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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:52:30 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Le cycle patibulaire, by Georges Eekhoud
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le cycle patibulaire
+
+Author: Georges Eekhoud
+
+Release Date: March 29, 2006 [EBook #18074]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CYCLE PATIBULAIRE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+GEORGES EEKHOUD
+
+Le Cycle patibulaire
+
+_Deuxième édition_
+
+PARIS
+
+SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
+
+XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV
+
+M DCCC XCVI
+
+_DU MÊME AUTEUR_
+
+Kees Doorik.
+Kermesses.
+Les Milices de Saint-François.
+Nouvelles Kermesses.
+La Nouvelle Carthage.
+Les Fusillés de Malines.
+Au Siècle de Shakespeare.
+Mes Communions.
+Philaster (_tragédie_ de Beaumont et Fletcher).
+La Duchesse de Malfi (_tragédie_ de John Webster).
+
+IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
+
+_Trois exemplaires sur Japon impérial, numérotés de 1 à 3, et douze
+exemplaires sur Hollande, numérotés de 4 à 15._
+
+
+
+
+LE CYCLE PATIBULAIRE
+
+
+
+
+
+LE JARDIN
+
+ _A Arnold Gaffin_.
+
+
+Allons, Monsieur Jules.... Un petit tour de jardin.... Il est dans son
+beau à présent.... Fille, ouvre donc la porte à monsieur... car il a
+l'air de ne pas savoir le chemin....
+
+Ah! oui, le jardin!
+
+Il s'enfonçait, oblong et assez vaste, derrière la maison sans étage. On
+poussait une petite claire-voie peinte en vert qui le séparait de la
+cour et empêchait les poules d'y pénétrer. Par-dessus la haie vive
+émergeaient le clocher du village et la plus haute croix du cimetière.
+Une gloriette tressée de liserons, de capucines, d'aristoloches et de
+pois de senteur, occupait un des angles du fond.
+
+C'est pourtant dans cet enclos rustique, trop régulier, à la fois
+courtil, jardin et potager, tracé au cordeau, propret et symétrique
+jusqu'à la manie, semé de plantes prolifiques et voyantes, arborant de
+gros fruits rubiconds et peu délicats, fleuri de roses perpétuelles, de
+dahlias, de tournesols, de pivoines; des carrés de choux alternant avec
+des buissons de groseilliers; c'est dans ce jardin vulgaire que vaguent
+obstinément mes souvenirs, à chaque printemps, quand il fait très doux
+et que cet air tiède vous serre tendrement la gorge et vous donne envie
+de pleurer....
+
+Avec ses légumes violets, ses poiriers taillés en pyramides, à la fois
+luisant et haut en couleur, il me faisait l'effet d'un pataud
+endimanché, faraud et guindé, cachant sous des étoffes trop caties et
+peu coûteuses son grand corps charnu et taillé à grands coups.
+
+En fîmes-nous souvent le tour, dans tous les sens; l'avons-nous parcouru
+de toutes façons; me suis-je extasié, pour flatter ton brave homme de
+père, devant les puériles arabesques de buis et d'oeillets nains, devant
+ces petits chemins en spirale et cette statuette en plâtre portant sur
+la tête un vase de clématites,--dis, ma bien-aimée d'alors, ma
+plantureuse idole d'autrefois, ma taure bénigne aux fortes hanches, aux
+yeux confiants, aux joues framboisées!...
+
+Si ce jardin d'un mauvais goût si recherché et si barbare avait quelque
+chose de toi, mon fruste animal rose, à la fois vulgaire et appétissant!
+
+Les grandes fleurs rondes s'y épanouissaient glorieusement; roses et
+giroflées embaumaient à outrance; cerises et groseilles y foisonnaient
+et les abeilles gloutonnes le pillaient sans vergogne.
+
+Jardin radieux et candide! Comme toi, chère enfant, il éclatait d'un
+rire sonore, que d'aucuns eussent trouvé canaille. Et dans ton corsage
+de cotonnade, étreignant ta taille opulente, tu me semblais ces gros
+boutons de pivoines au moment de s'ouvrir à l'humidité de la rosée
+fraîche. Qui me définira ta beauté copieuse et tes charmes si bien
+ordonnés, jardin élu des sèves? Du jour où tu connus le jeu d'amour, mon
+aimée, tu le jouas avec la conscience que tu apportais à un beau travail
+profitable, aux fonctions saines et rémunératrices de la vie rurale.
+
+Autant que toi ce jardin faisait l'orgueil de ton père le cabaretier:
+
+--Allons, Monsieur Jules, un petit tour du jardin!...
+
+Et tu m'y pilotais et m'en montrais les métamorphoses progressives, ô ma
+Chair non pareille!
+
+Je m'intéressais, avec toi, aux végétations les plus discréditées.
+Charme du temps, atrocement cru, mais point banal, où fleurissent les
+pommes de terre! Temps humide, temps de gésine, temps gros, où la glèbe
+transpire et sent la luxure. Oh! je n'oublie pas l'odeur fétide et
+pourtant irritante de ces fleurs, ce parfum de racines qui tètent....
+C'est par un jour de pluie chaude de juin que tu te ployais pour me
+cueillir des fraises et en te relevant ta croupe craquait et ondulait,
+comme chez une pouliche qui se trémousse, et je me penchai, et ton
+visage frôla le mien, si à propos, que, bouche à bouche, nous
+confondîmes longtemps nos souffles, éperdus....
+
+Baiser sain, savoureux, abondant.... Mais si tes lèvres avaient le goût
+ambrosiaque de la fraise, elles avaient aussi l'arôme un peu terreux et
+suret des fleurs dédaignées, des fleurs de la pomme de terre.... Parfum
+de touffeur, d'orage et de sol détrempé....
+
+Combien de fois, dans la gloriette, me suis-je promené autour de toi,
+avec des haltes fréquentes, après avoir fait le tour du jardin! Amour
+reposant et sûr, viriles débondes, harmonieuse et pleine réfection des
+sens.
+
+Cela devint une habitude.
+
+Jamais de jalousie, de bouderie ou d'humeur. Je te retrouvais toujours
+secourable et complaisante comme je t'avais laissée la veille....
+
+C'est à peine si au mois des sureaux ou vers la chute des feuilles nos
+prostrations normales, longues, absolues, sans subterfuges et sans
+artifices, dignes de la Nature qui n'entend pas malice en ses oeuvres,
+furent un peu plus violentes, ton rire moins joyeux et ta prunelle plus
+fiévreuse!
+
+Une année, une pleine année de totales et copieuses possessions, ma
+soeur, ma libre et candide maîtresse!
+
+Pourquoi ne me demandas-tu ni promesses ni gages? Il ne me fallut rien
+te jurer. Tu t'étais donnée comme je t'avais prise, tacitement, après
+quelques visites, sans préambule apparent, sans que nous ayons parlé de
+cela.... Je crois même que nous parlions de bien autre chose: de la
+vieille servante du curé, si bavarde; de ton voisin, le fils du charron,
+ce rougeaud dont tu te moquais de si bonne foi, ou d'objets moins
+notables encore, de la voiture du baron d'Armelbrang, qui venait de
+passer avec un fracas despotique sur la grand'route silencieuse....
+Midi. Les mouches pâmées et moribondes battent des ailes au bord de la
+vitre. Tu me tends une allumette enflammée pour rallumer ma pipe, tu ris
+de ma maladresse et de ma distraction, je prends tes mains, je les
+presse, tu ris toujours, mes dents crissent, j'ai froid dans le dos, et
+comme tu te recules derrière le comptoir, je te renverse et hume,
+cueille et m'approprie les irritantes prémices de ta jeunesse.
+
+Damnation!... A ce seul souvenir mon sang s'insurge et se cabre comme un
+coursier de guerre dresse l'oreille à la fanfare de la charge.... Et ce
+jour-là, je revins te voir au crépuscule.... Et comment se fait-il que
+rien de ce jour ne me fut indifférent, que je revois jusqu'au sarrau
+bleu de ton polisson de frère, qui rentra ce soir, un peu éméché, son
+foulard rouge sortant de la poche, et qui crut devoir me distraire on me
+proposant une partie de billard.... Le brave garçon!
+
+D'où vient que je te regrette, ma blonde potelée, crème de femme,
+fraîche et moelleuse, ferme et tendre, douce à respirer comme les
+simples, sapide comme une mûre sauvage mordue à même les buissons, d'une
+saveur presque fraternelle, aussi caressante au toucher que l'étoffe
+satinée des martagons du jardin!
+
+Me faut-il apprécier seulement aujourd'hui ton amour sûr et reposant, le
+seul qui ne me laissa ni rancoeur, ni déboire? Dis, faut-il que ce soit
+seulement aujourd'hui? Et le sentiment de cet amour qui ne me démolit
+point qui m'assouplit et me fortifia même comme un massage, qui n'eut
+rien d'artificiel et de corrodant, se met à fermenter maintenant dans
+mon coeur. Ainsi l'anodine et rafraîchissante bière blanche du pays
+devient capiteuse et traîtresse dans les cruchons de grès hermétiquement
+clos.
+
+Lorsque je partis pour la ville, tu ne te plaignis même pas, fille
+incomparable. Devant les tiens ta main secoua cordialement la mienne.
+Demeurés seuls un instant, ton baiser ne fut ni plus exaspéré ni moins
+balsamique que de coutume.... Tu demeuras bonne, rieuse, accorte, comme
+toujours.
+
+C'était pourtant en mai, amie point comédienne, et le jardin que me
+vantait ton père serait si glorieux cette année et recommencerait avec
+tant d'exubérance et de prodigalité sa carrière dont nous avions suivi
+les progrès avec tant de sympathie l'autre été.... Et tu n'avais point
+démérité, tu n'avais point vieilli.
+
+Pas une allusion à la vie nouvelle qui commençait pour moi et aux
+conséquences de notre séparation.... Nous nous quittions bons camarades,
+comme nous nous étions rapprochés....
+
+Les premiers mois de l'absence, je m'échappai, de loin en loin, de la
+ville, pour te faire visite. Heureux, dans mon égoïsme, de te trouver
+toujours rose, rieuse et vaillante.
+
+La dernière fois, c'est d'un air très simple et avec une pudique rougeur
+bien loyale, nullement affectée, que tu te levas à mon entrée....
+J'interrompais ton tête-à-tête avec le fils du charron.... Vous étiez
+attablés près de la fenêtre.... Assis à ma place habituelle, le gars me
+tira gauchement sa casquette.... Et devant ton bon sourire, et devant la
+façon dont tes yeux clairs me désignaient, pour ton fiancé, le ferme et
+crâne gaillard dont les grosses cuisses et le visage de pleine lune te
+mettaient en gaieté autrefois, je fus sur le point d'oublier que rien ne
+se fût passé entre nous, de croire, mon enfant, à ton innocence, bien
+entendu à cette innocence de la chair, dont parlent le catéchisme et la
+poésie surannée--car pour celle de ton coeur, de ton bon coeur, je n'en
+ai jamais douté....
+
+Cette fois, pourtant, profitant d'une sortie de ton futur _baes_, le
+mâle de mine prolifique, je voulus t'embrasser et te traiter comme
+devant. C'était mal, pervers cela, et sortait de notre honnête commerce
+des jours passés. Aussi tu ne me dis rien, tu ne te rebiffas pas avec
+colère, mais sans effarouchement, sans pruderie affectée, tu me regardas
+d'un air surpris, d'un air indifférent, de l'air inconsciemment cruel
+dans son affabilité même d'une personne renseignant un visiteur qui se
+trompe d'adresse....
+
+Pas d'autre changement en toi. Tu restais mon bon camarade, ma blonde
+réjouie. Tu te laissas embrasser, tu te _laissas_ embrasser... si
+passive, que je n'eus plus envie de recommencer. Et sans qu'il y eût eu
+reproche ou autre explication, toute velléité de renouveau amoureux avec
+toi me passa....
+
+Cela fut si simple, si digne, si dépourvu de mise en scène et de posture
+que dans le moment je fus conquis à la situation nouvelle sans un
+regret, sans un dépit, même pris de vénération pour l'extraordinaire
+fille. Je fus même de belle humeur, je riais et te racontai, un peu en
+hâbleur et en gascon des histoires merveilleuses de la grande ville, et
+le soir, quand ton frère rentra, accompagné du charron membru, je perdis
+royalement, au billard, deux tournées de bière blanche, et tu pus
+croire,--oh! le complément suave de ma chair!--que je te perdais avec
+autant de résignation et de sérénité que le reste de l'enjeu....
+
+Vois, la contagion de ton insouciance et de ton tempérament peu
+romanesque; l'après-midi, je ne songeai pas même à faire un tour au
+jardin, ou à aller _seul m'asseoir_, élégiaquement, sous la
+tonnelle.... J'entrevoyais, au delà de la cour, les rouges pivoines
+enrichies de diamants par la dernière averse et je respirais des
+bouffées de terre humide et de fleurs potagères....
+
+--Allons, Monsieur Jules, un petit tour de jardin!...
+
+--Tout à l'heure, _baes_, tout à l'heure!...
+
+Mais à présent, rentré à la ville, ce n'est plus la même chose. C'en est
+fait de mon beau calme, de mon indifférence, de mon dédain, de mon
+renoncement. Veux-tu croire, ô succulente fille, amoureuse au ragoût
+inoubliable, que je souffre à l'idée de ton mariage avec ce rustre aux
+étreintes victorieuses! Je me le représente à l'oeuvre, le gaillard
+expéditif. Un voile passe devant mes yeux. Vrai, s'il était ici, je lui
+chercherais querelle, moi qui l'ai complimenté sincèrement, moi qui ai
+mis et sans arrière-pensée, alors, vos mains l'une dans l'autre, et qui
+ai promis d'assister à la noce....
+
+Pardonne cette déclaration, la première, mais depuis, je commence à
+croire que je t'ai aimée. C'était donc de la passion pour de vrai, et
+non de la bagatelle, du simple plaisir, de l'amusement corps à corps que
+nous prenions sous la tonnelle du banal jardin.... Heureusement,
+positive campagnarde, que tu n'as jamais lu de livres et d'autres
+bêtises où des gens, sous prétexte qu'ils se voient volontiers de près,
+se lamentent, rêvassent, pérorent, se rongent le coeur, se boudent, se
+jalousent au lieu de profiter de l'occasion et du temps, et de
+s'accoler, et de se mêler....
+
+D'ailleurs, tu n'y comprendrais rien. C'est la ville qui réveille et
+entretient chez nous ces lubies, ces chimères d'enfant gâté, ces
+recherches de midi à quatorze heures, et qui nous fait regretter,--oh!
+ne ris pas trop!--comme des trésors de bonheur, des périodes culminants
+de béatitude, des paroxysmes de félicité, l'habitude, le passe-temps, le
+plaisir machinal, le pis-aller d'autrefois....
+
+Tu ne ressasseras pas le passé, toi, ma placide et simplice compagne des
+francs jeux, tu ne rumineras point ta vie morte et ne connaîtras jamais
+les lancinantes nostalgies, ma simple et rose femelle, quand des
+enfants, beaucoup d'enfants, te seront venus....
+
+--Un tour de jardin, Monsieur Jules....
+
+Ah! _baes_, je ne hausserais plus les épaules et ne ferais plus
+le fort, l'homme raisonnable à présent. Le jardin! Je m'y précipiterais,
+j'y courrais en fanatique, je m'y plongerais, comme dans un sanctuaire
+miraculeux, à la fin d'un mélancolique et fervent pèlerinage....
+
+Ah! ce Jardin! Ce que je m'y promène, d'ici, en pensée, ce que j'en hume
+les parfums violents, ce que j'en admire les fleurs barbares, ce que
+j'en croque les fruits rêches. Autant ces objets étaient passifs,
+couchants, effacés, tout à ma dévotion, là-bas, au temps de ma liaison
+avec ta fille, digne _baes_, autant à présent ils me hantent,
+m'obsèdent, me bourrèlent, impérieux, narquois, désirables.
+
+Pas un détail que ma mémoire ne me rabâche. Les plus futiles sont les
+plus acharnés. Le revers de la main dont le charron s'essuie le front et
+rejette en arrière sa casquette de soie; la couleur saurette de ses
+bragues rapiécées, la camisole rose de la petite, les turquoises de ses
+boucles d'oreille. Une touffe de pensées qui expiraient, dans un verre
+d'eau sur le comptoir. L'odeur de la pipe. L'orteil qui passe par le bas
+troué du pacant, mon rival, lorsque, assis en balançant les jambes, il
+a laissé choir son sabot. Et l'air de petite ménagère en perspective, de
+petite femme qui soignera bien son homme, l'air un peu dégoûté mais
+compatissant et prometteur aussi, dont elle a regardé l'orteil du
+robuste ouvrier. Les bouffées lourdes qui soufflent du jardin.... Le
+clapotis de l'eau dans le bac où elle rince les verres; le glouglou du
+robinet.... Leurs yeux d'une bêtise si affolante, le claquement de
+lèvres luron du gaillard, sa façon de se caler sur ses hanches et de se
+cambrer... et l'ostensible appétence de la fiancée, devant ce prochain
+coucheur.
+
+Toutes ces choses, toutes, toutes, bien d'autres encore me suffoquent,
+compactes et pesantes, et se résolvent en larmes contre les parois de
+mon coeur.
+
+Et je rapproche de ces scènes récentes les choses anciennes, celles de
+mon règne, de mon pouvoir sur _elle_. Minutes incomprises, minutes
+méconnues, minutes si chères à présent! Riens que je voudrais revivre au
+prix du restant de ma vie!
+
+Au jardin du cabaret sur la grand'route de Hollande, mes souvenirs
+butinent comme des abeilles; mais le miel qu'ils en rapportent tourne à
+l'amertume.
+
+C'est une assiettée de soupe au lard que tu mis un soir d'hiver devant
+ton lendore de frère et que tu plantes à présent devant ton _baes_
+fessu, aux cheveux filasses, aux yeux d'enfant, aux bras terribles. Et
+le chemin bordé de saules, qui me conduisait à ta porte; l'accotement
+étroit et poudreux, longeant le fossé stagnant, et, par delà les blés,
+l'éclair d'une faux qui fait lever les sauterelles. Et le soir qui
+tombe, et la cloche du village qui te fait dire: «Déjà neuf heures!» et
+la nuit fermée sans un réverbère, sans une lanterne, quand je sors du
+cabaret. Et nos mains et nos lèvres qui se concertent une dernière fois
+dans l'ombre, après que tu as poussé les volets....
+
+Et les longs silences, quand tu te penchais sur ta couture avec, pour
+les scander, cet éternel: «Oui, Monsieur Jules, ainsi vont les choses de
+ce monde!»
+
+O chère bête qui me manque!...
+
+Dire que je sais même à présent, à quel moment tu soupirais! Dire que
+tout cela est passé, bien passé; que tu ne me seras jamais plus ce que
+tu m'as été, que je vieillirai, que je vieillis....
+
+--Allons, Monsieur Jules, un petit tour de jardin!...
+
+Ah oui! le Jardin!
+
+
+
+
+PARTIALITÉ
+
+
+ Au dieu de l'Esprit et de la Discipline
+ s'oppose le Dieu de la Nature
+ et de l'Ivresse, à la force purifiante,
+ la force ogiastique, au grand éducateur
+ de l'homme, la grand trouble
+ des âmes, l'ardent imitateur des êtres.
+
+ Edouard Schuré.
+
+Te le rappelles-tu, chère âme, ce dimanche, en Campine, il y a trois
+ans....
+
+Nous descendions du tramway à vapeur à Saint-Antoine,--_Sinte-Teunis_,
+comme ils disent là-bas, familièrement, en câlinant presque le bénin
+patron. Oui, nous avions usé de ce tramway à vapeur qui dessert à
+présent, dans les deux sens, la réfractaire contrée à l'orient d'Anvers.
+
+Je nous vois encore quitter la chaussée, pour détourner, à droite,
+derrière une ferme, puis nous engager, à travers la bruyère, dans un
+sentier sablonneux menant à cet écart de Zoersel, dont le nom seul,
+musique de source qui sourd, nous captivait.
+
+Comme nous marchions, allègres, mais taciturnes, non sans nous enliser
+dans les ravines, la pensée du prosaïque véhicule que nous venions
+d'abandonner persistait à m'irriter l'esprit. Ainsi le déboire s'attache
+au palais. Pensée très latente et pressentiment plutôt que sentiment.
+Fâcheux point de départ, tout de même, car, à propos de ce tramway de
+malheur, je me remémorai la récente indignation d'un journal très
+éclairé contre les brutes de la Campine. N'avais-je pas lu quelque chose
+dans ce genre:
+
+«Savez-vous ce qui arrive maintenant dans nos consciencieuses campagnes?
+(Consciencieuses, l'épithète y était, et juste, quoique le scribe ne
+l'eût pas fait exprès.) C'est édifiant. On s'est imaginé que le chemin
+de fer vicinal est le diable en personne (pourquoi pas?) et l'on oppose
+tous les obstacles possibles à la construction de son réseau. Tous les
+jours on signale des actes de mauvais gré, qui vont parfois jusqu'au
+crime. On accumule sur les voies des troncs d'arbres, d'énormes pierres,
+et l'on arrache les rails là où on (_la-ou-on! la-on-ou!_) croit
+pouvoir le faire sans être surpris. On dérange aussi les aiguilles des
+excentriques pour provoquer des déraillements; de grands malheurs ont
+déjà failli arriver.
+
+«Enfin dimanche dernier, deux villageois croyant faire oeuvre pie, ont
+tiré un coup de pistolet sur le machiniste qui fait la navette entre
+Schilde et Wyneghem. Tous ces faits, qui montrent, sous un jour si
+révoltant, l'ignorance et la brutalité de nos ruraux, sont attestés par
+le clérical _Phare de l'Escaut_ qui les déclare dignes de peuplades
+sauvages. Ce journal ajoute, ce qui est plus caractéristique encore, que
+ces méfaits se commettent avec la complicité morale de toute la
+population qui y applaudit.»
+
+La diatribe ne me revint pas intégralement à l'esprit en cheminant dans
+les varennes hantées par ces pseudo-vandales. Cependant, je parvenais à
+en reconstituer les principales beautés. Je me répétais ces phrases
+topiques et les ruminais avec un singulier délice. Ces voltairiennes
+doléances me rendaient encore plus chère l'atmosphère de cette matinée
+dominicale au coeur du fruste pays.
+
+D'ailleurs, pour exalter mes amours jusqu'au paroxysme, il me suffit
+d'imaginer le pire opprobre dont la foule répouvée accablerait mes
+élus!...
+
+Si je ne te communiquai pas, à mesure qu'elle se développait, cette
+méditation en quelque sorte apéritive, c'est que je craignais à une
+méprise de ta part devant l'indéterminé, et peut-être à une injustice,
+devant l'apparente férocité de ma pensée. Peut-être appréhendai-je que,
+traduite en paroles, elle ne s'éventât comme un bouquet compliqué et
+subtil. Pudeur de la très intime pensée! Peur de la voix qui trahit ce
+que la parole déguise. Silence gardé non par crainte de trop bien se
+comprendre, mais par crainte de ne pas concerter assez....
+
+Que de circonstances entretinrent et rehaussèrent ces évagations!
+
+A mi-chemin de l'étape une pluie chaude tomba. Trop anodine pour friper
+ta légère toilette de barège, elle suffit pour mettre en liesse la
+végétation altérée. L'odeur aromatique et pénétrante que cette aspersion
+fit sortir des arbres!
+
+Ma ferveur patriale s'en réjouit comme d'une caresse arrachée à ce ciel
+renfermé et à cette plaine exclusive.
+
+Le pays m'assimilait à ses crânes réfractaires. Il me savait épris de
+longue date, de la pluie, des glorieuses pluies d'été de la Saint-Médard
+qui, despotiquement, pourrissent les foins et avarient les moissons,
+mais qui flattent et satinent les feuillages et allaitent les grands
+arbres au choc des nuées mamelues.
+
+Ce dimanche faste, lourd d'accalmie, je me sentis presque défaillir de
+gratitude au parfum réveillé, au parfum vierge des sèves. Les essences
+pubères, titillées par l'averse, s'efforçaient de précipiter, à forces
+d'effluves capiteux, les spasmes d'un orage lent à venir. Chaque rideau
+d'arbre émettait son arôme particulier. Dans ce concert, le parfum des
+chênes était le plus fort; fleur viril de l'hercule des arbres. Les
+bouleaux expiraient des senteurs moins âcres, moins effrénées. Les pins
+religieux et continents, trop tentés, trahissaient leurs angoisses par
+des bouffées d'encens mystique; tandis que bruyères et genévriers, non
+moins effervescents, se livraient aux abeilles éperdues.
+
+Comme, par ce temps équivoque, pays et paysans étaient corrélatifs! Et
+ce ciel verdâtre où des quadrilles de nuages s'entraînaient pour la
+chevauchée décisive ou s'évitaient, avec des feintes de lutteurs qui
+tardent à en venir aux mains et qui, avant le corps à corps, amusent et
+exacerbent l'anxiété du tapis! Et, par moments, cet horizon plombé,
+opaque, tout d'une teinte, traversé d'obliques éclairs et de fallacieux
+coups de soleil!...
+
+Autant d'annonciateurs des faces mystérieuses, délicieusement
+énigmatiques, de mes braves bagaudes campinois, de ces faux apathiques
+aux félins et inquiétants sourires, aux poses languides aux lents
+regards capons!
+
+Et, plus bas, la verdure mouillée, en sueur, luisait comme après la
+rixe, l'amour ou la corvée, les roses joues pleines. Et, sourdant du
+sol, comme d'une croupe fumante, cette vapeur si lourde, si oppressive
+qu'elle ne montait pas jusqu'aux branches ragaillardies, mais n'ouatait
+que les broussailles!...
+
+Qui dira jusqu'à quel point, mon aimée, nos sensations se rapprochèrent
+durant ce houleux silence. Aujourd'hui, je tenterai de te confesser les
+miennes malgré que je râle et que je suffoque encore en les imaginant:
+
+Te sentant menacée, environnée de désirs hostiles, j'aurais dû t'aimer
+mieux, n'est-ce pas? Eh bien, non! d'occultes rivaux, d'imminents
+ravisseurs m'incitaient à je ne sais quelle félonie, à quel partage de
+mon unique trésor. Je perçus des déclarations bourrues bruissant à tes
+oreilles, c'était comme si les plus entreprenants te soufflaient leur
+haleine au visage; les froissements des branches devenaient des
+attouchements de sylvains. Qu'importe! Je n'en éprouvais aucune
+jalousie. Nous avancions. Sans m'échauffer tu te blottissais contre moi.
+A l'entrée de cette sente à travers la chênaye, où les feuillages
+rapprochaient tellement leurs ramures qu'un char de moissons y avait
+accroché au passage des épis et des brindilles de foin, tu t'arrêtas net
+comme si des bras allaient t'étreindre et t'emporter. Je vis ce
+mouvement mais n'y pris point garde. Je t'entraînai en avant. Plus loin,
+tu frissonnas à l'alerte d'un écureuil grimpant au faîte d'un sapin. Je
+ris de tes transes. Depuis ce moment tu semblas te résigner. Ce ne fut
+plus, jusqu'à notre arrivée à Zoersel, dans ton coeur comme dans le
+mien, qu'un doux et mystérieux serrement, qu'une angoisse étrangement
+voluptueuse.
+
+Et ce clocher qui avait eu, tout le temps, l'air de nous conjurer!
+
+Après avoir passé quelques tènements de maisons, au tournant d'un
+dernier coin qui nous masquait la perspective, nous débouchâmes dans une
+sorte de carrefour, devant le cimetière, à l'heure où finissait la
+grand'messe.
+
+Et, brusquement, de tomber sur un attroupement de jeunes blousiers,
+campés sous un tilleul centenaire pour voir défiler leurs savoureuses
+paroissiennes, avant de se répandre dans les estaminets....
+
+_C'était eux_:
+
+Les patauds très entreprenants, ennemis jurés de la ville et des oeuvres
+urbaines, les gaillards exubérants, mais sans aucune urbanité, les
+réfractaires que nous signalaient, depuis des heures, à la suite du
+cuistreux journal, le ciel bougon, la campagne haletante, la pluie trop
+tiède et les sèves exaltées.
+
+Montés en couleur, les pommettes et les oreilles avivées par les
+ablutions dominicales et le raclage chez le frater, sanglés dans leurs
+bragues de drap noir bien cati; la casquette de moire rafalée dans le
+cou, ou posée de travers en éborgnant de la large visière les plus
+dégingandés de ces farauds; les sarraux bleus empesés, fronçant à
+l'encolure et ballonnant comme une cloche; mains en poches ou bras
+croisés; tous calés comme des lutteurs, dans la posture avantageuse et
+luronne du cochet du village qui se sait la cible des plus convoiteuses
+oeillades de sa paroisse.
+
+La plupart n'arboraient que de naissantes moustaches ou qu'une mouche de
+poil follet. Il y avait dans ce rassemblement des cadets de seize ans
+comme des gars de trente; de grands poupards, un peu veules, blonds
+comme le chanvre, aux yeux d'un bleu de faïence, l'air timide et passif,
+coudoyaient des brunets musclés et trapus, frisés comme des moutons, aux
+prunelles ardentes et veloutées. Et dans le tas de ces gaillards de
+complexion normale, s'insinuaient un ou deux rousseaux chafouins et
+grêlés, puis l'invariable bossu, le loustic de la bande, et enfin, le
+non moins fatal innocent, le mystérieux prédestiné, ayant poussé à la
+pluie et au vent, maltraité ou choyé suivant la superstition dominante,
+tantôt objet de terreur, tantôt fétiche bienfaisant, tenu tour à tour
+pour un visité de Dieu et pour un possédé du diable, battu comme plâtre
+et lapidé pendant l'épizootie ou après la grêle ou le feu; entretenu et
+dorloté à la veille des moissons, et, sous ses guenilles, plus beau,
+plus sain encore que les plus plastiques de ses compagnons, tellement
+beau que les faneuses aux champs se signent et s'enfuient lorsqu'il rôde
+autour d'elles, autant par crainte de polluer l'oeuvre divine que de
+tenter le démon....
+
+Et pourtant elles ne sont pas filles à se laisser facilement rebuter!
+
+Mannequinées dans leurs cottes bouffantes, fières de leur fichu de damas
+ou de laine frangée, des coiffes ailées ou des bonnets enrubannés
+encadrent leurs visages ronds. Leurs galbes évoquent plutôt le fruit
+mûrissant, un peu rêche et acidulé, que la fleur satinée aux fragiles
+pétales. Pataudes à l'épiderme résistant, préparées, par les morsures du
+soleil et les gelées corrodantes, aux non moins âpres baisers de leurs
+galants. Hanches fournies, gorges fermes et protubérantes défient rudes
+étreintes, accolades intempestives, inopinés corps à corps parmi les
+foins nouveaux des meules ou les foins plus suborneurs encore des
+granges.
+
+D'avance leurs yeux hardis et lascifs scrutent et palpent sans vergogne
+les formes de leurs épouseurs. Femelles solides comme les mâles, aussi
+libres que leurs compagnons de charroi et de culture, trayeuses sans
+préjugés; pour peu que le poursuivant temporise, elles sont capables de
+lui déclarer à brûle-sarrau leur légitime envie et même d'essayer leur
+coucheur avant les noces. Dam! on ne connaît pas le divorce au village
+et, comme elles disent, on n'achète pas un boeuf pour un taureau!
+
+Lourdes dévotes, pour se donner contenance, elles manipulent des missels
+graisseux imprimés en caractères d'abécédaires à l'intention de ces
+liseuses ânonnantes et leurs doigts gourds défilent machinalement des
+chapelets de buis.
+
+Il nous fallait passer, couple intrus, entre la procession des femmes et
+l'immobile carré des regardants. Appariés, nous déréglions la
+communauté; nous manquions à l'édifiante séparation des jupes et des
+blouses.
+
+Surpris par notre présence insolite et presque dévergondée, on nous
+dévisagea, à droite et à gauche, d'un air torve et pantois.
+
+Cette confrontation ne dura que quelques secondes; en me la rappelant,
+j'en ai froid jusqu'aux moelles; mais j'en regrette la délicieuse
+angoisse et le charme pervers. Ce monde m'était plus affectif que
+sinistre.
+
+Massés sur le mamelon au pied de l'arbre, affriolés au passage de leurs
+pataudes, n'est-ce pas que ces laboureurs en parade dégageaient un
+fluide plus impérieux et plus magnétique que les grands chênes de tout à
+l'heure?
+
+J'augurai d'emblée leur solidarité dans n'importe quelle entreprise, et
+un terrible danger pour moi; mais surtout pour toi, trop désirable
+citadine! Sans doute, avant d'arriver jusqu'à toi, ils me passeraient
+sur le corps. Mais après? En se dédommageant de leur longue continence,
+en se dégorgeant jusqu'au soulas, ils assouviraient du même coup leur
+haine contre la cité.... Eh bien, sous la menace d'une catastrophe, je
+refusais d'abhorrer les prochains ravisseurs.
+
+Aberration, détraquement, monstruosité; appelle cela du nom que tu
+voudras, mais je jure que, durant ces minutes climatériques, je ne
+t'aimai plus qu'en eux; oui, dans mon for intime je leur savais gré de
+te trouver à leur goût; misérable que j'étais, la perspective de la
+consécration suprême, oui, de la tragique et dernière consécration de ta
+beauté, par ces connaisseurs expéditifs, au prix de mon sang, au prix de
+notre sang _et de tout le reste_, m'ouvrait je ne sais quelle
+perspective de criminelle béatitude.... Pardonne-moi la révélation d'une
+faiblesse aussi irrémissible que le vertige!...
+
+Par un étrange dédoublement de la conscience ou par la force de
+l'habitude et du préjugé, mon allure et mes dehors réagissaient de leur
+mieux contre le mental abandon de ce que je croyais posséder de plus
+précieux au monde. Rien ne transpira de cette préméditation. Ma conduite
+continua de démentir ma pensée. Combien emprunté et menteur mon air de
+supériorité et de bravade en présence de tous ces rustauds déterminés,
+gaillards du premier mouvement, buttés dans leur frénésie charnelle,
+qu'une impulsion, oh! un rien d'impulsion, un geste, un pas de l'un
+d'eux, précipiterait tout d'un bloc vers l'attentat!
+
+J'essayais de leur en vouloir et n'y parvenais pas; au fond, j'étais
+presque humilié et chagrin de me sentir confondu dans leur générale
+réprobation des gens de la ville.
+
+Pour tout dire, la lin de l'aventure me porterait à supposer que je ne
+parvins pas à leur donner le change sur mes sentiments, qu'ils ne furent
+pas dupes de ma crânerie, et que s'ils feignirent de se laisser prendre
+à mon abord résistant et agressif et de s'en laisser imposer, ils lurent
+et sentirent combien étroitement je tenais pour eux, combien indélébile
+se révélait notre communion.
+
+Pour toi, comme pour n'importe quel profane, je devais avoir l'air de
+les tenir en respect et de les pétrifier sur place. Tu sais à présent à
+quoi t'en tenir sur l'héroisme de ton chevalier! A la vérité, loin de
+méduser ces blousiers, le regard que j'apposais au choc de leurs
+prunelles, à la fois lubrifiées par la luxure et enflammées par une
+promesse de carnage, les flattait et les suppliait.
+
+Quant aux paroissiennes, furieuses de voir se détourner à ton profit
+l'attention des plantureux garçons, elles nous témoignèrent peut-être
+des sentiments moins équivoques; leurs physionomies mafflues exprimaient
+une haine sans mélange. Leurs sourires pincés, leurs clins d'oeil
+obliques luisardaient comme des braises.
+
+Sois sûre, pauvre amie, que si mes pronostics se fussent réalisés,
+jalouses, ces Katto, safres comme des chiennes, n'auraient jamais permis
+à leurs Jann ragoûtants de te posséder vivante. Aussi, tu baissas la
+tête sous l'anathème de ces prunelles!...
+
+Ce qui m'entraînerait décidément à supposer que les villageois nous
+épargnèrent parce qu'ils flairaient mon faible pour eux, c'est qu'à mon
+simulacre de défi quelques-uns des blousiers répondirent en me tirant
+ironiquement leur casquette. «Sois tranquille, avaient-ils l'air
+d'insinuer, nous te connaissons, mon beau monsieur. Faux citadin, âme
+rurale, transfuge repenti! Au besoin, plutôt que de nous contrarier, tu
+nous prêterais main-forte et ferais notre jeu; car en toi commande notre
+race, bouillonne notre sang et couve notre humeur.»
+
+A peine les eûmes-nous dépassés, en leur tournant le dos, qu'ils nous
+gratifièrent de quelques quolibets soulignés par des rires égrillards.
+
+Aussi, tu pus croire que je les avais réellement matés....
+
+Seule une terrienne plus effrontée que les autres, encouragée et poussée
+par ses compagnes, se détacha de la file en courant, nous rejoignit, se
+tint en travers de notre route et avisant la brassée de bruyères que tu
+avais cueillie, nous décocha cette boutade plus gracieuse qu'offensive:
+
+--La petite _signorine_, prenez garde que les abeilles de Campine ne
+viennent vous réclamer tout à l'heure les fleurs que vous leur dérobez!
+
+Et elle s'en retourna, plus interloquée que nous, ce qui n'empêcha pas
+la galerie de l'accueillir à son retour par des vivats et des effusions
+de gestes; convaincus que la pataude nous avait gratifiés d'une de ces
+énormités qu'engraisse et que farcit la langue flamande. Quelques
+grasses huées furent lancées sur nos talons par acquit de conscience.
+
+Hors de danger, nous n'échangeâmes pas un mot.
+
+Plutôt troublé que gêné, sans la moindre rancune contre ces rustauds, je
+m'abstins de te parler de l'incident, craignant autant d'épiloguer sur
+leur licence, que d'avouer ma blâmable partialité à leur égard.
+
+--Franchement, me disais-je, _elle_ n'a pas à se plaindre! Les lurons
+sont restés platoniques tout de même! Ils lui devaient un hommage, et
+tant pis si l'expression en est un peu crue!
+
+Et, pour rester sincère, j'avouerai qu'il y eut chez moi, après
+l'inoffensive issue de cette aventure, plus de déconvenue que de
+soulagement.
+
+Il recommençait de tomber une tiède et intermittente pluie d'orage, d'un
+orage honteux et contraint. Tout ce que notre terre contient de désir
+morne et refoulé, de leurre poursuivi et d'amour éludé, de forces aux
+prises avec l'inertie, se résumait, à cette heure, dans ces solitudes,
+dans la cloche qui balbutiait l'angelus de midi, dans la terre qui
+suait, dans cette chaleur blanche comme certaines colères, dans les
+arbres flagellés par l'ondée et ne cessant d'expirer leurs sèves sans
+parvenir à en saturer l'impassible, l'implacable espace, mais surtout
+dans notre accablant silence trahissant une gêne réciproque et mettant
+entre nous un secret ou plutôt une sécrétion.
+
+Sans souci des représailles annoncées par la terrienne, pour te donner
+contenance, tu complétais ta moisson d'améthystes fleuries. Que craindre
+encore? Un essaim d'abeilles autrement farouches et gloutonnes t'avait
+guignée et menacée là-bas, au tournant du cimetière.
+
+Tacitement nous prîmes un autre chemin pour regagner la grand'route
+banale et le non moins banal railway.
+
+En retournant sur nos pas, nous n'aurions plus trouvé, assemblés au
+carrefour, tes inquiétants admirateurs.... Pourquoi éprouvais-je le
+besoin de mettre des lieues entre nous et le tilleul de Zoersel? Plus
+nous nous en éloignions, plus l'arbre tutélaire et sa nichée de rustres
+florissants m'obstruaient la mémoire.
+
+Et, durant toute cette journée de pathétique villégiature, tant au
+départ qu'au retour, la nature panthée fut de connivence avec nous, ou
+mieux, elle nous tourmenta de son malaise, de sa crise, de sa passion
+sourde qui n'éclatait pas.
+
+Et nous nous boudions, par contagion, comme le soleil boudait la terre;
+et nous aspirions à je ne sais quel redoutable inconnu!
+
+Hélas, pauvres nous, venus dans cette contrée vivifiante pour y ragoûter
+notre mutuelle tendresse, sentions s'y fondre, s'y anéantir, tout ce qui
+nous restait d'ardeur l'un pour l'autre! Nous ne nous suffisions
+plus....
+
+Le souvenir d'un stupide article de journal! Telle l'origine de notre
+inavouable malentendu.
+
+Les éléments avaient pris un malin plaisir à entretenir, d'heure en
+heure, ce germe de dissentiment, en me suggérant dès la descente du
+tramway, une anormale et pernicieuse admiration pour les destructeurs.
+
+L'aspect sous lequel s'annonça leur contrée justifia leur excessive
+originalité. Sous peine de discordance, c'était bien ainsi que devaient
+se comporter envers les civilisés les terriens de ce terroir! Ils ne
+pouvaient mentir à leur milieu farouche et hallucinant.
+
+L'après-midi déclinait lorsque nous nous aventurâmes dans la vaste
+«Bruyère des Vanneaux».
+
+Il avait fait, je ne saurais assez insister sur ce point, gris, opaque
+et énervant, tout le jour, avec des éclaircies ambiguës, des sourires
+faux, des rages en dedans. La température affectait des accablements et
+des suffocations, comme d'un coeur qui voudrait s'ouvrir mais qui n'ose,
+et qui se dissout faute de s'épancher.
+
+Et voilà que, tout à coup, le soleil boudeur et taquin, las de son jeu
+cruel et de ses éternelles refuites, sur le point de quitter l'horizon,
+se décida à en finir une bonne fois avec sa victime et, déchirant enfin
+sa tunique de nuages, vautra la plaine, navrée, mit l'horizon à feu et à
+sang, consomma son rouge viol.
+
+Alors seulement, chère ange, débarrassé de mon idée fixe, de ma délétère
+obsession, je te jetai à la dérobée un regard de compassion et de
+tendresse, tandis que la bruyère t'éclaboussait de ses rubis....
+
+Et ce fut comme si quelque victime d'expiation venait d'être livrée à ta
+place, aux amoureux en peine, sous le tilleul fatidique.
+
+
+
+
+HIEP-HIOUP!
+
+
+La ferme du _Boschhof_ ou «Maison Forestière» était située
+entre Wortel et Ippenroy.
+
+Pays désolé mais plein de caractère, comme disent les peintres
+d'aujourd'hui: des bruyères couleur de rouille, des sapins d'un vert
+noirâtre, des genêts d'or, çà et là un de ces marais glauques et figés,
+entourés de genévriers, que nos paysans appellent _vennes_, de rares
+chênayes, des cultures plus rares, trois ou quatre clochers ayant l'air
+de se faire des signaux par-dessus des lieues de landes, et presque
+toujours un grand ciel nuageux, aussi mobile, aussi tourmenté que la
+plaine est quiète et amortie.
+
+Le contraste s'étend du décor à la population: au noyau des habitants
+primitifs, gens résignés et laborieux, sont venus s'ajouter, à cause du
+voisinage de la frontière hollandaise et du Dépôt de mendicité
+d'Hoogstraeten, quelques rafalés, d'humeur moins chrétienne, vivant de
+contrebande, de braconnage et de maraude.
+
+Les Overmaat, habitants du _Boschhof_, de père en fils, fermiers et
+gardes forestiers des comtes de Thyme, grande famille néerlandaise
+aujourd'hui éteinte, passaient pour les paysans les plus aisés de la
+contrée.
+
+Jakkè Overmaat, le dernier garde, était un superbe gaillard de
+vingt-cinq ans. «Solide comme le chêne, droit comme le sapin, sain comme
+les bruyères!» dit-on là-bas de ceux de sa trempe. La mort subite de son
+père et d'un aîné qui devait hériter des fonctions paternelles rappela
+Jakkè du séminaire de Malines où, comme la plupart des cadets de
+fermiers flamands, il se préparait à devenir curé. Il rapporta du
+collège des manières déférentes, et les livres avaient fait lever dans
+son imagination ce grain de merveilleux qui germe au fond de toute âme
+campinoise.
+
+L'air réservé, plus grave que son âge, il était une sorte d'oracle pour
+sa paroisse. Le caractère ecclésiastique qu'il avait failli revêtir
+ajoutait à son prestige. Les réfractaires même vantaient son humanité et
+son esprit de justice. S'il tenait à distance les familiers, il ne se
+connaissait aucun ennemi et pas une mère qui ne l'eût rêvé pour gendre.
+
+Sa vieille mère à lui aurait bien désiré qu'il se mariât, mais le jeune
+homme un peu farouche ne se pressait pas, sincèrement convaincu de
+n'être jamais plus heureux qu'auprès d'elle.
+
+Tout alla bien jusqu'au jour où l'appoint des irréguliers s'augmenta
+d'une pauvresse et de sa fille, exilées d'on ne sait combien de patries
+et qui obtinrent de la charité du comte de Thyme, la jouissance--puisque
+cela s'appelle ainsi--d'une masure abandonnée, sur la lisière des bois,
+de l'autre côté du _Boschhof_.
+
+Comme leurs pareils, ces étrangères vivaient de rares aumônes, d'un peu
+de travail et de continuelles rapines. Leurs ressources avouables
+consistaient dans la récolte des champignons et des faînes et dans la
+fabrication des paillassons. En outre elles avaient ouvert un débit de
+liqueurs dans leur taudis et la vieille disait la bonne aventure à sa
+clientèle de pieds-poudreux et de claque-dents.
+
+La fille était une grande pièce, dégingandée, maigrichonne, les cheveux
+ébouriffés luisant comme du charbon, l'ovale allongé du masque troué de
+deux yeux noirs comme l'orage, toute sa personne serpentine travaillée
+par un brasier intérieur. En somme, une femelle peu engageante pour les
+terriens honnêtes, friands de blondines potelées et d'humeur placide.
+Aussi elle ne recruta de galants que parmi les manouvriers de passage,
+les porte-balles, les forains, les valets infimes ou parmi les
+braconniers qui l'associaient comme recéleuse ou comme chienne de garde
+à leurs entreprises. Encore fallait-il qu'elle les provoquât
+ouvertement, car, aussi décriés qu'ils fussent, ces gueux avaient trop
+de vergogne pour tirer vanité de leur aubaine.
+
+Au demeurant, la gaillarde avait bon caractère. Comme ceux de sa gent,
+elle n'en voulait qu'à l'autorité, au garde-champêtre, au gendarme, au
+juge, aux riches et à leurs salariés, en général à ces heureux qui
+détiennent la terre et l'argent ou qui traquent, pourchassent et vexent
+de mille façons les ventres creux et les goussets vides. Mais ceux-là,
+elle les haïssait pour toute la chrétienté et il n'est pas de méchant
+tour qu'elle n'eût voulu leur jouer. Les villageois l'avaient appelée
+_Hiep-Hioup_! à cause de ses interjections favorites qu'elle
+accompagnait d'un entrechat et d'un claquement des doigts, et bientôt
+elle ne fut plus connue que sous ce sobriquet.
+
+Cette paroissienne devait avoir fatalement maille à partir avec Jakkè
+Overmaat. La sorte de respect et de sympathie que le garde inspirait
+jusque-là aux plus incorrigibles vauriens irritait particulièrement la
+mâtine. Elle n'admettait pas qu'on isolât cette casquette galonnée de la
+légion des tourmenteurs du pauvre monde.
+
+Un jour elle était en train, la cognée au poing, de faire subir aux
+bouleaux du domaine confié à la surveillance du garde, un émondage de sa
+façon, lorsque le fils Overmaat arriva de ce côté. Au lieu de fuir,
+elle rassembla, de l'air le plus insouciant, une abondante provision de
+ramée. Il la tança sans colère, l'engageant à venir demander plutôt à la
+ferme les bûches dont elle aurait besoin. La noiraude le regarda dans le
+blanc des yeux, et lorsqu'il eut fini de bredouiller sa semonce, elle
+lui rit au nez d'un rire aigre comme un trille de fifre, puis tourna les
+talons et s'enfuit en sautant et en brandissant la cognée: «Hiep-Hioup!»
+
+Ce rire strident causa au garde un embarras et un malaise qu'il n'avait
+jamais éprouvés. Le reste du jour, il l'entendit grincer à son oreille.
+Pour la première fois de sa vie il fut mécontent de lui-même et se
+trouva inférieur à son poste.
+
+Sa mauvaise humeur durait encore, lorsque, quelque temps après, à
+l'aube, il trouva Hiep-Hioup accroupie dans les taillis, occupée à
+dénicher des oeufs de faisan. Il bénit presque cette occasion de se
+réconcilier avec lui-même; sur un ton qui n'admettait pas de réplique,
+il lui ordonna de vider le contenu de ses poches et de remettre les
+oeufs dans le nid. Comme elle n'en faisait rien, il lui prit le bras et
+le serra assez fortement. Elle cria comme une taupe mordue par un chien,
+laissa choir les oeufs qu'elle cachait dans son tablier, les écrabouilla
+sous son sabot, puis, se dégageant de sa poigne, elle détala à toutes
+jambes, non sans lui jeter son: «Hiep-Hioup!» le plus moqueur.
+
+Jakkè la vit s'éloigner, ahuri, sans se résoudre à la conduire chez le
+garde-champêtre. C'est à peine s'il marmonna une menace de
+procès-verbal. Son beau zèle et son désir de revanche étaient loin et il
+demeurait tout camus, plus démonté que la première fois, par cette
+physionomie troublante et ce je ne sais quoi d'effronté et d'agressif
+qu'il n'avait jamais connu à une femme. Et ces yeux de braise, et cette
+voix grêle et rauque lui causèrent des insomnies.
+
+Encouragée par les deux premiers avantages remportés dans sa campagne
+contre le garde des comtes de Thyme, la mauvaise engeance chercha
+maintenant à se trouver sur son chemin. Elle ne se mettait plus en frais
+de ruses pour lui cacher ses délits. Elle rôdait de préférence aux
+alentours du _Boschhof_ et opérait pour ainsi dire à la barbe
+de Jakkè.
+
+Lui, au contraire, n'avait-pas encore recouvré sa sérénité et son calme,
+et le résultat piteux de ses démêlés avec la maraudeuse, loin de
+l'engager à affronter une nouvelle affaire, lui faisait craindre de se
+mesurer une troisième fois avec elle.
+
+Il l'évitait ou détournait la tête et les regards à son passage. Il leur
+arrivait cependant de tomber nez à nez, et Jakkè avait alors une mine si
+étrange, un tel air de matou échaudé à la fois penaud et rancunier, il
+répondait si piteusement au bonjour impertinent de la dessalée, que s'il
+n'avait pas eu la réputation de ne jamais lever le coude, on l'aurait
+cru sous l'influence du genièvre.
+
+--Suis-je bête! se dit à la fin Hiep-Hioup. Mais c'est qu'il m'aime, le
+nigaud!
+
+Et cette découverte la plongea dans une terrible bonne humeur. Les
+gagne-deniers à qui elle en fit part crurent qu'elle plaisantait, mais
+cela ne les empêcha pas de trouver l'invention exquise et de la corner à
+tout venant.
+
+Un dimanche, à l'heure de la première messe, Jakkè avisa Hiep-Hioup en
+train de chasser le lapin au furet dans les labours avoisinant le
+_Boschhof_.
+
+Avertie de l'approche du garde, l'incorrigible braconnière avait sifflé
+la bestiole lancée au fond du terrier et l'ayant saisie et logée, sans
+trop se hâter, sous son corsage, elle attendait, de pied ferme, le
+trouble-fête.
+
+Jakkè commença par insinuer rapidement le poing entre l'étoffe et la
+chair, dénicha le furet et lui tordit le cou. Puis, après avoir rejeté
+loin de lui l'animal et secoué ses doigts sanglants cruellement mordus
+par la victime, il se mit en devoir de conduire Hiep-Hioup chez le
+garde-champêtre de Wortel. Cette exécution avait fait l'affaire d'une
+seconde. Hiep-Hioup n'en pouvait croire ses yeux. Pour sûr on lui avait
+changé son complaisant Overmaat. Ce fut bien pis lorsqu'elle fut revenue
+de la stupéfaction causée par ces procédés expéditifs et qu'elle essaya
+de ses grimaces habituelles. Menaces, défis, cabrioles, cris de rage,
+regards de basilic ne parvinrent pas à intimider le justicier. Il fallut
+qu'elle emboîtât le pas. En route il lui fit de la morale sur un ton
+très calme qui mit le comble au dépit de sa capture.
+
+L'instinct de la braconnière la servait mal; il lui eût suffi, en ce
+moment encore, d'un mot de douceur pour amollir la résolution du garde,
+pour qu'il la relâchât de nouveau.
+
+Car elle avait deviné plus juste l'autre fois: Jakkè aimait Hiep-Hioup.
+
+L'honnête garçon, d'humeur un peu apathique, que n'impressionnaient pas
+les yeux bleus si caressants des paroissiennes de sa condition, avait
+été retourné jusque dans les moelles par les simagrées de cette
+créature. Mais la chose était si anormale, si odieuse, qu'il n'osait se
+l'avouer à lui-même et qu'il se fût tué plutôt que de la confesser.
+Seulement, depuis quelque temps, lorsque sa mère vaguement inquiète
+insistait pour qu'il prît femme, il répondait à ses propos avec une
+brusquerie et un air rogue qu'il n'avait jamais montrés autrefois. De là
+aussi, des luttes, des remords, et l'énergie inattendue dont, voulant
+réagir à toute force, il venait de faire preuve.
+
+Mais il se trouva que l'aventure qui devait affranchir le gars des
+enchantements de Hiep-Hioup tourna à sa confusion et le perdit à
+jamais.
+
+Procès-verbal ayant été dressé, la picoreuse citée devant le juge de
+paix et Jakkè appelé en témoignage, celui-ci, revenant sur ses premières
+déclarations, tenta de blanchir la coupable. Il se contredisait à tel
+point dans ses deux dépositions, qu'il faillit se compromettre lui-même
+et que le juge eut envie de le mettre en cause. Ceux d'Ippenroy et de
+Wortel, accourus pour assister aux débats, constatèrent que le garde
+avait eu plutôt l'air d'un accusé que d'un plaignant.
+
+Affligée d'un casier judiciaire très fourni, où les récidives ne se
+comptaient plus, Hiep-Hioup fut condamnée au maximum, c'est-à-dire à
+quinze jours d'internement au Dépôt d'Hoogstraeten, en dépit des
+rétractations de son accusateur.
+
+Avant de les entendre énumérer à l'audience, Jakkè ignorait le total et
+la variété des condamnations pour vagabondage, vol, affaires de moeurs
+et autres peccadilles, encourues par la gourgandine. Ce dossier aurait
+dû guérir un brave garçon comme lui de son obsession maladive; au
+contraire, ces tares ne firent que ragoûter son penchant, et la
+sentence prononcée, il s'en voulut amèrement de valoir ces nouveaux
+ennuis à cette «cavale de retour» comme l'avait appelée le juge.
+
+Hiep-Hioup prit gaîment la chose. La prison, elle en avait assez mangé
+pour ne plus s'en effrayer! La mine contrite et repentie de Jakkè
+l'avait amusée plus que les autres. A présent elle était sûre de le
+tenir! Cette certitude compensait largement la honte d'un nouveau voyage
+à Hoogstraeten! Non pas qu'elle sût le moindre gré à Jakkè de ses
+sentiments! Elle n'y voyait que le moyen de lui faire payer cher sa
+dénonciation, plus tard, et d'assouvir une haine aussi inexplicable mais
+aussi violente que l'amour du garde.
+
+Au retour du tribunal la sequelle des pieds-poudreux et des irréguliers,
+qui avaient fait escorte à leur commère, ne manquèrent pas de colporter,
+par tout le village, la narration de ces débats édifiants.
+
+Ces lurons, amants honteux et dégoûtés de la ribaude, commençaient à
+présent à tirer vanité de leur conquête. Auparavant ils se l'étaient
+passée et repassée sans jalousie, sans rivalité; ils se la partageaient
+en bons zigs au bord des fossés, comme le reste du butin commun. Du jour
+où un garçon propre haletait après sa part de ce gibier, Hiep-Hioup, ce
+rebut, ce pis-aller, devenait presque une maîtresse avouable.
+
+Il en advint que ces pendards commencèrent à considérer Jakkè comme leur
+égal et leur affilié. Ayant fait son temps à Hoogstraeten, Hiep-Hioup
+encourageait leur insubordination. Et quand Jakkè intervenait et les
+menaçait du juge: «Pas d'enfantillages! faisaient-ils. Le juge! Tu en as
+plus peur que nous. Nous ne sommes que les valets de Hiep-Hioup. C'est à
+elle que tu dois t'en prendre!»
+
+Jakkè se sentant lui-même en défaut, lié par ses complaisances
+premières, n'avait garde d'insister.
+
+Une fois qu'il avait simplement menacé un braconnier de profession,
+quatre de ces gueux l'attendirent la nuit, à l'heure de la ronde,
+foncèrent sur lui avant qu'il eût eu le temps de prévenir cette ruée, le
+battirent comme un chien, le dépouillèrent de ses vêtements en ne lui
+laissant, par ironie, que son képi galonné aux armes des comtes de
+Thyme, et, l'ayant lié à un arbre, son fusil chargé passé entre ses
+entraves, ils le laissèrent là, à la merci de la froidure et de la
+bruine de décembre. Et le matin il lui fallut parlementer longtemps avec
+les ruraux timorés et méfiants qui se rendaient au marché de la ville,
+avant qu'ils consentissent à le détacher. Quoiqu'il eût reconnu ses
+agresseurs sous la suie dont ils s'étaient mâchurés, au grand étonnement
+de toute la paroisse il s'abstint de porter plainte et fit même son
+possible pour étouffer l'affaire. Hiep-Hioup ne lui sut aucun gré de
+cette coupable longanimité et quant à ses agresseurs, ils lui rirent au
+nez et se vantèrent même en plein cabaret, et devant lui, de cette
+excellente farce.
+
+Il continuait pourtant de fuir la maraudeuse, mais sans parvenir à en
+détacher sa pensée. Et des souvenirs de ses livres du séminaire, des
+«vies de saints» lues autrefois au réfectoire achevaient de le troubler.
+Il n'était pas loin de se croire possédé du démon.
+
+Hiep-Hioup s'était juré de mener au désespoir ce grand blondin si sage
+et si honnête. Bien décidée à n'être jamais à lui, elle aurait voulu
+qu'il se rendît à merci, et pour l'assoter, pour exaspérer son désir
+sournois, elle se livrait au premier venu, de préférence au plus
+débraillé, au plus misérable.
+
+Lorsque Jakkè la rencontrait, elle était toujours accrochée à l'encolure
+d'un de ses galants. Une fois, comme le garde la croisait au tournant
+d'un sentier, le batteur en grange à qui elle se cramponnait comme la
+flamme à une branche résineuse, la repoussa d'un poing brutal, en
+glouton repu qui demande une trêve, ou peut-être, garçon à scrupules, se
+montrait-il vexé d'être surpris accolé à cette paillarde. Jakkè qui
+pressait le pas entendit la femme dire au bourru: «Ce n'est pas celui-là
+qui ferait le dégoûté!» Et de sa voix rauque et stridente, elle héla le
+fuyard: «Hein, que tu ne dirais pas non! hé! toi! la Sainte-Nitouche?»
+
+Il passa, stoïque, sans plus lui répondre que les autres fois. Et
+pourtant il voyait rouge. Des fumées homicides lui brouillaient
+l'entendement. Tuer l'amant de Hiep-Hioup? Lequel? Celui de la veille ou
+celui de demain? On ne les comptait plus. Un massacre alors. Presque
+toute la population mâle du village y eut passé!
+
+Il cachait sa passion comme un mal innommable; il espérait mourir avant
+de se déclarer.
+
+A la vérité aucune preuve n'existait de la toquade que lui attribuaient
+les bavards de la paroisse et si les commères et les envieux se
+déclaraient suffisamment renseignés par les allures équivoques du jeune
+Overmaat, les bonnes âmes doutaient encore d'une folie claironnée
+seulement par Hiep-Hioup et les mécréants de son espèce.
+
+Mise au courant par une voisine charitable, la mère Overmaat, la toute
+première, quoique tourmentée du changement survenu chez son garçon, se
+refusait à attribuer ses lubies à une passion déshonorante. Elle se fût
+même fait un reproche de l'interroger sur ces fables. Seulement, elle
+craignait que ces histoires forgées par des compétiteurs du garde ne
+vinssent aux oreilles de «leur seigneur».
+
+Un dimanche de kermesse, Jakkè rencontra Hiep-Hioup à la danse dans le
+principal cabaret de la paroisse.
+
+Entourée d'un trio de blousiers, garçons de charrue ou botteleurs
+fortement éméchés, la noiraude se prêtait aux privautés les plus
+expansives. Elle sautait à tour de rôle avec l'un de ses compagnons. On
+demanda un quadrille. Mais comme il n'y avait pas dans l'assistance de
+femelle assez oublieuse de son bon renom pour faire vis-à-vis à la
+braconnière, force fut à deux de ses cavaliers de gambiller ensemble. De
+plus en plus allumés, les trois lurons ne la ménageaient pas: ils la
+trituraient comme une pâte, la pinçaient à la faire glapir,
+l'étreignaient avec des contorsions lubriques, puis, feignant
+l'assouvissement, se la renvoyaient comme un paquet de chair. Les autres
+danseurs, se souciant peu de se frotter à ces falots, leur laissaient le
+champ libre, faisaient cercle, et s'ébaudissaient, narquois, égrillards,
+mais méprisants.
+
+Avisant Jakkè dans la salle, Hiep-Hioup encouragea ses partenaires à
+corser encore leur pantomime et elle-même redoubla de laisser-aller;
+elle gigotait, se pâmait, se renversait entre les bras des maroufles,
+roulait des yeux hébétés; puis, après une prostration, se dégageait
+brusquement, galvanisée, se tortillant comme une pouliche en folie.
+
+Échauffé par plusieurs gouttes de genièvre qu'il avait sifflées coup sur
+coup, pour noyer ses derniers scrupules, Jakkè profita d'une pause,
+écarta les regardants, marcha délibérément sur Hiep-Hioup et d'une voix
+qui démentait l'assurance de sa démarche, il lui demanda la première
+polka.
+
+Dans la salle on se trémoussa; on salua ce scandale par d'ironiques
+bravos. Jamais à la kermesse, en présence des honnêtes filles du
+village, un gars qui se respectait n'aurait engagé cette perdue. Et
+voilà que Jakkè Overmaat, le garde des comtes de Thyme, convoité par
+plus d'une de ces héritières, s'oubliait, se ravalait à ce point! Pas
+une protestation ne s'éleva. Mais quel anathème dans ces trépignements
+et ces vivats féroces de la galerie!
+
+Jakkè n'entendait point le tollé. Déjà, il faisait tourner Hiep-Hioup.
+Lui, pantelant, ravi, se croyant élu pour de bon; elle, triomphante,
+mais implacable, heureuse de l'esclandre, savourant la stupeur des
+honnêtes gens, l'affront infligé aux filles à marier, enchantée surtout
+de la chute de ces orgueilleux Overmaat.
+
+Aussi se montra-t-elle presque aimable pour le vaincu. La danse finie,
+elle accepta de boire à son verre. Pour la valse suivante elle lui donna
+la préférence sur le plus irrésistible des polissons de tout à l'heure.
+Toutefois, elle se fit un plaisir cruel de ne pas négliger complètement
+ces boute-en-train; elle força Jakkè de s'entendre avec eux; ils lui
+cédèrent leur tour de danse pour quelques verres de bière, pris, en
+trinquant fraternellement, sur le comptoir. Or, ces jolis galants
+n'étaient autres que les drilles qui l'avaient si bien arrangé l'hiver
+d'avant! «Sans rancune?» lui dirent les drôles en choquant leur verre
+contre le sien. Il dévora sa rage et se prêta à leurs railleuses
+effusions. Enfin, après lui avoir infligé ces écoeurantes humiliations,
+la guenipe se fit prier et supplier, avant de lui permettre de la
+reconduire.
+
+En route, dès qu'ils se trouvèrent assez loin de la salle de bal, il
+voulut l'embrasser et la lutiner à son tour. La nuit de juillet dans
+laquelle les meules de foin exhalaient leurs senteurs poivrées,
+aiguillonnait son morne désir. Hiep-Hioup lui donna sur les doigts et,
+comme il continuait de la chiffonner, elle le souffleta.
+
+--Tu te laisses bien toucher par les autres, des pouilleux, des
+crapules!
+
+Il les énumérait avec jalousie.
+
+Sa fureur rentrée, son humeur refoulée rompait les digues. Elle, très
+calme, le défiait et le matait encore.
+
+--Tout beau, mon petit! Des va-nu-pieds, des vauriens, dis-tu! S'ils
+t'entendaient! Et n'as-tu pas honte de disputer leur seule possession à
+ces récidivistes! Ah! tu les méprises! Ils ne valent pas moins que moi
+pourtant. Tu fais le fier, toi, raison de plus pour moi, de te tenir à
+distance. Je les console, ils n'ont que moi. Toi, tu pourrais les avoir
+toutes; toutes celles qui leur crachent dessus et leur tournent le
+dos.... Eh bien, au contraire, moi j'en veux de ces gaillards, et ne
+veux pas de leurs tourmenteurs, et ne te prendrai jamais, entends-tu
+bien? Je me régale de ces pauvres bougres; et toi, leur ennemi, tu me
+dégoûtes!
+
+Alors il changea de tactique, s'abaissa jusqu'à mêler le sentiment à
+cette aberration charnelle. Il s'offrait de l'aimer toujours. Il lui
+procurerait un logis plus décent et pourvoirait à son existence. Elle
+serait heureuse elle verrait.... Pourquoi n'essayait-elle pas? Plus il
+se montrait tendre, plus elle ricanait et lui chantait turlutaine.
+
+On avait dû les suivre, on les épiait, car lorsqu'il élevait la voix,
+des rires mal étouffés et des chuchotements moqueurs faisaient écho,
+dans les taillis, à l'hilarité de la coquine. Un choeur invisible
+reprenait le crispant refrain.
+
+Ils approchaient de la masure de Hiep-Hioup. Et Jakkè, le coeur serré,
+la sève en ébullition, voyait ses chances diminuer à chaque pas et cette
+occasion tant attendue lui échapper.
+
+Brusquement il empoigna Hiep-Hioup, la coucha par terre. Elle appela au
+secours, mais sans trahir beaucoup d'alarme. Ses trois suppôts du bal
+débouchèrent des taillis, agrippèrent le galant et le maintinrent tandis
+que la gaupe se relevait. Comme il se débattait ils le daubèrent; il
+écumait comme un épileptique; ils finirent par l'assommer et le rouler,
+sans connaissance, au fond d'un fossé. Une troupe de paysans
+approchaient, sinon ils l'eussent traité comme la première fois. Ils ne
+s'étaient même plus donné la peine de se noircir le visage.
+
+Sorti de son évanouissement et parvenu à se désembourber, il entendit
+les voix railleuses de la rosse et de ses rossards qui se perdaient au
+loin. Ils accompagnaient Hiep-Hioup dans son bouge dont on voyait
+rougeoyer les lucarnes à travers les arbres. Un instant il songea à les
+poursuivre, à les rejoindre dans leur repaire, mais démoli, maltraité
+comme il l'était, comment recommencer cette lutte inégale? Ils
+l'auraient achevé.
+
+Il se résigna donc à rentrer. Au _Boschhof_ aussi il y avait encore de
+la lumière. Il poussa la porte de la grande chambre. Sa mère veillait,
+assise dans un fauteuil, auprès de l'âtre éteint, frileuse malgré cette
+étouffante nuit de juillet. On l'avait avertie du scandale. Pourtant
+elle ne s'attendait pas à cette apparition atroce. Jakkè, sans
+casquette, le sarrau déchiré, le pantalon presque arraché du corps,
+meurtri, sanglant, boueux, ignoble: l'image de la crapule et du
+déshonneur. On lui avait dit le mal, elle se trouvait en présence du
+pire. Le coupable lut l'angoisse, le reproche, l'horreur dans les yeux
+de la pauvre femme. Il n'osa pas approcher, se retira sans mot dire, et
+alla s'effondrer dans le fenil, en sanglotant de rage et de douleur.
+
+C'en était fait. Il ne devait plus se relever. L'aveu de son mal lui
+avait coûté; mais à présent qu'on savait toute son abjection, il se
+trouva presque heureux de ne plus rien avoir à cacher.
+
+Sa mère ne lui fit point de reproche et il ne provoqua aucune
+explication, convaincu que les meilleures et les plus saines raisons ne
+parviendraient pas à le sauver.
+
+Il retourna lâchement auprès de celle qui avait failli le faire
+massacrer mais n'en obtint rien de plus que la première fois. Il revint
+à la charge, l'importuna de ses attentions; mais loin de se laisser
+fléchir, elle redoubla de cruauté.
+
+Pour la mère Overmaat, la déchéance de Jakkè était tellement
+inexplicable qu'elle ne pouvait admettre que cette honteuse affection
+lui eût été inspirée sans le secours d'un maléfice.
+
+Inquiète non seulement pour la position de son enfant mais encore pour
+sa santé, elle se résigna à faire une démarche pénible. A l'insu de son
+fils elle se rendit, elle, fermière honnête et considérée, chez ces
+étrangères de malheur, chez ces voleuses et ces sorcières, et les
+supplia, la mère et la fille, de retirer le sort jeté sur son pauvre
+garçon. Les deux coquines, la vieille et la jeune, toujours de
+connivence, feignirent une violente colère d'être prises pour des
+associées du diable, et congédièrent la veuve Overmaat en lui
+conseillant d'envoyer son fils à Gheel. En sortant de cette masure, le
+coeur saignant, persuadée de plus en plus des pratiques infernales de
+ces femelles, elle rêva un instant de les enfumer et de les brûler dans
+leur taudis.
+
+A quelques mois de là, le malheur redouté par la mère arriva. Après
+plusieurs avertissements et sur les dénonciations répétées des gens du
+pays, le comte de Thyme se décida à donner congé aux Overmaat et à
+retirer à Jakkè la surveillance de ses domaines. Il leur accordait
+jusqu'au prochain terme pour trouver un autre logis.
+
+Mais cette éviction n'était plus qu'un malheur secondaire. Les Overmaat
+n'avaient pas à craindre de se trouver sur la paille le jour où «leur
+seigneur» leur retirait sa confiance. L'état de son fils alarmait
+autrement la digne femme! Il dépérissait de jour en jour, perdait
+l'appétit, dégoûté de toute occupation, toujours plongé dans ses
+rêveries malsaines. Alors la mère qui n'avait que cet enfant, eut
+recours à un sacrifice suprême: «Eh bien, dit-elle au malade, un moyen
+nous reste de te guérir et de désarmer celle qui te tue lentement....
+Comme il nous faudra quitter cette ferme dans quelques mois, cette ferme
+où tous les Overmaat naissaient et mouraient depuis tant d'années, mieux
+vaut nous fixer dans un autre pays....
+
+«Tu guériras, tu es jeune encore, tu travailleras et ne seras pas même
+forcé d'entamer ton héritage. S'il te faut _cette femme_, à toute
+force, épouse-la. Elle s'amendera peut-être; puis on ne les connaît
+pas hors d'ici.... Moi, j'en mourrai; mais tu vivras, mon Jakkè, et il
+faut que tu vives...»
+
+Jakkè remercia à peine la sainte femme. Déjà il volait à la recherche de
+Hiep-Hioup. Ah! cette fois, elle l'écouterait! Il la rencontra trôlant
+par la campagne. Elle reçut cette proposition inouïe sans broncher. Son
+visage blafard exprimait à peine une joie équivoque. Lorsque le pauvre
+garçon eut cessé de parler, elle le regarda quelques secondes, puis elle
+éclata de son rire de taupe rageuse et claqua des doigts en poussant son
+fameux: «Hiep-Hioup!»
+
+Et comme il la conjurait, elle se fit un porte-voix de ses mains et
+clama: «Hé, vous autres, approchez, entendez ce que me veut celui-ci!»
+
+Les tâcherons qui retournaient la terre à quelques mètres de là,
+délaissèrent leurs herses et leurs bêches et accoururent, affriandés:
+
+--Non, vous ne savez pas ce que Jakkè Overmaat me propose très
+sérieusement. Sa main! Entendez-vous? Sa main! Je n'ai qu'à dire oui
+pour être sa femme. Moi Hiep-Hioup, la vagabonde, la fille de la
+jeteuse de sorts, la perdue, le rebut du village, la paillasse des
+braconniers et des rôdeurs de frontières!
+
+Et comme les autres interrogeaient Jakkè d'un air apitoyé, le temps de
+rire de sa folie étant passé, pour tous, sauf pour l'implacable
+Hiep-Hioup, il hocha la tête, tout piteux, confirmant ce que la
+diablesse venait de publier.
+
+--Dites, est-ce assez sale, est-ce assez vil? continua Hiep-Hioup. Eh
+bien, je serai plus propre que lui, moi! Et s'il veut de moi pour
+épouse, je persiste à ne pas vouloir de lui, pas même pour mari, pas
+même pendant un jour, dût-il même crever et me débarrasser de sa
+personne, sur l'heure, après la bénédiction du curé!»
+
+Tous se taisaient consternés, partagés entre de l'horreur pour la
+méchanceté de cette gale et de l'estime pour son désintéressement, ne
+sachant au juste quel était en ce moment le plus fou des deux, de celui
+qui recherchait cette ribaude, ou de la rien-du-tout qui refusait ce
+parti inespéré.
+
+Alors, pour mieux accentuer son refus, avisant dans le groupe des
+laboureurs interloqués un gamin de mine copieuse, un petit vacher, une
+graine de réfractaire, en manches de chemise, la culotte rapiécée et mal
+soutenue par une ombre de bretelle, elle lui sauta au cou, l'embrassa à
+pleines lèvres, puis se retourna vers Jakkè:
+
+--Tiens, regarde.... Plutôt que d'être ton épousée!...
+
+En voyant chanceler Jakkè, deux des manouvriers le prirent chacun par un
+bras et le ramenèrent au _Boschhof_. Il s'était laissé faire comme un
+qui vient de tomber du haut mal et qui ne sait pas trop ce qui lui
+arrive. On dut le coucher, il tremblait la fièvre et délirait. Sa mère
+le veilla trois jours et trois nuits. Le quatrième soir, comme il
+dormait bien, sans crier et sans se débattre, la pauvre femme, cédant à
+la fatigue, s'était assoupie à son tour dans l'alcôve contiguë à la
+sienne. Il se réveilla, consulta l'horloge. Elle marquait quatre heures,
+l'heure de sa ronde habituelle; il s'habilla en tapinois de peur
+d'éveiller sa mère, décrocha son fusil chargé, et sortit, presque
+dispos, ce qui s'était passé ne lui laissant pas même, sous le crâne, le
+souvenir confus d'un cauchemar.
+
+Cependant, à mesure qu'il s'engageait dans les sapinières, sous
+l'influence de cette brise presque froide qui précède la pointe du jour,
+et qui donne tant de lucidité à la mémoire, l'image de Hiep-Hioup se
+levait dans le crépuscule de son esprit. Cette image montait et
+grossissait comme là-bas à l'horizon, derrière des nuées légères, le
+disque rouge du soleil. Et il se rappelait bien des phases de son
+désolant amour, mais les plus lointaines, pas celles des derniers jours,
+pas les émotions qui l'avaient jeté sur le flanc. Il se rapprochait
+cependant des scènes récentes. Il allait se souvenir de la conversation
+avec sa mère, du consentement accordé à son mariage, de sa suprême
+démarche auprès de Hiep-Hioup.
+
+Et sa vaillance ressuscitée à l'atmosphère guillerette et saine de
+l'aube, diminuait, à présent, à chaque pas.
+
+Un froissement prolongé de branches et de broussailles.... Quelque
+braconnier sans doute. Il redressa son arme, épaula, marcha dans la
+direction d'où venait la rumeur.
+
+Deux ombres sortirent d'un fourré et galopèrent pour prendre le large.
+Dans l'individu mal rhabillé qui détalait à toutes jambes, le garde
+reconnut le petit vacher, le dernier favori de Hiep-Hioup. Avant de la
+voir, il savait quelle était la seconde ombre....
+
+Et maintenant il se rappelait tout....
+
+--Halte! râla-t-il.
+
+Quoique le gamin eût une forte avance sur sa compagne:
+
+--Dépêche, petiot! cria-t-elle, ne craignant que pour lui.
+
+Elle-même s'exposait, prenait son temps.
+
+Elle se retourna, tordit d'une main, pour la réunir en torsade, sa
+longue chevelure de jais qui lui battait les hanches; releva de l'autre
+main son corsage dégrafé. Jakkè entrevoyait son sein brun et irritant.
+
+Les yeux humides, mal réveillée de la volupté, elle était cruelle et
+désirable.
+
+Jakkè en oubliait le fuyard. D'ailleurs, sa première balle ne
+l'atteindrait plus.
+
+Alors, rassurée, capable de dévouement pour le galopin vicieux ramassé
+au bord d'un champ, mais éternellement mauvaise pour le garde, elle
+éclata de ce rire que Jakkè ne connaissait que trop. Il tira.
+
+Elle riait encore, en tombant, un trou sous la mamelle gauche.
+
+Hiep!...
+
+Hioup! lui resta dans la gorge.
+
+
+
+
+AUX BORDS DE LA DURME
+
+_A Eugène Demolder_.
+
+
+Qu'elle fut douce l'accordéonie aux bords de la flamande rivière en
+cette chaude après-midi dominicale!
+
+C'était au sortir de Hamme, près du pont, tandis que nous étions affalés
+sur un banc à la porte de l'auberge.
+
+De la bière? Ah je buvais bien autre chose.
+
+La Durme, à marée basse, argentée par le soleil; tellement argentée que
+la vase même paraissait lumineuse et métallique. En aval un chaland
+croustilleusement peinturé d'ocre et de bleu, virait lentement sur
+lui-même comme pâmé, en attendant le retour du flot. Plus bas encore
+vers l'horizon, une petite voile brune. Et tout le long du chemin de
+halage, sur la digue, des aulnes un peu contrefaits mais si paternels!
+Quels talus herbeux, quelle perspective de prairies, traversées de
+rideaux d'arbres, au frais gazon nouveau, dorées de fleurs ou fleuries
+d'or comme les prés des tableaux mystiques où vient brouter l'agneau
+pascal.
+
+La chaussée bordée d'arbres est bien propice et ombreuse à souhait, mais
+quand le temps viendra de gagner Tamise, longer la méandreuse rivière
+sera plus charmant encore, longer la rivière en écoutant tout à l'heure
+le trio pastoral de l'alouette, du loriot et du coucou, ou plutôt en
+affectant de les écouter, car ce que j'écouterai même lorsque je l'aurai
+laissé loin derrière moi, à des distances où auront expiré depuis
+longtemps les accents de ses pauvres poumons, ce sera l'accordéon
+chantant, aux bords de l'onctueuse et indolente rivière, aux bords de la
+Durme, donnant son chaud sommeil de l'après-midi dominicale....
+
+Car cette halte près du pont, fut le point culminant, la magistrale
+aventure de la journée.
+
+Tout voyage, toute villégiature, tout exode de notre pauvre être en
+quête de plaisir ou d'oubli présente une phase capitale, une période de
+splendeur et de charme absolu, un centre d'émotion vers lequel
+convergent, accessoires, les autres heures et les autres mouvements de
+nos pérégrinations. Mais tout l'effort de la vie ne sert-il pas à faire
+jaillir une pensée et une action fatale? Le plus noble corps
+s'immortalise en un seul geste, l'âme ne prend qu'une seule fois son
+essor jusqu'à l'infini et l'amour le plus passionné se résumera en un
+spasme plus tragique que l'éclair....
+
+Or, le moment mémorable de cette journée,--non, cet instant majeur de ma
+vie,--se présenta tandis que nous étions assis sur le banc de l'auberge,
+au bord de la dormante Durme.
+
+Comment t'oublier miséricordieux sourire, rayon d'espoir envoyé à mon
+coeur brisé, délicieux viatique porté à mon agonie, vision de candeur
+qui me rendit mon âme!
+
+Cela dura quelques mesures d'une accordéonie aux bords de la paresseuse
+rivière des Flandres.... Survint un pauvre vieux colporteur de musique,
+qui, tout baissé, nous demanda la permission de nous tricoter quelques
+morceaux de son répertoire. Et déjà, rogues, nous lui avions fait signe
+de passer son chemin, lorsque les yeux de quatre jeunes garçons groupés
+non loin de nous intercédèrent pour le musicant navré.
+
+Sur un geste qui le rappelait il tira gravement de son fourreau de serge
+l'accordéon coquettement entretenu, l'instrument barbare mais facile,
+cher au vagabond et au matelot, au saltimbanque, au poète, aux poudreux
+pélerins des banlieues dominicales, aux rôdeurs à l'affût dans les
+terrains vagues, cet instrument qui s'accorde au murmure de l'eau au
+friselis des feuilles, à la marche des pieds nus, et aussi aux
+trépignées des sabots à la danse, au choc des verres sous les tonnelles,
+aux jurons et aux hourvaris dans les guinguettes, et parfois au
+cliquetis des couteaux.
+
+Le virtuose, aimanté sans doute par l'envie naïve qu'ils avaient de
+l'entendre, s'installa en face des quatre gamins.
+
+Ceux-ci, attentifs, s'étaient rangés l'un à côté de l'autre, les bras
+croisés, comme à l'école. Je ne sais quel arrêt dans l'espièglerie et
+dans la turbulence de ces petiots, à l'âge des premiers communiants,
+ajouta d'emblée une saveur au charme de cette fruste musique. La ferveur
+avec laquelle ils l'écoutaient, me rendit précieuse et touchante, au
+point de régler les battements de mon coeur à ses notes saccadées, cette
+misérable cantilène brutalement rythmée, hoquetante, que tordaient et
+secouaient les doigts osseux de cet artiste de grand chemin!
+
+Était-ce l'expression ravie des quatre jeunes visages rapprochés en une
+béatitude commune, qui prêtait cette intense vertu à une romance de
+bouis-bouis et l'égalait aux plus sublimes épanchements de Schumann ou
+de Wagner?
+
+A cause de la marée basse la Durme argentée coulait à rebours, l'Escaut
+capricieux refoulait le tribut de son humble affluent. On aurait dit que
+le soleil taquin la caressait à rebrousse flots et ces flots me
+semblaient faits des larmes, des chaudes et naïves larmes de cette
+musique fondante aux ardeurs du midi, mais plus encore attendrie,
+lubrifiée, aux yeux extatiques et sans mensonge de ces quatre petits
+paysans.
+
+L'un de ces garçonnets, le plus grand, celui que les autres entouraient
+d'un respect mystérieux et magnétique, me parut concentrer la beauté et
+la signification de ce pieux moment dominical. Il souriait vaguement, et
+un peu pensif, d'un si mutin sourire que je n'aurai plus jamais après
+cela le courage de blasphémer la vie et la création. Ce sourire me fait
+croire aux anges. Qui remercier pour la prière et le baume que m'a
+transmis le simple pli de ces lèvres d'adolescent!
+
+Il s'était endimanché ce petit paysan, vêtu de noir, en manches de
+chemise, le col pris dans un carcan empesé, mais il était si dégagé, si
+souple, si gentil dans son costume pascal, son premier costume de petit
+homme, sa longue culotte de drap noir qui bridait ses formes
+harmonieuses, et son gilet coupé comme celui d'un grand!
+
+A un moment son visage fin et empli d'intelligence émue se tourna vers
+nous, vers moi du moins, comme s'il voulait surprendre aussi sur mon
+visage le charme bizarre opéré par cette musique de consolation.
+
+O mon bien aimé petit, que je ne vis que quelques minutes et que je ne
+reverrai jamais plus, n'avais-tu pas plutôt deviné que ces accords me
+parvenaient sur la caresse de ton haleine, de ton regard azuré, sur
+l'émanation de ta chaude et printanière présence!
+
+Cher enfant, désormais ma hantise et mon obsession, c'est toi qui
+imprégnais cette musique primitive de ton adolescence sur le point de
+s'épanouir, de l'équivoque de ton âge, de la mélancolie de l'enfance que
+tourmente la puberté, de l'irritation navrante et chatouilleuse de la
+sève en travail et c'était aussi en cette musique comme en toi, mon doux
+garçonnet, la troublante rêverie, le repos un peu triste de cette
+après-midi dominicale, les demi-confidences, les effusions latentes des
+premiers jours de mai, au bord de la paisible et voluptueuse rivière
+flamande!
+
+Au bord de la Durme j'ouïs cette ineffable musique, je respirai ce pur
+dictame qui avait passé par l'âme ingénue de cet enfant, je le respirai
+comme un éphémère parfum des framboises après une pluie d'orage,
+quelques minutes seulement--aux bords de la Durme! Que les jours me
+dureront ailleurs! Que n'ai-je pu m'endormir pour de bon, bercé par
+cette musique, enivré par ce parfum d'enfant vierge, confondu dans sa
+nostalgie de baisers et de caresses, m'endormir, moins durement, aux
+bords de la Durme!
+
+J'évoque le mignon garçonnet aux grands yeux d'horizon vespéral, au
+front de poète, aux cheveux un peu ébouriffés avec ce pli qu'y font les
+doigts câlins de la mère....
+
+J'avais le coeur plein de crépuscule et sa vibrante beauté, son ferment
+de jeunesse, la diane que battaient ses prunelles, me fit oublier tant
+de funèbres couchers de soleil et de poignants couvre-feu sonnés aux
+bivacs passionnels!
+
+Doux enfant, peut-être ta destinée sera-t-elle vulgaire, ta vie affairée
+et matérielle, une lutte sordide pour le gain et le lucre, âpre et
+rageuse comme la marche que nous venions de fournir avant l'étape de
+Hamme, au plein soleil, par des campagnes déboisées! Que deviendras-tu
+mon adorable petit brunet? Un rustre superstitieux et madré, un
+fétichiste doublé d'un fourbe, un bétail de plus dans la masse des
+brutes de la glèbe? Qu'importe. Je t'absous d'avance. Si cela t'arrive,
+tu ne seras pas responsable de cette déchéance; un autre aura pris ta
+place ou ton coeur, tu joueras le rôle d'un autre. Une heure tu te
+surpassas, tu t'érigeas au-dessus de tes semblables. Sois béni, en
+attendant, pour cette heure de grâce parfaite, cette heure où tu
+réalisas ton mystérieux idéal, où ton essence sublimée m'éblouit l'âme
+comme une transfiguration; où tu te révélas sous les espèces de ce qu'il
+y a de plus suave et de plus séduisant dans la vie, ou tu auras vécu
+pour l'enchantement de mes derniers regards, pour être mon salut dès ce
+monde, pour m'administrer la dernière grâce.
+
+Car, quoi qu'on dise, la vie est longue, trop longue de la vieillesse et
+même de la maturité, et peu de minutes valent un souvenir et un regret?
+Tu me fis pardonner à tant de méprises et de déceptions et grâce à toi,
+je crois, j'espère, j'aime encore. Tu resteras quoi que tu deviennes, le
+moment de plénière harmonie que je goûtai avec la nature, aux bords de
+la Durme. Que me font celles ou ceux que tu aimeras, ou que tu croiras
+aimer; celles qui te trahiront, les initiateurs et les corrupteurs qui
+t'apprendront ce que représente l'amour en la plupart des êtres! Tu es
+meilleur à présent que tous ceux que tu affectionneras, que tous,
+entends-tu! O je te le jure.
+
+Douleur, douleur, douleur! J'ai bien pleuré ce soir, j'ai pu pleurer
+enfin, et endormir, en songeant à la Durme, les douleurs longtemps
+endurées. Ma fierté boudeuse a été vaincue par ta conciliante beauté,
+mon cher innocent. Tu m'as désarmé par les soupirs de ton âme musicale
+qui haletait fraternellement aux grossières ébauches de cette musique de
+pauvre. Toute mon amertume s'en est allée au cours de l'eau, fondue sous
+la caresse de tes yeux, fondue avec du soleil, toute ma rancoeur est
+tombée dans les flots de la Durme et je ne parlerai plus jamais de
+trahison et d'infidélité.... Ta douce image a pris la place de la
+dernière apparence, du leurre affectif auquel je m'étais laissé prendre.
+C'en est fait, je mourrai sans grimace en ayant l'air de sourire à mes
+chimères cruelles, car c'est ton charme rédempteur que je me
+représenterai en ce moment du départ, au moment de m'endormir....
+
+O doux enfant, aux cheveux châtains, aux grands yeux éthérés, aux lèvres
+rouges buveuses de mélodies, sans que tu t'en doutes j'ai goûté ton
+plus doux baiser, une seconde tu t'es exhalé en moi, tu fus la note
+suprême de cette accordéonie....
+
+J'arroserai ton souvenir de mes plus intimes larmes, tu parfumeras mon
+arrière-vie comme une goutte d'une essence très subtile composée de la
+plus vivace floraison des âmes d'enfants, les âmes des petiots un peu
+songeurs, espiègles sans malice, friands de musique funambulesque, et
+dont la beauté chante et prie, embaume et console les voyageurs
+fatigués, les désespoirs, les amours trahies, en une pâmoison du
+dimanche ensoleillé, là-bas au bord de la Durme.
+
+
+
+
+GENTILLIE
+
+I
+
+
+Le long du littoral, entre Nieuport et Dunkerque, les douaniers donnent
+la chasse à Kriel Pintloon dit l'Esprot à cause de sa petite taille et
+de son teint mordoré.
+
+Lorsque chôme son aventureux métier, Kriel, ordinairement terré dans les
+dunes, quitte, à l'exemple des lapins, ses garennes sablonneuses, pour
+descendre dans les plaines fertiles du Veurne-Ambacht et rançonner les
+fermes émaillant la plaine. Il prélève la dîme sur la huche, le saloir,
+le poulailler et même à en croire les grigous, sur le magot enfoui dans
+les mystérieuses cachettes.
+
+Les déprédations de Kriel lui ont aliéné les terriens assez portés
+cependant pour les irréguliers de sa trempe auxquels ils servent souvent
+d'entremetteurs et même de recéleurs. Mais audacieux et bravache, vrai
+trompe-la-mort, Kriel se moque bien de leur mauvais gré. Il méprise trop
+le rustre sédentaire et servile pour le ménager et s'en faire un allié
+et ne se fie depuis de longues années, qu'à son complice à quatre
+pattes, son fidèle chien Dapper.
+
+Jamais il ne s'embrigada, non plus, comme un subalterne, dans le
+troupeau de ses pareils, sous les ordres d'un conducteur.
+
+Le soleil disparaît sous l'horizon. Par couples les douaniers
+s'embusquent derrière les haies.
+
+Attention! Un homme vient à passer dans le sentier voisin; la mine d'un
+valet de charrue regagnant le chaume où l'attend sa platée de pommes de
+terre. Personne ne songerait à soupçonner ce porte-blaude qui déambule
+du pas le plus paisible, mains en poche, sifflant avec nonchalance la
+complainte de la dernière kermesse. Et cependant ce pitaud n'est autre
+que notre Kriel. Quoi, ce boulot? Kriel, le futé en personne. Pour la
+circonstance il est râblé et guêtré de tabac, son bedon n'est qu'un
+bidon et sous l'enflure arrondie de sa blouse bleue il charrie une outre
+d'alcool flamand....
+
+Ou la nuit est sombre et pluvieuse.... Kriel armé d'un court fusil et
+Dapper d'un collier à pointes, se glissent comme des ombres dans une
+maison isolée. L'homme en ressort portant sur les épaules une charge
+attelée comme le sac des fantassins. Il s'avance l'oeil et l'oreille
+tendus, en décrivant de bizarres zigzags le long des bois, dans les
+chemins creux, au fond des fossés à sec, en évitant avec soin les
+éclaircies de la plaine, les côtes dénudées et les métairies dont le
+chien de garde signalerait le passant inconnu. Une silhouette suspecte
+se dessine au loin. Kriel se couche à plat ventre; Dapper tombe en arrêt
+et s'efface de son mieux. On ne voit, on n'entend plus rien. C'était une
+fausse alerte. En avant! déjà la frontière est franchie, le
+contrebandier traverse la périlleuse zone de la première ligne; encore
+une lieue, rien qu'une lieue, et les voilà en sûreté, l'Esprot, son
+chien et leur marchandise.
+
+Après les «bons coups» l'été, musard insouciant, vautré ou couché sur
+le dos, au flanc des talus herbeux des canaux ou entre les mamelons des
+dunes, il passe des journées entières à s'étirer les membres, tandis
+qu'alentour les grillons noirs et jaunes comme lui, râclent leurs
+élytres, et que l'humide et vibrant paysage semble se dissoudre par
+instants dans le blanc soleil fantôme....
+
+Et souvent, en hiver, goguenard et d'humeur sociable, gardant
+l'incognito d'un prince, il parcourt le pays, au grand jour, s'éternise
+dans les cabarets, au jeu de cartes lampe sec et ses mains ramassent et
+rabattent sans trêve les cartes poisseuses. Et si d'aventure, après les
+parties, la conversation s'engage sur les exploits attribués à l'Esprot,
+loin de perdre contenance et de s'esquiver, le matois, avec une verve
+intarissable, enchérit encore sur ces hauts faits, et les partenaires
+haletants ne se doutent pas que c'est l'Esprot qui leur fait ses
+mémoires.
+
+--Kriel fraude par terre et par eau. Sur une bouée, à peine plus solide
+qu'une allège il transporta jusqu'à Rouen, pour plus de cinq mille
+francs de tabac d'Harlebeke et de Roisin! raconte un pêcheur de Coxyde,
+attablé avec l'anonyme fraudeur.
+
+Et comme les autres écarquillent les yeux.
+
+--Peuh! Kriel accomplit bien autre chose! intervient le vantard. Il a
+traversé la mer de Gravesend à Dunkerque pour frauder des couteaux et
+des lainages d'Angleterre.
+
+Kriel ment et se moque de son auditoire, mais il prend plaisir à bâtir
+sa propre légende, à entretenir le prestige qu'il inspire. Il n'aurait
+garde de rectifier les portraits d'une laideur repoussante qu'on fait de
+sa personne.
+
+--On dit Pintloon fils du diable?
+
+Et Kriel d'enchérir: «Non, c'est le diable même! Moi, qui vous parle, je
+l'ai souvent rencontré dans Adinkerque lorsqu'on le recherchait à
+Lombardzyde; on lui tendait des pièges sur l'estran et en même temps on
+le signalait en pleine contrée fertile; on le guettait sur mer et il
+opérait à la côte.»
+
+Aussi, les vieux rajeunissent en son honneur les histoires de
+flibustiers, de loups-garous et de coureurs de grèves. Depuis l'époque
+des chauffeurs, des grille-pieds, des bandes de Jan de Lichte et de
+Baekeland, on n'ouït jamais parler d'un scélérat plus subtil et plus
+audacieux.
+
+
+II
+
+Même les amoureux, dans leurs tête-à-tête s'entretiennent du terrible
+bandit et les exploits de l'Esprot émeuvent les jeunes filles et les
+font se rapprocher peureusement du rusé coquin qui les narre.
+
+C'est souvent de ce gueux que Sander Bischbosch, surnommé «Cierge de
+Neuvaine» par ceux de Lampernisse, tant il est droit et rond, parle à sa
+promise Gentillie, une des plus appétissantes filles du village, avec
+ses tresses blondes, ses grands yeux d'un bleu sombre, un peu troubles
+comme l'océan, l'air sage et même fier. Mais il faut croire que le bon
+Sander s'y prend maladroitement, car ses fréquentes allusions à l'Esprot
+ne semblent pas alarmer la fillette potelée.
+
+Chaque soir, au retour de son champ, assis sur Jabikel, son grand
+cheval flamand, qui charrie le traînoir chargé tour à tour de la herse
+ou de la charrue, il met pied à terre devant la porte de Gentillie et
+entre dans la maison sous prétexte de rallumer sa pipe. Et pour faire
+apprécier la rudesse de son cuir de bon travailleur, il cueille dans
+l'âtre, entre ses doigts calleux, la braise dont il a besoin, et la met,
+sans se dépêcher, en contact avec le tabac. Gentillie ne se récrie pas
+plus à cet exploit qu'au récit des aventures de Pintloon. Jamais elle ne
+tremble pour les durillons du faraud, et la main de son Sander
+flamberait comme celle de Mucius Scaevola, avant qu'elle songeât
+seulement à lui tendre les pincettes.
+
+Un gaillard, de l'avis de tout le monde, ce Sander Bischbosch, quoi
+qu'il soit un bien petit garçon devant Gentillie. Un qui n'a pas froid
+aux yeux! Peut-être le seul paroissien de la paroisse qui ne reculerait
+pas à l'apparition de l'Esprot! Au contraire, il attend ce mécréant de
+pied ferme, ne cesse-t-il de déclarer à Gentillie, et voudrait bien se
+mesurer avec lui! Ah! si on le laissait faire! s'il était gendarme, le
+brave Sander!
+
+Fils unique, Cierge de Neuvaine possède de la terre au soleil, trois
+vaches à l'étable, sans parler du fameux Jabikel, le plus grand cheval
+du pays, le vrai support, le vrai chandelier qu'il faut à ce Cierge de
+Neuvaine.
+
+A la procession, le ferme gonfalonier plonge dans l'extase les filles du
+village, en portant, sans fléchir les hanches la bannière de sainte
+Véronique.
+
+Aussi la mère de Gentillie, femme positive dont la ferme périclite
+depuis la mort de son _baes_, Nonkel Verjans, pleure de joie en
+inventoriant et en supputant sur les doigts les richesses qui écherront
+à sa fillette. La commère passe le temps à tourner et à retourner, en
+esprit, la belle robe bleue, de vraie soie, comme pour une reine, et le
+voile blanc, aussi long que celui d'une Notre-Gentille-Dame, et les
+lourds pendants d'oreilles, descendant jusqu'aux épaules, et toutes les
+merveilles dont Sander a promis d'adorner Gentillie dans quelques jours,
+aussitôt après la rentrée des moissons.
+
+Cependant Gentillie garde sa contenance réservée. «Ma fille a toujours
+été un peu timide!» dit la mère Verjans. «C'est un agneau de douceur;
+vous verrez, Sander, quelle tendre _bazine_ vous aurez là!» En
+attendant, Sander voudrait bien la presser contre son gilet. Mais il a
+beau revenir à la charge et lui parler constamment de cette canaille de
+Pintloon, en donnant de grands coups de poing sur la table et en sacrant
+comme un cosaque, lui, le pieux xavérien et l'édifiant congréganiste,
+Gentillie ne fait pas un pas pour venir chercher protection dans ses
+bras contre le détestable mécréant. Gentillie sursaute à ces explosions,
+mais regarde le braillard d'un air singulier, plus dédaigneux
+qu'admiratif.
+
+--_Savez-vous quoi_? dit un jour la vieille Verjans à son futur
+gendre, vous avez l'air trop résolu, trop crâne pour que Gentillie prenne
+peur à l'idée d'une visite de l'Esprot. Vous lui communiquez votre
+vaillance et elle rougirait de paraître si poltronne que ses pareilles
+à côté d'un mâle de votre espèce.
+
+--C'est vrai, la mère! opina le grand garçon. Et il se promit de changer
+de tactique.
+
+Ce soir, à sa visite habituelle, concurrence faite à la salamandre
+légendaire, il dégoisa, mais sans jactance:
+
+--Les récoltes rapporteront de l'or cette année. Je n'aurai pas assez de
+mes greniers pour les loger. A condition toutefois que ce misérable....
+
+--Voulez-vous que je vous dise une chose, Sander Bischbosch!
+l'interrompit cette fois Gentillie. Ce n'est pas pour vous chagriner,
+car vous êtes un honnête garçon, mais à votre place je ne descendrais
+plus de cheval avant d'arriver à votre ferme du Dyck-Graaf, et je ne
+perdrais pas mon temps à faire des contes à une particulière qui ne veut
+pas se marier....
+
+Le pauvre Cierge de Neuvaine demeure camus, bouche bée, comme s'il
+venait d'attraper un coup de soleil. La vieille mère de Gentillie fait
+sauter dans le feu la pleine marmitée de pommes de terre qu'elle
+n'entendait que secouer.
+
+--Qu'a-t-elle dit, notre fille! Elle veut rire, Sander, pour sûr? clame
+la vieille.
+
+--Je pense ce que je dis! confirme Gentillie. Croyez-moi, tout est fini
+entre Sander et moi.
+
+Suffoqué, l'amoureux ne trouve pas un mot à articuler, et après quelques
+gloussements qui ne sortent pas, et de grands gestes dans le vide, il se
+retire, les jambes se dérobant sous lui, ployant pour la première fois
+sous le faix, lui, le droit Cierge de Neuvaine!
+
+La veuve court pour le rappeler, mais Gentillie arrête sa mère par le
+bras.
+
+--Inutile, ma mère! J'en tiens pour Pintloon et ne veut d'autre homme
+que celui-là!
+
+--Ah! vocifère la vieille paysanne, qui voit s'écrouler son rêve de
+fortune. Ah! gémit la commère en sautillant de la chambre à la cour et
+de la grange à l'étable, tant ses bras et ses jambes lui démangent. Ah!
+c'est ce que nous verrons, ma fille!
+
+Et lorsqu'elle rentre dans la chambre, trouvant Gentillie toujours aussi
+sotte, aussi extravagante, voilà qu'elle ne parvient plus à se contenir
+et qu'elle se met à la battre à la trépigner, à la traîner par terre,
+sans que la grande bestiasse se défende et se révolte, si bien
+qu'elle-même doit s'arrêter, exténuée, plus démolie encore que
+l'impassible rebelle. Alors, la vieille se met à geindre, à se tâter,
+comme si c'était sa fille qui l'avait battue.
+
+Le lendemain, elle essaie de gagner la têtue par la douceur:
+
+--Dis, mon enfant, dis-moi, il est venu ici ce réprouvé, il t'a jeté un
+sort, raconte-moi tout, veux-tu?
+
+--Non, répond Gentillie qui n'a plus desserré les dents depuis la
+veille, en jetant sur la paysanne son troublant et mystérieux regard
+couleur de mer houleuse; non, dit-elle avec une farouche résolution,
+Pintloon n'a jamais mis le pied chez nous....
+
+--Où l'as-tu vu alors, malheureuse? Parle.
+
+--Je ne l'ai vu, ni entendu!... Je ne le connais que par tout le mal que
+le village raconte. Et pourtant il me semble que je l'ai toujours là,
+devant les yeux. Et sa pensée me remplit tout entière.... Et cela
+bourdonne dans ma tête comme la si douce musique de l'orgue et j'en
+suis toute parfumée, comme si je m'étais couchée dans les foins.... Oui,
+plus ils le disent laid, repoussant et sordide, plus je me le représente
+aimable, appétissant, plein de ragoût....
+
+--Oh! tais-toi, perdue! Oh! tu vois bien qu'il t'a ensorcelée, le
+Lucifer! Sainte-Marie, c'est le diable même qui parle par la bouche de
+mon innocente enfant!
+
+Et elle s'arrache des mèches de cheveux gris, et tombe à genoux, et tord
+les bras vers le ciel.
+
+Cependant Gentillie s'entête. Elle paraît sourde, aveugle, insensible à
+tout ce qui se passe autour d'elle. Exhortations, menaces, bourrades,
+autant de moyens essayés en pure perte. C'est comme si plus rien n'avait
+prise sur son être ensorcelé. Elle rappelle à Sander une maugrabine de
+la foire, une de ces bohémiennes acoquinées avec l'enfer, qu'un
+sacripant de son espèce traversait de longues aiguilles à tricoter, sans
+que la mâtine perdît une goutte de sang, ou poussât un gémissement ou
+fît seulement la grimace....
+
+Il revient pourtant à la charge, le grand Sander. Il n'a garde de passer
+son chemin le soir, comme elle le lui a conseillé. Mais elle ne l'écoute
+même pas.
+
+Alors, exaspérée, bazine Verjans ne la ménage plus. Elle congédie ses
+filles de basse-cour et impose à Gentillie les corvées, les gros
+ouvrages, les labeurs rebutants.
+
+--Je briserai bien ta mauvaise tête! gronde la fermière aux abois. Tant
+pis, si c'est le seul moyen d'en déloger le diable! Tu crèveras ou tu te
+remettras avec Cierge de Neuvaine.
+
+En vain, elle lui a représenté que cette rupture avec Sander entraîne
+leur ruine et qu'elles vont devoir quitter la ferme et mendier par les
+routes. Cette extrémité n'a rien de redoutable pour Gentillie.
+
+Foulée comme la dernière des serves, elle peine, laboure, s'exténue
+vaillamment, sans une plainte, sans un mot, soutenue par on ne sait
+quelle force surhumaine.
+
+Cependant, la nouvelle de l'inqualifiable toquade de Gentillie
+s'ébruite, se propage, et engendre presque autant de scandale et de
+rumeur que les déprédations de l'Esprot, quoique la mère Verjans et le
+digne Sander aient tout fait pour cacher cette honte. Les veuves trop
+mûres et les filles montées en graine qui avaient envié à Gentillie les
+récoltes prospères, les vaches laitières, la ferme du Dyck-Graaf, le
+grand cheval Jabikel, et surtout le superbe blondin qui porte si
+crânement l'étendard de sainte Véronique sans plier les reins, glosent
+et cancanent, et brodent à l'envi sur le compte de cette puante et s'en
+vont colportant toutes sortes de vilaines et atroces histoires.
+
+A les en croire, il ne s'agit pas de «simples imaginations» ou d'un
+califourchon: l'Esprot en personne vient bel et bien trouver Gentillie
+la nuit dans sa soupente. Il prend le chemin des toits comme les matous.
+Parbleu, cet exercice n'offre aucun danger aux amoureux de son espèce.
+Jef Maalbank affirme l'avoir épié et suivi un soir, comme le gaillard
+sortait de chez sa sorcière, et comme ce Jef le suivait de près et
+allait l'atteindre, le sacripant prit l'apparence d'un mulot et
+s'évanouit dans une rigole.
+
+Sur les instances de la veuve Verjans, le curé intervient pour rappeler
+la malheureuse au devoir et à la raison. La mère demanda même au sage
+pasteur de recourir aux exorcismes, mais celui-ci, moins crédule que ses
+ouailles, prétend que sur les âmes troublées une bonne parole exerce
+plus d'effet que les incantations d'un autre âge. Et pourtant le digne
+prêtre échoue aussi dans ses tentatives quoiqu'il ait trouvé, pour
+ébranler la monomanie de cette malheureuse, de ces accents évangéliques
+qui illuminent et régénèrent les consciences.
+
+Quant au grand Sandor, il court et rôde dans la campagne, presque aussi
+fou que sa triste fiancée; mais aussi agité qu'elle est impassible. Il
+ne désespère pas encore de faire revenir Gentillie sur sa détermination.
+En cachette, il voit la mère, car il n'ose plus affronter la physionomie
+frigide et pleine d'aversion de son ancienne promise.
+
+Et, en secouant le poing, il a juré de tuer cet exécrable Pintloon.
+
+Naturellement, la maladie de la jeune Verjans ajoute à la célébrité de
+l'insaisissable bandit. Plus que jamais on s'occupe de ses méfaits et de
+ses prouesses. Sur les conseils de Cierge de Neuvaine, pour que la
+malheureuse n'entende plus parler de ce damné dont la réputation lui a
+tourné la tête, à bout de remèdes, la veuve se décide à séquestrer
+Gentillie dans sa soupente. Mais de son galetas la recluse surprend tout
+ce que les gens de la ferme se chuchotent sur l'Esprot, lorsque l'heure
+des repas les rassemble dans la salle d'en bas. Elle pâlit, seules ses
+pommettes s'enflamment comme si l'enfer lui soufflait constamment au
+visage le feu de ses forges éternelles.
+
+La captivité de Gentillie dure depuis une semaine, lorsqu'un soir,
+l'oreille collée à la trappe, elle entend causer Sander au pied de
+l'escalier, avec la _bazine_ Verjans.
+
+Sander raconte d'un ton réjoui que cette fois on tient Kriel Pintloon,
+bloqué dans les dunes non loin de Coxyde: «Pour lui couper toute
+retraite les pêcheurs ont brûlé l'allège avec laquelle l'aventureux
+gaillard se risquait sur les flots, quand on le serrait de trop près. On
+a tiré des coups de fusil. Un soldat de la ligne a été tué dans
+l'escarmouche. Après avoir envoyé force mitraille au bandit, les
+traqueurs ont suivi une traînée de sang. Mais après une heure d'une
+course enragée, ils n'ont ramassé que le chien Dapper. Blessée à mort,
+la maudite bête, au lieu de se traîner sur les pas de son maître,
+s'était lancée d'un autre côté, afin de dépister les chasseurs. Grâce à
+cette ruse, l'Esprot n'est pas encore pincé. Mais la chasse continue et
+il faudra bien qu'il se rende, à moins que le diable, son maître, ne
+l'ait emporté!»
+
+--Brave Dapper! murmure Gentillie avec une sorte d'admiration envieuse.
+Et la mort du fidèle chien la décide: L'Esprot est seul à présent.
+
+Ce même soir elle attend que tout le monde soit couché, puis elle
+enjambe la fenêtre, tombe sur le fumier, se relève sans s'être fait de
+mal et s'engage dans la campagne.
+
+
+III
+
+Elle marche à l'aventure, tout droit, vers les dunes. Quelque chose
+l'avertit qu'elle arrivera encore à temps. Les battements de son coeur
+redoublent, elle presse le pas, gravit les sablons: il doit être là.
+
+Ses suggestions ne l'ont pas trompée.
+
+Exténué de fatigue, hâve, poudreux, ensanglanté, à demi vautré, dressé
+sur ses coudes, le menton dans les poings, sa canardière à portée de la
+main, l'Esprot apparaît tout à coup à la jeune fille.
+
+C'est bien ainsi que Gentillie l'avait rêvé. Brun, crépu, plus basané
+qu'un pêcheur de la côte, nerveux comme un lynx, efflanqué comme un chat
+de gouttière, des yeux aussi noirs mais aussi inflammables que la poix:
+le voilà, ce Kriel Pintloon, ce mauvais bougre! Et Gentillie trouve ce
+noiraud, ce sécheron autrement magnifique que le grand Sander.
+
+En la voyant venir à lui, résolue, foulant le terrain croulier d'un pied
+aussi sûr qu'une coureuse de grèves, indifférente aux piqûres des épines
+noires et des argousiers, dans la clarté douteuse du matin, Kriel
+Pintloon se dresse d'un bond, atteint son fusil, épaule:
+
+--Holà, que veux-tu? Que viens-tu faire ici?
+
+--Vivre avec toi! répond-elle avec simplicité, comme si c'était chose
+convenue depuis longtemps entre eux. «C'est bien toi Pintloon?»
+
+--Si c'est moi! Et après? Les cent florins de la prime t'auraient-ils
+alléchée, par hasard? Dans ce cas tu as compté sans ton homme, ma
+mie.... Allons, haut le pied ou je tire!
+
+--Je veux vivre avec toi! répète Gentillie sans se laisser intimider.
+
+--Ah ça, te moquerais-tu de moi? ricana le bourru. Vivre avec Pintloon!
+Tu n'est pas dégoûtée, la génisse? Pourquoi pas t'offrir tout de suite
+au diable.... Assez de balivernes! Allons, décampe....
+
+Pour toute réponse elle continue de marcher vers lui.
+
+--Par exemple! s'exclame Kriel. En voilà une qui a du toupet!
+
+Puis, comme elle le rejoint, après l'avoir dévisagée un instant: «Eh
+bien!» fait l'irrégulier, d'un air perplexe, en se grattant l'oreille,
+lui, le gaillard qui ne s'étonne de rien, «si c'est là ta diablesse
+d'envie, et quoique toutes les femmes de la terre ne valent pas le chien
+que les salauds m'ont tué; approche, et on verra!... Au fait, tu arrives
+peut-être à propos.... Tu sais marcher à ce que je vois.... On me serre
+de près; les bonnets à poils se vantent déjà de me tenir! je crève de
+faim...»
+
+Justement elle avait eu le bon esprit de se munir de son souper de
+prisonnière et elle lui passe le quignon de pain noir. En le dévorant à
+belles dents, il poursuivait sans même la remercier:
+
+--Ce n'est pas tout. Je vais manquer à mes engagements.... Veux-tu filer
+pour Adinkerque?... Demande Zele, dit la Tonne; mande-lui que tu viens
+de la part de l'Esprot. Il te remettra soixante kilos de Wervicq, avec
+lesquels tu t'arrangeras pour passer de l'autre côté; d'ailleurs, il
+t'instruira en conséquence; si j'en réchappe, tu me trouveras chez la
+Tonne, à ton retour. Pour ta gouverne, les habits verts ont des fusils
+et leurs chiens des crocs. Salut et bonne chance.
+
+Sans rien dire, Gentillie dévala de la butte.
+
+Lui se dirigea d'un autre côté. Lesté, redevenu indifférent, sceptique,
+il sifflotait une bourrée.
+
+Six jours se passèrent. Parvenu encore une fois à dépister ses
+traqueurs, l'Esprot se trouvait dans l'arrière boutique de la Tonne à
+Adinkerque. Gentillie était en retard, mais l'Esprot ne s'inquiétait que
+de la provision de tabac. L'aurait-elle volé? se disait le
+contrebandier.
+
+Le septième jour, elle reparut souriante, radieuse, mais blanche comme
+une morte. Elle traînait la jambe et ses vêtements de paysanne aisée
+s'effilochaient à présent comme ceux d'une bagasse.
+
+Avant de prendre le temps de la dévisager il l'interpella d'un ton
+rogue: «Ah! c'est toi? Là, vrai, ce n'est pas malheureux». Puis,
+remarquant sa pâleur et le désordre de son équipement: «Ah! ah! que
+dis-tu du métier, ma fine! Pas commodes les gabelous, hein? Heureusement
+que la perte n'est pas grande. C'est égal, mauvais début, et si tu m'en
+crois, nous arrêterons les frais...»
+
+--Tu te trompes! Ils ne m'ont rien pris. Voici l'argent....
+
+Kriel agrippe et compte rapidement la poignée de numéraire, le coule
+dans son gousset, et, un peu radouci, examinant son auxiliaire:
+
+--Pourtant ils t'ont troué la peau.... Tu as les jupes passées à
+l'amidon rouge....
+
+--Peuh! leurs chiens m'ont fait des agaceries....
+
+--Et tu as pu leur échapper....
+
+--Au moyen de ceci....
+
+Et elle lui montre un méchant couteau de poche.
+
+Kriel daigne sourire d'un rire approbateur et même s'informer encore des
+bobos faits à la petite:
+
+--Où es-tu blessée?
+
+--A la cuisse. Une simple éraflure....
+
+--Et cela ne t'empêchera pas de marcher?
+
+--Oh! que non!
+
+--A la bonne heure.... En route, alors!
+
+Et c'est par ce coup d'essai que Gentillie obtint de pouvoir accompagner
+l'ombrageux Pintloon.
+
+
+IV
+
+Elle le suivit toute déguenillée, pieds nus, tremblant la fièvre,
+mettant à le servir, à deviner ses intentions un empressement qui ne se
+relâchait pas; ambitieuse de lui faire oublier le chien Dapper, qu'il
+regrettait et dont il ne parlait jamais, en ses fréquents accès
+d'humeur, sans tourner à l'avantage du quadrupède la comparaison entre
+celui-ci et Gentillie.
+
+Elle lui épargnait les risques et les corvées; pour qu'il ne s'exposât
+pas, c'était elle qui, en pays découvert, allait puiser de l'eau
+potable. Elle gueusait pour lui, d'étape en étape, ou se rendait même en
+maraude.
+
+Lorsqu'elle revenait les mains vides, après avoir essuyé les rebuffades,
+les insultes, et même les brutalités des paysans, ou après des démêlés
+avec les gardes-côtes et les gabelous que ses attitudes louches et
+vagabondes commençaient à intriguer, son amant exaspéré par les
+fringales, en proie à une colère blanche, la battait sans pitié. Il la
+jetait par terre, la daubait en plein visage.
+
+Elle ne murmurait pas, ne détournait pas la tête, se laissait défigurer;
+mais de grosses larmes coulaient de ses yeux fixés sur lui avec une
+tendresse à toute épreuve. Il l'aurait tuée qu'elle eût trouvé cette fin
+naturelle et, venant de ses mains bénies, enviable.
+
+C'était son chien de garde. Pendant que l'Esprot dormait à la belle
+étoile ou dans une grange mal fermée, elle faisait sentinelle mieux que
+ne l'eût fait Dapper. Elle en était arrivée à oublier son sexe.
+D'ailleurs Pintloon ne lui témoignait pas plus d'attention qu'à une
+bête.
+
+Ils vécurent des mois ainsi, souvent séparés par les expéditions. Jamais
+elle ne songea à profiter de la bifurcation de leurs routes pour
+s'arracher à cette servitude; au contraire, lui absent, elle se rongeait
+l'âme, angoissée, haletante après son retour. Il la retrouvait douce,
+baissée, aimante, comme il l'avait quittée. Elle accourait et obéissait
+au moindre signal; ne se plaignait jamais sous la charge; souvent foulée
+et strapassée comme une bête de somme. A part lui, Pintloon finissait
+par se féliciter de cette acquisition.
+
+Il ne lui parlait que rarement ou s'il s'adressait à elle c'était pour
+la rabrouer.
+
+Cependant, une nuit d'hiver, à Dunkerque, comme ils se retrouvaient
+après une expédition très lucrative où elle s'était particulièrement
+distinguée, et que Pintloon s'était payé le luxe d'un vrai lit dans une
+auberge à peu près habitable du port, en entendant sa vigilante
+complice claquer des dents et grelotter sur le carreau, il céda à un
+mouvement de pitié, et sans aucune idée de paillardise, il l'appela
+auprès de lui, sous les draps.
+
+Respectueuse, un peu craintive, ne pouvant croire à une telle
+condescendance, elle hésitait; alors il la somma par un juron. Toujours
+grâce à sa belle humeur, il se fit qu'en la sentant près de lui, il
+commença par la taquiner, puis s'échauffant, la trouvant plus potelée
+qu'il ne le croyait, pour la première fois depuis leur vie commune, il
+la traita en femme, prodigalement; et cette nuit, tant fut immense la
+félicité de Gentillie qu'elle eût voulu agoniser contre sa poitrine.
+
+Le lendemain pourtant, il ne lui témoigna pas plus d'égards; elle, par
+contre, loin de se montrer exigeante, fut plus prévenante et plus humble
+que jamais. Depuis ce rapprochement il la traitait à la fois en
+maîtresse et en bête de somme. Les raclées finissaient par des caresses
+et, réciproquement, les étreintes amoureuses dégénéraient en effroyables
+tueries.
+
+Mais pour mieux mériter les faveurs du mâle, elle endurait les mauvais
+traitements du bourreau. C'était à la fois son souffre-douleur et son
+souffre-plaisir.
+
+ * * * * *
+
+Cependant, à Lampernisse, le grand Sander se représentait les formes
+désirables de la fugitive. Souvent il parlait de courtiser une autre
+paroissienne. Il n'aurait eu qu'à choisir. Il avait même commencé à
+exaucer les souhaits d'une belle soupirante. Mais le grand Jabikel
+continuait à s'arrêter à la porte de Gentillie. Alors Sander, mettant
+pied à terre, entrait et s'entretenait de l'enfant perdue, avec la veuve
+Verjans, et n'avait plus le coeur à de nouvelles poursuites.
+
+ * * * * *
+
+C'était le troisième été que l'Esprot et Gentillie passaient ensemble.
+Un soir que la lune éclairait l'étendue, un de ces soirs trop clairs,
+funestes aux travailleurs de l'ombre, Pintloon, amolli par la tiédeur
+parfumée et chatouilleuse de l'atmosphère avait traité sa compagne avec
+une douceur plus continue que d'habitude. Peut-être son coeur allait-il
+enfin se fondre et payer autrement que d'amour matériel le dévouement de
+sa compagne? Tout à coup le contrebandier dressa l'oreille et murmura
+avec une certaine sollicitude: «Ne bouge plus!... Ils viennent!»
+
+Gentillie n'eut que le temps de s'étendre sur le dos parmi les
+genévriers, comme elle faisait en ces moments d'alerte, tandis que son
+homme courait se blottir plus loin.
+
+Mais on les avait vus! Pantelante, elle entendit des détonations; elle
+reconnut la voix brève et corsée du vieux fusil de Kriel, le bruit d'une
+planche qu'on déchire; puis d'autres coups de feu plus grêles, mais
+nombreux et répétés. Des lueurs blanches déchiraient la nuit bleue. Une
+balle siffla non loin de sa cachette, et Gentillie aperçut, dans les
+rayons lunaires, Pintloon trébuchant comme un ivrogne et s'appuyant à un
+buisson pour recharger son arme.
+
+--Foutu! murmura-t-il d'une voix rauque, en lui jetant un regard dont
+elle devait se rappeler la détresse mêlée de rage, et, vaincu, il
+s'abattit dans les hoyats.
+
+En le voyant tomber, les agresseurs, gendarmes et paysans, qui s'étaient
+tenus prudemment à distance, accoururent et l'empoignèrent à la fois. Le
+grand Sander, à la tête de quatre à cinq gars de Lampernisse, voulut
+l'achever à coups de sabots, comme une bête puante, mais Gentillie se
+jeta devant lui, avec un cri atroce, et Cierge de Neuvaine s'arrêta net,
+en se voilant la face, tant elle avait l'air d'un spectre.
+
+A l'aube, on charroya Pintloon, tout blessé qu'il était, par les routes
+vicinales dans un de ces tombereaux où les toucheurs alignent les veaux
+menés au marché. Il s'agissait de le conduire à la prison de Bruges. On
+prit à peine le temps de panser sa blessure; épuisé par l'hémorragie, il
+gisait sans connaissance au fond de cette caisse, sur un peu de paille
+et, malgré sa faiblesse, quoiqu'il n'eût pu seulement lever la main, les
+gendarmes l'avaient ligoté.
+
+A la nouvelle de sa capture, les ruraux, que son seul nom avait si
+longtemps terrorisés, s'ameutaient sur son passage. Aux étapes, les
+badauds payaient la goutte aux gendarmes pour pouvoir s'approcher du
+brigand. Grimpés sur les roues et l'échelette, ils se penchaient,
+riaient à présent de le voir si chétif, si piteux, si misérable, à la
+merci du premier venu. Ils s'enhardissaient à le pincer, à lui arracher
+un frison de cheveux et ses soubresauts de douleur les mettaient en
+joie, et ils se vengeaient par ces privautés de toute la chair de poule
+qu'il leur avait donnée.
+
+A Lampernisse, l'arrestation du pendard déchaîna une véritable kermesse.
+Des sarabandes se nouaient autour du tombereau d'infamie.
+
+--_Wel! Wel!_ C'était donc pour ce vilain moineau que Gentillie avait
+éconduit le crâne Sander Bischbosch, dit Cierge de Neuvaine! Et le
+rimeur de l'endroit ajouta à la complainte composée sur les exploits du
+«Fléau de la Westflandre» un couplet de circonstance, dans lequel on
+associait Gentillie à la gloire du bandit: l'Esprote à son Esprot!
+Quelle honte! Quel opprobre!
+
+Seul Sander Bischbosch ne jubilait plus.
+
+Revenu de sa stupeur à la vue de sa misérable amante faite comme une
+brûleuse de moissons, le bon Sander, incapable de rancune, avait voulu
+ramener Gentillie à la veuve Verjans, mais les gendarmes s'étaient
+interposés en exhibant un mandat d'arrestation lancé aussi contre elle;
+complice de son détestable amant.
+
+--Oh! folle, folle Gentillie, comment en était-elle arrivée là?
+Instrument d'un homicide et d'un voleur, elle, la promise du riche
+Sander Bischbosch qui se réjouissait de la doter de plus de bijoux et
+d'atours que n'en possèdent les madones les mieux achalandées de la côte
+des Flandres.
+
+Gentillie, les mains attachées sur le dos, marchait derrière la
+charrette, entre les gendarmes. Elle se renfermait dans un mutisme
+d'idiote, et, habituée aux coups, elle ne sentait même pas la crosse du
+soldat qui lui labourait de temps en temps les épaules. Elle ne
+tressaillait qu'en entendant le patient se plaindre et demander «à
+boire!»
+
+Quand la sinistre cavalcade traversa Lampernisse, Sander Bischbosch alla
+se réfugier chez la vieille mère de Gentillie et ne se montra pas, comme
+si c'était à lui de rougir et d'avoir honte.
+
+Et les honnêtes gens blâmèrent le pauvre garçon de s'être rendu en un
+tel moment chez la mère d'une voleuse.
+
+
+V
+
+Ce Sandor fut encore plus déraisonnable en avançant à la veuve Verjans,
+complètement ruinée à présent, un peu du bel argent destiné à Gentillie,
+pour payer l'avocat de cette indigne espèce. Le défenseur plaida
+l'inconscience de sa cliente et réussit à la faire acquitter après trois
+mois de détention préventive.
+
+Un matin, les gens de Lampernisse la virent rentrer au village, jaune,
+maigre, les yeux cernés et creux. Et, à l'inexprimable scandale de toute
+la paroisse, elle portait sur les bras un petit diablotin crépu, noir
+comme un pruneau, aussi remuant qu'elle semblait énervée. La digne
+progéniture de Pintloon, rien que ça! Absorbée dans la contemplation de
+son petit, elle ne parut même pas remarquer le hourvari que causait ce
+retour.
+
+Elle ne témoigna aucune joie de son élargissement, mais accompagna
+machinalement sa mère. Peut-être eût-elle préféré partager le sort de
+son homme, condamné aux travaux forcés pour le meurtre du lignard?
+
+Les caresses de la vieille Verjans, qui sautait de joie, malgré ses
+rhumatismes, dans la cour du Palais, après l'acquittement, avaient
+laissé Gentillie aussi indifférente que les corrections d'autrefois.
+
+Volontairement elle se confine avec son bébé dans cette soupente d'où
+elle s'évada, une nuit néfaste. Ne la rencontrant jamais et les sachant
+sans ressources, les bonnes gens prétendent qu'elle vague la nuit et
+continue le métier de son abominable amant. Et la réprobation frappe peu
+à peu la veuve aussi bien que la fille.
+
+Malgré les criailleries et les indignations, Cierge de Neuvaine, le
+riche fermier du Dyck-Graaf, continue de s'occuper de ces pauvres gens.
+Encore si ce n'était que par charité; mais, croirait-on que, ensorcelé à
+son tour, il veuille encore du bien à cette fille-mère! Et, ce qu'il y a
+de plus inconcevable, c'est que la pécore continue de le rebuter.
+
+Impatienté par sa froideur, le bonasse Sander se risque à lui dire:
+
+--Ah! Gentillie, tu mériterais bien qu'on brisât cette mauvaise tête
+pour le mal que tu t'es fait à toi-même et à ceux qui t'aimaient!
+
+--C'est vrai! répond Gentillie. Mais si Dieu le voulait ainsi?
+
+Profitant de cette douceur encourageante, le digne Sander continue:
+
+--Eh bien, si tu te repentais et essayais de redevenir brave et
+raisonnable, tout pourrait encore s'arranger. Oui, nous partirions, nous
+irions vivre ailleurs, loin des mauvaises âmes.... Gentillie, reviens à
+toi, n'auras-tu pas une bonne parole?...
+
+Mais elle, de hausser les épaules, de courir à son enfant, et
+d'embrasser ce fils de Pintloon avec une exaltation qui ne laisse plus
+aucun espoir au jeune fermier. Mordu de jalousie, il n'a pu retenir une
+exclamation de dégoût:
+
+--C'est à ce vilain Esprot que vont ces caresses!
+
+Malheureux Cierge de Neuvaine! Il est temps qu'il sorte. Elle lui
+arracherait les yeux!
+
+Quelques mois après, la vieille mourut de chagrin. Il fallut vendre la
+bicoque, le lopin de terre et les instruments de labour. Les dettes
+payées, il ne resta plus à Gentillie que quelques écus.
+
+Sans avoir rien communiqué de ses intentions, elle quitta furtivement le
+pays, comme elle y était rentrée, le poupon sur les bras, ne daignant
+pas même se retourner pour voir une dernière fois le chaume sous lequel
+elle avait dormi tant de nuits heureuses et où sa mère venait de fermer
+les yeux pour de bon.
+
+Elle s'en alla demeurer à la ville aux environs de la prison où était
+enfermé Kriel Pintloon.
+
+Elle n'apercevait que les hautes fenêtres étroites comme des meurtrières
+et obstruées d'épais barreaux, trouant de leurs lignes noires la
+maussade muraille de briques sales.
+
+Lorsqu'elle s'éternisait sur le trottoir, le nez levé, essayant de
+flairer derrière laquelle de ces fenêtres se morfondait son maître, les
+sentinelles, dont elle contrariait la promenade de long en large, la
+repoussaient brutalement et répondaient par des charges à ses
+informations suppliantes.
+
+Pourtant une recrue, plus compatissante que les autres soldats du poste,
+apprit à la pauvresse que Pintloon avait été transféré de la prison
+cellulaire dans une maison de force au coeur du pays, d'où il ne
+sortirait probablement que vêtu de bois de sapin et les pieds en avant.
+
+Sa résignation imprévue à cette nouvelle ne fut pas la chose la moins
+déconcertante de la vie de l'Esprote.
+
+Peut-être n'y croyait-elle pas?
+
+Quelle que fût son impression, elle continua de vaguer aux environs de
+la première prison de Pintloon sans songer un instant à émigrer à sa
+suite.
+
+Son bâtard grandissait et, pour le nourrir et l'élever, ses derniers
+écus mangés, elle chercha du travail.
+
+A présent elle s'employait à rendre des services aux soldats du poste,
+aux geôliers, aux commis. Elle faisait les commissions, fourbissait les
+armes, astiquait les buffleteries ou rangeait le ménage des guichetiers
+célibataires.
+
+Elle finit par faire partie du grand édifice morose et désolé.
+
+Elle éprouvait une sorte de tendresse respectueuse pour les gendarmes
+qui avaient blessé et capturé son homme. Sentiment de grossière
+admiration pour la force armée et victorieuse. Les jours de fête,
+lorsqu'elle voyait les pandores en grande tenue, luisants, bien peignés,
+la peau rose, moustaches cirées, le colback irréprochablement brossé, le
+baudrier blanchi à la craie, elle les dévorait des yeux, fière d'avoir
+collaboré à ce gala. On aurait dit qu'elle essayait de se concilier ces
+soldats tout-puissants en faveur de son fils, à l'exemple des pauvres
+dévots qui s'approvisionnent d'indulgences pour les jours de tentation.
+
+Mais lorsqu'elle les voyait certains soirs, au retour des expéditions,
+poudreux et couverts de sueur, l'air implacable, sabre au clair,
+cavalcadant aux côtés des paniers à salade, et que leurs hautes
+silhouettes s'engouffraient, deux par deux, sous le portail béant et
+noir, et que les battues de leurs chevaux résonnaient dans le préau
+derrière les murailles, elle gagnait peur, appelait le polisson qui
+jouait dans la rue, fermait sa porte à double tour et pressait le gamin
+contre elle avec une sollicitude et des angoisses de poule qui tremble
+pour son poussin.
+
+D'autres fois aussi lorsque, se prenant de dispute avec le fils de
+Gentillie, les méchants voyous, pour le réduire _à quia_, lui
+jettent à la face ce sobriquet déshonorant: Fils d'assassin!
+Fils de voleur! Fils de l'Esprot!» la bougresse fonce comme une lionne
+sur la bande agressive, dégage, en distribuant force taloches dans le tas,
+le gamin écrasé par le nombre, et ne rentre que lorsqu'elle les a mis en
+fuite à coups de pierre.
+
+
+VI
+
+Des années se passent encore. Le fils de Pintloon devient un grand
+garçon, bien découplé, de figure éveillée, mais de mine réfractaire
+comme celle de son auteur.
+
+Choyé, gâté par sa mère, il a contracté des habitudes de paresse et de
+débauche, boudant les métiers réguliers et rêvant bamboches et
+escapades.
+
+Les soucis et les tracas de la mère redoublent.
+
+Et chez l'Esprote se produit ce sentiment bizarre: plus le garçon prend
+la taille, les habitudes du corps et la physionomie du condamné, plus
+Gentillie se désintéresse du souvenir de son terrible amant.
+
+Son amour maternel se double d'une tendresse plus exaspérée, moins
+quiète. Insensiblement Gentillie confond le jeune gars rôdeur de
+carrefours et batteur de pavé, le voyou précoce et impudent avec le
+hardi malfaiteur d'autrefois.
+
+Maintenant, lorsque devant elle on fait allusion au prisonnier, la rude
+travailleuse regarde son interlocuteur d'un air hébété comme si elle ne
+savait pas ce qu'il veut dire et elle continue sa besogne.
+
+Une pièce administrative tombe chez elle, par la poste, et l'avertit
+officiellement du décès du contrebandier. Pas plus de larmes qu'à la
+mort de sa mère. Elle regarde son sacripant de fils, à l'air rogue et
+effronté, comme pour dire que ce trépas lui est égal à présent.
+
+Dans sa maladive faiblesse pour le gamin, elle ne sait quoi inventer
+pour le retenir auprès d'elle.
+
+Elle n'a rien à lui refuser, elle se prive, se saigne pour lui, elle
+travaille nuit et jour, nettoie, «fait des quartiers», ravaude, repasse;
+tout cela pour qu'il puisse aller boire, fumer dans les bouis-bouis et
+jouer au bouchon avec les bonneteurs et les jolis efflanqués de sa
+trempe. Elle le veut aussi propret, bien coiffé et bien chaussé.
+
+Elle entretient leur petit ménage comme un nid d'amoureux; et toute
+vieille, fourbue, ratatinée, courbatue, sa belle fleur de santé et de
+femme flétrie par les privations, les brutales aventures et les
+quotidiennes dégelées, elle redevient coquette, soigne sa mise, se
+nippe, s'attife, comme s'il s'agissait, pour elle, d'épouser le gros
+Cierge de Neuvaine.
+
+Et tous ces frais de coquetterie, et toutes ces attentions séduisantes,
+pour le jeune Esprot. Ah! n'est-ce pas ainsi qu'elle se représentait
+Pintloon, le contrebandier, durant ses veilles mal conseillères à
+Lampernisse, dans les ténèbres de sa mansarde!
+
+Lassé par ces chatteries, et ces caresses, et ces baisers importuns, le
+jeune drôle ne se gêne pas pour la repousser durement; et comme elle
+insiste, peu à peu lui aussi prend l'habitude de la battre.
+
+La première fois que le vaurien s'oublia à ce point, la pauvre femme se
+mit à rire: à présent la ressemblance avec le passé devient complète!
+L'autre Pintloon n'avait-il pas commencé ainsi!
+
+Le gamin prit goût à l'exercice. Rentrait-il ivre, après une perte au
+jeu, il passait son déboire et sa colère sur le dos de la pauvre femme.
+Et la résignation presque extatique de ce misérable corps, renversé et
+immobile, la prière de ces yeux, l'imploration sans rancune et même sans
+impatience de cette bouche qu'il achevait d'édenter, ne faisaient que le
+mettre hors de ses gonds.
+
+Cependant le jeune coq tirait sur ses seize ans. Il s'amusait à des jeux
+plus agréables. Le poil lui venait aux lèvres. Et les polissonneries
+entre mauvais capons, manquant de ragoût, il commençait à pincer les
+petites gaupes du quartier.
+
+Un samedi, Gentillie rentrait exténuée d'un terrible nettoyage dans une
+maison de la rue passante sur laquelle débouchait leur impasse. Oubliant
+les ampoules saignantes à ses pieds, et ses bras ouverts par les
+corrodantes lessives à l'eau de javelle, heureuse de rapporter un peu
+plus d'argent à son _fiston_ et maître, elle surprit le gaillard, vautré
+sur son propre lit, avec une petite souillon du voisinage.
+
+Alors, emportée par la colère, aiguillonnée par une monstrueuse
+jalousie, son instinct maternel s'étant perverti, et devenant une
+véritable appétence d'amoureuse, elle se jeta entre eux, au grand
+ébahissement des polissons.
+
+Précoce comme il l'était, le jeune Pintloon n'eut pas de peine à
+comprendre cette anomalie. La fureur de la pauvre femme était si
+risible, sa triste mine si falote, que ce devint un divertissement pour
+le jeune drôle de provoquer des scènes de jalousie entre les tortillons
+des ruelles environnantes et la pitoyable Gentillie.
+
+Les guenuches rigolaient aussi comme des petites folles, et se prêtaient
+volontiers aux inventions scabreuses de leur galant.
+
+Une fois les cyniques questionnaires attachèrent la vieille au pied du
+lit, et débraillés et dépoitraillés, se livrèrent, sous ses yeux, aux
+ébats les plus lestes.
+
+La maniaque poussait des petits aboiements plaintifs de jeune chien à
+l'attache; et les méchants gamins pouffaient tellement que leurs déduits
+devenaient un simple simulacre.
+
+Ingénieux, de jour en jour ils raffinèrent leurs persécutions.
+
+Mais un soir qu'ils l'avaient taquinée plus que de coutume, le gars
+revenant d'une partie de garouage, trouva la folle toute pelotonnée,
+comme une boule. Il la secoua avec sa douceur habituelle: «Hé! la
+vieille rosse!»
+
+Elle ne bougeait plus; elle enfonçait sa tête grise dans un paquet de
+guenilles; frusques roussies par le contrebandier ou défroques usées et
+tachées par l'enfant.
+
+Ces hardes étaient trempées de larmes, attiédies de baisers; et
+Gentillie avait fini par y noyer tout doucement son dernier souffle.
+
+
+
+
+COMMUNION NOSTALGIQUE
+
+(TRANSPOSITION D'UN AIR CONNU)
+
+ Oui, s'est bien là le procédé inconscient
+ qui caractérise mes propres
+ écrits: l'amour de ce que l'on fait,
+ cette intensité de sentiment qui frissonne
+ sous des phrases en apparence
+ banales, cette nature de peintre
+ flamand qui fait que tout ce que notre
+ plume touche, prend l'aspect et la
+ couleur d'un tableau....
+
+ Henri Conscience _à l'auteur de
+ sa biographie 21 juillet 1881_.
+
+
+S'il n'existe point de mal comparable à la nostalgie, qu'on se
+représente ce supplice: endurer l'exil dans son propre pays. Cette
+peine, que ne connaîtront jamais les inconscients bâtards et les
+papillons cosmopolites, ronge et dévore, comme une consomption morale,
+beaucoup d'altières et nobles âmes, seuls enfants légitimes de la
+patrie.
+
+Le poète Barthélemy Welaan fut un de ces patients. Qui n'a connu ce
+Flamand endurci et militant dont la tête majestueuse et inquiétante
+tenait à la fois du mufle léonin et de la hure du sanglier? En ses
+derniers jours, lorsque personne de son entourage ne se doutait encore
+de la fin prochaine de ce lutteur, il nous confessa ou plutôt il nous
+permit de deviner, à travers sa superbe enveloppe physique, le mal
+incurable qui devait arrêter les battements de son coeur. Son état
+critique transpira dans une circonstance solennelle que j'essaierai de
+rapporter avec une piété digne de cette grande mémoire.
+
+Nous étions quatre à cinq artistes, réunis chez lui par les hasards de
+la rencontre, qui discutions, rompions des lances, entassions force
+paradoxes, déraisonnions avec prodigieusement d'esprit.
+
+Le vieux Welaan, indulgent, l'oeil vif, la main caressant sa longue
+barbiche de patriarche, prenait plaisir à ces passes d'armes, lorsque
+l'un de nous, assez épris d'exotisme, commit l'imprudence de jeter, en
+l'accolant à une épithète dédaigneuse, le nom d'Henri Conscience parmi
+notre carnage de réputations usurpées.
+
+Tudieu! il eût fallu voir se redresser notre hôte. C'en était fait de
+l'étourdi dénigreur, tant d'indignation ardait dans les prunelles grises
+du poète! Mais son poing ne tomba que sur la table. Il y eut un
+tintinabulement de verres à bière, et les dernières syllabes d'une de
+ces formidables malédictions thioises mugirent comme un tonnerre
+lointain. Un simple éclair de chaleur: la foudre n'éclata pas. Le large
+front irrité de Welaan reprit sa gravité sereine et un peu mélancolique
+des horizons septentrionaux. Puis, presque repentant de cette velléité
+de violence, se rendant compte des égards qu'il devait à l'inexpérience
+de son juvénile interlocuteur, il l'interpella sur un ton de triste
+reproche où perçait comme de la compassion:
+
+--Henri Conscience! Ne blasphémez pas ce nom, jeune homme! Vous ignorez
+l'oeuvre de ce génie, de ce bon génie de _notre_ Flandre.
+
+Notre intrépide, mais un peu téméraire ami, ne se tint point pour
+battu:
+
+--Pardon, mon cher maître. J'ai lu des traductions de ce grand homme.
+Minces! ses romans! Troubadours et pleurnichards. Beaucoup de bleu et de
+vert quelconques; pas l'ombre de coloris local. Ni terroir, ni racines.
+Ses paysages: des boîtes de Nurenberg; ses personnages: d'impersonnels
+fantoches taillés dans le même buis et au même couteau par les
+pensionnaires des Centrales; ses amoureux: de radieux béats de
+keepsakes.
+
+--Ah! les traductions! Voilà les conséquences de la traduction!
+interrompit Welaan. Tenez, voulez-vous avoir une idée de l'oeuvre de
+Conscience, de l'_esprit_ de l'oeuvre?
+
+Ce disant, il alla vers sa bibliothèque et en retira une plaquette aussi
+usée, aussi jaunie que le paroissien d'une dévote indigente.
+
+_Rikke-Tikke-Tak_! Voici qui convient. Quelques pages suffiront pour ma
+démonstration. Je ne verserai pas dans l'erreur--pour rester poli--que
+je reproche aux traducteurs français de Conscience, en traduisant phrase
+par phrase et mot par mot la médullaire prose flamande. Non, je
+transposerai cette nouvelle à votre intention; je vous la raconterai
+telle que je la sens, je vous la ferai lire entre les lignes à l'aide
+d'équivalents français.... L'épreuve vous convient-elle?
+
+Tous, sans en excepter le blasphémateur, nous protestâmes de notre
+curiosité et, à la façon d'un prédicateur s'inspirant d'un texte
+évangélique, Welaan consulta les premières pages du livre et commença,
+lentement, presque en psalmodiant:
+
+--Dans un site quiet et amorti de Campine, entre deux villages que le
+conteur appelle Desschel et Ralleghem, se dresse une ferme qui ne dirait
+rien au passant non initié. Sous son revêtement de plantes grimpantes,
+la façade percée de deux fenêtres glauques offre la physionomie d'une
+aïeule qui sommeille, cligne des yeux, dodeline du chef derrière les
+dentelles de ses coiffes. La porte-charretière s'ouvre sur l'étable où
+des vaches luisantes ruminent, dans un clair obscur mordoré; les poules
+picorent les restes de la pâtée du chien de garde; une perchée de
+pigeons couronne le toit de glui et, dans l'air vif, le purin s'évapore
+comme une cassolette.
+
+Le bonnet d'une fille de ferme paraît au-dessus de la haie et bat des
+ailes comme un grand papillon blanc. La voix rude d'un gars se mêle au
+cahot d'un attelage qui roule vers la ferme, toujours prêt à s'enliser
+dans le sable. Êtres et choses font relativement peu de bruit, ne se
+mouvent que lentement, comme à regret, et la nuit réduit facilement
+cette activité dérisoire, à un silence absolu....
+
+Immense, la plaine investit la borde solitaire:
+
+C'est d'abord un courtil planté de pommiers avares, puis des pacages
+bourbeux où s'épanche un avorton de ruisseau escorté de quelques aulnes;
+alors seulement commencent les garigues, les sablons tachés de genêts
+d'or, les nappes de bruyères vineuses, le tout trempé dans une
+atmosphère toujours humide, dans des vapeurs d'opale qui se dégradent à
+l'infini.
+
+Aux premières années du règne de Napoléon le Grand, de fort grand matin,
+il y avait toujours dans la chambre principale de la ferme une
+intéressante jeune fille aux yeux presque trop grands et trop noirs pour
+un visage si allongé.
+
+Assise dolente, devant son rouet, elle chantonnait un refrain dont le
+rhythme fougueux et les paroles martiales contrastaient étrangement avec
+la voix chétive de la fileuse:
+
+ _Ric-tic Attaque_
+ _Ric-tic Atout_!
+ _Hauts les bras_!
+ _Chauds les fers_!
+ _Francs les coups_!
+ _Ric-tic! Atout_!...
+
+Régulièrement, en descendant à son tour, la fermière gourmandait sa
+servante, une enfant abandonnée, une orpheline, et non contente
+d'exploiter son malheur, de l'outrer comme une bête de somme, la mégère
+s'oubliait jusqu'à la molester.
+
+Il advint que le chien aveugle fut trouvé mort de vieillesse un matin
+dans sa niche. Du coup, l'avare bazine imputa cette crevaison à la
+négligence de la pauvre Lena et pour châtier la prétendue coupable, elle
+imagina de lui faire remplir l'office de la brute:
+
+--Ah! fainéante bourrique! Tu as laissé mourir de faim le pauvre Spits!
+Eh bien, pour t'apprendre, c'est toi qui le remplaceras et au lieu de
+t'endormir sur ton rouet, tes pattes feront tourner le moulin à battre
+le beurre!
+
+Pour la première fois, la passive Lena regimbe. C'est trop d'ignominie à
+la fin! Devant cette résistance imprévue, la fermière écume de colère,
+s'élance sur la rebelle, la renverse, la roue de coups. La victime se
+laisse traîner sur la dalle, inerte, trop faible pour se défendre mais
+trop fière aussi pour se plaindre, et prête à mourir plutôt que de
+consentir à cette abjection.
+
+--Allons, au moulin, la chienne! Tu y passeras.... Dussé-je t'y pousser
+à coups de fouet.
+
+Mais soudain un troisième personnage se précipite dans la pièce et
+dégage la victime en empoignant vigoureusement la fermière par le bras.
+
+C'est Jan, le jeune baes, le fils unique de la veuve Daelmans: un solide
+blondin de dix-sept ans, tête ronde, physionomie à la fois douce et
+volontaire, des yeux bleus pleins de foi, des narines où palpite
+l'espérance, des lèvres débordant de charité; la chair musclée, les
+membres épais et solides; toute sa personne attachante dans sa
+gaucherie même et dans sa saine frustesse.
+
+Il était en train d'atteler son cheval à la charrue et le bruit de cette
+tuerie l'a rejoint dans la cour.
+
+--N'avez-vous pas honte, ma mère! dit-il en s'empressant de relever
+Lena. Écoutez bien, je suis las de ces horreurs et c'est la dernière
+fois que je vous menace: si jamais vous levez encore la main sur cette
+pauvresse, je vous abandonne; oui, je le jure....
+
+Il va s'engager par un terrible serment, mais Lena lui met la main sur
+les lèvres: «Merci, Jan, fait-elle, c'est fini à présent!»
+
+Et, sans ajouter une plainte, elle se rend à l'étable, détache la
+génisse, et la mène, le long du fossé, vers le pâturage.
+
+A l'endroit où la bruyère inculte rejoint les prairies marécageuses, se
+trouve un renflement de terrain planté d'un hêtre. Lena s'assied au pied
+de l'arbre, lâche la longe de la bête, et machinalement, ses lèvres
+rythment le refrain bizarre:
+
+ _Hauts les coeurs_!
+ _Chauds les fers_!
+ _Francs les coups_!
+
+Les heures de la matinée s'écoulent sans qu'elle s'en inquiète. Elle
+oublierait de manger si Jan, son protecteur, ne lui apportait quelques
+aliments.
+
+Depuis longtemps ils se voient tous les jours ainsi, en tête à tête,
+assis côte à côte sur ce tertre, échangeant de naïves confidences.
+
+Le jeune paysan la trouvant encore toute bouleversée des avanies du
+matin, prend ses mains dans les siennes et s'efforce de la consoler: «Oh
+non, Lena.... Tu ne souffriras plus. Ma mère m'a promis de ne plus te
+toucher.... Moi, je travaillerai un jour pour toi.... Mon affection
+rachètera les torts des miens.... Patiente donc, pour l'amour de moi....
+Sache bien que si tu te laissais mourir on me coucherait bientôt, à côté
+de toi, au cimetière.... Ah! j'aurais tant de choses à te dire, mais je
+ne sais par quoi commencer. Je ne comprends rien moi-même à ce que je
+ressens. Mon coeur bat si vite!... Comme si j'étouffais.... Tiens, ce
+matin encore, en te voyant échevelée et toute meurtrie, j'aurais voulu
+avoir mille bouches pour te faire une robe de mes baisers, une robe
+balsamique qui aurait transformé les mauvais traitements de ma mère en
+autant de suaves caresses!... Et même maintenant je voudrais
+t'envelopper tout entière comme l'air tiède qui tremble autour de
+nous.... Oh! ne t'effraie pas.... Il m'en faut moins pour être heureux:
+Presser de temps en temps tes mains, te frôler au passage, entendre
+seulement ta voix, te regarder et rester seul sans rien dire, sans
+bouger, auprès de toi....
+
+--Et moi, cher Jan, j'endurerais toutes les haines de la terre à
+condition de garder ta seule affection.... Crois-moi, ce n'est pas
+seulement la scène de ce matin qui me rend triste aujourd'hui.... Les
+champs semblent pleurer sur moi, et me parlent de séparation....
+
+Quelques heures plus tard, un colonel de l'armée française chevauchait
+botte à botte avec son aide de camp à travers les landes de Desschel,
+lorsque tout à coup il arrêta son cheval en donnant des signes de la
+plus violente émotion. Au milieu du silence vespéral, une voix de femme
+s'élevait doucement et dans ce que chantait cette paysanne, le colonel
+venait de reconnaître un refrain que lui-même entonnait autrefois, en
+manoeuvrant le soufflet, en battant l'enclume, en étampant allègrement
+les fers des roussins, car ce soldat de fortune avait exercé jadis à
+Westmalle le métier de maréchal ferrant.
+
+En ces temps lointains, la présence d'une gentille fillette, suivant
+avec une filiale admiration les nobles et plastiques travaux du
+forgeron, et répétant, après lui, le refrain martial, achevait de lui
+donner du coeur à l'ouvrage. Mais le ferme travailleur perdit sa femme,
+et de chagrin se mit à boire, négligea son métier lucratif, mécontenta
+la clientèle, si bien que la forge périclita et qu'un jour les gens de
+justice mirent dehors le pauvre rafalé et son enfant. Il se vendit à un
+recruteur et rejoignit l'armée du premier consul, après avoir remis,
+avec l'argent de la prime, sa petite fille à des voisins.
+
+Plusieurs années s'écoulèrent. Déjà gradé, l'épaulette à la manche et la
+croix des braves sur la poitrine, Karel Van Milghem revint au pays pour
+reprendre son cher dépôt, mais ses voisins avaient quitté Westmalle, et
+personne ne savait ce qu'ils étaient devenus, eux et la fillette confiée
+à leurs soins.
+
+Longtemps l'infortuné père parcourut les Pays-Bas, s'informa de sa
+Monique dans les bourgades les plus reculées, interrogea les passants,
+visita vainement les orphelinats et les asiles. Toujours leurré,
+toujours déçu, sans se laisser décourager, il reprenait ses recherches à
+chaque trêve que lui accordait l'infatigable conquérant, son maître.
+Pour endormir sa préoccupation bourrelante, il se battait comme un lion,
+se complaisait dans les dangers et les entreprises les plus surhumaines,
+et, par une amère ironie du destin, plus son désespoir augmentait et
+plus la vie lui devenait à charge, plus il rencontrait de prospérités et
+d'honneurs.
+
+Vous aurez deviné que le colonel Van Milghem reconnaît sa chère enfant
+dans le souffre-douleur de la bazine Daelmans. Naturellement, il emmène
+sur le champ sa fille à Paris et pour Jan Daelmans, Lena est aussi bien
+que morte.
+
+C'était une intrigue jusque-là fort banale et fort anodine; très peu de
+chose, en somme, que cette idylle de Jan et de Lena....
+
+--_La Fille du Régiment_, en néerlandais!... risqua l'incorrigible
+plaisant.
+
+Barthélemy Welaan ne l'entendit pas ou du moins fit semblant de ne pas
+l'entendre, en homme certain d'avoir le dernier mot.
+
+--Une liaison d'enfants, rien de plus, aurait-on pu croire--continua le
+conteur. Quelque coeur que vous accordiez à un paysan, encore n'est-ce
+là qu'un coeur de rustaud, enveloppé d'une membrane trop rude pour que
+des peines aussi subtiles que le mal d'amour accèdent à ce viscère! Le
+rural florissant a perdu son amie, la belle affaire! Il se consolera
+bientôt en lutinant une autre femelle. Ce gros soupirant a fait son
+devoir; admettons même qu'il ait montré plus d'humanité et de chevalerie
+que ses pareils, mais pour cette raison même, nous n'en attendons pas
+davantage. Et je trouve très naturel qu'en fumant et labourant sa terre,
+en s'évertuant du matin au soir, le jeune homme oublie cette amourette
+et que le passé idyllique pâlisse devant les soucis du présent et du
+lendemain; en un mot qu'à l'âge d'homme, las de son platonisme, la sève
+se montrant plus exigeante, notre robuste camarade, plus copieux, plus
+monté en ton, s'apparie honnêtement, sans répugnance et sans phrases, à
+une ronde pataude de sa paroisse, diligente et sanguine comme lui....
+
+Que vous connaissez mal, alors, nos paysans de Campine! Il en alla tout
+autrement de Jan Daelmans et son cas n'est pas exceptionnel dans ce pays
+d'imaginatifs.
+
+Oui, depuis le départ de Lena, la chanson du joyeux ferrant de Wesmalle
+hanta le jeune baes de la ferme Daelmans. Et, pour lui, ce chant ne fut
+pas le refrain sans conséquence que le roulier sifflote machinalement en
+entrechoquant ses sabots et auquel il n'attache pas plus de
+signification qu'à la fleur cueillie au bord de l'accotement et dont il
+mâchonne la tige par désoeuvrement et qu'il rejette avec la même
+indifférence dans l'ornière. Jan Daelmans fut complètement possédé par
+cet air.
+
+Comme autrefois Lena, il se lève avant les autres pour se trouver seul
+dans la grande chambre. Il s'éternise devant le rouet et l'escabeau
+abandonnés par la pâle fileuse. Peut-être attend-il que le rouet s'anime
+aux notes du refrain coutumier?
+
+Mais on marche au-dessus de sa tête dans la soupente. Avant que sa mère
+le surprenne, il s'empare d'une houlette et s'esquive rapidement. Il
+va,--toujours comme l'absente,--le long de l'aunaie, au bord de la douve
+où s'abreuvait la génisse, il atteint le monticule où Lena s'asseyait,
+où il la rejoignait en cachette au milieu du jour, il se laisse choir à
+plat ventre sous le hêtre, et, redressé sur ses coudes, il embrasse
+longuement des yeux la morne varenne, jusqu'à ce qu'il batte des
+paupières, et qu'il revoie la _désirée_ à travers le brouillard
+d'impérieuses larmes. Le susurrement des insectes, le friselis des
+feuilles lui chante le refrain fatidique. Alors, il s'enfonce le visage
+dans l'herbe, et se bouche les oreilles auxquelles la torturante mélodie
+bourdonne comme une guêpe maligne, mais il a beau faire, ses sanglots
+mêmes rythment l'air fatal, et sa poitrine s'abaisse et se soulève
+convulsivement à ces notes martelées.
+
+La crise nerveuse passée, il se relève, fait un effort pour s'éloigner,
+mais ses pieds restent comme attachés à cette place. Il enfonce alors la
+houlette dans le sol, croise les bras sur le manche, repose le menton
+sur les poings et demeure ainsi, immobile, en arrêt, les yeux
+interrogeant la grand'route sur laquelle il vit décroître la chaise de
+poste emportant Lena.
+
+La nuit le trouverait planté à la même place si une jeune paysanne, sa
+soeur, dépêchée par leur mère, ne venait le surprendre. La gamine s'est
+approchée de façon à ne pas être aperçue; sournoisement elle se glisse
+derrière lui, elle lui frappe l'épaule le plus rudement qu'elle peut. Il
+sursaute et ne répond que par la plainte sourde d'un malade touché à
+l'endroit endolori.
+
+Alors, avec la cruelle joie d'une cadette autorisée à faire la leçon au
+grand frère, elle lui rabâche les doléances qu'elle entend proférer
+chaque jour par leur mère:
+
+--Jan! Jan! Sois donc raisonnable.... Elle est vraiment jolie la vie que
+tu mènes. Penses-tu que notre pain cuise pendant que tu comptes les
+nuages qui passent! Depuis trois mois te voilà presque aussi fou que
+l'était cette paresseuse pièce qui partit avec ce soldat, son soi-disant
+père.... Ah! tu copies fidèlement ses lubies, à cette sorcière!...
+Comment tout cela va-t-il finir? Fi, Jan, à ta place je serais honteux!
+Notre mère garde le lit et c'est à peine si tu songes à elle. Veux-tu
+donc conduire la ferme à sa ruine, nous mettre tous trois sur la paille,
+et toi, finir à Gheel?
+
+Sans écouter cette litanie, docile, il marche devant elle, pour regagner
+le logis, toujours plongé dans ses divagations, toujours taciturne....
+
+--Hélas, cette blanche sorcière aux yeux noirs s'est vengée de nous sur
+le jeune _baes_, gémit la maisonnée.
+
+--Ah! que n'ai-je tué la malfaisante pecque! glapit la fermière.
+
+Ils recourent au curé du village pour rappeler le malade à la raison.
+
+A son tour le pasteur surprend le gars sur la butte du hêtre et lui
+reproche son apathie inquiétante. Comme Jan ne s'émeut pas plus de ce
+prêche que des giries de la famille, le pasteur s'impatiente et lui
+montrant le hêtre:
+
+--Mais, malheureux garçon, tu veux donc que ta mère accomplisse sa
+menace et que, pour te guérir, elle abatte cet arbre de malheur!
+
+Le jeune homme n'a fait qu'un bond, et secouant rudement le bras du
+prêtre:
+
+--Abattre cet arbre! Que venez-vous de dire? Ah! que personne ne s'avise
+d'y toucher, car aussi vrai qu'il y a un bon Dieu, la même cognée
+assommerait le hêtre et le bûcheron!
+
+Mais se repentant de cet accès de révolte, une réaction subite
+l'agenouillant aux pieds de son pasteur, il se débonde, se soulage comme
+un pénitent au confessionnal:
+
+--Après le départ de Lena, je voulus l'oublier, oh! bien sincèrement.
+Hélas! la plainte du soc retournant la dure me répétait son nom. Dans la
+grange mes fléaux cadençaient le désolant refrain de la fileuse. Le
+ramage des oiseaux s'ingéniait à imiter sa voix....
+
+Et comme le prêtre l'engage à quitter ces lieux hantés par le souvenir
+de la fille pâle, à partir pour Malines, à faire une retraite au
+séminaire.
+
+--Jamais! s'exclame Jan, jamais je ne me résignerais à cet exil.... Vous
+souvenez-vous de mon voyage dans les pays wallons, de cette absence de
+huit jours à laquelle me condamnaient les intérêts de la ferme? Ah! vous
+ne saurez jamais la torture que j'endurais!
+
+Libre de retourner au pays, chez nous, je marchais tout un jour et
+encore une pleine nuit, sans prendre de repos. O! le trop ineffable
+moment où l'odeur des brûlis me surprit, apportée par la brise matinale!
+Je dus m'arrêter, ma respiration s'embarrassait, je chancelai éperdu,
+enivré, oui, littéralement saoul. Et plus je humais l'incomparable
+arome, plus ma poitrine se gonflait, plus mes oreilles bourdonnaient,
+plus je me sentais défaillir. M'étant engagé dans le premier bois de
+sapins, ce fut une autre béatitude. Je tombai à genoux comme à l'église,
+je remerciai Dieu à haute voix--j'ai dû crier comme un fou--de m'avoir
+accordé cette grâce sans pareille: retrouver mon beau pays. Et le rouge
+soleil levant parut s'avancer vers moi pour me communier!...
+Croirez-vous qu'en découvrant la première touffe de bruyère je sois
+tombé dessus comme un affamé, et que l'ayant cueillie, avide, safre, je
+l'aie portée à mes lèvres. Que dis-je? je l'ai mangée avec délices,
+uniquement afin de rapprocher davantage de mon coeur et de mêler à mon
+sang la plante tant adorée!... Et, arrivé ici, ne pensez pas que je me
+sois rendu directement à la ferme.... Je courus d'abord reconnaître ce
+hêtre et ces buissons de genévriers.... Je leur parlai, je les
+étreignis, je les arrosai de mes larmes, comme si j'avais eu affaire à
+des chrétiens comme nous.... Ah! tout cela à cause d'_elle_.... Et c'est
+alors que vous me proposez de m'exiler pour six ans!... Non, mon père;
+jamais, jamais, jamais!»
+
+A ce passage, Barthélemy Welaan s'arrêta et passa la main devant ses
+larges orbites comme pour en éloigner une mouche importune; mais
+oserait-il me garantir, le rude homme, que du même geste il ne cueillit
+pas une larme perlant à la pointe de ses cils hirsutes, comme tremble
+une goutte de rosée à la barbe des seigles? D'ailleurs, pourquoi nous en
+défendre; nous suffoquions tous et, plus encore que les autres, le blond
+mondain, celui que nous surnommions Fortunio. Appuyé contre la paroi, le
+visage caché dans ses mains, il se détournait de nous pour sangloter à
+son aise. Cette page amoureusement patriale exaspérait, intensifiait
+toutes les poignantes tendresses, les facultés aimantes contenues en nos
+âmes et remuait en nous des fibres que nous ne nous connaissions plus.
+
+Le narrateur se remit le premier, et alors, presque radieux de notre
+émotion, radieux à la façon des vagues ensoleillées, il poursuivit, mais
+en consultant de moins en moins le texte original, improvisant,
+décrivant de mémoire, avec une exaltation augurale:
+
+--Entretemps, la riche Monique, entièrement au bonheur d'avoir retrouvé
+son père, recouvrait, à Paris, les forces et la santé. Entreprise par
+des maîtres habiles, la jeune vachère s'était dégrossie. Bientôt elle
+put assister aux bals et aux réceptions. Sa robuste beauté flamande,
+alliée à une grâce et à un charme naïfs, en firent une des reines de la
+cour impériale. Jan Daelmans lui-même aurait à peine reconnu dans cette
+grande brune, rieuse, mutine, presque provocante, épanouie comme une
+rose thé, sa liliale et dolente amie d'enfance.
+
+Mais, brusquement, la métamorphose s'arrêta et, par gradations
+insensibles, ce regain de santé, cette exubérance s'amortirent, cette
+turbulence, cette joie de vivre se calmèrent, et, dès le second hiver,
+son ancien penchant à la rêverie reparut, penchant discret, petits airs
+penchés que l'_Ossian_ de Macpherson allait mettre à la mode et qui
+paraient Lena d'un nouveau montant.
+
+Aux accords de la musique de bal, emportée dans le tourbillon de la
+danse, elle demeurait subitement distraite, perdait la mesure,
+s'arrêtait sur place. Au milieu d'un entretien aimable et frivole elle
+oubliait de répondre à son interlocuteur, le regardait sans le voir avec
+une étrange obstination, et, interpellée, rendue au sentiment du salon
+où elle se trouvait et des cavaliers qui lui faisaient leur cour, elle
+semblait se réveiller, sortir d'un rêve, choir de quelque ciel.
+Elle-même était la première à rire de ses évagations. Mais elle cachait
+la nature de ces «absences». Peut-être ne se rendait-elle pas compte des
+influences qui l'arrachaient à son milieu et à son nouvel entourage. Ces
+retours en arrière furent très vagues, très inoffensifs en commençant:
+
+En pleine assemblée mondaine surgissait le grand hêtre ombreux, isolé
+dans les sablons. Ce n'étaient plus les pas cadencés des danseurs et les
+soupirs des archets qui faisaient frémir et vibrer le cristal des
+girandoles, ce n'était plus des vétérans en uniformes chamarrés qui se
+confondaient en révérences devant d'éblouissantes maréchales: la brise
+passait dans la lande, éparpillant la poudre d'or des genêts, et les
+bruyères frissonnaient, frileuses et parfumées.
+
+Monique, ou plutôt Lena, revoyait-elle le hêtre et le mamelon, hantés
+comme ils l'étaient depuis son départ, par la figure pitoyable d'un
+jeune rustre qui tendait vers elle ses mains terreuses et la conjurait
+de ses prunelles humides? Mais plus d'une fois, au moment où un glorieux
+muscadin en habit bleu barbeau à boutons d'or, cravaté de dentelles,
+venait l'engager cérémonieusement à la danse, la fière demoiselle
+s'emparait de ces mains formalistes avec une avidité fiévreuse, les
+pressait énergiquement dans les siennes, dévisageait avec une
+persistance étrange le cavalier très interloqué; puis, déçue, sans
+s'excuser de sa méprise, le repoussait brusquement et se hâtait de
+quitter la fête.
+
+De passagères et anodines qu'elles étaient, ces visions devinrent de
+plus en plus fréquentes et redoublèrent d'intensité. Sous cette
+obsession, Monique prit en horreur la vie brillante où elle s'était
+jetée avec une sorte de frénésie, bouda les cercles aristocratiques,
+s'abstint de paraître à l'Opéra et à la Comédie-Française, et rechercha,
+comme en son enfance, la solitude et le recueillement. A présent, elle
+demeurait de longues heures dans le coin le plus sombre de ses
+appartements où, assise à la fenêtre, ses yeux suivaient le vol des
+nuages chassés vers le Nord. Et ses lèvres, s'entr'ouvrant sous l'action
+d'une occulte puissance, murmuraient le refrain rythmique de la blanche
+fileuse d'autrefois.
+
+Peu à peu sa carnation d'opulente rose thé se fondit, s'effaça pour
+faire place à la pâleur liliale et diaphane; ses yeux parurent de
+nouveau trop grands et trop noirs pour son blanc et mince visage.
+
+Le général Van Wilghem, qui n'avait que combattu mollement les
+dispositions bizarres de son enfant gâtée, finit par reconnaître la
+gravité du mal, et sur l'avis des médecins, songea à marier sa fille
+avec son aide de camp, vaillant et loyal garçon qu'il chérissait à
+l'égal d'un fils et qui portait depuis longtemps à la fantasque
+héritière un amour aussi ardent et aussi inépuisable que sa bravoure.
+
+Consultée, la jeune fille déclara à son père qu'elle n'éprouverait
+jamais pour ce soldat d'élite qu'une affection toute fraternelle.
+D'ailleurs, elle prétendait ne ressentir aucun malaise; elle ne
+convenait pas de la peine sourde et implacable que révélaient ses pâles
+couleurs.
+
+Enfin, un jour que son père éploré était parvenu à l'émouvoir, à force
+de supplications, elle lui avoua, avec la pudeur d'une vierge qui trahit
+son secret d'amour, son désir impérieux, inéluctable, de revoir la
+Campine.
+
+Le voyage, décidé sur le champ, ajourné malheureusement par les
+événements politiques, finit par s'accomplir. Il était grand temps:
+l'état de la malade empirait à vue d'oeil.
+
+Les frontières flamandes sont franchies: ils atteignent Anvers, une
+berline les conduit à leur nouvelle demeure, un de ces nobles et
+superbes hôtels de la place de Meir déserté par un patricien proscrit
+sous la Terreur. Au moment où la voiture s'engage dans l'allée cochère
+du palais, Monique jette un grand cri. Le général l'interroge avec
+anxiété:
+
+--Oh! ce n'est rien, mon père.... Mes yeux ont rencontré ceux d'un
+mendiant, posté contre une borne, et telle était l'expression obstinée
+de ses regards, qu'ils me traversaient le coeur; si j'ai crié, c'est que
+ce pauvre ressemblait à Jan Daelmans.... Mais ce n'est pas lui, j'en
+suis certaine à présent....
+
+La faiblesse et la fatigue de Monique empêchent les voyageurs de
+poursuivre leur voyage jusqu'en Campine. La moindre aggravation du mal
+la tuerait.
+
+Le père, assis auprès de la malade, épie, l'âme ulcérée, les ravages de
+la consomption sur cet idéal visage.
+
+Obstinément, la jeune fille ne sort de ses longues prostrations que pour
+fredonner d'une voix très douce, presque éteinte, le fatidique couplet
+du maréchal ferrant. Même pendant son sommeil, les syllabes mortelles
+persécutent ses lèvres.
+
+--Toujours cette chanson! Elle alimente ta tristesse, chère enfant; tu
+m'aimes donc bien peu que tu persistes à te faire du mal.... Ah! si tu
+voulais!...
+
+Et, de nouveau, son père la conjure d'épouser l'aide de camp.
+
+--Non, je vivrai libre... je ne veux appartenir à personne....
+Laisse-moi rester comme je suis ou plutôt redevenir ce que j'étais, mon
+père!
+
+Il insiste. Lorsqu'ils habiteront Desschel, dans leur natale Campine,
+quelle jouissance pour elle, de parcourir la contrée élue, en compagnie
+d'un époux digne de son rang et de ses perfections... de visiter à deux
+le hêtre favori, les genévriers bizarres, tous ces objets qu'elle ne
+cesse d'évoquer et qu'elle pourra palper de ses mains ferventes!
+
+--Oh! oui, père, que ce serait un grand bonheur! Mais le compagnon que
+tu me recommandes n'est pas un fils de notre Campine!... Comprendrait-il
+la chanson suggestive du grillon? L'ombre et les murmures des sapins
+ont-ils présidé aux ébats de son enfance? L'infini de la plaine et son
+incommensurable horizon ne sembleraient-ils pas monotones à ce nomade et
+capricieux enfant des monts, avide de déplacements et d'aventures....
+
+Elle s'interrompt.
+
+Elle a changé de couleur, son teint s'est subitement avivé, un sourire
+extatique s'épand sur ses lèvres frémissantes. Elle joint les mains,
+lève les yeux au ciel. Elle semble un de ces anges de marbre, immobiles
+sur les tombes; elle est blanche, elle est belle, mais sa beauté fait
+mal.
+
+Quelle musique plonge la malade dans ce ravissement?
+
+Le général prête l'oreille à son tour.
+
+Et de la rue, sous les fenêtres, monte très distinctement jusqu'à eux le
+refrain hallucinant, modulé avec un accent de mélancolie et de tendresse
+indéfinissables par une voix d'homme jeune, un peu rauque, un peu
+étranglée.
+
+Quoi, toujours cette chanson maudite! Une nouvelle dose de l'implacable
+poison qui lui reprend sa fille! Puis, n'est-ce pas de l'humble origine
+du général Van Wilghem que se moque l'impudent refrain!
+
+Furieux, le vétéran sonne ses laquais et leur ordonne de lui amener, de
+gré ou de force, le maraud qui les nargue et les persécute de son
+abominable complainte.
+
+Le pauvre hère que la valetaille empoigne et traîne non sans le rudoyer
+devant le maître, n'est autre que le mendiant loqueteux que la malade
+entrevit par la portière de la voiture.
+
+En reconnaissant, non sans peine, dans cette apparition lamentable,
+l'ancien protecteur de sa petite Monique, la colère du général tombe
+brusquement; il recule consterné, presque honteux de son humeur:
+
+--Vous, Jan Daelmans! Vous, dans cet état!... Vous, réduit à ce
+point!... Ah! c'est mal de ne pas avoir songé à vos amis! Que ne nous
+informiez-vous de votre dénuement? N'êtes-vous pas notre créancier pour
+la vie?
+
+Et, s'approchant d'un meuble, il fouille dans les tiroirs: on entend
+bruire des pièces d'or.
+
+De l'or à Jan Daelmans! De l'or à ce féru d'amour? Vous n'y songez pas,
+général! Il désirait simplement vous confesser le secret de sa vie, et
+dire ensuite, avant de partir pour de bon, un suprême adieu à son amie
+d'enfance:
+
+Ah! général, ces insultantes largesses le chassent plus brutalement que
+ne pourraient le faire vos estafiers! Et Jan se traîne, le coeur brisé,
+vers la porte.
+
+Mais cette crispante épreuve a vaincu les dernières hésitations de
+Monique. Impossible de se contraindre plus longtemps! Mue par une force
+surnaturelle, elle se précipite pour couper la retraite au paysan et
+s'affaisse devant lui en s'écriant: «Reste! Reste!..» avec un accent qui
+révèle au jeune homme une passion au moins aussi ardente que celle qu'il
+lui porte.
+
+Cette minute ineffable le paie largement de son long purgatoire.
+
+Le père a compris, et, pantois, sourcilleux, ne sait encore à quoi se
+résoudre.
+
+Alors, entraînant son Jan, elle tombe, avec lui, aux pieds du vieux
+soldat, et elle le conjure avec des paroles et des accents qui
+réduiraient en fleuves de larmes les montagnes de granit:
+
+--O père, pardon!... Retenez-le ou j'expire! C'était ce Jan, lui seul,
+toujours lui, que je voyais et que je regrettais, et que je voulais....
+C'est son absence qui me tuait.... Il est mon frère, mon doux
+protecteur, mon bien-aimé! O Dieu, il s'en irait une seconde fois, je ne
+l'aurais retrouvé que pour le perdre à jamais! N'est-ce pas que vous ne
+voulez pas qu'il parte, mon père?... Voyez, Jan me sauve, Jan me rend la
+vie; donnez-le moi... donnez-le moi!...
+
+Et, se relevant, sans attendre la réponse du père, Lena se précipite
+éperdue dans les bras du paysan. Le coeur sous les haillons, le coeur
+sous les dentelles, battent l'un contre l'autre. Des regards, comme
+jamais n'en échangèrent les plus violents possédés d'amour, se disent
+l'accablant infini de leur mutuel désir.
+
+En les voyant accolés, haletants, oppressés, si amoureux qu'ils en
+râlent, si jeunes, si beaux, si émaciés, si pâles, tristes pénitents
+d'amour, épuisés par le plus cruel des jeûnes, le général sent fléchir
+son orgueil et sa volonté. Pauvres êtres! Ils sont tellement à bout de
+forces que s'il disait non, en ce moment, ils expireraient dans les bras
+l'un de l'autre.
+
+C'en est fait. Deux larmes lentes et lourdes comme le givre qui
+s'égoutte des branches chenues, au premier rayon printanier, tombent
+lentement sur sa moustache de grognard, et, tout autre consentement lui
+restant dans la gorge, il ouvre des bras paternels à Jan Daelmans.
+
+Après quelques minutes de poignant silence, Barthélemy reprit avec plus
+d'onction encore:
+
+L'histoire de Jan Daelmans et de Monique Van Wilghem, cette idylle
+passionnée symbolise pour moi, les amours du Flamand et de la Flandre.
+
+Un jour la Flandre candide s'enfuit au bras d'un tuteur puissant qui
+l'étourdit dans les fêtes, la grise de luxe, la leurre d'une apparente
+félicité, et rêve de l'unir au Welche. D'abord, l'appétissante et
+plantureuse héritière prend goût à ces distractions, à ces passe-temps
+frivoles, à ces déduits superficiels. Heureuse et fière de ces hommages,
+de ces adulations, de ce changement survenu dans son existence
+jusqu'alors laborieuse et guerrière, traversée de périls, pleine de
+luttes et d'héroïsme, la fille préférée de la Germanie semble renier son
+origine et son passé. Mais un jour, la chanson des terribles ferrants
+de Gand et de Bruges, des virils communiers, des _Klauwaerts_, grands
+tombeurs de Welches, lui remonte aux lèvres:
+
+ _Hauts les bras_!
+ _Chauds les fers_!
+ _Francs les coups_!
+
+Elle se réveille. La nostalgie lui étreint le coeur: elle se consume en
+regrets et en désirs. Elle halète après son simple et rude compagnon
+d'enfance; il lui tarde de se régénérer dans ses viriles étreintes, de
+n'appartenir qu'à lui.
+
+De son côté, l'ami féal rappelle aussi, de toute la force de ses
+farouches tendresses, l'inconstante et désirable créature.
+
+En vain, pour le guérir de cet amour inextinguible, des conseillers
+timorés et de sang rassis ont-ils voulu le consacrer au service du
+Seigneur et l'arracher aux félicités profanes.
+
+--Oublie ton ingrate Flandre, lui ont suggéré ces conseillers, tourne
+tes regards vers Rome. N'aie plus de Patrie en dehors de l'Église.
+Applique-toi cette parole évangélique: «Ma Patrie n'est pas de ce
+monde!»
+
+Mais, efforts stériles! Paris n'agit pas avec plus d'influence sur la
+Flandre que Rome n'a d'action sur le Flamand. On a beau parler une
+langue étrangère autour d'elle, la parer d'ornements hybrides,
+l'affubler d'une toilette d'emprunt, tenter de la défigurer peu à peu,
+exiger d'elle le mépris de son ancienne condition, à certaines heures,
+de plus en plus fréquentes, la Flandre se rappelle ses travaux, ses
+victoires, et va jusqu'à regretter son long martyre.
+
+Entretemps, furieux de n'avoir pu l'attacher immuablement à Rome, les
+conseillers du Flamand l'expulseront de son bien, le voueront au
+vagabondage et à la mendicité. Et seuls les pauvres gens, les braves
+coeurs du peuple, les humbles femmes prendront pitié du gueux flamand
+qui se consume d'amour pour sa Flandre!
+
+Jusqu'au jour où elle te sera rendue, ta brune Patrie, ô mon féal
+garçon, mon blond Germain aux yeux bleus! Jusqu'au jour promis où, à ta
+vue, la Flandre aussi exposée que toi aux séductions et aux convoitises
+de l'étranger, la Flandre qui rompit les chaînes fleuries de la France
+comme tu tins en échec la Rome pontificale, jettera ce cri rédempteur:
+O Dieu! rends-le moi, lui seul peut me sauver!
+
+Puisse le Ciel écouter alors cette prière et vous réunir pour jamais, ô
+Frère, ô Patrie!
+
+Le vieux Welaan prononça ces derniers mots avec une exaltation
+prophétique. Chacun de nous dit _amen_, à cette patriale invocation.
+
+Et, comme à Jan Daelmans, il me sembla que le soleil natal--mais un
+soleil couchant--venait de me communier....
+
+
+
+
+CROIX PROCESSIONNAIRES
+
+
+Nous roulions péniblement dans les ornières de la route sablonneuse et
+apercevions depuis longtemps les écrasants corps de logis du
+Pénitencier, lorsque mon compagnon me désigna du bout de son fouet
+quelques croix de bois noir groupées au milieu de la bruyère.
+
+--Le cimetière des colons! proféra-t-il. Et il ajouta en souriant: «Il y
+a douze croix. Il n'y en a jamais eu, il n'y en aura jamais une de
+plus.... C'est beau l'administration.
+
+Puis redevenant grave et raccourcissant les guides: Là seulement le
+vagabond dort son premier bon sommeil. Les abeilles lui chantent leurs
+douces berceuses et la nature drape de violet--couleur adoptée pour le
+deuil des rois--la tombe du plus infime des mendiants!
+
+Combien de dépouilles gueuses engraissent ce sol inculte: carcasses
+ravagées de routiers endurcis ou savoureuses pulpes de novices!... Pas
+plus que le couperet ne nombre les têtes des guillotinés, ces douze
+croix ne comptent les tertres qu'elles foulent en passant.... A chaque
+décès le fossoyeur déracine la croix du plus ancien des douze derniers
+morts, et en surmonte la nouvelle tombe anonyme....
+
+Mieux que moi vous savez combien le paysan de cette contrée incline au
+merveilleux. Aussi les mouvements de ces croix dans la plaine ont-ils
+frappé son imagination. Il prétend que l'humeur nomade et réfractaire
+des bougres enfouis s'est communiquée, par une vertu diabolique, au
+signe rédempteur qui devait protéger leur guenille corporelle. C'est de
+leur propre gré que ces croix s'ébranleraient une à une pour rôder à
+travers la campagne. Croix errantes, croix en peine! Elles arpentent la
+lande fée comme les batteurs d'estrade et les hors la loi tournaient
+dans le préau, ou viraient attelés à la meule du moulin. Le paysan leur
+a donné ce nom suggestif: Croix Processionnaires.
+
+Moi-même en les apercevant aux heures ambiguës, complices des mirages et
+des hallucinations, je les confondis bien souvent avec une compagnie de
+corbeaux repus, frileusement serrés l'un contre l'autre.
+
+Cette comparaison me hanta surtout il y a trois ans, pendant une
+épidémie de typhus qui faillit dépeupler tout le camp des bagaudes. Dans
+l'infirmerie, encore plus sinistre que les autres quartiers du Dépôt,
+pour cette raison que les horreurs du lazaret s'y greffent sur celles de
+la prison, toute la truandaille, tant les vieillards que les jeunes
+garçons, expiraient par totales chambrées.
+
+Là-bas, dans les sablons, les macabres défricheurs ne faisaient que
+fouir et tasser la terre, que planter et déplanter les arbrisseaux de la
+croix. Mais ils avaient beau s'évertuer, le fléau chômait encore moins
+et leur envoyait tombereau sur tombereau d'engrais humain. Aussi mes
+douze corbeaux noirs n'avaient-ils jamais été à pareille curée!
+
+Le carnage fut même tel qu'afin de ne pas alarmer les honnêtes
+villageois d'alentour le directeur du Dépôt ordonna de ne plus procéder
+que la nuit à ces inhumations en masse.
+
+Mais en dépit de la prévoyance administrative, les bergers noctambules,
+isolés dans la plaine, assistèrent à des apparitions terrifiantes:
+
+Les Croix Processionnaires si lentes et si graves se mirent, une nuit, à
+courir comme des éperdues. Elles allaient tellement vite qu'elles
+prenaient à peine le temps d'imposer leurs mains noires sur les fosses
+fraîchement remuées. Elles trébuchaient contre les tertres, battaient
+des bras, tombaient pour rebondir aussitôt. Et leurs sournois
+porte-cierges, les feux follets, au lieu de les calmer et de les
+rallier, s'amusaient de leurs gambades et de leurs culbutes,
+exaspéraient leur panique en les enlaçant dans de livides spirales
+d'éclairs.
+
+Aujourd'hui encore, lorsqu'on mentionne ce prodige, à la veillée, les
+fileuses récitent un pater et un ave pour les âmes du Purgatoire et les
+gars les plus résolus tirent de fiévreuses bouffées de leurs longues
+pipes de Hollande.
+
+Cependant depuis que la _mortalité est redevenue normale_, comme disent
+les rapports officiels, les croix ont repris leur allure mesurée, elles
+se remettent à marcher lentement, résignées....
+
+--Oui, murmurai-je à mon tour, en embrassant d'un regard presque
+nostalgique la plaine violette et le buisson des Croix Processionnaires;
+oui, rappelez-vous les vers du Dante: _Tacendo e lagrimendo al passo che
+fanno le letane in questo mondo!_
+
+
+
+
+LE MOULIN-HORLOGE
+
+ Et le Verbe s'est fait Chair
+
+
+Je sais un moulin broyant aux infâmes le pain de l'expiation.
+
+Point d'ailes qui batifolent au vent salubre et frisquet des espaces.
+Rien du moulin à toit pointu comme un capuchon, par-dessus lequel les
+belles filles jettent leur blanc bonnet,--du moulin campé sur la butte
+ou la digue, regardant croître les moissons et la marée;--ni du moulin
+romantique, du moulin à eau des ballades, trempant ses palettes dans les
+cascades folles et s'éclaboussant avec un grondement de tonnerre bon
+enfant;--du moulin montagnard qui réduit gaves et ruisseaux en écume
+plus blanche que la farine. Jamais de bergamasques mitrons n'en
+prennent allègrement le chemin, un sac sur l'épaule; jamais de pimpantes
+meunières, affligées d'un meunier jaloux, n'y coquettent avec les
+chasse-mulets égrillards.... Non, c'est le pire moulin de Sans-Souci,
+car de quoi pourraient bien se soucier les patentés et inamovibles
+canapsas?
+
+Je sais une horloge palpitante et convulsive, une horloge en peine comme
+une âme, marquant l'heure, exclusive et spéciale, à des trappistes
+involontaires qui firent un emploi subversif de leur temps et de leurs
+bras.
+
+Mouvement de l'horloge, mouvement du moulin se confondent, battant le
+même tic-tac. C'est de la farine qui s'écoule dans ce sablier fatidique.
+Horloge et moulin ne font qu'un.
+
+Il y a cinq ans, je vis ce moulin-horloge, et depuis, ne parviens pas à
+l'oublier, et depuis, mon pain pétri de farine peu suspecte a contracté
+une indélébile amertume de larmes et de sueur; et depuis, toutes mes
+heures sonnent au cadran des irréguliers, et comme une épave, je flotte
+à la dérive....
+
+Je sais un moulin sinistre que desservent d'incompatibles moulants
+maillotés de gris terreux et de fauve comme des bêtes puantes.
+
+N'osant les détranger, la société les étrange. Ils sont jeunes, copieux,
+pleins de vie, mais tarés pour le reste de leurs jours. Il n'est
+anabaptiste assez efficace qui leur confère une nouvelle virginité
+légale. Il n'existe eau lustrale assez lénitive, eau régale assez
+corrosive pour laver leurs stigmates. Et telle, la contagion de leurs
+turpitudes que leurs rédempteurs deviennent leurs complices!
+
+Manutention unique! Meuniers contre nature, ne moulant de blé que celui
+de leur propre pain!
+
+Depuis ma naissance, j'appréciai bien des appareils, découvris nombre
+d'engins funèbres, d'ustensiles et d'outils plus condamnables et plus
+meurtriers que des armes avérées, souvent je parcourus des ateliers
+ressemblant à des arsenaux ou à des champs de torture, mais nulle part
+rien ne me troubla comme ce moulin-horloge, dont la grouillante épure me
+délabre....
+
+Mon guide préjugeait-il mon impression? Il usa de précautions oratoires,
+recourut à d'extrêmes ménagements avant de me conduire devant cette
+suprême scène d'ilotisme. Le digne homme m'y prépara, comme à la
+nouvelle d'une catastrophe. Il paraît que tous ceux qui affrontèrent la
+même géhenne en sortirent blêmes et défaits. Dans ces conditions
+qu'adviendrait-il de moi?
+
+Conformément à l'itinéraire, on monte d'abord dans les combles. Le
+grenier ne contient, outre la provision de céréales, qu'une manière
+d'auge, en forme d'entonnoir, de la contenance d'un setier, et dont la
+pointe s'engage, à travers le plancher, dans le corps de la machine
+fonctionnant en-dessous. Les meules invisibles mettent le plancher en
+trépidation. Il est temps de remplir la trémie lorsque cesse le
+ronflement souterrain. Aussi, en attendant que la mesure se soit
+écoulée, deux servants apathiques, affalés sur des sacs, sommeillent ou
+baguenaudent. Et si le brusque silence du moteur, cessant de leur
+chanter sa berceuse, ne les arrache pas à leur indolence, un coup frappé
+contre le plafond ou un juron caverneux, venant d'en bas, les rappelle
+en sursaut à leur office périodique.
+
+C'était la trémie banale et anodine de tous les moulins, et les deux
+faitards chargés de l'alimenter ne risquaient guère de succomber à la
+tâche.
+
+A notre entrée, empressés, mais maussades, ils s'étaient mis debout et
+en position militaire, par respect.
+
+Je fis la moue, ébauchai un imperceptible mouvement d'épaules voulant
+dire: «Peuh! le terrible moulin et les pitoyables meuniers, en vérité!»
+
+Mon inquisitorial conducteur surprit ma pensée, et avec ce séreux et
+frigide sourire professionnel des gardes-malades et des geôliers:
+
+--Doucement, cher Monsieur, n'augurez pas trop favorablement de ce
+préliminaire. Comme j'ai eu l'honneur de vous en avertir, le moteur de
+ce moulin est extrêmement particulier, je dirai même excessivement
+particulier.... Puissiez-vous vous familiariser aussi promptement avec
+les autres organes de l'appareil, avec la cause qu'avec l'effet. Notez
+bien que vos répulsions probables seront toutes physiques, toutes
+nerveuses.... Lorsque nous sortirons du laboratoire, pour peu que vous
+réfléchissiez au motif de cette révolte sensorielle, vous conviendrez
+que c'est surtout l'apparat, la mise en scène, et peut-être le
+symbolisme de ce travail qui rebutent et crispent vos fibres
+affectives.... En y regardant de plus près, il n'y a pas là de quoi
+fouetter un chat ou plaindre un malandrin! Mirage! simple mirage, je
+vous assure! Illusion d'optique sentimentale! Mais nos contemporains
+envisagent le réel à travers une lentille grossissante, se montent le
+coup, nourrissent de si subtiles délicatesses, préjugés si morbides, et,
+appréhendant d'occultes actions dans les conjonctures les plus
+naturelles, deviennent plus irritables, plus chatouilleux qu'un écorché!
+
+Pendant ce nouveau préambule, mon introducteur soulevait une trappe et
+nous descendions un escalier en colimaçon. Arrivés au bas, il s'arrêta
+encore, la main posée sur le loquet, comme pour m'accorder une dernière
+minute de grâce.
+
+Puis il poussa brusquement la porte et la battit après m'avoir fait
+passer devant lui, pour me couper la retraite.
+
+Nous nous trouvions dans une vaste pièce carrée, relativement basse,
+qu'éclairait fallacieusement un rang de quatre fenêtres offusquées par
+de poudreuses toiles d'araignées,--mais il y flottait encore plus de
+brumes que de ténèbres. D'abord j'avais écarquillé les yeux sans rien
+voir. Je perçus le courant d'air d'un mouvement giratoire, des ailes ou
+des volants passaient en me frôlant de leur haleine, j'entendis rauquer
+et corner une sorte de locomobile, sans suspecter le moins du monde que
+cette rumeur haletante, rythmique pouvait provenir d'une batterie de
+poitrines humaines. Puis, autour de l'arbre de couche, emboîté dans le
+corps du moulin, masqué par un travail de charpenterie, je distinguai
+une énorme roue horizontale, une lourde roue sans jantes et à dix rais.
+A mesure que cette masse tournait, de compacte elle devint grouillante
+et articulée; j'y démêlai des tronçons humains et vivants; tantôt un
+torse, tantôt une cuisse, maintenant une paire de mollets, aussitôt
+après des poings convulsés, et encore un profil, un galbe, l'attache
+d'un col athlétique, la rondeur d'un menton, le méplat d'une tempe, et
+souvent rien que le rictus d'une bouche, la grenade rouge des lèvres,
+l'émail d'une mâchoire, la flamme d'une prunelle. Un instant encore et
+ces ébauches se précisèrent, les silhouettes prirent corps, les membres
+épars se réunirent et me représentèrent une trentaine de garçons
+robustes, de fière encolure, actionnant, trois à chaque rais, la roue
+immense et pesante. Penchés en avant, empoignant les rais comme des bras
+de levier et de treuil, pesant de toute leur énergie sur le manche, ils
+poussaient, marchaient au pas, balançaient les hanches, la croupe levée,
+de l'allure moutonnière et passive d'une bête de somme. Ils rôdaient,
+rôdaient, sempiternellement, sans proférer une parole, mais non sans
+renâcler comme ces rosses aveugles qui manoeuvrent des chevaux de bois
+et pour qui le carrousel forain représente le vestibule de la fourrière
+et de l'enclos d'équarrissage.
+
+Uniformément vêtus de vestes courtes, découvrant la saillie et la
+rondeur du râble, leurs têtes glabres et rases coiffées d'un bonnet
+rond, ils viraient, pour virer encore et toujours.
+
+Leurs cheveux soyeux ou crépus, ces cheveux d'adolescents, orgueil de
+leurs mères imprévoyantes, tombèrent pitoyablement sous les ciseaux
+affectés, en cette colonie, à la tonte des ouailles. Et, aussitôt, à les
+voir bretaudés et poupards, on se demande quelles Dalilas de grands
+chemins livrèrent ces Samsons à la rancune de notre bourgeoisie
+philistine?...
+
+Pour plus de commodité, la plupart ont retroussé leurs manches et quitté
+leurs sabots.
+
+Ils sont donc trente pendards charnus, trente frelampiers dans la fleur
+de l'âge, qui émeuvent le moulin!
+
+Chaque fois qu'il passe devant moi, un de ces moteurs humains, toujours
+le même, lance à haute voix le chiffre des révolutions exécutées par
+l'équipe. Il est l'aiguille principale de cette horloge, l'annonciateur
+des minutes révolues, le timbre monotone et discord, funèbre comme un
+glas. Ainsi tintent les clarines aux fanons des vaches égarées et
+coassent les clarinettes funambulesques.
+
+Et chaque fois qu'il braille: un... trois... sept... treize..., c'est
+une minute à la sinistre horloge.
+
+Et chaque fois qu'il arrive à deux cents, c'est une heure à l'horloge de
+la Malchance.
+
+Alors il se tait et s'arrête tout court. Le surveillant réveille les
+deux clampins du grenier. Au-dessus un sac de grain s'écroule dans la
+trémie.
+
+J'ai remarqué qu'en nous jetant le chiffre de ses rotations, le compteur
+se détournait de notre côté et que ses partenaires, en virant, nous
+dévisageaient à leur tour.
+
+Malgré le clair-obscur, la brume et la poussière, ces yeux m'ajustent et
+me pénètrent. Il y en a de phosphorescents et de veloutés, de mouillés
+comme une pelouse crépusculaire, d'aigus comme la bise de décembre. Les
+uns câlins et raccrocheurs évoquent le luminaire des alcôves, d'autres
+angoissent et fascinent ainsi qu'une lanterne de coupe-gorge. Et dans
+ces visages glabres, blanchis par les longues claustrations, les yeux
+les plus pâles, les yeux d'azur et de rosée paraissent ténébreux et
+nocturnes.
+
+A mesure que le nombre des révolutions augmente, le marqueur clame d'une
+voix de moins en moins assurée. Et, conjointement, ses compagnons
+ralentissent le pas, élargissent leurs enjambées, s'arcboutent, se
+calent avec plus d'effort, et en s'arrêtant sur moi, les prunelles
+deviennent de plus en plus appelantes.
+
+Aux derniers tours la roue gémit, s'enlise, ne démarre qu'à peine; les
+propulseurs piétinent sur place, marquent le pas. Ceux qui se
+déhanchaient et se carraient avec une certaine jactance, s'alanguissent,
+se relâchent. Sourires ambigus, moues veloureuses dégénèrent en une
+grimace de détresse.
+
+--Deux cents!... Halte!
+
+Un tour de plus et ils croulaient.
+
+Trente nouveaux colons, dispos et séjournés, qui, adossés aux murs,
+badaudaient, bras croisés, en attendant le moment de tourner à la meule,
+relèvent leurs camarades exténués. Ces remplaçants se bousculent avec un
+empressement inconcevable. Ils se disputeraient même les places à la
+roue, ils se battraient pour entrer dans la coursière, si le roulement
+n'avait été réglé d'avance, et si des gardiens n'intervenaient dans les
+compétitions.
+
+La corvée rapporte à ces bannis les quelques centimes nécessaires pour
+se procurer, à la cantine, le tabac et d'autres douceurs. A la fin de
+la semaine, ils palpent leur mouture en ces grossiers méreaux de plomb,
+monnaie fictive des colonies pénitentiaires.
+
+Et voilà pourquoi, jamais en notre matériel pays, limiers de trait
+jappant de plaisir, frétillant de la queue, prodigues de caresses, au
+moment où le maraîcher brutal ou le garçon boulanger sournois les
+attelle sous la charrette surchargée, ne témoignèrent impatience plus
+fébrile et plus inattendue, que ces fils de chrétiens appelés à remplir
+cet office bestial.
+
+L'état lamentable de ceux qu'ils suppléent ne les rebute pas. Et même si
+de nombreux relais ne guettaient l'instant de s'atteler à la machine, à
+peine relevés de corvée, leurs frères rendus, à bout de forces,
+retourneraient avidement à ce supplice rémunérateur.
+
+Remontée après chaque heure, l'horloge se remet en mouvement avec une
+intrépidité nouvelle, les aiguilles fraîches évoluent sans accroc, les
+barres craquent sous les poignes affermies, les pieds se lèvent et
+retombent en cadence, la voix du nouveau marqueur, le timbre de
+l'horloge résonne plus franchement.
+
+Mais, peu à peu, la gorge du compteur se resserre et se voile,
+l'impulsion se ralentit, les visages épanouis se contractent; je vois
+des gouttelettes sourdre à leurs fronts, les muscles se bandent moins
+facilement, la respiration s'embarrasse, les yeux affleurent aux orbites
+et les têtes penchent vers les croupes qui les précèdent.
+
+Quelques tours après, les corps charnus fument comme des chevaux de
+labour et se noient dans leurs propres effluves. Une troublante vapeur
+d'étuve et de chambrée sature le manège. Le crissement des dents, le
+anhèlement des poitrines couvre le ronron félin des meules. La psalmodie
+du compteur n'est plus qu'un râle....
+
+Combien nombrai-je de fois deux cents tours, combien s'écoulèrent de ces
+heures excentriques, combien de fois les moteurs rompus, écartelés,
+firent-ils place à des organes nouveaux? J'ignore aussi bien la somme
+des voix sonores et cuivrées que fêla cette horloge patibulaire!
+
+Et cette procession de physionomies qui me sourirent moitié sardoniques,
+moitié filiales, qui m'implorèrent en se dirigeant obstinément de mon
+côté, qui repassèrent chacune deux cents fois, toujours plus pressantes
+et plus pitoyables, avant de se dissiper,--dans quels limbes---
+inexaucées!
+
+Sans cesse se reformaient d'autres cortèges de patients, et les nouveaux
+venus rappelaient, sans les répéter, leurs obsédants prédécesseurs.
+
+A chaque relais, je regrettais ceux qui ne défileraient plus, et
+pourtant, à peine les fraîches recrues s'étaient-elles mises en marche
+que je ne vivais plus que par elles et me suspendais à leurs mouvements!
+
+Pupilles dilatées où alternèrent tant de lumière et tant de nuit!
+Regards inconciliables qui désarmèrent et s'attendrirent peu à peu!
+Sueur plus lamentable que des larmes de vierges! Fluide des aberrations
+majeures!...
+
+Aux approches du deux centième tour, les meules cessant de broyer le
+grain semblaient se retourner contre leurs moteurs, et moudre, et mordre
+avec la rancune de la matière électrisée, cette chaude et copieuse levée
+humaine!
+
+Mais le moulin avait beau réduire et fouler ses moulants, la liste en
+était inépuisable. Il y avait toujours des ressorts et des mouvements de
+rechange.
+
+Je restai sur place, ne pouvant, ne voulant bouger, me remettant à
+compter à chaque nouvelle réparation, les deux cents minutes de l'heure
+abominable.
+
+Et lorsque la voix du marqueur s'étranglait, que la buée s'épaississait
+jusqu'à me dérober les formes de ces patients bien-aimés, je souffrais,
+m'épuisais, me fondais comme eux.
+
+La langueur de ces jeunes corps descendait dans mes reins, le long de
+mes vertèbres, ces yeux vidaient mes os, pompaient ma moelle, ces
+bouches aspiraient mon reste de souffle, ces regards conjurateurs
+m'avaient imprégné de leur détresse, ces lèvres jaculatoires
+m'enduisaient de leurs tièdes et poignantes implorations, les effluves
+de cette adolescence déchue, me damnaient, me réprouvaient avec elle. A
+quelles extrémités m'aurait entraîné ce vertige? Leur rédempteur
+deviendrait leur complice....
+
+Quand mon guide, effrayé de mon mutisme et de mon inertie, me signifia
+que les ateliers se fermaient et m'arracha, presque de force, à cette
+dissolvante atmosphère, j'étais plus ivre qu'après une valse effrénée,
+j'avais vieilli d'au moins dix ans et je ne sais quelle force, quelle
+énergie, quelle sève j'avais dilapidées, quelle portion de mon être
+avaient neutralisée ces patients et s'était éventée à leur approche.
+
+Un immense dégoût m'avait pris de tout autre milieu et de tout autre
+temps. Le soleil m'offusqua, je trouvai la liberté superflue, et même la
+vie....
+
+Désormais, nul exorcisme ne serait assez puissant pour combler le vide
+universel.
+
+Je sais un moulin broyant le pain de l'infamie, je sais une horloge aux
+rouages de chair pantelante, aux mouvements saccadés comme un spasme.
+Horloge et moulin ne font qu'un.
+
+Le moulin-horloge marque une heure exclusive à des trappistes
+involontaires, les honnêtes gens diront à la plus abjecte des
+peautrailles.
+
+C'est à Merxplas, là-bas, tout au fond de la Campine.... On les a
+parqués et numérotés, ils sont plus de deux mille....
+
+Et depuis ma confrontation avec ce mirifique phénomène du
+moulin-horloge, mon pain a contracté une amertume indélébile, et quoi
+que j'entreprenne, toutes mes heures sonnent au cadran de la
+malchance.
+
+
+
+
+LE TRIBUNAL AU CHAUFFOIR
+
+ _A Monsieur Oscar Wilde,
+ au Poète et au Martyr Païen,
+ torturé au nom de la
+ Justice et de la Vertu Protestantes._
+
+
+Jacques la Veine, le loyal bougre, pensionnaire périodique du
+Pénitencier, venait d'y reprendre ses quartiers d'hiver.
+
+Pour la cinquantième fois, les portes du Dépôt s'étaient refermées sur
+lui.
+
+A cette occasion les camarades, vieux chevaux de retour ou vagabonds en
+fleur et novices, lui donnaient une petite fête au chauffoir, à l'heure
+de la récréation, oui une vraie fête d'anniversaire, intime et attendrie
+comme des noces d'or.
+
+Quand j'appelle vieux chevaux de retour une partie des pensionnaires de
+cet asile, ce n'est qu'une manière de parler, car beaucoup de
+récidivistes, comptant comme ce jubilaire de l'écrou une série de
+flétrissures juridiques, dépassaient à peine la trentième année. S'il y
+en avait d'aussi avariés et débiles que des fêtards de la haute, par
+contre il s'en campait d'autres attestant la salubrité de cette vie de
+rentiers sans rentes et de travailleurs des besognes fallacieuses, des
+métiers chimériques. Ils l'emportaient même en nombre dans cette
+assemblée sur les marmiteux et les valétudinaires, ces vigoureux et
+florissants garçons de génie, amis de la sainte paresse ou des
+passe-temps inutiles mais ingénieux; goulus ou friands mangeurs de
+fruits défendus, pour la plupart très respectueux, toutefois, des
+faiblesses et des candeurs, incapables de flétrir une fleur, de ravir un
+nid ou d'abuser d'un enfant; poètes en action, humanité de luxe, ne
+prenant conseil que de leur conscience et se résignant pour l'amour des
+beaux gestes et des affirmations catégoriques aux traques, aux
+ligottages, aux mises à l'ombre, parfois aux lents supplices.
+
+Toutes les irrégularités voisinaient et fraternisaient cette après-midi
+dans le morne chauffoir, l'ancienne chapelle du château féodal. Les
+fenêtres murées jusqu'à hauteur de l'ogive y entretenaient à peine une
+avare lumière de crypte. Il n'était que quatre heures et les clairons
+des soldats n'avaient pas encore annoncé l'approche du dernier convoi
+quotidien de pieds poudreux; mais novembre consommait son oeuvre
+tuberculaire, il bruinait et les aiguilles d'une pluie froide
+arrachaient comme des gouttelettes de sang roux au jour prêt à défailir.
+
+Toutefois il faisait encore plus gris et plus humide au dedans malgré le
+rougeoiment d'un poêle de fonte qui parodiait au milieu des halenées
+lourdes, des évaporations de sueur et des nuages d'âcre fumée, le morose
+coucher du soleil sanguinolant derrière les squelettes de la futaie,
+parmi les brouillards et les frimas.
+
+A la faveur de ce clair-obscur et pour peu que le spectateur se fût
+habitué à cette atmosphère aussi irritante pour sa gorge que pour ses
+yeux, il aurait, peu à peu, démêlé une trentaine de silhouettes
+humaines, uniformément vêtues d'une livrée dont la couleur
+s'assortissait à la gamme fauve et grisâtre de la saison et du milieu.
+
+Jacques la Veine avait pris place avec ses pairs, sur un des quatre
+bancs disposés autour du poêle. Depuis quelque temps ces anciens
+faisaient assaut de cynisme et lançaient, entre deux bouffées ou deux
+jets de salive quelque aphorisme subversif ou quelque énorme gravelure.
+Derrière, en plusieurs cercles concentriques, se pressaient les derniers
+venus et les novices, les béjaunes de cette université de la joie et du
+libre vouloir; gamins à l'âme puérile quoique de chair perverse,
+espiègles comme des chats et parfois irritables et torves comme des
+boule-dogues. Les uns, insidieux et câlins, passaient le bras autour du
+cou d'un camarade ou, sous prétexte de se rapprocher de leurs maîtres et
+de ne rien perdre de la bonne parole, ils reposaient le menton sur son
+épaule, et des joues à peine duvetées se frôlaient et des
+chuchottements, des trémoussades, des risettes, aggravaient encore d'un
+commentaire chatouilleur les maximes flattant ces oreilles tendues avec
+trop de complaisance. La plupart de ces mauvais garçons avaient la pipe
+aux dents. Lorsqu'ils aspiraient la fumée, le tabac embrasé illuminait
+ces visages glabres et ambigus d'une rougeur fugace, grâce à laquelle
+le profane introduit dans ce repaire légal, dans cette caverne de
+tolérance, aurait été frappé par la beauté navrante de ces yeux, le pli
+philosophique de ces bouches, le peu de stigmates affligeant ces figures
+dites patibulaires.
+
+Sans doute même en cette chagrine vesprée d'automne il devait faire plus
+sain, plus normal au dehors, mais quiconque eût eu l'âme amertumée ou
+aveulie par l'existence symétrique et la platitude des gestes de la vie
+permise se fût complu quelques instants en cette réunion de tempéraments
+effrénés et d'originaux sans vergogne et eût savouré à part lui et en
+cachette les rites de cette franc-maçonnerie un peu en dehors, mais si
+spontanée et si cordiale. Le bourgeois pétri de préjugés et de scrupules
+eût même été déconcerté sinon converti par la solidarité régnant dans ce
+camp retranché des irréductibles réfractaires. Il eût vibré malgré lui à
+cette cruelle harmonie assortissant toutes ces disparates de la vie
+codifiée, une harmonie corrosive, chromatique à outrance, autrement
+émouvante que les orthodoxes unissons psalmodiés par la société, où
+tous les éléments du choeur soutiennent la même note d'ordre, quoique
+dans différents registres, d'octave à octave, ou grêle ou austère,
+ronflante et prud'hommesque chez le richard, bonasse et pleurnicheuse
+chez le débonnaire ilote. En ce lazaret des démonteurs de la patraque
+sociale, cette pactisation des plaies eût troublé le plus égoïste
+partisan du règne des repus et peut-être eût-il perçu quelque présage de
+l'amour suprême, en voyant toutes ces blessures se baiser mutuellement
+comme des lèvres!
+
+C'était donc fête au chauffoir. Avec les méreaux du supplément de
+salaire obtenu en turbinant sur les rais du moulin-horloge, les
+camarades avaient trinqué l'après-midi à la santé du héros, en buvant la
+tisane vaguement houblonnée, la diurétique cervoise débitée à la
+cantine. Puis ils avaient présenté au jubilaire une pipe décorative,
+fleurie comme la casquette d'un «tireur au sort», que tous se
+disputaient l'honneur de bourrer et de rallumer chaque fois que le
+donataire attendri en secouait le culot.
+
+Comme l'assaut des énormités, qui avait longtemps diverti la galerie,
+commençait à languir: «Quel dommage, proféra l'un des argoulets assis au
+banc d'honneur près du feu, que Schrabadans soit précisément en liberté,
+il nous aurait improvisé quelques couplets en l'honneur de Jacques la
+Veine!»
+
+Et il fredonna, en commençant à bâiller:
+
+ _Et la neige est si noire_
+ _Que les corbeaux sont blancs..._
+
+--Il y a mieux, dit un autre en appliquant familièrement la main sur la
+bouche du bâilleur. Employons encore les deux heures qui nous restent
+avant le coucher à raconter chacun la mésaventure qui nous a brouillés
+pour toujours avec les familiaux, les patriotards et les cagots....
+
+--Oui, oui, ratifia le premier motionnaire, jouons au tribunal et c'est
+toi qui nous jugeras, toi, la Veine!
+
+Il va sans dire que ce sobriquet de la Veine avait été donné par ironie
+au fieffé traîneur de routes. Son histoire était celle d'un déclassé et
+d'un réfractaire par principe et par conviction.
+
+Avantagé à sa naissance sous tous les rapports matériels, au spectacle
+du misérable lot réservé à tant d'êtres qui les valaient bien lui et sa
+famille, il avait pris en dégoût sa situation privilégiée et éprouvé
+comme une nostalgie de déchéance. Intelligent, après avoir appris toutes
+choses qui sont dans les livres et pratiqué tour à tour comme avocat,
+ingénieur et médecin, il s'avisa de devenir universel par l'altruisme,
+de vivre plus encore par le coeur que par la science et l'esprit. Et,
+coup sur coup, en possession de sa fortune, il l'employa à doter des
+hospices, à rendre des pêcheurs propriétaires de leurs barques, à
+adopter et à choyer des enfants ramassés dans les rues. Naturellement
+ses héritiers, qu'il n'aurait frustrés pourtant que d'un superflu
+minime, conçurent d'âpres inquiétudes devant ces dispendieuses charités.
+Sa famille lui imposa d'abord un conseil judiciaire, puis, pour plus de
+sûreté, elle l'enferma dans une maison de fous. Pendant sa «collocation»
+ces dignes consanguins gérèrent si prodigalement sa fortune qu'il ne lui
+resta bientôt plus un sou. N'ayant plus aucun intérêt à le séquestrer et
+le sachant trop indulgent pour leur demander des comptes, les voleurs
+le firent relâcher. Loin de leur en vouloir, le bonhomme se réjouit
+presque de l'occasion qu'ils lui ménageaient de descendre, en égal,
+auprès de ceux qu'il ne pouvait plus aider et protéger que de son amour.
+
+Depuis, il vagabonda, apostolique, prêchant l'amour, la vie libre, la
+tolérance, la compréhension. Et il prédisait des temps nouveaux, sans
+lois, sans gendarmes, sans soldats et sans prêtres, sans tous ces
+obstacles impies, apportés à l'expansion naturelle et particulière de
+chaque être.
+
+La foule riait aux discours de ce maniaque. Les sages hochaient la tête,
+les enfants lui jetaient des pierres, même les humbles avec lesquels il
+s'humiliait en se faisant plus dénué qu'eux-mêmes, doutaient de sa
+parole évangélique et souriaient avec compassion; et ce n'était vraiment
+que tout au bas, chez la populace, chez les prétendus vauriens qu'il se
+faisait comprendre et qu'il recrutait des prosélytes. Ceux-là lui
+avaient appris à vivre de peu et souvent de rien, à se loger dans les
+fours à briques, sous les arches des ponts, et, à défaut de tout autre
+asile, à leur suite, il échouait au seuil du pénitencier.
+
+Tous les truands savaient son histoire, aussi le dispensèrent-ils de la
+redire aujourd'hui, et l'avaient-ils appelé à écouter et à juger les
+autres.
+
+Le premier qui parla était un forgeron solide et noueux, mais couturé de
+noires cicatrices et de traces d'escarres à la façon de ces chênes
+impérissables qui ont plusieurs fois tenté et affronté la foudre:
+
+--Jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, dit-il, je pris au sérieux leurs
+histoires de code et de catéchisme, je croyais en la justice divine et
+j'observais la loi prétenduement humaine, en toute occasion j'implorais
+le bon Dieu, j'espérais en son paradis, et arrosant mon pain de sueur et
+parfois de larmes, je martelais en conscience.... La nuit très civique
+et souvent ivre, avec ma femme je travaillais pour la population de la
+patrie.
+
+Insensé, en une seconde de plaisir, je créais des parias et des
+misérables; sans perspective d'un avenir meilleur j'infligeais à
+d'autres une vie qui serait peut-être encore plus précaire que la
+mienne. Les bons apôtres m'y encourageaient en me faisant entrevoir que
+mon septième garçon serait la filleul d'un Roi.... En attendant tous les
+ans je ne gagnais que le même salaire: la multiplication des pains
+n'accompagnait pas celle des enfants. Parfois le chômage et la maladie
+s'alliaient pour me punir de mon imprévoyance. Les jours où la faim me
+taquinait, je tapais encore plus fort sur l'enclume. Mais s'il n'y avait
+eu que moi à devoir jeûner! Au coeur d'un de ces hivers plus froids et
+plus implacables que l'âme du mauvais riche, la ménagère exténuée de
+privations tomba malade, les enfants s'alitèrent à leur tour: je me
+roidissais et battis plus rageusement encore du marteau pour ne pas
+entendre leurs gémissements, puis leur râle.... Et en effet bientôt il
+se fit un silence complet dans mon galetas et dans la forge.... J'étais
+seul.... Alors je passai mon outil à travers la vitrine d'un changeur et
+j'en assommai une sébille ruisselante de pièces d'or. Les juges ne
+m'infligèrent que cinq mois de prison.... Des liseurs de journaux
+pleurèrent au récit de mes épreuves. Cela n'empêche que lorsque je fus
+élargi personne n'osa faire accueil et donner du travail au repris de
+justice.... Les honnêtes ouvriers, ceux de ma caste, se détournaient de
+moi, et l'esprit de concurrence se greffant sur leur stupide sentiment
+d'honneur, d'aucuns dénoncèrent même ma prétendue tare à celui qui
+m'employait et le sommèrent de me congédier.... Ce qu'il fit.... Du
+travail, je n'en trouve plus que dans les prisons.... Au dehors, je vis
+seul, je rôde, je mendie, et si cela ne suffit pas pour me permettre de
+subsister, je vole.... Je me réjouis de la disparition des miens; ils ne
+souffrent plus; la mort a défait mon oeuvre mauvaise: mes filles ne
+deviendront point des prostituées, ni mes fils des soldats!
+
+Un grondement approbateur courut dans l'assemblée.
+
+--Tu tiras une sage conclusion de ton ilotisme, lui dit le juge. Avant
+les temps meilleurs, les misérables devraient s'abstenir de créer de la
+chair à canons et de la viande à lupanars.... A ton tour, hé, toi, le
+maçon?
+
+Celui-ci, un blondin mafflu et râblé, préluda à son récit par ce
+professionnel hochement d'épaules de l'homme qui a longtemps charrié sur
+les omoplates le panier aux briques et l'oiseau surchargé de mortier.
+
+--Voici.... En me dandinant, souvent une fleur ou une chanson à la
+bouche, je gâchais gaîment le plâtre au village natal, me réjouissant
+des blanches vapeurs de la chaux presque autant que l'enfant de choeur
+des nuages parfumés qu'il arrache aux encensoirs. Puis d'apprenti, je
+passai compagnon.... Je me rappelle certaine réfection du clocher. A
+califourchon sur le coq et narguant les vertiges, je regardais sous mes
+pieds les toits rouges et les chaumes, les drèves et les champs. Et je
+sifflais de si bon coeur que l'essaim des corneilles venait tournoyer
+autour de moi, ou bien je tirais de ma truelle des sons argentins comme
+ceux de l'angelus.... Oh! que l'on respirait aisément là-haut! Le
+dimanche qui suivit l'achèvement de ce travail, avec le pourboire qui
+nous avait été octroyé par les fabriciens, en compagnie de quelques gars
+du même chantier, je lampai copieusement et même plus que de coutume, si
+bien que par extraordinaire le houblon guilleret et réconfortant
+m'alourdit le sang et la fantaisie. Vers le soir, nous allions même nous
+retirer moroses et comme oppressés par le calme trop grand de cette
+soirée de paresse, embarrassés de nos membres oisifs et de notre chair,
+et de nos humeurs, quand un couple d'amoureux de la ville entra dans le
+cabaret où nous étions attablés. La donzelle fit la coquette et nous
+provoqua des yeux; tandis que son cavalier nous narguait par son langage
+pincé, sa jactance, ses fadaises et tous ses grands airs de calicot
+endimanché. Lorsqu'ils sortirent, nous quatre de les rattraper sur la
+route, à l'écart du village, et là, sommation à la belle de choisir l'un
+de nous. Elle prétendit n'avoir voulu que rire, mais nous ne
+l'entendions pas ainsi.... Nous jouions franc jeu, nous autres; ou bien
+elle se donnerait sous nos yeux à son galant, ce qui nous prouverait la
+sincérité de ses préférences, ou bien elle lui donnerait un suppléant. A
+cette proposition raisonnable, son prétendu coq s'enfuit. Elle cria,
+mordit, et ma foi nous enragea si bien qu'au lieu d'un seul mâle, tous
+lui passèrent dessus, moi le premier; puis j'aidai à la maintenir pour
+faciliter la besogne aux autres. La belle, instiguée plus tard par son
+lymphatique faquin, eut l'injustice et le mauvais goût de se plaindre.
+Conséquence: tout le beau temps de ma jeunesse en prison; et plus tard,
+comme pour mon camarade le forgeron, la vie du paria et du suspect, la
+vie du traîne-les-routes et du batteur de pavé!
+
+Hourrah! fit la galerie en se trémoussant, les polissons affriolés
+claquant des lèvres et s'allongeant de grands coups de coudes dans les
+reins ou de sonores claques sur les fesses. Hourrah!
+
+--Oui, ratifia le juge, quoique je déplore la violence, l'abus de la
+force, ta faute fut certes vénielle. La femelle vous avait provoqués; en
+jouant avec le feu, elle se brûla, voilà tout! La mijaurée eut en somme
+mauvaise grâce à vous livrer aux tribunaux. Au fond elle ne dut pas vous
+en vouloir de l'avoir servie un peu plus copieusement que les autres
+jours!
+
+Et toi, l'aiguilleur, conte-nous ton premier écart; comment as-tu fait
+pour dérailler jusqu'ici?
+
+--L'amour me perdit.... A dix-neuf ans j'étais un mélancolique et
+administratif garde-barrière, posté des heures durant, aux confins de la
+ville, et voyant passer et repasser les trains; condamné à l'isolement,
+à la vigilance et à l'exactitude. J'étais jeune et j'enviais les
+couples prenant leur vol vers la campagne, et s'en revenant, pâmés et
+langoureux de la promenade, de la danse et du reste.... D'intervalle en
+intervalle j'embouchais ma corne pour signaler l'approche des trains. Il
+y avait des soirs ou j'étais saisi moi-même par l'accent de détresse qui
+passait dans mon instrument; j'avais l'air parfois d'appeler au secours,
+ou d'autres fois, de me râler d'amour comme les cerfs qui brament à la
+vesprée dans les forêts de mon pays des Ardennes. J'aurais voulu fuir,
+m'en aller, loin de ce morne paysage faubourien, auquel, sous les tons
+cuivreux et enfumés des méchants ciels d'équinoxe, ma fanfare semblait
+prêter un deuil et un sinistre de plus. Et chaque soir je cornais plus
+lamentable. Qui vint à mon secours? Une soubrette trop compatissante qui
+rôdait souvent par là. Mes yeux bruns et pailletés de cristal quand elle
+m'eut dévisagé quelques fois, lui continuèrent-ils la sorcellerie de ma
+musique? Une nuit sur deux mots échangés, elle se rendit dans ma logette
+et ses lèvres ne se détachant plus des miennes, remplacèrent à
+celles-ci la saveur vert-de-grisée du cuivre par les baumes et les
+framboises des baisers. Et comme je défaillais, un coup de clairon
+m'avertit du passage à niveau voisin; je n'eus pas le temps d'emboucher
+l'instrument et de courir fermer la claire-voie: le train passa
+écrabouillant un vieux couple lamentable.... Les chefs ne se
+contentèrent pas de me chasser, je subis encore la prison. Au sortir de
+ma captivité, durant laquelle je ne cessai de chérir la cause de mon
+malheur, je courus à la recherche de la belle; mais je ne la revis plus
+jamais; elle disparut sans retour.... Puis pour la rappeler je ne
+possédais plus la fanfare si dolente dans la nuit; cette fanfare presque
+si triste que celle qui vient de nous avertir de l'arrivée de nos
+nouveaux compagnons....
+
+Ils sont nombreux encore les récits: tous accidents, méprises, faux
+départs; malchances et maladresses, impulsions, foucades équipées de
+mauvaises têtes, bévues commises par des adolescents, des bayeurs et des
+effarés, des criminels candides et débonnaires, coupables sans le
+savoir, viciés mais non vicieux, ne comprenant rien au code et à la
+morale et voulant vivre ingénuement à leur guise, dans un monde tel
+qu'ils le sentent et le comprennent. Pauvres moucherons butineurs
+folâtrant dans les rais du soleil et se débattant l'instant d'après dans
+les filets des araignées!
+
+Et lorsque le narrateur a fini de parler, court un frisson de
+commisération, un remous de solidarité. Il faudrait les voir se
+rengorger tous, altérés de prouesses, avec du défi et de la révolte
+plein les yeux. Parfois, pour mieux manifester leur enthousiasme, ils
+nouent une sarabande furieuse, les mains se cherchent et se broient, les
+pieds trépignent, tandis que le juge absout et félicite le prétendu
+pestiféré.
+
+--Et toi, l'aristo, comment débuta ton casier judiciaire?
+
+En ces termes, Jacques la Veine interpelle un grand trentenaire aux
+mains blanches de gratte-papier, qui se cache derrière une colonne, et
+qui se flatte d'échapper à cette mise sur la sellette. Au surplus,
+absorbé dans une méditation exclusive, c'est à peine s'il a entendu les
+confidences des autres. Pour l'avertir que son tour est arrivé il faut
+que ses voisins le secouent. Il balbutie effaré comme un dormeur qui se
+réveille. Ensuite, apprenant ce qu'on veut de lui, il se recueille. «Eh
+bien, soit.... Vous comprendrez peut-être.... Et sinon, tant pis!»
+
+Sa voix rauque s'éclaircit, son émotion tourne en éloquence, il s'exalte
+à mesure qu'il lève les vannes de son coeur:
+
+--...«O moi, je suis l'amoureux maudit, né sous le signe d'Uranie. Si
+l'amant de la femme passe souvent par des alternatives d'espoir et de
+découragement, de communion et de méconnaissance, de torture et de
+volupté, que dire des affres indicibles que je ne cessai de traverser,
+comment vous représenter ce vide offert à l'infini de mes postulations,
+ce fiel versé à mes lèvres altérées? Car moi je n'eus pas ou du moins
+longtemps je ne me crus point le droit de me plaindre devant la
+généralité des hommes!
+
+Enfant, au collège, mes camaraderies contractèrent toute la vivacité et
+la mélancolie du plus tendre des sentiments. Aux baignades la nudité
+frileuse de mes compagnons m'induisait en de troublantes extases. En
+dessinant d'après l'antique je goûtai les nobles académies masculines;
+païen je ne découvrais pas de vertu sans la revêtir des harmonieuses
+formes d'un athlète, d'un héros adolescent ou d'un jeune dieu, et
+j'accordais voluptueusement les rêves et les aspirations de mon âme à
+l'hymne de la chair gymnique. En même temps je trouvai coqs et faisans
+plus beaux que leurs poules, tigres et lions plus prestigieux que
+lionnes et tigresses!... Comme mes maîtres inquiets devant mes naïves
+professions de goût me prémunissaient paternellement contre les écarts
+de ma sincérité, je consentis à taire et à dissimuler mes prédilections
+déréglées, je tentai même d'en imposer à mes yeux et à mes autres sens,
+je me broyai le coeur et la chair à les persuader de leurs méprises et
+de l'aberration de leurs sympathies, mais rien n'y fit, ils regimbaient
+à la raison de tout le monde, et, lorsque j'entrai dans la vie sociale,
+malgré l'opprobre pesant sur ceux de ma race, malgré la tyrannie du
+préjugé, malgré la presque unanimité des moralistes fulminant l'interdit
+contre quiconque blasphème la suprématie esthétique de la femme, je
+m'opiniâtrai, fanatique et farouche, à n'accepter que le témoignage de
+ma propre conscience. Mon génie me donnait raison contre toutes les
+consignes et tous les mots d'ordre moraux. Honni, ulcéré dans mes
+opinions intimes, sans cesse mis au défi, fort d'ailleurs de mon
+honnêteté absolue, j'en vins non seulement à mépriser leurs anathèmes,
+mais encore à m'en enorgueillir. Puis je savais par mes lectures,--ces
+lectures qui étaient ma consolation mais souvent aussi un
+achoppement,--que des sages, des artistes, des héros, des rois, des
+papes, voire des dieux justifiaient et exaltaient même par leur exemple
+le culte de la beauté mâle.
+
+Toutefois j'aurais résisté aux impulsions de mes instincts physiques et
+me serais renfermé peut-être jusqu'à la mort dans une stoïque admiration
+pour les parangons de beauté virile, si un jour néfaste et béni, toutes
+mes forces affectives, tendresses morales et voluptueux désirs ne
+s'étaient fondus en un amour exclusif et absolu, unique et fatal comme
+une possession, pour un jeune homme que des fiertés et des admirations
+communes et surtout l'espoir de s'initier aux arts dans lesquels
+j'excellais, avaient amené sur le seuil de ma porte. Ah, je n'oublierai
+jamais les progrès rapides et les épanchements de notre liaison, ses
+caressantes paroles d'affectueuse ferveur tandis que nous nous
+promenions, son bras passé sous le mien et ses grands yeux cherchant mes
+yeux pour y boire mes intimes pensées! Notre communion devint tellement
+étroite que son absence me navrait comme un adieu, et que toute journée
+passée sans lui me durait une semaine de regrets et d'humeur chagrine.
+Sa présence m'était même devenue indispensable à ce degré que, farouche,
+endolori, toujours tenaillé par des angoisses et des pressentiments, je
+n'osais jamais croire à la stabilité et à la durée de cette conjonction
+de nos deux tendresses et que chaque fois qu'il me quittait je me
+sentais atrocement déprimé et abattu, comme si je ne devais plus jamais
+le revoir! Il était le but et le foyer de ma vie, la chaleur de mon
+corps et la lumière de mon âme! Touché par mes attentions, mon
+dévouement, ma fidélité, mon exclusif souci de lui être agréable, ma
+vigilance à écarter toute épine de son chemin, il me répondit par une
+fraternelle et filiale amitié. Longtemps je me contentai de son
+affection plausible et me résignai en songeant que du moins il n'aimait
+d'amour aucune créature terrestre. Mais hélas, il me détrompa. Depuis
+son enfance il s'était fiancé à une gentille et rieuse voisine. Avec la
+confidence de son amour il m'apportait aussi la nouvelle de son prochain
+mariage!
+
+Pourquoi ne m'a-t-il pas aussi bien troué le coeur d'un coup de couteau,
+ou, que ne me suis-je tué à ses pieds! Alors seulement, en une scène
+terrible qui le mit en fuite et l'arracha pour jamais à ma sollicitude,
+je lui découvris les abîmes et les vertiges de ma passion pour toute sa
+personne; je lui dis de ces mots qui tirent le sang et qui affoleraient
+des marbres, je le conjurai de se donner à moi, de rompre son mariage ou
+du moins de se partager entre nous, je lui parlai comme un patient qui
+demande grâce, comme un supplicié qui crie miséricorde. Je me traînai
+sur les genoux, je pressai ses mains en les arrosant de larmes. Rien n'y
+fit. Ah cette femme, fût-elle la plus aimante de son sexe ne pourra
+jamais l'adorer au paroxysme où je l'adorais!
+
+Dieu, Dieu! Dire qu'il est possible d'aimer, de se consumer à ce point,
+sans que ce feu gagne et embrase celui vers qui tendent et s'allongent
+désespérément, affamées, altérées comme des âmes de damnés au fond de la
+géhenne, toutes ces flammes, toutes ces voluptueuses et sinistres
+flammes d'amour! Dire que jamais il ne se rendit à la prière, à
+l'imploration muette de tout mon être, qu'il ne se sentit point frémir
+tout au moins de pitié amoureuse en cette explication suprême qui
+m'amputa de tout ce qui m'attachait à la terre! Et qui viendra parler
+après cela de fluide, de magnétisme et de télépathie!
+
+Il ne se figura jamais ce que j'avais lutté pour ne pas l'effaroucher ou
+l'obséder, ce que je m'étais contenu et flagellé pour me conduire selon
+le gré de la masse contemporaine et ne pas le compromettre aux yeux des
+vertueux médisants! Depuis mon enfance je réfrénai mon tempérament, je
+déguisai ma pensée, je donnai le change à ma famille et à mon entourage
+sur mes véritables inclinations. Jugez de la fatigue, de l'écoeurement
+et du dégoût que me causait cette comédie, cette perpétuelle
+dissimulation! Mais c'est seulement le jour où j'aimai pour de bon, que
+je sondai toute l'étendue de ma détresse et de mon désespoir. Les cinq
+années que durèrent mes relations lancinantes et balsamiques avec l'être
+élu, je fus le plus torturé des martyrs. Ah! je voudrais voir combien de
+mes juges étant à ma place eussent résisté à cette projection de leur
+être vers la chair défendue, eussent repoussé loin de leurs lèvres la
+coupe que la nature offrait à leur soif exceptionnelle, eussent eu la
+force d'étouffer le cri de délivrance, de paralyser ce geste de
+soulagement, de salut et de secours suprême! Eh bien, tant qu'il fut
+auprès de moi, tant que, de loin en loin, nos lèvres se rapprochèrent en
+un baiser que j'eusse voulu perpétuer suave et ineffable et étendre
+jusqu'à la possession complète, je chérissais cette tentation, cette
+torture, je prenais goût à ce supplice comme à une épouvantable gageure,
+je me roidissais fièrement, presque radieux sous l'implacable
+acharnement des conventions et des règles générales. Désespérément
+chaste malgré mes désirs éperdus, je me trouvai légitime et je n'aurais
+pas échangé mes postulations contre tous les appétits de ce monde
+conforme. Je préférais à leurs conjugaux embarquements pour Cythère, à
+leurs langoureuses idylles au pays du Tendre, ma passion rouge et noire,
+mon ascension du volcan sulfureux, mes périples exaspérés sur les lacs
+asphaltides.... J'exultai au milieu des fournaises, j'attisai mes
+incendies....
+
+Souvent je lui écrivis des lettres brûlantes que je ne lui envoyai pas,
+mais que je conservai pour qu'il les lût seulement après ma mort, car
+j'estimais alors qu'il est de ces déclarations que les trépassés, les
+expiants seuls ont le droit de formuler par delà les limites du
+tombeau.... Il pourra lire à présent ces lettres puisque je n'appartiens
+déjà plus à la même terre que lui.... Et qui sait? Peut-être
+serviront-elles à l'instruction, voire à l'amusement de son amante, et
+n'y attacheront-ils, partagés entre la curiosité et le dégoût, que la
+valeur d'un phénomène pathologique?»
+
+A cette supposition atroce, il fit entendre un cri qui donna l'idée d'un
+vaisseau se rompant dans sa poitrine; puis il fut quelques secondes
+avant de recouvrer la parole, et lorsqu'il reprit, à chaque phrase il
+semblait se porter un coup de poignard:
+
+«A peine eut-il fui ma présence, que je voulus m'élancer à sa poursuite.
+Pour le revoir, je lui eusse demandé pardon de ma trop exigeante
+tendresse; j'eusse abjuré et rétracté du moins en paroles, ma seule, ma
+suprême religion. Je songeai aussi à l'assassiner avec sa maîtresse,
+quitte à me suicider ensuite. Mais non, je l'aimais jusqu'à tous les
+sacrifices, jusqu'à tolérer son bonheur auprès d'une autre créature,
+jusqu'à survivre à son abandon, jusqu'à accepter une existence privée
+désormais de toute effusion et durant laquelle il ne me resterait plus
+qu'à repaître douloureusement mon coeur des mirages et des leurres de
+notre intimité défunte. Aussi, au moment où je m'emparais du revolver,
+je me représentai une larme, un regard de nos beaux yeux, un de ses
+cajoleurs et mutins sourires d'autrefois, et cette évocation me navra à
+tel point que laissant choir l'instrument homicide, je m'effondrai dans
+un fauteuil d'où je m'abattis sur le plancher en proie à une crise de
+nerfs voisine de l'épilepsie, et ne cessant d'appeler l'absent avec des
+râles exaspérés par l'horrible certitude de l'irréparable....
+
+Pour oublier je recourus aux voyages; je parcourus des Océans,
+j'accompagnai nos rudes marins du Nord jusqu'aux pêcheries boréales. Le
+plus souvent, vautré au fond de la barque, l'idée fixe me rongeait et au
+plus fort des tempêtes, le fracas des éléments et les blasphèmes ou les
+prières de mes compagnons ne parvenaient à étouffer le timbre de la voix
+aimée, de la voix lointaine qui ne cessait de vibrer à mes oreilles, de
+me chanter les serments et les confidences de jadis!
+
+Pour oublier aussi je me mis à boire, j'ivrognai avec la crapule; vain
+remède: miroir maléfique, l'alcool ne me réfléchissait que plus
+désespérément adorables les grâces et les perfections de l'absent....
+
+Alors je songeai à satisfaire brutalement ma chair. Ma passion rebutée
+se dédommagerait en immédiates débauches. Il me fallait calmer à toute
+force ce sang de lave, cette sève leurrée et toujours trahie, hélas, à
+laquelle je ne pourrais offrir d'assouvissement sans attenter aux moeurs
+de mes dissemblables.... Ah, de cet amour pur entre tous, de ce
+sacrifice de mon être à un autre être, de cette immolation perpétuelle
+de ma conscience et de mon caractère à cet enfant de prédilection, je
+sortais réprouvé, ivre de terribles revanches, friand de représailles
+érotiques.... Ah je me moquai bien des sages et des justes! Crime contre
+nature, diraient-ils! Contre quelle nature? Ma vie entière n'avait-elle
+pas été un crime contre ma nature à moi?
+
+Un matin de mardi-gras, anniversaire de notre première rencontre, je me
+réveillai en m'écriant avec une rage sardonique: «Ah, c'est carnaval! Si
+je me déguisais en homme normal, si je faisais la cour aux femmes,
+puisque c'est aujourd'hui carnaval! Je ne me reconnaîtrais peut-être
+plus moi-même!» Ce que je ris à cette pensée! Jamais je ne ris autant de
+ma vie. Ah ce fou rire me reprend.... Ma gaieté fut même telle que mon
+courage et ma résolution grandirent jusqu'à m'entraîner vers un acte
+téméraire. J'étais décidé à en finir, j'obéirai à ma vocation.
+
+Le soir même j'avisai dans un bal à deux sous, un jeune éreinté de
+barrière de jolie mine, bien découplé, vêtu de velours fauve. Un de ces
+pauvres diables de voyous, défloré depuis longtemps par les promiscuités
+des coucheries en commun, un de ces vicieux candides qui ne songent pas
+à mal en gredinant dans les galetas, sur les pelouses et les bancs des
+parcs suburbains et au seuil noir des impasses borgnes.
+
+A l'écart, guidé par ce pilotin sans vergogne j'abordai enfin au havre
+défendu; je goûtai pour la première fois auprès de ce samaritain d'amour
+le cuisant et questionnaire bonheur, la détresse béatifiante des majeurs
+naufrages. Au réveil de cette crise je n'étais plus qu'une épave....
+
+Et à présent, jetez-moi la pierre, accablez moi de crachats.... Votre
+haine provient peut-être d'une inconsciente envie. Et surtout n'allez
+pas me plaindre. Faites-moi grâce de votre pitié, car je vis le monde
+mâle en sa puissante splendeur; j'appréciai plus profondément ses
+prestiges que ne pourraient le faire vos femelles; je scrutai mon sexe
+par les meilleurs des yeux, les yeux pathétiques des Grecs et des
+Renaissants, les yeux de Platon, de Michel-Ange et de Shakespeare! Ah,
+la publique nature eut pour moi des charmes secrets, des frissons
+nouveaux, des coups de foudre que la masse de ses tributaires ne
+connaîtra jamais.
+
+Et qu'importe même mon amour malheureux, puisque c'est à la profondeur
+de la vallée des larmes que se mesurent les altitudes de l'amour. Oui,
+je m'enorgueillis à présent de mon supplice, car celui que j'aimais,
+jamais il n'aimera, jamais il ne sera aimé ainsi, je le jure! Oui, mon
+amour fut plus sublime que toutes les passions consacrées. Ah, aimer au
+sein des pires opprobres, aimer presque seul et pour ainsi dire contre
+tous!»
+
+Il se tut. Sa voix déchirait les coeurs et énervait les écoutants ainsi
+que des bouffées d'orage tour à tour rafraîchissantes et délétères,
+humides de vapeur électrique ou ensoleillées de blafard crépuscule, et à
+la fin elle s'était élevée, les cordes tendues à se briser, comme pour
+dénoncer au trône du créateur les erreurs de sa providence.
+
+Le silence communiant et apitoyé de tous ces transgresseurs se résolut en
+un murmure de compassion, spécieux et discret à l'égal d'une caresse des
+branches aux nids qu'elles abritent, avances chatouilleuses des feuilles
+balsamiques aux plumages douillets: on eût entendu sourdre des larmes,
+et même se contracter les gorges avalant la salive reprise aux lèvres
+altérées de baisers. Vaincu par ces ambiances rédemptrices le plus
+misérable d'entre ces exceptionnels se détendit et donna cours à son
+émotion. Presque hiératique, transfiguré, Jacques la Veine, prenant au
+sérieux son rôle d'interprète des consciences lui prodiguait l'onction
+de ses paroles: «Tu aimas et fus digne d'amour.... En obéissant aux
+impulsions de ta nature, tu ne barras pourtant point le chemin au
+courant passionnel de ton proche. Tu n'abusas de personne; c'est plutôt
+le monde et la fatalité qui ont pesé sur ta bonne volonté: tu fus loyal,
+généreux et droit, n'usant pour te faire aimer en toute plénitude que de
+la magie et des sortilèges de la bonté absolue et de l'esprit sans
+malice. Oui, il a le droit d'aimer qui bon lui semble celui qui se livre
+avec cette sublime ardeur.... Donc sois des nôtres, demeure sans crainte
+au milieu de nous, et peut-être rencontreras-tu un jour dans nos refuges
+cet amour réciproque qui t'aura été refusé toute la vie...»
+
+Tous s'empressaient autour de l'uraniste, quand un des derniers venus,
+le seul qui n'eut pas encore parlé, s'écria:
+
+--«Ah non, par exemple! Non jamais je ne pousserai l'esprit de tolérance
+jusqu'à frayer avec ce saligaud.... Pouah! Il me dégoûte! Et cependant
+je ne suis pas prude... et ce ne sont point les préjugés qui
+m'étouffent. Il n'est même point de luxure que je n'aie pratiquée. J'ai
+usé et même abusé de toutes choses. Par la nature de mon industrie, je
+disposais sans cesse des plus hautes intelligences, des meilleurs
+caractères et des plus friandes beautés. J'ai fait profit et litière de
+tout ce que respectent les imbéciles. Ah! je ne suis pas homme de
+sentiment, moi; je ne me forge point des chimères et ne construis point
+de romans, comme ce piteux et lamentable fou.
+
+Ce que je voulais, je le réalisais par l'argent; avec l'or tout
+puissant, j'achetais les consciences, les talents et les pudeurs. Je
+pratiquais l'usure en cachette.... Des débiteurs réduits à quia se
+tuèrent, je fis mettre le grappin, et rondement, sur les deniers qu'ils
+laissaient à leurs veuves et à leurs orphelins. J'aurais fait vendre
+jusqu'à leur suaire, jusqu'aux clous de leurs cercueils.... Ce que l'on
+devient philosophe, ce que l'on apprend à mépriser les mortels. Jouir,
+tout est là. A tout prix, coûte que coûte. Pour sauver leur mari, leur
+frère, leur amant, les femmes, les soeurs, les fiancées, se donnaient à
+moi; menacés de faillite et de déshonneur public, des parents
+s'affolèrent jusqu'à me céder leurs fillettes. Je leur mettais le marché
+à la main et jamais je ne reculai. Lorsque j'avais jeté mon dévolu sur
+une proie, je la forçais dans ses derniers retranchements. Je jouais
+serré, mettant aux prises la pudeur et la faim, l'honneur intime et le
+scandale public. Avez-vous vu dans les ménageries les pigeons livrés aux
+serpents? Ainsi la faim croquait et affolait la pitoyable pudeur. Ou
+mieux, c'est moi qui représentais la Faim, le Fléau, l'inéluctable
+Voracité, et je dévorais les timides oiselles; je croquais, je souillais
+les vierges éplorées.... Sans l'indiscrétion d'un employé, sans une
+maladresse, la seule que je commis dans mon existence, je recommencerais
+une nouvelle série de vols et de viols clandestins.... Figurez-vous que
+c'est pour un faux, un simple petit faux, une peccadille comparé à tout
+le reste, que je me fis pincer et que la justice interrompit mes
+profitables expériences du caractère humain... ah, ah, admirez-moi,
+dites, ne suis-je pas votre maître à tous? De l'amour, il n'en faut
+jamais... de l'amitié encore moins.... Soyez riche, soyez fort; haïssez
+les hommes et méprisez les femmes.»
+
+Et en parlant il se rengorgeait, il se frappait la poitrine de ses
+poings velus, il riait d'un rire diabolique, faisait rouler ses paroles
+avec la forfanterie et la jactance d'un cabotin fanfaron, convaincu de
+conquérir le prestige et la popularité des lâches et des vils qui
+composent la majorité des hommes.
+
+Mais il ne se doutait point, tant il se grisait et s'émoustillait au
+souvenir de ses turpitudes, de la honteuse réprobation qui montait
+contre lui, dans cette assemblée de scélérats et en cette pouillerie de
+malchanceux.
+
+Ceux qui étaient assis autour du poêle s'étaient redressés et reculés
+instinctivement; le cercle s'élargissait de plus en plus autour du
+péroreur, comme s'élargiraient les mailles d'un filet dans lequel on
+tenterait d'emprisonner l'effroi.
+
+Le feu s'était éteint, les pipes ne grésillaient plus; et si on avait pu
+discerner les visages, on aurait constaté que vieux ou jeunes
+accusaient une répugnance, une aversion, une horreur grandissante.
+
+Cette odeur de geôle, cette odeur de bouc et de miséreux, ce fleur des
+bosquets infestés de hannetons, saturait depuis longtemps ce chauffoir
+au point d'avoir enduit les plâtres des miasmes et des virus de toutes
+les effluences humaines, mais c'est à présent que ces grouilleux, que
+cette noire cuvée s'apercevait pour la première fois de la trop grande
+fermentation et aurait voulu s'échapper du pressoir. Pour la première
+fois, et à mesure que le faussaire s'étendait sur son ignominie, ils
+avaient soif d'air respirable et ils se bouchaient les narines, ils
+suffoquaient et dans leurs gorges un seul mot sifflait: l'Infâme.
+
+Eux, remplis d'indulgence pour tous les écarts, pour les violences
+sanguinaires, les trouées et les incendies des crimes passionnels
+puisant leur origine dans la générosité, les fluides affectifs, les
+nostalgies des communions, eux qui avaient absous et qui, bien plus, se
+déclaraient prêts à partager les rapprochements illicites comme cette
+vierge chrétienne qui, passive, se donna un jour à un désespéré en se
+fermant les cieux pour lui en entr'ouvrir les portes, se détournaient
+avec horreur de ce lâche vicieux, de ce pressureur de la chair enfantine
+et timide, de ce minotaure sournois. Il leur incarnait l'affreuse
+omnipotence de l'argent; les maléfices et les envoûtements du métal
+maudit drainé et manipulé par la bourgeoisie.
+
+Tout à coup il s'arrêta de pérorer.... Dans l'assemblée venait de se
+produire un mouvement qui l'édifiait enfin sur la vertu de son prêche.
+La consternation de ces malheureux, criminels ingénus ou émotionnels,
+devant les frigides scélératesses de ce happe-chair avait-elle dégénéré
+en panique? Oublieux de leur captivité, ne songeant pas que les gardiens
+ne pouvaient ni ne voulaient les entendre, plongés qu'ils étaient,
+ceux-ci, assez loin du chauffoir, dans des libations et des parties de
+cartes à la cantine, ils se ruèrent en masse vers la porte qu'ils
+ébranlaient à coups de pied, s'arrachant les ongles à vouloir écarter
+les battants, comme si l'incendie s'était allumé subitement dans la
+salle et que les flammes courussent à leurs trousses. Cette véhémente
+lave humaine allait-elle crevasser et faire sauter le cratère qui
+l'emprisonnait?
+
+Leur illusion ne dura point. Ne pouvant gagner le large, mettre de l'air
+respirable entre cet empoisonneur et leur pauvre troupeau de brebis
+galeuses, ils se retournèrent contre l'exécrable, résolus à l'exécuter
+sur le champ, à l'empêcher de respirer plus longtemps dans leur milieu.
+
+Ce conventicule de flétris et de piloriés fut secoué comme dans une
+trombe de représailles. Ils le cherchaient en poussant des cris de mort.
+
+Mains en avant, tâtant les parois, se reconnaissant les uns les autres,
+rampant sur les genoux, se traînant sur le ventre, ils s'évertuaient à
+le rejoindre et à le dénicher pour le broyer sous leurs talons, le
+pétrir sous leurs poings, pour le lacérer à coups de dents et de
+griffes, pour le noyer sous les crachats et l'ordure. On aurait dit les
+Colins-maillards de la mort.
+
+Seul Jacques la Veine tentait de les calmer et prêchait la clémence:
+«Assez de juge et de justice, disait-il.... Je ne condamnerais même pas
+celui-ci.... Et surtout point de bourreaux.... Ne touchons à la vie de
+personne.... La vie est sacrée. N'en privez point le plus misérable....
+Le mal n'est que l'apparence; le crime, le résultat des lois.... Cet
+homme est son propre juge, son propre bourreau.... Sa conscience, son
+destin même le punit.... Où ne régna jamais l'amour sévit le pire des
+froids et des vides. La glace, les ténèbres de son coeur composent son
+capital supplice et ne tarderont pas à le supprimer, à l'ensevelir dans
+l'oubli...»
+
+Le médiateur exhortait vainement cette meute exaspérée et sans doute
+eût-elle fini par atteindre le misérable, lorsque des clefs
+tournaillèrent dans les portes: la chiourme accourait enfin pour
+s'enquérir de la cause de cette tourmente et pour conduire le troupeau
+du chauffoir à la chambrée. A l'aspect des gardiens, cette chasse plus
+sinistre que celles qui tempêtent dans les ballades de Burger, s'arrêta
+net. Ce fut l'effet d'un chant de coq ou d'un rayon d'aurore dans un
+sabbat ou une danse macabre. En un instant les hommes se trouvèrent sur
+leurs pieds, se mirent en rang et prirent la pose d'ordonnance.
+
+On les compta, il en manquait un; on fit l'appel, l'usurier ne répondit
+pas. Alors les gardiens dirigeant le faisceau lumineux de leurs
+lanternes dans les divers recoins du chauffoir, avisèrent derrière un
+pilier un corps gisant pelotonné ou plutôt contracté dans une attitude
+simiesque. Les porte-clefs s'approchèrent de cette masse, reconnurent
+l'usurier, le n° 7260, et, comme il ne bougeait plus, ils le portèrent
+au dehors. Les autres prisonniers s'effaçaient contre la paroi, ne se
+souciant pas de toucher à ce cadavre. Le corps ne portait aucune trace
+de violence. Ni contusion, ni plaie. Et quand les gardiens parvinrent à
+écarter les doigts crispés comme ceux d'un chiragre, qu'il avait
+appliqués contre ses yeux, ils reculèrent devant l'indicible expression
+de terreur épandue sur le visage déjà violâtre, expression ajoutant au
+caractère significatif du recroquevillement désespéré du tronc et des
+membres. L'épouvante l'avait tué. Ou peut-être avait-il été foudroyé par
+le premier éclair du remords?
+
+
+
+
+BLANCHELIVE... BLANCHELIVETTE!
+
+ Les passants bien-aimés qui ne
+ repassent plus.
+
+ G.E.
+
+
+Après une nuit de cruelle insomnie mal combattue ou plutôt exaspérée par
+la lecture trop irritante et trop évocative d'un procès de jeunes
+violateurs, et surtout par l'obsédante chanson au moyen de laquelle ils
+se ralliaient:
+
+_«Blanchelive Blanchelivette, quand voudras-tu m'aimer?_
+_--Quand de tes doigts soigneux me feras un collier.»_
+
+et que je m'étais chanté au rythme tour à tour précipité et traînard de
+la fièvre,--au saut du lit, avide d'air respirable, de sérénité, d'un
+changement de scène, voulant secouer la hantise de ces révélations
+criminelles, je m'enfuis tout d'une traite vers un grand parc dans la
+banlieue.
+
+Je jouai vraiment de malheur. Autant chercher le frais dans une serre
+chaude, dans une cloche à plongeur descendue au fond d'un océan en
+ébullition. O ce ciel bas, oppresseur comme un couvercle de plomb! Tout
+ce vert sous ce gris. Ce vert-de-gris! Et les arbres convertis en
+essences tropicales, en épices arborescentes! Les lilas puant la vanille
+et même la drogue d'hôpital! Et la symphonie furieuse, stridente,
+d'oiseaux éperdus pressentant le danger....
+
+Ne sachant à quelle cause attribuer les paniques de ce petit peuple,
+j'allais pénétrer dans un bouquet de frènes. Un craquement, suivi de la
+chute d'un objet pesant, se produit dans les branches.
+
+Aussitôt un être furtif et fringant débuche du bouquet d'arbres et se
+campe, moite, lubrifié, dans l'évaporation opaline de la rosée:
+
+La dégaine et la mine d'un apprenti sans atelier, d'un jeune batteur
+d'estrades, d'un dénicheur d'oiseaux. Dix-huit ans tout au plus. Les
+cheveux courts et drus avançant sur un front bas, et tirant sur le
+pelage de la loutre, un de ces teints basanés ragoûtants comme le pain
+de seigle, de grands yeux mordorés frangés de longs cils, le regard
+veloureux et magnétique; le nez busqué aux ailes mobiles, aux narines
+frétillantes; la bouche vineuse et friande, une ombre de moustache, le
+menton imberbe et carré, les pommettes saillantes (les zygomes prononcés
+diraient les signalements criminalistes), les oreilles menues et bien
+ourlées quoique magisters et patrons, sans parler des geôliers, les
+aient mises à de cuisantes épreuves; le corps admirablement découplé,
+harmonieux, membru, cambré, et que ne déparent pas, au contraire, des
+guenilles à la coupe aventurière, trouées en maint endroit, moussues,
+roussâtres, râpées comme les vieux troncs d'arbres auxquels il vient de
+grimper.
+
+En le considérant de plus près, je ne constate qu'une seule difformité:
+les mains énormes, toutes rouges, d'une musculature effrayante avec ce
+pouce démesurément long que Lombroso attribue aux assassins de
+profession.
+
+Lui aussi me dévisage et me scrute longuement:
+
+--Encore un de ces bourgeois, de ces puants qui ne nous toucheraient pas
+avec des pincettes! dut-il marronner entre ses dents, furieux d'être
+dérangé, l'air à la fois effronté et sournois dans lequel il y avait de
+l'hésitation du fauve qui détaille sa proie avant de l'attaquer.
+
+La confrontation m'intéresse et m'irrite.
+
+Nous finissons cependant par déambuler chacun de notre côté, moi,
+presque contrarié, je l'avoue, d'avoir donné, si mal à propos, l'alarme
+à cet avenant polisson.
+
+Rassuré quant à mes dispositions, ne me trouvant sans doute pas la
+figure d'un espion ou d'un délateur, il se mit en devoir de reprendre sa
+tâche prohibée et je le vis s'enfoncer sous les ombrages, pleinement
+désinvolte, la hanche roulante, les mains en poches, la culotte très
+sanglée, la casquette sur l'oreille, un peu tortu, un peu claudicant,
+mais si peu, juste assez pour le rehausser d'un condiment de plus.
+
+Il se retourna, me cria, en flamand, d'une voix rêche à laquelle la
+raucité prêtait l'âcre saveur des pommes vertes, une gravelure de
+forçat, et me tira narquoisement sa casquette.
+
+--Bon! _Manciniste_ par-dessus le marché! me dis-je en constatant qu'il
+m'avait salué de la main gauche. Une autre présomption que le
+médecin-légiste établirait contre lui! Mais moi-même ne suis-je pas
+gaucher et de plus, ultra-sensible à l'aimant, à l'atmosphère et aux
+parfums? Et ne sont-ce point là autant de caractéristiques morbides, au
+dire des physiologistes? ajoutai-je pour excuser le gaillard.
+
+Lui, après cette bravade, se mit à siffloter un refrain appris sans
+doute dans l'une ou l'autre colonie pénitentiaire. Coïncidence étrange,
+cet air, maintenu dans le mode mineur comme toutes les chansons de
+gueux, s'adaptait exactement aux paroles qui m'avaient obsédé durant la
+nuit:
+
+_«Blanchelive Blanchelivette, quand voudras-tu m'aimer?_
+_--Quand de tes doigts saigneux me feras un collier.»_
+
+Après quelques circuits dans le parc, je fus pris de l'envie de me
+rapprocher du siffleur.
+
+En regagnant le bosquet où je l'avais rencontré, j'aperçus sur un banc,
+non loin de là, une femme blonde, d'une quarantaine d'années, de
+physionomie agréable et même distinguée, mise avec une extrême élégance.
+
+Les bestioles criaillant et s'égosillant de plus belle m'avaient averti
+déjà que le garnement n'avait pas encore renoncé à les traquer. Je le
+découvris, à l'affût au pied des arbres. La survenue et le voisinage de
+la dame l'empêchaient sans doute de regrimper dans les branches, mais il
+épiait, d'en bas, les pinsons sautillant de ramure en ramure, et il
+n'attendait que le départ de cette gêneuse pour opérer le rapt des
+tièdes couvées. Et c'est qu'ils pépiaient les oisillons comme si les
+doigts du dénicheur les eussent déjà palpés!
+
+Celui-ci gardait pourtant ses terribles mains d'étrangleur dans ses
+poches, et, le nez en l'air, tout en observant les ébats de ses futures
+victimes, continuait de siffler sa dolente complainte, la mélodie--je
+l'aurais juré à présent--des patibulaires paroles qui ne cessaient de
+tournailler dans ma tête, comme d'autres oiseaux affolés!
+
+Je stationnais à un endroit d'où je pouvais observer, sans être aperçu,
+le manège de l'oiseleur; plutôt que de l'interrompre une nouvelle fois,
+j'aurais même donné gros pour le voir à l'oeuvre, et j'étais prêt à
+maudire, autant que lui, la dame pourtant si belle et si distinguée. Je
+la croyais absorbée de plus en plus dans la contemplation de la
+seigneuriale pelouse s'étalant devant elle entre des marmenteaux deux
+fois centenaires, lorsque, regardant de son côté, je constatai qu'elle
+aussi s'occupait moins du paysage que des manoeuvres du jeune
+braconnier. Et j'en vins, malignement, à entrevoir une mystérieuse et
+insolite corrélation entre ces deux êtres créés, par la société sinon
+par la nature, pour se repousser avec haine et mépris, placés à
+l'antipode l'un de l'autre, aux deux bouts de l'échelle, séparés par un
+infini de privilèges et de conventions! Au lieu de se dissiper, ce
+soupçon vraiment biscornu se fortifia de plus en plus. Grâce à la
+surexcitation de mes nerfs, je me découvris une force d'intuition
+presque désespérante.
+
+Sans qu'il eût l'air de s'en douter, ce charmeur de pinsons était bel et
+bien en train de fasciner et de troubler, jusqu'au tréfond de la
+conscience, cette femme riche, mondaine, occupant, certes, une haute
+position sociale. Bientôt je fus même intimement convaincu que c'était
+malgré lui que le luron débraillé excitait l'attention intense de cette
+hautaine promeneuse. Aussi extraordinaire que paraisse ce phénomène, le
+gars ignorait absolument la perturbation qu'il causait, lui, le maraud
+surflétri, en cette aristocratique et considérable personne. Pourtant le
+gaillard n'en était pas à sa première aventure galante. Il n'avait pas
+même toujours attendu qu'on lui fît des avances. Il pratiquait tous les
+genres d'effractions! Le soir, avec quatre nerveux bougres de sa trempe,
+elle y aurait certes passé, la bagasse! Ils se seraient assouvis à tour
+de rôle! Mais s'imaginer qu'elle le convoitait, qu'elle se donnerait
+volontiers à lui, là, en plein jour, qu'elle brûlait de se pâmer entre
+ses bras! Non, malgré sa fatuité de jeune souteneur, il était loin de
+s'attribuer des appas tellement irrésistibles!
+
+Aussi, ne s'arrêtait-il pas un instant à l'idée d'interrompre sa chasse
+aux pinsons pour palper et plumer une proie plus dodue et plus tendre.
+Et ses beaux yeux de violateur et de vagabond, des veux fugaces et
+chatoyants comme le vent, l'onde et les nuages, de ces yeux où se mire
+la poésie héroïque des grands chemins, ne cessaient d'envelopper les
+battements d'ailes dans la couronne des futaies, ou s'il coulait à la
+dérobée un regard vers la bourgeoise, celui-ci n'était rien moins que
+langoureux et cajoleur.
+
+Au diable les promeneurs et surtout les promeneuses! Impossible de rien
+attraper ce matin. Il fallait en prendre son parti. S'il en profitait
+pour «battre une flemme»? Lui aussi n'avait dormi que d'un seul oeil à
+la façon des chiens errants guettés par la fourrière. Il tira une
+pipette de sa poche, se mit à la bourrer en dardant des regards
+rancuneux et dépités vers l'importune flâneuse, et, haussant les
+épaules, résigné, il se dirigea vers un banc voisin sur lequel il se
+laissa tomber avec un soupir de béatitude.
+
+Il frotte l'allumette à sa cuisse, met le feu au tabac, s'entoure
+voluptueusement d'un âcre nuage, puis, de plus en plus indolent, il se
+renverse, s'allonge, se couche alternativement sur le ventre et sur le
+flanc, étire et replie les jambes, entrechoque ses souliers éculés,
+sifflote une dernière fois sa poignante chanson, tire une lente et
+finale bouffée de sa pipe, et la casquette sur les yeux pour ne pas être
+incommodé par la lumière, il se vautre dans un sommeil quasi bestial.
+
+Moi, de plus en plus accaparé, requis par cette scène, en même temps que
+je surveillais les gestes de l'oiseleur, j'analysais le tempérament et
+pénétrais l'âme de la dame. Jusqu'à présent ostensiblement, son
+attention se partageait entre le paysage et le jeune rôdeur. Lorsqu'il
+fut bien endormi, je la vis se lever comme à grand'peine et s'acheminer
+lentement vers lui.
+
+Ses dehors gardaient en ce moment même toute la sérénité, toute la
+noblesse de la vertu, une souveraine distinction native enrichie des
+accomplissements de l'éducation; j'étais fou, j'étais sacrilège, je
+blasphémais en lui attribuant un seul instant le moindre goût pour ce
+dépenaillé couvert de totales souillures, pour cet opprobre incarné,
+pour ce dépravé et criminel adolescent, ce pouilleux de bonne mine, ce
+frétillant nourrain des funestes viviers.
+
+Eh bien, en ce moment même, sous sa cuirasse adamantine de superbe et de
+majesté, je déchiffrai en cette femme, la pire, la plus dévergondée des
+tentations, mais aussi une telle lutte, une telle souffrance, un si
+épouvantable martyre que je n'eusse pas souhaité pareil supplice à une
+marâtre assassine et que loin d'arracher la pécheresse à sa perverse
+contemplation, j'aurais voulu la pousser dans les bras de son abject
+bien-aimé, et me faire l'entremetteur de cette patricienne et de ce
+larron. La frénésie de ses postulations, la ferveur de son culte, les
+rites inouïs qu'elle se suggérait, auraient pu se traduire par ce
+discours:
+
+«Je te veux à n'importe quel prix, en payant même de ma vie, de mon
+salut, de tout espoir et de tout rêve, le délire de cette possession!
+Après toi, rien qui vaille! La race dont tu sors, mon copieux
+réfractaire, disparaîtra sans retour! La terre sera couverte d'usines et
+peuplée de manoeuvres. Les implacables industries, les philanthropies
+énervantes nous auront tué nos beaux gars d'exception, fils de la
+sainte Aventure et du divin Imprévu!
+
+«D'ailleurs, les jours de la planète sont comptés et l'univers se meurt
+de mensonge. Moi, du moins, avant de mourir, pousserai la sincérité
+jusqu'au scandale!
+
+«Si tu savais, mon amant absolu, ma Grâce, mon Salut, dont l'ordre, le
+code, la vertu rectiligne proscrivent l'existence et la personne
+asymétriques; si tu savais depuis combien de temps je languis et me
+consume,--je te le demande un peu, par respect pour qui et de quoi!--ce
+que les nostalgies m'ont étreint le coeur à le fracasser, et cela
+surtout aux heures panthéistes, aux époques climatériques où la nature
+se dévergonde fatalement, où elle rutile tapageuse et inassouvie comme
+une ménade.... O ne te fâche pas, puisque tu n'eus jamais de rival,
+jamais de précurseur, puisque je n'ai jamais pêché que par l'espérance,
+dans l'attente du pitoyable Messie des Possédés.
+
+«Des nuits, à la fenêtre, je sanglotais, enviant les explosions de la
+tempête. Les nuages se cherchaient comme des lèvres, entrechoquaient
+leurs croupes et leurs mamelles, et le tonnerre des baisers prolongeait
+le spasme des éclairs! En ces heures tellement lascives que les cratères
+éteints rentrent en éruption et que les Cordillères volcaniques avivent
+leur rouge crête de coq; moi, je parvenais à refluer mes laves, tant je
+te souhaitais à l'exclusion de tout autre!
+
+«Partons, nous nous aimerons, jusqu'à l'aube prochaine, sur un grabat,
+le tien, ô bienfaisant malfaiteur! Dans une pouillerie, dans une
+soupente de tapis-franc! Je goûte les plis et la patine dont les
+guenilles boucanent ton corps; elles lui font un fauve et croustilleux
+pelage, leur couleur saurette s'harmonise avec ta personne errante et
+galopée, ces haillons sont trop imprégnés de toi pour que j'en évite le
+frôlement et que je répugne à leur fumet sauvage! Mais, écarte pour
+cette fois l'inséparable et plastique défroque, car d'autant plus douce
+à ton égard que tu as été flétrie et foulée, ô victime, je veux oindre à
+mes papilles les meurtrissures des menottes, des poucettes, des ceps et
+des camisoles de force que t'infligèrent les policiers et la chiourme;
+te venger, à force de samaritaines caresses, de leurs infâmes et
+outrageantes mensurations, du joug abominable de la toise, de leurs
+attouchements cyniques et glacés, de leurs rudes et crispantes
+manipulations; épeler aux accidents de ta chair, les tatouages,
+hiéroglyphes de tes stupres, et les déclarations, plus effrénées encore,
+dont te lardèrent à coups de couteau, des partenaires exigeants et
+jaloux!
+
+«O toi l'homme numéroté, l'étalon des haras stériles, l'innocent farci
+de gros casiers judiciaires, toi qu'on surnomme mais qu'on ne nomme pas,
+souffre-plaisir, flore des préaux, éphèbe des chambrées, fétiche des
+chauffoirs, les mornes Othellos t'écrivaient-ils, avec leur sang, des
+lettres aussi jaculatoires que mon cantique, ô Desdémon?
+
+«Viens, je serai ta femelle expiatoire, ton instrument de représailles,
+ton amour rédempteur, ton extrême-onction!
+
+«Comme nous commettrons pourtant un crime aux yeux des magistrats, un
+sacrilège aux yeux des prêtres, nous mourrons à la première alerte,
+avant l'arrivée des gendarmes et les indiscrétions des juges, et nous
+irons voir dans l'autre monde si les vrais dieux entretiennent autant de
+préjugés que les hommes!
+
+«C'est convenu. Tu m'étrangleras après. Et de tes doigts saigneux me
+feras un collier!
+
+«O nous éperdre dans l'éternité comme un météore dans les vertiges du
+firmament! Mourir l'âme inhalée par la tienne, mon souffle fondu dans
+ton haleine, mon regard, ma lumière agonisant dans l'infini de tes yeux
+tragiques! N'avoir rien qui ne soit à toi!... N'être rien qu'à toi!...
+Ne plus être que toi!... Enfer de salut!»
+
+Et voilà ce que commettrait, ce que forferait l'épouse rassise et
+conventionnellement impeccable.
+
+A ce discours effroyable comme une confession, ce discours latent que je
+lus de loin en traits de feu dans les ténèbres de sa conscience, je me
+portai au secours de la misérable femme; il y allait de sa vie, il
+fallait coûte que coûte leur faire consommer cette union incompatible,
+et ma pitié était telle que j'étais prêt à légitimer cette exécrable
+passion, au besoin à m'en rendre complice.
+
+Je n'étais pas à bout de prodiges:
+
+Lâcheté! Courage! Qui oserait se prononcer? Mais, certes, surhumain,
+sublime, l'effort de dissimulation qu'elle fit à mon approche.
+Retrouvant ses plus grands airs, à la foi indifférente et impérieuse, ce
+fut elle qui vint à moi et me dit, de sa vraie voix à présent:
+
+«Un bien joli parc, Monsieur, mais infesté de méchants gamins qui s'en
+prennent aux oiseaux en attendant l'occasion de s'attaquer aux
+promeneuses!»
+
+Et elle passa outre, me laissant foudroyé par ce mensonge!
+
+Plus que jamais droite, officielle, voire sacerdotale, elle s'éloigna
+pour de bon cette fois, se donnant complètement le change, réconciliée
+avec sa conscience par cette délation, ce reniement à la saint Pierre
+doublé d'une félonie à la Judas....
+
+Car elle ne se retourna même pas pour voir le galbeux oiseleur, réveillé
+en sursaut sous des poignes brutales et familières,--s'effarer,
+panteler, gémir, se débattre, aux prises avec une escouade de policiers
+qui le recherchaient depuis la veille et allaient le réintégrer dans la
+grande volière de Merxplas.
+
+
+
+
+LE TATOUAGE
+
+ _A Sander Pierron_.
+
+
+Une bouffée d'air vicié que me fouette au visage l'entrebâillement d'une
+porte de cabaret devant lequel je passais ce soir, flâneur--rôdeur
+peut-être--par la pluie de neige fondue, me remet en mémoire une
+aventure d'il y a quelques hivers, dans un quartier déjà tombé sous les
+pioches des équarrisseurs de pittoresques cités.
+
+Explorant le dédale savoureux dénommé «Coin du diable», nous étions
+tombés, un camarade et moi, au «Bummel», le bal illustre de la région.
+
+Une salle surchauffée, électrisée de fluide humain, saturée
+d'exhalaisons rousses comme du brouillard en novembre. Des fresques
+criardes s'assortissaient aux hurlements des cuivres de l'orchestrion.
+
+Des ouvriers endimanchés, nombre d'apprentis de métiers vagues et
+surtout une nuée de ces êtres réfractaires et asymétriques que
+l'engeance qui les traque et les méprise appelle voyous, s'y
+trémoussaient deux par deux ou avec des danseuses le plus souvent veules
+et bonnes filles. Par moment dans cette cuvée de jeune chair gueuse le
+remous ressemblait à une ébullition.
+
+Malgré la touffeur, au milieu du petit estaminet servant d'antichambre à
+la salle de danse rougeoyait un grand poêle flamand à l'ardeur duquel,
+machinalement, des fumeurs de pipes venaient exposer le bas de leur dos,
+en remontant le bas de leurs vestes.
+
+Dans le tas de lurons qui s'affriolaient de houblon, d'alcool, de
+vertige et de chair, l'un d'eux mémorable--à preuve ce récit--nous
+requit aussitôt par son galbe hors pair, une étonnante souplesse de
+mouvements, une élégance inattendue.
+
+Une jolie tête brunette et souriante aux vifs yeux noirs, légèrement
+bridés, sur un corps extrêmement bien fait. La dégaine délurée, il
+porte un complet mastic qui, par hasard, à l'air d'avoir été taillé sur
+mesure et un chapeau boule, chocolat, qu'il rejette en arrière. Et le
+débraillé, l'air casseur qui choquerait chez les autres polissons de sa
+trempe, lui sied comme une grâce et un affinement de plus.
+
+Il fringue presque sans relâche, ivre de pétulance, se réjouissant de
+l'élasticité adolescente de ses jambes bien modelées aux muscles mobiles
+et chatouilleux qu'on voit frissonner, comme de volupté, sous la culotte
+tendue, tandis qu'il hume les ambiances en frétillant de la narine et en
+claquant de la langue.
+
+Sa pantomime rajeunit et pimente les quadrilles, les «lanciers», les
+«ostendaises», toutes les chorégraphies de l'endroit. Tortillements,
+ronds de jarrets, déhanchements, appels de pieds et de mains, rejets en
+arrière de la jambe comme pour décocher une ruade à chaque volte de
+valse, et sa façon d'enlever sa danseuse en la faisant ballonner autour
+de lui dans un effarement de jupes, et encore au milieu d'un cavalier
+seul, ses révérences, croupe en l'air, comme un qui joue au saut de
+mouton, tandis qu'entre ses jambes son visage lutin et falot sourit à sa
+partenaire; toute cette frénésie, toutes ces scurrilités, bien des
+gestes plus osés encore, peuvent être très canailles, mais ils nous
+semblent à nous et à toute la galerie qui s'en régale et s'en pourlèche
+même les babines, souverainement plastiques.
+
+Aussi de quels bravos, de quels rires, on l'encourage, de quelles
+privautés on l'accable, en quels frais de séduction les jolies filles se
+mettent pour lui?
+
+Même ses repos sont composés avec un instinctif souci de la ligne et du
+modelage.
+
+Très suggestive par exemple sa pantomime--mon camarade, le sculpteur,
+me poussa du coude pour m'en faire apprécier l'harmonieux
+enchaînement--quand feignant une lassitude, il affecte de s'allonger sur
+le dos, la tête dans ses mains jointes, entre les coudes rapprochés, sur
+la banquette régnant le long du mur, mais pour se détendre, élastique,
+comme un fauve replié et pour empoigner d'un bond, avec une étreinte
+goulue, sa danseuse préférée, pour la happer victorieusement au passage
+et accorder aussitôt ses pas aux siens dans les capricieuses spirales
+des danseurs.
+
+Ah c'est le boute-en-train, l'âme, la figure dominante et magnétique de
+ce bastringue, et à côté de ce vivant athlétique, à qui ses vêtements
+s'adaptent aussi bien que les muscles à ses os, combien feraient piteuse
+mine nos cocodès conformes et guindés?
+
+Aussi notre intérêt d'artistes épris de beaux modèles se concentre sur
+ce dandy populaire, ce Brummel du Bummel--comme le sculpteur le disait
+assez spirituellement, plus tard, car ce soir-là il admirait trop pour
+plaisanter, il était emballé comme moi, ma parole!
+
+Et vrai, c'est non sans éprouver une bizarre contrariété qu'après une
+dernière danse, nous le vîmes gagner la porte avec sa favorite, une
+grande noire, aux yeux brillants, aux lèvres rouges souriantes et
+humides comme une perpétuelle éclosion de roses, une gaillarde aux
+insolentes torsades mal contenues par un peigne flamboyant de strass, un
+peu la mine capiteuse des cigarières de Séville.
+
+Un sentiment qu'il m'aurait été difficile d'exprimer en ce moment, tant
+il était complexe, subtil et, en quelque sorte latent, mais qui me
+revint depuis--et que mon camarade me déclara plus tard, avoir éprouvé
+aussi--m'était venu au sujet de ce galbeux polisson.
+
+Voici: tout le temps qu'il se prodigua à nos yeux en de si réjouissantes
+postures, nous n'attachâmes pas un instant à sa personne une idée bien
+déterminée de sexe. Il plaisait à toutes les femmes, il les recherchait
+même semble-t-il, et cependant cela ne nous avait pas choqué de le
+savoir le point de mire des prunelles de presque tous les hommes.
+
+Bien plus, au cours de la soirée, nous l'avions vu danser à deux ou
+trois reprises avec l'un et l'autre garnement de son âge, et danser ces
+fois-là tout aussi crânement, en montrant le même entrain, la même bonne
+grâce, le même plaisir.
+
+Par la suite nous nous sommes rappelés cette grâce d'androgynat, cette
+grâce neutre et ambiguë qui se dégageait du gaillard, et nous ne
+perdrons certes jamais le souvenir d'un prestige pervers--pourquoi
+pervers? ne conviendrait-il pas de dire innocent, absolument candide, au
+contraire?--qu'il allait d'ailleurs proclamer avec une sublime
+éloquence.
+
+J'ajouterai encore, afin d'assurer toute leur portée aux constatations
+réunies en ce récit--que personne dans ce bastringue, ne le connaissait.
+Comme nous il y était probablement venu pour la première fois; on
+ignorait son nom, son métier, son logis. Ce monde assez farouche et
+méfiant d'ordinaire, avait été conquis par sa verve, son exubérance, sa
+mine ravissante et son intarissable belle humeur.
+
+Mon ami le sculpteur, me raconta plus tard qu'il avait cherché en
+observant ce personnage agréablement énigmatique, à deviner le métier
+qu'il pourrait exercer. Mais les habitudes du corps de ce drôle,
+déroutaient toutes conjectures. S'il avait appris un métier manuel
+c'était sans doute en amateur, car son corps souple et cambré, son torse
+digne d'un mignon de Cellini, ses bras et ses jambes dont Benvenuto eût
+doté son Persée, ne trahissaient aucun de ces tics ou de ces
+déformations contractés à la suite des efforts et des actions
+musculaires monotones, enclumées et sempiternelles.
+
+Enfin, pour exhumer jusqu'à la plus intime des impressions que nous
+donna ce joli pauvre diable, au moment où il se retirait avec la belle
+noiraude, je caressai l'illusion qu'il n'aimait point cette créature-là,
+à l'exclusion de toutes les autres. Et, l'avouerai-je, cette vague
+conviction, contribua sans doute à me rendre, son éclipse moins
+douloureuse. Aurais-je rêvé ce fait, ou mon imagination ébranlée par ce
+qui se passa aussitôt après, l'aurait-elle ajouté après coup aux
+évènements qui précédèrent la péripétie dont il me reste à parler, mais
+au moment où il passait devant nous, en emmenant sa compagne, il me
+gratifia d'un regard d'une intelligence surhumaine, lisant, devinant
+jusqu'aux rêves trop volatils pour être fixés même par la musique, le
+parfum ou la prière....
+
+Comme le couple sortait, au risque de rendre à ce bal faubourien la
+vulgarité et la crapule de tous les dimanches, du dehors un individu
+poussa la porte et bouscula nos amoureux.
+
+C'était un gaillard d'une épaisse carrure, barbu congestionné. Mais nous
+eûmes à peine le temps de le dévisager.
+
+Fou furieux, en proie, nous ne savions pour le moment à quel sentiment
+de courroux et de rage homicide, cet individu s'était jeté sur le jeune
+homme au complet mastic. Avant que moi, le sculpteur ou tous les autres
+eussions pu l'empêcher, cette brute, étendue sur notre favori, le
+vautrait par terre, l'assommait de coups de poing, lui arrachait les
+vêtements du corps; le tout en lui hurlant des injures où rauquait, où
+râlait la passion la plus incendiaire.
+
+Ce fut l'affaire de quelques secondes. Revenus aussitôt de notre
+consternation, nous nous étions précipités sur le forcené, et malgré sa
+force de démon, quoiqu'il s'agrippât à sa victime en s'aidant de ses
+genoux, de ses griffes et même de ses crocs, nous parvînmes enfin à lui
+faire lâcher prise et à le pousser dans un coin où, maîtrisé, collé au
+mur, il ne cessa de pleurer et de baver à la fois.
+
+Je fus avec le sculpteur et la jeune femme noire, de ceux qui
+ramassèrent l'adolescent tout à l'heure si fringant et si radieux!
+
+L'acharnement de son agresseur avait été tel qu'il n'avait plus que sa
+culotte qui lui tint encore au corps. Son veston de coupe si conquérante
+couvrait le carreau de subits haillons. La chemise arrachée, presque en
+lambeaux, mettait à nu le torse et les bras. Du sang marbrait ses joues
+et lui coulait du nez et des oreilles; l'oeil gauche sortait à moitié de
+l'orbite.
+
+Des hommes étaient allés chercher de l'eau et les femmes approchaient
+leurs mouchoirs pour en oindre et en caresser son cher visage quand, les
+premiers qui s'étaient portés à son aide reculèrent en proie à une
+surprise, qui se changea aussitôt en stupeur, et dont ils sortirent en
+poussant un sourd murmure.
+
+Les rires méprisants s'enflèrent en une huée d'anathème.
+
+Repoussé en arrière, je jouai des coudes, j'écartai les rangs de badauds
+malveillants qui m'obstruaient le passage et m'offusquaient la vue.
+
+Je ne compris pas tout d'abord le revirement qui se produisait contre ce
+séducteur.
+
+En le contemplant de plus près, je m'aperçus que la poitrine, le dos et
+les bras du jeune gas étaient complètement tatoués de curieux et
+grossiers emblèmes, de devises en langues et en argots divers qui le
+tigraient de leurs rébus et de leurs hiéroglyphes!
+
+Il n'y avait pourtant encore là rien de si répréhensible. Peut-être
+avait-il été marin, soldat ou voleur? Or c'est au moyen de semblables
+exercices graphiques que les pauvres ilotes trompent l'ennui de
+l'entre-pont, de la caserne et du bagne? Tout au plus, regrettais-je que
+l'ingrat eût profané et déshonoré par ce bariolage barbare la païenne
+perfection de sa chair d'éphèbe.
+
+Un nouveau mouvement dans l'assemblée m'arrache au cours de ma
+douloureuse contemplation!
+
+Le malheureux a deviné ce qui fait rire les uns, hurler les autres,
+reculer les plus nombreux.
+
+Parmi ces devises et ces emblèmes, gravés comme dans l'écorce des arbres
+et dans les murailles des geôles, ressortait en caractères plus grands
+la déclaration d'un amour sacrilège accompagnée des emblèmes d'une
+forfaiture sans appel aux yeux de la morale chrétienne:
+
+_Daniel est à André_.
+
+Alors, oubliant ses blessures, le sang qui coule, son oeil prêt à
+s'éteindre, l'adolescent se rengorge, redresse la tête, bombe la
+poitrine comme pour mieux exposer ses stigmates, et, désignant de la
+main, le forcené qui sanglote toujours dans un coin: «L'André en
+question, c'est lui-même! Puis après? Je l'aimai car il fit longtemps
+très bon pour moi. Il me protégea et il fit mon éducation. Il s'est
+payé. Nous sommes quittes».
+
+Et, rieur à travers ses larmes de sang, tandis que tous se taisent,
+subjugués par sa crânerie, il retire de la gueule du poêle, le tisonnier
+chauffé à blanc, et appliquant celui-ci sur la devise abjurée, il ne
+daigne ni voir fumer sa chair, ni l'entendre grésiller. L'horrible
+torture ne lui arrache pas une grimace, pas un gémissement.
+
+Il la prolonge, jouissant de son supplice.
+
+A mesure que s'efface, fumante, la monstrueuse déclaration, ses yeux
+stoïques et humides de beau martyr, surtout son oeil sanglant et blessé,
+contemple si tendrement la jeune femme qui s'était détournée de lui,
+ses yeux l'enveloppent d'une caresse tellement suave et poignante,
+qu'elle aussi, bravant la justice et les vertueux équilibres, se jette à
+son cou et dépose sur ses lèvres un long baiser de plénière
+solidarité.
+
+
+
+
+LA BONNE LEÇON
+
+ _A Alfred Vallette_.
+
+
+La jeune institutrice très pâle de visage à cause d'une âme
+surilluminée, a suspendu sa leçon, durant l'accablante après-midi
+italienne, dans la petite classe des tout jeunes enfants à
+Motta-Visconti.
+
+Par les fenêtres ouvertes auxquelles une brise dérisoire enfle de temps
+en temps le store mi-baissé comme le jabot d'un pigeon qui se rengorge,
+s'aperçoit le pays vert et fertile, au pied de l'Apennin, avec d'abord
+la crayeuse rue villageoise se prolongeant en une avenue de peupliers
+entre lesquels, se continuant l'une dans l'autre, les moissons sous des
+lignes de mûriers alternent avec de minces sarments de vignes dont la
+lumière crue blanchit les petites feuilles. Et c'est le blé et le
+raisin, et aussi la soie; la denrée de luxe, voisinant avec le pain qui
+devrait être à tous, avec ce vin qui devrait aussi réconforter tous les
+hommes et leur permettre de communier toujours sous les deux espèces! La
+soie, qui la connaît autrement que dans les magnaneries, à
+Motta-Visconti!...
+
+Déguenillés, pour tous vêtements la chemise bistre, la culotte roussie
+et très à jour, soutenue par des bretelles dépareillées, pieds nus, les
+petiots sommeillent sur leur abécédaire dans de jolies poses repliées,
+avec des moues, des sourires plein leurs grosses lèvres auxquelles
+viennent butiner les caresses des rêves. Des tignasses bouclées ou
+broussailleuses et des joues potelées s'appuient sur de petits bras
+gourds et gras,--des joues que hâle la poussière et que carmine le sang
+neuf. Et c'est un chuchotement des respirations fortes que berce le
+bourdonnement des grosses mouches bleues....
+
+L'institutrice, la pauvre, à l'âme bonne et passionnée, profite de cette
+trève pour rimer des chansons douces et pitoyables. Cette atmosphère
+des miséreux en fleur, des enfonçons de parias lui inspire des choses
+compatissantes et navrées, et ce premier âge du serf rural, ces germes
+d'humanité taillable et corvéable l'induisent en de douloureux
+attendrissements, car elle songe à ce qui devrait être et à ce qui ne
+sera pas encore pour tous ces êtres si neufs et si candides.
+
+Elle s'apitoie, touchante et maternelle, caressant pour tous ces
+garçonnets des rêves de quiétude et de soleil.
+
+Que n'est-elle la fée aux dons magiques pouvant conjurer les destins et
+faire pleuvoir sur ces têtes la joie, la sérénité, les illusions et les
+tendresses, que ne peut-elle leur assurer comme aux simples fleurs des
+prairies les sucs vivifiants pour entretenir et épanouir le velouté et
+la fraîcheur de leurs gracieux visages! Elle sait ce qui leur manque
+déjà dès le seuil de la vie, elle sait les privations plus dures encore
+qui vont suivre, elle sait l'iniquité et l'opprobre qui les guettent.
+
+Ah! ne pouvoir en rien désarmer la misère fatale, assurer toute cette
+jolie pousse humaine contre les bûcherons et les faneurs industriels,
+n'être que la pauvre poétesse apitoyée et dolente, qui les aime bien
+mais qui n'a rien à leur donner que ses larmes et ses vers de
+charité....
+
+Ses rimes gracieuses humectent le papier blanc comme les pleurs son
+mouchoir. Elle se prend à scruter l'avenir de ces écoliers: «Pauvres
+fleurs d'épine, rossignols de la chaumière, que seront-ils dans dix ans?
+Vils ou pervers, conteurs de bourdes, patients manoeuvres ou coupeurs de
+bourses, galériens soumis de l'atelier ou subversifs ouvriers des
+prisons. Où les reverra-t-elle, à la caserne, à l'hôpital, à la morgue,
+au bagne, à l'échafaud?...»
+
+Fi, quelles perspectives sinistres vient-elle d'évoquer là! Généralement
+les poèmes de la bonne institutrice sont des aspirations et des désirs;
+elle essuie les larmes sans songer à flétrir ceux qui les font couler;
+elle panse les plaies et les blessures des victimes sans se retourner
+contre les bourreaux!
+
+Aujourd'hui plus âcre est son inspiration et son vers revêt une sorte de
+colère; de l'impatience se mêle à son évangélisme. Un trouble anormal
+l'envahit! «Italie, Italie, ne seras-tu toujours qu'une mère aux
+mamelles taries pour les milliers d'enfants qui eussent enthousiasmé tes
+divins poêles et tes artistes créateurs! Que deviendront-ils, ceux-ci,
+les petiots, que je choie, ceux à qui j'apprends à lire, que je couve de
+mon mieux et le plus longtemps possible sous mes ailes? Liront-ils
+encore plus tard? Et quels livres? A quels éducateurs iront-ils? Devenus
+adolescents, jeunes hommes, ne rencontreront-ils toujours que des
+maîtres, des corsaires et des rapaces pour convertir toute leur force,
+leur sève, leur énergie, leur généreuse expansion en sordides machines à
+gagner de l'argent? Quoi! la noble terre italienne ne produira-t-elle
+jamais que des ilotes résignés? Quoi! pas un mâle, pas un homme libre,
+pas un révolté, pas un transfuge du travail inique, pas un rédempteur
+éprouvant la sublime folie du sacrifice et qui, tandis que tous se
+figent et se stéréotypent dans des oeuvres de servage, ferait un geste
+de délivrance, pas un qui, fatigué de ployer l'échine, se redresse et
+frappe à son tour, oui, qui aille jusqu'à tuer...»
+
+Ciel! Quelles lignes incendiaires ose-t-elle bien tracer, la simple et
+faible femme! Décidément elle n'écrira rien qui vaille aujourd'hui! Et
+elle reporte ses yeux de son manuscrit vitrioleur sur ce joli parterre
+de flore enfantine. O candeur, ô parfaite insouciance! Comment a-t-elle
+pu évoquer conjonctures si ténébreuses en présence de cette aube en
+chair....
+
+O c'est mal ce qu'elle allait faire là? Vierge morose, trop imaginative,
+pourquoi n'engendre-t-elle aussi des enfants! Elle ne concevrait pas
+alors pareilles chimères et pareilles larves! Du moins apprendrait-elle
+par l'instinct impérieux des ardeurs charnelles, ce que veut la nature,
+la vie élémentaire; elle serait édifiée, sans phrases et sans
+spéculations, sur le simple pourquoi de notre existence, de notre
+passage ici! Que ne pense-t-elle à autre chose? A quoi bon vivre dans
+l'avenir. Le devoir n'embrasse que l'heure présente et le moment
+immédiat. Pourquoi rêver, triste, trop songeuse fille pauvre; il est si
+simple de vivre... enfant, amante et mère, et de finir sans avoir ruminé
+des destins et des lois autres que ceux consentis par le nombre et la
+société.
+
+Ah! coeur trop tendu, désarme, désarme! Il est sacrilège, c'est tenter
+l'inconnu que de songer trop obstinément à la misère et à la mort,
+devant ces bambins, cette tiède couvée.... Oh! redoute que par tes
+incantations lyriques tu n'appelles des sorts et des maléfices sur ces
+têtes mignonnes auxquelles tu aurais voulu dispenser les dons
+providentiels!
+
+Aussi, la voilà qui, bonne et mystique, se met à prier en arrêtant ses
+yeux visionnaires sur l'un des marmots, précisément le plus gentil de la
+classe. Il repose, souriant chérubin aux longs cils d'or; sa menotte
+presse d'un geste volontaire la jambette ébréchée au moyen de laquelle
+il tailla son crayon, et ses lèvres un peu grosses, mais si rouges,
+comme toutes celles des Transalpins, s'avancent en la jolie moue d'un
+lutin à qui on voudrait enlever un jouet.
+
+Certes, il est le plus mignon de tous, si charnu, si rosé, mais aussi le
+plus pauvre d'entre ces pauvres! Enfant pensif et taciturne avec de
+subits accès de babil et de turbulence, un brin fantasque et
+volontaire, souvent malgré la douceur et la caressante tutelle de
+l'institutrice, il déserte l'école pour aller battre les chemins, très
+loin. Sans doute rêve-t-il à présent de maraudes par les mûriers et
+d'une ample cueillette de pêches et d'abricots. L'institutrice s'est
+attachée à ce galopin qui aurait l'air d'être fait de marbre rose si, le
+plus souvent, la crasse ne le patinait comme un bronze de Donatello. Et
+voilà qu'elle songe, non sans mélancolie, aux dix ans du petit qui
+sonneront l'été prochain, moment que ses parents, d'infimes journaliers,
+choisiront pour l'envoyer à Milan, comme apprenti boulanger....
+Attendrie elle se répète le nom du gracieux dormeur, et ce nom même,
+Santo, est une prière, capable d'éloigner les suggestions périlleuses et
+impies auxquelles elle s'abandonnait tout à l'heure.
+
+«Ah, prie la bonne âme, que celui-ci, mon Dieu, ne connaisse point
+là-bas les corruptions, les souillures et les empoisonnements des
+vilains métiers! Défends ta généreuse plante, ô nature, contre le
+souffle de l'atelier! Que la fièvre urbaine ne flétrisse pas ses joues
+et ne leur enlève cet inappréciable velouté des pêches mûrissantes dans
+lesquelles il enfonce des quenottes presque fratricides!»
+
+Et elle songe: «Hier encore, à la procession de la Fête-Dieu, c'est lui,
+Santo, qui était joli à croquer, en petit saint Jean-Baptiste: la peau
+de mouton rejetée sur l'épaule, avec sa chemisette bleue bordée d'or,
+ses jambes nues et potelées, ses cheveux bouclés, sa croix d'or en guise
+de houlette et tenant en laisse l'agneau tout blanc et docile. Il
+marchait dans la procession, ce Santo, mignon et presque eucharistique!
+Que l'encens embaumait et que les cierges étaient blancs! Quelques-uns
+étaient enrubannés de rouge et des corbeilles de roses saignaient sous
+les flèches du soleil! Des hymnes doux comme le miel balsamiaient cette
+matinée de prières. O les musiques suaves, énervantes tout de même! Et
+les manants, les serfs t'applaudissaient du coeur, petit Santo, comme un
+morceau de leur chair angélisée et de leur rude cuir de peinard
+transformé en viande du Seigneur! Et les mères heureuses, un tantinet
+jalouses, s'attendrissaient sur toi, pleurant presque, et en te voyant
+passer, agenouillées, leurs poupons sur les bras, elles embrassaient
+dévotement et avec un peu de fièvre ces bambins en les rêvant déjà
+béatifiés, petits saints d'un jour, Santo, comme toi! _Agnus Dei qui
+tollis peccata mundi!_ Agneau de Dieu qui rachète les péchés du monde!
+Pauvre petit, où seras-tu dans dix ans? A la caserne, à l'hôpital? Dans
+quelle procession figureras-tu encore, à quel pas plus triste que la
+plupart des processions de ce monde marcheras-tu?... Non, arrête...»
+
+Encore ces vilaines appréhensions. C'est cependant ici le dernier
+endroit où devraient lui venir pareilles inquiétudes. Est-ce
+l'étouffante chaleur qui distille ces présages sinistres? Et dans ces
+limbes pourquoi épandre des giries et des épouvantes purgatoriales?
+Quelle insolite angoisse la prend au sujet de l'écolier endormi: «Santo,
+qu'as-tu fait? Parle, qu'as-tu envie de faire? Dis-le moi vite!»
+
+C'est en vain qu'elle évoque la paisible procession de la veille pour
+chasser le reflux des images véhémentes et funèbres. Ses pressentiments
+ressemblent au frisson poétique des sibylles sur le trépied. Ce qu'elle
+prétend revoir et se rappeler se déforme, se travestit en des visions
+qui n'ont plus rien de commun avec ses souvenirs. Ainsi le pieux cortège
+tourne en un défilé houleux et sombre d'une foule qui trépigne sur place
+ou qui chasse comme la tourmente.
+
+Devant l'institutrice ébahie, surgit un grand garçon de vingt ans, les
+épaules larges, les mains fortes, solide et décidé par la carrure,
+imberbe, blond, au teint d'ambre pâle et d'oeillet rose avifié aux
+pommettes un peu saillantes, aux yeux extatiques, presque effarés, aux
+traits gracieux et solennisés comme par une latente tragédie, un
+imperceptible duvet couvrant sa lèvre supérieure, les allures--se dit la
+voyante--d'un conscrit dépaysé et ahuri qui viendrait de passer sous les
+ciseaux du perruquier, ou mieux, non, pis encore, d'un prisonnier qu'on
+toise et qu'on mensure dans l'antichambre des cachots et qui
+somnambulique regarde derrière lui, du rouge, devant lui, du rouge
+encore.... Il porte, sur le tricot du gindre, un bourgeron gris
+flottant; la casquette de toile blanche à visière plate un peu relevée,
+à la marine, emprisonne mal ses luxuriants frisons, et une cravate bleu
+pâle s'ajuste au collet très échancré de son jersey. Une halte, une
+accalmie de la foule volcanique et strépitante, dont il représente le
+centre, le foyer d'intérêt, le campe--est-ce durant une seconde ou
+moins?--devant la rimeuse hypnotisée. Embarrassé de ses mains, les bras
+ballants, il profère à voix basse, presque en chuchotant, pour elle
+seule: «Me reconnais-tu? Non? Je suis cependant un des tiens, je suis ce
+révolté, ce rédempteur que tu souhaites.... Regarde-moi bien!»
+
+Elle veut protester, mais, comme pendant les cauchemars, un poing lui
+noue la gorge et elle le dévisage, médusée par son impérieuse douceur,
+par le sourire mélancolique et de plus en plus ambigu qui affleure à ses
+lèvres presque trop grosses, mais si rouges, ces lèvres italiennes
+appétissantes et copieuses, par la magnétique caresse de ses prunelles
+d'un bleu de violette de Parme, des prunelles qui enchérissent encore
+sur l'éperdue bonté de la bouche.
+
+Et la voix susurrante et infléchie joue du coeur de la voyante comme
+d'une lyre voilée de crêpe: «Tu me crois un paisible gars, un peu mol,
+un peu lendore, musard, baguenaudier, amusé d'un rien, cueillant les
+jolies filles comme autrefois les abricots et les mûres aux espaliers du
+préfet, boudant la boutique et le fournil, toujours comme autrefois
+j'éludais tes pourtant si tièdes leçons, ô grande soeur! Tu me crois de
+ceux qui s'attardent et qui s'oublient, pâmés, en proie à quelque gouge
+experte habile à déniaiser les plantureux adolescents!... O chère
+songeuse, que tu te blouses!»
+
+Et son sourire s'électrise et s'enfièvre, si bien que sa bouche semble
+saigner dans son visage blêmissant comme une aube de supplice, et il
+hoche gravement la tête et c'est--ainsi compare toujours
+l'institutrice--comme si le col nerveux mais d'une délicatesse dérisoire
+à côté des puissantes épaules, ployait, prêt à rompre, pareil à une tige
+sous une trop lourde corolle:
+
+--«Écoute, il m'a pris l'aversion des plaisirs de mon âge et des métiers
+de mon temps.... Je n'aime pas à la manière des autres enfants des
+hommes. J'ai rêvé des dévouements et des communions sans but, sans
+utilité, sans justification naturelle, par la seule vertu de la
+sympathie et pour le plaisir de se donner, de s'immoler même en une
+infinie caresse.... O ces compagnes rieuses et frivoles, qui
+pleurnichent à la vue d'un oisillon tombé du nid et que la perpétuelle
+tragédie humaine laisse indifférentes et rend même complices, pas
+toujours complices sans le savoir!... O ces amantes que la nature, qui
+veut une éternité de mortels, leurre et affole par un éclair
+d'infini!... J'éprouve pour elles l'aversion biblique, elles sont les
+troubleuses et les diversionnelles qui écartent les pensées altruistes
+et les vouloirs virils, elles ne se dévouent que pour endormir,
+amoindrir et ravaler les ardents et les forts; elles minent les colosses
+aux pieds desquels elles feignent de s'étendre; elles sont souffleuses
+d'égoïsme, de coupable désintéressement, de détachement du devoir; pour
+les milliards de brutes qu'elles fournissent à la consommation
+terrestre, combien ont-elles fait avorter les grâces, les vocations, les
+génies, les âmes surhumaines! Si elles engendrent dans la douleur, elles
+se vengent de leurs souffrances en livrant de nouvelles proies à cette
+planète maudite et en épiant, avec une joie perverse, l'invasion des
+tristesses, des effrois et des désillusions aux yeux originellement
+ravis et au coeur lustral des engendrés! Non, je n'écouterai jamais
+leurs voix insidieuses.... Je serai réfractaire aux galantes
+disciplines, et quoi qu'en dira plus tard le juge libidineux pour me
+salir et me rendre haïssable aux ménades et aux louves en rut, je suis
+chaste et je mourrai vierge, en m'étant conservé pour l'amour de tous!
+Ces choses, tu dois les entendre, toi, la simple, la vierge, car sans
+que tu le saches, tu es mille fois plus ma mère que n'importe quelle
+génératrice selon la nature.... Si jamais je flattai une amante ce fut
+la rouge lionne, aux mamelles incandescentes, au lait de plomb fondu,
+dont la chevelure allume les torches des nouveaux zélotes et aux griffes
+de laquelle vont s'aiguiser les poignards de ceux qui ont abjuré les
+devoirs et les lois de la multitude!...»
+
+--«Assez, assez! supplie la pauvrette qui se voile les yeux pour ne plus
+voir. Tu en as menti. Arrière cette lionne de l'enfer avec son sinistre
+meneur. Loin de moi et de Santo.
+
+«Oh! non, ces mains que j'aime, ces petites menottes n'égarent leurs
+doigts que dans les blanches toisons, en attendant qu'elles pétrissent
+la farine blanche de notre pain quotidien! N'est-ce pas, Santo?
+
+«Petit boulanger, ils racontent qu'un jour tu ne voudras plus pétrir du
+pain parce que tous les pauvres n'en mangent pas.... O, reste à Milan,
+reste à ton métier, reste!»
+
+Mais la voilà soulevée, séparée de lui, exilée brusquement dans une
+grande ville en fête où la cohue chasse sans trêve, dans un tourbillon
+de tambours, de clairons, de piaffes, d'épaulettes, de bannières, de
+girandoles, dans un perpétuel hosanna de vivats. Une apothéose dans le
+soir.
+
+Subitement surgit le pâle jeune homme à la casquette blanche. Il tire de
+dessous sa veste grise un grand poignard qu'il brandit, et ses lèvres
+rouges pâlissent, et ses yeux s'aimantent à on ne sait quel vertige et,
+cambré dans la pose d'un qui s'est élancé, une jambe levée, d'aplomb sur
+l'autre, avec un geste énergique il frappe au coeur de l'apothéose. Et
+on entend comme le jet d'une eau brusquement libérée. Alors, une
+panique, des haros, des malédictions! Le tourbillon emporte le
+victimaire.... «Où es-tu, Santo? L'encens ne parfume plus ton puéril
+sillage. Pourquoi as-tu laissé choir ta croix d'or! Et l'agneau! Ah! il
+s'agit bien d'une autre hostie!... C'est donc la lionne rouge, le fauve
+que tu tenais en laisse!»
+
+Aussitôt après, un sale matin de suie et de bleu détrempé, dans la même
+grande ville qui n'est pas Milan, juste à l'heure où les boulangers
+comme toi cuisent leur pain, mon Santo. Des cliquetis de sabre au poing,
+de grands hommes à cheval passent au-dessus de la foule carnassière. Un
+vilain matin; c'est aussi l'heure où la besogne commence dans les
+abattoirs.
+
+Arrière! _Vade rétro_! Encore une fois frémissante et convulsée, la
+poétesse dépose la plume et pour s'arracher à l'obsession abominable,
+elle contemple le sommeil du petit Santo. _Caro e dolce poverino!_
+
+O que la voyante voudrait resonger à la procession de la Fête-Dieu, aux
+fleurs, à l'encens, à toutes ces blancheurs tièdes et béates! Mais
+implacablement le bénin cortège se transmue, on ne sait pourquoi, en une
+cavalcade véhémente, dans laquelle elle s'efforce vainement de maintenir
+l'image presque exorciste du petit saint Jean. Elle voit le petiot se
+dérober à ses évocations et se transfigurer en le grand garçon, blond et
+rose, doux et farouche, épineuse rose de sombre jeunesse, qui marche
+solennel, à pas très rapprochés, dans le vilain matin de suie et de
+brouillard, conduit lui-même par des gendarmes. Une confusion s'établit
+dans l'esprit de l'hystérique rimeuse, entre l'enfant et le jeune homme,
+entre le bambino tenant en laisse l'agneau frisé et l'adolescent à la
+lionne rouge que mènent ligotté des sacrificateurs ricanants. Depuis
+longtemps les bouchers ont occis l'agneau du Baptiste. Et le pasteur
+puéril va rejoindre l'ouaille. Ne fut-il pas le précurseur? Alors il lui
+faut jouer son rôle jusqu'au bout. Or, au bout de la carrière des
+précurseurs, il y a souvent la décollation....
+
+Quoi, le petit saint Jean moutonnier et mièvre, et ce grand garçon,
+robuste et de visage trop doux pour sa vocation, et de regards trop
+poétiques pour tout ce que nos temps plats ont prévu de poésie, quoi, le
+petit mitron de Milan et le panetier réfractaire, ce sacrificateur aux
+bénignes prunelles où l'effroi se cache dans l'azur comme des orages
+sous les cîmes neigeuses et constellées des _Jungfrau_, ces deux-là ne
+font qu'un!...
+
+«Alors c'en est fait. Vive la rouge lionne! Et qui que tu sois, je te
+bénis, moi, brave gars de la canaille souffrante, puis militante qui
+sera l'église triomphante de demain! Car elle doit être bien odieuse,
+bien criminelle, cette race de riches, pour que de beaux éphèbes,
+ingénus et tout en charme comme toi, mon Santo, croient devoir inaugurer
+les sanglantes représailles! O Santo! qu'elle est criminelle cette
+engeance pour que ces yeux de lumière lustrale, ces yeux où rien n'a
+menti, où auraient dû se mirer les sourires et les enchantements d'un
+printemps perpétuel, se soient mis à réfléchir des couchants rouges, des
+aubes plus sanglantes encore! Je te bénis, contre tous; et je voudrais
+être Madeleine sur ton chemin de la croix! Je t'exalterais en dépit de
+cette foule ameutée sur ton passage. L'autre jour une autre foule te
+portait aux nues, petit Santo, et cependant tu es mille fois meilleur et
+plus adorable aujourd'hui que l'enfant des processions de la
+Fête-Dieu!... Ton apostolique beauté exaspère les chiennes dont tu
+esquivas les caresses.... Ah! les mères stupides qui t'embrassaient et
+te déifiaient l'autre fois sur les lèvres de leurs poupons et qui,
+aujourd'hui forcenées, écumantes, ont armé de cailloux, pour qu'ils te
+les jettent, les petites mains de leurs petiots! Et les inutiles, les
+lâches, les fléchisseurs de genoux, les vils iront se repaître de ta
+suprême convulsion et chercheront sur tes lèvres entr'ouvertes le baiser
+de ton âme à la Fraternité lointaine!...
+
+«O Santo, quelle Hérodiade a demandé ta tête! Elle a dansé la
+courtisane, monstrueuse, l'infâme fortune! Qui te pardonnera lorsque
+clame et rugit, et glapit, lorsque s'élève le cri de tout l'or menacé,
+des affameurs. Les ventres et les coffres ne peuvent te refuser à la
+bête dansante. Et tous les tiens que la ballerine aurait pu porter sur
+les fiers pavois de la liberté et de l'abondance, les beaux gars qu'elle
+aurait pu exalter dans une apothéose de félicité suprême, elle préfère
+les affamer, les vieillir, les faner avant le terme. Pour orchestre la
+cascadeuse sinistre réclame les râles des meurt-de-faim, les cris des
+suppliciés de l'industrie et des bagnes militaires, les détonations des
+fusillades fratricides, les explosions des chaudières et des grisous!
+Elle danse, elle danse devant les vieillards-cerviers aux doigts rapaces
+et crochus, dont la luxure convoite l'or, toujours l'or.... Trembleurs
+et lâches, énervés par ses voltiges, ils n'ont rien à refuser à la
+danseuse immonde! Oui, prends sa tête, société pourrie, blasphématrice
+de la bonté, régale-toi, gorge-toi de cette jeunesse, ô pieuvre dont la
+beauté n'existe que pour les négateurs de la justice et de la lumière! A
+la curée! La guillotine est là. Dépêchons!...»
+
+Un fracas terrible a secoué l'institutrice. Elle s'aveugle d'une lumière
+livide, comme d'un immense couteau qui tomberait.... Mais non, c'est le
+premier éclair de l'orage, naturel résultat de l'accablante journée.
+Heureusement elle reprend pied dans le réel. Autour d'elle les enfants
+prolongent leur sieste. Et Santo, son préféré? Elle a déjà vu autre part
+cette tête bouclée, ce grand front et ces lèvres roses, elle a même vu
+ce poing crispé. Me reconnais-tu? Ah! l'adolescent, le régicide, le
+supplicié! C'est lui-même....
+
+Elle défaille et recule, hésitant entre une prière et un cri
+d'effroi....
+
+En ce moment le doux blondin s'étire, ouvre de grands yeux saphiriens et
+rencontre le regard angoissé de la bonne maîtresse. Ah le très cher,
+l'aimé, le plus aimé.... D'un mouvement jubilatoire et cependant
+pitoyable de Vierge devinant, dès l'annonciation, les affres au
+Calvaire, elle fond sur le petiot, et l'embrasse, et l'étreint, tandis
+que lui, toujours rieur, regarde étonné, ne comprenant rien encore, ne
+sachant pourquoi cette subite effusion et pourquoi, déjà, ce couteau
+dans sa main.
+
+
+
+
+LE QUADRILLE DU LANCIER
+
+ ...in which places I saw and
+ practised such villainy as is abominable
+ to declare.
+
+ Robert Greene. (Repentance.)
+
+ Par à force d'avoir purgé tous les
+ dégoûts.
+
+ Tristan Courbière. (Le Renégat.)
+
+
+I
+
+
+A l'impression métallique et rêche du ciel crépusculaire surplombant la
+caserne du 45^{e} lanciers, les clairons qui sonnaient au rassemblement
+ajoutèrent, comme des gouttes de cuivre fondu.
+
+Les consignés, environ une centaine, à la fois anxieux et affriolés,
+avertis d'une conjoncture point banale, dégringolèrent des chambrées
+dans la cour.
+
+Soldats médiocres ou franches soudrilles, il n'y en avait aucun qui ne
+s'estimât un troupier modèle comparé au salaud dont ils allaient faire
+justice. Avant de procéder à un nettoyage exemplaire, le commandant
+avait attendu que le jour fût tombé et que les bons sujets fussent
+dehors, estimant superflu et presque malsain de les employer pour
+exécuteurs des plus basses oeuvres. D'ailleurs, cette expérience du
+caractère humain que possèdent les chefs de troupes lui garantissait que
+le condamné ne rencontrerait pas tortionnaires plus acharnés et plus
+implacables que les arsouilles et les remplaçants retenus au quartier.
+
+Ils se placèrent en ordre de bataille sur deux rangs se faisant face à
+vingt pas d'intervalle.
+
+Grave, tordant les crocs de sa moustache, important mais agacé, le
+capitaine souffla quelques mots à l'oreille d'un maréchal des logis qui,
+avec deux cavaliers, se rendit dans l'aile du bâtiment que couronnaient
+les cachots. En esprit, les hommes suivaient l'ascension du piquet vers
+les combles; ils se représentaient la sommation faite là-haut au très
+principal intéressé, les dispositions sommaires qu'il prendrait avant de
+descendre avec sa garde.
+
+Mais, comme il arrive toujours en semblables attentes de palpitants
+spectacles, leur imagination courait la poste et il s'écoula des
+minutes, durant lesquelles le commandant brossait à coups de cravache la
+chimérique poussière de ses bottes, avant que le protagoniste du drame
+promis débouchât avec son escorte.
+
+Un murmure comparable au bruissement des feuilles sèches chassées par le
+vent de novembre courut parmi les troupiers haletants. Puis prévalut un
+de ces silences permettant de surprendre la distillation des pensées et
+le pantèlement des coeurs.
+
+Malgré sa condition fâcheuse et l'opprobre de cette confrontation, le
+coupable, tout jeune encore, demeurait un cavalier fort plastique, de
+taille avantageuse, d'une jolie physionomie, pour ainsi dire moulé dans
+son uniforme paille et grenat garni de jaune orange. Il portait la
+grande tenue, mais sans le sabre, les éperons et le czapska. Il
+écarquillait les yeux comme un oiseau de nuit brusquement exposé à la
+lumière et quelques brins de paille mêlés à sa chevelure noire et crépue
+donnaient à croire qu'on l'avait surpris dormant étendu sur sa litière.
+
+Quoique libre de ses mouvements, il s'avançait avec la lenteur et la
+gaucherie d'une recrue. Il semblait essoufflé, et comme il s'arrêtait
+pour reprendre haleine, les soldats qui le flanquaient l'entraînèrent
+par les bras jusqu'à dix pas du capitaine.
+
+Désireux d'éviter ces prunelles hostiles et sarcastiques opiniâtrement
+braquées vers lui, le jeune homme levait les yeux et affectait de suivre
+le vol de quelques moineaux qui regagnaient en pépiant leur nid situé
+dans les toits mêmes sous lesquels on l'avait incarcéré, lorsque soudain
+il entendit hennir là-bas à l'autre bout de la caserne et s'ébrouer
+l'instant d'après en battant des sabots, avec l'impatience d'une monture
+fringante trop longtemps retenue à l'écurie, un cheval, son propre
+cheval, le joli alezan si bien ajusté au cavalier. La noble bête
+appelait-elle son maître? L'idée qu'il ne la monterait jamais plus lui
+rendit plus cruel encore le sentiment de son déshonneur et, pour la
+première fois depuis son arrestation, il eut peine à refouler ses
+larmes....
+
+Cependant, après avoir toussé, le capitaine déploya une pièce
+administrative et lut, non sans bafouiller, le procès-verbal du flagrant
+délit.
+
+Les yeux humides toujours tournés vers le faîte, les bras ballants, le
+patient s'efforçait de n'écouter que le guilleri des moineaux, le
+hennissement de son brave cheval et aussi les premiers accords d'un bal
+de guinguette qui turbulait non loin du quartier, mais il avait beau
+s'évertuer, les périphrases pudibondes et ronflantes du réquisitoire
+dominaient toutes les autres rumeurs, et les termes de sa condamnation:
+«...attentat aux moeurs... dégradation ignominieuse... mise au ban de
+l'armée...» lui brisaient le tympan comme des percussions de cymbales ou
+le lui déchiraient comme des éclats de fifres.
+
+Arrivé au bout de sa lecture: «Faites votre office!» proféra d'une voix
+plus sourde le commandant en s'adressant au maréchal des logis.
+
+Celui-ci, après une pause crispante, se décida enfin à aborder le
+condamné et, à gestes précipités, il lui arracha tout d'une tire les
+chevrons et les galons des manches, les torsades des épaules, les
+brandebourgs, les passements et jusqu'aux boutons du dolman. Afin de
+faciliter cette opération infamante, au préalable insignes et ornements
+avaient été décousus puis rattachés légèrement à l'uniforme. Malgré cela
+l'opérateur suait à grosses gouttes; plusieurs fois il fut forcé de s'y
+reprendre; il voyait trouble; sa main lâchait prise; pressé d'en finir
+il allait trop vite.
+
+Avant d'entrer au service ce gradé avait été valet de mareyeur et, à
+chaque broderie qu'il enlevait au misérable, il se souvenait du
+sifflement que produisait la peau des anguilles vives ramenée au bout de
+son couteau ébréché. Il n'était pas jusqu'à la pâleur livide et surtout
+les convulsions du dégradé au contact de son poing qui ne rappelassent à
+l'exécuteur les bestioles violâtres qui se tordaient, écorchées et
+tronçonnées, sur l'étal.
+
+Le sourire de bravade et de forfanterie que les lèvres de l'anathème
+étaient parvenues à dessiner, au commencement, dégénérait, de stade en
+stade, en un sardonisme tellement atroce, que l'exécuteur se détournait
+pour ne plus le rencontrer.
+
+Ce rictus faussement hilare était d'ailleurs démenti par l'inépuisable
+détresse qui vitrait, dilatait et humectait les yeux de la victime.
+
+Pour finir, le tourmenteur emporta d'un coup sec et précis les larges
+bandes oranges faufilées à la culotte. Et à cette suprême avanie,
+lorsque le misérable ramena vers l'exécuteur ses yeux lamentables, une
+fièvre brûlante les avait subitement séchés: ils n'étaient plus noyés de
+larmes mais ils étaient injectés de sang.
+
+Cette fois le maréchal des logis recula et battit en retraite, hanté
+pour le restant de ses jours par l'expression vengeresse de ces
+prunelles sanguinolentes.
+
+Le capitaine aussi s'était retiré de la scène. Pour les formalités qui
+restaient à accomplir il répondait de la très bonne volonté de ses
+hommes. Point n'avait été besoin de les styler.
+
+Les deux rangs se rapprochèrent de façon à former un long et étroit
+couloir depuis l'endroit où se trouvait le condamné jusqu'à la grande
+porte ouverte à pleins battants.
+
+Le pauvre diable pressentit qu'une autre épreuve, un surcroît de torture
+lui était réservé.
+
+A quelle gymnastique vont-ils se livrer tous ces rossards, alignés à
+quelques pas l'un de l'autre pour avoir plus de jeu? La jambe droite
+portée en avant, on les croirait prêts à se fendre comme à la salle
+d'armes. Mais jamais ces facies ne trahirent pareille préoccupation
+agressive. Ils prennent donc leur mission bien au sérieux! Ces lèvres
+pincées, ces regards épieurs, ces têtes carnassières obliquement tendues
+vers sa piètre personne! On dirait autant de spadassins ou plutôt de
+coupe-jarrets appostés sur la grand'route....
+
+Tzim la la! Les croque-notes de la guinguette attaquent le finale de
+l'endiablé quadrille dont la pastourelle vient d'accompagner la
+dégradation du misérable.... En avant deux! Et en cadence!...
+
+Non, ils sont trop de monde à lui en vouloir. Pitié, les anciens
+copains! Tout, mais pas cela! Qu'on le ramène plutôt au cachot pour ne
+plus jamais l'en extraire; qu'on l'y dérobe à la vue de ses semblables,
+qu'on l'y laisse même crever de faim et de soif. Tenez, il y retourne de
+son propre mouvement....
+
+Mais les pitauds qui étaient allés le dénicher tout à l'heure et qui,
+postés derrière lui, n'ont cessé de le surveiller, répriment cette
+velléité d'indépendance et, rattrapant le gaillard par les épaules, le
+font pirouetter sur lui-même et, d'une double ruade décochée au bas du
+dos, l'envoient entre les deux colonnes mal intentionnées.
+
+Dzim la! En avant deux!
+
+De file en file, les coups de pieds pleuvent drus et rythmiques, scandés
+par la musique forcenée, à temps et à point voulu, presque avec le
+_une_... _deuss_... de l'école de peloton: replié vers la fesse, le bas
+de la jambe fait ressort du jarret et projette la botte dans les reins
+du pâtiras. D'aucuns mais combien rares, manquent la cible, à dessein,
+et se bornent à esquisser le geste. La masse truculente de ces mouflards
+aigris par les punitions et les corvées prend un âpre délice à ce jeu
+féroce. Ils frétillent et piaffent en attendant leur tour. A l'approche
+du souffre-douleur ils tirent la langue, la serrent entre les dents,
+bandent leurs muscles, contractent tout le corps, en vue d'une action
+unique. Ils sont littéralement hors d'eux-mêmes. Pas souvent qu'ils
+rateraient le pékin! Et avec la malice hypocritement salace de chenapans
+employés à des oeuvres d'équité sociale, ils lui décochent la pennade
+juste entre les jumelles. Les plus agiles, après l'avoir fouillé de la
+jambe droite, le rattrapent de la gauche. Et tous ricanent, trigaudent,
+joignent l'invective aux voies de fait, applaudissent aux atouts les
+mieux rabattus, et se répandent en interjections rauques, en ahanements
+de goujat qui bat la semelle pour se réchauffer les arpions. Jamais les
+bélîtres n'apportèrent tant de zèle et d'émulation à la manoeuvre. Cette
+rigolade sera la plus carabinée de leur temps de service!
+
+Il y a jusqu'au fracas étrangement mat et étouffé de cette volée de
+coups assénés à la défilade qui les a mis en liesse. Un ancien débardeur
+compara ce bruit à celui d'une pile de ballots s'écroulant à fond de
+cale. A un bûcheron, il rappela l'aigre bise d'hiver qui secoue
+rageusement la forêt effeuillée. Mais un manutentionnaire trouva mieux
+encore: par la suite, chaque fois qu'il jouait des pieds dans le pétrin,
+il songeait à la plainte sourde de la pâte humaine ce soir à jamais
+fameux!...
+
+Inerte, privé de toute pensée, durant plusieurs secondes l'homme ricoche
+et bondit. Une escaffe le renverse, une autre le ramasse. S'il s'abat
+c'est pour se relever aussitôt comme une haridelle sous le fouet du
+charretier.
+
+Enfin, il touche à la limite de cette voie de douleurs. Quatre à six
+tourmenteurs encore à dépasser et il sera dehors, libre, au large. Mais
+le large et la liberté l'épouvantent bien autrement que les épreuves
+qu'il a subies dans ce préau. Cette rue faubourienne, ces terrains
+vagues, ces enclos lépreux piqués, çà et là, de quelque bec de gaz
+palpitant comme une chauve-souris enflammée, cette atmosphère vespérale
+ne lui a jamais paru aussi farcie d'embûches.
+
+Un horrible imprévu le guette....
+
+Et plutôt que de sortir avec empressement, il se bute, il se rebiffe, il
+ne bronche plus sous les coups. Au besoin il repasserait entre les deux
+haies de tourmenteurs pour réintégrer son cachot de miséricorde. Mais,
+exaspérés par cette inertie, d'ailleurs pressés d'en finir, les derniers
+partenaires réunissent leurs efforts et, le visant à la fois, le
+projettent sur le pont-levis au-delà de la porte.
+
+Avec un fracas sépulcral, les vantaux massifs battirent derrière lui,
+tandis qu'une huée prolongée le salua par-dessus les créneaux de la
+muraille.
+
+
+II
+
+Il se tint blotti dans l'encoignure, sous la voûte ténébreuse, pesant
+contre la porte, haletant après les quatre murs, après la clémente
+solitude de la geôle. Au fond il mit du temps à se rendre nettement
+compte de ce qui lui arrivait. Incapable de toute volition, il ne se
+découvrait plus que de vagues instincts. Il claquait des dents, il était
+aveuglé et fourbu, mille chandelles giraient sous ses paupières, il ne
+cessait de frissonner, mais parfois des sanglots d'asphyxié, des hoquets
+d'épileptique le secouaient et le tordaient tout entier. Le haro de ses
+ennemis se répercutait encore en ses oreilles et il lui semblait que
+leurs pieds continuassent de le fouler.
+
+Sa tenue, si glorieuse il y avait à peine cinq minutes, à présent
+dégarnie de ses affiquets et de ses passementeries, défaite comme une
+guenille, trouée par places, ne tenant presque plus à son corps,
+représentait une livrée de honte, une caricature de l'uniforme; une de
+ces friperies de carnaval qui boivent la sueur et proclament la crapule
+de plusieurs générations de masques, un paillasson auquel s'étaient
+raclées avec rage les plus boueuses semelles du régiment.
+
+Et dire que son équipement était moins avarié encore que l'épave humaine
+qui le revêtait. Impossible de tomber plus bas, d'être plus abject, plus
+odieux que ce rebut de l'armée. Sous l'uniforme il ne comptait plus un
+seul camarade. Aucun de ceux avec lesquels il avait roulé, grenouillé de
+bouge en bouge, les soirs de vadrouille, avec lesquels il s'était
+cependant vautré dans de dégradantes promiscuités, ne lui pardonnerait
+cette turpitude suprême à côté de laquelle les pires infamies devenaient
+de bonnes oeuvres. Les plus mauvais drôles s'étaient cru le droit et
+même le devoir de le jeter à la voirie!
+
+Et son châtiment ne faisait que commencer:
+
+Désormais le meilleur samaritain se détournerait de lui. Le lépreux
+aurait peur de lui toucher la main. Il était irréparablement interdit,
+hors la loi, hors la société, hors la famille! Pour lui plus de parents,
+plus de soeurs, même plus de mère!...
+
+A cette pensée, la première qui lui revint, il recouvra aussi l'usage de
+ses membres et fit un mouvement pour enjamber le garde-fou de la douve,
+mais, tout à coup les dissonnants accords du quadrille raclé et soufflé
+pendant son supplice secouèrent de nouveau la torpeur cauteleuse de la
+banlieue.
+
+Et les discordances, la couleur fauve, la frénésie, la continuelle
+fêlure de cette musique digne du rogomme et des gueulées du voyou, ces
+cuivres aussi mal embouchés que des escarpes, ce cancan provocateur et
+cynique sur lequel on venait de lui faire danser le plus macabre des
+cavalier-seul, viola brusquement sa conscience et convertit son
+désespoir en un démesuré besoin de représailles!
+
+--Quelle bêtise j'allais commettre! se dit-il, en s'éloignant
+allègrement de la caserne. Une vaste blague, la vertu! Et les honnêtes
+gens, autant d'hypocrites qui ne punissent que le scandale.... J'eus
+tort de me faire pincer: voilà tout.... La nature se moque bien des
+lois humanitaires et des convenances sociales.... Les gueux pour
+lesquels brille le beau soleil et verdoient les arbres des grands
+chemins sont plus nombreux que les promeneurs rassis et poussifs et si
+les nuits obscures protègent les liaisons permises, elles ne favorisent
+pas moins les amours frauduleuses!...
+
+Il ferait beau voir les animaux domestiques réduire à l'impuissance les
+rapaces et les carnassiers.... Imbécile qui me croyais l'exception, le
+seul dérogateur de mon espèce!... Quoi, j'ai vingt-trois ans à peine, et
+pour une peccadille, pour une mésaventure, je me serais appliqué à
+moi-même cette peine de mort que l'excellente justice de ce monde
+épargne souvent aux chourineurs effrénés.... C'en est fait.... Si
+l'ordre et la règle me condamnent sans rémission, je m'enrôle au service
+de la fantaisie et du bon plaisir; je passe à l'armée des francs
+vauriens et des insoumis....
+
+Pas de danger, ma fine, que les coucheurs des pouilleries et les
+turlupins des correctionnelles me vomissent, m'expurgent de leur milieu
+pimenté....
+
+En voilà qui ne disputent point sur les goûts ou les couleurs!... Je
+sais une franc-maçonnerie dans laquelle mon caractère et ma jeunesse me
+vaudront une cordiale hospitalité!...
+
+Et tandis qu'il s'étourdissait de sophismes jetés ou phrases saccadées,
+entrecoupées de ricanements, il se suggérait des mystères et des rites
+qu'il n'aurait su poétiser en termes assez spécieux....
+
+Aux confins du monde rationnel, au delà des extrêmes tolérances, les
+stigmatisés, les incurables de son espèce se réfugiaient en des lazarets
+clandestins, pour y trouver un soulagement au seul mal que ne pourraient
+adoucir nos soeurs de toutes les charités!
+
+De trop explicites gazettes lui avaient révélé les moeurs ségoriennes
+des colonies pénitentiaires. A côté des chambrées de mendiants et de
+frelampiers, celles de la caserne avec leurs farces risquées et leurs
+indécentes brimades étaient de virginales nurseries. Les chauffoirs des
+dépôts de vagabonds perpétuaient les priapées des antiques étuves. Et,
+comme dans des serres torrides établies pour la culture la plus forcée,
+on y voyait fleurir des végétations monstrueuses ressuscitées du
+paganisme ou importées de l'Orient.
+
+L'atmosphère y régnait plus suffocante que l'ozone et plus délétère que
+la mofette. De livides désirs crépitaient à fleur de peau comme les feux
+follets sur la tourbière. Ici, le feu de l'enfer prévalait contre le feu
+du ciel, car nulle part ailleurs les salamandres des ardeurs maudites et
+des lacs asphaltides ne se traînaient et se mêlaient avec autant
+d'effronterie. Et à présent le dégradé aspirait à cette vie patibulaire
+et goûtait par anticipation la cuisante et sinistre tendresse du
+galérien pour son compagnon de boulet....
+
+
+III
+
+Il était tellement obsédé par ces mirages néfastes, qu'en passant devant
+l'entrée du bal où le quadrille ne cessait de vacarmer il bouscula deux
+danseurs, passablement gris, qui en sortaient bras dessus, bras dessous.
+
+La lanterne rouge de l'enseigne leur permit de dévisager le maladroit.
+Ses traits décomposés, ses yeux hagards, l'expression farouche et
+incendiaire de sa physionomie les frappèrent aussitôt; mais ce qui les
+estomaqua au point de les dégriser, ce fut l'extraordinaire état de son
+accoutrement. Ce débraillé, à lui seul, constituait un attentat au
+décorum et à l'ordonnance.
+
+--Où diable ce paroissien avait-il été s'arranger ainsi?
+
+Subitement, ils comprirent: son aventure avait fait du bruit. La
+rencontre était vraiment piquante. Une aubaine! Attention! On allait
+rire!
+
+Et l'un des deux faubouriens lui vitriola la face du même sobriquet que
+venaient de lui hurler les échos de la caserne. Cette fois encore, la
+résolution l'abandonna; il demeura lâche, baissé, sous l'injure. Et
+avant qu'il eût repris connaissance, songé à repousser ces agresseurs ou
+du moins à s'enfuir, d'autres gaillards, attirés à la porte par les
+exclamations et les sifflets de ralliement de leurs camarades se
+massaient autour du dégradé et lui coupaient la retraite.
+
+Un mot les mit au courant. Leur mauvais gré se compliquait de cette
+hostilité que les gens du peuple, principalement les faubouriens et les
+ruraux investisseurs de la ville, nourrissent contre tout ce qui porte
+l'uniforme. Des guet-apens et des rixes ensanglantaient sans cesse les
+abords de la caserne. Plusieurs fois le bouge même où les galants de
+barrière faisaient sauter leurs dulcinées, avait été démoli de fond en
+comble par la soldatesque en manière de représailles et par esprit de
+corps, à la suite d'avanies infligées à l'un ou l'autre lancier.
+
+Si le cavalier qui venait de tomber dans cette bande de batailleurs
+avait déserté ou reçu la cartouche jaune pour un autre motif, sans doute
+l'auraient-ils accueilli en triomphateur, mais, quoique peu pointilleux
+sur le chapitre de la morale, cette fois, la nature de son offense les
+indisposait plutôt contre lui et ils se réjouissaient cruellement de
+pouvoir justifier leurs préventions à l'égard de l'arme entière à
+laquelle avait appartenu l'expulsé, et à laquelle ils attribuaient les
+mêmes déshonorantes pratiques. Ils seraient encore moins cléments pour
+le coupable que ses anciens frères d'armes. Déjà ils l'entraînaient à
+l'écart pour le mettre à de nouvelles questions, le coucher longuement
+sur la claie, le torturer avec ces atermoiements au moyen desquels les
+virtuoses de la brimade allongent la crevaison d'un chien galeux.
+
+Un des principaux marlous s'interposa:
+
+--Ne salissons pas nos mains à ce bougre: accordons lui plutôt
+l'occasion de se racheter. A cet effet fondons-le dans notre basse-cour
+et voyons s'il se montrera coq ou chapon!
+
+Exultant à ce mirifique programme, la bande charria, sans plus tarder,
+le sujet à l'intérieur du bal. Si les femelles de ces lurons ne
+demandaient pas mieux que d'accorder une revanche à ce joueur par trop
+grec, par contre le patron de l'établissement, soucieux d'éviter de
+ruineuses mises en contravention, se fit un peu tirer l'oreille avant
+d'autoriser ce sport passablement décolleté, mais comme il dépendait
+exclusivement de cette clientèle excentrique et qu'en somme en irritant
+ces détestables coucheurs il courrait plus de péril qu'en s'aliénant la
+rousse et les pandores, il finit par se rendre à leurs injonctions
+comminatoires. En conséquence on ferma les portes, on bâcla les
+fenêtres pour empêcher les indiscrétions; on suspendit les danses.
+Quelqu'un imposait même silence aux gagistes, mais la majorité insista
+au contraire pour que le divertissement fût assaisonné de musique. Leur
+avis prévalut, et les croque-notes furent invités «à mener le plus de
+boucan possible» afin de donner le change aux mouchards du dehors.
+«Puis, qui sait, ce bacchanal ficherait peut-être du gingembre au
+refroidi!»
+
+--Attention! clama le boute-en-train qui venait d'émettre cette
+hypothèse profonde,--l'honneur est aux doyennes du sérail. Allez-y,
+chacune, de votre boniment! Mais, jusqu'à nouvel ordre, bas les pattes!
+
+Pour tenter la conversion du renégat on n'accordait à chaque prêcheuse
+que la durée d'une figure de quadrille.
+
+Au signal l'orchestre entama avec rage le «pantalon» de la danse
+fatidique et on vit s'avancer sur la piste une chiffonnière édentée, une
+pierreuse qui tenta de circonvenir le patient avec des grimaces de
+guenon amoureuse et lui débita des ordures camardes.
+
+La galerie souligna ces lugubres lazzi par des bourrades et des huées.
+
+Après cette maugrabine, aux premières mesures de «l'été» s'amena une
+colporteuse presque aussi mûre, qui entretint l'indulgente hilarité des
+comparses mais n'obtint aucun autre succès.
+
+Pour la «poule» cette vétérane du trottoir céda le terrain à une
+harengère un peu moins marquée, plus propre aussi, dont, au milieu de
+fort profondes ténèbres, un permissionnaire ivre se fût peut-être
+rassasié, quitte à l'étriper ensuite.
+
+Celle-ci fit place à une commère rondelette, vraiment accorte, un
+morceau friand sur lequel il ne fallait pas cracher; toutefois le
+mijauré ne répondit pas plus à ses avances qu'à celles des trois
+précédentes gorgones.
+
+Les assistants commençant à le trouver difficile, se remirent à
+l'interpeller sans expurger leur vocabulaire.
+
+Il ne se laissa pas démonter par leurs reproches et opposa la même
+froideur, le même dédain aux paroissiennes qui défilèrent après cette
+favorite de la corporation. Brunes ou blondes, amazones imposantes ou
+gamines délurées, sirènes serpentines ou boulottes douillettes, vampires
+décharnés ou goules ventrues, aucune ne parvint à lui tisonner le
+tempérament.
+
+La toute dernière, celle que les juges du tournoi tenaient en réserve:
+un trottin de modiste, une rousseaude encore mineure, l'air d'un
+collégien précoce, sans poitrine et sans hanches, n'obtint pas plus de
+résultat que la kyrielle qui l'avait précédée.
+
+Quand cette maigrichonne se retira en s'avouant vaincue, ce fut un
+tollé, un hourvari, une explosion de sarcasmes et d'invectives.
+
+--Eh bien, s'il en est ainsi!--hurla le chef de la bande, à toutes ces
+femmes horriblement mortifiées,--il y passera de force! A la curée les
+mâtines!
+
+--A la bonne heure! se dit le dégradé. Mieux vaut subir leurs violences
+que leurs fadaises!
+
+Et comme toutes, vieilles et jeunes, se ruaient à la fois dans l'arène,
+il leur décocha un regard tellement frigide, tellement rébarbatif,
+qu'elles tombèrent en arrêt, matées par sa superbe, confondues par
+l'énormité de son aversion.
+
+Mais il se ravisa subitement sous l'afflux d'une inspiration satanique:
+le moment était venu de s'amuser à cette expérience tout autant, même
+mieux que les facétieux récidivistes.
+
+Bientôt, avec l'aide du mauvais génie, le lancier déchu serait peut-être
+le seul à se divertir. Oui, rirait bien qui rirait le dernier! Les
+candides repris de justice ne se doutaient guère de ce qui les
+attendait, du tour abominable que ce cachottier était résolu à leur
+jouer.
+
+On le vit se départir de son attitude répulsive, de sa contenance
+hargneuse. Allait-il s'humaniser à la fin? Ses traits se détendirent; il
+se rengorgea, se campa avantageusement, et, les bras croisés sur la
+poitrine, laissa errer sur son houleux entourage des regards ressemblant
+à des oeillades. Où voulait-il en venir? Il songeait tout simplement à
+prolonger l'épreuve, à gagner du temps en leurrant ces bagasses, en les
+promenant par des alternatives de confiance et de déception, jusqu'à la
+minute fatidique où sa conspiration éclaterait à tous les yeux. Rien
+n'avertit les matériels Philistins et leurs rouées Dalilas de la
+catastrophe que leur préparait ce méchant Samson, pas même le sourire
+faux et sybillin effleurant furtivement ses lèvres.
+
+Oui, il joua tellement bien la comédie que les femelles s'y laissèrent
+prendre et rentrèrent momentanément leurs griffes, malgré les
+objurgations des mâles avides de carnage et pressés d'en finir. Voilà
+qu'elles se reprirent à le supplier en choeur, à lui chuchoter de
+tendres et humbles déclarations: leurs paroles impatientes, leurs rogues
+reproches expiraient en soupirs langoureux. C'est tout au plus si elles
+s'enhardirent jusqu'à l'embrasser, à l'étreindre dans leurs bras, à le
+presser contre leurs gorges palpitantes. A la longue, comme il demeurait
+calme, souriant, énigmatique, sans se prononcer encore, en cette
+crispante posture d'un bellâtre que sa fatuité empêche de désigner son
+élue,--les mieux tournées abandonnèrent jupes et corsages, recoururent à
+des attitudes savantes, à des pratiques jusqu'à présent souveraines et
+irrésistibles.
+
+Lui continuait de les berner en secret....
+
+Alors, toujours sans le brutaliser, elles achevèrent la besogne de ceux
+qui l'avaient dégradé et le débarrassèrent pièce par pièce de son
+uniforme dépareillé. Loin de leur opposer la moindre résistance, il
+semblait encourager ces privautés, si bien qu'elles finirent par le
+réduire au costume sommaire du conscrit examiné par le conseil de
+revision.
+
+A l'époque où il passa cette visite, véritable parangon de beauté mâle
+et adolescente, ses formes nerveuses et musclées avaient arraché des
+jurons approbateurs aux grognards chargés de jauger et de trier la
+viande à canons. Mais aujourd'hui, une influence mystérieuse, un pouvoir
+occulte étrangement suggestif était intervenu pour enchérir encore sur
+ses perfections naturelles, pour le transfigurer, le parer d'une
+splendeur surhumaine.
+
+Aussi devant ce nu impeccable, les femmes demeurèrent elles quelques
+moments éblouies, tenues en suspens, ne sachant plus quel parti prendre,
+muettes, retenant même leur haleine, sentant leurs jambes se dérober
+sous elles, sur le point de tomber à genoux....
+
+Puis le désir l'emportant sur la dévotion, leur nostalgie charnelle
+s'invétérant jusqu'au paroxysme, elles fondirent sur lui, toutes le
+voulant à la fois, toutes résolues à s'en emparer coûte que coûte, à en
+prendre leur part, dussent-elles pour cela le lacérer et se disputer
+les lambeaux de sa personne comme elles venaient de se partager les
+bribes de son reste de tenue.
+
+
+IV
+
+Les hommes de l'assemblée, presque tous jeunes et athlétiques gaillards
+de plein air: braconniers, valets d'abattoirs, tape-dur, rôdeurs de
+barrière, s'étaient égosillés à flatter et à stimuler leurs compagnes.
+Fiévreux, trépignant d'impatience, avec des rires, des grognements, des
+exclamations, des battements de pied, des claquements de langue, des
+jurons, des tortillements et des dislocations de mancheur, ils
+semblaient des villageois intéressés dans un combat de coqs, avec cette
+différence qu'ici chacun pariait pour sa poule contre ce coq
+récalcitrant.
+
+Peu jaloux, même partageux par industrie, ces galants ne demandaient pas
+mieux que de céder, en passant, les faveurs de leurs gourgandines à ce
+joli benêt. Celle qui triompherait de sa froideur n'en acquerrait que
+plus de prestige.
+
+A la longue, cependant, les marauds s'échauffaient à la place de cet
+homme de bois et ils refoulaient à grand'peine leur envie de s'élancer
+sur les tentatrices et de les venger de sa frigidité par un tribut
+surabondant. Et en même temps qu'ils se trémoussaient d'ardeur et
+râlaient de convoitise, ils ne trouvaient plus d'imprécation assez
+énorme pour en agonir le piteux damoiseau.
+
+L'épreuve se prolongea. D'insinuantes et de câlines qu'elles s'étaient
+montrées jusqu'à présent, les femelles se firent agressives et malignes;
+une rancoeur, une âcreté acheva d'encanailler leurs grâces banales et
+leurs appas publics.
+
+Le dépit les enlaidissait à tel point que l'attention angoissée et
+tendue, la solidarité fougueuse et vengeresse de la galerie se
+relâchèrent.
+
+Graduellement les drôles en vinrent à partager la répugnance que ces
+maritornes grimaçantes et gorgiases, l'écume aux lèvres, rauques de
+lubricité, inspiraient à cet adonis.
+
+Oui, peu à peu, et en leur for intérieur, ils désavouaient leurs
+violentes complices.
+
+Comment en arrivèrent-ils à se rappeler avec un regret attendri, avec
+presque l'envie de les revivre et de rattraper les occasions négligées,
+tant de polissonneries commises en manière de récréations à l'époque de
+leurs baignades d'apprentis lâchés par les fabriques?
+
+Leurs flopées gagnaient à pas accélérés les rives du canal de batelage.
+Par les crépuscules caniculaires leurs plongeons troublaient les eaux
+stagnantes et ravageaient les îlots d'algues et de fétides nénufars;
+puis, mettant de spéculatives lenteurs à se rhabiller, prenant plaisir à
+se voir au naturel, leurs ébats licencieux, leurs jeux outrés sur les
+berges poudreuses scandalisaient la digestion des pudiques merciers
+gavés de fritures et de matelotes.
+
+La nudité de ces vauriens, leur carnation spéciale persistait à trahir
+les efforts et les attitudes du métier, le jeu de l'outil, les tics et
+les manoeuvres professionnels; leurs membres s'étaient façonnés à la
+gymnastique artisane; leur chair, imprégnée des poussières et des suées
+du labeur, gardait le flottement, la cassure, les bourrelets, le ragoût
+topique, quelque chose de l'usure, du foulage et de la patine des
+haillons dépouillés. Ce déshabillage vicieux se tonalisait avec la
+région usinière. Il marquait l'heure ambiguë de cette «pleine eau»
+clandestine, abrégée et dramatisée par l'apparition des bonnets à poil.
+Garçons de peine et goujats correspondaient physiquement aux torpides
+effluences du serein. Ils s'assimilaient le charme paludéen, la
+douloureuse et toujours convalescente beauté de cette nature suburbaine.
+
+Leur dégaine efflanquée et blafarde, leurs muscles émaciés par places,
+remplis et presque trop fournis en d'autres, leurs bras maigres, leurs
+vertèbres saillantes, leurs mollets variqueux, leur suggérait
+mutuellement de morbides comparaisons, les induisait en de scabreuses
+espiègleries. De furieux corps à corps aboutissaient à des
+rapprochements douillets et frileux, à des tendresses détournées....
+
+Oui, comment en arrivèrent-ils, tous ces garnements rogues et fortement
+émoussés, à se remémorer à présent les tiédeurs veloutées et les
+insidieuses caresses de l'adolescence? Comment leurs narines peu
+subtiles retrouvèrent-elles l'odeur spéciale de ces soirs glauques où
+la campagne fausse s'électrise comme une chambrée de fiévreux? Mais qui
+expliquera jamais le dynamisme de nos êtres? Et la complaisance du fer
+que la rouille dévore.... Et la limaille s'accrochant à l'aimant?...
+
+Au surplus, depuis longtemps appâtés de force musculaire, friands
+d'exploits intrépides, de rixes bien rouges et de défis téméraires,
+capables d'envier à un rival ses prouesses de fracasse et de pugiliste
+plutôt que ses équipées galantes, capables aussi de sacrifier une
+maîtresse à un féal compagnon, à mesure que leur attention se détachait
+des sirènes échevelées et glapissantes, ils se prirent à admirer le
+courage et l'impassibilité du patient et à mesure aussi que s'invétérait
+leur répulsion pour leurs amantes de tout à l'heure, ils se sentirent
+non seulement indisposés de moins en moins contre cet original, mais
+trouvèrent son tempérament fort plausible, se prirent même à son égard
+d'un commencement de compassion, lequel ne tarda pas à dégénérer en une
+affective indulgence. Ce mystérieux retour d'affinités s'accusa de
+minute en minute. Jamais ces forcenés n'avaient rencontré ce genre de
+force, cette bravoure-là, ce mépris des pires ignominies, cette
+assurance, cette radieuse crânerie, cette désinvolture de jeune dieu
+supérieur à toutes les lois et à tous les pactes du commun des
+créatures.
+
+Et le calme céleste qu'il puisait dans son abjection, sa nonchalance
+féline, son impavide jeunesse, surtout l'ostensible et blasphématoire
+dégoût de la femme dans ce corps viril d'une cambrure épique, d'un moule
+ineffable, servi par des attitudes sculpturales, flattait à la fin un
+penchant qu'ils n'avaient jamais découvert sous leurs rugueuses
+carcasses et démêlé dans la houle et l'effervescence de leurs
+postulations.
+
+C'était plus qu'en peintres et en statuaires vibrants, même plus qu'en
+acrobates et en lutteurs de carrefour qu'ils appréciaient la supérieure
+plastique de ce mécréant. Non seulement ils l'avaient absous mais ils
+l'aimaient d'une ambiguë tendresse, ils étaient prêts à embrasser sa
+cause.
+
+Ils s'abstinrent de joindre plus longtemps leurs invectives et leurs
+reproches orduriers aux gravelures dont le criblaient les bourrèles;
+leurs pieds cessèrent de battre la mesure du chahut incendiaire et leurs
+poings de se crisper au fond de leurs poches ou de se tordre, brandis
+vers lui comme des casse-tête; l'angoisse serra leur gorge, son fluide
+leur empoisonna les moelles, leurs entrailles souffrirent pour lui, leur
+chair pâtit dans sa chair, leurs corps s'incorporèrent au sien....
+
+Détourner chez ces copieux sacripants le torrent des instincts sexuels,
+déplacer le siège de leurs affections, fomenter l'érotisme le plus
+subversif: c'était donc là ce qu'avait tramé l'infâme. Le maléfice
+opérait au delà de ses plus vindicatives espérances:
+
+Il s'était produit en ces natures plantureuses et massives un de ces
+répréhensibles et véhéments transports qui fanatisaient les païens à la
+vue des tortures superbement endurées par les martyrs et qui dictent
+aujourd'hui une impérieuse vocation d'assassin aux gavroches grelottant
+d'un spasme sanguinaire dans les livides aubades de la guillotine....
+
+Le perturbateur avait suggestionné de tout son fluide ces faubouriens
+intraitables et bourrus, ces luxuriants sauvageons. Et à présent, en
+retour, il sentait les ondes de leur monstrueuse sympathie envahir
+l'espace et l'envelopper, lui-même, des pires baisers et des plus
+secrètes caresses. Une expression de jouissance sublimée s'épandait sur
+son visage. On aurait cru assister à l'apothéose d'un confesseur de la
+foi ravi dans l'invisible choeur des anges. Sa capiteuse agonie
+troublerait à jamais les sources amatives de ceux qui en avaient été les
+témoins et ces barbares qui venaient de le livrer aux représailles de
+leurs femelles devenaient ses premiers néophytes, ses disciples
+passionnés et vengeurs!
+
+La rage, la haine, la soif de revanche qui avait succédé tout à l'heure
+en lui à ses remords et à son désespoir, faisait place à son tour à une
+sensation de béatitude infinie, d'éperdue félicité, de triomphe suprême.
+Il était fier de lui-même, réconcilié avec sa faute au point d'en tirer
+gloire: sa conscience légitimait et exaltait ses erreurs....
+
+Les buveurs oubliaient de pinter, les pipes s'éteignaient l'une après
+l'autre, les voix rudes des mâles se taisaient. Envahis par l'angoisse
+ambiante, les musiciens renonçaient à torturer leurs cuivres bossués et
+leurs boyaux de chat, et dans la salle on n'entendait plus à présent que
+les sinistres glapissements des louves aboyant à la lune par une nuit de
+gel, ou de faux ricanements d'hyènes tenues en respect par une
+comminatoire effigie tombale....
+
+Quelque temps, trop occupées de leur victime, elles ne remarquèrent pas
+le silence réprobateur dans lequel se renfermait la chambrée si
+tapageuse et si rutilante du commencement de la partie. Mais la
+possession magnétique s'établissant de plus en plus étroitement entre
+les regardants et la victime, le fluide qu'ils échangeaient devenant de
+plus en plus intense, ce calme et cette immobilité autour d'elles leur
+causèrent une vague inquiétude, puis elles furent intriguées par l'air
+extatique dont leur proie les narguait, puis, elles découvrirent la
+crise inouïe qui s'était produite dans les sens de leurs souteneurs.
+
+Damnation! Non content de se dérober à leurs avances et à leurs
+pratiques, l'aberré passionnel leur volait, leur arrachait les
+tendresses de ces bons mâles. S'il défaillait, s'il se pâmait ainsi,
+c'était enivré par le bouquet de leur abominable tendresse.
+
+Désormais elles, les coucheuses et les nourricières fidèles,
+n'existeraient plus pour ces ruffians débridés!
+
+Se pouvait-il? Plus moyen d'en douter.
+
+Alors, avant de se retourner contre les lâcheurs, elles voulurent en
+finir avec l'androgyne qui les avait débauchés. Avec une recrudescence
+de rage, elles se mirent à le griffer, à le mordre, à lui tirer les
+cheveux. Quelques-unes le percèrent de leurs épingles, de leurs broches,
+le déchiquetèrent à coups de ciseaux. Les hideuses vieilles proposaient
+de le mutiler, mais les jeunes les en empêchèrent, ne désespérant pas
+encore de leurs prestiges. En attendant, elles le faisaient mourir à
+petits coups. A défaut de sève, elles se gorgeraient de sang. Lui,
+cependant, continuait de rire aux démons. Son exaltation le rendait
+disvulnérable ou plutôt, à mesure qu'elles le criblaient de blessures,
+il lui semblait que ses idolâtres y promenaient des lèvres balsamiques
+et on n'aurait su s'il se débattait dans les affres du trépas ou dans un
+spasme de félicité divine.
+
+Ses complices demeuraient stupéfaits, cloués sur place, partagés entre
+l'envie de le délivrer et la jouissance de cette sublime agonie. Ainsi,
+les prêtres sacrifient dans la messe le rédempteur qu'ils adorent.
+
+L'ayant vu chanceler, car elles lui avaient ouvert les veines et il
+perdait le sang en abondance, ils firent un mouvement pour se porter à
+son secours. Il eût été aussi difficile de parvenir jusqu'à lui que de
+retirer un fétu de paille du milieu d'un feu de prairie. N'importe, ils
+l'arracheraient mort ou vif de leurs serres et ils immoleraient toutes
+ces harpies sur le corps du seul bien-aimé.
+
+Devinant leur impulsion, il eut encore la force de leur faire signe de
+s'arrêter. Pourquoi subsister plus longtemps? N'avait-il pas épuisé en
+ces quelques minutes la somme de joies terrestres, vidé jusqu'au tréfond
+la coupe des voluptés majeures? Il étendit vers eux des mains
+conjuratrices pleines d'onction et de charité. Avant de les fermer pour
+toujours, par-dessus l'enchevêtrement et les replis des ménades, il
+laissa reposer ses yeux d'ombre et de vertige sur le cercle de ces
+possédés. O ce qu'il y avait de délicieusement félon, d'ineffablement
+sacrilège, d'amoureusement sinistre dans ces mémorables yeux d'archange
+déchu!...
+
+Alors, aspirant, inhalant dans un dernier effort de ses poumons toute la
+dévotion qui émanait de ces ensorcelés, pour s'en griser comme d'un vin
+eucharistique, pour s'en oindre comme d'un chrême efficace entre tous,
+n'espérant nul viatique plus digne de son paganisme, lui-même sentit
+s'épancher, avec la vie, tout ce qu'il couvait de désirs et de
+nostalgies, tout ce qu'il distillait de sèves, et l'essentiel de son
+être aller vers eux et se consumer dans les flammes de leur perdition.
+
+
+
+
+LE SUICIDE PAR AMOUR
+
+ A Georges Khnopff.
+
+
+Il était arrivé à Marcel Gentrix, le dilettante, l'une des très rares
+fois qu'il eût accepté à dîner,--car il se trouvait mal à la seule idée
+des présentations, des amabilités de commande et des visages oiseux,--de
+se rencontrer avec un gentleman anglais nommé sir Lawrence-Frank
+Whittow.
+
+Le visage nébuleux et énigmatique de cet étranger avait requis son
+attention au même titre que le piquait tout objet rare, médaille antique
+ou musique exhumée. Sans deviner la nature de la hantise ou de la
+possession dont souffrait Frank Whittow, le faux misanthrope devinait
+en lui un de ces orgueilleux humanitaires, un de ces exceptionnels qui
+se sont repliés sur eux-mêmes et qui se consument aux passions qu'ils
+n'ont pu communiquer comme le feu purificateur à une élite de mortels.
+
+Aux yeux du monde extérieur sir Lawrence représentait l'un des trois ou
+quatre contemporains à qui l'on pût appliquer cette épithète «puits de
+savoir» et qui eussent été, au moyen-âge, autant de docteurs Faust.
+
+Une série de formidables découvertes dans le domaine des sciences
+naturelles l'avaient auréolé de gloire et presque de terreur. Il
+s'attachait à cet homme pâle et fluet, au parler sourd et grave, quelque
+chose du prestige qui revêtait les sorciers et les thaumaturges, et
+quelque merveilleuses et même bouleversantes que fussent ses
+découvertes, les milieux savants attendaient de son génie des conquêtes
+plus miraculeuses encore. A leur avis leur illustre collègue en savait
+plus long qu'il ne voulait le dire et le publier.
+
+N'eût-il même pas été nimbé de prestige que sa physionomie eût écarté
+les familiers et les indiscrets. Agé de trente ans, par moments son
+visage en accusait dix-huit et d'autres fois cinquante.
+
+Pour définir l'impression que lui avait causée le masque caractéristique
+du baronnet, Marcel n'avait pas trouvé mieux que de comparer ce masque à
+un ciel caniculaire pendant une de ces journées de chaos météorologiques
+où des orages sinistres alternent avec des azurs trop ensoleillés.
+
+Sir Lawrence avait des cheveux très noirs, la barbiche et la moustache
+peu garnies, des lèvres minces et légèrement sardoniques, mais,
+remarquables avant tout autre détail de sa physionomie, des yeux
+extraordinairement bleus, des yeux lucides et impérieux de magnétiseur,
+avec, par intervalles, ce quelque chose de fuyant et d'oblique que les
+Napolitains constatent chez les _jettatori_.
+
+Marcel Gentrix m'affirma souvent, au temps de ses premiers rapports avec
+le célèbre étranger, que tout le personnage lui semblait éclairé par une
+lumière intérieure, étrangement lunaire et sidérale, comme des idées qui
+se mettraient à luire, comme un fluide psychique, se révélant au sens
+visuel, et Marcel ajoutait qu'à certains jours critiques et émotionnels
+cette concentration de rayons moraux était telle en sir Lawrence que les
+objets autour de lui paraissaient s'estomper et s'amortir, se noyer en
+crépuscule. Pour me servir de la pittoresque expression de mon ami,
+c'était alors comme si le soleil se couchait en cet homme.
+
+A la surprise de tous sir Lawrence-Frank Whittow honora Marcel de
+fréquentes visites. On plaisanta même, pour autant qu'on osât plaisanter
+le savant anglais, l'amitié subite de ces deux taciturnes. D'abord il
+fut surtout question entre eux des lois et des phénomènes de la
+physique. Des expériences établies et contrôlées, ils se lancèrent dans
+les champs de l'hypothèse, des inductions et des probabilités.
+
+Sir Lawrence était, à ce qu'il déclara lui-même à Gentrix, un
+_positiviste mystique_, c'est-à-dire qu'il croyait au merveilleux, tout
+en niant le surnaturel. Rien ne lui paraissait impossible ou
+irréalisable. Et c'était, prétendait-il, uniquement à cause de notre vie
+matérielle, niaise, outrageusement vénale et cupide, gaspillée en des
+intérêts mesquins, que nous avions perdu beaucoup des secrets possédés
+autrefois par les mages. Si les prodiges ne s'accomplissaient plus,
+c'était pour nous punir de notre indignité.
+
+Précisément à cause de sa foi en la toute-puissance de l'âme humaine,
+pourvu que cette âme fût dégagée des ignominies qui l'obscurcissent et
+l'étouffent, Frank Whittow se montrait impitoyable pour les imposteurs
+et les charlatans, bien plus redoutables et plus néfastes que les
+sceptiques et les voltairiens ricanant à propos de tout.
+
+Ceci donnera une idée des convictions audacieuses du savant: il estimait
+possible la génération spontanée et prédisait qu'un jour la puissance
+créatrice de l'homme ne connaîtrait point de limites et que nos
+descendants possèderaient toutes les forces dont les esprits
+superstitieux enrichissent leur dieu ou leur diable.
+
+Les premiers temps Marcel Gentrix éprouva quelque malaise devant la
+sécheresse, la logique, la raison rigoureuse et aveuglante de sir Frank.
+Il comparait son ami à un astronome qui ne serait que mathématicien et
+pas un tantinet poète.
+
+Malgré les progrès de leur liaison, Marcel s'étonnait aussi de trouver
+sir Lawrence hermétiquement fermé sur tout ce qui touchait au sentiment,
+au côté amatif de son individu. Avait-il aimé? Ce n'était pourtant point
+le travail et les préoccupations du savant qui lui modelaient un masque
+souvent si volcanique, un masque de lave refroidie ou qui répandaient, à
+d'autres instants, sur ce même visage la douceur navrante et la radieuse
+détresse d'un jeune martyr.
+
+Cet homme supérieur par l'intelligence devait être immense aussi par la
+bonté. Gentrix le devinait singulièrement affectueux, mais chaque fois
+qu'il tentait d'aborder les sujets passionnels, l'Anglais détournait
+aussitôt la conversation et accompagnait sa parole nette et incisive
+d'un regard dépouillé de toute sympathie.
+
+Comme de juste la curiosité de Marcel s'accroissait en raison même de
+l'impénétrabilité de son compagnon.
+
+A cause de la prodigieuse valeur intellectuelle du personnage, Gentrix
+se disait que pour souffrir et pour se taire ainsi, sa souffrance devait
+être de celles qui eussent perdu, ruiné, anéanti tout individu moins
+solidement trempé.
+
+Leurs meilleures causeries ils les eurent en se promenant dans la
+banlieue, où bon marcheur, l'Anglais entraînait fréquemment son
+camarade.
+
+Le temps et la saison favorisaient ces courses à travers les paysages de
+transition entre la campagne et la ville:
+
+La nature était prise du premier frisson de la fièvre automnale. Les
+feuillages se dégradaient en colorations sublimes de regret et de
+nostalgie aussi opulentes que le deuil du jour à son déclin. Prés et
+bosquets contractaient ces nuances de masures d'indigents et de
+défroques de pouilleux, cette patine fauve et savoureuse de la plèbe à
+laquelle avait insulté depuis le printemps l'éclat parvenu de la
+végétation trop verte. L'époque et le milieu s'harmonisaient et, pour me
+servir de la suggestive inversion de sir Frank Whittow, nos amis se
+promenaient dans un paysage d'équinoxe et par une température
+faubourienne.
+
+Ces mots furent prononcés à certaine heure crépusculaire, où la navrance
+ambiante avait exercé une impression assez inattendue sur sir Lawrence.
+A la surprise croissante de Marcel Gentrix le savant délaissait ses
+discours habituels pour se livrer avec une sorte d'enthousiasme à la
+contemplation des scènes et des personnages qui les entouraient.
+
+Une musique de foire s'élevait dans le lointain, au bout de la vaste
+plaine, croisée de quelques fossés stagnants et d'aunaies gibbeuses, où
+des moutons à toison violacée par le couchant cuivreux paissaient une
+herbe boueuse et jaunissante.
+
+Oui, une musique de foire s'élevait canaille et toute méridionale,
+là-bas, tout là-bas, derrière ces palissades mal goudronnées que
+dépassaient des phares, des minarets, des campaniles, des coupoles, des
+architectures de carton-pâte découpant sur la lourde et poignante
+mélancolie de la vesprée flamande la silhouette des principaux monuments
+de Venise.
+
+Et, pour ajouter à la brutalité de l'anachronisme, sous l'horizon gris
+et pourpré, aux farouches éclats métalliques, ces fantômes, ces larves
+de palais et de temples orientaux se drapèrent dans une lumière
+électrique blanche et crue aussi macabre qu'un suaire. O ces chants de
+gondoliers et ces crinerinsede mandolinistes dans le crépuscule
+brabançon, dans cette pastorale de banlieue! Il y avait à la fois
+quelque chose d'hallucinant et de burlesque dans cette improvisation du
+midi sur le lourd terroir du nord. Elle tenait de la parodie mais aussi
+du mirage. En écoutant ces sérénades, on aurait eu à la fois envie de
+rire et de pleurer.
+
+Les deux amis s'étaient arrêtés au bord du talus dévalant vers la plaine
+où, non loin, paissaient les moutons et, très loin, carnavalait une
+kermesse vénitienne....
+
+Sir Lawrence prit Marcel par le bras:
+
+--O poète aimant, psalmodia-t-il d'un ton pathétique, savoure
+l'artificiel de cette irruption d'une pseudo-ville des doges dans ton
+village à bourgmestres. Ne te moque point trop de ce viol ridicule de la
+contrée grave et forte en chair par ce turbulent batelage.... Non, tu
+goûteras bientôt le charme de cette mauvaise rencontre. Il résultera je
+ne sais quel magnétisme et quelle électricité de cette collision des
+natures incompatibles.... Quelque chose comme un long baiser que se
+donneraient deux ennemis intimes. La dissonnance n'est qu'apparente.
+Crois-moi, les proverbes ne radotent pas toujours; oui, les extrêmes
+sont faits pour se toucher. Un présage m'avertit que tu en feras bientôt
+une expérience décisive! N'aimes-tu pas mieux ton lourd et copieux
+terroir depuis que ces cabotins l'agacent et le piquent de leurs arpèges
+et de leurs pizzicati? Ce fond ricaneur du tableau accentue la
+mélancolie extatique, la solennité du premier plan.... Respecte cette
+invention saugrenue et applique-toi à en dégager le symbole.... Ce
+caprice forain te résume toute notre vie où les chimères souvent
+funambulesques s'efforcent d'étouffer et d'anéantir les impérieuses et
+pesantes réalités....
+
+«Tu t'étonnes de m'entendre parler ainsi. Apprends que comme toi j'aime
+et je suis poète. Comme toi j'ai souffert d'amour et j'ai pleuré et
+chanté, pleuré du sang et chanté des sanglots, ainsi que pleure, saigne,
+chante et ricane cette nuit vénitienne dans la léthargie de ton dolent
+pays.... Puis, à force de m'être leurré de fantasmagories, d'avoir trop
+magnifié et exalté les pauvres êtres prosaïques, souvent indignes, que
+mon coeur élisait pour ses fétiches adorés, je n'ai plus aimé que le
+rêve; c'est-à-dire qu'à présent mon imagination crée de toute pièce ce
+que j'aime.... Et ici, mon cher Marcel, je vous ferai remarquer que je
+parle tant au propre qu'au figuré. Le savant exécute la fantaisie du
+poète. Oui, je crée ce que j'aime et il ne dépendra que de toi de
+m'imiter....
+
+La voix musicale et charmeresse de sir Lawrence se fit encore plus
+insidieuse et s'estompa d'inflexions aussi morbides que l'agonie des
+toisons blanches au sein du brouillard.
+
+Et sa pâleur évoquait celle de l'hostie dans l'ostensoir, il
+resplendissait comme si Dieu se levait en lui:
+
+--Écoute-moi bien. L'heure se prête à mes confidences et ce crispant
+décor de la plaine atrabilaire lutinée par des pitres exotiques
+correspond même assez providentiellement à l'expérience que nous
+entreprendrons tout à l'heure.
+
+«J'ai surpris le secret de ta mélancolie. Tu souffres de l'insupportable
+antinomie entre le voeu de ton être et celui de la masse qui nous
+régente; mais tu souffres plus encore peut-être d'un immense besoin
+d'éternelle jeunesse. Sans cesse la nature implacable intervient pour te
+dire ton rôle éphémère.
+
+Un jour cette aveugle et ingrate nature te sonnera le départ, alors que
+tu es, avec moi, le seul être qui la sente, qui l'admire et qui l'aime
+d'une éperdue affection panthéiste, comme elle devrait être sentie,
+admirée et adorée de tous. Tu te désoles à cause de notre vie passagère,
+pauvre poète.... J'ajouterai que l'injustice de tes chers mais stupides
+semblables augmente ta douleur chronique. Parce que tu ne te confines
+pas dans leurs cultes de commande et dans leurs adorations permises, ils
+t'accusent, toi le religieux jusqu'au fanatisme, de sacrilège et
+d'impiété. O vivre, largement vivre, ô vivre toute la vie! Vivre en
+communion totale avec la nature!
+
+«Je dois te dire en toute franchise que les hommes normaux, s'ils
+lisaient comme moi dans ton coeur, te traiteraient de fou. Parbleu, tout
+grand savant qu'ils m'ont proclamé ils m'enfermeraient s'ils se
+doutaient seulement de ma capitale «découverte»; de celle que je vais
+te révéler....
+
+«Ton hyperesthésie te rapproche de l'état que la crédulité attribuait
+aux dieux. Oui, ton état est maladif. Mais quelle maladie sublime! Celle
+qui nous permet de nous unir à tout ce qui compose nos délices.
+
+«Nos imaginations confinent aux transports de la folie! te diront les
+moralistes et les symétriques austères. En les prenant au mot, qu'y
+aurait-il là de si alarmant pour nous? Avec la folie, n'est-ce pas
+l'au-delà qui commence? Pour employer une expression de mon métier de
+savant, la folie n'est-elle pas l'éclipse, l'évasion de l'âme tellement
+impatiente qu'au moment de s'en aller elle n'a pas même pris le temps
+d'éteindre le corps comme le chimiste le fourneau? Et le cadavre survit
+à la pensée!
+
+«Ah! j'ai pénétré ton être indifférent, ta monstruosité sublime. Exulte,
+je t'apporte la consolation, le soulagement et, le jour où tu voudras,
+l'oubli.... J'avais étudié la plupart des fluides, mais il fallait un
+sujet tel que toi pour me montrer le fluide qui les réunit tous, ce
+fluide de sympathie absolue, qui te met en contact permanent avec
+l'éternité et l'infini....
+
+«Sans que tu t'en doutais j'ai observé et étudié les progrès de ta
+précieuse maladie. Le moment est venu d'accomplir sur toi l'opération
+qui couronnera mes découvertes et qui t'apportera le baume, la volupté,
+le soulagement. En un éclair à la fois plus suave et plus atroce que le
+spasme, toi, la bonté et l'amour même, tu vas pouvoir réunir les
+tronçons de ton idéal. Persuade-toi que ton corps actuel n'est qu'une
+apparence. Ose te contempler dans l'infaillible miroir, dans le reflet
+de ta vie mentale, dans la magnificence et la frénésie de ton
+imagination. Tiens, regarde!»
+
+Et de la main sir Lawrence Whittow lui montra le petit berger, seul
+visible, émergeant de la buée paludéenne où se noyaient depuis longtemps
+les formes houleuses de son troupeau.
+
+Il faisait extraordinairement tiède et doux, un peu humide, comme si le
+dernier sourire de l'été s'humectait de discrètes larmes. L'air se
+tendait de filandres chatouilleurs.
+
+C'était le temps propice aux confidences, aux réconciliations et aussi
+aux adieux.
+
+Il y avait dans cette poignante tiédeur septembrale comme l'onguent, les
+charpies et les baumes qu'on applique sur les blessures du coeur après
+les opérations suprêmes. Plus impressionnable encore que d'ordinaire,
+Marcel ressentait jusqu'au malaise cette atmosphère, cette lumière,
+cette température d'hôpital psychique.
+
+Aux bêlements des ouailles que le brouillard semblait multiplier,
+répondait toujours au loin la musique foraine aussi criarde que la
+peinturlure du panorama et que les feux de Bengale trouant parfois la
+blancheur fantômale de cette ville en effigie.
+
+Marcel, obéissant à sir Lawrence, regardait le petit berger. D'abord
+indifférents, ses yeux se remplirent d'extase.
+
+Sublime vision! Elle incarnait les préférences, les voeux et les désirs
+du poète. Un jour Marcel avait souhaité ce costume de velours mordoré;
+une autre fois il enviait à un manoeuvre maçon le port crâne et
+avantageux de sa méchante casquette marine.... Tout ce que Marcel avait
+aimé en secret, sans espoir, tout ce qui chatouillait, pinçait ses
+fibres amatives, caresses de l'imagination, nostalgies lancinantes, tout
+ce qui lui avait étreint doucement le coeur en précipitant les
+battements, se concentrait en ce jeune gars.
+
+Il se campait dans une attitude que Marcel n'avait rencontrée qu'une
+seule et mémorable fois chez un apprenti au repos. L'adolescent
+possédait ces yeux divins sous la caresse desquels le poète eût affronté
+les pires supplices, cette bouche friande dont les baisers aviseraient
+encore l'incarnat; un corps nerveux modelé comme par une gageure de
+l'amour et de la force, et dont le velours des vêtements flattait au
+lieu de dissimuler les proportions harmonieuses et les reliefs
+vigoureux.
+
+Éclairé dans une dernière flambée de soleil rouge, son isolement,
+l'immensité du décor, la moquerie même des profanations lointaines lui
+prêtaient une splendeur de plus. Aux yeux de Marcel, affolé et râlant
+d'idolâtrie, il réalisait le plus bel être humain, l'idéal de notre
+enveloppe charnelle, le chef-d'oeuvre d'un créateur qui eût éclairé le
+corps d'Antinoüs par l'âme de Parsifal.
+
+Marcel s'approchait pour s'agenouiller devant lui et panteler, sous ses
+regards et son souffle céleste, mais au moment de l'aborder, il
+s'aperçut que les détails de ce délicieux ensemble de perfections
+plastiques se désagrégeaient ou se vulgarisaient et qu'il ne restait
+plus, à deux pas de lui, qu'un assez galbeux petit pastoureau qui le
+dévisageait d'un air à la fois cajoleur et effronté.
+
+Il recula et, se tournant vers sir Lawrence, il s'écria d'un ton
+déchirant: «Ah, pourquoi ne m'as-tu point fait mourir avec ce fantôme!
+Il m'eût été un délice sans pareil de m'évanouir et de me dissiper en
+lui!»
+
+Le baronnet lui prit la main:
+
+--Il ne s'est pas évanoui pour toujours. Pour le revoir il te suffira de
+le conjurer. Mais ce n'est pas un spectre ou une ombre; c'est ta propre
+substance, c'est toi-même. En un instant tu prenais ta revanche de la
+nature créatrice; tu revêtais la forme seyant à ton esprit. Eh bien, tu
+te retrouveras à cette image par la puissance de l'amour, chaque fois
+que dans tes sentiments pour le prochain tu ne consentiras à voir que
+ses qualités et que tu l'isoleras de ses défauts. Et tu ne seras jamais
+plus accompli, plus irréprochable que le jour où tu parviendras à
+découvrir en la personne de ton plus mortel ennemi, un mérite caché, une
+vertu que ta haine refusait toujours de lui accorder.
+
+«En te représentant avec obstination quelques traits louables de ton
+ennemi, ne fût-ce que le moindre plaisir qu'il t'aura procuré, peu à peu
+l'être haïssable que tu évoquais acquerra la beauté dont tu pares tes
+visions préférées. Il se transfigurera, il revêtira des formes plus
+sublimes que celles dont l'absence vient de t'inspirer le dégoût de la
+vie. Il te séduira, pétri dans le marbre des statues grecques, dans la
+chair des éphèbes favoris des Césars et des Sages; il surgira dans les
+effluves des parfums et les ondes des harmonies auxquels s'attachent tes
+plus intimes souvenirs; lui-même possédera la voix pathétique de tes
+obsessions musicales, la couleur de ses vêtements sera puisée à la
+palette de tes peintres aimés, mieux, empruntée aux haillons des libres
+voyous qui lui servirent d'avant-coureurs; l'horizon qui l'encadrera
+reproduira le ciel de tes préférences; ses allures et ses gestes
+s'inspireront de tes grands souvenirs gymniques, et dans son haleine tu
+respireras les printemps et les automnes, la fleur et le fruit de tes
+rencontres les plus délectables. Il est possible qu'une flamme
+meurtrière persiste à briller dans son regard. Encore un effort,
+obstine-toi, appelle à toi toute la force du pardon. Et à ces
+incantations toutes puissantes, je te le jure, s'éteindra peu à peu
+cette lueur incendiaire pour faire place à la rosée touchante des
+meilleures larmes que l'on pleurera sur toi,--et quand tu verras ton
+ennemi féroce transformé en cette créature idéale, en ce prodige de
+beauté et de bonté, un indicible bien-être au coeur t'avertira de mourir
+au plus vite, par crainte de survivre à ce miracle, à ce triomphe de la
+charité, et alors, ô très cher rêveur, il suffira à tes lèvres de
+s'oublier sur les siennes en un baiser si profond que ton âme y sera
+noyée!»
+
+Depuis longtemps le petit berger et ses ouailles s'étaient enfoncés dans
+les ténèbres, laissant le champ libre aux mauvais garçons, rôdeurs ou
+marlous, et, là-bas, la cité artificielle continuait à éclater en
+barcarolles, en pétards et en illuminations crues, toute blanche aux
+confins de la vaste plaine ambiguë et complice. Un peu de lune grimaçait
+dans le ciel.
+
+Et plus que tout à l'heure cette détresse de la plaine diffamée et cette
+gaîté de la ville postiche distillaient une énervante ironie.
+
+Peu à peu cependant, la cité de pacotille sembla se concilier la
+campagne bourrue. Un rapprochement s'établissait.
+
+--Les ennemis s'embrassent! prononça sir Lawrence d'une voix dont
+l'accent le fit frissonner lui-même.
+
+Reportant les yeux sur son ami Marcel, le baronnet s'aperçut que
+celui-ci, devenu très pâle, faisait le geste d'étreindre quelqu'un au
+passage; puis il le vit défaillir et choir dans la rosée.
+
+Marcel venait d'expirer avec un sourire de béatitude, un sourire plus
+triste que le dernier baiser de la lumière électrique à cette campagne
+borgne.
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+Le Jardin
+Partialité
+Hiep-Hioup!
+Aux Bords de la Durme
+Gentillie
+Communion Nostalgique
+Croix Processionnaires
+Le Moulin-Horloge
+Le Tribunal au Chauffoir
+Blanchelive... Blanchelivette!
+Le Tatouage
+La Bonne Leçon
+Le Quadrille du Lancier
+Le Suicide par Amour.
+
+
+
+
+ACHEVÉ D'IMPRIMER
+le vingt-sept avril mil huit cent quatre-vingt seize
+PAR
+L'IMPRIMERIE Vve ALBOUY
+POUR LE
+MERCVRE
+DE
+FRANCE
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le cycle patibulaire, by Georges Eekhoud
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CYCLE PATIBULAIRE ***
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+The Project Gutenberg EBook of Le cycle patibulaire, by Georges Eekhoud
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le cycle patibulaire
+
+Author: Georges Eekhoud
+
+Release Date: March 29, 2006 [EBook #18074]
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+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CYCLE PATIBULAIRE ***
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+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+
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+
+
+<h1>GEORGES EEKHOUD</h1>
+
+<h1>Le Cycle Patibulaire</h1>
+
+<h3><i>Deuxi&egrave;me &eacute;dition</i></h3>
+<div class="center">
+ <img src="images/001.jpg"
+ alt="image" title="image" />
+</div>
+
+<h3>
+PARIS<br />
+SOCI&Eacute;T&Eacute; DV MERCVRE DE FRANCE<br />
+<br />
+XV, RVE DE L'&Eacute;CHAVD&Eacute;-SAINT-GERMAIN, XV<br />
+<br />
+M DCCC XCVI<br />
+</h3>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<p class="noindent">
+<i>DU M&Ecirc;ME AUTEUR</i><br />
+<span class="smcap">Kees Doorik.</span><br />
+<span class="smcap">Kermesses.</span><br />
+<span class="smcap">Les Milices de Saint-Fran&ccedil;ois.</span><br />
+<span class="smcap">Nouvelles Kermesses.</span><br />
+<span class="smcap">La Nouvelle Carthage.</span><br />
+<span class="smcap">Les Fusill&eacute;s de Malines.</span><br />
+<span class="smcap">Au Si&egrave;cle de Shakespeare.</span><br />
+<span class="smcap">Mes Communions.</span><br />
+<span class="smcap">Philaster</span> (<i>trag&eacute;die</i> de Beaumont et Fletcher).<br />
+<span class="smcap">La Duchesse de Malfi</span> (<i>trag&eacute;die</i> de John Webster).<br />
+</p>
+
+<p>IL A &Eacute;T&Eacute; TIR&Eacute; DE CET OUVRAGE:<br /><i>Trois exemplaires sur Japon imp&eacute;rial, num&eacute;rot&eacute;s de 1 &agrave; 3, et douze
+exemplaires sur Hollande, num&eacute;rot&eacute;s de 4 &agrave; 15.</i></p>
+
+<div class="center">
+ <img src="images/002.jpg"
+ alt="image" title="image" />
+</div>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>LE CYCLE PATIBULAIRE</h2>
+<p><a name="table" id="table"></a></p>
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<a href="#LE_JARDIN"><b>LE JARDIN</b></a><br />
+<a href="#PARTIALITE"><b>PARTIALIT&Eacute;</b></a><br />
+<a href="#HIEP-HIOUP"><b>HIEP-HIOUP!</b></a><br />
+<a href="#AUX_BORDS_DE_LA_DURME"><b>AUX BORDS DE LA DURME</b></a><br />
+<a href="#GENTILLIE"><b>GENTILLIE</b></a><br />
+<a href="#COMMUNION_NOSTALGIQUE"><b>COMMUNION NOSTALGIQUE</b></a><br />
+<a href="#CROIX_PROCESSIONNAIRES"><b>CROIX PROCESSIONNAIRES</b></a><br />
+<a href="#LE_MOULIN-HORLOGE"><b>LE MOULIN-HORLOGE</b></a><br />
+<a href="#LE_TRIBUNAL_AU_CHAUFFOIR"><b>LE TRIBUNAL AU CHAUFFOIR</b></a><br />
+<a href="#BLANCHELIVE_BLANCHELIVETTE"><b>BLANCHELIVE... BLANCHELIVETTE!</b></a><br />
+<a href="#LE_TATOUAGE"><b>LE TATOUAGE</b></a><br />
+<a href="#LA_BONNE_LECON"><b>LA BONNE LE&Ccedil;ON</b></a><br />
+<a href="#LE_QUADRILLE_DU_LANCIER"><b>LE QUADRILLE DU LANCIER</b></a><br />
+<a href="#LE_SUICIDE_PAR_AMOUR"><b>LE SUICIDE PAR AMOUR</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LE_JARDIN" id="LE_JARDIN"></a><a href="#table">LE JARDIN</a></h2>
+
+<p class="droitt">
+<i>A Arnold Gaffin</i>.<br />
+</p>
+
+
+<p>Allons, Monsieur Jules.... Un petit tour de jardin.... Il est dans son
+beau &agrave; pr&eacute;sent.... Fille, ouvre donc la porte &agrave; monsieur... car il a
+l'air de ne pas savoir le chemin....</p>
+
+<p>Ah! oui, le jardin!</p>
+
+<p>Il s'enfon&ccedil;ait, oblong et assez vaste, derri&egrave;re la maison sans &eacute;tage. On
+poussait une petite claire-voie peinte en vert qui le s&eacute;parait de la
+cour et emp&ecirc;chait les poules d'y p&eacute;n&eacute;trer. Par-dessus la haie vive
+&eacute;mergeaient le clocher du village et la plus haute croix du cimeti&egrave;re.
+Une gloriette tress&eacute;e de liserons, de capucines, d'aristoloches et de
+pois de senteur, occupait un des angles du fond.</p>
+
+<p>C'est pourtant dans cet enclos rustique, trop r&eacute;gulier, &agrave; la fois
+courtil, jardin et potager, trac&eacute; au cordeau, propret et sym&eacute;trique
+jusqu'&agrave; la manie, sem&eacute; de plantes prolifiques et voyantes, arborant de
+gros fruits rubiconds et peu d&eacute;licats, fleuri de roses perp&eacute;tuelles, de
+dahlias, de tournesols, de pivoines; des carr&eacute;s de choux alternant avec
+des buissons de groseilliers; c'est dans ce jardin vulgaire que vaguent
+obstin&eacute;ment mes souvenirs, &agrave; chaque printemps, quand il fait tr&egrave;s doux
+et que cet air ti&egrave;de vous serre tendrement la gorge et vous donne envie
+de pleurer....</p>
+
+<p>Avec ses l&eacute;gumes violets, ses poiriers taill&eacute;s en pyramides, &agrave; la fois
+luisant et haut en couleur, il me faisait l'effet d'un pataud
+endimanch&eacute;, faraud et guind&eacute;, cachant sous des &eacute;toffes trop caties et
+peu co&ucirc;teuses son grand corps charnu et taill&eacute; &agrave; grands coups.</p>
+
+<p>En f&icirc;mes-nous souvent le tour, dans tous les sens; l'avons-nous parcouru
+de toutes fa&ccedil;ons; me suis-je extasi&eacute;, pour flatter ton brave homme de
+p&egrave;re, devant les pu&eacute;riles arabesques de buis et d'&oelig;illets nains, devant
+ces petits chemins en spirale et cette statuette en pl&acirc;tre portant sur
+la t&ecirc;te un vase de cl&eacute;matites,&mdash;dis, ma bien-aim&eacute;e d'alors, ma
+plantureuse idole d'autrefois, ma taure b&eacute;nigne aux fortes hanches, aux
+yeux confiants, aux joues frambois&eacute;es!...</p>
+
+<p>Si ce jardin d'un mauvais go&ucirc;t si recherch&eacute; et si barbare avait quelque
+chose de toi, mon fruste animal rose, &agrave; la fois vulgaire et app&eacute;tissant!</p>
+
+<p>Les grandes fleurs rondes s'y &eacute;panouissaient glorieusement; roses et
+girofl&eacute;es embaumaient &agrave; outrance; cerises et groseilles y foisonnaient
+et les abeilles gloutonnes le pillaient sans vergogne.</p>
+
+<p>Jardin radieux et candide! Comme toi, ch&egrave;re enfant, il &eacute;clatait d'un
+rire sonore, que d'aucuns eussent trouv&eacute; canaille. Et dans ton corsage
+de cotonnade, &eacute;treignant ta taille opulente, tu me semblais ces gros
+boutons de pivoines au moment de s'ouvrir &agrave; l'humidit&eacute; de la ros&eacute;e
+fra&icirc;che. Qui me d&eacute;finira ta beaut&eacute; copieuse et tes charmes si bien
+ordonn&eacute;s, jardin &eacute;lu des s&egrave;ves? Du jour o&ugrave; tu connus le jeu d'amour, mon
+aim&eacute;e, tu le jouas avec la conscience que tu apportais &agrave; un beau travail
+profitable, aux fonctions saines et r&eacute;mun&eacute;ratrices de la vie rurale.</p>
+
+<p>Autant que toi ce jardin faisait l'orgueil de ton p&egrave;re le cabaretier:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Monsieur Jules, un petit tour du jardin!...</p>
+
+<p>Et tu m'y pilotais et m'en montrais les m&eacute;tamorphoses progressives, &ocirc; ma
+Chair non pareille!</p>
+
+<p>Je m'int&eacute;ressais, avec toi, aux v&eacute;g&eacute;tations les plus discr&eacute;dit&eacute;es.
+Charme du temps, atrocement cru, mais point banal, o&ugrave; fleurissent les
+pommes de terre! Temps humide, temps de g&eacute;sine, temps gros, o&ugrave; la gl&egrave;be
+transpire et sent la luxure. Oh! je n'oublie pas l'odeur f&eacute;tide et
+pourtant irritante de ces fleurs, ce parfum de racines qui t&egrave;tent....
+C'est par un jour de pluie chaude de juin que tu te ployais pour me
+cueillir des fraises et en te relevant ta croupe craquait et ondulait,
+comme chez une pouliche qui se tr&eacute;mousse, et je me penchai, et ton
+visage fr&ocirc;la le mien, si &agrave; propos, que, bouche &agrave; bouche, nous
+confond&icirc;mes longtemps nos souffles, &eacute;perdus....</p>
+
+<p>Baiser sain, savoureux, abondant.... Mais si tes l&egrave;vres avaient le go&ucirc;t
+ambrosiaque de la fraise, elles avaient aussi l'ar&ocirc;me un peu terreux et
+suret des fleurs d&eacute;daign&eacute;es, des fleurs de la pomme de terre.... Parfum
+de touffeur, d'orage et de sol d&eacute;tremp&eacute;....</p>
+
+<p>Combien de fois, dans la gloriette, me suis-je promen&eacute; autour de toi,
+avec des haltes fr&eacute;quentes, apr&egrave;s avoir fait le tour du jardin! Amour
+reposant et s&ucirc;r, viriles d&eacute;bondes, harmonieuse et pleine r&eacute;fection des
+sens.</p>
+
+<p>Cela devint une habitude.</p>
+
+<p>Jamais de jalousie, de bouderie ou d'humeur. Je te retrouvais toujours
+secourable et complaisante comme je t'avais laiss&eacute;e la veille....</p>
+
+<p>C'est &agrave; peine si au mois des sureaux ou vers la chute des feuilles nos
+prostrations normales, longues, absolues, sans subterfuges et sans
+artifices, dignes de la Nature qui n'entend pas malice en ses &oelig;uvres,
+furent un peu plus violentes, ton rire moins joyeux et ta prunelle plus
+fi&eacute;vreuse!</p>
+
+<p>Une ann&eacute;e, une pleine ann&eacute;e de totales et copieuses possessions, ma
+s&oelig;ur, ma libre et candide ma&icirc;tresse!</p>
+
+<p>Pourquoi ne me demandas-tu ni promesses ni gages? Il ne me fallut rien
+te jurer. Tu t'&eacute;tais donn&eacute;e comme je t'avais prise, tacitement, apr&egrave;s
+quelques visites, sans pr&eacute;ambule apparent, sans que nous ayons parl&eacute; de
+cela.... Je crois m&ecirc;me que nous parlions de bien autre chose: de la
+vieille servante du cur&eacute;, si bavarde; de ton voisin, le fils du charron,
+ce rougeaud dont tu te moquais de si bonne foi, ou d'objets moins
+notables encore, de la voiture du baron d'Armelbrang, qui venait de
+passer avec un fracas despotique sur la grand'route silencieuse....
+Midi. Les mouches p&acirc;m&eacute;es et moribondes battent des ailes au bord de la
+vitre. Tu me tends une allumette enflamm&eacute;e pour rallumer ma pipe, tu ris
+de ma maladresse et de ma distraction, je prends tes mains, je les
+presse, tu ris toujours, mes dents crissent, j'ai froid dans le dos, et
+comme tu te recules derri&egrave;re le comptoir, je te renverse et hume,
+cueille et m'approprie les irritantes pr&eacute;mices de ta jeunesse.</p>
+
+<p>Damnation!... A ce seul souvenir mon sang s'insurge et se cabre comme un
+coursier de guerre dresse l'oreille &agrave; la fanfare de la charge.... Et ce
+jour-l&agrave;, je revins te voir au cr&eacute;puscule.... Et comment se fait-il que
+rien de ce jour ne me fut indiff&eacute;rent, que je revois jusqu'au sarrau
+bleu de ton polisson de fr&egrave;re, qui rentra ce soir, un peu &eacute;m&eacute;ch&eacute;, son
+foulard rouge sortant de la poche, et qui crut devoir me distraire on me
+proposant une partie de billard.... Le brave gar&ccedil;on!</p>
+
+<p>D'o&ugrave; vient que je te regrette, ma blonde potel&eacute;e, cr&egrave;me de femme,
+fra&icirc;che et moelleuse, ferme et tendre, douce &agrave; respirer comme les
+simples, sapide comme une m&ucirc;re sauvage mordue &agrave; m&ecirc;me les buissons, d'une
+saveur presque fraternelle, aussi caressante au toucher que l'&eacute;toffe
+satin&eacute;e des martagons du jardin!</p>
+
+<p>Me faut-il appr&eacute;cier seulement aujourd'hui ton amour s&ucirc;r et reposant, le
+seul qui ne me laissa ni ranc&oelig;ur, ni d&eacute;boire? Dis, faut-il que ce soit
+seulement aujourd'hui? Et le sentiment de cet amour qui ne me d&eacute;molit
+point qui m'assouplit et me fortifia m&ecirc;me comme un massage, qui n'eut
+rien d'artificiel et de corrodant, se met &agrave; fermenter maintenant dans
+mon c&oelig;ur. Ainsi l'anodine et rafra&icirc;chissante bi&egrave;re blanche du pays
+devient capiteuse et tra&icirc;tresse dans les cruchons de gr&egrave;s herm&eacute;tiquement
+clos.</p>
+
+<p>Lorsque je partis pour la ville, tu ne te plaignis m&ecirc;me pas, fille
+incomparable. Devant les tiens ta main secoua cordialement la mienne.
+Demeur&eacute;s seuls un instant, ton baiser ne fut ni plus exasp&eacute;r&eacute; ni moins
+balsamique que de coutume.... Tu demeuras bonne, rieuse, accorte, comme
+toujours.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait pourtant en mai, amie point com&eacute;dienne, et le jardin que me
+vantait ton p&egrave;re serait si glorieux cette ann&eacute;e et recommencerait avec
+tant d'exub&eacute;rance et de prodigalit&eacute; sa carri&egrave;re dont nous avions suivi
+les progr&egrave;s avec tant de sympathie l'autre &eacute;t&eacute;.... Et tu n'avais point
+d&eacute;m&eacute;rit&eacute;, tu n'avais point vieilli.</p>
+
+<p>Pas une allusion &agrave; la vie nouvelle qui commen&ccedil;ait pour moi et aux
+cons&eacute;quences de notre s&eacute;paration.... Nous nous quittions bons camarades,
+comme nous nous &eacute;tions rapproch&eacute;s....</p>
+
+<p>Les premiers mois de l'absence, je m'&eacute;chappai, de loin en loin, de la
+ville, pour te faire visite. Heureux, dans mon &eacute;go&iuml;sme, de te trouver
+toujours rose, rieuse et vaillante.</p>
+
+<p>La derni&egrave;re fois, c'est d'un air tr&egrave;s simple et avec une pudique rougeur
+bien loyale, nullement affect&eacute;e, que tu te levas &agrave; mon entr&eacute;e....
+J'interrompais ton t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te avec le fils du charron.... Vous &eacute;tiez
+attabl&eacute;s pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre.... Assis &agrave; ma place habituelle, le gars me
+tira gauchement sa casquette.... Et devant ton bon sourire, et devant la
+fa&ccedil;on dont tes yeux clairs me d&eacute;signaient, pour ton fianc&eacute;, le ferme et
+cr&acirc;ne gaillard dont les grosses cuisses et le visage de pleine lune te
+mettaient en gaiet&eacute; autrefois, je fus sur le point d'oublier que rien ne
+se f&ucirc;t pass&eacute; entre nous, de croire, mon enfant, &agrave; ton innocence, bien
+entendu &agrave; cette innocence de la chair, dont parlent le cat&eacute;chisme et la
+po&eacute;sie surann&eacute;e&mdash;car pour celle de ton c&oelig;ur, de ton bon c&oelig;ur, je n'en
+ai jamais dout&eacute;....</p>
+
+<p>Cette fois, pourtant, profitant d'une sortie de ton futur <i>baes</i>, le
+m&acirc;le de mine prolifique, je voulus t'embrasser et te traiter comme
+devant. C'&eacute;tait mal, pervers cela, et sortait de notre honn&ecirc;te commerce
+des jours pass&eacute;s. Aussi tu ne me dis rien, tu ne te rebiffas pas avec
+col&egrave;re, mais sans effarouchement, sans pruderie affect&eacute;e, tu me regardas
+d'un air surpris, d'un air indiff&eacute;rent, de l'air inconsciemment cruel
+dans son affabilit&eacute; m&ecirc;me d'une personne renseignant un visiteur qui se
+trompe d'adresse....</p>
+
+<p>Pas d'autre changement en toi. Tu restais mon bon camarade, ma blonde
+r&eacute;jouie. Tu te laissas embrasser, tu te <i>laissas</i> embrasser... si
+passive, que je n'eus plus envie de recommencer. Et sans qu'il y e&ucirc;t eu
+reproche ou autre explication, toute vell&eacute;it&eacute; de renouveau amoureux avec
+toi me passa....</p>
+
+<p>Cela fut si simple, si digne, si d&eacute;pourvu de mise en sc&egrave;ne et de posture
+que dans le moment je fus conquis &agrave; la situation nouvelle sans un
+regret, sans un d&eacute;pit, m&ecirc;me pris de v&eacute;n&eacute;ration pour l'extraordinaire
+fille. Je fus m&ecirc;me de belle humeur, je riais et te racontai, un peu en
+h&acirc;bleur et en gascon des histoires merveilleuses de la grande ville, et
+le soir, quand ton fr&egrave;re rentra, accompagn&eacute; du charron membru, je perdis
+royalement, au billard, deux tourn&eacute;es de bi&egrave;re blanche, et tu pus
+croire,&mdash;oh! le compl&eacute;ment suave de ma chair!&mdash;que je te perdais avec
+autant de r&eacute;signation et de s&eacute;r&eacute;nit&eacute; que le reste de l'enjeu....</p>
+
+<p>Vois, la contagion de ton insouciance et de ton temp&eacute;rament peu
+romanesque; l'apr&egrave;s-midi, je ne songeai pas m&ecirc;me &agrave; faire un tour au
+jardin, ou &agrave; aller <i>seul m'asseoir</i>, &eacute;l&eacute;giaquement, sous la
+tonnelle.... J'entrevoyais, au del&agrave; de la cour, les rouges pivoines
+enrichies de diamants par la derni&egrave;re averse et je respirais des
+bouff&eacute;es de terre humide et de fleurs potag&egrave;res....</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Monsieur Jules, un petit tour de jardin!...</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; l'heure, <i>baes</i>, tout &agrave; l'heure!...</p>
+
+<p>Mais &agrave; pr&eacute;sent, rentr&eacute; &agrave; la ville, ce n'est plus la m&ecirc;me chose. C'en est
+fait de mon beau calme, de mon indiff&eacute;rence, de mon d&eacute;dain, de mon
+renoncement. Veux-tu croire, &ocirc; succulente fille, amoureuse au rago&ucirc;t
+inoubliable, que je souffre &agrave; l'id&eacute;e de ton mariage avec ce rustre aux
+&eacute;treintes victorieuses! Je me le repr&eacute;sente &agrave; l'&oelig;uvre, le gaillard
+exp&eacute;ditif. Un voile passe devant mes yeux. Vrai, s'il &eacute;tait ici, je lui
+chercherais querelle, moi qui l'ai compliment&eacute; sinc&egrave;rement, moi qui ai
+mis et sans arri&egrave;re-pens&eacute;e, alors, vos mains l'une dans l'autre, et qui
+ai promis d'assister &agrave; la noce....</p>
+
+<p>Pardonne cette d&eacute;claration, la premi&egrave;re, mais depuis, je commence &agrave;
+croire que je t'ai aim&eacute;e. C'&eacute;tait donc de la passion pour de vrai, et
+non de la bagatelle, du simple plaisir, de l'amusement corps &agrave; corps que
+nous prenions sous la tonnelle du banal jardin.... Heureusement,
+positive campagnarde, que tu n'as jamais lu de livres et d'autres
+b&ecirc;tises o&ugrave; des gens, sous pr&eacute;texte qu'ils se voient volontiers de pr&egrave;s,
+se lamentent, r&ecirc;vassent, p&eacute;rorent, se rongent le c&oelig;ur, se boudent, se
+jalousent au lieu de profiter de l'occasion et du temps, et de
+s'accoler, et de se m&ecirc;ler....</p>
+
+<p>D'ailleurs, tu n'y comprendrais rien. C'est la ville qui r&eacute;veille et
+entretient chez nous ces lubies, ces chim&egrave;res d'enfant g&acirc;t&eacute;, ces
+recherches de midi &agrave; quatorze heures, et qui nous fait regretter,&mdash;oh!
+ne ris pas trop!&mdash;comme des tr&eacute;sors de bonheur, des p&eacute;riodes culminants
+de b&eacute;atitude, des paroxysmes de f&eacute;licit&eacute;, l'habitude, le passe-temps, le
+plaisir machinal, le pis-aller d'autrefois....</p>
+
+<p>Tu ne ressasseras pas le pass&eacute;, toi, ma placide et simplice compagne des
+francs jeux, tu ne rumineras point ta vie morte et ne conna&icirc;tras jamais
+les lancinantes nostalgies, ma simple et rose femelle, quand des
+enfants, beaucoup d'enfants, te seront venus....</p>
+
+<p>&mdash;Un tour de jardin, Monsieur Jules....</p>
+
+<p>Ah! <i>baes</i>, je ne hausserais plus les &eacute;paules et ne ferais plus
+le fort, l'homme raisonnable &agrave; pr&eacute;sent. Le jardin! Je m'y pr&eacute;cipiterais,
+j'y courrais en fanatique, je m'y plongerais, comme dans un sanctuaire
+miraculeux, &agrave; la fin d'un m&eacute;lancolique et fervent p&egrave;lerinage....</p>
+
+<p>Ah! ce Jardin! Ce que je m'y prom&egrave;ne, d'ici, en pens&eacute;e, ce que j'en hume
+les parfums violents, ce que j'en admire les fleurs barbares, ce que
+j'en croque les fruits r&ecirc;ches. Autant ces objets &eacute;taient passifs,
+couchants, effac&eacute;s, tout &agrave; ma d&eacute;votion, l&agrave;-bas, au temps de ma liaison
+avec ta fille, digne <i>baes</i>, autant &agrave; pr&eacute;sent ils me hantent,
+m'obs&egrave;dent, me bourr&egrave;lent, imp&eacute;rieux, narquois, d&eacute;sirables.</p>
+
+<p>Pas un d&eacute;tail que ma m&eacute;moire ne me rab&acirc;che. Les plus futiles sont les
+plus acharn&eacute;s. Le revers de la main dont le charron s'essuie le front et
+rejette en arri&egrave;re sa casquette de soie; la couleur saurette de ses
+bragues rapi&eacute;c&eacute;es, la camisole rose de la petite, les turquoises de ses
+boucles d'oreille. Une touffe de pens&eacute;es qui expiraient, dans un verre
+d'eau sur le comptoir. L'odeur de la pipe. L'orteil qui passe par le bas
+trou&eacute; du pacant, mon rival, lorsque, assis en balan&ccedil;ant les jambes, il
+a laiss&eacute; choir son sabot. Et l'air de petite m&eacute;nag&egrave;re en perspective, de
+petite femme qui soignera bien son homme, l'air un peu d&eacute;go&ucirc;t&eacute; mais
+compatissant et prometteur aussi, dont elle a regard&eacute; l'orteil du
+robuste ouvrier. Les bouff&eacute;es lourdes qui soufflent du jardin.... Le
+clapotis de l'eau dans le bac o&ugrave; elle rince les verres; le glouglou du
+robinet.... Leurs yeux d'une b&ecirc;tise si affolante, le claquement de
+l&egrave;vres luron du gaillard, sa fa&ccedil;on de se caler sur ses hanches et de se
+cambrer... et l'ostensible app&eacute;tence de la fianc&eacute;e, devant ce prochain
+coucheur.</p>
+
+<p>Toutes ces choses, toutes, toutes, bien d'autres encore me suffoquent,
+compactes et pesantes, et se r&eacute;solvent en larmes contre les parois de
+mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Et je rapproche de ces sc&egrave;nes r&eacute;centes les choses anciennes, celles de
+mon r&egrave;gne, de mon pouvoir sur <i>elle</i>. Minutes incomprises, minutes
+m&eacute;connues, minutes si ch&egrave;res &agrave; pr&eacute;sent! Riens que je voudrais revivre au
+prix du restant de ma vie!</p>
+
+<p>Au jardin du cabaret sur la grand'route de Hollande, mes souvenirs
+butinent comme des abeilles; mais le miel qu'ils en rapportent tourne &agrave;
+l'amertume.</p>
+
+<p>C'est une assiett&eacute;e de soupe au lard que tu mis un soir d'hiver devant
+ton lendore de fr&egrave;re et que tu plantes &agrave; pr&eacute;sent devant ton <i>baes</i>
+fessu, aux cheveux filasses, aux yeux d'enfant, aux bras terribles. Et
+le chemin bord&eacute; de saules, qui me conduisait &agrave; ta porte; l'accotement
+&eacute;troit et poudreux, longeant le foss&eacute; stagnant, et, par del&agrave; les bl&eacute;s,
+l'&eacute;clair d'une faux qui fait lever les sauterelles. Et le soir qui
+tombe, et la cloche du village qui te fait dire: &laquo;D&eacute;j&agrave; neuf heures!&raquo; et
+la nuit ferm&eacute;e sans un r&eacute;verb&egrave;re, sans une lanterne, quand je sors du
+cabaret. Et nos mains et nos l&egrave;vres qui se concertent une derni&egrave;re fois
+dans l'ombre, apr&egrave;s que tu as pouss&eacute; les volets....</p>
+
+<p>Et les longs silences, quand tu te penchais sur ta couture avec, pour
+les scander, cet &eacute;ternel: &laquo;Oui, Monsieur Jules, ainsi vont les choses de
+ce monde!&raquo;</p>
+
+<p>O ch&egrave;re b&ecirc;te qui me manque!...</p>
+
+<p>Dire que je sais m&ecirc;me &agrave; pr&eacute;sent, &agrave; quel moment tu soupirais! Dire que
+tout cela est pass&eacute;, bien pass&eacute;; que tu ne me seras jamais plus ce que
+tu m'as &eacute;t&eacute;, que je vieillirai, que je vieillis....</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Monsieur Jules, un petit tour de jardin!...</p>
+
+<p>Ah oui! le <span class="smcap">Jardin</span>!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="PARTIALITE" id="PARTIALITE"></a><a href="#table">PARTIALIT&Eacute;</a></h2>
+
+
+<p class="droit">
+Au dieu de l'Esprit et de la Discipline<br />
+s'oppose le Dieu de la Nature<br />
+et de l'Ivresse, &agrave; la force purifiante,<br />
+la force ogiastique, au grand &eacute;ducateur<br />
+de l'homme, la grand trouble<br />
+des &acirc;mes, l'ardent imitateur des &ecirc;tres.<br />
+</p>
+<p class="smcap droit moins">
+Edouard Schur&eacute;.
+</p>
+
+<p>Te le rappelles-tu, ch&egrave;re &acirc;me, ce dimanche, en Campine, il y a trois
+ans....</p>
+
+<p>Nous descendions du tramway &agrave; vapeur &agrave; Saint-Antoine,&mdash;<i>Sinte-Teunis</i>,
+comme ils disent l&agrave;-bas, famili&egrave;rement, en c&acirc;linant presque le b&eacute;nin
+patron. Oui, nous avions us&eacute; de ce tramway &agrave; vapeur qui dessert &agrave;
+pr&eacute;sent, dans les deux sens, la r&eacute;fractaire contr&eacute;e &agrave; l'orient d'Anvers.</p>
+
+<p>Je nous vois encore quitter la chauss&eacute;e, pour d&eacute;tourner, &agrave; droite,
+derri&egrave;re une ferme, puis nous engager, &agrave; travers la bruy&egrave;re, dans un
+sentier sablonneux menant &agrave; cet &eacute;cart de Zoersel, dont le nom seul,
+musique de source qui sourd, nous captivait.</p>
+
+<p>Comme nous marchions, all&egrave;gres, mais taciturnes, non sans nous enliser
+dans les ravines, la pens&eacute;e du prosa&iuml;que v&eacute;hicule que nous venions
+d'abandonner persistait &agrave; m'irriter l'esprit. Ainsi le d&eacute;boire s'attache
+au palais. Pens&eacute;e tr&egrave;s latente et pressentiment plut&ocirc;t que sentiment.
+F&acirc;cheux point de d&eacute;part, tout de m&ecirc;me, car, &agrave; propos de ce tramway de
+malheur, je me rem&eacute;morai la r&eacute;cente indignation d'un journal tr&egrave;s
+&eacute;clair&eacute; contre les brutes de la Campine. N'avais-je pas lu quelque chose
+dans ce genre:</p>
+
+<p>&laquo;Savez-vous ce qui arrive maintenant dans nos consciencieuses campagnes?
+(Consciencieuses, l'&eacute;pith&egrave;te y &eacute;tait, et juste, quoique le scribe ne
+l'e&ucirc;t pas fait expr&egrave;s.) C'est &eacute;difiant. On s'est imagin&eacute; que le chemin
+de fer vicinal est le diable en personne (pourquoi pas?) et l'on oppose
+tous les obstacles possibles &agrave; la construction de son r&eacute;seau. Tous les
+jours on signale des actes de mauvais gr&eacute;, qui vont parfois jusqu'au
+crime. On accumule sur les voies des troncs d'arbres, d'&eacute;normes pierres,
+et l'on arrache les rails l&agrave; o&ugrave; on (<i>la-ou-on! la-on-ou!</i>) croit
+pouvoir le faire sans &ecirc;tre surpris. On d&eacute;range aussi les aiguilles des
+excentriques pour provoquer des d&eacute;raillements; de grands malheurs ont
+d&eacute;j&agrave; failli arriver.</p>
+
+<p>&laquo;Enfin dimanche dernier, deux villageois croyant faire &oelig;uvre pie, ont
+tir&eacute; un coup de pistolet sur le machiniste qui fait la navette entre
+Schilde et Wyneghem. Tous ces faits, qui montrent, sous un jour si
+r&eacute;voltant, l'ignorance et la brutalit&eacute; de nos ruraux, sont attest&eacute;s par
+le cl&eacute;rical <i>Phare de l'Escaut</i> qui les d&eacute;clare dignes de peuplades
+sauvages. Ce journal ajoute, ce qui est plus caract&eacute;ristique encore, que
+ces m&eacute;faits se commettent avec la complicit&eacute; morale de toute la
+population qui y applaudit.&raquo;</p>
+
+<p>La diatribe ne me revint pas int&eacute;gralement &agrave; l'esprit en cheminant dans
+les varennes hant&eacute;es par ces pseudo-vandales. Cependant, je parvenais &agrave;
+en reconstituer les principales beaut&eacute;s. Je me r&eacute;p&eacute;tais ces phrases
+topiques et les ruminais avec un singulier d&eacute;lice. Ces voltairiennes
+dol&eacute;ances me rendaient encore plus ch&egrave;re l'atmosph&egrave;re de cette matin&eacute;e
+dominicale au c&oelig;ur du fruste pays.</p>
+
+<p>D'ailleurs, pour exalter mes amours jusqu'au paroxysme, il me suffit
+d'imaginer le pire opprobre dont la foule r&eacute;pouv&eacute;e accablerait mes
+&eacute;lus!...</p>
+
+<p>Si je ne te communiquai pas, &agrave; mesure qu'elle se d&eacute;veloppait, cette
+m&eacute;ditation en quelque sorte ap&eacute;ritive, c'est que je craignais &agrave; une
+m&eacute;prise de ta part devant l'ind&eacute;termin&eacute;, et peut-&ecirc;tre &agrave; une injustice,
+devant l'apparente f&eacute;rocit&eacute; de ma pens&eacute;e. Peut-&ecirc;tre appr&eacute;hendai-je que,
+traduite en paroles, elle ne s'&eacute;vent&acirc;t comme un bouquet compliqu&eacute; et
+subtil. Pudeur de la tr&egrave;s intime pens&eacute;e! Peur de la voix qui trahit ce
+que la parole d&eacute;guise. Silence gard&eacute; non par crainte de trop bien se
+comprendre, mais par crainte de ne pas concerter assez....</p>
+
+<p>Que de circonstances entretinrent et rehauss&egrave;rent ces &eacute;vagations!</p>
+
+<p>A mi-chemin de l'&eacute;tape une pluie chaude tomba. Trop anodine pour friper
+ta l&eacute;g&egrave;re toilette de bar&egrave;ge, elle suffit pour mettre en liesse la
+v&eacute;g&eacute;tation alt&eacute;r&eacute;e. L'odeur aromatique et p&eacute;n&eacute;trante que cette aspersion
+fit sortir des arbres!</p>
+
+<p>Ma ferveur patriale s'en r&eacute;jouit comme d'une caresse arrach&eacute;e &agrave; ce ciel
+renferm&eacute; et &agrave; cette plaine exclusive.</p>
+
+<p>Le pays m'assimilait &agrave; ses cr&acirc;nes r&eacute;fractaires. Il me savait &eacute;pris de
+longue date, de la pluie, des glorieuses pluies d'&eacute;t&eacute; de la Saint-M&eacute;dard
+qui, despotiquement, pourrissent les foins et avarient les moissons,
+mais qui flattent et satinent les feuillages et allaitent les grands
+arbres au choc des nu&eacute;es mamelues.</p>
+
+<p>Ce dimanche faste, lourd d'accalmie, je me sentis presque d&eacute;faillir de
+gratitude au parfum r&eacute;veill&eacute;, au parfum vierge des s&egrave;ves. Les essences
+pub&egrave;res, titill&eacute;es par l'averse, s'effor&ccedil;aient de pr&eacute;cipiter, &agrave; forces
+d'effluves capiteux, les spasmes d'un orage lent &agrave; venir. Chaque rideau
+d'arbre &eacute;mettait son arome particulier. Dans ce concert, le parfum des
+ch&ecirc;nes &eacute;tait le plus fort; fleur viril de l'hercule des arbres. Les
+bouleaux expiraient des senteurs moins &acirc;cres, moins effr&eacute;n&eacute;es. Les pins
+religieux et continents, trop tent&eacute;s, trahissaient leurs angoisses par
+des bouff&eacute;es d'encens mystique; tandis que bruy&egrave;res et gen&eacute;vriers, non
+moins effervescents, se livraient aux abeilles &eacute;perdues.</p>
+
+<p>Comme, par ce temps &eacute;quivoque, pays et paysans &eacute;taient corr&eacute;latifs! Et
+ce ciel verd&acirc;tre o&ugrave; des quadrilles de nuages s'entra&icirc;naient pour la
+chevauch&eacute;e d&eacute;cisive ou s'&eacute;vitaient, avec des feintes de lutteurs qui
+tardent &agrave; en venir aux mains et qui, avant le corps &agrave; corps, amusent et
+exacerbent l'anxi&eacute;t&eacute; du tapis! Et, par moments, cet horizon plomb&eacute;,
+opaque, tout d'une teinte, travers&eacute; d'obliques &eacute;clairs et de fallacieux
+coups de soleil!...</p>
+
+<p>Autant d'annonciateurs des faces myst&eacute;rieuses, d&eacute;licieusement
+&eacute;nigmatiques, de mes braves bagaudes campinois, de ces faux apathiques
+aux f&eacute;lins et inqui&eacute;tants sourires, aux poses languides aux lents
+regards capons!</p>
+
+<p>Et, plus bas, la verdure mouill&eacute;e, en sueur, luisait comme apr&egrave;s la
+rixe, l'amour ou la corv&eacute;e, les roses joues pleines. Et, sourdant du
+sol, comme d'une croupe fumante, cette vapeur si lourde, si oppressive
+qu'elle ne montait pas jusqu'aux branches ragaillardies, mais n'ouatait
+que les broussailles!...</p>
+
+<p>Qui dira jusqu'&agrave; quel point, mon aim&eacute;e, nos sensations se rapproch&egrave;rent
+durant ce houleux silence. Aujourd'hui, je tenterai de te confesser les
+miennes malgr&eacute; que je r&acirc;le et que je suffoque encore en les imaginant:</p>
+
+<p>Te sentant menac&eacute;e, environn&eacute;e de d&eacute;sirs hostiles, j'aurais d&ucirc; t'aimer
+mieux, n'est-ce pas? Eh bien, non! d'occultes rivaux, d'imminents
+ravisseurs m'incitaient &agrave; je ne sais quelle f&eacute;lonie, &agrave; quel partage de
+mon unique tr&eacute;sor. Je per&ccedil;us des d&eacute;clarations bourrues bruissant &agrave; tes
+oreilles, c'&eacute;tait comme si les plus entreprenants te soufflaient leur
+haleine au visage; les froissements des branches devenaient des
+attouchements de sylvains. Qu'importe! Je n'en &eacute;prouvais aucune
+jalousie. Nous avancions. Sans m'&eacute;chauffer tu te blottissais contre moi.
+A l'entr&eacute;e de cette sente &agrave; travers la ch&ecirc;naye, o&ugrave; les feuillages
+rapprochaient tellement leurs ramures qu'un char de moissons y avait
+accroch&eacute; au passage des &eacute;pis et des brindilles de foin, tu t'arr&ecirc;tas net
+comme si des bras allaient t'&eacute;treindre et t'emporter. Je vis ce
+mouvement mais n'y pris point garde. Je t'entra&icirc;nai en avant. Plus loin,
+tu frissonnas &agrave; l'alerte d'un &eacute;cureuil grimpant au fa&icirc;te d'un sapin. Je
+ris de tes transes. Depuis ce moment tu semblas te r&eacute;signer. Ce ne fut
+plus, jusqu'&agrave; notre arriv&eacute;e &agrave; Zoersel, dans ton c&oelig;ur comme dans le
+mien, qu'un doux et myst&eacute;rieux serrement, qu'une angoisse &eacute;trangement
+voluptueuse.</p>
+
+<p>Et ce clocher qui avait eu, tout le temps, l'air de nous conjurer!</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir pass&eacute; quelques t&egrave;nements de maisons, au tournant d'un
+dernier coin qui nous masquait la perspective, nous d&eacute;bouch&acirc;mes dans une
+sorte de carrefour, devant le cimeti&egrave;re, &agrave; l'heure o&ugrave; finissait la
+grand'messe.</p>
+
+<p>Et, brusquement, de tomber sur un attroupement de jeunes blousiers,
+camp&eacute;s sous un tilleul centenaire pour voir d&eacute;filer leurs savoureuses
+paroissiennes, avant de se r&eacute;pandre dans les estaminets....</p>
+
+<p><i>C'&eacute;tait eux</i>:</p>
+
+<p>Les patauds tr&egrave;s entreprenants, ennemis jur&eacute;s de la ville et des &oelig;uvres
+urbaines, les gaillards exub&eacute;rants, mais sans aucune urbanit&eacute;, les
+r&eacute;fractaires que nous signalaient, depuis des heures, &agrave; la suite du
+cuistreux journal, le ciel bougon, la campagne haletante, la pluie trop
+ti&egrave;de et les s&egrave;ves exalt&eacute;es.</p>
+
+<p>Mont&eacute;s en couleur, les pommettes et les oreilles aviv&eacute;es par les
+ablutions dominicales et le raclage chez le frater, sangl&eacute;s dans leurs
+bragues de drap noir bien cati; la casquette de moire rafal&eacute;e dans le
+cou, ou pos&eacute;e de travers en &eacute;borgnant de la large visi&egrave;re les plus
+d&eacute;gingand&eacute;s de ces farauds; les sarraux bleus empes&eacute;s, fron&ccedil;ant &agrave;
+l'encolure et ballonnant comme une cloche; mains en poches ou bras
+crois&eacute;s; tous cal&eacute;s comme des lutteurs, dans la posture avantageuse et
+luronne du cochet du village qui se sait la cible des plus convoiteuses
+&oelig;illades de sa paroisse.</p>
+
+<p>La plupart n'arboraient que de naissantes moustaches ou qu'une mouche de
+poil follet. Il y avait dans ce rassemblement des cadets de seize ans
+comme des gars de trente; de grands poupards, un peu veules, blonds
+comme le chanvre, aux yeux d'un bleu de fa&iuml;ence, l'air timide et passif,
+coudoyaient des brunets muscl&eacute;s et trapus, fris&eacute;s comme des moutons, aux
+prunelles ardentes et velout&eacute;es. Et dans le tas de ces gaillards de
+complexion normale, s'insinuaient un ou deux rousseaux chafouins et
+gr&ecirc;l&eacute;s, puis l'invariable bossu, le loustic de la bande, et enfin, le
+non moins fatal innocent, le myst&eacute;rieux pr&eacute;destin&eacute;, ayant pouss&eacute; &agrave; la
+pluie et au vent, maltrait&eacute; ou choy&eacute; suivant la superstition dominante,
+tant&ocirc;t objet de terreur, tant&ocirc;t f&eacute;tiche bienfaisant, tenu tour &agrave; tour
+pour un visit&eacute; de Dieu et pour un poss&eacute;d&eacute; du diable, battu comme pl&acirc;tre
+et lapid&eacute; pendant l'&eacute;pizootie ou apr&egrave;s la gr&ecirc;le ou le feu; entretenu et
+dorlot&eacute; &agrave; la veille des moissons, et, sous ses guenilles, plus beau,
+plus sain encore que les plus plastiques de ses compagnons, tellement
+beau que les faneuses aux champs se signent et s'enfuient lorsqu'il r&ocirc;de
+autour d'elles, autant par crainte de polluer l'&oelig;uvre divine que de
+tenter le d&eacute;mon....</p>
+
+<p>Et pourtant elles ne sont pas filles &agrave; se laisser facilement rebuter!</p>
+
+<p>Mannequin&eacute;es dans leurs cottes bouffantes, fi&egrave;res de leur fichu de damas
+ou de laine frang&eacute;e, des coiffes ail&eacute;es ou des bonnets enrubann&eacute;s
+encadrent leurs visages ronds. Leurs galbes &eacute;voquent plut&ocirc;t le fruit
+m&ucirc;rissant, un peu r&ecirc;che et acidul&eacute;, que la fleur satin&eacute;e aux fragiles
+p&eacute;tales. Pataudes &agrave; l'&eacute;piderme r&eacute;sistant, pr&eacute;par&eacute;es, par les morsures du
+soleil et les gel&eacute;es corrodantes, aux non moins &acirc;pres baisers de leurs
+galants. Hanches fournies, gorges fermes et protub&eacute;rantes d&eacute;fient rudes
+&eacute;treintes, accolades intempestives, inopin&eacute;s corps &agrave; corps parmi les
+foins nouveaux des meules ou les foins plus suborneurs encore des
+granges.</p>
+
+<p>D'avance leurs yeux hardis et lascifs scrutent et palpent sans vergogne
+les formes de leurs &eacute;pouseurs. Femelles solides comme les m&acirc;les, aussi
+libres que leurs compagnons de charroi et de culture, trayeuses sans
+pr&eacute;jug&eacute;s; pour peu que le poursuivant temporise, elles sont capables de
+lui d&eacute;clarer &agrave; br&ucirc;le-sarrau leur l&eacute;gitime envie et m&ecirc;me d'essayer leur
+coucheur avant les noces. Dam! on ne conna&icirc;t pas le divorce au village
+et, comme elles disent, on n'ach&egrave;te pas un b&oelig;uf pour un taureau!</p>
+
+<p>Lourdes d&eacute;votes, pour se donner contenance, elles manipulent des missels
+graisseux imprim&eacute;s en caract&egrave;res d'ab&eacute;c&eacute;daires &agrave; l'intention de ces
+liseuses &acirc;nonnantes et leurs doigts gourds d&eacute;filent machinalement des
+chapelets de buis.</p>
+
+<p>Il nous fallait passer, couple intrus, entre la procession des femmes et
+l'immobile carr&eacute; des regardants. Appari&eacute;s, nous d&eacute;r&eacute;glions la
+communaut&eacute;; nous manquions &agrave; l'&eacute;difiante s&eacute;paration des jupes et des
+blouses.</p>
+
+<p>Surpris par notre pr&eacute;sence insolite et presque d&eacute;vergond&eacute;e, on nous
+d&eacute;visagea, &agrave; droite et &agrave; gauche, d'un air torve et pantois.</p>
+
+<p>Cette confrontation ne dura que quelques secondes; en me la rappelant,
+j'en ai froid jusqu'aux moelles; mais j'en regrette la d&eacute;licieuse
+angoisse et le charme pervers. Ce monde m'&eacute;tait plus affectif que
+sinistre.</p>
+
+<p>Mass&eacute;s sur le mamelon au pied de l'arbre, affriol&eacute;s au passage de leurs
+pataudes, n'est-ce pas que ces laboureurs en parade d&eacute;gageaient un
+fluide plus imp&eacute;rieux et plus magn&eacute;tique que les grands ch&ecirc;nes de tout &agrave;
+l'heure?</p>
+
+<p>J'augurai d'embl&eacute;e leur solidarit&eacute; dans n'importe quelle entreprise, et
+un terrible danger pour moi; mais surtout pour toi, trop d&eacute;sirable
+citadine! Sans doute, avant d'arriver jusqu'&agrave; toi, ils me passeraient
+sur le corps. Mais apr&egrave;s? En se d&eacute;dommageant de leur longue continence,
+en se d&eacute;gorgeant jusqu'au soulas, ils assouviraient du m&ecirc;me coup leur
+haine contre la cit&eacute;.... Eh bien, sous la menace d'une catastrophe, je
+refusais d'abhorrer les prochains ravisseurs.</p>
+
+<p>Aberration, d&eacute;traquement, monstruosit&eacute;; appelle cela du nom que tu
+voudras, mais je jure que, durant ces minutes climat&eacute;riques, je ne
+t'aimai plus qu'en eux; oui, dans mon for intime je leur savais gr&eacute; de
+te trouver &agrave; leur go&ucirc;t; mis&eacute;rable que j'&eacute;tais, la perspective de la
+cons&eacute;cration supr&ecirc;me, oui, de la tragique et derni&egrave;re cons&eacute;cration de ta
+beaut&eacute;, par ces connaisseurs exp&eacute;ditifs, au prix de mon sang, au prix de
+notre sang <i>et de tout le reste</i>, m'ouvrait je ne sais quelle
+perspective de criminelle b&eacute;atitude.... Pardonne-moi la r&eacute;v&eacute;lation d'une
+faiblesse aussi irr&eacute;missible que le vertige!...</p>
+
+<p>Par un &eacute;trange d&eacute;doublement de la conscience ou par la force de
+l'habitude et du pr&eacute;jug&eacute;, mon allure et mes dehors r&eacute;agissaient de leur
+mieux contre le mental abandon de ce que je croyais poss&eacute;der de plus
+pr&eacute;cieux au monde. Rien ne transpira de cette pr&eacute;m&eacute;ditation. Ma conduite
+continua de d&eacute;mentir ma pens&eacute;e. Combien emprunt&eacute; et menteur mon air de
+sup&eacute;riorit&eacute; et de bravade en pr&eacute;sence de tous ces rustauds d&eacute;termin&eacute;s,
+gaillards du premier mouvement, butt&eacute;s dans leur fr&eacute;n&eacute;sie charnelle,
+qu'une impulsion, oh! un rien d'impulsion, un geste, un pas de l'un
+d'eux, pr&eacute;cipiterait tout d'un bloc vers l'attentat!</p>
+
+<p>J'essayais de leur en vouloir et n'y parvenais pas; au fond, j'&eacute;tais
+presque humili&eacute; et chagrin de me sentir confondu dans leur g&eacute;n&eacute;rale
+r&eacute;probation des gens de la ville.</p>
+
+<p>Pour tout dire, la lin de l'aventure me porterait &agrave; supposer que je ne
+parvins pas &agrave; leur donner le change sur mes sentiments, qu'ils ne furent
+pas dupes de ma cr&acirc;nerie, et que s'ils feignirent de se laisser prendre
+&agrave; mon abord r&eacute;sistant et agressif et de s'en laisser imposer, ils lurent
+et sentirent combien &eacute;troitement je tenais pour eux, combien ind&eacute;l&eacute;bile
+se r&eacute;v&eacute;lait notre communion.</p>
+
+<p>Pour toi, comme pour n'importe quel profane, je devais avoir l'air de
+les tenir en respect et de les p&eacute;trifier sur place. Tu sais &agrave; pr&eacute;sent &agrave;
+quoi t'en tenir sur l'h&eacute;roisme de ton chevalier! A la v&eacute;rit&eacute;, loin de
+m&eacute;duser ces blousiers, le regard que j'apposais au choc de leurs
+prunelles, &agrave; la fois lubrifi&eacute;es par la luxure et enflamm&eacute;es par une
+promesse de carnage, les flattait et les suppliait.</p>
+
+<p>Quant aux paroissiennes, furieuses de voir se d&eacute;tourner &agrave; ton profit
+l'attention des plantureux gar&ccedil;ons, elles nous t&eacute;moign&egrave;rent peut-&ecirc;tre
+des sentiments moins &eacute;quivoques; leurs physionomies mafflues exprimaient
+une haine sans m&eacute;lange. Leurs sourires pinc&eacute;s, leurs clins d'&oelig;il
+obliques luisardaient comme des braises.</p>
+
+<p>Sois s&ucirc;re, pauvre amie, que si mes pronostics se fussent r&eacute;alis&eacute;s,
+jalouses, ces Katto, safres comme des chiennes, n'auraient jamais permis
+&agrave; leurs Jann rago&ucirc;tants de te poss&eacute;der vivante. Aussi, tu baissas la
+t&ecirc;te sous l'anath&egrave;me de ces prunelles!...</p>
+
+<p>Ce qui m'entra&icirc;nerait d&eacute;cid&eacute;ment &agrave; supposer que les villageois nous
+&eacute;pargn&egrave;rent parce qu'ils flairaient mon faible pour eux, c'est qu'&agrave; mon
+simulacre de d&eacute;fi quelques-uns des blousiers r&eacute;pondirent en me tirant
+ironiquement leur casquette. &laquo;Sois tranquille, avaient-ils l'air
+d'insinuer, nous te connaissons, mon beau monsieur. Faux citadin, &acirc;me
+rurale, transfuge repenti! Au besoin, plut&ocirc;t que de nous contrarier, tu
+nous pr&ecirc;terais main-forte et ferais notre jeu; car en toi commande notre
+race, bouillonne notre sang et couve notre humeur.&raquo;</p>
+
+<p>A peine les e&ucirc;mes-nous d&eacute;pass&eacute;s, en leur tournant le dos, qu'ils nous
+gratifi&egrave;rent de quelques quolibets soulign&eacute;s par des rires &eacute;grillards.</p>
+
+<p>Aussi, tu pus croire que je les avais r&eacute;ellement mat&eacute;s....</p>
+
+<p>Seule une terrienne plus effront&eacute;e que les autres, encourag&eacute;e et pouss&eacute;e
+par ses compagnes, se d&eacute;tacha de la file en courant, nous rejoignit, se
+tint en travers de notre route et avisant la brass&eacute;e de bruy&egrave;res que tu
+avais cueillie, nous d&eacute;cocha cette boutade plus gracieuse qu'offensive:</p>
+
+<p>&mdash;La petite <i>signorine</i>, prenez garde que les abeilles de Campine ne
+viennent vous r&eacute;clamer tout &agrave; l'heure les fleurs que vous leur d&eacute;robez!</p>
+
+<p>Et elle s'en retourna, plus interloqu&eacute;e que nous, ce qui n'emp&ecirc;cha pas
+la galerie de l'accueillir &agrave; son retour par des vivats et des effusions
+de gestes; convaincus que la pataude nous avait gratifi&eacute;s d'une de ces
+&eacute;normit&eacute;s qu'engraisse et que farcit la langue flamande. Quelques
+grasses hu&eacute;es furent lanc&eacute;es sur nos talons par acquit de conscience.</p>
+
+<p>Hors de danger, nous n'&eacute;change&acirc;mes pas un mot.</p>
+
+<p>Plut&ocirc;t troubl&eacute; que g&ecirc;n&eacute;, sans la moindre rancune contre ces rustauds, je
+m'abstins de te parler de l'incident, craignant autant d'&eacute;piloguer sur
+leur licence, que d'avouer ma bl&acirc;mable partialit&eacute; &agrave; leur &eacute;gard.</p>
+
+<p>&mdash;Franchement, me disais-je, <i>elle</i> n'a pas &agrave; se plaindre! Les lurons
+sont rest&eacute;s platoniques tout de m&ecirc;me! Ils lui devaient un hommage, et
+tant pis si l'expression en est un peu crue!</p>
+
+<p>Et, pour rester sinc&egrave;re, j'avouerai qu'il y eut chez moi, apr&egrave;s
+l'inoffensive issue de cette aventure, plus de d&eacute;convenue que de
+soulagement.</p>
+
+<p>Il recommen&ccedil;ait de tomber une ti&egrave;de et intermittente pluie d'orage, d'un
+orage honteux et contraint. Tout ce que notre terre contient de d&eacute;sir
+morne et refoul&eacute;, de leurre poursuivi et d'amour &eacute;lud&eacute;, de forces aux
+prises avec l'inertie, se r&eacute;sumait, &agrave; cette heure, dans ces solitudes,
+dans la cloche qui balbutiait l'angelus de midi, dans la terre qui
+suait, dans cette chaleur blanche comme certaines col&egrave;res, dans les
+arbres flagell&eacute;s par l'ond&eacute;e et ne cessant d'expirer leurs s&egrave;ves sans
+parvenir &agrave; en saturer l'impassible, l'implacable espace, mais surtout
+dans notre accablant silence trahissant une g&ecirc;ne r&eacute;ciproque et mettant
+entre nous un secret ou plut&ocirc;t une s&eacute;cr&eacute;tion.</p>
+
+<p>Sans souci des repr&eacute;sailles annonc&eacute;es par la terrienne, pour te donner
+contenance, tu compl&eacute;tais ta moisson d'am&eacute;thystes fleuries. Que craindre
+encore? Un essaim d'abeilles autrement farouches et gloutonnes t'avait
+guign&eacute;e et menac&eacute;e l&agrave;-bas, au tournant du cimeti&egrave;re.</p>
+
+<p>Tacitement nous pr&icirc;mes un autre chemin pour regagner la grand'route
+banale et le non moins banal railway.</p>
+
+<p>En retournant sur nos pas, nous n'aurions plus trouv&eacute;, assembl&eacute;s au
+carrefour, tes inqui&eacute;tants admirateurs.... Pourquoi &eacute;prouvais-je le
+besoin de mettre des lieues entre nous et le tilleul de Zoersel? Plus
+nous nous en &eacute;loignions, plus l'arbre tut&eacute;laire et sa nich&eacute;e de rustres
+florissants m'obstruaient la m&eacute;moire.</p>
+
+<p>Et, durant toute cette journ&eacute;e de path&eacute;tique vill&eacute;giature, tant au
+d&eacute;part qu'au retour, la nature panth&eacute;e fut de connivence avec nous, ou
+mieux, elle nous tourmenta de son malaise, de sa crise, de sa passion
+sourde qui n'&eacute;clatait pas.</p>
+
+<p>Et nous nous boudions, par contagion, comme le soleil boudait la terre;
+et nous aspirions &agrave; je ne sais quel redoutable inconnu!</p>
+
+<p>H&eacute;las, pauvres nous, venus dans cette contr&eacute;e vivifiante pour y rago&ucirc;ter
+notre mutuelle tendresse, sentions s'y fondre, s'y an&eacute;antir, tout ce qui
+nous restait d'ardeur l'un pour l'autre! Nous ne nous suffisions
+plus....</p>
+
+<p>Le souvenir d'un stupide article de journal! Telle l'origine de notre
+inavouable malentendu.</p>
+
+<p>Les &eacute;l&eacute;ments avaient pris un malin plaisir &agrave; entretenir, d'heure en
+heure, ce germe de dissentiment, en me sugg&eacute;rant d&egrave;s la descente du
+tramway, une anormale et pernicieuse admiration pour les destructeurs.</p>
+
+<p>L'aspect sous lequel s'annon&ccedil;a leur contr&eacute;e justifia leur excessive
+originalit&eacute;. Sous peine de discordance, c'&eacute;tait bien ainsi que devaient
+se comporter envers les civilis&eacute;s les terriens de ce terroir! Ils ne
+pouvaient mentir &agrave; leur milieu farouche et hallucinant.</p>
+
+<p>L'apr&egrave;s-midi d&eacute;clinait lorsque nous nous aventur&acirc;mes dans la vaste
+&laquo;Bruy&egrave;re des Vanneaux&raquo;.</p>
+
+<p>Il avait fait, je ne saurais assez insister sur ce point, gris, opaque
+et &eacute;nervant, tout le jour, avec des &eacute;claircies ambigu&euml;s, des sourires
+faux, des rages en dedans. La temp&eacute;rature affectait des accablements et
+des suffocations, comme d'un c&oelig;ur qui voudrait s'ouvrir mais qui n'ose,
+et qui se dissout faute de s'&eacute;pancher.</p>
+
+<p>Et voil&agrave; que, tout &agrave; coup, le soleil boudeur et taquin, las de son jeu
+cruel et de ses &eacute;ternelles refuites, sur le point de quitter l'horizon,
+se d&eacute;cida &agrave; en finir une bonne fois avec sa victime et, d&eacute;chirant enfin
+sa tunique de nuages, vautra la plaine, navr&eacute;e, mit l'horizon &agrave; feu et &agrave;
+sang, consomma son rouge viol.</p>
+
+<p>Alors seulement, ch&egrave;re ange, d&eacute;barrass&eacute; de mon id&eacute;e fixe, de ma d&eacute;l&eacute;t&egrave;re
+obsession, je te jetai &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e un regard de compassion et de
+tendresse, tandis que la bruy&egrave;re t'&eacute;claboussait de ses rubis....</p>
+
+<p>Et ce fut comme si quelque victime d'expiation venait d'&ecirc;tre livr&eacute;e &agrave; ta
+place, aux amoureux en peine, sous le tilleul fatidique.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="HIEP-HIOUP" id="HIEP-HIOUP"></a><a href="#table">HIEP-HIOUP!</a></h2>
+
+
+<p>La ferme du <i>Boschhof</i> ou &laquo;Maison Foresti&egrave;re&raquo; &eacute;tait situ&eacute;e
+entre Wortel et Ippenroy.</p>
+
+<p>Pays d&eacute;sol&eacute; mais plein de caract&egrave;re, comme disent les peintres
+d'aujourd'hui: des bruy&egrave;res couleur de rouille, des sapins d'un vert
+noir&acirc;tre, des gen&ecirc;ts d'or, &ccedil;&agrave; et l&agrave; un de ces marais glauques et fig&eacute;s,
+entour&eacute;s de gen&eacute;vriers, que nos paysans appellent <i>vennes</i>, de rares
+ch&ecirc;nayes, des cultures plus rares, trois ou quatre clochers ayant l'air
+de se faire des signaux par-dessus des lieues de landes, et presque
+toujours un grand ciel nuageux, aussi mobile, aussi tourment&eacute; que la
+plaine est qui&egrave;te et amortie.</p>
+
+<p>Le contraste s'&eacute;tend du d&eacute;cor &agrave; la population: au noyau des habitants
+primitifs, gens r&eacute;sign&eacute;s et laborieux, sont venus s'ajouter, &agrave; cause du
+voisinage de la fronti&egrave;re hollandaise et du D&eacute;p&ocirc;t de mendicit&eacute;
+d'Hoogstraeten, quelques rafal&eacute;s, d'humeur moins chr&eacute;tienne, vivant de
+contrebande, de braconnage et de maraude.</p>
+
+<p>Les Overmaat, habitants du <i>Boschhof</i>, de p&egrave;re en fils, fermiers et
+gardes forestiers des comtes de Thyme, grande famille n&eacute;erlandaise
+aujourd'hui &eacute;teinte, passaient pour les paysans les plus ais&eacute;s de la
+contr&eacute;e.</p>
+
+<p>Jakk&egrave; Overmaat, le dernier garde, &eacute;tait un superbe gaillard de
+vingt-cinq ans. &laquo;Solide comme le ch&ecirc;ne, droit comme le sapin, sain comme
+les bruy&egrave;res!&raquo; dit-on l&agrave;-bas de ceux de sa trempe. La mort subite de son
+p&egrave;re et d'un a&icirc;n&eacute; qui devait h&eacute;riter des fonctions paternelles rappela
+Jakk&egrave; du s&eacute;minaire de Malines o&ugrave;, comme la plupart des cadets de
+fermiers flamands, il se pr&eacute;parait &agrave; devenir cur&eacute;. Il rapporta du
+coll&egrave;ge des mani&egrave;res d&eacute;f&eacute;rentes, et les livres avaient fait lever dans
+son imagination ce grain de merveilleux qui germe au fond de toute &acirc;me
+campinoise.</p>
+
+<p>L'air r&eacute;serv&eacute;, plus grave que son &acirc;ge, il &eacute;tait une sorte d'oracle pour
+sa paroisse. Le caract&egrave;re eccl&eacute;siastique qu'il avait failli rev&ecirc;tir
+ajoutait &agrave; son prestige. Les r&eacute;fractaires m&ecirc;me vantaient son humanit&eacute; et
+son esprit de justice. S'il tenait &agrave; distance les familiers, il ne se
+connaissait aucun ennemi et pas une m&egrave;re qui ne l'e&ucirc;t r&ecirc;v&eacute; pour gendre.</p>
+
+<p>Sa vieille m&egrave;re &agrave; lui aurait bien d&eacute;sir&eacute; qu'il se mari&acirc;t, mais le jeune
+homme un peu farouche ne se pressait pas, sinc&egrave;rement convaincu de
+n'&ecirc;tre jamais plus heureux qu'aupr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>Tout alla bien jusqu'au jour o&ugrave; l'appoint des irr&eacute;guliers s'augmenta
+d'une pauvresse et de sa fille, exil&eacute;es d'on ne sait combien de patries
+et qui obtinrent de la charit&eacute; du comte de Thyme, la jouissance&mdash;puisque
+cela s'appelle ainsi&mdash;d'une masure abandonn&eacute;e, sur la lisi&egrave;re des bois,
+de l'autre c&ocirc;t&eacute; du <i>Boschhof</i>.</p>
+
+<p>Comme leurs pareils, ces &eacute;trang&egrave;res vivaient de rares aum&ocirc;nes, d'un peu
+de travail et de continuelles rapines. Leurs ressources avouables
+consistaient dans la r&eacute;colte des champignons et des fa&icirc;nes et dans la
+fabrication des paillassons. En outre elles avaient ouvert un d&eacute;bit de
+liqueurs dans leur taudis et la vieille disait la bonne aventure &agrave; sa
+client&egrave;le de pieds-poudreux et de claque-dents.</p>
+
+<p>La fille &eacute;tait une grande pi&egrave;ce, d&eacute;gingand&eacute;e, maigrichonne, les cheveux
+&eacute;bouriff&eacute;s luisant comme du charbon, l'ovale allong&eacute; du masque trou&eacute; de
+deux yeux noirs comme l'orage, toute sa personne serpentine travaill&eacute;e
+par un brasier int&eacute;rieur. En somme, une femelle peu engageante pour les
+terriens honn&ecirc;tes, friands de blondines potel&eacute;es et d'humeur placide.
+Aussi elle ne recruta de galants que parmi les manouvriers de passage,
+les porte-balles, les forains, les valets infimes ou parmi les
+braconniers qui l'associaient comme rec&eacute;leuse ou comme chienne de garde
+&agrave; leurs entreprises. Encore fallait-il qu'elle les provoqu&acirc;t
+ouvertement, car, aussi d&eacute;cri&eacute;s qu'ils fussent, ces gueux avaient trop
+de vergogne pour tirer vanit&eacute; de leur aubaine.</p>
+
+<p>Au demeurant, la gaillarde avait bon caract&egrave;re. Comme ceux de sa gent,
+elle n'en voulait qu'&agrave; l'autorit&eacute;, au garde-champ&ecirc;tre, au gendarme, au
+juge, aux riches et &agrave; leurs salari&eacute;s, en g&eacute;n&eacute;ral &agrave; ces heureux qui
+d&eacute;tiennent la terre et l'argent ou qui traquent, pourchassent et vexent
+de mille fa&ccedil;ons les ventres creux et les goussets vides. Mais ceux-l&agrave;,
+elle les ha&iuml;ssait pour toute la chr&eacute;tient&eacute; et il n'est pas de m&eacute;chant
+tour qu'elle n'e&ucirc;t voulu leur jouer. Les villageois l'avaient appel&eacute;e
+<i>Hiep-Hioup</i>! &agrave; cause de ses interjections favorites qu'elle
+accompagnait d'un entrechat et d'un claquement des doigts, et bient&ocirc;t
+elle ne fut plus connue que sous ce sobriquet.</p>
+
+<p>Cette paroissienne devait avoir fatalement maille &agrave; partir avec Jakk&egrave;
+Overmaat. La sorte de respect et de sympathie que le garde inspirait
+jusque-l&agrave; aux plus incorrigibles vauriens irritait particuli&egrave;rement la
+m&acirc;tine. Elle n'admettait pas qu'on isol&acirc;t cette casquette galonn&eacute;e de la
+l&eacute;gion des tourmenteurs du pauvre monde.</p>
+
+<p>Un jour elle &eacute;tait en train, la cogn&eacute;e au poing, de faire subir aux
+bouleaux du domaine confi&eacute; &agrave; la surveillance du garde, un &eacute;mondage de sa
+fa&ccedil;on, lorsque le fils Overmaat arriva de ce c&ocirc;t&eacute;. Au lieu de fuir,
+elle rassembla, de l'air le plus insouciant, une abondante provision de
+ram&eacute;e. Il la tan&ccedil;a sans col&egrave;re, l'engageant &agrave; venir demander plut&ocirc;t &agrave; la
+ferme les b&ucirc;ches dont elle aurait besoin. La noiraude le regarda dans le
+blanc des yeux, et lorsqu'il eut fini de bredouiller sa semonce, elle
+lui rit au nez d'un rire aigre comme un trille de fifre, puis tourna les
+talons et s'enfuit en sautant et en brandissant la cogn&eacute;e: &laquo;Hiep-Hioup!&raquo;</p>
+
+<p>Ce rire strident causa au garde un embarras et un malaise qu'il n'avait
+jamais &eacute;prouv&eacute;s. Le reste du jour, il l'entendit grincer &agrave; son oreille.
+Pour la premi&egrave;re fois de sa vie il fut m&eacute;content de lui-m&ecirc;me et se
+trouva inf&eacute;rieur &agrave; son poste.</p>
+
+<p>Sa mauvaise humeur durait encore, lorsque, quelque temps apr&egrave;s, &agrave;
+l'aube, il trouva Hiep-Hioup accroupie dans les taillis, occup&eacute;e &agrave;
+d&eacute;nicher des &oelig;ufs de faisan. Il b&eacute;nit presque cette occasion de se
+r&eacute;concilier avec lui-m&ecirc;me; sur un ton qui n'admettait pas de r&eacute;plique,
+il lui ordonna de vider le contenu de ses poches et de remettre les
+&oelig;ufs dans le nid. Comme elle n'en faisait rien, il lui prit le bras et
+le serra assez fortement. Elle cria comme une taupe mordue par un chien,
+laissa choir les &oelig;ufs qu'elle cachait dans son tablier, les &eacute;crabouilla
+sous son sabot, puis, se d&eacute;gageant de sa poigne, elle d&eacute;tala &agrave; toutes
+jambes, non sans lui jeter son: &laquo;Hiep-Hioup!&raquo; le plus moqueur.</p>
+
+<p>Jakk&egrave; la vit s'&eacute;loigner, ahuri, sans se r&eacute;soudre &agrave; la conduire chez le
+garde-champ&ecirc;tre. C'est &agrave; peine s'il marmonna une menace de
+proc&egrave;s-verbal. Son beau z&egrave;le et son d&eacute;sir de revanche &eacute;taient loin et il
+demeurait tout camus, plus d&eacute;mont&eacute; que la premi&egrave;re fois, par cette
+physionomie troublante et ce je ne sais quoi d'effront&eacute; et d'agressif
+qu'il n'avait jamais connu &agrave; une femme. Et ces yeux de braise, et cette
+voix gr&ecirc;le et rauque lui caus&egrave;rent des insomnies.</p>
+
+<p>Encourag&eacute;e par les deux premiers avantages remport&eacute;s dans sa campagne
+contre le garde des comtes de Thyme, la mauvaise engeance chercha
+maintenant &agrave; se trouver sur son chemin. Elle ne se mettait plus en frais
+de ruses pour lui cacher ses d&eacute;lits. Elle r&ocirc;dait de pr&eacute;f&eacute;rence aux
+alentours du <i>Boschhof</i> et op&eacute;rait pour ainsi dire &agrave; la barbe
+de Jakk&egrave;.</p>
+
+<p>Lui, au contraire, n'avait-pas encore recouvr&eacute; sa s&eacute;r&eacute;nit&eacute; et son calme,
+et le r&eacute;sultat piteux de ses d&eacute;m&ecirc;l&eacute;s avec la maraudeuse, loin de
+l'engager &agrave; affronter une nouvelle affaire, lui faisait craindre de se
+mesurer une troisi&egrave;me fois avec elle.</p>
+
+<p>Il l'&eacute;vitait ou d&eacute;tournait la t&ecirc;te et les regards &agrave; son passage. Il leur
+arrivait cependant de tomber nez &agrave; nez, et Jakk&egrave; avait alors une mine si
+&eacute;trange, un tel air de matou &eacute;chaud&eacute; &agrave; la fois penaud et rancunier, il
+r&eacute;pondait si piteusement au bonjour impertinent de la dessal&eacute;e, que s'il
+n'avait pas eu la r&eacute;putation de ne jamais lever le coude, on l'aurait
+cru sous l'influence du geni&egrave;vre.</p>
+
+<p>&mdash;Suis-je b&ecirc;te! se dit &agrave; la fin Hiep-Hioup. Mais c'est qu'il m'aime, le
+nigaud!</p>
+
+<p>Et cette d&eacute;couverte la plongea dans une terrible bonne humeur. Les
+gagne-deniers &agrave; qui elle en fit part crurent qu'elle plaisantait, mais
+cela ne les emp&ecirc;cha pas de trouver l'invention exquise et de la corner &agrave;
+tout venant.</p>
+
+<p>Un dimanche, &agrave; l'heure de la premi&egrave;re messe, Jakk&egrave; avisa Hiep-Hioup en
+train de chasser le lapin au furet dans les labours avoisinant le
+<i>Boschhof</i>.</p>
+
+<p>Avertie de l'approche du garde, l'incorrigible braconni&egrave;re avait siffl&eacute;
+la bestiole lanc&eacute;e au fond du terrier et l'ayant saisie et log&eacute;e, sans
+trop se h&acirc;ter, sous son corsage, elle attendait, de pied ferme, le
+trouble-f&ecirc;te.</p>
+
+<p>Jakk&egrave; commen&ccedil;a par insinuer rapidement le poing entre l'&eacute;toffe et la
+chair, d&eacute;nicha le furet et lui tordit le cou. Puis, apr&egrave;s avoir rejet&eacute;
+loin de lui l'animal et secou&eacute; ses doigts sanglants cruellement mordus
+par la victime, il se mit en devoir de conduire Hiep-Hioup chez le
+garde-champ&ecirc;tre de Wortel. Cette ex&eacute;cution avait fait l'affaire d'une
+seconde. Hiep-Hioup n'en pouvait croire ses yeux. Pour s&ucirc;r on lui avait
+chang&eacute; son complaisant Overmaat. Ce fut bien pis lorsqu'elle fut revenue
+de la stup&eacute;faction caus&eacute;e par ces proc&eacute;d&eacute;s exp&eacute;ditifs et qu'elle essaya
+de ses grimaces habituelles. Menaces, d&eacute;fis, cabrioles, cris de rage,
+regards de basilic ne parvinrent pas &agrave; intimider le justicier. Il fallut
+qu'elle embo&icirc;t&acirc;t le pas. En route il lui fit de la morale sur un ton
+tr&egrave;s calme qui mit le comble au d&eacute;pit de sa capture.</p>
+
+<p>L'instinct de la braconni&egrave;re la servait mal; il lui e&ucirc;t suffi, en ce
+moment encore, d'un mot de douceur pour amollir la r&eacute;solution du garde,
+pour qu'il la rel&acirc;ch&acirc;t de nouveau.</p>
+
+<p>Car elle avait devin&eacute; plus juste l'autre fois: Jakk&egrave; aimait Hiep-Hioup.</p>
+
+<p>L'honn&ecirc;te gar&ccedil;on, d'humeur un peu apathique, que n'impressionnaient pas
+les yeux bleus si caressants des paroissiennes de sa condition, avait
+&eacute;t&eacute; retourn&eacute; jusque dans les moelles par les simagr&eacute;es de cette
+cr&eacute;ature. Mais la chose &eacute;tait si anormale, si odieuse, qu'il n'osait se
+l'avouer &agrave; lui-m&ecirc;me et qu'il se f&ucirc;t tu&eacute; plut&ocirc;t que de la confesser.
+Seulement, depuis quelque temps, lorsque sa m&egrave;re vaguement inqui&egrave;te
+insistait pour qu'il pr&icirc;t femme, il r&eacute;pondait &agrave; ses propos avec une
+brusquerie et un air rogue qu'il n'avait jamais montr&eacute;s autrefois. De l&agrave;
+aussi, des luttes, des remords, et l'&eacute;nergie inattendue dont, voulant
+r&eacute;agir &agrave; toute force, il venait de faire preuve.</p>
+
+<p>Mais il se trouva que l'aventure qui devait affranchir le gars des
+enchantements de Hiep-Hioup tourna &agrave; sa confusion et le perdit &agrave;
+jamais.</p>
+
+<p>Proc&egrave;s-verbal ayant &eacute;t&eacute; dress&eacute;, la picoreuse cit&eacute;e devant le juge de
+paix et Jakk&egrave; appel&eacute; en t&eacute;moignage, celui-ci, revenant sur ses premi&egrave;res
+d&eacute;clarations, tenta de blanchir la coupable. Il se contredisait &agrave; tel
+point dans ses deux d&eacute;positions, qu'il faillit se compromettre lui-m&ecirc;me
+et que le juge eut envie de le mettre en cause. Ceux d'Ippenroy et de
+Wortel, accourus pour assister aux d&eacute;bats, constat&egrave;rent que le garde
+avait eu plut&ocirc;t l'air d'un accus&eacute; que d'un plaignant.</p>
+
+<p>Afflig&eacute;e d'un casier judiciaire tr&egrave;s fourni, o&ugrave; les r&eacute;cidives ne se
+comptaient plus, Hiep-Hioup fut condamn&eacute;e au maximum, c'est-&agrave;-dire &agrave;
+quinze jours d'internement au D&eacute;p&ocirc;t d'Hoogstraeten, en d&eacute;pit des
+r&eacute;tractations de son accusateur.</p>
+
+<p>Avant de les entendre &eacute;num&eacute;rer &agrave; l'audience, Jakk&egrave; ignorait le total et
+la vari&eacute;t&eacute; des condamnations pour vagabondage, vol, affaires de m&oelig;urs
+et autres peccadilles, encourues par la gourgandine. Ce dossier aurait
+d&ucirc; gu&eacute;rir un brave gar&ccedil;on comme lui de son obsession maladive; au
+contraire, ces tares ne firent que rago&ucirc;ter son penchant, et la
+sentence prononc&eacute;e, il s'en voulut am&egrave;rement de valoir ces nouveaux
+ennuis &agrave; cette &laquo;cavale de retour&raquo; comme l'avait appel&eacute;e le juge.</p>
+
+<p>Hiep-Hioup prit ga&icirc;ment la chose. La prison, elle en avait assez mang&eacute;
+pour ne plus s'en effrayer! La mine contrite et repentie de Jakk&egrave;
+l'avait amus&eacute;e plus que les autres. A pr&eacute;sent elle &eacute;tait s&ucirc;re de le
+tenir! Cette certitude compensait largement la honte d'un nouveau voyage
+&agrave; Hoogstraeten! Non pas qu'elle s&ucirc;t le moindre gr&eacute; &agrave; Jakk&egrave; de ses
+sentiments! Elle n'y voyait que le moyen de lui faire payer cher sa
+d&eacute;nonciation, plus tard, et d'assouvir une haine aussi inexplicable mais
+aussi violente que l'amour du garde.</p>
+
+<p>Au retour du tribunal la sequelle des pieds-poudreux et des irr&eacute;guliers,
+qui avaient fait escorte &agrave; leur comm&egrave;re, ne manqu&egrave;rent pas de colporter,
+par tout le village, la narration de ces d&eacute;bats &eacute;difiants.</p>
+
+<p>Ces lurons, amants honteux et d&eacute;go&ucirc;t&eacute;s de la ribaude, commen&ccedil;aient &agrave;
+pr&eacute;sent &agrave; tirer vanit&eacute; de leur conqu&ecirc;te. Auparavant ils se l'&eacute;taient
+pass&eacute;e et repass&eacute;e sans jalousie, sans rivalit&eacute;; ils se la partageaient
+en bons zigs au bord des foss&eacute;s, comme le reste du butin commun. Du jour
+o&ugrave; un gar&ccedil;on propre haletait apr&egrave;s sa part de ce gibier, Hiep-Hioup, ce
+rebut, ce pis-aller, devenait presque une ma&icirc;tresse avouable.</p>
+
+<p>Il en advint que ces pendards commenc&egrave;rent &agrave; consid&eacute;rer Jakk&egrave; comme leur
+&eacute;gal et leur affili&eacute;. Ayant fait son temps &agrave; Hoogstraeten, Hiep-Hioup
+encourageait leur insubordination. Et quand Jakk&egrave; intervenait et les
+mena&ccedil;ait du juge: &laquo;Pas d'enfantillages! faisaient-ils. Le juge! Tu en as
+plus peur que nous. Nous ne sommes que les valets de Hiep-Hioup. C'est &agrave;
+elle que tu dois t'en prendre!&raquo;</p>
+
+<p>Jakk&egrave; se sentant lui-m&ecirc;me en d&eacute;faut, li&eacute; par ses complaisances
+premi&egrave;res, n'avait garde d'insister.</p>
+
+<p>Une fois qu'il avait simplement menac&eacute; un braconnier de profession,
+quatre de ces gueux l'attendirent la nuit, &agrave; l'heure de la ronde,
+fonc&egrave;rent sur lui avant qu'il e&ucirc;t eu le temps de pr&eacute;venir cette ru&eacute;e, le
+battirent comme un chien, le d&eacute;pouill&egrave;rent de ses v&ecirc;tements en ne lui
+laissant, par ironie, que son k&eacute;pi galonn&eacute; aux armes des comtes de
+Thyme, et, l'ayant li&eacute; &agrave; un arbre, son fusil charg&eacute; pass&eacute; entre ses
+entraves, ils le laiss&egrave;rent l&agrave;, &agrave; la merci de la froidure et de la
+bruine de d&eacute;cembre. Et le matin il lui fallut parlementer longtemps avec
+les ruraux timor&eacute;s et m&eacute;fiants qui se rendaient au march&eacute; de la ville,
+avant qu'ils consentissent &agrave; le d&eacute;tacher. Quoiqu'il e&ucirc;t reconnu ses
+agresseurs sous la suie dont ils s'&eacute;taient m&acirc;chur&eacute;s, au grand &eacute;tonnement
+de toute la paroisse il s'abstint de porter plainte et fit m&ecirc;me son
+possible pour &eacute;touffer l'affaire. Hiep-Hioup ne lui sut aucun gr&eacute; de
+cette coupable longanimit&eacute; et quant &agrave; ses agresseurs, ils lui rirent au
+nez et se vant&egrave;rent m&ecirc;me en plein cabaret, et devant lui, de cette
+excellente farce.</p>
+
+<p>Il continuait pourtant de fuir la maraudeuse, mais sans parvenir &agrave; en
+d&eacute;tacher sa pens&eacute;e. Et des souvenirs de ses livres du s&eacute;minaire, des
+&laquo;vies de saints&raquo; lues autrefois au r&eacute;fectoire achevaient de le troubler.
+Il n'&eacute;tait pas loin de se croire poss&eacute;d&eacute; du d&eacute;mon.</p>
+
+<p>Hiep-Hioup s'&eacute;tait jur&eacute; de mener au d&eacute;sespoir ce grand blondin si sage
+et si honn&ecirc;te. Bien d&eacute;cid&eacute;e &agrave; n'&ecirc;tre jamais &agrave; lui, elle aurait voulu
+qu'il se rend&icirc;t &agrave; merci, et pour l'assoter, pour exasp&eacute;rer son d&eacute;sir
+sournois, elle se livrait au premier venu, de pr&eacute;f&eacute;rence au plus
+d&eacute;braill&eacute;, au plus mis&eacute;rable.</p>
+
+<p>Lorsque Jakk&egrave; la rencontrait, elle &eacute;tait toujours accroch&eacute;e &agrave; l'encolure
+d'un de ses galants. Une fois, comme le garde la croisait au tournant
+d'un sentier, le batteur en grange &agrave; qui elle se cramponnait comme la
+flamme &agrave; une branche r&eacute;sineuse, la repoussa d'un poing brutal, en
+glouton repu qui demande une tr&ecirc;ve, ou peut-&ecirc;tre, gar&ccedil;on &agrave; scrupules, se
+montrait-il vex&eacute; d'&ecirc;tre surpris accol&eacute; &agrave; cette paillarde. Jakk&egrave; qui
+pressait le pas entendit la femme dire au bourru: &laquo;Ce n'est pas celui-l&agrave;
+qui ferait le d&eacute;go&ucirc;t&eacute;!&raquo; Et de sa voix rauque et stridente, elle h&eacute;la le
+fuyard: &laquo;Hein, que tu ne dirais pas non! h&eacute;! toi! la Sainte-Nitouche?&raquo;</p>
+
+<p>Il passa, sto&iuml;que, sans plus lui r&eacute;pondre que les autres fois. Et
+pourtant il voyait rouge. Des fum&eacute;es homicides lui brouillaient
+l'entendement. Tuer l'amant de Hiep-Hioup? Lequel? Celui de la veille ou
+celui de demain? On ne les comptait plus. Un massacre alors. Presque
+toute la population m&acirc;le du village y eut pass&eacute;!</p>
+
+<p>Il cachait sa passion comme un mal innommable; il esp&eacute;rait mourir avant
+de se d&eacute;clarer.</p>
+
+<p>A la v&eacute;rit&eacute; aucune preuve n'existait de la toquade que lui attribuaient
+les bavards de la paroisse et si les comm&egrave;res et les envieux se
+d&eacute;claraient suffisamment renseign&eacute;s par les allures &eacute;quivoques du jeune
+Overmaat, les bonnes &acirc;mes doutaient encore d'une folie claironn&eacute;e
+seulement par Hiep-Hioup et les m&eacute;cr&eacute;ants de son esp&egrave;ce.</p>
+
+<p>Mise au courant par une voisine charitable, la m&egrave;re Overmaat, la toute
+premi&egrave;re, quoique tourment&eacute;e du changement survenu chez son gar&ccedil;on, se
+refusait &agrave; attribuer ses lubies &agrave; une passion d&eacute;shonorante. Elle se f&ucirc;t
+m&ecirc;me fait un reproche de l'interroger sur ces fables. Seulement, elle
+craignait que ces histoires forg&eacute;es par des comp&eacute;titeurs du garde ne
+vinssent aux oreilles de &laquo;leur seigneur&raquo;.</p>
+
+<p>Un dimanche de kermesse, Jakk&egrave; rencontra Hiep-Hioup &agrave; la danse dans le
+principal cabaret de la paroisse.</p>
+
+<p>Entour&eacute;e d'un trio de blousiers, gar&ccedil;ons de charrue ou botteleurs
+fortement &eacute;m&eacute;ch&eacute;s, la noiraude se pr&ecirc;tait aux privaut&eacute;s les plus
+expansives. Elle sautait &agrave; tour de r&ocirc;le avec l'un de ses compagnons. On
+demanda un quadrille. Mais comme il n'y avait pas dans l'assistance de
+femelle assez oublieuse de son bon renom pour faire vis-&agrave;-vis &agrave; la
+braconni&egrave;re, force fut &agrave; deux de ses cavaliers de gambiller ensemble. De
+plus en plus allum&eacute;s, les trois lurons ne la m&eacute;nageaient pas: ils la
+trituraient comme une p&acirc;te, la pin&ccedil;aient &agrave; la faire glapir,
+l'&eacute;treignaient avec des contorsions lubriques, puis, feignant
+l'assouvissement, se la renvoyaient comme un paquet de chair. Les autres
+danseurs, se souciant peu de se frotter &agrave; ces falots, leur laissaient le
+champ libre, faisaient cercle, et s'&eacute;baudissaient, narquois, &eacute;grillards,
+mais m&eacute;prisants.</p>
+
+<p>Avisant Jakk&egrave; dans la salle, Hiep-Hioup encouragea ses partenaires &agrave;
+corser encore leur pantomime et elle-m&ecirc;me redoubla de laisser-aller;
+elle gigotait, se p&acirc;mait, se renversait entre les bras des maroufles,
+roulait des yeux h&eacute;b&eacute;t&eacute;s; puis, apr&egrave;s une prostration, se d&eacute;gageait
+brusquement, galvanis&eacute;e, se tortillant comme une pouliche en folie.</p>
+
+<p>Echauff&eacute; par plusieurs gouttes de geni&egrave;vre qu'il avait siffl&eacute;es coup sur
+coup, pour noyer ses derniers scrupules, Jakk&egrave; profita d'une pause,
+&eacute;carta les regardants, marcha d&eacute;lib&eacute;r&eacute;ment sur Hiep-Hioup et d'une voix
+qui d&eacute;mentait l'assurance de sa d&eacute;marche, il lui demanda la premi&egrave;re
+polka.</p>
+
+<p>Dans la salle on se tr&eacute;moussa; on salua ce scandale par d'ironiques
+bravos. Jamais &agrave; la kermesse, en pr&eacute;sence des honn&ecirc;tes filles du
+village, un gars qui se respectait n'aurait engag&eacute; cette perdue. Et
+voil&agrave; que Jakk&egrave; Overmaat, le garde des comtes de Thyme, convoit&eacute; par
+plus d'une de ces h&eacute;riti&egrave;res, s'oubliait, se ravalait &agrave; ce point! Pas
+une protestation ne s'&eacute;leva. Mais quel anath&egrave;me dans ces tr&eacute;pignements
+et ces vivats f&eacute;roces de la galerie!</p>
+
+<p>Jakk&egrave; n'entendait point le toll&eacute;. D&eacute;j&agrave;, il faisait tourner Hiep-Hioup.
+Lui, pantelant, ravi, se croyant &eacute;lu pour de bon; elle, triomphante,
+mais implacable, heureuse de l'esclandre, savourant la stupeur des
+honn&ecirc;tes gens, l'affront inflig&eacute; aux filles &agrave; marier, enchant&eacute;e surtout
+de la chute de ces orgueilleux Overmaat.</p>
+
+<p>Aussi se montra-t-elle presque aimable pour le vaincu. La danse finie,
+elle accepta de boire &agrave; son verre. Pour la valse suivante elle lui donna
+la pr&eacute;f&eacute;rence sur le plus irr&eacute;sistible des polissons de tout &agrave; l'heure.
+Toutefois, elle se fit un plaisir cruel de ne pas n&eacute;gliger compl&egrave;tement
+ces boute-en-train; elle for&ccedil;a Jakk&egrave; de s'entendre avec eux; ils lui
+c&eacute;d&egrave;rent leur tour de danse pour quelques verres de bi&egrave;re, pris, en
+trinquant fraternellement, sur le comptoir. Or, ces jolis galants
+n'&eacute;taient autres que les drilles qui l'avaient si bien arrang&eacute; l'hiver
+d'avant! &laquo;Sans rancune?&raquo; lui dirent les dr&ocirc;les en choquant leur verre
+contre le sien. Il d&eacute;vora sa rage et se pr&ecirc;ta &agrave; leurs railleuses
+effusions. Enfin, apr&egrave;s lui avoir inflig&eacute; ces &eacute;c&oelig;urantes humiliations,
+la guenipe se fit prier et supplier, avant de lui permettre de la
+reconduire.</p>
+
+<p>En route, d&egrave;s qu'ils se trouv&egrave;rent assez loin de la salle de bal, il
+voulut l'embrasser et la lutiner &agrave; son tour. La nuit de juillet dans
+laquelle les meules de foin exhalaient leurs senteurs poivr&eacute;es,
+aiguillonnait son morne d&eacute;sir. Hiep-Hioup lui donna sur les doigts et,
+comme il continuait de la chiffonner, elle le souffleta.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te laisses bien toucher par les autres, des pouilleux, des
+crapules!</p>
+
+<p>Il les &eacute;num&eacute;rait avec jalousie.</p>
+
+<p>Sa fureur rentr&eacute;e, son humeur refoul&eacute;e rompait les digues. Elle, tr&egrave;s
+calme, le d&eacute;fiait et le matait encore.</p>
+
+<p>&mdash;Tout beau, mon petit! Des va-nu-pieds, des vauriens, dis-tu! S'ils
+t'entendaient! Et n'as-tu pas honte de disputer leur seule possession &agrave;
+ces r&eacute;cidivistes! Ah! tu les m&eacute;prises! Ils ne valent pas moins que moi
+pourtant. Tu fais le fier, toi, raison de plus pour moi, de te tenir &agrave;
+distance. Je les console, ils n'ont que moi. Toi, tu pourrais les avoir
+toutes; toutes celles qui leur crachent dessus et leur tournent le
+dos.... Eh bien, au contraire, moi j'en veux de ces gaillards, et ne
+veux pas de leurs tourmenteurs, et ne te prendrai jamais, entends-tu
+bien? Je me r&eacute;gale de ces pauvres bougres; et toi, leur ennemi, tu me
+d&eacute;go&ucirc;tes!</p>
+
+<p>Alors il changea de tactique, s'abaissa jusqu'&agrave; m&ecirc;ler le sentiment &agrave;
+cette aberration charnelle. Il s'offrait de l'aimer toujours. Il lui
+procurerait un logis plus d&eacute;cent et pourvoirait &agrave; son existence. Elle
+serait heureuse elle verrait.... Pourquoi n'essayait-elle pas? Plus il
+se montrait tendre, plus elle ricanait et lui chantait turlutaine.</p>
+
+<p>On avait d&ucirc; les suivre, on les &eacute;piait, car lorsqu'il &eacute;levait la voix,
+des rires mal &eacute;touff&eacute;s et des chuchotements moqueurs faisaient &eacute;cho,
+dans les taillis, &agrave; l'hilarit&eacute; de la coquine. Un ch&oelig;ur invisible
+reprenait le crispant refrain.</p>
+
+<p>Ils approchaient de la masure de Hiep-Hioup. Et Jakk&egrave;, le c&oelig;ur serr&eacute;,
+la s&egrave;ve en &eacute;bullition, voyait ses chances diminuer &agrave; chaque pas et cette
+occasion tant attendue lui &eacute;chapper.</p>
+
+<p>Brusquement il empoigna Hiep-Hioup, la coucha par terre. Elle appela au
+secours, mais sans trahir beaucoup d'alarme. Ses trois supp&ocirc;ts du bal
+d&eacute;bouch&egrave;rent des taillis, agripp&egrave;rent le galant et le maintinrent tandis
+que la gaupe se relevait. Comme il se d&eacute;battait ils le daub&egrave;rent; il
+&eacute;cumait comme un &eacute;pileptique; ils finirent par l'assommer et le rouler,
+sans connaissance, au fond d'un foss&eacute;. Une troupe de paysans
+approchaient, sinon ils l'eussent trait&eacute; comme la premi&egrave;re fois. Ils ne
+s'&eacute;taient m&ecirc;me plus donn&eacute; la peine de se noircir le visage.</p>
+
+<p>Sorti de son &eacute;vanouissement et parvenu &agrave; se d&eacute;sembourber, il entendit
+les voix railleuses de la rosse et de ses rossards qui se perdaient au
+loin. Ils accompagnaient Hiep-Hioup dans son bouge dont on voyait
+rougeoyer les lucarnes &agrave; travers les arbres. Un instant il songea &agrave; les
+poursuivre, &agrave; les rejoindre dans leur repaire, mais d&eacute;moli, maltrait&eacute;
+comme il l'&eacute;tait, comment recommencer cette lutte in&eacute;gale? Ils
+l'auraient achev&eacute;.</p>
+
+<p>Il se r&eacute;signa donc &agrave; rentrer. Au <i>Boschhof</i> aussi il y avait encore de
+la lumi&egrave;re. Il poussa la porte de la grande chambre. Sa m&egrave;re veillait,
+assise dans un fauteuil, aupr&egrave;s de l'&acirc;tre &eacute;teint, frileuse malgr&eacute; cette
+&eacute;touffante nuit de juillet. On l'avait avertie du scandale. Pourtant
+elle ne s'attendait pas &agrave; cette apparition atroce. Jakk&egrave;, sans
+casquette, le sarrau d&eacute;chir&eacute;, le pantalon presque arrach&eacute; du corps,
+meurtri, sanglant, boueux, ignoble: l'image de la crapule et du
+d&eacute;shonneur. On lui avait dit le mal, elle se trouvait en pr&eacute;sence du
+pire. Le coupable lut l'angoisse, le reproche, l'horreur dans les yeux
+de la pauvre femme. Il n'osa pas approcher, se retira sans mot dire, et
+alla s'effondrer dans le fenil, en sanglotant de rage et de douleur.</p>
+
+<p>C'en &eacute;tait fait. Il ne devait plus se relever. L'aveu de son mal lui
+avait co&ucirc;t&eacute;; mais &agrave; pr&eacute;sent qu'on savait toute son abjection, il se
+trouva presque heureux de ne plus rien avoir &agrave; cacher.</p>
+
+<p>Sa m&egrave;re ne lui fit point de reproche et il ne provoqua aucune
+explication, convaincu que les meilleures et les plus saines raisons ne
+parviendraient pas &agrave; le sauver.</p>
+
+<p>Il retourna l&acirc;chement aupr&egrave;s de celle qui avait failli le faire
+massacrer mais n'en obtint rien de plus que la premi&egrave;re fois. Il revint
+&agrave; la charge, l'importuna de ses attentions; mais loin de se laisser
+fl&eacute;chir, elle redoubla de cruaut&eacute;.</p>
+
+<p>Pour la m&egrave;re Overmaat, la d&eacute;ch&eacute;ance de Jakk&egrave; &eacute;tait tellement
+inexplicable qu'elle ne pouvait admettre que cette honteuse affection
+lui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; inspir&eacute;e sans le secours d'un mal&eacute;fice.</p>
+
+<p>Inqui&egrave;te non seulement pour la position de son enfant mais encore pour
+sa sant&eacute;, elle se r&eacute;signa &agrave; faire une d&eacute;marche p&eacute;nible. A l'insu de son
+fils elle se rendit, elle, fermi&egrave;re honn&ecirc;te et consid&eacute;r&eacute;e, chez ces
+&eacute;trang&egrave;res de malheur, chez ces voleuses et ces sorci&egrave;res, et les
+supplia, la m&egrave;re et la fille, de retirer le sort jet&eacute; sur son pauvre
+gar&ccedil;on. Les deux coquines, la vieille et la jeune, toujours de
+connivence, feignirent une violente col&egrave;re d'&ecirc;tre prises pour des
+associ&eacute;es du diable, et cong&eacute;di&egrave;rent la veuve Overmaat en lui
+conseillant d'envoyer son fils &agrave; Gheel. En sortant de cette masure, le
+c&oelig;ur saignant, persuad&eacute;e de plus en plus des pratiques infernales de
+ces femelles, elle r&ecirc;va un instant de les enfumer et de les br&ucirc;ler dans
+leur taudis.</p>
+
+<p>A quelques mois de l&agrave;, le malheur redout&eacute; par la m&egrave;re arriva. Apr&egrave;s
+plusieurs avertissements et sur les d&eacute;nonciations r&eacute;p&eacute;t&eacute;es des gens du
+pays, le comte de Thyme se d&eacute;cida &agrave; donner cong&eacute; aux Overmaat et &agrave;
+retirer &agrave; Jakk&egrave; la surveillance de ses domaines. Il leur accordait
+jusqu'au prochain terme pour trouver un autre logis.</p>
+
+<p>Mais cette &eacute;viction n'&eacute;tait plus qu'un malheur secondaire. Les Overmaat
+n'avaient pas &agrave; craindre de se trouver sur la paille le jour o&ugrave; &laquo;leur
+seigneur&raquo; leur retirait sa confiance. L'&eacute;tat de son fils alarmait
+autrement la digne femme! Il d&eacute;p&eacute;rissait de jour en jour, perdait
+l'app&eacute;tit, d&eacute;go&ucirc;t&eacute; de toute occupation, toujours plong&eacute; dans ses
+r&ecirc;veries malsaines. Alors la m&egrave;re qui n'avait que cet enfant, eut
+recours &agrave; un sacrifice supr&ecirc;me: &laquo;Eh bien, dit-elle au malade, un moyen
+nous reste de te gu&eacute;rir et de d&eacute;sarmer celle qui te tue lentement....
+Comme il nous faudra quitter cette ferme dans quelques mois, cette ferme
+o&ugrave; tous les Overmaat naissaient et mouraient depuis tant d'ann&eacute;es, mieux
+vaut nous fixer dans un autre pays....</p>
+
+<p>&laquo;Tu gu&eacute;riras, tu es jeune encore, tu travailleras et ne seras pas m&ecirc;me
+forc&eacute; d'entamer ton h&eacute;ritage. S'il te faut <i>cette femme</i>, &agrave; toute
+force, &eacute;pouse-la. Elle s'amendera peut-&ecirc;tre; puis on ne les conna&icirc;t
+pas hors d'ici.... Moi, j'en mourrai; mais tu vivras, mon Jakk&egrave;, et il
+faut que tu vives...&raquo;</p>
+
+<p>Jakk&egrave; remercia &agrave; peine la sainte femme. D&eacute;j&agrave; il volait &agrave; la recherche de
+Hiep-Hioup. Ah! cette fois, elle l'&eacute;couterait! Il la rencontra tr&ocirc;lant
+par la campagne. Elle re&ccedil;ut cette proposition inou&iuml;e sans broncher. Son
+visage blafard exprimait &agrave; peine une joie &eacute;quivoque. Lorsque le pauvre
+gar&ccedil;on eut cess&eacute; de parler, elle le regarda quelques secondes, puis elle
+&eacute;clata de son rire de taupe rageuse et claqua des doigts en poussant son
+fameux: &laquo;Hiep-Hioup!&raquo;</p>
+
+<p>Et comme il la conjurait, elle se fit un porte-voix de ses mains et
+clama: &laquo;H&eacute;, vous autres, approchez, entendez ce que me veut celui-ci!&raquo;</p>
+
+<p>Les t&acirc;cherons qui retournaient la terre &agrave; quelques m&egrave;tres de l&agrave;,
+d&eacute;laiss&egrave;rent leurs herses et leurs b&ecirc;ches et accoururent, affriand&eacute;s:</p>
+
+<p>&mdash;Non, vous ne savez pas ce que Jakk&egrave; Overmaat me propose tr&egrave;s
+s&eacute;rieusement. Sa main! Entendez-vous? Sa main! Je n'ai qu'&agrave; dire oui
+pour &ecirc;tre sa femme. Moi Hiep-Hioup, la vagabonde, la fille de la
+jeteuse de sorts, la perdue, le rebut du village, la paillasse des
+braconniers et des r&ocirc;deurs de fronti&egrave;res!</p>
+
+<p>Et comme les autres interrogeaient Jakk&egrave; d'un air apitoy&eacute;, le temps de
+rire de sa folie &eacute;tant pass&eacute;, pour tous, sauf pour l'implacable
+Hiep-Hioup, il hocha la t&ecirc;te, tout piteux, confirmant ce que la
+diablesse venait de publier.</p>
+
+<p>&mdash;Dites, est-ce assez sale, est-ce assez vil? continua Hiep-Hioup. Eh
+bien, je serai plus propre que lui, moi! Et s'il veut de moi pour
+&eacute;pouse, je persiste &agrave; ne pas vouloir de lui, pas m&ecirc;me pour mari, pas
+m&ecirc;me pendant un jour, d&ucirc;t-il m&ecirc;me crever et me d&eacute;barrasser de sa
+personne, sur l'heure, apr&egrave;s la b&eacute;n&eacute;diction du cur&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Tous se taisaient constern&eacute;s, partag&eacute;s entre de l'horreur pour la
+m&eacute;chancet&eacute; de cette gale et de l'estime pour son d&eacute;sint&eacute;ressement, ne
+sachant au juste quel &eacute;tait en ce moment le plus fou des deux, de celui
+qui recherchait cette ribaude, ou de la rien-du-tout qui refusait ce
+parti inesp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>Alors, pour mieux accentuer son refus, avisant dans le groupe des
+laboureurs interloqu&eacute;s un gamin de mine copieuse, un petit vacher, une
+graine de r&eacute;fractaire, en manches de chemise, la culotte rapi&eacute;c&eacute;e et mal
+soutenue par une ombre de bretelle, elle lui sauta au cou, l'embrassa &agrave;
+pleines l&egrave;vres, puis se retourna vers Jakk&egrave;:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, regarde.... Plut&ocirc;t que d'&ecirc;tre ton &eacute;pous&eacute;e!...</p>
+
+<p>En voyant chanceler Jakk&egrave;, deux des manouvriers le prirent chacun par un
+bras et le ramen&egrave;rent au <i>Boschhof</i>. Il s'&eacute;tait laiss&eacute; faire comme un
+qui vient de tomber du haut mal et qui ne sait pas trop ce qui lui
+arrive. On dut le coucher, il tremblait la fi&egrave;vre et d&eacute;lirait. Sa m&egrave;re
+le veilla trois jours et trois nuits. Le quatri&egrave;me soir, comme il
+dormait bien, sans crier et sans se d&eacute;battre, la pauvre femme, c&eacute;dant &agrave;
+la fatigue, s'&eacute;tait assoupie &agrave; son tour dans l'alc&ocirc;ve contigu&euml; &agrave; la
+sienne. Il se r&eacute;veilla, consulta l'horloge. Elle marquait quatre heures,
+l'heure de sa ronde habituelle; il s'habilla en tapinois de peur
+d'&eacute;veiller sa m&egrave;re, d&eacute;crocha son fusil charg&eacute;, et sortit, presque
+dispos, ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; ne lui laissant pas m&ecirc;me, sous le cr&acirc;ne, le
+souvenir confus d'un cauchemar.</p>
+
+<p>Cependant, &agrave; mesure qu'il s'engageait dans les sapini&egrave;res, sous
+l'influence de cette brise presque froide qui pr&eacute;c&egrave;de la pointe du jour,
+et qui donne tant de lucidit&eacute; &agrave; la m&eacute;moire, l'image de Hiep-Hioup se
+levait dans le cr&eacute;puscule de son esprit. Cette image montait et
+grossissait comme l&agrave;-bas &agrave; l'horizon, derri&egrave;re des nu&eacute;es l&eacute;g&egrave;res, le
+disque rouge du soleil. Et il se rappelait bien des phases de son
+d&eacute;solant amour, mais les plus lointaines, pas celles des derniers jours,
+pas les &eacute;motions qui l'avaient jet&eacute; sur le flanc. Il se rapprochait
+cependant des sc&egrave;nes r&eacute;centes. Il allait se souvenir de la conversation
+avec sa m&egrave;re, du consentement accord&eacute; &agrave; son mariage, de sa supr&ecirc;me
+d&eacute;marche aupr&egrave;s de Hiep-Hioup.</p>
+
+<p>Et sa vaillance ressuscit&eacute;e &agrave; l'atmosph&egrave;re guillerette et saine de
+l'aube, diminuait, &agrave; pr&eacute;sent, &agrave; chaque pas.</p>
+
+<p>Un froissement prolong&eacute; de branches et de broussailles.... Quelque
+braconnier sans doute. Il redressa son arme, &eacute;paula, marcha dans la
+direction d'o&ugrave; venait la rumeur.</p>
+
+<p>Deux ombres sortirent d'un fourr&eacute; et galop&egrave;rent pour prendre le large.
+Dans l'individu mal rhabill&eacute; qui d&eacute;talait &agrave; toutes jambes, le garde
+reconnut le petit vacher, le dernier favori de Hiep-Hioup. Avant de la
+voir, il savait quelle &eacute;tait la seconde ombre....</p>
+
+<p>Et maintenant il se rappelait tout....</p>
+
+<p>&mdash;Halte! r&acirc;la-t-il.</p>
+
+<p>Quoique le gamin e&ucirc;t une forte avance sur sa compagne:</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;p&ecirc;che, petiot! cria-t-elle, ne craignant que pour lui.</p>
+
+<p>Elle-m&ecirc;me s'exposait, prenait son temps.</p>
+
+<p>Elle se retourna, tordit d'une main, pour la r&eacute;unir en torsade, sa
+longue chevelure de jais qui lui battait les hanches; releva de l'autre
+main son corsage d&eacute;graf&eacute;. Jakk&egrave; entrevoyait son sein brun et irritant.</p>
+
+<p>Les yeux humides, mal r&eacute;veill&eacute;e de la volupt&eacute;, elle &eacute;tait cruelle et
+d&eacute;sirable.</p>
+
+<p>Jakk&egrave; en oubliait le fuyard. D'ailleurs, sa premi&egrave;re balle ne
+l'atteindrait plus.</p>
+
+<p>Alors, rassur&eacute;e, capable de d&eacute;vouement pour le galopin vicieux ramass&eacute;
+au bord d'un champ, mais &eacute;ternellement mauvaise pour le garde, elle
+&eacute;clata de ce rire que Jakk&egrave; ne connaissait que trop. Il tira.</p>
+
+<p>Elle riait encore, en tombant, un trou sous la mamelle gauche.</p>
+
+<p>Hiep!...</p>
+
+<p>Hioup! lui resta dans la gorge.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="AUX_BORDS_DE_LA_DURME" id="AUX_BORDS_DE_LA_DURME"></a><a href="#table">AUX BORDS DE LA DURME</a></h2>
+
+<p class="droit"><i>A Eug&egrave;ne Demolder</i>.</p>
+
+
+<p>Qu'elle fut douce l'accord&eacute;onie aux bords de la flamande rivi&egrave;re en
+cette chaude apr&egrave;s-midi dominicale!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait au sortir de Hamme, pr&egrave;s du pont, tandis que nous &eacute;tions affal&eacute;s
+sur un banc &agrave; la porte de l'auberge.</p>
+
+<p>De la bi&egrave;re? Ah je buvais bien autre chose.</p>
+
+<p>La Durme, &agrave; mar&eacute;e basse, argent&eacute;e par le soleil; tellement argent&eacute;e que
+la vase m&ecirc;me paraissait lumineuse et m&eacute;tallique. En aval un chaland
+croustilleusement peintur&eacute; d'ocre et de bleu, virait lentement sur
+lui-m&ecirc;me comme p&acirc;m&eacute;, en attendant le retour du flot. Plus bas encore
+vers l'horizon, une petite voile brune. Et tout le long du chemin de
+halage, sur la digue, des aulnes un peu contrefaits mais si paternels!
+Quels talus herbeux, quelle perspective de prairies, travers&eacute;es de
+rideaux d'arbres, au frais gazon nouveau, dor&eacute;es de fleurs ou fleuries
+d'or comme les pr&eacute;s des tableaux mystiques o&ugrave; vient brouter l'agneau
+pascal.</p>
+
+<p>La chauss&eacute;e bord&eacute;e d'arbres est bien propice et ombreuse &agrave; souhait, mais
+quand le temps viendra de gagner Tamise, longer la m&eacute;andreuse rivi&egrave;re
+sera plus charmant encore, longer la rivi&egrave;re en &eacute;coutant tout &agrave; l'heure
+le trio pastoral de l'alouette, du loriot et du coucou, ou plut&ocirc;t en
+affectant de les &eacute;couter, car ce que j'&eacute;couterai m&ecirc;me lorsque je l'aurai
+laiss&eacute; loin derri&egrave;re moi, &agrave; des distances o&ugrave; auront expir&eacute; depuis
+longtemps les accents de ses pauvres poumons, ce sera l'accord&eacute;on
+chantant, aux bords de l'onctueuse et indolente rivi&egrave;re, aux bords de la
+Durme, donnant son chaud sommeil de l'apr&egrave;s-midi dominicale....</p>
+
+<p>Car cette halte pr&egrave;s du pont, fut le point culminant, la magistrale
+aventure de la journ&eacute;e.</p>
+
+<p>Tout voyage, toute vill&eacute;giature, tout exode de notre pauvre &ecirc;tre en
+qu&ecirc;te de plaisir ou d'oubli pr&eacute;sente une phase capitale, une p&eacute;riode de
+splendeur et de charme absolu, un centre d'&eacute;motion vers lequel
+convergent, accessoires, les autres heures et les autres mouvements de
+nos p&eacute;r&eacute;grinations. Mais tout l'effort de la vie ne sert-il pas &agrave; faire
+jaillir une pens&eacute;e et une action fatale? Le plus noble corps
+s'immortalise en un seul geste, l'&acirc;me ne prend qu'une seule fois son
+essor jusqu'&agrave; l'infini et l'amour le plus passionn&eacute; se r&eacute;sumera en un
+spasme plus tragique que l'&eacute;clair....</p>
+
+<p>Or, le moment m&eacute;morable de cette journ&eacute;e,&mdash;non, cet instant majeur de ma
+vie,&mdash;se pr&eacute;senta tandis que nous &eacute;tions assis sur le banc de l'auberge,
+au bord de la dormante Durme.</p>
+
+<p>Comment t'oublier mis&eacute;ricordieux sourire, rayon d'espoir envoy&eacute; &agrave; mon
+c&oelig;ur bris&eacute;, d&eacute;licieux viatique port&eacute; &agrave; mon agonie, vision de candeur
+qui me rendit mon &acirc;me!</p>
+
+<p>Cela dura quelques mesures d'une accord&eacute;onie aux bords de la paresseuse
+rivi&egrave;re des Flandres.... Survint un pauvre vieux colporteur de musique,
+qui, tout baiss&eacute;, nous demanda la permission de nous tricoter quelques
+morceaux de son r&eacute;pertoire. Et d&eacute;j&agrave;, rogues, nous lui avions fait signe
+de passer son chemin, lorsque les yeux de quatre jeunes gar&ccedil;ons group&eacute;s
+non loin de nous interc&eacute;d&egrave;rent pour le musicant navr&eacute;.</p>
+
+<p>Sur un geste qui le rappelait il tira gravement de son fourreau de serge
+l'accord&eacute;on coquettement entretenu, l'instrument barbare mais facile,
+cher au vagabond et au matelot, au saltimbanque, au po&egrave;te, aux poudreux
+p&eacute;lerins des banlieues dominicales, aux r&ocirc;deurs &agrave; l'aff&ucirc;t dans les
+terrains vagues, cet instrument qui s'accorde au murmure de l'eau au
+friselis des feuilles, &agrave; la marche des pieds nus, et aussi aux
+tr&eacute;pign&eacute;es des sabots &agrave; la danse, au choc des verres sous les tonnelles,
+aux jurons et aux hourvaris dans les guinguettes, et parfois au
+cliquetis des couteaux.</p>
+
+<p>Le virtuose, aimant&eacute; sans doute par l'envie na&iuml;ve qu'ils avaient de
+l'entendre, s'installa en face des quatre gamins.</p>
+
+<p>Ceux-ci, attentifs, s'&eacute;taient rang&eacute;s l'un &agrave; c&ocirc;t&eacute; de l'autre, les bras
+crois&eacute;s, comme &agrave; l'&eacute;cole. Je ne sais quel arr&ecirc;t dans l'espi&egrave;glerie et
+dans la turbulence de ces petiots, &agrave; l'&acirc;ge des premiers communiants,
+ajouta d'embl&eacute;e une saveur au charme de cette fruste musique. La ferveur
+avec laquelle ils l'&eacute;coutaient, me rendit pr&eacute;cieuse et touchante, au
+point de r&eacute;gler les battements de mon c&oelig;ur &agrave; ses notes saccad&eacute;es, cette
+mis&eacute;rable cantil&egrave;ne brutalement rythm&eacute;e, hoquetante, que tordaient et
+secouaient les doigts osseux de cet artiste de grand chemin!</p>
+
+<p>&Eacute;tait-ce l'expression ravie des quatre jeunes visages rapproch&eacute;s en une
+b&eacute;atitude commune, qui pr&ecirc;tait cette intense vertu &agrave; une romance de
+bouis-bouis et l'&eacute;galait aux plus sublimes &eacute;panchements de Schumann ou
+de Wagner?</p>
+
+<p>A cause de la mar&eacute;e basse la Durme argent&eacute;e coulait &agrave; rebours, l'Escaut
+capricieux refoulait le tribut de son humble affluent. On aurait dit que
+le soleil taquin la caressait &agrave; rebrousse flots et ces flots me
+semblaient faits des larmes, des chaudes et na&iuml;ves larmes de cette
+musique fondante aux ardeurs du midi, mais plus encore attendrie,
+lubrifi&eacute;e, aux yeux extatiques et sans mensonge de ces quatre petits
+paysans.</p>
+
+<p>L'un de ces gar&ccedil;onnets, le plus grand, celui que les autres entouraient
+d'un respect myst&eacute;rieux et magn&eacute;tique, me parut concentrer la beaut&eacute; et
+la signification de ce pieux moment dominical. Il souriait vaguement, et
+un peu pensif, d'un si mutin sourire que je n'aurai plus jamais apr&egrave;s
+cela le courage de blasph&eacute;mer la vie et la cr&eacute;ation. Ce sourire me fait
+croire aux anges. Qui remercier pour la pri&egrave;re et le baume que m'a
+transmis le simple pli de ces l&egrave;vres d'adolescent!</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait endimanch&eacute; ce petit paysan, v&ecirc;tu de noir, en manches de
+chemise, le col pris dans un carcan empes&eacute;, mais il &eacute;tait si d&eacute;gag&eacute;, si
+souple, si gentil dans son costume pascal, son premier costume de petit
+homme, sa longue culotte de drap noir qui bridait ses formes
+harmonieuses, et son gilet coup&eacute; comme celui d'un grand!</p>
+
+<p>A un moment son visage fin et empli d'intelligence &eacute;mue se tourna vers
+nous, vers moi du moins, comme s'il voulait surprendre aussi sur mon
+visage le charme bizarre op&eacute;r&eacute; par cette musique de consolation.</p>
+
+<p>O mon bien aim&eacute; petit, que je ne vis que quelques minutes et que je ne
+reverrai jamais plus, n'avais-tu pas plut&ocirc;t devin&eacute; que ces accords me
+parvenaient sur la caresse de ton haleine, de ton regard azur&eacute;, sur
+l'&eacute;manation de ta chaude et printani&egrave;re pr&eacute;sence!</p>
+
+<p>Cher enfant, d&eacute;sormais ma hantise et mon obsession, c'est toi qui
+impr&eacute;gnais cette musique primitive de ton adolescence sur le point de
+s'&eacute;panouir, de l'&eacute;quivoque de ton &acirc;ge, de la m&eacute;lancolie de l'enfance que
+tourmente la pubert&eacute;, de l'irritation navrante et chatouilleuse de la
+s&egrave;ve en travail et c'&eacute;tait aussi en cette musique comme en toi, mon doux
+gar&ccedil;onnet, la troublante r&ecirc;verie, le repos un peu triste de cette
+apr&egrave;s-midi dominicale, les demi-confidences, les effusions latentes des
+premiers jours de mai, au bord de la paisible et voluptueuse rivi&egrave;re
+flamande!</p>
+
+<p>Au bord de la Durme j'ou&iuml;s cette ineffable musique, je respirai ce pur
+dictame qui avait pass&eacute; par l'&acirc;me ing&eacute;nue de cet enfant, je le respirai
+comme un &eacute;ph&eacute;m&egrave;re parfum des framboises apr&egrave;s une pluie d'orage,
+quelques minutes seulement&mdash;aux bords de la Durme! Que les jours me
+dureront ailleurs! Que n'ai-je pu m'endormir pour de bon, berc&eacute; par
+cette musique, enivr&eacute; par ce parfum d'enfant vierge, confondu dans sa
+nostalgie de baisers et de caresses, m'endormir, moins durement, aux
+bords de la Durme!</p>
+
+<p>J'&eacute;voque le mignon gar&ccedil;onnet aux grands yeux d'horizon vesp&eacute;ral, au
+front de po&egrave;te, aux cheveux un peu &eacute;bouriff&eacute;s avec ce pli qu'y font les
+doigts c&acirc;lins de la m&egrave;re....</p>
+
+<p>J'avais le c&oelig;ur plein de cr&eacute;puscule et sa vibrante beaut&eacute;, son ferment
+de jeunesse, la diane que battaient ses prunelles, me fit oublier tant
+de fun&egrave;bres couchers de soleil et de poignants couvre-feu sonn&eacute;s aux
+bivacs passionnels!</p>
+
+<p>Doux enfant, peut-&ecirc;tre ta destin&eacute;e sera-t-elle vulgaire, ta vie affair&eacute;e
+et mat&eacute;rielle, une lutte sordide pour le gain et le lucre, &acirc;pre et
+rageuse comme la marche que nous venions de fournir avant l'&eacute;tape de
+Hamme, au plein soleil, par des campagnes d&eacute;bois&eacute;es! Que deviendras-tu
+mon adorable petit brunet? Un rustre superstitieux et madr&eacute;, un
+f&eacute;tichiste doubl&eacute; d'un fourbe, un b&eacute;tail de plus dans la masse des
+brutes de la gl&egrave;be? Qu'importe. Je t'absous d'avance. Si cela t'arrive,
+tu ne seras pas responsable de cette d&eacute;ch&eacute;ance; un autre aura pris ta
+place ou ton c&oelig;ur, tu joueras le r&ocirc;le d'un autre. Une heure tu te
+surpassas, tu t'&eacute;rigeas au-dessus de tes semblables. Sois b&eacute;ni, en
+attendant, pour cette heure de gr&acirc;ce parfaite, cette heure o&ugrave; tu
+r&eacute;alisas ton myst&eacute;rieux id&eacute;al, o&ugrave; ton essence sublim&eacute;e m'&eacute;blouit l'&acirc;me
+comme une transfiguration; o&ugrave; tu te r&eacute;v&eacute;las sous les esp&egrave;ces de ce qu'il
+y a de plus suave et de plus s&eacute;duisant dans la vie, ou tu auras v&eacute;cu
+pour l'enchantement de mes derniers regards, pour &ecirc;tre mon salut d&egrave;s ce
+monde, pour m'administrer la derni&egrave;re gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>Car, quoi qu'on dise, la vie est longue, trop longue de la vieillesse et
+m&ecirc;me de la maturit&eacute;, et peu de minutes valent un souvenir et un regret?
+Tu me fis pardonner &agrave; tant de m&eacute;prises et de d&eacute;ceptions et gr&acirc;ce &agrave; toi,
+je crois, j'esp&egrave;re, j'aime encore. Tu resteras quoi que tu deviennes, le
+moment de pl&eacute;ni&egrave;re harmonie que je go&ucirc;tai avec la nature, aux bords de
+la Durme. Que me font celles ou ceux que tu aimeras, ou que tu croiras
+aimer; celles qui te trahiront, les initiateurs et les corrupteurs qui
+t'apprendront ce que repr&eacute;sente l'amour en la plupart des &ecirc;tres! Tu es
+meilleur &agrave; pr&eacute;sent que tous ceux que tu affectionneras, que tous,
+entends-tu! O je te le jure.</p>
+
+<p>Douleur, douleur, douleur! J'ai bien pleur&eacute; ce soir, j'ai pu pleurer
+enfin, et endormir, en songeant &agrave; la Durme, les douleurs longtemps
+endur&eacute;es. Ma fiert&eacute; boudeuse a &eacute;t&eacute; vaincue par ta conciliante beaut&eacute;,
+mon cher innocent. Tu m'as d&eacute;sarm&eacute; par les soupirs de ton &acirc;me musicale
+qui haletait fraternellement aux grossi&egrave;res &eacute;bauches de cette musique de
+pauvre. Toute mon amertume s'en est all&eacute;e au cours de l'eau, fondue sous
+la caresse de tes yeux, fondue avec du soleil, toute ma ranc&oelig;ur est
+tomb&eacute;e dans les flots de la Durme et je ne parlerai plus jamais de
+trahison et d'infid&eacute;lit&eacute;.... Ta douce image a pris la place de la
+derni&egrave;re apparence, du leurre affectif auquel je m'&eacute;tais laiss&eacute; prendre.
+C'en est fait, je mourrai sans grimace en ayant l'air de sourire &agrave; mes
+chim&egrave;res cruelles, car c'est ton charme r&eacute;dempteur que je me
+repr&eacute;senterai en ce moment du d&eacute;part, au moment de m'endormir....</p>
+
+<p>O doux enfant, aux cheveux ch&acirc;tains, aux grands yeux &eacute;th&eacute;r&eacute;s, aux l&egrave;vres
+rouges buveuses de m&eacute;lodies, sans que tu t'en doutes j'ai go&ucirc;t&eacute; ton
+plus doux baiser, une seconde tu t'es exhal&eacute; en moi, tu fus la note
+supr&ecirc;me de cette accord&eacute;onie....</p>
+
+<p>J'arroserai ton souvenir de mes plus intimes larmes, tu parfumeras mon
+arri&egrave;re-vie comme une goutte d'une essence tr&egrave;s subtile compos&eacute;e de la
+plus vivace floraison des &acirc;mes d'enfants, les &acirc;mes des petiots un peu
+songeurs, espi&egrave;gles sans malice, friands de musique funambulesque, et
+dont la beaut&eacute; chante et prie, embaume et console les voyageurs
+fatigu&eacute;s, les d&eacute;sespoirs, les amours trahies, en une p&acirc;moison du
+dimanche ensoleill&eacute;, l&agrave;-bas au bord de la Durme.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="GENTILLIE" id="GENTILLIE"></a><a href="#table">GENTILLIE</a></h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Le long du littoral, entre Nieuport et Dunkerque, les douaniers donnent
+la chasse &agrave; Kriel Pintloon dit l'Esprot &agrave; cause de sa petite taille et
+de son teint mordor&eacute;.</p>
+
+<p>Lorsque ch&ocirc;me son aventureux m&eacute;tier, Kriel, ordinairement terr&eacute; dans les
+dunes, quitte, &agrave; l'exemple des lapins, ses garennes sablonneuses, pour
+descendre dans les plaines fertiles du Veurne-Ambacht et ran&ccedil;onner les
+fermes &eacute;maillant la plaine. Il pr&eacute;l&egrave;ve la d&icirc;me sur la huche, le saloir,
+le poulailler et m&ecirc;me &agrave; en croire les grigous, sur le magot enfoui dans
+les myst&eacute;rieuses cachettes.</p>
+
+<p>Les d&eacute;pr&eacute;dations de Kriel lui ont ali&eacute;n&eacute; les terriens assez port&eacute;s
+cependant pour les irr&eacute;guliers de sa trempe auxquels ils servent souvent
+d'entremetteurs et m&ecirc;me de rec&eacute;leurs. Mais audacieux et bravache, vrai
+trompe-la-mort, Kriel se moque bien de leur mauvais gr&eacute;. Il m&eacute;prise trop
+le rustre s&eacute;dentaire et servile pour le m&eacute;nager et s'en faire un alli&eacute;
+et ne se fie depuis de longues ann&eacute;es, qu'&agrave; son complice &agrave; quatre
+pattes, son fid&egrave;le chien Dapper.</p>
+
+<p>Jamais il ne s'embrigada, non plus, comme un subalterne, dans le
+troupeau de ses pareils, sous les ordres d'un conducteur.</p>
+
+<p>Le soleil dispara&icirc;t sous l'horizon. Par couples les douaniers
+s'embusquent derri&egrave;re les haies.</p>
+
+<p>Attention! Un homme vient &agrave; passer dans le sentier voisin; la mine d'un
+valet de charrue regagnant le chaume o&ugrave; l'attend sa plat&eacute;e de pommes de
+terre. Personne ne songerait &agrave; soup&ccedil;onner ce porte-blaude qui d&eacute;ambule
+du pas le plus paisible, mains en poche, sifflant avec nonchalance la
+complainte de la derni&egrave;re kermesse. Et cependant ce pitaud n'est autre
+que notre Kriel. Quoi, ce boulot? Kriel, le fut&eacute; en personne. Pour la
+circonstance il est r&acirc;bl&eacute; et gu&ecirc;tr&eacute; de tabac, son bedon n'est qu'un
+bidon et sous l'enflure arrondie de sa blouse bleue il charrie une outre
+d'alcool flamand....</p>
+
+<p>Ou la nuit est sombre et pluvieuse.... Kriel arm&eacute; d'un court fusil et
+Dapper d'un collier &agrave; pointes, se glissent comme des ombres dans une
+maison isol&eacute;e. L'homme en ressort portant sur les &eacute;paules une charge
+attel&eacute;e comme le sac des fantassins. Il s'avance l'&oelig;il et l'oreille
+tendus, en d&eacute;crivant de bizarres zigzags le long des bois, dans les
+chemins creux, au fond des foss&eacute;s &agrave; sec, en &eacute;vitant avec soin les
+&eacute;claircies de la plaine, les c&ocirc;tes d&eacute;nud&eacute;es et les m&eacute;tairies dont le
+chien de garde signalerait le passant inconnu. Une silhouette suspecte
+se dessine au loin. Kriel se couche &agrave; plat ventre; Dapper tombe en arr&ecirc;t
+et s'efface de son mieux. On ne voit, on n'entend plus rien. C'&eacute;tait une
+fausse alerte. En avant! d&eacute;j&agrave; la fronti&egrave;re est franchie, le
+contrebandier traverse la p&eacute;rilleuse zone de la premi&egrave;re ligne; encore
+une lieue, rien qu'une lieue, et les voil&agrave; en s&ucirc;ret&eacute;, l'Esprot, son
+chien et leur marchandise.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s les &laquo;bons coups&raquo; l'&eacute;t&eacute;, musard insouciant, vautr&eacute; ou couch&eacute; sur
+le dos, au flanc des talus herbeux des canaux ou entre les mamelons des
+dunes, il passe des journ&eacute;es enti&egrave;res &agrave; s'&eacute;tirer les membres, tandis
+qu'alentour les grillons noirs et jaunes comme lui, r&acirc;clent leurs
+&eacute;lytres, et que l'humide et vibrant paysage semble se dissoudre par
+instants dans le blanc soleil fant&ocirc;me....</p>
+
+<p>Et souvent, en hiver, goguenard et d'humeur sociable, gardant
+l'incognito d'un prince, il parcourt le pays, au grand jour, s'&eacute;ternise
+dans les cabarets, au jeu de cartes lampe sec et ses mains ramassent et
+rabattent sans tr&ecirc;ve les cartes poisseuses. Et si d'aventure, apr&egrave;s les
+parties, la conversation s'engage sur les exploits attribu&eacute;s &agrave; l'Esprot,
+loin de perdre contenance et de s'esquiver, le matois, avec une verve
+intarissable, ench&eacute;rit encore sur ces hauts faits, et les partenaires
+haletants ne se doutent pas que c'est l'Esprot qui leur fait ses
+m&eacute;moires.</p>
+
+<p>&mdash;Kriel fraude par terre et par eau. Sur une bou&eacute;e, &agrave; peine plus solide
+qu'une all&egrave;ge il transporta jusqu'&agrave; Rouen, pour plus de cinq mille
+francs de tabac d'Harlebeke et de Roisin! raconte un p&ecirc;cheur de Coxyde,
+attabl&eacute; avec l'anonyme fraudeur.</p>
+
+<p>Et comme les autres &eacute;carquillent les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Peuh! Kriel accomplit bien autre chose! intervient le vantard. Il a
+travers&eacute; la mer de Gravesend &agrave; Dunkerque pour frauder des couteaux et
+des lainages d'Angleterre.</p>
+
+<p>Kriel ment et se moque de son auditoire, mais il prend plaisir &agrave; b&acirc;tir
+sa propre l&eacute;gende, &agrave; entretenir le prestige qu'il inspire. Il n'aurait
+garde de rectifier les portraits d'une laideur repoussante qu'on fait de
+sa personne.</p>
+
+<p>&mdash;On dit Pintloon fils du diable?</p>
+
+<p>Et Kriel d'ench&eacute;rir: &laquo;Non, c'est le diable m&ecirc;me! Moi, qui vous parle, je
+l'ai souvent rencontr&eacute; dans Adinkerque lorsqu'on le recherchait &agrave;
+Lombardzyde; on lui tendait des pi&egrave;ges sur l'estran et en m&ecirc;me temps on
+le signalait en pleine contr&eacute;e fertile; on le guettait sur mer et il
+op&eacute;rait &agrave; la c&ocirc;te.&raquo;</p>
+
+<p>Aussi, les vieux rajeunissent en son honneur les histoires de
+flibustiers, de loups-garous et de coureurs de gr&egrave;ves. Depuis l'&eacute;poque
+des chauffeurs, des grille-pieds, des bandes de Jan de Lichte et de
+Baekeland, on n'ou&iuml;t jamais parler d'un sc&eacute;l&eacute;rat plus subtil et plus
+audacieux.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>M&ecirc;me les amoureux, dans leurs t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te s'entretiennent du terrible
+bandit et les exploits de l'Esprot &eacute;meuvent les jeunes filles et les
+font se rapprocher peureusement du rus&eacute; coquin qui les narre.</p>
+
+<p>C'est souvent de ce gueux que Sander Bischbosch, surnomm&eacute; &laquo;Cierge de
+Neuvaine&raquo; par ceux de Lampernisse, tant il est droit et rond, parle &agrave; sa
+promise Gentillie, une des plus app&eacute;tissantes filles du village, avec
+ses tresses blondes, ses grands yeux d'un bleu sombre, un peu troubles
+comme l'oc&eacute;an, l'air sage et m&ecirc;me fier. Mais il faut croire que le bon
+Sander s'y prend maladroitement, car ses fr&eacute;quentes allusions &agrave; l'Esprot
+ne semblent pas alarmer la fillette potel&eacute;e.</p>
+
+<p>Chaque soir, au retour de son champ, assis sur Jabikel, son grand
+cheval flamand, qui charrie le tra&icirc;noir charg&eacute; tour &agrave; tour de la herse
+ou de la charrue, il met pied &agrave; terre devant la porte de Gentillie et
+entre dans la maison sous pr&eacute;texte de rallumer sa pipe. Et pour faire
+appr&eacute;cier la rudesse de son cuir de bon travailleur, il cueille dans
+l'&acirc;tre, entre ses doigts calleux, la braise dont il a besoin, et la met,
+sans se d&eacute;p&ecirc;cher, en contact avec le tabac. Gentillie ne se r&eacute;crie pas
+plus &agrave; cet exploit qu'au r&eacute;cit des aventures de Pintloon. Jamais elle ne
+tremble pour les durillons du faraud, et la main de son Sander
+flamberait comme celle de Mucius Sc&aelig;vola, avant qu'elle songe&acirc;t
+seulement &agrave; lui tendre les pincettes.</p>
+
+<p>Un gaillard, de l'avis de tout le monde, ce Sander Bischbosch, quoi
+qu'il soit un bien petit gar&ccedil;on devant Gentillie. Un qui n'a pas froid
+aux yeux! Peut-&ecirc;tre le seul paroissien de la paroisse qui ne reculerait
+pas &agrave; l'apparition de l'Esprot! Au contraire, il attend ce m&eacute;cr&eacute;ant de
+pied ferme, ne cesse-t-il de d&eacute;clarer &agrave; Gentillie, et voudrait bien se
+mesurer avec lui! Ah! si on le laissait faire! s'il &eacute;tait gendarme, le
+brave Sander!</p>
+
+<p>Fils unique, Cierge de Neuvaine poss&egrave;de de la terre au soleil, trois
+vaches &agrave; l'&eacute;table, sans parler du fameux Jabikel, le plus grand cheval
+du pays, le vrai support, le vrai chandelier qu'il faut &agrave; ce Cierge de
+Neuvaine.</p>
+
+<p>A la procession, le ferme gonfalonier plonge dans l'extase les filles du
+village, en portant, sans fl&eacute;chir les hanches la banni&egrave;re de sainte
+V&eacute;ronique.</p>
+
+<p>Aussi la m&egrave;re de Gentillie, femme positive dont la ferme p&eacute;riclite
+depuis la mort de son <i>baes</i>, Nonkel Verjans, pleure de joie en
+inventoriant et en supputant sur les doigts les richesses qui &eacute;cherront
+&agrave; sa fillette. La comm&egrave;re passe le temps &agrave; tourner et &agrave; retourner, en
+esprit, la belle robe bleue, de vraie soie, comme pour une reine, et le
+voile blanc, aussi long que celui d'une Notre-Gentille-Dame, et les
+lourds pendants d'oreilles, descendant jusqu'aux &eacute;paules, et toutes les
+merveilles dont Sander a promis d'adorner Gentillie dans quelques jours,
+aussit&ocirc;t apr&egrave;s la rentr&eacute;e des moissons.</p>
+
+<p>Cependant Gentillie garde sa contenance r&eacute;serv&eacute;e. &laquo;Ma fille a toujours
+&eacute;t&eacute; un peu timide!&raquo; dit la m&egrave;re Verjans. &laquo;C'est un agneau de douceur;
+vous verrez, Sander, quelle tendre <i>bazine</i> vous aurez l&agrave;!&raquo; En
+attendant, Sander voudrait bien la presser contre son gilet. Mais il a
+beau revenir &agrave; la charge et lui parler constamment de cette canaille de
+Pintloon, en donnant de grands coups de poing sur la table et en sacrant
+comme un cosaque, lui, le pieux xav&eacute;rien et l'&eacute;difiant congr&eacute;ganiste,
+Gentillie ne fait pas un pas pour venir chercher protection dans ses
+bras contre le d&eacute;testable m&eacute;cr&eacute;ant. Gentillie sursaute &agrave; ces explosions,
+mais regarde le braillard d'un air singulier, plus d&eacute;daigneux
+qu'admiratif.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Savez-vous quoi</i>? dit un jour la vieille Verjans &agrave; son futur
+gendre, vous avez l'air trop r&eacute;solu, trop cr&acirc;ne pour que Gentillie prenne
+peur &agrave; l'id&eacute;e d'une visite de l'Esprot. Vous lui communiquez votre
+vaillance et elle rougirait de para&icirc;tre si poltronne que ses pareilles
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; d'un m&acirc;le de votre esp&egrave;ce.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, la m&egrave;re! opina le grand gar&ccedil;on. Et il se promit de changer
+de tactique.</p>
+
+<p>Ce soir, &agrave; sa visite habituelle, concurrence faite &agrave; la salamandre
+l&eacute;gendaire, il d&eacute;goisa, mais sans jactance:</p>
+
+<p>&mdash;Les r&eacute;coltes rapporteront de l'or cette ann&eacute;e. Je n'aurai pas assez de
+mes greniers pour les loger. A condition toutefois que ce mis&eacute;rable....</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je vous dise une chose, Sander Bischbosch!
+l'interrompit cette fois Gentillie. Ce n'est pas pour vous chagriner,
+car vous &ecirc;tes un honn&ecirc;te gar&ccedil;on, mais &agrave; votre place je ne descendrais
+plus de cheval avant d'arriver &agrave; votre ferme du Dyck-Graaf, et je ne
+perdrais pas mon temps &agrave; faire des contes &agrave; une particuli&egrave;re qui ne veut
+pas se marier....</p>
+
+<p>Le pauvre Cierge de Neuvaine demeure camus, bouche b&eacute;e, comme s'il
+venait d'attraper un coup de soleil. La vieille m&egrave;re de Gentillie fait
+sauter dans le feu la pleine marmit&eacute;e de pommes de terre qu'elle
+n'entendait que secouer.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-elle dit, notre fille! Elle veut rire, Sander, pour s&ucirc;r? clame
+la vieille.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense ce que je dis! confirme Gentillie. Croyez-moi, tout est fini
+entre Sander et moi.</p>
+
+<p>Suffoqu&eacute;, l'amoureux ne trouve pas un mot &agrave; articuler, et apr&egrave;s quelques
+gloussements qui ne sortent pas, et de grands gestes dans le vide, il se
+retire, les jambes se d&eacute;robant sous lui, ployant pour la premi&egrave;re fois
+sous le faix, lui, le droit Cierge de Neuvaine!</p>
+
+<p>La veuve court pour le rappeler, mais Gentillie arr&ecirc;te sa m&egrave;re par le
+bras.</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, ma m&egrave;re! J'en tiens pour Pintloon et ne veut d'autre homme
+que celui-l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vocif&egrave;re la vieille paysanne, qui voit s'&eacute;crouler son r&ecirc;ve de
+fortune. Ah! g&eacute;mit la comm&egrave;re en sautillant de la chambre &agrave; la cour et
+de la grange &agrave; l'&eacute;table, tant ses bras et ses jambes lui d&eacute;mangent. Ah!
+c'est ce que nous verrons, ma fille!</p>
+
+<p>Et lorsqu'elle rentre dans la chambre, trouvant Gentillie toujours aussi
+sotte, aussi extravagante, voil&agrave; qu'elle ne parvient plus &agrave; se contenir
+et qu'elle se met &agrave; la battre &agrave; la tr&eacute;pigner, &agrave; la tra&icirc;ner par terre,
+sans que la grande bestiasse se d&eacute;fende et se r&eacute;volte, si bien
+qu'elle-m&ecirc;me doit s'arr&ecirc;ter, ext&eacute;nu&eacute;e, plus d&eacute;molie encore que
+l'impassible r&eacute;belle. Alors, la vieille se met &agrave; geindre, &agrave; se t&acirc;ter,
+comme si c'&eacute;tait sa fille qui l'avait battue.</p>
+
+<p>Le lendemain, elle essaie de gagner la t&ecirc;tue par la douceur:</p>
+
+<p>&mdash;Dis, mon enfant, dis-moi, il est venu ici ce r&eacute;prouv&eacute;, il t'a jet&eacute; un
+sort, raconte-moi tout, veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pond Gentillie qui n'a plus desserr&eacute; les dents depuis la
+veille, en jetant sur la paysanne son troublant et myst&eacute;rieux regard
+couleur de mer houleuse; non, dit-elle avec une farouche r&eacute;solution,
+Pintloon n'a jamais mis le pied chez nous....</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; l'as-tu vu alors, malheureuse? Parle.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai vu, ni entendu!... Je ne le connais que par tout le mal que
+le village raconte. Et pourtant il me semble que je l'ai toujours l&agrave;,
+devant les yeux. Et sa pens&eacute;e me remplit tout enti&egrave;re.... Et cela
+bourdonne dans ma t&ecirc;te comme la si douce musique de l'orgue et j'en
+suis toute parfum&eacute;e, comme si je m'&eacute;tais couch&eacute;e dans les foins.... Oui,
+plus ils le disent laid, repoussant et sordide, plus je me le repr&eacute;sente
+aimable, app&eacute;tissant, plein de rago&ucirc;t....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tais-toi, perdue! Oh! tu vois bien qu'il t'a ensorcel&eacute;e, le
+Lucifer! Sainte-Marie, c'est le diable m&ecirc;me qui parle par la bouche de
+mon innocente enfant!</p>
+
+<p>Et elle s'arrache des m&egrave;ches de cheveux gris, et tombe &agrave; genoux, et tord
+les bras vers le ciel.</p>
+
+<p>Cependant Gentillie s'ent&ecirc;te. Elle para&icirc;t sourde, aveugle, insensible &agrave;
+tout ce qui se passe autour d'elle. Exhortations, menaces, bourrades,
+autant de moyens essay&eacute;s en pure perte. C'est comme si plus rien n'avait
+prise sur son &ecirc;tre ensorcel&eacute;. Elle rappelle &agrave; Sander une maugrabine de
+la foire, une de ces boh&eacute;miennes acoquin&eacute;es avec l'enfer, qu'un
+sacripant de son esp&egrave;ce traversait de longues aiguilles &agrave; tricoter, sans
+que la m&acirc;tine perd&icirc;t une goutte de sang, ou pouss&acirc;t un g&eacute;missement ou
+f&icirc;t seulement la grimace....</p>
+
+<p>Il revient pourtant &agrave; la charge, le grand Sander. Il n'a garde de passer
+son chemin le soir, comme elle le lui a conseill&eacute;. Mais elle ne l'&eacute;coute
+m&ecirc;me pas.</p>
+
+<p>Alors, exasp&eacute;r&eacute;e, bazine Verjans ne la m&eacute;nage plus. Elle cong&eacute;die ses
+filles de basse-cour et impose &agrave; Gentillie les corv&eacute;es, les gros
+ouvrages, les labeurs rebutants.</p>
+
+<p>&mdash;Je briserai bien ta mauvaise t&ecirc;te! gronde la fermi&egrave;re aux abois. Tant
+pis, si c'est le seul moyen d'en d&eacute;loger le diable! Tu cr&egrave;veras ou tu te
+remettras avec Cierge de Neuvaine.</p>
+
+<p>En vain, elle lui a repr&eacute;sent&eacute; que cette rupture avec Sander entra&icirc;ne
+leur ruine et qu'elles vont devoir quitter la ferme et mendier par les
+routes. Cette extr&eacute;mit&eacute; n'a rien de redoutable pour Gentillie.</p>
+
+<p>Foul&eacute;e comme la derni&egrave;re des serves, elle peine, laboure, s'ext&eacute;nue
+vaillamment, sans une plainte, sans un mot, soutenue par on ne sait
+quelle force surhumaine.</p>
+
+<p>Cependant, la nouvelle de l'inqualifiable toquade de Gentillie
+s'&eacute;bruite, se propage, et engendre presque autant de scandale et de
+rumeur que les d&eacute;pr&eacute;dations de l'Esprot, quoique la m&egrave;re Verjans et le
+digne Sander aient tout fait pour cacher cette honte. Les veuves trop
+m&ucirc;res et les filles mont&eacute;es en graine qui avaient envi&eacute; &agrave; Gentillie les
+r&eacute;coltes prosp&egrave;res, les vaches laiti&egrave;res, la ferme du Dyck-Graaf, le
+grand cheval Jabikel, et surtout le superbe blondin qui porte si
+cr&acirc;nement l'&eacute;tendard de sainte V&eacute;ronique sans plier les reins, glosent
+et cancanent, et brodent &agrave; l'envi sur le compte de cette puante et s'en
+vont colportant toutes sortes de vilaines et atroces histoires.</p>
+
+<p>A les en croire, il ne s'agit pas de &laquo;simples imaginations&raquo; ou d'un
+califourchon: l'Esprot en personne vient bel et bien trouver Gentillie
+la nuit dans sa soupente. Il prend le chemin des toits comme les matous.
+Parbleu, cet exercice n'offre aucun danger aux amoureux de son esp&egrave;ce.
+Jef Maalbank affirme l'avoir &eacute;pi&eacute; et suivi un soir, comme le gaillard
+sortait de chez sa sorci&egrave;re, et comme ce Jef le suivait de pr&egrave;s et
+allait l'atteindre, le sacripant prit l'apparence d'un mulot et
+s'&eacute;vanouit dans une rigole.</p>
+
+<p>Sur les instances de la veuve Verjans, le cur&eacute; intervient pour rappeler
+la malheureuse au devoir et &agrave; la raison. La m&egrave;re demanda m&ecirc;me au sage
+pasteur de recourir aux exorcismes, mais celui-ci, moins cr&eacute;dule que ses
+ouailles, pr&eacute;tend que sur les &acirc;mes troubl&eacute;es une bonne parole exerce
+plus d'effet que les incantations d'un autre &acirc;ge. Et pourtant le digne
+pr&ecirc;tre &eacute;choue aussi dans ses tentatives quoiqu'il ait trouv&eacute;, pour
+&eacute;branler la monomanie de cette malheureuse, de ces accents &eacute;vang&eacute;liques
+qui illuminent et r&eacute;g&eacute;n&egrave;rent les consciences.</p>
+
+<p>Quant au grand Sandor, il court et r&ocirc;de dans la campagne, presque aussi
+fou que sa triste fianc&eacute;e; mais aussi agit&eacute; qu'elle est impassible. Il
+ne d&eacute;sesp&egrave;re pas encore de faire revenir Gentillie sur sa d&eacute;termination.
+En cachette, il voit la m&egrave;re, car il n'ose plus affronter la physionomie
+frigide et pleine d'aversion de son ancienne promise.</p>
+
+<p>Et, en secouant le poing, il a jur&eacute; de tuer cet ex&eacute;crable Pintloon.</p>
+
+<p>Naturellement, la maladie de la jeune Verjans ajoute &agrave; la c&eacute;l&eacute;brit&eacute; de
+l'insaisissable bandit. Plus que jamais on s'occupe de ses m&eacute;faits et de
+ses prouesses. Sur les conseils de Cierge de Neuvaine, pour que la
+malheureuse n'entende plus parler de ce damn&eacute; dont la r&eacute;putation lui a
+tourn&eacute; la t&ecirc;te, &agrave; bout de rem&egrave;des, la veuve se d&eacute;cide &agrave; s&eacute;questrer
+Gentillie dans sa soupente. Mais de son galetas la recluse surprend tout
+ce que les gens de la ferme se chuchotent sur l'Esprot, lorsque l'heure
+des repas les rassemble dans la salle d'en bas. Elle p&acirc;lit, seules ses
+pommettes s'enflamment comme si l'enfer lui soufflait constamment au
+visage le feu de ses forges &eacute;ternelles.</p>
+
+<p>La captivit&eacute; de Gentillie dure depuis une semaine, lorsqu'un soir,
+l'oreille coll&eacute;e &agrave; la trappe, elle entend causer Sander au pied de
+l'escalier, avec la <i>bazine</i> Verjans.</p>
+
+<p>Sander raconte d'un ton r&eacute;joui que cette fois on tient Kriel Pintloon,
+bloqu&eacute; dans les dunes non loin de Coxyde: &laquo;Pour lui couper toute
+retraite les p&ecirc;cheurs ont br&ucirc;l&eacute; l'all&egrave;ge avec laquelle l'aventureux
+gaillard se risquait sur les flots, quand on le serrait de trop pr&egrave;s. On
+a tir&eacute; des coups de fusil. Un soldat de la ligne a &eacute;t&eacute; tu&eacute; dans
+l'escarmouche. Apr&egrave;s avoir envoy&eacute; force mitraille au bandit, les
+traqueurs ont suivi une tra&icirc;n&eacute;e de sang. Mais apr&egrave;s une heure d'une
+course enrag&eacute;e, ils n'ont ramass&eacute; que le chien Dapper. Bless&eacute;e &agrave; mort,
+la maudite b&ecirc;te, au lieu de se tra&icirc;ner sur les pas de son ma&icirc;tre,
+s'&eacute;tait lanc&eacute;e d'un autre c&ocirc;t&eacute;, afin de d&eacute;pister les chasseurs. Gr&acirc;ce &agrave;
+cette ruse, l'Esprot n'est pas encore pinc&eacute;. Mais la chasse continue et
+il faudra bien qu'il se rende, &agrave; moins que le diable, son ma&icirc;tre, ne
+l'ait emport&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Brave Dapper! murmure Gentillie avec une sorte d'admiration envieuse.
+Et la mort du fid&egrave;le chien la d&eacute;cide: L'Esprot est seul &agrave; pr&eacute;sent.</p>
+
+<p>Ce m&ecirc;me soir elle attend que tout le monde soit couch&eacute;, puis elle
+enjambe la fen&ecirc;tre, tombe sur le fumier, se rel&egrave;ve sans s'&ecirc;tre fait de
+mal et s'engage dans la campagne.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Elle marche &agrave; l'aventure, tout droit, vers les dunes. Quelque chose
+l'avertit qu'elle arrivera encore &agrave; temps. Les battements de son c&oelig;ur
+redoublent, elle presse le pas, gravit les sablons: il doit &ecirc;tre l&agrave;.</p>
+
+<p>Ses suggestions ne l'ont pas tromp&eacute;e.</p>
+
+<p>Ext&eacute;nu&eacute; de fatigue, h&acirc;ve, poudreux, ensanglant&eacute;, &agrave; demi vautr&eacute;, dress&eacute;
+sur ses coudes, le menton dans les poings, sa canardi&egrave;re &agrave; port&eacute;e de la
+main, l'Esprot appara&icirc;t tout &agrave; coup &agrave; la jeune fille.</p>
+
+<p>C'est bien ainsi que Gentillie l'avait r&ecirc;v&eacute;. Brun, cr&eacute;pu, plus basan&eacute;
+qu'un p&ecirc;cheur de la c&ocirc;te, nerveux comme un lynx, efflanqu&eacute; comme un chat
+de goutti&egrave;re, des yeux aussi noirs mais aussi inflammables que la poix:
+le voil&agrave;, ce Kriel Pintloon, ce mauvais bougre! Et Gentillie trouve ce
+noiraud, ce s&eacute;cheron autrement magnifique que le grand Sander.</p>
+
+<p>En la voyant venir &agrave; lui, r&eacute;solue, foulant le terrain croulier d'un pied
+aussi s&ucirc;r qu'une coureuse de gr&egrave;ves, indiff&eacute;rente aux piq&ucirc;res des &eacute;pines
+noires et des argousiers, dans la clart&eacute; douteuse du matin, Kriel
+Pintloon se dresse d'un bond, atteint son fusil, &eacute;paule:</p>
+
+<p>&mdash;Hol&agrave;, que veux-tu? Que viens-tu faire ici?</p>
+
+<p>&mdash;Vivre avec toi! r&eacute;pond-elle avec simplicit&eacute;, comme si c'&eacute;tait chose
+convenue depuis longtemps entre eux. &laquo;C'est bien toi Pintloon?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est moi! Et apr&egrave;s? Les cent florins de la prime t'auraient-ils
+all&eacute;ch&eacute;e, par hasard? Dans ce cas tu as compt&eacute; sans ton homme, ma
+mie.... Allons, haut le pied ou je tire!</p>
+
+<p>&mdash;Je veux vivre avec toi! r&eacute;p&egrave;te Gentillie sans se laisser intimider.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;a, te moquerais-tu de moi? ricana le bourru. Vivre avec Pintloon!
+Tu n'est pas d&eacute;go&ucirc;t&eacute;e, la g&eacute;nisse? Pourquoi pas t'offrir tout de suite
+au diable.... Assez de balivernes! Allons, d&eacute;campe....</p>
+
+<p>Pour toute r&eacute;ponse elle continue de marcher vers lui.</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple! s'exclame Kriel. En voil&agrave; une qui a du toupet!</p>
+
+<p>Puis, comme elle le rejoint, apr&egrave;s l'avoir d&eacute;visag&eacute;e un instant: &laquo;Eh
+bien!&raquo; fait l'irr&eacute;gulier, d'un air perplexe, en se grattant l'oreille,
+lui, le gaillard qui ne s'&eacute;tonne de rien, &laquo;si c'est l&agrave; ta diablesse
+d'envie, et quoique toutes les femmes de la terre ne valent pas le chien
+que les salauds m'ont tu&eacute;; approche, et on verra!... Au fait, tu arrives
+peut-&ecirc;tre &agrave; propos.... Tu sais marcher &agrave; ce que je vois.... On me serre
+de pr&egrave;s; les bonnets &agrave; poils se vantent d&eacute;j&agrave; de me tenir! je cr&egrave;ve de
+faim...&raquo;</p>
+
+<p>Justement elle avait eu le bon esprit de se munir de son souper de
+prisonni&egrave;re et elle lui passe le quignon de pain noir. En le d&eacute;vorant &agrave;
+belles dents, il poursuivait sans m&ecirc;me la remercier:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout. Je vais manquer &agrave; mes engagements.... Veux-tu filer
+pour Adinkerque?... Demande Zele, dit la Tonne; mande-lui que tu viens
+de la part de l'Esprot. Il te remettra soixante kilos de Wervicq, avec
+lesquels tu t'arrangeras pour passer de l'autre c&ocirc;t&eacute;; d'ailleurs, il
+t'instruira en cons&eacute;quence; si j'en r&eacute;chappe, tu me trouveras chez la
+Tonne, &agrave; ton retour. Pour ta gouverne, les habits verts ont des fusils
+et leurs chiens des crocs. Salut et bonne chance.</p>
+
+<p>Sans rien dire, Gentillie d&eacute;vala de la butte.</p>
+
+<p>Lui se dirigea d'un autre c&ocirc;t&eacute;. Lest&eacute;, redevenu indiff&eacute;rent, sceptique,
+il sifflotait une bourr&eacute;e.</p>
+
+<p>Six jours se pass&egrave;rent. Parvenu encore une fois &agrave; d&eacute;pister ses
+traqueurs, l'Esprot se trouvait dans l'arri&egrave;re boutique de la Tonne &agrave;
+Adinkerque. Gentillie &eacute;tait en retard, mais l'Esprot ne s'inqui&eacute;tait que
+de la provision de tabac. L'aurait-elle vol&eacute;? se disait le
+contrebandier.</p>
+
+<p>Le septi&egrave;me jour, elle reparut souriante, radieuse, mais blanche comme
+une morte. Elle tra&icirc;nait la jambe et ses v&ecirc;tements de paysanne ais&eacute;e
+s'effilochaient &agrave; pr&eacute;sent comme ceux d'une bagasse.</p>
+
+<p>Avant de prendre le temps de la d&eacute;visager il l'interpella d'un ton
+rogue: &laquo;Ah! c'est toi? L&agrave;, vrai, ce n'est pas malheureux&raquo;. Puis,
+remarquant sa p&acirc;leur et le d&eacute;sordre de son &eacute;quipement: &laquo;Ah! ah! que
+dis-tu du m&eacute;tier, ma fine! Pas commodes les gabelous, hein? Heureusement
+que la perte n'est pas grande. C'est &eacute;gal, mauvais d&eacute;but, et si tu m'en
+crois, nous arr&ecirc;terons les frais...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompes! Ils ne m'ont rien pris. Voici l'argent....</p>
+
+<p>Kriel agrippe et compte rapidement la poign&eacute;e de num&eacute;raire, le coule
+dans son gousset, et, un peu radouci, examinant son auxiliaire:</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant ils t'ont trou&eacute; la peau.... Tu as les jupes pass&eacute;es &agrave;
+l'amidon rouge....</p>
+
+<p>&mdash;Peuh! leurs chiens m'ont fait des agaceries....</p>
+
+<p>&mdash;Et tu as pu leur &eacute;chapper....</p>
+
+<p>&mdash;Au moyen de ceci....</p>
+
+<p>Et elle lui montre un m&eacute;chant couteau de poche.</p>
+
+<p>Kriel daigne sourire d'un rire approbateur et m&ecirc;me s'informer encore des
+bobos faits &agrave; la petite:</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; es-tu bless&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;A la cuisse. Une simple &eacute;raflure....</p>
+
+<p>&mdash;Et cela ne t'emp&ecirc;chera pas de marcher?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que non!</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure.... En route, alors!</p>
+
+<p>Et c'est par ce coup d'essai que Gentillie obtint de pouvoir accompagner
+l'ombrageux Pintloon.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Elle le suivit toute d&eacute;guenill&eacute;e, pieds nus, tremblant la fi&egrave;vre,
+mettant &agrave; le servir, &agrave; deviner ses intentions un empressement qui ne se
+rel&acirc;chait pas; ambitieuse de lui faire oublier le chien Dapper, qu'il
+regrettait et dont il ne parlait jamais, en ses fr&eacute;quents acc&egrave;s
+d'humeur, sans tourner &agrave; l'avantage du quadrup&egrave;de la comparaison entre
+celui-ci et Gentillie.</p>
+
+<p>Elle lui &eacute;pargnait les risques et les corv&eacute;es; pour qu'il ne s'expos&acirc;t
+pas, c'&eacute;tait elle qui, en pays d&eacute;couvert, allait puiser de l'eau
+potable. Elle gueusait pour lui, d'&eacute;tape en &eacute;tape, ou se rendait m&ecirc;me en
+maraude.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle revenait les mains vides, apr&egrave;s avoir essuy&eacute; les rebuffades,
+les insultes, et m&ecirc;me les brutalit&eacute;s des paysans, ou apr&egrave;s des d&eacute;m&ecirc;l&eacute;s
+avec les gardes-c&ocirc;tes et les gabelous que ses attitudes louches et
+vagabondes commen&ccedil;aient &agrave; intriguer, son amant exasp&eacute;r&eacute; par les
+fringales, en proie &agrave; une col&egrave;re blanche, la battait sans piti&eacute;. Il la
+jetait par terre, la daubait en plein visage.</p>
+
+<p>Elle ne murmurait pas, ne d&eacute;tournait pas la t&ecirc;te, se laissait d&eacute;figurer;
+mais de grosses larmes coulaient de ses yeux fix&eacute;s sur lui avec une
+tendresse &agrave; toute &eacute;preuve. Il l'aurait tu&eacute;e qu'elle e&ucirc;t trouv&eacute; cette fin
+naturelle et, venant de ses mains b&eacute;nies, enviable.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait son chien de garde. Pendant que l'Esprot dormait &agrave; la belle
+&eacute;toile ou dans une grange mal ferm&eacute;e, elle faisait sentinelle mieux que
+ne l'e&ucirc;t fait Dapper. Elle en &eacute;tait arriv&eacute;e &agrave; oublier son sexe.
+D'ailleurs Pintloon ne lui t&eacute;moignait pas plus d'attention qu'&agrave; une
+b&ecirc;te.</p>
+
+<p>Ils v&eacute;curent des mois ainsi, souvent s&eacute;par&eacute;s par les exp&eacute;ditions. Jamais
+elle ne songea &agrave; profiter de la bifurcation de leurs routes pour
+s'arracher &agrave; cette servitude; au contraire, lui absent, elle se rongeait
+l'&acirc;me, angoiss&eacute;e, haletante apr&egrave;s son retour. Il la retrouvait douce,
+baiss&eacute;e, aimante, comme il l'avait quitt&eacute;e. Elle accourait et ob&eacute;issait
+au moindre signal; ne se plaignait jamais sous la charge; souvent foul&eacute;e
+et strapass&eacute;e comme une b&ecirc;te de somme. A part lui, Pintloon finissait
+par se f&eacute;liciter de cette acquisition.</p>
+
+<p>Il ne lui parlait que rarement ou s'il s'adressait &agrave; elle c'&eacute;tait pour
+la rabrouer.</p>
+
+<p>Cependant, une nuit d'hiver, &agrave; Dunkerque, comme ils se retrouvaient
+apr&egrave;s une exp&eacute;dition tr&egrave;s lucrative o&ugrave; elle s'&eacute;tait particuli&egrave;rement
+distingu&eacute;e, et que Pintloon s'&eacute;tait pay&eacute; le luxe d'un vrai lit dans une
+auberge &agrave; peu pr&egrave;s habitable du port, en entendant sa vigilante
+complice claquer des dents et grelotter sur le carreau, il c&eacute;da &agrave; un
+mouvement de piti&eacute;, et sans aucune id&eacute;e de paillardise, il l'appela
+aupr&egrave;s de lui, sous les draps.</p>
+
+<p>Respectueuse, un peu craintive, ne pouvant croire &agrave; une telle
+condescendance, elle h&eacute;sitait; alors il la somma par un juron. Toujours
+gr&acirc;ce &agrave; sa belle humeur, il se fit qu'en la sentant pr&egrave;s de lui, il
+commen&ccedil;a par la taquiner, puis s'&eacute;chauffant, la trouvant plus potel&eacute;e
+qu'il ne le croyait, pour la premi&egrave;re fois depuis leur vie commune, il
+la traita en femme, prodigalement; et cette nuit, tant fut immense la
+f&eacute;licit&eacute; de Gentillie qu'elle e&ucirc;t voulu agoniser contre sa poitrine.</p>
+
+<p>Le lendemain pourtant, il ne lui t&eacute;moigna pas plus d'&eacute;gards; elle, par
+contre, loin de se montrer exigeante, fut plus pr&eacute;venante et plus humble
+que jamais. Depuis ce rapprochement il la traitait &agrave; la fois en
+ma&icirc;tresse et en b&ecirc;te de somme. Les racl&eacute;es finissaient par des caresses
+et, r&eacute;ciproquement, les &eacute;treintes amoureuses d&eacute;g&eacute;n&eacute;raient en effroyables
+tueries.</p>
+
+<p>Mais pour mieux m&eacute;riter les faveurs du m&acirc;le, elle endurait les mauvais
+traitements du bourreau. C'&eacute;tait &agrave; la fois son souffre-douleur et son
+souffre-plaisir.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Cependant, &agrave; Lampernisse, le grand Sander se repr&eacute;sentait les formes
+d&eacute;sirables de la fugitive. Souvent il parlait de courtiser une autre
+paroissienne. Il n'aurait eu qu'&agrave; choisir. Il avait m&ecirc;me commenc&eacute; &agrave;
+exaucer les souhaits d'une belle soupirante. Mais le grand Jabikel
+continuait &agrave; s'arr&ecirc;ter &agrave; la porte de Gentillie. Alors Sander, mettant
+pied &agrave; terre, entrait et s'entretenait de l'enfant perdue, avec la veuve
+Verjans, et n'avait plus le c&oelig;ur &agrave; de nouvelles poursuites.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>C'&eacute;tait le troisi&egrave;me &eacute;t&eacute; que l'Esprot et Gentillie passaient ensemble.
+Un soir que la lune &eacute;clairait l'&eacute;tendue, un de ces soirs trop clairs,
+funestes aux travailleurs de l'ombre, Pintloon, amolli par la ti&eacute;deur
+parfum&eacute;e et chatouilleuse de l'atmosph&egrave;re avait trait&eacute; sa compagne avec
+une douceur plus continue que d'habitude. Peut-&ecirc;tre son c&oelig;ur allait-il
+enfin se fondre et payer autrement que d'amour mat&eacute;riel le d&eacute;vouement de
+sa compagne? Tout &agrave; coup le contrebandier dressa l'oreille et murmura
+avec une certaine sollicitude: &laquo;Ne bouge plus!... Ils viennent!&raquo;</p>
+
+<p>Gentillie n'eut que le temps de s'&eacute;tendre sur le dos parmi les
+gen&eacute;vriers, comme elle faisait en ces moments d'alerte, tandis que son
+homme courait se blottir plus loin.</p>
+
+<p>Mais on les avait vus! Pantelante, elle entendit des d&eacute;tonations; elle
+reconnut la voix br&egrave;ve et cors&eacute;e du vieux fusil de Kriel, le bruit d'une
+planche qu'on d&eacute;chire; puis d'autres coups de feu plus gr&ecirc;les, mais
+nombreux et r&eacute;p&eacute;t&eacute;s. Des lueurs blanches d&eacute;chiraient la nuit bleue. Une
+balle siffla non loin de sa cachette, et Gentillie aper&ccedil;ut, dans les
+rayons lunaires, Pintloon tr&eacute;buchant comme un ivrogne et s'appuyant &agrave; un
+buisson pour recharger son arme.</p>
+
+<p>&mdash;Foutu! murmura-t-il d'une voix rauque, en lui jetant un regard dont
+elle devait se rappeler la d&eacute;tresse m&ecirc;l&eacute;e de rage, et, vaincu, il
+s'abattit dans les hoyats.</p>
+
+<p>En le voyant tomber, les agresseurs, gendarmes et paysans, qui s'&eacute;taient
+tenus prudemment &agrave; distance, accoururent et l'empoign&egrave;rent &agrave; la fois. Le
+grand Sander, &agrave; la t&ecirc;te de quatre &agrave; cinq gars de Lampernisse, voulut
+l'achever &agrave; coups de sabots, comme une b&ecirc;te puante, mais Gentillie se
+jeta devant lui, avec un cri atroce, et Cierge de Neuvaine s'arr&ecirc;ta net,
+en se voilant la face, tant elle avait l'air d'un spectre.</p>
+
+<p>A l'aube, on charroya Pintloon, tout bless&eacute; qu'il &eacute;tait, par les routes
+vicinales dans un de ces tombereaux o&ugrave; les toucheurs alignent les veaux
+men&eacute;s au march&eacute;. Il s'agissait de le conduire &agrave; la prison de Bruges. On
+prit &agrave; peine le temps de panser sa blessure; &eacute;puis&eacute; par l'h&eacute;morragie, il
+gisait sans connaissance au fond de cette caisse, sur un peu de paille
+et, malgr&eacute; sa faiblesse, quoiqu'il n'e&ucirc;t pu seulement lever la main, les
+gendarmes l'avaient ligot&eacute;.</p>
+
+<p>A la nouvelle de sa capture, les ruraux, que son seul nom avait si
+longtemps terroris&eacute;s, s'ameutaient sur son passage. Aux &eacute;tapes, les
+badauds payaient la goutte aux gendarmes pour pouvoir s'approcher du
+brigand. Grimp&eacute;s sur les roues et l'&eacute;chelette, ils se penchaient,
+riaient &agrave; pr&eacute;sent de le voir si ch&eacute;tif, si piteux, si mis&eacute;rable, &agrave; la
+merci du premier venu. Ils s'enhardissaient &agrave; le pincer, &agrave; lui arracher
+un frison de cheveux et ses soubresauts de douleur les mettaient en
+joie, et ils se vengeaient par ces privaut&eacute;s de toute la chair de poule
+qu'il leur avait donn&eacute;e.</p>
+
+<p>A Lampernisse, l'arrestation du pendard d&eacute;cha&icirc;na une v&eacute;ritable kermesse.
+Des sarabandes se nouaient autour du tombereau d'infamie.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Wel! Wel!</i> C'&eacute;tait donc pour ce vilain moineau que Gentillie avait
+&eacute;conduit le cr&acirc;ne Sander Bischbosch, dit Cierge de Neuvaine! Et le
+rimeur de l'endroit ajouta &agrave; la complainte compos&eacute;e sur les exploits du
+&laquo;Fl&eacute;au de la Westflandre&raquo; un couplet de circonstance, dans lequel on
+associait Gentillie &agrave; la gloire du bandit: l'Esprote &agrave; son Esprot!
+Quelle honte! Quel opprobre!</p>
+
+<p>Seul Sander Bischbosch ne jubilait plus.</p>
+
+<p>Revenu de sa stupeur &agrave; la vue de sa mis&eacute;rable amante faite comme une
+br&ucirc;leuse de moissons, le bon Sander, incapable de rancune, avait voulu
+ramener Gentillie &agrave; la veuve Verjans, mais les gendarmes s'&eacute;taient
+interpos&eacute;s en exhibant un mandat d'arrestation lanc&eacute; aussi contre elle;
+complice de son d&eacute;testable amant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! folle, folle Gentillie, comment en &eacute;tait-elle arriv&eacute;e l&agrave;?
+Instrument d'un homicide et d'un voleur, elle, la promise du riche
+Sander Bischbosch qui se r&eacute;jouissait de la doter de plus de bijoux et
+d'atours que n'en poss&egrave;dent les madones les mieux achaland&eacute;es de la c&ocirc;te
+des Flandres.</p>
+
+<p>Gentillie, les mains attach&eacute;es sur le dos, marchait derri&egrave;re la
+charrette, entre les gendarmes. Elle se renfermait dans un mutisme
+d'idiote, et, habitu&eacute;e aux coups, elle ne sentait m&ecirc;me pas la crosse du
+soldat qui lui labourait de temps en temps les &eacute;paules. Elle ne
+tressaillait qu'en entendant le patient se plaindre et demander &laquo;&agrave;
+boire!&raquo;</p>
+
+<p>Quand la sinistre cavalcade traversa Lampernisse, Sander Bischbosch alla
+se r&eacute;fugier chez la vieille m&egrave;re de Gentillie et ne se montra pas, comme
+si c'&eacute;tait &agrave; lui de rougir et d'avoir honte.</p>
+
+<p>Et les honn&ecirc;tes gens bl&acirc;m&egrave;rent le pauvre gar&ccedil;on de s'&ecirc;tre rendu en un
+tel moment chez la m&egrave;re d'une voleuse.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Ce Sandor fut encore plus d&eacute;raisonnable en avan&ccedil;ant &agrave; la veuve Verjans,
+compl&egrave;tement ruin&eacute;e &agrave; pr&eacute;sent, un peu du bel argent destin&eacute; &agrave; Gentillie,
+pour payer l'avocat de cette indigne esp&egrave;ce. Le d&eacute;fenseur plaida
+l'inconscience de sa cliente et r&eacute;ussit &agrave; la faire acquitter apr&egrave;s trois
+mois de d&eacute;tention pr&eacute;ventive.</p>
+
+<p>Un matin, les gens de Lampernisse la virent rentrer au village, jaune,
+maigre, les yeux cern&eacute;s et creux. Et, &agrave; l'inexprimable scandale de toute
+la paroisse, elle portait sur les bras un petit diablotin cr&eacute;pu, noir
+comme un pruneau, aussi remuant qu'elle semblait &eacute;nerv&eacute;e. La digne
+prog&eacute;niture de Pintloon, rien que &ccedil;a! Absorb&eacute;e dans la contemplation de
+son petit, elle ne parut m&ecirc;me pas remarquer le hourvari que causait ce
+retour.</p>
+
+<p>Elle ne t&eacute;moigna aucune joie de son &eacute;largissement, mais accompagna
+machinalement sa m&egrave;re. Peut-&ecirc;tre e&ucirc;t-elle pr&eacute;f&eacute;r&eacute; partager le sort de
+son homme, condamn&eacute; aux travaux forc&eacute;s pour le meurtre du lignard?</p>
+
+<p>Les caresses de la vieille Verjans, qui sautait de joie, malgr&eacute; ses
+rhumatismes, dans la cour du Palais, apr&egrave;s l'acquittement, avaient
+laiss&eacute; Gentillie aussi indiff&eacute;rente que les corrections d'autrefois.</p>
+
+<p>Volontairement elle se confine avec son b&eacute;b&eacute; dans cette soupente d'o&ugrave;
+elle s'&eacute;vada, une nuit n&eacute;faste. Ne la rencontrant jamais et les sachant
+sans ressources, les bonnes gens pr&eacute;tendent qu'elle vague la nuit et
+continue le m&eacute;tier de son abominable amant. Et la r&eacute;probation frappe peu
+&agrave; peu la veuve aussi bien que la fille.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; les criailleries et les indignations, Cierge de Neuvaine, le
+riche fermier du Dyck-Graaf, continue de s'occuper de ces pauvres gens.
+Encore si ce n'&eacute;tait que par charit&eacute;; mais, croirait-on que, ensorcel&eacute; &agrave;
+son tour, il veuille encore du bien &agrave; cette fille-m&egrave;re! Et, ce qu'il y a
+de plus inconcevable, c'est que la p&eacute;core continue de le rebuter.</p>
+
+<p>Impatient&eacute; par sa froideur, le bonasse Sander se risque &agrave; lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Gentillie, tu m&eacute;riterais bien qu'on bris&acirc;t cette mauvaise t&ecirc;te
+pour le mal que tu t'es fait &agrave; toi-m&ecirc;me et &agrave; ceux qui t'aimaient!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! r&eacute;pond Gentillie. Mais si Dieu le voulait ainsi?</p>
+
+<p>Profitant de cette douceur encourageante, le digne Sander continue:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, si tu te repentais et essayais de redevenir brave et
+raisonnable, tout pourrait encore s'arranger. Oui, nous partirions, nous
+irions vivre ailleurs, loin des mauvaises &acirc;mes.... Gentillie, reviens &agrave;
+toi, n'auras-tu pas une bonne parole?...</p>
+
+<p>Mais elle, de hausser les &eacute;paules, de courir &agrave; son enfant, et
+d'embrasser ce fils de Pintloon avec une exaltation qui ne laisse plus
+aucun espoir au jeune fermier. Mordu de jalousie, il n'a pu retenir une
+exclamation de d&eacute;go&ucirc;t:</p>
+
+<p>&mdash;C'est &agrave; ce vilain Esprot que vont ces caresses!</p>
+
+<p>Malheureux Cierge de Neuvaine! Il est temps qu'il sorte. Elle lui
+arracherait les yeux!</p>
+
+<p>Quelques mois apr&egrave;s, la vieille mourut de chagrin. Il fallut vendre la
+bicoque, le lopin de terre et les instruments de labour. Les dettes
+pay&eacute;es, il ne resta plus &agrave; Gentillie que quelques &eacute;cus.</p>
+
+<p>Sans avoir rien communiqu&eacute; de ses intentions, elle quitta furtivement le
+pays, comme elle y &eacute;tait rentr&eacute;e, le poupon sur les bras, ne daignant
+pas m&ecirc;me se retourner pour voir une derni&egrave;re fois le chaume sous lequel
+elle avait dormi tant de nuits heureuses et o&ugrave; sa m&egrave;re venait de fermer
+les yeux pour de bon.</p>
+
+<p>Elle s'en alla demeurer &agrave; la ville aux environs de la prison o&ugrave; &eacute;tait
+enferm&eacute; Kriel Pintloon.</p>
+
+<p>Elle n'apercevait que les hautes fen&ecirc;tres &eacute;troites comme des meurtri&egrave;res
+et obstru&eacute;es d'&eacute;pais barreaux, trouant de leurs lignes noires la
+maussade muraille de briques sales.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle s'&eacute;ternisait sur le trottoir, le nez lev&eacute;, essayant de
+flairer derri&egrave;re laquelle de ces fen&ecirc;tres se morfondait son ma&icirc;tre, les
+sentinelles, dont elle contrariait la promenade de long en large, la
+repoussaient brutalement et r&eacute;pondaient par des charges &agrave; ses
+informations suppliantes.</p>
+
+<p>Pourtant une recrue, plus compatissante que les autres soldats du poste,
+apprit &agrave; la pauvresse que Pintloon avait &eacute;t&eacute; transf&eacute;r&eacute; de la prison
+cellulaire dans une maison de force au c&oelig;ur du pays, d'o&ugrave; il ne
+sortirait probablement que v&ecirc;tu de bois de sapin et les pieds en avant.</p>
+
+<p>Sa r&eacute;signation impr&eacute;vue &agrave; cette nouvelle ne fut pas la chose la moins
+d&eacute;concertante de la vie de l'Esprote.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre n'y croyait-elle pas?</p>
+
+<p>Quelle que f&ucirc;t son impression, elle continua de vaguer aux environs de
+la premi&egrave;re prison de Pintloon sans songer un instant &agrave; &eacute;migrer &agrave; sa
+suite.</p>
+
+<p>Son b&acirc;tard grandissait et, pour le nourrir et l'&eacute;lever, ses derniers
+&eacute;cus mang&eacute;s, elle chercha du travail.</p>
+
+<p>A pr&eacute;sent elle s'employait &agrave; rendre des services aux soldats du poste,
+aux ge&ocirc;liers, aux commis. Elle faisait les commissions, fourbissait les
+armes, astiquait les buffleteries ou rangeait le m&eacute;nage des guichetiers
+c&eacute;libataires.</p>
+
+<p>Elle finit par faire partie du grand &eacute;difice morose et d&eacute;sol&eacute;.</p>
+
+<p>Elle &eacute;prouvait une sorte de tendresse respectueuse pour les gendarmes
+qui avaient bless&eacute; et captur&eacute; son homme. Sentiment de grossi&egrave;re
+admiration pour la force arm&eacute;e et victorieuse. Les jours de f&ecirc;te,
+lorsqu'elle voyait les pandores en grande tenue, luisants, bien peign&eacute;s,
+la peau rose, moustaches cir&eacute;es, le colback irr&eacute;prochablement bross&eacute;, le
+baudrier blanchi &agrave; la craie, elle les d&eacute;vorait des yeux, fi&egrave;re d'avoir
+collabor&eacute; &agrave; ce gala. On aurait dit qu'elle essayait de se concilier ces
+soldats tout-puissants en faveur de son fils, &agrave; l'exemple des pauvres
+d&eacute;vots qui s'approvisionnent d'indulgences pour les jours de tentation.</p>
+
+<p>Mais lorsqu'elle les voyait certains soirs, au retour des exp&eacute;ditions,
+poudreux et couverts de sueur, l'air implacable, sabre au clair,
+cavalcadant aux c&ocirc;t&eacute;s des paniers &agrave; salade, et que leurs hautes
+silhouettes s'engouffraient, deux par deux, sous le portail b&eacute;ant et
+noir, et que les battues de leurs chevaux r&eacute;sonnaient dans le pr&eacute;au
+derri&egrave;re les murailles, elle gagnait peur, appelait le polisson qui
+jouait dans la rue, fermait sa porte &agrave; double tour et pressait le gamin
+contre elle avec une sollicitude et des angoisses de poule qui tremble
+pour son poussin.</p>
+
+<p>D'autres fois aussi lorsque, se prenant de dispute avec le fils de
+Gentillie, les m&eacute;chants voyous, pour le r&eacute;duire <i>&agrave; quia</i>, lui
+jettent &agrave; la face ce sobriquet d&eacute;shonorant: Fils d'assassin!
+Fils de voleur! Fils de l'Esprot!&raquo; la bougresse fonce comme une lionne
+sur la bande agressive, d&eacute;gage, en distribuant force taloches dans le tas,
+le gamin &eacute;cras&eacute; par le nombre, et ne rentre que lorsqu'elle les a mis en
+fuite &agrave; coups de pierre.</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Des ann&eacute;es se passent encore. Le fils de Pintloon devient un grand
+gar&ccedil;on, bien d&eacute;coupl&eacute;, de figure &eacute;veill&eacute;e, mais de mine r&eacute;fractaire
+comme celle de son auteur.</p>
+
+<p>Choy&eacute;, g&acirc;t&eacute; par sa m&egrave;re, il a contract&eacute; des habitudes de paresse et de
+d&eacute;bauche, boudant les m&eacute;tiers r&eacute;guliers et r&ecirc;vant bamboches et
+escapades.</p>
+
+<p>Les soucis et les tracas de la m&egrave;re redoublent.</p>
+
+<p>Et chez l'Esprote se produit ce sentiment bizarre: plus le gar&ccedil;on prend
+la taille, les habitudes du corps et la physionomie du condamn&eacute;, plus
+Gentillie se d&eacute;sint&eacute;resse du souvenir de son terrible amant.</p>
+
+<p>Son amour maternel se double d'une tendresse plus exasp&eacute;r&eacute;e, moins
+qui&egrave;te. Insensiblement Gentillie confond le jeune gars r&ocirc;deur de
+carrefours et batteur de pav&eacute;, le voyou pr&eacute;coce et impudent avec le
+hardi malfaiteur d'autrefois.</p>
+
+<p>Maintenant, lorsque devant elle on fait allusion au prisonnier, la rude
+travailleuse regarde son interlocuteur d'un air h&eacute;b&eacute;t&eacute; comme si elle ne
+savait pas ce qu'il veut dire et elle continue sa besogne.</p>
+
+<p>Une pi&egrave;ce administrative tombe chez elle, par la poste, et l'avertit
+officiellement du d&eacute;c&egrave;s du contrebandier. Pas plus de larmes qu'&agrave; la
+mort de sa m&egrave;re. Elle regarde son sacripant de fils, &agrave; l'air rogue et
+effront&eacute;, comme pour dire que ce tr&eacute;pas lui est &eacute;gal &agrave; pr&eacute;sent.</p>
+
+<p>Dans sa maladive faiblesse pour le gamin, elle ne sait quoi inventer
+pour le retenir aupr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>Elle n'a rien &agrave; lui refuser, elle se prive, se saigne pour lui, elle
+travaille nuit et jour, nettoie, &laquo;fait des quartiers&raquo;, ravaude, repasse;
+tout cela pour qu'il puisse aller boire, fumer dans les bouis-bouis et
+jouer au bouchon avec les bonneteurs et les jolis efflanqu&eacute;s de sa
+trempe. Elle le veut aussi propret, bien coiff&eacute; et bien chauss&eacute;.</p>
+
+<p>Elle entretient leur petit m&eacute;nage comme un nid d'amoureux; et toute
+vieille, fourbue, ratatin&eacute;e, courbatue, sa belle fleur de sant&eacute; et de
+femme fl&eacute;trie par les privations, les brutales aventures et les
+quotidiennes d&eacute;gel&eacute;es, elle redevient coquette, soigne sa mise, se
+nippe, s'attife, comme s'il s'agissait, pour elle, d'&eacute;pouser le gros
+Cierge de Neuvaine.</p>
+
+<p>Et tous ces frais de coquetterie, et toutes ces attentions s&eacute;duisantes,
+pour le jeune Esprot. Ah! n'est-ce pas ainsi qu'elle se repr&eacute;sentait
+Pintloon, le contrebandier, durant ses veilles mal conseill&egrave;res &agrave;
+Lampernisse, dans les t&eacute;n&egrave;bres de sa mansarde!</p>
+
+<p>Lass&eacute; par ces chatteries, et ces caresses, et ces baisers importuns, le
+jeune dr&ocirc;le ne se g&ecirc;ne pas pour la repousser durement; et comme elle
+insiste, peu &agrave; peu lui aussi prend l'habitude de la battre.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re fois que le vaurien s'oublia &agrave; ce point, la pauvre femme se
+mit &agrave; rire: &agrave; pr&eacute;sent la ressemblance avec le pass&eacute; devient compl&egrave;te!
+L'autre Pintloon n'avait-il pas commenc&eacute; ainsi!</p>
+
+<p>Le gamin prit go&ucirc;t &agrave; l'exercice. Rentrait-il ivre, apr&egrave;s une perte au
+jeu, il passait son d&eacute;boire et sa col&egrave;re sur le dos de la pauvre femme.
+Et la r&eacute;signation presque extatique de ce mis&eacute;rable corps, renvers&eacute; et
+immobile, la pri&egrave;re de ces yeux, l'imploration sans rancune et m&ecirc;me sans
+impatience de cette bouche qu'il achevait d'&eacute;denter, ne faisaient que le
+mettre hors de ses gonds.</p>
+
+<p>Cependant le jeune coq tirait sur ses seize ans. Il s'amusait &agrave; des jeux
+plus agr&eacute;ables. Le poil lui venait aux l&egrave;vres. Et les polissonneries
+entre mauvais capons, manquant de rago&ucirc;t, il commen&ccedil;ait &agrave; pincer les
+petites gaupes du quartier.</p>
+
+<p>Un samedi, Gentillie rentrait ext&eacute;nu&eacute;e d'un terrible nettoyage dans une
+maison de la rue passante sur laquelle d&eacute;bouchait leur impasse. Oubliant
+les ampoules saignantes &agrave; ses pieds, et ses bras ouverts par les
+corrodantes lessives &agrave; l'eau de javelle, heureuse de rapporter un peu
+plus d'argent &agrave; son <i>fiston</i> et ma&icirc;tre, elle surprit le gaillard, vautr&eacute;
+sur son propre lit, avec une petite souillon du voisinage.</p>
+
+<p>Alors, emport&eacute;e par la col&egrave;re, aiguillonn&eacute;e par une monstrueuse
+jalousie, son instinct maternel s'&eacute;tant perverti, et devenant une
+v&eacute;ritable app&eacute;tence d'amoureuse, elle se jeta entre eux, au grand
+&eacute;bahissement des polissons.</p>
+
+<p>Pr&eacute;coce comme il l'&eacute;tait, le jeune Pintloon n'eut pas de peine &agrave;
+comprendre cette anomalie. La fureur de la pauvre femme &eacute;tait si
+risible, sa triste mine si falote, que ce devint un divertissement pour
+le jeune dr&ocirc;le de provoquer des sc&egrave;nes de jalousie entre les tortillons
+des ruelles environnantes et la pitoyable Gentillie.</p>
+
+<p>Les guenuches rigolaient aussi comme des petites folles, et se pr&ecirc;taient
+volontiers aux inventions scabreuses de leur galant.</p>
+
+<p>Une fois les cyniques questionnaires attach&egrave;rent la vieille au pied du
+lit, et d&eacute;braill&eacute;s et d&eacute;poitraill&eacute;s, se livr&egrave;rent, sous ses yeux, aux
+&eacute;bats les plus lestes.</p>
+
+<p>La maniaque poussait des petits aboiements plaintifs de jeune chien &agrave;
+l'attache; et les m&eacute;chants gamins pouffaient tellement que leurs d&eacute;duits
+devenaient un simple simulacre.</p>
+
+<p>Ing&eacute;nieux, de jour en jour ils raffin&egrave;rent leurs pers&eacute;cutions.</p>
+
+<p>Mais un soir qu'ils l'avaient taquin&eacute;e plus que de coutume, le gars
+revenant d'une partie de garouage, trouva la folle toute pelotonn&eacute;e,
+comme une boule. Il la secoua avec sa douceur habituelle: &laquo;H&eacute;! la
+vieille rosse!&raquo;</p>
+
+<p>Elle ne bougeait plus; elle enfon&ccedil;ait sa t&ecirc;te grise dans un paquet de
+guenilles; frusques roussies par le contrebandier ou d&eacute;froques us&eacute;es et
+tach&eacute;es par l'enfant.</p>
+
+<p>Ces hardes &eacute;taient tremp&eacute;es de larmes, atti&eacute;dies de baisers; et
+Gentillie avait fini par y noyer tout doucement son dernier souffle.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="COMMUNION_NOSTALGIQUE" id="COMMUNION_NOSTALGIQUE"></a><a href="#table">COMMUNION NOSTALGIQUE</a></h2>
+
+<h3>(TRANSPOSITION D'UN AIR CONNU)</h3>
+
+<p class="droit">
+Oui, s'est bien l&agrave; le proc&eacute;d&eacute; inconscient<br />
+qui caract&eacute;rise mes propres<br />
+&eacute;crits: l'amour de ce que l'on fait,<br />
+cette intensit&eacute; de sentiment qui frissonne<br />
+sous des phrases en apparence<br />
+banales, cette nature de peintre<br />
+flamand qui fait que tout ce que notre<br />
+plume touche, prend l'aspect et la<br />
+couleur d'un tableau....
+</p>
+<p class="smcap droit noindent">
+Henri Conscience<i>&agrave; l'auteur de</i>
+</p>
+<p class="moins droit">
+<i>sa biographie 21 juillet 1881</i>.<br />
+</p>
+
+
+<p>S'il n'existe point de mal comparable &agrave; la nostalgie, qu'on se
+repr&eacute;sente ce supplice: endurer l'exil dans son propre pays. Cette
+peine, que ne conna&icirc;tront jamais les inconscients b&acirc;tards et les
+papillons cosmopolites, ronge et d&eacute;vore, comme une consomption morale,
+beaucoup d'alti&egrave;res et nobles &acirc;mes, seuls enfants l&eacute;gitimes de la
+patrie.</p>
+
+<p>Le po&egrave;te Barth&eacute;lemy Welaan fut un de ces patients. Qui n'a connu ce
+Flamand endurci et militant dont la t&ecirc;te majestueuse et inqui&eacute;tante
+tenait &agrave; la fois du mufle l&eacute;onin et de la hure du sanglier? En ses
+derniers jours, lorsque personne de son entourage ne se doutait encore
+de la fin prochaine de ce lutteur, il nous confessa ou plut&ocirc;t il nous
+permit de deviner, &agrave; travers sa superbe enveloppe physique, le mal
+incurable qui devait arr&ecirc;ter les battements de son c&oelig;ur. Son &eacute;tat
+critique transpira dans une circonstance solennelle que j'essaierai de
+rapporter avec une pi&eacute;t&eacute; digne de cette grande m&eacute;moire.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions quatre &agrave; cinq artistes, r&eacute;unis chez lui par les hasards de
+la rencontre, qui discutions, rompions des lances, entassions force
+paradoxes, d&eacute;raisonnions avec prodigieusement d'esprit.</p>
+
+<p>Le vieux Welaan, indulgent, l'&oelig;il vif, la main caressant sa longue
+barbiche de patriarche, prenait plaisir &agrave; ces passes d'armes, lorsque
+l'un de nous, assez &eacute;pris d'exotisme, commit l'imprudence de jeter, en
+l'accolant &agrave; une &eacute;pith&egrave;te d&eacute;daigneuse, le nom d'Henri Conscience parmi
+notre carnage de r&eacute;putations usurp&eacute;es.</p>
+
+<p>Tudieu! il e&ucirc;t fallu voir se redresser notre h&ocirc;te. C'en &eacute;tait fait de
+l'&eacute;tourdi d&eacute;nigreur, tant d'indignation ardait dans les prunelles grises
+du po&egrave;te! Mais son poing ne tomba que sur la table. Il y eut un
+tintinabulement de verres &agrave; bi&egrave;re, et les derni&egrave;res syllabes d'une de
+ces formidables mal&eacute;dictions thioises mugirent comme un tonnerre
+lointain. Un simple &eacute;clair de chaleur: la foudre n'&eacute;clata pas. Le large
+front irrit&eacute; de Welaan reprit sa gravit&eacute; sereine et un peu m&eacute;lancolique
+des horizons septentrionaux. Puis, presque repentant de cette vell&eacute;it&eacute;
+de violence, se rendant compte des &eacute;gards qu'il devait &agrave; l'inexp&eacute;rience
+de son juv&eacute;nile interlocuteur, il l'interpella sur un ton de triste
+reproche o&ugrave; per&ccedil;ait comme de la compassion:</p>
+
+<p>&mdash;Henri Conscience! Ne blasph&eacute;mez pas ce nom, jeune homme! Vous ignorez
+l'&oelig;uvre de ce g&eacute;nie, de ce bon g&eacute;nie de <i>notre</i> Flandre.</p>
+
+<p>Notre intr&eacute;pide, mais un peu t&eacute;m&eacute;raire ami, ne se tint point pour
+battu:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, mon cher ma&icirc;tre. J'ai lu des traductions de ce grand homme.
+Minces! ses romans! Troubadours et pleurnichards. Beaucoup de bleu et de
+vert quelconques; pas l'ombre de coloris local. Ni terroir, ni racines.
+Ses paysages: des bo&icirc;tes de Nurenberg; ses personnages: d'impersonnels
+fantoches taill&eacute;s dans le m&ecirc;me buis et au m&ecirc;me couteau par les
+pensionnaires des Centrales; ses amoureux: de radieux b&eacute;ats de
+keepsakes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les traductions! Voil&agrave; les cons&eacute;quences de la traduction!
+interrompit Welaan. Tenez, voulez-vous avoir une id&eacute;e de l'&oelig;uvre de
+Conscience, de l'<i>esprit</i> de l'&oelig;uvre?</p>
+
+<p>Ce disant, il alla vers sa biblioth&egrave;que et en retira une plaquette aussi
+us&eacute;e, aussi jaunie que le paroissien d'une d&eacute;vote indigente.</p>
+
+<p><i>Rikke-Tikke-Tak</i>! Voici qui convient. Quelques pages suffiront pour ma
+d&eacute;monstration. Je ne verserai pas dans l'erreur&mdash;pour rester poli&mdash;que
+je reproche aux traducteurs fran&ccedil;ais de Conscience, en traduisant phrase
+par phrase et mot par mot la m&eacute;dullaire prose flamande. Non, je
+transposerai cette nouvelle &agrave; votre intention; je vous la raconterai
+telle que je la sens, je vous la ferai lire entre les lignes &agrave; l'aide
+d'&eacute;quivalents fran&ccedil;ais.... L'&eacute;preuve vous convient-elle?</p>
+
+<p>Tous, sans en excepter le blasph&eacute;mateur, nous protest&acirc;mes de notre
+curiosit&eacute; et, &agrave; la fa&ccedil;on d'un pr&eacute;dicateur s'inspirant d'un texte
+&eacute;vang&eacute;lique, Welaan consulta les premi&egrave;res pages du livre et commen&ccedil;a,
+lentement, presque en psalmodiant:</p>
+
+<p>&mdash;Dans un site quiet et amorti de Campine, entre deux villages que le
+conteur appelle Desschel et Ralleghem, se dresse une ferme qui ne dirait
+rien au passant non initi&eacute;. Sous son rev&ecirc;tement de plantes grimpantes,
+la fa&ccedil;ade perc&eacute;e de deux fen&ecirc;tres glauques offre la physionomie d'une
+a&iuml;eule qui sommeille, cligne des yeux, dodeline du chef derri&egrave;re les
+dentelles de ses coiffes. La porte-charreti&egrave;re s'ouvre sur l'&eacute;table o&ugrave;
+des vaches luisantes ruminent, dans un clair obscur mordor&eacute;; les poules
+picorent les restes de la p&acirc;t&eacute;e du chien de garde; une perch&eacute;e de
+pigeons couronne le toit de glui et, dans l'air vif, le purin s'&eacute;vapore
+comme une cassolette.</p>
+
+<p>Le bonnet d'une fille de ferme para&icirc;t au-dessus de la haie et bat des
+ailes comme un grand papillon blanc. La voix rude d'un gars se m&ecirc;le au
+cahot d'un attelage qui roule vers la ferme, toujours pr&ecirc;t &agrave; s'enliser
+dans le sable. &Ecirc;tres et choses font relativement peu de bruit, ne se
+mouvent que lentement, comme &agrave; regret, et la nuit r&eacute;duit facilement
+cette activit&eacute; d&eacute;risoire, &agrave; un silence absolu....</p>
+
+<p>Immense, la plaine investit la borde solitaire:</p>
+
+<p>C'est d'abord un courtil plant&eacute; de pommiers avares, puis des pacages
+bourbeux o&ugrave; s'&eacute;panche un avorton de ruisseau escort&eacute; de quelques aulnes;
+alors seulement commencent les garigues, les sablons tach&eacute;s de gen&ecirc;ts
+d'or, les nappes de bruy&egrave;res vineuses, le tout tremp&eacute; dans une
+atmosph&egrave;re toujours humide, dans des vapeurs d'opale qui se d&eacute;gradent &agrave;
+l'infini.</p>
+
+<p>Aux premi&egrave;res ann&eacute;es du r&egrave;gne de Napol&eacute;on le Grand, de fort grand matin,
+il y avait toujours dans la chambre principale de la ferme une
+int&eacute;ressante jeune fille aux yeux presque trop grands et trop noirs pour
+un visage si allong&eacute;.</p>
+
+<p>Assise dolente, devant son rouet, elle chantonnait un refrain dont le
+rhythme fougueux et les paroles martiales contrastaient &eacute;trangement avec
+la voix ch&eacute;tive de la fileuse:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Ric-tic Attaque</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Ric-tic Atout</i>!</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Hauts les bras</i>!</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Chauds les fers</i>!</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Francs les coups</i>!</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Ric-tic! Atout</i>!...</span><br />
+</p>
+
+<p>R&eacute;guli&egrave;rement, en descendant &agrave; son tour, la fermi&egrave;re gourmandait sa
+servante, une enfant abandonn&eacute;e, une orpheline, et non contente
+d'exploiter son malheur, de l'outrer comme une b&ecirc;te de somme, la m&eacute;g&egrave;re
+s'oubliait jusqu'&agrave; la molester.</p>
+
+<p>Il advint que le chien aveugle fut trouv&eacute; mort de vieillesse un matin
+dans sa niche. Du coup, l'avare bazine imputa cette crevaison &agrave; la
+n&eacute;gligence de la pauvre Lena et pour ch&acirc;tier la pr&eacute;tendue coupable, elle
+imagina de lui faire remplir l'office de la brute:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fain&eacute;ante bourrique! Tu as laiss&eacute; mourir de faim le pauvre Spits!
+Eh bien, pour t'apprendre, c'est toi qui le remplaceras et au lieu de
+t'endormir sur ton rouet, tes pattes feront tourner le moulin &agrave; battre
+le beurre!</p>
+
+<p>Pour la premi&egrave;re fois, la passive Lena regimbe. C'est trop d'ignominie &agrave;
+la fin! Devant cette r&eacute;sistance impr&eacute;vue, la fermi&egrave;re &eacute;cume de col&egrave;re,
+s'&eacute;lance sur la rebelle, la renverse, la roue de coups. La victime se
+laisse tra&icirc;ner sur la dalle, inerte, trop faible pour se d&eacute;fendre mais
+trop fi&egrave;re aussi pour se plaindre, et pr&ecirc;te &agrave; mourir plut&ocirc;t que de
+consentir &agrave; cette abjection.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, au moulin, la chienne! Tu y passeras.... Duss&eacute;-je t'y pousser
+&agrave; coups de fouet.</p>
+
+<p>Mais soudain un troisi&egrave;me personnage se pr&eacute;cipite dans la pi&egrave;ce et
+d&eacute;gage la victime en empoignant vigoureusement la fermi&egrave;re par le bras.</p>
+
+<p>C'est Jan, le jeune baes, le fils unique de la veuve Daelmans: un solide
+blondin de dix-sept ans, t&ecirc;te ronde, physionomie &agrave; la fois douce et
+volontaire, des yeux bleus pleins de foi, des narines o&ugrave; palpite
+l'esp&eacute;rance, des l&egrave;vres d&eacute;bordant de charit&eacute;; la chair muscl&eacute;e, les
+membres &eacute;pais et solides; toute sa personne attachante dans sa
+gauch&eacute;rie m&ecirc;me et dans sa saine frustesse.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait en train d'atteler son cheval &agrave; la charrue et le bruit de cette
+tuerie l'a rejoint dans la cour.</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas honte, ma m&egrave;re! dit-il en s'empressant de relever
+Lena. &Eacute;coutez bien, je suis las de ces horreurs et c'est la derni&egrave;re
+fois que je vous menace: si jamais vous levez encore la main sur cette
+pauvresse, je vous abandonne; oui, je le jure....</p>
+
+<p>Il va s'engager par un terrible serment, mais Lena lui met la main sur
+les l&egrave;vres: &laquo;Merci, Jan, fait-elle, c'est fini &agrave; pr&eacute;sent!&raquo;</p>
+
+<p>Et, sans ajouter une plainte, elle se rend &agrave; l'&eacute;table, d&eacute;tache la
+g&eacute;nisse, et la m&egrave;ne, le long du foss&eacute;, vers le p&acirc;turage.</p>
+
+<p>A l'endroit o&ugrave; la bruy&egrave;re inculte rejoint les prairies mar&eacute;cageuses, se
+trouve un renflement de terrain plant&eacute; d'un h&ecirc;tre. Lena s'assied au pied
+de l'arbre, l&acirc;che la longe de la b&ecirc;te, et machinalement, ses l&egrave;vres
+rythment le refrain bizarre:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Hauts les c&oelig;urs</i>!</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Chauds les fers</i>!</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Francs les coups</i>!</span><br />
+</p>
+
+<p>Les heures de la matin&eacute;e s'&eacute;coulent sans qu'elle s'en inqui&egrave;te. Elle
+oublierait de manger si Jan, son protecteur, ne lui apportait quelques
+aliments.</p>
+
+<p>Depuis longtemps ils se voient tous les jours ainsi, en t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te,
+assis c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te sur ce tertre, &eacute;changeant de na&iuml;ves confidences.</p>
+
+<p>Le jeune paysan la trouvant encore toute boulevers&eacute;e des avanies du
+matin, prend ses mains dans les siennes et s'efforce de la consoler: &laquo;Oh
+non, Lena.... Tu ne souffriras plus. Ma m&egrave;re m'a promis de ne plus te
+toucher.... Moi, je travaillerai un jour pour toi.... Mon affection
+rach&egrave;tera les torts des miens.... Patiente donc, pour l'amour de moi....
+Sache bien que si tu te laissais mourir on me coucherait bient&ocirc;t, &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de toi, au cimeti&egrave;re.... Ah! j'aurais tant de choses &agrave; te dire, mais je
+ne sais par quoi commencer. Je ne comprends rien moi-m&ecirc;me &agrave; ce que je
+ressens. Mon c&oelig;ur bat si vite!... Comme si j'&eacute;touffais.... Tiens, ce
+matin encore, en te voyant &eacute;chevel&eacute;e et toute meurtrie, j'aurais voulu
+avoir mille bouches pour te faire une robe de mes baisers, une robe
+balsamique qui aurait transform&eacute; les mauvais traitements de ma m&egrave;re en
+autant de suaves caresses!... Et m&ecirc;me maintenant je voudrais
+t'envelopper tout enti&egrave;re comme l'air ti&egrave;de qui tremble autour de
+nous.... Oh! ne t'effraie pas.... Il m'en faut moins pour &ecirc;tre heureux:
+Presser de temps en temps tes mains, te fr&ocirc;ler au passage, entendre
+seulement ta voix, te regarder et rester seul sans rien dire, sans
+bouger, aupr&egrave;s de toi....</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, cher Jan, j'endurerais toutes les haines de la terre &agrave;
+condition de garder ta seule affection.... Crois-moi, ce n'est pas
+seulement la sc&egrave;ne de ce matin qui me rend triste aujourd'hui.... Les
+champs semblent pleurer sur moi, et me parlent de s&eacute;paration....</p>
+
+<p>Quelques heures plus tard, un colonel de l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise chevauchait
+botte &agrave; botte avec son aide de camp &agrave; travers les landes de Desschel,
+lorsque tout &agrave; coup il arr&ecirc;ta son cheval en donnant des signes de la
+plus violente &eacute;motion. Au milieu du silence vesp&eacute;ral, une voix de femme
+s'&eacute;levait doucement et dans ce que chantait cette paysanne, le colonel
+venait de reconna&icirc;tre un refrain que lui-m&ecirc;me entonnait autrefois, en
+man&oelig;uvrant le soufflet, en battant l'enclume, en &eacute;tampant all&egrave;grement
+les fers des roussins, car ce soldat de fortune avait exerc&eacute; jadis &agrave;
+Westmalle le m&eacute;tier de mar&eacute;chal ferrant.</p>
+
+<p>En ces temps lointains, la pr&eacute;sence d'une gentille fillette, suivant
+avec une filiale admiration les nobles et plastiques travaux du
+forgeron, et r&eacute;p&eacute;tant, apr&egrave;s lui, le refrain martial, achevait de lui
+donner du c&oelig;ur &agrave; l'ouvrage. Mais le ferme travailleur perdit sa femme,
+et de chagrin se mit &agrave; boire, n&eacute;gligea son m&eacute;tier lucratif, m&eacute;contenta
+la client&egrave;le, si bien que la forge p&eacute;riclita et qu'un jour les gens de
+justice mirent dehors le pauvre rafal&eacute; et son enfant. Il se vendit &agrave; un
+recruteur et rejoignit l'arm&eacute;e du premier consul, apr&egrave;s avoir remis,
+avec l'argent de la prime, sa petite fille &agrave; des voisins.</p>
+
+<p>Plusieurs ann&eacute;es s'&eacute;coul&egrave;rent. D&eacute;j&agrave; grad&eacute;, l'&eacute;paulette &agrave; la manche et la
+croix des braves sur la poitrine, Karel Van Milghem revint au pays pour
+reprendre son cher d&eacute;p&ocirc;t, mais ses voisins avaient quitt&eacute; Westmalle, et
+personne ne savait ce qu'ils &eacute;taient devenus, eux et la fillette confi&eacute;e
+&agrave; leurs soins.</p>
+
+<p>Longtemps l'infortun&eacute; p&egrave;re parcourut les Pays-Bas, s'informa de sa
+Monique dans les bourgades les plus recul&eacute;es, interrogea les passants,
+visita vainement les orphelinats et les asiles. Toujours leurr&eacute;,
+toujours d&eacute;&ccedil;u, sans se laisser d&eacute;courager, il reprenait ses recherches &agrave;
+chaque tr&ecirc;ve que lui accordait l'infatigable conqu&eacute;rant, son ma&icirc;tre.
+Pour endormir sa pr&eacute;occupation bourrelante, il se battait comme un lion,
+se complaisait dans les dangers et les entreprises les plus surhumaines,
+et, par une am&egrave;re ironie du destin, plus son d&eacute;sespoir augmentait et
+plus la vie lui devenait &agrave; charge, plus il rencontrait de prosp&eacute;rit&eacute;s et
+d'honneurs.</p>
+
+<p>Vous aurez devin&eacute; que le colonel Van Milghem reconna&icirc;t sa ch&egrave;re enfant
+dans le souffre-douleur de la bazine Daelmans. Naturellement, il emm&egrave;ne
+sur le champ sa fille &agrave; Paris et pour Jan Daelmans, Lena est aussi bien
+que morte.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une intrigue jusque-l&agrave; fort banale et fort anodine; tr&egrave;s peu de
+chose, en somme, que cette idylle de Jan et de Lena....</p>
+
+<p>&mdash;<i>La Fille du R&eacute;giment</i>, en n&eacute;erlandais!... risqua l'incorrigible
+plaisant.</p>
+
+<p>Barth&eacute;lemy Welaan ne l'entendit pas ou du moins fit semblant de ne pas
+l'entendre, en homme certain d'avoir le dernier mot.</p>
+
+<p>&mdash;Une liaison d'enfants, rien de plus, aurait-on pu croire&mdash;continua le
+conteur. Quelque c&oelig;ur que vous accordiez &agrave; un paysan, encore n'est-ce
+l&agrave; qu'un c&oelig;ur de rustaud, envelopp&eacute; d'une membrane trop rude pour que
+des peines aussi subtiles que le mal d'amour acc&egrave;dent &agrave; ce visc&egrave;re! Le
+rural florissant a perdu son amie, la belle affaire! Il se consolera
+bient&ocirc;t en lutinant une autre femelle. Ce gros soupirant a fait son
+devoir; admettons m&ecirc;me qu'il ait montr&eacute; plus d'humanit&eacute; et de chevalerie
+que ses pareils, mais pour cette raison m&ecirc;me, nous n'en attendons pas
+davantage. Et je trouve tr&egrave;s naturel qu'en fumant et labourant sa terre,
+en s'&eacute;vertuant du matin au soir, le jeune homme oublie cette amourette
+et que le pass&eacute; idyllique p&acirc;lisse devant les soucis du pr&eacute;sent et du
+lendemain; en un mot qu'&agrave; l'&acirc;ge d'homme, las de son platonisme, la s&egrave;ve
+se montrant plus exigeante, notre robuste camarade, plus copieux, plus
+mont&eacute; en ton, s'apparie honn&ecirc;tement, sans r&eacute;pugnance et sans phrases, &agrave;
+une ronde pataude de sa paroisse, diligente et sanguine comme lui....</p>
+
+<p>Que vous connaissez mal, alors, nos paysans de Campine! Il en alla tout
+autrement de Jan Daelmans et son cas n'est pas exceptionnel dans ce pays
+d'imaginatifs.</p>
+
+<p>Oui, depuis le d&eacute;part de Lena, la chanson du joyeux ferrant de Wesmalle
+hanta le jeune baes de la ferme Daelmans. Et, pour lui, ce chant ne fut
+pas le refrain sans cons&eacute;quence que le roulier sifflote machinalement en
+entrechoquant ses sabots et auquel il n'attache pas plus de
+signification qu'&agrave; la fleur cueillie au bord de l'accotement et dont il
+m&acirc;chonne la tige par d&eacute;s&oelig;uvrement et qu'il rejette avec la m&ecirc;me
+indiff&eacute;rence dans l'orni&egrave;re. Jan Daelmans fut compl&egrave;tement poss&eacute;d&eacute; par
+cet air.</p>
+
+<p>Comme autrefois Lena, il se l&egrave;ve avant les autres pour se trouver seul
+dans la grande chambre. Il s'&eacute;ternise devant le rouet et l'escabeau
+abandonn&eacute;s par la p&acirc;le fileuse. Peut-&ecirc;tre attend-il que le rouet s'anime
+aux notes du refrain coutumier?</p>
+
+<p>Mais on marche au-dessus de sa t&ecirc;te dans la soupente. Avant que sa m&egrave;re
+le surprenne, il s'empare d'une houlette et s'esquive rapidement. Il
+va,&mdash;toujours comme l'absente,&mdash;le long de l'aunaie, au bord de la douve
+o&ugrave; s'abreuvait la g&eacute;nisse, il atteint le monticule o&ugrave; Lena s'asseyait,
+o&ugrave; il la rejoignait en cachette au milieu du jour, il se laisse choir &agrave;
+plat ventre sous le h&ecirc;tre, et, redress&eacute; sur ses coudes, il embrasse
+longuement des yeux la morne varenne, jusqu'&agrave; ce qu'il batte des
+paupi&egrave;res, et qu'il revoie la <i>d&eacute;sir&eacute;e</i> &agrave; travers le brouillard
+d'imp&eacute;rieuses larmes. Le susurrement des insectes, le friselis des
+feuilles lui chante le refrain fatidique. Alors, il s'enfonce le visage
+dans l'herbe, et se bouche les oreilles auxquelles la torturante m&eacute;lodie
+bourdonne comme une gu&ecirc;pe maligne, mais il a beau faire, ses sanglots
+m&ecirc;mes rythment l'air fatal, et sa poitrine s'abaisse et se soul&egrave;ve
+convulsivement &agrave; ces notes martel&eacute;es.</p>
+
+<p>La crise nerveuse pass&eacute;e, il se rel&egrave;ve, fait un effort pour s'&eacute;loigner,
+mais ses pieds restent comme attach&eacute;s &agrave; cette place. Il enfonce alors la
+houlette dans le sol, croise les bras sur le manche, repose le menton
+sur les poings et demeure ainsi, immobile, en arr&ecirc;t, les yeux
+interrogeant la grand'route sur laquelle il vit d&eacute;cro&icirc;tre la chaise de
+poste emportant Lena.</p>
+
+<p>La nuit le trouverait plant&eacute; &agrave; la m&ecirc;me place si une jeune paysanne, sa
+s&oelig;ur, d&eacute;p&ecirc;ch&eacute;e par leur m&egrave;re, ne venait le surprendre. La gamine s'est
+approch&eacute;e de fa&ccedil;on &agrave; ne pas &ecirc;tre aper&ccedil;ue; sournoisement elle se glisse
+derri&egrave;re lui, elle lui frappe l'&eacute;paule le plus rudement qu'elle peut. Il
+sursaute et ne r&eacute;pond que par la plainte sourde d'un malade touch&eacute; &agrave;
+l'endroit endolori.</p>
+
+<p>Alors, avec la cruelle joie d'une cadette autoris&eacute;e &agrave; faire la le&ccedil;on au
+grand fr&egrave;re, elle lui rab&acirc;che les dol&eacute;ances qu'elle entend prof&eacute;rer
+chaque jour par leur m&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Jan! Jan! Sois donc raisonnable.... Elle est vraiment jolie la vie que
+tu m&egrave;nes. Penses-tu que notre pain cuise pendant que tu comptes les
+nuages qui passent! Depuis trois mois te voil&agrave; presque aussi fou que
+l'&eacute;tait cette paresseuse pi&egrave;ce qui partit avec ce soldat, son soi-disant
+p&egrave;re.... Ah! tu copies fid&egrave;lement ses lubies, &agrave; cette sorci&egrave;re!...
+Comment tout cela va-t-il finir? Fi, Jan, &agrave; ta place je serais honteux!
+Notre m&egrave;re garde le lit et c'est &agrave; peine si tu songes &agrave; elle. Veux-tu
+donc conduire la ferme &agrave; sa ruine, nous mettre tous trois sur la paille,
+et toi, finir &agrave; Gheel?</p>
+
+<p>Sans &eacute;couter cette litanie, docile, il marche devant elle, pour regagner
+le logis, toujours plong&eacute; dans ses divagations, toujours taciturne....</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las, cette blanche sorci&egrave;re aux yeux noirs s'est veng&eacute;e de nous sur
+le jeune <i>baes</i>, g&eacute;mit la maisonn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! que n'ai-je tu&eacute; la malfaisante pecque! glapit la fermi&egrave;re.</p>
+
+<p>Ils recourent au cur&eacute; du village pour rappeler le malade &agrave; la raison.</p>
+
+<p>A son tour le pasteur surprend le gars sur la butte du h&ecirc;tre et lui
+reproche son apathie inqui&eacute;tante. Comme Jan ne s'&eacute;meut pas plus de ce
+pr&ecirc;che que des giries de la famille, le pasteur s'impatiente et lui
+montrant le h&ecirc;tre:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, malheureux gar&ccedil;on, tu veux donc que ta m&egrave;re accomplisse sa
+menace et que, pour te gu&eacute;rir, elle abatte cet arbre de malheur!</p>
+
+<p>Le jeune homme n'a fait qu'un bond, et secouant rudement le bras du
+pr&ecirc;tre:</p>
+
+<p>&mdash;Abattre cet arbre! Que venez-vous de dire? Ah! que personne ne s'avise
+d'y toucher, car aussi vrai qu'il y a un bon Dieu, la m&ecirc;me cogn&eacute;e
+assommerait le h&ecirc;tre et le b&ucirc;cheron!</p>
+
+<p>Mais se repentant de cet acc&egrave;s de r&eacute;volte, une r&eacute;action subite
+l'agenouillant aux pieds de son pasteur, il se d&eacute;bonde, se soulage comme
+un p&eacute;nitent au confessionnal:</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s le d&eacute;part de Lena, je voulus l'oublier, oh! bien sinc&egrave;rement.
+H&eacute;las! la plainte du soc retournant la dure me r&eacute;p&eacute;tait son nom. Dans la
+grange mes fl&eacute;aux caden&ccedil;aient le d&eacute;solant refrain de la fileuse. Le
+ramage des oiseaux s'ing&eacute;niait &agrave; imiter sa voix....</p>
+
+<p>Et comme le pr&ecirc;tre l'engage &agrave; quitter ces lieux hant&eacute;s par le souvenir
+de la fille p&acirc;le, &agrave; partir pour Malines, &agrave; faire une retraite au
+s&eacute;minaire.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! s'exclame Jan, jamais je ne me r&eacute;signerais &agrave; cet exil.... Vous
+souvenez-vous de mon voyage dans les pays wallons, de cette absence de
+huit jours &agrave; laquelle me condamnaient les int&eacute;r&ecirc;ts de la ferme? Ah! vous
+ne saurez jamais la torture que j'endurais!</p>
+
+<p>Libre de retourner au pays, chez nous, je marchais tout un jour et
+encore une pleine nuit, sans prendre de repos. O! le trop ineffable
+moment o&ugrave; l'odeur des br&ucirc;lis me surprit, apport&eacute;e par la brise matinale!
+Je dus m'arr&ecirc;ter, ma respiration s'embarrassait, je chancelai &eacute;perdu,
+enivr&eacute;, oui, litt&eacute;ralement saoul. Et plus je humais l'incomparable
+arome, plus ma poitrine se gonflait, plus mes oreilles bourdonnaient,
+plus je me sentais d&eacute;faillir. M'&eacute;tant engag&eacute; dans le premier bois de
+sapins, ce fut une autre b&eacute;atitude. Je tombai &agrave; genoux comme &agrave; l'&eacute;glise,
+je remerciai Dieu &agrave; haute voix&mdash;j'ai d&ucirc; crier comme un fou&mdash;de m'avoir
+accord&eacute; cette gr&acirc;ce sans pareille: retrouver mon beau pays. Et le rouge
+soleil levant parut s'avancer vers moi pour me communier!...
+Croirez-vous qu'en d&eacute;couvrant la premi&egrave;re touffe de bruy&egrave;re je sois
+tomb&eacute; dessus comme un affam&eacute;, et que l'ayant cueillie, avide, safre, je
+l'aie port&eacute;e &agrave; mes l&egrave;vres. Que dis-je? je l'ai mang&eacute;e avec d&eacute;lices,
+uniquement afin de rapprocher davantage de mon c&oelig;ur et de m&ecirc;ler &agrave; mon
+sang la plante tant ador&eacute;e!... Et, arriv&eacute; ici, ne pensez pas que je me
+sois rendu directement &agrave; la ferme.... Je courus d'abord reconna&icirc;tre ce
+h&ecirc;tre et ces buissons de gen&eacute;vriers.... Je leur parlai, je les
+&eacute;treignis, je les arrosai de mes larmes, comme si j'avais eu affaire &agrave;
+des chr&eacute;tiens comme nous.... Ah! tout cela &agrave; cause d'<i>elle</i>.... Et c'est
+alors que vous me proposez de m'exiler pour six ans!... Non, mon p&egrave;re;
+jamais, jamais, jamais!&raquo;</p>
+
+<p>A ce passage, Barth&eacute;lemy Welaan s'arr&ecirc;ta et passa la main devant ses
+larges orbites comme pour en &eacute;loigner une mouche importune; mais
+oserait-il me garantir, le rude homme, que du m&ecirc;me geste il ne cueillit
+pas une larme perlant &agrave; la pointe de ses cils hirsutes, comme tremble
+une goutte de ros&eacute;e &agrave; la barbe des seigles? D'ailleurs, pourquoi nous en
+d&eacute;fendre; nous suffoquions tous et, plus encore que les autres, le blond
+mondain, celui que nous surnommions Fortunio. Appuy&eacute; contre la paroi, le
+visage cach&eacute; dans ses mains, il se d&eacute;tournait de nous pour sangloter &agrave;
+son aise. Cette page amoureusement patriale exasp&eacute;rait, intensifiait
+toutes les poignantes tendresses, les facult&eacute;s aimantes contenues en nos
+&acirc;mes et remuait en nous des fibres que nous ne nous connaissions plus.</p>
+
+<p>Le narrateur se remit le premier, et alors, presque radieux de notre
+&eacute;motion, radieux &agrave; la fa&ccedil;on des vagues ensoleill&eacute;es, il poursuivit, mais
+en consultant de moins en moins le texte original, improvisant,
+d&eacute;crivant de m&eacute;moire, avec une exaltation augurale:</p>
+
+<p>&mdash;Entretemps, la riche Monique, enti&egrave;rement au bonheur d'avoir retrouv&eacute;
+son p&egrave;re, recouvrait, &agrave; Paris, les forces et la sant&eacute;. Entreprise par
+des ma&icirc;tres habiles, la jeune vach&egrave;re s'&eacute;tait d&eacute;grossie. Bient&ocirc;t elle
+put assister aux bals et aux r&eacute;ceptions. Sa robuste beaut&eacute; flamande,
+alli&eacute;e &agrave; une gr&acirc;ce et &agrave; un charme na&iuml;fs, en firent une des reines de la
+cour imp&eacute;riale. Jan Daelmans lui-m&ecirc;me aurait &agrave; peine reconnu dans cette
+grande brune, rieuse, mutine, presque provocante, &eacute;panouie comme une
+rose th&eacute;, sa liliale et dolente amie d'enfance.</p>
+
+<p>Mais, brusquement, la m&eacute;tamorphose s'arr&ecirc;ta et, par gradations
+insensibles, ce regain de sant&eacute;, cette exub&eacute;rance s'amortirent, cette
+turbulence, cette joie de vivre se calm&egrave;rent, et, d&egrave;s le second hiver,
+son ancien penchant &agrave; la r&ecirc;verie reparut, penchant discret, petits airs
+pench&eacute;s que l'<i>Ossian</i> de Macpherson allait mettre &agrave; la mode et qui
+paraient Lena d'un nouveau montant.</p>
+
+<p>Aux accords de la musique de bal, emport&eacute;e dans le tourbillon de la
+danse, elle demeurait subitement distraite, perdait la mesure,
+s'arr&ecirc;tait sur place. Au milieu d'un entretien aimable et frivole elle
+oubliait de r&eacute;pondre &agrave; son interlocuteur, le regardait sans le voir avec
+une &eacute;trange obstination, et, interpell&eacute;e, rendue au sentiment du salon
+o&ugrave; elle se trouvait et des cavaliers qui lui faisaient leur cour, elle
+semblait se r&eacute;veiller, sortir d'un r&ecirc;ve, choir de quelque ciel.
+Elle-m&ecirc;me &eacute;tait la premi&egrave;re &agrave; rire de ses &eacute;vagations. Mais elle cachait
+la nature de ces &laquo;absences&raquo;. Peut-&ecirc;tre ne se rendait-elle pas compte des
+influences qui l'arrachaient &agrave; son milieu et &agrave; son nouvel entourage. Ces
+retours en arri&egrave;re furent tr&egrave;s vagues, tr&egrave;s inoffensifs en commen&ccedil;ant:</p>
+
+<p>En pleine assembl&eacute;e mondaine surgissait le grand h&ecirc;tre ombreux, isol&eacute;
+dans les sablons. Ce n'&eacute;taient plus les pas cadenc&eacute;s des danseurs et les
+soupirs des archets qui faisaient fr&eacute;mir et vibrer le cristal des
+girandoles, ce n'&eacute;tait plus des v&eacute;t&eacute;rans en uniformes chamarr&eacute;s qui se
+confondaient en r&eacute;v&eacute;rences devant d'&eacute;blouissantes mar&eacute;chales: la brise
+passait dans la lande, &eacute;parpillant la poudre d'or des gen&ecirc;ts, et les
+bruy&egrave;res frissonnaient, frileuses et parfum&eacute;es.</p>
+
+<p>Monique, ou plut&ocirc;t Lena, revoyait-elle le h&ecirc;tre et le mamelon, hant&eacute;s
+comme ils l'&eacute;taient depuis son d&eacute;part, par la figure pitoyable d'un
+jeune rustre qui tendait vers elle ses mains terreuses et la conjurait
+de ses prunelles humides? Mais plus d'une fois, au moment o&ugrave; un glorieux
+muscadin en habit bleu barbeau &agrave; boutons d'or, cravat&eacute; de dentelles,
+venait l'engager c&eacute;r&eacute;monieusement &agrave; la danse, la fi&egrave;re demoiselle
+s'emparait de ces mains formalistes avec une avidit&eacute; fi&eacute;vreuse, les
+pressait &eacute;nergiquement dans les siennes, d&eacute;visageait avec une
+persistance &eacute;trange le cavalier tr&egrave;s interloqu&eacute;; puis, d&eacute;&ccedil;ue, sans
+s'excuser de sa m&eacute;prise, le repoussait brusquement et se h&acirc;tait de
+quitter la f&ecirc;te.</p>
+
+<p>De passag&egrave;res et anodines qu'elles &eacute;taient, ces visions devinrent de
+plus en plus fr&eacute;quentes et redoubl&egrave;rent d'intensit&eacute;. Sous cette
+obsession, Monique prit en horreur la vie brillante o&ugrave; elle s'&eacute;tait
+jet&eacute;e avec une sorte de fr&eacute;n&eacute;sie, bouda les cercles aristocratiques,
+s'abstint de para&icirc;tre &agrave; l'Op&eacute;ra et &agrave; la Com&eacute;die-Fran&ccedil;aise, et rechercha,
+comme en son enfance, la solitude et le recueillement. A pr&eacute;sent, elle
+demeurait de longues heures dans le coin le plus sombre de ses
+appartements o&ugrave;, assise &agrave; la fen&ecirc;tre, ses yeux suivaient le vol des
+nuages chass&eacute;s vers le Nord. Et ses l&egrave;vres, s'entr'ouvrant sous l'action
+d'une occulte puissance, murmuraient le refrain rythmique de la blanche
+fileuse d'autrefois.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu sa carnation d'opulente rose th&eacute; se fondit, s'effa&ccedil;a pour
+faire place &agrave; la p&acirc;leur liliale et diaphane; ses yeux parurent de
+nouveau trop grands et trop noirs pour son blanc et mince visage.</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral Van Wilghem, qui n'avait que combattu mollement les
+dispositions bizarres de son enfant g&acirc;t&eacute;e, finit par reconna&icirc;tre la
+gravit&eacute; du mal, et sur l'avis des m&eacute;decins, songea &agrave; marier sa fille
+avec son aide de camp, vaillant et loyal gar&ccedil;on qu'il ch&eacute;rissait &agrave;
+l'&eacute;gal d'un fils et qui portait depuis longtemps &agrave; la fantasque
+h&eacute;riti&egrave;re un amour aussi ardent et aussi in&eacute;puisable que sa bravoure.</p>
+
+<p>Consult&eacute;e, la jeune fille d&eacute;clara &agrave; son p&egrave;re qu'elle n'&eacute;prouverait
+jamais pour ce soldat d'&eacute;lite qu'une affection toute fraternelle.
+D'ailleurs, elle pr&eacute;tendait ne ressentir aucun malaise; elle ne
+convenait pas de la peine sourde et implacable que r&eacute;v&eacute;laient ses p&acirc;les
+couleurs.</p>
+
+<p>Enfin, un jour que son p&egrave;re &eacute;plor&eacute; &eacute;tait parvenu &agrave; l'&eacute;mouvoir, &agrave; force
+de supplications, elle lui avoua, avec la pudeur d'une vierge qui trahit
+son secret d'amour, son d&eacute;sir imp&eacute;rieux, in&eacute;luctable, de revoir la
+Campine.</p>
+
+<p>Le voyage, d&eacute;cid&eacute; sur le champ, ajourn&eacute; malheureusement par les
+&eacute;v&eacute;nements politiques, finit par s'accomplir. Il &eacute;tait grand temps:
+l'&eacute;tat de la malade empirait &agrave; vue d'&oelig;il.</p>
+
+<p>Les fronti&egrave;res flamandes sont franchies: ils atteignent Anvers, une
+berline les conduit &agrave; leur nouvelle demeure, un de ces nobles et
+superbes h&ocirc;tels de la place de Meir d&eacute;sert&eacute; par un patricien proscrit
+sous la Terreur. Au moment o&ugrave; la voiture s'engage dans l'all&eacute;e coch&egrave;re
+du palais, Monique jette un grand cri. Le g&eacute;n&eacute;ral l'interroge avec
+anxi&eacute;t&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est rien, mon p&egrave;re.... Mes yeux ont rencontr&eacute; ceux d'un
+mendiant, post&eacute; contre une borne, et telle &eacute;tait l'expression obstin&eacute;e
+de ses regards, qu'ils me traversaient le c&oelig;ur; si j'ai cri&eacute;, c'est que
+ce pauvre ressemblait &agrave; Jan Daelmans.... Mais ce n'est pas lui, j'en
+suis certaine &agrave; pr&eacute;sent....</p>
+
+<p>La faiblesse et la fatigue de Monique emp&ecirc;chent les voyageurs de
+poursuivre leur voyage jusqu'en Campine. La moindre aggravation du mal
+la tuerait.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re, assis aupr&egrave;s de la malade, &eacute;pie, l'&acirc;me ulc&eacute;r&eacute;e, les ravages de
+la consomption sur cet id&eacute;al visage.</p>
+
+<p>Obstin&eacute;ment, la jeune fille ne sort de ses longues prostrations que pour
+fredonner d'une voix tr&egrave;s douce, presque &eacute;teinte, le fatidique couplet
+du mar&eacute;chal ferrant. M&ecirc;me pendant son sommeil, les syllabes mortelles
+pers&eacute;cutent ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours cette chanson! Elle alimente ta tristesse, ch&egrave;re enfant; tu
+m'aimes donc bien peu que tu persistes &agrave; te faire du mal.... Ah! si tu
+voulais!...</p>
+
+<p>Et, de nouveau, son p&egrave;re la conjure d'&eacute;pouser l'aide de camp.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vivrai libre... je ne veux appartenir &agrave; personne....
+Laisse-moi rester comme je suis ou plut&ocirc;t redevenir ce que j'&eacute;tais, mon
+p&egrave;re!</p>
+
+<p>Il insiste. Lorsqu'ils habiteront Desschel, dans leur natale Campine,
+quelle jouissance pour elle, de parcourir la contr&eacute;e &eacute;lue, en compagnie
+d'un &eacute;poux digne de son rang et de ses perfections... de visiter &agrave; deux
+le h&ecirc;tre favori, les gen&eacute;vriers bizarres, tous ces objets qu'elle ne
+cesse d'&eacute;voquer et qu'elle pourra palper de ses mains ferventes!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, p&egrave;re, que ce serait un grand bonheur! Mais le compagnon que
+tu me recommandes n'est pas un fils de notre Campine!... Comprendrait-il
+la chanson suggestive du grillon? L'ombre et les murmures des sapins
+ont-ils pr&eacute;sid&eacute; aux &eacute;bats de son enfance? L'infini de la plaine et son
+incommensurable horizon ne sembleraient-ils pas monotones &agrave; ce nomade et
+capricieux enfant des monts, avide de d&eacute;placements et d'aventures....</p>
+
+<p>Elle s'interrompt.</p>
+
+<p>Elle a chang&eacute; de couleur, son teint s'est subitement aviv&eacute;, un sourire
+extatique s'&eacute;pand sur ses l&egrave;vres fr&eacute;missantes. Elle joint les mains,
+l&egrave;ve les yeux au ciel. Elle semble un de ces anges de marbre, immobiles
+sur les tombes; elle est blanche, elle est belle, mais sa beaut&eacute; fait
+mal.</p>
+
+<p>Quelle musique plonge la malade dans ce ravissement?</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral pr&ecirc;te l'oreille &agrave; son tour.</p>
+
+<p>Et de la rue, sous les fen&ecirc;tres, monte tr&egrave;s distinctement jusqu'&agrave; eux le
+refrain hallucinant, modul&eacute; avec un accent de m&eacute;lancolie et de tendresse
+ind&eacute;finissables par une voix d'homme jeune, un peu rauque, un peu
+&eacute;trangl&eacute;e.</p>
+
+<p>Quoi, toujours cette chanson maudite! Une nouvelle dose de l'implacable
+poison qui lui reprend sa fille! Puis, n'est-ce pas de l'humble origine
+du g&eacute;n&eacute;ral Van Wilghem que se moque l'impudent refrain!</p>
+
+<p>Furieux, le v&eacute;t&eacute;ran sonne ses laquais et leur ordonne de lui amener, de
+gr&eacute; ou de force, le maraud qui les nargue et les pers&eacute;cute de son
+abominable complainte.</p>
+
+<p>Le pauvre h&egrave;re que la valetaille empoigne et tra&icirc;ne non sans le rudoyer
+devant le ma&icirc;tre, n'est autre que le mendiant loqueteux que la malade
+entrevit par la porti&egrave;re de la voiture.</p>
+
+<p>En reconnaissant, non sans peine, dans cette apparition lamentable,
+l'ancien protecteur de sa petite Monique, la col&egrave;re du g&eacute;n&eacute;ral tombe
+brusquement; il recule constern&eacute;, presque honteux de son humeur:</p>
+
+<p>&mdash;Vous, Jan Daelmans! Vous, dans cet &eacute;tat!... Vous, r&eacute;duit &agrave; ce
+point!... Ah! c'est mal de ne pas avoir song&eacute; &agrave; vos amis! Que ne nous
+informiez-vous de votre d&eacute;nuement? N'&ecirc;tes-vous pas notre cr&eacute;ancier pour
+la vie?</p>
+
+<p>Et, s'approchant d'un meuble, il fouille dans les tiroirs: on entend
+bruire des pi&egrave;ces d'or.</p>
+
+<p>De l'or &agrave; Jan Daelmans! De l'or &agrave; ce f&eacute;ru d'amour? Vous n'y songez pas,
+g&eacute;n&eacute;ral! Il d&eacute;sirait simplement vous confesser le secret de sa vie, et
+dire ensuite, avant de partir pour de bon, un supr&ecirc;me adieu &agrave; son amie
+d'enfance:</p>
+
+<p>Ah! g&eacute;n&eacute;ral, ces insultantes largesses le chassent plus brutalement que
+ne pourraient le faire vos estafiers! Et Jan se tra&icirc;ne, le c&oelig;ur bris&eacute;,
+vers la porte.</p>
+
+<p>Mais cette crispante &eacute;preuve a vaincu les derni&egrave;res h&eacute;sitations de
+Monique. Impossible de se contraindre plus longtemps! Mue par une force
+surnaturelle, elle se pr&eacute;cipite pour couper la retraite au paysan et
+s'affaisse devant lui en s'&eacute;criant: &laquo;Reste! Reste!..&raquo; avec un accent qui
+r&eacute;v&egrave;le au jeune homme une passion au moins aussi ardente que celle qu'il
+lui porte.</p>
+
+<p>Cette minute ineffable le paie largement de son long purgatoire.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re a compris, et, pantois, sourcilleux, ne sait encore &agrave; quoi se
+r&eacute;soudre.</p>
+
+<p>Alors, entra&icirc;nant son Jan, elle tombe, avec lui, aux pieds du vieux
+soldat, et elle le conjure avec des paroles et des accents qui
+r&eacute;duiraient en fleuves de larmes les montagnes de granit:</p>
+
+<p>&mdash;O p&egrave;re, pardon!... Retenez-le ou j'expire! C'&eacute;tait ce Jan, lui seul,
+toujours lui, que je voyais et que je regrettais, et que je voulais....
+C'est son absence qui me tuait.... Il est mon fr&egrave;re, mon doux
+protecteur, mon bien-aim&eacute;! O Dieu, il s'en irait une seconde fois, je ne
+l'aurais retrouv&eacute; que pour le perdre &agrave; jamais! N'est-ce pas que vous ne
+voulez pas qu'il parte, mon p&egrave;re?... Voyez, Jan me sauve, Jan me rend la
+vie; donnez-le moi... donnez-le moi!...</p>
+
+<p>Et, se relevant, sans attendre la r&eacute;ponse du p&egrave;re, Lena se pr&eacute;cipite
+&eacute;perdue dans les bras du paysan. Le c&oelig;ur sous les haillons, le c&oelig;ur
+sous les dentelles, battent l'un contre l'autre. Des regards, comme
+jamais n'en &eacute;chang&egrave;rent les plus violents poss&eacute;d&eacute;s d'amour, se disent
+l'accablant infini de leur mutuel d&eacute;sir.</p>
+
+<p>En les voyant accol&eacute;s, haletants, oppress&eacute;s, si amoureux qu'ils en
+r&acirc;lent, si jeunes, si beaux, si &eacute;maci&eacute;s, si p&acirc;les, tristes p&eacute;nitents
+d'amour, &eacute;puis&eacute;s par le plus cruel des je&ucirc;nes, le g&eacute;n&eacute;ral sent fl&eacute;chir
+son orgueil et sa volont&eacute;. Pauvres &ecirc;tres! Ils sont tellement &agrave; bout de
+forces que s'il disait non, en ce moment, ils expireraient dans les bras
+l'un de l'autre.</p>
+
+<p>C'en est fait. Deux larmes lentes et lourdes comme le givre qui
+s'&eacute;goutte des branches chenues, au premier rayon printanier, tombent
+lentement sur sa moustache de grognard, et, tout autre consentement lui
+restant dans la gorge, il ouvre des bras paternels &agrave; Jan Daelmans.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques minutes de poignant silence, Barth&eacute;lemy reprit avec plus
+d'onction encore:</p>
+
+<p>L'histoire de Jan Daelmans et de Monique Van Wilghem, cette idylle
+passionn&eacute;e symbolise pour moi, les amours du Flamand et de la Flandre.</p>
+
+<p>Un jour la Flandre candide s'enfuit au bras d'un tuteur puissant qui
+l'&eacute;tourdit dans les f&ecirc;tes, la grise de luxe, la leurre d'une apparente
+f&eacute;licit&eacute;, et r&ecirc;ve de l'unir au Welche. D'abord, l'app&eacute;tissante et
+plantureuse h&eacute;riti&egrave;re prend go&ucirc;t &agrave; ces distractions, &agrave; ces passe-temps
+frivoles, &agrave; ces d&eacute;duits superficiels. Heureuse et fi&egrave;re de ces hommages,
+de ces adulations, de ce changement survenu dans son existence
+jusqu'alors laborieuse et guerri&egrave;re, travers&eacute;e de p&eacute;rils, pleine de
+luttes et d'h&eacute;ro&iuml;sme, la fille pr&eacute;f&eacute;r&eacute;e de la Germanie semble renier son
+origine et son pass&eacute;. Mais un jour, la chanson des terribles ferrants
+de Gand et de Bruges, des virils communiers, des <i>Klauwaerts</i>, grands
+tombeurs de Welches, lui remonte aux l&egrave;vres:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Hauts les bras</i>!</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Chauds les fers</i>!</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Francs les coups</i>!</span><br />
+</p>
+
+<p>Elle se r&eacute;veille. La nostalgie lui &eacute;treint le c&oelig;ur: elle se consume en
+regrets et en d&eacute;sirs. Elle hal&egrave;te apr&egrave;s son simple et rude compagnon
+d'enfance; il lui tarde de se r&eacute;g&eacute;n&eacute;rer dans ses viriles &eacute;treintes, de
+n'appartenir qu'&agrave; lui.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, l'ami f&eacute;al rappelle aussi, de toute la force de ses
+farouches tendresses, l'inconstante et d&eacute;sirable cr&eacute;ature.</p>
+
+<p>En vain, pour le gu&eacute;rir de cet amour inextinguible, des conseillers
+timor&eacute;s et de sang rassis ont-ils voulu le consacrer au service du
+Seigneur et l'arracher aux f&eacute;licit&eacute;s profanes.</p>
+
+<p>&mdash;Oublie ton ingrate Flandre, lui ont sugg&eacute;r&eacute; ces conseillers, tourne
+tes regards vers Rome. N'aie plus de Patrie en dehors de l'&Eacute;glise.
+Applique-toi cette parole &eacute;vang&eacute;lique: &laquo;Ma Patrie n'est pas de ce
+monde!&raquo;</p>
+
+<p>Mais, efforts st&eacute;riles! Paris n'agit pas avec plus d'influence sur la
+Flandre que Rome n'a d'action sur le Flamand. On a beau parler une
+langue &eacute;trang&egrave;re autour d'elle, la parer d'ornements hybrides,
+l'affubler d'une toilette d'emprunt, tenter de la d&eacute;figurer peu &agrave; peu,
+exiger d'elle le m&eacute;pris de son ancienne condition, &agrave; certaines heures,
+de plus en plus fr&eacute;quentes, la Flandre se rappelle ses travaux, ses
+victoires, et va jusqu'&agrave; regretter son long martyre.</p>
+
+<p>Entretemps, furieux de n'avoir pu l'attacher immuablement &agrave; Rome, les
+conseillers du Flamand l'expulseront de son bien, le voueront au
+vagabondage et &agrave; la mendicit&eacute;. Et seuls les pauvres gens, les braves
+c&oelig;urs du peuple, les humbles femmes prendront piti&eacute; du gueux flamand
+qui se consume d'amour pour sa Flandre!</p>
+
+<p>Jusqu'au jour o&ugrave; elle te sera rendue, ta brune Patrie, &ocirc; mon f&eacute;al
+gar&ccedil;on, mon blond Germain aux yeux bleus! Jusqu'au jour promis o&ugrave;, &agrave; ta
+vue, la Flandre aussi expos&eacute;e que toi aux s&eacute;ductions et aux convoitises
+de l'&eacute;tranger, la Flandre qui rompit les cha&icirc;nes fleuries de la France
+comme tu tins en &eacute;chec la Rome pontificale, jettera ce cri r&eacute;dempteur:
+O Dieu! rends-le moi, lui seul peut me sauver!</p>
+
+<p>Puisse le Ciel &eacute;couter alors cette pri&egrave;re et vous r&eacute;unir pour jamais, &ocirc;
+Fr&egrave;re, &ocirc; Patrie!</p>
+
+<p>Le vieux Welaan pronon&ccedil;a ces derniers mots avec une exaltation
+proph&eacute;tique. Chacun de nous dit <i>amen</i>, &agrave; cette patriale invocation.</p>
+
+<p>Et, comme &agrave; Jan Daelmans, il me sembla que le soleil natal&mdash;mais un
+soleil couchant&mdash;venait de me communier....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CROIX_PROCESSIONNAIRES" id="CROIX_PROCESSIONNAIRES"></a><a href="#table">CROIX PROCESSIONNAIRES</a></h2>
+
+
+<p>Nous roulions p&eacute;niblement dans les orni&egrave;res de la route sablonneuse et
+apercevions depuis longtemps les &eacute;crasants corps de logis du
+P&eacute;nitencier, lorsque mon compagnon me d&eacute;signa du bout de son fouet
+quelques croix de bois noir group&eacute;es au milieu de la bruy&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Le cimeti&egrave;re des colons! prof&eacute;ra-t-il. Et il ajouta en souriant: &laquo;Il y
+a douze croix. Il n'y en a jamais eu, il n'y en aura jamais une de
+plus.... C'est beau l'administration.</p>
+
+<p>Puis redevenant grave et raccourcissant les guides: L&agrave; seulement le
+vagabond dort son premier bon sommeil. Les abeilles lui chantent leurs
+douces berceuses et la nature drape de violet&mdash;couleur adopt&eacute;e pour le
+deuil des rois&mdash;la tombe du plus infime des mendiants!</p>
+
+<p>Combien de d&eacute;pouilles gueuses engraissent ce sol inculte: carcasses
+ravag&eacute;es de routiers endurcis ou savoureuses pulpes de novices!... Pas
+plus que le couperet ne nombre les t&ecirc;tes des guillotin&eacute;s, ces douze
+croix ne comptent les tertres qu'elles foulent en passant.... A chaque
+d&eacute;c&egrave;s le fossoyeur d&eacute;racine la croix du plus ancien des douze derniers
+morts, et en surmonte la nouvelle tombe anonyme....</p>
+
+<p>Mieux que moi vous savez combien le paysan de cette contr&eacute;e incline au
+merveilleux. Aussi les mouvements de ces croix dans la plaine ont-ils
+frapp&eacute; son imagination. Il pr&eacute;tend que l'humeur nomade et r&eacute;fractaire
+des bougres enfouis s'est communiqu&eacute;e, par une vertu diabolique, au
+signe r&eacute;dempteur qui devait prot&eacute;ger leur guenille corporelle. C'est de
+leur propre gr&eacute; que ces croix s'&eacute;branleraient une &agrave; une pour r&ocirc;der &agrave;
+travers la campagne. Croix errantes, croix en peine! Elles arpentent la
+lande f&eacute;e comme les batteurs d'estrade et les hors la loi tournaient
+dans le pr&eacute;au, ou viraient attel&eacute;s &agrave; la meule du moulin. Le paysan leur
+a donn&eacute; ce nom suggestif: Croix Processionnaires.</p>
+
+<p>Moi-m&ecirc;me en les apercevant aux heures ambigu&euml;s, complices des mirages et
+des hallucinations, je les confondis bien souvent avec une compagnie de
+corbeaux repus, frileusement serr&eacute;s l'un contre l'autre.</p>
+
+<p>Cette comparaison me hanta surtout il y a trois ans, pendant une
+&eacute;pid&eacute;mie de typhus qui faillit d&eacute;peupler tout le camp des bagaudes. Dans
+l'infirmerie, encore plus sinistre que les autres quartiers du D&eacute;p&ocirc;t,
+pour cette raison que les horreurs du lazaret s'y greffent sur celles de
+la prison, toute la truandaille, tant les vieillards que les jeunes
+gar&ccedil;ons, expiraient par totales chambr&eacute;es.</p>
+
+<p>L&agrave;-bas, dans les sablons, les macabres d&eacute;fricheurs ne faisaient que
+fouir et tasser la terre, que planter et d&eacute;planter les arbrisseaux de la
+croix. Mais ils avaient beau s'&eacute;vertuer, le fl&eacute;au ch&ocirc;mait encore moins
+et leur envoyait tombereau sur tombereau d'engrais humain. Aussi mes
+douze corbeaux noirs n'avaient-ils jamais &eacute;t&eacute; &agrave; pareille cur&eacute;e!</p>
+
+<p>Le carnage fut m&ecirc;me tel qu'afin de ne pas alarmer les honn&ecirc;tes
+villageois d'alentour le directeur du D&eacute;p&ocirc;t ordonna de ne plus proc&eacute;der
+que la nuit &agrave; ces inhumations en masse.</p>
+
+<p>Mais en d&eacute;pit de la pr&eacute;voyance administrative, les bergers noctambules,
+isol&eacute;s dans la plaine, assist&egrave;rent &agrave; des apparitions terrifiantes:</p>
+
+<p>Les Croix Processionnaires si lentes et si graves se mirent, une nuit, &agrave;
+courir comme des &eacute;perdues. Elles allaient tellement vite qu'elles
+prenaient &agrave; peine le temps d'imposer leurs mains noires sur les fosses
+fra&icirc;chement remu&eacute;es. Elles tr&eacute;buchaient contre les tertres, battaient
+des bras, tombaient pour rebondir aussit&ocirc;t. Et leurs sournois
+porte-cierges, les feux follets, au lieu de les calmer et de les
+rallier, s'amusaient de leurs gambades et de leurs culbutes,
+exasp&eacute;raient leur panique en les enla&ccedil;ant dans de livides spirales
+d'&eacute;clairs.</p>
+
+<p>Aujourd'hui encore, lorsqu'on mentionne ce prodige, &agrave; la veill&eacute;e, les
+fileuses r&eacute;citent un pater et un ave pour les &acirc;mes du Purgatoire et les
+gars les plus r&eacute;solus tirent de fi&eacute;vreuses bouff&eacute;es de leurs longues
+pipes de Hollande.</p>
+
+<p>Cependant depuis que la <i>mortalit&eacute; est redevenue normale</i>, comme disent
+les rapports officiels, les croix ont repris leur allure mesur&eacute;e, elles
+se remettent &agrave; marcher lentement, r&eacute;sign&eacute;es....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, murmurai-je &agrave; mon tour, en embrassant d'un regard presque
+nostalgique la plaine violette et le buisson des Croix Processionnaires;
+oui, rappelez-vous les vers du Dante: <i>Tacendo e lagrimendo al passo che
+fanno le letane in questo mondo!</i></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LE_MOULIN-HORLOGE" id="LE_MOULIN-HORLOGE"></a><a href="#table">LE MOULIN-HORLOGE</a></h2>
+
+<p class="droitt">
+Et le Verbe s'est fait Chair
+</p>
+
+
+<p>Je sais un moulin broyant aux inf&acirc;mes le pain de l'expiation.</p>
+
+<p>Point d'ailes qui batifolent au vent salubre et frisquet des espaces.
+Rien du moulin &agrave; toit pointu comme un capuchon, par-dessus lequel les
+belles filles jettent leur blanc bonnet,&mdash;du moulin camp&eacute; sur la butte
+ou la digue, regardant cro&icirc;tre les moissons et la mar&eacute;e;&mdash;ni du moulin
+romantique, du moulin &agrave; eau des ballades, trempant ses palettes dans les
+cascades folles et s'&eacute;claboussant avec un grondement de tonnerre bon
+enfant;&mdash;du moulin montagnard qui r&eacute;duit gaves et ruisseaux en &eacute;cume
+plus blanche que la farine. Jamais de bergamasques mitrons n'en
+prennent all&egrave;grement le chemin, un sac sur l'&eacute;paule; jamais de pimpantes
+meuni&egrave;res, afflig&eacute;es d'un meunier jaloux, n'y coquettent avec les
+chasse-mulets &eacute;grillards.... Non, c'est le pire moulin de Sans-Souci,
+car de quoi pourraient bien se soucier les patent&eacute;s et inamovibles
+canapsas?</p>
+
+<p>Je sais une horloge palpitante et convulsive, une horloge en peine comme
+une &acirc;me, marquant l'heure, exclusive et sp&eacute;ciale, &agrave; des trappistes
+involontaires qui firent un emploi subversif de leur temps et de leurs
+bras.</p>
+
+<p>Mouvement de l'horloge, mouvement du moulin se confondent, battant le
+m&ecirc;me tic-tac. C'est de la farine qui s'&eacute;coule dans ce sablier fatidique.
+Horloge et moulin ne font qu'un.</p>
+
+<p>Il y a cinq ans, je vis ce moulin-horloge, et depuis, ne parviens pas &agrave;
+l'oublier, et depuis, mon pain p&eacute;tri de farine peu suspecte a contract&eacute;
+une ind&eacute;l&eacute;bile amertume de larmes et de sueur; et depuis, toutes mes
+heures sonnent au cadran des irr&eacute;guliers, et comme une &eacute;pave, je flotte
+&agrave; la d&eacute;rive....</p>
+
+<p>Je sais un moulin sinistre que desservent d'incompatibles moulants
+maillot&eacute;s de gris terreux et de fauve comme des b&ecirc;tes puantes.</p>
+
+<p>N'osant les d&eacute;tranger, la soci&eacute;t&eacute; les &eacute;trange. Ils sont jeunes, copieux,
+pleins de vie, mais tar&eacute;s pour le reste de leurs jours. Il n'est
+anabaptiste assez efficace qui leur conf&egrave;re une nouvelle virginit&eacute;
+l&eacute;gale. Il n'existe eau lustrale assez l&eacute;nitive, eau r&eacute;gale assez
+corrosive pour laver leurs stigmates. Et telle, la contagion de leurs
+turpitudes que leurs r&eacute;dempteurs deviennent leurs complices!</p>
+
+<p>Manutention unique! Meuniers contre nature, ne moulant de bl&eacute; que celui
+de leur propre pain!</p>
+
+<p>Depuis ma naissance, j'appr&eacute;ciai bien des appareils, d&eacute;couvris nombre
+d'engins fun&egrave;bres, d'ustensiles et d'outils plus condamnables et plus
+meurtriers que des armes av&eacute;r&eacute;es, souvent je parcourus des ateliers
+ressemblant &agrave; des arsenaux ou &agrave; des champs de torture, mais nulle part
+rien ne me troubla comme ce moulin-horloge, dont la grouillante &eacute;pure me
+d&eacute;labre....</p>
+
+<p>Mon guide pr&eacute;jugeait-il mon impression? Il usa de pr&eacute;cautions oratoires,
+recourut &agrave; d'extr&ecirc;mes m&eacute;nagements avant de me conduire devant cette
+supr&ecirc;me sc&egrave;ne d'ilotisme. Le digne homme m'y pr&eacute;para, comme &agrave; la
+nouvelle d'une catastrophe. Il para&icirc;t que tous ceux qui affront&egrave;rent la
+m&ecirc;me g&eacute;henne en sortirent bl&ecirc;mes et d&eacute;faits. Dans ces conditions
+qu'adviendrait-il de moi?</p>
+
+<p>Conform&eacute;ment &agrave; l'itin&eacute;raire, on monte d'abord dans les combles. Le
+grenier ne contient, outre la provision de c&eacute;r&eacute;ales, qu'une mani&egrave;re
+d'auge, en forme d'entonnoir, de la contenance d'un setier, et dont la
+pointe s'engage, &agrave; travers le plancher, dans le corps de la machine
+fonctionnant en-dessous. Les meules invisibles mettent le plancher en
+tr&eacute;pidation. Il est temps de remplir la tr&eacute;mie lorsque cesse le
+ronflement souterrain. Aussi, en attendant que la mesure se soit
+&eacute;coul&eacute;e, deux servants apathiques, affal&eacute;s sur des sacs, sommeillent ou
+baguenaudent. Et si le brusque silence du moteur, cessant de leur
+chanter sa berceuse, ne les arrache pas &agrave; leur indolence, un coup frapp&eacute;
+contre le plafond ou un juron caverneux, venant d'en bas, les rappelle
+en sursaut &agrave; leur office p&eacute;riodique.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la tr&eacute;mie banale et anodine de tous les moulins, et les deux
+fa&icirc;tards charg&eacute;s de l'alimenter ne risquaient gu&egrave;re de succomber &agrave; la
+t&acirc;che.</p>
+
+<p>A notre entr&eacute;e, empress&eacute;s, mais maussades, ils s'&eacute;taient mis debout et
+en position militaire, par respect.</p>
+
+<p>Je fis la moue, &eacute;bauchai un imperceptible mouvement d'&eacute;paules voulant
+dire: &laquo;Peuh! le terrible moulin et les pitoyables meuniers, en v&eacute;rit&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Mon inquisitorial conducteur surprit ma pens&eacute;e, et avec ce s&eacute;reux et
+frigide sourire professionnel des gardes-malades et des ge&ocirc;liers:</p>
+
+<p>&mdash;Doucement, cher Monsieur, n'augurez pas trop favorablement de ce
+pr&eacute;liminaire. Comme j'ai eu l'honneur de vous en avertir, le moteur de
+ce moulin est extr&ecirc;mement particulier, je dirai m&ecirc;me excessivement
+particulier.... Puissiez-vous vous familiariser aussi promptement avec
+les autres organes de l'appareil, avec la cause qu'avec l'effet. Notez
+bien que vos r&eacute;pulsions probables seront toutes physiques, toutes
+nerveuses.... Lorsque nous sortirons du laboratoire, pour peu que vous
+r&eacute;fl&eacute;chissiez au motif de cette r&eacute;volte sensorielle, vous conviendrez
+que c'est surtout l'apparat, la mise en sc&egrave;ne, et peut-&ecirc;tre le
+symbolisme de ce travail qui rebutent et crispent vos fibres
+affectives.... En y regardant de plus pr&egrave;s, il n'y a pas l&agrave; de quoi
+fouetter un chat ou plaindre un malandrin! Mirage! simple mirage, je
+vous assure! Illusion d'optique sentimentale! Mais nos contemporains
+envisagent le r&eacute;el &agrave; travers une lentille grossissante, se montent le
+coup, nourrissent de si subtiles d&eacute;licatesses, pr&eacute;jug&eacute;s si morbides, et,
+appr&eacute;hendant d'occultes actions dans les conjonctures les plus
+naturelles, deviennent plus irritables, plus chatouilleux qu'un &eacute;corch&eacute;!</p>
+
+<p>Pendant ce nouveau pr&eacute;ambule, mon introducteur soulevait une trappe et
+nous descendions un escalier en colima&ccedil;on. Arriv&eacute;s au bas, il s'arr&ecirc;ta
+encore, la main pos&eacute;e sur le loquet, comme pour m'accorder une derni&egrave;re
+minute de gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>Puis il poussa brusquement la porte et la battit apr&egrave;s m'avoir fait
+passer devant lui, pour me couper la retraite.</p>
+
+<p>Nous nous trouvions dans une vaste pi&egrave;ce carr&eacute;e, relativement basse,
+qu'&eacute;clairait fallacieusement un rang de quatre fen&ecirc;tres offusqu&eacute;es par
+de poudreuses toiles d'araign&eacute;es,&mdash;mais il y flottait encore plus de
+brumes que de t&eacute;n&egrave;bres. D'abord j'avais &eacute;carquill&eacute; les yeux sans rien
+voir. Je per&ccedil;us le courant d'air d'un mouvement giratoire, des ailes ou
+des volants passaient en me fr&ocirc;lant de leur haleine, j'entendis rauquer
+et corner une sorte de locomobile, sans suspecter le moins du monde que
+cette rumeur haletante, rythmique pouvait provenir d'une batterie de
+poitrines humaines. Puis, autour de l'arbre de couche, embo&icirc;t&eacute; dans le
+corps du moulin, masqu&eacute; par un travail de charpenterie, je distinguai
+une &eacute;norme roue horizontale, une lourde roue sans jantes et &agrave; dix rais.
+A mesure que cette masse tournait, de compacte elle devint grouillante
+et articul&eacute;e; j'y d&eacute;m&ecirc;lai des tron&ccedil;ons humains et vivants; tant&ocirc;t un
+torse, tant&ocirc;t une cuisse, maintenant une paire de mollets, aussit&ocirc;t
+apr&egrave;s des poings convuls&eacute;s, et encore un profil, un galbe, l'attache
+d'un col athl&eacute;tique, la rondeur d'un menton, le m&eacute;plat d'une tempe, et
+souvent rien que le rictus d'une bouche, la grenade rouge des l&egrave;vres,
+l'&eacute;mail d'une m&acirc;choire, la flamme d'une prunelle. Un instant encore et
+ces &eacute;bauches se pr&eacute;cis&egrave;rent, les silhouettes prirent corps, les membres
+&eacute;pars se r&eacute;unirent et me repr&eacute;sent&egrave;rent une trentaine de gar&ccedil;ons
+robustes, de fi&egrave;re encolure, actionnant, trois &agrave; chaque rais, la roue
+immense et pesante. Pench&eacute;s en avant, empoignant les rais comme des bras
+de levier et de treuil, pesant de toute leur &eacute;nergie sur le manche, ils
+poussaient, marchaient au pas, balan&ccedil;aient les hanches, la croupe lev&eacute;e,
+de l'allure moutonni&egrave;re et passive d'une b&ecirc;te de somme. Ils r&ocirc;daient,
+r&ocirc;daient, sempiternellement, sans prof&eacute;rer une parole, mais non sans
+ren&acirc;cler comme ces rosses aveugles qui man&oelig;uvrent des chevaux de bois
+et pour qui le carrousel forain repr&eacute;sente le vestibule de la fourri&egrave;re
+et de l'enclos d'&eacute;quarrissage.</p>
+
+<p>Uniform&eacute;ment v&ecirc;tus de vestes courtes, d&eacute;couvrant la saillie et la
+rondeur du r&acirc;ble, leurs t&ecirc;tes glabres et rases coiff&eacute;es d'un bonnet
+rond, ils viraient, pour virer encore et toujours.</p>
+
+<p>Leurs cheveux soyeux ou cr&eacute;pus, ces cheveux d'adolescents, orgueil de
+leurs m&egrave;res impr&eacute;voyantes, tomb&egrave;rent pitoyablement sous les ciseaux
+affect&eacute;s, en cette colonie, &agrave; la tonte des ouailles. Et, aussit&ocirc;t, &agrave; les
+voir bretaud&eacute;s et poupards, on se demande quelles Dalilas de grands
+chemins livr&egrave;rent ces Samsons &agrave; la rancune de notre bourgeoisie
+philistine?...</p>
+
+<p>Pour plus de commodit&eacute;, la plupart ont retrouss&eacute; leurs manches et quitt&eacute;
+leurs sabots.</p>
+
+<p>Ils sont donc trente pendards charnus, trente frelampiers dans la fleur
+de l'&acirc;ge, qui &eacute;meuvent le moulin!</p>
+
+<p>Chaque fois qu'il passe devant moi, un de ces moteurs humains, toujours
+le m&ecirc;me, lance &agrave; haute voix le chiffre des r&eacute;volutions ex&eacute;cut&eacute;es par
+l'&eacute;quipe. Il est l'aiguille principale de cette horloge, l'annonciateur
+des minutes r&eacute;volues, le timbre monotone et discord, fun&egrave;bre comme un
+glas. Ainsi tintent les clarines aux fanons des vaches &eacute;gar&eacute;es et
+coassent les clarinettes funambulesques.</p>
+
+<p>Et chaque fois qu'il braille: un... trois... sept... treize..., c'est
+une minute &agrave; la sinistre horloge.</p>
+
+<p>Et chaque fois qu'il arrive &agrave; deux cents, c'est une heure &agrave; l'horloge de
+la Malchance.</p>
+
+<p>Alors il se tait et s'arr&ecirc;te tout court. Le surveillant r&eacute;veille les
+deux clampins du grenier. Au-dessus un sac de grain s'&eacute;croule dans la
+tr&eacute;mie.</p>
+
+<p>J'ai remarqu&eacute; qu'en nous jetant le chiffre de ses rotations, le compteur
+se d&eacute;tournait de notre c&ocirc;t&eacute; et que ses partenaires, en virant, nous
+d&eacute;visageaient &agrave; leur tour.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; le clair-obscur, la brume et la poussi&egrave;re, ces yeux m'ajustent et
+me p&eacute;n&egrave;trent. Il y en a de phosphorescents et de velout&eacute;s, de mouill&eacute;s
+comme une pelouse cr&eacute;pusculaire, d'aigus comme la bise de d&eacute;cembre. Les
+uns c&acirc;lins et raccrocheurs &eacute;voquent le luminaire des alc&ocirc;ves, d'autres
+angoissent et fascinent ainsi qu'une lanterne de coupe-gorge. Et dans
+ces visages glabres, blanchis par les longues claustrations, les yeux
+les plus p&acirc;les, les yeux d'azur et de ros&eacute;e paraissent t&eacute;n&eacute;breux et
+nocturnes.</p>
+
+<p>A mesure que le nombre des r&eacute;volutions augmente, le marqueur clame d'une
+voix de moins en moins assur&eacute;e. Et, conjointement, ses compagnons
+ralentissent le pas, &eacute;largissent leurs enjamb&eacute;es, s'arcboutent, se
+calent avec plus d'effort, et en s'arr&ecirc;tant sur moi, les prunelles
+deviennent de plus en plus appelantes.</p>
+
+<p>Aux derniers tours la roue g&eacute;mit, s'enlise, ne d&eacute;marre qu'&agrave; peine; les
+propulseurs pi&eacute;tinent sur place, marquent le pas. Ceux qui se
+d&eacute;hanchaient et se carraient avec une certaine jactance, s'alanguissent,
+se rel&acirc;chent. Sourires ambigus, moues veloureuses d&eacute;g&eacute;n&egrave;rent en une
+grimace de d&eacute;tresse.</p>
+
+<p>&mdash;Deux cents!... Halte!</p>
+
+<p>Un tour de plus et ils croulaient.</p>
+
+<p>Trente nouveaux colons, dispos et s&eacute;journ&eacute;s, qui, adoss&eacute;s aux murs,
+badaudaient, bras crois&eacute;s, en attendant le moment de tourner &agrave; la meule,
+rel&egrave;vent leurs camarades ext&eacute;nu&eacute;s. Ces rempla&ccedil;ants se bousculent avec un
+empressement inconcevable. Ils se disputeraient m&ecirc;me les places &agrave; la
+roue, ils se battraient pour entrer dans la coursi&egrave;re, si le roulement
+n'avait &eacute;t&eacute; r&eacute;gl&eacute; d'avance, et si des gardiens n'intervenaient dans les
+comp&eacute;titions.</p>
+
+<p>La corv&eacute;e rapporte &agrave; ces bannis les quelques centimes n&eacute;cessaires pour
+se procurer, &agrave; la cantine, le tabac et d'autres douceurs. A la fin de
+la semaine, ils palpent leur mouture en ces grossiers m&eacute;reaux de plomb,
+monnaie fictive des colonies p&eacute;nitentiaires.</p>
+
+<p>Et voil&agrave; pourquoi, jamais en notre mat&eacute;riel pays, limiers de trait
+jappant de plaisir, fr&eacute;tillant de la queue, prodigues de caresses, au
+moment o&ugrave; le mara&icirc;cher brutal ou le gar&ccedil;on boulanger sournois les
+attelle sous la charrette surcharg&eacute;e, ne t&eacute;moign&egrave;rent impatience plus
+f&eacute;brile et plus inattendue, que ces fils de chr&eacute;tiens appel&eacute;s &agrave; remplir
+cet office bestial.</p>
+
+<p>L'&eacute;tat lamentable de ceux qu'ils suppl&eacute;ent ne les rebute pas. Et m&ecirc;me si
+de nombreux relais ne guettaient l'instant de s'atteler &agrave; la machine, &agrave;
+peine relev&eacute;s de corv&eacute;e, leurs fr&egrave;res rendus, &agrave; bout de forces,
+retourneraient avidement &agrave; ce supplice r&eacute;mun&eacute;rateur.</p>
+
+<p>Remont&eacute;e apr&egrave;s chaque heure, l'horloge se remet en mouvement avec une
+intr&eacute;pidit&eacute; nouvelle, les aiguilles fra&icirc;ches &eacute;voluent sans accroc, les
+barres craquent sous les poignes affermies, les pieds se l&egrave;vent et
+retombent en cadence, la voix du nouveau marqueur, le timbre de
+l'horloge r&eacute;sonne plus franchement.</p>
+
+<p>Mais, peu &agrave; peu, la gorge du compteur se resserre et se voile,
+l'impulsion se ralentit, les visages &eacute;panouis se contractent; je vois
+des gouttelettes sourdre &agrave; leurs fronts, les muscles se bandent moins
+facilement, la respiration s'embarrasse, les yeux affleurent aux orbites
+et les t&ecirc;tes penchent vers les croupes qui les pr&eacute;c&egrave;dent.</p>
+
+<p>Quelques tours apr&egrave;s, les corps charnus fument comme des chevaux de
+labour et se noient dans leurs propres effluves. Une troublante vapeur
+d'&eacute;tuve et de chambr&eacute;e sature le man&egrave;ge. Le crissement des dents, le
+anh&egrave;lement des poitrines couvre le ronron f&eacute;lin des meules. La psalmodie
+du compteur n'est plus qu'un r&acirc;le....</p>
+
+<p>Combien nombrai-je de fois deux cents tours, combien s'&eacute;coul&egrave;rent de ces
+heures excentriques, combien de fois les moteurs rompus, &eacute;cartel&eacute;s,
+firent-ils place &agrave; des organes nouveaux? J'ignore aussi bien la somme
+des voix sonores et cuivr&eacute;es que f&ecirc;la cette horloge patibulaire!</p>
+
+<p>Et cette procession de physionomies qui me sourirent moiti&eacute; sardoniques,
+moiti&eacute; filiales, qui m'implor&egrave;rent en se dirigeant obstin&eacute;ment de mon
+c&ocirc;t&eacute;, qui repass&egrave;rent chacune deux cents fois, toujours plus pressantes
+et plus pitoyables, avant de se dissiper,&mdash;dans quels limbes&mdash;-
+inexauc&eacute;es!</p>
+
+<p>Sans cesse se reformaient d'autres cort&egrave;ges de patients, et les nouveaux
+venus rappelaient, sans les r&eacute;p&eacute;ter, leurs obs&eacute;dants pr&eacute;d&eacute;cesseurs.</p>
+
+<p>A chaque relais, je regrettais ceux qui ne d&eacute;fileraient plus, et
+pourtant, &agrave; peine les fra&icirc;ches recrues s'&eacute;taient-elles mises en marche
+que je ne vivais plus que par elles et me suspendais &agrave; leurs mouvements!</p>
+
+<p>Pupilles dilat&eacute;es o&ugrave; altern&egrave;rent tant de lumi&egrave;re et tant de nuit!
+Regards inconciliables qui d&eacute;sarm&egrave;rent et s'attendrirent peu &agrave; peu!
+Sueur plus lamentable que des larmes de vierges! Fluide des aberrations
+majeures!...</p>
+
+<p>Aux approches du deux centi&egrave;me tour, les meules cessant de broyer le
+grain semblaient se retourner contre leurs moteurs, et moudre, et mordre
+avec la rancune de la mati&egrave;re &eacute;lectris&eacute;e, cette chaude et copieuse lev&eacute;e
+humaine!</p>
+
+<p>Mais le moulin avait beau r&eacute;duire et fouler ses moulants, la liste en
+&eacute;tait in&eacute;puisable. Il y avait toujours des ressorts et des mouvements de
+rechange.</p>
+
+<p>Je restai sur place, ne pouvant, ne voulant bouger, me remettant &agrave;
+compter &agrave; chaque nouvelle r&eacute;paration, les deux cents minutes de l'heure
+abominable.</p>
+
+<p>Et lorsque la voix du marqueur s'&eacute;tranglait, que la bu&eacute;e s'&eacute;paississait
+jusqu'&agrave; me d&eacute;rober les formes de ces patients bien-aim&eacute;s, je souffrais,
+m'&eacute;puisais, me fondais comme eux.</p>
+
+<p>La langueur de ces jeunes corps descendait dans mes reins, le long de
+mes vert&egrave;bres, ces yeux vidaient mes os, pompaient ma moelle, ces
+bouches aspiraient mon reste de souffle, ces regards conjurateurs
+m'avaient impr&eacute;gn&eacute; de leur d&eacute;tresse, ces l&egrave;vres jaculatoires
+m'enduisaient de leurs ti&egrave;des et poignantes implorations, les effluves
+de cette adolescence d&eacute;chue, me damnaient, me r&eacute;prouvaient avec elle. A
+quelles extr&eacute;mit&eacute;s m'aurait entra&icirc;n&eacute; ce vertige? Leur r&eacute;dempteur
+deviendrait leur complice....</p>
+
+<p>Quand mon guide, effray&eacute; de mon mutisme et de mon inertie, me signifia
+que les ateliers se fermaient et m'arracha, presque de force, &agrave; cette
+dissolvante atmosph&egrave;re, j'&eacute;tais plus ivre qu'apr&egrave;s une valse effr&eacute;n&eacute;e,
+j'avais vieilli d'au moins dix ans et je ne sais quelle force, quelle
+&eacute;nergie, quelle s&egrave;ve j'avais dilapid&eacute;es, quelle portion de mon &ecirc;tre
+avaient neutralis&eacute;e ces patients et s'&eacute;tait &eacute;vent&eacute;e &agrave; leur approche.</p>
+
+<p>Un immense d&eacute;go&ucirc;t m'avait pris de tout autre milieu et de tout autre
+temps. Le soleil m'offusqua, je trouvai la libert&eacute; superflue, et m&ecirc;me la
+vie....</p>
+
+<p>D&eacute;sormais, nul exorcisme ne serait assez puissant pour combler le vide
+universel.</p>
+
+<p>Je sais un moulin broyant le pain de l'infamie, je sais une horloge aux
+rouages de chair pantelante, aux mouvements saccad&eacute;s comme un spasme.
+Horloge et moulin ne font qu'un.</p>
+
+<p>Le moulin-horloge marque une heure exclusive &agrave; des trappistes
+involontaires, les honn&ecirc;tes gens diront &agrave; la plus abjecte des
+peautrailles.</p>
+
+<p>C'est &agrave; Merxplas, l&agrave;-bas, tout au fond de la Campine.... On les a
+parqu&eacute;s et num&eacute;rot&eacute;s, ils sont plus de deux mille....</p>
+
+<p>Et depuis ma confrontation avec ce mirifique ph&eacute;nom&egrave;ne du
+moulin-horloge, mon pain a contract&eacute; une amertume ind&eacute;l&eacute;bile, et quoi
+que j'entreprenne, toutes mes heures sonnent au cadran de la
+malchance.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LE_TRIBUNAL_AU_CHAUFFOIR" id="LE_TRIBUNAL_AU_CHAUFFOIR"></a><a href="#table">LE TRIBUNAL AU CHAUFFOIR</a></h2>
+
+<p class="droit">
+<i>A Monsieur Oscar Wilde,<br />
+au Po&egrave;te et au Martyr Pa&iuml;en,<br />
+<span style="margin-left: 2em;">tortur&eacute; au nom de la</span><br />
+Justice et de la Vertu Protestantes.</i>
+</p>
+
+
+<p>Jacques la Veine, le loyal bougre, pensionnaire p&eacute;riodique du
+P&eacute;nitencier, venait d'y reprendre ses quartiers d'hiver.</p>
+
+<p>Pour la cinquanti&egrave;me fois, les portes du D&eacute;p&ocirc;t s'&eacute;taient referm&eacute;es sur
+lui.</p>
+
+<p>A cette occasion les camarades, vieux chevaux de retour ou vagabonds en
+fleur et novices, lui donnaient une petite f&ecirc;te au chauffoir, &agrave; l'heure
+de la r&eacute;cr&eacute;ation, oui une vraie f&ecirc;te d'anniversaire, intime et attendrie
+comme des noces d'or.</p>
+
+<p>Quand j'appelle vieux chevaux de retour une partie des pensionnaires de
+cet asile, ce n'est qu'une mani&egrave;re de parler, car beaucoup de
+r&eacute;cidivistes, comptant comme ce jubilaire de l'&eacute;crou une s&eacute;rie de
+fl&eacute;trissures juridiques, d&eacute;passaient &agrave; peine la trenti&egrave;me ann&eacute;e. S'il y
+en avait d'aussi avari&eacute;s et d&eacute;biles que des f&ecirc;tards de la haute, par
+contre il s'en campait d'autres attestant la salubrit&eacute; de cette vie de
+rentiers sans rentes et de travailleurs des besognes fallacieuses, des
+m&eacute;tiers chim&eacute;riques. Ils l'emportaient m&ecirc;me en nombre dans cette
+assembl&eacute;e sur les marmiteux et les val&eacute;tudinaires, ces vigoureux et
+florissants gar&ccedil;ons de g&eacute;nie, amis de la sainte paresse ou des
+passe-temps inutiles mais ing&eacute;nieux; goulus ou friands mangeurs de
+fruits d&eacute;fendus, pour la plupart tr&egrave;s respectueux, toutefois, des
+faiblesses et des candeurs, incapables de fl&eacute;trir une fleur, de ravir un
+nid ou d'abuser d'un enfant; po&egrave;tes en action, humanit&eacute; de luxe, ne
+prenant conseil que de leur conscience et se r&eacute;signant pour l'amour des
+beaux gestes et des affirmations cat&eacute;goriques aux traques, aux
+ligottages, aux mises &agrave; l'ombre, parfois aux lents supplices.</p>
+
+<p>Toutes les irr&eacute;gularit&eacute;s voisinaient et fraternisaient cette apr&egrave;s-midi
+dans le morne chauffoir, l'ancienne chapelle du ch&acirc;teau f&eacute;odal. Les
+fen&ecirc;tres mur&eacute;es jusqu'&agrave; hauteur de l'ogive y entretenaient &agrave; peine une
+avare lumi&egrave;re de crypte. Il n'&eacute;tait que quatre heures et les clairons
+des soldats n'avaient pas encore annonc&eacute; l'approche du dernier convoi
+quotidien de pieds poudreux; mais novembre consommait son &oelig;uvre
+tuberculaire, il bruinait et les aiguilles d'une pluie froide
+arrachaient comme des gouttelettes de sang roux au jour pr&ecirc;t &agrave; d&eacute;failir.</p>
+
+<p>Toutefois il faisait encore plus gris et plus humide au dedans malgr&eacute; le
+rougeoiment d'un po&ecirc;le de fonte qui parodiait au milieu des halen&eacute;es
+lourdes, des &eacute;vaporations de sueur et des nuages d'&acirc;cre fum&eacute;e, le morose
+coucher du soleil sanguinolant derri&egrave;re les squelettes de la futaie,
+parmi les brouillards et les frimas.</p>
+
+<p>A la faveur de ce clair-obscur et pour peu que le spectateur se f&ucirc;t
+habitu&eacute; &agrave; cette atmosph&egrave;re aussi irritante pour sa gorge que pour ses
+yeux, il aurait, peu &agrave; peu, d&eacute;m&eacute;l&eacute; une trentaine de silhouettes
+humaines, uniform&eacute;ment v&ecirc;tues d'une livr&eacute;e dont la couleur
+s'assortissait &agrave; la gamme fauve et gris&acirc;tre de la saison et du milieu.</p>
+
+<p>Jacques la Veine avait pris place avec ses pairs, sur un des quatre
+bancs dispos&eacute;s autour du po&ecirc;le. Depuis quelque temps ces anciens
+faisaient assaut de cynisme et lan&ccedil;aient, entre deux bouff&eacute;es ou deux
+jets de salive quelque aphorisme subversif ou quelque &eacute;norme gravelure.
+Derri&egrave;re, en plusieurs cercles concentriques, se pressaient les derniers
+venus et les novices, les b&eacute;jaunes de cette universit&eacute; de la joie et du
+libre vouloir; gamins &agrave; l'&acirc;me pu&eacute;rile quoique de chair perverse,
+espi&egrave;gles comme des chats et parfois irritables et torves comme des
+boule-dogues. Les uns, insidieux et c&acirc;lins, passaient le bras autour du
+cou d'un camarade ou, sous pr&eacute;texte de se rapprocher de leurs ma&icirc;tres et
+de ne rien perdre de la bonne parole, ils reposaient le menton sur son
+&eacute;paule, et des joues &agrave; peine duvet&eacute;es se fr&ocirc;laient et des
+chuchottements, des tr&eacute;moussades, des risettes, aggravaient encore d'un
+commentaire chatouilleur les maximes flattant ces oreilles tendues avec
+trop de complaisance. La plupart de ces mauvais gar&ccedil;ons avaient la pipe
+aux dents. Lorsqu'ils aspiraient la fum&eacute;e, le tabac embras&eacute; illuminait
+ces visages glabres et ambigus d'une rougeur fugace, gr&acirc;ce &agrave; laquelle
+le profane introduit dans ce repaire l&eacute;gal, dans cette caverne de
+tol&eacute;rance, aurait &eacute;t&eacute; frapp&eacute; par la beaut&eacute; navrante de ces yeux, le pli
+philosophique de ces bouches, le peu de stigmates affligeant ces figures
+dites patibulaires.</p>
+
+<p>Sans doute m&ecirc;me en cette chagrine vespr&eacute;e d'automne il devait faire plus
+sain, plus normal au dehors, mais quiconque e&ucirc;t eu l'&acirc;me amertum&eacute;e ou
+aveulie par l'existence sym&eacute;trique et la platitude des gestes de la vie
+permise se f&ucirc;t complu quelques instants en cette r&eacute;union de temp&eacute;raments
+effr&eacute;n&eacute;s et d'originaux sans vergogne et e&ucirc;t savour&eacute; &agrave; part lui et en
+cachette les rites de cette franc-ma&ccedil;onnerie un peu en dehors, mais si
+spontan&eacute;e et si cordiale. Le bourgeois p&eacute;tri de pr&eacute;jug&eacute;s et de scrupules
+e&ucirc;t m&ecirc;me &eacute;t&eacute; d&eacute;concert&eacute; sinon converti par la solidarit&eacute; r&eacute;gnant dans ce
+camp retranch&eacute; des irr&eacute;ductibles r&eacute;fractaires. Il e&ucirc;t vibr&eacute; malgr&eacute; lui &agrave;
+cette cruelle harmonie assortissant toutes ces disparates de la vie
+codifi&eacute;e, une harmonie corrosive, chromatique &agrave; outrance, autrement
+&eacute;mouvante que les orthodoxes unissons psalmodi&eacute;s par la soci&eacute;t&eacute;, o&ugrave;
+tous les &eacute;l&eacute;ments du ch&oelig;ur soutiennent la m&ecirc;me note d'ordre, quoique
+dans diff&eacute;rents registres, d'octave &agrave; octave, ou gr&ecirc;le ou aust&egrave;re,
+ronflante et prud'hommesque chez le richard, bonasse et pleurnicheuse
+chez le d&eacute;bonnaire ilote. En ce lazaret des d&eacute;monteurs de la patraque
+sociale, cette pactisation des plaies e&ucirc;t troubl&eacute; le plus &eacute;go&iuml;ste
+partisan du r&egrave;gne des repus et peut-&ecirc;tre e&ucirc;t-il per&ccedil;u quelque pr&eacute;sage de
+l'amour supr&ecirc;me, en voyant toutes ces blessures se baiser mutuellement
+comme des l&egrave;vres!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait donc f&ecirc;te au chauffoir. Avec les m&eacute;reaux du suppl&eacute;ment de
+salaire obtenu en turbinant sur les rais du moulin-horloge, les
+camarades avaient trinqu&eacute; l'apr&egrave;s-midi &agrave; la sant&eacute; du h&eacute;ros, en buvant la
+tisane vaguement houblonn&eacute;e, la diur&eacute;tique cervoise d&eacute;bit&eacute;e &agrave; la
+cantine. Puis ils avaient pr&eacute;sent&eacute; au jubilaire une pipe d&eacute;corative,
+fleurie comme la casquette d'un &laquo;tireur au sort&raquo;, que tous se
+disputaient l'honneur de bourrer et de rallumer chaque fois que le
+donataire attendri en secouait le culot.</p>
+
+<p>Comme l'assaut des &eacute;normit&eacute;s, qui avait longtemps diverti la galerie,
+commen&ccedil;ait &agrave; languir: &laquo;Quel dommage, prof&eacute;ra l'un des argoulets assis au
+banc d'honneur pr&egrave;s du feu, que Schrabadans soit pr&eacute;cis&eacute;ment en libert&eacute;,
+il nous aurait improvis&eacute; quelques couplets en l'honneur de Jacques la
+Veine!&raquo;</p>
+
+<p>Et il fredonna, en commen&ccedil;ant &agrave; b&acirc;iller:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Et la neige est si noire</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Que les corbeaux sont blancs...</i></span><br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Il y a mieux, dit un autre en appliquant famili&egrave;rement la main sur la
+bouche du b&acirc;illeur. Employons encore les deux heures qui nous restent
+avant le coucher &agrave; raconter chacun la m&eacute;saventure qui nous a brouill&eacute;s
+pour toujours avec les familiaux, les patriotards et les cagots....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, ratifia le premier motionnaire, jouons au tribunal et c'est
+toi qui nous jugeras, toi, la Veine!</p>
+
+<p>Il va sans dire que ce sobriquet de la Veine avait &eacute;t&eacute; donn&eacute; par ironie
+au fieff&eacute; tra&icirc;neur de routes. Son histoire &eacute;tait celle d'un d&eacute;class&eacute; et
+d'un r&eacute;fractaire par principe et par conviction.</p>
+
+<p>Avantag&eacute; &agrave; sa naissance sous tous les rapports mat&eacute;riels, au spectacle
+du mis&eacute;rable lot r&eacute;serv&eacute; &agrave; tant d'&ecirc;tres qui les valaient bien lui et sa
+famille, il avait pris en d&eacute;go&ucirc;t sa situation privil&eacute;gi&eacute;e et &eacute;prouv&eacute;
+comme une nostalgie de d&eacute;ch&eacute;ance. Intelligent, apr&egrave;s avoir appris toutes
+choses qui sont dans les livres et pratiqu&eacute; tour &agrave; tour comme avocat,
+ing&eacute;nieur et m&eacute;decin, il s'avisa de devenir universel par l'altruisme,
+de vivre plus encore par le c&oelig;ur que par la science et l'esprit. Et,
+coup sur coup, en possession de sa fortune, il l'employa &agrave; doter des
+hospices, &agrave; rendre des p&ecirc;cheurs propri&eacute;taires de leurs barques, &agrave;
+adopter et &agrave; choyer des enfants ramass&eacute;s dans les rues. Naturellement
+ses h&eacute;ritiers, qu'il n'aurait frustr&eacute;s pourtant que d'un superflu
+minime, con&ccedil;urent d'&acirc;pres inqui&eacute;tudes devant ces dispendieuses charit&eacute;s.
+Sa famille lui imposa d'abord un conseil judiciaire, puis, pour plus de
+s&ucirc;ret&eacute;, elle l'enferma dans une maison de fous. Pendant sa &laquo;collocation&raquo;
+ces dignes consanguins g&eacute;r&egrave;rent si prodigalement sa fortune qu'il ne lui
+resta bient&ocirc;t plus un sou. N'ayant plus aucun int&eacute;r&ecirc;t &agrave; le s&eacute;questrer et
+le sachant trop indulgent pour leur demander des comptes, les voleurs
+le firent rel&acirc;cher. Loin de leur en vouloir, le bonhomme se r&eacute;jouit
+presque de l'occasion qu'ils lui m&eacute;nageaient de descendre, en &eacute;gal,
+aupr&egrave;s de ceux qu'il ne pouvait plus aider et prot&eacute;ger que de son amour.</p>
+
+<p>Depuis, il vagabonda, apostolique, pr&ecirc;chant l'amour, la vie libre, la
+tol&eacute;rance, la compr&eacute;hension. Et il pr&eacute;disait des temps nouveaux, sans
+lois, sans gendarmes, sans soldats et sans pr&ecirc;tres, sans tous ces
+obstacles impies, apport&eacute;s &agrave; l'expansion naturelle et particuli&egrave;re de
+chaque &ecirc;tre.</p>
+
+<p>La foule riait aux discours de ce maniaque. Les sages hochaient la t&ecirc;te,
+les enfants lui jetaient des pierres, m&ecirc;me les humbles avec lesquels il
+s'humiliait en se faisant plus d&eacute;nu&eacute; qu'eux-m&ecirc;mes, doutaient de sa
+parole &eacute;vang&eacute;lique et souriaient avec compassion; et ce n'&eacute;tait vraiment
+que tout au bas, chez la populace, chez les pr&eacute;tendus vauriens qu'il se
+faisait comprendre et qu'il recrutait des pros&eacute;lytes. Ceux-l&agrave; lui
+avaient appris &agrave; vivre de peu et souvent de rien, &agrave; se loger dans les
+fours &agrave; briques, sous les arches des ponts, et, &agrave; d&eacute;faut de tout autre
+asile, &agrave; leur suite, il &eacute;chouait au seuil du p&eacute;nitencier.</p>
+
+<p>Tous les truands savaient son histoire, aussi le dispens&egrave;rent-ils de la
+redire aujourd'hui, et l'avaient-ils appel&eacute; &agrave; &eacute;couter et &agrave; juger les
+autres.</p>
+
+<p>Le premier qui parla &eacute;tait un forgeron solide et noueux, mais coutur&eacute; de
+noires cicatrices et de traces d'escarres &agrave; la fa&ccedil;on de ces ch&ecirc;nes
+imp&eacute;rissables qui ont plusieurs fois tent&eacute; et affront&eacute; la foudre:</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'&agrave; l'&acirc;ge de vingt-cinq ans, dit-il, je pris au s&eacute;rieux leurs
+histoires de code et de cat&eacute;chisme, je croyais en la justice divine et
+j'observais la loi pr&eacute;tenduement humaine, en toute occasion j'implorais
+le bon Dieu, j'esp&eacute;rais en son paradis, et arrosant mon pain de sueur et
+parfois de larmes, je martelais en conscience.... La nuit tr&egrave;s civique
+et souvent ivre, avec ma femme je travaillais pour la population de la
+patrie.</p>
+
+<p>Insens&eacute;, en une seconde de plaisir, je cr&eacute;ais des parias et des
+mis&eacute;rables; sans perspective d'un avenir meilleur j'infligeais &agrave;
+d'autres une vie qui serait peut-&ecirc;tre encore plus pr&eacute;caire que la
+mienne. Les bons ap&ocirc;tres m'y encourageaient en me faisant entrevoir que
+mon septi&egrave;me gar&ccedil;on serait la filleul d'un Roi.... En attendant tous les
+ans je ne gagnais que le m&ecirc;me salaire: la multiplication des pains
+n'accompagnait pas celle des enfants. Parfois le ch&ocirc;mage et la maladie
+s'alliaient pour me punir de mon impr&eacute;voyance. Les jours o&ugrave; la faim me
+taquinait, je tapais encore plus fort sur l'enclume. Mais s'il n'y avait
+eu que moi &agrave; devoir je&ucirc;ner! Au c&oelig;ur d'un de ces hivers plus froids et
+plus implacables que l'&acirc;me du mauvais riche, la m&eacute;nag&egrave;re ext&eacute;nu&eacute;e de
+privations tomba malade, les enfants s'alit&egrave;rent &agrave; leur tour: je me
+roidissais et battis plus rageusement encore du marteau pour ne pas
+entendre leurs g&eacute;missements, puis leur r&acirc;le.... Et en effet bient&ocirc;t il
+se fit un silence complet dans mon galetas et dans la forge.... J'&eacute;tais
+seul.... Alors je passai mon outil &agrave; travers la vitrine d'un changeur et
+j'en assommai une s&eacute;bille ruisselante de pi&egrave;ces d'or. Les juges ne
+m'inflig&egrave;rent que cinq mois de prison.... Des liseurs de journaux
+pleur&egrave;rent au r&eacute;cit de mes &eacute;preuves. Cela n'emp&ecirc;che que lorsque je fus
+&eacute;largi personne n'osa faire accueil et donner du travail au repris de
+justice.... Les honn&ecirc;tes ouvriers, ceux de ma caste, se d&eacute;tournaient de
+moi, et l'esprit de concurrence se greffant sur leur stupide sentiment
+d'honneur, d'aucuns d&eacute;nonc&egrave;rent m&ecirc;me ma pr&eacute;tendue tare &agrave; celui qui
+m'employait et le somm&egrave;rent de me cong&eacute;dier.... Ce qu'il fit.... Du
+travail, je n'en trouve plus que dans les prisons.... Au dehors, je vis
+seul, je r&ocirc;de, je mendie, et si cela ne suffit pas pour me permettre de
+subsister, je vole.... Je me r&eacute;jouis de la disparition des miens; ils ne
+souffrent plus; la mort a d&eacute;fait mon &oelig;uvre mauvaise: mes filles ne
+deviendront point des prostitu&eacute;es, ni mes fils des soldats!</p>
+
+<p>Un grondement approbateur courut dans l'assembl&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Tu tiras une sage conclusion de ton ilotisme, lui dit le juge. Avant
+les temps meilleurs, les mis&eacute;rables devraient s'abstenir de cr&eacute;er de la
+chair &agrave; canons et de la viande &agrave; lupanars.... A ton tour, h&eacute;, toi, le
+ma&ccedil;on?</p>
+
+<p>Celui-ci, un blondin mafflu et r&acirc;bl&eacute;, pr&eacute;luda &agrave; son r&eacute;cit par ce
+professionnel hochement d'&eacute;paules de l'homme qui a longtemps charri&eacute; sur
+les omoplates le panier aux briques et l'oiseau surcharg&eacute; de mortier.</p>
+
+<p>&mdash;Voici.... En me dandinant, souvent une fleur ou une chanson &agrave; la
+bouche, je g&acirc;chais ga&icirc;ment le pl&acirc;tre au village natal, me r&eacute;jouissant
+des blanches vapeurs de la chaux presque autant que l'enfant de ch&oelig;ur
+des nuages parfum&eacute;s qu'il arrache aux encensoirs. Puis d'apprenti, je
+passai compagnon.... Je me rappelle certaine r&eacute;fection du clocher. A
+califourchon sur le coq et narguant les vertiges, je regardais sous mes
+pieds les toits rouges et les chaumes, les dr&egrave;ves et les champs. Et je
+sifflais de si bon c&oelig;ur que l'essaim des corneilles venait tournoyer
+autour de moi, ou bien je tirais de ma truelle des sons argentins comme
+ceux de l'angelus.... Oh! que l'on respirait ais&eacute;ment l&agrave;-haut! Le
+dimanche qui suivit l'ach&egrave;vement de ce travail, avec le pourboire qui
+nous avait &eacute;t&eacute; octroy&eacute; par les fabriciens, en compagnie de quelques gars
+du m&ecirc;me chantier, je lampai copieusement et m&ecirc;me plus que de coutume, si
+bien que par extraordinaire le houblon guilleret et r&eacute;confortant
+m'alourdit le sang et la fantaisie. Vers le soir, nous allions m&ecirc;me nous
+retirer moroses et comme oppress&eacute;s par le calme trop grand de cette
+soir&eacute;e de paresse, embarrass&eacute;s de nos membres oisifs et de notre chair,
+et de nos humeurs, quand un couple d'amoureux de la ville entra dans le
+cabaret o&ugrave; nous &eacute;tions attabl&eacute;s. La donzelle fit la coquette et nous
+provoqua des yeux; tandis que son cavalier nous narguait par son langage
+pinc&eacute;, sa jactance, ses fadaises et tous ses grands airs de calicot
+endimanch&eacute;. Lorsqu'ils sortirent, nous quatre de les rattraper sur la
+route, &agrave; l'&eacute;cart du village, et l&agrave;, sommation &agrave; la belle de choisir l'un
+de nous. Elle pr&eacute;tendit n'avoir voulu que rire, mais nous ne
+l'entendions pas ainsi.... Nous jouions franc jeu, nous autres; ou bien
+elle se donnerait sous nos yeux &agrave; son galant, ce qui nous prouverait la
+sinc&eacute;rit&eacute; de ses pr&eacute;f&eacute;rences, ou bien elle lui donnerait un suppl&eacute;ant. A
+cette proposition raisonnable, son pr&eacute;tendu coq s'enfuit. Elle cria,
+mordit, et ma foi nous enragea si bien qu'au lieu d'un seul m&acirc;le, tous
+lui pass&egrave;rent dessus, moi le premier; puis j'aidai &agrave; la maintenir pour
+faciliter la besogne aux autres. La belle, instigu&eacute;e plus tard par son
+lymphatique faquin, eut l'injustice et le mauvais go&ucirc;t de se plaindre.
+Cons&eacute;quence: tout le beau temps de ma jeunesse en prison; et plus tard,
+comme pour mon camarade le forgeron, la vie du paria et du suspect, la
+vie du tra&icirc;ne-les-routes et du batteur de pav&eacute;!</p>
+
+<p>Hourrah! fit la galerie en se tr&eacute;moussant, les polissons affriol&eacute;s
+claquant des l&egrave;vres et s'allongeant de grands coups de coudes dans les
+reins ou de sonores claques sur les fesses. Hourrah!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ratifia le juge, quoique je d&eacute;plore la violence, l'abus de la
+force, ta faute fut certes v&eacute;nielle. La femelle vous avait provoqu&eacute;s; en
+jouant avec le feu, elle se br&ucirc;la, voil&agrave; tout! La mijaur&eacute;e eut en somme
+mauvaise gr&acirc;ce &agrave; vous livrer aux tribunaux. Au fond elle ne dut pas vous
+en vouloir de l'avoir servie un peu plus copieusement que les autres
+jours!</p>
+
+<p>Et toi, l'aiguilleur, conte-nous ton premier &eacute;cart; comment as-tu fait
+pour d&eacute;railler jusqu'ici?</p>
+
+<p>&mdash;L'amour me perdit.... A dix-neuf ans j'&eacute;tais un m&eacute;lancolique et
+administratif garde-barri&egrave;re, post&eacute; des heures durant, aux confins de la
+ville, et voyant passer et repasser les trains; condamn&eacute; &agrave; l'isolement,
+&agrave; la vigilance et &agrave; l'exactitude. J'&eacute;tais jeune et j'enviais les
+couples prenant leur vol vers la campagne, et s'en revenant, p&acirc;m&eacute;s et
+langoureux de la promenade, de la danse et du reste.... D'intervalle en
+intervalle j'embouchais ma corne pour signaler l'approche des trains. Il
+y avait des soirs ou j'&eacute;tais saisi moi-m&ecirc;me par l'accent de d&eacute;tresse qui
+passait dans mon instrument; j'avais l'air parfois d'appeler au secours,
+ou d'autres fois, de me r&acirc;ler d'amour comme les cerfs qui br&acirc;ment &agrave; la
+vespr&eacute;e dans les for&ecirc;ts de mon pays des Ardennes. J'aurais voulu fuir,
+m'en aller, loin de ce morne paysage faubourien, auquel, sous les tons
+cuivreux et enfum&eacute;s des m&eacute;chants ciels d'&eacute;quinoxe, ma fanfare semblait
+pr&ecirc;ter un deuil et un sinistre de plus. Et chaque soir je cornais plus
+lamentable. Qui vint &agrave; mon secours? Une soubrette trop compatissante qui
+r&ocirc;dait souvent par l&agrave;. Mes yeux bruns et paillet&eacute;s de cristal quand elle
+m'eut d&eacute;visag&eacute; quelques fois, lui continu&egrave;rent-ils la sorcellerie de ma
+musique? Une nuit sur deux mots &eacute;chang&eacute;s, elle se rendit dans ma logette
+et ses l&egrave;vres ne se d&eacute;tachant plus des miennes, remplac&egrave;rent &agrave;
+celles-ci la saveur vert-de-gris&eacute;e du cuivre par les baumes et les
+framboises des baisers. Et comme je d&eacute;faillais, un coup de clairon
+m'avertit du passage &agrave; niveau voisin; je n'eus pas le temps d'emboucher
+l'instrument et de courir fermer la claire-voie: le train passa
+&eacute;crabouillant un vieux couple lamentable.... Les chefs ne se
+content&egrave;rent pas de me chasser, je subis encore la prison. Au sortir de
+ma captivit&eacute;, durant laquelle je ne cessai de ch&eacute;rir la cause de mon
+malheur, je courus &agrave; la recherche de la belle; mais je ne la revis plus
+jamais; elle disparut sans retour.... Puis pour la rappeler je ne
+poss&eacute;dais plus la fanfare si dolente dans la nuit; cette fanfare presque
+si triste que celle qui vient de nous avertir de l'arriv&eacute;e de nos
+nouveaux compagnons....</p>
+
+<p>Ils sont nombreux encore les r&eacute;cits: tous accidents, m&eacute;prises, faux
+d&eacute;parts; malchances et maladresses, impulsions, foucades &eacute;quip&eacute;es de
+mauvaises t&ecirc;tes, b&eacute;vues commises par des adolescents, des bayeurs et des
+effar&eacute;s, des criminels candides et d&eacute;bonnaires, coupables sans le
+savoir, vici&eacute;s mais non vicieux, ne comprenant rien au code et &agrave; la
+morale et voulant vivre ing&eacute;nuement &agrave; leur guise, dans un monde tel
+qu'ils le sentent et le comprennent. Pauvres moucherons butineurs
+fol&acirc;trant dans les rais du soleil et se d&eacute;battant l'instant d'apr&egrave;s dans
+les filets des araign&eacute;es!</p>
+
+<p>Et lorsque le narrateur a fini de parler, court un frisson de
+commis&eacute;ration, un remous de solidarit&eacute;. Il faudrait les voir se
+rengorger tous, alt&eacute;r&eacute;s de prouesses, avec du d&eacute;fi et de la r&eacute;volte
+plein les yeux. Parfois, pour mieux manifester leur enthousiasme, ils
+nouent une sarabande furieuse, les mains se cherchent et se broient, les
+pieds tr&eacute;pignent, tandis que le juge absout et f&eacute;licite le pr&eacute;tendu
+pestif&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, l'aristo, comment d&eacute;buta ton casier judiciaire?</p>
+
+<p>En ces termes, Jacques la Veine interpelle un grand trentenaire aux
+mains blanches de gratte-papier, qui se cache derri&egrave;re une colonne, et
+qui se flatte d'&eacute;chapper &agrave; cette mise sur la sellette. Au surplus,
+absorb&eacute; dans une m&eacute;ditation exclusive, c'est &agrave; peine s'il a entendu les
+confidences des autres. Pour l'avertir que son tour est arriv&eacute; il faut
+que ses voisins le secouent. Il balbutie effar&eacute; comme un dormeur qui se
+r&eacute;veille. Ensuite, apprenant ce qu'on veut de lui, il se recueille. &laquo;Eh
+bien, soit.... Vous comprendrez peut-&ecirc;tre.... Et sinon, tant pis!&raquo;</p>
+
+<p>Sa voix rauque s'&eacute;claircit, son &eacute;motion tourne en &eacute;loquence, il s'exalte
+&agrave; mesure qu'il l&egrave;ve les vannes de son c&oelig;ur:</p>
+
+<p>&mdash;...&laquo;O moi, je suis l'amoureux maudit, n&eacute; sous le signe d'Uranie. Si
+l'amant de la femme passe souvent par des alternatives d'espoir et de
+d&eacute;couragement, de communion et de m&eacute;connaissance, de torture et de
+volupt&eacute;, que dire des affres indicibles que je ne cessai de traverser,
+comment vous repr&eacute;senter ce vide offert &agrave; l'infini de mes postulations,
+ce fiel vers&eacute; &agrave; mes l&egrave;vres alt&eacute;r&eacute;es? Car moi je n'eus pas ou du moins
+longtemps je ne me crus point le droit de me plaindre devant la
+g&eacute;n&eacute;ralit&eacute; des hommes!</p>
+
+<p>Enfant, au coll&egrave;ge, mes camaraderies contract&egrave;rent toute la vivacit&eacute; et
+la m&eacute;lancolie du plus tendre des sentiments. Aux baignades la nudit&eacute;
+frileuse de mes compagnons m'induisait en de troublantes extases. En
+dessinant d'apr&egrave;s l'antique je go&ucirc;tai les nobles acad&eacute;mies masculines;
+pa&iuml;en je ne d&eacute;couvrais pas de vertu sans la rev&ecirc;tir des harmonieuses
+formes d'un athl&egrave;te, d'un h&eacute;ros adolescent ou d'un jeune dieu, et
+j'accordais voluptueusement les r&ecirc;ves et les aspirations de mon &acirc;me &agrave;
+l'hymne de la chair gymnique. En m&ecirc;me temps je trouvai coqs et faisans
+plus beaux que leurs poules, tigres et lions plus prestigieux que
+lionnes et tigresses!... Comme mes ma&icirc;tres inquiets devant mes na&iuml;ves
+professions de go&ucirc;t me pr&eacute;munissaient paternellement contre les &eacute;carts
+de ma sinc&eacute;rit&eacute;, je consentis &agrave; taire et &agrave; dissimuler mes pr&eacute;dilections
+d&eacute;r&eacute;gl&eacute;es, je tentai m&ecirc;me d'en imposer &agrave; mes yeux et &agrave; mes autres sens,
+je me broyai le c&oelig;ur et la chair &agrave; les persuader de leurs m&eacute;prises et
+de l'aberration de leurs sympathies, mais rien n'y fit, ils regimbaient
+&agrave; la raison de tout le monde, et, lorsque j'entrai dans la vie sociale,
+malgr&eacute; l'opprobre pesant sur ceux de ma race, malgr&eacute; la tyrannie du
+pr&eacute;jug&eacute;, malgr&eacute; la presque unanimit&eacute; des moralistes fulminant l'interdit
+contre quiconque blasph&egrave;me la supr&eacute;matie esth&eacute;tique de la femme, je
+m'opini&acirc;trai, fanatique et farouche, &agrave; n'accepter que le t&eacute;moignage de
+ma propre conscience. Mon g&eacute;nie me donnait raison contre toutes les
+consignes et tous les mots d'ordre moraux. Honni, ulc&eacute;r&eacute; dans mes
+opinions intimes, sans cesse mis au d&eacute;fi, fort d'ailleurs de mon
+honn&ecirc;tet&eacute; absolue, j'en vins non seulement &agrave; m&eacute;priser leurs anath&egrave;mes,
+mais encore &agrave; m'en enorgueillir. Puis je savais par mes lectures,&mdash;ces
+lectures qui &eacute;taient ma consolation mais souvent aussi un
+achoppement,&mdash;que des sages, des artistes, des h&eacute;ros, des rois, des
+papes, voire des dieux justifiaient et exaltaient m&ecirc;me par leur exemple
+le culte de la beaut&eacute; m&acirc;le.</p>
+
+<p>Toutefois j'aurais r&eacute;sist&eacute; aux impulsions de mes instincts physiques et
+me serais renferm&eacute; peut-&ecirc;tre jusqu'&agrave; la mort dans une sto&iuml;que admiration
+pour les parangons de beaut&eacute; virile, si un jour n&eacute;faste et b&eacute;ni, toutes
+mes forces affectives, tendresses morales et voluptueux d&eacute;sirs ne
+s'&eacute;taient fondus en un amour exclusif et absolu, unique et fatal comme
+une possession, pour un jeune homme que des fiert&eacute;s et des admirations
+communes et surtout l'espoir de s'initier aux arts dans lesquels
+j'excellais, avaient amen&eacute; sur le seuil de ma porte. Ah, je n'oublierai
+jamais les progr&egrave;s rapides et les &eacute;panchements de notre liaison, ses
+caressantes paroles d'affectueuse ferveur tandis que nous nous
+promenions, son bras pass&eacute; sous le mien et ses grands yeux cherchant mes
+yeux pour y boire mes intimes pens&eacute;es! Notre communion devint tellement
+&eacute;troite que son absence me navrait comme un adieu, et que toute journ&eacute;e
+pass&eacute;e sans lui me durait une semaine de regrets et d'humeur chagrine.
+Sa pr&eacute;sence m'&eacute;tait m&ecirc;me devenue indispensable &agrave; ce degr&eacute; que, farouche,
+endolori, toujours tenaill&eacute; par des angoisses et des pressentiments, je
+n'osais jamais croire &agrave; la stabilit&eacute; et &agrave; la dur&eacute;e de cette conjonction
+de nos deux tendresses et que chaque fois qu'il me quittait je me
+sentais atrocement d&eacute;prim&eacute; et abattu, comme si je ne devais plus jamais
+le revoir! Il &eacute;tait le but et le foyer de ma vie, la chaleur de mon
+corps et la lumi&egrave;re de mon &acirc;me! Touch&eacute; par mes attentions, mon
+d&eacute;vouement, ma fid&eacute;lit&eacute;, mon exclusif souci de lui &ecirc;tre agr&eacute;able, ma
+vigilance &agrave; &eacute;carter toute &eacute;pine de son chemin, il me r&eacute;pondit par une
+fraternelle et filiale amiti&eacute;. Longtemps je me contentai de son
+affection plausible et me r&eacute;signai en songeant que du moins il n'aimait
+d'amour aucune cr&eacute;ature terrestre. Mais h&eacute;las, il me d&eacute;trompa. Depuis
+son enfance il s'&eacute;tait fianc&eacute; &agrave; une gentille et rieuse voisine. Avec la
+confidence de son amour il m'apportait aussi la nouvelle de son prochain
+mariage!</p>
+
+<p>Pourquoi ne m'a-t-il pas aussi bien trou&eacute; le c&oelig;ur d'un coup de couteau,
+ou, que ne me suis-je tu&eacute; &agrave; ses pieds! Alors seulement, en une sc&egrave;ne
+terrible qui le mit en fuite et l'arracha pour jamais &agrave; ma sollicitude,
+je lui d&eacute;couvris les ab&icirc;mes et les vertiges de ma passion pour toute sa
+personne; je lui dis de ces mots qui tirent le sang et qui affoleraient
+des marbres, je le conjurai de se donner &agrave; moi, de rompre son mariage ou
+du moins de se partager entre nous, je lui parlai comme un patient qui
+demande gr&acirc;ce, comme un supplici&eacute; qui crie mis&eacute;ricorde. Je me tra&icirc;nai
+sur les genoux, je pressai ses mains en les arrosant de larmes. Rien n'y
+fit. Ah cette femme, f&ucirc;t-elle la plus aimante de son sexe ne pourra
+jamais l'adorer au paroxysme o&ugrave; je l'adorais!</p>
+
+<p>Dieu, Dieu! Dire qu'il est possible d'aimer, de se consumer &agrave; ce point,
+sans que ce feu gagne et embrase celui vers qui tendent et s'allongent
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment, affam&eacute;es, alt&eacute;r&eacute;es comme des &acirc;mes de damn&eacute;s au fond de la
+g&eacute;henne, toutes ces flammes, toutes ces voluptueuses et sinistres
+flammes d'amour! Dire que jamais il ne se rendit &agrave; la pri&egrave;re, &agrave;
+l'imploration muette de tout mon &ecirc;tre, qu'il ne se sentit point fr&eacute;mir
+tout au moins de piti&eacute; amoureuse en cette explication supr&ecirc;me qui
+m'amputa de tout ce qui m'attachait &agrave; la terre! Et qui viendra parler
+apr&egrave;s cela de fluide, de magn&eacute;tisme et de t&eacute;l&eacute;pathie!</p>
+
+<p>Il ne se figura jamais ce que j'avais lutt&eacute; pour ne pas l'effaroucher ou
+l'obs&eacute;der, ce que je m'&eacute;tais contenu et flagell&eacute; pour me conduire selon
+le gr&eacute; de la masse contemporaine et ne pas le compromettre aux yeux des
+vertueux m&eacute;disants! Depuis mon enfance je r&eacute;fr&eacute;nai mon temp&eacute;rament, je
+d&eacute;guisai ma pens&eacute;e, je donnai le change &agrave; ma famille et &agrave; mon entourage
+sur mes v&eacute;ritables inclinations. Jugez de la fatigue, de l'&eacute;c&oelig;urement
+et du d&eacute;go&ucirc;t que me causait cette com&eacute;die, cette perp&eacute;tuelle
+dissimulation! Mais c'est seulement le jour o&ugrave; j'aimai pour de bon, que
+je sondai toute l'&eacute;tendue de ma d&eacute;tresse et de mon d&eacute;sespoir. Les cinq
+ann&eacute;es que dur&egrave;rent mes relations lancinantes et balsamiques avec l'&ecirc;tre
+&eacute;lu, je fus le plus tortur&eacute; des martyrs. Ah! je voudrais voir combien de
+mes juges &eacute;tant &agrave; ma place eussent r&eacute;sist&eacute; &agrave; cette projection de leur
+&ecirc;tre vers la chair d&eacute;fendue, eussent repouss&eacute; loin de leurs l&egrave;vres la
+coupe que la nature offrait &agrave; leur soif exceptionnelle, eussent eu la
+force d'&eacute;touffer le cri de d&eacute;livrance, de paralyser ce geste de
+soulagement, de salut et de secours supr&ecirc;me! Eh bien, tant qu'il fut
+aupr&egrave;s de moi, tant que, de loin en loin, nos l&egrave;vres se rapproch&egrave;rent en
+un baiser que j'eusse voulu perp&eacute;tuer suave et ineffable et &eacute;tendre
+jusqu'&agrave; la possession compl&egrave;te, je ch&eacute;rissais cette tentation, cette
+torture, je prenais go&ucirc;t &agrave; ce supplice comme &agrave; une &eacute;pouvantable gageure,
+je me roidissais fi&egrave;rement, presque radieux sous l'implacable
+acharnement des conventions et des r&egrave;gles g&eacute;n&eacute;rales. D&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment
+chaste malgr&eacute; mes d&eacute;sirs &eacute;perdus, je me trouvai l&eacute;gitime et je n'aurais
+pas &eacute;chang&eacute; mes postulations contre tous les app&eacute;tits de ce monde
+conforme. Je pr&eacute;f&eacute;rais &agrave; leurs conjugaux embarquements pour Cyth&egrave;re, &agrave;
+leurs langoureuses idylles au pays du Tendre, ma passion rouge et noire,
+mon ascension du volcan sulfureux, mes p&eacute;riples exasp&eacute;r&eacute;s sur les lacs
+asphaltides.... J'exultai au milieu des fournaises, j'attisai mes
+incendies....</p>
+
+<p>Souvent je lui &eacute;crivis des lettres br&ucirc;lantes que je ne lui envoyai pas,
+mais que je conservai pour qu'il les l&ucirc;t seulement apr&egrave;s ma mort, car
+j'estimais alors qu'il est de ces d&eacute;clarations que les tr&eacute;pass&eacute;s, les
+expiants seuls ont le droit de formuler par del&agrave; les limites du
+tombeau.... Il pourra lire &agrave; pr&eacute;sent ces lettres puisque je n'appartiens
+d&eacute;j&agrave; plus &agrave; la m&ecirc;me terre que lui.... Et qui sait? Peut-&ecirc;tre
+serviront-elles &agrave; l'instruction, voire &agrave; l'amusement de son amante, et
+n'y attacheront-ils, partag&eacute;s entre la curiosit&eacute; et le d&eacute;go&ucirc;t, que la
+valeur d'un ph&eacute;nom&egrave;ne pathologique?&raquo;</p>
+
+<p>A cette supposition atroce, il fit entendre un cri qui donna l'id&eacute;e d'un
+vaisseau se rompant dans sa poitrine; puis il fut quelques secondes
+avant de recouvrer la parole, et lorsqu'il reprit, &agrave; chaque phrase il
+semblait se porter un coup de poignard:</p>
+
+<p>&laquo;A peine eut-il fui ma pr&eacute;sence, que je voulus m'&eacute;lancer &agrave; sa poursuite.
+Pour le revoir, je lui eusse demand&eacute; pardon de ma trop exigeante
+tendresse; j'eusse abjur&eacute; et r&eacute;tract&eacute; du moins en paroles, ma seule, ma
+supr&ecirc;me religion. Je songeai aussi &agrave; l'assassiner avec sa ma&icirc;tresse,
+quitte &agrave; me suicider ensuite. Mais non, je l'aimais jusqu'&agrave; tous les
+sacrifices, jusqu'&agrave; tol&eacute;rer son bonheur aupr&egrave;s d'une autre cr&eacute;ature,
+jusqu'&agrave; survivre &agrave; son abandon, jusqu'&agrave; accepter une existence priv&eacute;e
+d&eacute;sormais de toute effusion et durant laquelle il ne me resterait plus
+qu'&agrave; repa&icirc;tre douloureusement mon c&oelig;ur des mirages et des leurres de
+notre intimit&eacute; d&eacute;funte. Aussi, au moment o&ugrave; je m'emparais du revolver,
+je me repr&eacute;sentai une larme, un regard de nos beaux yeux, un de ses
+cajoleurs et mutins sourires d'autrefois, et cette &eacute;vocation me navra &agrave;
+tel point que laissant choir l'instrument homicide, je m'effondrai dans
+un fauteuil d'o&ugrave; je m'abattis sur le plancher en proie &agrave; une crise de
+nerfs voisine de l'&eacute;pilepsie, et ne cessant d'appeler l'absent avec des
+r&acirc;les exasp&eacute;r&eacute;s par l'horrible certitude de l'irr&eacute;parable....</p>
+
+<p>Pour oublier je recourus aux voyages; je parcourus des Oc&eacute;ans,
+j'accompagnai nos rudes marins du Nord jusqu'aux p&ecirc;cheries bor&eacute;ales. Le
+plus souvent, vautr&eacute; au fond de la barque, l'id&eacute;e fixe me rongeait et au
+plus fort des temp&ecirc;tes, le fracas des &eacute;l&eacute;ments et les blasph&egrave;mes ou les
+pri&egrave;res de mes compagnons ne parvenaient &agrave; &eacute;touffer le timbre de la voix
+aim&eacute;e, de la voix lointaine qui ne cessait de vibrer &agrave; mes oreilles, de
+me chanter les serments et les confidences de jadis!</p>
+
+<p>Pour oublier aussi je me mis &agrave; boire, j'ivrognai avec la crapule; vain
+rem&egrave;de: miroir mal&eacute;fique, l'alcool ne me r&eacute;fl&eacute;chissait que plus
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment adorables les gr&acirc;ces et les perfections de l'absent....</p>
+
+<p>Alors je songeai &agrave; satisfaire brutalement ma chair. Ma passion rebut&eacute;e
+se d&eacute;dommagerait en imm&eacute;diates d&eacute;bauches. Il me fallait calmer &agrave; toute
+force ce sang de lave, cette s&egrave;ve leurr&eacute;e et toujours trahie, h&eacute;las, &agrave;
+laquelle je ne pourrais offrir d'assouvissement sans attenter aux m&oelig;urs
+de mes dissemblables.... Ah, de cet amour pur entre tous, de ce
+sacrifice de mon &ecirc;tre &agrave; un autre &ecirc;tre, de cette immolation perp&eacute;tuelle
+de ma conscience et de mon caract&egrave;re &agrave; cet enfant de pr&eacute;dilection, je
+sortais r&eacute;prouv&eacute;, ivre de terribles revanches, friand de repr&eacute;sailles
+&eacute;rotiques.... Ah je me moquai bien des sages et des justes! Crime contre
+nature, diraient-ils! Contre quelle nature? Ma vie enti&egrave;re n'avait-elle
+pas &eacute;t&eacute; un crime contre ma nature &agrave; moi?</p>
+
+<p>Un matin de mardi-gras, anniversaire de notre premi&egrave;re rencontre, je me
+r&eacute;veillai en m'&eacute;criant avec une rage sardonique: &laquo;Ah, c'est carnaval! Si
+je me d&eacute;guisais en homme normal, si je faisais la cour aux femmes,
+puisque c'est aujourd'hui carnaval! Je ne me reconna&icirc;trais peut-&ecirc;tre
+plus moi-m&ecirc;me!&raquo; Ce que je ris &agrave; cette pens&eacute;e! Jamais je ne ris autant de
+ma vie. Ah ce fou rire me reprend.... Ma gaiet&eacute; fut m&ecirc;me telle que mon
+courage et ma r&eacute;solution grandirent jusqu'&agrave; m'entra&icirc;ner vers un acte
+t&eacute;m&eacute;raire. J'&eacute;tais d&eacute;cid&eacute; &agrave; en finir, j'ob&eacute;irai &agrave; ma vocation.</p>
+
+<p>Le soir m&ecirc;me j'avisai dans un bal &agrave; deux sous, un jeune &eacute;reint&eacute; de
+barri&egrave;re de jolie mine, bien d&eacute;coupl&eacute;, v&ecirc;tu de velours fauve. Un de ces
+pauvres diables de voyous, d&eacute;flor&eacute; depuis longtemps par les promiscuit&eacute;s
+des coucheries en commun, un de ces vicieux candides qui ne songent pas
+&agrave; mal en gredinant dans les galetas, sur les pelouses et les bancs des
+parcs suburbains et au seuil noir des impasses borgnes.</p>
+
+<p>A l'&eacute;cart, guid&eacute; par ce pilotin sans vergogne j'abordai enfin au havre
+d&eacute;fendu; je go&ucirc;tai pour la premi&egrave;re fois aupr&egrave;s de ce samaritain d'amour
+le cuisant et questionnaire bonheur, la d&eacute;tresse b&eacute;atifiante des majeurs
+naufrages. Au r&eacute;veil de cette crise je n'&eacute;tais plus qu'une &eacute;pave....</p>
+
+<p>Et &agrave; pr&eacute;sent, jetez-moi la pierre, accablez moi de crachats.... Votre
+haine provient peut-&ecirc;tre d'une inconsciente envie. Et surtout n'allez
+pas me plaindre. Faites-moi gr&acirc;ce de votre piti&eacute;, car je vis le monde
+m&acirc;le en sa puissante splendeur; j'appr&eacute;ciai plus profond&eacute;ment ses
+prestiges que ne pourraient le faire vos femelles; je scrutai mon sexe
+par les meilleurs des yeux, les yeux path&eacute;tiques des Grecs et des
+Renaissants, les yeux de Platon, de Michel-Ange et de Shakespeare! Ah,
+la publique nature eut pour moi des charmes secrets, des frissons
+nouveaux, des coups de foudre que la masse de ses tributaires ne
+conna&icirc;tra jamais.</p>
+
+<p>Et qu'importe m&ecirc;me mon amour malheureux, puisque c'est &agrave; la profondeur
+de la vall&eacute;e des larmes que se mesurent les altitudes de l'amour. Oui,
+je m'enorgueillis &agrave; pr&eacute;sent de mon supplice, car celui que j'aimais,
+jamais il n'aimera, jamais il ne sera aim&eacute; ainsi, je le jure! Oui, mon
+amour fut plus sublime que toutes les passions consacr&eacute;es. Ah, aimer au
+sein des pires opprobres, aimer presque seul et pour ainsi dire contre
+tous!&raquo;</p>
+
+<p>Il se tut. Sa voix d&eacute;chirait les c&oelig;urs et &eacute;nervait les &eacute;coutants ainsi
+que des bouff&eacute;es d'orage tour &agrave; tour rafra&icirc;chissantes et d&eacute;l&eacute;t&egrave;res,
+humides de vapeur &eacute;lectrique ou ensoleill&eacute;es de blafard cr&eacute;puscule, et &agrave;
+la fin elle s'&eacute;tait &eacute;lev&eacute;e, les cordes tendues &agrave; se briser, comme pour
+d&eacute;noncer au tr&ocirc;ne du cr&eacute;ateur les erreurs de sa providence.</p>
+
+<p>Le silence communiant et apitoy&eacute; de tous ces trangresseurs se r&eacute;solut en
+un murmure de compassion, sp&eacute;cieux et discret &agrave; l'&eacute;gal d'une caresse des
+branches aux nids qu'elles abritent, avances chatouilleuses des feuilles
+balsamiques aux plumages douillets: on e&ucirc;t entendu sourdre des larmes,
+et m&ecirc;me se contracter les gorges avalant la salive reprise aux l&egrave;vres
+alt&eacute;r&eacute;es de baisers. Vaincu par ces ambiances r&eacute;demptrices le plus
+mis&eacute;rable d'entre ces exceptionnels se d&eacute;tendit et donna cours &agrave; son
+&eacute;motion. Presque hi&eacute;ratique, transfigur&eacute;, Jacques la Veine, prenant au
+s&eacute;rieux son r&ocirc;le d'interpr&egrave;te des consciences lui prodiguait l'onction
+de ses paroles: &laquo;Tu aimas et fus digne d'amour.... En ob&eacute;issant aux
+impulsions de ta nature, tu ne barras pourtant point le chemin au
+courant passionnel de ton proche. Tu n'abusas de personne; c'est plut&ocirc;t
+le monde et la fatalit&eacute; qui ont pes&eacute; sur ta bonne volont&eacute;: tu fus loyal,
+g&eacute;n&eacute;reux et droit, n'usant pour te faire aimer en toute pl&eacute;nitude que de
+la magie et des sortil&egrave;ges de la bont&eacute; absolue et de l'esprit sans
+malice. Oui, il a le droit d'aimer qui bon lui semble celui qui se livre
+avec cette sublime ardeur.... Donc sois des n&ocirc;tres, demeure sans crainte
+au milieu de nous, et peut-&ecirc;tre rencontreras-tu un jour dans nos refuges
+cet amour r&eacute;ciproque qui t'aura &eacute;t&eacute; refus&eacute; toute la vie...&raquo;</p>
+
+<p>Tous s'empressaient autour de l'uraniste, quand un des derniers venus,
+le seul qui n'eut pas encore parl&eacute;, s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ah non, par exemple! Non jamais je ne pousserai l'esprit de tol&eacute;rance
+jusqu'&agrave; frayer avec ce saligaud.... Pouah! Il me d&eacute;go&ucirc;te! Et cependant
+je ne suis pas prude... et ce ne sont point les pr&eacute;jug&eacute;s qui
+m'&eacute;touffent. Il n'est m&ecirc;me point de luxure que je n'aie pratiqu&eacute;e. J'ai
+us&eacute; et m&ecirc;me abus&eacute; de toutes choses. Par la nature de mon industrie, je
+disposais sans cesse des plus hautes intelligences, des meilleurs
+caract&egrave;res et des plus friandes beaut&eacute;s. J'ai fait profit et liti&egrave;re de
+tout ce que respectent les imb&eacute;ciles. Ah! je ne suis pas homme de
+sentiment, moi; je ne me forge point des chim&egrave;res et ne construis point
+de romans, comme ce piteux et lamentable fou.</p>
+
+<p>Ce que je voulais, je le r&eacute;alisais par l'argent; avec l'or tout
+puissant, j'achetais les consciences, les talents et les pudeurs. Je
+pratiquais l'usure en cachette.... Des d&eacute;biteurs r&eacute;duits &agrave; quia se
+tu&egrave;rent, je fis mettre le grappin, et rondement, sur les deniers qu'ils
+laissaient &agrave; leurs veuves et &agrave; leurs orphelins. J'aurais fait vendre
+jusqu'&agrave; leur suaire, jusqu'aux clous de leurs cercueils.... Ce que l'on
+devient philosophe, ce que l'on apprend &agrave; m&eacute;priser les mortels. Jouir,
+tout est l&agrave;. A tout prix, co&ucirc;te que co&ucirc;te. Pour sauver leur mari, leur
+fr&egrave;re, leur amant, les femmes, les s&oelig;urs, les fianc&eacute;es, se donnaient &agrave;
+moi; menac&eacute;s de faillite et de d&eacute;shonneur public, des parents
+s'affol&egrave;rent jusqu'&agrave; me c&eacute;der leurs fillettes. Je leur mettais le march&eacute;
+&agrave; la main et jamais je ne reculai. Lorsque j'avais jet&eacute; mon d&eacute;volu sur
+une proie, je la for&ccedil;ais dans ses derniers retranchements. Je jouais
+serr&eacute;, mettant aux prises la pudeur et la faim, l'honneur intime et le
+scandale public. Avez-vous vu dans les m&eacute;nageries les pigeons livr&eacute;s aux
+serpents? Ainsi la faim croquait et affolait la pitoyable pudeur. Ou
+mieux, c'est moi qui repr&eacute;sentais la Faim, le Fl&eacute;au, l'in&eacute;luctable
+Voracit&eacute;, et je d&eacute;vorais les timides oiselles; je croquais, je souillais
+les vierges &eacute;plor&eacute;es.... Sans l'indiscr&eacute;tion d'un employ&eacute;, sans une
+maladresse, la seule que je commis dans mon existence, je recommencerais
+une nouvelle s&eacute;rie de vols et de viols clandestins.... Figurez-vous que
+c'est pour un faux, un simple petit faux, une peccadille compar&eacute; &agrave; tout
+le reste, que je me fis pincer et que la justice interrompit mes
+profitables exp&eacute;riences du caract&egrave;re humain... ah, ah, admirez-moi,
+dites, ne suis-je pas votre ma&icirc;tre &agrave; tous? De l'amour, il n'en faut
+jamais... de l'amiti&eacute; encore moins.... Soyez riche, soyez fort; ha&iuml;ssez
+les hommes et m&eacute;prisez les femmes.&raquo;</p>
+
+<p>Et en parlant il se rengorgeait, il se frappait la poitrine de ses
+poings velus, il riait d'un rire diabolique, faisait rouler ses paroles
+avec la forfanterie et la jactance d'un cabotin fanfaron, convaincu de
+conqu&eacute;rir le prestige et la popularit&eacute; des l&acirc;ches et des vils qui
+composent la majorit&eacute; des hommes.</p>
+
+<p>Mais il ne se doutait point, tant il se grisait et s'&eacute;moustillait au
+souvenir de ses turpitudes, de la honteuse r&eacute;probation qui montait
+contre lui, dans cette assembl&eacute;e de sc&eacute;l&eacute;rats et en cette pouillerie de
+malchanceux.</p>
+
+<p>Ceux qui &eacute;taient assis autour du po&ecirc;le s'&eacute;taient redress&eacute;s et recul&eacute;s
+instinctivement; le cercle s'&eacute;largissait de plus en plus autour du
+p&eacute;roreur, comme s'&eacute;largiraient les mailles d'un filet dans lequel on
+tenterait d'emprisonner l'effroi.</p>
+
+<p>Le feu s'&eacute;tait &eacute;teint, les pipes ne gr&eacute;sillaient plus; et si on avait pu
+discerner les visages, on aurait constat&eacute; que vieux ou jeunes
+accusaient une r&eacute;pugnance, une aversion, une horreur grandissante.</p>
+
+<p>Cette odeur de ge&ocirc;le, cette odeur de bouc et de mis&eacute;reux, ce fleur des
+bosquets infest&eacute;s de hannetons, saturait depuis longtemps ce chauffoir
+au point d'avoir enduit les pl&acirc;tres des miasmes et des virus de toutes
+les effluences humaines, mais c'est &agrave; pr&eacute;sent que ces grouilleux, que
+cette noire cuv&eacute;e s'apercevait pour la premi&egrave;re fois de la trop grande
+fermentation et aurait voulu s'&eacute;chapper du pressoir. Pour la premi&egrave;re
+fois, et &agrave; mesure que le faussaire s'&eacute;tendait sur son ignominie, ils
+avaient soif d'air respirable et ils se bouchaient les narines, ils
+suffoquaient et dans leurs gorges un seul mot sifflait: l'Inf&acirc;me.</p>
+
+<p>Eux, remplis d'indulgence pour tous les &eacute;carts, pour les violences
+sanguinaires, les trou&eacute;es et les incendies des crimes passionnels
+puisant leur origine dans la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, les fluides affectifs, les
+nostalgies des communions, eux qui avaient absous et qui, bien plus, se
+d&eacute;claraient pr&ecirc;ts &agrave; partager les rapprochements illicites comme cette
+vierge chr&eacute;tienne qui, passive, se donna un jour &agrave; un d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; en se
+fermant les cieux pour lui en entr'ouvrir les portes, se d&eacute;tournaient
+avec horreur de ce l&acirc;che vicieux, de ce pressureur de la chair enfantine
+et timide, de ce minotaure sournois. Il leur incarnait l'affreuse
+omnipotence de l'argent; les mal&eacute;fices et les envo&ucirc;tements du m&eacute;tal
+maudit dra&icirc;n&eacute; et manipul&eacute; par la bourgeoisie.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup il s'arr&ecirc;ta de p&eacute;rorer.... Dans l'assembl&eacute;e venait de se
+produire un mouvement qui l'&eacute;difiait enfin sur la vertu de son pr&ecirc;che.
+La consternation de ces malheureux, criminels ing&eacute;nus ou &eacute;motionnels,
+devant les frigides sc&eacute;l&eacute;ratesses de ce happe-chair avait-elle d&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute;
+en panique? Oublieux de leur captivit&eacute;, ne songeant pas que les gardiens
+ne pouvaient ni ne voulaient les entendre, plong&eacute;s qu'ils &eacute;taient,
+ceux-ci, assez loin du chauffoir, dans des libations et des parties de
+cartes &agrave; la cantine, ils se ru&egrave;rent en masse vers la porte qu'ils
+&eacute;branlaient &agrave; coups de pied, s'arrachant les ongles &agrave; vouloir &eacute;carter
+les battants, comme si l'incendie s'&eacute;tait allum&eacute; subitement dans la
+salle et que les flammes courussent &agrave; leurs trousses. Cette v&eacute;h&eacute;mente
+lave humaine allait-elle crevasser et faire sauter le crat&egrave;re qui
+l'emprisonnait?</p>
+
+<p>Leur illusion ne dura point. Ne pouvant gagner le large, mettre de l'air
+respirable entre cet empoisonneur et leur pauvre troupeau de brebis
+galeuses, ils se retourn&egrave;rent contre l'ex&eacute;crable, r&eacute;solus &agrave; l'ex&eacute;cuter
+sur le champ, &agrave; l'emp&ecirc;cher de respirer plus longtemps dans leur milieu.</p>
+
+<p>Ce conventicule de fl&eacute;tris et de pilori&eacute;s fut secou&eacute; comme dans une
+trombe de repr&eacute;sailles. Ils le cherchaient en poussant des cris de mort.</p>
+
+<p>Mains en avant, t&acirc;tant les parois, se reconnaissant les uns les autres,
+rampant sur les genoux, se tra&icirc;nant sur le ventre, ils s'&eacute;vertuaient &agrave;
+le rejoindre et &agrave; le d&eacute;nicher pour le broyer sous leurs talons, le
+p&eacute;trir sous leurs poings, pour le lac&eacute;rer &agrave; coups de dents et de
+griffes, pour le noyer sous les crachats et l'ordure. On aurait dit les
+Colins-maillards de la mort.</p>
+
+<p>Seul Jacques la Veine tentait de les calmer et pr&ecirc;chait la cl&eacute;mence:
+&laquo;Assez de juge et de justice, disait-il.... Je ne condamnerais m&ecirc;me pas
+celui-ci.... Et surtout point de bourreaux.... Ne touchons &agrave; la vie de
+personne.... La vie est sacr&eacute;e. N'en privez point le plus mis&eacute;rable....
+Le mal n'est que l'apparence; le crime, le r&eacute;sultat des lois.... Cet
+homme est son propre juge, son propre bourreau.... Sa conscience, son
+destin m&ecirc;me le punit.... O&ugrave; ne r&eacute;gna jamais l'amour s&eacute;vit le pire des
+froids et des vides. La glace, les t&eacute;n&egrave;bres de son c&oelig;ur composent son
+capital supplice et ne tarderont pas &agrave; le supprimer, &agrave; l'ensevelir dans
+l'oubli...&raquo;</p>
+
+<p>Le m&eacute;diateur exhortait vainement cette meute exasp&eacute;r&eacute;e et sans doute
+e&ucirc;t-elle fini par atteindre le mis&eacute;rable, lorsque des clefs
+tournaill&egrave;rent dans les portes: la chiourme accourait enfin pour
+s'enqu&eacute;rir de la cause de cette tourmente et pour conduire le troupeau
+du chauffoir &agrave; la chambr&eacute;e. A l'aspect des gardiens, cette chasse plus
+sinistre que celles qui temp&ecirc;tent dans les ballades de Burger, s'arr&ecirc;ta
+net. Ce fut l'effet d'un chant de coq ou d'un rayon d'aurore dans un
+sabbat ou une danse macabre. En un instant les hommes se trouv&egrave;rent sur
+leurs pieds, se mirent en rang et prirent la pose d'ordonnance.</p>
+
+<p>On les compta, il en manquait un; on fit l'appel, l'usurier ne r&eacute;pondit
+pas. Alors les gardiens dirigeant le faisceau lumineux de leurs
+lanternes dans les divers recoins du chauffoir, avis&egrave;rent derri&egrave;re un
+pilier un corps gisant pelotonn&eacute; ou plut&ocirc;t contract&eacute; dans une attitude
+simiesque. Les porte-clefs s'approch&egrave;rent de cette masse, reconnurent
+l'usurier, le n&deg; 7260, et, comme il ne bougeait plus, ils le port&egrave;rent
+au dehors. Les autres prisonniers s'effa&ccedil;aient contre la paroi, ne se
+souciant pas de toucher &agrave; ce cadavre. Le corps ne portait aucune trace
+de violence. Ni contusion, ni plaie. Et quand les gardiens parvinrent &agrave;
+&eacute;carter les doigts crisp&eacute;s comme ceux d'un chiragre, qu'il avait
+appliqu&eacute;s contre ses yeux, ils recul&egrave;rent devant l'indicible expression
+de terreur &eacute;pandue sur le visage d&eacute;j&agrave; viol&acirc;tre, expression ajoutant au
+caract&egrave;re significatif du recroquevillement d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; du tronc et des
+membres. L'&eacute;pouvante l'avait tu&eacute;. Ou peut-&ecirc;tre avait-il &eacute;t&eacute; foudroy&eacute; par
+le premier &eacute;clair du remords?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="BLANCHELIVE_BLANCHELIVETTE" id="BLANCHELIVE_BLANCHELIVETTE"></a><a href="#table">BLANCHELIVE... BLANCHELIVETTE!</a></h2>
+
+<p class="droit">
+Les passants bien-aim&eacute;s qui ne<br />
+repassent plus.
+</p>
+<p class="droit moins">
+<span style="margin-left: 9em;">G.E.</span>
+</p>
+
+
+<p>Apr&egrave;s une nuit de cruelle insomnie mal combattue ou plut&ocirc;t exasp&eacute;r&eacute;e par
+la lecture trop irritante et trop &eacute;vocative d'un proc&egrave;s de jeunes
+violateurs, et surtout par l'obs&eacute;dante chanson au moyen de laquelle ils
+se ralliaient:</p>
+
+<p>
+<i>&laquo;Blanchelive Blanchelivette, quand voudras-tu m'aimer?</i><br />
+<i>&mdash;Quand de tes doigts soigneux me feras un collier.&raquo;</i><br />
+</p>
+
+<p>et que je m'&eacute;tais chant&eacute; au rythme tour &agrave; tour pr&eacute;cipit&eacute; et tra&icirc;nard de
+la fi&egrave;vre,&mdash;au saut du lit, avide d'air respirable, de s&eacute;r&eacute;nit&eacute;, d'un
+changement de sc&egrave;ne, voulant secouer la hantise de ces r&eacute;v&eacute;lations
+criminelles, je m'enfuis tout d'une traite vers un grand parc dans la
+banlieue.</p>
+
+<p>Je jouai vraiment de malheur. Autant chercher le frais dans une serre
+chaude, dans une cloche &agrave; plongeur descendue au fond d'un oc&eacute;an en
+&eacute;bullition. O ce ciel bas, oppresseur comme un couvercle de plomb! Tout
+ce vert sous ce gris. Ce vert-de-gris! Et les arbres convertis en
+essences tropicales, en &eacute;pices arborescentes! Les lilas puant la vanille
+et m&ecirc;me la drogue d'h&ocirc;pital! Et la symphonie furieuse, stridente,
+d'oiseaux &eacute;perdus pressentant le danger....</p>
+
+<p>Ne sachant &agrave; quelle cause attribuer les paniques de ce petit peuple,
+j'allais p&eacute;n&eacute;trer dans un bouquet de fr&egrave;nes. Un craquement, suivi de la
+chute d'un objet pesant, se produit dans les branches.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t un &ecirc;tre furtif et fringant d&eacute;buche du bouquet d'arbres et se
+campe, moite, lubrifi&eacute;, dans l'&eacute;vaporation opaline de la ros&eacute;e:</p>
+
+<p>La d&eacute;ga&icirc;ne et la mine d'un apprenti sans atelier, d'un jeune batteur
+d'estrades, d'un d&eacute;nicheur d'oiseaux. Dix-huit ans tout au plus. Les
+cheveux courts et drus avan&ccedil;ant sur un front bas, et tirant sur le
+pelage de la loutre, un de ces teints basan&eacute;s rago&ucirc;tants comme le pain
+de seigle, de grands yeux mordor&eacute;s frang&eacute;s de longs cils, le regard
+veloureux et magn&eacute;tique; le nez busqu&eacute; aux ailes mobiles, aux narines
+fr&eacute;tillantes; la bouche vineuse et friande, une ombre de moustache, le
+menton imberbe et carr&eacute;, les pommettes saillantes (les zygomes prononc&eacute;s
+diraient les signalements criminalistes), les oreilles menues et bien
+ourl&eacute;es quoique magisters et patrons, sans parler des ge&ocirc;liers, les
+aient mises &agrave; de cuisantes &eacute;preuves; le corps admirablement d&eacute;coupl&eacute;,
+harmonieux, membru, cambr&eacute;, et que ne d&eacute;parent pas, au contraire, des
+guenilles &agrave; la coupe aventuri&egrave;re, trou&eacute;es en maint endroit, moussues,
+rouss&acirc;tres, r&acirc;p&eacute;es comme les vieux troncs d'arbres auxquels il vient de
+grimper.</p>
+
+<p>En le consid&eacute;rant de plus pr&egrave;s, je ne constate qu'une seule difformit&eacute;:
+les mains &eacute;normes, toutes rouges, d'une musculature effrayante avec ce
+pouce d&eacute;mesur&eacute;ment long que Lombroso attribue aux assassins de
+profession.</p>
+
+<p>Lui aussi me d&eacute;visage et me scrute longuement:</p>
+
+<p>&mdash;Encore un de ces bourgeois, de ces puants qui ne nous toucheraient pas
+avec des pincettes! dut-il marronner entre ses dents, furieux d'&ecirc;tre
+d&eacute;rang&eacute;, l'air &agrave; la fois effront&eacute; et sournois dans lequel il y avait de
+l'h&eacute;sitation du fauve qui d&eacute;taille sa proie avant de l'attaquer.</p>
+
+<p>La confrontation m'int&eacute;resse et m'irrite.</p>
+
+<p>Nous finissons cependant par d&eacute;ambuler chacun de notre c&ocirc;t&eacute;, moi,
+presque contrari&eacute;, je l'avoue, d'avoir donn&eacute;, si mal &agrave; propos, l'alarme
+&agrave; cet avenant polisson.</p>
+
+<p>Rassur&eacute; quant &agrave; mes dispositions, ne me trouvant sans doute pas la
+figure d'un espion ou d'un d&eacute;lateur, il se mit en devoir de reprendre sa
+t&acirc;che prohib&eacute;e et je le vis s'enfoncer sous les ombrages, pleinement
+d&eacute;sinvolte, la hanche roulante, les mains en poches, la culotte tr&egrave;s
+sangl&eacute;e, la casquette sur l'oreille, un peu tortu, un peu claudicant,
+mais si peu, juste assez pour le rehausser d'un condiment de plus.</p>
+
+<p>Il se retourna, me cria, en flamand, d'une voix r&ecirc;che &agrave; laquelle la
+raucit&eacute; pr&ecirc;tait l'&acirc;cre saveur des pommes vertes, une gravelure de
+for&ccedil;at, et me tira narquoisement sa casquette.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! <i>Manciniste</i> par-dessus le march&eacute;! me dis-je en constatant qu'il
+m'avait salu&eacute; de la main gauche. Une autre pr&eacute;somption que le
+m&eacute;decin-l&eacute;giste &eacute;tablirait contre lui! Mais moi-m&ecirc;me ne suis-je pas
+gaucher et de plus, ultra-sensible &agrave; l'aimant, &agrave; l'atmosph&egrave;re et aux
+parfums? Et ne sont-ce point l&agrave; autant de caract&eacute;ristiques morbides, au
+dire des physiologistes? ajoutai-je pour excuser le gaillard.</p>
+
+<p>Lui, apr&egrave;s cette bravade, se mit &agrave; siffloter un refrain appris sans
+doute dans l'une ou l'autre colonie p&eacute;nitentiaire. Co&iuml;ncidence &eacute;trange,
+cet air, maintenu dans le mode mineur comme toutes les chansons de
+gueux, s'adaptait exactement aux paroles qui m'avaient obs&eacute;d&eacute; durant la
+nuit:</p>
+
+<p>
+<i>&laquo;Blanchelive Blanchelivette, quand voudras-tu m'aimer?</i><br />
+<i>&mdash;Quand de tes doigts saigneux me feras un collier.&raquo;</i><br />
+</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques circuits dans le parc, je fus pris de l'envie de me
+rapprocher du siffleur.</p>
+
+<p>En regagnant le bosquet o&ugrave; je l'avais rencontr&eacute;, j'aper&ccedil;us sur un banc,
+non loin de l&agrave;, une femme blonde, d'une quarantaine d'ann&eacute;es, de
+physionomie agr&eacute;able et m&ecirc;me distingu&eacute;e, mise avec une extr&ecirc;me &eacute;l&eacute;gance.</p>
+
+<p>Les bestioles criaillant et s'&eacute;gosillant de plus belle m'avaient averti
+d&eacute;j&agrave; que le garnement n'avait pas encore renonc&eacute; &agrave; les traquer. Je le
+d&eacute;couvris, &agrave; l'aff&ucirc;t au pied des arbres. La survenue et le voisinage de
+la dame l'emp&ecirc;chaient sans doute de regrimper dans les branches, mais il
+&eacute;piait, d'en bas, les pinsons sautillant de ramure en ramure, et il
+n'attendait que le d&eacute;part de cette g&ecirc;neuse pour op&eacute;rer le rapt des
+ti&egrave;des couv&eacute;es. Et c'est qu'ils p&eacute;piaient les oisillons comme si les
+doigts du d&eacute;nicheur les eussent d&eacute;j&agrave; palp&eacute;s!</p>
+
+<p>Celui-ci gardait pourtant ses terribles mains d'&eacute;trangleur dans ses
+poches, et, le nez en l'air, tout en observant les &eacute;bats de ses futures
+victimes, continuait de siffler sa dolente complainte, la m&eacute;lodie&mdash;je
+l'aurais jur&eacute; &agrave; pr&eacute;sent&mdash;des patibulaires paroles qui ne cessaient de
+tournailler dans ma t&ecirc;te, comme d'autres oiseaux affol&eacute;s!</p>
+
+<p>Je stationnais &agrave; un endroit d'o&ugrave; je pouvais observer, sans &ecirc;tre aper&ccedil;u,
+le man&egrave;ge de l'oiseleur; plut&ocirc;t que de l'interrompre une nouvelle fois,
+j'aurais m&ecirc;me donn&eacute; gros pour le voir &agrave; l'&oelig;uvre, et j'&eacute;tais pr&ecirc;t &agrave;
+maudire, autant que lui, la dame pourtant si belle et si distingu&eacute;e. Je
+la croyais absorb&eacute;e de plus en plus dans la contemplation de la
+seigneuriale pelouse s'&eacute;talant devant elle entre des marmenteaux deux
+fois centenaires, lorsque, regardant de son c&ocirc;t&eacute;, je constatai qu'elle
+aussi s'occupait moins du paysage que des man&oelig;uvres du jeune
+braconnier. Et j'en vins, malignement, &agrave; entrevoir une myst&eacute;rieuse et
+insolite corr&eacute;lation entre ces deux &ecirc;tres cr&eacute;&eacute;s, par la soci&eacute;t&eacute; sinon
+par la nature, pour se repousser avec haine et m&eacute;pris, plac&eacute;s &agrave;
+l'antipode l'un de l'autre, aux deux bouts de l'&eacute;chelle, s&eacute;par&eacute;s par un
+infini de privil&egrave;ges et de conventions! Au lieu de se dissiper, ce
+soup&ccedil;on vraiment biscornu se fortifia de plus en plus. Gr&acirc;ce &agrave; la
+surexcitation de mes nerfs, je me d&eacute;couvris une force d'intuition
+presque d&eacute;sesp&eacute;rante.</p>
+
+<p>Sans qu'il e&ucirc;t l'air de s'en douter, ce charmeur de pinsons &eacute;tait bel et
+bien en train de fasciner et de troubler, jusqu'au tr&eacute;fond de la
+conscience, cette femme riche, mondaine, occupant, certes, une haute
+position sociale. Bient&ocirc;t je fus m&ecirc;me intimement convaincu que c'&eacute;tait
+malgr&eacute; lui que le luron d&eacute;braill&eacute; excitait l'attention intense de cette
+hautaine promeneuse. Aussi extraordinaire que paraisse ce ph&eacute;nom&egrave;ne, le
+gars ignorait absolument la perturbation qu'il causait, lui, le maraud
+surfl&eacute;tri, en cette aristocratique et consid&eacute;rable personne. Pourtant le
+gaillard n'en &eacute;tait pas &agrave; sa premi&egrave;re aventure galante. Il n'avait pas
+m&ecirc;me toujours attendu qu'on lui f&icirc;t des avances. Il pratiquait tous les
+genres d'effractions! Le soir, avec quatre nerveux bougres de sa trempe,
+elle y aurait certes pass&eacute;, la bagasse! Ils se seraient assouvis &agrave; tour
+de r&ocirc;le! Mais s'imaginer qu'elle le convoitait, qu'elle se donnerait
+volontiers &agrave; lui, l&agrave;, en plein jour, qu'elle br&ucirc;lait de se p&acirc;mer entre
+ses bras! Non, malgr&eacute; sa fatuit&eacute; de jeune souteneur, il &eacute;tait loin de
+s'attribuer des appas tellement irr&eacute;sistibles!</p>
+
+<p>Aussi, ne s'arr&ecirc;tait-il pas un instant &agrave; l'id&eacute;e d'interrompre sa chasse
+aux pinsons pour palper et plumer une proie plus dodue et plus tendre.
+Et ses beaux yeux de violateur et de vagabond, des veux fugaces et
+chatoyants comme le vent, l'onde et les nuages, de ces yeux o&ugrave; se mire
+la po&eacute;sie h&eacute;ro&iuml;que des grands chemins, ne cessaient d'envelopper les
+battements d'ailes dans la couronne des futaies, ou s'il coulait &agrave; la
+d&eacute;rob&eacute;e un regard vers la bourgeoise, celui-ci n'&eacute;tait rien moins que
+langoureux et cajoleur.</p>
+
+<p>Au diable les promeneurs et surtout les promeneuses! Impossible de rien
+attraper ce matin. Il fallait en prendre son parti. S'il en profitait
+pour &laquo;battre une flemme&raquo;? Lui aussi n'avait dormi que d'un seul &oelig;il &agrave;
+la fa&ccedil;on des chiens errants guett&eacute;s par la fourri&egrave;re. Il tira une
+pipette de sa poche, se mit &agrave; la bourrer en dardant des regards
+rancuneux et d&eacute;pit&eacute;s vers l'importune fl&acirc;neuse, et, haussant les
+&eacute;paules, r&eacute;sign&eacute;, il se dirigea vers un banc voisin sur lequel il se
+laissa tomber avec un soupir de b&eacute;atitude.</p>
+
+<p>Il frotte l'allumette &agrave; sa cuisse, met le feu au tabac, s'entoure
+voluptueusement d'un &acirc;cre nuage, puis, de plus en plus indolent, il se
+renverse, s'allonge, se couche alternativement sur le ventre et sur le
+flanc, &eacute;tire et replie les jambes, entrechoque ses souliers &eacute;cul&eacute;s,
+sifflote une derni&egrave;re fois sa poignante chanson, tire une lente et
+finale bouff&eacute;e de sa pipe, et la casquette sur les yeux pour ne pas &ecirc;tre
+incommod&eacute; par la lumi&egrave;re, il se vautre dans un sommeil quasi bestial.</p>
+
+<p>Moi, de plus en plus accapar&eacute;, requis par cette sc&egrave;ne, en m&ecirc;me temps que
+je surveillais les gestes de l'oiseleur, j'analysais le temp&eacute;rament et
+p&eacute;n&eacute;trais l'&acirc;me de la dame. Jusqu'&agrave; pr&eacute;sent ostensiblement, son
+attention se partageait entre le paysage et le jeune r&ocirc;deur. Lorsqu'il
+fut bien endormi, je la vis se lever comme &agrave; grand'peine et s'acheminer
+lentement vers lui.</p>
+
+<p>Ses dehors gardaient en ce moment m&ecirc;me toute la s&eacute;r&eacute;nit&eacute;, toute la
+noblesse de la vertu, une souveraine distinction native enrichie des
+accomplissements de l'&eacute;ducation; j'&eacute;tais fou, j'&eacute;tais sacril&egrave;ge, je
+blasph&eacute;mais en lui attribuant un seul instant le moindre go&ucirc;t pour ce
+d&eacute;penaill&eacute; couvert de totales souillures, pour cet opprobre incarn&eacute;,
+pour ce d&eacute;prav&eacute; et criminel adolescent, ce pouilleux de bonne mine, ce
+fr&eacute;tillant nourrain des funestes viviers.</p>
+
+<p>Eh bien, en ce moment m&ecirc;me, sous sa cuirasse adamantine de superbe et de
+majest&eacute;, je d&eacute;chiffrai en cette femme, la pire, la plus d&eacute;vergond&eacute;e des
+tentations, mais aussi une telle lutte, une telle souffrance, un si
+&eacute;pouvantable martyre que je n'eusse pas souhait&eacute; pareil supplice &agrave; une
+mar&acirc;tre assassine et que loin d'arracher la p&eacute;cheresse &agrave; sa perverse
+contemplation, j'aurais voulu la pousser dans les bras de son abject
+bien-aim&eacute;, et me faire l'entremetteur de cette patricienne et de ce
+larron. La fr&eacute;n&eacute;sie de ses postulations, la ferveur de son culte, les
+rites inou&iuml;s qu'elle se sugg&eacute;rait, auraient pu se traduire par ce
+discours:</p>
+
+<p>&laquo;Je te veux &agrave; n'importe quel prix, en payant m&ecirc;me de ma vie, de mon
+salut, de tout espoir et de tout r&ecirc;ve, le d&eacute;lire de cette possession!
+Apr&egrave;s toi, rien qui vaille! La race dont tu sors, mon copieux
+r&eacute;fractaire, dispara&icirc;tra sans retour! La terre sera couverte d'usines et
+peupl&eacute;e de man&oelig;uvres. Les implacables industries, les philanthropies
+&eacute;nervantes nous auront tu&eacute; nos beaux gars d'exception, fils de la
+sainte Aventure et du divin Impr&eacute;vu!</p>
+
+<p>&laquo;D'ailleurs, les jours de la plan&egrave;te sont compt&eacute;s et l'univers se meurt
+de mensonge. Moi, du moins, avant de mourir, pousserai la sinc&eacute;rit&eacute;
+jusqu'au scandale!</p>
+
+<p>&laquo;Si tu savais, mon amant absolu, ma Gr&acirc;ce, mon Salut, dont l'ordre, le
+code, la vertu rectiligne proscrivent l'existence et la personne
+asym&eacute;triques; si tu savais depuis combien de temps je languis et me
+consume,&mdash;je te le demande un peu, par respect pour qui et de quoi!&mdash;ce
+que les nostalgies m'ont &eacute;treint le c&oelig;ur &agrave; le fracasser, et cela
+surtout aux heures panth&eacute;istes, aux &eacute;poques climat&eacute;riques o&ugrave; la nature
+se d&eacute;vergonde fatalement, o&ugrave; elle rutile tapageuse et inassouvie comme
+une m&eacute;nade.... O ne te f&acirc;che pas, puisque tu n'eus jamais de rival,
+jamais de pr&eacute;curseur, puisque je n'ai jamais p&ecirc;ch&eacute; que par l'esp&eacute;rance,
+dans l'attente du pitoyable Messie des Poss&eacute;d&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Des nuits, &agrave; la fen&ecirc;tre, je sanglotais, enviant les explosions de la
+temp&ecirc;te. Les nuages se cherchaient comme des l&egrave;vres, entrechoquaient
+leurs croupes et leurs mamelles, et le tonnerre des baisers prolongeait
+le spasme des &eacute;clairs! En ces heures tellement lascives que les crat&egrave;res
+&eacute;teints rentrent en &eacute;ruption et que les Cordill&egrave;res volcaniques avivent
+leur rouge cr&ecirc;te de coq; moi, je parvenais &agrave; refluer mes laves, tant je
+te souhaitais &agrave; l'exclusion de tout autre!</p>
+
+<p>&laquo;Partons, nous nous aimerons, jusqu'&agrave; l'aube prochaine, sur un grabat,
+le tien, &ocirc; bienfaisant malfaiteur! Dans une pouillerie, dans une
+soupente de tapis-franc! Je go&ucirc;te les plis et la patine dont les
+guenilles boucanent ton corps; elles lui font un fauve et croustilleux
+pelage, leur couleur saurette s'harmonise avec ta personne errante et
+galop&eacute;e, ces haillons sont trop impr&eacute;gn&eacute;s de toi pour que j'en &eacute;vite le
+fr&ocirc;lement et que je r&eacute;pugne &agrave; leur fumet sauvage! Mais, &eacute;carte pour
+cette fois l'ins&eacute;parable et plastique d&eacute;froque, car d'autant plus douce
+&agrave; ton &eacute;gard que tu as &eacute;t&eacute; fl&eacute;trie et foul&eacute;e, &ocirc; victime, je veux oindre &agrave;
+mes papilles les meurtrissures des menottes, des poucettes, des ceps et
+des camisoles de force que t'inflig&egrave;rent les policiers et la chiourme;
+te venger, &agrave; force de samaritaines caresses, de leurs inf&acirc;mes et
+outrageantes mensurations, du joug abominable de la toise, de leurs
+attouchements cyniques et glac&eacute;s, de leurs rudes et crispantes
+manipulations; &eacute;peler aux accidents de ta chair, les tatouages,
+hi&eacute;roglyphes de tes stupres, et les d&eacute;clarations, plus effr&eacute;n&eacute;es encore,
+dont te lard&egrave;rent &agrave; coups de couteau, des partenaires exigeants et
+jaloux!</p>
+
+<p>&laquo;O toi l'homme num&eacute;rot&eacute;, l'&eacute;talon des haras st&eacute;riles, l'innocent farci
+de gros casiers judiciaires, toi qu'on surnomme mais qu'on ne nomme pas,
+souffre-plaisir, flore des pr&eacute;aux, &eacute;ph&egrave;be des chambr&eacute;es, f&eacute;tiche des
+chauffoirs, les mornes Othellos t'&eacute;crivaient-ils, avec leur sang, des
+lettres aussi jaculatoires que mon cantique, &ocirc; Desd&eacute;mon?</p>
+
+<p>&laquo;Viens, je serai ta femelle expiatoire, ton instrument de repr&eacute;sailles,
+ton amour r&eacute;dempteur, ton extr&ecirc;me-onction!</p>
+
+<p>&laquo;Comme nous commettrons pourtant un crime aux yeux des magistrats, un
+sacril&egrave;ge aux yeux des pr&ecirc;tres, nous mourrons &agrave; la premi&egrave;re alerte,
+avant l'arriv&eacute;e des gendarmes et les indiscr&eacute;tions des juges, et nous
+irons voir dans l'autre monde si les vrais dieux entretiennent autant de
+pr&eacute;jug&eacute;s que les hommes!</p>
+
+<p>&laquo;C'est convenu. Tu m'&eacute;trangleras apr&egrave;s. Et de tes doigts saigneux me
+feras un collier!</p>
+
+<p>&laquo;O nous &eacute;perdre dans l'&eacute;ternit&eacute; comme un m&eacute;t&eacute;ore dans les vertiges du
+firmament! Mourir l'&acirc;me inhal&eacute;e par la tienne, mon souffle fondu dans
+ton haleine, mon regard, ma lumi&egrave;re agonisant dans l'infini de tes yeux
+tragiques! N'avoir rien qui ne soit &agrave; toi!... N'&ecirc;tre rien qu'&agrave; toi!...
+Ne plus &ecirc;tre que toi!... Enfer de salut!&raquo;</p>
+
+<p>Et voil&agrave; ce que commettrait, ce que forferait l'&eacute;pouse rassise et
+conventionnellement impeccable.</p>
+
+<p>A ce discours effroyable comme une confession, ce discours latent que je
+lus de loin en traits de feu dans les t&eacute;n&egrave;bres de sa conscience, je me
+portai au secours de la mis&eacute;rable femme; il y allait de sa vie, il
+fallait co&ucirc;te que co&ucirc;te leur faire consommer cette union incompatible,
+et ma piti&eacute; &eacute;tait telle que j'&eacute;tais pr&ecirc;t &agrave; l&eacute;gitimer cette ex&eacute;crable
+passion, au besoin &agrave; m'en rendre complice.</p>
+
+<p>Je n'&eacute;tais pas &agrave; bout de prodiges:</p>
+
+<p>L&acirc;chet&eacute;! Courage! Qui oserait se prononcer? Mais, certes, surhumain,
+sublime, l'effort de dissimulation qu'elle fit &agrave; mon approche.
+Retrouvant ses plus grands airs, &agrave; la foi indiff&eacute;rente et imp&eacute;rieuse, ce
+fut elle qui vint &agrave; moi et me dit, de sa vraie voix &agrave; pr&eacute;sent:</p>
+
+<p>&laquo;Un bien joli parc, Monsieur, mais infest&eacute; de m&eacute;chants gamins qui s'en
+prennent aux oiseaux en attendant l'occasion de s'attaquer aux
+promeneuses!&raquo;</p>
+
+<p>Et elle passa outre, me laissant foudroy&eacute; par ce mensonge!</p>
+
+<p>Plus que jamais droite, officielle, voire sacerdotale, elle s'&eacute;loigna
+pour de bon cette fois, se donnant compl&egrave;tement le change, r&eacute;concili&eacute;e
+avec sa conscience par cette d&eacute;lation, ce reniement &agrave; la saint Pierre
+doubl&eacute; d'une f&eacute;lonie &agrave; la Judas....</p>
+
+<p>Car elle ne se retourna m&ecirc;me pas pour voir le galbeux oiseleur, r&eacute;veill&eacute;
+en sursaut sous des poignes brutales et famili&egrave;res,&mdash;s'effarer,
+panteler, g&eacute;mir, se d&eacute;battre, aux prises avec une escouade de policiers
+qui le recherchaient depuis la veille et allaient le r&eacute;int&eacute;grer dans la
+grande voli&egrave;re de Merxplas.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LE_TATOUAGE" id="LE_TATOUAGE"></a><a href="#table">LE TATOUAGE</a></h2>
+
+<p class="droitt">
+<i>A Sander Pierron</i>.
+</p>
+
+
+<p>Une bouff&eacute;e d'air vici&eacute; que me fouette au visage l'entreb&acirc;illement d'une
+porte de cabaret devant lequel je passais ce soir, fl&acirc;neur&mdash;r&ocirc;deur
+peut-&ecirc;tre&mdash;par la pluie de neige fondue, me remet en m&eacute;moire une
+aventure d'il y a quelques hivers, dans un quartier d&eacute;j&agrave; tomb&eacute; sous les
+pioches des &eacute;quarrisseurs de pittoresques cit&eacute;s.</p>
+
+<p>Explorant le d&eacute;dale savoureux d&eacute;nomm&eacute; &laquo;Coin du diable&raquo;, nous &eacute;tions
+tomb&eacute;s, un camarade et moi, au &laquo;Bummel&raquo;, le bal illustre de la r&eacute;gion.</p>
+
+<p>Une salle surchauff&eacute;e, &eacute;lectris&eacute;e de fluide humain, satur&eacute;e
+d'exhalaisons rousses comme du brouillard en novembre. Des fresques
+criardes s'assortissaient aux hurlements des cuivres de l'orchestrion.</p>
+
+<p>Des ouvriers endimanch&eacute;s, nombre d'apprentis de m&eacute;tiers vagues et
+surtout une nu&eacute;e de ces &ecirc;tres r&eacute;fractaires et asym&eacute;triques que
+l'engeance qui les traque et les m&eacute;prise appelle voyous, s'y
+tr&eacute;moussaient deux par deux ou avec des danseuses le plus souvent veules
+et bonnes filles. Par moment dans cette cuv&eacute;e de jeune chair gueuse le
+remous ressemblait &agrave; une &eacute;bullition.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; la touffeur, au milieu du petit estaminet servant d'antichambre &agrave;
+la salle de danse rougeoyait un grand po&ecirc;le flamand &agrave; l'ardeur duquel,
+machinalement, des fumeurs de pipes venaient exposer le bas de leur dos,
+en remontant le bas de leurs vestes.</p>
+
+<p>Dans le tas de lurons qui s'affriolaient de houblon, d'alcool, de
+vertige et de chair, l'un d'eux m&eacute;morable&mdash;&agrave; preuve ce r&eacute;cit&mdash;nous
+requit aussit&ocirc;t par son galbe hors pair, une &eacute;tonnante souplesse de
+mouvements, une &eacute;l&eacute;gance inattendue.</p>
+
+<p>Une jolie t&ecirc;te brunette et souriante aux vifs yeux noirs, l&eacute;g&egrave;rement
+brid&eacute;s, sur un corps extr&ecirc;mement bien fait. La d&eacute;gaine d&eacute;lur&eacute;e, il
+porte un complet mastic qui, par hasard, &agrave; l'air d'avoir &eacute;t&eacute; taill&eacute; sur
+mesure et un chapeau boule, chocolat, qu'il rejette en arri&egrave;re. Et le
+d&eacute;braill&eacute;, l'air casseur qui choquerait chez les autres polissons de sa
+trempe, lui sied comme une gr&acirc;ce et un affinement de plus.</p>
+
+<p>Il fringue presque sans rel&acirc;che, ivre de p&eacute;tulance, se r&eacute;jouissant de
+l'&eacute;lasticit&eacute; adolescente de ses jambes bien model&eacute;es aux muscles mobiles
+et chatouilleux qu'on voit frissonner, comme de volupt&eacute;, sous la culotte
+tendue, tandis qu'il hume les ambiances en fr&eacute;tillant de la narine et en
+claquant de la langue.</p>
+
+<p>Sa pantomime rajeunit et pimente les quadrilles, les &laquo;lanciers&raquo;, les
+&laquo;ostendaises&raquo;, toutes les chor&eacute;graphies de l'endroit. Tortillements,
+ronds de jarrets, d&eacute;hanchements, appels de pieds et de mains, rejets en
+arri&egrave;re de la jambe comme pour d&eacute;cocher une ruade &agrave; chaque volte de
+valse, et sa fa&ccedil;on d'enlever sa danseuse en la faisant ballonner autour
+de lui dans un effarement de jupes, et encore au milieu d'un cavalier
+seul, ses r&eacute;v&eacute;rences, croupe en l'air, comme un qui joue au saut de
+mouton, tandis qu'entre ses jambes son visage lutin et falot sourit &agrave; sa
+partenaire; toute cette fr&eacute;n&eacute;sie, toutes ces scurrilit&eacute;s, bien des
+gestes plus os&eacute;s encore, peuvent &ecirc;tre tr&egrave;s canailles, mais ils nous
+semblent &agrave; nous et &agrave; toute la galerie qui s'en r&eacute;gale et s'en pourl&egrave;che
+m&ecirc;me les babines, souverainement plastiques.</p>
+
+<p>Aussi de quels bravos, de quels rires, on l'encourage, de quelles
+privaut&eacute;s on l'accable, en quels frais de s&eacute;duction les jolies filles se
+mettent pour lui?</p>
+
+<p>M&ecirc;me ses repos sont compos&eacute;s avec un instinctif souci de la ligne et du
+modelage.</p>
+
+<p>Tr&egrave;s suggestive par exemple sa pantomime&mdash;mon camarade, le sculpteur,
+me poussa du coude pour m'en faire appr&eacute;cier l'harmonieux
+encha&icirc;nement&mdash;quand feignant une lassitude, il affecte de s'allonger sur
+le dos, la t&ecirc;te dans ses mains jointes, entre les coudes rapproch&eacute;s, sur
+la banquette r&eacute;gnant le long du mur, mais pour se d&eacute;tendre, &eacute;lastique,
+comme un fauve repli&eacute; et pour empoigner d'un bond, avec une &eacute;treinte
+goulue, sa danseuse pr&eacute;f&eacute;r&eacute;e, pour la happer victorieusement au passage
+et accorder aussit&ocirc;t ses pas aux siens dans les capricieuses spirales
+des danseurs.</p>
+
+<p>Ah c'est le boute-en-train, l'&acirc;me, la figure dominante et magn&eacute;tique de
+ce bastringue, et &agrave; c&ocirc;t&eacute; de ce vivant athl&eacute;tique, &agrave; qui ses v&ecirc;tements
+s'adaptent aussi bien que les muscles &agrave; ses os, combien feraient piteuse
+mine nos cocod&egrave;s conformes et guind&eacute;s?</p>
+
+<p>Aussi notre int&eacute;r&ecirc;t d'artistes &eacute;pris de beaux mod&egrave;les se concentre sur
+ce dandy populaire, ce Brummel du Bummel&mdash;comme le sculpteur le disait
+assez spirituellement, plus tard, car ce soir-l&agrave; il admirait trop pour
+plaisanter, il &eacute;tait emball&eacute; comme moi, ma parole!</p>
+
+<p>Et vrai, c'est non sans &eacute;prouver une bizarre contrari&eacute;t&eacute; qu'apr&egrave;s une
+derni&egrave;re danse, nous le v&icirc;mes gagner la porte avec sa favorite, une
+grande noire, aux yeux brillants, aux l&egrave;vres rouges souriantes et
+humides comme une perp&eacute;tuelle &eacute;closion de roses, une gaillarde aux
+insolentes torsades mal contenues par un peigne flamboyant de strass, un
+peu la mine capiteuse des cigari&egrave;res de S&eacute;ville.</p>
+
+<p>Un sentiment qu'il m'aurait &eacute;t&eacute; difficile d'exprimer en ce moment, tant
+il &eacute;tait complexe, subtil et, en quelque sorte latent, mais qui me
+revint depuis&mdash;et que mon camarade me d&eacute;clara plus tard, avoir &eacute;prouv&eacute;
+aussi&mdash;m'&eacute;tait venu au sujet de ce galbeux polisson.</p>
+
+<p>Voici: tout le temps qu'il se prodigua &agrave; nos yeux en de si r&eacute;jouissantes
+postures, nous n'attach&acirc;mes pas un instant &agrave; sa personne une id&eacute;e bien
+d&eacute;termin&eacute;e de sexe. Il plaisait &agrave; toutes les femmes, il les recherchait
+m&ecirc;me semble-t-il, et cependant cela ne nous avait pas choqu&eacute; de le
+savoir le point de mire des prunelles de presque tous les hommes.</p>
+
+<p>Bien plus, au cours de la soir&eacute;e, nous l'avions vu danser &agrave; deux ou
+trois reprises avec l'un et l'autre garnement de son &acirc;ge, et danser ces
+fois-l&agrave; tout aussi cr&acirc;nement, en montrant le m&ecirc;me entrain, la m&ecirc;me bonne
+gr&acirc;ce, le m&ecirc;me plaisir.</p>
+
+<p>Par la suite nous nous sommes rappel&eacute;s cette gr&acirc;ce d'androgynat, cette
+gr&acirc;ce neutre et ambigu&euml; qui se d&eacute;gageait du gaillard, et nous ne
+perdrons certes jamais le souvenir d'un prestige pervers&mdash;pourquoi
+pervers? ne conviendrait-il pas de dire innocent, absolument candide, au
+contraire?&mdash;qu'il allait d'ailleurs proclamer avec une sublime
+&eacute;loquence.</p>
+
+<p>J'ajouterai encore, afin d'assurer toute leur port&eacute;e aux constatations
+r&eacute;unies en ce r&eacute;cit&mdash;que personne dans ce bastringue, ne le connaissait.
+Comme nous il y &eacute;tait probablement venu pour la premi&egrave;re fois; on
+ignorait son nom, son m&eacute;tier, son logis. Ce monde assez farouche et
+m&eacute;fiant d'ordinaire, avait &eacute;t&eacute; conquis par sa verve, son exub&eacute;rance, sa
+mine ravissante et son intarissable belle humeur.</p>
+
+<p>Mon ami le sculpteur, me raconta plus tard qu'il avait cherch&eacute; en
+observant ce personnage agr&eacute;ablement &eacute;nigmatique, &agrave; deviner le m&eacute;tier
+qu'il pourrait exercer. Mais les habitudes du corps de ce dr&ocirc;le,
+d&eacute;routaient toutes conjectures. S'il avait appris un m&eacute;tier manuel
+c'&eacute;tait sans doute en amateur, car son corps souple et cambr&eacute;, son torse
+digne d'un mignon de Cellini, ses bras et ses jambes dont Benvenuto e&ucirc;t
+dot&eacute; son Pers&eacute;e, ne trahissaient aucun de ces tics ou de ces
+d&eacute;formations contract&eacute;s &agrave; la suite des efforts et des actions
+musculaires monotones, enclum&eacute;es et sempiternelles.</p>
+
+<p>Enfin, pour exhumer jusqu'&agrave; la plus intime des impressions que nous
+donna ce joli pauvre diable, au moment o&ugrave; il se retirait avec la belle
+noiraude, je caressai l'illusion qu'il n'aimait point cette cr&eacute;ature-l&agrave;,
+&agrave; l'exclusion de toutes les autres. Et, l'avouerai-je, cette vague
+conviction, contribua sans doute &agrave; me rendre, son &eacute;clipse moins
+douloureuse. Aurais-je r&ecirc;v&eacute; ce fait, ou mon imagination &eacute;branl&eacute;e par ce
+qui se passa aussit&ocirc;t apr&egrave;s, l'aurait-elle ajout&eacute; apr&egrave;s coup aux
+&eacute;v&egrave;nements qui pr&eacute;c&eacute;d&egrave;rent la p&eacute;rip&eacute;tie dont il me reste &agrave; parler, mais
+au moment o&ugrave; il passait devant nous, en emmenant sa compagne, il me
+gratifia d'un regard d'une intelligence surhumaine, lisant, devinant
+jusqu'aux r&ecirc;ves trop volatils pour &ecirc;tre fix&eacute;s m&ecirc;me par la musique, le
+parfum ou la pri&egrave;re....</p>
+
+<p>Comme le couple sortait, au risque de rendre &agrave; ce bal faubourien la
+vulgarit&eacute; et la crapule de tous les dimanches, du dehors un individu
+poussa la porte et bouscula nos amoureux.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un gaillard d'une &eacute;paisse carrure, barbu congestionn&eacute;. Mais nous
+e&ucirc;mes &agrave; peine le temps de le d&eacute;visager.</p>
+
+<p>Fou furieux, en proie, nous ne savions pour le moment &agrave; quel sentiment
+de courroux et de rage homicide, cet individu s'&eacute;tait jet&eacute; sur le jeune
+homme au complet mastic. Avant que moi, le sculpteur ou tous les autres
+eussions pu l'emp&ecirc;cher, cette brute, &eacute;tendue sur notre favori, le
+vautrait par terre, l'assommait de coups de poing, lui arrachait les
+v&ecirc;tements du corps; le tout en lui hurlant des injures o&ugrave; rauquait, o&ugrave;
+r&acirc;lait la passion la plus incendiaire.</p>
+
+<p>Ce fut l'affaire de quelques secondes. Revenus aussit&ocirc;t de notre
+consternation, nous nous &eacute;tions pr&eacute;cipit&eacute;s sur le forcen&eacute;, et malgr&eacute; sa
+force de d&eacute;mon, quoiqu'il s'agripp&acirc;t &agrave; sa victime en s'aidant de ses
+genoux, de ses griffes et m&ecirc;me de ses crocs, nous parv&icirc;nmes enfin &agrave; lui
+faire l&acirc;cher prise et &agrave; le pousser dans un coin o&ugrave;, ma&icirc;tris&eacute;, coll&eacute; au
+mur, il ne cessa de pleurer et de baver &agrave; la fois.</p>
+
+<p>Je fus avec le sculpteur et la jeune femme noire, de ceux qui
+ramass&egrave;rent l'adolescent tout &agrave; l'heure si fringant et si radieux!</p>
+
+<p>L'acharnement de son agresseur avait &eacute;t&eacute; tel qu'il n'avait plus que sa
+culotte qui lui tint encore au corps. Son veston de coupe si conqu&eacute;rante
+couvrait le carreau de subits haillons. La chemise arrach&eacute;e, presque en
+lambeaux, mettait &agrave; nu le torse et les bras. Du sang marbrait ses joues
+et lui coulait du nez et des oreilles; l'&oelig;il gauche sortait &agrave; moiti&eacute; de
+l'orbite.</p>
+
+<p>Des hommes &eacute;taient all&eacute;s chercher de l'eau et les femmes approchaient
+leurs mouchoirs pour en oindre et en caresser son cher visage quand, les
+premiers qui s'&eacute;taient port&eacute;s &agrave; son aide recul&egrave;rent en proie &agrave; une
+surprise, qui se changea aussit&ocirc;t en stupeur, et dont ils sortirent en
+poussant un sourd murmure.</p>
+
+<p>Les rires m&eacute;prisants s'enfl&egrave;rent en une hu&eacute;e d'anath&egrave;me.</p>
+
+<p>Repouss&eacute; en arri&egrave;re, je jouai des coudes, j'&eacute;cartai les rangs de badauds
+malveillants qui m'obstruaient le passage et m'offusquaient la vue.</p>
+
+<p>Je ne compris pas tout d'abord le revirement qui se produisait contre ce
+s&eacute;ducteur.</p>
+
+<p>En le contemplant de plus pr&egrave;s, je m'aper&ccedil;us que la poitrine, le dos et
+les bras du jeune gas &eacute;taient compl&egrave;tement tatou&eacute;s de curieux et
+grossiers embl&egrave;mes, de devises en langues et en argots divers qui le
+tigraient de leurs r&eacute;bus et de leurs hi&eacute;roglyphes!</p>
+
+<p>Il n'y avait pourtant encore l&agrave; rien de si r&eacute;pr&eacute;hensible. Peut-&ecirc;tre
+avait-il &eacute;t&eacute; marin, soldat ou voleur? Or c'est au moyen de semblables
+exercices graphiques que les pauvres ilotes trompent l'ennui de
+l'entre-pont, de la caserne et du bagne? Tout au plus, regrettais-je que
+l'ingrat e&ucirc;t profan&eacute; et d&eacute;shonor&eacute; par ce bariolage barbare la pa&iuml;enne
+perfection de sa chair d'&eacute;ph&egrave;be.</p>
+
+<p>Un nouveau mouvement dans l'assembl&eacute;e m'arrache au cours de ma
+douloureuse contemplation!</p>
+
+<p>Le malheureux a devin&eacute; ce qui fait rire les uns, hurler les autres,
+reculer les plus nombreux.</p>
+
+<p>Parmi ces devises et ces embl&egrave;mes, grav&eacute;s comme dans l'&eacute;corce des arbres
+et dans les murailles des ge&ocirc;les, ressortait en caract&egrave;res plus grands
+la d&eacute;claration d'un amour sacril&egrave;ge accompagn&eacute;e des embl&egrave;mes d'une
+forfaiture sans appel aux yeux de la morale chr&eacute;tienne:</p>
+
+<p><i>Daniel est &agrave; Andr&eacute;</i>.</p>
+
+<p>Alors, oubliant ses blessures, le sang qui coule, son &oelig;il pr&ecirc;t &agrave;
+s'&eacute;teindre, l'adolescent se rengorge, redresse la t&ecirc;te, bombe la
+poitrine comme pour mieux exposer ses stigmates, et, d&eacute;signant de la
+main, le forcen&eacute; qui sanglote toujours dans un coin: &laquo;L'Andr&eacute; en
+question, c'est lui-m&ecirc;me! Puis apr&egrave;s? Je l'aimai car il fit longtemps
+tr&egrave;s bon pour moi. Il me prot&eacute;gea et il fit mon &eacute;ducation. Il s'est
+pay&eacute;. Nous sommes quittes&raquo;.</p>
+
+<p>Et, rieur &agrave; travers ses larmes de sang, tandis que tous se taisent,
+subjugu&eacute;s par sa cr&acirc;nerie, il retire de la gueule du po&ecirc;le, le tisonnier
+chauff&eacute; &agrave; blanc, et appliquant celui-ci sur la devise abjur&eacute;e, il ne
+daigne ni voir fumer sa chair, ni l'entendre gr&eacute;siller. L'horrible
+torture ne lui arrache pas une grimace, pas un g&eacute;missement.</p>
+
+<p>Il la prolonge, jouissant de son supplice.</p>
+
+<p>A mesure que s'efface, fumante, la monstrueuse d&eacute;claration, ses yeux
+sto&iuml;ques et humides de beau martyr, surtout son &oelig;il sanglant et bless&eacute;,
+contemple si tendrement la jeune femme qui s'&eacute;tait d&eacute;tourn&eacute;e de lui,
+ses yeux l'enveloppent d'une caresse tellement suave et poignante,
+qu'elle aussi, bravant la justice et les vertueux &eacute;quilibres, se jette &agrave;
+son cou et d&eacute;pose sur ses l&egrave;vres un long baiser de pl&eacute;ni&egrave;re
+solidarit&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LA_BONNE_LECON" id="LA_BONNE_LECON"></a><a href="#table">LA BONNE LE&Ccedil;ON</a></h2>
+
+<p class="droitt">
+<i>A Alfred Vallette</i>.
+</p>
+
+
+<p>La jeune institutrice tr&egrave;s p&acirc;le de visage &agrave; cause d'une &acirc;me
+surillumin&eacute;e, a suspendu sa le&ccedil;on, durant l'accablante apr&egrave;s-midi
+italienne, dans la petite classe des tout jeunes enfants &agrave;
+Motta-Visconti.</p>
+
+<p>Par les fen&ecirc;tres ouvertes auxquelles une brise d&eacute;risoire enfle de temps
+en temps le store mi-baiss&eacute; comme le jabot d'un pigeon qui se rengorge,
+s'aper&ccedil;oit le pays vert et fertile, au pied de l'Apennin, avec d'abord
+la crayeuse rue villageoise se prolongeant en une avenue de peupliers
+entre lesquels, se continuant l'une dans l'autre, les moissons sous des
+lignes de m&ucirc;riers alternent avec de minces sarments de vignes dont la
+lumi&egrave;re crue blanchit les petites feuilles. Et c'est le bl&eacute; et le
+raisin, et aussi la soie; la denr&eacute;e de luxe, voisinant avec le pain qui
+devrait &ecirc;tre &agrave; tous, avec ce vin qui devrait aussi r&eacute;conforter tous les
+hommes et leur permettre de communier toujours sous les deux esp&egrave;ces! La
+soie, qui la conna&icirc;t autrement que dans les magnaneries, &agrave;
+Motta-Visconti!...</p>
+
+<p>D&eacute;guenill&eacute;s, pour tous v&ecirc;tements la chemise bistre, la culotte roussie
+et tr&egrave;s &agrave; jour, soutenue par des bretelles d&eacute;pareill&eacute;es, pieds nus, les
+petiots sommeillent sur leur ab&eacute;c&eacute;daire dans de jolies poses repli&eacute;es,
+avec des moues, des sourires plein leurs grosses l&egrave;vres auxquelles
+viennent butiner les caresses des r&ecirc;ves. Des tignasses boucl&eacute;es ou
+broussailleuses et des joues potel&eacute;es s'appuient sur de petits bras
+gourds et gras,&mdash;des joues que h&acirc;le la poussi&egrave;re et que carmine le sang
+neuf. Et c'est un chuchotement des respirations fortes que berce le
+bourdonnement des grosses mouches bleues....</p>
+
+<p>L'institutrice, la pauvre, &agrave; l'&acirc;me bonne et passionn&eacute;e, profite de cette
+tr&egrave;ve pour rimer des chansons douces et pitoyables. Cette atmosph&egrave;re
+des mis&eacute;reux en fleur, des enfon&ccedil;ons de parias lui inspire des choses
+compatissantes et navr&eacute;es, et ce premier &acirc;ge du serf rural, ces germes
+d'humanit&eacute; taillable et corv&eacute;able l'induisent en de douloureux
+attendrissements, car elle songe &agrave; ce qui devrait &ecirc;tre et &agrave; ce qui ne
+sera pas encore pour tous ces &ecirc;tres si neufs et si candides.</p>
+
+<p>Elle s'apitoie, touchante et maternelle, caressant pour tous ces
+gar&ccedil;onnets des r&ecirc;ves de qui&eacute;tude et de soleil.</p>
+
+<p>Que n'est-elle la f&eacute;e aux dons magiques pouvant conjurer les destins et
+faire pleuvoir sur ces t&ecirc;tes la joie, la s&eacute;r&eacute;nit&eacute;, les illusions et les
+tendresses, que ne peut-elle leur assurer comme aux simples fleurs des
+prairies les sucs vivifiants pour entretenir et &eacute;panouir le velout&eacute; et
+la fra&icirc;cheur de leurs gracieux visages! Elle sait ce qui leur manque
+d&eacute;j&agrave; d&egrave;s le seuil de la vie, elle sait les privations plus dures encore
+qui vont suivre, elle sait l'iniquit&eacute; et l'opprobre qui les guettent.</p>
+
+<p>Ah! ne pouvoir en rien d&eacute;sarmer la mis&egrave;re fatale, assurer toute cette
+jolie pousse humaine contre les b&ucirc;cherons et les faneurs industriels,
+n'&ecirc;tre que la pauvre po&eacute;tesse apitoy&eacute;e et dolente, qui les aime bien
+mais qui n'a rien &agrave; leur donner que ses larmes et ses vers de
+charit&eacute;....</p>
+
+<p>Ses rimes gracieuses humectent le papier blanc comme les pleurs son
+mouchoir. Elle se prend &agrave; scruter l'avenir de ces &eacute;coliers: &laquo;Pauvres
+fleurs d'&eacute;pine, rossignols de la chaumi&egrave;re, que seront-ils dans dix ans?
+Vils ou pervers, conteurs de bourdes, patients man&oelig;uvres ou coupeurs de
+bourses, gal&eacute;riens soumis de l'atelier ou subversifs ouvriers des
+prisons. O&ugrave; les reverra-t-elle, &agrave; la caserne, &agrave; l'h&ocirc;pital, &agrave; la morgue,
+au bagne, &agrave; l'&eacute;chafaud?...&raquo;</p>
+
+<p>Fi, quelles perspectives sinistres vient-elle d'&eacute;voquer l&agrave;! G&eacute;n&eacute;ralement
+les po&egrave;mes de la bonne institutrice sont des aspirations et des d&eacute;sirs;
+elle essuie les larmes sans songer &agrave; fl&eacute;trir ceux qui les font couler;
+elle panse les plaies et les blessures des victimes sans se retourner
+contre les bourreaux!</p>
+
+<p>Aujourd'hui plus &acirc;cre est son inspiration et son vers rev&ecirc;t une sorte de
+col&egrave;re; de l'impatience se m&ecirc;le &agrave; son &eacute;vang&eacute;lisme. Un trouble anormal
+l'envahit! &laquo;Italie, Italie, ne seras-tu toujours qu'une m&egrave;re aux
+mamelles taries pour les milliers d'enfants qui eussent enthousiasm&eacute; tes
+divins po&ecirc;les et tes artistes cr&eacute;ateurs! Que deviendront-ils, ceux-ci,
+les petiots, que je choie, ceux &agrave; qui j'apprends &agrave; lire, que je couve de
+mon mieux et le plus longtemps possible sous mes ailes? Liront-ils
+encore plus tard? Et quels livres? A quels &eacute;ducateurs iront-ils? Devenus
+adolescents, jeunes hommes, ne rencontreront-ils toujours que des
+ma&icirc;tres, des corsaires et des rapaces pour convertir toute leur force,
+leur s&egrave;ve, leur &eacute;nergie, leur g&eacute;n&eacute;reuse expansion en sordides machines &agrave;
+gagner de l'argent? Quoi! la noble terre italienne ne produira-t-elle
+jamais que des ilotes r&eacute;sign&eacute;s? Quoi! pas un m&acirc;le, pas un homme libre,
+pas un r&eacute;volt&eacute;, pas un transfuge du travail inique, pas un r&eacute;dempteur
+&eacute;prouvant la sublime folie du sacrifice et qui, tandis que tous se
+figent et se st&eacute;r&eacute;otypent dans des &oelig;uvres de servage, ferait un geste
+de d&eacute;livrance, pas un qui, fatigu&eacute; de ployer l'&eacute;chine, se redresse et
+frappe &agrave; son tour, oui, qui aille jusqu'&agrave; tuer...&raquo;</p>
+
+<p>Ciel! Quelles lignes incendiaires ose-t-elle bien tracer, la simple et
+faible femme! D&eacute;cid&eacute;ment elle n'&eacute;crira rien qui vaille aujourd'hui! Et
+elle reporte ses yeux de son manuscrit vitrioleur sur ce joli parterre
+de flore enfantine. O candeur, &ocirc; parfaite insouciance! Comment a-t-elle
+pu &eacute;voquer conjonctures si t&eacute;n&eacute;breuses en pr&eacute;sence de cette aube en
+chair....</p>
+
+<p>O c'est mal ce qu'elle allait faire l&agrave;? Vierge morose, trop imaginative,
+pourquoi n'engendre-t-elle aussi des enfants! Elle ne concevrait pas
+alors pareilles chim&egrave;res et pareilles larves! Du moins apprendrait-elle
+par l'instinct imp&eacute;rieux des ardeurs charnelles, ce que veut la nature,
+la vie &eacute;l&eacute;mentaire; elle serait &eacute;difi&eacute;e, sans phrases et sans
+sp&eacute;culations, sur le simple pourquoi de notre existence, de notre
+passage ici! Que ne pense-t-elle &agrave; autre chose? A quoi bon vivre dans
+l'avenir. Le devoir n'embrasse que l'heure pr&eacute;sente et le moment
+imm&eacute;diat. Pourquoi r&ecirc;ver, triste, trop songeuse fille pauvre; il est si
+simple de vivre... enfant, amante et m&egrave;re, et de finir sans avoir rumin&eacute;
+des destins et des lois autres que ceux consentis par le nombre et la
+soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Ah! c&oelig;ur trop tendu, d&eacute;sarme, d&eacute;sarme! Il est sacril&egrave;ge, c'est tenter
+l'inconnu que de songer trop obstin&eacute;ment &agrave; la mis&egrave;re et &agrave; la mort,
+devant ces bambins, cette ti&egrave;de couv&eacute;e.... Oh! redoute que par tes
+incantations lyriques tu n'appelles des sorts et des mal&eacute;fices sur ces
+t&ecirc;tes mignonnes auxquelles tu aurais voulu dispenser les dons
+providentiels!</p>
+
+<p>Aussi, la voil&agrave; qui, bonne et mystique, se met &agrave; prier en arr&ecirc;tant ses
+yeux visionnaires sur l'un des marmots, pr&eacute;cis&eacute;ment le plus gentil de la
+classe. Il repose, souriant ch&eacute;rubin aux longs cils d'or; sa menotte
+presse d'un geste volontaire la jambette &eacute;br&eacute;ch&eacute;e au moyen de laquelle
+il tailla son crayon, et ses l&egrave;vres un peu grosses, mais si rouges,
+comme toutes celles des Transalpins, s'avancent en la jolie moue d'un
+lutin &agrave; qui on voudrait enlever un jouet.</p>
+
+<p>Certes, il est le plus mignon de tous, si charnu, si ros&eacute;, mais aussi le
+plus pauvre d'entre ces pauvres! Enfant pensif et taciturne avec de
+subits acc&egrave;s de babil et de turbulence, un brin fantasque et
+volontaire, souvent malgr&eacute; la douceur et la caressante tutelle de
+l'institutrice, il d&eacute;serte l'&eacute;cole pour aller battre les chemins, tr&egrave;s
+loin. Sans doute r&ecirc;ve-t-il &agrave; pr&eacute;sent de maraudes par les m&ucirc;riers et
+d'une ample cueillette de p&ecirc;ches et d'abricots. L'institutrice s'est
+attach&eacute;e &agrave; ce galopin qui aurait l'air d'&ecirc;tre fait de marbre rose si, le
+plus souvent, la crasse ne le patinait comme un bronze de Donatello. Et
+voil&agrave; qu'elle songe, non sans m&eacute;lancolie, aux dix ans du petit qui
+sonneront l'&eacute;t&eacute; prochain, moment que ses parents, d'infimes journaliers,
+choisiront pour l'envoyer &agrave; Milan, comme apprenti boulanger....
+Attendrie elle se r&eacute;p&egrave;te le nom du gracieux dormeur, et ce nom m&ecirc;me,
+Santo, est une pri&egrave;re, capable d'&eacute;loigner les suggestions p&eacute;rilleuses et
+impies auxquelles elle s'abandonnait tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>&laquo;Ah, prie la bonne &acirc;me, que celui-ci, mon Dieu, ne connaisse point
+l&agrave;-bas les corruptions, les souillures et les empoisonnements des
+vilains m&eacute;tiers! D&eacute;fends ta g&eacute;n&eacute;reuse plante, &ocirc; nature, contre le
+souffle de l'atelier! Que la fi&egrave;vre urbaine ne fl&eacute;trisse pas ses joues
+et ne leur enl&egrave;ve cet inappr&eacute;ciable velout&eacute; des p&ecirc;ches m&ucirc;rissantes dans
+lesquelles il enfonce des quenottes presque fratricides!&raquo;</p>
+
+<p>Et elle songe: &laquo;Hier encore, &agrave; la procession de la F&ecirc;te-Dieu, c'est lui,
+Santo, qui &eacute;tait joli &agrave; croquer, en petit saint Jean-Baptiste: la peau
+de mouton rejet&eacute;e sur l'&eacute;paule, avec sa chemisette bleue bord&eacute;e d'or,
+ses jambes nues et potel&eacute;es, ses cheveux boucl&eacute;s, sa croix d'or en guise
+de houlette et tenant en laisse l'agneau tout blanc et docile. Il
+marchait dans la procession, ce Santo, mignon et presque eucharistique!
+Que l'encens embaumait et que les cierges &eacute;taient blancs! Quelques-uns
+&eacute;taient enrubann&eacute;s de rouge et des corbeilles de roses saignaient sous
+les fl&egrave;ches du soleil! Des hymnes doux comme le miel balsamiaient cette
+matin&eacute;e de pri&egrave;res. O les musiques suaves, &eacute;nervantes tout de m&ecirc;me! Et
+les manants, les serfs t'applaudissaient du c&oelig;ur, petit Santo, comme un
+morceau de leur chair ang&eacute;lis&eacute;e et de leur rude cuir de peinard
+transform&eacute; en viande du Seigneur! Et les m&egrave;res heureuses, un tantinet
+jalouses, s'attendrissaient sur toi, pleurant presque, et en te voyant
+passer, agenouill&eacute;es, leurs poupons sur les bras, elles embrassaient
+d&eacute;votement et avec un peu de fi&egrave;vre ces bambins en les r&ecirc;vant d&eacute;j&agrave;
+b&eacute;atifi&eacute;s, petits saints d'un jour, Santo, comme toi! <i>Agnus Dei qui
+tollis peccata mundi!</i> Agneau de Dieu qui rach&egrave;te les p&eacute;ch&eacute;s du monde!
+Pauvre petit, o&ugrave; seras-tu dans dix ans? A la caserne, &agrave; l'h&ocirc;pital? Dans
+quelle procession figureras-tu encore, &agrave; quel pas plus triste que la
+plupart des processions de ce monde marcheras-tu?... Non, arr&ecirc;te...&raquo;</p>
+
+<p>Encore ces vilaines appr&eacute;hensions. C'est cependant ici le dernier
+endroit o&ugrave; devraient lui venir pareilles inqui&eacute;tudes. Est-ce
+l'&eacute;touffante chaleur qui distille ces pr&eacute;sages sinistres? Et dans ces
+limbes pourquoi &eacute;pandre des giries et des &eacute;pouvantes purgatoriales?
+Quelle insolite angoisse la prend au sujet de l'&eacute;colier endormi: &laquo;Santo,
+qu'as-tu fait? Parle, qu'as-tu envie de faire? Dis-le moi vite!&raquo;</p>
+
+<p>C'est en vain qu'elle &eacute;voque la paisible procession de la veille pour
+chasser le reflux des images v&eacute;h&eacute;mentes et fun&egrave;bres. Ses pressentiments
+ressemblent au frisson po&eacute;tique des sibylles sur le tr&eacute;pied. Ce qu'elle
+pr&eacute;tend revoir et se rappeler se d&eacute;forme, se travestit en des visions
+qui n'ont plus rien de commun avec ses souvenirs. Ainsi le pieux cort&egrave;ge
+tourne en un d&eacute;fil&eacute; houleux et sombre d'une foule qui tr&eacute;pigne sur place
+ou qui chasse comme la tourmente.</p>
+
+<p>Devant l'institutrice &eacute;bahie, surgit un grand gar&ccedil;on de vingt ans, les
+&eacute;paules larges, les mains fortes, solide et d&eacute;cid&eacute; par la carrure,
+imberbe, blond, au teint d'ambre p&acirc;le et d'&oelig;illet rose avifi&eacute; aux
+pommettes un peu saillantes, aux yeux extatiques, presque effar&eacute;s, aux
+traits gracieux et solennis&eacute;s comme par une latente trag&eacute;die, un
+imperceptible duvet couvrant sa l&egrave;vre sup&eacute;rieure, les allures&mdash;se dit la
+voyante&mdash;d'un conscrit d&eacute;pays&eacute; et ahuri qui viendrait de passer sous les
+ciseaux du perruquier, ou mieux, non, pis encore, d'un prisonnier qu'on
+toise et qu'on mensure dans l'antichambre des cachots et qui
+somnambulique regarde derri&egrave;re lui, du rouge, devant lui, du rouge
+encore.... Il porte, sur le tricot du gindre, un bourgeron gris
+flottant; la casquette de toile blanche &agrave; visi&egrave;re plate un peu relev&eacute;e,
+&agrave; la marine, emprisonne mal ses luxuriants frisons, et une cravate bleu
+p&acirc;le s'ajuste au collet tr&egrave;s &eacute;chancr&eacute; de son jersey. Une halte, une
+accalmie de la foule volcanique et str&eacute;pitante, dont il repr&eacute;sente le
+centre, le foyer d'int&eacute;r&ecirc;t, le campe&mdash;est-ce durant une seconde ou
+moins?&mdash;devant la rimeuse hypnotis&eacute;e. Embarrass&eacute; de ses mains, les bras
+ballants, il prof&egrave;re &agrave; voix basse, presque en chuchotant, pour elle
+seule: &laquo;Me reconnais-tu? Non? Je suis cependant un des tiens, je suis ce
+r&eacute;volt&eacute;, ce r&eacute;dempteur que tu souhaites.... Regarde-moi bien!&raquo;</p>
+
+<p>Elle veut protester, mais, comme pendant les cauchemars, un poing lui
+noue la gorge et elle le d&eacute;visage, m&eacute;dus&eacute;e par son imp&eacute;rieuse douceur,
+par le sourire m&eacute;lancolique et de plus en plus ambigu qui affleure &agrave; ses
+l&egrave;vres presque trop grosses, mais si rouges, ces l&egrave;vres italiennes
+app&eacute;tissantes et copieuses, par la magn&eacute;tique caresse de ses prunelles
+d'un bleu de violette de Parme, des prunelles qui ench&eacute;rissent encore
+sur l'&eacute;perdue bont&eacute; de la bouche.</p>
+
+<p>Et la voix susurrante et infl&eacute;chie joue du c&oelig;ur de la voyante comme
+d'une lyre voil&eacute;e de cr&ecirc;pe: &laquo;Tu me crois un paisible gars, un peu mol,
+un peu lendore, musard, baguenaudier, amus&eacute; d'un rien, cueillant les
+jolies filles comme autrefois les abricots et les m&ucirc;res aux espaliers du
+pr&eacute;fet, boudant la boutique et le fournil, toujours comme autrefois
+j'&eacute;ludais tes pourtant si ti&egrave;des le&ccedil;ons, &ocirc; grande s&oelig;ur! Tu me crois de
+ceux qui s'attardent et qui s'oublient, p&acirc;m&eacute;s, en proie &agrave; quelque gouge
+experte habile &agrave; d&eacute;niaiser les plantureux adolescents!... O ch&egrave;re
+songeuse, que tu te blouses!&raquo;</p>
+
+<p>Et son sourire s'&eacute;lectrise et s'enfi&egrave;vre, si bien que sa bouche semble
+saigner dans son visage bl&ecirc;missant comme une aube de supplice, et il
+hoche gravement la t&ecirc;te et c'est&mdash;ainsi compare toujours
+l'institutrice&mdash;comme si le col nerveux mais d'une d&eacute;licatesse d&eacute;risoire
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; des puissantes &eacute;paules, ployait, pr&ecirc;t &agrave; rompre, pareil &agrave; une tige
+sous une trop lourde corolle:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;&Eacute;coute, il m'a pris l'aversion des plaisirs de mon &acirc;ge et des m&eacute;tiers
+de mon temps.... Je n'aime pas &agrave; la mani&egrave;re des autres enfants des
+hommes. J'ai r&ecirc;v&eacute; des d&eacute;vouements et des communions sans but, sans
+utilit&eacute;, sans justification naturelle, par la seule vertu de la
+sympathie et pour le plaisir de se donner, de s'immoler m&ecirc;me en une
+infinie caresse.... O ces compagnes rieuses et frivoles, qui
+pleurnichent &agrave; la vue d'un oisillon tomb&eacute; du nid et que la perp&eacute;tuelle
+trag&eacute;die humaine laisse indiff&eacute;rentes et rend m&ecirc;me complices, pas
+toujours complices sans le savoir!... O ces amantes que la nature, qui
+veut une &eacute;ternit&eacute; de mortels, leurre et affole par un &eacute;clair
+d'infini!... J'&eacute;prouve pour elles l'aversion biblique, elles sont les
+troubleuses et les diversionnelles qui &eacute;cartent les pens&eacute;es altruistes
+et les vouloirs virils, elles ne se d&eacute;vouent que pour endormir,
+amoindrir et ravaler les ardents et les forts; elles minent les colosses
+aux pieds desquels elles feignent de s'&eacute;tendre; elles sont souffleuses
+d'&eacute;go&iuml;sme, de coupable d&eacute;sint&eacute;ressement, de d&eacute;tachement du devoir; pour
+les milliards de brutes qu'elles fournissent &agrave; la consommation
+terrestre, combien ont-elles fait avorter les gr&acirc;ces, les vocations, les
+g&eacute;nies, les &acirc;mes surhumaines! Si elles engendrent dans la douleur, elles
+se vengent de leurs souffrances en livrant de nouvelles proies &agrave; cette
+plan&egrave;te maudite et en &eacute;piant, avec une joie perverse, l'invasion des
+tristesses, des effrois et des d&eacute;sillusions aux yeux originellement
+ravis et au c&oelig;ur lustral des engendr&eacute;s! Non, je n'&eacute;couterai jamais
+leurs voix insidieuses.... Je serai r&eacute;fractaire aux galantes
+disciplines, et quoi qu'en dira plus tard le juge libidineux pour me
+salir et me rendre ha&iuml;ssable aux m&eacute;nades et aux louves en rut, je suis
+chaste et je mourrai vierge, en m'&eacute;tant conserv&eacute; pour l'amour de tous!
+Ces choses, tu dois les entendre, toi, la simple, la vierge, car sans
+que tu le saches, tu es mille fois plus ma m&egrave;re que n'importe quelle
+g&eacute;n&eacute;ratrice selon la nature.... Si jamais je flattai une amante ce fut
+la rouge lionne, aux mamelles incandescentes, au lait de plomb fondu,
+dont la chevelure allume les torches des nouveaux z&eacute;lotes et aux griffes
+de laquelle vont s'aiguiser les poignards de ceux qui ont abjur&eacute; les
+devoirs et les lois de la multitude!...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Assez, assez! supplie la pauvrette qui se voile les yeux pour ne plus
+voir. Tu en as menti. Arri&egrave;re cette lionne de l'enfer avec son sinistre
+meneur. Loin de moi et de Santo.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! non, ces mains que j'aime, ces petites menottes n'&eacute;garent leurs
+doigts que dans les blanches toisons, en attendant qu'elles p&eacute;trissent
+la farine blanche de notre pain quotidien! N'est-ce pas, Santo?</p>
+
+<p>&laquo;Petit boulanger, ils racontent qu'un jour tu ne voudras plus p&eacute;trir du
+pain parce que tous les pauvres n'en mangent pas.... O, reste &agrave; Milan,
+reste &agrave; ton m&eacute;tier, reste!&raquo;</p>
+
+<p>Mais la voil&agrave; soulev&eacute;e, s&eacute;par&eacute;e de lui, exil&eacute;e brusquement dans une
+grande ville en f&ecirc;te o&ugrave; la cohue chasse sans tr&egrave;ve, dans un tourbillon
+de tambours, de clairons, de piaffes, d'&eacute;paulettes, de banni&egrave;res, de
+girandoles, dans un perp&eacute;tuel hosanna de vivats. Une apoth&eacute;ose dans le
+soir.</p>
+
+<p>Subitement surgit le p&acirc;le jeune homme &agrave; la casquette blanche. Il tire de
+dessous sa veste grise un grand poignard qu'il brandit, et ses l&egrave;vres
+rouges p&acirc;lissent, et ses yeux s'aimantent &agrave; on ne sait quel vertige et,
+cambr&eacute; dans la pose d'un qui s'est &eacute;lanc&eacute;, une jambe lev&eacute;e, d'aplomb sur
+l'autre, avec un geste &eacute;nergique il frappe au c&oelig;ur de l'apoth&eacute;ose. Et
+on entend comme le jet d'une eau brusquement lib&eacute;r&eacute;e. Alors, une
+panique, des haros, des mal&eacute;dictions! Le tourbillon emporte le
+victimaire.... &laquo;O&ugrave; es-tu, Santo? L'encens ne parfume plus ton pu&eacute;ril
+sillage. Pourquoi as-tu laiss&eacute; choir ta croix d'or! Et l'agneau! Ah! il
+s'agit bien d'une autre hostie!... C'est donc la lionne rouge, le fauve
+que tu tenais en laisse!&raquo;</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t apr&egrave;s, un sale matin de suie et de bleu d&eacute;tremp&eacute;, dans la m&ecirc;me
+grande ville qui n'est pas Milan, juste &agrave; l'heure o&ugrave; les boulangers
+comme toi cuisent leur pain, mon Santo. Des cliquetis de sabre au poing,
+de grands hommes &agrave; cheval passent au-dessus de la foule carnassi&egrave;re. Un
+vilain matin; c'est aussi l'heure o&ugrave; la besogne commence dans les
+abattoirs.</p>
+
+<p>Arri&egrave;re! <i>Vade r&eacute;tro</i>! Encore une fois fr&eacute;missante et convuls&eacute;e, la
+po&eacute;tesse d&eacute;pose la plume et pour s'arracher &agrave; l'obsession abominable,
+elle contemple le sommeil du petit Santo. <i>Caro e dolce poverino!</i></p>
+
+<p>O que la voyante voudrait resonger &agrave; la procession de la F&ecirc;te-Dieu, aux
+fleurs, &agrave; l'encens, &agrave; toutes ces blancheurs ti&egrave;des et b&eacute;ates! Mais
+implacablement le b&eacute;nin cort&egrave;ge se transmue, on ne sait pourquoi, en une
+cavalcade v&eacute;h&eacute;mente, dans laquelle elle s'efforce vainement de maintenir
+l'image presque exorciste du petit saint Jean. Elle voit le petiot se
+d&eacute;rober &agrave; ses &eacute;vocations et se transfigurer en le grand gar&ccedil;on, blond et
+rose, doux et farouche, &eacute;pineuse rose de sombre jeunesse, qui marche
+solennel, &agrave; pas tr&egrave;s rapproch&eacute;s, dans le vilain matin de suie et de
+brouillard, conduit lui-m&ecirc;me par des gendarmes. Une confusion s'&eacute;tablit
+dans l'esprit de l'hyst&eacute;rique rimeuse, entre l'enfant et le jeune homme,
+entre le bambino tenant en laisse l'agneau fris&eacute; et l'adolescent &agrave; la
+lionne rouge que m&egrave;nent ligott&eacute; des sacrificateurs ricanants. Depuis
+longtemps les bouchers ont occis l'agneau du Baptiste. Et le pasteur
+pu&eacute;ril va rejoindre l'ouaille. Ne fut-il pas le pr&eacute;curseur? Alors il lui
+faut jouer son r&ocirc;le jusqu'au bout. Or, au bout de la carri&egrave;re des
+pr&eacute;curseurs, il y a souvent la d&eacute;collation....</p>
+
+<p>Quoi, le petit saint Jean moutonnier et mi&egrave;vre, et ce grand gar&ccedil;on,
+robuste et de visage trop doux pour sa vocation, et de regards trop
+po&eacute;tiques pour tout ce que nos temps plats ont pr&eacute;vu de po&eacute;sie, quoi, le
+petit mitron de Milan et le panetier r&eacute;fractaire, ce sacrificateur aux
+b&eacute;nignes prunelles o&ugrave; l'effroi se cache dans l'azur comme des orages
+sous les c&icirc;mes neigeuses et constell&eacute;es des <i>Jungfrau</i>, ces deux-l&agrave; ne
+font qu'un!...</p>
+
+<p>&laquo;Alors c'en est fait. Vive la rouge lionne! Et qui que tu sois, je te
+b&eacute;nis, moi, brave gars de la canaille souffrante, puis militante qui
+sera l'&eacute;glise triomphante de demain! Car elle doit &ecirc;tre bien odieuse,
+bien criminelle, cette race de riches, pour que de beaux &eacute;ph&egrave;bes,
+ing&eacute;nus et tout en charme comme toi, mon Santo, croient devoir inaugurer
+les sanglantes repr&eacute;sailles! O Santo! qu'elle est criminelle cette
+engeance pour que ces yeux de lumi&egrave;re lustrale, ces yeux o&ugrave; rien n'a
+menti, o&ugrave; auraient d&ucirc; se mirer les sourires et les enchantements d'un
+printemps perp&eacute;tuel, se soient mis &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir des couchants rouges, des
+aubes plus sanglantes encore! Je te b&eacute;nis, contre tous; et je voudrais
+&ecirc;tre Madeleine sur ton chemin de la croix! Je t'exalterais en d&eacute;pit de
+cette foule ameut&eacute;e sur ton passage. L'autre jour une autre foule te
+portait aux nues, petit Santo, et cependant tu es mille fois meilleur et
+plus adorable aujourd'hui que l'enfant des processions de la
+F&ecirc;te-Dieu!... Ton apostolique beaut&eacute; exasp&egrave;re les chiennes dont tu
+esquivas les caresses.... Ah! les m&egrave;res stupides qui t'embrassaient et
+te d&eacute;ifiaient l'autre fois sur les l&egrave;vres de leurs poupons et qui,
+aujourd'hui forcen&eacute;es, &eacute;cumantes, ont arm&eacute; de cailloux, pour qu'ils te
+les jettent, les petites mains de leurs petiots! Et les inutiles, les
+l&acirc;ches, les fl&eacute;chisseurs de genoux, les vils iront se repa&icirc;tre de ta
+supr&ecirc;me convulsion et chercheront sur tes l&egrave;vres entr'ouvertes le baiser
+de ton &acirc;me &agrave; la Fraternit&eacute; lointaine!...</p>
+
+<p>&laquo;O Santo, quelle H&eacute;rodiade a demand&eacute; ta t&ecirc;te! Elle a dans&eacute; la
+courtisane, monstrueuse, l'inf&acirc;me fortune! Qui te pardonnera lorsque
+clame et rugit, et glapit, lorsque s'&eacute;l&egrave;ve le cri de tout l'or menac&eacute;,
+des affameurs. Les ventres et les coffres ne peuvent te refuser &agrave; la
+b&ecirc;te dansante. Et tous les tiens que la ballerine aurait pu porter sur
+les fiers pavois de la libert&eacute; et de l'abondance, les beaux gars qu'elle
+aurait pu exalter dans une apoth&eacute;ose de f&eacute;licit&eacute; supr&ecirc;me, elle pr&eacute;f&egrave;re
+les affamer, les vieillir, les faner avant le terme. Pour orchestre la
+cascadeuse sinistre r&eacute;clame les r&acirc;les des meurt-de-faim, les cris des
+supplici&eacute;s de l'industrie et des bagnes militaires, les d&eacute;tonations des
+fusillades fratricides, les explosions des chaudi&egrave;res et des grisous!
+Elle danse, elle danse devant les vieillards-cerviers aux doigts rapaces
+et crochus, dont la luxure convoite l'or, toujours l'or.... Trembleurs
+et l&acirc;ches, &eacute;nerv&eacute;s par ses voltiges, ils n'ont rien &agrave; refuser &agrave; la
+danseuse immonde! Oui, prends sa t&ecirc;te, soci&eacute;t&eacute; pourrie, blasph&eacute;matrice
+de la bont&eacute;, r&eacute;gale-toi, gorge-toi de cette jeunesse, &ocirc; pieuvre dont la
+beaut&eacute; n'existe que pour les n&eacute;gateurs de la justice et de la lumi&egrave;re! A
+la cur&eacute;e! La guillotine est l&agrave;. D&eacute;p&ecirc;chons!...&raquo;</p>
+
+<p>Un fracas terrible a secou&eacute; l'institutrice. Elle s'aveugle d'une lumi&egrave;re
+livide, comme d'un immense couteau qui tomberait.... Mais non, c'est le
+premier &eacute;clair de l'orage, naturel r&eacute;sultat de l'accablante journ&eacute;e.
+Heureusement elle reprend pied dans le r&eacute;el. Autour d'elle les enfants
+prolongent leur sieste. Et Santo, son pr&eacute;f&eacute;r&eacute;? Elle a d&eacute;j&agrave; vu autre part
+cette t&ecirc;te boucl&eacute;e, ce grand front et ces l&egrave;vres roses, elle a m&ecirc;me vu
+ce poing crisp&eacute;. Me reconnais-tu? Ah! l'adolescent, le r&eacute;gicide, le
+supplici&eacute;! C'est lui-m&ecirc;me....</p>
+
+<p>Elle d&eacute;faille et recule, h&eacute;sitant entre une pri&egrave;re et un cri
+d'effroi....</p>
+
+<p>En ce moment le doux blondin s'&eacute;tire, ouvre de grands yeux saphiriens et
+rencontre le regard angoiss&eacute; de la bonne ma&icirc;tresse. Ah le tr&egrave;s cher,
+l'aim&eacute;, le plus aim&eacute;.... D'un mouvement jubilatoire et cependant
+pitoyable de Vierge devinant, d&egrave;s l'annonciation, les affres au
+Calvaire, elle fond sur le petiot, et l'embrasse, et l'&eacute;treint, tandis
+que lui, toujours rieur, regarde &eacute;tonn&eacute;, ne comprenant rien encore, ne
+sachant pourquoi cette subite effusion et pourquoi, d&eacute;j&agrave;, ce couteau
+dans sa main.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LE_QUADRILLE_DU_LANCIER" id="LE_QUADRILLE_DU_LANCIER"></a><a href="#table">LE QUADRILLE DU LANCIER</a></h2>
+
+<p class="droit">
+...in which places I saw and<br />
+practised such villainy as is abominable<br />
+to declare.
+</p>
+<p class="moins droit smcap">
+Robert Greene. (Repentance.)</p>
+<p class="droit">
+Par &agrave; force d'avoir purg&eacute; tous les<br />
+d&eacute;go&ucirc;ts.
+</p>
+<p class="moins droit smcap">
+Tristan Courbi&egrave;re. (Le Ren&eacute;gat.)
+</p>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>A l'impression m&eacute;tallique et r&ecirc;che du ciel cr&eacute;pusculaire surplombant la
+caserne du 45<sup>e</sup> lanciers, les clairons qui sonnaient au rassemblement
+ajout&egrave;rent, comme des gouttes de cuivre fondu.</p>
+
+<p>Les consign&eacute;s, environ une centaine, &agrave; la fois anxieux et affriol&eacute;s,
+avertis d'une conjoncture point banale, d&eacute;gringol&egrave;rent des chambr&eacute;es
+dans la cour.</p>
+
+<p>Soldats m&eacute;diocres ou franches soudrilles, il n'y en avait aucun qui ne
+s'estim&acirc;t un troupier mod&egrave;le compar&eacute; au salaud dont ils allaient faire
+justice. Avant de proc&eacute;der &agrave; un nettoyage exemplaire, le commandant
+avait attendu que le jour f&ucirc;t tomb&eacute; et que les bons sujets fussent
+dehors, estimant superflu et presque malsain de les employer pour
+ex&eacute;cuteurs des plus basses &oelig;uvres. D'ailleurs, cette exp&eacute;rience du
+caract&egrave;re humain que poss&egrave;dent les chefs de troupes lui garantissait que
+le condamn&eacute; ne rencontrerait pas tortionnaires plus acharn&eacute;s et plus
+implacables que les arsouilles et les rempla&ccedil;ants retenus au quartier.</p>
+
+<p>Ils se plac&egrave;rent en ordre de bataille sur deux rangs se faisant face &agrave;
+vingt pas d'intervalle.</p>
+
+<p>Grave, tordant les crocs de sa moustache, important mais agac&eacute;, le
+capitaine souffla quelques mots &agrave; l'oreille d'un mar&eacute;chal des logis qui,
+avec deux cavaliers, se rendit dans l'aile du b&acirc;timent que couronnaient
+les cachots. En esprit, les hommes suivaient l'ascension du piquet vers
+les combles; ils se repr&eacute;sentaient la sommation faite l&agrave;-haut au tr&egrave;s
+principal int&eacute;ress&eacute;, les dispositions sommaires qu'il prendrait avant de
+descendre avec sa garde.</p>
+
+<p>Mais, comme il arrive toujours en semblables attentes de palpitants
+spectacles, leur imagination courait la poste et il s'&eacute;coula des
+minutes, durant lesquelles le commandant brossait &agrave; coups de cravache la
+chim&eacute;rique poussi&egrave;re de ses bottes, avant que le protagoniste du drame
+promis d&eacute;bouch&acirc;t avec son escorte.</p>
+
+<p>Un murmure comparable au bruissement des feuilles s&egrave;ches chass&eacute;es par le
+vent de novembre courut parmi les troupiers haletants. Puis pr&eacute;valut un
+de ces silences permettant de surprendre la distillation des pens&eacute;es et
+le pant&egrave;lement des c&oelig;urs.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; sa condition f&acirc;cheuse et l'opprobre de cette confrontation, le
+coupable, tout jeune encore, demeurait un cavalier fort plastique, de
+taille avantageuse, d'une jolie physionomie, pour ainsi dire moul&eacute; dans
+son uniforme paille et grenat garni de jaune orange. Il portait la
+grande tenue, mais sans le sabre, les &eacute;perons et le czapska. Il
+&eacute;carquillait les yeux comme un oiseau de nuit brusquement expos&eacute; &agrave; la
+lumi&egrave;re et quelques brins de paille m&ecirc;l&eacute;s &agrave; sa chevelure noire et cr&eacute;pue
+donnaient &agrave; croire qu'on l'avait surpris dormant &eacute;tendu sur sa liti&egrave;re.</p>
+
+<p>Quoique libre de ses mouvements, il s'avan&ccedil;ait avec la lenteur et la
+gaucherie d'une recrue. Il semblait essouffl&eacute;, et comme il s'arr&ecirc;tait
+pour reprendre haleine, les soldats qui le flanquaient l'entra&icirc;n&egrave;rent
+par les bras jusqu'&agrave; dix pas du capitaine.</p>
+
+<p>D&eacute;sireux d'&eacute;viter ces prunelles hostiles et sarcastiques opini&acirc;trement
+braqu&eacute;es vers lui, le jeune homme levait les yeux et affectait de suivre
+le vol de quelques moineaux qui regagnaient en p&eacute;piant leur nid situ&eacute;
+dans les toits m&ecirc;mes sous lesquels on l'avait incarc&eacute;r&eacute;, lorsque soudain
+il entendit hennir l&agrave;-bas &agrave; l'autre bout de la caserne et s'&eacute;brouer
+l'instant d'apr&egrave;s en battant des sabots, avec l'impatience d'une monture
+fringante trop longtemps retenue &agrave; l'&eacute;curie, un cheval, son propre
+cheval, le joli alezan si bien ajust&eacute; au cavalier. La noble b&ecirc;te
+appelait-elle son ma&icirc;tre? L'id&eacute;e qu'il ne la monterait jamais plus lui
+rendit plus cruel encore le sentiment de son d&eacute;shonneur et, pour la
+premi&egrave;re fois depuis son arrestation, il eut peine &agrave; refouler ses
+larmes....</p>
+
+<p>Cependant, apr&egrave;s avoir touss&eacute;, le capitaine d&eacute;ploya une pi&egrave;ce
+administrative et lut, non sans bafouiller, le proc&egrave;s-verbal du flagrant
+d&eacute;lit.</p>
+
+<p>Les yeux humides toujours tourn&eacute;s vers le fa&icirc;te, les bras ballants, le
+patient s'effor&ccedil;ait de n'&eacute;couter que le guilleri des moineaux, le
+hennissement de son brave cheval et aussi les premiers accords d'un bal
+de guinguette qui turbulait non loin du quartier, mais il avait beau
+s'&eacute;vertuer, les p&eacute;riphrases pudibondes et ronflantes du r&eacute;quisitoire
+dominaient toutes les autres rumeurs, et les termes de sa condamnation:
+&laquo;...attentat aux m&oelig;urs... d&eacute;gradation ignominieuse... mise au ban de
+l'arm&eacute;e...&raquo; lui brisaient le tympan comme des percussions de cymbales ou
+le lui d&eacute;chiraient comme des &eacute;clats de fifres.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; au bout de sa lecture: &laquo;Faites votre office!&raquo; prof&eacute;ra d'une voix
+plus sourde le commandant en s'adressant au mar&eacute;chal des logis.</p>
+
+<p>Celui-ci, apr&egrave;s une pause crispante, se d&eacute;cida enfin &agrave; aborder le
+condamn&eacute; et, &agrave; gestes pr&eacute;cipit&eacute;s, il lui arracha tout d'une tire les
+chevrons et les galons des manches, les torsades des &eacute;paules, les
+brandebourgs, les passements et jusqu'aux boutons du dolman. Afin de
+faciliter cette op&eacute;ration infamante, au pr&eacute;alable insignes et ornements
+avaient &eacute;t&eacute; d&eacute;cousus puis rattach&eacute;s l&eacute;g&egrave;rement &agrave; l'uniforme. Malgr&eacute; cela
+l'op&eacute;rateur suait &agrave; grosses gouttes; plusieurs fois il fut forc&eacute; de s'y
+reprendre; il voyait trouble; sa main l&acirc;chait prise; press&eacute; d'en finir
+il allait trop vite.</p>
+
+<p>Avant d'entrer au service ce grad&eacute; avait &eacute;t&eacute; valet de mareyeur et, &agrave;
+chaque broderie qu'il enlevait au mis&eacute;rable, il se souvenait du
+sifflement que produisait la peau des anguilles vives ramen&eacute;e au bout de
+son couteau &eacute;br&eacute;ch&eacute;. Il n'&eacute;tait pas jusqu'&agrave; la p&acirc;leur livide et surtout
+les convulsions du d&eacute;grad&eacute; au contact de son poing qui ne rappelassent &agrave;
+l'ex&eacute;cuteur les bestioles viol&acirc;tres qui se tordaient, &eacute;corch&eacute;es et
+tron&ccedil;onn&eacute;es, sur l'&eacute;tal.</p>
+
+<p>Le sourire de bravade et de forfanterie que les l&egrave;vres de l'anath&egrave;me
+&eacute;taient parvenues &agrave; dessiner, au commencement, d&eacute;g&eacute;n&eacute;rait, de stade en
+stade, en un sardonisme tellement atroce, que l'ex&eacute;cuteur se d&eacute;tournait
+pour ne plus le rencontrer.</p>
+
+<p>Ce rictus faussement hilare &eacute;tait d'ailleurs d&eacute;menti par l'in&eacute;puisable
+d&eacute;tresse qui vitrait, dilatait et humectait les yeux de la victime.</p>
+
+<p>Pour finir, le tourmenteur emporta d'un coup sec et pr&eacute;cis les larges
+bandes oranges faufil&eacute;es &agrave; la culotte. Et &agrave; cette supr&ecirc;me avanie,
+lorsque le mis&eacute;rable ramena vers l'ex&eacute;cuteur ses yeux lamentables, une
+fi&egrave;vre br&ucirc;lante les avait subitement s&eacute;ch&eacute;s: ils n'&eacute;taient plus noy&eacute;s de
+larmes mais ils &eacute;taient inject&eacute;s de sang.</p>
+
+<p>Cette fois le mar&eacute;chal des logis recula et battit en retraite, hant&eacute;
+pour le restant de ses jours par l'expression vengeresse de ces
+prunelles sanguinolentes.</p>
+
+<p>Le capitaine aussi s'&eacute;tait retir&eacute; de la sc&egrave;ne. Pour les formalit&eacute;s qui
+restaient &agrave; accomplir il r&eacute;pondait de la tr&egrave;s bonne volont&eacute; de ses
+hommes. Point n'avait &eacute;t&eacute; besoin de les styler.</p>
+
+<p>Les deux rangs se rapproch&egrave;rent de fa&ccedil;on &agrave; former un long et &eacute;troit
+couloir depuis l'endroit o&ugrave; se trouvait le condamn&eacute; jusqu'&agrave; la grande
+porte ouverte &agrave; pleins battants.</p>
+
+<p>Le pauvre diable pressentit qu'une autre &eacute;preuve, un surcro&icirc;t de torture
+lui &eacute;tait r&eacute;serv&eacute;.</p>
+
+<p>A quelle gymnastique vont-ils se livrer tous ces rossards, align&eacute;s &agrave;
+quelques pas l'un de l'autre pour avoir plus de jeu? La jambe droite
+port&eacute;e en avant, on les croirait pr&ecirc;ts &agrave; se fendre comme &agrave; la salle
+d'armes. Mais jamais ces facies ne trahirent pareille pr&eacute;occupation
+agressive. Ils prennent donc leur mission bien au s&eacute;rieux! Ces l&egrave;vres
+pinc&eacute;es, ces regards &eacute;pieurs, ces t&ecirc;tes carnassi&egrave;res obliquement tendues
+vers sa pi&egrave;tre personne! On dirait autant de spadassins ou plut&ocirc;t de
+coupe-jarrets appost&eacute;s sur la grand'route....</p>
+
+<p>Tzim la la! Les croque-notes de la guinguette attaquent le finale de
+l'endiabl&eacute; quadrille dont la pastourelle vient d'accompagner la
+d&eacute;gradation du mis&eacute;rable.... En avant deux! Et en cadence!...</p>
+
+<p>Non, ils sont trop de monde &agrave; lui en vouloir. Piti&eacute;, les anciens
+copains! Tout, mais pas cela! Qu'on le ram&egrave;ne plut&ocirc;t au cachot pour ne
+plus jamais l'en extraire; qu'on l'y d&eacute;robe &agrave; la vue de ses semblables,
+qu'on l'y laisse m&ecirc;me crever de faim et de soif. Tenez, il y retourne de
+son propre mouvement....</p>
+
+<p>Mais les pitauds qui &eacute;taient all&eacute;s le d&eacute;nicher tout &agrave; l'heure et qui,
+post&eacute;s derri&egrave;re lui, n'ont cess&eacute; de le surveiller, r&eacute;priment cette
+vell&eacute;it&eacute; d'ind&eacute;pendance et, rattrapant le gaillard par les &eacute;paules, le
+font pirouetter sur lui-m&ecirc;me et, d'une double ruade d&eacute;coch&eacute;e au bas du
+dos, l'envoient entre les deux colonnes mal intentionn&eacute;es.</p>
+
+<p>Dzim la! En avant deux!</p>
+
+<p>De file en file, les coups de pieds pleuvent drus et rythmiques, scand&eacute;s
+par la musique forcen&eacute;e, &agrave; temps et &agrave; point voulu, presque avec le
+<i>une</i>... <i>deuss</i>... de l'&eacute;cole de peloton: repli&eacute; vers la fesse, le bas
+de la jambe fait ressort du jarret et projette la botte dans les reins
+du p&acirc;tiras. D'aucuns mais combien rares, manquent la cible, &agrave; dessein,
+et se bornent &agrave; esquisser le geste. La masse truculente de ces mouflards
+aigris par les punitions et les corv&eacute;es prend un &acirc;pre d&eacute;lice &agrave; ce jeu
+f&eacute;roce. Ils fr&eacute;tillent et piaffent en attendant leur tour. A l'approche
+du souffre-douleur ils tirent la langue, la serrent entre les dents,
+bandent leurs muscles, contractent tout le corps, en vue d'une action
+unique. Ils sont litt&eacute;ralement hors d'eux-m&ecirc;mes. Pas souvent qu'ils
+rateraient le p&eacute;kin! Et avec la malice hypocritement salace de chenapans
+employ&eacute;s &agrave; des &oelig;uvres d'&eacute;quit&eacute; sociale, ils lui d&eacute;cochent la pennade
+juste entre les jumelles. Les plus agiles, apr&egrave;s l'avoir fouill&eacute; de la
+jambe droite, le rattrapent de la gauche. Et tous ricanent, trigaudent,
+joignent l'invective aux voies de fait, applaudissent aux atouts les
+mieux rabattus, et se r&eacute;pandent en interjections rauques, en ahanements
+de goujat qui bat la semelle pour se r&eacute;chauffer les arpions. Jamais les
+b&eacute;l&icirc;tres n'apport&egrave;rent tant de z&egrave;le et d'&eacute;mulation &agrave; la man&oelig;uvre. Cette
+rigolade sera la plus carabin&eacute;e de leur temps de service!</p>
+
+<p>Il y a jusqu'au fracas &eacute;trangement mat et &eacute;touff&eacute; de cette vol&eacute;e de
+coups ass&eacute;n&eacute;s &agrave; la d&eacute;filade qui les a mis en liesse. Un ancien d&eacute;bardeur
+compara ce bruit &agrave; celui d'une pile de ballots s'&eacute;croulant &agrave; fond de
+cale. A un b&ucirc;cheron, il rappela l'aigre bise d'hiver qui secoue
+rageusement la for&ecirc;t effeuill&eacute;e. Mais un manutentionnaire trouva mieux
+encore: par la suite, chaque fois qu'il jouait des pieds dans le p&eacute;trin,
+il songeait &agrave; la plainte sourde de la p&acirc;te humaine ce soir &agrave; jamais
+fameux!...</p>
+
+<p>Inerte, priv&eacute; de toute pens&eacute;e, durant plusieurs secondes l'homme ricoche
+et bondit. Une escaffe le renverse, une autre le ramasse. S'il s'abat
+c'est pour se relever aussit&ocirc;t comme une haridelle sous le fouet du
+charretier.</p>
+
+<p>Enfin, il touche &agrave; la limite de cette voie de douleurs. Quatre &agrave; six
+tourmenteurs encore &agrave; d&eacute;passer et il sera dehors, libre, au large. Mais
+le large et la libert&eacute; l'&eacute;pouvantent bien autrement que les &eacute;preuves
+qu'il a subies dans ce pr&eacute;au. Cette rue faubourienne, ces terrains
+vagues, ces enclos l&eacute;preux piqu&eacute;s, &ccedil;&agrave; et l&agrave;, de quelque bec de gaz
+palpitant comme une chauve-souris enflamm&eacute;e, cette atmosph&egrave;re vesp&eacute;rale
+ne lui a jamais paru aussi farcie d'emb&ucirc;ches.</p>
+
+<p>Un horrible impr&eacute;vu le guette....</p>
+
+<p>Et plut&ocirc;t que de sortir avec empressement, il se bute, il se rebiffe, il
+ne bronche plus sous les coups. Au besoin il repasserait entre les deux
+haies de tourmenteurs pour r&eacute;int&eacute;grer son cachot de mis&eacute;ricorde. Mais,
+exasp&eacute;r&eacute;s par cette inertie, d'ailleurs press&eacute;s d'en finir, les derniers
+partenaires r&eacute;unissent leurs efforts et, le visant &agrave; la fois, le
+projettent sur le pont-levis au-del&agrave; de la porte.</p>
+
+<p>Avec un fracas s&eacute;pulcral, les vantaux massifs battirent derri&egrave;re lui,
+tandis qu'une hu&eacute;e prolong&eacute;e le salua par-dessus les cr&eacute;neaux de la
+muraille.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Il se tint blotti dans l'encoignure, sous la vo&ucirc;te t&eacute;n&eacute;breuse, pesant
+contre la porte, haletant apr&egrave;s les quatre murs, apr&egrave;s la cl&eacute;mente
+solitude de la ge&ocirc;le. Au fond il mit du temps &agrave; se rendre nettement
+compte de ce qui lui arrivait. Incapable de toute volition, il ne se
+d&eacute;couvrait plus que de vagues instincts. Il claquait des dents, il &eacute;tait
+aveugl&eacute; et fourbu, mille chandelles giraient sous ses paupi&egrave;res, il ne
+cessait de frissonner, mais parfois des sanglots d'asphyxi&eacute;, des hoquets
+d'&eacute;pileptique le secouaient et le tordaient tout entier. Le haro de ses
+ennemis se r&eacute;percutait encore en ses oreilles et il lui semblait que
+leurs pieds continuassent de le fouler.</p>
+
+<p>Sa tenue, si glorieuse il y avait &agrave; peine cinq minutes, &agrave; pr&eacute;sent
+d&eacute;garnie de ses affiquets et de ses passementeries, d&eacute;faite comme une
+guenille, trou&eacute;e par places, ne tenant presque plus &agrave; son corps,
+repr&eacute;sentait une livr&eacute;e de honte, une caricature de l'uniforme; une de
+ces friperies de carnaval qui boivent la sueur et proclament la crapule
+de plusieurs g&eacute;n&eacute;rations de masques, un paillasson auquel s'&eacute;taient
+racl&eacute;es avec rage les plus boueuses semelles du r&eacute;giment.</p>
+
+<p>Et dire que son &eacute;quipement &eacute;tait moins avari&eacute; encore que l'&eacute;pave humaine
+qui le rev&ecirc;tait. Impossible de tomber plus bas, d'&ecirc;tre plus abject, plus
+odieux que ce rebut de l'arm&eacute;e. Sous l'uniforme il ne comptait plus un
+seul camarade. Aucun de ceux avec lesquels il avait roul&eacute;, grenouill&eacute; de
+bouge en bouge, les soirs de vadrouille, avec lesquels il s'&eacute;tait
+cependant vautr&eacute; dans de d&eacute;gradantes promiscuit&eacute;s, ne lui pardonnerait
+cette turpitude supr&ecirc;me &agrave; c&ocirc;t&eacute; de laquelle les pires infamies devenaient
+de bonnes &oelig;uvres. Les plus mauvais dr&ocirc;les s'&eacute;taient cru le droit et
+m&ecirc;me le devoir de le jeter &agrave; la voirie!</p>
+
+<p>Et son ch&acirc;timent ne faisait que commencer:</p>
+
+<p>D&eacute;sormais le meilleur samaritain se d&eacute;tournerait de lui. Le l&eacute;preux
+aurait peur de lui toucher la main. Il &eacute;tait irr&eacute;parablement interdit,
+hors la loi, hors la soci&eacute;t&eacute;, hors la famille! Pour lui plus de parents,
+plus de s&oelig;urs, m&ecirc;me plus de m&egrave;re!...</p>
+
+<p>A cette pens&eacute;e, la premi&egrave;re qui lui revint, il recouvra aussi l'usage de
+ses membres et fit un mouvement pour enjamber le garde-fou de la douve,
+mais, tout &agrave; coup les dissonnants accords du quadrille racl&eacute; et souffl&eacute;
+pendant son supplice secou&egrave;rent de nouveau la torpeur cauteleuse de la
+banlieue.</p>
+
+<p>Et les discordances, la couleur fauve, la fr&eacute;n&eacute;sie, la continuelle
+f&ecirc;lure de cette musique digne du rogomme et des gueul&eacute;es du voyou, ces
+cuivres aussi mal embouch&eacute;s que des escarpes, ce cancan provocateur et
+cynique sur lequel on venait de lui faire danser le plus macabre des
+cavalier-seul, viola brusquement sa conscience et convertit son
+d&eacute;sespoir en un d&eacute;mesur&eacute; besoin de repr&eacute;sailles!</p>
+
+<p>&mdash;Quelle b&ecirc;tise j'allais commettre! se dit-il, en s'&eacute;loignant
+all&egrave;grement de la caserne. Une vaste blague, la vertu! Et les honn&ecirc;tes
+gens, autant d'hypocrites qui ne punissent que le scandale.... J'eus
+tort de me faire pincer: voil&agrave; tout.... La nature se moque bien des
+lois humanitaires et des convenances sociales.... Les gueux pour
+lesquels brille le beau soleil et verdoient les arbres des grands
+chemins sont plus nombreux que les promeneurs rassis et poussifs et si
+les nuits obscures prot&egrave;gent les liaisons permises, elles ne favorisent
+pas moins les amours frauduleuses!...</p>
+
+<p>Il ferait beau voir les animaux domestiques r&eacute;duire &agrave; l'impuissance les
+rapaces et les carnassiers.... Imb&eacute;cile qui me croyais l'exception, le
+seul d&eacute;rogateur de mon esp&egrave;ce!... Quoi, j'ai vingt-trois ans &agrave; peine, et
+pour une peccadille, pour une m&eacute;saventure, je me serais appliqu&eacute; &agrave;
+moi-m&ecirc;me cette peine de mort que l'excellente justice de ce monde
+&eacute;pargne souvent aux chourineurs effr&eacute;n&eacute;s.... C'en est fait.... Si
+l'ordre et la r&egrave;gle me condamnent sans r&eacute;mission, je m'enr&ocirc;le au service
+de la fantaisie et du bon plaisir; je passe &agrave; l'arm&eacute;e des francs
+vauriens et des insoumis....</p>
+
+<p>Pas de danger, ma fine, que les coucheurs des pouilleries et les
+turlupins des correctionnelles me vomissent, m'expurgent de leur milieu
+piment&eacute;....</p>
+
+<p>En voil&agrave; qui ne disputent point sur les go&ucirc;ts ou les couleurs!... Je
+sais une franc-ma&ccedil;onnerie dans laquelle mon caract&egrave;re et ma jeunesse me
+vaudront une cordiale hospitalit&eacute;!...</p>
+
+<p>Et tandis qu'il s'&eacute;tourdissait de sophismes jet&eacute;s ou phrases saccad&eacute;es,
+entrecoup&eacute;es de ricanements, il se sugg&eacute;rait des myst&egrave;res et des rites
+qu'il n'aurait su po&eacute;tiser en termes assez sp&eacute;cieux....</p>
+
+<p>Aux confins du monde rationnel, au del&agrave; des extr&ecirc;mes tol&eacute;rances, les
+stigmatis&eacute;s, les incurables de son esp&egrave;ce se r&eacute;fugiaient en des lazarets
+clandestins, pour y trouver un soulagement au seul mal que ne pourraient
+adoucir nos s&oelig;urs de toutes les charit&eacute;s!</p>
+
+<p>De trop explicites gazettes lui avaient r&eacute;v&eacute;l&eacute; les m&oelig;urs s&eacute;goriennes
+des colonies p&eacute;nitentiaires. A c&ocirc;t&eacute; des chambr&eacute;es de mendiants et de
+frelampiers, celles de la caserne avec leurs farces risqu&eacute;es et leurs
+ind&eacute;centes brimades &eacute;taient de virginales nurseries. Les chauffoirs des
+d&eacute;p&ocirc;ts de vagabonds perp&eacute;tuaient les priap&eacute;es des antiques &eacute;tuves. Et,
+comme dans des serres torrides &eacute;tablies pour la culture la plus forc&eacute;e,
+on y voyait fleurir des v&eacute;g&eacute;tations monstrueuses ressuscit&eacute;es du
+paganisme ou import&eacute;es de l'Orient.</p>
+
+<p>L'atmosph&egrave;re y r&eacute;gnait plus suffocante que l'ozone et plus d&eacute;l&eacute;t&egrave;re que
+la mofette. De livides d&eacute;sirs cr&eacute;pitaient &agrave; fleur de peau comme les feux
+follets sur la tourbi&egrave;re. Ici, le feu de l'enfer pr&eacute;valait contre le feu
+du ciel, car nulle part ailleurs les salamandres des ardeurs maudites et
+des lacs asphaltides ne se tra&icirc;naient et se m&ecirc;laient avec autant
+d'effronterie. Et &agrave; pr&eacute;sent le d&eacute;grad&eacute; aspirait &agrave; cette vie patibulaire
+et go&ucirc;tait par anticipation la cuisante et sinistre tendresse du
+gal&eacute;rien pour son compagnon de boulet....</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Il &eacute;tait tellement obs&eacute;d&eacute; par ces mirages n&eacute;fastes, qu'en passant devant
+l'entr&eacute;e du bal o&ugrave; le quadrille ne cessait de vacarmer il bouscula deux
+danseurs, passablement gris, qui en sortaient bras dessus, bras dessous.</p>
+
+<p>La lanterne rouge de l'enseigne leur permit de d&eacute;visager le maladroit.
+Ses traits d&eacute;compos&eacute;s, ses yeux hagards, l'expression farouche et
+incendiaire de sa physionomie les frapp&egrave;rent aussit&ocirc;t; mais ce qui les
+estomaqua au point de les d&eacute;griser, ce fut l'extraordinaire &eacute;tat de son
+accoutrement. Ce d&eacute;braill&eacute;, &agrave; lui seul, constituait un attentat au
+d&eacute;corum et &agrave; l'ordonnance.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; diable ce paroissien avait-il &eacute;t&eacute; s'arranger ainsi?</p>
+
+<p>Subitement, ils comprirent: son aventure avait fait du bruit. La
+rencontre &eacute;tait vraiment piquante. Une aubaine! Attention! On allait
+rire!</p>
+
+<p>Et l'un des deux faubouriens lui vitriola la face du m&ecirc;me sobriquet que
+venaient de lui hurler les &eacute;chos de la caserne. Cette fois encore, la
+r&eacute;solution l'abandonna; il demeura l&acirc;che, baiss&eacute;, sous l'injure. Et
+avant qu'il e&ucirc;t repris connaissance, song&eacute; &agrave; repousser ces agresseurs ou
+du moins &agrave; s'enfuir, d'autres gaillards, attir&eacute;s &agrave; la porte par les
+exclamations et les sifflets de ralliement de leurs camarades se
+massaient autour du d&eacute;grad&eacute; et lui coupaient la retraite.</p>
+
+<p>Un mot les mit au courant. Leur mauvais gr&eacute; se compliquait de cette
+hostilit&eacute; que les gens du peuple, principalement les faubouriens et les
+ruraux investisseurs de la ville, nourrissent contre tout ce qui porte
+l'uniforme. Des guet-apens et des rixes ensanglantaient sans cesse les
+abords de la caserne. Plusieurs fois le bouge m&ecirc;me o&ugrave; les galants de
+barri&egrave;re faisaient sauter leurs dulcin&eacute;es, avait &eacute;t&eacute; d&eacute;moli de fond en
+comble par la soldatesque en mani&egrave;re de repr&eacute;sailles et par esprit de
+corps, &agrave; la suite d'avanies inflig&eacute;es &agrave; l'un ou l'autre lancier.</p>
+
+<p>Si le cavalier qui venait de tomber dans cette bande de batailleurs
+avait d&eacute;sert&eacute; ou re&ccedil;u la cartouche jaune pour un autre motif, sans doute
+l'auraient-ils accueilli en triomphateur, mais, quoique peu pointilleux
+sur le chapitre de la morale, cette fois, la nature de son offense les
+indisposait plut&ocirc;t contre lui et ils se r&eacute;jouissaient cruellement de
+pouvoir justifier leurs pr&eacute;ventions &agrave; l'&eacute;gard de l'arme enti&egrave;re &agrave;
+laquelle avait appartenu l'expuls&eacute;, et &agrave; laquelle ils attribuaient les
+m&ecirc;mes d&eacute;shonorantes pratiques. Ils seraient encore moins cl&eacute;ments pour
+le coupable que ses anciens fr&egrave;res d'armes. D&eacute;j&agrave; ils l'entra&icirc;naient &agrave;
+l'&eacute;cart pour le mettre &agrave; de nouvelles questions, le coucher longuement
+sur la claie, le torturer avec ces atermoiements au moyen desquels les
+virtuoses de la brimade allongent la crevaison d'un chien galeux.</p>
+
+<p>Un des principaux marlous s'interposa:</p>
+
+<p>&mdash;Ne salissons pas nos mains &agrave; ce bougre: accordons lui plut&ocirc;t
+l'occasion de se racheter. A cet effet fondons-le dans notre basse-cour
+et voyons s'il se montrera coq ou chapon!</p>
+
+<p>Exultant &agrave; ce mirifique programme, la bande charria, sans plus tarder,
+le sujet &agrave; l'int&eacute;rieur du bal. Si les femelles de ces lurons ne
+demandaient pas mieux que d'accorder une revanche &agrave; ce joueur par trop
+grec, par contre le patron de l'&eacute;tablissement, soucieux d'&eacute;viter de
+ruineuses mises en contravention, se fit un peu tirer l'oreille avant
+d'autoriser ce sport passablement d&eacute;collet&eacute;, mais comme il d&eacute;pendait
+exclusivement de cette client&egrave;le excentrique et qu'en somme en irritant
+ces d&eacute;testables coucheurs il courrait plus de p&eacute;ril qu'en s'ali&eacute;nant la
+rousse et les pandores, il finit par se rendre &agrave; leurs injonctions
+comminatoires. En cons&eacute;quence on ferma les portes, on b&acirc;cla les
+fen&ecirc;tres pour emp&ecirc;cher les indiscr&eacute;tions; on suspendit les danses.
+Quelqu'un imposait m&ecirc;me silence aux gagistes, mais la majorit&eacute; insista
+au contraire pour que le divertissement f&ucirc;t assaisonn&eacute; de musique. Leur
+avis pr&eacute;valut, et les croque-notes furent invit&eacute;s &laquo;&agrave; mener le plus de
+boucan possible&raquo; afin de donner le change aux mouchards du dehors.
+&laquo;Puis, qui sait, ce bacchanal ficherait peut-&ecirc;tre du gingembre au
+refroidi!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Attention! clama le boute-en-train qui venait d'&eacute;mettre cette
+hypoth&egrave;se profonde,&mdash;l'honneur est aux doyennes du s&eacute;rail. Allez-y,
+chacune, de votre boniment! Mais, jusqu'&agrave; nouvel ordre, bas les pattes!</p>
+
+<p>Pour tenter la conversion du ren&eacute;gat on n'accordait &agrave; chaque pr&ecirc;cheuse
+que la dur&eacute;e d'une figure de quadrille.</p>
+
+<p>Au signal l'orchestre entama avec rage le &laquo;pantalon&raquo; de la danse
+fatidique et on vit s'avancer sur la piste une chiffonni&egrave;re &eacute;dent&eacute;e, une
+pierreuse qui tenta de circonvenir le patient avec des grimaces de
+guenon amoureuse et lui d&eacute;bita des ordures camardes.</p>
+
+<p>La galerie souligna ces lugubres lazzi par des bourrades et des hu&eacute;es.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cette maugrabine, aux premi&egrave;res mesures de &laquo;l'&eacute;t&eacute;&raquo; s'amena une
+colporteuse presque aussi m&ucirc;re, qui entretint l'indulgente hilarit&eacute; des
+comparses mais n'obtint aucun autre succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Pour la &laquo;poule&raquo; cette v&eacute;t&eacute;rane du trottoir c&eacute;da le terrain &agrave; une
+hareng&egrave;re un peu moins marqu&eacute;e, plus propre aussi, dont, au milieu de
+fort profondes t&eacute;n&egrave;bres, un permissionnaire ivre se f&ucirc;t peut-&ecirc;tre
+rassasi&eacute;, quitte &agrave; l'&eacute;triper ensuite.</p>
+
+<p>Celle-ci fit place &agrave; une comm&egrave;re rondelette, vraiment accorte, un
+morceau friand sur lequel il ne fallait pas cracher; toutefois le
+mijaur&eacute; ne r&eacute;pondit pas plus &agrave; ses avances qu'&agrave; celles des trois
+pr&eacute;c&eacute;dentes gorgones.</p>
+
+<p>Les assistants commen&ccedil;ant &agrave; le trouver difficile, se remirent &agrave;
+l'interpeller sans expurger leur vocabulaire.</p>
+
+<p>Il ne se laissa pas d&eacute;monter par leurs reproches et opposa la m&ecirc;me
+froideur, le m&ecirc;me d&eacute;dain aux paroissiennes qui d&eacute;fil&egrave;rent apr&egrave;s cette
+favorite de la corporation. Brunes ou blondes, amazones imposantes ou
+gamines d&eacute;lur&eacute;es, sir&egrave;nes serpentines ou boulottes douillettes, vampires
+d&eacute;charn&eacute;s ou goules ventrues, aucune ne parvint &agrave; lui tisonner le
+temp&eacute;rament.</p>
+
+<p>La toute derni&egrave;re, celle que les juges du tournoi tenaient en r&eacute;serve:
+un trottin de modiste, une rousseaude encore mineure, l'air d'un
+coll&eacute;gien pr&eacute;coce, sans poitrine et sans hanches, n'obtint pas plus de
+r&eacute;sultat que la kyrielle qui l'avait pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e.</p>
+
+<p>Quand cette maigrichonne se retira en s'avouant vaincue, ce fut un
+toll&eacute;, un hourvari, une explosion de sarcasmes et d'invectives.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, s'il en est ainsi!&mdash;hurla le chef de la bande, &agrave; toutes ces
+femmes horriblement mortifi&eacute;es,&mdash;il y passera de force! A la cur&eacute;e les
+m&acirc;tines!</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! se dit le d&eacute;grad&eacute;. Mieux vaut subir leurs violences
+que leurs fadaises!</p>
+
+<p>Et comme toutes, vieilles et jeunes, se ruaient &agrave; la fois dans l'ar&egrave;ne,
+il leur d&eacute;cocha un regard tellement frigide, tellement r&eacute;barbatif,
+qu'elles tomb&egrave;rent en arr&ecirc;t, mat&eacute;es par sa superbe, confondues par
+l'&eacute;normit&eacute; de son aversion.</p>
+
+<p>Mais il se ravisa subitement sous l'afflux d'une inspiration satanique:
+le moment &eacute;tait venu de s'amuser &agrave; cette exp&eacute;rience tout autant, m&ecirc;me
+mieux que les fac&eacute;tieux r&eacute;cidivistes.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t, avec l'aide du mauvais g&eacute;nie, le lancier d&eacute;chu serait peut-&ecirc;tre
+le seul &agrave; se divertir. Oui, rirait bien qui rirait le dernier! Les
+candides repris de justice ne se doutaient gu&egrave;re de ce qui les
+attendait, du tour abominable que ce cachottier &eacute;tait r&eacute;solu &agrave; leur
+jouer.</p>
+
+<p>On le vit se d&eacute;partir de son attitude r&eacute;pulsive, de sa contenance
+hargneuse. Allait-il s'humaniser &agrave; la fin? Ses traits se d&eacute;tendirent; il
+se rengorgea, se campa avantageusement, et, les bras crois&eacute;s sur la
+poitrine, laissa errer sur son houleux entourage des regards ressemblant
+&agrave; des &oelig;illades. O&ugrave; voulait-il en venir? Il songeait tout simplement &agrave;
+prolonger l'&eacute;preuve, &agrave; gagner du temps en leurrant ces bagasses, en les
+promenant par des alternatives de confiance et de d&eacute;ception, jusqu'&agrave; la
+minute fatidique o&ugrave; sa conspiration &eacute;claterait &agrave; tous les yeux. Rien
+n'avertit les mat&eacute;riels Philistins et leurs rou&eacute;es Dalilas de la
+catastrophe que leur pr&eacute;parait ce m&eacute;chant Samson, pas m&ecirc;me le sourire
+faux et sybillin effleurant furtivement ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Oui, il joua tellement bien la com&eacute;die que les femelles s'y laiss&egrave;rent
+prendre et rentr&egrave;rent momentan&eacute;ment leurs griffes, malgr&eacute; les
+objurgations des m&acirc;les avides de carnage et press&eacute;s d'en finir. Voil&agrave;
+qu'elles se reprirent &agrave; le supplier en ch&oelig;ur, &agrave; lui chuchoter de
+tendres et humbles d&eacute;clarations: leurs paroles impatientes, leurs rogues
+reproches expiraient en soupirs langoureux. C'est tout au plus si elles
+s'enhardirent jusqu'&agrave; l'embrasser, &agrave; l'&eacute;treindre dans leurs bras, &agrave; le
+presser contre leurs gorges palpitantes. A la longue, comme il demeurait
+calme, souriant, &eacute;nigmatique, sans se prononcer encore, en cette
+crispante posture d'un bell&acirc;tre que sa fatuit&eacute; emp&ecirc;che de d&eacute;signer son
+&eacute;lue,&mdash;les mieux tourn&eacute;es abandonn&egrave;rent jupes et corsages, recoururent &agrave;
+des attitudes savantes, &agrave; des pratiques jusqu'&agrave; pr&eacute;sent souveraines et
+irr&eacute;sistibles.</p>
+
+<p>Lui continuait de les berner en secret....</p>
+
+<p>Alors, toujours sans le brutaliser, elles achev&egrave;rent la besogne de ceux
+qui l'avaient d&eacute;grad&eacute; et le d&eacute;barrass&egrave;rent pi&egrave;ce par pi&egrave;ce de son
+uniforme d&eacute;pareill&eacute;. Loin de leur opposer la moindre r&eacute;sistance, il
+semblait encourager ces privaut&eacute;s, si bien qu'elles finirent par le
+r&eacute;duire au costume sommaire du conscrit examin&eacute; par le conseil de
+revision.</p>
+
+<p>A l'&eacute;poque o&ugrave; il passa cette visite, v&eacute;ritable parangon de beaut&eacute; m&acirc;le
+et adolescente, ses formes nerveuses et muscl&eacute;es avaient arrach&eacute; des
+jurons approbateurs aux grognards charg&eacute;s de jauger et de trier la
+viande &agrave; canons. Mais aujourd'hui, une influence myst&eacute;rieuse, un pouvoir
+occulte &eacute;trangement suggestif &eacute;tait intervenu pour ench&eacute;rir encore sur
+ses perfections naturelles, pour le transfigurer, le parer d'une
+splendeur surhumaine.</p>
+
+<p>Aussi devant ce nu impeccable, les femmes demeur&egrave;rent elles quelques
+moments &eacute;blouies, tenues en suspens, ne sachant plus quel parti prendre,
+muettes, retenant m&ecirc;me leur haleine, sentant leurs jambes se d&eacute;rober
+sous elles, sur le point de tomber &agrave; genoux....</p>
+
+<p>Puis le d&eacute;sir l'emportant sur la d&eacute;votion, leur nostalgie charnelle
+s'inv&eacute;t&eacute;rant jusqu'au paroxysme, elles fondirent sur lui, toutes le
+voulant &agrave; la fois, toutes r&eacute;solues &agrave; s'en emparer co&ucirc;te que co&ucirc;te, &agrave; en
+prendre leur part, dussent-elles pour cela le lac&eacute;rer et se disputer
+les lambeaux de sa personne comme elles venaient de se partager les
+bribes de son reste de tenue.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Les hommes de l'assembl&eacute;e, presque tous jeunes et athl&eacute;tiques gaillards
+de plein air: braconniers, valets d'abattoirs, tape-dur, r&ocirc;deurs de
+barri&egrave;re, s'&eacute;taient &eacute;gosill&eacute;s &agrave; flatter et &agrave; stimuler leurs compagnes.
+Fi&eacute;vreux, tr&eacute;pignant d'impatience, avec des rires, des grognements, des
+exclamations, des battements de pied, des claquements de langue, des
+jurons, des tortillements et des dislocations de mancheur, ils
+semblaient des villageois int&eacute;ress&eacute;s dans un combat de coqs, avec cette
+diff&eacute;rence qu'ici chacun pariait pour sa poule contre ce coq
+r&eacute;calcitrant.</p>
+
+<p>Peu jaloux, m&ecirc;me partageux par industrie, ces galants ne demandaient pas
+mieux que de c&eacute;der, en passant, les faveurs de leurs gourgandines &agrave; ce
+joli ben&ecirc;t. Celle qui triompherait de sa froideur n'en acquerrait que
+plus de prestige.</p>
+
+<p>A la longue, cependant, les marauds s'&eacute;chauffaient &agrave; la place de cet
+homme de bois et ils refoulaient &agrave; grand'peine leur envie de s'&eacute;lancer
+sur les tentatrices et de les venger de sa frigidit&eacute; par un tribut
+surabondant. Et en m&ecirc;me temps qu'ils se tr&eacute;moussaient d'ardeur et
+r&acirc;laient de convoitise, ils ne trouvaient plus d'impr&eacute;cation assez
+&eacute;norme pour en agonir le piteux damoiseau.</p>
+
+<p>L'&eacute;preuve se prolongea. D'insinuantes et de c&acirc;lines qu'elles s'&eacute;taient
+montr&eacute;es jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, les femelles se firent agressives et malignes;
+une ranc&oelig;ur, une &acirc;cret&eacute; acheva d'encanailler leurs gr&acirc;ces banales et
+leurs appas publics.</p>
+
+<p>Le d&eacute;pit les enlaidissait &agrave; tel point que l'attention angoiss&eacute;e et
+tendue, la solidarit&eacute; fougueuse et vengeresse de la galerie se
+rel&acirc;ch&egrave;rent.</p>
+
+<p>Graduellement les dr&ocirc;les en vinrent &agrave; partager la r&eacute;pugnance que ces
+maritornes grima&ccedil;antes et gorgiases, l'&eacute;cume aux l&egrave;vres, rauques de
+lubricit&eacute;, inspiraient &agrave; cet adonis.</p>
+
+<p>Oui, peu &agrave; peu, et en leur for int&eacute;rieur, ils d&eacute;savouaient leurs
+violentes complices.</p>
+
+<p>Comment en arriv&egrave;rent-ils &agrave; se rappeler avec un regret attendri, avec
+presque l'envie de les revivre et de rattraper les occasions n&eacute;glig&eacute;es,
+tant de polissonneries commises en mani&egrave;re de r&eacute;cr&eacute;ations &agrave; l'&eacute;poque de
+leurs baignades d'apprentis l&acirc;ch&eacute;s par les fabriques?</p>
+
+<p>Leurs flop&eacute;es gagnaient &agrave; pas acc&eacute;l&eacute;r&eacute;s les rives du canal de batelage.
+Par les cr&eacute;puscules caniculaires leurs plongeons troublaient les eaux
+stagnantes et ravageaient les &icirc;lots d'algues et de f&eacute;tides n&eacute;nufars;
+puis, mettant de sp&eacute;culatives lenteurs &agrave; se rhabiller, prenant plaisir &agrave;
+se voir au naturel, leurs &eacute;bats licencieux, leurs jeux outr&eacute;s sur les
+berges poudreuses scandalisaient la digestion des pudiques merciers
+gav&eacute;s de fritures et de matelotes.</p>
+
+<p>La nudit&eacute; de ces vauriens, leur carnation sp&eacute;ciale persistait &agrave; trahir
+les efforts et les attitudes du m&eacute;tier, le jeu de l'outil, les tics et
+les man&oelig;uvres professionnels; leurs membres s'&eacute;taient fa&ccedil;onn&eacute;s &agrave; la
+gymnastique artisane; leur chair, impr&eacute;gn&eacute;e des poussi&egrave;res et des su&eacute;es
+du labeur, gardait le flottement, la cassure, les bourrelets, le rago&ucirc;t
+topique, quelque chose de l'usure, du foulage et de la patine des
+haillons d&eacute;pouill&eacute;s. Ce d&eacute;shabillage vicieux se tonalisait avec la
+r&eacute;gion usini&egrave;re. Il marquait l'heure ambigu&euml; de cette &laquo;pleine eau&raquo;
+clandestine, abr&eacute;g&eacute;e et dramatis&eacute;e par l'apparition des bonnets &agrave; poil.
+Gar&ccedil;ons de peine et goujats correspondaient physiquement aux torpides
+effluences du serein. Ils s'assimilaient le charme palud&eacute;en, la
+douloureuse et toujours convalescente beaut&eacute; de cette nature suburbaine.</p>
+
+<p>Leur d&eacute;gaine efflanqu&eacute;e et blafarde, leurs muscles &eacute;maci&eacute;s par places,
+remplis et presque trop fournis en d'autres, leurs bras maigres, leurs
+vert&egrave;bres saillantes, leurs mollets variqueux, leur sugg&eacute;rait
+mutuellement de morbides comparaisons, les induisait en de scabreuses
+espi&egrave;gleries. De furieux corps &agrave; corps aboutissaient &agrave; des
+rapprochements douillets et frileux, &agrave; des tendresses d&eacute;tourn&eacute;es....</p>
+
+<p>Oui, comment en arriv&egrave;rent-ils, tous ces garnements rogues et fortement
+&eacute;mouss&eacute;s, &agrave; se rem&eacute;morer &agrave; pr&eacute;sent les ti&eacute;deurs velout&eacute;es et les
+insidieuses caresses de l'adolescence? Comment leurs narines peu
+subtiles retrouv&egrave;rent-elles l'odeur sp&eacute;ciale de ces soirs glauques o&ugrave;
+la campagne fausse s'&eacute;lectrise comme une chambr&eacute;e de fi&eacute;vreux? Mais qui
+expliquera jamais le dynamisme de nos &ecirc;tres? Et la complaisance du fer
+que la rouille d&eacute;vore.... Et la limaille s'accrochant &agrave; l'aimant?...</p>
+
+<p>Au surplus, depuis longtemps app&acirc;t&eacute;s de force musculaire, friands
+d'exploits intr&eacute;pides, de rixes bien rouges et de d&eacute;fis t&eacute;m&eacute;raires,
+capables d'envier &agrave; un rival ses prouesses de fracasse et de pugiliste
+plut&ocirc;t que ses &eacute;quip&eacute;es galantes, capables aussi de sacrifier une
+ma&icirc;tresse &agrave; un f&eacute;al compagnon, &agrave; mesure que leur attention se d&eacute;tachait
+des sir&egrave;nes &eacute;chevel&eacute;es et glapissantes, ils se prirent &agrave; admirer le
+courage et l'impassibilit&eacute; du patient et &agrave; mesure aussi que s'inv&eacute;t&eacute;rait
+leur r&eacute;pulsion pour leurs amantes de tout &agrave; l'heure, ils se sentirent
+non seulement indispos&eacute;s de moins en moins contre cet original, mais
+trouv&egrave;rent son temp&eacute;rament fort plausible, se prirent m&ecirc;me &agrave; son &eacute;gard
+d'un commencement de compassion, lequel ne tarda pas &agrave; d&eacute;g&eacute;n&eacute;rer en une
+affective indulgence. Ce myst&eacute;rieux retour d'affinit&eacute;s s'accusa de
+minute en minute. Jamais ces forcen&eacute;s n'avaient rencontr&eacute; ce genre de
+force, cette bravoure-l&agrave;, ce m&eacute;pris des pires ignominies, cette
+assurance, cette radieuse cr&acirc;nerie, cette d&eacute;sinvolture de jeune dieu
+sup&eacute;rieur &agrave; toutes les lois et &agrave; tous les pactes du commun des
+cr&eacute;atures.</p>
+
+<p>Et le calme c&eacute;leste qu'il puisait dans son abjection, sa nonchalance
+f&eacute;line, son impavide jeunesse, surtout l'ostensible et blasph&eacute;matoire
+d&eacute;go&ucirc;t de la femme dans ce corps viril d'une cambrure &eacute;pique, d'un moule
+ineffable, servi par des attitudes sculpturales, flattait &agrave; la fin un
+penchant qu'ils n'avaient jamais d&eacute;couvert sous leurs rugueuses
+carcasses et d&eacute;m&ecirc;l&eacute; dans la houle et l'effervescence de leurs
+postulations.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait plus qu'en peintres et en statuaires vibrants, m&ecirc;me plus qu'en
+acrobates et en lutteurs de carrefour qu'ils appr&eacute;ciaient la sup&eacute;rieure
+plastique de ce m&eacute;cr&eacute;ant. Non seulement ils l'avaient absous mais ils
+l'aimaient d'une ambigu&euml; tendresse, ils &eacute;taient pr&ecirc;ts &agrave; embrasser sa
+cause.</p>
+
+<p>Ils s'abstinrent de joindre plus longtemps leurs invectives et leurs
+reproches orduriers aux gravelures dont le criblaient les bourr&egrave;les;
+leurs pieds cess&egrave;rent de battre la mesure du chahut incendiaire et leurs
+poings de se crisper au fond de leurs poches ou de se tordre, brandis
+vers lui comme des casse-t&ecirc;te; l'angoisse serra leur gorge, son fluide
+leur empoisonna les moelles, leurs entrailles souffrirent pour lui, leur
+chair p&acirc;tit dans sa chair, leurs corps s'incorpor&egrave;rent au sien....</p>
+
+<p>D&eacute;tourner chez ces copieux sacripants le torrent des instincts sexuels,
+d&eacute;placer le si&egrave;ge de leurs affections, fomenter l'&eacute;rotisme le plus
+subversif: c'&eacute;tait donc l&agrave; ce qu'avait tram&eacute; l'inf&acirc;me. Le mal&eacute;fice
+op&eacute;rait au del&agrave; de ses plus vindicatives esp&eacute;rances:</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait produit en ces natures plantureuses et massives un de ces
+r&eacute;pr&eacute;hensibles et v&eacute;h&eacute;ments transports qui fanatisaient les pa&iuml;ens &agrave; la
+vue des tortures superbement endur&eacute;es par les martyrs et qui dictent
+aujourd'hui une imp&eacute;rieuse vocation d'assassin aux gavroches grelottant
+d'un spasme sanguinaire dans les livides aubades de la guillotine....</p>
+
+<p>Le perturbateur avait suggestionn&eacute; de tout son fluide ces faubouriens
+intraitables et bourrus, ces luxuriants sauvageons. Et &agrave; pr&eacute;sent, en
+retour, il sentait les ondes de leur monstrueuse sympathie envahir
+l'espace et l'envelopper, lui-m&ecirc;me, des pires baisers et des plus
+secr&egrave;tes caresses. Une expression de jouissance sublim&eacute;e s'&eacute;pandait sur
+son visage. On aurait cru assister &agrave; l'apoth&eacute;ose d'un confesseur de la
+foi ravi dans l'invisible ch&oelig;ur des anges. Sa capiteuse agonie
+troublerait &agrave; jamais les sources amatives de ceux qui en avaient &eacute;t&eacute; les
+t&eacute;moins et ces barbares qui venaient de le livrer aux repr&eacute;sailles de
+leurs femelles devenaient ses premiers n&eacute;ophytes, ses disciples
+passionn&eacute;s et vengeurs!</p>
+
+<p>La rage, la haine, la soif de revanche qui avait succ&eacute;d&eacute; tout &agrave; l'heure
+en lui &agrave; ses remords et &agrave; son d&eacute;sespoir, faisait place &agrave; son tour &agrave; une
+sensation de b&eacute;atitude infinie, d'&eacute;perdue f&eacute;licit&eacute;, de triomphe supr&ecirc;me.
+Il &eacute;tait fier de lui-m&ecirc;me, r&eacute;concili&eacute; avec sa faute au point d'en tirer
+gloire: sa conscience l&eacute;gitimait et exaltait ses erreurs....</p>
+
+<p>Les buveurs oubliaient de pinter, les pipes s'&eacute;teignaient l'une apr&egrave;s
+l'autre, les voix rudes des m&acirc;les se taisaient. Envahis par l'angoisse
+ambiante, les musiciens renon&ccedil;aient &agrave; torturer leurs cuivres bossu&eacute;s et
+leurs boyaux de chat, et dans la salle on n'entendait plus &agrave; pr&eacute;sent que
+les sinistres glapissements des louves aboyant &agrave; la lune par une nuit de
+gel, ou de faux ricanements d'hy&egrave;nes tenues en respect par une
+comminatoire effigie tombale....</p>
+
+<p>Quelque temps, trop occup&eacute;es de leur victime, elles ne remarqu&egrave;rent pas
+le silence r&eacute;probateur dans lequel se renfermait la chambr&eacute;e si
+tapageuse et si rutilante du commencement de la partie. Mais la
+possession magn&eacute;tique s'&eacute;tablissant de plus en plus &eacute;troitement entre
+les regardants et la victime, le fluide qu'ils &eacute;changeaient devenant de
+plus en plus intense, ce calme et cette immobilit&eacute; autour d'elles leur
+caus&egrave;rent une vague inqui&eacute;tude, puis elles furent intrigu&eacute;es par l'air
+extatique dont leur proie les narguait, puis, elles d&eacute;couvrirent la
+crise inou&iuml;e qui s'&eacute;tait produite dans les sens de leurs souteneurs.</p>
+
+<p>Damnation! Non content de se d&eacute;rober &agrave; leurs avances et &agrave; leurs
+pratiques, l'aberr&eacute; passionnel leur volait, leur arrachait les
+tendresses de ces bons m&acirc;les. S'il d&eacute;faillait, s'il se p&acirc;mait ainsi,
+c'&eacute;tait enivr&eacute; par le bouquet de leur abominable tendresse.</p>
+
+<p>D&eacute;sormais elles, les coucheuses et les nourrici&egrave;res fid&egrave;les,
+n'existeraient plus pour ces ruffians d&eacute;brid&eacute;s!</p>
+
+<p>Se pouvait-il? Plus moyen d'en douter.</p>
+
+<p>Alors, avant de se retourner contre les l&acirc;cheurs, elles voulurent en
+finir avec l'androgyne qui les avait d&eacute;bauch&eacute;s. Avec une recrudescence
+de rage, elles se mirent &agrave; le griffer, &agrave; le mordre, &agrave; lui tirer les
+cheveux. Quelques-unes le perc&egrave;rent de leurs &eacute;pingles, de leurs broches,
+le d&eacute;chiquet&egrave;rent &agrave; coups de ciseaux. Les hideuses vieilles proposaient
+de le mutiler, mais les jeunes les en emp&ecirc;ch&egrave;rent, ne d&eacute;sesp&eacute;rant pas
+encore de leurs prestiges. En attendant, elles le faisaient mourir &agrave;
+petits coups. A d&eacute;faut de s&egrave;ve, elles se gorgeraient de sang. Lui,
+cependant, continuait de rire aux d&eacute;mons. Son exaltation le rendait
+disvuln&eacute;rable ou plut&ocirc;t, &agrave; mesure qu'elles le criblaient de blessures,
+il lui semblait que ses idol&acirc;tres y promenaient des l&egrave;vres balsamiques
+et on n'aurait su s'il se d&eacute;battait dans les affres du tr&eacute;pas ou dans un
+spasme de f&eacute;licit&eacute; divine.</p>
+
+<p>Ses complices demeuraient stup&eacute;faits, clou&eacute;s sur place, partag&eacute;s entre
+l'envie de le d&eacute;livrer et la jouissance de cette sublime agonie. Ainsi,
+les pr&ecirc;tres sacrifient dans la messe le r&eacute;dempteur qu'ils adorent.</p>
+
+<p>L'ayant vu chanceler, car elles lui avaient ouvert les veines et il
+perdait le sang en abondance, ils firent un mouvement pour se porter &agrave;
+son secours. Il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; aussi difficile de parvenir jusqu'&agrave; lui que de
+retirer un f&eacute;tu de paille du milieu d'un feu de prairie. N'importe, ils
+l'arracheraient mort ou vif de leurs serres et ils immoleraient toutes
+ces harpies sur le corps du seul bien-aim&eacute;.</p>
+
+<p>Devinant leur impulsion, il eut encore la force de leur faire signe de
+s'arr&ecirc;ter. Pourquoi subsister plus longtemps? N'avait-il pas &eacute;puis&eacute; en
+ces quelques minutes la somme de joies terrestres, vid&eacute; jusqu'au tr&eacute;fond
+la coupe des volupt&eacute;s majeures? Il &eacute;tendit vers eux des mains
+conjuratrices pleines d'onction et de charit&eacute;. Avant de les fermer pour
+toujours, par-dessus l'enchev&ecirc;trement et les replis des m&eacute;nades, il
+laissa reposer ses yeux d'ombre et de vertige sur le cercle de ces
+poss&eacute;d&eacute;s. O ce qu'il y avait de d&eacute;licieusement f&eacute;lon, d'ineffablement
+sacril&egrave;ge, d'amoureusement sinistre dans ces m&eacute;morables yeux d'archange
+d&eacute;chu!...</p>
+
+<p>Alors, aspirant, inhalant dans un dernier effort de ses poumons toute la
+d&eacute;votion qui &eacute;manait de ces ensorcel&eacute;s, pour s'en griser comme d'un vin
+eucharistique, pour s'en oindre comme d'un chr&ecirc;me efficace entre tous,
+n'esp&eacute;rant nul viatique plus digne de son paganisme, lui-m&ecirc;me sentit
+s'&eacute;pancher, avec la vie, tout ce qu'il couvait de d&eacute;sirs et de
+nostalgies, tout ce qu'il distillait de s&egrave;ves, et l'essentiel de son
+&ecirc;tre aller vers eux et se consumer dans les flammes de leur perdition.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LE_SUICIDE_PAR_AMOUR" id="LE_SUICIDE_PAR_AMOUR"></a><a href="#table">LE SUICIDE PAR AMOUR</a></h2>
+
+<p class="droitt">
+A Georges Khnopff.
+</p>
+
+
+<p>Il &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; Marcel Gentrix, le dilettante, l'une des tr&egrave;s rares
+fois qu'il e&ucirc;t accept&eacute; &agrave; d&icirc;ner,&mdash;car il se trouvait mal &agrave; la seule id&eacute;e
+des pr&eacute;sentations, des amabilit&eacute;s de commande et des visages oiseux,&mdash;de
+se rencontrer avec un gentleman anglais nomm&eacute; sir Lawrence-Frank
+Whittow.</p>
+
+<p>Le visage n&eacute;buleux et &eacute;nigmatique de cet &eacute;tranger avait requis son
+attention au m&ecirc;me titre que le piquait tout objet rare, m&eacute;daille antique
+ou musique exhum&eacute;e. Sans deviner la nature de la hantise ou de la
+possession dont souffrait Frank Whittow, le faux misanthrope devinait
+en lui un de ces orgueilleux humanitaires, un de ces exceptionnels qui
+se sont repli&eacute;s sur eux-m&ecirc;mes et qui se consument aux passions qu'ils
+n'ont pu communiquer comme le feu purificateur &agrave; une &eacute;lite de mortels.</p>
+
+<p>Aux yeux du monde ext&eacute;rieur sir Lawrence repr&eacute;sentait l'un des trois ou
+quatre contemporains &agrave; qui l'on p&ucirc;t appliquer cette &eacute;pith&egrave;te &laquo;puits de
+savoir&raquo; et qui eussent &eacute;t&eacute;, au moyen-&acirc;ge, autant de docteurs Faust.</p>
+
+<p>Une s&eacute;rie de formidables d&eacute;couvertes dans le domaine des sciences
+naturelles l'avaient aur&eacute;ol&eacute; de gloire et presque de terreur. Il
+s'attachait &agrave; cet homme p&acirc;le et fluet, au parler sourd et grave, quelque
+chose du prestige qui rev&ecirc;tait les sorciers et les thaumaturges, et
+quelque merveilleuses et m&ecirc;me bouleversantes que fussent ses
+d&eacute;couvertes, les milieux savants attendaient de son g&eacute;nie des conqu&ecirc;tes
+plus miraculeuses encore. A leur avis leur illustre coll&egrave;gue en savait
+plus long qu'il ne voulait le dire et le publier.</p>
+
+<p>N'e&ucirc;t-il m&ecirc;me pas &eacute;t&eacute; nimb&eacute; de prestige que sa physionomie e&ucirc;t &eacute;cart&eacute;
+les familiers et les indiscrets. Ag&eacute; de trente ans, par moments son
+visage en accusait dix-huit et d'autres fois cinquante.</p>
+
+<p>Pour d&eacute;finir l'impression que lui avait caus&eacute;e le masque caract&eacute;ristique
+du baronnet, Marcel n'avait pas trouv&eacute; mieux que de comparer ce masque &agrave;
+un ciel caniculaire pendant une de ces journ&eacute;es de chaos m&eacute;t&eacute;orologiques
+o&ugrave; des orages sinistres alternent avec des azurs trop ensoleill&eacute;s.</p>
+
+<p>Sir Lawrence avait des cheveux tr&egrave;s noirs, la barbiche et la moustache
+peu garnies, des l&egrave;vres minces et l&eacute;g&egrave;rement sardoniques, mais,
+remarquables avant tout autre d&eacute;tail de sa physionomie, des yeux
+extraordinairement bleus, des yeux lucides et imp&eacute;rieux de magn&eacute;tiseur,
+avec, par intervalles, ce quelque chose de fuyant et d'oblique que les
+Napolitains constatent chez les <i>jettatori</i>.</p>
+
+<p>Marcel Gentrix m'affirma souvent, au temps de ses premiers rapports avec
+le c&eacute;l&egrave;bre &eacute;tranger, que tout le personnage lui semblait &eacute;clair&eacute; par une
+lumi&egrave;re int&eacute;rieure, &eacute;trangement lunaire et sid&eacute;rale, comme des id&eacute;es qui
+se mettraient &agrave; luire, comme un fluide psychique, se r&eacute;v&eacute;lant au sens
+visuel, et Marcel ajoutait qu'&agrave; certains jours critiques et &eacute;motionnels
+cette concentration de rayons moraux &eacute;tait telle en sir Lawrence que les
+objets autour de lui paraissaient s'estomper et s'amortir, se noyer en
+cr&eacute;puscule. Pour me servir de la pittoresque expression de mon ami,
+c'&eacute;tait alors comme si le soleil se couchait en cet homme.</p>
+
+<p>A la surprise de tous sir Lawrence-Frank Whittow honora Marcel de
+fr&eacute;quentes visites. On plaisanta m&ecirc;me, pour autant qu'on os&acirc;t plaisanter
+le savant anglais, l'amiti&eacute; subite de ces deux taciturnes. D'abord il
+fut surtout question entre eux des lois et des ph&eacute;nom&egrave;nes de la
+physique. Des exp&eacute;riences &eacute;tablies et contr&ocirc;l&eacute;es, ils se lanc&egrave;rent dans
+les champs de l'hypoth&egrave;se, des inductions et des probabilit&eacute;s.</p>
+
+<p>Sir Lawrence &eacute;tait, &agrave; ce qu'il d&eacute;clara lui-m&ecirc;me &agrave; Gentrix, un
+<i>positiviste mystique</i>, c'est-&agrave;-dire qu'il croyait au merveilleux, tout
+en niant le surnaturel. Rien ne lui paraissait impossible ou
+irr&eacute;alisable. Et c'&eacute;tait, pr&eacute;tendait-il, uniquement &agrave; cause de notre vie
+mat&eacute;rielle, niaise, outrageusement v&eacute;nale et cupide, gaspill&eacute;e en des
+int&eacute;r&ecirc;ts mesquins, que nous avions perdu beaucoup des secrets poss&eacute;d&eacute;s
+autrefois par les mages. Si les prodiges ne s'accomplissaient plus,
+c'&eacute;tait pour nous punir de notre indignit&eacute;.</p>
+
+<p>Pr&eacute;cis&eacute;ment &agrave; cause de sa foi en la toute-puissance de l'&acirc;me humaine,
+pourvu que cette &acirc;me f&ucirc;t d&eacute;gag&eacute;e des ignominies qui l'obscurcissent et
+l'&eacute;touffent, Frank Whittow se montrait impitoyable pour les imposteurs
+et les charlatans, bien plus redoutables et plus n&eacute;fastes que les
+sceptiques et les voltairiens ricanant &agrave; propos de tout.</p>
+
+<p>Ceci donnera une id&eacute;e des convictions audacieuses du savant: il estimait
+possible la g&eacute;n&eacute;ration spontan&eacute;e et pr&eacute;disait qu'un jour la puissance
+cr&eacute;atrice de l'homme ne conna&icirc;trait point de limites et que nos
+descendants poss&egrave;deraient toutes les forces dont les esprits
+superstitieux enrichissent leur dieu ou leur diable.</p>
+
+<p>Les premiers temps Marcel Gentrix &eacute;prouva quelque malaise devant la
+s&eacute;cheresse, la logique, la raison rigoureuse et aveuglante de sir Frank.
+Il comparait son ami &agrave; un astronome qui ne serait que math&eacute;maticien et
+pas un tantinet po&egrave;te.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; les progr&egrave;s de leur liaison, Marcel s'&eacute;tonnait aussi de trouver
+sir Lawrence herm&eacute;tiquement ferm&eacute; sur tout ce qui touchait au sentiment,
+au c&ocirc;t&eacute; amatif de son individu. Avait-il aim&eacute;? Ce n'&eacute;tait pourtant point
+le travail et les pr&eacute;occupations du savant qui lui modelaient un masque
+souvent si volcanique, un masque de lave refroidie ou qui r&eacute;pandaient, &agrave;
+d'autres instants, sur ce m&ecirc;me visage la douceur navrante et la radieuse
+d&eacute;tresse d'un jeune martyr.</p>
+
+<p>Cet homme sup&eacute;rieur par l'intelligence devait &ecirc;tre immense aussi par la
+bont&eacute;. Gentrix le devinait singuli&egrave;rement affectueux, mais chaque fois
+qu'il tentait d'aborder les sujets passionnels, l'Anglais d&eacute;tournait
+aussit&ocirc;t la conversation et accompagnait sa parole nette et incisive
+d'un regard d&eacute;pouill&eacute; de toute sympathie.</p>
+
+<p>Comme de juste la curiosit&eacute; de Marcel s'accroissait en raison m&ecirc;me de
+l'imp&eacute;n&eacute;trabilit&eacute; de son compagnon.</p>
+
+<p>A cause de la prodigieuse valeur intellectuelle du personnage, Gentrix
+se disait que pour souffrir et pour se taire ainsi, sa souffrance devait
+&ecirc;tre de celles qui eussent perdu, ruin&eacute;, an&eacute;anti tout individu moins
+solidement tremp&eacute;.</p>
+
+<p>Leurs meilleures causeries ils les eurent en se promenant dans la
+banlieue, o&ugrave; bon marcheur, l'Anglais entra&icirc;nait fr&eacute;quemment son
+camarade.</p>
+
+<p>Le temps et la saison favorisaient ces courses &agrave; travers les paysages de
+transition entre la campagne et la ville:</p>
+
+<p>La nature &eacute;tait prise du premier frisson de la fi&egrave;vre automnale. Les
+feuillages se d&eacute;gradaient en colorations sublimes de regret et de
+nostalgie aussi opulentes que le deuil du jour &agrave; son d&eacute;clin. Pr&eacute;s et
+bosquets contractaient ces nuances de masures d'indigents et de
+d&eacute;froques de pouilleux, cette patine fauve et savoureuse de la pl&egrave;be &agrave;
+laquelle avait insult&eacute; depuis le printemps l'&eacute;clat parvenu de la
+v&eacute;g&eacute;tation trop verte. L'&eacute;poque et le milieu s'harmonisaient et, pour me
+servir de la suggestive inversion de sir Frank Whittow, nos amis se
+promenaient dans un paysage d'&eacute;quinoxe et par une temp&eacute;rature
+faubourienne.</p>
+
+<p>Ces mots furent prononc&eacute;s &agrave; certaine heure cr&eacute;pusculaire, o&ugrave; la navrance
+ambiante avait exerc&eacute; une impression assez inattendue sur sir Lawrence.
+A la surprise croissante de Marcel Gentrix le savant d&eacute;laissait ses
+discours habituels pour se livrer avec une sorte d'enthousiasme &agrave; la
+contemplation des sc&egrave;nes et des personnages qui les entouraient.</p>
+
+<p>Une musique de foire s'&eacute;levait dans le lointain, au bout de la vaste
+plaine, crois&eacute;e de quelques foss&eacute;s stagnants et d'aunaies gibbeuses, o&ugrave;
+des moutons &agrave; toison violac&eacute;e par le couchant cuivreux paissaient une
+herbe boueuse et jaunissante.</p>
+
+<p>Oui, une musique de foire s'&eacute;levait canaille et toute m&eacute;ridionale,
+l&agrave;-bas, tout l&agrave;-bas, derri&egrave;re ces palissades mal goudronn&eacute;es que
+d&eacute;passaient des phares, des minarets, des campaniles, des coupoles, des
+architectures de carton-p&acirc;te d&eacute;coupant sur la lourde et poignante
+m&eacute;lancolie de la vespr&eacute;e flamande la silhouette des principaux monuments
+de Venise.</p>
+
+<p>Et, pour ajouter &agrave; la brutalit&eacute; de l'anachronisme, sous l'horizon gris
+et pourpr&eacute;, aux farouches &eacute;clats m&eacute;talliques, ces fant&ocirc;mes, ces larves
+de palais et de temples orientaux se drap&egrave;rent dans une lumi&egrave;re
+&eacute;lectrique blanche et crue aussi macabre qu'un suaire. O ces chants de
+gondoliers et ces crinerinsede mandolinistes dans le cr&eacute;puscule
+braban&ccedil;on, dans cette pastorale de banlieue! Il y avait &agrave; la fois
+quelque chose d'hallucinant et de burlesque dans cette improvisation du
+midi sur le lourd terroir du nord. Elle tenait de la parodie mais aussi
+du mirage. En &eacute;coutant ces s&eacute;r&eacute;nades, on aurait eu &agrave; la fois envie de
+rire et de pleurer.</p>
+
+<p>Les deux amis s'&eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;s au bord du talus d&eacute;valant vers la plaine
+o&ugrave;, non loin, paissaient les moutons et, tr&egrave;s loin, carnavalait une
+kermesse v&eacute;nitienne....</p>
+
+<p>Sir Lawrence prit Marcel par le bras:</p>
+
+<p>&mdash;O po&egrave;te aimant, psalmodia-t-il d'un ton path&eacute;tique, savoure
+l'artificiel de cette irruption d'une pseudo-ville des doges dans ton
+village &agrave; bourgmestres. Ne te moque point trop de ce viol ridicule de la
+contr&eacute;e grave et forte en chair par ce turbulent batelage.... Non, tu
+go&ucirc;teras bient&ocirc;t le charme de cette mauvaise rencontre. Il r&eacute;sultera je
+ne sais quel magn&eacute;tisme et quelle &eacute;lectricit&eacute; de cette collision des
+natures incompatibles.... Quelque chose comme un long baiser que se
+donneraient deux ennemis intimes. La dissonnance n'est qu'apparente.
+Crois-moi, les proverbes ne radotent pas toujours; oui, les extr&ecirc;mes
+sont faits pour se toucher. Un pr&eacute;sage m'avertit que tu en feras bient&ocirc;t
+une exp&eacute;rience d&eacute;cisive! N'aimes-tu pas mieux ton lourd et copieux
+terroir depuis que ces cabotins l'agacent et le piquent de leurs arp&egrave;ges
+et de leurs pizzicati? Ce fond ricaneur du tableau accentue la
+m&eacute;lancolie extatique, la solennit&eacute; du premier plan.... Respecte cette
+invention saugrenue et applique-toi &agrave; en d&eacute;gager le symbole.... Ce
+caprice forain te r&eacute;sume toute notre vie o&ugrave; les chim&egrave;res souvent
+funambulesques s'efforcent d'&eacute;touffer et d'an&eacute;antir les imp&eacute;rieuses et
+pesantes r&eacute;alit&eacute;s....</p>
+
+<p>&laquo;Tu t'&eacute;tonnes de m'entendre parler ainsi. Apprends que comme toi j'aime
+et je suis po&egrave;te. Comme toi j'ai souffert d'amour et j'ai pleur&eacute; et
+chant&eacute;, pleur&eacute; du sang et chant&eacute; des sanglots, ainsi que pleure, saigne,
+chante et ricane cette nuit v&eacute;nitienne dans la l&eacute;thargie de ton dolent
+pays.... Puis, &agrave; force de m'&ecirc;tre leurr&eacute; de fantasmagories, d'avoir trop
+magnifi&eacute; et exalt&eacute; les pauvres &ecirc;tres prosa&iuml;ques, souvent indignes, que
+mon c&oelig;ur &eacute;lisait pour ses f&eacute;tiches ador&eacute;s, je n'ai plus aim&eacute; que le
+r&ecirc;ve; c'est-&agrave;-dire qu'&agrave; pr&eacute;sent mon imagination cr&eacute;e de toute pi&egrave;ce ce
+que j'aime.... Et ici, mon cher Marcel, je vous ferai remarquer que je
+parle tant au propre qu'au figur&eacute;. Le savant ex&eacute;cute la fantaisie du
+po&egrave;te. Oui, je cr&eacute;e ce que j'aime et il ne d&eacute;pendra que de toi de
+m'imiter....</p>
+
+<p>La voix musicale et charmeresse de sir Lawrence se fit encore plus
+insidieuse et s'estompa d'inflexions aussi morbides que l'agonie des
+toisons blanches au sein du brouillard.</p>
+
+<p>Et sa p&acirc;leur &eacute;voquait celle de l'hostie dans l'ostensoir, il
+resplendissait comme si Dieu se levait en lui:</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute-moi bien. L'heure se pr&ecirc;te &agrave; mes confidences et ce crispant
+d&eacute;cor de la plaine atrabilaire lutin&eacute;e par des pitres exotiques
+correspond m&ecirc;me assez providentiellement &agrave; l'exp&eacute;rience que nous
+entreprendrons tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai surpris le secret de ta m&eacute;lancolie. Tu souffres de l'insupportable
+antinomie entre le v&oelig;u de ton &ecirc;tre et celui de la masse qui nous
+r&eacute;gente; mais tu souffres plus encore peut-&ecirc;tre d'un immense besoin
+d'&eacute;ternelle jeunesse. Sans cesse la nature implacable intervient pour te
+dire ton r&ocirc;le &eacute;ph&eacute;m&egrave;re.</p>
+
+<p>Un jour cette aveugle et ingrate nature te sonnera le d&eacute;part, alors que
+tu es, avec moi, le seul &ecirc;tre qui la sente, qui l'admire et qui l'aime
+d'une &eacute;perdue affection panth&eacute;iste, comme elle devrait &ecirc;tre sentie,
+admir&eacute;e et ador&eacute;e de tous. Tu te d&eacute;soles &agrave; cause de notre vie passag&egrave;re,
+pauvre po&egrave;te.... J'ajouterai que l'injustice de tes chers mais stupides
+semblables augmente ta douleur chronique. Parce que tu ne te confines
+pas dans leurs cultes de commande et dans leurs adorations permises, ils
+t'accusent, toi le religieux jusqu'au fanatisme, de sacril&egrave;ge et
+d'impi&eacute;t&eacute;. O vivre, largement vivre, &ocirc; vivre toute la vie! Vivre en
+communion totale avec la nature!</p>
+
+<p>&laquo;Je dois te dire en toute franchise que les hommes normaux, s'ils
+lisaient comme moi dans ton c&oelig;ur, te traiteraient de fou. Parbleu, tout
+grand savant qu'ils m'ont proclam&eacute; ils m'enfermeraient s'ils se
+doutaient seulement de ma capitale &laquo;d&eacute;couverte&raquo;; de celle que je vais
+te r&eacute;v&eacute;ler....</p>
+
+<p>&laquo;Ton hyperesth&eacute;sie te rapproche de l'&eacute;tat que la cr&eacute;dulit&eacute; attribuait
+aux dieux. Oui, ton &eacute;tat est maladif. Mais quelle maladie sublime! Celle
+qui nous permet de nous unir &agrave; tout ce qui compose nos d&eacute;lices.</p>
+
+<p>&laquo;Nos imaginations confinent aux transports de la folie! te diront les
+moralistes et les sym&eacute;triques aust&egrave;res. En les prenant au mot, qu'y
+aurait-il l&agrave; de si alarmant pour nous? Avec la folie, n'est-ce pas
+l'au-del&agrave; qui commence? Pour employer une expression de mon m&eacute;tier de
+savant, la folie n'est-elle pas l'&eacute;clipse, l'&eacute;vasion de l'&acirc;me tellement
+impatiente qu'au moment de s'en aller elle n'a pas m&ecirc;me pris le temps
+d'&eacute;teindre le corps comme le chimiste le fourneau? Et le cadavre survit
+&agrave; la pens&eacute;e!</p>
+
+<p>&laquo;Ah! j'ai p&eacute;n&eacute;tr&eacute; ton &ecirc;tre indiff&eacute;rent, ta monstruosit&eacute; sublime. Exulte,
+je t'apporte la consolation, le soulagement et, le jour o&ugrave; tu voudras,
+l'oubli.... J'avais &eacute;tudi&eacute; la plupart des fluides, mais il fallait un
+sujet tel que toi pour me montrer le fluide qui les r&eacute;unit tous, ce
+fluide de sympathie absolue, qui te met en contact permanent avec
+l'&eacute;ternit&eacute; et l'infini....</p>
+
+<p>&laquo;Sans que tu t'en doutais j'ai observ&eacute; et &eacute;tudi&eacute; les progr&egrave;s de ta
+pr&eacute;cieuse maladie. Le moment est venu d'accomplir sur toi l'op&eacute;ration
+qui couronnera mes d&eacute;couvertes et qui t'apportera le baume, la volupt&eacute;,
+le soulagement. En un &eacute;clair &agrave; la fois plus suave et plus atroce que le
+spasme, toi, la bont&eacute; et l'amour m&ecirc;me, tu vas pouvoir r&eacute;unir les
+tron&ccedil;ons de ton id&eacute;al. Persuade-toi que ton corps actuel n'est qu'une
+apparence. Ose te contempler dans l'infaillible miroir, dans le reflet
+de ta vie mentale, dans la magnificence et la fr&eacute;n&eacute;sie de ton
+imagination. Tiens, regarde!&raquo;</p>
+
+<p>Et de la main sir Lawrence Whittow lui montra le petit berger, seul
+visible, &eacute;mergeant de la bu&eacute;e palud&eacute;enne o&ugrave; se noyaient depuis longtemps
+les formes houleuses de son troupeau.</p>
+
+<p>Il faisait extraordinairement ti&egrave;de et doux, un peu humide, comme si le
+dernier sourire de l'&eacute;t&eacute; s'humectait de discr&egrave;tes larmes. L'air se
+tendait de filandres chatouilleurs.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le temps propice aux confidences, aux r&eacute;conciliations et aussi
+aux adieux.</p>
+
+<p>Il y avait dans cette poignante ti&eacute;deur septembrale comme l'onguent, les
+charpies et les baumes qu'on applique sur les blessures du c&oelig;ur apr&egrave;s
+les op&eacute;rations supr&ecirc;mes. Plus impressionnable encore que d'ordinaire,
+Marcel ressentait jusqu'au malaise cette atmosph&egrave;re, cette lumi&egrave;re,
+cette temp&eacute;rature d'h&ocirc;pital psychique.</p>
+
+<p>Aux b&ecirc;lements des ouailles que le brouillard semblait multiplier,
+r&eacute;pondait toujours au loin la musique foraine aussi criarde que la
+peinturlure du panorama et que les feux de Bengale trouant parfois la
+blancheur fant&ocirc;male de cette ville en effigie.</p>
+
+<p>Marcel, ob&eacute;issant &agrave; sir Lawrence, regardait le petit berger. D'abord
+indiff&eacute;rents, ses yeux se remplirent d'extase.</p>
+
+<p>Sublime vision! Elle incarnait les pr&eacute;f&eacute;rences, les v&oelig;ux et les d&eacute;sirs
+du po&egrave;te. Un jour Marcel avait souhait&eacute; ce costume de velours mordor&eacute;;
+une autre fois il enviait &agrave; un man&oelig;uvre ma&ccedil;on le port cr&acirc;ne et
+avantageux de sa m&eacute;chante casquette marine.... Tout ce que Marcel avait
+aim&eacute; en secret, sans espoir, tout ce qui chatouillait, pin&ccedil;ait ses
+fibres amatives, caresses de l'imagination, nostalgies lancinantes, tout
+ce qui lui avait &eacute;treint doucement le c&oelig;ur en pr&eacute;cipitant les
+battements, se concentrait en ce jeune gars.</p>
+
+<p>Il se campait dans une attitude que Marcel n'avait rencontr&eacute;e qu'une
+seule et m&eacute;morable fois chez un apprenti au repos. L'adolescent
+poss&eacute;dait ces yeux divins sous la caresse desquels le po&egrave;te e&ucirc;t affront&eacute;
+les pires supplices, cette bouche friande dont les baisers aviseraient
+encore l'incarnat; un corps nerveux model&eacute; comme par une gageure de
+l'amour et de la force, et dont le velours des v&ecirc;tements flattait au
+lieu de dissimuler les proportions harmonieuses et les reliefs
+vigoureux.</p>
+
+<p>&Eacute;clair&eacute; dans une derni&egrave;re flamb&eacute;e de soleil rouge, son isolement,
+l'immensit&eacute; du d&eacute;cor, la moquerie m&ecirc;me des profanations lointaines lui
+pr&ecirc;taient une splendeur de plus. Aux yeux de Marcel, affol&eacute; et r&acirc;lant
+d'idol&acirc;trie, il r&eacute;alisait le plus bel &ecirc;tre humain, l'id&eacute;al de notre
+enveloppe charnelle, le chef-d'&oelig;uvre d'un cr&eacute;ateur qui e&ucirc;t &eacute;clair&eacute; le
+corps d'Antino&uuml;s par l'&acirc;me de Parsifal.</p>
+
+<p>Marcel s'approchait pour s'agenouiller devant lui et panteler, sous ses
+regards et son souffle c&eacute;leste, mais au moment de l'aborder, il
+s'aper&ccedil;ut que les d&eacute;tails de ce d&eacute;licieux ensemble de perfections
+plastiques se d&eacute;sagr&eacute;geaient ou se vulgarisaient et qu'il ne restait
+plus, &agrave; deux pas de lui, qu'un assez galbeux petit pastoureau qui le
+d&eacute;visageait d'un air &agrave; la fois cajoleur et effront&eacute;.</p>
+
+<p>Il recula et, se tournant vers sir Lawrence, il s'&eacute;cria d'un ton
+d&eacute;chirant: &laquo;Ah, pourquoi ne m'as-tu point fait mourir avec ce fant&ocirc;me!
+Il m'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; un d&eacute;lice sans pareil de m'&eacute;vanouir et de me dissiper en
+lui!&raquo;</p>
+
+<p>Le baronnet lui prit la main:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'est pas &eacute;vanoui pour toujours. Pour le revoir il te suffira de
+le conjurer. Mais ce n'est pas un spectre ou une ombre; c'est ta propre
+substance, c'est toi-m&ecirc;me. En un instant tu prenais ta revanche de la
+nature cr&eacute;atrice; tu rev&ecirc;tais la forme seyant &agrave; ton esprit. Eh bien, tu
+te retrouveras &agrave; cette image par la puissance de l'amour, chaque fois
+que dans tes sentiments pour le prochain tu ne consentiras &agrave; voir que
+ses qualit&eacute;s et que tu l'isoleras de ses d&eacute;fauts. Et tu ne seras jamais
+plus accompli, plus irr&eacute;prochable que le jour o&ugrave; tu parviendras &agrave;
+d&eacute;couvrir en la personne de ton plus mortel ennemi, un m&eacute;rite cach&eacute;, une
+vertu que ta haine refusait toujours de lui accorder.</p>
+
+<p>&laquo;En te repr&eacute;sentant avec obstination quelques traits louables de ton
+ennemi, ne f&ucirc;t-ce que le moindre plaisir qu'il t'aura procur&eacute;, peu &agrave; peu
+l'&ecirc;tre ha&iuml;ssable que tu &eacute;voquais acquerra la beaut&eacute; dont tu pares tes
+visions pr&eacute;f&eacute;r&eacute;es. Il se transfigurera, il rev&ecirc;tira des formes plus
+sublimes que celles dont l'absence vient de t'inspirer le d&eacute;go&ucirc;t de la
+vie. Il te s&eacute;duira, p&eacute;tri dans le marbre des statues grecques, dans la
+chair des &eacute;ph&egrave;bes favoris des C&eacute;sars et des Sages; il surgira dans les
+effluves des parfums et les ondes des harmonies auxquels s'attachent tes
+plus intimes souvenirs; lui-m&ecirc;me poss&eacute;dera la voix path&eacute;tique de tes
+obsessions musicales, la couleur de ses v&ecirc;tements sera puis&eacute;e &agrave; la
+palette de tes peintres aim&eacute;s, mieux, emprunt&eacute;e aux haillons des libres
+voyous qui lui servirent d'avant-coureurs; l'horizon qui l'encadrera
+reproduira le ciel de tes pr&eacute;f&eacute;rences; ses allures et ses gestes
+s'inspireront de tes grands souvenirs gymniques, et dans son haleine tu
+respireras les printemps et les automnes, la fleur et le fruit de tes
+rencontres les plus d&eacute;lectables. Il est possible qu'une flamme
+meurtri&egrave;re persiste &agrave; briller dans son regard. Encore un effort,
+obstine-toi, appelle &agrave; toi toute la force du pardon. Et &agrave; ces
+incantations toutes puissantes, je te le jure, s'&eacute;teindra peu &agrave; peu
+cette lueur incendiaire pour faire place &agrave; la ros&eacute;e touchante des
+meilleures larmes que l'on pleurera sur toi,&mdash;et quand tu verras ton
+ennemi f&eacute;roce transform&eacute; en cette cr&eacute;ature id&eacute;ale, en ce prodige de
+beaut&eacute; et de bont&eacute;, un indicible bien-&ecirc;tre au c&oelig;ur t'avertira de mourir
+au plus vite, par crainte de survivre &agrave; ce miracle, &agrave; ce triomphe de la
+charit&eacute;, et alors, &ocirc; tr&egrave;s cher r&ecirc;veur, il suffira &agrave; tes l&egrave;vres de
+s'oublier sur les siennes en un baiser si profond que ton &acirc;me y sera
+noy&eacute;e!&raquo;</p>
+
+<p>Depuis longtemps le petit berger et ses ouailles s'&eacute;taient enfonc&eacute;s dans
+les t&eacute;n&egrave;bres, laissant le champ libre aux mauvais gar&ccedil;ons, r&ocirc;deurs ou
+marlous, et, l&agrave;-bas, la cit&eacute; artificielle continuait &agrave; &eacute;clater en
+barcarolles, en p&eacute;tards et en illuminations crues, toute blanche aux
+confins de la vaste plaine ambigu&euml; et complice. Un peu de lune grima&ccedil;ait
+dans le ciel.</p>
+
+<p>Et plus que tout &agrave; l'heure cette d&eacute;tresse de la plaine diffam&eacute;e et cette
+ga&icirc;t&eacute; de la ville postiche distillaient une &eacute;nervante ironie.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu cependant, la cit&eacute; de pacotille sembla se concilier la
+campagne bourrue. Un rapprochement s'&eacute;tablissait.</p>
+
+<p>&mdash;Les ennemis s'embrassent! pronon&ccedil;a sir Lawrence d'une voix dont
+l'accent le fit frissonner lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Reportant les yeux sur son ami Marcel, le baronnet s'aper&ccedil;ut que
+celui-ci, devenu tr&egrave;s p&acirc;le, faisait le geste d'&eacute;treindre quelqu'un au
+passage; puis il le vit d&eacute;faillir et choir dans la ros&eacute;e.</p>
+
+<p>Marcel venait d'expirer avec un sourire de b&eacute;atitude, un sourire plus
+triste que le dernier baiser de la lumi&egrave;re &eacute;lectrique &agrave; cette campagne
+borgne.</p>
+
+<h3>FIN</h3>
+<h3>
+ACHEV&Eacute; D'IMPRIMER<br />
+le vingt-sept avril mil huit cent quatre-vingt seize<br />
+PAR<br />
+L'IMPRIMERIE V<sup>ve</sup> ALBOUY<br />
+POUR LE<br />
+MERCVRE<br />
+DE<br />
+FRANCE<br />
+</h3>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le cycle patibulaire, by Georges Eekhoud
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CYCLE PATIBULAIRE ***
+
+***** This file should be named 18074-h.htm or 18074-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+*** END: FULL LICENSE ***
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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