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+ The Project Gutenberg eBook of Marchand de Poison, by Georges Ohnet
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+The Project Gutenberg EBook of Marchand de Poison, by Georges Ohnet
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Marchand de Poison
+ Les Batailles de la Vie
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+Author: Georges Ohnet
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+Release Date: March 29, 2006 [EBook #18073]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARCHAND DE POISON ***
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net
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+<h1>LES BATAILLES DE LA VIE</h1>
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+<h1>MARCHAND DE POISON</h1>
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+<h2>PAR</h2>
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+<h1>GEORGES OHNET</h1>
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+<h3>PARIS</h3>
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+<h3>SOCI&Eacute;T&Eacute; D'&Eacute;DITIONS LITT&Eacute;RAIRES ET ARTISTIQUES</h3>
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+<h3><i>Librairie Paul Ollendorff</i></h3>
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+<h3>50, <span class="smcap">chauss&eacute;e d'antin</span>, 50</h3>
+
+<h3>1903</h3>
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+
+<h3>IL A &Eacute;T&Eacute; TIR&Eacute; A PART</h3>
+
+<h3><i>Trente-huit exemplaires num&eacute;rot&eacute;s &agrave; la presse</i></h3>
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+<h3>SAVOIR:</h3>
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+<h3>
+3 exemplaires sur papier de Chine (N<sup>os</sup> 1 &agrave; 3);<br />
+5 exemplaires sur papier du Japon (N<sup>os</sup> 4 &agrave; 8);<br />
+30 exemplaires sur papier de Hollande (N<sup>os</sup> 9 &agrave; 38).<br />
+</h3>
+
+
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+<p><a name="table" id="table"></a></p>
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<a href="#I"><b>I,</b></a>
+<a href="#II"><b>II,</b></a>
+<a href="#III"><b>III,</b></a>
+<a href="#IV"><b>IV,</b></a>
+<a href="#V"><b>V,</b></a>
+<a href="#VI"><b>VI</b></a>
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+<h3>PREMI&Egrave;RE PARTIE</h3>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2>
+
+
+<p>Rue de Ch&acirc;teaudun, sur la fa&ccedil;ade d'un des immeubles qui avoisinent les
+jardins, derniers vestiges des seigneuriales demeures o&ugrave; habit&egrave;rent
+Talleyrand et la reine Hortense, se lit, sur une plaque de marbre, cette
+inscription: <i>Banque de l'Alimentation&mdash;Vernier-Mareuil</i>. Cette maison,
+hautement estim&eacute;e dans le commerce, porte les noms de deux hommes tr&egrave;s
+connus dans le monde parisien pour leur soudaine et rapide ascension
+vers la grande fortune. En vingt ans, Vernier et son beau-fr&egrave;re Mareuil,
+partis de rien, sont arriv&eacute;s &agrave; tenir une place pr&eacute;pond&eacute;rante &agrave; la
+Bourse, et les banques les plus solides sont oblig&eacute;es de compter avec
+eux. Par l'alimentation, ils &eacute;tendent leur influence sur le n&eacute;goce des
+vins, des eaux-de-vie et des liqueurs, et enlacent le Midi tout entier
+sous les mailles d'un gigantesque filet dont ils tiennent la corde dans
+leurs bureaux de la rue de Ch&acirc;teaudun.</p>
+
+<p>Ils ont &eacute;tabli, pour lutter contre la m&eacute;vente des vins, un syst&egrave;me de
+pr&ecirc;ts sur warrants qui met en leur d&eacute;pendance tous les viticulteurs de
+France embarrass&eacute;s dans leurs affaires. Il est juste de dire qu'ils
+n'abusent pas de cette puissance formidable, qu'ils ne l'exercent qu'au
+profit de leurs adh&eacute;rents, et se bornent, en ce qui les concerne, &agrave; se
+procurer dans des conditions avantageuses les alcools qui leur servent &agrave;
+fabriquer les ap&eacute;ritifs c&eacute;l&egrave;bres avec la vente desquels ils ont commenc&eacute;
+leur fortune. A la Bourse du Commerce, Vernier-Mareuil sont aussi
+glorieusement connus, trait&eacute;s avec autant de respectueuse d&eacute;f&eacute;rence que
+Rothschild, &agrave; la Bourse des Valeurs. Ils sont, au point de vue sp&eacute;cial
+de l'alimentation, de v&eacute;ritables potentats. Et quand on a dit d'une
+sp&eacute;culation: &laquo;Les Vernier-Mareuil en sont&raquo;, il n'y a plus qu'&agrave;
+s'incliner devant la r&eacute;ussite certaine.</p>
+
+<p>Vernier n'avait pas eu des commencements brillants. Apr&egrave;s son service
+militaire, fait, tant bien que mal, dans un r&eacute;giment de ligne, &agrave;
+Courbevoie, il &eacute;tait entr&eacute;, &agrave; vingt-quatre ans, chez un marchand de vins
+du quai de Bercy, qui l'avait initi&eacute; &agrave; tous les myst&egrave;res de la science
+&oelig;nophile. Il avait, pendant quelques mois, mani&eacute; le camp&egrave;che, l'acide
+tartrique, et fabriqu&eacute; des tonnes de vin, dans lesquelles l'eau de la
+Seine entrait pour plus que le jus de la vigne. Le commerce lui avait
+paru si facile et si simple qu'il avait r&ecirc;v&eacute; de l'exercer pour son
+propre compte. Il avait lou&eacute; une petite boutique avenue de Tourville,
+pr&egrave;s de l'&Eacute;cole militaire, et s'&eacute;tait mis &agrave; pratiquer la falsification
+des boissons avec autant de suite que de succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Mais bient&ocirc;t la vente du vin, dans lequel il n'y avait pas de vin, lui
+parut sans int&eacute;r&ecirc;t. Il r&ecirc;va de doter l'ivrognerie nationale d'un produit
+personnel, et comme ses &eacute;tudes en l'art de frelater les liquides lui
+avaient donn&eacute; quelques notions de chimie, il se d&eacute;cida &agrave; cr&eacute;er un
+ap&eacute;ritif. Ce n'&eacute;tait encore qu'un &laquo;Prunelet&raquo;, &agrave; base d'alcool &agrave;
+quatre-vingt-dix degr&eacute;s, qui faisait dresser les cheveux sur la t&ecirc;te &agrave;
+tout homme sain, mais procurait une douce sensation de chaleur dans la
+gorge de tout pochard inv&eacute;t&eacute;r&eacute;. Or, ce n'&eacute;tait que pour les pochards que
+Vernier-Mareuil travaillait.</p>
+
+<p>Il avait promptement compris qu'il n'y a rien &agrave; faire avec les gens
+sobres, et que la soci&eacute;t&eacute;, d&eacute;traqu&eacute;e par le socialisme, affol&eacute;e par la
+haine de tout ce qui est respectable: la morale, la religion, la patrie,
+&eacute;tait m&ucirc;re pour le coup de gr&acirc;ce de l'ivrognerie triomphante. Il lisait
+les journaux, dans ses heures de ch&ocirc;mage, et savait qu'un alcoolique
+engendre un alcoolique. Il cultivait donc l'ab&acirc;tardissement de la race
+avec un soin m&eacute;thodique, et chaque billet de mille francs qu'il serrait
+pr&eacute;cieusement dans sa caisse repr&eacute;sentait, pour lui, la raison, le
+courage, le g&eacute;nie peut-&ecirc;tre des malheureux qu'il avait intoxiqu&eacute;s.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait sans remords. &laquo;Si ce n'est pas moi qui leur vends ce qu'ils
+aiment &agrave; boire, disait-il, les jours o&ugrave; il raisonnait avec lui-m&ecirc;me, ce
+sera le voisin, et je n'en aurai pas le b&eacute;n&eacute;fice. On n'emp&ecirc;che pas de
+boire celui qui a soif. Et qu'est-ce que &ccedil;a fait que ce soit l'un ou
+l'autre qui en profite?&raquo; Il ne s'expliquait pas sur la question des
+poisons qui formaient la base de son breuvage. Il &eacute;tait &eacute;tabli, pour
+lui, que tous les commer&ccedil;ants se livraient aux m&ecirc;mes proc&eacute;d&eacute;s de
+fabrication. Il n'y avait donc pas &agrave; se pr&eacute;occuper de la moralit&eacute; du
+n&eacute;goce, qui &eacute;tait inf&acirc;me par destination. Il eut cependant quelques
+petits ennuis qui auraient pu lui ouvrir les yeux sur la r&eacute;gularit&eacute; de
+ses op&eacute;rations s'il n'avait pas &eacute;t&eacute; d&eacute;cid&eacute; &agrave; rejeter tout scrupule.</p>
+
+<p>Il rentrait, depuis quelques semaines, &agrave; la caserne, de l'&Eacute;cole, tant de
+soldats dans des &eacute;tats d'abrutissement ou de fureur d'un caract&egrave;re si
+morbide, que le m&eacute;decin-major, qui ne p&eacute;chait cependant pas par exc&egrave;s de
+soin, s'inqui&eacute;ta et crut devoir faire une enqu&ecirc;te sur les d&eacute;bits dans
+lesquels fr&eacute;quentaient les hommes qui pr&eacute;sentaient ces sympt&ocirc;mes
+d'empoisonnement alcoolique. Les adjudants interrog&eacute;s furent tous
+d'accord pour d&eacute;signer le caf&eacute; de l'avenue de Tourville, o&ugrave; tr&ocirc;nait, en
+bras de chemise, le tablier noir du mastroquet sur le ventre, le
+distillateur Vernier. Le major se lit apporter une bouteille du
+&laquo;Prunelet&raquo; au nom engageant et &agrave; l'apparence d&eacute;bonnaire, qui ravageait
+ainsi les cerveaux des hommes de la classe, et, se d&eacute;fiant de ses
+facult&eacute;s d'analyse, il envoya purement et simplement le liquide au
+Laboratoire municipal, avec une apostille du colonel.</p>
+
+<p>Le r&eacute;sultat ne se fit pas attendre. Le rapport de l'expert fut
+foudroyant, comme la liqueur elle-m&ecirc;me. Les substances les plus nocives
+&eacute;taient m&eacute;lang&eacute;es dans l'ap&eacute;ritif Vernier-Mareuil, avec une audace qui
+ressemblait &agrave; de la candeur. On aurait pr&eacute;cipit&eacute; un homme sain et
+vigoureux dans l'&eacute;pilepsie, en peu de temps, avec un produit moins
+compliqu&eacute;. Il y avait exag&eacute;ration dans l'empoisonnement. Une descente de
+police eut lieu dans la cave o&ugrave; le brave gar&ccedil;on composait sa liqueur. On
+trouva un mat&eacute;riel bien simple: un coquemard en fonte, un alambic, un
+fourneau, de l'alcool et des poudres. Le tout n'emplit pas une petite
+charrette &agrave; bras. Sainte-Anne &eacute;tait d&eacute;j&agrave; peupl&eacute;e de plus d'ali&eacute;n&eacute;s dus &agrave;
+Vernier que son mat&eacute;riel ne pesait de d&eacute;cigrammes.</p>
+
+<p>Traduit en police correctionnelle, le d&eacute;linquant fit preuve d'une telle
+douceur, exprima de tels regrets que les juges crurent &agrave; son
+inconscience. Il fit, comme pendant le reste de sa vie, aux heures les
+plus difficiles, la meilleure impression. Il avait re&ccedil;u du ciel le
+masque d'un honn&ecirc;te homme et une voix persuasive. Il n'en faut pas plus,
+dans des temps o&ugrave; la vertu est rare, pour parvenir, avec les actions les
+plus abominables sur la conscience, aux plus hautes situations.</p>
+
+<p>De sa premi&egrave;re rencontre avec la justice de son pays, Vernier se tira
+avec cinq cents francs d'amende et l'affichage du jugement &agrave; la porte de
+son &eacute;tablissement. Il poussa un ouf de satisfaction. Son avocat&mdash;car il
+s'&eacute;tait fait d&eacute;fendre; c'est sans doute ce qui lui valut d'&ecirc;tre
+condamn&eacute;&mdash;lui avait laiss&eacute; entrevoir six mois de prison. Il rentra donc
+avenue de Tourville avec la tranquillit&eacute; d'un homme qui se consid&egrave;re
+comme innocent&eacute;, puisqu'on ne l'a pas jet&eacute; sous les verrous. Il protesta
+de la puret&eacute; de ses intentions &agrave; l'&eacute;gard de l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise, laissa
+entendre que le major &eacute;tait un &acirc;ne. Mais il changea de mixture, supprima
+les poudres et augmenta le degr&eacute; d'alcool.</p>
+
+<p>Sa client&egrave;le doubla. On e&ucirc;t dit que, depuis qu'il &eacute;tait av&eacute;r&eacute; que
+Vernier assassinait ses pratiques, l'engouement pour sa liqueur se f&ucirc;t
+accru, comme si ce flot de buveurs qui roulait devant son comptoir se
+pr&eacute;cipitait, de son plein gr&eacute;, &agrave; la d&eacute;mence et &agrave; la mort. Vainement de
+nouveaux &eacute;chantillons avaient &eacute;t&eacute; pr&eacute;lev&eacute;s sur ses produits, par la
+rancune en &eacute;veil du major. Ils ne contenaient plus rien de nuisible que
+de l'alcool qui corrodait la t&ocirc;le des tables et br&ucirc;lait le drap des
+uniformes. Mais c'&eacute;tait de la production courante. Et, &agrave; moins de
+consigner l'&eacute;tablissement, il n'y avait rien &agrave; faire.</p>
+
+<p>Cependant Vernier voyait prosp&eacute;rer son commerce. Il &eacute;tait b&eacute;ni par la
+Providence comme s'il eut fait le bien. Son orgueil n'en &eacute;tait pas
+enfl&eacute;. Mais il songeait au moyen de d&eacute;cupler ses capitaux. C'est alors
+qu'il se trouva en rapport avec l'homme qui devait donner &agrave; son
+industrie morticole toute l'extension qu'elle m&eacute;ritait de prendre pour
+le malheur de l'humanit&eacute;. Il rencontra Mareuil. Celui-ci &eacute;tait un boh&egrave;me
+qui battait le pav&eacute; de Paris, continuellement &agrave; la recherche des dix
+francs qu'il lui fallait pour vivre avec sa s&oelig;ur, dans un petit
+appartement des Batignolles. Maigre, noir, h&acirc;bleur comme un bon
+m&eacute;ridional, il avait essay&eacute; de tout, m&ecirc;me de la litt&eacute;rature, sans
+parvenir &agrave; se faire une place. Il ne r&eacute;pugnait &agrave; aucune t&acirc;che, pourvu
+qu'elle f&ucirc;t r&eacute;tribu&eacute;e.</p>
+
+<p>Cependant il &eacute;tait honn&ecirc;te et n'aurait pas pris un centime &agrave; son
+prochain, &agrave; moins que ce ne f&ucirc;t en traitant une affaire. Alors, rouler
+la partie adverse lui paraissait le premier des devoirs, presque une
+n&eacute;cessit&eacute; professionnelle. Il &eacute;tait sobre, dur et ent&ecirc;t&eacute; comme un &acirc;ne.
+Il n'aimait au monde que sa s&oelig;ur F&eacute;licit&eacute;, et n'avait qu'un but: lui
+assurer un avenir tranquille. Elle faisait de la lingerie bien
+mis&eacute;rablement dans son petit logis, pendant que Mareuil cherchait la
+fortune sur le pav&eacute; de bois de la ville. Il &eacute;tait rabatteur pour le
+compte d'un annoncier, quand sa d&eacute;ambulation sans r&eacute;pit le conduisit
+avenue de Tourville. Il entra dans le caf&eacute; de Vernier, et sur les offres
+du patron qui lui poussait un verre de son fameux Prunelet, il entra en
+propos. Vernier vanta les vertus de sa liqueur. Mareuil s'&eacute;tonna qu'il
+n'e&ucirc;t pas l'id&eacute;e d'en faire c&eacute;l&eacute;brer les m&eacute;rites par la presse. Il
+entonna son boniment:</p>
+
+<p>&mdash;La r&eacute;clame, monsieur, n'est-elle pas le plus puissant, le seul levier
+de l'&eacute;poque? Avec la r&eacute;clame, monsieur, on fait passer un idiot, aux
+yeux des &eacute;lecteurs, pour un homme de talent et on le pousse au
+minist&egrave;re! Avec la r&eacute;clame.... Tenez, monsieur, la r&eacute;clame, c'est bien
+simple.... Je vous fais une annonce p&eacute;riodique, pendant un mois, de
+semaine en semaine, dans mes journaux.... &Ccedil;a ne vous co&ucirc;te rien!</p>
+
+<p>&mdash;Rien? s'&eacute;cria Vernier, all&eacute;ch&eacute; par cette d&eacute;claration. Alors que
+gagnez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez comprendre le m&eacute;canisme de l'op&eacute;ration.... Je vous avance
+ma publicit&eacute;.... Mais vous, sur toute vente de votre Prunelet que vous
+ferez hors de votre &eacute;tablissement, vous me paierez un droit de dix
+centimes par bouteille.</p>
+
+<p>Vernier, qui n'avait jamais d&eacute;bit&eacute; de sa liqueur que chez lui, regarda
+son interlocuteur avec un air narquois. Il se dit: &laquo;Tu veux m'enfoncer.
+Je ne sais comment. Mais l'enfonc&eacute;, ce sera toi. Qu'est-ce que je
+risque? Si je ne vends rien, je ne paierai pas. Et si, par hasard, la
+r&eacute;clame agissait... si je vendais!&raquo;</p>
+
+<p>Une flamme d'orgueil monta au cerveau de Vernier, qui se vit marchand en
+gros, exp&eacute;diant des caisses de Prunelet dans tous les caf&eacute;s de la
+province, et, qui sait? de Paris peut-&ecirc;tre. Il dit:</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a me va. Topez! Mais vous d&icirc;nerez bien avec moi pour causer de notre
+affaire.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, c'&eacute;tait &laquo;notre&raquo; affaire! Les deux complices firent un petit d&icirc;ner
+fin, dans l'arri&egrave;re-boutique du caf&eacute;, et Mareuil r&eacute;digea, au dessert,
+l'annonce dont il comptait bien obtenir de son patron la publicit&eacute;
+gratuite. C'&eacute;tait, &agrave; peu de chose pr&egrave;s, l'annonce si honn&ecirc;tement
+all&eacute;chante qui servit, plus tard, au lancement du c&eacute;l&egrave;bre
+Royal-Vernier-Mareuil-Carte jaune. On y trouvait d&eacute;j&agrave; &laquo;les cognacs
+sup&eacute;rieurs r&eacute;colt&eacute;s, par Vernier lui-m&ecirc;me, dans son domaine de R&eacute;gnac
+(Charente)&raquo;. Brave Vernier, qui achetait de l'eau-de-vie de grains, &agrave;
+r&eacute;veiller les morts! Le domaine de R&eacute;gnac! Il fallut se le procurer, aux
+jours de la prosp&eacute;rit&eacute;, et le baptiser ainsi pour sauvegarder la v&eacute;rit&eacute;
+des boniments ant&eacute;rieurs.</p>
+
+<p>Mareuil, vers les dix heures, partit de l'avenue de Tourville, nanti
+d'une fiole de Prunelet qu'il offrit &agrave; son annonceur, en l'honneur des
+quelques lignes de sa premi&egrave;re r&eacute;clame. Mais ce n'&eacute;tait ni sur la
+publicit&eacute; des journaux, ni sur l'excellence de la liqueur que Mareuil
+comptait, c'&eacute;tait sur son action personnelle. Le Prunelet de Vernier,
+d&eacute;pos&eacute; chez un entrepositaire par les soins de Mareuil, s'enleva par
+caisses, d&egrave;s la premi&egrave;re quinzaine; et voici comment. Mareuil avait des
+camarades. Il convint avec eux d'une petite com&eacute;die &agrave; jouer dans les
+caf&eacute;s du boulevard. Mareuil entrait. A la question du gar&ccedil;on: &laquo;Que
+faut-il servir &agrave; Monsieur?&raquo; il r&eacute;pondait nettement:</p>
+
+<p>&mdash;Prunelet-Vernier, et de l'eau frapp&eacute;e....</p>
+
+<p>Naturellement le gar&ccedil;on r&eacute;pondait:</p>
+
+<p>&mdash;Prunelet-Vernier? Nous n'avons pas &ccedil;a....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous n'avez pas &ccedil;a? Quand vous l'aurez, je reviendrai.</p>
+
+<p>Il sortait. La dame du comptoir appelait le gar&ccedil;on et s'informait.
+L'explication donn&eacute;e par lui jetait l'inqui&eacute;tude dans l'esprit de la
+caissi&egrave;re. Dans la m&ecirc;me journ&eacute;e, deux ou trois amis de Mareuil venaient
+r&eacute;clamer tour &agrave; tour du Vernier. La cons&eacute;quence forc&eacute;e, c'&eacute;tait l'achat
+d'une caisse de Prunelet. Une fois la caisse achet&eacute;e, il fallait la
+vendre. Et alors une autre parade commen&ccedil;ait: celle du gar&ccedil;on passionn&eacute;
+pour faire consommer aux clients le Vernier que la maison avait sur les
+bras. La tactique de Mareuil r&eacute;ussit tellement bien qu'en six mois il
+toucha quinze cents francs de commission, et que Vernier entama la
+fabrication de sa liqueur en grand. Il installa un d&eacute;p&ocirc;t d&eacute;cent rue
+Montmartre. Et, comme il fallait une personne de confiance pour tenir
+les comptes, ce fut M<sup>lle</sup> F&eacute;licit&eacute; Mareuil qui, de la lingerie, passa
+aux &eacute;critures. Vernier l'appr&eacute;cia. Elle &eacute;tait blonde, douce et timide.
+Il lui fit la cour, et, au moment o&ugrave; il vendait son caf&eacute; de l'avenue de
+Tourville pour s'&eacute;tablir distillateur &agrave; Aubervilliers, il &eacute;pousa la
+s&oelig;ur de Mareuil, devenu son associ&eacute;.</p>
+
+<p>L'union de ces trois &ecirc;tres &eacute;tait exemplaire. Ils ne vivaient que pour le
+travail. Vernier distillait, transvasait, soutirait, emballait. Mareuil
+courait la France et l'&Eacute;tranger pour placer le Prunelet. Et F&eacute;licit&eacute;
+tenait la caisse, qui s'emplissait &agrave; mesure que les hangars de la
+fabrique d'Aubervilliers se vidaient de leurs piles de caisses,
+r&eacute;pandant l'abrutissement, la folie et la mort aux quatre coins du
+monde. Jamais gens plus honn&ecirc;tement laborieux, plus scrupuleusement
+consciencieux, ne concoururent &agrave; une &oelig;uvre aussi malsaine. On leur e&ucirc;t
+donn&eacute; le prix Montyon, pour l'application et la probit&eacute; avec lesquelles
+ils dirigeaient leur commerce. Si on eut mesur&eacute; les ravages caus&eacute;s par
+ce qu'ils fabriquaient, on les e&ucirc;t condamn&eacute;s au bagne. C'&eacute;taient de
+vertueux assassins. Ils faisaient tout doucement fortune en empoisonnant
+l'humanit&eacute;.</p>
+
+<p>Vernier, en qu&ecirc;te de progr&egrave;s, ne s'en tenait pas &agrave; la fabrication du
+Prunelet. Il avait lanc&eacute; son Royal-Vernier-Carte jaune, et pr&eacute;parait une
+&laquo;Arbouse des Alpes&raquo; dont il esp&eacute;rait merveilles. La fabrique
+d'Aubervilliers s'agrandissait, et les trav&eacute;es succ&eacute;daient aux trav&eacute;es,
+multipliant les bouilleurs, les cuiseurs, les alambics. C'&eacute;tait, dans
+l'int&eacute;rieur des b&acirc;timents, une succession de tuyaux de cuivre distillant
+les poisons divers qui se d&eacute;versaient dans des cuves, puis passaient aux
+ateliers de saturation, o&ugrave; les divers ar&ocirc;mes qui constituaient les
+secrets de la fabrication leur &eacute;taient incorpor&eacute;s.</p>
+
+<p>Un laboratoire de chimie &eacute;tait annex&eacute; &agrave; l'&eacute;tablissement. L&agrave;, dans un
+cabinet s&eacute;v&egrave;re, Vernier recevait avec une magistrale s&eacute;r&eacute;nit&eacute; les
+repr&eacute;sentants de l'administration charg&eacute;s de contr&ocirc;ler les entr&eacute;es et
+les sorties d'alcool. Tout se faisait au grand jour chez lui. Il se
+savait si bien libre de tout mettre dans ses bouteilles, &agrave; la condition
+de ne pas frauder le fisc! Et n'avait-il pas pour complice l'&Eacute;tat, qui
+se trouvait &ecirc;tre son meilleur client? Plus il vendait de liqueurs, plus
+l'&Eacute;tat percevait de droits. Alors la France enti&egrave;re pouvait bien tomber
+en &eacute;tat d'&eacute;pilepsie. Qu'importait? Puisque les int&eacute;r&ecirc;ts de l'&Eacute;tat
+&eacute;taient sauvegard&eacute;s!</p>
+
+<p>Cependant, une ombre vint obscurcir la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; splendide avec laquelle
+Vernier travaillait &agrave; faire sa fortune en ab&acirc;tardissant la race
+fran&ccedil;aise. Il y avait, attach&eacute; au laboratoire, un d&eacute;gustateur charg&eacute; de
+rendre compte de l'&eacute;galit&eacute; du dosage des produits. Chaque cuv&eacute;e &eacute;tait
+go&ucirc;t&eacute;e par lui, afin que jamais les liqueurs ne pussent pr&eacute;senter dans
+leur composition la moindre diff&eacute;rence. Le d&eacute;gustateur logeait dans un
+petit pavillon voisin de l'administration, et, toute la journ&eacute;e; il
+sirotait les &eacute;chantillons pr&eacute;lev&eacute;s pour lui &agrave; la fabrique. Il ne les
+avalait jamais. Il les crachait, afin, disait-il en riant, de n'&ecirc;tre pas
+pochard, tous les matins, avant dix heures.</p>
+
+<p>Au bout de deux ans, cet homme, tr&egrave;s solide en apparence, mourut. Il fut
+remplac&eacute; par un autre employ&eacute;, qui ne dura que six mois. Le troisi&egrave;me
+fit un an et devint phtisique. C'&eacute;tait un gar&ccedil;on de vingt-deux ans qui
+soutenait sa m&egrave;re. Il se mit &agrave; tousser, &agrave; p&acirc;lir. Sa m&egrave;re, affol&eacute;e, vint
+trouver Vernier et le pria de changer son fils de service. Le bon
+Vernier y consentit. Mais le malade &eacute;tait d&eacute;j&agrave; trop gravement atteint.
+Il mourut, comme son pr&eacute;d&eacute;cesseur. Alors la m&egrave;re, dans une crise de
+d&eacute;sespoir, vint, apr&egrave;s l'enterrement, faire une sc&egrave;ne horrible &agrave;
+Vernier, l'accusant de la mort de son enfant. Elle criait &agrave; travers ses
+larmes, ameutant le personnel de l'usine:</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont les infamies que vous lui avez fait boire qui l'ont tu&eacute;! Il me
+le disait: &laquo;C'est comme du plomb fondu qui me coule dans la bouche, &agrave; la
+dixi&egrave;me d&eacute;gustation!&raquo; Sa poitrine n'y a pas r&eacute;sist&eacute;.... Il est mort pour
+que vous entassiez des centaines de mille francs. Mais &ccedil;a ne vous
+portera pas bonheur!</p>
+
+<p>Vainement Mareuil, qui &eacute;tait pr&eacute;sent, essaya de raisonner cette pauvre
+femme; il lui glissa doucement des billets de banque dans la main. Elle
+les rejeta avec indignation.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce avec de l'argent que vous esp&eacute;rez me payer mon fils? Le tort
+que vous m'avez fait est impossible &agrave; &eacute;valuer. C'est mon c&oelig;ur que vous
+m'avez pris!</p>
+
+<p>Et comme M<sup>me</sup> Vernier, enceinte, paraissait &agrave; son tour pour t&acirc;cher de
+calmer la douleur de cette m&egrave;re farouche, celle-ci reprit avec
+v&eacute;h&eacute;mence:</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez punis dans votre enfant! Oui, si le ciel est juste, vous
+aurez un fils qui vous fera expier tout le mal que vous avez fait aux
+familles!</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Vernier rentra constern&eacute;e chez elle. Les impr&eacute;cations de cette
+femme en deuil l'avaient saisie. Elle se sentit frapp&eacute;e d'un
+pressentiment. Elle se renferma dans un sombre mutisme. Vernier ne
+savait que lui dire pour dissiper l'impression d&eacute;plorable produite par
+cette sc&egrave;ne. Il s'en ouvrit au docteur Augagne, qui, d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s en vue
+comme gyn&eacute;cologue, avait &eacute;t&eacute; appel&eacute; aupr&egrave;s de M<sup>me</sup> Vernier pour lui
+donner des soins. Le jeune agr&eacute;g&eacute; l'&eacute;couta, pensif. Puis, avec une
+grande fermet&eacute; de langage:</p>
+
+<p>&mdash;Il est incontestable que l'industrie que vous avez entreprise et o&ugrave;
+vous faites fortune est pernicieuse. Vous me r&eacute;pondrez que les
+fabricants d'allumettes, qui font manier le phosphore par leurs
+ouvriers, les miroitiers, qui les mettent &agrave; m&ecirc;me le mercure pour
+l'&eacute;tamage des glaces, et les marchands de couleurs, qui leur donnent des
+coliques de plomb, et tant d'autres qui vivent sur la d&eacute;t&eacute;rioration
+humaine ne sont pas plus dangereux ni plus coupables que vous. Je ne
+vous dirai pas le contraire. Cependant, il faut, pour les besoins de la
+vie, des allumettes, des glaces, des couleurs; tandis qu'il n'est pas
+indispensable de boire des alcools. L'ivrognerie est un vice, et
+l'exploitation d'un vice est un acte abominable en soi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pouvez pourtant pas me conseiller de fermer boutique et de
+renoncer &agrave; une industrie qui m'a &eacute;t&eacute; si avantageuse.</p>
+
+<p>&mdash;Au point de vue de la moralit&eacute; absolue, je ne devrais pas h&eacute;siter.
+Mais, dans la pratique, et avec la moyenne de tol&eacute;rance qu'exige
+l'imperfection humaine, je vous dirai: T&acirc;chez de rendre vos produits
+aussi peu nocifs que possible. L'id&eacute;al serait de n'en pas faire. Si vous
+en faites, t&acirc;chez qu'ils soient sans danger. Mais est-il une boisson
+alcoolique sans danger?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous me d&eacute;solez! g&eacute;mit Vernier. Je me consid&eacute;rerais comme un
+criminel, si je prenais ce que vous me dites au pied de la lettre. Et je
+suis un brave homme, je n'ai jamais fait tort d'un centime &agrave; personne.
+Je t&acirc;che d'&ecirc;tre utile &agrave; mes semblables le plus que je peux. Je ne refuse
+jamais un secours &agrave; un malheureux.... Ma femme....</p>
+
+<p>&mdash;C'est un ange! interrompit le docteur. Je sais le bien qu'elle r&eacute;pand
+autour d'elle, en votre nom. Mais ceci ne rach&egrave;te pas cela. Il est
+mauvais de vivre sur la mort. Votre fortune, qui commence et sera
+certainement tr&egrave;s belle, s'&eacute;l&egrave;ve sur des tombes. Vous construisez dans
+un cimeti&egrave;re, avec les ossements de vos victimes. Il faut que vous
+songiez &agrave; cela. Un pays d'imagination comme la France, qui se met &agrave;
+boire de l'alcool, est perdu en vingt ans. La race s'&eacute;tiole, les
+sources de la g&eacute;n&eacute;ration se tarissent, l'intelligence s'obscurcit, et,
+l&agrave; o&ugrave; triomphaient la sagesse, l'ordre, la patience, se d&eacute;cha&icirc;nent la
+nervosit&eacute;, l'incoh&eacute;rence et la fureur. Voil&agrave; ce que l'alcool fait d'un
+peuple fier, brave et spirituel: une brute f&eacute;roce et d&eacute;go&ucirc;tante. Tous
+les gouvernements &eacute;trangers ont &eacute;dict&eacute; des lois pour arr&ecirc;ter les progr&egrave;s
+de l'alcoolisme. Dans tous les pays du Nord, la vente de l'eau-de-vie
+est interdite et un ivrogne est consid&eacute;r&eacute; comme un malade. Aussi les
+races se rel&egrave;vent, redeviennent &eacute;nergiques et entreprenantes. Pendant ce
+temps, la France passe au premier rang de l'alcoolisme, elle marche en
+t&ecirc;te, la bouteille &agrave; la main. Et pourquoi? Parce que l'&Eacute;tat a int&eacute;r&ecirc;t &agrave;
+laisser se propager l'ivrognerie, parce que l'alcool est pour lui un
+moyen de domination et que, par ses milliers de cabaretiers, il a &eacute;tendu
+sur la France tout enti&egrave;re un r&eacute;seau &eacute;lectoral dont il ne veut pas la
+laisser sortir. L'alcoolisme et la d&eacute;mocratie, dans ce malheureux pays,
+marchent d'accord. Et quand l'&eacute;lecteur manifeste une vell&eacute;it&eacute; de
+r&eacute;volte, le d&eacute;bitant d'ivresse est l&agrave;, qui lui tend son verre et lui
+dit: &laquo;Bois et vote!&raquo; Et peu &agrave; peu, en d&eacute;pit de nos r&eacute;voltes d'orgueil,
+nous tombons au dernier rang des nations civilis&eacute;es. Car il y a une loi
+in&eacute;luctable: la force physique d'un peuple est en raison directe de sa
+sobri&eacute;t&eacute;. Il faut qu'une nation ait du sang dans les veines pour pouvoir
+travailler et combattre. Or, ce qui fait du sang, c'est le pain.
+L'alcool ne fait que de la lymphe. Donc une nation qui boit est une
+nation perdue. Et tous ceux qui l'ont aid&eacute;e &agrave; boire sont des criminels,
+depuis l'industriel qui fabrique la boisson jusqu'&agrave; l'&Eacute;tat qui permet
+qu'on la vende.</p>
+
+<p>Vernier, constern&eacute;, regarda partir avec soulagement l'intransigeant
+Augagne. Il rentra dans son bureau, o&ugrave; il raconta &agrave; Mareuil la sc&egrave;ne qui
+venait de le bouleverser.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse donc, s'&eacute;cria l'ancien annoncier, vas-tu te faire de la bile
+pour des d&eacute;clamations humanitaires, qui n'ont qu'une port&eacute;e purement
+scientifique. Le docteur Augagne est un homme de laboratoire qui t'a
+fait une conf&eacute;rence sur un sujet abstrait, avec des d&eacute;veloppements
+peut-&ecirc;tre exacts en th&eacute;orie, mais s&ucirc;rement pas dans la pratique. Est-ce
+d'aujourd'hui qu'on fait de l'eau-de-vie. Mais nos anc&ecirc;tres les Gaulois
+en vidaient des coupes pleines. Le Vernier-Mareuil-Carte jaune
+s'appelait, dans ce temps-l&agrave;, de l'hypocras ou de l'hydromel. Et ils se
+pochardaient avec des boissons grossi&egrave;res, tout aussi bien, et en se
+faisant sans doute beaucoup plus de mal qu'avec nos liqueurs de choix.
+L'histoire de notre pays en est-elle moins glorieuse? Est-ce que &ccedil;a a
+emp&ecirc;ch&eacute; Charlemagne, Henri IV, Louis XIV et Napol&eacute;on? Non, mais il me
+fait rire, ton Augagne. Ils sont tous pareils, ces m&eacute;decins, avec leurs
+manies! Ils se toquent d'un syst&egrave;me, et puis, en dehors de leurs
+prescriptions, point de salut. Il y a vingt ans, ils se sont ing&eacute;r&eacute;s de
+d&eacute;fendre le vin rouge, et d'ordonner le vin blanc. Pourquoi? Parce que
+l'un d'eux, quelque gros bonnet de l'&Eacute;cole, aura eu mal &agrave; la vessie.
+Alors il a fallu que tous les malades fassent comme s'ils avaient des
+calculs. Ensuite, ils ont proscrit tout &agrave; fait le vin: rouge et blanc,
+et ils ont ordonn&eacute; la bi&egrave;re. La bi&egrave;re!... Suivant les th&eacute;ories du brave
+docteur Augagne, alors, en mettant tous les Fran&ccedil;ais au r&eacute;gime du
+houblon, ne risquerait-on pas d'en faire des Allemands ou seulement des
+Belges? Car, enfin, si l'alcool peut transformer une race, pourquoi la
+bi&egrave;re n'obtiendrait-elle pas le m&ecirc;me r&eacute;sultat? Maintenant, ce n'est plus
+la bi&egrave;re qu'ils recommandent, c'est l'eau pure! Comme s'il y en avait!
+Ces gens-l&agrave; sont tous actionnaires de la Compagnie des Eaux! Et ceux qui
+vendent du vin, blanc ou rouge, de la bi&egrave;re, peuvent se brosser le
+ventre. Ils n'ont plus qu'&agrave; fermer boutique. Et c'est le sirop de
+grenouille, le Ch&acirc;teau-la-pompe, tous les bouillons de culture pour
+microbes vari&eacute;s, vendus sous la d&eacute;nomination d'eau min&eacute;rale, qui
+triomphent! Et nous autres, qui ne donnons pas la fi&egrave;vre typho&iuml;de, nous
+devrions cesser notre commerce? Attends un peu, pour voir! Mon vieux, ne
+te frappe pas! Tous les professeurs de m&eacute;decine sont des farceurs. Ils
+ne se g&ecirc;nent pas pour administrer &agrave; leurs clients de la mort aux-rats en
+pilules, en cachets et en fioles. Ne t'occupe pas de leur opinion. Ils
+t'appellent: Marchand de poison? C'est la concurrence! Va ton petit
+bonhomme de chemin, et quand tu seras millionnaire, tout le monde te
+dira que c'est toi qui as raison!</p>
+
+<p>La grosse faconde de Mareuil ranima Vernier. Il pensait au fond comme
+son beau-fr&egrave;re, mais il y avait des heures o&ugrave; il se laissait influencer
+par ses scrupules. Il redoubla d'activit&eacute;, tripla ses annonces, d&eacute;cupla
+sa vente. Et quand M<sup>me</sup> Vernier mit au monde le petit Christian, la
+fortune de la maison &eacute;tait d&eacute;j&agrave; en bonne voie. Mais les sinistres
+mal&eacute;dictions de la m&egrave;re du d&eacute;gustateur mort phtisique revenaient
+toujours &agrave; la m&eacute;moire de la jeune femme. Elle avait &eacute;t&eacute; frapp&eacute;e, et ne
+pouvait r&eacute;agir contre son impression. Elle ne parlait point de cet
+incident. Mais elle y pensait presque continuellement et en &eacute;tait comme
+empoisonn&eacute;e. Les impr&eacute;cations de la femme &eacute;taient entr&eacute;es en elle comme
+un venin. Et elle ne parvenait pas &agrave; s'en d&eacute;barrasser. Elle s'&eacute;tiolait,
+changeait, perdait son activit&eacute;. A mesure que la prosp&eacute;rit&eacute; de Vernier
+augmentait, sa sant&eacute; &agrave; elle d&eacute;clinait.</p>
+
+<p>Absorb&eacute; par le souci de ses affaires, le distillateur pr&ecirc;tait une
+attention m&eacute;diocre &agrave; l'&eacute;tat physique de sa femme. Pendant que Mareuil
+courait l'Europe pour propager la vente des liqueurs de la maison,
+Vernier travaillait, perfectionnait. Il avait invent&eacute; un mod&egrave;le de
+bouteilles qui &eacute;tait tout &agrave; fait original, et qui attirait l'attention.
+On achetait le Royal-Carte jaune ou l'Arbouse des Alpes &agrave; cause du
+r&eacute;cipient. Vernier venait d'acheter, pour un morceau de pain, &agrave; Moret,
+pr&egrave;s de Fontainebleau, une vaste propri&eacute;t&eacute; au bord de la Seine, avec un
+ch&acirc;teau du temps de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, au milieu d'un parc admirable. Il
+s'&eacute;tait peu souci&eacute;, de prime-abord, du ch&acirc;teau. Il n'avait vu que la
+facilit&eacute; de construire une usine poss&eacute;dant un quai d'embarquement sur le
+fleuve et une communication, par wagons, avec le chemin de fer
+Paris-Lyon, qui mettait &agrave; sa port&eacute;e la Bourgogne, d'un c&ocirc;t&eacute;, pour les
+vins, et le Midi, de l'autre, pour les trois-six. Mais quand il visita,
+avec M<sup>me</sup> Vernier, le magnifique ch&acirc;teau de Gourneville, celle-ci
+manifesta le d&eacute;sir de s'y installer pour passer l'&eacute;t&eacute;. Vernier, qui
+surveillait la construction de son usine, approuva fort ce projet, et la
+pauvre femme chancelante v&eacute;cut six mois avec le petit Christian, &acirc;g&eacute; de
+deux ans, dans ce lieu paisible et charmant. Ce fut le dernier bon
+moment de sa vie. Elle avait paru, dans l'air sain et vivifiant des
+for&ecirc;ts, retrouver un peu d'&eacute;nergie et de joie. Elle rentra &agrave;
+Aubervilliers pour s'aliter et mourir.</p>
+
+<p>Vernier, qui n'avait pas pr&eacute;vu la catastrophe, en fut d&eacute;sempar&eacute;. Ce
+n'&eacute;tait pas un sentimental. Il n'avait pas ressenti pour sa femme une de
+ces tendresses qui emplissent le c&oelig;ur d'un homme et le laissent
+inconsolable, quand il en est brusquement priv&eacute;. Mais il avait appr&eacute;ci&eacute;
+le d&eacute;vouement et la douceur de F&eacute;licit&eacute;. Elle avait travaill&eacute; avec lui
+courageusement aux premi&egrave;res assises de la fortune. Il la pleurait comme
+une auxiliaire fid&egrave;le. Dans sa vie priv&eacute;e elle ne lui manquait pas. Elle
+laissait une place vide dans son existence commerciale. Il la cherchait
+encore aux &eacute;critures. Mais les gens tr&egrave;s occup&eacute;s n'ont pas le loisir des
+douleurs prolong&eacute;es. Vernier avait trop d'affaires sur les bras pour
+s'attarder dans les larmes. Il se mit en deuil, et se jeta &agrave; corps perdu
+dans le travail.</p>
+
+<p>Cette ann&eacute;e-l&agrave; d&eacute;cida de l'avenir de la maison. Une habile et incessante
+r&eacute;clame entretenue dans les journaux du monde entier lan&ccedil;ait
+d&eacute;finitivement les liqueurs Vernier-Mareuil. Le chiffre de la vente
+devint &eacute;norme, et les millions commenc&egrave;rent &agrave; entrer dans la caisse.
+Vernier trouva alors une combinaison qui le conduisit tout naturellement
+&agrave; faire de la banque. Il &eacute;tait en rapport avec les grands viticulteurs
+du Midi, &agrave; qui il achetait les torrents d'eau-de-vie qui lui servaient
+pour sa fabrication. Souvent il avait affaire &agrave; des propri&eacute;taires g&ecirc;n&eacute;s
+qui lui offraient des r&eacute;coltes enti&egrave;res dont il n'avait pas besoin, mais
+sur lesquelles il leur consentait des pr&ecirc;ts. Il fit construire des
+magasins &agrave; Moret et travailla dans les warrants avec tous les
+producteurs charentais.</p>
+
+<p>Il s'aper&ccedil;ut promptement que le commerce de l'argent &eacute;tait encore bien
+plus productif que la vente des alcools. Et son syst&egrave;me d'avances sur
+marchandises se transforma, peu &agrave; peu, en une entreprise colossale
+d'agiotage. Il devint le ma&icirc;tre et le r&eacute;gulateur du march&eacute; des
+eaux-de-vie. Et comme ses affaires augmentaient dans des proportions
+impr&eacute;vues, il s'installa &agrave; Paris rue de Ch&acirc;teaudun, dans un
+rez-de-chauss&eacute;e d'o&ugrave; il d&eacute;borda bient&ocirc;t vers l'entresol, et jusqu'au
+premier &eacute;tage. Mareuil alors fut pr&eacute;cieux. Cet ancien rabatteur de
+r&eacute;clames, ce petit courtier qui avait foul&eacute; si longtemps le pav&eacute; de
+Paris, crott&eacute; comme un barbet, pour gagner dix francs par jour, se
+r&eacute;v&eacute;la homme de finances &agrave; larges vues. Il &eacute;tendit la sp&eacute;culation de
+Vernier aux huiles et aux farines. Il fonda des comptoirs dans le Levant
+pour les grains, il draina la production des oliviers de toute la
+Sicile. Il importa les arachides et les coprahs et poussa l'influence
+de la maison Vernier-Mareuil aux Indes anglaises et jusqu'en
+Extr&ecirc;me-Orient.</p>
+
+<p>La distillerie n'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; plus qu'une des annexes et la moins
+importante peut-&ecirc;tre du n&eacute;goce qui se faisait dans la maison. Mais
+Vernier conservait pour cette premi&egrave;re industrie, source de sa
+prosp&eacute;rit&eacute;, une pr&eacute;dilection r&eacute;elle. Il avait mis &agrave; Aubervilliers et &agrave;
+Moret des ing&eacute;nieurs &agrave; la t&ecirc;te des services de fabrication. Mais, de
+temps &agrave; autre, repris par une curiosit&eacute; de savoir comment se distillait
+son Royal-Carte jaune, il arrivait &agrave; l'usine, et faisait l'inspection de
+tous les ateliers; il entrait au laboratoire, examinait les mati&egrave;res
+premi&egrave;res, &eacute;tudiait l'imprimerie des &eacute;tiquettes, passait la revue de la
+verrerie. Il paraissait prendre &agrave; ces visites un plaisir tout
+particulier. Il rajeunissait, sa froideur hautaine de grand brasseur
+d'affaires se fondait dans la bonhomie ancienne, et le Vernier de
+l'avenue de Tourville reparaissait: celui qui fabriquait sa mixture
+vitriolesque dans la cave, avec un chaudron et un serpentin.</p>
+
+<p>Car il &eacute;tait aussi chang&eacute; qu'un homme peut l'&ecirc;tre, au physique et au
+moral. Le Vernier tout rond, barbe rousse et cheveux fris&eacute;s, qui, les
+bras nus, trinquait avec ses pratiques sur le zinc, &eacute;tait devenu un
+gentleman correct et froid, qui tenait les gens &agrave; distance et ne se
+familiarisait qu'&agrave; bon escient. Il avait pris, avec le veuvage, des
+habitudes de cercle, et peu &agrave; peu les n&eacute;cessit&eacute;s du luxe s'&eacute;taient
+impos&eacute;es &agrave; lui. Il avait eu de beaux chevaux, un bel appartement aux
+Champs-Elys&eacute;es; il s'&eacute;tait lanc&eacute; dans l'automobilisme, et on lui
+connaissait une ma&icirc;tresse tr&egrave;s co&ucirc;teuse. Il n'en fallait pas plus pour
+poser un homme riche, et Vernier-Mareuil,&mdash;car on avait pris l'habitude
+de le d&eacute;signer par sa raison sociale,&mdash;si r&eacute;fractaire qu'il f&ucirc;t au
+snobisme, avait d&ucirc; se plier aux exigences du monde dans lequel il
+vivait.</p>
+
+<p>Il avait contract&eacute; quelques amiti&eacute;s dispendieuses, les brillants clubmen
+ayant souvent de grands besoins et de petites ressources. Mais
+Vernier-Mareuil avait le billet de mille francs souriant et il
+conduisait ses camarades aux courses dans une automobile de deux mille
+louis. Enfin, il avait constitu&eacute; &agrave; Gourneville une chasse de quinze
+cents hectares, dans laquelle on tuait cinq cents pi&egrave;ces chaque fois
+qu'on y faisait une battue. Dans de pareilles conditions d'existence, un
+homme qui n'est ni r&eacute;pugnant, ni sot, ni insolent, ni v&eacute;reux, trouve des
+commensaux, plus qu'il n'en cherche. Vernier-Mareuil &eacute;tait donc dans une
+tr&egrave;s bonne situation mondaine, quand il rencontra M<sup>lle</sup> de Vernecourt
+des Essarts. Elle n'avait plus que sa m&egrave;re et achevait, avec cette
+vieille dame plus fi&egrave;re que si elle descendait des grands chevaux de
+Lorraine, de grignoter la mince succession d'un p&egrave;re mort d&eacute;put&eacute; de la
+Mayenne et sous-chef du bureau politique de M<sup>gr</sup> le comte de Paris.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait tout ce qu'on pouvait r&ecirc;ver de plus pur comme faubourg
+St-Germain. Vernier, dans un d&eacute;placement &agrave; Deauville, avait fait la
+connaissance de ces dames, qui habitaient modestement un entresol dans
+une rue &eacute;cart&eacute;e. Leur vie int&eacute;rieure &eacute;tait fort simple, mais leur
+existence ext&eacute;rieure &eacute;tait tr&egrave;s brillante. Elles ne quittaient pas,
+depuis le matin jusqu'au soir, pendant le mois d'ao&ucirc;t, tout ce que
+Deauville comptait de plus aristocratique. On traitait ces femmes
+ruin&eacute;es, mais bien en cour, comme si elles avaient port&eacute; en elles le
+reflet magnifique du pouvoir royal. On disait couramment: &eacute;pouser
+M<sup>lle</sup> de Vernecourt, c'est la certitude d'une grande charge le jour o&ugrave;
+le Roi reviendra.</p>
+
+<p>Mais comme, en d&eacute;pit des esp&eacute;rances de ses partisans, le Roi ne revenait
+pas, et ne faisait m&ecirc;me pas mine d'essayer de rentrer, les &eacute;pouseurs
+restaient &agrave; l'&eacute;cart, et &agrave; force de monter dans les &eacute;quipages armori&eacute;s de
+ses nobles amis, de suivre les s&eacute;ries de chasses dans les grands
+ch&acirc;teaux de province, et de passer ses nuits au bal pendant la saison
+mondaine &agrave; Paris, la charmante Emmeline de Vernecourt restait fille. Son
+teint commen&ccedil;ait &agrave; se faner, ses traits &agrave; se durcir. Elle &eacute;tait encore
+tr&egrave;s jolie, mais elle &eacute;tait &agrave; la veille de cesser de l'&ecirc;tre quand elle
+rencontra Vernier-Mareuil.</p>
+
+<p>Ce fut par l'interm&eacute;diaire d'un homme admirable, qui a repris, en ce
+temps de mis&egrave;re et de corruption, la t&acirc;che de Saint-Vincent-de-Paul et
+s'est consacr&eacute; au soulagement des douleurs humaines, que la connaissance
+se fit. M. Rampin organisait une loterie pour son &oelig;uvre de la
+Protection de l'Enfance, et il &eacute;tait venu faire appel &agrave; la charit&eacute; de
+ses aristocratiques clientes de Deauville, quand Vernier-Mareuil, qu'il
+connaissait pour lui soutirer tous les ans de grasses aum&ocirc;nes, arriva
+au Grand H&ocirc;tel, attir&eacute; par les courses. Il l'enr&ocirc;la imm&eacute;diatement dans
+son comit&eacute; en lui faisant valoir qu'il se trouverait en compagnie des
+duchesses et des marquises les plus authentiques. Vernier-Mareuil se
+d&eacute;voua donc, et parmi toutes les belles dames de l'aristocratie qui
+s'&eacute;vertuaient &agrave; placer des billets &agrave; leurs amis, il remarqua M<sup>lle</sup> de
+Vernecourt. Ce fut aussit&ocirc;t, dans le clan des vendeuses, un mot d'ordre.
+Il fallait marier Emmeline avec Vernier-Mareuil. Sans doute, il &eacute;tait
+roturier. Mais il portait un double nom, ce qui avait d&eacute;j&agrave; un petit air
+de noblesse. Et puis le Saint-P&egrave;re n'&eacute;tait-il pas l&agrave; pour octroyer un
+titre de comte &agrave; un brave millionnaire qui donnerait des gages &agrave; la
+bonne cause en &eacute;pousant une fille de haute naissance dans l'infortune?</p>
+
+<p>Vernier, press&eacute;, chapitr&eacute;, et, de son c&ocirc;t&eacute;, s&eacute;duit par la nouveaut&eacute; de
+la situation, se laissa aller &agrave; tenter l'aventure. A quarante-cinq ans,
+il &eacute;pousa M<sup>lle</sup> Emmeline de Vernecourt des Essarts, qui n'en avait que
+vingt-six, mais qui comptaient doubles comme des ann&eacute;es de campagnes. De
+plus, elle avait sa m&egrave;re. Mais lui, il avait un fils, le jeune
+Christian, qui venait de terminer ses &eacute;tudes, et entrait dans la vie
+avec des id&eacute;es bien diff&eacute;rentes de celles de son p&egrave;re sur la plupart des
+sujets. C'&eacute;tait un produit de la nouvelle &eacute;ducation sportive, qui a
+d&eacute;sintellectualis&eacute; la jeunesse. Il avait au cours de ses &eacute;tudes appris
+beaucoup moins le latin que la gymnastique, et s'il &eacute;tait faible sur la
+version, il &eacute;tait champion au footbal. Le racing, le tennis, le polo,
+le cyclisme, puis plus tard l'automobilisme s'&eacute;taient partag&eacute; ses
+faveurs.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait sorti de l'&Eacute;cole des hautes &eacute;tudes commerciales dans un rang
+convenable, gr&acirc;ce &agrave; sa connaissance parfaite des langues allemande et
+anglaise. Son ann&eacute;e de service s'&eacute;tait pass&eacute;e dans la cavalerie, au
+4<sup>e</sup> chasseurs. L&agrave; il avait fait la connaissance des cavaliers Longin,
+Vertemousse et Fabreguier, jeunes fils de famille, riches et sans
+vocation, qui tiraient avec effort et ennui leurs mois de service. En
+cette compagnie, Christian, qui jusqu'alors avait &eacute;t&eacute; sobre, prit des
+habitudes d'intemp&eacute;rance, et son nom ne fut pas pour peu dans
+l'aventure. Chez tous les d&eacute;bitants de la ville, le Vernier-Mareuil
+triomphait. Et lorsque le chasseur Christian apparaissait dans un
+&eacute;tablissement, il y &eacute;tait re&ccedil;u comme M. de Rothschild chez un changeur.
+Sa vanit&eacute; en &eacute;tait chatouill&eacute;e, et par ostentation, il se faisait
+servir, pour ses camarades et pour lui, toutes les vari&eacute;t&eacute;s de liqueurs
+que le caprice des buveurs imposait aux cafetiers. On d&eacute;gustait, on
+comparait, et c'&eacute;tait g&eacute;n&eacute;ralement le Royal-Carte jaune qui l'emportait
+sur les poisons divers qui avaient circul&eacute; &agrave; la ronde, au milieu des
+f&eacute;licitations g&eacute;n&eacute;rales.</p>
+
+<p>&mdash;C'est papa qui est encore le plus chic!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il doit en fourrer dans ses bottes, avec la consommation qui se
+fait de ses fioles!</p>
+
+<p>&mdash;Tout &ccedil;a, pour Christian! Ah! sacr&eacute; Christian! M&ecirc;me s'il voulait boire
+sa succession, il ne le pourrait pas!</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, fiston, tu devrais bien t'en faire envoyer des caisses par
+ta famille!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Et l'adjudant? Ah! il y en aurait du raffut!</p>
+
+<p>&mdash;Caisse pour lui! Et voil&agrave; tout!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il s'en ferait claquer son ceinturon!</p>
+
+<p>&mdash;Mais il ne nous laisserait pas siroter un verre!</p>
+
+<p>Les cartes, au milieu des bouteilles, &agrave; leur tour apparaissaient. Le jeu
+achevait ce qu'avait commenc&eacute; l'absinthe. Et ces jeunes gens rentraient
+au quartier abrutis par l'ivresse m&eacute;chante de l'alcool. Christian,
+malgr&eacute; le peu de z&egrave;le avec lequel il servait, n'&eacute;tait pas mal not&eacute;. Il
+avait, quand il &eacute;tait lucide, une gr&acirc;ce aimable et une g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;
+facile, qui le faisaient bien venir de ses sup&eacute;rieurs. Il avait un jour
+tir&eacute; d'affaire le brigadier-fourrier qui, pour les beaux yeux d'une
+fille de caf&eacute;-concert, s'&eacute;tait laiss&eacute; aller &agrave; manger la grenouille. Il
+fallait trouver treize cents francs, en vingt-quatre heures, pour
+arracher ce malheureux au conseil de guerre. A l'instant m&ecirc;me, Christian
+les avait donn&eacute;s. Tout l'escadron connaissait l'histoire. Les officiers
+avaient ferm&eacute; les yeux. Le brigadier avait &eacute;t&eacute; chang&eacute;. On lui avait
+retir&eacute; le maniement des fonds de l'ordinaire. Mais Christian avait
+b&eacute;n&eacute;fici&eacute; de son bon mouvement. Il avait sauv&eacute; un accroc &agrave; l'honneur
+militaire. Et chacun lui en savait gr&eacute;, par solidarit&eacute;. Il avait donc
+r&eacute;ussi &agrave; passer sans crises graves, sans s&eacute;rieuses punitions, son ann&eacute;e
+de service, et il &eacute;tait rentr&eacute; &agrave; Paris, pour assister au mariage de son
+p&egrave;re avec M<sup>lle</sup> de Vernecourt. Cette soudaine modification de
+l'existence paternelle ne l'avait pas combl&eacute; d'aise. Outre que les
+fa&ccedil;ons d'&ecirc;tre de la jeune personne avec Vernier-Mareuil, ne lui avaient
+pas paru empreintes d'une tendresse impressionnante, il trouvait assez
+inutile qu'un homme arriv&eacute; &agrave; l'&acirc;ge mur, et ayant tant de facilit&eacute;s pour
+se distraire, se charge&acirc;t du souci d'une femme l&eacute;gitime. Il s'en &eacute;tait
+expliqu&eacute; avec ses amis, en toute ouverture de c&oelig;ur et sans aucun
+m&eacute;nagement pour l'auteur de ses jours:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, mes enfants, papa s'est laiss&eacute; placer un
+laiss&eacute;-pour-compte de l'aristocratie.... La petite Vernecourt &eacute;tait
+mont&eacute;e en graine. Madame sa m&egrave;re, avec ses panaches, ses pr&eacute;tentions et
+ses bas perc&eacute;s, avait d&eacute;courag&eacute; tous les amateurs.... On s'est jet&eacute; sur
+Vernier-Mareuil, comme la mis&egrave;re sur le pauvre monde.... Les nobles amis
+de papa ont tous aid&eacute; &agrave; le pousser dans la nasse.... Et &ccedil;a n'est pas
+tr&egrave;s chic, ce qu'ils ont fait l&agrave;.... Mais, quand il s'agit de caser un
+des leurs qui est dans la pur&eacute;e, tous ces fils des Crois&eacute;s remettraient
+Dieu en croix.... Papa n'a pas pu se d&eacute;p&ecirc;trer. Il a fallu qu'il marche,
+et me voil&agrave; avec une belle-m&egrave;re qui me fait l'effet d'avoir des
+dispositions pour colorer f&acirc;cheusement le front v&eacute;n&eacute;rable de mon auteur.
+Vernier-Mareuil saura ce que &ccedil;a va lui co&ucirc;ter d'avoir coup&eacute; dans
+l'armorial. Mais, apr&egrave;s tout, il a le droit de faire ce qui lui pla&icirc;t:
+il est majeur.</p>
+
+<p>Cette fa&ccedil;on d'appr&eacute;cier la conduite de son p&egrave;re donne la mesure de la
+cordialit&eacute; qui r&eacute;gla les rapports de la jeune M<sup>me</sup> Vernier-Mareuil
+avec le fils de la maison. Ils v&eacute;curent sur un pied de paix arm&eacute;e,
+jusqu'au jour o&ugrave; la belle-m&egrave;re trouva l'occasion de rendre &agrave; Christian
+un important service qui les mit en confiance l'un et l'autre. La
+fortune de la maison ne datant que de la mort de sa m&egrave;re, la part
+d'h&eacute;ritage de Christian avait &eacute;t&eacute; modeste. Il jouissait de trente mille
+francs de rente, que son p&egrave;re doublait par des lib&eacute;ralit&eacute;s
+suppl&eacute;mentaires. Avec ses cinq mille francs par mois, Christian avait
+bien de la peine &agrave; joindre les deux bouts, et quand l'ann&eacute;e &eacute;tait
+mauvaise, le baccara cruel ou les femmes exigeantes, il fallait aller
+faire &agrave; la caisse une petite visite, qui amenait entre le p&egrave;re et le
+fils des d&eacute;bats orageux.</p>
+
+<p>Mareuil, l'oncle, &eacute;tait encore plus terrible que Vernier. Sans besoins,
+il ne comprenait pas les d&eacute;penses somptuaires. Il vivait dans son bureau
+de la rue de Ch&acirc;teaudun, &agrave; conduire les affaires de la maison, n'en
+sortait que pour rentrer chez lui, boulevard Haussmann, et, except&eacute; une
+quotidienne partie de bridge au Cercle des Chemins de fer, il ne
+connaissait d'autre plaisir que de signer des traites pour
+l'encaissement des fournitures faites dans les cinq parties du monde. La
+situation financi&egrave;re de Christian, qui n'avait jamais &eacute;t&eacute; bien bonne,
+devint un beau jour tout &agrave; fait mauvaise. Il fit la connaissance de
+M<sup>lle</sup> &Eacute;tiennette Dhariel.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une tr&egrave;s belle personne, qui passait pour avoir la plus jolie
+gorge de Paris et qui la montrait pour que chacun p&ucirc;t s'en convaincre.
+Elle avait jou&eacute; les grues dans un th&eacute;&acirc;tre du boulevard, et soudainement
+s'&eacute;tait d&eacute;couvert une voix de mezzo qu'elle avait travaill&eacute;e avec z&egrave;le.
+C'&eacute;tait une fille extr&ecirc;mement intelligente, vicieuse comme un cheval de
+fiacre, et capable d'un crime pour arriver &agrave; ses fins. Elle se vantait
+de ne savoir pas ce que c'&eacute;tait que l'amour. Un homme, pour elle,
+repr&eacute;sentait un capital exploitable dont elle s'appliquait les revenus,
+et qu'elle rejetait impitoyablement quand il ne r&eacute;pondait plus &agrave; ses
+exigences. Ruineuse par principes, elle mettait son orgueil &agrave; faire
+d&eacute;penser de l'argent &agrave; ses amants. Elle n'admettait pas qu'on sort&icirc;t de
+ses mains sans laisser toutes ses plumes. Elle faisait commerce de la
+galanterie comme les Anglais font commerce de la guerre: pour le gain.</p>
+
+<p>Christian Vernier avait, d&egrave;s le premier moment, repr&eacute;sent&eacute; pour cette
+fille avide une proie superbe. Derri&egrave;re lui, il y avait la maison de
+banque Vernier-Mareuil, et le Royal-Carte jaune dont les affiches,
+coll&eacute;es sur tous les murs des villes d'Europe, c&eacute;l&eacute;braient la
+prosp&eacute;rit&eacute;. On annon&ccedil;ait les millions de litres vendus chaque ann&eacute;e. Et
+Mareuil avait trouv&eacute; une r&eacute;clame admirable pour ce produit de la maison:
+il l'appelait la liqueur la&iuml;que. On voyait ainsi que c'&eacute;tait ce qui
+convenait &agrave; tous les bons d&eacute;mocrates, et point ces liqueurs de moines
+qui se fabriquaient dans des couvents, avec des croix sur les
+bouteilles.</p>
+
+<p>En trois mois, la charmante &Eacute;tiennette trouva moyen de faire souscrire &agrave;
+Christian pour deux cent vingt mille francs de lettres de change,
+mais&mdash;fait beaucoup plus surprenant&mdash;elle se toqua de lui. Pour la
+premi&egrave;re fois de sa vie, elle sut ce que c'&eacute;tait que le plaisir, mais
+elle ne mod&eacute;ra pas pour cela ses pr&eacute;tentions p&eacute;cuniaires. Elle consentit
+&agrave; aimer, mais elle n'admit pas que ce f&ucirc;t pour rien. Vernier, cependant,
+en voyant pr&eacute;senter les billets de Christian, &eacute;tait entr&eacute; dans une
+fureur dont les &eacute;chos &eacute;taient arriv&eacute;s jusqu'&agrave; sa femme. Celle-ci, fort
+indiff&eacute;rente en mati&egrave;re d'int&eacute;r&ecirc;t et n'estimant l'argent que pour ce
+qu'il repr&eacute;sentait de satisfactions, se fit expliquer le cas du fils par
+le p&egrave;re et, &agrave; la grande stup&eacute;faction de Vernier, donna compl&egrave;tement
+raison &agrave; Christian.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi vous sert votre fortune, je vous prie, dit-elle &agrave; son mari, si
+vous poussez des cris, comme un petit bourgeois, parce que ce gar&ccedil;on a
+fait une frasque un peu vive? T&acirc;chez donc d'apprendre &agrave; vous conduire
+comme un homme dans votre situation. Christian est votre fils, ce qui
+n'est pas la m&ecirc;me chose que d'&ecirc;tre le fils de votre p&egrave;re. Il a pris des
+habitudes, des besoins, des id&eacute;es que vous ne pouvez pas avoir et que
+vous ne comprenez m&ecirc;me pas. Au lieu de lui savoir mauvais gr&eacute; de faire
+sauter vos &eacute;cus, vous devriez vous en r&eacute;jouir. Il vous fait honneur en
+ayant les mains larges; il prouve qu'il est d&eacute;j&agrave; grand seigneur. Sorti
+de vous, il ne peut appartenir qu'&agrave; l'aristocratie de l'argent.
+Voulez-vous qu'il se rabaisse en th&eacute;saurisant? Le fils de
+Vernier-Mareuil maudit par son p&egrave;re, parce qu'il a fait des dettes pour
+une femme? Vraiment, &eacute;pargnez-vous ce ridicule. Et n'esp&eacute;rez pas que je
+vous donne raison en cette occasion. Vous m'humiliez, vous agissez comme
+un petit esprit, et, pour tout dire, comme un homme de rien.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! je suis parti de rien! Je ne veux pas retomber &agrave; rien! cria
+Vernier, enrag&eacute; de se voir malmen&eacute;, quand il comptait &ecirc;tre plaint et
+encourag&eacute;. Ce gar&ccedil;on, si je le laisse aller, me ruinera!</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites donc pas de sottises! Vous savez bien que c'est impossible.
+Vous vous mettriez vous-m&ecirc;me &agrave; entretenir des &Eacute;tiennette Dhariel&mdash;ce qui
+vous co&ucirc;terait encore bien plus cher qu'&agrave; Christian&mdash;que vous ne
+r&eacute;ussiriez pas &agrave; manger vos b&eacute;n&eacute;fices. D'ailleurs, elle est gentille,
+cette petite.... Il a bon go&ucirc;t, votre fils.</p>
+
+<p>&mdash;Comment la connaissez-vous? grogna Vernier.</p>
+
+<p>&mdash;Comment ne la conna&icirc;trais-je pas? Nous avons la m&ecirc;me modiste. Je la
+rencontre au bois, au th&eacute;&acirc;tre, aux courses. Elle &eacute;tait &agrave; Deauville,
+cette ann&eacute;e. C'est m&ecirc;me l&agrave; que Christian a d&ucirc; faire sa connaissance.
+Clamiron l'avait amen&eacute;e chez lui, avec quelques autres de la m&ecirc;me
+ondulation....</p>
+
+<p>&mdash;Ce voyou?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Pav&eacute;, comme on l'appelle, parce que son p&egrave;re &eacute;tait entrepreneur
+de travaux publics. Elle &eacute;tait trop co&ucirc;teuse pour lui. Il l'a repass&eacute;e &agrave;
+Christian.... On dit qu'elle est folle de lui!</p>
+
+<p>&mdash;L'idiot! Alors pourquoi paye-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voudriez peut-&ecirc;tre qu'il se f&icirc;t entretenir par elle?</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, vous paraissez trouver ce qu'il a fait tout naturel?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y vois rien d'exorbitant! Les sottises d'un fils doivent &ecirc;tre en
+proportion des moyens de son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes d'une immoralit&eacute; inconcevable. Avec de pareils principes, je
+m'&eacute;tonne que....</p>
+
+<p>Emmeline ne laissa pas achever Vernier; elle le coupa avec un geste de
+d&eacute;dain, et, de sa voix la plus s&egrave;che, elle r&eacute;pliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous serai oblig&eacute;e de ne vous &eacute;tonner de rien, en ce qui me
+concerne.... Je vous fais gr&acirc;ce, moi, de mes &eacute;tonnements, qui sont
+quotidiens, et sur toutes sortes de sujets.... Je ne vous d&eacute;clare pas,
+chaque fois que je le pense, que vous &ecirc;tes commun, maladroit, sot,
+et....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je vous en prie, interrompit Vernier, devenu &eacute;carlate.</p>
+
+<p>&mdash;Non! Je suis pour vous d'une indulgence parfaite. Je m'arrange pour
+pallier toutes vos maladresses, toutes vos vilenies.... Vous ne m'en
+savez aucun gr&eacute;, vous ne vous en apercevez m&ecirc;me pas.... Mais ne soyez
+pas impertinent. Cela, je ne le tol&eacute;rerai jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&egrave;re..., interc&eacute;da Vernier, tr&egrave;s ennuy&eacute; de la tournure que prenait
+l'entretien.</p>
+
+<p>&mdash;Non! Vous &ecirc;tes peuple avec ivresse! Vous aimez ce qui est brutal et
+vulgaire, vous faites sonner votre argent dans votre gousset avec
+ostentation, et quand on vous en demande, vous affectez de ne pas
+comprendre....</p>
+
+<p>&mdash;Mais, enfin!... s'&eacute;cria Vernier, press&eacute; de sortir de ce gu&ecirc;pier, que
+me conseillez vous de faire?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! voil&agrave; une heure que je vous le dis: payez! Et surtout payez
+proprement, sans histoires.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'esp&eacute;rez pas que je vais donner &agrave; ce polisson deux cent mille
+francs sans observations.... Mais, le mois prochain, il recommencera!</p>
+
+<p>&mdash;Il recommencera, si &ccedil;a lui pla&icirc;t. Et ce n'est pas vous qui pourrez
+l'en emp&ecirc;cher.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui flanquerai un conseil judiciaire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, Vernier-Mareuil?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, Vernier-Mareuil, r&eacute;p&eacute;ta le banquier, rouge comme un coq.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il ira chez des usuriers, et ce sera encore plus ruineux!</p>
+
+<p>Vernier, abattu par cette implacable logique, laissa tomber ses bras le
+long de son corps avec d&eacute;solation. Emmeline, le voyant rendu, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Allons! envoyez-moi votre fils. Je vais le chapitrer, comme il
+convient. Je lui ferai entendre ce qu'il ne voudrait pas &eacute;couter de
+vous.... Et je vous renseignerai sur ses dispositions....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je vous en remercie bien, dit Vernier, soulag&eacute; de sa corv&eacute;e et
+d&eacute;livr&eacute; de son ennui. Oui, de vous, qui lui &ecirc;tes si sup&eacute;rieure, il
+acceptera des conseils et des remontrances....</p>
+
+<p>&mdash;Surtout si je lui rends ses billets....</p>
+
+<p>&mdash;Vous les aurez dans un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Alors comptez sur mon z&egrave;le.</p>
+
+<p>A la suite de cette n&eacute;gociation, les rapports entre la jeune belle-m&egrave;re
+et Christian se d&eacute;tendirent et devinrent m&ecirc;me amicaux. Emmeline n'&eacute;tait
+pas une m&eacute;chante femme, et &agrave; la condition de faire tout ce qui lui
+plaisait, elle s'arrangeait pour porter convenablement le nom de
+Vernier-Mareuil. Au bout de deux ans de mariage, elle avait commenc&eacute; &agrave;
+tromper son mari avec un tr&egrave;s joli gar&ccedil;on, auditeur &agrave; la Cour des
+Comptes, nomm&eacute; le baron Templier. Raymond &eacute;tait un ami de Christian, un
+peu plus &acirc;g&eacute; que lui et fort riche. Cette liaison avait &eacute;t&eacute; approuv&eacute;e
+dans le monde. On avait trouv&eacute; le choix de la jeune femme extr&ecirc;mement
+judicieux. Vernier, lui-m&ecirc;me, s'il l'avait connu, n'aurait pu que le
+ratifier. Destin&eacute; &agrave; &ecirc;tre tromp&eacute;, il ne pouvait l'&ecirc;tre plus honorablement
+et plus sagement. Sa femme, dans ses torts envers lui, avait encore des
+&eacute;gards. Pouvait-on exiger davantage, &agrave; moins de manquer tout &agrave; fait de
+go&ucirc;t?</p>
+
+<p>Mais Vernier &eacute;tait bien ignorant de sa situation. Il avait pris en
+affection le baron Templier. Il le martyrisait de ses attentions et,
+quand il ne le voyait pas chez lui, il allait jusqu'&agrave; lui faire des
+sc&egrave;nes de jalousie. Il subissait son influence d'une fa&ccedil;on presque
+irr&eacute;sistible. Entre Christian et Raymond, il y avait des instants o&ugrave; il
+n'aurait pas fallu lui donner le choix. Il aimait l'amant de sa femme
+comme un second fils. Et pour lui complaire, on ne sait de quoi il n'e&ucirc;t
+pas &eacute;t&eacute; capable. Lorsque, dans la maison, il s'agissait d'obtenir de
+Vernier quelque chose de tout &agrave; fait contraire &agrave; ses id&eacute;es ou m&ecirc;me &agrave; ses
+go&ucirc;ts, c'&eacute;tait Raymond que l'on chargeait de la n&eacute;gociation. Et, soit
+tour de main particulier, soit ascendant intellectuel sp&eacute;cial, ou
+fascination physique r&eacute;elle, il r&eacute;ussissait toujours.</p>
+
+<p>Vernier avait le m&eacute;pris n&eacute; de tout ce qui touchait au monde hippique. Il
+affectait de n'attacher de prix &agrave; un cheval qu'&agrave; raison des services
+qu'il pouvait rendre en trottant dans les brancards. Raymond l'amena &agrave;
+avoir une &eacute;curie de courses et le for&ccedil;a &agrave; s'int&eacute;resser &agrave; l'entra&icirc;nement
+de ses poulains. Cela lui co&ucirc;tait horriblement cher, il ne gagnait que
+rarement. Mais il allait sur les hippodromes, avec une lorgnette, et
+revenait radieux quand il avait vu triompher ses couleurs. Templier fit
+plus fort. Il obtint que Vernier e&ucirc;t un yacht, parce que Emmeline
+d&eacute;sirait aller visiter les fiords de Norw&egrave;ge et voir le soleil de
+minuit. Vernier, qui avait le mal de mer, consentit &agrave; &ecirc;tre malade pour
+&ecirc;tre agr&eacute;able &agrave; Raymond et parce que celui-ci lui promit d'&ecirc;tre du
+voyage.</p>
+
+<p>Il est juste de dire que jamais personne ne se montra plus attentif et
+plus d&eacute;f&eacute;rent que ce jeune homme pour le mari de sa ma&icirc;tresse. Mareuil
+lui-m&ecirc;me, qui, au d&eacute;but de la liaison, avait pris la situation au
+tragique et avait d&eacute;lib&eacute;r&eacute; s'il n'avertirait pas son beau-fr&egrave;re de sa
+m&eacute;saventure, avait fini par &ecirc;tre conquis et acceptait le baron Templier,
+comme s'il &eacute;tait de la famille. Il s'en &eacute;tait expliqu&eacute; avec son ami le
+docteur Augagne:</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;videmment, ce n'est pas le comble de la r&eacute;gularit&eacute;. Mais voyez-vous,
+mon cher, dans ce monde-l&agrave; et avec la diff&eacute;rence d'&acirc;ge qu'il y a entre
+Vernier et sa femme, il &eacute;tait certain qu'il serait tromp&eacute;. Eh bien! cet
+animal-l&agrave; a tant de chance que, m&ecirc;me dans ce qui lui arrive de f&acirc;cheux,
+il est favoris&eacute;. Jamais il n'aurait pu r&ecirc;ver de tomber sur un gar&ccedil;on
+plus charmant, plus discret, plus serviable. Vous n'imaginez pas le tact
+de ce jeune homme. Jamais une maladresse, jamais une faute de go&ucirc;t. Il
+est pour moi bien plus respectueux et plus affectueux que mon neveu. Et
+riche, avec cela! On n'aura pas &agrave; craindre, avec lui un krack, comme on
+n'en voit que trop souvent chez ces petits jeunes gens du monde. Il ne
+joue pas &agrave; la Bourse, il ne court pas les gueuses, il est sobre, il est
+rang&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Si vous aviez une fille, enfin, dit en riant le docteur Augagne, vous
+la lui donneriez.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne la donneriez pas &agrave; Christian?</p>
+
+<p>&mdash;Non, certes!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas encore las de cette petite rousse avec laquelle on le
+rencontre partout?</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'est pas si sotte de se laisser quitter! Le fils de
+Vernier-Mareuil! C'est le plus beau pigeon qu'il y ait &agrave; Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle le plume?</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez m'en croire!</p>
+
+<p>&mdash;Quel &acirc;ge a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-quatre ans!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il en a encore pour trois ans &agrave; faire des b&ecirc;tises, dit le
+docteur, puis vous le marierez, et il se mettra &agrave; fabriquer de votre
+affreux Royal-Carte jaune.</p>
+
+<p>&mdash;Affreux? Vous &ecirc;tes bon, l&agrave;! Huit cent mille francs de b&eacute;n&eacute;fices, pour
+le dernier semestre....</p>
+
+<p>&mdash;Et deux millions de Fran&ccedil;ais abrutis, d&eacute;s&eacute;quilibr&eacute;s, m&ucirc;rs pour
+l'h&ocirc;pital, &agrave; moins que ce ne soit pour le bagne.... Car, ne vous y
+trompez pas, mon cher ami, vous &ecirc;tes les plus redoutables agents de
+d&eacute;composition sociale qui existent!</p>
+
+<p>&mdash;Ouath! Le Royal-Carte jaune est tonique, stimulant, reconstituant....</p>
+
+<p>&mdash;Ne me d&eacute;filez pas les phrases de votre prospectus.... Il est
+mensonger, comme toutes les r&eacute;clames. Mais ce qui n'est pas mensonger,
+ce sont nos statistiques. Or, elles prouvent que la France tient, &agrave;
+l'heure pr&eacute;sente, la t&ecirc;te du mouvement europ&eacute;en....</p>
+
+<p>&mdash;Pour l'intelligence?</p>
+
+<p>&mdash;Non: pour l'ivrognerie! Et vous et vos confr&egrave;res, les marchands de
+poison, qui intoxiquez la race, l'ab&acirc;tardissez et la tuez, vous &ecirc;tes des
+criminels! Si j'&eacute;tais l'&Eacute;tat....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'est-ce que vous feriez?</p>
+
+<p>&mdash;Je frapperais l'alcool de droits si formidables qu'on ne pourrait en
+boire un petit verre, en France, sans qu'il en co&ucirc;t&acirc;t au moins dix
+francs.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ah! s'exclama Mareuil. Alors il faudrait commencer par ne pas
+&ecirc;tre la cr&eacute;ature des marchands de vins! L'&Eacute;tat? Tenez, vous me faites
+rire! Voyez-vous la Chambre mettant &agrave; la portion congrue ses grands
+&eacute;lecteurs, tous les d&eacute;bitants de France? Le suicide, tout de suite,
+alors? Non, mon cher docteur, nous ne sommes pas dans ce courant
+d'id&eacute;es-l&agrave;! L'alcool est roi! Les bouilleurs de cru s'en font des
+rentes, et, dans certaines provinces, il est si abondant, &eacute;tant
+frelat&eacute;, que les patrons payent leurs ouvriers avec de l'eau-de-vie.
+Nous avons le litre-monnaie! Voil&agrave; comme nous nous pr&eacute;parons &agrave; frapper
+l'alcool! Croyez-moi, au lieu de d&eacute;nigrer nos grandes marques,
+fabriqu&eacute;es avec tant de soin, vous devriez les recommander &agrave; vos
+clients. Le Royal-Carte jaune est sinc&egrave;re et loyal. On sait ce qu'il
+contient....</p>
+
+<p>&mdash;Du poison, comme le casse-poitrine &agrave; vingt sous. Il n'y a que le prix
+qui diff&egrave;re. Le r&eacute;sultat est le m&ecirc;me: la folie, le crime, la mort!
+Tenez, Mareuil, je souhaite que jamais un des v&ocirc;tres ne soit atteint de
+ce mal terrible qu'est l'ivrognerie. Si ce malheur vous arrivait, vous
+comprendriez qu'il est des industries contraires &agrave; la morale, et qu'il
+faudrait interdire comme on a d&eacute;fendu la traite des n&egrave;gres, qui, ce
+pendant, &eacute;tait un commerce tr&egrave;s lucratif. Sp&eacute;culer sur le vice est une
+mauvaise action. Et je suis convaincu que, t&ocirc;t ou tard, on en est puni.</p>
+
+<p>&mdash;Au diable! Vous devenez fou avec votre anti-alcoolisme. Ne buvez pas,
+vous, si cela vous para&icirc;t nuisible. Mais laissez boire ceux &agrave; qui cela
+fait plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, corrupteur!</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, philanthrope!</p>
+
+<p>Ils se s&eacute;par&egrave;rent avec une poign&eacute;e de main. C'&eacute;tait ainsi que leurs
+querelles finissaient toujours. Cependant la vente des produits de la
+maison Vernier-Mareuil, l'extension des affaires de warrantage, les
+b&eacute;n&eacute;fices de la Banque avaient pris de telles proportions que Vernier
+s'&eacute;tait fait construire place Malesherbes un h&ocirc;tel seigneurial, et
+qu'il avait fini par consid&eacute;rer comme absolument insignifiantes les
+d&eacute;penses que sa femme faisait chez les couturiers les plus chers de
+Paris, et les dettes que contractait Christian pour les beaux yeux
+d'&Eacute;tiennette Dhariel.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2>
+
+
+<p>C'&eacute;tait une des cr&eacute;atures les plus dangereuses &agrave; rencontrer pour un fils
+de famille, que la charmante rousse qui s'&eacute;tait empar&eacute;e de Christian
+Vernier-Mareuil. Elle avait commenc&eacute; par &ecirc;tre mannequin chez Doucet, et
+avait tourn&eacute;, march&eacute;, vir&eacute;, sous l'&oelig;il des clientes pour faire admirer
+les mod&egrave;les nouveaux. Un coup de c&oelig;ur pour un cabotin des Vari&eacute;t&eacute;s, &agrave;
+figure simiesque et qui pourtant avait des bonnes fortunes &eacute;tonnantes,
+l'avait conduite sur les planches. L&agrave;, sa beaut&eacute;, sa gr&acirc;ce et la
+splendeur de sa chevelure dor&eacute;e avaient s&eacute;duit le jeune Goldscheider,
+qui l'avait mise dans ses meubles. En un an, &Eacute;tiennette avait fait
+d&eacute;penser de telles sommes au petit baron que la caisse de son p&egrave;re,
+cependant solide, en avait &eacute;t&eacute; &eacute;branl&eacute;e. La belle, partie d'un
+appartement rue Pasquier et d'une voiture en location, en &eacute;tait arriv&eacute;e,
+dans les douze mois, &agrave; un h&ocirc;tel avenue du Bois de Boulogne, lui
+appartenant par contrat, avec, dans son salon, le fameux mobilier en
+tapisserie des Gobelins du prince de Thurigny, pay&eacute; cent quinze mille
+francs chez Wertheimer.</p>
+
+<p>Quant &agrave; ses &eacute;quipages, ils rivalisaient avec ceux des plus brillantes
+&eacute;curies de la capitale. Elle avait pris &agrave; son service le piqueur de lord
+Bloodberry, que ce grand seigneur avait trouv&eacute; trop cher pour lui. Cette
+mangeuse, qui savait si bien faire payer les hommes, poss&eacute;dait au m&ecirc;me
+degr&eacute; l'art de se constituer des rentes. Elle montrait dans la tenue de
+sa maison une &eacute;conomie intelligente, qui, tout en laissant &agrave; son luxe un
+&eacute;clat incomparable, lui permettait chaque mois des placements s&eacute;rieux.
+De Goldscheider, elle avait pass&eacute; &agrave; Pierre Thuraux, le vermicellier
+millionnaire. Celui-l&agrave; n'avait dur&eacute; que six mois. Puis elle avait mis la
+main sur Sir Julius Harvey, qui dirigeait &agrave; Paris le trust du caoutchouc
+pour le monde entier. L'ennui profond que lui causait sa liaison avec le
+richissime Am&eacute;ricain l'avait entra&icirc;n&eacute;e &agrave; un caprice pour le loustic
+Clamiron, prince des fumistes parisiens. Mais les caprices d'&Eacute;tiennette
+n'&eacute;taient jamais gratuits et Clamiron avait &eacute;t&eacute; attel&eacute; en vol&eacute;e au char
+de la belle, pendant que Harvey tirait dans les brancards.</p>
+
+<p>Depuis son singe des Vari&eacute;t&eacute;s, jamais M<sup>lle</sup> Dhariel n'avait aim&eacute; un
+homme assez pour ne pas le faire contribuer &agrave; son budget. Chez elle,
+payer &eacute;tait la r&egrave;gle. Elle prouvait sa bienveillance par le plus ou
+moins de laisser-aller qu'elle permettait &agrave; ses amants. Elle n'avait
+jamais tol&eacute;r&eacute; que Harvey la tutoy&acirc;t en public. Mais elle donnait &agrave;
+Clamiron la libert&eacute; de tout dire, et il en abusait. Cependant le jour
+o&ugrave; Christian lui avait &eacute;t&eacute; pr&eacute;sent&eacute; par le fantaisiste Pav&eacute;, aux courses
+de Deauville, elle avait &eacute;prouv&eacute; une sorte d'&eacute;motion. Ce joli gar&ccedil;on
+brun, &agrave; figure p&acirc;le, &eacute;clair&eacute;e par de grands yeux bleus, lui avait plu
+singuli&egrave;rement. Si l'h&eacute;ritier des Vernier-Mareuil avait &eacute;t&eacute; pauvre.
+&Eacute;tiennette e&ucirc;t &eacute;t&eacute; capable peut-&ecirc;tre d'une derni&egrave;re passion. Mais,
+malheureusement pour lui, Christian &eacute;tait un des plus riche h&eacute;ritiers
+que l'on conn&ucirc;t au Bois. Et, sur le point d'&ecirc;tre trait&eacute;
+exceptionnellement, il eut le sort de tous ses devanciers: il paya. Un
+jour, &Eacute;tiennette, en veine de franchise, lui raconta son h&eacute;sitation et
+termina par cette d&eacute;claration:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons! Tu n'aurais pourtant pas voulu que je te garde &agrave; l'&oelig;il? C'e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; humiliant pour le cr&eacute;dit de ton p&egrave;re!</p>
+
+<p>Christian ne tenait pas &agrave; &ecirc;tre humili&eacute;, aussi il marchait comme avec des
+pieds d'or. Jamais plus belle cascade d'&eacute;cus ne coula &agrave; grand bruit des
+mains d'un viveur. C'&eacute;tait &agrave; ce moment pr&eacute;cis que Vernier-Mareuil &eacute;tait
+intervenu et avait fait &agrave; son h&eacute;ritier des repr&eacute;sentations s&eacute;v&egrave;res. Mais
+celui-ci &eacute;tait trop bien brid&eacute; pour pouvoir reprendre sa libert&eacute;
+facilement. &Eacute;tiennette, elle s'en faisait gloire, n'&eacute;tait point de ces
+femmes que l'on quitte. Elle avait toujours mis ses amants &agrave; la porte.
+Jamais un seul ne s'en &eacute;tait all&eacute; de lui-m&ecirc;me. Sa devise hautainement
+impudique &eacute;tait: &laquo;Je colle!&raquo; Elle n'y avait pas encore manqu&eacute;. La vie
+que menait Christian avec elle &eacute;tait, du reste, destructrice de toute
+ind&eacute;pendance. Cette femme endiabl&eacute;e, p&eacute;tillante d'esprit et riche en
+fantaisies, asservissait compl&egrave;tement les hommes. Il &eacute;tait impossible,
+quand on avait go&ucirc;t&eacute; de son intimit&eacute;, de se passer d'elle. Les heures
+s'&eacute;coulaient, s'envolaient en sa compagnie.</p>
+
+<p>L'ennui, cette plaie des gens oisifs, n'existait pas pour ceux qui
+vivaient aupr&egrave;s d'elle. Avec un art tr&egrave;s particulier, elle trouvait
+moyen de les tenir en haleine, de les occuper, de les distraire. Et pour
+obtenir ce r&eacute;sultat, elle exploitait le vice sous toutes ses formes.
+Elle excellait &agrave; donner des passions &agrave; ceux qui n'en avaient pas. Elle
+avait rendu Clamiron joueur, elle avait fait de Bloodberry un
+morphinomane. Ce fut dans ses mains, sous son impulsion, que le
+malheureux Christian apprit &agrave; boire. Cela commen&ccedil;a par des d&icirc;ners fins
+o&ugrave; ils firent la comparaison entre les diverses maisons o&ugrave; l'on se pique
+de bien manger. Ils all&egrave;rent de Joseph &agrave; Paillard, en passant par
+Voisin, Durand et tous les autres. Ils pouss&egrave;rent jusqu'&agrave; la Tour
+d'argent, et s'&eacute;gar&egrave;rent sur le quai de Bercy, dans un bouchon mal
+fr&eacute;quent&eacute; o&ugrave; la matelote marini&egrave;re est c&eacute;l&egrave;bre.</p>
+
+<p>Mais, dans les cabinets des grands restaurants, ou dans les salles des
+cabarets populaires, ils s'attach&egrave;rent &agrave; la d&eacute;gustation des vins. Ils
+firent la connaissance des crus les plus illustres et burent des ann&eacute;es
+les plus renomm&eacute;es. Ils connurent des bordeaux dignes des rois et firent
+f&ecirc;te &agrave; des bourgognes comme on n'en trouve qu'en Belgique. Huit jours de
+suite, ils revinrent rue Rambuteau, dans un petit restaurant o&ugrave; ils
+avaient d&eacute;couvert une C&ocirc;te-r&ocirc;tie, qui accompagnait le salmis de
+b&eacute;cassines de fa&ccedil;on prodigieuse. &Eacute;tiennette, avec une verve et un brio
+sans pareils, telle une grande dame Louis XV s'encanaillant aux
+Porcherons, tenait t&ecirc;te &agrave; Christian dans ces agapes joyeuses. Elle
+commandait, ordonnait le repas, lampait le vin avec une sensualit&eacute;
+singuli&egrave;re, et, toujours la t&ecirc;te froide, ma&icirc;tresse d'elle-m&ecirc;me, ramenait
+son jeune compagnon quand son cerveau s'embrumait des fum&eacute;es de
+l'ivresse.</p>
+
+<p>Elle se l'attacha si bien par ces noces coutumi&egrave;res qu'elle jugea
+indispensable de monter sa cave. Lui offrir sa distraction gastronomique
+&agrave; domicile devint le souci constant de M<sup>lle</sup> Dhariel. D&egrave;s lors ce
+furent avec des invit&eacute;s que les petites f&ecirc;tes se donn&egrave;rent. Clamiron,
+Vertemousse, Longin et Mariette de Fontenoy, Jeanne Buzancy prirent
+leurs habitudes chez &Eacute;tiennette. On y tint des congr&egrave;s culinaires et
+Christian ne d&eacute;daigna pas de descendre avec Clamiron dans les cuisines
+de l'h&ocirc;tel, pour &eacute;laborer des plats de sa fa&ccedil;on. Et ce furent des
+ap&eacute;ritifs avant le d&icirc;ner, des kyrielles de bouteilles vid&eacute;es pendant le
+repas et les plus bas app&eacute;tits mat&eacute;riels d&eacute;cha&icirc;n&eacute;s. &Eacute;tiennette y faisait
+des &eacute;conomies de tendresse. Quand Christian, les jambes tremblantes, se
+levait de table, il ne pensait plus qu'&agrave; dormir et c'&eacute;tait autant de
+repos assur&eacute; pour la belle.</p>
+
+<p>Cette affreuse habitude prise par le fils de Vernier-Mareuil &eacute;chappa &agrave;
+l'attention des siens pendant plus d'une ann&eacute;e. Au d&eacute;jeuner de famille,
+Christian avait repris sa lucidit&eacute;, apr&egrave;s une nuit pass&eacute;e &agrave; cuver sa
+d&eacute;bauche. Un hasard amena la d&eacute;couverte de la v&eacute;rit&eacute;. Un soir que M. et
+M<sup>me</sup> Vernier-Mareuil &eacute;taient all&eacute;s aux Vari&eacute;t&eacute;s avec Raymond Templier,
+pour applaudir la pi&egrave;ce nouvelle, ils virent arriver dans une
+avant-sc&egrave;ne, au milieu de la soir&eacute;e, &Eacute;tiennette, Jeanne Buzancy,
+escort&eacute;es de Vertemousse et de Christian. Leur entr&eacute;e fit un tel tapage
+que la moiti&eacute; de la salle, indign&eacute;e, se tourna vers la loge avec des
+protestations et que Brasseur, qui &eacute;tait en sc&egrave;ne avec Granier,
+s'interrompit pendant quelques secondes. Au m&ecirc;me moment, comme pour
+r&eacute;pondre aux protestations, Christian se dressa au fond de
+l'avant-sc&egrave;ne, et son p&egrave;re le vit bl&ecirc;me, les yeux troubles, le sourire
+vague, le geste ind&eacute;cis, offrant dans toute sa personne l'image navrante
+de l'ivresse. Le mouvement parut avoir &eacute;puis&eacute; ses forces, car il retomba
+sur son si&egrave;ge et ne se montra plus. Vernier et Emmeline, stup&eacute;faits par
+cette apparition, le c&oelig;ur serr&eacute;, se regard&egrave;rent sans oser parler, tant
+ce qu'ils avaient &agrave; dire leur paraissait p&eacute;nible. Puis, par une r&eacute;action
+de son caract&egrave;re &eacute;nergique, Vernier poussa une violente exclamation et
+se leva:</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; allez-vous? dit Emmeline.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais chercher ce polisson par les oreilles! cria Vernier, rouge de
+col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Restez! fit le baron Templier. Vous ne pouvez vous commettre avec les
+filles que Christian accompagne. Votre place n'est pas dans la loge de
+M<sup>lle</sup> Dhariel, m&ecirc;me pour y relancer votre fils.... J'y vais, moi, si
+vous voulez....</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, cher ami....</p>
+
+<p>&mdash;Et que ferai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Amenez-moi Christian imm&eacute;diatement, je veux lui parler....</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il refuse de me suivre?</p>
+
+<p>&mdash;Alors nous verrons!</p>
+
+<p>Dans la loge, Raymond fut accueilli par des acclamations:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voil&agrave; l'ami de la maison! Qu'est-ce que tu fais ici? Viens avec
+nous, mon petit baron....</p>
+
+<p>L'air de componction de Templier arr&ecirc;ta cette effervescence:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as? dit Christian. Y a quelqu'un de malade?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Mais, mon cher, ton p&egrave;re est avec M<sup>me</sup> Vernier dans la salle.
+Il m'envoie te prier de venir lui parler....</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? Un cheveu?</p>
+
+<p>Le jeune homme se levait. Il tituba et dut se rasseoir.</p>
+
+<p>&mdash;Dans quel &eacute;tat es-tu, malheureux gar&ccedil;on! dit Templier avec chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je n'y comprends rien! C'est la chaleur de la salle. J'&eacute;tais frais
+comme une rose en arrivant. Mais on cr&egrave;ve ici!... Enfin, raconte
+toujours ce qu'il y a.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a que ton p&egrave;re t'a vu tout &agrave; l'heure, et qu'il n'a pu ne point se
+rendre compte que tu &eacute;tais tr&egrave;s troubl&eacute;.... Tu penses quel effet cela
+lui a produit.... Il voulait venir te chercher lui-m&ecirc;me.... Et sans
+moi....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! des sc&egrave;nes de famille, en public! Il n'en faudrait pas! Hein!
+&Eacute;tiennette, la mal&eacute;diction paternelle dans une loge des Vari&eacute;t&eacute;s.... On
+se croirait &agrave; une revue.... La sc&egrave;ne dans la salle!... Vois-tu papa
+jouant les Lassouche.... Il ne ferait pas ses frais!</p>
+
+<p>Il eut un rire &eacute;pais, que ses amis ne partag&egrave;rent pas. Une g&ecirc;ne pesait
+sur les auditeurs de ce dialogue. Vertemousse crut devoir dire:</p>
+
+<p>&mdash;C'est une guigne que tes parents soient justement venus ici, ce soir!
+Tu vas avoir des histoires!</p>
+
+<p>Le regard de Christian, &agrave; ces mots, s'alluma; sa bouche se crispa:</p>
+
+<p>&mdash;Il serait un peu fort que mon p&egrave;re m'emb&ecirc;t&acirc;t pour une pauvre petite
+bord&eacute;e! Je lui laisse faire ce qu'il veut, n'est-ce pas? Qu'il ne
+s'occupe donc pas de ce que je fais de mon c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon cher, regimba le baron Templier.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon petit, reprit brutalement Christian, tu devrais comprendre
+que si quelqu'un a des observations &agrave; pr&eacute;senter sur les convenances ou
+la morale, ce n'est pas toi! Et puis, zut, tu sais! Je suis ici pour
+m'amuser, et je ne veux pas qu'on me rase.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fort bien! dit Raymond d'un air glac&eacute;. Il se leva et, saluant
+les dames, s'appr&ecirc;tait &agrave; sortir. Mais &Eacute;tiennette, trop fine pour laisser
+le baron partir f&acirc;ch&eacute;, intervint avec son autorit&eacute; coutumi&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Templier, ne vous guindez pas. Christian est un serin....</p>
+
+<p>&mdash;Moi? Eh bien! Par exemple! Tu en as une sant&eacute; de me....</p>
+
+<p>Elle lui coupa la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es un serin, parfaitement. D'abord parce que tu re&ccedil;ois mal ce
+gentil gar&ccedil;on qui vient ici pour te rendre service; ensuite, parce que
+tu risques, en manquant d'&eacute;gards, de m&eacute;contenter ton p&egrave;re.... Et
+enfin....</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a suffit, grogna Christian. La paix, baron. Tu diras &agrave; mon p&egrave;re que
+j'irai le voir demain matin, &agrave; son bureau. Ce soir, j'ai vraiment, pour
+causer avec lui, un peu trop de vent dans mes voiles.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, alors.</p>
+
+<p>Sur cette demi-satisfaction, Raymond serra les mains, en souriant &agrave; la
+ronde, et s'en alla.</p>
+
+<p>Le lendemain, vers onze heures, Vernier &eacute;tait dans son cabinet de la rue
+de Ch&acirc;teaudun, assis en face de Mareuil, et fort occup&eacute; &agrave; d&eacute;pouiller un
+volumineux courier, lorsque Christian entra sans frapper. Il &eacute;tait fort
+dispos, l'&oelig;il vif et la l&egrave;vre souriante. Une nuit tranquille l'avait
+remis d'aplomb. Il alla &agrave; son oncle qu'il embrassa, comme un b&eacute;b&eacute;, et
+voulut en faire autant pour son p&egrave;re. Mais Vernier le tint &agrave; distance
+d'un geste &eacute;nergique, et, le regardant avec un air pinc&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien aise, monsieur, dit-il, de voir que vous avez repris
+possession de vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Christian laissa tomber ses bras le long de son corps; son visage
+exprima le plus complet d&eacute;couragement; il soupira:</p>
+
+<p>&mdash;Tu me dis: vous, et tu m'appelles: monsieur! Ah! papa!</p>
+
+<p>Vernier devint pourpre; il frappa un grand coup de poing sur son bureau,
+et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Un gar&ccedil;on qui se conduit de pareille fa&ccedil;on devient un &eacute;tranger pour
+moi! Quoi! en public, se montrer dans un &eacute;tat si d&eacute;go&ucirc;tant! N'est-ce pas
+plut&ocirc;t de la folie que de l'inconduite?</p>
+
+<p>Christian s'allongea dans un fauteuil et, baissant le front, se r&eacute;signa
+&agrave; subir le d&eacute;cha&icirc;nement de l'indignation paternelle. Pendant que
+Vernier, bouillonnant, se r&eacute;pandait en p&eacute;riodes virulentes, prenant de
+temps en temps &agrave; t&eacute;moin Mareuil, qui opinait de la t&ecirc;te, Christian se
+disait: &laquo;Ah! voil&agrave; un coup de rasoir qui peut compter! J'en ai au moins
+pour trois quarts d'heure de morale &agrave; haute pression, et pendant toute
+une semaine, la t&ecirc;te de bois, &agrave; d&eacute;jeuner, si j'ai l'imprudence de
+d&eacute;plier ma serviette &agrave; la table de famille. Et tout &ccedil;a, pour une pauvre
+petite pistache avec des camarades. Il peut se flatter, papa, qu'il me
+le fait payer &agrave; un joli taux, l'int&eacute;r&ecirc;t de l'argent qu'il me donne. En
+l&acirc;che-t-il? Il va, il va: c'est Cic&eacute;ron! Mais il m'emb&ecirc;te cr&acirc;nement!&raquo;</p>
+
+<p>Il fit un geste de protestation accabl&eacute;e. Vernier avait pris, dans son
+tiroir, un dossier volumineux, et l'&eacute;talait sur son bureau. C'&eacute;tait
+l'&eacute;tat, dress&eacute; par lui, des sommes vers&eacute;es &agrave; Christian. Rien
+n'horripilait le jeune homme autant que le relev&eacute; de sa situation
+financi&egrave;re. Il retrouva la force de s'&eacute;crier:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non! Pas les comptes! Tu me les sors chaque fois, &agrave; nouveau. C'est
+fini, &ccedil;a! C'est pay&eacute;! Tu n'as pas le droit de me rejeter &agrave; la t&ecirc;te
+toutes ces vieilles histoires-l&agrave;. Si c'est pour me dire des choses
+d&eacute;sagr&eacute;ables tout le temps que tu m'as fait venir, j'aime mieux m'en
+aller. Je repasserai dans huit jours. &Ccedil;a te laissera le temps de te
+calmer!</p>
+
+<p>&mdash;Tu me manques de respect, cria Vernier exasp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te manque pas de respect. Mais je trouve que tu me traites comme
+un gibier de police correctionnelle. Tout &ccedil;a est disproportionn&eacute;. Tu
+cries comme un mercier &agrave; qui son h&eacute;ritier aurait fait un pouf de trois
+cents francs. C'est humiliant!</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de l'argent que tu me co&ucirc;tes, reprit Vernier avec
+force, mais de tes habitudes qui sont d&eacute;plorables. Tu vis avec une bande
+de sc&eacute;l&eacute;rats qui te conduiront aux pires exc&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Des sc&eacute;l&eacute;rats! Clamiron, qui est aussi connu &agrave; Paris qu'Yvette
+Guilbert; Vertemousse, qui fr&eacute;quente les chasses princi&egrave;res; et Longin,
+dont le p&egrave;re est, aussi riche que toi.... Si jamais ceux-l&agrave; arr&ecirc;tent les
+passants apr&egrave;s minuit, on pourra assurer que ce n'est pas pour leur
+prendre de l'argent, mais pour leur en donner!</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! Tu ne d&eacute;fendras pas, au moins, la gourgandine qui te perd? Car
+c'est depuis que tu la fr&eacute;quentes que tu commets toutes tes folies.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;tiennette? Elle n'est pas plus mauvaise que toutes les autres!</p>
+
+<p>&mdash;C'est la femme la plus dangereuse de Paris! J'ai sur elle des
+renseignements. Ah! si tu savais!</p>
+
+<p>La figure de Christian retrouva de l'animation. Il se redressa, et avec
+une curiosit&eacute; tr&egrave;s vive:</p>
+
+<p>&mdash;Raconte un peu?</p>
+
+<p>Vernier prit dans son tiroir une chemise de papier bleu et, la posant
+sur le bureau &agrave; c&ocirc;t&eacute; du dossier de Christian, il l'ouvrit:</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, elle est inscrite &agrave; la pr&eacute;fecture de police.... Elle avait
+&eacute;t&eacute; prise au cours d'une rafle, il y a sept ans, le 26 novembre 1894,
+dans un h&ocirc;tel garni du faubourg Montmartre.... L'ann&eacute;e suivante, elle
+&eacute;tait entretenue par un attach&eacute; &agrave; l'ambassade de Turquie, Fuad-Effendi,
+qu'elle trompait avec un commis de la maison Belvern, robes et manteaux.
+Ce malheureux &eacute;tait r&eacute;duit par elle &agrave; voler dans la caisse de son patron
+et &eacute;tait condamn&eacute; &agrave; cinq ans de prison. Elle faisait alors la
+connaissance de la baronne de Rodeville, avec qui elle nouait des
+relations intimes.... La baronne d&eacute;pensait pour elle des sommes
+importantes.... Son mari intervenait, et &Eacute;tiennette Dhariel &eacute;tait jet&eacute;e
+par lui, &agrave; la vol&eacute;e, dans l'escalier, et ramass&eacute;e par le concierge, la
+t&ecirc;te en sang....</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai vu les marques! Elle pr&eacute;tend que c'est un accident de voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Mensonge! C'est une ignoble coquine, et elle re&ccedil;oit de l'argent des
+femmes aussi bien que des hommes.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, je ne m'en doutais pas! Elle est &eacute;patante, cette &Eacute;tiennette!
+Quelle nature!</p>
+
+<p>Vernier eut un retour de col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; tout l'effet que ces r&eacute;v&eacute;lations te produisent! Tu es devenu
+tellement corrompu, toi-m&ecirc;me, que l'abjection la plus basse ne t'inspire
+que de l'&eacute;tonnement, pour ne pas dire de l'admiration!</p>
+
+<p>&mdash;Dans son genre, cette femme-l&agrave; est unique. On n'a jamais fini de la
+conna&icirc;tre. Je l'accorde qu'elle est tout ce qu'on peut r&ecirc;ver de plus
+vicieux. Mais, avec elle, il n'y a pas moyen de s'emb&ecirc;ter une minute.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu travaillais, tu ne t'emb&ecirc;terais pas.</p>
+
+<p>Christian goguenarda:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Si je travaillais, qu'est-ce que tu ferais donc?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a de la place ici pour toi, intervint l'oncle Mareuil, en voyant
+que les choses allaient encore se g&acirc;ter entre le p&egrave;re et le fils. Tu
+pourrais nous aider tr&egrave;s efficacement. Et d'ailleurs, ton p&egrave;re, si tu
+&eacute;tais capable de diriger la maison, prendrait tr&egrave;s volontiers des
+vacances.... Moi aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne saurait &ecirc;tre question de diriger la maison, dit Vernier
+rudement; avant de commander, il faut apprendre &agrave; ob&eacute;ir. Mais si tu
+venais passer tes journ&eacute;es au bureau, au lieu de promener ta paresse
+dans un tas d'endroits malpropres ou malsains, tout irait mieux, toi le
+premier. Tu ne t'imagines pas, je pense, que ce soit bon pour la sant&eacute;
+de se mettre dans des &eacute;tats d&eacute;go&ucirc;tants comme celui o&ugrave; nous t'avons vu
+hier soir. Il faut que tu aies vraiment bien peu d'amour-propre pour te
+ravaler ainsi au niveau de la brute!... Si encore tu allais te coucher
+quand tu ne peux plus te tenir. Mais, non, tu vas t'exhiber en public,
+et cette sale fille, avec qui tu te d&eacute;grades, met sa gloire &agrave; te tra&icirc;ner
+derri&egrave;re elle, pour mieux prouver que tu es &agrave; sa discr&eacute;tion. Eh bien! je
+lui apprendrai ce qu'il en co&ucirc;te de me braver, cria Vernier, repris de
+fureur &agrave; force de rem&acirc;cher ses griefs. J'irai trouver le pr&eacute;fet de
+police, et je la ferai emballer comme la derni&egrave;re des clientes de
+Saint-Lazare!</p>
+
+<p>&mdash;Ne fais pas &ccedil;a! Tu n'en aurais que du d&eacute;sagr&eacute;ment. Elle est tr&egrave;s cot&eacute;e
+dans le monde officiel. Elle a trois ou quatre d&eacute;put&eacute;s qui mangent chez
+elle. Le pr&eacute;fet bondirait, si tu allais lui demander de s'occuper de
+M<sup>lle</sup> Dhariel. Il y aurait une campagne de presse le lendemain, et il
+sait tr&egrave;s bien qu'on le ferait sauter.</p>
+
+<p>&mdash;Sauter le pr&eacute;fet, cette dr&ocirc;lesse?</p>
+
+<p>&mdash;Comme un bouchon de champagne!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tais-toi, tu finirais par me mettre en col&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! tu ne d&eacute;rages pas, depuis une heure.</p>
+
+<p>Vernier, pendant quelques minutes, se promena de long en large avec
+agitation.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons! Soyons pratiques et nets. Tu me contraries par ta fa&ccedil;on de te
+conduire en ce moment.... Je vois bien que je n'obtiendrai pas que tu
+travailles comme un gar&ccedil;on s&eacute;rieux.... Il faut donc que je m'attaque &agrave;
+la cause pour supprimer l'effet. Paris ne te vaut rien. Veux-tu voyager?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non!</p>
+
+<p>&mdash;Une belle croisi&egrave;re, avec tes amis, &agrave; bord du yacht?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai le mal de mer!</p>
+
+<p>&mdash;Le long des c&ocirc;tes de la M&eacute;diterran&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;A Monte-Carlo?</p>
+
+<p>&mdash;Non! cette fille irait t'y retrouver.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux pourtant pas que je fasse v&oelig;u de chastet&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Je veux que tu ne te d&eacute;truises pas la sant&eacute; et que tu ne deviennes pas
+un idiot.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re eut une d&eacute;tente. Il vint &agrave; Christian, le fit asseoir pr&egrave;s de
+lui, le prit dans ses bras, et les yeux pleins de larmes:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon petit bonhomme, tu n'es pourtant pas m&eacute;chant, tu ne veux
+pas me faire de peine? R&eacute;fl&eacute;chis un peu &agrave; la situation dans laquelle tu
+me mets.... Je n'ai que toi.... Si ta pauvre m&egrave;re &eacute;tait l&agrave;, tu la
+torturerais donc? Eh bien! pour l'amour d'elle, ne te laisse pas
+entra&icirc;ner au vice le plus crapuleux.... Promets-moi que tu seras
+raisonnable.... Je te donnerai ce que tu voudras, si tu me prouves un
+peu de bonne volont&eacute;. Voyons, ne nous quittons pas f&acirc;ch&eacute;s: tu m'ob&eacute;iras,
+n'est-ce pas? L&acirc;che-moi cette Dhariel, qui est ton mauvais g&eacute;nie. Que
+diable, il ne manque pas de femmes &agrave; Paris. Ne t'ent&ecirc;te pas &agrave; rester
+avec la plus dangereuse.... Hein? Au fond, tu n'y tiens pas...
+&Eacute;tudie-la: tu verras comme elle est mauvaise.... Et puis profite d'une
+bonne occasion, et adieu!...</p>
+
+<p>&mdash;Allons! Ne te fais pas de bile comme &ccedil;a, dit Christian. Tout
+s'arrangera. Mon Dieu! voil&agrave; bien du bruit pour une &Eacute;tiennette.... Si tu
+ne m'en parlais pas tant, il y a beau temps, sans doute, que je l'aurais
+plaqu&eacute;e.... C'est fini, hein?</p>
+
+<p>Il embrassa son p&egrave;re, serra la main de Mareuil et partit.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a rien promis, dit Vernier, avec un air soucieux, quand il se
+retrouva seul avec son beau-fr&egrave;re. Cette fille le tient bien! Mais,
+moi, je la tiendrai mieux encore, s'il le faut!</p>
+
+<p>D&egrave;s lors Vernier fit surveiller discr&egrave;tement &Eacute;tiennette et Christian. Ce
+qu'il apprit n'&eacute;tait pas fait pour lui plaire. Chaque nuit, Christian et
+ses amis, sans qu'&Eacute;tiennette f&ucirc;t de la f&ecirc;te, s'en allaient en tourn&eacute;e
+dans les bars ou les caf&eacute;s qui avoisinent l'Op&eacute;ra. Juch&eacute;s sur de hauts
+tabourets, ils s'ingurgitaient avec des pailles des liquides vari&eacute;s,
+entrecoupant chaque consommation de cigares qu'ils fumaient
+silencieusement. Car la marque tr&egrave;s particuli&egrave;re de leurs petites f&ecirc;tes,
+c'est qu'elles &eacute;taient d'une tristesse mortelle. Seul, Clamiron, de
+temps en temps, se secouait pour ranimer sa verve &eacute;teinte, et tentait
+quelque extravagance qui soulevait les protestations du patron de
+l'&eacute;tablissement et les acclamations de la galerie. Il s'amusait, par
+exemple, &agrave; lancer des soucoupes de porcelaine &agrave; la vol&eacute;e dans les
+glaces, ce qui faisait hurler d'angoisse les filles superstitieuses. Ou
+bien, il prenait la veste, le tablier et la serviette d'un gar&ccedil;on, et
+pendant toute la nuit il servait la client&egrave;le, recevant gravement les
+pourboires. Ses amis continuaient &agrave; boire, et pleins de geni&egrave;vre ou de
+wisky, &agrave; des heures tardives, se levaient lourdement sur leurs jambes
+tremblantes, et rentraient chez eux.</p>
+
+<p>Cette mis&eacute;rable existence, pass&eacute;e parmi les filles et les ivrognes,
+avait d&eacute;tendu le ressort de la volont&eacute; chez Christian. Il refaisait
+chaque jour ce qu'il avait fait la veille, sans initiative, sans effort,
+tournant, comme un cheval de man&egrave;ge, dans le cercle invariable de ses
+habitudes d&eacute;gradantes. Il ne sortait de cette routine lamentable que
+pour se livrer &agrave; des excentricit&eacute;s r&eacute;v&eacute;lant un commencement de d&eacute;lire
+alcoolique et qui risquaient de le conduire devant la justice. Pris
+d'une sorte de fr&eacute;n&eacute;sie, il avait, un soir, au bar am&eacute;ricain, pari&eacute;
+cinquante louis avec une fille, qu'elle ne boirait pas un litre
+d'absinthe en une heure. La malheureuse s'&eacute;tait ent&ecirc;t&eacute;e &agrave; tenir la
+gageure, et, aux deux tiers de la bouteille, elle &eacute;tait tomb&eacute;e
+foudroy&eacute;e. Une autre fois, il avait mis le couteau &agrave; la main de deux
+tziganes qui s'&eacute;taient enflamm&eacute;s pour les beaux yeux d'&Eacute;tiennette
+Dhariel. A force de pousser les malheureux musiciens &agrave; boire, il les
+avait lanc&eacute;s l'un contre l'autre, et le sang avait coul&eacute;. Une enqu&ecirc;te
+s'en &eacute;tait suivie, qui avait amen&eacute; Christian chez le juge d'instruction.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, gr&acirc;ce &agrave; ces fantaisies excessives, une r&eacute;putation ex&eacute;crable
+s'&eacute;tait attach&eacute;e &agrave; l'h&eacute;ritier de Vernier-Mareuil. La presse aidant, qui
+avait parl&eacute; de ce jeune gentleman avec des initiales transparentes,
+Christian avait &eacute;t&eacute; d&ucirc;ment catalogu&eacute; dans la galerie des types &laquo;bien
+parisiens&raquo;. Triste notori&eacute;t&eacute; qui lui valait les ironiques citations des
+&eacute;chotiers dans les comptes rendus des f&ecirc;tes nocturnes, et le d&eacute;dain
+attrist&eacute; des gens raisonnables. Mais le plus r&eacute;el r&eacute;sultat de ces exc&egrave;s
+se traduisait par un d&eacute;labrement de la sant&eacute; du malheureux, qui
+changeait &agrave; vue d'&oelig;il. Sa taille se vo&ucirc;tait, ses joues se creusaient,
+et ses yeux vagues accentuaient encore l'h&eacute;b&eacute;tude de son sourire.
+Jusqu'&agrave; quatre heures, il &eacute;tait morne et sans &eacute;nergie. Il lui fallait
+l'ap&eacute;ritif pour retrouver un peu de vie. Alors son visage s'animait, ses
+id&eacute;es retrouvaient un lien. L'alcool faisait son &oelig;uvre excitatrice. Il
+donnait le coup de fouet &agrave; la machine physique d&eacute;tendue. Et le poison,
+pour une soir&eacute;e, rendait l'apparence de la vigueur &agrave; l'organisme
+affaibli. Le malheureux Christian en &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; ne plus pouvoir
+vivre sans l'alcool qui le tuait. Et, par une affreuse &eacute;quivoque, le
+toxique abominable semblait vivifier ce qu'il d&eacute;truisait.</p>
+
+<p>&Eacute;tiennette, sans piti&eacute; pour son amant, le voyait s'enfoncer chaque jour
+un peu plus dans son ivrognerie meurtri&egrave;re. Elle n'avait pas un retour
+de faiblesse pour ce gar&ccedil;on, qu'elle avait peut-&ecirc;tre aim&eacute; pendant une
+heure et qu'elle exploitait maintenant jusqu'&agrave; la mort. Le m&eacute;pris de
+l'humanit&eacute;, dont elle avait subi les ignobles caprices et dont elle
+voyait si cr&ucirc;ment les tares, l'avait amen&eacute;e &agrave; un cynisme f&eacute;roce. Elle
+vivait sur le monde, en l'exploitant dans ses vices, avec la tranquille
+impudeur d'une cr&eacute;ature qui se venge de ses propres souillures en
+poussant la soci&eacute;t&eacute; &agrave; l'imb&eacute;cillit&eacute; et au crime. Elle avait une unique
+confidente devant laquelle, sans r&eacute;serve, elle disait sa pens&eacute;e. C'&eacute;tait
+sa manucure, M<sup>me</sup> Mauduit, une petite femme de cinquante ans, toujours
+munie d'un sac, dans lequel elle transportait de l'argent &agrave; pr&ecirc;ter, des
+bijoux d'occasion &agrave; vendre, du papier timbr&eacute; pour faire des billets, et
+l'adresse de tous les hommes de plaisir de Paris.</p>
+
+<p>Quand une de ses clientes avait besoin d'argent, suivant qu'elle
+offrait ou non des garanties s&eacute;rieuses, la manucure donnait des esp&egrave;ces
+ou des bijoux. Les esp&egrave;ces rapportaient environ soixante pour cent par
+an, &agrave; cinq par mois. Les bijoux &eacute;taient mis au mont-de-pi&eacute;t&eacute; par M<sup>me</sup>
+Mauduit elle-m&ecirc;me, qui gardait la reconnaissance. En &eacute;change de quoi,
+elle se chargeait d'indiquer un client masculin qui payait les billets,
+ou fournissait le prix de la parure, engag&eacute;e pour moiti&eacute; de sa valeur
+r&eacute;elle. &Eacute;tiennette, dans sa jeunesse, avait fait avec M<sup>me</sup> Mauduit des
+affaires et s'en &eacute;tait bien trouv&eacute;e. Il existait entre ces deux femmes
+des secrets de d&eacute;bauche qui les liaient l'une &agrave; l'autre. M<sup>me</sup> Mauduit
+et M<sup>lle</sup> Dhariel se tutoyaient, et parlaient &agrave; mots couverts de gens
+et de choses que, seules, elles connaissaient et qui les int&eacute;ressaient
+passionn&eacute;ment, car elles &eacute;taient intarissables sur ces sujets-l&agrave;. Il
+n'&eacute;tait pas rare d'entendre &Eacute;tiennette poser &agrave; M<sup>me</sup> Mauduit des
+questions dans ce genre:</p>
+
+<p>&mdash;Et la Poignarde, qu'est-ce qu'elle devient?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! elle a &eacute;t&eacute; &eacute;pous&eacute;e par un Hongrois qui l'a emmen&eacute;e dans son
+pays....</p>
+
+<p>&mdash;Et Fr&eacute;d&eacute;ric, qu'a-t-il dit de &ccedil;a?</p>
+
+<p>&mdash;Il &eacute;tait tellement dans la pur&eacute;e qu'il n'a rien pu faire.... L'enfant
+est grand maintenant.... Quant &agrave; la s&oelig;ur, elle est venue l'autre jour
+pour me taper de vingt-cinq louis.... Mais, pas plan!</p>
+
+<p>&mdash;M&eacute;fie-toi.... Le Costeau a le &laquo;lingue&raquo; facile....</p>
+
+<p>&mdash;J'ai toujours sous la main mon &laquo;rigolo&raquo;.... Je le moucherais! Et il le
+sait!</p>
+
+<p>Lorsque ces dialogues s'&eacute;changeaient devant Christian, tr&egrave;s intrigu&eacute;,
+il demandait des explications sur la Poignarde, le Costeau, ou Fr&eacute;d&eacute;ric.
+Mais &Eacute;tiennette r&eacute;pondait laconiquement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est des anciens camarades &agrave; nous.</p>
+
+<p>&mdash;Jolie soci&eacute;t&eacute; o&ugrave; on joue du couteau, et o&ugrave; on n'est en s&ucirc;ret&eacute; que le
+revolver au poing!</p>
+
+<p>&mdash;Elle vaut bien la tienne, o&ugrave; on vole avec des gants blancs et o&ugrave; on
+assassine avec des sourires.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal, je voudrais voir M<sup>me</sup> Mauduit, le &laquo;rigolo&raquo; &agrave; la main,
+faisant la partie du Costeau avec son &laquo;lingue&raquo;. &Ccedil;a doit &ecirc;tre un coup
+d'&oelig;il peu ordinaire!</p>
+
+<p>&mdash;Mon petit, si M<sup>me</sup> Mauduit voulait te raconter sa vie, et si tu
+&eacute;tais fichu d'&eacute;crire quatre lignes en fran&ccedil;ais, tu pourrais faire un
+feuilleton, avec lequel tu d&eacute;goterais les ma&icirc;tres du genre....</p>
+
+<p>&mdash;<i>Les M&eacute;moires d'une Manucure?</i> Fameux! Il faudra que j'en parle &agrave;
+Clamiron, qui conna&icirc;t quelqu'un &agrave; la <i>Revue des Deux-Mondes</i>.</p>
+
+<p>Il n'en restait pas moins dans l'esprit de Christian, malgr&eacute; ses
+railleries, que M<sup>lle</sup> Dhariel &eacute;tait une personne avec laquelle il ne
+fallait pas badiner, et que, dans sa vie pass&eacute;e, grouillaient de
+myst&eacute;rieux personnages, capables de jouer du couteau et du revolver avec
+une dangereuse facilit&eacute;.</p>
+
+<p>Il y avait plus de deux ans que le malheureux gar&ccedil;on &eacute;tait dans les
+mains de cette coquine, et, chaque jour, il descendait plus bas dans la
+d&eacute;gradation physique et l'affaiblissement intellectuel, lorsque la
+circonstance la plus impr&eacute;vue bouleversa les plans d'&Eacute;tiennette, et
+parut devoir assurer le salut de Christian. M<sup>lle</sup> Dhariel, comme tous
+les ans, ayant manifest&eacute; le d&eacute;sir d'aller passer les mois de juillet et
+d'ao&ucirc;t au bord de la mer, Christian s'&eacute;tait mis en qu&ecirc;te d'une villa &agrave;
+louer. Un agent lui avait indiqu&eacute; une vaste et luxueuse propri&eacute;t&eacute; &agrave;
+Tourgeville, entre Deauville et Villers. L'habitation comptait de
+nombreuses chambres, ce qui facilitait le s&eacute;jour des amies d'&Eacute;tiennette
+et des familiers de Christian. Les communs, tr&egrave;s vastes, permettaient
+d'installer des chevaux, des voitures, et les indispensables
+automobiles. Vernier-Mareuil, lui, habitait Deauville, ce qui ne
+paraissait nullement g&ecirc;ner ni son fils, ni &Eacute;tiennette.</p>
+
+<p>Les premi&egrave;res semaines s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;es assez tranquillement.
+Christian, ranim&eacute; par l'air de la mer, avait retrouv&eacute; des forces
+nouvelles. Il sillonnait les routes de l'arrondissement dans son pha&eacute;ton
+de vingt chevaux, et, la plupart du temps, seul avec son chauffeur, car
+M<sup>lle</sup> Dhariel avait constat&eacute; que le fouettement de l'air lui irritait
+la figure, et elle n'&eacute;tait pas femme &agrave; sacrifier son hygi&egrave;ne &agrave; un
+caprice de Christian. Alors, pris du vertige de la vitesse, sur ces
+belles et larges routes de Normandie, le jeune homme faisait du soixante
+&agrave; l'heure, et roulait comme un ouragan, &agrave; travers les villages, laissant
+derri&egrave;re lui un nuage de poussi&egrave;re, les mugissements de sa trompe et
+l'infection du p&eacute;trole.</p>
+
+<p>Un jour, en passant par un chemin de traverse, aux environs de
+Pont-l'&Eacute;v&ecirc;que, Christian, qui avait forc&eacute;ment ralenti sa folle vitesse,
+rencontra, &agrave; un tournant, un vieil homme qui, en le voyant arriver,
+agita ses bras, comme pour le faire aller en arri&egrave;re, et cria des
+paroles inintelligibles. Habitu&eacute; aux clabaudages des paysans, aux
+oppositions des propri&eacute;taires de passages interdits, Christian ne tint
+nul compte de cette pantomime et de ces cris, et continua de marcher &agrave;
+une bonne allure. Il parcourut encore un demi-kilom&egrave;tre, puis,
+brusquement, il arriva &agrave; un carrefour entour&eacute; de talus et libre
+seulement du c&ocirc;t&eacute; d'un herbage dont la barri&egrave;re, heureusement, &eacute;tait
+ouverte. Christian, sans h&eacute;siter, entra dans l'herbage, fit encore
+vingt-cinq m&egrave;tres sur le gazon; puis, rencontrant une saign&eacute;e pratiqu&eacute;e
+pour l'&eacute;coulement des eaux, il bondit sur ses pneus, comme un volant sur
+une raquette, franchit le foss&eacute;, mais, retombant &agrave; faux, versa avec un
+terrible bruit de ferraille. Son chauffeur sauta et se remit sur ses
+pieds. Christian, qui n'avait pas voulu l&acirc;cher sa direction, roula sur
+le sol, et resta la jambe gauche engag&eacute;e sous la voiture, qui, sur le
+flanc, grondait, soufflait, s'agitait, comme une b&ecirc;te &agrave; l'agonie.</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tes-vous bless&eacute;, monsieur, cria le chauffeur, venant &agrave; l'aide de son
+ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas bouger... dit Christian.... Mais je souffre
+horriblement de la jambe.... Vite, t&acirc;chez de me d&eacute;gager, je crains que
+la voiture ne s'enflamme.</p>
+
+<p>L'homme saisit le panneau de la voiture, essaya de la soulever, ne put y
+parvenir, mais, par pr&eacute;caution, vida son r&eacute;servoir d'essence. Il se
+perdait en efforts, lorsque, d'une habitation situ&eacute;e sous de grands
+arbres, des secours arriv&egrave;rent. Deux hommes et une jeune fille
+accouraient.</p>
+
+<p>&mdash;Vite, dit &agrave; son compagnon le plus &acirc;g&eacute; des deux assistants, prenez la
+poutre de la barri&egrave;re.... Bien! Passez la, pour faire levier, sous la
+voiture.... Allons, le chauffeur, placez cette pierre pour faire point
+d'appui.... Hardi! Appuyez.... Encore un coup.... Aussit&ocirc;t que vous vous
+sentirez libre de remuer, mon jeune ami, glissez-vous en arri&egrave;re.... Y
+&ecirc;tes-vous? Ah! mon Dieu, il s'&eacute;vanouit!</p>
+
+<p>Dans la tentative qu'il venait de faire pour arracher sa jambe &agrave;
+l'&eacute;treinte desserr&eacute;e de la voiture, Christian avait &eacute;prouv&eacute; une telle
+douleur qu'il avait pouss&eacute; un g&eacute;missement et &eacute;tait rest&eacute; inerte sur le
+sol.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, vite, prends-le sous les bras, et tire-le vers nous. Il est
+impossible que nous l&acirc;chions le levier.... Allons! Allons! D&eacute;p&ecirc;che-toi!
+Parfait!</p>
+
+<p>Christian, d&eacute;gag&eacute;, gisait maintenant sur l'herbe, entour&eacute; par la jeune
+fille et par les trois hommes. Revenu &agrave; lui, et palp&eacute; par son chauffeur,
+il avait pouss&eacute; un cri affreux, suppliant qu'on ne le touch&acirc;t plus.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai la jambe cass&eacute;e, je le sens.... Ne me bougez pas....</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pouvez cependant rester au milieu de l'herbage, dit le ma&icirc;tre
+du logis.... Mon enfant, cours &agrave; la maison avec Claude, fais descendre
+un matelas, et que ta m&egrave;re pr&eacute;pare un lit.... Ah! Claude, apportez une
+&eacute;chelle, nous en ferons une civi&egrave;re.</p>
+
+<p>Un quart d'heure plus tard, Christian &eacute;tait install&eacute; dans une chambre,
+au rez-de-chauss&eacute;e d'une confortable maison normande, et envoyait son
+chauffeur chercher le docteur Augagne, qui, justement, &eacute;tait &agrave; Trouville
+en vill&eacute;giature. La maison dans laquelle le hasard venait de faire
+entrer si malheureusement Christian appartenait &agrave; la famille Harnoy.
+Tr&egrave;s simplement, le p&egrave;re, la m&egrave;re et la fille, passaient dans cette
+propri&eacute;t&eacute;, moiti&eacute; ferme, moiti&eacute; cottage, deux mois tous les ans, &agrave;
+l'&eacute;poque de la morte-saison. M. S&eacute;bastien Harnoy, commissionnaire en
+marchandises, &eacute;tait fort libre pendant les mois d'ao&ucirc;t et de septembre.
+Il allait, une fois par semaine, &agrave; Paris pour r&eacute;gler le courant de ses
+affaires. Mais comme ses clients &eacute;taient, ainsi que lui, en vacances, il
+se d&eacute;pla&ccedil;ait plut&ocirc;t pour surveiller ses employ&eacute;s que pour leur donner de
+la besogne. Du reste, la commission, depuis plusieurs ann&eacute;es, ne
+marchait plus. La maison Harnoy qui, sous la direction du p&egrave;re de
+S&eacute;bastien, avait &eacute;t&eacute; une des plus fortes de la place, s'&eacute;tait amoindrie
+peu &agrave; peu. Des faillites successives dans l'Am&eacute;rique du Sud avaient
+port&eacute; &agrave; la prosp&eacute;rit&eacute; de l'entreprise un pr&eacute;judice tr&egrave;s grave. Le cr&eacute;dit
+de Harnoy, qui avait &eacute;t&eacute; de premier ordre, n'offrait plus des garanties
+absolues. Les transactions avaient diminu&eacute; comme la confiance. Et
+S&eacute;bastien, avec une amertume qu'il dissimulait mal, assistait, sans
+pouvoir l'arr&ecirc;ter, &agrave; la ruine de sa maison. Il d&eacute;blat&eacute;rait:</p>
+
+<p>&mdash;Les affaires sont devenues impossibles. Le gouvernement n'offre aucune
+s&eacute;curit&eacute;. Il n'est seulement pas capable de faire des trait&eacute;s de
+commerce avantageux avec les nations &eacute;trang&egrave;res. Hypnotis&eacute; par sa
+stupide politique qui est radicale, quand elle n'est pas socialiste, il
+passe son temps &agrave; alarmer les int&eacute;r&ecirc;ts. Tous les ans, il annonce aux
+rentiers qu'on va leur diminuer leurs revenus au moyen d'imp&ocirc;ts
+nouveaux, et aux capitalistes que la propri&eacute;t&eacute; ne sera pas longtemps
+transmissible. Et on s'&eacute;tonne que les capitaux &eacute;migrent &agrave; l'&eacute;tranger et
+que les industries fran&ccedil;aises ch&ocirc;ment. Nous aurions affaire &agrave; des gens
+bien fermement d&eacute;cid&eacute;s &agrave; ruiner la France qu'ils ne s'y prendraient pas
+autrement. C'est ce qu'ils appellent un gouvernement de r&eacute;formes et
+d'action r&eacute;publicaines. Qu'on nous ram&egrave;ne &agrave; l'Empire! Au prix d'un
+cataclysme tous les vingt ans, ce r&eacute;gime &eacute;tait pr&eacute;f&eacute;rable &agrave; celui dont
+nous jouissons. Au moins, pendant un temps, on pouvait vivre tranquille.
+Et il ne me para&icirc;t pas certain que le grabuge &agrave; jet continu soit moins
+n&eacute;faste qu'un grand coup de chien, une fois par hasard.</p>
+
+<p>Sa femme, plus intelligente que lui, pr&eacute;conisait comme solution la
+liquidation de la maison. En partant pour l'Am&eacute;rique du Sud, il devrait
+&ecirc;tre possible, sur place, et en parlant aux d&eacute;biteurs, de recouvrer une
+partie des cr&eacute;ances en souffrance. Par lettres, il &eacute;tait impraticable
+d'obtenir quoi que ce f&ucirc;t de gens int&eacute;ress&eacute;s &agrave; ne pas r&eacute;pondre. En
+vendant le fonds de commerce, il serait facile de vivre modestement.
+Mais si Harnoy s'obstinait &agrave; lutter contre le courant qui l'entra&icirc;nait
+vers la ruine, il fallait craindre les pires revers.</p>
+
+<p>Quant &agrave; M<sup>lle</sup> Genevi&egrave;ve Harnoy, c'&eacute;tait la douceur et le charme
+m&ecirc;mes. Elle avait dix-sept ans, et une blancheur nacr&eacute;e de blonde aux
+cheveux de soie p&acirc;le. Ses yeux noirs &eacute;clairaient un visage d&eacute;licat o&ugrave; le
+rouge des l&egrave;vres souriantes mettait une animation d&eacute;licieuse. Simple,
+courageuse, franche, elle &eacute;tait la joie de la maison, qu'elle &eacute;gayait de
+son rire. De son p&egrave;re elle tenait un peu d'ent&ecirc;tement, et quand la
+question de la liquidation de la maison venait &agrave; &ecirc;tre agit&eacute;e en sa
+pr&eacute;sence, volontiers elle opinait pour que l'on continu&acirc;t la lutte.
+Aussi son p&egrave;re disait avec un peu d'orgueil: &laquo;Genevi&egrave;ve, c'est une
+v&eacute;ritable Harnoy, elle ressemble &agrave; son grand'p&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait dans cette famille de braves gens que Christian, comme un
+bolide, &eacute;tait venu tomber. Il y avait quatre heures qu'il suait
+d'angoisse entre ses draps, sous le regard inquiet et amical de M.
+Harnoy, quand une voiture &agrave; deux chevaux s'arr&ecirc;ta devant la grille de
+l'herbage, amenant Vernier-Mareuil et le docteur Augagne. Un domestique
+descendit du si&egrave;ge, portant une caisse contenant, &agrave; tout hasard, les
+instruments n&eacute;cessaires &agrave; une op&eacute;ration, et tout ce qui pouvait servir
+au pansement. Essouffl&eacute;, anxieux, rouge, Vernier entra dans la chambre,
+conduit par M<sup>me</sup> Harnoy, et voyant son h&eacute;ritier qui, la t&ecirc;te sur
+l'oreiller, l'accueillait d'un sourire p&acirc;le:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! te voil&agrave; ravi, je pense? bougonna-t-il, comme entr&eacute;e en
+mati&egrave;re. Tu t'es massacr&eacute; avec ta stupidit&eacute; de machine! Tu ne seras pas
+content avant de m'avoir laiss&eacute; seul sur la terre, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Ayant ainsi exhal&eacute; son m&eacute;contentement, il se d&eacute;cida &agrave; embrasser
+Christian, &agrave; lui t&acirc;ter les mains, qu'il trouva br&ucirc;lantes, et &agrave; dire au
+docteur:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, il n'est pas mort! C'est d&eacute;j&agrave; quelque chose!</p>
+
+<p>Augagne, sans phrases, avait relev&eacute; la couverture et commenc&eacute; &agrave; examiner
+le bless&eacute;. Il d&eacute;couvrit une ecchymose insignifiante au c&ocirc;t&eacute; gauche, une
+&eacute;raflure &agrave; la hanche droite, puis il vint &agrave; la jambe, qui restait
+immobile, d&eacute;j&agrave; enfl&eacute;e. Il l'examina avec soin, la mania d&eacute;licatement,
+t&acirc;ta le tibia, arracha un cri de douleur &agrave; Christian et dit, fort calme:</p>
+
+<p>&mdash;Allons! il s'en tire &agrave; bon compte. Il n'y a qu'une fracture simple....
+Eh bien! mon cher ami, en voil&agrave; pour quarante jours! Mais, pour cette
+fois, on ne vous coupera rien. Seulement n'y revenez pas. Vous n'aurez
+pas toujours la chance de recevoir un poids de mille kilos sur la jambe
+sans qu'elle soit broy&eacute;e.</p>
+
+<p>Il proc&eacute;da &agrave; la r&eacute;duction de la fracture, banda la jambe, ordonna le
+plus grand calme et annon&ccedil;a qu'il reviendrait le lendemain. Pendant ce
+temps, Vernier se promenait avec la famille Harnoy dans un petit
+parterre fleuri, qui ornait la fa&ccedil;ade principale de la maison. Il avait
+su trouver les paroles convenables pour remercier de l'accueil qui avait
+&eacute;t&eacute; fait &agrave; son fils et l'excuser de la g&ecirc;ne qu'il causait. Il &eacute;tait
+cependant pr&eacute;occup&eacute; de savoir si ses h&ocirc;tes le connaissaient. Il risqua
+quelques allusions &agrave; son s&eacute;jour annuel sur la plage de Deauville et
+s'&eacute;tonna de ne pas conna&icirc;tre le charmant pays o&ugrave; &eacute;tait situ&eacute;e la
+propri&eacute;t&eacute; de M. Harnoy.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un endroit assez &eacute;cart&eacute; du passage des excursionnistes, dit
+S&eacute;bastien. Nous sommes ici en pleine campagne. De vrais sauvages....
+Cependant, nous allons quelquefois passer la journ&eacute;e au bord de la
+mer....</p>
+
+<p>&mdash;Si vous venez &agrave; Deauville, je n'ai pas besoin de vous assurer que vous
+me ferez le plus grand plaisir en descendant chez moi.... M<sup>me</sup>
+Vernier-Mareuil sera heureuse de vous recevoir....</p>
+
+<p>Il avait enfin r&eacute;ussi &agrave; placer son nom. Il fut content de l'effet
+produit. M. Harnoy leva la t&ecirc;te, pour regarder plus attentivement celui
+qui lui parlait, comme s'il d&eacute;couvrait en lui un homme nouveau. M<sup>me</sup>
+Harnoy hocha la t&ecirc;te avec condescendance. Quant &agrave; Genevi&egrave;ve, elle dit
+gaiement:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, j'ai vu bien souvent votre nom sur les belles affiches
+repr&eacute;sentant une femme avec des ailes, qui tient une corne d'abondance
+entre ses bras, et qui, dans son vol, verse sur le globe du monde une
+pluie de bouteilles sur lesquelles il y a &eacute;crit Royal-Carte jaune....
+Quand j'&eacute;tais petite, je restais en extase devant toutes ces
+bouteilles.... Et j'aurais voulu go&ucirc;ter &agrave; ce qu'il y avait dedans....</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sont pas pr&eacute;cis&eacute;ment des liqueurs de demoiselles, dit Vernier
+avec rondeur. Mais nous fabriquons cependant une Cerisette, dont vous me
+permettrez, je l'esp&egrave;re, de vous envoyer quelques &eacute;chantillons....</p>
+
+<p>&mdash;Genevi&egrave;ve, tu vois, protesta M<sup>me</sup> Harnoy....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, je vous en prie, interrompit Vernier, ne grondez pas
+cette gentille enfant de sa charmante franchise. Estimez-vous heureuse
+d'avoir une fille qui dit tout simplement ce qu'elle pense.... Cela
+devient bien rare.</p>
+
+<p>La conversation d&eacute;via sur l'&eacute;ducation des enfants, et Vernier ne put se
+retenir de bl&acirc;mer am&egrave;rement la fa&ccedil;on d'&ecirc;tre des g&eacute;n&eacute;rations nouvelles.
+Pas d'id&eacute;es s&eacute;rieuses, nulle application au travail, aucune d&eacute;f&eacute;rence
+pour la volont&eacute; des parents. En quelques minutes, il trouva moyen
+d'&eacute;difier indirectement la famille Harnoy sur la conduite de Christian,
+en faisant le proc&egrave;s de la jeunesse. Cependant, &agrave; cause de la pr&eacute;sence
+de Genevi&egrave;ve, il omit le chapitre des m&oelig;urs et ne fit point d'allusion
+aux diverses &Eacute;tiennettes qui s&eacute;vissaient sur les fils de famille.</p>
+
+<p>Le docteur Augagne vint interrompre la conversation en annon&ccedil;ant &agrave;
+Vernier que son fils demandait &agrave; le voir. Le temps avait march&eacute; et le
+soir tombait dans la fra&icirc;cheur des bois. Une bu&eacute;e l&eacute;g&egrave;re montait des
+pr&eacute;s chauff&eacute;s tout le jour par le soleil et, dans le ciel d'un bleu
+p&acirc;li, un mince croissant de lune se montrait d&eacute;j&agrave;, pendant que, derri&egrave;re
+une noire h&ecirc;traie, les rougeurs du couchant s'allumaient comme un
+incendie. Lentement, vers la maison paisible, la famille Harnoy revint
+avec Vernier et le m&eacute;decin. Une paix d&eacute;licieuse s'&eacute;tendait sur
+l'herbage; au loin, un pivert, dans les massifs, faisait entendre son
+cri railleur. Vernier et Augagne se regard&egrave;rent en silence. Tous deux
+avaient eu la m&ecirc;me impression de s&eacute;r&eacute;nit&eacute; r&eacute;confortante et salutaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prie, monsieur, de ne vous pr&eacute;occuper en rien pour M. votre
+fils, dit M<sup>me</sup> Harnoy &agrave; Vernier. Il ne nous g&ecirc;ne en aucune fa&ccedil;on. Nous
+le garderons tant que son &eacute;tat l'exigera.... Et de tr&egrave;s grand c&oelig;ur,
+croyez-le bien....</p>
+
+<p>&mdash;Acceptez, mon cher, dit le docteur Augagne, au moins pour une
+huitaine.... Ce gaillard-l&agrave; pourrait, sans doute, &ecirc;tre transportable d&egrave;s
+demain. Mais, pour cent raisons, que vous savez aussi bien que moi, il
+est ici beaucoup mieux qu'il ne saurait &ecirc;tre nulle part ailleurs.
+Seulement, il faut qu'on l'y laisse en repos....</p>
+
+<p>Vernier fit &agrave; son ami un signe de t&ecirc;te qui signifiait: Soyez tranquille,
+j'y mettrai bon ordre. Et serrant les mains de l'excellente femme qui
+offrait si cordialement l'hospitalit&eacute; au bless&eacute;, il r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous suis tr&egrave;s reconnaissant, madame, et puisque notre cher docteur
+m'y encourage, je pousserai donc l'indiscr&eacute;tion jusqu'&agrave; profiter
+largement de votre bonne volont&eacute; vraiment maternelle pour mon fils....
+Ce galopin aura &eacute;t&eacute;, dans son malheur, plus favoris&eacute; que ne le m&eacute;ritait
+son imprudence.</p>
+
+<p>Il entra dans la maison avec le docteur, et un quart d'heure plus tard
+il laissait Christian, calme, souriant, pr&ecirc;t &agrave; dormir, et reprenait le
+chemin de Deauville. Son premier soin, le soir, quand il eut fini de
+d&icirc;ner, fut de se faire conduire &agrave; Tourgeville, chez M<sup>lle</sup> Dhariel. Il
+avait promis &agrave; Christian de la faire pr&eacute;venir et estimait que cette
+mission ne serait remplie par personne mieux que par lui-m&ecirc;me. Depuis
+longtemps, il avait envie de se rencontrer avec cette fameuse
+&Eacute;tiennette. L'occasion &eacute;tait admirable. Il s'empressait de la saisir. La
+camarade de Christian ne passait pas pr&eacute;cis&eacute;ment pour manquer d'aplomb.
+On l'avait vue, dans des circonstances difficiles, man&oelig;uvrer avec la
+s&ucirc;ret&eacute; et la fermet&eacute; d'une intelligence sup&eacute;rieure. Elle fut cependant
+tr&egrave;s &eacute;mue quand sa femme de chambre lui apporta au salon une carte sur
+le bristol de laquelle elle lut ces deux noms: Vernier-Mareuil.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait occup&eacute;e &agrave; faire un b&eacute;sigue chinois avec Mariette de Fontenoy,
+pendant que Clamiron dormait le nez en l'air, dans un fauteuil. Elle
+jeta son jeu, fit un geste d'&eacute;tonnement et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Nom de nom!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? demanda Mariette. Qu'est-ce qui t'arrive?</p>
+
+<p>&mdash;Le p&egrave;re Vernier qui s'am&egrave;ne.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est l'enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Parti, ce matin, en balade, tout seul avec son chauffeur....</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il te l&acirc;che?</p>
+
+<p>&Eacute;tiennette eut un sourire d'orgueil.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait donc le premier.</p>
+
+<p>&mdash;Il en faut toujours un!</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sera pas lui.</p>
+
+<p>&mdash;Alors?</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons voir.</p>
+
+<p>Elle dit &agrave; sa femme de chambre:</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; a-t-on fait entrer M. Vernier-Mareuil?</p>
+
+<p>&mdash;Dans le boudoir de Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Dites que j'y vais.</p>
+
+<p>Clamiron, du fond de son fauteuil, gouailla sans m&ecirc;me bouger:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Dame aux cam&eacute;lias</i>&mdash;acte 3&mdash;sc&egrave;ne du p&egrave;re Duval.... Chouette!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tu ne roupilles plus, toi?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai d&eacute;clos mes paupi&egrave;res pour assister &agrave; ta joie. Tu as vraiment
+l'air d'&ecirc;tre dans le d&eacute;lire du bonheur.</p>
+
+<p>&Eacute;tiennette se regarda dans la glace. Elle &eacute;tait fort p&acirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce b&ecirc;te? grogna-t-elle.... Qu'est-ce que j'ai &agrave; craindre de ce
+vieux serin? Il ne m'avalera pas!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il est si riche! dit Mariette. &Ccedil;a impressionne toujours!</p>
+
+<p>&Eacute;tiennette fit un geste d'insouciance,:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en suis plus &agrave; me laisser &eacute;pater pour si peu. J'ai eu affaire &agrave;
+plus cal&eacute;! Attendez-moi, je reviens dans cinq minutes....</p>
+
+<p>Au fond, elle &eacute;tait tr&egrave;s intrigu&eacute;e. D'une main nerveuse, elle tourna le
+bouton de la porte et fit une entr&eacute;e hautaine, regardant bien en face le
+visiteur, qui se tenait debout devant la chemin&eacute;e. Il ne parut pas du
+tout saisi par l'allure majestueuse de M<sup>lle</sup> Dhariel. Il la salua d'un
+signe de t&ecirc;te tr&egrave;s familier, et parlant d'une voix lente et basse, il
+dit tout net:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, j'ai le regret de vous apporter de mauvaises nouvelles
+de mon fils.... Il a eu dans la journ&eacute;e un accident d'automobile. Sa
+voiture a vers&eacute;, il est rest&eacute; malheureusement engag&eacute; dessous, et quand
+on a pu le relever, il avait la jambe cass&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! O&ugrave; est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, il a &eacute;t&eacute; recueilli par de braves gens chez lesquels il
+est parfaitement soign&eacute;. Je l'ai vu avant d&icirc;ner. Sa fracture est
+r&eacute;duite, tout est pour le mieux....</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vais le faire transporter ici.</p>
+
+<p>&mdash;C'est interdit par le m&eacute;decin.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, j'irai le soigner....</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y songez pas! Il est chez de bons bourgeois.... Je ne crois pas
+que votre place soit dans leur maison.</p>
+
+<p>A cette simple d&eacute;claration, formul&eacute;e d'une fa&ccedil;on tr&egrave;s nette, mais sans
+aigreur, M<sup>lle</sup> Dhariel tressaillit. C'&eacute;tait le premier coup port&eacute; par
+l'adversaire, et elle se sentait atteinte. Elle voulut riposter, et se
+redressant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, l'affection qui m'attache &agrave; votre fils ne me
+donne-t-elle pas des droits particuliers?..</p>
+
+<p>Vernier la coupa d'un geste sec et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Aucun droit. Si des soins &eacute;taient n&eacute;cessaires, en dehors de ceux qui
+lui seront donn&eacute;s, je serais l&agrave; pour y pourvoir. Christian n'est pas
+orphelin, il a encore son p&egrave;re; je suis bien aise de vous l'apprendre.
+N'essayez donc pas, je vous prie, de vous substituer, en quoi que ce
+soit, &agrave; moi ou aux miens.... J'ai d&ucirc; supporter beaucoup d'empi&eacute;tements
+de votre part.... Mais, en cette occasion, je n'en tol&egrave;rerais aucun.</p>
+
+<p>&Eacute;tiennette &eacute;prouva le besoin de changer le terrain sur lequel elle
+&eacute;voluait, depuis un instant, et qui ne paraissait pas lui &ecirc;tre
+favorable. Elle pencha la t&ecirc;te avec tristesse, et dit d'une voix
+tremblante:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce donc pour me faire entendre des paroles si mortifiantes que
+vous &ecirc;tes venu chez moi?</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout. Je ne suis venu que pour vous avertir de la part de
+Christian qu'il ne rentrerait pas &agrave; Tourgeville ce soir. J'aurais pu
+vous envoyer tout simplement une d&eacute;p&ecirc;che. J'ai trouv&eacute; plus convenable de
+vous apprendre moi-m&ecirc;me l'accident de mon fils, afin d'amortir, dans la
+mesure du possible, le coup que cette nouvelle ne devait pas manquer de
+vous porter.</p>
+
+<p>&Eacute;tiennette serra les poings et baissa ses paupi&egrave;res pour que Vernier ne
+v&icirc;t pas l'&eacute;clair de son regard. Elle pensa: &laquo;Ah! vieille canaille! Tu te
+fiches de moi par-dessus march&eacute;! Tu me le paieras! Mais, puisque tu veux
+blaguer, blaguons!&raquo;</p>
+
+<p>Elle eut un sourire d'angoisse et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous suis reconnaissante, monsieur, de tant de bont&eacute;. Vous n'avez
+pas dout&eacute; du chagrin que j'allais ressentir.... Merci, merci de tout mon
+c&oelig;ur! Voudrez-vous bien, puisque j'ai la douleur de ne pouvoir soigner
+Christian, me faire savoir chaque jour comment il se porte?</p>
+
+<p>&mdash;Il vous en informera lui-m&ecirc;me, je n'en doute pas.</p>
+
+<p>Il fit deux pas vers la porte avec une tranquille assurance. &Eacute;tiennette,
+au hasard, lui d&eacute;cocha son plus irr&eacute;sistible sourire et lui coula une de
+ces &oelig;illades auxquelles peu d'hommes avaient su r&eacute;sister. Il eut une
+moue d&eacute;daigneuse, la regarda par dessus son &eacute;paule, et saluant d'un
+signe de t&ecirc;te, comme au d&eacute;but, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, votre serviteur.</p>
+
+<p>Et il s'en alla, sans se retourner, comme s'il sortait d'un endroit
+public. Derri&egrave;re lui, &Eacute;tiennette eut un brusque mouvement de rage; elle
+donna un violent coup de pied &agrave; un pouf et, avec toute sa canaillerie
+naturelle librement &eacute;panch&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vieux monstre! Ah! sac &agrave; millions! Je t'apprendrai &agrave; venir
+m'insolenter chez moi! J'&eacute;pouserai ton fils pour que tu saches &agrave; qui tu
+as affaire! Et je vous mettrai tous sur la paille! En voil&agrave; un vieux qui
+a une sant&eacute;! Et cocu avec &ccedil;a, comme on ne peut pas l'&ecirc;tre mieux, ni plus
+publiquement! Attends, va!</p>
+
+<p>Elle fulminait encore quand elle rentra dans le salon ou Mariette et
+Clamiron l'attendaient.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit l'ami de Christian, tu as l'air tout encharibott&eacute;. Est-ce
+que le p&egrave;re Vernier t'a fait des propositions d&eacute;shonn&ecirc;tes?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bien, oui! Il venait m'apprendre que Christian s'est cass&eacute; une
+patte tant&ocirc;t, et qu'on le soignait &agrave; la campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pauvre gar&ccedil;on! s'&eacute;cria Clamiron.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! dis donc, fit Mariette avec un sourire malicieux, m&eacute;fie-toi qu'on
+ne te chambre pas ton petit homme! Il vaut cher, le jeune Christian....</p>
+
+<p>&mdash;Bon! Bon! La poule qui me le prendra n'est pas encore pondue!</p>
+
+<p>Elle s'assit &agrave; la table de jeu, et dit, affectant une grande libert&eacute;
+d'esprit:</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; en &eacute;tions-nous?</p>
+
+<p>Mariette releva ses cartes, et abattant son jeu:</p>
+
+<p>&mdash;J'allais faire cinq cents.... Je les marque. Tu es rubiconn&eacute;e, ma
+belle.</p>
+
+<p>Clamiron, du fond de son fauteuil, nasilla:</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai peur!</p>
+
+<p>&Eacute;tiennette r&eacute;pliqua froidement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qu'on verra!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III</a></h2>
+
+
+<p>Le lendemain matin, le docteur Augagne &eacute;veilla Christian en entrant dans
+sa chambre. Le soleil dorait les feuillages des pommiers, et les vaches
+paissaient lourdement l'herbe drue. La fen&ecirc;tre ouverte laissa entrer un
+air ti&egrave;de, et le parfum des luzernes en fleurs. Depuis bien des nuits,
+le fils de Vernier n'avait si longtemps ni si bien dormi. Il avait le
+teint clair et la figure repos&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a vous r&eacute;ussit d'avoir la jambe cass&eacute;e! dit le docteur &agrave; son malade.
+Il y a beau jour que je ne vous ai vu une mine pareille. Si votre p&egrave;re
+vous voyait, il serait agr&eacute;ablement surpris....</p>
+
+<p>&mdash;Quelle heure est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il est dix heures. Les chevaux de M. Vernier marchent bien. Je suis
+parti de Trouville &agrave; huit heures et demie.... Et me voil&agrave;.... Voyons
+cette jambe.... Eh bien! mais cela ne va pas mal, l'enflure a disparu,
+nous allons pouvoir vous poser un appareil....</p>
+
+<p>&mdash;Avec lequel je marcherai?</p>
+
+<p>&mdash;N'allons pas si vite! Vous n'avez rien &agrave; faire, n'est-ce pas? J'ai ou&iuml;
+dire que vous aviez quelques loisirs.... Employez-les &agrave; vous soigner....
+Quand vous serez remis en &eacute;tat, vous vous recasserez la jambe si vous
+voulez.... Mais, avant tout, il faut que je vous la raccommode.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vais pas m'&eacute;terniser ici.... Je dois g&ecirc;ner incroyablement mes
+h&ocirc;tes....</p>
+
+<p>&mdash;Ils n'en ont pas l'air....</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont d'excellentes gens.... Mais j'ai un chez moi.... Et on m'y
+attend....</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;On&raquo; aura de la patience. Et si &laquo;on&raquo; n'en a pas, ce sera le m&ecirc;me prix.
+Votre p&egrave;re a pr&eacute;venu lui-m&ecirc;me....</p>
+
+<p>&mdash;Il a vu &Eacute;tiennette?</p>
+
+<p>&mdash;Il l'a vue hier soir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est &eacute;patant! Et comment l'a-t-il trouv&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Fort ordinaire!</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qu'il m'a dit. Il a ajout&eacute;: &laquo;Je ne comprends pas Christian de
+faire tant de sottises pour une si vieille dame.... Pour mon argent, il
+pourrait avoir mieux que cela!&raquo;</p>
+
+<p>Christian parut stup&eacute;fait.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! Mais quand il a eu caus&eacute; avec elle, il a chang&eacute; d'opinion....</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, non. Il l'a trouv&eacute;e stupide. Elle a paru d'abord p&eacute;trifi&eacute;e par
+sa pr&eacute;sence. Ensuite, elle a &eacute;t&eacute; trop aimable et lui a fait de l'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;tiennette?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;tiennette Dhariel, en personne. Ah! c'est que votre p&egrave;re serait
+encore un peu plus avantageux que vous.... Mais Vernier n'est pas du
+bois dont on fait les entreteneurs de cocottes.</p>
+
+<p>&mdash;Cette &Eacute;tiennette est vraiment unique! Croyez-vous! Essayer de
+d&eacute;tourner papa! Ah! on n'en trouve pas souvent comme elle! Vous pouvez
+&ecirc;tre s&ucirc;r que c'est par amour-propre qu'elle a fait cela. Et si le patron
+avait paru vouloir marcher, elle te vous l'aurait remis &agrave; sa place!...</p>
+
+<p>&mdash;Pas s&ucirc;r!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous ne la connaissez pas, docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en f&eacute;licite!</p>
+
+<p>&mdash;Quand croyez-vous que je pourrai partir d'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous le dirons en temps utile.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vais m'assommer, moi, dans ce patelin familial!</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, il fallait vous arranger pour ne pas attraper une pelle.</p>
+
+<p>&mdash;Va-t-on me donner tout ce que je demanderai, au moins?</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce qui me para&icirc;tra compatible avec votre &eacute;tat.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, j'ai soif.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mais, il doit y avoir du lait excellent. J'aper&ccedil;ois des
+vaches dans l'herbage....</p>
+
+<p>&mdash;Vous moquez-vous, docteur?</p>
+
+<p>&mdash;En aucune fa&ccedil;on. Je veux vous soigner, mon ami. Et mon premier soin
+est de vous sevrer de toutes les salet&eacute;s que vous avez coutume de boire
+avant, pendant et apr&egrave;s vos repas.... Vous allez suivre un r&eacute;gime,
+entendez-vous, et tr&egrave;s s&eacute;v&egrave;re. Il y a longtemps que je souhaitais vous
+tenir dans un petit coin, pour exp&eacute;rimenter sur vous un proc&eacute;d&eacute;
+anti-alcoolique que je crois infaillible....</p>
+
+<p>&mdash;Docteur, cria Christian avec fureur, nous ne sommes pas &agrave; l'h&ocirc;pital,
+ici. Je n'ob&eacute;irai pas &agrave; votre fantaisie....</p>
+
+<p>&mdash;Alors commencez par vous tenir tranquille. Ne criez pas, ne r&eacute;clamez
+rien.... Sinon, je vous traite sans la moindre mod&eacute;ration....
+Sommes-nous d'accord?</p>
+
+<p>Christian se laissa aller sur son oreiller, avec d&eacute;couragement, et
+conc&eacute;da:</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut bien!</p>
+
+<p>Tout en faisant son pansement, le docteur continuait &agrave; causer, et
+c'&eacute;tait comme toujours son sujet favori qui sollicitait sa verve:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher enfant, si vous saviez le mal que vous vous faites en
+buvant autre chose que de l'eau, vous ne voudriez plus, de votre vie,
+toucher &agrave; un verre de liqueur, de vin, ou m&ecirc;me de bi&egrave;re.... Savez-vous
+qu'&agrave; l'heure actuelle, la France vient en t&ecirc;te des nations du monde
+entier, pour la consommation de l'alcool.... Oui, nous avons rejoint les
+Allemands, d&eacute;pass&eacute; les Anglais et nous d&eacute;tenons le record de
+l'ivrognerie. Les hommes, les femmes, les enfants m&ecirc;me s'empoisonnent &agrave;
+qui mieux mieux. Et le r&eacute;sultat de ces exc&egrave;s: la d&eacute;cadence de la race,
+l'amoindrissement de sa vigueur, son abrutissement. Les h&ocirc;pitaux
+regorgent de fous, et les prisons sont remplies de criminels.... Les uns
+et les autres irresponsables, car la grande coupable, c'est
+l'ivrognerie, qui d&eacute;traque les cervelles. Et ne me dites pas que vos
+liqueurs de luxe, co&ucirc;teuses, exquises, sont moins nocives que le fil en
+quatre ou le vitriol du peuple. C'est une erreur! Le cognac &agrave; un louis
+la bouteille contient autant de principes d&eacute;l&eacute;t&egrave;res que l'eau-de-vie
+blanche &agrave; un franc le litre. C'est le m&ecirc;me toxique. Il n'y a que
+l'&eacute;tiquette qui diff&egrave;re....</p>
+
+<p>Christian, tr&egrave;s ennuy&eacute;, profita d'un moment o&ugrave; le docteur reprenait
+haleine, pour lui lancer:</p>
+
+<p>&mdash;Racontez donc tout &ccedil;a &agrave; mon p&egrave;re. Il en vend!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me g&ecirc;ne pas pour le lui dire!</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a doit lui &ecirc;tre agr&eacute;able!</p>
+
+<p>Le docteur regarda tristement le jeune homme:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! autrefois, il en riait et se moquait de moi. Depuis qu'il vous a
+vu atteint par la contagion, il n'est pas loin de partager ma mani&egrave;re de
+voir.... Tant que les fils des autres seuls &eacute;taient touch&eacute;s, il fermait
+les yeux &agrave; la v&eacute;rit&eacute;. Mais maintenant que le sien est en danger....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quelle exag&eacute;ration!</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, il n'y a pas de demi-alcoolique, souvenez-vous de ceci. Il
+n'y a que des alcooliques complets.... Quand on a touch&eacute; au poison, on
+est perdu! A moins d'un s&eacute;rieux effort de volont&eacute; et d'une renonciation
+absolue. Mais, du reste, quel plaisir &eacute;prouvez-vous &agrave; boire?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! docteur, c'est un &eacute;tat d&eacute;licieux, dans lequel on se sent plus
+vigoureux, plus lucide, et comme d&eacute;gag&eacute; des liens mat&eacute;riels. On &eacute;tait
+maussade, atone, sans go&ucirc;t, m&ecirc;me pour le plaisir. Un brouillard
+enveloppait le cerveau, les membres &eacute;taient lourds. Brusquement la vie
+revient, la t&ecirc;te se d&eacute;gage, la pens&eacute;e rena&icirc;t. C'est comme un changement
+&agrave; vue au th&eacute;&acirc;tre: de l'obscurit&eacute; on passe &agrave; la clart&eacute;. L'instant
+d'avant, c'&eacute;tait la nuit, avec sa torpeur et sa tristesse; maintenant,
+c'est le jour avec sa joie. Le philtre a agi, la m&eacute;tamorphose a eu lieu.
+Et comment ne pas chercher &agrave; se la procurer encore?</p>
+
+<p>&mdash;M&ecirc;me si on vous dit que le philtre est un poison mortel?</p>
+
+<p>&mdash;Mais voyons, docteur, dans la vie tout est mortel. Nous ne faisons pas
+un pas qui ne nous rapproche de notre fin. Et vraiment si l'on &eacute;coutait
+les hygi&eacute;nistes, on finirait par ne plus oser respirer de peur de se
+donner une congestion pulmonaire; ni avoir une &eacute;motion, car il en peut
+r&eacute;sulter une maladie de c&oelig;ur. Tout est menace, tout est danger. Mais ce
+qu'il importe avant tout, c'est de choisir, parmi les menaces, celles
+qui sont les moins ennuyeuses, et parmi les dangers ceux qui procurent
+le plus d'agr&eacute;ment. Vous me parlez de l'ivrognerie avec une horreur
+toute professionnelle. Mais laissez-moi vous dire que je connais des
+gens qui n'ont pas cess&eacute; de boire comme des trous, depuis leur premi&egrave;re
+jeunesse, et qui sont arriv&eacute;s &agrave; un &acirc;ge avanc&eacute; auquel vos buveurs d'eau
+n'atteindront tr&egrave;s probablement pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, malheureux gar&ccedil;on, vous ne voyez donc pas que, ind&eacute;pendamment
+du trouble que vous portez dans votre organisme, vous vous faites, au
+point de vue social, un tort immense. Croyez-vous qu'on ignore vos
+exc&egrave;s? Comment voulez-vous qu'on les justifie? Vous n'avez pas, vous,
+l'excuse de la fatigue qui peut, en apparence, exiger le stimulant que
+donne passag&egrave;rement l'alcool. Vous n'avez pas besoin d'oublier vos
+mis&egrave;res, puisque vous &ecirc;tes riche et heureux. Vous &ecirc;tes donc un
+dilettante du vice, et vous buvez pour la satisfaction malsaine que vous
+venez de me d&eacute;crire. Rien n'est plus bas, ni plus condamnable! Et si
+encore ce n'&eacute;tait qu'un tort personnel que vous vous faites, et si les
+cons&eacute;quences s'en arr&ecirc;taient &agrave; vous. Mais vous tuez votre pays en m&ecirc;me
+temps que vous-m&ecirc;me. La race fran&ccedil;aise est atteinte dans sa source par
+les exc&egrave;s que vous commettez. Et vous, petit malheureux, et tous ceux
+qui vous imitent, vous &ecirc;tes les plus s&ucirc;rs alli&eacute;s de nos ennemis, car
+vous leur assurez, pour l'avenir, la supr&eacute;matie sur notre pays.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! &Eacute;coutez donc, docteur, je n'ai pas la charge du salut de la
+France. Je crois que si elle &eacute;tait bien gouvern&eacute;e, elle aurait, malgr&eacute;
+tous les petits verres qu'on y consomme et qu'on y consommera, des
+chances pour se tirer d'affaire. Vous mettez sur le compte des buveurs
+de bien gros m&eacute;faits. Je les crois moins dangereux, entre nous, que les
+collectivistes qui veulent d&eacute;pouiller leurs concitoyens de ce qu'ils
+poss&egrave;dent, et les anarchistes qui r&ecirc;vent la suppression de toute
+autorit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon ami, tous ces gens-l&agrave; boivent, ou recrutent leurs partisans
+parmi ceux qui boivent....</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde alors! Voyons, docteur, il y a un peu de manie dans
+votre cas.... Vous ne voyez que des alcooliques, comme d'autres de vos
+confr&egrave;res ne voient que des ali&eacute;n&eacute;s.... Depuis que le vieux No&eacute; s'est
+oubli&eacute; dans les vignes, on use du jus de la grappe.... L'humanit&eacute; s'est
+cependant d&eacute;velopp&eacute;e et a fait de grandes choses.... Si vous vouliez
+chercher dans l'histoire les hommes illustres qui ont &eacute;t&eacute; des buveurs
+&eacute;m&eacute;rites, la liste en serait longue. Vous y trouveriez des philosophes,
+des po&egrave;tes, des savants, des hommes d'&eacute;tat, des hommes de guerre, des
+hommes d'&eacute;glise, et m&ecirc;me des m&eacute;decins....</p>
+
+<p>&mdash;Jamais de m&eacute;decins!</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! Vous pratiquez admirablement le <i>sic vos non vobis</i>....
+Et les exc&egrave;s que vous d&eacute;fendez &agrave; un client, vous vous les permettez
+parfaitement &agrave; vous-m&ecirc;mes.... C'est comme pour le tabac. Ne fumez
+pas!... Et, en sortant, le m&eacute;decin allume son cigare dans l'escalier....
+Allons, allons! Ne soyez pas plus rigoriste qu'il ne faut! Et, pour ce
+qui me concerne, rassurez-vous: tout n'a qu'un temps. Je serai
+probablement sobre la semaine ou l'ann&eacute;e prochaine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, &agrave; P&acirc;ques ou &agrave; la Trinit&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;En attendant, faites-moi donner &agrave; boire, car vous m'avez fait parler,
+et cela m'a dess&eacute;ch&eacute; le gosier....</p>
+
+<p>&mdash;De la tisane?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, du grog....</p>
+
+<p>&mdash;Alors tr&egrave;s l&eacute;ger?</p>
+
+<p>&mdash;Am&eacute;ricain!</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, voici voire h&ocirc;tesse, demandez-le lui &agrave; elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Harnoy entrait dans la chambre de Christian, le sourire du bon
+accueil sur les l&egrave;vres. Derri&egrave;re elle son mari apparaissait dans le
+couloir.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous bien dormi? demanda-t-elle &agrave; son pensionnaire.</p>
+
+<p>&mdash;Admirablement....</p>
+
+<p>&mdash;Voici votre d&eacute;jeuner qui arrive.</p>
+
+<p>Sur un plateau, la domestique apportait du chocolat fumant, des r&ocirc;ties
+et du beurre. M<sup>me</sup> Harnoy aupr&egrave;s du malade glissa une petite table
+qu'elle couvrit d'une serviette &eacute;clatante de blancheur. Une odeur
+app&eacute;tissante monta aux narines de Christian et son estomac, d'ordinaire
+nonchalant, eut une contraction soudaine. Tout &eacute;tait flatteur dans ce
+petit couvert soigneusement pr&eacute;par&eacute;. Le chocolat moussait dans la tasse,
+le pain grill&eacute; sentait bon, le beurre offrait ses ronds histori&eacute;s
+d'arabesques. Avec une satisfaction &eacute;tonn&eacute;e, Christian constata qu'il
+avait faim et qu'il mangerait avec plaisir. Il fit un mouvement pour se
+dresser, mais M<sup>me</sup> Harnoy l'arr&ecirc;ta:</p>
+
+<p>&mdash;Ne bougez pas. Je vais vous servir....</p>
+
+<p>D&eacute;licatement elle prit les tartines, les beurra, les coupa, et, avec une
+gr&acirc;ce affable, attacha une serviette autour du cou de Christian. Puis
+elle commen&ccedil;a de le faire manger, trempant les tartines dans le chocolat
+et les portant &agrave; la bouche du jeune homme. Un peu d'&eacute;motion se peignit
+sur le visage de Christian. Il se rappela, avec un battement de c&oelig;ur,
+les soins dont sa m&egrave;re entourait son enfance. C'&eacute;tait ainsi qu'elle le
+faisait manger quand il &eacute;tait tout petit et malade. Il ferma les yeux,
+comme pour se donner l'illusion que c'&eacute;tait elle qui se penchait l&agrave; sur
+son lit, et sans parler, sans bouger, il continua &agrave; se laisser g&acirc;ter
+affectueusement par cette bonne femme qui, en soulageant sa faiblesse,
+lui apportait en un instant l'illusion de son innocence recouvr&eacute;e. M.
+Harnoy et le docteur Augagne regardaient avec satisfaction ce tableau.</p>
+
+<p>Le lendemain, le m&eacute;decin trouva son malade dans une si bonne condition
+qu'il lui posa un appareil, gr&acirc;ce auquel Christian put sortir de son lit
+et passer une partie de la journ&eacute;e dans le jardin. Ce fut l&agrave; que, pour
+la premi&egrave;re fois, depuis le jour de son accident, il revit Genevi&egrave;ve. La
+jeune fille revenait par les pr&eacute;s, portant &agrave; son bras un panier plein de
+champignons ros&eacute;s. Elle s'approcha sans embarras du jeune homme et lui
+demanda des nouvelles de sa sant&eacute;. Elle &eacute;tait rose et fra&icirc;che; ses
+cheveux blonds, un peu en d&eacute;sordre sous son chapeau de paille, se
+r&eacute;pandaient en m&egrave;ches folles. Elle les releva d'un geste gracieux, apr&egrave;s
+s'&ecirc;tre d&eacute;barrass&eacute;e de son panier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes plus fier que le jour o&ugrave; nous vous avons ramass&eacute; dans
+l'herbage, dit-elle ga&icirc;ment. Vous nous avez fait bien peur!... Votre
+machine est r&eacute;par&eacute;e.. Le charron du village, qui est un habile ouvrier,
+a tr&egrave;s bien compris ce que demandait votre chauffeur.</p>
+
+<p>&mdash;Ma jambe sera malheureusement plus longue &agrave; raccommoder.... Mais le
+docteur Augagne aussi, mademoiselle, est un habile ouvrier....</p>
+
+<p>&mdash;Il nous a affirm&eacute;, hier, que si vous &eacute;tiez bien raisonnable, pendant
+une semaine, vous ne boiteriez pas.... Mais il ne faut pas bouger!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi qui voulais partir demain....</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait de la derni&egrave;re imprudence!... A moins de vous faire porter &agrave;
+bras sur une civi&egrave;re.... Et il y dix lieues d'ici &agrave; Deauville.... Et
+puis vous ne go&ucirc;teriez donc pas &agrave; mes champignons?</p>
+
+<p>Elle lui montrait, en disant cela, son panier, et remuait de ses doigts
+blancs les girolles roses.</p>
+
+<p>&mdash;Ne sont-ils pas app&eacute;tissants?</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne craignez-vous pas de vous empoisonner? On assure que c'est
+tr&egrave;s dangereux!</p>
+
+<p>Elle &eacute;clata de rire:</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, je ne le crains pas, et ni mon p&egrave;re, ni ma m&egrave;re, ni les
+gens d'ici ne le craignent.... Tous les ans, nous faisons des d&eacute;bauches
+de champignons.... Et nous n'en sommes jamais morts.... Du moins jusqu'&agrave;
+pr&eacute;sent.... Mais vous en mangerez, vous-m&ecirc;me, ou bien je croirai que
+vous avez peur....</p>
+
+<p>&mdash;J'en mangerai, mademoiselle, n'en doutez pas, dit Christian, et si je
+n'avais pas de si bonnes raisons de rester chez vous, celle-l&agrave; me
+suffirait pour ne pas partir.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Harnoy, entendant sa fille causer avec Christian sous sa fen&ecirc;tre,
+vint dans le jardin les rejoindre, et, jusqu'au coucher du soleil, ils
+rest&egrave;rent l&agrave; tous les trois. Le temps passa avec une rapidit&eacute;
+incroyable pour le malade, et la journ&eacute;e &eacute;tait termin&eacute;e qu'il n'avait
+pas eu un seul de ces instants de d&eacute;go&ucirc;t et d'ennui pendant lesquels il
+cherchait furieusement l'oubli de lui-m&ecirc;me. Il se sentait las d'une
+bonne fatigue, d&eacute;tendu et comme amolli par le grand air, pris par le
+calme endormeur des vastes plaines et des bois sourds. Il se laissa
+reporter dans son lit, d&icirc;na gaiment, et s'endormit de bonne heure, ce
+qui ne l'emp&ecirc;cha pas de ne se r&eacute;veiller qu'au matin.</p>
+
+<p>Quand il ouvrit les yeux et vit le jour blanchir sa fen&ecirc;tre, il eut un
+mouvement de satisfaction. L'insomnie, qu'il redoutait tant, paraissait
+l'avoir fui. C'&eacute;tait comme une transformation de son &ecirc;tre. Il accueillit
+la visite de son p&egrave;re et du docteur Augagne avec un si visible plaisir
+que Vernier en fut profond&eacute;ment heureux. Quant au m&eacute;decin, il suivait
+avec une attention m&eacute;ditative l'&eacute;volution qui commen&ccedil;ait dans l'&eacute;tat
+g&eacute;n&eacute;ral de son malade. La crise qu'il attendait de la suppression totale
+et brusque de l'alcool ne s'&eacute;tait pas produite. Au lieu d'un &eacute;tat de
+f&eacute;brilit&eacute; inqui&egrave;te, d'irritation hargneuse, il ne voyait qu'une torpeur
+salutaire et une souriante r&eacute;signation. Christian s'accommodait du
+r&eacute;gime qu'on lui imposait, il ne r&eacute;clamait plus d'excitants. Il ne
+parlait plus de s'en aller. Il y avait &agrave; ces effets surprenants une
+cause d&eacute;terminante, physique ou morale. Il la chercha et ne fut pas long
+&agrave; la trouver.</p>
+
+<p>Christian n'&eacute;tait dans un &eacute;quilibre parfait que quand M<sup>lle</sup> Harnoy
+restait aupr&egrave;s de lui. Si Genevi&egrave;ve &eacute;tait oblig&eacute;e de s'absenter pour le
+service de la maison, pour se promener avec son p&egrave;re, ou pour travailler
+dans sa chambre, le jeune homme devenait nerveux, presque irritable.
+M<sup>me</sup> Harnoy ne pouvait plus tirer de lui que des r&eacute;ponses
+monosyllabiques. Quant au p&egrave;re, il &eacute;tait visible qu'il l'aga&ccedil;ait
+sup&eacute;rieurement. Genevi&egrave;ve reparaissait-elle aupr&egrave;s de la gu&eacute;rite en
+osier dans laquelle, sa jambe &eacute;tendue sur un escabeau, Christian passait
+ses journ&eacute;es, aussit&ocirc;t le rayonnement de la satisfaction illuminait le
+visage du bless&eacute;. D'un coup d'&oelig;il, elle le calmait; d'un geste, elle
+lui imposait l'ob&eacute;issance. Pour lui complaire, il se contraignait &agrave;
+faire d'interminables parties de piquet avec M. Harnoy. Mais il fallait
+qu'elle f&ucirc;t l&agrave;, son ouvrage sur les genoux, ou causant avec sa m&egrave;re.
+Alors tout paraissait supportable &agrave; Christian. Il ne demandait plus
+rien. Le docteur Augagne, pour en avoir le c&oelig;ur net, dit au bout de
+quinze jours &agrave; son malade:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, vous avez eu une patience d'ange. Mais les corv&eacute;es les
+plus lourdes ont une limite. Je crois pouvoir vous rendre votre libert&eacute;.
+Vous avez la jambe dans du pl&acirc;tre. Par cons&eacute;quent, rien ne vous emp&ecirc;che
+de monter en voiture. Quand vous voudrez rentrer &agrave; Tourgeville, vous en
+&ecirc;tes le ma&icirc;tre....</p>
+
+<p>Christian accueillit cette ouverture avec une froideur marqu&eacute;e. Son
+visage se rembrunit. Il garda le silence. Puis au bout d'un instant:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que vous vous exag&eacute;rez singuli&egrave;rement mon &eacute;tat.... Je ne me
+sens pas si bien que vous le dites.... J'ai eu encore, hier, de
+violentes douleurs dans la cheville.... Sans doute, je pourrais, je
+crois, rentrer &agrave; Tourgeville.... Mais quelle figure y ferais-je? Me
+montrer &agrave; l'&eacute;tat d'invalide, avec une jambe en bandouli&egrave;re, me portant
+sur des b&eacute;quilles.... Autant rester ici, o&ugrave; je me gu&eacute;rirai promptement
+et mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute, mais la discr&eacute;tion?... La famille Harnoy....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ce sont des gens parfaits! Ils ne me mettront pas &agrave; la porte!
+interrompit Christian avec vivacit&eacute;. Je sais ce qu'ils pensent.... Ils
+me verront partir &agrave; regret.... Et moi je n'ai pas envie de les
+quitter.... Pour &ecirc;tre discret, je ne veux pas risquer de me montrer
+ingrat.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! bon! A votre guise. C'est affaire &agrave; vous et &agrave; votre p&egrave;re. Il y a
+toujours moyen de s'acquitter envers les gens. Et avec un beau
+cadeau....</p>
+
+<p>Cette fois, Christian se mit pour tout de bon en col&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Plaisantez-vous? Un cadeau! Pour s'acquitter de pareils soins, et
+d'une telle bont&eacute;? Sommes-nous des pleutres?</p>
+
+<p>Le docteur Augagne hocha la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, la famille Harnoy ne roule pas sur l'or. J'ai pris mes
+informations. Le p&egrave;re est dans des affaires difficiles.... Et la
+situation o&ugrave; il se trouve fait que votre pr&eacute;sence chez lui est une assez
+lourde charge pour ses finances.... On met pour vous les petits plats
+dans les grands.... Au lieu de vivre &eacute;conomiquement, on fait du
+luxe....</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne me doutais pas de cela! s'&eacute;cria Christian avec &eacute;motion.
+Voil&agrave; donc pourquoi M<sup>lle</sup> Genevi&egrave;ve raccommode ses robes, et travaille
+avec tant d'activit&eacute;? Et je demande, &agrave; chaque instant, des choses
+co&ucirc;teuses &agrave; ces bonnes gens! Suis-je b&ecirc;te? Et ne pouviez-vous m'avertir
+plus t&ocirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne savais rien. C'est un ami de Paris que j'ai rencontr&eacute;, hier, qui
+m'a renseign&eacute; sur la famille Harnoy.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! voyons, dites ce que vous avez appris....</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas tr&egrave;s longtemps, il s'en est fallu de peu que le p&egrave;re
+Harnoy ne f&ucirc;t oblig&eacute; de suspendre ses paiements.... Les cr&eacute;ances qu'il a
+sur de grosses maisons Argentines ne rentraient pas.... Il dut faire
+fl&egrave;che de tout bois.... En ce moment, les affaires sont tout &agrave; fait
+arr&ecirc;t&eacute;es.... On vit &agrave; la campagne avec les revenus de la fortune tr&egrave;s
+r&eacute;duite de M<sup>me</sup> Harnoy.... Mais c'est modeste... modeste!</p>
+
+<p>&mdash;On ne s'en douterait pas. Comment font-ils? Moi, je les aurais crus &agrave;
+l'aise....</p>
+
+<p>&mdash;Les femmes sont si adroites quand elles s'en donnent la peine!</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant que je connais la situation exacte, je vais en causer avec
+mon p&egrave;re.... Il n'est pas admissible qu'il ne puisse pas aider M. Harnoy
+&agrave; sortir d'embarras....</p>
+
+<p>Le docteur Augagne se frotta les mains:</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain que si la puissante maison Vernier-Mareuil veut
+s'int&eacute;resser &agrave; l'affaire de M. Harnoy, c'est fini des difficult&eacute;s.... Il
+suffira qu'on sache que votre p&egrave;re le patronne pour qu'il trouve du
+cr&eacute;dit partout....</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc parce qu'il est tourment&eacute; que ce pauvre homme est si
+souvent maussade? M<sup>me</sup> et M<sup>lle</sup> Harnoy ne sont pas tous les jours &agrave;
+la f&ecirc;te avec lui....</p>
+
+<p>&mdash;Elles n'en ont que plus de m&eacute;rite &agrave; montrer une si parfaite &eacute;galit&eacute;
+d'humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il est vrai qu'elles sont exquises! La m&egrave;re et la fille rivalisent
+de soins et d'affection.... Qu'un homme est heureux de vivre entour&eacute;
+d'une tendresse pareille!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui vous prend? s'&eacute;cria le docteur Augagne. C'est vous,
+Christian, qui me tenez de pareils propos? Voil&agrave; bien la chose la plus
+inattendue! Que dirait le brillant et verveux Clamiron s'il vous
+entendait?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Clamiron est un idiot!</p>
+
+<p>&mdash;Et la d&eacute;licieuse &Eacute;tiennette Dhariel, qu'est-ce qu'elle penserait si
+elle vous d&eacute;couvrait des tendances aussi bourgeoises? Quoi! Des id&eacute;es de
+famille?</p>
+
+<p>Christian s'assombrit. Il resta un moment silencieux. Puis avec une
+gravit&eacute; inusit&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous moquez de moi, mon cher docteur. Et je le m&eacute;rite. Car tout
+ce que je pense-l&agrave; est en d&eacute;saccord complet avec ce que je pensais
+auparavant. Quand avais-je tort? Je crois bien que c'est quand je menais
+une vie enrag&eacute;e, avec des compagnons aussi fous que moi, et non pas
+aujourd'hui, o&ugrave; je comprends l'avantage qu'il y a &agrave; &ecirc;tre doux, d&eacute;vou&eacute; et
+simple, en voyant, sous mes yeux, le d&eacute;vouement, la simplicit&eacute; et la
+douceur incarn&eacute;s en ces deux femmes qui sont le vertu m&ecirc;me. Il y a donc
+des cr&eacute;atures pareilles dans le monde? Et comment ai-je &eacute;t&eacute; assez
+malheureux pour n'en pas conna&icirc;tre jusqu'ici? Vous savez ce qu'est mon
+entourage. O&ugrave; aurais-je pris le go&ucirc;t de la modestie et de la bont&eacute;? Je
+ne vois que des gens acharn&eacute;s &agrave; la conqu&ecirc;te de la fortune, et par tous
+les moyens. Je ne connais que des &ecirc;tres &eacute;go&iuml;stes jusqu'&agrave; la f&eacute;rocit&eacute;.
+Les hommes, les femmes se ruent aux affaires et au plaisir, comme &agrave; une
+bataille. Les amis n'ont qu'une pens&eacute;e: tirer de vous tout ce qui sera &agrave;
+leur convenance, quitte &agrave; vous d&eacute;laisser d&egrave;s que vous ne leur offrez
+plus la somme de satisfaction qu'ils r&eacute;clament. Les ma&icirc;tresses vous
+exploitent et vous d&eacute;pravent, avec la joie affreuse de se venger des
+suj&eacute;tions qui leur sont impos&eacute;es par votre caprice. Ce n'est partout que
+duplicit&eacute; et concupiscence. L'atmosph&egrave;re dans laquelle on vit est
+empoisonn&eacute;e d'hypocrisie et de haine. Et c'est alors que pour
+s'&eacute;tourdir, pour ne plus voir toute l'infamie qui vous environne et
+toute la boue qui vous submerge, on se jette dans l'ivresse qui fait
+oublier. Et puis c'est une habitude qui para&icirc;t bonne et &agrave; laquelle on
+s'attache d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment. On se fuit soi-m&ecirc;me, ce qui est plus commode
+que de se corriger. Bient&ocirc;t on n'a plus m&ecirc;me la force de r&eacute;agir, et on
+est une &eacute;pave de plus emport&eacute;e par le courant du vice. J'en &eacute;tais l&agrave;, il
+n'y a pas quinze jours. Un hasard m'a ouvert les yeux. Je comprends tout
+ce que vous me disiez de sens&eacute; et que je tournais en d&eacute;rision. Vous
+aviez raison: j'&eacute;tais une b&ecirc;te brute, je d&eacute;solais mon p&egrave;re, je d&eacute;go&ucirc;tais
+les gens raisonnables, et je courais &agrave; la folie. Mais c'est fini. Je
+suis en &eacute;tat de faire la diff&eacute;rence entre ce que j'ai fait jusqu'ici et
+ce que je dois faire d&eacute;sormais. C'est un grand bonheur pour moi de
+m'&ecirc;tre cass&eacute; la jambe. Car si j'avais continu&eacute; &agrave; vivre encore un an,
+entre des Clamiron et des Dhariel, j'&eacute;tais perdu.</p>
+
+<p>Le docteur Augagne parut abasourdi par une telle d&eacute;claration. Il regarda
+son malade avec inqui&eacute;tude:</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment allez-vous faire pour rompre avec eux?</p>
+
+<p>&mdash;Comment? Oh! mon Dieu, de la mani&egrave;re la plus simple du monde. Je
+donnerai de l'argent &agrave; &Eacute;tiennette et je mettrai Clamiron &agrave; la porte.
+&Eacute;tiennette me trompe &agrave; l'heure et &agrave; la course, pour peu qu'on y mette le
+prix. Quant &agrave; Clamiron, qui vit &agrave; mes crochets, il me d&eacute;teste de tout
+son c&oelig;ur. Si vous croyez que je vais prendre des gants avec eux!</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous &ecirc;tes bien d&eacute;cid&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Vous aurais-je parl&eacute; comme je viens de le faire? J'ai eu le temps de
+r&eacute;fl&eacute;chir, depuis que je suis ici. C'est la premi&egrave;re fois que cela
+m'arrive depuis plusieurs ann&eacute;es. Je ne vois pas tr&egrave;s bien pourquoi je
+continuerais &agrave; me ruiner la sant&eacute;, &agrave; d&eacute;soler mon p&egrave;re et &agrave; scandaliser
+le monde, pour l'unique satisfaction de faire des rentes d'une coquine
+et de bourrer un pique-assiette. Je les ai assez vus, ces gaillards-l&agrave;!
+Passons &agrave; un autre divertissement.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;N'importe lequel, pourvu que ce ne soit pas le m&ecirc;me. En attendant,
+priez mon p&egrave;re de venir demain me voir, afin que je m'entende avec lui
+au sujet de ce qu'il convient de faire pour M. Harnoy.</p>
+
+<p>La conversation prit fin. M<sup>me</sup> Harnoy et sa fille arrivaient dans un
+tonneau d'osier, attel&eacute; d'un vieux poney &eacute;bouriff&eacute;, seule voiture de la
+maison. Aid&eacute; par le docteur, le jeune homme prit place aupr&egrave;s des deux
+femmes. M<sup>lle</sup> Harnoy rassembla les guides, donna du fouet &agrave; son cheval
+qui partit d'un trot r&eacute;sign&eacute;. Et par les chemins creux, bord&eacute;s de grands
+h&ecirc;tres, dans la fra&icirc;cheur du soir, ils s'en all&egrave;rent, paisibles, faire
+leur petit tour de promenade quotidienne.</p>
+
+<p>A Tourgeville, cependant, le beau calme avec lequel &Eacute;tiennette avait
+accueilli la nouvelle de l'accident arriv&eacute; &agrave; Christian commen&ccedil;ait &agrave;
+s'alt&eacute;rer. La visite de M. Vernier &agrave; la villa avait, pendant deux jours,
+d&eacute;fray&eacute; la conversation des amies de M<sup>lle</sup> Dhariel et des camarades de
+Christian. Un valet de pied, envoy&eacute; &agrave; cheval, le troisi&egrave;me jour, pour
+prendre des nouvelles du bless&eacute;, avait, en &eacute;change d'une lettre fort
+tendre &eacute;crite par &Eacute;tiennette, rapport&eacute; cette simple r&eacute;ponse verbale: &laquo;Le
+mieux continue&raquo;. Le valet, interrog&eacute;, avait donn&eacute; les renseignements
+suivants:</p>
+
+<p>&laquo;La propri&eacute;t&eacute; dans laquelle M. Vernier &eacute;tait soign&eacute; s'appelait
+Saint-Georges-l&egrave;s-Berneville. On arrivait &agrave; la maison, situ&eacute;e en pleine
+campagne, par des chemins affreux. Ce n'&eacute;tait pas &eacute;tonnant que M.
+Christian e&ucirc;t d&eacute;moli son automobile dans des fondri&egrave;res pareilles. Par
+temps de pluie, on pourrait bien y rester avec un cheval. Et
+l'habitation, fallait voir! Deux &eacute;tages, couverture de tuiles, et pas
+m&ecirc;me de cour d'entr&eacute;e. On s'amenait par un enclos dans lequel les
+poules, les cochons, sauf votre respect, et les vaches se promenaient en
+libert&eacute;. Comme personnel, une cuisini&egrave;re et une bonne. C'&eacute;tait le
+jardinier qui soignait le cheval, un biquot couronn&eacute;, dont on ne
+trouverait pas soixante francs au Tattersall. Et les dames portaient des
+robes dont des femmes de chambre qui se respectent ne voudraient certes
+pas les jours ordinaires!&raquo;</p>
+
+<p>Ces racontars, colport&eacute;s par &Eacute;tiennette, avaient mis Longin et
+Vertemousse en veine de curiosit&eacute;. Ces seigneurs, venus pour tirer au
+pigeon &agrave; Deauville, form&egrave;rent le projet d'aller surprendre leur ami sur
+son lit de mis&egrave;re. Ils fr&eacute;t&egrave;rent un breack et partirent bon train pour
+Saint-Georges-l&egrave;s-Berneville. C'&eacute;tait le douzi&egrave;me jour apr&egrave;s l'accident.
+Il &eacute;tait entendu qu'&agrave; leur retour, ils viendraient d&icirc;ner &agrave; Tourgeville
+pour apporter &agrave; &Eacute;tiennette leurs impressions personnelles. Fort
+diff&eacute;rentes de celles du valet de pied, elles eurent le privil&egrave;ge
+d'agacer extraordinairement M<sup>lle</sup> Dhariel. Les deux boscards avaient
+trouv&eacute; Christian &eacute;tendu sous l'ombrage, parmi les fleurs, et leur
+arriv&eacute;e avait mis en fuite une tr&egrave;s jolie personne blonde qui paraissait
+faire la lecture au bless&eacute;.</p>
+
+<p>Celui-ci avait plut&ocirc;t paru contrari&eacute; de les voir. Il ne les avait pas
+mal re&ccedil;us. Apr&egrave;s une course de dix lieues, &agrave; travers champs, c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+raide. Mais il ne s'en &eacute;tait fallu que de peu. Il les avait rassur&eacute;s
+sur son &eacute;tat, qui, du reste, paraissait excellent, et, sans l'arriv&eacute;e
+d'une vieille dame, qui leur avait apport&eacute; de la bi&egrave;re, il y avait gros
+&agrave; parier que Christian les aurait laiss&eacute;s repartir sans leur offrir un
+verre d'eau. Du reste, la propri&eacute;t&eacute; &eacute;tait charmante, quoique modeste, et
+les gens qui l'habitaient paraissaient &ecirc;tre de bons bourgeois de Paris
+en vill&eacute;giature. D'apr&egrave;s ce qu'avaient compris Vertemousse et Longin, la
+jolie personne blonde &eacute;tait la fille de la vieille dame. Et Christian,
+qui paressait &agrave; l'ombre, en se faisant faire la lecture par elle,
+n'avait pas du tout l'air press&eacute; de revenir en des lieux moins agrestes.</p>
+
+<p>Ces communications rendirent &Eacute;tiennette s&eacute;rieuse. Elle devina qu'il y
+avait anguille sous roche et, transport&eacute;e de fureur &agrave; la pens&eacute;e qu'elle
+pourrait &ecirc;tre roul&eacute;e par Christian, elle s'appr&ecirc;ta &agrave; intervenir de la
+fa&ccedil;on la plus &eacute;nergique. Pour cette seule raison que Vernier lui avait
+interdit de se pr&eacute;senter &agrave; Saint-Georges et d'y relancer son amant, elle
+se sentait port&eacute;e &agrave; y courir. &Eacute;videmment, le p&egrave;re avait int&eacute;r&ecirc;t &agrave;
+emp&ecirc;cher tout rapprochement entre son fils et elle. Donc son int&eacute;r&ecirc;t &agrave;
+elle exigeait qu'elle t&acirc;ch&acirc;t de voir Christian. Mais comment? Arriver
+l&agrave;, tout de go, avec sa voiture, ou m&ecirc;me, comme Vertemousse et Longin,
+avec un locatis? Son apparition ne ferait-elle pas sensation?
+N'&eacute;tait-elle pas, du reste, consign&eacute;e et rien qu'&agrave; l'aspect de son
+ombrelle, toutes les portes ne se fermeraient-elles pas? Elle &eacute;tait
+plut&ocirc;t un peu voyante, m&ecirc;me quand elle se piquait d'&ecirc;tre simple, la
+charmante &Eacute;tiennette. Comme disait Clamiron: &laquo;Elle d&eacute;pla&ccedil;ait beaucoup
+d'eau&raquo;. Et il lui &eacute;tait bien difficile de passer inaper&ccedil;ue partout o&ugrave;
+elle allait. D&egrave;s lors, comment forcer la consigne, surprendre Christian,
+lui parler &agrave; loisir et l'enlever de bon gr&eacute; ou de haute lutte?
+&Eacute;tiennette, qui avait &eacute;t&eacute; com&eacute;dienne, s'ing&eacute;nia d'un moyen de th&eacute;&acirc;tre.
+Elle acheta &agrave; Trouville un costume de gar&ccedil;on et d&eacute;cida d'aller, en
+travesti, &agrave; la recherche de son amant.</p>
+
+<p>Christian, rass&eacute;r&eacute;n&eacute;, paisible, ne se doutait gu&egrave;re des projets form&eacute;s
+contre sa lib&eacute;ration. Il &eacute;tait redevenu tout simple, tout na&iuml;f, et y
+prenait un plaisir extr&ecirc;me. Son p&egrave;re, mand&eacute; par le docteur Augagne,
+avait amen&eacute; cette fois, avec lui, M<sup>me</sup> Vernier et l'indispensable
+baron Templier. L'&eacute;l&eacute;gance et la beaut&eacute; d'Emmeline avaient produit leur
+effet sur M<sup>me</sup> Harnoy, qui s'&eacute;tait r&eacute;pandue en regrets de n'avoir pas
+&eacute;t&eacute; avertie de cette aimable visite. Genevi&egrave;ve, avec sa gr&acirc;ce naturelle
+et ais&eacute;e, avait fait &agrave; la famille de Christian les honneurs de son petit
+domaine. Elle avait improvis&eacute; un go&ucirc;ter avec de belles fraises et de la
+cr&egrave;me. Pendant ce temps-l&agrave;, Christian s'expliquait avec son p&egrave;re.</p>
+
+<p>Le r&eacute;sultat de leur entretien ne s'&eacute;tait pas fait attendre. Vernier,
+stup&eacute;fait, et ravi d'entendre Christian parler sagement et d'un ton
+pos&eacute;, avait &eacute;cout&eacute;, avec une faveur toute particuli&egrave;re, le r&eacute;sum&eacute; de la
+situation embarrass&eacute;e de M. Harnoy. Mais le sens des affaires dominant
+toujours dans ses r&eacute;solutions, il avait tout de suite expos&eacute; &agrave; son fils
+que M. Harnoy, n'ayant pas bien g&eacute;r&eacute; son commerce, quand il &eacute;tait ais&eacute;,
+le g&eacute;rerait encore moins bien maintenant qu'il &eacute;tait difficile. Mettre
+de l'argent dans la maison de commission, c'&eacute;tait le jeter dans un trou.
+Et comme Christian se r&eacute;criait, en reprochant &agrave; son p&egrave;re de se montrer
+trop positif, celui-ci avait r&eacute;pondu en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a mieux &agrave; faire. Je ne veux pas donner &agrave; M. Harnoy le moyen de
+v&eacute;g&eacute;ter; je veux lui fournir l'occasion de s'enrichir. Je le charge de
+la repr&eacute;sentation de la maison Vernier-Mareuil pour toute l'Am&eacute;rique du
+Sud. Il conna&icirc;t le pays. Je sais qu'il y a des correspondants. Nous y
+avons, nous-m&ecirc;mes, de gros d&eacute;bouch&eacute;s. Je l'int&eacute;resserai dans la vente.
+Il sera donc hors de peine.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! cause de ce projet avec lui, mais prends quelques
+pr&eacute;cautions. Le bonhomme est susceptible, comme tous ceux qui ne sont
+pas favoris&eacute;s par la r&eacute;ussite.... Et si tu lui posais &ccedil;a tout net, dans
+la main, il pourrait regimber. Et il ne le faut pas.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille! Mais toi, quels sont tes projets? Est-ce que tu vas
+rester encore ici?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tant que je pourrai! Le s&eacute;jour de cette maison est excellent pour
+moi. J'y mange, j'y dors, comme cela ne m'est pas arriv&eacute; depuis
+longtemps. L'air des champs me r&eacute;ussit. Je me demande si je ne suis pas
+n&eacute; pour &ecirc;tre agriculteur....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'est-ce qui t'arr&ecirc;te? Tu n'as qu'&agrave; aller &agrave; Moret,
+t'installer, et prendre l'exploitation de la ferme en main....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Moret? non. Je ne me vois pas &agrave; Moret.... Ici, oui.... Et, qui
+sait?... Pas longtemps, peut-&ecirc;tre!...</p>
+
+<p>M. Vernier vit le visage de Christian s'assombrir. Il n'insista pas. La
+m&eacute;tamorphose de son fils &eacute;tait si extraordinaire, qu'il n'en voulut pas
+mesurer plus exactement la port&eacute;e. Il se tint pour satisfait du r&eacute;sultat
+acquis, et pensa que l'avenir se chargerait de d&eacute;brouiller la situation.
+Il se dit bien que ce n'&eacute;tait pas l'air particulier qu'on respirait &agrave;
+Saint Georges-l&egrave;s-Berneville qui avait modifi&eacute; aussi profond&eacute;ment les
+go&ucirc;ts de Christian. Il entrevoyait que M<sup>me</sup> Harnoy, si bonne
+garde-malade qu'elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute;, n'avait pas, &agrave; elle seule, pu attacher si
+solidement Christian &agrave; la petite maison normande cach&eacute;e parmi les
+pommiers de l'herbage. Il y d&eacute;couvrait clairement l'influence de la
+jeune fille blonde qui leur avait fait si gracieux accueil, avec ses
+beaux yeux et ses l&egrave;vres riantes. Mais si cette influence devait devenir
+souveraine et aider &agrave; sortir Christian de la mauvaise voie o&ugrave; il &eacute;tait
+engag&eacute;, ne serait-ce pas une faveur du ciel? Tr&egrave;s prudemment, il se
+d&eacute;cida &agrave; laisser travailler la jeunesse, l'innocence et la beaut&eacute; &agrave; une
+cure si difficile, et il prit cong&eacute; de la famille Harnoy, en engageant
+le p&egrave;re &agrave; venir le voir &agrave; Deauville, pour causer de diff&eacute;rentes affaires
+d'exportation sur lesquelles il d&eacute;sirait avoir son avis.</p>
+
+<p>Christian vit partir avec soulagement son p&egrave;re, sa belle-m&egrave;re et l'ami
+de celle-ci. Tout ce qui troublait maintenant sa qui&eacute;tude monotone et
+d&eacute;licieuse lui paraissait insupportable. Il commen&ccedil;ait &agrave; marcher tout
+seul, en s'aidant d'une canne, et profitait de sa nouvelle libert&eacute; de
+mouvements pour aller, dans l'apr&egrave;s-midi, &agrave; l'heure o&ugrave; M<sup>lle</sup> Harnoy
+&eacute;tait occup&eacute;e &agrave; la maison, s'asseoir dans un petit bosquet de ch&ecirc;nes o&ugrave;,
+sur un banc de gazon, il restait &agrave; fumer en r&ecirc;vant. Un saut de loup,
+dont l'escarpement &eacute;boul&eacute; &eacute;tait devenu praticable, s&eacute;parait le jardin de
+la route. Il ne passait jamais personne dans ce chemin, si ce n'est
+quelque faucheur se rendant &agrave; son travail, ou un b&ucirc;cheron regagnant sa
+coupe.</p>
+
+<p>Le lendemain de la visite de M. Vernier, Christian, suivant son
+habitude, avait, apr&egrave;s le d&eacute;jeuner, gagn&eacute; sa retraite fra&icirc;che et
+silencieuse. Il lisait vaguement un journal, et pr&ecirc;tait l'oreille au
+bourdonnement des grillons dans l'herbe. La chaleur &eacute;tait violente, et
+l'air vibrait comme embras&eacute; par le soleil. Tout &agrave; coup, il re&ccedil;ut une
+petite motte de terre sur son journal. Il leva les yeux, et, sur la
+route, de l'autre c&ocirc;t&eacute; du foss&eacute;, appuy&eacute; sur une bicyclette, il aper&ccedil;ut
+un jeune gar&ccedil;on, qui lui faisait un salut en riant. Comme il restait
+interdit, le bicycliste se d&eacute;cida &agrave; parler d'une voix gaie:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! est-ce que tu ne me reconnais pas? Serais-tu devenu myope &agrave;
+la campagne?</p>
+
+<p>Christian fron&ccedil;a le sourcil. Il avait devant lui &Eacute;tiennette.</p>
+
+<p>&mdash;Par o&ugrave; entre-t-on? demanda la jeune femme, quand on veut causer avec
+toi? L'intimit&eacute;, avec ce saut de loup entre nous deux, me para&icirc;t
+m&eacute;diocre. Bah! je le franchis! Si on y trouve &agrave; redire, tu m'excuseras.</p>
+
+<p>Elle avait appuy&eacute; sa bicyclette &agrave; un arbre, et, d'un bond de ses jambes
+fines, elle avait franchi l'obstacle. Malgr&eacute; son m&eacute;contentement,
+Christian ne put se dispenser de reconna&icirc;tre qu'elle avait ainsi, en
+costume masculin, la plus charmante tournure qu'on p&ucirc;t voir. Son visage,
+encadr&eacute; d'une perruque blonde, avait une mutinerie d&eacute;licieuse. Elle
+semblait grande, tant elle &eacute;tait bien proportionn&eacute;e. Elle prit Christian
+par les &eacute;paules, l'embrassa sur les deux joues, en camarade, et,
+s'asseyant &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, sur le banc de verdure:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon petit, te voil&agrave; rafistol&eacute;? Tu penses si j'avais envie de
+te voir! Mais dis donc, tu n'as pas fait grand accueil &agrave; ma
+correspondance. Tu aurais pu me r&eacute;pondre. Ce n'&eacute;tait pas le bras que tu
+t'&eacute;tais cass&eacute;, pourtant! Mais, passons; je mets ta paresse sur le compte
+de l'accablement. A pr&eacute;sent que tu es bien d'aplomb, causons. Tu ne vas
+pas t'&eacute;terniser ici, je suppose? Tes amis et moi, nous sommes dans la
+douleur. Deauville, sans ta pr&eacute;sence, a perdu tout &eacute;clat, et le Casino
+n'a plus de charme. La mer, elle-m&ecirc;me, est devenue jaune. Allons!
+Reviens, ch&eacute;ri, ne tiens pas rigueur &agrave; cette station baln&eacute;aire. Voil&agrave; la
+saison des courses qui s'am&egrave;ne. C'est le moment de repara&icirc;tre.</p>
+
+<p>Elle riait en lui d&eacute;bitant, d'une voix gaie, son boniment, et, peu &agrave;
+peu, c&acirc;line, elle s'&eacute;tait rapproch&eacute;e. Elle lui passa les bras autour du
+cou et, l'enveloppant du parfum qui lui rappelait tant d'heures de
+volupt&eacute;, elle s'effor&ccedil;a de le troubler, de r&eacute;chauffer, de le reprendre.
+Il ne la repoussa pas. Il lui parla d'une voix calme:</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&egrave;re amie, j'aurais infiniment pr&eacute;f&eacute;r&eacute; que tu ne vinsses pas ici.
+Je t'en avais fait prier par mon p&egrave;re. Mais je vois que tu es toujours
+la m&ecirc;me, et que c'est justement ce que l'on t'interdit qui te tente.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! mets-toi &agrave; ma place!</p>
+
+<p>&mdash;C'est &agrave; la mienne qu'il faut te mettre. Je suis chez de bons
+bourgeois, bien tranquilles et tr&egrave;s timor&eacute;s. Vois-tu l'effet que je
+produirais si quelqu'un venait nous surprendre en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te.
+Assur&eacute;ment, tu pourrais repasser le foss&eacute;, comme tu l'as fait tout &agrave;
+l'heure, et prendre le large &agrave; grands tours de b&eacute;cane. Mais il faudrait
+me r&eacute;pandre en explications, et ce serait fastidieux. Le plus sage &eacute;tait
+de rester &agrave; Tourgeville, &agrave; attendre ma gu&eacute;rison compl&egrave;te....</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc! interrompit &Eacute;tiennette, &agrave; reverdir, pendant que tu fais
+une cure de petit lait dans les campagnes?... Est-ce que tu te fiches de
+moi, mon petit Christian?</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais pens&eacute; que le souci de ma sant&eacute; saurait t'imposer plus de
+patience.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois pas tr&egrave;s clairement ce que ta sant&eacute; aurait &agrave; gagner &agrave; un
+prolongement de s&eacute;jour ici.... Tu es frais comme une rose. Tu marches
+avec une canne. Tu marcheras encore bien mieux en t'appuyant sur mon
+bras. Si tu n'as que des raisons d'hygi&egrave;ne pour t'attarder ici, je
+m'engage &agrave; te mettre dans les m&ecirc;mes conditions &agrave; Tourgeville....</p>
+
+<p>&mdash;Eh! que veux-tu donc qu'il y ait? s'&eacute;cria Christian avec une
+irritation qu'il ne parvenait plus &agrave; contenir.</p>
+
+<p>Ils se regardaient tous les deux fixement: elle, railleuse, lui, tr&egrave;s
+d&eacute;cid&eacute;. Pour la premi&egrave;re fois, &Eacute;tiennette trouvait en lui de la
+r&eacute;sistance &agrave; ses caprices. Elle eut la sensation tr&egrave;s nette que
+moralement d&eacute;j&agrave; il lui avait &eacute;chapp&eacute;, et que mat&eacute;riellement il
+s'appr&ecirc;tait &agrave; se lib&eacute;rer. Un petit fr&eacute;missement, qui ne pouvait pas
+passer pour un sourire, agita le coin de ses l&egrave;vres. Mais, tr&egrave;s
+ma&icirc;tresse d'elle-m&ecirc;me, elle se fit c&acirc;line et douce:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon ch&eacute;ri, que sait-on? Avec les hommes, il faut s'attendre au
+pire, surtout quand ce sont des petits hommes comme toi, si convoit&eacute;s &agrave;
+cause de leur gentillesse. Tu ne vas pas, au moins, t'&eacute;tonner que je
+sois un peu jalouse?...</p>
+
+<p>Il eut un acc&egrave;s de rire:</p>
+
+<p>&mdash;Toi? Non! &Eacute;coute, ne me fais pas le grand jeu! Je sais &agrave; quoi m'en
+tenir sur tes sentiments envers moi. Je ne t'ai jamais demand&eacute; de
+fid&eacute;lit&eacute;. Permets que je ne m'inqui&egrave;te pas de ta jalousie. Je suis d'un
+bon rapport, c'est certain. Mais, mon enfant, nous ne sommes pas mari&eacute;s
+ensemble. Il n'y a pas besoin du divorce pour reprendre chacun notre
+libert&eacute;. Oh! rassure-toi, je n'ai pas l'intention de te quitter
+salement. Je saurai tenir compte de tes besoins, et je ferai bien les
+choses.</p>
+
+<p>Elle ne discuta pas. Ses yeux devinrent noirs sous ses sourcils fronc&eacute;s,
+et for&ccedil;ant Christian &agrave; se tourner vers elle, elle dit d'une voix &acirc;pre:</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait donc vrai que tu filais le parfait amour, ici, avec une petite
+bourgeoise finaude? Ah! elles en ont du vice, ces demoiselles, qui se
+manifestent un cataplasme d'une main et une tasse de tisane de l'autre.
+Elles connaissent leur m&eacute;tier. Elles la font &agrave; la puret&eacute;, &agrave; la candeur!
+Et mon imb&eacute;cile coupe dans la mise en sc&egrave;ne, et se laisse pincer comme
+un coll&eacute;gien &agrave; sa premi&egrave;re aventure. Ah &ccedil;a, tu ne vois donc pas qu'on te
+joue la com&eacute;die de l'amour pur, mais que la jeune fille vise tes
+millions, comme si elle n'avait fait que cela de sa vie!... Ah! tu l'es
+jobard pour ton &acirc;ge et apr&egrave;s tout ce que tu as vu!</p>
+
+<p>Christian laissa passer ce flot de paroles, puis il demanda pos&eacute;ment:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as fini?</p>
+
+<p>Elle devint rouge de col&egrave;re, et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Non! Je commence!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors, j'aime mieux te dire tout de suite que tu ne sais pas
+de quoi tu parles. On ne m'a jou&eacute; aucune com&eacute;die, je ne soup&ccedil;onne aucun
+projet, et c'est toi, la premi&egrave;re, qui fais allusion &agrave; des sentiments
+qui, s'ils existent, sont, en tout cas, bien soigneusement dissimul&eacute;s.
+Le hasard a tout fait en me mettant dans l'obligation de me tenir
+tranquille pendant trois semaines et de r&eacute;fl&eacute;chir. Il est bien probable
+que, si j'avais continu&eacute; &agrave; m'abrutir dans la soci&eacute;t&eacute; o&ugrave; je vivais, je
+n'aurais jamais eu la pens&eacute;e de m'&eacute;carter de toi. Je me serais content&eacute;
+du mouvement et du bruit de la f&ecirc;te qui occupait tous mes instants, et
+j'aurais persist&eacute; &agrave; prendre toute cette agitation pour le bonheur.
+Malheureusement pour toi, j'ai eu l'occasion de faire un retour sur
+moi-m&ecirc;me. J'ai vu clairement que je faisais fausse route, et j'ai pris
+le parti de m'arr&ecirc;ter. Je ne trouve pas utile de d&eacute;soler ma famille, de
+scandaliser mes amis et de me d&eacute;truire la sant&eacute;, pour les minces joies
+que j'ai go&ucirc;t&eacute;es jusqu'ici et que, avec beaucoup d'habilet&eacute;, tu &eacute;tais
+arriv&eacute;e &agrave; me faire accepter comme le comble du plaisir. Tout cela a fait
+son temps. Je change de programme. Je ne dis pas que je vais devenir
+s&eacute;rieux: ce serait aller un peu vite en besogne. Mais je vais t&acirc;cher
+d'&ecirc;tre raisonnable. J'ai &eacute;t&eacute; si fou, jusqu'ici, qu'avec un rien de
+raison je suis s&ucirc;r de faire beaucoup d'effet!</p>
+
+<p>Une lueur flamba, mena&ccedil;ante, dans les yeux d'&Eacute;tiennette.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu me quittes?</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'avais pas cru que l'on resterait toujours ensemble? Je n'ai pas
+&eacute;t&eacute; le premier. Je ne serai pas le dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en sais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne me consid&egrave;re pas comme irrempla&ccedil;able! Il y en a d'autres!</p>
+
+<p>&mdash;Je tiens &agrave; toi.</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup d'honneur!</p>
+
+<p>Elle bl&ecirc;mit, fit un geste violent:</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde!</p>
+
+<p>Il sourit, tr&egrave;s calme:</p>
+
+<p>&mdash;Tu me menaces? C'est le comble de la tendresse. Aime-moi, ou je te
+fais du mal! Crois-tu m'intimider?</p>
+
+<p>Elle changea brusquement d'attitude et de physionomie:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! comme tu es m&eacute;chant avec moi! Tu sais trop bien que je suis
+incapable de te nuire. Ah! Christian, est-ce possible? Apr&egrave;s tout ce que
+je t'ai donn&eacute; de moi-m&ecirc;me....</p>
+
+<p>Elle &eacute;clata en sanglots, s'abattit aux pieds du jeune homme et, roulant
+sa t&ecirc;te sur ses genoux, elle resta appuy&eacute;e &agrave; lui, dans une pose
+ravissante qui montrait le d&eacute;veloppement harmonieux de ses reins, et ses
+jambes fines sur lesquelles frissonnait la soie de ses bas noirs. Mais
+elle n'avait plus d'action sur les sens de Christian. Il fut inattentif
+&agrave; ses gr&acirc;ces habilement offertes, et tr&egrave;s ennuy&eacute; seulement de la
+sensiblerie &agrave; laquelle tournait l'entretien. Il aurait pr&eacute;f&eacute;r&eacute; les
+menaces aux larmes. Il &eacute;tait de ces hommes qui ne peuvent pas voir
+pleurer les femmes. Et &Eacute;tiennette le savait bien. Accabl&eacute;e, paraissant
+toute &agrave; sa douleur, elle arrosait le genou de Christian de pleurs
+v&eacute;ritables, en baisant doucement sa peau &agrave; travers l'&eacute;toffe du pantalon.
+Il sentait la chaleur de sa bouche. Il se demandait comment la relever.
+Il n'osait plus lui parler, et tremblait que quelqu'un de la maison ne
+v&icirc;nt &agrave; para&icirc;tre. Il aurait donn&eacute; cent mille francs pour faire partir
+&Eacute;tiennette. Il ne savait comment s'y prendre pour la mettre en route.
+Elle sentit son embarras et comprit son silence. Elle releva lentement
+sa t&ecirc;te, et offrant au regard de Christian un visage boulevers&eacute; par le
+chagrin et gonfl&eacute; par les larmes:</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as jamais su combien je t'aimais! Ah! comme tu es dur pour moi!
+Tu me punis d'avoir c&eacute;d&eacute; &agrave; tous tes caprices. La vie que je t'ai faite,
+c'&eacute;tait celle que tu pr&eacute;f&eacute;rais; je n'ai cherch&eacute; qu'&agrave; te complaire. Et
+aujourd'hui tu me le reproches! Mais c'est bien! J'accepte tout de toi.
+Je te prouverai par mon sacrifice la sinc&eacute;rit&eacute; de mes sentiments. Tu
+veux m'abandonner, tu en es libre. Je ne dirai rien, je ne ferai rien
+qui puisse te causer de l'ennui. Je ne me plaindrai m&ecirc;me pas. Et,
+cependant, tu vois si j'ai de la peine!...</p>
+
+<p>Elle eut une nouvelle crise de sanglots, et, cette fois, cacha son
+visage dans le cou de Christian, qu'elle se mit &agrave; embrasser follement, &agrave;
+pleines l&egrave;vres, le mordant, avec des cris &eacute;touff&eacute;s, de la pointe de ses
+dents fines. Il commen&ccedil;a &agrave; s'agiter et essaya de la repousser en disant:</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;tiennette! Voyons!... Sois raisonnable! Tu m'as vraiment touch&eacute; par
+tes derni&egrave;res paroles.... Ne g&acirc;tons pas cela.... Restons bons amis....
+Je ne demande pas mieux pour ma part.... Hein?</p>
+
+<p>Elle se redressa et, comme par enchantement, redevint souriante. Son
+visage exprima la joie et, toute rose, avec des larmes encore
+tremblantes au bord des yeux, elle &eacute;tait vraiment d&eacute;licieuse. Mais
+l'heure des triomphes &eacute;tait pass&eacute;e pour elle. Trop intelligente pour ne
+pas comprendre qu'elle n'avait plus rien &agrave; esp&eacute;rer des roueries de
+l'amour, elle se r&eacute;signa &agrave; dissimuler, pour essayer de se pr&eacute;parer une
+revanche:</p>
+
+<p>&mdash;Amis? Oh! serait-ce possible? s'&eacute;cria-t-elle. Je ne te perdrais donc
+pas tout &agrave; fait?</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux bien alors?</p>
+
+<p>Elle hocha la t&ecirc;te et sa physionomie instantan&eacute;ment redevint triste.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Christian, s'il le faut, pour te plaire.... Mais, quelle
+diff&eacute;rence! Ah! comment m'y r&eacute;signer? Non, vois-tu, il vaut mieux nous
+s&eacute;parer pour toujours. Je souffrirais trop. Je sens que mon c&oelig;ur se
+d&eacute;chirerait si tu &eacute;tais pr&egrave;s de moi sans m'aimer....</p>
+
+<p>Elle se dressa sur ses pieds et, avec un geste de d&eacute;sespoir:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tout est fini pour moi! Adieu!</p>
+
+<p>Ce fut lui qui la retint:</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;tiennette, ne t'en va pas comme &ccedil;a. Je t'assure que tu me fais du
+chagrin....</p>
+
+<p>&mdash;Petit chagrin! murmura-t-elle avec un m&eacute;lancolique sourire. Mais, je
+ne me plains pas, va, je ne voudrais pas te voir souffrir. C'est bien
+assez de moi!</p>
+
+<p>Elle eut l'adresse de sentir que c'&eacute;tait le moment pr&eacute;cis o&ugrave; elle devait
+dispara&icirc;tre, afin de laisser Christian sous une impression excellente.
+Elle ne fit pas une tentative pour se rapprocher de lui. Elle se tint &agrave;
+distance, et marchant vers le saut de loup, elle le franchit avec
+prestesse. De l'autre c&ocirc;t&eacute;, au bord de la route, elle approcha ses
+doigts de sa bouche et, sans un mot, avec un seul baiser accompagn&eacute; d'un
+regard de ses yeux bleus, elle lui dit adieu. Il la vit poser la main
+sur le guidon de sa bicyclette et, la poussant devant elle, dispara&icirc;tre
+derri&egrave;re les arbres. Le bruit du grelot tinta dans le silence, rythmant
+le d&eacute;part de la ma&icirc;tresse autrefois si puissante, s'affaiblit peu &agrave; peu,
+et cessa. Il sembla &agrave; Christian que toutes les attaches mauvaises qui
+le liaient encore &agrave; son pass&eacute; venaient de se rompre. Il tendit l'oreille
+pour percevoir le bruit lointain du grelot. Il ne l'entendit plus et
+pensa qu'il &eacute;tait d&eacute;barrass&eacute; d'&Eacute;tiennette pour toujours.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV</a></h2>
+
+
+<p>Lorsque Christian revint &agrave; Deauville, il &eacute;tait accompagn&eacute; de la famille
+Harnoy. Il avait paru &agrave; Vernier que la plus &eacute;l&eacute;mentaire convenance
+exigeait qu'il rend&icirc;t aux h&ocirc;tes de son fils leur hospitalit&eacute;. L'ancien
+liquoriste &eacute;tait all&eacute;, la veille, faire visite &agrave; M<sup>lle</sup> &Eacute;tiennette
+Dhariel et lui avait remis un ch&egrave;que qui devait, suivant lui, apaiser
+compl&egrave;tement sa douleur. En &eacute;change de la somme, il avait r&eacute;clam&eacute; le
+d&eacute;part de la jolie fille pour Paris. Elle avait acquiesc&eacute; &agrave; ces
+exigences, sans faire la moindre observation. Le terrain &eacute;tait donc
+parfaitement d&eacute;blay&eacute; de tout obstacle, quand le convalescent reparut
+chez son p&egrave;re. L'oncle Mareuil &eacute;tait arriv&eacute; de la veille. Vernier avait
+tenu particuli&egrave;rement &agrave; avoir l'opinion de son beau-fr&egrave;re sur la famille
+Harnoy. L'id&eacute;e se pr&eacute;cisait dans l'esprit de Vernier que le changement
+radical survenu dans les habitudes de Christian &eacute;tait d&ucirc; &agrave; l'influence
+de la gentille Genevi&egrave;ve. Et comme il avait pour r&egrave;gle de conduite de ne
+jamais rien n&eacute;gliger de ce qui pouvait &ecirc;tre utile, il songeait d&eacute;j&agrave; &agrave;
+tirer parti de cette autorit&eacute; pour obtenir la conversion d&eacute;finitive de
+son fils. Mais comment?</p>
+
+<p>Emmeline, qui abordait toujours franchement les situations, le lui avait
+dit tout net:</p>
+
+<p>&mdash;Si notre Christian a du go&ucirc;t pour cette petite, donnez-la lui sans
+h&eacute;siter. Elle n'a pas le sou? Qu'est-ce que cela peut vous faire? Les
+parents sont d'honn&ecirc;tes gens, cela doit vous suffire. Et une femme qui
+n'apportera pas de fortune &agrave; votre fils, mais l'emp&ecirc;chera de dissiper
+stupidement la v&ocirc;tre, sera, &agrave; coup s&ucirc;r, un parti tr&egrave;s avantageux. Ce qui
+vous arrive l&agrave; &eacute;tait inesp&eacute;r&eacute;. A la fa&ccedil;on dont Christian tournait, vous
+pouviez tout craindre. Brusquement il s'arr&ecirc;te sur la pente o&ugrave; il
+glissait. Profitez de l'arr&ecirc;t, attachez-vous celle qui vous le procure.
+Fasse le ciel que cet arr&ecirc;t soit s&eacute;rieux et que, en faisant &eacute;pouser &agrave;
+votre fils cette enfant, vous ne la destiniez pas aux plus affreux
+malheurs.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! que pr&eacute;voyez-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en rapporte &agrave; la sagesse populaire qui a formul&eacute; ce dicton: &laquo;Qui
+a bu, boira&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes bien pessimiste! C'est une forme d'opinion tr&egrave;s commode
+parce qu'elle permet de para&icirc;tre avoir pr&eacute;vu ce qui pourra arriver de
+mauvais, tout en laissant le droit de se r&eacute;jouir de ce qui arrive
+d'heureux!</p>
+
+<p>&mdash;Pensez-vous que je cherche &agrave; me donner des m&eacute;rites &agrave; vos yeux? Je vous
+exprime une crainte. Voil&agrave; tout! Et j'y insiste: si vous avez une chance
+de sortir Christian du bourbier o&ugrave; il s'enfonce, c'est de le marier.
+Avec la r&eacute;putation qu'il a d&eacute;j&agrave;, ce ne serait pas facile!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il est vrai qu'il a fait bien des sottises! Il se mod&egrave;le comme &agrave;
+plaisir sur les plus mauvais sujets. Et cependant il conna&icirc;t des jeunes
+gens parfaits, comme le cher Templier....</p>
+
+<p>Emmeline eut un geste de m&eacute;contentement:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-l&agrave; les comparaisons.... Le baron a ses d&eacute;fauts, tout comme les
+autres....</p>
+
+<p>Il dit na&iuml;vement, en regardant sa femme d'un air de reproche?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! vous &ecirc;tes s&eacute;v&egrave;re! Je ne lui en connais pas. Il est rang&eacute;,
+sobre, poli....</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu! Il a toutes les qualit&eacute;s! C'est votre ami!</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous le prendre en grippe? Je ne puis plus parler de lui sans
+que vous l'attaquiez! Ne m'avez-vous pas reproch&eacute; l'autre jour de me
+montrer trop souvent en public avec lui? Pourquoi, je vous le demande?
+Ce gar&ccedil;on m'agr&eacute;e. Il a tous mes go&ucirc;ts, toutes mes mani&egrave;res de voir.
+Nous ne sommes jamais en d&eacute;saccord sur rien. J'ai un plaisir extr&ecirc;me &agrave;
+me trouver en sa compagnie. &Ecirc;tes-vous jalouse de notre intimit&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voil&agrave; autre chose, maintenant! Eh! faites-en ce qui vous plaira,
+mais si l'on se moque de vous parce que vous frayez avec des gens qui ne
+sont pas de votre &acirc;ge, vous saurez que je vous en avais pr&eacute;venu.</p>
+
+<p>&mdash;Se moque qui voudra! Raymond m'est agr&eacute;able. Il se pla&icirc;t avec moi.
+C'est un compagnon charmant. Que n'ai-je un fils comme lui! Mais il m'a
+d&eacute;j&agrave; donn&eacute; &agrave; moi d'excellents conseils, il en donnera aussi &agrave;
+Christian.... Je le lui demanderai....</p>
+
+<p>&mdash;Riante perspective! Voil&agrave; un gar&ccedil;on qui ne se doute pas de son
+bonheur!</p>
+
+<p>Il &eacute;tait donc reconnu, avant m&ecirc;me que Genevi&egrave;ve f&ucirc;t arriv&eacute;e chez
+Vernier, qu'il serait, &agrave; tous &eacute;gards, avantageux qu'elle &eacute;pous&acirc;t
+l'h&eacute;ritier des Vernier-Mareuil. Elle ne soup&ccedil;onnait pas qu'elle f&ucirc;t
+r&eacute;serv&eacute;e &agrave; une si brillante et si redoutable fortune. Tr&egrave;s innocemment,
+avec une naturelle bonne gr&acirc;ce, elle avait soign&eacute; Christian. Pas une
+fois, la pens&eacute;e que l'int&eacute;ressant bless&eacute;, tomb&eacute; &agrave; la porte de ses
+parents et recueilli par eux, pourrait cesser d'&ecirc;tre un &eacute;tranger pour
+elle, ne s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute;e &agrave; son esprit. Elle le savait tr&egrave;s riche, elle
+se savait tr&egrave;s pauvre. Dans ce monde positif, des rigueurs duquel son
+p&egrave;re avait tant souffert, elle ne devait pas pr&eacute;voir qu'une union f&ucirc;t
+probable entre Genevi&egrave;ve Harnoy et le fils de Vernier-Mareuil.</p>
+
+<p>Elle ne pouvait d&eacute;couvrir les raisons myst&eacute;rieuses qui faisaient
+admettre cette union &agrave; ceux m&ecirc;mes qui, en toute autre circonstance,
+auraient &eacute;t&eacute; le plus port&eacute;s &agrave; s'y opposer. Si elle les avait connues
+sans r&eacute;serve, dans toute leur &eacute;go&iuml;ste rigueur, elle e&ucirc;t sans doute &eacute;t&eacute;
+&eacute;pouvant&eacute;e et, au lieu de partir pour Deauville avec un na&iuml;f
+contentement, elle aurait refus&eacute; de quitter la tranquille maison de
+Saint-Georges-l&egrave;s-Berneville. Mais elle ne voyait que l'orgueil de son
+p&egrave;re, ravi d'aller passer quelques jours chez le grand industriel qui
+avait fait luire &agrave; ses yeux l'espoir d'une prompte restauration de sa
+fortune, que la joie de sa m&egrave;re, soulag&eacute;e de toutes ses inqui&eacute;tudes pour
+l'avenir. Et peut-&ecirc;tre aussi, dans son c&oelig;ur candide, la satisfaction de
+ne pas quitter brusquement l'int&eacute;ressant malade qu'elle avait contribu&eacute;
+&agrave; gu&eacute;rir entrait-elle pour une part plus grande qu'elle ne croyait dans
+son plaisir.</p>
+
+<p>Les curiosit&eacute;s de l'arriv&eacute;e dans la superbe villa Vernier-Mareuil une
+fois &eacute;puis&eacute;es, Christian se fit un amusement de guider Genevi&egrave;ve dans le
+magnifique jardin qui s'&eacute;tend le long de la plage, et borde une terrasse
+de ses somptueux parterres de fleurs. De l&agrave; une vue splendide s'offre
+sur la mer et s'&eacute;tend jusqu'au Havre, dont les grands navires animent
+l'horizon. Ils &eacute;taient l&agrave; tous les deux, assis, car la marche prolong&eacute;e
+fatiguait encore Christian, regardant le panorama qui se d&eacute;ployait
+devant eux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ce n'est plus Saint-Georges, avec sa tranquillit&eacute; et son silence,
+dit la jeune fille. Vous voil&agrave; ressaisi par votre vie &eacute;l&eacute;gante, et vous
+allez bien vite oublier les calmes journ&eacute;es que vous passiez dans le
+jardin, &agrave; l'ombre du grand tilleul....</p>
+
+<p>&mdash;Je les regretterai plus d'une fois. Ce sont peut-&ecirc;tre les meilleures
+de ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous moquez! Maintenant que je connais votre maison et tout le
+luxe auquel vous &ecirc;tes habitu&eacute;, j'ai peine &agrave; comprendre comment vous vous
+&ecirc;tes si facilement content&eacute; de notre vie toute simple.</p>
+
+<p>&mdash;N'aurais-je pas &eacute;t&eacute; bien ingrat? Vos parents m'offraient la plus
+cordiale hospitalit&eacute; et elle a &eacute;t&eacute; pour moi si favorable.... Mais vous
+ne pouvez savoir....</p>
+
+<p>Il se tut et son visage prit une expression de gravit&eacute; recueillie, comme
+s'il faisait int&eacute;rieurement l'examen de toute une situation qui
+&eacute;chappait &agrave; Genevi&egrave;ve et qu'elle pressentait s&eacute;rieuse. Il reprit avec un
+peu de tristesse:</p>
+
+<p>&mdash;A pr&eacute;sent, comme vous dites, tout est chang&eacute; et il va falloir rentrer
+dans le courant des habitudes mondaines.... Et c'est bien dommage!</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve le regarda &eacute;tonn&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Si cela ne vous pla&icirc;t pas, qui vous oblige &agrave; le faire?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, sans doute. Mais alors &agrave; quoi m'occuper?</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que, &agrave; votre place, je ne serais pas embarrass&eacute;e.
+N'avez-vous pas le choix des occupations? Votre p&egrave;re, qui est si bon, ne
+doit penser qu'&agrave; vous plaire et vous faciliterait toutes les
+carri&egrave;res....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est que je crois que je ne suis bon &agrave; rien.</p>
+
+<p>&mdash;Comment serait-ce possible? Vous &ecirc;tes tr&egrave;s intelligent....</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes bien aimable; mais c'est que je suis aussi tr&egrave;s paresseux!</p>
+
+<p>&mdash;Avec de la volont&eacute;, vous vous corrigerez.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que j'ai tr&egrave;s peu de volont&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous calomniez, je pense. Je ne croirai jamais que vous n'ayez
+pas le courage de vous imposer une r&egrave;gle et de la suivre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant l'exacte v&eacute;rit&eacute;. Pas de caract&egrave;re plus faible et plus
+ind&eacute;cis que le mien. La lutte me lasse et la r&eacute;sistance m'exc&egrave;de.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez &eacute;t&eacute; affreusement g&acirc;t&eacute;! dit Genevi&egrave;ve avec un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Non! j'ai perdu ma m&egrave;re tr&egrave;s jeune, et mon p&egrave;re, pris par le mouvement
+de ses affaires, n'a pas eu le temps de s'occuper de moi. J'ai &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;
+par des gouvernantes, par des pr&eacute;cepteurs, et livr&eacute; de bonne heure &agrave;
+moi-m&ecirc;me, avec beaucoup d'argent dans ma poche. J'ai donc pass&eacute; &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de l'existence de travail, pour me livrer &agrave; l'existence de plaisir.
+Aussi je vous assure que je ne vaux pas grand'chose.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous vous en rendez compte, il est temps de changer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quelle affaire! On voit bien que vous ne me connaissez pas!</p>
+
+<p>Elle le regarda plus s&eacute;rieusement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes en train de me d&eacute;peindre un personnage tout nouveau pour
+moi, et que je ne pouvais soup&ccedil;onner dans le jeune homme facile, doux et
+reconnaissant que j'ai vu, pendant trois semaines, sous le toit de mes
+parents. Seriez-vous un hypocrite, ou auriez-vous un talent de com&eacute;dien
+assez parfait pour donner l'illusion de tout ce que vous n'&ecirc;tes pas et
+cependant paraissiez &ecirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout! J'&eacute;tais tr&egrave;s naturel chez vous, et je n'ai pas prononc&eacute;
+une parole que je n'aie pens&eacute;e. C'&eacute;tait affaire de circonstances.
+L'absence de volont&eacute; que je vous signalais tout &agrave; l'heure m'a permis de
+m'adapter &agrave; votre milieu familial et d'y vivre avec une satisfaction
+profonde. Le contraste si grand et vraiment exquis avec mon existence
+ordinaire a &eacute;t&eacute; aussi pour quelque chose dans le plaisir que
+j'&eacute;prouvais.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! Mais vous m'effrayez! A vous entendre, vous seriez une sorte
+de diable qu'un accident aurait contraint &agrave; se faire ermite, et qui
+retourne &agrave; son enfer!</p>
+
+<p>&mdash;Il y a du vrai, et ce diable, comme je vous le disais tout &agrave; l'heure,
+regrettera bien souvent l'ermitage.</p>
+
+<p>Elle rit un peu nerveusement:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, qu'il garde son froc et qu'il repousse les tentations! Les
+plaintes platoniques et les aspirations sans effet me paraissent les
+pires des fausset&eacute;s. On sait ce que l'on veut et on essaye de le faire.
+Mais d&eacute;sirer une chose et en faire une autre, je vous le r&eacute;p&egrave;te, c'est
+incompr&eacute;hensible pour moi.</p>
+
+<p>Christian hocha la t&ecirc;te d'un air d&eacute;courag&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si j'&eacute;tais seulement soutenu, conseill&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Les appuis et les conseils ne peuvent vous manquer.</p>
+
+<p>&mdash;De qui les attendrais-je?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, tout naturellement, de votre famille, de vos amis....</p>
+
+<p>&mdash;On voit bien que vous les ignorez encore! Certes mon p&egrave;re m'aime. Mais
+ce qu'il n'a pas fait pour moi, dans mon enfance, comment le ferait-il
+aujourd'hui? Il n'a pas une minute &agrave; lui. C'est un homme tr&egrave;s occup&eacute;. Il
+manie des millions et le souci de ses multiples affaires le tient sans
+cesse en haleine. Quand il a fini de travailler &agrave; s'enrichir, il
+travaille &agrave; se divertir. Et ce n'est pas une sin&eacute;cure, je vous prie de
+le croire. Il a &eacute;pous&eacute; une jeune femme, que vous avez vue et qui est
+charmante, mais qui a les go&ucirc;ts et les habitudes du monde dans lequel
+elle a toujours v&eacute;cu. Il lui faut du mouvement, des r&eacute;ceptions chez
+elle, des f&ecirc;tes au dehors, tout le roulement de la haute vie. Et mon
+p&egrave;re, qui n'a pas su prendre sur elle assez d'autorit&eacute; pour la conduire,
+est oblig&eacute; de la suivre. Il marche donc,&mdash;que dis-je: il marche?&mdash;il
+court, et &agrave; grandes guides. Il y a vingt chevaux dans les &eacute;curies, ici,
+dix domestiques &agrave; l'antichambre. Et, &agrave; Paris, c'est encore bien autre
+chose. Tous les soirs, le d&icirc;ner est pr&eacute;par&eacute; pour quinze personnes, et ne
+f&ucirc;t-on que deux, monsieur et madame, en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te, c'est la robe
+d&eacute;collet&eacute;e et l'habit noir. Mais, rassurez-vous, il y a toujours du
+monde. Et apr&egrave;s le d&icirc;ner, on part pour aller, ici, au Casino; &agrave; Paris,
+dans un th&eacute;&acirc;tre, un cabaret litt&eacute;raire, ou un beuglant quelconque. Apr&egrave;s
+quoi, on va souper. Le lendemain, &agrave; huit heures, mon p&egrave;re est &agrave; son
+bureau, comme si de rien n'&eacute;tait, et, l&agrave;, il re&ccedil;oit ses chefs de chais
+pour les eaux de vie, ses ing&eacute;nieurs pour la fabrication des liqueurs,
+mon oncle Mareuil pour la marche de la maison de banque, l'entra&icirc;neur
+qui fait le rapport sur le travail des chevaux, et les innombrables
+hommes d'affaires, inventeurs et qu&eacute;mandeurs, qui se pressent &agrave; la
+porte. L'heure du d&eacute;jeuner arrive. Il est midi. Quand il y a des
+courses, mon p&egrave;re y va; quand il n'y en a pas, il prend l'automobile et
+s'&eacute;lance vers Moret&mdash;du quatre-vingts &agrave; l'heure&mdash;pour inspecter l'usine.
+Entre temps, ma belle-m&egrave;re a des exigences, et il faut la conduire &agrave; des
+r&eacute;ceptions, quoiqu'elle ait ses amis particuliers qui l'entourent et
+l'accompagnent. C'est pour mon p&egrave;re un surmenage effr&eacute;n&eacute;, auquel il ne
+r&eacute;siste que parce qu'il a une sant&eacute; de fer. A peine a-t-il le temps de
+souffler pour son compte. Comment voudriez-vous qu'il e&ucirc;t le temps de
+s'occuper de son fils? C'est ainsi qu'il m'a laiss&eacute; la bride sur le cou
+et que j'ai joui, &eacute;tant enfant, d'une libert&eacute; dont j'ai abus&eacute;, comme
+chacun vous le dira. Par quel miracle serait-il possible que, les
+conditions de mon existence pass&eacute;e restant les m&ecirc;mes, mon existence &agrave;
+venir change&acirc;t? Je suis une victime sociale. Je me vois pris dans
+l'engrenage de la vaste machine mondaine, il faut que je tourne avec
+elle. Et d'apr&egrave;s le peu que je vous ai montr&eacute; de ma condition, vous
+voyez qu'il y a de grandes chances pour que je ne tourne pas bien.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve resta un instant absorb&eacute;e. Elle r&eacute;fl&eacute;chissait douloureusement
+&agrave; ce qu'elle venait d'entendre. Enfin, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai trop peu d'exp&eacute;rience de la vie pour me permettre de raisonner
+sur le cas que vous m'exposez. Comment vous conseillerais-je? Et,
+d'ailleurs, &agrave; quel titre? Vous me traitez, en quelque sorte, comme une
+s&oelig;ur, en me t&eacute;moignant tant de confiance. Mais je ne puis oublier que
+je vous suis &eacute;trang&egrave;re, et qu'il ne m'appartient pas de vous parler
+s&eacute;v&egrave;rement. C'est pourtant le devoir que j'aurais &agrave; remplir.</p>
+
+<p>Il l'interrompit avec une &eacute;trange vivacit&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vous en prie, ne vous imposez aucune r&eacute;serve. Dites-moi, en
+toute franchise, ce que vous pensez.</p>
+
+<p>Elle agita sa t&ecirc;te d'un air triste:</p>
+
+<p>&mdash;Non! Je n'aurais qu'un langage d&eacute;plaisant &agrave; vous faire entendre. A
+quoi bon?</p>
+
+<p>&mdash;A m'&eacute;clairer sur ce que je dois faire! De vous j'accepterai tous les
+conseils.</p>
+
+<p>Elle sourit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous accepterez tous mes conseils! Mais les suivrez-vous? Voil&agrave; ce que
+vous n&eacute;gligez d'affirmer. Un autre viendra apr&egrave;s moi, et d&eacute;truira
+l'effet de ma morale; un de vos mauvais amis, qui trouvera un malin
+plaisir &agrave; vous entra&icirc;ner, comme vous avouez vous-m&ecirc;me que cela est
+arriv&eacute; si souvent. Et vous rirez avec lui de la pauvre fille qui aura
+pris des airs de r&eacute;formatrice parce que vous l'en priiez et dont le
+prestige aura dur&eacute; tout juste le temps que le son de ses paroles aura
+mis &agrave; s'&eacute;teindre. Non, mon cher monsieur, ne comptez pas que je joue ce
+r&ocirc;le aupr&egrave;s de vous. Je n'y suis pr&eacute;par&eacute;e par rien. Et laissez-moi
+croire que si vous voulez redevenir un gar&ccedil;on raisonnable, vous saurez
+bien en trouver le moyen sans que je m'en m&ecirc;le.</p>
+
+<p>Christian n'&eacute;tait pas l'homme des longs efforts. Il se sentit &agrave; bout
+d'arguments. Sa sensibilit&eacute; d&eacute;j&agrave; s'&eacute;tait manifest&eacute;e d'une fa&ccedil;on
+anormale. Il dit d'un ton boudeur:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous &ecirc;tes comme tous les autres! Vous m'engagez &agrave; me r&eacute;former,
+mais, quant &agrave; m'y aider, bernique!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, franchement, vous &ecirc;tes d'une exigence! J'ai contribu&eacute; &agrave; vous
+raccommoder la jambe. Est-ce une raison pour que je vous raccommode le
+caract&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous vous moquez de moi par-dessus le march&eacute;! g&eacute;mit Christian. Je
+ne vous connaissais pas sous ce jour. Jusqu'alors vous ne vous &eacute;tiez
+montr&eacute;e &agrave; moi que comme une bonne et gentille personne.</p>
+
+<p>&mdash;Un peu b&eacute;b&ecirc;te, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non! par exemple! Mais si claire et si fra&icirc;che, qu'on e&ucirc;t dit une
+eau de source.... Et voil&agrave; qu'aussit&ocirc;t qu'on veut s'y mirer, vous la
+troublez, et sa surface n'offre plus que des vagues o&ugrave; l'on ne se
+reconna&icirc;t plus.... Je vous crois tr&egrave;s m&eacute;chante, maintenant.... Est-ce
+que vous &ecirc;tes m&eacute;chante? Confessez-vous &agrave; moi?</p>
+
+<p>Elle se leva d'un mouvement un peu brusque. La conversation prenait une
+tournure qui ne lui plaisait plus. Elle r&eacute;pliqua nettement:</p>
+
+<p>&mdash;Votre confession suffira, si vous le voulez bien, et nous passerons
+sur la mienne.</p>
+
+<p>D&eacute;contenanc&eacute; par le ton et l'attitude qu'il lui voyait tout &agrave; coup,
+Christian se mit avec un peu d'effort sur ses pieds. M. Vernier et les
+Harnoy s'avan&ccedil;aient sur la terrasse. La conversation cessa d'elle-m&ecirc;me,
+et de toute la journ&eacute;e le jeune homme ne rencontra pas l'occasion de se
+trouver seul avec Genevi&egrave;ve. L'aspect tout nouveau sous lequel elle
+venait de se r&eacute;v&eacute;ler piquait au vif sa curiosit&eacute;. C'&eacute;tait une femme si
+diff&eacute;rente de celle connue par lui jusqu'&agrave; ce jour, qu'il se demandait
+comment il avait pu se m&eacute;prendre &agrave; ce point sur son compte. La jeune
+fille douce et simple, dont le charme candide lui avait tant plu,
+s'&eacute;tait &eacute;vanouie pour laisser la place &agrave; une personne r&eacute;fl&eacute;chie et
+ferme, qui lui plaisait peut-&ecirc;tre plus encore. Il fut occup&eacute; toute la
+soir&eacute;e &agrave; l'observer, et il d&eacute;couvrit en elle toutes sortes de
+particularit&eacute;s qu'il n'avait pas remarqu&eacute;es, sans doute parce que, dans
+la tranquille vie de la campagne, elles n'avaient pas eu l'occasion de
+se manifester, tandis que, dans un milieu mondain, les nuances de ce
+caract&egrave;re s'&eacute;clairaient comme les facettes d'un diamant &agrave; la lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le d&icirc;ner, les amis de Christian ayant appris son retour,
+arriv&egrave;rent et M<sup>lle</sup> Harnoy eut la satisfaction de contempler, dans
+toute leur correcte &eacute;l&eacute;gance, MM. Clamiron, Longin et Vertemousse. Ce
+dernier avait dans la journ&eacute;e gagn&eacute; au tir aux pigeons le prix
+international, et il se pr&eacute;sentait couvert de gloire. Il fut surpris du
+peu d'effet qu'il produisit sur les h&ocirc;tes de la famille Vernier.
+Genevi&egrave;ve ne lui laissa pas ignorer qu'elle trouvait r&eacute;pugnante cette
+tuerie d'innocente volatiles, et se coula &agrave; jamais dans l'esprit de ce
+sportsman. Quant &agrave; Clamiron, ses plaisanteries &agrave; froid et ses
+excentricit&eacute;s longuement combin&eacute;es n'obtinrent aucune approbation.
+Christian lui-m&ecirc;me demeura de glace et ces messieurs, suivant la franche
+expression de Longin, le trouv&egrave;rent compl&egrave;tement &laquo;empaill&eacute;&raquo;.</p>
+
+<p>Ils se lev&egrave;rent, comme sonnaient onze heures, dans le but de se
+remettre en joie au moyen de quelques cocktails. Ils essay&egrave;rent
+d'emmener leur ami en faisant luire &agrave; ses yeux le mirage d'un s&eacute;jour
+prolong&eacute; au bar, o&ugrave; l'on rencontrerait le jockey am&eacute;ricain Pistor, qui
+pourrait donner quelque bon tuyau. Christian d&eacute;clara qu'il avait pris
+l'habitude de se coucher avant minuit et s'en trouvait bien. Sur cette
+affirmation de principes, Clamiron, Vertemousse et Longin secou&egrave;rent les
+mains de toutes les personnes pr&eacute;sentes, en levant le coude &agrave; la hauteur
+de l'oreille, ce qui &eacute;tait le dernier chic, et &agrave; la file, comme ils
+&eacute;taient arriv&eacute;s, ils s'en all&egrave;rent.</p>
+
+<p>Cette fois, Christian d&eacute;couvrit la transition qu'il cherchait vainement,
+depuis plusieurs heures, pour reprendre avec Genevi&egrave;ve la conversation
+du matin. Il se glissa aupr&egrave;s d'elle et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; comme j'&eacute;tais avant d'arriver &agrave; Saint-Georges. Un quatri&egrave;me
+exemplaire du sympathique et joli mod&egrave;le sur lequel sont taill&eacute;s ces
+gaillards-l&agrave;! Et, ce qu'il y a de plus fort, c'est que, tr&egrave;s r&eacute;ellement,
+je me plaisais dans leur compagnie et dans le milieu o&ugrave; ils vivent.
+C'est ce que je n'arrive plus &agrave; comprendre. Maintenant ils m'assomment,
+ils me d&eacute;go&ucirc;tent; je les trouve idiots et malfaisants. Que s'est-il donc
+pass&eacute; en moi?</p>
+
+<p>&mdash;Caprice! r&eacute;pliqua M<sup>lle</sup> Harnoy. Dans quinze jours, vous aurez &eacute;t&eacute;
+repris par les habitudes anciennes, et ce que vous ne parviendrez plus &agrave;
+comprendre, c'est comment vous avez pu rompre avec elles pendant si
+longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment, s'&eacute;cria Christian avec une &eacute;motion sinc&egrave;re, vous me
+m&eacute;prisez trop!</p>
+
+<p>&mdash;Nullement! reprit avec fermet&eacute; Genevi&egrave;ve; mais, apr&egrave;s vos confidences
+de ce matin, il m'est impossible de vous croire autrement que sur
+preuves. Quand vous aurez donn&eacute; des garanties de conversion s&eacute;rieuse,
+vous pourrez pr&eacute;tendre &agrave; ma confiance; jusque-l&agrave;, vous ne devrez pas
+vous &eacute;tonner de me trouver sceptique.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ces preuves qu'il vous faut, je vous les fournirai.</p>
+
+<p>&mdash;Faites attention que c'est vous qui les offrez. Moi, je ne vous
+demande rien. Je n'ai aucun droit, pas m&ecirc;me celui de vous juger, quoique
+vous me le donniez avec insistance.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vous &ecirc;tes la personne dont l'opinion m'est la plus
+pr&eacute;cieuse.</p>
+
+<p>Elle rompit encore avec lui l'entretien, et se levant, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, vous avez besoin de dormir, vous &ecirc;tes un peu agit&eacute; ce soir.
+Demain vous serez plus calme.</p>
+
+<p>Elle lui tendit la main avec un franc et clair sourire et se retira,
+accompagn&eacute;e de sa m&egrave;re. Le lendemain, elle eut une surprise. Avant le
+d&eacute;jeuner; son p&egrave;re la prit &agrave; part d'un air tout agit&eacute; et lui dit sans
+aucune pr&eacute;paration:</p>
+
+<p>&mdash;Il vient de m'arriver une aventure fantastique. M. Vernier m'a emmen&eacute;
+dans son cabinet pour parler de nos affaires commerciales, et, au bout
+de quelques minutes, il a chang&eacute; de ton et de sujet, puis, tout
+bonnement, il m'a demand&eacute; si tu &eacute;tais en humeur de te marier et ce que
+tu penserais d'une union avec son fils. Comprends-tu? Avec Christian
+Vernier, l'unique h&eacute;ritier de la maison Vernier-Mareuil.... J'en suis
+encore abasourdi. Qu'est-ce qui peut nous valoir une fortune pareille?
+Ah &ccedil;a, ce jeune homme t'a donc fait la cour? Il faut qu'il soit amoureux
+fou de toi! Ah! qu'est-ce que va dire ta m&egrave;re, quand je lui annoncerai
+une si incroyable nouvelle?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je voudrais bien, avant tout, savoir ce que tu as r&eacute;pondu &agrave; M.
+Vernier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! naturellement, que je vous consulterais, ta m&egrave;re et toi....
+Certes, la recherche est honorable et la proposition magnifique. Mais il
+y a l'opinion de ta m&egrave;re qui comptera, et tes sentiments personnels qui
+primeront tout. Je pense bien que tu n'as pas d'id&eacute;e pr&eacute;con&ccedil;ue. Tu as
+v&eacute;cu si &agrave; l'&eacute;cart, depuis nos malheurs, que tu n'as pu aimer
+personne.... Ton c&oelig;ur est libre, n'est-ce pas, ch&egrave;re petite?</p>
+
+<p>Il tremblait d'inqui&eacute;tude en parlant ainsi, tant il craignait de
+rencontrer des obstacles &agrave; la r&eacute;alisation d'un projet si beau. Il fut
+soulag&eacute; promptement. Genevi&egrave;ve lui r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon c&oelig;ur est libre, rassure-toi.</p>
+
+<p>Alors il exulta:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! qui aurait pu pr&eacute;voir pour nous une pareille chance! La premi&egrave;re
+maison de France, pour la fabrication des liqueurs! Et les affaires de
+banque qui sont si consid&eacute;rables! Et je doutais de l'avenir!</p>
+
+<p>Sa fille le calma d'un mot:</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je suis libre d'accepter la proposition qui t'est faite, ce
+n'est pas une raison pour que je ne la refuse pas.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu dis? g&eacute;mit M. Harnoy. Malheureuse enfant,
+n'empoisonne pas les derniers jours de ton p&egrave;re, en repoussant un si
+beau parti! Pense donc &agrave; ce qu'un mariage avec Christian Vernier ferait
+de toi....</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre une femme tr&egrave;s malheureuse!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Comment &ecirc;tre malheureuse quand on n'a rien &agrave; souhaiter?
+Quand tout vous est facile, agr&eacute;able et avantageux....</p>
+
+<p>&mdash;Le premier avantage pour une femme est d'avoir un bon mari!</p>
+
+<p>&mdash;Supposes-tu donc que Christian Vernier serait un mauvais sujet?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis &agrave; peu pr&egrave;s s&ucirc;re!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! g&eacute;mit M. Harnoy avec un air navr&eacute;. Qui t'a renseign&eacute;e d'une fa&ccedil;on
+si f&acirc;cheuse?</p>
+
+<p>&mdash;M. Christian lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu me racontes l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;La v&eacute;rit&eacute; simple. Hier soir, pris d'un acc&egrave;s de franchise
+sentimentale, ce jeune homme a trouv&eacute; utile de me faire un expos&eacute; tr&egrave;s
+net de sa vie pass&eacute;e et de ce qu'elle avait eu d'irr&eacute;gulier et de
+bl&acirc;mable. Je me suis demand&eacute; alors &agrave; quoi rimaient ces confidences
+bizarres. Je le comprends &agrave; pr&eacute;sent. Avec une franchise que j'appr&eacute;cie,
+M. Christian voulait me donner le moyen de le juger. De tout ce que je
+connais de lui, c'est l'action qui peut le faire appr&eacute;cier le plus
+favorablement. Mais le reste, cher papa, le reste, h&eacute;las! compar&eacute; &agrave; la
+richesse mat&eacute;rielle que tu pr&ocirc;nes si fort, quelle lamentable mis&egrave;re
+morale!</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'a-t-il donc fait? soupira M. Harnoy effray&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas grand chose de tr&egrave;s mal. Mais rien de tr&egrave;s bien. C'est
+l'inutilit&eacute; n&eacute;faste de la jeunesse oisive, avec tout ce qui s'ensuit. Il
+n'a pas eu l'inconvenance de me le raconter, mais je l'ai clairement
+compris. M. Christian Vernier est un viveur, tr&egrave;s blas&eacute;, tr&egrave;s ennuy&eacute;,
+tr&egrave;s dispos&eacute; &agrave; faire des sottises par d&eacute;s&oelig;uvrement; avec cela, entour&eacute;
+de gens qui le flattent et l'exploitent, en le poussant aux pires
+actions.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureuse enfant! s'&eacute;cria M. Harnoy. Quelle clairvoyance inattendue
+poss&egrave;des-tu donc, pour avoir devin&eacute; toutes ces choses qui m'ont &eacute;chapp&eacute;
+&agrave; moi, et qui n'ont pas frapp&eacute; ta m&egrave;re? Car, hier soir, elle ne
+tarissait pas d'&eacute;loges sur la famille Vernier, et sur Christian
+lui-m&ecirc;me! Mais enfin, pendant trois semaines, nous l'avons eu sous notre
+toit, ce gar&ccedil;on. Nous avons pu le conna&icirc;tre. Il est charmant, doux,
+facile. Et brusquement, si je t'en croyais, il se changerait en un &ecirc;tre
+malfaisant et redoutable! Ma fille, tu as un d&eacute;faut immense: tu es
+exag&eacute;r&eacute;e. Tu grossis les choses avec des pr&eacute;occupations imaginaires. Je
+crois que ta m&egrave;re et moi nous ne sommes pas des imb&eacute;ciles. Eh bien! nous
+n'avons aucune des craintes que tu ressens. Et, si tu &eacute;pousais le fils
+Vernier nous pourrions envisager l'avenir sans aucun souci. Et ce
+serait un bien grand soulagement pour nous!</p>
+
+<p>&mdash;Crois, mon cher p&egrave;re, que je ferai tout ce que je pourrai pour te
+contenter, sans aller cependant jusqu'&agrave; compromettre ma s&eacute;curit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! c'est bien! je ne t'en demande pas davantage. D'ailleurs, tu
+auras le temps de r&eacute;fl&eacute;chir, de consulter.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien mon intention.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui? Nous ne connaissons personne dans l'entourage de la famille
+Vernier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ce ne sera que trop facile, et aux premi&egrave;res questions que vous
+poserez, les renseignements les plus s&eacute;v&egrave;res, et peut-&ecirc;tre les plus
+exag&eacute;r&eacute;s, vous seront donn&eacute;s. Il faut vous attendre, en m&ecirc;me temps
+qu'aux &eacute;loges les plus outr&eacute;s, aux plus violentes calomnies. On n'est
+pas riche et luxueux impun&eacute;ment dans la soci&eacute;t&eacute; actuelle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais d'o&ugrave; te vient cette exp&eacute;rience? demanda M. Harnoy plein
+d'&eacute;tonnement, en regardant sa fille. Toi qui ne parlais jamais &agrave; la
+maison, voil&agrave; que tu enfiles des phrases, et tr&egrave;s bien, ma foi! C'est
+&eacute;bouriffant! Ces petites filles sont pleines de malice! On les croit
+occup&eacute;es &agrave; leur broderie, et elles r&eacute;fl&eacute;chissent, elles observent, elles
+jugent. Ah! on ne se m&eacute;fie pas assez de ces silencieuses. Pendant
+qu'elles se taisent, elles vous prennent mesure.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demanderai de ne faire aucune d&eacute;marche avant que j'aie caus&eacute;
+avec M<sup>me</sup> Vernier.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! tu veux....</p>
+
+<p>&mdash;Mais sans doute. Elle est la belle-m&egrave;re de M. Christian. Elle n'aura
+pas l'aveuglement affectueux d'une m&egrave;re. Elle me dira avec plus de
+franchise ce que j'ai int&eacute;r&ecirc;t &agrave; savoir. Et puis, entre femmes, on
+s'entend toujours, &agrave; la fin, quand il s'agit d'un homme. L'esprit de
+corps se manifeste.</p>
+
+<p>Elle riait avec tranquillit&eacute;, maintenant. Et son p&egrave;re demeurait devant
+elle, &agrave; la consid&eacute;rer, plein d'effroi, comme si, croyant caresser une
+belle et douce brebis, il la voyait soudainement se changer en une
+souple et redoutable lionne. A cette m&eacute;tamorphose caus&eacute;e par les
+difficult&eacute;s d'une situation nouvelle, il ne pouvait s'habituer.
+Cependant il se sentait domin&eacute; par la claire intelligence et la ferme
+r&eacute;solution de sa fille, et d&eacute;j&agrave; il la reconnaissait sup&eacute;rieure &agrave;
+lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Je me conformerai &agrave; ton d&eacute;sir. Mais, moi, qu'est-ce qu'il faudra que
+je fasse? consulta-t-il avec d&eacute;f&eacute;rence.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, cher papa, tu vas aller demander &agrave; M. Vernier-Mareuil de
+t'autoriser &agrave; causer avec le m&eacute;decin de la famille....</p>
+
+<p>&mdash;Et si ce m&eacute;decin se retranche, comme c'est l'usage, derri&egrave;re le secret
+professionnel?</p>
+
+
+<p>&mdash;Alors tu sauras &agrave; quoi t'en tenir sur la sant&eacute; de M. Christian. Et
+cela suffira.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu vas! Comme tu vas! Mais qui t'a donc donn&eacute; toutes ces id&eacute;es?</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi! Je t'ai entendu vingt fois te r&eacute;pandre en violentes
+critiques sur le compte des parents qui ne prennent pas les informations
+les plus minutieuses quand ils marient leurs filles. Alors je te
+demande d'&ecirc;tre aussi exigeant pour la tienne que tu jugeais n&eacute;cessaire
+qu'on le f&ucirc;t pour celles des autres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est convenu! Mais tu me promets de ne pas mettre de parti pris dans
+ton jugement? Tu me parais bien mal dispos&eacute;e.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve sourit. Elle embrassa son p&egrave;re avec tendresse:</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains rien. Et m&ecirc;me, si je n'&eacute;tais qu'&agrave; demi rassur&eacute;e, je me
+d&eacute;ciderais sans doute, pour ne pas te faire de la peine.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que tu es gentille!</p>
+
+<p>Ainsi, avec l'inconscience habituelle aux p&egrave;res de famille hypnotis&eacute;s
+par les splendeurs d'un beau mariage, M. Harnoy acceptait d&eacute;j&agrave;, avec
+transport, le demi-sacrifice que sa fille lui faisait de ses chances de
+bonheur. Vernier, consult&eacute; par le p&egrave;re de Genevi&egrave;ve, fit une grimace,
+qui aurait pu &eacute;clairer un esprit moins pr&eacute;venu, quand il s'entendit
+demander le droit &agrave; la franchise absolue pour le docteur Augagne. Il
+savait trop combien le savant m&eacute;decin &eacute;tait sinc&egrave;re pour ne pas tout
+craindre d'un entretien entre lui et M. Harnoy. Pourtant il lui
+paraissait impossible de ne pas consentir &agrave; ce qui &eacute;tait r&eacute;clam&eacute; de lui.
+Il r&eacute;pondit donc d'un air contraint qu'il ne voyait aucun inconv&eacute;nient &agrave;
+ce que M. Harnoy caus&acirc;t avec le docteur Augagne, mais il prit des
+pr&eacute;cautions contre toute r&eacute;v&eacute;lation inopportune en insinuant que les
+savants sont gens &agrave; syst&egrave;me, qu'il faut, de ce qu'ils avancent, en
+prendre et en laisser. La pr&eacute;occupation sp&eacute;ciale de ce brave docteur
+Augagne &eacute;tait l'alcoolisme et il n'&eacute;tait pas loin de faire un crime aux
+Vernier-Mareuil de l'extension consid&eacute;rable de leur industrie. Il n'y
+aurait donc rien de surprenant &agrave; ce qu'un peu de d&eacute;faveur, &agrave; cause de sa
+situation m&ecirc;me d'h&eacute;ritier de la maison, ne s'attach&acirc;t &agrave; Christian. Mais
+il tenait M. Harnoy pour un homme d'affaires avis&eacute;, qui saurait faire la
+part de l'exag&eacute;ration dans les th&eacute;ories m&eacute;dicales du docteur, et ne pas
+enfourcher b&eacute;n&eacute;volement son dada avec lui.</p>
+
+<p>Harnoy trouva inconcevables, dans toute la sinc&eacute;rit&eacute; de son admiration
+pour Vernier, les th&eacute;ories du docteur Augagne.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! l'alcool n'&eacute;tait-il pas un produit du sol, et des plus
+avantageux pour la richesse de la France? Que deviendrait tout le Midi,
+sans la distillation des vins? Et que serait la mis&egrave;re du petit
+propri&eacute;taire si on lui refusait le privil&egrave;ge du bouilleur de cru?
+Condamner l'alcool, c'&eacute;tait bien vite dit! Et de quel droit refuser &agrave;
+l'ouvrier le salutaire r&eacute;confort d'un petit verre qui donne le coup de
+fouet &agrave; ses &eacute;nergies. Et attaquer la puissante maison Vernier-Mareuil,
+qui servait si utilement l'expansion nationale en r&eacute;pandant ses
+admirables liqueurs dans tout l'univers, n'&eacute;tait-ce pas de la folie?</p>
+
+<p>Vernier, voyant Harnoy mont&eacute; &agrave; ce degr&eacute; de lyrisme, le jugea en &eacute;tat de
+supporter toutes les confidences du docteur Augagne, et lui donna une
+lettre par laquelle il priait celui-ci de se mettre &agrave; la disposition du
+porteur et de r&eacute;pondre &agrave; toutes les questions qu'il lui poserait.
+Harnoy, qui ne voulait pas retarder d'une heure la conclusion d'une
+affaire qui lui semblait si belle, prit le chemin de la maison du
+docteur Augagne, et le trouva dans son cabinet en compagnie d'un grand
+gar&ccedil;on brun, barbu, au visage basan&eacute;, &eacute;clair&eacute; par des yeux clairs qui
+donnaient &agrave; sa physionomie un peu rude une expression de grande douceur.
+Les deux hommes se lev&egrave;rent et le m&eacute;decin dit, en pr&eacute;sentant le jeune
+homme, d'un air de satisfaction:</p>
+
+<p>&mdash;Mon neveu, le docteur Jean Augagne.</p>
+
+<p>Harnoy s'inclina et dit d'un ton indiff&eacute;rent:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, tr&egrave;s enchant&eacute; de faire votre connaissance.... Puis, abordant
+le sujet de sa visite: Je venais, docteur, vous parler de la part de M.
+Vernier.... La lettre que voici vous expliquera de quoi il s'agit.... Et
+vous comprendrez la h&acirc;te avec laquelle je me suis pr&eacute;sent&eacute; chez vous....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! fit le docteur en levant la t&ecirc;te apr&egrave;s les premi&egrave;res lignes.
+Il regarda son neveu, parut contrari&eacute; d'&ecirc;tre oblig&eacute; de se s&eacute;parer de
+lui, mais finit par dire:</p>
+
+<p>&mdash;Jean, passe donc, pour un instant, dans la salle &agrave; manger.... Il
+s'agit de choses confidentielles.... Ou plut&ocirc;t, non, reste.... J'ai un
+malade &agrave; voir, je m'en vais avec M. Harnoy, nous causerons en route....
+Cela vous convient-il, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce qui vous plaira, docteur.</p>
+
+<p>En ce moment-l&agrave;, on aurait pu demander &agrave; Harnoy ce qu'on aurait voulu,
+il &eacute;tait homme &agrave; tout promettre. Emport&eacute; par son r&ecirc;ve d'opulence, il ne
+connaissait plus d'obstacles. Le docteur prit son chapeau, sa canne,
+serra en souriant la main de son neveu, et sortit avec Harnoy.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, commen&ccedil;a-t-il en marchant, mon neveu arrive d'Indo-Chine,
+o&ugrave; il est all&eacute; avec le docteur Yersin faire des exp&eacute;riences de
+vaccination sur les indig&egrave;nes atteints de la peste.... Il y avait
+dix-huit mois que je ne l'avais vu.... C'est un beau gar&ccedil;on, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes, r&eacute;pondit &eacute;vasivement Harnoy, qui se souciait fort peu de
+savoir ce qu'&eacute;tait le neveu du docteur, mais avait grande h&acirc;te de
+recevoir des renseignements sur Christian. Et que me direz-vous du fils
+Vernier?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le fils Vernier, c'est un charmant jeune homme.... Charmant jeune
+homme.... Charmant jeune homme....</p>
+
+<p>&mdash;Bon! &ccedil;a, nous le voyons de reste, nous n'avons pas les yeux
+bouch&eacute;s.... Mais sa sant&eacute;... hein? Bonne, sa sant&eacute;?</p>
+
+<p>Il parut guetter la r&eacute;ponse sur les l&egrave;vres du m&eacute;decin. Il tremblait
+qu'elle ne f&ucirc;t pas satisfaisante. Comme le docteur semblait r&eacute;fl&eacute;chir:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous pouvez parler, vous &ecirc;tes d&eacute;li&eacute; du secret
+professionnel.... La sant&eacute; de Christian est excellente, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>De bonne, Harnoy &eacute;tait d&eacute;j&agrave; arriv&eacute; &agrave; excellente. Il secoua le bras du
+m&eacute;decin, dans son impatience:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une consultation que je vous demande, c'est un oui, ou
+un non. Dites oui ou non, je vous tiens quitte du reste.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;videmment sa sant&eacute; n'est pas mauvaise, se d&eacute;cida &agrave; d&eacute;clarer le
+docteur. Il faut m&ecirc;me qu'il ait un coffre solide, pour avoir r&eacute;sist&eacute;,
+comme il l'a fait, &agrave; toutes les sottises, que je lui ai vu commettre....</p>
+
+<p>&mdash;Entra&icirc;nement de la jeunesse! ponctua Harnoy. On sait ce que c'est, on
+n'a pas toujours eu les cheveux gris.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fichtre! C'est qu'il y a entra&icirc;nement et entra&icirc;nement.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, la sant&eacute; est-elle avari&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Point! Mais il y a des habitudes d&eacute;plorables, qui pourront, &agrave; un
+moment donn&eacute;, avoir une influence funeste sur l'avenir de ce gar&ccedil;on....</p>
+
+<p>&mdash;Quelles habitudes? Venons au fait!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! je lui voudrais plus de temp&eacute;rance.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne boit pas d'eau, c'est entendu. Docteur, si tout le monde buvait
+de l'eau, que deviendrait la viticulture?</p>
+
+<p>&mdash;Ceci, mon cher monsieur, m'est compl&egrave;tement indiff&eacute;rent, dit
+tranquillement Augagne, je ne suis pas vigneron, mais m&eacute;decin. Je suis
+frapp&eacute; par les ravages que fait tous les jours l'alcoolisme, et....</p>
+
+<p>&mdash;Bon! s'&eacute;cria Harnoy, nous y voil&agrave;! Moi, docteur, je ne suis pas
+m&eacute;decin, je suis p&egrave;re de famille, et je ne m'occupe pas d'autre chose
+que de bien marier ma fille. Ce que deviendra le reste de l'humanit&eacute;
+m'int&eacute;resse infiniment moins que le sort de Christian Vernier.
+Pr&eacute;tendez-vous &eacute;tablir qu'il est dans un &eacute;tat de sant&eacute; qui lui interdit
+de prendre femme?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas cela!</p>
+
+<p>&mdash;Alors qu'est-ce que vous dites?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, monsieur, que Christian a fait une vie du diable, qu'il a us&eacute;
+et abus&eacute; de tout, et qu'&agrave; vingt-six ans, il est plus blas&eacute; qu'un homme
+de cinquante....</p>
+
+<p>Harnoy regarda s&eacute;v&egrave;rement Augagne:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous croyais l'ami de son p&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Me demandez-vous un t&eacute;moignage de complaisance, ou bien la v&eacute;rit&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;La v&eacute;rit&eacute;, certes, la v&eacute;rit&eacute;! se r&eacute;cria Harnoy, impressionn&eacute;, malgr&eacute;
+son parti pris, par l'attitude du docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez me poser une question pr&eacute;cise: j'y r&eacute;pondrai.</p>
+
+<p>Harnoy eut le sentiment qu'en cette seconde allait se d&eacute;cider l'avenir
+de sa fille. La fortune d'un c&ocirc;t&eacute;, le bonheur de l'autre. Et il
+s'agissait de choisir. Le docteur paraissait d&eacute;cid&eacute; &agrave; ne conserver aucun
+m&eacute;nagement. Tout allait d&eacute;pendre de la fa&ccedil;on dont Harnoy formulerait sa
+demande. Certes il aimait bien Genevi&egrave;ve, mais le mariage qu'il
+entrevoyait pour elle &eacute;tait si beau! Malgr&eacute; lui, il restreignit &agrave; une
+simple condition de sant&eacute; actuelle les exigences qu'il &eacute;tait en droit de
+manifester. Il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous m'affirmer qu'&agrave; ce jour l'&eacute;tat de sant&eacute; de M. Christian
+Vernier est satisfaisant.</p>
+
+<p>Augagne r&eacute;pliqua d'un ton bourru:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! il avait la jambe cass&eacute;e, le mois dernier, et je la lui ai
+remise. Il ne tousse pas, il dig&egrave;re bien, il n'a pas le foie malade. Il
+a &eacute;t&eacute; trouv&eacute; bon pour le service militaire. Cela vous suffit-il?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement! d&eacute;clara Harnoy.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon cher monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer, me
+voil&agrave; arriv&eacute; chez mon client....</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, docteur, et merci.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de quoi! bougonna Augagne en entrant dans la maison, et,
+entre haut et bas, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Diable soit du bonhomme qui interroge avec l'ardent d&eacute;sir de ne rien
+savoir! Apr&egrave;s tout, qu'il marie sa fille &agrave; ce fr&eacute;n&eacute;tique de Christian,
+si c'est son r&ecirc;ve. Cela m'est bien &eacute;gal!</p>
+
+<p>Il fit ses affaires et s'effor&ccedil;a de songer &agrave; autre chose. Mais le
+sentiment de la responsabilit&eacute; par lui prise le troublait, et il ne
+pouvait se d&eacute;fendre de plaindre la jeune fille qui allait courir la
+p&eacute;rilleuse aventure d'&eacute;pouser Christian. Avait-il le droit, &eacute;tant ma&icirc;tre
+de dire toute sa pens&eacute;e, d'en retenir une partie: la plus grave? Il s'en
+alla tout seul sur la plage et marcha du c&ocirc;t&eacute; de Deauville,
+r&eacute;fl&eacute;chissant profond&eacute;ment. Genevi&egrave;ve Harnoy en &eacute;pousant Christian
+Vernier, assur&eacute;ment risquait sa tranquillit&eacute;. Quel avantage pouvait-elle
+retirer de cette union? Et, l&agrave;, toute une face du probl&egrave;me qu'il
+&eacute;tudiait se r&eacute;v&eacute;la &agrave; lui, et philosophiquement si impressionnante, qu'il
+en demeura tout illumin&eacute;.</p>
+
+<p>Il avait bien aper&ccedil;u les difficult&eacute;s au-devant desquelles marchait
+Genevi&egrave;ve, mais il avait m&eacute;connu les services que la jeune fille pouvait
+rendre. Certes, elle jouerait une partie terrible dont l'enjeu &eacute;tait
+son bonheur. Mais qui pouvait savoir si, au lieu de perdre le sien, elle
+ne gagnerait pas celui de Christian? Quelle influence une femme aim&eacute;e et
+sage n'exercerait-elle pas sur l'esprit de ce gar&ccedil;on en voie de se
+perdre? Et pourquoi cette solution: Genevi&egrave;ve perdue par Christian? et
+point cette autre: Christian sauv&eacute; par Genevi&egrave;ve? Envisag&eacute;e sous cet
+aspect, la question prenait une grandeur d'humanit&eacute; saisissante.
+Avait-on le droit de contrarier les desseins secrets de la destin&eacute;e qui
+mettait en pr&eacute;sence ce jeune homme et cette jeune fille, peut-&ecirc;tre pour
+le rachat providentiel de l'un par l'autre? Le crime serait-il de les
+laisser s'unir, ou bien de risquer de les s&eacute;parer? Le brave docteur, en
+toute sinc&eacute;rit&eacute; de conscience, h&eacute;sitait maintenant. Il revint vers sa
+maison, le front pench&eacute;, se demandant o&ugrave; &eacute;tait la v&eacute;rit&eacute; et trouvant,
+pour l'une ou l'autre conclusion, autant de raisons probantes. Il lui
+sembla qu'une pr&eacute;caution supr&ecirc;me concilierait toutes les conditions
+contraires de prudence et de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, et il se d&eacute;cida &agrave; parler &agrave;
+Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>Il d&icirc;nait ce m&ecirc;me jour &agrave; la villa Vernier, avec son neveu, ami d'enfance
+du baron Templier. Le jeune docteur, tr&egrave;s savant, tr&egrave;s moderne, imbu des
+id&eacute;es vitalistes du grand Appel, pr&eacute;parait son concours d'agr&eacute;gation et
+se sp&eacute;cialisait dans des travaux de biologie qui devaient promptement le
+mettre en &eacute;vidence. L'oncle et le neveu, affablement accueillis par
+Emmeline, qui traitait avec faveur toutes les personnes bien vues par
+Raymond, anxieusement par Harnoy, qui ressassait les confidences du
+docteur, furent, d&egrave;s le premier instant, accapar&eacute;s par Vernier. Avant
+tout, l'industriel voulait conna&icirc;tre le r&eacute;sultat de l'entrevue entre
+Augagne et le p&egrave;re de Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>La jeune fille, tr&egrave;s simplement v&ecirc;tue, &eacute;tait assise aupr&egrave;s de M<sup>me</sup>
+Vernier, et la modestie de sa mise donnait une valeur toute particuli&egrave;re
+&agrave; la gr&acirc;ce de sa figure. La coquette la plus habile n'aurait pas mieux
+combin&eacute; l'effet &agrave; produire et n'en aurait pas tir&eacute; un parti plus heureux
+que cette enfant par son charme sans pr&eacute;paration. D&egrave;s le premier
+instant, elle avait attir&eacute; les regards de Jean Augagne, et pendant que
+le docteur causait avec Vernier sur la terrasse, un petit groupe s'&eacute;tait
+form&eacute;, compos&eacute; de Christian, d'Emmeline, du jeune m&eacute;decin et de Raymond.
+Genevi&egrave;ve en &eacute;tait le centre et l'attrait. M<sup>me</sup> Vernier questionna
+Jean Augagne sur sa campagne d'Indo-Chine. Il la raconta d'une voix tr&egrave;s
+douce, avec une r&eacute;serve parfaite, mettant tout le m&eacute;rite des travaux
+entrepris au compte de son chef, et ne cherchant pas &agrave; se tailler une
+part dans sa gloire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous &ecirc;tes tous ainsi, les Pastoriens, dit le baron Templier. Votre
+caract&eacute;ristique est l'effacement de vous-m&ecirc;me. Il semble que vous teniez
+cette vertu de votre illustre ma&icirc;tre, qui ne songeait jamais qu'aux
+autres et ne travaillait que pour le bien de l'humanit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas le but que tout travailleur doit se proposer? r&eacute;pliqua le
+jeune m&eacute;decin avec une chaleur soudaine. Qu'est la science si on ne la
+subordonne pas &agrave; l'utilit&eacute; sociale? Rendre des services, sauver des
+existences, se d&eacute;vouer pour ses semblables, n'est-ce pas la t&acirc;che la
+plus enviable?</p>
+
+<p>&mdash;Et la plus difficile! d&eacute;clara Emmeline.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, madame? Il suffit de vouloir.</p>
+
+<p>&mdash;Et aussi de pouvoir! Mais, pour moi, c'est la marque de la
+sup&eacute;riorit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et pouvoir sans vouloir, dit Genevi&egrave;ve d'une voix grave en regardant
+Christian, c'est la preuve de la d&eacute;ch&eacute;ance.</p>
+
+<p>Christian rougit, ses yeux se fix&egrave;rent sur ceux de la jeune fille, et il
+murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Que d'efforts sont rest&eacute;s st&eacute;riles, et que de tentatives ont avort&eacute;
+faute d'un peu d'aide mat&eacute;rielle ou de r&eacute;confort moral! Il est ais&eacute; de
+bl&acirc;mer. Sait-on ce que l'on ferait soi-m&ecirc;me aux prises avec les
+difficult&eacute;s?</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain, dit Jean Augagne, sans deviner le sens cach&eacute; de ces
+paroles, qu'il faut toujours pr&ecirc;cher exemple. Ainsi, dans le Yunnan, au
+milieu d'un foyer d'infection pesteuse, quand nous avions affaire &agrave; des
+familles rebelles aux moyens de pr&eacute;servation, nous &eacute;tions oblig&eacute;s de
+nous faire publiquement des piq&ucirc;res de s&eacute;rum afin d'entra&icirc;ner les
+r&eacute;fractaires. Cela nous rendait quelquefois tr&egrave;s malades; mais nous
+faisions notre devoir et nous sauvions des milliers de malheureux.</p>
+
+<p>La conversation fut interrompue par l'apparition de Vernier et
+d'Augagne, tr&egrave;s anim&eacute;s. Le ma&icirc;tre de la maison, avec sa d&eacute;cision
+coutumi&egrave;re, dit &agrave; Genevi&egrave;ve, en lui offrant son bras:</p>
+
+<p>&mdash;Venez avec moi, un instant, ch&egrave;re enfant.</p>
+
+<p>Il la conduisit hors du cercle, pr&egrave;s d'une des vastes baies qui
+donnaient sur la terrasse et, l&agrave;, lui montrant le vieux m&eacute;decin, qui
+semblait les attendre:</p>
+
+<p>&mdash;Voici notre ami, le docteur Augagne, qui voudrait causer quelques
+instants avec vous. Il s'agit d'un projet qui nous est cher et dont la
+r&eacute;alisation ne d&eacute;pend que de vous. &Eacute;coutez ce qui va vous &ecirc;tre confi&eacute;,
+mesurez-en la port&eacute;e, et, ensuite, consultez votre raison et votre
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Quel d&eacute;but impressionnant! fit Genevi&egrave;ve un peu p&acirc;le, en s'effor&ccedil;ant
+de sourire. Suis-je donc l'arbitre des destin&eacute;es?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne croyez pas si bien dire, r&eacute;pondit Vernier avec un grand
+s&eacute;rieux.</p>
+
+<p>Il s'inclina en laissant la jeune fille seule avec le m&eacute;decin, et alla
+rejoindre Harnoy, qui s'agitait dans l'attente des &eacute;v&eacute;nements. Le soleil
+se couchait sur la mer, incendiant de ses derniers rayons la surface des
+flots calm&eacute;s. Un air d&eacute;licieux, charg&eacute; de l'odeur des roses, montait du
+jardin. Il faisait bon vivre, et la jeune fille aspira avec all&eacute;gresse
+cette brise si douce et si parfum&eacute;e. Elle marcha lentement d'abord, aux
+c&ocirc;t&eacute;s du vieil homme, tr&egrave;s &eacute;mu, qui la regardait &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e, puis,
+avec la nettet&eacute; qui marquait toutes ses actions, se tournant vers lui:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! docteur, je suis pr&ecirc;te &agrave; vous &eacute;couter. Il s'agit sans doute
+de M. Christian Vernier? Mon p&egrave;re est all&eacute; vous trouver &agrave; son sujet, ce
+matin. Ne lui avez-vous donc pas tout dit, &agrave; lui, et me r&eacute;servez-vous
+un suppl&eacute;ment d'information?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma ch&egrave;re enfant, c'est bien cela. Et vous me voyez fort troubl&eacute;.
+J'ai pourtant l'habitude de parler en public, mais je ne crois pas avoir
+jamais abord&eacute; th&egrave;se si d&eacute;licate.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je vous aide? M. Christian est-il malade?</p>
+
+<p>&mdash;Nullement. Il a m&ecirc;me une tr&egrave;s bonne sant&eacute;. Physiquement, son &eacute;tat est,
+pour l'instant, tout &agrave; fait normal. Mais, moralement, il n'en est pas de
+m&ecirc;me, h&eacute;las! et c'est de l&agrave; que vient tout le mal.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve fixa sur le vieux m&eacute;decin ses yeux perspicaces:</p>
+
+<p>&mdash;M. Christian avait abord&eacute; tr&egrave;s loyalement son examen de conscience
+avec moi, hier, sans que je me rendisse bien compte des raisons
+auxquelles il ob&eacute;issait. Je comprends maintenant qu'il voulait me
+pr&eacute;parer &agrave; recevoir sur sa conduite des r&eacute;v&eacute;lations f&acirc;cheuses. C'est
+bien cela n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Augagne baissa la t&ecirc;te en silence.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! poursuivit la jeune fille, cette mani&egrave;re de faire n'&eacute;tait pas
+d'un homme sans esprit et sans c&oelig;ur. Car, en admettant que ce que
+j'apprendrais me par&ucirc;t inacceptable, M. Christian risquait une rupture
+sans recours. Il n'a pas h&eacute;sit&eacute; pourtant.</p>
+
+<p>&mdash;Non. Et je dois constater que, sous l'influence des sentiments que
+vous lui avez inspir&eacute;s, dit le docteur, il s'est am&eacute;lior&eacute; sensiblement
+et para&icirc;t vouloir continuer. Mais le pourra-t-il? Oh! ce serait
+admirable!</p>
+
+<p>&mdash;De quels vices doit-il donc se corriger? demanda Genevi&egrave;ve avec
+inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>&mdash;D'un seul! Mais le plus terrible de tous!</p>
+
+<p>La jeune fille et le m&eacute;decin se regard&egrave;rent, l'un h&eacute;sitant &agrave; parler,
+l'autre &agrave; interroger, comme si la r&eacute;v&eacute;lation &agrave; faire et &agrave; entendre leur
+e&ucirc;t paru trop p&eacute;nible. Cependant, ce fut encore Genevi&egrave;ve qui prouva son
+&eacute;nergie en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, pas de d&eacute;tours, ni d'att&eacute;nuations. Quel est ce vice?</p>
+
+<p>&mdash;L'ivrognerie!</p>
+
+<p>Elle fit un geste de d&eacute;go&ucirc;t et son visage exprima l'effroi. Il
+poursuivit, sans duret&eacute;, avec piti&eacute; m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ce malheureux enfant, par d&eacute;s&oelig;uvrement, par faiblesse, entra&icirc;n&eacute;
+par de mauvais compagnons, est tomb&eacute; dans les pires exc&egrave;s. Il boit, et
+s'enivre comme un malheureux de la plus basse condition. Et, quand il
+est dans cet &eacute;tat, il ne recule devant aucune excentricit&eacute;, ni aucune
+violence. Je l'ai vu revenir couvert de sang, ses habits d&eacute;chir&eacute;s, pour
+s'&ecirc;tre battu dans les cabarets du port, avec des p&ecirc;cheurs ivres comme
+lui. Il a &eacute;cras&eacute;, l'an dernier, un enfant sous son automobile lanc&eacute;e &agrave;
+une allure enrag&eacute;e, et qu'il &eacute;tait impuissant &agrave; retenir. Quand il est
+poss&eacute;d&eacute; par l'alcool, il ne conna&icirc;t plus rien, ni l'&acirc;ge, ni la
+condition, ni le sexe de ceux &agrave; qui il a affaire. Il frappera une femme,
+il outragera son p&egrave;re: c'est un d&eacute;moniaque! Puis, le lendemain, revenu &agrave;
+la raison, il pleurera de repentir, il s'humiliera, implorera, quitte &agrave;
+recommencer, le soir m&ecirc;me, s'il a &eacute;t&eacute; repris et entra&icirc;n&eacute; par ses
+camarades de d&eacute;bauche.</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin se tut. Genevi&egrave;ve marchait aupr&egrave;s de lui, le front pench&eacute;,
+comme sous le poids de ces terribles r&eacute;v&eacute;lations. Enfin, elle s'arr&ecirc;ta
+et, avec un grand calme:</p>
+
+<p>&mdash;Son p&egrave;re vous a autoris&eacute; &agrave; me dire toutes ces choses?</p>
+
+<p>&mdash;Sans cela, aurais-je pu parler?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi est-ce vous qui avez &eacute;t&eacute; charg&eacute; de m'&eacute;clairer?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'&eacute;tais le mieux en mesure de vous faire comprendre les
+cons&eacute;quences physiologiques de ce vice affreux.</p>
+
+<p>&mdash;Il a donc une r&eacute;percussion sur l'&eacute;tat physique?</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s grave, pour celui qui en est affect&eacute;; plus grave encore pour les
+enfants qui naissent de lui. Un alcoolique, sachez-le bien, donne la vie
+&agrave; de pauvres innocents qui peuvent devenir des tuberculeux, des fous ou
+des criminels, &eacute;tant, de naissance, alcooliques eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! quelles effroyables cons&eacute;quences!</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; ce qu'on ne saurait trop enseigner, mon enfant, car on ne veut
+pas le croire. Tous les malheureux qui vont dans les caf&eacute;s ou dans les
+cabarets boire tranquillement, presque innocemment, des ap&eacute;ritifs,
+s'intoxiquent et, par avance, intoxiquent leur descendance. S'ils sont
+assez vigoureux pour ne pas subir la d&eacute;ch&eacute;ance eux-m&ecirc;mes, ils la
+pr&eacute;parent pour leur post&eacute;rit&eacute;. Quand ils boivent leur absinthe
+quotidienne, en ne pensant pas mal faire, ils empoisonnent leurs futurs
+enfants. Ils feront souche de scrofuleux, d'&eacute;pileptiques, et seront tr&egrave;s
+&eacute;tonn&eacute;s de voir les pauvres petites cr&eacute;atures &eacute;tiol&eacute;es et ch&eacute;tives. En
+buvant, ils ne se croient pas coupables. Ils imitent leurs parents,
+leurs amis, et, dans leur ignorance, pour quelques mis&eacute;rables
+satisfactions pr&eacute;sentes, ils d&eacute;truisent l'avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne peut-on pas les gu&eacute;rir?</p>
+
+<p>&mdash;Rien n'est plus difficile.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avouez cependant, vous-m&ecirc;me, que M. Christian, depuis qu'il a
+v&eacute;cu &agrave; Saint-Georges, s'est s&eacute;rieusement corrig&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Son intention de modifier ses habitudes est &eacute;vidente, mais le
+pourra-t-il?</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve releva la t&ecirc;te, et d'un ton ferme:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur votre neveu, &agrave; l'instant, disait que, pour pouvoir, il
+suffisait de vouloir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que justement ce funeste, cet horrible vice est destructeur de
+la volont&eacute;. Que j'en ai vu de ces malheureux qui disaient: &laquo;Je ne boirai
+plus!&raquo; et qui, le lendemain m&ecirc;me, couraient satisfaire leur passion!</p>
+
+<p>&mdash;Avaient-ils des raisons imp&eacute;rieuses de s'en abstenir?</p>
+
+<p>&mdash;Des raisons de vie ou de mort. Rien ne les arr&ecirc;tait!</p>
+
+<p>&mdash;M&ecirc;me l'affection d'une femme d&eacute;vou&eacute;e?</p>
+
+<p>Le vieux m&eacute;decin regarda, avec une sinc&egrave;re angoisse, la jeune fille, et,
+d'un ton tr&egrave;s bas, comme s'il faisait un aveu tr&egrave;s douloureux:</p>
+
+<p>&mdash;M&ecirc;me l'affection la plus tendre et la plus clairvoyante. Ils se
+sauvaient comme des malfaiteurs, ils mentaient, ils devenaient capables
+de tout. J'en ai vu qu'on enfermait, et qui s'enivraient avec de l'eau
+de Cologne, de l'&eacute;lixir dentifrice, et m&ecirc;me du vernis &agrave; bottines.</p>
+
+<p>&mdash;Des fous!</p>
+
+<p>&mdash;Des alcooliques.</p>
+
+<p>&mdash;N'y a-t-il donc pas de rem&egrave;de? Vous luttez, vous, docteur, cependant.
+Je sais que vous &ecirc;tes un des promoteurs de la ligue contre ce v&eacute;ritable
+fl&eacute;au social.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, nous luttons, par la parole, par la plume, dans des conf&eacute;rences,
+dans des brochures, dans des journaux. Mais quels r&eacute;sultats
+obtenons-nous? De bien m&eacute;diocres. Faire appel &agrave; la raison humaine?
+Quelle chim&egrave;re! Pour d&eacute;raciner l'alcoolisme, il faut fermer tous les
+cabarets de France, ceux o&ugrave; il y a de la dorure et des tables de marbre,
+comme ceux o&ugrave; l'on consomme sur le zinc du comptoir. Et pour cela, une
+loi est n&eacute;cessaire. Vous m'entendez, on n'obtiendra le salut de ce pays,
+pourri par l'alcoolisme, qu'en d&eacute;fendant de vendre de l'alcool, comme si
+c'&eacute;tait du poison. Tant qu'on n'aura pas pris chez nous les mesures
+qu'on a &eacute;dict&eacute;es en Su&egrave;de, en Russie, et ailleurs, on boira, on
+s'enivrera, on se tuera, et les h&ocirc;pitaux regorgeront, ainsi que les
+prisons et les bagnes.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve avait &eacute;cout&eacute; les paroles enflamm&eacute;es du m&eacute;decin avec une
+attention extr&ecirc;me. Elle hocha la t&ecirc;te, puis:</p>
+
+<p>&mdash;Un dernier mot, docteur. A l'&acirc;ge qu'a M. Christian, l'organisme
+est-il encore capable de se purger des germes malfaisants qui y ont &eacute;t&eacute;
+introduits? Enfin, est-il encore temps de sauver ce malheureux gar&ccedil;on?</p>
+
+<p>&mdash;Certes!</p>
+
+<p>&mdash;Que faudrait-il pour avoir des chances de r&eacute;ussir!</p>
+
+<p>&mdash;Lui imposer une exp&eacute;rience de sobri&eacute;t&eacute; absolue pendant trois mois.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'appelez-vous sobri&eacute;t&eacute; absolue?</p>
+
+<p>&mdash;Boire de l'eau. Si, dans trois mois, il a observ&eacute; ce r&eacute;gime, sans une
+infraction, on pourra esp&eacute;rer sa gu&eacute;rison physique et morale.</p>
+
+<p>La jeune fille, tendit la main au vieillard. Il la prit avec un respect
+attendri:</p>
+
+<p>&mdash;Je crains, mon enfant, que, dupe de votre g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, vous n'entamiez
+une lutte bien p&eacute;rilleuse pour vous.</p>
+
+<p>Elle dit d'un ton grave:</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;ussit-on jamais sans peine? Et r&eacute;ussir, quelle joie! Surtout quand
+il s'agit de sauver un &ecirc;tre en danger de se perdre!</p>
+
+<p>Elle fit un gracieux signe de t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie de tout ce que vous m'avez dit de bon et de
+raisonnable, docteur. Je vais essayer d'en tirer parti. Nous verrons,
+dans trois mois, ce que vous penserez de ma tentative.</p>
+
+<p>Et, souriante, elle rentra dans le salon.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V</a></h2>
+
+
+<p>&Eacute;tiennette Dhariel, dans son magnifique cabinet de toilette, &eacute;tait fort
+occup&eacute;e &agrave; se tirer les cartes, lorsque M<sup>me</sup> Mauduit, sa manucure,
+v&ecirc;tue ainsi qu'une bourgeoise cossue, un sac noir &agrave; la main, entra sans
+&ecirc;tre annonc&eacute;e, comme chez elle.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, N&eacute;nette, dit la manucure en posant son sac sur un canap&eacute;
+Louis XVI fonc&eacute; de canne dor&eacute;e, tu vas bien, ce matin?</p>
+
+<p>&mdash;Pas trop! J'ai un rossard de valet de tr&egrave;fle qui ne veut pas marcher
+dans mon jeu!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! Toujours le jeune Christian? J'en apporte des nouvelles, plus
+fra&icirc;ches et plus s&ucirc;res que celles fournies par tes cartes....</p>
+
+<p>&mdash;Dis voir!</p>
+
+<p>&mdash;Avant, fais-moi donc donner un biscuit et un verre de Porto. J'ai
+l'estomac dans les talons.... J'ai fait tout Paris, depuis ce matin....</p>
+
+<p>&mdash;Fouille dans le bonheur du jour.... Tu vas y trouver ton affaire....</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Mauduit ouvrit le battant d'un d&eacute;licieux petit meuble en
+marqueterie, et, au lieu de tout ce qu'il fallait pour &eacute;crire, elle
+d&eacute;couvrit un plateau en verre de Boh&ecirc;me, des g&acirc;teaux secs, des carafons
+de vin d'Espagne. Elle prit deux verres, les emplit, en offrit un &agrave;
+&Eacute;tiennette, qui le pla&ccedil;a, sans y toucher, sur la table; et, apr&egrave;s s'&ecirc;tre
+restaur&eacute;e convenablement:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu Pav&eacute;, ce matin, chez Lise Taupin.... Il m'a donn&eacute; sur ton
+fugitif des tuyaux tr&egrave;s s&ucirc;rs.... Il para&icirc;t qu'il est devenu tout &agrave; fait
+vertueux.... Un petit saint!</p>
+
+<p>&Eacute;tiennette fit seulement:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>Mais cette interjection claqua comme la batterie d'un pistolet qu'on
+arme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une jolie cure qu'elle vient de faire, la mijaur&eacute;e qui t'a
+souffl&eacute; ton petit homme. Elle vaut un sanatorium, cette enfant-l&agrave;! Je ne
+croyais pas qu'il exist&acirc;t ta pareille. Et cependant, la voil&agrave;. Mais dans
+l'autre sens.</p>
+
+<p>&Eacute;tiennette se tut, mais ses m&acirc;choires se serr&egrave;rent et devinrent
+anguleuses comme celles d'une b&ecirc;te de carnage. La Mauduit continua:</p>
+
+<p>&mdash;Notre cher Christian se couche &agrave; onze heures, fait le bridge de son
+papa, ne va plus qu'&agrave; la Com&eacute;die-Fran&ccedil;aise, et boit de l'eau &agrave; tous ses
+repas. Dans l'intervalle, rien. Il est sage comme une image. Pav&eacute; en est
+malade d'indignation.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout ce qu'il sait faire, cette moule-l&agrave;? Quelle influence
+a-t-il sur Christian?</p>
+
+<p>&mdash;Aucune. Personne n'en a plus que la jolie blonde qui tient notre
+petit Vernier &agrave; la laisse, comme un caniche.</p>
+
+<p>&Eacute;tiennette, devenue soucieuse, dit avec amertume:</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est pour me raconter ces choses-l&agrave; que tu es venue me siffler mon
+Porto, tu aurais pu aussi bien prendre une correspondance et rentrer
+chez toi.</p>
+
+<p>&mdash;Ne te frappe pas, ma bichette. Il faut savoir entendre la v&eacute;rit&eacute;, ne
+f&ucirc;t-ce que pour en tirer parti. Est-ce que tu vas jeter le manche apr&egrave;s
+la cogn&eacute;e? &Ccedil;a ne serait pas digne de toi. Comment, la femme &agrave; qui on n'a
+jamais pris ses amants et qui les mettait tous &agrave; la porte, toi,
+&Eacute;tiennette Dhariel, tu resterais avec la honte d'avoir &eacute;t&eacute; plaqu&eacute;e? Et
+tu ne t'en vengerais pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pense qu'&agrave; &ccedil;a!</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure. La petite n'est pas encore dans sa robe de mari&eacute;e!
+Tu as le temps de travailler. Et tant qu'il y a place entre le pot et la
+gueule, il ne faut pas d&eacute;sesp&eacute;rer. Imagine-toi que Clamiron m'a racont&eacute;
+quelles conditions la chaste enfant avait pos&eacute;es &agrave; notre Christian....
+Ah! c'est vraiment fort! Et il faut qu'il soit rudement pinc&eacute; pour y
+avoir consenti.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Pendant trois mois, il doit vivre chez son p&egrave;re. S'il a le malheur,
+pendant ce temps d'&eacute;preuve, de faire une seule frasque et qu'on le
+sache, il est ras&eacute;, sans r&eacute;mission. L'&eacute;preuve est s&eacute;v&egrave;re. Le
+baccalaur&eacute;at &egrave;s-m&oelig;urs, quoi!</p>
+
+<p>&Eacute;tiennette resta un moment pensive, et la Mauduit en profita pour boire
+le verre de Porto qu'elle avait vers&eacute; pour son amie. Convenablement
+lest&eacute;e, elle prit sur la table, dans une coupe en bronze d'un splendide
+travail italien, une cigarette, et l'alluma. La belle Dhariel parut
+sourire &agrave; une id&eacute;e qui venait de s'offrir &agrave; elle. De sa main blanche
+elle prit une cigarette, comme la Mauduit, puis d'un ton presque
+indiff&eacute;rent:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ce pauvre Pav&eacute; est si vex&eacute; d'assister &agrave; la conversion de
+Christian? Eh bien! dis lui donc de passer ici. Je lui apprendrai la
+r&eacute;signation.</p>
+
+<p>&mdash;Toi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, oui, fit &Eacute;tiennette avec un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma fille, s'&eacute;cria la Mauduit, tu as d&ucirc; trouver quelque chose: tu
+n'as plus les m&ecirc;mes yeux qu'il y a un instant. Qu'est-ce que tu mijotes?
+Dis-le moi....</p>
+
+<p>&mdash;Tu es trop curieuse. Tu le sauras en temps utile.... Ah &ccedil;a, qu'est-ce
+que tu m'apportes aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! du soign&eacute;!</p>
+
+<p>La manucure se leva, prit sur le canap&eacute; son sac noir, l'ouvrit, et en
+tira un &eacute;crin, dans lequel &eacute;tincelaient deux perles grosses comme des
+noisettes, d'un orient admirable et d'une rondeur parfaite.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce sont les boucles d'oreilles de Maud Gray que tu as l&agrave;....</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont elles.</p>
+
+<p>&mdash;Elle s'en d&eacute;fait?</p>
+
+<p>&mdash;Elle les donne en nantissement. Elle a besoin de trente mille.</p>
+
+<p>&mdash;Pour Poivrier?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pour le petit marquis d'Aubusserolles....</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? Elle s'est toqu&eacute;e de ce gigolo?</p>
+
+<p>&mdash;Non! Il lui a promis de l'&eacute;pouser &agrave; la mort de son p&egrave;re, le duc de
+Candare.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'en diras tant! Et alors il lui faut quinze cents louis? Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Pour payer une culotte du marquis au club....</p>
+
+<p>&mdash;Mince!</p>
+
+<p>Elle prit les perles, les mania comme un orf&egrave;vre, les soupesa, les
+respira, semblant jouir, par le toucher, la vue et l'odorat, de ce
+splendide joyau. Puis elle les remit dans l'&eacute;crin.</p>
+
+<p>&mdash;Elles valent cinquante mille, au bas mot.</p>
+
+<p>&mdash;Tu parles! Il n'y a pas les pareilles &agrave; Paris. Fontana les prendrait
+tout de suite. Mais Maud ne veut pas vendre et &laquo;ma tante&raquo; n'offre que
+vingt mille.... Elle donne en gage les perles, pour six mois, avec trois
+mille de commission.... Si, dans six mois, elle ne paye pas, le
+nantissement se transforme en vente moyennant cinq mille francs de
+plus....</p>
+
+<p>&mdash;Trois mille pour six mois, c'est du 20 p. 100. &Ccedil;a peut aller.... Mais
+pas les cinq mille de plus! Elle rendra les trente mille, plus trois....
+Ou on gardera les perles....</p>
+
+<p>&mdash;On, c'est-&agrave;-dire toi, &Eacute;tiennette....</p>
+
+<p>&mdash;Non, toi, M<sup>me</sup> Mauduit, moyennant les 10 p. 100 habituels. Moi, je
+ne fais pas d'affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Convenu. O&ugrave; est l'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Le voici.</p>
+
+<p>&Eacute;tiennette ouvrit le bas d'un petit meuble d&eacute;cor&eacute; en vernis martin, et
+d&eacute;masqua une caisse de fer. Dans un tiroir elle prit trente billets de
+mille francs, referma avec pr&eacute;cision son coffre-fort, et posa la somme
+sur la table. Puis elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout?</p>
+
+<p>&mdash;Non! J'ai encore l&agrave; des dentelles anciennes, du point de Venise....</p>
+
+<p>&mdash;Des dentelles... j'en ai trop. J'en vendrai si l'on veut.</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont avantageuses.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en moque!</p>
+
+<p>&mdash;Alors veux-tu un tableau de Van Dyck? Il vient de chez le comte de
+Conflans.... C'est le portrait de Lord Sommerset enfant, un
+chef-d'&oelig;uvre!</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; le voit-on?</p>
+
+<p>&mdash;Je te l'enverrai.</p>
+
+<p>De son sac noir, la Mauduit sortit ses outils, ses flacons et ses
+brosses:</p>
+
+<p>&mdash;Si nous nous occupions de tes mains, &agrave; pr&eacute;sent....</p>
+
+<p>&mdash;Tu es press&eacute;e?...</p>
+
+<p>&mdash;Non. C'est pour que tu sois libre....</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sors pas aujourd'hui. J'ai &agrave; d&eacute;tacher les coupons de ma rente
+russe....</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que je t'aide?</p>
+
+<p>&mdash;Avec plaisir. Tu d&icirc;neras avec moi....</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi des ciseaux.</p>
+
+<p>&Eacute;tiennette &eacute;tala une &eacute;norme liasse de titres. Les deux femmes en prirent
+chacune la moiti&eacute;, et, avec application, elles commenc&egrave;rent &agrave; couper
+les petits carr&eacute;s de papier.</p>
+
+<p>A la suite de cette conversation entre M<sup>me</sup> Mauduit et &Eacute;tiennette
+Dhariel, Clamiron, qui, depuis la conversion de Christian n'avait pas
+mis les pieds chez son ami, reparut un beau matin. Il trouva le fianc&eacute;
+de Genevi&egrave;ve dans son fumoir, tr&egrave;s occup&eacute; &agrave; examiner des chiffres dans
+lesquels &eacute;taient entrelac&eacute;es les lettres H et V. Sans para&icirc;tre avoir
+remarqu&eacute; la longue abstention de Clamiron, Christian le consulta sur
+diff&eacute;rents mod&egrave;les, le recevant comme s'il l'avait vu la veille. Pav&eacute;,
+avec sa malice &agrave; froid, retrouva rapidement le ton de la familiarit&eacute;, et
+d'un air goguenard interrogea son ami sur son &eacute;tat d'esprit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon jeune seigneur, nous voil&agrave; d&eacute;cid&eacute;ment rentr&eacute; dans le
+giron de la famille? C'est un bel exemple que tu donnes aux camarades.
+Le p&egrave;re Clamiron en pleure d'admiration, tous les soirs, &agrave; l'heure de la
+soupe, qui, pour cet ancien ma&ccedil;on devenu, du reste, un des richards de
+Paris, est demeur&eacute; un aliment de premi&egrave;re n&eacute;cessit&eacute;.... Il m'emb&ecirc;te
+bien, avec ta conversion! Dis donc, comment t'en trouves-tu? Est-ce que
+&ccedil;a rend tr&egrave;s malade?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, &ccedil;a rend, au contraire, tr&egrave;s bien portant.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que tu es moins &laquo;vanochard&raquo; que jadis, au temps de nos
+f&ecirc;tes. Ah! vieux Christian, c'est &eacute;gal, nous en avons fait des fameuses
+ensemble, hein? Moi, je continue; mais si tu savais ce que tu me
+manques!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! tu me remplaceras. Il y en a d'autres.</p>
+
+<p>&mdash;Pas comme toi!... Ah! dis donc, je viens de me payer une Merc&eacute;d&egrave;s de
+trente chevaux.... Elle est &agrave; la porte; veux-tu la voir?</p>
+
+<p>&mdash;Avec plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Prends ta pelure et une casquette, nous irons faire un tour.</p>
+
+<p>Christian fit un pas en arri&egrave;re et marqua tr&egrave;s nettement sa volont&eacute; de
+r&eacute;sister &agrave; la tentation.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible. Mon p&egrave;re m'attend dans une heure, rue de Ch&acirc;teaudun, au
+bureau....</p>
+
+<p>&mdash;Je t'y conduis.</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! Ma voiture est command&eacute;e. Je te remercie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu te d&eacute;fies de moi, g&eacute;mit Pav&eacute;, avec un geste plein de reproche.
+Mon vieux copain! Qu'est-ce que tu crains donc?</p>
+
+<p>&mdash;Rien du tout! Mais j'ai affaire, je ne peux pas aller en balade....</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu chang&eacute;! Qu'est-ce qu'on t'a fait? Ah! mon coco, si on le savait!</p>
+
+<p>&mdash;Il est inutile de le dire, r&eacute;pliqua Christian avec une soudaine
+vivacit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! on ne parlera pas. On m&eacute;nagera ta renomm&eacute;e. Mais, avec tes
+id&eacute;es nouvelles, est-ce que cela t'est agr&eacute;able de me recevoir? Si je
+t'emb&ecirc;te, il faut pr&eacute;venir.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout. J'ai plaisir &agrave; te voir, au contraire....</p>
+
+<p>&mdash;Bon! Mais il &eacute;tait possible de s'y tromper. Alors, &agrave; un de ces jours.</p>
+
+<p>Le soir m&ecirc;me, apr&egrave;s le d&icirc;ner qui avait r&eacute;uni les familles Harnoy et
+Vernier, Christian raconta la visite de Clamiron et, quoiqu'il e&ucirc;t, par
+politesse, affirm&eacute; &agrave; son ami que sa pr&eacute;sence lui avait &eacute;t&eacute; agr&eacute;able, il
+manifesta l'intention de s'arranger pour ne plus le rencontrer. Comme
+Vernier applaudissait &agrave; cette d&eacute;termination et encourageait son fils &agrave;
+rompre avec tous ses anciens compagnons, Genevi&egrave;ve intervint:</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre serait-il pr&eacute;f&eacute;rable de s'en &eacute;carter peu &agrave; peu. Toute mesure
+de rigueur pourra para&icirc;tre dict&eacute;e par la famille de Christian. Et comme
+il n'en est rien, et que tout ce qu'il fait provient de son initiative
+personnelle, il vaudrait mieux, je crois, ne pas rompre brusquement.
+D'ailleurs, ne serait-ce pas avoir l'air de craindre le contact des
+anciens amis? Et m&ecirc;me, dans une certaine mesure, ne serait-ce pas se
+d&eacute;rober &agrave; leur influence? Christian n'a plus rien &agrave; redouter et peut
+risquer l'aventure, s'il lui pla&icirc;t.</p>
+
+<p>En pronon&ccedil;ant ces paroles, Genevi&egrave;ve regardait Christian. Elle se pencha
+vers lui et, ajouta ce commentaire:</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tes-vous assez s&ucirc;r de vous pour affronter vos anciens compagnons de
+folies? C'est l&agrave; que, vraiment, on verra si vous &ecirc;tes radicalement
+gu&eacute;ri, ou si vous &ecirc;tes capable d'une rechute. Si vous &eacute;loignez de vous
+Clamiron, est-ce parce que vous avez peur qu'il ne vous entra&icirc;ne &agrave; mal
+faire? Et si vous avez pareille crainte, quelle garantie est-ce que
+j'ai, moi, que vous ne retomberez pas dans vos fautes anciennes? Allons!
+il faut &ecirc;tre beau joueur et accepter la partie telle qu'elle se
+pr&eacute;sente, avec toutes ses tentations et tous ses p&eacute;rils. Il faut voir
+Clamiron, il faut voir aussi les autres: les Vertemousse, les Longin et
+les Fabreguier. Leur fr&eacute;quentation sera la pierre de touche de votre
+conversion. Sans elle, l'exp&eacute;rience ne serait pas compl&egrave;te.</p>
+
+<p>Christian &eacute;couta en souriant la jeune fille et r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je crains plut&ocirc;t l'ennui que la tentation, dans leur compagnie.
+Heureusement pour moi, je sais faire la diff&eacute;rence entre les plaisirs
+d'autrefois et les satisfactions d'aujourd'hui. Je n'affligerai pas
+Clamiron, en le consignant &agrave; ma porte. Mais je me montrerais dehors,
+aupr&egrave;s de lui, avec une certaine r&eacute;pugnance. Il a une forme d'esprit qui
+ne me pla&icirc;t plus. Il me semble que nous ne parlons plus le m&ecirc;me langage.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout, vous ne pensez plus de m&ecirc;me. Et c'est cela qui vous choque.
+Mais vous ne devez pas vous exposer &agrave; la raillerie des sots. Et comme il
+est impossible que, dans la vie, vous vous d&eacute;robiez &agrave; tout ce qui ne
+vous plaira pas et ne voyiez que les gens avec qui vous sympathiserez,
+il faut, d&egrave;s maintenant, prendre l'habitude de supporter les corv&eacute;es
+avec s&eacute;r&eacute;nit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Hein? Christian, s'&eacute;cria l'oncle Mareuil, qui e&ucirc;t dit qu'un jour tu
+consid&eacute;rerais comme une corv&eacute;e de rencontrer tes ins&eacute;parables? Ah! la
+vie offre des surprises! C'est &eacute;gal, ma ch&egrave;re enfant, vous avez fait l&agrave;
+une belle cure!</p>
+
+<p>Ce que venait d'exprimer le vieux gar&ccedil;on &eacute;tait profond&eacute;ment senti par
+toute la famille. Vernier s'&eacute;tait mis &agrave; ch&eacute;rir sa future belle-fille. Il
+la g&acirc;tait de toutes les mani&egrave;res et s'appr&ecirc;tait &agrave; la combler. Il avait
+charg&eacute; Emmeline de choisir la corbeille, et M<sup>me</sup> Vernier s'entendait,
+avec un go&ucirc;t exquis, &agrave; jeter l'argent par les fen&ecirc;tres. Genevi&egrave;ve, tr&egrave;s
+virile d'esprit, peu sensible aux s&eacute;ductions du luxe, trouvait tout trop
+beau et laissait tomber des regards presque indiff&eacute;rents sur les parures
+splendides et les dentelles pr&eacute;cieuses que des commis attentionn&eacute;s
+faisaient passer c&eacute;r&eacute;monieusement devant ses yeux. Elle n'observait avec
+un int&eacute;r&ecirc;t r&eacute;el que l'attitude de Christian et n'&eacute;tait attentive qu'&agrave;
+ses paroles. L'entreprise qu'elle avait tent&eacute;e la passionnait et sa
+victoire morale l'enthousiasmait bien autrement que son triomphe
+mondain.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait cependant l'objet de tous les commentaires et de toutes les
+jalousies de la part des m&egrave;res de famille ayant des filles &agrave; marier.
+Certaines d'entre elles poss&eacute;daient un r&eacute;pertoire des plus riches
+h&eacute;ritiers de France. Et sur leur grand livre matrimonial Christian &eacute;tait
+cot&eacute; comme un des plus beaux partis. M&ecirc;me d&eacute;bauch&eacute; et vicieux, le fils
+de Vernier &eacute;tait couch&eacute; en joue par toutes les marieuses de Paris. Et
+ses fian&ccedil;ailles avec M<sup>lle</sup> Harnoy, annonc&eacute;es officieusement, avaient
+caus&eacute; une d&eacute;ception profonde dans la haute finance et l'aristocratie. Le
+faubourg Saint-Germain avait compt&eacute; recommencer avec le fils l'admirable
+sp&eacute;culation r&eacute;ussie, une premi&egrave;re fois, avec le p&egrave;re. Et c'&eacute;tait la
+fille d'un petit n&eacute;gociant presque en mauvaises affaires qui
+l'emportait.</p>
+
+<p>&Eacute;tiennette Dhariel en &eacute;tait devenue presque sympathique. L'Ariane de
+Christian se clo&icirc;trait depuis sa s&eacute;paration, cuvant sa col&egrave;re. Elle
+n'avait pas publi&eacute; le chiffre de l'indemnit&eacute; &eacute;norme allou&eacute;e par le p&egrave;re
+Vernier &agrave; la veuve ill&eacute;gitime de son fils. Elle se donnait donc tout &agrave;
+fait l'air d'une victime. On la plaignait. D'autant plus qu'elle avait
+repouss&eacute;, assez brutalement, les propositions d'un Russe tr&egrave;s &eacute;pris
+d'elle et qui mettait &agrave; ses pieds le fruit de ses d&eacute;pr&eacute;dations dans le
+gouvernement d'une province limitrophe de la Chine. &Eacute;tiennette jouait
+son r&ocirc;le avec une habilet&eacute; extr&ecirc;me et passait v&eacute;ritablement pour
+inconsolable dans le monde de la galanterie. Toutes ces histoires,
+racont&eacute;es par Clamiron, divertissaient Christian et le chatouillaient
+m&ecirc;me dans sa vanit&eacute;. Il n'&eacute;tait pas ordinaire d'inspirer de pareils
+regrets &agrave; une femme aussi positive qu'&Eacute;tiennette. Et tout en &eacute;tant bien
+d&eacute;cid&eacute; &agrave; ne jamais la revoir, le jeune homme ne pouvait se d&eacute;fendre d'un
+peu d'attendrissement, bien humain, pour l'abandonn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Qui diable aurait pu la croire si sensible? dit-il &agrave; Clamiron. Elle
+qui se vantait si haut de ne pas conna&icirc;tre la piti&eacute; et d'avoir laiss&eacute; ce
+pauvre Kennedy se loger une balle dans la t&ecirc;te, &agrave; Monte-Carlo, parce
+qu'elle refusait de rentrer &agrave; Paris avec lui!</p>
+
+<p>&mdash;Kennedy &eacute;tait d&eacute;cav&eacute;, tu sais, et &Eacute;tiennette n'a jamais eu de
+consid&eacute;ration pour les gens dans la pur&eacute;e. Tandis que toi! Mais j'ai
+tort de comparer. Pour toi, c'est le c&oelig;ur qui parle. Oh! mon cher, elle
+en devient stupide! Elle m'a charg&eacute; de le demander si tu ne
+consentirais pas &agrave; lui dire un dernier adieu avant de te marier....</p>
+
+<p>&mdash;Rien du tout! En voil&agrave; une id&eacute;e! C'est rompu. Restons comme nous
+sommes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu en as une force de caract&egrave;re! Moi, quand elle m'a flanqu&eacute; &agrave; la
+porte pour te prendre, je n'ai pas pu me r&eacute;signer &agrave; ne plus la voir et
+je suis revenu chez elle, en ami.</p>
+
+<p>&mdash;Et m&ecirc;me autrement.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, jamais! Christian, je te le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu crois que &ccedil;a me fait quelque chose, &agrave; pr&eacute;sent! Je n'ai jamais eu
+de grandes illusions sur &Eacute;tiennette. Je sais qu'elle m'a tromp&eacute; tant
+qu'elle a pu. Je ne restais pas avec elle &agrave; cause de ses qualit&eacute;s de
+c&oelig;ur, mais parce qu'elle savait me distraire. Avec cette femme-l&agrave;, il
+n'y avait pas moyen de s'ennuyer une minute. Et c'est capital.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, insinua Clamiron, t'amuses-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'amuse pas, dit Christian avec tranquillit&eacute;, je suis heureux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;patant! Toi, Christian, tu es heureux, dans les conditions o&ugrave;
+tu vis?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon gar&ccedil;on. Et tu peux le proclamer.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, &agrave; la faveur de ces entretiens, o&ugrave; Clamiron, avec une
+singuli&egrave;re adresse, naturelle ou enseign&eacute;e, flattait Christian, les deux
+anciens copains &eacute;taient sortis ensemble. Pav&eacute; avait d&eacute;cid&eacute; son ami &agrave;
+essayer la fameuse automobile de trente chevaux et il avait amen&eacute;
+triomphalement Christian au Pavillon Bleu. L&agrave;, s'&eacute;taient trouv&eacute;s
+Vertemousse, Longin et Fabreguier. Toute la bande s'&eacute;tait embarqu&eacute;e et
+on avait fait du quatre-vingts &agrave; l'heure dans la direction de
+Versailles. Le soir, &agrave; l'heure du d&icirc;ner, sans accident et sans rencontre
+inopportune, Christian avait &eacute;t&eacute; d&eacute;pos&eacute; &agrave; sa porte par Clamiron.</p>
+
+<p>Cette partie avait ramen&eacute; la confiance dans l'esprit du fianc&eacute; de
+Genevi&egrave;ve. Il n'avait plus appr&eacute;hend&eacute; de revoir ses camarades. Il &eacute;tait
+retourn&eacute; au cercle avec une assurance nouvelle. Il s'&eacute;tait senti ma&icirc;tre
+de lui. D&eacute;sormais, il ne craignait plus rien. Il y avait pr&egrave;s de trois
+mois que durait l'&eacute;preuve impos&eacute;e par Genevi&egrave;ve. Pas un jour il n'avait
+contrevenu &agrave; sa volont&eacute;. Il demeurait d'une sobri&eacute;t&eacute; parfaite, il
+s'occupait au bureau, il allait &agrave; Moret inspecter l'usine. Il faisait,
+par la m&ecirc;me occasion, remettre en &eacute;tat, au ch&acirc;teau, l'appartement de sa
+m&egrave;re, qui &eacute;tait rest&eacute; inhabit&eacute; et dans lequel il comptait s'installer
+avec sa femme pour passer les premi&egrave;res semaines de sa vie conjugale.
+Les bans venaient d'&ecirc;tre publi&eacute;s, lorsque Clamiron dit &agrave; Christian:</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, c'est fini, nous te perdons. Il n'y a plus &agrave; s'en d&eacute;dire,
+tu es affich&eacute; &agrave; la mairie et on t'a annonc&eacute; au pr&ocirc;ne, &agrave; l'&eacute;glise. Nous
+n'avons plus qu'&agrave; endosser nos habits pour te servir de gar&ccedil;ons
+d'honneur....</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne le voudrais pas, s'&eacute;cria Christian. On ne pourrait pas te
+prendre au s&eacute;rieux. On attendrait toujours de toi quelque blague. Non,
+mes enfants, ce seront de bons petits cousins en bas &acirc;ge qui rempliront
+cet office.... Vous vous r&eacute;serverez pour donner &agrave; la qu&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu vas au moins nous payer &agrave; d&icirc;ner, pour enterrer ta vie de
+gar&ccedil;on?</p>
+
+<p>&mdash;Pas davantage!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! tu auras le c&oelig;ur de nous quitter &agrave; sec?... Apr&egrave;s avoir tant de
+fois trinqu&eacute; avec nous!</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement parce que j'ai trop trinqu&eacute; avec vous que je juge
+inutile de le faire une fois de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Tu deviens &eacute;conome, mon vieux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! &ccedil;a n'est pas pour l'argent! Je vous r&eacute;galerai, si vous voulez,
+mais &agrave; la condition de ne para&icirc;tre qu'au dessert.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a serait d&eacute;j&agrave; &ccedil;a! Mais tu es vraiment chiche de tes faveurs.</p>
+
+<p>Ils ne parl&egrave;rent plus de cette id&eacute;e de d&icirc;ner. Mais les paroles de
+Clamiron avaient fait leur trajet dans l'esprit de Christian. Qu'est-ce
+qu'il risquait &agrave; convier ses amis au Caf&eacute; de Paris, dans un salon, pour
+leur faire ses adieux? N'allait-il pas, maintenant, &agrave; chaque instant, en
+leur compagnie, au Chalet du Cycle, &agrave; Madrid, d&eacute;jeuner, sans qu'il en
+r&eacute;sult&acirc;t aucun inconv&eacute;nient? Il ferait les invitations lui-m&ecirc;me. Il n'y
+aurait que des hommes, et, dans ces conditions, il ne courait pas grand
+danger. Cependant il ne prit pas de d&eacute;cision. Une incertitude troublait
+sa pens&eacute;e. Il avait le pressentiment qu'il allait faire l&agrave; une chose au
+moins inutile. Mais sa vanit&eacute; le poussait &agrave; ne pas reculer. Entre ces
+deux impressions, il h&eacute;sitait, lorsque Pav&eacute; se chargea de mettre fin &agrave;
+ses irr&eacute;solutions. Il arriva triomphant un matin, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon fils, les camarades sont plus chics que toi: le repas des
+adieux que tu ne veux pas leur payer, ce sont eux qui te l'offrent. On
+ne d&icirc;nera pas, puisque &ccedil;a te fait si peur. On d&eacute;jeunera tout bonnement.
+&Ccedil;a colle-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui! s'&eacute;cria Christian. Quel jour?</p>
+
+<p>&mdash;La veille du mariage &agrave; la mairie.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a soir&eacute;e de contrat chez mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, on d&eacute;jeunera &agrave; midi, chez Joseph.... A deux heures, tu seras
+libre, vieux fr&egrave;re. Tu nous laisseras, dans les larmes, achever nos
+cigares, et tu rentreras mettre des fleurs dans les vases pour ta
+fianc&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Convenu.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure!</p>
+
+<p>Pourtant, une sorte d'inqui&eacute;tude subsistait dans l'esprit de Christian.
+Malgr&eacute; l'&eacute;preuve jusqu'&agrave; ce jour victorieusement support&eacute;e, il savait
+combien ses nerfs &eacute;taient facilement excitables. Et le milieu tapageur
+dans lequel il allait se trouver une fois de plus lui inspirait une sage
+d&eacute;fiance. Il avait promis. Il lui &eacute;tait impossible de se d&eacute;dire sans
+s'exposer aux plaisanteries, il ne le voulut, pas, mais il r&eacute;solut de se
+surveiller avec soin, de ne boire que d'un seul vin, quoi qu'on en p&ucirc;t
+penser, et de parler avec une extr&ecirc;me r&eacute;serve. Il voyait juste, en cette
+circonstance, et le p&eacute;ril qu'il appr&eacute;hendait &eacute;tait plus s&eacute;rieux qu'il ne
+pouvait le soup&ccedil;onner.</p>
+
+<p>Le soir m&ecirc;me du jour o&ugrave; il avait accept&eacute; l'invitation de Clamiron,
+celui-ci &eacute;tait all&eacute; chez M<sup>lle</sup> Dhariel qui l'attendait. Il avait
+trouv&eacute; la jolie fille en grande tenue, son chapeau sur la t&ecirc;te. Il lui
+avait dit sans m&ecirc;me s'asseoir:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sors?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vais &agrave; la premi&egrave;re du Palais-Royal. Mais j'ai le temps, j'en
+verrai toujours assez. Cause.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est une affaire b&acirc;cl&eacute;e. Christian viendra.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Puisque je te le dis.</p>
+
+<p>&mdash;Comment as-tu obtenu &ccedil;a?</p>
+
+<p>&mdash;En lui assurant qu'on se ficherait de lui s'il ne marchait pas. Tu
+sais comme il a de l'amour-propre. Il n'a pas voulu ren&acirc;cler.</p>
+
+<p>&mdash;Et &ccedil;a se passe?</p>
+
+<p>&mdash;Chez Joseph, lundi. Rien que des hommes, mais choisis. Les &laquo;poteaux&raquo;!
+Et des biberons, tu les connais! L'addition sera cors&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Bien! Tu me retiendras le cabinet voisin, je ne veux pas aller le
+retenir moi-m&ecirc;me, crainte d'indiscr&eacute;tion....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais dis-donc, si Christian apprend que c'est moi qui ai
+maniganc&eacute; l'affaire, il m'en voudra.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu peur de lui?</p>
+
+<p>&mdash;Peur de rien! Mais le proc&eacute;d&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Eh! une farce comme tu en as fait cent, dans ta belle carri&egrave;re de
+fantaisiste. Es-tu Pav&eacute;, ou ne l'es-tu plus? Si tu l'es, tu dois &agrave;
+l'honneur de ton nom de faire des excentricit&eacute;s &eacute;normes.... Ou bien
+donne ta d&eacute;mission de prince des loustics parisiens. On en couronnera un
+autre. Et ce sera tout!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tu as raison! Mais si &ccedil;a allait tout de m&ecirc;me faire rater le
+mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que Christian aura assist&eacute; &agrave; une derni&egrave;re f&ecirc;te avec ses amis, et
+qu'il se sera pochard&eacute; &agrave; leur sant&eacute;.... D'abord, qui dit qu'il se
+pochardera?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je le dis! Sacredieu! Car s'il ne se met pas dans les
+brindezingues, nous sommes tous de petits gar&ccedil;ons bons &agrave; jouer au
+cerceau, et non les joyeux noceurs que tout Paris conna&icirc;t....</p>
+
+<p>&mdash;Et admire!</p>
+
+<p>&mdash;Il faut donc que la partie soit compl&egrave;te, triomphale, f&eacute;erique!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi je serai l&agrave; pour couronner le h&eacute;ros, au moment de l'apoth&eacute;ose.</p>
+
+<p>&mdash;Il en aura une surprise!</p>
+
+<p>&mdash;S'il est en &eacute;tat d'en jouir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! prends garde, s'il est &agrave; moiti&eacute; gris, qu'il ne se f&acirc;che. Alors
+tout rate. Et nous en sommes pour notre honte.</p>
+
+<p>&mdash;J'en fais mon affaire. Alors, &agrave; lundi, je compte sur toi. Viens me
+mettre en voiture.</p>
+
+<p>La semaine se passa pour Christian en pr&eacute;paratifs. Il eut &agrave; peine le
+temps de penser &agrave; la f&ecirc;te projet&eacute;e par ses amis. Il ne quittait pas
+Genevi&egrave;ve, dont le p&egrave;re, mis en possession de ses nouvelles attributions
+dans la maison Vernier, exultait de joie et ne tarissait pas en &eacute;loges
+sur son futur gendre et sur toute la famille.</p>
+
+<p>Le dimanche soir, cependant, Christian dit &agrave; sa fianc&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Je d&eacute;jeune demain avec mes amis. Ils ont tenu &agrave; se r&eacute;unir tous pour
+enterrer ma vie de gar&ccedil;on.... Cela m'ennuie prodigieusement, mais il m'a
+&eacute;t&eacute; impossible de refuser....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! amusez-vous. Je trouve cela tr&egrave;s naturel. Du reste, le baron
+Templier doit en &ecirc;tre, je pense....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non! Il n'est pas de la bande.... Il a horreur de tous les joyeux
+gar&ccedil;ons qui seront pr&eacute;sents.... C'est un homme rang&eacute;, lui.</p>
+
+<p>Le sourcil de Genevi&egrave;ve se fron&ccedil;a l&eacute;g&egrave;rement, mais elle continua de
+sourire:</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais pr&eacute;f&eacute;r&eacute; qu'il f&ucirc;t pr&eacute;sent. Pourtant je ne pense pas que vous
+ayez besoin d'&ecirc;tre accompagn&eacute;, ni surveill&eacute;. Vous n'avez pas de meilleur
+censeur que vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis vraiment touch&eacute; de votre confiance, dit Christian avec une
+soudaine &eacute;motion. Je ferai tout pour la justifier.... Comptez sur ma
+sagesse.</p>
+
+<p>Elle ne r&eacute;pondit pas, mais elle lui serra la main. Il eut une vive
+pouss&eacute;e de joie, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moralement gard&eacute; par vous, car votre souvenir est sans cesse
+pr&eacute;sent &agrave; ma pens&eacute;e, je n'ai rien &agrave; redouter.</p>
+
+<p>Le lundi matin, vers onze heures et demie, Clamiron vint prendre
+Christian dans son automobile. Ils arriv&egrave;rent rue Marivaux, descendirent
+&agrave; la porte du restaurateur, gravirent l'escalier et, conduits par les
+gar&ccedil;ons empress&eacute;s, firent leur entr&eacute;e dans le salon o&ugrave; devait avoir lieu
+le d&eacute;jeuner. La table &eacute;tait couverte de fleurs toutes blanches, comme
+pour une fianc&eacute;e. De gros n&oelig;uds de moire blanche cravataient les
+cand&eacute;labres, et le lustre &eacute;tait orn&eacute; de boutons d'oranger. A peine sur
+le seuil, Christian fut accueilli par une acclamation, et tous les
+convives, avec un ensemble parfait, imit&egrave;rent avec leur bouche la
+sonnerie &laquo;aux champs&raquo;. Clamiron, prenant Christian par le bras, passa
+devant les amis, comme pour une revue solennelle. Puis, s'arr&ecirc;tant
+devant Vertemousse, qui courba sa haute taille avec condescendance, il
+le fit sortir des rangs, prit dans son gilet une &eacute;norme rosette du
+M&eacute;rite agricole, la mit &agrave; la boutonni&egrave;re de la jaquette du tireur de
+pigeons stup&eacute;fait, l'embrassa sur les deux joues, en disant avec la voix
+de M. Prudhomme:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui &ecirc;tes le maigre? Continuez, mon ami, continuez!</p>
+
+<p>Puis il fit asseoir Christian, se pla&ccedil;a &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, et se tournant
+vers le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel, il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Que la f&ecirc;te commence!</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient douze, tous connus sur le pav&eacute; de Paris. Le plus vieux
+comptait trente ans. Il y avait d&eacute;j&agrave; deux divorc&eacute;s dans le nombre, et
+cinq jouissaient de conseils judiciaires, ce qui ne les emp&ecirc;chait pas de
+se ruiner, bien au contraire, les usuriers &eacute;tant devenus leur supr&ecirc;me
+recours. Presque aucun de ces brillants seigneurs n'avait fait de folies
+pour les femmes. La passion n'&eacute;tait point leur affaire. Ils
+s'adonnaient aux sports, se livraient &agrave; de grandes d&eacute;penses de vigueur,
+mangeaient et buvaient solidement, mais m&eacute;prisaient l'amour, qui leur
+paraissait beaucoup trop &eacute;nervant. La plupart &eacute;taient joueurs, et
+c'&eacute;tait sur les tables des cercles ou aux baraques du pari mutuel qu'ils
+laissaient leur argent.</p>
+
+<p>G&eacute;n&eacute;ration tr&egrave;s particuli&egrave;re et nouvelle en France, qui n'avait plus
+rien de la fougueuse spontan&eacute;it&eacute; de l'esp&egrave;ce, se montrait tr&egrave;s pratique,
+tr&egrave;s avertie, tr&egrave;s froide, et d'une f&eacute;rocit&eacute; d'&eacute;go&iuml;sme indicible. Ces
+gaillards-l&agrave; &eacute;taient bien incapables d'aller chez le bijoutier acheter
+une parure ou un bracelet pour donner &agrave; une jolie fille, mais ils ne
+d&eacute;daignaient pas de s'offrir &agrave; eux-m&ecirc;mes des boutons de chemises en
+pierres pr&eacute;cieuses, des &eacute;pingles et des coulants de cravate somptueux,
+des cha&icirc;nes de montre vari&eacute;es, pour toutes les circonstances de la vie,
+des cannes &agrave; monture d'or, et des bagues qui faisaient &eacute;tinceler leurs
+mains &agrave; chaque geste. Curieux de sensations impr&eacute;vues, jusqu'&agrave; la manie,
+ils r&eacute;alisaient dans toute son int&eacute;grit&eacute; le type du <i>snob</i>, plein
+d'admirations factices, qui court avec empressement au divertissement &agrave;
+la mode, et s'en r&eacute;gale pendant le temps qu'il sera bon genre de s'y
+amuser. Race inqui&eacute;tante qui a contribu&eacute; &agrave; pervertir le go&ucirc;t, par la
+bassesse instinctive de ses tendances et par une recherche de tout ce
+qui &eacute;tait outrancier dans la vulgarit&eacute;, comme si sa veulerie blas&eacute;e
+avait besoin d'&ecirc;tre excit&eacute;e par des sensations orduri&egrave;res. Mais toujours
+regardant, jamais agissant, voyeuse &eacute;mascul&eacute;e de la d&eacute;cadence,
+incapable d'un sursaut viril, dans son avachissement progressif.</p>
+
+<p>Et cette r&eacute;union de douze jeunes gens, sans femmes, dans ce salon de
+restaurant, &eacute;tait symptomatique de cet &eacute;tat moral et physique qui
+poussait toute une g&eacute;n&eacute;ration &agrave; une chastet&eacute; presque honteuse. Ils
+mangeaient et buvaient entre eux, joyeux viveurs dont la d&eacute;g&eacute;n&eacute;rescence
+e&ucirc;t humili&eacute; les anc&ecirc;tres. Mais ils buvaient et mangeaient ferme, car ils
+savaient ce qu'&eacute;tait la gastronomie et appr&eacute;ciaient &agrave; leur juste m&eacute;rite
+les vins que le sommelier versait dans leurs verres. Le menu avait &eacute;t&eacute;
+soigneusement r&eacute;dig&eacute; et les crus &eacute;taient de choix. Clamiron avait bien
+fait les choses, et le chef c&eacute;l&egrave;bre qui officiait avait su &ecirc;tre &agrave; la
+hauteur de sa mission. D&eacute;j&agrave; les cailles en caisses apparaissaient
+escort&eacute;es d'un Yquem 84, et Christian, qui faisait honneur au d&eacute;jeuner,
+n'avait pas encore touch&eacute; &agrave; son verre. Clamiron se pencha vers lui:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas avoir la p&eacute;pie! Bois au moins de l'eau, si tu ne bois pas de
+vin.... Crains-tu qu'on ne t'ait vers&eacute; du poison?</p>
+
+<p>Christian sourit, et prenant sa coupe &agrave; Champagne:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, non, je vais porter votre sant&eacute; &agrave; tous.</p>
+
+<p>Il se leva, et s'adressant &agrave; ses compagnons avec une souriante ironie:</p>
+
+<p>&mdash;Mes chers amis, je suis tr&egrave;s touch&eacute; de la pens&eacute;e affectueuse qui vous
+a r&eacute;unis, aujourd'hui, autour de moi. Nous avons fait bien des b&ecirc;tises
+ensemble. Nous n'en ferons plus &agrave; l'avenir. Je compte me ranger et
+devenir aussi s&eacute;rieux que j'ai &eacute;t&eacute; d&eacute;raisonnable. Cela n'est pas aussi
+difficile que vous pouvez l'imaginer. C'est une habitude &agrave; prendre, et
+une fois le trantran commenc&eacute;, il n'y a plus qu'&agrave; suivre.... On se
+figure que c'est ennuyeux de s'occuper &agrave; des choses qui ne sont pas
+stupides ou ruineuses, et quelquefois ruineuses et stupides &agrave; la fois,
+c'est une compl&egrave;te erreur. On trouve autant d'int&eacute;r&ecirc;t &agrave; gagner de
+l'argent qu'&agrave; le d&eacute;penser. Je crois m&ecirc;me pouvoir affirmer qu'&agrave; partir
+d'un certain moment de la vie, gagner de l'argent devient un besoin et
+n'en pas d&eacute;penser une passion....</p>
+
+<p>Il ne put aller plus loin. Une temp&ecirc;te de cris s'&eacute;leva autour de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Hourrah pour Christian! Il se paye notre t&ecirc;te! Ah! tu en as un culot,
+mon gar&ccedil;on! Non! mais il nous fait un cours de bonnes m&oelig;urs! A ta
+sant&eacute;! A tes futurs enfants!</p>
+
+<p>Sans se d&eacute;monter, le jeune homme leva sa coupe et la vida d'un trait,
+puis il se rassit au milieu du tapage g&eacute;n&eacute;ral. La voix per&ccedil;ante de
+Clamiron parvint &agrave; dominer le tumulte:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, le jeune r&eacute;cipiendaire a fort bien parl&eacute;. On peut lui
+ouvrir les portes de l'institution du mariage. Il est digne d'y entrer.
+Sa future est, du reste, charmante.... Je propose la sant&eacute; de M<sup>lle</sup>
+Harnoy.</p>
+
+<p>Il remplit la coupe de Christian et lui dit chaleureusement:</p>
+
+<p>&mdash;Choquons nos verres, mon vieux, et de tout c&oelig;ur!</p>
+
+<p>Christian lui fit raison sans h&eacute;siter. Une l&eacute;g&egrave;re rougeur monta &agrave; ses
+pommettes, une excitation soudaine tendit ses nerfs. Et comme Clamiron
+avait vers&eacute; du vin dans la coupe repos&eacute;e sur la table, le fianc&eacute; de
+Genevi&egrave;ve cria dans le bruit des verres tintant aux mains des convives:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en souhaite une pareille &agrave; chacun, mes petits!</p>
+
+<p>Et, sans qu'on l'y e&ucirc;t invit&eacute;, il porta encore une fois la coupe &agrave; sa
+bouche. Ses yeux s'allum&egrave;rent, comme une lampe dont la flamme s'avive.
+Dans son cerveau purifi&eacute; par une abstinence prolong&eacute;e, un trouble
+soudain se manifesta. Machinalement, et comme retrouvant ses habitudes
+anciennes, il but de nouveau. Au milieu du tapage, parmi les
+interpellations qui s'&eacute;changeaient dans la chaleur de la pi&egrave;ce o&ugrave;
+flottaient les odeurs des mets et le bouquet des vins, il eut le
+sentiment qu'il se laissait entra&icirc;ner &agrave; un danger certain. Il regarda
+autour de lui d'un air de d&eacute;fi, et ne vit que des physionomies
+souriantes, des yeux bienveillants, n'entendit que des rires. Nul
+dessein de lui nuire, le seul projet de se divertir entre soi, et bien
+tranquillement. Le dessert &eacute;tait servi, et la glace circulait autour de
+la table. Vertemousse avait m&ecirc;me allum&eacute; une cigarette et fumait en
+contant ses exploits cyn&eacute;g&eacute;tiques. Christian se rassura, mais il sentit
+que sa t&ecirc;te &eacute;tait d&eacute;j&agrave; plus &eacute;chauff&eacute;e qu'il ne convenait, il se pencha
+vers Clamiron et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Fais-moi donc donner un verre d'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite.</p>
+
+<p>Pav&eacute; appela le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel et lui parla &agrave; voix basse. Celui-ci mit
+sur la table une bouteille qui avait la forme et la couleur d'une
+bouteille d'eau d'Evian, Christian prit la bouteille et emplit lui-m&ecirc;me
+son verre. Puis, distraitement, il le vida aux trois quarts. Il l&acirc;cha un
+juron, reposa le verre si fort sur la table qu'il le brisa, et, d'un ton
+furieux, il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel, est-ce que vous &ecirc;tes fou? C'est du kirsch que vous me
+donnez l&agrave;.</p>
+
+<p>Une longue acclamation &eacute;touffa sa voix. Ainsi qu'&agrave; travers un
+brouillard, il voyait tous ses amis debout, des fleurs dans les mains,
+et s'avan&ccedil;ant vers lui. Il sentit que Clamiron lui couronnait la t&ecirc;te
+avec une guirlande de boutons d'oranger qu'il avait d&eacute;croch&eacute;e du lustre.
+Une stupeur commen&ccedil;ait &agrave; l'envahir, contre laquelle il voulut r&eacute;agir.
+Mais l'alcool maintenant &eacute;tait redevenu son ma&icirc;tre. Il r&eacute;ussit &agrave; dompter
+son engourdissement; il se mit sur ses pieds, et comme pris de fr&eacute;n&eacute;sie,
+oubliant ses craintes, mentant &agrave; ses promesses:</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est ma derni&egrave;re f&ecirc;te, qu'elle soit m&eacute;morable!</p>
+
+<p>Et d'une main mal assur&eacute;e il but le vin qui remplissait les verres
+laiss&eacute;s intacts par lui, depuis le commencement du repas.</p>
+
+<p>Ses amis hurl&egrave;rent avec enthousiasme:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vieil ami, tu es toujours notre chef!</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, qu'est-ce que tu crains? Il est deux heures. Jusqu'&agrave; ce soir,
+tu as le temps de prendre l'air.</p>
+
+<p>&mdash;Au lieu d'enterrer ta vie de gar&ccedil;on, flambons-la; Du punch!</p>
+
+<p>&mdash;Une belle incin&eacute;ration!</p>
+
+<p>Dans l'atmosph&egrave;re obscurcie par la fum&eacute;e des cigares, les flammes du
+rhum dans&egrave;rent, bleues, blanches, se courbant, pr&egrave;s de s'&eacute;teindre, puis
+raviv&eacute;es, s'&eacute;levant en langues ardentes. Emport&eacute; par une sorte de
+fureur, comme si sa raison submerg&eacute;e luttait encore contre le vice
+triomphant, Christian, avec des &eacute;clats de rire terribles, se mit &agrave;
+arroser la nappe de punch br&ucirc;lant. La toile s'alluma, les mousses des
+compotiers cr&eacute;pit&egrave;rent. Les gar&ccedil;ons durent intervenir pour que le feu ne
+pr&icirc;t pas aux tentures. Le patron, inquiet, risqua un &oelig;il par
+l'entreb&acirc;illement de la porte. Mais Christian semblait en proie aux
+bizarreries de ses plus mauvais jours d'ivresse. Il avait amass&eacute; des
+r&eacute;serves de folie pendant ses jours de sagesse, et maintenant laissait
+libre cours &agrave; sa fantasque brutalit&eacute;. Vertemousse ayant voulu le
+raisonner, re&ccedil;ut une carafe &agrave; la t&ecirc;te, qu'il &eacute;vita &agrave; grand'peine, et qui
+brisa une glace derri&egrave;re lui. En m&ecirc;me temps, Christian &eacute;clatait d'un
+rire nerveux que rien n'arr&ecirc;tait, et qui crispait ses traits,
+contractait ses l&egrave;vres, le montrait impuissant et hagard, &agrave; la merci du
+d&eacute;lire alcoolique.</p>
+
+<p>&mdash;Il va faire quelque malheur! murmura Longin.</p>
+
+<p>&mdash;Finissons-le, dit cyniquement Clamiron. Quand il sera sous la table,
+il n'essaiera plus de nous tuer.</p>
+
+<p>Et, prenant la cuill&egrave;re &agrave; punch, il en emplit un verre qu'il pla&ccedil;a
+devant Christian. Silencieux, sombre, le front bas, celui-ci buvait &agrave;
+pr&eacute;sent, d'une main tremblante. Ses amis, effray&eacute;s de leur crime,
+l'entouraient sans mot dire. Il cria tout &agrave; coup:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Tas de f&ecirc;tards! Vous avez l'air tout ahuris! Qu'est-ce qui
+vous arrive? Vous me regardez comme un ph&eacute;nom&egrave;ne! Vous m'avez mis en
+train et vous restez en route? En voil&agrave; des gaillards! Nous n'avons pas
+encore commenc&eacute; les liqueurs. Allons qu'on apporte du
+Vernier-Mareuil-Carte jaune! Il ne serait pas convenable qu'on ne
+d&eacute;gust&acirc;t pas &agrave; cette table des produits de la maison! M'entendez-vous,
+ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel....</p>
+
+<p>Et comme le gar&ccedil;on, inquiet, restait immobile devant lui, il brailla:</p>
+
+<p>&mdash;Vous dormez! Je vais vous r&eacute;veiller!</p>
+
+<p>Il saisit deux assiettes et les brisa l'une contre l'autre, puis il
+&eacute;crasa ses verres avec la cuill&egrave;re &agrave; punch, et il se pr&eacute;parait, avec un
+ricanement f&eacute;roce, &agrave; renverser la table sur les convives, lorsque, ses
+forces le trahissant, il poussa un faible soupir et retomba sur le
+dossier de sa chaise, les yeux chavir&eacute;s par l'ivresse, balan&ccedil;ant sa t&ecirc;te
+de gauche &agrave; droite, inconscient, perdu. Au m&ecirc;me moment, la porte du
+salon s'ouvrit et, v&ecirc;tue d'une longue robe noire, une dentelle sur ses
+blonds cheveux, un peu p&acirc;le, mais pleine d'assurance, &Eacute;tiennette Dhariel
+parut.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous manquiez &agrave; la f&ecirc;te! dit am&egrave;rement Longin &agrave; la belle fille.
+Voyez dans quel &eacute;tat s'est mis ce malheureux!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il est m&ucirc;r pour le mariage, il me semble, dit &Eacute;tiennette
+avec un ironique sourire. Qu'est-ce que vous allez faire de ce brillant
+fianc&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Le diable m'emporte si nous le savons, dit Vertemousse. On ne peut pas
+le laisser l&agrave;, on ne peut pas le reconduire chez lui. Le voil&agrave; propre!</p>
+
+<p>&mdash;On s'amuse entre soi, chacun &agrave; sa petite pointe, ajouta Clamiron.
+Mais, lui, il fait tout en grand. Et mon animal se charge &agrave; &eacute;clater!</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous en d&eacute;barrasser, r&eacute;pondit &Eacute;tiennette. Descendez-le jusqu'&agrave;
+mon coup&eacute;, qui est &agrave; la porte. Je le conduis chez moi, je le soigne, et
+le remets sur pied.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous &ecirc;tes une vraie amie, ma petite Dhariel.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? Voil&agrave; ma fa&ccedil;on de me venger des salet&eacute;s que Christian
+m'a faites.</p>
+
+<p>Une lueur diabolique flambait dans les regards de la d&eacute;laiss&eacute;e. Elle
+ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je passe devant pour avertir mon cocher.... Suivez-moi.... Si, apr&egrave;s
+&ccedil;a, la famille n'est pas reconnaissante, c'est &agrave; gu&eacute;rir pour toujours du
+d&eacute;vouement!</p>
+
+<p>&mdash;Ange, va! murmura Clamiron. Si jamais tu as besoin de mon t&eacute;moignage
+pour le prix Montyon, ne te g&ecirc;ne pas!</p>
+
+<p>Il prit Christian sous un bras, Longin le prit par-dessous l'autre. Ils
+r&eacute;ussirent &agrave; le mettre sur ses jambes. Vertemousse lui campa son chapeau
+sur la t&ecirc;te, et portant presque ce cadavre vivant, qui marchait
+m&eacute;caniquement, les jambes tremblantes, livide et sans regard, ils
+descendirent l'escalier, travers&egrave;rent le trottoir et pouss&egrave;rent
+Christian dans le coup&eacute; d'&Eacute;tiennette. Ce brusque mouvement sembla tirer
+l'ivrogne de son engourdissement; il releva ses paupi&egrave;res alourdies,
+jeta un regard autour de lui, et, d'une voix sourde, grommela:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, bon! une femme, maintenant! Qu'est-ce qu'ils veulent que j'en
+fasse?</p>
+
+<p>Et, se calant dans le coin de la voiture, il se mit &agrave; dormir pr&egrave;s
+d'&Eacute;tiennette sans m&ecirc;me l'avoir reconnue.</p>
+
+<p>La belle fille se pencha vers Clamiron et Longin, leur sourit, et
+s'adressant &agrave; son cocher:</p>
+
+<p>&mdash;A la maison.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI</a></h2>
+
+
+<p>L'h&ocirc;tel Vernier-Mareuil, ce soir-l&agrave;, flamboyait, par toutes ses
+fen&ecirc;tres, dans la nuit. Sur la place Malesherbes, une foule,
+difficilement contenue par un service d'ordre, se pressait aux abords de
+la porte coch&egrave;re pour voir entrer les voitures amenant chez le grand
+industriel la fleur du Paris &eacute;l&eacute;gant, riche et titr&eacute;. Un brouhaha joyeux
+saluait le passage des femmes &eacute;clair&eacute;es brusquement, au fond de leurs
+voitures, par les lampadaires, &eacute;lev&eacute;s de chaque c&ocirc;t&eacute; du large trottoir.
+La file des coup&eacute;s et des landaus se succ&eacute;dait, lente et solennelle,
+s'engouffrant, avec des roulements sourds, dans la cour verdoyante et
+fleurie, rayonnante de lumi&egrave;re &eacute;lectrique, comme une sc&egrave;ne de th&eacute;&acirc;tre
+pour l'apoth&eacute;ose d'une f&eacute;erie.</p>
+
+<p>Sur chaque marche du haut perron, surmont&eacute; d'une marquise dor&eacute;e, se
+tenait un valet de pied immobile dans sa livr&eacute;e rouge, bas de soie et
+chevelure poudr&eacute;e. Dans le vestibule, les ma&icirc;tres d'h&ocirc;tel, en habit noir
+&agrave; la fran&ccedil;aise, faisaient la haie devant la porte du vestiaire. Et
+c'&eacute;tait sur le dallage de marbre une suite ininterrompue de couples
+souriants et compass&eacute;s, femmes v&ecirc;tues de leurs &eacute;l&eacute;gants manteaux de bal,
+coiff&eacute;es de fleurs, maris ou p&egrave;res envelopp&eacute;s dans leurs fourrures, et
+se saluant, causant, dans la sonorit&eacute; de l'orchestre qui recouvrait, de
+ses ondes harmonieuses, le roulement incessant des voitures.</p>
+
+<p>A l'entr&eacute;e de ses salons, dans le grand hall o&ugrave; se trouvent r&eacute;unis les
+plus merveilleuses toiles des peintres modernes et les chefs-d'&oelig;uvre de
+la sculpture contemporaine, Vernier, debout, se tenait, recevant ses
+invit&eacute;s. A trois pas de lui, Emmeline causait avec le baron Templier.
+Aux arrivants qui venaient la saluer, la jeune femme tendait
+machinalement la main, adressait un sourire, ou offrait quelques paroles
+de bienvenue, avec un air de d&eacute;tachement qui accentuait encore la
+distance morale qui la s&eacute;parait de son mari. Vernier, cependant, &agrave; la
+vue d'un vieillard tout couvert de cordons et de plaques d'ordres, qui
+s'avan&ccedil;ait, se tourna vers sa femme d'un air d'autorit&eacute; et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Emmeline, Son Excellence l'ambassadeur des Pays-Bas....</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Vernier s'approcha avec une bonne gr&acirc;ce ais&eacute;e pour accueillir le
+personnage officiel. Le jeune baron, profitant de ce court &eacute;loignement
+de la ma&icirc;tresse de la maison, entra dans les salons et, avisant d&egrave;s
+l'entr&eacute;e un groupe compos&eacute; des ins&eacute;parables Vertemousse, Clamiron,
+Fabreguier et Longin, il se dirigea vers eux avec empressement.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! Templier, s'&eacute;cria Clamiron, vous avez donc l&acirc;ch&eacute; la patronne?
+Elle vous tenait de court, cependant, tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a temps pour tout, dit Raymond d'un air jovial. J'ai assez fait
+le planton &agrave; la porte. Je pr&eacute;tends me distraire un peu avec vous....
+Vernier est aux prises avec le corps diplomatique. Sa femme est &agrave; faire
+des r&eacute;v&eacute;rences et des sourires &agrave; un vieux monsieur couvert d'une
+importante quincaillerie.... J'ai pris la tangente.... O&ugrave; en est-on ici?</p>
+
+<p>&mdash;A avaler sa langue, d&eacute;clara d'une voie enrou&eacute;e Vertemousse. En voil&agrave;
+un d&eacute;ballage de rasoirs! Si qu'on s'en irait chez Maxim?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu y feras chez Maxim, &agrave; dix heures du soir? Il n'y aura
+personne.</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrai m'y asseoir et y fumer. Ce sera d&eacute;j&agrave; un avantage sur ici.
+On s'emb&ecirc;te vraiment dans cette turne familiale et somnif&egrave;re.
+Venez-vous, mes enfants?</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que Christian dira, s'il ne nous voit pas &agrave; sa soir&eacute;e de
+contrat?</p>
+
+<p>A cette question, les quatre copains &eacute;chang&egrave;rent un regard soucieux,
+mais ne r&eacute;pondirent pas. Ils &eacute;taient venus chez Vernier-Mareuil autant
+pour apprendre des nouvelles que pour faire acte de pr&eacute;sence. Mais ils
+se sentaient mal &agrave; l'aise dans cette maison en f&ecirc;te, o&ugrave; les invit&eacute;s
+compass&eacute;s et c&eacute;r&eacute;monieux continuaient d'arriver, et o&ugrave; Christian, pour
+qui se donnait la f&ecirc;te, n'avait pas encore paru. Les harmonies de
+l'orchestre passaient par bouff&eacute;es sonores, rythmant les valses. Par
+l'ouverture des larges baies, au travers de l'encombrement des habits
+noirs, du tourbillon des danseurs, s'apercevait le scintillement des
+&eacute;paules diamant&eacute;es, l'&eacute;parpillement des robes claires dans un cadre de
+lumi&egrave;re et de joie.</p>
+
+<p>Assise dans le salon d'entr&eacute;e, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de sa m&egrave;re, compliment&eacute;e et salu&eacute;e
+par les arrivants, Genevi&egrave;ve Harnoy accueillait avec un doux et modeste
+sourire les paroles flatteuses. Une expression d'inqui&eacute;tude au milieu de
+cette c&eacute;r&eacute;monie, assombrissait son d&eacute;licat et charmant visage. Elle
+&eacute;tait, ce soir-l&agrave;, un objet d'envie. Elle &eacute;pousait le fils unique de la
+puissante maison Vernier-Mareuil. Elle &eacute;tait destin&eacute;e &agrave; une colossale
+fortune. Et pourtant elle &eacute;tait triste. Christian, elle le savait,
+n'avait pas paru de la journ&eacute;e chez son p&egrave;re. Vernier, plein de trouble,
+cachait sous un air de joie ses appr&eacute;hensions. Chacun des membres de la
+famille s'effor&ccedil;ait de sourire. Tous tremblaient, comme sous le coup
+d'un malheur. Cependant, le ch&oelig;ur des m&egrave;res d&eacute;pit&eacute;es daubait &agrave; l'envi
+sur le mariage de Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, cette petite Harnoy fait un beau r&ecirc;ve.... Mais que de risques
+elle court! Il a fallu la f&acirc;cheuse position du p&egrave;re pour la d&eacute;cider,
+sans doute, &agrave; devenir la femme de ce fou furieux de Christian?</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez qu'il passe pour s'&ecirc;tre rang&eacute; compl&egrave;tement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! qui peut r&eacute;pondre de l'avenir? Il a de trop mauvaises
+fr&eacute;quentations! Des Vertemousse, des Clamiron, que voulez-vous qu'un
+pauvre gar&ccedil;on devienne dans un milieu pareil? Ils l'entra&icirc;neront de
+nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais le p&egrave;re Vernier est si riche!</p>
+
+<p>&mdash;Quarante millions de fortune. Et le Royal-Carte jaune rapporte quinze
+&agrave; seize cent mille francs de b&eacute;n&eacute;fices nets tous les ans....</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a n'emp&ecirc;che pas qu'il a eu de sales aventures au d&eacute;but de sa vie. On
+a parl&eacute; de la police correctionnelle, pour falsification. Il fabriquait
+on ne sait quel inf&acirc;me m&eacute;lange, avec des sulfitartres et des acides
+ac&eacute;tiques. Si l'on cherchait bien &agrave; la pr&eacute;fecture, on trouverait de
+f&acirc;cheux dossiers sur son compte....</p>
+
+<p>&mdash;Si l'on s'en donnait la peine, on d&eacute;couvrirait des horreurs &agrave;
+l'origine de toutes les grandes fortunes.... C'est impossible autrement!
+On ne devient pas tr&egrave;s riche sans commettre des infamies.... Moi, je
+vous avouerai que j'ai recul&eacute; devant l'alliance des Vernier-Mareuil.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui ne vous emp&ecirc;che pas de conduire votre charmante fille chez eux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Tout Paris y vient....</p>
+
+<p>&mdash;Et on peut y trouver d'autres jeunes gens &agrave; marier que le fils de la
+maison....</p>
+
+<p>&mdash;En somme, les Harnoy sacrifient ignoblement leur fille &agrave; leur
+ambition....</p>
+
+<p>&mdash;Vernier-Mareuil a sauv&eacute; Harnoy de la faillite....</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'est pas mal, cette petite Genevi&egrave;ve....</p>
+
+<p>&mdash;L'air un peu b&eacute;casse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qu'il faut pour vivre avec un sc&eacute;l&eacute;rat comme Christian....</p>
+
+<p>La conversation fut interrompue par l'entr&eacute;e dans le salon de la jeune
+M<sup>me</sup> Vernier. Elle traversa, souriante et gracieuse, la presse des
+invit&eacute;s qui encombraient le passage; elle s'avan&ccedil;a vers le groupe o&ugrave; se
+trouvait le baron Templier, et d'un signe de son &eacute;ventail elle l'appela
+aupr&egrave;s d'elle. Il s'empressa, et pench&eacute; dans un salut:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? Vous avez besoin de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Mon mari et moi, nous sommes tout &agrave; fait tourment&eacute;s. Il est onze
+heures et Christian n'est pas encore rentr&eacute; &agrave; l'h&ocirc;tel. Que fait-il? O&ugrave;
+est-il? Quand sa pr&eacute;sence est indispensable ici....</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je monte chez lui et que je m'informe?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en serai oblig&eacute;e.... Son p&egrave;re ne peut quitter la place.... Il
+re&ccedil;oit nos invit&eacute;s, mais il est au supplice.... Faites le n&eacute;cessaire....
+Je m'en remets &agrave; vous....</p>
+
+<p>&mdash;Comptez sur moi....</p>
+
+<p>&mdash;Et surtout, le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement.</p>
+
+<p>Il s'inclina et, traversant le salon, gagna une porte donnant sur les
+d&eacute;gagements int&eacute;rieurs de l'h&ocirc;tel. Il suivit un couloir et montant un
+large escalier de cinq marches, il p&eacute;n&eacute;tra dans une antichambre sur la
+banquette de laquelle un valet de chambre, assis, attendait.</p>
+
+<p>En voyant entrer Templier le domestique se leva pr&eacute;cipitamment et prit
+une attitude respectueuse.</p>
+
+<p>&mdash;M. Christian n'est donc pas encore rentr&eacute;, Edmond? interrogea le jeune
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur le baron.... J'attends M. Christian. Ah! monsieur le
+baron doit comprendre combien je suis tourment&eacute;... un jour pareil!</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; croyez-vous qu'il soit?</p>
+
+<p>Le valet baissa la t&ecirc;te avec un air navr&eacute;, il laissa tomber ses bras le
+long de son corps:</p>
+
+<p>&mdash;M. Christian est parti ce matin, &agrave; midi moins le quart, avec M.
+Clamiron. Il devait d&eacute;jeuner avec ses amis.... En voyant que M.
+Christian n'&eacute;tait pas rentr&eacute; pour d&icirc;ner &agrave; l'h&ocirc;tel, j'ai, sur l'ordre de
+M<sup>me</sup> Vernier, &eacute;t&eacute; m'informer au restaurant, et l&agrave; j'ai appris....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, terminez.</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;, j'ai appris que M. Christian, vers quatre heures, avait &eacute;t&eacute; emmen&eacute;
+par M<sup>lle</sup> Dhariel....</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;tiennette! Elle avait pourtant bien promis de se tenir tranquille! On
+l'a pay&eacute;e assez cher pour cela!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur le baron, on ne l&acirc;che pas si facilement un amant comme M.
+Christian. Elle l'a emmen&eacute; chez elle, et je suis s&ucirc;r qu'il y est encore.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est trop fort! grommela Templier. La coquine! Elle aura affaire
+&agrave; moi. Je vais chez elle....</p>
+
+<p>Il n'eut pas le temps d'en dire plus. Une porte battit, un pas lourd se
+fit entendre sur les marches, la porte s'ouvrit, et celui qu'on
+attendait si impatiemment se pr&eacute;senta, chancelant, sur le seuil. Il
+&eacute;tait v&ecirc;tu d'une pelisse de loutre d&eacute;boutonn&eacute;e, sous laquelle
+apparaissaient sa jaquette froiss&eacute;e et sa cravate d&eacute;nou&eacute;e, comme s'il
+avait dormi tout habill&eacute;. Son chapeau, enfonc&eacute; sur le derri&egrave;re de la
+t&ecirc;te, laissait voir cr&ucirc;ment, sous la clart&eacute; blanche de l'&eacute;lectricit&eacute;,
+son beau visage livide, marbr&eacute; de taches rouges, dans lequel ses jeux
+vacillaient sans regard, pendant qu'un rictus tirait nerveusement ses
+l&egrave;vres. Malgr&eacute; les stigmates affreux de l'ivresse, l'h&eacute;b&eacute;tude de sa
+physionomie, l'incertitude de sa d&eacute;marche, il conservait cependant
+encore le charme de l'&eacute;l&eacute;gance et la s&eacute;duction de la jeunesse. Il jeta
+son chapeau loin de lui, laissa glisser &agrave; terre sa fourrure, aussit&ocirc;t
+ramass&eacute;e par le domestique, et dit d'une voix railleuse.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! c'est le sire de Templier! Quel bon vent t'am&egrave;ne, mon cher?
+Edmond, des cigares, et du th&eacute; avec du rhum.... J'ai soif!</p>
+
+<p>Son ami le saisit par le bras d'un geste brusque qui fit chanceler le
+malheureux:</p>
+
+<p>&mdash;Christian, ne sais-tu plus v&eacute;ritablement ce que tu fais? D'o&ugrave;
+viens-tu? A quoi as-tu pens&eacute;? Quoi! apr&egrave;s toutes les promesses et les
+gages que tu as donn&eacute;s! Oublies-tu que la maison est pleine de tous nos
+amis et que c'est en ton honneur?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est donc cela qu'il y avait foule sur la place quand ma voiture
+est arriv&eacute;e?... Il y avait l&agrave; des voyous: je crois qu'on m'a un peu
+attrap&eacute;!... Mon cocher alors est entr&eacute; par la cour des &eacute;curies....
+Templier, qu'est-ce que tous ces gens-l&agrave; viennent faire chez nous?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, insens&eacute;, n'es-tu donc plus capable de raisonner?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je suis tout ce qu'il y a de plus lucide! Mais je ne sais pas
+pourquoi il y a tant de monde ici, ce soir... &Eacute;coute, on va s'y
+assommer! J'ai eu tort de rentrer.... Allons au bal de l'Op&eacute;ra.... Nous
+y retrouverons Clamiron, Vertemousse et Longin.... On finira la soir&eacute;e
+ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;La soir&eacute;e est finie, Christian, et tes amis sont ici qui
+t'attendent....</p>
+
+<p>&mdash;Envoie-les chercher.... Nous nous enfermerons pour &eacute;viter les
+raseurs....</p>
+
+<p>&mdash;Et demain, dans tout Paris, on racontera qu'&agrave; la f&ecirc;te donn&eacute;e en
+l'honneur de ton mariage, il ne manquait que toi.... Ton p&egrave;re sera
+bafou&eacute;, ta fianc&eacute;e insult&eacute;e par la piti&eacute; hypocrite des jaloux.... Est-ce
+cela que tu veux?...</p>
+
+<p>&mdash;Je veux qu'on me fiche la paix!</p>
+
+<p>Il eut un geste d'insouciance, hocha la t&ecirc;te d'un air r&eacute;solu et entra
+dans sa chambre, o&ugrave; il se laissa aller dans un fauteuil profond. Il
+soupira avec b&eacute;atitude, ses yeux se ferm&egrave;rent, et il parut pr&ecirc;t &agrave;
+s'endormir. Templier regarda un instant, avec une douloureuse &eacute;motion,
+ce beau gar&ccedil;on de vingt-six ans, aux traits fins, &agrave; la svelte tournure,
+&eacute;tendu inerte, sans regard et sans pens&eacute;e, comme une v&eacute;ritable brute.
+Mais il ne voulut pas s'avouer vaincu. Il le prit par la main, le secoua
+pour r&eacute;veiller la vie dans ce corps paralys&eacute; par l'ivresse:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Christian, &eacute;coute-moi.... Tu sais que je t'aime.... Ne me fais
+pas le chagrin de ne pas tenter un effort pour me satisfaire.... Tous
+nos amis sont en bas.... Paris entier s'est donn&eacute;, ce soir, rendez-vous
+dans ta maison, pour te voir, te complimenter. Il est inadmissible que
+tu ne descendes pas.... Ta belle-m&egrave;re est au d&eacute;sespoir. Elle m'a envoy&eacute;
+te chercher.... Christian... m'entends-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien! dit le jeune homme, en soulevant ses paupi&egrave;res et en
+lan&ccedil;ant sur son ami un regard railleur.... Tu m'apportes les dol&eacute;ances
+de M<sup>me</sup> Vernier-Mareuil.... Entre nous, tu as un rude toupet!...</p>
+
+<p>&mdash;Christian! protesta le baron.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, tu sais, quand je suis dans mes heures de franchise, je dis
+tout ce que je pense.... Mon ami, tu as tort d'abuser de ce que tu es
+l'amant de ma belle-m&egrave;re, pour me faire de la morale.... Je ne te
+demande pas de respecter la maison de mon p&egrave;re, moi.... Alors pourquoi
+es-tu plus royaliste que le roi?...</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait soulev&eacute; en parlant ainsi, et sa figure avait pris une
+soudaine expression de dignit&eacute; douloureuse:</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes de bien jolis sp&eacute;cimens de l'&eacute;ducation moderne, mon cher
+baron, et on ne donnerait pas cher de nos consciences, si on avait le
+loisir de les conna&icirc;tre &agrave; fond. Moi, je suis une sale crapule, qui bois
+comme un cocher de fiacre. On avait essay&eacute; de me corriger, mais mes amis
+m'ont entra&icirc;n&eacute;, et tu vois dans quel &eacute;tat je reviens! Est-ce qu'on
+gu&eacute;rit un ivrogne?... C'est si bon de boire, d'oublier le vide de ses
+jours, l'inutilit&eacute; de sa vie, l'ennui effrayant de son oisivet&eacute;.... Ah!
+oui, je sais ce que tu vas me raconter.... Je suis le fils de
+Vernier-Mareuil, riche &agrave; millions, et je ne sais m&ecirc;me pas manger
+proprement la fortune de mon p&egrave;re.... Mais toi, baron Templier,
+qu'est-ce que tu es? Un joli jeune homme qui vis dans la maison de
+l'homme dont tu as d&eacute;tourn&eacute; la femme.... On dit que le mari t'int&eacute;resse
+dans ses sp&eacute;culations et augmente ainsi ton revenu.... Tu payes donc les
+lib&eacute;ralit&eacute;s de l'un en gentillesses avec l'autre.... C'est un brillant
+m&eacute;tier que tu as l&agrave;.... Et qui nourrit bien son homme! Mais tu es sobre,
+toi.... Tu dois conserver toute ta t&ecirc;te pour conduire tes affaires....
+Sans &ccedil;a, qu'est-ce qui prouve que tu ne boirais pas comme moi?... Nous
+nous valons, va. Nous sommes fr&egrave;res dans la d&eacute;bauche.... Seulement,
+&eacute;coute &ccedil;a, baron, moi, la mienne me co&ucirc;te, et la tienne te rapporte!</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux! cria Templier, avec un geste terrible pour frapper
+Christian.</p>
+
+<p>Mais il se calma aussit&ocirc;t, et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne sait pas ce qu'il dit!... Il aura tout oubli&eacute; demain....</p>
+
+<p>Il se pencha sur son ami, retomb&eacute; au fond de son demi-sommeil, et
+l'examinant avec soin:</p>
+
+<p>&mdash;Jamais je ne pourrai le remettre sur ses pieds &agrave; temps pour qu'il
+paraisse au salon. Que faire?...</p>
+
+<p>Il ouvrit la porte du vestibule et &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Edmond, descendez et pr&eacute;venez M. Vernier qu'il est urgent qu'il monte.
+Le docteur Augagne est dans la maison.... Cherchez-le et priez-le de
+monter aussi. Ne perdez pas un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, monsieur le baron.... J'y cours....</p>
+
+<p>Templier revint aupr&egrave;s du malheureux, &eacute;tendu dans le fauteuil et cuvant
+son ivresse:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, son p&egrave;re et un m&eacute;decin, voil&agrave; ce qu'il lui faut.</p>
+
+<p>Il s'accouda &agrave; la chemin&eacute;e, et, assombri, car il pr&eacute;voyait les
+d&eacute;sastreuses cons&eacute;quences que pouvait entra&icirc;ner cet incident, il
+attendit. Dans l'&eacute;loignement la musique des danses se faisait entendre,
+et le contraste &eacute;tait lugubre de l'inertie accabl&eacute;e du malheureux qui
+soufflait p&eacute;niblement, noy&eacute; dans l'ivresse, avec la f&ecirc;te qui se
+poursuivait joyeuse, donn&eacute;e en son honneur. La voix br&egrave;ve et un peu rude
+de Vernier r&eacute;sonna dans le vestibule et, pr&eacute;c&eacute;dant le docteur Augagne,
+le p&egrave;re entra dans la chambre.</p>
+
+<p>D'un geste d&eacute;sol&eacute;, Templier montra Christian, qui n'avait m&ecirc;me pas boug&eacute;
+et, saluant le m&eacute;decin qui accompagnait Vernier, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je me retire, je vais pr&eacute;venir M<sup>me</sup> Vernier que vous &ecirc;tes aupr&egrave;s de
+votre fils....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est cela, mon cher baron, allez....</p>
+
+<p>Le p&egrave;re se tourna vers Augagne et, la bouche crisp&eacute;e, p&acirc;le de
+douloureuse angoisse:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, mon ami. Voil&agrave; o&ugrave; est retomb&eacute; ce malheureux!</p>
+
+<p>Le docteur hocha tristement la t&ecirc;te, prit la main de Christian, t&acirc;ta le
+pouls, et demanda au valet de chambre empress&eacute; et attentif:</p>
+
+<p>&mdash;Une serviette et de l'eau....</p>
+
+<p>Il trempa la serviette, lotionna le front et les joues du jeune homme.
+Celui-ci poussa un long soupir, et se d&eacute;tendit, comme sous une
+impression de soulagement. Le docteur reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous une pharmacie, ici? Il me faudrait de l'alcali, un verre et
+une cuill&egrave;re....</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, le domestique revenait du cabinet de toilette, avec un flacon
+marqu&eacute; d'une &eacute;tiquette rouge, un gobelet de cristal et une cuill&egrave;re
+d'argent. Augagne versa de l'eau dans le gobelet, dosa l'alcali et, avec
+la cuill&egrave;re prenant quelques gouttes du m&eacute;lange, il &eacute;carta les l&egrave;vres de
+Christian, puis lui renversant la t&ecirc;te comme &agrave; un enfant, il le
+contraignit &agrave; avaler. Le jeune homme fit une grimace de d&eacute;go&ucirc;t, ses yeux
+s'entr'ouvrirent, il reconnut le docteur et son p&egrave;re. Un sourire
+d&eacute;tendit sa bouche; il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, docteur? J'aurais d&ucirc; m'en douter au sale go&ucirc;t de ce
+que vous venez de me faire avaler....</p>
+
+<p>&mdash;Alors, encore une cuiller&eacute;e, pendant que nous y sommes? dit Augagne en
+introduisant &agrave; nouveau son m&eacute;dicament dans la bouche de Christian.</p>
+
+<p>Une faible rougeur monta aux joues du malade. Son cerveau parut se
+d&eacute;gager; il fit un mouvement pour se redresser, mais le m&eacute;decin s'y
+opposa:</p>
+
+<p>&mdash;Restez-l&agrave;, ne bougez pas encore.</p>
+
+<p>Un pli creusa le front de Christian. Son p&egrave;re venait de sortir du coin
+o&ugrave; il se tenait dans l'ombre et de s'avancer vers lui. Il gardait le
+silence, mais son visage exprimait une telle col&egrave;re contenue que le
+jeune homme, avec une ironique inqui&eacute;tude, murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il n'a pas l'air content, M. Vernier-Mareuil!...</p>
+
+<p>Le p&egrave;re crispa ses mains, mais retenu par un imp&eacute;rieux regard du
+docteur, il ne r&eacute;pondit pas. Il marcha, m&acirc;chant sa fureur et sacrifiant
+le plaisir de la laisser se r&eacute;pandre librement &agrave; la n&eacute;cessit&eacute; de m&eacute;nager
+le malheureux qu'il fallait essayer de rendre &agrave; lui-m&ecirc;me. Mais
+Christian, comme excit&eacute; par un irr&eacute;sistible besoin de pousser &agrave; bout ce
+p&egrave;re &agrave; qui la patience paraissait si lourde, reprit d'un ton gouailleur:</p>
+
+<p>&mdash;Rassure-toi, je ne t'ai pas fait d'infid&eacute;lit&eacute;s. Ce n'est pas avec les
+produits de tes concurrents que je me suis charg&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'en est trop! b&eacute;gaya Vernier, en s'&eacute;lan&ccedil;ant vers son fils. Brute!
+Brute affreuse!... Ah! c'est lui qui ose parler ainsi.... Et &agrave; moi... &agrave;
+moi! Oh! qu'ai-je fait pour cela?</p>
+
+<p>Il resta muet, le visage inject&eacute;, ne trouvant plus un mot, et des larmes
+se r&eacute;pandirent sur ses joues.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que tu as fait? reprit Christian avec une lucidit&eacute; de plus en plus
+grande. Tu as fait, parbleu, ta liqueur de grande marque, le
+Vernier-Mareuil-Carte jaune.... Voil&agrave; ce que tu as fait!... Il n'en faut
+pas davantage pour gagner une grosse fortune, en empoisonnant
+l'humanit&eacute;!... Tu te plains que j'en boive?... Eh! pour qui donc le
+fabriques-tu? Pour ceux que tu ne connais pas, dont tu ignores la
+d&eacute;ch&eacute;ance, et dont les exc&egrave;s ne frappent pas tes regards.... La
+multitude des buveurs attabl&eacute;s dans tous les caf&eacute;s du monde et qui
+vident leur ap&eacute;ritif pour que tu r&eacute;coltes des millions.... Eh bien! moi,
+je fais comme eux, qu'est-ce que tu as &agrave; dire? Tu es marchand de poison!
+Ne te plains pas qu'on en boive!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mis&eacute;rable! cria le p&egrave;re boulevers&eacute; par l'horreur de ces
+effroyables paroles. Ne t'ai-je pas &eacute;lev&eacute; avec l'exemple de la sobri&eacute;t&eacute;
+sous les yeux?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est une justice &agrave; te rendre.... Il n'y a que chez toi qu'on ne
+trouve pas tes liqueurs....</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont d'inf&acirc;mes cr&eacute;atures qui t'ont perdu! T'ai-je assez suppli&eacute; de
+renoncer &agrave; les fr&eacute;quenter? Ne l'avais-tu pas promis? N'avais-tu pas
+commenc&eacute; m&ecirc;me &agrave; t'assagir?... Et c'est quand tu nous avais donn&eacute;
+l'espoir de ta gu&eacute;rison que tu retombes plus bas que jamais! Malheureux!
+Et tu as l'atroce cruaut&eacute; de me reprocher ton vice.... A moi! Ah! c'est
+une d&eacute;rision trop cruelle!</p>
+
+<p>&mdash;Que tu es difficile &agrave; satisfaire, reprit Christian avec une sorte de
+joie farouche. J'ai &eacute;t&eacute; pour toi une r&eacute;clame vivante. On ne pouvait pas
+dire que tu fabriquais de mauvaises liqueurs puisque je ne consommais
+que celles-l&agrave;! Si elles &eacute;taient inf&eacute;rieures, n'est-ce pas, je le
+saurais!... Mais elles sont remarquables, il n'y a pas &agrave; dire! Et si on
+se tue, au moins, c'est pour quelque chose!</p>
+
+<p>Le docteur Augagne avait pris Vernier par le bras, et l'emmenant &agrave;
+l'autre bout de la chambre:</p>
+
+<p>&mdash;Ne lui r&eacute;pondez pas. Il n'est pas responsable de ses paroles. Il est
+dans un &eacute;tat de demi-lucidit&eacute;, o&ugrave; il suit ses id&eacute;es, sans se rendre
+compte de leur port&eacute;e. Dans quelques instants, quand il aura retrouv&eacute;
+compl&egrave;tement la raison, s'il se souvient de ce qu'il a dit, ce sera pour
+en rougir et s'en excuser. Je n'ai plus besoin de vous. Redescendez; je
+vous conduirai Christian tout &agrave; l'heure. Racontez ce que vous voudrez
+pour expliquer son retard.... Moi, je vous r&eacute;ponds qu'il fera son entr&eacute;e
+dans vos salons avant une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Merci. Je vous ob&eacute;is.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re &eacute;touffa un profond soupir, jeta sur son fils un regard navr&eacute; et
+s'&eacute;loigna. Le docteur Augagne s'assit pr&egrave;s de son malade, sa belle t&ecirc;te
+pench&eacute;e vers ce jeune homme qu'il avait vu na&icirc;tre. Et il pensait avec
+m&eacute;lancolie aux fatalit&eacute;s de la vie qui avaient donn&eacute; pour fils ce
+faible, inconscient et voluptueux Christian &agrave; ce rude, laborieux et
+tenace Vernier. Comme si la destin&eacute;e d&eacute;cevante se plaisait &agrave; renverser
+l'&eacute;chafaudage des ambitions humaines, &agrave; Vernier, acharn&eacute; &agrave; construire
+vaste et haut l'&eacute;difice de sa fortune, elle donnait Christian, agent de
+destruction, charg&eacute; de ruiner l'&oelig;uvre paternel.</p>
+
+<p>Cependant, le docteur Augagne le regardait dormir, suivant sur sa
+physionomie, peu &agrave; peu calm&eacute;e et adoucie, les progr&egrave;s de l'apaisement du
+syst&egrave;me nerveux.</p>
+
+<p>Enfin Christian poussa un soupir. La pendule venait de sonner une heure
+du matin et le timbre vibrant paraissait r&eacute;veiller la pens&eacute;e du malade.
+Il ouvrit les yeux et son regard n'&eacute;tait plus le m&ecirc;me. Il &eacute;tait clair et
+intelligent. Il s'&eacute;tira sans se redresser, comme s'il se trouvait bien,
+couch&eacute; dans ce fauteuil. Il sourit au m&eacute;decin et, d'une voix tranquille,
+comme s'il ne se souvenait plus de la sc&egrave;ne affreuse o&ugrave; il venait de
+d&eacute;chirer le c&oelig;ur de son p&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! c'est ce bon docteur.... Ah! j'ai eu besoin de votre secours,
+cher monsieur Augagne?</p>
+
+<p>Il roula d'un air dolent sa t&ecirc;te sur le dossier du fauteuil:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai encore fait des b&ecirc;tises, tant&ocirc;t.... Et vous &ecirc;tes venu pour me
+soigner?...</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin lui fit signe de ne pas parler; et prenant sur la table le
+gobelet au fond duquel restait encore une partie de la potion pr&eacute;par&eacute;e
+par lui:</p>
+
+<p>&mdash;Buvez ceci, dit-il, apr&egrave;s nous causerons.</p>
+
+<p>Christian, avec la docilit&eacute; d'un enfant, vida le gobelet que le docteur
+lui pr&eacute;sentait. Alors seulement il parut vaguement se souvenir:</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re n'&eacute;tait-il pas l&agrave; tout &agrave; l'heure?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Il est redescendu aupr&egrave;s de ses invit&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Ne lui ai-je pas adress&eacute; quelques paroles malsonnantes?</p>
+
+<p>&mdash;Ne pensons pas &agrave; cela, dit le docteur avec autorit&eacute;, il s'agit de
+choses plus importantes. Votre p&egrave;re sait la part qu'il faut faire &agrave; la
+d&eacute;raison dans votre fa&ccedil;on de vous conduire. Mais les &eacute;trangers ne sont
+pas tenus &agrave; une semblable indulgence. Or, en ce moment, mon ami, la
+maison est pleine des invit&eacute;s qui se sont rendus &agrave; la f&ecirc;te donn&eacute;e en
+l'honneur de votre mariage. Depuis deux heures, on vous attend, on vous
+cherche. Et d&eacute;j&agrave; les commentaires vont leur train. Il est donc
+indispensable que vous paraissiez sans retard. Vous mettre en &eacute;tat
+d'affronter les regards, voil&agrave; &agrave; quoi je me suis engag&eacute; vis-&agrave;-vis de
+votre p&egrave;re. C'est &agrave; cela seulement qu'il faut tendre, entendez-vous,
+Christian, afin que demain, dans tous les journaux, on ne raconte pas &agrave;
+mots couverts, ou m&ecirc;me clairement, que pendant que votre fianc&eacute;e vous
+attendait en compagnie de sa famille et de la v&ocirc;tre, au milieu de tous
+les amis de votre p&egrave;re, vous &eacute;tiez incapable de vous montrer, an&eacute;anti,
+paralys&eacute; par la d&eacute;bauche.</p>
+
+<p>Christian eut une douloureuse contraction du visage. Il passa lentement
+la main sur son front:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! docteur, dit-il tristement, quelle brute indomptable suis-je donc?</p>
+
+<p>Comme Augagne faisait un geste de protestation, le jeune homme l'arr&ecirc;ta
+d'un regard:</p>
+
+<p>&mdash;Ne me m&eacute;nagez pas. Je connais votre affectueux d&eacute;vouement, reprit-il,
+et je sais ce que je vous dois. S'il y avait seulement un homme tel que
+vous sur cent, le monde pourrait esp&eacute;rer le progr&egrave;s moral. Vous &ecirc;tes de
+ces braves gens qui sont durs pour eux-m&ecirc;mes et indulgents pour les
+autres. Moi, voyez-vous, je suis une brute immonde. Il n'y a pas d'&ecirc;tre
+plus abject et plus m&eacute;prisable que celui qui a tout pour &ecirc;tre bon,
+loyal, fier, utile, et qui est m&eacute;chant, fourbe, l&acirc;che et nuisible. La
+destin&eacute;e m'a tout prodigu&eacute; et j'ai g&acirc;ch&eacute; &agrave; plaisir tous ses dons. Que
+m'a-t-il donc manqu&eacute; pour &ecirc;tre un brave gar&ccedil;on comme j'en connais tant,
+et qui vivent tranquilles et heureux?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre d'avoir conserv&eacute; votre m&egrave;re, dit, avec une gravit&eacute; pensive,
+le docteur Augagne.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! si elle avait v&eacute;cu, elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; une victime de plus! Je
+l'aurais d&eacute;sol&eacute;e, comme j'ai d&eacute;sol&eacute; mon p&egrave;re, comme je d&eacute;sole en ce
+moment cette charmante Genevi&egrave;ve qui avait r&ecirc;v&eacute; de me sauver. Ai-je &eacute;t&eacute;
+arr&ecirc;t&eacute; par la crainte de la faire souffrir? Que doit-elle penser de moi,
+en ce moment? Oserai-je para&icirc;tre devant elle? Ne suis-je pas un &ecirc;tre
+incorrigible? Qu'a-t-il fallu pour me rejeter dans mon bourbier? Un
+simple pr&eacute;texte, la premi&egrave;re occasion venue. Une table, des convives,
+des bouteilles, et me voil&agrave; retomb&eacute; au vice. Quelle mis&egrave;re! J'avais
+pourtant promis d'&ecirc;tre prudent, je me l'&eacute;tais jur&eacute; &agrave; moi-m&ecirc;me. Il a
+suffi d'un d&eacute;jeuner de gar&ccedil;on pour me faire tout oublier!</p>
+
+<p>Des larmes coul&egrave;rent sur ses joues.</p>
+
+<p>&mdash;Calmez-vous, dit le docteur. N'exag&eacute;rez pas votre responsabilit&eacute;. Vous
+avez &eacute;t&eacute; entra&icirc;n&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Non! Je suis all&eacute; au devant de la faute. Ah! vous le savez bien. Je
+vous l'ai avou&eacute;, un jour, &agrave; Saint-Georges, pendant que vous me soigniez:
+il y a dans l'ivresse un attrait myst&eacute;rieux et irr&eacute;sistible. J'&eacute;tais
+parti pour d&eacute;jeuner avec des amis, sagement, raisonnablement, et, au
+fond de moi, une voix s'&eacute;levait qui me criait: &laquo;On va boire! Tu voudras
+r&eacute;sister, tu ne le pourras pas! Et tu boiras comme autrefois, comme
+toujours, malgr&eacute; toi, malgr&eacute; tout!&raquo; Tenez! il vaudrait mieux
+dispara&icirc;tre. Je deviendrai un objet d'horreur pour les miens, et &agrave;
+certaines heures, quand je fais des retours sur moi-m&ecirc;me, je me trouve
+tellement m&eacute;prisable, que je suis pr&egrave;s d'en finir.... Oui, une bonne
+balle de revolver dans la t&ecirc;te de Christian Vernier. Cela simplifierait
+tout! Mais y trouverait-elle une cervelle?</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux! que dites-vous l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous explique un des sympt&ocirc;mes de ma maladie.... Car, et c'est ma
+seule excuse, je suis un malade, un maniaque, une esp&egrave;ce de fou.... Oui,
+quand je me trouve &agrave; l'&eacute;tat lucide, en face de moi-m&ecirc;me, alors je me
+demande ce que je fais sur la terre, et je n'ai rien de bon &agrave; me
+r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! Prenons pour ce qu'il est l'accident qui vous est arriv&eacute;
+aujourd'hui. Rechute, soit, mais que vous d&eacute;plorez, et dont vous pouvez
+tirer parti pour vous amender d&eacute;finitivement. Au lieu de vous laisser
+aller au d&eacute;couragement, redressez-vous courageusement pour lutter....
+Vous n'&ecirc;tes pas seul &agrave; porter la responsabilit&eacute; de vos actes, pensez-y.
+Vous &ecirc;tes fianc&eacute; &agrave; une jeune fille qui a accept&eacute; la t&acirc;che de vous aider
+dans l'&oelig;uvre de votre r&eacute;g&eacute;n&eacute;ration. Allez-vous la trahir d&eacute;finitivement
+on vous abandonnant vous-m&ecirc;me?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! ne serait-ce pas lui rendre un service immense de ne point la
+lier &agrave; moi? A quelle aventure tragique court-elle? Que peut-elle
+attendre, et esp&eacute;rer?</p>
+
+<p>&mdash;Elle attend la r&eacute;alisation de vos promesses. Elle esp&egrave;re votre salut.
+C'est une &acirc;me ardente, pr&ecirc;te au d&eacute;vouement. Rendez-lui la t&acirc;che facile.
+Remplissez, d'un c&oelig;ur simple, vos devoirs envers elle. Soyez affectueux
+et d&eacute;vou&eacute;. Elle sera heureuse, et vous, tout &eacute;tonn&eacute; de voir que la
+r&eacute;gularit&eacute; et la tendresse soient si faciles et si douces, vous renierez
+votre pass&eacute; de mis&egrave;re et d'angoisse, et vous serez sauv&eacute;.</p>
+
+<p>La t&ecirc;te pench&eacute;e, &eacute;coutant avec un m&eacute;lancolique sourire la parole du
+vieux m&eacute;decin, Christian, compl&egrave;tement d&eacute;gag&eacute; des brumes de l'ivresse,
+s'attardait avec une satisfaction &eacute;vidente dans la tranquillit&eacute; de sa
+chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il faudrait me d&eacute;barrasser de tous les compagnons de ma vie
+stupide, dit-il; je suis si faible que je retombe sans cesse sous leur
+domination, et qu'ils m'entra&icirc;nent comme &agrave; plaisir....</p>
+
+<p>&mdash;Quel m&eacute;rite auriez vous &agrave; bien faire, si c'&eacute;tait si ais&eacute;? Je ne
+pr&eacute;tends pas que vous vous corrigerez sans efforts. Mais on vous y
+aidera.</p>
+
+<p>La demie sonna &agrave; la pendule.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Christian, le moment est venu de vous montrer. J'ai promis &agrave;
+votre p&egrave;re de vous mener &agrave; lui avant qu'une heure s'&eacute;coule.... Le temps
+a march&eacute;.... Descendons.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi me passer de l'eau sur le visage, changer de v&ecirc;tements....
+Et je suis &agrave; vous....</p>
+
+<p>Dans les salons, le flot des arrivants commen&ccedil;ait &agrave; se ralentir.
+Cependant, Vernier se tenait toujours &agrave; l'entr&eacute;e de ses appartements,
+entour&eacute; de ses familiers, comme s'il se sentait moins expos&eacute; aux
+curiosit&eacute;s narquoises des invit&eacute;s rassembl&eacute;s chez lui. L'absence du fils
+de la maison, en un pareil soir, servait de texte &agrave; toutes les
+conversations. Le bruit venait d'&ecirc;tre r&eacute;pandu, on ne sut jamais par qui,
+que Christian &eacute;tait parti, par le train de luxe de huit heures du soir,
+pour Monte-Carlo, avec &Eacute;tiennette Dhariel. On l'avait vu &agrave; la gare. Il
+avait m&ecirc;me dit &agrave; la personne qui l'avait rencontr&eacute;: &laquo;On veut me marier
+de force. Je mets la fronti&egrave;re entre moi et le sacrement!&raquo; La nouvelle
+se pr&eacute;cisait, enfl&eacute;e et agr&eacute;ment&eacute;e par chacun de ceux qui la
+colportaient &agrave; leur tour. Un imaginatif, plus fort que les autres venait
+m&ecirc;me, de dire &agrave; Clamiron, &agrave; voix basse et avec de grandes pr&eacute;cautions,
+que Christian avait pris cinq cent mille francs dans la caisse de son
+p&egrave;re avant de partir, et que Vernier-Mareuil se demandait s'il ne devait
+pas faire arr&ecirc;ter &Eacute;tiennette Dhariel.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, avait r&eacute;pondu le fantaisiste ami de Christian, avec
+un regard aigu et une bouche f&eacute;roce, ce n'est pas cinq cent mille francs
+qu'il a pris: c'est quinze cent mille. J'&eacute;tais avec lui. Le caissier
+voulait r&eacute;sister. Je lui ai mis mon revolver sous le menton. Alors il a
+donn&eacute; ses clefs sans faire le malin. Christian a gard&eacute; treize cent mille
+francs pour lui et m'a donn&eacute; deux cent mille francs pour moi.... Je les
+ai encore l&agrave;, dans la poche de mon habit.... Voulez-vous les voir?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon cher..., avait faiblement interjet&eacute; l'autre, m&eacute;dus&eacute; par le
+redoutable mystificateur.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de mais, mon cher, continua Clamiron, mena&ccedil;ant. Je ne
+pouvais pas refuser un pareil service &agrave; Christian, qui m'a, autrefois,
+aid&eacute; &agrave; battre ma m&egrave;re....</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites? s'&eacute;cria la victime &eacute;perdue.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis: battre ma m&egrave;re, r&eacute;p&eacute;ta s&eacute;v&egrave;rement Clamiron. On est l'ami des
+gens ou on ne l'est pas!... Quant &agrave; Christian, il n'est pas parti pour
+si peu.... Il est rest&eacute; &agrave; Paris.... Il ne veut pas manger son argent
+avec &Eacute;tiennette Dhariel, qui a cess&eacute; de nous plaire, mais avec une
+dompteuse d'animaux de chez Pezon.... Oui, monsieur, nous allons
+subventionner les m&eacute;nageries. Du reste, si vous ne me croyez pas,
+interrogez Christian lui-m&ecirc;me. Le voil&agrave;!</p>
+
+<p>Aux yeux stup&eacute;faits de ceux qui d&eacute;j&agrave; le bl&acirc;maient, le d&eacute;chiraient &agrave;
+plaisir, Christian, calme, souriant, venait de para&icirc;tre. Il se laissa
+serrer la main par ceux qui r&eacute;pandaient sur lui, l'instant d'avant, les
+plus d&eacute;gradantes calomnies. Il &eacute;coutait avec un air d'insouciance
+heureuse les f&eacute;licitations que lui adressait la foule des indiff&eacute;rents.
+Il allait devant lui, lentement, comme s'il cherchait quelqu'un. Il
+aper&ccedil;ut Genevi&egrave;ve, assise aupr&egrave;s de sa m&egrave;re, et se dirigea vers elle:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bien des excuses &agrave; vous faire, dit-il, mais je pense que mon p&egrave;re
+a d&ucirc; vous pr&eacute;venir. Il m'est arriv&eacute;, comme je rentrais, un terrible
+accident.</p>
+
+<p>Il eut un sourire &agrave; l'adresse du docteur Augagne, qui se tenait aupr&egrave;s
+de la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Mais notre cher m&eacute;decin &eacute;tait l&agrave;, et ce ne sera rien. D&eacute;j&agrave;, il n'y
+para&icirc;t plus.</p>
+
+<p>Il se courba devant elle, et avec la bonne gr&acirc;ce tendre qui le rendait
+si s&eacute;duisant quand il voulait:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez mon bras, Genevi&egrave;ve, nous allons faire le tour des salons.
+Notre pr&eacute;sence sera plus d&eacute;cisive que tous les discours.</p>
+
+<p>Elle le regarda de ses yeux profonds, et avec une voix un peu basse:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous ferai pas l'injure d'h&eacute;siter, au moment o&ugrave; tout le monde a
+les yeux fix&eacute;s sur nous. On n'a d&eacute;j&agrave; fait que trop de commentaires sur
+votre absence.... Mais nous devons avoir ensemble une explication, et il
+ne me para&icirc;t pas possible de la diff&eacute;rer.</p>
+
+<p>Christian, p&acirc;lissant, s'inclina avec d&eacute;f&eacute;rence:</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte tout ce que vous voudrez m'imposer.</p>
+
+<p>Ils se mirent en marche, lentement, &agrave; travers les salons, distribuant
+sur leur passage les poign&eacute;es de mains, les paroles gracieuses, les
+sourires joyeux. Aux accords harmonieux de l'orchestre, les danses
+continuaient, anim&eacute;es. Et les jeunes fianc&eacute;s, le c&oelig;ur serr&eacute;, mais le
+visage exprimant une joie de commande, s'&eacute;loignaient parmi les
+f&eacute;licitations et les v&oelig;ux. Une porti&egrave;re, soulev&eacute;e par Christian,
+d&eacute;masqua l'entr&eacute;e du boudoir de M<sup>me</sup> Vernier. D&eacute;j&agrave;, le bruit des
+instruments et les rumeurs de la f&ecirc;te n'arrivaient plus jusqu'&agrave; eux
+qu'assourdis. Ils &eacute;taient encore en communication avec leurs invit&eacute;s,
+mais ils en &eacute;taient s&eacute;par&eacute;s, cependant, et libres de parler sans
+contrainte. Genevi&egrave;ve s'assit pr&egrave;s de la chemin&eacute;e, silencieusement. Elle
+tendit &agrave; la flamme de l'&acirc;tre ses pieds chauss&eacute;s de satin, semblant
+attendre que Christian pr&icirc;t l'initiative du grave d&eacute;bat qui allait
+s'ouvrir entre eux. Il poussa un soupir, et se penchant vers elle:</p>
+
+<p>&mdash;Que vous a-t-on dit de moi, Genevi&egrave;ve? fit-il. De quoi m'a-t-on
+accus&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;On ne m'a rien dit, nul ne vous a accus&eacute; que vous-m&ecirc;me. Mais votre
+absence &eacute;tait assez significative.... Vous avez manqu&eacute; &agrave; tous vos
+engagements envers moi, Christian. Et cela, &agrave; quel moment?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avez raison, et je suis aussi coupable qu'on peut l'&ecirc;tre!
+s'&eacute;cria-t-il avec v&eacute;h&eacute;mence, l'arr&ecirc;tant dans son accusation, tant il lui
+paraissait p&eacute;nible de l'entendre tomber de cette bouche charmante. Vous
+&ecirc;tes bien indulgente de m'&eacute;couter encore, je ne le m&eacute;rite pas.</p>
+
+<p>Elle parut constern&eacute;e par l'aveu si complet qu'il faisait de sa
+culpabilit&eacute;, elle le regarda avec un peu d'inqui&eacute;tude, et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, n'invoquerez-vous aucune excuse? Acceptez-vous donc la
+responsabilit&eacute; enti&egrave;re de la faute commise?</p>
+
+<p>Il p&acirc;lit, ses yeux s'emplirent de larmes:</p>
+
+<p>&mdash;A quoi me servirait d'incriminer les autres? Est-ce que cela pourrait
+m'innocenter? Je suis un malheureux, Genevi&egrave;ve, je vous ai offens&eacute;e,
+j'ai menti. Abandonnez-moi, je ne vaux pas la peine que vous cherchiez
+&acirc;me sauver. Malgr&eacute; toutes mes promesses, je suis retomb&eacute; dans mon vice.
+Et, puisque vous n'avez pu r&eacute;ussir &agrave; m'en corriger, qui donc oserait,
+maintenant, esp&eacute;rer y parvenir?</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait mis &agrave; genoux pr&egrave;s d'elle, et, la t&ecirc;te appuy&eacute;e au bras du
+fauteuil, les yeux baiss&eacute;s, il pleurait d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment. Elle, tr&egrave;s &eacute;mue
+par cette douleur, restait silencieuse, en face de son destin qu'il lui
+appartenait de fixer. Elle se rendait bien compte qu'elle jouait son
+avenir en ce moment. Elle sentait surtout, tr&egrave;s imp&eacute;rieusement, qu'elle
+avait dans ses mains la vie de ce malheureux gar&ccedil;on, triste jouet des
+influences ext&eacute;rieures, livr&eacute; au caprice des m&eacute;chants, et qu'une volont&eacute;
+aimante et sage parviendrait, peut-&ecirc;tre, &agrave; maintenir dans le bon chemin.
+Elle &eacute;prouvait pour lui une piti&eacute; profonde, comme en face d'un enfant
+malade qui n'est pas responsable de ses &eacute;carts de caract&egrave;re ou de ses
+pouss&eacute;es de d&eacute;raison. Elle recommen&ccedil;a tr&egrave;s doucement &agrave; l'interroger.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, bien que vous avez &eacute;t&eacute; entra&icirc;n&eacute; &agrave; cette partie qui a eu une
+si mauvaise fin. J'ai &eacute;t&eacute; t&eacute;moin de vos irr&eacute;solutions, quand il
+s'agissait d'accepter. Je suis peut-&ecirc;tre responsable, pour une part, de
+ce qui est advenu, car je vous ai engag&eacute; &agrave; ne pas refuser.... Voyons,
+Christian, on s'est amus&eacute; &agrave; vous pousser, &agrave; vous exciter. Ce fut un jeu
+cruel, n'est-ce pas, et stupide, d'amis inconsid&eacute;r&eacute;s?</p>
+
+<p>Il ne consentit pas &agrave; entrer dans la voie qu'elle lui ouvrait elle-m&ecirc;me.
+Il se sentait coupable, il r&eacute;pugnait &agrave; rejeter sur d'autres le fardeau
+de la faute. Il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'avais qu'&agrave; me souvenir de mes promesses, et &agrave; ne pas boire. On ne
+m'a pas forc&eacute;. J'&eacute;tais libre. Je suis un mis&eacute;rable l&acirc;che! Quand j'ai en
+moi le poison, je deviens une vraie brute. &Eacute;cartez-vous de moi,
+Genevi&egrave;ve. Je vous aime trop pour vouloir que vous soyez malheureuse, et
+je vous ferais souffrir malgr&eacute; moi, je le sens.... Vous ne me dompterez
+pas, je suis perdu. Abandonnez-moi.</p>
+
+<p>Dans sa sinc&eacute;rit&eacute; d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, il pronon&ccedil;ait l&agrave; les paroles que
+l'habilet&eacute; la plus d&eacute;li&eacute;e lui e&ucirc;t inspir&eacute;es. Offrir &agrave; cette noble fille
+de trahir la cause de la r&eacute;g&eacute;n&eacute;ration entreprise, c'&eacute;tait la lui rendre
+sacr&eacute;e. Lui conseiller de le laisser &agrave; sa souffrance physique et &agrave; sa
+mis&egrave;re morale, c'&eacute;tait la toucher au plus sensible de son g&eacute;n&eacute;reux
+c&oelig;ur. Elle lui prit la main, et, le for&ccedil;ant &agrave; relever le front:</p>
+
+<p>&mdash;Regardez-moi, Christian. Je veux voir vos yeux. Sont-ils donc si
+troubles que je ne puisse y lire la v&eacute;rit&eacute;? Vous paraissez sentir
+profond&eacute;ment l'indignit&eacute; de votre conduite. Mais vous n'avez que des
+paroles am&egrave;res et des cris de d&eacute;couragement. N'avez-vous pas, au fond du
+c&oelig;ur, le d&eacute;sir de r&eacute;parer ce que vous avez fait? Ou bien ne me
+dites-vous pas tout ce que vous pensez, et voulez-vous reprendre votre
+libert&eacute; en me rendant la mienne?</p>
+
+<p>Il &eacute;clata, cette fois, dans le paroxysme de sa d&eacute;solation:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous rendre votre libert&eacute;, oui, c'est le devoir que je m'impose,
+dans une heure de supr&ecirc;me honn&ecirc;tet&eacute;! Mais vouloir reprendre la mienne?
+H&eacute;las! qu'en ferais-je? Si je pouvais obtenir cette gr&acirc;ce que vous me
+pardonniez, je ne demanderais qu'&agrave; vivre dans votre ombre, comme un
+pauvre malheureux dont on a piti&eacute;, et qu'on tol&egrave;re pr&egrave;s de soi.
+Genevi&egrave;ve, que devenir sans vous? Et, cependant, si vous vous liez &agrave;
+moi, vous risquez de vous perdre!</p>
+
+<p>Elle sourit avec une bont&eacute; adorable, la bouche tout pr&egrave;s de l'oreille de
+Christian:</p>
+
+<p>&mdash;Et si je veux risquer de me perdre pour vous sauver! Ne sera-ce pas
+rendre plus &eacute;troit le devoir que vous aurez de vous bien conduire? Et
+puis, ne serons-nous pas plus forts, &agrave; deux, pour combattre les mauvais
+instincts et en triompher? Relevez la t&ecirc;te, Christian, reprenez
+possession de vous-m&ecirc;me, chassez le souvenir de l'heure mauvaise, ne
+soyez plus qu'&agrave; vos saines r&eacute;solutions. Redevenez le Christian d'hier,
+qui voulait m'ob&eacute;ir, et qui disait m'aimer....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, je vous aime! Et je vous ob&eacute;irai! Par piti&eacute;, soyez mon guide
+et mon appui. Pr&egrave;s de vous, je ne faillirai jamais. Ne me laissez pas
+m'&eacute;carter de votre regard. Sous vos yeux, la tentation m&ecirc;me ne peut
+m'atteindre, et je suis s&ucirc;r de moi.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait relev&eacute;, transfigur&eacute; par un nouvel espoir. Les musiques
+chantaient toujours au loin, dans les salons, les valses se d&eacute;roulaient
+en cercles gracieux, et le murmure bourdonnant des invit&eacute;s parvenait
+jusqu'&agrave; ce boudoir retir&eacute;, rappelant aux deux jeunes gens que le monde
+&eacute;tait l&agrave;, tout pr&egrave;s d'eux, qui les attendait pour les reprendre. Ils
+firent quelques pas vers la lumi&egrave;re, vers le bruit, vers le danger, et,
+sur le seuil, au moment de soulever la porti&egrave;re qui, seule, les s&eacute;parait
+de la f&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Nous partirons, Christian, dit Genevi&egrave;ve. Nous irons dans le calme et
+la solitude chercher le rem&egrave;de &agrave; votre faiblesse. Nous vivrons l'un pr&egrave;s
+de l'autre, l'un pour l'autre. Et, j'en ai l'espoir, j'arriverai &agrave;
+gu&eacute;rir votre &acirc;me. A compter de cet instant, nous ne parlerons plus de ce
+qui nous a fait, &agrave; tous deux, tant de peine. Rien du pass&eacute; ne compte
+plus, il est effac&eacute;. Ne nous occupons que de l'avenir.</p>
+
+<p>Il ne r&eacute;pondit pas, mais, sur sa main qu'elle lui tendait, il se courba,
+et, en m&ecirc;me temps qu'un baiser, il y mit une larme.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>DU M&Ecirc;ME AUTEUR</h3>
+
+<h3>ROMANS</h3>
+
+<p class="noindent"><b>Serge Panine</b>. <i>ouvrage couronn&eacute; par l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise.</i> 3 fr. 50<br />
+<b>Le Ma&icirc;tre de Forges</b>. 3 fr. 50<br />
+<b>La Comtesse Sarah</b>. 3 fr. 50<br />
+<b>Lise Fleuron</b>. 3 fr. 50<br />
+<b>La Grande Marni&egrave;re</b>. 3 fr. 50<br />
+<b>Les Dames de Croix-Mort</b>. 3 fr. 50<br />
+<b>Volont&eacute;</b>. 3 fr. 50<br />
+<b>Le Docteur Rameau</b>. 3 fr. 50<br />
+<b>Dernier Amour</b>. 3 fr. 50<br />
+<b>Dette de Haine</b>. 3 fr. 50<br />
+<b>Nemrod et C<sup>ie</sup></b>. 3 fr. 50<br />
+<b>Le Lendemain des Amours</b>. 3 fr. 50<br />
+<b>Le Droit de l'Enfant</b>. 3 fr. 50<br />
+<b>La Dame en Gris</b>. 3 fr. 50<br />
+<b>L'Inutile Richesse</b>. 3 fr. 50<br />
+<b>L'Ame de Pierre</b>. 3 fr. 50<br />
+<b>Le Cur&eacute; de Favi&egrave;res</b>. 3 fr. 50<br />
+<b>Les Vieilles Rancunes</b>. 3 fr. 50<br />
+<b>Roi de Paris</b>. 3 fr. 50<br />
+<b>Au fond du Gouffre</b>. 3 fr. 50<br />
+<b>Gens de la Noce</b>. 3 fr. 50<br />
+<b>La T&eacute;n&eacute;breuse</b>. 3 fr. 50<br />
+<b>Le Brasseur d'Affaires</b>. 3 fr. 50<br />
+<b>Le Cr&eacute;puscule</b>. 3 fr. 50<br />
+<b>La Marche &agrave; l'Amour</b>. 3 fr. 50</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p class="noindent"><b>Noir et Rose</b>. 3 fr. 50</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p class="noindent"><b>Les Vieilles Rancunes</b>. Illustrations de <span class="smcap">Simonaire</span>.10 fr.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p class="noindent"><b>La Fille du D&eacute;put&eacute;</b> (Collection Ollendorff illustr&eacute;e).
+Illustrations de <span class="smcap">Ren&eacute; Lelong</span>. 2 fr.</p>
+
+<h3>TH&Eacute;ATRE</h3>
+
+<p class="noindent"><b>R&eacute;gina Sarpi</b>. drame en cinq actes. 2 fr.<br />
+<b>Marthe</b>. com&eacute;die en quatre actes. 2 fr.<br />
+<b>Serge Panine</b>. pi&egrave;ce en cinq actes. 2 fr.<br />
+<b>Le Ma&icirc;tre de Forges</b>. pi&egrave;ce en quatre actes et cinq tableaux. 2 fr.<br />
+<b>La Comtesse Sarah</b>. com&eacute;die en cinq actes. 2 fr.<br />
+<b>La Grande Marni&egrave;re</b>. drame en huit tableaux. 2 fr.<br />
+<b>Dernier Amour</b>. pi&egrave;ce en quatre actes. 2 fr.<br />
+<b>Le Colonel Roquebrune</b>. drame en cinq actes et six tableaux. 2 fr.<br />
+<b>Les Rouges et les Blancs</b>. drame en cinq actes. 2 fr.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Tous droits de reproduction, de repr&eacute;sentation et de traduction r&eacute;serv&eacute;s
+pour tous les pays, y compris la Su&egrave;de, la Norv&egrave;ge, la Hollande et le
+Danemark.</p>
+
+<p>S'adresser, pour traiter, &agrave; la Librairie <span class="smcap">Paul Ollendorff</span>, 50,
+Chauss&eacute;e d'Antin, 50, Paris.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Marchand de Poison, by Georges Ohnet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARCHAND DE POISON ***
+
+***** This file should be named 18073-h.htm or 18073-h.zip *****
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+