n'est pas mal don +Quichotte non plus, a pris feu tout de suite. Il ne m'a pas demandé si +tu étais riche ou pauvre, mais si tu <i>étais occupé</i>. J'ai répondu: «Il +s'occupe,» ce qui n'est peut-être pas la même chose; mais il n'a point +paru faire de distinction, et je te jure que tu as fait sa conquête et, +par conséquent, celle de sa charmante petite fille, qui ne voit que par +ses yeux.»</p> + +<p>Je ne répondais toujours point. Je ne voulais ni approuver la +précipitation d'Henri, ni le dégoûter de me rendre service, car je +sentais bien qu'il pouvait seul suppléer à ma timidité.... D'où vient +que cette brusque façon de me pousser dans ma destinée me faisait +souffrir?</p> + +<p>Il remarqua mon silence et parut s'en inquiéter.</p> + +<p>«Après ça, me dit-il, peut-être t'es-tu moqué de moi en me disant que tu +étais épris de mademoiselle La Quintinie; et peut-être au fond +penses-tu toujours à mademoiselle Marsanne?</p> + +<p>—Dis-moi, lui répondis-je, que tu es amoureux d'Élise, et laissons +l'autre tranquille. Pauvre jeune fille, si riante et si heureuse, +qu'a-t-elle fait d'excentrique ou de hasardé aujourd'hui, pour que deux +écoliers en vacances se permettent d'épier le premier battement de son +cœur et de disposer de sa vie dans leurs rêves?»</p> + +<p>Henri se prit à rire, et puis tout d'un coup il me développa d'un ton +fort sérieux, et pour la première fois, ses théories sur l'amour et le +mariage.</p> + +<p>«Mon cher ami, dit-il, libre à toi de te prendre pour un écolier; mais, +moi, je sens que je suis un homme, et un homme de mon temps, qui plus +est. A vingt-cinq ans, j'en ai, à beaucoup d'égards, cinquante. Tu ne +m'en fais pas ton compliment, je le sais, je t'en dispense. Je n'ai pas +la prétention de te servir de modèle, et je ne me permets pas de vouloir +rien déranger au système d'éducation que ton père t'a appliqué. Je suis +ce qu'on m'a fait, ce que le monde d'aujourd'hui fait de tous les jeunes +gens qui ne se présentent pas à lui armés de toutes pièces par la déesse +Minerve, et cuirassés de théories plus ou moins transcendantes. Je ne +suis pas venu au monde comme toi, avec une fortune bien établie. Mon +père a mangé gaiement la sienne sans trop songer à mon avenir, c'était +son droit. Il m'a procuré un emploi assez lucratif dans un ministère. Je +suis un homme <i>occupé</i>, moi, et je n'en suis pas plus fier car mon +occupation ne sert absolument à rien et ne me prend pas une parcelle de +mon intelligence, de mon cœur ou de ma volonté. Je suis un privilégié +qui ne feint même pas de travailler, vu qu'il est fier et méprise +l'hypocrisie, un être complètement inutile à la société, et qui ne se +soucie pas plus d'elle qu'elle ne se soucie de lui. Mon père s'est servi +d'une influence acquise par ses opinions; moi, je n'ai pas encore +d'opinions politiques, et, comme je suis un honnête garçon, je ne feins +pas plus d'en avoir que je ne feins de prendre mon emploi au sérieux. Je +sais très-bien qu'en perdant mon père, je resterai sans appui, et que, +si j'ai affaire alors à des supérieurs zélés, à des pédants +administratifs, je perdrai ma place. Voilà pourquoi je songe à me marier +pendant que j'ai cette place, qui fait de moi ce qu'on appelle un parti +sortable. Qui dit mariage dit donc <i>affaire</i> dans la position où je +suis; cette position, je ne me la suis pas faite, je l'ai subie. Je +n'aurais pas mieux demandé que d'être un homme de mérite, mais on ne m'a +pas donné l'occasion de le devenir. J'y suppléerai par ma volonté quand +je me sentirai mûr. Je réfléchirai, j'écrirai ou j'agirai; je serai +quelque chose. Il n'est pas permis de ne rien être au temps où nous +vivons. Ce que je produirai, je ne le sais pas encore, mais je sais la +philosophie que j'aurai, et je veux bien te la dire d'avance.</p> + +<p>«Je ne sais absolument rien de la vie future, voilà pourquoi je ne la +nie pas; mais je ne force pas non plus mon imagination pour y croire; +Toute ma religion consiste à accepter là vie présente telle qu'elle est, +et à ne pas chercher querelle à Dieu sur son peu de durée. J'accepte +aussi la courte mesure d'intelligence qu'il m'a donnée, ainsi qu'à la +plupart de mes semblables, et ma vertu consiste à n'en pas faire le +mauvais usage de préférer le laid au beau, le mal au bien. Donc, je ne +ferai jamais d'action perverse et je n'aurai pas de vices, ce qui ne +sera pas une conduite trop vulgaire; je n'ai pas de goût pour ce qui est +vulgaire.</p> + +<p>«Te voilà fixé sur mes principes de religion et de moralité, ils +tiennent, comme tu le vois, en deux mots: tolérance et bon goût. C'est +assez, si ces deux mots-là sont sérieux.</p> + +<p>«Passons au chapitre du sentiment. Je suis passionné, avec l'imagination +froide, c'est-à-dire que je suis jeune, que je n'ai abusé de rien, que +j'ai encore des sens, et que je suis très-capable d'aimer une femme à la +condition qu'elle sera ma femme et que je pourrai l'estimer. Je n'estime +pas les femmes en général. Toutes celles que j'ai connues intimement +jouaient un rôle quelconque, et se sont classées dans mon souvenir comme +des actrices plus ou moins habiles; mais celle que je choisirai sera +forcée d'être naturelle, vu qu'elle ne fera aucun effet et n'aura aucune +prise sur moi, si elle ne l'est pas. Qu'elle soit du reste tout ce qu'il +lui plaira d'être, sérieuse ou frivole, artiste ou bourgeoise d'esprit, +pieuse ou philosophe, ambitieuse ou modeste, mondaine ou cénobitique, +pourvu qu'elle soit de bonne foi dans le caractère qu'elle me montrera +et honnête dans la satisfaction de ses instincts, je lui laisserai sa +libre initiative. Elle sera fidèle, c'est tout ce qu'il me faut, et +jamais ridicule, j'en réponds, j'y veillerai; je saurai la choisir, te +dis-je, et je l'aiderai à marcher droit, je l'y contraindrai au besoin. +Je n'ai donc aucune frayeur du mariage, j'en remplirai consciencieusement +tous les devoirs, et je me ferai respecter, je me le suis juré à moi-même.</p> + +<p>«J'ai dit. Tu connais à présent celui qui te parle. Je passe au fait +présent, au sujet qui t'occupe. Élise Marsanne me plaît; elle est, +jusqu'à ce jour, la seule femme dont je puisse dire: Je peux l'aimer; +mais je ne l'aime point encore, je n'ai pas lâché la bride à la vivacité +de mon goût pour elle. Dis-moi franchement, et une fois pour toutes, que +tu renonces à elle et que ton père t'autorise à n'y plus songer, et +demain je te dirai peut-être que je suis amoureux d'elle, si ce mot-là +te paraît nécessaire au sérieux de mes projets.»</p> + +<p>J'ai voulu, cher père, te rapporter aussi textuellement que possible +tout ce discours de notre ami, parce que madame Marsanne, voyant que je +ne recherche pas sa fille, te consultera probablement avant d'écouter un +autre prétendant. Peut-être que tout cela ne t'apprend rien, qu'elle t'a +déjà écrit la tournure que prenaient les choses en ce qui concerne +Élise, et que depuis longtemps tu as pénétré le caractère et les idées +d'Henri. Peut-être que tu les as pesées dans ta sagesse, et que tu as +déjà porté ton jugement. Permets-moi cependant de te dire le mien, Élise +Marsanne et Henri Valmare me semblent faits l'un pour l'autre, et j'ai +quelque sujet de croire qu'ils s'entendent déjà fort bien.</p> + +<p>Quant à mon avis,... qu'importe? Puis-je dire que j'ai un avis, une +théorie quelconque à opposer au programme que mon ami s'est fait sur +l'amour et le mariage? Non, en vérité, je n'avais pas encore beaucoup +pensé au mariage, moi, et, depuis que j'aime, tout se résume pour moi +dans le besoin de l'amour éternel, de l'amour exclusif. Le mot de +mariage ne m'offre pas un sens à part, et je ne peux rien discuter à ce +sujet avec Henri, qui fait de l'amour une sorte de satisfaction physique +légitime, énergique et amicale, mais où il semble que les croyances, les +opinions, les idées en un mot doivent faire éternellement deux lits.</p> + +<p>Je lui ai juré que ni toi ni moi n'apporterions d'obstacle à ses +projets, et je le priai de ne pas se préoccuper des miens à ce point de +vue.</p> + +<p>Deux jours après, nous allâmes rendre notre visite à M. de Turdy. Il +était seul. Sa petite-fille va de temps en temps voir sa tante à +Chambéry. Les jeunes personnes du monde vont rarement ainsi seules dans +leur voiture. Moi, je n'y trouvais rien à redire, je devais croire et je +crois à la fidélité et au dévouement des vieux serviteurs auxquels M. de +Turdy confie son unique enfant; mais Henri, qui est plus occupé que moi +des usages, a demandé assez naïvement au vieillard si les jeunes +Savoyardes jouissaient de la liberté qu'on accorde aux demoiselles +anglaises.</p> + +<p>«Non, pas du tout, a-t-il répondu; mais ma Lucie, n'est plus une petite +pensionnaire. Elle n'a pas de mère, sa tante est infirme, et, moi, je +suis bien vieux; je me déplace difficilement. Son père n'est ici que +lorsqu'il peut dérober quelques jours à ses fonctions militaires. Lucie +a le cœur partagé entre nous trois; elle ne peut guère suivre le +général, qui n'est jamais installé que provisoirement, et qui, étant +toujours censé en activité de service, se flatte toujours d'entrer en +campagne à la première occasion. C'est un bon père que mon gendre, et il +voit que Lucie est plus convenablement et plus heureusement fixée dans +la vieille famille sédentaire que dans une ville de garnison. Il a donc +bien voulu me faire jusqu'ici le sacrifice de me laisser mon bâton de +vieillesse, et je lui en sais un gré extrême. C'est un homme excellent, +bien qu'un peu imposant de manières.»</p> + +<p>En prononçant ce mot d'<i>imposant</i>, M. de Turdy eut une sorte de +mystérieux sourire qui me frappa, mais qui ne m'a pas été expliqué. Il +continua de motiver à nos yeux, avec une condescendance qui me frappa +aussi, l'espèce de liberté dont jouit sa petite-fille, et c'est alors +seulement que j'appris l'âge de Lucie. Je ne le soupçonnais pas: je lui +avais donné de seize à dix-sept ans.</p> + +<p>«Elle est majeure depuis un an, nous dit-il, et je trouve qu'il serait +ridicule de l'astreindre à toutes les minuties de l'étiquette +nécessaires aux petites ingénues. Elle est arrivée à la jeunesse +complète, entourée de tant d'estime et de respect, que nous croyons +juste, sa tante et moi, de lui laisser recueillir un peu le bénéfice de +sa raison et de sa piété.»</p> + +<p>Puis, s'adressant à Henri, il ajouta:</p> + +<p>«Vous trouverez peut-être ce dernier mot un peu rauque dans ma bouche de +mécréant; mais je veux vous dire—devant votre jeune ami +précisément—que je me suis fort amendé depuis un an ou deux. Il est +temps, n'est-il pas vrai? N'allez pourtant pas me croire converti! Les +capucinades sont fort de mode en ce temps-ci. Moi, j'ai passé l'âge où +elles pourraient être utiles, et je m'en tiendrai à la chose qui m'a +suffi jusqu'à ce jour. Je nie le Dieu personnel, voyant, écoutant, +veillant et réglementant la création à la manière d'un administrateur +émérite. Si Dieu existe, il n'a, selon moi, de comptes à rendre à +personne de sa gestion, et il l'abandonne aux lois établies par la force +des choses. Je sais que vous n'êtes pas beaucoup plus spiritualiste que +moi, mon cher Valmare; mais votre jeune ami,... dont j'ignore absolument +les opinions...»</p> + +<p>Je lui demandai si c'était une question qu'il me faisait l'honneur de +m'adresser.</p> + +<p>«Non, reprit-il, je n'ai pas ce droit-là, et, d'ailleurs, je reconnais +aujourd'hui que je ne l'ai envers personne. Il fut un temps où j'étais +un peu fanatique d'incrédulité, et où les momeries me poussaient à bout. +J'ai mis de l'eau dans mon vin, où plutôt ma petite-fille a baptisé mon +breuvage, et je me suis laissé faire. Elle m'a reproché mon intolérance; +elle m'a juré qu'elle respectait mes idées, qu'elle ne chercherait +jamais à me les ôter, et elle m'a tenu parole. Enfin ma petite dévote a +remporté la victoire. Je ne dis plus rien, je laisse à chacun sa +fantaisie, je ne me moque plus des pratiques; je ne réclame plus la +liberté de conscience, puisqu'on me l'accorde à moi-même. Qu'en +pensez-vous?»</p> + +<p>Il me regardait. Je ne sais ce que j'allais répondre; peut-être +n'aurais-je pas du tout répondu, lorsque mademoiselle La Quintinie +entra. Je ne m'y attendais pas. Elle était venue par le lac, elle avait +monté la côte à pied et s'était introduite sans fracas par le jardin; +elle avait laissé son chapeau sur un banc, elle se trouva assise au +milieu de nous après avoir baisé le front blanc et luisant de son +grand-père, comme si, ayant assisté à la conversation, elle le +remerciait de ce qu'il venait de dire.</p> + +<p>Je crois qu'elle avait effectivement surpris et deviné ses dernières +paroles, car elle se tourna gaiement vers Henri en lui disant:</p> + +<p>«Vous n'allez pas soutenir le contraire, monsieur Valmare?</p> + +<p>—Je n'avais pas la parole, répondit Henri en me désignant. Voici +l'oracle consulté.</p> + +<p>—Un oracle! déjà? s'écria Lucie avec son beau rire moqueur et +caressant.</p> + +<p>—Quand on est oracle à mon âge, lui répondis-je, on reste muet, ou l'on +s'en tire par des énigmes.</p> + +<p>—Ni l'un ni l'autre, reprit-elle, ou bien l'on n'est qu'un faux oracle, +c'est-à-dire rien. Moi, je sais que vous êtes quelque chose, on nous l'a +dit, et je crois de tout mon cœur que vous êtes quelqu'un. Il faut +parler et dire de bonne foi tout ce que vous pensez.»</p> + +<p>Il me sembla qu'elle me faisait subir à dessein un interrogatoire, que +son grand-père s'y prêtait, qu'il avait amené cela, et qu'elle en +tirerait parti avec adresse, tout en y mettant une apparence d'imprévu.</p> + +<p>Pensait-on déjà que je me présentais, et que je m'offrais sans retour? +Henri avait-il déjà, dès ma première visite, trahi le secret de mon +mutisme effaré? Henri, si prudent pour lui-même dans la vie, était-il à +ce point imprudent pour les autres? Je me crus placé sur la sellette, et +j'eus un mouvement de terreur et de dépit si prononcé, que je faillis +m'enfuir sans dire un mot.</p> + +<p>Lucie vit mon air éperdu. Je crois que je rougissais comme un enfant. +Elle fut très-gaie, et d'une gaieté dont il était impossible de se +piquer; car cet accent de bonté qui est en elle, ce ton de bonhomie +presque fraternelle dès le premier abord, est une séduction dont je ne +puis te donner l'idée. Elle prétendit que j'étais en proie au vertige +des pythonisses, que je regardais la fenêtre, et elle courut la fermer, +assurant que j'avais le projet de m'envoler pour soustraire le secret +des dieux à la vaine curiosité des mortels. Quand j'eus ri et plaisanté +à mon tour, j'espérai en être quitte; mais Henri, qui voulait absolument +me faire <i>briller</i>, y revint, et Lucie insista. Je pris mon parti alors +avec la témérité que soulève en moi la moindre apparence de persécution. +C'est de mon âge, et c'était mon droit. Je veux tâcher de me bien +rappeler ce que j'ai dit ce jour-là; car, dès ce jour-là, j'ai brûlé mes +vaisseaux et compromis sans retour mon rêve d'amour et de bonheur.</p> + +<p>J'ai dit que les oracles n'étaient pas responsables de leurs arrêts, +qu'ils étaient la proie toute passive d'une vérité infernale ou céleste +agissant en dehors d'eux et malgré eux. Là-dessus, j'ai déclaré que je +ne voyais pas matière à prononcer, parce que je ne me trouvais aux +prises en ce moment avec aucune foi réelle. M. de Turdy, en accordant à +sa petite-fille le droit de croire au Dieu <i>personnel</i>, cessait d'être +l'incrédule qu'il avait la prétention d'être. Mademoiselle La Quintinie, +en respectant l'incrédulité de son grand-père, abandonnait les voies de +l'orthodoxie. Il n'y avait plus de doctrine dès qu'il y avait +transaction. L'oracle, voyant des idées aussi confuses troubler son +atmosphère, demandait à descendre du trépied et à garder ses +inspirations pour lui-même.</p> + +<p>«C'est-à-dire, répondit mademoiselle La Quintinie, que vous accaparez +pour vous tout seul la vérité suprême. C'est fort vilain! c'est de +l'égoïsme! Mais vous en avez dit assez, malgré vous, pour que j'en fasse +mon profit, et je crois que j'ai eu tort de faire si bon marché du peu +de foi de mon grand-père. Pourtant, si j'étais ergoteuse, je vous dirais +que vous me donnez raison; car, si mon grand-père, en tolérant mes idées +religieuses, a fait un pas vers la foi, je reste orthodoxe en me +réconciliant avec une âme à demi-convertie.»</p> + +<p>Elle disait cela d'un ton très-net et tout en caressant le vieillard, +qui, souriant et vaincu, me regardait comme pour me demander s'il était +possible de résister à ce bel apôtre.</p> + +<p>Je résistai pourtant sans trop savoir pourquoi; je me sentais poussé à +la révolte par un instinct de loyauté. Plus on se sent épris, plus on +doit offrir sérieusement son âme, et il n'y aurait rien de sérieux dans +la prudence évasive. Je soutins donc mon assertion. Je ne voulus rien +céder. Je déclarai que, si j'avais une doctrine de foi bien arrêtée, il +me serait impossible de la modifier au gré de mes affections ou de mes +sympathies.</p> + +<p>«Savez-vous que cela est effrayant? objecta mademoiselle La Quintinie. +Vous dites: «Si j'avais une doctrine!» Donc, vous n'en avez pas, et avec +cela vous êtes plus intolérant que ceux qui en ont une!»</p> + +<p>Je répondis qu'une doctrine ne s'improvisait pas à mon âge, que je +travaillerais de toute mon âme à m'éclairer, et que je me préparais à +croire et à penser par un grand respect envers l'essence même de la foi, +comme un homme qui va franchir quelque dangereux passage s'assure contre +le vertige et consulte sa volonté.</p> + +<p>Lucie me regardait attentivement, comme si elle eût étudié de sang-froid +ma fermeté intérieure dans les lignes de mon visage; puis, après un +instant de silence, elle dit d'un ton très-sérieux:</p> + +<p>«Je crois que vous avez raison, et que cet apprentissage d'austérité +intellectuelle vous mènera à la vérité.»</p> + +<p>Henri prit cela pour des paroles d'encouragement. Moi, je sentis que le +ton et le regard de Lucie me faisaient vaguement beaucoup de mal; mais, +quand Henri me demanda ensuite pourquoi, je ne sus pas le lui dire.</p> + +<p>On parla d'autre chose, et nous prîmes congé. Notre visite avait duré +plus longtemps qu'il n'était strictement convenable; mais, loin de nous +le faire sentir, on nous invita à une promenade à laquelle madame +Marsanne et sa fille, ainsi que deux ou trois autres personnes, allaient +être conviées. M. de Turdy chargea Henri de prendre jour avec ces dames +et de lui écrire leur décision.</p> + +<p>Madame Marsanne me prit à part le soir même pour me demander comment +s'était passée ma seconde visite à Turdy. Je lui en rendis compte +sincèrement. Comme jamais il n'a été question entre elle et moi des +projets que vous aviez faits ensemble, et que je suis censé, aussi bien +qu'Élise, les ignorer absolument, je crus devoir exprimer sans détour +mon admiration pour Lucie et ma sympathie pour son grand-père.</p> + +<p>«Prends garde, mon cher Émile, répondit notre amie. Mademoiselle La +Quintinie a refusé plusieurs partis, et, bien qu'elle n'ait pas affiché +une résolution décisive, sa famille craint qu'elle ne tourne tout +doucement à l'habitude du célibat. Il faut que je t'apprenne ce que +c'est que Lucie. Je ne le sais réellement que depuis deux ou trois +jours, ayant été aux informations auprès des personnes du pays.</p> + +<p>«Lucie n'est pas seulement une charmante fille que mon Élise a connue +très-gaie et très-intelligente au couvent: c'est à présent une personne +plus que distinguée: c'est, dit-on, une femme réellement supérieure. +Elle a tant de goût et de bon sens, qu'elle le cache plutôt qu'elle ne +le montre; mais il paraît qu'elle est aussi instruite qu'une femme peut +l'être et qu'elle a un grand talent de musicienne, avec cela un +caractère qui, par le courage et l'élévation, ne paraît pas de son sexe. +Tout en la chérissant, Élise se moque un peu d'elle entre nous. Moi, je +suis moins susceptible que ma fille, et je vois dans mademoiselle La +Quintinie une personne qui ne se décidera pas aisément au mariage, parce +qu'elle a le droit d'exiger beaucoup et parce qu'elle ne connaît pas les +petites ambitions, l'ennui de l'oisiveté, le besoin de paraître, enfin +toutes les petites raisons qui déterminent la plupart des jeunes filles.</p> + +<p>«Si j'étais sa mère, poursuivit madame Marsanne, peut-être la +laisserais-je suivre cette voie exceptionnelle, à la condition que +j'aurais pour me consoler une autre fille comme Élise, destinée à +prendre la vie plus terre à terre. On dit que le général La Quintinie +n'entend pas de cette oreille, et que, quand il a le loisir de s'occuper +de Lucie, il tempête de la voir encore fille à vingt-deux ans. Il menace +alors les vieux parents de la leur retirer, s'ils ne trouvent pas à la +marier au plus vite. Donc, le grand-père avait jeté d'abord les yeux sur +Henri Valmare; mais il paraît qu'Henri a une inclination.»</p> + +<p>Ici, madame Marsanne sourit d'une manière expressive, et elle continua:</p> + +<p>«Du moins Henri m'a dit qu'il l'avait fait clairement pressentir dès les +premiers mots très-bienveillants et très-gauches du bonhomme Turdy. +Aussi le bonhomme a-t-il songé à toi dès qu'il t'a vu et qu'il a su +d'Henri qui tu es et ce que tu vaux. «Je laisserai tous mes biens à +Lucie, a-t-il dit. Sa grand'tante en fera autant. Nous n'avons donc pas +à nous préoccuper de la fortune du futur. Ma sœur a des idées un peu +féodales, c'est un radotage dont je souris. On passera sur le nom, quel +qu'il soit. Ce qu'il nous faut, c'est un jeune homme charmant, +très-instruit et d'un caractère un peu exceptionnel, à la fois +enthousiaste et vertueux, comme vous m'avez dépeint M. Émile Lemontier. +Celui-là pourrait plaire à ma petite-fille, qui sait? Rien ne coûte +d'essayer. N'en dites rien au jeune homme; mais, si Lucie lui tourne un +peu la tête, ne le découragez pas; car, de mon côté, je plaiderai sa +cause vivement.»</p> + +<p>En me rapportant les paroles de M. de Turdy, madame Marsanne m'avait +paru, elle, plaider avec une délicate réserve la cause des amours +d'Henri et d'Élise. Aussi je me gardai bien de dire non au rêve du vieux +Turdy, et, tout en m'y prêtant à mes risques et périls, je priai madame +Marsanne de ne point t'en écrire. J'eus peut-être tort, mais je +craignais de te tourmenter l'esprit. Tu avais un grand travail à +terminer, et moi, me sentant pris trop vite et trop fortement, je me +flattais de me calmer et de t'entretenir peu à peu de mes espérances +sans te bouleverser de mes anxiétés.</p> + +<p>Dans tout-cela, cher père, ne te semble-t-il pas que les personnes +graves, le grand-père, madame Marsanne et Henri, qui se pique d'avoir +cinquante ans, ont agi bien vite? Je ne leur en veux pas. Ils n'ont pas +deviné combien j'étais capable d'aimer avec passion, et combien Lucie, +avec son air ouvert et confiant, était en garde contre mon amour.</p> + +<p>J'ai eu pourtant de grandes illusions, comme tu vas le voir, des +illusions dont je suis honteux à présent. Je ne suis pas un fat, et, +sans faire de fausse modestie, je ne me crois pas présomptueux. Si j'ai +fait de très-bonnes études, c'est grâce à toi, qui de bonne heure, avec +un mélange admirable de persévérance et de sollicitude, as su +développer, exciter et contenir tour à tour les élans de ma curiosité. +D'ailleurs, cette soif d'apprendre, mon seul mérite, je la tiens de +toi; et je n'ai en moi rien de bon qui ne t'appartienne. A force de +m'entendre répéter que je ne suis pas un garçon vulgaire, j'ai dû +m'habituer à le croire; mais je te jure que je n'ai pas ouvert la porte +aux sottes vanités, que j'ai le respect enthousiaste des supériorités +auxquelles je dois de n'être pas un esprit trop inférieur, et que tout +mon orgueil est de comprendre le bien qui m'a été fait, le prix du beau +et du vrai qui m'ont été donnés!</p> + +<p>En me présentant de nouveau devant Lucie, j'étais donc digne, sinon de +son estime, du moins de son attention. Je lui apportais une confiance +sans bornes dans son caractère, et ce n'est pas là un sentiment +d'infatuation personnelle. Je ne l'examinais pas, je ne me demandais pas +si mon cœur et mon imagination la plaçaient trop haut: j'avais ce +besoin d'adorer sans contrôle et de se donner sans réserve qui est à +coup sûr le fait d'une réelle ingénuité d'esprit.</p> + +<p>Ce fut à la cascade de Coux qu'eut lieu notre troisième rencontre. Cette +chute d'eau, médiocre comme volume et comme hauteur, n'en est pas moins +digne de l'engouement de Jean-Jacques. En fait de paysage, Rousseau +était vraiment un grand artiste, et on peut, quand on est artiste aussi, +le suivre avec confiance dans ses promenades. Il avait compris que le +beau n'a pas besoin d'une grande mise en scène, et que l'effet des +choses est dans l'harmonie. Rien de plus frais et de plus suave que +l'arrangement naturel de cette cascatelle. La brisure de rochers d'où +elle s'élance est proportionnée à son élévation; et les blocs où elle +disparaît un instant, pour s'en échapper en plusieurs courants agités, +sont jetés là dans un désordre en même temps hardi et gracieux. Il y a +des entassements qui forment des arches moussues où l'eau tournoie et +bouillonne avec des bruits charmants et un mouvement dont la fougue est +plutôt joie que colère. Partout sur ces beaux rochers mouillés fleurit +cette petite plante rose que tu aimes tant, l'érine alpestre, qui se +tasse et se presse à la pierre, en lutte contre l'eau, avec la +coquetterie des êtres délicats d'aspect qui ont l'organisation forte. +J'étais en train d'examiner ces fleurettes à la loupe avec Henri, quand +j'entendis arriver la voiture qui amenait mesdames Marsanne avec +mademoiselle La Quintinie et son grand-père. Je ne crus pas devoir +marquer trop d'empressement, et je laissai Henri se présenter le +premier. Tout le monde connaissait la délicatesse de ma situation, car +on s'arrangea de telle manière que je dusse offrir mon bras à Lucie, et +très-peu d'instants après, bien qu'elle ne parût point songer à s'y +prêter, nous fûmes seuls ensemble au bord d'un des méandres du torrent, +séparés de nos compagnons par un groupe de rochers.</p> + +<p>Nous étions trop près de la cascade pour échanger facilement des paroles +suivies. L'érine alpestre me servit de prétexte pour nous en éloigner un +peu et pour parler de toi. Lucie se montra dès lors toute disposée à +m'entendre, et elle me fit sur ton compte mille questions charmantes. +Elle connaît tes travaux, et elle en raisonne comme une femme de mérite +qui n'a pas ou qui feint de ne pas avoir dans la mémoire la technologie +des choses, mais qui en a parfaitement compris le but et suivi le +développement. J'étais ravi de voir qu'elle n'était étrangère à rien de +ce qui t'intéresse. Je le fus encore plus quand je découvris qu'elle +connaissait toute ta vie de dévouement, de travail et de dignité. Elle +voulut savoir ton âge, ta figure, tes goûts, tes habitudes, ta manière +de travailler, de parler, de t'habiller, et, quand j'eus répondu à tout, +elle me demanda si je te ressemblais.</p> + +<p>Je ne te ressemble qu'à demi, et j'avouai humblement qu'avec mes +vingt-quatre ans j'étais beaucoup moins bien que toi avec tes soixante. +Elle ne me sut pas mauvais gré de l'hommage que j'étais heureux de te +rendre en toutes choses; mais ce n'est pas de la ressemblance extérieure +qu'elle se préoccupait. Elle voulait savoir si je partageais toutes tes +idées, et si, en les respectant beaucoup, je n'y apportais pas en +moi-même quelque modification. La question était directe, sérieuse, et +ne me déplut pas. D'autres eussent peut-être préféré une femme ne +sachant parler que de choses frivoles, mais je ne me sentais pas mal à +l'aise avec cet esprit net et sérieux qui me demandait compte avec +douceur et délicatesse du fond de ma pensée. Je n'éprouvai pas le puéril +besoin de la dominer et de lui prouver qu'un homme ordinaire en sait +presque toujours plus long que la femme la mieux instruite. Je voyais +bien qu'elle en était persuadée, et qu'en m'interrogeant, elle ne me +demandait que cette solution de la conscience du vrai que tout être +humain a le droit de vouloir soumettre à son point de vue.</p> + +<p>Voici, je crois, le sens fidèle de ma réponse:</p> + +<p>«Mon père a travaillé quarante ans, cherchant à travers les profondeurs +du passé non pas tant les curiosités de l'érudition que les vérités de +l'histoire philosophique. Il n'a été ni professeur ni fonctionnaire sous +aucun gouvernement. Il n'a voulu appartenir à aucun corps de la science +officielle. Sa fortune et son peu d'ambition directe lui ont permis de +conserver une indépendance absolue, extrêmement rare dans le temps où +nous vivons. Vous voyez que le résultat de tant de savoir et de liberté +l'a conduit à repousser les systèmes de toutes pièces et à n'admettre +qu'un très-petit nombre de vérités fondamentales. Vous êtes étonnée, +disiez-vous tout à l'heure, de trouver dans ses résumés tant de respect +pour des croyances qui ne sont pas les siennes, tant de mesure et de +douceur envers les plus intolérants adversaires de sa philosophie: +c'est que mon père est d'une générosité de tempérament dont rien +n'approche, et que la forme amère ou irritée lui est antipathique; mais +ne croyez pas que cette douceur d'âme change rien aux principes qu'il a +une fois admis. Si vous avez lu attentivement, comme je le crois, ses +conclusions générales, vous devez être certaine qu'il n'y a pas en lui +de transaction possible avec ceux qui nient le développement de la +lumière....</p> + +<p>—C'est-à-dire avec les catholiques? dit mademoiselle La Quintinie en me +regardant fixement.</p> + +<p>—Non-seulement avec les catholiques, repris-je, mais avec les +sectateurs de toute religion qui cloue la pensée humaine sur un dogme +immobile et sans avenir.</p> + +<p>—Et vous partagez entièrement cette révolte de votre père contre des +croyances... qui sont les miennes, on vous l'a dit?</p> + +<p>—Je la partage entièrement, répondis-je, non-seulement par respect pour +son opinion, qui est celle de tous les vrais grands esprits, mais encore +par la conviction que mes études, mes instincts et mes réflexions m'ont +forcé d'avoir.»</p> + +<p>C'était là, n'est-ce pas? une déclaration de guerre bien plus qu'une +déclaration d'amour. Mademoiselle La Quintinie garda le silence assez +longtemps pour me faire croire que tout était rompu, ou plutôt que rien +ne serait jamais commencé entre nous. Elle avait mis sur ses genoux une +touffe de ces petites fleurs qui avaient servi à commencer l'entretien, +et elle avait l'air de jouer avec sans m'entendre. Tout à coup, elle +leva la tête et me regarda encore en disant:</p> + +<p>«Il y a une chose certaine, monsieur Lemontier, c'est que vous avez une +franchise rare, et que c'est une grande qualité. J'aurais bien des +choses à vous dire, mais c'est vraiment trop tôt. Je ne peux pas avoir +tant de confiance. Donnez-moi le temps de vous connaître un peu plus, +et alors je me permettrai peut-être de discuter quelquefois avec vous; +car j'ai beau être une femme, encore enfant à bien des égards, vous +savez que chacun tient à sa croyance, et que les faibles ont le droit de +se défendre contre les forts.</p> + +<p>—Pourquoi pas tout de suite? lui demandai-je. Êtes-vous aussi sincère +que moi quand vous prétendez ne pas me connaître? Je me suis pourtant +donné tout entier, et vous n'avez rien à découvrir que je ne vous aie +livré.</p> + +<p>—Vous avez raison, reprit-elle, et je crois que ce serait vous faire +injure que de vous étudier comme un homme ordinaire. Qui comprend votre +père et qui vous a vu un instant doit vous connaître, sous peine de +tomber dans une méfiance niaise; mais pourtant... je ne peux pas dire un +mot de plus sans vous faire une question absurde. Répondrez-vous à une +question absurde?»</p> + +<p>Et, comme j'hésitais à répondre, cherchant à deviner d'avance, elle +ajouta en riant:</p> + +<p>«La vérité exige quelquefois l'absurdité. Vous savez le fameux <i>credo +quia absurdum</i>!»</p> + +<p>Mais, tout en riant ainsi, elle rougissait beaucoup, et je la priai de +s'expliquer en rougissant moi-même autant qu'elle.</p> + +<p>«Eh bien, reprit-elle avec un héroïsme de franchise extraordinaire, on +prétend que vous avez conçu pour moi, à première vue, une passion de +roman. C'est Élise qui dit cela, et, pour vous tirer de votre embarras, +sachez qu'elle prétend que j'ai répondu à cette passion comme par une +commotion électrique. Vous reconnaissez là le style moqueur de notre +amie; mais il y a quelque chose de vrai sous cette hyperbole. J'ai cru +voir que vous étiez porté à une sympathie particulière pour moi, et, de +mon côté, j'ai ressenti pour vous la même chose. Voilà les grands mots +lâchés; ils ne sont pas si effrayants qu'ils en ont l'air, et nous +pouvons à présent nous entendre, en braves gens que nous sommes, pour +rire des attaques de nos amis, et pour leur répondre ensuite, sans rire, +que nous nous estimons véritablement l'un l'autre. Du moins, quant à +moi, je le déclare. En pouvez-vous dire autant de vous-même, et ma +question est-elle absurde, indiscrète ou inconvenante?»</p> + +<p>Cher père, je ne sais pas comment on dit à une femme qu'on est amoureux +d'elle; mais je n'ai trouvé rien de si naturel et de si aisé que de lui +dire qu'on l'aime sérieusement. Je l'ai dit à Lucie sans trouble +immodeste, sans génuflexion indécente, en la regardant bien en face, +comme elle me regardait, et sans aucun reste de timidité. Je lui ai dit +que je ne savais pas si c'était de l'amitié, de l'amour ou de la +passion, vu que je n'avais aucune expérience de mes propres sentiments, +mais que je me sentais lui appartenir entièrement. J'ai ajouté qu'elle +ne devait pas se préoccuper de cette vivacité d'impression, que je ne +savais pas encore l'importance et la durée que cela pouvait avoir dans +ma vie, que cet embrasement subit de tout mon être pouvait bien tenir à +ma jeunesse et à mon enthousiasme naturel, que je n'étais pas assez sot +pour m'en faire un mérite et pour vouloir qu'elle m'en sût gré. Il n'y +avait en moi qu'une chose à prendre en grave considération, mon respect +pour elle, c'est-à-dire une foi aveugle dans sa loyauté et un dévouement +qui pouvait être mis à l'épreuve la plus rude le jour où il serait +accepté.</p> + +<p>Je ne sais pas si elle fut très-émue en m'écoutant. Dès qu'elle eut +compris, elle mit sa figure dans ses mains, et elle se tenait assise, +les coudes appuyés sur ses genoux. C'est tout ce qui m'a frappé dans son +attitude, car tu penses bien que je n'étais pas de sang-froid et que je +songeais à me faire bien comprendre dans l'énergie de ma sincérité +beaucoup plus qu'à surprendre en elle un trouble physique quelconque. Ce +trouble des sens, dont pour rien au monde je n'eusse voulu profiter, +même pour effleurer seulement son vêtement, ne m'eût rien appris, sinon +qu'elle était femme, et nullement blasée sur de pareils épanchements. +Or, je savais bien qu'elle est femme; tout en elle exprime une vie +intense gouvernée par une vie intellectuelle plus intense encore, et, +quant à l'expérience qu'elle peut avoir, je ne croyais pas devoir la +craindre. Personne, j'en réponds devant Dieu, ne lui a jamais exprimé +une affection aussi forte et aussi vraie que la mienne.</p> + +<p>Je vis seulement, quand elle releva son visage, qu'elle avait caché +quelques larmes et qu'un beau sourire reprenait le dessus.</p> + +<p>«Vous êtes, me dit-elle, la droiture en personne, puisque du premier mot +vous risquez le tout pour le tout! De la part d'un autre, ce que vous +m'avez dit là m'eût probablement choquée; mais, tout en ayant eu un peu +mal aux nerfs, je ne sais trop pourquoi, j'ai été plus touchée que +blessée de votre hardiesse. N'en concluez pas que je vous aime comme +vous avez l'air de m'aimer. Sur l'honneur, je ne sais pas ce que c'est +que l'amour; ni si je le saurai jamais; mais je connais l'amitié, et il +me semble que vous me l'inspirez spontanément-, comme un droit que vous +réclameriez au nom de Dieu, qui lit dans les âmes. Restons-en là jusqu'à +nouvel ordre. Malgré le grand mystère qu'on se recommande autour de +nous, et que chacun trahit de son mieux, nous savons fort bien l'un et +l'autre qu'on veut que nous nous aimions. Ceci est une question immense, +puisqu'elle conduit forcément au mariage, et que le mariage nous effraye +tous les deux, n'est-il pas vrai?</p> + +<p>—Cela est très-vrai quant à moi, répondis-je; mais cette nouvelle +brutalité que vous exigez de ma franchise veut être expliquée. Le +mariage est le contrat le plus saint et le plus respectable que je +connaisse, c'est le but et l'idéal d'une vie sérieuse et pure. Je ne me +crois pas indigne d'y aspirer, et il n'y a dans mon existence aucun +usage de ma liberté qui m'en détourne et qui me crée des regrets pour la +suite; seulement, je n'ai pas encore assez réfléchi aux devoirs d'un +père de famille, et je ne suis pas assez mûr pour les envisager. Avec +une espérance comme celle qu'on veut me suggérer, la maturité se ferait +peut-être très-vite; et mon père m'y aiderait! considérablement; mais, à +l'heure qu'il est, et tel que me voilà, surpris par un sentiment dont je +ne soupçonnais pas la puissance, je mentirais si je me donnais pour un +esprit tout à fait formé, et je sens qu'avec vous il faudrait cet +esprit-là. Vous avez le droit de l'exiger.»</p> + +<p>Lucie me répondit qu'elle était parfaitement satisfaite de toutes mes +réponses et de toutes mes idées sur notre situation, qu'elle ne voyait +devant nous aucun obstacle invincible à l'union désirée par son +grand-père, mais qu'elle ne voyait pas non plus la possibilité d'y +arrêter si vite nos pensées et de prendre spontanément une résolution +intérieure.</p> + +<p>«Il faut nous voir, dit-elle, et causer ensemble de temps en temps; Nous +y courons peut-être le risque de rencontrer l'amour sur le chemin de +l'amitié, puisque ni l'un ni l'autre ne savons bien la différence; mais: +je crois pouvoir dire sans orgueil que nous avons tous les deux une +certaine force de réflexion à mettre à l'épreuve, et qu'il n'y a pas de +mal possible dans nos relations. Nous avons beaucoup de courage cela est +certain, et je n'ai pas de parti pris contre le mariage, dont je me fais +la même idée que vous. Il serait peut-être puéril de nous rencontrer, +tels que nous sommes sans vouloir nous connaître, et sans laisser à +Dieu le soin de nous associer ou de nous désunir. Je m'en remets à lui. +Je n'ose pas dire: Faites comme moi, puisque vous n'êtes pas sûr que +Dieu s'occupe de nos destinées...»</p> + +<p>Je lui répondis que je n'avais jamais nié cette intervention et que +j'aimais à y croire, que j'y croirais peut-être absolument un jour, +quand j'oserais m'affirmer à moi-même certaines vérités qu'on ne doit +pas admettre par complaisance ou par enivrement.</p> + +<p>«C'est bien, ajouta-t-elle, et avant tout vous consulterez votre père?</p> + +<p>Sans aucun doute.»</p> + +<p>Elle réfléchit un instant comme incertaine, puis elle approuva et prit +mon bras pour aller rejoindre son grand-père, qui était en tête-à-tête, +lui, avec madame Marsanne. Certainement ils parlaient de nous, car ils +sourirent en nous voyant. Lucie alla droit à eux, et leur dit avec +beaucoup d'assurance, trop d'assurance peut-être:</p> + +<p>«Eh bien, nous ne nous détestons pas, nous nous estimons beaucoup, et +nous voulons bien nous rencontrer de temps en temps; mais n'en demandez +pas davantage. Nous ne nous déciderons à l'étourdie ni l'un ni l'autre. +Soyez donc discrets et patients, c'est votre affaire.»</p> + +<p>Le grand-père fut enchanté et me pressa vivement les mains. Je causai +assez longtemps avec lui. C'est un vieux raisonneur à idées étroites, +mais dont le cœur généreux répare la sécheresse intellectuelle. Il a +une instruction superficielle qui lui permet de prononcer sur tout sans +avoir rien approfondi. Il a la prétention de croire au néant, et sa +logique est si mauvaise, que Lucie a dû se faire religieuse par +réaction. Ce n'en est pas moins un homme aimable et un homme excellent +que M. de Turdy. Il a une grande bienveillance et la naïveté d'un +vieillard dont a vie a été pure. Il se pique de comprendre les +délicatesses du sentiment, et il en a certes l'instinct, sinon par +expérience, du moins par habitude de savoir-vivre. Je l'ai pris surtout +en affection à cause de la tendresse vraiment touchante qu'il a pour sa +petite-fille. Elle est son idéal et son dieu, et, s'il n'a rien gouverné +en elle, il n'a du moins rien flétri et rien amoindri.</p> + +<p>Tout en s'attribuant une finesse et une prudence qu'il n'a pas, il a une +notion vraie des choses sociales, et il fut de l'avis de Lucie et du +mien sur les convenances morales du mariage. Il comprit qu'on ne devait +pas faire de ceci une affaire, surprendre deux volontés hésitantes et +unir deux êtres qui ne se connaissent pas. Il m'a raconté qu'il avait +été marié à une femme qu'il avait vue pour la première fois la veille du +contrat, et il m'a laissé deviner qu'il avait eu avec elle une vie pâle, +régulière et sans effusion. Sa fille, qu'il avait voulu laisser plus +libre, s'était engouée sans beaucoup de réflexion des épaulettes de +colonel et des moustaches noires de M. La Quintinie. Il ne paraît pas +que cette union puisse être qualifiée autrement que de <i>paisible</i>, ce +qui signifie peut-être <i>ennuyée</i>. Enfin l'amour véritable ne me +semble pas avoir beaucoup visité ce vieux manoir et cette famille de +Turdy. La grand'tante est restée fille, en proie à une dévotion +ponctuelle et mondaine. Sa maison est à Chambéry le rendez-vous de la +vieille aristocratie de la province.</p> + +<p>La conclusion de ces détails fut que M. de Turdy se berçait avec plaisir +de l'espoir de marier Lucie avant de mourir, et qu'il était très-content +de pouvoir écrire au général, son gendre, qu'il avait mis un nouveau +mariage en train pour elle; mais il consentit à ne vouloir rien presser. +Il laissa à Lucie le temps de la réflexion, sachant, disait-il, qu'elle +romprait tout, si on la tourmentait. Il ne vit pas d'inconvénients à +nous mettre en rapports ensemble, sans engagement réciproque. Lucie a +agréé l'essai d'autres soins que les miens; mais, dès les premiers +jours, elle les a repoussés sans appel. Elle n'a pu être compromise par +aucun dépit, tant sa réputation est bien établie. On me jugeait +incapable de me plaindre en cas d'échec, et on avait raison. La +situation a donc été dessinée ainsi, et jusqu'à présent elle n'a pas été +modifiée par le fait de M. de Turdy ni par le mien; mais nous avions +compté sans des obstacles que tu apprécieras, et qu'aujourd'hui je juge +invincibles. Je reprends mon récit.</p> + +<p>La journée de la cascade de Coux fut charmante. On fit une légère +collation sur l'herbe. Lucie fut gaie comme je ne l'avais pas encore +vue, et il ne tint qu'à moi de croire qu'elle était heureuse ou remplie +d'espérances de bonheur. La gaieté de Lucie n'est pas une pétulance +d'enfant qui s'étourdit, c'est une grâce de femme qui cherche à épanouir +les autres; on y sent la tendresse d'une bonne et sainte fille qui a +cherché toute sa vie à dérider le front de vieillards aimés, et qui a +trouvé le rayonnement de sa propre jeunesse dans cette préoccupation +touchante. Le vieux Turdy n'est pas gai par lui-même, et Lucie a fait de +leur vie à deux un éternel sourire. Madame Marsanne, qui me l'avait +dépeinte si sérieuse, fut étonnée de l'abondance et de la tenue de son +enjouement, et moi, dont le cœur ému était plutôt prêt à éclater dans +les larmes que dans le rire, je me sentis emporté sans résistance dans +un monde d'idées fraîches et jeunes, dans un paradis de fleurs et +d'oiseaux enivrés de soleil.</p> + +<p>Lucie est particulièrement et l'on pourrait dire spécialement +<i>aimable</i>. Je n'avais jamais compris toute l'extension de ce mot-là, +trop prodigué dans le monde, où presque tous les individus sont frottés +d'un certain vernis d'aménité banale. Bien différente est cette aménité +que le cœur échauffe et que l'esprit colore. Lucie n'est pas ainsi +avec tout le monde. Elle a besoin de la véritable intimité pour +s'abandonner, et jusqu'à ce jour elle n'avait dit le secret de son +charme ni à Henri ni à moi. Elle ne songea plus à s'observer dans ce +dîner sur l'herbe, et son expansion fut éblouissante. Elle ne cherche +pas l'esprit, et elle en a beaucoup quand elle s'anime. Sa plaisanterie +du moment fut un jeu avec Élise, jeu où Élise brilla et fut vaincue. +Élise, avec son dédain pour les idées sérieuses et les sentiments vifs, +met volontiers sa coquetterie à railler; devant Henri, ce qu'elle +appelle mes vertus et ce qu'elle traite de science théologique dans la +piété de Lucie. Elle m'appelle <i>Grandisson</i>, elle appelle Lucie son +vieux bénédictin. Je me laisse railler: Élise n'est jamais méchante et +ne me fâche point; mais Lucie a une manière enjouée de se défendre. Elle +abonde dans le sens de sa compagne, et joue, à mourir de rire, le rôle +de vieux docteur. Elle l'interpelle en termes de catéchisme sur les +modes, sur la forme des éventails, sur la couleur des rubans; puis elle +lui fait d'une voix grave, et avec des intonations de prédicateur +très-comiques, des sermons en trois points sur ses hérésies en fait de +goût et de parure. Elle lui cite, avec des arrangements apocryphes, les +Pères de l'Église à propos de son ombrelle ou de ses gants, et en somme +elle lui démontre qu'elle entend mieux qu'elle ces graves questions de +la toilette des femmes.</p> + +<p>À ce jeu en succéda, un du même genre, où elle me prit à partie sur mes +opinions politiques. Comme je lui reprochais d'être légitimiste, elle se +mit à contrefaire certains vieux personnages encroûtés qu'elle voit chez +sa tante; que son grand-père reconnut et nomma, en riant jusqu'aux +larmes. Évidemment, Lucie en s'égayant dans cette mimique très-réussie +et dans cette caricature d'un langage arriéré de formes et d'idées, +faisait gracieusement la cour à son grand-père, j'osais alors dire à moi +aussi. Elle-nous abandonnait l'exagération, les travers et les ridicules +du milieu où nous la supposions rivée. Elle semblait même trahir la +cause du passé et nous suivre dans les élans de la vie. Moi, du moins, +je voulais voir tout cela dans sa gaieté conciliante, et je revins de +cette promenade ébloui, charmé, prêt à me croire préféré à tout ce que +Lucie avait respecté, accepté ou subi jusque-là.</p> + +<p>Mon erreur était complète, l'orgueil m'aveuglait. Lucie est, je le +crois, une âme inébranlable, qui fait la part de ce qu'on peut appeler +l'écume des opinions, mais qui reste fidèle à de certains principes et +tranquille comme ces grandes profondeurs de l'Océan qui ne s'aperçoivent +pas des caprices du vent à la surface du flot. Sa gaieté, sa douceur, +son humeur égale et facile, auraient dû être pour moi la révélation d'un +parti pris, d'un pli à jamais formé dans le livre de sa destinée. Que ce +soit à telle ou telle page de son code intérieur, cette page résume sa +force, établit sa résistance; elle n'ira pas au delà.</p> + +<p>Je revis Lucie le lendemain à Aix, chez madame Marsanne, qui était un +peu souffrante. Elle prolongea sa visite pour lui tenir compagnie. Élise +était allée avec sa belle-sœur voir la Grande-Chartreuse, et Henri +avait obtenu la permission de les accompagner: Je me trouvai donc comme +en tête-à-tête avec Lucie; car madame Marsanne nous mit en train de +causerie, et se borna ensuite à nous écouter, plaçant de temps en temps +un mot pour nous aider à développer ou à résumer nos idées. Tu ne +l'ignores pas; c'est le talent bienveillant et assez intelligent de +notre amie.</p> + +<p>Lucie me parut avoir sur le cœur l'épithète de légitimiste que je lui +avais adressée en riant la veille!</p> + +<p>«Le mot n'est pas une injure en lui-même, dit-elle; mais vous y avez mis +une intention hostile: confessez-vous!»</p> + +<p>Et, comme je l'avouais, car je ne veux rien nier, rien dissimuler avec +elle:</p> + +<p>«Je veux, reprit-elle, vous dire les opinions politiques que je me +permets d'avoir. Née d'un père français et d'une mère savoisienne, j'ai +été élevée en Savoie, c'est-à-dire en Italie, puisque nous sommes +Français d'hier. Je suis donc Italienne à demi, et je n'admets pas que +l'annexion ait pu nous dénationaliser si vite. Étant bonne Italienne et +patriote, je m'en pique, je ne puis aimer l'Autriche, et je ne puis pas +approuver la résistance politique, du saint-siège à l'unité de l'Italie.</p> + +<p>—En vérité! s'écria madame Marsanne, votre orthodoxie s'arrête au +pouvoir spirituel!</p> + +<p>—Absolument, répondit Lucie; je n'ai jamais eu d'autre manière de voir, +et je suis orthodoxe quand même, car le pouvoir temporel n'est pas un +article de foi. J'irai plus loin, j'avouerai que j'aime Garibaldi, et +que je cesserais d'aimer Victor-Emmanuel le jour où il cesserait de +protester pour l'indépendance de l'Italie. Voilà ma profession de foi. +Est-ce le <i>légitimisme</i> comme vous l'entendez en France?</p> + +<p>—Non certes, répondis-je, et je crois que nous sommes bien près de nous +entendre.</p> + +<p>—Alors restons-en là, dit-elle, et parlons d'autre chose; car la +similitude parfaite des idées n'est pas si nécessaire d'ans ce monde. +Peut-être même est-il bon que chacun garde une certaine nuance qui le +caractérise, pour faire acte de liberté dans la limite admissible.»</p> + +<p>Il me sembla qu'elle abandonnait encore une partie de son lest pour +s'enlever plus haut dans la région du vrai, et je lui en marquai ma +reconnaissance par le soin que je pris de ne plus rien contredire. Elle +parla de la France avec un peu d'amertume, et de l'indifférence +politique et religieuse des Français avec tristesse; puis elle parla de +son grand-père avec adoration et des douceurs de leur intimité. Je ne +sais ce qu'elle dit encore: elle fut si bonne ce jour-là, que je +t'écrivis le soir une longue lettre que je devais terminer et t'envoyer +le lendemain. Je ne te l'envoyai pas: le lendemain, j'avais la mort dans +l'âme.</p> + +<p>Le lendemain, je rendis visite à M. de Turdy. Je ne sais par quelle +fatalité il lui vint à l'esprit de me demander si j'avais été aux +Charmettes, et, comme je répondais négativement:</p> + +<p>«Voilà, dit-il en riant, un pèlerinage que ma petite-fille ne fera pas +avec vous!»</p> + +<p>J'interrogeai les yeux de Lucie, qui affectait de regarder le paysage, +comme si elle n'eût entendu ni la question ni la réponse. Je ne sais +quelle curiosité chagrine me fit insister. Elle prit alors son parti et +répondit nettement:</p> + +<p>«Ce n'est pas là une promenade pour une jeune fille! Vous pensez bien +que je n'ai rien lu de M. Rousseau; mais je sais, par la tradition du +pays, tout ce qui concerne cette existence des Charmettes, et le nom de +madame de Warens me répugne, permettez-moi de vous le dire.</p> + +<p>—Ma chère enfant, reprit le grand-père, j'aime à croire que tu sais +fort mal l'histoire des Charmettes, et qu'aucune personne du pays ne +s'est jamais permis de la raconter devant toi, à moins que cette +personne ne soit ta grand'tante ou une de ses amies les béguines, ou +encore quelque prêtre; car il n'y a que les dévots pour dire crûment les +choses, et pour apprendre aux jeunes filles ce que nous autres, vieux +mécréants, nous croirions devoir leur laisser ignorer.»</p> + +<p>Lucie garda un instant le silence, et une vive rougeur de dépit ou de +honte monta jusqu'à son front; mais la lutte contre elle-même fut +rapidement terminée. La rougeur s'envola comme un éclair, elle embrassa +le vieillard en disant:</p> + +<p>«En cela, père, tu peux bien avoir raison! Tu sais, moi, tout ce qui me +console de te contredire, c'est quand je peux trouver l'occasion de me +donner tort.»</p> + +<p>M. de Turdy, attendri, me regardait comme pour me dire: «Vous voyez si +on peut résister à tant de grâce et de bonté....» Et il est certain que +j'étais de son avis. On discuterait avec Lucie, on disputerait même, +rien que pour le plaisir de la voir si délicieusement céder. Aussi le +nuage qui me resta dans l'esprit eut-il une autre cause que son aversion +systématique pour le grand génie de Rousseau, qu'elle ne connaît pas. Je +m'affectai intérieurement de la pensée que cette âme candide était déjà +déflorée par la science de soi-même imposée aux jeunes filles pieuses +comme un devoir, comme une nécessité du sérieux de la confession. La +confession!... Je n'avais jamais pensé à cela qu'avec sang-froid. +J'avais vu la première institution, la confession publique à la porte du +temple, comme une chose terrible et grande, comme un reflet ardent de +l'époque du martyre: je regardais la confession auriculaire comme une +déviation du principe, comme un accommodement du pécheur avec le ciel et +du prêtre avec le pécheur; mais je n'avais pas encore mis dans ma pensée +l'image du prêtre entre Lucie et moi. Quand elle se présenta, elle fit +passer une sueur froide dans tout mon corps. Je me rappelai ce passage +de Paul-Louis Courier, qui ne m'avait frappé que comme éloquence, et il +me revint tout entier dans la mémoire comme si je l'eusse appris par +cœur. Tu te le rappelles, ce passage que nous avons lu ensemble il n'y +a pas longtemps.... «On leur défend l'amour, et le mariage surtout; on +leur livre les femmes. Ils n'en peuvent avoir une; et ils vivent avec +toutes familièrement, c'est peu, mais dans la confidence, l'intimité, le +secret de leurs actions cachées, de toutes leurs pensées. L'innocente +fillette, sous l'aile de sa mère, entend le prêtre d'abord, qui, bientôt +l'appelant, l'entretient seul à seule, qui, le premier, avant qu'elle +puisse faillir, lui nomme le péché.... Seuls et n'ayant pour témoins que +ces murs, que ces voûtes, ils causent! De quoi? Hélas! de tout ce qui +n'est pas innocent. Ils parlent ou plutôt murmurent à voix basse, et +leurs bouches s'approchent, et leur souffle se confond. Cela dure une +heure et se renouvelle souvent.»</p> + +<p>Cette implacable citation de ma mémoire, avec son corollaire sur le rôle +du prêtre entre les époux, me fit ressentir tous les aiguillons de la +jalousie, et cette première torture de l'amour fut si poignante, que +Lucie s'en aperçut et me demanda ce que j'avais.</p> + +<p>La présence du grand-père ne me gênant pas pour un entretien de cette +nature, je demandai brusquement à Lucie si elle avait un confesseur.</p> + +<p>«Eh! mais oui, sans doute, répondit-elle; il le faut bien!</p> + +<p>—J'aurais cru que vous n'en aviez besoin.</p> + +<p>—On a toujours quelque chose à se reprocher.</p> + +<p>—Dans le secret de la conscience, dans le fond de la pensée +apparemment; car vos actions, à vous, ne peuvent jamais être mauvaises.</p> + +<p>—Franchement, dit-elle en riant, je n'ai pas commis, que je sache, +beaucoup de mauvaises actions. Quant aux cas de conscience, si j'en +avais, ce ne serait pas à l'abbé Gémyet que je demanderais de les +résoudre. Le bonhomme est l'idéal de la simplicité.»</p> + +<p>M. de Turdy, comme s'il eût voulu me tranquilliser, s'écria que l'abbé +Gémyet était le meilleur et le plus inoffensif des hommes.</p> + +<p>«Celui-là, dit-il, je le connais, je réponds de lui, et je ne t'en +permettrai jamais d'autre. Puisqu'on voulait absolument un confesseur, +continua-t-il en s'adressant à moi, j'ai voulu au moins choisir, et j'ai +mis la main sur un bon prêtre, tolérant, point cagot....</p> + +<p>—Et tout à fait nul, reprit Lucie avec le même sourire que j'avais déjà +remarqué.</p> + +<p>—Nul! je le veux bien, dit le grand-père en s'animant; nul! je les aime +comme cela et pas autrement, les prêtres! je ne veux point de ces +fanatiques comme mademoiselle ma sœur les préférerait peut-être.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu, cher papa, reprit Lucie, tu accuses ma tante! Tu sais +bien qu'elle est plus mondaine que moi et qu'elle s'accommode fort bien +pour son compte de la tolérance illimitée de M. Gémyet. Voyons, ne me +chicane pas trop. J'ai fait ce que tu voulais, j'ai accepté mon +confesseur de ta main: je le respecte, j'ai de l'estime et de l'amitié +pour lui; mais je ne peux pas le prendre pour un aigle, lui-même n'a pas +cette prétention-là, et, quand je me confesse à lui de beaucoup de +tiédeur et de relâchement dans la pratique, je suis toute prête à lui +dire que c'est sa faute, et c'est tout au plus s'il ne me dit pas que +cela lui est parfaitement égal.</p> + +<p>—Bien, bien, très-bien! s'écria le grand-père en riant et en me +regardant encore; voilà ce que je veux, et c'est à ce prix-là que nous +nous entendrons.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous pensez de tout cela, vous? dit Lucie en se tournant +vers moi avec son gracieux abandon. Doit-on faire les choses à demi? Je +sais d'avance que vous pensez le contraire; car, si vous n'étiez pas un +esprit absolu, vous ne seriez plus vous-même.</p> + +<p>—Je pense, répondis-je sans hésiter, que la confession est mauvaise ou +inutile. Vous avez accepté la chose inutile et pris le moins mauvais +parti, ne pouvant vous résoudre à prendre le seul bon....</p> + +<p>—Qui est de ne plus rien croire? Cela ne m'est pas possible!»</p> + +<p>Elle me fit cette réponse fort sèchement. Je m'inclinai et ne parlai +plus, bien qu'elle m'y provoquât avec toutes les grâces d'esprit et de +cœur qui sont en elle. Au bout de quelques instants, comme je prenais +congé:</p> + +<p>«Vous me boudez, je le vois, dit-elle; vous croyez que je vous regarde +comme un athée. Non, je suis à cent lieues de cela; mais rappelez-vous, +j'ai une doctrine, et vous n'en avez pas!</p> + +<p>—Eh bien, lui répondis-je, j'en aurai une. Je vous jure que j'en aurai +une avant peu, car je vois qu'il le faut!»</p> + +<p>Elle partit d'un grand éclat de rire et me tendit la main pour la +première fois, corrigeant par ce témoignage d'affection et d'intimité ce +que sa raillerie avait de blessant; mais on n'a pas deux cœurs pour +aimer, et je ne peux pas mettre dans le même cette simultanéité de joie +et de souffrance. Je commençais à ne plus comprendre Lucie. J'étais +horriblement triste, c'est pourquoi je ne t'écrivis pas en rentrant. +Henri se moquait un peu de moi.</p> + +<p>«Tu t'embarques mal, disait-il. Te voilà déjà aux prises avec les +préjugés de ta fiancée, car elle est ta fiancée, je t'en réponds. Le +grand-père t'adore, et la jeune fille t'aime.</p> + +<p>—Non, elle ne m'aimera probablement pas.</p> + +<p>—C'est peut-être toi qui n'aimes pas, reprit-il avec un peu de +vivacité. Tu me fais l'effet d'un pédant ou d'un despote. Eh! mon cher, +que t'importe que ta femme croie au culte et suive les pratiques d'une +Église quelconque?</p> + +<p>—Tu permettras le confesseur à la tienne, toi?</p> + +<p>—Je lui en permettrai dix, à la condition que ces messieurs-là ne +l'empêcheront pas d'être à moi corps et âme.</p> + +<p>—Non, tu ne te soucies pas de son âme! Tu lui laisseras l'absolue +liberté de conscience, tu l'as dit!</p> + +<p>—Conscience religieuse, entendons-nous! Qu'elle croie à Junon Lucine ou +à l'immaculée conception, ce ne sont pas là mes affaires. Pourvu qu'elle +me donne des enfants qui soient de moi, qu'elle préfère mon entretien au +confessionnal, je ne lui demanderai jamais compte de ses épanchements +spiritualistes avec les docteurs en droit canonique.</p> + +<p>—Eh bien, moi, je suis tout autre. Je ne sépare point l'âme du corps, +et je ne supporterai pas l'amant platonique, de quelque nom qu'il +s'appelle!</p> + +<p>—Alors ne te marie pas, mon cher, ou cherche une protestante. +Mademoiselle La Quintinie n'est pas ton fait. Tu as raison, il ne faut +pas écrire à ton père. Oublie-la et retourne à Paris.</p> + +<p>—Est-elle donc si obstinée que je ne puisse l'amener à mes idées?</p> + +<p>—Je n'en sais rien. Elle paraît fort douce de caractère; elle a l'air +de t'aimer. Élise est convaincue qu'elle t'adore. Tu peux essayer, mais +tu t'engages là dans une mauvaise voie et tu rêves l'impossible; car on +ne change pas ce que la nature a fait sans le gâter, je t'en avertis. +Lucie a une tendance au mysticisme; tu pourras bien déplacer le fétiche, +mais gare à l'avenir! L'amant pourra bien remplacer le prêtre.»</p> + +<p>Henri me parla encore longtemps sur ce ton, et il m'ébranla. Ah! que +j'aurais voulu t'avoir près de moi pour résoudre tous mes doutes! +J'étais partagé entre mille aperçus contraires. Tantôt Henri me +démontrait que je voulais asservir la compagne de ma vie, l'effacer, lui +ôter toute personnalité, et la noyer dans le rayonnement de mon orgueil; +tantôt il me semblait rompre absolument la beauté du lien conjugal en +admettant qu'on pût vivre intellectuellement à part l'un de l'autre, et +en s'efforçant même de me prouver que c'était mieux ainsi. Il concluait +à l'infériorité de nature chez la femme, et il répétait ce lieu commun +révoltant, qu'il lui faut un frein autre que l'amour et le respect de +son mari, parce qu'elle n'a pas assez de force morale pour s'en +contenter.</p> + +<p>Je retournai à Turdy peu de jours après. J'étais résigné; j'acceptais +tout! Non convaincu, mais soumis, j'admettais que Lucie, en me faisant +de légères concessions, pouvait en exiger autant de moi. Je la trouvai +seule au jardin.</p> + +<p>«Eh bien, me dit-elle, cette fameuse doctrine, l'apportez-vous toute +chaude et cuite à point?»</p> + +<p>Elle raillait, je me sentis fort irrité; elle me sourit, et, comme le +ciel est dans son sourire, je vis qu'elle raillait sans amertume et sans +dédain. Je me calmai.</p> + +<p>«Non, lui dis-je, je n'apporte pas de doctrine. Il me semblait +très-facile d'en reconstruire une de tous points avec les saines notions +qui m'ont été données dès mon enfance, et qui ne demandent plus qu'un +lien pour composer un ensemble; mais ce lien, c'est l'amour, l'amour que +je ne connais que par un instinct violent, une révélation subite +enveloppée de nuages. Je sens pourtant bien que l'amour est tout, et que +sans lui toute doctrine reste vide. Les catholiques n'ont pu s'en tire +qu'en le supprimant; vous voyez bien que nous ne sommes pas plus avancés +l'un que l'autre!</p> + +<p>—Les catholiques ont supprimé l'amour! Vous croyez cela? s'écria +Lucie, sincèrement interdite et comme cherchant un argument à m'opposer.</p> + +<p>—Trouvez-moi un précepte catholique autre que celui de l'obéissance +passive de la femme envers le mari!</p> + +<p>—Mais la religion est tout amour pourtant!</p> + +<p>—Oui, l'amour envers Dieu et la charité envers le prochain. Cherchez +dans vos souvenirs si quelqu'un vous a jamais dit: «Le cœur de la femme +est destiné à renfermer une affection sans bornes pour l'homme de son +choix, pour le compagnon de sa vie?»</p> + +<p>—Non, mais il est écrit: «La femme quittera son père et sa mère...»</p> + +<p>—C'est une loi civile, ce n'est pas même l'amour sous-entendu, c'est le +domicile conjugal. Le Code l'explique tout au long.</p> + +<p>—Enfin, qu'est-ce que vous entendez par l'amour? La préférence qu'on +donne à un homme sur la Divinité même?</p> + +<p>—Préférence, lui répondis-je impétueusement, est un mot qui ne me +présente ici aucun sens. C'est un mot inventé par ceux qui ont rapetissé +l'idée de Dieu au point d'en faire un homme dont un autre homme peut +devenir le rival, et ceci, permettez-moi de vous le dire, est une sorte +de profanation du sentiment que nous devons avoir de la Divinité.</p> + +<p>—Bien! reprit Lucie, qui m'écoutait avec une attention animée; vous +dites là des choses qui me vont. Vous admettez dès lors que l'on aime +Dieu par-dessus toutes choses?</p> + +<p>—Aimer est le mot le plus élastique et le plus vague que l'homme ait +inventé. Dieu ne peut nous inspirer qu'un genre d'adoration auquel rien +ne se compare et qu'aucune langue ne peut exprimer. Dieu ne veut donc +pas être aimé avec le même esprit et avec le même cœur qu'il nous a +donnés pour aimer notre semblable, et, du moment que nous croyons en +lui, nous avons nécessairement pour lui le sentiment qu'il réclame de +nous; mais ce sentiment n'existe pas dans une âme que l'ascétisme dérobe +à l'amour humain, car il s'y dénature et devient amour humain lui-même, +ce qui est une idolâtrie, un délire et un blasphème.</p> + +<p>—J'entends! vous croyez que sainte Thérèse....</p> + +<p>—Était folle et consumée de flammes terrestres auxquelles son +imagination malade essayait de donner le change. Je hais ces mensonges +de l'âme, comme tout ce qui est contre nature.»</p> + +<p>Lucie ne répondit rien, elle marchait dans le jardin et cueillait des +fleurs machinalement; mais ses mains tremblaient, et sa démarche +trahissait une grande agitation.</p> + +<p>«Mon ami, me dit-elle enfin quand ses deux mains furent pleines,—car +nous sommes amis toujours et quand même, n'est-ce pas?—vous dites des +choses qui me bouleversent, et, vous voyez, je ne vous réponds pas. +Suis-je vaincue par le raisonnement ou persuadée par un charme +mystérieux dont je doive me méfier? Je ne sais pas; en vérité, je ne +sais pas! Il faut que j'y pense. Ne désespérez pas et n'ayez pas non +plus trop d'orgueil. Il faut que je me prive de vous voir pendant +quelques jours, et je vous dirai ensuite si j'ai fait un pas en avant ou +en arrière. Je ne veux point être persuadée par surprise.»</p> + +<p>Cette résolution, contre laquelle je n'avais pas le droit de protester, +me jeta dans une vive inquiétude, et j'eus là le pressentiment de +quelque chose de grave. Elle essaya de me rassurer.</p> + +<p>«Voyez où nous en sommes, dit-elle; on presse la situation un peu plus +que nous ne le voudrions. On a déjà écrit à mon père, sans vous nommer, +il est vrai; mais il paraît qu'il s'impatiente et demande des détails. +Il va falloir parler à ma tante, qui ne sait rien encore. Avez-vous +écrit à votre père, vous?</p> + +<p>—Non. J'attendais, je devais attendre une véritable espérance.</p> + +<p>—Eh bien, n'écrivez pas encore, promettez-le-moi, et n'allons pas plus +avant sans que je sois sûre de moi-même. Je vous disais l'autre jour que +je ne voyais pas d'obstacles; j'en vois aujourd'hui. Je vous disais +aussi que je ne voyais pas non plus de parti à prendre. Cela n'est guère +possible du moment qu'il faut apaiser la sollicitude de deux familles +par des résolutions quelconques. Ne nous laissons donc pas entraîner par +les impatiences des autres, car là est le danger. Forçons-les à nous +attendre, en nous attendant nous-mêmes patiemment et volontairement.»</p> + +<p>Je ne pouvais que me soumettre, mais je m'en allai épouvanté, car Lucie +ne fixait que vaguement le terme de mon exil. C'était tantôt huit jours, +tantôt quinze, et je me disais par moments que c'était peut-être toute +la vie.</p> + +<p>Cinq jours, cinq mortels jours après, j'ai reçu un billet de M. de Turdy +qui me disait: «Je suis seul, venez me voir.» Je l'ai trouvé seul en +effet. Lucie était allée à Chambéry passer <i>une semaine</i> auprès de sa +grand'tante. M. de Turdy était triste, bien qu'il voulût faire contre +fortune bon cœur. Nous n'avons parlé que de Lucie, tout en essayant de +n'en point trop parler.</p> + +<p>«Lucie, m'a-t-il dit, subit des influences mystérieuses que je ne peux +pas saisir. Vous avez entendu notre discussion de l'autre jour: j'ai +gagné le point important, le confesseur. C'est un bon homme. Ma sœur +est une bonne fille dont la dévotion n'a rien d'exalté; son entourage +est très-arriéré d'opinions, mais il n'y a là personne d'assez fort pour +avoir du crédit sur l'esprit de ma petite-fille. Vous avez vu qu'elle se +moque de ces vieux seigneurs de village qui n'ont pas le sens commun, +et, quant à elle, vous avez dû constater que, dans tout ce qui tient à +la vie pratiqué, à la politique, au <i>temporel</i>, comme ils disent chez sa +tante, elle est très-libérale; mais elle avait toujours dit et elle +recommence à dire qu'elle ne veut pas devenir la femme d'un incrédule. +Je me suis épuisé à la gronder, à la contredire; elle m'a promis de +s'interroger elle-même, et elle m'a paru très-ébranlée en partant.</p> + +<p>—Soyez certain, lui dis-je avec amertume, qu'à présent elle a repris +ses forces, et que l'influence mystérieuse dont vous parlez s'est de +nouveau emparée d'elle.</p> + +<p>—Ah! si je savais qui! s'est écrié le vieillard en frappant sa canne +sur le parquet avec vivacité. Ce sera quelqu'une des nonnes de ***. Il y +a là un couvent de carmélites très-austères, et je sais qu'elle y va +quelquefois. Oui, oui, ce doit être un foyer de fanatisme: Je ne veux +plus qu'elle y mette les pieds!»</p> + +<p>Je me sentais bien mal défendu contre le malheur de ma destinée par ce +vieux enfant; mais je le voyais si chagrin et si tourmenté, que je +consentis à passer la journée et la soirée avec lui. Je fis tant bien +que mal sa partie de trictrac pour remplacer Lucie, qui la fait tous les +soirs quand ils sont tête à tête.</p> + +<p>Il était tard quand nous eûmes fini, et, pour épargner au batelier de la +maison la peine de me faire passer le lac, j'acceptai l'hospitalité que +le châtelain m'offrait pour la nuit.</p> + +<p>Ici se place un fait fort étranger peut-être à ma situation, un fait qui +te paraîtra sans doute insignifiant, mais qui m'a trop frappé pour que +je ne te le rapporte pas.</p> + +<p>J'étais si agité de me trouver dans cette maison pleine de l'image de +Lucie, dans cette maison qui eût pu devenir la mienne, si j'étais moins +loyal ou moins jaloux, que je ne pus fermer l'œil. Ma chambre était au +rez-de-chaussée et avait une sortie directe sur le jardin. Je m'en +échappai sans bruit et me promenai une demi-heure dans ce jardin, qui +n'est pas grand, mais qui est un Éden quand même, grâce à ses beaux +ombrages, à ses massifs de fleurs et à ce site magnifique qu'on y +domine. La lune, réduite à un croissant assez délié, se leva vers +minuit, éclairant à peine le pied des arbres; mais la nuit était si +claire et si constellée, que je distinguais, sinon la couleur, du moins +la forme de tous les objets environnants. Le lac se détachait comme une +plaque d'argent bruni au sein d'une masse sombre qui paraissait +incommensurable. Des buissons de fraxinelle, plante que l'on cultive +beaucoup ici dans les jardins, et qui atteint de grandes proportions, +exhalaient des parfums exquis. Tout était recueillement voluptueux, +mystère d'amour peut-être, dans cette nuit tiède. Une charmante cascade, +qui bondit au bout du jardin après avoir mis en mouvement une petite +usine, était emprisonnée dans son écluse. Tout était muet et comme +endormi profondément. Je pensais à Lucie avec une ardeur de désir et de +terreur qui me faisait frissonner sans cause, non pas au moindre bruit, +il ne s'en produisait aucun, mais à l'idée, à l'appréhension du moindre +souffle de l'air dans mes cheveux.</p> + +<p>Tout à coup, j'entends dans ce morne silence le bruit cadencé d'une +paire de rames sur le lac, et, en suivant la direction du son, je vis +distinctement une barque qui cinglait en droite ligne sur le petit port +placé à l'angle du rocher qui porte le manoir. Cette barque, vue de la +plate-forme, était si petite, que je n'eusse pu la distinguer, si l'eau, +vivement brillantée en cet endroit, ne l'eût détachée comme un point +noir à la surface.</p> + +<p>Quoi de plus simple que la présence d'une embarcation sur ce lac souvent +exploré la nuit par les pêcheurs ou les oisifs? Mon imagination excitée +vit pourtant là un événement capable de décider de ma vie. C'était Lucie +qui revenait me surprendre, et que j'allais voir aborder au-dessous de +moi!</p> + +<p>Aborder là, non pourtant, ce n'était pas possible: le rocher est à pic; +mais, si la barque s'engageait dans l'ombre projetée sur l'eau par la +masse de ce rocher, évidemment elle se dirigeait sur le petit port, et, +comme du jardin on ne voit pas le débarcadère, je sortis du jardin en +franchissant un mur à hauteur d'appui, et je descendis précipitamment le +sentier.</p> + +<p>Grâce à l'ombrage des grands marronniers qui, plantés à mi-côte, +étendent leurs longues branches au-dessus des chaumières jusqu'au bord +de l'eau, je gagnai la rive sans être aperçu, et je vis la barque +d'assez près pour m'assurer qu'elle ne contenait que deux hommes, un +batelier qui faisait force de rames; et un personnage enveloppé d'un +manteau et coiffé d'un chapeau à larges bords. Ils passèrent à peu de +brasses du rivage et disparurent en remontant vers l'abbaye de +Hautecombe.</p> + +<p>Je me raillai moi-même; mais la déception ne fut pas moins pénible, et +je restai cloué à ma place comme si j'eusse attendu l'apparition d'une +autre barque portant réellement Lucie.</p> + +<p>Cependant j'écoutais machinalement le petit bruit de celle qui venait de +passer, et je remarquai qu'elle s'arrêtait à une très-courte distance de +moi. Je retins mon souffle, et j'entendis une voix basse et timbrée, une +voix méridionale dire avec un léger accent étranger:</p> + +<p>«C'est ici?</p> + +<p>Oui, monsieur,» répondit la voix toute locale du batelier savoyard.</p> + +<p>Tout rentra dans le silence. La curiosité m'aiguillonnait; il faut te +dire pourquoi.</p> + +<p>À vingt pas de la petite anse sablonneuse qui sert de débarcadère au +hameau, la montagne verticale se creuse en grotte. Deux piliers bruts +naturellement évidés dans le massif calcaire soutiennent une petite +voûte où l'on a sculpté dans le roc une statuette de madone. C'est une +chapelle rustique, dont le sol, un peu exhaussé au-dessus de l'eau, est +à sec quand le lac est tranquille, et cette chapelle est une des +retraites favorites de Lucie. Elle y a voué une dévotion particulière à +la Vierge, elle y a fait planter du lierre qui s'enroule gracieusement +autour des piliers, et elle y va souvent rêver ou prier le soir.</p> + +<p>Je tenais ces détails du batelier, qui m'avait transporté le jour même. +Était-elle là, mon Dieu? Y avait-elle donné rendez-vous à cet inconnu? +Je ne pouvais rien voir, la grotte s'ouvre dans un angle centrant de la +montagne. Ah! tu ne sais pas que je suis horriblement jaloux! Je ne le +savais pas moi-même. Quelle torture, mon père! quelle fureur!</p> + +<p>Je demeurai quelques instants sans pouvoir réfléchir. J'étais sur le +point de me jeter tout habillé à la nage, car de la rive on ne peut +gagner autrement cette chapelle: le rocher plonge à pic dans de lac à +une très-grande profondeur; mais toute mon attention se reporta sur la +barque, qui, après une pause de quelques minutes, revenait vers moi. Je +me dissimulai encore, et je vis repasser les deux hommes à peu de +distance. Je les suivis des yeux aussi loin que possible; ils s'en +allaient par où ils étaient venus, du côté qui regarde Chambéry, et +bientôt ils se perdirent dans la brume qui commençait à se répandre au +ras de l'eau.</p> + +<p>Quel était donc le but de cette longue course sur le lac pour une +station d'un instant? Il n'y avait là que la chapelle rustique où l'on +pût prendre pied, et cette grotte n'a aucune communication, que je +sache, avec l'intérieur de la montagne. J'essayai de démarrer un petit +canot de pêcheur, j'en vins à bout, et en un instant je gagnai la +grotte. Elle était vide, sombre et muette. J'y remarquai seulement un +parfum de fleurs très-prononcé et un objet blanchâtre dont je m'emparai; +c'était une grosse touffe de lis qu'on venait de déposer aux pieds de la +madone, car les fleurs étaient trop fraîches pour avoir passé là la +moitié de la nuit. L'inconnu venait donc d'apporter cette offrande.... A +qui? à la Vierge ou à Lucie?</p> + +<p>J'emportai le bouquet, je l'examinai dans ma chambre après l'avoir délié +avec soin. Il ne contenait aucun papier; mais, sur le ruban de soie +blanche qui l'entourait, il y avait un signe imprimé en or, et ce signe +était ce qu'on appelle en style de sacristie, je crois, un <i>cœur de +Marie</i>, un cœur surmonté d'une croix et percé d'un glaive avec des +gouttes de sang figurées en rouge carmin, emblème d'amour charnel, s'il +en fut, avec une allusion à la douleur physique. J'éprouvai un mouvement +de dégoût. De pareils symboles m'ont toujours semblé exprimer tout autre +chose que des idées religieuses, et je cherche en vain dans la vraie +doctrine chrétienne quelque trait qui s'y rapporte.</p> + +<p>Je me tourmentai l'esprit horriblement; que signifiait cette sorte +d'<i>ex-voto</i> d'un cœur malade, dévoré peut-être, peut-être ensanglanté +par ma tentative d'union avec Lucie? Ce n'était peut-être rien de tout +cela, c'était tout simplement un vœu accompli par une âme dévote +étrangère à mes préoccupations; mais cet étranger, je l'avais assez +aperçu pour me convaincre que ce n'était ni un paysan ni un prêtre: il +m'avait paru jeune, bien mis et d'une tournure svelte. Pourtant je +l'avais si mal vu, que je pouvais bien avoir rêvé tout cela. Quoi qu'il +en soit, je reportai le bouquet, et je restai caché dans la chapelle, +attendant avec la rage au cœur que quelqu'un vînt le prendre. Je ne vis +personne, je n'entendis rien, si ce n'est la voix du batelier dont +j'avais emmené le bateau, et qui, aux premières lueurs du jour, me héla +du rivage pour me le redemander. Quand il sut que j'étais un hôte du +manoir, il me reprocha, puisque j'avais eu la fantaisie de naviguer si +matin, de ne pas l'avoir réveillé.</p> + +<p>Il me reconduisit à l'autre bord. J'avais remis les lis aux pieds de la +madone, et j'avais emporté le ruban. Je veillai encore de loin jusqu'au +grand jour en vue de la grotte. Aucune barque n'en approcha. Je m'y fis +reconduire dans la soirée. Les lis étaient là flétris, personne n'y +avait touché. Il était huit heures du soir. Quoique très-fatigué, car je +n'avais pu me reposer dans la journée, je montai au château, et je +surpris agréablement M. de Turdy, qui s'apprêtait à se coucher, en lui +disant que, me trouvant par hasard dans son voisinage, j'avais songé à +venir faire sa partie.</p> + +<p>«Ah! que c'est aimable à vous! s'écria-t-il. J'allais tâcher de dormir +pour échapper à l'ennui de ma veillée solitaire. C'est si long, une +soirée de vieillard qui ne peut plus lire sans se fatiguer! Les enfants +nous gâtent. Ils s'occupent de nous distraire, et, quand ils sont là, +nous nous laissons aller en égoïstes que nous sommes, et quand ils s'en +vont, nous nous plaignons de ce qu'ils ne préfèrent pas notre triste +société à toutes choses!</p> + +<p>—Il faut lui dis-je en préparant sa table de jeu, que mademoiselle La +Quintinie ait à Chambéry des occupations bien sérieuses ou bien +attrayantes pour vous laisser seul; car j'ai été témoin du plaisir +sincère qu'elle trouve à vous entourer de soins.</p> + +<p>—Eh! oui, sans doute! il faut bien qu'elle ait l'esprit troublé de +quelque souci grave!</p> + +<p>—Est-ce que vous ne recevez pas tous les jours des nouvelles de +Chambéry?</p> + +<p>—J'en reçois de deux jours l'un: elle m'écrit des billets très-courts, +et qui ne m'apprennent rien de l'emploi de son temps. Ordinairement, +nous ne nous quittons point de tout l'été, hormis pour les grandes fêtes +religieuses, qu'elle va célébrer auprès de sa tante. L'hiver, nous nous +séparons franchement. Je n'aime pas Chambéry. Je passe quelques mois à +Lyon, où j'ai des connaissances, et où il fait moins froid que dans nos +neiges. Alors ma Lucie m'écrit de longues lettres charmantes, qui font +ma consolation et mon orgueil; mais la séparation qu'elle m'impose en ce +moment, en plein été, sans cause suffisante selon moi, m'est fort +pénible.»</p> + +<p>Je fis observer à M. de Turdy que j'étais la cause de son chagrin, et +qu'il eût été beaucoup plus logique de la part de Lucie de m'envoyer à +Chambéry, avec défense d'en sortir jusqu'à nouvel ordre, que d'y aller +elle-même pour m'éviter.</p> + +<p>«C'est ce que j'ai dit, reprit-il; mais elle a insisté si vivement, que +j'ai dû céder, et je vois bien qu'il y a sous jeu quelque chose qu'on me +cache.</p> + +<p>—A vous? On vous cacherait quelque chose?... Non, Lucie vous adore!</p> + +<p>—Ah! que voulez-vous, mon cher! la dévotion rompt sans façon tous les +liens du cœur et de la famille; mais voilà que je me plains à vous, +comme un vieux enfant que je suis, à vous qui souffrez peut-être un peu +aussi pour votre compte!</p> + +<p>—Je souffre beaucoup, répondis-je, car j'aime mademoiselle La Quintinie +plus que je ne puis l'exprimer.»</p> + +<p>Il me serra les mains, et nous oubliâmes la partie de trictrac. Il était +beaucoup plus expansif que la veille et comme découragé de la vie. Il +essaya de faire l'esprit fort pour se remonter, mais il n'en vint pas à +bout. Je mourais d'envie de l'interroger, sur les relations que Lucie +pouvait avoir avec le personnage mystérieux que j'avais vu la nuit +précédente sur le lac; mais le pauvre homme me parut si abattu, que je +me reprochai l'égoïsme de mes soupçons. Je ne lui parlai point de +l'aventure, et je le fis jouer pour le distraire; après quoi, j'acceptai +le gîte qu'il m'offrait. Je voulais veiller encore toute la nuit, et j'y +parvins malgré la fatigue qui m'écrasait. Rien ne troubla le morne repos +de la nuit autour du manoir. J'allai dès le matin visiter encore la +grotte. Les lis pourrissaient dans l'abandon. Je les jetai dans l'eau, +et je revins à Aix, où la fièvre me retint deux jours au lit.</p> + +<p>Le troisième jour, abattu mais calmé, j'allai à Chambéry à tout hasard, +cherchant à rencontrer Lucie malgré sa défense, voulant tâcher de savoir +au moins ce qu'elle devenait. Je ne connais personne à Chambéry, mais je +rencontrai aux abords de la ville quelques baigneurs d'Aix, dont un +Anglais fort mélomane avec qui je me suis un peu lié, et qui m'aborda en +me disant:</p> + +<p>«Est-ce que vous n'allez pas aux Carmélites de ***?</p> + +<p>—Pour quoi faire?</p> + +<p>—Pour entendre chanter une demoiselle du pays qui est, dit-on, fort +extraordinaire.</p> + +<p>—Oui, j'y vais, répondis-je tout tremblant. Où est-ce?</p> + +<p>—Suivez-nous,» me dit-il.</p> + +<p>Nous gravîmes un chemin très-rapide qui monte en zigzag à travers +d'énormes rochers.</p> + +<p>«Et le nom de cette cantatrice? demandai-je à mon guide.</p> + +<p>—Attendez! Je ne sais plus; ce n'est pas une artiste de profession, +c'est une personne de bonne famille qui chante en l'honneur de la fête +du jour, la Trinité. Elle a un nom qui finit en <i>ie</i>.... La +Quirinie.... Non. La Quintinie!... m'y voilà.»</p> + +<p>Je sentis tous les frissons de la fièvre me reprendre; il faisait +pourtant une chaleur d'orage accablante. Nous arrivâmes au pied d'un +édifice fermé, à fenêtres grillées; c'était le couvent, et nous y +trouvâmes une centaine de personnes qui s'étaient assises à l'ombre et +qui attendaient que les nonnes eussent fini de psalmodier les vêpres. +Aucun homme ne pénétrait dans ce couvent rigidement cloîtré. Les dames +de la ville n'ont accès dans la chapelle qu'avec des permissions +particulières. Cette chapelle était pleine et la porte close; mais, à +cause de la chaleur, les fenêtres du chœur étaient ouvertes en partie, +et, comme on entendait fort bien la psalmodie, on ne devait rien perdre +du chant.</p> + +<p>Le mélomane qui m'avait renseigné, et que je ne quittais pas, entra sans +façon en pourparlers avec les hommes qui se trouvaient là et les +interrogea sur mademoiselle La Quintinie. Je recueillais tout avec +avidité.</p> + +<p>«C'est une personne du plus grand mérite, disait-on, toute vouée aux +bonnes œuvres, une vraie sainte, et, en même temps, c'est une femme +charmante, qui fait les honneurs du salon de sa tante avec une grâce +parfaite; mais jamais elle ne chante dans le monde. On dit qu'elle a +fait le vœu de ne chanter que pour l'Église. Elle chantera le jour de +la Fête-Dieu à la cathédrale, et je vous réponds qu'on y viendra de loin +pour l'entendre. En ce moment-ci, elle fait une retraite de huit jours +aux Carmélites. On dit qu'elle va se marier, mais d'autres disent +qu'elle se fera religieuse; on ne sait pas.»</p> + +<p>En ce moment, un des amateurs de la ville signala une lourde voiture +armoriée qui montait la côte.</p> + +<p>«C'est le vieux carrosse de la vieille mademoiselle de Turdy. Elle va +entendre chanter sa petite nièce à la bénédiction du saint sacrement. +Peut-être la ramènera-t-elle à la ville. Vous la verrez alors; elle est +très-jolie!»</p> + +<p>La voiture arriva en effet à la porte de la chapelle, et j'en vis +descendre la vieille tante, grasse, boiteuse, et soutenue par un homme +d'environ quarante ans, dont la figure me frappa beaucoup: une tête +méridionale, très-brune, très-accentuée, une mise sévère, beaucoup de +cheveux noirs crépus rejetés en arrière, un front demi-chauve très-pur +et très-lisse contrastant avec des yeux sombres et fatigués, d'un éclat +fiévreux. Il entra dans l'église avec la vieille dame après avoir frappé +d'une façon particulière. La porte se referma brusquement derrière eux.</p> + +<p>Quel était cet homme qui seul avait le droit d'entrer dans le +sanctuaire? Je le demandai avec agitation à tout le monde. Personne ne +le savait, personne ne le connaissait. C'était un laïque; rien dans sa +mise et dans son attitude n'annonçait un prêtre: ce devait être, selon +les assistants, qui tous me parurent plus ou moins ultra-montains, un +personnage enyoyé par le pape pour recueillir le denier de saint Pierre, +ou un grand dignitaire de la société de Saint-Vincent de Paul.</p> + +<p>Le bruit des cloches à toute volée annonça la fin des vêpres et le +commencement du <i>salut</i>. Des voix de femmes entonnèrent un chœur fort +pauvrement exécuté; puis l'orgue préluda, et la voix de Lucie se fit +seule entendre. Ce qu'elle chanta, je n'en sais rien. Je ne suis pas +érudit en musique, et je n'avais plus le loisir d'écouter mes voisins. +J'étais dévoré de rage à cause de cet homme qui était entré là, et qui +l'entendait de plus près que moi, qui la voyait peut-être, pendant que +j'étais à la porte avec les inconnus. J'aurais voulu qu'elle chantât +mal, que sa voix fût désagréable, et que tout le monde se mit à siffler +comme au théâtre; n'en avait-on pas le droit, puisqu'on venait là comme +au spectacle ou au concert?</p> + +<p>Mais comme elle chante, mon Dieu! Quelle voix limpide et puissante, quel +accent large et sublime, quelle plénitude et quelle suavité! Et elle n'a +pas chanté, elle ne chantera jamais pour moi seul! Je me le disais, je +m'efforçais de me détacher de cette femme qui ne m'appartiendra jamais, +et j'étais vaincu, brisé par cette voix surhumaine qui s'emparait de moi +comme la brise s'empare de l'herbe qu'elle secoue et de la fleur qu'elle +effeuille! En même temps que je la maudissais pour cet envahissement de +tout mon être, je sentais des larmes gonfler ma poitrine et ruisseler +sur mes joues. Cela était trop fort pour moi. Je m'éloignai. Je voulus +descendre le sentier. Je voyais devant moi, de l'autre côté du ravin, +l'étrange ville de Chambéry, avec ses toits d'ardoise sombre sans +reflets, encadrés de fer-blanc brillant, comme une exhibition de +linceuls noirs semés de larmes d'argent. Les montagnes à forme +fantastique qui la dominent, le bruit des torrents qui la traversent, +ses vieux édifices, ses ceintures d'arbres séculaires, tout cela +s'agitait devant moi comme dans un rêve. Un instant les tambours et la +musique de la garnison se firent entendre et formèrent un rauque +contraste avec le chant de Lucie, qui planait tranquille comme une voix +du ciel sur cette impuissante clameur de la terre. Je me jetai à l'écart +dans les rochers qui surplombent le ravin. Je me bouchai les oreilles, +j'entendais toujours Lucie, rien que Lucie; elle semblait me dire: «Tu +n'as pas besoin de tes sens pour m'entendre, c'est mon âme qui parle à +ton âme, et tu ne m'échapperas pas.»</p> + +<p>Tout à coup la voix cessa; les <i>dilettanti</i> du dehors s'oublièrent +jusqu'à applaudir; mais les cloches couvrirent ces vains témoignages +d'admiration mondaine, et, peu d'instants après, je me trouvai, je ne +saurais dire comment, le premier auprès de la voiture où montait Lucie +avec sa tante et le personnage inconnu objet de ma haine instinctive et +de ma colère mal déguisée. Cet homme monta le dernier et jeta sur moi un +regard froid comme l'acier, un regard qui m'exaspéra. Je ne sais ce que +je fis, je ne suis pas sûr de ne lui avoir pas montré le poing d'un air +de menace.</p> + +<p>Quant à Lucie, elle ne m'aperçut seulement pas. Vêtue de blanc et la +taille enveloppée d'un léger burnous de cachemire, elle cherchait à +dérober sa figure sous le capuchon à floches de soie; mais ce capuchon +retomba sur son épaule, entraînant une partie de son abondante chevelure +dénouée, et je vis sa figure pâle qui semblait ravie en extase, ou +plutôt un peu égarée par l'épuisement de l'extase, car il y avait de la +souffrance dans ses traits, et ses lèvres étaient aussi blanches que son +vêtement; ses narines étaient dilatées, sa bouche serrée, ses yeux sans +regard. Je ne croyais pas que sa physionomie aimante et douce pût se +pétrifier ainsi sous la contraction mystique de la pensée. Elle me +regarda et ne me vit pas; elle disparut sans voir personne, sans +répondre à plusieurs saluts qui lui furent adressés sur son passage, et +j'entendis que quelqu'un disait:</p> + +<p>«Elle chante avec trop de ferveur; il y a sous le calme triomphant de sa +voix une émotion qui la tue.»</p> + +<p>Une seule personne malveillante, une femme très-parée, éleva un peu le +ton pour dire:</p> + +<p>«Laissez donc! elle aime le succès, elle est femme!</p> + +<p>—Non, reprit mon Anglais dilettante, elle est artiste avant tout; elle +n'est peut-être pas dévote!»</p> + +<p>Je recueillais machinalement les opinions, et cette dernière parole me +frappa, car je n'étais plus capable de penser pour mon propre compte. Je +me sentais très-mal, je me sentais mourir, car je venais de constater +que je n'étais rien pour Lucie. Avant moi, il y avait en elle +l'ascétisme, ou la musique, ou cet inconnu qui entrait avec elle dans le +sanctuaire des femmes, peut-être le même qui portait des lis dans la +chapelle du rocher, à la clarté des étoiles: que sais-je? Il y a une +passion immense dans l'âme de Lucie, et je ne suis point l'objet de +cette passion!</p> + +<p>Mon Anglais s'aperçut que j'étais pris de défaillance. Il me ramena à +Aix dans sa voiture avec beaucoup d'obligeance et de courtoisie. Je me +remis au lit, et je dormis près de quarante-huit heures. Je crois qu'on +m'a saigné; on a mis le tout sur le compte d'un coup de soleil. J'ai +passé encore deux jours à me remettre; enfin, je suis très-bien, +très-fort, très-calme aujourd'hui. Je me suis occupé, durant cette +inaction forcée, à me détacher de Lucie, à repousser de moi cet amour +impossible, insensé, misérable, et qui me rendrait injuste et méchant, +je le sens bien! Je n'ai plus voulu rien savoir d'elle. J'ai prié Henri +et madame Marsanne, qui m'ont soigné avec une bonté parfaite, de ne pas +prononcer son nom devant moi, et de ne rien t'écrire de mon +indisposition. Je me suis senti de force à te raconter tout moi-même. Je +suis guéri physiquement, et dans deux jours je pars pour te rejoindre. +Ah! mon père! je suis bien malheureux! mais tu sauras peut-être guérir +ton Emile.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III.</a></h2> + +<h3><a href="#table">M. DEMONTIER A SON FILS, A AIX EN SAVOIE.</a></h3> + + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">Lyon, 6, juin,1861.</span><br /> +</p> + +<p>Avant de quitter Lyon, où notre rencontre a modifié tes projets, je veux +résumer notre entretien de douze heures en quelques pages que tu +reliras peut-être avec fruit dans les moments d'épreuve qui t'attendent +encore.</p> + +<p>Tu étais dans le vrai, mon fils, et je n'ai eu qu'à t'encourager dans ta +vaillante certitude: l'âme des époux ne doit pas faire deux lits. +L'indissoluble union de deux êtres appartenant à l'humanité ne doit pas +s'assimiler à l'accouplement de deux êtres quelconques appartenant aux +rangs inférieurs de la vie organique. L'homme doit être l'homme autant +que possible, c'est-à-dire se tenir aussi près de la Divinité que ses +forces le lui permettent. C'est par là seulement qu'il se place +au-dessus des animaux, qui lui sont supérieurs par la persistance et la +simplicité dans la sphère des instincts matériels. C'est par cette +constante aspiration vers l'idéal que l'homme s'affirme lui-même, rend +hommage à Dieu, prouve sa foi et fait acte de religion réelle. Toute +pensée, toute action, toute croyance contraires à ce but sont des pas +bien marqués vers la déchéance, des abîmes creusés entre Dieu, qui +appelle l'homme, et l'homme, qui fuit Dieu.</p> + +<p>Voilà, en peu de mots, notre doctrine de l'amour dégagée de toute +incertitude et lumineuse comme le soleil. Dieu, type de toute +perfection, a mis dans l'homme le sentiment, le rêve et le besoin de la +perfection. Qui nie ce principe est athée, fût-il prosterné nuit et jour +devant l'image de ce Dieu qu'il ne comprend pas, et dont sa vaine prière +ne peut être exaucée.</p> + +<p>Je ne vois pas plus de nuages dans l'application de cette théorie que +dans la théorie elle-même. Ceux qui croient approcher de la perfection +en violant les lois de la nature, soit par excès, soit par abstinence, +ne peuvent être sur la voie d'une recherche sérieuse. Obéir aux lois de +la nature en les ennoblissant toutes par la compréhension saine du but +sacré, voilà, je pense, la pratique de cette perfection dont l'homme a +pour mission de se rapprocher sans cesse.</p> + +<p>La nature présente des contradictions, mais le défaut de logique de Dieu +n'est qu'une erreur de la vision humaine. Rectifions la vue, étendons la +notion, ouvrons notre esprit à toute la connaissance qu'il peut +contenir, et cherchons le véritable amour dans la plus puissante et la +plus douce de nos passions. Ne perdons point le temps à faire le procès +à telle ou telle doctrine religieuse. Il n'y en a qu'une vraie, celle +qui nous montre et nous donne Dieu. Toutes celles qui le cachent le +calomnient. La déduction de notre principe se fait d'elle-même à toutes +les heures de la vie. Toutes les idées, toutes les actions humaines se +rattachent désormais à l'un de ces principes éternellement en guerre: la +négation du progrès, qui est un principe de mort; la <i>perfectibilité</i>, +mot nouveau, encore incomplet, mais qui s'efforce d'exprimer le +développement de la vie sous toutes ses faces divines et humaines.</p> + +<p>Nous étions déjà d'accord sur ce point de départ que je viens de +paraphraser, car il tient en deux mots: jamais plus d'ombres, toujours +plus de lumière entre Dieu et l'homme.</p> + +<p>Cette lumière, qu'au dernier siècle la philosophie a cherchée avec une +noble audace et de mémorables succès, se dégage beaucoup mieux de la +philosophie de notre époque. Elle ne s'appuie plus seulement sur ce +qu'on appelait la <i>raison</i>, elle n'est plus exclusivement expérimentale, +elle ne sépare pas la raison de la foi, la réalité de l'idéal. Les +sciences naturelles commencent à trouver Dieu au bout de toutes leurs +voies, c'est-à-dire la loi des lois, la loi mère, la grande logique +souveraine, l'effusion immense, la vie sans lacune, la force sans +épuisement, l'éternel renouvellement progressif de tout ce qui est, par +conséquent l'éternelle sagesse et l'infinie beauté.... Tu comprends +que, quand notre pauvre langue humaine applique à cette grandeur +incommensurable, à cette inépuisable munificence, à cette ordonnance +éblouissante les mots de son vocabulaire, «Dieu puissant, Dieu bon, Dieu +juste,» elle exprime d'une façon encore bien pauvre et bien enfantine: +«ce qu'aucun terme convenable n'exprimera peut-être jamais.</p> + +<p>Les esprits avancés de notre époque ont un grand combat à soutenir +aujourd'hui. Il s'agit d'étendre et d'élever la notion de Dieu, que +depuis tant de siècles les dogmes religieux s'acharnent à renfermer dans +les étroites limites du symbolisme. Le christianisme lui-même, qui +ouvrit une ère de progrès si féconde, a perdu de sa vertu progressive +dans la captivité où la lettre a enfermé l'esprit.</p> + +<p>Il s'agit donc, entre autres choses, et celle-ci est peut-être la plus +pressée, de dégager la sublime doctrine évangélique de la chape de plomb +qui l'écrase, et disons à l'honneur de l'esprit philosophique de notre +siècle qu'aucune autre époque n'avait encore compris cette doctrine +d'une manière aussi saine, aussi large et aussi élevée. La critique +sérieuse ne s'occupe plus aujourd'hui de contester ou de railler le côté +légendaire de la mission du Christ. Qu'elle accepte ou rejette les +miracles, le respect s'attache au merveilleux, comme l'enthousiasme au +réel, en tout ce qui concerne la vie et la mort, la parole et l'action +de Jésus.</p> + +<p>Mais faire adopter ce vrai sentiment chrétien si équitable et si pur, +pouvoir dire à tous les hommes: «Soyons frères dans l'unité de l'esprit, +et laissons à chacun la liberté d'étendre le sens de la lettre,» voilà +ce qui paraît simple et facile, voilà ce que l'esprit de persécution ne +peut supporter et ce qu'il combat encore à outrance. Ceci est très-digne +de remarque. A mesure que la philosophie s'est spiritualisée depuis un +demi-siècle, la religion s'est matérialisée visiblement. Sous la +Restauration, le clergé a perdu moralement et intellectuellement tout ce +qu'il avait regagné d'intérêt et de prestige durant la persécution +terroriste. Est-ce une loi fatale que les croyances s'épurent dans les +luttes et se perdent dès qu'elles gouvernent le monde des intérêts +matériels?</p> + +<p>Voici que ce spectacle recommence et qu'une véritable intolérance +religieuse essaye une nouvelle campagne. Sagement contenue par la +liberté de la presse sous Louis-Philippe, beaucoup trop caressée par la +naïveté héroïque du peuple de 1848, aujourd'hui surveillée, mais non +contenue, par une arme à deux tranchants, la censure, l'intolérance +profite du silence plus ou moins forcé de ses adversaires naturels, les +philosophes et les gens de lettres, pour risquer tout, pour oser au +jour, saper en secret, et jouer le rôle de victime aussitôt que les lois +répressives, qu'elle aimerait tant à absorber à son profit, atteignent +les écarts de son zèle. Aussi prend-elle des forces sous le manteau de +cette prétendue persécution, qui ne saurait la blesser réellement, +puisqu'elle repose sur le même principe qui la fait vivre. A +l'intolérance religieuse ne faut-il pas, comme à la défiance politique, +le régime de l'étouffement?</p> + +<p>Tu me demandais si réellement ce mouvement religieux rétrograde était à +craindre, s'il fallait blâmer ou plaindre ce dernier râle de l'esprit du +passé? En philosophe, je t'ai répondu: «Plains l'erreur et ne la crains +pas.» Dieu l'a condamnée.... Mais, devant Dieu, nos dures et traînantes +questions politiques et sociales comptent si peu! Si nous les jugeons, +nous, par leur durée relative, elles prennent une réelle importance pour +nous, dont la vie est si courte! Et quand tu veux savoir quelles luttes +t'attendent dans le reste de siècle que nous traversons, je ne dois pas +te donner plus d'insouciance ou d'optimisme que je n'en ai. Donc, j'ai +répondu franchement: «Oui, mon enfant, l'intolérance religieuse peut +triompher, et recommencer dans peu d'années l'esprit du règne de la +Restauration.» Il ne faut pour cela qu'une suite d'événements désastreux +dont elle saurait profiter, parce qu'elle veille, parce qu'elle est +organisée, parce qu'elle est prête. Elle ne conspire pas, je crois, pour +ou contre tel nom propre. Elle n'a pas besoin de renverser les +gouvernements; elle s'accommode de tous ceux où elle peut s'insinuer, +faire sa place et empêcher la liberté de discussion, qu'elle n'invoque +que lorsqu'elle en est privée pour son compte. De sa nature, +l'intolérance, quand elle n'est pas hypocrite, est, comme toutes les +mauvaises passions, inconséquente.</p> + +<p>Il y a une chose certaine, c'est que, si l'interdiction de la presse +libre se prolonge beaucoup et si nos contemporains s'endorment sous +certaines influences cléricales, avant dix ans le faux christianisme, +l'hypocrisie, l'esprit persécuteur en un mot sera debout, et c'est alors +qu'il faudra dire: «La mort s'est levée, le spectre s'est roulé sur les +vivants. Il écrase, il menace, il enlace, il tue, il poursuit l'individu +dans tous les développements de son existence, dans ses intérêts, dans +ses affections, dans ses devoirs, dans ses droits, dans son honneur. Il +a étendu sur les masses le linceul du silence. Les plus mauvais jours du +passé n'ont point vu une propagande d'étouffement si ardente, un zèle de +meurtre intellectuel si perfide et si tenace, un anéantissement si +honteux de la conscience sociale, une démission si abjecte de la dignité +humaine.»</p> + +<p>Voilà ce que je te dirai peut-être à ma dernière heure, qui sait? Mais, +dès aujourd'hui, il y a une prédiction que je peux te faire, c'est qu'en +me suivant dans la voie où j'ai marché, tu cours le risque sérieux de +rompre avec toutes les espérances comme avec toutes les sécurités de la +vie. Quelle que soit la carrière ouverte à ta jeune et légitime +ambition, l'homme du passé t'y guette et t'y attend pour se mesurer avec +toi. Si tu es homme de science, il t'empêchera d'avoir une tribune pour +professer; homme de lettres, il te fera railler, outrager, calomnier au +besoin dans ta vie privée par les nombreux organes dont il dispose; +artiste en contact avec le public, il te fera siffler, lapider, s'il le +peut, par les bandes qu'il enrégimente ou par les passions qu'il soulève +et qu'il égare; homme politique, il te fermera tous les chemins de +l'action et s'efforcera de t'ouvrir tous ceux de la misère, de la prison +ou de l'exil; homme de loisir ou de réflexion, il suscitera des orages +autour de toi, il troublera l'air que tu respires par des paroles +empoisonnées, il aigrira contre toi jusqu'au plus dévoué de tes +serviteurs; époux et père, il te disputera la confiance de ta femme et +le respect de tes enfants, car il est partout! De tout temps, il a ourdi +une vaste conspiration au sein des civilisations les plus florissantes, +il traite avec les souverains, il les menace, il les effraye. Il a +pénétré dans tous les conseils, il a mis le pied dans tous les foyers +domestiques; il est dans les armées, dans les magistratures, dans les +corps savants, dans les académies, sur la place publique, sur le navire +en pleine mer, dans la campagne, à tous les carrefours, dans le cabaret +de village, dans le couvent, dans l'alcôve conjugale. Il obsède et +consterne l'honnête curé qui croit l'esprit favorable à la lettre. Il +gouverne les pontifes, il raille, méprise et violente ceux qui, une fois +en leur vie, ont tenté de lui résister sur quelque point. Et peut-être +dans dix ans j'ajouterai: Il faut redoubler de courage, car l'homme de +la nuit s'est armé de toutes pièces; on a laissé faire, on a été +confiant, on n'a pas prévu, et à présent, tout à coup il se dévoile, il +injurie, il menace et il frappe, tenant aux pauvres d'esprit le discours +terrible que tenait Éditue en l'île Sonnante: «Homme de bien, frappe, +féris, tue et meurtris tous rois et princes de ce monde, en trahison, +par venin ou autrement, quand tu voudras. Déniche des cieux les anges: +de tout auras pardon; mais à nous ne touche, pour peu que tu aimes, la +vie, le profit, le bien, tant de toi que de tes parents et amis vivants +et trépassés, encore ceux qui d'eux après naîtraient en seraient +infortunés! Amis, ajoute le sage Éditue pour expliquer une telle +puissance, vous noterez que par le monde il y a beaucoup plus d'eunuques +que d'hommes, et de ce vous souvienne!»</p> + +<p>De cette vérité sanglante sous sa forme enjouée, encore considérable +aujourd'hui, souviens-toi en effet, cher Émile! Ne te fais pas +d'illusion, n'espère pas éviter la destinée. Sois eunuque et engraisse, +ou sois homme et lutte; il n'y a pas de milieu.</p> + +<p>Je t'ai forcé à voir cet abîme, je t'ai dépeint tous les avantages d'une +vie douce, tranquille, inoffensive, tolérante envers le mal, soumise à +toutes les habitudes du convenu. Je t'ai dit: «Épouse une femme +étroitement dévote, partage son âme avec le prêtre, accompagne-la au +sermon, élève tes enfants dans la routine, habitue-les à ne pas +raisonner, c'est-à-dire laisse étouffer en eux le sens viril et divin: +tout ira bien pour toi. Choisis la carrière que tu voudras pour tes fils +et pour toi-même, vous ne serez entravés que par la concurrence des +eunuques; alors vous ferez à l'occasion un peu de zèle pour vous +distinguer du troupeau: vous insulterez quelque mort illustre, vous +persécuterez quelque vivant déjà persécuté. Dès lors vous aurez le +pouvoir, l'argent et le succès. Allez, le chemin est sûr et facile; la +voie opposée est semée d'écueils, de fatigues et de déceptions.»</p> + +<p>Tu as rougi jusqu'à la racine des cheveux et tu m'as dit: "Cesse de +railler, je veux être un homme." Nous nous sommes embrassés, et je t'ai +laissé retourner à ton jardin des Oliviers, où l'isolement, la douleur +et l'effroi t'attendent. Tu vas beaucoup lutter et beaucoup souffrir: +vaincras-tu? Je l'ignore. Tu es seul contre un million d'ennemis, car la +destinée de Lucie, l'influence qu'elle subit se rattachent probablement +par des fils innombrables à cette conspiration de l'esprit rétrograde +qui enlace la société, pour longtemps encore, de la base jusqu'au faîte. +Je frémis à l'idée du combat que tu vas livrer, et je vois couler goutte +à goutte le plus pur sang de ton cœur, les forces vives du premier +amour. Pourtant je ne suis plus inquiet, tu lutteras sans défaillance +pour arracher celle que tu aimes au royaume des ténèbres, tu combattras +à poitrine découverte contre l'ennemi caché dans tous les buissons, tu +exerceras ta force dans une entreprise sérieuse et passionnée, et, si tu +succombes, si tu me reviens seul et blessé, tu auras porté en toi +l'amour dans un cœur viril, tu n'auras pas versé les larmes de +l'eunuque; la souffrance t'aura grandi, tu seras un homme!</p> + +<p>Courage, écris-moi tout; appelle-moi quand tu voudras. Ton père te +bénit.</p> + +<p class="smcap droit"> +<span style="margin-left: 9em;">H. Lemontier</span><br /> +</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV.</a></h2> + +<h3><a href="#table">ÉMILE LEMONTIER A SON PÈRE, A PARIS</a></h3> + + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">D'Aix en Savoie, 6 juin 1861.</span><br /> +</p> + +<p>J'arrive, je ne sais rien encore, je n'ai revu aucun de nos amis, je +m'enferme avec toi. Je veux te parler encore là, tout seul, dans ma +petite chambre, avant de reprendre le cours de ma vie d'orage. J'ai +besoin, avant tout, de te remercier pour le bien que tu m'as fait. Père, +c'est la première fois que tu me révèles le fond de ta pensée. À te voir +si doux, si modeste et si bon, même pour les méchants, je croyais ton +âme inaccessible à l'indignation. Ta sérénité me faisait peur, je +l'avoue; je la regardais comme le résultat de cette noble et douloureuse +lassitude, fruit du travail et de l'expérience. Je croyais que tes +années de labeur et de vertu avaient creusé entre nous un abîme qui ne +serait pas sitôt comblé! Tu m'as traité comme un homme qu'on excite, et +non comme un enfant qu'on apaise; je t'en remercie, et je te jure que tu +as bien fait. Ta tendresse a un peu hésité;... tu me croyais encore trop +jeune.... Pauvre père, tu as tremblé en te laissant arracher le secret +de ta force; eh bien, ne crains plus, j'étais mûr pour cette initiation, +elle me renouvelle, elle me baptise dans les eaux de la vie, elle me +pousse en avant. Tu voulais d'abord m'emmener loin d'elle, me distraire, +me faire voyager.—Et puis tu as compris que tout cela aigrirait mon mal +au lieu de le guérir, et tu m'as tendu la coupe en me disant: «Bois ce +fiel et triomphe.»</p> + +<p>Sois tranquille, je saurai souffrir; car, à présent, je vois un but +sublime à ma souffrance. Conquérir celle que j'aime, la disputer à une +mortelle influence, la sauver, l'emmener avec moi dans la sphère de +l'amour vrai, la rendre digne de cette passion sacrée que j'ai pour +elle, et me rendre digne moi-même de la lui inspirer; résoudre le +problème d'éclairer sa croyance en respectant sa liberté, d'épurer sa +foi sans lui enlever les vraies bases de sa religion: oui, oui, je le +tenterai, et, si j'échoue, du moins rien ne m'aura fait reculer ou +défaillir.</p> + +<p>Et ne crois pas que cette passion soit le seul stimulant de mon +courage! Me rendre digne de toi, être le fils de ta foi et de la +volonté, c'est là mon ambition, maintenant que je t'ai compris. Oui, mon +père, tu es calme et doux parce que tu es absolu dans le vrai et +inébranlable dans la certitude. Tes idées sont simples, concises et +nettes; tu les as dégagées d'une suite d'études et de travaux qui se +présentent à mes yeux comme une puissante chaîne de montagnes, et à +présent tu t'es assis au faîte de la plus haute cime, tu as regardé la +terre étendue sous tes pieds, et puis, élevant tes mains vers la +Divinité, tu lui as dit: «Non, le mal n'est pas ton œuvre! il n'est que +l'ignorance du bien, et, si tu abandonnes cette ignorance aux châtiments +qu'elle s'inflige à elle-même, c'est parce qu'ils doivent la détruire. +Ainsi tu as mis en chaque être, en chaque chose de la création, l'agent +fatal de sa transformation providentielle. L'erreur doit se dévorer +elle-même comme ces volcans déchaînés, qui, aux premiers âges du globe, +ont servi à constituer l'écorce terrestre, berceau fécond de la vie. En +toi est la source du bien, la loi du vrai, et l'homme y boira de plus en +plus à mesure qu'il te connaîtra.» Consolé par la foi, tu t'es relevé, +mon père, et, le front baigné de lumière, tu as souri à ces hommes qui +te criaient: «Nous avons la vérité; Dieu ne se révèle qu'à nous et pour +nous! Maudit soit celui qui nous résiste! Notre parole l'extermine en ce +monde, elle le dévoue aux enfers dans l'autre!»</p> + +<p>Tu as souri de pitié, et ton âme a surmonté la colère; mais, la flamme +de la vérité dans le cœur, tu as poursuivi dans tous ses retranchements +l'ignorance, qui, dans l'humanité, suscite tous les délires du mal. +C'est bien; voilà où il faut en venir, et j'y arriverai. Je serai doux +et patient avec les hommes, inflexible devant le mensonge; ceci sera ma +religion. Je ne tuerai point, je ne maudirai, je ne renierai aucun de +mes semblables; mais j'aurai en exécration les doctrines qui, au nom de +Dieu, calomnient Dieu et combattent la liberté humaine, le développement +du vrai! Je ne fléchirai le genou dans aucun temple d'où la liberté de +penser sera exclue. Je ne bénirai la main d'aucun homme ennemi de cette +liberté, je n'accepterai aucun culte destructeur de la parcelle de +vérité divine qui s'appelle en moi amour et justice, je ne ferai plus +grâce au présent par engouement poétique pour le passé, je ne +m'abandonnerai plus à ces mollesses de l'âme qui, regrettant les joies +de l'imagination, les rêveries de l'enfance, abdique les austères +devoirs de l'âge d'homme; je subirai toutes les persécutions, +j'accepterai l'effet de toutes les vengeances: il faut que toute +initiation ait ses martyrs. Les tartufes d'aujourd'hui réclament ces +gloires de l'origine chrétienne; qu'ils nous les donnent, eux qui, se +disant toujours persécutés, se sont faits persécuteurs à leur tour! +Montrons leur qu'aujourd'hui les chrétiens, c'est nous, et qu'ils sont +eux, les pharisiens. Et, si leur puissante conspiration contre la +liberté humaine atteint son but, s'ils parviennent, à défaut des bûchers +de l'inquisition, à rétablir la torture des cœurs et des consciences, +soyons prêts: je suis prêt, moi! je les brave et les défie!</p> + +<p>Je viens d'interrompre ma lettre pour recevoir et lire la tienne. Ah! +mon père, mon maître, mon ami, nos pensées ne se croisent pas, elles se +cherchent et s'embrassent. Tu vois! j'avais compris, et je suis toujours +sous le charme de ta parole, sous le coup de ta vivifiante bénédiction. +Oui, oui, je relirai cent fois tes lettres. Ne crains pas de me donner +la fièvre: je brûle de vivre, l'inaction me tuerait!</p> + +<p>A bientôt une plus long lettre, et toi, écris-moi de Paris. Adieu, je +t'aime.</p> + +<p>Henri entre chez moi et m'apprend que Lucie est de retour à Turdy. Son +père, le général La Quintinie, y est arrivé inopinément hier au soir. +J'irai demain.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V.</a></h2> + +<h3><a href="#table">M*** A MADEMOISELLE LA QUINTINIE, AU CHATEAU DE TURDY.</a></h3> + + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">Chambéry, 7 juin 1861.</span><br /> +</p> + +<p>Je m'inquiète un peu, non de cette joie que vous avez éprouvée en +apprenant l'arrivée de monsieur votre père, mais de l'empressement que +vous avez mis à quitter mademoiselle de Turdy le soir même. J'ai trouvé +la bonne tante tout en émoi de vous savoir seule sur les chemins à dix +heures du soir. Ses braves serviteurs sont bien vieux, ses vieux chevaux +bien lents, et ce lac à traverser.... Comment avez-vous fait, si, comme +il est à craindre, votre barque ne vous attendait pas? Vous avez dû +causer au général une bien agréable surprise; mais, comme il ne vous +appelait auprès de lui que pour le lendemain matin, cette grande hâte +était-elle si nécessaire?</p> + +<p>Ne riez pas, mademoiselle, de voir votre ami s'inquiéter des petites +choses. Quand il s'agit d'une personne telle que vous, les moindres +résolutions prennent de l'importance. Vous avez peut-être cru me faire +pressentir vos dispositions à demi-mot, et on peut bien ne dire à son +ami que la moitié d'un secret délicat. Puisque vous autorisez la +franchise de ma sollicitude, aussi fervente et aussi désintéressée +aujourd'hui qu'elle l'a été dans le passé, laissez-moi vous dire ce que +je pense de la situation de vos esprits. Ce jeune homme dont vous m'avez +parlé vous occupe plus que vous n'osez en convenir, et l'inquiétude que +sa courte maladie vous a causée, n'était peut-être pas proportionnée au +danger que sa vie a couru, non plus qu'à la date si récente de vos +relations.</p> + +<p>Je n'ai pu vous témoigner que de l'étonnement, mais j'ai éprouvé de la +stupeur en apprenant que vous ne repoussiez pas l'idée de vous unir à +lui. Vous ne m'aviez pas dit son nom, et vous sembliez croire que vous +auriez sur sa conscience une influence à l'égard de laquelle il ne m'est +plus permis de me faire illusion. Souffrez que je vous dise de quelle +façon les renseignements me sont venus, car je ne veux pas que vous me +supposiez capable de chercher la vérité en dehors de vos paroles. Je +n'ai pu vous dire encore la nature des projets qui m'amènent ici. Ils +vous seront soumis plus tard; mais ce que je puis vous dire, c'est que +je les ai formés avec une joie extrême en songeant qu'ils me +permettraient de vous revoir et de vous dire de vive voix tout ce que +les lacunes d'une correspondance laissent de vague ou d'inachevé dans +les relations du cœur et de l'esprit.</p> + +<p>Je n'étais pas sans une certaine émotion au moment de vous retrouver. Je +savais combien les idées échangées entre nous par lettres depuis trois +ans sont contraires à celles des deux principaux chefs de votre famille, +et c'est toujours une situation pénible pour une âme délicate que celle +dont votre confiance allait peut-être m'imposer les devoirs et les +luttes.—Et puis, vous l'avouerai-je? je craignais aussi ce que j'ai +trouvé. J'avais comme un pressentiment de la crise qui s'opère en vous. +Vous m'aviez laissé prendre la très-douce habitude de recevoir vos +lettres quatre fois l'an, et, si j'ai bonne mémoire, depuis le début de +la présente année, je n'en ai reçu qu'une, et celle-ci de moitié plus +courte et moins abandonnée que les autres. Je me demandais donc comment +vous recevriez le meilleur de vos amis, et si sa brusque apparition ne +serait pas intempestive, fâcheuse peut-être.</p> + +<p>J'eus l'idée de vous écrire dès le soir de mon arrivée à Chambéry; mais +j'avais des instructions délicates et nécessaires à vous donner sur ma +situation, et je dus craindre qu'une lettre ne tombât dans des mains +ennemies. Je me rendis donc seul et à pied au bord du lac, et, sous +prétexte de promenade, je le traversai dans une petite barque. Je +demandai à voir cette grotte dont vous m'aviez souvent parlé dans vos +lettres, cette chapelle érigée par vous à la Vierge immaculée.... C'est +là, me disiez-vous, que souvent, aux heures où le lac n'est guère +parcouru par les oisifs, le soir où aux premières blancheurs de l'aube, +vous aimiez à prier, les yeux tournés vers cette pure étoile de l'Orient +que nos saintes et poétiques litanies ne craignent pas de comparer à la +mère du Sauveur: <i>Stella matutina!</i></p> + +<p>Je n'espérais pas, je ne désirais pas vous parler là; mais je me +demandais s'il ne serait pas possible d'y déposer une lettre que vous ne +manqueriez pas de trouver à l'heure de votre prière accoutumée.</p> + +<p>C'est au moment d'aborder à cette grotte que j'appris votre absence du +manoir; mais vous deviez revenir le lendemain, au dire du batelier. Je +feignis d'être indifférent à ce détail et de vouloir entrer seulement +par dévotion dans la chapelle. Je n'osai pas laisser de lettre; je +déposai seulement aux pieds de la sainte image un bouquet de lis +cueillis à Aix et liés d'un ruban qui ne pouvait pas me faire +reconnaître de vous, mais qui devait appeler votre prudente attention +sur un message subséquent plus explicite. Je ne pus m'arrêter qu'un +instant dans la grotte. Le batelier ne m'y faisait aborder qu'avec une +certaine crainte religieuse de vous déplaire. J'ai vu ensuite aux +discours de cet homme, que j'ai interrogé sur votre compte comme s'il +s'agissait pour moi d'une personne étrangère à ma vie, combien votre +nom était en vénération parmi ces gens pieux et simples.</p> + +<p>Pourtant ce batelier, qui parlait plus qu'il n'y était provoqué, me fit +entendre qu'il était encore question pour vous d'un mariage, et que, +depuis quelque temps, un jeune homme, qu'il appelait Valmare, était +assidu au manoir de Turdy. Je ne poussai pas plus loin des +investigations qui déjà dépassaient les limites de la curiosité permise. +Je n'attachais d'ailleurs qu'une médiocre importance à cette nouvelle +obsession de mariage qui pouvait échouer auprès de vous comme les +précédentes, et je voulus ne tenir que de vous les effets de votre +confiance.</p> + +<p>De retour à Chambéry, j'ai su, dès le lendemain, votre retraite aux +Carmélites, et je n'ai pas cru devoir la troubler. Que sont les conseils +d'un ami auprès de ceux que vous demandiez à Dieu même? Je me bornai à +vous informer par un billet du nom que vous deviez m'entendre donner et +du silence que vous feriez bien de garder à certains égards, quand +j'aurais l'honneur de vous être présenté par mademoiselle de Turdy. Dès +lors j'attendis avec résignation, et l'âme remplie d'espérance, la fin +et l'effet de votre semaine de retraite et de méditation chez les +saintes filles de ***.</p> + +<p>Dimanche dernier, lorsque votre respectable tante me pria de +l'accompagner à ce couvent pour vous entendre chanter et de là vous +ramener chez elle, j'eus un moment d'hésitation intérieure. Ce n'est pas +à travers une foule que j'eusse préféré vous entendre, et puis je ne +sentais pas dans mademoiselle de Turdy l'auxiliaire sur lequel vous +m'aviez toujours dit de compter. Cette vénérable dame est pieuse et +croyante sans aucun doute, mais elle fait grand cas du monde et de ses +vanités. Elle est fort engouée de la perpétuité de sa noble race, et, +tout en décernant à ce qu'il lui plaît d'appeler mon éloquence des +éloges un peu puérils, elle m'a semblé compter sur moi pour vous +influencer à l'occasion dans un sens tout contraire au but qui jusqu'à +ce jour avait fait l'objet de vos désirs.</p> + +<p>Vous m'avez donc vu assez contraint, et dans l'impossibilité de +m'expliquer clairement sur quoi que ce soit devant elle. J'ai manqué +totalement de prétexte pour me trouver seul avec vous, et je dois noter +ceci, que vous n'en avez fait naître aucun. Elle a parlé du désir de +votre grand-père de vous marier prochainement, et vous n'avez point dit +que vous fussiez décidée à refuser.</p> + +<p>J'attendais que, d'une manière détournée, et comme par hasard, vous me +missiez au courant des faits. Vous vous êtes très-prudemment abstenue. +Une seule chose m'a donné l'espoir d'une conférence prochaine: c'est +quand vous avez parlé à mademoiselle de Turdy de cette sieste qu'elle +fait ordinairement à huit heures du soir, en attendant que, vers neuf +heures, son salon se remplisse de ses vieux habitués jusqu'à onze. Je me +suis probablement mépris sur vos intentions.... Quoi qu'il en soit, j'en +ai pris note; mais, obligé par des soins particuliers de m'éloigner un +peu de Chambéry, ce n'est qu'hier soir que j'ai pu vous renouveler ma +visite. Qu'ai-je trouvé? Mademoiselle de Turdy seule, fort éveillée et +fort alarmée de la précipitation de votre départ. Sous-le coup de cet +événement, j'ai pu sans affectation la rendre expansive, et c'est d'elle +que j'ai appris la maladie du jeune homme qui vous avait si fort +inquiétée et l'empressement que vous aviez montré de retourner à Turdy. +Je savais déjà d'autres détails sur vos relations avec M. Lemontier; car +c'est de M. Lemontier fils qu'il s'agit, et nullement de M. Henri +Valmare, comme on me l'avait dit d'abord. Je dois vous faire savoir +comment le hasard m'avait éclairé sur ce point. Ayant eu avant-hier +l'occasion de passer à Aix quelques heures, j'attendais sur la +promenade une personne à qui j'avais donné rendez-vous, quand je me suis +croisé tout à coup, dans une allée, avec mademoiselle Élise Marsanne +accompagnée d'une parente que je ne connais pas et d'un jeune homme que +j'ai su être M. Henri Valmare. J'ai sur-le-champ reconnu Élise malgré le +changement qui s'est fait en elle avec les années; mais, soit que j'aie +changé bien plus qu'elle, soit qu'elle n'ait jamais beaucoup remarqué ma +figure au couvent de *** à Paris, soit enfin qu'elle n'ait pas le don de +l'observation ou le sens de la mémoire bien développé, elle m'a regardé +un instant avec une légère hésitation, et ne s'est souvenue de rien. Je +vous signale ce fait pour que vous ne l'aidiez point à se souvenir, si +elle ne vous interroge pas, et pour que vous l'engagiez à se taire, si +ses questions vous mettaient en péril de mentir.</p> + +<p>Je la crois encore, sinon pieuse,—elle ne l'a jamais été, et son air +n'annonce point qu'elle le soit devenue,—du moins assez soumise à +l'autorité religieuse pour ne point oser me susciter d'obstacles. +Dites-lui donc que le nom sous lequel elle m'a connu n'est plus celui +que je porte, et que j'ai le droit de porter désormais. Quant à mon +état, je ne dois pas l'afficher en ce moment; j'ai pour cela des motifs +qui échappent à la discussion frivole, et qu'elle respectera, si elle se +rappelle l'attachement filial qu'elle a eu pour moi. Parlez-lui en ce +sens. C'est à vous que je confie le soin de ma liberté d'action pour le +moment. Ces précautions sont l'affaire de quelques jours, pas davantage.</p> + +<p>Vous allez vous demander comment, ne pouvant me faire reconnaître de +mademoiselle Marsanne, j'ai su d'elle tout ce qui vous concernait: le +hasard m'a servi à l'improviste. Ramené à un banc de verdure que j'avais +choisi fort ombragé à cause de la chaleur, je me suis trouvé séparé du +groupe dont elle faisait partie par un rideau de plantes grimpantes +serrées sur un treillage, et, sans chercher à écouter, j'ai entendu +toutes les réflexions qu'elle échangeait sur votre compte avec la +personne qu'elle appelait sa mère et ce jeune Valmare, qui me paraît +être son fiancé. Elle disait que votre mariage avec Lemontier ne se +ferait pas, malgré l'inclination prononcée que vous aviez l'un pour +l'autre, parce que jamais mademoiselle de Turdy ne consentirait à vous +laisser porter un nom sans titre et sans particule, et parce que le +général devait avoir en horreur un nom compromis par des opinions +anarchiques.</p> + +<p>A ces raisons, légèrement alléguées selon moi, elle en ajoutait une plus +sérieuse qui m'a frappé.</p> + +<p>«Lucie rompra tout, disait-elle, quand elle verra qu'Émile n'a aucune +religion et prétend être l'unique confesseur de sa femme.»</p> + +<p>Là-dessus, M. Valmare a répondu d'un ton assez grave des choses +péremptoires et bien faites pour donner du poids aux paroles d'Élise. +D'après les réflexions de ce jeune homme, j'ai compris que Lemontier +fils était le parfait disciple de son père, un <i>esprit fort</i> dans toute +l'acception du mot, c'est-à-dire un de ces prétendus penseurs de la pire +espèce, qui feignent je ne sais quelle fantastique <i>religiosité</i> +panthéiste et je ne sais quelle morale <i>épurée</i> tirée du christianisme, +à la manière des protestants, qui osent se dire plus catholiques que +nous dans le vrai sens du mot.</p> + +<p>La définition que le jeune Valmare donnait de ce qu'il lui plaît +d'appeler les principes de son ami m'avait donc suffisamment édifié; et, +lorsque votre tante m'a nommé le prétendant à son tour, je n'ai pu me +résoudre à lui cacher ma surprise et mon inquiétude. J'ai reconnu avec +une surprise nouvelle qu'elle ne s'opposait point à ce projet d'union, +qu'elle faisait bon marché du nom, qu'elle était séduite par le chiffre +d'une fortune au moins égale à la vôtre, et surtout par l'intérêt que +vous paraissiez porter au jeune Lemontier. C'est alors que, m'ouvrant +son cœur comme si elle m'eût connu depuis dix ans, elle m'a dit les +sentiments que vous lui aviez confiés ou qu'elle vous attribue... car je +ne puis me persuader que vous ayez pris si grande confiance en un +étranger apparu depuis si peu de jours dans votre existence. Vous +prétendez, selon votre tante, qu'il n'a rien d'un athée, qu'il croit aux +principaux dogmes de la foi, et que vous avez la ferme espérance de le +convertir au culte des vrais fidèles. Mademoiselle de Turdy, qui me +paraît fort crédule, partage cette illusion, et a fait tout son possible +pour me la faire partager. Selon elle, ce serait une gloire pour vous et +un triomphe pour la religion, si le fils d'un homme dont les dangereux +écrits sont tristement célèbres abjurait publiquement ses erreurs en +vous épousant. Elle croit que l'amour fera ce miracle, que Dieu n'a pu +faire, et j'ai dû combattre de telles espérances avec des arguments que +je viens vous répéter et vous soumettre en peu de mots.</p> + +<p>Non, ma chère Lucie,—laissez-moi vous donner encore ce doux nom de +votre enfance si pure et de votre adolescence si édifiante,—non, +l'amour profane ne fait point de miracles sérieux. Il est capable de +toutes les hypocrisies, et, s'il est sincère, il se prête aveuglément à +tous les sophismes. Pour vous obtenir, bien des hommes seraient capables +de tout; mais l'amour vrai, l'amour sacré, l'amour de l'âme n'habite +point le cœur de l'incrédule, et, quand la passion charnelle est +assouvie, le vieil homme reparaît. Il a des sophismes nouveaux à son +service pour expliquer au profit de son parjure ceux qu'il a invoqués +pour faire croire à sa conversion. Il est le chien de l'Écriture qui +retourne à son vomissement. Il brise ce qu'il a adoré, il adore de +nouveau ce qu'il a brisé, et chaque jour le voit devenir semblable au +figuier stérile, à la mauvaise terre où l'ivraie repousse. Lucie, ouvrez +les yeux, il en est temps encore, ce jeune homme veut vous perdre, et il +vous perdra, si vous ne le fuyez. Il est doué, dit-on, d'une certaine +instruction, probablement superficielle, qui vous éblouit. Il a hérité +de son père la grâce des manières et le charme de la parole. Enfin il a +une figure régulière et des yeux expressifs.... Combien il leur est +facile de plaire, à ceux que l'austérité de leur vie et les ordres +rigoureux de leur conscience n'enveloppent point du suaire des +renoncements sublimes! Ils n'ont ni mérites ni vertus, ils sont des +enfants sans pureté, des hommes sans mœurs, des chrétiens sans Dieu; +ils se montrent, et ils plaisent!</p> + +<p>Quoi! mademoiselle! vous! vous-même! vous qu'une véritable vocation +semblait animer, vous qu'un céleste rayonnement de la grâce semblait +couronner de l'auréole des saintes et de la splendeur des vierges +choisies pour le ciel,... parce qu'<i>il</i> est jeune, parce qu'<i>il</i> est +beau!...</p> + +<p>Mais je ne veux pas vous faire de reproches, je n'ai sur votre +conscience que des droits fraternels, et d'un jour à l'autre vous pouvez +me les retirer. Ma douleur serait grande, si ma sollicitude blessait +votre juste fierté.... Ah! Lucie, en ce rapide instant que j'ai passé +dans la grotte du lac, j'avais bien prié pour vous cependant! J'avais +mis dans une minute de prosternation toute une vie de dévouement et de +ferveur! C'était un seul cri de l'âme, mais un de ces cris qui parfois +ébranlent la voûte du ciel et montent jusqu'au trône de Dieu! Le jour où +je vous ai entendue chanter dans l'église des Carmélites, votre voix, +devenue si belle, avait des accents si magnifiques d'adoration et de +candeur, que je crus ma prière exaucée et que des larmes de joie et de +reconnaissance baignaient mon visage.... Je ne vous voyais pas, mais +votre âme était devant mes yeux comme une lumière ineffable.... Et, à +présent, vous voilà rendue aux misérables épreuves de la vie, vous voilà +choisissant le chemin rempli d'embûches, et infatuée de l'espoir d'un +chimérique triomphe! Et, quand vous l'obtiendriez, ce triomphe si +précaire de faire plier un instant les deux genoux à un impie, qu'est-ce +que cela au prix de ce que vous perdez de gloire, de bonheur, en +renonçant à l'hymen du Christ! Eh quoi! cet obscur enfant du siècle est +une conquête plus précieuse que la palme immortelle et la lampe +éternellement resplendissante des vierges sages!</p> + +<p>Adieu, Lucie! le jour paraît, et le sommeil ne m'a point visité. J'ai +beaucoup prié en songeant à vous. Votre réponse dictera ma conduite. +Selon ce que vous lui prescrirez, votre ami s'abstiendra de toute +sollicitude importune, ou s'introduira au manoir de Turdy sous le nom de +Moreali.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI.</a></h2> + +<h3><a href="#table">LUCIE A M. MOREALI, A CHAMBÉRY.</a></h3> + + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">Château de Turdy, vendredi soir 7 juin.</span><br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Monsieur et ami,</span><br /> +</p> + +<p>Votre lettre, furtivement remise par un inconnu, m'a surprise et +touchée; mais est-ce votre faute ou la mienne? c'est, la première fois +qu'une lettre de vous ne m'apporte point une satisfaction sans mélange. +Je trouve dans celle-ci comme un ton de blâme et d'amertume, et, je +veux vous le dire avec la franchise à laquelle vous m'avez autorisée, +des expressions qui me blessent, des idées que je ne connais pas. J'y +vois bien votre constante sollicitude pour moi, le zèle que vous avez +pour mon salut, la ferveur enthousiaste de votre piété; mais la +délicatesse de votre amitié fraternelle, la charmante pureté de votre +entretien paraissent avoir souffert, de vos préoccupations, quelque +atteinte singulière qui me contriste sans que je puisse dire pourquoi. +J'examine ma conscience, et je ne la trouve pourtant pas si coupable. Je +m'interroge avec crainte, et je ne sens rien de déchu dans mon être, +rien de souillé dans mes pensées. Vous me reprochez une réserve prudente +qui n'est pas dans mon caractère, et que le mystère dont vous entourez +votre présence me commandait absolument. Je ne sais rien feindre, et je +vous avoue qu'en parlant de la sieste de ma bonne tante, je ne songeais +pas du tout à vous avertir d'en profiter. Ce que j'attendais, moi, dans +cet entretien plein de contrainte que nous avons eu devant elle, c'est +qu'il vous vînt l'idée de lui confier le nom sous lequel je vous ai +connu jusqu'ici. Ce nom, que je lui ai souvent répété en lui faisant +part de vos lettres, lui eût expliqué notre liaison. Ma tante est faite +pour garder un secret, et j'eusse trahi le vôtre sans inquiétude, si vos +regards n'eussent exprimé une méfiance et une crainte particulières. +Laissez-moi vous dire, mon ami, que, si je respecte les mystères de nos +dogmes sacrés, je n'aime pas ceux qui ne tiennent qu'aux intérêts de +l'Église. A coup sûr, vous vous êtes dévoué à une œuvre de propagande +dont le résultat doit être selon Dieu; mais quel est donc le bien qu'on +ne peut pas faire ouvertement? Ces allures de conspirateur +conviennent-elles à un homme de votre caractère?</p> + +<p>Quant à moi, je ne saurais aller plus avant dans cette sorte de +complicité. Je vous supplie de vous ouvrir franchement à ma tante, +puisque vous voilà déjà lié avec elle, et de ne pas me demander de +tromper mon grand-père et mon père; autorisez-moi au contraire à leur +parler de vous ou à ne leur annoncer votre visite qu'après les avoir mis +dans votre confidence. Mon père n'apportera probablement aucun obstacle +à nos rapports: depuis plus d'un an que je ne l'ai vu, je sais qu'il +s'est fait en lui un changement extraordinaire, et que ses anciennes +idées sont comme si elles n'avaient jamais été. C'est là une chose +importante dont nous parlerons à loisir, si nous pouvons causer sans +abuser de la confiance de personne.</p> + +<p>Pour mon grand-père, il sera plus difficile de le persuader: il m'en a +coûté de ne jamais lui parler de vos lettres; mais son opposition à ma +croyance lui était si douloureuse, que j'ai cru faire mon devoir en +évitant tout sujet de discussion. Pourtant lui aussi s'est modifié et +radouci devant la douceur et la tendresse, et de ce que la tâche est +difficile, je n'y renonce pas. Dites-moi que vous tenez essentiellement +à être reçu chez nous à Turdy, et j'essayerai avec courage, mais +toujours sous la condition de ne pas mentir, de vous y faire bien +accueillir de tout le monde.</p> + +<p>Mettez ma conscience en repos sur tous ces points, et, si nous +n'arrivons pas à ce résultat de pouvoir nous parler, je vous écrirai une +longue lettre sur l'état de mon âme et sur le fond de mes pensées. Vous +y verrez, je l'espère, que je mérite toujours votre estime, votre +fraternelle et bienfaisante affection.</p> + +<p class="smcap droit"> +<span style="margin-left: 9em;">Lucie.</span><br /> +</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII.</a></h2> + +<h3><a href="#table">M*** A MADEMOISELLE LA QUINTINIE, AU CHÂTEAU DE TURDY.</a></h3> + + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">Chambéry, 8 juin.</span><br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mademoiselle,</span><br /> +</p> + +<p>Si j'avais une mission secrète, ce secret ne m'appartiendrait pas, et je +n'hésite pas à vous dire que vous n'auriez, ni comme femme bien +pensante, ni comme chrétienne orthodoxe, le droit de censure et d'examen +sur les démarches officielles ou secrètes qui tendent à assurer le +triomphe de la religion et la prospérité de l'Église. N'essayez pas de +faire une distinction spécieuse entre ces deux termes identiques: ce +serait une hérésie dont votre nouvel ami vous aurait infectée. J'espère +que vous n'en êtes point encore là, et que vous reconnaîtrez la +nécessité où nous pouvons être, dans ces temps de persécution, de cacher +nos actes les plus purs et les plus méritoires. Les premiers chrétiens +célébraient les divins mystères au sein des catacombes de Rome. +Étaient-ils des conspirateurs et des traîtres?</p> + +<p>Mais je n'ai de mission secrète ni publique, rassurez-vous. Un scrupule +qui vous honore du reste vous fait hésiter à tromper vos parents. S'il +le fallait absolument pour le service de Dieu et de l'Église, je vous +absoudrais du péché en toute conscience; il ne le faut pas cependant, et +cela ne sera pas. J'ai devancé vos confidences à mademoiselle de Turdy. +Elle sait maintenant qui je suis, elle me connaissait déjà par les +lettres de moi que vous lui aviez communiquées. J'ai toute sa confiance +et même son amitié.</p> + +<p>Quant au général, je sais maintenant que je pourrai m'ouvrir à lui +aussi. Mademoiselle votre tante m'a fait connaître l'heureux changement +qui s'est opéré dans son esprit, et dont ses lettres témoignent. Je +compte lui être présenté par elle dès qu'il viendra la voir. Il ne reste +donc que votre grand-père à ménager à cause de ses préventions +particulières. Je crois que nous pourrons éviter le contact avec lui, et +mettre ainsi votre sincérité à l'abri de toute souffrance.</p> + +<p>Vous me trouvez changé, Lucie; n'est-ce point vous qui l'êtes? Et, +d'ailleurs, pouvez-vous dire que vous ayez jamais connu en moi une +personnalité quelconque voulant se placer entre vous et Dieu? Vous avez +cru découvrir en moi quelques lumières, et vous m'avez consulté comme on +consulte un frère, aîné doué d'expérience et plein de dévouement. Toute +ma sagesse consistait, soyez-en sûre, dans une sincérité d'affection que +vous ne rencontrerez nulle part aussi entière et aussi pure. Ma tâche +était facile. Il n'y avait jamais eu de discussion entre nous, et jamais +vous ne m'aviez confié un projet de votre esprit, un vœu de votre +cœur, que je ne fusse en mesure de bénir et d'approuver. Votre foi +était si belle, si large, si tranquille! Elle paraissait assurée à +jamais, et l'on ne pouvait que remercier Dieu de vous avoir faite telle +que vous étiez! J'ai donc pu vous paraître optimiste et tolérant par +nature. Je ne le suis pas, Lucie; j'ai trop souffert en ce monde pour +croire qu'on y trouve le bonheur, et j'ai trop sondé les abîmes de ma +propre faiblesse pour croire qu'il y a des fautes légères devant le +tribunal d'une conscience vraiment chrétienne. Pécheur entre tous, je ne +me flatte donc pas d'avoir expié mes propres chutes, et, si quelque +chose pouvait m'en adoucir l'amer regret, c'est le spectacle que me +donnait l'épanouissement de vos vertus. Hélas! dois-je renoncer à cette +joie si sainte? Suis-je destiné à l'horrible épreuve de vous voir +quitter le commerce des anges et les voies du bien éternel?</p> + +<p>Quelques expressions de ma dernière lettre ont eu le malheur de vous +déplaire. Je ne sais lesquelles; mais, si elles portent la plus légère +atteinte au noble attachement que je vous ai voué, je les retire et les +désavoue. Il faut me pardonner d'être devenu un peu sauvage dans la +retraite où j'ai passé ces derniers temps, auprès d'un de ces esprits de +forte race qui ne connaissent pas les ménagements, parce qu'ils se +placent de droit au-dessus des vaines convenances.</p> + +<p>Et puis cette langue italienne, dans laquelle j'ai pris l'habitude +d'écrire et de penser, est aussi plus primitive que la nôtre dans ses +allures. Elle définit mieux les cas de conscience, elle épargne moins +les susceptibilités de la pudeur. J'ai à me corriger et à me reprendre, +d'autant plus que, par nature, j'ai le malheur d'être un homme de +premier mouvement. Pardonnez-moi donc, Lucie; épargnez-moi le calice de +perdre votre amitié et de ne plus pouvoir travailler efficacement avec +vous à l'œuvre bénie de votre salut éternel.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 9em;">Votre ami M...</span><br /> +</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII.</a></h2> + +<h3><a href="#table">HENRI VALMARE A M. H. LEMONTIER, A PARIS.</a></h3> + + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">Aix en Savoie, 8 juin 1861.</span><br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Monsieur et ami,</span><br /> +</p> + +<p>Je sais que vous avez déjà reçu des nouvelles d'Émile depuis son retour +de Lyon, et je viens seulement, d'après vos ordres, vous confirmer le +bon état de sa santé. J'en voudrais dire autant de son esprit, auquel un +peu de calme serait fort nécessaire; mais il y a là encore bien de +l'agitation en dépit de lui-même et de vos bons conseils. Je ne me +permettrai pas de vous donner sur la circonstance l'avis d'un petit +blanc-bec de mon espèce. Pourtant la sincérité dont je me pique et +l'affection que je vous porte à tous deux me commandent de vous dire que +je n'augure rien de bon de ce projet de mariage,—qu'il s'accomplisse ou +qu'il se dénoue. Du moment qu'Émile ne veut pas transiger avec ce que +j'appellerai les <i>nécessités du temps</i>, et du moment surtout que vous +l'approuvez dans l'austérité de ce principe, je ne vois plus la +nécessité d'une lutte où il sera vaincu à coup sûr, et dont la durée +rendra ses regrets beaucoup plus sensibles. J'eusse préféré qu'il +écoutât le conseil de votre premier mouvement, qu'il partît avec vous +pour Paris et qu'il s'efforçât d'oublier une personne dont le mérite est +incontestable, mais dont le caractère me paraît inflexible. C'est l'avis +de son amie mademoiselle Marsanne, qui la connaît bien, et ce serait +peut-être aussi le vôtre, si vous jugiez utile de la voir et de pénétrer +dans sa famille. Émile m'a dit que vous aviez eu cette intention +d'abord, mais que, réflexion faite, vous aviez craint de l'engager trop +lui-même en vous montrant. C'est là un cercle vicieux d'où je prévois +qu'il sera malaisé de sortir.</p> + +<p>Permettez-moi d'insister sur cette situation, monsieur, et de vous +confier un souci de ma conscience. Vous savez tout, Émile vous a tenu au +courant, madame Marsanne vous a écrit.... Vous n'ignorez donc pas que, +sans le vouloir, je me suis trouvé en rivalité de position avec Émile +auprès de la charmante Élise. Croyez bien que jamais je n'eusse donné +cours à mon inclination <i>naissante</i>, si Émile ne m'y eût autorisé par +ses confidences et ses encouragements. Il m'a juré que vous +l'autorisiez, lui, à ne pas se marier sans amour, il m'a juré aussi +qu'il n'aurait jamais d'amour que pour Lucie. N'ai-je pas été bien +jeune, bien enfant, moi qui me pique de raison, de prendre cet +enthousiasme si spontané au pied de la lettre? Je crains de vous avoir +déplu, je crains d'avoir été un mauvais ami, et d'avoir, au beau milieu +de cette promenade matinale de notre vie, saisi avec empressement le +meilleur chemin, en laissant mon aventureux camarade s'engager follement +dans les abîmes! Si je suis coupable d'égoïsme, grondez-moi et +arrêtez-moi. Rien n'est perdu peut-être. Élise n'a encore pris envers +moi aucun engagement, non plus que moi envers elle. Elle est encore +assez jeune pour que sa mère ne soit point pressée de fixer son avenir. +Émile peut un jour, bientôt peut-être, renoncer à Lucie et regretter +Élise.... Enfin dites un mot, et je retourne à Paris sur-le-champ. Je +suis peut-être égoïste de premier mouvement; mais vous m'avez toujours +dit qu'au fond du cœur j'étais un assez bon diable, et je suis jaloux +de ne pas vous faire mentir pour la première fois que je me vois à +l'épreuve. Le sacrifice me serait un peu dur, je l'avoue, beaucoup plus +dur qu'il ne l'eût été il y a environ un mois, quand Émile m'a interrogé +pour la première fois; mais il n'est pas encore impossible, et +impossible ou non, si la délicatesse et l'amitié l'exigeaient!... Vous +voyez, d'après ma soumission, que je peux encore vous prendre pour +arbitre sans compromettre le bonheur de mademoiselle Marsanne, jusqu'ici +fort peu impatiente de faire son choix.</p> + +<p>Nous, avons tous passé l'après-midi à Turdy pour y fêter le retour de +mademoiselle La Quintinie dans ses pénates. Je ne vous dirai rien de ce +qui s'est passé entre elle et Émile, d'abord parce qu'en ce moment il +est, j'en suis bien sûr, occupé à vous l'écrire, ensuite parce que je +crois qu'il ne s'est rien passé du tout. Nous avons été tous fort +guindés et presque glacés par la présence d'un nouveau personnage, le +général La Quintinie, père de la jeune personne, un être fabuleux en +vérité, et auquel je ne puis penser sans rire tout seul en face de mon +encrier, en dépit du sérieux de mes réflexions sur tout ce qui vous +préoccupe. Je crois que c'est une réaction nerveuse contre la gravité +qu'il m'a fallu soutenir toute la soirée.</p> + +<p>Je m'explique à présent l'épithète d'<i>imposant</i> qu'un jour, avec un +certain sourire moqueur, le vieux Turdy appliquait à son gendre en +parlant de lui, à Émile et à moi, avec éloge. Figurez-vous le général, +un homme de soixante-cinq ans, un ancien beau de 1830, très-dévasté par +les campagnes d'Afrique, un brave, un lion, mais parfaitement incapable, +et que de notables fautes ont relégué définitivement, dit-on, dans les +emplois pacifiques et honorables. Ce guerrier naïf croit que quelques +marques imprudentes de regret pour les princes d'Orléans ont entravé sa +carrière, et il passe sa vie à justifier de très-honnêtes sentiments +dont il voudrait bien se faire un héroïsme politique. Cela est difficile +à concilier avec l'enthousiasme qu'il proclame pour le gouvernement +actuel; mais j'ai remarqué souvent, et l'histoire du siècle en témoigne, +qu'il y a pour quelques hommes un code tout spécial de fidélité +militaire, particulièrement pour les hauts grades. Servir la patrie est +un grand mot qui implique un magnifique devoir, celui de la défendre +contre l'ennemi du dehors, quelle que soit la couleur du drapeau. Sans +aucun doute, M. La Quintinie a ce principe dans le cœur et le mettrait +encore volontiers en pratique; mais il est de ceux qui adorent tous les +pouvoirs, quels qu'ils soient, et qui font, des hommes qui se succèdent +sur les trônes, une galerie de fétiches également regrettables, mais +également autorisés à se chasser les uns les autres. Ainsi le général +est à la fois légitimiste, orléaniste et bonapartiste, ce qui ne +l'empêche pas d'avoir quelquefois une parole de sympathie pour le +général Cavaignac à cause des journées de juin 1848. Ce qui le fascine, +c'est l'autorité et ce qu'il appelle invariablement la vigueur. Ainsi +les princes d'Orléans avaient de la vigueur, le général Cavaignac a eu +de beaux moments de vigueur, et l'empereur Napoléon III est un homme de +vigueur. Quant aux légitimistes, ils prennent place dans sa +considération à cause de la vigueur de leur principe, qui est d'arrêter +l'anarchie des esprits, comme le souverain d'aujourd'hui a la vigoureuse +mission de réprimer l'anarchie des événements. Je ne sais pas si les +souverains font grand cas de ces admirations banales, ni si elles leur +sont véritablement utiles; mais je sais que le général La Quintinie est +le plus ennuyeux apologiste du pouvoir que j'aie jamais rencontré. C'est +là, j'imagine, le mauvais côté, le côté excessif de l'esprit militaire. +Le fétichisme outré de la discipline doit produire ces types, +exceptionnels, je l'espère, d'engouement aveugle pour toutes les causes +qui triomphent. Le général La Quintinie est un modèle du genre, et, pour +compléter la liste de ses croyances variées et assorties, il s'est fait +dévot depuis peu et tient déjà pour le <i>pouvoir temporel</i> avec fureur.</p> + +<p>Il faut vous dire, pour excuser ce sabreur papiste, que, s'il a beaucoup +fait brûler de poudre en sa vie, il n'en a pas inventé le plus petit +grain. Je le crois d'une bonne foi parfaite dans ses inconséquences, et +le grand cas qu'il fait de lui-même ne doit d'ailleurs pas lui permettre +de s'interroger et de se reprendre sur quoi que ce soit. Cette foi en sa +propre infaillibilité se trahit dans la roideur et l'aplomb de toute sa +personne. Son cou est ankylosé, à coup sûr, par la majesté du +commandement. Il coupe son pain avec une dignité hautaine; il avale sa +côtelette d'un air féroce; il ne touche à son verre qu'après l'avoir +regardé d'un œil menaçant, et, si son fromage se permettait de lui +résister, il lui passerait son sabre au travers du corps. Son œil rond +lance des éclairs sur les <i>paltoquets</i> qui se permettent d'avoir une +opinion quelconque avant qu'il ait émis la sienne. Il a avec le vieux +Turdy le ton bref et rogue d'un caporal parlant à un conscrit. Sa voix +rauque a la prétention d'être tonnante, et les vieux domestiques de son +beau-père prennent devant lui des poses de volaille effarouchée. +Mademoiselle Lucie n'a pourtant pas l'air de le craindre, et le +grand-père, qui ne manque pas de malice, le traite poliment de crétin +sans qu'il s'en aperçoive. Il se pourrait bien que ce pourfendeur au +service de toutes les causes gagnées fût dans son intérieur le plus doux +et le meilleur des hommes.</p> + +<p>Émile l'a trouvé insupportable; mais il a fait bonne contenance, et j'ai +admiré le courage qu'il a eu de ne pas le railler; je m'en suis abstenu +aussi dans la crainte de brouiller les cartes: aussi nous avons tous +bâillé à nous décrocher la mâchoire.</p> + +<p>Ceci n'est encore que plaisant, mais je crains que ce guerrier à courtes +vues n'apporte de nouveaux embarras à la situation. Il nous a déjà fait +entendre clairement qu'il fallait de la religion, et qu'une famille +impie ne pouvait prospérer. Émile, qui a du sang-froid et qui se pique +d'être plus religieux que les dévots, lui a répondu gravement qu'il +était de son avis: le grand La Quintinie a paru flatté de cette +adhésion; mais gare l'interrogatoire en détail! Je doute qu'Émile +soutienne l'assaut sans que la bombe éclate.</p> + +<p>Répondez deux lignes paternelles, cher monsieur, à l'offre très-sérieuse +qui fait le fond de cette lettre absurde, et croyez-moi +très-sérieusement votre serviteur dévoué sans réserve.</p> + +<p class="smcap droit"> +<span style="margin-left: 9em;">Henri Valmare.</span><br /> +</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX.</a></h2> + +<h3><a href="#table">ÉMILE LEMONTIER A SON PÈRE.</a></h3> + + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">Aix, 8 juin 1861.</span><br /> +</p> + +<p>Henri m'a promis de t'écrire ce soir et de te faire, comme il l'entend, +le portrait d'un certain général que, pour ma part, j'ai trouvé plus +fâcheux que divertissant. Ce qu'il t'importe de savoir c'est dans +quelles dispositions j'ai retrouvé Lucie. Ah! mon père! Lucie, est bien +bonne, elle est adorable, et, que je sois un jour, le plus heureux, ou +le plus malheureux des hommes, je l'aime avec idolâtrie. Je l'ai trouvée +pâle, fatiguée, et pourtant plus active que de coutume, agitée presque à +mon arrivée, comme si elle m'eût attendu avec impatience. Elle m'a serré +la main à la dérobée tout en embrassant madame Marsanne et Élise, dont +les voltigeants atours nous dérobaient un instant à la vue du général, +et il me semble qu'il y avait dans ce serrement de main une tendresse +réelle. Elle m'a présenté ensuite à son père en lui disant d'un ton +confiant et décidé:</p> + +<p>«Voici M. Lemontier dont je vous parlais tout à l'heure.»</p> + +<p>Puis elle m'a interrogé sur ma maladie, sur mon voyage à Lyon et sur toi +avec une sollicitude non équivoque et des regards inquiets et attendris +qui m'ont rafraîchi et ranimé jusqu'au fond du cœur; mais ce qui m'a +rendu fou de bonheur, c'est qu'elle a chanté pour moi, oui, pour moi +seul. Son père l'avait priée de chanter, et elle se disait un peu +souffrante. J'ai dit que j'allais me retirer, et que sans doute elle +chanterait pour son père; car en ce moment nous étions seuls avec lui +au salon.</p> + +<p>«Je chante toujours pour mon père et pour mon grand-père, a-t-elle +répondu, et jamais pour les autres, parce que je ne sais que de la +musique sérieuse qui ennuie généralement; mais, si vous me dites que +vous aurez du plaisir à m'entendre, je chanterai.»</p> + +<p>Avant que j'eusse répondu, le général a braqué sur moi ses gros yeux +ronds et m'a dit d'un ton moitié agréable, moitié furieux,—je ne sais +pas encore lire dans cette physionomie hétéroclite,—que j'étais +privilégié, et que j'eusse à mériter cette gâterie.</p> + +<p>«Ce n'est pas une gâterie, a repris Lucie. C'est tout bonnement parce +qu'il est l'homme le plus sincère que je connaisse, et que, s'il me +demande de chanter, ce n'est pas pour être poli et bâiller ensuite en +cachette, c'est parce qu'il a envie que je chante.»</p> + +<p>J'ai dit oui, elle s'est mise au piano, annonçant qu'elle ne chanterait +qu'à demi-voix, et, se tournant vers moi, elle a ajouté:</p> + +<p>«Ce n'est pas par avarice, c'est pour ne pas couvrir le bruit de la +cascade qui empêche les promeneurs du jardin de m'entendre.»</p> + +<p>Et, comme je l'aidais à chercher son livre de musique, elle m'a encore +dit tout bas:</p> + +<p>«Dès qu'ils rentreront, ne me demandez pas de continuer. Je chanterai +tant que vous voudrez quand nous serons seuls avec mes parents.»</p> + +<p>Elle a chanté un vieux air italien d'une ravissante simplicité, et, +comme elle le disait en effet à demi-voix, et avec une douceur suave, le +général s'est endormi à la dixième mesure. Elle a réprimé un sourire en +me disant du regard: «Vous voyez l'effet ordinaire de ma musique!» mais +elle a bien vu que je buvais comme une rosée du ciel cette mélodie +adorable, si adorablement exprimée, et ses yeux se sont attachés sur +les miens avec une fixité calme, une confiance absolue. Jamais encore +elle ne m'avait regardé ainsi: l'étrange et magnifique regard! Aucun +trouble, aucune frayeur, aucun embarras de jeune fille. Il semble que +cette âme de diamant n'ait pas besoin de cette petite honte ingénue et +touchante qu'on appelle la pudeur. Elle plane au-dessus de la région des +sentiments définis et des idées connues. Elle questionne, elle observe, +elle veut savoir si elle est comprise, et sa fière loyauté semble dire: +«Je croirai avec la force que je mets à chercher, j'aimerai avec la +puissance que je porte dans mon investigation.» Je te jure, mon père, +qu'il faut être un honnête homme jusqu'au bout des ongles pour soutenir +ce regard-là sans effroi.</p> + +<p>Elle a été contente de la réponse de mes yeux. Mesdames Marsanne +rentraient. Elle m'a souri en refermant le piano, et, pendant que son +père travaillait à se réveiller, elle m'a dit très-vite:</p> + +<p>«Venez souvent.»</p> + +<p>En revenant à Aix, j'ai causé avec madame Marsanne. Elle m'a dit que +Lucie était pour elle un grand problème, qu'elle paraissait m'aimer +réellement, bien qu'elle n'en voulût convenir avec personne et avec +Élise moins qu'avec toute autre. Élise paraît un peu piquée de cette +réserve, que pour mon compte je m'explique instinctivement. Élise ne +m'inspire pas à moi-même une confiance absolue. Elle n'a aucun sot dépit +contre moi, et pourtant elle est femme, et peut-être eût-elle mieux aimé +repousser mes assiduités, qu'elle ne désirait pas, que de n'avoir pas à +les repousser du tout. Elle porte Lucie aux nues à tout propos; mais, +comme il n'est pas dans sa nature d'admirer quelque chose ou quelqu'un, +on sent dans ses éloges le manque de naturel et d'à-propos. C'est comme +si elle obéissait à l'esprit d'un rôle qu'elle se serait tracé, mais +qu'elle ne saurait pas bien jouer. Je suis peut-être injuste, ne crois +pas rigoureusement ce que je te dis là; mais il faut bien que tu saches +pourquoi je ne me sens porté à aucun abandon envers elle, tandis que sa +mère est toujours la même pour moi.</p> + +<p>Celle-ci m'a appris que Lucie s'était fort inquiétée de me savoir +malade, ou plutôt de m'avoir su malade, car on ne lui a dit ma fièvre +que quand j'ai été hors d'affaire. Et puis, en apprenant mon départ, +elle s'est évanouie, et elle t'a écrit ensuite une lettre qu'après +réflexion elle n'a plus voulu t'envoyer. Que s'est-il donc passé dans +cette âme mystérieuse? Pourquoi, si elle m'aimait, avoir agi de manière +à me désespérer? Il est impossible de soupçonner en elle la moindre +perfidie, et jamais femme n'a ignoré plus complétement les coquetteries +du caprice. Elle subissait une influence.... L'a-t-elle définitivement +secouée? Ah! qu'il me tarde de pouvoir être seul avec elle et avec le +grand-père, devant qui elle peut dire tout ce qu'elle pense!—Sois +pourtant bien tranquille sur mon compte, et, si Henri t'écrit que je +suis trop agité, n'en crois rien. Henri ne sait pas ce que c'est que les +bienfaisantes consolations et les vivifiants conseils d'un père comme +toi.</p> + +<p class="smcap droit"> +<span style="margin-left: 9em;">Ton Émile.</span><br /> +</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X.</a></h2> + +<h3><a href="#table">LUCIE A M. MOREALI, A CHAMBÉRY.</a></h3> + + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">Turdy, le 9 juin.</span><br /> +</p> + +<p>La voici, cette grande confidence! Soyez assuré qu'elle est aussi nette +et aussi sincère qu'une confession.</p> + +<p>Je ne vous ai écrit qu'une fois cette année, et ma lettre était plus +courte que les autres. Je n'arrangerai rien, j'avouerai le fait. Je n'ai +pas senti le besoin de vous écrire davantage, et, comme c'est toujours +moi qui ai besoin de vous, comme vous ne pouvez jamais avoir besoin de +moi, je me suis crue dispensée de vous importuner de ces écritures sans +but et sans portée qui servent à tuer le temps dans les relations des +gens du monde.</p> + +<p>Depuis un an, mes idées se sont modifiées. Je croyais que cela ne +durerait pas, j'attendais pour vous le dire que je fusse sortie de cette +épreuve; mais ce n'était pas une épreuve, c'était une vue nouvelle: sa +clarté et sa durée m'ont donné le droit d'y croire.</p> + +<p>Il y a un an, mon grand-père était à Lyon; j'étais à Chambéry, auprès de +ma tante. Je voyais beaucoup les communautés instituées pour l'éducation +chrétienne des jeunes filles. J'aime les enfants, vous le savez, et, +quand j'ai aspiré si longtemps et si fortement à l'état religieux, c'est +toujours sous la forme d'institutrice et de mère adoptive de l'enfance +que ce noble état m'apparaissait. Vous m'aviez conseillé de fréquenter +ces établissements, afin d'y prendre de plus en plus le goût des devoirs +auxquels ils sont consacrés. Eh bien, c'est là précisément que j'ai +perdu le goût de cette maternité banale qui n'est pas celle que Dieu +inspire directement à la femme. D'abord ces établissements ne peuvent se +soutenir qu'à l'aide de spéculations et de calculs dont le côté matériel +me répugne, et puis ils sont bien plus institués par l'esprit de parti +du dehors que par l'esprit de charité du dedans. L'hostilité déclarée, +ardente, sans cesse en mouvement de cette lutte contre le siècle a +quelque chose qui m'effraye et me consterne. J'ai craint de me tromper, +j'ai obtenu de mes parents la permission de voyager avec des dames +missionnaires en tournée; j'ai fait avec elles plusieurs voyages, j'ai +visité une grande partie du centre et du midi de la France. Eh bien, +j'ai vu des intrigues véritables pour faire tomber les établissements +séculiers, pour tuer toute concurrence, pour accaparer et monopoliser le +bénéfice d'un commerce, car cela est devenu un commerce la plupart du +temps. L'état religieux est devenu généralement lui-même un métier pour +vivre, et l'esprit de corps n'est qu'un esprit d'égoïsme un peu moins +étroit, mais beaucoup plus âpre que l'égoïsme individuel.</p> + +<p>Ne vous récriez pas, mon ami: je ne sais comment les choses se passent +ailleurs; mais aujourd'hui, en France, je les ai vues telles qu'elles +sont, et elles ne sont point à la gloire de Dieu. J'ai voulu savoir si +c'était seulement la corruption de l'idéal dans certaines communautés. +J'ai été mise dans la confidence de l'esprit de l'ordre, et j'ai vu un +esprit de lucre et de domination poussé et soutenu par un esprit de +conspiration, je ne dirai pas contre tel ou tel gouvernement, mais +contre toute espèce d'institutions ayant la liberté pour base. Je suis à +peu près sûre aujourd'hui qu'il en est ainsi dans la plupart des +établissements religieux des deux sexes, et que cette population de +serviteurs de Dieu, en prenant une extension subite et en disposant de +ressources considérables, s'est donnée à l'esprit mercantile et positif +du siècle. Non, Dieu n'est plus là, et cela devait arriver. L'état de +renoncement est un état sublime qui doit rester exceptionnel, pauvre, et +pour ainsi dire caché. Du moment qu'il s'affiche, qu'il tourne au +prosélytisme calculé et intéressé, du moment qu'il se recrute avec aussi +peu de choix et de scrupule que s'il ne s'agissait pas de servir +d'exemple, du moment qu'il se répand dans toutes les affaires de ce +monde et qu'il se mêle à tous les courants vulgaires de ses intrigues +puériles, il n'est plus le premier, mais le dernier des états, car il +trafique des choses les plus sacrées, la foi et le renoncement.</p> + +<p>Je me suis donc éloignée de ces projets, navrée d'abord, et puis peu à +peu rassurée dans ma foi, car rien ne prouve contre Dieu, et les faux +prophètes n'ont point ébranlé l'arche sainte de la vraie croyance; mais +j'ai souffert pour me remettre sur mes pieds. Il y avait eu pour moi +quelque chose de si doux à me sentir vivre dans une atmosphère de vaste +fraternité religieuse avec la foule grossissante des fidèles! +L'association des idées, des sentiments et des actes, c'est vraiment +l'idéal social et divin! J'étais fière alors d'appartenir à l'Église +romaine, à ce catholicisme dont le nom signifie doctrine universelle. Je +voyais se réaliser le rêve de ma foi, l'esprit de Dieu se répandre dans +les masses, les aumônes se formuler en millions, les monastères se +relever sur tous les points de la France, les poétiques chartreuses se +rebâtir avec leurs propres ruines dans les sites sauvages, les paysans +se prosterner naïvement devant les chapelles pittoresques et les croix +bénites, les églises se remplir d'une foule avide de la parole de Dieu, +comme aux plus beaux temps de la foi; je voyais enfin cette grande chose +s'opérer: l'union dans la force de l'amour! Et ces belles sociétés de +secours, cette fraternité puissante, cet appui que le faible était +toujours sûr de trouver en invoquant le nom du Christ, ce sentiment de +confiance qui me poussait dans la vie avec la certitude de pouvoir faire +le bien en donnant tout, ma fortune, mon temps, mon intelligence et ma +vie, à une Église vraiment évangélique, oh! oui, tout cela était bien +beau, et je respirais à pleine poitrine dans mon idéal! J'étais jeune, +j'étais gaie; tout me souriait dans le présent et dans l'avenir. Il n'y +avait aucune ombre en moi, aucun écueil possible dans ma vie. Le ciel +était pur sur ma tête, le monde était lancé irrésistiblement sur la +pente du vrai. Tous mes semblables allaient être heureux et bons. Plus +de détresse, plus d'isolement pour ma pensée! L'Évangile était debout, +et l'humanité chrétienne était une immense chaîne de mains amies, +enlacées les unes aux autres pour s'aider et s'entraîner dans la voie du +beau et du bien!</p> + +<p>Rêve d'enfant que j'ai bien-pleuré! Les temps que je croyais venus sont +loin encore! Il n'a manqué qu'une chose à ce grand élan religieux du +siècle, la sincérité! Elle n'y est point; par conséquent, ni foi, ni +charité réelle, ni espérance rassurante dans ce prétendu réveil divin. +Le bien s'y fait mal, avec partialité, avec calcul. On y vend l'aumône, +puisqu'on y achète la prière. On y spécule de l'aisance des familles et +de la sécurité des existences. On y chante les louanges de Dieu sans +penser à Dieu. On s'y permet beaucoup de ce que l'on défend aux autres, +et le mal lui-même y a quelquefois des sanctuaires de refuge et des +licences impunies comme au moyen âge. Ne dites pas que je me trompe, que +j'ai mal vu, mal compris, que je subis de funestes influences. Je n'en +ai subi aucune, je n'ai jamais laissé discuter ma foi, même par mon +grand-père, qui est mon meilleur ami; je ne suis pas un esprit faible, +et je ne m'abandonne pas à l'impression d'un fait isolé. Je n'en signale +aucun en particulier, et ce n'est pas le pays que j'habite qui m'a +fourni des sujets saillants d'observations; c'est un ensemble de choses +qu'on m'a laissé connaître et apprécier, comptant me rallier à l'œuvre +générale. Je ne me suis pas livrée à cet examen attentif et clairvoyant +des personnes et des choses par curiosité frivole et avec +l'arrière-pensée d'y trouver le prétexte d'une défection. Oh! non, Dieu +m'en est témoin! mon parti était pris, j'avais accepté d'avance toutes +les luttes, et j'allais même jusqu'à la cruauté envers la famille pour +réaliser le vœu de mon cœur. Je voulais être religieuse et je ne +voulais que choisir l'ordre où je me sentirais plus utile à la religion. +Qu'ai-je trouvé? Rien qui parle à ma foi, si ce n'est ce pauvre couvent +de carmélites où je vais encore quelquefois et où je n'irai plus, parce +que j'y ai reconnu, à mon dernier examen, un esprit étroit et sombre, un +ascétisme sans chaleur, un sauvage mépris de l'humanité, une +protestation sincère, mais sauvage et stupide, contre la civilisation et +contre l'avenir de la société[1].</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 6em;">[Note 1: L'auteur n'a pas besoin de dire qu'il ne désigne aucun couvent particulier,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">et qu'il ignore s'il y a des carmélites à Chambéry ou aux environs.]</span> +</p> + +<p>Ceci n'est pas ce que vous m'avez enseigné, mon ami! Vous m'avez montré +le vaste et riant horizon de la foi sous les couleurs de mon rêve. Ce +rêve s'est évanoui. J'ai dû alors rentrer en moi-même et me demander au +service de quelle cause sainte et féconde mon cœur toujours croyant et +mon esprit toujours logique allaient maintenant se dévouer.</p> + +<p>Jusqu'ici, ma vie n'a pas été celle de tout le monde. Il m'a manqué +d'avoir une mère, j'ai à peine connu la mienne, et ma grand'tante ne +pouvait pas la remplacer; il y avait trop de distance d'âge entre nous. +Mon père a toujours vécu loin de moi, mon enfance s'est donc écoulée +dans le monde antique et suranné de Chambéry ou dans l'austère solitude +de ce vieux manoir, en tête-à-tête avec un vieillard excellent et +charmant, mais tout d'une pièce dans ses idées et fort peu disposé à +régler et à développer mes premières aspirations. Point de sœurs, point +de compagnes de mon âge; à Turdy, point de religion; à Chambéry, +beaucoup de pratiques religieuses, aucune dévotion intérieure et sentie. +Hélas! faut-il reconnaître que parmi tant de manières de croire qui se +partagent la religion de notre temps, cette dévotion inoffensive et +tolérante est encore une des moins mauvaises?</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, j'étais sans religion aucune quand ma tante me fit +envoyer à ce couvent de Paris où j'ai eu le bonheur de vous connaître. +Vous vous souvenez de cette enfant sauvage qui chantait d'une voix de +clairon à la tribune de l'orgue et qui ne se souciait de rien que de +musique, d'étude silencieuse et de récréation bruyante? Vous avez mieux +auguré d'elle que les autres, vous avez dit: «C'est une bonne personne, +elle est tout entière à ce qu'elle fait.» Et vous avez entrepris de +m'instruire dans la religion, en même temps que vous dirigiez mes études +profanes dans le sens le moins étroit possible, au sein d'un couvent de +femmes. On m'a trouvé de la mémoire et de la facilité; vous me trouviez, +vous, du jugement et de l'ordre dans les idées. Vous m'avez beaucoup +gâtée en m'encourageant à me servir de ma logique naturelle pour +comprendre Dieu, et de mon cœur tel qu'il était disposé à l'aimer. Je +vous dois tout le bonheur que mon âme d'enfant pouvait trouver en ce +monde si désert pour moi. Vous m'avez donné le ciel, et vous avez toléré +tous les élans de mon petit esprit, jusqu'à me permettre en souriant de +ne pas croire d'une manière absolue à l'éternelle damnation et à ces +tortures matérielles de l'enfer qui me paraissaient indignes du sens +moral de la foi.</p> + +<p>Sur bien d'autres points encore, vous avez élargi pour moi le cercle +étroit d'une certaine orthodoxie farouche; vous m'avez promis que mon +grand-père ne serait pas jugé et perdu sans retour pour n'avoir pas +compris Dieu; vous m'avez autorisée, fût-ce à l'heure suprême de la +mort, à ne pas le tourmenter inutilement pour le faire rentrer dans le +sein de l'Église; vous m'avez défendu de haïr et de mépriser les +dissidents; enfin vous m'avez enseigné une religion d'amour, de grâce et +de bonté qu'il ne me serait plus possible de changer contre une autre, +et pour laquelle je vous bénirai tant que je serai moi-même.</p> + +<p>Vos lettres si paternelles et si véritablement évangéliques ont continué +votre ouvrage et maintenu mon cœur dans cet état de béatitude jusqu'à +l'année dernière. De ce moment, il m'a semblé que vous changiez de +sentiment intérieur et que vous me parliez un langage nouveau. Après +avoir ajourné pendant des années le désir que j'éprouvais de renoncer au +monde, vous m'avez poussée à ce parti avec une énergie soudaine. Il +semble que ce vénérable père Onorio, dont vous me parliez avec +enthousiasme, ait modifié, dirai-je dénaturé? votre foi.... Vous ne +pensiez plus que mon salut fût conciliable avec mes devoirs de famille, +et, pendant quelques instants, quelques semaines peut-être, j'ai +travaillé à vous obéir en pesant un peu sur la tendresse de mon +grand-père, et en le dominant par la crainte de me pousser à la révolte. +Mon ami, je me suis vue au seuil du fanatisme, et j'ai eu là quelques +accès d'obstination et de malice d'un enfant gâté. Au moment où je +commençais à me le reprocher, la désillusion s'est faite à l'égard de +l'esprit de la religion de ce temps-ci, et voilà où j'en étais quand +votre arrivée m'a surprise, quand votre lettre m'a bouleversée. Ah! que +cette lettre-là ressemble peu aux anciennes, et comme il m'est difficile +de vous reconnaître à travers ce ton indigné, chagrin et rempli +d'épouvante! Votre style lui-même est changé comme votre accent, comme +votre figure, et je vous ai cru lancé dans ces mystérieuses affaires qui +se résolvent toujours par une récolte d'argent, dont l'emploi n'est pas +toujours vraiment utile et pieux! Mon ami, pardonnez-moi de vous dire +tout cela; mais je ne sais pas feindre. Vous aimiez ma franchise. Il +faut l'aimer encore et répondre à mes objections par des raisons, non +par des menaces; je n'y croirais pas. Souvenez-vous qu'entre Dieu et moi +je n'ai jamais pu apercevoir le diable. Si Dieu veut me châtier, il ne +se servira pas de l'esprit du mal pour me ramener au bien, et, s'il est +pour moi sans merci, s'il veut me confondre et m'anéantir, il +m'abandonnera à moi-même. C'est bien assez de moi pour me torturer, si +ma conscience est coupable; c'est bien assez de l'horreur des ténèbres, +si l'œil de Dieu n'est plus le flambeau de ma vie.</p> + +<p>Pour aujourd'hui, voilà tout ce que j'ai à vous dire. La confidence de +mes sentimens personnels et de mes projets est tout à fait inutile, si +nous ne pouvons plus nous entendre sur le point de départ, la religion. +La mienne n'a pas changé depuis tantôt six ans que vous lisez dans mes +pensées, et je ne vois rien dans le présent que je ne puisse combattre +seule, si je m'y sens en péril sérieux. Soyez sûr que j'y ai songé et +que je n'ai pas été pour rien m'enfermer aux Carmélites.</p> + +<p class="smcap droit"> +<span style="margin-left: 9em;">Lucie.</span><br /> +</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI.</a></h2> + +<h3><a href="#table">MOREALI A MADEMOISELLE LA QUINTINIE, A TURDY.</a></h3> + + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">Chambéry, le 10 juin.</span><br /> +</p> + +<p>Oui, j'ai changé, Lucie, j'ai changé complétement d'esprit et de +volonté; ne vous l'avais-je pas écrit? J'étais sorti de la voie du +salut, j'y suis rentré, et il faut que je vous y ramène, il le faut +absolument, ou un remords éternel pèsera sur mon âme en ce monde, +peut-être un éternel châtiment dans l'autre.</p> + +<p>Lucie, vous êtes toute préparée pour ce que j'ai à vous dire; vous avez +vu clair, la vraie religion est perdue, personne ne croit plus, chacun +l'interprète à sa manière, il n'y a plus d'orthodoxie. Les catholiques +se sont faits protestants à leur insu, beaucoup se sont faits juifs tout +en criant contre les juifs, moins âpres dans leur cupidité que ne le +sont ces prétendus chrétiens. Le mal est partout, il ne connaît même +plus cette contrainte de l'hypocrisie dont on disait qu'elle était un +hommage rendu à la vertu. Non, en fait d'hypocrites, il n'y a plus que +quelques pauvres pères de famille ou quelques pauvres prêtres qui ont +besoin de la protection du clergé ou qui redoutent sa censure; mais ce +monde imprudent qui encombre les églises, ces femmes dépravées qui +assiégent le confessionnal, ces personnages qui se courbent en ricanant +devant les autels, croyez bien que je les connais mieux que vous, car je +suis un homme pratique, moi, et j'ai beaucoup pratiqué le monde depuis +que nous nous sommes perdus de vue. Vous les flattez en les supposant +hypocrites: ils ne sont même pas cela. Ils sont cyniques, voilà tout; +ils ne croient à rien, ils ne respectent rien. La religion est un +manteau, non pour cacher leurs vices, ils ne se donnent pas tant de +peine, mais pour les couvrir d'une insolente impunité!</p> + +<p>Êtes-vous contente, Lucie, et n'ai-je point assez abondé dans votre +sens? A présent, écoutez-moi, et vous verrez si plus que vous je tolère +l'intrigue mondaine, si plus que vous je fais grâce au mensonge.</p> + +<p>Vous ne savez peut-être pas mon âge, Lucie. Vous ne vous êtes jamais +demandé probablement si mon visage était plus jeune ou plus vieux que +moi. J'ai cinquante ans, et certaines années de ma vie ont compté +double. Vous m'avez connu mélancolique et pourtant bienveillant. Je +vivais dans un bon milieu, et, quand j'offrais à Dieu les repentirs +profonds de mon âme, je me disais qu'il m'absoudrait de mes péchés en me +donnant l'occasion de souffrir encore plus. Cette occasion est venue: +appelé à Rome, j'ai vu Rome, et j'ai failli perdre la foi!</p> + +<p>J'eus là un temps de révolte intérieure et de dégoût profond dont je ne +crus pas devoir vous entretenir, mais qui me força d'ouvrir les yeux sur +la perversité des hommes et le pervertissement de la foi. Je résolus de +me guérir en travaillant activement à guérir les plaies de l'Église. +J'essayai de signaler des abus, d'élargir le cercle des idées, de mettre +d'accord la raison humaine et les dogmes sacrés. Je montrai quelque +talent dans cette entreprise; je croyais être agréable à Dieu et au +saint-siége. Je me sentais des forces pour une lutte généreuse, de +l'habileté pour la discussion. La seule chose certaine, c'est que j'y +portais un zèle naïf, une entière sincérité. Vous ne me trouviez pas +changé; je ne l'étais pas malgré ma blessure; je voyais le mal, je me +croyais de force à le vaincre.</p> + +<p>Je fus repris, censuré, réduit au silence, après des encouragements trop +flatteurs. Ceci s'est passé au commencement de l'année dernière. J'ai +vécu quatre mois dans une sorte de désespoir; je ne vous ai écrit que +quand j'ai eu surmonté cette mortelle, cette dernière épreuve. C'est +alors que, retiré dans un couvent de moines où je voulais m'ensevelir +pour toujours, j'ai rencontré ce pauvre capucin qui m'a ranimé par sa +ferveur austère et sublime. Ce qu'il m'a dit et redit cent fois en +modifiant fort peu ses expressions, je peux vous le redire au courant de +la plume, car je le sais par cœur.</p> + +<p>«La religion est perdue. Tout est à recommencer. Il faut la +reconstituer sur une base inébranlable, l'orthodoxie. En fait de +religion, il n'y a pas de moyen terme, c'est tout ou rien. La discipline +est devenue un fardeau à l'homme, parce que l'homme a marché dans la +voie des prospérités matérielles et qu'il ne s'est plus soucié des +choses de l'autre vie. La mort de l'âme, c'est ce que les hommes du +siècle appellent le progrès. Ce progrès destructeur est entré partout. +Les églises des pays froids ont adopté les poêles, les tapis, les +fauteuils. On se met à l'aise pour prier Dieu. Les couvents, sans +grandeur et sans poésie, se construisent dans un esprit de matérialisme +qui révolte. On se met en bon air et en belle vue: on a des chambres +aérées, commodes; on se préoccupe de la santé du corps, et nullement de +celle de l'âme. Tous les règlements sont relâchés; on achète toutes les +dispenses possibles, on fait son salut sans qu'il en coûte une goutte de +sueur. La mortification est supprimée. Voilà pour les personnes +consacrées à Dieu. Quant aux gens du monde, on leur permet toutes les +licences de la vie, tous les accommodements de l'esprit. On discute avec +eux, on leur fait des concessions de principes, on laisse leur sentiment +politique se séparer de leur sentiment religieux. On se pique de +tolérance; on dit à chacun: «Croyez ce que vous pourrez, et ce que vous +ne croirez pas, n'en faites pas de bruit; l'absolution couvrira tout. +Dieu est bonne personne: ayez l'intention de ne pas trop pécher, tout +s'arrangera....» Voilà où la douceur et l'indifférence ont conduit +l'Église et le siècle. A l'heure qu'il est, il n'y a peut-être plus cent +véritables catholiques dans le monde.»</p> + +<p>Et, comme je lui demandais le remède à ce mal universel, il me répondait +invariablement:</p> + +<p>«Relever l'orthodoxie primitive, et s'y soumettre sans appel.»</p> + +<p>La première fois que le vieillard me parla ainsi, mon esprit fut +révolté. Je réclamai au nom du passé, du présent et de l'avenir, au nom +des lumières de la science, au nom des progrès de la civilisation, au +nom des droits, des habitudes, des sentiments et des besoins de l'homme.</p> + +<p>«Que réclames-tu? s'écria-t-il, enflammé d'une sainte colère; voyons, +formule la première venue de tes réclamations! Je te défie d'en trouver +une qui ne consacre le prétendu droit du bonheur en ce monde. Progrès +des sciences dites exactes et des sciences dites naturelles! exercice de +l'esprit qui veut mesurer l'œuvre divine, s'en rendre compte et +détruire la notion religieuse par la connaissance des secrets de la +nature! recherche des propriétés des éléments et de toutes les choses +créées pour se rendre maître de toutes les forces de la matière: qu'y +a-t-il au bout de ces travaux énormes? L'industrie, le pain du corps, +pas autre chose. Les sciences abstraites, la métaphysique, l'étude +nouvelle de l'âme et la définition modernisée de la Divinité?... +Blasphème de crétins! Ces sciences-là n'ont pour objet que de se +débarrasser de l'œil de Dieu; de réduire sa loi à une fatalité sans +cause et sans but, et d'assurer l'impunité à toutes les jouissances de +la vie.—Sciences philosophiques, morale, érudition, recherche d'une +prétendue sagesse?... Mensonges sur mensonges en vue d'un scepticisme +égoïste et d'une paix glacée! Paresse du cœur conquise par le vain +travail de l'esprit!—Les arts, les lettres?... Raffinements puérils et +corrupteurs de l'intelligence amoureuse de plaisirs profanes, vanités et +folies! Rien pour Dieu dans tout cela.</p> + +<p>«Regarde la vie du Sauveur, y vois-tu les luttes et les triomphes de +l'orgueil? Écoute sa parole, y sens-tu les subtilités de la science, les +recherches de la discussion, les réticences d'une temporisation +quelconque avec les avantages de la vie terrestre? Ménage-t-il les +goûts et les idées de son temps? Tient-il compte des lumières du siècle? +Enseigne-t-il le moyen d'être riche, tranquille et applaudi? Non! il +pousse à tous les renoncements, il accepte toutes les misères, toutes +les humiliations, et il ouvre la route du martyre. Il subit les derniers +outrages, il se livre au dernier des supplices pour nous montrer que la +vie d'ici-bas n'est rien, et que tout est là-haut. Aussi sa cause +triomphe parce que, n'eût-il pas été Dieu, avec une telle doctrine il ne +pouvait pas se tromper, parce que cette doctrine tient en deux mots sans +réplique: <i>aimer</i> et <i>souffrir</i>.</p> + +<p>«Quelle belle chose qu'une croyance qui ne discute rien et qui ne se +laisse pas discuter? Que sont tous les savants, tous les théologiens, +tous les docteurs de la terre devant un dogme absolu qui se formule +ainsi? Et regarde ce qu'il y a au fond de ce dogme.... Une idée? Non, un +sentiment. Eh bien, je te le dis, les idées ont fait leur temps, elles +n'ont servi qu'à égarer l'homme. Il faut que le règne du sentiment +revienne, il faut que la foi purifie tout; mais c'est à la condition de +détruire ce bel édifice humain qu'on appelle la civilisation. Il faut +faire des chrétiens nouveaux, des chrétiens primitifs au sein de cette +société corrompue, et pour cela il ne faut plus tergiverser, il ne faut +rien concéder, il faut abattre sans pitié leur orgueil, leur luxe, leur +savoir-faire, leurs palais de l'industrie, leurs chemins de fer, leurs +flottes, leurs armées. Il faut rentrer dans la pauvreté, dans +l'austérité, dans la contemplation, dans le stoïcisme chrétien, et ne +plus se servir de la terre que comme d'un marchepied pour monter à Dieu. +Va, mon fils, ceins tes reins, prends ton bâton et voyage, cherche par +le monde le petit nombre des vrais fidèles et porte-leur la vraie +parole. Dégage-les de tous les liens du siècle et de la famille, qui +sont des liens de chair et de sang. Dis-leur que tout ce qui n'est pas +à Dieu est au diable, et qu'il n'y a pas de degrés dans le bien et dans +le mal. Il n'y a point de joies permises en dehors des joies +spirituelles. Il faut reconstituer l'œuvre des apôtres, et, si tu peux +en réunir seulement douze aussi forts dans la foi que tu le seras +toi-même, tu auras plus fait pour la religion que tous les conciles +n'ont su faire depuis la mission de Jésus. Tu seras plus agréable au +Seigneur que tous ces bavards d'évêques avec leur rhétorique de +mandements, et tous ces présomptueux journalistes qui s'intitulent les +défenseurs du saint-siége. Laisse tomber ce qui est vermoulu, et que le +siége temporel lui-même soit réduit en poudre: qu'importe, si la voix du +salut tonne du haut de la chaire spirituelle de saint Pierre? Que les +empires s'écroulent les uns sur les autres, et que les nations +s'entr'égorgent pour des questions de commerce! ne t'inquiète pas de +cela; c'est la colère de Dieu qui passe. Sois de ceux qui ne peuvent la +craindre parce qu'ils sont sans péché, et, si un déluge nouveau détruit +la race rebelle, sois dans l'arche qui sauve le petit nombre des élus! +Je me moque bien de votre nouvelle idole, de cette bête de l'Apocalypse +que vous appelez l'humanité, c'est-à-dire la race humaine corrompue et +vouée au culte de la matière! Jésus est venu pour la racheter, et elle +s'est de nouveau vendue à Satan. Que Dieu l'abandonne, puisqu'elle a +abandonné Dieu. Que la lèpre de son péché la dévore ou que le Très-Haut +déchaîne sur elle les cataclysmes et tous les fléaux de la colère. Là où +il n'y a plus de croyants, il n'y a plus d'hommes véritables, et je n'ai +pas plus de tendresse ou de pitié pour eux que pour des loups dévorants.</p> + +<p>«Va donc et cherche à rassembler quelques brebis sans tache, afin que +l'humanité spirituelle, résumée par ce petit groupe, soit comme un +Christ nouveau qui pousse un cri de délivrance vers le ciel.»</p> + +<p>J'ai repoussé d'abord cette doctrine sublime qui me paraissait sauvage, +et je me suis mis à chercher dans la religion un corps de doctrines qui +pût, en deux mots aussi nets que les deux mots du père Onorio, résumer +une vérité opposée à la sienne.</p> + +<p>Je me suis livré à une suite de travaux ardus, j'ai relu tous les +théologiens, j'ai analysé toutes les décisions des conciles, j'ai +cherché la source de toutes les croyances discutées, j'ai refait mes +classes canoniques pour ainsi dire d'un bout à l'autre. Hélas! au bout +de cet immense travail, je n'ai trouvé que le doute, et la lettre même +de l'Évangile, tiraillée par tant d'interprétations contraires, ne m'est +plus apparue que comme une faible lueur vacillante au fond des ombres du +sanctuaire. Le doute! horrible supplice, comparable à celui de l'enfer +pour une âme nourrie dans la foi! Ah! Lucie, j'ai fait mon purgatoire en +ce monde, et, un jour, pâle, épuisé de corps et d'esprit, plus semblable +à un spectre qu'à moi-même, je suis tombé aux pieds du vieux moine en +lui disant:</p> + +<p>«Fais de moi ce que tu voudras, pourvu que tu me rendes la faculté de +croire.»</p> + +<p>Et lui, souriant de ma faiblesse, m'a répondu:</p> + +<p>«Te voilà donc enfin rendu! Tu as bu le vin de l'orgueil jusqu'à la lie +dans la coupe de la science. Te voilà érudit, te voilà armé de toutes +pièces pour n'importe quelle thèse de pédants. Tu peux répondre à toutes +les questions par des milliers de textes différents et montrer aux plus +forts que tu sais tout le pour et tout le contre entassés par des +siècles de bavardage frivole! Aussi te voilà fatigué, brisé, et ne +croyant plus à rien! Il te fallait en venir là, et à présent il n'y a +plus à choisir hors de ces deux termes: accepter toutes les +contradictions des doctrines pour nier Dieu, ou les repousser toutes +pour le posséder. Eh bien, choisis; n'es-tu pas libre?»</p> + +<p>J'ai choisi, j'ai sacrifié toute ma vaine science, j'ai résolûment +oublié tout l'ergotage de discussion amoncelé dans ma mémoire. J'ai +cherché l'esprit de l'Évangile sans plus me soucier des passages obscurs +ou altérés qui ont jeté les esprits dans de si ardentes discussions. +J'ai réduit à néant les plus grandes autorités dès qu'elles m'ont paru +dépasser le programme concis du Sauveur. J'ai reconnu qu'il était +absolument inutile de comprendre ce qui était profondément senti. J'ai +dégagé le véritable sentiment du Christ de toute la scolastique +religieuse des siècles postérieurs; j'ai trouvé au sein de ce cercle de +plus en plus rétréci le diamant que le père Onorio me montrait au fond +du puits de vérité. Recherche de la perfection, divorce absolu avec +toutes les satisfactions charnelles, hymen absolu avec la vie +spirituelle. Dieu avant tout, avant le progrès, avant la civilisation, +avant la famille, avant les plus saintes affections humaines s'il le +faut!... Je n'ai pas été aussi loin que le père Onorio dans la haine de +la société. Là est peut-être l'excès de son enthousiasme. Je ne suis pas +un homme de destruction et de colère; je n'ai pas abjuré les tendresses +du cœur. Je ne crois pas qu'il en ferait si bon marché, lui, s'il les +eût connues. Je ne repousse pas les beaux-arts, qui sont la poésie de +l'Église. Je ne considère pas la civilisation comme un mal absolu, ni la +perte de la foi comme un fait accompli. Je vois le remède, et c'est lui, +c'est ce moine si simple, qui me l'a fait trouver. Il ne faut plus tant +s'embarrasser de faire un grand nombre de prosélytes vulgaires que de +relever, d'épurer et de résumer la foi dans un petit nombre d'élus. Il y +a beaucoup de gens qui pratiquent, il y en a peu qui croient, et l'on +doit reconnaître que dans ce siècle de discussion la foi n'est possible +qu'aux grandes volontés et aux dévouements opiniâtres. Soyons de +ceux-là, Lucie, soyons des saints! Aspirons à monter sur les hauteurs, +abandonnons la lutte avec le monde, prêchons-le d'exemple; mais pour +cela sacrifions tout, ne nous réservons rien. Soyons à Jésus-Christ +corps et âme, créons-lui des sanctuaires qui ne recevront pas le mot +d'ordre des intérêts ou des passions. Adorons-le en esprit et en vérité +dans la région de renoncements suprêmes!...</p> + +<p>Hélas! voilà ce que je me disais en venant ici. J'espérais vous trouver +encore disposée à me comprendre et à profiter de ce que ma foi avait +acquis de lumière et d'humilité, de force et de douceur dans le commerce +d'un saint.... Mais vous voilà enivrée d'un rêve funeste, l'amour d'un +homme!... O Lucie, il semblait pourtant que nous dussions nous +rencontrer à cette pénible étape de certaines désillusions! A mon insu, +et vous à l'insu de ce qui se passait en moi, vous étiez arrivée au +doute. C'était le moment de nous sauver ensemble par un grand acte de +foi; car, moi aussi, j'aurais fondé dans ces montagnes un sanctuaire +sans tache. Ma fortune personnelle, qui s'est accrue d'un héritage assez +considérable, m'eût permis de n'avoir pas recours à ces pressurages +d'argent dont vous m'avez cru occupé, et pour lesquels j'ai fait +toujours preuve d'incapacité notoire. J'aurais obtenu que le père Onorio +vînt y donner l'exemple des grandes vertus, et j'aurais enseveli là, non +loin de vous, ma vie obscure et immolée. Vous ne le voulez pas? Ce rêve +sublime de votre vie s'est dissipé sous le souffle d'une passion +vulgaire! Votre cœur est fermé à Dieu, ma voix n'arrive plus à votre +oreille! Est-ce possible? Faut-il que j'y croie?</p> + +<p>Ne me répondez pas avec précipitation. Relisez les paroles du père +Onorio, relisez ma confession, qui est aussi la vôtre; car vous avez +cherché dans les faits la lumière que j'ai cherchée dans les livres, et +dans quelques jours, dans plusieurs jours s'il le faut, vous +prononcerez. Jusque-là, je vous verrai, mais devant votre famille, et +sans chercher à hâter vos résolutions.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 9em;">Votre ami M.</span><br /> +</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#table">XII.</a></h2> + +<h3><a href="#table">ÉMILE A M. LEMONTIER, A PARIS.</a></h3> + + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">Aix, 12 juin 1861.</span><br /> +</p> + +<p>J'ai fait aujourd'hui connaissance avec un homme assez remarquable dont +je ne sais pas le nom. J'étais allé faire mon pèlerinage aux Charmettes +et j'étais monté ensuite, par le chemin aimé de Jean-Jacques, sur la +hauteur d'où l'on domine Chambéry. Cette petite ville aux toits noirs +lamés d'argent est charmante à l'extérieur. Ses vieux édifices et son +cadre de montagnes hardiment dessinées en font une des villes les plus +pittoresques que j'aie vues. Ce n'est pas l'importance et la fierté du +Puy en Velay, qui a des montagnes pour monuments décoratifs et pour +cadre un immense bassin semé de monuments naturels analogues. Chambéry +n'est pas le centre, mais le détail d'un pays moins ouvert et plus +détaillé lui-même. Ce n'est pas ce grand tableau que l'œil embrasse +tout entier, c'est un pays de retraites profondes et d'éblouissements +imprévus. Les rochers n'ont pas, comme dans les régions à cratères, +l'aspect d'effrayante régularité propre aux vomissements volcaniques. +Ici les lourds craquements du calcaire ont varié la proportion et +l'inclinaison des accidents au point qu'on ne saurait dire ce qu'il +faut appeler plaine ou vallée. Les hautes montagnes ne sont pas des pics +isolés ou distincts, mais de puissantes masses groupées et liées +ensemble par des terrains parfaitement praticables. Le Nivolet porte sur +son flanc des contrées entières, villages, chemins, cultures, toute une +population agricole qui peut vivre et circuler comme l'habitant des +plaines, et qui pourtant repose sur une corniche de rochers à pic +très-élevée au-dessus du niveau du lac. Un second étage de calcaire +blanc dénudé porte une seconde région plus froide et plus verte, fertile +encore et habitée, mais moins riche en céréales et moins bien plantée. +Une troisième et une quatrième terrasse offrent encore de vastes espaces +végétables où les chalets disséminés se perdent dans les nuages et où +l'œil attentif distingue les troupeaux errants. Un dernier couronnement +plus rétréci et plus abrupt porte des dentelures d'une blancheur mate +qu'à travers les brumes on pourrait prendre pour de la neige, si à +l'horizon opposé ne se dressaient les véritables grandes neiges +éternelles d'une blancheur irisée qui ne se peut comparer à rien, mais +dont le splendide aspect est navrant, tandis que les montagnes de +Chambéry sont riches et riantes malgré leur construction en gradins qui +se ressemblent par le plan général. Cette monotonie n'est qu'apparente. +Dès qu'on étudie ces beaux accidents fièrement ou mollement ondulés, ils +reprennent la réalité de leur variété charmante ou sublime, et la +découpure de ces masses inclinées devient le domaine de l'imagination en +même temps que le plaisir de la vue. On aime à chercher par quels +chemins invisibles, par quels sentiers mystérieux des contrées +superposées à de si grandes hauteurs peuvent communiquer entre elles, et +puis, après en avoir interrogé toutes les formes, on choisit une de ces +oasis, on se persuade qu'elle est, comme elle le paraît, inaccessible +de toutes parts, que ses chemins sinueux dessinés sur la verdure ne +peuvent servir qu'à ses habitants, que le monde finit pour eux à la +brusque coupure du rocher au-dessus et au-dessous de leur petit monde, +et c'est là que, dans je ne sais quel rêve de détachement triste et +délicieux, on voudrait aller enfermer sa vie avec les objets de son +affection.</p> + +<p>Je quittai la route et je montai à travers les blés sur le plateau qui +domine Chambéry. J'étais là moi-même sur une de ces vastes régions +cultivées qui forment le premier plan des grands massifs au delà +desquels le mont Grenier montre sa silhouette imposante. Je gagnai le +bord de la corniche qui limitait ma promenade. Le terrain +s'amaigrissait, le roc perçait sous les pieds, et vers le sud les +montagnes vertes et déchirées prenaient un caractère pastoral à la fois +doux et triste. Je me retournai vers le nord, je revis le lac et je +distinguai le manoir de Turdy. Je restai là, absorbé par ce sentiment +immense de l'amour qui remplit la nature entière d'une aspiration +infinie. Une ombre qui se dessina près de moi m'arracha à ma rêverie. Je +me retournai, je vis un homme qu'il me semble avoir déjà vu, mais je ne +saurais dire où et quand. Peut-être ressemble-t-il à quelqu'un dont je +ne peux pas retrouver le souvenir distinct. C'est un personnage de mise +et de physionomie sérieuses, entre quarante et cinquante ans, une belle +figure pâle, intelligente et fatiguée, l'accent légèrement étranger, la +voix sonore. Il me demandait avec beaucoup de politesse le nom des +principales montagnes et la distance du point où nous étions. Je le +renseignai assez mal, m'excusant sur ma qualité d'étranger au pays; +mais, comme sa figure et ses manières me disposaient favorablement, je +ne mis pas dans mes réponses cette brièveté qui rompt la conversation. +Il me demanda si j'avais vu la cascade de Jacob, où il avait +l'intention de se rendre, et m'offrit de m'y conduire dans un char qu'il +avait laissé près des Charmettes. J'acceptai. Nous fîmes donc cette +promenade ensemble. Tu vois—et je ne saurais dire comment—que la +connaissance était déjà faite.</p> + +<p>Je veux essayer de résumer l'entretien qu'à travers quelques déviations +inévitables nous avons eu en voiture, parce que cet entretien m'a laissé +en proie à beaucoup de réflexions personnelles auxquelles j'ai besoin +que ta réflexion assiste.</p> + +<p>Tout a roulé sur l'amour, et cela est venu naturellement à propos de +Jean-Jacques et de madame de Warens; puis nos idées se sont éloignées, +détachées même tout à fait de ces deux types pour se généraliser à peu +près ainsi:</p> + +<p><span class="smcap">Lui.</span>—Vous faites à l'amour, je le vois bien, une part immense +dans la vie humaine. Prenez garde de vous tromper et d'en juger avec +l'effervescence de votre âge. L'amour n'est qu'un acte, peut-être +seulement un court prologue, dans l'existence d'un homme sérieux.</p> + +<p><span class="smcap">Moi.</span>—Vous me paraissez un homme très-sérieux. Pourriez-vous, +pour l'instruction du très-jeune homme à qui vous faites l'honneur de +parler, répondre à une question directe et personnelle?</p> + +<p><span class="smcap">Lui.</span>—Voyons la question.</p> + +<p><span class="smcap">Moi.</span>—Avez-vous aimé?</p> + +<p><span class="smcap">Lui.</span>—Ma réponse ne vous apprendrait rien, car je n'entends pas +l'amour comme vous, et mon expérience ne suppléerait pas à celle qui +vous manque. Ne nous égarons pas dans les faits personnels, toujours +variés et changeants. Tenons-nous dans la haute région des principes. +L'amour doit-il être pour une âme élevée une question de vie ou de +mort, comme jusqu'ici il m'a semblé que vous vouliez l'entendre?</p> + +<p><span class="smcap">Moi.</span>—Je dis oui, et vous dites non?</p> + +<p><span class="smcap">Lui.</span>—Certes, je dis non! Notre âme est l'abstraction que nos +organes manifestent et doivent humblement servir. Cette abstraction vit +elle-même d'abstractions supérieures; elle les cherche, elle y aspire, +elle les contemple et s'en empare. C'est d'elles qu'elle reçoit sa +nourriture intellectuelle, c'est par elles qu'elle se forme, se +développe et arrive à exister dans sa plénitude. Le culte de ces +abstractions devient son besoin, sa vie, sa passion, son mérite et sa +fin. M'accordez-vous cela?</p> + +<p><span class="smcap">Moi.</span>—Parfaitement, si nous nous entendons sur le mot +abstraction.</p> + +<p><span class="smcap">Lui.</span>—Disons des idées, des vertus, des croyances, si vous +l'aimez mieux.</p> + +<p><span class="smcap">Moi.</span>—Disons la foi, si vous voulez.... C'est le résumé de +toutes les conceptions de l'esprit, et c'est à elle que toutes les +nobles aspirations se rapportent.</p> + +<p><span class="smcap">Lui.</span>—La foi en Dieu?</p> + +<p><span class="smcap">Moi.</span>—Vous paraissez surpris de me voir invoquer Dieu dans une +discussion de ce genre?</p> + +<p><span class="smcap">Lui.</span>—Si je suis surpris, je le suis agréablement. Eh bien, si +vous croyez en Dieu..., et c'est là ce que je n'eusse pas osé vous +demander, dites-moi si vous pouvez placer au nombre des abstractions qui +se rapportent à lui, et qui développent son culte dans nos âmes, l'amour +qu'une créature humaine vous inspire. Je comprends la charité, la +justice, la générosité, la science des choses sacrées, le renoncement +aux choses vaines, le travail, l'humilité, le sacrifice: tout cela mène +au seul but sérieux de la vie, plaire à Dieu; mais je ne comprends pas +les désirs charnels élevés par l'imagination à l'état d'enthousiasme et +de délire, se présentant devant Dieu comme des mérites dont il puisse +nous tenir compte.</p> + +<p><span class="smcap">Moi.</span>—Permettez, vous me conduisez là d'emblée dans les régions +de l'idéalisme chrétien. Je consens à vous y suivre et à ne pas me +croire indigne de vous comprendre; mais je vais pourtant vous choquer en +vous disant que devant Dieu, qui m'a fait homme, mon premier devoir est +d'être homme. Mon but principal, mon but unique, exclusif, si vous +voulez, doit être de lui plaire? Soit! J'accepte l'idéal le plus sublime +qu'il vous plaira de m'indiquer, et je trouve même une joie immense dans +cet élan imprimé à mon âme. Je ne vous demande donc pas grâce pour la +faiblesse humaine, je n'invoque pas la misère de ma condition. J'aurai +l'ardente ambition que vous me suscitez, de pouvoir <i>plaire</i> comme vous +dites, moi atome, à l'esprit qui règle les destins de l'infini. Eh bien, +monsieur, je vous jure que je crois lui obéir de la manière la plus +intelligente et la plus sainte en aimant de toutes les puissances de mon +être la femme qu'il me donnera pour associée dans la tâche sacrée de +mettre des enfants au monde.</p> + +<p><span class="smcap">Lui</span> (après un assez long silence).—Si vous aimez cette femme +de toutes les puissances de votre être, que restera-t-il à Dieu?</p> + +<p><span class="smcap">Moi.</span>—Tout! Ces mêmes puissances, renouvelées, ravivées et +centuplées par l'amour, remonteront vers Dieu comme la flamme de l'autel +allumée par lui. L'amour est miracle, il n'épuise que ceux qui en font +deux parts, une pour l'âme qu'ils n'ont pas, l'autre pour les sens +qu'ils croient avoir, et qu'ils n'ont pas davantage probablement, car le +rôle des sens chez les animaux est plutôt rage, souffrance par +conséquent, que jouissance, c'est-à-dire bonheur. Le mot <i>plaisir</i> est +ici un non-sens. Je ne crois pas qu'il y ait plaisir où il n'y a pas +joie, à moins que vous n'assimiliez l'amour à tous les autres appétits +matériels. Et pourtant ces appétits, l'homme, toujours avide de +raffinements, les aiguise avec recherche. Il épure et assaisonne la +nourriture de son corps. Il met son sommeil à l'abri du froid, du chaud +ou du trouble; ses yeux se détournent de ce qui les choque, et ainsi de +toutes les fonctions de son existence. Quoi! l'amour seul resterait +brutal, et la plus divine, la plus providentielle de nos aspirations ne +serait pas ennoblie par l'effort de notre raison et les ivresses de +notre pensée! Non, je n'admets pas, je n'admettrai jamais ce partage de +l'esprit et de la matière dans un acte de la vie où Dieu intervient si +miraculeusement. De tout ce dont l'homme a abusé, c'est certainement +l'amour qu'il a le plus perverti et méconnu, puisqu'il en a fait la +source de tous les maux et de tous les délires, et ceci, permettez-moi +de vous le dire, est l'œuvre funeste du christianisme mal entendu.</p> + +<p><span class="smcap">Lui.</span>—Le christianisme ne condamne que l'excès des passions; il +les autorise et les vivifie dans ce qu'elles ont de légitime et de +respectable. Tel est son esprit et sa lettre même. Ce n'est donc trahir +ni la lettre ni l'esprit que d'imposer une barrière à ces trop brûlantes +aspirations des sens qui essayent de se donner le change en s'offrant à +Dieu comme divines. Rien de ce qui n'est pas Dieu seul n'est divin dans +l'homme, et vous ne pouvez lui offrir comme un encens digne de lui +aucune des satisfactions de votre être matériel.</p> + +<p><span class="smcap">Moi.</span>—Alors vous tranchez résolûment dès cette vie le lien qui +unit l'âme à la vitalité? Vous n'admettez que des passions spirituelles, +et, comme vous ne pouvez aimer l'âme de la femme sans aimer aussi son +corps, vous la repoussez de votre cœur, vous la proscrivez corps et âme +du sanctuaire de vos affections?</p> + +<p><span class="smcap">Lui.</span>—Je n'agis point ainsi. Je ne me suis pas habitué comme +vous à révérer cette indissolubilité prétendue de l'esprit et de la +matière. Ma pensée sépare facilement ces deux termes que vous confondez +sous le nom d'<i>être</i>. Je puis aimer l'âme d'une femme et mépriser ce que +vous appelez la femme dans votre langue philosophique ou physiologique. +Il peut convenir à mon âge, à ma situation, à mes principes ou à mes +instincts sérieux, de vivre sans femme, et pourtant de consacrer une +partie de ma vie au bonheur et à l'honneur d'une femme. Vous voyez que +je ne bannis les femmes ni du sanctuaire de mes affections ni du domaine +de mon respect.</p> + +<p><span class="smcap">Moi.</span>—Vous faites ici la peinture de l'amitié; mais vous +proscrivez l'amour, je le répète. L'amour est un, et toute union veut +l'unité.</p> + +<p><span class="smcap">Lui.</span>—Je vois bien que je ne me trompais pas sur le compte de +cet amour que vous exaltez si haut. Il n'est que le résultat des +tempêtes de votre jeunesse. J'ignore si vous êtes marié; mais j'ose dire +que votre compagne présente ou future cessera de vous inspirer l'amour, +si la maladie, quelque infirmité, une vieillesse prématurée vient à +briser le lien matériel de votre union.</p> + +<p><span class="smcap">Moi.</span>—Je vous jure qu'il n'en sera pas ainsi. Ce lien matériel, +à l'état de souvenir ou d'espérance, n'aura rien perdu de sa force et de +sa dignité. Et si de tels accidents doivent traverser la jeunesse de +deux époux, bien leur aura pris de n'avoir pas marchandé le prix de leur +tendresse devant Dieu. Cet enthousiasme mutuel, que vous assimilez à une +sorte d'idolâtrie, sera leur consolation et leur dédommagement. Dieu +bénira cette tendresse en la rendant tout à fait pure, comme vous +l'entendez, et le bonheur qu'il eût refusé à un divorce volontaire entre +le corps et l'âme, il l'accordera encore à l'âme qui accepte et poursuit +sa mission.</p> + +<p>Nous fûmes interrompus par le bruit de la cascade. Mon inconnu m'avait +écouté avec un fréquent sourire d'incrédulité bienveillante. Je le +laissai à la chute qui est au-dessus du chemin, et je descendis sous le +pont pour voir la seconde chute. Je craignais d'avoir montré une +obstination indiscrète, et j'étais même un peu confus d'avoir exprimé +les ardeurs de mon âme à un passant qui m'avait pour ainsi dire ramassé +sur son chemin. Je me demandais par quelle bizarrerie du hasard je +m'étais senti entraîné à parler avec tant de feu de mes préoccupations +personnelles. Je résolus de le quitter sans lui dire qui j'étais et sans +lui demander qui il était lui-même. Cela me parut une réparation +mutuelle de notre abandon mutuel trop soudain et à coup sûr irréfléchi. +Je remontai donc vers lui pour prendre congé. Je le trouvai si absorbé, +que je dus attendre qu'il fût sorti de sa rêverie; mais, tout en +regardant les grandes valérianes sauvages qui poussent dans ces rochers, +je ne pus me défendre de l'examiner à la dérobée. Je trouvai à son +profil énergique une expression de tristesse, je dirai même de douleur +qui m'intéressa. Cet homme est malheureux; notre conversation avait +ravivé quelque plaie incurable d'un cœur brisé ou tourmenté. La +noblesse de son attitude me frappa aussi. Rien en lui n'est d'un homme +ordinaire, et je sentis une grande curiosité de savoir avec quel éminent +personnage je venais de discuter si hardiment et si chaudement. Je +l'aurais su peut-être en questionnant le cocher de sa voiture de louage, +je ne voulus pas commettre cette indiscrétion. Je m'éloignai de lui, qui +paraissait m'avoir complétement oublié, mais sans le perdre de vue. Il +me fallait bien le saluer et le remercier en le quittant. Il avait les +yeux fixés sur la petite cascade, et semblait suivre par la pensée la +fuite rapide de ses remous. Qui sait si, comme Rousseau lançant jadis, +en ce même lieu peut-être, des pierres à un arbre pour connaître son +sort dans l'autre vie, ce chrétien austère et fourvoyé ne demandait pas +aux feuilles et aux brins d'herbe emportés par le courant le mystère de +sa destinée?</p> + +<p>Enfin il se leva, me vit à quelque distance, et vint à moi pour m'offrir +de me reconduire à Chambéry. Je refusai, et je crus voir qu'il me savait +gré de le laisser seul. Je le saluai avec déférence, et il leva +entièrement son chapeau de paille pour me rendre mon adieu. La beauté de +son front très-découvert, luisant au soleil, me causa un tressaillement +que je ne m'explique pas....</p> + +<p>Je viens d'interrompre ma lettre en proie à une émotion inconcevable. En +t'écrivant, en te racontant ce fait dont l'importance m'a saisi par le +souvenir, j'ai retrouvé dans ma mémoire la figure de cet inconnu. C'est +celui qui était dans la voiture de mademoiselle de Turdy quand Lucie est +sortie de la chapelle des carmélites le jour où j'ai eu tant de chagrin, +de colère et de jalousie. Ce jour-là, je suis rentré à Aix avec la +fièvre, et la fièvre avait troublé l'image de cet homme dans mon cerveau +au point que ce matin, durant deux heures de conversation avec lui, je +ne l'ai pas reconnu! Mais c'est bien lui! Et son accent italien.... Mais +quoi! ceci est un rêve de mon imagination malade. L'homme du lac, je +n'ai pas pu voir ses traits, et l'homme de la voiture, je n'ai pas +entendu sa voix. Pourquoi cette obstination à me persuader que c'est le +même homme? Et ce que je me persuade à présent, que l'homme de la +cascade est encore le même, a-t-il plus de consistance? Mon père, tu +m'as défendu d'être jaloux, tu m'as dit que c'était un outrage envers la +personne aimée; je n'avais donc pas reparlé à Lucie de cet inconnu... +et... je ne veux pas croire que, s'il y avait entre elle et lui quelque +relation qui pût m'intéresser, elle ne me l'eût pas dit d'elle-même. +Elle ne m'a rien dit, il n'y a rien, n'est-ce pas? Je suis fou: c'est +ce qu'il ne faut point! Je t'embrasse et je vais tâcher de dormir +tranquille; mais pourtant quel rapport singulier entre les idées de cet +homme et celles que Lucie a exprimées un jour devant moi! Elle me +demandait si l'on pouvait aimer Dieu de toute son âme en même temps +qu'un objet terrestre.... Oui, Lucie était dans ces idées-là, dans ces +idées que je sens fausses, cruelles pour l'humanité, antireligieuses par +conséquent; mais les croyances de Lucie ont dû se modifier, puisqu'elle +me témoigne une affection si vraie, puisqu'elle me laisse tout espérer! +Il me tarde d'être à demain; je veux la voir, je veux qu'elle +s'explique.... Je ne suis pas jaloux, mais....</p> + +<p>Mais pourquoi ne le serais-je pas? Non, mon père, cette jalousie ne +l'outrage pas. Je sais très-bien que Lucie est pure comme le soleil, et +ce n'est pas sa conduite que je soupçonnerai jamais; car, le jour où +cela pourrait m'arriver, je sens que je ne l'aimerais plus. Ce qu'il +m'est bien permis d'envier, c'est sa confiance entière;—de redouter, +c'est l'influence qu'un autre esprit que le mien pourrait avoir sur son +esprit. Hélas! jusqu'ici cette influence étrangère à moi et contraire à +celle que je prétends exercer, elle l'a reçue de toutes parts, et je +suis un intrus dans le sanctuaire de sa pensée.... Pourquoi donc +croirait-elle en moi? Pourquoi m'aimerait-elle? Mais elle m'a dit de +revenir souvent, elle a chanté pour moi, elle m'a serré la main comme à +un frère.... Non, Lucie ne se joue pas de moi....</p> + +<p>Et puis cet homme que je crains; cet homme dont ma jalousie se fait un +ennemi, qui sait si je l'ai bien compris? qui sait si, différent de moi +par la pensée et les instincts, il ne m'est pas supérieur par le cœur +ou par la vertu? Tu m'as dit à Lyon un mot que je me rappelle: «Que +l'habit ne t'empêche pas d'étudier et d'apprécier l'homme qu'il +couvre!» Et cet homme, je dois reconnaître qu'il n'a rien de vulgaire et +qu'il m'a été sympathique aujourd'hui en dépit de tout.</p> + +<p class="smcap droit"> +<span style="margin-left: 9em;">Émile.</span><br /> +</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#table">XIII.</a></h2> + +<h3><a href="#table">M. LEMONTIER A HENRI VALMARE, A AIX EN SAVOIE.</a></h3> + + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">Paris, le 10 juin 1861.</span><br /> +</p> + +<p>Mon cher enfant, je te remercie de m'écrire et de me parler de mon +Émile. Gâte ton vieux ami. Écris-moi souvent. Dis-moi tout ce que tu +penses de lui, d'<i>elle</i>, et de moi-même. Gronde-moi aussi, mon grand +sceptique, accuse-moi d'imprudence. Je ne me corrigerai pas; mais je te +corrigerai peut-être de la manie du doute: qui sait?</p> + +<p>Oui, Émile souffre et souffrira peut-être en pure perte pour son amour, +comme tu le crains; mais ce qui sera perdu pour son bonheur ne le sera +pas pour son <i>salut</i>, comme disent les catholiques. Acceptons le mot: +sauver l'intelligence et le cœur à travers les épreuves de cette vie +n'est pas une si petite affaire qu'il faille la sacrifier au repos et à +la prudence. Émile doit lutter, il le veut, il m'a persuadé. J'ai senti +en lui une force que je voyais éclore et qui cherchait l'occasion de +s'exercer. Or, nous sommes en ce monde pour y chercher courageusement le +beau et vrai bonheur. C'est une conquête qui veut d'héroïques soldats; +mais on est soldat, et c'est pour être blessé!</p> + +<p>Tu es soldat aussi, et brave soldat, mon cher Henri, car voilà que, par +scrupule de cœur, tu m'offres de renoncer à Élise, que sa mère +t'accorde. J'aime ce mouvement généreux, et je t'en remercie en t'aimant +davantage; mais je te rends ta liberté que tu m'offres. C'est la +sérieuse Lucie que nous aimons; aime la charmante Élise, et rends-la +heureuse.</p> + +<p>Tu as la discrétion de ne pas me reparler de ton essai littéraire, et, +moi qui l'ai gardé avec soin dans mon tiroir, je l'ai lu avec attention. +Je vais l'<i>abîmer</i>, je t'en avertis, et pourtant j'en apprécie les +qualités, qui sont nombreuses. Tu m'as pris pour arbitre, et je te +réponds:—Oui, tu seras, tu es déjà un homme de lettres. Tu as la forme, +tu sais écrire. Est-ce assez? Je ne crois pas. Tu as de quoi vivre, +écris pour toi seul et pour moi, si tu veux, pendant dix ans. Du talent, +tu en as; mais qui n'en a pas aujourd'hui? Tous les jeunes Français +savent faire un livre, comme tous les jeunes Italiens savent chanter un +air, comme tous les jeunes Allemands du temps de Werther savaient jouer +de la flûte. Ah! cette flûte allemande, je la regrette bien! Elle était +si candide!</p> + +<p>Vos jeunes livres le sont moins, enfants terribles qui ne croyez à +rien!... Si vous aviez au moins le parti pris de nier quelque chose! +Nier, c'est croire à un contraire; mais vous n'opposez rien à la +croyance des vieux. Alors vous écrivez pour écrire n'importe quoi, comme +on est avocat pour plaider n'importe quelle cause. Il est pourtant +facile, quand on a le talent que vous avez presque tous, de le mettre au +service d'une idée fausse ou vraie; mais vous arrivez dans l'arène avec +un secret dédain pour le lecteur: il est, selon vous, frivole ou +sceptique, vous craindriez de lui paraître pédants. A quoi bon se faire +un fonds de croyance ou tout au moins de notions sérieuses pour un +public qui ne veut pas être instruit?</p> + +<p>Grande erreur! Le public ingrat ou équitable est toujours plus sérieux +que vous ne pensez. Il est moins sensible à la phrase et au style qu'à +la révélation d'une conscience quelconque. Ton essai a les qualités et +les défauts de ton temps et de ton milieu. Avant tout, il est <i>poseur</i>, +et, toi qui fais avec tant d'esprit la guerre à ce travers, tu en es +pénétré de la tête aux pieds.</p> + +<p>La grande <i>pose</i> du moment, c'est d'avoir du style et de l'esprit, du +goût et de l'originalité à propos de tout. Il y a trente ans, on +<i>posait</i> l'homme rassasié et dégoûté de tout, désespéré par conséquent. +C'était faux la plupart du temps, mais c'était logique: si tout est +fini, finissons nous-mêmes. Aujourd'hui, on dédaigne et on insulte tout +ce qui fait la vie sérieuse et significative, on s'avoue impuissant à le +comprendre et à le goûter, et on rit! Il n'y a pas de quoi, je t'assure!</p> + +<p>Ce qui me déplaît dans cette gaieté, c'est qu'elle n'est pas gaie, elle +est aigre et froide; elle cherche à blesser, et pourtant elle ne tient +pas à blesser, puisqu'elle ne tient à rien. Voltaire, méchant parfois, +brutal même et cynique, fit aimer sa moquerie, parce qu'elle montrait +une ardeur de lutte qui était une croyance, une volonté, une véritable +mission philosophique. Aujourd'hui, on combat des personnes et point des +idées, des ridicules et point des actes. On joue au méchant, et l'on est +inoffensif. On s'évertue à être amusant: on est triste.</p> + +<p>Ton livre n'est pas jeune: où trouver aujourd'hui un livre jeune sorti +d'une jeune plume? J'en cherche, j'en attends un chaque matin, je n'en +vois pas naître. De la critique, toujours de la critique! Les romans +mêmes sont la satire de la vie. Il me semblait que le blâme du temps +présent était notre affliction classique, notre maladie fatale, à nous +autres vieillards. Point! nous sommes les naïfs, les don Quichotte, et +vous êtes les Cassandre de la comédie humaine.</p> + +<p>Quel dommage pourtant! Il y a des choses excellentes dans ton petit +livre, des pages de style à encadrer, des finesses de sentiment +ravissantes, des originalités d'esprit vraiment drôles. Et tout cela +perdu dans la prétention de n'être pas toi-même, dans un désordre +d'impressions qui se contredisent et qui ne semblent pas appartenir au +même homme, mais à l'homme que tu veux être et que tu ne connais même +pas, car tu n'es pas sûr qu'il soit bon ou mauvais. Je le cherche, ce +monsieur que tu cherches aussi, je le trouve dans beaucoup de jeunes +messieurs qui écrivent; mais je ne le connais pas pour cela, je ne le +vois pas. C'est un dandy qui a des airs profonds et des airs évaporés; +il cherche les allures du gentilhomme, il regrette le temps des Lauzun, +il aspire au puissant libertinage du dernier siècle, il ne trouve pas +dans celui-ci assez de femmes galantes pour assouvir les passions qu'il +n'a pas. Il a des idées de luxure avec des mœurs timides ou prudentes, +car l'homme du jour est très-positif. Il est philosophe, et par moment +Voltaire est son dieu. Généralement, il méprise Rousseau, qui vivait si +mesquinement et qui avait des amertumes de cuistre; mais tout d'un coup +ce dandy littéraire, qui, en choisissant un pseudonyme, se donne la +satisfaction d'y joindre un <i>de</i>, passe dans un autre compartiment de sa +fantaisie: il vient de lire quelques pages de théologie, et le voilà +ascétique. Pourquoi pas? Il a du talent, et il faut que le talent +s'exerce à tout exprimer, car il se flatte de tout comprendre. Vite, une +belle tirade sur le désert, et de grandes cascades de phrases sur la +poésie des chartreuses, sur les extases des saints! Tout à l'heure nous +serons féroce avec les forts châtelains du moyen âge et magistralement +sabreur, si le chauvinisme nous tombe sous la main. Nous voilà bien +loin des pantoufles voluptueuses et du pied rose de la Pompadour; mais +qu'importe, pourvu que la couleur y soit?</p> + +<p>Ah! que de couleurs perdues dans le kaléidoscope d'une jeune tête qui se +croit grave! que de talent dépensé en pure perte! que de pierreries +éparses qui manquent de fil pour faire un collier! que de perles de la +plus belle eau rejetées à la mer! que de forces gaspillées, que +d'efforts pour devenir un papillon quand on eût pu être un oiseau! Et +pourquoi, je te prie? Comment se fait-il que, pouvant le plus, vous ne +puissiez pas le moins? Vous avez du génie et pas de bon sens! C'est que, +ne croyant à rien parce que vous voulez être vieux, vous vous prenez à +tout indistinctement sans rien saisir.</p> + +<p>Le remède est facile: attendez un peu. Vivez, et il vous faudra bien +comprendre que la vie ne peut se passer d'un but. Las de n'en point +avoir, vous en saisirez un avec ardeur. Fasse le ciel qu'il soit bon! +Mais, si quelques-uns de vous le choisissent mauvais, les autres +s'épanouiront au bien par réaction. Ils sauront à quelle lutte se vouer, +et les grandes causes de l'humanité, qui se plaident, malgré tout, de +siècle en siècle, retrouveront des accusateurs publics très-nets et de +libres défenseurs très-passionnés. Dans vingt ans, dans dix peut-être, +il vous faudra bien voir où vous allez et prendre parti pour ou contre +l'avenir.</p> + +<p>En attendant, mon Henri, tu as produit là un charmant symptôme de +marasme, et ce n'est pas ta faute; mais il est charmant quand même à +beaucoup d'égards, parce que tu es jeune malgré toi, et que tu le +redeviendras tout à fait en mûrissant. Cette mode va passer, elle passe +déjà. Vous rirez bientôt d'avoir été des Lauzun, comme nous rions +aujourd'hui d'avoir été des Childe-Harold. Suicidés et viveurs iront +ensemble et fatalement vers la lumière de 1900! Elle est là devant nous, +et tu es de ceux qui la salueront. Elle attend, bien brillante et bien +tranquille, que vous vous lassiez de vouloir souffler dessus.</p> + +<p>Sais-tu ton meilleur ouvrage? C'est ta dernière lettre. Tu ne l'as pas +cherchée, elle est sortie toute seule de ton cœur, qui a plus d'esprit +que ton esprit.</p> + +<p>Je me tiens prêt: quand mon action sera nécessaire à Turdy, j'y serai. +En attendant, je t'embrasse paternellement.</p> + +<p class="smcap droit"> +<span style="margin-left: 9em;">H. Lemontier.</span><br /> +</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#table">XIV.</a></h2> + +<h3><a href="#table">ÉMILE A M. LEMONTIER, A PARIS.</a></h3> + + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">Aix, 12 juin.</span><br /> +</p> + +<p>Je suis arrivé hier à Turdy à l'heure du déjeuner. Le général m'a reçu +avec un éclair de joie naïve, tout aussitôt réprimé par son habitude de +je ne sais quelle dignité théâtrale dont à coup sûr il n'a aucun besoin +pour se faire respecter de moi. Lucie et le grand-père m'ont tendu les +deux mains avec une certaine émotion. J'ai vu qu'on venait de parler de +moi; mais on passait dans la salle à manger, et la présence des +domestiques nous a forcés de causer de choses étrangères à la +préoccupation commune. Le général s'est mis en observation devant moi +comme devant un corps d'armée dont on veut saisir et pressentir les +manœuvres. C'est tout au plus s'il n'a pas braqué sur moi une lunette +d'approche. Je ne pouvais ouvrir la bouche pour demander du pain, +étendre la main pour prendre de l'eau, sans rencontrer son regard avide, +qu'il voulait rendre pénétrant. Heureusement je ne suis pas timide. Cela +n'est permis qu'aux gens qui sentent leur importance et dont on a le +droit d'exiger beaucoup. J'ai donc fait bonne contenance devant cet +examen. Je me suis laissé même interroger avec plus de bienveillance que +de discrétion sur le sens de quelques paroles insignifiantes où le malin +général voulait voir de la profondeur. Il a entamé au dessert une +dissertation sur les avantages de l'obéissance passive, qu'il a poussée +fort loin. Selon lui, cette obéissance n'est pas seulement nécessaire +pour consacrer la discipline militaire, elle est la sauvegarde de +l'esprit humain dans toutes ses fonctions, de la société dans toutes ses +lois. Je me suis gardé de le contredire, et je n'ai pas cru faire acte +d'hypocrisie ou de lâcheté en me renfermant dans un silence décent. J'ai +senti, je le confesse, que le bon général battait trop franchement la +campagne pour donner lieu à une controverse sérieuse, et autant j'ai mis +jusqu'à ce jour d'emportement et d'audace dans ma franchise avec Lucie, +autant avec son père j'ai accepté le rôle de petit garçon qu'il lui +plaisait de m'attribuer. Je crois qu'il a été satisfait de cette +déférence et qu'il ne demandait pas autre chose pour m'accorder sa +protection. A peine le déjeuner fini, il a pris son fusil pour aller +faire une promenade, et je suis resté seul avec Lucie et son grand-père.</p> + +<p>«Écoutez, Émile, m'a dit tout aussitôt Lucie, notre situation, que je +croyais assise et réglée jusqu'à nouvel ordre, se trouble et se +complique un peu devant l'arrivée de mon père. Il faut bien vous dire +qu'il ne comprend rien du tout à nos conventions. Nous avons ri tous les +trois ce matin de ce qu'il lui plaisait d'appeler notre armistice; mais +au fond il était un peu fâché contre mon grand-père et contre moi, +contre vous encore plus. Il assure que vous auriez dû déjà et que vous +devez au moins, dans un bref délai, lui déclarer vos prétentions.... Il +s'exprime ainsi. J'ai dû lui dire que je m'y opposais, et je m'y oppose +encore; mais, s'il s'obstine, comment allons-nous sortir de là?</p> + +<p>—Pourquoi vous opposez-vous à ce que je lui dise mon vœu, chère Lucie? +Vous craignez donc de vous trop engager envers moi en me permettant de +m'engager vis-à-vis de votre famille?</p> + +<p>Le grand-père a pris la parole avec un peu d'émotion.</p> + +<p>«Oui, voilà la crainte de cette méchante enfant. Elle a beau dire le +contraire, elle veut se réserver toujours une porte de derrière.</p> + +<p>—Comme c'est vilain, ce que vous dites là, monsieur! reprit Lucie en +secouant et baisant la tête du grand-père. Vous me cherchez toujours des +torts, et nous finirons par nous brouiller!... Mais, en attendant, +parlons raisonnablement. Dites-moi donc, Émile, ce qui se passe entre +nous et où nous en sommes. Nous avons besoin d'une grande explication +dont on ne nous a pas laissé le loisir, et que mon père a enfin compris +devoir nous permettre avant toute démarche de votre part. Il est sorti +pour nous laisser libre de causer tous les trois. J'ai défendu à nos +gens de laisser entrer personne; causons.</p> + +<p>—Je suis prêt, Lucie, mais c'est à vous de m'interroger.</p> + +<p>—Je ne peux, ni ne dois, ni ne veux vous confesser en détail. Je me +contenterai de vous rappeler notre situation au moment où je me suis +retirée aux Carmélites. Je vous demandais de me laisser à moi-même +pendant quelques jours, et vous reconnaissiez que j'avais le droit de me +consulter. Vous me promettiez de m'attendre, et vous m'avez manqué de +parole. Vous vous êtes affecté, impatienté; vous m'avez causé une +grande inquiétude et une véritable souffrance, lorsque j'ai appris tout +à coup que vous étiez assez gravement malade. Je me suis hâtée de +revenir ici pour avoir plus vite et plus souvent de vos nouvelles; mais +à peine étiez-vous guéri que vous partiez sans me voir et sans écrire un +pauvre mot à mon grand-père. Nous avons su par vos amis que vous alliez +à Paris, mais que votre père, inquiet de vous, se trouvait déjà à Lyon, +et, autant que nous avons pu savoir ce qui s'était passé entre vous, il +a calmé votre agitation, il a pris ma défense, et il vous a conseillé de +revenir ici. Vous êtes à Aix depuis trois jours, et voici enfin que nous +pouvons parler librement. Ne me direz-vous pas ce que je dois penser du +trouble et du mal que je vous ai causés? Avez-vous cru que je voulais +vous décourager, et que je manquais de la sincérité nécessaire pour vous +dire que je renonçais à vous? Ou bien, découvrant que j'étais plus +religieuse que vous ne le supposiez, avez-vous regardé mes principes +comme incompatibles avec les vôtres?</p> + +<p>—Je n'ai jamais supposé, Lucie, que vous pussiez manquer de franchise +et de loyauté. J'ai cru que vous ne m'aimiez pas, et que vous ne +tarderiez pas à me le dire. J'ai perdu la tête, j'ai devancé mon arrêt, +j'ai voulu fuir. Mon père a blâmé ma précipitation, il m'a dit de +revenir accepter de nouveau l'espérance ou subir ma condamnation. Me +voici.</p> + +<p>—Résigné à tout?</p> + +<p>—Oh! résigné.... pas le moins du monde! J'ai promis de l'être, je l'ai +promis de bonne foi. Je tiendrai parole, si toute ma soumission doit +consister à me retirer sans faire entendre à qui que ce soit la moindre +plainte; mais ce que je souffrirai est effroyable, et je sens bien que +j'en guérirai difficilement... si j'en guéris! Ne prenez pourtant pas +ceci pour un appel à votre conscience. Je reconnais tous vos droits, et +dans ma douleur il n'y aura ni blâme ni reproche contre vous. Je vous +sais bonne, je crois à votre amitié. Je sais que je mérite votre estime, +et je crois qu'en me faisant souffrir vous souffrirez beaucoup aussi; +mais je ne veux rien devoir à votre pitié: elle nous serait funeste à +tous deux. Je désire donc vivement que cette explication soit décisive, +et que vous me commandiez de partir ou de me déclarer à votre père.</p> + +<p>—Écoutez, Émile, il y a quinze jours, je chantais chez les carmélites +le jour de la Trinité... et il me semblait que vous étiez là, quelque +part, que vous m'entendiez, que vous me compreniez, et que votre âme +chantait et priait avec la mienne.</p> + +<p>--- J'étais là, Lucie, j'étais dehors dans le soleil, dans la poussière +et dans la fièvre; je croyais être loin de votre pensée, et je devenais +fou!</p> + +<p>—Ingrat! reprit Lucie avec force, comment n'êtes-vous pas venu à moi +quand je suis sortie?</p> + +<p>—J'ai couru à vous, Lucie; vous ne m'avez pas reconnu, vous ne m'avez +pas seulement aperçu; vous sembliez abîmée dans l'extase ou brisée par +l'émotion.</p> + +<p>—Eh bien, vous m'avez vue, vous, mais vous ne m'avez pas comprise! +J'étais ravie dans l'espérance! Je venais d'entendre la voix de ma +conscience et celle de mon cœur qui chantaient avec moi!</p> + +<p>—O Lucie! que vous disait-elle donc, cette voix intérieure?</p> + +<p>—Elle me disait d'avoir confiance en vous.</p> + +<p>—Et vous ne la repoussiez pas? vous ne la combattiez plus?</p> + +<p>—Émile, répondit-elle en me tendant les deux mains à la fois, quand le +cœur et la conscience sont d'accord pour dire oui, que reste-t-il en +nous pour dire non?</p> + +<p>—Oh! ma chère Lucie, dites-moi cela cent fois, dites-moi cela +toujours!»</p> + +<p>Et je tombai à ses pieds.</p> + +<p>«Que Dieu l'entende et nous protége! s'écria-t-elle en se jetant dans +les bras de son grand-père; qu'il renverse les obstacles qui sont entre +nous!</p> + +<p>—Des obstacles! dit M. de Turdy avec feu; quels obstacles?</p> + +<p>—Il y en a, grand-père, répondit Lucie en fondant en larmes, ou il y en +aura!</p> + +<p>—Non, Lucie, m'écriai-je, il ne peut y avoir d'obstacles, puisque vous +croyez en moi!</p> + +<p>—Ah! prenez garde! reprit-elle avec tristesse, je m'abandonne à cette +espérance les yeux fermés et dans toute la loyauté de mon cœur, parce +que je m'imagine qu'au fond nous aimons Dieu de la même manière, parce +que je suis sûre que, loin d'être un athée comme on m'avait dépeint tous +ceux qui résistent à l'orthodoxie catholique, vous êtes une âme +profondément religieuse et vouée sérieusement au culte du vrai, du beau +et du bien, parce que je crois que Dieu, qui voit bien haut par-dessus +les prescriptions humaines, agrée votre culte autant que le mien, parce +que je veux, si je deviens votre compagne dans la vie, vous aimer dans +toute l'éternité, et que je compte sur l'éternité avec vous.... Mais, si +vous ne croyez pas la même chose en ce qui nous concerne,—faites bien +attention!—allez-vous exiger que je renonce à la pratique d'un culte +qui jusqu'ici m'a semblé nécessaire à la vie de mon âme, et dont ma foi +ne pourrait peut-être plus se passer? Si je vous tiens pour sauvé, vous +qui rejetez ce culte, ne me jugerez-vous pas hors de la voie et en +révolte contre vous, si je le conserve? Quand je pense cela, ma +conscience recommence à s'alarmer, en même temps que ma fierté se +révolte. Il faut que vous me garantissiez la liberté de conscience; +est-ce trop réclamer de votre équité? Vous voyez bien que je ne peux pas +vous laisser prendre d'engagement vis-à-vis de moi avant que vous m'ayez +accordé le point essentiel.»</p> + +<p>Je ne pus répondre tout de suite. J'étais tombé dans une sorte +d'anéantissement comme si, dans un jour de fête et dans un moment +d'ivresse, j'eusse été percé d'une flèche empoisonnée.</p> + +<p>«Que me demandez-vous? lui dis-je enfin. Le divorce avant le mariage, +par conséquent le mariage de convention que tout le monde fait et que +personne ne respecte! Ah! Lucie, si vous ne deviez être pour moi qu'une +amie, une sœur, probablement je regarderais comme un devoir de +respecter vos croyances et de vous aimer d'autant plus que je vous +croirais dans l'erreur à certains égards. Ou je vous plaindrais de mal +comprendre Dieu, ou je vous admirerais de pouvoir l'aimer sans le +comprendre. Dans tous les cas, je vous considérerais comme un enfant +bien cher et bien naïf dont je ne voudrais ni effrayer la débile +intelligence, ni contrister le cœur malade. Est-ce ainsi que vous +voulez être devant moi? Serai-je seulement votre père indulgent ou votre +frère résigné? Ah! vous m'arrachez le cœur de la poitrine, car je suis +un homme, et je ne puis supporter un autre homme que moi auprès de vous! +Non, je ne me sens pas capable d'accepter avec tranquillité le divorce +que vous me proposez, parce que je ne peux pas vous aimer à demi! On +peut se marier sous le régime de la séparation de biens, mais non sous +celui de la séparation des âmes, ou bien alors le mariage est nul devant +Dieu!</p> + +<p>—Il a raison! s'écria le vieux Turdy avec une impétuosité que je ne lui +avais jamais vue et en se levant avec cette roideur convulsive qui est +toujours un peu effrayante chez les vieillards; oui, oui, c'est parler +en homme, et c'est ainsi que j'aurais dû parler à la mère de ta mère, à +ta mère, et à toi par conséquent! Vous ne vous seriez pas jetées toutes +les trois dans ce mysticisme qui t'éloigne du bonheur au moment d'y +toucher, et qui a rendu si triste et si froid le mariage de ta mère et +le mien. Ah! je dis là des choses que je ne devrais peut-être pas dire +devant toi; mais il y a dans la vie des moments décisifs où il faut tout +avouer! Sache donc, folle enfant, que ni ton père, ni ton grand-père +n'ont été heureux! Ton père, qui a fini par donner aussi dans la +dévotion, ne se rappelle pas combien il a maudit autrefois l'influence +du prêtre dans son ménage! Il l'a maudite pourtant, et je l'ai vu +furieux, menacer la vie d'un certain directeur. Aujourd'hui, sans doute +il en demande pardon à ces messieurs; mais ces messieurs ne peuvent lui +rendre le bonheur qu'ils lui ont volé. Et, quant à moi, je n'étais ni +violent, ni despote, j'aimais ma compagne.... Je l'eusse aimée avec +passion, si elle l'eût voulu; mais il y avait entre nous un homme qui ne +voulait pas, un homme qui lui disait chaque jour: «Subissez les caresses +de votre mari, votre corps lui appartient, mais non votre âme, puisqu'il +est un impie et un philosophe! Gardez votre âme à Dieu et à moi...»</p> + +<p>—Mon père! s'écria Lucie, ne dites pas ces choses-là!</p> + +<p>—Je veux les dire, je les dirai! elles me font du mal, elles t'en font +aussi, ce n'est pas une raison pour laisser la vérité dans l'ombre et +dans l'oubli. J'ai quatre-vingt-deux ans; eh bien, je le jure devant +celui que vous appelez Dieu, et qui est pour moi la loi de l'univers, je +porte en moi depuis cinquante ans une malédiction que je veux formuler +jusqu'à ma dernière heure! Maudite et trois fois maudite soit +l'intervention du prêtre dans les familles! le prêtre qui, jeune ou +vieux, honnête ou dépravé, nous enlève la confiance et le respect de +nos femmes, le prêtre qui, fanatique ou modéré, est obligé par son état +de leur dire que nous sommes damnés si nous ne nous confessons pas, qui, +par conséquent, les habitue à séparer leur âme de la nôtre, et à rêver +un paradis d'égoïstes dont nous serons exclus! Oui, maudit soit le +prêtre qui ne nous marie que pour nous démarier au plus vite, lui qui a +déjà prélevé ses droits sur la virginité de l'esprit et la pureté de +l'imagination de nos femmes en leur apprenant ce que nous seuls eussions +dû leur apprendre.»</p> + +<p>Lucie devint pâle devant l'énergie un peu délirante de son grand-père.</p> + +<p>«Comme tout cela est affreux! dit-elle en se laissant retomber sur son +siége après avoir fait de vains efforts pour calmer le vieillard. O +Émile, nous sommes bien malheureux!»</p> + +<p>Elle pleurait amèrement. La colère du vieux Turdy s'apaisa tout à coup, +et il lui demanda pardon de sa violence avec de touchantes puérilités. +Pour moi, j'avais la mort dans l'âme, car je sentais qu'il m'était à +jamais impossible d'accepter un mariage comme ceux dont il venait de +révéler les douleurs et les hontes morales. Lucie comprit mon silence, +et, après avoir apaisé son grand-père par ses caresses, elle vint à moi +et me prit le bras pour marcher dans le salon, comme si elle eût voulu +chasser les images qui venaient d'être évoquées devant elle.</p> + +<p>«Émile, me dit-elle enfin en s'appuyant sur moi avec abandon, oublions +tout cela, et cherchons le moyen de gagner du temps; oui, il nous faut +absolument le temps de nous confesser l'un l'autre jusqu'au fond de +l'âme, à moins que vous n'ayez perdu toute espérance de m'amener à vous +ou de venir à moi!</p> + +<p>—Je garde, lui répondis-je, la ferme espérance de vous amener à moi, si +vous me dites que vous ne la répudiez pas, malgré ce que vous regardez +peut-être comme une obstination de mon orgueil.</p> + +<p>—Je vous crois l'esclave d'une logique terrible que je voudrais faire +fléchir par des raisons de sentiment! Je sais que vous n'êtes pas +orgueilleux, puisque je vous estime quand même, puisque je vous retiens, +puisque voilà mon bras enlacé au vôtre, puisque je vous dis: Gagnons du +temps, connaissons-nous bien, et réunissons tous nos efforts pour +parvenir à nous entendre!</p> + +<p>—Lucie, vous êtes adorable, et je vous adore. Laissez-moi donc vous +demander aujourd'hui à votre père et m'engager vis-à-vis de vous sans +exiger que vous vous engagiez vis-à-vis de moi.</p> + +<p>—Est-ce que cela est possible?</p> + +<p>—Oui, cela est possible de moi à vous, parce que votre loyauté est +sacrée à mes yeux. Si vous sentez, après quelque temps d'épreuve, que +vous ne pouvez me faire aucune concession, vous me rendrez ma parole, et +tout sera dit. Je ne vous demande pas la vôtre; je n'en ai pas besoin +pour savoir que vous ferez votre possible pour franchir l'intervalle qui +nous sépare.</p> + +<p>—Eh bien, s'écria Lucie avec une sainte effusion, j'accepte ce +marché-là! Vous êtes un grand cœur, Émile, et je me laisse vaincre en +générosité, afin d'avoir à vous admirer et à vous estimer toujours +davantage. Il faut bien que cela s'arrange ainsi, car mon père romprait +tout, et quel affreux malheur pour nous de nous séparer sans avoir +cherché de toutes nos forces à unir nos âmes, qui se cherchent avec tant +de force et de sincérité! Allons, Émile, embrassez le grand-père, et +dites-lui de prier pour nous.</p> + +<p>—Moi, prier! s'écria, en me serrant dans ses bras, le vieux Turdy, qui +riait et pleurait en même temps.</p> + +<p>—Oui, mon ami, lui dis-je, vous prierez pour nous la grande loi de +l'univers; car, en y pensant bien, vous reconnaîtrez que cette loi est +esprit autant que matière. Votre esprit parlera donc pour nous à ce +grand esprit qui gouverne les intelligences, puisqu'il régit toutes les +forces, et, tout en essayant de prier, il vous arrivera de prier en +effet.</p> + +<p>—Ah çà! répondit le vieillard en me tutoyant sans s'en apercevoir, tu +pries donc, toi?</p> + +<p>—Oui, à toute heure, à tout instant, par la pensée, par l'admiration, +par la tendresse enthousiaste, par le désir brûlant, par la réflexion +lucide, par la rêverie vague, par toutes mes facultés, par toutes mes +émotions, par toutes mes aspirations, par tous mes instincts, dont le +but est l'idéal, Dieu par conséquent, l'amour infini!</p> + +<p>—Allons! reprit le vieux Turdy en s'adressant à Lucie, tu vois bien que +c'est un exalté comme toi.... Quel diable peut donc vous empêcher de +vous entendre? Mariez-vous, mariez-vous, et, si nous mettons de côté le +prêtre, je promets de me convertir!»</p> + +<p>Un billet de M. La Quintinie est arrivé en cet instant. Il avait reçu, +disait-il à sa fille, une lettre qui le forçait d'aller tout de suite à +Chambéry. Il avait loué une petite voiture au village du Bourget, et, +comme il comptait dîner à la ville, il priait qu'on ne l'attendît pas. +Il passerait la soirée et la nuit chez mademoiselle de Turdy.</p> + +<p>Je ne sais pourquoi cette escapade inattendue du général a inquiété +Lucie. Elle s'est informée auprès du militaire qui sert de domestique à +M. La Quintinie et qui l'avait accompagné à la chasse. Un exprès avait +été rencontré par eux, comme il apportait une lettre au château. Le +général, après avoir lu la lettre dont cet homme était porteur, avait +poussé jusqu'au village. Là, il avait paru indécis un instant; puis, +s'étant assuré d'un moyen de transport, il avait écrit le billet et +renvoyé à Turdy son domestique, son fusil et ses chiens.</p> + +<p>«Je ne vois là rien d'étonnant, dit le grand-père. Le général n'avait +pas encore été saluer ma sœur; la moindre affaire l'aura décidé à se +rendre tout de suite à son devoir.»</p> + +<p>Il me laissa seul avec Lucie, c'était l'heure de sa sieste, et il en +avait d'autant plus besoin qu'il avait été fort ému de notre entretien.</p> + +<p>Dès qu'il se fut retiré, je demandai à Lucie pourquoi elle était +troublée. Elle me dit qu'elle eût été satisfaite d'une explication ce +jour même entre son père et moi.</p> + +<p>«Vous devez apprendre, me dit-elle, que son caractère est très vif, mais +non opiniâtre. Quand même je ne l'aimerais pas tendrement, je ne le +craindrais pas; mais il est l'homme des formalités extérieures, et il +reproche beaucoup à mon grand-père de n'en pas tenir assez de compte en +ce qui me concerne. Jusqu'à présent, il s'est beaucoup impatienté de ce +que je ne me mariais pas. Il prétend qu'on s'y prend très-mal pour m'y +décider, que des parents sages doivent choisir eux-mêmes, présenter le +fiancé, et réclamer la soumission aveugle de la jeune fille. La question +qu'il a soulevée ce matin à propos de l'obéissance passive n'était +qu'une suite de ce raisonnement à mon adresse. Il croit qu'en laissant +un jeune couple s'observer et s'étudier mutuellement, on lui donne le +temps de se <i>désenchanter</i> du mariage, et il ajoute très naïvement que, +si l'on connaissait bien d'avance la personne à laquelle on doit s'unir, +on n'en trouverait pas une seule à qui l'on voulût se fier. Quand je lui +fais observer que ce n'est point là un encouragement au mariage, il +prononce qu'<i>il faut</i> se marier, et pour mon père <i>il faut</i> n'a jamais +besoin d'explication. Ne le prenez pas cependant pour un despote. Quand +vous le connaîtrez, vous verrez qu'avec lui ma liberté ne court pas de +risques bien sérieux: ce n'est donc pas lui que je crains pour moi, +c'est vous, Émile, que je crains pour lui.</p> + +<p>—Expliquez-vous.</p> + +<p>—Eh bien, je crains qu'il ne vous impatiente et ne vous irrite. Ses +théories vous blesseront certainement, et la manière dont il procédera +avec vous vous révoltera, j'en ai grand'peur.</p> + +<p>—Voyons, je crois y être préparé: il me demandera si je suis bon +catholique. Eh bien, étant catholique lui-même, il a le droit de +m'interroger, et je subirai l'interrogatoire avec le plus grand calme.</p> + +<p>—Mais vous ne le tromperez pas sur vos principes religieux?</p> + +<p>—Certainement non.... Alors il me refusera votre main?</p> + +<p>—Voilà ce que je ne puis vous dire, je n'en sais absolument rien. Il y +a deux ans, mon père eût fait meilleur marché que moi de la croyance; +mais le voilà bien changé, et, je le dis avec regret, sa conversion n'a +pas ouvert son esprit à l'aménité. Que ferez-vous, Émile, s'il vous +déclare qu'il faut faire acte de catholicisme pour m'obtenir?</p> + +<p>—Je reculerai, comme on fait avec les enfants, pour détourner l'orage. +Je lui demanderai de prendre le temps de me connaître, et alors tout +dépendra de vous.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Si vous m'aimez assez pour embrasser mes idées, vous userez de votre +légitime ascendant sur lui pour l'amener à approuver notre union.</p> + +<p>—Ah! oui; mais nous sommes dans une impasse. Pour que nos idées +arrivent à se fondre, il ne faut pas qu'on nous sépare.... +M'autorisez-vous à lui dire que j'espère vous convertir?</p> + +<p>—Si vous le croyez, dites-le, Lucie; mais ne comptez pas que je vous +aiderai à le faire croire.»</p> + +<p>Lucie eut un moment de dépit où, pour la première fois, je vis la femme +l'emporter sur l'apôtre.</p> + +<p>«Vous êtes un roc! me dit-elle; vous n'êtes pas capable de la plus +petite concession pour rester près de moi et me donner du courage! +Est-ce là aimer?</p> + +<p>—Oh! oui, Lucie, m'écriai-je, c'est aimer avec la passion d'un honnête +homme qui vous respecte, et qui ne veut pas se rendre indigne de vous +par le mensonge.</p> + +<p>—Et c'est justement pour cela que je vous estime! répondit-elle avec un +mélange de colère et de tendresse qui la rendit adorable. Je m'en veux +parfois de tant tenir à un homme si fier et si têtu! Mais comment faire? +Plus vous me résistez, plus je suis fière de vous, et plus je m'obstine +à vouloir vous aimer!»</p> + +<p>Elle veut! Hélas! moi, j'aurais beau ne pas vouloir! Je l'aime, je +l'aime avec une passion brûlante comme un instinct, froide comme une +fatalité. Pour l'obtenir je n'aurais qu'un genou à plier, une formule à +prononcer.... J'ai mes heures de tentation comme un dévot; seulement, le +tentateur ici, c'est l'esprit clérical. Il joue dans le drame de mon +amour le rôle du diable.</p> + +<p>Mais ne crains rien, la <i>tentation</i> peut être terrible et poignante à +ceux qui ont pour juge le dieu des ténèbres. Moi, j'ai le Dieu de +vérité! Avec lui, la lutte du mensonge est courte, et la victoire est +facile!</p> + +<p class="smcap droit"> +<span style="margin-left: 9em;">Ton Émile</span>.<br /> +</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XV" id="XV"></a><a href="#table">XV.</a></h2> + +<h3><a href="#table">LUCIE A MOREALI.</a></h3> + + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">Turdy, le 13 juin.</span><br /> +</p> + +<p>Mon ami, vous êtes bien bon pour moi d'avoir écrit cette longue lettre +et transcrit ou plutôt traduit la doctrine du père Onorio pour les +besoins de mon âme. Je ne sais si ce vénérable religieux est aussi +éloquent que vous le faites. Peut-être prêtez-vous à ses idées le +secours de votre propre éloquence. N'importe, je ne veux examiner que la +doctrine elle-même.</p> + +<p>Elle n'est pas nouvelle, c'est celle du beau livre de l'<i>Imitation de +Jésus-Christ</i>, qui est considérée par l'Église comme l'introduction à la +sainteté; mais peut-être avons-nous le droit de croire que ces sortes de +travaux inspirés sont appropriés au temps où ils éclosent, et qu'ils +nous tracent une ligne de conduite peu à peu impossible à suivre, sinon +dangereuse et contraire aux progrès de la foi. Est-ce que la foi, est-ce +que la notion et l'amour de Dieu ne doivent pas suivre la marche de +l'esprit humain de siècle en siècle et se mettre à la tête de toutes les +conquêtes, au lieu de se faire traîner ou de protester?</p> + +<p>Ceci nous mènerait bien loin et ne serait que la paraphrase d'une de ces +excellentes leçons que vous oubliez, que vous reniez peut-être, mais que +j'ai gardées en extraits et en résumés dans mes cahiers du couvent. +Cette leçon était intitulée <i>E pur si muove!</i> Souvenez-vous, mon ami! +Vous nous disiez (et je vous cite à peu près textuellement, car j'ai mon +extrait sous les yeux):</p> + +<p>«Oui, elle tournait, la terre, et elle avait toujours tourné, car ce +mouvement est sa vie, et, si les juges qui condamnaient Galilée avaient +mieux réfléchi et mieux raisonné, ils eussent pu interpréter le miracle +de Josué sans faire mentir ni les livres saints, ni les éternelles lois +de la nature. Dieu, qui a le pouvoir de faire fonctionner tous les +rouages de l'univers, avait bien celui de faire apparaître aux yeux de +cette poignée d'hommes qui combattaient en son nom le spectre enflammé +d'un soleil immobile, remplaçant pour leur croyance l'astre véritable +qui s'éloignait et s'éteignait dans les nuées du couchant.</p> + +<p>«C'est ainsi, ajoutiez-vous, qu'en s'attachant quelquefois trop à la +lettre, on se jette en des luttes où l'esprit du siècle semble +triompher, tandis qu'au fond c'est pourtant l'esprit de Dieu qui éclaire +les travaux des savants et des philosophes, soit qu'ils le +reconnaissent, soit qu'ils le nient.»</p> + +<p>Voilà ce que vous disiez, mon ami. Permettez-moi de m'en tenir à ce doux +et clair esprit qui formait le mien, et dont il ne m'est plus possible +de changer les conclusions. Votre père Onorio est un saint, je n'en +doute pas; mais il y a des saints qui se trompent, et vous-même êtes +forcé de modifier et d'atténuer les conséquences de sa doctrine.</p> + +<p>Je n'aime pas l'exagération de parti pris. J'ai aujourd'hui la certitude +que l'on peut prendre le sauveur Jésus pour l'idéal de la vie intérieure +sans rompre avec les devoirs du temps et du milieu où l'on existe. Cet +idéal que l'on porte en soi tend à élever sans cesse la pratique de la +vie sociale; mais je crois qu'il défend aussi de la briser, et que les +grandes ruptures avec les devoirs ordinaires sont de grands scandales, +pardonnables seulement à qui n'a pas compris ces devoirs-là. Je les ai +compris, moi; je ne peux plus les méconnaître. Je dois et je veux vivre +avec mon temps, que Dieu n'a pas maudit. Dieu ne maudit rien, je +proteste!</p> + +<p>Ne me demandez pas autre chose, mon ami. Vous parler de ce projet de +mariage qui vous paraît si funeste m'est encore plus impossible.</p> + +<p>Pourquoi? Je ne sais pas! Je sens que mon âme aborde un grand mystère, +et que cette première lutte avec l'esprit inconnu qui me parle ne peut +souffrir de témoin étranger. Je n'oserais dire à mes parents les pensées +que je porte en moi, je n'oserais même les dire à celui qui en est +l'objet. Il y a là comme un abîme à franchir et comme une montagne à +soulever; c'est je ne sais quelle honte sacrée, si je puis dire ainsi, +car elle ne me fait pas rougir de moi-même quand le sang monte brûlant à +mes joues. Ne craignez donc pas! Mon bon ange veille, et il me rassure. +Ma conscience n'a pas de détours, elle est donc libre de terreurs. Je +sens Dieu en moi comme je ne l'ai jamais senti, et, sans savoir comment +il résoudra le problème de ma situation, je suis pénétrée d'une +confiance sans bornes dans l'issue qu'il me réserve.</p> + +<p>Je ne veux pas faire de controverse avec Émile. Je ne pourrais pas non +plus. Je ne me sens de forces réelles que sur des articles de foi où je +le sais d'accord avec moi et beaucoup plus fort que moi-même,... aussi +fort que vous, mon ami, et ce n'est pas peu dire!</p> + +<p>Tranquillisez-vous sur mon compte, et ne pleurez pas notre amitié +brisée. Pourquoi le serait-elle, si vous redevenez l'ami que j'ai +toujours connu? Émile lui-même renouera cette amitié quand vous +m'autoriserez à la lui dire, et quand vous aurez reconnu en lui un guide +sûr, éclairé, légitime enfin pour mon âme. Voyez-le donc, parlez-lui de +moi, de lui, faites-vous apprécier, obtenez sa confiance: je consens à +ne me prononcer dans un sens ou dans l'autre qu'après cette épreuve; +mais soyez vous-même, mon ami, et mettons tout à fait de côté +l'influence hors de saison qui a dicté votre dernière lettre.</p> + +<p class="smcap droit"> +<span style="margin-left: 9em;">Lucie.</span><br /> +</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVI" id="XVI"></a><a href="#table">XVI.</a></h2> + +<h3><a href="#table">M. LEMONTIER A ÉMILE, A AIX.</a></h3> + + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">Paris, 13 juin 1861.</span><br /> +</p> + +<p>Je crains que, par suite d'un zèle de jeune apôtre, tu n'apportes un peu +trop de rigidité dans tes rapports avec l'entourage officiel ou occulte +qui te dispute Lucie.</p> + +<p>Ne demandons pas trop aux hommes, dans ce moment de déraillement +intellectuel, s'ils sont catholiques, protestants ou juifs. Si l'on y +regardait de bien près, on verrait que beaucoup d'entre eux sont tout +cela ensemble, et très-païens par-dessus le marché, tant les doctrines +tendent à une fusion inévitable en dépit de la prétention à l'immobilité +qui caractérise certains adeptes de cette foi à facettes. C'est que la +fusion a pour prologue inévitable la confusion.</p> + +<p>Mon avis est qu'il faut éviter les discussions vaines et ne point porter +le trouble dans les esprits par la guerre aux détails. Beaucoup de +chemins conduisent au vrai, et la devise de l'Église est que tout chemin +mène à Rome. Demandons aujourd'hui que tout chemin mène Rome à Dieu!</p> + +<p>Tracer une route unique et absolue, bâtir des systèmes de toutes pièces, +ce serait recommencer l'histoire du passé. L'homme nouveau ne subira +plus d'entraves nouvelles. Il aimera encore mieux user celles dont il a +l'habitude, jusqu'à ce qu'elles le quittent à force de vétusté, et, +comme cela est fatal, rien ne doit nous irriter dans les obstinations de +l'habitude.</p> + +<p>D'ailleurs, quelle que soit la théorie de l'individu, il peut être dans +le chemin pratique de l'idéal, si son âme est plus généreuse que sa +croyance, et cette anomalie se présente en nombreux exemples dans la +situation particulière aux époques de grande transition. Il ne faudrait +donc pas prendre trop à la lettre ce que je t'ai dit sur les eunuques +intellectuels. Le mysticisme est une grande machine à mutilation morale; +mais les germes de la véritable virilité lui échappent souvent. J'ai +connu des dévots très-philosophes, des esprits forts très-superstitieux, +et des athées très-religieux sans le savoir.</p> + +<p>Ces exceptions, quelque fréquentes qu'elles soient, ne doivent pourtant +jamais servir à réhabiliter l'esprit meurtrier des doctrines ennemies du +progrès. Elles ne sont rien de plus que de nobles inconséquences, des +révoltes de la vie divine dans les âmes, des protestations qui échappent +au raisonnement, des attentats sublimes contre la logique du mal, des +contradictions sans lesquelles l'esprit de Dieu eût été entièrement +étouffé au moyen âge. La réforme fut une de ces protestations spontanées +qui ouvrent une soupape de sûreté à l'étouffement universel. Une +nouvelle réforme plus radicale et plus complète se prépare. L'Église +romaine se mettra-t-elle en tête du mouvement? Qui sait? et pourquoi +non? Voilà pourquoi, mon enfant, il ne faut pas décourager les +catholiques comme Lucie, ni les athées comme son grand-père.</p> + +<p>Pour conclure, esprit de charité, tolérance et aménité envers tout homme +et toute femme de bien qui se trompe!—Guerre ouverte, guerre à mort au +mensonge érigé en parole de Dieu! Mépris absolu, mépris de glace aux +hypocrites qui font de l'idée religieuse un instrument de haine et +d'abrutissement, ou tout simplement le marchepied de leur ambition!</p> + +<p>Sois sage autant que courageux, ce n'est point facile! Raison de plus +pour essayer.</p> + +<p>Sois béni de Dieu comme tu l'es de ton père.</p> + +<p>Adresse-moi ta prochaine lettre à Chêneville. Je vais achever mon +travail sous les vieux arbres qui t'ont vu naître. Je serai plus près de +toi.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVII" id="XVII"></a><a href="#table">XVII.</a></h2> + +<h3><a href="#table">ÉMILE A SON PÈRE.</a></h3> + + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">Aix, le 13 juin.</span><br /> +</p> + +<p>Aujourd'hui, je croyais pouvoir aborder la question avec le général; +mais il a écrit de Chambéry qu'il ne rentrerait que demain, et j'ai pu +passer la journée dans une sorte de tête-à-tête avec Lucie.</p> + +<p>Nous avons causé longtemps en nous promenant dans l'enclos et dans la +montagne autour du manoir. C'est un lieu enchanté, et Lucie est une +créature divine, mon père! Nous n'avons plus discuté, nous avons répandu +nos cœurs l'un dans l'autre. Nous nous sommes raconté toute notre vie, +et quel ravissement pour moi de n'avoir rien à lui cacher, rien à lui +taire! Combien je t'en remercie! car c'est à toi que je dois d'avoir +ignoré les dangereux entraînements de la jeunesse et de l'oisiveté. Je +lui ai dit toute notre intimité de travail, de voyages tête à tête, de +causerie intime et jamais épuisée, ces soirées d'hiver à la campagne où +tous deux, seuls au coin du feu, nous pensions tout haut l'un pour +l'autre, et quelquefois entraînés jusqu'au milieu de la nuit, oubliant +de compter les heures qui sonnaient et les lumières qui se consumaient +sur la table. Et Lucie aimait à apprendre que nous étions souvent gais +dans ces épanchements jusqu'à rire et à réveiller en sursaut le vieux +chien qui dormait dans nos jambes, que nous recommencions le jour +suivant après nous être dit: «Cette fois, nous nous quitterons à dix +heures, nous avons à travailler, nous veillons trop!» et que nous +retombions dans notre oubli du temps, dans notre plaisir de pouvoir +échanger avec suite nos idées et nos sentiments sans être dérangés ni +distraits par la vie extérieure. Je lui racontais aussi nos longues +promenades de huit jours dans l'été, avec un domestique pour faire notre +cuisine ambulante et un mulet pour porter nos provisions. Je lui disais +comment nous explorions ainsi une localité de peu d'étendue, examinant +tout, recueillant tout, et comme quoi nous arrivions à la posséder sous +tous ses aspects d'ensemble et de détail, art, science, histoire, +mœurs, coutumes, faune et flore.—Et puis nos grandes excursions, nos +campagnes dans les bibliothèques, nos heures de recherches dans les +livres, nos collections de souvenirs, nos rêveries oublieuses de tout au +sein de la nature, enfin toute cette vie à deux que tu m'as faite si +libre et si remplie, si belle et si douce, si austère et si tendre!... +Lucie a rêvé longtemps après m'avoir longtemps questionné.</p> + +<p>«Je ne m'étonne plus, m'a-t-elle dit ensuite, de trouver en vous ce que +je n'ai trouvé chez personne, l'accord des idées, des sentiments et des +goûts. Votre esprit et votre caractère se tiennent, et cette pureté de +mœurs que j'ai entendu déclarer impossible à votre sexe et à votre âge, +à moins d'une éducation catholique des plus rigides, est pour moi une +surprise dont je ne reviens pas.</p> + +<p>—Tout cela, Lucie, a été obtenu par le sentiment religieux pourtant, +n'en doutez pas; mais il y a manqué, je l'avoue, la crainte du diable et +la croyance à l'enfer.</p> + +<p>—Ne me parlez pas de l'enfer, répondit-elle vivement, je n'y ai jamais +cru! Mais ne parlons pas du tout de nos dogmes, parlons de nous. J'adore +votre père, me voilà enthousiaste de lui,... et jalouse aussi! Voyez, +Émile, est-il possible, à vous qui avez sous les yeux à toute heure un +tel idéal, de chérir passionnément une pauvre fille comme moi?</p> + +<p>—Oui, et d'autant plus, même en supposant que vous soyez la pauvre +fille que vous dites. Les grands amours naissent des grands amours.</p> + +<p>—Pourtant voyez! reprit-elle; vous dites qu'un prêtre, un confesseur, +un directeur de ma conscience serait votre rival, qu'il vous prendrait +mon âme, et qu'entre deux êtres qui s'aiment il ne peut y avoir que +Dieu!</p> + +<p>—Je n'ai jamais dit <i>entre</i>, j'ai dit <i>en eux</i> et <i>avec eux</i>.</p> + +<p>—Mais votre père est un homme pourtant! Sera-t-il notre confesseur et +notre conseil? Je le veux bien, moi; mais alors que devient notre +théorie contre l'intervention du <i>père spirituel</i>?</p> + +<p>—Je vais vous dire la différence, Lucie! L'intervention d'un père comme +le mien serait <i>discrète</i>, et notre recours à lui serait <i>libre</i>. Un +père comme le mien n'entendrait pas la confession de l'un sans entendre +celle de l'autre, et il n'exigerait ni l'une ni l'autre au nom de notre +salut. Je comprendrais très-volontiers, à défaut de bons parents et +d'amis sévères, le rôle d'un prêtre saint et sage qui consentirait à +donner ses conseils et ses lumières à deux amants, à deux époux attirés +vers lui d'un commun accord par une égale confiance, et qui, lorsqu'il +ne les verrait pas venir à lui, remercierait Dieu de ce qu'ils n'ont pas +besoin de lui. Est-ce ainsi que vos prêtres agissent? Votre confiance en +eux n'est-elle pas obligatoire, forcée? Pouvez-vous les consulter sur un +cas de conscience isolé? Ne faut-il pas leur dire tout, jusqu'aux plus +délicats secrets de la pudeur, jusqu'aux choses qu'un père n'oserait +demander à sa fille?</p> + +<p>—Je ne sais pas, moi! répondit Lucie avec fermeté. Il y a des pudeurs +qui n'ont pas de secrets à révéler et qui ne connaissent pas les +angoisses de la confession. Ne m'accorderez-vous pas que, pour les +autres, la crainte d'avoir à révéler quelque honte devient un frein +salutaire et puissant?</p> + +<p>—C'est un remède empirique, ma chère Lucie, que l'obligation de faire +un acte impudique pour racheter l'impureté de la pensée! Quoi de plus +indécent pour une jeune fille ou pour une jeune femme que de se révéler +ainsi à un homme? C'est se jeter dans le feu pour se guérir de la +brûlure.»</p> + +<p>Lucie ne répondit pas. Elle revint à sa prétendue jalousie à propos de +toi.</p> + +<p>«Avouez, dit-elle, que vous m'avez déjà confessée à votre père?</p> + +<p>—Il faut croire, répondis-je, que je vous ai confessée telle que vous +êtes, puisqu'il m'a renvoyé à vos pieds.</p> + +<p>—Comme pénitence!... dit-elle en riant. Eh bien, à présent je veux que +nous parlions de moi, afin que ce père, dont j'ai peur et envie, juge si +je suis digne de devenir sa fille. Vrai, je n'en sais plus rien! +Interrogez-moi.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, moi, lui dis-je, une seule chose me tourmente. Votre vie +a été si pure, qu'elle est écrite dans un regard, dans un sourire de +vous. Vous pouvez avoir essayé d'aimer quelqu'un comme vous essayez de +m'aimer à présent, sans perdre le moindre de vos droits à mon respect, +et pourtant je serais désespéré d'apprendre que vous avez aimé!</p> + +<p>—Alors pourquoi le demandez-vous?</p> + +<p>—Pour que, si cela est, vous ne me le disiez jamais.—Ah! vous voilà +faible, et vous tombez au-dessous de vous-même. Vous avez le courage de +votre franchise, mais non celui de la mienne.</p> + +<p>—C'est vrai, mais c'est que je ne suis pas fort du tout, Lucie, ou du +moins j'ignore si je le suis. Je n'ai eu jusqu'à présent que du bonheur, +et je ne sais pas si je me tirerais d'une violente épreuve. Je crois +pouvoir répondre que ma conscience n'y laisserait rien de son honnêteté, +mais je ne sais pas si je n'y laisserais pas ma vie.</p> + +<p>—Allons, allons! reprit-elle en souriant, ne détournez pas vos yeux des +miens et ne soyez pas poltron! J'ai eu un amour, un véritable amour de +femme dans ma vie, et j'ai besoin de vous le raconter; mais ne tremblez +pas comme cela: j'ai aimé un enfant.</p> + +<p>—Un enfant?</p> + +<p>—Oui, un enfant de quatre ans, la fille de ma servante Misie, un enfant +qui a causé dans ma vie une sorte de révolution; mais il faut que je +remonte un peu dans cette vie d'auparavant. Je vous résumerai mon +histoire en quelques mots, et vous la soumettrez au jugement de votre +père.</p> + +<p>«J'ai toujours été enjouée de caractère et sérieuse d'esprit. Le premier +éveil de mon âme s'est fait au sein d'une religion douce et tolérante de +formes, grâce à une bonne direction que j'ai rencontrée, mais sévère +dans ses conséquences, grâce à un certain besoin de logique ardente qui +est en moi. J'ai voulu appliquer cette logique à ma vie, consacrer ma +fortune et mes soins au bonheur des autres sans me permettre de penser +au mien propre. Ma nature calme ou bien gouvernée ne réclamait pas. Je +ne pouvais séparer dans ma pensée mes propres félicités de celles des +êtres que je voulais rendre heureux.</p> + +<p>«On vous a dit que je voulais me faire religieuse: j'y ai pensé +longtemps et sérieusement; mais ce n'était pas par un instinct +d'isolement farouche. Je voulais me consacrer à l'éducation des enfants +et des jeunes filles.</p> + +<p>«Puisque je suis riche, me disais-je, j'ai de plus grands devoirs à +remplir que celui de me marier. Je dois et je veux adopter une famille +aussi étendue que mes ressources, mon temps et mes forces me le +permettront.</p> + +<p>«Je ne l'ai pourtant pas fait. Plus tard, et quand nous passerons aux +détails, je vous raconterai ce qui m'a rendue hésitante. Je vous dirai +seulement aujourd'hui ce qui m'a fait renoncer complétement à mes +projets.</p> + +<p>«Un jour, ma servante Misie me demanda en pleurant de prendre sa petite +dans la maison. Sa sœur, à qui elle l'avait confiée, venait de mourir, +et elle n'avait au village personne qui lui inspirât confiance. Mon +grand-père aime les enfants, mais à la condition qu'ils ne seront ni +bruyants ni dévastateurs. Il pense avec raison que leurs parents, +engagés dans les devoirs de la domesticité, ne peuvent guère les +surveiller, et que ces petits bandits, livrés à eux-mêmes, arrachent et +brisent les fleurs, dénichent les oiseaux et font mille autres sottises +nuisibles à eux-mêmes autant qu'au repos des vieillards. J'obtins une +exception en faveur de Lucette; elle était ma filleule, je me chargeais +de la surveiller aux heures où sa mère ne le pourrait pas. J'allai donc +chercher l'enfant; elle était malpropre. Quand je l'eus baignée, je vis +qu'elle était d'une délicatesse extrême et qu'elle avait besoin de +grands soins. Elle n'était pas jolie; craintive, sauvage, elle ne me +tint d'abord que par la pitié; mais elle m'occupait beaucoup. Sa frêle +santé, son caractère ombrageux exigeaient une surveillance continuelle, +et je me repentis d'avoir pris une charge qui absorbait tout mon temps +et me rendait esclave d'un seul petit être médiocrement intéressant par +lui-même.</p> + +<p>«Au moment de la rendre à sa mère, pour qui j'aurais facilement obtenu +une dispense de service jusqu'à nouvel ordre, je me sentis reprise de +compassion. Misie ne savait soigner sa fille ni au physique ni au moral. +Elle la faisait manger trop ou trop peu, elle la grondait et la gâtait +sans discernement. Je la priai de ne s'en plus mêler. Conserver ce petit +corps et cette petite âme, n'était-ce point aussi obligatoire que de +préparer l'éducation de deux ou trois cents jeunes filles? Le brin +d'herbe est-il moins fécondé par la rosée du ciel que par la grande +nappe de la prairie? Et puis je devais peut-être accepter cette charge +par la raison qu'elle me pesait. Je rêvais les grandes choses, et je +dédaignais les petites; ce n'était pas là le véritable esprit chrétien. +Je redevins l'esclave de Lucette, et je fis de mon mieux.</p> + +<p>«Durant l'hiver, elle resta chétive et maussade; mais, quand les neiges +commencèrent à fondre, quand le printemps verdit, ma pauvre petite +commença à renaître. Un matin qu'elle jouait mélancoliquement à mes +pieds dans le jardin, elle laissa tomber ses jouets, regarda longtemps +un buisson où un oiseau avait commencé son nid, et, voyant la petite +bête apporter et entrelacer adroitement un grand brin de paille, elle se +mit tout à coup à sourire en silence. C'était, je crois, son premier +sourire volontaire et spontané. Sa mère ne lui arrachait ces petites +gracieusetés de la physionomie qu'à force d'obsessions. Ce que je vais +vous dire vous paraîtra peut-être bien puéril, mais le muet sourire de +Lucette à cet oiseau qui ne lui demandait rien me causa un +attendrissement extraordinaire. Je la regardai comme si elle +m'apparaissait pour la première fois. Ce sourire l'avait transfigurée, +elle était belle. Encore pâle sous ses cheveux bruns, elle s'animait peu +à peu, comme un bouton de fleur qui s'entr'ouvre et se colore au soleil. +Elle se leva pour aller regarder le petit nid que l'oiseau venait de +quitter, et son sourire devint un franc rire d'étonnement et +d'admiration. Elle revint à moi, et, voyant mes yeux attachés sur les +siens, elle hésita un peu, s'enhardit, et vint pour la première fois +m'embrasser et me caresser de son plein gré.</p> + +<p>«Nous nous aimions enfin! Elle avait pris confiance en moi, et moi... +comment vous dirai-je ce qu'elle m'inspirait tout à coup? C'était comme +la révélation d'une chose jusque-là ignorée, le charme de l'enfance. Les +religieuses—et vraiment j'en étais une, bien que libre encore—ne +connaissent pas le sentiment maternel. Il faudrait le deviner, et elles +ne doivent pas chercher à en pénétrer les mystères. Leurs enfants +d'adoption sont pour elles de petites sœurs qu'elles gouvernent plus ou +moins bien, mais que leurs entrailles repoussent en quelque sorte. Il y +en a même bon nombre qui détestent les enfants malgré elles, comme si +leur conscience chagrine protestait contre la stérilité de leur vie. +Pour moi, j'aimais l'enfance, mais je ne l'avais jamais comprise. +C'étaient toujours de jeunes âmes à éclairer des lumières de la +religion, mais non ces êtres complets et vraiment angéliques que les +enfants sont en réalité. La beauté, la grâce, et je ne sais quoi de +mystérieusement divin, comme si Dieu n'avait pas besoin de nous pour se +révéler à eux plus intimement qu'à nous-mêmes, voilà ce qui me frappa +d'une lumière imprévue. Pourquoi le nid du petit oiseau charmait-il la +pensée de Lucette? Savait-elle si c'était un berceau ou un simple +amusement? Si elle me l'eût demandé, je n'eusse pas osé lui répondre. +Elle avait l'air de l'avoir mieux compris que moi et d'avoir adoré déjà +dans son cœur la loi de Dieu dans le travail de cette petite créature.</p> + +<p>«A partir de ce jour, Lucette me devint si chère, que ma personnalité +disparut pour moi en quelque sorte. Comme si elle l'eût compris, la +pauvre petite se mit à m'aimer passionnément. Elle n'était pas +démonstrative, mais elle s'attachait à moi comme mon ombre à mon corps, +et, si j'étais forcée de la quitter quelques heures, je la trouvais +absorbée et comme dépérie. Sa joie était si grande en me voyant revenir, +qu'elle avait des étouffements inquiétants. Le médecin, la voyant ainsi, +me disait souvent:—«Ne vous y attachez pas trop, elle ne vivra pas.»</p> + +<p>«Je pris à tâche de la faire vivre, n'espérant pas trop réussir et pour +ainsi dire préparée à la perdre, mais pénétrée du désir ardent de faire +sa vie aussi pleine et aussi douce que possible. Cette préoccupation +devint mon unique pensée, et, pendant six mois, je vécus aussi absente +de moi-même que si je ne m'étais jamais connue. Toutes mes pensées, +toutes mes inquiétudes, toutes mes espérances avaient cette enfant pour +objet, elle était le but de ma vie. C'est en vain que j'essayais +quelquefois de me reprendre et de m'interroger; je ne pouvais plus me +répondre, j'aimais l'enfant et l'enfance plus que moi-même.</p> + +<p>«J'en étais venue à ressentir tous les mystérieux instincts de la +maternité. La nuit, j'étais comme avertie de ses étouffements, et je +m'éveillais avant elle. En la promenant, je sentais venir à l'horizon le +souffle d'air un peu trop frais pour sa poitrine délicate. Cette enfant +toujours dans mes bras, sur mes genoux ou pendue à ma robe, impatientait +un peu mon grand-père, et lorsque, pour ne pas la quitter, je refusais +d'aller passer les fêtes avec ma tante, celle-ci disait que je devenais +folle; mais au fond tous deux espéraient que cet engouement pour +l'enfance me conduirait au mariage, et on ne me contrariait pas trop.</p> + +<p>«Durant l'été, Lucette parut vouloir vivre. Son intelligence se +développait rapidement: elle questionnait beaucoup; mais ses questions +mystérieuses, incompréhensibles quelquefois, m'effrayaient. Que répondre +à cette petite âme qui cherchait Dieu et qui semblait le mieux entrevoir +dans ses rêves que dans mes explications? Elle voulait aller dans les +étoiles, c'était son idée fixe, et il fallait, quelquefois, lui +promettre de l'y conduire pour l'empêcher de pleurer sans cause +apparente.—Mais ce n'est pas l'histoire de Lucette que je veux vous +raconter. Ses adorables gentillesses, sa poésie bizarre n'ont peut-être +existé que pour moi. Elle a été un rêve délicieux et poignant dans ma +vie. Au retour des neiges, elle a dépéri rapidement. Je ne la quittais +ni jour ni nuit. Par une froide matinée de cet hiver, elle s'est +endormie sur mon cœur pour ne plus se réveiller, et dans ce sommeil +suprême je l'ai vue sourire une dernière fois, comme si la mort lui +apparaissait sous la forme du petit oiseau qui tisse gaiement le berceau +d'une vie nouvelle. J'ai ressenti une douleur dont je ne veux pas vous +parler: je pleurerais encore, et je ne dois pas vous attrister.</p> + +<p>—C'est fait, Lucie, je pleure avec vous, et, moi aussi, j'adore +Lucette. Pour moi aussi, elle est une révélation que vous me +communiquez... et me voilà tout prêt à vous raconter le reste de votre +histoire.</p> + +<p>—Oui, je veux bien, dites.</p> + +<p>—Eh bien, vous avez été transformée par cet amour de mère; vous avez +compris que l'adoption d'un enfant était une chose bien autrement grave +que la gouverne d'un troupeau. Vous avez compris le but de la femme, +vous avez vu que l'enfant ne pouvait avoir plusieurs mères, et que, pour +vivre heureux ou pour mourir doucement, il devait absorber toute +l'existence d'une seule. Vous vous êtes dit enfin que le but de la femme +était la maternité avec toutes ses angoisses, toutes ses sollicitudes, +tous ses déchirements et toutes ses joies, et qu'une religieuse n'était, +en comparaison d'une mère, qu'un pédagogue à la place de Dieu.</p> + +<p>—Oui, Émile, c'est la vérité que vous dites, et c'est là ce que j'ai +ressenti. Tous mes raisonnements exaltés sont tombés devant le fait +éprouvé. L'état le plus sublime et le plus religieux, c'est l'état le +plus naturel. Dieu n'a pas mis dans nos cœurs ce miracle de tendresse +inépuisable, cette faculté d'aimer et de souffrir pour que notre volonté +s'y refuse. Le jour où j'ai perdu Lucette, j'ai résolu de me marier; +mais je ne voulais pas me marier à tout prix, et aucun homme n'avait +parlé à mon cœur, aucun n'avait éveillé mon imagination. J'étais +très-hautaine, c'était un tort sans doute. Je n'avais pas le droit de +prétendre à l'affection d'un homme véritablement supérieur, moi dont la +vie toute faite de grandes aspirations et de petits dévouements avait +été en somme assez stérile. Que voulez-vous! je ne me donne pas raison; +j'étais prévenue, et l'idéal religieux dont je m'étais nourrie ne me +portait pas à l'indulgence dans le monde réel. J'étais pourtant née +bienveillante, ce me semble; mais j'avais fait deux parts de moi-même: +une de bonhomie et d'enjouement pour cette vie extérieure à laquelle je +ne voulais me mêler qu'à la surface, comme fait l'hirondelle qui rase le +flot et ne quitte pas le domaine de l'air; l'autre toute de +recueillement et d'enthousiasme pour les choses célestes, région +intellectuelle où je voulais absorber le meilleur de mon âme.</p> + +<p>«J'étais donc assez mal disposée à aimer quand je vous ai rencontré. +C'est votre étonnante sincérité qui m'a frappée, et je vous ai pris dès +les premiers jours en si grande estime, qu'il ne m'a plus été possible +de revenir à mon orgueil solitaire; j'ai senti pour vous l'amitié à +première vue, une amitié si grande, qu'il ne me paraît pas possible non +plus qu'elle soit jamais détruite, quoi qu'il arrive, et que, si nous ne +nous marions pas ensemble, je ne songerai plus du tout à me marier. Je +n'oserais plus offrir à un autre homme un cœur où vous auriez conservé +tant de droits, et je m'imagine que, si j'étais homme, je ne voudrais +pas venir après vous dans la vie d'une femme sérieuse.</p> + +<p>«Mais votre rude franchise a eu aussi ses inconvénients. Effrayée de me +sentir si occupée de vous et redevenue absente de moi-même comme au +temps de Lucette, j'ai voulu savoir ce qui se passait en moi. J'ai +craint de vous aimer d'amour juste au moment où j'ai craint que vous +n'eussiez pas d'amour pour moi. Était-ce là un puéril sentiment de +femme, un instinct de coquetterie? J'ai eu peur de moi aussi, j'ai fui, +j'ai cherché dans la prière et la retraite à me retrouver moi-même. Eh +bien, là, je me suis réellement calmée, non par le détachement, mais par +l'intervention mystérieuse de je ne sais quelle voix intérieure. Ne me +questionnez pas là-dessus, je ne saurais pas bien vous répondre; je sais +seulement que Dieu semblait sourd à ma prière quand je lui offrais de +renoncer à vous, et qu'il me revenait avec des suavités ineffables quand +je priais pour vous seul. Alors il m'est arrivé d'avoir en lui une +confiance que je n'avais jamais eue encore, et que je me suis expliquée +ainsi: la foi en Dieu n'est complète que quand nous avons foi en +nous-mêmes. Dieu est tellement en nous, qu'en doutant de nous, nous +sommes entraînés à douter de lui. A force de l'interroger sur ses +intentions à notre égard, on oublie trop souvent peut-être, dans la +pratique religieuse, qu'il nous a donné le libre arbitre pour nous +forcer à nous en servir; enfin j'ai reconnu que mon affection pour vous +avait grandi et éclairé ma foi. Dès lors j'ai résolu de ne plus +combattre et d'attendre sans terreur ce que Dieu vous inspirerait à +vous-même pour la solution de notre avenir.»</p> + +<p>J'étais transporté de joie, et pourtant Lucie restait triste. Ses yeux +attachés sur les miens se remplissaient à chaque instant de larmes.</p> + +<p>«Dites tout, Lucie, m'écriai-je; dites tout, je vous en conjure. Ne me +laissez pas ainsi ivre de bonheur et de reconnaissance avec cette épée +de Damoclès sur la tête. Il y aurait là quelque chose d'horriblement +cruel qui ne serait pas vous!</p> + +<p>—Émile, reprit-elle, je vous ai dit que je vous aimais plus que tout +autre, et que j'avais foi en vous. Ne me demander que ce dont je suis +sûre: le reste est doute, crainte, espoir, appréhension! mon affection +pour vous, c'est le cri de ma liberté. Mon aveu en est l'acte. Le reste +ne dépend pas de moi, je vous le jure, et ce n'est pas aujourd'hui ni +demain que disparaîtront les obstacles que je redoute. Je vous ai +toujours dit qu'il y fallait un peu de temps, et nous ne pouvons ni ne +devons devancer la marche du temps.»</p> + +<p>J'ai cru devoir respecter le secret de sa pensée. De quel droit me +révolterais-je? Elle me cache quelque chose; mais, en voyant à quelles +braves et loyales surprises ont abouti jusqu'ici ses restrictions et les +petits mystères de sa conduite, ne serais-je pas ingrat et fou de ne pas +savoir attendre? C'est une épreuve qu'elle m'impose.... Ah! je ne veux +pas être au-dessous de ce qu'elle attend de moi!</p> + +<p>Nous avons dîné avec le grand-père, et nous sommes restés ensemble +jusqu'au lever des étoiles. Nous les avons regardées avec amour. Lucie +semblait accepter l'idée de vivre tour à tour, et peut-être un jour +simultanément, par la perception de l'infini, dans tous ces mondes; elle +aime la grandeur de ce beau rêve, elle n'y voit point d'hérésie.</p> + +<p>«Les promesses de ma religion, disait-elle, sont tout aussi +mystérieuses; elles donnent à mon âme l'éternité du bonheur dans la +contemplation de Dieu, et pour occupation dans l'éternité le soin de +chanter ses louanges. Ne tournez pas cela en ridicule. Toute cette vie +qui nous entoure au ciel comme sur la terre, n'est-ce pas l'hymne +éternel et incessant auquel nous nous associons déjà, et auquel nous +brûlons de nous unir chaque jour davantage?»</p> + +<p>Tu vois comme l'esprit de Lucie est vaste et comme son intelligence +déborde les étroitesses de la lettre. Qu'est-ce qui peut donc nous +séparer, nous empêcher d'être à jamais unis? Son père? Cet homme me +paraît si peu de chose auprès d'elle, que je ne puis en tenir compte. +Pourtant il y a une goutte de fiel dans mon bonheur, je ne sais +laquelle; mais je ne crois pas que je m'en tourmente plus que de raison, +et que mon cœur soit ingrat.... Je bénis Dieu, Lucie et toi.</p> + +<p>J'ai passé cette soirée à t'écrire, et demain je retourne à Turdy, où +l'on m'a dit de revenir dîner. C'est ce soir que je dois parler au +général. Je te dirai le résultat de mes ouvertures; mais je ferme cette +énorme lettre, et je vais tâcher de m'endormir confiant sous l'aile de +ton amour.</p> + +<p class="smcap droit"> +<span style="margin-left: 9em;">Émile.</span><br /> +</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a><a href="#table">XVIII.</a></h2> + +<h3><a href="#table">HENRI VALMARE A M. LEMONTIER, A CHÊNEVILLE, PAR LYON.</a></h3> + + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">Aix, 14 juin.</span><br /> +</p> + +<p>Émile est très-contrarié ce soir, et à sa place je le serais davantage, +moi qui me pique de plus de sang-froid. C'est vous dire, monsieur et +digne ami, que votre enfant prend beaucoup sur lui; mais, comme il m'a +dit de vous avoir écrit hier une très-longue lettre, je l'ai engagé à +prendre du repos ce soir, et je me suis chargé de vous raconter avec +exactitude nos pourparlers au manoir de Turdy.</p> + +<p>Émile m'avait prié de l'y accompagner, pour donner, par la présence d'un +témoin, plus d'autorité à sa démarche auprès du général. Le dîner s'est +passé sans coup férir, bien que ce grand avaleur de sabres me parût plus +rogue et plus cambré que les autres jours. Enfin, à l'heure bénévole où +le guerrier modèle daigne fumer sa pipe sur la terrasse du vieux +château, mademoiselle La Quintinie a emmené son grand-père, et nous +avons pu porter la parole. Émile a parlé comme vous lui avez appris à +parler, noblement, avec simplicité, franchise et délicatesse. Il a dit +en résumé qu'il aspirait au bonheur d'épouser mademoiselle Lucie, et +qu'il demandait à son père la permission de faire agréer ses soins; à +quoi le général a répondu:</p> + +<p>«<i>Mon cher monsieur</i>, je ne vous dis pas non, mais je ne peux pas vous +dire oui. Tout ceci s'est combiné d'une façon irrégulière, et je suis +forcé de marcher dans la voie de l'irrégularité ouverte par vous et par +<i>monsieur le grand-père</i>. Ordinairement, et dans la règle voulue, qui +est toujours la meilleure, le postulant présente sa demande au chef de +la famille. Je croyais être ce chef unique et seul compétent. Vous avez +cru devoir conférer mon titre et mes attributions à M. de Turdy.... +Soit, la chose est faite! M. de Turdy a bien voulu m'avertir de vos +intentions, et ma fille m'a prié de vous écouter. Je vous écoute, mais +je me demande si vous avez agi à mon égard d'une façon dont je doive me +montrer satisfait, et si votre peu d'empressement à gagner ma confiance +est un bon précédent pour nos futures relations.»</p> + +<p>Émile, sans s'effaroucher de cette gracieuse mercuriale, s'est +respectueusement justifié en démontrant que, sans la permission de +mademoiselle La Quintinie, il n'avait pu se croire autorisé à formuler +sa demande; mais, le général paraissant ne pas comprendre qu'on pût +aimer sa fille avant de le connaître, et s'adresser à elle-même au lieu +d'aller demander aux autorités civiles ou militaires l'autorisation +préalable, il n'y avait guère moyen de s'entendre. Émile a déployé là +toute l'habileté possible pour ménager la susceptibilité du père sans +compromettre sa propre dignité. Il a été évident pour moi que le général +ne comprenait rien à la délicatesse de la situation, au dévouement +romanesque d'Émile, et qu'il n'écoutait même pas ce qu'on lui disait, +tant il était préoccupé du désir d'être désagréable et de décourager. +Émile s'en apercevait fort bien aussi, mais n'en faisait rien paraître, +et c'est avec le plus grand calme et la plus parfaite déférence qu'il a +demandé une solution à ce que le général traitait de <i>malentendu +regrettable</i>, comme s'il se fût agi d'arranger un duel et non un +mariage.</p> + +<p>Mis au pied du mur, le potentat nous a enfin octroyé une réponse à +laquelle, pour mon compte, je ne m'attendais que trop.</p> + +<p>«<i>Passons l'éponge</i>, a-t-il dit élégamment, sur le différend qui +précède. Je persiste à dire que vous n'avez pas agi <i>régulièrement</i>, +mais je ne vous suppose pas de mauvaises intentions, et <i>j'accepte vos +excuses</i>.»</p> + +<p>Ici, Émile est devenu rouge: il n'avait pas eu d'excuses à faire, il +n'en avait pas fait, et j'ai cru devoir prendre la parole pour rétablir +la vérité.</p> + +<p>«Allons, soit! a repris le général. Ne disons pas excuses, disons +justification. Je m'en contenterais, s'il ne s'agissait que de moi; mais +mon incertitude porte sur quelque chose de plus grave, et dont je ne +peux pas faire aussi bon marché.»</p> + +<p>Et, après un peu d'embarras qu'il n'a pas su cacher, il a ajouté:</p> + +<p>«J'irai droit au fait, et aussi franchement qu'un homme de guerre va au +feu. Il m'a été dit que vous manquiez de religion, et je vous déclare +que je ne donnerai jamais ma fille à un homme <i>sans principes</i>.»</p> + +<p>Émile est devenu pâle. Il s'est remis vite et a répondu:</p> + +<p>«Et moi, monsieur le général, je vous déclare que je me regarde comme un +homme très-religieux et dont les principes sont très-sérieusement fixés, +aussi bien en matière de religion qu'en matière d'honneur!</p> + +<p>—Oh! pour l'honneur,... je n'en doute pas, monsieur, je sais.... +Monsieur votre père et vous,... je sais, je rends justice.... Excellente +réputation, caractère à l'abri de tout reproche.... Mais la religion, +jeune homme, la religion! Il en faut! Point de famille sans religion! +C'est la base de la société, c'est le frein de la femme, la tranquillité +du mari, l'exemple des enfants. Je sais que monsieur votre père,... je +n'ai pas lu ses ouvrages, ils sont fort bien écrits, à ce qu'on +m'assure: beaucoup d'érudition, et des convenances!... mais cela ne +suffit pas. Il méconnaît l'autorité de l'Église, et sans autorité il n'y +a pas de religion. Enfin, vous êtes une espèce de protestant, et je ne +crois pas que ma fille consente jamais à un mariage mixte. L'hérésie, +monsieur, est quelquefois plus dangereuse que l'athéisme. Elle est une +révolte, et tout ce qui est rébellion, est licence...»</p> + +<p>Je vous fais grâce du discours dont nous a régalés, vingt minutes +durant, ce Mars-Prudhomme. Il a fallu y passer et entendre tout cela +sans sourire et sans impatience. Nous avons fait merveille, Émile et +moi. Je ne le croyais pas si patient, et je ne me savais pas si grave. +Le plus beau de l'affaire, c'est que nous n'avons jamais pu obtenir une +conclusion. Il s'est si bien embrouillé dans les feux de file, tantôt +disant qu'il espérait la conversion d'Émile et la vôtre, tantôt se +retranchant sur la prétendue incertitude de Lucie, greffant maximes sur +axiomes et ne décidant rien, que nous avons pris le parti de nous +retirer en lui disant que nous attendrions le résultat de ses +réflexions. C'était une pauvre sortie; mais nous étions enfermés dans un +cercle vicieux, ou l'envoyer au diable, ou y être envoyés nous-mêmes; et +votre fils, qui ne veut pas compromettre sa cause et qui n'a pas été +admis à la plaider, n'a d'espoir que dans la résolution de Lucie et la +protection du grand-père.</p> + +<p>Le plus triste de la soirée, c'est qu'Émile n'a pu échanger un mot avec +mademoiselle La Quintinie. Le général a surveillé notre retraite de la +façon la plus désobligeante, et nous voilà rentrés moins avancés qu'au +départ. Si demain Émile n'obtient pas plus de lumière sur les intentions +de l'homme de guerre, il vous demandera probablement de venir à son +aide, et je crois que vous jugerez le moment opportun, car bien +véritablement la jeune personne lui est très-attachée, et c'est une +femme de mérite.</p> + +<p>Agréez, cher et respecté ami, le dévouement sans bornes de votre</p> + +<p class="smcap droit"> +<span style="margin-left: 9em;">Henri.</span><br /> +</p> + +<p><i>P.-S.</i>—Est-ce la peine de vous dire que j'accepte votre jugement sans +appel, et que je ne me ferai pas imprimer avant le jour où vous me +direz: «C'est bien?» Mais, dans un temps où nous serons, vous et moi, +moins préoccupés d'Émile, vous me permettrez de défendre cette jeune +génération d'écrivains à laquelle vous accordez peut-être trop de talent +et refusez trop la croyance. Si c'est pour développer en moi ce qu'il y +reste de principes en dépit de la précocité de mon expérience, j'accepte +le reproche pour moi et pour ceux de mon âge. Vous êtes bien capable de +cela, vous, âme toute paternelle et maligne en diable en l'art de gâter +les enfants! Non, pourtant vous êtes plus naïf que nous! Vous nous +croyez plus forts que nous ne sommes. Nous prenons des airs de matamore +sans le savoir. Il nous est passé tant de choses sous les yeux depuis le +collége, que nous avons le goût perverti; mais, si nous n'aimons pas le +vrai avec le jugement, nous l'aimons avec l'instinct et nous aspirons à +le saisir. Que voulez-vous! nous sommes venus en ce monde <i>à la male +heure</i>! Nous avons vu finir et recommencer diverses choses si vite +emportées, que nous n'avons pas eu le temps de les sentir, et je crois +que l'on ne comprend bien que ce que l'on a senti soi-même. Vous ne +pouvez nier que nous ne soyons éclos à la vie au milieu d'une grande +corruption de principes; nous ne pouvions donc nous développer par +l'enthousiasme. Pour rester honnêtes, il nous a fallu avoir la volonté +froide, et nous sommes froids comme de jeunes protestants. Il y a bien à +cela quelque mérite! Vienne le soleil qui nous réchauffera!... L'an 1900 +est encore loin, mon ami! Nous tâcherons de le hâter.</p> + +<p>Mais c'est trop vous parler de moi, et j'en ai honte. Votre cœur a bien +d'autres soucis que mon sot petit manuscrit, et j'admire votre bonté qui +a trouvé le temps de le lire et de m'en parler, à moi qui n'y pensais +plus!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIX" id="XIX"></a><a href="#table">XIX.</a></h2> + +<h3><a href="#table">A M. ÉMILE LEMONTIER.</a></h3> + + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">14 juin au soir, Turdy.</span><br /> +</p> + +<p>Émile, venez demain <i>quand même</i>. Mon gendre est fou, et je crois que +quelque cagot lui a monté la tête à Chambéry. Nous nous sommes +querellés, lui et moi, après votre départ. Il n'a pas osé prendre sur +lui de s'opposer aux relations que je déclare vouloir conserver avec +vous; mais il prétend que vous passerez par le confessionnal, ou qu'il +refusera son consentement. C'est ce que nous verrons! Ne faiblissons +pas. Nous n'avons à faire ni à un méchant homme ni à une tête bien +solide. Soyez chez nous à l'heure du déjeuner, et comptez sur moi.</p> + +<p class="smcap droit"> +<span style="margin-left: 9em;">Michel de Turdy.</span><br /> +</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XX" id="XX"></a><a href="#table">XX.</a></h2> + +<h3><a href="#table">ÉMILE A M. H. LEMONTIER, A CHÊNEVILLE.</a></h3> + + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">Aix, 15 juin 1861.</span><br /> +</p> + +<p>Henri t'a raconté nos ennuis d'hier. Rappelé par un billet de +l'excellent grand-père, nous sommes retournés ce matin à Turdy. Le +général était à la promenade. J'ai pu, en déjeunant avec Lucie et M. de +Turdy, savoir, non ce que veut ou voudra positivement le général, mais +ce que sa fille pense de la situation. Elle est persuadée que quelqu'un +a agi sur son esprit tout récemment. Aux premières ouvertures de la +famille, il s'était montré beaucoup plus coulant, et moi, maintenant, je +crois savoir contre qui la lutte est engagée.</p> + +<p>Nous étions au salon vers deux heures et le grand-père commençait sa +sieste, lorsque le général est brusquement rentré en présentant un +personnage qu'il a qualifié d'ami à lui. J'ai vu une grande surprise et +une singulière émotion sur le visage de Lucie, et je n'ai pas été moins +surpris moi-même en reconnaissant dans la personne ainsi présentée mon +compagnon de promenade à la cascade Jacob. Il n'a point paru, lui, +s'étonner de me voir là, et il m'a parlé sur-le-champ avec une +bienveillance aisée et avec le même charme, la même élégance qui +m'avaient déjà frappé. Cet homme a quelque chose de très-séduisant; il a +plu tout de suite à Henri. Le grand-père, ne se doutant pas qu'il eût en +présence un ardent catholique, tant le personnage mettait d'adresse à +éviter le choc, l'a traité avec son aménité ordinaire; Lucie seule était +timide ou réservée.</p> + +<p>J'ai saisi le premier moment où j'ai pu échanger, sans être aperçu, +quelques mots avec elle pour lui demander si elle le connaissait.</p> + +<p>«C'est, m'a-t-elle répondu, M. Moreali, que ma tante a reçu dernièrement +à Chambéry?</p> + +<p>—N'est-ce pas lui qui est entré aux Carmélites, le jour où vous +chantiez?</p> + +<p>—Oui, précisément.</p> + +<p>—Et c'est l'ami de votre père?</p> + +<p>—Je n'en savais rien.</p> + +<p>—Comment était-il entré dans ce couvent cloîtré? En vertu de quel +droit?</p> + +<p>—Je ne le sais pas non plus; mais vous, vous le connaissez donc?»</p> + +<p>Je ne pus répondre. Le général s'avisait de notre aparté et faisait à +Lucie des yeux terribles. Elle feignit de ne pas s'en apercevoir et se +rapprocha de son grand-père. La visite se prolongeait. J'attendais que +le général fût libre de me parler et qu'il parût décidé à le faire, +puisque, pour mon compte, je n'avais plus d'initiative à prendre. Il se +leva enfin en disant à M. de Turdy qu'il s'était permis d'inviter M. +Moreali à dîner, et il se rendit au jardin pour fumer, mais sans +m'engager à le suivre. Je me rendis au jardin presque aussitôt, et, +feignant de lire un journal, je me tins à distance pour lui laisser la +liberté de m'éviter ou de venir à moi. Il tarda quelques instants à +prendre un parti. Je le crois fort irrésolu. Enfin il m'appela pour me +faire une question oiseuse, et je dus me prêter à échanger avec lui les +répliques d'une conversation étrangère au problème soulevé la veille. +Cette conversation roula sur la chasse, sur l'agriculture, sur la +Crimée, sur l'Afrique, que sais-je? Ce brave homme ne sait pas causer: +de sa vie il n'a écouté une question ou une réponse; on dirait qu'il est +le seul interlocuteur qu'il puisse comprendre; il raconte, prononce, +juge, pérore, donne des explications que lui demande un auditoire +imaginaire, et, parfaitement satisfait de ses propres réponses, il a +l'étonnante faculté de parler tout seul et de se faire part de ses +convictions sans se lasser. Je l'étudiais avec curiosité, et il +acceptait mon silence comme l'admiration d'un subalterne en présence de +son supérieur. C'est peut-être chez lui une habitude de rendre ses +oracles à heures fixes en dégustant lentement la fumée de sa pipe. Le +reste du temps il se renferme dans un majestueux silence d'où il sort +par échappées touchantes, brusques ou dédaigneuses; puis il se tait +comme s'il réservait les arrêts de son infaillibilité pour le moment +consacré à l'expansion. Il m'a demandé naïvement à plusieurs reprises +pourquoi Henri n'était pas là, et, comme je lui offrais de l'aller +chercher:</p> + +<p>—Non, disait-il, puisqu'il ne s'intéresse pas aux <i>questions</i>!»</p> + +<p>Sa physionomie semblait ajouter: «C'est tant pis pour lui. Il perd +l'occasion de s'instruire sur toutes choses en m'écoutant.»</p> + +<p>Nous sommes rentrés au salon sans qu'il ait été question de mariage, et +tout le reste de la journée il m'a fait assez bonne mine; d'où je +conclus qu'il m'autorisait à faire ma cour à Lucie en attendant qu'il me +prît en amitié ou en grippe, et j'avoue que ceci ne me paraît pas entrer +dans la <i>marche régulière</i> dont il faisait d'abord tant d'étalage.</p> + +<p>Quant à Moreali, c'est bien un autre problème, et je m'y perds. Il m'a +été impossible de savoir de Lucie qui il est, d'où il sort, où il va, ce +qu'il vient faire ici. Lucie s'est étonnée de ma curiosité; elle a paru +ne pas le connaître plus que moi; pourtant elle n'a pas répondu d'une +manière bien nette à mes questions, et son sourire avait quelque chose +d'étrange et de triste quand elle me disait: «Mais qu'est-ce que cela +peut vous faire?»</p> + +<p>Nous ne pouvions parler ensemble qu'à la dérobée et à bâtons rompus. On +s'est dispersé vers trois heures. Le grand-père m'a retenu pour lui lire +une brochure. Henri, pensant que l'attitude du général avec moi était +toute la solution à attendre, et selon lui la meilleure, s'était retiré. +Le général était retourné au jardin avec Lucie et M. Moreali. J'espérais +les rejoindre bientôt; mais, quand M. de Turdy m'a rendu ma liberté, ils +étaient sortis de l'enclos et je les ai aperçus assez haut dans la +montagne. Lucie donnait le bras à son père, M. Moreali marchait près +d'elle de l'autre côté. Ils s'arrêtaient souvent, comme des gens +préoccupés d'un entretien suivi. J'ai cru qu'il y aurait indiscrétion à +les rejoindre, et puis j'étais blessé, navré de cette fugue de Lucie. +Comment n'avait-elle pas trouvé le moyen de m'avertir? Je me jetai sur +un banc; mais, au moment de désespérer, je vis des caractères tracés +légèrement sur le sable et ces mots bien lisibles: <i>Suivez-nous</i>. Sans +aucun doute, Lucie, surprise par un caprice de son père, avait +furtivement écrit cela pour moi avec le bout de son ombrelle. Je +m'élançai. En deux minutes, à travers les broussailles presque à pic, +j'avais gagné le sentier, et je voyais le groupe venir à ma rencontre. +Lucie s'en détacha, doubla le pas et passa son bras sous le mien.</p> + +<p>Émile, me dit-elle très-vite, soyez patient, je vous en conjure, soyez +calme! Ne vous apercevez de rien!... Mon père s'obstine, il veut que je +vous convertisse; il dit que cela dépend de moi, et que notre sort est +dans mes mains. Laissez-lui croire que j'y travaille, cela ne vous +compromet pas, et ce n'est pas mentir, car j'y travaillerai sans doute; +mais pas ainsi, soyez tranquille, pas sous le coup de la menace, et +jamais à titre de compromis entre le cœur et la conscience! Vous me +connaissez trop pour craindre que je ne livre à vos convictions un +combat indigne de vous et de moi.»</p> + +<p>Elle s'était assise sur une roche, comme si elle eût été lasse, mais en +effet pour ne pas abréger ce court tête-à-tête en retournant vers son +père et M. Moreali. Ils vinrent très-vite néanmoins, mais j'étais calme, +j'étais guéri, j'avais des forces nouvelles. Je crois que j'étais +souriant, car le général me dit en fronçant le sourcil, et d'un ton +moitié sergent, moitié père:</p> + +<p>«Vous avez un air de triomphateur, monsieur Émile! Prenez garde! si +<i>elle</i> vous dit la vérité, vous avez à réfléchir.»</p> + +<p>Au lieu de répondre, je regardai M. Moreali d'un air de surprise bien +marquée, comme pour demander s'il était initié au secret de la famille. +Le général me comprit, car il se hâta de répondre à cette question +muette:</p> + +<p>«Monsieur est de bon conseil, et je l'ai présenté dans la maison comme +mon ami. Est-ce que ça ne suffit pas?»</p> + +<p>J'allais dire en termes polis que cela ne me suffisait peut-être pas, à +moi; M. Moreali ne m'en laissa point le temps. Il me tendit avec une +grâce charmante une main blanche comme une main de femme et me dit:</p> + +<p>«Nous nous connaissons, monsieur; nous avons déjà échangé nos pensées, +poussés l'un vers l'autre non pas tant par le hasard que par une +invincible sympathie. Je suis à moitié Italien, moi, c'est-à-dire +impressionnable et de premier mouvement; vous m'avez intéressé, vous +m'avez plu, et, malgré la différence de nos opinions, je sens que je +désire vivement votre bonheur. Ne vous demandez donc pas si la confiance +que le général me fait l'honneur de m'accorder est bien ou mal placée. +Consultez votre instinct: je suis sûr qu'il vous dira que je suis votre +ami.»</p> + +<p>C'était aller bien vite, je le sentais, et pourtant, comme il n'est +guère possible de se méfier sans cause, je répondis avec déférence et +gratitude. Lucie, dont je tenais toujours le bras, m'avertit par une +légère pression... de quoi? de me rendre, ou de m'observer? Le général +s'assit sur le rocher en disant d'un ton satisfait:</p> + +<p>«Alors, si vous vous entendez tous les deux, me voilà tranquille, et ma +fille doit l'être aussi. Je reste ici avec elle un instant; allez +devant, nous vous rejoindrons.»</p> + +<p>C'était un ordre d'avoir à m'expliquer sur l'heure avec cet inconnu. J'y +étais mal disposé par l'étrangeté du fait. Quelque agréable que soit le +personnage, sa soudaine intervention bouleversait toutes mes idées. Il +prit mon bras avec une familiarité surprenante, sans pourtant rien +perdre de la dignité de ses manières, et, quand nous eûmes fait quelques +pas:</p> + +<p>«Monsieur, me dit-il, reconnaissons d'abord, pour nous entendre, que M. +le général La Quintinie est d'un caractère excentrique et singulier. Je +vous tromperais si je vous laissais croire que je suis son ami plus que +le vôtre. Notre connaissance est tout aussi récente. Je l'ai rencontré +ces jours derniers chez mademoiselle de Turdy à Chambéry. Elle nous a +présentés l'un à l'autre, et, comme cette dame était fort préoccupée des +projets de mariage formés entre sa nièce et vous, on m'a sommé pour +ainsi dire de donner mon avis, non pas sur votre mérite personnel, qui +n'était pas mis en doute, mais sur une question d'application générale +du principe religieux dans le mariage. Je me suis défendu: on me +traitait un peu trop comme un Père de l'Église, et le rôle d'oracle +qu'on voulait m'attribuer ne convenait ni à mon peu de lumières, ni à la +discrétion de mes sentiments; mais je ne pouvais refuser de causer, et +je ne sais pas le moyen de causer sans dire ce que je pense. Ce que j'ai +pensé tout haut, je puis vous le rapporter fidèlement. J'ai dit qu'entre +gens d'honneur il n'y avait jamais moyen de transiger en matière de +foi.... Je sais que c'est votre opinion aussi; mais j'ai ajouté que la +vraie foi était contagieuse, et que vous ouvririez probablement les yeux +à cette lumière, grâce à l'ascendant de votre fiancée. Voilà tout ce que +j'ai dit: ne croyez donc pas, en me voyant ici, que j'y vienne en +trouble-fête et en disputeur. Je me suis récusé comme arbitre, et je ne +prétends à votre confiance qu'autant qu'il vous plaira de me l'accorder.</p> + +<p>—Permettez-moi, lui répondis-je, de vous connaître davantage avant de +vous donner cette confiance que votre bonté réclame. Je vaux sans doute +moins que vous, puisque je résiste à l'attrait respectueux que vous +m'inspirez; mais on me fait ici une situation tellement bizarre et +délicate, que je m'y perds un peu.</p> + +<p>—Oui, reprit-il, je comprends cela. Laissons venir, et ne forçons rien. +Ne discutons pas surtout avant de bien connaître le fond de nos +croyances, car ce serait du temps perdu.</p> + +<p>—Vous comptez alors que nous nous reverrons ici?</p> + +<p>—Ici ou ailleurs, chez mademoiselle de Turdy probablement. Puisque +votre demande est faite, vous ne tarderez sans doute guère à vous +présenter chez elle, et j'y vais tous les soirs. Donc, si vous avez +besoin de ma sollicitude pour vous et de mon dévouement pour la vérité, +vous saurez où me prendre. J'ai à votre service deux mois de séjour à +Chambéry. J'y suis venu ranimer et consoler un vieux ami malade qui +m'appelait depuis longtemps, et dont mademoiselle de Turdy vous donnera +le nom, s'il vous plaît de venir me trouver; mais, s'il en est +autrement, ne craignez pas que je m'en formalise. Vous ne me devez rien, +je ne suis rien ici, et, si je m'y trouve mêlé à vos affaires, c'est à +mon corps défendant, ne l'oubliez pas. Le jour où vous me prierez de ne +m'en pas mêler, vous n'entendrez plus parler de moi.»</p> + +<p>Tout cela a été dit sur un ton de bonhomie exquise, si l'on peut +associer ces deux mots, et j'ai dû me rendre. La suite de notre +entretien a roulé sur le caractère des parents de Lucie. M. Moreali +paraît regarder le général comme un enfant aussi faible que volontaire. +Il dit de la tante Turdy qu'elle est une excellente femme, trop +communicative, et du grand-père qu'il lui plaît plus que les deux +autres. Le nom de Lucie n'a pas été prononcé. En revanche, nous avons +beaucoup parlé de toi. Ce M. Moreali sait tes ouvrages par cœur, comme +s'il les avait lus hier. Il admire ton talent sans réserve littéraire, +et il m'a peut-être un peu fait la cour en te louant avec vivacité. +Pourtant il est catholique romain dans toute l'extension du terme: +est-ce là ce qu'on appelle un jésuite de robe courte? Il est +parfaitement aimable, et séduisant au possible, trop peut-être!</p> + +<p>En nous retrouvant si bien d'accord, Lucie a été contente de moi, et le +front du général s'est tout à fait éclairci au dîner. Il est bien +certain que l'on espère me convertir; mais, s'il y a une petite +conspiration tramée à cet effet, Lucie n'y est pour rien, et dès lors je +me défendrai avec douceur contre les assauts de l'aimable apôtre suscité +par son père. J'aime mieux cela en somme que d'avoir à discuter contre +lui-même, ce qui est la chose la plus aride, la plus irritante et la +plus vaine que je connaisse, et je dois peut-être lui savoir gré d'avoir +mis en son lieu et place un homme de valeur réelle et de parfaite +courtoisie.</p> + +<p>Ne te dérange donc pas, tu vois que mes affaires ne vont pas plus mal. +Quand ton intervention me sera nécessaire, je t'appellerai, cher père, +ou je volerai près de toi. Te voilà si près, Dieu merci! mais je te +réserve comme la suprême assistance pour les grandes occasions.</p> + +<p class="smcap droit"> +<span style="margin-left: 9em;">Ton Émile</span>.<br /> +</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXI" id="XXI"></a><a href="#table">XXI.</a></h2> + +<h3><a href="#table">M. LEMONTIER A SON FILS.</a></h3> + + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">Chêneville, 15 juin.</span><br /> +</p> + +<p>Fais-lui comprendre, à cette noble Lucie, le droit et le devoir de la +liberté de conscience, et ne t'inquiète pas du reste. Ne discute ni ses +dogmes ni son culte, jusqu'à ce que tu aies établi en elle la base de +tout principe, la sainte liberté. Tu ne pourrais entrer avec elle dans +des discussions de détail, et ce serait bien en vain que tu le +tenterais. L'amour te ferait taire, ou il t'emporterait dans son magique +tourbillon à mille lieues de tes doctes raisonnements. Elle-même +perdrait la tête, et, partagée entre son cœur et son esprit, elle +prendrait peut-être de trop promptes résolutions. A mon sens, toute +croyance doit être respectée dans son exercice, si la discussion de son +principe ne l'a point modifiée. Laisse donc Lucie garder ses habitudes +et ses amis, qu'ils soient prêtres ou séculiers, jusqu'à ce que leur +influence échoue d'elle-même devant une conviction profonde de son droit +vis-à-vis de tous et de toi-même. Ce droit lui apparaîtra clair et +victorieux le jour où elle t'aimera d'un véritable amour, et c'est alors +seulement que tu devras l'épouser et que tu n'auras pas à craindre +d'influences néfastes dans ta vie conjugale. Si Lucie ne les secoue pas +sans regret, ou si elle les secoue dans un jour d'entraînement pour toi, +elle n'est pas la femme d'élite que tu vois en elle, ou bien elle aura +de nouvelles luttes à subir contre elle-même au lendemain d'un +dévouement irréfléchi.</p> + +<p>Il faut bien le reconnaître, mon enfant, nous avons tous le droit de +propagande et de persuasion; mais nous n'avons pas d'autre droit. Que +les raisons d'État augmentent ou restreignent ce droit selon les +circonstances, il existe toujours dans son entier. On peut subir le fait +des obstacles qui le froissent, la conscience d'un homme digne du nom +d'homme ne les acceptera jamais en principe. Les catholiques, qui le +nient dès qu'il s'agit de religion, le réclament, ce droit, dès qu'il +s'agit de leurs intérêts ou de leur propagande. Donc, ils le +reconnaissent en dépit d'eux-mêmes, et pas plus que nous ils ne peuvent +s'en passer.</p> + +<p>Lucie comprendra, si elle est véritablement intelligente; si elle ne +l'est pas, brise ton amour et n'engage pas ta vie, car, si tu la voyais +retomber sous le joug du prêtre, de quoi te plaindrais-tu? Tu étais +libre de ne pas l'épouser. Tu pouvais chercher ta compagne parmi celles +qui pensent comme toi.... Mais, moi, je crois à la grandeur et au +sérieux de son esprit; aussi ne suis-je pas très-inquiet. Poursuis donc +cette noble conquête sans autres armes que celles qui t'ont servi +jusqu'à présent, une sincérité inaltérable, une fermeté invincible pour +conserver ta propre croyance, et avec cela la foi au vrai, qui est +contagieuse et qui transporte les montagnes.</p> + +<p>...Je reçois ta lettre du 13.—Eh bien, tu as été un peu vite; mais il +n'est plus temps de regarder derrière soi, puisqu'à l'heure où tu +recevras ma réponse, tu auras déjà présenté ta demande au général La +Quintinie. Nous allons bien voir si, par quelque exigence inadmissible, +il ne rend pas ta démarche nulle. N'importe, Lucie t'aime, je le crois; +elle te l'a dit, ce me semble, avec une grandeur qui me charme, et je +l'aime aussi, moi, et je la veux pour fille, si les obstacles dont elle +parle, et que je commence à pressentir, ne sont pas insurmontables. Ces +obstacles ne viennent plus d'elle, sois-en certain. Elle ne croit pas à +l'enfer, elle ne damne personne. Elle est à nous, va, puisqu'elle est au +vrai Dieu! Elle est de ces âmes de diamant que l'erreur ne peut ternir, +et je l'estime, non pas <i>quoique</i>, mais <i>parce que</i>. Si elle a pu +fleurir dans cette atmosphère du cloître sans en rapporter ni ombre ni +déviation, c'est une forte plante, j'en réponds, et nulle brise malsaine +ne l'empêchera de porter ses fruits.</p> + +<p>Courage donc, un grand courage, Émile! entends-tu? car il faudra +peut-être beaucoup combattre, beaucoup attendre, et quelquefois +désespérer; mais je serai là dès que tu pourras me fixer sur la nature +des empêchements signalés par Lucie, et je te promets de ne pas me +décourager facilement.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 9em;">Ton père.</span><br /> +</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXII" id="XXII"></a><a href="#table">XXII.</a></h2> + +<h3><a href="#table">MOREALI AU PÈRE ONORIO, A ROME.</a></h3> + + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">Aix en Savoie, 15 juin.</span><br /> +</p> + +<p>Viens, mon père, viens à mon secours, car je meurs ici. Je ne sais +quelle influence ténébreuse s'est étendue sur moi, tout m'est amer et je +me sens faible. Toi seul peux lire dans le livre obscur de mon âme et +retirer violemment le poison qui l'engourdit et la glace.</p> + +<p>Plus de sommeil réparateur, plus de veille féconde! Je ne comprends plus +rien, la foi est voilée comme si elle n'avait jamais existé pour moi. +Quelle épreuve! C'est la plus cruelle que j'aie traversée. Mes lèvres +prient, mon cœur dort. Je me demande si mon corps marche, si mes yeux +voient, si mes oreilles entendent.</p> + +<p>Tu m'avais prévenu contre ce mal sans nom qui saisit le fidèle au début +de la vie de sainteté et qui le tient prosterné, comme évanoui à la +porte du Seigneur! Des jours, des mois, des années peut-être peuvent +s'écouler ainsi. Sainte Thérèse a enduré vingt ans ce supplice de ne +pouvoir prier, et, toi-même, tu t'es surpris, me disais-tu, blasphémant +tout haut, la nuit dans ta cellule! Oui, mais tu avais le sentiment de +la lutte, et je ne l'ai pas. Mon esprit n'est pas assailli de ces +fureurs sourdes, de ces épouvantes, de ces détresses qui réveillent la +volonté par l'excès des souffrances. Je me sens atone, brisé sans +combat, et n'ayant envie ou besoin de rien nier, mais porté à douter de +tout. Est-ce une de ces tentations décisives qui signalent l'agonie du +vieil homme aux prises avec l'homme nouveau? Ou bien, homme faible et +sans cœur, suis-je ébranlé par l'esprit du siècle dans ma lutte suprême +avec lui?</p> + +<p>J'ai une mission à remplir pourtant, une mission toute personnelle, mais +que toi-même as jugée indispensable: j'ai juré de consacrer à Dieu cette +âme qui m'était confiée, qui m'appartenait pour ainsi dire. Eh bien, +cette âme m'échappe, elle succombe au milieu de son élan, elle est +retombée sur la terre, elle périt, et je ne sais rien faire, je n'ose +rien, je ne peux rien pour la sauver! Un dernier moyen me reste, mais il +est incertain, il va peut-être contre mon but!</p> + +<p>Est-ce la honte et la mortification d'échouer si misérablement au port +qui m'ont jeté dans ce dégoût et dans cette lassitude? La raison n'est +pas suffisante; nous ne convertissons pas tous ceux que nous +entreprenons, et nous ne sommes pas toujours assez forts pour évoquer la +grâce, pour la faire descendre sur nos néophytes. Pourquoi celle-ci, en +m'échappant, me laisse-t-elle courbé sous une douleur immense? +Qu'est-elle pour moi de plus qu'une autre? Que signifie en moi ce dépit +que sa trahison soulève?</p> + +<p>Évidemment, je suis malade, et Dieu m'afflige pour mon bien; mais, dans +les rares moments où je retrouve un peu d'énergie, je sens que ma foi a +baissé, et je m'épouvante de ce que je deviendrais, si elle s'effaçait +absolument.</p> + +<p>Sourire de la malice du tentateur et attendre la fin de cette maladie +<i>jusqu'à la mort</i>, s'il le faut!... Voilà ton enseignement et ton +exemple. Quand tu es près de moi, cela me semble possible; seul, je n'y +crois plus. Je suis encore trop loin de la vieillesse et de la mort. Je +succomberai, je mourrai dans l'athéisme! Viens donc, sauve-moi encore +comme tu m'as déjà sauvé. Tout favorisait notre établissement ici... +mais devons-nous, si près de cette défection, qui peut devenir un foyer +de révolte, planter une tente qui sera regardée avec dédain?</p> + +<p>Tu verras, tu jugeras et prononceras. Peut-être d'un mot ramèneras-tu en +moi le sens de la vie et l'ardeur du zèle.</p> + +<p class="smcap droit"> +<span style="margin-left: 9em;">Moreali.</span><br /> +</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIII" id="XXIII"></a><a href="#table">XXIII.</a></h2> + +<h3><a href="#table">(FRAGMENTS DE DIVERSES LETTRES.)</a></h3> + +<h3><a href="#table">HENRI VALMARE A M. LEMONTIER.</a></h3> + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<p>Quant à ce Moreali, je l'observe et n'ai pas d'opinion arrêtée sur son +compte jusqu'à présent. Il vit fort retiré et ne fréquente que la +vieille mademoiselle de Turdy. J'ai été aux informations, et voici tout +ce qu'on a pu me dire:</p> + +<p>Il demeure à Chambéry depuis peu, et il vient quelquefois à Aix avec un +vieux gentilhomme piémontais fort dévot qui l'a connu à Rome et qui le +tient en grande estime. Je me demande d'où le général le connaît, et +s'il est vrai qu'il ne le connaisse que depuis quelques jours. Il court +les environs pour acheter une propriété pour le compte de quelqu'un qui +l'en a chargé. Il n'est pas, comme on l'avait supposé d'abord, un envoyé +de la cour de Rome, du moins rien ne l'annonce comme un dévot de grand +zèle ou de grande importance.</p> + +<p>Émile en fait cas. Je ne saurais dire qu'il me soit très-sympathique +malgré ses bonnes manières et son langage choisi. Je lui trouve un air +de préoccupation et la plaisanterie aigre-douce.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<p>MOREALI A LUCIE.</p> + +<p>...M. Émile est un honnête caractère et un esprit loyal; mais les hautes +lumières de la foi lui ont manqué, et son jugement est peut-être faussé +sans retour. Il rejette des points essentiels, et vous ne pourrez jamais +vous entendre avec lui sans rompre avec l'Église.</p> + +<p>...Mais, puisque ses défiances s'effacent, puisque je peux vous voir +souvent tous les deux, je ne me découragerai pas sans avoir tout essayé +pour le ramener dans le droit chemin. Seulement, il nous faudrait votre +aide, et vous la refusez à monsieur votre père et à moi. C'est là ce que +je ne puis comprendre. Expliquez-vous, je vous en supplie. Vous dites +que vous discuterez avec ce jeune homme, que vous plaiderez la cause de +votre liberté de conscience. Je ne sais si vous le faites. Vous semblez +consentir maintenant à nous laisser agir en voyant que M. Émile se prête +avec moi de bonne grâce à la conversation; mais vous vous opposez à ce +que je parle en votre nom, à ce que je déclare que non-seulement vous +voulez garder votre foi, mais encore conquérir à Dieu la sienne! Je ne +vous comprends plus, Lucie, et, si vous ne me rassurez bien vite, je +croirai que vous subissez une passion funeste, un aveuglement, un piége +de l'ennemi. Vous n'espérez pas sans doute sauver votre âme par ce +chemin-là. Votre conscience n'admettra jamais l'exécrable sophisme de +tout sacrifier, même la foi, même le ciel, à l'objet aimé.... Je tremble +de vous voir si fière et si tranquille au bord d'un précipice! Ah! ma +sœur, ah! ma fille, revenez à vous! Vous me jetez dans un trouble +immense, et je me demande si je dois continuer à vous obéir, ou +commencer à vous résister, en tendant tous les efforts de ma volonté +contre ce détestable projet de mariage.</p> + + +<p>LUCIE A MOREALI.</p> + +<p>...Votre lettre est presque une menace qui me contriste, mais qui ne +saurait produire l'effet que vous en attendez. Avant tout, et pour la +dernière fois, mon ami, je ne veux plus garder sur votre compte un +silence qui équivaut à un mensonge. Je vous supplie de dire à Émile et à +mon grand-père qui vous êtes, quelle influence votre amitié a eue et +pourrait encore avoir sur ma vie, enfin quelle est la part que vous +prenez à nos déterminations. Si vous agissez ainsi, je vous aiderai, +comme vous dites, c'est-à-dire que je prierai Émile de vous écouter et +que j'unirai mes efforts aux vôtres, ouvertement et loyalement pour +l'amener à modifier ses croyances.</p> + +<p>Autrement, non! Je séparerai ma cause de la vôtre, je la séparerais de +celle de Dieu, s'il fallait aller à Dieu autrement qu'au grand jour, ce +qui n'est pas possible.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<p>HENRI VALMARE A M. LEMONTIER.</p> + +<p>...Émile va tous les jours à Turdy. Le général compte sur Moreali pour +le convertir, et Lucie semble retirer son épingle du jeu.</p> + +<p>Un fait qui n'a peut-être aucune importance, c'est que Misie, la +servante lingère de Turdy, est venue ici deux matins de suite pour +conférer secrètement avec ce Moreali, lequel, depuis deux jours, est à +Aix avec son ami le comte de Luiges. Misie est toute dévouée à sa jeune +maîtresse, et ne peut venir que par ses ordres. Je n'ai pas fait part de +ma découverte à Émile, que ce petit mystère pourrait inquiéter; mais +j'ai cru devoir vous la dire.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIV" id="XXIV"></a><a href="#table">XXIV.</a></h2> + +<h3><a href="#table">ÉMILE A M. H. LEMONTIER, A CHÊNEVILLE.</a></h3> + + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">Aix, 20 juin 1861.</span><br /> +</p> + +<p>Voilà plusieurs jours passés sans t'écrire autre chose que des billets. +Le temps me manquait beaucoup, et la certitude ne se faisait pas. Je +passais les matinées souvent avec Moreali, les soirées avec lui encore à +Turdy. Je me prenais d'estime et d'amitié pour cet homme étrange. Je +subissais l'attrait de ses manières et de son langage; ses raisons ne me +touchaient pourtant pas. Il m'intéressait, il me faisait réfléchir, il +me portait à examiner et à répondre. Je me sentais fort contre lui, fort +de tes convictions plus élevées, plus vastes, plus satisfaisantes que +les siennes; mais son esprit ingénieux et subtil me charmait, et je +croyais trouver en lui un auxiliaire aimable, non déclaré encore en ma +faveur,—c'eût été trop tôt se rendre,—mais sincèrement désireux de +pouvoir me servir. Le général s'était endormi sur les deux oreilles, +enchanté de n'avoir plus qu'à attendre. Le grand-père causait volontiers +histoire et littérature avec cet hôte plein de mémoire et d'érudition. +Lucie paraissait attentive, et rien de plus. Nous n'étions jamais seuls. +Quatre jours sans avancer d'un pas, c'est long dans la situation où je +suis! Je perdais patience et j'étais décidé à brusquer un peu les +choses, quand une surprenante révélation s'est faite. Je t'écris tout +bouleversé encore de l'événement.</p> + +<p>Le soir, comme je revenais de Turdy avec Moreali, nous rencontrions +madame Marsanne avec sa fille et Henri. Ils rentraient de la promenade, +des rafraîchissements les attendaient dans le petit jardin de +l'habitation louée par madame Marsanne. Elle nous invite à y entrer. +Moreali remercie et nous quitte. Aussitôt Élise me prend le bras avec +une vivacité singulière, met un doigt sur ses lèvres, nous attire dans +le jardin, regarde si la porte est fermée, et nous dit en éclatant de +rire:</p> + +<p>«Enfin! je le connais!</p> + +<p>—Qui? Moreali?</p> + +<p>—Non pas Moreali, c'est quelque nom de guerre, mais l'abbé Fervet; +c'est lui, j'en suis sûre, notre ancien directeur du couvent de *** à +Paris!</p> + +<p>—Directeur de quoi? demanda Henri.</p> + +<p>—De conscience, rien que ça!</p> + +<p>—Votre confesseur alors?</p> + +<p>—Non pas. C'est très-différent. L'abbé Fervet, pour des raisons +personnelles que je ne connais pas du tout, avait obtenu dispense de +confesser.</p> + +<p>—Allons donc! reprend Henri. Un prêtre qui n'a pas de goût pour cet +exercice? Pourtant ce doit être fort divertissant de confesser les +jeunes nonnes et les jolies petites filles!</p> + +<p>—Il y a peut-être à cela autant de danger que de plaisir, car nous +n'avons jamais eu à dire nos petits péchés qu'à de vieux prêtres plus ou +moins octogénaires. On racontait sur notre abbé Fervet toute sorte +d'histoires romanesques.</p> + +<p>—Quelles histoires? demandai-je à mon tour.</p> + +<p>—Oh! toutes les histoires que des cervelles de pensionnaires peuvent +forger. Il avait reçu dans sa jeunesse la confession d'une demoiselle +éprise de lui; amoureux à son tour, il avait héroïquement fui le danger, +et il avait prié et obtenu de ne plus confesser les personnes de notre +sexe. C'était là la version la plus accréditée; mais les imaginations +vives en supposaient davantage. Faites-moi grâce du caquet de mes chères +compagnes; je puis vous dire seulement que la pénitente séduite ou +séductrice changeait continuellement de rôle dans la légende. Tantôt +c'était une princesse et tantôt une bergère. De tout cela, il ne faut +pas croire le moindre mot, car l'histoire n'était fondée sur rien; mais +il fallait bien rire et babiller un peu!»</p> + +<p>Je demandai à Élise quelles étaient les attributions du directeur de +conscience à son couvent.</p> + +<p>«Voici, dit-elle avec gaieté. On était libre de n'avoir jamais rien à +démêler avec lui; mais il nous faisait, dans un grand parloir, une +espèce de cours de théologie. En outre, il donnait des leçons +particulières d'histoire sainte à quelques-unes des plus sérieuses, à +Lucie entre autres, toujours avec la <i>sœur-écoute</i>, brodant à la table +où nous avions nos livres et nos cahiers. Ceci nous intriguait encore un +peu; car, avec nos autres vieux professeurs, ces précautions étaient +fort négligées, et, si la sœur s'absentait, personne n'y prenait garde, +tandis que l'abbé Fervet se montrait rigidement observateur de la règle, +et, si la sœur était en retard au commencement des leçons, que nous +fussions une ou plusieurs, il se tenait près de la fenêtre, loin de la +grille, lisant ou feignant de lire et de ne pas nous voir. Il avait la +réputation d'un saint homme, et nul ne pouvait la lui contester: +pourtant nous nous disions tout bas qu'il eût été encore plus saint de +ne pas tant nous craindre.</p> + +<p>—Mais, reprit Henri, quand vous aviez des cas de conscience à lui +soumettre, faisiez-vous donc vos petites révélations devant la +<i>sœur-écoute</i>?</p> + +<p>—Généralement oui, et même en présence les unes des autres, ce qui nous +divertissait beaucoup. Celles qui étaient studieuses, comme Lucie, +prenaient plaisir à écouter les doctes et éloquentes réponses du +directeur, car c'était pour lui l'occasion de briller, et il ne s'en +faisait pas faute. Il a toujours été beau parleur, et, pour le faire +parler, nous inventions des doutes que nous n'avions pas. C'est vous +dire que nos cas de conscience avaient rapport à des articles de foi et +n'exigeaient aucun mystère. Si quelqu'une avait un petit secret à lui +confier, elle lui écrivait, et il répondait d'assez longues lettres, +fort belles, à ce qu'on assure, et que l'on montrait en confidence à ses +amies. Moi, je n'en ai jamais reçu, n'ayant jamais aimé à écrire, et ne +trouvant point en moi-même de scrupules sérieux à écouter ou à vaincre.</p> + +<p>—Voilà votre récit couronné avec élégance, dit Henri, et nous tenons la +légende de l'abbé Fervet: reste à savoir si M. Moreali, qui a peut-être +l'esprit et le caractère d'un prêtre, mais qui n'en a ni l'habit ni les +manières, est l'abbé Fervet, et pourquoi ce serait lui.</p> + +<p>—Lisette rêve, dit madame Marsanne, ou elle se moque de nous. Elle a +rencontré ici et à Turdy M. Moreali plusieurs fois, et jamais encore +elle ne s'était avisée de cette belle découverte.</p> + +<p>—Permettez, maman, reprit Élise; chaque fois que j'ai rencontré M. +Moreali, je vous ai dit: «C'est singulier, je l'ai vu quelque part; il +me semble qu'il évite mes yeux!» Vous m'avez répondu: «C'est quelque +ressemblance, cela te reviendra.» Et je ne trouvais pas, parce que je +cherchais dans mes souvenirs du monde et non dans ceux du couvent, qui +sont déjà loin. Enfin, hier, nous quittions Turdy comme il y arrivait, +et le nom de l'abbé m'est revenu avec sa figure. Je ne m'y suis pas +arrêtée, puisque celui-ci n'était pas un prêtre, que d'épais cheveux +rejetés en arrière cachent la place de sa tonsure, qu'il est fort bien +mis, non pas à la dernière mode, mais avec l'élégance grave qui convient +à son âge, enfin que rien chez lui ne trahit son ancien état. Et puis il +a changé d'accent, il est devenu Italien. Comment? Je ne me charge pas +de vous le dire; mais je sais que l'abbé Fervet, en quittant la +direction de notre couvent, est allé vivre à Rome.</p> + +<p>—Comment le sais-tu? dit madame Marsanne.</p> + +<p>—Lucie me l'a dit, elle a reçu plusieurs fois de ses nouvelles.</p> + +<p>—Alors ce n'est pas lui, reprit madame Marsanne; Lucie l'a vu chez sa +tante pour la première fois il n'y a pas quinze jours. Est-ce que +d'ailleurs elle ne t'aurait-pas dit: «J'ai revu l'abbé Fervet?»</p> + +<p>—Voilà le mystère, répliqua Élise avec un peu de malice: Lucie sait ou +ne sait pas. Peut-être qu'elle ne l'a pas encore reconnu, ou qu'elle +n'est pas sûre, ou qu'elle est dans la confidence de son secret; car, +pour se déguiser et changer ainsi de nom, il faut bien qu'il ait un gros +secret. Qu'en dites-vous, Émile? Vous ne dites rien?</p> + +<p>—Je dis que vous vous êtes trompée, Élise, et que l'abbé Fervet n'est +pas M. Moreali.</p> + +<p>—Eh bien, je fais un pari, moi: c'est que, Fervet ou non, Moreali est +un prêtre. Qui tient le pari?</p> + +<p>—Moi, répondit Henri. Je le saurai, et, si je perds, je m'avouerai +vaincu. Quels sont vos indices? Soyez de bonne foi et mettez-moi sur la +voie des recherches.</p> + +<p>—Je n'ai, en outre de la ressemblance, qu'un seul indice, mais il est +capital: c'est celui qui vient de me frapper là, tout à l'heure, comme +il se refusait à entrer chez nous. Il y a chez beaucoup de prêtres un +certain mouvement; tantôt du cou et du menton, tantôt de la main, pour +remettre en place le rabat qui tend toujours à s'en aller de côté ou +d'autre, et dont les attaches gênent ou grattent la peau quand elle est +délicate. Or, ce mouvement était très accusé et très fréquent chez +l'abbé Fervet. Les petites filles remarquent tout; et, quand nous +voulions parler de lui sans le nommer devant nos religieuses, nous +imitions son tic et nous affections de placer la main comme lui, vu que, +à tort ou à raison, nous l'accusions d'aimer à montrer sa main, qui +était fort belle. Eh bien, cette main toujours belle redressant le rabat +devenu cravate, le mouvement du menton et du cou, avec cela certain air +embarrassé et certain regard vif et sévère à mon adresse, comme celui +dont il m'honorait jadis à la leçon pour me dire: «Silence, +mademoiselle!» tout cela vu de face, et vivement éclairé par le flambeau +que tenait le domestique, fait que je me suis écriée en moi-même: «C'est +lui!» et qu'à présent j'en suis aussi sûre que nous voilà tous ici.»</p> + +<p>J'étais atterré de la découverte d'Élise. Supposer Lucie capable de +dissimulation avec moi, quelle qu'en fût la cause, c'était une +souffrance atroce. Je n'en fis rien paraître, et je sortis avec Henri.</p> + +<p>«Il faut découvrir la vérité, lui dis-je; mais, si Élise ne s'est pas +trompée, il faut nous taire.</p> + +<p>—Comment? Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que, si M. Moreali est un prêtre déguisé, c'est un ennemi, non +en tant que prêtre, mais en tant que fourbe.</p> + +<p>—Très-bien! j'entends! reprit Henri, dont l'esprit allait au but aussi +vite que le mien. Nous ferons semblant d'être dupes, afin de déjouer ses +projets. Évidemment, il fait son métier de Tartufe dans la famille. Il +trompe le grand-père, il domine le général Orgon. Il n'y a point là +d'Elmire, mais il veut empêcher le mariage de la fille de la maison pour +qu'elle retourne au couvent et s'y enterre avec sa dot.</p> + +<p>—Je ne suppose pas tout cela, répondis-je, je ne vais pas si loin. +Moreali ou Fervet peut bien être un zélé de l'Église secrète, habitué +aux chemins tortueux et trompeurs; mais je le crois de bonne foi quant à +sa croyance, et disant comme les jésuites: «Qui veut la fin veut les +moyens.» La fin pour lui n'est peut-être pas d'empêcher le mariage de +Lucie, mais de le retarder jusqu'à ce que, me détachant de mes idées, je +donne aux dévots le scandaleux triomphe de me voir renier les principes +de mon père et les miens.</p> + +<p>—Et ton père te conseille de résister jusqu'au bout? Prends garde! +Lucie vaut bien une messe!</p> + +<p>—Lucie vaut mieux que cela: elle mérite qu'on l'obtienne par la loyauté +du cœur et la fermeté de la conduite. Mon père ne me conseillera jamais +de m'y prendre autrement.</p> + +<p>—Allons! soit; mais dis-moi donc quel rôle Lucie joue dans tout cela? +Peux-tu supposer qu'elle n'ait pas reconnu Fervet?</p> + +<p>—Je supposerai tout plutôt qu'une trahison.</p> + +<p>—Mais que ferons-nous pour découvrir la vérité sous le masque de +Moreali?</p> + +<p>—Je ne sais pas; cherchons!</p> + +<p>—Viens chez moi, dit Henri. Nous allons lui écrire une lettre adressée +à M. l'abbé Fervet. S'il la reçoit, c'est lui.</p> + +<p>—Il ne la recevra pas.</p> + +<p>—Elle sera sous enveloppe adressée à Moreali. On attendra la réponse.</p> + +<p>—Il ne répondra pas. D'ailleurs, au nom de qui écriras-tu?</p> + +<p>—Au nom de personne. Tu vas voir. Il n'est que dix heures, il ne sera +pas couché; viens chez moi.»</p> + +<p>Je répugnais à cette feinte.</p> + +<p>«Je prends tout sur moi, dit Henri. Ne t'en mêle pas: n'ai-je pas un +pari à gagner ou à perdre?»</p> + +<p>Il écrivit:</p> + +<p>«Une âme fervente a recours aux prières de M. l'abbé. On l'a reconnu, +mais on ne trahira pas son incognito. On le supplie d'offrir dimanche, à +l'intention d'une âme chrétienne bien cruellement éprouvée, le saint +sacrifice de la messe, qu'il doit dire en secret dans ses appartements. +On ne demande pour réponse que le renvoi du ruban qui entoure cette +lettre.»</p> + +<p>«Quel ruban? demandai-je à Henri.</p> + +<p>—Tu m'as parlé, reprit-il d'un bouquet de lis dans une grotte et d'un +ruban aux emblèmes d'un cœur sanglant.... L'as-tu toujours?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Ne l'as-tu jamais montré à personne?</p> + +<p>—Jamais.</p> + +<p>—A qui en as-tu parlé?</p> + +<p>—A toi seul.</p> + +<p>—Pas même à Lucie?</p> + +<p>—Pas même à Lucie.</p> + +<p>—Ce ruban n'a rien de particulier à l'adresse de Lucie?</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>—Eh bien, va le chercher; c'est un passe-port excellent. Il vient de la +fabrique des symboles à l'usage des dévots, et c'est entre eux comme un +mot de passe ou un signe de reconnaissance.»</p> + +<p>Je livrai le ruban à Henri. Il ne s'agissait plus que de trouver un +commissionnaire discret ou naïf.</p> + +<p>«Le naïf sera le meilleur, dit Henri, je m'en charge. Il y a par là un +vieux pauvre très dévot qui a une bonne figure et qui rôde jusqu'à +minuit autour du casino. Mon domestique lui fera remettre ceci par un +tiers, pour qu'il fasse la commission sans savoir d'où elle vient. Sois +tranquille, tout ira bien!»</p> + +<p>J'étais si bouleversé, que je laissai Henri commettre cette imprudence, +car c'en était une, surtout si Moreali avait vu dans les yeux d'Élise, +une heure auparavant, qu'elle l'avait reconnu. Il pouvait lui attribuer +cette supercherie, se défier, renvoyer la lettre en disant qu'elle +n'était pas pour lui; mais aurait-il cette audace?</p> + +<p>«S'il l'a, disait Henri, nous serons d'autant mieux édifiés sur son +aimable caractère.</p> + +<p>—C'est-à-dire, lui répondis-je, que nous ne saurons rien du tout.»</p> + +<p>Nous avons attendu un quart d'heure avec une impatience fiévreuse. Je +comptais les minutes, les secondes. Le domestique d'Henri arrive enfin. +Il apporte une enveloppe blanche cachetée de noir avec une simple croix +pour devise, et dans cette enveloppe le ruban, c'est-à-dire: «Oui;» +c'est-à-dire: «Je vous promets la messe;» c'est-à-dire: «Je suis +prêtre;» c'est-à-dire: «Je suis l'abbé Fervet...»</p> + +<p>Henri était enchanté du succès de sa ruse; moi, j'en étais triste et un +peu honteux.</p> + +<p>«Cet homme qui donne si facilement dans un piége improvisé, dans une +véritable espièglerie de ta façon, n'est pas un traître bien exercé, lui +disais-je; ce chrétien qui, plutôt que de refuser ses prières et sa +sympathie à qui les invoque, s'expose à être découvert, n'est pas un +tartufe: il croit sincèrement, et son déguisement lui est peut-être +imposé malgré lui par une autorité qu'il regarde comme sacrée. C'est un +homme qui se trompe assurément, car le déguisement est toujours un +mensonge; mais peut-être n'a-t-il-pas l'intention de nuire. Ne sens-tu +pas que Moreali, en se livrant avec le courage de l'imprudence ou +l'attendrissement de la charité, nous ôte le droit de le démasquer?»</p> + +<p>Henri me trouvait trop débonnaire ou trop scrupuleux. Il était +triomphant et comme bouillant d'indignation, lui si indifférent devant +les empiétements du clergé dans la famille et dans la société. Il se +frottait les mains et se promettait de confondre l'imposteur aussitôt +qu'il pourrait le faire sans nuire à mes projets.</p> + +<p>«C'est étonnant, lui dis-je, comme les tièdes et les sceptiques sont +batailleurs quand ils s'y mettent! Laisse-moi faire à présent, je t'en +supplie, et calme-toi. Donne-moi ta parole d'honneur de garder le secret +le plus absolu sur cette découverte jusqu'à ce que je t'en délie.</p> + +<p>—Je le veux bien; mais Élise? Elle l'a reconnu, et elle n'en démordra +pas.</p> + +<p>—Élise est-elle l'amie sincère de Lucie?</p> + +<p>—Oui et non, répondit Henri. Je suis franc, moi, et je vois bien +qu'Élise est femme; mais elle me craint beaucoup, bien que je ne la +blâme jamais. Je la taquine, je la persifle quand elle a tort; c'est ce +qu'elle redoute le plus au monde. Je te réponds d'elle, si tu veux +qu'elle se taise.</p> + +<p>—Je le veux absolument.</p> + +<p>—Elle se taira. Tu penses bien que, si je ne m'étais assuré d'être +toujours le maître avec elle, je n'aurais jamais cédé au désir de +l'épouser.</p> + +<p>—Ah! voilà donc cette liberté complète que tu voulais conserver à ta +femme?</p> + +<p>—Mon ami, reprit-il, je suis l'homme de la société, non pas telle +qu'elle sera peut-être un jour, mais telle qu'elle est aujourd'hui. Le +mari doit être le maître; mais le seul moyen de l'être réellement, c'est +d'avoir de l'esprit et de laisser croire à la femme qu'elle jouit d'une +entière indépendance.»</p> + + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">Le 21 au matin.</span><br /> +</p> + +<p>J'ai dormi assez tranquille, bien triste, je l'avoue, mais résigné à +attendre avant d'accuser Lucie. Je commence, tu le vois, à m'aguerrir et +à supporter les orages.</p> + + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">Le 22 au soir.</span><br /> +</p> + +<p>Mon père, mon père, que je suis heureux! Ce matin, de très-bonne heure, +j'ai passé le lac, et, sans me soucier d'être bien ou mal reçu par le +général, j'ai attendu dans le jardin de Turdy le réveil de Lucie. Son +père était parti avec le jour. Il chasse, non les perdrix et les +lièvres, il est trop amoureux des règlements pour enfreindre ceux qui +préservent le gibier, mais des loutres et des blaireaux, et même des +rats et des belettes. Passionné pour le coup de fusil, il paraît qu'il +est toujours debout avec l'aurore. Lucie, qui est matinale aussi, n'a +pas tardé à ouvrir la persienne de sa chambre. En m'apercevant, elle a +fait un cri de joie, elle s'est habillée à la hâte, elle est accourue me +rejoindre avec ses beaux cheveux à peine relevés. La pureté du ciel +était dans son regard, je me suis senti ranimé.</p> + +<p>«Quelle bonne idée vous avez eue de venir ce matin! Nous allons enfin +pouvoir causer!</p> + +<p>—Oui; Lucie, je pressentais que vous aviez quelque chose à me dire.</p> + +<p>—Quelque chose? Mille choses, toute mon âme!</p> + +<p>—Rien de particulier?»</p> + +<p>Je la regardais, je regardais dans ses yeux jusqu'au fond de son cœur. +Elle a rougi, mais sans baisser les yeux et sans se troubler.</p> + +<p>«Si vous avez une question particulière à me faire, prenez +l'initiative. Je ne peux rien trahir de moi-même, mais je ne peux pas +non plus mentir.»</p> + +<p>Nous nous étions compris.</p> + +<p>«Avez-vous juré, lui dis-je, avez-vous seulement promis de ne pas trahir +un secret qui vous a été confié?</p> + +<p>—J'ai promis de ne pas le trahir pour le plaisir de le trahir; mais +j'ai juré de vous dire la vérité quand vous me la demanderiez +sérieusement.</p> + +<p>—Cela me suffit, Lucie. Je ne vous demanderai rien que ceci: Avez-vous +une grande, une complète estime pour M. Moreali?</p> + +<p>—Oui, bien que je ne sois plus d'accord avec lui sur quelques points +qui touchent à la pratique de la vie.</p> + +<p>—Est-il au moins le représentant de vos idées sur tout ce qui touche au +dogme?</p> + +<p>—Non, pas à présent.</p> + +<p>—Il n'est donc pas orthodoxe selon vous, ou c'est vous qui ne l'êtes +pas selon lui?</p> + +<p>—O orthodoxie! s'écria Lucie avec un sourire mélancolique, où te +trouve-t-on sur la terre, et quelle âme peut se vanter de te posséder!</p> + +<p>—Toute âme qui aime, répondis-je.</p> + +<p>—Oui, vous avez raison! s'écria-t-elle vivement; on ne trouve pas Dieu +dans le sommeil du cœur et dans la solitude de l'esprit; j'arrive à +croire qu'il se révèle à qui le cherche dans la pensée d'un grand devoir +et d'une grande affection. Que je me trompe ou non selon les autres, je +sens une confiance que je n'ai jamais eue, du courage, du calme et de +l'énergie dans tout mon être. On dira ce qu'on voudra, je comprends ce +que je ne comprenais pas. Mes horizons s'agrandissent; les pratiques +puériles, les choses d'habitude et de forme extérieure deviennent une +gêne entre Dieu et moi. La nature, embellie tout à coup, s'ouvre devant +moi comme un temple où Dieu rayonne et me parle jusque dans les +pierres. C'est une ivresse, et une ivresse sainte! Ils mentent, je le +sais à présent, ceux qui disent qu'il faut mourir à tout pour apercevoir +le ciel. Non, il faut vivre à tout pour voir qu'il est partout; en +nous-mêmes aussi bien que dans l'infini.»</p> + +<p>Et, comme je l'interrogeais ardemment, elle ajouta:</p> + +<p>«Ce bonheur, je ne veux pas nier qu'il me vienne de vous, puisque votre +foi et votre affection sont l'appui que j'accepte; mais il me vient +aussi des lettres de votre père que vous m'avez montrées, des +discussions que vous avez eues à propos de lui devant moi avec M. +Moreali, des réflexions de M. Moreali lui-même, qui, n'étant pas dans le +vrai à tous égards, me faisait revenir sur moi-même et me comprendre +moi-même. Enfin, je crois et croirai toujours à la grâce, Émile, c'est +l'action de Dieu en nous. Cette action est si nette, que je ne peux plus +la méconnaître; elle me montre la vie de la femme glorieuse et douce +dans le sanctuaire de la famille; elle chasse de moi les faux scrupules +et les vaines terreurs; elle me dit clairement que, jusqu'à ce jour, ou +la religion m'a trompée, ou je me suis trompée sur la religion. C'est +plutôt cela; oui, c'est moi qui comprenais mal; mais je ne veux plus +d'autre interprétation, d'autre direction que la vôtre, si vous devez +être mon mari! Vous m'amènerez à vous, et alors, si je me sens de force +à aller plus loin, qui sait? nous irons peut-être ensemble encore plus +haut, toujours plus haut, et, à coup sûr, sans que nous ayons rien à +rejeter de ce qui est vraiment sublime dans mon ancienne croyance.»</p> + +<p>Lucie était si belle, si forte et si franche, que j'ai plié le genou +devant elle. Oh! oui, mon père; tu l'avais comprise, toi, tu l'avais +devinée dès le premier jour où je t'ai parlé d'elle. Elle est à moi, +bien à moi, cette divine essence, cette beauté suprême!... Mais je ne +veux pas devenir fou! Je me tais comme je me suis tu devant elle, car je +n'ai pas osé lui parler d'amour. Elle me montrait tant de confiance, et +je sentais si bien que je devais attendre, pour lui faire partager les +transports de mon cœur, qu'elle eût fait la liberté autour d'elle!</p> + +<p>Nous sommes restés ensemble sur ce banc, où Misie nous a apporté du lait +et des œufs frais, en attendant le déjeuner. Nous n'avons pas songé à +faire un pas de promenade, nous avons parlé, parlé toujours avec +ivresse; de nous, de toi, de tout et de rien, de l'oiseau qui passait, +du grand-père, qui était si bon de dormir longtemps, de Lucette, que +<i>nous avons</i> tant aimée! de la neige, qui est si belle là-bas sur les +Alpes, des fraxinelles, qui sentent si bon dans le jardin, des nuages +roses, qui se mirent dans le lac, du matin, qui est une heure si riante, +de la vie, qui est une si noble fête!... De Moreali, pas un mot. Le +croirais-tu? Oui, tu le croiras bien, nous l'avons oublié. Que +m'importent cet homme et son influence sur le passé de Lucie? Je me +rappelle à présent que, sans le nommer, elle m'avait déjà parlé de lui. +Quant à son influence sur le général, nous verrons bien s'il s'en sert +pour ou contre nous! Est-ce un ennemi? Se vengera-t-il de la +désobéissance de Lucie? Ah! qu'il me crée toutes les luttes dont +l'esprit humain est capable, qu'il entasse toutes les montagnes de +l'Atlas entre Lucie et moi, je me sens de force à tout renverser. Lucie +déteste le mensonge, elle n'aime de sa religion que ce que j'en peux +aimer; le reste, Dieu le fera retomber en poussière sous les pas de la +volonté et le dissipera sous le souffle de l'amour!</p> + +<p>Le grand-père s'est levé à dix heures. Nous avons été l'embrasser. Lucie +lui a dit, avec un beau rire tendre, que nous étions <i>d'accord sur bien +des points</i>. Il nous a bénis, il a marié nos cœurs dans ses bras +tremblants. Liens sacrés!... Je n'ai pas voulu me gâter cette journée +par une entrevue peut-être désagréable avec le général. Lucie a été du +même avis. Elle m'a renvoyé.</p> + +<p>«Ne pensons à rien d'inquiétant aujourd'hui, disait-elle; savourons +notre espoir dans le recueillement. Je ne me laisserai tourmenter par +personne, moi, je le déclare! Je chanterai pour le grand-père. Nous +lirons, nous ne dirons rien aux autres. Nous rirons tous les deux. Mon +père aussi a besoin de calme. Peut-être que demain il ne sera plus du +tout pressé de brusquer nos résolutions et les siennes propres.»</p> + +<p>Et me voilà, mon père, me voilà seul et tranquille dans mon chalet. Ah! +que n'y suis-je avec toi! Mais ne viens que quand je te le dirai. Je +veux essayer mes forces contre ce prêtre déguisé; je veux pouvoir te +dire: «J'ai été patient; j'ai été doux et ferme, généreux et sévère....» +Je veux faire acte de virilité intellectuelle et morale. Je veux que +Lucie soit fière de moi et que tu sois content de ton enfant.</p> + +<p class="smcap droit"> +<span style="margin-left: 9em;">Émile.</span><br /> +</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXV" id="XXV"></a><a href="#table">XXV.</a></h2> + +<h3><a href="#table">ÉMILE A M. LEMONTIER, A CHÊNEVILLE.</a></h3> + + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">Aix, 23 juin.</span><br /> +</p> + +<p>Je me disposais ce matin à aller à Turdy, lorsque Moreali, que je n'ai +pas vu hier, m'a pour ainsi dire fermé la route en s'attachant à mes +pas. Il devinait mon projet; il savait sans nul doute mon entrevue +matinale de la veille avec Lucie, il voulait m'empêcher de la +renouveler, ou il voulait y assister. Dans mon récit trop ému de cette +matinée d'hier, j'ai oublié un petit incident qui peut avoir son +importance, et qui a fait passer un petit nuage sur l'enjouement +délicieux de Lucie. Je t'ai dit que nous avions pris ensemble un vrai +repas d'amoureux, des œufs frais et de la crème, sur la terrasse de +gazon, devant le site grandiose qui s'ouvre là, au bout du jardin. +C'était l'heure du premier déjeuner de Lucie, et Misie n'avait +naturellement apporté qu'un couvert. Lucie m'ayant invité à partager ce +léger repas, Misie montra une extrême répugnance à lui obéir, et même, +en m'apportant mon couvert, elle eut tant de mauvaise grâce, que Lucie, +surprise, lui demanda ce qu'elle avait.</p> + +<p><i>Pauvre chère demoiselle</i>! et de grands soupirs affectés, ce fut toute +la réponse de Misie.</p> + +<p>Misie est une grande et forte femme de trente à trente-cinq ans, qui, +depuis son enfance, a passé à Turdy par divers grades de domesticité. +Elle gardait les vaches, quand madame La Quintinie, touchée de son air +simple et de sa piété, la fit entrer dans sa chambre, et l'y appela de +temps en temps dans ses derniers jours. En mourant, elle la recommanda à +son père, qui l'a toujours gardée, et qui, malgré son peu d'ordre et +d'intelligence, l'a mise à la tête de l'office et de la lingerie.</p> + +<p>«Elle est bonne, dit Lucie tout en me donnant ces détails, et je crois +qu'elle m'est attachée, surtout depuis les soins que j'ai donnés à sa +petite; mais elle est d'une dévotion exaltée et superstitieuse. Je ne +serais pas étonnée qu'elle nous regardât, vous comme un païen, et moi +comme une âme dévouée désormais à l'enfer. Ah! cette dévotion, quand +elle est mal comprise, elle dénature le cœur et fait taire jusqu'à la +reconnaissance d'une mère!»</p> + +<p>Je crois donc que l'abbé sait par Misie tout ce que fait Lucie. Henri +m'a dit les avoir vus conférer à Aix deux ou trois fois. Je t'ai écrit, +n'est-il pas vrai? que le comte de Luiges était venu prendre ici +quelques bains, et que Moreali l'y avait accompagné. Est-ce pour ne pas +quitter son ami, ou pour se trouver plus près de Turdy? Ce doit être +pour ce dernier motif, car Aix est une résidence bien bruyante pour un +homme de son caractère, et bien trop fréquentée pour un prêtre qui cache +son état.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, j'ai accepté la promenade avec lui, et je l'ai suivi +à travers les prés, affectant un calme qui ne l'a pas trompé, mais qui +lui a donné à réfléchir sur la persévérance dont je suis capable.</p> + +<p>«Émile, m'a-t-il dit tout à coup, c'est donc un fait accompli? Vous +l'emportez? Vous avez vaincu tous les scrupules de mademoiselle La +Quintinie? Vous avez sa parole?»</p> + +<p>Il me sembla qu'il me tendait un piége, et, au lieu de lui répondre, je +lui demandai d'où il tenait ces renseignements.</p> + +<p>«Je ne les <i>tiens</i> pas, répondit-il, je vous les demande. J'espère +encore que Lucie n'est pas décidée. Je vous rapporte les appréhensions +de son père. J'ai passé la soirée d'hier avec eux, et je n'ai rien à +vous cacher: le général est inébranlable, et veut une prompte solution.</p> + +<p>—C'est-à-dire qu'il me refuse la main de Lucie?</p> + +<p>—Il vous la refusera si vous n'abjurez pas vos erreurs.</p> + +<p>—Vous a-t-il chargé de me signifier mon arrêt?</p> + +<p>—Oui; mais, si je m'en charge, c'est pour amortir le coup, car c'est +avec douleur que je remplis une telle mission.»</p> + +<p>J'avais réussi à me maintenir parfaitement calme.</p> + +<p>«Vous êtes bien pâle, me dit Moreali; asseyons-nous.</p> + +<p>—Non, monsieur; un homme doit recevoir debout la blessure qu'il a +prévue et bravée. Je ne me répandrai pas en plaintes inutiles. Je vous +demanderai seulement s'il dépend de vous de modifier cette décision de +M. La Quintinie.»</p> + +<p>Ce fut au tour de Moreali de pâlir, à mon tour de lui demander s'il ne +voulait pas se reposer.</p> + +<p>«Asseyons-nous, dit-il, nous en avons besoin tous les deux, car nous +souffrons autant l'un que l'autre; mais tous deux nous sommes sincères, +je le jure devant Dieu, et cette douleur qui nous frappe doit nous unir +au lieu de nous diviser.</p> + +<p>—Quelle est donc votre douleur, à vous, monsieur, et quel intérêt si +profond pouvez-vous prendre à la mienne?</p> + +<p>—Émile! s'écria-t-il avec l'accent d'une vive sensibilité, est-ce que +vous me prenez pour un hypocrite?</p> + +<p>—Pour un hypocrite de profession, oui, monsieur, c'est-à-dire pour un +de ces hommes qui acceptent les missions secrètes et qui s'embarquent +dans les ténèbres pour frapper à couvert. Quelque soit votre état, vous +faites une de ces campagnes perfides et mystérieuses qui croient avoir +un but sacré, et vous, homme sincère et bon par nature, vous agissez +sous la pression d'une autorité que vous ne croyez pas pouvoir récuser, +ou sous celle d'un fanatisme que vous prenez pour la foi.</p> + +<p>—Ni l'un ni l'autre, répondit-il en se levant et en parlant avec +énergie. J'agis de mon plein gré, de mon propre mouvement et sous +l'empire d'un sentiment aussi pur que ma conviction est nette et dégagée +de fanatisme. Écoutez, monsieur Lemontier, j'aime le vrai, vous l'avez +dit, et pourtant vous me voyez ici sous un habit qui n'est pas le mien: +je suis prêtre.</p> + +<p>—Je le savais, monsieur.</p> + +<p>—Lucie vous l'avait dit?</p> + +<p>—Non, car je ne le lui ai pas demandé.</p> + +<p>—Hélas! je ne puis donc avoir auprès de vous le mérite de la +confiance? Les circonstances sont contre moi, je le vois bien.</p> + +<p>—C'est vous qui vous les rendez contraires en vous couvrant d'un +masque. A quelle confiance pouvez-vous prétendre, ainsi déguisé?</p> + +<p>—Eh quoi! reprit-il d'un air de surprise, poussez-vous plus loin que +nous le respect de la lettre? Si vous aviez à fuir une persécution, à +travers un danger, à échapper à quelque injuste sentence de prison ou de +mort, vous reprocheriez-vous de passer une frontière ou de franchir une +ligne ennemie sous l'habit d'un paysan, d'un soldat et même d'un prêtre?</p> + +<p>—Votre vie ou votre liberté court-elle un danger ici? Pouvez-vous dire +oui sur l'honneur?</p> + +<p>—Oui, sur l'honneur, reprit-il. Un de ces dangers était certain pour +moi il y a quelques jours. Il n'existe plus; je suis libre de reprendre +le costume ecclésiastique, et je le reprendrai à Chambéry. Si je ne le +reprends pas à Aix, c'est pour ne pas attirer inutilement l'attention +sur ma personne, et pour ne pas éveiller la malveillance.</p> + +<p>—De quelle malveillance vous plaignez-vous donc dans un pays et dans un +temps où l'habitude et la mode sont pour tout ce qui porte la soutane?</p> + +<p>—Ah! cette soutane, vous la détestez bien, Émile? Mais connaissez-moi +donc sans prévention! Je suis par moi-même un homme obscur, et ma +personne a toujours passé inaperçue dans le monde. Ne puis-je avoir eu +dans ce pays-ci un devoir à remplir, un devoir tout personnel, je le +répète, m'être entouré, pour le mener à bonne fin, de précautions +indispensables, et me retirer sans bruit, sans avoir à me faire le +reproche d'avoir trompé personne? Mademoiselle de Turdy, mademoiselle La +Quintinie et son père savent qui je suis, son grand-père le sait depuis +hier, vous le savez aujourd'hui; mon hôte, le comte de Luiges, l'a +toujours su. Voilà les seules personnes à qui j'aie eu affaire. En quoi +les ai-je trompées? Et vous, le dernier averti, que me reprochez-vous?</p> + +<p>—Je ne vous ai rien reproché, monsieur, je me suis méfié, voilà tout.</p> + +<p>—Et vous vous méfiez encore?</p> + +<p>—Oui, et je me méfie davantage; je me méfie d'un prêtre qui, en ce +temps de réaction catholique, et lorsque les gouvernements croient +devoir tant ménager cette opinion menaçante, se trouve ou se croit en +danger sur le sol de la France. Je ne sache pas un homme de cœur, à +quelque état qu'il appartienne, qui, en temps de paix et de sécurité +générale, ait à préserver sa vie sous un déguisement de nom et d'habit.</p> + +<p>—A quelque état qu'il appartienne, dites-vous! Ignorez-vous qu'il en +est un où l'homme, forcé d'abjurer les lois du point d'honneur qui vous +régissent, est complétement empêché de repousser la violence par la +violence?</p> + +<p>—Quelle violence peut donc avoir provoquée un de ces hommes dont la +mission est toute de paix et de douceur, à moins qu'il n'ait manqué à +cette mission? Sommes-nous sous le régime de la terreur? Et ne +voyez-vous pas que vous me forcez à soupçonner un crime, ou tout au +moins une faute grave, un oubli quelconque de vos devoirs dans le +passé?»</p> + +<p>Cet interrogatoire où il m'avait entraîné presque malgré moi, par une +confiance tardive et incomplète, le jeta dans une agitation où je vis se +révéler une face nouvelle de son caractère. La fierté blessée, la +passion, la douleur et la colère répandirent sur son visage, dans sa +voix et dans son attitude une lumière sombre et comme un élan de révolte +impétueuse.</p> + +<p>«Ah! c'en est trop! dit-il en me serrant le bras comme s'il eût voulu +me le briser, vous êtes un enfant, vous! et moi, j'ai derrière moi +trente ans de sacrifices, de mérites, d'expiations, peut-être! Oui, un +prêtre peut sans rougir parler de repentir et de pénitence, et c'est +pour cela que sa loi est plus belle et sa vie plus grande que les +vôtres! Eût-il un jour en cette vie oublié les devoirs de son état, il y +peut rentrer à l'instant même et s'y purifier, s'y retremper dans les +larmes et la prière. Qui êtes-vous, vous autres, pour nous interroger? +Vous ne pouvez ici nous condamner ni nous absoudre, car vous ne pouvez +ni vous châtier ni vous réhabiliter vous-mêmes. Quand le monde vous a +pris votre honneur, il ne peut ni ne veut vous le rendre. Vous n'oseriez +pas même le lui redemander; car, juste ou non, la sentence de vos +tribunaux est une tache indélébile, et votre humble acquiescement aux +rigueurs de l'opinion publique vous ferait tomber encore plus bas dans +son mépris. C'est l'iniquité de vos principes en pareille matière qui +vous rend si hargneux et si implacables envers nous. Vous voilà bien +fiers de pouvoir nous dire: «Vous êtes prêtres; soyez saints, soyez +anges, ou nous vous déclarons mauvais prêtres!» Eh bien, je vous +déclare, moi, que nous n'accepterons pas votre jugement. Nous ne +relevons que de Dieu. Nos manquements, nos erreurs n'ont de recours qu'à +son tribunal, qui est omnipotent, tandis que le vôtre n'est que +poussière. C'est pour cela que vous n'êtes rien, et que nous sommes tout +dans l'ordre moral et philosophique. Oui, nous seuls représentons la +vérité morale et religieuse, la seule vérité, celle qui prévaut depuis +les premiers âges de la pensée humaine, et qui prévaudra au delà des +institutions civiles de tous les siècles. A nous le dogme de la +réhabilitation par l'expiation, à nous le salut des âmes éprouvées et +brisées, à nous le saint orgueil de l'humiliation, les joies sublimes de +la douleur et l'efficacité de la pénitence! A vous, qui portez si haut +la tête, les hontes et les châtiments sans appel de la vie mondaine; +mais à nous, qui, bafoués et avilis par vous, rampons sur nos genoux +parmi les ronces, le baume efficace de la sanctification et les +triomphes de l'éternité!»</p> + +<p>Je te donne un résumé de sa sortie; je ne cherche point à en traduire +l'éloquence. Il fut vraiment beau d'attendrissement et de conviction +exaltée. Tout son corps tremblait, sa main blanche était livide; son +regard, enflammé et mouillé tour à tour, supportait héroïquement +l'attention du mien. Il est impossible de s'avouer coupable sans une +souffrance profonde. Cette souffrance était en lui, mais elle ne le +rabaissait pas, et, sans me reprocher de l'avoir forcé à cette sorte de +confession, je n'eus aucune envie d'en profiter pour le mortifier +davantage. Je détachai tranquillement de mon bras sa main qui s'y était +crispée, je la ramenai sur sa poitrine, et je lui dis:</p> + +<p>«Votre doctrine de la réhabilitation par l'expiation est la seule belle, +la seule bonne, la seule vraie: c'est celle du Christ; mais elle est +mienne autant que vôtre. Elle passera un jour dans l'esprit des sociétés +et des législations; elle y passera par une nouvelle prédication de +l'Évangile, dont vous n'aurez pas, dont vous n'avez déjà plus le +monopole, vous qui prétendez être les seuls apôtres de la vérité et les +seuls réformateurs autorisés par la révélation. La parole de Jésus est +l'héritage de tous, et tout homme qui l'a comprise peut racheter ses +propres fautes ou effacer par la charité celles de son semblable. Si, +comme je le crois, vous avez un poids sur la conscience, ne voyez donc +pas en moi un juge sans merci. Je vous absous de votre déguisement; et +j'ai déjà pris des mesures pour empêcher que votre véritable nomme fût +divulgué; mais, en revanche, j'exige de vous une sincérité absolue. +Vous me direz si l'obstination du général et ses préventions contre moi +sont votre ouvrage.</p> + +<p>—Sa conversion est mon ouvrage, si mes prières ont été exaucées!</p> + +<p>—Ne redevenez pas jésuite, ou je vous montrerai que je sais opposer la +prudence à la ruse.</p> + +<p>—Jésuite? s'écria-t-il. Je ne suis pas jésuite! A tort ou à raison, je +me suis séparé de l'esprit de cette société puissante, voilà pourquoi je +suis seul et faible sur la terre.</p> + +<p>—Persécuté peut-être! Je le souhaiterais pour vous, vous ouvririez +peut-être les yeux sur le mérite de la droiture absolue, mérite +difficile dans la vie pratique et nécessaire devant Dieu; mais je n'ai +pas le droit de vous adresser d'autres questions que celles qui me +concernent, et je vous réitère celle à laquelle vous venez de répondre +d'une manière évasive.</p> + +<p>—Vous le voulez? dit-il. Je frapperai donc le grand coup, et, si vous +avez la force d'esprit et de conviction à laquelle vous croyez pouvoir +prétendre, vous ne me regarderez pas comme un ennemi après que j'aurai +parlé. Oui, c'est moi qui ai dit au père de Lucie: «Votre fille ne peut +pas devenir la fille d'un philosophe ennemi de l'Église.» Mais ne le +saviez-vous pas, Émile? Ne m'étais-je pas déclaré à vous-même?</p> + +<p>—Vous m'avez dit qu'on vous avait arraché malgré vous ce cri de votre +conscience catholique: «Il n'y a jamais moyen de transiger en matière de +foi.» Ce sont là vos propres paroles. Je vois que vous les avez +développées de manière à rendre le général inflexible en dépit de son +caractère indécis et de sa tendresse pour sa fille.</p> + +<p>—J'ai été entraîné hier à ces développements par l'irrésolution de +mademoiselle La Quintinie. Ne vous en prenez qu'à vous-même, qui avez +travaillé à la détacher de l'Église.</p> + +<p>—A la bonne heure, monsieur! J'aime mieux tout savoir.</p> + +<p>—Vous voulez donc que je déclare la guerre à votre amour?</p> + +<p>—Oui. Puisque c'est la guerre, combattons face à face! Il m'en coûtait +de vous accuser d'une trahison réfléchie.</p> + +<p>—Oh! s'écria-t-il avec véhémence, m'avez-vous cru un instant capable de +vous calomnier, Émile, de rabaisser votre caractère et celui de votre +père? S'il en est ainsi, je suis bien malheureux.»</p> + +<p>Il pleurait de véritables larmes. Je fus ému.</p> + +<p>«Non, monsieur, lui dis-je. Si j'ai été tenté d'y croire, je m'en suis +défendu, et, devant ces larmes que je vous vois répandre, je sens que je +dois m'abstenir d'un pareil soupçon.</p> + +<p>—Merci, reprit-il en me serrant dans ses bras; merci, mon enfant! Ah! +je le vois bien, vous êtes un cœur généreux et une noble nature! Vous +séparer de celle que vous aimez est un calice que je partage avec vous, +vous le voyez. Mon âme est brisée du coup que je vous porte! Je la +plains elle-même, cette jeune fille...»</p> + +<p>Ici les sanglots l'étouffèrent, comme si Lucie eût été pour lui l'objet +d'une affection encore plus vive que celle qu'il m'exprimait à moi-même; +mais il fit un effort pour vaincre cette pitié, et il continua:</p> + +<p>«Il faut la sauver à tout prix, dût-elle en mourir! Qu'elle meure en +paix avec Dieu et revive dans sa gloire plutôt que de vivre dans le +péché et de végéter dans la mort!—A présent, Émile, reprit-il après un +moment de silence et de recueillement, mon devoir m'oblige de vous +faire une dernière sommation. Vous pouvez encore ramener à vous M. La +Quintinie. Consultez-vous, essayez de vaincre l'orgueil philosophique; +écoutez la voix de Dieu, qui vous enverra la foi, si vous la lui +demandez ardemment. En un mot, faites votre possible pour vous convertir +à la vérité, et, quelque frayeur que puisse m'inspirer pour votre avenir +l'influence de votre père, je porterai des paroles de conciliation et +d'espérance aux habitants de Turdy.</p> + +<p>—Non, monsieur, répondis-je, ne trompez personne et n'essayez pas de +vous tromper vous-même. J'ai la foi; j'ai été élevé dans la doctrine de +vérité; j'aime Dieu de toute mon âme, et je sais prier. C'est pourquoi +je n'accepterai jamais le joug du prêtre et les conditions de M. La +Quintinie.</p> + +<p>—Votre réponse me navre, reprit-il; mais je m'y attendais. Je vais la +porter au général, et soyez sûr que je vous rendrai cette justice de +dire que vous êtes un honnête homme, ennemi de toute hypocrisie, capable +de sacrifier l'amour plutôt que d'avoir recours au mensonge.»</p> + +<p>Il se dirigea vers le lac. Au bout de quelques pas, il s'arrêta en +voyant que je le suivais. Je le rejoignis.</p> + +<p>«Vous allez à Turdy, lui dis-je, j'y vais aussi: faisons-nous la route +ensemble?</p> + +<p>—N'y venez pas! répondit-il vivement, je m'y oppose!</p> + +<p>—Vous ne pouvez pas vous y opposer: vous n'êtes pas le père de Lucie.</p> + +<p>—Je suis son père et le vôtre, reprit-il avec chaleur. Je dois vous +épargner une grande douleur... et même un véritable danger, celui +d'exaspérer le général contre vous.</p> + +<p>—Je vous réponds, moi, de résister à toute douleur et d'empêcher toute +colère. Si je dois perdre Lucie, ce n'est pas sur l'avis d'un tiers que +je peux la quitter sans prendre congé d'elle, et le général n'a pas le +droit de me faire défendre la maison. Je ne puis recevoir un pareil +ordre que de lui-même, et je prétends le contraindre à me l'exprimer +sous forme de regret et de prière.</p> + +<p>—C'est insensé de votre part, Émile; vous ne connaissez pas le naturel +emporté de cet homme! Il sera impoli, brutal; il ne comprendra rien à +votre juste fierté. Vous vous croirez forcé de lui demander +réparation.... Non, je ne souffrirai pas que vous vous exposiez à de +pareilles extrémités. Retournez chez vous, je me charge de vous porter +une lettre de lui, une lettre dont la politesse répondra à toutes vos +exigences....</p> + +<p>—Non, vous dis-je, je veux tenir son dernier mot de lui-même; je veux +me retirer avec les honneurs de la guerre; car, je vous le jure, +monsieur, le fils de mon père ne sera jamais éconduit par une lettre, +et, si on lui interdit le seuil d'une maison respectable, ce sera avec +toutes les formes du respect exigé par le nom qu'il porte et qu'il veut +porter dignement.»</p> + +<p>Moreali fut anéanti par ma fermeté. Nous descendîmes ensemble dans une +barque, et nous traversâmes le lac sans échanger un mot....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXVI" id="XXVI"></a><a href="#table">XXVI.</a></h2> + +<h3><a href="#table">HENRI VALMARE A M. H. LEMONTIER.</a></h3> + + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">Aix, 23 juin.</span><br /> +</p> + +<p>C'est moi qui me charge de vous raconter ce qui s'est passé ce matin à +Turdy. J'ôte la plume des mains d'Émile, parce qu'à le voir si agissant, +si combattant et si ému, je crains qu'il ne reprenne la fièvre en +veillant pour vous écrire. Je l'ai forcé de se coucher, et j'ai promis +de vous raconter, avec la précision de détail que vous exigez de lui, +tout ce dont j'ai été témoin.</p> + +<p>Je déjeunais à Turdy avec mesdames Marsanne et quelques personnes des +environs lorsqu'Émile est arrivé avec l'abbé Fervet. Ils ont attendu au +salon que l'on fût sorti de table. Émile m'a averti par quelques mots à +l'oreille. Je l'ai suivi sur la terrasse avec le général et l'abbé. Le +général s'est mis à fumer sa pipe solennellement, attendant que la +tranchée fût ouverte. Émile ne bougeait pas. Fermes comme deux rocs, lui +et moi, nous voulions que l'abbé fît son office parlementaire. Il y +était mal disposé, il paraissait fort embarrassé. Enfin il a rompu la +glace en disant au général:</p> + +<p>«Vous devez être surpris, monsieur, de voir ici M. Lemontier, malgré le +désir que vous aviez manifesté de ne plus lui laisser de vaines +espérances. Je n'ai pas cru devoir m'opposer à son intention de recevoir +de votre propre bouche la solution du différend qui vous occupe.»</p> + +<p>Le général, manifestement contrarié d'être mis en demeure de s'expliquer +en personne, a pris un air de hauteur peu supportable. Il a posé à Émile +un ultimatum de toutes pièces: abjuration de ses principes, parole +d'honneur de ne contrarier en rien les pratiques religieuses et +particulièrement le choix du confesseur de sa femme, billet de +confession pour lui-même, promesse de se livrer aux mains des +convertisseurs, enfin un programme que je n'eusse point accepté pour +moi-même, quelque bon marché que je fasse de ces sortes de choses. Émile +écoutait froidement. L'abbé était fort agité: il a de l'esprit, il +sentait la pauvreté d'élocution du général; mais, n'en voulant pas +démordre lui-même, il le surveillait, la sueur au front.</p> + +<p>«Est-ce tout? a dit Émile en souriant et en se tournant vers l'abbé. Ne +me demandera-t-on pas d'écrire quelque manifeste contre les opinions de +mon père?»</p> + +<p>Cette pointe d'ironie a irrité le général. Il y avait déjà cinq minutes +qu'il éprouvait le besoin de se mettre en colère pour couvrir le +ridicule de sa situation par un éclat d'autorité. La bombe a éclaté.</p> + +<p>«Eh bien, monsieur, s'est-il écrié, si l'on obtenait cela de vous, ce ne +serait pas ce que vous feriez de plus mauvais en votre vie!</p> + +<p>—J'en juge autrement, a dit Émile; je me mépriserais d'agir ainsi, et +je ne me pardonnerai jamais d'avoir cédé sur le reste.»</p> + +<p>La fermeté de son accent et le calme de son attitude ont frappé le +général. Il l'a regardé avec surprise et même avec radoucissement. Le +vieux homme de guerre, tout absurde qu'il est d'ailleurs, estime +l'adversaire qui fait bonne contenance.</p> + +<p>«Allons! vous avez vos principes, a-t-il dit: chacun les siens. Le +respect filial est une bonne chose en elle-même. Je ne veux pas vous +mortifier, moi!... Je fais cas de vous au fond; mais vous voyez qu'il +n'y a pas de transaction possible. Je vous prie donc de renoncer à ma +fille, et qu'il ne soit plus question de cela!</p> + +<p>—Je ne puis vous promettre ce que vous me demandez.</p> + +<p>—Comment! vous persistez malgré ma volonté?</p> + +<p>—Plus je respecte votre volonté, moins je l'accepte comme inébranlable.</p> + +<p>—Elle l'est, monsieur!</p> + +<p>—Le temps seul peut m'apporter cette conviction. Il ne dépend pas de +vous de m'interdire l'espérance.</p> + +<p>—Ma foi, espérez tant que bon vous semblera, cela vous regarde, pourvu +que vous ne fassiez part de vos illusions à personne!</p> + +<p>—Vous vous opposez à ce que je les exprime à mademoiselle La Quintinie? +Est-ce là ce que vous voulez dire?</p> + +<p>—Je m'y oppose formellement.</p> + +<p>—Vous ne le pouvez pas, monsieur.</p> + +<p>—Comment! je ne le peux pas? Je ne suis pas le maître de ma fille?</p> + +<p>—Non, monsieur, vous êtes mieux que cela; car elle est une personne et +non une chose. Son cœur ne peut céder qu'à la persuasion, et j'ignore +si vous l'avez persuadé.</p> + +<p>—Mais savez-vous, monsieur Émile, que j'ai un bon sabre, et que +quiconque touche à ce qui m'appartient a tout de suite affaire à ce +sabre-là?</p> + +<p>—Si je me permettais de toucher malgré vous à un cheveu de votre fille, +je comprendrais que ma main tombât sous votre sabre; mais mon respect +aspirant à son estime est une chose que vous n'avez aucun moyen de +sabrer.</p> + +<p>—Ce sont là des subtilités! Je vous dis, moi, que ma fille est ma +chose, elle est mon sang, elle m'appartient au même titre que mon bras.</p> + +<p>—Si elle ne fait qu'un avec vous, si son cœur est votre cœur, +n'essayez pas de l'arracher de votre poitrine; ce serait vous sacrifier +tous les deux.</p> + +<p>—Ah çà! vous croyez donc que ma fille vous aime? Voilà qui est un peu +fort!</p> + +<p>—Je n'ai pas cette prétention; mais elle eût pu m'aimer un jour, +puisqu'elle m'estimait déjà, et j'ai le droit d'aspirer à poursuivre le +progrès de ses sentiments pour moi.</p> + +<p>—Ah! ah! Comment ferez-vous pour exercer ce droit-là malgré moi?</p> + +<p>—Vous me l'accorderez.</p> + +<p>—Jamais!</p> + +<p>—Jamais est ici un mot contre lequel votre conscience d'homme et de +père proteste en vous-même.</p> + +<p>—Comment ça, s'il vous plaît?</p> + +<p>—Votre honneur vous défend de repousser l'insistance d'un jeune homme +que vous savez parfaitement honnête, digne, sincère et respectueux. +Votre sentiment paternel vous prescrit de l'examiner davantage avant de +renoncer au bonheur qu'il peut apporter dans votre famille.»</p> + +<p>Le général s'est trouvé fort embarrassé pour répondre. Je crois que ses +idées bondissaient dans sa tête comme le grain sur un van. On ne sait +jamais s'il comprend bien ce qu'il a l'air d'écouter; mais la tenue +d'Émile, le son de sa voix et la limpidité de son regard agissaient +évidemment sur son appareil nerveux. Émile a frappé le dernier coup en +se tournant vers l'abbé Fervet et en lui disant avec une grande aménité:</p> + +<p>«Allons, monsieur, vous qui m'estimez aussi et qui regrettiez la +précipitation de M. le général, aidez-moi donc à le convaincre.»</p> + +<p>L'abbé s'est réveillé comme en sursaut; mais, avant qu'il eût eu le +temps de répondre, le général l'avait interpellé avec l'empressement +d'un enfant qui saisit la robe de son pédagogue pour se couvrir.</p> + +<p>«Oui, l'abbé; oui, c'est à vous de prononcer! Vous savez, moi, je m'en +rapporte à vous. Faut-il attendre encore un peu? Faut-il couper court +aux pourparlers?»</p> + +<p>L'abbé s'est remis de son trouble.</p> + +<p>«La question, telle que vous l'aviez posée, reste entière, si M. Émile +persiste à ne pas la modifier. Vous étiez résolu à lui accorder du +temps, s'il nous permettait d'espérer l'effet de ses réflexions; c'est +lui-même qui vient ici nous dire en dernier appel de ne rien espérer de +lui. Dès lors, je ne comprends plus ni son insistance, ni <i>notre</i> +hésitation.</p> + +<p><span class="smcap">Émile.</span>—Et vous hésitez pourtant encore, monsieur Moreali, +convenez-en! Vous sentez que <i>couper court</i>, comme dit le général, c'est +injustement blesser un caractère sans reproche et repousser une +affection sans rancune. Peut-être votre conscience catholique vous +reproche-t-elle aussi quelque chose à mon égard.</p> + +<p><span class="smcap">L'abbé.</span>—Expliquez-vous, Émile.</p> + +<p><span class="smcap">Émile.</span>—Eh bien, vous manquez de foi en vous-même, et vous +avouez que vos doctrines ne vous paraissent pas infaillibles; car, si +vous étiez persuadé qu'elles le sont, vous chercheriez à me faire entrer +dans la famille de M. de Turdy. N'auriez-vous pas alors toute la vie +pour travailler à ma conversion? Si vous m'éloignez avec tant de hâte, +c'est que vous y renoncez apparemment, et, si vous y renoncez, c'est que +vous me croyez fort et que vous vous sentez faible; si vous vous sentez +faible, c'est que vous ne croyez pas ou que vous croyez mal, et dès lors +vous me sacrifiez non plus à un principe souverain et indiscutable, mais +à une prévention personnelle que je ne mérite pas, et dont vous vous +êtes chaudement défendu, il y a une heure, en me pressant dans vos bras +et en m'appelant votre enfant.»</p> + +<p>L'abbé me faisait l'effet d'une araignée qui s'est prise dans sa toile. +Selon moi, à présent, c'est un tartufe. Heureusement qu'Émile le juge +autrement, car son appel à l'amitié feinte ou réelle du personnage +paralysait l'action de celui-ci. Sommé au nom de la logique, dont, grâce +à son intelligence, il a plus de souci que le général, il a reconnu +humblement que son découragement était blâmable en thèse générale, mais +qu'il s'agissait ici du bonheur de mademoiselle La Quintinie.... Et, +comme impatienté de ce subterfuge, j'allais lui demander, moi, de quoi +il se mêlait, mademoiselle La Quintinie est arrivée à nous d'un air +sérieux et résolu.</p> + +<p>Son apparition a embarrassé le général, qui s'est empressé de dire à +demi-voix:</p> + +<p>«Parlons d'autre chose.»</p> + +<p>Mais Lucie avait entendu ou deviné, et, prenant la parole avec une +certaine sévérité:</p> + +<p>«Mon père, a-t-elle dit, je sais fort bien ce qui se passe, et j'y suis +trop intéressée pour ne pas vouloir y assister. D'ailleurs, je vous +apporte un avis grave et triste. Mon grand-père est fort souffrant. La +discussion beaucoup trop vive qui a eu lieu en sa présence hier au soir +lui a fait passer une mauvaise nuit. Il n'a pu assister au déjeuner, et +je viens de le trouver si pâle et si abattu, que j'en suis inquiète. Il +se tourmente beaucoup des résolutions que vous prenez en ce moment. Vous +savez qu'elles lui déplaisent, qu'elles l'irritent et l'affligent. Ce +n'est point à son âge que l'on supporte de sérieuses contrariétés. +Quelque parti que vous ayez pris ou que vous comptiez prendre, je viens +donc vous dire que je me refuse jusqu'à nouvel ordre à laisser dire le +dernier mot de la situation. Le grand-père demande à voir M. Lemontier. +Je prie donc M. Lemontier d'aller le trouver, de lui laisser l'espérance +de voir les choses s'arranger entre nous, et de revenir demain, +plusieurs jours de suite, s'il le faut, pour le calmer et le guérir.»</p> + +<p>Le général, qui est peu tendre pour son beau-père, a cassé le bec +d'ambre de sa pipe en la posant avec dépit sur le rebord de la terrasse. +Il a regardé son cher abbé d'un air de détresse comme pour lui dire de +parer le coup. L'abbé, très-pâle, a remué les lèvres; mais mademoiselle +La Quintinie l'a regardé, elle aussi, et il est devenu jaune comme si la +bile lui remontait au front et aux yeux.</p> + +<p>«J'espère, monsieur, lui a-t-elle dit, que vous n'aurez pas d'objection +à faire sur ce point, car c'est un devoir d'humanité pour vous, un +devoir de famille pour moi, et la religion qui me commanderait de fouler +aux pieds ces devoirs-là ne serait pas la mienne.</p> + +<p>—J'irai moi-même avec M. Lemontier,» a répondu M. Fervet.</p> + +<p>Mais Lucie, avec une énergie extraordinaire, l'a cloué sur place d'un +geste.</p> + +<p>«Non, monsieur, vous ne verrez plus mon grand-père. Votre présence lui +fait du mal; c'est une prévention injuste, mais elle existe, et je vous +défends de sa part de reparaître ici sans sa permission.»</p> + +<p>Émile, qui était déjà au bout de la terrasse,—car, dès les premiers +mots de Lucie, il s'était mis en devoir de courir chez le grand-père +sans autre autorisation,—a entendu ces terribles paroles, car il s'est +retourné involontairement; mais Lucie lui a fait signe de se hâter, et +il a disparu.</p> + +<p>Quel coup de théâtre, mon ami! et que n'étiez-vous là pour voir le +triomphe de la cause d'Émile fouler l'orgueil de ce prêtre! Moi, je +n'aurais pas cédé ma chaise pour un million, car j'ai pris l'abbé en +grippe... d'abord parce qu'il est déguisé, ensuite parce qu'il se donne +avec moi de petits airs de dédain philosophique qui m'offensent, et puis +peut-être aussi parce que mademoiselle Marsanne, tout en raillant, parle +trop de son éloquence, de ses belles manières et de sa belle main. Oui, +je commence à croire qu'un prêtre est un homme, et j'ai grand'peur pour +ces messieurs que ma femme ne se confesse pas beaucoup!</p> + +<p>Et puis, et puis je veux tout vous dire, <i>à vous seul</i>. Émile, qui n'a +pas fait cette découverte, ou qui n'a pas conçu ce soupçon, est bien +assez agité. S'il lui faut lutter encore, laissons-lui ce calme qui l'a +fait triompher aujourd'hui; mais pesez mes observations, je veux vous +les donner très-complètes.</p> + +<p>L'abbé était aplati. Lui qui, une heure auparavant, disait à Émile: +«N'entrez plus dans cette maison, vous en serez chassé, vous serez forcé +de vous battre avec le terrible général,» c'était à son tour de quitter +la maison et d'y laisser Émile. Le général s'est montré terrible en +effet, mais contre sa fille seulement. Il lui a adressé une semonce de +Croquemitaine qu'elle a écoutée avec sang-froid et que je n'ai guère +entendue. Toute mon attention était absorbée par l'abbé Fervet, qui +paraissait près de se trouver mal. Un instant j'ai cru qu'il allait +tomber de sa hauteur, et voyez comment je suis humanitaire! je +m'apprêtais à l'empêcher de se fendre la tête sur les dalles; mais il +s'est raffermi: son front, qui est beau, il n'y a pas à dire, avait +l'air de vouloir toucher le ciel. L'humiliation et la colère ont +disparu, la douleur seule est restée, mais quelle douleur! Elle était +immense, effrayante. Ses yeux agrandis étaient attachés sur Lucie avec +un mélange de reproche ardent et d'épouvante désespérée. Mon ami, cet +homme de cinquante ans est jeune et beau encore; c'est l'âge des +passions terribles, surtout pour les prêtres. Ce n'est pas la fortune de +Lucie qu'il veut donner à l'Église, ce n'est pas son âme qu'il veut +donner au ciel.... Je me trompe peut-être, mais venez et voyez +vous-même, car c'est à vous qu'il appartient de dessiller les yeux du +général, ceux de sa fille aussi. Ni Émile ni moi n'oserions toucher une +question si délicate devant elle; le grand-père est trop vieux, la +vieille tante est... trop grasse. Venez, c'est à vous d'être ici le +véritable père de Lucie.... Mais je veux vous raconter l'aventure +jusqu'au bout.</p> + +<p>J'aurais dû me retirer, je ne l'ai pas fait, je ne l'ai pas voulu. +L'abbé s'est opposé aux reproches que le général adressait à sa fille.</p> + +<p>«Mademoiselle La Quintinie est dans son droit, a-t-il dit. Elle a même +complétement raison. Elle m'avait averti de la haine que son grand-père +porte aux personnes de mon état; mais, lorsque je me suis trouvé en +présence de ce vieillard, elle a exigé qu'il sût la vérité en ce qui me +concerne, et ce n'est pas moi, c'est elle qui a provoqué son irritation +par un louable scrupule de sincérité. M. de Turdy est souffrant. +Mademoiselle Lucie s'inquiète... elle craint ma présence; je me retire +sans dépit et sans murmure.</p> + +<p>—Non, mordieu! s'est écrié le général, personne ne vous chassera de +chez moi!</p> + +<p>—Mademoiselle La Quintinie est chez elle, a répliqué avec affectation +M. l'abbé.</p> + +<p><span class="smcap">Lucie.</span>—Non, monsieur, nous sommes chez mon grand-père.»</p> + +<p>L'abbé a salué profondément.</p> + +<p><span class="smcap">Le général Orgon.</span>—«Je sortirai d'ici avec vous!...</p> + +<p>—Restez, mon père, a dit Lucie, c'est moi qui reconduirai +respectueusement M. l'abbé. Soyez assez bon pour m'attendre; M. Valmare +voudra bien vous tenir compagnie un instant. Vous êtes irrité, ne vous +montrez pas ainsi. Nos hôtes se retirent, laissez les partir sans +s'apercevoir de nos agitations.»</p> + +<p>Elle a quitté la terrasse avec l'abbé, dont les yeux dilatés ont +retrouvé une lueur d'espérance et de vie. Le général était abîmé dans je +ne sais quelle méditation orageuse. Il s'est tourné vers moi, faisant +une mine de mauvais garçon, et il m'a dit d'une voix de tonnerre:</p> + +<p>«Avez-vous du feu?»</p> + +<p>Heureux d'en être quitte à si bon marché, je lui ai offert un très-bon +cigare à la place de sa pipe éteinte et cassée.</p> + +<p>«Au moins vous fumez, vous! a-t-il repris en allumant le cigare et en +gardant la pose et le ton tragiques; cet Émile n'a aucun de mes goûts! +C'est un bel esprit, un esprit fort, comme son père. Et voilà que ce +petit monsieur s'arrange de manière à ne pas quitter la place! Le vieux +Turdy le protége et prétend marier ma fille contre mon gré. C'est ce que +nous verrons, <i>sac-à-laine</i>! c'est ce que nous verrons!»</p> + +<p>Émile m'avait donné le bon exemple: j'ai répondu avec une douceur +diplomatique, j'ai plaidé de mon mieux sa cause; mais j'ai vite remarqué +que ce n'était pas le moyen de calmer le général. Il est de ces gens qui +abusent de la longanimité des autres et auxquels il faut tenir tête. Je +n'avais pas ce droit-là, mais j'ai bien vu que sa fille savait le +prendre et qu'elle pouvait s'en servir au besoin avec succès.</p> + +<p>Elle est revenue au bout d'un quart d'heure et m'a prié de rester. +Alors, prenant avec autorité les grosses mains de son père dans ses +petites mains:</p> + +<p>«Vous avez été fort méchant avec moi tout à l'heure, mon général! vous +allez me demander pardon.</p> + +<p>—Un bon pardon à coups de cravache, voilà ce que tu mériterais, toi!</p> + +<p>—Bats-moi si tu veux, a répondu Lucie en le tutoyant tout à coup, ce +qui a paru lui être agréable: je supporterai cela de bonne grâce et avec +plaisir pour l'amour de mon grand-père.</p> + +<p>—Ton grand-père, ton grand-père!... un vieux entêté!...</p> + +<p>—Pis que cela, un vieux athée, mais qui n'en ira pas moins droit au +ciel, parce qu'il est bon et qu'il m'a beaucoup aimée. Oh! dis ce que tu +voudras, il vaut mieux que toi, surtout depuis que tu es dévot! Aussi tu +as toujours été jaloux de lui, fais-y attention: tu avais tort! je vous +aimais autant l'un que l'autre; mais, si tu continues à faire le +fanatique, je l'aimerai mieux que toi, et voilà ce que tu auras gagné!</p> + +<p>—Tu me traites de fanatique à présent? Tu deviens folle! Tu ne crois +donc plus à rien?</p> + +<p>—Je crois plus que jamais, parce que je crois mieux. Et moi aussi, j'ai +été fanatique, ou j'ai failli le devenir. J'ai failli me faire +religieuse au risque de te désoler, et, quand je pensais à ton chagrin, +je travaillais à dessécher mon cœur en exaltant mon cerveau; mais j'ai +réfléchi, je me suis dit: «N'est pas fanatique qui veut. C'est pour +quelques-uns une sublimité, parce que leur génie est à la hauteur des +plus grandes épreuves. Cela est bon pour M. Moreali et non pour moi.» Eh +bien, cela ne vaut rien pour toi non plus, mon général. Tu peux avoir le +génie militaire, mais tu n'as pas le génie métaphysique, je t'en +avertis. La preuve, c'est que tu ne m'as pas du tout dissuadée d'estimer +M. Lemontier et de le préférer au couvent, où j'avais résolu de +m'ensevelir.</p> + +<p>—Le couvent!... je ne veux pas de ça! on peut faire son devoir dans le +monde, M. Moreali te l'a dit devant moi. Épousez un homme qui pense +bien, un homme qui ait vos opinions et celles de votre père....</p> + +<p>—Veux-tu faire une gageure? s'écria mademoiselle La Quintinie; c'est +que M. Moreali, qui me blâme tant de te résister aujourd'hui, +m'encouragerait dans le projet de te désobéir en me faisant religieuse!</p> + +<p>—Tu mens, ma chère Lucie!</p> + +<p>—Gageons! Tu ne veux pas parier?</p> + +<p>—Je ne veux pas entendre parler de couvent!</p> + +<p>—Et pourtant tu m'y pousses sans y prendre garde!</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Oui, toi! Supposons que j'aie pour M. Lemontier une préférence bien +décidée, une affection... complète!</p> + +<p>—Cela n'est pas.</p> + +<p>—Tu n'en sais rien!»</p> + +<p>Le général a bondi comme s'il était frappé d'une balle.</p> + +<p>«Comment! je n'en sais rien? Je devrais le savoir, et je le sais!</p> + +<p>—Tu ne le sais pas, et c'est ta faute. Tu es arrivé ici bardé de fer, +le drapeau en main, et parlant d'exterminer tous les hérétiques. Tu +étais si effrayant, que j'ai eu peur d'être hérétique moi-même.</p> + +<p>—Tu l'es devenue?</p> + +<p>—Tu vois bien! tu vas demander des fagots?</p> + +<p>—Mais, <i>sac-à-laine</i>! je suis donc ridicule?</p> + +<p>—Tu le deviendras, si tu continues!»</p> + +<p>J'admirais les ressources du caractère et de l'esprit de Lucie pour se +plier ainsi ou plutôt pour se forcer à la nuance brusque et tranchante +qui seule peut être saisie par l'intelligence rétive de son père. Les +yeux de celui-ci se sont tournés vers moi, lançant de gros éclairs, +comme pour me dire: «Malheur à toi, blanc-bec, si tu souris!» J'étais +sur mes gardes; je m'étais éloigné un peu, j'avais l'air de ne pas +entendre: je suivais un point noir qui glissait sur le lac, la barque +qui emportait Moreali. Le général s'est, de son côté, éloigné de +quelques pas, emmenant sa fille et lui parlant d'Émile en tâchant +d'assourdir le diapason peu flexible de sa voix irritée. Lucie m'a +appelé:</p> + +<p>«Il faut que vous sachiez tout, car je ne sais pas encore, moi, si mon +père ne va pas fermer la porte de la maison à double tour derrière Émile +et derrière vous quand vous en serez sortis. Eh bien, je veux qu'Émile +et son père sachent bien que la rupture aurait lieu contre mon gré. Je +ne me suis pas promise contre le gré de mon père. J'avais demandé au +moins trois mois de réflexion et de relations qui nous permissent de +nous connaître, Émile et moi: si on nous les refuse, ce ne sera pas ma +faute, et il faudra bien se soumettre; mais je déclare devant vous, à +mon père, que ceci me dégoûte du mariage, et que, ne voulant pas +recommencer de si délicates épreuves sans résultats, ni me marier avec +un inconnu, je fais vœu de ne me marier jamais!</p> + +<p>—Assez! cria le général de toute la force de ses poumons, je cède... +<i>jusqu'à nouvel ordre</i>! Vous voulez de l'excentrique? Faites-en. Vous ne +vous souciez pas de vous compromettre en recevant les visites d'un jeune +homme que je ne vous permettrais jamais d'épouser, s'il s'obstine dans +l'irréligion? Soit! courez-en les risques; ils sont assez graves; car, +lorsque vous aurez été compromise par lui, j'aurai la peine de le tuer, +moi! Allez-y!... bravez tout!... je m'en lave les mains!»</p> + +<p>Il quitta la terrasse au moment où Émile y rentrait. En passant, il lui +demanda brusquement des nouvelles de M. de Turdy, et, sans écouter la +réponse, il cria dans la cour pour qu'on lui préparât la barque.</p> + +<p>«Où vas-tu, mon père?» lui dit Lucie en courant après lui.</p> + +<p>Ils se parlèrent pendant quelque temps dans l'escalier de la tourelle, +ce qui me permit de mettre rapidement Émile au courant de ce qui venait +de se passer.</p> + +<p>«Comment va mon grand-père? dit Lucie en revenant seule.</p> + +<p>—Beaucoup mieux, dit Émile en lui baisant les mains. Il s'est endormi. +Misie est près de lui. Mais où va donc le général?</p> + +<p>—Vous le demandez? A Aix, où, grâce à nos bons rameurs, il arrivera en +même temps que M. Moreali. Il va tâcher de repuiser en lui la force +qu'il vient de perdre avec moi. Ah! Émile! Henri a dû vous dire l'orage +qui a passé sur nous pendant que vous étiez auprès du grand-père; +tâchons que ces tempêtes n'arrivent plus jusqu'à lui! Moi, j'en suis +brisée!»</p> + +<p>Elle s'assit, et sa charmante tête, pleine de l'animation de la lutte, +se pencha pâle comme un lis battu du vent. Émile la soutint dans ses +bras en lui disant:</p> + +<p>«Courage, Lucie, courage! Vous combattez pour votre liberté, je combats +pour mon amour, nous ne pouvons pas être vaincus!</p> + +<p>—Ah! que Dieu vous entende! dit-elle en se ranimant; mais comme on +souffre de lutter contre son père! un père que l'on voit si rarement, +que le cœur appelle avec impatience, dont on rêve l'arrivée, là sur le +chemin, avec son grand cheval blanc dans les jambes et sa belle balafre +sur la joue! On voudrait le voir toujours souriant, l'étouffer de +caresses, lui faire de ces quelques jours où on le tient enfin un +paradis de tendresse et d'expansion.... Et puis on le trouve sombre, +tendu, chagrin, capricieux, et tout à coup violent et obstiné!... car il +est devenu obstiné! Il n'était pas ainsi, il était vif et faible: il est +encore faible, mais il s'attache d'autant plus à ceux qui lui soufflent +l'opiniâtreté, et ses emportements ont perdu la franchise qui les +faisait oublier. Il vous dit: «Je cède,» et il se dit en lui-même: «Je +m'arrangerai pour ne pas céder.» Ah! comme on me l'a changé, mon pauvre +père! C'était un brave soldat avec toutes ses rudesses et ses naïvetés; +ils ont mis les détours et les rancunes d'un casuiste dans sa peau de +lion!...»</p> + +<p>Vous le voyez, monsieur, mademoiselle La Quintinie a ouvert les yeux. +Que l'amour ait fait ce miracle, ou que sa dévotion ait toujours été +parfaitement saine et sage, c'est à Émile de vous le dire. Je sais +seulement qu'elle aime Émile, j'en suis certain, et qu'elle déteste la +pression du Moreali.</p> + +<p>Elle nous a quittés pour aller voir son grand-père. Elle est revenue, +et, serrant les mains d'Émile:</p> + +<p>«Il faut vous en aller! Le voilà mieux, ce cher père, je dois m'occuper +de lui seul. Pauvre ami! on l'a bien fait souffrir, et c'est là ce qui +m'a mis en révolte ouverte. Il me semblait qu'on venait le poignarder +dans mes bras, et je suis devenue une lionne pour le défendre. Oh! je le +défendrai jusqu'à son dernier jour, et ils ne me feront pas aller à +Chambéry, où ils voulaient m'attirer pour m'ôter mon seul appui. Je +reste ici, quoi qu'il arrive! Revenez demain, Émile. Je ne pourrai +peut-être pas vous voir, mais vous verrez le grand-père; il faut le +tromper, il ne faut pas qu'il souffre davantage; moi, je supporterai les +bourrasques.»</p> + +<p>Émile lui demanda s'il ne ferait pas mieux de s'absenter quelques jours +pour aller vous chercher.</p> + +<p>«Non, dit-elle, qu'<i>il</i> vienne, et ne quittez pas le voisinage.</p> + +<p>—Que craignez-vous donc? s'écria Émile effrayé.</p> + +<p>—Tout et rien! mon père m'a fait hier des menaces... Émile, n'ayez pas +peur pour moi, je sauterais de plus haut que ce donjon pour revenir à +mon grand-père; mais si, pendant un jour, on venait à bout de me séparer +de lui, je veux que vous soyez là, je vous le confie. Ne me le laissez +pas mourir!... et si ce malheur arrivait... ne le laissez pas mourir en +colère!... Hélas! voyez ce que je suis forcée de vous dire, ne souffrez +pas qu'il aperçoive seulement l'ombre d'un prêtre à son chevet...»</p> + +<p>Nous avons juré tous les deux de faire bonne garde, mais nous l'avons +pressée de nous rassurer nous-mêmes sur le danger d'être séparés d'elle +sans savoir où elle serait emmenée.</p> + +<p>«Je trouverai toujours, a-t-elle dit, moyen de vous écrire; d'ailleurs, +je ne crois pas sérieusement à ce danger-là. J'ai mis tout au pire pour +que vous ne soyez surpris de rien. Jusqu'ici, Émile, je ne vous avais +pas dit combien mon père est irascible. C'est que, jusqu'ici, en lui +résistant avec franchise, je m'étais toujours préservée; mais tout à +l'heure j'ai joué mon <i>va-tout</i> avec lui. M. Henri a cru que je +triomphais parce que M. Moreali a quitté la place et parce que le +général a dit: «Je cède.» Et moi aussi, je croyais avoir vaincu; mais, +un instant après, comme je l'embrassais dans l'escalier, comptant sur +ces retours d'attendrissement qu'il avait autrefois, je n'ai pu lui +arracher un mot de raison et de bonté,... et je ne suis plus sûre de +rien!»</p> + +<p>Ces aveux de Lucie laissaient Émile dans un trouble extrême. Forcée +d'aller rejoindre son grand-père, qui la faisait demander, elle ne +pouvait nous expliquer le degré d'influence de Moreali sur le général, +et nous ignorions de quel côté porter l'action principale. Mon avis +était qu'Émile me laissât courir vers cet abbé pour le paralyser +n'importe comment. Émile voulait se cacher dans le vieux château jour et +nuit pour surveiller le général et pour préserver Lucie et le grand-père +de dangers... peut-être imaginaires. Il ne le pouvait pas d'ailleurs +sans risquer de compromettre Lucie. Nous ne trouvions plus d'autre parti +à prendre que de courir après le général pour lui promettre qu'Émile +quitterait le pays aussitôt que M. de Turdy serait hors de danger, sauf +à vous laisser le soin de reprendre seul les négociations.</p> + +<p>Nous allions repasser le lac, dont nous arpentions le rivage depuis +quelque temps avec agitation, comme vous pouvez le croire, lorsque nous +avons vu revenir la barque du général. Nous l'avons attendu.</p> + +<p>«Eh bien, nous a-t-il dit en sautant lourdement sur la grève, nous voilà +tous calmés, j'espère. C'est une trêve de trois jours que nous devons +conclure. Pas un mot à M. de Turdy de ce qui s'est passé ce matin; +laissons-lui ses illusions. Vous, monsieur Lemontier, pas un mot de +conversation particulière avec ma fille, une visite par jour d'une heure +au grand-père, et moi, pas un mot de reproche ou seulement de discussion +avec lui, avec elle, avec vous, avec qui que ce soit: voilà les +conditions. J'ai donné ma parole et je vous la donne. Donnez la vôtre, +et tout est dit... <i>jusqu'à nouvel ordre</i>!»</p> + +<p>Émile a échangé une poignée de main un peu convulsive avec le général; +je me suis abstenu de dire un mot, voulant me réserver le droit de +servir d'intermédiaire entre votre fils et Lucie. Nous avons passé le +reste de la journée à nous promener autour du manoir, le général nous +surveillant avec une lunette d'approche. A cinq heures, comme nous +repassions devant la grille, il est venu très-gracieusement nous dire +que M. de Turdy allait de mieux en mieux, et tout souriant, il nous a +crié:</p> + +<p>«A demain!»</p> + +<p>Nous voilà tranquillisés, sinon tranquilles, pour trois jours, après +lesquels vous serez ici, et l'espérance nous reviendra.</p> + +<p class="smcap droit"> +<span style="margin-left: 9em;">Henri.</span><br /> +</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXVII" id="XXVII"></a><a href="#table">XXVII.</a></h2> + +<h3><a href="#table">LUCIE A M. LEMONTIER, A CHÊNEVILLE.</a></h3> + + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">Turdy, 23 juin 1861.</span><br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Monsieur,</span><br /> +</p> + +<p>J'ai promis de n'avoir avec Émile aucun entretien particulier pendant +trois jours. Ce serait éluder un engagement de la conscience que de lui +écrire; mais je me regarde comme absolument libre de m'adresser à vous, +à <i>vous seul</i>. Je vous aime, monsieur, je vous connais, je vous ai lu, +j'ai entendu Émile parler de vous. J'ai vu votre belle âme à travers la +sienne. Je vous respecte, je vous estime, je vous chéris. Je vous sais +bienveillant, paternel pour moi. Je veux vous ouvrir mon cœur tout +entier.</p> + +<p>Ce que je ne puis ni ne dois dire à Émile dans la situation de +contrainte et d'incertitude où l'on nous tient, je peux, je veux le dire +à vous:—c'est mon secret que je confie à votre honneur. J'aime Émile de +toutes les forces de mon âme!... Je ne sais pas si c'est de l'amour: je +sais que ce n'est pas seulement de l'amitié, car j'ai connu, je connais +l'amitié, et je sais qu'elle est un calme absolu, tandis qu'ici le calme +et le trouble sont en moi, mais un trouble pieux, une crainte religieuse +de ne pas être digne de lui, et un calme divin, une certitude complète +de vouloir mériter son affection et me dévouer à son bonheur.</p> + +<p>Je me suis demandé cent fois déjà ce que je pouvais faire pour cela sans +lui sacrifier des habitudes pratiques qui diffèrent des siennes, et dont +quelques-unes l'irritent. Je n'ai pu franchir cet obstacle. Il faut donc +que le sacrifice s'accomplisse, je ne recule plus. Un sentiment accepté +en nous-mêmes devient aussitôt un devoir. J'ai voulu en vain me le +dissimuler. J'ai vu qu'il fallait abjurer ce sentiment, ou le recevoir +de Dieu avec toutes ses conséquences.</p> + +<p>Je me suis dit aussi que j'avais déjà fait pour l'amitié une partie de +ce sacrifice. J'ai respecté les opinions de mon meilleur ami, de mon +grand-père, et j'ai été amenée à déployer toute l'énergie dont je suis +capable pour les faire respecter par les autres. A l'heure qu'il est, je +suis près de lui, comme une sentinelle vigilante, pour empêcher la main +d'un prêtre d'approcher le crucifix de ses lèvres, et je sais que je +remplis un devoir. Je chasse le culte de notre maison, je détournerais +au besoin avec violence l'image du Christ de notre seuil! Et pourtant je +vénère cette image et j'adore la loi de Jésus; mais ma conscience, sûre +d'elle-même, me commande ce que je fais.</p> + +<p>Il y a donc au-dessus de tous les cultes un culte suprême, celui de +l'humanité, c'est-à-dire de la vraie charité chrétienne, qui respecte +jusqu'aux portes du tombeau, jusqu'au delà, la liberté de la conscience. +Ce respect sans bornes, je sens que je ne le dois pas seulement à l'âge, +aux vertus de mon grand-père et aux liens du sang qui m'unissent à lui. +Je le dois à n'importe lequel de mes semblables, et au lit de mort d'un +inconnu je sens que j'agirais comme je le fais ici, s'il invoquait son +droit contre mes propres suggestions. Oui, vous avez raison, Émile a +raison: la liberté de l'âme est sacrée, et, pour qui a compris cela, +toute prescription qui nous la refuse perd sa force et son droit.</p> + +<p>Si tous sont libres, je le suis aussi, et le noble sentiment qui s'est +fait jour en moi est une révélation de mon droit à l'amour et au +bonheur. Tout droit implique un devoir. J'ai le devoir de comprendre et +de servir Dieu selon les vues de l'homme à qui je consacrerai +volontairement ma vie tout entière.</p> + +<p>Je me suis beaucoup interrogée, je m'interroge à toute heure. Je suis +scrupuleuse, et mon amour ne peut être qu'une religion. J'ai voulu +savoir si je ne cédais pas à quelque chose de personnel, à un instinct +vague et cependant impétueux que je sentais en moi, au rêve enthousiaste +et passionné de la maternité, et ces mystérieuses émotions, contre +lesquelles je luttais, me sont apparues sacrées, inaliénables. Enfin le +cœur et la conscience, la foi et la raison m'ont parlé ensemble et +d'une seule voix m'ont dit: «Aime, mais aime bien et sans réserve!»</p> + +<p>Une circonstance providentielle m'a rendue tout à coup très-forte, de +très-craintive que j'avais été d'abord. Je veux que vous soyez bien +édifié sur ce point.</p> + +<p>J'ai dit à Émile que j'avais connu l'<i>amour</i>; il m'a dit vous avoir +raconté l'histoire de Lucette. Tout à l'heure je vous disais avoir connu +l'amitié; il ne s'agissait pas seulement de mon grand-père. J'ai à vous +raconter l'histoire de l'abbé Fervet; elle sera courte.</p> + +<p>L'abbé est un honnête homme: vous le verrez, vous vous en convaincrez. +C'est un esprit de premier ordre, un caractère de noble et forte trempe, +un chrétien sincère et ardent. Quelque chose manque à son cœur, qui a +des élans de sensibilité généreuse et de tendresse vraie, mais qui s'est +comme avarié dans les luttes avec l'esprit. Quelque chose aussi s'est +affaibli dans l'intelligence, la logique peut-être, en s'exagérant +elle-même, ou bien, pour entrer dans vos idées, monsieur, dans vos idées +qui deviennent si claires pour moi, peut-être le rétrécissement imposé +par lui à son cœur a-t-il eu sa réaction dans le cerveau. M. Moreali +n'est plus l'abbé Fervet. Une dévotion trop peu éclairée a aigri le +caractère de mon père, un mysticisme trop approfondi a ébranlé l'équité +de mon directeur.</p> + +<p>Il était mon directeur de conscience au couvent. Je ne me suis jamais +confessée à lui, il ne confessait aucune femme. Il avait une dispense à +cet égard, je n'ai jamais su pourquoi. J'aimais à le voir placé en +dehors et comme au-dessus du détail des vulgarités de la faiblesse +humaine. Il me semblait justement réservé pour les décisions d'une haute +sagesse, non pour résoudre les ergotages des consciences troubles, mais +pour entretenir et développer dans les âmes éprises d'idéal les grands +instincts qu'elles renferment. Ce n'est pas lui qui m'a suggéré l'idée +de me faire religieuse. Il l'a éludée d'abord, entretenue ensuite; enfin +il a voulu me l'imposer au moment où je sentais devoir y renoncer.</p> + +<p>L'amitié que j'avais pour lui eût pu être concentrée dans le domaine de +l'esprit, et s'appeler seulement respect, vénération; mais je l'avais +assez connu au couvent, où il me donnait des leçons particulières, pour +que le charme sérieux de son entretien et la bienveillance paternelle de +ses manières eussent conquis ma reconnaissance et par conséquent mon +affection. Je voyais en lui plus qu'un père spirituel; c'était un ami +que je plaçais dans ma pensée entre mon père et mon grand-père; il me +servait comme de lien intérieur pour les chérir également, malgré la +différence de leurs caractères. Il suppléait à ce que je ne trouvais +point en eux qui répondît à mes croyances et à mes aspirations +religieuses. Il suppléait aussi à l'intelligence qui manquait à mon +vieux confesseur de Chambéry.</p> + +<p>Depuis nos adieux au couvent, notre liaison n'a plus été qu'une +correspondance. Mes lettres étaient peu fréquentes, mais longues; elles +résumaient chacune toute ma vie de plusieurs mois. Les siennes parlaient +peu de lui-même, il ne s'occupait que de moi. Je vous les montrerai; +vous verrez qu'elles sont belles, et que j'avais raison de l'aimer.</p> + +<p>Son arrivée ici m'a surprise, son déguisement m'a blessée. Il ne m'a pas +fait connaître qu'il eût une mission ecclésiastique; il m'a dit au +contraire, durant notre dernière explication, que le principal objet de +cette mystérieuse campagne était de me ramener à l'orthodoxie. Je me +suis refusée à des entretiens particuliers, cela était en dehors de nos +habitudes. Je ne m'étais jamais trouvée seule avec lui au couvent, et, +malgré son âge et son caractère, je ne voulais pas avoir à dire à Émile +que j'accordais le tête-à-tête à un autre homme que lui. Je sais qu'il +en eût été blessé et affligé.</p> + +<p>L'abbé, malgré ma répugnance à le voir à Turdy, s'y est présenté, à ma +grande surprise, sous le patronage de mon père. Je ne savais pas qu'ils +se fussent déjà connus.</p> + +<p>Vous savez par Émile comment M. Moreali s'y est pris pour avoir sa +confiance, et quelles relations amicales commençaient à s'établir entre +eux; mais les convictions inébranlables d'Émile ont vite découragé +l'abbé. Mon père était fort impatient de vaincre toute résistance. Hier +soir, ils sont venus ensemble me signifier de le congédier par une +lettre. J'avais réussi à envoyer coucher mon grand-père; mais il était +inquiet, il sentait un prêtre sous l'habit de M. Moreali, il ne dormait +pas. Il avait passé dans la bibliothèque, qui est au-dessus du salon; +toutes les fenêtres étaient ouvertes aux deux étages.</p> + +<p>Je me refusais non-seulement à congédier Émile, mais encore à lui faire +des conditions. La discussion était vive. M. Moreali passait de la +prière de l'ami à la menace du prêtre; mon père y mettait de la +violence, il prétendait me faire écrire comme dans la scène de la +duchesse de Guise; mon grand-père parut tout à coup sur la porte du +salon, tremblant, hors de lui. Avec sa longue robe de chambre blanche, +son beau front nu, ses pauvres bras maigres, agitant une vieille épée, +il ressemblait à un spectre. Je m'élançai vers lui, je lui ôtai l'épée; +c'était bien assez de sa présence pour me protéger. Je l'enveloppai de +châles, je le fis asseoir sur le canapé, j'essayai de lui faire croire +que nous venions de nous livrer à une plaisanterie.</p> + +<p>«Non, non! s'écria-t-il avec une véhémence effrayante, j'ai entendu, je +vois, je comprends! C'est la persécution religieuse dans ma maison, +c'est le prêtre! et quel prêtre! l'abbé Fervet, car son nom vous a +échappé. C'est l'ancien ennemi de ma famille, le confesseur et le +mauvais génie de ta mère! c'est l'ancien objet de la haine du général! +c'est le petit prestolet qu'il voulait et qu'il aurait dû pourfendre +lorsque, grâce à son beau zèle, ma fille faisait à son fiancé les mêmes +conditions qu'on veut te dicter vis-à-vis d'Émile! Vous n'avez pourtant +pas cédé, vous, mon gendre, et vous voulez qu'Émile fasse aujourd'hui +une platitude à laquelle vous vous êtes refusé il y a vingt ans? C'était +sous Louis-Philippe, vous étiez voltairien comme le roi! Vous avez +refusé d'aller à confesse, mais vous avez transigé; vous avez souffert +que votre femme gardât ou reprît son confesseur. Je ne le connaissais +que de nom, moi! J'avais toujours fermé ma porte aux prêtres, vous leur +avez rouvert la vôtre, comme si ce n'était pas assez de la liberté +qu'ont nos femmes d'aller trouver ces hommes noirs et de s'épancher sans +témoin avec eux! Mais celui-ci a fait avec vous le bon apôtre, il a +endormi votre prudence, et de plus en plus il a rendu ma fille exaltée +et mystique. Elle s'est usée dans les austérités, elle s'est tuée par le +jeûne et les prosternations, et, quand vous l'avez ramenée ici, +mourante, avec ma petite Lucie, qu'elle n'avait pas pu nourrir, je vous +ai dit: «Il est trop tard! les prêtres m'ont tué ma fille; vous êtes +brutal et faible, vous êtes inconséquent, vous n'élèverez pas ma +petite-fille. Ma sœur est pieuse aussi, mais elle est raisonnable et +tolérante. Lucie est à moi, elle n'est pas à vous!» Voilà ce que je vous +ai dit, et vous avez cédé; mais vous voilà dévot aujourd'hui, soit! +Qu'avez-vous à dire? Lucie n'a été que trop pieusement élevée, +puisqu'elle voulait être nonne; mais voilà qu'elle consent au mariage, +et vous vous y opposez! Vous n'en avez pas le droit. Si vous me +l'emmenez, je vous tuerai comme j'aurais dû vous tuer le jour où, voyant +expirer dans mes bras votre pauvre femme exaspérée et presque folle de +la crainte de l'enfer, vous m'avez crié en pleurant: «Ah! c'est ce +fanatique, c'est l'abbé Fervet qui lui a ôté la raison et la vie!» Et +vous voilà aux genoux de cet homme, et c'est vous qui l'amenez chez moi! +Vous voulez donc me tuer aussi?»</p> + +<p>Mon grand-père s'est évanoui. Je ne me suis plus occupée que de lui. On +m'a dit que l'abbé s'était senti très-mal de son côté. C'est mon père +qui l'a secouru. J'ai su ce matin qu'il avait passé la nuit chez nous, +et qu'il avait encore conféré avec mon père avant d'aller trouver Émile, +qui a dû vous rendre compte du reste des événements.</p> + +<p>Mon grand-père s'est senti mieux après avoir vu Émile, et je l'ai +complétement rassuré en lui jurant que l'abbé ne remettrait plus les +pieds ici. Il a toute sa tête, mais il n'a pas la mémoire bien nette de +ce qui s'est passé hier au soir, et je tâche de lui persuader qu'il a +fait un mauvais rêve. J'ai voulu cependant que mon père éclaircit ce qui +restait mystérieux pour moi dans la colère de mon grand-père contre +l'abbé. Mon père s'est fait beaucoup prier, disant qu'il avait donné sa +parole d'éviter, quant à présent, toute discussion. Je lui ai juré que +je ne ferais aucune réflexion sur ce qu'il voudrait bien m'apprendre, et +que je désirais beaucoup entendre justifier l'abbé, pour lequel, malgré +ma révolte, j'avais toujours de la vénération. En parlant ainsi, je +croyais que dans son exaltation mon grand-père avait beaucoup exagéré. +Le général a consenti à parler, avec beaucoup de réticences il est vrai, +et en s'abandonnant à son insu aux fréquentes contradictions qui lui +sont familières; mais j'en ai assez entendu pour être certaine à +présent de la vérité. L'abbé a eu une jeunesse ascétique fougueuse de +zèle et d'austérité. Ma mère, que je n'ai pas connue, et que mon +grand-père m'a toujours dépeinte comme une âme timorée et un cerveau +impressionnable, a subi l'ascendant du prêtre qui la confessait. Je +savais déjà qu'elle avait perdu la santé et presque la raison dans cette +vie d'extase et de terreurs; mais j'ignorais que le directeur qui n'a +pas su ou qui n'a pas voulu guérir l'exaltation maladive de ma pauvre +mère fût l'abbé Fervet, et je me demande avec surprise comment je l'ai +connu à Paris, comment j'ai entretenu pendant six ans des relations avec +lui, sans qu'il m'ait jamais dit avoir connu ma mère. Vous vous +demanderez peut-être aussi, monsieur, comment je n'ai jamais parlé de +cet abbé à mon père et à mon grand-père. C'est que jusqu'à présent mon +père était aussi hostile au clergé que mon grand-père lui-même: le nom +d'un prêtre, quel qu'il fût, leur suggérait à tous deux des réflexions +ironiques ou malveillantes auxquelles je ne voulais pas exposer le nom +de mon ami....</p> + +<p>Mon ami! peut-il l'être encore? Je rends justice à la sincérité de sa +foi, mais je sens que les révélations de mon grand-père et de mon père +lui ont fermé l'accès de mon cœur: son silence avec moi sur le passé, +l'empire soudain qu'il a repris sur mon père, malgré les préventions de +celui-ci, les détours qu'il a employés pour se rapprocher de moi, le +silence de ma vieille tante elle-même lorsque je lui parlais de ce +directeur de ma conscience! Il est vrai qu'elle ne l'a connu que par +ouï-dire, et qu'elle est brouillée avec les noms au point d'être capable +d'oublier le sien propre dans la confusion de ses souvenirs.... Elle est +fort âgée.... Enfin, monsieur, je ne sais plus ce que je dois penser de +la conduite de M. Fervet. Je le sais désintéressé, chaste et fervent, +voilà tout ce que je sais; le reste est un mystère. S'est-il repenti du +mauvais effet de sa direction sur ma mère au point de changer pendant +plusieurs années son point de vue religieux, et de vouloir par son +influence me préserver des mêmes exagérations? Pourquoi donc aujourd'hui +reprend-il les foudres de l'intolérance pour me séparer d'Émile? +Pourquoi veut-il me replonger dans l'isolement du cloître? Et comment +peut-il concilier la rudesse de son zèle avec les petites duplicités ou +avec les attendrissements passagers que je remarque en lui?</p> + +<p>J'ai voulu tout vous dire, car je vous appelle à mon secours, et cette +longue lettre abrégera beaucoup, j'espère, votre examen de ma situation. +Elle est fort cruelle, je vous assure, car je vois mon père sous le joug +d'un homme redoutable et peut-être inflexible. Je crains pour mon pauvre +grand-père, avec qui l'abbé a exprimé le vif désir de causer, certain, +dit-il, de faire tomber ses préventions et de ramener son âme à Dieu. +Osera-t-il se présenter de nouveau chez nous malgré ma défense? Émile, +jusqu'à présent si patient, si fort, si confiant envers moi, si prudent +avec l'abbé, ne faiblira-t-il pas dans toutes ces luttes? Non! mais +comme il doit souffrir! Et s'il allait encore tomber malade! Et puis +vers quelle solution marchons-nous? Si vous ne nous sauvez pas, puis-je +résister à la volonté paternelle, traîner notre nom devant des +tribunaux, couvrir ma famille de ridicule?... Cela m'est impossible.... +Enfin venez! Mon grand-père vous appelle aussi et vous attend avec +impatience. Quel que soit l'accueil de mon père, souvenez-vous qu'à +Turdy, vous êtes chez M. de Turdy et chez moi.</p> + +<p>A vos pieds et dans vos bras, monsieur,</p> + +<p class="smcap droit"> +<span style="margin-left: 9em;">Lucie.</span><br /> +</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a><a href="#table">XXVIII.</a></h2> + + +<p>La trêve était bien près d'expirer lorsque M. Lemontier arrivait à Aix. +Son premier soin, après avoir causé avec son fils, fut de le faire +partir pour Chêneville, une terre qu'il possédait dans la vallée du +Rhône, au-dessous de Lyon; là, le jeune homme recevrait en quelques +heures les communications nécessaires. C'était l'époque où, tous les +ans, le père et le fils habitaient cette résidence, où Émile avait été +élevé et qu'il aimait beaucoup.</p> + +<p>M. Lemontier sentait que la présence d'Émile ne pouvait qu'augmenter +l'irritation du général et stimuler la vigilance hostile de l'abbé. +D'ailleurs, si la lutte de famille prenait quelque échappée au dehors, +il ne fallait pas que Lucie fût compromise par le voisinage de l'objet +de cette lutte. Émile souffrit beaucoup de s'éloigner du théâtre des +événements et de se sentir réduit à l'inaction; mais il comprit la +sagesse de son père: il remit son sort entre ses mains et partit, +cachant ses angoisses et surmontant sa douleur. Émile avait une grande +force de volonté, on a pu en avoir la preuve dans ses dernières lettres. +Il n'était peut-être pas ce qu'au temps de Grandisson on eût appelé un +jeune homme accompli; mais il était naïf, généreux, enthousiaste, et +d'un caractère assez solide pour porter la spontanéité de ses élans. +S'il avait les jalousies de l'amour, il savait les renfermer dans les +limites de la justice. S'il avait les ferveurs du néophyte philosophe, +il n'y mêlait pas le sot orgueil de la dispute, et son père le calmait +sans peine, car son père était pour lui le type de la raison et de la +bonté.</p> + +<p>Madame Marsanne et sa fille quittaient la Savoie. Henri Valmare eût +désiré les suivre: mais il sentit qu'il pouvait être utile à M. +Lemontier; et il lui offrit de rester. M. Lemontier accepta. Il y avait +chez ce jeune homme un fonds de dévouement et d'affection dont il ne se +vantait pas, qu'il n'appréciait peut-être pas lui-même, mais que M. +Lemontier connaissait bien, et qu'il savait développer en le mettant à +l'épreuve. Henri s'établit donc au village du Bourget, sur la même rive +du lac où est situé le château de Turdy, et à une courte distance. M. +Lemontier se rendit à Turdy, décidé à y passer tout le temps nécessaire +et à ne s'en laisser chasser par personne, conformément au désir de +Lucie et du grand-père.</p> + +<p>Pendant que le siége se posait ainsi, M. Moreali, attentif aux +mouvements de ses adversaires, faisait aussi son évolution. Il laissait +à Aix son ami le comte de Luiges, qui ne lui eût été de nul secours, et +il allait recevoir à Chambéry un auxiliaire important qu'il attendait +avec impatience. Cet auxiliaire, cette force de conviction et de volonté +qu'il voulait opposer à M. Lemontier, c'était le père Onorio, le capucin +romain qui, par son influence, avait renouvelé à sa manière l'âme de +Moreali et bien d'autres.</p> + +<p>Le portrait de ce religieux se trouve assez nettement tracé dans la +lettre onzième de cette collection, écrite par Moreali à mademoiselle La +Quintinie. Si le lecteur veut s'y reporter en cas d'oubli[2], il saura +aussi bien que nous par quelles épreuves avait passé la croyance de +l'abbé, quelles ambitions légitimes et nobles avaient été refoulées et +froissées en lui par le joug somnolent de l'infaillibilité papale, +ressource puérile, mais unique et dernière, de l'orthodoxie agonisante; +quels dégoûts mortels il avait éprouvés en se retrouvant, privé de +persuasion intime, en face de cette loi aveugle, sourde et muette; enfin +quel désespoir exalté l'avait jeté dans les bras du père Onorio, un des +derniers saints de cette orthodoxie ruinée, un esprit passionné, une vie +austère, une parole saisissante, mélange d'inspiration et d'égarement, +le cynisme enthousiaste de la démission humaine.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 6em;">[Note 2: Veuillez cherchez: «La Religion est perdue.]</span></p> + +<p>Il avait fallu à la vive intelligence de Moreali, à bout d'efforts, le +refuge de cette folie sacrée pour ne pas abjurer toute croyance. Il eût +fait de vaines tentatives pour accepter la moderne philosophie +spiritualiste, confuse encore à bien des égards, mais éclairée d'en +haut, née du divin principe de la liberté, nourrie de la notion du +progrès et en pleine route déjà vers les vastes horizons de l'avenir. +Cette philosophie se personnifiait devant lui dans M. Lemontier et dans +son fils. Il était ébloui, effrayé, indigné de la force de cette +réaction contre les doctrines de mort du père Onorio, son dernier asile. +Il était trop intelligent et trop instruit pour ne pas se sentir débordé +et entraîné; cette réaction, on eût pu la paralyser en faisant entrer +ses lumières et ses forces dans le domaine de la foi; mais l'Église ne +veut pas de ce concours hétérodoxe, et, comme elle, Moreali avait en lui +la haine des hommes libres et des écrits nouveaux, cette robe de Nessus +du prêtre qui a vaillamment combattu toute sa vie, et qui meurt torturé, +consumé, sans avoir pu vaincre.</p> + +<p>Moreali, esprit entreprenant et toujours spontané quand même, était venu +en Savoie avec de grandes illusions. Il avait cru triompher aisément des +velléités de Lucie pour le mariage. On a vu qu'il comptait fonder un +couvent d'hommes en même temps qu'elle fonderait un couvent de femmes, +et qu'il voulait donner au père Onorio la direction du premier, se +réservant pour lui-même tacitement celle du second. Il était riche, et +le saint-siége l'avait autorisé à fonder son établissement religieux +dans ce pays de Savoie, qui pouvait un jour ou l'autre être envahi par +l'esprit gallican en se trouvant annexé à la France. Pour traiter de +l'achat d'une propriété convenable sans trop donner l'éveil à l'esprit +d'opposition que le prêtre suppose toujours déloyal, Moreali s'était +fait autoriser à prendre l'habit séculier. On pensait peut-être aussi +que les fidèles de Savoie étaient aussi jaloux de leurs intérêts que les +autres, et que tout vendeur exploiterait la circonstance.</p> + +<p>Ce n'était pas là, dira-t-on, une raison suffisante pour que l'abbé prît +tant de précautions et voulût cacher jusqu'à son nom. En effet, il en +avait donc une autre. Il l'avait dit à Émile, et il n'avait pas menti. +Il craignait, sinon pour ses jours, du moins pour sa liberté d'action, +car il avait sujet d'appréhender quelque violent scandale venant +entraver ses projets. Ne la connaît-on pas maintenant, cette raison? Il +savait que le général La Quintinie lui avait voué de mortels +ressentiments, et il se disait que M. de Turdy, malgré son grand âge, +n'avait peut-être pas, comme mademoiselle de Turdy, oublié son nom. Il +fallait voir Lucie, la convaincre, obtenir par l'enchantement de la +parole ce que ses lettres n'avaient pu opérer. Lucie se refuserait +peut-être à des rendez-vous, à des conférences mystérieuses. Il fallait +pénétrer à tout prix jusqu'à elle. L'abbé avait réussi.</p> + +<p>Et pourtant il avait failli échouer. Sa première rencontre avec le +général chez mademoiselle de Turdy avait été orageuse. Il avait +audacieusement provoqué cette rencontre en se faisant reconnaître et +accepter par la vieille tante, après l'avoir fascinée et conquise par +ses soins. Ç'avait été l'affaire de peu de jours. Moreali avait +d'exquises et chastes séductions dont il connaissait la puissance. Se +fiant donc à lui-même de plus en plus, il avait prié la tante de le +faire dîner avec le général à l'insu de M. de Turdy et de Lucie. On a vu +que le général s'était rendu à l'appel d'un billet mystérieux. Le +général avait dîné et passé la soirée avec lui sans le reconnaître. Il +ne l'avait pas vu depuis plus de vingt ans, et même il l'avait rarement +vu, bien que Moreali eût été l'arbitre secret de ses destinées +conjugales.</p> + +<p>Vers onze heures du soir, mademoiselle de Turdy étant rentrée dans ses +appartements et le général prolongeant la veillée avec l'aimable et +pieux séculier qui l'avait convenablement sondé et assoupli depuis +quelques heures, Moreali s'était fait raconter la vie et la mort de +madame La Quintinie. Il avait vu combien le temps avait amorti cette +douleur, et il avait saisi les secrètes opérations de la conscience du +général. Longtemps celui-ci s'était reproché la mort de sa femme comme +un résultat de sa faiblesse envers le prêtre. Devenu dévot par vanité, +pour marcher de pair au sortir du sermon et de la conférence avec +certains officiers supérieurs de la vieille roche et pour recevoir les +cajoleries des évêques et de leur suite, il avait tout à coup découvert +que la mort de sa femme avait été, non celle d'une victime, mais celle +d'une sainte, et il s'était fait à ses yeux presqu'un mérite de ce qui +avait été si longtemps un sujet d'humiliation et un remords. Moreali le +trouva donc suffisamment préparé, et l'abbé Fervet se révéla.</p> + +<p>Un sentiment humain, un reste de dignité virile, un dernier battement de +cœur pour la femme qu'il avait aimée rendirent le général furieux et +menaçant pendant quelques minutes. Moreali, non moins ému, lui offrit sa +poitrine en lui disant qu'il mourrait avec joie pour avoir travaillé +sincèrement à sauver l'âme de madame La Quintinie. Le général pleura, +s'humilia et demanda à l'abbé de le confesser et de l'absoudre; ce qui +fut fait en l'oratoire du comte de Luiges, à Chambéry, le lendemain +matin. L'abbé Fervet n'avait jamais cessé de confesser les hommes.</p> + +<p>Dès ce moment, le général, heureux d'avoir trouvé une volonté à mettre à +la place de la sienne quand celle-ci chancelait, et un homme de mérite +et de science à opposer à ce qu'il appelait l'ergotage philosophique +d'Émile, appartint corps et âme à son ancien persécuteur, à son ancien +ennemi, à l'homme dont l'influence spirituelle avait failli empêcher son +mariage et soulevé depuis, dans son cœur incertain et troublé, des +tempêtes d'indignation et de jalousie.</p> + +<p>Pendant ces opérations de l'abbé, le capucin était en route. Il était +appelé pour prendre connaissance d'une propriété que Moreali avait +commencé à marchander et qu'il voulait savoir appropriable aux desseins +de l'anachorète. Moreali hésitait maintenant dans la réalisation de ce +projet en voyant la résistance de Lucie à un projet analogue; mais il +espérait que l'éloquence fougueuse et l'aspect fascinateur du saint +agiraient sur elle.</p> + +<p>Le jour de l'expiration de la fameuse trêve imaginée par Moreali pour +donner à Onorio le temps d'arriver, un frère quêteur se présenta à la +porte du manoir de Turdy. On le fit entrer dans les cuisines. Le général +était averti, il ne bougea pas. Misie, habituée aux charités de Lucie et +prévenue d'ailleurs par Moreali, qui disposait de ses étroites +convictions, alla demander à sa jeune maîtresse ce qu'il fallait donner +au religieux mendiant. Lucie était dans la bibliothèque avec M. +Lemontier, arrivé depuis peu d'instants. On était en train de servir là +le souper du grand-père, qui était assez bien pour sortir de sa chambre, +mais encore trop faible pour descendre au salon.</p> + +<p>Quand Lucie, tout en causant avec M. Lemontier, eut envoyé son aumône, +Misie revint lui dire que ce pauvre frère était bien fatigué, qu'il +avait les pieds en sang, et qu'il demandait à coucher sur une botte de +paille dans un coin du vieux château ou des écuries.</p> + +<p>«Qu'on lui donne un lit, une chambre, un bon souper et tout ce qu'il +voudra, répondit Lucie.»</p> + +<p>Et elle se remit à parler d'Émile avec M. Lemontier.</p> + +<p>Elle était heureuse de le voir enfin, cet homme d'une sereine +intelligence, d'une vaste érudition et d'un caractère aussi pur que son +esprit. C'était un de ces persévérants chercheurs de lumière que le +vulgaire de tous les temps discute, raille, critique ou injurie, mais +qui, plus ou moins d'accord entre eux, creusent en chaque siècle plus +profondément le sentier dont l'avenir fait de larges voies. Il n'avait +pas l'orgueil de l'apostolat et ne se croyait pas un révélateur. Nulle +intelligence n'était plus modeste, nul extérieur plus simple. Sa parole +était douce, claire, sans ornements inutiles. Il écoutait plus qu'il ne +démontrait. Son esprit était toujours occupé de comprendre afin de juger +sans passion et de conclure sans partialité. Et, sous cette tranquillité +d'âme, il y avait de la vraie force, un indomptable courage, des trésors +de bonté, une patience inaltérable.</p> + +<p>Bien qu'Émile eût parlé de son père avec enthousiasme, Lucie ne le +trouva pas au-dessous de ce qu'elle avait rêvé, car Émile l'avait +avertie de l'étonnante simplicité de ses manières; il lui avait prédit +qu'au lieu d'être éblouie, elle serait charmée. Lucie se sentait aussi à +l'aise avec M. Lemontier que si elle l'eût toujours connu. Déjà elle +l'avait présenté au vieux Turdy, qui l'avait reçu avec une joie +expansive, et qui maintenant s'habillait pour venir passer une ou deux +heures avec eux avant de retourner à sa chambre de malade.</p> + +<p>Le général, avec qui Lucie avait dîné, ne paraissait pas. M. Lemontier +lui fit demander par Misie la permission d'aller le saluer. Le général +fit répondre qu'après le souper de M. de Turdy il attendrait le nouvel +hôte au salon. M. Lemontier ayant complété toutes les notions que +devaient lui fournir Lucie et son grand-père, descendit au salon et y +trouva le général flanqué du capucin. Ce n'était pas le moment de causer +d'affaires: l'affectation du général à ne pas congédier ce vieillard +silencieux et fatigué prouva de reste à M. Lemontier qu'on reculait pour +ce jour-là devant les explications.</p> + +<p>Mais quel était ce nouveau personnage inconnu à Lucie et qui se trouvait +subitement lié avec le général? Un passant, un pèlerin recevant +l'hospitalité d'un jour, ou un espion de Moreali? M. Lemontier, qui +l'examinait tout en causant de choses d'un intérêt général avec M. La +Quintinie, comprit vite que ce n'était ni un passant ni un intrigant, +mais une sorte de missionnaire de bonne foi. L'homme était très-vieux ou +très-usé par les austérités. Sa figure commune et terne avait tout à +coup de grands éclairs sans cause apparente. L'œil éteint tenait +assoupies des flammes qui s'échappaient comme des décharges de lumière +électrique. Le front très-élevé, serré aux tempes, contrastait dans sa +nudité avec le front court et large du général.</p> + +<p>Il était vêtu de bure et souillé de poussière, sa peau et ses vêtements +différaient peu de couleur. Il exhalait une odeur de terre et +d'humidité. Il parlait mal le français et paraissait le comprendre plus +mal encore. En revanche, il ne comprenait pas du tout l'italien, que le +général s'efforçait de lui parler. Assis près de la fenêtre ouverte, il +avait peut-être froid, mais il ne s'en apercevait pas ou ne s'en +souciait pas. Il appartenait à ce tempérament insensible ou invulnérable +qui est propre aux exaltés, aux martyrs et aux fous.</p> + +<p>M. Lemontier observait son profil socratique, évidé pour ainsi dire, +comme si la maigreur des jeûnes n'eût laissé en saillie que les lignes +osseuses et emporté la trace de tous les instincts. Le front seul avait +poussé en hauteur, et par là ce n'était plus Socrate, mais quelque chose +de plus et de moins, un Indien, un stylite. Le père d'Émile sentit que +l'homme n'était pas méprisable, et il lui parla en bon italien bien +rhythmé. Une lueur de satisfaction éclaira les traits du pauvre moine, +qui, fourvoyé, ennuyé et résigné, s'était changé en statue.</p> + +<p>Il raconta naïvement à M. Lemontier qu'il venait de Frascati, qu'il +avait voyagé en chemin de fer, par mer, en diligence et à pied. De tout +cela, nul étonnement, nul souci. Du changement de pays et de climats, +aucune préoccupation. Nulle remarque sur son chemin. Il avait <i>marché +dans ses pensées</i>, disait-il; il n'avait rien vu.</p> + +<p>«C'est très-beau de marcher ainsi, lui dit M. Lemontier, quand les +pensées sont nobles. Vous pensiez à Dieu?</p> + +<p>—A Dieu toujours et à beaucoup de petites choses que je demandais à +Dieu de m'expliquer.</p> + +<p>—Par exemple?</p> + +<p>—D'abord pourquoi l'on tient à aller vite, comme si l'on croyait +avancer en changeant de place?</p> + +<p>—Dieu vous a-t-il répondu?</p> + +<p>—Oui, il m'a dit que cela ne servait de rien, et que, la mort demeurant +partout, il n'était pas besoin de se hâter pour la rencontrer.</p> + +<p>—Et que lui demandiez-vous encore?</p> + +<p>—Si les anges voyagent.</p> + +<p>—Et Dieu?...</p> + +<p>—Dieu m'a dit qu'ils allaient plus vite que la vapeur.</p> + +<p>—Aussi vite que la pensée?</p> + +<p>—Encore plus vite, plus vite que le mal, aussi vite que la grâce!</p> + +<p>—Très-bien! Si le bien va plus vite que le mal, le mal sera donc +devancé et réduit à l'impuissance?</p> + +<p>—Cela, c'est un mystère. J'y ai songé quelquefois.</p> + +<p>—Avez-vous questionné Dieu là-dessus?</p> + +<p>—Non, il m'eût dit que cela ne me regardait pas. J'ai un jour à vivre!»</p> + +<p>L'entretien continua sur ce ton, M. Lemontier examinant le cerveau de ce +moine comme un produit curieux du travail ascétique, le moine répondant +par sentences obscures et malignes comme celles d'un sphinx.</p> + +<p>C'était au tour du général à ne pas comprendre. Il s'évertuait à saisir +un mot dans chaque phrase, se demandant d'où venait à l'homme +<i>subversif</i> cette audace tranquille d'interroger un saint. Son +étonnement devint de la stupeur quand, au bout de vingt minutes, le +capucin, qui n'avait pu échanger avec lui dix paroles, et qui lui +marquait une extrême froideur, parut s'être pris d'abandon et de +sympathie pour M. Lemontier, et, tout en se retirant, lui tendit la main +en échangeant avec lui le souhait de <i>felicissima notte</i>. Puis il revint +sur ses pas et lui demanda si sa fille était malade, qu'il ne l'avait +pas vue? Il prenait M. Lemontier pour le père de Lucie, ce que M. La +Quintinie avait pu lui expliquer à cet égard ayant été complétement +perdu. M. Lemontier ne marqua pas de surprise et profita du <i>quiproquo</i> +pour s'instruire. Sûr de n'être pas compris du général, qui le suivait +la bouche béante, il demanda à son tour au capucin s'il connaissait <i>la +signora Lucia</i>.</p> + +<p>«Non, dit l'autre, mais elle m'a fait l'aumône et accordé l'hospitalité. +On dit qu'elle est charitable et pieuse. J'aurais voulu la remercier. On +m'a dit qu'elle savait très-bien ma langue, elle aussi.</p> + +<p>—Nous y voilà,» pensa M. Lemontier.</p> + +<p>Il promit au moine qu'il la verrait le lendemain matin.</p> + +<p>«Car vous ne comptez point partir demain? ajouta-t-il.</p> + +<p>—Non, s'il est vrai que vous ayez besoin de moi ici, répondit le père +Onorio, complétement dupe de son erreur de personnes. Je vais où l'on +m'appelle, comme je sors d'où l'on me chasse. On m'a dit qu'un père me +réclamait, c'est vous; et qu'un grand-père voulait me battre, où est-il? +Me voilà! Qu'il en soit ce que Dieu voudra, mon pauvre corps est à lui +et ne vaut pas la peine qu'il le protége.»</p> + +<p>Il s'en alla sur cette plaisanterie en souriant d'un air lugubre et +doux.</p> + +<p>Le général eût bien voulu savoir. M. Lemontier lui fit payer sa réserve +en lui répondant d'une manière évasive et en se hâtant de prendre congé +de lui jusqu'au lendemain.</p> + +<p>«Vous retournez à Aix? dit le général sèchement.</p> + +<p>—Non, mon fils n'y est plus, et M. de Turdy m'a engagé à passer +quelques jours chez lui.</p> + +<p>—Ah! monsieur votre fils?...</p> + +<p>—Est allé m'attendre chez moi.</p> + +<p>—Alors... nous causerons....</p> + +<p>—Quand il vous plaira, général, répondit M. Lemontier en reprenant le +chemin de la bibliothèque, où Lucie l'attendait.</p> + +<p>—Ce diable d'homme! pensait le général en se couchant. Il était si +pressé de parler, et il me semble que ce moine lui en ait ôté l'envie! +Pourquoi donc, <i>sac-à-laine</i>! ai-je oublié tant que cela l'italien, que +je croyais savoir?»</p> + +<p>Il s'endormit en feuilletant un vocabulaire de poche à l'usage des +commençants.</p> + +<p>M. Lemontier conseilla à Lucie de voir et d'écouter le moine, de le +laisser catéchiser, et de faire accepter à M. de Turdy la présence de +cet apôtre dans sa maison pendant le temps nécessaire.</p> + +<p>«Et même, ajouta-t-il, il n'est pas impossible que je vous demande de +rappeler Moreali. Vous avez peut-être été un peu vite; il eût mieux valu +ne pas le chasser. Je suis là, je veille, et je me charge de recevoir +tous les assauts. Nous devons, je crois, au lieu d'entretenir les +craintes et l'irritation du grand-père, l'amener à sourire de cette +vaine persécution et à la laisser s'user d'elle-même autour de lui. Du +moment que vous êtes sauvée de l'entraînement religieux, nous sommes +tous sauvés. Il ne s'agit plus que de faire avorter les crises sans les +trop éviter. Donnez de la gaieté et un peu de malice prudente au +grand-père; je vous réponds qu'appuyé sur nous, et sûr de vous +désormais, il retrouvera des forces dans ce petit exercice de sa +vitalité.»</p> + +<p>M. Lemontier ne se trompait pas. Dès le lendemain, M. de Turdy était +sous les armes, enchanté d'avoir à travailler, lui aussi, au rachat de +la liberté de sa petite-fille, et assez fort pour reprendre ses +habitudes.</p> + +<p>Le capucin réclama un entretien avec Lucie. On le reçut au salon, toute +la famille présente. Là, Lucie refusa d'entendre aucune exhortation +secrète, mais elle s'engagea à écouter le moine aussi longtemps qu'il +lui plairait de parler, sans que ni elle, ni M. Lemontier, ni son +grand-père se permissent un mot d'interruption. Cela ne faisait pas le +compte du général, qui craignait que l'orateur n'eût pas ses coudées +franches; mais Onorio fit bien voir qu'il ne s'embarrassait de rien et +qu'il méprisait profondément les subterfuges. Il était l'antithèse du +jésuitisme, il était l'anachorète des anciens jours; il en avait la foi, +la vigueur et la science théologique; seulement, cet homme du passé +transporté au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, n'ayant plus sa raison d'être, +chantait dans le vide, et l'écho de sa voix retournait sur lui-même sans +rien ébranler de solide au dehors.</p> + +<p>Il parla avec une grande abondance de cœur pourtant, car il avait +personnifié Dieu à son image; il s'entretenait avec lui d'égal à égal, +tantôt avec une tendresse touchante, tantôt avec une trivialité comique. +Il aimait ce Dieu de sa façon à l'exclusion absolue et complète de tout +être réel. Il dialoguait avec lui à la manière des sibylles, répétant +ses réponses sans nul souci de les rendre ridicules en les traduisant +mal à l'assistance, se livrant à une pantomime comique parfois et +parfois sublime de persuasion et de simplicité. Il a dit des choses +admirables et des choses révoltantes. Il fut éloquent et puéril. Le +vieux Turdy riait à son aise; l'orateur n'y faisait pas la moindre +attention. Le général admirait de confiance, devinant au geste et à +l'inflexion apparemment que tout devait être magnifique. M. Lemontier +était attentif, et, quand il y avait à louer, il laissait échapper un +mot d'approbation qui étonnait grandement le général. Lucie était grave +et triste; elle sentait profondément le néant de cette doctrine de mort +dont un représentant sincère et courageux lui disait le dernier mot. +Elle avait traversé avec dégoût les transactions de mauvaise foi de la +propagande, elle entendait maintenant la parole d'orthodoxie, le <i>De +profundis</i> de l'humanité, la négation de la vie divine. On ne déserte +pas sans un reste de frayeur et de regret l'autel refroidi dont on a +longtemps couvé la flamme et guetté le réveil. Ce regret fut le dernier. +Quand le capucin eut fini de prêcher le renoncement absolu, elle lui dit +simplement:</p> + +<p>«Je vous remercie, père Onorio, vous m'avez ramenée au vrai Dieu!»</p> + +<p>Le grand-père et M. Lemontier l'avaient comprise. Le capucin, exténué de +fatigue, se retira en bénissant l'assistance. Le général crut triompher; +il prit le bras de M. Lemontier et l'emmena dans le jardin.</p> + +<p>«Eh bien, lui dit-il, est-ce que ce n'est pas concluant, ce que vous +venez d'entendre?</p> + +<p>—Concluant pour le suicide, répondit M. Lemontier.</p> + +<p>—Comment? quoi? il a parlé sur le suicide?»</p> + +<p>M. Lemontier résuma clairement le discours du capucin et en fit toucher +du doigt toutes les conséquences au général.</p> + +<p>«La plus grave, ajouta-t-il, serait que mademoiselle La Quintinie eût +été persuadée sans retour, car elle se ferait religieuse dès demain. +Est-ce votre intention qu'il en soit ainsi, général?</p> + +<p>—Non pas, <i>sac-à-laine</i>! jamais!... Mais croyez-vous réellement que ce +moine, au lieu de lui parler raison, lui ait conseillé de faire des +vœux?</p> + +<p>—Il nous l'a conseillé à tous, et à vous tout le premier.</p> + +<p>—A moi! à moi! Moi, me faire capucin?...</p> + +<p>—Au nom de la logique, certes.</p> + +<p>—Mais vous vous moquez?</p> + +<p>—Je vous donne ma parole d'honneur que tout ce que nous faisons sur la +terre est péché au dire de ce prédicateur. Votre habit propre et commode +est un péché, le dîner sain et copieux que vous prendrez tantôt est un +péché. Votre santé, votre activité, votre autorité, votre prière, votre +croyance, votre affection paternelle, votre fille elle-même, tout est +péché en vous et autour de vous.</p> + +<p>—Eh bien, alors... que veut-il donc que je devienne?</p> + +<p>—Ce qu'il est lui-même, un spectre, un cadavre, rien!</p> + +<p>—Tenez, monsieur Lemontier, reprit le général en arpentant les allées à +grands pas, je sais qu'il y a des exagérés;... il y en a partout!... +Vous êtes un libéral!... Vous savez bien qu'il y a des jacobins?... On +m'avait vanté ce moine comme très-éloquent....</p> + +<p>—Il l'est.</p> + +<p>—Il paraît, vous l'avez applaudi; mais vous ne l'avez pas goûté pour +ça, et ce n'est pas l'homme qu'il fallait. Je vais le renvoyer....</p> + +<p>—Je doute que M. de Turdy y consente. Cette éloquence l'a diverti....</p> + +<p>—Oui, c'est un athée, lui! il a ri tout le temps! Il ne faut pas que la +religion prête à rire!</p> + +<p>—Vous eussiez ri de même... si vos oreilles eussent été plus habituées +à l'accent campanien du prédicateur.</p> + +<p>—Ah! il a un accent particulier, n'est-ce pas? C'est donc cela que je +perds un peu de ce qu'il dit! Ah ça! il a donc été... grotesque?</p> + +<p>—Oui, mais avec beaucoup d'esprit, et à dessein. Cette verve italienne +soutenait son raisonnement. Il raillait les incrédules, les ambitieux, +les chrétiens tièdes, tous ceux qui prétendent faire leur salut sans +renoncer aux biens de ce monde et aux douceurs de la famille. Il les +contrefaisait plaisamment, et, prenant ensuite les foudres du Dieu de +Job, il les pulvérisait et les foulait aux pieds. Il appelait le diable +à son aide, et Dieu commandait à Satan de torturer dans l'éternité ces +âmes froides ou perverses. Il y avait du Dante et du Michel-Ange parfois +dans sa vision de l'enfer. C'était fort beau, je vous assure, et j'aurai +du plaisir à l'entendre encore.</p> + +<p>—Ça ne vous fait donc rien, à vous? vous ne croyez à rien?</p> + +<p>—Je crois en Dieu, général; mais, pas plus que vous, je ne crois au +diable.»</p> + +<p>Le général ne répondit pas. Il pensait à sa femme, que la peur de +l'enfer avait tuée. Il se demandait à lui-même s'il y croyait.—L'image +d'un démon armé d'une fourche se présenta devant lui; il crut voir un +Kabyle et chercha à son côté désarmé son sabre pour taillader ce +gringalet. Puis il sourit, et dit à M. Lemontier:</p> + +<p>«Non, je ne crois pas au diable; c'est un épouvantail pour les capons!»</p> + +<p>Puis, un peu mortifié de cette concession où M. Lemontier l'avait +entraîné, il reprit avec humeur:</p> + +<p>«Mais tout cela est en dehors de nos affaires, monsieur Lemontier, et +nous en avons de sérieuses à régler.</p> + +<p>—Je le sais, général, et je suis venu ici pour m'entendre avec vous.</p> + +<p>—Nous entendre, je ne demanderais pas mieux, <i>sac-à-laine</i>! vous ne me +déplaisez pas: vous me paraissez un homme bien élevé et de bon sens, +Émile est un gentil garçon;... mais c'est un exalté, et nous ne pourrons +jamais nous entendre. Voilà, j'ai dit.</p> + +<p>—Laissez-moi dire à mon tour.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous pouvez dire? Je vous connais bien.... Je ne vous ai +pas lu, je ne suis pas un savant; mais on m'a parlé de vous, vous êtes +aussi entêté que moi, vous n'abjurerez pas plus vos erreurs que je ne +ferai fléchir mes croyances.</p> + +<p>—Nous ne fléchirons ni l'un ni l'autre; nous laisserons nos enfants +complétement libres.</p> + +<p>—Vous n'empêcherez pas ma fille de pratiquer?</p> + +<p>—Je m'y engage de la part d'Émile.</p> + +<p>—Ah! voilà quelque chose de gagné! vous êtes plus sage que lui, je le +disais bien! mais....</p> + +<p>—Mais quoi, général?</p> + +<p>—Vous la détournerez de ses devoirs; vous y travaillez déjà, vous êtes +ici pour ça. Hein, vous voyez! on ne m'en fait pas accroire, à moi!</p> + +<p>—Permettez, général, reprit M. Lemontier avec fermeté; si je devais +travailler à modifier les idées de mademoiselle La Quintinie, je m'en +attribuerais le droit, n'en doutez pas, et ce droit-là, Émile ne +pourrait jamais l'aliéner non plus pour son compte; mais nous n'agirions +pas à la manière des catholiques; nous laisserions à Lucie liberté +absolue d'écouter, de lire, d'examiner toutes les instructions et toutes +les exhortations contraires aux nôtres. D'où viennent les erreurs +invétérées selon nous? Des croyances sans examen possible, sans +discussion permise. Que les prêtres parlent et qu'ils nous laissent +parler, nous ne demandons pas autre chose.</p> + +<p>—Cependant... Émile lui a déjà persuadé de renvoyer d'ici son directeur +de conscience, un homme excellent, dévoué... qui l'autorise à se marier, +pourvu que le mariage soit chrétien et convenable.</p> + +<p>—Je vous jure, monsieur, que mon fils n'a rien conseillé à mademoiselle +La Quintinie, et que M. l'abbé Fervet....</p> + +<p>—Vous savez son nom?</p> + +<p>—Oui, général, je sais beaucoup de choses qui le concernent, et la +preuve que, tout en travaillant à combattre son influence, je ne désire +pas l'empêcher de travailler contre la mienne, c'est que j'ai demandé à +M. de Turdy de lever la sentence de bannissement, et à mademoiselle +Lucie de faire bon accueil à votre protégé.</p> + +<p>—Est-ce vrai?... Allons! c'est agir en galant homme, il n'y a pas à +dire! Je vais conseiller au capucin de déguerpir et faire prier l'abbé +de reparaître.</p> + +<p>—Quant au capucin, dit M. Lemontier avec une malice grave, prenez +garde!... M. l'abbé Fervet comptait beaucoup sur lui, et mademoiselle +La Quintinie a peut-être le désir de l'entendre encore.»</p> + +<p>Le général s'oublia.</p> + +<p>«Au diable le capucin! s'écria-t-il. C'est un vieux fou qui n'aura pas +compris les instructions de l'abbé, ou qui aura voulu faire à sa +tête!... Mais comment savez-vous de quelle part il venait ici?</p> + +<p>—Le bon père me l'a dit lui-même.</p> + +<p>—Allons! c'est un âne!» grommela le général entre ses dents.</p> + +<p>Il courut écrire à l'abbé, et chargea le père Onorio de lui porter la +lettre. En même temps, pour s'en débarrasser, il lui donna quelques +louis que le saint regarda avec un sourire d'étonnement et jeta sur la +table en disant:</p> + +<p>«Je ne suis pas de ceux qui vendent la parole de Dieu. J'ai besoin de +cinq sous pour ma journée, on me les a donnés, et je vous remercie.»</p> + +<p>Il prit la lettre, son bâton, sa besace et partit pour Aix, où Moreali +lui avait annoncé qu'il le retrouverait.</p> + +<p>Moreali était un vivant bien différent de ce mort. Il n'était pas +cuirassé contre les outrages. Celui qu'il avait reçu de Lucie, malgré le +soin qu'elle avait pris de l'adoucir en le reconduisant et l'humilité +qu'il avait réussi à lui montrer, saignait au fond de son cœur. Il +avait la volonté de faire prédominer en lui l'esprit de charité; mais il +n'était déjà plus assez homme pour aimer réellement, et l'était encore +trop pour ne pas haïr. Le père Onorio vit qu'il reculait devant +l'humiliation de retourner à Turdy après en avoir été chassé.</p> + +<p>«Que tu es encore loin de l'état de perfection, mon pauvre +<i>monsignore</i>!» lui dit-il.</p> + +<p>Il l'appelait ainsi pour le railler de son reste d'attache au monde.</p> + +<p>«Tu as encore besoin de lutter, pour ne pas bouder et regimber! Tu ne +travailles point, tu te laisses vivre au gré du diable! J'ai été comme +toi; mais je prenais les bons moyens, je me mortifiais, je portais le +cilice.... Toi, tu as toujours la peau fine et les mains blanches. Tu +attends les tentations, au risque d'y céder, et, quand elles viennent, +elles te trouvent désarmé! Je te le dis: tant que tu n'auras pas détruit +sans retour la sensibilité du corps et de l'esprit, tu souffriras sans +profit et sans honneur.»</p> + +<p>Selon le père Onorio, l'état de perfection, celui qui a été préconisé +par les ascètes, et qui représente à leurs yeux la véritable orthodoxie, +le premier degré de la sainteté, c'est d'arriver à ne plus être capable +ni de pécher ni de mériter. On devient une chose, la chose de Dieu. Il +vous éprouve, on le met presque au défi de vous faire crier, tant on est +endurci contre toute souffrance humaine, physique ou morale. Il peut +aller jusqu'à vous ôter la foi, comme une trop grande compensation et +une trop vive jouissance: on se résigne, on se passe de foi, on devient +stupide, tant que dure l'épreuve; mais, pour subir sans péril cette +épreuve décisive, il faut avoir si bien détruit en soi le goût et la +faculté de pécher, que Satan ne puisse rien contre vous. C'est la +victoire de saint Antoine, c'est un nouveau degré de sainteté.</p> + +<p>Ainsi ces hommes admettent pour eux une loi de progrès, comme nous la +réclamons pour les sociétés; mais quel étrange progrès à rebours est le +leur!</p> + +<p>Moreali avait adopté cette doctrine, il se débattait au seuil de la +pratique. Il avait eu trop de passions et il avait encore trop +d'intelligence pour se plier jusqu'à terre.</p> + +<p>«Ne me demandez pas de m'humilier devant la jeune fille, dit-il. Devant +le vieillard, devant le philosophe, soit: j'essayerai; mais elle! je ne +le puis, c'est aller contre la loi de Dieu!</p> + +<p>—<i>Monsignore</i>, reprit le moine, il n'y a rien à faire avec toi. La +chair et le sang te tiennent. Je m'en retourne à Frascati.</p> + +<p>—Non, dit Moreali, j'obéirai, je traverserai ce lac... sitôt qu'elle +m'aura écrit elle-même!</p> + +<p>—Ah! comme tu l'aimes, gibier de Satan! reprit le moine avec l'accent +ironique d'un profond mépris. Allons, cède-moi ton oratoire, je vais me +prosterner là, et je t'avertis que j'y resterai douze heures, douze +jours, s'il le faut, sans bouger. Je m'offre pour toi en sacrifice, je +ne me relèverai que quand tu m'auras dit: «J'y ai été!»</p> + +<p>Et il se jeta par terre de sa hauteur devant un autel portatif que +Moreali cachait dans une petite chambre pour faire ses dévotions, quel +que fût son domicile.</p> + +<p>Le bruit de ces vieux os qui résonnaient et semblaient craquer sur le +carreau fit tressaillir Moreali. Il releva le moine.</p> + +<p>«J'y vais, dit-il, j'y vais sur l'heure! Prie pour moi, mais ne +m'attends pas; j'y resterai peut-être, mais je te jure que j'y vais.»</p> + +<p>M. Lemontier s'était entendu de nouveau avec Lucie et son grand-père. Il +leur avait annoncé Moreali, il les avait décidés à le voir, à +l'entendre, à lui laisser la prédication libre. Cette liberté était la +légitimation et la garantie de celle que M. Lemontier aurait lui-même de +répondre à Moreali et de tenir tête au général. Le vieux Turdy comprit +tout et surmonta ses répugnances. Moreali avait désiré un entretien +particulier avec lui. Il fallait savoir le but de Moreali afin de le +déjouer, si c'était un but perfide. M. Lemontier n'avait pas oublié la +remarque sur laquelle Henri Valmare avait appelé son attention. Moreali +était-il influencé par des sentiments personnels incompatibles avec la +gravité de son âge et les prescriptions de son état?</p> + +<p>Henri venait d'arriver à Turdy, où on le retenait à dîner presque tous +les jours, quand Moreali se présenta. M. Lemontier engagea Henri à tout +observer avec le plus grand calme, surtout dans les moments où lui-même, +accaparé par le général ou distrait par quelque autre soin, serait forcé +de perdre de vue la contenance de l'abbé. Il lui recommanda encore, si +ses soupçons se confirmaient, de n'en faire part qu'à lui seul et de +n'en rien écrire à Émile.</p> + +<p>Moreali approcha prudemment. Il s'arrêta à la grille du manoir et envoya +deux cartes à M. de Turdy et à Lucie, afin qu'ils ne pussent lui +reprocher d'être entré sur la seule invitation du général. Lucie prit le +bras de M. Lemontier et alla elle-même recevoir Moreali.</p> + +<p>«Vous venez en chrétien, monsieur, lui dit-elle; soyez le bienvenu. Mon +grand-père regrette d'avoir méconnu vos intentions; mais voici un nouvel +ami, M. Lemontier, qui l'a calmé et persuadé. Je suis aussi heureuse +d'avoir à vous faire rentrer ici que j'ai eu de chagrin a vous en faire +sortir.»</p> + +<p>Moreali s'inclina. La présence de M. Lemontier lui coupa la parole: il +sentit qu'il le haïssait; Émile ne lui avait pas inspiré d'aversion. Il +se remit vite. Il fut digne, poli avec ses hôtes, froid et comme +dédaigneusement généreux envers Lucie. On servait le dîner, on l'invita +à rester, et, en attendant le dernier coup de cloche, il se promena au +fond du jardin avec le général. Il vit bien vite que celui-ci avait +énormément faibli en son absence. Le général se plaignait du capucin, il +rendait justice à l'esprit de tolérance de M. Lemontier, à la bonhomie +sans rancune du grand-père, à la discrétion d'Émile, qui était parti +afin de ne blesser personne, à la docilité de Lucie, qui ne se refusait +à aucune tentative de conciliation, à Henri Valmare, qui avait été +initié malgré lui à des dissentiments fâcheux, mais qui était un +caractère sûr, un garçon discret. Bref, le pauvre général eût bien voulu +être content de tout le monde et ne pas pousser plus loin sa résistance. +N'était-ce pas assez d'avoir obtenu que Lucie, en épousant Émile, fût +libre de pratiquer?</p> + +<p>«Vous êtes facilement dupe, monsieur le général! répondit Moreali. Cela +ne doit pas étonner de la part d'un caractère chevaleresque comme le +vôtre; mais les devoirs austères de mon état m'ont appris à connaître +les ruses de l'incrédule et les transactions des mauvaises consciences. +Si M. Lemontier accorde toute liberté à sa future belle-fille, c'est +parce qu'il sait déjà qu'elle a abjuré cette liberté entre les mains de +M. Émile.</p> + +<p>—Si je le croyais! fit le général déjà empourpré de colère; mais +supposez-vous à ce petit Émile tant d'ascendant sur elle? Elle ne l'aime +pas, elle ne m'a jamais dit qu'elle l'aimât. Elle ne tient point à lui! +Elle est femme, elle s'amuse de l'obstination de cet original-là, qui +prétend l'obtenir de moi malgré elle et malgré vous. Elle est flattée de +la démarche et de l'insistance du père,... qu'elle tient en grande +estime pour ses talents. Elle est instruite, c'est une liseuse, elle +aime les beaux esprits. Et puis elle se plaît à m'inquiéter et à me +taquiner à présent. Elle se tient sur la réserve, elle m'en veut de la +scène de l'autre soir. J'ai été un peu emporté, je m'en accuse et m'en +confesse; mais vous entendez bien que je ne peux pas lui en demander +pardon. Un père est un père, il ne peut pas plus avoir de torts envers +ses enfants qu'un chef envers ses inférieurs.</p> + +<p>—C'est ma conviction! reprit vivement Moreali. C'est la loi de Dieu qui +prime toutes les lois humaines. L'esprit révolutionnaire a en vain +restreint et annulé en quelque sorte dans ses codes l'autorité +paternelle: elle subsiste en son entier dans la conscience du vrai +chrétien. Mademoiselle La Quintinie invoquera sans doute contre vous ces +lois civiles qui ont assigné un âge de majorité, c'est-à-dire +d'impunité, aux enfants rebelles....</p> + +<p>—Jamais! s'écria le général, rendu à ses instincts de despotisme; je la +tuerais plutôt!</p> + +<p>—Ne parlons pus de tuer, reprit en souriant Moreali; sachons nous faire +obéir sans éclat et sans violence. Mademoiselle La Quintinie est aux +prises avec les suggestions de l'esprit du siècle, avec Satan lui-même.</p> + +<p>—Oui, oui, dit le général, qui eût bien voulu concilier ses propres +opinions entre elles; Satan, c'est le siècle, vous l'avez dit; c'est la +Révolution!</p> + +<p>—Eh bien, elle est chez vous, la Révolution! reprit Moreali. Elle ronge +votre famille au cœur, et vous lui avez ouvert la porte. M. Lemontier +est un de ses brandons; il est lancé sur votre maison, il la dévorera +jusqu'au scandale, et déjà votre fille est atteinte. Qu'elle aime ou non +le jeune homme, elle veut faire acte d'indépendance; elle se sépare de +vous aujourd'hui, demain elle se séparera de l'Église. Tenez, monsieur +le général, je n'ai plus rien à faire ici, moi; je suis dédaigné, +méprisé. C'est tout simple! que suis-je pour mademoiselle Lucie? Ah! +qu'un ami pèse peu dans la conscience qui a méconnu déjà la voix du +sang! C'est à vous de voir si vous voulez tomber dans ce discrédit +devant Dieu et devant les hommes, d'avoir courbé la tête sous le vent +révolutionnaire et d'avoir fait alliance intime avec les ennemis de la +religion et de la société.»</p> + +<p>Moreali avait touché juste. Le <i>qu'en dira-t-on</i> conservateur et dévot +était bien plus sensible au général que le fait. Quand Moreali le vit +ranimé, il le calma. Ils se parlèrent à voix basse, discutant un plan de +conduite. Quand le dîner les appela, ils étaient d'accord sur tous les +points.</p> + +<p>Le dîner fut un peu égayé par l'esprit d'Henri Valmare et la sérénité +maligne du vieux Turdy. M. Lemontier se gardait bien des airs de +triomphe. Il observait l'enjouement refrogné du général et lisait dans +son attitude grosse d'orages l'effet de sa conférence avec Moreali. +Quant à ce dernier, il s'observait si bien, qu'il fut impossible de +surprendre un regard de lui dirigé vers Lucie, l'ombre d'une émotion +quelconque au son de sa voix ou au frôlement de sa robe.</p> + +<p>Après le dîner, on marcha un peu, puis on entra au salon. Henri resta +dehors avec M. Lemontier, et le vieux Turdy provoqua une explication +entre le général et sa fille en présence de l'abbé. Il la provoqua +bénignement, disant qu'il aurait lui-même voix au chapitre et rien de +plus, qu'il fallait entendre toutes les raisons, que celles de l'abbé +pouvaient avoir leur poids sur l'esprit de sa petite-fille, et qu'il ne +voulait plus, lui, s'opposer à ce qu'elles fussent écoutées dans tout +leur développement. Il ajouta que, si ces raisons persuadaient Lucie, il +retirerait son opposition. Il allait exiger que son gendre assurât la +même autorité à la décision de Lucie, lorsque Moreali se leva.</p> + +<p>«Monsieur de Turdy me fait, dit-il, une position qui m'honore et dont je +lui suis reconnaissant; mais, en dehors de l'autorité paternelle, je ne +reconnais ici aucune autorité directe. La mienne est tellement nulle, +que je me récuse. Je ne me suis présenté ici que pour demander +humblement pardon à M. de Turdy de lui avoir déplu. Ce pardon m'est +généreusement accordé, je n'ai plus qu'à me retirer sans vouloir courir +le risque de lui déplaire encore.</p> + +<p>—Vous ne me déplairez pas, monsieur, reprit le vieillard, puisque +c'est moi qui vous provoque à parler. Si vous vous y refusiez, je +croirais que vous agissez sans franchise et que vous vous réservez +d'influencer secrètement le général sans vous compromettre auprès de +moi.</p> + +<p>—Ce serait m'attribuer, dit Moreali, l'ascendant d'un esprit fort sur +un esprit faible, et vous ne ferez, monsieur, ni cet affront au +caractère du général, ni cet honneur à mon mince mérite.»</p> + +<p>M. Lemontier entra fort à propos, le vieux Turdy allait perdre patience. +Évidemment, Moreali voulait brouiller les cartes. M. Lemontier sut +apaiser tout le monde, mais il ne put engager l'abbé à exprimer son +opinion. Lucie fut indignée de cette démission perfide.</p> + +<p>«Vous ne réussirez pas, dit-elle à M. Lemontier, à faire parler un +oracle qui ne croit plus en lui-même. M. Moreali sent que sa cause n'est +pas bonne, puisqu'il l'abandonne.»</p> + +<p>L'œil du prêtre s'enflamma de colère, mais sa voix fut calme et son ton +obséquieux et railleur.</p> + +<p>«Il n'y a pas ici, dit-il, de cause qui me soit personnelle. Il n'y a +que celle du devoir qui est la soumission filiale. Que je déserte ou non +cette cause par mon silence, vous ne la gagnerez jamais devant Dieu, +mademoiselle La Quintinie, et, comme vous savez cela aussi bien que moi, +il est de toute inutilité que je vous le rappelle.»</p> + +<p>Lucie provoquée fut sévère. Ce n'était peut-être pas ce que la prudence +eût conseillé; mais M. Lemontier ne lui avait pas recommandé la +dissimulation. Il voulait, au contraire, qu'on forçât l'ennemi à la +franchise. Lucie s'en chargea vigoureusement.</p> + +<p>«Monsieur l'abbé, dit-elle, si en ce moment, au lieu de me prononcer +pour le mariage, je me prononçais pour le cloître, mon père s'y +opposerait: que me conseilleriez-vous?</p> + +<p>—D'obéir à votre père, répondit l'abbé avec précipitation et comme se +mentant résolûment à lui-même.</p> + +<p>—Mais vous m'aideriez pourtant à vaincre sa résistance?</p> + +<p>—Je me jetterais à ses genoux pour qu'il vous laissât chercher +n'importe dans quel état les voies du salut; mais il est des routes qui +ne conduisent les âmes qu'à leur perte, et vous n'attendez pas de moi +que je supplie votre père de vous les ouvrir.»</p> + +<p>Le vieux Turdy allait répliquer.</p> + +<p>«Entendons-nous bien, dit avec douceur M. Lemontier. M. l'abbé ne +regarde pas le mariage en lui-même comme une voie de perdition: il +estime mieux la voie du renoncement, c'est son droit; mais ce qu'il +proscrit, c'est le mariage avec un hérétique, et mon fils est un +hérétique à ses yeux.</p> + +<p>—N'en faites-vous pas gloire, monsieur? reprit l'abbé.</p> + +<p>—Non, monsieur, il n'y a aucune gloire à protester contre une loi qui +condamne l'esprit d'examen. C'est un devoir très simple pour ceux qui +croient que Dieu veut être compris librement, afin d'être librement +aimé.</p> + +<p>—Je ne me laisserai entraîner à aucune controverse, dit l'abbé. Je suis +venu ici avec le ferme dessein de ne blesser aucune opinion et de ne +blâmer aucune personne. Vous me permettrez de garder mes convictions, +puisque je refuse d'attaquer les vôtres.</p> + +<p>—Ce n'est point là votre mission, reprit Lucie; vous devez chercher à +persuader et ne pas tant ménager des amours-propres dont nous faisons +tous si bon marché devant vous.</p> + +<p>—Le fait est, ajouta M. de Turdy, que le capucin d'hier l'entendait +mieux. Il nous a dit notre fait sans s'embarrasser d'être raillé ou jeté +par les fenêtres. Il m'a fait rire; mais, en me traitant de charogne et +de fumier, il ne m'a point fâché, et il a emporté mon estime, tant la +bonne foi est une belle chose!»</p> + +<p>L'abbé sentit le trait, il ne broncha pas, et chercha son chapeau pour +se retirer.</p> + +<p>«Encore un mot, monsieur l'abbé, dit le général, qui recommençait à +s'effrayer de rester seul; ne désiriez-vous pas un entretien particulier +avec M. de Turdy? Vous savez qu'il est assez bien portant pour s'y +prêter, et qu'il ne refuse plus....</p> + +<p>—Je sais que M. de Turdy a cette extrême bonté pour moi, répondit +Moreali avec l'humilité hautaine dont il ne s'était pas départi un seul +instant; mais cet entretien serait sans objet à présent. Il +m'accusait... de fanatisme. Je suis heureux de lui avoir prouvé par ma +réserve et de lui montrer par ma retraite que je n'entends pas livrer +bataille contre les opinions qui prévalent ici.»</p> + +<p>Il salua et partit. M. Lemontier sentit que l'ennemi se dérobait. Il +espéra un instant que cette défection rendrait le général plus +traitable. Ce fut le contraire. On lui avait fait la leçon, il se monta +pour en finir plus vite, et signifia à Lucie que sa décision était +inébranlable. Lucie s'anima et déclara encore de son côté que, si elle +n'épousait point Émile, elle ne se marierait jamais.</p> + +<p>«C'est comme il te plaira, répondit le général irrité. Tu attendras ma +mort, et, comme j'ai l'intention de ne pas finir de sitôt, tu auras le +temps de faire tes réflexions. Je regrette que tout cela se dise devant +vous, monsieur Lemontier. Vous l'avez voulu, je n'en suis pas moins +votre serviteur; mais je ne peux pas céder. Vous vous consulterez pour +voir si vous pouvez céder vous-même. C'est l'unique solution possible.»</p> + +<p>Il se retira, et Lucie, héroïque et tendre avec son grand-père, +l'embrassa en souriant.</p> + +<p>«Ne vous tourmentez pas, lui dit-elle; ceci est le paroxysme de +l'énergie de mon père. Vous savez bien qu'après les grandes explosions, +les grandes lassitudes le prennent. Encore quelques jours de patience, +et il cédera.»</p> + +<p>Mais, quand elle eut reconduit le vieillard à sa chambre, elle revint à +M. Lemontier, et se jetant dans ses bras, elle fondit en larmes.</p> + +<p>«Mon ami, je crois que tout est perdu, lui dit-elle. Si l'abbé est +parti, c'est parce qu'il s'est assuré que mon père ne faiblirait plus.</p> + +<p>—Courage! lui répondit M. Lemontier; je n'abandonne pas la partie, +moi!»</p> + +<p>Le général n'avait pas la dose de fermeté que lui attribuait Lucie, et +l'abbé n'avait point compté qu'il l'aurait. Il avait tourné l'obstacle, +il s'était réservé d'agir seul.</p> + +<p>Le lendemain matin, Lucie apprit avec stupeur que son père était parti +dans la nuit. On lui remit une lettre de lui ainsi conçue:</p> + +<p>«Ces luttes me fatiguent et me dégoûtent. Je retourne à mon poste, où le +devoir me réclame. Puisque vous avez disposé de votre cœur sans mon +aveu, je cède, mais sous une condition expresse: M. Lemontier quittera +le château de Turdy, et vous entrerez aux Carmélites. Vous y passerez un +mois dans une claustration absolue. Si, après ce temps écoulé, à l'abri +des mauvais conseils et des funestes influences, vous persistez dans +votre choix, je vous donne ma parole de n'y plus apporter d'obstacles.</p> + +<p class="smcap droit"> +<span style="margin-left: 9em;">«A.-G. La Quintinie.»</span><br /> +</p> + + +<p>Lucie eut d'abord un élan de joie ardente, puis une peur froide, sans +pouvoir se rendre compte de ce qu'elle redoutait. Elle se débattit +contre cet instinct de pusillanimité. Elle savait bien que son père +était devenu un peu perfide; mais il engageait sa parole, il en +remettait le gage entre ses mains, il signait sa lettre. Elle se +reprocha son doute et courut trouver M. Lemontier.</p> + +<p>«Cette épreuve ne serait rien pour moi seule, lui dit-elle, mais je la +trouve atroce pour mon grand-père et pour Émile; mon père n'eût point +imaginé cela. Ah! mon ami, l'abbé Fervet me fait peur! le voilà qui aime +à faire souffrir!</p> + +<p>—Lucie, répondit vivement M. Lemontier, qu'est-ce que c'est que cette +claustration des carmélites? Les prêtres ont-ils le droit de franchir la +grille?</p> + +<p>—Non, aucun sans exception.</p> + +<p>—Mais, le jour où vous chantiez dans cette chapelle, M. Moreali....</p> + +<p>—Il était dans le chœur extérieur, séparé du nôtre par une grille et +un voile.</p> + +<p>—Mais au confessionnal?</p> + +<p>—Un mur sépare la pénitente du prêtre. D'ailleurs, je ne me suis jamais +confessée à l'abbé Fervet, et je ne me confesserai plus à aucun prêtre.</p> + +<p>—Jamais?</p> + +<p>—Jamais! cela ferait souffrir Émile. Mais pourquoi me faites-vous ces +questions-là? Que craignez-vous pour moi?</p> + +<p>—Je ne sais, répondit M. Lemontier, qui répugnait à soupçonner l'abbé, +et qui ne voulait pas éclairer Lucie sur certains dangers dont elle +n'avait certes jamais conçu la pensée; nous voici aux prises avec deux +hommes bien différents l'un de l'autre, mais fanatiques tous deux: +l'abbé qui regarde la souffrance comme un moyen de salut, le capucin qui +dirait avec une parfaite douceur:</p> + +<p>«Tuez-la, si elle est en état de grâce!» Ils ont peut-être des complices +de leur folie et des ministres dévoués de leurs audaces. Je me demandais +si, à l'insu de votre père, ils ne pourraient pas vous enlever et vous +faire transférer dans un autre couvent qui serait pour vous une +véritable prison où votre père lui-même aurait de la peine à vous +découvrir. Je m'exagérais sans doute le danger. On n'enlève ainsi que +les personnes qui s'y prêtent par leur faiblesse et leur crédulité. +Pourtant... je ne suis pas tout à fait sans inquiétude. On peut vous +obséder, vous irriter au point de vous rendre malade... et les malades +sont sans défense.</p> + +<p>—Oui! répondit Lucie: ma mère!...</p> + +<p>—N'acceptez donc pas les conditions du général, reprit M. Lemontier; +proposez-lui-en d'autres, auxquelles nous réfléchirons ensemble +aujourd'hui. Gagnons du temps, et ne montrez pas l'impatience d'une +solution trop prompte.</p> + +<p>—Ah! mon ami, répondit Lucie, je vous remercie de ce conseil. Que +deviendrait mon grand-père sans vous et sans moi? Je vous l'aurais +laissé avec confiance... ou bien à Émile! Mais on exige que vous +partiez, et certes on ne veut pas qu'Émile revienne. Émile cependant ne +me trouvera-t-il pas bien lâche de reculer devant quelques semaines de +prison quand le consentement de mon père est à ce prix?</p> + +<p>—Émile pensera, comme moi, qu'en fait de couvent il faut se rappeler +ces vers de La Fontaine:</p> + + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">Je vois fort bien comme on y entre,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et ne vois point comme on en sort.</span><br /> +</p> + + +<p>Ne parlez pas de cette lettre au grand-père; je vais tâcher de voir et +de pénétrer M. Fervet.»</p> + +<p>M. Lemontier se rendit à Aix et y trouva l'abbé avec le père Onorio. Ce +dernier fut pour lui une providence. Incapable de mentir et de louvoyer, +il déjoua toute l'habileté de Moreali, qui voulait se tenir sur la +réserve, et il déclara qu'à la place du général (il était maintenant +désabusé de son erreur de personnes) il aurait conduit sa fille au +couvent de force, que là il l'aurait confiée aux carmélites et soumise +chez elles à un régime analogue à la prison cellulaire, que l'on aurait +bien vu alors si l'on n'avait pas les moyens d'éluder et de braver les +lois révolutionnaires qui prétendent protéger et délivrer les filles +majeures. Pour lui, il se souciait fort peu de ces lois païennes et +socialistes; il était prêt à prendre toute la responsabilité de la +révolte, de tous les prétendus crimes et délits que les tribunaux se +flattent d'atteindre. Il ne s'en cacherait pas. On pouvait l'envoyer en +prison, au bagne, à l'échafaud, il irait en riant; et, si cela ne +servait à rien, si, après avoir gagné du temps et tenté de réduire le +corps et l'esprit de la pénitente par des rigueurs salutaires, on +n'avait pas fait sortir d'elle le démon qui l'obsédait; si enfin la +force publique la réintégrait à son domicile, alors on s'en laverait les +mains, on n'aurait rien négligé pour la sauver et pour être agréable à +Dieu.</p> + +<p>Il fit cette virulente sortie au grand déplaisir de l'abbé, qui voyait +le danger de dévoiler ainsi ses plans; mais il la fit, et nul ne pouvait +l'empêcher de la faire. Habitué à tonner du haut de la chaire et à voir +son auditoire de paysans romains frissonner sous les foudres de son +éloquence, le capucin n'admettait pas l'idée qu'il pût donner des armes +contre lui, ou que l'on osât s'en servir.</p> + +<p>M. Lemontier sourit de l'aplomb de ce Barbe-Bleue tonsuré qui comptait +lui faire peur; mais ce qui le frappa, ce fut l'anéantissement de +l'abbé, qui n'osait contredire son maître et qui s'efforçait à peine +d'atténuer l'exubérance forcenée de ses menaces. Mis au pied du mur +autant par le capucin que par M. Lemontier, il avoua qu'un austère +régime de piété attendait mademoiselle La Quintinie aux Carmélites; mais +il se défendit d'avoir tendu aucun piége. Le général n'avait-il pas +annoncé à sa fille qu'elle aurait à subir l'épreuve d'une claustration +absolue? Quant à la durée de l'épreuve, il ne partageait pas, il n'avait +jamais partagé, disait-il, l'idée de la prolonger contrairement au gré +du général. Il l'avait fixée à trois mois, et il se flattait qu'au bout +de ce temps mademoiselle La Quintinie serait complétement revenue au +sentiment de ses devoirs.</p> + +<p>«Trois mois! s'écria M. Lemontier frappé de surprise. Le général a-t-il +deux paroles? la sienne et la vôtre? Il n'a demandé qu'un mois, un seul, +entendez-vous?</p> + +<p>—Vous faites erreur, dit Moreali, vous avez mal lu.</p> + +<p>—Non pas! l'écriture du général est fort lisible,» reprit M. Lemontier +en tirant la lettre de sa poche.</p> + +<p>La lettre ne présentait pas d'ambiguïté. Au moment d'écrire le chiffre +convenu sans doute avec l'abbé, le courage avait manqué au général, +l'amour paternel avait parlé plus haut que le prêtre, peut-être aussi la +crainte que Lucie, épuisée par une lutte trop longue, ne reprît en +désespoir de cause l'envie de se faire religieuse.</p> + +<p>Cette défection de M. La Quintinie mortifia l'abbé, qui se mordit les +lèvres. Le capucin haussa les épaules avec mépris et demanda qu'on lui +traduisit la lettre. Quand il vit que le général y donnait sa parole +d'honneur de céder au bout d'un temps déterminé, il fut indigné et +demanda à l'abbé si cela était convenu avec lui. L'abbé avoua qu'il +avait fait cette transaction avec les scrupules du général.</p> + +<p>«<i>Monsignore</i>! lui dit Onorio en lui lançant un regard terrible, il y a +des faibles, des impuissants et des tièdes jusque sur les marches de +l'autel!»</p> + +<p>Puis il tourna le dos et s'en alla prier, demander peut-être à son bon +ami, le petit dieu de sa façon, une inspiration meilleure pour empêcher +ce mariage, qu'il considérait comme un grand scandale religieux et comme +un triomphe à arracher aux hérétiques.</p> + +<p>M. Lemontier tenait enfin l'abbé tête à tête, et il tenait aussi le fond +de sa pensée; mais il fallait saisir la véritable cause de ses desseins, +fanatisme ou terreur religieuse, affection trop vive ou rancune de +prêtre envers Lucie. Un autre soupçon encore avait traversé son esprit; +mais il ne voulut pas s'y arrêter, craignant de céder à une +interprétation préconçue de la conduite de l'abbé, et de perdre de vue +l'objet plus pressant sur lequel Henri avait appelé la rectitude de son +examen. Il profita de l'espèce de confusion où les paroles du capucin +avaient jeté Moreali pour lui parler au contraire avec ménagement et +douceur. Il lui dit qu'il avait assez fait pour seconder les vues du +père Onorio et satisfaire sa propre conscience, et qu'il serait bien +temps de songer aux malheurs qui pouvaient frapper M. de Turdy et Lucie +dans cette lutte impitoyable. Il essaya d'émouvoir son cœur et d'y +trouver ce qu'il contenait encore de sentiments humains, de quelque +nature qu'ils fussent.</p> + +<p>L'abbé fut impénétrable. S'il n'avait pas la hardiesse et la puissance +d'initiative du capucin, il avait au besoin la réserve souveraine et +opiniâtre du prêtre diplomate. Rien ne put l'entamer. Il plaignit en +termes doucereux et glacés les chagrins auxquels s'exposait Lucie. Il +prétendit avoir fait son possible pour concilier les devoirs de son +ministère avec les exigences de la situation. Il conseillait à Lucie de +se remettre avec confiance aux mains des saintes filles du Carmel, et +même de s'exposer avec courage aux ennuis d'une retraite austère.</p> + +<p>«Si elle est véritablement attachée à votre fils, ajouta-a-til, qu'elle +le lui prouve en subissant cette épreuve si courte, et, si elle croit +encore en Dieu, comme elle le prétend, qu'elle prouve à Dieu son désir +de s'éclairer en s'enfermant seule à seule avec lui dans le sanctuaire.</p> + +<p>—Je ne lui donnerai point ce conseil, répondit M. Lemontier. J'ai assez +étudié sur pièce l'histoire des couvents pour savoir que, s'ils peuvent +abriter des mysticismes sincères, ils peuvent cacher des fanatismes +atroces. Lucie est d'une forte santé, d'un caractère bien trempé et d'un +jugement parfaitement lucide; mais j'ignore jusqu'où peuvent aller les +forces d'une femme aux prises avec l'isolement, les menaces et les +persécutions. Si son père est assez imprévoyant pour l'y exposer, je +sens qu'il est de mon devoir de la préserver, moi, et je m'oppose, au +nom de mon fils et au mien, à ce qu'elle accepte le cruel défi qu'on lui +jette. Je ne veux pas croire, monsieur, ajouta M. Lemontier, qu'un homme +de votre science et de votre mérite ait, comme l'ont cru quelques +personnes, troublé la raison de madame La Quintinie par la peur des +supplices éternels; mais si, contrairement à vos conseils et à vos +intentions, cette malheureuse personne était morte dans l'égarement du +désespoir, un tel exemple devrait vous rendre plus prudent que vous ne +semblez vouloir l'être à l'égard de sa fille.»</p> + +<p>La figure de l'abbé eut une légère contraction de souffrance ou de +dédain; mais il n'accepta en aucune façon le reproche.</p> + +<p>«Est-il possible, monsieur, répondit-il, qu'on ait osé vous entretenir à +Turdy de cette vieille histoire? S'il y avait là quelque chose de vrai, +le général m'eût-il accordé sa confiance et son affection? Sachez donc +la vérité. Madame la Quintinie.... Mais j'ai été son confesseur, et vous +pourriez croire que je vous raconte ce que tout le monde ne sait pas. +Je dois me taire et laisser au temps et aux circonstances le soin de +vous désabuser.»</p> + +<p>M. Lemontier crut saisir quelque chose de volontaire dans cette +réticence de l'abbé, et il lui sembla que celui-ci cherchait à lire dans +ses yeux s'il savait autre chose de particulier sur la vie et la mort de +madame La Quintinie. A son tour, il le regarda avec une attention +déclarée. Il vit un nuage envahir ce front de marbre, et tout à coup, +prenant le parti de l'attaque à tout hasard:</p> + +<p>«Prenez garde, monsieur l'abbé, lui dit-il d'un ton froid et ferme, +prenez bien garde!...</p> + +<p>—A quoi, monsieur? s'écria le prêtre perdant soudainement tout empire +sur lui-même. De quelle diffamation, de quelle calomnie me menace-t-on à +Turdy? Quel libelle préparez-vous contre l'Église et contre moi?</p> + +<p>—Si vous vous emportez ainsi, répondit M. Lemontier en souriant, nous +ne pourrons plus nous entendre, et pourtant j'espérais qu'au lieu de +nous invectiver, nous nous quitterions emportant l'estime l'un de +l'autre. Vous me refusez la vôtre, et me traitez de libelliste, rien que +cela, monsieur l'abbé?... Je ne sais pas répondre, moi, à de telles +accusations; je n'ai pas encore assez étudié le vocabulaire terrifiant +du père Onorio!</p> + +<p>—Mais que vouliez-vous dire, reprit l'abbé pâle et tremblant, en me +jetant ce défi au visage: <i>Prenez garde</i>?</p> + +<p>—N'était-ce pas la conclusion de mon plaidoyer pour Lucie? Prenez garde +à sa raison, à sa santé, à sa vie! Rappelez-vous que sa mère avait +l'esprit faible, et que....</p> + +<p>—Et que quoi?... N'ayez pas de restriction mentale, monsieur!</p> + +<p>—Vous m'avez donné l'exemple, monsieur l'abbé! Permettez-moi d'en +rester là et de remettre toute autre explication à un moment où vous +vous sentirez plus bienveillant à mon égard.»</p> + +<p>L'abbé, resté seul, se sentit baigné d'une sueur froide.</p> + +<p>«Suis-je perdu, se demandait-il, ou ai-je seulement failli me perdre? Le +moment d'agir à tout prix est-il arrivé?»</p> + +<p>Il se demanda s'il consulterait le père Onorio, et il répondit:</p> + +<p>«Non! il ne comprendrait pas, il ne voudrait ou ne saurait.... S'il me +blâme.... Ah! quand j'aurai arraché ce fer de ma poitrine, je serai tout +à Dieu et ne reculerai devant aucune pénitence.»</p> + +<p>M. Lemontier trouva Henri à Turdy. On tint conseil. Lucie écrivit à son +père pour lui dire qu'elle se soumettrait à de plus longues épreuves, +pourvu qu'elle n'eût point à quitter son grand-père, qui n'était plus +d'âge à se passer de ses soins. Elle ne parla pas de M. Lemontier, qui +se réserva d'écrire lui-même au général dès qu'il pourrait lui fournir +quelque preuve palpable des véritables intentions de l'abbé. On écrivit +aussi à Émile de se rendre à la résidence militaire du général, de s'y +faire voir, et de se tenir prêt à communiquer avec lui, si besoin était.</p> + +<p>Après le dîner, le médecin ayant recommandé à M. de Turdy de faire un +peu de promenade en voiture aux heures tièdes de la journée, Lucie et M. +Lemontier l'emmenèrent du côté de La Motte et au delà, dans les gorges +pittoresques qui conduisent aux riches plateaux herbus de Ronjoux, +ombragés de châtaigniers séculaires. Henri, ayant à donner beaucoup de +détails et d'instructions à Émile, resta à écrire dans la bibliothèque.</p> + +<p>Quand la nuit le gagna, il se disposait à allumer les bougies; mais il +crut entendre des pas furtifs dans la galerie qui conduisait aux +appartements de Lucie et de son grand-père, voisins l'un de l'autre et +communiquant ensemble à l'intérieur. Cette galerie était parquetée, le +plancher craquait faiblement sous des pieds discrets. La lenteur et la +précaution de cette marche dans l'obscurité trahissaient je ne sais +quelle méfiance qui étonna Henri.</p> + +<p>Il se tint immobile, jeta son cigare dans la cheminée, et attendit dans +le grand fauteuil, dont le dossier dépassait sa tête. Il crut un instant +à la tentative de quelque larron. Quelqu'un ouvrit doucement derrière +lui la porte de la bibliothèque et s'arrêta au seuil, quelqu'un que +Henri ne put voir, mais dont la respiration précipitée trahissait +l'émotion. Une voix, qu'il reconnut pour celle de Misie, dit tout bas:</p> + +<p>«Personne!»</p> + +<p>On se retira, et on marcha plus vite et plus franchement vers +l'appartement de M. de Turdy. Ces pas n'étaient plus ceux d'une seule +personne. Henri les laissa s'éloigner un peu et sortit dans la galerie, +qui était dans une obscurité complète. Il s'y tint aux écoutes. La voix +de Misie disait, sans beaucoup de précautions:</p> + +<p>«Entrez ici.... Oui, c'est son boudoir. <i>Elle</i> est sortie. Ils sont tous +dehors.»</p> + +<p>Henri se rappela être sorti en effet du jardin pour voir monter la +famille en voiture. Il avait fait quelques pas sur le chemin. On avait +peut-être cru qu'il s'en allait à pied au Bourget, comme cela lui +arrivait souvent. Il était rentré au manoir sans rencontrer aucun +domestique. Le hasard avait fait que Misie ne le savait pas là.</p> + +<p>Mais qui donc introduisait-elle ainsi secrètement dans l'appartement de +sa maîtresse? Henri était trop porté à tout redouter de la part de +Moreali pour ne pas supposer que lui seul, par l'ascendant de son +ministère, pouvait entraîner cette pauvre femme à une trahison.</p> + +<p>Surprendre les gens sur le fait était bien facile; mais Henri n'eût rien +su ainsi de leur motif et de leurs desseins. Alors il alla écouter +jusqu'à la porte de Lucie. Il y avait plusieurs pièces, et on ne +s'était pas arrêté dans la première. Il n'entendit rien. Il essaya de se +glisser dans l'appartement de M. de Turdy: Misie, peut-être dans la +prévision de quelque surprise, en avait retiré la clef. Henri resta près +d'une heure dans cette angoisse, souvent prêt à perdre patience, mais +toujours retenu par l'espérance de pénétrer le mystère. Enfin il +entendit Misie qui parlait dans l'antichambre de l'appartement de Lucie, +où elle était restée selon toute apparence, et qui disait:</p> + +<p>«Eh bien, monsieur l'abbé, est-ce fini? Ils vont rentrer.»</p> + +<p>Henri recula lentement jusqu'à la bibliothèque, et, se plaçant derrière +la porte, il recueillit l'entretien suivant dans le corridor:</p> + +<p>«Avez-vous bien éteint les bougies, monsieur l'abbé?</p> + +<p>—Parfaitement, mais je n'ai pas terminé.... Croyez-vous qu'ils +sortiront encore demain à pareille heure?</p> + +<p>—Oui, je le crois.</p> + +<p>—Pourrai-je revenir avec les mêmes précautions?</p> + +<p>—C'est bien dangereux, monsieur l'abbé! Vous me ferez chasser!</p> + +<p>—Écoutez! Si je peux revenir, mettez sécher du linge sur la terrasse, +quelque chose de grand, des draps, que je verrai de loin: un quart +d'heure seulement!</p> + +<p>—Il faut bien que je fasse ce que vous commandez, monsieur l'abbé, +puisque c'est pour le salut de cette chère maîtresse!</p> + +<p>—Bien, Misie, Dieu vous en récompensera! Conduisez-moi par l'escalier +du vieux château.»</p> + +<p>Ils passèrent devant Henri; ils étaient arrêtés tout près de lui pour se +consulter. Il attendit qu'ils fussent loin pour sortir de l'enclos par +le fond du jardin et aller au-devant de la voiture qui ramenait les +maîtres du manoir et M. Lemontier. Il invita ce dernier à descendre +pour se dégourdir un peu les jambes, et, tout en suivant la voiture qui +entrait au pas, il le mit au courant de ce qui venait de se passer.</p> + +<p>«Ce n'est pas le moment des commentaires, lui répondit M. Lemontier, +poursuivons ce que tu as mené avec tant de prudence. Observons, et ne +laissons pas soupçonner que nous avons les yeux ouverts. Rentre avec +nous au château et laisse-moi agir. Avant tout cependant, il faudrait +savoir s'il n'y a personne de caché dans l'appartement de Lucie, et il +faudrait s'en assurer à l'insu des domestiques.»</p> + +<p>M. Lemontier prit Lucie à part dès qu'elle fut rentrée et lui demanda si +Misie faisait le service de son appartement.</p> + +<p>«Non, dit-elle; mais, chargée de la lingerie, elle entre souvent chez +moi.</p> + +<p>—Votre femme de chambre est-elle dévote?</p> + +<p>—Louise? Pas du tout. Elle est en réaction contre Misie, dont elle est +jalouse.</p> + +<p>—Voulez-vous l'occuper ici, en bas, ainsi que Misie, et m'autoriser à +visiter votre appartement?</p> + +<p>—Certes! Mais croyez-vous donc qu'il y ait chez moi quelqu'un de caché?</p> + +<p>—Non; mais je ne sais s'il n'y a pas quelque tentative de surprise, +quelque préparatif d'enlèvement. Occupez vos femmes, soyez très-calme, +et laissez-moi agir.»</p> + +<p>Lucie obéit en tremblant un peu. M. Lemontier examina l'appartement avec +le plus grand soin. Il s'assura qu'il n'y avait personne et qu'aucun +meuble ne portait de traces d'effraction. Il regarda les serrures, les +verrous, les croisées; tout fonctionnait bien.</p> + +<p>Quand tout le monde se fut retiré, il resta dans la bibliothèque avec +Henri, et ils y veillèrent à tour de rôle. Lucie, avertie par eux, +examina minutieusement tous les objets de son appartement et n'y trouva +rien qui ne fût intact et à sa place accoutumée. Elle remarqua seulement +que les bougies qu'on mettait tout entières chaque soir sur sa cheminée +avaient brûlé une heure environ. Elle visita tous ses papiers. Aucun ne +manquait. On n'avait touché à rien. Qu'était-on venu faire chez elle? +Sous le coup d'une inquiétude d'autant plus irritante qu'il était +impossible d'en préciser la cause, Lucie dormit peu. La nuit pourtant se +passa sans qu'aucun bruit insolite fît aboyer les chiens et troublât le +sommeil du vieux Turdy.</p> + +<p>Le lendemain, la famille monta en voiture après dîner sans marquer aucun +soupçon à Misie, qui bien évidemment était seule complice du mystérieux +projet de Moreali. Henri, qui avait fait semblant de s'en aller, rentra +inaperçu comme la veille, mais cette fois à dessein et grâce à de +grandes précautions. D'une des fenêtres du logis neuf, il vit Misie +occupée à étendre sur la terrasse du vieux château le drap blanc qui +devait servir de signal à Moreali. Alors il se glissa et s'enferma dans +l'appartement de M. de Turdy. Il mit le verrou sur la porte qui +communiquait avec le boudoir de Lucie, après s'être assuré qu'en +retirant la clef il verrait et entendrait par le trou de la serrure tout +ce qui se passerait dans ce boudoir. Bientôt après, il entendit entrer +Misie, qui toussa pour avertir l'abbé, puis l'abbé parla sans baisser la +voix. Misie lui ayant assuré que, cette fois, personne ne pouvait les +surprendre, parce que le valet de chambre était sorti et que Louise +avait la migraine.</p> + +<p>«C'est bien, dit Moreali, laissez-moi seul.</p> + +<p>—Pourtant, M. l'abbé pourrait avoir besoin de mon aide....</p> + +<p>—Non, vous dis-je, j'ai tout ce qu'il me faut.»</p> + +<p>Misie hésitait, comme si elle eût été retenue par un remords ou par la +curiosité. L'abbé insista, elle sortit.</p> + +<p>Aussitôt Henri entendit les bruits furtifs d'un travail inexplicable, et +il dut attendre pour s'en rendre compte que Moreali fût rentré dans le +petit espace que son œil pouvait embrasser. Il le vit alors, à la +clarté de plusieurs bougies, interroger minutieusement un carré de +lampas bleu qui remplissait un panneau de boiserie dont il avait en +partie levé le cadre. Il était monté sur une chaise et atteignait sans +peine le haut du carré. Quand il eut exploré tout l'intervalle entre la +muraille et l'étoffe en déclouant et reclouant coin par coin, il se hâta +de replacer les baguettes du cadre. Il fit ce travail avec une grande +adresse et une promptitude surprenante; et, quand ce fut fini, il se +laissa tomber sur un fauteuil, comme épuisé de fatigue et brisé par le +désappointement.</p> + +<p>Misie rentrait.</p> + +<p>«Ah! mon Dieu! monsieur l'abbé, comme vous voilà <i>blanc</i>! dit-elle; +est-ce que vous vous trouvez mal?</p> + +<p>—Ce n'est rien, Misie, un peu de fatigue; mais je n'ai rien trouvé!</p> + +<p>—Alors il faut qu'il n'y ait rien.</p> + +<p>—Prenez garde, Misie! vous m'avez mis ici aux prises avec un danger +sérieux. C'est vous qui avez pris l'initiative: auriez-vous parlé au +hasard? seriez-vous folle?»</p> + +<p>Misie, intimidée par le ton sec et mécontent de l'abbé, répondit en +balbutiant:</p> + +<p>«Mon Dieu, mon Dieu!... je n'ai rien pris sur moi.... Vous m'avez +demandé des détails sur la mort de madame. Je vous ai dit ce que je +croyais savoir. Je sais bien qu'elle rêvait souvent tout haut. Pourtant +elle me l'a dit plus de trois fois, et sans paraître égarée: «C'est là, +Misie! dans ce carré-là! dans dix ans d'ici, rappelle-toi bien, petite, +tu chercheras, et tu trouveras. C'est mon vœu, mon seul et dernier +vœu! C'est le repos de mon âme.... J'ai confiance en toi, Misie! Toi +seule ici as de la religion!»</p> + +<p>—Mais, en vous disant: <i>C'est là</i>, vous disait-elle que ce fût dans +cette tapisserie qui pouvait être enlevée, renouvelée?</p> + +<p>—Elle ne voulait pas me dire son secret tout entier, ou elle ne savait +plus, la pauvre dame! Aussitôt qu'elle avait dit: «C'est mon dernier +vœu, c'est le repos de mon âme!» elle croyait voir l'enfer, jetait de +grands cris et perdait la raison.»</p> + +<p>Henri vit l'abbé essuyer son front baigné de sueur. C'était une sueur +glacée, car il était toujours livide.</p> + +<p>«Enfin est-elle morte calme? reprit-il; vous me l'avez assuré.</p> + +<p>—Très-calme, monsieur l'abbé.</p> + +<p>—Et sans vous reparler de l'objet caché?</p> + +<p>—Non; elle paraissait l'avoir oublié.</p> + +<p>—Et vous êtes bien sûre qu'on n'a jamais fouillé la tenture?</p> + +<p>—Aussi sûre qu'on peut l'être quand on n'a pas quitté la maison plus de +vingt-quatre heures depuis vingt ans.</p> + +<p>—Et vous n'avez jamais vu l'objet auparavant?</p> + +<p>—Jamais! Je n'ai jamais su ce que c'était.</p> + +<p>—Ni à qui il était destiné?</p> + +<p>—Non; elle disait: «Le nom est écrit dessus.»</p> + +<p>—On n'a jamais déplacé ni réparé la boiserie de cette pièce?</p> + +<p>—On a refait la peinture. J'y ai eu l'œil; on ne s'est aperçu d'aucun +secret, et j'ai tant regardé avant et depuis!... Vous avez regardé +aussi, il n'y en a pas!...</p> + +<p>—Misie! sur tout ce que vous avez de plus sacré, vous n'avez jamais +parlé de cela à personne?</p> + +<p>—Jamais, monsieur l'abbé; je vous l'ai juré, je le jure encore!</p> + +<p>—Pas même à mademoiselle?</p> + +<p>—Oh! pour cela, non! M. de Turdy m'avait dit que, le jour où je +répéterais à mademoiselle un seul mot de ce que madame avait dit dans +ses derniers temps, il me mettrait à la porte. Monsieur ne voulait pas +que sa petite-fille eût l'esprit frappé de ces choses-là. J'avais juré à +monsieur d'obéir, et la religion me défendait de me parjurer.</p> + +<p>—C'est bien, Misie, vous avez fait votre devoir; mais vous aviez promis +à <i>madame</i> de chercher l'objet, et vous êtes sûre d'avoir cherché +partout?</p> + +<p>—Oui, monsieur l'abbé, j'ai fait mon possible. Il n'y a pas un endroit +de la tenture où je n'aie passé les mains, pas un coin des boiseries où +je n'aie regardé et frappé. Je n'aurais jamais osé déclouer, par +exemple, et, pour soulever les boiseries, il aurait fallu un ouvrier.... +Les maîtres auraient eu beau être absents... les autres domestiques +m'auraient trahie. Et puis je n'y croyais plus, à ce que madame avait +dit.... Mais il est temps de vous en aller, monsieur l'abbé. Vous n'avez +rien découvert, c'est qu'il n'y a rien, allez! Il ne faut pas s'en +tourmenter, la pauvre dame rêvait....</p> + +<p>—Et pourtant, Misie, vous pensiez que la découverte de ce vœu, comme +elle disait, eût pu sauver l'âme égarée de sa fille?</p> + +<p>—Je m'étais fait cette idée-là!... Et, quand vous m'avez questionnée +sur l'amitié de mademoiselle pour M. Émile, cela m'est revenu comme un +rêve que j'avais oublié. Mais vrai, monsieur l'abbé, voilà neuf heures +bien sonnées. Il me semble que la voiture gagne la côte. Venez, venez, +reprenez vos outils; n'oubliez-vous rien?»</p> + +<p>Dès qu'Henri eut rejoint M. Lemontier, il lui fit part de sa +découverte. Il fut convenu que tout serait rapporté à Lucie, mais non à +M. de Turdy, dont on avait jusque-là respecté la tranquillité d'esprit +en ne l'initiant pas aux nouvelles crises de la situation.</p> + +<p>Dès le lendemain, Lucie donna à Misie la commission d'un achat de linge +à Lyon, et elle la conduisit elle-même au chemin de fer dans sa voiture. +Elle emmenait le grand-père et sa femme de chambre dîner et coucher à +Chambéry chez la vieille tante, après avoir donné à tous les domestiques +diverses occupations au dehors. M. Lemontier resta donc seul à Turdy. +Henri vint l'y rejoindre. Ils s'enfermèrent chez Lucie avec les outils +nécessaires à une perquisition complète; mais ils commencèrent par +raisonner leur exploration. Si madame La Quintinie avait fait murer +<i>l'objet</i>, elle eût été forcée d'avoir recours à d'autres confidents de +son secret que Misie, Misie eût su et eût dit à l'abbé cette +circonstance si propre à donner de la réalité au dépôt: ou il n'y avait +pas de dépôt, et tout s'était passé dans l'imagination de la malade, ou +le dépôt avait été confié à la muraille au moyen d'un secret qu'on +pouvait espérer trouver, même après les recherches de Misie et de +l'abbé. Au bout de deux heures d'un examen minutieux, M. Lemontier ayant +fait sauter avec une pointe le mastic dont les peintres avaient rempli +une fente assez large entre deux baguettes sculptées, il remarqua au +fond de cette fente un corps sans résistance qu'il put attirer avec +l'outil. C'était de la ouate et non de l'étoupe ordinaire. Il +introduisit une pince très-fine et retira un sachet de cuir de Russie +cousu avec soin, comme une amulette, mais assez grand pour contenir +plusieurs lettres ou une petite liasse de papiers bien serrés. En +introduisant là cet objet, on avait simplement profité d'un accident de +la boiserie, accident que les ouvriers avaient fait disparaître par la +suite, sans rien soupçonner de ce qu'il recélait. M. Lemontier mit +l'objet dans sa poche sans l'ouvrir.</p> + +<p>«Puisque tout nous favorise, dit-il à Henri, je veux agir vite auprès de +l'abbé.</p> + +<p>—Vous ne le trouverez pas à Aix, répondit Henri, j'y ai été ce matin. +J'ai su que Moreali et le capucin allaient passer la journée à +Hautecombe.</p> + +<p>—J'irai, reprit M. Lemontier. Va-t'en à Chambéry, dis à Lucie que tout +va bien, et qu'elle revienne demain sans crainte. Tu reviendras, toi, +m'attendre ici, où nous passerons la nuit sans nouveau trouble.»</p> + +<p>M. Lemontier prit une barque et gagna l'abbaye de Hautecombe, où le père +Onorio, irrité du bruit et des frivoles occupations des baigneurs d'Aix, +avait été s'installer pour quelques jours.</p> + +<p>Il était trois heures quand M. Lemontier rejoignit l'abbé, qui, avant de +se remettre en route pour Aix, priait, prosterné dans une chapelle. Il +lui mit la main sur l'épaule, en lui disant avec autorité:</p> + +<p>«J'ai à vous parler, monsieur!»</p> + +<p>Moreali ne tressaillit pas, et, après avoir baisé la poussière avec +affectation, comme pour montrer qu'il s'humiliait devant Dieu, il se +leva et regarda son adversaire d'un air de dédain souriant. Ils +sortirent ensemble et s'enfoncèrent dans la montagne, M. Lemontier +marchant le premier, jusqu'à ce qu'il se trouvât assez à l'écart des +chemins frayés et des distractions qui s'y promènent.</p> + +<p>«Monsieur, dit-il à l'abbé, j'ai été plus heureux que vous: j'ai trouvé +ce que vous avez en vain cherché hier et avant-hier dans le boudoir de +mademoiselle La Quintinie.»</p> + +<p>Moreali resta immobile, comme recueilli, assez maître de lui pour ne +trahir ni colère, ni terreur, ni surprise. Il pensa que Misie l'avait +trahi; il ne voulut pas dire un mot par lequel il pût être compromis +plus qu'il ne l'était. Un frisson nerveux le faisait sursauter de temps +en temps, mais il se dominait avec une étonnante force de volonté. M. +Lemontier dut prendre toute l'initiative de l'explication.</p> + +<p>«Avez-vous quelque raison de croire, dit-il, que cet objet vous ait été +destiné?</p> + +<p>—Sans doute la destination était indiquée sur l'objet même?</p> + +<p>—Non, monsieur, l'objet ne porte aucune espèce de suscription.</p> + +<p>—Alors je le réclame, il m'appartient.</p> + +<p>—C'est tout ce que je voulais savoir, monsieur. Vous avez cherché à +vous emparer d'une chose que vous supposiez devoir vous appartenir; mais +n'eût-il pas été plus simple de vous en ouvrir à M. de Turdy, au +général, ou à mademoiselle Lucie elle-même, et de leur réclamer cette +chose, vous fiant à leur honneur, s'il est vrai que cela contienne le +dernier vœu d'une mourante? Votre excessive méfiance des autres a porté +ses fruits. A son tour, la famille doit se méfier et s'assurer que le +sachet trouvé par moi couvre un envoi à votre nom. Un des membres de la +famille, à votre choix, découdra l'enveloppe et verra la suscription, +s'il y en a une.»</p> + +<p>L'abbé, se dominant toujours, répondit:</p> + +<p>«Des trois personnes de cette famille, l'une est absente, et n'est pour +rien dans la proposition que vous me faites. Envoyez-lui l'objet. Je +m'en rapporterai à sa prudence et à sa loyauté.</p> + +<p>—C'est-à-dire que vous lui écrirez télégraphiquement que c'est quelque +secret de confession, et qu'il faut vous le restituer sans l'ouvrir? +Mais il n'en peut être ainsi que quand nous aurons acquis la certitude +du fait en voyant votre nom sur l'adresse.</p> + +<p>—Le général s'en assurera.</p> + +<p>—Alors, reprit M. Lemontier en appuyant sur les mots, vous ne craignez +pas que cette confession, au lieu de vous être destinée, ne soit +adressée au général lui-même?»</p> + +<p>La figure de Moreali se décomposa et devint effrayante. Cette idée +s'était présentée à lui si souvent, qu'il se crut perdu.</p> + +<p>«Monsieur Lemontier, dit-il, vous avez déjà ouvert le paquet?</p> + +<p>—Non, monsieur, répondit paisiblement Lemontier, je n'en avais pas le +droit.</p> + +<p>—Vous le jurez!</p> + +<p>—Sur mon honneur! mais vous n'avez confiance en personne, pas même au +père Onorio, qui ne vous eût certes pas autorisé aux recherches furtives +que vous avez faites, au risque d'être surpris et traité comme un voleur +de nuit!»</p> + +<p>L'abbé se leva comme s'il eût voulu aller se jeter aux pieds du capucin. +M. Lemontier, qui s'était assis près de lui sur une roche, le retint et +le força de se rasseoir en lui disant:</p> + +<p>«Le temps presse, je ne puis attendre maintenant que vous vous +consultiez. Il me faut une réponse. Dépositaire de cet objet, j'ai aussi +des devoirs à remplir. Je ne me permets avec vous aucun commentaire; +mais je ne puis défendre à mon jugement d'entrevoir des vérités +terribles. Je ne crois pas que Lucie doive jamais les soupçonner. Je ne +crois pas non plus que ni le père ni l'époux de madame La Quintinie, qui +les ont peut-être pressenties autrefois, doivent les connaître +aujourd'hui. C'est la pensée de ce danger extrême qui m'a fait venir à +vous pour vous demander, non pas la révélation de vos secrets, mais la +valeur ou la vanité de mes craintes. Un mot suffit à chacune de mes +questions. Qui peut ouvrir ce paquet? M. de Turdy?</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>—Le général?</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>—Lucie?</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>—Vous alors?</p> + +<p>—Moi seul.</p> + +<p>—Même s'il est adressé à un autre?</p> + +<p>—Vous n'y consentirez pas?</p> + +<p>—A mon tour, je dis non.</p> + +<p>—Si je vous disais de l'ouvrir?</p> + +<p>—Je dirais encore non.</p> + +<p>—D'en prendre connaissance avec moi?</p> + +<p>—Non, toujours non.</p> + +<p>—Avec l'autorisation de Lucie?</p> + +<p>—Vous la lui demanderiez?</p> + +<p>—Non, je vous en chargerais.</p> + +<p>—Ceci change la situation, nous serions au moins dans la légalité, +Lucie étant seule et unique héritière de tout ce que sa mère a laissé. +De plus, elle est majeure; je me charge de lui demander son +consentement. Où vous retrouverai-je demain, monsieur l'abbé?</p> + +<p>—Pourquoi pas ce soir?</p> + +<p>—Impossible: mademoiselle La Quintinie est absente jusqu'à demain +matin.</p> + +<p>—Elle est à Chambéry? Allons-y ensemble, monsieur! Par le chemin de fer +d'Aix, nous y serons de bonne heure encore, je ne puis passer la nuit +dans ces angoisses.</p> + +<p>—Vous les avouez enfin? Allons, je n'en abuserai pas, je serai plus +généreux que vous. Partons.»</p> + +<p>Ils n'échangèrent plus un mot. En traversant le lac, M. Lemontier +observa la contenance morne et pourtant digne de l'abbé. Il était +vaincu, mais non brisé. Il suivait de l'œil le sillage ouvert par la +barque, et semblait livré à une méditation profonde plutôt qu'au +sentiment amer de la défaite.</p> + +<p>En chemin de fer, il parut ranimé comme s'il eût trouvé, sous +l'influence de cette marche rapide, une solution ou une résolution. A +Chambéry, il se tint dans la rue pendant que son compagnon entrait chez +mademoiselle de Turdy. Lucie, prise à part, dit à M. Lemontier qu'elle +lui donnait plein pouvoir de disposer du paquet comme il l'entendrait, +et même de ne jamais lui dire ce qu'il contenait. Elle s'en remettait +aveuglément à sa prudence et à son honneur. Il courut rejoindre Moreali +avec un mot de la main de Lucie, qui l'autorisait complétement. Ils +allèrent s'enfermer dans la maison du comte de Luiges, lequel était +toujours à Aix.</p> + +<p>«Attendez! dit l'abbé au moment où M. Lemontier, prenant un canif sur le +bureau du comte, allait ouvrir le sachet, j'ai besoin de mes forces, de +ma raison, de ma mémoire. Je suis fatigué, j'ai faim!</p> + +<p>—J'ai faim aussi, répondit M. Lemontier. Allons chercher une table +d'hôte quelconque. Je vous invite à dîner, si vous voulez bien le +permettre.</p> + +<p>—Inutile de sortir, reprit l'abbé; je vais envoyer chercher...»</p> + +<p>M. Lemontier refusa. L'abbé le regarda en face, et ses yeux se +remplirent de larmes; mais il ne se plaignit pas du terrible soupçon +muet, trop provoqué par sa conduite précédente. Ils sortirent, dînèrent +ensemble sans se parler et rentrèrent chez le comte. C'était une vieille +maison, riche, silencieuse, servie par de vieux domestiques dévots; le +jour baissant, ils apportèrent une lampe et disparurent.</p> + +<p>M. Lemontier coupa la soie tout autour du sachet et en tira une grosse +lettre, qui devint fort mince après le dépouillement de trois enveloppes +épaisses. La première ne portait que ces mots: <i>Pour être ouverte dans +dix ans</i>; la seconde: <i>Pour être lue le jour de la première communion de +ma fille</i>; la troisième enfin, que M. Lemontier n'ouvrit pas, portait +cette adresse bien lisible: <i>A mon mari, le colonel La Quintinie</i>.</p> + +<p>«Voilà ce que j'avais prévu, dit-il, c'est une confession au véritable +confesseur, une confession qui vous épouvante, et à présent, monsieur +l'abbé, regardez-vous votre adversaire comme un ennemi sans délicatesse +et sans générosité?»</p> + +<p>Moreali cacha sa figure dans ses mains et fondit en larmes; puis, +tendant ses deux mains humides et froides sur la table:</p> + +<p>«Pardonnez-moi, dit-il, pardonnez-moi en chrétien et en philosophe!</p> + +<p>—Je vous pardonne tout ce qui m'est personnel, répondit Lemontier; mais +je ne puis toucher vos mains en signe d'estime ou d'amitié, je les crois +souillées d'un crime que ce repentir tardif ne peut expier en un +instant.</p> + +<p>—Monsieur Lemontier! s'écria Moreali avec énergie, je ne suis pas si +coupable que vous le croyez: Lucie n'est pas ma fille! J'ai aimé sa mère +avec passion, je l'aime elle-même comme l'enfant de mes entrailles +spirituelles, mais je n'ai pas séduit madame La Quintinie, je n'ai +manqué ni à mon vœu de chasteté, ni à mon devoir de confesseur et +d'ami. S'il y a dans cette lettre dont vous prendrez connaissance, je le +veux, une révélation contraire à la confession que je vais vous faire, +cette révélation est l'œuvre du délire; mais j'ai mes preuves, moi: +elles sont là, dans ce bureau dont j'ai la clef, et je veux les mettre +sous vos yeux... quand vous m'aurez écouté, non comme un ami, vous vous +y refusez, mais comme un juge. Je vous accepte pour ce que vous voulez +être.</p> + +<p>—C'est mon droit, répondit Lemontier, car j'ai celui de devenir le père +de Lucie, et j'en ai la volonté. Je dois et veux savoir, par conséquent, +quels liens l'unissent à vous. Parlez.»</p> + +<p>Il remit la lettre de madame La Quintinie dans le sachet, y posa son +coude, fixa sur l'abbé ses yeux clairs et calmes, et le philosophe +attendit la confession du prêtre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIX" id="XXIX"></a><a href="#table">XXIX.</a></h2> + +<h3><a href="#table">RÉCIT DE L'ABBÉ.</a></h3> + + +<p>Moreali est mon véritable nom, c'est celui de ma mère et d'un oncle +maternel qui m'a adopté tout récemment. J'ignore qui fut mon père; ma +mère était Italienne, et je suis né à Rome. J'étais fort jeune quand +elle m'envoya à Paris, où je fus élevé chez les jésuites sous le nom de +Fervet, et où elle vint s'établir près de moi quelques années plus tard. +Elle me chérissait tendrement et me donnait l'exemple des vertus +chrétiennes. Elle avait bien peu d'aisance, mais elle ne négligea rien +pour mon éducation. Elle passait pour ma tante, et longtemps, en lui +donnant un titre plus doux, je crus n'être que son fils adoptif.</p> + +<p>Je fis de bonnes études, mais je ne montrais aucun goût pour l'état +ecclésiastique. La carrière des lettres, l'éloquence du barreau me +tentaient. J'avais de l'ambition, et pourtant j'étais un croyant, mais +un croyant porté à la lutte plus qu'au renoncement.</p> + +<p>A son lit de mort, ma pauvre mère me révéla l'illégitimité de ma +naissance, et m'apprit qu'étant enceinte de moi, elle m'avait consacré à +Dieu par un vœu solennel. Depuis que j'étais au monde, elle avait tout +fait pour réaliser ce vœu. Elle avait espéré que j'y souscrirais. Elle +avait compté que mon sacrifice rachèterait son péché. Elle n'exigeait +pas que je fusse prêtre sans vocation; mais elle me suppliait de ne pas +lui ôter l'espérance à sa dernière heure et de la laisser partir +emportant la promesse que je ferais mon possible pour lui abréger les +terribles expiations du purgatoire. Si un jour il se pouvait que son +fils offrît le saint sacrifice de la messe à son intention, elle se +flattait d'être alors réconciliée avec Dieu.</p> + +<p>Elle mourut dans mes bras, bénie quand même et consolée autant qu'il +dépendait de moi; mais la honte de ma naissance et l'horreur de mon +isolement dans la vie m'avaient porté un coup terrible. Je me vis sans +appui, sans amis, sans liens, sans patrie; errant dans la société, livré +à mon inexpérience, luttant pour percer tout seul et retombant désespéré +sur moi-même, j'essayai de me persuader que mon intelligence et ma +volonté suffiraient; mais j'eus peur des passions que je sentais +fermenter en moi. La femme était pour moi un objet de séduction +irrésistible et d'aversion craintive. J'avais des envies d'adorer et de +tuer la première qui égarerait mes sens. L'épouvante me ramena chez les +jésuites.</p> + +<p>Là, je n'étais plus seul, j'appartenais à tous, il est vrai, mais tous +m'appartenaient, et je pouvais, au sein de cette société puissante, +conquérir par un grand mérite l'indépendance de l'initiative.</p> + +<p>J'avoue que l'ambition mondaine fut encore mon but jusqu'au moment où je +fus désigné pour recevoir les ordres sacrés. Dans ma dernière retraite +préparatoire, je sentis la grâce, je reconnus mon néant, je m'humiliai +et je travaillai sincèrement à combattre le démon d'orgueil qui était +en moi.</p> + +<p>Outre le travail de la grâce, j'étais doué d'un besoin de logique +intérieure qui me travaillait aussi. J'avais le goût du beau, la passion +du vrai, le sentiment de l'honneur, le mépris des faux biens, de grands +appétits de franchise et de générosité; mais la vraie charité +chrétienne, le facile pardon des injures, l'humilité devant les hommes, +le repos absolu du cœur et des sens à la pensée des femmes, voilà ce +qui me manquait. Je le sentais, car j'étais sévère envers moi-même. Je +demandai encore un an de travail spirituel avant de prononcer mes vœux, +je ne me trouvais pas encore assez digne et assez fort; mais on avait +besoin de mes services, on me dissuada de tenter une plus longue +épreuve: je me consacrai en tremblant.</p> + +<p>Pourtant je me sentis à la fois enorgueilli et touché de la confiance +avec laquelle mes directeurs me poussaient dans l'arène. L'orgueil du +devoir m'était permis, je m'y abandonnai: n'était-il pas ma sauvegarde +contre les tentations?</p> + +<p>Je fus nommé d'emblée à un vicariat dans une ville de premier ordre. J'y +prêchai le carême avec un très-grand succès. C'est là que les larmes des +femmes, ces touchantes ferveurs, plus séduisantes que les +applaudissements des foules, commencèrent à me troubler sérieusement. Je +sentis la nécessité des plus grandes austérités. Il fallait être saint +ou rien. Je m'efforçai d'être saint.</p> + +<p>La grâce descendit encore sur ma ferveur. Le calme se fit comme par +miracle. Un jour, je me sentis vraiment fier en me sentant vraiment +fort. Le souffle embrasé du confessionnal me fit sourire. Les plus +belles femmes venaient à moi. Toutes m'aimaient, sinon avec réflexion et +persistance, du moins avec entraînement durant cette heure de tendre +épanchement qu'elles apportaient à mes pieds. Je les traitai durement, +quelques-unes s'exaspérèrent jusqu'à m'aimer avec ardeur. Je les +accablai du mépris de Dieu, qui leur parlait par ma bouche.</p> + +<p>Parmi les pénitentes que l'aristocratie de la province m'envoyait en +trop grand nombre, une jeune fille charmante me consola par son +angélique chasteté, par l'absence de tout instinct douteux à combattre, +par une foi naïve pleine de scrupules attendrissants: c'était Blanche de +Turdy. Elle avait seize ans à peine. Pâle, délicate, toujours simplement +vêtue, un peu nonchalante et d'humeur rêveuse, elle était l'image de la +candeur timide et de la virginité ignorante.</p> + +<p>Sa mère, qui était pieuse, vint un jour me consulter.</p> + +<p>«M. de Turdy veut, dit-elle, marier ma fille avec un beau colonel qui ne +croit à rien. L'enfant est douce, et redoute la vivacité de son père. +Donnez-lui le courage de résister un peu. Mon mari est bon au fond, il +cédera. D'ailleurs, nous ne sommes ici que pour un temps limité. Nos +propriétés les plus importantes sont en Savoie. C'est là que je voudrais +établir Blanche, afin de l'avoir près de moi.»</p> + +<p>J'exhortai dans ce sens ma jeune pénitente, qui se prit à pleurer.</p> + +<p>«Mon père ne me force pas, dit-elle; toute la faute est à moi. Le +colonel La Quintinie m'a dit au bal qu'il m'aimait, et qu'il serait +malheureux, si je ne l'aimais pas. Je l'ai cru, et, lorsqu'il m'a +demandée à mon père, j'ai avoué que je l'aimais aussi. Mon père serait +plutôt contraire que favorable à ce mariage. Le colonel ne lui plaît pas +beaucoup. «Pourtant, m'a-t-il dit, si tu l'aimes... nous verrons.... +Consulte ta mère.» J'ai consulté maman, qui dit non. Je ne sais pas si +j'ai fait un péché en aimant ce colonel.»</p> + +<p>Je m'efforçai de lui prouver qu'elle ne l'aimait pas. Elle parut +ébranlée, et me promit de n'y plus songer.</p> + +<p>Un an s'écoula sans qu'elle se confessât d'aimer. Je n'avais pas coutume +de questionner. Je blâme ce mode de provocation à la sincérité. +Pourtant, ce silence m'étonnait, et je me fis scrupule de donner à +Blanche l'absolution pascale sans être bien assuré de la validité de sa +confession. Elle me répondit avec la simplicité d'un ange:</p> + +<p>«Vous m'avez défendu d'aimer, je me suis abstenue. Je n'aime plus que +Dieu et la Vierge.»</p> + +<p>Cette soumission facile, entière, vraiment sainte, me remplit +d'admiration et de tendresse pour cette jeune âme qui, dès sa première +épreuve, s'élevait à l'état de perfection, celui où il n'y a plus ni +lutte ni angoisse devant le sacrifice de soi-même. J'en fus si édifié, +que je me sentis comme sanctifié par contre-coup. J'avais beaucoup +travaillé pour assurer ma victoire sur les sens, et cette enfant, qui +n'avait pas de sens à vaincre, immolait l'instinct de son cœur avec +cette sublime simplicité!</p> + +<p>Je l'aimai, je l'aimai de l'amitié la plus pure, la plus calme. C'était +en moi comme un sentiment divin! Ni ma veille ni mon sommeil n'en +étaient troublés. Mes yeux ne la cherchaient dans l'église ni aux +offices, ni aux sermons. Quand j'étais là, je sentais qu'elle y était, +et elle y était toujours. Sa présence était un parfum dans l'atmosphère, +son approche au confessionnal m'apportait une sensation de bien-être et +de fraîcheur.</p> + +<p>Un jour, à la veille d'une de ces grandes fêtes où elle avait coutume de +se confesser, je me sentis inquiet, comme si un malheur non défini m'eût +menacé. Elle ne vint pas. Trois mois se passèrent, et je compris alors +qu'elle était beaucoup pour moi. Ma ferveur se ralentissait, l'église +perdait sa poésie, ma vie se traînait comme une attente pénible. Je ne +pouvais m'alarmer de ma tristesse; je sentais mon intention aussi pure +que celle d'un petit enfant. Il ne m'était pas seulement permis, il +m'était ordonné de chérir les voies de cette jeune sainte, et je +craignais qu'on ne la détournât du ciel.</p> + +<p>Madame de Turdy reparut enfin.</p> + +<p>«Nous avons passé trois mois aux eaux, me dit-elle. Le beau colonel La +Quintinie y était. Il a recommencé ses assiduités, et je crains bien que +Blanche n'ait jamais cessé de l'aimer. Il a renouvelé sa demande, que +j'avais réussi à faire ajourner à cause du jeune âge de ma fille. Il a +fait la cour aussi à M. de Turdy, qui est un incrédule, et qui l'a pris +sous sa protection, prétendant que je voulais faire de ma fille une +religieuse. Je viens vous demander conseil.»</p> + +<p>Je ne sais ce que je répondis. J'étais fort troublé. La défection de +Blanche était une chute déplorable, et le mot de religieuse, que sa mère +venait de prononcer, me jetait dans de grandes anxiétés. Peut-être +aurais-je dû suggérer à ma jeune pénitente l'idée de se consacrer à +Dieu. Douée de si grandes qualités de renoncement, n'était-elle pas +marquée pour l'état sublime? Je m'étais interdit d'encourager les +vocations romanesques, fugitives velléités fréquentes chez les filles de +treize à seize ans; mais Blanche, sans me faire part de l'appel du +Seigneur, l'avait peut-être vaguement ressenti. Et je ne l'avais pas +deviné, moi! j'avais laissé ma jeune sœur s'égarer dans son rêve +d'amour et accepter l'époux charnel faute d'entrevoir clairement l'époux +idéal!</p> + +<p>Je demandai à madame de Turdy si elle s'opposerait à la consécration de +sa fille. Elle me parut surprise.</p> + +<p>«Non certes, répondit-elle, si elle avait la vocation: mais elle ne l'a +pas du tout, puisqu'elle veut se marier avec un homme sans principes.</p> + +<p>—Elle pourrait changer, lui dis-je.</p> + +<p>—Ne le désirons pas trop, reprit-elle; M. de Turdy jetterait feu et +flamme.</p> + +<p>—Ne m'avez-vous pas dit qu'il était fort bon?</p> + +<p>—Il n'a pas grande persistance, et il céderait à la fin; mais que +d'orages auparavant!</p> + +<p>—Vous les redouteriez peu, si vous étiez certaine de les supporter pour +le bonheur de votre enfant.»</p> + +<p>Madame de Turdy restait indécise et incrédule. Elle ne s'opposa pourtant +pas à ce que la vocation de Blanche fût interrogée. Je prêchais alors +dans un couvent de religieuses où sa mère la conduisait deux fois par +semaine pour m'entendre. Au bout de quelque temps, elle l'amena vers moi +dans un parloir de ce couvent, où elle nous laissa ensemble.</p> + +<p>Ce ne fut pas une confession, ce fut un entretien de frère à sœur. +Blanche m'avoua qu'elle était bien agitée. Le colonel l'occupait +beaucoup, et pourtant elle sentait que ce n'était pas là le doux rêve de +sa vie. C'était comme une violence que l'homme faisait à son âme. +L'appel du Sauveur, plus vague et plus tendre, la faisait rêver. Je vis +bien que les sens avaient parlé, mais j'espérai lui enseigner +délicatement à les vaincre.</p> + +<p>Je portai une grande ardeur dans mon entreprise, et durant plusieurs +mois, où tantôt la confession, tantôt les entrevues chez sa mère et au +couvent établirent des relations suivies entre nous, je la vis s'avancer +dans la voie sainte au point de me faire croire que je l'y avais assurée +pour jamais. Combien elle eût été heureuse si elle eût persévéré! Mon +affection, ma sollicitude pour elle étaient devenues en moi comme une +seconde vie. Toutes les forces de mon âme étaient tendues vers ce but de +conserver vierge pour l'hymen du Christ cette âme digne de lui seul. A +l'idée qu'un homme, et un homme sans croyances, se flattait de la +profaner, j'étais dévoré d'indignation.</p> + +<p>Blanche semblait sauvée, mais elle fut imprudente. Elle ne savait rien +cacher: elle avoua à son père son désir de prendre le voile. Dès lors M. +de Turdy, qui au fond prisait médiocrement La Quintinie, s'appuya sur ce +dernier pour soustraire la néophyte à l'appel du Seigneur. Il effraya +madame de Turdy, qui était pieuse, mais qui avait le caractère faible; +il pesa sur la piété filiale de Blanche. Il permit au colonel de la voir +plus souvent. Enfin ils ébranlèrent ma pauvre sainte et me l'enlevèrent +au moment où, appelé à d'autres fonctions, j'étais forcé de changer de +résidence.</p> + +<p>Je partis, la mort dans l'âme, pour ma première et dernière cure. +C'était une ville de troisième ordre, peu éloignée de celle que je +quittais. Madame de Turdy vint m'y trouver bientôt sans sa fille. Le +mariage était décidé. Blanche avait juré à son père qu'elle ne serait +pas religieuse. La mère elle-même s'en réjouissait, car elle avait eu +peur de me voir trop bien réussir; mais elle était également effrayée de +donner sa fille à un incrédule. Elle me priait, puisque j'avais eu et +pouvais avoir encore de l'influence sur elle, de lui écrire pour exiger +qu'elle fît de sa main le prix de la conversion du colonel. J'écrivis +deux fois, trois fois. Pas de réponse! Un jour, on m'apporta un billet +de faire part. Blanche était mariée.</p> + +<p>La douleur et la colère que j'éprouvai me firent craindre d'avoir trop +aimé cette jeune fille.... Trop aimé!... était-ce possible? peut-on +aimer trop quand on aime en Dieu et à cause de Dieu? Je l'avais mal +aimée... peut-être; non! Je scrutai en vain ma conscience. L'amour +terrestre n'était plus en moi depuis longtemps; je l'avais terrassé, je +l'avais tué, je le méprisais.... Quand je sentais la chair se révolter, +je ne prenais pas le change, et jamais dans mes rêves, même +involontaires, la figure de Blanche ne s'était mêlée aux fantômes de la +tentation.</p> + +<p>Je l'avais aimée avec l'âme, et pendant quelque temps mon âme fut comme +brisée. Je ne sentais plus aucune ambition mondaine. Je demandai à +m'effacer dans le clergé secondaire, à m'éloigner de cette province où +j'avais trop souffert. Je fus appelé à Paris; mais le colonel et sa +femme y étaient sans que je m'en fusse informé. Un jour que je prêchais +à l'église de ***, je vis Blanche au pied de la chaire. Je la vis sans +trouble et sans joie. Je ne l'estimais plus; je savais qu'elle avait +tout cédé, et que le colonel continuait à nier Dieu et à braver +l'Église. C'était sous Louis-Philippe. Il craignait d'être pris pour un +légitimiste; il voulait de l'avancement.</p> + +<p>Après le sermon, comme je me retirais vers la sacristie, je vis que deux +femmes me suivaient: l'une était Blanche, dont un voile de dentelle +cachait mal la pâleur et l'émotion; l'autre était une pieuse amie qui +l'avait amenée au sermon; elles demandaient à me parler.</p> + +<p>Ce fut l'amie qui prit la parole.</p> + +<p>«Je vous ramène, dit-elle, une brebis égarée. Elle est troublée dans sa +foi; elle souffre. Pendant quelque temps, elle a essayé de se rattacher +au monde; elle a échoué. Votre sermon vient de la rappeler à la +religion. Elle veut vous ouvrir son cœur; mais, avant de se confesser à +vous, elle voudrait vous parler comme à un ami. Venez chez moi demain à +onze heures du matin. Personne ne vous troublera.»</p> + +<p>Je refusai. J'avais échoué dans la plus modeste de mes tentatives, celle +de faire présider la plus simple des conditions chrétiennes au mariage +de mademoiselle de Turdy. J'avais donc manqué d'ascendant et de +persuasion. Elle devait choisir un guide plus éloquent et plus éclairé +que moi.</p> + +<p>Elle releva son voile, et je vis sa figure inondée de larmes.</p> + +<p>«Nul autre que vous! dit-elle; si vous me repoussez, je suis perdue, +damnée à jamais. Votre devoir est de me réconcilier avec Dieu, ou mon +éternel malheur pèsera sur votre conscience.»</p> + +<p>Je dus céder et promettre. Le lendemain, à l'heure dite, j'étais chez +son amie, qui nous laissa seuls dans un salon réservé.</p> + +<p>«Avant que je vous demande d'entendre ma confession, dit madame La +Quintinie, j'ai à vous raconter l'histoire de mon mariage, et je serai +forcée de vous parler des personnes qui m'entourent. Cela est permis +dans un entretien amical. Écoutez-moi. Je n'ai jamais aimé M. La +Quintinie depuis le premier jour où vous m'avez démontré que je ne +pouvais ni ne devais aimer un incrédule. Il y a de cela deux ans. A +partir de cette époque, j'en ai aimé un autre; mais je ne m'en suis pas +accusée en confession, ce ne pouvait pas être un péché; c'était une +sainte amitié qui ne pouvait aboutir au mariage. J'avais donc l'esprit +tranquille et le cœur rempli; la preuve, c'est que l'idée de me +consacrer à la virginité m'était douce, et que mon père m'a désespérée +en s'y opposant.</p> + +<p>«Quand j'ai dû renoncer à vaincre sa résistance, il s'est passé en moi +des choses étranges dont je me confesserai ailleurs qu'ici. J'ai cru +devoir lutter contre moi-même, obéir à mon père et m'efforcer d'aimer M. +La Quintinie. Je n'étais pas forcée de me prononcer pour ce dernier; au +contraire, mes parents me priaient d'attendre et de réfléchir, mon père +parce qu'il trouvait le colonel frivole et inintelligent, ma mère parce +qu'elle le voyait impie.</p> + +<p>«Pourquoi me suis-je obstinée à le choisir? Parce qu'il m'a effrayée de +votre influence.... Ne me demandez point d'autres explications. Au +tribunal de la pénitence, vous m'interrogerez. Je vous dis seulement ici +en toute sincérité que j'ai cru faire mon devoir en ne répondant pas à +vos lettres et en consentant, après une lutte vaine, à hâter mon +mariage, sans conditions, au gré du colonel.</p> + +<p>«Hélas! j'ai été bien punie de mon erreur! Les embrassements de cet +homme m'ont été odieux. Je ne savais rien du mariage, je ne pressentais +rien, je ne devinais rien. Je croyais que l'amour conjugal était pure +affaire de cœur, et qu'en échangeant ses pensées on arrivait à imposer +une douce persuasion en même temps qu'à la subir. Je m'imaginais +qu'ayant cédé ma main et perdu mon nom sans exiger de mon mari aucun +engagement religieux, je l'amènerais à croire ce que je croyais; mais +quoi! le lendemain du mariage j'avais perdu tout espoir d'ascendant sur +lui: j'étais sa chose, Dieu ne pouvait plus me réclamer. Je n'avais plus +qu'à partager sa vie, ses goûts, ses habitudes, à subir ses caresses et +à me dire heureuse ou à me taire. Voilà ma désillusion, mon opprobre, +mon désespoir. Je porte dans mon sein le gage de cette union terrestre +qu'il plaît aux hommes d'appeler l'amour. J'espère et je désire mourir +en mettant cet enfant au monde. C'est tout ce que mon mari voulait de +moi; ma vie, à contre-cœur enchaînée, ne peut lui être d'aucune +utilité. Mais, sentant bien que Dieu daignera m'affranchir du supplice +d'appartenir à un autre maître que lui, je veux qu'il ait pitié de moi, +qu'il accepte les larmes de mon repentir et qu'il me reçoive dans sa +grâce. C'est pourquoi je suis venue à vous.»</p> + +<p>Les aveux de Blanche étaient un douloureux triomphe pour l'esprit de +vérité qui parlait en moi. Il était bien évident que cette délicate +créature formée pour le ciel avait méconnu sa vocation et signé l'arrêt +de son irrémédiable malheur en ce monde, en se laissant tomber dans les +bras d'un homme. Elle m'apparaissait souillée, mais repentante. Elle ne +m'inspirait plus d'enthousiasme, mais elle m'imposait une pitié profonde +et le devoir de la consoler. Pourtant j'étais frappé d'un point +mystérieux dans son récit, et je la priai en vain de s'expliquer; elle +s'y refusa. J'eus peur, je fis tous mes efforts pour qu'elle s'adressât +à un autre confesseur; elle fut inébranlable. Cette personne si faible +et si douce était devenue sombre et tenace. Elle voulait être sauvée par +moi, ou s'abstenir avec désespoir de toute religion, de toute croyance.</p> + +<p>Le lendemain, j'entendis sa confession, qui me fit frémir. Je ne +l'aimais plus, moi, je fus sans indulgence; je l'humiliai, je la brisai +jusqu'à lui déclarer que je ne la confesserais plus jamais. J'ai tenu +parole.</p> + +<p>Vous m'approuvez peut-être? Eh bien, vous avez tort. Je me trompais, +j'étais lâche, je n'étais pas à la hauteur de mon devoir. La confession +de cette femme me troublait. Je m'étais cru un saint, je ne l'étais pas. +Je craignais de commettre un sacrilége en écoutant, dans le temple du +Seigneur, des aveux terribles. J'aurais dû puiser ma force dans la +sainteté du sanctuaire et ramener cette âme par la patience, par la +douceur, par l'impassible sourire d'une chasteté à l'abri de tout péril.</p> + +<p>Je manquai de l'audace des saints et de la tranquillité des anges. Je +sentis que je n'étais qu'un homme, et, profondément humilié de ma +défaite, je repoussai durement l'infortunée en sauvant mon repos, mais +en exaspérant son âme. Mon repos, ai-je dit. Hélas! il était perdu sans +retour! J'avais aimé Blanche et je ne l'avais pas désirée; je ne +l'aimais plus, et elle portait le délire dans mes sens! Je refusai +obstinément de la revoir, et, pour échapper à ses instances, à ses +sommations, j'obtins dispense de confesser à l'avenir aucune femme.</p> + +<p>Six mois se passèrent pour moi dans des austérités et dans des combats +terribles. Je ne la voyais plus. Elle m'écrivait: je n'ai lu de son +vivant que la première lettre; les autres, j'en ai pris connaissance +après sa mort seulement, mais je les ai gardées toutes. Elles sont là, +dans ce bureau. Je sentais que je serais peut-être accusé: je ne pouvais +me dessaisir des preuves flagrantes de mon innocence... mon innocence +<i>de fait</i>, je dois ajouter ce mot, ne voulant rien vous cacher. Mon âme +était coupable, si c'est être coupable que d'être aux prises avec une +effroyable tentation à laquelle on ne cède point par le fait.</p> + +<p>Un jour, le colonel La Quintinie entra chez moi.</p> + +<p>«Monsieur, me dit-il, je ne vous aime point, car vos lettres ont failli +empêcher mon mariage; mais je vous crois sincère. Ma femme est fort +malade; elle est dans un état d'exaltation religieuse qui fait craindre +pour sa raison. Elle demande un prêtre et renvoie tous ceux qui se +présentent. Enfin elle s'obstine à vous voir, et son médecin croit qu'il +faut tenter de lui donner cette satisfaction. Je viens vous chercher, et +je compte sur votre raison, sur votre prudence, sur votre charité enfin +pour calmer ce pauvre esprit qui s'égare. Madame La Quintinie est une +sainte; elle n'a rien à se reprocher, et elle se croit damnée! Dites-lui +donc ce que vous avez mission de lui dire pour la sauver de ces +épouvantes.»</p> + +<p>Je ne pouvais refuser sans donner de graves soupçons sur mon caractère, +et, d'ailleurs, mon devoir était de marcher. Je suivis le colonel. Je +trouvai Blanche debout, changée à faire frémir, et en proie à une crise +des plus douloureuses. Elle tenait dans ses bras et couvrait de larmes +et de baisers une petite créature de deux ou trois mois qu'elle avait +voulu nourrir, et que, par ordre du médecin, il lui fallait confier à +une nourrice. Cette enfant, c'était Lucie.</p> + +<p>Dès que la pauvre femme me vit, elle s'apaisa, remit avec douceur aux +bras de la nourrice l'enfant, qui criait, instinctivement effrayée des +transports de sa mère. Blanche renvoya tout le monde, et, quand nous +fûmes seuls:</p> + +<p>«Ni épouse ni mère! dit-elle en fixant sur moi ses yeux sombres, +redevenus secs; voilà votre ouvrage, à vous! Vous m'avez défendu d'aimer +alors que j'aurais pu céder à mon premier instinct, et me contenter, +comme tant d'autres, de l'amour vulgaire d'un homme et de ses +embrassements grossiers. J'aurais pu être heureuse ainsi, n'aspirant pas +à des félicités idéales, ne les connaissant pas, vivant d'une grosse vie +matérielle employée à mettre des enfants au monde, à les allaiter et à +m'oublier moi-même dans les devoirs de la famille. Vous n'avez pas voulu +qu'il en fût ainsi; vous m'avez montré un corps nu et maigre, un homme +d'ivoire étendu sur une croix d'ébène, et vous m'avez dit: «Voilà ton +époux, ton amant, ton ami. Ce n'est pas un homme, c'est un Dieu, une +pensée, un rêve! Tu vivras de ce rêve, qui te plongera dans des +ravissements infinis, et tu te perdras en des jouissances d'imagination +auprès desquelles les profanes réalités de la vie ordinaire ne sont +qu'abjection et souillure.» Vous aviez raison. Tant que j'ai aimé +l'époux céleste, j'ai été heureuse et sainte. Quand j'ai partagé la +couche de l'autre, j'ai été avilie et j'ai rougi de moi.... A présent, +je le hais et je me méprise. Pourquoi m'avez-vous laissée contracter ce +lien? Pourquoi, lorsque j'avais peur de vous et de moi-même, n'avez-vous +pas eu le courage de venir me trouver pour me dire: «Que cet homme soit +chrétien ou non, je ne veux pas que tu lui appartiennes! Tu es à Dieu, +tu es à moi. Je suis ton Christ, je t'aime comme il t'aime, tu vivras +avec moi et avec lui parmi les anges, et tu iras à Dieu sans avoir été +profanée?» Voilà ce qu'il fallait faire, voilà ce qu'il fallait me dire. +J'avais peur de vous!... je ne sais pas pourquoi! Je me trompais; +j'étais aux prises avec l'esprit du mal qui voulait m'arracher à Dieu, +et qui, parlant par la bouche de mon mari, me disait: «Toutes les +dévotes sont amoureuses de leur confesseur quand il est jeune.» Alors, +moi, je me disais: «Suis-je donc <i>amoureuse</i>?» Mais je ne savais ce que +c'était que d'être amoureuse! Vous aviez tué mes sens en me faisant +rougir du premier trouble de mes sens; Je rêvais de vous, je vous voyais +étendu sur cette croix à la place du Christ, et dans mes songes je +baisais vos blessures, ou j'essuyais vos pieds avec mes cheveux, et je +ne me rebutais pas quand vous me disiez: «Femme, qu'y a-t-il de commun +entre vous et moi?» Était-ce là de l'amour profane? Non!... ou bien, si +c'en était, il fallait ne pas craindre de m'avertir, de m'éclairer et de +me remettre dans la voie. Vous ne vous êtes pas soucié de moi, vous +disiez m'aimer si tendrement, et vous m'avez abandonnée!—Et à présent +que vous savez mes troubles et mes douleurs, vous me chassez du +confessionnal en me disant que vous ne voulez pas vous damner avec moi, +et vous ne revenez que parce que mon mari vous ramène! Non! vous m'avez +menti, vous ne m'avez jamais aimée! Vous n'aimiez rien que vous-même, +vous vous sauveriez seul, en toute sécurité d'orgueil et d'égoïsme, sur +les ruines d'un monde! Et moi, je suis perdue, je suis damnée, vous +l'avez dit. Je n'estime rien sur la terre, je ne suis bonne à rien, je +ne peux pas être une mère de famille, je ne peux plus devenir une +sainte. Votre cœur me repousse, le ciel se ferme et l'enfer m'appelle. +Laissez-moi donc, je veux mourir en maudissant Dieu, le Christ, vous et +moi-même!».</p> + +<p>Si je vous rapporte ces effroyables paroles dont le souvenir me glace +encore, c'est qu'elles sont le résumé des plaintes, des blasphèmes et +des reproches que cette malheureuse femme m'a toujours adressés depuis, +soit par lettres, soit dans de courtes entrevues auxquelles je n'ai pu +me soustraire. C'est qu'elles sont, j'en suis certain, l'objet et le +texte de la confession que vous avez là entre les mains. Jugez si le +père, l'époux ou la fille de Blanche doivent la lire!</p> + +<p>Quant à moi, plié sous l'horreur de cette malédiction, je m'efforçais en +vain de la conjurer: l'esprit de Blanche, frappé de délire, était +complétement dévié de la ligne du vrai, ligne subtile et délicate à +suivre, j'en conviens, pour les prêtres sans idéal et pour les femmes +exaltées. En même temps qu'elle était une folle, la pauvre Blanche était +pourtant une sainte aussi. Elle ne rêvait point de coupables transports, +elle effleurait le bord des abîmes avec cette légèreté d'appréciation et +cette absence de logique qui caractérisent les femmes. Elle ne voulait +pas s'apercevoir du mal qu'elle me faisait; elle comptait pour rien la +contagion que je pouvais recevoir de sa démence.... Mais, si elle avait +les périlleux élans de sainte Thérèse, il lui restait quelque chose des +ignorances ineffables de l'enfance. Le mariage, ne lui ayant pas révélé +l'amour, semblait parfois ne lui avoir rien appris, tandis qu'en +d'autres moments la puissance de ses aspirations semblait avoir tout +épuisé.</p> + +<p>Je m'efforçai de redresser son jugement: je ne faisais qu'aggraver le +mal; elle cherchait dans chacune de mes paroles un sens détourné; elle +m'accablait d'arguties de sentiment d'une puérilité charmante et d'une +perversité diabolique, elle voulait m'arracher le mot d'amour comme le +gage de son salut.... Il fallut faiblir comme fait le médecin qui +accorde à l'obstination du malade le péril d'un dernier essai; je +prononçai ce mot avec toutes les réserves de la plus austère chasteté. +Elle fut calmée; elle baisa mes mains qu'elle arrosa de larmes; elle me +promit de croire, d'espérer, de ne jamais plus retomber dans le +blasphème.</p> + +<p>Elle tint parole quelques jours; mais elle m'avait arraché la promesse +de revenir, et je ne voulais pas reparaître. Le mari m'envoya chercher +comme un sauveur.</p> + +<p>Que vous dirai-je, monsieur? Ceci dura trois mois qui ont compté dans ma +vie comme trois siècles, trois mois de tortures secrètes et de luttes +cachées qui ont dévasté mon cœur et creusé mes tempes. Cette femme, +honnête et pure entre toutes, ne mettait pourtant pas son honneur et le +mien en danger. Malade comme elle l'était d'ailleurs, elle n'avait de +pensées que pour la tombe; mais son attachement pour moi s'épanchait en +effusions d'une éloquence exaltée et d'un mysticisme voluptueux qui peu +à peu me gagnaient comme une flamme de l'enfer. Il semblait que, se +croyant perdue par moi, elle voulût me perdre à son tour en m'inoculant +je ne sais quel venin de révolte contre le joug de mes devoirs. Je ne la +désirais certes pas lorsque, muet et pâle auprès d'elle, je la voyais se +débattre contre les approches de la folie ou de la mort; mais, dès que +je l'avais quittée, je la revoyais telle qu'elle m'était apparue à seize +ans, pure comme les anges et belle comme la lumière! Et alors je +l'aimais avec une passion rétrospective infâme, cette vierge qui n'avait +pas fait battre mon cœur au temps de sa splendeur réelle. Je me +surprenais à regretter et à maudire cette vertu qui m'avait semblé si +facile, et, par moments, enivré, égaré, idiot, je suivais dans la rue +une jeune fille quelconque qui me rappelait Blanche adolescente. Je la +suivais jusqu'à la première porte où elle disparaissait, et je rentrais +chez moi, forcé de m'avouer que la honte seule et l'habit que je portais +m'avaient retenu.</p> + +<p>J'usai de tous les moyens que me suggéraient l'expérience des maladies +de l'âme et la foi en Dieu comme remède souverain, pour ramener madame +La Quintinie à la vérité, pour la rattacher à son mari, à son enfant, à +ses devoirs, à la vie. Je crus d'abord avoir pris de l'ascendant sur +elle; mais je vis bientôt qu'elle me trompait et ne feignait de +m'écouter que pour me ramener et me retenir à ses côtés. Elle se +contenait quelque temps, puis elle débordait en folies étranges. Je me +souviens qu'elle disait un jour:</p> + +<p>«Votre culte du Christ est une torture que vous nous imposez! Il est, ce +Dieu-homme, le type de l'inflexible froideur. Cloué sur sa croix, il ne +regarde que le ciel. Sa mère pleure en vain à ses pieds, il ne +l'aperçoit même pas. Vivant de notre vie, il n'a réellement vécu qu'avec +ses disciples. Doux et miséricordieux avec les femmes repentantes, il +n'en a chéri aucune, et son platonique amour, qui daignait bercer sur +son cœur la blonde tête de saint Jean, ne livrait à Madeleine que ses +pieds et le bord de sa robe. Voilà pourquoi nous nous prenons pour lui, +nous autres dévotes, d'une passion insensée; car, je le vois bien, nous +n'aimons que ce qui nous dédaigne et nous brise. Nos désirs exaltés +voudraient animer ce marbre qui reste froid sous nos caresses, et +posséder cette âme qui nous lie sans se donner, qui nous excite sans +nous apaiser jamais.»</p> + +<p>Vous voyez, d'après ces égarements, combien le profane et le sacré +s'étreignaient chez Blanche dans une lutte fallacieuse, et combien, en +croyant aimer le Sauveur, elle le matérialisait dans sa pensée éperdue +et troublée.</p> + +<p>Je m'épuisais en vaines consolations, en vaines réprimandes. Un jour, +je fus forcé de la menacer de la colère de Dieu, si elle n'abjurait ses +erreurs. Elle tomba dans une crise épouvantable. Son mari accourut au +moment où elle m'accusait de la pousser dans l'enfer. Il ne comprit pas, +il m'accusa de fanatiser sa femme au lieu de la tranquilliser. Je +m'éloignai, content d'être chassé; mais il revint bientôt me demander +pardon, et me prier de venir dire adieu à la malade. Il l'emmenait en +Savoie. On espérait que l'air natal et la tendresse des parents la +ranimeraient. Je compris que c'était un arrêt de mort et que je voyais +Blanche pour la dernière fois.</p> + +<p>Je la trouvai calme: elle sentait que sa tâche était finie. Elle prit +Lucie dans son berceau, et, la mettant dans mes bras:</p> + +<p>«Je ne vous demande plus qu'une promesse pour mourir en paix, me +dit-elle. Jurez que vous aimerez cette enfant comme si, par le sang et +la chair, elle était votre fille!»</p> + +<p>Je le jurai.</p> + +<p>«C'est qu'elle est votre fille, ajouta-t-elle: quand elle a été conçue +dans mon sein, c'est à vous que je pensais, mon âme embrassait la vôtre, +et l'esprit qu'elle a reçu de Dieu, c'est une flamme qui s'est détachée +de votre esprit. Ne repoussez pas cette paternité intellectuelle, ne la +méconnaissez jamais! Quand il vous sera possible de vous occuper de +notre enfant, soyez son directeur, son guide, sa lumière. Que votre +invincible vertu soit sa force, et, si vous découvrez en elle la +vocation religieuse, n'hésitez pas et ne faites pas avec elle comme vous +avez fait pour moi. Préservez-la du mariage, qui est une honte et un +abrutissement. Oh! oui, pour peu qu'elle soit intelligente et pieuse, ne +la livrez pas à la domination avilissante que j'ai subie. Donnez-lui le +courage de résister à son père et à son grand-père; cuirassez le cœur +de la femme, qui est toujours un faible cœur; apprenez-lui à briser +les liens de la famille et à ne connaître de loi que celle du Christ. Ne +connaissant et n'écoutant aucun homme, elle sera l'épouse heureuse et +fidèle du Sauveur, tandis que je n'ai été celle de personne. Jurez, oh! +jurez par votre éternel salut que vous ne faiblirez pas!»</p> + +<p>A cette heure suprême des adieux, Blanche m'apparut comme une vraie +sainte. Elle avait franchi le cercle des tentations et des orages en y +laissant sa vie, mais elle emportait à Dieu son âme lavée et renouvelée. +Je crus du moins qu'il en était ainsi. Ses prières étaient toutes +chrétiennes et orthodoxes. Je lui jurai de veiller sur Lucie et de la +vouer à Dieu ou de lui faire faire au moins un mariage chrétien, si elle +m'accordait sa confiance.</p> + +<p>Nous nous séparâmes sans crise. C'était au printemps. Au commencement de +l'automne, j'appris sa mort, et je ne sus que peu de détails. Il m'a été +dit que les parents et le mari lui-même m'accusaient de leurs malheurs. +J'ai bien reconnu là l'aversion aveugle du vieux M. de Turdy contre le +prêtre quel qu'il fût, et la faiblesse irrésolue de sa femme et de son +gendre. Je n'ai pu savoir quels aveux téméraires, quelles divagations +terribles avaient pu errer sur les lèvres de la mourante: j'étais +atterré, mais tranquille. Si j'avais péché en esprit, le secret de mes +souffrances était entre Dieu et moi, je n'avais rien à me reprocher +devant les hommes.</p> + +<p>Navré, mais victorieux de mon trouble, je m'étais donné à une vie +studieuse et retirée dont j'éprouvais le besoin après une telle tempête. +Je fus longtemps malade, et, quand je repris force et santé, la +<i>société</i> me proposa une tâche active et militante. Je réclamai la plus +obscure et celle qui me mettait le moins en contact avec le monde. On +m'avait cru ambitieux, et je dois avouer qu'on ne me sut pas très-bon +gré de ne l'être pas. On pensa que je manquais de zèle, et que mon vœu +de ne plus confesser les femmes était incompatible, sinon avec mes +devoirs, du moins avec mon influence. Je fus oublié parce que je n'étais +ni dangereux ni nécessaire. Je végétai quinze ans dans l'ombre. Ces +années ont été les plus douces de ma vie et les plus fécondes pour mon +salut. Ne pouvant vaincre le vieil homme de vive force comme je m'en +étais flatté trop vite, je l'ai laissé doucement s'éteindre dans les +fatigues de l'étude. Je suis devenu savant en théologie, me réservant +pour l'âge où je ne sentirais plus les passions me menacer, et cet âge +est venu plus tôt que je ne l'espérais. Je dois dire que le souvenir de +Blanche m'a été salutaire. Cette âme retournée au ciel ne m'apportait +plus que des consolations et des promesses. Elle avait tant souffert en +ce monde, qu'elle devait être pardonnée, et le mal qu'elle m'avait fait +souffrir par contre-coup était une rude et salutaire leçon dont mon +humilité avait fait son profit. Je pensai donc à elle peu à peu et +bientôt tout à fait sans amertume et sans effroi.</p> + +<p>Et puis notre dernière entrevue avait allumé dans mon cœur une sainte +tendresse pour l'enfant qu'elle avait recommandé à mes soins. Elle avait +dit vrai, la pauvre Blanche! Lucie était ma fille spirituelle. Tout le +monde autour d'elle était incrédule. Madame de Turdy était morte. +Probablement on élèverait l'enfant dans l'ignorance de Dieu. Que faire +pour me rapprocher d'elle? Je ne le savais pas, mais je me tenais dans +l'attente de quelque circonstance favorable, et c'est surtout pour être +libre d'en profiter que je restai sans emploi et sans liens.</p> + +<p>Je pensai souvent à reprendre mon nom véritable et à endosser l'habit +séculier pour m'établir en Savoie, où personne ne me connaissait, sauf +M. La Quintinie, qui, en raison de son service, était presque toujours +absent; mais pourrais-je approcher de Lucie, gardée par son grand-père?</p> + +<p>Je fis agir les affiliés de mon ordre, j'eus des renseignements. +Mademoiselle de Turdy, sœur du grand-père de Lucie, était pieuse. Elle +devait laisser à l'enfant une fortune assez considérable; mais elle +pouvait menacer de léguer ses biens à l'Église, si sa petite-nièce +n'était pas élevée dans la religion. La <i>société</i> pesa sur l'esprit doux +et nonchalant de cette vieille fille. Ce ne fut pas sans peine qu'on +l'amena à discuter avec son frère. Son confesseur n'était pas des +nôtres, et vivait innocemment de la vie du siècle. Enfin, après deux ou +trois ans de patients efforts et d'adroites influences, on mit la tante +en état de se prononcer et de l'emporter. Lucie fut envoyée à Paris au +couvent de ***, que j'avais désigné, et dont je m'étais fait nommer +directeur à l'insu de la famille.</p> + +<p>Lucie avait déjà treize ans quand je la vis enfin. La figure et la voix +de cette enfant remuèrent en moi des fibres inconnues. C'était Blanche +plus forte, plus enjouée, parfois aussi sérieuse, mais jamais +mélancolique; une santé florissante, une volonté douce et ferme, un +esprit droit et logique, point de rêverie et beaucoup de réflexion, de +la décision dans le caractère et une bonhomie sympathique. Voilà ce que +sa mère eût dû avoir pour être une chrétienne heureuse, ce qui lui avait +manqué, et ce que pourtant elle avait pu donner à sa fille: mystère +insondable de la nature humaine que vos physiologistes et vos +psychologues n'expliqueront jamais sans admettre l'action d'une volonté +particulière et déterminée venant de Dieu seul. J'avais tremblé que +Lucie ne ressemblât à son père. Elle n'avait rien de lui, si ce n'est la +santé et un grand besoin de mouvement physique.</p> + +<p>Je veillai à ce que ses instincts ne fussent point contrariés. Je +voulais la connaître, la voir éclore à la religion, qu'elle ne +connaissait pas, et qu'elle semblait chercher sans angoisse et sans +parti pris. Je veillai aussi au choix du premier confesseur. Je le +voulus doux et strict, point curieux et point ergoteur. Je le voulus +vieux et chaste, mort aux passions et naïf comme un enfant. Je ne lui +adressais jamais de questions, je me bornais à quelques avis +particuliers. Il me dit seulement, un jour que les enfants défilaient +dans le cloître:</p> + +<p>«En voici une qui ne donnera point de peine à ses directeurs; elle est +née sainte.»</p> + +<p>C'était Lucie qu'il me montrait.</p> + +<p>Lucie était née sainte, en effet. Dès qu'elle connut la religion, elle +en prit le côté le plus fort et le plus calme; elle ne s'attacha qu'à +savoir ce qui était le bien et le mal, et d'un élan souverainement +déterminé, d'un mouvement royal, si l'on peut dire ainsi, elle chassa +cet inconnu, ce tentateur qui n'avait pas encore osé lui parler. Dès +qu'elle sentit le beau, le vrai, le bien, elle résolut de s'y dévouer, +et elle m'annonça que, n'importe dans quel état de la vie, elle vivrait +pour la charité. C'était m'interdire l'initiative quant au choix de +l'état. Je sentis que j'avais affaire à une force vive, que Dieu était +en elle, et que je ne devais point devancer son œuvre. D'ailleurs, +j'étais devenu calme et fort, moi aussi. Je n'étais point persuadé que +le monde fût aussi dangereux que je l'avais jugé dans ma jeunesse. Je +l'avais pratiqué sans bruit, il ne m'avait pas ébranlé. Je ne m'alarmai +pas de l'expérience que Lucie pourrait faire à son tour. Je la sentais +mieux trempée que moi. Elle n'avait rien à vaincre, par conséquent rien +à craindre.</p> + +<p>Durant ces trois années que Lucie passa au couvent, je fus son principal +instituteur, et pas une seule fois elle ne fit appel à ma direction pour +un cas de conscience. Mon influence sur elle fut toujours celle d'un ami +et d'un père, jamais celle d'un juge. Combien elle m'était chère, cette +noble et sereine enfant qui me révélait dans le sens le plus divin les +joies de la paternité! Comme j'étais fier d'elle devant Dieu! comme je +sentais la vaine fragilité, des liens de la chair et du sang, moi qui +goûtais dans la plénitude d'une tendresse si pure tous les +attendrissements du cœur et même le tressaillement sacré des +entrailles! J'étais forcé de lui cacher le lien mystérieux qui +m'attachait à elle, et je devais m'interdire toute démonstration d'une +sollicitude trop exclusive; mais, lorsque du fond de la salle du couvent +où il m'était permis d'aller me reposer de mes leçons, je la voyais +assise à son pupitre près d'une fenêtre de la classe, grave, attentive +et belle comme la sagesse, ou folâtrant dans le jardin avec l'énergie de +sa vaillante nature, je versais des larmes involontaires, et j'étouffais +entre mes lèvres ce cri de mon cœur; «Ma fille! ô ma fille!»</p> + +<p>Quand elle eut seize ans, son grand-père la rappela près de lui. Ce fut +pour moi un déchirement atroce; mais Lucie ne devait pas s'en douter: +elle ne s'en douta pas.</p> + +<p>Seulement, il me fut impossible d'habiter Paris quand elle fut partie. +Je ne pouvais plus reprendre à rien. Sans cesser d'être un chrétien, +j'étais devenu, sous le charme de cet amour de père, plus homme qu'il ne +fallait. Je me rappelai que j'étais prêtre, ma tâche d'homme était +accomplie; j'avais tenu le serment fait à Blanche, j'avais initié sa +fille, et je croyais être sûr qu'elle serait religieuse, ou qu'elle +épouserait un vrai catholique. Il ne s'agissait plus que de veiller de +loin sur elle, puisqu'il m'était interdit de veiller de près. +D'ailleurs, il valait mieux peut-être qu'il en fût ainsi. En cessant +d'être une enfant, Lucie ne devait pas ressentir mon influence trop +directe. Si elle se vouait à Dieu seul, elle était de ces âmes qui ne +doivent pas être trop dirigées. Et puis elle était si jeune! Pour le +cloître comme pour le mariage, je n'ai jamais admis qu'on dût être +mineur.</p> + +<p>Je lui fis promettre de m'écrire régulièrement tous les trois mois, et +j'acceptai un emploi en Italie, pays que mon origine et ma langue +maternelle m'avaient toujours fait regarder comme ma patrie.</p> + +<p>Ce qui s'est passé là ne rentre pas dans le récit que je vous dois, mais +je le résumerai en peu de mots pour vous expliquer mon retour et ma +conduite en présence du mariage auquel Lucie a donné malgré moi son +assentiment.</p> + +<p>J'avais été heureux, j'étais devenu optimiste. A mon insu, et comme +l'onde qui creuse le rocher en tombant goutte à goutte, la tiédeur +m'avait entamé, non la tiédeur quant aux vertus nécessaires à l'homme et +à l'amour divin, mais un relâchement quant aux doctrines. Cet ennemi de +la vraie foi que vos philosophes ont invoqué sous le nom de <i>tolérance</i>, +les catholiques de ce temps-ci ont eu la faiblesse de s'en piquer à leur +tour pour se soustraire aux reproches et pour se défendre de +l'accusation de fanatisme. Ceci est l'œuvre du respect humain, +autrement dit de la mauvaise honte. C'est un pervertissement de la +croyance et une défection du dévouement. L'esprit pratique de la société +de Jésus a cru devoir tourner au profit de sa propagande cette tendance +à la mansuétude. L'intention était belle et bonne, j'en avais été +séduit. J'arrivai à Rome, l'âme pleine de douceur, l'esprit nourri de +transactions subtiles et tendres qui me semblaient des moyens généreux +et sûrs pour étouffer dans le triomphe de la charité chrétienne +universelle les dissidences et les protestations.</p> + +<p>Je fus repris, je n'étais pas dans la voie tracée par les nécessités du +temps. L'Église, menacée, était forcée de se faire revendicatrice +devant l'usurpation de ses droits de souveraineté. Je luttai contre des +raisons tirées de nécessités passagères, et qui me semblaient +compromettre l'esprit et l'avenir de la religion. On m'imposa silence. +Je n'eus point de dépit, mais j'eus beaucoup de douleur. Ma foi fut même +ébranlée, et je dus avoir recours à l'ascétisme pour dompter en moi +l'esprit de révolte. Un instant j'eus peur de penser comme Lamennais!</p> + +<p>C'est alors que je rencontrai le père Onorio, qui me ramena à la +soumission, à l'orthodoxie et au travail sur moi-même, bien autrement +difficile et méritoire que la vaine science des discussions. Vous avez +vu et entendu cet homme inspiré: vous savez maintenant non ce que je +suis, mais ce que je voudrais être.</p> + +<p>Sans la défection de Lucie, j'arrivais au bonheur, le seul bonheur de +l'homme en ce monde, la recherche absolue de la perfection. J'avais +depuis un an arrangé mon existence et disposé mes affaires pour une +retraite définitive, où le père Onorio eût été mon maître et mon guide, +Lucie mon élève et mon ouvrage. J'eusse versé dans cette jeune âme les +trésors de sainteté que l'apôtre eût versés dans la mienne. J'étais, par +l'habitude d'enseigner Lucie et de me servir des formes de raisonnement +et de langage qui nous étaient communes, l'intermédiaire naturel entre +la rude sainteté du vieillard et la délicate candeur de l'enfant.</p> + +<p>Je rêvais pour nous trois un paradis de renoncement et de dévouement sur +la terre. Je fondais ma chartreuse dans ce beau pays, et j'attendais le +jour où Lucie, dégagée de ses devoirs envers son aïeul, n'aurait plus à +lutter que contre un père sans légitime influence sur son esprit. En +m'établissant non loin d'elle, je comptais être à même de soutenir +jusque-là sa foi et de raviver son zèle. Lucie m'avait écrit plusieurs +fois de suite qu'elle avait de plus en plus l'amour de la retraite, le +mépris du monde, le besoin de mettre d'accord sa vie et sa croyance en +se consacrant à Dieu.</p> + +<p>Elle ne paraissait pourtant pas décidée à prononcer des vœux; mais +était-il nécessaire qu'elle s'engageât par serment, qu'elle coupât ses +beaux cheveux et qu'elle se vêtît de serge, cette fille chérie, cette +femme vaillante, qui offrait à l'aumône sa vie, sa fortune et son cœur? +S'il en devait être ainsi, je laissais dans ma pensée le soin de la +décision au père Onorio. Rien ne pressait, car je ne voulais point que +Lucie abandonnât son grand-père au bord de la tombe.</p> + +<p>Vous savez le reste, monsieur. Déjà une ou deux lettres de Lucie +m'avaient fait pressentir une modification dangereuse dans ses idées. Je +me hâtais, mais non pas au gré de mon impatience. Une fortune matérielle +m'était tombée du ciel. Un pauvre parent de ma mère, celui qui m'avait +adopté, avait reçu pour moi un million, à la condition de ne jamais +trahir et de ne jamais me révéler à moi-même le secret de ma naissance. +Ce million, ce devait être mon monastère. Il me fallait rassembler les +fonds épars dans plusieurs banques. Quand j'arrivai enfin ici à +l'improviste, il était trop tard! On m'avait aliéné, on m'avait volé le +cœur de ma fille!...</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Ici, la voix de Moreali fut étouffée par les sanglots. M. Lemontier +l'empêcha de rien ajouter.</p> + +<p>«Votre confession est complète, lui dit-il. Je sais à présent tout ce +qui s'est passé en vous, et je vais vous le dire à mon point de vue, qui +n'est pas le vôtre. Je ne me permettrai aucun blâme personnel; car, si +vous m'avez dit la vérité, et je crois que vous me l'avez dite....</p> + +<p>—Lisez les lettres de Blanche, lisez-les! s'écria Moreali.</p> + +<p>—Non, j'aime mieux vous croire librement.</p> + +<p>—Mais, moi, je ne veux pas de générosité! Lisez...»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXX" id="XXX"></a><a href="#table">XXX.</a></h2> + +<h3><a href="#table">RÉSUMÉ.</a></h3> + + +<p>M. Lemontier parcourut les lettres que l'abbé lui montrait, et, les +trouvant conformes à la sincérité de son récit, il les lui rendit avec +calme, et reprit:</p> + +<p>«Donc, je vous sais honnête, et je crois à l'élévation de vos sentiments +et de vos idées. Je n'ai pas attendu jusqu'à ce jour pour voir en vous +l'homme de mérite et de conviction que mon fils m'avait dépeint, et vers +lequel ses sympathies l'avaient entraîné à première vue; mais, à +première vue aussi, il avait découvert en vous une plaie profonde, et +cette plaie, je l'appellerai suicide moral, violation des lois de la +nature.</p> + +<p>«La nature est sainte, monsieur, ses lois sont la plus belle +manifestation que Dieu nous ait donnée de son existence, de sa sagesse +et de sa bonté. Le prêtre les méconnaît forcément. Le jour où l'Église a +condamné ses lévites au célibat, elle a créé dans l'humanité un ordre de +passions étranges, maladives, impossibles à satisfaire, impossibles à +tolérer, souvent difficiles à comprendre: appétits de crime, de vice ou +de folie qui ne sont que la déviation de l'instinct le plus légitime et +le plus nécessaire. Et par une monstrueuse inconséquence, en même temps +que les conciles décrétaient la mort physique et morale du prêtre, ils +lui livraient les plus secrètes intimités du cœur de la femme, ils +maintenaient la confession.</p> + +<p>«Je ne discuterai pas contre vous, je sais que vous ne me céderez rien. +Je pose les deux réformes ou tout au moins une des deux réformes que +Dieu commande depuis longtemps à l'Église inerte et sourde: mariage des +prêtres ou abolition de la confession.</p> + +<p>«Je ne dis pas seulement qu'il faut abolir la confession pour les +femmes, je dis qu'il faut l'abolir aussi pour les hommes, à moins que le +prêtre ne soit libre de se marier, auquel cas les catholiques des deux +sexes seront libres de se confesser au père de famille qui connaît et +apprécie les devoirs de la famille, ou au célibataire obstiné qui +méconnaît et transgresse les premiers devoirs de l'humanité. Je bornerai +là ma critique de vos prétendus devoirs envers Dieu et de vos prétendus +droits sur les âmes; mais je suis forcé de vous dire que nous +n'apprécions pas Dieu de la même manière, notre foi ne le voit pas avec +les mêmes yeux, notre cœur ne l'aime pas de la même façon. C'est notre +droit à chacun, la liberté de conscience m'est sacrée. Je ne réclame que +le droit égal pour chacun de nous de proclamer sa religion et de la +pratiquer. Je sais que vous prétendez que les philosophes n'ont point de +religion; moins avancés que les Pères de l'Église et que les grands +esprits de la renaissance, vous damnez Platon et tous ceux qui ont +développé ses doctrines, sans vouloir reconnaître que Jésus les reprend +et les complète. Vous nous reprochez de ne point avoir d'Église ni de +culte, sans vous apercevoir que vous nous défendez d'en avoir qui ne +soient pas les vôtres, et que jusqu'ici presque tous les gouvernements +nous ont interdit d'être autre chose en public que catholiques, +protestants ou israélites. Vous ne faites même point grâce aux +schismatiques: les grecs vous sont plus odieux que les musulmans, et, le +jour où une centaine d'adeptes d'une religion nouvelle se réuniraient +pour bâtir ou dédier un temple en France, vous le feriez fermer par +l'autorité civile, quelle qu'elle fût, car vous la contraindriez à +cette mesure de prudence en soulevant l'émeute du fanatisme autour des +sanctuaires nouveaux.</p> + +<p>«A quelque Église que nous appartenions, nous ne sommes donc pas libres +de la fonder et de la manifester, et le reproche que vous nous adressez +est l'équivalent de cette naïveté d'un prédicateur étranger qui disait: +«La preuve que le divorce choque les mœurs, c'est qu'on n'en a pas vu +un seul cas depuis qu'il est supprimé.»</p> + +<p>«Nous ne nous tenons donc pas pour convaincus de manquer de religion. +Nous croyons être, au contraire, en grand travail de cœur et d'esprit +pour poser les formules de la nôtre dans le silence auquel on nous +condamne, et, si nous ne pouvons écrire et parler, nous ne sommes point +effrayés de ce recueillement forcé où s'élaborent la science de Dieu et +la vie de l'Église future.</p> + +<p>«Permettez-moi donc de vous parler comme un homme religieux à un homme +religieux; je dirai plus, comme un prêtre à un autre prêtre; car je vous +déclare, sans orgueil, que j'ai voué ma vie à la recherche de l'idéal +divin, et que j'ai travaillé tout autant que vous à me rendre digne de +cette mission. C'est pourquoi il vous faut dépouiller un instant +l'orgueil du prêtre catholique et m'écouter comme un véritable chrétien +écoute son frère et son égal.</p> + +<p>«Je crois fermement que vous êtes dans l'erreur, ce qui ne m'empêche pas +de respecter votre caractère, votre personne, votre vie, vos biens, vos +symboles, vos temples, vos livres, vos monastères, vos prédications, +tout ce qui manifeste votre croyance sincère. Si la même liberté, +protectrice du droit de tous, est assurée à tous, votre erreur ne +m'offense, ne m'inquiète, ni ne m'afflige. Elle durera ce que durent les +erreurs, longtemps peut-être encore, mais pas assez pour produire les +mauvais fruits du passé. La marche libre de l'esprit humain y mettra +bon ordre; vous serez forcés d'ouvrir les yeux quand la violence ne sera +ni pour vous ni contre vous.</p> + +<p>«Votre erreur, je vous l'ai dite: vous croyez à un Dieu prescripteur de +la vie et réformateur de la nature, c'est-à-dire en guerre avec son +œuvre, et défendant à l'homme d'être homme. Pour donner plus de poids à +l'inconséquence de votre Dieu, vous lui donnez le goût des éternels +supplices, vous en faites un cabire autrement terrible que ces fétiches +barbares qui voulaient boire du sang avec leur gueule de bronze. Ce ne +serait rien pour un Dieu si avide; vous lui avez donné l'enfer, d'où +pendant l'éternité s'exhalera, pour réjouir sa justice, l'odeur de la +chair toujours brûlée, toujours dévorée et toujours palpitante! +Magnifique invention à laquelle des millions d'hommes croient encore, et +que vous ne voulez pas renier malgré les douloureuses protestations de +quelques-uns de vos plus grands saints!</p> + +<p>«Monsieur l'abbé, quand vous voudrez que nous fassions un pas vers votre +Église, commencez par nous faire voir un concile assemblé décrétant de +mensonge et de blasphème l'enfer des peines éternelles, et vous aurez le +droit de nous crier: «Venez à nous, vous tous qui voulez connaître +Dieu....» Jusque-là, vous nous faites peur, et nous nous demandons si +vous êtes des chrétiens et des hommes. Quant à votre Dieu impitoyable, +nous jurons sur notre âme éternelle et sur notre Dieu sublime que nous +le reléguons dans les ténèbres des premiers âges de l'humanité. C'est un +croyant qui vous parle, un croyant aussi ardent, aussi indigné que vous, +aussi enthousiaste de son Dieu que vous l'êtes du vôtre, un croyant qui +proclame avec Platon, avec Jésus, avec Leibnitz, avec les vrais +chrétiens, la conscience de Dieu, c'est-à-dire le Dieu +intellectuellement accessible à l'homme, que vous nous accusez tous, +pêle-mêle, d'avoir noyé dans les notions d'un faux panthéisme. C'est un +croyant qui proclame sa propre immortalité et l'espoir de sa conscience +future, c'est-à-dire la notion de sa personnalité dans les sphères du +progrès infini; c'est enfin un croyant dévoré d'amour pour la vérité +divine et parfaitement détaché d'avance des vanités de la terre, mais +passionnément attaché à ce qui n'est pas vanité terrestre, à ses devoirs +d'homme, et regardant l'accomplissement de ces devoirs, tels que Dieu +les lui a tracés, comme le marchepied de son progrès dans l'échelle +ascendante des récompenses.</p> + +<p>«Je sais qu'on peut longuement discuter sur la limite des droits et des +devoirs de l'homme, et que l'Église, au nom du Christ, a fait une grande +chose en traçant des règles de conduite; mais elle a oublié que les +cercles devaient être élargis de siècle en siècle avec les horizons de +la science, et elle les a rétrécis au contraire. Elle s'y est enfermée +elle-même jusqu'à tuer ses propres lévites, témoin le célibat des +prêtres, arrêt de mort qui n'est pas d'institution primitive.</p> + +<p>«Pour ne parler ici que de la nécessité de cette dernière réforme, vous +devez me permettre de vous citer à vous-même comme un exemple +saisissant, exemple d'autant plus précieux pour moi qu'il n'est pas +exceptionnel, que vous êtes un honnête homme et un bon prêtre, que l'on +peut sonder les replis de votre cœur sans effroi, sans répugnance, et +sans risquer de blesser en vous le sentiment que vous avez de votre +propre dignité...»</p> + +<p>L'abbé, qui avait écouté jusque-là M. Lemontier dans une attitude fière +et morne, les regards fixés sur le plancher, releva ses yeux clairs et +profonds, et les attacha avec curiosité sur ceux du philosophe.</p> + +<p>M. Lemontier continua:</p> + +<p>«Vous vous êtes dépeint vous-même avec beaucoup de modestie et de +loyauté; vous avez pensé, dans votre première jeunesse, que vous n'étiez +pas né pour être prêtre. Aucun homme n'est né pour cela. Vous n'étiez ni +plus ni moins doué qu'un autre des vertus nécessaires au suicide. Je ne +connais pas ces vertus-là. Dieu, qui a dit à l'homme: <i>Tu vivras</i>, ne +les accepte ni ne les encourage; lui demander d'éteindre nos sens, +d'endurcir notre cœur, de nous rendre haïssables les liens les plus +sacrés, c'est lui demander de renier et de détruire son œuvre, de +revenir sur ses pas en nous y faisant revenir nous-mêmes, en nous +faisant rétrograder vers les existences inférieures, au-dessous de +l'animal, au-dessous de la plante, peut-être au-dessous du minéral!</p> + +<p>«Tel est l'état de sainteté auquel aspire le père Onorio; mais il est +homme malgré lui, et il connaît le zèle de la colère, les ivresses de +l'anathème. Ne pouvant être chrétien, il s'est fait pythonisse.</p> + +<p>«Quant à vous, visant à ce prétendu état de sublimité, vous vous êtes +embarqué sur le vaisseau fantôme qui erre éternellement dans les brumes +et dans les glaces sans pouvoir aborder jamais et sans pouvoir rentrer +dans les cercles de la vie. Vous aviez, dites-vous, certaines vertus +chrétiennes innées, certaines autres rétives, et vous avez cru devenir +un chrétien complet en abandonnant pour l'état ecclésiastique les vrais +devoirs du christianisme.</p> + +<p>«Pour vous guérir de l'ambition, vous vous êtes affilié à une société +dont l'ambition est d'anéantir le monde à son profit; pour vous guérir +de l'orgueil, vous avez embrassé un état qui se proclame supérieur à +l'humanité et tient la société laïque pour un monde inférieur et +secondaire; pour vous guérir de la luxure, vous avez prononcé des vœux +qui, vous défendant de posséder légitimement une femme, livraient +toutes les femmes aux convoitises de votre imagination.</p> + +<p>«Vous avez combattu avec vaillance, et vous avez triomphé. Je ne puis +vous en faire un mérite; j'admire pourtant votre force, comme j'admire +celle d'un équilibriste audacieux, comme j'admire l'éloquence délirante +du père Onorio, comme j'admire toutes les manifestations de la puissance +humaine, même lorsqu'elle lutte contre sa propre sécurité, contre son +propre développement, contre sa propre raison d'être. L'homme est +très-fort, monsieur, je le sais, et vous êtes particulièrement fort de +volonté; mais la plante que l'on prive d'air et de lumière et qui pousse +des rejets disproportionnés jusqu'à la surface d'une mine est bien forte +aussi; les racines qui percent le ciment et le granit ont aussi une +puissance de vitalité où l'on sent le souffle de Dieu. Je ne m'étonne +donc pas outre mesure de voir un homme d'honneur tel que vous résister à +dix ou vingt ans de tortures pour rester fidèle à un serment qu'il croit +indélébile et rester vierge sous les étreintes de ce que vous appelez le +démon de la chair.</p> + +<p>«Mais, pour être resté vierge, vous croyez être resté pur, cela n'est +point. Certaines pensées, que vous les classiez dans la distinction très +fictive des péchés volontaires ou des péchés involontaires, souillent et +flétrissent l'âme autant et plus que les actes de franche débauche. +Prenez-y garde; dans votre adolescence, la femme vous attirait en même +temps qu'elle vous faisait horreur. Vous aviez des envies de l'étreindre +et de la tuer ensuite. Si, lorsque dévoré d'amour <i>rétrospectif</i> pour +Blanche de Turdy, vous aviez succombé à la fascination de ces jeunes +filles que vous suiviez dans la rue jusqu'à leur porte, je ne suis pas +sûr que vous n'eussiez pas encore été tenté de les étrangler avant de +repasser le seuil de votre perdition.</p> + +<p>«Et pourtant vous avez horreur du crime, et vous n'avez rien d'un homme +vicieux! vous avez, au contraire, les plus nobles instincts et le goût +de la vertu; mais vous avez jeté un défi à la nature, et dans sa +réaction elle vous a mis tout près de ces forfaits dont on voit tant +d'atroces exemples, crimes que, selon moi, les lois civiles ne devraient +pas atteindre, puisque, d'accord avec les lois religieuses, elles +refusent aux prêtres le mariage civil.</p> + +<p>«Vous répondrez que vous avez vaincu pour votre compte, et qu'il n'est +donc pas impossible de vaincre. C'est où je vous attends. Je vais vous +montrer les fruits amers et vénéneux de votre victoire.</p> + +<p>«Je ne vous répéterai pas ces terribles argumentations de Blanche, si +fidèlement rapportées par vous. Elle avait mille fois raison contre +vous, cette malheureuse femme! Vous l'aviez prise enfant, vous l'aviez +enveloppée d'un amour de prêtre, amour d'une nature particulière, que +vous déclarez chaste et que je déclare pervers, puisque cette chasteté +est le résultat d'un instinct perverti. Cet amour-là, qui vous laissait +calme, s'insinuait dans le cœur de l'enfant comme le serpent dont la +douce voix et les yeux caressants surprirent Ève dans le paradis. Vous +étiez beau, vous l'êtes encore; vous êtes éloquent, vous êtes séduisant +dans la chaire, à l'autel, partout où elle vous voyait. Dans le +confessionnal, votre souffle mêlé au sien, après avoir fait passer le +froid de la mort sur son premier amour, faisait éclore peu à peu, à son +insu et au vôtre, un autre amour plus profond, plus tenace, plus ardent, +cet amour dont elle est morte, ne pouvant l'assouvir.</p> + +<p>«Cet amour qu'elle se reprochait était un crime, en effet. Il ne faut +point trahir son mari, il ne faut pas surtout le trahir avec un prêtre, +avec un homme qui ne peut ni vous avouer, ni vous protéger, ni vous +relever d'une chute devant les autres hommes. Il ne faut pas rendre +parjure un homme qui a fait serment de chasteté, et qui, à l'abri de ce +serment, est amené par l'époux, loyal ou stupide, en tout cas confiant, +jusque dans l'alcôve conjugale.</p> + +<p>«Cet amour était donc coupable, et il était antihumain, puisqu'il tuait +dans le cœur de Blanche tout ce qui n'était pas lui. Il avait tué +d'avance l'amour conjugal. Il avait tué le discernement, puisque, par +réaction contre les ardeurs secrètes de votre amour sans solution, elle +avait choisi l'époux le plus matériel et le moins fait pour la charmer. +Il avait tué l'amour filial et l'amour maternel, puisqu'elle aspirait à +la mort et se déclarait inutile dans la vie. Tel est le résultat +inévitable de l'amour du prêtre, quand il est contenu dans les limites +du devoir d'abstinence. Quel est-il quand ce frein lui échappe, quand il +ne se résigne pas à marcher dans la voie des douleurs?... Vous le savez +aussi bien que moi.... Vous avez vu de près ce monde....</p> + +<p>«Vous avez pris la voie des douleurs, j'admets que ce soit la plus +suivie, et que l'on y compte beaucoup de triomphes: eh bien, ces +douleurs sont stériles pour celui qui les endure, périlleuses pour celle +qui les partage, funestes pour tous deux, car elles enfantent des +mirages trompeurs où la notion du Christ se confond avec celle de +l'homme aimé, de même que la suave image de la Vierge prend à toute +heure, dans l'imagination troublée du jeune prêtre, les traits de la +femme qu'il désire. Dans cet état maladif qu'on appelle l'amour +mystique, la loyauté de l'âme s'oblitère, et le jugement s'égare. De +même que la parole et le regard trahissent la volonté quand elle a un +double but, de même la raison et l'instinct trahissent la conscience +quand elle est troublée par un double idéal. On tombe alors dans les +agonies de ce monde tout physique que vous appelez la tentation, et +dont vous ne pouvez sortir qu'en méprisant, en exorcisant, en maudissant +la vie.</p> + +<p>«Eh bien, cette déviation de l'instinct qui a tué la mère, et qui vous a +laissé de si étranges terreurs à vingt ans de distance, vous auriez +encore consenti à ce qu'elle tuât la fille, et, si Lucie n'eût secoué +votre influence, elle serait aujourd'hui immolée par vous aux agonies de +l'amour mystique dont l'éloquence du père Onorio est, littérairement +parlant, un échantillon si frappant et si curieux. Le drame entre Lucie +et vous eût suivi un autre canevas qu'entre vous et sa mère. Un nouvel +instinct forcé et trahi, l'instinct de votre âge, le meilleur de l'âme +humaine quand il suit sa pente logique, l'amour paternel idéalisé à +votre guise, eût pesé d'un poids terrible sur le cœur pieux et dévoué +de cette jeune fille. Ce poids eût été encore un mensonge, puisque vous +ne pouvez pas plus être père que vous n'avez pu être époux.»</p> + +<p>Moreali fit un mouvement brusque, et la douleur contracta son front.</p> + +<p>«Nous sommes ici pour tout dire, reprit M. Lemontier. J'écouterai la +défense de votre opinion tant qu'il vous plaira, et sans plus d'aigreur +ou de malveillance que je n'en ai mis à écouter votre récit. A présent, +ce récit, je le résume et l'analyse: c'est mon devoir. Vous avez +commencé par protester contre tout lien de sang avec Lucie, et vous avez +insisté pour que j'en visse la preuve écrite. Et puis, cependant, +entraîné par l'instinct non assouvi du cœur et des entrailles, vous +avez crié: <i>Ma fille, ô ma fille!</i> un cri déchirant, monsieur l'abbé, et +qui m'a serré la poitrine, car je plains vos douleurs, et, si j'en +condamne la cause en principe, j'en respecte la blessure au fond de +votre être. Aussi n'est-ce pas sans souffrir que je brise, au nom de +Dieu et de la vérité, ce lien fictif que Blanche a voulu établir entre +sa fille et vous. Non, ce lien ne peut exister, car il est fondé sur une +pensée d'adultère, et, lorsque, dans les bras de son mari, la femme a +demandé à Dieu d'animer de votre souffle le fruit déposé dans son sein, +elle désobéissait à Dieu, elle corrompait sa vie, elle flétrissait le +véritable père de son enfant! Vous-même, vous avez tressailli d'horreur +à cette pensée, j'en suis certain, bien que vous ne l'ayez pas dit; mais +ensuite la voix de la nature en révolte a parlé: vous avez béni +l'enfant, vous l'avez adopté spirituellement, vous avez juré d'être le +père, le maître, le possesseur de son âme. C'était un serment impie et +coupable, monsieur; c'était, après avoir pris à l'époux la meilleure +part de l'amour de sa femme, lui ravir en intention la meilleure part de +l'amour de sa fille. Ah! vous vous y entendez, apôtres persistants du +quiétisme! Vous prélevez la fleur des âmes, vous respirez le parfum du +matin, et vous nous laissez l'enveloppe épuisée de ses pures aromes. +Vous appelez cela le divin amour pour vous autres! Je le comprends, ce +qui en reste à l'époux et au père n'est pas toujours digne de vos +regrets, et vous puisez dans la possession ainsi partagée de la femme +des jouissances et des consolations qui aident merveilleusement votre +courage.</p> + +<p>«Eh bien, je vous arrêterai ici, monsieur l'abbé; car, pour sauver +Lucie, je lutterai contre vous de toutes les forces de ma volonté. +Lucie, pure dans sa conscience, nette dans sa raison et forte dans sa +liberté morale, ne doit pas connaître ces faux amours qui sont une +bigamie bénite. Aujourd'hui, vous lui inspireriez le faux amour filial; +demain, un prêtre plus jeune et moins fort que vous peut-être tenterait +à de bonnes intentions de lui inspirer l'amour conjugal spirituel. +Arrière ces mensonges funestes, qui déguisent avec une science si +profonde et des transactions si subtiles la poésie des sanctuaires et +la langueur extatique des cloîtres! J'en sais long, allez, sur ces +drames obscurs de la pensée comprimée et sur ces mariages de la mort +avec la vie! N'y eût-il pas de l'autre côté des grilles l'homme désiré +qui désire, quelle chose plus matérialiste que ces hyménées où le chaste +et divin initiateur des âmes, à qui l'idolâtrique Blanche prêtait votre +figure et que les nonnes baisent avec leur bouche autant qu'avec leur +esprit, devient un fétiche adoré dans d'impures défaillances?</p> + +<p>«Je dis impures, parce que tout ce qui trompe la nature en la +satisfaisant quand même est sordide et souillé. Vous jetterez en vain +les voiles dorés de la parole à double sens sur ces orgies de +l'imagination: elles répugnent au chrétien sincère autant qu'au +philosophe, et, si elles ne vous révoltent plus, c'est que vous avez, +par la force du vouloir et de l'habitude, aveuglé votre jugement dans +l'abîme du vague; c'est que vous vous êtes fait un code du devoir où ce +qui sort par une porte rentre par l'autre; c'est qu'en plein +<span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, et en dépit de facultés éminentes que Dieu vous +avait données, vous avez tenu votre esprit dans un certain état +d'enfance volontaire qui a ses racines tenaces dans le moyen âge; c'est +enfin que, partagé entre ce ciel et cette terre qui ne font qu'un avec +l'infini, vous avez voulu les séparer l'un de l'autre et vous séparer de +vous-même. De ce divorce, rien de vrai ne pouvait sortir. Vous avez été +forcé de mentir à vos instincts les plus nobles, de vous faire prudent, +tortueux, dissimulé, de jouer des rôles, de peser sur la conscience d'un +père, de l'irriter contre sa fille, de rabaisser sa dignité en donnant à +sa faiblesse de folles rigueurs, armes cruelles dont il ne sait pas se +servir, et qui se tournent contre son propre sein. Vous avez dû bâtir un +édifice romanesque et puéril, errer comme un amant ou comme un père de +mélodrame autour des murs d'un vieux manoir, déposer des fleurs dans une +grotte, écrire des lettres mystérieuses, vous introduire sous un nom +nouveau, tendre des piéges, corrompre par la promesse du paradis une +servante bornée, mais jusque-là fidèle, enfin, pour couronner l'œuvre, +pénétrer en secret dans une chambre de vierge où je n'eusse pas osé +mettre le pied sans son aveu, moi, son véritable père spirituel, le père +de son fiancé! Vous avez dû, pour vous soustraire à des dangers +peut-être imaginaires, interroger les murs et les dépouiller de leur +revêtement, et cela en cachette, avec toutes les précautions et les +habiletés d'une profession extra-légale que je ne veux pas qualifier. +Quoi de plus antipathique à votre caractère, et combien vous avez dû +souffrir!</p> + +<p>«Et tout cela pour tenir à une mère un serment que Dieu n'a point +accepté et que votre conscience ne saurait ratifier!... Non!... vous +n'avez pas fait toutes ces choses froidement et avec le calme de l'homme +qui se sent guidé par le devoir! Vous avez rougi et pâli cent fois +malgré votre remarquable empire sur vous-même. Vous avez cent fois dit à +Dieu dans votre angoisse: «Vois mon intention! N'es-tu pas le maître +inflexible qui nous crie que la fin justifie les moyens? Ton +représentant sur la terre, n'est-ce pas moi, le prêtre, qui dois +triompher de tous les obstacles, et au besoin mentir aux hommes, +enfreindre les lois civiles et humaines plutôt que de laisser une tache +sur l'Église en ma personne sacrée?»</p> + +<p>«Mais Dieu ne vous répondait pas, vos joues creuses et vos yeux +brillants de fièvre me révèlent assez les combats de votre esprit. Vous +n'êtes qu'à demi fanatique, et cet homme du sentiment, cet homme +véritable qui parle en vous, vous n'avez encore pu réussir à l'immoler; +il se débat sous l'étreinte du père Onorio, il saigne, il râle, et il +ne succombe pas. Vous invoquez Dieu contre lui, Dieu le fortifie en vous +et contre vous.</p> + +<p>«Il faudra peut-être lui céder, monsieur, car il ne passera à l'état de +sainteté, comme vous l'entendez, qu'en vous laissant privé de foi ou de +raison. Je n'ai point avec vous le droit de conseil, il se peut que vous +préfériez la démence à la lucidité, l'ombre à la lumière, l'éternelle +nuit des dogmes de l'enfer et du célibat à l'éternelle vie du ciel et de +l'amour légitime. Vous avez passé l'âge des passions, dites-vous!... +Non, car vous entrez dans celui des vengeances et des persécutions. +Prenez-y garde! Quel que soit cependant votre sort parmi nous, vous +verrez clair un jour au delà de la tombe, et, comme je ne crois pas plus +aux châtiments sans fin qu'aux épreuves sans fruit, je vous annonce que +nous nous retrouverons quelque part où nous nous entendrons mieux et où +nous nous aimerons au lieu de nous combattre; mais pas plus que vous je +ne crois à l'impunité du mal et à l'efficacité de l'erreur. Je crois +donc que vous expierez l'endurcissement volontaire de votre cœur par de +grands déchirements de cœur dans quelque autre existence. Il ne +tiendrait pourtant qu'à vous de rentrer dans la voie directe de votre +bonheur progressif, car je suis certain qu'on peut tout racheter dès +cette vie. L'âme humaine est douée de magnifiques puissances de repentir +et de réhabilitation. Ceci n'est pas contraire à vos dogmes, et votre +mot de <i>contrition</i> dit beaucoup.</p> + +<p>«Le pur christianisme et beaucoup de prescriptions salutaires dues au +catholicisme vous ouvrent le champ de la vraie sainteté. Le jour où vous +saurez dégager une grande somme d'erreurs de beaucoup de décisions +éternellement vraies, vous ferez le bien sans effort, vous connaîtrez la +chasteté sans combat, l'humilité sans protestation intérieure, la +charité sans restriction dogmatique, l'amitié sans détour, la foi sans +défaillance, et l'espoir sans bornes. C'est là l'état de perfection +auquel tout homme de cœur peut aspirer, n'eût-il pas encore été +franchement homme de bien, et, pour l'atteindre, ce cercle du vrai où +aucun mal ne tente plus l'homme éclairé et convaincu, il n'est pas +besoin de mortification, de cilice, de jeûnes et de luttes avec Satan. +Non! le chemin est plus simple, plus court et plus droit; ce chemin +s'appelle l'examen sans entraves et la religion sans mystères.»</p> + +<p>Les yeux de Moreali s'étaient de nouveau fixés sur le parquet. Il ne +répondit rien. Il se leva, ouvrit les fenêtres, regarda les étoiles et +aspira l'air de la nuit. Il resta longtemps comme s'il priait; puis il +revint vers M. Lemontier, qui lui demanda s'il persistait à vouloir +prendre connaissance du dernier écrit de madame La Quintinie.</p> + +<p>«Vous l'avez jugé nécessaire, répondit l'abbé, et je ne crois pas +pouvoir non plus m'en dispenser. Cet écrit est un vœu relatif à sa +fille peut-être! Si nous le dérobons à la connaissance du général, +n'est-ce pas à nous de tâcher de l'accomplir?</p> + +<p>—Vous pensez donc que c'est une volonté lucide?</p> + +<p>—Si j'en étais certain, je remettrais la lettre à son adresse; mais je +crains un acte de folie, une confession exaltée où je serais compromis. +Je ne mérite pas cette honte, et je ne dois pas laisser porter ce +trouble dans une famille.»</p> + +<p>M. Lemontier lui montra de nouveau l'enveloppe qui concernait le jour de +la première communion de Lucie.</p> + +<p>«Voici, dit-il, des prévisions réfléchies et qui ne sentent point +l'égarement. Il en est temps encore, monsieur l'abbé. Croyez-vous qu'il +faille absolument aller plus loin?</p> + +<p>—Il le faut, monsieur; ceci concerne Lucie, cela appartient à Lucie, +elle vous autorise, et vous sentez qu'au-dessus du secret d'une lettre, +au-dessus même de la volonté d'une mourante, il y a le repos d'un père +et la foi d'un chrétien.</p> + +<p>—Lisez donc, si vous l'osez, et lisez seul! dit Lemontier en lui +remettant la lettre. Briser ce cachet me répugne, et je ne m'y résoudrai +jamais. Vous avez été le confesseur, votre croyance vous délie des lois +de l'honneur social: ma conscience, à moi, ne peut s'arroger un pareil +droit, puisqu'elle s'effraye de vous le voir prendre; mais, s'il y a ici +un grand désespoir ou une grande rougeur à épargner à une famille, vous +seul, qui fûtes la cause du mal, pouvez tout oser dans une circonstance +si délicate!»</p> + +<p>L'abbé saisit la lettre, fit sauter le cachet, froissa et jeta +l'enveloppe avec l'énergie d'un homme qui brûle ses vaisseaux. M. +Lemontier frémit de voir cette absence de scrupule et d'hésitation. Il +n'avait pu se résoudre à nier en lui-même la loyauté de l'homme, et +maintenant le prêtre, soulagé de ses anxiétés et maître de la situation, +reparaissait toujours debout et omnipotent entre la femme et le mari, +même au delà de la mort.</p> + +<p>Mais son triomphe dura peu, il pâlit, trembla et se rassit comme brisé; +puis il dit, en tendant la lettre à M. Lemontier:</p> + +<p>«J'ai eu tort de craindre. Pauvre femme! il n'y avait pas là de secret. +Lisez!»</p> + +<p>La lettre était courte, d'une écriture pénible et d'un style haché:</p> + +<p>«Un moment de répit à mes atroces crises.... Je veux dire.... +Pourrai-je? J'ai ma raison! Je crois au Dieu bon, juste!... Notre +fille!... qu'elle me pardonne de l'abandonner.... Chère petite Lucie!... +Élevez-la chrétiennement, rien de plus! Pas d'exagérations, pas de +couvent,... peu de prêtres, la liberté d'aimer... sans conditions +religieuses! Adieu! Aimez-la bien... ne m'oubliez.... J'ai mal aimé.... +Bien coupable, coupable seule!... Pardon, mon mari....</p> + +<p class="smcap droit"> +<span style="margin-left: 9em;">«Ta pauvre Blanche</span>.»<br /> +</p> + +<p>L'abbé pleurait.</p> + +<p>«Vous le voyez, monsieur; lui dit M. Lemontier, au moment de la mort, on +revient à la raison et à la nature! Ceci est une abjuration du +fanatisme. Et à présent qu'allez-vous faire? Cette arme que j'avais +contre vos oppositions et dont je ne connaissais pas le prix, vous allez +la détruire sans vous engager à rien vis-à-vis de moi? Est-ce là ce que +vous avez résolu?</p> + +<p>—Monsieur Lemontier, répondit Moreali, si vous n'aviez que cette arme +contre moi, elle serait nulle. La religion fervente, à laquelle il n'est +pas difficile d'amener le général, lui défendrait d'écouter ce vœu de +tolérance et de liberté adressé à lui par sa femme à l'égard de sa +fille; mais je suis lié envers vous par ma conscience d'homme, et, +dussé-je avoir à lutter contre les scrupules de ma conscience religieuse +et sacerdotale... il faut pourtant écouter le cœur quelquefois, je le +sens bien! Vous m'avez dit là-dessus de bonnes choses que je n'oublierai +pas. Vous n'avez pas ébranlé mon dogme, mais vous m'avez ouvert un monde +de réflexions que je pèserai pour les faire concorder avec ma foi; je +crois cela possible. Rien de ce qui est bon ne peut être inconciliable +avec la religion du Christ.</p> + +<p>—Est-ce là tout? Vous me donnez l'espérance d'avoir un peu modifié vos +résolutions; mais, si le père Onorio vous travaille, vous nierez ce que +vous venez de m'accorder, votre conscience se retournera sur l'autre +oreille, et, certain que je suis incapable de trahir vos secrets, vous +reprendrez la lutte où nous l'avions laissée?</p> + +<p>—Non! s'écria l'abbé, offensé malgré lui de ce doute, vous me méprisez +trop!... Ah! que de préventions contre le pauvre prêtre!</p> + +<p>—Otez-les-moi, prononcez-vous, soyez homme, soyez un membre de la +société universelle, ne fût-ce qu'un instant dans votre vie!...</p> + +<p>—Eh bien, dit l'abbé, je pars, je vais chercher le consentement du +général, et je vous l'apporte; serez-vous content?</p> + +<p>—Donnez-moi votre parole que vous agirez ainsi.</p> + +<p>—Gardez la lettre!</p> + +<p>—Que ferais-je d'une lettre trouvée par moi, ouverte par vous, et qui +est une épée rompue dans mes mains?</p> + +<p>—Vous aimez mieux ma parole qu'un gage, fût-il sérieux?</p> + +<p>—Oui, monsieur l'abbé, et je la réclame.</p> + +<p>—Je vous la donne au nom du Christ, dit Moreali en étendant la main; et +prouvez-moi maintenant que vous y croyez.</p> + +<p>—En vous donnant la mienne de ne rien trahir?</p> + +<p>—Non! elle m'est inutile. J'ai foi en vous. Embrassez-moi, voilà tout +ce que je vous demande, et je vous le demande aussi au nom du Christ!»</p> + +<p>Le philosophe et le prêtre s'embrassèrent.</p> + +<p>«A présent, reprit celui-ci fort ému, conduisez-moi au chemin de fer, ou +venez avec moi à la résidence du général; vous verrez que ma conscience +n'a pas d'envers.</p> + +<p>—Vous accompagner serait encore une suspicion. Je n'en ai plus, nous +nous sommes embrassés. D'ailleurs, je me suis juré de ne pas quitter +Lucie avant de l'avoir remise sous la protection de mon fils.</p> + +<p>—Que craignez-vous donc en votre absence?</p> + +<p>—Rien et tout. Un caprice du général, un retour qui se croiserait avec +notre départ, je ne sais quelle folie du père Onorio.... Je reste, et +vous... partez!».</p> + + +<p>CONCLUSION.</p> + +<p>Quand M. Lemontier eut conduit l'abbé à la gare, il alla rejoindre +Lucie, qui le présenta à sa tante, et la bonne personne se réjouit quand +on lui dit à l'oreille que l'abbé n'était plus hostile aux projets +qu'elle avait favorisés dans le principe. Mademoiselle de Turdy avait +été bien ballottée dans ces derniers temps; elle avait flotté de Lucie à +l'abbé, et de son frère au général, sans trouver en elle-même une +solution, et disant à tout le monde:</p> + +<p>«Ah! Voilà qui est bien contrariant en vérité!»</p> + +<p>C'était sa formule de soumission à tous les avis et son cri de détresse. +Elle fit un aimable accueil au père d'Émile, et le présenta à tout son +vieux monde, qui le regarda avec effroi d'abord, puis avec curiosité, +enfin avec sympathie, quand il eut causé un peu avec chacun; on lui +trouva d'excellentes manières, le langage élégant et modeste, et un ton +de la meilleure compagnie. Bien des gens n'en demandent pas davantage +pour se rendre.</p> + +<p>Le lendemain, à Turdy, M. Lemontier donna à Lucie la somme limitée des +explications qu'il lui était possible de donner. Il sut très-habilement +lui prouver le danger des influences mystiques, sans compromettre ni la +mémoire de madame La Quintinie, ni la moralité des intentions de l'abbé; +mais il ne cacha pas à Lucie le serment que, dans un moment +d'exaltation, sa mère avait arraché à Moreali, non plus que le +désistement qu'elle avait fait ensuite de son fanatisme dans une heure +de calme et de raison. Sans lui dire à qui la dernière lettre de +Blanche était adressée, il lui en répéta les termes qui avaient rapport +à elle, et Lucie pleura en apprenant enfin que sa mère l'avait bénie et +regrettée.</p> + +<p>Conformément à l'avis de son père, Émile était à ***, où commandait le +général. Le surlendemain des événements qui précèdent, il éprouva une +grande surprise en voyant entrer dès le matin Moreali dans sa chambre. +L'abbé l'embrassa avec effusion et lui dit de s'habiller vite. Ils se +rendirent ensemble chez le général, qui parut très-ému, mais non +surpris. Il avait déjà vu l'abbé. Émile ne savait rien de ce qui s'était +passé entre son père et Moreali. Il était très-ému lui-même. Moreali +gardait le silence.</p> + +<p>«Allons, allons! dit enfin le général à celui-ci, j'ai donc été trop +rigide, selon vous? J'ai cru bien faire!... Vous savez, nous autres +soldats, nous croyons à l'autorité, nous aimons l'obéissance passive.... +Mais j'aime ma fille, vous n'en doutez pas, j'espère!... Et puis je suis +homme à écouter un bon conseil.... Puisque c'est vous qui faites appel à +ma <i>complaisance</i>,... allons, <i>sac-à-laine</i>! je cède.»</p> + +<p>Il tendit la main à Émile en lui disant:</p> + +<p>«Vous êtes ici depuis deux jours, et vous ne veniez pas me voir! vous +attendiez mes ordres? C'est bien. Je vous ordonne de déjeuner avec moi. +Passez dans mon salon, j'achève en deux temps de m'habiller.»</p> + +<p>Émile n'était pas absolument tranquille. Il voyait un faible et +mystérieux sourire errer sur les lèvres de Moreali. En même temps, il +remarquait une très-grande altération sur son visage flétri et fatigué. +Il avait tort de se méfier. Moreali souriait comme malgré lui de +l'empressement du général à se rendre; mais il n'avouait pas ce +sentiment d'ironie: c'eût été reconnaître l'ascendant qu'il avait eu +sur lui. Il parla à Émile de son père avec beaucoup d'affection, lui +apprit avec réserve que M. Lemontier avait levé tous ses scrupules, et, +quand le général vint les rejoindre, sanglé dans son uniforme, Moreali +s'éclipsa et ne reparut plus. M. La Quintinie alors ouvrit les bras à +Émile en lui disant:</p> + +<p>«Voyons, enfant du diable! vous l'emportez! Soyez un bon diable. +Embrassez-moi, aimez-moi un peu, ne me prenez pas pour une ganache quand +je vous ferai la morale, et rendez ma fille heureuse.»</p> + +<p>Émile l'embrassa avec effusion, car il sentit en lui, sinon la force, du +moins le besoin et l'instinct de la bonté. Il lui demanda s'il ne +viendrait pas apporter son pardon et son consentement à Lucie. Le +général répondit que c'était impossible, mais qu'il ne tarderait pas, +et, peu à peu entraîné par une réaction de condescendance +extraordinaire, il lui permit d'aller à Turdy et d'y retourner passer +chaque mois deux ou trois jours jusqu'à l'expiration du terme fixé, +disait-il, par Lucie.</p> + +<p>Émile écrivait le jour même à son père:</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>«J'ignore si c'est bien Lucie qui a proposé ce délai; mais, fût-il plus +long, fût-il de plusieurs années, je m'y soumettrais, si le conseil +venait de toi. Dieu merci, tu n'es pas si exigeant!</p> + +<p>«Le général m'a fait déjeuner avec lui et m'a fait promettre de revenir +passer la soirée. Il veut me présenter à son entourage officiel, non +comme son futur gendre, mais comme un jeune homme qui l'intéresse et +dont il fait cas. «Ça servira pour plus tard,» a-t-il dit. «Quand +j'aurai à déclarer mon alliance avec la philosophie, on sera moins +étonné. Promettez-moi d'être aimable ce soir. Tâchez de plaire à tout le +monde!» Et, prenant le ton enjoué et dégagé: «Vous verrez bien là +quelques têtes à perruque! ne blessez pas leurs principes. C'est +inutile.</p> + +<p>«Comme le rôle d'un homme de mon âge est la modestie et la réserve, je +n'ai pas eu de peine à m'engager. Je suis rentré chez moi, d'où je +t'écris à la hâte. Je partirai à minuit en sortant de chez le général, +et demain, dans la soirée, je serai dans tes bras et aux pieds de Lucie.</p> + +<p>«Je ne devrais pas être surpris de mon bonheur; tu m'as laissé ignorer +les détails de la lutte, tu m'as toujours crié: «Courage et confiance!» +Que pouvais-je craindre, de quoi pouvais-je douter, du moment que tu +travaillais pour moi? Et pourtant je crois rêver, et je suis si ému, que +je ne peux te rien dire, sinon que j'adore Lucie et toi, toi et Lucie. +Et le bon grand-père! comme j'aurai soin de lui, comme je le chérirai! +Dis à Lucie que je l'aiderai à le faire vivre jusqu'à cent ans! Mais tu +ne nous quitteras pas, mon père! Ah! je n'ai pas mérité tant de bonheur, +et pourtant j'aspire à l'infini du bonheur en ce monde, tu le vois!—A +demain! à demain!</p> + +<p>«Embrasse pour moi mon cher Henri. Voilà un garçon dont je me moquerai +bien quand il voudra se poser en égoïste!»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Quand Émile fut arrivé à Turdy, Lucie et M. Lemontier acceptèrent le +délai de trois mois fixé par Moreali,—peut-être dans l'espoir d'un +retour de Lucie à ses opinions,—et on laissa croire à Émile, pour lui +faire prendre patience, que cette décision venait de son père. Il passa +quelques jours dans l'ivresse du plus pur bonheur et consentit à +retourner seul à Chêneville. Il ne s'effraya pas de cette retraite, qui +lui permettait de se recueillir et de savourer religieusement la pensée +de ses joies et de ses devoirs. Il fut même reconnaissant envers son +père, qui voulait rester près de Lucie. Le général ne s'y opposait plus; +Moreali n'eût osé s'y opposer.</p> + +<p>En s'installant à Turdy jusqu'au mariage, M. Lemontier voulait étudier +la situation morale de Lucie. Outre qu'il croyait devoir veiller +toujours sur les retours possibles du fanatisme de son ex-directeur, il +se regardait comme obligé d'amener Lucie à une entière confiance dans +les principes de son fils. Lucie avait fait noblement le sacrifice de +tout acte contraire à ces principes; M. Lemontier ne voulait pas la +prendre au mot trop vite. Il souhaitait de la voir convaincue qu'elle +restait chrétienne tout en posant une limite à l'influence du prêtre +dans sa vie et en subordonnant cette influence à celle de son époux. +Pour le fond du dogme, Lucie était toute convertie, on l'a vu. Elle +avait toujours nié l'enfer et haï la persécution religieuse. Quant au +reste, si elle gardait quelques doutes, elle n'en parlait pas, et M. +Lemontier attendait avec déférence qu'elle les lui confiât.</p> + +<p>Ce moment d'abandon ne tarda pas à venir; mais, au lieu de confesser des +doutes, Lucie affirma des certitudes. Ce fut un jour que le père Onorio +prêchait à Chambéry. On n'avait pas revu Moreali depuis la soirée +d'explication définitive avec M. Lemontier, c'est-à-dire un mois environ +depuis le consentement donné par le général. Émile devait venir le +lendemain faire sa visite mensuelle de trois jours. Il espérait même +pouvoir la prolonger, car le général s'était annoncé aussi et lui avait +écrit: «Si vous arrivez en Savoie quelques jours avant moi, vous m'y +attendrez.» Henri Valmare était parti pour rejoindre sa fiancée. Il +voulait tout disposer pour se marier le même jour qu'Émile.</p> + +<p>Le père Onorio avait continué à recevoir l'hospitalité à Hautecombe; +mais il battait le pays, quêtant et catéchisant un peu partout, +infatigable dans ses longues courses pédestres, vénéré des paysans pour +son vagabondage athlétique dans un âge qui paraissait si avancé, pour +ses allures mystérieuses et pour ses discours dans une langue qu'ils ne +comprenaient pas. Ils l'écoutaient quand même avec admiration, et sa +pantomime saisissante les édifiait en même temps qu'elle les amusait. +Elle faisait peur aux femmes, grande condition de succès.</p> + +<p>A Chambéry, le moine essaya de prêcher. Quelques auditeurs le +comprirent, s'étonnèrent de son énergie, et en firent part à tous ceux +de la ville qui étaient Italiens d'origine ou qui comprenaient la langue +de la frontière. On se réunit au jour marqué pour une seconde +conférence. Le bruit en vint à mademoiselle de Turdy, chez qui Lucie se +trouvait en visite avec son grand-père et le père d'Émile. Celui-ci +proposa d'aller entendre le <i>saint</i>. Lucie refusa d'abord, mais M. +Lemontier insista.</p> + +<p>«Je vous prêche depuis longtemps mes idées, lui dit-il, et qui n'entend +qu'une cloche n'entend qu'un son. Ne faut-il pas pouvoir dire à votre +père que vous avez prêté les deux oreilles avec une égale attention? Je +regrette que M. Moreali ait disparu, et qu'il ne prêche point ici à la +place du capucin.»</p> + +<p>On se rendit à l'église, où le père Onorio parla comme il savait parler, +quand il était sous l'influence d'une pensée naïvement chrétienne. Il +fut un peu puéril, mais fort touchant en décrivant les attributs de la +vertu évangélique. Il achevait son sermon, lorsqu'il s'arrêta au milieu +d'une phrase, comme si une vision eût passé devant ses yeux. Il se +pencha sur le bord de la chaire et regarda un coin sombre vers lequel +tous les regards se portèrent instinctivement, mais où l'on ne remarqua +rien ni personne qui pût l'avoir choqué ou surpris. L'attention se +reporta sur lui. Sa figure avait pris une expression terrifiante, ses +lèvres tremblaient, ses yeux lançaient des flammes. Il bégaya quelques +mots qui firent deviner plutôt que comprendre la pensée d'une brusque +transition; puis il lança un anathème qu'il avait lu quelque part et que +nous pouvons reproduire ici, puisqu'il a été publié ailleurs.</p> + +<p>«<i>Le vrai infâme</i>:—Mais voici le vrai infâme, près de qui tous les +autres semblent innocents; voici le monstre plus redoutable que le fou, +pire que le païen et le renégat.</p> + +<p>«C'est le prêtre ennemi de l'Eglise, c'est le parricide, c'est Judas +encore couvert de la robe des apôtres, la bouche encore pleine du +mystère divin.</p> + +<p>«Il existe, je l'ai vu, je l'ai entendu. De la synagogue au prétoire, il +promène l'impudence de sa trahison.</p> + +<p>«Infâme! nous ne te méprisons pas, toi! Quelle que soit la misère de ton +esprit, le crime est dans ton cœur, et ce crime est trop grand. Sois +maudit pour le crime de ton cœur!</p> + +<p>«Sois maudit du peuple que tu scandalises! sois maudit des prêtres +consternés! que la femme qui t'a enfanté maudisse ses entrailles! que +l'évêque qui t'a sacré maudisse sa main! sois maudit dans les cieux!</p> + +<p>«Sois maudit, ostiaire qui ouvres à l'ennemi et qui sonnes la cloche de +rébellion, lecteur qui fais mentir les saints livres, exorciste qui +invoques Belzébuth, acolyte qui portes le flambeau de Satan!</p> + +<p>«Sois maudit, diacre prévaricateur, toi qui as reçu l'esprit de Dieu <i>ad +robur</i>, pour défendre les biens de la sainte Église, et qui dis aux +voleurs que le domaine sacré leur appartient!</p> + +<p>«Sois maudit, prêtre sacrilége, profanateur de l'autel, parricide +abominable, violateur des serments les plus saints! Tout ce que tu +trahis, tu le trahis dix fois. C'est de toi qu'il a été dit: «Mieux +vaudrait pour lui qu'il ne fût pas né!»</p> + +<p>«Si tu ne te repens, que Dieu compte tes pas dans la voie du mal, et +qu'il n'en oublie aucun; qu'il accumule sur toi la charge et l'infection +des péchés que tu fais commettre et de ceux que tu aurais remis!</p> + +<p>«Que toutes les bénédictions que tu as reçues et que tu renies se +retournent contre toi; qu'elles tombent sur toi et qu'elles t'écrasent +comme un sacrement de Satan!</p> + +<p>«Que les onctions sacrées te brûlent; qu'elles brûlent tes mains tendues +aux présents de l'impie; qu'elles brûlent ton front, où devait rayonner +la lumière de l'Évangile, et qui a conçu de scélérates pensées!</p> + +<p>«Que ton aube souillée devienne un cilice de flammes, et que Dieu te +refuse une larme pour en tempérer l'ardeur! Que ton étole soit à ton cou +comme la meule au cou de Babylone jetée dans l'étang de soufre!</p> + +<p>«Que...»</p> + +<p>Le père Onorio ne se fût peut-être pas arrêté avec le texte, car +l'écluse de la colère était ouverte, et la haine sacrée jaillissait et +coulait intarissable de sa bouche frémissante et inassouvie; mais Lucie +se leva et dit à son grand-père, assez haut pour être entendue:</p> + +<p>«Sortons, mon père. Ceci n'est plus un sermon, c'est un blasphème!»</p> + +<p>Et, prenant le bras de M. de Turdy, elle se dirigea vers la porte; mais, +en passant devant le pilier que le moine n'avait cessé d'apostropher, M. +Lemontier, qui suivait Lucie avec mademoiselle de Turdy, vit apparaître +Moreali, pâle comme un spectre. L'abbé s'élança au-devant de Lucie en +lui disant à voix basse:</p> + +<p>«Au nom du ciel, ne faites pas ce scandale...»</p> + +<p>Et il ajouta encore plus bas:</p> + +<p>«Si les malédictions que votre mariage attire sur ma tête excitent en +vous quelque compassion...»</p> + +<p>Mais Lucie, dont l'accent ferme pouvait être saisi par tout le monde +malgré la douceur réservée de son intonation, lui répondit:</p> + +<p>«Non, monsieur, je ne remettrai jamais les pieds dans une église où, au +nom du Christ, on prêche l'exécration de son semblable avec impunité!</p> + +<p>—Mais prenez garde! dit en souriant M. Lemontier. L'auteur de cette +malédiction a été embrassé et béni par le pape, et le pape est +infaillible!</p> + +<p>—S'il en est ainsi, répondit Lucie tout haut et avec énergie, à partir +de ce jour, je n'appartiens plus à l'Église catholique.»</p> + +<p>Moreali fit un geste de désespoir et disparut. Lucie sortit avec sa +famille.</p> + +<p>«Bien, ma fille! lui dit le grand-père; à présent, moi, je veux croire à +Dieu!»</p> + +<p>Quelques personnes les avaient suivis. Toutes les autres s'étaient +levées, croyant d'abord que Lucie se trouvait mal, et s'interrogeant, +puis se répétant les unes aux autres ce qu'elle venait de dire. Lucie +était aimée, respectée, admirée. Aussitôt qu'on eut compris le sentiment +d'horreur qu'elle éprouvait, cette foule frivole, qui, comme toutes les +foules, s'amusait aux tours de force de la parole et aux épilepsies de +l'invective, s'ébranla et se retira, les uns donnant raison à la piété +de Lucie, les autres défendant l'éloquence du prédicateur, aucun n'osant +avilir la foi en l'écoutant davantage.</p> + +<p>Le père Onorio, qui, dans ses transports, entrait en une sorte d'extase +et ne voyait plus que ses propres fantômes, ne s'aperçut pas de ce qui +se passait dans son auditoire. Après un moment de repos, il se remit à +improviser et à maudire, l'écume à la bouche, la voix vibrante, l'œil +ensanglanté. Un seul homme l'écoutait: c'était Moreali, qui, prosterné +dans l'ombre, voulait savourer jusqu'au bout l'amertume de son calice.</p> + +<p>Quand l'abbé se releva, le moine était sorti à son tour; l'église était +muette, le soleil couchant semait sur les dalles les reflets irisés des +vitraux. Moreali était calme. Il avait prié, pour la première fois +peut-être, avec le véritable amour de Dieu. Il se sentait désormais pur +de reproche et plus croyant qu'il ne l'avait été de sa vie. Il rentra +chez le comte de Luiges, et il écrivit trois lettres fort courtes par +lesquelles nous terminerons sa correspondance.</p> + + +<p>AU PÈRE ONORIO.</p> + +<p>Père, je te remercie de tout le zèle que tu as consacré au salut de mon +âme. Il a porté ses fruits. Je comprends aujourd'hui, grâce à toi, ce +que je ne voulais pas comprendre, la vraie religion et la vraie charité. +Je t'envoie de l'argent pour que tu puisses retourner à Rome et soulager +tes pauvres. J'ai abandonné mon projet d'établissement en Savoie. Adieu +pour toujours. Je te bénis pour ton amitié.</p> + +<p class="smcap droit"> +<span style="margin-left: 9em;">Moreali.</span><br /> +</p> + + +<p>A M. LEMONTIER PÈRE.</p> + +<p>Je viens de congédier le père Onorio et de me séparer de lui pour +jamais. Lucie avait raison, il n'y a plus de saint, il n'y a même plus +de chrétien là où la haine commence. Qu'elle pardonne à un vieillard +dont l'intention était bonne, mais dont l'âge et les austérités ont +troublé les facultés mentales! Qu'elle n'enveloppe pas l'Église entière +dans la réprobation de son déplaisir! Qu'elle soit équitable et douce! +Avec vous, monsieur, elle ne peut que grandir en sagesse et en vertu.</p> + +<p>Recevez mes adieux, monsieur, et faites-les agréer à votre fils, à votre +fille et à son respectable grand-père. Ce sont des adieux éternels. +Pardonnez-moi toutes les peines que je vous ai causées. Si vous saviez +combien mon repentir est sincère, vous n'hésiteriez pas à m'absoudre.</p> + +<p>Permettez-moi d'ajouter quelques mots pour vous seul. Vous m'avez fait +un grand bien, monsieur, en me témoignant une estime que je veux mériter +et en m'accordant une amitié dont je saurai me rendre digne par la +ferveur et la fidélité de la mienne. Je ne me retire point à la Trappe, +comme me le conseillait le père Onorio. Je ne mettrai plus +volontairement ma raison en danger; je veux que ma foi devienne féconde. +J'ai une fortune à dépenser. Je vais me faire mon propre aumônier à moi +tout seul, et, marchant au hasard des chemins, répandre partout sur le +pauvre, quelle que soit sa croyance, la parole amie et le présent +respectueux et anonyme du voyageur. Je tâcherai que mon voyage dure +longtemps, car ce sera un beau voyage, et j'y veux consacrer tout le +temps qui me reste à vivre.</p> + +<p>Veuillez, monsieur, remettre la lettre ci-jointe au général La +Quintinie, et me permettre de me dire votre ami <i>pour toujours</i>.</p> + +<p class="smcap droit"> +<span style="margin-left: 9em;">Moreali.</span><br /> +</p> + + +<p>A M. LE GÉNÉRAL LA QUINTINIE</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Monsieur le général,</span><br /> +</p> + +<p>Au moment d'entreprendre un long voyage, je viens vous adresser une +dernière supplication, qui est d'abréger l'épreuve, et de consentir au +prochain mariage de mademoiselle votre fille. Vous avez fait pour le +maintien de vos opinions tout ce que votre dignité réclamait. J'ai +aujourd'hui la certitude que cette dignité ne sera jamais méconnue et +jamais compromise par le fait de MM. Lemontier père et fils. J'ai aussi +la certitude des sentiments vraiment religieux de mademoiselle Lucie. +Laissez-la entièrement libre de son choix dès aujourd'hui, et vous ferez +acte de bon chrétien en même temps que vous rendrez heureux et +reconnaissant votre très-humble et très-obéissant serviteur.</p> + +<p class="smcap droit"> +<span style="margin-left: 9em;">Moreali.</span><br /> +</p> + + +<p>Moreali s'enferma chez le comte de Luiges pour mettre ordre à ses +affaires et pour s'assurer les moyens de trouver partout de l'argent +dans ses voyages; puis il se disposa à partir seul, pour réaliser son +projet apostolique sous le voile du plus humble incognito.</p> + +<p>Au moment où il fermait sa malle, M. Lemontier et son fils se +présentèrent pour lui dire adieu. Il hésita un moment à les recevoir, +puis il alla leur ouvrir lui-même, embrassa Émile avec tendresse, prit +son père à part, et lui dit:</p> + +<p>«C'est bien à vous de me donner cette dernière marque d'intérêt. Il est +donc vrai que vous ne me haïssez pas?</p> + +<p>—Non, dit Lemontier, je ne vous ai jamais haï. J'ai senti en vous une +belle et bonne nature qui s'égarait. Mais êtes-vous bien retrouvé? Je +crains les coups de désespoir. Pourquoi ces éternels adieux?</p> + +<p>—Mon ami, répondit Moreali, laissez-moi vieillir! Je suis encore trop +jeune pour ne plus aimer, et je sens que j'aime trop Lucie. Je suis +certain, cette fois, de ne pas me faire d'illusion coupable, de n'aimer +en elle que le souvenir de sa mère, de l'aimer comme ma fille en un +mot; mais, vous l'avez dit, je ne puis être père, car je ne puis cesser +d'être prêtre. Je sens qu'en aimant beaucoup et chastement, je vous le +jure, j'aime en prêtre, avec jalousie, avec douleur, avec je ne sais +quel reste de colère!... Oui, je suis jaloux d'Émile... malgré moi! Je +l'aime et je le hais. Peut-être que, si elle se fût vouée à l'hymen du +Christ, je me serais senti jaloux de Dieu même!... Je vous dis +aujourd'hui ces choses terribles avec sang-froid. J'ai reconnu que le +mal n'était pas dans mon cœur, et que la nature seule se vengeait +d'avoir été reniée et immolée. J'aime donc mal, faute d'avoir consenti à +aimer bien. J'aime en égoïste, en envieux... hélas! en déshérité de la +vie ou en exilé de la famille. Vous aviez raison, mille fois raison, +Lemontier! L'Église s'est trompée le jour où elle a retranché le prêtre +de la communion humaine. Elle s'est trompée; donc, elle n'est pas +infaillible; il faut laisser l'infaillibilité à Dieu! Les hommes sont +des hommes, et ne reçoivent pas la vérité absolue. Ils peuvent bien se +contenter de la demander, de la chercher et de l'adorer, évidente ou +voilée! Elle est si désirable et si belle, qu'un petit rayon peut bien +suffire à la vie d'un pauvre prêtre. Car je suis prêtre aujourd'hui et +toujours. Je me suis consacré de bonne foi. Tant pis pour moi si je me +suis trompé en croyant mes sacrifices méritoires! Ils le seront +désormais, je vous en réponds! Je ne pars point désespéré. Je veux, en +soulageant la misère, que je suis bien sûr de rencontrer partout sur mes +pas, dire à tout homme qui me demandera la vérité: <i>Demande-la à Dieu +seul</i>. Je dirai cela tout bas, je m'abstiendrai des prédications qui, de +la part du prêtre indépendant, soulèvent trop de scandales et reculent +le triomphe du vrai. Je ferai du bien, comptez-y, et, absorbé dans cette +douce occupation, j'oublierai le regret de la vie personnelle. J'y ai +bien réfléchi, allez, depuis un mois de lutte terrible avec le père +Onorio et avec moi-même! Je prends le meilleur parti pour moi et pour +les autres! Je vois bien que, dans un véritable esprit de charité, vous +venez m'offrir leur pardon, leur amitié, leur intimité peut-être!... +Nobles cœurs, laissez-moi seul! Je ne saurais pas être heureux, je ne +connaîtrais pas le repos de l'esprit, je vous ferais souffrir malgré +moi!...</p> + +<p>—Mais plus tard? dit M. Lemontier, touché de cette complète sincérité.</p> + +<p>—Oui, plus tard! dans vingt ans, si je ne suis pas mort de fatigue, car +je vais me fatiguer beaucoup! Nous verrons alors si je pourrai apporter +une bénédiction vraiment sainte aux enfants de Lucie, et si je peux au +moins partager avec vous le titre et les sentiments d'un grand-père.»</p> + +<p>Il appela Émile, l'embrassa encore et partit.</p> + +<p>Lucie fut satisfaite d'entendre parler de Moreali avec une véritable +affection autour d'elle, mais elle garda toujours le silence sur son +compte. Il y avait entre elle et lui quelque chose d'inconnu qui était +attrait chez lui, répugnance chez elle, quelque chose d'instinctif qui +se révélait à la fiancée d'Émile en dépit du silence gardé autour d'elle +sur l'histoire mystérieuse de sa mère, une sorte d'effroi de la soutane, +un immense besoin d'aimer exclusivement l'époux qui seul pouvait et +devait connaître les forces et les délicatesses de son amour.</p> + +<p>Ils ont été mariés sans éclat et sans pompe à Chêneville. Ils ne se +sépareront ni du père d'Émile, ni du grand-père Turdy, qui, rajeuni et +raffermi dans la vie, les suit dans la vallée du Rhône ou les ramène en +Savoie.</p> + +<p>Henri et sa femme sont venus les voir.</p> + +<p>Le général a protesté un peu de loin contre les résolutions +philosophiques de Lucie; mais il est arrivé à Turdy l'année dernière, +au moment où elle venait de lui donner un petit-fils, et il n'a plus +songé à discuter. Et même, en voyant l'enfant robuste sur les genoux du +grand-père, il a essuyé une larme en disant:</p> + +<p>«Monsieur de Turdy, vous m'en avez voulu quelquefois! Il ne faudrait +pourtant pas croire que je ne vous aime pas!»</p> + +<p>On n'a plus entendu parler du père Onorio, et Moreali n'a pas encore +donné de ses nouvelles.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Janvier 1863, Nohant.</span><br /> +</p> + +<h3>FIN.</h3> + +<p class="noindent">POISSY.—TYP. ET STÉN. DE AUG. BOURET.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Mademoiselle La Quintinie, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADEMOISELLE LA QUINTINIE *** + +***** This file should be named 18075-h.htm or 18075-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/0/7/18075/ + +Produced by George Sand project PM, Chuck Greif and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..437458f --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #18075 (https://www.gutenberg.org/ebooks/18075) |
