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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:52:30 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le cycle patibulaire + +Author: Georges Eekhoud + +Release Date: March 29, 2006 [EBook #18074] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CYCLE PATIBULAIRE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + + +GEORGES EEKHOUD + +Le Cycle patibulaire + +_Deuxième édition_ + +PARIS + +SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE + +XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV + +M DCCC XCVI + +_DU MÊME AUTEUR_ + +Kees Doorik. +Kermesses. +Les Milices de Saint-François. +Nouvelles Kermesses. +La Nouvelle Carthage. +Les Fusillés de Malines. +Au Siècle de Shakespeare. +Mes Communions. +Philaster (_tragédie_ de Beaumont et Fletcher). +La Duchesse de Malfi (_tragédie_ de John Webster). + +IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: + +_Trois exemplaires sur Japon impérial, numérotés de 1 à 3, et douze +exemplaires sur Hollande, numérotés de 4 à 15._ + + + + +LE CYCLE PATIBULAIRE + + + + + +LE JARDIN + + _A Arnold Gaffin_. + + +Allons, Monsieur Jules.... Un petit tour de jardin.... Il est dans son +beau à présent.... Fille, ouvre donc la porte à monsieur... car il a +l'air de ne pas savoir le chemin.... + +Ah! oui, le jardin! + +Il s'enfonçait, oblong et assez vaste, derrière la maison sans étage. On +poussait une petite claire-voie peinte en vert qui le séparait de la +cour et empêchait les poules d'y pénétrer. Par-dessus la haie vive +émergeaient le clocher du village et la plus haute croix du cimetière. +Une gloriette tressée de liserons, de capucines, d'aristoloches et de +pois de senteur, occupait un des angles du fond. + +C'est pourtant dans cet enclos rustique, trop régulier, à la fois +courtil, jardin et potager, tracé au cordeau, propret et symétrique +jusqu'à la manie, semé de plantes prolifiques et voyantes, arborant de +gros fruits rubiconds et peu délicats, fleuri de roses perpétuelles, de +dahlias, de tournesols, de pivoines; des carrés de choux alternant avec +des buissons de groseilliers; c'est dans ce jardin vulgaire que vaguent +obstinément mes souvenirs, à chaque printemps, quand il fait très doux +et que cet air tiède vous serre tendrement la gorge et vous donne envie +de pleurer.... + +Avec ses légumes violets, ses poiriers taillés en pyramides, à la fois +luisant et haut en couleur, il me faisait l'effet d'un pataud +endimanché, faraud et guindé, cachant sous des étoffes trop caties et +peu coûteuses son grand corps charnu et taillé à grands coups. + +En fîmes-nous souvent le tour, dans tous les sens; l'avons-nous parcouru +de toutes façons; me suis-je extasié, pour flatter ton brave homme de +père, devant les puériles arabesques de buis et d'oeillets nains, devant +ces petits chemins en spirale et cette statuette en plâtre portant sur +la tête un vase de clématites,--dis, ma bien-aimée d'alors, ma +plantureuse idole d'autrefois, ma taure bénigne aux fortes hanches, aux +yeux confiants, aux joues framboisées!... + +Si ce jardin d'un mauvais goût si recherché et si barbare avait quelque +chose de toi, mon fruste animal rose, à la fois vulgaire et appétissant! + +Les grandes fleurs rondes s'y épanouissaient glorieusement; roses et +giroflées embaumaient à outrance; cerises et groseilles y foisonnaient +et les abeilles gloutonnes le pillaient sans vergogne. + +Jardin radieux et candide! Comme toi, chère enfant, il éclatait d'un +rire sonore, que d'aucuns eussent trouvé canaille. Et dans ton corsage +de cotonnade, étreignant ta taille opulente, tu me semblais ces gros +boutons de pivoines au moment de s'ouvrir à l'humidité de la rosée +fraîche. Qui me définira ta beauté copieuse et tes charmes si bien +ordonnés, jardin élu des sèves? Du jour où tu connus le jeu d'amour, mon +aimée, tu le jouas avec la conscience que tu apportais à un beau travail +profitable, aux fonctions saines et rémunératrices de la vie rurale. + +Autant que toi ce jardin faisait l'orgueil de ton père le cabaretier: + +--Allons, Monsieur Jules, un petit tour du jardin!... + +Et tu m'y pilotais et m'en montrais les métamorphoses progressives, ô ma +Chair non pareille! + +Je m'intéressais, avec toi, aux végétations les plus discréditées. +Charme du temps, atrocement cru, mais point banal, où fleurissent les +pommes de terre! Temps humide, temps de gésine, temps gros, où la glèbe +transpire et sent la luxure. Oh! je n'oublie pas l'odeur fétide et +pourtant irritante de ces fleurs, ce parfum de racines qui tètent.... +C'est par un jour de pluie chaude de juin que tu te ployais pour me +cueillir des fraises et en te relevant ta croupe craquait et ondulait, +comme chez une pouliche qui se trémousse, et je me penchai, et ton +visage frôla le mien, si à propos, que, bouche à bouche, nous +confondîmes longtemps nos souffles, éperdus.... + +Baiser sain, savoureux, abondant.... Mais si tes lèvres avaient le goût +ambrosiaque de la fraise, elles avaient aussi l'arôme un peu terreux et +suret des fleurs dédaignées, des fleurs de la pomme de terre.... Parfum +de touffeur, d'orage et de sol détrempé.... + +Combien de fois, dans la gloriette, me suis-je promené autour de toi, +avec des haltes fréquentes, après avoir fait le tour du jardin! Amour +reposant et sûr, viriles débondes, harmonieuse et pleine réfection des +sens. + +Cela devint une habitude. + +Jamais de jalousie, de bouderie ou d'humeur. Je te retrouvais toujours +secourable et complaisante comme je t'avais laissée la veille.... + +C'est à peine si au mois des sureaux ou vers la chute des feuilles nos +prostrations normales, longues, absolues, sans subterfuges et sans +artifices, dignes de la Nature qui n'entend pas malice en ses oeuvres, +furent un peu plus violentes, ton rire moins joyeux et ta prunelle plus +fiévreuse! + +Une année, une pleine année de totales et copieuses possessions, ma +soeur, ma libre et candide maîtresse! + +Pourquoi ne me demandas-tu ni promesses ni gages? Il ne me fallut rien +te jurer. Tu t'étais donnée comme je t'avais prise, tacitement, après +quelques visites, sans préambule apparent, sans que nous ayons parlé de +cela.... Je crois même que nous parlions de bien autre chose: de la +vieille servante du curé, si bavarde; de ton voisin, le fils du charron, +ce rougeaud dont tu te moquais de si bonne foi, ou d'objets moins +notables encore, de la voiture du baron d'Armelbrang, qui venait de +passer avec un fracas despotique sur la grand'route silencieuse.... +Midi. Les mouches pâmées et moribondes battent des ailes au bord de la +vitre. Tu me tends une allumette enflammée pour rallumer ma pipe, tu ris +de ma maladresse et de ma distraction, je prends tes mains, je les +presse, tu ris toujours, mes dents crissent, j'ai froid dans le dos, et +comme tu te recules derrière le comptoir, je te renverse et hume, +cueille et m'approprie les irritantes prémices de ta jeunesse. + +Damnation!... A ce seul souvenir mon sang s'insurge et se cabre comme un +coursier de guerre dresse l'oreille à la fanfare de la charge.... Et ce +jour-là, je revins te voir au crépuscule.... Et comment se fait-il que +rien de ce jour ne me fut indifférent, que je revois jusqu'au sarrau +bleu de ton polisson de frère, qui rentra ce soir, un peu éméché, son +foulard rouge sortant de la poche, et qui crut devoir me distraire on me +proposant une partie de billard.... Le brave garçon! + +D'où vient que je te regrette, ma blonde potelée, crème de femme, +fraîche et moelleuse, ferme et tendre, douce à respirer comme les +simples, sapide comme une mûre sauvage mordue à même les buissons, d'une +saveur presque fraternelle, aussi caressante au toucher que l'étoffe +satinée des martagons du jardin! + +Me faut-il apprécier seulement aujourd'hui ton amour sûr et reposant, le +seul qui ne me laissa ni rancoeur, ni déboire? Dis, faut-il que ce soit +seulement aujourd'hui? Et le sentiment de cet amour qui ne me démolit +point qui m'assouplit et me fortifia même comme un massage, qui n'eut +rien d'artificiel et de corrodant, se met à fermenter maintenant dans +mon coeur. Ainsi l'anodine et rafraîchissante bière blanche du pays +devient capiteuse et traîtresse dans les cruchons de grès hermétiquement +clos. + +Lorsque je partis pour la ville, tu ne te plaignis même pas, fille +incomparable. Devant les tiens ta main secoua cordialement la mienne. +Demeurés seuls un instant, ton baiser ne fut ni plus exaspéré ni moins +balsamique que de coutume.... Tu demeuras bonne, rieuse, accorte, comme +toujours. + +C'était pourtant en mai, amie point comédienne, et le jardin que me +vantait ton père serait si glorieux cette année et recommencerait avec +tant d'exubérance et de prodigalité sa carrière dont nous avions suivi +les progrès avec tant de sympathie l'autre été.... Et tu n'avais point +démérité, tu n'avais point vieilli. + +Pas une allusion à la vie nouvelle qui commençait pour moi et aux +conséquences de notre séparation.... Nous nous quittions bons camarades, +comme nous nous étions rapprochés.... + +Les premiers mois de l'absence, je m'échappai, de loin en loin, de la +ville, pour te faire visite. Heureux, dans mon égoïsme, de te trouver +toujours rose, rieuse et vaillante. + +La dernière fois, c'est d'un air très simple et avec une pudique rougeur +bien loyale, nullement affectée, que tu te levas à mon entrée.... +J'interrompais ton tête-à-tête avec le fils du charron.... Vous étiez +attablés près de la fenêtre.... Assis à ma place habituelle, le gars me +tira gauchement sa casquette.... Et devant ton bon sourire, et devant la +façon dont tes yeux clairs me désignaient, pour ton fiancé, le ferme et +crâne gaillard dont les grosses cuisses et le visage de pleine lune te +mettaient en gaieté autrefois, je fus sur le point d'oublier que rien ne +se fût passé entre nous, de croire, mon enfant, à ton innocence, bien +entendu à cette innocence de la chair, dont parlent le catéchisme et la +poésie surannée--car pour celle de ton coeur, de ton bon coeur, je n'en +ai jamais douté.... + +Cette fois, pourtant, profitant d'une sortie de ton futur _baes_, le +mâle de mine prolifique, je voulus t'embrasser et te traiter comme +devant. C'était mal, pervers cela, et sortait de notre honnête commerce +des jours passés. Aussi tu ne me dis rien, tu ne te rebiffas pas avec +colère, mais sans effarouchement, sans pruderie affectée, tu me regardas +d'un air surpris, d'un air indifférent, de l'air inconsciemment cruel +dans son affabilité même d'une personne renseignant un visiteur qui se +trompe d'adresse.... + +Pas d'autre changement en toi. Tu restais mon bon camarade, ma blonde +réjouie. Tu te laissas embrasser, tu te _laissas_ embrasser... si +passive, que je n'eus plus envie de recommencer. Et sans qu'il y eût eu +reproche ou autre explication, toute velléité de renouveau amoureux avec +toi me passa.... + +Cela fut si simple, si digne, si dépourvu de mise en scène et de posture +que dans le moment je fus conquis à la situation nouvelle sans un +regret, sans un dépit, même pris de vénération pour l'extraordinaire +fille. Je fus même de belle humeur, je riais et te racontai, un peu en +hâbleur et en gascon des histoires merveilleuses de la grande ville, et +le soir, quand ton frère rentra, accompagné du charron membru, je perdis +royalement, au billard, deux tournées de bière blanche, et tu pus +croire,--oh! le complément suave de ma chair!--que je te perdais avec +autant de résignation et de sérénité que le reste de l'enjeu.... + +Vois, la contagion de ton insouciance et de ton tempérament peu +romanesque; l'après-midi, je ne songeai pas même à faire un tour au +jardin, ou à aller _seul m'asseoir_, élégiaquement, sous la +tonnelle.... J'entrevoyais, au delà de la cour, les rouges pivoines +enrichies de diamants par la dernière averse et je respirais des +bouffées de terre humide et de fleurs potagères.... + +--Allons, Monsieur Jules, un petit tour de jardin!... + +--Tout à l'heure, _baes_, tout à l'heure!... + +Mais à présent, rentré à la ville, ce n'est plus la même chose. C'en est +fait de mon beau calme, de mon indifférence, de mon dédain, de mon +renoncement. Veux-tu croire, ô succulente fille, amoureuse au ragoût +inoubliable, que je souffre à l'idée de ton mariage avec ce rustre aux +étreintes victorieuses! Je me le représente à l'oeuvre, le gaillard +expéditif. Un voile passe devant mes yeux. Vrai, s'il était ici, je lui +chercherais querelle, moi qui l'ai complimenté sincèrement, moi qui ai +mis et sans arrière-pensée, alors, vos mains l'une dans l'autre, et qui +ai promis d'assister à la noce.... + +Pardonne cette déclaration, la première, mais depuis, je commence à +croire que je t'ai aimée. C'était donc de la passion pour de vrai, et +non de la bagatelle, du simple plaisir, de l'amusement corps à corps que +nous prenions sous la tonnelle du banal jardin.... Heureusement, +positive campagnarde, que tu n'as jamais lu de livres et d'autres +bêtises où des gens, sous prétexte qu'ils se voient volontiers de près, +se lamentent, rêvassent, pérorent, se rongent le coeur, se boudent, se +jalousent au lieu de profiter de l'occasion et du temps, et de +s'accoler, et de se mêler.... + +D'ailleurs, tu n'y comprendrais rien. C'est la ville qui réveille et +entretient chez nous ces lubies, ces chimères d'enfant gâté, ces +recherches de midi à quatorze heures, et qui nous fait regretter,--oh! +ne ris pas trop!--comme des trésors de bonheur, des périodes culminants +de béatitude, des paroxysmes de félicité, l'habitude, le passe-temps, le +plaisir machinal, le pis-aller d'autrefois.... + +Tu ne ressasseras pas le passé, toi, ma placide et simplice compagne des +francs jeux, tu ne rumineras point ta vie morte et ne connaîtras jamais +les lancinantes nostalgies, ma simple et rose femelle, quand des +enfants, beaucoup d'enfants, te seront venus.... + +--Un tour de jardin, Monsieur Jules.... + +Ah! _baes_, je ne hausserais plus les épaules et ne ferais plus +le fort, l'homme raisonnable à présent. Le jardin! Je m'y précipiterais, +j'y courrais en fanatique, je m'y plongerais, comme dans un sanctuaire +miraculeux, à la fin d'un mélancolique et fervent pèlerinage.... + +Ah! ce Jardin! Ce que je m'y promène, d'ici, en pensée, ce que j'en hume +les parfums violents, ce que j'en admire les fleurs barbares, ce que +j'en croque les fruits rêches. Autant ces objets étaient passifs, +couchants, effacés, tout à ma dévotion, là-bas, au temps de ma liaison +avec ta fille, digne _baes_, autant à présent ils me hantent, +m'obsèdent, me bourrèlent, impérieux, narquois, désirables. + +Pas un détail que ma mémoire ne me rabâche. Les plus futiles sont les +plus acharnés. Le revers de la main dont le charron s'essuie le front et +rejette en arrière sa casquette de soie; la couleur saurette de ses +bragues rapiécées, la camisole rose de la petite, les turquoises de ses +boucles d'oreille. Une touffe de pensées qui expiraient, dans un verre +d'eau sur le comptoir. L'odeur de la pipe. L'orteil qui passe par le bas +troué du pacant, mon rival, lorsque, assis en balançant les jambes, il +a laissé choir son sabot. Et l'air de petite ménagère en perspective, de +petite femme qui soignera bien son homme, l'air un peu dégoûté mais +compatissant et prometteur aussi, dont elle a regardé l'orteil du +robuste ouvrier. Les bouffées lourdes qui soufflent du jardin.... Le +clapotis de l'eau dans le bac où elle rince les verres; le glouglou du +robinet.... Leurs yeux d'une bêtise si affolante, le claquement de +lèvres luron du gaillard, sa façon de se caler sur ses hanches et de se +cambrer... et l'ostensible appétence de la fiancée, devant ce prochain +coucheur. + +Toutes ces choses, toutes, toutes, bien d'autres encore me suffoquent, +compactes et pesantes, et se résolvent en larmes contre les parois de +mon coeur. + +Et je rapproche de ces scènes récentes les choses anciennes, celles de +mon règne, de mon pouvoir sur _elle_. Minutes incomprises, minutes +méconnues, minutes si chères à présent! Riens que je voudrais revivre au +prix du restant de ma vie! + +Au jardin du cabaret sur la grand'route de Hollande, mes souvenirs +butinent comme des abeilles; mais le miel qu'ils en rapportent tourne à +l'amertume. + +C'est une assiettée de soupe au lard que tu mis un soir d'hiver devant +ton lendore de frère et que tu plantes à présent devant ton _baes_ +fessu, aux cheveux filasses, aux yeux d'enfant, aux bras terribles. Et +le chemin bordé de saules, qui me conduisait à ta porte; l'accotement +étroit et poudreux, longeant le fossé stagnant, et, par delà les blés, +l'éclair d'une faux qui fait lever les sauterelles. Et le soir qui +tombe, et la cloche du village qui te fait dire: «Déjà neuf heures!» et +la nuit fermée sans un réverbère, sans une lanterne, quand je sors du +cabaret. Et nos mains et nos lèvres qui se concertent une dernière fois +dans l'ombre, après que tu as poussé les volets.... + +Et les longs silences, quand tu te penchais sur ta couture avec, pour +les scander, cet éternel: «Oui, Monsieur Jules, ainsi vont les choses de +ce monde!» + +O chère bête qui me manque!... + +Dire que je sais même à présent, à quel moment tu soupirais! Dire que +tout cela est passé, bien passé; que tu ne me seras jamais plus ce que +tu m'as été, que je vieillirai, que je vieillis.... + +--Allons, Monsieur Jules, un petit tour de jardin!... + +Ah oui! le Jardin! + + + + +PARTIALITÉ + + + Au dieu de l'Esprit et de la Discipline + s'oppose le Dieu de la Nature + et de l'Ivresse, à la force purifiante, + la force ogiastique, au grand éducateur + de l'homme, la grand trouble + des âmes, l'ardent imitateur des êtres. + + Edouard Schuré. + +Te le rappelles-tu, chère âme, ce dimanche, en Campine, il y a trois +ans.... + +Nous descendions du tramway à vapeur à Saint-Antoine,--_Sinte-Teunis_, +comme ils disent là-bas, familièrement, en câlinant presque le bénin +patron. Oui, nous avions usé de ce tramway à vapeur qui dessert à +présent, dans les deux sens, la réfractaire contrée à l'orient d'Anvers. + +Je nous vois encore quitter la chaussée, pour détourner, à droite, +derrière une ferme, puis nous engager, à travers la bruyère, dans un +sentier sablonneux menant à cet écart de Zoersel, dont le nom seul, +musique de source qui sourd, nous captivait. + +Comme nous marchions, allègres, mais taciturnes, non sans nous enliser +dans les ravines, la pensée du prosaïque véhicule que nous venions +d'abandonner persistait à m'irriter l'esprit. Ainsi le déboire s'attache +au palais. Pensée très latente et pressentiment plutôt que sentiment. +Fâcheux point de départ, tout de même, car, à propos de ce tramway de +malheur, je me remémorai la récente indignation d'un journal très +éclairé contre les brutes de la Campine. N'avais-je pas lu quelque chose +dans ce genre: + +«Savez-vous ce qui arrive maintenant dans nos consciencieuses campagnes? +(Consciencieuses, l'épithète y était, et juste, quoique le scribe ne +l'eût pas fait exprès.) C'est édifiant. On s'est imaginé que le chemin +de fer vicinal est le diable en personne (pourquoi pas?) et l'on oppose +tous les obstacles possibles à la construction de son réseau. Tous les +jours on signale des actes de mauvais gré, qui vont parfois jusqu'au +crime. On accumule sur les voies des troncs d'arbres, d'énormes pierres, +et l'on arrache les rails là où on (_la-ou-on! la-on-ou!_) croit +pouvoir le faire sans être surpris. On dérange aussi les aiguilles des +excentriques pour provoquer des déraillements; de grands malheurs ont +déjà failli arriver. + +«Enfin dimanche dernier, deux villageois croyant faire oeuvre pie, ont +tiré un coup de pistolet sur le machiniste qui fait la navette entre +Schilde et Wyneghem. Tous ces faits, qui montrent, sous un jour si +révoltant, l'ignorance et la brutalité de nos ruraux, sont attestés par +le clérical _Phare de l'Escaut_ qui les déclare dignes de peuplades +sauvages. Ce journal ajoute, ce qui est plus caractéristique encore, que +ces méfaits se commettent avec la complicité morale de toute la +population qui y applaudit.» + +La diatribe ne me revint pas intégralement à l'esprit en cheminant dans +les varennes hantées par ces pseudo-vandales. Cependant, je parvenais à +en reconstituer les principales beautés. Je me répétais ces phrases +topiques et les ruminais avec un singulier délice. Ces voltairiennes +doléances me rendaient encore plus chère l'atmosphère de cette matinée +dominicale au coeur du fruste pays. + +D'ailleurs, pour exalter mes amours jusqu'au paroxysme, il me suffit +d'imaginer le pire opprobre dont la foule répouvée accablerait mes +élus!... + +Si je ne te communiquai pas, à mesure qu'elle se développait, cette +méditation en quelque sorte apéritive, c'est que je craignais à une +méprise de ta part devant l'indéterminé, et peut-être à une injustice, +devant l'apparente férocité de ma pensée. Peut-être appréhendai-je que, +traduite en paroles, elle ne s'éventât comme un bouquet compliqué et +subtil. Pudeur de la très intime pensée! Peur de la voix qui trahit ce +que la parole déguise. Silence gardé non par crainte de trop bien se +comprendre, mais par crainte de ne pas concerter assez.... + +Que de circonstances entretinrent et rehaussèrent ces évagations! + +A mi-chemin de l'étape une pluie chaude tomba. Trop anodine pour friper +ta légère toilette de barège, elle suffit pour mettre en liesse la +végétation altérée. L'odeur aromatique et pénétrante que cette aspersion +fit sortir des arbres! + +Ma ferveur patriale s'en réjouit comme d'une caresse arrachée à ce ciel +renfermé et à cette plaine exclusive. + +Le pays m'assimilait à ses crânes réfractaires. Il me savait épris de +longue date, de la pluie, des glorieuses pluies d'été de la Saint-Médard +qui, despotiquement, pourrissent les foins et avarient les moissons, +mais qui flattent et satinent les feuillages et allaitent les grands +arbres au choc des nuées mamelues. + +Ce dimanche faste, lourd d'accalmie, je me sentis presque défaillir de +gratitude au parfum réveillé, au parfum vierge des sèves. Les essences +pubères, titillées par l'averse, s'efforçaient de précipiter, à forces +d'effluves capiteux, les spasmes d'un orage lent à venir. Chaque rideau +d'arbre émettait son arôme particulier. Dans ce concert, le parfum des +chênes était le plus fort; fleur viril de l'hercule des arbres. Les +bouleaux expiraient des senteurs moins âcres, moins effrénées. Les pins +religieux et continents, trop tentés, trahissaient leurs angoisses par +des bouffées d'encens mystique; tandis que bruyères et genévriers, non +moins effervescents, se livraient aux abeilles éperdues. + +Comme, par ce temps équivoque, pays et paysans étaient corrélatifs! Et +ce ciel verdâtre où des quadrilles de nuages s'entraînaient pour la +chevauchée décisive ou s'évitaient, avec des feintes de lutteurs qui +tardent à en venir aux mains et qui, avant le corps à corps, amusent et +exacerbent l'anxiété du tapis! Et, par moments, cet horizon plombé, +opaque, tout d'une teinte, traversé d'obliques éclairs et de fallacieux +coups de soleil!... + +Autant d'annonciateurs des faces mystérieuses, délicieusement +énigmatiques, de mes braves bagaudes campinois, de ces faux apathiques +aux félins et inquiétants sourires, aux poses languides aux lents +regards capons! + +Et, plus bas, la verdure mouillée, en sueur, luisait comme après la +rixe, l'amour ou la corvée, les roses joues pleines. Et, sourdant du +sol, comme d'une croupe fumante, cette vapeur si lourde, si oppressive +qu'elle ne montait pas jusqu'aux branches ragaillardies, mais n'ouatait +que les broussailles!... + +Qui dira jusqu'à quel point, mon aimée, nos sensations se rapprochèrent +durant ce houleux silence. Aujourd'hui, je tenterai de te confesser les +miennes malgré que je râle et que je suffoque encore en les imaginant: + +Te sentant menacée, environnée de désirs hostiles, j'aurais dû t'aimer +mieux, n'est-ce pas? Eh bien, non! d'occultes rivaux, d'imminents +ravisseurs m'incitaient à je ne sais quelle félonie, à quel partage de +mon unique trésor. Je perçus des déclarations bourrues bruissant à tes +oreilles, c'était comme si les plus entreprenants te soufflaient leur +haleine au visage; les froissements des branches devenaient des +attouchements de sylvains. Qu'importe! Je n'en éprouvais aucune +jalousie. Nous avancions. Sans m'échauffer tu te blottissais contre moi. +A l'entrée de cette sente à travers la chênaye, où les feuillages +rapprochaient tellement leurs ramures qu'un char de moissons y avait +accroché au passage des épis et des brindilles de foin, tu t'arrêtas net +comme si des bras allaient t'étreindre et t'emporter. Je vis ce +mouvement mais n'y pris point garde. Je t'entraînai en avant. Plus loin, +tu frissonnas à l'alerte d'un écureuil grimpant au faîte d'un sapin. Je +ris de tes transes. Depuis ce moment tu semblas te résigner. Ce ne fut +plus, jusqu'à notre arrivée à Zoersel, dans ton coeur comme dans le +mien, qu'un doux et mystérieux serrement, qu'une angoisse étrangement +voluptueuse. + +Et ce clocher qui avait eu, tout le temps, l'air de nous conjurer! + +Après avoir passé quelques tènements de maisons, au tournant d'un +dernier coin qui nous masquait la perspective, nous débouchâmes dans une +sorte de carrefour, devant le cimetière, à l'heure où finissait la +grand'messe. + +Et, brusquement, de tomber sur un attroupement de jeunes blousiers, +campés sous un tilleul centenaire pour voir défiler leurs savoureuses +paroissiennes, avant de se répandre dans les estaminets.... + +_C'était eux_: + +Les patauds très entreprenants, ennemis jurés de la ville et des oeuvres +urbaines, les gaillards exubérants, mais sans aucune urbanité, les +réfractaires que nous signalaient, depuis des heures, à la suite du +cuistreux journal, le ciel bougon, la campagne haletante, la pluie trop +tiède et les sèves exaltées. + +Montés en couleur, les pommettes et les oreilles avivées par les +ablutions dominicales et le raclage chez le frater, sanglés dans leurs +bragues de drap noir bien cati; la casquette de moire rafalée dans le +cou, ou posée de travers en éborgnant de la large visière les plus +dégingandés de ces farauds; les sarraux bleus empesés, fronçant à +l'encolure et ballonnant comme une cloche; mains en poches ou bras +croisés; tous calés comme des lutteurs, dans la posture avantageuse et +luronne du cochet du village qui se sait la cible des plus convoiteuses +oeillades de sa paroisse. + +La plupart n'arboraient que de naissantes moustaches ou qu'une mouche de +poil follet. Il y avait dans ce rassemblement des cadets de seize ans +comme des gars de trente; de grands poupards, un peu veules, blonds +comme le chanvre, aux yeux d'un bleu de faïence, l'air timide et passif, +coudoyaient des brunets musclés et trapus, frisés comme des moutons, aux +prunelles ardentes et veloutées. Et dans le tas de ces gaillards de +complexion normale, s'insinuaient un ou deux rousseaux chafouins et +grêlés, puis l'invariable bossu, le loustic de la bande, et enfin, le +non moins fatal innocent, le mystérieux prédestiné, ayant poussé à la +pluie et au vent, maltraité ou choyé suivant la superstition dominante, +tantôt objet de terreur, tantôt fétiche bienfaisant, tenu tour à tour +pour un visité de Dieu et pour un possédé du diable, battu comme plâtre +et lapidé pendant l'épizootie ou après la grêle ou le feu; entretenu et +dorloté à la veille des moissons, et, sous ses guenilles, plus beau, +plus sain encore que les plus plastiques de ses compagnons, tellement +beau que les faneuses aux champs se signent et s'enfuient lorsqu'il rôde +autour d'elles, autant par crainte de polluer l'oeuvre divine que de +tenter le démon.... + +Et pourtant elles ne sont pas filles à se laisser facilement rebuter! + +Mannequinées dans leurs cottes bouffantes, fières de leur fichu de damas +ou de laine frangée, des coiffes ailées ou des bonnets enrubannés +encadrent leurs visages ronds. Leurs galbes évoquent plutôt le fruit +mûrissant, un peu rêche et acidulé, que la fleur satinée aux fragiles +pétales. Pataudes à l'épiderme résistant, préparées, par les morsures du +soleil et les gelées corrodantes, aux non moins âpres baisers de leurs +galants. Hanches fournies, gorges fermes et protubérantes défient rudes +étreintes, accolades intempestives, inopinés corps à corps parmi les +foins nouveaux des meules ou les foins plus suborneurs encore des +granges. + +D'avance leurs yeux hardis et lascifs scrutent et palpent sans vergogne +les formes de leurs épouseurs. Femelles solides comme les mâles, aussi +libres que leurs compagnons de charroi et de culture, trayeuses sans +préjugés; pour peu que le poursuivant temporise, elles sont capables de +lui déclarer à brûle-sarrau leur légitime envie et même d'essayer leur +coucheur avant les noces. Dam! on ne connaît pas le divorce au village +et, comme elles disent, on n'achète pas un boeuf pour un taureau! + +Lourdes dévotes, pour se donner contenance, elles manipulent des missels +graisseux imprimés en caractères d'abécédaires à l'intention de ces +liseuses ânonnantes et leurs doigts gourds défilent machinalement des +chapelets de buis. + +Il nous fallait passer, couple intrus, entre la procession des femmes et +l'immobile carré des regardants. Appariés, nous déréglions la +communauté; nous manquions à l'édifiante séparation des jupes et des +blouses. + +Surpris par notre présence insolite et presque dévergondée, on nous +dévisagea, à droite et à gauche, d'un air torve et pantois. + +Cette confrontation ne dura que quelques secondes; en me la rappelant, +j'en ai froid jusqu'aux moelles; mais j'en regrette la délicieuse +angoisse et le charme pervers. Ce monde m'était plus affectif que +sinistre. + +Massés sur le mamelon au pied de l'arbre, affriolés au passage de leurs +pataudes, n'est-ce pas que ces laboureurs en parade dégageaient un +fluide plus impérieux et plus magnétique que les grands chênes de tout à +l'heure? + +J'augurai d'emblée leur solidarité dans n'importe quelle entreprise, et +un terrible danger pour moi; mais surtout pour toi, trop désirable +citadine! Sans doute, avant d'arriver jusqu'à toi, ils me passeraient +sur le corps. Mais après? En se dédommageant de leur longue continence, +en se dégorgeant jusqu'au soulas, ils assouviraient du même coup leur +haine contre la cité.... Eh bien, sous la menace d'une catastrophe, je +refusais d'abhorrer les prochains ravisseurs. + +Aberration, détraquement, monstruosité; appelle cela du nom que tu +voudras, mais je jure que, durant ces minutes climatériques, je ne +t'aimai plus qu'en eux; oui, dans mon for intime je leur savais gré de +te trouver à leur goût; misérable que j'étais, la perspective de la +consécration suprême, oui, de la tragique et dernière consécration de ta +beauté, par ces connaisseurs expéditifs, au prix de mon sang, au prix de +notre sang _et de tout le reste_, m'ouvrait je ne sais quelle +perspective de criminelle béatitude.... Pardonne-moi la révélation d'une +faiblesse aussi irrémissible que le vertige!... + +Par un étrange dédoublement de la conscience ou par la force de +l'habitude et du préjugé, mon allure et mes dehors réagissaient de leur +mieux contre le mental abandon de ce que je croyais posséder de plus +précieux au monde. Rien ne transpira de cette préméditation. Ma conduite +continua de démentir ma pensée. Combien emprunté et menteur mon air de +supériorité et de bravade en présence de tous ces rustauds déterminés, +gaillards du premier mouvement, buttés dans leur frénésie charnelle, +qu'une impulsion, oh! un rien d'impulsion, un geste, un pas de l'un +d'eux, précipiterait tout d'un bloc vers l'attentat! + +J'essayais de leur en vouloir et n'y parvenais pas; au fond, j'étais +presque humilié et chagrin de me sentir confondu dans leur générale +réprobation des gens de la ville. + +Pour tout dire, la lin de l'aventure me porterait à supposer que je ne +parvins pas à leur donner le change sur mes sentiments, qu'ils ne furent +pas dupes de ma crânerie, et que s'ils feignirent de se laisser prendre +à mon abord résistant et agressif et de s'en laisser imposer, ils lurent +et sentirent combien étroitement je tenais pour eux, combien indélébile +se révélait notre communion. + +Pour toi, comme pour n'importe quel profane, je devais avoir l'air de +les tenir en respect et de les pétrifier sur place. Tu sais à présent à +quoi t'en tenir sur l'héroisme de ton chevalier! A la vérité, loin de +méduser ces blousiers, le regard que j'apposais au choc de leurs +prunelles, à la fois lubrifiées par la luxure et enflammées par une +promesse de carnage, les flattait et les suppliait. + +Quant aux paroissiennes, furieuses de voir se détourner à ton profit +l'attention des plantureux garçons, elles nous témoignèrent peut-être +des sentiments moins équivoques; leurs physionomies mafflues exprimaient +une haine sans mélange. Leurs sourires pincés, leurs clins d'oeil +obliques luisardaient comme des braises. + +Sois sûre, pauvre amie, que si mes pronostics se fussent réalisés, +jalouses, ces Katto, safres comme des chiennes, n'auraient jamais permis +à leurs Jann ragoûtants de te posséder vivante. Aussi, tu baissas la +tête sous l'anathème de ces prunelles!... + +Ce qui m'entraînerait décidément à supposer que les villageois nous +épargnèrent parce qu'ils flairaient mon faible pour eux, c'est qu'à mon +simulacre de défi quelques-uns des blousiers répondirent en me tirant +ironiquement leur casquette. «Sois tranquille, avaient-ils l'air +d'insinuer, nous te connaissons, mon beau monsieur. Faux citadin, âme +rurale, transfuge repenti! Au besoin, plutôt que de nous contrarier, tu +nous prêterais main-forte et ferais notre jeu; car en toi commande notre +race, bouillonne notre sang et couve notre humeur.» + +A peine les eûmes-nous dépassés, en leur tournant le dos, qu'ils nous +gratifièrent de quelques quolibets soulignés par des rires égrillards. + +Aussi, tu pus croire que je les avais réellement matés.... + +Seule une terrienne plus effrontée que les autres, encouragée et poussée +par ses compagnes, se détacha de la file en courant, nous rejoignit, se +tint en travers de notre route et avisant la brassée de bruyères que tu +avais cueillie, nous décocha cette boutade plus gracieuse qu'offensive: + +--La petite _signorine_, prenez garde que les abeilles de Campine ne +viennent vous réclamer tout à l'heure les fleurs que vous leur dérobez! + +Et elle s'en retourna, plus interloquée que nous, ce qui n'empêcha pas +la galerie de l'accueillir à son retour par des vivats et des effusions +de gestes; convaincus que la pataude nous avait gratifiés d'une de ces +énormités qu'engraisse et que farcit la langue flamande. Quelques +grasses huées furent lancées sur nos talons par acquit de conscience. + +Hors de danger, nous n'échangeâmes pas un mot. + +Plutôt troublé que gêné, sans la moindre rancune contre ces rustauds, je +m'abstins de te parler de l'incident, craignant autant d'épiloguer sur +leur licence, que d'avouer ma blâmable partialité à leur égard. + +--Franchement, me disais-je, _elle_ n'a pas à se plaindre! Les lurons +sont restés platoniques tout de même! Ils lui devaient un hommage, et +tant pis si l'expression en est un peu crue! + +Et, pour rester sincère, j'avouerai qu'il y eut chez moi, après +l'inoffensive issue de cette aventure, plus de déconvenue que de +soulagement. + +Il recommençait de tomber une tiède et intermittente pluie d'orage, d'un +orage honteux et contraint. Tout ce que notre terre contient de désir +morne et refoulé, de leurre poursuivi et d'amour éludé, de forces aux +prises avec l'inertie, se résumait, à cette heure, dans ces solitudes, +dans la cloche qui balbutiait l'angelus de midi, dans la terre qui +suait, dans cette chaleur blanche comme certaines colères, dans les +arbres flagellés par l'ondée et ne cessant d'expirer leurs sèves sans +parvenir à en saturer l'impassible, l'implacable espace, mais surtout +dans notre accablant silence trahissant une gêne réciproque et mettant +entre nous un secret ou plutôt une sécrétion. + +Sans souci des représailles annoncées par la terrienne, pour te donner +contenance, tu complétais ta moisson d'améthystes fleuries. Que craindre +encore? Un essaim d'abeilles autrement farouches et gloutonnes t'avait +guignée et menacée là-bas, au tournant du cimetière. + +Tacitement nous prîmes un autre chemin pour regagner la grand'route +banale et le non moins banal railway. + +En retournant sur nos pas, nous n'aurions plus trouvé, assemblés au +carrefour, tes inquiétants admirateurs.... Pourquoi éprouvais-je le +besoin de mettre des lieues entre nous et le tilleul de Zoersel? Plus +nous nous en éloignions, plus l'arbre tutélaire et sa nichée de rustres +florissants m'obstruaient la mémoire. + +Et, durant toute cette journée de pathétique villégiature, tant au +départ qu'au retour, la nature panthée fut de connivence avec nous, ou +mieux, elle nous tourmenta de son malaise, de sa crise, de sa passion +sourde qui n'éclatait pas. + +Et nous nous boudions, par contagion, comme le soleil boudait la terre; +et nous aspirions à je ne sais quel redoutable inconnu! + +Hélas, pauvres nous, venus dans cette contrée vivifiante pour y ragoûter +notre mutuelle tendresse, sentions s'y fondre, s'y anéantir, tout ce qui +nous restait d'ardeur l'un pour l'autre! Nous ne nous suffisions +plus.... + +Le souvenir d'un stupide article de journal! Telle l'origine de notre +inavouable malentendu. + +Les éléments avaient pris un malin plaisir à entretenir, d'heure en +heure, ce germe de dissentiment, en me suggérant dès la descente du +tramway, une anormale et pernicieuse admiration pour les destructeurs. + +L'aspect sous lequel s'annonça leur contrée justifia leur excessive +originalité. Sous peine de discordance, c'était bien ainsi que devaient +se comporter envers les civilisés les terriens de ce terroir! Ils ne +pouvaient mentir à leur milieu farouche et hallucinant. + +L'après-midi déclinait lorsque nous nous aventurâmes dans la vaste +«Bruyère des Vanneaux». + +Il avait fait, je ne saurais assez insister sur ce point, gris, opaque +et énervant, tout le jour, avec des éclaircies ambiguës, des sourires +faux, des rages en dedans. La température affectait des accablements et +des suffocations, comme d'un coeur qui voudrait s'ouvrir mais qui n'ose, +et qui se dissout faute de s'épancher. + +Et voilà que, tout à coup, le soleil boudeur et taquin, las de son jeu +cruel et de ses éternelles refuites, sur le point de quitter l'horizon, +se décida à en finir une bonne fois avec sa victime et, déchirant enfin +sa tunique de nuages, vautra la plaine, navrée, mit l'horizon à feu et à +sang, consomma son rouge viol. + +Alors seulement, chère ange, débarrassé de mon idée fixe, de ma délétère +obsession, je te jetai à la dérobée un regard de compassion et de +tendresse, tandis que la bruyère t'éclaboussait de ses rubis.... + +Et ce fut comme si quelque victime d'expiation venait d'être livrée à ta +place, aux amoureux en peine, sous le tilleul fatidique. + + + + +HIEP-HIOUP! + + +La ferme du _Boschhof_ ou «Maison Forestière» était située +entre Wortel et Ippenroy. + +Pays désolé mais plein de caractère, comme disent les peintres +d'aujourd'hui: des bruyères couleur de rouille, des sapins d'un vert +noirâtre, des genêts d'or, çà et là un de ces marais glauques et figés, +entourés de genévriers, que nos paysans appellent _vennes_, de rares +chênayes, des cultures plus rares, trois ou quatre clochers ayant l'air +de se faire des signaux par-dessus des lieues de landes, et presque +toujours un grand ciel nuageux, aussi mobile, aussi tourmenté que la +plaine est quiète et amortie. + +Le contraste s'étend du décor à la population: au noyau des habitants +primitifs, gens résignés et laborieux, sont venus s'ajouter, à cause du +voisinage de la frontière hollandaise et du Dépôt de mendicité +d'Hoogstraeten, quelques rafalés, d'humeur moins chrétienne, vivant de +contrebande, de braconnage et de maraude. + +Les Overmaat, habitants du _Boschhof_, de père en fils, fermiers et +gardes forestiers des comtes de Thyme, grande famille néerlandaise +aujourd'hui éteinte, passaient pour les paysans les plus aisés de la +contrée. + +Jakkè Overmaat, le dernier garde, était un superbe gaillard de +vingt-cinq ans. «Solide comme le chêne, droit comme le sapin, sain comme +les bruyères!» dit-on là-bas de ceux de sa trempe. La mort subite de son +père et d'un aîné qui devait hériter des fonctions paternelles rappela +Jakkè du séminaire de Malines où, comme la plupart des cadets de +fermiers flamands, il se préparait à devenir curé. Il rapporta du +collège des manières déférentes, et les livres avaient fait lever dans +son imagination ce grain de merveilleux qui germe au fond de toute âme +campinoise. + +L'air réservé, plus grave que son âge, il était une sorte d'oracle pour +sa paroisse. Le caractère ecclésiastique qu'il avait failli revêtir +ajoutait à son prestige. Les réfractaires même vantaient son humanité et +son esprit de justice. S'il tenait à distance les familiers, il ne se +connaissait aucun ennemi et pas une mère qui ne l'eût rêvé pour gendre. + +Sa vieille mère à lui aurait bien désiré qu'il se mariât, mais le jeune +homme un peu farouche ne se pressait pas, sincèrement convaincu de +n'être jamais plus heureux qu'auprès d'elle. + +Tout alla bien jusqu'au jour où l'appoint des irréguliers s'augmenta +d'une pauvresse et de sa fille, exilées d'on ne sait combien de patries +et qui obtinrent de la charité du comte de Thyme, la jouissance--puisque +cela s'appelle ainsi--d'une masure abandonnée, sur la lisière des bois, +de l'autre côté du _Boschhof_. + +Comme leurs pareils, ces étrangères vivaient de rares aumônes, d'un peu +de travail et de continuelles rapines. Leurs ressources avouables +consistaient dans la récolte des champignons et des faînes et dans la +fabrication des paillassons. En outre elles avaient ouvert un débit de +liqueurs dans leur taudis et la vieille disait la bonne aventure à sa +clientèle de pieds-poudreux et de claque-dents. + +La fille était une grande pièce, dégingandée, maigrichonne, les cheveux +ébouriffés luisant comme du charbon, l'ovale allongé du masque troué de +deux yeux noirs comme l'orage, toute sa personne serpentine travaillée +par un brasier intérieur. En somme, une femelle peu engageante pour les +terriens honnêtes, friands de blondines potelées et d'humeur placide. +Aussi elle ne recruta de galants que parmi les manouvriers de passage, +les porte-balles, les forains, les valets infimes ou parmi les +braconniers qui l'associaient comme recéleuse ou comme chienne de garde +à leurs entreprises. Encore fallait-il qu'elle les provoquât +ouvertement, car, aussi décriés qu'ils fussent, ces gueux avaient trop +de vergogne pour tirer vanité de leur aubaine. + +Au demeurant, la gaillarde avait bon caractère. Comme ceux de sa gent, +elle n'en voulait qu'à l'autorité, au garde-champêtre, au gendarme, au +juge, aux riches et à leurs salariés, en général à ces heureux qui +détiennent la terre et l'argent ou qui traquent, pourchassent et vexent +de mille façons les ventres creux et les goussets vides. Mais ceux-là, +elle les haïssait pour toute la chrétienté et il n'est pas de méchant +tour qu'elle n'eût voulu leur jouer. Les villageois l'avaient appelée +_Hiep-Hioup_! à cause de ses interjections favorites qu'elle +accompagnait d'un entrechat et d'un claquement des doigts, et bientôt +elle ne fut plus connue que sous ce sobriquet. + +Cette paroissienne devait avoir fatalement maille à partir avec Jakkè +Overmaat. La sorte de respect et de sympathie que le garde inspirait +jusque-là aux plus incorrigibles vauriens irritait particulièrement la +mâtine. Elle n'admettait pas qu'on isolât cette casquette galonnée de la +légion des tourmenteurs du pauvre monde. + +Un jour elle était en train, la cognée au poing, de faire subir aux +bouleaux du domaine confié à la surveillance du garde, un émondage de sa +façon, lorsque le fils Overmaat arriva de ce côté. Au lieu de fuir, +elle rassembla, de l'air le plus insouciant, une abondante provision de +ramée. Il la tança sans colère, l'engageant à venir demander plutôt à la +ferme les bûches dont elle aurait besoin. La noiraude le regarda dans le +blanc des yeux, et lorsqu'il eut fini de bredouiller sa semonce, elle +lui rit au nez d'un rire aigre comme un trille de fifre, puis tourna les +talons et s'enfuit en sautant et en brandissant la cognée: «Hiep-Hioup!» + +Ce rire strident causa au garde un embarras et un malaise qu'il n'avait +jamais éprouvés. Le reste du jour, il l'entendit grincer à son oreille. +Pour la première fois de sa vie il fut mécontent de lui-même et se +trouva inférieur à son poste. + +Sa mauvaise humeur durait encore, lorsque, quelque temps après, à +l'aube, il trouva Hiep-Hioup accroupie dans les taillis, occupée à +dénicher des oeufs de faisan. Il bénit presque cette occasion de se +réconcilier avec lui-même; sur un ton qui n'admettait pas de réplique, +il lui ordonna de vider le contenu de ses poches et de remettre les +oeufs dans le nid. Comme elle n'en faisait rien, il lui prit le bras et +le serra assez fortement. Elle cria comme une taupe mordue par un chien, +laissa choir les oeufs qu'elle cachait dans son tablier, les écrabouilla +sous son sabot, puis, se dégageant de sa poigne, elle détala à toutes +jambes, non sans lui jeter son: «Hiep-Hioup!» le plus moqueur. + +Jakkè la vit s'éloigner, ahuri, sans se résoudre à la conduire chez le +garde-champêtre. C'est à peine s'il marmonna une menace de +procès-verbal. Son beau zèle et son désir de revanche étaient loin et il +demeurait tout camus, plus démonté que la première fois, par cette +physionomie troublante et ce je ne sais quoi d'effronté et d'agressif +qu'il n'avait jamais connu à une femme. Et ces yeux de braise, et cette +voix grêle et rauque lui causèrent des insomnies. + +Encouragée par les deux premiers avantages remportés dans sa campagne +contre le garde des comtes de Thyme, la mauvaise engeance chercha +maintenant à se trouver sur son chemin. Elle ne se mettait plus en frais +de ruses pour lui cacher ses délits. Elle rôdait de préférence aux +alentours du _Boschhof_ et opérait pour ainsi dire à la barbe +de Jakkè. + +Lui, au contraire, n'avait-pas encore recouvré sa sérénité et son calme, +et le résultat piteux de ses démêlés avec la maraudeuse, loin de +l'engager à affronter une nouvelle affaire, lui faisait craindre de se +mesurer une troisième fois avec elle. + +Il l'évitait ou détournait la tête et les regards à son passage. Il leur +arrivait cependant de tomber nez à nez, et Jakkè avait alors une mine si +étrange, un tel air de matou échaudé à la fois penaud et rancunier, il +répondait si piteusement au bonjour impertinent de la dessalée, que s'il +n'avait pas eu la réputation de ne jamais lever le coude, on l'aurait +cru sous l'influence du genièvre. + +--Suis-je bête! se dit à la fin Hiep-Hioup. Mais c'est qu'il m'aime, le +nigaud! + +Et cette découverte la plongea dans une terrible bonne humeur. Les +gagne-deniers à qui elle en fit part crurent qu'elle plaisantait, mais +cela ne les empêcha pas de trouver l'invention exquise et de la corner à +tout venant. + +Un dimanche, à l'heure de la première messe, Jakkè avisa Hiep-Hioup en +train de chasser le lapin au furet dans les labours avoisinant le +_Boschhof_. + +Avertie de l'approche du garde, l'incorrigible braconnière avait sifflé +la bestiole lancée au fond du terrier et l'ayant saisie et logée, sans +trop se hâter, sous son corsage, elle attendait, de pied ferme, le +trouble-fête. + +Jakkè commença par insinuer rapidement le poing entre l'étoffe et la +chair, dénicha le furet et lui tordit le cou. Puis, après avoir rejeté +loin de lui l'animal et secoué ses doigts sanglants cruellement mordus +par la victime, il se mit en devoir de conduire Hiep-Hioup chez le +garde-champêtre de Wortel. Cette exécution avait fait l'affaire d'une +seconde. Hiep-Hioup n'en pouvait croire ses yeux. Pour sûr on lui avait +changé son complaisant Overmaat. Ce fut bien pis lorsqu'elle fut revenue +de la stupéfaction causée par ces procédés expéditifs et qu'elle essaya +de ses grimaces habituelles. Menaces, défis, cabrioles, cris de rage, +regards de basilic ne parvinrent pas à intimider le justicier. Il fallut +qu'elle emboîtât le pas. En route il lui fit de la morale sur un ton +très calme qui mit le comble au dépit de sa capture. + +L'instinct de la braconnière la servait mal; il lui eût suffi, en ce +moment encore, d'un mot de douceur pour amollir la résolution du garde, +pour qu'il la relâchât de nouveau. + +Car elle avait deviné plus juste l'autre fois: Jakkè aimait Hiep-Hioup. + +L'honnête garçon, d'humeur un peu apathique, que n'impressionnaient pas +les yeux bleus si caressants des paroissiennes de sa condition, avait +été retourné jusque dans les moelles par les simagrées de cette +créature. Mais la chose était si anormale, si odieuse, qu'il n'osait se +l'avouer à lui-même et qu'il se fût tué plutôt que de la confesser. +Seulement, depuis quelque temps, lorsque sa mère vaguement inquiète +insistait pour qu'il prît femme, il répondait à ses propos avec une +brusquerie et un air rogue qu'il n'avait jamais montrés autrefois. De là +aussi, des luttes, des remords, et l'énergie inattendue dont, voulant +réagir à toute force, il venait de faire preuve. + +Mais il se trouva que l'aventure qui devait affranchir le gars des +enchantements de Hiep-Hioup tourna à sa confusion et le perdit à +jamais. + +Procès-verbal ayant été dressé, la picoreuse citée devant le juge de +paix et Jakkè appelé en témoignage, celui-ci, revenant sur ses premières +déclarations, tenta de blanchir la coupable. Il se contredisait à tel +point dans ses deux dépositions, qu'il faillit se compromettre lui-même +et que le juge eut envie de le mettre en cause. Ceux d'Ippenroy et de +Wortel, accourus pour assister aux débats, constatèrent que le garde +avait eu plutôt l'air d'un accusé que d'un plaignant. + +Affligée d'un casier judiciaire très fourni, où les récidives ne se +comptaient plus, Hiep-Hioup fut condamnée au maximum, c'est-à-dire à +quinze jours d'internement au Dépôt d'Hoogstraeten, en dépit des +rétractations de son accusateur. + +Avant de les entendre énumérer à l'audience, Jakkè ignorait le total et +la variété des condamnations pour vagabondage, vol, affaires de moeurs +et autres peccadilles, encourues par la gourgandine. Ce dossier aurait +dû guérir un brave garçon comme lui de son obsession maladive; au +contraire, ces tares ne firent que ragoûter son penchant, et la +sentence prononcée, il s'en voulut amèrement de valoir ces nouveaux +ennuis à cette «cavale de retour» comme l'avait appelée le juge. + +Hiep-Hioup prit gaîment la chose. La prison, elle en avait assez mangé +pour ne plus s'en effrayer! La mine contrite et repentie de Jakkè +l'avait amusée plus que les autres. A présent elle était sûre de le +tenir! Cette certitude compensait largement la honte d'un nouveau voyage +à Hoogstraeten! Non pas qu'elle sût le moindre gré à Jakkè de ses +sentiments! Elle n'y voyait que le moyen de lui faire payer cher sa +dénonciation, plus tard, et d'assouvir une haine aussi inexplicable mais +aussi violente que l'amour du garde. + +Au retour du tribunal la sequelle des pieds-poudreux et des irréguliers, +qui avaient fait escorte à leur commère, ne manquèrent pas de colporter, +par tout le village, la narration de ces débats édifiants. + +Ces lurons, amants honteux et dégoûtés de la ribaude, commençaient à +présent à tirer vanité de leur conquête. Auparavant ils se l'étaient +passée et repassée sans jalousie, sans rivalité; ils se la partageaient +en bons zigs au bord des fossés, comme le reste du butin commun. Du jour +où un garçon propre haletait après sa part de ce gibier, Hiep-Hioup, ce +rebut, ce pis-aller, devenait presque une maîtresse avouable. + +Il en advint que ces pendards commencèrent à considérer Jakkè comme leur +égal et leur affilié. Ayant fait son temps à Hoogstraeten, Hiep-Hioup +encourageait leur insubordination. Et quand Jakkè intervenait et les +menaçait du juge: «Pas d'enfantillages! faisaient-ils. Le juge! Tu en as +plus peur que nous. Nous ne sommes que les valets de Hiep-Hioup. C'est à +elle que tu dois t'en prendre!» + +Jakkè se sentant lui-même en défaut, lié par ses complaisances +premières, n'avait garde d'insister. + +Une fois qu'il avait simplement menacé un braconnier de profession, +quatre de ces gueux l'attendirent la nuit, à l'heure de la ronde, +foncèrent sur lui avant qu'il eût eu le temps de prévenir cette ruée, le +battirent comme un chien, le dépouillèrent de ses vêtements en ne lui +laissant, par ironie, que son képi galonné aux armes des comtes de +Thyme, et, l'ayant lié à un arbre, son fusil chargé passé entre ses +entraves, ils le laissèrent là, à la merci de la froidure et de la +bruine de décembre. Et le matin il lui fallut parlementer longtemps avec +les ruraux timorés et méfiants qui se rendaient au marché de la ville, +avant qu'ils consentissent à le détacher. Quoiqu'il eût reconnu ses +agresseurs sous la suie dont ils s'étaient mâchurés, au grand étonnement +de toute la paroisse il s'abstint de porter plainte et fit même son +possible pour étouffer l'affaire. Hiep-Hioup ne lui sut aucun gré de +cette coupable longanimité et quant à ses agresseurs, ils lui rirent au +nez et se vantèrent même en plein cabaret, et devant lui, de cette +excellente farce. + +Il continuait pourtant de fuir la maraudeuse, mais sans parvenir à en +détacher sa pensée. Et des souvenirs de ses livres du séminaire, des +«vies de saints» lues autrefois au réfectoire achevaient de le troubler. +Il n'était pas loin de se croire possédé du démon. + +Hiep-Hioup s'était juré de mener au désespoir ce grand blondin si sage +et si honnête. Bien décidée à n'être jamais à lui, elle aurait voulu +qu'il se rendît à merci, et pour l'assoter, pour exaspérer son désir +sournois, elle se livrait au premier venu, de préférence au plus +débraillé, au plus misérable. + +Lorsque Jakkè la rencontrait, elle était toujours accrochée à l'encolure +d'un de ses galants. Une fois, comme le garde la croisait au tournant +d'un sentier, le batteur en grange à qui elle se cramponnait comme la +flamme à une branche résineuse, la repoussa d'un poing brutal, en +glouton repu qui demande une trêve, ou peut-être, garçon à scrupules, se +montrait-il vexé d'être surpris accolé à cette paillarde. Jakkè qui +pressait le pas entendit la femme dire au bourru: «Ce n'est pas celui-là +qui ferait le dégoûté!» Et de sa voix rauque et stridente, elle héla le +fuyard: «Hein, que tu ne dirais pas non! hé! toi! la Sainte-Nitouche?» + +Il passa, stoïque, sans plus lui répondre que les autres fois. Et +pourtant il voyait rouge. Des fumées homicides lui brouillaient +l'entendement. Tuer l'amant de Hiep-Hioup? Lequel? Celui de la veille ou +celui de demain? On ne les comptait plus. Un massacre alors. Presque +toute la population mâle du village y eut passé! + +Il cachait sa passion comme un mal innommable; il espérait mourir avant +de se déclarer. + +A la vérité aucune preuve n'existait de la toquade que lui attribuaient +les bavards de la paroisse et si les commères et les envieux se +déclaraient suffisamment renseignés par les allures équivoques du jeune +Overmaat, les bonnes âmes doutaient encore d'une folie claironnée +seulement par Hiep-Hioup et les mécréants de son espèce. + +Mise au courant par une voisine charitable, la mère Overmaat, la toute +première, quoique tourmentée du changement survenu chez son garçon, se +refusait à attribuer ses lubies à une passion déshonorante. Elle se fût +même fait un reproche de l'interroger sur ces fables. Seulement, elle +craignait que ces histoires forgées par des compétiteurs du garde ne +vinssent aux oreilles de «leur seigneur». + +Un dimanche de kermesse, Jakkè rencontra Hiep-Hioup à la danse dans le +principal cabaret de la paroisse. + +Entourée d'un trio de blousiers, garçons de charrue ou botteleurs +fortement éméchés, la noiraude se prêtait aux privautés les plus +expansives. Elle sautait à tour de rôle avec l'un de ses compagnons. On +demanda un quadrille. Mais comme il n'y avait pas dans l'assistance de +femelle assez oublieuse de son bon renom pour faire vis-à-vis à la +braconnière, force fut à deux de ses cavaliers de gambiller ensemble. De +plus en plus allumés, les trois lurons ne la ménageaient pas: ils la +trituraient comme une pâte, la pinçaient à la faire glapir, +l'étreignaient avec des contorsions lubriques, puis, feignant +l'assouvissement, se la renvoyaient comme un paquet de chair. Les autres +danseurs, se souciant peu de se frotter à ces falots, leur laissaient le +champ libre, faisaient cercle, et s'ébaudissaient, narquois, égrillards, +mais méprisants. + +Avisant Jakkè dans la salle, Hiep-Hioup encouragea ses partenaires à +corser encore leur pantomime et elle-même redoubla de laisser-aller; +elle gigotait, se pâmait, se renversait entre les bras des maroufles, +roulait des yeux hébétés; puis, après une prostration, se dégageait +brusquement, galvanisée, se tortillant comme une pouliche en folie. + +Échauffé par plusieurs gouttes de genièvre qu'il avait sifflées coup sur +coup, pour noyer ses derniers scrupules, Jakkè profita d'une pause, +écarta les regardants, marcha délibérément sur Hiep-Hioup et d'une voix +qui démentait l'assurance de sa démarche, il lui demanda la première +polka. + +Dans la salle on se trémoussa; on salua ce scandale par d'ironiques +bravos. Jamais à la kermesse, en présence des honnêtes filles du +village, un gars qui se respectait n'aurait engagé cette perdue. Et +voilà que Jakkè Overmaat, le garde des comtes de Thyme, convoité par +plus d'une de ces héritières, s'oubliait, se ravalait à ce point! Pas +une protestation ne s'éleva. Mais quel anathème dans ces trépignements +et ces vivats féroces de la galerie! + +Jakkè n'entendait point le tollé. Déjà, il faisait tourner Hiep-Hioup. +Lui, pantelant, ravi, se croyant élu pour de bon; elle, triomphante, +mais implacable, heureuse de l'esclandre, savourant la stupeur des +honnêtes gens, l'affront infligé aux filles à marier, enchantée surtout +de la chute de ces orgueilleux Overmaat. + +Aussi se montra-t-elle presque aimable pour le vaincu. La danse finie, +elle accepta de boire à son verre. Pour la valse suivante elle lui donna +la préférence sur le plus irrésistible des polissons de tout à l'heure. +Toutefois, elle se fit un plaisir cruel de ne pas négliger complètement +ces boute-en-train; elle força Jakkè de s'entendre avec eux; ils lui +cédèrent leur tour de danse pour quelques verres de bière, pris, en +trinquant fraternellement, sur le comptoir. Or, ces jolis galants +n'étaient autres que les drilles qui l'avaient si bien arrangé l'hiver +d'avant! «Sans rancune?» lui dirent les drôles en choquant leur verre +contre le sien. Il dévora sa rage et se prêta à leurs railleuses +effusions. Enfin, après lui avoir infligé ces écoeurantes humiliations, +la guenipe se fit prier et supplier, avant de lui permettre de la +reconduire. + +En route, dès qu'ils se trouvèrent assez loin de la salle de bal, il +voulut l'embrasser et la lutiner à son tour. La nuit de juillet dans +laquelle les meules de foin exhalaient leurs senteurs poivrées, +aiguillonnait son morne désir. Hiep-Hioup lui donna sur les doigts et, +comme il continuait de la chiffonner, elle le souffleta. + +--Tu te laisses bien toucher par les autres, des pouilleux, des +crapules! + +Il les énumérait avec jalousie. + +Sa fureur rentrée, son humeur refoulée rompait les digues. Elle, très +calme, le défiait et le matait encore. + +--Tout beau, mon petit! Des va-nu-pieds, des vauriens, dis-tu! S'ils +t'entendaient! Et n'as-tu pas honte de disputer leur seule possession à +ces récidivistes! Ah! tu les méprises! Ils ne valent pas moins que moi +pourtant. Tu fais le fier, toi, raison de plus pour moi, de te tenir à +distance. Je les console, ils n'ont que moi. Toi, tu pourrais les avoir +toutes; toutes celles qui leur crachent dessus et leur tournent le +dos.... Eh bien, au contraire, moi j'en veux de ces gaillards, et ne +veux pas de leurs tourmenteurs, et ne te prendrai jamais, entends-tu +bien? Je me régale de ces pauvres bougres; et toi, leur ennemi, tu me +dégoûtes! + +Alors il changea de tactique, s'abaissa jusqu'à mêler le sentiment à +cette aberration charnelle. Il s'offrait de l'aimer toujours. Il lui +procurerait un logis plus décent et pourvoirait à son existence. Elle +serait heureuse elle verrait.... Pourquoi n'essayait-elle pas? Plus il +se montrait tendre, plus elle ricanait et lui chantait turlutaine. + +On avait dû les suivre, on les épiait, car lorsqu'il élevait la voix, +des rires mal étouffés et des chuchotements moqueurs faisaient écho, +dans les taillis, à l'hilarité de la coquine. Un choeur invisible +reprenait le crispant refrain. + +Ils approchaient de la masure de Hiep-Hioup. Et Jakkè, le coeur serré, +la sève en ébullition, voyait ses chances diminuer à chaque pas et cette +occasion tant attendue lui échapper. + +Brusquement il empoigna Hiep-Hioup, la coucha par terre. Elle appela au +secours, mais sans trahir beaucoup d'alarme. Ses trois suppôts du bal +débouchèrent des taillis, agrippèrent le galant et le maintinrent tandis +que la gaupe se relevait. Comme il se débattait ils le daubèrent; il +écumait comme un épileptique; ils finirent par l'assommer et le rouler, +sans connaissance, au fond d'un fossé. Une troupe de paysans +approchaient, sinon ils l'eussent traité comme la première fois. Ils ne +s'étaient même plus donné la peine de se noircir le visage. + +Sorti de son évanouissement et parvenu à se désembourber, il entendit +les voix railleuses de la rosse et de ses rossards qui se perdaient au +loin. Ils accompagnaient Hiep-Hioup dans son bouge dont on voyait +rougeoyer les lucarnes à travers les arbres. Un instant il songea à les +poursuivre, à les rejoindre dans leur repaire, mais démoli, maltraité +comme il l'était, comment recommencer cette lutte inégale? Ils +l'auraient achevé. + +Il se résigna donc à rentrer. Au _Boschhof_ aussi il y avait encore de +la lumière. Il poussa la porte de la grande chambre. Sa mère veillait, +assise dans un fauteuil, auprès de l'âtre éteint, frileuse malgré cette +étouffante nuit de juillet. On l'avait avertie du scandale. Pourtant +elle ne s'attendait pas à cette apparition atroce. Jakkè, sans +casquette, le sarrau déchiré, le pantalon presque arraché du corps, +meurtri, sanglant, boueux, ignoble: l'image de la crapule et du +déshonneur. On lui avait dit le mal, elle se trouvait en présence du +pire. Le coupable lut l'angoisse, le reproche, l'horreur dans les yeux +de la pauvre femme. Il n'osa pas approcher, se retira sans mot dire, et +alla s'effondrer dans le fenil, en sanglotant de rage et de douleur. + +C'en était fait. Il ne devait plus se relever. L'aveu de son mal lui +avait coûté; mais à présent qu'on savait toute son abjection, il se +trouva presque heureux de ne plus rien avoir à cacher. + +Sa mère ne lui fit point de reproche et il ne provoqua aucune +explication, convaincu que les meilleures et les plus saines raisons ne +parviendraient pas à le sauver. + +Il retourna lâchement auprès de celle qui avait failli le faire +massacrer mais n'en obtint rien de plus que la première fois. Il revint +à la charge, l'importuna de ses attentions; mais loin de se laisser +fléchir, elle redoubla de cruauté. + +Pour la mère Overmaat, la déchéance de Jakkè était tellement +inexplicable qu'elle ne pouvait admettre que cette honteuse affection +lui eût été inspirée sans le secours d'un maléfice. + +Inquiète non seulement pour la position de son enfant mais encore pour +sa santé, elle se résigna à faire une démarche pénible. A l'insu de son +fils elle se rendit, elle, fermière honnête et considérée, chez ces +étrangères de malheur, chez ces voleuses et ces sorcières, et les +supplia, la mère et la fille, de retirer le sort jeté sur son pauvre +garçon. Les deux coquines, la vieille et la jeune, toujours de +connivence, feignirent une violente colère d'être prises pour des +associées du diable, et congédièrent la veuve Overmaat en lui +conseillant d'envoyer son fils à Gheel. En sortant de cette masure, le +coeur saignant, persuadée de plus en plus des pratiques infernales de +ces femelles, elle rêva un instant de les enfumer et de les brûler dans +leur taudis. + +A quelques mois de là, le malheur redouté par la mère arriva. Après +plusieurs avertissements et sur les dénonciations répétées des gens du +pays, le comte de Thyme se décida à donner congé aux Overmaat et à +retirer à Jakkè la surveillance de ses domaines. Il leur accordait +jusqu'au prochain terme pour trouver un autre logis. + +Mais cette éviction n'était plus qu'un malheur secondaire. Les Overmaat +n'avaient pas à craindre de se trouver sur la paille le jour où «leur +seigneur» leur retirait sa confiance. L'état de son fils alarmait +autrement la digne femme! Il dépérissait de jour en jour, perdait +l'appétit, dégoûté de toute occupation, toujours plongé dans ses +rêveries malsaines. Alors la mère qui n'avait que cet enfant, eut +recours à un sacrifice suprême: «Eh bien, dit-elle au malade, un moyen +nous reste de te guérir et de désarmer celle qui te tue lentement.... +Comme il nous faudra quitter cette ferme dans quelques mois, cette ferme +où tous les Overmaat naissaient et mouraient depuis tant d'années, mieux +vaut nous fixer dans un autre pays.... + +«Tu guériras, tu es jeune encore, tu travailleras et ne seras pas même +forcé d'entamer ton héritage. S'il te faut _cette femme_, à toute +force, épouse-la. Elle s'amendera peut-être; puis on ne les connaît +pas hors d'ici.... Moi, j'en mourrai; mais tu vivras, mon Jakkè, et il +faut que tu vives...» + +Jakkè remercia à peine la sainte femme. Déjà il volait à la recherche de +Hiep-Hioup. Ah! cette fois, elle l'écouterait! Il la rencontra trôlant +par la campagne. Elle reçut cette proposition inouïe sans broncher. Son +visage blafard exprimait à peine une joie équivoque. Lorsque le pauvre +garçon eut cessé de parler, elle le regarda quelques secondes, puis elle +éclata de son rire de taupe rageuse et claqua des doigts en poussant son +fameux: «Hiep-Hioup!» + +Et comme il la conjurait, elle se fit un porte-voix de ses mains et +clama: «Hé, vous autres, approchez, entendez ce que me veut celui-ci!» + +Les tâcherons qui retournaient la terre à quelques mètres de là, +délaissèrent leurs herses et leurs bêches et accoururent, affriandés: + +--Non, vous ne savez pas ce que Jakkè Overmaat me propose très +sérieusement. Sa main! Entendez-vous? Sa main! Je n'ai qu'à dire oui +pour être sa femme. Moi Hiep-Hioup, la vagabonde, la fille de la +jeteuse de sorts, la perdue, le rebut du village, la paillasse des +braconniers et des rôdeurs de frontières! + +Et comme les autres interrogeaient Jakkè d'un air apitoyé, le temps de +rire de sa folie étant passé, pour tous, sauf pour l'implacable +Hiep-Hioup, il hocha la tête, tout piteux, confirmant ce que la +diablesse venait de publier. + +--Dites, est-ce assez sale, est-ce assez vil? continua Hiep-Hioup. Eh +bien, je serai plus propre que lui, moi! Et s'il veut de moi pour +épouse, je persiste à ne pas vouloir de lui, pas même pour mari, pas +même pendant un jour, dût-il même crever et me débarrasser de sa +personne, sur l'heure, après la bénédiction du curé!» + +Tous se taisaient consternés, partagés entre de l'horreur pour la +méchanceté de cette gale et de l'estime pour son désintéressement, ne +sachant au juste quel était en ce moment le plus fou des deux, de celui +qui recherchait cette ribaude, ou de la rien-du-tout qui refusait ce +parti inespéré. + +Alors, pour mieux accentuer son refus, avisant dans le groupe des +laboureurs interloqués un gamin de mine copieuse, un petit vacher, une +graine de réfractaire, en manches de chemise, la culotte rapiécée et mal +soutenue par une ombre de bretelle, elle lui sauta au cou, l'embrassa à +pleines lèvres, puis se retourna vers Jakkè: + +--Tiens, regarde.... Plutôt que d'être ton épousée!... + +En voyant chanceler Jakkè, deux des manouvriers le prirent chacun par un +bras et le ramenèrent au _Boschhof_. Il s'était laissé faire comme un +qui vient de tomber du haut mal et qui ne sait pas trop ce qui lui +arrive. On dut le coucher, il tremblait la fièvre et délirait. Sa mère +le veilla trois jours et trois nuits. Le quatrième soir, comme il +dormait bien, sans crier et sans se débattre, la pauvre femme, cédant à +la fatigue, s'était assoupie à son tour dans l'alcôve contiguë à la +sienne. Il se réveilla, consulta l'horloge. Elle marquait quatre heures, +l'heure de sa ronde habituelle; il s'habilla en tapinois de peur +d'éveiller sa mère, décrocha son fusil chargé, et sortit, presque +dispos, ce qui s'était passé ne lui laissant pas même, sous le crâne, le +souvenir confus d'un cauchemar. + +Cependant, à mesure qu'il s'engageait dans les sapinières, sous +l'influence de cette brise presque froide qui précède la pointe du jour, +et qui donne tant de lucidité à la mémoire, l'image de Hiep-Hioup se +levait dans le crépuscule de son esprit. Cette image montait et +grossissait comme là-bas à l'horizon, derrière des nuées légères, le +disque rouge du soleil. Et il se rappelait bien des phases de son +désolant amour, mais les plus lointaines, pas celles des derniers jours, +pas les émotions qui l'avaient jeté sur le flanc. Il se rapprochait +cependant des scènes récentes. Il allait se souvenir de la conversation +avec sa mère, du consentement accordé à son mariage, de sa suprême +démarche auprès de Hiep-Hioup. + +Et sa vaillance ressuscitée à l'atmosphère guillerette et saine de +l'aube, diminuait, à présent, à chaque pas. + +Un froissement prolongé de branches et de broussailles.... Quelque +braconnier sans doute. Il redressa son arme, épaula, marcha dans la +direction d'où venait la rumeur. + +Deux ombres sortirent d'un fourré et galopèrent pour prendre le large. +Dans l'individu mal rhabillé qui détalait à toutes jambes, le garde +reconnut le petit vacher, le dernier favori de Hiep-Hioup. Avant de la +voir, il savait quelle était la seconde ombre.... + +Et maintenant il se rappelait tout.... + +--Halte! râla-t-il. + +Quoique le gamin eût une forte avance sur sa compagne: + +--Dépêche, petiot! cria-t-elle, ne craignant que pour lui. + +Elle-même s'exposait, prenait son temps. + +Elle se retourna, tordit d'une main, pour la réunir en torsade, sa +longue chevelure de jais qui lui battait les hanches; releva de l'autre +main son corsage dégrafé. Jakkè entrevoyait son sein brun et irritant. + +Les yeux humides, mal réveillée de la volupté, elle était cruelle et +désirable. + +Jakkè en oubliait le fuyard. D'ailleurs, sa première balle ne +l'atteindrait plus. + +Alors, rassurée, capable de dévouement pour le galopin vicieux ramassé +au bord d'un champ, mais éternellement mauvaise pour le garde, elle +éclata de ce rire que Jakkè ne connaissait que trop. Il tira. + +Elle riait encore, en tombant, un trou sous la mamelle gauche. + +Hiep!... + +Hioup! lui resta dans la gorge. + + + + +AUX BORDS DE LA DURME + +_A Eugène Demolder_. + + +Qu'elle fut douce l'accordéonie aux bords de la flamande rivière en +cette chaude après-midi dominicale! + +C'était au sortir de Hamme, près du pont, tandis que nous étions affalés +sur un banc à la porte de l'auberge. + +De la bière? Ah je buvais bien autre chose. + +La Durme, à marée basse, argentée par le soleil; tellement argentée que +la vase même paraissait lumineuse et métallique. En aval un chaland +croustilleusement peinturé d'ocre et de bleu, virait lentement sur +lui-même comme pâmé, en attendant le retour du flot. Plus bas encore +vers l'horizon, une petite voile brune. Et tout le long du chemin de +halage, sur la digue, des aulnes un peu contrefaits mais si paternels! +Quels talus herbeux, quelle perspective de prairies, traversées de +rideaux d'arbres, au frais gazon nouveau, dorées de fleurs ou fleuries +d'or comme les prés des tableaux mystiques où vient brouter l'agneau +pascal. + +La chaussée bordée d'arbres est bien propice et ombreuse à souhait, mais +quand le temps viendra de gagner Tamise, longer la méandreuse rivière +sera plus charmant encore, longer la rivière en écoutant tout à l'heure +le trio pastoral de l'alouette, du loriot et du coucou, ou plutôt en +affectant de les écouter, car ce que j'écouterai même lorsque je l'aurai +laissé loin derrière moi, à des distances où auront expiré depuis +longtemps les accents de ses pauvres poumons, ce sera l'accordéon +chantant, aux bords de l'onctueuse et indolente rivière, aux bords de la +Durme, donnant son chaud sommeil de l'après-midi dominicale.... + +Car cette halte près du pont, fut le point culminant, la magistrale +aventure de la journée. + +Tout voyage, toute villégiature, tout exode de notre pauvre être en +quête de plaisir ou d'oubli présente une phase capitale, une période de +splendeur et de charme absolu, un centre d'émotion vers lequel +convergent, accessoires, les autres heures et les autres mouvements de +nos pérégrinations. Mais tout l'effort de la vie ne sert-il pas à faire +jaillir une pensée et une action fatale? Le plus noble corps +s'immortalise en un seul geste, l'âme ne prend qu'une seule fois son +essor jusqu'à l'infini et l'amour le plus passionné se résumera en un +spasme plus tragique que l'éclair.... + +Or, le moment mémorable de cette journée,--non, cet instant majeur de ma +vie,--se présenta tandis que nous étions assis sur le banc de l'auberge, +au bord de la dormante Durme. + +Comment t'oublier miséricordieux sourire, rayon d'espoir envoyé à mon +coeur brisé, délicieux viatique porté à mon agonie, vision de candeur +qui me rendit mon âme! + +Cela dura quelques mesures d'une accordéonie aux bords de la paresseuse +rivière des Flandres.... Survint un pauvre vieux colporteur de musique, +qui, tout baissé, nous demanda la permission de nous tricoter quelques +morceaux de son répertoire. Et déjà, rogues, nous lui avions fait signe +de passer son chemin, lorsque les yeux de quatre jeunes garçons groupés +non loin de nous intercédèrent pour le musicant navré. + +Sur un geste qui le rappelait il tira gravement de son fourreau de serge +l'accordéon coquettement entretenu, l'instrument barbare mais facile, +cher au vagabond et au matelot, au saltimbanque, au poète, aux poudreux +pélerins des banlieues dominicales, aux rôdeurs à l'affût dans les +terrains vagues, cet instrument qui s'accorde au murmure de l'eau au +friselis des feuilles, à la marche des pieds nus, et aussi aux +trépignées des sabots à la danse, au choc des verres sous les tonnelles, +aux jurons et aux hourvaris dans les guinguettes, et parfois au +cliquetis des couteaux. + +Le virtuose, aimanté sans doute par l'envie naïve qu'ils avaient de +l'entendre, s'installa en face des quatre gamins. + +Ceux-ci, attentifs, s'étaient rangés l'un à côté de l'autre, les bras +croisés, comme à l'école. Je ne sais quel arrêt dans l'espièglerie et +dans la turbulence de ces petiots, à l'âge des premiers communiants, +ajouta d'emblée une saveur au charme de cette fruste musique. La ferveur +avec laquelle ils l'écoutaient, me rendit précieuse et touchante, au +point de régler les battements de mon coeur à ses notes saccadées, cette +misérable cantilène brutalement rythmée, hoquetante, que tordaient et +secouaient les doigts osseux de cet artiste de grand chemin! + +Était-ce l'expression ravie des quatre jeunes visages rapprochés en une +béatitude commune, qui prêtait cette intense vertu à une romance de +bouis-bouis et l'égalait aux plus sublimes épanchements de Schumann ou +de Wagner? + +A cause de la marée basse la Durme argentée coulait à rebours, l'Escaut +capricieux refoulait le tribut de son humble affluent. On aurait dit que +le soleil taquin la caressait à rebrousse flots et ces flots me +semblaient faits des larmes, des chaudes et naïves larmes de cette +musique fondante aux ardeurs du midi, mais plus encore attendrie, +lubrifiée, aux yeux extatiques et sans mensonge de ces quatre petits +paysans. + +L'un de ces garçonnets, le plus grand, celui que les autres entouraient +d'un respect mystérieux et magnétique, me parut concentrer la beauté et +la signification de ce pieux moment dominical. Il souriait vaguement, et +un peu pensif, d'un si mutin sourire que je n'aurai plus jamais après +cela le courage de blasphémer la vie et la création. Ce sourire me fait +croire aux anges. Qui remercier pour la prière et le baume que m'a +transmis le simple pli de ces lèvres d'adolescent! + +Il s'était endimanché ce petit paysan, vêtu de noir, en manches de +chemise, le col pris dans un carcan empesé, mais il était si dégagé, si +souple, si gentil dans son costume pascal, son premier costume de petit +homme, sa longue culotte de drap noir qui bridait ses formes +harmonieuses, et son gilet coupé comme celui d'un grand! + +A un moment son visage fin et empli d'intelligence émue se tourna vers +nous, vers moi du moins, comme s'il voulait surprendre aussi sur mon +visage le charme bizarre opéré par cette musique de consolation. + +O mon bien aimé petit, que je ne vis que quelques minutes et que je ne +reverrai jamais plus, n'avais-tu pas plutôt deviné que ces accords me +parvenaient sur la caresse de ton haleine, de ton regard azuré, sur +l'émanation de ta chaude et printanière présence! + +Cher enfant, désormais ma hantise et mon obsession, c'est toi qui +imprégnais cette musique primitive de ton adolescence sur le point de +s'épanouir, de l'équivoque de ton âge, de la mélancolie de l'enfance que +tourmente la puberté, de l'irritation navrante et chatouilleuse de la +sève en travail et c'était aussi en cette musique comme en toi, mon doux +garçonnet, la troublante rêverie, le repos un peu triste de cette +après-midi dominicale, les demi-confidences, les effusions latentes des +premiers jours de mai, au bord de la paisible et voluptueuse rivière +flamande! + +Au bord de la Durme j'ouïs cette ineffable musique, je respirai ce pur +dictame qui avait passé par l'âme ingénue de cet enfant, je le respirai +comme un éphémère parfum des framboises après une pluie d'orage, +quelques minutes seulement--aux bords de la Durme! Que les jours me +dureront ailleurs! Que n'ai-je pu m'endormir pour de bon, bercé par +cette musique, enivré par ce parfum d'enfant vierge, confondu dans sa +nostalgie de baisers et de caresses, m'endormir, moins durement, aux +bords de la Durme! + +J'évoque le mignon garçonnet aux grands yeux d'horizon vespéral, au +front de poète, aux cheveux un peu ébouriffés avec ce pli qu'y font les +doigts câlins de la mère.... + +J'avais le coeur plein de crépuscule et sa vibrante beauté, son ferment +de jeunesse, la diane que battaient ses prunelles, me fit oublier tant +de funèbres couchers de soleil et de poignants couvre-feu sonnés aux +bivacs passionnels! + +Doux enfant, peut-être ta destinée sera-t-elle vulgaire, ta vie affairée +et matérielle, une lutte sordide pour le gain et le lucre, âpre et +rageuse comme la marche que nous venions de fournir avant l'étape de +Hamme, au plein soleil, par des campagnes déboisées! Que deviendras-tu +mon adorable petit brunet? Un rustre superstitieux et madré, un +fétichiste doublé d'un fourbe, un bétail de plus dans la masse des +brutes de la glèbe? Qu'importe. Je t'absous d'avance. Si cela t'arrive, +tu ne seras pas responsable de cette déchéance; un autre aura pris ta +place ou ton coeur, tu joueras le rôle d'un autre. Une heure tu te +surpassas, tu t'érigeas au-dessus de tes semblables. Sois béni, en +attendant, pour cette heure de grâce parfaite, cette heure où tu +réalisas ton mystérieux idéal, où ton essence sublimée m'éblouit l'âme +comme une transfiguration; où tu te révélas sous les espèces de ce qu'il +y a de plus suave et de plus séduisant dans la vie, ou tu auras vécu +pour l'enchantement de mes derniers regards, pour être mon salut dès ce +monde, pour m'administrer la dernière grâce. + +Car, quoi qu'on dise, la vie est longue, trop longue de la vieillesse et +même de la maturité, et peu de minutes valent un souvenir et un regret? +Tu me fis pardonner à tant de méprises et de déceptions et grâce à toi, +je crois, j'espère, j'aime encore. Tu resteras quoi que tu deviennes, le +moment de plénière harmonie que je goûtai avec la nature, aux bords de +la Durme. Que me font celles ou ceux que tu aimeras, ou que tu croiras +aimer; celles qui te trahiront, les initiateurs et les corrupteurs qui +t'apprendront ce que représente l'amour en la plupart des êtres! Tu es +meilleur à présent que tous ceux que tu affectionneras, que tous, +entends-tu! O je te le jure. + +Douleur, douleur, douleur! J'ai bien pleuré ce soir, j'ai pu pleurer +enfin, et endormir, en songeant à la Durme, les douleurs longtemps +endurées. Ma fierté boudeuse a été vaincue par ta conciliante beauté, +mon cher innocent. Tu m'as désarmé par les soupirs de ton âme musicale +qui haletait fraternellement aux grossières ébauches de cette musique de +pauvre. Toute mon amertume s'en est allée au cours de l'eau, fondue sous +la caresse de tes yeux, fondue avec du soleil, toute ma rancoeur est +tombée dans les flots de la Durme et je ne parlerai plus jamais de +trahison et d'infidélité.... Ta douce image a pris la place de la +dernière apparence, du leurre affectif auquel je m'étais laissé prendre. +C'en est fait, je mourrai sans grimace en ayant l'air de sourire à mes +chimères cruelles, car c'est ton charme rédempteur que je me +représenterai en ce moment du départ, au moment de m'endormir.... + +O doux enfant, aux cheveux châtains, aux grands yeux éthérés, aux lèvres +rouges buveuses de mélodies, sans que tu t'en doutes j'ai goûté ton +plus doux baiser, une seconde tu t'es exhalé en moi, tu fus la note +suprême de cette accordéonie.... + +J'arroserai ton souvenir de mes plus intimes larmes, tu parfumeras mon +arrière-vie comme une goutte d'une essence très subtile composée de la +plus vivace floraison des âmes d'enfants, les âmes des petiots un peu +songeurs, espiègles sans malice, friands de musique funambulesque, et +dont la beauté chante et prie, embaume et console les voyageurs +fatigués, les désespoirs, les amours trahies, en une pâmoison du +dimanche ensoleillé, là-bas au bord de la Durme. + + + + +GENTILLIE + +I + + +Le long du littoral, entre Nieuport et Dunkerque, les douaniers donnent +la chasse à Kriel Pintloon dit l'Esprot à cause de sa petite taille et +de son teint mordoré. + +Lorsque chôme son aventureux métier, Kriel, ordinairement terré dans les +dunes, quitte, à l'exemple des lapins, ses garennes sablonneuses, pour +descendre dans les plaines fertiles du Veurne-Ambacht et rançonner les +fermes émaillant la plaine. Il prélève la dîme sur la huche, le saloir, +le poulailler et même à en croire les grigous, sur le magot enfoui dans +les mystérieuses cachettes. + +Les déprédations de Kriel lui ont aliéné les terriens assez portés +cependant pour les irréguliers de sa trempe auxquels ils servent souvent +d'entremetteurs et même de recéleurs. Mais audacieux et bravache, vrai +trompe-la-mort, Kriel se moque bien de leur mauvais gré. Il méprise trop +le rustre sédentaire et servile pour le ménager et s'en faire un allié +et ne se fie depuis de longues années, qu'à son complice à quatre +pattes, son fidèle chien Dapper. + +Jamais il ne s'embrigada, non plus, comme un subalterne, dans le +troupeau de ses pareils, sous les ordres d'un conducteur. + +Le soleil disparaît sous l'horizon. Par couples les douaniers +s'embusquent derrière les haies. + +Attention! Un homme vient à passer dans le sentier voisin; la mine d'un +valet de charrue regagnant le chaume où l'attend sa platée de pommes de +terre. Personne ne songerait à soupçonner ce porte-blaude qui déambule +du pas le plus paisible, mains en poche, sifflant avec nonchalance la +complainte de la dernière kermesse. Et cependant ce pitaud n'est autre +que notre Kriel. Quoi, ce boulot? Kriel, le futé en personne. Pour la +circonstance il est râblé et guêtré de tabac, son bedon n'est qu'un +bidon et sous l'enflure arrondie de sa blouse bleue il charrie une outre +d'alcool flamand.... + +Ou la nuit est sombre et pluvieuse.... Kriel armé d'un court fusil et +Dapper d'un collier à pointes, se glissent comme des ombres dans une +maison isolée. L'homme en ressort portant sur les épaules une charge +attelée comme le sac des fantassins. Il s'avance l'oeil et l'oreille +tendus, en décrivant de bizarres zigzags le long des bois, dans les +chemins creux, au fond des fossés à sec, en évitant avec soin les +éclaircies de la plaine, les côtes dénudées et les métairies dont le +chien de garde signalerait le passant inconnu. Une silhouette suspecte +se dessine au loin. Kriel se couche à plat ventre; Dapper tombe en arrêt +et s'efface de son mieux. On ne voit, on n'entend plus rien. C'était une +fausse alerte. En avant! déjà la frontière est franchie, le +contrebandier traverse la périlleuse zone de la première ligne; encore +une lieue, rien qu'une lieue, et les voilà en sûreté, l'Esprot, son +chien et leur marchandise. + +Après les «bons coups» l'été, musard insouciant, vautré ou couché sur +le dos, au flanc des talus herbeux des canaux ou entre les mamelons des +dunes, il passe des journées entières à s'étirer les membres, tandis +qu'alentour les grillons noirs et jaunes comme lui, râclent leurs +élytres, et que l'humide et vibrant paysage semble se dissoudre par +instants dans le blanc soleil fantôme.... + +Et souvent, en hiver, goguenard et d'humeur sociable, gardant +l'incognito d'un prince, il parcourt le pays, au grand jour, s'éternise +dans les cabarets, au jeu de cartes lampe sec et ses mains ramassent et +rabattent sans trêve les cartes poisseuses. Et si d'aventure, après les +parties, la conversation s'engage sur les exploits attribués à l'Esprot, +loin de perdre contenance et de s'esquiver, le matois, avec une verve +intarissable, enchérit encore sur ces hauts faits, et les partenaires +haletants ne se doutent pas que c'est l'Esprot qui leur fait ses +mémoires. + +--Kriel fraude par terre et par eau. Sur une bouée, à peine plus solide +qu'une allège il transporta jusqu'à Rouen, pour plus de cinq mille +francs de tabac d'Harlebeke et de Roisin! raconte un pêcheur de Coxyde, +attablé avec l'anonyme fraudeur. + +Et comme les autres écarquillent les yeux. + +--Peuh! Kriel accomplit bien autre chose! intervient le vantard. Il a +traversé la mer de Gravesend à Dunkerque pour frauder des couteaux et +des lainages d'Angleterre. + +Kriel ment et se moque de son auditoire, mais il prend plaisir à bâtir +sa propre légende, à entretenir le prestige qu'il inspire. Il n'aurait +garde de rectifier les portraits d'une laideur repoussante qu'on fait de +sa personne. + +--On dit Pintloon fils du diable? + +Et Kriel d'enchérir: «Non, c'est le diable même! Moi, qui vous parle, je +l'ai souvent rencontré dans Adinkerque lorsqu'on le recherchait à +Lombardzyde; on lui tendait des pièges sur l'estran et en même temps on +le signalait en pleine contrée fertile; on le guettait sur mer et il +opérait à la côte.» + +Aussi, les vieux rajeunissent en son honneur les histoires de +flibustiers, de loups-garous et de coureurs de grèves. Depuis l'époque +des chauffeurs, des grille-pieds, des bandes de Jan de Lichte et de +Baekeland, on n'ouït jamais parler d'un scélérat plus subtil et plus +audacieux. + + +II + +Même les amoureux, dans leurs tête-à-tête s'entretiennent du terrible +bandit et les exploits de l'Esprot émeuvent les jeunes filles et les +font se rapprocher peureusement du rusé coquin qui les narre. + +C'est souvent de ce gueux que Sander Bischbosch, surnommé «Cierge de +Neuvaine» par ceux de Lampernisse, tant il est droit et rond, parle à sa +promise Gentillie, une des plus appétissantes filles du village, avec +ses tresses blondes, ses grands yeux d'un bleu sombre, un peu troubles +comme l'océan, l'air sage et même fier. Mais il faut croire que le bon +Sander s'y prend maladroitement, car ses fréquentes allusions à l'Esprot +ne semblent pas alarmer la fillette potelée. + +Chaque soir, au retour de son champ, assis sur Jabikel, son grand +cheval flamand, qui charrie le traînoir chargé tour à tour de la herse +ou de la charrue, il met pied à terre devant la porte de Gentillie et +entre dans la maison sous prétexte de rallumer sa pipe. Et pour faire +apprécier la rudesse de son cuir de bon travailleur, il cueille dans +l'âtre, entre ses doigts calleux, la braise dont il a besoin, et la met, +sans se dépêcher, en contact avec le tabac. Gentillie ne se récrie pas +plus à cet exploit qu'au récit des aventures de Pintloon. Jamais elle ne +tremble pour les durillons du faraud, et la main de son Sander +flamberait comme celle de Mucius Scaevola, avant qu'elle songeât +seulement à lui tendre les pincettes. + +Un gaillard, de l'avis de tout le monde, ce Sander Bischbosch, quoi +qu'il soit un bien petit garçon devant Gentillie. Un qui n'a pas froid +aux yeux! Peut-être le seul paroissien de la paroisse qui ne reculerait +pas à l'apparition de l'Esprot! Au contraire, il attend ce mécréant de +pied ferme, ne cesse-t-il de déclarer à Gentillie, et voudrait bien se +mesurer avec lui! Ah! si on le laissait faire! s'il était gendarme, le +brave Sander! + +Fils unique, Cierge de Neuvaine possède de la terre au soleil, trois +vaches à l'étable, sans parler du fameux Jabikel, le plus grand cheval +du pays, le vrai support, le vrai chandelier qu'il faut à ce Cierge de +Neuvaine. + +A la procession, le ferme gonfalonier plonge dans l'extase les filles du +village, en portant, sans fléchir les hanches la bannière de sainte +Véronique. + +Aussi la mère de Gentillie, femme positive dont la ferme périclite +depuis la mort de son _baes_, Nonkel Verjans, pleure de joie en +inventoriant et en supputant sur les doigts les richesses qui écherront +à sa fillette. La commère passe le temps à tourner et à retourner, en +esprit, la belle robe bleue, de vraie soie, comme pour une reine, et le +voile blanc, aussi long que celui d'une Notre-Gentille-Dame, et les +lourds pendants d'oreilles, descendant jusqu'aux épaules, et toutes les +merveilles dont Sander a promis d'adorner Gentillie dans quelques jours, +aussitôt après la rentrée des moissons. + +Cependant Gentillie garde sa contenance réservée. «Ma fille a toujours +été un peu timide!» dit la mère Verjans. «C'est un agneau de douceur; +vous verrez, Sander, quelle tendre _bazine_ vous aurez là!» En +attendant, Sander voudrait bien la presser contre son gilet. Mais il a +beau revenir à la charge et lui parler constamment de cette canaille de +Pintloon, en donnant de grands coups de poing sur la table et en sacrant +comme un cosaque, lui, le pieux xavérien et l'édifiant congréganiste, +Gentillie ne fait pas un pas pour venir chercher protection dans ses +bras contre le détestable mécréant. Gentillie sursaute à ces explosions, +mais regarde le braillard d'un air singulier, plus dédaigneux +qu'admiratif. + +--_Savez-vous quoi_? dit un jour la vieille Verjans à son futur +gendre, vous avez l'air trop résolu, trop crâne pour que Gentillie prenne +peur à l'idée d'une visite de l'Esprot. Vous lui communiquez votre +vaillance et elle rougirait de paraître si poltronne que ses pareilles +à côté d'un mâle de votre espèce. + +--C'est vrai, la mère! opina le grand garçon. Et il se promit de changer +de tactique. + +Ce soir, à sa visite habituelle, concurrence faite à la salamandre +légendaire, il dégoisa, mais sans jactance: + +--Les récoltes rapporteront de l'or cette année. Je n'aurai pas assez de +mes greniers pour les loger. A condition toutefois que ce misérable.... + +--Voulez-vous que je vous dise une chose, Sander Bischbosch! +l'interrompit cette fois Gentillie. Ce n'est pas pour vous chagriner, +car vous êtes un honnête garçon, mais à votre place je ne descendrais +plus de cheval avant d'arriver à votre ferme du Dyck-Graaf, et je ne +perdrais pas mon temps à faire des contes à une particulière qui ne veut +pas se marier.... + +Le pauvre Cierge de Neuvaine demeure camus, bouche bée, comme s'il +venait d'attraper un coup de soleil. La vieille mère de Gentillie fait +sauter dans le feu la pleine marmitée de pommes de terre qu'elle +n'entendait que secouer. + +--Qu'a-t-elle dit, notre fille! Elle veut rire, Sander, pour sûr? clame +la vieille. + +--Je pense ce que je dis! confirme Gentillie. Croyez-moi, tout est fini +entre Sander et moi. + +Suffoqué, l'amoureux ne trouve pas un mot à articuler, et après quelques +gloussements qui ne sortent pas, et de grands gestes dans le vide, il se +retire, les jambes se dérobant sous lui, ployant pour la première fois +sous le faix, lui, le droit Cierge de Neuvaine! + +La veuve court pour le rappeler, mais Gentillie arrête sa mère par le +bras. + +--Inutile, ma mère! J'en tiens pour Pintloon et ne veut d'autre homme +que celui-là! + +--Ah! vocifère la vieille paysanne, qui voit s'écrouler son rêve de +fortune. Ah! gémit la commère en sautillant de la chambre à la cour et +de la grange à l'étable, tant ses bras et ses jambes lui démangent. Ah! +c'est ce que nous verrons, ma fille! + +Et lorsqu'elle rentre dans la chambre, trouvant Gentillie toujours aussi +sotte, aussi extravagante, voilà qu'elle ne parvient plus à se contenir +et qu'elle se met à la battre à la trépigner, à la traîner par terre, +sans que la grande bestiasse se défende et se révolte, si bien +qu'elle-même doit s'arrêter, exténuée, plus démolie encore que +l'impassible rebelle. Alors, la vieille se met à geindre, à se tâter, +comme si c'était sa fille qui l'avait battue. + +Le lendemain, elle essaie de gagner la têtue par la douceur: + +--Dis, mon enfant, dis-moi, il est venu ici ce réprouvé, il t'a jeté un +sort, raconte-moi tout, veux-tu? + +--Non, répond Gentillie qui n'a plus desserré les dents depuis la +veille, en jetant sur la paysanne son troublant et mystérieux regard +couleur de mer houleuse; non, dit-elle avec une farouche résolution, +Pintloon n'a jamais mis le pied chez nous.... + +--Où l'as-tu vu alors, malheureuse? Parle. + +--Je ne l'ai vu, ni entendu!... Je ne le connais que par tout le mal que +le village raconte. Et pourtant il me semble que je l'ai toujours là, +devant les yeux. Et sa pensée me remplit tout entière.... Et cela +bourdonne dans ma tête comme la si douce musique de l'orgue et j'en +suis toute parfumée, comme si je m'étais couchée dans les foins.... Oui, +plus ils le disent laid, repoussant et sordide, plus je me le représente +aimable, appétissant, plein de ragoût.... + +--Oh! tais-toi, perdue! Oh! tu vois bien qu'il t'a ensorcelée, le +Lucifer! Sainte-Marie, c'est le diable même qui parle par la bouche de +mon innocente enfant! + +Et elle s'arrache des mèches de cheveux gris, et tombe à genoux, et tord +les bras vers le ciel. + +Cependant Gentillie s'entête. Elle paraît sourde, aveugle, insensible à +tout ce qui se passe autour d'elle. Exhortations, menaces, bourrades, +autant de moyens essayés en pure perte. C'est comme si plus rien n'avait +prise sur son être ensorcelé. Elle rappelle à Sander une maugrabine de +la foire, une de ces bohémiennes acoquinées avec l'enfer, qu'un +sacripant de son espèce traversait de longues aiguilles à tricoter, sans +que la mâtine perdît une goutte de sang, ou poussât un gémissement ou +fît seulement la grimace.... + +Il revient pourtant à la charge, le grand Sander. Il n'a garde de passer +son chemin le soir, comme elle le lui a conseillé. Mais elle ne l'écoute +même pas. + +Alors, exaspérée, bazine Verjans ne la ménage plus. Elle congédie ses +filles de basse-cour et impose à Gentillie les corvées, les gros +ouvrages, les labeurs rebutants. + +--Je briserai bien ta mauvaise tête! gronde la fermière aux abois. Tant +pis, si c'est le seul moyen d'en déloger le diable! Tu crèveras ou tu te +remettras avec Cierge de Neuvaine. + +En vain, elle lui a représenté que cette rupture avec Sander entraîne +leur ruine et qu'elles vont devoir quitter la ferme et mendier par les +routes. Cette extrémité n'a rien de redoutable pour Gentillie. + +Foulée comme la dernière des serves, elle peine, laboure, s'exténue +vaillamment, sans une plainte, sans un mot, soutenue par on ne sait +quelle force surhumaine. + +Cependant, la nouvelle de l'inqualifiable toquade de Gentillie +s'ébruite, se propage, et engendre presque autant de scandale et de +rumeur que les déprédations de l'Esprot, quoique la mère Verjans et le +digne Sander aient tout fait pour cacher cette honte. Les veuves trop +mûres et les filles montées en graine qui avaient envié à Gentillie les +récoltes prospères, les vaches laitières, la ferme du Dyck-Graaf, le +grand cheval Jabikel, et surtout le superbe blondin qui porte si +crânement l'étendard de sainte Véronique sans plier les reins, glosent +et cancanent, et brodent à l'envi sur le compte de cette puante et s'en +vont colportant toutes sortes de vilaines et atroces histoires. + +A les en croire, il ne s'agit pas de «simples imaginations» ou d'un +califourchon: l'Esprot en personne vient bel et bien trouver Gentillie +la nuit dans sa soupente. Il prend le chemin des toits comme les matous. +Parbleu, cet exercice n'offre aucun danger aux amoureux de son espèce. +Jef Maalbank affirme l'avoir épié et suivi un soir, comme le gaillard +sortait de chez sa sorcière, et comme ce Jef le suivait de près et +allait l'atteindre, le sacripant prit l'apparence d'un mulot et +s'évanouit dans une rigole. + +Sur les instances de la veuve Verjans, le curé intervient pour rappeler +la malheureuse au devoir et à la raison. La mère demanda même au sage +pasteur de recourir aux exorcismes, mais celui-ci, moins crédule que ses +ouailles, prétend que sur les âmes troublées une bonne parole exerce +plus d'effet que les incantations d'un autre âge. Et pourtant le digne +prêtre échoue aussi dans ses tentatives quoiqu'il ait trouvé, pour +ébranler la monomanie de cette malheureuse, de ces accents évangéliques +qui illuminent et régénèrent les consciences. + +Quant au grand Sandor, il court et rôde dans la campagne, presque aussi +fou que sa triste fiancée; mais aussi agité qu'elle est impassible. Il +ne désespère pas encore de faire revenir Gentillie sur sa détermination. +En cachette, il voit la mère, car il n'ose plus affronter la physionomie +frigide et pleine d'aversion de son ancienne promise. + +Et, en secouant le poing, il a juré de tuer cet exécrable Pintloon. + +Naturellement, la maladie de la jeune Verjans ajoute à la célébrité de +l'insaisissable bandit. Plus que jamais on s'occupe de ses méfaits et de +ses prouesses. Sur les conseils de Cierge de Neuvaine, pour que la +malheureuse n'entende plus parler de ce damné dont la réputation lui a +tourné la tête, à bout de remèdes, la veuve se décide à séquestrer +Gentillie dans sa soupente. Mais de son galetas la recluse surprend tout +ce que les gens de la ferme se chuchotent sur l'Esprot, lorsque l'heure +des repas les rassemble dans la salle d'en bas. Elle pâlit, seules ses +pommettes s'enflamment comme si l'enfer lui soufflait constamment au +visage le feu de ses forges éternelles. + +La captivité de Gentillie dure depuis une semaine, lorsqu'un soir, +l'oreille collée à la trappe, elle entend causer Sander au pied de +l'escalier, avec la _bazine_ Verjans. + +Sander raconte d'un ton réjoui que cette fois on tient Kriel Pintloon, +bloqué dans les dunes non loin de Coxyde: «Pour lui couper toute +retraite les pêcheurs ont brûlé l'allège avec laquelle l'aventureux +gaillard se risquait sur les flots, quand on le serrait de trop près. On +a tiré des coups de fusil. Un soldat de la ligne a été tué dans +l'escarmouche. Après avoir envoyé force mitraille au bandit, les +traqueurs ont suivi une traînée de sang. Mais après une heure d'une +course enragée, ils n'ont ramassé que le chien Dapper. Blessée à mort, +la maudite bête, au lieu de se traîner sur les pas de son maître, +s'était lancée d'un autre côté, afin de dépister les chasseurs. Grâce à +cette ruse, l'Esprot n'est pas encore pincé. Mais la chasse continue et +il faudra bien qu'il se rende, à moins que le diable, son maître, ne +l'ait emporté!» + +--Brave Dapper! murmure Gentillie avec une sorte d'admiration envieuse. +Et la mort du fidèle chien la décide: L'Esprot est seul à présent. + +Ce même soir elle attend que tout le monde soit couché, puis elle +enjambe la fenêtre, tombe sur le fumier, se relève sans s'être fait de +mal et s'engage dans la campagne. + + +III + +Elle marche à l'aventure, tout droit, vers les dunes. Quelque chose +l'avertit qu'elle arrivera encore à temps. Les battements de son coeur +redoublent, elle presse le pas, gravit les sablons: il doit être là. + +Ses suggestions ne l'ont pas trompée. + +Exténué de fatigue, hâve, poudreux, ensanglanté, à demi vautré, dressé +sur ses coudes, le menton dans les poings, sa canardière à portée de la +main, l'Esprot apparaît tout à coup à la jeune fille. + +C'est bien ainsi que Gentillie l'avait rêvé. Brun, crépu, plus basané +qu'un pêcheur de la côte, nerveux comme un lynx, efflanqué comme un chat +de gouttière, des yeux aussi noirs mais aussi inflammables que la poix: +le voilà, ce Kriel Pintloon, ce mauvais bougre! Et Gentillie trouve ce +noiraud, ce sécheron autrement magnifique que le grand Sander. + +En la voyant venir à lui, résolue, foulant le terrain croulier d'un pied +aussi sûr qu'une coureuse de grèves, indifférente aux piqûres des épines +noires et des argousiers, dans la clarté douteuse du matin, Kriel +Pintloon se dresse d'un bond, atteint son fusil, épaule: + +--Holà, que veux-tu? Que viens-tu faire ici? + +--Vivre avec toi! répond-elle avec simplicité, comme si c'était chose +convenue depuis longtemps entre eux. «C'est bien toi Pintloon?» + +--Si c'est moi! Et après? Les cent florins de la prime t'auraient-ils +alléchée, par hasard? Dans ce cas tu as compté sans ton homme, ma +mie.... Allons, haut le pied ou je tire! + +--Je veux vivre avec toi! répète Gentillie sans se laisser intimider. + +--Ah ça, te moquerais-tu de moi? ricana le bourru. Vivre avec Pintloon! +Tu n'est pas dégoûtée, la génisse? Pourquoi pas t'offrir tout de suite +au diable.... Assez de balivernes! Allons, décampe.... + +Pour toute réponse elle continue de marcher vers lui. + +--Par exemple! s'exclame Kriel. En voilà une qui a du toupet! + +Puis, comme elle le rejoint, après l'avoir dévisagée un instant: «Eh +bien!» fait l'irrégulier, d'un air perplexe, en se grattant l'oreille, +lui, le gaillard qui ne s'étonne de rien, «si c'est là ta diablesse +d'envie, et quoique toutes les femmes de la terre ne valent pas le chien +que les salauds m'ont tué; approche, et on verra!... Au fait, tu arrives +peut-être à propos.... Tu sais marcher à ce que je vois.... On me serre +de près; les bonnets à poils se vantent déjà de me tenir! je crève de +faim...» + +Justement elle avait eu le bon esprit de se munir de son souper de +prisonnière et elle lui passe le quignon de pain noir. En le dévorant à +belles dents, il poursuivait sans même la remercier: + +--Ce n'est pas tout. Je vais manquer à mes engagements.... Veux-tu filer +pour Adinkerque?... Demande Zele, dit la Tonne; mande-lui que tu viens +de la part de l'Esprot. Il te remettra soixante kilos de Wervicq, avec +lesquels tu t'arrangeras pour passer de l'autre côté; d'ailleurs, il +t'instruira en conséquence; si j'en réchappe, tu me trouveras chez la +Tonne, à ton retour. Pour ta gouverne, les habits verts ont des fusils +et leurs chiens des crocs. Salut et bonne chance. + +Sans rien dire, Gentillie dévala de la butte. + +Lui se dirigea d'un autre côté. Lesté, redevenu indifférent, sceptique, +il sifflotait une bourrée. + +Six jours se passèrent. Parvenu encore une fois à dépister ses +traqueurs, l'Esprot se trouvait dans l'arrière boutique de la Tonne à +Adinkerque. Gentillie était en retard, mais l'Esprot ne s'inquiétait que +de la provision de tabac. L'aurait-elle volé? se disait le +contrebandier. + +Le septième jour, elle reparut souriante, radieuse, mais blanche comme +une morte. Elle traînait la jambe et ses vêtements de paysanne aisée +s'effilochaient à présent comme ceux d'une bagasse. + +Avant de prendre le temps de la dévisager il l'interpella d'un ton +rogue: «Ah! c'est toi? Là, vrai, ce n'est pas malheureux». Puis, +remarquant sa pâleur et le désordre de son équipement: «Ah! ah! que +dis-tu du métier, ma fine! Pas commodes les gabelous, hein? Heureusement +que la perte n'est pas grande. C'est égal, mauvais début, et si tu m'en +crois, nous arrêterons les frais...» + +--Tu te trompes! Ils ne m'ont rien pris. Voici l'argent.... + +Kriel agrippe et compte rapidement la poignée de numéraire, le coule +dans son gousset, et, un peu radouci, examinant son auxiliaire: + +--Pourtant ils t'ont troué la peau.... Tu as les jupes passées à +l'amidon rouge.... + +--Peuh! leurs chiens m'ont fait des agaceries.... + +--Et tu as pu leur échapper.... + +--Au moyen de ceci.... + +Et elle lui montre un méchant couteau de poche. + +Kriel daigne sourire d'un rire approbateur et même s'informer encore des +bobos faits à la petite: + +--Où es-tu blessée? + +--A la cuisse. Une simple éraflure.... + +--Et cela ne t'empêchera pas de marcher? + +--Oh! que non! + +--A la bonne heure.... En route, alors! + +Et c'est par ce coup d'essai que Gentillie obtint de pouvoir accompagner +l'ombrageux Pintloon. + + +IV + +Elle le suivit toute déguenillée, pieds nus, tremblant la fièvre, +mettant à le servir, à deviner ses intentions un empressement qui ne se +relâchait pas; ambitieuse de lui faire oublier le chien Dapper, qu'il +regrettait et dont il ne parlait jamais, en ses fréquents accès +d'humeur, sans tourner à l'avantage du quadrupède la comparaison entre +celui-ci et Gentillie. + +Elle lui épargnait les risques et les corvées; pour qu'il ne s'exposât +pas, c'était elle qui, en pays découvert, allait puiser de l'eau +potable. Elle gueusait pour lui, d'étape en étape, ou se rendait même en +maraude. + +Lorsqu'elle revenait les mains vides, après avoir essuyé les rebuffades, +les insultes, et même les brutalités des paysans, ou après des démêlés +avec les gardes-côtes et les gabelous que ses attitudes louches et +vagabondes commençaient à intriguer, son amant exaspéré par les +fringales, en proie à une colère blanche, la battait sans pitié. Il la +jetait par terre, la daubait en plein visage. + +Elle ne murmurait pas, ne détournait pas la tête, se laissait défigurer; +mais de grosses larmes coulaient de ses yeux fixés sur lui avec une +tendresse à toute épreuve. Il l'aurait tuée qu'elle eût trouvé cette fin +naturelle et, venant de ses mains bénies, enviable. + +C'était son chien de garde. Pendant que l'Esprot dormait à la belle +étoile ou dans une grange mal fermée, elle faisait sentinelle mieux que +ne l'eût fait Dapper. Elle en était arrivée à oublier son sexe. +D'ailleurs Pintloon ne lui témoignait pas plus d'attention qu'à une +bête. + +Ils vécurent des mois ainsi, souvent séparés par les expéditions. Jamais +elle ne songea à profiter de la bifurcation de leurs routes pour +s'arracher à cette servitude; au contraire, lui absent, elle se rongeait +l'âme, angoissée, haletante après son retour. Il la retrouvait douce, +baissée, aimante, comme il l'avait quittée. Elle accourait et obéissait +au moindre signal; ne se plaignait jamais sous la charge; souvent foulée +et strapassée comme une bête de somme. A part lui, Pintloon finissait +par se féliciter de cette acquisition. + +Il ne lui parlait que rarement ou s'il s'adressait à elle c'était pour +la rabrouer. + +Cependant, une nuit d'hiver, à Dunkerque, comme ils se retrouvaient +après une expédition très lucrative où elle s'était particulièrement +distinguée, et que Pintloon s'était payé le luxe d'un vrai lit dans une +auberge à peu près habitable du port, en entendant sa vigilante +complice claquer des dents et grelotter sur le carreau, il céda à un +mouvement de pitié, et sans aucune idée de paillardise, il l'appela +auprès de lui, sous les draps. + +Respectueuse, un peu craintive, ne pouvant croire à une telle +condescendance, elle hésitait; alors il la somma par un juron. Toujours +grâce à sa belle humeur, il se fit qu'en la sentant près de lui, il +commença par la taquiner, puis s'échauffant, la trouvant plus potelée +qu'il ne le croyait, pour la première fois depuis leur vie commune, il +la traita en femme, prodigalement; et cette nuit, tant fut immense la +félicité de Gentillie qu'elle eût voulu agoniser contre sa poitrine. + +Le lendemain pourtant, il ne lui témoigna pas plus d'égards; elle, par +contre, loin de se montrer exigeante, fut plus prévenante et plus humble +que jamais. Depuis ce rapprochement il la traitait à la fois en +maîtresse et en bête de somme. Les raclées finissaient par des caresses +et, réciproquement, les étreintes amoureuses dégénéraient en effroyables +tueries. + +Mais pour mieux mériter les faveurs du mâle, elle endurait les mauvais +traitements du bourreau. C'était à la fois son souffre-douleur et son +souffre-plaisir. + + * * * * * + +Cependant, à Lampernisse, le grand Sander se représentait les formes +désirables de la fugitive. Souvent il parlait de courtiser une autre +paroissienne. Il n'aurait eu qu'à choisir. Il avait même commencé à +exaucer les souhaits d'une belle soupirante. Mais le grand Jabikel +continuait à s'arrêter à la porte de Gentillie. Alors Sander, mettant +pied à terre, entrait et s'entretenait de l'enfant perdue, avec la veuve +Verjans, et n'avait plus le coeur à de nouvelles poursuites. + + * * * * * + +C'était le troisième été que l'Esprot et Gentillie passaient ensemble. +Un soir que la lune éclairait l'étendue, un de ces soirs trop clairs, +funestes aux travailleurs de l'ombre, Pintloon, amolli par la tiédeur +parfumée et chatouilleuse de l'atmosphère avait traité sa compagne avec +une douceur plus continue que d'habitude. Peut-être son coeur allait-il +enfin se fondre et payer autrement que d'amour matériel le dévouement de +sa compagne? Tout à coup le contrebandier dressa l'oreille et murmura +avec une certaine sollicitude: «Ne bouge plus!... Ils viennent!» + +Gentillie n'eut que le temps de s'étendre sur le dos parmi les +genévriers, comme elle faisait en ces moments d'alerte, tandis que son +homme courait se blottir plus loin. + +Mais on les avait vus! Pantelante, elle entendit des détonations; elle +reconnut la voix brève et corsée du vieux fusil de Kriel, le bruit d'une +planche qu'on déchire; puis d'autres coups de feu plus grêles, mais +nombreux et répétés. Des lueurs blanches déchiraient la nuit bleue. Une +balle siffla non loin de sa cachette, et Gentillie aperçut, dans les +rayons lunaires, Pintloon trébuchant comme un ivrogne et s'appuyant à un +buisson pour recharger son arme. + +--Foutu! murmura-t-il d'une voix rauque, en lui jetant un regard dont +elle devait se rappeler la détresse mêlée de rage, et, vaincu, il +s'abattit dans les hoyats. + +En le voyant tomber, les agresseurs, gendarmes et paysans, qui s'étaient +tenus prudemment à distance, accoururent et l'empoignèrent à la fois. Le +grand Sander, à la tête de quatre à cinq gars de Lampernisse, voulut +l'achever à coups de sabots, comme une bête puante, mais Gentillie se +jeta devant lui, avec un cri atroce, et Cierge de Neuvaine s'arrêta net, +en se voilant la face, tant elle avait l'air d'un spectre. + +A l'aube, on charroya Pintloon, tout blessé qu'il était, par les routes +vicinales dans un de ces tombereaux où les toucheurs alignent les veaux +menés au marché. Il s'agissait de le conduire à la prison de Bruges. On +prit à peine le temps de panser sa blessure; épuisé par l'hémorragie, il +gisait sans connaissance au fond de cette caisse, sur un peu de paille +et, malgré sa faiblesse, quoiqu'il n'eût pu seulement lever la main, les +gendarmes l'avaient ligoté. + +A la nouvelle de sa capture, les ruraux, que son seul nom avait si +longtemps terrorisés, s'ameutaient sur son passage. Aux étapes, les +badauds payaient la goutte aux gendarmes pour pouvoir s'approcher du +brigand. Grimpés sur les roues et l'échelette, ils se penchaient, +riaient à présent de le voir si chétif, si piteux, si misérable, à la +merci du premier venu. Ils s'enhardissaient à le pincer, à lui arracher +un frison de cheveux et ses soubresauts de douleur les mettaient en +joie, et ils se vengeaient par ces privautés de toute la chair de poule +qu'il leur avait donnée. + +A Lampernisse, l'arrestation du pendard déchaîna une véritable kermesse. +Des sarabandes se nouaient autour du tombereau d'infamie. + +--_Wel! Wel!_ C'était donc pour ce vilain moineau que Gentillie avait +éconduit le crâne Sander Bischbosch, dit Cierge de Neuvaine! Et le +rimeur de l'endroit ajouta à la complainte composée sur les exploits du +«Fléau de la Westflandre» un couplet de circonstance, dans lequel on +associait Gentillie à la gloire du bandit: l'Esprote à son Esprot! +Quelle honte! Quel opprobre! + +Seul Sander Bischbosch ne jubilait plus. + +Revenu de sa stupeur à la vue de sa misérable amante faite comme une +brûleuse de moissons, le bon Sander, incapable de rancune, avait voulu +ramener Gentillie à la veuve Verjans, mais les gendarmes s'étaient +interposés en exhibant un mandat d'arrestation lancé aussi contre elle; +complice de son détestable amant. + +--Oh! folle, folle Gentillie, comment en était-elle arrivée là? +Instrument d'un homicide et d'un voleur, elle, la promise du riche +Sander Bischbosch qui se réjouissait de la doter de plus de bijoux et +d'atours que n'en possèdent les madones les mieux achalandées de la côte +des Flandres. + +Gentillie, les mains attachées sur le dos, marchait derrière la +charrette, entre les gendarmes. Elle se renfermait dans un mutisme +d'idiote, et, habituée aux coups, elle ne sentait même pas la crosse du +soldat qui lui labourait de temps en temps les épaules. Elle ne +tressaillait qu'en entendant le patient se plaindre et demander «à +boire!» + +Quand la sinistre cavalcade traversa Lampernisse, Sander Bischbosch alla +se réfugier chez la vieille mère de Gentillie et ne se montra pas, comme +si c'était à lui de rougir et d'avoir honte. + +Et les honnêtes gens blâmèrent le pauvre garçon de s'être rendu en un +tel moment chez la mère d'une voleuse. + + +V + +Ce Sandor fut encore plus déraisonnable en avançant à la veuve Verjans, +complètement ruinée à présent, un peu du bel argent destiné à Gentillie, +pour payer l'avocat de cette indigne espèce. Le défenseur plaida +l'inconscience de sa cliente et réussit à la faire acquitter après trois +mois de détention préventive. + +Un matin, les gens de Lampernisse la virent rentrer au village, jaune, +maigre, les yeux cernés et creux. Et, à l'inexprimable scandale de toute +la paroisse, elle portait sur les bras un petit diablotin crépu, noir +comme un pruneau, aussi remuant qu'elle semblait énervée. La digne +progéniture de Pintloon, rien que ça! Absorbée dans la contemplation de +son petit, elle ne parut même pas remarquer le hourvari que causait ce +retour. + +Elle ne témoigna aucune joie de son élargissement, mais accompagna +machinalement sa mère. Peut-être eût-elle préféré partager le sort de +son homme, condamné aux travaux forcés pour le meurtre du lignard? + +Les caresses de la vieille Verjans, qui sautait de joie, malgré ses +rhumatismes, dans la cour du Palais, après l'acquittement, avaient +laissé Gentillie aussi indifférente que les corrections d'autrefois. + +Volontairement elle se confine avec son bébé dans cette soupente d'où +elle s'évada, une nuit néfaste. Ne la rencontrant jamais et les sachant +sans ressources, les bonnes gens prétendent qu'elle vague la nuit et +continue le métier de son abominable amant. Et la réprobation frappe peu +à peu la veuve aussi bien que la fille. + +Malgré les criailleries et les indignations, Cierge de Neuvaine, le +riche fermier du Dyck-Graaf, continue de s'occuper de ces pauvres gens. +Encore si ce n'était que par charité; mais, croirait-on que, ensorcelé à +son tour, il veuille encore du bien à cette fille-mère! Et, ce qu'il y a +de plus inconcevable, c'est que la pécore continue de le rebuter. + +Impatienté par sa froideur, le bonasse Sander se risque à lui dire: + +--Ah! Gentillie, tu mériterais bien qu'on brisât cette mauvaise tête +pour le mal que tu t'es fait à toi-même et à ceux qui t'aimaient! + +--C'est vrai! répond Gentillie. Mais si Dieu le voulait ainsi? + +Profitant de cette douceur encourageante, le digne Sander continue: + +--Eh bien, si tu te repentais et essayais de redevenir brave et +raisonnable, tout pourrait encore s'arranger. Oui, nous partirions, nous +irions vivre ailleurs, loin des mauvaises âmes.... Gentillie, reviens à +toi, n'auras-tu pas une bonne parole?... + +Mais elle, de hausser les épaules, de courir à son enfant, et +d'embrasser ce fils de Pintloon avec une exaltation qui ne laisse plus +aucun espoir au jeune fermier. Mordu de jalousie, il n'a pu retenir une +exclamation de dégoût: + +--C'est à ce vilain Esprot que vont ces caresses! + +Malheureux Cierge de Neuvaine! Il est temps qu'il sorte. Elle lui +arracherait les yeux! + +Quelques mois après, la vieille mourut de chagrin. Il fallut vendre la +bicoque, le lopin de terre et les instruments de labour. Les dettes +payées, il ne resta plus à Gentillie que quelques écus. + +Sans avoir rien communiqué de ses intentions, elle quitta furtivement le +pays, comme elle y était rentrée, le poupon sur les bras, ne daignant +pas même se retourner pour voir une dernière fois le chaume sous lequel +elle avait dormi tant de nuits heureuses et où sa mère venait de fermer +les yeux pour de bon. + +Elle s'en alla demeurer à la ville aux environs de la prison où était +enfermé Kriel Pintloon. + +Elle n'apercevait que les hautes fenêtres étroites comme des meurtrières +et obstruées d'épais barreaux, trouant de leurs lignes noires la +maussade muraille de briques sales. + +Lorsqu'elle s'éternisait sur le trottoir, le nez levé, essayant de +flairer derrière laquelle de ces fenêtres se morfondait son maître, les +sentinelles, dont elle contrariait la promenade de long en large, la +repoussaient brutalement et répondaient par des charges à ses +informations suppliantes. + +Pourtant une recrue, plus compatissante que les autres soldats du poste, +apprit à la pauvresse que Pintloon avait été transféré de la prison +cellulaire dans une maison de force au coeur du pays, d'où il ne +sortirait probablement que vêtu de bois de sapin et les pieds en avant. + +Sa résignation imprévue à cette nouvelle ne fut pas la chose la moins +déconcertante de la vie de l'Esprote. + +Peut-être n'y croyait-elle pas? + +Quelle que fût son impression, elle continua de vaguer aux environs de +la première prison de Pintloon sans songer un instant à émigrer à sa +suite. + +Son bâtard grandissait et, pour le nourrir et l'élever, ses derniers +écus mangés, elle chercha du travail. + +A présent elle s'employait à rendre des services aux soldats du poste, +aux geôliers, aux commis. Elle faisait les commissions, fourbissait les +armes, astiquait les buffleteries ou rangeait le ménage des guichetiers +célibataires. + +Elle finit par faire partie du grand édifice morose et désolé. + +Elle éprouvait une sorte de tendresse respectueuse pour les gendarmes +qui avaient blessé et capturé son homme. Sentiment de grossière +admiration pour la force armée et victorieuse. Les jours de fête, +lorsqu'elle voyait les pandores en grande tenue, luisants, bien peignés, +la peau rose, moustaches cirées, le colback irréprochablement brossé, le +baudrier blanchi à la craie, elle les dévorait des yeux, fière d'avoir +collaboré à ce gala. On aurait dit qu'elle essayait de se concilier ces +soldats tout-puissants en faveur de son fils, à l'exemple des pauvres +dévots qui s'approvisionnent d'indulgences pour les jours de tentation. + +Mais lorsqu'elle les voyait certains soirs, au retour des expéditions, +poudreux et couverts de sueur, l'air implacable, sabre au clair, +cavalcadant aux côtés des paniers à salade, et que leurs hautes +silhouettes s'engouffraient, deux par deux, sous le portail béant et +noir, et que les battues de leurs chevaux résonnaient dans le préau +derrière les murailles, elle gagnait peur, appelait le polisson qui +jouait dans la rue, fermait sa porte à double tour et pressait le gamin +contre elle avec une sollicitude et des angoisses de poule qui tremble +pour son poussin. + +D'autres fois aussi lorsque, se prenant de dispute avec le fils de +Gentillie, les méchants voyous, pour le réduire _à quia_, lui +jettent à la face ce sobriquet déshonorant: Fils d'assassin! +Fils de voleur! Fils de l'Esprot!» la bougresse fonce comme une lionne +sur la bande agressive, dégage, en distribuant force taloches dans le tas, +le gamin écrasé par le nombre, et ne rentre que lorsqu'elle les a mis en +fuite à coups de pierre. + + +VI + +Des années se passent encore. Le fils de Pintloon devient un grand +garçon, bien découplé, de figure éveillée, mais de mine réfractaire +comme celle de son auteur. + +Choyé, gâté par sa mère, il a contracté des habitudes de paresse et de +débauche, boudant les métiers réguliers et rêvant bamboches et +escapades. + +Les soucis et les tracas de la mère redoublent. + +Et chez l'Esprote se produit ce sentiment bizarre: plus le garçon prend +la taille, les habitudes du corps et la physionomie du condamné, plus +Gentillie se désintéresse du souvenir de son terrible amant. + +Son amour maternel se double d'une tendresse plus exaspérée, moins +quiète. Insensiblement Gentillie confond le jeune gars rôdeur de +carrefours et batteur de pavé, le voyou précoce et impudent avec le +hardi malfaiteur d'autrefois. + +Maintenant, lorsque devant elle on fait allusion au prisonnier, la rude +travailleuse regarde son interlocuteur d'un air hébété comme si elle ne +savait pas ce qu'il veut dire et elle continue sa besogne. + +Une pièce administrative tombe chez elle, par la poste, et l'avertit +officiellement du décès du contrebandier. Pas plus de larmes qu'à la +mort de sa mère. Elle regarde son sacripant de fils, à l'air rogue et +effronté, comme pour dire que ce trépas lui est égal à présent. + +Dans sa maladive faiblesse pour le gamin, elle ne sait quoi inventer +pour le retenir auprès d'elle. + +Elle n'a rien à lui refuser, elle se prive, se saigne pour lui, elle +travaille nuit et jour, nettoie, «fait des quartiers», ravaude, repasse; +tout cela pour qu'il puisse aller boire, fumer dans les bouis-bouis et +jouer au bouchon avec les bonneteurs et les jolis efflanqués de sa +trempe. Elle le veut aussi propret, bien coiffé et bien chaussé. + +Elle entretient leur petit ménage comme un nid d'amoureux; et toute +vieille, fourbue, ratatinée, courbatue, sa belle fleur de santé et de +femme flétrie par les privations, les brutales aventures et les +quotidiennes dégelées, elle redevient coquette, soigne sa mise, se +nippe, s'attife, comme s'il s'agissait, pour elle, d'épouser le gros +Cierge de Neuvaine. + +Et tous ces frais de coquetterie, et toutes ces attentions séduisantes, +pour le jeune Esprot. Ah! n'est-ce pas ainsi qu'elle se représentait +Pintloon, le contrebandier, durant ses veilles mal conseillères à +Lampernisse, dans les ténèbres de sa mansarde! + +Lassé par ces chatteries, et ces caresses, et ces baisers importuns, le +jeune drôle ne se gêne pas pour la repousser durement; et comme elle +insiste, peu à peu lui aussi prend l'habitude de la battre. + +La première fois que le vaurien s'oublia à ce point, la pauvre femme se +mit à rire: à présent la ressemblance avec le passé devient complète! +L'autre Pintloon n'avait-il pas commencé ainsi! + +Le gamin prit goût à l'exercice. Rentrait-il ivre, après une perte au +jeu, il passait son déboire et sa colère sur le dos de la pauvre femme. +Et la résignation presque extatique de ce misérable corps, renversé et +immobile, la prière de ces yeux, l'imploration sans rancune et même sans +impatience de cette bouche qu'il achevait d'édenter, ne faisaient que le +mettre hors de ses gonds. + +Cependant le jeune coq tirait sur ses seize ans. Il s'amusait à des jeux +plus agréables. Le poil lui venait aux lèvres. Et les polissonneries +entre mauvais capons, manquant de ragoût, il commençait à pincer les +petites gaupes du quartier. + +Un samedi, Gentillie rentrait exténuée d'un terrible nettoyage dans une +maison de la rue passante sur laquelle débouchait leur impasse. Oubliant +les ampoules saignantes à ses pieds, et ses bras ouverts par les +corrodantes lessives à l'eau de javelle, heureuse de rapporter un peu +plus d'argent à son _fiston_ et maître, elle surprit le gaillard, vautré +sur son propre lit, avec une petite souillon du voisinage. + +Alors, emportée par la colère, aiguillonnée par une monstrueuse +jalousie, son instinct maternel s'étant perverti, et devenant une +véritable appétence d'amoureuse, elle se jeta entre eux, au grand +ébahissement des polissons. + +Précoce comme il l'était, le jeune Pintloon n'eut pas de peine à +comprendre cette anomalie. La fureur de la pauvre femme était si +risible, sa triste mine si falote, que ce devint un divertissement pour +le jeune drôle de provoquer des scènes de jalousie entre les tortillons +des ruelles environnantes et la pitoyable Gentillie. + +Les guenuches rigolaient aussi comme des petites folles, et se prêtaient +volontiers aux inventions scabreuses de leur galant. + +Une fois les cyniques questionnaires attachèrent la vieille au pied du +lit, et débraillés et dépoitraillés, se livrèrent, sous ses yeux, aux +ébats les plus lestes. + +La maniaque poussait des petits aboiements plaintifs de jeune chien à +l'attache; et les méchants gamins pouffaient tellement que leurs déduits +devenaient un simple simulacre. + +Ingénieux, de jour en jour ils raffinèrent leurs persécutions. + +Mais un soir qu'ils l'avaient taquinée plus que de coutume, le gars +revenant d'une partie de garouage, trouva la folle toute pelotonnée, +comme une boule. Il la secoua avec sa douceur habituelle: «Hé! la +vieille rosse!» + +Elle ne bougeait plus; elle enfonçait sa tête grise dans un paquet de +guenilles; frusques roussies par le contrebandier ou défroques usées et +tachées par l'enfant. + +Ces hardes étaient trempées de larmes, attiédies de baisers; et +Gentillie avait fini par y noyer tout doucement son dernier souffle. + + + + +COMMUNION NOSTALGIQUE + +(TRANSPOSITION D'UN AIR CONNU) + + Oui, s'est bien là le procédé inconscient + qui caractérise mes propres + écrits: l'amour de ce que l'on fait, + cette intensité de sentiment qui frissonne + sous des phrases en apparence + banales, cette nature de peintre + flamand qui fait que tout ce que notre + plume touche, prend l'aspect et la + couleur d'un tableau.... + + Henri Conscience _à l'auteur de + sa biographie 21 juillet 1881_. + + +S'il n'existe point de mal comparable à la nostalgie, qu'on se +représente ce supplice: endurer l'exil dans son propre pays. Cette +peine, que ne connaîtront jamais les inconscients bâtards et les +papillons cosmopolites, ronge et dévore, comme une consomption morale, +beaucoup d'altières et nobles âmes, seuls enfants légitimes de la +patrie. + +Le poète Barthélemy Welaan fut un de ces patients. Qui n'a connu ce +Flamand endurci et militant dont la tête majestueuse et inquiétante +tenait à la fois du mufle léonin et de la hure du sanglier? En ses +derniers jours, lorsque personne de son entourage ne se doutait encore +de la fin prochaine de ce lutteur, il nous confessa ou plutôt il nous +permit de deviner, à travers sa superbe enveloppe physique, le mal +incurable qui devait arrêter les battements de son coeur. Son état +critique transpira dans une circonstance solennelle que j'essaierai de +rapporter avec une piété digne de cette grande mémoire. + +Nous étions quatre à cinq artistes, réunis chez lui par les hasards de +la rencontre, qui discutions, rompions des lances, entassions force +paradoxes, déraisonnions avec prodigieusement d'esprit. + +Le vieux Welaan, indulgent, l'oeil vif, la main caressant sa longue +barbiche de patriarche, prenait plaisir à ces passes d'armes, lorsque +l'un de nous, assez épris d'exotisme, commit l'imprudence de jeter, en +l'accolant à une épithète dédaigneuse, le nom d'Henri Conscience parmi +notre carnage de réputations usurpées. + +Tudieu! il eût fallu voir se redresser notre hôte. C'en était fait de +l'étourdi dénigreur, tant d'indignation ardait dans les prunelles grises +du poète! Mais son poing ne tomba que sur la table. Il y eut un +tintinabulement de verres à bière, et les dernières syllabes d'une de +ces formidables malédictions thioises mugirent comme un tonnerre +lointain. Un simple éclair de chaleur: la foudre n'éclata pas. Le large +front irrité de Welaan reprit sa gravité sereine et un peu mélancolique +des horizons septentrionaux. Puis, presque repentant de cette velléité +de violence, se rendant compte des égards qu'il devait à l'inexpérience +de son juvénile interlocuteur, il l'interpella sur un ton de triste +reproche où perçait comme de la compassion: + +--Henri Conscience! Ne blasphémez pas ce nom, jeune homme! Vous ignorez +l'oeuvre de ce génie, de ce bon génie de _notre_ Flandre. + +Notre intrépide, mais un peu téméraire ami, ne se tint point pour +battu: + +--Pardon, mon cher maître. J'ai lu des traductions de ce grand homme. +Minces! ses romans! Troubadours et pleurnichards. Beaucoup de bleu et de +vert quelconques; pas l'ombre de coloris local. Ni terroir, ni racines. +Ses paysages: des boîtes de Nurenberg; ses personnages: d'impersonnels +fantoches taillés dans le même buis et au même couteau par les +pensionnaires des Centrales; ses amoureux: de radieux béats de +keepsakes. + +--Ah! les traductions! Voilà les conséquences de la traduction! +interrompit Welaan. Tenez, voulez-vous avoir une idée de l'oeuvre de +Conscience, de l'_esprit_ de l'oeuvre? + +Ce disant, il alla vers sa bibliothèque et en retira une plaquette aussi +usée, aussi jaunie que le paroissien d'une dévote indigente. + +_Rikke-Tikke-Tak_! Voici qui convient. Quelques pages suffiront pour ma +démonstration. Je ne verserai pas dans l'erreur--pour rester poli--que +je reproche aux traducteurs français de Conscience, en traduisant phrase +par phrase et mot par mot la médullaire prose flamande. Non, je +transposerai cette nouvelle à votre intention; je vous la raconterai +telle que je la sens, je vous la ferai lire entre les lignes à l'aide +d'équivalents français.... L'épreuve vous convient-elle? + +Tous, sans en excepter le blasphémateur, nous protestâmes de notre +curiosité et, à la façon d'un prédicateur s'inspirant d'un texte +évangélique, Welaan consulta les premières pages du livre et commença, +lentement, presque en psalmodiant: + +--Dans un site quiet et amorti de Campine, entre deux villages que le +conteur appelle Desschel et Ralleghem, se dresse une ferme qui ne dirait +rien au passant non initié. Sous son revêtement de plantes grimpantes, +la façade percée de deux fenêtres glauques offre la physionomie d'une +aïeule qui sommeille, cligne des yeux, dodeline du chef derrière les +dentelles de ses coiffes. La porte-charretière s'ouvre sur l'étable où +des vaches luisantes ruminent, dans un clair obscur mordoré; les poules +picorent les restes de la pâtée du chien de garde; une perchée de +pigeons couronne le toit de glui et, dans l'air vif, le purin s'évapore +comme une cassolette. + +Le bonnet d'une fille de ferme paraît au-dessus de la haie et bat des +ailes comme un grand papillon blanc. La voix rude d'un gars se mêle au +cahot d'un attelage qui roule vers la ferme, toujours prêt à s'enliser +dans le sable. Êtres et choses font relativement peu de bruit, ne se +mouvent que lentement, comme à regret, et la nuit réduit facilement +cette activité dérisoire, à un silence absolu.... + +Immense, la plaine investit la borde solitaire: + +C'est d'abord un courtil planté de pommiers avares, puis des pacages +bourbeux où s'épanche un avorton de ruisseau escorté de quelques aulnes; +alors seulement commencent les garigues, les sablons tachés de genêts +d'or, les nappes de bruyères vineuses, le tout trempé dans une +atmosphère toujours humide, dans des vapeurs d'opale qui se dégradent à +l'infini. + +Aux premières années du règne de Napoléon le Grand, de fort grand matin, +il y avait toujours dans la chambre principale de la ferme une +intéressante jeune fille aux yeux presque trop grands et trop noirs pour +un visage si allongé. + +Assise dolente, devant son rouet, elle chantonnait un refrain dont le +rhythme fougueux et les paroles martiales contrastaient étrangement avec +la voix chétive de la fileuse: + + _Ric-tic Attaque_ + _Ric-tic Atout_! + _Hauts les bras_! + _Chauds les fers_! + _Francs les coups_! + _Ric-tic! Atout_!... + +Régulièrement, en descendant à son tour, la fermière gourmandait sa +servante, une enfant abandonnée, une orpheline, et non contente +d'exploiter son malheur, de l'outrer comme une bête de somme, la mégère +s'oubliait jusqu'à la molester. + +Il advint que le chien aveugle fut trouvé mort de vieillesse un matin +dans sa niche. Du coup, l'avare bazine imputa cette crevaison à la +négligence de la pauvre Lena et pour châtier la prétendue coupable, elle +imagina de lui faire remplir l'office de la brute: + +--Ah! fainéante bourrique! Tu as laissé mourir de faim le pauvre Spits! +Eh bien, pour t'apprendre, c'est toi qui le remplaceras et au lieu de +t'endormir sur ton rouet, tes pattes feront tourner le moulin à battre +le beurre! + +Pour la première fois, la passive Lena regimbe. C'est trop d'ignominie à +la fin! Devant cette résistance imprévue, la fermière écume de colère, +s'élance sur la rebelle, la renverse, la roue de coups. La victime se +laisse traîner sur la dalle, inerte, trop faible pour se défendre mais +trop fière aussi pour se plaindre, et prête à mourir plutôt que de +consentir à cette abjection. + +--Allons, au moulin, la chienne! Tu y passeras.... Dussé-je t'y pousser +à coups de fouet. + +Mais soudain un troisième personnage se précipite dans la pièce et +dégage la victime en empoignant vigoureusement la fermière par le bras. + +C'est Jan, le jeune baes, le fils unique de la veuve Daelmans: un solide +blondin de dix-sept ans, tête ronde, physionomie à la fois douce et +volontaire, des yeux bleus pleins de foi, des narines où palpite +l'espérance, des lèvres débordant de charité; la chair musclée, les +membres épais et solides; toute sa personne attachante dans sa +gaucherie même et dans sa saine frustesse. + +Il était en train d'atteler son cheval à la charrue et le bruit de cette +tuerie l'a rejoint dans la cour. + +--N'avez-vous pas honte, ma mère! dit-il en s'empressant de relever +Lena. Écoutez bien, je suis las de ces horreurs et c'est la dernière +fois que je vous menace: si jamais vous levez encore la main sur cette +pauvresse, je vous abandonne; oui, je le jure.... + +Il va s'engager par un terrible serment, mais Lena lui met la main sur +les lèvres: «Merci, Jan, fait-elle, c'est fini à présent!» + +Et, sans ajouter une plainte, elle se rend à l'étable, détache la +génisse, et la mène, le long du fossé, vers le pâturage. + +A l'endroit où la bruyère inculte rejoint les prairies marécageuses, se +trouve un renflement de terrain planté d'un hêtre. Lena s'assied au pied +de l'arbre, lâche la longe de la bête, et machinalement, ses lèvres +rythment le refrain bizarre: + + _Hauts les coeurs_! + _Chauds les fers_! + _Francs les coups_! + +Les heures de la matinée s'écoulent sans qu'elle s'en inquiète. Elle +oublierait de manger si Jan, son protecteur, ne lui apportait quelques +aliments. + +Depuis longtemps ils se voient tous les jours ainsi, en tête à tête, +assis côte à côte sur ce tertre, échangeant de naïves confidences. + +Le jeune paysan la trouvant encore toute bouleversée des avanies du +matin, prend ses mains dans les siennes et s'efforce de la consoler: «Oh +non, Lena.... Tu ne souffriras plus. Ma mère m'a promis de ne plus te +toucher.... Moi, je travaillerai un jour pour toi.... Mon affection +rachètera les torts des miens.... Patiente donc, pour l'amour de moi.... +Sache bien que si tu te laissais mourir on me coucherait bientôt, à côté +de toi, au cimetière.... Ah! j'aurais tant de choses à te dire, mais je +ne sais par quoi commencer. Je ne comprends rien moi-même à ce que je +ressens. Mon coeur bat si vite!... Comme si j'étouffais.... Tiens, ce +matin encore, en te voyant échevelée et toute meurtrie, j'aurais voulu +avoir mille bouches pour te faire une robe de mes baisers, une robe +balsamique qui aurait transformé les mauvais traitements de ma mère en +autant de suaves caresses!... Et même maintenant je voudrais +t'envelopper tout entière comme l'air tiède qui tremble autour de +nous.... Oh! ne t'effraie pas.... Il m'en faut moins pour être heureux: +Presser de temps en temps tes mains, te frôler au passage, entendre +seulement ta voix, te regarder et rester seul sans rien dire, sans +bouger, auprès de toi.... + +--Et moi, cher Jan, j'endurerais toutes les haines de la terre à +condition de garder ta seule affection.... Crois-moi, ce n'est pas +seulement la scène de ce matin qui me rend triste aujourd'hui.... Les +champs semblent pleurer sur moi, et me parlent de séparation.... + +Quelques heures plus tard, un colonel de l'armée française chevauchait +botte à botte avec son aide de camp à travers les landes de Desschel, +lorsque tout à coup il arrêta son cheval en donnant des signes de la +plus violente émotion. Au milieu du silence vespéral, une voix de femme +s'élevait doucement et dans ce que chantait cette paysanne, le colonel +venait de reconnaître un refrain que lui-même entonnait autrefois, en +manoeuvrant le soufflet, en battant l'enclume, en étampant allègrement +les fers des roussins, car ce soldat de fortune avait exercé jadis à +Westmalle le métier de maréchal ferrant. + +En ces temps lointains, la présence d'une gentille fillette, suivant +avec une filiale admiration les nobles et plastiques travaux du +forgeron, et répétant, après lui, le refrain martial, achevait de lui +donner du coeur à l'ouvrage. Mais le ferme travailleur perdit sa femme, +et de chagrin se mit à boire, négligea son métier lucratif, mécontenta +la clientèle, si bien que la forge périclita et qu'un jour les gens de +justice mirent dehors le pauvre rafalé et son enfant. Il se vendit à un +recruteur et rejoignit l'armée du premier consul, après avoir remis, +avec l'argent de la prime, sa petite fille à des voisins. + +Plusieurs années s'écoulèrent. Déjà gradé, l'épaulette à la manche et la +croix des braves sur la poitrine, Karel Van Milghem revint au pays pour +reprendre son cher dépôt, mais ses voisins avaient quitté Westmalle, et +personne ne savait ce qu'ils étaient devenus, eux et la fillette confiée +à leurs soins. + +Longtemps l'infortuné père parcourut les Pays-Bas, s'informa de sa +Monique dans les bourgades les plus reculées, interrogea les passants, +visita vainement les orphelinats et les asiles. Toujours leurré, +toujours déçu, sans se laisser décourager, il reprenait ses recherches à +chaque trêve que lui accordait l'infatigable conquérant, son maître. +Pour endormir sa préoccupation bourrelante, il se battait comme un lion, +se complaisait dans les dangers et les entreprises les plus surhumaines, +et, par une amère ironie du destin, plus son désespoir augmentait et +plus la vie lui devenait à charge, plus il rencontrait de prospérités et +d'honneurs. + +Vous aurez deviné que le colonel Van Milghem reconnaît sa chère enfant +dans le souffre-douleur de la bazine Daelmans. Naturellement, il emmène +sur le champ sa fille à Paris et pour Jan Daelmans, Lena est aussi bien +que morte. + +C'était une intrigue jusque-là fort banale et fort anodine; très peu de +chose, en somme, que cette idylle de Jan et de Lena.... + +--_La Fille du Régiment_, en néerlandais!... risqua l'incorrigible +plaisant. + +Barthélemy Welaan ne l'entendit pas ou du moins fit semblant de ne pas +l'entendre, en homme certain d'avoir le dernier mot. + +--Une liaison d'enfants, rien de plus, aurait-on pu croire--continua le +conteur. Quelque coeur que vous accordiez à un paysan, encore n'est-ce +là qu'un coeur de rustaud, enveloppé d'une membrane trop rude pour que +des peines aussi subtiles que le mal d'amour accèdent à ce viscère! Le +rural florissant a perdu son amie, la belle affaire! Il se consolera +bientôt en lutinant une autre femelle. Ce gros soupirant a fait son +devoir; admettons même qu'il ait montré plus d'humanité et de chevalerie +que ses pareils, mais pour cette raison même, nous n'en attendons pas +davantage. Et je trouve très naturel qu'en fumant et labourant sa terre, +en s'évertuant du matin au soir, le jeune homme oublie cette amourette +et que le passé idyllique pâlisse devant les soucis du présent et du +lendemain; en un mot qu'à l'âge d'homme, las de son platonisme, la sève +se montrant plus exigeante, notre robuste camarade, plus copieux, plus +monté en ton, s'apparie honnêtement, sans répugnance et sans phrases, à +une ronde pataude de sa paroisse, diligente et sanguine comme lui.... + +Que vous connaissez mal, alors, nos paysans de Campine! Il en alla tout +autrement de Jan Daelmans et son cas n'est pas exceptionnel dans ce pays +d'imaginatifs. + +Oui, depuis le départ de Lena, la chanson du joyeux ferrant de Wesmalle +hanta le jeune baes de la ferme Daelmans. Et, pour lui, ce chant ne fut +pas le refrain sans conséquence que le roulier sifflote machinalement en +entrechoquant ses sabots et auquel il n'attache pas plus de +signification qu'à la fleur cueillie au bord de l'accotement et dont il +mâchonne la tige par désoeuvrement et qu'il rejette avec la même +indifférence dans l'ornière. Jan Daelmans fut complètement possédé par +cet air. + +Comme autrefois Lena, il se lève avant les autres pour se trouver seul +dans la grande chambre. Il s'éternise devant le rouet et l'escabeau +abandonnés par la pâle fileuse. Peut-être attend-il que le rouet s'anime +aux notes du refrain coutumier? + +Mais on marche au-dessus de sa tête dans la soupente. Avant que sa mère +le surprenne, il s'empare d'une houlette et s'esquive rapidement. Il +va,--toujours comme l'absente,--le long de l'aunaie, au bord de la douve +où s'abreuvait la génisse, il atteint le monticule où Lena s'asseyait, +où il la rejoignait en cachette au milieu du jour, il se laisse choir à +plat ventre sous le hêtre, et, redressé sur ses coudes, il embrasse +longuement des yeux la morne varenne, jusqu'à ce qu'il batte des +paupières, et qu'il revoie la _désirée_ à travers le brouillard +d'impérieuses larmes. Le susurrement des insectes, le friselis des +feuilles lui chante le refrain fatidique. Alors, il s'enfonce le visage +dans l'herbe, et se bouche les oreilles auxquelles la torturante mélodie +bourdonne comme une guêpe maligne, mais il a beau faire, ses sanglots +mêmes rythment l'air fatal, et sa poitrine s'abaisse et se soulève +convulsivement à ces notes martelées. + +La crise nerveuse passée, il se relève, fait un effort pour s'éloigner, +mais ses pieds restent comme attachés à cette place. Il enfonce alors la +houlette dans le sol, croise les bras sur le manche, repose le menton +sur les poings et demeure ainsi, immobile, en arrêt, les yeux +interrogeant la grand'route sur laquelle il vit décroître la chaise de +poste emportant Lena. + +La nuit le trouverait planté à la même place si une jeune paysanne, sa +soeur, dépêchée par leur mère, ne venait le surprendre. La gamine s'est +approchée de façon à ne pas être aperçue; sournoisement elle se glisse +derrière lui, elle lui frappe l'épaule le plus rudement qu'elle peut. Il +sursaute et ne répond que par la plainte sourde d'un malade touché à +l'endroit endolori. + +Alors, avec la cruelle joie d'une cadette autorisée à faire la leçon au +grand frère, elle lui rabâche les doléances qu'elle entend proférer +chaque jour par leur mère: + +--Jan! Jan! Sois donc raisonnable.... Elle est vraiment jolie la vie que +tu mènes. Penses-tu que notre pain cuise pendant que tu comptes les +nuages qui passent! Depuis trois mois te voilà presque aussi fou que +l'était cette paresseuse pièce qui partit avec ce soldat, son soi-disant +père.... Ah! tu copies fidèlement ses lubies, à cette sorcière!... +Comment tout cela va-t-il finir? Fi, Jan, à ta place je serais honteux! +Notre mère garde le lit et c'est à peine si tu songes à elle. Veux-tu +donc conduire la ferme à sa ruine, nous mettre tous trois sur la paille, +et toi, finir à Gheel? + +Sans écouter cette litanie, docile, il marche devant elle, pour regagner +le logis, toujours plongé dans ses divagations, toujours taciturne.... + +--Hélas, cette blanche sorcière aux yeux noirs s'est vengée de nous sur +le jeune _baes_, gémit la maisonnée. + +--Ah! que n'ai-je tué la malfaisante pecque! glapit la fermière. + +Ils recourent au curé du village pour rappeler le malade à la raison. + +A son tour le pasteur surprend le gars sur la butte du hêtre et lui +reproche son apathie inquiétante. Comme Jan ne s'émeut pas plus de ce +prêche que des giries de la famille, le pasteur s'impatiente et lui +montrant le hêtre: + +--Mais, malheureux garçon, tu veux donc que ta mère accomplisse sa +menace et que, pour te guérir, elle abatte cet arbre de malheur! + +Le jeune homme n'a fait qu'un bond, et secouant rudement le bras du +prêtre: + +--Abattre cet arbre! Que venez-vous de dire? Ah! que personne ne s'avise +d'y toucher, car aussi vrai qu'il y a un bon Dieu, la même cognée +assommerait le hêtre et le bûcheron! + +Mais se repentant de cet accès de révolte, une réaction subite +l'agenouillant aux pieds de son pasteur, il se débonde, se soulage comme +un pénitent au confessionnal: + +--Après le départ de Lena, je voulus l'oublier, oh! bien sincèrement. +Hélas! la plainte du soc retournant la dure me répétait son nom. Dans la +grange mes fléaux cadençaient le désolant refrain de la fileuse. Le +ramage des oiseaux s'ingéniait à imiter sa voix.... + +Et comme le prêtre l'engage à quitter ces lieux hantés par le souvenir +de la fille pâle, à partir pour Malines, à faire une retraite au +séminaire. + +--Jamais! s'exclame Jan, jamais je ne me résignerais à cet exil.... Vous +souvenez-vous de mon voyage dans les pays wallons, de cette absence de +huit jours à laquelle me condamnaient les intérêts de la ferme? Ah! vous +ne saurez jamais la torture que j'endurais! + +Libre de retourner au pays, chez nous, je marchais tout un jour et +encore une pleine nuit, sans prendre de repos. O! le trop ineffable +moment où l'odeur des brûlis me surprit, apportée par la brise matinale! +Je dus m'arrêter, ma respiration s'embarrassait, je chancelai éperdu, +enivré, oui, littéralement saoul. Et plus je humais l'incomparable +arome, plus ma poitrine se gonflait, plus mes oreilles bourdonnaient, +plus je me sentais défaillir. M'étant engagé dans le premier bois de +sapins, ce fut une autre béatitude. Je tombai à genoux comme à l'église, +je remerciai Dieu à haute voix--j'ai dû crier comme un fou--de m'avoir +accordé cette grâce sans pareille: retrouver mon beau pays. Et le rouge +soleil levant parut s'avancer vers moi pour me communier!... +Croirez-vous qu'en découvrant la première touffe de bruyère je sois +tombé dessus comme un affamé, et que l'ayant cueillie, avide, safre, je +l'aie portée à mes lèvres. Que dis-je? je l'ai mangée avec délices, +uniquement afin de rapprocher davantage de mon coeur et de mêler à mon +sang la plante tant adorée!... Et, arrivé ici, ne pensez pas que je me +sois rendu directement à la ferme.... Je courus d'abord reconnaître ce +hêtre et ces buissons de genévriers.... Je leur parlai, je les +étreignis, je les arrosai de mes larmes, comme si j'avais eu affaire à +des chrétiens comme nous.... Ah! tout cela à cause d'_elle_.... Et c'est +alors que vous me proposez de m'exiler pour six ans!... Non, mon père; +jamais, jamais, jamais!» + +A ce passage, Barthélemy Welaan s'arrêta et passa la main devant ses +larges orbites comme pour en éloigner une mouche importune; mais +oserait-il me garantir, le rude homme, que du même geste il ne cueillit +pas une larme perlant à la pointe de ses cils hirsutes, comme tremble +une goutte de rosée à la barbe des seigles? D'ailleurs, pourquoi nous en +défendre; nous suffoquions tous et, plus encore que les autres, le blond +mondain, celui que nous surnommions Fortunio. Appuyé contre la paroi, le +visage caché dans ses mains, il se détournait de nous pour sangloter à +son aise. Cette page amoureusement patriale exaspérait, intensifiait +toutes les poignantes tendresses, les facultés aimantes contenues en nos +âmes et remuait en nous des fibres que nous ne nous connaissions plus. + +Le narrateur se remit le premier, et alors, presque radieux de notre +émotion, radieux à la façon des vagues ensoleillées, il poursuivit, mais +en consultant de moins en moins le texte original, improvisant, +décrivant de mémoire, avec une exaltation augurale: + +--Entretemps, la riche Monique, entièrement au bonheur d'avoir retrouvé +son père, recouvrait, à Paris, les forces et la santé. Entreprise par +des maîtres habiles, la jeune vachère s'était dégrossie. Bientôt elle +put assister aux bals et aux réceptions. Sa robuste beauté flamande, +alliée à une grâce et à un charme naïfs, en firent une des reines de la +cour impériale. Jan Daelmans lui-même aurait à peine reconnu dans cette +grande brune, rieuse, mutine, presque provocante, épanouie comme une +rose thé, sa liliale et dolente amie d'enfance. + +Mais, brusquement, la métamorphose s'arrêta et, par gradations +insensibles, ce regain de santé, cette exubérance s'amortirent, cette +turbulence, cette joie de vivre se calmèrent, et, dès le second hiver, +son ancien penchant à la rêverie reparut, penchant discret, petits airs +penchés que l'_Ossian_ de Macpherson allait mettre à la mode et qui +paraient Lena d'un nouveau montant. + +Aux accords de la musique de bal, emportée dans le tourbillon de la +danse, elle demeurait subitement distraite, perdait la mesure, +s'arrêtait sur place. Au milieu d'un entretien aimable et frivole elle +oubliait de répondre à son interlocuteur, le regardait sans le voir avec +une étrange obstination, et, interpellée, rendue au sentiment du salon +où elle se trouvait et des cavaliers qui lui faisaient leur cour, elle +semblait se réveiller, sortir d'un rêve, choir de quelque ciel. +Elle-même était la première à rire de ses évagations. Mais elle cachait +la nature de ces «absences». Peut-être ne se rendait-elle pas compte des +influences qui l'arrachaient à son milieu et à son nouvel entourage. Ces +retours en arrière furent très vagues, très inoffensifs en commençant: + +En pleine assemblée mondaine surgissait le grand hêtre ombreux, isolé +dans les sablons. Ce n'étaient plus les pas cadencés des danseurs et les +soupirs des archets qui faisaient frémir et vibrer le cristal des +girandoles, ce n'était plus des vétérans en uniformes chamarrés qui se +confondaient en révérences devant d'éblouissantes maréchales: la brise +passait dans la lande, éparpillant la poudre d'or des genêts, et les +bruyères frissonnaient, frileuses et parfumées. + +Monique, ou plutôt Lena, revoyait-elle le hêtre et le mamelon, hantés +comme ils l'étaient depuis son départ, par la figure pitoyable d'un +jeune rustre qui tendait vers elle ses mains terreuses et la conjurait +de ses prunelles humides? Mais plus d'une fois, au moment où un glorieux +muscadin en habit bleu barbeau à boutons d'or, cravaté de dentelles, +venait l'engager cérémonieusement à la danse, la fière demoiselle +s'emparait de ces mains formalistes avec une avidité fiévreuse, les +pressait énergiquement dans les siennes, dévisageait avec une +persistance étrange le cavalier très interloqué; puis, déçue, sans +s'excuser de sa méprise, le repoussait brusquement et se hâtait de +quitter la fête. + +De passagères et anodines qu'elles étaient, ces visions devinrent de +plus en plus fréquentes et redoublèrent d'intensité. Sous cette +obsession, Monique prit en horreur la vie brillante où elle s'était +jetée avec une sorte de frénésie, bouda les cercles aristocratiques, +s'abstint de paraître à l'Opéra et à la Comédie-Française, et rechercha, +comme en son enfance, la solitude et le recueillement. A présent, elle +demeurait de longues heures dans le coin le plus sombre de ses +appartements où, assise à la fenêtre, ses yeux suivaient le vol des +nuages chassés vers le Nord. Et ses lèvres, s'entr'ouvrant sous l'action +d'une occulte puissance, murmuraient le refrain rythmique de la blanche +fileuse d'autrefois. + +Peu à peu sa carnation d'opulente rose thé se fondit, s'effaça pour +faire place à la pâleur liliale et diaphane; ses yeux parurent de +nouveau trop grands et trop noirs pour son blanc et mince visage. + +Le général Van Wilghem, qui n'avait que combattu mollement les +dispositions bizarres de son enfant gâtée, finit par reconnaître la +gravité du mal, et sur l'avis des médecins, songea à marier sa fille +avec son aide de camp, vaillant et loyal garçon qu'il chérissait à +l'égal d'un fils et qui portait depuis longtemps à la fantasque +héritière un amour aussi ardent et aussi inépuisable que sa bravoure. + +Consultée, la jeune fille déclara à son père qu'elle n'éprouverait +jamais pour ce soldat d'élite qu'une affection toute fraternelle. +D'ailleurs, elle prétendait ne ressentir aucun malaise; elle ne +convenait pas de la peine sourde et implacable que révélaient ses pâles +couleurs. + +Enfin, un jour que son père éploré était parvenu à l'émouvoir, à force +de supplications, elle lui avoua, avec la pudeur d'une vierge qui trahit +son secret d'amour, son désir impérieux, inéluctable, de revoir la +Campine. + +Le voyage, décidé sur le champ, ajourné malheureusement par les +événements politiques, finit par s'accomplir. Il était grand temps: +l'état de la malade empirait à vue d'oeil. + +Les frontières flamandes sont franchies: ils atteignent Anvers, une +berline les conduit à leur nouvelle demeure, un de ces nobles et +superbes hôtels de la place de Meir déserté par un patricien proscrit +sous la Terreur. Au moment où la voiture s'engage dans l'allée cochère +du palais, Monique jette un grand cri. Le général l'interroge avec +anxiété: + +--Oh! ce n'est rien, mon père.... Mes yeux ont rencontré ceux d'un +mendiant, posté contre une borne, et telle était l'expression obstinée +de ses regards, qu'ils me traversaient le coeur; si j'ai crié, c'est que +ce pauvre ressemblait à Jan Daelmans.... Mais ce n'est pas lui, j'en +suis certaine à présent.... + +La faiblesse et la fatigue de Monique empêchent les voyageurs de +poursuivre leur voyage jusqu'en Campine. La moindre aggravation du mal +la tuerait. + +Le père, assis auprès de la malade, épie, l'âme ulcérée, les ravages de +la consomption sur cet idéal visage. + +Obstinément, la jeune fille ne sort de ses longues prostrations que pour +fredonner d'une voix très douce, presque éteinte, le fatidique couplet +du maréchal ferrant. Même pendant son sommeil, les syllabes mortelles +persécutent ses lèvres. + +--Toujours cette chanson! Elle alimente ta tristesse, chère enfant; tu +m'aimes donc bien peu que tu persistes à te faire du mal.... Ah! si tu +voulais!... + +Et, de nouveau, son père la conjure d'épouser l'aide de camp. + +--Non, je vivrai libre... je ne veux appartenir à personne.... +Laisse-moi rester comme je suis ou plutôt redevenir ce que j'étais, mon +père! + +Il insiste. Lorsqu'ils habiteront Desschel, dans leur natale Campine, +quelle jouissance pour elle, de parcourir la contrée élue, en compagnie +d'un époux digne de son rang et de ses perfections... de visiter à deux +le hêtre favori, les genévriers bizarres, tous ces objets qu'elle ne +cesse d'évoquer et qu'elle pourra palper de ses mains ferventes! + +--Oh! oui, père, que ce serait un grand bonheur! Mais le compagnon que +tu me recommandes n'est pas un fils de notre Campine!... Comprendrait-il +la chanson suggestive du grillon? L'ombre et les murmures des sapins +ont-ils présidé aux ébats de son enfance? L'infini de la plaine et son +incommensurable horizon ne sembleraient-ils pas monotones à ce nomade et +capricieux enfant des monts, avide de déplacements et d'aventures.... + +Elle s'interrompt. + +Elle a changé de couleur, son teint s'est subitement avivé, un sourire +extatique s'épand sur ses lèvres frémissantes. Elle joint les mains, +lève les yeux au ciel. Elle semble un de ces anges de marbre, immobiles +sur les tombes; elle est blanche, elle est belle, mais sa beauté fait +mal. + +Quelle musique plonge la malade dans ce ravissement? + +Le général prête l'oreille à son tour. + +Et de la rue, sous les fenêtres, monte très distinctement jusqu'à eux le +refrain hallucinant, modulé avec un accent de mélancolie et de tendresse +indéfinissables par une voix d'homme jeune, un peu rauque, un peu +étranglée. + +Quoi, toujours cette chanson maudite! Une nouvelle dose de l'implacable +poison qui lui reprend sa fille! Puis, n'est-ce pas de l'humble origine +du général Van Wilghem que se moque l'impudent refrain! + +Furieux, le vétéran sonne ses laquais et leur ordonne de lui amener, de +gré ou de force, le maraud qui les nargue et les persécute de son +abominable complainte. + +Le pauvre hère que la valetaille empoigne et traîne non sans le rudoyer +devant le maître, n'est autre que le mendiant loqueteux que la malade +entrevit par la portière de la voiture. + +En reconnaissant, non sans peine, dans cette apparition lamentable, +l'ancien protecteur de sa petite Monique, la colère du général tombe +brusquement; il recule consterné, presque honteux de son humeur: + +--Vous, Jan Daelmans! Vous, dans cet état!... Vous, réduit à ce +point!... Ah! c'est mal de ne pas avoir songé à vos amis! Que ne nous +informiez-vous de votre dénuement? N'êtes-vous pas notre créancier pour +la vie? + +Et, s'approchant d'un meuble, il fouille dans les tiroirs: on entend +bruire des pièces d'or. + +De l'or à Jan Daelmans! De l'or à ce féru d'amour? Vous n'y songez pas, +général! Il désirait simplement vous confesser le secret de sa vie, et +dire ensuite, avant de partir pour de bon, un suprême adieu à son amie +d'enfance: + +Ah! général, ces insultantes largesses le chassent plus brutalement que +ne pourraient le faire vos estafiers! Et Jan se traîne, le coeur brisé, +vers la porte. + +Mais cette crispante épreuve a vaincu les dernières hésitations de +Monique. Impossible de se contraindre plus longtemps! Mue par une force +surnaturelle, elle se précipite pour couper la retraite au paysan et +s'affaisse devant lui en s'écriant: «Reste! Reste!..» avec un accent qui +révèle au jeune homme une passion au moins aussi ardente que celle qu'il +lui porte. + +Cette minute ineffable le paie largement de son long purgatoire. + +Le père a compris, et, pantois, sourcilleux, ne sait encore à quoi se +résoudre. + +Alors, entraînant son Jan, elle tombe, avec lui, aux pieds du vieux +soldat, et elle le conjure avec des paroles et des accents qui +réduiraient en fleuves de larmes les montagnes de granit: + +--O père, pardon!... Retenez-le ou j'expire! C'était ce Jan, lui seul, +toujours lui, que je voyais et que je regrettais, et que je voulais.... +C'est son absence qui me tuait.... Il est mon frère, mon doux +protecteur, mon bien-aimé! O Dieu, il s'en irait une seconde fois, je ne +l'aurais retrouvé que pour le perdre à jamais! N'est-ce pas que vous ne +voulez pas qu'il parte, mon père?... Voyez, Jan me sauve, Jan me rend la +vie; donnez-le moi... donnez-le moi!... + +Et, se relevant, sans attendre la réponse du père, Lena se précipite +éperdue dans les bras du paysan. Le coeur sous les haillons, le coeur +sous les dentelles, battent l'un contre l'autre. Des regards, comme +jamais n'en échangèrent les plus violents possédés d'amour, se disent +l'accablant infini de leur mutuel désir. + +En les voyant accolés, haletants, oppressés, si amoureux qu'ils en +râlent, si jeunes, si beaux, si émaciés, si pâles, tristes pénitents +d'amour, épuisés par le plus cruel des jeûnes, le général sent fléchir +son orgueil et sa volonté. Pauvres êtres! Ils sont tellement à bout de +forces que s'il disait non, en ce moment, ils expireraient dans les bras +l'un de l'autre. + +C'en est fait. Deux larmes lentes et lourdes comme le givre qui +s'égoutte des branches chenues, au premier rayon printanier, tombent +lentement sur sa moustache de grognard, et, tout autre consentement lui +restant dans la gorge, il ouvre des bras paternels à Jan Daelmans. + +Après quelques minutes de poignant silence, Barthélemy reprit avec plus +d'onction encore: + +L'histoire de Jan Daelmans et de Monique Van Wilghem, cette idylle +passionnée symbolise pour moi, les amours du Flamand et de la Flandre. + +Un jour la Flandre candide s'enfuit au bras d'un tuteur puissant qui +l'étourdit dans les fêtes, la grise de luxe, la leurre d'une apparente +félicité, et rêve de l'unir au Welche. D'abord, l'appétissante et +plantureuse héritière prend goût à ces distractions, à ces passe-temps +frivoles, à ces déduits superficiels. Heureuse et fière de ces hommages, +de ces adulations, de ce changement survenu dans son existence +jusqu'alors laborieuse et guerrière, traversée de périls, pleine de +luttes et d'héroïsme, la fille préférée de la Germanie semble renier son +origine et son passé. Mais un jour, la chanson des terribles ferrants +de Gand et de Bruges, des virils communiers, des _Klauwaerts_, grands +tombeurs de Welches, lui remonte aux lèvres: + + _Hauts les bras_! + _Chauds les fers_! + _Francs les coups_! + +Elle se réveille. La nostalgie lui étreint le coeur: elle se consume en +regrets et en désirs. Elle halète après son simple et rude compagnon +d'enfance; il lui tarde de se régénérer dans ses viriles étreintes, de +n'appartenir qu'à lui. + +De son côté, l'ami féal rappelle aussi, de toute la force de ses +farouches tendresses, l'inconstante et désirable créature. + +En vain, pour le guérir de cet amour inextinguible, des conseillers +timorés et de sang rassis ont-ils voulu le consacrer au service du +Seigneur et l'arracher aux félicités profanes. + +--Oublie ton ingrate Flandre, lui ont suggéré ces conseillers, tourne +tes regards vers Rome. N'aie plus de Patrie en dehors de l'Église. +Applique-toi cette parole évangélique: «Ma Patrie n'est pas de ce +monde!» + +Mais, efforts stériles! Paris n'agit pas avec plus d'influence sur la +Flandre que Rome n'a d'action sur le Flamand. On a beau parler une +langue étrangère autour d'elle, la parer d'ornements hybrides, +l'affubler d'une toilette d'emprunt, tenter de la défigurer peu à peu, +exiger d'elle le mépris de son ancienne condition, à certaines heures, +de plus en plus fréquentes, la Flandre se rappelle ses travaux, ses +victoires, et va jusqu'à regretter son long martyre. + +Entretemps, furieux de n'avoir pu l'attacher immuablement à Rome, les +conseillers du Flamand l'expulseront de son bien, le voueront au +vagabondage et à la mendicité. Et seuls les pauvres gens, les braves +coeurs du peuple, les humbles femmes prendront pitié du gueux flamand +qui se consume d'amour pour sa Flandre! + +Jusqu'au jour où elle te sera rendue, ta brune Patrie, ô mon féal +garçon, mon blond Germain aux yeux bleus! Jusqu'au jour promis où, à ta +vue, la Flandre aussi exposée que toi aux séductions et aux convoitises +de l'étranger, la Flandre qui rompit les chaînes fleuries de la France +comme tu tins en échec la Rome pontificale, jettera ce cri rédempteur: +O Dieu! rends-le moi, lui seul peut me sauver! + +Puisse le Ciel écouter alors cette prière et vous réunir pour jamais, ô +Frère, ô Patrie! + +Le vieux Welaan prononça ces derniers mots avec une exaltation +prophétique. Chacun de nous dit _amen_, à cette patriale invocation. + +Et, comme à Jan Daelmans, il me sembla que le soleil natal--mais un +soleil couchant--venait de me communier.... + + + + +CROIX PROCESSIONNAIRES + + +Nous roulions péniblement dans les ornières de la route sablonneuse et +apercevions depuis longtemps les écrasants corps de logis du +Pénitencier, lorsque mon compagnon me désigna du bout de son fouet +quelques croix de bois noir groupées au milieu de la bruyère. + +--Le cimetière des colons! proféra-t-il. Et il ajouta en souriant: «Il y +a douze croix. Il n'y en a jamais eu, il n'y en aura jamais une de +plus.... C'est beau l'administration. + +Puis redevenant grave et raccourcissant les guides: Là seulement le +vagabond dort son premier bon sommeil. Les abeilles lui chantent leurs +douces berceuses et la nature drape de violet--couleur adoptée pour le +deuil des rois--la tombe du plus infime des mendiants! + +Combien de dépouilles gueuses engraissent ce sol inculte: carcasses +ravagées de routiers endurcis ou savoureuses pulpes de novices!... Pas +plus que le couperet ne nombre les têtes des guillotinés, ces douze +croix ne comptent les tertres qu'elles foulent en passant.... A chaque +décès le fossoyeur déracine la croix du plus ancien des douze derniers +morts, et en surmonte la nouvelle tombe anonyme.... + +Mieux que moi vous savez combien le paysan de cette contrée incline au +merveilleux. Aussi les mouvements de ces croix dans la plaine ont-ils +frappé son imagination. Il prétend que l'humeur nomade et réfractaire +des bougres enfouis s'est communiquée, par une vertu diabolique, au +signe rédempteur qui devait protéger leur guenille corporelle. C'est de +leur propre gré que ces croix s'ébranleraient une à une pour rôder à +travers la campagne. Croix errantes, croix en peine! Elles arpentent la +lande fée comme les batteurs d'estrade et les hors la loi tournaient +dans le préau, ou viraient attelés à la meule du moulin. Le paysan leur +a donné ce nom suggestif: Croix Processionnaires. + +Moi-même en les apercevant aux heures ambiguës, complices des mirages et +des hallucinations, je les confondis bien souvent avec une compagnie de +corbeaux repus, frileusement serrés l'un contre l'autre. + +Cette comparaison me hanta surtout il y a trois ans, pendant une +épidémie de typhus qui faillit dépeupler tout le camp des bagaudes. Dans +l'infirmerie, encore plus sinistre que les autres quartiers du Dépôt, +pour cette raison que les horreurs du lazaret s'y greffent sur celles de +la prison, toute la truandaille, tant les vieillards que les jeunes +garçons, expiraient par totales chambrées. + +Là-bas, dans les sablons, les macabres défricheurs ne faisaient que +fouir et tasser la terre, que planter et déplanter les arbrisseaux de la +croix. Mais ils avaient beau s'évertuer, le fléau chômait encore moins +et leur envoyait tombereau sur tombereau d'engrais humain. Aussi mes +douze corbeaux noirs n'avaient-ils jamais été à pareille curée! + +Le carnage fut même tel qu'afin de ne pas alarmer les honnêtes +villageois d'alentour le directeur du Dépôt ordonna de ne plus procéder +que la nuit à ces inhumations en masse. + +Mais en dépit de la prévoyance administrative, les bergers noctambules, +isolés dans la plaine, assistèrent à des apparitions terrifiantes: + +Les Croix Processionnaires si lentes et si graves se mirent, une nuit, à +courir comme des éperdues. Elles allaient tellement vite qu'elles +prenaient à peine le temps d'imposer leurs mains noires sur les fosses +fraîchement remuées. Elles trébuchaient contre les tertres, battaient +des bras, tombaient pour rebondir aussitôt. Et leurs sournois +porte-cierges, les feux follets, au lieu de les calmer et de les +rallier, s'amusaient de leurs gambades et de leurs culbutes, +exaspéraient leur panique en les enlaçant dans de livides spirales +d'éclairs. + +Aujourd'hui encore, lorsqu'on mentionne ce prodige, à la veillée, les +fileuses récitent un pater et un ave pour les âmes du Purgatoire et les +gars les plus résolus tirent de fiévreuses bouffées de leurs longues +pipes de Hollande. + +Cependant depuis que la _mortalité est redevenue normale_, comme disent +les rapports officiels, les croix ont repris leur allure mesurée, elles +se remettent à marcher lentement, résignées.... + +--Oui, murmurai-je à mon tour, en embrassant d'un regard presque +nostalgique la plaine violette et le buisson des Croix Processionnaires; +oui, rappelez-vous les vers du Dante: _Tacendo e lagrimendo al passo che +fanno le letane in questo mondo!_ + + + + +LE MOULIN-HORLOGE + + Et le Verbe s'est fait Chair + + +Je sais un moulin broyant aux infâmes le pain de l'expiation. + +Point d'ailes qui batifolent au vent salubre et frisquet des espaces. +Rien du moulin à toit pointu comme un capuchon, par-dessus lequel les +belles filles jettent leur blanc bonnet,--du moulin campé sur la butte +ou la digue, regardant croître les moissons et la marée;--ni du moulin +romantique, du moulin à eau des ballades, trempant ses palettes dans les +cascades folles et s'éclaboussant avec un grondement de tonnerre bon +enfant;--du moulin montagnard qui réduit gaves et ruisseaux en écume +plus blanche que la farine. Jamais de bergamasques mitrons n'en +prennent allègrement le chemin, un sac sur l'épaule; jamais de pimpantes +meunières, affligées d'un meunier jaloux, n'y coquettent avec les +chasse-mulets égrillards.... Non, c'est le pire moulin de Sans-Souci, +car de quoi pourraient bien se soucier les patentés et inamovibles +canapsas? + +Je sais une horloge palpitante et convulsive, une horloge en peine comme +une âme, marquant l'heure, exclusive et spéciale, à des trappistes +involontaires qui firent un emploi subversif de leur temps et de leurs +bras. + +Mouvement de l'horloge, mouvement du moulin se confondent, battant le +même tic-tac. C'est de la farine qui s'écoule dans ce sablier fatidique. +Horloge et moulin ne font qu'un. + +Il y a cinq ans, je vis ce moulin-horloge, et depuis, ne parviens pas à +l'oublier, et depuis, mon pain pétri de farine peu suspecte a contracté +une indélébile amertume de larmes et de sueur; et depuis, toutes mes +heures sonnent au cadran des irréguliers, et comme une épave, je flotte +à la dérive.... + +Je sais un moulin sinistre que desservent d'incompatibles moulants +maillotés de gris terreux et de fauve comme des bêtes puantes. + +N'osant les détranger, la société les étrange. Ils sont jeunes, copieux, +pleins de vie, mais tarés pour le reste de leurs jours. Il n'est +anabaptiste assez efficace qui leur confère une nouvelle virginité +légale. Il n'existe eau lustrale assez lénitive, eau régale assez +corrosive pour laver leurs stigmates. Et telle, la contagion de leurs +turpitudes que leurs rédempteurs deviennent leurs complices! + +Manutention unique! Meuniers contre nature, ne moulant de blé que celui +de leur propre pain! + +Depuis ma naissance, j'appréciai bien des appareils, découvris nombre +d'engins funèbres, d'ustensiles et d'outils plus condamnables et plus +meurtriers que des armes avérées, souvent je parcourus des ateliers +ressemblant à des arsenaux ou à des champs de torture, mais nulle part +rien ne me troubla comme ce moulin-horloge, dont la grouillante épure me +délabre.... + +Mon guide préjugeait-il mon impression? Il usa de précautions oratoires, +recourut à d'extrêmes ménagements avant de me conduire devant cette +suprême scène d'ilotisme. Le digne homme m'y prépara, comme à la +nouvelle d'une catastrophe. Il paraît que tous ceux qui affrontèrent la +même géhenne en sortirent blêmes et défaits. Dans ces conditions +qu'adviendrait-il de moi? + +Conformément à l'itinéraire, on monte d'abord dans les combles. Le +grenier ne contient, outre la provision de céréales, qu'une manière +d'auge, en forme d'entonnoir, de la contenance d'un setier, et dont la +pointe s'engage, à travers le plancher, dans le corps de la machine +fonctionnant en-dessous. Les meules invisibles mettent le plancher en +trépidation. Il est temps de remplir la trémie lorsque cesse le +ronflement souterrain. Aussi, en attendant que la mesure se soit +écoulée, deux servants apathiques, affalés sur des sacs, sommeillent ou +baguenaudent. Et si le brusque silence du moteur, cessant de leur +chanter sa berceuse, ne les arrache pas à leur indolence, un coup frappé +contre le plafond ou un juron caverneux, venant d'en bas, les rappelle +en sursaut à leur office périodique. + +C'était la trémie banale et anodine de tous les moulins, et les deux +faitards chargés de l'alimenter ne risquaient guère de succomber à la +tâche. + +A notre entrée, empressés, mais maussades, ils s'étaient mis debout et +en position militaire, par respect. + +Je fis la moue, ébauchai un imperceptible mouvement d'épaules voulant +dire: «Peuh! le terrible moulin et les pitoyables meuniers, en vérité!» + +Mon inquisitorial conducteur surprit ma pensée, et avec ce séreux et +frigide sourire professionnel des gardes-malades et des geôliers: + +--Doucement, cher Monsieur, n'augurez pas trop favorablement de ce +préliminaire. Comme j'ai eu l'honneur de vous en avertir, le moteur de +ce moulin est extrêmement particulier, je dirai même excessivement +particulier.... Puissiez-vous vous familiariser aussi promptement avec +les autres organes de l'appareil, avec la cause qu'avec l'effet. Notez +bien que vos répulsions probables seront toutes physiques, toutes +nerveuses.... Lorsque nous sortirons du laboratoire, pour peu que vous +réfléchissiez au motif de cette révolte sensorielle, vous conviendrez +que c'est surtout l'apparat, la mise en scène, et peut-être le +symbolisme de ce travail qui rebutent et crispent vos fibres +affectives.... En y regardant de plus près, il n'y a pas là de quoi +fouetter un chat ou plaindre un malandrin! Mirage! simple mirage, je +vous assure! Illusion d'optique sentimentale! Mais nos contemporains +envisagent le réel à travers une lentille grossissante, se montent le +coup, nourrissent de si subtiles délicatesses, préjugés si morbides, et, +appréhendant d'occultes actions dans les conjonctures les plus +naturelles, deviennent plus irritables, plus chatouilleux qu'un écorché! + +Pendant ce nouveau préambule, mon introducteur soulevait une trappe et +nous descendions un escalier en colimaçon. Arrivés au bas, il s'arrêta +encore, la main posée sur le loquet, comme pour m'accorder une dernière +minute de grâce. + +Puis il poussa brusquement la porte et la battit après m'avoir fait +passer devant lui, pour me couper la retraite. + +Nous nous trouvions dans une vaste pièce carrée, relativement basse, +qu'éclairait fallacieusement un rang de quatre fenêtres offusquées par +de poudreuses toiles d'araignées,--mais il y flottait encore plus de +brumes que de ténèbres. D'abord j'avais écarquillé les yeux sans rien +voir. Je perçus le courant d'air d'un mouvement giratoire, des ailes ou +des volants passaient en me frôlant de leur haleine, j'entendis rauquer +et corner une sorte de locomobile, sans suspecter le moins du monde que +cette rumeur haletante, rythmique pouvait provenir d'une batterie de +poitrines humaines. Puis, autour de l'arbre de couche, emboîté dans le +corps du moulin, masqué par un travail de charpenterie, je distinguai +une énorme roue horizontale, une lourde roue sans jantes et à dix rais. +A mesure que cette masse tournait, de compacte elle devint grouillante +et articulée; j'y démêlai des tronçons humains et vivants; tantôt un +torse, tantôt une cuisse, maintenant une paire de mollets, aussitôt +après des poings convulsés, et encore un profil, un galbe, l'attache +d'un col athlétique, la rondeur d'un menton, le méplat d'une tempe, et +souvent rien que le rictus d'une bouche, la grenade rouge des lèvres, +l'émail d'une mâchoire, la flamme d'une prunelle. Un instant encore et +ces ébauches se précisèrent, les silhouettes prirent corps, les membres +épars se réunirent et me représentèrent une trentaine de garçons +robustes, de fière encolure, actionnant, trois à chaque rais, la roue +immense et pesante. Penchés en avant, empoignant les rais comme des bras +de levier et de treuil, pesant de toute leur énergie sur le manche, ils +poussaient, marchaient au pas, balançaient les hanches, la croupe levée, +de l'allure moutonnière et passive d'une bête de somme. Ils rôdaient, +rôdaient, sempiternellement, sans proférer une parole, mais non sans +renâcler comme ces rosses aveugles qui manoeuvrent des chevaux de bois +et pour qui le carrousel forain représente le vestibule de la fourrière +et de l'enclos d'équarrissage. + +Uniformément vêtus de vestes courtes, découvrant la saillie et la +rondeur du râble, leurs têtes glabres et rases coiffées d'un bonnet +rond, ils viraient, pour virer encore et toujours. + +Leurs cheveux soyeux ou crépus, ces cheveux d'adolescents, orgueil de +leurs mères imprévoyantes, tombèrent pitoyablement sous les ciseaux +affectés, en cette colonie, à la tonte des ouailles. Et, aussitôt, à les +voir bretaudés et poupards, on se demande quelles Dalilas de grands +chemins livrèrent ces Samsons à la rancune de notre bourgeoisie +philistine?... + +Pour plus de commodité, la plupart ont retroussé leurs manches et quitté +leurs sabots. + +Ils sont donc trente pendards charnus, trente frelampiers dans la fleur +de l'âge, qui émeuvent le moulin! + +Chaque fois qu'il passe devant moi, un de ces moteurs humains, toujours +le même, lance à haute voix le chiffre des révolutions exécutées par +l'équipe. Il est l'aiguille principale de cette horloge, l'annonciateur +des minutes révolues, le timbre monotone et discord, funèbre comme un +glas. Ainsi tintent les clarines aux fanons des vaches égarées et +coassent les clarinettes funambulesques. + +Et chaque fois qu'il braille: un... trois... sept... treize..., c'est +une minute à la sinistre horloge. + +Et chaque fois qu'il arrive à deux cents, c'est une heure à l'horloge de +la Malchance. + +Alors il se tait et s'arrête tout court. Le surveillant réveille les +deux clampins du grenier. Au-dessus un sac de grain s'écroule dans la +trémie. + +J'ai remarqué qu'en nous jetant le chiffre de ses rotations, le compteur +se détournait de notre côté et que ses partenaires, en virant, nous +dévisageaient à leur tour. + +Malgré le clair-obscur, la brume et la poussière, ces yeux m'ajustent et +me pénètrent. Il y en a de phosphorescents et de veloutés, de mouillés +comme une pelouse crépusculaire, d'aigus comme la bise de décembre. Les +uns câlins et raccrocheurs évoquent le luminaire des alcôves, d'autres +angoissent et fascinent ainsi qu'une lanterne de coupe-gorge. Et dans +ces visages glabres, blanchis par les longues claustrations, les yeux +les plus pâles, les yeux d'azur et de rosée paraissent ténébreux et +nocturnes. + +A mesure que le nombre des révolutions augmente, le marqueur clame d'une +voix de moins en moins assurée. Et, conjointement, ses compagnons +ralentissent le pas, élargissent leurs enjambées, s'arcboutent, se +calent avec plus d'effort, et en s'arrêtant sur moi, les prunelles +deviennent de plus en plus appelantes. + +Aux derniers tours la roue gémit, s'enlise, ne démarre qu'à peine; les +propulseurs piétinent sur place, marquent le pas. Ceux qui se +déhanchaient et se carraient avec une certaine jactance, s'alanguissent, +se relâchent. Sourires ambigus, moues veloureuses dégénèrent en une +grimace de détresse. + +--Deux cents!... Halte! + +Un tour de plus et ils croulaient. + +Trente nouveaux colons, dispos et séjournés, qui, adossés aux murs, +badaudaient, bras croisés, en attendant le moment de tourner à la meule, +relèvent leurs camarades exténués. Ces remplaçants se bousculent avec un +empressement inconcevable. Ils se disputeraient même les places à la +roue, ils se battraient pour entrer dans la coursière, si le roulement +n'avait été réglé d'avance, et si des gardiens n'intervenaient dans les +compétitions. + +La corvée rapporte à ces bannis les quelques centimes nécessaires pour +se procurer, à la cantine, le tabac et d'autres douceurs. A la fin de +la semaine, ils palpent leur mouture en ces grossiers méreaux de plomb, +monnaie fictive des colonies pénitentiaires. + +Et voilà pourquoi, jamais en notre matériel pays, limiers de trait +jappant de plaisir, frétillant de la queue, prodigues de caresses, au +moment où le maraîcher brutal ou le garçon boulanger sournois les +attelle sous la charrette surchargée, ne témoignèrent impatience plus +fébrile et plus inattendue, que ces fils de chrétiens appelés à remplir +cet office bestial. + +L'état lamentable de ceux qu'ils suppléent ne les rebute pas. Et même si +de nombreux relais ne guettaient l'instant de s'atteler à la machine, à +peine relevés de corvée, leurs frères rendus, à bout de forces, +retourneraient avidement à ce supplice rémunérateur. + +Remontée après chaque heure, l'horloge se remet en mouvement avec une +intrépidité nouvelle, les aiguilles fraîches évoluent sans accroc, les +barres craquent sous les poignes affermies, les pieds se lèvent et +retombent en cadence, la voix du nouveau marqueur, le timbre de +l'horloge résonne plus franchement. + +Mais, peu à peu, la gorge du compteur se resserre et se voile, +l'impulsion se ralentit, les visages épanouis se contractent; je vois +des gouttelettes sourdre à leurs fronts, les muscles se bandent moins +facilement, la respiration s'embarrasse, les yeux affleurent aux orbites +et les têtes penchent vers les croupes qui les précèdent. + +Quelques tours après, les corps charnus fument comme des chevaux de +labour et se noient dans leurs propres effluves. Une troublante vapeur +d'étuve et de chambrée sature le manège. Le crissement des dents, le +anhèlement des poitrines couvre le ronron félin des meules. La psalmodie +du compteur n'est plus qu'un râle.... + +Combien nombrai-je de fois deux cents tours, combien s'écoulèrent de ces +heures excentriques, combien de fois les moteurs rompus, écartelés, +firent-ils place à des organes nouveaux? J'ignore aussi bien la somme +des voix sonores et cuivrées que fêla cette horloge patibulaire! + +Et cette procession de physionomies qui me sourirent moitié sardoniques, +moitié filiales, qui m'implorèrent en se dirigeant obstinément de mon +côté, qui repassèrent chacune deux cents fois, toujours plus pressantes +et plus pitoyables, avant de se dissiper,--dans quels limbes--- +inexaucées! + +Sans cesse se reformaient d'autres cortèges de patients, et les nouveaux +venus rappelaient, sans les répéter, leurs obsédants prédécesseurs. + +A chaque relais, je regrettais ceux qui ne défileraient plus, et +pourtant, à peine les fraîches recrues s'étaient-elles mises en marche +que je ne vivais plus que par elles et me suspendais à leurs mouvements! + +Pupilles dilatées où alternèrent tant de lumière et tant de nuit! +Regards inconciliables qui désarmèrent et s'attendrirent peu à peu! +Sueur plus lamentable que des larmes de vierges! Fluide des aberrations +majeures!... + +Aux approches du deux centième tour, les meules cessant de broyer le +grain semblaient se retourner contre leurs moteurs, et moudre, et mordre +avec la rancune de la matière électrisée, cette chaude et copieuse levée +humaine! + +Mais le moulin avait beau réduire et fouler ses moulants, la liste en +était inépuisable. Il y avait toujours des ressorts et des mouvements de +rechange. + +Je restai sur place, ne pouvant, ne voulant bouger, me remettant à +compter à chaque nouvelle réparation, les deux cents minutes de l'heure +abominable. + +Et lorsque la voix du marqueur s'étranglait, que la buée s'épaississait +jusqu'à me dérober les formes de ces patients bien-aimés, je souffrais, +m'épuisais, me fondais comme eux. + +La langueur de ces jeunes corps descendait dans mes reins, le long de +mes vertèbres, ces yeux vidaient mes os, pompaient ma moelle, ces +bouches aspiraient mon reste de souffle, ces regards conjurateurs +m'avaient imprégné de leur détresse, ces lèvres jaculatoires +m'enduisaient de leurs tièdes et poignantes implorations, les effluves +de cette adolescence déchue, me damnaient, me réprouvaient avec elle. A +quelles extrémités m'aurait entraîné ce vertige? Leur rédempteur +deviendrait leur complice.... + +Quand mon guide, effrayé de mon mutisme et de mon inertie, me signifia +que les ateliers se fermaient et m'arracha, presque de force, à cette +dissolvante atmosphère, j'étais plus ivre qu'après une valse effrénée, +j'avais vieilli d'au moins dix ans et je ne sais quelle force, quelle +énergie, quelle sève j'avais dilapidées, quelle portion de mon être +avaient neutralisée ces patients et s'était éventée à leur approche. + +Un immense dégoût m'avait pris de tout autre milieu et de tout autre +temps. Le soleil m'offusqua, je trouvai la liberté superflue, et même la +vie.... + +Désormais, nul exorcisme ne serait assez puissant pour combler le vide +universel. + +Je sais un moulin broyant le pain de l'infamie, je sais une horloge aux +rouages de chair pantelante, aux mouvements saccadés comme un spasme. +Horloge et moulin ne font qu'un. + +Le moulin-horloge marque une heure exclusive à des trappistes +involontaires, les honnêtes gens diront à la plus abjecte des +peautrailles. + +C'est à Merxplas, là-bas, tout au fond de la Campine.... On les a +parqués et numérotés, ils sont plus de deux mille.... + +Et depuis ma confrontation avec ce mirifique phénomène du +moulin-horloge, mon pain a contracté une amertume indélébile, et quoi +que j'entreprenne, toutes mes heures sonnent au cadran de la +malchance. + + + + +LE TRIBUNAL AU CHAUFFOIR + + _A Monsieur Oscar Wilde, + au Poète et au Martyr Païen, + torturé au nom de la + Justice et de la Vertu Protestantes._ + + +Jacques la Veine, le loyal bougre, pensionnaire périodique du +Pénitencier, venait d'y reprendre ses quartiers d'hiver. + +Pour la cinquantième fois, les portes du Dépôt s'étaient refermées sur +lui. + +A cette occasion les camarades, vieux chevaux de retour ou vagabonds en +fleur et novices, lui donnaient une petite fête au chauffoir, à l'heure +de la récréation, oui une vraie fête d'anniversaire, intime et attendrie +comme des noces d'or. + +Quand j'appelle vieux chevaux de retour une partie des pensionnaires de +cet asile, ce n'est qu'une manière de parler, car beaucoup de +récidivistes, comptant comme ce jubilaire de l'écrou une série de +flétrissures juridiques, dépassaient à peine la trentième année. S'il y +en avait d'aussi avariés et débiles que des fêtards de la haute, par +contre il s'en campait d'autres attestant la salubrité de cette vie de +rentiers sans rentes et de travailleurs des besognes fallacieuses, des +métiers chimériques. Ils l'emportaient même en nombre dans cette +assemblée sur les marmiteux et les valétudinaires, ces vigoureux et +florissants garçons de génie, amis de la sainte paresse ou des +passe-temps inutiles mais ingénieux; goulus ou friands mangeurs de +fruits défendus, pour la plupart très respectueux, toutefois, des +faiblesses et des candeurs, incapables de flétrir une fleur, de ravir un +nid ou d'abuser d'un enfant; poètes en action, humanité de luxe, ne +prenant conseil que de leur conscience et se résignant pour l'amour des +beaux gestes et des affirmations catégoriques aux traques, aux +ligottages, aux mises à l'ombre, parfois aux lents supplices. + +Toutes les irrégularités voisinaient et fraternisaient cette après-midi +dans le morne chauffoir, l'ancienne chapelle du château féodal. Les +fenêtres murées jusqu'à hauteur de l'ogive y entretenaient à peine une +avare lumière de crypte. Il n'était que quatre heures et les clairons +des soldats n'avaient pas encore annoncé l'approche du dernier convoi +quotidien de pieds poudreux; mais novembre consommait son oeuvre +tuberculaire, il bruinait et les aiguilles d'une pluie froide +arrachaient comme des gouttelettes de sang roux au jour prêt à défailir. + +Toutefois il faisait encore plus gris et plus humide au dedans malgré le +rougeoiment d'un poêle de fonte qui parodiait au milieu des halenées +lourdes, des évaporations de sueur et des nuages d'âcre fumée, le morose +coucher du soleil sanguinolant derrière les squelettes de la futaie, +parmi les brouillards et les frimas. + +A la faveur de ce clair-obscur et pour peu que le spectateur se fût +habitué à cette atmosphère aussi irritante pour sa gorge que pour ses +yeux, il aurait, peu à peu, démêlé une trentaine de silhouettes +humaines, uniformément vêtues d'une livrée dont la couleur +s'assortissait à la gamme fauve et grisâtre de la saison et du milieu. + +Jacques la Veine avait pris place avec ses pairs, sur un des quatre +bancs disposés autour du poêle. Depuis quelque temps ces anciens +faisaient assaut de cynisme et lançaient, entre deux bouffées ou deux +jets de salive quelque aphorisme subversif ou quelque énorme gravelure. +Derrière, en plusieurs cercles concentriques, se pressaient les derniers +venus et les novices, les béjaunes de cette université de la joie et du +libre vouloir; gamins à l'âme puérile quoique de chair perverse, +espiègles comme des chats et parfois irritables et torves comme des +boule-dogues. Les uns, insidieux et câlins, passaient le bras autour du +cou d'un camarade ou, sous prétexte de se rapprocher de leurs maîtres et +de ne rien perdre de la bonne parole, ils reposaient le menton sur son +épaule, et des joues à peine duvetées se frôlaient et des +chuchottements, des trémoussades, des risettes, aggravaient encore d'un +commentaire chatouilleur les maximes flattant ces oreilles tendues avec +trop de complaisance. La plupart de ces mauvais garçons avaient la pipe +aux dents. Lorsqu'ils aspiraient la fumée, le tabac embrasé illuminait +ces visages glabres et ambigus d'une rougeur fugace, grâce à laquelle +le profane introduit dans ce repaire légal, dans cette caverne de +tolérance, aurait été frappé par la beauté navrante de ces yeux, le pli +philosophique de ces bouches, le peu de stigmates affligeant ces figures +dites patibulaires. + +Sans doute même en cette chagrine vesprée d'automne il devait faire plus +sain, plus normal au dehors, mais quiconque eût eu l'âme amertumée ou +aveulie par l'existence symétrique et la platitude des gestes de la vie +permise se fût complu quelques instants en cette réunion de tempéraments +effrénés et d'originaux sans vergogne et eût savouré à part lui et en +cachette les rites de cette franc-maçonnerie un peu en dehors, mais si +spontanée et si cordiale. Le bourgeois pétri de préjugés et de scrupules +eût même été déconcerté sinon converti par la solidarité régnant dans ce +camp retranché des irréductibles réfractaires. Il eût vibré malgré lui à +cette cruelle harmonie assortissant toutes ces disparates de la vie +codifiée, une harmonie corrosive, chromatique à outrance, autrement +émouvante que les orthodoxes unissons psalmodiés par la société, où +tous les éléments du choeur soutiennent la même note d'ordre, quoique +dans différents registres, d'octave à octave, ou grêle ou austère, +ronflante et prud'hommesque chez le richard, bonasse et pleurnicheuse +chez le débonnaire ilote. En ce lazaret des démonteurs de la patraque +sociale, cette pactisation des plaies eût troublé le plus égoïste +partisan du règne des repus et peut-être eût-il perçu quelque présage de +l'amour suprême, en voyant toutes ces blessures se baiser mutuellement +comme des lèvres! + +C'était donc fête au chauffoir. Avec les méreaux du supplément de +salaire obtenu en turbinant sur les rais du moulin-horloge, les +camarades avaient trinqué l'après-midi à la santé du héros, en buvant la +tisane vaguement houblonnée, la diurétique cervoise débitée à la +cantine. Puis ils avaient présenté au jubilaire une pipe décorative, +fleurie comme la casquette d'un «tireur au sort», que tous se +disputaient l'honneur de bourrer et de rallumer chaque fois que le +donataire attendri en secouait le culot. + +Comme l'assaut des énormités, qui avait longtemps diverti la galerie, +commençait à languir: «Quel dommage, proféra l'un des argoulets assis au +banc d'honneur près du feu, que Schrabadans soit précisément en liberté, +il nous aurait improvisé quelques couplets en l'honneur de Jacques la +Veine!» + +Et il fredonna, en commençant à bâiller: + + _Et la neige est si noire_ + _Que les corbeaux sont blancs..._ + +--Il y a mieux, dit un autre en appliquant familièrement la main sur la +bouche du bâilleur. Employons encore les deux heures qui nous restent +avant le coucher à raconter chacun la mésaventure qui nous a brouillés +pour toujours avec les familiaux, les patriotards et les cagots.... + +--Oui, oui, ratifia le premier motionnaire, jouons au tribunal et c'est +toi qui nous jugeras, toi, la Veine! + +Il va sans dire que ce sobriquet de la Veine avait été donné par ironie +au fieffé traîneur de routes. Son histoire était celle d'un déclassé et +d'un réfractaire par principe et par conviction. + +Avantagé à sa naissance sous tous les rapports matériels, au spectacle +du misérable lot réservé à tant d'êtres qui les valaient bien lui et sa +famille, il avait pris en dégoût sa situation privilégiée et éprouvé +comme une nostalgie de déchéance. Intelligent, après avoir appris toutes +choses qui sont dans les livres et pratiqué tour à tour comme avocat, +ingénieur et médecin, il s'avisa de devenir universel par l'altruisme, +de vivre plus encore par le coeur que par la science et l'esprit. Et, +coup sur coup, en possession de sa fortune, il l'employa à doter des +hospices, à rendre des pêcheurs propriétaires de leurs barques, à +adopter et à choyer des enfants ramassés dans les rues. Naturellement +ses héritiers, qu'il n'aurait frustrés pourtant que d'un superflu +minime, conçurent d'âpres inquiétudes devant ces dispendieuses charités. +Sa famille lui imposa d'abord un conseil judiciaire, puis, pour plus de +sûreté, elle l'enferma dans une maison de fous. Pendant sa «collocation» +ces dignes consanguins gérèrent si prodigalement sa fortune qu'il ne lui +resta bientôt plus un sou. N'ayant plus aucun intérêt à le séquestrer et +le sachant trop indulgent pour leur demander des comptes, les voleurs +le firent relâcher. Loin de leur en vouloir, le bonhomme se réjouit +presque de l'occasion qu'ils lui ménageaient de descendre, en égal, +auprès de ceux qu'il ne pouvait plus aider et protéger que de son amour. + +Depuis, il vagabonda, apostolique, prêchant l'amour, la vie libre, la +tolérance, la compréhension. Et il prédisait des temps nouveaux, sans +lois, sans gendarmes, sans soldats et sans prêtres, sans tous ces +obstacles impies, apportés à l'expansion naturelle et particulière de +chaque être. + +La foule riait aux discours de ce maniaque. Les sages hochaient la tête, +les enfants lui jetaient des pierres, même les humbles avec lesquels il +s'humiliait en se faisant plus dénué qu'eux-mêmes, doutaient de sa +parole évangélique et souriaient avec compassion; et ce n'était vraiment +que tout au bas, chez la populace, chez les prétendus vauriens qu'il se +faisait comprendre et qu'il recrutait des prosélytes. Ceux-là lui +avaient appris à vivre de peu et souvent de rien, à se loger dans les +fours à briques, sous les arches des ponts, et, à défaut de tout autre +asile, à leur suite, il échouait au seuil du pénitencier. + +Tous les truands savaient son histoire, aussi le dispensèrent-ils de la +redire aujourd'hui, et l'avaient-ils appelé à écouter et à juger les +autres. + +Le premier qui parla était un forgeron solide et noueux, mais couturé de +noires cicatrices et de traces d'escarres à la façon de ces chênes +impérissables qui ont plusieurs fois tenté et affronté la foudre: + +--Jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, dit-il, je pris au sérieux leurs +histoires de code et de catéchisme, je croyais en la justice divine et +j'observais la loi prétenduement humaine, en toute occasion j'implorais +le bon Dieu, j'espérais en son paradis, et arrosant mon pain de sueur et +parfois de larmes, je martelais en conscience.... La nuit très civique +et souvent ivre, avec ma femme je travaillais pour la population de la +patrie. + +Insensé, en une seconde de plaisir, je créais des parias et des +misérables; sans perspective d'un avenir meilleur j'infligeais à +d'autres une vie qui serait peut-être encore plus précaire que la +mienne. Les bons apôtres m'y encourageaient en me faisant entrevoir que +mon septième garçon serait la filleul d'un Roi.... En attendant tous les +ans je ne gagnais que le même salaire: la multiplication des pains +n'accompagnait pas celle des enfants. Parfois le chômage et la maladie +s'alliaient pour me punir de mon imprévoyance. Les jours où la faim me +taquinait, je tapais encore plus fort sur l'enclume. Mais s'il n'y avait +eu que moi à devoir jeûner! Au coeur d'un de ces hivers plus froids et +plus implacables que l'âme du mauvais riche, la ménagère exténuée de +privations tomba malade, les enfants s'alitèrent à leur tour: je me +roidissais et battis plus rageusement encore du marteau pour ne pas +entendre leurs gémissements, puis leur râle.... Et en effet bientôt il +se fit un silence complet dans mon galetas et dans la forge.... J'étais +seul.... Alors je passai mon outil à travers la vitrine d'un changeur et +j'en assommai une sébille ruisselante de pièces d'or. Les juges ne +m'infligèrent que cinq mois de prison.... Des liseurs de journaux +pleurèrent au récit de mes épreuves. Cela n'empêche que lorsque je fus +élargi personne n'osa faire accueil et donner du travail au repris de +justice.... Les honnêtes ouvriers, ceux de ma caste, se détournaient de +moi, et l'esprit de concurrence se greffant sur leur stupide sentiment +d'honneur, d'aucuns dénoncèrent même ma prétendue tare à celui qui +m'employait et le sommèrent de me congédier.... Ce qu'il fit.... Du +travail, je n'en trouve plus que dans les prisons.... Au dehors, je vis +seul, je rôde, je mendie, et si cela ne suffit pas pour me permettre de +subsister, je vole.... Je me réjouis de la disparition des miens; ils ne +souffrent plus; la mort a défait mon oeuvre mauvaise: mes filles ne +deviendront point des prostituées, ni mes fils des soldats! + +Un grondement approbateur courut dans l'assemblée. + +--Tu tiras une sage conclusion de ton ilotisme, lui dit le juge. Avant +les temps meilleurs, les misérables devraient s'abstenir de créer de la +chair à canons et de la viande à lupanars.... A ton tour, hé, toi, le +maçon? + +Celui-ci, un blondin mafflu et râblé, préluda à son récit par ce +professionnel hochement d'épaules de l'homme qui a longtemps charrié sur +les omoplates le panier aux briques et l'oiseau surchargé de mortier. + +--Voici.... En me dandinant, souvent une fleur ou une chanson à la +bouche, je gâchais gaîment le plâtre au village natal, me réjouissant +des blanches vapeurs de la chaux presque autant que l'enfant de choeur +des nuages parfumés qu'il arrache aux encensoirs. Puis d'apprenti, je +passai compagnon.... Je me rappelle certaine réfection du clocher. A +califourchon sur le coq et narguant les vertiges, je regardais sous mes +pieds les toits rouges et les chaumes, les drèves et les champs. Et je +sifflais de si bon coeur que l'essaim des corneilles venait tournoyer +autour de moi, ou bien je tirais de ma truelle des sons argentins comme +ceux de l'angelus.... Oh! que l'on respirait aisément là-haut! Le +dimanche qui suivit l'achèvement de ce travail, avec le pourboire qui +nous avait été octroyé par les fabriciens, en compagnie de quelques gars +du même chantier, je lampai copieusement et même plus que de coutume, si +bien que par extraordinaire le houblon guilleret et réconfortant +m'alourdit le sang et la fantaisie. Vers le soir, nous allions même nous +retirer moroses et comme oppressés par le calme trop grand de cette +soirée de paresse, embarrassés de nos membres oisifs et de notre chair, +et de nos humeurs, quand un couple d'amoureux de la ville entra dans le +cabaret où nous étions attablés. La donzelle fit la coquette et nous +provoqua des yeux; tandis que son cavalier nous narguait par son langage +pincé, sa jactance, ses fadaises et tous ses grands airs de calicot +endimanché. Lorsqu'ils sortirent, nous quatre de les rattraper sur la +route, à l'écart du village, et là, sommation à la belle de choisir l'un +de nous. Elle prétendit n'avoir voulu que rire, mais nous ne +l'entendions pas ainsi.... Nous jouions franc jeu, nous autres; ou bien +elle se donnerait sous nos yeux à son galant, ce qui nous prouverait la +sincérité de ses préférences, ou bien elle lui donnerait un suppléant. A +cette proposition raisonnable, son prétendu coq s'enfuit. Elle cria, +mordit, et ma foi nous enragea si bien qu'au lieu d'un seul mâle, tous +lui passèrent dessus, moi le premier; puis j'aidai à la maintenir pour +faciliter la besogne aux autres. La belle, instiguée plus tard par son +lymphatique faquin, eut l'injustice et le mauvais goût de se plaindre. +Conséquence: tout le beau temps de ma jeunesse en prison; et plus tard, +comme pour mon camarade le forgeron, la vie du paria et du suspect, la +vie du traîne-les-routes et du batteur de pavé! + +Hourrah! fit la galerie en se trémoussant, les polissons affriolés +claquant des lèvres et s'allongeant de grands coups de coudes dans les +reins ou de sonores claques sur les fesses. Hourrah! + +--Oui, ratifia le juge, quoique je déplore la violence, l'abus de la +force, ta faute fut certes vénielle. La femelle vous avait provoqués; en +jouant avec le feu, elle se brûla, voilà tout! La mijaurée eut en somme +mauvaise grâce à vous livrer aux tribunaux. Au fond elle ne dut pas vous +en vouloir de l'avoir servie un peu plus copieusement que les autres +jours! + +Et toi, l'aiguilleur, conte-nous ton premier écart; comment as-tu fait +pour dérailler jusqu'ici? + +--L'amour me perdit.... A dix-neuf ans j'étais un mélancolique et +administratif garde-barrière, posté des heures durant, aux confins de la +ville, et voyant passer et repasser les trains; condamné à l'isolement, +à la vigilance et à l'exactitude. J'étais jeune et j'enviais les +couples prenant leur vol vers la campagne, et s'en revenant, pâmés et +langoureux de la promenade, de la danse et du reste.... D'intervalle en +intervalle j'embouchais ma corne pour signaler l'approche des trains. Il +y avait des soirs ou j'étais saisi moi-même par l'accent de détresse qui +passait dans mon instrument; j'avais l'air parfois d'appeler au secours, +ou d'autres fois, de me râler d'amour comme les cerfs qui brament à la +vesprée dans les forêts de mon pays des Ardennes. J'aurais voulu fuir, +m'en aller, loin de ce morne paysage faubourien, auquel, sous les tons +cuivreux et enfumés des méchants ciels d'équinoxe, ma fanfare semblait +prêter un deuil et un sinistre de plus. Et chaque soir je cornais plus +lamentable. Qui vint à mon secours? Une soubrette trop compatissante qui +rôdait souvent par là. Mes yeux bruns et pailletés de cristal quand elle +m'eut dévisagé quelques fois, lui continuèrent-ils la sorcellerie de ma +musique? Une nuit sur deux mots échangés, elle se rendit dans ma logette +et ses lèvres ne se détachant plus des miennes, remplacèrent à +celles-ci la saveur vert-de-grisée du cuivre par les baumes et les +framboises des baisers. Et comme je défaillais, un coup de clairon +m'avertit du passage à niveau voisin; je n'eus pas le temps d'emboucher +l'instrument et de courir fermer la claire-voie: le train passa +écrabouillant un vieux couple lamentable.... Les chefs ne se +contentèrent pas de me chasser, je subis encore la prison. Au sortir de +ma captivité, durant laquelle je ne cessai de chérir la cause de mon +malheur, je courus à la recherche de la belle; mais je ne la revis plus +jamais; elle disparut sans retour.... Puis pour la rappeler je ne +possédais plus la fanfare si dolente dans la nuit; cette fanfare presque +si triste que celle qui vient de nous avertir de l'arrivée de nos +nouveaux compagnons.... + +Ils sont nombreux encore les récits: tous accidents, méprises, faux +départs; malchances et maladresses, impulsions, foucades équipées de +mauvaises têtes, bévues commises par des adolescents, des bayeurs et des +effarés, des criminels candides et débonnaires, coupables sans le +savoir, viciés mais non vicieux, ne comprenant rien au code et à la +morale et voulant vivre ingénuement à leur guise, dans un monde tel +qu'ils le sentent et le comprennent. Pauvres moucherons butineurs +folâtrant dans les rais du soleil et se débattant l'instant d'après dans +les filets des araignées! + +Et lorsque le narrateur a fini de parler, court un frisson de +commisération, un remous de solidarité. Il faudrait les voir se +rengorger tous, altérés de prouesses, avec du défi et de la révolte +plein les yeux. Parfois, pour mieux manifester leur enthousiasme, ils +nouent une sarabande furieuse, les mains se cherchent et se broient, les +pieds trépignent, tandis que le juge absout et félicite le prétendu +pestiféré. + +--Et toi, l'aristo, comment débuta ton casier judiciaire? + +En ces termes, Jacques la Veine interpelle un grand trentenaire aux +mains blanches de gratte-papier, qui se cache derrière une colonne, et +qui se flatte d'échapper à cette mise sur la sellette. Au surplus, +absorbé dans une méditation exclusive, c'est à peine s'il a entendu les +confidences des autres. Pour l'avertir que son tour est arrivé il faut +que ses voisins le secouent. Il balbutie effaré comme un dormeur qui se +réveille. Ensuite, apprenant ce qu'on veut de lui, il se recueille. «Eh +bien, soit.... Vous comprendrez peut-être.... Et sinon, tant pis!» + +Sa voix rauque s'éclaircit, son émotion tourne en éloquence, il s'exalte +à mesure qu'il lève les vannes de son coeur: + +--...«O moi, je suis l'amoureux maudit, né sous le signe d'Uranie. Si +l'amant de la femme passe souvent par des alternatives d'espoir et de +découragement, de communion et de méconnaissance, de torture et de +volupté, que dire des affres indicibles que je ne cessai de traverser, +comment vous représenter ce vide offert à l'infini de mes postulations, +ce fiel versé à mes lèvres altérées? Car moi je n'eus pas ou du moins +longtemps je ne me crus point le droit de me plaindre devant la +généralité des hommes! + +Enfant, au collège, mes camaraderies contractèrent toute la vivacité et +la mélancolie du plus tendre des sentiments. Aux baignades la nudité +frileuse de mes compagnons m'induisait en de troublantes extases. En +dessinant d'après l'antique je goûtai les nobles académies masculines; +païen je ne découvrais pas de vertu sans la revêtir des harmonieuses +formes d'un athlète, d'un héros adolescent ou d'un jeune dieu, et +j'accordais voluptueusement les rêves et les aspirations de mon âme à +l'hymne de la chair gymnique. En même temps je trouvai coqs et faisans +plus beaux que leurs poules, tigres et lions plus prestigieux que +lionnes et tigresses!... Comme mes maîtres inquiets devant mes naïves +professions de goût me prémunissaient paternellement contre les écarts +de ma sincérité, je consentis à taire et à dissimuler mes prédilections +déréglées, je tentai même d'en imposer à mes yeux et à mes autres sens, +je me broyai le coeur et la chair à les persuader de leurs méprises et +de l'aberration de leurs sympathies, mais rien n'y fit, ils regimbaient +à la raison de tout le monde, et, lorsque j'entrai dans la vie sociale, +malgré l'opprobre pesant sur ceux de ma race, malgré la tyrannie du +préjugé, malgré la presque unanimité des moralistes fulminant l'interdit +contre quiconque blasphème la suprématie esthétique de la femme, je +m'opiniâtrai, fanatique et farouche, à n'accepter que le témoignage de +ma propre conscience. Mon génie me donnait raison contre toutes les +consignes et tous les mots d'ordre moraux. Honni, ulcéré dans mes +opinions intimes, sans cesse mis au défi, fort d'ailleurs de mon +honnêteté absolue, j'en vins non seulement à mépriser leurs anathèmes, +mais encore à m'en enorgueillir. Puis je savais par mes lectures,--ces +lectures qui étaient ma consolation mais souvent aussi un +achoppement,--que des sages, des artistes, des héros, des rois, des +papes, voire des dieux justifiaient et exaltaient même par leur exemple +le culte de la beauté mâle. + +Toutefois j'aurais résisté aux impulsions de mes instincts physiques et +me serais renfermé peut-être jusqu'à la mort dans une stoïque admiration +pour les parangons de beauté virile, si un jour néfaste et béni, toutes +mes forces affectives, tendresses morales et voluptueux désirs ne +s'étaient fondus en un amour exclusif et absolu, unique et fatal comme +une possession, pour un jeune homme que des fiertés et des admirations +communes et surtout l'espoir de s'initier aux arts dans lesquels +j'excellais, avaient amené sur le seuil de ma porte. Ah, je n'oublierai +jamais les progrès rapides et les épanchements de notre liaison, ses +caressantes paroles d'affectueuse ferveur tandis que nous nous +promenions, son bras passé sous le mien et ses grands yeux cherchant mes +yeux pour y boire mes intimes pensées! Notre communion devint tellement +étroite que son absence me navrait comme un adieu, et que toute journée +passée sans lui me durait une semaine de regrets et d'humeur chagrine. +Sa présence m'était même devenue indispensable à ce degré que, farouche, +endolori, toujours tenaillé par des angoisses et des pressentiments, je +n'osais jamais croire à la stabilité et à la durée de cette conjonction +de nos deux tendresses et que chaque fois qu'il me quittait je me +sentais atrocement déprimé et abattu, comme si je ne devais plus jamais +le revoir! Il était le but et le foyer de ma vie, la chaleur de mon +corps et la lumière de mon âme! Touché par mes attentions, mon +dévouement, ma fidélité, mon exclusif souci de lui être agréable, ma +vigilance à écarter toute épine de son chemin, il me répondit par une +fraternelle et filiale amitié. Longtemps je me contentai de son +affection plausible et me résignai en songeant que du moins il n'aimait +d'amour aucune créature terrestre. Mais hélas, il me détrompa. Depuis +son enfance il s'était fiancé à une gentille et rieuse voisine. Avec la +confidence de son amour il m'apportait aussi la nouvelle de son prochain +mariage! + +Pourquoi ne m'a-t-il pas aussi bien troué le coeur d'un coup de couteau, +ou, que ne me suis-je tué à ses pieds! Alors seulement, en une scène +terrible qui le mit en fuite et l'arracha pour jamais à ma sollicitude, +je lui découvris les abîmes et les vertiges de ma passion pour toute sa +personne; je lui dis de ces mots qui tirent le sang et qui affoleraient +des marbres, je le conjurai de se donner à moi, de rompre son mariage ou +du moins de se partager entre nous, je lui parlai comme un patient qui +demande grâce, comme un supplicié qui crie miséricorde. Je me traînai +sur les genoux, je pressai ses mains en les arrosant de larmes. Rien n'y +fit. Ah cette femme, fût-elle la plus aimante de son sexe ne pourra +jamais l'adorer au paroxysme où je l'adorais! + +Dieu, Dieu! Dire qu'il est possible d'aimer, de se consumer à ce point, +sans que ce feu gagne et embrase celui vers qui tendent et s'allongent +désespérément, affamées, altérées comme des âmes de damnés au fond de la +géhenne, toutes ces flammes, toutes ces voluptueuses et sinistres +flammes d'amour! Dire que jamais il ne se rendit à la prière, à +l'imploration muette de tout mon être, qu'il ne se sentit point frémir +tout au moins de pitié amoureuse en cette explication suprême qui +m'amputa de tout ce qui m'attachait à la terre! Et qui viendra parler +après cela de fluide, de magnétisme et de télépathie! + +Il ne se figura jamais ce que j'avais lutté pour ne pas l'effaroucher ou +l'obséder, ce que je m'étais contenu et flagellé pour me conduire selon +le gré de la masse contemporaine et ne pas le compromettre aux yeux des +vertueux médisants! Depuis mon enfance je réfrénai mon tempérament, je +déguisai ma pensée, je donnai le change à ma famille et à mon entourage +sur mes véritables inclinations. Jugez de la fatigue, de l'écoeurement +et du dégoût que me causait cette comédie, cette perpétuelle +dissimulation! Mais c'est seulement le jour où j'aimai pour de bon, que +je sondai toute l'étendue de ma détresse et de mon désespoir. Les cinq +années que durèrent mes relations lancinantes et balsamiques avec l'être +élu, je fus le plus torturé des martyrs. Ah! je voudrais voir combien de +mes juges étant à ma place eussent résisté à cette projection de leur +être vers la chair défendue, eussent repoussé loin de leurs lèvres la +coupe que la nature offrait à leur soif exceptionnelle, eussent eu la +force d'étouffer le cri de délivrance, de paralyser ce geste de +soulagement, de salut et de secours suprême! Eh bien, tant qu'il fut +auprès de moi, tant que, de loin en loin, nos lèvres se rapprochèrent en +un baiser que j'eusse voulu perpétuer suave et ineffable et étendre +jusqu'à la possession complète, je chérissais cette tentation, cette +torture, je prenais goût à ce supplice comme à une épouvantable gageure, +je me roidissais fièrement, presque radieux sous l'implacable +acharnement des conventions et des règles générales. Désespérément +chaste malgré mes désirs éperdus, je me trouvai légitime et je n'aurais +pas échangé mes postulations contre tous les appétits de ce monde +conforme. Je préférais à leurs conjugaux embarquements pour Cythère, à +leurs langoureuses idylles au pays du Tendre, ma passion rouge et noire, +mon ascension du volcan sulfureux, mes périples exaspérés sur les lacs +asphaltides.... J'exultai au milieu des fournaises, j'attisai mes +incendies.... + +Souvent je lui écrivis des lettres brûlantes que je ne lui envoyai pas, +mais que je conservai pour qu'il les lût seulement après ma mort, car +j'estimais alors qu'il est de ces déclarations que les trépassés, les +expiants seuls ont le droit de formuler par delà les limites du +tombeau.... Il pourra lire à présent ces lettres puisque je n'appartiens +déjà plus à la même terre que lui.... Et qui sait? Peut-être +serviront-elles à l'instruction, voire à l'amusement de son amante, et +n'y attacheront-ils, partagés entre la curiosité et le dégoût, que la +valeur d'un phénomène pathologique?» + +A cette supposition atroce, il fit entendre un cri qui donna l'idée d'un +vaisseau se rompant dans sa poitrine; puis il fut quelques secondes +avant de recouvrer la parole, et lorsqu'il reprit, à chaque phrase il +semblait se porter un coup de poignard: + +«A peine eut-il fui ma présence, que je voulus m'élancer à sa poursuite. +Pour le revoir, je lui eusse demandé pardon de ma trop exigeante +tendresse; j'eusse abjuré et rétracté du moins en paroles, ma seule, ma +suprême religion. Je songeai aussi à l'assassiner avec sa maîtresse, +quitte à me suicider ensuite. Mais non, je l'aimais jusqu'à tous les +sacrifices, jusqu'à tolérer son bonheur auprès d'une autre créature, +jusqu'à survivre à son abandon, jusqu'à accepter une existence privée +désormais de toute effusion et durant laquelle il ne me resterait plus +qu'à repaître douloureusement mon coeur des mirages et des leurres de +notre intimité défunte. Aussi, au moment où je m'emparais du revolver, +je me représentai une larme, un regard de nos beaux yeux, un de ses +cajoleurs et mutins sourires d'autrefois, et cette évocation me navra à +tel point que laissant choir l'instrument homicide, je m'effondrai dans +un fauteuil d'où je m'abattis sur le plancher en proie à une crise de +nerfs voisine de l'épilepsie, et ne cessant d'appeler l'absent avec des +râles exaspérés par l'horrible certitude de l'irréparable.... + +Pour oublier je recourus aux voyages; je parcourus des Océans, +j'accompagnai nos rudes marins du Nord jusqu'aux pêcheries boréales. Le +plus souvent, vautré au fond de la barque, l'idée fixe me rongeait et au +plus fort des tempêtes, le fracas des éléments et les blasphèmes ou les +prières de mes compagnons ne parvenaient à étouffer le timbre de la voix +aimée, de la voix lointaine qui ne cessait de vibrer à mes oreilles, de +me chanter les serments et les confidences de jadis! + +Pour oublier aussi je me mis à boire, j'ivrognai avec la crapule; vain +remède: miroir maléfique, l'alcool ne me réfléchissait que plus +désespérément adorables les grâces et les perfections de l'absent.... + +Alors je songeai à satisfaire brutalement ma chair. Ma passion rebutée +se dédommagerait en immédiates débauches. Il me fallait calmer à toute +force ce sang de lave, cette sève leurrée et toujours trahie, hélas, à +laquelle je ne pourrais offrir d'assouvissement sans attenter aux moeurs +de mes dissemblables.... Ah, de cet amour pur entre tous, de ce +sacrifice de mon être à un autre être, de cette immolation perpétuelle +de ma conscience et de mon caractère à cet enfant de prédilection, je +sortais réprouvé, ivre de terribles revanches, friand de représailles +érotiques.... Ah je me moquai bien des sages et des justes! Crime contre +nature, diraient-ils! Contre quelle nature? Ma vie entière n'avait-elle +pas été un crime contre ma nature à moi? + +Un matin de mardi-gras, anniversaire de notre première rencontre, je me +réveillai en m'écriant avec une rage sardonique: «Ah, c'est carnaval! Si +je me déguisais en homme normal, si je faisais la cour aux femmes, +puisque c'est aujourd'hui carnaval! Je ne me reconnaîtrais peut-être +plus moi-même!» Ce que je ris à cette pensée! Jamais je ne ris autant de +ma vie. Ah ce fou rire me reprend.... Ma gaieté fut même telle que mon +courage et ma résolution grandirent jusqu'à m'entraîner vers un acte +téméraire. J'étais décidé à en finir, j'obéirai à ma vocation. + +Le soir même j'avisai dans un bal à deux sous, un jeune éreinté de +barrière de jolie mine, bien découplé, vêtu de velours fauve. Un de ces +pauvres diables de voyous, défloré depuis longtemps par les promiscuités +des coucheries en commun, un de ces vicieux candides qui ne songent pas +à mal en gredinant dans les galetas, sur les pelouses et les bancs des +parcs suburbains et au seuil noir des impasses borgnes. + +A l'écart, guidé par ce pilotin sans vergogne j'abordai enfin au havre +défendu; je goûtai pour la première fois auprès de ce samaritain d'amour +le cuisant et questionnaire bonheur, la détresse béatifiante des majeurs +naufrages. Au réveil de cette crise je n'étais plus qu'une épave.... + +Et à présent, jetez-moi la pierre, accablez moi de crachats.... Votre +haine provient peut-être d'une inconsciente envie. Et surtout n'allez +pas me plaindre. Faites-moi grâce de votre pitié, car je vis le monde +mâle en sa puissante splendeur; j'appréciai plus profondément ses +prestiges que ne pourraient le faire vos femelles; je scrutai mon sexe +par les meilleurs des yeux, les yeux pathétiques des Grecs et des +Renaissants, les yeux de Platon, de Michel-Ange et de Shakespeare! Ah, +la publique nature eut pour moi des charmes secrets, des frissons +nouveaux, des coups de foudre que la masse de ses tributaires ne +connaîtra jamais. + +Et qu'importe même mon amour malheureux, puisque c'est à la profondeur +de la vallée des larmes que se mesurent les altitudes de l'amour. Oui, +je m'enorgueillis à présent de mon supplice, car celui que j'aimais, +jamais il n'aimera, jamais il ne sera aimé ainsi, je le jure! Oui, mon +amour fut plus sublime que toutes les passions consacrées. Ah, aimer au +sein des pires opprobres, aimer presque seul et pour ainsi dire contre +tous!» + +Il se tut. Sa voix déchirait les coeurs et énervait les écoutants ainsi +que des bouffées d'orage tour à tour rafraîchissantes et délétères, +humides de vapeur électrique ou ensoleillées de blafard crépuscule, et à +la fin elle s'était élevée, les cordes tendues à se briser, comme pour +dénoncer au trône du créateur les erreurs de sa providence. + +Le silence communiant et apitoyé de tous ces transgresseurs se résolut en +un murmure de compassion, spécieux et discret à l'égal d'une caresse des +branches aux nids qu'elles abritent, avances chatouilleuses des feuilles +balsamiques aux plumages douillets: on eût entendu sourdre des larmes, +et même se contracter les gorges avalant la salive reprise aux lèvres +altérées de baisers. Vaincu par ces ambiances rédemptrices le plus +misérable d'entre ces exceptionnels se détendit et donna cours à son +émotion. Presque hiératique, transfiguré, Jacques la Veine, prenant au +sérieux son rôle d'interprète des consciences lui prodiguait l'onction +de ses paroles: «Tu aimas et fus digne d'amour.... En obéissant aux +impulsions de ta nature, tu ne barras pourtant point le chemin au +courant passionnel de ton proche. Tu n'abusas de personne; c'est plutôt +le monde et la fatalité qui ont pesé sur ta bonne volonté: tu fus loyal, +généreux et droit, n'usant pour te faire aimer en toute plénitude que de +la magie et des sortilèges de la bonté absolue et de l'esprit sans +malice. Oui, il a le droit d'aimer qui bon lui semble celui qui se livre +avec cette sublime ardeur.... Donc sois des nôtres, demeure sans crainte +au milieu de nous, et peut-être rencontreras-tu un jour dans nos refuges +cet amour réciproque qui t'aura été refusé toute la vie...» + +Tous s'empressaient autour de l'uraniste, quand un des derniers venus, +le seul qui n'eut pas encore parlé, s'écria: + +--«Ah non, par exemple! Non jamais je ne pousserai l'esprit de tolérance +jusqu'à frayer avec ce saligaud.... Pouah! Il me dégoûte! Et cependant +je ne suis pas prude... et ce ne sont point les préjugés qui +m'étouffent. Il n'est même point de luxure que je n'aie pratiquée. J'ai +usé et même abusé de toutes choses. Par la nature de mon industrie, je +disposais sans cesse des plus hautes intelligences, des meilleurs +caractères et des plus friandes beautés. J'ai fait profit et litière de +tout ce que respectent les imbéciles. Ah! je ne suis pas homme de +sentiment, moi; je ne me forge point des chimères et ne construis point +de romans, comme ce piteux et lamentable fou. + +Ce que je voulais, je le réalisais par l'argent; avec l'or tout +puissant, j'achetais les consciences, les talents et les pudeurs. Je +pratiquais l'usure en cachette.... Des débiteurs réduits à quia se +tuèrent, je fis mettre le grappin, et rondement, sur les deniers qu'ils +laissaient à leurs veuves et à leurs orphelins. J'aurais fait vendre +jusqu'à leur suaire, jusqu'aux clous de leurs cercueils.... Ce que l'on +devient philosophe, ce que l'on apprend à mépriser les mortels. Jouir, +tout est là. A tout prix, coûte que coûte. Pour sauver leur mari, leur +frère, leur amant, les femmes, les soeurs, les fiancées, se donnaient à +moi; menacés de faillite et de déshonneur public, des parents +s'affolèrent jusqu'à me céder leurs fillettes. Je leur mettais le marché +à la main et jamais je ne reculai. Lorsque j'avais jeté mon dévolu sur +une proie, je la forçais dans ses derniers retranchements. Je jouais +serré, mettant aux prises la pudeur et la faim, l'honneur intime et le +scandale public. Avez-vous vu dans les ménageries les pigeons livrés aux +serpents? Ainsi la faim croquait et affolait la pitoyable pudeur. Ou +mieux, c'est moi qui représentais la Faim, le Fléau, l'inéluctable +Voracité, et je dévorais les timides oiselles; je croquais, je souillais +les vierges éplorées.... Sans l'indiscrétion d'un employé, sans une +maladresse, la seule que je commis dans mon existence, je recommencerais +une nouvelle série de vols et de viols clandestins.... Figurez-vous que +c'est pour un faux, un simple petit faux, une peccadille comparé à tout +le reste, que je me fis pincer et que la justice interrompit mes +profitables expériences du caractère humain... ah, ah, admirez-moi, +dites, ne suis-je pas votre maître à tous? De l'amour, il n'en faut +jamais... de l'amitié encore moins.... Soyez riche, soyez fort; haïssez +les hommes et méprisez les femmes.» + +Et en parlant il se rengorgeait, il se frappait la poitrine de ses +poings velus, il riait d'un rire diabolique, faisait rouler ses paroles +avec la forfanterie et la jactance d'un cabotin fanfaron, convaincu de +conquérir le prestige et la popularité des lâches et des vils qui +composent la majorité des hommes. + +Mais il ne se doutait point, tant il se grisait et s'émoustillait au +souvenir de ses turpitudes, de la honteuse réprobation qui montait +contre lui, dans cette assemblée de scélérats et en cette pouillerie de +malchanceux. + +Ceux qui étaient assis autour du poêle s'étaient redressés et reculés +instinctivement; le cercle s'élargissait de plus en plus autour du +péroreur, comme s'élargiraient les mailles d'un filet dans lequel on +tenterait d'emprisonner l'effroi. + +Le feu s'était éteint, les pipes ne grésillaient plus; et si on avait pu +discerner les visages, on aurait constaté que vieux ou jeunes +accusaient une répugnance, une aversion, une horreur grandissante. + +Cette odeur de geôle, cette odeur de bouc et de miséreux, ce fleur des +bosquets infestés de hannetons, saturait depuis longtemps ce chauffoir +au point d'avoir enduit les plâtres des miasmes et des virus de toutes +les effluences humaines, mais c'est à présent que ces grouilleux, que +cette noire cuvée s'apercevait pour la première fois de la trop grande +fermentation et aurait voulu s'échapper du pressoir. Pour la première +fois, et à mesure que le faussaire s'étendait sur son ignominie, ils +avaient soif d'air respirable et ils se bouchaient les narines, ils +suffoquaient et dans leurs gorges un seul mot sifflait: l'Infâme. + +Eux, remplis d'indulgence pour tous les écarts, pour les violences +sanguinaires, les trouées et les incendies des crimes passionnels +puisant leur origine dans la générosité, les fluides affectifs, les +nostalgies des communions, eux qui avaient absous et qui, bien plus, se +déclaraient prêts à partager les rapprochements illicites comme cette +vierge chrétienne qui, passive, se donna un jour à un désespéré en se +fermant les cieux pour lui en entr'ouvrir les portes, se détournaient +avec horreur de ce lâche vicieux, de ce pressureur de la chair enfantine +et timide, de ce minotaure sournois. Il leur incarnait l'affreuse +omnipotence de l'argent; les maléfices et les envoûtements du métal +maudit drainé et manipulé par la bourgeoisie. + +Tout à coup il s'arrêta de pérorer.... Dans l'assemblée venait de se +produire un mouvement qui l'édifiait enfin sur la vertu de son prêche. +La consternation de ces malheureux, criminels ingénus ou émotionnels, +devant les frigides scélératesses de ce happe-chair avait-elle dégénéré +en panique? Oublieux de leur captivité, ne songeant pas que les gardiens +ne pouvaient ni ne voulaient les entendre, plongés qu'ils étaient, +ceux-ci, assez loin du chauffoir, dans des libations et des parties de +cartes à la cantine, ils se ruèrent en masse vers la porte qu'ils +ébranlaient à coups de pied, s'arrachant les ongles à vouloir écarter +les battants, comme si l'incendie s'était allumé subitement dans la +salle et que les flammes courussent à leurs trousses. Cette véhémente +lave humaine allait-elle crevasser et faire sauter le cratère qui +l'emprisonnait? + +Leur illusion ne dura point. Ne pouvant gagner le large, mettre de l'air +respirable entre cet empoisonneur et leur pauvre troupeau de brebis +galeuses, ils se retournèrent contre l'exécrable, résolus à l'exécuter +sur le champ, à l'empêcher de respirer plus longtemps dans leur milieu. + +Ce conventicule de flétris et de piloriés fut secoué comme dans une +trombe de représailles. Ils le cherchaient en poussant des cris de mort. + +Mains en avant, tâtant les parois, se reconnaissant les uns les autres, +rampant sur les genoux, se traînant sur le ventre, ils s'évertuaient à +le rejoindre et à le dénicher pour le broyer sous leurs talons, le +pétrir sous leurs poings, pour le lacérer à coups de dents et de +griffes, pour le noyer sous les crachats et l'ordure. On aurait dit les +Colins-maillards de la mort. + +Seul Jacques la Veine tentait de les calmer et prêchait la clémence: +«Assez de juge et de justice, disait-il.... Je ne condamnerais même pas +celui-ci.... Et surtout point de bourreaux.... Ne touchons à la vie de +personne.... La vie est sacrée. N'en privez point le plus misérable.... +Le mal n'est que l'apparence; le crime, le résultat des lois.... Cet +homme est son propre juge, son propre bourreau.... Sa conscience, son +destin même le punit.... Où ne régna jamais l'amour sévit le pire des +froids et des vides. La glace, les ténèbres de son coeur composent son +capital supplice et ne tarderont pas à le supprimer, à l'ensevelir dans +l'oubli...» + +Le médiateur exhortait vainement cette meute exaspérée et sans doute +eût-elle fini par atteindre le misérable, lorsque des clefs +tournaillèrent dans les portes: la chiourme accourait enfin pour +s'enquérir de la cause de cette tourmente et pour conduire le troupeau +du chauffoir à la chambrée. A l'aspect des gardiens, cette chasse plus +sinistre que celles qui tempêtent dans les ballades de Burger, s'arrêta +net. Ce fut l'effet d'un chant de coq ou d'un rayon d'aurore dans un +sabbat ou une danse macabre. En un instant les hommes se trouvèrent sur +leurs pieds, se mirent en rang et prirent la pose d'ordonnance. + +On les compta, il en manquait un; on fit l'appel, l'usurier ne répondit +pas. Alors les gardiens dirigeant le faisceau lumineux de leurs +lanternes dans les divers recoins du chauffoir, avisèrent derrière un +pilier un corps gisant pelotonné ou plutôt contracté dans une attitude +simiesque. Les porte-clefs s'approchèrent de cette masse, reconnurent +l'usurier, le n° 7260, et, comme il ne bougeait plus, ils le portèrent +au dehors. Les autres prisonniers s'effaçaient contre la paroi, ne se +souciant pas de toucher à ce cadavre. Le corps ne portait aucune trace +de violence. Ni contusion, ni plaie. Et quand les gardiens parvinrent à +écarter les doigts crispés comme ceux d'un chiragre, qu'il avait +appliqués contre ses yeux, ils reculèrent devant l'indicible expression +de terreur épandue sur le visage déjà violâtre, expression ajoutant au +caractère significatif du recroquevillement désespéré du tronc et des +membres. L'épouvante l'avait tué. Ou peut-être avait-il été foudroyé par +le premier éclair du remords? + + + + +BLANCHELIVE... BLANCHELIVETTE! + + Les passants bien-aimés qui ne + repassent plus. + + G.E. + + +Après une nuit de cruelle insomnie mal combattue ou plutôt exaspérée par +la lecture trop irritante et trop évocative d'un procès de jeunes +violateurs, et surtout par l'obsédante chanson au moyen de laquelle ils +se ralliaient: + +_«Blanchelive Blanchelivette, quand voudras-tu m'aimer?_ +_--Quand de tes doigts soigneux me feras un collier.»_ + +et que je m'étais chanté au rythme tour à tour précipité et traînard de +la fièvre,--au saut du lit, avide d'air respirable, de sérénité, d'un +changement de scène, voulant secouer la hantise de ces révélations +criminelles, je m'enfuis tout d'une traite vers un grand parc dans la +banlieue. + +Je jouai vraiment de malheur. Autant chercher le frais dans une serre +chaude, dans une cloche à plongeur descendue au fond d'un océan en +ébullition. O ce ciel bas, oppresseur comme un couvercle de plomb! Tout +ce vert sous ce gris. Ce vert-de-gris! Et les arbres convertis en +essences tropicales, en épices arborescentes! Les lilas puant la vanille +et même la drogue d'hôpital! Et la symphonie furieuse, stridente, +d'oiseaux éperdus pressentant le danger.... + +Ne sachant à quelle cause attribuer les paniques de ce petit peuple, +j'allais pénétrer dans un bouquet de frènes. Un craquement, suivi de la +chute d'un objet pesant, se produit dans les branches. + +Aussitôt un être furtif et fringant débuche du bouquet d'arbres et se +campe, moite, lubrifié, dans l'évaporation opaline de la rosée: + +La dégaine et la mine d'un apprenti sans atelier, d'un jeune batteur +d'estrades, d'un dénicheur d'oiseaux. Dix-huit ans tout au plus. Les +cheveux courts et drus avançant sur un front bas, et tirant sur le +pelage de la loutre, un de ces teints basanés ragoûtants comme le pain +de seigle, de grands yeux mordorés frangés de longs cils, le regard +veloureux et magnétique; le nez busqué aux ailes mobiles, aux narines +frétillantes; la bouche vineuse et friande, une ombre de moustache, le +menton imberbe et carré, les pommettes saillantes (les zygomes prononcés +diraient les signalements criminalistes), les oreilles menues et bien +ourlées quoique magisters et patrons, sans parler des geôliers, les +aient mises à de cuisantes épreuves; le corps admirablement découplé, +harmonieux, membru, cambré, et que ne déparent pas, au contraire, des +guenilles à la coupe aventurière, trouées en maint endroit, moussues, +roussâtres, râpées comme les vieux troncs d'arbres auxquels il vient de +grimper. + +En le considérant de plus près, je ne constate qu'une seule difformité: +les mains énormes, toutes rouges, d'une musculature effrayante avec ce +pouce démesurément long que Lombroso attribue aux assassins de +profession. + +Lui aussi me dévisage et me scrute longuement: + +--Encore un de ces bourgeois, de ces puants qui ne nous toucheraient pas +avec des pincettes! dut-il marronner entre ses dents, furieux d'être +dérangé, l'air à la fois effronté et sournois dans lequel il y avait de +l'hésitation du fauve qui détaille sa proie avant de l'attaquer. + +La confrontation m'intéresse et m'irrite. + +Nous finissons cependant par déambuler chacun de notre côté, moi, +presque contrarié, je l'avoue, d'avoir donné, si mal à propos, l'alarme +à cet avenant polisson. + +Rassuré quant à mes dispositions, ne me trouvant sans doute pas la +figure d'un espion ou d'un délateur, il se mit en devoir de reprendre sa +tâche prohibée et je le vis s'enfoncer sous les ombrages, pleinement +désinvolte, la hanche roulante, les mains en poches, la culotte très +sanglée, la casquette sur l'oreille, un peu tortu, un peu claudicant, +mais si peu, juste assez pour le rehausser d'un condiment de plus. + +Il se retourna, me cria, en flamand, d'une voix rêche à laquelle la +raucité prêtait l'âcre saveur des pommes vertes, une gravelure de +forçat, et me tira narquoisement sa casquette. + +--Bon! _Manciniste_ par-dessus le marché! me dis-je en constatant qu'il +m'avait salué de la main gauche. Une autre présomption que le +médecin-légiste établirait contre lui! Mais moi-même ne suis-je pas +gaucher et de plus, ultra-sensible à l'aimant, à l'atmosphère et aux +parfums? Et ne sont-ce point là autant de caractéristiques morbides, au +dire des physiologistes? ajoutai-je pour excuser le gaillard. + +Lui, après cette bravade, se mit à siffloter un refrain appris sans +doute dans l'une ou l'autre colonie pénitentiaire. Coïncidence étrange, +cet air, maintenu dans le mode mineur comme toutes les chansons de +gueux, s'adaptait exactement aux paroles qui m'avaient obsédé durant la +nuit: + +_«Blanchelive Blanchelivette, quand voudras-tu m'aimer?_ +_--Quand de tes doigts saigneux me feras un collier.»_ + +Après quelques circuits dans le parc, je fus pris de l'envie de me +rapprocher du siffleur. + +En regagnant le bosquet où je l'avais rencontré, j'aperçus sur un banc, +non loin de là, une femme blonde, d'une quarantaine d'années, de +physionomie agréable et même distinguée, mise avec une extrême élégance. + +Les bestioles criaillant et s'égosillant de plus belle m'avaient averti +déjà que le garnement n'avait pas encore renoncé à les traquer. Je le +découvris, à l'affût au pied des arbres. La survenue et le voisinage de +la dame l'empêchaient sans doute de regrimper dans les branches, mais il +épiait, d'en bas, les pinsons sautillant de ramure en ramure, et il +n'attendait que le départ de cette gêneuse pour opérer le rapt des +tièdes couvées. Et c'est qu'ils pépiaient les oisillons comme si les +doigts du dénicheur les eussent déjà palpés! + +Celui-ci gardait pourtant ses terribles mains d'étrangleur dans ses +poches, et, le nez en l'air, tout en observant les ébats de ses futures +victimes, continuait de siffler sa dolente complainte, la mélodie--je +l'aurais juré à présent--des patibulaires paroles qui ne cessaient de +tournailler dans ma tête, comme d'autres oiseaux affolés! + +Je stationnais à un endroit d'où je pouvais observer, sans être aperçu, +le manège de l'oiseleur; plutôt que de l'interrompre une nouvelle fois, +j'aurais même donné gros pour le voir à l'oeuvre, et j'étais prêt à +maudire, autant que lui, la dame pourtant si belle et si distinguée. Je +la croyais absorbée de plus en plus dans la contemplation de la +seigneuriale pelouse s'étalant devant elle entre des marmenteaux deux +fois centenaires, lorsque, regardant de son côté, je constatai qu'elle +aussi s'occupait moins du paysage que des manoeuvres du jeune +braconnier. Et j'en vins, malignement, à entrevoir une mystérieuse et +insolite corrélation entre ces deux êtres créés, par la société sinon +par la nature, pour se repousser avec haine et mépris, placés à +l'antipode l'un de l'autre, aux deux bouts de l'échelle, séparés par un +infini de privilèges et de conventions! Au lieu de se dissiper, ce +soupçon vraiment biscornu se fortifia de plus en plus. Grâce à la +surexcitation de mes nerfs, je me découvris une force d'intuition +presque désespérante. + +Sans qu'il eût l'air de s'en douter, ce charmeur de pinsons était bel et +bien en train de fasciner et de troubler, jusqu'au tréfond de la +conscience, cette femme riche, mondaine, occupant, certes, une haute +position sociale. Bientôt je fus même intimement convaincu que c'était +malgré lui que le luron débraillé excitait l'attention intense de cette +hautaine promeneuse. Aussi extraordinaire que paraisse ce phénomène, le +gars ignorait absolument la perturbation qu'il causait, lui, le maraud +surflétri, en cette aristocratique et considérable personne. Pourtant le +gaillard n'en était pas à sa première aventure galante. Il n'avait pas +même toujours attendu qu'on lui fît des avances. Il pratiquait tous les +genres d'effractions! Le soir, avec quatre nerveux bougres de sa trempe, +elle y aurait certes passé, la bagasse! Ils se seraient assouvis à tour +de rôle! Mais s'imaginer qu'elle le convoitait, qu'elle se donnerait +volontiers à lui, là, en plein jour, qu'elle brûlait de se pâmer entre +ses bras! Non, malgré sa fatuité de jeune souteneur, il était loin de +s'attribuer des appas tellement irrésistibles! + +Aussi, ne s'arrêtait-il pas un instant à l'idée d'interrompre sa chasse +aux pinsons pour palper et plumer une proie plus dodue et plus tendre. +Et ses beaux yeux de violateur et de vagabond, des veux fugaces et +chatoyants comme le vent, l'onde et les nuages, de ces yeux où se mire +la poésie héroïque des grands chemins, ne cessaient d'envelopper les +battements d'ailes dans la couronne des futaies, ou s'il coulait à la +dérobée un regard vers la bourgeoise, celui-ci n'était rien moins que +langoureux et cajoleur. + +Au diable les promeneurs et surtout les promeneuses! Impossible de rien +attraper ce matin. Il fallait en prendre son parti. S'il en profitait +pour «battre une flemme»? Lui aussi n'avait dormi que d'un seul oeil à +la façon des chiens errants guettés par la fourrière. Il tira une +pipette de sa poche, se mit à la bourrer en dardant des regards +rancuneux et dépités vers l'importune flâneuse, et, haussant les +épaules, résigné, il se dirigea vers un banc voisin sur lequel il se +laissa tomber avec un soupir de béatitude. + +Il frotte l'allumette à sa cuisse, met le feu au tabac, s'entoure +voluptueusement d'un âcre nuage, puis, de plus en plus indolent, il se +renverse, s'allonge, se couche alternativement sur le ventre et sur le +flanc, étire et replie les jambes, entrechoque ses souliers éculés, +sifflote une dernière fois sa poignante chanson, tire une lente et +finale bouffée de sa pipe, et la casquette sur les yeux pour ne pas être +incommodé par la lumière, il se vautre dans un sommeil quasi bestial. + +Moi, de plus en plus accaparé, requis par cette scène, en même temps que +je surveillais les gestes de l'oiseleur, j'analysais le tempérament et +pénétrais l'âme de la dame. Jusqu'à présent ostensiblement, son +attention se partageait entre le paysage et le jeune rôdeur. Lorsqu'il +fut bien endormi, je la vis se lever comme à grand'peine et s'acheminer +lentement vers lui. + +Ses dehors gardaient en ce moment même toute la sérénité, toute la +noblesse de la vertu, une souveraine distinction native enrichie des +accomplissements de l'éducation; j'étais fou, j'étais sacrilège, je +blasphémais en lui attribuant un seul instant le moindre goût pour ce +dépenaillé couvert de totales souillures, pour cet opprobre incarné, +pour ce dépravé et criminel adolescent, ce pouilleux de bonne mine, ce +frétillant nourrain des funestes viviers. + +Eh bien, en ce moment même, sous sa cuirasse adamantine de superbe et de +majesté, je déchiffrai en cette femme, la pire, la plus dévergondée des +tentations, mais aussi une telle lutte, une telle souffrance, un si +épouvantable martyre que je n'eusse pas souhaité pareil supplice à une +marâtre assassine et que loin d'arracher la pécheresse à sa perverse +contemplation, j'aurais voulu la pousser dans les bras de son abject +bien-aimé, et me faire l'entremetteur de cette patricienne et de ce +larron. La frénésie de ses postulations, la ferveur de son culte, les +rites inouïs qu'elle se suggérait, auraient pu se traduire par ce +discours: + +«Je te veux à n'importe quel prix, en payant même de ma vie, de mon +salut, de tout espoir et de tout rêve, le délire de cette possession! +Après toi, rien qui vaille! La race dont tu sors, mon copieux +réfractaire, disparaîtra sans retour! La terre sera couverte d'usines et +peuplée de manoeuvres. Les implacables industries, les philanthropies +énervantes nous auront tué nos beaux gars d'exception, fils de la +sainte Aventure et du divin Imprévu! + +«D'ailleurs, les jours de la planète sont comptés et l'univers se meurt +de mensonge. Moi, du moins, avant de mourir, pousserai la sincérité +jusqu'au scandale! + +«Si tu savais, mon amant absolu, ma Grâce, mon Salut, dont l'ordre, le +code, la vertu rectiligne proscrivent l'existence et la personne +asymétriques; si tu savais depuis combien de temps je languis et me +consume,--je te le demande un peu, par respect pour qui et de quoi!--ce +que les nostalgies m'ont étreint le coeur à le fracasser, et cela +surtout aux heures panthéistes, aux époques climatériques où la nature +se dévergonde fatalement, où elle rutile tapageuse et inassouvie comme +une ménade.... O ne te fâche pas, puisque tu n'eus jamais de rival, +jamais de précurseur, puisque je n'ai jamais pêché que par l'espérance, +dans l'attente du pitoyable Messie des Possédés. + +«Des nuits, à la fenêtre, je sanglotais, enviant les explosions de la +tempête. Les nuages se cherchaient comme des lèvres, entrechoquaient +leurs croupes et leurs mamelles, et le tonnerre des baisers prolongeait +le spasme des éclairs! En ces heures tellement lascives que les cratères +éteints rentrent en éruption et que les Cordillères volcaniques avivent +leur rouge crête de coq; moi, je parvenais à refluer mes laves, tant je +te souhaitais à l'exclusion de tout autre! + +«Partons, nous nous aimerons, jusqu'à l'aube prochaine, sur un grabat, +le tien, ô bienfaisant malfaiteur! Dans une pouillerie, dans une +soupente de tapis-franc! Je goûte les plis et la patine dont les +guenilles boucanent ton corps; elles lui font un fauve et croustilleux +pelage, leur couleur saurette s'harmonise avec ta personne errante et +galopée, ces haillons sont trop imprégnés de toi pour que j'en évite le +frôlement et que je répugne à leur fumet sauvage! Mais, écarte pour +cette fois l'inséparable et plastique défroque, car d'autant plus douce +à ton égard que tu as été flétrie et foulée, ô victime, je veux oindre à +mes papilles les meurtrissures des menottes, des poucettes, des ceps et +des camisoles de force que t'infligèrent les policiers et la chiourme; +te venger, à force de samaritaines caresses, de leurs infâmes et +outrageantes mensurations, du joug abominable de la toise, de leurs +attouchements cyniques et glacés, de leurs rudes et crispantes +manipulations; épeler aux accidents de ta chair, les tatouages, +hiéroglyphes de tes stupres, et les déclarations, plus effrénées encore, +dont te lardèrent à coups de couteau, des partenaires exigeants et +jaloux! + +«O toi l'homme numéroté, l'étalon des haras stériles, l'innocent farci +de gros casiers judiciaires, toi qu'on surnomme mais qu'on ne nomme pas, +souffre-plaisir, flore des préaux, éphèbe des chambrées, fétiche des +chauffoirs, les mornes Othellos t'écrivaient-ils, avec leur sang, des +lettres aussi jaculatoires que mon cantique, ô Desdémon? + +«Viens, je serai ta femelle expiatoire, ton instrument de représailles, +ton amour rédempteur, ton extrême-onction! + +«Comme nous commettrons pourtant un crime aux yeux des magistrats, un +sacrilège aux yeux des prêtres, nous mourrons à la première alerte, +avant l'arrivée des gendarmes et les indiscrétions des juges, et nous +irons voir dans l'autre monde si les vrais dieux entretiennent autant de +préjugés que les hommes! + +«C'est convenu. Tu m'étrangleras après. Et de tes doigts saigneux me +feras un collier! + +«O nous éperdre dans l'éternité comme un météore dans les vertiges du +firmament! Mourir l'âme inhalée par la tienne, mon souffle fondu dans +ton haleine, mon regard, ma lumière agonisant dans l'infini de tes yeux +tragiques! N'avoir rien qui ne soit à toi!... N'être rien qu'à toi!... +Ne plus être que toi!... Enfer de salut!» + +Et voilà ce que commettrait, ce que forferait l'épouse rassise et +conventionnellement impeccable. + +A ce discours effroyable comme une confession, ce discours latent que je +lus de loin en traits de feu dans les ténèbres de sa conscience, je me +portai au secours de la misérable femme; il y allait de sa vie, il +fallait coûte que coûte leur faire consommer cette union incompatible, +et ma pitié était telle que j'étais prêt à légitimer cette exécrable +passion, au besoin à m'en rendre complice. + +Je n'étais pas à bout de prodiges: + +Lâcheté! Courage! Qui oserait se prononcer? Mais, certes, surhumain, +sublime, l'effort de dissimulation qu'elle fit à mon approche. +Retrouvant ses plus grands airs, à la foi indifférente et impérieuse, ce +fut elle qui vint à moi et me dit, de sa vraie voix à présent: + +«Un bien joli parc, Monsieur, mais infesté de méchants gamins qui s'en +prennent aux oiseaux en attendant l'occasion de s'attaquer aux +promeneuses!» + +Et elle passa outre, me laissant foudroyé par ce mensonge! + +Plus que jamais droite, officielle, voire sacerdotale, elle s'éloigna +pour de bon cette fois, se donnant complètement le change, réconciliée +avec sa conscience par cette délation, ce reniement à la saint Pierre +doublé d'une félonie à la Judas.... + +Car elle ne se retourna même pas pour voir le galbeux oiseleur, réveillé +en sursaut sous des poignes brutales et familières,--s'effarer, +panteler, gémir, se débattre, aux prises avec une escouade de policiers +qui le recherchaient depuis la veille et allaient le réintégrer dans la +grande volière de Merxplas. + + + + +LE TATOUAGE + + _A Sander Pierron_. + + +Une bouffée d'air vicié que me fouette au visage l'entrebâillement d'une +porte de cabaret devant lequel je passais ce soir, flâneur--rôdeur +peut-être--par la pluie de neige fondue, me remet en mémoire une +aventure d'il y a quelques hivers, dans un quartier déjà tombé sous les +pioches des équarrisseurs de pittoresques cités. + +Explorant le dédale savoureux dénommé «Coin du diable», nous étions +tombés, un camarade et moi, au «Bummel», le bal illustre de la région. + +Une salle surchauffée, électrisée de fluide humain, saturée +d'exhalaisons rousses comme du brouillard en novembre. Des fresques +criardes s'assortissaient aux hurlements des cuivres de l'orchestrion. + +Des ouvriers endimanchés, nombre d'apprentis de métiers vagues et +surtout une nuée de ces êtres réfractaires et asymétriques que +l'engeance qui les traque et les méprise appelle voyous, s'y +trémoussaient deux par deux ou avec des danseuses le plus souvent veules +et bonnes filles. Par moment dans cette cuvée de jeune chair gueuse le +remous ressemblait à une ébullition. + +Malgré la touffeur, au milieu du petit estaminet servant d'antichambre à +la salle de danse rougeoyait un grand poêle flamand à l'ardeur duquel, +machinalement, des fumeurs de pipes venaient exposer le bas de leur dos, +en remontant le bas de leurs vestes. + +Dans le tas de lurons qui s'affriolaient de houblon, d'alcool, de +vertige et de chair, l'un d'eux mémorable--à preuve ce récit--nous +requit aussitôt par son galbe hors pair, une étonnante souplesse de +mouvements, une élégance inattendue. + +Une jolie tête brunette et souriante aux vifs yeux noirs, légèrement +bridés, sur un corps extrêmement bien fait. La dégaine délurée, il +porte un complet mastic qui, par hasard, à l'air d'avoir été taillé sur +mesure et un chapeau boule, chocolat, qu'il rejette en arrière. Et le +débraillé, l'air casseur qui choquerait chez les autres polissons de sa +trempe, lui sied comme une grâce et un affinement de plus. + +Il fringue presque sans relâche, ivre de pétulance, se réjouissant de +l'élasticité adolescente de ses jambes bien modelées aux muscles mobiles +et chatouilleux qu'on voit frissonner, comme de volupté, sous la culotte +tendue, tandis qu'il hume les ambiances en frétillant de la narine et en +claquant de la langue. + +Sa pantomime rajeunit et pimente les quadrilles, les «lanciers», les +«ostendaises», toutes les chorégraphies de l'endroit. Tortillements, +ronds de jarrets, déhanchements, appels de pieds et de mains, rejets en +arrière de la jambe comme pour décocher une ruade à chaque volte de +valse, et sa façon d'enlever sa danseuse en la faisant ballonner autour +de lui dans un effarement de jupes, et encore au milieu d'un cavalier +seul, ses révérences, croupe en l'air, comme un qui joue au saut de +mouton, tandis qu'entre ses jambes son visage lutin et falot sourit à sa +partenaire; toute cette frénésie, toutes ces scurrilités, bien des +gestes plus osés encore, peuvent être très canailles, mais ils nous +semblent à nous et à toute la galerie qui s'en régale et s'en pourlèche +même les babines, souverainement plastiques. + +Aussi de quels bravos, de quels rires, on l'encourage, de quelles +privautés on l'accable, en quels frais de séduction les jolies filles se +mettent pour lui? + +Même ses repos sont composés avec un instinctif souci de la ligne et du +modelage. + +Très suggestive par exemple sa pantomime--mon camarade, le sculpteur, +me poussa du coude pour m'en faire apprécier l'harmonieux +enchaînement--quand feignant une lassitude, il affecte de s'allonger sur +le dos, la tête dans ses mains jointes, entre les coudes rapprochés, sur +la banquette régnant le long du mur, mais pour se détendre, élastique, +comme un fauve replié et pour empoigner d'un bond, avec une étreinte +goulue, sa danseuse préférée, pour la happer victorieusement au passage +et accorder aussitôt ses pas aux siens dans les capricieuses spirales +des danseurs. + +Ah c'est le boute-en-train, l'âme, la figure dominante et magnétique de +ce bastringue, et à côté de ce vivant athlétique, à qui ses vêtements +s'adaptent aussi bien que les muscles à ses os, combien feraient piteuse +mine nos cocodès conformes et guindés? + +Aussi notre intérêt d'artistes épris de beaux modèles se concentre sur +ce dandy populaire, ce Brummel du Bummel--comme le sculpteur le disait +assez spirituellement, plus tard, car ce soir-là il admirait trop pour +plaisanter, il était emballé comme moi, ma parole! + +Et vrai, c'est non sans éprouver une bizarre contrariété qu'après une +dernière danse, nous le vîmes gagner la porte avec sa favorite, une +grande noire, aux yeux brillants, aux lèvres rouges souriantes et +humides comme une perpétuelle éclosion de roses, une gaillarde aux +insolentes torsades mal contenues par un peigne flamboyant de strass, un +peu la mine capiteuse des cigarières de Séville. + +Un sentiment qu'il m'aurait été difficile d'exprimer en ce moment, tant +il était complexe, subtil et, en quelque sorte latent, mais qui me +revint depuis--et que mon camarade me déclara plus tard, avoir éprouvé +aussi--m'était venu au sujet de ce galbeux polisson. + +Voici: tout le temps qu'il se prodigua à nos yeux en de si réjouissantes +postures, nous n'attachâmes pas un instant à sa personne une idée bien +déterminée de sexe. Il plaisait à toutes les femmes, il les recherchait +même semble-t-il, et cependant cela ne nous avait pas choqué de le +savoir le point de mire des prunelles de presque tous les hommes. + +Bien plus, au cours de la soirée, nous l'avions vu danser à deux ou +trois reprises avec l'un et l'autre garnement de son âge, et danser ces +fois-là tout aussi crânement, en montrant le même entrain, la même bonne +grâce, le même plaisir. + +Par la suite nous nous sommes rappelés cette grâce d'androgynat, cette +grâce neutre et ambiguë qui se dégageait du gaillard, et nous ne +perdrons certes jamais le souvenir d'un prestige pervers--pourquoi +pervers? ne conviendrait-il pas de dire innocent, absolument candide, au +contraire?--qu'il allait d'ailleurs proclamer avec une sublime +éloquence. + +J'ajouterai encore, afin d'assurer toute leur portée aux constatations +réunies en ce récit--que personne dans ce bastringue, ne le connaissait. +Comme nous il y était probablement venu pour la première fois; on +ignorait son nom, son métier, son logis. Ce monde assez farouche et +méfiant d'ordinaire, avait été conquis par sa verve, son exubérance, sa +mine ravissante et son intarissable belle humeur. + +Mon ami le sculpteur, me raconta plus tard qu'il avait cherché en +observant ce personnage agréablement énigmatique, à deviner le métier +qu'il pourrait exercer. Mais les habitudes du corps de ce drôle, +déroutaient toutes conjectures. S'il avait appris un métier manuel +c'était sans doute en amateur, car son corps souple et cambré, son torse +digne d'un mignon de Cellini, ses bras et ses jambes dont Benvenuto eût +doté son Persée, ne trahissaient aucun de ces tics ou de ces +déformations contractés à la suite des efforts et des actions +musculaires monotones, enclumées et sempiternelles. + +Enfin, pour exhumer jusqu'à la plus intime des impressions que nous +donna ce joli pauvre diable, au moment où il se retirait avec la belle +noiraude, je caressai l'illusion qu'il n'aimait point cette créature-là, +à l'exclusion de toutes les autres. Et, l'avouerai-je, cette vague +conviction, contribua sans doute à me rendre, son éclipse moins +douloureuse. Aurais-je rêvé ce fait, ou mon imagination ébranlée par ce +qui se passa aussitôt après, l'aurait-elle ajouté après coup aux +évènements qui précédèrent la péripétie dont il me reste à parler, mais +au moment où il passait devant nous, en emmenant sa compagne, il me +gratifia d'un regard d'une intelligence surhumaine, lisant, devinant +jusqu'aux rêves trop volatils pour être fixés même par la musique, le +parfum ou la prière.... + +Comme le couple sortait, au risque de rendre à ce bal faubourien la +vulgarité et la crapule de tous les dimanches, du dehors un individu +poussa la porte et bouscula nos amoureux. + +C'était un gaillard d'une épaisse carrure, barbu congestionné. Mais nous +eûmes à peine le temps de le dévisager. + +Fou furieux, en proie, nous ne savions pour le moment à quel sentiment +de courroux et de rage homicide, cet individu s'était jeté sur le jeune +homme au complet mastic. Avant que moi, le sculpteur ou tous les autres +eussions pu l'empêcher, cette brute, étendue sur notre favori, le +vautrait par terre, l'assommait de coups de poing, lui arrachait les +vêtements du corps; le tout en lui hurlant des injures où rauquait, où +râlait la passion la plus incendiaire. + +Ce fut l'affaire de quelques secondes. Revenus aussitôt de notre +consternation, nous nous étions précipités sur le forcené, et malgré sa +force de démon, quoiqu'il s'agrippât à sa victime en s'aidant de ses +genoux, de ses griffes et même de ses crocs, nous parvînmes enfin à lui +faire lâcher prise et à le pousser dans un coin où, maîtrisé, collé au +mur, il ne cessa de pleurer et de baver à la fois. + +Je fus avec le sculpteur et la jeune femme noire, de ceux qui +ramassèrent l'adolescent tout à l'heure si fringant et si radieux! + +L'acharnement de son agresseur avait été tel qu'il n'avait plus que sa +culotte qui lui tint encore au corps. Son veston de coupe si conquérante +couvrait le carreau de subits haillons. La chemise arrachée, presque en +lambeaux, mettait à nu le torse et les bras. Du sang marbrait ses joues +et lui coulait du nez et des oreilles; l'oeil gauche sortait à moitié de +l'orbite. + +Des hommes étaient allés chercher de l'eau et les femmes approchaient +leurs mouchoirs pour en oindre et en caresser son cher visage quand, les +premiers qui s'étaient portés à son aide reculèrent en proie à une +surprise, qui se changea aussitôt en stupeur, et dont ils sortirent en +poussant un sourd murmure. + +Les rires méprisants s'enflèrent en une huée d'anathème. + +Repoussé en arrière, je jouai des coudes, j'écartai les rangs de badauds +malveillants qui m'obstruaient le passage et m'offusquaient la vue. + +Je ne compris pas tout d'abord le revirement qui se produisait contre ce +séducteur. + +En le contemplant de plus près, je m'aperçus que la poitrine, le dos et +les bras du jeune gas étaient complètement tatoués de curieux et +grossiers emblèmes, de devises en langues et en argots divers qui le +tigraient de leurs rébus et de leurs hiéroglyphes! + +Il n'y avait pourtant encore là rien de si répréhensible. Peut-être +avait-il été marin, soldat ou voleur? Or c'est au moyen de semblables +exercices graphiques que les pauvres ilotes trompent l'ennui de +l'entre-pont, de la caserne et du bagne? Tout au plus, regrettais-je que +l'ingrat eût profané et déshonoré par ce bariolage barbare la païenne +perfection de sa chair d'éphèbe. + +Un nouveau mouvement dans l'assemblée m'arrache au cours de ma +douloureuse contemplation! + +Le malheureux a deviné ce qui fait rire les uns, hurler les autres, +reculer les plus nombreux. + +Parmi ces devises et ces emblèmes, gravés comme dans l'écorce des arbres +et dans les murailles des geôles, ressortait en caractères plus grands +la déclaration d'un amour sacrilège accompagnée des emblèmes d'une +forfaiture sans appel aux yeux de la morale chrétienne: + +_Daniel est à André_. + +Alors, oubliant ses blessures, le sang qui coule, son oeil prêt à +s'éteindre, l'adolescent se rengorge, redresse la tête, bombe la +poitrine comme pour mieux exposer ses stigmates, et, désignant de la +main, le forcené qui sanglote toujours dans un coin: «L'André en +question, c'est lui-même! Puis après? Je l'aimai car il fit longtemps +très bon pour moi. Il me protégea et il fit mon éducation. Il s'est +payé. Nous sommes quittes». + +Et, rieur à travers ses larmes de sang, tandis que tous se taisent, +subjugués par sa crânerie, il retire de la gueule du poêle, le tisonnier +chauffé à blanc, et appliquant celui-ci sur la devise abjurée, il ne +daigne ni voir fumer sa chair, ni l'entendre grésiller. L'horrible +torture ne lui arrache pas une grimace, pas un gémissement. + +Il la prolonge, jouissant de son supplice. + +A mesure que s'efface, fumante, la monstrueuse déclaration, ses yeux +stoïques et humides de beau martyr, surtout son oeil sanglant et blessé, +contemple si tendrement la jeune femme qui s'était détournée de lui, +ses yeux l'enveloppent d'une caresse tellement suave et poignante, +qu'elle aussi, bravant la justice et les vertueux équilibres, se jette à +son cou et dépose sur ses lèvres un long baiser de plénière +solidarité. + + + + +LA BONNE LEÇON + + _A Alfred Vallette_. + + +La jeune institutrice très pâle de visage à cause d'une âme +surilluminée, a suspendu sa leçon, durant l'accablante après-midi +italienne, dans la petite classe des tout jeunes enfants à +Motta-Visconti. + +Par les fenêtres ouvertes auxquelles une brise dérisoire enfle de temps +en temps le store mi-baissé comme le jabot d'un pigeon qui se rengorge, +s'aperçoit le pays vert et fertile, au pied de l'Apennin, avec d'abord +la crayeuse rue villageoise se prolongeant en une avenue de peupliers +entre lesquels, se continuant l'une dans l'autre, les moissons sous des +lignes de mûriers alternent avec de minces sarments de vignes dont la +lumière crue blanchit les petites feuilles. Et c'est le blé et le +raisin, et aussi la soie; la denrée de luxe, voisinant avec le pain qui +devrait être à tous, avec ce vin qui devrait aussi réconforter tous les +hommes et leur permettre de communier toujours sous les deux espèces! La +soie, qui la connaît autrement que dans les magnaneries, à +Motta-Visconti!... + +Déguenillés, pour tous vêtements la chemise bistre, la culotte roussie +et très à jour, soutenue par des bretelles dépareillées, pieds nus, les +petiots sommeillent sur leur abécédaire dans de jolies poses repliées, +avec des moues, des sourires plein leurs grosses lèvres auxquelles +viennent butiner les caresses des rêves. Des tignasses bouclées ou +broussailleuses et des joues potelées s'appuient sur de petits bras +gourds et gras,--des joues que hâle la poussière et que carmine le sang +neuf. Et c'est un chuchotement des respirations fortes que berce le +bourdonnement des grosses mouches bleues.... + +L'institutrice, la pauvre, à l'âme bonne et passionnée, profite de cette +trève pour rimer des chansons douces et pitoyables. Cette atmosphère +des miséreux en fleur, des enfonçons de parias lui inspire des choses +compatissantes et navrées, et ce premier âge du serf rural, ces germes +d'humanité taillable et corvéable l'induisent en de douloureux +attendrissements, car elle songe à ce qui devrait être et à ce qui ne +sera pas encore pour tous ces êtres si neufs et si candides. + +Elle s'apitoie, touchante et maternelle, caressant pour tous ces +garçonnets des rêves de quiétude et de soleil. + +Que n'est-elle la fée aux dons magiques pouvant conjurer les destins et +faire pleuvoir sur ces têtes la joie, la sérénité, les illusions et les +tendresses, que ne peut-elle leur assurer comme aux simples fleurs des +prairies les sucs vivifiants pour entretenir et épanouir le velouté et +la fraîcheur de leurs gracieux visages! Elle sait ce qui leur manque +déjà dès le seuil de la vie, elle sait les privations plus dures encore +qui vont suivre, elle sait l'iniquité et l'opprobre qui les guettent. + +Ah! ne pouvoir en rien désarmer la misère fatale, assurer toute cette +jolie pousse humaine contre les bûcherons et les faneurs industriels, +n'être que la pauvre poétesse apitoyée et dolente, qui les aime bien +mais qui n'a rien à leur donner que ses larmes et ses vers de +charité.... + +Ses rimes gracieuses humectent le papier blanc comme les pleurs son +mouchoir. Elle se prend à scruter l'avenir de ces écoliers: «Pauvres +fleurs d'épine, rossignols de la chaumière, que seront-ils dans dix ans? +Vils ou pervers, conteurs de bourdes, patients manoeuvres ou coupeurs de +bourses, galériens soumis de l'atelier ou subversifs ouvriers des +prisons. Où les reverra-t-elle, à la caserne, à l'hôpital, à la morgue, +au bagne, à l'échafaud?...» + +Fi, quelles perspectives sinistres vient-elle d'évoquer là! Généralement +les poèmes de la bonne institutrice sont des aspirations et des désirs; +elle essuie les larmes sans songer à flétrir ceux qui les font couler; +elle panse les plaies et les blessures des victimes sans se retourner +contre les bourreaux! + +Aujourd'hui plus âcre est son inspiration et son vers revêt une sorte de +colère; de l'impatience se mêle à son évangélisme. Un trouble anormal +l'envahit! «Italie, Italie, ne seras-tu toujours qu'une mère aux +mamelles taries pour les milliers d'enfants qui eussent enthousiasmé tes +divins poêles et tes artistes créateurs! Que deviendront-ils, ceux-ci, +les petiots, que je choie, ceux à qui j'apprends à lire, que je couve de +mon mieux et le plus longtemps possible sous mes ailes? Liront-ils +encore plus tard? Et quels livres? A quels éducateurs iront-ils? Devenus +adolescents, jeunes hommes, ne rencontreront-ils toujours que des +maîtres, des corsaires et des rapaces pour convertir toute leur force, +leur sève, leur énergie, leur généreuse expansion en sordides machines à +gagner de l'argent? Quoi! la noble terre italienne ne produira-t-elle +jamais que des ilotes résignés? Quoi! pas un mâle, pas un homme libre, +pas un révolté, pas un transfuge du travail inique, pas un rédempteur +éprouvant la sublime folie du sacrifice et qui, tandis que tous se +figent et se stéréotypent dans des oeuvres de servage, ferait un geste +de délivrance, pas un qui, fatigué de ployer l'échine, se redresse et +frappe à son tour, oui, qui aille jusqu'à tuer...» + +Ciel! Quelles lignes incendiaires ose-t-elle bien tracer, la simple et +faible femme! Décidément elle n'écrira rien qui vaille aujourd'hui! Et +elle reporte ses yeux de son manuscrit vitrioleur sur ce joli parterre +de flore enfantine. O candeur, ô parfaite insouciance! Comment a-t-elle +pu évoquer conjonctures si ténébreuses en présence de cette aube en +chair.... + +O c'est mal ce qu'elle allait faire là? Vierge morose, trop imaginative, +pourquoi n'engendre-t-elle aussi des enfants! Elle ne concevrait pas +alors pareilles chimères et pareilles larves! Du moins apprendrait-elle +par l'instinct impérieux des ardeurs charnelles, ce que veut la nature, +la vie élémentaire; elle serait édifiée, sans phrases et sans +spéculations, sur le simple pourquoi de notre existence, de notre +passage ici! Que ne pense-t-elle à autre chose? A quoi bon vivre dans +l'avenir. Le devoir n'embrasse que l'heure présente et le moment +immédiat. Pourquoi rêver, triste, trop songeuse fille pauvre; il est si +simple de vivre... enfant, amante et mère, et de finir sans avoir ruminé +des destins et des lois autres que ceux consentis par le nombre et la +société. + +Ah! coeur trop tendu, désarme, désarme! Il est sacrilège, c'est tenter +l'inconnu que de songer trop obstinément à la misère et à la mort, +devant ces bambins, cette tiède couvée.... Oh! redoute que par tes +incantations lyriques tu n'appelles des sorts et des maléfices sur ces +têtes mignonnes auxquelles tu aurais voulu dispenser les dons +providentiels! + +Aussi, la voilà qui, bonne et mystique, se met à prier en arrêtant ses +yeux visionnaires sur l'un des marmots, précisément le plus gentil de la +classe. Il repose, souriant chérubin aux longs cils d'or; sa menotte +presse d'un geste volontaire la jambette ébréchée au moyen de laquelle +il tailla son crayon, et ses lèvres un peu grosses, mais si rouges, +comme toutes celles des Transalpins, s'avancent en la jolie moue d'un +lutin à qui on voudrait enlever un jouet. + +Certes, il est le plus mignon de tous, si charnu, si rosé, mais aussi le +plus pauvre d'entre ces pauvres! Enfant pensif et taciturne avec de +subits accès de babil et de turbulence, un brin fantasque et +volontaire, souvent malgré la douceur et la caressante tutelle de +l'institutrice, il déserte l'école pour aller battre les chemins, très +loin. Sans doute rêve-t-il à présent de maraudes par les mûriers et +d'une ample cueillette de pêches et d'abricots. L'institutrice s'est +attachée à ce galopin qui aurait l'air d'être fait de marbre rose si, le +plus souvent, la crasse ne le patinait comme un bronze de Donatello. Et +voilà qu'elle songe, non sans mélancolie, aux dix ans du petit qui +sonneront l'été prochain, moment que ses parents, d'infimes journaliers, +choisiront pour l'envoyer à Milan, comme apprenti boulanger.... +Attendrie elle se répète le nom du gracieux dormeur, et ce nom même, +Santo, est une prière, capable d'éloigner les suggestions périlleuses et +impies auxquelles elle s'abandonnait tout à l'heure. + +«Ah, prie la bonne âme, que celui-ci, mon Dieu, ne connaisse point +là-bas les corruptions, les souillures et les empoisonnements des +vilains métiers! Défends ta généreuse plante, ô nature, contre le +souffle de l'atelier! Que la fièvre urbaine ne flétrisse pas ses joues +et ne leur enlève cet inappréciable velouté des pêches mûrissantes dans +lesquelles il enfonce des quenottes presque fratricides!» + +Et elle songe: «Hier encore, à la procession de la Fête-Dieu, c'est lui, +Santo, qui était joli à croquer, en petit saint Jean-Baptiste: la peau +de mouton rejetée sur l'épaule, avec sa chemisette bleue bordée d'or, +ses jambes nues et potelées, ses cheveux bouclés, sa croix d'or en guise +de houlette et tenant en laisse l'agneau tout blanc et docile. Il +marchait dans la procession, ce Santo, mignon et presque eucharistique! +Que l'encens embaumait et que les cierges étaient blancs! Quelques-uns +étaient enrubannés de rouge et des corbeilles de roses saignaient sous +les flèches du soleil! Des hymnes doux comme le miel balsamiaient cette +matinée de prières. O les musiques suaves, énervantes tout de même! Et +les manants, les serfs t'applaudissaient du coeur, petit Santo, comme un +morceau de leur chair angélisée et de leur rude cuir de peinard +transformé en viande du Seigneur! Et les mères heureuses, un tantinet +jalouses, s'attendrissaient sur toi, pleurant presque, et en te voyant +passer, agenouillées, leurs poupons sur les bras, elles embrassaient +dévotement et avec un peu de fièvre ces bambins en les rêvant déjà +béatifiés, petits saints d'un jour, Santo, comme toi! _Agnus Dei qui +tollis peccata mundi!_ Agneau de Dieu qui rachète les péchés du monde! +Pauvre petit, où seras-tu dans dix ans? A la caserne, à l'hôpital? Dans +quelle procession figureras-tu encore, à quel pas plus triste que la +plupart des processions de ce monde marcheras-tu?... Non, arrête...» + +Encore ces vilaines appréhensions. C'est cependant ici le dernier +endroit où devraient lui venir pareilles inquiétudes. Est-ce +l'étouffante chaleur qui distille ces présages sinistres? Et dans ces +limbes pourquoi épandre des giries et des épouvantes purgatoriales? +Quelle insolite angoisse la prend au sujet de l'écolier endormi: «Santo, +qu'as-tu fait? Parle, qu'as-tu envie de faire? Dis-le moi vite!» + +C'est en vain qu'elle évoque la paisible procession de la veille pour +chasser le reflux des images véhémentes et funèbres. Ses pressentiments +ressemblent au frisson poétique des sibylles sur le trépied. Ce qu'elle +prétend revoir et se rappeler se déforme, se travestit en des visions +qui n'ont plus rien de commun avec ses souvenirs. Ainsi le pieux cortège +tourne en un défilé houleux et sombre d'une foule qui trépigne sur place +ou qui chasse comme la tourmente. + +Devant l'institutrice ébahie, surgit un grand garçon de vingt ans, les +épaules larges, les mains fortes, solide et décidé par la carrure, +imberbe, blond, au teint d'ambre pâle et d'oeillet rose avifié aux +pommettes un peu saillantes, aux yeux extatiques, presque effarés, aux +traits gracieux et solennisés comme par une latente tragédie, un +imperceptible duvet couvrant sa lèvre supérieure, les allures--se dit la +voyante--d'un conscrit dépaysé et ahuri qui viendrait de passer sous les +ciseaux du perruquier, ou mieux, non, pis encore, d'un prisonnier qu'on +toise et qu'on mensure dans l'antichambre des cachots et qui +somnambulique regarde derrière lui, du rouge, devant lui, du rouge +encore.... Il porte, sur le tricot du gindre, un bourgeron gris +flottant; la casquette de toile blanche à visière plate un peu relevée, +à la marine, emprisonne mal ses luxuriants frisons, et une cravate bleu +pâle s'ajuste au collet très échancré de son jersey. Une halte, une +accalmie de la foule volcanique et strépitante, dont il représente le +centre, le foyer d'intérêt, le campe--est-ce durant une seconde ou +moins?--devant la rimeuse hypnotisée. Embarrassé de ses mains, les bras +ballants, il profère à voix basse, presque en chuchotant, pour elle +seule: «Me reconnais-tu? Non? Je suis cependant un des tiens, je suis ce +révolté, ce rédempteur que tu souhaites.... Regarde-moi bien!» + +Elle veut protester, mais, comme pendant les cauchemars, un poing lui +noue la gorge et elle le dévisage, médusée par son impérieuse douceur, +par le sourire mélancolique et de plus en plus ambigu qui affleure à ses +lèvres presque trop grosses, mais si rouges, ces lèvres italiennes +appétissantes et copieuses, par la magnétique caresse de ses prunelles +d'un bleu de violette de Parme, des prunelles qui enchérissent encore +sur l'éperdue bonté de la bouche. + +Et la voix susurrante et infléchie joue du coeur de la voyante comme +d'une lyre voilée de crêpe: «Tu me crois un paisible gars, un peu mol, +un peu lendore, musard, baguenaudier, amusé d'un rien, cueillant les +jolies filles comme autrefois les abricots et les mûres aux espaliers du +préfet, boudant la boutique et le fournil, toujours comme autrefois +j'éludais tes pourtant si tièdes leçons, ô grande soeur! Tu me crois de +ceux qui s'attardent et qui s'oublient, pâmés, en proie à quelque gouge +experte habile à déniaiser les plantureux adolescents!... O chère +songeuse, que tu te blouses!» + +Et son sourire s'électrise et s'enfièvre, si bien que sa bouche semble +saigner dans son visage blêmissant comme une aube de supplice, et il +hoche gravement la tête et c'est--ainsi compare toujours +l'institutrice--comme si le col nerveux mais d'une délicatesse dérisoire +à côté des puissantes épaules, ployait, prêt à rompre, pareil à une tige +sous une trop lourde corolle: + +--«Écoute, il m'a pris l'aversion des plaisirs de mon âge et des métiers +de mon temps.... Je n'aime pas à la manière des autres enfants des +hommes. J'ai rêvé des dévouements et des communions sans but, sans +utilité, sans justification naturelle, par la seule vertu de la +sympathie et pour le plaisir de se donner, de s'immoler même en une +infinie caresse.... O ces compagnes rieuses et frivoles, qui +pleurnichent à la vue d'un oisillon tombé du nid et que la perpétuelle +tragédie humaine laisse indifférentes et rend même complices, pas +toujours complices sans le savoir!... O ces amantes que la nature, qui +veut une éternité de mortels, leurre et affole par un éclair +d'infini!... J'éprouve pour elles l'aversion biblique, elles sont les +troubleuses et les diversionnelles qui écartent les pensées altruistes +et les vouloirs virils, elles ne se dévouent que pour endormir, +amoindrir et ravaler les ardents et les forts; elles minent les colosses +aux pieds desquels elles feignent de s'étendre; elles sont souffleuses +d'égoïsme, de coupable désintéressement, de détachement du devoir; pour +les milliards de brutes qu'elles fournissent à la consommation +terrestre, combien ont-elles fait avorter les grâces, les vocations, les +génies, les âmes surhumaines! Si elles engendrent dans la douleur, elles +se vengent de leurs souffrances en livrant de nouvelles proies à cette +planète maudite et en épiant, avec une joie perverse, l'invasion des +tristesses, des effrois et des désillusions aux yeux originellement +ravis et au coeur lustral des engendrés! Non, je n'écouterai jamais +leurs voix insidieuses.... Je serai réfractaire aux galantes +disciplines, et quoi qu'en dira plus tard le juge libidineux pour me +salir et me rendre haïssable aux ménades et aux louves en rut, je suis +chaste et je mourrai vierge, en m'étant conservé pour l'amour de tous! +Ces choses, tu dois les entendre, toi, la simple, la vierge, car sans +que tu le saches, tu es mille fois plus ma mère que n'importe quelle +génératrice selon la nature.... Si jamais je flattai une amante ce fut +la rouge lionne, aux mamelles incandescentes, au lait de plomb fondu, +dont la chevelure allume les torches des nouveaux zélotes et aux griffes +de laquelle vont s'aiguiser les poignards de ceux qui ont abjuré les +devoirs et les lois de la multitude!...» + +--«Assez, assez! supplie la pauvrette qui se voile les yeux pour ne plus +voir. Tu en as menti. Arrière cette lionne de l'enfer avec son sinistre +meneur. Loin de moi et de Santo. + +«Oh! non, ces mains que j'aime, ces petites menottes n'égarent leurs +doigts que dans les blanches toisons, en attendant qu'elles pétrissent +la farine blanche de notre pain quotidien! N'est-ce pas, Santo? + +«Petit boulanger, ils racontent qu'un jour tu ne voudras plus pétrir du +pain parce que tous les pauvres n'en mangent pas.... O, reste à Milan, +reste à ton métier, reste!» + +Mais la voilà soulevée, séparée de lui, exilée brusquement dans une +grande ville en fête où la cohue chasse sans trêve, dans un tourbillon +de tambours, de clairons, de piaffes, d'épaulettes, de bannières, de +girandoles, dans un perpétuel hosanna de vivats. Une apothéose dans le +soir. + +Subitement surgit le pâle jeune homme à la casquette blanche. Il tire de +dessous sa veste grise un grand poignard qu'il brandit, et ses lèvres +rouges pâlissent, et ses yeux s'aimantent à on ne sait quel vertige et, +cambré dans la pose d'un qui s'est élancé, une jambe levée, d'aplomb sur +l'autre, avec un geste énergique il frappe au coeur de l'apothéose. Et +on entend comme le jet d'une eau brusquement libérée. Alors, une +panique, des haros, des malédictions! Le tourbillon emporte le +victimaire.... «Où es-tu, Santo? L'encens ne parfume plus ton puéril +sillage. Pourquoi as-tu laissé choir ta croix d'or! Et l'agneau! Ah! il +s'agit bien d'une autre hostie!... C'est donc la lionne rouge, le fauve +que tu tenais en laisse!» + +Aussitôt après, un sale matin de suie et de bleu détrempé, dans la même +grande ville qui n'est pas Milan, juste à l'heure où les boulangers +comme toi cuisent leur pain, mon Santo. Des cliquetis de sabre au poing, +de grands hommes à cheval passent au-dessus de la foule carnassière. Un +vilain matin; c'est aussi l'heure où la besogne commence dans les +abattoirs. + +Arrière! _Vade rétro_! Encore une fois frémissante et convulsée, la +poétesse dépose la plume et pour s'arracher à l'obsession abominable, +elle contemple le sommeil du petit Santo. _Caro e dolce poverino!_ + +O que la voyante voudrait resonger à la procession de la Fête-Dieu, aux +fleurs, à l'encens, à toutes ces blancheurs tièdes et béates! Mais +implacablement le bénin cortège se transmue, on ne sait pourquoi, en une +cavalcade véhémente, dans laquelle elle s'efforce vainement de maintenir +l'image presque exorciste du petit saint Jean. Elle voit le petiot se +dérober à ses évocations et se transfigurer en le grand garçon, blond et +rose, doux et farouche, épineuse rose de sombre jeunesse, qui marche +solennel, à pas très rapprochés, dans le vilain matin de suie et de +brouillard, conduit lui-même par des gendarmes. Une confusion s'établit +dans l'esprit de l'hystérique rimeuse, entre l'enfant et le jeune homme, +entre le bambino tenant en laisse l'agneau frisé et l'adolescent à la +lionne rouge que mènent ligotté des sacrificateurs ricanants. Depuis +longtemps les bouchers ont occis l'agneau du Baptiste. Et le pasteur +puéril va rejoindre l'ouaille. Ne fut-il pas le précurseur? Alors il lui +faut jouer son rôle jusqu'au bout. Or, au bout de la carrière des +précurseurs, il y a souvent la décollation.... + +Quoi, le petit saint Jean moutonnier et mièvre, et ce grand garçon, +robuste et de visage trop doux pour sa vocation, et de regards trop +poétiques pour tout ce que nos temps plats ont prévu de poésie, quoi, le +petit mitron de Milan et le panetier réfractaire, ce sacrificateur aux +bénignes prunelles où l'effroi se cache dans l'azur comme des orages +sous les cîmes neigeuses et constellées des _Jungfrau_, ces deux-là ne +font qu'un!... + +«Alors c'en est fait. Vive la rouge lionne! Et qui que tu sois, je te +bénis, moi, brave gars de la canaille souffrante, puis militante qui +sera l'église triomphante de demain! Car elle doit être bien odieuse, +bien criminelle, cette race de riches, pour que de beaux éphèbes, +ingénus et tout en charme comme toi, mon Santo, croient devoir inaugurer +les sanglantes représailles! O Santo! qu'elle est criminelle cette +engeance pour que ces yeux de lumière lustrale, ces yeux où rien n'a +menti, où auraient dû se mirer les sourires et les enchantements d'un +printemps perpétuel, se soient mis à réfléchir des couchants rouges, des +aubes plus sanglantes encore! Je te bénis, contre tous; et je voudrais +être Madeleine sur ton chemin de la croix! Je t'exalterais en dépit de +cette foule ameutée sur ton passage. L'autre jour une autre foule te +portait aux nues, petit Santo, et cependant tu es mille fois meilleur et +plus adorable aujourd'hui que l'enfant des processions de la +Fête-Dieu!... Ton apostolique beauté exaspère les chiennes dont tu +esquivas les caresses.... Ah! les mères stupides qui t'embrassaient et +te déifiaient l'autre fois sur les lèvres de leurs poupons et qui, +aujourd'hui forcenées, écumantes, ont armé de cailloux, pour qu'ils te +les jettent, les petites mains de leurs petiots! Et les inutiles, les +lâches, les fléchisseurs de genoux, les vils iront se repaître de ta +suprême convulsion et chercheront sur tes lèvres entr'ouvertes le baiser +de ton âme à la Fraternité lointaine!... + +«O Santo, quelle Hérodiade a demandé ta tête! Elle a dansé la +courtisane, monstrueuse, l'infâme fortune! Qui te pardonnera lorsque +clame et rugit, et glapit, lorsque s'élève le cri de tout l'or menacé, +des affameurs. Les ventres et les coffres ne peuvent te refuser à la +bête dansante. Et tous les tiens que la ballerine aurait pu porter sur +les fiers pavois de la liberté et de l'abondance, les beaux gars qu'elle +aurait pu exalter dans une apothéose de félicité suprême, elle préfère +les affamer, les vieillir, les faner avant le terme. Pour orchestre la +cascadeuse sinistre réclame les râles des meurt-de-faim, les cris des +suppliciés de l'industrie et des bagnes militaires, les détonations des +fusillades fratricides, les explosions des chaudières et des grisous! +Elle danse, elle danse devant les vieillards-cerviers aux doigts rapaces +et crochus, dont la luxure convoite l'or, toujours l'or.... Trembleurs +et lâches, énervés par ses voltiges, ils n'ont rien à refuser à la +danseuse immonde! Oui, prends sa tête, société pourrie, blasphématrice +de la bonté, régale-toi, gorge-toi de cette jeunesse, ô pieuvre dont la +beauté n'existe que pour les négateurs de la justice et de la lumière! A +la curée! La guillotine est là. Dépêchons!...» + +Un fracas terrible a secoué l'institutrice. Elle s'aveugle d'une lumière +livide, comme d'un immense couteau qui tomberait.... Mais non, c'est le +premier éclair de l'orage, naturel résultat de l'accablante journée. +Heureusement elle reprend pied dans le réel. Autour d'elle les enfants +prolongent leur sieste. Et Santo, son préféré? Elle a déjà vu autre part +cette tête bouclée, ce grand front et ces lèvres roses, elle a même vu +ce poing crispé. Me reconnais-tu? Ah! l'adolescent, le régicide, le +supplicié! C'est lui-même.... + +Elle défaille et recule, hésitant entre une prière et un cri +d'effroi.... + +En ce moment le doux blondin s'étire, ouvre de grands yeux saphiriens et +rencontre le regard angoissé de la bonne maîtresse. Ah le très cher, +l'aimé, le plus aimé.... D'un mouvement jubilatoire et cependant +pitoyable de Vierge devinant, dès l'annonciation, les affres au +Calvaire, elle fond sur le petiot, et l'embrasse, et l'étreint, tandis +que lui, toujours rieur, regarde étonné, ne comprenant rien encore, ne +sachant pourquoi cette subite effusion et pourquoi, déjà, ce couteau +dans sa main. + + + + +LE QUADRILLE DU LANCIER + + ...in which places I saw and + practised such villainy as is abominable + to declare. + + Robert Greene. (Repentance.) + + Par à force d'avoir purgé tous les + dégoûts. + + Tristan Courbière. (Le Renégat.) + + +I + + +A l'impression métallique et rêche du ciel crépusculaire surplombant la +caserne du 45^{e} lanciers, les clairons qui sonnaient au rassemblement +ajoutèrent, comme des gouttes de cuivre fondu. + +Les consignés, environ une centaine, à la fois anxieux et affriolés, +avertis d'une conjoncture point banale, dégringolèrent des chambrées +dans la cour. + +Soldats médiocres ou franches soudrilles, il n'y en avait aucun qui ne +s'estimât un troupier modèle comparé au salaud dont ils allaient faire +justice. Avant de procéder à un nettoyage exemplaire, le commandant +avait attendu que le jour fût tombé et que les bons sujets fussent +dehors, estimant superflu et presque malsain de les employer pour +exécuteurs des plus basses oeuvres. D'ailleurs, cette expérience du +caractère humain que possèdent les chefs de troupes lui garantissait que +le condamné ne rencontrerait pas tortionnaires plus acharnés et plus +implacables que les arsouilles et les remplaçants retenus au quartier. + +Ils se placèrent en ordre de bataille sur deux rangs se faisant face à +vingt pas d'intervalle. + +Grave, tordant les crocs de sa moustache, important mais agacé, le +capitaine souffla quelques mots à l'oreille d'un maréchal des logis qui, +avec deux cavaliers, se rendit dans l'aile du bâtiment que couronnaient +les cachots. En esprit, les hommes suivaient l'ascension du piquet vers +les combles; ils se représentaient la sommation faite là-haut au très +principal intéressé, les dispositions sommaires qu'il prendrait avant de +descendre avec sa garde. + +Mais, comme il arrive toujours en semblables attentes de palpitants +spectacles, leur imagination courait la poste et il s'écoula des +minutes, durant lesquelles le commandant brossait à coups de cravache la +chimérique poussière de ses bottes, avant que le protagoniste du drame +promis débouchât avec son escorte. + +Un murmure comparable au bruissement des feuilles sèches chassées par le +vent de novembre courut parmi les troupiers haletants. Puis prévalut un +de ces silences permettant de surprendre la distillation des pensées et +le pantèlement des coeurs. + +Malgré sa condition fâcheuse et l'opprobre de cette confrontation, le +coupable, tout jeune encore, demeurait un cavalier fort plastique, de +taille avantageuse, d'une jolie physionomie, pour ainsi dire moulé dans +son uniforme paille et grenat garni de jaune orange. Il portait la +grande tenue, mais sans le sabre, les éperons et le czapska. Il +écarquillait les yeux comme un oiseau de nuit brusquement exposé à la +lumière et quelques brins de paille mêlés à sa chevelure noire et crépue +donnaient à croire qu'on l'avait surpris dormant étendu sur sa litière. + +Quoique libre de ses mouvements, il s'avançait avec la lenteur et la +gaucherie d'une recrue. Il semblait essoufflé, et comme il s'arrêtait +pour reprendre haleine, les soldats qui le flanquaient l'entraînèrent +par les bras jusqu'à dix pas du capitaine. + +Désireux d'éviter ces prunelles hostiles et sarcastiques opiniâtrement +braquées vers lui, le jeune homme levait les yeux et affectait de suivre +le vol de quelques moineaux qui regagnaient en pépiant leur nid situé +dans les toits mêmes sous lesquels on l'avait incarcéré, lorsque soudain +il entendit hennir là-bas à l'autre bout de la caserne et s'ébrouer +l'instant d'après en battant des sabots, avec l'impatience d'une monture +fringante trop longtemps retenue à l'écurie, un cheval, son propre +cheval, le joli alezan si bien ajusté au cavalier. La noble bête +appelait-elle son maître? L'idée qu'il ne la monterait jamais plus lui +rendit plus cruel encore le sentiment de son déshonneur et, pour la +première fois depuis son arrestation, il eut peine à refouler ses +larmes.... + +Cependant, après avoir toussé, le capitaine déploya une pièce +administrative et lut, non sans bafouiller, le procès-verbal du flagrant +délit. + +Les yeux humides toujours tournés vers le faîte, les bras ballants, le +patient s'efforçait de n'écouter que le guilleri des moineaux, le +hennissement de son brave cheval et aussi les premiers accords d'un bal +de guinguette qui turbulait non loin du quartier, mais il avait beau +s'évertuer, les périphrases pudibondes et ronflantes du réquisitoire +dominaient toutes les autres rumeurs, et les termes de sa condamnation: +«...attentat aux moeurs... dégradation ignominieuse... mise au ban de +l'armée...» lui brisaient le tympan comme des percussions de cymbales ou +le lui déchiraient comme des éclats de fifres. + +Arrivé au bout de sa lecture: «Faites votre office!» proféra d'une voix +plus sourde le commandant en s'adressant au maréchal des logis. + +Celui-ci, après une pause crispante, se décida enfin à aborder le +condamné et, à gestes précipités, il lui arracha tout d'une tire les +chevrons et les galons des manches, les torsades des épaules, les +brandebourgs, les passements et jusqu'aux boutons du dolman. Afin de +faciliter cette opération infamante, au préalable insignes et ornements +avaient été décousus puis rattachés légèrement à l'uniforme. Malgré cela +l'opérateur suait à grosses gouttes; plusieurs fois il fut forcé de s'y +reprendre; il voyait trouble; sa main lâchait prise; pressé d'en finir +il allait trop vite. + +Avant d'entrer au service ce gradé avait été valet de mareyeur et, à +chaque broderie qu'il enlevait au misérable, il se souvenait du +sifflement que produisait la peau des anguilles vives ramenée au bout de +son couteau ébréché. Il n'était pas jusqu'à la pâleur livide et surtout +les convulsions du dégradé au contact de son poing qui ne rappelassent à +l'exécuteur les bestioles violâtres qui se tordaient, écorchées et +tronçonnées, sur l'étal. + +Le sourire de bravade et de forfanterie que les lèvres de l'anathème +étaient parvenues à dessiner, au commencement, dégénérait, de stade en +stade, en un sardonisme tellement atroce, que l'exécuteur se détournait +pour ne plus le rencontrer. + +Ce rictus faussement hilare était d'ailleurs démenti par l'inépuisable +détresse qui vitrait, dilatait et humectait les yeux de la victime. + +Pour finir, le tourmenteur emporta d'un coup sec et précis les larges +bandes oranges faufilées à la culotte. Et à cette suprême avanie, +lorsque le misérable ramena vers l'exécuteur ses yeux lamentables, une +fièvre brûlante les avait subitement séchés: ils n'étaient plus noyés de +larmes mais ils étaient injectés de sang. + +Cette fois le maréchal des logis recula et battit en retraite, hanté +pour le restant de ses jours par l'expression vengeresse de ces +prunelles sanguinolentes. + +Le capitaine aussi s'était retiré de la scène. Pour les formalités qui +restaient à accomplir il répondait de la très bonne volonté de ses +hommes. Point n'avait été besoin de les styler. + +Les deux rangs se rapprochèrent de façon à former un long et étroit +couloir depuis l'endroit où se trouvait le condamné jusqu'à la grande +porte ouverte à pleins battants. + +Le pauvre diable pressentit qu'une autre épreuve, un surcroît de torture +lui était réservé. + +A quelle gymnastique vont-ils se livrer tous ces rossards, alignés à +quelques pas l'un de l'autre pour avoir plus de jeu? La jambe droite +portée en avant, on les croirait prêts à se fendre comme à la salle +d'armes. Mais jamais ces facies ne trahirent pareille préoccupation +agressive. Ils prennent donc leur mission bien au sérieux! Ces lèvres +pincées, ces regards épieurs, ces têtes carnassières obliquement tendues +vers sa piètre personne! On dirait autant de spadassins ou plutôt de +coupe-jarrets appostés sur la grand'route.... + +Tzim la la! Les croque-notes de la guinguette attaquent le finale de +l'endiablé quadrille dont la pastourelle vient d'accompagner la +dégradation du misérable.... En avant deux! Et en cadence!... + +Non, ils sont trop de monde à lui en vouloir. Pitié, les anciens +copains! Tout, mais pas cela! Qu'on le ramène plutôt au cachot pour ne +plus jamais l'en extraire; qu'on l'y dérobe à la vue de ses semblables, +qu'on l'y laisse même crever de faim et de soif. Tenez, il y retourne de +son propre mouvement.... + +Mais les pitauds qui étaient allés le dénicher tout à l'heure et qui, +postés derrière lui, n'ont cessé de le surveiller, répriment cette +velléité d'indépendance et, rattrapant le gaillard par les épaules, le +font pirouetter sur lui-même et, d'une double ruade décochée au bas du +dos, l'envoient entre les deux colonnes mal intentionnées. + +Dzim la! En avant deux! + +De file en file, les coups de pieds pleuvent drus et rythmiques, scandés +par la musique forcenée, à temps et à point voulu, presque avec le +_une_... _deuss_... de l'école de peloton: replié vers la fesse, le bas +de la jambe fait ressort du jarret et projette la botte dans les reins +du pâtiras. D'aucuns mais combien rares, manquent la cible, à dessein, +et se bornent à esquisser le geste. La masse truculente de ces mouflards +aigris par les punitions et les corvées prend un âpre délice à ce jeu +féroce. Ils frétillent et piaffent en attendant leur tour. A l'approche +du souffre-douleur ils tirent la langue, la serrent entre les dents, +bandent leurs muscles, contractent tout le corps, en vue d'une action +unique. Ils sont littéralement hors d'eux-mêmes. Pas souvent qu'ils +rateraient le pékin! Et avec la malice hypocritement salace de chenapans +employés à des oeuvres d'équité sociale, ils lui décochent la pennade +juste entre les jumelles. Les plus agiles, après l'avoir fouillé de la +jambe droite, le rattrapent de la gauche. Et tous ricanent, trigaudent, +joignent l'invective aux voies de fait, applaudissent aux atouts les +mieux rabattus, et se répandent en interjections rauques, en ahanements +de goujat qui bat la semelle pour se réchauffer les arpions. Jamais les +bélîtres n'apportèrent tant de zèle et d'émulation à la manoeuvre. Cette +rigolade sera la plus carabinée de leur temps de service! + +Il y a jusqu'au fracas étrangement mat et étouffé de cette volée de +coups assénés à la défilade qui les a mis en liesse. Un ancien débardeur +compara ce bruit à celui d'une pile de ballots s'écroulant à fond de +cale. A un bûcheron, il rappela l'aigre bise d'hiver qui secoue +rageusement la forêt effeuillée. Mais un manutentionnaire trouva mieux +encore: par la suite, chaque fois qu'il jouait des pieds dans le pétrin, +il songeait à la plainte sourde de la pâte humaine ce soir à jamais +fameux!... + +Inerte, privé de toute pensée, durant plusieurs secondes l'homme ricoche +et bondit. Une escaffe le renverse, une autre le ramasse. S'il s'abat +c'est pour se relever aussitôt comme une haridelle sous le fouet du +charretier. + +Enfin, il touche à la limite de cette voie de douleurs. Quatre à six +tourmenteurs encore à dépasser et il sera dehors, libre, au large. Mais +le large et la liberté l'épouvantent bien autrement que les épreuves +qu'il a subies dans ce préau. Cette rue faubourienne, ces terrains +vagues, ces enclos lépreux piqués, çà et là, de quelque bec de gaz +palpitant comme une chauve-souris enflammée, cette atmosphère vespérale +ne lui a jamais paru aussi farcie d'embûches. + +Un horrible imprévu le guette.... + +Et plutôt que de sortir avec empressement, il se bute, il se rebiffe, il +ne bronche plus sous les coups. Au besoin il repasserait entre les deux +haies de tourmenteurs pour réintégrer son cachot de miséricorde. Mais, +exaspérés par cette inertie, d'ailleurs pressés d'en finir, les derniers +partenaires réunissent leurs efforts et, le visant à la fois, le +projettent sur le pont-levis au-delà de la porte. + +Avec un fracas sépulcral, les vantaux massifs battirent derrière lui, +tandis qu'une huée prolongée le salua par-dessus les créneaux de la +muraille. + + +II + +Il se tint blotti dans l'encoignure, sous la voûte ténébreuse, pesant +contre la porte, haletant après les quatre murs, après la clémente +solitude de la geôle. Au fond il mit du temps à se rendre nettement +compte de ce qui lui arrivait. Incapable de toute volition, il ne se +découvrait plus que de vagues instincts. Il claquait des dents, il était +aveuglé et fourbu, mille chandelles giraient sous ses paupières, il ne +cessait de frissonner, mais parfois des sanglots d'asphyxié, des hoquets +d'épileptique le secouaient et le tordaient tout entier. Le haro de ses +ennemis se répercutait encore en ses oreilles et il lui semblait que +leurs pieds continuassent de le fouler. + +Sa tenue, si glorieuse il y avait à peine cinq minutes, à présent +dégarnie de ses affiquets et de ses passementeries, défaite comme une +guenille, trouée par places, ne tenant presque plus à son corps, +représentait une livrée de honte, une caricature de l'uniforme; une de +ces friperies de carnaval qui boivent la sueur et proclament la crapule +de plusieurs générations de masques, un paillasson auquel s'étaient +raclées avec rage les plus boueuses semelles du régiment. + +Et dire que son équipement était moins avarié encore que l'épave humaine +qui le revêtait. Impossible de tomber plus bas, d'être plus abject, plus +odieux que ce rebut de l'armée. Sous l'uniforme il ne comptait plus un +seul camarade. Aucun de ceux avec lesquels il avait roulé, grenouillé de +bouge en bouge, les soirs de vadrouille, avec lesquels il s'était +cependant vautré dans de dégradantes promiscuités, ne lui pardonnerait +cette turpitude suprême à côté de laquelle les pires infamies devenaient +de bonnes oeuvres. Les plus mauvais drôles s'étaient cru le droit et +même le devoir de le jeter à la voirie! + +Et son châtiment ne faisait que commencer: + +Désormais le meilleur samaritain se détournerait de lui. Le lépreux +aurait peur de lui toucher la main. Il était irréparablement interdit, +hors la loi, hors la société, hors la famille! Pour lui plus de parents, +plus de soeurs, même plus de mère!... + +A cette pensée, la première qui lui revint, il recouvra aussi l'usage de +ses membres et fit un mouvement pour enjamber le garde-fou de la douve, +mais, tout à coup les dissonnants accords du quadrille raclé et soufflé +pendant son supplice secouèrent de nouveau la torpeur cauteleuse de la +banlieue. + +Et les discordances, la couleur fauve, la frénésie, la continuelle +fêlure de cette musique digne du rogomme et des gueulées du voyou, ces +cuivres aussi mal embouchés que des escarpes, ce cancan provocateur et +cynique sur lequel on venait de lui faire danser le plus macabre des +cavalier-seul, viola brusquement sa conscience et convertit son +désespoir en un démesuré besoin de représailles! + +--Quelle bêtise j'allais commettre! se dit-il, en s'éloignant +allègrement de la caserne. Une vaste blague, la vertu! Et les honnêtes +gens, autant d'hypocrites qui ne punissent que le scandale.... J'eus +tort de me faire pincer: voilà tout.... La nature se moque bien des +lois humanitaires et des convenances sociales.... Les gueux pour +lesquels brille le beau soleil et verdoient les arbres des grands +chemins sont plus nombreux que les promeneurs rassis et poussifs et si +les nuits obscures protègent les liaisons permises, elles ne favorisent +pas moins les amours frauduleuses!... + +Il ferait beau voir les animaux domestiques réduire à l'impuissance les +rapaces et les carnassiers.... Imbécile qui me croyais l'exception, le +seul dérogateur de mon espèce!... Quoi, j'ai vingt-trois ans à peine, et +pour une peccadille, pour une mésaventure, je me serais appliqué à +moi-même cette peine de mort que l'excellente justice de ce monde +épargne souvent aux chourineurs effrénés.... C'en est fait.... Si +l'ordre et la règle me condamnent sans rémission, je m'enrôle au service +de la fantaisie et du bon plaisir; je passe à l'armée des francs +vauriens et des insoumis.... + +Pas de danger, ma fine, que les coucheurs des pouilleries et les +turlupins des correctionnelles me vomissent, m'expurgent de leur milieu +pimenté.... + +En voilà qui ne disputent point sur les goûts ou les couleurs!... Je +sais une franc-maçonnerie dans laquelle mon caractère et ma jeunesse me +vaudront une cordiale hospitalité!... + +Et tandis qu'il s'étourdissait de sophismes jetés ou phrases saccadées, +entrecoupées de ricanements, il se suggérait des mystères et des rites +qu'il n'aurait su poétiser en termes assez spécieux.... + +Aux confins du monde rationnel, au delà des extrêmes tolérances, les +stigmatisés, les incurables de son espèce se réfugiaient en des lazarets +clandestins, pour y trouver un soulagement au seul mal que ne pourraient +adoucir nos soeurs de toutes les charités! + +De trop explicites gazettes lui avaient révélé les moeurs ségoriennes +des colonies pénitentiaires. A côté des chambrées de mendiants et de +frelampiers, celles de la caserne avec leurs farces risquées et leurs +indécentes brimades étaient de virginales nurseries. Les chauffoirs des +dépôts de vagabonds perpétuaient les priapées des antiques étuves. Et, +comme dans des serres torrides établies pour la culture la plus forcée, +on y voyait fleurir des végétations monstrueuses ressuscitées du +paganisme ou importées de l'Orient. + +L'atmosphère y régnait plus suffocante que l'ozone et plus délétère que +la mofette. De livides désirs crépitaient à fleur de peau comme les feux +follets sur la tourbière. Ici, le feu de l'enfer prévalait contre le feu +du ciel, car nulle part ailleurs les salamandres des ardeurs maudites et +des lacs asphaltides ne se traînaient et se mêlaient avec autant +d'effronterie. Et à présent le dégradé aspirait à cette vie patibulaire +et goûtait par anticipation la cuisante et sinistre tendresse du +galérien pour son compagnon de boulet.... + + +III + +Il était tellement obsédé par ces mirages néfastes, qu'en passant devant +l'entrée du bal où le quadrille ne cessait de vacarmer il bouscula deux +danseurs, passablement gris, qui en sortaient bras dessus, bras dessous. + +La lanterne rouge de l'enseigne leur permit de dévisager le maladroit. +Ses traits décomposés, ses yeux hagards, l'expression farouche et +incendiaire de sa physionomie les frappèrent aussitôt; mais ce qui les +estomaqua au point de les dégriser, ce fut l'extraordinaire état de son +accoutrement. Ce débraillé, à lui seul, constituait un attentat au +décorum et à l'ordonnance. + +--Où diable ce paroissien avait-il été s'arranger ainsi? + +Subitement, ils comprirent: son aventure avait fait du bruit. La +rencontre était vraiment piquante. Une aubaine! Attention! On allait +rire! + +Et l'un des deux faubouriens lui vitriola la face du même sobriquet que +venaient de lui hurler les échos de la caserne. Cette fois encore, la +résolution l'abandonna; il demeura lâche, baissé, sous l'injure. Et +avant qu'il eût repris connaissance, songé à repousser ces agresseurs ou +du moins à s'enfuir, d'autres gaillards, attirés à la porte par les +exclamations et les sifflets de ralliement de leurs camarades se +massaient autour du dégradé et lui coupaient la retraite. + +Un mot les mit au courant. Leur mauvais gré se compliquait de cette +hostilité que les gens du peuple, principalement les faubouriens et les +ruraux investisseurs de la ville, nourrissent contre tout ce qui porte +l'uniforme. Des guet-apens et des rixes ensanglantaient sans cesse les +abords de la caserne. Plusieurs fois le bouge même où les galants de +barrière faisaient sauter leurs dulcinées, avait été démoli de fond en +comble par la soldatesque en manière de représailles et par esprit de +corps, à la suite d'avanies infligées à l'un ou l'autre lancier. + +Si le cavalier qui venait de tomber dans cette bande de batailleurs +avait déserté ou reçu la cartouche jaune pour un autre motif, sans doute +l'auraient-ils accueilli en triomphateur, mais, quoique peu pointilleux +sur le chapitre de la morale, cette fois, la nature de son offense les +indisposait plutôt contre lui et ils se réjouissaient cruellement de +pouvoir justifier leurs préventions à l'égard de l'arme entière à +laquelle avait appartenu l'expulsé, et à laquelle ils attribuaient les +mêmes déshonorantes pratiques. Ils seraient encore moins cléments pour +le coupable que ses anciens frères d'armes. Déjà ils l'entraînaient à +l'écart pour le mettre à de nouvelles questions, le coucher longuement +sur la claie, le torturer avec ces atermoiements au moyen desquels les +virtuoses de la brimade allongent la crevaison d'un chien galeux. + +Un des principaux marlous s'interposa: + +--Ne salissons pas nos mains à ce bougre: accordons lui plutôt +l'occasion de se racheter. A cet effet fondons-le dans notre basse-cour +et voyons s'il se montrera coq ou chapon! + +Exultant à ce mirifique programme, la bande charria, sans plus tarder, +le sujet à l'intérieur du bal. Si les femelles de ces lurons ne +demandaient pas mieux que d'accorder une revanche à ce joueur par trop +grec, par contre le patron de l'établissement, soucieux d'éviter de +ruineuses mises en contravention, se fit un peu tirer l'oreille avant +d'autoriser ce sport passablement décolleté, mais comme il dépendait +exclusivement de cette clientèle excentrique et qu'en somme en irritant +ces détestables coucheurs il courrait plus de péril qu'en s'aliénant la +rousse et les pandores, il finit par se rendre à leurs injonctions +comminatoires. En conséquence on ferma les portes, on bâcla les +fenêtres pour empêcher les indiscrétions; on suspendit les danses. +Quelqu'un imposait même silence aux gagistes, mais la majorité insista +au contraire pour que le divertissement fût assaisonné de musique. Leur +avis prévalut, et les croque-notes furent invités «à mener le plus de +boucan possible» afin de donner le change aux mouchards du dehors. +«Puis, qui sait, ce bacchanal ficherait peut-être du gingembre au +refroidi!» + +--Attention! clama le boute-en-train qui venait d'émettre cette +hypothèse profonde,--l'honneur est aux doyennes du sérail. Allez-y, +chacune, de votre boniment! Mais, jusqu'à nouvel ordre, bas les pattes! + +Pour tenter la conversion du renégat on n'accordait à chaque prêcheuse +que la durée d'une figure de quadrille. + +Au signal l'orchestre entama avec rage le «pantalon» de la danse +fatidique et on vit s'avancer sur la piste une chiffonnière édentée, une +pierreuse qui tenta de circonvenir le patient avec des grimaces de +guenon amoureuse et lui débita des ordures camardes. + +La galerie souligna ces lugubres lazzi par des bourrades et des huées. + +Après cette maugrabine, aux premières mesures de «l'été» s'amena une +colporteuse presque aussi mûre, qui entretint l'indulgente hilarité des +comparses mais n'obtint aucun autre succès. + +Pour la «poule» cette vétérane du trottoir céda le terrain à une +harengère un peu moins marquée, plus propre aussi, dont, au milieu de +fort profondes ténèbres, un permissionnaire ivre se fût peut-être +rassasié, quitte à l'étriper ensuite. + +Celle-ci fit place à une commère rondelette, vraiment accorte, un +morceau friand sur lequel il ne fallait pas cracher; toutefois le +mijauré ne répondit pas plus à ses avances qu'à celles des trois +précédentes gorgones. + +Les assistants commençant à le trouver difficile, se remirent à +l'interpeller sans expurger leur vocabulaire. + +Il ne se laissa pas démonter par leurs reproches et opposa la même +froideur, le même dédain aux paroissiennes qui défilèrent après cette +favorite de la corporation. Brunes ou blondes, amazones imposantes ou +gamines délurées, sirènes serpentines ou boulottes douillettes, vampires +décharnés ou goules ventrues, aucune ne parvint à lui tisonner le +tempérament. + +La toute dernière, celle que les juges du tournoi tenaient en réserve: +un trottin de modiste, une rousseaude encore mineure, l'air d'un +collégien précoce, sans poitrine et sans hanches, n'obtint pas plus de +résultat que la kyrielle qui l'avait précédée. + +Quand cette maigrichonne se retira en s'avouant vaincue, ce fut un +tollé, un hourvari, une explosion de sarcasmes et d'invectives. + +--Eh bien, s'il en est ainsi!--hurla le chef de la bande, à toutes ces +femmes horriblement mortifiées,--il y passera de force! A la curée les +mâtines! + +--A la bonne heure! se dit le dégradé. Mieux vaut subir leurs violences +que leurs fadaises! + +Et comme toutes, vieilles et jeunes, se ruaient à la fois dans l'arène, +il leur décocha un regard tellement frigide, tellement rébarbatif, +qu'elles tombèrent en arrêt, matées par sa superbe, confondues par +l'énormité de son aversion. + +Mais il se ravisa subitement sous l'afflux d'une inspiration satanique: +le moment était venu de s'amuser à cette expérience tout autant, même +mieux que les facétieux récidivistes. + +Bientôt, avec l'aide du mauvais génie, le lancier déchu serait peut-être +le seul à se divertir. Oui, rirait bien qui rirait le dernier! Les +candides repris de justice ne se doutaient guère de ce qui les +attendait, du tour abominable que ce cachottier était résolu à leur +jouer. + +On le vit se départir de son attitude répulsive, de sa contenance +hargneuse. Allait-il s'humaniser à la fin? Ses traits se détendirent; il +se rengorgea, se campa avantageusement, et, les bras croisés sur la +poitrine, laissa errer sur son houleux entourage des regards ressemblant +à des oeillades. Où voulait-il en venir? Il songeait tout simplement à +prolonger l'épreuve, à gagner du temps en leurrant ces bagasses, en les +promenant par des alternatives de confiance et de déception, jusqu'à la +minute fatidique où sa conspiration éclaterait à tous les yeux. Rien +n'avertit les matériels Philistins et leurs rouées Dalilas de la +catastrophe que leur préparait ce méchant Samson, pas même le sourire +faux et sybillin effleurant furtivement ses lèvres. + +Oui, il joua tellement bien la comédie que les femelles s'y laissèrent +prendre et rentrèrent momentanément leurs griffes, malgré les +objurgations des mâles avides de carnage et pressés d'en finir. Voilà +qu'elles se reprirent à le supplier en choeur, à lui chuchoter de +tendres et humbles déclarations: leurs paroles impatientes, leurs rogues +reproches expiraient en soupirs langoureux. C'est tout au plus si elles +s'enhardirent jusqu'à l'embrasser, à l'étreindre dans leurs bras, à le +presser contre leurs gorges palpitantes. A la longue, comme il demeurait +calme, souriant, énigmatique, sans se prononcer encore, en cette +crispante posture d'un bellâtre que sa fatuité empêche de désigner son +élue,--les mieux tournées abandonnèrent jupes et corsages, recoururent à +des attitudes savantes, à des pratiques jusqu'à présent souveraines et +irrésistibles. + +Lui continuait de les berner en secret.... + +Alors, toujours sans le brutaliser, elles achevèrent la besogne de ceux +qui l'avaient dégradé et le débarrassèrent pièce par pièce de son +uniforme dépareillé. Loin de leur opposer la moindre résistance, il +semblait encourager ces privautés, si bien qu'elles finirent par le +réduire au costume sommaire du conscrit examiné par le conseil de +revision. + +A l'époque où il passa cette visite, véritable parangon de beauté mâle +et adolescente, ses formes nerveuses et musclées avaient arraché des +jurons approbateurs aux grognards chargés de jauger et de trier la +viande à canons. Mais aujourd'hui, une influence mystérieuse, un pouvoir +occulte étrangement suggestif était intervenu pour enchérir encore sur +ses perfections naturelles, pour le transfigurer, le parer d'une +splendeur surhumaine. + +Aussi devant ce nu impeccable, les femmes demeurèrent elles quelques +moments éblouies, tenues en suspens, ne sachant plus quel parti prendre, +muettes, retenant même leur haleine, sentant leurs jambes se dérober +sous elles, sur le point de tomber à genoux.... + +Puis le désir l'emportant sur la dévotion, leur nostalgie charnelle +s'invétérant jusqu'au paroxysme, elles fondirent sur lui, toutes le +voulant à la fois, toutes résolues à s'en emparer coûte que coûte, à en +prendre leur part, dussent-elles pour cela le lacérer et se disputer +les lambeaux de sa personne comme elles venaient de se partager les +bribes de son reste de tenue. + + +IV + +Les hommes de l'assemblée, presque tous jeunes et athlétiques gaillards +de plein air: braconniers, valets d'abattoirs, tape-dur, rôdeurs de +barrière, s'étaient égosillés à flatter et à stimuler leurs compagnes. +Fiévreux, trépignant d'impatience, avec des rires, des grognements, des +exclamations, des battements de pied, des claquements de langue, des +jurons, des tortillements et des dislocations de mancheur, ils +semblaient des villageois intéressés dans un combat de coqs, avec cette +différence qu'ici chacun pariait pour sa poule contre ce coq +récalcitrant. + +Peu jaloux, même partageux par industrie, ces galants ne demandaient pas +mieux que de céder, en passant, les faveurs de leurs gourgandines à ce +joli benêt. Celle qui triompherait de sa froideur n'en acquerrait que +plus de prestige. + +A la longue, cependant, les marauds s'échauffaient à la place de cet +homme de bois et ils refoulaient à grand'peine leur envie de s'élancer +sur les tentatrices et de les venger de sa frigidité par un tribut +surabondant. Et en même temps qu'ils se trémoussaient d'ardeur et +râlaient de convoitise, ils ne trouvaient plus d'imprécation assez +énorme pour en agonir le piteux damoiseau. + +L'épreuve se prolongea. D'insinuantes et de câlines qu'elles s'étaient +montrées jusqu'à présent, les femelles se firent agressives et malignes; +une rancoeur, une âcreté acheva d'encanailler leurs grâces banales et +leurs appas publics. + +Le dépit les enlaidissait à tel point que l'attention angoissée et +tendue, la solidarité fougueuse et vengeresse de la galerie se +relâchèrent. + +Graduellement les drôles en vinrent à partager la répugnance que ces +maritornes grimaçantes et gorgiases, l'écume aux lèvres, rauques de +lubricité, inspiraient à cet adonis. + +Oui, peu à peu, et en leur for intérieur, ils désavouaient leurs +violentes complices. + +Comment en arrivèrent-ils à se rappeler avec un regret attendri, avec +presque l'envie de les revivre et de rattraper les occasions négligées, +tant de polissonneries commises en manière de récréations à l'époque de +leurs baignades d'apprentis lâchés par les fabriques? + +Leurs flopées gagnaient à pas accélérés les rives du canal de batelage. +Par les crépuscules caniculaires leurs plongeons troublaient les eaux +stagnantes et ravageaient les îlots d'algues et de fétides nénufars; +puis, mettant de spéculatives lenteurs à se rhabiller, prenant plaisir à +se voir au naturel, leurs ébats licencieux, leurs jeux outrés sur les +berges poudreuses scandalisaient la digestion des pudiques merciers +gavés de fritures et de matelotes. + +La nudité de ces vauriens, leur carnation spéciale persistait à trahir +les efforts et les attitudes du métier, le jeu de l'outil, les tics et +les manoeuvres professionnels; leurs membres s'étaient façonnés à la +gymnastique artisane; leur chair, imprégnée des poussières et des suées +du labeur, gardait le flottement, la cassure, les bourrelets, le ragoût +topique, quelque chose de l'usure, du foulage et de la patine des +haillons dépouillés. Ce déshabillage vicieux se tonalisait avec la +région usinière. Il marquait l'heure ambiguë de cette «pleine eau» +clandestine, abrégée et dramatisée par l'apparition des bonnets à poil. +Garçons de peine et goujats correspondaient physiquement aux torpides +effluences du serein. Ils s'assimilaient le charme paludéen, la +douloureuse et toujours convalescente beauté de cette nature suburbaine. + +Leur dégaine efflanquée et blafarde, leurs muscles émaciés par places, +remplis et presque trop fournis en d'autres, leurs bras maigres, leurs +vertèbres saillantes, leurs mollets variqueux, leur suggérait +mutuellement de morbides comparaisons, les induisait en de scabreuses +espiègleries. De furieux corps à corps aboutissaient à des +rapprochements douillets et frileux, à des tendresses détournées.... + +Oui, comment en arrivèrent-ils, tous ces garnements rogues et fortement +émoussés, à se remémorer à présent les tiédeurs veloutées et les +insidieuses caresses de l'adolescence? Comment leurs narines peu +subtiles retrouvèrent-elles l'odeur spéciale de ces soirs glauques où +la campagne fausse s'électrise comme une chambrée de fiévreux? Mais qui +expliquera jamais le dynamisme de nos êtres? Et la complaisance du fer +que la rouille dévore.... Et la limaille s'accrochant à l'aimant?... + +Au surplus, depuis longtemps appâtés de force musculaire, friands +d'exploits intrépides, de rixes bien rouges et de défis téméraires, +capables d'envier à un rival ses prouesses de fracasse et de pugiliste +plutôt que ses équipées galantes, capables aussi de sacrifier une +maîtresse à un féal compagnon, à mesure que leur attention se détachait +des sirènes échevelées et glapissantes, ils se prirent à admirer le +courage et l'impassibilité du patient et à mesure aussi que s'invétérait +leur répulsion pour leurs amantes de tout à l'heure, ils se sentirent +non seulement indisposés de moins en moins contre cet original, mais +trouvèrent son tempérament fort plausible, se prirent même à son égard +d'un commencement de compassion, lequel ne tarda pas à dégénérer en une +affective indulgence. Ce mystérieux retour d'affinités s'accusa de +minute en minute. Jamais ces forcenés n'avaient rencontré ce genre de +force, cette bravoure-là, ce mépris des pires ignominies, cette +assurance, cette radieuse crânerie, cette désinvolture de jeune dieu +supérieur à toutes les lois et à tous les pactes du commun des +créatures. + +Et le calme céleste qu'il puisait dans son abjection, sa nonchalance +féline, son impavide jeunesse, surtout l'ostensible et blasphématoire +dégoût de la femme dans ce corps viril d'une cambrure épique, d'un moule +ineffable, servi par des attitudes sculpturales, flattait à la fin un +penchant qu'ils n'avaient jamais découvert sous leurs rugueuses +carcasses et démêlé dans la houle et l'effervescence de leurs +postulations. + +C'était plus qu'en peintres et en statuaires vibrants, même plus qu'en +acrobates et en lutteurs de carrefour qu'ils appréciaient la supérieure +plastique de ce mécréant. Non seulement ils l'avaient absous mais ils +l'aimaient d'une ambiguë tendresse, ils étaient prêts à embrasser sa +cause. + +Ils s'abstinrent de joindre plus longtemps leurs invectives et leurs +reproches orduriers aux gravelures dont le criblaient les bourrèles; +leurs pieds cessèrent de battre la mesure du chahut incendiaire et leurs +poings de se crisper au fond de leurs poches ou de se tordre, brandis +vers lui comme des casse-tête; l'angoisse serra leur gorge, son fluide +leur empoisonna les moelles, leurs entrailles souffrirent pour lui, leur +chair pâtit dans sa chair, leurs corps s'incorporèrent au sien.... + +Détourner chez ces copieux sacripants le torrent des instincts sexuels, +déplacer le siège de leurs affections, fomenter l'érotisme le plus +subversif: c'était donc là ce qu'avait tramé l'infâme. Le maléfice +opérait au delà de ses plus vindicatives espérances: + +Il s'était produit en ces natures plantureuses et massives un de ces +répréhensibles et véhéments transports qui fanatisaient les païens à la +vue des tortures superbement endurées par les martyrs et qui dictent +aujourd'hui une impérieuse vocation d'assassin aux gavroches grelottant +d'un spasme sanguinaire dans les livides aubades de la guillotine.... + +Le perturbateur avait suggestionné de tout son fluide ces faubouriens +intraitables et bourrus, ces luxuriants sauvageons. Et à présent, en +retour, il sentait les ondes de leur monstrueuse sympathie envahir +l'espace et l'envelopper, lui-même, des pires baisers et des plus +secrètes caresses. Une expression de jouissance sublimée s'épandait sur +son visage. On aurait cru assister à l'apothéose d'un confesseur de la +foi ravi dans l'invisible choeur des anges. Sa capiteuse agonie +troublerait à jamais les sources amatives de ceux qui en avaient été les +témoins et ces barbares qui venaient de le livrer aux représailles de +leurs femelles devenaient ses premiers néophytes, ses disciples +passionnés et vengeurs! + +La rage, la haine, la soif de revanche qui avait succédé tout à l'heure +en lui à ses remords et à son désespoir, faisait place à son tour à une +sensation de béatitude infinie, d'éperdue félicité, de triomphe suprême. +Il était fier de lui-même, réconcilié avec sa faute au point d'en tirer +gloire: sa conscience légitimait et exaltait ses erreurs.... + +Les buveurs oubliaient de pinter, les pipes s'éteignaient l'une après +l'autre, les voix rudes des mâles se taisaient. Envahis par l'angoisse +ambiante, les musiciens renonçaient à torturer leurs cuivres bossués et +leurs boyaux de chat, et dans la salle on n'entendait plus à présent que +les sinistres glapissements des louves aboyant à la lune par une nuit de +gel, ou de faux ricanements d'hyènes tenues en respect par une +comminatoire effigie tombale.... + +Quelque temps, trop occupées de leur victime, elles ne remarquèrent pas +le silence réprobateur dans lequel se renfermait la chambrée si +tapageuse et si rutilante du commencement de la partie. Mais la +possession magnétique s'établissant de plus en plus étroitement entre +les regardants et la victime, le fluide qu'ils échangeaient devenant de +plus en plus intense, ce calme et cette immobilité autour d'elles leur +causèrent une vague inquiétude, puis elles furent intriguées par l'air +extatique dont leur proie les narguait, puis, elles découvrirent la +crise inouïe qui s'était produite dans les sens de leurs souteneurs. + +Damnation! Non content de se dérober à leurs avances et à leurs +pratiques, l'aberré passionnel leur volait, leur arrachait les +tendresses de ces bons mâles. S'il défaillait, s'il se pâmait ainsi, +c'était enivré par le bouquet de leur abominable tendresse. + +Désormais elles, les coucheuses et les nourricières fidèles, +n'existeraient plus pour ces ruffians débridés! + +Se pouvait-il? Plus moyen d'en douter. + +Alors, avant de se retourner contre les lâcheurs, elles voulurent en +finir avec l'androgyne qui les avait débauchés. Avec une recrudescence +de rage, elles se mirent à le griffer, à le mordre, à lui tirer les +cheveux. Quelques-unes le percèrent de leurs épingles, de leurs broches, +le déchiquetèrent à coups de ciseaux. Les hideuses vieilles proposaient +de le mutiler, mais les jeunes les en empêchèrent, ne désespérant pas +encore de leurs prestiges. En attendant, elles le faisaient mourir à +petits coups. A défaut de sève, elles se gorgeraient de sang. Lui, +cependant, continuait de rire aux démons. Son exaltation le rendait +disvulnérable ou plutôt, à mesure qu'elles le criblaient de blessures, +il lui semblait que ses idolâtres y promenaient des lèvres balsamiques +et on n'aurait su s'il se débattait dans les affres du trépas ou dans un +spasme de félicité divine. + +Ses complices demeuraient stupéfaits, cloués sur place, partagés entre +l'envie de le délivrer et la jouissance de cette sublime agonie. Ainsi, +les prêtres sacrifient dans la messe le rédempteur qu'ils adorent. + +L'ayant vu chanceler, car elles lui avaient ouvert les veines et il +perdait le sang en abondance, ils firent un mouvement pour se porter à +son secours. Il eût été aussi difficile de parvenir jusqu'à lui que de +retirer un fétu de paille du milieu d'un feu de prairie. N'importe, ils +l'arracheraient mort ou vif de leurs serres et ils immoleraient toutes +ces harpies sur le corps du seul bien-aimé. + +Devinant leur impulsion, il eut encore la force de leur faire signe de +s'arrêter. Pourquoi subsister plus longtemps? N'avait-il pas épuisé en +ces quelques minutes la somme de joies terrestres, vidé jusqu'au tréfond +la coupe des voluptés majeures? Il étendit vers eux des mains +conjuratrices pleines d'onction et de charité. Avant de les fermer pour +toujours, par-dessus l'enchevêtrement et les replis des ménades, il +laissa reposer ses yeux d'ombre et de vertige sur le cercle de ces +possédés. O ce qu'il y avait de délicieusement félon, d'ineffablement +sacrilège, d'amoureusement sinistre dans ces mémorables yeux d'archange +déchu!... + +Alors, aspirant, inhalant dans un dernier effort de ses poumons toute la +dévotion qui émanait de ces ensorcelés, pour s'en griser comme d'un vin +eucharistique, pour s'en oindre comme d'un chrême efficace entre tous, +n'espérant nul viatique plus digne de son paganisme, lui-même sentit +s'épancher, avec la vie, tout ce qu'il couvait de désirs et de +nostalgies, tout ce qu'il distillait de sèves, et l'essentiel de son +être aller vers eux et se consumer dans les flammes de leur perdition. + + + + +LE SUICIDE PAR AMOUR + + A Georges Khnopff. + + +Il était arrivé à Marcel Gentrix, le dilettante, l'une des très rares +fois qu'il eût accepté à dîner,--car il se trouvait mal à la seule idée +des présentations, des amabilités de commande et des visages oiseux,--de +se rencontrer avec un gentleman anglais nommé sir Lawrence-Frank +Whittow. + +Le visage nébuleux et énigmatique de cet étranger avait requis son +attention au même titre que le piquait tout objet rare, médaille antique +ou musique exhumée. Sans deviner la nature de la hantise ou de la +possession dont souffrait Frank Whittow, le faux misanthrope devinait +en lui un de ces orgueilleux humanitaires, un de ces exceptionnels qui +se sont repliés sur eux-mêmes et qui se consument aux passions qu'ils +n'ont pu communiquer comme le feu purificateur à une élite de mortels. + +Aux yeux du monde extérieur sir Lawrence représentait l'un des trois ou +quatre contemporains à qui l'on pût appliquer cette épithète «puits de +savoir» et qui eussent été, au moyen-âge, autant de docteurs Faust. + +Une série de formidables découvertes dans le domaine des sciences +naturelles l'avaient auréolé de gloire et presque de terreur. Il +s'attachait à cet homme pâle et fluet, au parler sourd et grave, quelque +chose du prestige qui revêtait les sorciers et les thaumaturges, et +quelque merveilleuses et même bouleversantes que fussent ses +découvertes, les milieux savants attendaient de son génie des conquêtes +plus miraculeuses encore. A leur avis leur illustre collègue en savait +plus long qu'il ne voulait le dire et le publier. + +N'eût-il même pas été nimbé de prestige que sa physionomie eût écarté +les familiers et les indiscrets. Agé de trente ans, par moments son +visage en accusait dix-huit et d'autres fois cinquante. + +Pour définir l'impression que lui avait causée le masque caractéristique +du baronnet, Marcel n'avait pas trouvé mieux que de comparer ce masque à +un ciel caniculaire pendant une de ces journées de chaos météorologiques +où des orages sinistres alternent avec des azurs trop ensoleillés. + +Sir Lawrence avait des cheveux très noirs, la barbiche et la moustache +peu garnies, des lèvres minces et légèrement sardoniques, mais, +remarquables avant tout autre détail de sa physionomie, des yeux +extraordinairement bleus, des yeux lucides et impérieux de magnétiseur, +avec, par intervalles, ce quelque chose de fuyant et d'oblique que les +Napolitains constatent chez les _jettatori_. + +Marcel Gentrix m'affirma souvent, au temps de ses premiers rapports avec +le célèbre étranger, que tout le personnage lui semblait éclairé par une +lumière intérieure, étrangement lunaire et sidérale, comme des idées qui +se mettraient à luire, comme un fluide psychique, se révélant au sens +visuel, et Marcel ajoutait qu'à certains jours critiques et émotionnels +cette concentration de rayons moraux était telle en sir Lawrence que les +objets autour de lui paraissaient s'estomper et s'amortir, se noyer en +crépuscule. Pour me servir de la pittoresque expression de mon ami, +c'était alors comme si le soleil se couchait en cet homme. + +A la surprise de tous sir Lawrence-Frank Whittow honora Marcel de +fréquentes visites. On plaisanta même, pour autant qu'on osât plaisanter +le savant anglais, l'amitié subite de ces deux taciturnes. D'abord il +fut surtout question entre eux des lois et des phénomènes de la +physique. Des expériences établies et contrôlées, ils se lancèrent dans +les champs de l'hypothèse, des inductions et des probabilités. + +Sir Lawrence était, à ce qu'il déclara lui-même à Gentrix, un +_positiviste mystique_, c'est-à-dire qu'il croyait au merveilleux, tout +en niant le surnaturel. Rien ne lui paraissait impossible ou +irréalisable. Et c'était, prétendait-il, uniquement à cause de notre vie +matérielle, niaise, outrageusement vénale et cupide, gaspillée en des +intérêts mesquins, que nous avions perdu beaucoup des secrets possédés +autrefois par les mages. Si les prodiges ne s'accomplissaient plus, +c'était pour nous punir de notre indignité. + +Précisément à cause de sa foi en la toute-puissance de l'âme humaine, +pourvu que cette âme fût dégagée des ignominies qui l'obscurcissent et +l'étouffent, Frank Whittow se montrait impitoyable pour les imposteurs +et les charlatans, bien plus redoutables et plus néfastes que les +sceptiques et les voltairiens ricanant à propos de tout. + +Ceci donnera une idée des convictions audacieuses du savant: il estimait +possible la génération spontanée et prédisait qu'un jour la puissance +créatrice de l'homme ne connaîtrait point de limites et que nos +descendants possèderaient toutes les forces dont les esprits +superstitieux enrichissent leur dieu ou leur diable. + +Les premiers temps Marcel Gentrix éprouva quelque malaise devant la +sécheresse, la logique, la raison rigoureuse et aveuglante de sir Frank. +Il comparait son ami à un astronome qui ne serait que mathématicien et +pas un tantinet poète. + +Malgré les progrès de leur liaison, Marcel s'étonnait aussi de trouver +sir Lawrence hermétiquement fermé sur tout ce qui touchait au sentiment, +au côté amatif de son individu. Avait-il aimé? Ce n'était pourtant point +le travail et les préoccupations du savant qui lui modelaient un masque +souvent si volcanique, un masque de lave refroidie ou qui répandaient, à +d'autres instants, sur ce même visage la douceur navrante et la radieuse +détresse d'un jeune martyr. + +Cet homme supérieur par l'intelligence devait être immense aussi par la +bonté. Gentrix le devinait singulièrement affectueux, mais chaque fois +qu'il tentait d'aborder les sujets passionnels, l'Anglais détournait +aussitôt la conversation et accompagnait sa parole nette et incisive +d'un regard dépouillé de toute sympathie. + +Comme de juste la curiosité de Marcel s'accroissait en raison même de +l'impénétrabilité de son compagnon. + +A cause de la prodigieuse valeur intellectuelle du personnage, Gentrix +se disait que pour souffrir et pour se taire ainsi, sa souffrance devait +être de celles qui eussent perdu, ruiné, anéanti tout individu moins +solidement trempé. + +Leurs meilleures causeries ils les eurent en se promenant dans la +banlieue, où bon marcheur, l'Anglais entraînait fréquemment son +camarade. + +Le temps et la saison favorisaient ces courses à travers les paysages de +transition entre la campagne et la ville: + +La nature était prise du premier frisson de la fièvre automnale. Les +feuillages se dégradaient en colorations sublimes de regret et de +nostalgie aussi opulentes que le deuil du jour à son déclin. Prés et +bosquets contractaient ces nuances de masures d'indigents et de +défroques de pouilleux, cette patine fauve et savoureuse de la plèbe à +laquelle avait insulté depuis le printemps l'éclat parvenu de la +végétation trop verte. L'époque et le milieu s'harmonisaient et, pour me +servir de la suggestive inversion de sir Frank Whittow, nos amis se +promenaient dans un paysage d'équinoxe et par une température +faubourienne. + +Ces mots furent prononcés à certaine heure crépusculaire, où la navrance +ambiante avait exercé une impression assez inattendue sur sir Lawrence. +A la surprise croissante de Marcel Gentrix le savant délaissait ses +discours habituels pour se livrer avec une sorte d'enthousiasme à la +contemplation des scènes et des personnages qui les entouraient. + +Une musique de foire s'élevait dans le lointain, au bout de la vaste +plaine, croisée de quelques fossés stagnants et d'aunaies gibbeuses, où +des moutons à toison violacée par le couchant cuivreux paissaient une +herbe boueuse et jaunissante. + +Oui, une musique de foire s'élevait canaille et toute méridionale, +là-bas, tout là-bas, derrière ces palissades mal goudronnées que +dépassaient des phares, des minarets, des campaniles, des coupoles, des +architectures de carton-pâte découpant sur la lourde et poignante +mélancolie de la vesprée flamande la silhouette des principaux monuments +de Venise. + +Et, pour ajouter à la brutalité de l'anachronisme, sous l'horizon gris +et pourpré, aux farouches éclats métalliques, ces fantômes, ces larves +de palais et de temples orientaux se drapèrent dans une lumière +électrique blanche et crue aussi macabre qu'un suaire. O ces chants de +gondoliers et ces crinerinsede mandolinistes dans le crépuscule +brabançon, dans cette pastorale de banlieue! Il y avait à la fois +quelque chose d'hallucinant et de burlesque dans cette improvisation du +midi sur le lourd terroir du nord. Elle tenait de la parodie mais aussi +du mirage. En écoutant ces sérénades, on aurait eu à la fois envie de +rire et de pleurer. + +Les deux amis s'étaient arrêtés au bord du talus dévalant vers la plaine +où, non loin, paissaient les moutons et, très loin, carnavalait une +kermesse vénitienne.... + +Sir Lawrence prit Marcel par le bras: + +--O poète aimant, psalmodia-t-il d'un ton pathétique, savoure +l'artificiel de cette irruption d'une pseudo-ville des doges dans ton +village à bourgmestres. Ne te moque point trop de ce viol ridicule de la +contrée grave et forte en chair par ce turbulent batelage.... Non, tu +goûteras bientôt le charme de cette mauvaise rencontre. Il résultera je +ne sais quel magnétisme et quelle électricité de cette collision des +natures incompatibles.... Quelque chose comme un long baiser que se +donneraient deux ennemis intimes. La dissonnance n'est qu'apparente. +Crois-moi, les proverbes ne radotent pas toujours; oui, les extrêmes +sont faits pour se toucher. Un présage m'avertit que tu en feras bientôt +une expérience décisive! N'aimes-tu pas mieux ton lourd et copieux +terroir depuis que ces cabotins l'agacent et le piquent de leurs arpèges +et de leurs pizzicati? Ce fond ricaneur du tableau accentue la +mélancolie extatique, la solennité du premier plan.... Respecte cette +invention saugrenue et applique-toi à en dégager le symbole.... Ce +caprice forain te résume toute notre vie où les chimères souvent +funambulesques s'efforcent d'étouffer et d'anéantir les impérieuses et +pesantes réalités.... + +«Tu t'étonnes de m'entendre parler ainsi. Apprends que comme toi j'aime +et je suis poète. Comme toi j'ai souffert d'amour et j'ai pleuré et +chanté, pleuré du sang et chanté des sanglots, ainsi que pleure, saigne, +chante et ricane cette nuit vénitienne dans la léthargie de ton dolent +pays.... Puis, à force de m'être leurré de fantasmagories, d'avoir trop +magnifié et exalté les pauvres êtres prosaïques, souvent indignes, que +mon coeur élisait pour ses fétiches adorés, je n'ai plus aimé que le +rêve; c'est-à-dire qu'à présent mon imagination crée de toute pièce ce +que j'aime.... Et ici, mon cher Marcel, je vous ferai remarquer que je +parle tant au propre qu'au figuré. Le savant exécute la fantaisie du +poète. Oui, je crée ce que j'aime et il ne dépendra que de toi de +m'imiter.... + +La voix musicale et charmeresse de sir Lawrence se fit encore plus +insidieuse et s'estompa d'inflexions aussi morbides que l'agonie des +toisons blanches au sein du brouillard. + +Et sa pâleur évoquait celle de l'hostie dans l'ostensoir, il +resplendissait comme si Dieu se levait en lui: + +--Écoute-moi bien. L'heure se prête à mes confidences et ce crispant +décor de la plaine atrabilaire lutinée par des pitres exotiques +correspond même assez providentiellement à l'expérience que nous +entreprendrons tout à l'heure. + +«J'ai surpris le secret de ta mélancolie. Tu souffres de l'insupportable +antinomie entre le voeu de ton être et celui de la masse qui nous +régente; mais tu souffres plus encore peut-être d'un immense besoin +d'éternelle jeunesse. Sans cesse la nature implacable intervient pour te +dire ton rôle éphémère. + +Un jour cette aveugle et ingrate nature te sonnera le départ, alors que +tu es, avec moi, le seul être qui la sente, qui l'admire et qui l'aime +d'une éperdue affection panthéiste, comme elle devrait être sentie, +admirée et adorée de tous. Tu te désoles à cause de notre vie passagère, +pauvre poète.... J'ajouterai que l'injustice de tes chers mais stupides +semblables augmente ta douleur chronique. Parce que tu ne te confines +pas dans leurs cultes de commande et dans leurs adorations permises, ils +t'accusent, toi le religieux jusqu'au fanatisme, de sacrilège et +d'impiété. O vivre, largement vivre, ô vivre toute la vie! Vivre en +communion totale avec la nature! + +«Je dois te dire en toute franchise que les hommes normaux, s'ils +lisaient comme moi dans ton coeur, te traiteraient de fou. Parbleu, tout +grand savant qu'ils m'ont proclamé ils m'enfermeraient s'ils se +doutaient seulement de ma capitale «découverte»; de celle que je vais +te révéler.... + +«Ton hyperesthésie te rapproche de l'état que la crédulité attribuait +aux dieux. Oui, ton état est maladif. Mais quelle maladie sublime! Celle +qui nous permet de nous unir à tout ce qui compose nos délices. + +«Nos imaginations confinent aux transports de la folie! te diront les +moralistes et les symétriques austères. En les prenant au mot, qu'y +aurait-il là de si alarmant pour nous? Avec la folie, n'est-ce pas +l'au-delà qui commence? Pour employer une expression de mon métier de +savant, la folie n'est-elle pas l'éclipse, l'évasion de l'âme tellement +impatiente qu'au moment de s'en aller elle n'a pas même pris le temps +d'éteindre le corps comme le chimiste le fourneau? Et le cadavre survit +à la pensée! + +«Ah! j'ai pénétré ton être indifférent, ta monstruosité sublime. Exulte, +je t'apporte la consolation, le soulagement et, le jour où tu voudras, +l'oubli.... J'avais étudié la plupart des fluides, mais il fallait un +sujet tel que toi pour me montrer le fluide qui les réunit tous, ce +fluide de sympathie absolue, qui te met en contact permanent avec +l'éternité et l'infini.... + +«Sans que tu t'en doutais j'ai observé et étudié les progrès de ta +précieuse maladie. Le moment est venu d'accomplir sur toi l'opération +qui couronnera mes découvertes et qui t'apportera le baume, la volupté, +le soulagement. En un éclair à la fois plus suave et plus atroce que le +spasme, toi, la bonté et l'amour même, tu vas pouvoir réunir les +tronçons de ton idéal. Persuade-toi que ton corps actuel n'est qu'une +apparence. Ose te contempler dans l'infaillible miroir, dans le reflet +de ta vie mentale, dans la magnificence et la frénésie de ton +imagination. Tiens, regarde!» + +Et de la main sir Lawrence Whittow lui montra le petit berger, seul +visible, émergeant de la buée paludéenne où se noyaient depuis longtemps +les formes houleuses de son troupeau. + +Il faisait extraordinairement tiède et doux, un peu humide, comme si le +dernier sourire de l'été s'humectait de discrètes larmes. L'air se +tendait de filandres chatouilleurs. + +C'était le temps propice aux confidences, aux réconciliations et aussi +aux adieux. + +Il y avait dans cette poignante tiédeur septembrale comme l'onguent, les +charpies et les baumes qu'on applique sur les blessures du coeur après +les opérations suprêmes. Plus impressionnable encore que d'ordinaire, +Marcel ressentait jusqu'au malaise cette atmosphère, cette lumière, +cette température d'hôpital psychique. + +Aux bêlements des ouailles que le brouillard semblait multiplier, +répondait toujours au loin la musique foraine aussi criarde que la +peinturlure du panorama et que les feux de Bengale trouant parfois la +blancheur fantômale de cette ville en effigie. + +Marcel, obéissant à sir Lawrence, regardait le petit berger. D'abord +indifférents, ses yeux se remplirent d'extase. + +Sublime vision! Elle incarnait les préférences, les voeux et les désirs +du poète. Un jour Marcel avait souhaité ce costume de velours mordoré; +une autre fois il enviait à un manoeuvre maçon le port crâne et +avantageux de sa méchante casquette marine.... Tout ce que Marcel avait +aimé en secret, sans espoir, tout ce qui chatouillait, pinçait ses +fibres amatives, caresses de l'imagination, nostalgies lancinantes, tout +ce qui lui avait étreint doucement le coeur en précipitant les +battements, se concentrait en ce jeune gars. + +Il se campait dans une attitude que Marcel n'avait rencontrée qu'une +seule et mémorable fois chez un apprenti au repos. L'adolescent +possédait ces yeux divins sous la caresse desquels le poète eût affronté +les pires supplices, cette bouche friande dont les baisers aviseraient +encore l'incarnat; un corps nerveux modelé comme par une gageure de +l'amour et de la force, et dont le velours des vêtements flattait au +lieu de dissimuler les proportions harmonieuses et les reliefs +vigoureux. + +Éclairé dans une dernière flambée de soleil rouge, son isolement, +l'immensité du décor, la moquerie même des profanations lointaines lui +prêtaient une splendeur de plus. Aux yeux de Marcel, affolé et râlant +d'idolâtrie, il réalisait le plus bel être humain, l'idéal de notre +enveloppe charnelle, le chef-d'oeuvre d'un créateur qui eût éclairé le +corps d'Antinoüs par l'âme de Parsifal. + +Marcel s'approchait pour s'agenouiller devant lui et panteler, sous ses +regards et son souffle céleste, mais au moment de l'aborder, il +s'aperçut que les détails de ce délicieux ensemble de perfections +plastiques se désagrégeaient ou se vulgarisaient et qu'il ne restait +plus, à deux pas de lui, qu'un assez galbeux petit pastoureau qui le +dévisageait d'un air à la fois cajoleur et effronté. + +Il recula et, se tournant vers sir Lawrence, il s'écria d'un ton +déchirant: «Ah, pourquoi ne m'as-tu point fait mourir avec ce fantôme! +Il m'eût été un délice sans pareil de m'évanouir et de me dissiper en +lui!» + +Le baronnet lui prit la main: + +--Il ne s'est pas évanoui pour toujours. Pour le revoir il te suffira de +le conjurer. Mais ce n'est pas un spectre ou une ombre; c'est ta propre +substance, c'est toi-même. En un instant tu prenais ta revanche de la +nature créatrice; tu revêtais la forme seyant à ton esprit. Eh bien, tu +te retrouveras à cette image par la puissance de l'amour, chaque fois +que dans tes sentiments pour le prochain tu ne consentiras à voir que +ses qualités et que tu l'isoleras de ses défauts. Et tu ne seras jamais +plus accompli, plus irréprochable que le jour où tu parviendras à +découvrir en la personne de ton plus mortel ennemi, un mérite caché, une +vertu que ta haine refusait toujours de lui accorder. + +«En te représentant avec obstination quelques traits louables de ton +ennemi, ne fût-ce que le moindre plaisir qu'il t'aura procuré, peu à peu +l'être haïssable que tu évoquais acquerra la beauté dont tu pares tes +visions préférées. Il se transfigurera, il revêtira des formes plus +sublimes que celles dont l'absence vient de t'inspirer le dégoût de la +vie. Il te séduira, pétri dans le marbre des statues grecques, dans la +chair des éphèbes favoris des Césars et des Sages; il surgira dans les +effluves des parfums et les ondes des harmonies auxquels s'attachent tes +plus intimes souvenirs; lui-même possédera la voix pathétique de tes +obsessions musicales, la couleur de ses vêtements sera puisée à la +palette de tes peintres aimés, mieux, empruntée aux haillons des libres +voyous qui lui servirent d'avant-coureurs; l'horizon qui l'encadrera +reproduira le ciel de tes préférences; ses allures et ses gestes +s'inspireront de tes grands souvenirs gymniques, et dans son haleine tu +respireras les printemps et les automnes, la fleur et le fruit de tes +rencontres les plus délectables. Il est possible qu'une flamme +meurtrière persiste à briller dans son regard. Encore un effort, +obstine-toi, appelle à toi toute la force du pardon. Et à ces +incantations toutes puissantes, je te le jure, s'éteindra peu à peu +cette lueur incendiaire pour faire place à la rosée touchante des +meilleures larmes que l'on pleurera sur toi,--et quand tu verras ton +ennemi féroce transformé en cette créature idéale, en ce prodige de +beauté et de bonté, un indicible bien-être au coeur t'avertira de mourir +au plus vite, par crainte de survivre à ce miracle, à ce triomphe de la +charité, et alors, ô très cher rêveur, il suffira à tes lèvres de +s'oublier sur les siennes en un baiser si profond que ton âme y sera +noyée!» + +Depuis longtemps le petit berger et ses ouailles s'étaient enfoncés dans +les ténèbres, laissant le champ libre aux mauvais garçons, rôdeurs ou +marlous, et, là-bas, la cité artificielle continuait à éclater en +barcarolles, en pétards et en illuminations crues, toute blanche aux +confins de la vaste plaine ambiguë et complice. Un peu de lune grimaçait +dans le ciel. + +Et plus que tout à l'heure cette détresse de la plaine diffamée et cette +gaîté de la ville postiche distillaient une énervante ironie. + +Peu à peu cependant, la cité de pacotille sembla se concilier la +campagne bourrue. Un rapprochement s'établissait. + +--Les ennemis s'embrassent! prononça sir Lawrence d'une voix dont +l'accent le fit frissonner lui-même. + +Reportant les yeux sur son ami Marcel, le baronnet s'aperçut que +celui-ci, devenu très pâle, faisait le geste d'étreindre quelqu'un au +passage; puis il le vit défaillir et choir dans la rosée. + +Marcel venait d'expirer avec un sourire de béatitude, un sourire plus +triste que le dernier baiser de la lumière électrique à cette campagne +borgne. + +FIN + + + + +TABLE + +Le Jardin +Partialité +Hiep-Hioup! +Aux Bords de la Durme +Gentillie +Communion Nostalgique +Croix Processionnaires +Le Moulin-Horloge +Le Tribunal au Chauffoir +Blanchelive... Blanchelivette! +Le Tatouage +La Bonne Leçon +Le Quadrille du Lancier +Le Suicide par Amour. + + + + +ACHEVÉ D'IMPRIMER +le vingt-sept avril mil huit cent quatre-vingt seize +PAR +L'IMPRIMERIE Vve ALBOUY +POUR LE +MERCVRE +DE +FRANCE + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le cycle patibulaire, by Georges Eekhoud + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CYCLE PATIBULAIRE *** + +***** This file should be named 18074-8.txt or 18074-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/0/7/18074/ + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/18074-8.zip b/18074-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b47bbef --- /dev/null +++ b/18074-8.zip diff --git a/18074-h.zip b/18074-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..15b8b99 --- /dev/null +++ b/18074-h.zip diff --git a/18074-h/18074-h.htm b/18074-h/18074-h.htm new file mode 100644 index 0000000..85b9425 --- /dev/null +++ b/18074-h/18074-h.htm @@ -0,0 +1,7018 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Le Cycle Patibulaire, by Georges Eekhoud + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2%; + } + p.noindent { text-indent: 0%;} + p.moins { margin-top: -0.9em; + } + p.droit { margin-left: 50%; + margin-right: auto; + } + p.droitt {text-align: right; + } + h1,h2,h3,h4,h5,h6 { + text-align: center; + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + a:link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {background-color: #ffffff; color: red } + + .center {text-align: center;} + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + .smcap {font-variant: small-caps;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Le cycle patibulaire, by Georges Eekhoud + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le cycle patibulaire + +Author: Georges Eekhoud + +Release Date: March 29, 2006 [EBook #18074] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CYCLE PATIBULAIRE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<h1>GEORGES EEKHOUD</h1> + +<h1>Le Cycle Patibulaire</h1> + +<h3><i>Deuxième édition</i></h3> +<div class="center"> + <img src="images/001.jpg" + alt="image" title="image" /> +</div> + +<h3> +PARIS<br /> +SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE<br /> +<br /> +XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV<br /> +<br /> +M DCCC XCVI<br /> +</h3> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<p class="noindent"> +<i>DU MÊME AUTEUR</i><br /> +<span class="smcap">Kees Doorik.</span><br /> +<span class="smcap">Kermesses.</span><br /> +<span class="smcap">Les Milices de Saint-François.</span><br /> +<span class="smcap">Nouvelles Kermesses.</span><br /> +<span class="smcap">La Nouvelle Carthage.</span><br /> +<span class="smcap">Les Fusillés de Malines.</span><br /> +<span class="smcap">Au Siècle de Shakespeare.</span><br /> +<span class="smcap">Mes Communions.</span><br /> +<span class="smcap">Philaster</span> (<i>tragédie</i> de Beaumont et Fletcher).<br /> +<span class="smcap">La Duchesse de Malfi</span> (<i>tragédie</i> de John Webster).<br /> +</p> + +<p>IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:<br /><i>Trois exemplaires sur Japon impérial, numérotés de 1 à 3, et douze +exemplaires sur Hollande, numérotés de 4 à 15.</i></p> + +<div class="center"> + <img src="images/002.jpg" + alt="image" title="image" /> +</div> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>LE CYCLE PATIBULAIRE</h2> +<p><a name="table" id="table"></a></p> +<table summary="table"> +<tr><td> +<a href="#LE_JARDIN"><b>LE JARDIN</b></a><br /> +<a href="#PARTIALITE"><b>PARTIALITÉ</b></a><br /> +<a href="#HIEP-HIOUP"><b>HIEP-HIOUP!</b></a><br /> +<a href="#AUX_BORDS_DE_LA_DURME"><b>AUX BORDS DE LA DURME</b></a><br /> +<a href="#GENTILLIE"><b>GENTILLIE</b></a><br /> +<a href="#COMMUNION_NOSTALGIQUE"><b>COMMUNION NOSTALGIQUE</b></a><br /> +<a href="#CROIX_PROCESSIONNAIRES"><b>CROIX PROCESSIONNAIRES</b></a><br /> +<a href="#LE_MOULIN-HORLOGE"><b>LE MOULIN-HORLOGE</b></a><br /> +<a href="#LE_TRIBUNAL_AU_CHAUFFOIR"><b>LE TRIBUNAL AU CHAUFFOIR</b></a><br /> +<a href="#BLANCHELIVE_BLANCHELIVETTE"><b>BLANCHELIVE... BLANCHELIVETTE!</b></a><br /> +<a href="#LE_TATOUAGE"><b>LE TATOUAGE</b></a><br /> +<a href="#LA_BONNE_LECON"><b>LA BONNE LEÇON</b></a><br /> +<a href="#LE_QUADRILLE_DU_LANCIER"><b>LE QUADRILLE DU LANCIER</b></a><br /> +<a href="#LE_SUICIDE_PAR_AMOUR"><b>LE SUICIDE PAR AMOUR</b></a><br /> +</td></tr> +</table> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LE_JARDIN" id="LE_JARDIN"></a><a href="#table">LE JARDIN</a></h2> + +<p class="droitt"> +<i>A Arnold Gaffin</i>.<br /> +</p> + + +<p>Allons, Monsieur Jules.... Un petit tour de jardin.... Il est dans son +beau à présent.... Fille, ouvre donc la porte à monsieur... car il a +l'air de ne pas savoir le chemin....</p> + +<p>Ah! oui, le jardin!</p> + +<p>Il s'enfonçait, oblong et assez vaste, derrière la maison sans étage. On +poussait une petite claire-voie peinte en vert qui le séparait de la +cour et empêchait les poules d'y pénétrer. Par-dessus la haie vive +émergeaient le clocher du village et la plus haute croix du cimetière. +Une gloriette tressée de liserons, de capucines, d'aristoloches et de +pois de senteur, occupait un des angles du fond.</p> + +<p>C'est pourtant dans cet enclos rustique, trop régulier, à la fois +courtil, jardin et potager, tracé au cordeau, propret et symétrique +jusqu'à la manie, semé de plantes prolifiques et voyantes, arborant de +gros fruits rubiconds et peu délicats, fleuri de roses perpétuelles, de +dahlias, de tournesols, de pivoines; des carrés de choux alternant avec +des buissons de groseilliers; c'est dans ce jardin vulgaire que vaguent +obstinément mes souvenirs, à chaque printemps, quand il fait très doux +et que cet air tiède vous serre tendrement la gorge et vous donne envie +de pleurer....</p> + +<p>Avec ses légumes violets, ses poiriers taillés en pyramides, à la fois +luisant et haut en couleur, il me faisait l'effet d'un pataud +endimanché, faraud et guindé, cachant sous des étoffes trop caties et +peu coûteuses son grand corps charnu et taillé à grands coups.</p> + +<p>En fîmes-nous souvent le tour, dans tous les sens; l'avons-nous parcouru +de toutes façons; me suis-je extasié, pour flatter ton brave homme de +père, devant les puériles arabesques de buis et d'œillets nains, devant +ces petits chemins en spirale et cette statuette en plâtre portant sur +la tête un vase de clématites,—dis, ma bien-aimée d'alors, ma +plantureuse idole d'autrefois, ma taure bénigne aux fortes hanches, aux +yeux confiants, aux joues framboisées!...</p> + +<p>Si ce jardin d'un mauvais goût si recherché et si barbare avait quelque +chose de toi, mon fruste animal rose, à la fois vulgaire et appétissant!</p> + +<p>Les grandes fleurs rondes s'y épanouissaient glorieusement; roses et +giroflées embaumaient à outrance; cerises et groseilles y foisonnaient +et les abeilles gloutonnes le pillaient sans vergogne.</p> + +<p>Jardin radieux et candide! Comme toi, chère enfant, il éclatait d'un +rire sonore, que d'aucuns eussent trouvé canaille. Et dans ton corsage +de cotonnade, étreignant ta taille opulente, tu me semblais ces gros +boutons de pivoines au moment de s'ouvrir à l'humidité de la rosée +fraîche. Qui me définira ta beauté copieuse et tes charmes si bien +ordonnés, jardin élu des sèves? Du jour où tu connus le jeu d'amour, mon +aimée, tu le jouas avec la conscience que tu apportais à un beau travail +profitable, aux fonctions saines et rémunératrices de la vie rurale.</p> + +<p>Autant que toi ce jardin faisait l'orgueil de ton père le cabaretier:</p> + +<p>—Allons, Monsieur Jules, un petit tour du jardin!...</p> + +<p>Et tu m'y pilotais et m'en montrais les métamorphoses progressives, ô ma +Chair non pareille!</p> + +<p>Je m'intéressais, avec toi, aux végétations les plus discréditées. +Charme du temps, atrocement cru, mais point banal, où fleurissent les +pommes de terre! Temps humide, temps de gésine, temps gros, où la glèbe +transpire et sent la luxure. Oh! je n'oublie pas l'odeur fétide et +pourtant irritante de ces fleurs, ce parfum de racines qui tètent.... +C'est par un jour de pluie chaude de juin que tu te ployais pour me +cueillir des fraises et en te relevant ta croupe craquait et ondulait, +comme chez une pouliche qui se trémousse, et je me penchai, et ton +visage frôla le mien, si à propos, que, bouche à bouche, nous +confondîmes longtemps nos souffles, éperdus....</p> + +<p>Baiser sain, savoureux, abondant.... Mais si tes lèvres avaient le goût +ambrosiaque de la fraise, elles avaient aussi l'arôme un peu terreux et +suret des fleurs dédaignées, des fleurs de la pomme de terre.... Parfum +de touffeur, d'orage et de sol détrempé....</p> + +<p>Combien de fois, dans la gloriette, me suis-je promené autour de toi, +avec des haltes fréquentes, après avoir fait le tour du jardin! Amour +reposant et sûr, viriles débondes, harmonieuse et pleine réfection des +sens.</p> + +<p>Cela devint une habitude.</p> + +<p>Jamais de jalousie, de bouderie ou d'humeur. Je te retrouvais toujours +secourable et complaisante comme je t'avais laissée la veille....</p> + +<p>C'est à peine si au mois des sureaux ou vers la chute des feuilles nos +prostrations normales, longues, absolues, sans subterfuges et sans +artifices, dignes de la Nature qui n'entend pas malice en ses œuvres, +furent un peu plus violentes, ton rire moins joyeux et ta prunelle plus +fiévreuse!</p> + +<p>Une année, une pleine année de totales et copieuses possessions, ma +sœur, ma libre et candide maîtresse!</p> + +<p>Pourquoi ne me demandas-tu ni promesses ni gages? Il ne me fallut rien +te jurer. Tu t'étais donnée comme je t'avais prise, tacitement, après +quelques visites, sans préambule apparent, sans que nous ayons parlé de +cela.... Je crois même que nous parlions de bien autre chose: de la +vieille servante du curé, si bavarde; de ton voisin, le fils du charron, +ce rougeaud dont tu te moquais de si bonne foi, ou d'objets moins +notables encore, de la voiture du baron d'Armelbrang, qui venait de +passer avec un fracas despotique sur la grand'route silencieuse.... +Midi. Les mouches pâmées et moribondes battent des ailes au bord de la +vitre. Tu me tends une allumette enflammée pour rallumer ma pipe, tu ris +de ma maladresse et de ma distraction, je prends tes mains, je les +presse, tu ris toujours, mes dents crissent, j'ai froid dans le dos, et +comme tu te recules derrière le comptoir, je te renverse et hume, +cueille et m'approprie les irritantes prémices de ta jeunesse.</p> + +<p>Damnation!... A ce seul souvenir mon sang s'insurge et se cabre comme un +coursier de guerre dresse l'oreille à la fanfare de la charge.... Et ce +jour-là, je revins te voir au crépuscule.... Et comment se fait-il que +rien de ce jour ne me fut indifférent, que je revois jusqu'au sarrau +bleu de ton polisson de frère, qui rentra ce soir, un peu éméché, son +foulard rouge sortant de la poche, et qui crut devoir me distraire on me +proposant une partie de billard.... Le brave garçon!</p> + +<p>D'où vient que je te regrette, ma blonde potelée, crème de femme, +fraîche et moelleuse, ferme et tendre, douce à respirer comme les +simples, sapide comme une mûre sauvage mordue à même les buissons, d'une +saveur presque fraternelle, aussi caressante au toucher que l'étoffe +satinée des martagons du jardin!</p> + +<p>Me faut-il apprécier seulement aujourd'hui ton amour sûr et reposant, le +seul qui ne me laissa ni rancœur, ni déboire? Dis, faut-il que ce soit +seulement aujourd'hui? Et le sentiment de cet amour qui ne me démolit +point qui m'assouplit et me fortifia même comme un massage, qui n'eut +rien d'artificiel et de corrodant, se met à fermenter maintenant dans +mon cœur. Ainsi l'anodine et rafraîchissante bière blanche du pays +devient capiteuse et traîtresse dans les cruchons de grès hermétiquement +clos.</p> + +<p>Lorsque je partis pour la ville, tu ne te plaignis même pas, fille +incomparable. Devant les tiens ta main secoua cordialement la mienne. +Demeurés seuls un instant, ton baiser ne fut ni plus exaspéré ni moins +balsamique que de coutume.... Tu demeuras bonne, rieuse, accorte, comme +toujours.</p> + +<p>C'était pourtant en mai, amie point comédienne, et le jardin que me +vantait ton père serait si glorieux cette année et recommencerait avec +tant d'exubérance et de prodigalité sa carrière dont nous avions suivi +les progrès avec tant de sympathie l'autre été.... Et tu n'avais point +démérité, tu n'avais point vieilli.</p> + +<p>Pas une allusion à la vie nouvelle qui commençait pour moi et aux +conséquences de notre séparation.... Nous nous quittions bons camarades, +comme nous nous étions rapprochés....</p> + +<p>Les premiers mois de l'absence, je m'échappai, de loin en loin, de la +ville, pour te faire visite. Heureux, dans mon égoïsme, de te trouver +toujours rose, rieuse et vaillante.</p> + +<p>La dernière fois, c'est d'un air très simple et avec une pudique rougeur +bien loyale, nullement affectée, que tu te levas à mon entrée.... +J'interrompais ton tête-à-tête avec le fils du charron.... Vous étiez +attablés près de la fenêtre.... Assis à ma place habituelle, le gars me +tira gauchement sa casquette.... Et devant ton bon sourire, et devant la +façon dont tes yeux clairs me désignaient, pour ton fiancé, le ferme et +crâne gaillard dont les grosses cuisses et le visage de pleine lune te +mettaient en gaieté autrefois, je fus sur le point d'oublier que rien ne +se fût passé entre nous, de croire, mon enfant, à ton innocence, bien +entendu à cette innocence de la chair, dont parlent le catéchisme et la +poésie surannée—car pour celle de ton cœur, de ton bon cœur, je n'en +ai jamais douté....</p> + +<p>Cette fois, pourtant, profitant d'une sortie de ton futur <i>baes</i>, le +mâle de mine prolifique, je voulus t'embrasser et te traiter comme +devant. C'était mal, pervers cela, et sortait de notre honnête commerce +des jours passés. Aussi tu ne me dis rien, tu ne te rebiffas pas avec +colère, mais sans effarouchement, sans pruderie affectée, tu me regardas +d'un air surpris, d'un air indifférent, de l'air inconsciemment cruel +dans son affabilité même d'une personne renseignant un visiteur qui se +trompe d'adresse....</p> + +<p>Pas d'autre changement en toi. Tu restais mon bon camarade, ma blonde +réjouie. Tu te laissas embrasser, tu te <i>laissas</i> embrasser... si +passive, que je n'eus plus envie de recommencer. Et sans qu'il y eût eu +reproche ou autre explication, toute velléité de renouveau amoureux avec +toi me passa....</p> + +<p>Cela fut si simple, si digne, si dépourvu de mise en scène et de posture +que dans le moment je fus conquis à la situation nouvelle sans un +regret, sans un dépit, même pris de vénération pour l'extraordinaire +fille. Je fus même de belle humeur, je riais et te racontai, un peu en +hâbleur et en gascon des histoires merveilleuses de la grande ville, et +le soir, quand ton frère rentra, accompagné du charron membru, je perdis +royalement, au billard, deux tournées de bière blanche, et tu pus +croire,—oh! le complément suave de ma chair!—que je te perdais avec +autant de résignation et de sérénité que le reste de l'enjeu....</p> + +<p>Vois, la contagion de ton insouciance et de ton tempérament peu +romanesque; l'après-midi, je ne songeai pas même à faire un tour au +jardin, ou à aller <i>seul m'asseoir</i>, élégiaquement, sous la +tonnelle.... J'entrevoyais, au delà de la cour, les rouges pivoines +enrichies de diamants par la dernière averse et je respirais des +bouffées de terre humide et de fleurs potagères....</p> + +<p>—Allons, Monsieur Jules, un petit tour de jardin!...</p> + +<p>—Tout à l'heure, <i>baes</i>, tout à l'heure!...</p> + +<p>Mais à présent, rentré à la ville, ce n'est plus la même chose. C'en est +fait de mon beau calme, de mon indifférence, de mon dédain, de mon +renoncement. Veux-tu croire, ô succulente fille, amoureuse au ragoût +inoubliable, que je souffre à l'idée de ton mariage avec ce rustre aux +étreintes victorieuses! Je me le représente à l'œuvre, le gaillard +expéditif. Un voile passe devant mes yeux. Vrai, s'il était ici, je lui +chercherais querelle, moi qui l'ai complimenté sincèrement, moi qui ai +mis et sans arrière-pensée, alors, vos mains l'une dans l'autre, et qui +ai promis d'assister à la noce....</p> + +<p>Pardonne cette déclaration, la première, mais depuis, je commence à +croire que je t'ai aimée. C'était donc de la passion pour de vrai, et +non de la bagatelle, du simple plaisir, de l'amusement corps à corps que +nous prenions sous la tonnelle du banal jardin.... Heureusement, +positive campagnarde, que tu n'as jamais lu de livres et d'autres +bêtises où des gens, sous prétexte qu'ils se voient volontiers de près, +se lamentent, rêvassent, pérorent, se rongent le cœur, se boudent, se +jalousent au lieu de profiter de l'occasion et du temps, et de +s'accoler, et de se mêler....</p> + +<p>D'ailleurs, tu n'y comprendrais rien. C'est la ville qui réveille et +entretient chez nous ces lubies, ces chimères d'enfant gâté, ces +recherches de midi à quatorze heures, et qui nous fait regretter,—oh! +ne ris pas trop!—comme des trésors de bonheur, des périodes culminants +de béatitude, des paroxysmes de félicité, l'habitude, le passe-temps, le +plaisir machinal, le pis-aller d'autrefois....</p> + +<p>Tu ne ressasseras pas le passé, toi, ma placide et simplice compagne des +francs jeux, tu ne rumineras point ta vie morte et ne connaîtras jamais +les lancinantes nostalgies, ma simple et rose femelle, quand des +enfants, beaucoup d'enfants, te seront venus....</p> + +<p>—Un tour de jardin, Monsieur Jules....</p> + +<p>Ah! <i>baes</i>, je ne hausserais plus les épaules et ne ferais plus +le fort, l'homme raisonnable à présent. Le jardin! Je m'y précipiterais, +j'y courrais en fanatique, je m'y plongerais, comme dans un sanctuaire +miraculeux, à la fin d'un mélancolique et fervent pèlerinage....</p> + +<p>Ah! ce Jardin! Ce que je m'y promène, d'ici, en pensée, ce que j'en hume +les parfums violents, ce que j'en admire les fleurs barbares, ce que +j'en croque les fruits rêches. Autant ces objets étaient passifs, +couchants, effacés, tout à ma dévotion, là-bas, au temps de ma liaison +avec ta fille, digne <i>baes</i>, autant à présent ils me hantent, +m'obsèdent, me bourrèlent, impérieux, narquois, désirables.</p> + +<p>Pas un détail que ma mémoire ne me rabâche. Les plus futiles sont les +plus acharnés. Le revers de la main dont le charron s'essuie le front et +rejette en arrière sa casquette de soie; la couleur saurette de ses +bragues rapiécées, la camisole rose de la petite, les turquoises de ses +boucles d'oreille. Une touffe de pensées qui expiraient, dans un verre +d'eau sur le comptoir. L'odeur de la pipe. L'orteil qui passe par le bas +troué du pacant, mon rival, lorsque, assis en balançant les jambes, il +a laissé choir son sabot. Et l'air de petite ménagère en perspective, de +petite femme qui soignera bien son homme, l'air un peu dégoûté mais +compatissant et prometteur aussi, dont elle a regardé l'orteil du +robuste ouvrier. Les bouffées lourdes qui soufflent du jardin.... Le +clapotis de l'eau dans le bac où elle rince les verres; le glouglou du +robinet.... Leurs yeux d'une bêtise si affolante, le claquement de +lèvres luron du gaillard, sa façon de se caler sur ses hanches et de se +cambrer... et l'ostensible appétence de la fiancée, devant ce prochain +coucheur.</p> + +<p>Toutes ces choses, toutes, toutes, bien d'autres encore me suffoquent, +compactes et pesantes, et se résolvent en larmes contre les parois de +mon cœur.</p> + +<p>Et je rapproche de ces scènes récentes les choses anciennes, celles de +mon règne, de mon pouvoir sur <i>elle</i>. Minutes incomprises, minutes +méconnues, minutes si chères à présent! Riens que je voudrais revivre au +prix du restant de ma vie!</p> + +<p>Au jardin du cabaret sur la grand'route de Hollande, mes souvenirs +butinent comme des abeilles; mais le miel qu'ils en rapportent tourne à +l'amertume.</p> + +<p>C'est une assiettée de soupe au lard que tu mis un soir d'hiver devant +ton lendore de frère et que tu plantes à présent devant ton <i>baes</i> +fessu, aux cheveux filasses, aux yeux d'enfant, aux bras terribles. Et +le chemin bordé de saules, qui me conduisait à ta porte; l'accotement +étroit et poudreux, longeant le fossé stagnant, et, par delà les blés, +l'éclair d'une faux qui fait lever les sauterelles. Et le soir qui +tombe, et la cloche du village qui te fait dire: «Déjà neuf heures!» et +la nuit fermée sans un réverbère, sans une lanterne, quand je sors du +cabaret. Et nos mains et nos lèvres qui se concertent une dernière fois +dans l'ombre, après que tu as poussé les volets....</p> + +<p>Et les longs silences, quand tu te penchais sur ta couture avec, pour +les scander, cet éternel: «Oui, Monsieur Jules, ainsi vont les choses de +ce monde!»</p> + +<p>O chère bête qui me manque!...</p> + +<p>Dire que je sais même à présent, à quel moment tu soupirais! Dire que +tout cela est passé, bien passé; que tu ne me seras jamais plus ce que +tu m'as été, que je vieillirai, que je vieillis....</p> + +<p>—Allons, Monsieur Jules, un petit tour de jardin!...</p> + +<p>Ah oui! le <span class="smcap">Jardin</span>!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="PARTIALITE" id="PARTIALITE"></a><a href="#table">PARTIALITÉ</a></h2> + + +<p class="droit"> +Au dieu de l'Esprit et de la Discipline<br /> +s'oppose le Dieu de la Nature<br /> +et de l'Ivresse, à la force purifiante,<br /> +la force ogiastique, au grand éducateur<br /> +de l'homme, la grand trouble<br /> +des âmes, l'ardent imitateur des êtres.<br /> +</p> +<p class="smcap droit moins"> +Edouard Schuré. +</p> + +<p>Te le rappelles-tu, chère âme, ce dimanche, en Campine, il y a trois +ans....</p> + +<p>Nous descendions du tramway à vapeur à Saint-Antoine,—<i>Sinte-Teunis</i>, +comme ils disent là-bas, familièrement, en câlinant presque le bénin +patron. Oui, nous avions usé de ce tramway à vapeur qui dessert à +présent, dans les deux sens, la réfractaire contrée à l'orient d'Anvers.</p> + +<p>Je nous vois encore quitter la chaussée, pour détourner, à droite, +derrière une ferme, puis nous engager, à travers la bruyère, dans un +sentier sablonneux menant à cet écart de Zoersel, dont le nom seul, +musique de source qui sourd, nous captivait.</p> + +<p>Comme nous marchions, allègres, mais taciturnes, non sans nous enliser +dans les ravines, la pensée du prosaïque véhicule que nous venions +d'abandonner persistait à m'irriter l'esprit. Ainsi le déboire s'attache +au palais. Pensée très latente et pressentiment plutôt que sentiment. +Fâcheux point de départ, tout de même, car, à propos de ce tramway de +malheur, je me remémorai la récente indignation d'un journal très +éclairé contre les brutes de la Campine. N'avais-je pas lu quelque chose +dans ce genre:</p> + +<p>«Savez-vous ce qui arrive maintenant dans nos consciencieuses campagnes? +(Consciencieuses, l'épithète y était, et juste, quoique le scribe ne +l'eût pas fait exprès.) C'est édifiant. On s'est imaginé que le chemin +de fer vicinal est le diable en personne (pourquoi pas?) et l'on oppose +tous les obstacles possibles à la construction de son réseau. Tous les +jours on signale des actes de mauvais gré, qui vont parfois jusqu'au +crime. On accumule sur les voies des troncs d'arbres, d'énormes pierres, +et l'on arrache les rails là où on (<i>la-ou-on! la-on-ou!</i>) croit +pouvoir le faire sans être surpris. On dérange aussi les aiguilles des +excentriques pour provoquer des déraillements; de grands malheurs ont +déjà failli arriver.</p> + +<p>«Enfin dimanche dernier, deux villageois croyant faire œuvre pie, ont +tiré un coup de pistolet sur le machiniste qui fait la navette entre +Schilde et Wyneghem. Tous ces faits, qui montrent, sous un jour si +révoltant, l'ignorance et la brutalité de nos ruraux, sont attestés par +le clérical <i>Phare de l'Escaut</i> qui les déclare dignes de peuplades +sauvages. Ce journal ajoute, ce qui est plus caractéristique encore, que +ces méfaits se commettent avec la complicité morale de toute la +population qui y applaudit.»</p> + +<p>La diatribe ne me revint pas intégralement à l'esprit en cheminant dans +les varennes hantées par ces pseudo-vandales. Cependant, je parvenais à +en reconstituer les principales beautés. Je me répétais ces phrases +topiques et les ruminais avec un singulier délice. Ces voltairiennes +doléances me rendaient encore plus chère l'atmosphère de cette matinée +dominicale au cœur du fruste pays.</p> + +<p>D'ailleurs, pour exalter mes amours jusqu'au paroxysme, il me suffit +d'imaginer le pire opprobre dont la foule répouvée accablerait mes +élus!...</p> + +<p>Si je ne te communiquai pas, à mesure qu'elle se développait, cette +méditation en quelque sorte apéritive, c'est que je craignais à une +méprise de ta part devant l'indéterminé, et peut-être à une injustice, +devant l'apparente férocité de ma pensée. Peut-être appréhendai-je que, +traduite en paroles, elle ne s'éventât comme un bouquet compliqué et +subtil. Pudeur de la très intime pensée! Peur de la voix qui trahit ce +que la parole déguise. Silence gardé non par crainte de trop bien se +comprendre, mais par crainte de ne pas concerter assez....</p> + +<p>Que de circonstances entretinrent et rehaussèrent ces évagations!</p> + +<p>A mi-chemin de l'étape une pluie chaude tomba. Trop anodine pour friper +ta légère toilette de barège, elle suffit pour mettre en liesse la +végétation altérée. L'odeur aromatique et pénétrante que cette aspersion +fit sortir des arbres!</p> + +<p>Ma ferveur patriale s'en réjouit comme d'une caresse arrachée à ce ciel +renfermé et à cette plaine exclusive.</p> + +<p>Le pays m'assimilait à ses crânes réfractaires. Il me savait épris de +longue date, de la pluie, des glorieuses pluies d'été de la Saint-Médard +qui, despotiquement, pourrissent les foins et avarient les moissons, +mais qui flattent et satinent les feuillages et allaitent les grands +arbres au choc des nuées mamelues.</p> + +<p>Ce dimanche faste, lourd d'accalmie, je me sentis presque défaillir de +gratitude au parfum réveillé, au parfum vierge des sèves. Les essences +pubères, titillées par l'averse, s'efforçaient de précipiter, à forces +d'effluves capiteux, les spasmes d'un orage lent à venir. Chaque rideau +d'arbre émettait son arome particulier. Dans ce concert, le parfum des +chênes était le plus fort; fleur viril de l'hercule des arbres. Les +bouleaux expiraient des senteurs moins âcres, moins effrénées. Les pins +religieux et continents, trop tentés, trahissaient leurs angoisses par +des bouffées d'encens mystique; tandis que bruyères et genévriers, non +moins effervescents, se livraient aux abeilles éperdues.</p> + +<p>Comme, par ce temps équivoque, pays et paysans étaient corrélatifs! Et +ce ciel verdâtre où des quadrilles de nuages s'entraînaient pour la +chevauchée décisive ou s'évitaient, avec des feintes de lutteurs qui +tardent à en venir aux mains et qui, avant le corps à corps, amusent et +exacerbent l'anxiété du tapis! Et, par moments, cet horizon plombé, +opaque, tout d'une teinte, traversé d'obliques éclairs et de fallacieux +coups de soleil!...</p> + +<p>Autant d'annonciateurs des faces mystérieuses, délicieusement +énigmatiques, de mes braves bagaudes campinois, de ces faux apathiques +aux félins et inquiétants sourires, aux poses languides aux lents +regards capons!</p> + +<p>Et, plus bas, la verdure mouillée, en sueur, luisait comme après la +rixe, l'amour ou la corvée, les roses joues pleines. Et, sourdant du +sol, comme d'une croupe fumante, cette vapeur si lourde, si oppressive +qu'elle ne montait pas jusqu'aux branches ragaillardies, mais n'ouatait +que les broussailles!...</p> + +<p>Qui dira jusqu'à quel point, mon aimée, nos sensations se rapprochèrent +durant ce houleux silence. Aujourd'hui, je tenterai de te confesser les +miennes malgré que je râle et que je suffoque encore en les imaginant:</p> + +<p>Te sentant menacée, environnée de désirs hostiles, j'aurais dû t'aimer +mieux, n'est-ce pas? Eh bien, non! d'occultes rivaux, d'imminents +ravisseurs m'incitaient à je ne sais quelle félonie, à quel partage de +mon unique trésor. Je perçus des déclarations bourrues bruissant à tes +oreilles, c'était comme si les plus entreprenants te soufflaient leur +haleine au visage; les froissements des branches devenaient des +attouchements de sylvains. Qu'importe! Je n'en éprouvais aucune +jalousie. Nous avancions. Sans m'échauffer tu te blottissais contre moi. +A l'entrée de cette sente à travers la chênaye, où les feuillages +rapprochaient tellement leurs ramures qu'un char de moissons y avait +accroché au passage des épis et des brindilles de foin, tu t'arrêtas net +comme si des bras allaient t'étreindre et t'emporter. Je vis ce +mouvement mais n'y pris point garde. Je t'entraînai en avant. Plus loin, +tu frissonnas à l'alerte d'un écureuil grimpant au faîte d'un sapin. Je +ris de tes transes. Depuis ce moment tu semblas te résigner. Ce ne fut +plus, jusqu'à notre arrivée à Zoersel, dans ton cœur comme dans le +mien, qu'un doux et mystérieux serrement, qu'une angoisse étrangement +voluptueuse.</p> + +<p>Et ce clocher qui avait eu, tout le temps, l'air de nous conjurer!</p> + +<p>Après avoir passé quelques tènements de maisons, au tournant d'un +dernier coin qui nous masquait la perspective, nous débouchâmes dans une +sorte de carrefour, devant le cimetière, à l'heure où finissait la +grand'messe.</p> + +<p>Et, brusquement, de tomber sur un attroupement de jeunes blousiers, +campés sous un tilleul centenaire pour voir défiler leurs savoureuses +paroissiennes, avant de se répandre dans les estaminets....</p> + +<p><i>C'était eux</i>:</p> + +<p>Les patauds très entreprenants, ennemis jurés de la ville et des œuvres +urbaines, les gaillards exubérants, mais sans aucune urbanité, les +réfractaires que nous signalaient, depuis des heures, à la suite du +cuistreux journal, le ciel bougon, la campagne haletante, la pluie trop +tiède et les sèves exaltées.</p> + +<p>Montés en couleur, les pommettes et les oreilles avivées par les +ablutions dominicales et le raclage chez le frater, sanglés dans leurs +bragues de drap noir bien cati; la casquette de moire rafalée dans le +cou, ou posée de travers en éborgnant de la large visière les plus +dégingandés de ces farauds; les sarraux bleus empesés, fronçant à +l'encolure et ballonnant comme une cloche; mains en poches ou bras +croisés; tous calés comme des lutteurs, dans la posture avantageuse et +luronne du cochet du village qui se sait la cible des plus convoiteuses +œillades de sa paroisse.</p> + +<p>La plupart n'arboraient que de naissantes moustaches ou qu'une mouche de +poil follet. Il y avait dans ce rassemblement des cadets de seize ans +comme des gars de trente; de grands poupards, un peu veules, blonds +comme le chanvre, aux yeux d'un bleu de faïence, l'air timide et passif, +coudoyaient des brunets musclés et trapus, frisés comme des moutons, aux +prunelles ardentes et veloutées. Et dans le tas de ces gaillards de +complexion normale, s'insinuaient un ou deux rousseaux chafouins et +grêlés, puis l'invariable bossu, le loustic de la bande, et enfin, le +non moins fatal innocent, le mystérieux prédestiné, ayant poussé à la +pluie et au vent, maltraité ou choyé suivant la superstition dominante, +tantôt objet de terreur, tantôt fétiche bienfaisant, tenu tour à tour +pour un visité de Dieu et pour un possédé du diable, battu comme plâtre +et lapidé pendant l'épizootie ou après la grêle ou le feu; entretenu et +dorloté à la veille des moissons, et, sous ses guenilles, plus beau, +plus sain encore que les plus plastiques de ses compagnons, tellement +beau que les faneuses aux champs se signent et s'enfuient lorsqu'il rôde +autour d'elles, autant par crainte de polluer l'œuvre divine que de +tenter le démon....</p> + +<p>Et pourtant elles ne sont pas filles à se laisser facilement rebuter!</p> + +<p>Mannequinées dans leurs cottes bouffantes, fières de leur fichu de damas +ou de laine frangée, des coiffes ailées ou des bonnets enrubannés +encadrent leurs visages ronds. Leurs galbes évoquent plutôt le fruit +mûrissant, un peu rêche et acidulé, que la fleur satinée aux fragiles +pétales. Pataudes à l'épiderme résistant, préparées, par les morsures du +soleil et les gelées corrodantes, aux non moins âpres baisers de leurs +galants. Hanches fournies, gorges fermes et protubérantes défient rudes +étreintes, accolades intempestives, inopinés corps à corps parmi les +foins nouveaux des meules ou les foins plus suborneurs encore des +granges.</p> + +<p>D'avance leurs yeux hardis et lascifs scrutent et palpent sans vergogne +les formes de leurs épouseurs. Femelles solides comme les mâles, aussi +libres que leurs compagnons de charroi et de culture, trayeuses sans +préjugés; pour peu que le poursuivant temporise, elles sont capables de +lui déclarer à brûle-sarrau leur légitime envie et même d'essayer leur +coucheur avant les noces. Dam! on ne connaît pas le divorce au village +et, comme elles disent, on n'achète pas un bœuf pour un taureau!</p> + +<p>Lourdes dévotes, pour se donner contenance, elles manipulent des missels +graisseux imprimés en caractères d'abécédaires à l'intention de ces +liseuses ânonnantes et leurs doigts gourds défilent machinalement des +chapelets de buis.</p> + +<p>Il nous fallait passer, couple intrus, entre la procession des femmes et +l'immobile carré des regardants. Appariés, nous déréglions la +communauté; nous manquions à l'édifiante séparation des jupes et des +blouses.</p> + +<p>Surpris par notre présence insolite et presque dévergondée, on nous +dévisagea, à droite et à gauche, d'un air torve et pantois.</p> + +<p>Cette confrontation ne dura que quelques secondes; en me la rappelant, +j'en ai froid jusqu'aux moelles; mais j'en regrette la délicieuse +angoisse et le charme pervers. Ce monde m'était plus affectif que +sinistre.</p> + +<p>Massés sur le mamelon au pied de l'arbre, affriolés au passage de leurs +pataudes, n'est-ce pas que ces laboureurs en parade dégageaient un +fluide plus impérieux et plus magnétique que les grands chênes de tout à +l'heure?</p> + +<p>J'augurai d'emblée leur solidarité dans n'importe quelle entreprise, et +un terrible danger pour moi; mais surtout pour toi, trop désirable +citadine! Sans doute, avant d'arriver jusqu'à toi, ils me passeraient +sur le corps. Mais après? En se dédommageant de leur longue continence, +en se dégorgeant jusqu'au soulas, ils assouviraient du même coup leur +haine contre la cité.... Eh bien, sous la menace d'une catastrophe, je +refusais d'abhorrer les prochains ravisseurs.</p> + +<p>Aberration, détraquement, monstruosité; appelle cela du nom que tu +voudras, mais je jure que, durant ces minutes climatériques, je ne +t'aimai plus qu'en eux; oui, dans mon for intime je leur savais gré de +te trouver à leur goût; misérable que j'étais, la perspective de la +consécration suprême, oui, de la tragique et dernière consécration de ta +beauté, par ces connaisseurs expéditifs, au prix de mon sang, au prix de +notre sang <i>et de tout le reste</i>, m'ouvrait je ne sais quelle +perspective de criminelle béatitude.... Pardonne-moi la révélation d'une +faiblesse aussi irrémissible que le vertige!...</p> + +<p>Par un étrange dédoublement de la conscience ou par la force de +l'habitude et du préjugé, mon allure et mes dehors réagissaient de leur +mieux contre le mental abandon de ce que je croyais posséder de plus +précieux au monde. Rien ne transpira de cette préméditation. Ma conduite +continua de démentir ma pensée. Combien emprunté et menteur mon air de +supériorité et de bravade en présence de tous ces rustauds déterminés, +gaillards du premier mouvement, buttés dans leur frénésie charnelle, +qu'une impulsion, oh! un rien d'impulsion, un geste, un pas de l'un +d'eux, précipiterait tout d'un bloc vers l'attentat!</p> + +<p>J'essayais de leur en vouloir et n'y parvenais pas; au fond, j'étais +presque humilié et chagrin de me sentir confondu dans leur générale +réprobation des gens de la ville.</p> + +<p>Pour tout dire, la lin de l'aventure me porterait à supposer que je ne +parvins pas à leur donner le change sur mes sentiments, qu'ils ne furent +pas dupes de ma crânerie, et que s'ils feignirent de se laisser prendre +à mon abord résistant et agressif et de s'en laisser imposer, ils lurent +et sentirent combien étroitement je tenais pour eux, combien indélébile +se révélait notre communion.</p> + +<p>Pour toi, comme pour n'importe quel profane, je devais avoir l'air de +les tenir en respect et de les pétrifier sur place. Tu sais à présent à +quoi t'en tenir sur l'héroisme de ton chevalier! A la vérité, loin de +méduser ces blousiers, le regard que j'apposais au choc de leurs +prunelles, à la fois lubrifiées par la luxure et enflammées par une +promesse de carnage, les flattait et les suppliait.</p> + +<p>Quant aux paroissiennes, furieuses de voir se détourner à ton profit +l'attention des plantureux garçons, elles nous témoignèrent peut-être +des sentiments moins équivoques; leurs physionomies mafflues exprimaient +une haine sans mélange. Leurs sourires pincés, leurs clins d'œil +obliques luisardaient comme des braises.</p> + +<p>Sois sûre, pauvre amie, que si mes pronostics se fussent réalisés, +jalouses, ces Katto, safres comme des chiennes, n'auraient jamais permis +à leurs Jann ragoûtants de te posséder vivante. Aussi, tu baissas la +tête sous l'anathème de ces prunelles!...</p> + +<p>Ce qui m'entraînerait décidément à supposer que les villageois nous +épargnèrent parce qu'ils flairaient mon faible pour eux, c'est qu'à mon +simulacre de défi quelques-uns des blousiers répondirent en me tirant +ironiquement leur casquette. «Sois tranquille, avaient-ils l'air +d'insinuer, nous te connaissons, mon beau monsieur. Faux citadin, âme +rurale, transfuge repenti! Au besoin, plutôt que de nous contrarier, tu +nous prêterais main-forte et ferais notre jeu; car en toi commande notre +race, bouillonne notre sang et couve notre humeur.»</p> + +<p>A peine les eûmes-nous dépassés, en leur tournant le dos, qu'ils nous +gratifièrent de quelques quolibets soulignés par des rires égrillards.</p> + +<p>Aussi, tu pus croire que je les avais réellement matés....</p> + +<p>Seule une terrienne plus effrontée que les autres, encouragée et poussée +par ses compagnes, se détacha de la file en courant, nous rejoignit, se +tint en travers de notre route et avisant la brassée de bruyères que tu +avais cueillie, nous décocha cette boutade plus gracieuse qu'offensive:</p> + +<p>—La petite <i>signorine</i>, prenez garde que les abeilles de Campine ne +viennent vous réclamer tout à l'heure les fleurs que vous leur dérobez!</p> + +<p>Et elle s'en retourna, plus interloquée que nous, ce qui n'empêcha pas +la galerie de l'accueillir à son retour par des vivats et des effusions +de gestes; convaincus que la pataude nous avait gratifiés d'une de ces +énormités qu'engraisse et que farcit la langue flamande. Quelques +grasses huées furent lancées sur nos talons par acquit de conscience.</p> + +<p>Hors de danger, nous n'échangeâmes pas un mot.</p> + +<p>Plutôt troublé que gêné, sans la moindre rancune contre ces rustauds, je +m'abstins de te parler de l'incident, craignant autant d'épiloguer sur +leur licence, que d'avouer ma blâmable partialité à leur égard.</p> + +<p>—Franchement, me disais-je, <i>elle</i> n'a pas à se plaindre! Les lurons +sont restés platoniques tout de même! Ils lui devaient un hommage, et +tant pis si l'expression en est un peu crue!</p> + +<p>Et, pour rester sincère, j'avouerai qu'il y eut chez moi, après +l'inoffensive issue de cette aventure, plus de déconvenue que de +soulagement.</p> + +<p>Il recommençait de tomber une tiède et intermittente pluie d'orage, d'un +orage honteux et contraint. Tout ce que notre terre contient de désir +morne et refoulé, de leurre poursuivi et d'amour éludé, de forces aux +prises avec l'inertie, se résumait, à cette heure, dans ces solitudes, +dans la cloche qui balbutiait l'angelus de midi, dans la terre qui +suait, dans cette chaleur blanche comme certaines colères, dans les +arbres flagellés par l'ondée et ne cessant d'expirer leurs sèves sans +parvenir à en saturer l'impassible, l'implacable espace, mais surtout +dans notre accablant silence trahissant une gêne réciproque et mettant +entre nous un secret ou plutôt une sécrétion.</p> + +<p>Sans souci des représailles annoncées par la terrienne, pour te donner +contenance, tu complétais ta moisson d'améthystes fleuries. Que craindre +encore? Un essaim d'abeilles autrement farouches et gloutonnes t'avait +guignée et menacée là-bas, au tournant du cimetière.</p> + +<p>Tacitement nous prîmes un autre chemin pour regagner la grand'route +banale et le non moins banal railway.</p> + +<p>En retournant sur nos pas, nous n'aurions plus trouvé, assemblés au +carrefour, tes inquiétants admirateurs.... Pourquoi éprouvais-je le +besoin de mettre des lieues entre nous et le tilleul de Zoersel? Plus +nous nous en éloignions, plus l'arbre tutélaire et sa nichée de rustres +florissants m'obstruaient la mémoire.</p> + +<p>Et, durant toute cette journée de pathétique villégiature, tant au +départ qu'au retour, la nature panthée fut de connivence avec nous, ou +mieux, elle nous tourmenta de son malaise, de sa crise, de sa passion +sourde qui n'éclatait pas.</p> + +<p>Et nous nous boudions, par contagion, comme le soleil boudait la terre; +et nous aspirions à je ne sais quel redoutable inconnu!</p> + +<p>Hélas, pauvres nous, venus dans cette contrée vivifiante pour y ragoûter +notre mutuelle tendresse, sentions s'y fondre, s'y anéantir, tout ce qui +nous restait d'ardeur l'un pour l'autre! Nous ne nous suffisions +plus....</p> + +<p>Le souvenir d'un stupide article de journal! Telle l'origine de notre +inavouable malentendu.</p> + +<p>Les éléments avaient pris un malin plaisir à entretenir, d'heure en +heure, ce germe de dissentiment, en me suggérant dès la descente du +tramway, une anormale et pernicieuse admiration pour les destructeurs.</p> + +<p>L'aspect sous lequel s'annonça leur contrée justifia leur excessive +originalité. Sous peine de discordance, c'était bien ainsi que devaient +se comporter envers les civilisés les terriens de ce terroir! Ils ne +pouvaient mentir à leur milieu farouche et hallucinant.</p> + +<p>L'après-midi déclinait lorsque nous nous aventurâmes dans la vaste +«Bruyère des Vanneaux».</p> + +<p>Il avait fait, je ne saurais assez insister sur ce point, gris, opaque +et énervant, tout le jour, avec des éclaircies ambiguës, des sourires +faux, des rages en dedans. La température affectait des accablements et +des suffocations, comme d'un cœur qui voudrait s'ouvrir mais qui n'ose, +et qui se dissout faute de s'épancher.</p> + +<p>Et voilà que, tout à coup, le soleil boudeur et taquin, las de son jeu +cruel et de ses éternelles refuites, sur le point de quitter l'horizon, +se décida à en finir une bonne fois avec sa victime et, déchirant enfin +sa tunique de nuages, vautra la plaine, navrée, mit l'horizon à feu et à +sang, consomma son rouge viol.</p> + +<p>Alors seulement, chère ange, débarrassé de mon idée fixe, de ma délétère +obsession, je te jetai à la dérobée un regard de compassion et de +tendresse, tandis que la bruyère t'éclaboussait de ses rubis....</p> + +<p>Et ce fut comme si quelque victime d'expiation venait d'être livrée à ta +place, aux amoureux en peine, sous le tilleul fatidique.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="HIEP-HIOUP" id="HIEP-HIOUP"></a><a href="#table">HIEP-HIOUP!</a></h2> + + +<p>La ferme du <i>Boschhof</i> ou «Maison Forestière» était située +entre Wortel et Ippenroy.</p> + +<p>Pays désolé mais plein de caractère, comme disent les peintres +d'aujourd'hui: des bruyères couleur de rouille, des sapins d'un vert +noirâtre, des genêts d'or, çà et là un de ces marais glauques et figés, +entourés de genévriers, que nos paysans appellent <i>vennes</i>, de rares +chênayes, des cultures plus rares, trois ou quatre clochers ayant l'air +de se faire des signaux par-dessus des lieues de landes, et presque +toujours un grand ciel nuageux, aussi mobile, aussi tourmenté que la +plaine est quiète et amortie.</p> + +<p>Le contraste s'étend du décor à la population: au noyau des habitants +primitifs, gens résignés et laborieux, sont venus s'ajouter, à cause du +voisinage de la frontière hollandaise et du Dépôt de mendicité +d'Hoogstraeten, quelques rafalés, d'humeur moins chrétienne, vivant de +contrebande, de braconnage et de maraude.</p> + +<p>Les Overmaat, habitants du <i>Boschhof</i>, de père en fils, fermiers et +gardes forestiers des comtes de Thyme, grande famille néerlandaise +aujourd'hui éteinte, passaient pour les paysans les plus aisés de la +contrée.</p> + +<p>Jakkè Overmaat, le dernier garde, était un superbe gaillard de +vingt-cinq ans. «Solide comme le chêne, droit comme le sapin, sain comme +les bruyères!» dit-on là-bas de ceux de sa trempe. La mort subite de son +père et d'un aîné qui devait hériter des fonctions paternelles rappela +Jakkè du séminaire de Malines où, comme la plupart des cadets de +fermiers flamands, il se préparait à devenir curé. Il rapporta du +collège des manières déférentes, et les livres avaient fait lever dans +son imagination ce grain de merveilleux qui germe au fond de toute âme +campinoise.</p> + +<p>L'air réservé, plus grave que son âge, il était une sorte d'oracle pour +sa paroisse. Le caractère ecclésiastique qu'il avait failli revêtir +ajoutait à son prestige. Les réfractaires même vantaient son humanité et +son esprit de justice. S'il tenait à distance les familiers, il ne se +connaissait aucun ennemi et pas une mère qui ne l'eût rêvé pour gendre.</p> + +<p>Sa vieille mère à lui aurait bien désiré qu'il se mariât, mais le jeune +homme un peu farouche ne se pressait pas, sincèrement convaincu de +n'être jamais plus heureux qu'auprès d'elle.</p> + +<p>Tout alla bien jusqu'au jour où l'appoint des irréguliers s'augmenta +d'une pauvresse et de sa fille, exilées d'on ne sait combien de patries +et qui obtinrent de la charité du comte de Thyme, la jouissance—puisque +cela s'appelle ainsi—d'une masure abandonnée, sur la lisière des bois, +de l'autre côté du <i>Boschhof</i>.</p> + +<p>Comme leurs pareils, ces étrangères vivaient de rares aumônes, d'un peu +de travail et de continuelles rapines. Leurs ressources avouables +consistaient dans la récolte des champignons et des faînes et dans la +fabrication des paillassons. En outre elles avaient ouvert un débit de +liqueurs dans leur taudis et la vieille disait la bonne aventure à sa +clientèle de pieds-poudreux et de claque-dents.</p> + +<p>La fille était une grande pièce, dégingandée, maigrichonne, les cheveux +ébouriffés luisant comme du charbon, l'ovale allongé du masque troué de +deux yeux noirs comme l'orage, toute sa personne serpentine travaillée +par un brasier intérieur. En somme, une femelle peu engageante pour les +terriens honnêtes, friands de blondines potelées et d'humeur placide. +Aussi elle ne recruta de galants que parmi les manouvriers de passage, +les porte-balles, les forains, les valets infimes ou parmi les +braconniers qui l'associaient comme recéleuse ou comme chienne de garde +à leurs entreprises. Encore fallait-il qu'elle les provoquât +ouvertement, car, aussi décriés qu'ils fussent, ces gueux avaient trop +de vergogne pour tirer vanité de leur aubaine.</p> + +<p>Au demeurant, la gaillarde avait bon caractère. Comme ceux de sa gent, +elle n'en voulait qu'à l'autorité, au garde-champêtre, au gendarme, au +juge, aux riches et à leurs salariés, en général à ces heureux qui +détiennent la terre et l'argent ou qui traquent, pourchassent et vexent +de mille façons les ventres creux et les goussets vides. Mais ceux-là, +elle les haïssait pour toute la chrétienté et il n'est pas de méchant +tour qu'elle n'eût voulu leur jouer. Les villageois l'avaient appelée +<i>Hiep-Hioup</i>! à cause de ses interjections favorites qu'elle +accompagnait d'un entrechat et d'un claquement des doigts, et bientôt +elle ne fut plus connue que sous ce sobriquet.</p> + +<p>Cette paroissienne devait avoir fatalement maille à partir avec Jakkè +Overmaat. La sorte de respect et de sympathie que le garde inspirait +jusque-là aux plus incorrigibles vauriens irritait particulièrement la +mâtine. Elle n'admettait pas qu'on isolât cette casquette galonnée de la +légion des tourmenteurs du pauvre monde.</p> + +<p>Un jour elle était en train, la cognée au poing, de faire subir aux +bouleaux du domaine confié à la surveillance du garde, un émondage de sa +façon, lorsque le fils Overmaat arriva de ce côté. Au lieu de fuir, +elle rassembla, de l'air le plus insouciant, une abondante provision de +ramée. Il la tança sans colère, l'engageant à venir demander plutôt à la +ferme les bûches dont elle aurait besoin. La noiraude le regarda dans le +blanc des yeux, et lorsqu'il eut fini de bredouiller sa semonce, elle +lui rit au nez d'un rire aigre comme un trille de fifre, puis tourna les +talons et s'enfuit en sautant et en brandissant la cognée: «Hiep-Hioup!»</p> + +<p>Ce rire strident causa au garde un embarras et un malaise qu'il n'avait +jamais éprouvés. Le reste du jour, il l'entendit grincer à son oreille. +Pour la première fois de sa vie il fut mécontent de lui-même et se +trouva inférieur à son poste.</p> + +<p>Sa mauvaise humeur durait encore, lorsque, quelque temps après, à +l'aube, il trouva Hiep-Hioup accroupie dans les taillis, occupée à +dénicher des œufs de faisan. Il bénit presque cette occasion de se +réconcilier avec lui-même; sur un ton qui n'admettait pas de réplique, +il lui ordonna de vider le contenu de ses poches et de remettre les +œufs dans le nid. Comme elle n'en faisait rien, il lui prit le bras et +le serra assez fortement. Elle cria comme une taupe mordue par un chien, +laissa choir les œufs qu'elle cachait dans son tablier, les écrabouilla +sous son sabot, puis, se dégageant de sa poigne, elle détala à toutes +jambes, non sans lui jeter son: «Hiep-Hioup!» le plus moqueur.</p> + +<p>Jakkè la vit s'éloigner, ahuri, sans se résoudre à la conduire chez le +garde-champêtre. C'est à peine s'il marmonna une menace de +procès-verbal. Son beau zèle et son désir de revanche étaient loin et il +demeurait tout camus, plus démonté que la première fois, par cette +physionomie troublante et ce je ne sais quoi d'effronté et d'agressif +qu'il n'avait jamais connu à une femme. Et ces yeux de braise, et cette +voix grêle et rauque lui causèrent des insomnies.</p> + +<p>Encouragée par les deux premiers avantages remportés dans sa campagne +contre le garde des comtes de Thyme, la mauvaise engeance chercha +maintenant à se trouver sur son chemin. Elle ne se mettait plus en frais +de ruses pour lui cacher ses délits. Elle rôdait de préférence aux +alentours du <i>Boschhof</i> et opérait pour ainsi dire à la barbe +de Jakkè.</p> + +<p>Lui, au contraire, n'avait-pas encore recouvré sa sérénité et son calme, +et le résultat piteux de ses démêlés avec la maraudeuse, loin de +l'engager à affronter une nouvelle affaire, lui faisait craindre de se +mesurer une troisième fois avec elle.</p> + +<p>Il l'évitait ou détournait la tête et les regards à son passage. Il leur +arrivait cependant de tomber nez à nez, et Jakkè avait alors une mine si +étrange, un tel air de matou échaudé à la fois penaud et rancunier, il +répondait si piteusement au bonjour impertinent de la dessalée, que s'il +n'avait pas eu la réputation de ne jamais lever le coude, on l'aurait +cru sous l'influence du genièvre.</p> + +<p>—Suis-je bête! se dit à la fin Hiep-Hioup. Mais c'est qu'il m'aime, le +nigaud!</p> + +<p>Et cette découverte la plongea dans une terrible bonne humeur. Les +gagne-deniers à qui elle en fit part crurent qu'elle plaisantait, mais +cela ne les empêcha pas de trouver l'invention exquise et de la corner à +tout venant.</p> + +<p>Un dimanche, à l'heure de la première messe, Jakkè avisa Hiep-Hioup en +train de chasser le lapin au furet dans les labours avoisinant le +<i>Boschhof</i>.</p> + +<p>Avertie de l'approche du garde, l'incorrigible braconnière avait sifflé +la bestiole lancée au fond du terrier et l'ayant saisie et logée, sans +trop se hâter, sous son corsage, elle attendait, de pied ferme, le +trouble-fête.</p> + +<p>Jakkè commença par insinuer rapidement le poing entre l'étoffe et la +chair, dénicha le furet et lui tordit le cou. Puis, après avoir rejeté +loin de lui l'animal et secoué ses doigts sanglants cruellement mordus +par la victime, il se mit en devoir de conduire Hiep-Hioup chez le +garde-champêtre de Wortel. Cette exécution avait fait l'affaire d'une +seconde. Hiep-Hioup n'en pouvait croire ses yeux. Pour sûr on lui avait +changé son complaisant Overmaat. Ce fut bien pis lorsqu'elle fut revenue +de la stupéfaction causée par ces procédés expéditifs et qu'elle essaya +de ses grimaces habituelles. Menaces, défis, cabrioles, cris de rage, +regards de basilic ne parvinrent pas à intimider le justicier. Il fallut +qu'elle emboîtât le pas. En route il lui fit de la morale sur un ton +très calme qui mit le comble au dépit de sa capture.</p> + +<p>L'instinct de la braconnière la servait mal; il lui eût suffi, en ce +moment encore, d'un mot de douceur pour amollir la résolution du garde, +pour qu'il la relâchât de nouveau.</p> + +<p>Car elle avait deviné plus juste l'autre fois: Jakkè aimait Hiep-Hioup.</p> + +<p>L'honnête garçon, d'humeur un peu apathique, que n'impressionnaient pas +les yeux bleus si caressants des paroissiennes de sa condition, avait +été retourné jusque dans les moelles par les simagrées de cette +créature. Mais la chose était si anormale, si odieuse, qu'il n'osait se +l'avouer à lui-même et qu'il se fût tué plutôt que de la confesser. +Seulement, depuis quelque temps, lorsque sa mère vaguement inquiète +insistait pour qu'il prît femme, il répondait à ses propos avec une +brusquerie et un air rogue qu'il n'avait jamais montrés autrefois. De là +aussi, des luttes, des remords, et l'énergie inattendue dont, voulant +réagir à toute force, il venait de faire preuve.</p> + +<p>Mais il se trouva que l'aventure qui devait affranchir le gars des +enchantements de Hiep-Hioup tourna à sa confusion et le perdit à +jamais.</p> + +<p>Procès-verbal ayant été dressé, la picoreuse citée devant le juge de +paix et Jakkè appelé en témoignage, celui-ci, revenant sur ses premières +déclarations, tenta de blanchir la coupable. Il se contredisait à tel +point dans ses deux dépositions, qu'il faillit se compromettre lui-même +et que le juge eut envie de le mettre en cause. Ceux d'Ippenroy et de +Wortel, accourus pour assister aux débats, constatèrent que le garde +avait eu plutôt l'air d'un accusé que d'un plaignant.</p> + +<p>Affligée d'un casier judiciaire très fourni, où les récidives ne se +comptaient plus, Hiep-Hioup fut condamnée au maximum, c'est-à-dire à +quinze jours d'internement au Dépôt d'Hoogstraeten, en dépit des +rétractations de son accusateur.</p> + +<p>Avant de les entendre énumérer à l'audience, Jakkè ignorait le total et +la variété des condamnations pour vagabondage, vol, affaires de mœurs +et autres peccadilles, encourues par la gourgandine. Ce dossier aurait +dû guérir un brave garçon comme lui de son obsession maladive; au +contraire, ces tares ne firent que ragoûter son penchant, et la +sentence prononcée, il s'en voulut amèrement de valoir ces nouveaux +ennuis à cette «cavale de retour» comme l'avait appelée le juge.</p> + +<p>Hiep-Hioup prit gaîment la chose. La prison, elle en avait assez mangé +pour ne plus s'en effrayer! La mine contrite et repentie de Jakkè +l'avait amusée plus que les autres. A présent elle était sûre de le +tenir! Cette certitude compensait largement la honte d'un nouveau voyage +à Hoogstraeten! Non pas qu'elle sût le moindre gré à Jakkè de ses +sentiments! Elle n'y voyait que le moyen de lui faire payer cher sa +dénonciation, plus tard, et d'assouvir une haine aussi inexplicable mais +aussi violente que l'amour du garde.</p> + +<p>Au retour du tribunal la sequelle des pieds-poudreux et des irréguliers, +qui avaient fait escorte à leur commère, ne manquèrent pas de colporter, +par tout le village, la narration de ces débats édifiants.</p> + +<p>Ces lurons, amants honteux et dégoûtés de la ribaude, commençaient à +présent à tirer vanité de leur conquête. Auparavant ils se l'étaient +passée et repassée sans jalousie, sans rivalité; ils se la partageaient +en bons zigs au bord des fossés, comme le reste du butin commun. Du jour +où un garçon propre haletait après sa part de ce gibier, Hiep-Hioup, ce +rebut, ce pis-aller, devenait presque une maîtresse avouable.</p> + +<p>Il en advint que ces pendards commencèrent à considérer Jakkè comme leur +égal et leur affilié. Ayant fait son temps à Hoogstraeten, Hiep-Hioup +encourageait leur insubordination. Et quand Jakkè intervenait et les +menaçait du juge: «Pas d'enfantillages! faisaient-ils. Le juge! Tu en as +plus peur que nous. Nous ne sommes que les valets de Hiep-Hioup. C'est à +elle que tu dois t'en prendre!»</p> + +<p>Jakkè se sentant lui-même en défaut, lié par ses complaisances +premières, n'avait garde d'insister.</p> + +<p>Une fois qu'il avait simplement menacé un braconnier de profession, +quatre de ces gueux l'attendirent la nuit, à l'heure de la ronde, +foncèrent sur lui avant qu'il eût eu le temps de prévenir cette ruée, le +battirent comme un chien, le dépouillèrent de ses vêtements en ne lui +laissant, par ironie, que son képi galonné aux armes des comtes de +Thyme, et, l'ayant lié à un arbre, son fusil chargé passé entre ses +entraves, ils le laissèrent là, à la merci de la froidure et de la +bruine de décembre. Et le matin il lui fallut parlementer longtemps avec +les ruraux timorés et méfiants qui se rendaient au marché de la ville, +avant qu'ils consentissent à le détacher. Quoiqu'il eût reconnu ses +agresseurs sous la suie dont ils s'étaient mâchurés, au grand étonnement +de toute la paroisse il s'abstint de porter plainte et fit même son +possible pour étouffer l'affaire. Hiep-Hioup ne lui sut aucun gré de +cette coupable longanimité et quant à ses agresseurs, ils lui rirent au +nez et se vantèrent même en plein cabaret, et devant lui, de cette +excellente farce.</p> + +<p>Il continuait pourtant de fuir la maraudeuse, mais sans parvenir à en +détacher sa pensée. Et des souvenirs de ses livres du séminaire, des +«vies de saints» lues autrefois au réfectoire achevaient de le troubler. +Il n'était pas loin de se croire possédé du démon.</p> + +<p>Hiep-Hioup s'était juré de mener au désespoir ce grand blondin si sage +et si honnête. Bien décidée à n'être jamais à lui, elle aurait voulu +qu'il se rendît à merci, et pour l'assoter, pour exaspérer son désir +sournois, elle se livrait au premier venu, de préférence au plus +débraillé, au plus misérable.</p> + +<p>Lorsque Jakkè la rencontrait, elle était toujours accrochée à l'encolure +d'un de ses galants. Une fois, comme le garde la croisait au tournant +d'un sentier, le batteur en grange à qui elle se cramponnait comme la +flamme à une branche résineuse, la repoussa d'un poing brutal, en +glouton repu qui demande une trêve, ou peut-être, garçon à scrupules, se +montrait-il vexé d'être surpris accolé à cette paillarde. Jakkè qui +pressait le pas entendit la femme dire au bourru: «Ce n'est pas celui-là +qui ferait le dégoûté!» Et de sa voix rauque et stridente, elle héla le +fuyard: «Hein, que tu ne dirais pas non! hé! toi! la Sainte-Nitouche?»</p> + +<p>Il passa, stoïque, sans plus lui répondre que les autres fois. Et +pourtant il voyait rouge. Des fumées homicides lui brouillaient +l'entendement. Tuer l'amant de Hiep-Hioup? Lequel? Celui de la veille ou +celui de demain? On ne les comptait plus. Un massacre alors. Presque +toute la population mâle du village y eut passé!</p> + +<p>Il cachait sa passion comme un mal innommable; il espérait mourir avant +de se déclarer.</p> + +<p>A la vérité aucune preuve n'existait de la toquade que lui attribuaient +les bavards de la paroisse et si les commères et les envieux se +déclaraient suffisamment renseignés par les allures équivoques du jeune +Overmaat, les bonnes âmes doutaient encore d'une folie claironnée +seulement par Hiep-Hioup et les mécréants de son espèce.</p> + +<p>Mise au courant par une voisine charitable, la mère Overmaat, la toute +première, quoique tourmentée du changement survenu chez son garçon, se +refusait à attribuer ses lubies à une passion déshonorante. Elle se fût +même fait un reproche de l'interroger sur ces fables. Seulement, elle +craignait que ces histoires forgées par des compétiteurs du garde ne +vinssent aux oreilles de «leur seigneur».</p> + +<p>Un dimanche de kermesse, Jakkè rencontra Hiep-Hioup à la danse dans le +principal cabaret de la paroisse.</p> + +<p>Entourée d'un trio de blousiers, garçons de charrue ou botteleurs +fortement éméchés, la noiraude se prêtait aux privautés les plus +expansives. Elle sautait à tour de rôle avec l'un de ses compagnons. On +demanda un quadrille. Mais comme il n'y avait pas dans l'assistance de +femelle assez oublieuse de son bon renom pour faire vis-à-vis à la +braconnière, force fut à deux de ses cavaliers de gambiller ensemble. De +plus en plus allumés, les trois lurons ne la ménageaient pas: ils la +trituraient comme une pâte, la pinçaient à la faire glapir, +l'étreignaient avec des contorsions lubriques, puis, feignant +l'assouvissement, se la renvoyaient comme un paquet de chair. Les autres +danseurs, se souciant peu de se frotter à ces falots, leur laissaient le +champ libre, faisaient cercle, et s'ébaudissaient, narquois, égrillards, +mais méprisants.</p> + +<p>Avisant Jakkè dans la salle, Hiep-Hioup encouragea ses partenaires à +corser encore leur pantomime et elle-même redoubla de laisser-aller; +elle gigotait, se pâmait, se renversait entre les bras des maroufles, +roulait des yeux hébétés; puis, après une prostration, se dégageait +brusquement, galvanisée, se tortillant comme une pouliche en folie.</p> + +<p>Echauffé par plusieurs gouttes de genièvre qu'il avait sifflées coup sur +coup, pour noyer ses derniers scrupules, Jakkè profita d'une pause, +écarta les regardants, marcha délibérément sur Hiep-Hioup et d'une voix +qui démentait l'assurance de sa démarche, il lui demanda la première +polka.</p> + +<p>Dans la salle on se trémoussa; on salua ce scandale par d'ironiques +bravos. Jamais à la kermesse, en présence des honnêtes filles du +village, un gars qui se respectait n'aurait engagé cette perdue. Et +voilà que Jakkè Overmaat, le garde des comtes de Thyme, convoité par +plus d'une de ces héritières, s'oubliait, se ravalait à ce point! Pas +une protestation ne s'éleva. Mais quel anathème dans ces trépignements +et ces vivats féroces de la galerie!</p> + +<p>Jakkè n'entendait point le tollé. Déjà, il faisait tourner Hiep-Hioup. +Lui, pantelant, ravi, se croyant élu pour de bon; elle, triomphante, +mais implacable, heureuse de l'esclandre, savourant la stupeur des +honnêtes gens, l'affront infligé aux filles à marier, enchantée surtout +de la chute de ces orgueilleux Overmaat.</p> + +<p>Aussi se montra-t-elle presque aimable pour le vaincu. La danse finie, +elle accepta de boire à son verre. Pour la valse suivante elle lui donna +la préférence sur le plus irrésistible des polissons de tout à l'heure. +Toutefois, elle se fit un plaisir cruel de ne pas négliger complètement +ces boute-en-train; elle força Jakkè de s'entendre avec eux; ils lui +cédèrent leur tour de danse pour quelques verres de bière, pris, en +trinquant fraternellement, sur le comptoir. Or, ces jolis galants +n'étaient autres que les drilles qui l'avaient si bien arrangé l'hiver +d'avant! «Sans rancune?» lui dirent les drôles en choquant leur verre +contre le sien. Il dévora sa rage et se prêta à leurs railleuses +effusions. Enfin, après lui avoir infligé ces écœurantes humiliations, +la guenipe se fit prier et supplier, avant de lui permettre de la +reconduire.</p> + +<p>En route, dès qu'ils se trouvèrent assez loin de la salle de bal, il +voulut l'embrasser et la lutiner à son tour. La nuit de juillet dans +laquelle les meules de foin exhalaient leurs senteurs poivrées, +aiguillonnait son morne désir. Hiep-Hioup lui donna sur les doigts et, +comme il continuait de la chiffonner, elle le souffleta.</p> + +<p>—Tu te laisses bien toucher par les autres, des pouilleux, des +crapules!</p> + +<p>Il les énumérait avec jalousie.</p> + +<p>Sa fureur rentrée, son humeur refoulée rompait les digues. Elle, très +calme, le défiait et le matait encore.</p> + +<p>—Tout beau, mon petit! Des va-nu-pieds, des vauriens, dis-tu! S'ils +t'entendaient! Et n'as-tu pas honte de disputer leur seule possession à +ces récidivistes! Ah! tu les méprises! Ils ne valent pas moins que moi +pourtant. Tu fais le fier, toi, raison de plus pour moi, de te tenir à +distance. Je les console, ils n'ont que moi. Toi, tu pourrais les avoir +toutes; toutes celles qui leur crachent dessus et leur tournent le +dos.... Eh bien, au contraire, moi j'en veux de ces gaillards, et ne +veux pas de leurs tourmenteurs, et ne te prendrai jamais, entends-tu +bien? Je me régale de ces pauvres bougres; et toi, leur ennemi, tu me +dégoûtes!</p> + +<p>Alors il changea de tactique, s'abaissa jusqu'à mêler le sentiment à +cette aberration charnelle. Il s'offrait de l'aimer toujours. Il lui +procurerait un logis plus décent et pourvoirait à son existence. Elle +serait heureuse elle verrait.... Pourquoi n'essayait-elle pas? Plus il +se montrait tendre, plus elle ricanait et lui chantait turlutaine.</p> + +<p>On avait dû les suivre, on les épiait, car lorsqu'il élevait la voix, +des rires mal étouffés et des chuchotements moqueurs faisaient écho, +dans les taillis, à l'hilarité de la coquine. Un chœur invisible +reprenait le crispant refrain.</p> + +<p>Ils approchaient de la masure de Hiep-Hioup. Et Jakkè, le cœur serré, +la sève en ébullition, voyait ses chances diminuer à chaque pas et cette +occasion tant attendue lui échapper.</p> + +<p>Brusquement il empoigna Hiep-Hioup, la coucha par terre. Elle appela au +secours, mais sans trahir beaucoup d'alarme. Ses trois suppôts du bal +débouchèrent des taillis, agrippèrent le galant et le maintinrent tandis +que la gaupe se relevait. Comme il se débattait ils le daubèrent; il +écumait comme un épileptique; ils finirent par l'assommer et le rouler, +sans connaissance, au fond d'un fossé. Une troupe de paysans +approchaient, sinon ils l'eussent traité comme la première fois. Ils ne +s'étaient même plus donné la peine de se noircir le visage.</p> + +<p>Sorti de son évanouissement et parvenu à se désembourber, il entendit +les voix railleuses de la rosse et de ses rossards qui se perdaient au +loin. Ils accompagnaient Hiep-Hioup dans son bouge dont on voyait +rougeoyer les lucarnes à travers les arbres. Un instant il songea à les +poursuivre, à les rejoindre dans leur repaire, mais démoli, maltraité +comme il l'était, comment recommencer cette lutte inégale? Ils +l'auraient achevé.</p> + +<p>Il se résigna donc à rentrer. Au <i>Boschhof</i> aussi il y avait encore de +la lumière. Il poussa la porte de la grande chambre. Sa mère veillait, +assise dans un fauteuil, auprès de l'âtre éteint, frileuse malgré cette +étouffante nuit de juillet. On l'avait avertie du scandale. Pourtant +elle ne s'attendait pas à cette apparition atroce. Jakkè, sans +casquette, le sarrau déchiré, le pantalon presque arraché du corps, +meurtri, sanglant, boueux, ignoble: l'image de la crapule et du +déshonneur. On lui avait dit le mal, elle se trouvait en présence du +pire. Le coupable lut l'angoisse, le reproche, l'horreur dans les yeux +de la pauvre femme. Il n'osa pas approcher, se retira sans mot dire, et +alla s'effondrer dans le fenil, en sanglotant de rage et de douleur.</p> + +<p>C'en était fait. Il ne devait plus se relever. L'aveu de son mal lui +avait coûté; mais à présent qu'on savait toute son abjection, il se +trouva presque heureux de ne plus rien avoir à cacher.</p> + +<p>Sa mère ne lui fit point de reproche et il ne provoqua aucune +explication, convaincu que les meilleures et les plus saines raisons ne +parviendraient pas à le sauver.</p> + +<p>Il retourna lâchement auprès de celle qui avait failli le faire +massacrer mais n'en obtint rien de plus que la première fois. Il revint +à la charge, l'importuna de ses attentions; mais loin de se laisser +fléchir, elle redoubla de cruauté.</p> + +<p>Pour la mère Overmaat, la déchéance de Jakkè était tellement +inexplicable qu'elle ne pouvait admettre que cette honteuse affection +lui eût été inspirée sans le secours d'un maléfice.</p> + +<p>Inquiète non seulement pour la position de son enfant mais encore pour +sa santé, elle se résigna à faire une démarche pénible. A l'insu de son +fils elle se rendit, elle, fermière honnête et considérée, chez ces +étrangères de malheur, chez ces voleuses et ces sorcières, et les +supplia, la mère et la fille, de retirer le sort jeté sur son pauvre +garçon. Les deux coquines, la vieille et la jeune, toujours de +connivence, feignirent une violente colère d'être prises pour des +associées du diable, et congédièrent la veuve Overmaat en lui +conseillant d'envoyer son fils à Gheel. En sortant de cette masure, le +cœur saignant, persuadée de plus en plus des pratiques infernales de +ces femelles, elle rêva un instant de les enfumer et de les brûler dans +leur taudis.</p> + +<p>A quelques mois de là, le malheur redouté par la mère arriva. Après +plusieurs avertissements et sur les dénonciations répétées des gens du +pays, le comte de Thyme se décida à donner congé aux Overmaat et à +retirer à Jakkè la surveillance de ses domaines. Il leur accordait +jusqu'au prochain terme pour trouver un autre logis.</p> + +<p>Mais cette éviction n'était plus qu'un malheur secondaire. Les Overmaat +n'avaient pas à craindre de se trouver sur la paille le jour où «leur +seigneur» leur retirait sa confiance. L'état de son fils alarmait +autrement la digne femme! Il dépérissait de jour en jour, perdait +l'appétit, dégoûté de toute occupation, toujours plongé dans ses +rêveries malsaines. Alors la mère qui n'avait que cet enfant, eut +recours à un sacrifice suprême: «Eh bien, dit-elle au malade, un moyen +nous reste de te guérir et de désarmer celle qui te tue lentement.... +Comme il nous faudra quitter cette ferme dans quelques mois, cette ferme +où tous les Overmaat naissaient et mouraient depuis tant d'années, mieux +vaut nous fixer dans un autre pays....</p> + +<p>«Tu guériras, tu es jeune encore, tu travailleras et ne seras pas même +forcé d'entamer ton héritage. S'il te faut <i>cette femme</i>, à toute +force, épouse-la. Elle s'amendera peut-être; puis on ne les connaît +pas hors d'ici.... Moi, j'en mourrai; mais tu vivras, mon Jakkè, et il +faut que tu vives...»</p> + +<p>Jakkè remercia à peine la sainte femme. Déjà il volait à la recherche de +Hiep-Hioup. Ah! cette fois, elle l'écouterait! Il la rencontra trôlant +par la campagne. Elle reçut cette proposition inouïe sans broncher. Son +visage blafard exprimait à peine une joie équivoque. Lorsque le pauvre +garçon eut cessé de parler, elle le regarda quelques secondes, puis elle +éclata de son rire de taupe rageuse et claqua des doigts en poussant son +fameux: «Hiep-Hioup!»</p> + +<p>Et comme il la conjurait, elle se fit un porte-voix de ses mains et +clama: «Hé, vous autres, approchez, entendez ce que me veut celui-ci!»</p> + +<p>Les tâcherons qui retournaient la terre à quelques mètres de là, +délaissèrent leurs herses et leurs bêches et accoururent, affriandés:</p> + +<p>—Non, vous ne savez pas ce que Jakkè Overmaat me propose très +sérieusement. Sa main! Entendez-vous? Sa main! Je n'ai qu'à dire oui +pour être sa femme. Moi Hiep-Hioup, la vagabonde, la fille de la +jeteuse de sorts, la perdue, le rebut du village, la paillasse des +braconniers et des rôdeurs de frontières!</p> + +<p>Et comme les autres interrogeaient Jakkè d'un air apitoyé, le temps de +rire de sa folie étant passé, pour tous, sauf pour l'implacable +Hiep-Hioup, il hocha la tête, tout piteux, confirmant ce que la +diablesse venait de publier.</p> + +<p>—Dites, est-ce assez sale, est-ce assez vil? continua Hiep-Hioup. Eh +bien, je serai plus propre que lui, moi! Et s'il veut de moi pour +épouse, je persiste à ne pas vouloir de lui, pas même pour mari, pas +même pendant un jour, dût-il même crever et me débarrasser de sa +personne, sur l'heure, après la bénédiction du curé!»</p> + +<p>Tous se taisaient consternés, partagés entre de l'horreur pour la +méchanceté de cette gale et de l'estime pour son désintéressement, ne +sachant au juste quel était en ce moment le plus fou des deux, de celui +qui recherchait cette ribaude, ou de la rien-du-tout qui refusait ce +parti inespéré.</p> + +<p>Alors, pour mieux accentuer son refus, avisant dans le groupe des +laboureurs interloqués un gamin de mine copieuse, un petit vacher, une +graine de réfractaire, en manches de chemise, la culotte rapiécée et mal +soutenue par une ombre de bretelle, elle lui sauta au cou, l'embrassa à +pleines lèvres, puis se retourna vers Jakkè:</p> + +<p>—Tiens, regarde.... Plutôt que d'être ton épousée!...</p> + +<p>En voyant chanceler Jakkè, deux des manouvriers le prirent chacun par un +bras et le ramenèrent au <i>Boschhof</i>. Il s'était laissé faire comme un +qui vient de tomber du haut mal et qui ne sait pas trop ce qui lui +arrive. On dut le coucher, il tremblait la fièvre et délirait. Sa mère +le veilla trois jours et trois nuits. Le quatrième soir, comme il +dormait bien, sans crier et sans se débattre, la pauvre femme, cédant à +la fatigue, s'était assoupie à son tour dans l'alcôve contiguë à la +sienne. Il se réveilla, consulta l'horloge. Elle marquait quatre heures, +l'heure de sa ronde habituelle; il s'habilla en tapinois de peur +d'éveiller sa mère, décrocha son fusil chargé, et sortit, presque +dispos, ce qui s'était passé ne lui laissant pas même, sous le crâne, le +souvenir confus d'un cauchemar.</p> + +<p>Cependant, à mesure qu'il s'engageait dans les sapinières, sous +l'influence de cette brise presque froide qui précède la pointe du jour, +et qui donne tant de lucidité à la mémoire, l'image de Hiep-Hioup se +levait dans le crépuscule de son esprit. Cette image montait et +grossissait comme là-bas à l'horizon, derrière des nuées légères, le +disque rouge du soleil. Et il se rappelait bien des phases de son +désolant amour, mais les plus lointaines, pas celles des derniers jours, +pas les émotions qui l'avaient jeté sur le flanc. Il se rapprochait +cependant des scènes récentes. Il allait se souvenir de la conversation +avec sa mère, du consentement accordé à son mariage, de sa suprême +démarche auprès de Hiep-Hioup.</p> + +<p>Et sa vaillance ressuscitée à l'atmosphère guillerette et saine de +l'aube, diminuait, à présent, à chaque pas.</p> + +<p>Un froissement prolongé de branches et de broussailles.... Quelque +braconnier sans doute. Il redressa son arme, épaula, marcha dans la +direction d'où venait la rumeur.</p> + +<p>Deux ombres sortirent d'un fourré et galopèrent pour prendre le large. +Dans l'individu mal rhabillé qui détalait à toutes jambes, le garde +reconnut le petit vacher, le dernier favori de Hiep-Hioup. Avant de la +voir, il savait quelle était la seconde ombre....</p> + +<p>Et maintenant il se rappelait tout....</p> + +<p>—Halte! râla-t-il.</p> + +<p>Quoique le gamin eût une forte avance sur sa compagne:</p> + +<p>—Dépêche, petiot! cria-t-elle, ne craignant que pour lui.</p> + +<p>Elle-même s'exposait, prenait son temps.</p> + +<p>Elle se retourna, tordit d'une main, pour la réunir en torsade, sa +longue chevelure de jais qui lui battait les hanches; releva de l'autre +main son corsage dégrafé. Jakkè entrevoyait son sein brun et irritant.</p> + +<p>Les yeux humides, mal réveillée de la volupté, elle était cruelle et +désirable.</p> + +<p>Jakkè en oubliait le fuyard. D'ailleurs, sa première balle ne +l'atteindrait plus.</p> + +<p>Alors, rassurée, capable de dévouement pour le galopin vicieux ramassé +au bord d'un champ, mais éternellement mauvaise pour le garde, elle +éclata de ce rire que Jakkè ne connaissait que trop. Il tira.</p> + +<p>Elle riait encore, en tombant, un trou sous la mamelle gauche.</p> + +<p>Hiep!...</p> + +<p>Hioup! lui resta dans la gorge.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="AUX_BORDS_DE_LA_DURME" id="AUX_BORDS_DE_LA_DURME"></a><a href="#table">AUX BORDS DE LA DURME</a></h2> + +<p class="droit"><i>A Eugène Demolder</i>.</p> + + +<p>Qu'elle fut douce l'accordéonie aux bords de la flamande rivière en +cette chaude après-midi dominicale!</p> + +<p>C'était au sortir de Hamme, près du pont, tandis que nous étions affalés +sur un banc à la porte de l'auberge.</p> + +<p>De la bière? Ah je buvais bien autre chose.</p> + +<p>La Durme, à marée basse, argentée par le soleil; tellement argentée que +la vase même paraissait lumineuse et métallique. En aval un chaland +croustilleusement peinturé d'ocre et de bleu, virait lentement sur +lui-même comme pâmé, en attendant le retour du flot. Plus bas encore +vers l'horizon, une petite voile brune. Et tout le long du chemin de +halage, sur la digue, des aulnes un peu contrefaits mais si paternels! +Quels talus herbeux, quelle perspective de prairies, traversées de +rideaux d'arbres, au frais gazon nouveau, dorées de fleurs ou fleuries +d'or comme les prés des tableaux mystiques où vient brouter l'agneau +pascal.</p> + +<p>La chaussée bordée d'arbres est bien propice et ombreuse à souhait, mais +quand le temps viendra de gagner Tamise, longer la méandreuse rivière +sera plus charmant encore, longer la rivière en écoutant tout à l'heure +le trio pastoral de l'alouette, du loriot et du coucou, ou plutôt en +affectant de les écouter, car ce que j'écouterai même lorsque je l'aurai +laissé loin derrière moi, à des distances où auront expiré depuis +longtemps les accents de ses pauvres poumons, ce sera l'accordéon +chantant, aux bords de l'onctueuse et indolente rivière, aux bords de la +Durme, donnant son chaud sommeil de l'après-midi dominicale....</p> + +<p>Car cette halte près du pont, fut le point culminant, la magistrale +aventure de la journée.</p> + +<p>Tout voyage, toute villégiature, tout exode de notre pauvre être en +quête de plaisir ou d'oubli présente une phase capitale, une période de +splendeur et de charme absolu, un centre d'émotion vers lequel +convergent, accessoires, les autres heures et les autres mouvements de +nos pérégrinations. Mais tout l'effort de la vie ne sert-il pas à faire +jaillir une pensée et une action fatale? Le plus noble corps +s'immortalise en un seul geste, l'âme ne prend qu'une seule fois son +essor jusqu'à l'infini et l'amour le plus passionné se résumera en un +spasme plus tragique que l'éclair....</p> + +<p>Or, le moment mémorable de cette journée,—non, cet instant majeur de ma +vie,—se présenta tandis que nous étions assis sur le banc de l'auberge, +au bord de la dormante Durme.</p> + +<p>Comment t'oublier miséricordieux sourire, rayon d'espoir envoyé à mon +cœur brisé, délicieux viatique porté à mon agonie, vision de candeur +qui me rendit mon âme!</p> + +<p>Cela dura quelques mesures d'une accordéonie aux bords de la paresseuse +rivière des Flandres.... Survint un pauvre vieux colporteur de musique, +qui, tout baissé, nous demanda la permission de nous tricoter quelques +morceaux de son répertoire. Et déjà, rogues, nous lui avions fait signe +de passer son chemin, lorsque les yeux de quatre jeunes garçons groupés +non loin de nous intercédèrent pour le musicant navré.</p> + +<p>Sur un geste qui le rappelait il tira gravement de son fourreau de serge +l'accordéon coquettement entretenu, l'instrument barbare mais facile, +cher au vagabond et au matelot, au saltimbanque, au poète, aux poudreux +pélerins des banlieues dominicales, aux rôdeurs à l'affût dans les +terrains vagues, cet instrument qui s'accorde au murmure de l'eau au +friselis des feuilles, à la marche des pieds nus, et aussi aux +trépignées des sabots à la danse, au choc des verres sous les tonnelles, +aux jurons et aux hourvaris dans les guinguettes, et parfois au +cliquetis des couteaux.</p> + +<p>Le virtuose, aimanté sans doute par l'envie naïve qu'ils avaient de +l'entendre, s'installa en face des quatre gamins.</p> + +<p>Ceux-ci, attentifs, s'étaient rangés l'un à côté de l'autre, les bras +croisés, comme à l'école. Je ne sais quel arrêt dans l'espièglerie et +dans la turbulence de ces petiots, à l'âge des premiers communiants, +ajouta d'emblée une saveur au charme de cette fruste musique. La ferveur +avec laquelle ils l'écoutaient, me rendit précieuse et touchante, au +point de régler les battements de mon cœur à ses notes saccadées, cette +misérable cantilène brutalement rythmée, hoquetante, que tordaient et +secouaient les doigts osseux de cet artiste de grand chemin!</p> + +<p>Était-ce l'expression ravie des quatre jeunes visages rapprochés en une +béatitude commune, qui prêtait cette intense vertu à une romance de +bouis-bouis et l'égalait aux plus sublimes épanchements de Schumann ou +de Wagner?</p> + +<p>A cause de la marée basse la Durme argentée coulait à rebours, l'Escaut +capricieux refoulait le tribut de son humble affluent. On aurait dit que +le soleil taquin la caressait à rebrousse flots et ces flots me +semblaient faits des larmes, des chaudes et naïves larmes de cette +musique fondante aux ardeurs du midi, mais plus encore attendrie, +lubrifiée, aux yeux extatiques et sans mensonge de ces quatre petits +paysans.</p> + +<p>L'un de ces garçonnets, le plus grand, celui que les autres entouraient +d'un respect mystérieux et magnétique, me parut concentrer la beauté et +la signification de ce pieux moment dominical. Il souriait vaguement, et +un peu pensif, d'un si mutin sourire que je n'aurai plus jamais après +cela le courage de blasphémer la vie et la création. Ce sourire me fait +croire aux anges. Qui remercier pour la prière et le baume que m'a +transmis le simple pli de ces lèvres d'adolescent!</p> + +<p>Il s'était endimanché ce petit paysan, vêtu de noir, en manches de +chemise, le col pris dans un carcan empesé, mais il était si dégagé, si +souple, si gentil dans son costume pascal, son premier costume de petit +homme, sa longue culotte de drap noir qui bridait ses formes +harmonieuses, et son gilet coupé comme celui d'un grand!</p> + +<p>A un moment son visage fin et empli d'intelligence émue se tourna vers +nous, vers moi du moins, comme s'il voulait surprendre aussi sur mon +visage le charme bizarre opéré par cette musique de consolation.</p> + +<p>O mon bien aimé petit, que je ne vis que quelques minutes et que je ne +reverrai jamais plus, n'avais-tu pas plutôt deviné que ces accords me +parvenaient sur la caresse de ton haleine, de ton regard azuré, sur +l'émanation de ta chaude et printanière présence!</p> + +<p>Cher enfant, désormais ma hantise et mon obsession, c'est toi qui +imprégnais cette musique primitive de ton adolescence sur le point de +s'épanouir, de l'équivoque de ton âge, de la mélancolie de l'enfance que +tourmente la puberté, de l'irritation navrante et chatouilleuse de la +sève en travail et c'était aussi en cette musique comme en toi, mon doux +garçonnet, la troublante rêverie, le repos un peu triste de cette +après-midi dominicale, les demi-confidences, les effusions latentes des +premiers jours de mai, au bord de la paisible et voluptueuse rivière +flamande!</p> + +<p>Au bord de la Durme j'ouïs cette ineffable musique, je respirai ce pur +dictame qui avait passé par l'âme ingénue de cet enfant, je le respirai +comme un éphémère parfum des framboises après une pluie d'orage, +quelques minutes seulement—aux bords de la Durme! Que les jours me +dureront ailleurs! Que n'ai-je pu m'endormir pour de bon, bercé par +cette musique, enivré par ce parfum d'enfant vierge, confondu dans sa +nostalgie de baisers et de caresses, m'endormir, moins durement, aux +bords de la Durme!</p> + +<p>J'évoque le mignon garçonnet aux grands yeux d'horizon vespéral, au +front de poète, aux cheveux un peu ébouriffés avec ce pli qu'y font les +doigts câlins de la mère....</p> + +<p>J'avais le cœur plein de crépuscule et sa vibrante beauté, son ferment +de jeunesse, la diane que battaient ses prunelles, me fit oublier tant +de funèbres couchers de soleil et de poignants couvre-feu sonnés aux +bivacs passionnels!</p> + +<p>Doux enfant, peut-être ta destinée sera-t-elle vulgaire, ta vie affairée +et matérielle, une lutte sordide pour le gain et le lucre, âpre et +rageuse comme la marche que nous venions de fournir avant l'étape de +Hamme, au plein soleil, par des campagnes déboisées! Que deviendras-tu +mon adorable petit brunet? Un rustre superstitieux et madré, un +fétichiste doublé d'un fourbe, un bétail de plus dans la masse des +brutes de la glèbe? Qu'importe. Je t'absous d'avance. Si cela t'arrive, +tu ne seras pas responsable de cette déchéance; un autre aura pris ta +place ou ton cœur, tu joueras le rôle d'un autre. Une heure tu te +surpassas, tu t'érigeas au-dessus de tes semblables. Sois béni, en +attendant, pour cette heure de grâce parfaite, cette heure où tu +réalisas ton mystérieux idéal, où ton essence sublimée m'éblouit l'âme +comme une transfiguration; où tu te révélas sous les espèces de ce qu'il +y a de plus suave et de plus séduisant dans la vie, ou tu auras vécu +pour l'enchantement de mes derniers regards, pour être mon salut dès ce +monde, pour m'administrer la dernière grâce.</p> + +<p>Car, quoi qu'on dise, la vie est longue, trop longue de la vieillesse et +même de la maturité, et peu de minutes valent un souvenir et un regret? +Tu me fis pardonner à tant de méprises et de déceptions et grâce à toi, +je crois, j'espère, j'aime encore. Tu resteras quoi que tu deviennes, le +moment de plénière harmonie que je goûtai avec la nature, aux bords de +la Durme. Que me font celles ou ceux que tu aimeras, ou que tu croiras +aimer; celles qui te trahiront, les initiateurs et les corrupteurs qui +t'apprendront ce que représente l'amour en la plupart des êtres! Tu es +meilleur à présent que tous ceux que tu affectionneras, que tous, +entends-tu! O je te le jure.</p> + +<p>Douleur, douleur, douleur! J'ai bien pleuré ce soir, j'ai pu pleurer +enfin, et endormir, en songeant à la Durme, les douleurs longtemps +endurées. Ma fierté boudeuse a été vaincue par ta conciliante beauté, +mon cher innocent. Tu m'as désarmé par les soupirs de ton âme musicale +qui haletait fraternellement aux grossières ébauches de cette musique de +pauvre. Toute mon amertume s'en est allée au cours de l'eau, fondue sous +la caresse de tes yeux, fondue avec du soleil, toute ma rancœur est +tombée dans les flots de la Durme et je ne parlerai plus jamais de +trahison et d'infidélité.... Ta douce image a pris la place de la +dernière apparence, du leurre affectif auquel je m'étais laissé prendre. +C'en est fait, je mourrai sans grimace en ayant l'air de sourire à mes +chimères cruelles, car c'est ton charme rédempteur que je me +représenterai en ce moment du départ, au moment de m'endormir....</p> + +<p>O doux enfant, aux cheveux châtains, aux grands yeux éthérés, aux lèvres +rouges buveuses de mélodies, sans que tu t'en doutes j'ai goûté ton +plus doux baiser, une seconde tu t'es exhalé en moi, tu fus la note +suprême de cette accordéonie....</p> + +<p>J'arroserai ton souvenir de mes plus intimes larmes, tu parfumeras mon +arrière-vie comme une goutte d'une essence très subtile composée de la +plus vivace floraison des âmes d'enfants, les âmes des petiots un peu +songeurs, espiègles sans malice, friands de musique funambulesque, et +dont la beauté chante et prie, embaume et console les voyageurs +fatigués, les désespoirs, les amours trahies, en une pâmoison du +dimanche ensoleillé, là-bas au bord de la Durme.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="GENTILLIE" id="GENTILLIE"></a><a href="#table">GENTILLIE</a></h2> + +<h3>I</h3> + + +<p>Le long du littoral, entre Nieuport et Dunkerque, les douaniers donnent +la chasse à Kriel Pintloon dit l'Esprot à cause de sa petite taille et +de son teint mordoré.</p> + +<p>Lorsque chôme son aventureux métier, Kriel, ordinairement terré dans les +dunes, quitte, à l'exemple des lapins, ses garennes sablonneuses, pour +descendre dans les plaines fertiles du Veurne-Ambacht et rançonner les +fermes émaillant la plaine. Il prélève la dîme sur la huche, le saloir, +le poulailler et même à en croire les grigous, sur le magot enfoui dans +les mystérieuses cachettes.</p> + +<p>Les déprédations de Kriel lui ont aliéné les terriens assez portés +cependant pour les irréguliers de sa trempe auxquels ils servent souvent +d'entremetteurs et même de recéleurs. Mais audacieux et bravache, vrai +trompe-la-mort, Kriel se moque bien de leur mauvais gré. Il méprise trop +le rustre sédentaire et servile pour le ménager et s'en faire un allié +et ne se fie depuis de longues années, qu'à son complice à quatre +pattes, son fidèle chien Dapper.</p> + +<p>Jamais il ne s'embrigada, non plus, comme un subalterne, dans le +troupeau de ses pareils, sous les ordres d'un conducteur.</p> + +<p>Le soleil disparaît sous l'horizon. Par couples les douaniers +s'embusquent derrière les haies.</p> + +<p>Attention! Un homme vient à passer dans le sentier voisin; la mine d'un +valet de charrue regagnant le chaume où l'attend sa platée de pommes de +terre. Personne ne songerait à soupçonner ce porte-blaude qui déambule +du pas le plus paisible, mains en poche, sifflant avec nonchalance la +complainte de la dernière kermesse. Et cependant ce pitaud n'est autre +que notre Kriel. Quoi, ce boulot? Kriel, le futé en personne. Pour la +circonstance il est râblé et guêtré de tabac, son bedon n'est qu'un +bidon et sous l'enflure arrondie de sa blouse bleue il charrie une outre +d'alcool flamand....</p> + +<p>Ou la nuit est sombre et pluvieuse.... Kriel armé d'un court fusil et +Dapper d'un collier à pointes, se glissent comme des ombres dans une +maison isolée. L'homme en ressort portant sur les épaules une charge +attelée comme le sac des fantassins. Il s'avance l'œil et l'oreille +tendus, en décrivant de bizarres zigzags le long des bois, dans les +chemins creux, au fond des fossés à sec, en évitant avec soin les +éclaircies de la plaine, les côtes dénudées et les métairies dont le +chien de garde signalerait le passant inconnu. Une silhouette suspecte +se dessine au loin. Kriel se couche à plat ventre; Dapper tombe en arrêt +et s'efface de son mieux. On ne voit, on n'entend plus rien. C'était une +fausse alerte. En avant! déjà la frontière est franchie, le +contrebandier traverse la périlleuse zone de la première ligne; encore +une lieue, rien qu'une lieue, et les voilà en sûreté, l'Esprot, son +chien et leur marchandise.</p> + +<p>Après les «bons coups» l'été, musard insouciant, vautré ou couché sur +le dos, au flanc des talus herbeux des canaux ou entre les mamelons des +dunes, il passe des journées entières à s'étirer les membres, tandis +qu'alentour les grillons noirs et jaunes comme lui, râclent leurs +élytres, et que l'humide et vibrant paysage semble se dissoudre par +instants dans le blanc soleil fantôme....</p> + +<p>Et souvent, en hiver, goguenard et d'humeur sociable, gardant +l'incognito d'un prince, il parcourt le pays, au grand jour, s'éternise +dans les cabarets, au jeu de cartes lampe sec et ses mains ramassent et +rabattent sans trêve les cartes poisseuses. Et si d'aventure, après les +parties, la conversation s'engage sur les exploits attribués à l'Esprot, +loin de perdre contenance et de s'esquiver, le matois, avec une verve +intarissable, enchérit encore sur ces hauts faits, et les partenaires +haletants ne se doutent pas que c'est l'Esprot qui leur fait ses +mémoires.</p> + +<p>—Kriel fraude par terre et par eau. Sur une bouée, à peine plus solide +qu'une allège il transporta jusqu'à Rouen, pour plus de cinq mille +francs de tabac d'Harlebeke et de Roisin! raconte un pêcheur de Coxyde, +attablé avec l'anonyme fraudeur.</p> + +<p>Et comme les autres écarquillent les yeux.</p> + +<p>—Peuh! Kriel accomplit bien autre chose! intervient le vantard. Il a +traversé la mer de Gravesend à Dunkerque pour frauder des couteaux et +des lainages d'Angleterre.</p> + +<p>Kriel ment et se moque de son auditoire, mais il prend plaisir à bâtir +sa propre légende, à entretenir le prestige qu'il inspire. Il n'aurait +garde de rectifier les portraits d'une laideur repoussante qu'on fait de +sa personne.</p> + +<p>—On dit Pintloon fils du diable?</p> + +<p>Et Kriel d'enchérir: «Non, c'est le diable même! Moi, qui vous parle, je +l'ai souvent rencontré dans Adinkerque lorsqu'on le recherchait à +Lombardzyde; on lui tendait des pièges sur l'estran et en même temps on +le signalait en pleine contrée fertile; on le guettait sur mer et il +opérait à la côte.»</p> + +<p>Aussi, les vieux rajeunissent en son honneur les histoires de +flibustiers, de loups-garous et de coureurs de grèves. Depuis l'époque +des chauffeurs, des grille-pieds, des bandes de Jan de Lichte et de +Baekeland, on n'ouït jamais parler d'un scélérat plus subtil et plus +audacieux.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Même les amoureux, dans leurs tête-à-tête s'entretiennent du terrible +bandit et les exploits de l'Esprot émeuvent les jeunes filles et les +font se rapprocher peureusement du rusé coquin qui les narre.</p> + +<p>C'est souvent de ce gueux que Sander Bischbosch, surnommé «Cierge de +Neuvaine» par ceux de Lampernisse, tant il est droit et rond, parle à sa +promise Gentillie, une des plus appétissantes filles du village, avec +ses tresses blondes, ses grands yeux d'un bleu sombre, un peu troubles +comme l'océan, l'air sage et même fier. Mais il faut croire que le bon +Sander s'y prend maladroitement, car ses fréquentes allusions à l'Esprot +ne semblent pas alarmer la fillette potelée.</p> + +<p>Chaque soir, au retour de son champ, assis sur Jabikel, son grand +cheval flamand, qui charrie le traînoir chargé tour à tour de la herse +ou de la charrue, il met pied à terre devant la porte de Gentillie et +entre dans la maison sous prétexte de rallumer sa pipe. Et pour faire +apprécier la rudesse de son cuir de bon travailleur, il cueille dans +l'âtre, entre ses doigts calleux, la braise dont il a besoin, et la met, +sans se dépêcher, en contact avec le tabac. Gentillie ne se récrie pas +plus à cet exploit qu'au récit des aventures de Pintloon. Jamais elle ne +tremble pour les durillons du faraud, et la main de son Sander +flamberait comme celle de Mucius Scævola, avant qu'elle songeât +seulement à lui tendre les pincettes.</p> + +<p>Un gaillard, de l'avis de tout le monde, ce Sander Bischbosch, quoi +qu'il soit un bien petit garçon devant Gentillie. Un qui n'a pas froid +aux yeux! Peut-être le seul paroissien de la paroisse qui ne reculerait +pas à l'apparition de l'Esprot! Au contraire, il attend ce mécréant de +pied ferme, ne cesse-t-il de déclarer à Gentillie, et voudrait bien se +mesurer avec lui! Ah! si on le laissait faire! s'il était gendarme, le +brave Sander!</p> + +<p>Fils unique, Cierge de Neuvaine possède de la terre au soleil, trois +vaches à l'étable, sans parler du fameux Jabikel, le plus grand cheval +du pays, le vrai support, le vrai chandelier qu'il faut à ce Cierge de +Neuvaine.</p> + +<p>A la procession, le ferme gonfalonier plonge dans l'extase les filles du +village, en portant, sans fléchir les hanches la bannière de sainte +Véronique.</p> + +<p>Aussi la mère de Gentillie, femme positive dont la ferme périclite +depuis la mort de son <i>baes</i>, Nonkel Verjans, pleure de joie en +inventoriant et en supputant sur les doigts les richesses qui écherront +à sa fillette. La commère passe le temps à tourner et à retourner, en +esprit, la belle robe bleue, de vraie soie, comme pour une reine, et le +voile blanc, aussi long que celui d'une Notre-Gentille-Dame, et les +lourds pendants d'oreilles, descendant jusqu'aux épaules, et toutes les +merveilles dont Sander a promis d'adorner Gentillie dans quelques jours, +aussitôt après la rentrée des moissons.</p> + +<p>Cependant Gentillie garde sa contenance réservée. «Ma fille a toujours +été un peu timide!» dit la mère Verjans. «C'est un agneau de douceur; +vous verrez, Sander, quelle tendre <i>bazine</i> vous aurez là!» En +attendant, Sander voudrait bien la presser contre son gilet. Mais il a +beau revenir à la charge et lui parler constamment de cette canaille de +Pintloon, en donnant de grands coups de poing sur la table et en sacrant +comme un cosaque, lui, le pieux xavérien et l'édifiant congréganiste, +Gentillie ne fait pas un pas pour venir chercher protection dans ses +bras contre le détestable mécréant. Gentillie sursaute à ces explosions, +mais regarde le braillard d'un air singulier, plus dédaigneux +qu'admiratif.</p> + +<p>—<i>Savez-vous quoi</i>? dit un jour la vieille Verjans à son futur +gendre, vous avez l'air trop résolu, trop crâne pour que Gentillie prenne +peur à l'idée d'une visite de l'Esprot. Vous lui communiquez votre +vaillance et elle rougirait de paraître si poltronne que ses pareilles +à côté d'un mâle de votre espèce.</p> + +<p>—C'est vrai, la mère! opina le grand garçon. Et il se promit de changer +de tactique.</p> + +<p>Ce soir, à sa visite habituelle, concurrence faite à la salamandre +légendaire, il dégoisa, mais sans jactance:</p> + +<p>—Les récoltes rapporteront de l'or cette année. Je n'aurai pas assez de +mes greniers pour les loger. A condition toutefois que ce misérable....</p> + +<p>—Voulez-vous que je vous dise une chose, Sander Bischbosch! +l'interrompit cette fois Gentillie. Ce n'est pas pour vous chagriner, +car vous êtes un honnête garçon, mais à votre place je ne descendrais +plus de cheval avant d'arriver à votre ferme du Dyck-Graaf, et je ne +perdrais pas mon temps à faire des contes à une particulière qui ne veut +pas se marier....</p> + +<p>Le pauvre Cierge de Neuvaine demeure camus, bouche bée, comme s'il +venait d'attraper un coup de soleil. La vieille mère de Gentillie fait +sauter dans le feu la pleine marmitée de pommes de terre qu'elle +n'entendait que secouer.</p> + +<p>—Qu'a-t-elle dit, notre fille! Elle veut rire, Sander, pour sûr? clame +la vieille.</p> + +<p>—Je pense ce que je dis! confirme Gentillie. Croyez-moi, tout est fini +entre Sander et moi.</p> + +<p>Suffoqué, l'amoureux ne trouve pas un mot à articuler, et après quelques +gloussements qui ne sortent pas, et de grands gestes dans le vide, il se +retire, les jambes se dérobant sous lui, ployant pour la première fois +sous le faix, lui, le droit Cierge de Neuvaine!</p> + +<p>La veuve court pour le rappeler, mais Gentillie arrête sa mère par le +bras.</p> + +<p>—Inutile, ma mère! J'en tiens pour Pintloon et ne veut d'autre homme +que celui-là!</p> + +<p>—Ah! vocifère la vieille paysanne, qui voit s'écrouler son rêve de +fortune. Ah! gémit la commère en sautillant de la chambre à la cour et +de la grange à l'étable, tant ses bras et ses jambes lui démangent. Ah! +c'est ce que nous verrons, ma fille!</p> + +<p>Et lorsqu'elle rentre dans la chambre, trouvant Gentillie toujours aussi +sotte, aussi extravagante, voilà qu'elle ne parvient plus à se contenir +et qu'elle se met à la battre à la trépigner, à la traîner par terre, +sans que la grande bestiasse se défende et se révolte, si bien +qu'elle-même doit s'arrêter, exténuée, plus démolie encore que +l'impassible rébelle. Alors, la vieille se met à geindre, à se tâter, +comme si c'était sa fille qui l'avait battue.</p> + +<p>Le lendemain, elle essaie de gagner la têtue par la douceur:</p> + +<p>—Dis, mon enfant, dis-moi, il est venu ici ce réprouvé, il t'a jeté un +sort, raconte-moi tout, veux-tu?</p> + +<p>—Non, répond Gentillie qui n'a plus desserré les dents depuis la +veille, en jetant sur la paysanne son troublant et mystérieux regard +couleur de mer houleuse; non, dit-elle avec une farouche résolution, +Pintloon n'a jamais mis le pied chez nous....</p> + +<p>—Où l'as-tu vu alors, malheureuse? Parle.</p> + +<p>—Je ne l'ai vu, ni entendu!... Je ne le connais que par tout le mal que +le village raconte. Et pourtant il me semble que je l'ai toujours là, +devant les yeux. Et sa pensée me remplit tout entière.... Et cela +bourdonne dans ma tête comme la si douce musique de l'orgue et j'en +suis toute parfumée, comme si je m'étais couchée dans les foins.... Oui, +plus ils le disent laid, repoussant et sordide, plus je me le représente +aimable, appétissant, plein de ragoût....</p> + +<p>—Oh! tais-toi, perdue! Oh! tu vois bien qu'il t'a ensorcelée, le +Lucifer! Sainte-Marie, c'est le diable même qui parle par la bouche de +mon innocente enfant!</p> + +<p>Et elle s'arrache des mèches de cheveux gris, et tombe à genoux, et tord +les bras vers le ciel.</p> + +<p>Cependant Gentillie s'entête. Elle paraît sourde, aveugle, insensible à +tout ce qui se passe autour d'elle. Exhortations, menaces, bourrades, +autant de moyens essayés en pure perte. C'est comme si plus rien n'avait +prise sur son être ensorcelé. Elle rappelle à Sander une maugrabine de +la foire, une de ces bohémiennes acoquinées avec l'enfer, qu'un +sacripant de son espèce traversait de longues aiguilles à tricoter, sans +que la mâtine perdît une goutte de sang, ou poussât un gémissement ou +fît seulement la grimace....</p> + +<p>Il revient pourtant à la charge, le grand Sander. Il n'a garde de passer +son chemin le soir, comme elle le lui a conseillé. Mais elle ne l'écoute +même pas.</p> + +<p>Alors, exaspérée, bazine Verjans ne la ménage plus. Elle congédie ses +filles de basse-cour et impose à Gentillie les corvées, les gros +ouvrages, les labeurs rebutants.</p> + +<p>—Je briserai bien ta mauvaise tête! gronde la fermière aux abois. Tant +pis, si c'est le seul moyen d'en déloger le diable! Tu crèveras ou tu te +remettras avec Cierge de Neuvaine.</p> + +<p>En vain, elle lui a représenté que cette rupture avec Sander entraîne +leur ruine et qu'elles vont devoir quitter la ferme et mendier par les +routes. Cette extrémité n'a rien de redoutable pour Gentillie.</p> + +<p>Foulée comme la dernière des serves, elle peine, laboure, s'exténue +vaillamment, sans une plainte, sans un mot, soutenue par on ne sait +quelle force surhumaine.</p> + +<p>Cependant, la nouvelle de l'inqualifiable toquade de Gentillie +s'ébruite, se propage, et engendre presque autant de scandale et de +rumeur que les déprédations de l'Esprot, quoique la mère Verjans et le +digne Sander aient tout fait pour cacher cette honte. Les veuves trop +mûres et les filles montées en graine qui avaient envié à Gentillie les +récoltes prospères, les vaches laitières, la ferme du Dyck-Graaf, le +grand cheval Jabikel, et surtout le superbe blondin qui porte si +crânement l'étendard de sainte Véronique sans plier les reins, glosent +et cancanent, et brodent à l'envi sur le compte de cette puante et s'en +vont colportant toutes sortes de vilaines et atroces histoires.</p> + +<p>A les en croire, il ne s'agit pas de «simples imaginations» ou d'un +califourchon: l'Esprot en personne vient bel et bien trouver Gentillie +la nuit dans sa soupente. Il prend le chemin des toits comme les matous. +Parbleu, cet exercice n'offre aucun danger aux amoureux de son espèce. +Jef Maalbank affirme l'avoir épié et suivi un soir, comme le gaillard +sortait de chez sa sorcière, et comme ce Jef le suivait de près et +allait l'atteindre, le sacripant prit l'apparence d'un mulot et +s'évanouit dans une rigole.</p> + +<p>Sur les instances de la veuve Verjans, le curé intervient pour rappeler +la malheureuse au devoir et à la raison. La mère demanda même au sage +pasteur de recourir aux exorcismes, mais celui-ci, moins crédule que ses +ouailles, prétend que sur les âmes troublées une bonne parole exerce +plus d'effet que les incantations d'un autre âge. Et pourtant le digne +prêtre échoue aussi dans ses tentatives quoiqu'il ait trouvé, pour +ébranler la monomanie de cette malheureuse, de ces accents évangéliques +qui illuminent et régénèrent les consciences.</p> + +<p>Quant au grand Sandor, il court et rôde dans la campagne, presque aussi +fou que sa triste fiancée; mais aussi agité qu'elle est impassible. Il +ne désespère pas encore de faire revenir Gentillie sur sa détermination. +En cachette, il voit la mère, car il n'ose plus affronter la physionomie +frigide et pleine d'aversion de son ancienne promise.</p> + +<p>Et, en secouant le poing, il a juré de tuer cet exécrable Pintloon.</p> + +<p>Naturellement, la maladie de la jeune Verjans ajoute à la célébrité de +l'insaisissable bandit. Plus que jamais on s'occupe de ses méfaits et de +ses prouesses. Sur les conseils de Cierge de Neuvaine, pour que la +malheureuse n'entende plus parler de ce damné dont la réputation lui a +tourné la tête, à bout de remèdes, la veuve se décide à séquestrer +Gentillie dans sa soupente. Mais de son galetas la recluse surprend tout +ce que les gens de la ferme se chuchotent sur l'Esprot, lorsque l'heure +des repas les rassemble dans la salle d'en bas. Elle pâlit, seules ses +pommettes s'enflamment comme si l'enfer lui soufflait constamment au +visage le feu de ses forges éternelles.</p> + +<p>La captivité de Gentillie dure depuis une semaine, lorsqu'un soir, +l'oreille collée à la trappe, elle entend causer Sander au pied de +l'escalier, avec la <i>bazine</i> Verjans.</p> + +<p>Sander raconte d'un ton réjoui que cette fois on tient Kriel Pintloon, +bloqué dans les dunes non loin de Coxyde: «Pour lui couper toute +retraite les pêcheurs ont brûlé l'allège avec laquelle l'aventureux +gaillard se risquait sur les flots, quand on le serrait de trop près. On +a tiré des coups de fusil. Un soldat de la ligne a été tué dans +l'escarmouche. Après avoir envoyé force mitraille au bandit, les +traqueurs ont suivi une traînée de sang. Mais après une heure d'une +course enragée, ils n'ont ramassé que le chien Dapper. Blessée à mort, +la maudite bête, au lieu de se traîner sur les pas de son maître, +s'était lancée d'un autre côté, afin de dépister les chasseurs. Grâce à +cette ruse, l'Esprot n'est pas encore pincé. Mais la chasse continue et +il faudra bien qu'il se rende, à moins que le diable, son maître, ne +l'ait emporté!»</p> + +<p>—Brave Dapper! murmure Gentillie avec une sorte d'admiration envieuse. +Et la mort du fidèle chien la décide: L'Esprot est seul à présent.</p> + +<p>Ce même soir elle attend que tout le monde soit couché, puis elle +enjambe la fenêtre, tombe sur le fumier, se relève sans s'être fait de +mal et s'engage dans la campagne.</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>Elle marche à l'aventure, tout droit, vers les dunes. Quelque chose +l'avertit qu'elle arrivera encore à temps. Les battements de son cœur +redoublent, elle presse le pas, gravit les sablons: il doit être là.</p> + +<p>Ses suggestions ne l'ont pas trompée.</p> + +<p>Exténué de fatigue, hâve, poudreux, ensanglanté, à demi vautré, dressé +sur ses coudes, le menton dans les poings, sa canardière à portée de la +main, l'Esprot apparaît tout à coup à la jeune fille.</p> + +<p>C'est bien ainsi que Gentillie l'avait rêvé. Brun, crépu, plus basané +qu'un pêcheur de la côte, nerveux comme un lynx, efflanqué comme un chat +de gouttière, des yeux aussi noirs mais aussi inflammables que la poix: +le voilà, ce Kriel Pintloon, ce mauvais bougre! Et Gentillie trouve ce +noiraud, ce sécheron autrement magnifique que le grand Sander.</p> + +<p>En la voyant venir à lui, résolue, foulant le terrain croulier d'un pied +aussi sûr qu'une coureuse de grèves, indifférente aux piqûres des épines +noires et des argousiers, dans la clarté douteuse du matin, Kriel +Pintloon se dresse d'un bond, atteint son fusil, épaule:</p> + +<p>—Holà, que veux-tu? Que viens-tu faire ici?</p> + +<p>—Vivre avec toi! répond-elle avec simplicité, comme si c'était chose +convenue depuis longtemps entre eux. «C'est bien toi Pintloon?»</p> + +<p>—Si c'est moi! Et après? Les cent florins de la prime t'auraient-ils +alléchée, par hasard? Dans ce cas tu as compté sans ton homme, ma +mie.... Allons, haut le pied ou je tire!</p> + +<p>—Je veux vivre avec toi! répète Gentillie sans se laisser intimider.</p> + +<p>—Ah ça, te moquerais-tu de moi? ricana le bourru. Vivre avec Pintloon! +Tu n'est pas dégoûtée, la génisse? Pourquoi pas t'offrir tout de suite +au diable.... Assez de balivernes! Allons, décampe....</p> + +<p>Pour toute réponse elle continue de marcher vers lui.</p> + +<p>—Par exemple! s'exclame Kriel. En voilà une qui a du toupet!</p> + +<p>Puis, comme elle le rejoint, après l'avoir dévisagée un instant: «Eh +bien!» fait l'irrégulier, d'un air perplexe, en se grattant l'oreille, +lui, le gaillard qui ne s'étonne de rien, «si c'est là ta diablesse +d'envie, et quoique toutes les femmes de la terre ne valent pas le chien +que les salauds m'ont tué; approche, et on verra!... Au fait, tu arrives +peut-être à propos.... Tu sais marcher à ce que je vois.... On me serre +de près; les bonnets à poils se vantent déjà de me tenir! je crève de +faim...»</p> + +<p>Justement elle avait eu le bon esprit de se munir de son souper de +prisonnière et elle lui passe le quignon de pain noir. En le dévorant à +belles dents, il poursuivait sans même la remercier:</p> + +<p>—Ce n'est pas tout. Je vais manquer à mes engagements.... Veux-tu filer +pour Adinkerque?... Demande Zele, dit la Tonne; mande-lui que tu viens +de la part de l'Esprot. Il te remettra soixante kilos de Wervicq, avec +lesquels tu t'arrangeras pour passer de l'autre côté; d'ailleurs, il +t'instruira en conséquence; si j'en réchappe, tu me trouveras chez la +Tonne, à ton retour. Pour ta gouverne, les habits verts ont des fusils +et leurs chiens des crocs. Salut et bonne chance.</p> + +<p>Sans rien dire, Gentillie dévala de la butte.</p> + +<p>Lui se dirigea d'un autre côté. Lesté, redevenu indifférent, sceptique, +il sifflotait une bourrée.</p> + +<p>Six jours se passèrent. Parvenu encore une fois à dépister ses +traqueurs, l'Esprot se trouvait dans l'arrière boutique de la Tonne à +Adinkerque. Gentillie était en retard, mais l'Esprot ne s'inquiétait que +de la provision de tabac. L'aurait-elle volé? se disait le +contrebandier.</p> + +<p>Le septième jour, elle reparut souriante, radieuse, mais blanche comme +une morte. Elle traînait la jambe et ses vêtements de paysanne aisée +s'effilochaient à présent comme ceux d'une bagasse.</p> + +<p>Avant de prendre le temps de la dévisager il l'interpella d'un ton +rogue: «Ah! c'est toi? Là, vrai, ce n'est pas malheureux». Puis, +remarquant sa pâleur et le désordre de son équipement: «Ah! ah! que +dis-tu du métier, ma fine! Pas commodes les gabelous, hein? Heureusement +que la perte n'est pas grande. C'est égal, mauvais début, et si tu m'en +crois, nous arrêterons les frais...»</p> + +<p>—Tu te trompes! Ils ne m'ont rien pris. Voici l'argent....</p> + +<p>Kriel agrippe et compte rapidement la poignée de numéraire, le coule +dans son gousset, et, un peu radouci, examinant son auxiliaire:</p> + +<p>—Pourtant ils t'ont troué la peau.... Tu as les jupes passées à +l'amidon rouge....</p> + +<p>—Peuh! leurs chiens m'ont fait des agaceries....</p> + +<p>—Et tu as pu leur échapper....</p> + +<p>—Au moyen de ceci....</p> + +<p>Et elle lui montre un méchant couteau de poche.</p> + +<p>Kriel daigne sourire d'un rire approbateur et même s'informer encore des +bobos faits à la petite:</p> + +<p>—Où es-tu blessée?</p> + +<p>—A la cuisse. Une simple éraflure....</p> + +<p>—Et cela ne t'empêchera pas de marcher?</p> + +<p>—Oh! que non!</p> + +<p>—A la bonne heure.... En route, alors!</p> + +<p>Et c'est par ce coup d'essai que Gentillie obtint de pouvoir accompagner +l'ombrageux Pintloon.</p> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Elle le suivit toute déguenillée, pieds nus, tremblant la fièvre, +mettant à le servir, à deviner ses intentions un empressement qui ne se +relâchait pas; ambitieuse de lui faire oublier le chien Dapper, qu'il +regrettait et dont il ne parlait jamais, en ses fréquents accès +d'humeur, sans tourner à l'avantage du quadrupède la comparaison entre +celui-ci et Gentillie.</p> + +<p>Elle lui épargnait les risques et les corvées; pour qu'il ne s'exposât +pas, c'était elle qui, en pays découvert, allait puiser de l'eau +potable. Elle gueusait pour lui, d'étape en étape, ou se rendait même en +maraude.</p> + +<p>Lorsqu'elle revenait les mains vides, après avoir essuyé les rebuffades, +les insultes, et même les brutalités des paysans, ou après des démêlés +avec les gardes-côtes et les gabelous que ses attitudes louches et +vagabondes commençaient à intriguer, son amant exaspéré par les +fringales, en proie à une colère blanche, la battait sans pitié. Il la +jetait par terre, la daubait en plein visage.</p> + +<p>Elle ne murmurait pas, ne détournait pas la tête, se laissait défigurer; +mais de grosses larmes coulaient de ses yeux fixés sur lui avec une +tendresse à toute épreuve. Il l'aurait tuée qu'elle eût trouvé cette fin +naturelle et, venant de ses mains bénies, enviable.</p> + +<p>C'était son chien de garde. Pendant que l'Esprot dormait à la belle +étoile ou dans une grange mal fermée, elle faisait sentinelle mieux que +ne l'eût fait Dapper. Elle en était arrivée à oublier son sexe. +D'ailleurs Pintloon ne lui témoignait pas plus d'attention qu'à une +bête.</p> + +<p>Ils vécurent des mois ainsi, souvent séparés par les expéditions. Jamais +elle ne songea à profiter de la bifurcation de leurs routes pour +s'arracher à cette servitude; au contraire, lui absent, elle se rongeait +l'âme, angoissée, haletante après son retour. Il la retrouvait douce, +baissée, aimante, comme il l'avait quittée. Elle accourait et obéissait +au moindre signal; ne se plaignait jamais sous la charge; souvent foulée +et strapassée comme une bête de somme. A part lui, Pintloon finissait +par se féliciter de cette acquisition.</p> + +<p>Il ne lui parlait que rarement ou s'il s'adressait à elle c'était pour +la rabrouer.</p> + +<p>Cependant, une nuit d'hiver, à Dunkerque, comme ils se retrouvaient +après une expédition très lucrative où elle s'était particulièrement +distinguée, et que Pintloon s'était payé le luxe d'un vrai lit dans une +auberge à peu près habitable du port, en entendant sa vigilante +complice claquer des dents et grelotter sur le carreau, il céda à un +mouvement de pitié, et sans aucune idée de paillardise, il l'appela +auprès de lui, sous les draps.</p> + +<p>Respectueuse, un peu craintive, ne pouvant croire à une telle +condescendance, elle hésitait; alors il la somma par un juron. Toujours +grâce à sa belle humeur, il se fit qu'en la sentant près de lui, il +commença par la taquiner, puis s'échauffant, la trouvant plus potelée +qu'il ne le croyait, pour la première fois depuis leur vie commune, il +la traita en femme, prodigalement; et cette nuit, tant fut immense la +félicité de Gentillie qu'elle eût voulu agoniser contre sa poitrine.</p> + +<p>Le lendemain pourtant, il ne lui témoigna pas plus d'égards; elle, par +contre, loin de se montrer exigeante, fut plus prévenante et plus humble +que jamais. Depuis ce rapprochement il la traitait à la fois en +maîtresse et en bête de somme. Les raclées finissaient par des caresses +et, réciproquement, les étreintes amoureuses dégénéraient en effroyables +tueries.</p> + +<p>Mais pour mieux mériter les faveurs du mâle, elle endurait les mauvais +traitements du bourreau. C'était à la fois son souffre-douleur et son +souffre-plaisir.</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>Cependant, à Lampernisse, le grand Sander se représentait les formes +désirables de la fugitive. Souvent il parlait de courtiser une autre +paroissienne. Il n'aurait eu qu'à choisir. Il avait même commencé à +exaucer les souhaits d'une belle soupirante. Mais le grand Jabikel +continuait à s'arrêter à la porte de Gentillie. Alors Sander, mettant +pied à terre, entrait et s'entretenait de l'enfant perdue, avec la veuve +Verjans, et n'avait plus le cœur à de nouvelles poursuites.</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>C'était le troisième été que l'Esprot et Gentillie passaient ensemble. +Un soir que la lune éclairait l'étendue, un de ces soirs trop clairs, +funestes aux travailleurs de l'ombre, Pintloon, amolli par la tiédeur +parfumée et chatouilleuse de l'atmosphère avait traité sa compagne avec +une douceur plus continue que d'habitude. Peut-être son cœur allait-il +enfin se fondre et payer autrement que d'amour matériel le dévouement de +sa compagne? Tout à coup le contrebandier dressa l'oreille et murmura +avec une certaine sollicitude: «Ne bouge plus!... Ils viennent!»</p> + +<p>Gentillie n'eut que le temps de s'étendre sur le dos parmi les +genévriers, comme elle faisait en ces moments d'alerte, tandis que son +homme courait se blottir plus loin.</p> + +<p>Mais on les avait vus! Pantelante, elle entendit des détonations; elle +reconnut la voix brève et corsée du vieux fusil de Kriel, le bruit d'une +planche qu'on déchire; puis d'autres coups de feu plus grêles, mais +nombreux et répétés. Des lueurs blanches déchiraient la nuit bleue. Une +balle siffla non loin de sa cachette, et Gentillie aperçut, dans les +rayons lunaires, Pintloon trébuchant comme un ivrogne et s'appuyant à un +buisson pour recharger son arme.</p> + +<p>—Foutu! murmura-t-il d'une voix rauque, en lui jetant un regard dont +elle devait se rappeler la détresse mêlée de rage, et, vaincu, il +s'abattit dans les hoyats.</p> + +<p>En le voyant tomber, les agresseurs, gendarmes et paysans, qui s'étaient +tenus prudemment à distance, accoururent et l'empoignèrent à la fois. Le +grand Sander, à la tête de quatre à cinq gars de Lampernisse, voulut +l'achever à coups de sabots, comme une bête puante, mais Gentillie se +jeta devant lui, avec un cri atroce, et Cierge de Neuvaine s'arrêta net, +en se voilant la face, tant elle avait l'air d'un spectre.</p> + +<p>A l'aube, on charroya Pintloon, tout blessé qu'il était, par les routes +vicinales dans un de ces tombereaux où les toucheurs alignent les veaux +menés au marché. Il s'agissait de le conduire à la prison de Bruges. On +prit à peine le temps de panser sa blessure; épuisé par l'hémorragie, il +gisait sans connaissance au fond de cette caisse, sur un peu de paille +et, malgré sa faiblesse, quoiqu'il n'eût pu seulement lever la main, les +gendarmes l'avaient ligoté.</p> + +<p>A la nouvelle de sa capture, les ruraux, que son seul nom avait si +longtemps terrorisés, s'ameutaient sur son passage. Aux étapes, les +badauds payaient la goutte aux gendarmes pour pouvoir s'approcher du +brigand. Grimpés sur les roues et l'échelette, ils se penchaient, +riaient à présent de le voir si chétif, si piteux, si misérable, à la +merci du premier venu. Ils s'enhardissaient à le pincer, à lui arracher +un frison de cheveux et ses soubresauts de douleur les mettaient en +joie, et ils se vengeaient par ces privautés de toute la chair de poule +qu'il leur avait donnée.</p> + +<p>A Lampernisse, l'arrestation du pendard déchaîna une véritable kermesse. +Des sarabandes se nouaient autour du tombereau d'infamie.</p> + +<p>—<i>Wel! Wel!</i> C'était donc pour ce vilain moineau que Gentillie avait +éconduit le crâne Sander Bischbosch, dit Cierge de Neuvaine! Et le +rimeur de l'endroit ajouta à la complainte composée sur les exploits du +«Fléau de la Westflandre» un couplet de circonstance, dans lequel on +associait Gentillie à la gloire du bandit: l'Esprote à son Esprot! +Quelle honte! Quel opprobre!</p> + +<p>Seul Sander Bischbosch ne jubilait plus.</p> + +<p>Revenu de sa stupeur à la vue de sa misérable amante faite comme une +brûleuse de moissons, le bon Sander, incapable de rancune, avait voulu +ramener Gentillie à la veuve Verjans, mais les gendarmes s'étaient +interposés en exhibant un mandat d'arrestation lancé aussi contre elle; +complice de son détestable amant.</p> + +<p>—Oh! folle, folle Gentillie, comment en était-elle arrivée là? +Instrument d'un homicide et d'un voleur, elle, la promise du riche +Sander Bischbosch qui se réjouissait de la doter de plus de bijoux et +d'atours que n'en possèdent les madones les mieux achalandées de la côte +des Flandres.</p> + +<p>Gentillie, les mains attachées sur le dos, marchait derrière la +charrette, entre les gendarmes. Elle se renfermait dans un mutisme +d'idiote, et, habituée aux coups, elle ne sentait même pas la crosse du +soldat qui lui labourait de temps en temps les épaules. Elle ne +tressaillait qu'en entendant le patient se plaindre et demander «à +boire!»</p> + +<p>Quand la sinistre cavalcade traversa Lampernisse, Sander Bischbosch alla +se réfugier chez la vieille mère de Gentillie et ne se montra pas, comme +si c'était à lui de rougir et d'avoir honte.</p> + +<p>Et les honnêtes gens blâmèrent le pauvre garçon de s'être rendu en un +tel moment chez la mère d'une voleuse.</p> + + +<h3>V</h3> + +<p>Ce Sandor fut encore plus déraisonnable en avançant à la veuve Verjans, +complètement ruinée à présent, un peu du bel argent destiné à Gentillie, +pour payer l'avocat de cette indigne espèce. Le défenseur plaida +l'inconscience de sa cliente et réussit à la faire acquitter après trois +mois de détention préventive.</p> + +<p>Un matin, les gens de Lampernisse la virent rentrer au village, jaune, +maigre, les yeux cernés et creux. Et, à l'inexprimable scandale de toute +la paroisse, elle portait sur les bras un petit diablotin crépu, noir +comme un pruneau, aussi remuant qu'elle semblait énervée. La digne +progéniture de Pintloon, rien que ça! Absorbée dans la contemplation de +son petit, elle ne parut même pas remarquer le hourvari que causait ce +retour.</p> + +<p>Elle ne témoigna aucune joie de son élargissement, mais accompagna +machinalement sa mère. Peut-être eût-elle préféré partager le sort de +son homme, condamné aux travaux forcés pour le meurtre du lignard?</p> + +<p>Les caresses de la vieille Verjans, qui sautait de joie, malgré ses +rhumatismes, dans la cour du Palais, après l'acquittement, avaient +laissé Gentillie aussi indifférente que les corrections d'autrefois.</p> + +<p>Volontairement elle se confine avec son bébé dans cette soupente d'où +elle s'évada, une nuit néfaste. Ne la rencontrant jamais et les sachant +sans ressources, les bonnes gens prétendent qu'elle vague la nuit et +continue le métier de son abominable amant. Et la réprobation frappe peu +à peu la veuve aussi bien que la fille.</p> + +<p>Malgré les criailleries et les indignations, Cierge de Neuvaine, le +riche fermier du Dyck-Graaf, continue de s'occuper de ces pauvres gens. +Encore si ce n'était que par charité; mais, croirait-on que, ensorcelé à +son tour, il veuille encore du bien à cette fille-mère! Et, ce qu'il y a +de plus inconcevable, c'est que la pécore continue de le rebuter.</p> + +<p>Impatienté par sa froideur, le bonasse Sander se risque à lui dire:</p> + +<p>—Ah! Gentillie, tu mériterais bien qu'on brisât cette mauvaise tête +pour le mal que tu t'es fait à toi-même et à ceux qui t'aimaient!</p> + +<p>—C'est vrai! répond Gentillie. Mais si Dieu le voulait ainsi?</p> + +<p>Profitant de cette douceur encourageante, le digne Sander continue:</p> + +<p>—Eh bien, si tu te repentais et essayais de redevenir brave et +raisonnable, tout pourrait encore s'arranger. Oui, nous partirions, nous +irions vivre ailleurs, loin des mauvaises âmes.... Gentillie, reviens à +toi, n'auras-tu pas une bonne parole?...</p> + +<p>Mais elle, de hausser les épaules, de courir à son enfant, et +d'embrasser ce fils de Pintloon avec une exaltation qui ne laisse plus +aucun espoir au jeune fermier. Mordu de jalousie, il n'a pu retenir une +exclamation de dégoût:</p> + +<p>—C'est à ce vilain Esprot que vont ces caresses!</p> + +<p>Malheureux Cierge de Neuvaine! Il est temps qu'il sorte. Elle lui +arracherait les yeux!</p> + +<p>Quelques mois après, la vieille mourut de chagrin. Il fallut vendre la +bicoque, le lopin de terre et les instruments de labour. Les dettes +payées, il ne resta plus à Gentillie que quelques écus.</p> + +<p>Sans avoir rien communiqué de ses intentions, elle quitta furtivement le +pays, comme elle y était rentrée, le poupon sur les bras, ne daignant +pas même se retourner pour voir une dernière fois le chaume sous lequel +elle avait dormi tant de nuits heureuses et où sa mère venait de fermer +les yeux pour de bon.</p> + +<p>Elle s'en alla demeurer à la ville aux environs de la prison où était +enfermé Kriel Pintloon.</p> + +<p>Elle n'apercevait que les hautes fenêtres étroites comme des meurtrières +et obstruées d'épais barreaux, trouant de leurs lignes noires la +maussade muraille de briques sales.</p> + +<p>Lorsqu'elle s'éternisait sur le trottoir, le nez levé, essayant de +flairer derrière laquelle de ces fenêtres se morfondait son maître, les +sentinelles, dont elle contrariait la promenade de long en large, la +repoussaient brutalement et répondaient par des charges à ses +informations suppliantes.</p> + +<p>Pourtant une recrue, plus compatissante que les autres soldats du poste, +apprit à la pauvresse que Pintloon avait été transféré de la prison +cellulaire dans une maison de force au cœur du pays, d'où il ne +sortirait probablement que vêtu de bois de sapin et les pieds en avant.</p> + +<p>Sa résignation imprévue à cette nouvelle ne fut pas la chose la moins +déconcertante de la vie de l'Esprote.</p> + +<p>Peut-être n'y croyait-elle pas?</p> + +<p>Quelle que fût son impression, elle continua de vaguer aux environs de +la première prison de Pintloon sans songer un instant à émigrer à sa +suite.</p> + +<p>Son bâtard grandissait et, pour le nourrir et l'élever, ses derniers +écus mangés, elle chercha du travail.</p> + +<p>A présent elle s'employait à rendre des services aux soldats du poste, +aux geôliers, aux commis. Elle faisait les commissions, fourbissait les +armes, astiquait les buffleteries ou rangeait le ménage des guichetiers +célibataires.</p> + +<p>Elle finit par faire partie du grand édifice morose et désolé.</p> + +<p>Elle éprouvait une sorte de tendresse respectueuse pour les gendarmes +qui avaient blessé et capturé son homme. Sentiment de grossière +admiration pour la force armée et victorieuse. Les jours de fête, +lorsqu'elle voyait les pandores en grande tenue, luisants, bien peignés, +la peau rose, moustaches cirées, le colback irréprochablement brossé, le +baudrier blanchi à la craie, elle les dévorait des yeux, fière d'avoir +collaboré à ce gala. On aurait dit qu'elle essayait de se concilier ces +soldats tout-puissants en faveur de son fils, à l'exemple des pauvres +dévots qui s'approvisionnent d'indulgences pour les jours de tentation.</p> + +<p>Mais lorsqu'elle les voyait certains soirs, au retour des expéditions, +poudreux et couverts de sueur, l'air implacable, sabre au clair, +cavalcadant aux côtés des paniers à salade, et que leurs hautes +silhouettes s'engouffraient, deux par deux, sous le portail béant et +noir, et que les battues de leurs chevaux résonnaient dans le préau +derrière les murailles, elle gagnait peur, appelait le polisson qui +jouait dans la rue, fermait sa porte à double tour et pressait le gamin +contre elle avec une sollicitude et des angoisses de poule qui tremble +pour son poussin.</p> + +<p>D'autres fois aussi lorsque, se prenant de dispute avec le fils de +Gentillie, les méchants voyous, pour le réduire <i>à quia</i>, lui +jettent à la face ce sobriquet déshonorant: Fils d'assassin! +Fils de voleur! Fils de l'Esprot!» la bougresse fonce comme une lionne +sur la bande agressive, dégage, en distribuant force taloches dans le tas, +le gamin écrasé par le nombre, et ne rentre que lorsqu'elle les a mis en +fuite à coups de pierre.</p> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Des années se passent encore. Le fils de Pintloon devient un grand +garçon, bien découplé, de figure éveillée, mais de mine réfractaire +comme celle de son auteur.</p> + +<p>Choyé, gâté par sa mère, il a contracté des habitudes de paresse et de +débauche, boudant les métiers réguliers et rêvant bamboches et +escapades.</p> + +<p>Les soucis et les tracas de la mère redoublent.</p> + +<p>Et chez l'Esprote se produit ce sentiment bizarre: plus le garçon prend +la taille, les habitudes du corps et la physionomie du condamné, plus +Gentillie se désintéresse du souvenir de son terrible amant.</p> + +<p>Son amour maternel se double d'une tendresse plus exaspérée, moins +quiète. Insensiblement Gentillie confond le jeune gars rôdeur de +carrefours et batteur de pavé, le voyou précoce et impudent avec le +hardi malfaiteur d'autrefois.</p> + +<p>Maintenant, lorsque devant elle on fait allusion au prisonnier, la rude +travailleuse regarde son interlocuteur d'un air hébété comme si elle ne +savait pas ce qu'il veut dire et elle continue sa besogne.</p> + +<p>Une pièce administrative tombe chez elle, par la poste, et l'avertit +officiellement du décès du contrebandier. Pas plus de larmes qu'à la +mort de sa mère. Elle regarde son sacripant de fils, à l'air rogue et +effronté, comme pour dire que ce trépas lui est égal à présent.</p> + +<p>Dans sa maladive faiblesse pour le gamin, elle ne sait quoi inventer +pour le retenir auprès d'elle.</p> + +<p>Elle n'a rien à lui refuser, elle se prive, se saigne pour lui, elle +travaille nuit et jour, nettoie, «fait des quartiers», ravaude, repasse; +tout cela pour qu'il puisse aller boire, fumer dans les bouis-bouis et +jouer au bouchon avec les bonneteurs et les jolis efflanqués de sa +trempe. Elle le veut aussi propret, bien coiffé et bien chaussé.</p> + +<p>Elle entretient leur petit ménage comme un nid d'amoureux; et toute +vieille, fourbue, ratatinée, courbatue, sa belle fleur de santé et de +femme flétrie par les privations, les brutales aventures et les +quotidiennes dégelées, elle redevient coquette, soigne sa mise, se +nippe, s'attife, comme s'il s'agissait, pour elle, d'épouser le gros +Cierge de Neuvaine.</p> + +<p>Et tous ces frais de coquetterie, et toutes ces attentions séduisantes, +pour le jeune Esprot. Ah! n'est-ce pas ainsi qu'elle se représentait +Pintloon, le contrebandier, durant ses veilles mal conseillères à +Lampernisse, dans les ténèbres de sa mansarde!</p> + +<p>Lassé par ces chatteries, et ces caresses, et ces baisers importuns, le +jeune drôle ne se gêne pas pour la repousser durement; et comme elle +insiste, peu à peu lui aussi prend l'habitude de la battre.</p> + +<p>La première fois que le vaurien s'oublia à ce point, la pauvre femme se +mit à rire: à présent la ressemblance avec le passé devient complète! +L'autre Pintloon n'avait-il pas commencé ainsi!</p> + +<p>Le gamin prit goût à l'exercice. Rentrait-il ivre, après une perte au +jeu, il passait son déboire et sa colère sur le dos de la pauvre femme. +Et la résignation presque extatique de ce misérable corps, renversé et +immobile, la prière de ces yeux, l'imploration sans rancune et même sans +impatience de cette bouche qu'il achevait d'édenter, ne faisaient que le +mettre hors de ses gonds.</p> + +<p>Cependant le jeune coq tirait sur ses seize ans. Il s'amusait à des jeux +plus agréables. Le poil lui venait aux lèvres. Et les polissonneries +entre mauvais capons, manquant de ragoût, il commençait à pincer les +petites gaupes du quartier.</p> + +<p>Un samedi, Gentillie rentrait exténuée d'un terrible nettoyage dans une +maison de la rue passante sur laquelle débouchait leur impasse. Oubliant +les ampoules saignantes à ses pieds, et ses bras ouverts par les +corrodantes lessives à l'eau de javelle, heureuse de rapporter un peu +plus d'argent à son <i>fiston</i> et maître, elle surprit le gaillard, vautré +sur son propre lit, avec une petite souillon du voisinage.</p> + +<p>Alors, emportée par la colère, aiguillonnée par une monstrueuse +jalousie, son instinct maternel s'étant perverti, et devenant une +véritable appétence d'amoureuse, elle se jeta entre eux, au grand +ébahissement des polissons.</p> + +<p>Précoce comme il l'était, le jeune Pintloon n'eut pas de peine à +comprendre cette anomalie. La fureur de la pauvre femme était si +risible, sa triste mine si falote, que ce devint un divertissement pour +le jeune drôle de provoquer des scènes de jalousie entre les tortillons +des ruelles environnantes et la pitoyable Gentillie.</p> + +<p>Les guenuches rigolaient aussi comme des petites folles, et se prêtaient +volontiers aux inventions scabreuses de leur galant.</p> + +<p>Une fois les cyniques questionnaires attachèrent la vieille au pied du +lit, et débraillés et dépoitraillés, se livrèrent, sous ses yeux, aux +ébats les plus lestes.</p> + +<p>La maniaque poussait des petits aboiements plaintifs de jeune chien à +l'attache; et les méchants gamins pouffaient tellement que leurs déduits +devenaient un simple simulacre.</p> + +<p>Ingénieux, de jour en jour ils raffinèrent leurs persécutions.</p> + +<p>Mais un soir qu'ils l'avaient taquinée plus que de coutume, le gars +revenant d'une partie de garouage, trouva la folle toute pelotonnée, +comme une boule. Il la secoua avec sa douceur habituelle: «Hé! la +vieille rosse!»</p> + +<p>Elle ne bougeait plus; elle enfonçait sa tête grise dans un paquet de +guenilles; frusques roussies par le contrebandier ou défroques usées et +tachées par l'enfant.</p> + +<p>Ces hardes étaient trempées de larmes, attiédies de baisers; et +Gentillie avait fini par y noyer tout doucement son dernier souffle.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="COMMUNION_NOSTALGIQUE" id="COMMUNION_NOSTALGIQUE"></a><a href="#table">COMMUNION NOSTALGIQUE</a></h2> + +<h3>(TRANSPOSITION D'UN AIR CONNU)</h3> + +<p class="droit"> +Oui, s'est bien là le procédé inconscient<br /> +qui caractérise mes propres<br /> +écrits: l'amour de ce que l'on fait,<br /> +cette intensité de sentiment qui frissonne<br /> +sous des phrases en apparence<br /> +banales, cette nature de peintre<br /> +flamand qui fait que tout ce que notre<br /> +plume touche, prend l'aspect et la<br /> +couleur d'un tableau.... +</p> +<p class="smcap droit noindent"> +Henri Conscience<i>à l'auteur de</i> +</p> +<p class="moins droit"> +<i>sa biographie 21 juillet 1881</i>.<br /> +</p> + + +<p>S'il n'existe point de mal comparable à la nostalgie, qu'on se +représente ce supplice: endurer l'exil dans son propre pays. Cette +peine, que ne connaîtront jamais les inconscients bâtards et les +papillons cosmopolites, ronge et dévore, comme une consomption morale, +beaucoup d'altières et nobles âmes, seuls enfants légitimes de la +patrie.</p> + +<p>Le poète Barthélemy Welaan fut un de ces patients. Qui n'a connu ce +Flamand endurci et militant dont la tête majestueuse et inquiétante +tenait à la fois du mufle léonin et de la hure du sanglier? En ses +derniers jours, lorsque personne de son entourage ne se doutait encore +de la fin prochaine de ce lutteur, il nous confessa ou plutôt il nous +permit de deviner, à travers sa superbe enveloppe physique, le mal +incurable qui devait arrêter les battements de son cœur. Son état +critique transpira dans une circonstance solennelle que j'essaierai de +rapporter avec une piété digne de cette grande mémoire.</p> + +<p>Nous étions quatre à cinq artistes, réunis chez lui par les hasards de +la rencontre, qui discutions, rompions des lances, entassions force +paradoxes, déraisonnions avec prodigieusement d'esprit.</p> + +<p>Le vieux Welaan, indulgent, l'œil vif, la main caressant sa longue +barbiche de patriarche, prenait plaisir à ces passes d'armes, lorsque +l'un de nous, assez épris d'exotisme, commit l'imprudence de jeter, en +l'accolant à une épithète dédaigneuse, le nom d'Henri Conscience parmi +notre carnage de réputations usurpées.</p> + +<p>Tudieu! il eût fallu voir se redresser notre hôte. C'en était fait de +l'étourdi dénigreur, tant d'indignation ardait dans les prunelles grises +du poète! Mais son poing ne tomba que sur la table. Il y eut un +tintinabulement de verres à bière, et les dernières syllabes d'une de +ces formidables malédictions thioises mugirent comme un tonnerre +lointain. Un simple éclair de chaleur: la foudre n'éclata pas. Le large +front irrité de Welaan reprit sa gravité sereine et un peu mélancolique +des horizons septentrionaux. Puis, presque repentant de cette velléité +de violence, se rendant compte des égards qu'il devait à l'inexpérience +de son juvénile interlocuteur, il l'interpella sur un ton de triste +reproche où perçait comme de la compassion:</p> + +<p>—Henri Conscience! Ne blasphémez pas ce nom, jeune homme! Vous ignorez +l'œuvre de ce génie, de ce bon génie de <i>notre</i> Flandre.</p> + +<p>Notre intrépide, mais un peu téméraire ami, ne se tint point pour +battu:</p> + +<p>—Pardon, mon cher maître. J'ai lu des traductions de ce grand homme. +Minces! ses romans! Troubadours et pleurnichards. Beaucoup de bleu et de +vert quelconques; pas l'ombre de coloris local. Ni terroir, ni racines. +Ses paysages: des boîtes de Nurenberg; ses personnages: d'impersonnels +fantoches taillés dans le même buis et au même couteau par les +pensionnaires des Centrales; ses amoureux: de radieux béats de +keepsakes.</p> + +<p>—Ah! les traductions! Voilà les conséquences de la traduction! +interrompit Welaan. Tenez, voulez-vous avoir une idée de l'œuvre de +Conscience, de l'<i>esprit</i> de l'œuvre?</p> + +<p>Ce disant, il alla vers sa bibliothèque et en retira une plaquette aussi +usée, aussi jaunie que le paroissien d'une dévote indigente.</p> + +<p><i>Rikke-Tikke-Tak</i>! Voici qui convient. Quelques pages suffiront pour ma +démonstration. Je ne verserai pas dans l'erreur—pour rester poli—que +je reproche aux traducteurs français de Conscience, en traduisant phrase +par phrase et mot par mot la médullaire prose flamande. Non, je +transposerai cette nouvelle à votre intention; je vous la raconterai +telle que je la sens, je vous la ferai lire entre les lignes à l'aide +d'équivalents français.... L'épreuve vous convient-elle?</p> + +<p>Tous, sans en excepter le blasphémateur, nous protestâmes de notre +curiosité et, à la façon d'un prédicateur s'inspirant d'un texte +évangélique, Welaan consulta les premières pages du livre et commença, +lentement, presque en psalmodiant:</p> + +<p>—Dans un site quiet et amorti de Campine, entre deux villages que le +conteur appelle Desschel et Ralleghem, se dresse une ferme qui ne dirait +rien au passant non initié. Sous son revêtement de plantes grimpantes, +la façade percée de deux fenêtres glauques offre la physionomie d'une +aïeule qui sommeille, cligne des yeux, dodeline du chef derrière les +dentelles de ses coiffes. La porte-charretière s'ouvre sur l'étable où +des vaches luisantes ruminent, dans un clair obscur mordoré; les poules +picorent les restes de la pâtée du chien de garde; une perchée de +pigeons couronne le toit de glui et, dans l'air vif, le purin s'évapore +comme une cassolette.</p> + +<p>Le bonnet d'une fille de ferme paraît au-dessus de la haie et bat des +ailes comme un grand papillon blanc. La voix rude d'un gars se mêle au +cahot d'un attelage qui roule vers la ferme, toujours prêt à s'enliser +dans le sable. Êtres et choses font relativement peu de bruit, ne se +mouvent que lentement, comme à regret, et la nuit réduit facilement +cette activité dérisoire, à un silence absolu....</p> + +<p>Immense, la plaine investit la borde solitaire:</p> + +<p>C'est d'abord un courtil planté de pommiers avares, puis des pacages +bourbeux où s'épanche un avorton de ruisseau escorté de quelques aulnes; +alors seulement commencent les garigues, les sablons tachés de genêts +d'or, les nappes de bruyères vineuses, le tout trempé dans une +atmosphère toujours humide, dans des vapeurs d'opale qui se dégradent à +l'infini.</p> + +<p>Aux premières années du règne de Napoléon le Grand, de fort grand matin, +il y avait toujours dans la chambre principale de la ferme une +intéressante jeune fille aux yeux presque trop grands et trop noirs pour +un visage si allongé.</p> + +<p>Assise dolente, devant son rouet, elle chantonnait un refrain dont le +rhythme fougueux et les paroles martiales contrastaient étrangement avec +la voix chétive de la fileuse:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Ric-tic Attaque</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Ric-tic Atout</i>!</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Hauts les bras</i>!</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Chauds les fers</i>!</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Francs les coups</i>!</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Ric-tic! Atout</i>!...</span><br /> +</p> + +<p>Régulièrement, en descendant à son tour, la fermière gourmandait sa +servante, une enfant abandonnée, une orpheline, et non contente +d'exploiter son malheur, de l'outrer comme une bête de somme, la mégère +s'oubliait jusqu'à la molester.</p> + +<p>Il advint que le chien aveugle fut trouvé mort de vieillesse un matin +dans sa niche. Du coup, l'avare bazine imputa cette crevaison à la +négligence de la pauvre Lena et pour châtier la prétendue coupable, elle +imagina de lui faire remplir l'office de la brute:</p> + +<p>—Ah! fainéante bourrique! Tu as laissé mourir de faim le pauvre Spits! +Eh bien, pour t'apprendre, c'est toi qui le remplaceras et au lieu de +t'endormir sur ton rouet, tes pattes feront tourner le moulin à battre +le beurre!</p> + +<p>Pour la première fois, la passive Lena regimbe. C'est trop d'ignominie à +la fin! Devant cette résistance imprévue, la fermière écume de colère, +s'élance sur la rebelle, la renverse, la roue de coups. La victime se +laisse traîner sur la dalle, inerte, trop faible pour se défendre mais +trop fière aussi pour se plaindre, et prête à mourir plutôt que de +consentir à cette abjection.</p> + +<p>—Allons, au moulin, la chienne! Tu y passeras.... Dussé-je t'y pousser +à coups de fouet.</p> + +<p>Mais soudain un troisième personnage se précipite dans la pièce et +dégage la victime en empoignant vigoureusement la fermière par le bras.</p> + +<p>C'est Jan, le jeune baes, le fils unique de la veuve Daelmans: un solide +blondin de dix-sept ans, tête ronde, physionomie à la fois douce et +volontaire, des yeux bleus pleins de foi, des narines où palpite +l'espérance, des lèvres débordant de charité; la chair musclée, les +membres épais et solides; toute sa personne attachante dans sa +gauchérie même et dans sa saine frustesse.</p> + +<p>Il était en train d'atteler son cheval à la charrue et le bruit de cette +tuerie l'a rejoint dans la cour.</p> + +<p>—N'avez-vous pas honte, ma mère! dit-il en s'empressant de relever +Lena. Écoutez bien, je suis las de ces horreurs et c'est la dernière +fois que je vous menace: si jamais vous levez encore la main sur cette +pauvresse, je vous abandonne; oui, je le jure....</p> + +<p>Il va s'engager par un terrible serment, mais Lena lui met la main sur +les lèvres: «Merci, Jan, fait-elle, c'est fini à présent!»</p> + +<p>Et, sans ajouter une plainte, elle se rend à l'étable, détache la +génisse, et la mène, le long du fossé, vers le pâturage.</p> + +<p>A l'endroit où la bruyère inculte rejoint les prairies marécageuses, se +trouve un renflement de terrain planté d'un hêtre. Lena s'assied au pied +de l'arbre, lâche la longe de la bête, et machinalement, ses lèvres +rythment le refrain bizarre:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Hauts les cœurs</i>!</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Chauds les fers</i>!</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Francs les coups</i>!</span><br /> +</p> + +<p>Les heures de la matinée s'écoulent sans qu'elle s'en inquiète. Elle +oublierait de manger si Jan, son protecteur, ne lui apportait quelques +aliments.</p> + +<p>Depuis longtemps ils se voient tous les jours ainsi, en tête à tête, +assis côte à côte sur ce tertre, échangeant de naïves confidences.</p> + +<p>Le jeune paysan la trouvant encore toute bouleversée des avanies du +matin, prend ses mains dans les siennes et s'efforce de la consoler: «Oh +non, Lena.... Tu ne souffriras plus. Ma mère m'a promis de ne plus te +toucher.... Moi, je travaillerai un jour pour toi.... Mon affection +rachètera les torts des miens.... Patiente donc, pour l'amour de moi.... +Sache bien que si tu te laissais mourir on me coucherait bientôt, à côté +de toi, au cimetière.... Ah! j'aurais tant de choses à te dire, mais je +ne sais par quoi commencer. Je ne comprends rien moi-même à ce que je +ressens. Mon cœur bat si vite!... Comme si j'étouffais.... Tiens, ce +matin encore, en te voyant échevelée et toute meurtrie, j'aurais voulu +avoir mille bouches pour te faire une robe de mes baisers, une robe +balsamique qui aurait transformé les mauvais traitements de ma mère en +autant de suaves caresses!... Et même maintenant je voudrais +t'envelopper tout entière comme l'air tiède qui tremble autour de +nous.... Oh! ne t'effraie pas.... Il m'en faut moins pour être heureux: +Presser de temps en temps tes mains, te frôler au passage, entendre +seulement ta voix, te regarder et rester seul sans rien dire, sans +bouger, auprès de toi....</p> + +<p>—Et moi, cher Jan, j'endurerais toutes les haines de la terre à +condition de garder ta seule affection.... Crois-moi, ce n'est pas +seulement la scène de ce matin qui me rend triste aujourd'hui.... Les +champs semblent pleurer sur moi, et me parlent de séparation....</p> + +<p>Quelques heures plus tard, un colonel de l'armée française chevauchait +botte à botte avec son aide de camp à travers les landes de Desschel, +lorsque tout à coup il arrêta son cheval en donnant des signes de la +plus violente émotion. Au milieu du silence vespéral, une voix de femme +s'élevait doucement et dans ce que chantait cette paysanne, le colonel +venait de reconnaître un refrain que lui-même entonnait autrefois, en +manœuvrant le soufflet, en battant l'enclume, en étampant allègrement +les fers des roussins, car ce soldat de fortune avait exercé jadis à +Westmalle le métier de maréchal ferrant.</p> + +<p>En ces temps lointains, la présence d'une gentille fillette, suivant +avec une filiale admiration les nobles et plastiques travaux du +forgeron, et répétant, après lui, le refrain martial, achevait de lui +donner du cœur à l'ouvrage. Mais le ferme travailleur perdit sa femme, +et de chagrin se mit à boire, négligea son métier lucratif, mécontenta +la clientèle, si bien que la forge périclita et qu'un jour les gens de +justice mirent dehors le pauvre rafalé et son enfant. Il se vendit à un +recruteur et rejoignit l'armée du premier consul, après avoir remis, +avec l'argent de la prime, sa petite fille à des voisins.</p> + +<p>Plusieurs années s'écoulèrent. Déjà gradé, l'épaulette à la manche et la +croix des braves sur la poitrine, Karel Van Milghem revint au pays pour +reprendre son cher dépôt, mais ses voisins avaient quitté Westmalle, et +personne ne savait ce qu'ils étaient devenus, eux et la fillette confiée +à leurs soins.</p> + +<p>Longtemps l'infortuné père parcourut les Pays-Bas, s'informa de sa +Monique dans les bourgades les plus reculées, interrogea les passants, +visita vainement les orphelinats et les asiles. Toujours leurré, +toujours déçu, sans se laisser décourager, il reprenait ses recherches à +chaque trêve que lui accordait l'infatigable conquérant, son maître. +Pour endormir sa préoccupation bourrelante, il se battait comme un lion, +se complaisait dans les dangers et les entreprises les plus surhumaines, +et, par une amère ironie du destin, plus son désespoir augmentait et +plus la vie lui devenait à charge, plus il rencontrait de prospérités et +d'honneurs.</p> + +<p>Vous aurez deviné que le colonel Van Milghem reconnaît sa chère enfant +dans le souffre-douleur de la bazine Daelmans. Naturellement, il emmène +sur le champ sa fille à Paris et pour Jan Daelmans, Lena est aussi bien +que morte.</p> + +<p>C'était une intrigue jusque-là fort banale et fort anodine; très peu de +chose, en somme, que cette idylle de Jan et de Lena....</p> + +<p>—<i>La Fille du Régiment</i>, en néerlandais!... risqua l'incorrigible +plaisant.</p> + +<p>Barthélemy Welaan ne l'entendit pas ou du moins fit semblant de ne pas +l'entendre, en homme certain d'avoir le dernier mot.</p> + +<p>—Une liaison d'enfants, rien de plus, aurait-on pu croire—continua le +conteur. Quelque cœur que vous accordiez à un paysan, encore n'est-ce +là qu'un cœur de rustaud, enveloppé d'une membrane trop rude pour que +des peines aussi subtiles que le mal d'amour accèdent à ce viscère! Le +rural florissant a perdu son amie, la belle affaire! Il se consolera +bientôt en lutinant une autre femelle. Ce gros soupirant a fait son +devoir; admettons même qu'il ait montré plus d'humanité et de chevalerie +que ses pareils, mais pour cette raison même, nous n'en attendons pas +davantage. Et je trouve très naturel qu'en fumant et labourant sa terre, +en s'évertuant du matin au soir, le jeune homme oublie cette amourette +et que le passé idyllique pâlisse devant les soucis du présent et du +lendemain; en un mot qu'à l'âge d'homme, las de son platonisme, la sève +se montrant plus exigeante, notre robuste camarade, plus copieux, plus +monté en ton, s'apparie honnêtement, sans répugnance et sans phrases, à +une ronde pataude de sa paroisse, diligente et sanguine comme lui....</p> + +<p>Que vous connaissez mal, alors, nos paysans de Campine! Il en alla tout +autrement de Jan Daelmans et son cas n'est pas exceptionnel dans ce pays +d'imaginatifs.</p> + +<p>Oui, depuis le départ de Lena, la chanson du joyeux ferrant de Wesmalle +hanta le jeune baes de la ferme Daelmans. Et, pour lui, ce chant ne fut +pas le refrain sans conséquence que le roulier sifflote machinalement en +entrechoquant ses sabots et auquel il n'attache pas plus de +signification qu'à la fleur cueillie au bord de l'accotement et dont il +mâchonne la tige par désœuvrement et qu'il rejette avec la même +indifférence dans l'ornière. Jan Daelmans fut complètement possédé par +cet air.</p> + +<p>Comme autrefois Lena, il se lève avant les autres pour se trouver seul +dans la grande chambre. Il s'éternise devant le rouet et l'escabeau +abandonnés par la pâle fileuse. Peut-être attend-il que le rouet s'anime +aux notes du refrain coutumier?</p> + +<p>Mais on marche au-dessus de sa tête dans la soupente. Avant que sa mère +le surprenne, il s'empare d'une houlette et s'esquive rapidement. Il +va,—toujours comme l'absente,—le long de l'aunaie, au bord de la douve +où s'abreuvait la génisse, il atteint le monticule où Lena s'asseyait, +où il la rejoignait en cachette au milieu du jour, il se laisse choir à +plat ventre sous le hêtre, et, redressé sur ses coudes, il embrasse +longuement des yeux la morne varenne, jusqu'à ce qu'il batte des +paupières, et qu'il revoie la <i>désirée</i> à travers le brouillard +d'impérieuses larmes. Le susurrement des insectes, le friselis des +feuilles lui chante le refrain fatidique. Alors, il s'enfonce le visage +dans l'herbe, et se bouche les oreilles auxquelles la torturante mélodie +bourdonne comme une guêpe maligne, mais il a beau faire, ses sanglots +mêmes rythment l'air fatal, et sa poitrine s'abaisse et se soulève +convulsivement à ces notes martelées.</p> + +<p>La crise nerveuse passée, il se relève, fait un effort pour s'éloigner, +mais ses pieds restent comme attachés à cette place. Il enfonce alors la +houlette dans le sol, croise les bras sur le manche, repose le menton +sur les poings et demeure ainsi, immobile, en arrêt, les yeux +interrogeant la grand'route sur laquelle il vit décroître la chaise de +poste emportant Lena.</p> + +<p>La nuit le trouverait planté à la même place si une jeune paysanne, sa +sœur, dépêchée par leur mère, ne venait le surprendre. La gamine s'est +approchée de façon à ne pas être aperçue; sournoisement elle se glisse +derrière lui, elle lui frappe l'épaule le plus rudement qu'elle peut. Il +sursaute et ne répond que par la plainte sourde d'un malade touché à +l'endroit endolori.</p> + +<p>Alors, avec la cruelle joie d'une cadette autorisée à faire la leçon au +grand frère, elle lui rabâche les doléances qu'elle entend proférer +chaque jour par leur mère:</p> + +<p>—Jan! Jan! Sois donc raisonnable.... Elle est vraiment jolie la vie que +tu mènes. Penses-tu que notre pain cuise pendant que tu comptes les +nuages qui passent! Depuis trois mois te voilà presque aussi fou que +l'était cette paresseuse pièce qui partit avec ce soldat, son soi-disant +père.... Ah! tu copies fidèlement ses lubies, à cette sorcière!... +Comment tout cela va-t-il finir? Fi, Jan, à ta place je serais honteux! +Notre mère garde le lit et c'est à peine si tu songes à elle. Veux-tu +donc conduire la ferme à sa ruine, nous mettre tous trois sur la paille, +et toi, finir à Gheel?</p> + +<p>Sans écouter cette litanie, docile, il marche devant elle, pour regagner +le logis, toujours plongé dans ses divagations, toujours taciturne....</p> + +<p>—Hélas, cette blanche sorcière aux yeux noirs s'est vengée de nous sur +le jeune <i>baes</i>, gémit la maisonnée.</p> + +<p>—Ah! que n'ai-je tué la malfaisante pecque! glapit la fermière.</p> + +<p>Ils recourent au curé du village pour rappeler le malade à la raison.</p> + +<p>A son tour le pasteur surprend le gars sur la butte du hêtre et lui +reproche son apathie inquiétante. Comme Jan ne s'émeut pas plus de ce +prêche que des giries de la famille, le pasteur s'impatiente et lui +montrant le hêtre:</p> + +<p>—Mais, malheureux garçon, tu veux donc que ta mère accomplisse sa +menace et que, pour te guérir, elle abatte cet arbre de malheur!</p> + +<p>Le jeune homme n'a fait qu'un bond, et secouant rudement le bras du +prêtre:</p> + +<p>—Abattre cet arbre! Que venez-vous de dire? Ah! que personne ne s'avise +d'y toucher, car aussi vrai qu'il y a un bon Dieu, la même cognée +assommerait le hêtre et le bûcheron!</p> + +<p>Mais se repentant de cet accès de révolte, une réaction subite +l'agenouillant aux pieds de son pasteur, il se débonde, se soulage comme +un pénitent au confessionnal:</p> + +<p>—Après le départ de Lena, je voulus l'oublier, oh! bien sincèrement. +Hélas! la plainte du soc retournant la dure me répétait son nom. Dans la +grange mes fléaux cadençaient le désolant refrain de la fileuse. Le +ramage des oiseaux s'ingéniait à imiter sa voix....</p> + +<p>Et comme le prêtre l'engage à quitter ces lieux hantés par le souvenir +de la fille pâle, à partir pour Malines, à faire une retraite au +séminaire.</p> + +<p>—Jamais! s'exclame Jan, jamais je ne me résignerais à cet exil.... Vous +souvenez-vous de mon voyage dans les pays wallons, de cette absence de +huit jours à laquelle me condamnaient les intérêts de la ferme? Ah! vous +ne saurez jamais la torture que j'endurais!</p> + +<p>Libre de retourner au pays, chez nous, je marchais tout un jour et +encore une pleine nuit, sans prendre de repos. O! le trop ineffable +moment où l'odeur des brûlis me surprit, apportée par la brise matinale! +Je dus m'arrêter, ma respiration s'embarrassait, je chancelai éperdu, +enivré, oui, littéralement saoul. Et plus je humais l'incomparable +arome, plus ma poitrine se gonflait, plus mes oreilles bourdonnaient, +plus je me sentais défaillir. M'étant engagé dans le premier bois de +sapins, ce fut une autre béatitude. Je tombai à genoux comme à l'église, +je remerciai Dieu à haute voix—j'ai dû crier comme un fou—de m'avoir +accordé cette grâce sans pareille: retrouver mon beau pays. Et le rouge +soleil levant parut s'avancer vers moi pour me communier!... +Croirez-vous qu'en découvrant la première touffe de bruyère je sois +tombé dessus comme un affamé, et que l'ayant cueillie, avide, safre, je +l'aie portée à mes lèvres. Que dis-je? je l'ai mangée avec délices, +uniquement afin de rapprocher davantage de mon cœur et de mêler à mon +sang la plante tant adorée!... Et, arrivé ici, ne pensez pas que je me +sois rendu directement à la ferme.... Je courus d'abord reconnaître ce +hêtre et ces buissons de genévriers.... Je leur parlai, je les +étreignis, je les arrosai de mes larmes, comme si j'avais eu affaire à +des chrétiens comme nous.... Ah! tout cela à cause d'<i>elle</i>.... Et c'est +alors que vous me proposez de m'exiler pour six ans!... Non, mon père; +jamais, jamais, jamais!»</p> + +<p>A ce passage, Barthélemy Welaan s'arrêta et passa la main devant ses +larges orbites comme pour en éloigner une mouche importune; mais +oserait-il me garantir, le rude homme, que du même geste il ne cueillit +pas une larme perlant à la pointe de ses cils hirsutes, comme tremble +une goutte de rosée à la barbe des seigles? D'ailleurs, pourquoi nous en +défendre; nous suffoquions tous et, plus encore que les autres, le blond +mondain, celui que nous surnommions Fortunio. Appuyé contre la paroi, le +visage caché dans ses mains, il se détournait de nous pour sangloter à +son aise. Cette page amoureusement patriale exaspérait, intensifiait +toutes les poignantes tendresses, les facultés aimantes contenues en nos +âmes et remuait en nous des fibres que nous ne nous connaissions plus.</p> + +<p>Le narrateur se remit le premier, et alors, presque radieux de notre +émotion, radieux à la façon des vagues ensoleillées, il poursuivit, mais +en consultant de moins en moins le texte original, improvisant, +décrivant de mémoire, avec une exaltation augurale:</p> + +<p>—Entretemps, la riche Monique, entièrement au bonheur d'avoir retrouvé +son père, recouvrait, à Paris, les forces et la santé. Entreprise par +des maîtres habiles, la jeune vachère s'était dégrossie. Bientôt elle +put assister aux bals et aux réceptions. Sa robuste beauté flamande, +alliée à une grâce et à un charme naïfs, en firent une des reines de la +cour impériale. Jan Daelmans lui-même aurait à peine reconnu dans cette +grande brune, rieuse, mutine, presque provocante, épanouie comme une +rose thé, sa liliale et dolente amie d'enfance.</p> + +<p>Mais, brusquement, la métamorphose s'arrêta et, par gradations +insensibles, ce regain de santé, cette exubérance s'amortirent, cette +turbulence, cette joie de vivre se calmèrent, et, dès le second hiver, +son ancien penchant à la rêverie reparut, penchant discret, petits airs +penchés que l'<i>Ossian</i> de Macpherson allait mettre à la mode et qui +paraient Lena d'un nouveau montant.</p> + +<p>Aux accords de la musique de bal, emportée dans le tourbillon de la +danse, elle demeurait subitement distraite, perdait la mesure, +s'arrêtait sur place. Au milieu d'un entretien aimable et frivole elle +oubliait de répondre à son interlocuteur, le regardait sans le voir avec +une étrange obstination, et, interpellée, rendue au sentiment du salon +où elle se trouvait et des cavaliers qui lui faisaient leur cour, elle +semblait se réveiller, sortir d'un rêve, choir de quelque ciel. +Elle-même était la première à rire de ses évagations. Mais elle cachait +la nature de ces «absences». Peut-être ne se rendait-elle pas compte des +influences qui l'arrachaient à son milieu et à son nouvel entourage. Ces +retours en arrière furent très vagues, très inoffensifs en commençant:</p> + +<p>En pleine assemblée mondaine surgissait le grand hêtre ombreux, isolé +dans les sablons. Ce n'étaient plus les pas cadencés des danseurs et les +soupirs des archets qui faisaient frémir et vibrer le cristal des +girandoles, ce n'était plus des vétérans en uniformes chamarrés qui se +confondaient en révérences devant d'éblouissantes maréchales: la brise +passait dans la lande, éparpillant la poudre d'or des genêts, et les +bruyères frissonnaient, frileuses et parfumées.</p> + +<p>Monique, ou plutôt Lena, revoyait-elle le hêtre et le mamelon, hantés +comme ils l'étaient depuis son départ, par la figure pitoyable d'un +jeune rustre qui tendait vers elle ses mains terreuses et la conjurait +de ses prunelles humides? Mais plus d'une fois, au moment où un glorieux +muscadin en habit bleu barbeau à boutons d'or, cravaté de dentelles, +venait l'engager cérémonieusement à la danse, la fière demoiselle +s'emparait de ces mains formalistes avec une avidité fiévreuse, les +pressait énergiquement dans les siennes, dévisageait avec une +persistance étrange le cavalier très interloqué; puis, déçue, sans +s'excuser de sa méprise, le repoussait brusquement et se hâtait de +quitter la fête.</p> + +<p>De passagères et anodines qu'elles étaient, ces visions devinrent de +plus en plus fréquentes et redoublèrent d'intensité. Sous cette +obsession, Monique prit en horreur la vie brillante où elle s'était +jetée avec une sorte de frénésie, bouda les cercles aristocratiques, +s'abstint de paraître à l'Opéra et à la Comédie-Française, et rechercha, +comme en son enfance, la solitude et le recueillement. A présent, elle +demeurait de longues heures dans le coin le plus sombre de ses +appartements où, assise à la fenêtre, ses yeux suivaient le vol des +nuages chassés vers le Nord. Et ses lèvres, s'entr'ouvrant sous l'action +d'une occulte puissance, murmuraient le refrain rythmique de la blanche +fileuse d'autrefois.</p> + +<p>Peu à peu sa carnation d'opulente rose thé se fondit, s'effaça pour +faire place à la pâleur liliale et diaphane; ses yeux parurent de +nouveau trop grands et trop noirs pour son blanc et mince visage.</p> + +<p>Le général Van Wilghem, qui n'avait que combattu mollement les +dispositions bizarres de son enfant gâtée, finit par reconnaître la +gravité du mal, et sur l'avis des médecins, songea à marier sa fille +avec son aide de camp, vaillant et loyal garçon qu'il chérissait à +l'égal d'un fils et qui portait depuis longtemps à la fantasque +héritière un amour aussi ardent et aussi inépuisable que sa bravoure.</p> + +<p>Consultée, la jeune fille déclara à son père qu'elle n'éprouverait +jamais pour ce soldat d'élite qu'une affection toute fraternelle. +D'ailleurs, elle prétendait ne ressentir aucun malaise; elle ne +convenait pas de la peine sourde et implacable que révélaient ses pâles +couleurs.</p> + +<p>Enfin, un jour que son père éploré était parvenu à l'émouvoir, à force +de supplications, elle lui avoua, avec la pudeur d'une vierge qui trahit +son secret d'amour, son désir impérieux, inéluctable, de revoir la +Campine.</p> + +<p>Le voyage, décidé sur le champ, ajourné malheureusement par les +événements politiques, finit par s'accomplir. Il était grand temps: +l'état de la malade empirait à vue d'œil.</p> + +<p>Les frontières flamandes sont franchies: ils atteignent Anvers, une +berline les conduit à leur nouvelle demeure, un de ces nobles et +superbes hôtels de la place de Meir déserté par un patricien proscrit +sous la Terreur. Au moment où la voiture s'engage dans l'allée cochère +du palais, Monique jette un grand cri. Le général l'interroge avec +anxiété:</p> + +<p>—Oh! ce n'est rien, mon père.... Mes yeux ont rencontré ceux d'un +mendiant, posté contre une borne, et telle était l'expression obstinée +de ses regards, qu'ils me traversaient le cœur; si j'ai crié, c'est que +ce pauvre ressemblait à Jan Daelmans.... Mais ce n'est pas lui, j'en +suis certaine à présent....</p> + +<p>La faiblesse et la fatigue de Monique empêchent les voyageurs de +poursuivre leur voyage jusqu'en Campine. La moindre aggravation du mal +la tuerait.</p> + +<p>Le père, assis auprès de la malade, épie, l'âme ulcérée, les ravages de +la consomption sur cet idéal visage.</p> + +<p>Obstinément, la jeune fille ne sort de ses longues prostrations que pour +fredonner d'une voix très douce, presque éteinte, le fatidique couplet +du maréchal ferrant. Même pendant son sommeil, les syllabes mortelles +persécutent ses lèvres.</p> + +<p>—Toujours cette chanson! Elle alimente ta tristesse, chère enfant; tu +m'aimes donc bien peu que tu persistes à te faire du mal.... Ah! si tu +voulais!...</p> + +<p>Et, de nouveau, son père la conjure d'épouser l'aide de camp.</p> + +<p>—Non, je vivrai libre... je ne veux appartenir à personne.... +Laisse-moi rester comme je suis ou plutôt redevenir ce que j'étais, mon +père!</p> + +<p>Il insiste. Lorsqu'ils habiteront Desschel, dans leur natale Campine, +quelle jouissance pour elle, de parcourir la contrée élue, en compagnie +d'un époux digne de son rang et de ses perfections... de visiter à deux +le hêtre favori, les genévriers bizarres, tous ces objets qu'elle ne +cesse d'évoquer et qu'elle pourra palper de ses mains ferventes!</p> + +<p>—Oh! oui, père, que ce serait un grand bonheur! Mais le compagnon que +tu me recommandes n'est pas un fils de notre Campine!... Comprendrait-il +la chanson suggestive du grillon? L'ombre et les murmures des sapins +ont-ils présidé aux ébats de son enfance? L'infini de la plaine et son +incommensurable horizon ne sembleraient-ils pas monotones à ce nomade et +capricieux enfant des monts, avide de déplacements et d'aventures....</p> + +<p>Elle s'interrompt.</p> + +<p>Elle a changé de couleur, son teint s'est subitement avivé, un sourire +extatique s'épand sur ses lèvres frémissantes. Elle joint les mains, +lève les yeux au ciel. Elle semble un de ces anges de marbre, immobiles +sur les tombes; elle est blanche, elle est belle, mais sa beauté fait +mal.</p> + +<p>Quelle musique plonge la malade dans ce ravissement?</p> + +<p>Le général prête l'oreille à son tour.</p> + +<p>Et de la rue, sous les fenêtres, monte très distinctement jusqu'à eux le +refrain hallucinant, modulé avec un accent de mélancolie et de tendresse +indéfinissables par une voix d'homme jeune, un peu rauque, un peu +étranglée.</p> + +<p>Quoi, toujours cette chanson maudite! Une nouvelle dose de l'implacable +poison qui lui reprend sa fille! Puis, n'est-ce pas de l'humble origine +du général Van Wilghem que se moque l'impudent refrain!</p> + +<p>Furieux, le vétéran sonne ses laquais et leur ordonne de lui amener, de +gré ou de force, le maraud qui les nargue et les persécute de son +abominable complainte.</p> + +<p>Le pauvre hère que la valetaille empoigne et traîne non sans le rudoyer +devant le maître, n'est autre que le mendiant loqueteux que la malade +entrevit par la portière de la voiture.</p> + +<p>En reconnaissant, non sans peine, dans cette apparition lamentable, +l'ancien protecteur de sa petite Monique, la colère du général tombe +brusquement; il recule consterné, presque honteux de son humeur:</p> + +<p>—Vous, Jan Daelmans! Vous, dans cet état!... Vous, réduit à ce +point!... Ah! c'est mal de ne pas avoir songé à vos amis! Que ne nous +informiez-vous de votre dénuement? N'êtes-vous pas notre créancier pour +la vie?</p> + +<p>Et, s'approchant d'un meuble, il fouille dans les tiroirs: on entend +bruire des pièces d'or.</p> + +<p>De l'or à Jan Daelmans! De l'or à ce féru d'amour? Vous n'y songez pas, +général! Il désirait simplement vous confesser le secret de sa vie, et +dire ensuite, avant de partir pour de bon, un suprême adieu à son amie +d'enfance:</p> + +<p>Ah! général, ces insultantes largesses le chassent plus brutalement que +ne pourraient le faire vos estafiers! Et Jan se traîne, le cœur brisé, +vers la porte.</p> + +<p>Mais cette crispante épreuve a vaincu les dernières hésitations de +Monique. Impossible de se contraindre plus longtemps! Mue par une force +surnaturelle, elle se précipite pour couper la retraite au paysan et +s'affaisse devant lui en s'écriant: «Reste! Reste!..» avec un accent qui +révèle au jeune homme une passion au moins aussi ardente que celle qu'il +lui porte.</p> + +<p>Cette minute ineffable le paie largement de son long purgatoire.</p> + +<p>Le père a compris, et, pantois, sourcilleux, ne sait encore à quoi se +résoudre.</p> + +<p>Alors, entraînant son Jan, elle tombe, avec lui, aux pieds du vieux +soldat, et elle le conjure avec des paroles et des accents qui +réduiraient en fleuves de larmes les montagnes de granit:</p> + +<p>—O père, pardon!... Retenez-le ou j'expire! C'était ce Jan, lui seul, +toujours lui, que je voyais et que je regrettais, et que je voulais.... +C'est son absence qui me tuait.... Il est mon frère, mon doux +protecteur, mon bien-aimé! O Dieu, il s'en irait une seconde fois, je ne +l'aurais retrouvé que pour le perdre à jamais! N'est-ce pas que vous ne +voulez pas qu'il parte, mon père?... Voyez, Jan me sauve, Jan me rend la +vie; donnez-le moi... donnez-le moi!...</p> + +<p>Et, se relevant, sans attendre la réponse du père, Lena se précipite +éperdue dans les bras du paysan. Le cœur sous les haillons, le cœur +sous les dentelles, battent l'un contre l'autre. Des regards, comme +jamais n'en échangèrent les plus violents possédés d'amour, se disent +l'accablant infini de leur mutuel désir.</p> + +<p>En les voyant accolés, haletants, oppressés, si amoureux qu'ils en +râlent, si jeunes, si beaux, si émaciés, si pâles, tristes pénitents +d'amour, épuisés par le plus cruel des jeûnes, le général sent fléchir +son orgueil et sa volonté. Pauvres êtres! Ils sont tellement à bout de +forces que s'il disait non, en ce moment, ils expireraient dans les bras +l'un de l'autre.</p> + +<p>C'en est fait. Deux larmes lentes et lourdes comme le givre qui +s'égoutte des branches chenues, au premier rayon printanier, tombent +lentement sur sa moustache de grognard, et, tout autre consentement lui +restant dans la gorge, il ouvre des bras paternels à Jan Daelmans.</p> + +<p>Après quelques minutes de poignant silence, Barthélemy reprit avec plus +d'onction encore:</p> + +<p>L'histoire de Jan Daelmans et de Monique Van Wilghem, cette idylle +passionnée symbolise pour moi, les amours du Flamand et de la Flandre.</p> + +<p>Un jour la Flandre candide s'enfuit au bras d'un tuteur puissant qui +l'étourdit dans les fêtes, la grise de luxe, la leurre d'une apparente +félicité, et rêve de l'unir au Welche. D'abord, l'appétissante et +plantureuse héritière prend goût à ces distractions, à ces passe-temps +frivoles, à ces déduits superficiels. Heureuse et fière de ces hommages, +de ces adulations, de ce changement survenu dans son existence +jusqu'alors laborieuse et guerrière, traversée de périls, pleine de +luttes et d'héroïsme, la fille préférée de la Germanie semble renier son +origine et son passé. Mais un jour, la chanson des terribles ferrants +de Gand et de Bruges, des virils communiers, des <i>Klauwaerts</i>, grands +tombeurs de Welches, lui remonte aux lèvres:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Hauts les bras</i>!</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Chauds les fers</i>!</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Francs les coups</i>!</span><br /> +</p> + +<p>Elle se réveille. La nostalgie lui étreint le cœur: elle se consume en +regrets et en désirs. Elle halète après son simple et rude compagnon +d'enfance; il lui tarde de se régénérer dans ses viriles étreintes, de +n'appartenir qu'à lui.</p> + +<p>De son côté, l'ami féal rappelle aussi, de toute la force de ses +farouches tendresses, l'inconstante et désirable créature.</p> + +<p>En vain, pour le guérir de cet amour inextinguible, des conseillers +timorés et de sang rassis ont-ils voulu le consacrer au service du +Seigneur et l'arracher aux félicités profanes.</p> + +<p>—Oublie ton ingrate Flandre, lui ont suggéré ces conseillers, tourne +tes regards vers Rome. N'aie plus de Patrie en dehors de l'Église. +Applique-toi cette parole évangélique: «Ma Patrie n'est pas de ce +monde!»</p> + +<p>Mais, efforts stériles! Paris n'agit pas avec plus d'influence sur la +Flandre que Rome n'a d'action sur le Flamand. On a beau parler une +langue étrangère autour d'elle, la parer d'ornements hybrides, +l'affubler d'une toilette d'emprunt, tenter de la défigurer peu à peu, +exiger d'elle le mépris de son ancienne condition, à certaines heures, +de plus en plus fréquentes, la Flandre se rappelle ses travaux, ses +victoires, et va jusqu'à regretter son long martyre.</p> + +<p>Entretemps, furieux de n'avoir pu l'attacher immuablement à Rome, les +conseillers du Flamand l'expulseront de son bien, le voueront au +vagabondage et à la mendicité. Et seuls les pauvres gens, les braves +cœurs du peuple, les humbles femmes prendront pitié du gueux flamand +qui se consume d'amour pour sa Flandre!</p> + +<p>Jusqu'au jour où elle te sera rendue, ta brune Patrie, ô mon féal +garçon, mon blond Germain aux yeux bleus! Jusqu'au jour promis où, à ta +vue, la Flandre aussi exposée que toi aux séductions et aux convoitises +de l'étranger, la Flandre qui rompit les chaînes fleuries de la France +comme tu tins en échec la Rome pontificale, jettera ce cri rédempteur: +O Dieu! rends-le moi, lui seul peut me sauver!</p> + +<p>Puisse le Ciel écouter alors cette prière et vous réunir pour jamais, ô +Frère, ô Patrie!</p> + +<p>Le vieux Welaan prononça ces derniers mots avec une exaltation +prophétique. Chacun de nous dit <i>amen</i>, à cette patriale invocation.</p> + +<p>Et, comme à Jan Daelmans, il me sembla que le soleil natal—mais un +soleil couchant—venait de me communier....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CROIX_PROCESSIONNAIRES" id="CROIX_PROCESSIONNAIRES"></a><a href="#table">CROIX PROCESSIONNAIRES</a></h2> + + +<p>Nous roulions péniblement dans les ornières de la route sablonneuse et +apercevions depuis longtemps les écrasants corps de logis du +Pénitencier, lorsque mon compagnon me désigna du bout de son fouet +quelques croix de bois noir groupées au milieu de la bruyère.</p> + +<p>—Le cimetière des colons! proféra-t-il. Et il ajouta en souriant: «Il y +a douze croix. Il n'y en a jamais eu, il n'y en aura jamais une de +plus.... C'est beau l'administration.</p> + +<p>Puis redevenant grave et raccourcissant les guides: Là seulement le +vagabond dort son premier bon sommeil. Les abeilles lui chantent leurs +douces berceuses et la nature drape de violet—couleur adoptée pour le +deuil des rois—la tombe du plus infime des mendiants!</p> + +<p>Combien de dépouilles gueuses engraissent ce sol inculte: carcasses +ravagées de routiers endurcis ou savoureuses pulpes de novices!... Pas +plus que le couperet ne nombre les têtes des guillotinés, ces douze +croix ne comptent les tertres qu'elles foulent en passant.... A chaque +décès le fossoyeur déracine la croix du plus ancien des douze derniers +morts, et en surmonte la nouvelle tombe anonyme....</p> + +<p>Mieux que moi vous savez combien le paysan de cette contrée incline au +merveilleux. Aussi les mouvements de ces croix dans la plaine ont-ils +frappé son imagination. Il prétend que l'humeur nomade et réfractaire +des bougres enfouis s'est communiquée, par une vertu diabolique, au +signe rédempteur qui devait protéger leur guenille corporelle. C'est de +leur propre gré que ces croix s'ébranleraient une à une pour rôder à +travers la campagne. Croix errantes, croix en peine! Elles arpentent la +lande fée comme les batteurs d'estrade et les hors la loi tournaient +dans le préau, ou viraient attelés à la meule du moulin. Le paysan leur +a donné ce nom suggestif: Croix Processionnaires.</p> + +<p>Moi-même en les apercevant aux heures ambiguës, complices des mirages et +des hallucinations, je les confondis bien souvent avec une compagnie de +corbeaux repus, frileusement serrés l'un contre l'autre.</p> + +<p>Cette comparaison me hanta surtout il y a trois ans, pendant une +épidémie de typhus qui faillit dépeupler tout le camp des bagaudes. Dans +l'infirmerie, encore plus sinistre que les autres quartiers du Dépôt, +pour cette raison que les horreurs du lazaret s'y greffent sur celles de +la prison, toute la truandaille, tant les vieillards que les jeunes +garçons, expiraient par totales chambrées.</p> + +<p>Là-bas, dans les sablons, les macabres défricheurs ne faisaient que +fouir et tasser la terre, que planter et déplanter les arbrisseaux de la +croix. Mais ils avaient beau s'évertuer, le fléau chômait encore moins +et leur envoyait tombereau sur tombereau d'engrais humain. Aussi mes +douze corbeaux noirs n'avaient-ils jamais été à pareille curée!</p> + +<p>Le carnage fut même tel qu'afin de ne pas alarmer les honnêtes +villageois d'alentour le directeur du Dépôt ordonna de ne plus procéder +que la nuit à ces inhumations en masse.</p> + +<p>Mais en dépit de la prévoyance administrative, les bergers noctambules, +isolés dans la plaine, assistèrent à des apparitions terrifiantes:</p> + +<p>Les Croix Processionnaires si lentes et si graves se mirent, une nuit, à +courir comme des éperdues. Elles allaient tellement vite qu'elles +prenaient à peine le temps d'imposer leurs mains noires sur les fosses +fraîchement remuées. Elles trébuchaient contre les tertres, battaient +des bras, tombaient pour rebondir aussitôt. Et leurs sournois +porte-cierges, les feux follets, au lieu de les calmer et de les +rallier, s'amusaient de leurs gambades et de leurs culbutes, +exaspéraient leur panique en les enlaçant dans de livides spirales +d'éclairs.</p> + +<p>Aujourd'hui encore, lorsqu'on mentionne ce prodige, à la veillée, les +fileuses récitent un pater et un ave pour les âmes du Purgatoire et les +gars les plus résolus tirent de fiévreuses bouffées de leurs longues +pipes de Hollande.</p> + +<p>Cependant depuis que la <i>mortalité est redevenue normale</i>, comme disent +les rapports officiels, les croix ont repris leur allure mesurée, elles +se remettent à marcher lentement, résignées....</p> + +<p>—Oui, murmurai-je à mon tour, en embrassant d'un regard presque +nostalgique la plaine violette et le buisson des Croix Processionnaires; +oui, rappelez-vous les vers du Dante: <i>Tacendo e lagrimendo al passo che +fanno le letane in questo mondo!</i></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LE_MOULIN-HORLOGE" id="LE_MOULIN-HORLOGE"></a><a href="#table">LE MOULIN-HORLOGE</a></h2> + +<p class="droitt"> +Et le Verbe s'est fait Chair +</p> + + +<p>Je sais un moulin broyant aux infâmes le pain de l'expiation.</p> + +<p>Point d'ailes qui batifolent au vent salubre et frisquet des espaces. +Rien du moulin à toit pointu comme un capuchon, par-dessus lequel les +belles filles jettent leur blanc bonnet,—du moulin campé sur la butte +ou la digue, regardant croître les moissons et la marée;—ni du moulin +romantique, du moulin à eau des ballades, trempant ses palettes dans les +cascades folles et s'éclaboussant avec un grondement de tonnerre bon +enfant;—du moulin montagnard qui réduit gaves et ruisseaux en écume +plus blanche que la farine. Jamais de bergamasques mitrons n'en +prennent allègrement le chemin, un sac sur l'épaule; jamais de pimpantes +meunières, affligées d'un meunier jaloux, n'y coquettent avec les +chasse-mulets égrillards.... Non, c'est le pire moulin de Sans-Souci, +car de quoi pourraient bien se soucier les patentés et inamovibles +canapsas?</p> + +<p>Je sais une horloge palpitante et convulsive, une horloge en peine comme +une âme, marquant l'heure, exclusive et spéciale, à des trappistes +involontaires qui firent un emploi subversif de leur temps et de leurs +bras.</p> + +<p>Mouvement de l'horloge, mouvement du moulin se confondent, battant le +même tic-tac. C'est de la farine qui s'écoule dans ce sablier fatidique. +Horloge et moulin ne font qu'un.</p> + +<p>Il y a cinq ans, je vis ce moulin-horloge, et depuis, ne parviens pas à +l'oublier, et depuis, mon pain pétri de farine peu suspecte a contracté +une indélébile amertume de larmes et de sueur; et depuis, toutes mes +heures sonnent au cadran des irréguliers, et comme une épave, je flotte +à la dérive....</p> + +<p>Je sais un moulin sinistre que desservent d'incompatibles moulants +maillotés de gris terreux et de fauve comme des bêtes puantes.</p> + +<p>N'osant les détranger, la société les étrange. Ils sont jeunes, copieux, +pleins de vie, mais tarés pour le reste de leurs jours. Il n'est +anabaptiste assez efficace qui leur confère une nouvelle virginité +légale. Il n'existe eau lustrale assez lénitive, eau régale assez +corrosive pour laver leurs stigmates. Et telle, la contagion de leurs +turpitudes que leurs rédempteurs deviennent leurs complices!</p> + +<p>Manutention unique! Meuniers contre nature, ne moulant de blé que celui +de leur propre pain!</p> + +<p>Depuis ma naissance, j'appréciai bien des appareils, découvris nombre +d'engins funèbres, d'ustensiles et d'outils plus condamnables et plus +meurtriers que des armes avérées, souvent je parcourus des ateliers +ressemblant à des arsenaux ou à des champs de torture, mais nulle part +rien ne me troubla comme ce moulin-horloge, dont la grouillante épure me +délabre....</p> + +<p>Mon guide préjugeait-il mon impression? Il usa de précautions oratoires, +recourut à d'extrêmes ménagements avant de me conduire devant cette +suprême scène d'ilotisme. Le digne homme m'y prépara, comme à la +nouvelle d'une catastrophe. Il paraît que tous ceux qui affrontèrent la +même géhenne en sortirent blêmes et défaits. Dans ces conditions +qu'adviendrait-il de moi?</p> + +<p>Conformément à l'itinéraire, on monte d'abord dans les combles. Le +grenier ne contient, outre la provision de céréales, qu'une manière +d'auge, en forme d'entonnoir, de la contenance d'un setier, et dont la +pointe s'engage, à travers le plancher, dans le corps de la machine +fonctionnant en-dessous. Les meules invisibles mettent le plancher en +trépidation. Il est temps de remplir la trémie lorsque cesse le +ronflement souterrain. Aussi, en attendant que la mesure se soit +écoulée, deux servants apathiques, affalés sur des sacs, sommeillent ou +baguenaudent. Et si le brusque silence du moteur, cessant de leur +chanter sa berceuse, ne les arrache pas à leur indolence, un coup frappé +contre le plafond ou un juron caverneux, venant d'en bas, les rappelle +en sursaut à leur office périodique.</p> + +<p>C'était la trémie banale et anodine de tous les moulins, et les deux +faîtards chargés de l'alimenter ne risquaient guère de succomber à la +tâche.</p> + +<p>A notre entrée, empressés, mais maussades, ils s'étaient mis debout et +en position militaire, par respect.</p> + +<p>Je fis la moue, ébauchai un imperceptible mouvement d'épaules voulant +dire: «Peuh! le terrible moulin et les pitoyables meuniers, en vérité!»</p> + +<p>Mon inquisitorial conducteur surprit ma pensée, et avec ce séreux et +frigide sourire professionnel des gardes-malades et des geôliers:</p> + +<p>—Doucement, cher Monsieur, n'augurez pas trop favorablement de ce +préliminaire. Comme j'ai eu l'honneur de vous en avertir, le moteur de +ce moulin est extrêmement particulier, je dirai même excessivement +particulier.... Puissiez-vous vous familiariser aussi promptement avec +les autres organes de l'appareil, avec la cause qu'avec l'effet. Notez +bien que vos répulsions probables seront toutes physiques, toutes +nerveuses.... Lorsque nous sortirons du laboratoire, pour peu que vous +réfléchissiez au motif de cette révolte sensorielle, vous conviendrez +que c'est surtout l'apparat, la mise en scène, et peut-être le +symbolisme de ce travail qui rebutent et crispent vos fibres +affectives.... En y regardant de plus près, il n'y a pas là de quoi +fouetter un chat ou plaindre un malandrin! Mirage! simple mirage, je +vous assure! Illusion d'optique sentimentale! Mais nos contemporains +envisagent le réel à travers une lentille grossissante, se montent le +coup, nourrissent de si subtiles délicatesses, préjugés si morbides, et, +appréhendant d'occultes actions dans les conjonctures les plus +naturelles, deviennent plus irritables, plus chatouilleux qu'un écorché!</p> + +<p>Pendant ce nouveau préambule, mon introducteur soulevait une trappe et +nous descendions un escalier en colimaçon. Arrivés au bas, il s'arrêta +encore, la main posée sur le loquet, comme pour m'accorder une dernière +minute de grâce.</p> + +<p>Puis il poussa brusquement la porte et la battit après m'avoir fait +passer devant lui, pour me couper la retraite.</p> + +<p>Nous nous trouvions dans une vaste pièce carrée, relativement basse, +qu'éclairait fallacieusement un rang de quatre fenêtres offusquées par +de poudreuses toiles d'araignées,—mais il y flottait encore plus de +brumes que de ténèbres. D'abord j'avais écarquillé les yeux sans rien +voir. Je perçus le courant d'air d'un mouvement giratoire, des ailes ou +des volants passaient en me frôlant de leur haleine, j'entendis rauquer +et corner une sorte de locomobile, sans suspecter le moins du monde que +cette rumeur haletante, rythmique pouvait provenir d'une batterie de +poitrines humaines. Puis, autour de l'arbre de couche, emboîté dans le +corps du moulin, masqué par un travail de charpenterie, je distinguai +une énorme roue horizontale, une lourde roue sans jantes et à dix rais. +A mesure que cette masse tournait, de compacte elle devint grouillante +et articulée; j'y démêlai des tronçons humains et vivants; tantôt un +torse, tantôt une cuisse, maintenant une paire de mollets, aussitôt +après des poings convulsés, et encore un profil, un galbe, l'attache +d'un col athlétique, la rondeur d'un menton, le méplat d'une tempe, et +souvent rien que le rictus d'une bouche, la grenade rouge des lèvres, +l'émail d'une mâchoire, la flamme d'une prunelle. Un instant encore et +ces ébauches se précisèrent, les silhouettes prirent corps, les membres +épars se réunirent et me représentèrent une trentaine de garçons +robustes, de fière encolure, actionnant, trois à chaque rais, la roue +immense et pesante. Penchés en avant, empoignant les rais comme des bras +de levier et de treuil, pesant de toute leur énergie sur le manche, ils +poussaient, marchaient au pas, balançaient les hanches, la croupe levée, +de l'allure moutonnière et passive d'une bête de somme. Ils rôdaient, +rôdaient, sempiternellement, sans proférer une parole, mais non sans +renâcler comme ces rosses aveugles qui manœuvrent des chevaux de bois +et pour qui le carrousel forain représente le vestibule de la fourrière +et de l'enclos d'équarrissage.</p> + +<p>Uniformément vêtus de vestes courtes, découvrant la saillie et la +rondeur du râble, leurs têtes glabres et rases coiffées d'un bonnet +rond, ils viraient, pour virer encore et toujours.</p> + +<p>Leurs cheveux soyeux ou crépus, ces cheveux d'adolescents, orgueil de +leurs mères imprévoyantes, tombèrent pitoyablement sous les ciseaux +affectés, en cette colonie, à la tonte des ouailles. Et, aussitôt, à les +voir bretaudés et poupards, on se demande quelles Dalilas de grands +chemins livrèrent ces Samsons à la rancune de notre bourgeoisie +philistine?...</p> + +<p>Pour plus de commodité, la plupart ont retroussé leurs manches et quitté +leurs sabots.</p> + +<p>Ils sont donc trente pendards charnus, trente frelampiers dans la fleur +de l'âge, qui émeuvent le moulin!</p> + +<p>Chaque fois qu'il passe devant moi, un de ces moteurs humains, toujours +le même, lance à haute voix le chiffre des révolutions exécutées par +l'équipe. Il est l'aiguille principale de cette horloge, l'annonciateur +des minutes révolues, le timbre monotone et discord, funèbre comme un +glas. Ainsi tintent les clarines aux fanons des vaches égarées et +coassent les clarinettes funambulesques.</p> + +<p>Et chaque fois qu'il braille: un... trois... sept... treize..., c'est +une minute à la sinistre horloge.</p> + +<p>Et chaque fois qu'il arrive à deux cents, c'est une heure à l'horloge de +la Malchance.</p> + +<p>Alors il se tait et s'arrête tout court. Le surveillant réveille les +deux clampins du grenier. Au-dessus un sac de grain s'écroule dans la +trémie.</p> + +<p>J'ai remarqué qu'en nous jetant le chiffre de ses rotations, le compteur +se détournait de notre côté et que ses partenaires, en virant, nous +dévisageaient à leur tour.</p> + +<p>Malgré le clair-obscur, la brume et la poussière, ces yeux m'ajustent et +me pénètrent. Il y en a de phosphorescents et de veloutés, de mouillés +comme une pelouse crépusculaire, d'aigus comme la bise de décembre. Les +uns câlins et raccrocheurs évoquent le luminaire des alcôves, d'autres +angoissent et fascinent ainsi qu'une lanterne de coupe-gorge. Et dans +ces visages glabres, blanchis par les longues claustrations, les yeux +les plus pâles, les yeux d'azur et de rosée paraissent ténébreux et +nocturnes.</p> + +<p>A mesure que le nombre des révolutions augmente, le marqueur clame d'une +voix de moins en moins assurée. Et, conjointement, ses compagnons +ralentissent le pas, élargissent leurs enjambées, s'arcboutent, se +calent avec plus d'effort, et en s'arrêtant sur moi, les prunelles +deviennent de plus en plus appelantes.</p> + +<p>Aux derniers tours la roue gémit, s'enlise, ne démarre qu'à peine; les +propulseurs piétinent sur place, marquent le pas. Ceux qui se +déhanchaient et se carraient avec une certaine jactance, s'alanguissent, +se relâchent. Sourires ambigus, moues veloureuses dégénèrent en une +grimace de détresse.</p> + +<p>—Deux cents!... Halte!</p> + +<p>Un tour de plus et ils croulaient.</p> + +<p>Trente nouveaux colons, dispos et séjournés, qui, adossés aux murs, +badaudaient, bras croisés, en attendant le moment de tourner à la meule, +relèvent leurs camarades exténués. Ces remplaçants se bousculent avec un +empressement inconcevable. Ils se disputeraient même les places à la +roue, ils se battraient pour entrer dans la coursière, si le roulement +n'avait été réglé d'avance, et si des gardiens n'intervenaient dans les +compétitions.</p> + +<p>La corvée rapporte à ces bannis les quelques centimes nécessaires pour +se procurer, à la cantine, le tabac et d'autres douceurs. A la fin de +la semaine, ils palpent leur mouture en ces grossiers méreaux de plomb, +monnaie fictive des colonies pénitentiaires.</p> + +<p>Et voilà pourquoi, jamais en notre matériel pays, limiers de trait +jappant de plaisir, frétillant de la queue, prodigues de caresses, au +moment où le maraîcher brutal ou le garçon boulanger sournois les +attelle sous la charrette surchargée, ne témoignèrent impatience plus +fébrile et plus inattendue, que ces fils de chrétiens appelés à remplir +cet office bestial.</p> + +<p>L'état lamentable de ceux qu'ils suppléent ne les rebute pas. Et même si +de nombreux relais ne guettaient l'instant de s'atteler à la machine, à +peine relevés de corvée, leurs frères rendus, à bout de forces, +retourneraient avidement à ce supplice rémunérateur.</p> + +<p>Remontée après chaque heure, l'horloge se remet en mouvement avec une +intrépidité nouvelle, les aiguilles fraîches évoluent sans accroc, les +barres craquent sous les poignes affermies, les pieds se lèvent et +retombent en cadence, la voix du nouveau marqueur, le timbre de +l'horloge résonne plus franchement.</p> + +<p>Mais, peu à peu, la gorge du compteur se resserre et se voile, +l'impulsion se ralentit, les visages épanouis se contractent; je vois +des gouttelettes sourdre à leurs fronts, les muscles se bandent moins +facilement, la respiration s'embarrasse, les yeux affleurent aux orbites +et les têtes penchent vers les croupes qui les précèdent.</p> + +<p>Quelques tours après, les corps charnus fument comme des chevaux de +labour et se noient dans leurs propres effluves. Une troublante vapeur +d'étuve et de chambrée sature le manège. Le crissement des dents, le +anhèlement des poitrines couvre le ronron félin des meules. La psalmodie +du compteur n'est plus qu'un râle....</p> + +<p>Combien nombrai-je de fois deux cents tours, combien s'écoulèrent de ces +heures excentriques, combien de fois les moteurs rompus, écartelés, +firent-ils place à des organes nouveaux? J'ignore aussi bien la somme +des voix sonores et cuivrées que fêla cette horloge patibulaire!</p> + +<p>Et cette procession de physionomies qui me sourirent moitié sardoniques, +moitié filiales, qui m'implorèrent en se dirigeant obstinément de mon +côté, qui repassèrent chacune deux cents fois, toujours plus pressantes +et plus pitoyables, avant de se dissiper,—dans quels limbes—- +inexaucées!</p> + +<p>Sans cesse se reformaient d'autres cortèges de patients, et les nouveaux +venus rappelaient, sans les répéter, leurs obsédants prédécesseurs.</p> + +<p>A chaque relais, je regrettais ceux qui ne défileraient plus, et +pourtant, à peine les fraîches recrues s'étaient-elles mises en marche +que je ne vivais plus que par elles et me suspendais à leurs mouvements!</p> + +<p>Pupilles dilatées où alternèrent tant de lumière et tant de nuit! +Regards inconciliables qui désarmèrent et s'attendrirent peu à peu! +Sueur plus lamentable que des larmes de vierges! Fluide des aberrations +majeures!...</p> + +<p>Aux approches du deux centième tour, les meules cessant de broyer le +grain semblaient se retourner contre leurs moteurs, et moudre, et mordre +avec la rancune de la matière électrisée, cette chaude et copieuse levée +humaine!</p> + +<p>Mais le moulin avait beau réduire et fouler ses moulants, la liste en +était inépuisable. Il y avait toujours des ressorts et des mouvements de +rechange.</p> + +<p>Je restai sur place, ne pouvant, ne voulant bouger, me remettant à +compter à chaque nouvelle réparation, les deux cents minutes de l'heure +abominable.</p> + +<p>Et lorsque la voix du marqueur s'étranglait, que la buée s'épaississait +jusqu'à me dérober les formes de ces patients bien-aimés, je souffrais, +m'épuisais, me fondais comme eux.</p> + +<p>La langueur de ces jeunes corps descendait dans mes reins, le long de +mes vertèbres, ces yeux vidaient mes os, pompaient ma moelle, ces +bouches aspiraient mon reste de souffle, ces regards conjurateurs +m'avaient imprégné de leur détresse, ces lèvres jaculatoires +m'enduisaient de leurs tièdes et poignantes implorations, les effluves +de cette adolescence déchue, me damnaient, me réprouvaient avec elle. A +quelles extrémités m'aurait entraîné ce vertige? Leur rédempteur +deviendrait leur complice....</p> + +<p>Quand mon guide, effrayé de mon mutisme et de mon inertie, me signifia +que les ateliers se fermaient et m'arracha, presque de force, à cette +dissolvante atmosphère, j'étais plus ivre qu'après une valse effrénée, +j'avais vieilli d'au moins dix ans et je ne sais quelle force, quelle +énergie, quelle sève j'avais dilapidées, quelle portion de mon être +avaient neutralisée ces patients et s'était éventée à leur approche.</p> + +<p>Un immense dégoût m'avait pris de tout autre milieu et de tout autre +temps. Le soleil m'offusqua, je trouvai la liberté superflue, et même la +vie....</p> + +<p>Désormais, nul exorcisme ne serait assez puissant pour combler le vide +universel.</p> + +<p>Je sais un moulin broyant le pain de l'infamie, je sais une horloge aux +rouages de chair pantelante, aux mouvements saccadés comme un spasme. +Horloge et moulin ne font qu'un.</p> + +<p>Le moulin-horloge marque une heure exclusive à des trappistes +involontaires, les honnêtes gens diront à la plus abjecte des +peautrailles.</p> + +<p>C'est à Merxplas, là-bas, tout au fond de la Campine.... On les a +parqués et numérotés, ils sont plus de deux mille....</p> + +<p>Et depuis ma confrontation avec ce mirifique phénomène du +moulin-horloge, mon pain a contracté une amertume indélébile, et quoi +que j'entreprenne, toutes mes heures sonnent au cadran de la +malchance.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LE_TRIBUNAL_AU_CHAUFFOIR" id="LE_TRIBUNAL_AU_CHAUFFOIR"></a><a href="#table">LE TRIBUNAL AU CHAUFFOIR</a></h2> + +<p class="droit"> +<i>A Monsieur Oscar Wilde,<br /> +au Poète et au Martyr Païen,<br /> +<span style="margin-left: 2em;">torturé au nom de la</span><br /> +Justice et de la Vertu Protestantes.</i> +</p> + + +<p>Jacques la Veine, le loyal bougre, pensionnaire périodique du +Pénitencier, venait d'y reprendre ses quartiers d'hiver.</p> + +<p>Pour la cinquantième fois, les portes du Dépôt s'étaient refermées sur +lui.</p> + +<p>A cette occasion les camarades, vieux chevaux de retour ou vagabonds en +fleur et novices, lui donnaient une petite fête au chauffoir, à l'heure +de la récréation, oui une vraie fête d'anniversaire, intime et attendrie +comme des noces d'or.</p> + +<p>Quand j'appelle vieux chevaux de retour une partie des pensionnaires de +cet asile, ce n'est qu'une manière de parler, car beaucoup de +récidivistes, comptant comme ce jubilaire de l'écrou une série de +flétrissures juridiques, dépassaient à peine la trentième année. S'il y +en avait d'aussi avariés et débiles que des fêtards de la haute, par +contre il s'en campait d'autres attestant la salubrité de cette vie de +rentiers sans rentes et de travailleurs des besognes fallacieuses, des +métiers chimériques. Ils l'emportaient même en nombre dans cette +assemblée sur les marmiteux et les valétudinaires, ces vigoureux et +florissants garçons de génie, amis de la sainte paresse ou des +passe-temps inutiles mais ingénieux; goulus ou friands mangeurs de +fruits défendus, pour la plupart très respectueux, toutefois, des +faiblesses et des candeurs, incapables de flétrir une fleur, de ravir un +nid ou d'abuser d'un enfant; poètes en action, humanité de luxe, ne +prenant conseil que de leur conscience et se résignant pour l'amour des +beaux gestes et des affirmations catégoriques aux traques, aux +ligottages, aux mises à l'ombre, parfois aux lents supplices.</p> + +<p>Toutes les irrégularités voisinaient et fraternisaient cette après-midi +dans le morne chauffoir, l'ancienne chapelle du château féodal. Les +fenêtres murées jusqu'à hauteur de l'ogive y entretenaient à peine une +avare lumière de crypte. Il n'était que quatre heures et les clairons +des soldats n'avaient pas encore annoncé l'approche du dernier convoi +quotidien de pieds poudreux; mais novembre consommait son œuvre +tuberculaire, il bruinait et les aiguilles d'une pluie froide +arrachaient comme des gouttelettes de sang roux au jour prêt à défailir.</p> + +<p>Toutefois il faisait encore plus gris et plus humide au dedans malgré le +rougeoiment d'un poêle de fonte qui parodiait au milieu des halenées +lourdes, des évaporations de sueur et des nuages d'âcre fumée, le morose +coucher du soleil sanguinolant derrière les squelettes de la futaie, +parmi les brouillards et les frimas.</p> + +<p>A la faveur de ce clair-obscur et pour peu que le spectateur se fût +habitué à cette atmosphère aussi irritante pour sa gorge que pour ses +yeux, il aurait, peu à peu, démélé une trentaine de silhouettes +humaines, uniformément vêtues d'une livrée dont la couleur +s'assortissait à la gamme fauve et grisâtre de la saison et du milieu.</p> + +<p>Jacques la Veine avait pris place avec ses pairs, sur un des quatre +bancs disposés autour du poêle. Depuis quelque temps ces anciens +faisaient assaut de cynisme et lançaient, entre deux bouffées ou deux +jets de salive quelque aphorisme subversif ou quelque énorme gravelure. +Derrière, en plusieurs cercles concentriques, se pressaient les derniers +venus et les novices, les béjaunes de cette université de la joie et du +libre vouloir; gamins à l'âme puérile quoique de chair perverse, +espiègles comme des chats et parfois irritables et torves comme des +boule-dogues. Les uns, insidieux et câlins, passaient le bras autour du +cou d'un camarade ou, sous prétexte de se rapprocher de leurs maîtres et +de ne rien perdre de la bonne parole, ils reposaient le menton sur son +épaule, et des joues à peine duvetées se frôlaient et des +chuchottements, des trémoussades, des risettes, aggravaient encore d'un +commentaire chatouilleur les maximes flattant ces oreilles tendues avec +trop de complaisance. La plupart de ces mauvais garçons avaient la pipe +aux dents. Lorsqu'ils aspiraient la fumée, le tabac embrasé illuminait +ces visages glabres et ambigus d'une rougeur fugace, grâce à laquelle +le profane introduit dans ce repaire légal, dans cette caverne de +tolérance, aurait été frappé par la beauté navrante de ces yeux, le pli +philosophique de ces bouches, le peu de stigmates affligeant ces figures +dites patibulaires.</p> + +<p>Sans doute même en cette chagrine vesprée d'automne il devait faire plus +sain, plus normal au dehors, mais quiconque eût eu l'âme amertumée ou +aveulie par l'existence symétrique et la platitude des gestes de la vie +permise se fût complu quelques instants en cette réunion de tempéraments +effrénés et d'originaux sans vergogne et eût savouré à part lui et en +cachette les rites de cette franc-maçonnerie un peu en dehors, mais si +spontanée et si cordiale. Le bourgeois pétri de préjugés et de scrupules +eût même été déconcerté sinon converti par la solidarité régnant dans ce +camp retranché des irréductibles réfractaires. Il eût vibré malgré lui à +cette cruelle harmonie assortissant toutes ces disparates de la vie +codifiée, une harmonie corrosive, chromatique à outrance, autrement +émouvante que les orthodoxes unissons psalmodiés par la société, où +tous les éléments du chœur soutiennent la même note d'ordre, quoique +dans différents registres, d'octave à octave, ou grêle ou austère, +ronflante et prud'hommesque chez le richard, bonasse et pleurnicheuse +chez le débonnaire ilote. En ce lazaret des démonteurs de la patraque +sociale, cette pactisation des plaies eût troublé le plus égoïste +partisan du règne des repus et peut-être eût-il perçu quelque présage de +l'amour suprême, en voyant toutes ces blessures se baiser mutuellement +comme des lèvres!</p> + +<p>C'était donc fête au chauffoir. Avec les méreaux du supplément de +salaire obtenu en turbinant sur les rais du moulin-horloge, les +camarades avaient trinqué l'après-midi à la santé du héros, en buvant la +tisane vaguement houblonnée, la diurétique cervoise débitée à la +cantine. Puis ils avaient présenté au jubilaire une pipe décorative, +fleurie comme la casquette d'un «tireur au sort», que tous se +disputaient l'honneur de bourrer et de rallumer chaque fois que le +donataire attendri en secouait le culot.</p> + +<p>Comme l'assaut des énormités, qui avait longtemps diverti la galerie, +commençait à languir: «Quel dommage, proféra l'un des argoulets assis au +banc d'honneur près du feu, que Schrabadans soit précisément en liberté, +il nous aurait improvisé quelques couplets en l'honneur de Jacques la +Veine!»</p> + +<p>Et il fredonna, en commençant à bâiller:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Et la neige est si noire</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Que les corbeaux sont blancs...</i></span><br /> +</p> + +<p>—Il y a mieux, dit un autre en appliquant familièrement la main sur la +bouche du bâilleur. Employons encore les deux heures qui nous restent +avant le coucher à raconter chacun la mésaventure qui nous a brouillés +pour toujours avec les familiaux, les patriotards et les cagots....</p> + +<p>—Oui, oui, ratifia le premier motionnaire, jouons au tribunal et c'est +toi qui nous jugeras, toi, la Veine!</p> + +<p>Il va sans dire que ce sobriquet de la Veine avait été donné par ironie +au fieffé traîneur de routes. Son histoire était celle d'un déclassé et +d'un réfractaire par principe et par conviction.</p> + +<p>Avantagé à sa naissance sous tous les rapports matériels, au spectacle +du misérable lot réservé à tant d'êtres qui les valaient bien lui et sa +famille, il avait pris en dégoût sa situation privilégiée et éprouvé +comme une nostalgie de déchéance. Intelligent, après avoir appris toutes +choses qui sont dans les livres et pratiqué tour à tour comme avocat, +ingénieur et médecin, il s'avisa de devenir universel par l'altruisme, +de vivre plus encore par le cœur que par la science et l'esprit. Et, +coup sur coup, en possession de sa fortune, il l'employa à doter des +hospices, à rendre des pêcheurs propriétaires de leurs barques, à +adopter et à choyer des enfants ramassés dans les rues. Naturellement +ses héritiers, qu'il n'aurait frustrés pourtant que d'un superflu +minime, conçurent d'âpres inquiétudes devant ces dispendieuses charités. +Sa famille lui imposa d'abord un conseil judiciaire, puis, pour plus de +sûreté, elle l'enferma dans une maison de fous. Pendant sa «collocation» +ces dignes consanguins gérèrent si prodigalement sa fortune qu'il ne lui +resta bientôt plus un sou. N'ayant plus aucun intérêt à le séquestrer et +le sachant trop indulgent pour leur demander des comptes, les voleurs +le firent relâcher. Loin de leur en vouloir, le bonhomme se réjouit +presque de l'occasion qu'ils lui ménageaient de descendre, en égal, +auprès de ceux qu'il ne pouvait plus aider et protéger que de son amour.</p> + +<p>Depuis, il vagabonda, apostolique, prêchant l'amour, la vie libre, la +tolérance, la compréhension. Et il prédisait des temps nouveaux, sans +lois, sans gendarmes, sans soldats et sans prêtres, sans tous ces +obstacles impies, apportés à l'expansion naturelle et particulière de +chaque être.</p> + +<p>La foule riait aux discours de ce maniaque. Les sages hochaient la tête, +les enfants lui jetaient des pierres, même les humbles avec lesquels il +s'humiliait en se faisant plus dénué qu'eux-mêmes, doutaient de sa +parole évangélique et souriaient avec compassion; et ce n'était vraiment +que tout au bas, chez la populace, chez les prétendus vauriens qu'il se +faisait comprendre et qu'il recrutait des prosélytes. Ceux-là lui +avaient appris à vivre de peu et souvent de rien, à se loger dans les +fours à briques, sous les arches des ponts, et, à défaut de tout autre +asile, à leur suite, il échouait au seuil du pénitencier.</p> + +<p>Tous les truands savaient son histoire, aussi le dispensèrent-ils de la +redire aujourd'hui, et l'avaient-ils appelé à écouter et à juger les +autres.</p> + +<p>Le premier qui parla était un forgeron solide et noueux, mais couturé de +noires cicatrices et de traces d'escarres à la façon de ces chênes +impérissables qui ont plusieurs fois tenté et affronté la foudre:</p> + +<p>—Jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, dit-il, je pris au sérieux leurs +histoires de code et de catéchisme, je croyais en la justice divine et +j'observais la loi prétenduement humaine, en toute occasion j'implorais +le bon Dieu, j'espérais en son paradis, et arrosant mon pain de sueur et +parfois de larmes, je martelais en conscience.... La nuit très civique +et souvent ivre, avec ma femme je travaillais pour la population de la +patrie.</p> + +<p>Insensé, en une seconde de plaisir, je créais des parias et des +misérables; sans perspective d'un avenir meilleur j'infligeais à +d'autres une vie qui serait peut-être encore plus précaire que la +mienne. Les bons apôtres m'y encourageaient en me faisant entrevoir que +mon septième garçon serait la filleul d'un Roi.... En attendant tous les +ans je ne gagnais que le même salaire: la multiplication des pains +n'accompagnait pas celle des enfants. Parfois le chômage et la maladie +s'alliaient pour me punir de mon imprévoyance. Les jours où la faim me +taquinait, je tapais encore plus fort sur l'enclume. Mais s'il n'y avait +eu que moi à devoir jeûner! Au cœur d'un de ces hivers plus froids et +plus implacables que l'âme du mauvais riche, la ménagère exténuée de +privations tomba malade, les enfants s'alitèrent à leur tour: je me +roidissais et battis plus rageusement encore du marteau pour ne pas +entendre leurs gémissements, puis leur râle.... Et en effet bientôt il +se fit un silence complet dans mon galetas et dans la forge.... J'étais +seul.... Alors je passai mon outil à travers la vitrine d'un changeur et +j'en assommai une sébille ruisselante de pièces d'or. Les juges ne +m'infligèrent que cinq mois de prison.... Des liseurs de journaux +pleurèrent au récit de mes épreuves. Cela n'empêche que lorsque je fus +élargi personne n'osa faire accueil et donner du travail au repris de +justice.... Les honnêtes ouvriers, ceux de ma caste, se détournaient de +moi, et l'esprit de concurrence se greffant sur leur stupide sentiment +d'honneur, d'aucuns dénoncèrent même ma prétendue tare à celui qui +m'employait et le sommèrent de me congédier.... Ce qu'il fit.... Du +travail, je n'en trouve plus que dans les prisons.... Au dehors, je vis +seul, je rôde, je mendie, et si cela ne suffit pas pour me permettre de +subsister, je vole.... Je me réjouis de la disparition des miens; ils ne +souffrent plus; la mort a défait mon œuvre mauvaise: mes filles ne +deviendront point des prostituées, ni mes fils des soldats!</p> + +<p>Un grondement approbateur courut dans l'assemblée.</p> + +<p>—Tu tiras une sage conclusion de ton ilotisme, lui dit le juge. Avant +les temps meilleurs, les misérables devraient s'abstenir de créer de la +chair à canons et de la viande à lupanars.... A ton tour, hé, toi, le +maçon?</p> + +<p>Celui-ci, un blondin mafflu et râblé, préluda à son récit par ce +professionnel hochement d'épaules de l'homme qui a longtemps charrié sur +les omoplates le panier aux briques et l'oiseau surchargé de mortier.</p> + +<p>—Voici.... En me dandinant, souvent une fleur ou une chanson à la +bouche, je gâchais gaîment le plâtre au village natal, me réjouissant +des blanches vapeurs de la chaux presque autant que l'enfant de chœur +des nuages parfumés qu'il arrache aux encensoirs. Puis d'apprenti, je +passai compagnon.... Je me rappelle certaine réfection du clocher. A +califourchon sur le coq et narguant les vertiges, je regardais sous mes +pieds les toits rouges et les chaumes, les drèves et les champs. Et je +sifflais de si bon cœur que l'essaim des corneilles venait tournoyer +autour de moi, ou bien je tirais de ma truelle des sons argentins comme +ceux de l'angelus.... Oh! que l'on respirait aisément là-haut! Le +dimanche qui suivit l'achèvement de ce travail, avec le pourboire qui +nous avait été octroyé par les fabriciens, en compagnie de quelques gars +du même chantier, je lampai copieusement et même plus que de coutume, si +bien que par extraordinaire le houblon guilleret et réconfortant +m'alourdit le sang et la fantaisie. Vers le soir, nous allions même nous +retirer moroses et comme oppressés par le calme trop grand de cette +soirée de paresse, embarrassés de nos membres oisifs et de notre chair, +et de nos humeurs, quand un couple d'amoureux de la ville entra dans le +cabaret où nous étions attablés. La donzelle fit la coquette et nous +provoqua des yeux; tandis que son cavalier nous narguait par son langage +pincé, sa jactance, ses fadaises et tous ses grands airs de calicot +endimanché. Lorsqu'ils sortirent, nous quatre de les rattraper sur la +route, à l'écart du village, et là, sommation à la belle de choisir l'un +de nous. Elle prétendit n'avoir voulu que rire, mais nous ne +l'entendions pas ainsi.... Nous jouions franc jeu, nous autres; ou bien +elle se donnerait sous nos yeux à son galant, ce qui nous prouverait la +sincérité de ses préférences, ou bien elle lui donnerait un suppléant. A +cette proposition raisonnable, son prétendu coq s'enfuit. Elle cria, +mordit, et ma foi nous enragea si bien qu'au lieu d'un seul mâle, tous +lui passèrent dessus, moi le premier; puis j'aidai à la maintenir pour +faciliter la besogne aux autres. La belle, instiguée plus tard par son +lymphatique faquin, eut l'injustice et le mauvais goût de se plaindre. +Conséquence: tout le beau temps de ma jeunesse en prison; et plus tard, +comme pour mon camarade le forgeron, la vie du paria et du suspect, la +vie du traîne-les-routes et du batteur de pavé!</p> + +<p>Hourrah! fit la galerie en se trémoussant, les polissons affriolés +claquant des lèvres et s'allongeant de grands coups de coudes dans les +reins ou de sonores claques sur les fesses. Hourrah!</p> + +<p>—Oui, ratifia le juge, quoique je déplore la violence, l'abus de la +force, ta faute fut certes vénielle. La femelle vous avait provoqués; en +jouant avec le feu, elle se brûla, voilà tout! La mijaurée eut en somme +mauvaise grâce à vous livrer aux tribunaux. Au fond elle ne dut pas vous +en vouloir de l'avoir servie un peu plus copieusement que les autres +jours!</p> + +<p>Et toi, l'aiguilleur, conte-nous ton premier écart; comment as-tu fait +pour dérailler jusqu'ici?</p> + +<p>—L'amour me perdit.... A dix-neuf ans j'étais un mélancolique et +administratif garde-barrière, posté des heures durant, aux confins de la +ville, et voyant passer et repasser les trains; condamné à l'isolement, +à la vigilance et à l'exactitude. J'étais jeune et j'enviais les +couples prenant leur vol vers la campagne, et s'en revenant, pâmés et +langoureux de la promenade, de la danse et du reste.... D'intervalle en +intervalle j'embouchais ma corne pour signaler l'approche des trains. Il +y avait des soirs ou j'étais saisi moi-même par l'accent de détresse qui +passait dans mon instrument; j'avais l'air parfois d'appeler au secours, +ou d'autres fois, de me râler d'amour comme les cerfs qui brâment à la +vesprée dans les forêts de mon pays des Ardennes. J'aurais voulu fuir, +m'en aller, loin de ce morne paysage faubourien, auquel, sous les tons +cuivreux et enfumés des méchants ciels d'équinoxe, ma fanfare semblait +prêter un deuil et un sinistre de plus. Et chaque soir je cornais plus +lamentable. Qui vint à mon secours? Une soubrette trop compatissante qui +rôdait souvent par là. Mes yeux bruns et pailletés de cristal quand elle +m'eut dévisagé quelques fois, lui continuèrent-ils la sorcellerie de ma +musique? Une nuit sur deux mots échangés, elle se rendit dans ma logette +et ses lèvres ne se détachant plus des miennes, remplacèrent à +celles-ci la saveur vert-de-grisée du cuivre par les baumes et les +framboises des baisers. Et comme je défaillais, un coup de clairon +m'avertit du passage à niveau voisin; je n'eus pas le temps d'emboucher +l'instrument et de courir fermer la claire-voie: le train passa +écrabouillant un vieux couple lamentable.... Les chefs ne se +contentèrent pas de me chasser, je subis encore la prison. Au sortir de +ma captivité, durant laquelle je ne cessai de chérir la cause de mon +malheur, je courus à la recherche de la belle; mais je ne la revis plus +jamais; elle disparut sans retour.... Puis pour la rappeler je ne +possédais plus la fanfare si dolente dans la nuit; cette fanfare presque +si triste que celle qui vient de nous avertir de l'arrivée de nos +nouveaux compagnons....</p> + +<p>Ils sont nombreux encore les récits: tous accidents, méprises, faux +départs; malchances et maladresses, impulsions, foucades équipées de +mauvaises têtes, bévues commises par des adolescents, des bayeurs et des +effarés, des criminels candides et débonnaires, coupables sans le +savoir, viciés mais non vicieux, ne comprenant rien au code et à la +morale et voulant vivre ingénuement à leur guise, dans un monde tel +qu'ils le sentent et le comprennent. Pauvres moucherons butineurs +folâtrant dans les rais du soleil et se débattant l'instant d'après dans +les filets des araignées!</p> + +<p>Et lorsque le narrateur a fini de parler, court un frisson de +commisération, un remous de solidarité. Il faudrait les voir se +rengorger tous, altérés de prouesses, avec du défi et de la révolte +plein les yeux. Parfois, pour mieux manifester leur enthousiasme, ils +nouent une sarabande furieuse, les mains se cherchent et se broient, les +pieds trépignent, tandis que le juge absout et félicite le prétendu +pestiféré.</p> + +<p>—Et toi, l'aristo, comment débuta ton casier judiciaire?</p> + +<p>En ces termes, Jacques la Veine interpelle un grand trentenaire aux +mains blanches de gratte-papier, qui se cache derrière une colonne, et +qui se flatte d'échapper à cette mise sur la sellette. Au surplus, +absorbé dans une méditation exclusive, c'est à peine s'il a entendu les +confidences des autres. Pour l'avertir que son tour est arrivé il faut +que ses voisins le secouent. Il balbutie effaré comme un dormeur qui se +réveille. Ensuite, apprenant ce qu'on veut de lui, il se recueille. «Eh +bien, soit.... Vous comprendrez peut-être.... Et sinon, tant pis!»</p> + +<p>Sa voix rauque s'éclaircit, son émotion tourne en éloquence, il s'exalte +à mesure qu'il lève les vannes de son cœur:</p> + +<p>—...«O moi, je suis l'amoureux maudit, né sous le signe d'Uranie. Si +l'amant de la femme passe souvent par des alternatives d'espoir et de +découragement, de communion et de méconnaissance, de torture et de +volupté, que dire des affres indicibles que je ne cessai de traverser, +comment vous représenter ce vide offert à l'infini de mes postulations, +ce fiel versé à mes lèvres altérées? Car moi je n'eus pas ou du moins +longtemps je ne me crus point le droit de me plaindre devant la +généralité des hommes!</p> + +<p>Enfant, au collège, mes camaraderies contractèrent toute la vivacité et +la mélancolie du plus tendre des sentiments. Aux baignades la nudité +frileuse de mes compagnons m'induisait en de troublantes extases. En +dessinant d'après l'antique je goûtai les nobles académies masculines; +païen je ne découvrais pas de vertu sans la revêtir des harmonieuses +formes d'un athlète, d'un héros adolescent ou d'un jeune dieu, et +j'accordais voluptueusement les rêves et les aspirations de mon âme à +l'hymne de la chair gymnique. En même temps je trouvai coqs et faisans +plus beaux que leurs poules, tigres et lions plus prestigieux que +lionnes et tigresses!... Comme mes maîtres inquiets devant mes naïves +professions de goût me prémunissaient paternellement contre les écarts +de ma sincérité, je consentis à taire et à dissimuler mes prédilections +déréglées, je tentai même d'en imposer à mes yeux et à mes autres sens, +je me broyai le cœur et la chair à les persuader de leurs méprises et +de l'aberration de leurs sympathies, mais rien n'y fit, ils regimbaient +à la raison de tout le monde, et, lorsque j'entrai dans la vie sociale, +malgré l'opprobre pesant sur ceux de ma race, malgré la tyrannie du +préjugé, malgré la presque unanimité des moralistes fulminant l'interdit +contre quiconque blasphème la suprématie esthétique de la femme, je +m'opiniâtrai, fanatique et farouche, à n'accepter que le témoignage de +ma propre conscience. Mon génie me donnait raison contre toutes les +consignes et tous les mots d'ordre moraux. Honni, ulcéré dans mes +opinions intimes, sans cesse mis au défi, fort d'ailleurs de mon +honnêteté absolue, j'en vins non seulement à mépriser leurs anathèmes, +mais encore à m'en enorgueillir. Puis je savais par mes lectures,—ces +lectures qui étaient ma consolation mais souvent aussi un +achoppement,—que des sages, des artistes, des héros, des rois, des +papes, voire des dieux justifiaient et exaltaient même par leur exemple +le culte de la beauté mâle.</p> + +<p>Toutefois j'aurais résisté aux impulsions de mes instincts physiques et +me serais renfermé peut-être jusqu'à la mort dans une stoïque admiration +pour les parangons de beauté virile, si un jour néfaste et béni, toutes +mes forces affectives, tendresses morales et voluptueux désirs ne +s'étaient fondus en un amour exclusif et absolu, unique et fatal comme +une possession, pour un jeune homme que des fiertés et des admirations +communes et surtout l'espoir de s'initier aux arts dans lesquels +j'excellais, avaient amené sur le seuil de ma porte. Ah, je n'oublierai +jamais les progrès rapides et les épanchements de notre liaison, ses +caressantes paroles d'affectueuse ferveur tandis que nous nous +promenions, son bras passé sous le mien et ses grands yeux cherchant mes +yeux pour y boire mes intimes pensées! Notre communion devint tellement +étroite que son absence me navrait comme un adieu, et que toute journée +passée sans lui me durait une semaine de regrets et d'humeur chagrine. +Sa présence m'était même devenue indispensable à ce degré que, farouche, +endolori, toujours tenaillé par des angoisses et des pressentiments, je +n'osais jamais croire à la stabilité et à la durée de cette conjonction +de nos deux tendresses et que chaque fois qu'il me quittait je me +sentais atrocement déprimé et abattu, comme si je ne devais plus jamais +le revoir! Il était le but et le foyer de ma vie, la chaleur de mon +corps et la lumière de mon âme! Touché par mes attentions, mon +dévouement, ma fidélité, mon exclusif souci de lui être agréable, ma +vigilance à écarter toute épine de son chemin, il me répondit par une +fraternelle et filiale amitié. Longtemps je me contentai de son +affection plausible et me résignai en songeant que du moins il n'aimait +d'amour aucune créature terrestre. Mais hélas, il me détrompa. Depuis +son enfance il s'était fiancé à une gentille et rieuse voisine. Avec la +confidence de son amour il m'apportait aussi la nouvelle de son prochain +mariage!</p> + +<p>Pourquoi ne m'a-t-il pas aussi bien troué le cœur d'un coup de couteau, +ou, que ne me suis-je tué à ses pieds! Alors seulement, en une scène +terrible qui le mit en fuite et l'arracha pour jamais à ma sollicitude, +je lui découvris les abîmes et les vertiges de ma passion pour toute sa +personne; je lui dis de ces mots qui tirent le sang et qui affoleraient +des marbres, je le conjurai de se donner à moi, de rompre son mariage ou +du moins de se partager entre nous, je lui parlai comme un patient qui +demande grâce, comme un supplicié qui crie miséricorde. Je me traînai +sur les genoux, je pressai ses mains en les arrosant de larmes. Rien n'y +fit. Ah cette femme, fût-elle la plus aimante de son sexe ne pourra +jamais l'adorer au paroxysme où je l'adorais!</p> + +<p>Dieu, Dieu! Dire qu'il est possible d'aimer, de se consumer à ce point, +sans que ce feu gagne et embrase celui vers qui tendent et s'allongent +désespérément, affamées, altérées comme des âmes de damnés au fond de la +géhenne, toutes ces flammes, toutes ces voluptueuses et sinistres +flammes d'amour! Dire que jamais il ne se rendit à la prière, à +l'imploration muette de tout mon être, qu'il ne se sentit point frémir +tout au moins de pitié amoureuse en cette explication suprême qui +m'amputa de tout ce qui m'attachait à la terre! Et qui viendra parler +après cela de fluide, de magnétisme et de télépathie!</p> + +<p>Il ne se figura jamais ce que j'avais lutté pour ne pas l'effaroucher ou +l'obséder, ce que je m'étais contenu et flagellé pour me conduire selon +le gré de la masse contemporaine et ne pas le compromettre aux yeux des +vertueux médisants! Depuis mon enfance je réfrénai mon tempérament, je +déguisai ma pensée, je donnai le change à ma famille et à mon entourage +sur mes véritables inclinations. Jugez de la fatigue, de l'écœurement +et du dégoût que me causait cette comédie, cette perpétuelle +dissimulation! Mais c'est seulement le jour où j'aimai pour de bon, que +je sondai toute l'étendue de ma détresse et de mon désespoir. Les cinq +années que durèrent mes relations lancinantes et balsamiques avec l'être +élu, je fus le plus torturé des martyrs. Ah! je voudrais voir combien de +mes juges étant à ma place eussent résisté à cette projection de leur +être vers la chair défendue, eussent repoussé loin de leurs lèvres la +coupe que la nature offrait à leur soif exceptionnelle, eussent eu la +force d'étouffer le cri de délivrance, de paralyser ce geste de +soulagement, de salut et de secours suprême! Eh bien, tant qu'il fut +auprès de moi, tant que, de loin en loin, nos lèvres se rapprochèrent en +un baiser que j'eusse voulu perpétuer suave et ineffable et étendre +jusqu'à la possession complète, je chérissais cette tentation, cette +torture, je prenais goût à ce supplice comme à une épouvantable gageure, +je me roidissais fièrement, presque radieux sous l'implacable +acharnement des conventions et des règles générales. Désespérément +chaste malgré mes désirs éperdus, je me trouvai légitime et je n'aurais +pas échangé mes postulations contre tous les appétits de ce monde +conforme. Je préférais à leurs conjugaux embarquements pour Cythère, à +leurs langoureuses idylles au pays du Tendre, ma passion rouge et noire, +mon ascension du volcan sulfureux, mes périples exaspérés sur les lacs +asphaltides.... J'exultai au milieu des fournaises, j'attisai mes +incendies....</p> + +<p>Souvent je lui écrivis des lettres brûlantes que je ne lui envoyai pas, +mais que je conservai pour qu'il les lût seulement après ma mort, car +j'estimais alors qu'il est de ces déclarations que les trépassés, les +expiants seuls ont le droit de formuler par delà les limites du +tombeau.... Il pourra lire à présent ces lettres puisque je n'appartiens +déjà plus à la même terre que lui.... Et qui sait? Peut-être +serviront-elles à l'instruction, voire à l'amusement de son amante, et +n'y attacheront-ils, partagés entre la curiosité et le dégoût, que la +valeur d'un phénomène pathologique?»</p> + +<p>A cette supposition atroce, il fit entendre un cri qui donna l'idée d'un +vaisseau se rompant dans sa poitrine; puis il fut quelques secondes +avant de recouvrer la parole, et lorsqu'il reprit, à chaque phrase il +semblait se porter un coup de poignard:</p> + +<p>«A peine eut-il fui ma présence, que je voulus m'élancer à sa poursuite. +Pour le revoir, je lui eusse demandé pardon de ma trop exigeante +tendresse; j'eusse abjuré et rétracté du moins en paroles, ma seule, ma +suprême religion. Je songeai aussi à l'assassiner avec sa maîtresse, +quitte à me suicider ensuite. Mais non, je l'aimais jusqu'à tous les +sacrifices, jusqu'à tolérer son bonheur auprès d'une autre créature, +jusqu'à survivre à son abandon, jusqu'à accepter une existence privée +désormais de toute effusion et durant laquelle il ne me resterait plus +qu'à repaître douloureusement mon cœur des mirages et des leurres de +notre intimité défunte. Aussi, au moment où je m'emparais du revolver, +je me représentai une larme, un regard de nos beaux yeux, un de ses +cajoleurs et mutins sourires d'autrefois, et cette évocation me navra à +tel point que laissant choir l'instrument homicide, je m'effondrai dans +un fauteuil d'où je m'abattis sur le plancher en proie à une crise de +nerfs voisine de l'épilepsie, et ne cessant d'appeler l'absent avec des +râles exaspérés par l'horrible certitude de l'irréparable....</p> + +<p>Pour oublier je recourus aux voyages; je parcourus des Océans, +j'accompagnai nos rudes marins du Nord jusqu'aux pêcheries boréales. Le +plus souvent, vautré au fond de la barque, l'idée fixe me rongeait et au +plus fort des tempêtes, le fracas des éléments et les blasphèmes ou les +prières de mes compagnons ne parvenaient à étouffer le timbre de la voix +aimée, de la voix lointaine qui ne cessait de vibrer à mes oreilles, de +me chanter les serments et les confidences de jadis!</p> + +<p>Pour oublier aussi je me mis à boire, j'ivrognai avec la crapule; vain +remède: miroir maléfique, l'alcool ne me réfléchissait que plus +désespérément adorables les grâces et les perfections de l'absent....</p> + +<p>Alors je songeai à satisfaire brutalement ma chair. Ma passion rebutée +se dédommagerait en immédiates débauches. Il me fallait calmer à toute +force ce sang de lave, cette sève leurrée et toujours trahie, hélas, à +laquelle je ne pourrais offrir d'assouvissement sans attenter aux mœurs +de mes dissemblables.... Ah, de cet amour pur entre tous, de ce +sacrifice de mon être à un autre être, de cette immolation perpétuelle +de ma conscience et de mon caractère à cet enfant de prédilection, je +sortais réprouvé, ivre de terribles revanches, friand de représailles +érotiques.... Ah je me moquai bien des sages et des justes! Crime contre +nature, diraient-ils! Contre quelle nature? Ma vie entière n'avait-elle +pas été un crime contre ma nature à moi?</p> + +<p>Un matin de mardi-gras, anniversaire de notre première rencontre, je me +réveillai en m'écriant avec une rage sardonique: «Ah, c'est carnaval! Si +je me déguisais en homme normal, si je faisais la cour aux femmes, +puisque c'est aujourd'hui carnaval! Je ne me reconnaîtrais peut-être +plus moi-même!» Ce que je ris à cette pensée! Jamais je ne ris autant de +ma vie. Ah ce fou rire me reprend.... Ma gaieté fut même telle que mon +courage et ma résolution grandirent jusqu'à m'entraîner vers un acte +téméraire. J'étais décidé à en finir, j'obéirai à ma vocation.</p> + +<p>Le soir même j'avisai dans un bal à deux sous, un jeune éreinté de +barrière de jolie mine, bien découplé, vêtu de velours fauve. Un de ces +pauvres diables de voyous, défloré depuis longtemps par les promiscuités +des coucheries en commun, un de ces vicieux candides qui ne songent pas +à mal en gredinant dans les galetas, sur les pelouses et les bancs des +parcs suburbains et au seuil noir des impasses borgnes.</p> + +<p>A l'écart, guidé par ce pilotin sans vergogne j'abordai enfin au havre +défendu; je goûtai pour la première fois auprès de ce samaritain d'amour +le cuisant et questionnaire bonheur, la détresse béatifiante des majeurs +naufrages. Au réveil de cette crise je n'étais plus qu'une épave....</p> + +<p>Et à présent, jetez-moi la pierre, accablez moi de crachats.... Votre +haine provient peut-être d'une inconsciente envie. Et surtout n'allez +pas me plaindre. Faites-moi grâce de votre pitié, car je vis le monde +mâle en sa puissante splendeur; j'appréciai plus profondément ses +prestiges que ne pourraient le faire vos femelles; je scrutai mon sexe +par les meilleurs des yeux, les yeux pathétiques des Grecs et des +Renaissants, les yeux de Platon, de Michel-Ange et de Shakespeare! Ah, +la publique nature eut pour moi des charmes secrets, des frissons +nouveaux, des coups de foudre que la masse de ses tributaires ne +connaîtra jamais.</p> + +<p>Et qu'importe même mon amour malheureux, puisque c'est à la profondeur +de la vallée des larmes que se mesurent les altitudes de l'amour. Oui, +je m'enorgueillis à présent de mon supplice, car celui que j'aimais, +jamais il n'aimera, jamais il ne sera aimé ainsi, je le jure! Oui, mon +amour fut plus sublime que toutes les passions consacrées. Ah, aimer au +sein des pires opprobres, aimer presque seul et pour ainsi dire contre +tous!»</p> + +<p>Il se tut. Sa voix déchirait les cœurs et énervait les écoutants ainsi +que des bouffées d'orage tour à tour rafraîchissantes et délétères, +humides de vapeur électrique ou ensoleillées de blafard crépuscule, et à +la fin elle s'était élevée, les cordes tendues à se briser, comme pour +dénoncer au trône du créateur les erreurs de sa providence.</p> + +<p>Le silence communiant et apitoyé de tous ces trangresseurs se résolut en +un murmure de compassion, spécieux et discret à l'égal d'une caresse des +branches aux nids qu'elles abritent, avances chatouilleuses des feuilles +balsamiques aux plumages douillets: on eût entendu sourdre des larmes, +et même se contracter les gorges avalant la salive reprise aux lèvres +altérées de baisers. Vaincu par ces ambiances rédemptrices le plus +misérable d'entre ces exceptionnels se détendit et donna cours à son +émotion. Presque hiératique, transfiguré, Jacques la Veine, prenant au +sérieux son rôle d'interprète des consciences lui prodiguait l'onction +de ses paroles: «Tu aimas et fus digne d'amour.... En obéissant aux +impulsions de ta nature, tu ne barras pourtant point le chemin au +courant passionnel de ton proche. Tu n'abusas de personne; c'est plutôt +le monde et la fatalité qui ont pesé sur ta bonne volonté: tu fus loyal, +généreux et droit, n'usant pour te faire aimer en toute plénitude que de +la magie et des sortilèges de la bonté absolue et de l'esprit sans +malice. Oui, il a le droit d'aimer qui bon lui semble celui qui se livre +avec cette sublime ardeur.... Donc sois des nôtres, demeure sans crainte +au milieu de nous, et peut-être rencontreras-tu un jour dans nos refuges +cet amour réciproque qui t'aura été refusé toute la vie...»</p> + +<p>Tous s'empressaient autour de l'uraniste, quand un des derniers venus, +le seul qui n'eut pas encore parlé, s'écria:</p> + +<p>—«Ah non, par exemple! Non jamais je ne pousserai l'esprit de tolérance +jusqu'à frayer avec ce saligaud.... Pouah! Il me dégoûte! Et cependant +je ne suis pas prude... et ce ne sont point les préjugés qui +m'étouffent. Il n'est même point de luxure que je n'aie pratiquée. J'ai +usé et même abusé de toutes choses. Par la nature de mon industrie, je +disposais sans cesse des plus hautes intelligences, des meilleurs +caractères et des plus friandes beautés. J'ai fait profit et litière de +tout ce que respectent les imbéciles. Ah! je ne suis pas homme de +sentiment, moi; je ne me forge point des chimères et ne construis point +de romans, comme ce piteux et lamentable fou.</p> + +<p>Ce que je voulais, je le réalisais par l'argent; avec l'or tout +puissant, j'achetais les consciences, les talents et les pudeurs. Je +pratiquais l'usure en cachette.... Des débiteurs réduits à quia se +tuèrent, je fis mettre le grappin, et rondement, sur les deniers qu'ils +laissaient à leurs veuves et à leurs orphelins. J'aurais fait vendre +jusqu'à leur suaire, jusqu'aux clous de leurs cercueils.... Ce que l'on +devient philosophe, ce que l'on apprend à mépriser les mortels. Jouir, +tout est là. A tout prix, coûte que coûte. Pour sauver leur mari, leur +frère, leur amant, les femmes, les sœurs, les fiancées, se donnaient à +moi; menacés de faillite et de déshonneur public, des parents +s'affolèrent jusqu'à me céder leurs fillettes. Je leur mettais le marché +à la main et jamais je ne reculai. Lorsque j'avais jeté mon dévolu sur +une proie, je la forçais dans ses derniers retranchements. Je jouais +serré, mettant aux prises la pudeur et la faim, l'honneur intime et le +scandale public. Avez-vous vu dans les ménageries les pigeons livrés aux +serpents? Ainsi la faim croquait et affolait la pitoyable pudeur. Ou +mieux, c'est moi qui représentais la Faim, le Fléau, l'inéluctable +Voracité, et je dévorais les timides oiselles; je croquais, je souillais +les vierges éplorées.... Sans l'indiscrétion d'un employé, sans une +maladresse, la seule que je commis dans mon existence, je recommencerais +une nouvelle série de vols et de viols clandestins.... Figurez-vous que +c'est pour un faux, un simple petit faux, une peccadille comparé à tout +le reste, que je me fis pincer et que la justice interrompit mes +profitables expériences du caractère humain... ah, ah, admirez-moi, +dites, ne suis-je pas votre maître à tous? De l'amour, il n'en faut +jamais... de l'amitié encore moins.... Soyez riche, soyez fort; haïssez +les hommes et méprisez les femmes.»</p> + +<p>Et en parlant il se rengorgeait, il se frappait la poitrine de ses +poings velus, il riait d'un rire diabolique, faisait rouler ses paroles +avec la forfanterie et la jactance d'un cabotin fanfaron, convaincu de +conquérir le prestige et la popularité des lâches et des vils qui +composent la majorité des hommes.</p> + +<p>Mais il ne se doutait point, tant il se grisait et s'émoustillait au +souvenir de ses turpitudes, de la honteuse réprobation qui montait +contre lui, dans cette assemblée de scélérats et en cette pouillerie de +malchanceux.</p> + +<p>Ceux qui étaient assis autour du poêle s'étaient redressés et reculés +instinctivement; le cercle s'élargissait de plus en plus autour du +péroreur, comme s'élargiraient les mailles d'un filet dans lequel on +tenterait d'emprisonner l'effroi.</p> + +<p>Le feu s'était éteint, les pipes ne grésillaient plus; et si on avait pu +discerner les visages, on aurait constaté que vieux ou jeunes +accusaient une répugnance, une aversion, une horreur grandissante.</p> + +<p>Cette odeur de geôle, cette odeur de bouc et de miséreux, ce fleur des +bosquets infestés de hannetons, saturait depuis longtemps ce chauffoir +au point d'avoir enduit les plâtres des miasmes et des virus de toutes +les effluences humaines, mais c'est à présent que ces grouilleux, que +cette noire cuvée s'apercevait pour la première fois de la trop grande +fermentation et aurait voulu s'échapper du pressoir. Pour la première +fois, et à mesure que le faussaire s'étendait sur son ignominie, ils +avaient soif d'air respirable et ils se bouchaient les narines, ils +suffoquaient et dans leurs gorges un seul mot sifflait: l'Infâme.</p> + +<p>Eux, remplis d'indulgence pour tous les écarts, pour les violences +sanguinaires, les trouées et les incendies des crimes passionnels +puisant leur origine dans la générosité, les fluides affectifs, les +nostalgies des communions, eux qui avaient absous et qui, bien plus, se +déclaraient prêts à partager les rapprochements illicites comme cette +vierge chrétienne qui, passive, se donna un jour à un désespéré en se +fermant les cieux pour lui en entr'ouvrir les portes, se détournaient +avec horreur de ce lâche vicieux, de ce pressureur de la chair enfantine +et timide, de ce minotaure sournois. Il leur incarnait l'affreuse +omnipotence de l'argent; les maléfices et les envoûtements du métal +maudit draîné et manipulé par la bourgeoisie.</p> + +<p>Tout à coup il s'arrêta de pérorer.... Dans l'assemblée venait de se +produire un mouvement qui l'édifiait enfin sur la vertu de son prêche. +La consternation de ces malheureux, criminels ingénus ou émotionnels, +devant les frigides scélératesses de ce happe-chair avait-elle dégénéré +en panique? Oublieux de leur captivité, ne songeant pas que les gardiens +ne pouvaient ni ne voulaient les entendre, plongés qu'ils étaient, +ceux-ci, assez loin du chauffoir, dans des libations et des parties de +cartes à la cantine, ils se ruèrent en masse vers la porte qu'ils +ébranlaient à coups de pied, s'arrachant les ongles à vouloir écarter +les battants, comme si l'incendie s'était allumé subitement dans la +salle et que les flammes courussent à leurs trousses. Cette véhémente +lave humaine allait-elle crevasser et faire sauter le cratère qui +l'emprisonnait?</p> + +<p>Leur illusion ne dura point. Ne pouvant gagner le large, mettre de l'air +respirable entre cet empoisonneur et leur pauvre troupeau de brebis +galeuses, ils se retournèrent contre l'exécrable, résolus à l'exécuter +sur le champ, à l'empêcher de respirer plus longtemps dans leur milieu.</p> + +<p>Ce conventicule de flétris et de piloriés fut secoué comme dans une +trombe de représailles. Ils le cherchaient en poussant des cris de mort.</p> + +<p>Mains en avant, tâtant les parois, se reconnaissant les uns les autres, +rampant sur les genoux, se traînant sur le ventre, ils s'évertuaient à +le rejoindre et à le dénicher pour le broyer sous leurs talons, le +pétrir sous leurs poings, pour le lacérer à coups de dents et de +griffes, pour le noyer sous les crachats et l'ordure. On aurait dit les +Colins-maillards de la mort.</p> + +<p>Seul Jacques la Veine tentait de les calmer et prêchait la clémence: +«Assez de juge et de justice, disait-il.... Je ne condamnerais même pas +celui-ci.... Et surtout point de bourreaux.... Ne touchons à la vie de +personne.... La vie est sacrée. N'en privez point le plus misérable.... +Le mal n'est que l'apparence; le crime, le résultat des lois.... Cet +homme est son propre juge, son propre bourreau.... Sa conscience, son +destin même le punit.... Où ne régna jamais l'amour sévit le pire des +froids et des vides. La glace, les ténèbres de son cœur composent son +capital supplice et ne tarderont pas à le supprimer, à l'ensevelir dans +l'oubli...»</p> + +<p>Le médiateur exhortait vainement cette meute exaspérée et sans doute +eût-elle fini par atteindre le misérable, lorsque des clefs +tournaillèrent dans les portes: la chiourme accourait enfin pour +s'enquérir de la cause de cette tourmente et pour conduire le troupeau +du chauffoir à la chambrée. A l'aspect des gardiens, cette chasse plus +sinistre que celles qui tempêtent dans les ballades de Burger, s'arrêta +net. Ce fut l'effet d'un chant de coq ou d'un rayon d'aurore dans un +sabbat ou une danse macabre. En un instant les hommes se trouvèrent sur +leurs pieds, se mirent en rang et prirent la pose d'ordonnance.</p> + +<p>On les compta, il en manquait un; on fit l'appel, l'usurier ne répondit +pas. Alors les gardiens dirigeant le faisceau lumineux de leurs +lanternes dans les divers recoins du chauffoir, avisèrent derrière un +pilier un corps gisant pelotonné ou plutôt contracté dans une attitude +simiesque. Les porte-clefs s'approchèrent de cette masse, reconnurent +l'usurier, le n° 7260, et, comme il ne bougeait plus, ils le portèrent +au dehors. Les autres prisonniers s'effaçaient contre la paroi, ne se +souciant pas de toucher à ce cadavre. Le corps ne portait aucune trace +de violence. Ni contusion, ni plaie. Et quand les gardiens parvinrent à +écarter les doigts crispés comme ceux d'un chiragre, qu'il avait +appliqués contre ses yeux, ils reculèrent devant l'indicible expression +de terreur épandue sur le visage déjà violâtre, expression ajoutant au +caractère significatif du recroquevillement désespéré du tronc et des +membres. L'épouvante l'avait tué. Ou peut-être avait-il été foudroyé par +le premier éclair du remords?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="BLANCHELIVE_BLANCHELIVETTE" id="BLANCHELIVE_BLANCHELIVETTE"></a><a href="#table">BLANCHELIVE... BLANCHELIVETTE!</a></h2> + +<p class="droit"> +Les passants bien-aimés qui ne<br /> +repassent plus. +</p> +<p class="droit moins"> +<span style="margin-left: 9em;">G.E.</span> +</p> + + +<p>Après une nuit de cruelle insomnie mal combattue ou plutôt exaspérée par +la lecture trop irritante et trop évocative d'un procès de jeunes +violateurs, et surtout par l'obsédante chanson au moyen de laquelle ils +se ralliaient:</p> + +<p> +<i>«Blanchelive Blanchelivette, quand voudras-tu m'aimer?</i><br /> +<i>—Quand de tes doigts soigneux me feras un collier.»</i><br /> +</p> + +<p>et que je m'étais chanté au rythme tour à tour précipité et traînard de +la fièvre,—au saut du lit, avide d'air respirable, de sérénité, d'un +changement de scène, voulant secouer la hantise de ces révélations +criminelles, je m'enfuis tout d'une traite vers un grand parc dans la +banlieue.</p> + +<p>Je jouai vraiment de malheur. Autant chercher le frais dans une serre +chaude, dans une cloche à plongeur descendue au fond d'un océan en +ébullition. O ce ciel bas, oppresseur comme un couvercle de plomb! Tout +ce vert sous ce gris. Ce vert-de-gris! Et les arbres convertis en +essences tropicales, en épices arborescentes! Les lilas puant la vanille +et même la drogue d'hôpital! Et la symphonie furieuse, stridente, +d'oiseaux éperdus pressentant le danger....</p> + +<p>Ne sachant à quelle cause attribuer les paniques de ce petit peuple, +j'allais pénétrer dans un bouquet de frènes. Un craquement, suivi de la +chute d'un objet pesant, se produit dans les branches.</p> + +<p>Aussitôt un être furtif et fringant débuche du bouquet d'arbres et se +campe, moite, lubrifié, dans l'évaporation opaline de la rosée:</p> + +<p>La dégaîne et la mine d'un apprenti sans atelier, d'un jeune batteur +d'estrades, d'un dénicheur d'oiseaux. Dix-huit ans tout au plus. Les +cheveux courts et drus avançant sur un front bas, et tirant sur le +pelage de la loutre, un de ces teints basanés ragoûtants comme le pain +de seigle, de grands yeux mordorés frangés de longs cils, le regard +veloureux et magnétique; le nez busqué aux ailes mobiles, aux narines +frétillantes; la bouche vineuse et friande, une ombre de moustache, le +menton imberbe et carré, les pommettes saillantes (les zygomes prononcés +diraient les signalements criminalistes), les oreilles menues et bien +ourlées quoique magisters et patrons, sans parler des geôliers, les +aient mises à de cuisantes épreuves; le corps admirablement découplé, +harmonieux, membru, cambré, et que ne déparent pas, au contraire, des +guenilles à la coupe aventurière, trouées en maint endroit, moussues, +roussâtres, râpées comme les vieux troncs d'arbres auxquels il vient de +grimper.</p> + +<p>En le considérant de plus près, je ne constate qu'une seule difformité: +les mains énormes, toutes rouges, d'une musculature effrayante avec ce +pouce démesurément long que Lombroso attribue aux assassins de +profession.</p> + +<p>Lui aussi me dévisage et me scrute longuement:</p> + +<p>—Encore un de ces bourgeois, de ces puants qui ne nous toucheraient pas +avec des pincettes! dut-il marronner entre ses dents, furieux d'être +dérangé, l'air à la fois effronté et sournois dans lequel il y avait de +l'hésitation du fauve qui détaille sa proie avant de l'attaquer.</p> + +<p>La confrontation m'intéresse et m'irrite.</p> + +<p>Nous finissons cependant par déambuler chacun de notre côté, moi, +presque contrarié, je l'avoue, d'avoir donné, si mal à propos, l'alarme +à cet avenant polisson.</p> + +<p>Rassuré quant à mes dispositions, ne me trouvant sans doute pas la +figure d'un espion ou d'un délateur, il se mit en devoir de reprendre sa +tâche prohibée et je le vis s'enfoncer sous les ombrages, pleinement +désinvolte, la hanche roulante, les mains en poches, la culotte très +sanglée, la casquette sur l'oreille, un peu tortu, un peu claudicant, +mais si peu, juste assez pour le rehausser d'un condiment de plus.</p> + +<p>Il se retourna, me cria, en flamand, d'une voix rêche à laquelle la +raucité prêtait l'âcre saveur des pommes vertes, une gravelure de +forçat, et me tira narquoisement sa casquette.</p> + +<p>—Bon! <i>Manciniste</i> par-dessus le marché! me dis-je en constatant qu'il +m'avait salué de la main gauche. Une autre présomption que le +médecin-légiste établirait contre lui! Mais moi-même ne suis-je pas +gaucher et de plus, ultra-sensible à l'aimant, à l'atmosphère et aux +parfums? Et ne sont-ce point là autant de caractéristiques morbides, au +dire des physiologistes? ajoutai-je pour excuser le gaillard.</p> + +<p>Lui, après cette bravade, se mit à siffloter un refrain appris sans +doute dans l'une ou l'autre colonie pénitentiaire. Coïncidence étrange, +cet air, maintenu dans le mode mineur comme toutes les chansons de +gueux, s'adaptait exactement aux paroles qui m'avaient obsédé durant la +nuit:</p> + +<p> +<i>«Blanchelive Blanchelivette, quand voudras-tu m'aimer?</i><br /> +<i>—Quand de tes doigts saigneux me feras un collier.»</i><br /> +</p> + +<p>Après quelques circuits dans le parc, je fus pris de l'envie de me +rapprocher du siffleur.</p> + +<p>En regagnant le bosquet où je l'avais rencontré, j'aperçus sur un banc, +non loin de là, une femme blonde, d'une quarantaine d'années, de +physionomie agréable et même distinguée, mise avec une extrême élégance.</p> + +<p>Les bestioles criaillant et s'égosillant de plus belle m'avaient averti +déjà que le garnement n'avait pas encore renoncé à les traquer. Je le +découvris, à l'affût au pied des arbres. La survenue et le voisinage de +la dame l'empêchaient sans doute de regrimper dans les branches, mais il +épiait, d'en bas, les pinsons sautillant de ramure en ramure, et il +n'attendait que le départ de cette gêneuse pour opérer le rapt des +tièdes couvées. Et c'est qu'ils pépiaient les oisillons comme si les +doigts du dénicheur les eussent déjà palpés!</p> + +<p>Celui-ci gardait pourtant ses terribles mains d'étrangleur dans ses +poches, et, le nez en l'air, tout en observant les ébats de ses futures +victimes, continuait de siffler sa dolente complainte, la mélodie—je +l'aurais juré à présent—des patibulaires paroles qui ne cessaient de +tournailler dans ma tête, comme d'autres oiseaux affolés!</p> + +<p>Je stationnais à un endroit d'où je pouvais observer, sans être aperçu, +le manège de l'oiseleur; plutôt que de l'interrompre une nouvelle fois, +j'aurais même donné gros pour le voir à l'œuvre, et j'étais prêt à +maudire, autant que lui, la dame pourtant si belle et si distinguée. Je +la croyais absorbée de plus en plus dans la contemplation de la +seigneuriale pelouse s'étalant devant elle entre des marmenteaux deux +fois centenaires, lorsque, regardant de son côté, je constatai qu'elle +aussi s'occupait moins du paysage que des manœuvres du jeune +braconnier. Et j'en vins, malignement, à entrevoir une mystérieuse et +insolite corrélation entre ces deux êtres créés, par la société sinon +par la nature, pour se repousser avec haine et mépris, placés à +l'antipode l'un de l'autre, aux deux bouts de l'échelle, séparés par un +infini de privilèges et de conventions! Au lieu de se dissiper, ce +soupçon vraiment biscornu se fortifia de plus en plus. Grâce à la +surexcitation de mes nerfs, je me découvris une force d'intuition +presque désespérante.</p> + +<p>Sans qu'il eût l'air de s'en douter, ce charmeur de pinsons était bel et +bien en train de fasciner et de troubler, jusqu'au tréfond de la +conscience, cette femme riche, mondaine, occupant, certes, une haute +position sociale. Bientôt je fus même intimement convaincu que c'était +malgré lui que le luron débraillé excitait l'attention intense de cette +hautaine promeneuse. Aussi extraordinaire que paraisse ce phénomène, le +gars ignorait absolument la perturbation qu'il causait, lui, le maraud +surflétri, en cette aristocratique et considérable personne. Pourtant le +gaillard n'en était pas à sa première aventure galante. Il n'avait pas +même toujours attendu qu'on lui fît des avances. Il pratiquait tous les +genres d'effractions! Le soir, avec quatre nerveux bougres de sa trempe, +elle y aurait certes passé, la bagasse! Ils se seraient assouvis à tour +de rôle! Mais s'imaginer qu'elle le convoitait, qu'elle se donnerait +volontiers à lui, là, en plein jour, qu'elle brûlait de se pâmer entre +ses bras! Non, malgré sa fatuité de jeune souteneur, il était loin de +s'attribuer des appas tellement irrésistibles!</p> + +<p>Aussi, ne s'arrêtait-il pas un instant à l'idée d'interrompre sa chasse +aux pinsons pour palper et plumer une proie plus dodue et plus tendre. +Et ses beaux yeux de violateur et de vagabond, des veux fugaces et +chatoyants comme le vent, l'onde et les nuages, de ces yeux où se mire +la poésie héroïque des grands chemins, ne cessaient d'envelopper les +battements d'ailes dans la couronne des futaies, ou s'il coulait à la +dérobée un regard vers la bourgeoise, celui-ci n'était rien moins que +langoureux et cajoleur.</p> + +<p>Au diable les promeneurs et surtout les promeneuses! Impossible de rien +attraper ce matin. Il fallait en prendre son parti. S'il en profitait +pour «battre une flemme»? Lui aussi n'avait dormi que d'un seul œil à +la façon des chiens errants guettés par la fourrière. Il tira une +pipette de sa poche, se mit à la bourrer en dardant des regards +rancuneux et dépités vers l'importune flâneuse, et, haussant les +épaules, résigné, il se dirigea vers un banc voisin sur lequel il se +laissa tomber avec un soupir de béatitude.</p> + +<p>Il frotte l'allumette à sa cuisse, met le feu au tabac, s'entoure +voluptueusement d'un âcre nuage, puis, de plus en plus indolent, il se +renverse, s'allonge, se couche alternativement sur le ventre et sur le +flanc, étire et replie les jambes, entrechoque ses souliers éculés, +sifflote une dernière fois sa poignante chanson, tire une lente et +finale bouffée de sa pipe, et la casquette sur les yeux pour ne pas être +incommodé par la lumière, il se vautre dans un sommeil quasi bestial.</p> + +<p>Moi, de plus en plus accaparé, requis par cette scène, en même temps que +je surveillais les gestes de l'oiseleur, j'analysais le tempérament et +pénétrais l'âme de la dame. Jusqu'à présent ostensiblement, son +attention se partageait entre le paysage et le jeune rôdeur. Lorsqu'il +fut bien endormi, je la vis se lever comme à grand'peine et s'acheminer +lentement vers lui.</p> + +<p>Ses dehors gardaient en ce moment même toute la sérénité, toute la +noblesse de la vertu, une souveraine distinction native enrichie des +accomplissements de l'éducation; j'étais fou, j'étais sacrilège, je +blasphémais en lui attribuant un seul instant le moindre goût pour ce +dépenaillé couvert de totales souillures, pour cet opprobre incarné, +pour ce dépravé et criminel adolescent, ce pouilleux de bonne mine, ce +frétillant nourrain des funestes viviers.</p> + +<p>Eh bien, en ce moment même, sous sa cuirasse adamantine de superbe et de +majesté, je déchiffrai en cette femme, la pire, la plus dévergondée des +tentations, mais aussi une telle lutte, une telle souffrance, un si +épouvantable martyre que je n'eusse pas souhaité pareil supplice à une +marâtre assassine et que loin d'arracher la pécheresse à sa perverse +contemplation, j'aurais voulu la pousser dans les bras de son abject +bien-aimé, et me faire l'entremetteur de cette patricienne et de ce +larron. La frénésie de ses postulations, la ferveur de son culte, les +rites inouïs qu'elle se suggérait, auraient pu se traduire par ce +discours:</p> + +<p>«Je te veux à n'importe quel prix, en payant même de ma vie, de mon +salut, de tout espoir et de tout rêve, le délire de cette possession! +Après toi, rien qui vaille! La race dont tu sors, mon copieux +réfractaire, disparaîtra sans retour! La terre sera couverte d'usines et +peuplée de manœuvres. Les implacables industries, les philanthropies +énervantes nous auront tué nos beaux gars d'exception, fils de la +sainte Aventure et du divin Imprévu!</p> + +<p>«D'ailleurs, les jours de la planète sont comptés et l'univers se meurt +de mensonge. Moi, du moins, avant de mourir, pousserai la sincérité +jusqu'au scandale!</p> + +<p>«Si tu savais, mon amant absolu, ma Grâce, mon Salut, dont l'ordre, le +code, la vertu rectiligne proscrivent l'existence et la personne +asymétriques; si tu savais depuis combien de temps je languis et me +consume,—je te le demande un peu, par respect pour qui et de quoi!—ce +que les nostalgies m'ont étreint le cœur à le fracasser, et cela +surtout aux heures panthéistes, aux époques climatériques où la nature +se dévergonde fatalement, où elle rutile tapageuse et inassouvie comme +une ménade.... O ne te fâche pas, puisque tu n'eus jamais de rival, +jamais de précurseur, puisque je n'ai jamais pêché que par l'espérance, +dans l'attente du pitoyable Messie des Possédés.</p> + +<p>«Des nuits, à la fenêtre, je sanglotais, enviant les explosions de la +tempête. Les nuages se cherchaient comme des lèvres, entrechoquaient +leurs croupes et leurs mamelles, et le tonnerre des baisers prolongeait +le spasme des éclairs! En ces heures tellement lascives que les cratères +éteints rentrent en éruption et que les Cordillères volcaniques avivent +leur rouge crête de coq; moi, je parvenais à refluer mes laves, tant je +te souhaitais à l'exclusion de tout autre!</p> + +<p>«Partons, nous nous aimerons, jusqu'à l'aube prochaine, sur un grabat, +le tien, ô bienfaisant malfaiteur! Dans une pouillerie, dans une +soupente de tapis-franc! Je goûte les plis et la patine dont les +guenilles boucanent ton corps; elles lui font un fauve et croustilleux +pelage, leur couleur saurette s'harmonise avec ta personne errante et +galopée, ces haillons sont trop imprégnés de toi pour que j'en évite le +frôlement et que je répugne à leur fumet sauvage! Mais, écarte pour +cette fois l'inséparable et plastique défroque, car d'autant plus douce +à ton égard que tu as été flétrie et foulée, ô victime, je veux oindre à +mes papilles les meurtrissures des menottes, des poucettes, des ceps et +des camisoles de force que t'infligèrent les policiers et la chiourme; +te venger, à force de samaritaines caresses, de leurs infâmes et +outrageantes mensurations, du joug abominable de la toise, de leurs +attouchements cyniques et glacés, de leurs rudes et crispantes +manipulations; épeler aux accidents de ta chair, les tatouages, +hiéroglyphes de tes stupres, et les déclarations, plus effrénées encore, +dont te lardèrent à coups de couteau, des partenaires exigeants et +jaloux!</p> + +<p>«O toi l'homme numéroté, l'étalon des haras stériles, l'innocent farci +de gros casiers judiciaires, toi qu'on surnomme mais qu'on ne nomme pas, +souffre-plaisir, flore des préaux, éphèbe des chambrées, fétiche des +chauffoirs, les mornes Othellos t'écrivaient-ils, avec leur sang, des +lettres aussi jaculatoires que mon cantique, ô Desdémon?</p> + +<p>«Viens, je serai ta femelle expiatoire, ton instrument de représailles, +ton amour rédempteur, ton extrême-onction!</p> + +<p>«Comme nous commettrons pourtant un crime aux yeux des magistrats, un +sacrilège aux yeux des prêtres, nous mourrons à la première alerte, +avant l'arrivée des gendarmes et les indiscrétions des juges, et nous +irons voir dans l'autre monde si les vrais dieux entretiennent autant de +préjugés que les hommes!</p> + +<p>«C'est convenu. Tu m'étrangleras après. Et de tes doigts saigneux me +feras un collier!</p> + +<p>«O nous éperdre dans l'éternité comme un météore dans les vertiges du +firmament! Mourir l'âme inhalée par la tienne, mon souffle fondu dans +ton haleine, mon regard, ma lumière agonisant dans l'infini de tes yeux +tragiques! N'avoir rien qui ne soit à toi!... N'être rien qu'à toi!... +Ne plus être que toi!... Enfer de salut!»</p> + +<p>Et voilà ce que commettrait, ce que forferait l'épouse rassise et +conventionnellement impeccable.</p> + +<p>A ce discours effroyable comme une confession, ce discours latent que je +lus de loin en traits de feu dans les ténèbres de sa conscience, je me +portai au secours de la misérable femme; il y allait de sa vie, il +fallait coûte que coûte leur faire consommer cette union incompatible, +et ma pitié était telle que j'étais prêt à légitimer cette exécrable +passion, au besoin à m'en rendre complice.</p> + +<p>Je n'étais pas à bout de prodiges:</p> + +<p>Lâcheté! Courage! Qui oserait se prononcer? Mais, certes, surhumain, +sublime, l'effort de dissimulation qu'elle fit à mon approche. +Retrouvant ses plus grands airs, à la foi indifférente et impérieuse, ce +fut elle qui vint à moi et me dit, de sa vraie voix à présent:</p> + +<p>«Un bien joli parc, Monsieur, mais infesté de méchants gamins qui s'en +prennent aux oiseaux en attendant l'occasion de s'attaquer aux +promeneuses!»</p> + +<p>Et elle passa outre, me laissant foudroyé par ce mensonge!</p> + +<p>Plus que jamais droite, officielle, voire sacerdotale, elle s'éloigna +pour de bon cette fois, se donnant complètement le change, réconciliée +avec sa conscience par cette délation, ce reniement à la saint Pierre +doublé d'une félonie à la Judas....</p> + +<p>Car elle ne se retourna même pas pour voir le galbeux oiseleur, réveillé +en sursaut sous des poignes brutales et familières,—s'effarer, +panteler, gémir, se débattre, aux prises avec une escouade de policiers +qui le recherchaient depuis la veille et allaient le réintégrer dans la +grande volière de Merxplas.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LE_TATOUAGE" id="LE_TATOUAGE"></a><a href="#table">LE TATOUAGE</a></h2> + +<p class="droitt"> +<i>A Sander Pierron</i>. +</p> + + +<p>Une bouffée d'air vicié que me fouette au visage l'entrebâillement d'une +porte de cabaret devant lequel je passais ce soir, flâneur—rôdeur +peut-être—par la pluie de neige fondue, me remet en mémoire une +aventure d'il y a quelques hivers, dans un quartier déjà tombé sous les +pioches des équarrisseurs de pittoresques cités.</p> + +<p>Explorant le dédale savoureux dénommé «Coin du diable», nous étions +tombés, un camarade et moi, au «Bummel», le bal illustre de la région.</p> + +<p>Une salle surchauffée, électrisée de fluide humain, saturée +d'exhalaisons rousses comme du brouillard en novembre. Des fresques +criardes s'assortissaient aux hurlements des cuivres de l'orchestrion.</p> + +<p>Des ouvriers endimanchés, nombre d'apprentis de métiers vagues et +surtout une nuée de ces êtres réfractaires et asymétriques que +l'engeance qui les traque et les méprise appelle voyous, s'y +trémoussaient deux par deux ou avec des danseuses le plus souvent veules +et bonnes filles. Par moment dans cette cuvée de jeune chair gueuse le +remous ressemblait à une ébullition.</p> + +<p>Malgré la touffeur, au milieu du petit estaminet servant d'antichambre à +la salle de danse rougeoyait un grand poêle flamand à l'ardeur duquel, +machinalement, des fumeurs de pipes venaient exposer le bas de leur dos, +en remontant le bas de leurs vestes.</p> + +<p>Dans le tas de lurons qui s'affriolaient de houblon, d'alcool, de +vertige et de chair, l'un d'eux mémorable—à preuve ce récit—nous +requit aussitôt par son galbe hors pair, une étonnante souplesse de +mouvements, une élégance inattendue.</p> + +<p>Une jolie tête brunette et souriante aux vifs yeux noirs, légèrement +bridés, sur un corps extrêmement bien fait. La dégaine délurée, il +porte un complet mastic qui, par hasard, à l'air d'avoir été taillé sur +mesure et un chapeau boule, chocolat, qu'il rejette en arrière. Et le +débraillé, l'air casseur qui choquerait chez les autres polissons de sa +trempe, lui sied comme une grâce et un affinement de plus.</p> + +<p>Il fringue presque sans relâche, ivre de pétulance, se réjouissant de +l'élasticité adolescente de ses jambes bien modelées aux muscles mobiles +et chatouilleux qu'on voit frissonner, comme de volupté, sous la culotte +tendue, tandis qu'il hume les ambiances en frétillant de la narine et en +claquant de la langue.</p> + +<p>Sa pantomime rajeunit et pimente les quadrilles, les «lanciers», les +«ostendaises», toutes les chorégraphies de l'endroit. Tortillements, +ronds de jarrets, déhanchements, appels de pieds et de mains, rejets en +arrière de la jambe comme pour décocher une ruade à chaque volte de +valse, et sa façon d'enlever sa danseuse en la faisant ballonner autour +de lui dans un effarement de jupes, et encore au milieu d'un cavalier +seul, ses révérences, croupe en l'air, comme un qui joue au saut de +mouton, tandis qu'entre ses jambes son visage lutin et falot sourit à sa +partenaire; toute cette frénésie, toutes ces scurrilités, bien des +gestes plus osés encore, peuvent être très canailles, mais ils nous +semblent à nous et à toute la galerie qui s'en régale et s'en pourlèche +même les babines, souverainement plastiques.</p> + +<p>Aussi de quels bravos, de quels rires, on l'encourage, de quelles +privautés on l'accable, en quels frais de séduction les jolies filles se +mettent pour lui?</p> + +<p>Même ses repos sont composés avec un instinctif souci de la ligne et du +modelage.</p> + +<p>Très suggestive par exemple sa pantomime—mon camarade, le sculpteur, +me poussa du coude pour m'en faire apprécier l'harmonieux +enchaînement—quand feignant une lassitude, il affecte de s'allonger sur +le dos, la tête dans ses mains jointes, entre les coudes rapprochés, sur +la banquette régnant le long du mur, mais pour se détendre, élastique, +comme un fauve replié et pour empoigner d'un bond, avec une étreinte +goulue, sa danseuse préférée, pour la happer victorieusement au passage +et accorder aussitôt ses pas aux siens dans les capricieuses spirales +des danseurs.</p> + +<p>Ah c'est le boute-en-train, l'âme, la figure dominante et magnétique de +ce bastringue, et à côté de ce vivant athlétique, à qui ses vêtements +s'adaptent aussi bien que les muscles à ses os, combien feraient piteuse +mine nos cocodès conformes et guindés?</p> + +<p>Aussi notre intérêt d'artistes épris de beaux modèles se concentre sur +ce dandy populaire, ce Brummel du Bummel—comme le sculpteur le disait +assez spirituellement, plus tard, car ce soir-là il admirait trop pour +plaisanter, il était emballé comme moi, ma parole!</p> + +<p>Et vrai, c'est non sans éprouver une bizarre contrariété qu'après une +dernière danse, nous le vîmes gagner la porte avec sa favorite, une +grande noire, aux yeux brillants, aux lèvres rouges souriantes et +humides comme une perpétuelle éclosion de roses, une gaillarde aux +insolentes torsades mal contenues par un peigne flamboyant de strass, un +peu la mine capiteuse des cigarières de Séville.</p> + +<p>Un sentiment qu'il m'aurait été difficile d'exprimer en ce moment, tant +il était complexe, subtil et, en quelque sorte latent, mais qui me +revint depuis—et que mon camarade me déclara plus tard, avoir éprouvé +aussi—m'était venu au sujet de ce galbeux polisson.</p> + +<p>Voici: tout le temps qu'il se prodigua à nos yeux en de si réjouissantes +postures, nous n'attachâmes pas un instant à sa personne une idée bien +déterminée de sexe. Il plaisait à toutes les femmes, il les recherchait +même semble-t-il, et cependant cela ne nous avait pas choqué de le +savoir le point de mire des prunelles de presque tous les hommes.</p> + +<p>Bien plus, au cours de la soirée, nous l'avions vu danser à deux ou +trois reprises avec l'un et l'autre garnement de son âge, et danser ces +fois-là tout aussi crânement, en montrant le même entrain, la même bonne +grâce, le même plaisir.</p> + +<p>Par la suite nous nous sommes rappelés cette grâce d'androgynat, cette +grâce neutre et ambiguë qui se dégageait du gaillard, et nous ne +perdrons certes jamais le souvenir d'un prestige pervers—pourquoi +pervers? ne conviendrait-il pas de dire innocent, absolument candide, au +contraire?—qu'il allait d'ailleurs proclamer avec une sublime +éloquence.</p> + +<p>J'ajouterai encore, afin d'assurer toute leur portée aux constatations +réunies en ce récit—que personne dans ce bastringue, ne le connaissait. +Comme nous il y était probablement venu pour la première fois; on +ignorait son nom, son métier, son logis. Ce monde assez farouche et +méfiant d'ordinaire, avait été conquis par sa verve, son exubérance, sa +mine ravissante et son intarissable belle humeur.</p> + +<p>Mon ami le sculpteur, me raconta plus tard qu'il avait cherché en +observant ce personnage agréablement énigmatique, à deviner le métier +qu'il pourrait exercer. Mais les habitudes du corps de ce drôle, +déroutaient toutes conjectures. S'il avait appris un métier manuel +c'était sans doute en amateur, car son corps souple et cambré, son torse +digne d'un mignon de Cellini, ses bras et ses jambes dont Benvenuto eût +doté son Persée, ne trahissaient aucun de ces tics ou de ces +déformations contractés à la suite des efforts et des actions +musculaires monotones, enclumées et sempiternelles.</p> + +<p>Enfin, pour exhumer jusqu'à la plus intime des impressions que nous +donna ce joli pauvre diable, au moment où il se retirait avec la belle +noiraude, je caressai l'illusion qu'il n'aimait point cette créature-là, +à l'exclusion de toutes les autres. Et, l'avouerai-je, cette vague +conviction, contribua sans doute à me rendre, son éclipse moins +douloureuse. Aurais-je rêvé ce fait, ou mon imagination ébranlée par ce +qui se passa aussitôt après, l'aurait-elle ajouté après coup aux +évènements qui précédèrent la péripétie dont il me reste à parler, mais +au moment où il passait devant nous, en emmenant sa compagne, il me +gratifia d'un regard d'une intelligence surhumaine, lisant, devinant +jusqu'aux rêves trop volatils pour être fixés même par la musique, le +parfum ou la prière....</p> + +<p>Comme le couple sortait, au risque de rendre à ce bal faubourien la +vulgarité et la crapule de tous les dimanches, du dehors un individu +poussa la porte et bouscula nos amoureux.</p> + +<p>C'était un gaillard d'une épaisse carrure, barbu congestionné. Mais nous +eûmes à peine le temps de le dévisager.</p> + +<p>Fou furieux, en proie, nous ne savions pour le moment à quel sentiment +de courroux et de rage homicide, cet individu s'était jeté sur le jeune +homme au complet mastic. Avant que moi, le sculpteur ou tous les autres +eussions pu l'empêcher, cette brute, étendue sur notre favori, le +vautrait par terre, l'assommait de coups de poing, lui arrachait les +vêtements du corps; le tout en lui hurlant des injures où rauquait, où +râlait la passion la plus incendiaire.</p> + +<p>Ce fut l'affaire de quelques secondes. Revenus aussitôt de notre +consternation, nous nous étions précipités sur le forcené, et malgré sa +force de démon, quoiqu'il s'agrippât à sa victime en s'aidant de ses +genoux, de ses griffes et même de ses crocs, nous parvînmes enfin à lui +faire lâcher prise et à le pousser dans un coin où, maîtrisé, collé au +mur, il ne cessa de pleurer et de baver à la fois.</p> + +<p>Je fus avec le sculpteur et la jeune femme noire, de ceux qui +ramassèrent l'adolescent tout à l'heure si fringant et si radieux!</p> + +<p>L'acharnement de son agresseur avait été tel qu'il n'avait plus que sa +culotte qui lui tint encore au corps. Son veston de coupe si conquérante +couvrait le carreau de subits haillons. La chemise arrachée, presque en +lambeaux, mettait à nu le torse et les bras. Du sang marbrait ses joues +et lui coulait du nez et des oreilles; l'œil gauche sortait à moitié de +l'orbite.</p> + +<p>Des hommes étaient allés chercher de l'eau et les femmes approchaient +leurs mouchoirs pour en oindre et en caresser son cher visage quand, les +premiers qui s'étaient portés à son aide reculèrent en proie à une +surprise, qui se changea aussitôt en stupeur, et dont ils sortirent en +poussant un sourd murmure.</p> + +<p>Les rires méprisants s'enflèrent en une huée d'anathème.</p> + +<p>Repoussé en arrière, je jouai des coudes, j'écartai les rangs de badauds +malveillants qui m'obstruaient le passage et m'offusquaient la vue.</p> + +<p>Je ne compris pas tout d'abord le revirement qui se produisait contre ce +séducteur.</p> + +<p>En le contemplant de plus près, je m'aperçus que la poitrine, le dos et +les bras du jeune gas étaient complètement tatoués de curieux et +grossiers emblèmes, de devises en langues et en argots divers qui le +tigraient de leurs rébus et de leurs hiéroglyphes!</p> + +<p>Il n'y avait pourtant encore là rien de si répréhensible. Peut-être +avait-il été marin, soldat ou voleur? Or c'est au moyen de semblables +exercices graphiques que les pauvres ilotes trompent l'ennui de +l'entre-pont, de la caserne et du bagne? Tout au plus, regrettais-je que +l'ingrat eût profané et déshonoré par ce bariolage barbare la païenne +perfection de sa chair d'éphèbe.</p> + +<p>Un nouveau mouvement dans l'assemblée m'arrache au cours de ma +douloureuse contemplation!</p> + +<p>Le malheureux a deviné ce qui fait rire les uns, hurler les autres, +reculer les plus nombreux.</p> + +<p>Parmi ces devises et ces emblèmes, gravés comme dans l'écorce des arbres +et dans les murailles des geôles, ressortait en caractères plus grands +la déclaration d'un amour sacrilège accompagnée des emblèmes d'une +forfaiture sans appel aux yeux de la morale chrétienne:</p> + +<p><i>Daniel est à André</i>.</p> + +<p>Alors, oubliant ses blessures, le sang qui coule, son œil prêt à +s'éteindre, l'adolescent se rengorge, redresse la tête, bombe la +poitrine comme pour mieux exposer ses stigmates, et, désignant de la +main, le forcené qui sanglote toujours dans un coin: «L'André en +question, c'est lui-même! Puis après? Je l'aimai car il fit longtemps +très bon pour moi. Il me protégea et il fit mon éducation. Il s'est +payé. Nous sommes quittes».</p> + +<p>Et, rieur à travers ses larmes de sang, tandis que tous se taisent, +subjugués par sa crânerie, il retire de la gueule du poêle, le tisonnier +chauffé à blanc, et appliquant celui-ci sur la devise abjurée, il ne +daigne ni voir fumer sa chair, ni l'entendre grésiller. L'horrible +torture ne lui arrache pas une grimace, pas un gémissement.</p> + +<p>Il la prolonge, jouissant de son supplice.</p> + +<p>A mesure que s'efface, fumante, la monstrueuse déclaration, ses yeux +stoïques et humides de beau martyr, surtout son œil sanglant et blessé, +contemple si tendrement la jeune femme qui s'était détournée de lui, +ses yeux l'enveloppent d'une caresse tellement suave et poignante, +qu'elle aussi, bravant la justice et les vertueux équilibres, se jette à +son cou et dépose sur ses lèvres un long baiser de plénière +solidarité.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LA_BONNE_LECON" id="LA_BONNE_LECON"></a><a href="#table">LA BONNE LEÇON</a></h2> + +<p class="droitt"> +<i>A Alfred Vallette</i>. +</p> + + +<p>La jeune institutrice très pâle de visage à cause d'une âme +surilluminée, a suspendu sa leçon, durant l'accablante après-midi +italienne, dans la petite classe des tout jeunes enfants à +Motta-Visconti.</p> + +<p>Par les fenêtres ouvertes auxquelles une brise dérisoire enfle de temps +en temps le store mi-baissé comme le jabot d'un pigeon qui se rengorge, +s'aperçoit le pays vert et fertile, au pied de l'Apennin, avec d'abord +la crayeuse rue villageoise se prolongeant en une avenue de peupliers +entre lesquels, se continuant l'une dans l'autre, les moissons sous des +lignes de mûriers alternent avec de minces sarments de vignes dont la +lumière crue blanchit les petites feuilles. Et c'est le blé et le +raisin, et aussi la soie; la denrée de luxe, voisinant avec le pain qui +devrait être à tous, avec ce vin qui devrait aussi réconforter tous les +hommes et leur permettre de communier toujours sous les deux espèces! La +soie, qui la connaît autrement que dans les magnaneries, à +Motta-Visconti!...</p> + +<p>Déguenillés, pour tous vêtements la chemise bistre, la culotte roussie +et très à jour, soutenue par des bretelles dépareillées, pieds nus, les +petiots sommeillent sur leur abécédaire dans de jolies poses repliées, +avec des moues, des sourires plein leurs grosses lèvres auxquelles +viennent butiner les caresses des rêves. Des tignasses bouclées ou +broussailleuses et des joues potelées s'appuient sur de petits bras +gourds et gras,—des joues que hâle la poussière et que carmine le sang +neuf. Et c'est un chuchotement des respirations fortes que berce le +bourdonnement des grosses mouches bleues....</p> + +<p>L'institutrice, la pauvre, à l'âme bonne et passionnée, profite de cette +trève pour rimer des chansons douces et pitoyables. Cette atmosphère +des miséreux en fleur, des enfonçons de parias lui inspire des choses +compatissantes et navrées, et ce premier âge du serf rural, ces germes +d'humanité taillable et corvéable l'induisent en de douloureux +attendrissements, car elle songe à ce qui devrait être et à ce qui ne +sera pas encore pour tous ces êtres si neufs et si candides.</p> + +<p>Elle s'apitoie, touchante et maternelle, caressant pour tous ces +garçonnets des rêves de quiétude et de soleil.</p> + +<p>Que n'est-elle la fée aux dons magiques pouvant conjurer les destins et +faire pleuvoir sur ces têtes la joie, la sérénité, les illusions et les +tendresses, que ne peut-elle leur assurer comme aux simples fleurs des +prairies les sucs vivifiants pour entretenir et épanouir le velouté et +la fraîcheur de leurs gracieux visages! Elle sait ce qui leur manque +déjà dès le seuil de la vie, elle sait les privations plus dures encore +qui vont suivre, elle sait l'iniquité et l'opprobre qui les guettent.</p> + +<p>Ah! ne pouvoir en rien désarmer la misère fatale, assurer toute cette +jolie pousse humaine contre les bûcherons et les faneurs industriels, +n'être que la pauvre poétesse apitoyée et dolente, qui les aime bien +mais qui n'a rien à leur donner que ses larmes et ses vers de +charité....</p> + +<p>Ses rimes gracieuses humectent le papier blanc comme les pleurs son +mouchoir. Elle se prend à scruter l'avenir de ces écoliers: «Pauvres +fleurs d'épine, rossignols de la chaumière, que seront-ils dans dix ans? +Vils ou pervers, conteurs de bourdes, patients manœuvres ou coupeurs de +bourses, galériens soumis de l'atelier ou subversifs ouvriers des +prisons. Où les reverra-t-elle, à la caserne, à l'hôpital, à la morgue, +au bagne, à l'échafaud?...»</p> + +<p>Fi, quelles perspectives sinistres vient-elle d'évoquer là! Généralement +les poèmes de la bonne institutrice sont des aspirations et des désirs; +elle essuie les larmes sans songer à flétrir ceux qui les font couler; +elle panse les plaies et les blessures des victimes sans se retourner +contre les bourreaux!</p> + +<p>Aujourd'hui plus âcre est son inspiration et son vers revêt une sorte de +colère; de l'impatience se mêle à son évangélisme. Un trouble anormal +l'envahit! «Italie, Italie, ne seras-tu toujours qu'une mère aux +mamelles taries pour les milliers d'enfants qui eussent enthousiasmé tes +divins poêles et tes artistes créateurs! Que deviendront-ils, ceux-ci, +les petiots, que je choie, ceux à qui j'apprends à lire, que je couve de +mon mieux et le plus longtemps possible sous mes ailes? Liront-ils +encore plus tard? Et quels livres? A quels éducateurs iront-ils? Devenus +adolescents, jeunes hommes, ne rencontreront-ils toujours que des +maîtres, des corsaires et des rapaces pour convertir toute leur force, +leur sève, leur énergie, leur généreuse expansion en sordides machines à +gagner de l'argent? Quoi! la noble terre italienne ne produira-t-elle +jamais que des ilotes résignés? Quoi! pas un mâle, pas un homme libre, +pas un révolté, pas un transfuge du travail inique, pas un rédempteur +éprouvant la sublime folie du sacrifice et qui, tandis que tous se +figent et se stéréotypent dans des œuvres de servage, ferait un geste +de délivrance, pas un qui, fatigué de ployer l'échine, se redresse et +frappe à son tour, oui, qui aille jusqu'à tuer...»</p> + +<p>Ciel! Quelles lignes incendiaires ose-t-elle bien tracer, la simple et +faible femme! Décidément elle n'écrira rien qui vaille aujourd'hui! Et +elle reporte ses yeux de son manuscrit vitrioleur sur ce joli parterre +de flore enfantine. O candeur, ô parfaite insouciance! Comment a-t-elle +pu évoquer conjonctures si ténébreuses en présence de cette aube en +chair....</p> + +<p>O c'est mal ce qu'elle allait faire là? Vierge morose, trop imaginative, +pourquoi n'engendre-t-elle aussi des enfants! Elle ne concevrait pas +alors pareilles chimères et pareilles larves! Du moins apprendrait-elle +par l'instinct impérieux des ardeurs charnelles, ce que veut la nature, +la vie élémentaire; elle serait édifiée, sans phrases et sans +spéculations, sur le simple pourquoi de notre existence, de notre +passage ici! Que ne pense-t-elle à autre chose? A quoi bon vivre dans +l'avenir. Le devoir n'embrasse que l'heure présente et le moment +immédiat. Pourquoi rêver, triste, trop songeuse fille pauvre; il est si +simple de vivre... enfant, amante et mère, et de finir sans avoir ruminé +des destins et des lois autres que ceux consentis par le nombre et la +société.</p> + +<p>Ah! cœur trop tendu, désarme, désarme! Il est sacrilège, c'est tenter +l'inconnu que de songer trop obstinément à la misère et à la mort, +devant ces bambins, cette tiède couvée.... Oh! redoute que par tes +incantations lyriques tu n'appelles des sorts et des maléfices sur ces +têtes mignonnes auxquelles tu aurais voulu dispenser les dons +providentiels!</p> + +<p>Aussi, la voilà qui, bonne et mystique, se met à prier en arrêtant ses +yeux visionnaires sur l'un des marmots, précisément le plus gentil de la +classe. Il repose, souriant chérubin aux longs cils d'or; sa menotte +presse d'un geste volontaire la jambette ébréchée au moyen de laquelle +il tailla son crayon, et ses lèvres un peu grosses, mais si rouges, +comme toutes celles des Transalpins, s'avancent en la jolie moue d'un +lutin à qui on voudrait enlever un jouet.</p> + +<p>Certes, il est le plus mignon de tous, si charnu, si rosé, mais aussi le +plus pauvre d'entre ces pauvres! Enfant pensif et taciturne avec de +subits accès de babil et de turbulence, un brin fantasque et +volontaire, souvent malgré la douceur et la caressante tutelle de +l'institutrice, il déserte l'école pour aller battre les chemins, très +loin. Sans doute rêve-t-il à présent de maraudes par les mûriers et +d'une ample cueillette de pêches et d'abricots. L'institutrice s'est +attachée à ce galopin qui aurait l'air d'être fait de marbre rose si, le +plus souvent, la crasse ne le patinait comme un bronze de Donatello. Et +voilà qu'elle songe, non sans mélancolie, aux dix ans du petit qui +sonneront l'été prochain, moment que ses parents, d'infimes journaliers, +choisiront pour l'envoyer à Milan, comme apprenti boulanger.... +Attendrie elle se répète le nom du gracieux dormeur, et ce nom même, +Santo, est une prière, capable d'éloigner les suggestions périlleuses et +impies auxquelles elle s'abandonnait tout à l'heure.</p> + +<p>«Ah, prie la bonne âme, que celui-ci, mon Dieu, ne connaisse point +là-bas les corruptions, les souillures et les empoisonnements des +vilains métiers! Défends ta généreuse plante, ô nature, contre le +souffle de l'atelier! Que la fièvre urbaine ne flétrisse pas ses joues +et ne leur enlève cet inappréciable velouté des pêches mûrissantes dans +lesquelles il enfonce des quenottes presque fratricides!»</p> + +<p>Et elle songe: «Hier encore, à la procession de la Fête-Dieu, c'est lui, +Santo, qui était joli à croquer, en petit saint Jean-Baptiste: la peau +de mouton rejetée sur l'épaule, avec sa chemisette bleue bordée d'or, +ses jambes nues et potelées, ses cheveux bouclés, sa croix d'or en guise +de houlette et tenant en laisse l'agneau tout blanc et docile. Il +marchait dans la procession, ce Santo, mignon et presque eucharistique! +Que l'encens embaumait et que les cierges étaient blancs! Quelques-uns +étaient enrubannés de rouge et des corbeilles de roses saignaient sous +les flèches du soleil! Des hymnes doux comme le miel balsamiaient cette +matinée de prières. O les musiques suaves, énervantes tout de même! Et +les manants, les serfs t'applaudissaient du cœur, petit Santo, comme un +morceau de leur chair angélisée et de leur rude cuir de peinard +transformé en viande du Seigneur! Et les mères heureuses, un tantinet +jalouses, s'attendrissaient sur toi, pleurant presque, et en te voyant +passer, agenouillées, leurs poupons sur les bras, elles embrassaient +dévotement et avec un peu de fièvre ces bambins en les rêvant déjà +béatifiés, petits saints d'un jour, Santo, comme toi! <i>Agnus Dei qui +tollis peccata mundi!</i> Agneau de Dieu qui rachète les péchés du monde! +Pauvre petit, où seras-tu dans dix ans? A la caserne, à l'hôpital? Dans +quelle procession figureras-tu encore, à quel pas plus triste que la +plupart des processions de ce monde marcheras-tu?... Non, arrête...»</p> + +<p>Encore ces vilaines appréhensions. C'est cependant ici le dernier +endroit où devraient lui venir pareilles inquiétudes. Est-ce +l'étouffante chaleur qui distille ces présages sinistres? Et dans ces +limbes pourquoi épandre des giries et des épouvantes purgatoriales? +Quelle insolite angoisse la prend au sujet de l'écolier endormi: «Santo, +qu'as-tu fait? Parle, qu'as-tu envie de faire? Dis-le moi vite!»</p> + +<p>C'est en vain qu'elle évoque la paisible procession de la veille pour +chasser le reflux des images véhémentes et funèbres. Ses pressentiments +ressemblent au frisson poétique des sibylles sur le trépied. Ce qu'elle +prétend revoir et se rappeler se déforme, se travestit en des visions +qui n'ont plus rien de commun avec ses souvenirs. Ainsi le pieux cortège +tourne en un défilé houleux et sombre d'une foule qui trépigne sur place +ou qui chasse comme la tourmente.</p> + +<p>Devant l'institutrice ébahie, surgit un grand garçon de vingt ans, les +épaules larges, les mains fortes, solide et décidé par la carrure, +imberbe, blond, au teint d'ambre pâle et d'œillet rose avifié aux +pommettes un peu saillantes, aux yeux extatiques, presque effarés, aux +traits gracieux et solennisés comme par une latente tragédie, un +imperceptible duvet couvrant sa lèvre supérieure, les allures—se dit la +voyante—d'un conscrit dépaysé et ahuri qui viendrait de passer sous les +ciseaux du perruquier, ou mieux, non, pis encore, d'un prisonnier qu'on +toise et qu'on mensure dans l'antichambre des cachots et qui +somnambulique regarde derrière lui, du rouge, devant lui, du rouge +encore.... Il porte, sur le tricot du gindre, un bourgeron gris +flottant; la casquette de toile blanche à visière plate un peu relevée, +à la marine, emprisonne mal ses luxuriants frisons, et une cravate bleu +pâle s'ajuste au collet très échancré de son jersey. Une halte, une +accalmie de la foule volcanique et strépitante, dont il représente le +centre, le foyer d'intérêt, le campe—est-ce durant une seconde ou +moins?—devant la rimeuse hypnotisée. Embarrassé de ses mains, les bras +ballants, il profère à voix basse, presque en chuchotant, pour elle +seule: «Me reconnais-tu? Non? Je suis cependant un des tiens, je suis ce +révolté, ce rédempteur que tu souhaites.... Regarde-moi bien!»</p> + +<p>Elle veut protester, mais, comme pendant les cauchemars, un poing lui +noue la gorge et elle le dévisage, médusée par son impérieuse douceur, +par le sourire mélancolique et de plus en plus ambigu qui affleure à ses +lèvres presque trop grosses, mais si rouges, ces lèvres italiennes +appétissantes et copieuses, par la magnétique caresse de ses prunelles +d'un bleu de violette de Parme, des prunelles qui enchérissent encore +sur l'éperdue bonté de la bouche.</p> + +<p>Et la voix susurrante et infléchie joue du cœur de la voyante comme +d'une lyre voilée de crêpe: «Tu me crois un paisible gars, un peu mol, +un peu lendore, musard, baguenaudier, amusé d'un rien, cueillant les +jolies filles comme autrefois les abricots et les mûres aux espaliers du +préfet, boudant la boutique et le fournil, toujours comme autrefois +j'éludais tes pourtant si tièdes leçons, ô grande sœur! Tu me crois de +ceux qui s'attardent et qui s'oublient, pâmés, en proie à quelque gouge +experte habile à déniaiser les plantureux adolescents!... O chère +songeuse, que tu te blouses!»</p> + +<p>Et son sourire s'électrise et s'enfièvre, si bien que sa bouche semble +saigner dans son visage blêmissant comme une aube de supplice, et il +hoche gravement la tête et c'est—ainsi compare toujours +l'institutrice—comme si le col nerveux mais d'une délicatesse dérisoire +à côté des puissantes épaules, ployait, prêt à rompre, pareil à une tige +sous une trop lourde corolle:</p> + +<p>—«Écoute, il m'a pris l'aversion des plaisirs de mon âge et des métiers +de mon temps.... Je n'aime pas à la manière des autres enfants des +hommes. J'ai rêvé des dévouements et des communions sans but, sans +utilité, sans justification naturelle, par la seule vertu de la +sympathie et pour le plaisir de se donner, de s'immoler même en une +infinie caresse.... O ces compagnes rieuses et frivoles, qui +pleurnichent à la vue d'un oisillon tombé du nid et que la perpétuelle +tragédie humaine laisse indifférentes et rend même complices, pas +toujours complices sans le savoir!... O ces amantes que la nature, qui +veut une éternité de mortels, leurre et affole par un éclair +d'infini!... J'éprouve pour elles l'aversion biblique, elles sont les +troubleuses et les diversionnelles qui écartent les pensées altruistes +et les vouloirs virils, elles ne se dévouent que pour endormir, +amoindrir et ravaler les ardents et les forts; elles minent les colosses +aux pieds desquels elles feignent de s'étendre; elles sont souffleuses +d'égoïsme, de coupable désintéressement, de détachement du devoir; pour +les milliards de brutes qu'elles fournissent à la consommation +terrestre, combien ont-elles fait avorter les grâces, les vocations, les +génies, les âmes surhumaines! Si elles engendrent dans la douleur, elles +se vengent de leurs souffrances en livrant de nouvelles proies à cette +planète maudite et en épiant, avec une joie perverse, l'invasion des +tristesses, des effrois et des désillusions aux yeux originellement +ravis et au cœur lustral des engendrés! Non, je n'écouterai jamais +leurs voix insidieuses.... Je serai réfractaire aux galantes +disciplines, et quoi qu'en dira plus tard le juge libidineux pour me +salir et me rendre haïssable aux ménades et aux louves en rut, je suis +chaste et je mourrai vierge, en m'étant conservé pour l'amour de tous! +Ces choses, tu dois les entendre, toi, la simple, la vierge, car sans +que tu le saches, tu es mille fois plus ma mère que n'importe quelle +génératrice selon la nature.... Si jamais je flattai une amante ce fut +la rouge lionne, aux mamelles incandescentes, au lait de plomb fondu, +dont la chevelure allume les torches des nouveaux zélotes et aux griffes +de laquelle vont s'aiguiser les poignards de ceux qui ont abjuré les +devoirs et les lois de la multitude!...»</p> + +<p>—«Assez, assez! supplie la pauvrette qui se voile les yeux pour ne plus +voir. Tu en as menti. Arrière cette lionne de l'enfer avec son sinistre +meneur. Loin de moi et de Santo.</p> + +<p>«Oh! non, ces mains que j'aime, ces petites menottes n'égarent leurs +doigts que dans les blanches toisons, en attendant qu'elles pétrissent +la farine blanche de notre pain quotidien! N'est-ce pas, Santo?</p> + +<p>«Petit boulanger, ils racontent qu'un jour tu ne voudras plus pétrir du +pain parce que tous les pauvres n'en mangent pas.... O, reste à Milan, +reste à ton métier, reste!»</p> + +<p>Mais la voilà soulevée, séparée de lui, exilée brusquement dans une +grande ville en fête où la cohue chasse sans trève, dans un tourbillon +de tambours, de clairons, de piaffes, d'épaulettes, de bannières, de +girandoles, dans un perpétuel hosanna de vivats. Une apothéose dans le +soir.</p> + +<p>Subitement surgit le pâle jeune homme à la casquette blanche. Il tire de +dessous sa veste grise un grand poignard qu'il brandit, et ses lèvres +rouges pâlissent, et ses yeux s'aimantent à on ne sait quel vertige et, +cambré dans la pose d'un qui s'est élancé, une jambe levée, d'aplomb sur +l'autre, avec un geste énergique il frappe au cœur de l'apothéose. Et +on entend comme le jet d'une eau brusquement libérée. Alors, une +panique, des haros, des malédictions! Le tourbillon emporte le +victimaire.... «Où es-tu, Santo? L'encens ne parfume plus ton puéril +sillage. Pourquoi as-tu laissé choir ta croix d'or! Et l'agneau! Ah! il +s'agit bien d'une autre hostie!... C'est donc la lionne rouge, le fauve +que tu tenais en laisse!»</p> + +<p>Aussitôt après, un sale matin de suie et de bleu détrempé, dans la même +grande ville qui n'est pas Milan, juste à l'heure où les boulangers +comme toi cuisent leur pain, mon Santo. Des cliquetis de sabre au poing, +de grands hommes à cheval passent au-dessus de la foule carnassière. Un +vilain matin; c'est aussi l'heure où la besogne commence dans les +abattoirs.</p> + +<p>Arrière! <i>Vade rétro</i>! Encore une fois frémissante et convulsée, la +poétesse dépose la plume et pour s'arracher à l'obsession abominable, +elle contemple le sommeil du petit Santo. <i>Caro e dolce poverino!</i></p> + +<p>O que la voyante voudrait resonger à la procession de la Fête-Dieu, aux +fleurs, à l'encens, à toutes ces blancheurs tièdes et béates! Mais +implacablement le bénin cortège se transmue, on ne sait pourquoi, en une +cavalcade véhémente, dans laquelle elle s'efforce vainement de maintenir +l'image presque exorciste du petit saint Jean. Elle voit le petiot se +dérober à ses évocations et se transfigurer en le grand garçon, blond et +rose, doux et farouche, épineuse rose de sombre jeunesse, qui marche +solennel, à pas très rapprochés, dans le vilain matin de suie et de +brouillard, conduit lui-même par des gendarmes. Une confusion s'établit +dans l'esprit de l'hystérique rimeuse, entre l'enfant et le jeune homme, +entre le bambino tenant en laisse l'agneau frisé et l'adolescent à la +lionne rouge que mènent ligotté des sacrificateurs ricanants. Depuis +longtemps les bouchers ont occis l'agneau du Baptiste. Et le pasteur +puéril va rejoindre l'ouaille. Ne fut-il pas le précurseur? Alors il lui +faut jouer son rôle jusqu'au bout. Or, au bout de la carrière des +précurseurs, il y a souvent la décollation....</p> + +<p>Quoi, le petit saint Jean moutonnier et mièvre, et ce grand garçon, +robuste et de visage trop doux pour sa vocation, et de regards trop +poétiques pour tout ce que nos temps plats ont prévu de poésie, quoi, le +petit mitron de Milan et le panetier réfractaire, ce sacrificateur aux +bénignes prunelles où l'effroi se cache dans l'azur comme des orages +sous les cîmes neigeuses et constellées des <i>Jungfrau</i>, ces deux-là ne +font qu'un!...</p> + +<p>«Alors c'en est fait. Vive la rouge lionne! Et qui que tu sois, je te +bénis, moi, brave gars de la canaille souffrante, puis militante qui +sera l'église triomphante de demain! Car elle doit être bien odieuse, +bien criminelle, cette race de riches, pour que de beaux éphèbes, +ingénus et tout en charme comme toi, mon Santo, croient devoir inaugurer +les sanglantes représailles! O Santo! qu'elle est criminelle cette +engeance pour que ces yeux de lumière lustrale, ces yeux où rien n'a +menti, où auraient dû se mirer les sourires et les enchantements d'un +printemps perpétuel, se soient mis à réfléchir des couchants rouges, des +aubes plus sanglantes encore! Je te bénis, contre tous; et je voudrais +être Madeleine sur ton chemin de la croix! Je t'exalterais en dépit de +cette foule ameutée sur ton passage. L'autre jour une autre foule te +portait aux nues, petit Santo, et cependant tu es mille fois meilleur et +plus adorable aujourd'hui que l'enfant des processions de la +Fête-Dieu!... Ton apostolique beauté exaspère les chiennes dont tu +esquivas les caresses.... Ah! les mères stupides qui t'embrassaient et +te déifiaient l'autre fois sur les lèvres de leurs poupons et qui, +aujourd'hui forcenées, écumantes, ont armé de cailloux, pour qu'ils te +les jettent, les petites mains de leurs petiots! Et les inutiles, les +lâches, les fléchisseurs de genoux, les vils iront se repaître de ta +suprême convulsion et chercheront sur tes lèvres entr'ouvertes le baiser +de ton âme à la Fraternité lointaine!...</p> + +<p>«O Santo, quelle Hérodiade a demandé ta tête! Elle a dansé la +courtisane, monstrueuse, l'infâme fortune! Qui te pardonnera lorsque +clame et rugit, et glapit, lorsque s'élève le cri de tout l'or menacé, +des affameurs. Les ventres et les coffres ne peuvent te refuser à la +bête dansante. Et tous les tiens que la ballerine aurait pu porter sur +les fiers pavois de la liberté et de l'abondance, les beaux gars qu'elle +aurait pu exalter dans une apothéose de félicité suprême, elle préfère +les affamer, les vieillir, les faner avant le terme. Pour orchestre la +cascadeuse sinistre réclame les râles des meurt-de-faim, les cris des +suppliciés de l'industrie et des bagnes militaires, les détonations des +fusillades fratricides, les explosions des chaudières et des grisous! +Elle danse, elle danse devant les vieillards-cerviers aux doigts rapaces +et crochus, dont la luxure convoite l'or, toujours l'or.... Trembleurs +et lâches, énervés par ses voltiges, ils n'ont rien à refuser à la +danseuse immonde! Oui, prends sa tête, société pourrie, blasphématrice +de la bonté, régale-toi, gorge-toi de cette jeunesse, ô pieuvre dont la +beauté n'existe que pour les négateurs de la justice et de la lumière! A +la curée! La guillotine est là. Dépêchons!...»</p> + +<p>Un fracas terrible a secoué l'institutrice. Elle s'aveugle d'une lumière +livide, comme d'un immense couteau qui tomberait.... Mais non, c'est le +premier éclair de l'orage, naturel résultat de l'accablante journée. +Heureusement elle reprend pied dans le réel. Autour d'elle les enfants +prolongent leur sieste. Et Santo, son préféré? Elle a déjà vu autre part +cette tête bouclée, ce grand front et ces lèvres roses, elle a même vu +ce poing crispé. Me reconnais-tu? Ah! l'adolescent, le régicide, le +supplicié! C'est lui-même....</p> + +<p>Elle défaille et recule, hésitant entre une prière et un cri +d'effroi....</p> + +<p>En ce moment le doux blondin s'étire, ouvre de grands yeux saphiriens et +rencontre le regard angoissé de la bonne maîtresse. Ah le très cher, +l'aimé, le plus aimé.... D'un mouvement jubilatoire et cependant +pitoyable de Vierge devinant, dès l'annonciation, les affres au +Calvaire, elle fond sur le petiot, et l'embrasse, et l'étreint, tandis +que lui, toujours rieur, regarde étonné, ne comprenant rien encore, ne +sachant pourquoi cette subite effusion et pourquoi, déjà, ce couteau +dans sa main.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LE_QUADRILLE_DU_LANCIER" id="LE_QUADRILLE_DU_LANCIER"></a><a href="#table">LE QUADRILLE DU LANCIER</a></h2> + +<p class="droit"> +...in which places I saw and<br /> +practised such villainy as is abominable<br /> +to declare. +</p> +<p class="moins droit smcap"> +Robert Greene. (Repentance.)</p> +<p class="droit"> +Par à force d'avoir purgé tous les<br /> +dégoûts. +</p> +<p class="moins droit smcap"> +Tristan Courbière. (Le Renégat.) +</p> + + +<h3>I</h3> + + +<p>A l'impression métallique et rêche du ciel crépusculaire surplombant la +caserne du 45<sup>e</sup> lanciers, les clairons qui sonnaient au rassemblement +ajoutèrent, comme des gouttes de cuivre fondu.</p> + +<p>Les consignés, environ une centaine, à la fois anxieux et affriolés, +avertis d'une conjoncture point banale, dégringolèrent des chambrées +dans la cour.</p> + +<p>Soldats médiocres ou franches soudrilles, il n'y en avait aucun qui ne +s'estimât un troupier modèle comparé au salaud dont ils allaient faire +justice. Avant de procéder à un nettoyage exemplaire, le commandant +avait attendu que le jour fût tombé et que les bons sujets fussent +dehors, estimant superflu et presque malsain de les employer pour +exécuteurs des plus basses œuvres. D'ailleurs, cette expérience du +caractère humain que possèdent les chefs de troupes lui garantissait que +le condamné ne rencontrerait pas tortionnaires plus acharnés et plus +implacables que les arsouilles et les remplaçants retenus au quartier.</p> + +<p>Ils se placèrent en ordre de bataille sur deux rangs se faisant face à +vingt pas d'intervalle.</p> + +<p>Grave, tordant les crocs de sa moustache, important mais agacé, le +capitaine souffla quelques mots à l'oreille d'un maréchal des logis qui, +avec deux cavaliers, se rendit dans l'aile du bâtiment que couronnaient +les cachots. En esprit, les hommes suivaient l'ascension du piquet vers +les combles; ils se représentaient la sommation faite là-haut au très +principal intéressé, les dispositions sommaires qu'il prendrait avant de +descendre avec sa garde.</p> + +<p>Mais, comme il arrive toujours en semblables attentes de palpitants +spectacles, leur imagination courait la poste et il s'écoula des +minutes, durant lesquelles le commandant brossait à coups de cravache la +chimérique poussière de ses bottes, avant que le protagoniste du drame +promis débouchât avec son escorte.</p> + +<p>Un murmure comparable au bruissement des feuilles sèches chassées par le +vent de novembre courut parmi les troupiers haletants. Puis prévalut un +de ces silences permettant de surprendre la distillation des pensées et +le pantèlement des cœurs.</p> + +<p>Malgré sa condition fâcheuse et l'opprobre de cette confrontation, le +coupable, tout jeune encore, demeurait un cavalier fort plastique, de +taille avantageuse, d'une jolie physionomie, pour ainsi dire moulé dans +son uniforme paille et grenat garni de jaune orange. Il portait la +grande tenue, mais sans le sabre, les éperons et le czapska. Il +écarquillait les yeux comme un oiseau de nuit brusquement exposé à la +lumière et quelques brins de paille mêlés à sa chevelure noire et crépue +donnaient à croire qu'on l'avait surpris dormant étendu sur sa litière.</p> + +<p>Quoique libre de ses mouvements, il s'avançait avec la lenteur et la +gaucherie d'une recrue. Il semblait essoufflé, et comme il s'arrêtait +pour reprendre haleine, les soldats qui le flanquaient l'entraînèrent +par les bras jusqu'à dix pas du capitaine.</p> + +<p>Désireux d'éviter ces prunelles hostiles et sarcastiques opiniâtrement +braquées vers lui, le jeune homme levait les yeux et affectait de suivre +le vol de quelques moineaux qui regagnaient en pépiant leur nid situé +dans les toits mêmes sous lesquels on l'avait incarcéré, lorsque soudain +il entendit hennir là-bas à l'autre bout de la caserne et s'ébrouer +l'instant d'après en battant des sabots, avec l'impatience d'une monture +fringante trop longtemps retenue à l'écurie, un cheval, son propre +cheval, le joli alezan si bien ajusté au cavalier. La noble bête +appelait-elle son maître? L'idée qu'il ne la monterait jamais plus lui +rendit plus cruel encore le sentiment de son déshonneur et, pour la +première fois depuis son arrestation, il eut peine à refouler ses +larmes....</p> + +<p>Cependant, après avoir toussé, le capitaine déploya une pièce +administrative et lut, non sans bafouiller, le procès-verbal du flagrant +délit.</p> + +<p>Les yeux humides toujours tournés vers le faîte, les bras ballants, le +patient s'efforçait de n'écouter que le guilleri des moineaux, le +hennissement de son brave cheval et aussi les premiers accords d'un bal +de guinguette qui turbulait non loin du quartier, mais il avait beau +s'évertuer, les périphrases pudibondes et ronflantes du réquisitoire +dominaient toutes les autres rumeurs, et les termes de sa condamnation: +«...attentat aux mœurs... dégradation ignominieuse... mise au ban de +l'armée...» lui brisaient le tympan comme des percussions de cymbales ou +le lui déchiraient comme des éclats de fifres.</p> + +<p>Arrivé au bout de sa lecture: «Faites votre office!» proféra d'une voix +plus sourde le commandant en s'adressant au maréchal des logis.</p> + +<p>Celui-ci, après une pause crispante, se décida enfin à aborder le +condamné et, à gestes précipités, il lui arracha tout d'une tire les +chevrons et les galons des manches, les torsades des épaules, les +brandebourgs, les passements et jusqu'aux boutons du dolman. Afin de +faciliter cette opération infamante, au préalable insignes et ornements +avaient été décousus puis rattachés légèrement à l'uniforme. Malgré cela +l'opérateur suait à grosses gouttes; plusieurs fois il fut forcé de s'y +reprendre; il voyait trouble; sa main lâchait prise; pressé d'en finir +il allait trop vite.</p> + +<p>Avant d'entrer au service ce gradé avait été valet de mareyeur et, à +chaque broderie qu'il enlevait au misérable, il se souvenait du +sifflement que produisait la peau des anguilles vives ramenée au bout de +son couteau ébréché. Il n'était pas jusqu'à la pâleur livide et surtout +les convulsions du dégradé au contact de son poing qui ne rappelassent à +l'exécuteur les bestioles violâtres qui se tordaient, écorchées et +tronçonnées, sur l'étal.</p> + +<p>Le sourire de bravade et de forfanterie que les lèvres de l'anathème +étaient parvenues à dessiner, au commencement, dégénérait, de stade en +stade, en un sardonisme tellement atroce, que l'exécuteur se détournait +pour ne plus le rencontrer.</p> + +<p>Ce rictus faussement hilare était d'ailleurs démenti par l'inépuisable +détresse qui vitrait, dilatait et humectait les yeux de la victime.</p> + +<p>Pour finir, le tourmenteur emporta d'un coup sec et précis les larges +bandes oranges faufilées à la culotte. Et à cette suprême avanie, +lorsque le misérable ramena vers l'exécuteur ses yeux lamentables, une +fièvre brûlante les avait subitement séchés: ils n'étaient plus noyés de +larmes mais ils étaient injectés de sang.</p> + +<p>Cette fois le maréchal des logis recula et battit en retraite, hanté +pour le restant de ses jours par l'expression vengeresse de ces +prunelles sanguinolentes.</p> + +<p>Le capitaine aussi s'était retiré de la scène. Pour les formalités qui +restaient à accomplir il répondait de la très bonne volonté de ses +hommes. Point n'avait été besoin de les styler.</p> + +<p>Les deux rangs se rapprochèrent de façon à former un long et étroit +couloir depuis l'endroit où se trouvait le condamné jusqu'à la grande +porte ouverte à pleins battants.</p> + +<p>Le pauvre diable pressentit qu'une autre épreuve, un surcroît de torture +lui était réservé.</p> + +<p>A quelle gymnastique vont-ils se livrer tous ces rossards, alignés à +quelques pas l'un de l'autre pour avoir plus de jeu? La jambe droite +portée en avant, on les croirait prêts à se fendre comme à la salle +d'armes. Mais jamais ces facies ne trahirent pareille préoccupation +agressive. Ils prennent donc leur mission bien au sérieux! Ces lèvres +pincées, ces regards épieurs, ces têtes carnassières obliquement tendues +vers sa piètre personne! On dirait autant de spadassins ou plutôt de +coupe-jarrets appostés sur la grand'route....</p> + +<p>Tzim la la! Les croque-notes de la guinguette attaquent le finale de +l'endiablé quadrille dont la pastourelle vient d'accompagner la +dégradation du misérable.... En avant deux! Et en cadence!...</p> + +<p>Non, ils sont trop de monde à lui en vouloir. Pitié, les anciens +copains! Tout, mais pas cela! Qu'on le ramène plutôt au cachot pour ne +plus jamais l'en extraire; qu'on l'y dérobe à la vue de ses semblables, +qu'on l'y laisse même crever de faim et de soif. Tenez, il y retourne de +son propre mouvement....</p> + +<p>Mais les pitauds qui étaient allés le dénicher tout à l'heure et qui, +postés derrière lui, n'ont cessé de le surveiller, répriment cette +velléité d'indépendance et, rattrapant le gaillard par les épaules, le +font pirouetter sur lui-même et, d'une double ruade décochée au bas du +dos, l'envoient entre les deux colonnes mal intentionnées.</p> + +<p>Dzim la! En avant deux!</p> + +<p>De file en file, les coups de pieds pleuvent drus et rythmiques, scandés +par la musique forcenée, à temps et à point voulu, presque avec le +<i>une</i>... <i>deuss</i>... de l'école de peloton: replié vers la fesse, le bas +de la jambe fait ressort du jarret et projette la botte dans les reins +du pâtiras. D'aucuns mais combien rares, manquent la cible, à dessein, +et se bornent à esquisser le geste. La masse truculente de ces mouflards +aigris par les punitions et les corvées prend un âpre délice à ce jeu +féroce. Ils frétillent et piaffent en attendant leur tour. A l'approche +du souffre-douleur ils tirent la langue, la serrent entre les dents, +bandent leurs muscles, contractent tout le corps, en vue d'une action +unique. Ils sont littéralement hors d'eux-mêmes. Pas souvent qu'ils +rateraient le pékin! Et avec la malice hypocritement salace de chenapans +employés à des œuvres d'équité sociale, ils lui décochent la pennade +juste entre les jumelles. Les plus agiles, après l'avoir fouillé de la +jambe droite, le rattrapent de la gauche. Et tous ricanent, trigaudent, +joignent l'invective aux voies de fait, applaudissent aux atouts les +mieux rabattus, et se répandent en interjections rauques, en ahanements +de goujat qui bat la semelle pour se réchauffer les arpions. Jamais les +bélîtres n'apportèrent tant de zèle et d'émulation à la manœuvre. Cette +rigolade sera la plus carabinée de leur temps de service!</p> + +<p>Il y a jusqu'au fracas étrangement mat et étouffé de cette volée de +coups assénés à la défilade qui les a mis en liesse. Un ancien débardeur +compara ce bruit à celui d'une pile de ballots s'écroulant à fond de +cale. A un bûcheron, il rappela l'aigre bise d'hiver qui secoue +rageusement la forêt effeuillée. Mais un manutentionnaire trouva mieux +encore: par la suite, chaque fois qu'il jouait des pieds dans le pétrin, +il songeait à la plainte sourde de la pâte humaine ce soir à jamais +fameux!...</p> + +<p>Inerte, privé de toute pensée, durant plusieurs secondes l'homme ricoche +et bondit. Une escaffe le renverse, une autre le ramasse. S'il s'abat +c'est pour se relever aussitôt comme une haridelle sous le fouet du +charretier.</p> + +<p>Enfin, il touche à la limite de cette voie de douleurs. Quatre à six +tourmenteurs encore à dépasser et il sera dehors, libre, au large. Mais +le large et la liberté l'épouvantent bien autrement que les épreuves +qu'il a subies dans ce préau. Cette rue faubourienne, ces terrains +vagues, ces enclos lépreux piqués, çà et là, de quelque bec de gaz +palpitant comme une chauve-souris enflammée, cette atmosphère vespérale +ne lui a jamais paru aussi farcie d'embûches.</p> + +<p>Un horrible imprévu le guette....</p> + +<p>Et plutôt que de sortir avec empressement, il se bute, il se rebiffe, il +ne bronche plus sous les coups. Au besoin il repasserait entre les deux +haies de tourmenteurs pour réintégrer son cachot de miséricorde. Mais, +exaspérés par cette inertie, d'ailleurs pressés d'en finir, les derniers +partenaires réunissent leurs efforts et, le visant à la fois, le +projettent sur le pont-levis au-delà de la porte.</p> + +<p>Avec un fracas sépulcral, les vantaux massifs battirent derrière lui, +tandis qu'une huée prolongée le salua par-dessus les créneaux de la +muraille.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Il se tint blotti dans l'encoignure, sous la voûte ténébreuse, pesant +contre la porte, haletant après les quatre murs, après la clémente +solitude de la geôle. Au fond il mit du temps à se rendre nettement +compte de ce qui lui arrivait. Incapable de toute volition, il ne se +découvrait plus que de vagues instincts. Il claquait des dents, il était +aveuglé et fourbu, mille chandelles giraient sous ses paupières, il ne +cessait de frissonner, mais parfois des sanglots d'asphyxié, des hoquets +d'épileptique le secouaient et le tordaient tout entier. Le haro de ses +ennemis se répercutait encore en ses oreilles et il lui semblait que +leurs pieds continuassent de le fouler.</p> + +<p>Sa tenue, si glorieuse il y avait à peine cinq minutes, à présent +dégarnie de ses affiquets et de ses passementeries, défaite comme une +guenille, trouée par places, ne tenant presque plus à son corps, +représentait une livrée de honte, une caricature de l'uniforme; une de +ces friperies de carnaval qui boivent la sueur et proclament la crapule +de plusieurs générations de masques, un paillasson auquel s'étaient +raclées avec rage les plus boueuses semelles du régiment.</p> + +<p>Et dire que son équipement était moins avarié encore que l'épave humaine +qui le revêtait. Impossible de tomber plus bas, d'être plus abject, plus +odieux que ce rebut de l'armée. Sous l'uniforme il ne comptait plus un +seul camarade. Aucun de ceux avec lesquels il avait roulé, grenouillé de +bouge en bouge, les soirs de vadrouille, avec lesquels il s'était +cependant vautré dans de dégradantes promiscuités, ne lui pardonnerait +cette turpitude suprême à côté de laquelle les pires infamies devenaient +de bonnes œuvres. Les plus mauvais drôles s'étaient cru le droit et +même le devoir de le jeter à la voirie!</p> + +<p>Et son châtiment ne faisait que commencer:</p> + +<p>Désormais le meilleur samaritain se détournerait de lui. Le lépreux +aurait peur de lui toucher la main. Il était irréparablement interdit, +hors la loi, hors la société, hors la famille! Pour lui plus de parents, +plus de sœurs, même plus de mère!...</p> + +<p>A cette pensée, la première qui lui revint, il recouvra aussi l'usage de +ses membres et fit un mouvement pour enjamber le garde-fou de la douve, +mais, tout à coup les dissonnants accords du quadrille raclé et soufflé +pendant son supplice secouèrent de nouveau la torpeur cauteleuse de la +banlieue.</p> + +<p>Et les discordances, la couleur fauve, la frénésie, la continuelle +fêlure de cette musique digne du rogomme et des gueulées du voyou, ces +cuivres aussi mal embouchés que des escarpes, ce cancan provocateur et +cynique sur lequel on venait de lui faire danser le plus macabre des +cavalier-seul, viola brusquement sa conscience et convertit son +désespoir en un démesuré besoin de représailles!</p> + +<p>—Quelle bêtise j'allais commettre! se dit-il, en s'éloignant +allègrement de la caserne. Une vaste blague, la vertu! Et les honnêtes +gens, autant d'hypocrites qui ne punissent que le scandale.... J'eus +tort de me faire pincer: voilà tout.... La nature se moque bien des +lois humanitaires et des convenances sociales.... Les gueux pour +lesquels brille le beau soleil et verdoient les arbres des grands +chemins sont plus nombreux que les promeneurs rassis et poussifs et si +les nuits obscures protègent les liaisons permises, elles ne favorisent +pas moins les amours frauduleuses!...</p> + +<p>Il ferait beau voir les animaux domestiques réduire à l'impuissance les +rapaces et les carnassiers.... Imbécile qui me croyais l'exception, le +seul dérogateur de mon espèce!... Quoi, j'ai vingt-trois ans à peine, et +pour une peccadille, pour une mésaventure, je me serais appliqué à +moi-même cette peine de mort que l'excellente justice de ce monde +épargne souvent aux chourineurs effrénés.... C'en est fait.... Si +l'ordre et la règle me condamnent sans rémission, je m'enrôle au service +de la fantaisie et du bon plaisir; je passe à l'armée des francs +vauriens et des insoumis....</p> + +<p>Pas de danger, ma fine, que les coucheurs des pouilleries et les +turlupins des correctionnelles me vomissent, m'expurgent de leur milieu +pimenté....</p> + +<p>En voilà qui ne disputent point sur les goûts ou les couleurs!... Je +sais une franc-maçonnerie dans laquelle mon caractère et ma jeunesse me +vaudront une cordiale hospitalité!...</p> + +<p>Et tandis qu'il s'étourdissait de sophismes jetés ou phrases saccadées, +entrecoupées de ricanements, il se suggérait des mystères et des rites +qu'il n'aurait su poétiser en termes assez spécieux....</p> + +<p>Aux confins du monde rationnel, au delà des extrêmes tolérances, les +stigmatisés, les incurables de son espèce se réfugiaient en des lazarets +clandestins, pour y trouver un soulagement au seul mal que ne pourraient +adoucir nos sœurs de toutes les charités!</p> + +<p>De trop explicites gazettes lui avaient révélé les mœurs ségoriennes +des colonies pénitentiaires. A côté des chambrées de mendiants et de +frelampiers, celles de la caserne avec leurs farces risquées et leurs +indécentes brimades étaient de virginales nurseries. Les chauffoirs des +dépôts de vagabonds perpétuaient les priapées des antiques étuves. Et, +comme dans des serres torrides établies pour la culture la plus forcée, +on y voyait fleurir des végétations monstrueuses ressuscitées du +paganisme ou importées de l'Orient.</p> + +<p>L'atmosphère y régnait plus suffocante que l'ozone et plus délétère que +la mofette. De livides désirs crépitaient à fleur de peau comme les feux +follets sur la tourbière. Ici, le feu de l'enfer prévalait contre le feu +du ciel, car nulle part ailleurs les salamandres des ardeurs maudites et +des lacs asphaltides ne se traînaient et se mêlaient avec autant +d'effronterie. Et à présent le dégradé aspirait à cette vie patibulaire +et goûtait par anticipation la cuisante et sinistre tendresse du +galérien pour son compagnon de boulet....</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>Il était tellement obsédé par ces mirages néfastes, qu'en passant devant +l'entrée du bal où le quadrille ne cessait de vacarmer il bouscula deux +danseurs, passablement gris, qui en sortaient bras dessus, bras dessous.</p> + +<p>La lanterne rouge de l'enseigne leur permit de dévisager le maladroit. +Ses traits décomposés, ses yeux hagards, l'expression farouche et +incendiaire de sa physionomie les frappèrent aussitôt; mais ce qui les +estomaqua au point de les dégriser, ce fut l'extraordinaire état de son +accoutrement. Ce débraillé, à lui seul, constituait un attentat au +décorum et à l'ordonnance.</p> + +<p>—Où diable ce paroissien avait-il été s'arranger ainsi?</p> + +<p>Subitement, ils comprirent: son aventure avait fait du bruit. La +rencontre était vraiment piquante. Une aubaine! Attention! On allait +rire!</p> + +<p>Et l'un des deux faubouriens lui vitriola la face du même sobriquet que +venaient de lui hurler les échos de la caserne. Cette fois encore, la +résolution l'abandonna; il demeura lâche, baissé, sous l'injure. Et +avant qu'il eût repris connaissance, songé à repousser ces agresseurs ou +du moins à s'enfuir, d'autres gaillards, attirés à la porte par les +exclamations et les sifflets de ralliement de leurs camarades se +massaient autour du dégradé et lui coupaient la retraite.</p> + +<p>Un mot les mit au courant. Leur mauvais gré se compliquait de cette +hostilité que les gens du peuple, principalement les faubouriens et les +ruraux investisseurs de la ville, nourrissent contre tout ce qui porte +l'uniforme. Des guet-apens et des rixes ensanglantaient sans cesse les +abords de la caserne. Plusieurs fois le bouge même où les galants de +barrière faisaient sauter leurs dulcinées, avait été démoli de fond en +comble par la soldatesque en manière de représailles et par esprit de +corps, à la suite d'avanies infligées à l'un ou l'autre lancier.</p> + +<p>Si le cavalier qui venait de tomber dans cette bande de batailleurs +avait déserté ou reçu la cartouche jaune pour un autre motif, sans doute +l'auraient-ils accueilli en triomphateur, mais, quoique peu pointilleux +sur le chapitre de la morale, cette fois, la nature de son offense les +indisposait plutôt contre lui et ils se réjouissaient cruellement de +pouvoir justifier leurs préventions à l'égard de l'arme entière à +laquelle avait appartenu l'expulsé, et à laquelle ils attribuaient les +mêmes déshonorantes pratiques. Ils seraient encore moins cléments pour +le coupable que ses anciens frères d'armes. Déjà ils l'entraînaient à +l'écart pour le mettre à de nouvelles questions, le coucher longuement +sur la claie, le torturer avec ces atermoiements au moyen desquels les +virtuoses de la brimade allongent la crevaison d'un chien galeux.</p> + +<p>Un des principaux marlous s'interposa:</p> + +<p>—Ne salissons pas nos mains à ce bougre: accordons lui plutôt +l'occasion de se racheter. A cet effet fondons-le dans notre basse-cour +et voyons s'il se montrera coq ou chapon!</p> + +<p>Exultant à ce mirifique programme, la bande charria, sans plus tarder, +le sujet à l'intérieur du bal. Si les femelles de ces lurons ne +demandaient pas mieux que d'accorder une revanche à ce joueur par trop +grec, par contre le patron de l'établissement, soucieux d'éviter de +ruineuses mises en contravention, se fit un peu tirer l'oreille avant +d'autoriser ce sport passablement décolleté, mais comme il dépendait +exclusivement de cette clientèle excentrique et qu'en somme en irritant +ces détestables coucheurs il courrait plus de péril qu'en s'aliénant la +rousse et les pandores, il finit par se rendre à leurs injonctions +comminatoires. En conséquence on ferma les portes, on bâcla les +fenêtres pour empêcher les indiscrétions; on suspendit les danses. +Quelqu'un imposait même silence aux gagistes, mais la majorité insista +au contraire pour que le divertissement fût assaisonné de musique. Leur +avis prévalut, et les croque-notes furent invités «à mener le plus de +boucan possible» afin de donner le change aux mouchards du dehors. +«Puis, qui sait, ce bacchanal ficherait peut-être du gingembre au +refroidi!»</p> + +<p>—Attention! clama le boute-en-train qui venait d'émettre cette +hypothèse profonde,—l'honneur est aux doyennes du sérail. Allez-y, +chacune, de votre boniment! Mais, jusqu'à nouvel ordre, bas les pattes!</p> + +<p>Pour tenter la conversion du renégat on n'accordait à chaque prêcheuse +que la durée d'une figure de quadrille.</p> + +<p>Au signal l'orchestre entama avec rage le «pantalon» de la danse +fatidique et on vit s'avancer sur la piste une chiffonnière édentée, une +pierreuse qui tenta de circonvenir le patient avec des grimaces de +guenon amoureuse et lui débita des ordures camardes.</p> + +<p>La galerie souligna ces lugubres lazzi par des bourrades et des huées.</p> + +<p>Après cette maugrabine, aux premières mesures de «l'été» s'amena une +colporteuse presque aussi mûre, qui entretint l'indulgente hilarité des +comparses mais n'obtint aucun autre succès.</p> + +<p>Pour la «poule» cette vétérane du trottoir céda le terrain à une +harengère un peu moins marquée, plus propre aussi, dont, au milieu de +fort profondes ténèbres, un permissionnaire ivre se fût peut-être +rassasié, quitte à l'étriper ensuite.</p> + +<p>Celle-ci fit place à une commère rondelette, vraiment accorte, un +morceau friand sur lequel il ne fallait pas cracher; toutefois le +mijauré ne répondit pas plus à ses avances qu'à celles des trois +précédentes gorgones.</p> + +<p>Les assistants commençant à le trouver difficile, se remirent à +l'interpeller sans expurger leur vocabulaire.</p> + +<p>Il ne se laissa pas démonter par leurs reproches et opposa la même +froideur, le même dédain aux paroissiennes qui défilèrent après cette +favorite de la corporation. Brunes ou blondes, amazones imposantes ou +gamines délurées, sirènes serpentines ou boulottes douillettes, vampires +décharnés ou goules ventrues, aucune ne parvint à lui tisonner le +tempérament.</p> + +<p>La toute dernière, celle que les juges du tournoi tenaient en réserve: +un trottin de modiste, une rousseaude encore mineure, l'air d'un +collégien précoce, sans poitrine et sans hanches, n'obtint pas plus de +résultat que la kyrielle qui l'avait précédée.</p> + +<p>Quand cette maigrichonne se retira en s'avouant vaincue, ce fut un +tollé, un hourvari, une explosion de sarcasmes et d'invectives.</p> + +<p>—Eh bien, s'il en est ainsi!—hurla le chef de la bande, à toutes ces +femmes horriblement mortifiées,—il y passera de force! A la curée les +mâtines!</p> + +<p>—A la bonne heure! se dit le dégradé. Mieux vaut subir leurs violences +que leurs fadaises!</p> + +<p>Et comme toutes, vieilles et jeunes, se ruaient à la fois dans l'arène, +il leur décocha un regard tellement frigide, tellement rébarbatif, +qu'elles tombèrent en arrêt, matées par sa superbe, confondues par +l'énormité de son aversion.</p> + +<p>Mais il se ravisa subitement sous l'afflux d'une inspiration satanique: +le moment était venu de s'amuser à cette expérience tout autant, même +mieux que les facétieux récidivistes.</p> + +<p>Bientôt, avec l'aide du mauvais génie, le lancier déchu serait peut-être +le seul à se divertir. Oui, rirait bien qui rirait le dernier! Les +candides repris de justice ne se doutaient guère de ce qui les +attendait, du tour abominable que ce cachottier était résolu à leur +jouer.</p> + +<p>On le vit se départir de son attitude répulsive, de sa contenance +hargneuse. Allait-il s'humaniser à la fin? Ses traits se détendirent; il +se rengorgea, se campa avantageusement, et, les bras croisés sur la +poitrine, laissa errer sur son houleux entourage des regards ressemblant +à des œillades. Où voulait-il en venir? Il songeait tout simplement à +prolonger l'épreuve, à gagner du temps en leurrant ces bagasses, en les +promenant par des alternatives de confiance et de déception, jusqu'à la +minute fatidique où sa conspiration éclaterait à tous les yeux. Rien +n'avertit les matériels Philistins et leurs rouées Dalilas de la +catastrophe que leur préparait ce méchant Samson, pas même le sourire +faux et sybillin effleurant furtivement ses lèvres.</p> + +<p>Oui, il joua tellement bien la comédie que les femelles s'y laissèrent +prendre et rentrèrent momentanément leurs griffes, malgré les +objurgations des mâles avides de carnage et pressés d'en finir. Voilà +qu'elles se reprirent à le supplier en chœur, à lui chuchoter de +tendres et humbles déclarations: leurs paroles impatientes, leurs rogues +reproches expiraient en soupirs langoureux. C'est tout au plus si elles +s'enhardirent jusqu'à l'embrasser, à l'étreindre dans leurs bras, à le +presser contre leurs gorges palpitantes. A la longue, comme il demeurait +calme, souriant, énigmatique, sans se prononcer encore, en cette +crispante posture d'un bellâtre que sa fatuité empêche de désigner son +élue,—les mieux tournées abandonnèrent jupes et corsages, recoururent à +des attitudes savantes, à des pratiques jusqu'à présent souveraines et +irrésistibles.</p> + +<p>Lui continuait de les berner en secret....</p> + +<p>Alors, toujours sans le brutaliser, elles achevèrent la besogne de ceux +qui l'avaient dégradé et le débarrassèrent pièce par pièce de son +uniforme dépareillé. Loin de leur opposer la moindre résistance, il +semblait encourager ces privautés, si bien qu'elles finirent par le +réduire au costume sommaire du conscrit examiné par le conseil de +revision.</p> + +<p>A l'époque où il passa cette visite, véritable parangon de beauté mâle +et adolescente, ses formes nerveuses et musclées avaient arraché des +jurons approbateurs aux grognards chargés de jauger et de trier la +viande à canons. Mais aujourd'hui, une influence mystérieuse, un pouvoir +occulte étrangement suggestif était intervenu pour enchérir encore sur +ses perfections naturelles, pour le transfigurer, le parer d'une +splendeur surhumaine.</p> + +<p>Aussi devant ce nu impeccable, les femmes demeurèrent elles quelques +moments éblouies, tenues en suspens, ne sachant plus quel parti prendre, +muettes, retenant même leur haleine, sentant leurs jambes se dérober +sous elles, sur le point de tomber à genoux....</p> + +<p>Puis le désir l'emportant sur la dévotion, leur nostalgie charnelle +s'invétérant jusqu'au paroxysme, elles fondirent sur lui, toutes le +voulant à la fois, toutes résolues à s'en emparer coûte que coûte, à en +prendre leur part, dussent-elles pour cela le lacérer et se disputer +les lambeaux de sa personne comme elles venaient de se partager les +bribes de son reste de tenue.</p> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Les hommes de l'assemblée, presque tous jeunes et athlétiques gaillards +de plein air: braconniers, valets d'abattoirs, tape-dur, rôdeurs de +barrière, s'étaient égosillés à flatter et à stimuler leurs compagnes. +Fiévreux, trépignant d'impatience, avec des rires, des grognements, des +exclamations, des battements de pied, des claquements de langue, des +jurons, des tortillements et des dislocations de mancheur, ils +semblaient des villageois intéressés dans un combat de coqs, avec cette +différence qu'ici chacun pariait pour sa poule contre ce coq +récalcitrant.</p> + +<p>Peu jaloux, même partageux par industrie, ces galants ne demandaient pas +mieux que de céder, en passant, les faveurs de leurs gourgandines à ce +joli benêt. Celle qui triompherait de sa froideur n'en acquerrait que +plus de prestige.</p> + +<p>A la longue, cependant, les marauds s'échauffaient à la place de cet +homme de bois et ils refoulaient à grand'peine leur envie de s'élancer +sur les tentatrices et de les venger de sa frigidité par un tribut +surabondant. Et en même temps qu'ils se trémoussaient d'ardeur et +râlaient de convoitise, ils ne trouvaient plus d'imprécation assez +énorme pour en agonir le piteux damoiseau.</p> + +<p>L'épreuve se prolongea. D'insinuantes et de câlines qu'elles s'étaient +montrées jusqu'à présent, les femelles se firent agressives et malignes; +une rancœur, une âcreté acheva d'encanailler leurs grâces banales et +leurs appas publics.</p> + +<p>Le dépit les enlaidissait à tel point que l'attention angoissée et +tendue, la solidarité fougueuse et vengeresse de la galerie se +relâchèrent.</p> + +<p>Graduellement les drôles en vinrent à partager la répugnance que ces +maritornes grimaçantes et gorgiases, l'écume aux lèvres, rauques de +lubricité, inspiraient à cet adonis.</p> + +<p>Oui, peu à peu, et en leur for intérieur, ils désavouaient leurs +violentes complices.</p> + +<p>Comment en arrivèrent-ils à se rappeler avec un regret attendri, avec +presque l'envie de les revivre et de rattraper les occasions négligées, +tant de polissonneries commises en manière de récréations à l'époque de +leurs baignades d'apprentis lâchés par les fabriques?</p> + +<p>Leurs flopées gagnaient à pas accélérés les rives du canal de batelage. +Par les crépuscules caniculaires leurs plongeons troublaient les eaux +stagnantes et ravageaient les îlots d'algues et de fétides nénufars; +puis, mettant de spéculatives lenteurs à se rhabiller, prenant plaisir à +se voir au naturel, leurs ébats licencieux, leurs jeux outrés sur les +berges poudreuses scandalisaient la digestion des pudiques merciers +gavés de fritures et de matelotes.</p> + +<p>La nudité de ces vauriens, leur carnation spéciale persistait à trahir +les efforts et les attitudes du métier, le jeu de l'outil, les tics et +les manœuvres professionnels; leurs membres s'étaient façonnés à la +gymnastique artisane; leur chair, imprégnée des poussières et des suées +du labeur, gardait le flottement, la cassure, les bourrelets, le ragoût +topique, quelque chose de l'usure, du foulage et de la patine des +haillons dépouillés. Ce déshabillage vicieux se tonalisait avec la +région usinière. Il marquait l'heure ambiguë de cette «pleine eau» +clandestine, abrégée et dramatisée par l'apparition des bonnets à poil. +Garçons de peine et goujats correspondaient physiquement aux torpides +effluences du serein. Ils s'assimilaient le charme paludéen, la +douloureuse et toujours convalescente beauté de cette nature suburbaine.</p> + +<p>Leur dégaine efflanquée et blafarde, leurs muscles émaciés par places, +remplis et presque trop fournis en d'autres, leurs bras maigres, leurs +vertèbres saillantes, leurs mollets variqueux, leur suggérait +mutuellement de morbides comparaisons, les induisait en de scabreuses +espiègleries. De furieux corps à corps aboutissaient à des +rapprochements douillets et frileux, à des tendresses détournées....</p> + +<p>Oui, comment en arrivèrent-ils, tous ces garnements rogues et fortement +émoussés, à se remémorer à présent les tiédeurs veloutées et les +insidieuses caresses de l'adolescence? Comment leurs narines peu +subtiles retrouvèrent-elles l'odeur spéciale de ces soirs glauques où +la campagne fausse s'électrise comme une chambrée de fiévreux? Mais qui +expliquera jamais le dynamisme de nos êtres? Et la complaisance du fer +que la rouille dévore.... Et la limaille s'accrochant à l'aimant?...</p> + +<p>Au surplus, depuis longtemps appâtés de force musculaire, friands +d'exploits intrépides, de rixes bien rouges et de défis téméraires, +capables d'envier à un rival ses prouesses de fracasse et de pugiliste +plutôt que ses équipées galantes, capables aussi de sacrifier une +maîtresse à un féal compagnon, à mesure que leur attention se détachait +des sirènes échevelées et glapissantes, ils se prirent à admirer le +courage et l'impassibilité du patient et à mesure aussi que s'invétérait +leur répulsion pour leurs amantes de tout à l'heure, ils se sentirent +non seulement indisposés de moins en moins contre cet original, mais +trouvèrent son tempérament fort plausible, se prirent même à son égard +d'un commencement de compassion, lequel ne tarda pas à dégénérer en une +affective indulgence. Ce mystérieux retour d'affinités s'accusa de +minute en minute. Jamais ces forcenés n'avaient rencontré ce genre de +force, cette bravoure-là, ce mépris des pires ignominies, cette +assurance, cette radieuse crânerie, cette désinvolture de jeune dieu +supérieur à toutes les lois et à tous les pactes du commun des +créatures.</p> + +<p>Et le calme céleste qu'il puisait dans son abjection, sa nonchalance +féline, son impavide jeunesse, surtout l'ostensible et blasphématoire +dégoût de la femme dans ce corps viril d'une cambrure épique, d'un moule +ineffable, servi par des attitudes sculpturales, flattait à la fin un +penchant qu'ils n'avaient jamais découvert sous leurs rugueuses +carcasses et démêlé dans la houle et l'effervescence de leurs +postulations.</p> + +<p>C'était plus qu'en peintres et en statuaires vibrants, même plus qu'en +acrobates et en lutteurs de carrefour qu'ils appréciaient la supérieure +plastique de ce mécréant. Non seulement ils l'avaient absous mais ils +l'aimaient d'une ambiguë tendresse, ils étaient prêts à embrasser sa +cause.</p> + +<p>Ils s'abstinrent de joindre plus longtemps leurs invectives et leurs +reproches orduriers aux gravelures dont le criblaient les bourrèles; +leurs pieds cessèrent de battre la mesure du chahut incendiaire et leurs +poings de se crisper au fond de leurs poches ou de se tordre, brandis +vers lui comme des casse-tête; l'angoisse serra leur gorge, son fluide +leur empoisonna les moelles, leurs entrailles souffrirent pour lui, leur +chair pâtit dans sa chair, leurs corps s'incorporèrent au sien....</p> + +<p>Détourner chez ces copieux sacripants le torrent des instincts sexuels, +déplacer le siège de leurs affections, fomenter l'érotisme le plus +subversif: c'était donc là ce qu'avait tramé l'infâme. Le maléfice +opérait au delà de ses plus vindicatives espérances:</p> + +<p>Il s'était produit en ces natures plantureuses et massives un de ces +répréhensibles et véhéments transports qui fanatisaient les païens à la +vue des tortures superbement endurées par les martyrs et qui dictent +aujourd'hui une impérieuse vocation d'assassin aux gavroches grelottant +d'un spasme sanguinaire dans les livides aubades de la guillotine....</p> + +<p>Le perturbateur avait suggestionné de tout son fluide ces faubouriens +intraitables et bourrus, ces luxuriants sauvageons. Et à présent, en +retour, il sentait les ondes de leur monstrueuse sympathie envahir +l'espace et l'envelopper, lui-même, des pires baisers et des plus +secrètes caresses. Une expression de jouissance sublimée s'épandait sur +son visage. On aurait cru assister à l'apothéose d'un confesseur de la +foi ravi dans l'invisible chœur des anges. Sa capiteuse agonie +troublerait à jamais les sources amatives de ceux qui en avaient été les +témoins et ces barbares qui venaient de le livrer aux représailles de +leurs femelles devenaient ses premiers néophytes, ses disciples +passionnés et vengeurs!</p> + +<p>La rage, la haine, la soif de revanche qui avait succédé tout à l'heure +en lui à ses remords et à son désespoir, faisait place à son tour à une +sensation de béatitude infinie, d'éperdue félicité, de triomphe suprême. +Il était fier de lui-même, réconcilié avec sa faute au point d'en tirer +gloire: sa conscience légitimait et exaltait ses erreurs....</p> + +<p>Les buveurs oubliaient de pinter, les pipes s'éteignaient l'une après +l'autre, les voix rudes des mâles se taisaient. Envahis par l'angoisse +ambiante, les musiciens renonçaient à torturer leurs cuivres bossués et +leurs boyaux de chat, et dans la salle on n'entendait plus à présent que +les sinistres glapissements des louves aboyant à la lune par une nuit de +gel, ou de faux ricanements d'hyènes tenues en respect par une +comminatoire effigie tombale....</p> + +<p>Quelque temps, trop occupées de leur victime, elles ne remarquèrent pas +le silence réprobateur dans lequel se renfermait la chambrée si +tapageuse et si rutilante du commencement de la partie. Mais la +possession magnétique s'établissant de plus en plus étroitement entre +les regardants et la victime, le fluide qu'ils échangeaient devenant de +plus en plus intense, ce calme et cette immobilité autour d'elles leur +causèrent une vague inquiétude, puis elles furent intriguées par l'air +extatique dont leur proie les narguait, puis, elles découvrirent la +crise inouïe qui s'était produite dans les sens de leurs souteneurs.</p> + +<p>Damnation! Non content de se dérober à leurs avances et à leurs +pratiques, l'aberré passionnel leur volait, leur arrachait les +tendresses de ces bons mâles. S'il défaillait, s'il se pâmait ainsi, +c'était enivré par le bouquet de leur abominable tendresse.</p> + +<p>Désormais elles, les coucheuses et les nourricières fidèles, +n'existeraient plus pour ces ruffians débridés!</p> + +<p>Se pouvait-il? Plus moyen d'en douter.</p> + +<p>Alors, avant de se retourner contre les lâcheurs, elles voulurent en +finir avec l'androgyne qui les avait débauchés. Avec une recrudescence +de rage, elles se mirent à le griffer, à le mordre, à lui tirer les +cheveux. Quelques-unes le percèrent de leurs épingles, de leurs broches, +le déchiquetèrent à coups de ciseaux. Les hideuses vieilles proposaient +de le mutiler, mais les jeunes les en empêchèrent, ne désespérant pas +encore de leurs prestiges. En attendant, elles le faisaient mourir à +petits coups. A défaut de sève, elles se gorgeraient de sang. Lui, +cependant, continuait de rire aux démons. Son exaltation le rendait +disvulnérable ou plutôt, à mesure qu'elles le criblaient de blessures, +il lui semblait que ses idolâtres y promenaient des lèvres balsamiques +et on n'aurait su s'il se débattait dans les affres du trépas ou dans un +spasme de félicité divine.</p> + +<p>Ses complices demeuraient stupéfaits, cloués sur place, partagés entre +l'envie de le délivrer et la jouissance de cette sublime agonie. Ainsi, +les prêtres sacrifient dans la messe le rédempteur qu'ils adorent.</p> + +<p>L'ayant vu chanceler, car elles lui avaient ouvert les veines et il +perdait le sang en abondance, ils firent un mouvement pour se porter à +son secours. Il eût été aussi difficile de parvenir jusqu'à lui que de +retirer un fétu de paille du milieu d'un feu de prairie. N'importe, ils +l'arracheraient mort ou vif de leurs serres et ils immoleraient toutes +ces harpies sur le corps du seul bien-aimé.</p> + +<p>Devinant leur impulsion, il eut encore la force de leur faire signe de +s'arrêter. Pourquoi subsister plus longtemps? N'avait-il pas épuisé en +ces quelques minutes la somme de joies terrestres, vidé jusqu'au tréfond +la coupe des voluptés majeures? Il étendit vers eux des mains +conjuratrices pleines d'onction et de charité. Avant de les fermer pour +toujours, par-dessus l'enchevêtrement et les replis des ménades, il +laissa reposer ses yeux d'ombre et de vertige sur le cercle de ces +possédés. O ce qu'il y avait de délicieusement félon, d'ineffablement +sacrilège, d'amoureusement sinistre dans ces mémorables yeux d'archange +déchu!...</p> + +<p>Alors, aspirant, inhalant dans un dernier effort de ses poumons toute la +dévotion qui émanait de ces ensorcelés, pour s'en griser comme d'un vin +eucharistique, pour s'en oindre comme d'un chrême efficace entre tous, +n'espérant nul viatique plus digne de son paganisme, lui-même sentit +s'épancher, avec la vie, tout ce qu'il couvait de désirs et de +nostalgies, tout ce qu'il distillait de sèves, et l'essentiel de son +être aller vers eux et se consumer dans les flammes de leur perdition.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LE_SUICIDE_PAR_AMOUR" id="LE_SUICIDE_PAR_AMOUR"></a><a href="#table">LE SUICIDE PAR AMOUR</a></h2> + +<p class="droitt"> +A Georges Khnopff. +</p> + + +<p>Il était arrivé à Marcel Gentrix, le dilettante, l'une des très rares +fois qu'il eût accepté à dîner,—car il se trouvait mal à la seule idée +des présentations, des amabilités de commande et des visages oiseux,—de +se rencontrer avec un gentleman anglais nommé sir Lawrence-Frank +Whittow.</p> + +<p>Le visage nébuleux et énigmatique de cet étranger avait requis son +attention au même titre que le piquait tout objet rare, médaille antique +ou musique exhumée. Sans deviner la nature de la hantise ou de la +possession dont souffrait Frank Whittow, le faux misanthrope devinait +en lui un de ces orgueilleux humanitaires, un de ces exceptionnels qui +se sont repliés sur eux-mêmes et qui se consument aux passions qu'ils +n'ont pu communiquer comme le feu purificateur à une élite de mortels.</p> + +<p>Aux yeux du monde extérieur sir Lawrence représentait l'un des trois ou +quatre contemporains à qui l'on pût appliquer cette épithète «puits de +savoir» et qui eussent été, au moyen-âge, autant de docteurs Faust.</p> + +<p>Une série de formidables découvertes dans le domaine des sciences +naturelles l'avaient auréolé de gloire et presque de terreur. Il +s'attachait à cet homme pâle et fluet, au parler sourd et grave, quelque +chose du prestige qui revêtait les sorciers et les thaumaturges, et +quelque merveilleuses et même bouleversantes que fussent ses +découvertes, les milieux savants attendaient de son génie des conquêtes +plus miraculeuses encore. A leur avis leur illustre collègue en savait +plus long qu'il ne voulait le dire et le publier.</p> + +<p>N'eût-il même pas été nimbé de prestige que sa physionomie eût écarté +les familiers et les indiscrets. Agé de trente ans, par moments son +visage en accusait dix-huit et d'autres fois cinquante.</p> + +<p>Pour définir l'impression que lui avait causée le masque caractéristique +du baronnet, Marcel n'avait pas trouvé mieux que de comparer ce masque à +un ciel caniculaire pendant une de ces journées de chaos météorologiques +où des orages sinistres alternent avec des azurs trop ensoleillés.</p> + +<p>Sir Lawrence avait des cheveux très noirs, la barbiche et la moustache +peu garnies, des lèvres minces et légèrement sardoniques, mais, +remarquables avant tout autre détail de sa physionomie, des yeux +extraordinairement bleus, des yeux lucides et impérieux de magnétiseur, +avec, par intervalles, ce quelque chose de fuyant et d'oblique que les +Napolitains constatent chez les <i>jettatori</i>.</p> + +<p>Marcel Gentrix m'affirma souvent, au temps de ses premiers rapports avec +le célèbre étranger, que tout le personnage lui semblait éclairé par une +lumière intérieure, étrangement lunaire et sidérale, comme des idées qui +se mettraient à luire, comme un fluide psychique, se révélant au sens +visuel, et Marcel ajoutait qu'à certains jours critiques et émotionnels +cette concentration de rayons moraux était telle en sir Lawrence que les +objets autour de lui paraissaient s'estomper et s'amortir, se noyer en +crépuscule. Pour me servir de la pittoresque expression de mon ami, +c'était alors comme si le soleil se couchait en cet homme.</p> + +<p>A la surprise de tous sir Lawrence-Frank Whittow honora Marcel de +fréquentes visites. On plaisanta même, pour autant qu'on osât plaisanter +le savant anglais, l'amitié subite de ces deux taciturnes. D'abord il +fut surtout question entre eux des lois et des phénomènes de la +physique. Des expériences établies et contrôlées, ils se lancèrent dans +les champs de l'hypothèse, des inductions et des probabilités.</p> + +<p>Sir Lawrence était, à ce qu'il déclara lui-même à Gentrix, un +<i>positiviste mystique</i>, c'est-à-dire qu'il croyait au merveilleux, tout +en niant le surnaturel. Rien ne lui paraissait impossible ou +irréalisable. Et c'était, prétendait-il, uniquement à cause de notre vie +matérielle, niaise, outrageusement vénale et cupide, gaspillée en des +intérêts mesquins, que nous avions perdu beaucoup des secrets possédés +autrefois par les mages. Si les prodiges ne s'accomplissaient plus, +c'était pour nous punir de notre indignité.</p> + +<p>Précisément à cause de sa foi en la toute-puissance de l'âme humaine, +pourvu que cette âme fût dégagée des ignominies qui l'obscurcissent et +l'étouffent, Frank Whittow se montrait impitoyable pour les imposteurs +et les charlatans, bien plus redoutables et plus néfastes que les +sceptiques et les voltairiens ricanant à propos de tout.</p> + +<p>Ceci donnera une idée des convictions audacieuses du savant: il estimait +possible la génération spontanée et prédisait qu'un jour la puissance +créatrice de l'homme ne connaîtrait point de limites et que nos +descendants possèderaient toutes les forces dont les esprits +superstitieux enrichissent leur dieu ou leur diable.</p> + +<p>Les premiers temps Marcel Gentrix éprouva quelque malaise devant la +sécheresse, la logique, la raison rigoureuse et aveuglante de sir Frank. +Il comparait son ami à un astronome qui ne serait que mathématicien et +pas un tantinet poète.</p> + +<p>Malgré les progrès de leur liaison, Marcel s'étonnait aussi de trouver +sir Lawrence hermétiquement fermé sur tout ce qui touchait au sentiment, +au côté amatif de son individu. Avait-il aimé? Ce n'était pourtant point +le travail et les préoccupations du savant qui lui modelaient un masque +souvent si volcanique, un masque de lave refroidie ou qui répandaient, à +d'autres instants, sur ce même visage la douceur navrante et la radieuse +détresse d'un jeune martyr.</p> + +<p>Cet homme supérieur par l'intelligence devait être immense aussi par la +bonté. Gentrix le devinait singulièrement affectueux, mais chaque fois +qu'il tentait d'aborder les sujets passionnels, l'Anglais détournait +aussitôt la conversation et accompagnait sa parole nette et incisive +d'un regard dépouillé de toute sympathie.</p> + +<p>Comme de juste la curiosité de Marcel s'accroissait en raison même de +l'impénétrabilité de son compagnon.</p> + +<p>A cause de la prodigieuse valeur intellectuelle du personnage, Gentrix +se disait que pour souffrir et pour se taire ainsi, sa souffrance devait +être de celles qui eussent perdu, ruiné, anéanti tout individu moins +solidement trempé.</p> + +<p>Leurs meilleures causeries ils les eurent en se promenant dans la +banlieue, où bon marcheur, l'Anglais entraînait fréquemment son +camarade.</p> + +<p>Le temps et la saison favorisaient ces courses à travers les paysages de +transition entre la campagne et la ville:</p> + +<p>La nature était prise du premier frisson de la fièvre automnale. Les +feuillages se dégradaient en colorations sublimes de regret et de +nostalgie aussi opulentes que le deuil du jour à son déclin. Prés et +bosquets contractaient ces nuances de masures d'indigents et de +défroques de pouilleux, cette patine fauve et savoureuse de la plèbe à +laquelle avait insulté depuis le printemps l'éclat parvenu de la +végétation trop verte. L'époque et le milieu s'harmonisaient et, pour me +servir de la suggestive inversion de sir Frank Whittow, nos amis se +promenaient dans un paysage d'équinoxe et par une température +faubourienne.</p> + +<p>Ces mots furent prononcés à certaine heure crépusculaire, où la navrance +ambiante avait exercé une impression assez inattendue sur sir Lawrence. +A la surprise croissante de Marcel Gentrix le savant délaissait ses +discours habituels pour se livrer avec une sorte d'enthousiasme à la +contemplation des scènes et des personnages qui les entouraient.</p> + +<p>Une musique de foire s'élevait dans le lointain, au bout de la vaste +plaine, croisée de quelques fossés stagnants et d'aunaies gibbeuses, où +des moutons à toison violacée par le couchant cuivreux paissaient une +herbe boueuse et jaunissante.</p> + +<p>Oui, une musique de foire s'élevait canaille et toute méridionale, +là-bas, tout là-bas, derrière ces palissades mal goudronnées que +dépassaient des phares, des minarets, des campaniles, des coupoles, des +architectures de carton-pâte découpant sur la lourde et poignante +mélancolie de la vesprée flamande la silhouette des principaux monuments +de Venise.</p> + +<p>Et, pour ajouter à la brutalité de l'anachronisme, sous l'horizon gris +et pourpré, aux farouches éclats métalliques, ces fantômes, ces larves +de palais et de temples orientaux se drapèrent dans une lumière +électrique blanche et crue aussi macabre qu'un suaire. O ces chants de +gondoliers et ces crinerinsede mandolinistes dans le crépuscule +brabançon, dans cette pastorale de banlieue! Il y avait à la fois +quelque chose d'hallucinant et de burlesque dans cette improvisation du +midi sur le lourd terroir du nord. Elle tenait de la parodie mais aussi +du mirage. En écoutant ces sérénades, on aurait eu à la fois envie de +rire et de pleurer.</p> + +<p>Les deux amis s'étaient arrêtés au bord du talus dévalant vers la plaine +où, non loin, paissaient les moutons et, très loin, carnavalait une +kermesse vénitienne....</p> + +<p>Sir Lawrence prit Marcel par le bras:</p> + +<p>—O poète aimant, psalmodia-t-il d'un ton pathétique, savoure +l'artificiel de cette irruption d'une pseudo-ville des doges dans ton +village à bourgmestres. Ne te moque point trop de ce viol ridicule de la +contrée grave et forte en chair par ce turbulent batelage.... Non, tu +goûteras bientôt le charme de cette mauvaise rencontre. Il résultera je +ne sais quel magnétisme et quelle électricité de cette collision des +natures incompatibles.... Quelque chose comme un long baiser que se +donneraient deux ennemis intimes. La dissonnance n'est qu'apparente. +Crois-moi, les proverbes ne radotent pas toujours; oui, les extrêmes +sont faits pour se toucher. Un présage m'avertit que tu en feras bientôt +une expérience décisive! N'aimes-tu pas mieux ton lourd et copieux +terroir depuis que ces cabotins l'agacent et le piquent de leurs arpèges +et de leurs pizzicati? Ce fond ricaneur du tableau accentue la +mélancolie extatique, la solennité du premier plan.... Respecte cette +invention saugrenue et applique-toi à en dégager le symbole.... Ce +caprice forain te résume toute notre vie où les chimères souvent +funambulesques s'efforcent d'étouffer et d'anéantir les impérieuses et +pesantes réalités....</p> + +<p>«Tu t'étonnes de m'entendre parler ainsi. Apprends que comme toi j'aime +et je suis poète. Comme toi j'ai souffert d'amour et j'ai pleuré et +chanté, pleuré du sang et chanté des sanglots, ainsi que pleure, saigne, +chante et ricane cette nuit vénitienne dans la léthargie de ton dolent +pays.... Puis, à force de m'être leurré de fantasmagories, d'avoir trop +magnifié et exalté les pauvres êtres prosaïques, souvent indignes, que +mon cœur élisait pour ses fétiches adorés, je n'ai plus aimé que le +rêve; c'est-à-dire qu'à présent mon imagination crée de toute pièce ce +que j'aime.... Et ici, mon cher Marcel, je vous ferai remarquer que je +parle tant au propre qu'au figuré. Le savant exécute la fantaisie du +poète. Oui, je crée ce que j'aime et il ne dépendra que de toi de +m'imiter....</p> + +<p>La voix musicale et charmeresse de sir Lawrence se fit encore plus +insidieuse et s'estompa d'inflexions aussi morbides que l'agonie des +toisons blanches au sein du brouillard.</p> + +<p>Et sa pâleur évoquait celle de l'hostie dans l'ostensoir, il +resplendissait comme si Dieu se levait en lui:</p> + +<p>—Écoute-moi bien. L'heure se prête à mes confidences et ce crispant +décor de la plaine atrabilaire lutinée par des pitres exotiques +correspond même assez providentiellement à l'expérience que nous +entreprendrons tout à l'heure.</p> + +<p>«J'ai surpris le secret de ta mélancolie. Tu souffres de l'insupportable +antinomie entre le vœu de ton être et celui de la masse qui nous +régente; mais tu souffres plus encore peut-être d'un immense besoin +d'éternelle jeunesse. Sans cesse la nature implacable intervient pour te +dire ton rôle éphémère.</p> + +<p>Un jour cette aveugle et ingrate nature te sonnera le départ, alors que +tu es, avec moi, le seul être qui la sente, qui l'admire et qui l'aime +d'une éperdue affection panthéiste, comme elle devrait être sentie, +admirée et adorée de tous. Tu te désoles à cause de notre vie passagère, +pauvre poète.... J'ajouterai que l'injustice de tes chers mais stupides +semblables augmente ta douleur chronique. Parce que tu ne te confines +pas dans leurs cultes de commande et dans leurs adorations permises, ils +t'accusent, toi le religieux jusqu'au fanatisme, de sacrilège et +d'impiété. O vivre, largement vivre, ô vivre toute la vie! Vivre en +communion totale avec la nature!</p> + +<p>«Je dois te dire en toute franchise que les hommes normaux, s'ils +lisaient comme moi dans ton cœur, te traiteraient de fou. Parbleu, tout +grand savant qu'ils m'ont proclamé ils m'enfermeraient s'ils se +doutaient seulement de ma capitale «découverte»; de celle que je vais +te révéler....</p> + +<p>«Ton hyperesthésie te rapproche de l'état que la crédulité attribuait +aux dieux. Oui, ton état est maladif. Mais quelle maladie sublime! Celle +qui nous permet de nous unir à tout ce qui compose nos délices.</p> + +<p>«Nos imaginations confinent aux transports de la folie! te diront les +moralistes et les symétriques austères. En les prenant au mot, qu'y +aurait-il là de si alarmant pour nous? Avec la folie, n'est-ce pas +l'au-delà qui commence? Pour employer une expression de mon métier de +savant, la folie n'est-elle pas l'éclipse, l'évasion de l'âme tellement +impatiente qu'au moment de s'en aller elle n'a pas même pris le temps +d'éteindre le corps comme le chimiste le fourneau? Et le cadavre survit +à la pensée!</p> + +<p>«Ah! j'ai pénétré ton être indifférent, ta monstruosité sublime. Exulte, +je t'apporte la consolation, le soulagement et, le jour où tu voudras, +l'oubli.... J'avais étudié la plupart des fluides, mais il fallait un +sujet tel que toi pour me montrer le fluide qui les réunit tous, ce +fluide de sympathie absolue, qui te met en contact permanent avec +l'éternité et l'infini....</p> + +<p>«Sans que tu t'en doutais j'ai observé et étudié les progrès de ta +précieuse maladie. Le moment est venu d'accomplir sur toi l'opération +qui couronnera mes découvertes et qui t'apportera le baume, la volupté, +le soulagement. En un éclair à la fois plus suave et plus atroce que le +spasme, toi, la bonté et l'amour même, tu vas pouvoir réunir les +tronçons de ton idéal. Persuade-toi que ton corps actuel n'est qu'une +apparence. Ose te contempler dans l'infaillible miroir, dans le reflet +de ta vie mentale, dans la magnificence et la frénésie de ton +imagination. Tiens, regarde!»</p> + +<p>Et de la main sir Lawrence Whittow lui montra le petit berger, seul +visible, émergeant de la buée paludéenne où se noyaient depuis longtemps +les formes houleuses de son troupeau.</p> + +<p>Il faisait extraordinairement tiède et doux, un peu humide, comme si le +dernier sourire de l'été s'humectait de discrètes larmes. L'air se +tendait de filandres chatouilleurs.</p> + +<p>C'était le temps propice aux confidences, aux réconciliations et aussi +aux adieux.</p> + +<p>Il y avait dans cette poignante tiédeur septembrale comme l'onguent, les +charpies et les baumes qu'on applique sur les blessures du cœur après +les opérations suprêmes. Plus impressionnable encore que d'ordinaire, +Marcel ressentait jusqu'au malaise cette atmosphère, cette lumière, +cette température d'hôpital psychique.</p> + +<p>Aux bêlements des ouailles que le brouillard semblait multiplier, +répondait toujours au loin la musique foraine aussi criarde que la +peinturlure du panorama et que les feux de Bengale trouant parfois la +blancheur fantômale de cette ville en effigie.</p> + +<p>Marcel, obéissant à sir Lawrence, regardait le petit berger. D'abord +indifférents, ses yeux se remplirent d'extase.</p> + +<p>Sublime vision! Elle incarnait les préférences, les vœux et les désirs +du poète. Un jour Marcel avait souhaité ce costume de velours mordoré; +une autre fois il enviait à un manœuvre maçon le port crâne et +avantageux de sa méchante casquette marine.... Tout ce que Marcel avait +aimé en secret, sans espoir, tout ce qui chatouillait, pinçait ses +fibres amatives, caresses de l'imagination, nostalgies lancinantes, tout +ce qui lui avait étreint doucement le cœur en précipitant les +battements, se concentrait en ce jeune gars.</p> + +<p>Il se campait dans une attitude que Marcel n'avait rencontrée qu'une +seule et mémorable fois chez un apprenti au repos. L'adolescent +possédait ces yeux divins sous la caresse desquels le poète eût affronté +les pires supplices, cette bouche friande dont les baisers aviseraient +encore l'incarnat; un corps nerveux modelé comme par une gageure de +l'amour et de la force, et dont le velours des vêtements flattait au +lieu de dissimuler les proportions harmonieuses et les reliefs +vigoureux.</p> + +<p>Éclairé dans une dernière flambée de soleil rouge, son isolement, +l'immensité du décor, la moquerie même des profanations lointaines lui +prêtaient une splendeur de plus. Aux yeux de Marcel, affolé et râlant +d'idolâtrie, il réalisait le plus bel être humain, l'idéal de notre +enveloppe charnelle, le chef-d'œuvre d'un créateur qui eût éclairé le +corps d'Antinoüs par l'âme de Parsifal.</p> + +<p>Marcel s'approchait pour s'agenouiller devant lui et panteler, sous ses +regards et son souffle céleste, mais au moment de l'aborder, il +s'aperçut que les détails de ce délicieux ensemble de perfections +plastiques se désagrégeaient ou se vulgarisaient et qu'il ne restait +plus, à deux pas de lui, qu'un assez galbeux petit pastoureau qui le +dévisageait d'un air à la fois cajoleur et effronté.</p> + +<p>Il recula et, se tournant vers sir Lawrence, il s'écria d'un ton +déchirant: «Ah, pourquoi ne m'as-tu point fait mourir avec ce fantôme! +Il m'eût été un délice sans pareil de m'évanouir et de me dissiper en +lui!»</p> + +<p>Le baronnet lui prit la main:</p> + +<p>—Il ne s'est pas évanoui pour toujours. Pour le revoir il te suffira de +le conjurer. Mais ce n'est pas un spectre ou une ombre; c'est ta propre +substance, c'est toi-même. En un instant tu prenais ta revanche de la +nature créatrice; tu revêtais la forme seyant à ton esprit. Eh bien, tu +te retrouveras à cette image par la puissance de l'amour, chaque fois +que dans tes sentiments pour le prochain tu ne consentiras à voir que +ses qualités et que tu l'isoleras de ses défauts. Et tu ne seras jamais +plus accompli, plus irréprochable que le jour où tu parviendras à +découvrir en la personne de ton plus mortel ennemi, un mérite caché, une +vertu que ta haine refusait toujours de lui accorder.</p> + +<p>«En te représentant avec obstination quelques traits louables de ton +ennemi, ne fût-ce que le moindre plaisir qu'il t'aura procuré, peu à peu +l'être haïssable que tu évoquais acquerra la beauté dont tu pares tes +visions préférées. Il se transfigurera, il revêtira des formes plus +sublimes que celles dont l'absence vient de t'inspirer le dégoût de la +vie. Il te séduira, pétri dans le marbre des statues grecques, dans la +chair des éphèbes favoris des Césars et des Sages; il surgira dans les +effluves des parfums et les ondes des harmonies auxquels s'attachent tes +plus intimes souvenirs; lui-même possédera la voix pathétique de tes +obsessions musicales, la couleur de ses vêtements sera puisée à la +palette de tes peintres aimés, mieux, empruntée aux haillons des libres +voyous qui lui servirent d'avant-coureurs; l'horizon qui l'encadrera +reproduira le ciel de tes préférences; ses allures et ses gestes +s'inspireront de tes grands souvenirs gymniques, et dans son haleine tu +respireras les printemps et les automnes, la fleur et le fruit de tes +rencontres les plus délectables. Il est possible qu'une flamme +meurtrière persiste à briller dans son regard. Encore un effort, +obstine-toi, appelle à toi toute la force du pardon. Et à ces +incantations toutes puissantes, je te le jure, s'éteindra peu à peu +cette lueur incendiaire pour faire place à la rosée touchante des +meilleures larmes que l'on pleurera sur toi,—et quand tu verras ton +ennemi féroce transformé en cette créature idéale, en ce prodige de +beauté et de bonté, un indicible bien-être au cœur t'avertira de mourir +au plus vite, par crainte de survivre à ce miracle, à ce triomphe de la +charité, et alors, ô très cher rêveur, il suffira à tes lèvres de +s'oublier sur les siennes en un baiser si profond que ton âme y sera +noyée!»</p> + +<p>Depuis longtemps le petit berger et ses ouailles s'étaient enfoncés dans +les ténèbres, laissant le champ libre aux mauvais garçons, rôdeurs ou +marlous, et, là-bas, la cité artificielle continuait à éclater en +barcarolles, en pétards et en illuminations crues, toute blanche aux +confins de la vaste plaine ambiguë et complice. Un peu de lune grimaçait +dans le ciel.</p> + +<p>Et plus que tout à l'heure cette détresse de la plaine diffamée et cette +gaîté de la ville postiche distillaient une énervante ironie.</p> + +<p>Peu à peu cependant, la cité de pacotille sembla se concilier la +campagne bourrue. Un rapprochement s'établissait.</p> + +<p>—Les ennemis s'embrassent! prononça sir Lawrence d'une voix dont +l'accent le fit frissonner lui-même.</p> + +<p>Reportant les yeux sur son ami Marcel, le baronnet s'aperçut que +celui-ci, devenu très pâle, faisait le geste d'étreindre quelqu'un au +passage; puis il le vit défaillir et choir dans la rosée.</p> + +<p>Marcel venait d'expirer avec un sourire de béatitude, un sourire plus +triste que le dernier baiser de la lumière électrique à cette campagne +borgne.</p> + +<h3>FIN</h3> +<h3> +ACHEVÉ D'IMPRIMER<br /> +le vingt-sept avril mil huit cent quatre-vingt seize<br /> +PAR<br /> +L'IMPRIMERIE V<sup>ve</sup> ALBOUY<br /> +POUR LE<br /> +MERCVRE<br /> +DE<br /> +FRANCE<br /> +</h3> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le cycle patibulaire, by Georges Eekhoud + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CYCLE PATIBULAIRE *** + +***** This file should be named 18074-h.htm or 18074-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/0/7/18074/ + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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