diff options
Diffstat (limited to '18067-h')
| -rw-r--r-- | 18067-h/18067-h.htm | 6804 | ||||
| -rw-r--r-- | 18067-h/images/001.jpg | bin | 0 -> 69887 bytes |
2 files changed, 6804 insertions, 0 deletions
diff --git a/18067-h/18067-h.htm b/18067-h/18067-h.htm new file mode 100644 index 0000000..3d581de --- /dev/null +++ b/18067-h/18067-h.htm @@ -0,0 +1,6804 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of L'effrayante aventure, by Jules Lermina + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2%; + } + p.noindent {text-indent: 0%;} + h1,h2,h3 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + center {text-align: center;} + a:link {color: blue; text-decoration: none; } + link {color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {color: red } + .center {text-align: center;} + .smcap {font-variant: small-caps;} + .footnotes {border: dashed 1px;} + .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .8em; text-decoration: none;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of L'effrayante aventure, by Jules Lermina + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'effrayante aventure + +Author: Jules Lermina + +Release Date: March 28, 2006 [EBook #18067] +[Date last updated: April 19, 2006] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'EFFRAYANTE AVENTURE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + +<div class="center"> + <img src="images/001.jpg" + alt="image" title="image" /> +</div> + +<h1>L'EFFRAYANTE AVENTURE</h1> + +<h3>M. GREVIN Imprimerie—IMPRIMERIE DE LAGNY</h3> + +<h2>LES ROMANS MYSTÉRIEUX</h2> + +<h1>JULES LERMINA</h1> + + +<h3>PARIS</h3> +<h3>LIBRAIRIE ILLUSTRÉE</h3> +<h3>J. TALLANDIER, Éditeur</h3> +<h3>75, Rue Dareau, 14<sup>e</sup></h3> + +<h3>Sixième édition.</h3> +<hr style='width: 45%;' /> +<p><a name="table" id="table"></a></p> + + +<table summary="table"> +<tr><td> +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> +<br /> +<a href="#PREMIERE_PARTIE"><b>PREMIÈRE PARTIE<br /><br /> +Coxward est-il Coxward?</b></a><br /><br /> + +<a href="#I"><b>I.—Le crime de l'Obélisque</b></a><br /> +<a href="#II"><b>II.—Où nous faisons connaissance de M. Bobby</b></a><br /> +<a href="#III"><b>III.—Querelles de boutiques</b></a><br /><br /><br /> + +<a href="#DEUXIEME_PARTIE"><b>DEUXIEME PARTIE<br /><br /> +Chimiste, détective et reporter.</b></a><br /><br /> +<a href="#Ia"><b>I.—Le carnet de M. Bobby</b></a><br /> +<a href="#IIa"><b>II.—Où la lueur grandit</b></a><br /> +<a href="#IIIa"><b>III.—Deux visites au lieu d'une</b></a><br /> +<a href="#IVa"><b>IV.—Le triomphe de M. Bobby</b></a><br /> +<a href="#Va"><b>V.—Le mystère du XIX<sup>e</sup> arrondissement</b></a><br /> +<a href="#VIa"><b>VI.—La revanche du «Nouvelliste»</b></a><br /> +<a href="#VIIa"><b>VII.—Les merveilles du Vrilium</b></a><br /><br /><br /> + +<a href="#TROISIEME_PARTIE"><b>TROISIEME PARTIE<br /><br /> +Paris avant la création de l'homme.</b></a><br /><br /> + +<a href="#Ib"><b>I.—Catastrophe qui n'est qu'un début</b></a><br /> +<a href="#IIb"><b>II.—Angoisses du lendemain</b></a><br /> +<a href="#IIIb"><b>III.—Sous Paris</b></a><br /> +<a href="#IVb"><b>IV.—Le tout pour le tout</b></a><br /> +<a href="#Vb"><b>V.—Une ménagerie comme on en voit peu</b></a><br /> +<a href="#VIb"><b>VI.—Écroulement</b></a><br /> +<a href="#VIIb"><b>VII.—L'invasion de Paris</b></a><br /> +</td></tr> +</table> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="PREMIERE_PARTIE" id="PREMIERE_PARTIE"></a><a href="#table">PREMIÈRE PARTIE</a></h2> + +<h3><a href="#table">COXWARD EST-IL COXWARD?</a></h3> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2> + +<h3><a href="#table">LE CRIME DE L'OBÉLISQUE</a></h3> + + +<p>Vers onze heures du matin, par un doux soleil de printemps,—on était au +commencement d'avril, le 2, pour bien préciser—tout à coup des +hurlements éclatèrent dans la rue Montmartre, à proximité du boulevard, +tandis qu'une foule de coureurs rapides, mais peu élégants, se ruaient +du coin de la rue du Croissant, les uns vers le carrefour, les autres +dévalant vers les Halles, mais tous glapissant des sons aigus, +incohérents, à travers lesquels l'oreille déchirée cependant percevait +des fragments de mots sinistres:</p> + +<p>—Le crime de l'Obélisque.... D'mandez le <i>Nouvelliste</i>, édition +spéciale.—Horribles détails.</p> + +<p>Après quelques hésitations—car combien de fois n'avait-on pas été +mystifié par la rouerie des camelots!—quelques-uns achetaient la +feuille, l'examinaient, puis subitement entourés, s'arrêtaient sur place +comme médusés, et lisaient au milieu d'un groupe d'où émergeaient des +faces anxieuses....</p> + +<p>—Oui, oui!... un crime!... un assassinat!... De qui?... On ne sait +pas.... L'assassin est-il arrêté?... Je t'en fiche!...</p> + +<p>Voici l'article court mais sensationnel qui motivait cette émotion:</p> + +<p>«Ce matin, à quatre heures et demie, à l'heure où Paris désert +appartient aux balayeurs et n'est sillonné que par des haquets +d'arrosage, un journalier, M. H... se rendait à son travail et, pour +atteindre les chantiers de la Madeleine, traversait, venant de Grenelle, +la place de la Concorde, quand tout à coup, du trottoir des Tuileries +par lequel il la contournait, ses outils sur l'épaule, il lui sembla +apercevoir, au pied de l'Obélisque, un peu au-dessus du sol, quelque +chose d'anormal.</p> + +<p>«Il passait d'ailleurs, sans plus se préoccuper de ce détail, quand, +s'étant retourné une dernière fois «pour se rendre compte», il lui +sembla que ce—quelque chose—avait forme humaine.</p> + +<p>«Il se décida alors à traverser et marcha tout droit vers le monolithe, +et quelle ne fut pas sa surprise quand, n'étant plus qu'à quelques pas, +il reconnut que l'objet qui avait attiré son attention était un corps +humain, appuyé debout devant la grille et dont les pieds ne touchaient +pas le sol.</p> + +<p>«Pris de peur et redoutant d'être mêlé à une mauvaise affaire, l'ouvrier +avait fait volte-face et s'éloignait, quand le hasard voulut qu'il +croisât deux agents de la ville. Ceux-ci, frappés du trouble de sa +physionomie, l'interpellèrent et, ahuri, trouvant difficilement ses +mots, il leur fit part de son étrange découverte, et tous trois +revinrent vers l'Obélisque.</p> + +<p>«Il ne s'était pas trompé: c'était bien le corps d'un homme qui se +trouvait accroché aux piques de la grille, la tête penchée en dedans de +la clôture.</p> + +<p>«Tout d'abord on crut qu'il s'agissait d'un cas de pendaison, de suicide +probablement; mais quand les sergents de ville essayèrent de soulever +l'homme afin de chercher le lien et le couper, ils s'aperçurent que leur +supposition était mal fondée.</p> + +<p>«Le corps était suspendu sur deux des piques de bronze qui avaient +pénétré dans la poitrine, si profondément que, malgré tous leurs +efforts, les trois hommes ne parvinrent pas à soulever suffisamment le +cadavre pour le dégager.</p> + +<p>«En vain l'un des deux sergents de ville sauta par-dessus la grille sur +le soubassement de granit: il vit bien la tête de l'homme, couverte de +sang coagulé qui formait sur la face un masque rouge, mais il lui fut +impossible de dégager le thorax des pointes qui le transperçaient.</p> + +<p>«Comme par miracle, des passants avaient surgi de toutes parts et +formaient groupe autour du mort. Les sergents de ville lancèrent des +coups de sifflet d'appel et bientôt deux autres agents arrivèrent et +fendirent la foule. Quand ils eurent constaté le fait, un d'eux se +détacha pour aller prévenir le commissariat.</p> + +<p>«Ainsi un quart d'heure se passa. Enfin, M. Richaud, le sympathique +commissaire du quartier, arriva, accompagné de l'officier de paix et des +hommes du poste.</p> + +<p>«S'aidant les uns les autres, ils parvinrent enfin à enlever le corps +qu'ils étendirent sur le trottoir.</p> + +<p>Au premier coup d'œil, il apparut que ce n'était pas celui d'un +Français. La coupe et l'étoffe des vêtements étaient anglais, à n'en pas +douter. La face, rapidement lavée et dégagée des caillots de sang qui la +cachaient, était large, glabre, avec les mâchoires proéminentes, de +caractère saxon certainement.</p> + +<p>«Le crâne portait, à la partie frontale, une effroyable blessure, causée +évidemment par un instrument contondant. Des parcelles de cervelle +giclaient hors de la plaie.</p> + +<p>«Le corps a été transporté au commissariat et les autorités ont été +prévenues. M. Davaine, le chef de la Sûreté, vient d'arriver et procède +à une première enquête. On attend M. Lépine d'un moment à l'autre....</p> + +<p>«Il ne nous appartient pas d'insister sur les bruits qui se répandent: +notre discrétion bien connue nous faisant un devoir de ne pas risquer +d'entraver les recherches de la justice.</p> + +<p>«Cependant, d'après l'examen du cadavre et quelques indices déjà +recueillis, voici ce qui semble d'ores et déjà à peu près établi: le +mort appartiendrait au monde du sport. Probablement à la suite de +quelque querelle, il aurait été assommé, à l'aide d'un marteau, ou +peut-être d'une clef anglaise. Son meurtrier, aidé de quelques +complices, aurait transporté le moribond sur la place et on aurait tenté +de jeter le corps par-dessus la clôture. Mais son poids l'aurait retenu +sur les piques de la grille où on l'aurait abandonné.</p> + +<p>«Des renseignements importants ont été recueillis, qui paraissent devoir +promptement mettre la police sur la trace du ou des coupables. Dans +notre édition de cinq heures, nous donnerons les détails de cette +horrible affaire qui paraît appelée à produire dans le public une +profonde sensation et qui provoquera très vraisemblablement des +révélations inattendues.»</p> + +<p>On comprend facilement l'émotion qui courut dans Paris à l'annonce de +ce mystérieux forfait.</p> + +<p>Et encore qui aurait pu se douter des étonnantes, des incroyables +conséquences que devait déchaîner cet événement.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2> + +<h3><a href="#table">OÙ NOUS FAISONS LA CONNAISSANCE DE M. BOBBY</a></h3> + + +<p>Nous nous payons facilement de mots: quand nous avons appris qu'une +enquête de police est ouverte, nous poussons un soupir de soulagement et +déjà nous éprouvons comme un sentiment de sécurité.</p> + +<p>La police bénéficie surtout des inventions des romanciers: depuis le +Zadig de Voltaire jusqu'au Dupin d'Edgar Poë et à l'incomparable +Sherlock Holmes, nous supposons volontiers que tous ces personnages ont +été plus ou moins attachés au service de la Sûreté et ont émargé au quai +des Orfèvres: et ce nous est toujours une nouvelle surprise quand, les +uns après les autres, nous devons classer les crimes les plus +sensationnels au nombre des énigmes indéchiffrables.</p> + +<p>Il est même gênant de songer au nombre d'assassins inconnus qui courent +le monde et que nous sommes exposés à coudoyer tous les jours.</p> + +<p>Le crime de l'Obélisque—comme avait été baptisée l'affaire +actuelle—allait-il grossir le nombre des dossiers à jamais clos: on +commençait à se demander s'il était vraiment possible que pareil forfait +fût commis en plein Paris, au point central des quartiers les plus +luxueux, sans que la police pût découvrir le moindre indice.</p> + +<p>On avait fouillé tous les bars des environs, interrogé tous les +sportsmen de haute et de basse catégorie, questionné l'ambassade +d'Angleterre—car ce seul fait était acquis que la victime était +anglaise—on n'avait signalé aucune disparition ni dans les +établissements spéciaux, ni dans les hôtels.</p> + +<p>Un instant on avait cru tenir une piste: des professionnels de la boxe +avaient déclaré que l'inconnu devait être un habitué des assauts de +cette spécialité, ceci à certaines traces caractéristiques que les +poings laissent sur des parties du corps, toujours les mêmes, notamment +à une déformation des maxillaires.</p> + +<p>Le chef de la Sûreté, M. Davaine, que quelques récents insuccès avaient +mis en assez fâcheuse posture, gourmandait ses agents de la belle façon.</p> + +<p>En vain, à la Morgue, où le corps avait été transporté, les indicateurs +se mêlaient à la foule, interrogeant les physionomies des visiteurs, +provoquant leurs confidences. Au résumé le résultat était toujours le +même: Connais pas!</p> + +<p>Un bruit courait, assez singulier.</p> + +<p>L'autopsie avait été pratiquée et l'illustre médecin légiste qui avait +réalisé l'opération aurait, disait-on, déclaré que l'individu en +question n'était mort ni des blessures qu'il portait au crâne, ni des +horribles plaies, déterminées par cette sorte d'embrochement sur les +piques de la grille.</p> + +<p>Mais qu'il était mort auparavant.</p> + +<p>Ce qui eût semblé indiquer qu'il avait été assassiné et que c'était à +l'état de cadavre qu'il avait été porté à la Concorde.</p> + +<p>Mais telle n'était pas la conclusion du praticien: selon lui, l'inconnu +était mort de suffocation. L'état de ses poumons ne laissait aucun doute +à cet égard... et le cou ne portait aucune trace de violence, aucune +marque de strangulation.</p> + +<p>Ce qui était acquis, du moins ainsi l'affirmait un reporter du +<i>Nouvelliste</i>, c'est que la mort ne pouvait en aucune façon être +attribuée aux blessures du crâne ou du thorax—lesquelles ne s'étaient +produites qu'après la mort.</p> + +<p>D'autre part, le point où le cadavre avait été trouvé et qui forme le +centre d'un énorme espace vide rendait difficile à accepter cette +version que des malfaiteurs eussent justement choisi pour déposer le +corps de leur victime un endroit aussi découvert, alors que même en +pleine nuit il était contraire à toute vraisemblance qu'ils pussent +faire sans être vus un aussi long trajet—sous la lune qui justement +était dans son plein et dans un ciel très clair.</p> + +<p>—Et pourtant, s'écriait le sous-chef de la Sûreté, en conférence intime +avec son chef, ce bonhomme-là ne peut pas être tombé du ciel....</p> + +<p>—Quoi qu'il en soit, M. Lépine est furieux et j'ai subi tout à l'heure +un assaut des moins agréables.... Il faut s'ingénier, chercher, +trouver!...</p> + +<p>—Entre nous, fit M. Lavaur, le sous-chef, nous savons bien que si le +hasard ne s'en mêle pas, nous pataugerons dans le noir sans rien +découvrir....</p> + +<p>A ce moment précis, et comme dans les féeries à certaines paroles +prononcées surgissent le personnage ou l'incident attendu, la porte du +cabinet s'ouvrit et un inspecteur passa la tête:</p> + +<p>—Patron, est-ce que vous êtes visible?...</p> + +<p>—C'est selon... s'il ne s'agit pas de quelque raseur....</p> + +<p>—C'est un Anglais... qui se dit détective attaché à la préfecture de +là-bas... et qui demande à vous parler....</p> + +<p>Le chef et son subordonné échangèrent un rapide regard. Un détective +anglais: est-ce qu'en effet le hasard se mettrait de leur parti.</p> + +<p>—Son nom?...</p> + +<p>—Il m'a remis cette carte.</p> + +<p>—Voyons....</p> + +<p>M. Davaine prit le carré de bristol et lut:</p> + +<p>—Bobby!... ce n'est pas un nom, cela! mais un sobriquet. Enfin, faites +entrer....</p> + +<p>Et il ajouta en s'adressant à M. Laveur:</p> + +<p>—Cela ne nous engage à rien....</p> + +<p>—Dois-je me retirer?</p> + +<p>—Non, non, restez....</p> + +<p>La porte se rouvrit et l'inspecteur reparut, précédant le personnage +qu'il avait annoncé.</p> + +<p>Celui-ci s'avança, le chapeau melon à la main.</p> + +<p>C'était un homme de trente ans environ, petit, mince et fluet, très +correctement vêtu, tout de noir, avec un col blanc qui faisait liséré +au-dessus de sa cravate. Visage rasé, cheveux en brosse très courts, +roux de cuivre. La face maigre, assez pâle, les yeux petits, mais très +clairs.</p> + +<p>Bien ganté, bien chaussé, en somme l'allure d'un pasteur protestant.</p> + +<p>—M. Davaine? fit-il en s'inclinant en point d'interrogation.</p> + +<p>—C'est moi. Monsieur est mon sous-chef, M. Lavaur. Vous pouvez parler +en toute confiance. Un mot d'abord; votre carte porte ce seul mot: +Bobby. Je sais assez d'anglais pour ne pas ignorer que Bob est le surnom +populaire des policemen... mais, je vous prie de me faire connaître +votre véritable nom....</p> + +<p>—Monsieur, dit l'homme avec un fort accent britannique, voici ma +commission officielle, délivrée par M. le Directeur de Scotland Yard. +Elle est notée au nom de Bobby qui est le mien... on s'appelle comme on +peut....</p> + +<p>—C'est vrai, fit M. Davaine lisant la pièce qui lui était remise. Donc, +monsieur Bobby....</p> + +<p>—J'ajouterai, s'il vous plaît, que ce nom est... comment dites-vous +cela, en français? un peu... célèbre à Londres... en raison de quelques +services importants que j'ai rendus.... C'est moi qui ai arrêté les +faux-monnayeurs de Greenwich....</p> + +<p>—Ah! fit le chef français qui n'avait jamais entendu parler de cette +affaire.</p> + +<p>—C'est moi qui ai dépisté et arrêté M. Lewis Bird, le parricide... qui +a été pendu....</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—C'est moi qui....</p> + +<p>—Pardon, interrompit M. Davaine d'un ton assez sec, je ne suppose pas +que ce soit uniquement pour me faire l'énumération de vos exploits que +vous ayez demandé à me voir....</p> + +<p>L'Anglais se redressa, avec une dignité quelque peu irritée:</p> + +<p>—Je tiens avant tout à être connu... chacun tient à sa propre +valeur....</p> + +<p>—Très juste... donc, monsieur Bobby, je vous tiens en l'estime que vous +méritiez... que voulez-vous de moi?</p> + +<p>—Permettez-moi de procéder par ordre... posons d'abord ce principe +qu'attaché à la police de S. M. le roi d'Angleterre et empereur des +Indes, je ne suis lié par aucune obligation, de quelque nature qu'elle +soit, envers la police de la République française.</p> + +<p>Très solennel, M. Bobby.</p> + +<p>—C'est posé, dit M. Davaine. Et après?...</p> + +<p>—De plus, reprit Bobby, la situation toute particulière dans laquelle +je me trouve actuellement, militerait absolument contre la démarche que +je fais en ce moment... je me trouve en congé régulier et ne suis tenu à +me préoccuper d'aucun événement, eût-il même trait aux intérêts de mon +propre pays....</p> + +<p>Le chef de la Sûreté, qui n'était pas plus patient qu'il ne faut, +sentait une infinie démangeaison de rejeter au delà de son seuil cet +individu bavard et encombrant.</p> + +<p>Mais M. Lavaur lui adressa un léger signe.</p> + +<p>L'homme était un original: ceci ne prouvait pas qu'il ne pût rendre +service. Et puis le hasard! le bienheureux hasard!</p> + +<p>—Continuez donc, chez monsieur, fit Davaine avec son plus gracieux +sourire. Tout ce que vous voulez bien me communiquer est d'un intérêt +puissant et me fait bien augurer de la suite de votre discours... nous +vous prêtons toute notre attention....</p> + +<p>Cette allocution, de forme académique, plut fort à Bobby. Enfin on le +traitait avec la considération méritée.</p> + +<p>De la main, M. Davaine lui avait désigné une chaise: mais M. Bobby +préférait rester debout, parce qu'il ne perdait rien de sa taille.</p> + +<p>—J'ai tenu à vous faire bien comprendre, monsieur le chef de la Sûreté, +que si je me présentais chez vous, c'était de ma propre volonté, sans y +être contraint par aucune obligation professionnelle... je suis tout +simplement un touriste, qui est venu visiter votre Paris—une belle +ville, vraiment, fit-il avec un ton de condescendance—et qu'un +mouvement de générosité toute spontanée entraîne à vous rendre un petit +service....</p> + +<p>—Trop bon, en vérité. Mais... seriez-vous assez aimable pour me +rendre... ce petit service, le plus tôt possible... j'ai tant +d'occupations que je suis un peu pressé....</p> + +<p>Une ombre passa sur le visage de M. Bobby:</p> + +<p>—Si vous le désirez, fit-il d'une voix blanche, je reviendrai à un +autre moment.</p> + +<p>—Ah non! par exemple, clama M. Davaine. Monsieur Bobby, je vous tiens +pour un parfait gentleman... mais là, sincèrement, je suis on ne peut +plus impatient de connaître le véritable motif de votre visite... et si +vous pouviez, en deux mots, calmer cette impatience....</p> + +<p>A part lui, le policier commençait à se demander très sérieusement s'il +n'allait pas jeter cet imbécile au bas de l'escalier.</p> + +<p>Quant à M. Bobby, il eut un léger haussement d'épaules.</p> + +<p>Les Français, toujours les mêmes! Frivoles et légers!</p> + +<p>Alors, comme sous le déclanchement d'un ressort, il prononça des phrases +brèves.</p> + +<p>—Vous ne savez pas quel est le mort de l'Obélisque?</p> + +<p>Lavaur eut un sursaut.</p> + +<p>—Non, dit le chef de la Sûreté.</p> + +<p>—Je le sais....</p> + +<p>—Eh bien, parlez, parlez vite....</p> + +<p>—Mes promenades m'ont mené à la Morgue... j'ai vu....</p> + +<p>—Et vous avez reconnu....</p> + +<p>—Une insigne canaille....</p> + +<p>—Qui s'appelle?</p> + +<p>—Coxward, le pugiliste, le boxeur. Voilà.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III</a></h2> + +<h3><a href="#table">QUERELLES DE BOUTIQUES</a></h3> + + +<p>Deux heures après, on lisait dans le <i>Nouvelliste</i> les détails suivants:</p> + +<p>Coxward (John) était un boxeur de profession, non pas un de ces athlètes +qui prétendent au titre de champion du monde, mais un rouleur de +baraques foraines qui faisait le coup de poing pour quelques shillings, +battait ou était battu, sans grand dommage ni pour ses adversaires ni +pour lui-même, peu coté chez les parieurs, mais assez truqueur en somme +pour gagner sa vie.</p> + +<p>D'ailleurs, ivrogne invétéré, irrespectueux du bien d'autrui, déjà +initié aux douceurs de la prison et du «tread-mill».</p> + +<p>Bref, un personnage peu intéressant.</p> + +<p>M. Bobby, le célèbre détective anglais, supposait que le personnage +avait eu l'idée de chercher fortune à Paris où les combats de boxe, +juste en ce moment, attiraient dans un de nos plus notoires music-halls +une foule aussi élégante que sauvage, qui discutait comme des +«aficionados» les combats de taureaux, les «swings» et les «knock-out» +des corpulents compétiteurs.</p> + +<p>Coxward eût-il fait bonne figure dans ces «fights» de haute volée: +c'était peu probable, mais l'illusion est ardente conseillère à laquelle +on résiste peu, sans parler de l'attraction que pouvait exercer Paris +sur un pareil personnage.</p> + +<p>Quant à savoir à la suite de quels événements Coxward, assommé, s'était +trouvé au pied de l'Obélisque, l'intérêt était en somme fort mince, et +l'attention publique s'en fût rapidement désintéressée, si une +circonstance toute particulière ne s'était produite et n'avait donné à +l'affaire un regain de publicité.</p> + +<p>Nul n'ignore que si le <i>Nouvelliste</i> tient le haut du pavé, dans la +carrière du journalisme d'information, il est serré de près par un +concurrent, le <i>Reporter</i>, dont la vogue augmente tous les jours.</p> + +<p>Le <i>Nouvelliste</i>, dédaigneux de son rival, ne se fait pas faute +d'affirmer sa supériorité, en des termes souvent peu bienveillants pour +le <i>Reporter</i> qui de son côté cherche, par tous moyens, à prendre son +adversaire en défaut.</p> + +<p>C'est entre les deux journaux une guerre au couteau qui amuse la +galerie, mais dans laquelle s'exaspèrent volontiers les deux lutteurs +qui échangent des arguments dont quelquefois la courtoisie laisse à +désirer.</p> + +<p>Or, il s'était trouvé que dans cette affaire de l'Obélisque, le +<i>Nouvelliste</i> était arrivé bon premier, tant pour le récit de l'aventure +que pour la suite de l'enquête. Le <i>Reporter</i>, de son côté, suivait une +piste parmi les sportsmen français, alors que, directement informé par +la Préfecture, le <i>Nouvelliste</i> avait démoli tout son échafaudage de +déductions en révélant la déposition de M. Bobby.</p> + +<p>Et il avait fait suivre cette publication de cette phrase aigre-douce:</p> + +<p>—<i>Nous regrettons vivement que la simple vérité réduise à néant les +très ingénieuses hypothèses dans lesquelles s'étaient complus certains +de nos confrères. Encore une fois, le</i> Nouvelliste <i>a prouvé la sûreté +de ses informations, qui n'ont rien de commun, avec les imaginations +fantaisistes d'une presse assez peu scrupuleuse pour inventer de toutes +pièces des renseignements fallacieux.</i></p> + +<p>C'était livrer à la risée le <i>Reporter</i>, accusé de légèreté et presque +de mensonge, et les autres journaux ne manquèrent pas de marquer le +coup.</p> + +<p>Aussi, dans les bureaux du <i>Reporter</i>, l'émotion fut-elle grande: le +directeur fulmina et mit deux de ses collaborateurs à la porte, tout en +ripostant par une note d'un caractère patriotique:</p> + +<p>—Le <i>Reporter</i> reconnaît qu'il n'est rédigé que par des Français et +qu'il ne puise pas ses informations auprès de collaborateurs étrangers: +en tous cas, nous regrettons que l'événement souligne de façon aussi +désobligeante la supériorité de la police anglaise sur la nôtre. Et, +d'ailleurs, nous n'acceptons pas les yeux fermés les affirmations que +selon nous la Préfecture a accueillies avec beaucoup trop de facilité.</p> + +<p>Et il ajoutait:</p> + +<p>—Ce Coxward—si Coxward il y a—n'était pas arrivé à Paris en ballon: +il a dû nécessairement se trouver en relations avec des gens de son +monde et de sa spécialité. Cet homme a été assassiné par quelqu'un ou +par quelques-uns. Le <i>Reporter</i> institue une enquête qui fera la +lumière. Et qui sait? Rira bien peut-être qui rira le dernier.</p> + +<p>En somme, ce défi ressemblait singulièrement à du bluff. Mais le public +s'en amusa et, comme justement en ce moment, il n'était question ni de +renversement de ministère ni de tremblement de terre à l'étranger, cette +lutte, peu courtoise d'ailleurs, captivait la curiosité générale. Or, il +faut reconnaître que, malgré la collaboration de l'Anglais Bobby, +l'affaire n'avançait pas d'un seul pas.</p> + +<p>Chaque jour, le <i>Nouvelliste</i>, puisant sa documentation à bonne source, +relatait la déposition des divers témoins que le juge d'instruction, M. +Mallet du Saule, faisait défiler dans son cabinet, et qui +malheureusement se résumaient toujours en cette formule concise, mais +peu satisfaisante:</p> + +<p>—Le sieur Coxward nous est parfaitement inconnu.</p> + +<p>Le <i>Reporter</i> se taisait, se contentant d'insinuations goguenardes, dans +lesquelles M. Bobby n'était guère ménagé.</p> + +<p>Un jour, le <i>Nouvelliste</i> crut triompher.</p> + +<p>On avait découvert, dans les bas-fonds de Ménilmontant, une fille +anglaise qui avait reconnu la photographie de Coxward. Seulement elle +déclarait l'avoir vu à Dieppe, il y avait deux ans de cela, alors qu'en +train de plaisir, il était venu passer vingt-quatre heures en France.</p> + +<p>La fille avait été arrêtée, cuisinée comme il convient, mais elle ne +s'était pas contredite. Jamais depuis deux ans, elle n'avait revu ledit +Coxward ni n'avait entendu parler de lui.</p> + +<p>D'autres dépositions contribuaient à compliquer l'énigme. Certains +attribuaient le nom de Coxward à des personnages du monde sportif, qu'on +trouvait parfaitement vivants sous le nom—qui leur appartenait—de +Coxwell ou de Coxburn.</p> + +<p>Soudain, il y avait quinze jours que cet imbroglio s'enchevêtrait de +plus en plus, quand le <i>Reporter</i> parut avec une manchette en caractères +énormes, ainsi libellée:</p> + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">RIRA BIEN QUI RIRA LE DERNIER</span><br /> +</p> + +<p>et suivait l'article que voici:</p> + +<p>«—Nos lecteurs n'ont pas été sans remarquer la discrétion que nous +avons apportée dans nos informations sur l'affaire Coxward: ils savent +d'ailleurs que nous avons l'habitude de ne parler que de ce que nous +savons et de ne pas accepter les renseignements qui peuvent nous +parvenir sans les passer au crible de la critique. Si parfois nous nous +permettons de hasarder quelques hypothèses, c'est à ce titre que nous +les présentons et seule, la mauvaise foi peut nous faire un crime de ce +qui n'est qu'un souci de la vérité. À bon entendeur, salut!</p> + +<p>«Ceci dit, nous affirmons—et cette fois sans ambages ni réticences—que +la déposition du sieur Bobby—le célèbre détective anglais—qui a si +fort ému l'opinion, légèrement irritée d'ailleurs par l'immixtion d'un +étranger dans nos affaires intérieures—que cette déposition, +disons-nous, devant laquelle on s'est si fort hâté de s'incliner, comme +si elle était et ne pouvait être que parole d'évangile, que cette +déposition est</p> + +<p class="smcap noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">ERRONÉE ET INEXACTE DE TOUS POINTS.</span><br /> +</p> + +<p>«Ceux qui l'ont acceptée avec tant d'empressement seront sans doute fort +marris d'apprendre qu'ils ont été la victime</p> + +<p class="smcap noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">D'UNE ERREUR OU D'UNE IMPOSTURE</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 6em;">LE MORT DE L'OBÉLISQUE N'EST PAS</span><br /> +<span style="margin-left: 11.5em;">COXWARD</span><br /> +</p> + +<p>«Et, comme garantie de notre affirmation, nous émettons un pari de</p> + +<p class="smcap noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">CENT MILLE FRANCS</span><br /> +</p> + +<p>contre quiconque voudra le tenir. Nous déposons aujourd'hui même cette +somme, en espèces sonnantes, trébuchantes et ayant cours, chez M<sup>e</sup> +Falloux, notaire.</p> + +<p>«Le temps et l'espace nous manquent pour nous expliquer plus nettement. +La confirmation de nos affirmations se trouvera établie tout au long +dans notre édition de cinq heures.»</p> + +<p>—Allez me chercher M. Bobby! s'était écrié le chef de la Sûreté à la +lecture de cet impertinent factum.</p> + +<p>Le détective anglais arriva d'assez mauvaise humeur.</p> + +<p>Il était à Paris uniquement pour son plaisir, et justement on venait le +déranger au moment où il allait partir en voiture Cook pour Versailles, +avec madame Bobby.</p> + +<p>Sans prendre garde à sa physionomie quelque peu rébarbative, M. Davaine +lui tendit le journal.</p> + +<p>—Avez-vous lu cela?</p> + +<p>—Yes, Sir.</p> + +<p>—Que dites-vous de cela?...</p> + +<p>—Un pur humbug, déclara Bobby. Même à ce sujet j'ai une question à vous +adresser. Ces quatre mille livres sterling sont bonnes à prendre. Que +dois-je faire pour m'en assurer le paiement?</p> + +<p>—Écrire au journal le <i>Reporter</i> une lettre très explicite... mais à +mon tour, un mot... Monsieur Bobby, prenez-y bien garde. Vous m'avez mis +dans la situation la plus délicate. J'ai accepté votre déclaration comme +émanant d'un homme du métier qui sait quelles sont ses responsabilités +et aussi d'un gentleman incapable de se jouer de la confiance d'autrui. +Aujourd'hui, en présence de ces dénégations, êtes-vous sûr de vous? +Après tout, on peut être abusé par une ressemblance... vous n'ignorez +évidemment pas l'histoire de Lesurques et de son sosie Dubosc, avez-vous +la certitude absolue de ne vous être pas trompé....</p> + +<p>M. Bobby qui, d'ordinaire, était de teint plutôt pâle, était soudain +devenu cramoisi, et il y avait dans ses mâchoires un frémissement de +mauvais augure.</p> + +<p>—Monsieur, répondit-il d'une voix étranglée, je ne suis ni un enfant ni +un fou. J'appartiens au service de S. M. Britannique et c'est par pure +condescendance, je vous le rappelle, que je consens à vous répondre, +malgré l'atteinte profonde que vous venez de porter à ma dignité de +citoyen anglais. Je jure que l'homme assassiné est bien John Coxward, et +je fais plus, je tiens le pari de quatre mille livres....</p> + +<p>—Et si vous les perdiez! Le <i>Reporter</i> n'aurait pas osé porter ce défi, +s'il n'était en possession de documents sérieux.</p> + +<p>—Monsieur, j'ai dit ce que j'ai dit. Ces journalistes sont d'infâmes +menteurs, et s'il le faut, je leur ferai rentrer leurs impostures dans +la gorge.</p> + +<p>Il salua, tourna sur ses talons et sortit.</p> + +<p>—Cet homme paraît de bonne foi, pensait M. Davaine. Les renseignements +fournis sur lui par l'ambassade anglaise sont de tout premier ordre, et +pourtant, je dois me l'avouer à moi-même, je ne suis pas tranquille.</p> + +<p>En effet, il n'y avait pas à se dissimuler que cette erreur, si elle +était prouvée, couvrirait de ridicule non seulement le détective +anglais,—ce qui n'avait aucune importance—mais la police française, ce +qui était infiniment plus grave, surtout pour M. Davaine dont la +position était assez menacée.</p> + +<p>Aussi, on comprend avec quelle impatience le chef de la Sûreté attendait +le numéro du <i>Reporter</i>; il avait bien cherché le moyen de se procurer +d'avance des épreuves de l'article annoncé: mais l'imprimerie était bien +gardée et toutes ses tentatives étaient restées infructueuses. Du reste, +tout le Paris des curieux et des badauds était en éveil.</p> + +<p>La lutte entre les deux journaux rivaux intéressait, sans que d'ailleurs +il y eût sympathie bien caractérisée pour l'un plutôt que pour l'autre. +On aime à voir les gens échanger des horions, sans se soucier de +préjuger à qui restera la victoire.</p> + +<p>Aussi, à cinq heures moins le quart, il y avait foule sur le boulevard: +le temps était très doux et les terrasses des cafés étaient envahies.</p> + +<p>Les camelots vendaient un placard intitulé: <i>La vérité sur l'affaire +Coxward</i>, que certains naïfs achetaient, croyant y trouver le mot de +l'énigme. Or, ce n'était qu'une réclame pour un cirage nouveau.</p> + +<p>Enfin, les premiers porteurs du <i>Reporter</i> sortirent de l'imprimerie de +la rue du Croissant et, criant la feuille attendue, se ruèrent à travers +la foule.</p> + +<p>On arrachait les feuilles encore humides des mains de ces gens qui +avaient peine à en percevoir le prix. Il est vrai que par compensation +certains les soldaient de pièces blanches dont ils ne trouvaient pas +loisir de rendre la monnaie.</p> + +<p>La manchette était sensationnelle:</p> + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">COXWARD EST VIVANT</span><br /> +</p> + +<p>C'était court, mais décisif.</p> + +<p>Puis plus bas:</p> + +<p><i>M. Bobby a perdu cent mille francs!</i></p> + +<p>Et sous ces rubriques à grand tam-tam on lisait ceci:</p> + +<p>—Nous avons reçu de M. Bobby, l'illustre, l'impeccable détective +anglais, une lettre dans laquelle il nous déclare accepter le pari de +cent mille francs que nous avons porté. C'est à notre grand regret, en +raison de l'entente cordiale, que nous faisons signifier à M. Bobby, une +sommation d'avoir à verser aux pauvres de Paris, c'est-à-dire entre les +mains de M. Mesureur, l'éminent directeur de l'Assistance publique, la +somme en question dont reçu lui sera délivré.</p> + +<p>«Car, deux faits seront établis plus loin.</p> + +<p>«L'un d'abord, qui ne peut être contesté, c'est que le cadavre de la +victime inconnue a été trouvé au pied de l'Obélisque le 2 avril à cinq +heures du matin....</p> + +<p>«Le second dont les preuves sont indiscutables....</p> + +<p>«C'est que le nommé Coxward, boxeur de profession, se trouvait le 1<sup>er</sup> +avril, entre minuit et une heure du matin (c'est-à-dire pendant la nuit +du 1<sup>er</sup> au 2) dans une taverne à l'enseigne du Shadow's-Bar (Bar de +l'ombre), Liverpool-Road, Islington.</p> + +<p>«Islington est, on le sait, un des faubourgs de Londres.</p> + +<p>«Si donc Coxward était à une heure du matin dans Liverpool-Road, pour +admettre qu'il pût être pendu dans cette même nuit à cinq heures à la +grille de l'Obélisque, il faudrait établir qu'on peut venir de Londres à +Paris en quatre heures, sans parler du temps nécessaire pour se faire +assassiner et qu'il existe à cette heure un train, Nord ou Ouest, +opérant cette prouesse de rapidité vertigineuse, faits dont évidemment +les compagnies de chemin de fer ne garderaient pas jalousement le +secret.</p> + +<p>«Comment établissons-nous que Coxward se trouvait à Londres dans la nuit +du 1<sup>er</sup> au 2 avril.</p> + +<p>«De la façon la plus simple et sans que nous ayons eu besoin de nous +renseigner en haut lieu. Disons en passant qu'il est en vérité trop +facile de se contenter d'informations toutes faites, sans se donner la +moindre peine pour en contrôler l'exactitude.</p> + +<p>«Nous avouons être plus sceptiques et préférer autant que possible le +libre examen à la foi.</p> + +<p>«C'était, non pas à Paris, mais à Londres que nous devions porter nos +investigations, et ainsi nous avons agi.</p> + +<p>«Or, ce que ne pouvait nous apprendre un fil télégraphique, si direct +fût-il avec la capitale de l'Angleterre, c'est que le 2 avril au matin, +le nom de Coxward le boxeur figurait, en un entrefilet de très petits +caractères, parmi les nouvelles sans importance, dans un petit journal +paraissant dans le quartier d'Islington et nous y lûmes ceci:</p> + +<p>—<i>Cette nuit, un scandale a éclaté dans une de ces Tavernes mal famées +qui pullulent dans Liverpool-Road. Un boxeur, nommé Coxward, et dont les +exploits ont déjà défrayé plusieurs fois la chronique judiciaire, avait +été engagé pour un assaut de boxe à Shadow's-Bar, tenu par un certain +Pat O'Kearn, Irlandais.</i></p> + +<p>«<i>L'assistance se composait de gens du bas peuple et les paris +s'établissaient avec des pence plutôt qu'avec des livres, ou même des +shillings. La performance d'ailleurs ne valait pas davantage et le +combat provoquait plus de huées que d'applaudissements. Le nommé Coxward +était, d'ailleurs, parfaitement ivre et pouvait à peine se tenir sur ses +jambes. Si bien qu'il avait été plusieurs fois</i> knocked out, <i>sous les +railleries du public...</i></p> + +<p>«<i>Comme, vers une heure du matin, il devenait certain qu'il était +incapable de tenir le coup, il déclara qu'il en avait assez et qu'il +s'en allait, ce que tout le monde accepta par des applaudissements +railleurs. Coxward, qui était hébété par la fatigue et par l'ivresse, +entra dans la chambre voisine du</i> parlour <i>afin de reprendre ses +vêtements.</i></p> + +<p>«<i>Un de ses adversaires, qui le connaissait pour sujet à caution, conçut +tout à coup un soupçon et brusquement entra dans la pièce où Coxward se +rhabillait et le surprit au moment où, ayant fini sa toilette, le +misérable fouillait les poches des autres vêtements, s'emparait d'une +montre en or et filait par la fenêtre du rez-de-chaussée.</i></p> + +<p>«<i>L'homme se jeta sur lui pour le retenir; mais Coxward se dégagea et se +rua dehors. Aux cris du volé, les clients du Shadow's-Bar s'élancèrent +à sa poursuite et alors commença une véritable chasse à l'homme.</i></p> + +<p>«<i>Coxward avait une assez forte avance, de plus il connaissait +admirablement le quartier, où de nombreuses</i> lanes <i>se coupent et +s'enchevêtrent. Il s'était lancé dans la direction de Highbury et +finalement il parvint à dépister ses poursuivants et disparut.</i></p> + +<p>«<i>Plainte a été portée contre Coxward, qui ne tardera pas à tomber +encore une fois sous la main de la justice.</i>»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>«C'était un fait divers banal, mais qui dans la circonstance prenait une +importance singulière.</p> + +<p>«Coxward, volant une montre à une heure du matin à Shadow's-Bar, dans un +quartier éloigné de Londres, jouissait-il donc du don d'ubiquité à un +tel degré qu'il pût en même temps se trouver à Paris, aux environs de la +place de la Concorde.</p> + +<p>«Il ne s'agissait plus que de vérifier:</p> + +<p>«1<sup>o</sup> Si le fait mentionné dans le petit journal en question était +réel;</p> + +<p>«2<sup>o</sup> Si le jour et la date mentionnés étaient exacts;</p> + +<p>«3<sup>o</sup> S'il n'existait aucun doute sur la personnalité du nommé Coxward.</p> + +<p>«Notre collaborateur Labergère, à qui nous avions confié cette enquête, +se mit immédiatement en rapport avec un des plus notables solicitors de +Londres, Edwin Battleworth, demeurant à Temple-street, Lincoln' Inns +Fields, qui procéda à une information régulière et recueillit les +témoignages indispensables, avec toutes les garanties de sincérité que +confère la loi. Les témoins ci-après ont été entendus sous serment:</p> + +<p>«1<sup>o</sup> Pat O'Kearn, Irlandais, tenancier de la taverne du Shadow's-Bar;</p> + +<p>«2<sup>o</sup> Mrs O'Kearn, née O'Keeffe;</p> + +<p>«3<sup>o</sup> Gailbraith, pugiliste;</p> + +<p>«4<sup>o</sup> Bloxham, boucher.</p> + +<p>«Plus sept autres habitués de la taverne en question et appartenant à la +classe ouvrière.</p> + +<p>«Et tous ont déclaré:</p> + +<p>«Que Coxward était, sans aucun doute, l'individu qui avait boxé à +Shadow's-Bar, avait volé une montre et avait été poursuivi;</p> + +<p>«Que tous le connaissaient de longue date et qu'aucune méprise n'était +possible ni même supposable;</p> + +<p>«Que l'incident raconté par le journal était vrai dans tous ses détails;</p> + +<p>«Enfin que la scène s'était bien passée entre onze heures du soir 1<sup>er</sup> +avril et une heure du matin, 2 avril.</p> + +<p>«Ces documents—dont l'authenticité ne saurait être mise en doute—sont +affichés dans notre salle des dépêches: le public parisien peut ainsi +juger du bien fondé des critiques discourtoises dont certains +concurrents—dépités—avaient cru devoir nous accabler. Cette revanche +de la vérité contre le bluff nous suffit.</p> + +<div class="center"> +<i>Seuls nous avions raison</i>;<br /> +LE CADAVRE DE L'OBÉLISQUE N'EST PAS CELUI DE<br/> +COXWARD LE BOXEUR</div> + +<p>«Décidément, notre ineffable chef de la Sûreté, M. Davaine, et son +illustre collaborateur, le grotesque Bobby, n'ont rien de commun avec le +légendaire Sherlock-Holmes.</p> + +<p>«Nous rappelons au célèbre M. Bobby que les caisses de l'Assistance +publique sont situées avenue Victoria, à deux pas de l'Hôtel de Ville.»</p> + +<p>Ce fut par la ville un immense éclat de rire.</p> + +<p>On ne s'occupait certes plus du crime qui avait été réellement commis, +ni de l'assassin, ni de sa victime. Du moment qu'elle ne s'appelait pas +Coxward, il semblait que sa mort n'offrit plus aucun intérêt.</p> + +<p>Mais quelque chose survivait, c'était le nom de Bobby, Bobby, +l'illustrissime, Bobby, l'admirable détective, et ce fut dans les +journaux du lendemain matin une ruée de plaisanteries, de blagues +féroces.</p> + +<p>Des caricatures le flagellaient, sous des apparences plus ou moins +folles. On vendait les cartes postales Bobby, Bobby par-ci, Bobby par +là. Il était devenu le héros du jour et devant l'hôtel où il demeurait, +des groupes se concertaient, hurlant à pleine voix:</p> + +<p>—Conspuez Bobby!... Bobby à Charenton, tontaine!...</p> + +<p>Ce qui mit le comble à cette excitation générale, c'est que Madame Bobby +se fit conduire en voiture aux bureaux du <i>Reporter</i>, passa en coup de +vent devant les garçons de bureau, grimpa l'escalier et, ouvrant une +porte au hasard, tomba dans la salle de rédaction.</p> + +<p>Et sans crier gare, cette femme sèche, grande et maigre, type antique +de l'Anglaise à longues dents, habillée comme un chien savant, se jeta +sur les rédacteurs, le parapluie en bataille, et distribua des horions à +droite et à gauche, taillant et estocadant et risquant fort d'éborgner +des adversaires.</p> + +<p>Ce ne fut point petite affaire que de maîtriser cette furie qui +prétendait venger l'honneur de son mari.</p> + +<p>On parvint enfin à s'emparer d'elle et à la remettre aux mains de +sergents de ville qui durent la ligoter pour la réduire à l'impuissance, +non sans recevoir encore d'assez vigoureux horions.</p> + +<p>On la porta au poste où les agents eurent encore à la défendre contre +ses excentricités combatives.</p> + +<p>Sur l'ordre de la Préfecture, elle passa par le Dépôt, mais fut +immédiatement conduite au bureau de M. Lépine.</p> + +<p>Fort heureusement, elle s'était un peu calmée et daigna ne pas répondre +par des injures à notre haut magistrat. Toujours frémissante, elle +expliqua que M. Bobby, citoyen anglais, que Madame Bobby, fille +d'Écosse, ne toléreraient pas les outrages dont les journaux français +les accablaient, que c'était infâme que d'accuser M. Bobby d'erreur ou +de mensonge, qu'il ne s'était jamais trompé et que la tête sur le billot +de Marie Stuart, elle jurerait encore que le mort de l'Obélisque était +Coxward.</p> + +<p>—Mais vous, madame, vous connaissez ce Coxward?</p> + +<p>—Pour qui me prenez-vous; est-ce que je fréquente des gens de cette +catégorie?</p> + +<p>—Alors, comment savez-vous que c'est lui qui....</p> + +<p>—M. Bobby l'a dit....</p> + +<p>—Très bien! très bien! fit une voix claire, celle de M. Bobby qui +venait d'être introduit. Cette réponse est conforme aux enseignements de +la raison. La femme doit croire à toute parole de son mari....</p> + +<p>—Ah! vous voici, monsieur Bobby, fit le préfet d'un accent assez sec. +Vous êtes citoyen anglais: donc vous savez ce que signifient les mots: +<i>To keep the peace</i>, gardez la paix. Or, si je ne discute pas vos +opinions, j'estime qu'il vous est interdit de faire du scandale pour les +affirmer, et, avant de prendre à votre égard une décision qui me +peinerait, je vous demande si vous et Madame Bobby vous vous engagez à +garder la paix, c'est-à-dire à ne point troubler l'ordre... +répondez-moi, je vous prie....</p> + +<p>M. Bobby se redressa avec une imposante dignité:</p> + +<p>—C'est-à-dire qu'à moi, citoyen de la libre Angleterre, vous voulez +imposer cette opinion contraire à la vérité... que Coxward n'est pas +Coxward.</p> + +<p>—Je n'entends rien vous imposer du tout—si ce n'est de vous tenir +tranquille et de n'aller point assaillir les gens chez eux, ainsi qu'a +eu tort de le faire la très honorable madame Bobby.</p> + +<p>—Madame Bobby, agissant selon sa conscience, ne mérite aucun blâme....</p> + +<p>—Donnez-nous au moins votre parole que vous ne recommencerez pas....</p> + +<p>—Je m'y refuse....</p> + +<p>—Et vous, madame Bobby?</p> + +<p>—Je m'y refuse.</p> + +<p>—Alors je me vois contraint d'user des droits que la loi me confère... +vous allez rentrer à votre hôtel, vous, monsieur Bobby, et faire vos +préparatifs de départ... le train de Calais part à huit heures... vous +trouverez Madame Bobby à la gare du Nord, et, signification vous étant +faite d'un arrêt d'expulsion, vous vous embarquerez incontinent pour +l'Angleterre.</p> + +<p>—C'est bon, fit noblement M. Bobby, cela n'empêchera pas que Coxward ne +soit Coxward.</p> + +<p>Et, le soir même, Bobby et son irascible épouse quittaient Paris.</p> + +<p>L'affaire était-elle terminée et le dossier serait-il classé?</p> + +<p>On eût été bien surpris—et surtout épouvanté—si on avait pu prévoir +les effroyables événements que devait entraîner à sa suite le crime de +l'Obélisque.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="DEUXIEME_PARTIE" id="DEUXIEME_PARTIE"></a><a href="#table">DEUXIÈME PARTIE</a></h2> + +<h3><a href="#table">CHIMISTE DÉTECTIVE & REPORTER</a></h3> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Ia" id="Ia"></a><a href="#table">I</a></h2> + +<h3><a href="#table">LE CARNET DE M. BOBBY</a></h3> + + +<p>Ceci se passe à Londres.</p> + +<p>M. Bobby est seul dans le petit parloir du cottage qu'il occupe depuis +vingt ans, au coin d'Islington Gardens.</p> + +<p>Madame Bobby est absente.</p> + +<p>Il a ouvert un tiroir du petit secrétaire, épave du mobilier paternel, +et en a tiré un cahier relié de cuir, fermé par une serrure d'acier.</p> + +<p>Ceci est le journal de sa vie, tenu au courant depuis son enfance—sept +ans—sans que jamais, selon le principe du poète, aucun jour se soit +passé qu'il n'y ait inscrit au moins une ligne. <i>Nulla dies sine linea.</i></p> + +<p>M. Bobby est mélancolique, mais ses lèvres serrées et son menton dur +témoignent d'une volonté que rien ne fait fléchir.</p> + +<p>Il a posé le carnet sur la tablette, a fait jouer le ressort. Il +feuillette, remonte en arrière et enfin relit.</p> + +<p>—Moi, citoyen anglais, né dans la ville de Londres, cockney pur sang, +ayant entendu les cloches de Bow-Church mêler leur son grave à mes +premiers vagissements...<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> j'ai été expulsé de France et je n'ai pu +résister. Me pardonnent mes aïeux d'Azincourt!</p> + +<p>«Mais la Providence, à laquelle nul ne résiste, avait décidé que son +fidèle serviteur n'aurait point, par cet affront, épuisé la coupe +d'amertume.</p> + +<p>«Dès le lendemain de mon retour en mes pénates, une convocation, dont la +sécheresse ne me promettait rien de bon, m'appelait à Scotland Yard où +je fus reçu par M. Sewingthrow, mon chef direct.</p> + +<p>«Encouragé par la fermeté de Suzan—c'est-à-dire de Madame Bobby—je me +présentai, en homme sûr de la bonté de sa cause.</p> + +<p>«Mais que valent les mérites affirmés d'un homme, en face de la +calomnie, et de ce que j'oserais appeler l'inintelligence.</p> + +<p>«Il me fut reproché de m'être mêlé, dans un pays ami, de détails qui ne +me regardaient pas, d'avoir attiré sur moi et sur l'Angleterre, +l'attention malveillante des foules, et—considération qui me fut plus +pénible que toute autre—d'avoir rendu la police britannique ridicule et +suspecte d'incohérence.</p> + +<p>«En vain je m'expliquai. J'exposai les principes qui avaient été mes +guides—l'amour de la vérité, le désir d'être utile—en vain je rappelai +les enseignements moraux et religieux que je m'étais efforcé de mettre +en pratique.</p> + +<p>«Evidemment j'étais condamné d'avance. Aucun de mes arguments ne +produisit l'effet sur lequel j'étais en droit de compter; et, +finalement, je fus informé que j'étais suspendu de mes fonctions jusqu'à +nouvel ordre.</p> + +<p>«Il ne me restait qu'à m'incliner, ce qui fut fait.</p> + +<p>«En quelques paroles dont j'eus lieu d'être satisfait, et qui ne furent +pas sans éloquence, je protestai respectueusement contra la mesure qui +me frappait.</p> + +<p>«—Monsieur Sewingthrow, dis-je en manière de conclusion, le sang des +martyrs, tombant sur la terre, a fait lever une moisson de vérité: sans +que, dans mon humilité, il me convienne de me comparer à ces saints +précurseurs, permettez-moi d'affirmer que l'erreur dont je suis la +triste victime aura peut-être un contre-coup regrettable sur la moralité +publique.</p> + +<p>«Mon chef, déconcerté, s'en tira par une phrase que je catalogue dans la +série des outrages immérités.</p> + +<p>«—Vous êtes un imbécile, me dit-il. Tenez-vous tranquille, et attendez +les événements.</p> + +<p>«Et je suis rentré chez moi, heureux de déverser dans le sein de ma +compagne, l'amertume dont mon cœur était gonflé.</p> + +<p>«—Monsieur Bobby, me dit cette femme remarquable, l'affront dont vous +êtes l'objet, retombe sur moi. J'attendrai que vous nous réhabilitiez +tous les deux.</p> + +<p>«Ces paroles me dictaient mon devoir. Il me fallait désormais consacrer +ma vie à la recherche de cette vérité, à savoir que Coxward, assassiné +à Paris, le 2 avril, se trouvait cependant à Londres quelques heures +auparavant.</p> + +<p>«Car ici, je dois faire un aveu. J'avais pris connaissance du journal où +sa présence dans la nuit du 1<sup>er</sup> au 2 avril était relatée, et j'ai +trop le respect de la presse de mon pays pour avoir mis un seul instant +en doute cette affirmation, qui, émanée du journalisme français, m'eût +paru plus que suspecte.</p> + +<p>«Et je ne fus pas surpris lorsque, dès le lendemain, ayant repris pour +mon compte l'enquête naguère menée par mes critiques, j'acquis la +certitude que les témoins consultés avaient dit la vérité. Ils avaient +assisté au match de boxe dans lequel Coxward s'était disqualifié.</p> + +<p>«C'était sous un <i>uppercut</i> au menton qu'il avait chancelé, essayant +d'abord un <i>clinch</i>, mais définitivement abattu par un <i>left</i> qui +l'avait jeté à terre. On imputait à la lâcheté sa promptitude à +proclamer sa défaite. Mais, tous détails recueillis, il m'apparut que +Coxward avait un plan spécial, qui était de ménager ses forces pour +réaliser le méfait qu'il méditait, c'est-à-dire le vol dont, un instant +après, il allait se rendre coupable.</p> + +<p>«Mes précisions se sont établies de la façon la plus nette.</p> + +<p>«Il était une heure moins cinq minutes lorsque Coxward—très vivant et +parfaitement alerte—avait sauté par la fenêtre, au rez-de-chaussée du +Shadows-Bar, et s'était enfui, poursuivi par la meute furieuse de ses +adversaires.</p> + +<p>«Que Coxward fût un voleur, la chose n'était pas pour m'émouvoir, son +caractère étant établi de longue date. Rien dans cette aventure n'était +contraire à la vraisemblance. Ces témoins n'avaient pu se tromper sur +son identité, car il leur était connu depuis longtemps, comme à +moi-même, qui, plusieurs fois, avais fait peser sur lui la main de +justice.</p> + +<p>«Or, depuis le moment où Coxward, harcelé, avait disparu à quelque +distance de Highbury Crescent, avait-il reparu? Non. Nul n'avait entendu +parler de lui. Les nombreuses tavernes où il fréquentait d'ordinaire +n'avaient pas eu l'honneur de sa visite, et je dois ajouter que, rompant +avec toutes mes délicatesses ordinaires, j'en vins à m'abaisser jusqu'à +rechercher une certaine Bessie Bell, fille de mœurs blâmables, avec +laquelle il entretenait d'inqualifiables relations, et que, l'ayant +retrouvée, et malgré la répulsion que m'inspirent ces créatures—surtout +lorsque je ne suis pas en service commandé—je l'interrogeai et appris +d'elle qu'elle n'avait plus reçu sa visite, circonstance dont elle se +souciait peu d'ailleurs, ainsi qu'elle me l'affirma cyniquement.</p> + +<p>«Donc, le fait était établi. Pour quiconque, il semblait que Coxward +avait quitté Londres ou peut-être était mort. J'avais constaté que dans +tous les milieux de bas sport, et Dieu sait s'ils sont nombreux, il +était resté invisible. L'hypothèse de la mort subite était la plus +plausible, bien entendu pour tout autre que pour moi. Mais j'agis comme +si elle avait été possible. Un mort laisse des traces, on l'enterre, on +le jette à l'eau ou on le brûle, comme chez les Hindous.</p> + +<p>«Pas le moindre vestige de son cadavre.</p> + +<p>«Donc, et je tiens à établir le fait à l'appui de ma propre conviction, +Coxward était vivant, parce que rien n'établit le contraire et que je +l'ai vu, à la Morgue de Paris.</p> + +<p>«D'où cette question:</p> + +<p>«Qu'a fait Coxward depuis le moment où on l'a perdu de vue à Londres, +aux abords de Highbury Crescent, jusqu'à l'heure où on l'a trouvé—lui +et non pas un autre—accroché à la grille de l'Obélisque?</p> + +<p>«Cherchez et vous trouverez, a dit le Seigneur.</p> + +<p>«Je chercherai.»</p> + +<p>Le carnet de M. Bobby relatait soigneusement les péripéties de l'enquête +minutieuse à laquelle il s'était livré, partant de ce point que, d'après +des informations soigneusement recueillies, Coxward, au moment du match +et de la scène du vol, était prodigieusement ivre et par conséquent +n'était pas susceptible de fournir une très longue traite.</p> + +<p>Il avait donc méthodiquement étudié, une à une, toutes les rues, +ruelles, <i>lanes</i> qui environnent Highbury Crescent, s'introduisant même +chez les particuliers sous des prétextes plus ou moins spécieux, +essuyant philosophiquement des rebuffades, mais impassible et +inébranlable.</p> + +<p>Le cercle de ses recherches se resserrant toujours, il en était arrivé à +remarquer, dans Corsica-street, voie encore nouvelle, tracée en plein +champ et où les constructions sont des plus rares, une maison +singulière, un pavillon dont les fenêtres et les volets étaient toujours +hermétiquement clos.</p> + +<p>Un mur assez élevé entourait la propriété qui, au premier coup d'œil, +semblait inhabitée.</p> + +<p>Naturellement, M. Bobby n'avait pas manqué de chercher à s'introduire +dans cette maison, assez mystérieuse en somme, et dont la physionomie +était faite pour piquer la curiosité.</p> + +<p>Lisons, par-dessus son épaule, les indications de son carnet.</p> + +<p>«Tout autre que moi se lasserait devant la difficulté de la tâche que je +me suis fixée. Nulle trace de Coxward. Je suis certain—je dis +certain—qu'il n'a pénétré dans aucune des maisons aux environs de +Highbury Crescent—je les ai visitées toutes, moins une.</p> + +<p>«Bien entendu, je me suis présenté à la porte de cette dernière et, +marteau ou sonnette, j'ai employé tous les moyens en usage pour obtenir +mon introduction. Peine perdue. Mes appels sont restés inentendus ou +très probablement les habitants, ou du moins l'habitant, de cette +demeure se refuse par principe à accueillir tout visiteur.</p> + +<p>«J'ai pris des renseignements aux alentours, mais là encore, ma +curiosité est restée insatisfaite, ou du moins ce que j'ai pu apprendre +n'a fait que la surexciter.</p> + +<p>«Cette maison appartient à un certain sir Athel Random, descendant, +paraît-il, d'une des plus vieilles familles londoniennes. Ce personnage +a acquis la propriété dont il s'agit à un prix assez élevé, +immédiatement soldé comme on dit, <i>cash on counter</i>.</p> + +<p>«Il s'occupe de recherches chimiques, aussi de mécanique. Du moins on le +suppose, d'après les indications que portaient d'énormes caisses amenées +par des camionneurs, lors de son emménagement. Il vit seul, sans +domestiques, et, chose inouïe, jamais fournisseur n'a été vu lui +apportant des provisions de bouche.</p> + +<p>«Il sort très rarement, dans une automobile de forme assez bizarre, de +si petites dimensions qu'on ne peut comprendre en quelle partie peut +bien être logé le moteur. Ce véhicule roule avec une rapidité +exceptionnelle. Mais, à ce sujet, je n'ai pu recueillir que peu de +détails.</p> + +<p>«Un bruit a couru que, naguère, il habitait Kilburn, près de Brondesbury +station. Une nuit, la maison aurait sauté, et Sir Athel aurait dû payer +une indemnité considérable tant au propriétaire qu'aux voisins. J'ai +vérifié le fait qui est exact.</p> + +<p>«Un fou, disent les uns; un magicien, disent les autres.</p> + +<p>«Pendant les premiers temps de son séjour à Highbury, on le taxait de +complicité avec les anarchistes, propagandistes par le fait.</p> + +<p>«On parle aussi—mais d'une façon encore plus vague—d'un projet de +mariage entre sir Athel Random et Mary Redmore, fille d'un riche +propriétaire des environs. Mais, subitement, les pourparlers auraient +été rompus, on ne sait pour quelle cause. Ceci ne s'appuie que sur des +racontars de domestiques, sur ces papotages sans consistance que les +Français appellent des <i>potins</i>.</p> + +<p>«Il semble qu'il n'existe, qu'il ne puisse exister aucune relation entre +l'existence de ce mystérieux personnage et la disparition de Coxward. +Pourtant il ne faut rien négliger....</p> + +<p>«<i>Dix jours plus tard.</i> Peut-être une lueur dans la nuit. Devant les +difficultés que je rencontrais à m'introduire chez sir Random, j'ai +tourné mes batteries d'un autre côté... il ne m'a pas été très difficile +de découvrir le <i>manor</i> de Jedediah Redmore, qui possède une grande +fortune et s'est érigé un véritable château, auprès de Newington Park.</p> + +<p>«Les millions qu'il possède auraient été acquis dans le commerce des +produits chimiques. La maison Redmore—Blackwith successeurs—est encore +une des plus considérables de la Cité.</p> + +<p>«Il est veuf et a une fille, Mary, à laquelle il porte une affection +passionnée. Les renseignements pris dans son entourage ont confirmé les +informations vagues que j'avais recueillies. En effet, Sir Athel, qui +avait fait la connaissance de M. Redmore comme acheteur de produits +chimiques, était devenu le familier de la maison et peu à peu une +sympathie du meilleur aloi s'était établie entre lui et la jeune fille. +Les qualités de naissance, d'éducation, de fortune étant des plus +satisfaisantes, M. Redmore n'avait élevé aucune objection contre le +choix de sa fille et le mariage avait été fixé à l'été prochain, vers +juin ou juillet.</p> + +<p>«Subitement et sans qu'on pût même supposer les motifs de ce +revirement, tout avait été rompu. Je suis parvenu à savoir seulement +qu'un matin sir Athel était accouru chez M. Redmore, pâle, défait, ayant +l'allure d'un fou, qu'il avait été introduit auprès de miss Mary, qu'un +entretien assez long avait eu lieu, troublé par les éclats d'une voix +désespérée qui était celle de sir Athel et qu'enfin il était reparti, le +visage couvert de larmes, les traits convulsés et que depuis lors il +n'avait pas reparu au château.</p> + +<p>«Miss Mary, malgré la retenue imposée aux jeunes filles, n'avait pu +dissimuler le profond chagrin qui s'était emparé d'elle et, depuis lors, +elle portait des habits de deuil....</p> + +<p>«Certes, moi, Bobby, à qui le sentimentalisme est parfaitement étranger +et préoccupé de soucis autrement importants que d'une aventure +amoureuse, je n'aurais peut-être prêté à ces faits qu'une attention très +superficielle, si un détail ne m'avait frappé.</p> + +<p>«Du wattman de M. Redmore, avec lequel j'ai eu une longue causerie au +cabaret du King's Arms—dont le whisky est à recommander—j'ai +appris....</p> + +<p>«Que la visite de rupture, faite par Sir Athel, datait <span class="smcap">DU 2 AVRIL +DERNIER</span>, <span class="smcap">A 9 HEURES DU MATIN</span>....</p> + +<p>«Et pourquoi ne serait-ce pas une lueur dans la nuit?»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IIa" id="IIa"></a><a href="#table">II</a></h2> + +<h3><a href="#table">OÙ LA LUEUR GRANDIT</a></h3> + + +<p>Avec un aplomb que justifiait sa fonction de détective—pour le moment +honoraire—M. Bobby s'était présenté au château Redmore, demandant +carrément à être introduit auprès de Miss Redmore.</p> + +<p>À sa grande surprise, il avait été immédiatement reçu et conduit dans +une sorte de bibliothèque où il avait été invité à attendre.</p> + +<p>Un assez long temps s'était écoulé: mais M. Bobby avait fait de la +patience sa règle de conduite, quitte à ne la point respecter +lorsqu'elle apportait quelque gêne à ses desseins.</p> + +<p>Enfin une porte s'était ouverte, et un personnage était entré.</p> + +<p>Une sorte de géant, aux épaules énormes, roux de cheveux et de barbe, +avec lunettes d'or. Gros ventre, jambes longues, pieds de roi sinon +d'empereur.</p> + +<p>M. Bobby n'avait pas hésité une seconde à reconnaître en lui M. Jedediah +Redmore. Cette carrure de millionnaire ne pouvait le tromper.</p> + +<p>Et, en effet, c'était bien M. Redmore qui, d'une voix un peu rude, mais +adoucie par la courtoisie, demanda à l'intrus ce qui lui valait +l'honneur de sa visite.</p> + +<p>Malgré sa force de caractère, M. Bobby hésita un moment à répondre: il +eût mieux aimé se trouver en face d'une jeune fille qu'il eût plus +facilement dominée de toute la hauteur de son intelligence.</p> + +<p>Mais ce trouble fut court:</p> + +<p>—Monsieur Redmore, dit-il, j'ai pour principe que la franchise est +encore la seule façon d'arriver à son but.</p> + +<p>«Je n'ai aucune raison plausible, palpable, pour me présenter devant +vous.</p> + +<p>—Alors? fit M. Redmore d'un ton moins cordial.</p> + +<p>—Cependant, si je suis venu, c'est qu'évidemment j'ai des raisons—que +je qualifierai de subtiles, de délicates—et je vous prie de me prêter +quelques minutes d'attention.</p> + +<p>Sur un signe d'acquiescement ennuyé, Bobby reprit:</p> + +<p>—Quelques questions tout d'abord... si elles vous paraissent déplacées, +je vous supplie tout d'abord de me pardonner, car je n'agis qu'avec +d'excellentes intentions....</p> + +<p>—Cher monsieur, interrompit M. Redmore, si dans cinq minutes vous ne +m'avez pas expliqué ce que vous venez faire chez moi, je vous prends à +la cravate et je vous jette par la fenêtre!...</p> + +<p>Bobby eut un sourire exquis:</p> + +<p>—Cinq minutes me suffisent, fit-il. Auriez-vous l'extrême complaisance +de me dire si vous êtes en relations avec un certain sir Athel Random, +de Corsica-street, Highbury....</p> + +<p>De rouge qu'il était, Redmore était devenu cramoisi:</p> + +<p>—Ah! vous venez de la part de ce misérable! s'écria-t-il. Eh bien, vous +en serez pour votre démarche, sir! Mettez-vous dans la direction de la +porte, que je vous y lance....</p> + +<p>—Les cinq minutes ne sont pas écoulées et je me fie à votre parole de +gentleman. Donc ce nom vous est connu puisqu'il vous exaspère. Je +continue. Est-ce vers le 2 avril dans la matinée que se passa ici +certaine scène qui a mis fin à des relations jusque-là assez +amicales?...</p> + +<p>—Oui, Sir. Le 2 avril. Je n'ai aucune raison pour le cacher. Mais, <i>by +Gob</i>! qu'est-ce que cela peut vous faire?...</p> + +<p>—Croyez bien que je n'obéis pas à une vaine curiosité... je ne veux pas +m'immiscer dans vos affaires privées. Mais à cette même date, il s'est +passé une autre scène qui, je ne sais quel instinct me le dit, n'est pas +sans quelque lien avec celle d'ici.</p> + +<p>—Une scène!... Quoi? Où?</p> + +<p>—À Paris, répondit gracieusement M. Bobby.</p> + +<p>M. Redmore faisait de visibles efforts pour se contenir. Mais à ce mot +de Paris, tout son sang-froid l'abandonna. Et, convaincu qu'on se +moquait de lui de la façon la plus outrageante, il accabla ce doux M. +Bobby d'épithètes peu cordiales et, finalement, lui ordonna de sortir.</p> + +<p>Mais Bobby, voyant la partie perdue de ce côté, risqua le tout pour le +tout et cria à pleine voix:</p> + +<p>—Si Miss Mary Redmore daignait m'entendre, nous arriverions à sauver +sir Athel Random....</p> + +<p>Et l'idée était ingénieuse, car la porte s'ouvrit instantanément et Miss +Mary parut.</p> + +<p>Ah! la délicieuse enfant! Vingt ans, potelée, rose, avec un délicieux +ébouriffement de cheveux blonds qui lui faisaient une auréole.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il, papa? demanda-t-elle vivement, et qui donc a prononcé le +nom de....</p> + +<p>Elle rougit vivement, s'apercevant enfin de la présence de Bobby, qui, +incliné, gentleman jusqu'aux bouts de ses bottines, témoignait de son +respect pour la beauté.</p> + +<p>--- C'est cet imbécile, répondit Redmore, qui vient me débiter je ne +sais quelles sottises... il parle de la matinée du 2 avril... cette date +que nous devons oublier à jamais....</p> + +<p>Miss Mary, d'un mouvement fort gentil, avait porté la main à son cœur, +comme si cette date l'y avait frappé.</p> + +<p>—Papa, dit-elle, si pénible que soit toute allusion à ce jour +malheureux, oubliez-vous que j'ai le plus grand intérêt (elle appuyait +sur les mots) à savoir ce qui s'est passé chez la personne dont il +s'agit—et par là démêler les motifs d'une aussi horrible aventure.—Si +vous le permettez, j'aimerais à interroger moi-même monsieur?...</p> + +<p>—Bobby, fit notre homme pour répondre à l'interrogation.</p> + +<p>M. Redmore regrettait vivement de n'avoir pas plus tôt expédié +l'importun par la fenêtre; mais la voix de sa fille était si douce et +remuait si délicieusement ses fibres paternelles, que, ne se sentant pas +de force à lui rien refuser, il tourna brusquement sur ses talons et +sortit.</p> + +<p>Première victoire de Bobby.</p> + +<p>—Parlez, monsieur, lui dit vivement Miss Mary. Que savez-vous de sir +Athel?...</p> + +<p>—Rien, hélas! jusqu'à présent, miss. Mais comme j'avais l'honneur de le +dire à votre respectable père, je suis un homme d'intuition, de flair et +j'ai la conviction qu'avec un peu d'aide j'arriverais à percer un +redoutable mystère—qui, peut-être, vous intéresse autant que moi....</p> + +<p>—Vos paroles sont bien obscures. Connaissez-vous sir Athel?</p> + +<p>—J'ai fait l'impossible pour parvenir jusqu'à lui... mais, je n'ai pas +réussi....</p> + +<p>—Mais quelles relations existent entre vous et lui?</p> + +<p>—Aucune jusqu'à présent. Voyons, miss! écoutez-moi quelques instants, +je vous en prie. Le 2 avril au matin, sir Athel s'est-il, oui ou non, +présenté chez vous, pâle, en désordre, avec les allures d'un fou et +n'a-t-il pas proféré des paroles qui vous ont à la fois surprise et +désolée?...</p> + +<p>—Cela est vrai!</p> + +<p>—Oserais-je vous demander, miss, quelles furent ces paroles... ou tout +au moins en est-il que vous consentiez à me répéter?...</p> + +<p>La jeune fille hésita un instant.</p> + +<p>Elle regarda Bobby et elle eut la notion qu'il avait visage d'honnête +homme.</p> + +<p>—Sir Athel, que j'avais vu deux jours auparavant, affable, bon, +confiant en l'avenir que—je le dis sans honte—je devais partager avec +lui, s'est présenté ici, le 2 avril, à neuf heures du matin, livide, les +traits tirés, méconnaissable... et alors, comme je le pressais de +questions, il m'a dit qu'il était déshonoré... qu'il avait commis un +crime horrible... lui! lui, si loyal!... qu'il ne pouvait exiger de moi +l'accomplissement de la promesse échangée entre nous... que je ne +pouvais pas, que je ne devais pas enchaîner ma vie à celle d'un +coupable! que sais-je encore! Les paroles entrecoupées, les sanglots +qui les ponctuaient, tout m'épouvantait... je le suppliai de s'expliquer +plus clairement... lui affirmant que même s'il avait commis quelque +imprudence, je lui pardonnerais... je l'aiderais à la réparer... +soudain, il s'est enfui... et depuis lors il n'est plus revenu....</p> + +<p>Et elle fondit en larmes en cachant sa tête dans ses mains.</p> + +<p>Bobby avait écouté attentivement:</p> + +<p>—Vous n'avez jamais remarqué chez sir Athel quelque dérangement +d'esprit....</p> + +<p>—Jamais!... Certes, il était souvent préoccupé. Je savais qu'il +consacrait toute sa vie, toute son intelligence à la réalisation d'une +invention nouvelle qu'il a parfois essayé de m'expliquer... mais, malgré +toute l'attention que je prêtais à ses paroles, mon ignorance en +matières scientifiques ne me permettait pas de suivre son +raisonnement....</p> + +<p>—Dans quel ordre d'idées étaient dirigées ses recherches?...</p> + +<p>—Il m'a dit une fois que s'il parvenait au bout de ses efforts, les +ballons dirigeables, les aéroplanes ne seraient plus que des jouets +d'enfant... et qu'il se ferait fort d'aller de Londres à New-York en +deux heures....</p> + +<p>M. Bobby bondit sur ses pieds et, obéissant à une force supérieure à sa +volonté, esquissa un pas de gigue, en chantonnant un vieux refrain de +minstrel nègre.</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 10em;">Buffalo girls</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Wont ye come out to night... etc.<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a></span><br /> +</p> + +<p>—Eh bien, sir! devenez-vous fou vous-même! s'écria Miss Mary, un peu +inquiète.</p> + +<p>M. Bobby retomba d'aplomb, au port d'armes.</p> + +<p>—Excusez-moi, miss. Je ne suis pas fou et je n'ai eu nulle intention de +vous offenser.... Mais ce que vous venez de me dire!... Si vous pouviez +savoir!... En deux heures, mille lieues!... Mais alors de Londres à +Paris... 350 kilomètres... une misère! Dix minutes peut-être!... et +alors Coxward!... oui, évidemment!... le lien existe... il existe!...</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas....</p> + +<p>—Mais moi non plus! répliqua Bobby. Mais l'intuition fonctionne... le +flair opère!...</p> + +<p>Il s'arrêta tout à coup, puis, de sa voix redevenue correcte:</p> + +<p>—Miss Mary Redmore, dit-il, il faut absolument que je voie sir Athel. +Je vous affirme, sur ma parole de citoyen anglais, pur Cockney de +Londres, que, dans toute cette affaire, je n'ai que des vues +parfaitement honorables, j'ajouterai que, touché par votre situation +personnelle,—je suis marié, miss, et je sais ce que c'est que +l'affection d'une femme pour l'homme qu'elle a choisi,—je suis tout +prêt à vous aider à réparer, s'il est possible, les conséquences de la +matinée du 2 avril... aidez-moi à voir sir Athel... et je le ramène à +vos pieds....</p> + +<p>—Ah! si vous pouviez accomplir ce miracle....</p> + +<p>—Hé! hé! à vous regarder, miss, il ne m'apparaît pas que le miracle +soit irréalisable... je suis certain que ce n'est pas de gaieté de cœur +que sir Athel a renoncé au bonheur d'être votre époux... il a dû +éclater, dans sa vie, une catastrophe que je pressens, que je devine, +mais que je ne puis définir... et dont peut-être j'arriverai à pallier +les effets....</p> + +<p>—Que je suis heureuse de vous entendre.... Hélas! je perdais tout +espoir, et je ne sais pourquoi...; mais j'ai confiance en vous....</p> + +<p>—Alors, répondez à ma question.... Vous est-il possible de m'obtenir +une entrevue avec sir Athel?...</p> + +<p>—Je ne sais que vous dire.... Déjà, faisant litière de tout +amour-propre, je lui ai écrit... il ne m'a pas répondu....</p> + +<p>—Mais vos lettres lui sont parvenues?...</p> + +<p>—J'en suis sûr. C'est ma gouvernante elle-même qui les a jetées dans sa +boîte....</p> + +<p>—Et qui pourrait en jeter une nouvelle!</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>M. Bobby se frappa le front.</p> + +<p>—Écrivez, miss, écrivez. Dites à sir Athel que vous le suppliez de +recevoir un gentleman qui se présentera aujourd'hui même, à cinq heures.</p> + +<p>Il s'interrompit, puis avec un geste décidé:</p> + +<p>—Allons-y! (<i>Go on</i>!) Qui ne risque rien n'a rien.</p> + +<p>Puis reprenant sa dictée:</p> + +<p>—...et qui désire vous entretenir au sujet du personnage dont la +photographie est ci-jointe....</p> + +<p>Il tira de sa poche une photographie, et Miss Mary, obéissante, +l'introduisit dans l'enveloppe.</p> + +<p>C'était celle de Coxward....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IIIa" id="IIIa"></a><a href="#table">III</a></h2> + +<h3><a href="#table">DEUX VISITES AU LIEU D'UNE</a></h3> + + +<p>A cinq heures moins le quart—heure précise—quelqu'un sonnait à la +porte de Sir Athel Random.</p> + +<p>Cette porte tournait brusquement sur ses gonds.</p> + +<p>Un homme, d'assez haute taille, jeune, très pâle, présentant le type de +l'Anglais moderne, les cheveux noirs bien séparés par une raie +impeccable, les moustaches tombant à la celtique des deux côtés des +lèvres, se profilait dans le cadre de chêne.</p> + +<p>Voyant un étranger devant lui:</p> + +<p>—J'ai bien reçu la lettre de Miss Mary Redmore, dit Sir Athel Random +d'une voix un peu traînante, vous êtes le bienvenu, monsieur, entrez....</p> + +<p>Le visiteur, sans hésitation, obéit à l'invitation qui lui était +adressée.</p> + +<p>Sir Athel, le précédant, traversa une petite cour, au fond de laquelle +se dressait un bâtiment, en rez-de-chaussée, qui avait des apparences +d'atelier.</p> + +<p>Il ouvrit une autre porte, dans la partie gauche du bâtiment, s'effaça +et, d'un geste courtois, invita l'autre à pénétrer dans la pièce.</p> + +<p>C'était une sorte de cabinet, vitré, très clair, avec au milieu une +longue table chargée d'instruments de physique et de chimie, depuis le +baromètre enregistreur jusqu'à la cornue à doubles tubulures, aussi de +papiers nombreux et de graphiques étalés.</p> + +<p>Sir Athel désigna un siège à l'arrivant, s'assit lui-même.</p> + +<p>Ce jeune Anglais—qu'on était bien près de taxer de folie—était un beau +garçon de vingt-cinq ans à peu près.</p> + +<p>Sous un front élevé et bombé, des yeux—légèrement enfoncés dans les +orbites—brûlaient d'intelligence et peut-être aussi d'une fièvre +interne, combattue par la volonté. La bouche était ferme, charnue, +vigoureuse.</p> + +<p>L'ensemble dénonçait une nature énergique et courageuse.</p> + +<p>Le nouveau venu était de forte carrure, le visage assez maigre barré +d'une moustache dont les pointes s'effilaient cosmétiquement, cinquante +ans, les cheveux grisonnants taillés en brosse.</p> + +<p>La mise était correcte, le chapeau—qu'il avait retiré—se trouvait à +l'arrivée un peu trop penché sur le côté; la main, solide et velue, +tenait une canne qui pour un peu aurait concouru victorieusement pour le +diplôme de gourdin.</p> + +<p>Comme Sir Athel le considérait un instant avant de lui adresser la +parole, l'autre—qui n'était pas M. Bobby—tira de sa poche un carnet, +de ce carnet une carte de visite qu'il présenta. Sir Athel la prit et +lut:</p> + +<p>—Arthur de Labergère—avec dans le coin, en bas à gauche, un mot raturé +au-dessus duquel on lisait, écrite à la plume, cette annotation:—Le +<i>Nouvelliste</i>—Paris.</p> + +<p>Sir Athel ne broncha pas. Labergère dit alors:</p> + +<p>—Monsieur, je suis journaliste. Chef du reportage au <i>Nouvelliste</i> de +Paris, naguère attaché au <i>Reporter</i> que j'ai quitté à la suite de +péripéties qui ne vous intéresseraient nullement et je viens vous prier, +de m'accorder quelques minutes d'entretien....</p> + +<p>—C'est bien vous dont la visite m'a été annoncée par Miss Redmore.</p> + +<p>Labergère s'inclina—à la muette—ce qui n'était pas compromettant.</p> + +<p>—Et vous venez pour m'entretenir de l'homme dont la photographie m'a +été adressée, dans la lettre même qui m'avisait de votre visite....</p> + +<p>Si maître de lui que fût le reporter en chef—du <i>Nouvelliste</i>—qui +auparavant faisait partie de la rédaction du <i>Reporter</i> et n'avait +quitté ce dernier journal pour aller chez son concurrent qu'à la suite +de circonstances très simples dont nous dirons un mot tout à +l'heure,—Labergère, disons-nous, eut un léger mouvement de surprise.</p> + +<p>Il était parti de Paris le matin même et ignorait totalement qu'une Miss +dont le nom lui était parfaitement inconnu eût annoncé sa visite... +quant à la photographie dont il lui était parlé, il n'en savait pas +davantage.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, j'ai la certitude qu'il suffira d'un mot pour vous +démontrer l'intérêt de ma démarche, et pour vous et pour moi. +Laissez-moi d'abord vous dire que le journal que je représente compte un +million de lecteurs, ce qui vous indique la notoriété dont il jouit en +France et à l'étranger....</p> + +<p>—Je ne lis jamais de journaux, dit doucement Sir Athel.</p> + +<p>—Je le regrette, monsieur, car la presse est la grande éducatrice du +monde... passons! Seriez-vous assez aimable pour répondre à cette seule +et unique question:—- Vous êtes bien Sir Athel Random, de Highbury, +London.</p> + +<p>—Tel est, en effet, mon nom... mais avant que vous poursuiviez votre +interrogatoire, permettez-moi à mon tour de vous poser aussi une +question. Oui ou non, êtes-vous l'homme qui m'a été annoncé par Miss +Mary Redmore....</p> + +<p>—Mais, je vous affirme....</p> + +<p>—Avez-vous quelques renseignements à me donner sur l'homme dont la +photographie m'a été adressée... et que voici....</p> + +<p>Et très froid, très maître de lui, Sir Athel présenta à Labergère la +photographie glissée par la jeune fille dans la lettre dont Bobby lui +avait dicté la teneur....</p> + +<p>Rappelons maintenant que Labergère était attaché au <i>Reporter</i> pendant +l'incident Coxward-Bobby, à Paris: son enquête, à Londres, avec l'aide +du solicitor Edwin Battleworth, avait abouti à la constatation de +l'existence de Coxward, à Londres, dans la nuit du 1<sup>er</sup> au 2 avril, et +grâce aux preuves qu'il avait recueillies, la victoire du <i>Reporter</i> sur +son concurrent le <i>Nouvelliste</i> avait été complète et humiliante pour +son rival.</p> + +<p>C'est alors que, quoique très largement rémunéré par le <i>Reporter</i>, +Labergère—qui faisait passer les affaires avant le sentiment—était +allé trouver le directeur du <i>Nouvelliste</i> et lui avait offert moyennant +rétribution supérieure à ce qu'il pouvait espérer du <i>Reporter</i>, +d'employer tous ses talents d'enquêteur à infliger audit <i>Reporter</i> une +revanche dont celui-ci supporterait à son tour tous les inconvénients.</p> + +<p>C'était d'une délicatesse discutable, mais il convient d'accepter les +mœurs de certains milieux pour ce qu'elles valent et de ne point monter +sur les chevaux, beaucoup trop grands, de la simple probité.</p> + +<p>Or la spécialité de Labergère—dont la capacité était indéniable et +reconnue par tous—c'était de se tenir au courant des moindres incidents +et d'un détail, en apparence insignifiant, de faire jaillir des +conséquences inattendues.</p> + +<p>D'ailleurs homme d'une indomptable énergie et d'un courage à toute +épreuve, et prêt à toute action même généreuse, du moment qu'il y +trouvait son intérêt.</p> + +<p>Donc Sir Athel lui mettait sous les yeux la photographie en question, +sans pensée de défiance d'ailleurs: Miss Mary n'ayant pas écrit le nom +du visiteur annoncé, pourquoi ne s'appellerait-il pas Labergère?</p> + +<p>Celui-ci regarda le portrait: or, il faut se rappeler qu'il n'avait vu +le personnage qu'à l'état de cadavre horriblement mutilé, les yeux +convulsés, la mâchoire brisée, bref, fort peu semblable à cette +photographie d'homme vivant, avec sa physionomie de brute active et +batailleuse.</p> + +<p>Et malgré lui, obéissant à un sentiment de sincérité—regrettable dans +la spécialité de sa profession—il répondit:</p> + +<p>—Je ne le connais pas....</p> + +<p>—En ce cas, monsieur, dit Sir Athel en se levant, je n'ai point à +engager de relations avec vous et je vous prie....</p> + +<p>La phrase fut coupée par un formidable coup de sonnette venant de +l'intérieur.</p> + +<p>Sir Athel saisit Labergère par le poignet; et d'honneur, cet Anglais +d'apparence frêle était d'une force peu ordinaire. Car sous la pression, +il força Labergère à se lever, le poussa vers la porte de la pièce, puis +dehors, lui fit traverser la cour, ouvrit la porte extérieure et +s'apprêtait à le jeter dehors, quand un double cri retentit:</p> + +<p>—Monsieur Bobby!</p> + +<p>—Un homme du <i>Reporter</i>!...</p> + +<p>Bobby avait reconnu du premier coup d'œil le rédacteur du journal qui +l'avait si férocement raillé et, les poings en avant, il se disposait à +lui marteler la figure d'un <i>swing</i> de choix, quand, voyant Sir Athel, +il reprit son sang-froid et avec sa correction reconquise, lui dit en +s'inclinant:</p> + +<p>—De la part de miss Redmore....</p> + +<p>Surpris par l'intervention de ce tiers qui prononçait le: Sésame, +ouvre-toi! qu'il attendait, sir Athel avait lâché Labergère qui, assez +penaud de l'aventure, s'accotait au chambranle de la porte.</p> + +<p>Lui aussi avait reconnu Bobby et se sentait fort marri de cette +apparition inattendue.</p> + +<p>Bobby avait passé devant lui, avec une arrogance non dissimulée.</p> + +<p>—Vous avez bien reçu la photographie? demanda Bobby à Sir Athel.</p> + +<p>—C'est donc bien vous que j'attends....</p> + +<p>—Yes, sir!... quant à celui-ci, je me demande à quel propos je le +trouve sur le seuil de votre porte... en tout cas, je sais que c'est un +méchant homme et un traître... et je vous engage à le jeter dehors....</p> + +<p>—Ah mais! dites donc! vous savez que vous commencez à m'échauffer les +oreilles, s'écria Labergère.</p> + +<p>—Monsieur, dit froidement Sir Athel, je vous prie de garder la paix. Je +ne vous connais pas et n'ai aucun désir de vous connaître.... Vous avez +cherché à vous introduire frauduleusement chez moi... je ne sais pour +quel motif... et je vous invite à vous retirer....</p> + +<p>—Soit! fit Labergère qui avait replanté son chapeau sur sa tête, en une +attitude de casseur d'assiettes, vous m'avez présenté une +photographie... que je n'ai pas reconnue... moi je vous présente ceci +et j'espère que vous le reconnaissez....</p> + +<p>Il avait brusquement déboutonné son veston et de la pochette de son +portefeuille avait extrait une feuille de papier maculée, à demi +déchirée, qui laissait voir un en-tête commercial et quelques lignes +d'écriture.</p> + +<p>Sir Athel y jeta les yeux et poussant un cri:</p> + +<p>—Certes! Ceci est un fragment de lettre....</p> + +<p>—Qui vous a été adressée, qui porte votre nom et qui, autant que j'ai +pu le comprendre, a trait à une commande de produits chimiques....</p> + +<p>—C'est absolument vrai. Mais, reprit Athel dont la voix tremblait, +comment cette lettre est-elle entre vos mains? Où l'avez-vous trouvée?</p> + +<p>—Je vous l'expliquerai, monsieur, lorsque votre courtoisie aura pris le +dessus sur je ne sais quelle lubie qui me fait presque douter de votre +intellect.</p> + +<p>Sir Athel réfléchit un instant.</p> + +<p>—Vous avez raison, dit-il, et je vous prie d'agréer mes excuses. +Monsieur Bobby, veuillez entrer dans mon cabinet. Vous, monsieur +Labergère, je vous prie de m'accorder une demi-heure, une heure +peut-être... et si vous le voulez bien, vous attendrez dans mon +laboratoire....</p> + +<p>Un vrai reporter doit ignorer l'amour-propre et ne jamais se formaliser. +Que voulait Labergère? Causer avec Sir Athel. Une heure plus tôt, une +heure plus tard, qu'importait?</p> + +<p>—Je suis à vos ordres, dit-il, en s'inclinant presque poliment.</p> + +<p>Bobby, qui, après réflexion, ne se souciait pas d'engager une querelle, +était entré dans le cabinet de Sir Athel.</p> + +<p>Celui-ci conduisit le reporter à un petit bâtiment situé au milieu du +jardin et, l'y introduisant, lui montra des rayons couverts de flacons, +bocaux et vases divers.</p> + +<p>—Dans votre intérêt, je vous engage à ne toucher à aucun de ces +produits: il en est de fort dangereux, voire même de foudroyants et je +serais au désespoir d'être encore une fois (il dit entre ses dents ces +trois derniers mots) la cause d'un accident.</p> + +<p>—Soyez tranquille, dit Labergère avec un gros rire, je tiens trop à ma +peau pour enfreindre la consigne... vous dites une heure de plus? Je +vous serai fort reconnaissant de ne pas abuser de ma patience....</p> + +<p>—Je ferai tout pour abréger cette attente, dit Sir Athel.</p> + +<p>Les deux hommes se saluèrent encore une fois et l'Anglais sortit.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IVa" id="IVa"></a><a href="#table">IV</a></h2> + +<h3><a href="#table">LE TRIOMPHE DE M. BOBBY</a></h3> + + +<p>Pendant cet incident, M. Bobby se rongeait les poings: par quelle +fatalité trouvait-il sur sa route un des hommes à qui il voulait mal de +mort, un misérable qui l'avait insulté, bafoué!... et cela au moment +même où il sentait—en une intuition géniale—que l'affaire Coxward +allait prendre une physionomie toute nouvelle....</p> + +<p>—Allons! Bobby! trêve aux rancunes personnelles! Tu as une tâche à +remplir, tu dois réhabiliter le nom que tu as donné à ta digne +épouse.... Sois homme et déploie toutes les ressources de ta +remarquable intelligence... ta vengeance viendra plus tard, froide et +meilleure à déguster, comme a dit le poète!</p> + +<p>Sir Athel rentra. Bobby salua, militairement.</p> + +<p>—Monsieur, lui dit le jeune Anglais, vous vous présentez sous les +auspices d'une personne qui m'est plus chère que ma vie... et dont une +circonstance effroyablement tragique m'a contraint à m'éloigner... à sa +lettre était jointe une photographie....</p> + +<p>—Vous connaissez cet homme! s'écria Bobby, incapable de maîtriser plus +longtemps son impatience....</p> + +<p>—Hélas! puis-je dire que je le connais! je ne l'ai vu que pendant +quelques secondes à peine... et en telle occurrence, si terrible et si +atroce, que c'est miracle si ses traits se sont fixés dans ma +mémoire....</p> + +<p>—Vous ignorez qui il est?</p> + +<p>—Absolument!...</p> + +<p>—Et quand l'avez-vous vu?...</p> + +<p>—Oh! cette date ne s'effacera jamais de ma pensée... c'est....</p> + +<p>—Laissez-moi achever... dans la nuit du 1<sup>er</sup> au 2 avril....</p> + +<p>—Oui! mais à votre tour comment savez-vous cela?...</p> + +<p>Bobby eut un petit geste de tête que ses paroles accentuèrent:</p> + +<p>—Que voulez-vous? Un peu de divination... l'intuition, sir Athel, +l'intuition! Donc cette date est bien exacte....</p> + +<p>—Absolument....</p> + +<p>—Et j'ajoute que ce fut entre une et deux heures du matin....</p> + +<p>—A une heure trente-cinq minutes.... Oui, c'est à ce moment que, sous +les coups d'une affreuse fatalité, toute mon existence fut brisée... que +la douleur, le désespoir, le remords entrèrent dans mon cœur et en +prirent possession, pour n'en plus jamais sortir... jamais... jamais!</p> + +<p>Le jeune homme laissa tomber sa tête dans ses mains.</p> + +<p>—Un instant! fit Bobby, avec un geste d'autorité. Je ne sais pas encore +ce qui s'est passé... mais si c'est pour ce personnage que vous vous +mettez en de tels états, car John Coxward—vous ignorez ce nom à ce +qu'il paraît....</p> + +<p>—Je l'entends prononcer pour la première fois....</p> + +<p>—Ce John Coxward, dis-je, est—ou plutôt était le plus insigne vaurien +qui eut jamais traîné ses savates dans les bas-fonds de Londres....</p> + +<p>—Etait... dites-vous? Quoi! Il est bien vrai qu'il est....</p> + +<p>—Mort! archi-mort! Ce dont il ne faut s'émouvoir qu'avec modération. +Cet incident lui ayant évité la potence qui l'attendait à très courte +échéance....</p> + +<p>—Qu'importe! c'était un homme!... et je n'avais aucun droit sur sa +vie...; mais, dites-moi! Comment êtes-vous sûr qu'il est mort!...</p> + +<p>—Par une constatation fort simple... j'ai reconnu son cadavre....</p> + +<p>—Ah! on a retrouvé son cadavre.... Où cela?</p> + +<p>—Ici, sir, je vous prie de faire appel à toute votre énergie. Car ici +c'est le point grave, la crête de la côte mystérieuse que je cherche à +gravir... le cadavre de John Coxward a été trouvé au milieu d'une place +publique, dans cette même nuit du 1<sup>er</sup> au 2 avril, à cinq heures du +matin, à Paris!</p> + +<p>—A Paris, s'écria Sir Athel en se redressant.</p> + +<p>—Yes, sir! c'est-à-dire à 250 milles d'ici, à vol d'oiseau... or, de +une heure trente-cinq minutes à cinq heures du matin, cela nous donne +justement trois heures vingt-cinq minutes dont il convient de déduire +les dix minutes d'avance que Paris a sur nous, dont trois heures +quinze.—Or, est-il possible qu'un homme fasse—volontairement ou +non—ce voyage en un délai aussi court....</p> + +<p>—Mais oui... cela est possible! clama Sir Athel. Je dis plus, ce délai +est trois, quatre fois plus long qu'il ne devrait être... 250 milles, +mais monsieur, c'est l'affaire de trois quarts d'heure au plus!...</p> + +<p>On comprend que Bobby ne l'interrompit pas.</p> + +<p>Pour lui, la lueur, naguère entrevue si faible, s'élargissait, +s'épanouissait, aveuglait.</p> + +<p>—Il n'est rien d'impossible, dit-il. Mais vous avouerez qu'il est +difficile de croire que le nommé John Coxward, espèce de va nu-pieds, +sans sou ni maille, fût en possession de moyens de locomotion aussi +rapides.... Malgré toute la confiance que vous méritez, vous me +permettrez de douter un peu.... Vu par vous, à ce que vous dites, à une +heure et demie du matin, un homme ne pouvait être à cent lieues d'ici à +cinq heures du matin!...</p> + +<p>Sir Athel eut un geste de colère:</p> + +<p>—Mais quand je vous dis qu'il aurait dû être à Paris, à deux heures et +demie au plus tard....</p> + +<p>Et il ajouta d'un ton plus bas:</p> + +<p>—Oui je me rappelle... le Vriliogire était orienté vers l'est....</p> + +<p>—Vrilio... quoi? cria Bobby, d'un ton interrogateur.</p> + +<p>Ah! vous ne comprenez pas... vous ne pouvez pas comprendre... vous +ignorez... que l'être chétif que je suis est en possession d'une force +prodigieuse, à laquelle nul miracle n'est impossible... et que lorsque +m'est arrivée la catastrophe en question, je n'avais plus que quelques +misérables détails à régler pour que cette énergie formidable, dont je +suis le maître, fût révélée au monde stupéfait.</p> + +<p>—Mais, quelle catastrophe? s'écria Bobby.</p> + +<p>Et, voyant l'exaltation qui s'emparait du jeune Anglais:</p> + +<p>—Sir Athel, reprit-il doucement, je m'appelle Bobby, attaché à la +police de S. M. Britannique.... Par suite de l'aventure arrivée à ce +misérable Coxward, je suis en passe d'être chassé de mon emploi, +c'est-à-dire déshonoré en face de l'Angleterre tout entière—et ce qui +est plus douloureux encore pour moi—aux yeux de Mistress Bobby, ma +digne épouse, je suis un esprit pondéré, précis, qui recherche les +faits, rien que les faits... je vous en conjure, dites-moi quand, où, +comment vous avez vu le nommé Coxward et comment il a pu accomplir ce +prodige d'être vivant ici et trois heures après mort à Paris....</p> + +<p>Sir Athel passa la main sur son front.</p> + +<p>—Vous avez raison. Aussi bien mon secret m'étouffe, et, puisqu'il est +déjà à demi révélé, ce sera pour moi un soulagement décisif que de le +livrer tout entier.</p> + +<p>Il se mit à marcher dans son cabinet d'un pas fiévreux:</p> + +<p>—Sachez donc que, par l'étude des terres rares....</p> + +<p>—Hein? fit Bobby involontairement.</p> + +<p>—Ah! c'est vrai! vous ignorez tout de notre science... iridium, +gallium, thallium, polonium sont pour vous des mots barbares, ne +présentant aucun sens précis....</p> + +<p>—J'ai entendu parler du radium, dit timidement Bobby.</p> + +<p>—Laissons cela... bref, j'ai découvert le moyen de condenser une force +radiographique, inouïe, colossale, sous un volume d'une petitesse et +d'une légèreté incomparables.</p> + +<p>Il tira de la poche de son gilet un objet qui ressemblait à une montre.</p> + +<p>—Tenez... voyez ceci... je n'aurais qu'un geste à faire, un coup +d'ongle à donner, pour vous foudroyer instantanément....</p> + +<p>M. Bobby eut un léger mouvement de recul. Il songea à mistress Bobby.</p> + +<p>—N'ayez aucune crainte, reprit Sir Athel d'une voix soudainement +calmée. Je continue. J'ai construit un appareil d'aviation—c'est-à-dire +un plus lourd que l'air, n'empruntant rien à l'air lui-même comme moyen +de sustentation; agissant d'après sa propre force, sans aucun secours +extérieur, ne tenant compte ni du vent ni de la tempête... mais allant +devant lui, à la façon du boulet de canon qui sort de la pièce, avec +cette supériorité que la force propulsive est en lui—et j'ajoute enfin, +est inépuisable....</p> + +<p>—C'est merveilleux, hasarda Bobby qui, voyant l'éclat excessif des yeux +de son interlocuteur, se demandait si vraiment il n'était pas en face +d'un véritable aliéné dont peut-être la fréquentation pourrait devenir +dangereuse.</p> + +<p>—C'est tout simplement beau, rectifia Sir Athel. Donc cet appareil, +encore inachevé, quoique poussé à sa presque ultime perfection, se +trouvait là, dans la petite cour que vous voyez. Il se composait d'une +caisse très simple, de métal et de bois, capable de résister aux chocs +les plus violents. Le moteur, c'est-à-dire la partie vivante, le centre, +à la fois le cerveau et le plexus solaire de l'appareil avait été mis au +point par moi-même le 1<sup>er</sup> avril au matin. J'avais adapté en sa place +le siège très confortable d'ailleurs du conducteur du Vriliogire...; +j'avais chargé le moteur, installant, dans des poches intérieures de la +caisse, une quantité suffisante de la substance génératrice, ainsi que +des provisions de bouche pour plusieurs semaines: tout cela ne tenant +qu'une place infinitésimale.... J'étais décidé à partir le 2 avril dès +le lever du soleil..., pour aller! Le savais-je? Je voulais piquer +devant moi, à travers le ciel, à travers l'espace, m'enivrant de +l'immensité, et surtout, savourant cette joie indicible d'avoir, moi et +moi seul, définitivement réalisé la conquête de l'air....</p> + +<p>«Et alors, au retour, avec quel orgueil je me serais élancé chez Miss +Mary Redmore... et je lui aurais crié:</p> + +<p>«—Maître de l'univers, je le mets à vos pieds!</p> + +<p>«Hélas! la fatalité veillait!... et le coup qu'elle allait me porter +devait, en anéantissant mes espérances, briser à jamais ma vie!...</p> + +<p>Il s'interrompit et son visage exprima un profond désespoir.</p> + +<p>—Voyons! voyons! fit bonnement l'excellent Bobby, un enfant de la +grande Angleterre ne se laisse pas abattre; tenez, celui qui vous parle, +Bobby, qui n'est pas des premiers venus, a subi de grandes crises dans +sa vie... et toujours il s'est tenu droit devant la Fatalité et il l'a +domptée!...</p> + +<p>Sir Athel parut n'avoir pas entendu cette symphonie héroïque.</p> + +<p>Il continua:</p> + +<p>—J'avais passé la journée du 1<sup>er</sup> avril à reviser certains calculs, à +essayer certaines pièces de mon appareil. J'avais écrit à Miss Mary une +lettre où je lui faisais part et de mon départ et de mon prochain +retour...; modestement et sans emphase, je lui faisais pressentir +l'immense importance de l'œuvre que j'allais accomplir.</p> + +<p>«Et après un rapide repas,—deux pilules Berthelot,—je m'étais installé +dans un fauteuil, ici, devant cette fenêtre, regardant amoureusement +l'appareil qui, sous la douce lueur lunaire, se profilait à la fois +robuste et élégant....</p> + +<p>«Je m'étais légèrement assoupi, bercé par mes rêves d'avenir....</p> + +<p>«Quand, tout à coup....</p> + +<p>«Un bruit insolite me fit tressaillir....</p> + +<p>«J'ouvris les yeux et je vis une forme humaine qui se silhouettait au +sommet du mur, à côté de la grille.</p> + +<p>«Je me dressai précipitamment et m'élançai dehors. Hélas! Si rapide +qu'eût été mon mouvement, il était encore trop tardif.</p> + +<p>«D'un vigoureux élan, l'homme—dont je vis très bien le visage à la +clarté de la lune—avec des gestes fous, courut vers l'appareil dont la +forme rappelait—je dois vous le dire—celle des chaises à porteurs.</p> + +<p>«Brusquement, il ouvrit la porte et s'y introduisit.</p> + +<p>«—Sur votre vie! criai-je, pas un geste, pas un mouvement!...</p> + +<p>«Que se passa-t-il? je ne puis que former une hypothèse. Sans doute cet +inconnu, s'étant assis sur le siège que j'avais préparé de telle sorte +que tous les éléments mécaniques de mon appareil fussent à ma portée, a +posé la main au hasard, sur un des leviers dont l'action mettait en +plein développement la force dont je vous ai parlé....</p> + +<p>«Bref, avant que j'eusse pu intervenir autrement que par des appels et +par des cris dont il n'était d'ailleurs tenu aucun compte, je vis +l'hélice supérieure se mettre en marche avec une rapidité vertigineuse, +le Vriliogire fut enlevé de terre avec plus de facilité que s'il n'eut +été qu'un fétu de paille, monta dans l'air avec la rapidité d'un obus et +disparut dans le ciel, dans la nuit, dans l'immensité obscure et +profonde.</p> + +<p>«Il me sembla que je venais de recevoir un coup en plein crâne. Je +tombai de toute ma hauteur, comme foudroyé.</p> + +<p>«Car, comprenez-le bien, monsieur Bobby! ma vie si paisible, toute de +patience et d'étude, soudain se trouvait bouleversée par une double +catastrophe.</p> + +<p>«J'avais tué un homme—un inconnu, soit!—mais un de mes frères en +humanité....</p> + +<p>—Tué! Tué! fit Bobby, il s'est bien tué lui-même!</p> + +<p>—Mais n'est-ce pas moi qui ai fourni l'instrument de sa mort?... +Pourquoi cet appareil formidable—que moi seul savais guider—avait-il +été abandonné par moi dans une cour?...</p> + +<p>—Où on ne pouvait pénétrer que par escalade, c'est-à-dire en ivrogne ou +en fou!... On ne passe pas par-dessus un mur, que diable, ou alors c'est +à vos risques et périls.... Or, vous avez bien reconnu celui dont je +vous ai montré la photographie....</p> + +<p>«Si court qu'ait été le temps pendant lequel je l'ai vu, je ne puis +concevoir aucun doute... le malheureux!...</p> + +<p>—Dites ce misérable, ce bandit! John Coxward... serait mort la corde au +cou... en débarrassant la société; sans le vouloir, vous lui avez rendu +service, et un fameux encore!...</p> + +<p>—Son visage me hante toutes les nuits... comme aussi le cri horrible +qu'il a poussé quand il s'est senti arraché de terre....</p> + +<p>—Pas de sensiblerie! reprit M. Bobby d'un ton péremptoire. A conduite +de coquin, chances de coquin!... Cessez de vous apitoyer sur le sort de +ce gueux...; mais, selon vous, que lui est-il arrivé pour qu'on l'ait +retrouvé mort, accroché aux grilles d'un monument public, à Paris, comme +c'eût été ici, par exemple, à Trafalgar Square, le cadavre plié en deux +sur la grille qui entoure la statue de Nelson....</p> + +<p>—Hélas! l'explication est trop simple. Emporté par le Vriliogire, +l'homme a d'abord été étourdi, désemparé, ne comprenant pas ce qui +arrivait... l'installation ayant été disposée par moi et pour moi, j'en +connaissais les détails et je m'y adaptais sans aucun gêne...; mais il +ne pouvait en être de même pour un intrus....</p> + +<p>«La rapidité vertigineuse de la course, le bruit de l'hélice, peut-être +le ronflement du moteur qui, n'étant pas dirigé, devait tourner avec une +intensité effroyable, tout, au milieu de la nuit, et avec l'appréhension +naturelle que procure l'espace immense autour de soi, a dû contribuer à +l'affolement de ma victime qui a essayé de s'échapper de cette machine +d'enfer....</p> + +<p>—Et est tombée place de la Concorde, à Paris!... Donc Coxward est bien +Coxward!... j'ai recouvré mon honneur! Ah! sir Athel! combien Mistress +Bobby vous sera reconnaissante!... et comme je vais taper sur les doigts +de ces stupides journalistes français qui m'ont abreuvé d'outrages!... +Ah! ils n'en seront pas les bons marchands, je vous le jure!...</p> + +<p>Or, voici que juste à ce moment, Labergère qui patientait depuis plus +d'une heure—car le récit de Sir Athel avait duré fort longtemps—étant +sorti de la pièce où il avait été séquestré, s'était décidé, à tout +risque, à venir réclamer celui qu'il venait interviewer.</p> + +<p>Il avait facilement retrouvé la cour d'entrée, avait avisé la porte par +laquelle il avait vu Bobby pénétrer à l'intérieur; et, ma foi, arrive +qui plante! il troublerait un entretien beaucoup trop prolongé....</p> + +<p>Il posa donc nettement la main sur le bouton de la porte et ouvrit +brusquement au moment où M. Bobby, tout à la joie féroce de la revanche +espérée, accentuait son monologue de gestes exaspérés....</p> + +<p>Or, voici qu'il aperçut Labergère, et se retournant encore une fois en +face d'un de ses ex-persécuteurs, il se rua sur lui et, le saisissant à +la cravate, se mit à hurler:</p> + +<p>—Ha! Ha! Coxward n'était pas Coxward!... Ah! étant à Londres à une +heure du matin, Coxward ne pouvait pas être à cinq heures place de la +Concorde!... eh bien! il y était, monsieur le journaliste, il y +était!... je le prouverai!...</p> + +<p>Labergère, qui au demeurant était fort solide, saisit les poignets du +rageur Bobby et l'éloignant de lui, le força à s'asseoir, et alors, +s'adressant à Sir Athel:</p> + +<p>—Monsieur, je vous demande sincèrement pardon, mais il me plairait fort +que l'attente ne se prolongeât pas outre mesure... maintenant que vous +avez donné audience à cet imbécile, daignerez-vous m'entendre à mon +tour....</p> + +<p>Sir Athel n'avait prêté qu'une fort légère attention à ce nouvel +incident. Il était absorbé dans ses pensées; mais déjà un peu rasséréné, +grâce aux renseignements que lui avait fournis Bobby sur l'identité de +sa victime.</p> + +<p>Coxward, un bandit! le crime se transformant en accident....</p> + +<p>—Mille excuses, monsieur, dit-il à Labergère. Mais vous me pardonnerez +de vous avoir presque oublié, je l'avoue, en raison de l'importance, du +profond intérêt des nouvelles que M. Bobby venait m'apporter....</p> + +<p>Et Bobby, l'incorrigible, de s'écrier:</p> + +<p>—A propos de Coxward... vous vous rappelez comment vous tous, tas de +folliculaires français, vous vous êtes rués après mes chausses lorsque +je soutenais que le corps de l'Obélisque était celui de Coxward!... +A-t-on assez ri! A-t-on assez insulté la police de mon pays et cherché à +déshonorer l'Angleterre en l'humble personne de son plus fidèle +citoyen....</p> + +<p>«Eh bien, môsieur! il faudra déchanter et reconnaître que c'était vous, +misérables gratte-papier, qui, en infligeant un stupide démenti a un +homme de bien, commettiez une action repréhensible de tout point et dont +vous porterez la peine en ce monde et dans l'autre....</p> + +<p>Labergère regardait Bobby avec quelque étonnement. Que rabâchait-il avec +son histoire de Coxward, ubiquiste? Il savait bien, lui, que cette +simultanéité de présence était impossible, puisque c'était lui qui, +rédacteur au <i>Reporter</i>, avait, pour le compte de ce journal, institué +et mené à bien l'enquête à laquelle le solicitor de Londres avait +conféré toute authenticité.</p> + +<p>Pourtant, comme maintenant il était attaché au <i>Nouvelliste</i>, adversaire +du <i>Reporter</i>, il eût été fort satisfait que Bobby ne fût pas fou et +que, malgré toute vraisemblance, Coxward de Londres et le mort de Paris +étant réellement et définitivement le même homme, il lui fût permis de +dauber sur le <i>Reporter</i>, son ancien patron, au bénéfice du +<i>Nouvelliste</i>, son nouveau client, qui gardait toujours à son rival une +rancune colossale et paierait fort cher le droit de lui tailler des +croupières.</p> + +<p>Il s'adressa à Sir Athel, en apparence fort indifférent à la querelle:</p> + +<p>—Il semble, lui dit-il, que votre entretien avec ce bonhomme ait eu +trait à cette ridicule affaire Coxward qui un instant a passionné +Paris... il ne peut être exact que ce Coxward se soit trouvé à Paris le +2 avril à 3 heures du matin....</p> + +<p>—Hélas! fit Sir Athel en tressaillant, il devait y être beaucoup plus +tôt que cela....</p> + +<p>—Il n'était donc pas à Londres dans la soirée du 1<sup>er</sup>?...</p> + +<p>—Si fait... il y était... je ne le sais que trop!</p> + +<p>—Mais c'est impossible!...</p> + +<p>—Cela peut vous paraître impossible, dit froidement Sir Athel, mais +cela est.... Ce malheureux Coxward est parti d'ici, de cette cour que +vous voyez, à une heure trente-cinq minutes du matin....</p> + +<p>—Et il aurait fait 450 kilomètres en quatre heures....</p> + +<p>—En beaucoup moins que cela, monsieur....</p> + +<p>—Je ne puis comprendre!...</p> + +<p>—C'est évident, cria Bobby, que les ignorants de Français ne peuvent +rien comprendre... est-ce qu'ils connaissent les terres rares, le +tadium, le foronium....</p> + +<p>Le brave détective s'embrouillait un peu dans ces dénominations +scientifiques, mais il continuait:</p> + +<p>—Et le Vriliogire! monsieur le journaliste, et la force électrique qui +va bouleverser le monde! et le trajet de Londres à Pékin en trente +minutes!... Est-ce que vous avez la moindre notion de tout cela?...</p> + +<p>Labergère, comme tous les journalistes français d'ailleurs, était doué +d'une imagination rapide, jointe à une vive faculté d'assimilation.</p> + +<p>—Il s'agit d'une machine électrique? demanda-t-il à Sir Athel.</p> + +<p>—Le mot n'est pas parfaitement exact... machine radio-active +plutôt—mais j'ai dû employer l'expression d'électrique pour être plus +clair....</p> + +<p>—Et cette machine, continua Labergère, est un appareil d'aviation?</p> + +<p>—En effet....</p> + +<p>—Et c'est par cet appareil que Coxward aurait fait le trajet de Londres +à Paris?... dans la nuit du 1<sup>er</sup> au 2 avril?...</p> + +<p>—Hélas! je n'en suis que trop convaincu!... C'est ainsi que j'ai à +déplorer et la mort d'un homme et la destruction d'un engin dont la +construction et l'aménagement m'avaient coûté deux années de travail... +et que peut-être je n'aurai pas le courage de reconstituer....</p> + +<p>—Un engin... encore un mot, fit Labergère, qui paraissait violemment +ému... quelle forme à peu près?...</p> + +<p>—Celle d'une guérite ou d'une chaise à porteurs!...</p> + +<p>—Mais c'est justement au sujet d'une machine de ce genre que je suis en +mission journalistique à Londres.... Ne vous rappelez-vous pas que je +vous ai montré une lettre, à votre adresse, émanant d'une maison de +produits chimiques....</p> + +<p>—Oui! oui! s'écria Sir Athel. Dans les émotions multiples qui +m'assaillent, j'avais oublié ce détail.... Cette lettre m'appartient en +effet... où donc l'avez-vous trouvée?...</p> + +<p>—Dans un terrain vague du quartier des Carrières-d'Amérique, à +Paris....</p> + +<p>Expliquons à quelle aventure se rattachait cette péripétie nouvelle.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Va" id="Va"></a>V</h2> + +<p>LE MYSTÈRE DU XIX<sup>e</sup> ARRONDISSEMENT</p> + + +<p>L'incident Coxward—si amusant qu'il eût été pour la galerie des badauds +parisiens, surtout en raison de la lutte épique qui s'était livrée entre +les deux grands journaux le <i>Nouvelliste</i> et le <i>Reporter</i>—était tombé +bien vite dans le panier d'oubli.</p> + +<p>D'autant que certains faits politiques avaient tout à coup donné un +nouvel aliment à la curiosité: des gifles avaient été échangées en plein +Parlement entre personnages assez haut cotés et ministrables, et la +chronique scandaleuse, à l'affût des faiblesses humaines, avait révélé +que de cette querelle le motif concernait beaucoup moins le budget de +la France que celui de certaine petite personne, grassouillette et +aimable, qui jouait avec grand succès un rôle de libellule dans une +revue des Variétés.</p> + +<p>Puis ç'avait été l'arrestation sensationnelle d'un officier ministériel +qui, curieux des joies de la grande vie, avait dilapidé en dépenses—à +côté—le patrimoine de cinquante familles. Affaire assez banale +d'ailleurs.</p> + +<p>Enfin, ajoutons un carnage au boulevard Ménilmontant, le mariage d'une +Américaine milliardaire avec un panné à nom illustre, et l'accalmie +subitement s'était de nouveau abattue sur le journalisme parisien dont +le marasme faisait peine.</p> + +<p>En vain, à propos d'un écrasé ou d'un misérable incendie, on multipliait +les manchettes à effet; mais, comme on dit, le public ne mordait pas et +les bouillons augmentaient.</p> + +<p>Or, le vrai talent d'un reporter, c'est de trouver une affaire de peu +d'importance en soi, et par le tam-tam organisé alentour, par le +grossissement des moindres détails, lui donner—en apparence—une valeur +d'étrangeté qui émeuve les populations.</p> + +<p>Labergère était maître en ces sortes d'opérations: tout récemment +attaché au <i>Nouvelliste</i> qui lui avait fait un pont d'or pour l'arracher +au <i>Reporter</i>, il cherchait donc activement quelque fait auquel il pût +attacher tous les grelots de la publicité.</p> + +<p>Voici ce qu'il avait appris:</p> + +<p>Dans un des quartiers excentriques de Paris, à l'extrémité est des +Buttes-Chaumont, se trouvent, du côté de la place du Danube et de +l'hôpital Hérold, des terrains, encore vides de constructions, attenant +aux fortifications.</p> + +<p>Ces terrains reposent sur d'anciennes excavations, naguère connues sous +le nom de carrières d'Amérique, et dont l'exploitation a été dès +longtemps abandonnée....</p> + +<p>D'importants travaux de comblement et de soutènement ont été exécutés à +très grands frais, mais il semble que le sol lui-même repose sur des +fondements mouvants et, de temps à autre, malgré toutes les précautions +prises, des fentes se produisent, assez profondes et susceptibles de +causer de graves accidents.</p> + +<p>Même, il y avait quelques mois, une pauvre journalière, passant dans ces +parages, avait été surprise par une de ces subites dépressions du sol +et aurait été certainement engloutie si des secours rapides ne lui +avaient été portés.</p> + +<p>Encore son sauvetage n'avait-il pu s'effectuer qu'au prix des plus +grands efforts. Par une chance inespérée, elle s'en était tirée saine et +sauve.</p> + +<p>Mais à la suite de ces accidents, les terrains, pour en éviter le +retour, avaient été clos de palissades en planches et, avant que de +nouveaux travaux fussent entrepris pour la consolidation du sol, l'accès +en avait été formellement interdit.</p> + +<p>Le temps passant, les vagabonds, les apaches et les chemineaux avaient +pratiqué des ouvertures dans cette palissade et souvent élisaient +domicile à l'abri de toute ingérence de la police, dans ce lieu que +protégeaient à la fois et son isolement et une certaine crainte de la +part des plus proches voisins.</p> + +<p>Or, un matin, des gamins en rupture d'école, s'étaient avisés de +franchir l'enclos et s'étaient répandus à travers le terrain, tout de +sable, de pierres, de plâtras, dans l'intention d'ailleurs bien +innocente d'y jouer, tranquilles, quelque partie de balle ou de course.</p> + +<p>Soudain on entendit des cris horribles et les enfants s'enfuirent dans +la rue, quelques-uns livides, à demi morts, les membres tordus... les +autres ne cherchaient pas à les secourir; ils couraient de-ci, de-là, +affolés, poussant des clameurs inarticulées.</p> + +<p>Bien que l'endroit soit fort peu fréquenté, cependant des passants +accoururent et bientôt un groupe les entoura, relevant ceux qui, à +terre, semblaient en proie à de véritables convulsions, d'autres +interrogeant ceux qui paraissaient les plus valides. Les enfants +répondaient par des mots sans suite....</p> + +<p>Là, dans le terrain, une bête, un monstre, qui s'était jeté sur eux, les +avait égratignés, mordus, à demi dévorés....</p> + +<p>Certes, il y avait exagération dans ces racontars, puisque tous étaient +encore pourvus de leurs membres intacts: cependant, il s'était +certainement produit un fait naturel... et, bien que très courageux, +certes, les assistants restaient devant la palissade sans se hasarder à +la franchir, d'autant, assuraient quelques-uns, qu'on entendait derrière +les planches une sorte de rugissement sourd—de ronflement—qui ne +présageait rien de bon.</p> + +<p>Heureusement, on avisa deux sergents de ville et on les appela.</p> + +<p>Ceux-ci s'approchèrent avec la majestueuse lenteur qui caractérise cette +institution.</p> + +<p>Ils virent trois enfants—de huit à douze ans—inertes maintenant, +immobiles et étendus sur la terre. A leurs questions, il fut encore +répondu par des explications incompréhensibles d'où seulement +jaillissaient les mots de monstre, d'animal féroce....</p> + +<p>Ayant lancé des coups de sifflet à l'appel de leurs camarades, les +policiers, bientôt au nombre de quatre, se divisèrent en deux groupes, +le premier emportant les enfants qui vivaient, mais semblaient plongés +dans une prostration profonde, vers le commissariat; le second faisant +sentinelle, le sabre à la main, devant l'ouverture pratiquée dans la +palissade:</p> + +<p>—Si qu'on verrait un peu voir ce qu'il y a là dedans! dit l'un.</p> + +<p>—Ça va! dit l'autre.</p> + +<p>Et, vaillamment, ils engagèrent leurs robustes épaules dans l'ouverture +assez étroite.</p> + +<p>Le terrain avait bien cent mètres de long sur quarante de profondeur: il +était bosselé, vallonné, avec ça et là des tas de pierrailles ou des +collinettes de sable sur lesquelles poussaient de maigres touffes +d'herbe.</p> + +<p>Dans une de ses parties, la plus proche de la rue, il se creusait en +forme d'entonnoir dont le centre se trouvait à environ un mètre de +profondeur, et là on voyait, à demi émergeant, d'un chaos de cailloux et +de mottes de terre séchée, quelque chose de bizarre, d'hétéroclite, +comme un sommet de kiosque à journaux ou de colonne à affiches.</p> + +<p>Les deux sergots examinaient cela avec quelque défiance: on avait vu +parfois des coffre-forts, enlevés par des cambrioleurs, et ainsi +abandonnés dans un terrain désert.</p> + +<p>Mais que des malfaiteurs eussent enlevé un kiosque ou une vespasienne +pour les transporter derrière cette clôture de planches, cela +apparaissait singulier, voire même invraisemblable.</p> + +<p>Comme en prévision d'une rencontre avec un animal sauvage—qui sait, un +fauve échappé de quelque ménagerie,—nos deux héros avaient dégainé; +l'un d'eux, se penchant sur le bord de l'entonnoir, et allongeant le +bras, toucha l'objet de la pointe de son coupe-choux....</p> + +<p>Subitement, il laissa échapper une exclamation de douleur, sauta en +l'air à une hauteur d'un mètre et vint s'affaler dans les bras de son +compagnon.</p> + +<p>—Hé là! hé là!... Qu'est-ce qui te prend, mon vieux!</p> + +<p>Mais «mon vieux» ne répondait pas, ses bras et ses jambes étaient +secoués d'un mouvement presque convulsif....</p> + +<p>Le pis, c'est que l'autre éprouvait lui-même un malaise dont il ne +comprenait pas la nature, une espèce de fourmillement dans tous les +membres, en même temps que des lueurs fulgurantes tourbillonnaient +devant ses yeux....</p> + +<p>Par un geste réflexe, il lâcha son compagnon qui tomba sur le sol.</p> + +<p>Alors il se sentit soudainement soulagé, mais une invincible lassitude +le brisait, et il se laissa tomber sur un genou, dodelinant de la tête +comme un homme étourdi d'un coup de bâton en plein crâne....</p> + +<p>Il ne revint à lui qu'au moment où, par l'ouverture de la palissade, +arrivèrent le commissaire de police, accompagné de son secrétaire, avec +une demi-douzaine de sergents de ville.</p> + +<p>La foule avait grossi autour de l'enclos et maintenant, rassurée par la +présence de l'autorité, faisait irruption à sa suite.</p> + +<p>Une poignée de gamins fit cortège.</p> + +<p>Les sergents de ville, apercevant leurs camarades en mauvaise posture, +s'élancèrent à leur secours: à peine les eurent-ils touchés qu'ils +ressentirent quelques secousses qui ne firent d'ailleurs que les +étonner, sans autre résultat fâcheux.</p> + +<p>—Voyons! qu'est-ce qu'il y a? demanda le magistrat, et comment +êtes-vous dans cet état?</p> + +<p>Le sergent n<sup>o</sup> 2, qui recouvrait l'usage de la parole, dit:</p> + +<p>—Machine infernale! Là dans le trou!...</p> + +<p>Et, suivant la direction de son geste, le commissaire vit le toit du +kiosque—employons ce mot pour être clairs—surmonté d'une sorte de +hampe en métal, venue sans doute de quelque drapeau ou attribut +quelconque.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que ça?...</p> + +<p>—Si qu'on le saurait! repartit le sergent. C'est ce camarade qui y a +touché du bout de son sabre et qui a été f... par terre, comme ma femme +sous une gifle....</p> + +<p>—Mais on m'a parlé d'un animal dangereux, d'une bête féroce....</p> + +<p>—Il n'y en a pas d'autre que cet outil-là... qui doit être quelque +machine d'<i>anarchisse</i>.</p> + +<p>Le commissaire haussa les épaules: perplexe, il s'abstint cependant de +toucher à l'objet et interdit à ses hommes tout contact avec lui. Après +tout, cette idée d'anarchisme n'était peut-être pas si folle....</p> + +<p>D'autant que maintenant on percevait très clairement à l'intérieur du +kiosque un halètement, un ronronnement intermittent, comme l'aurait +produit le gosier d'un fauve en colère, ou quelque ressort énorme d'une +montre ou d'une mécanique quelconque. Cela n'était pas continuel, +s'arrêtait, recommençait... mais n'en était pas pour cela plus +rassurant....</p> + +<p>Le sergent—au coupe-choux—avait été ranimé à grand renfort de kirsch, +mais était incapable de fournir la moindre explication sur la nature de +ses sensations—qu'on devinait seulement n'avoir pas été des plus +agréables.</p> + +<p>Que faire? Heureusement que l'administration a des principes qui lui +servent de guide en toute circonstance. En celle-ci, la règle était +simple, en référer à ses chefs.</p> + +<p>Le commissaire, résolu à suivre ce précepte dont l'observation le +dégageait de toute responsabilité, se mit alors en devoir de recueillir +tous les renseignements nécessaires pour dresser procès verbal, et en +premier lieu, de décrire aussi exactement que possible l'objet +mystérieux qui gisait là, à demi, aux trois quarts peut-être enfoui dans +les pierres et le sable.</p> + +<p>S'approchant avec toute la prudence compatible avec son courage civique, +le magistrat dicta des notes à son secrétaire.</p> + +<p>Le toit de l'objet, arrondi et rappelant vaguement la forme du casque +allemand, reposait sur quatre colonnettes de métal, réunies elles-mêmes +par des croisillons qui paraissaient d'argent, ou plus vraisemblablement +de nickel. La forme générale était carrée.</p> + +<p>Cette cage (le mot décidément valait mieux que celui de kiosque) sortait +de la terre d'environ 80 centimètres, et la partie inférieure était +cachée dans le sol.</p> + +<p>En tendant l'oreille, on entendait de temps à autre à l'intérieur un +bruit difficile à définir, comme d'un ressort qui se serait déclanché, +et aurait mis en mouvement une roue ou un volant.</p> + +<p>Le procès-verbal décrivait de la façon la plus correcte possible les +phénomènes bizarres qui se développaient, lorsqu'on touchait l'engin, +«que, malgré son incompétence avouée, le commissaire n'hésitait pas à +qualifier d'électrique ou approchant».</p> + +<p>Un petit incident se produisit. Un des gosses, rôdaillant dans le +terrain, trouva dans un coin, profondément enfoncée dans la muraille, +une pièce de métal, plate, étroite, assez longue, aux bases arrondies, +une sorte de palette ou d'ailette. Comme il essayait de l'arracher, le +magistrat s'y opposa formellement, estimant que désormais il appartenait +à l'autorité supérieure de parfaire l'enquête qu'il avait si +intelligemment commencée.</p> + +<p>Inutile de dire qu'il avait interrogé les voisins les plus proches et +que tous s'étaient accordés à dire—avec une rare unanimité—qu'ils +ignoraient absolument ce que pouvait être la machine en question et +comment elle se trouvait dans le terrain vague.</p> + +<p>Ajoutons enfin qu'au bout d'une demi-heure, les enfants et le sergot, si +abominablement secoués par l'incompréhensible commotion, étaient tout à +fait revenus à leur état normal.</p> + +<p>Un menuisier, requis, boucha les ouvertures de la palissade, un sergent +de ville fut placé en faction et chacun s'en alla, léger, à ses +affaires, le procès-verbal s'acheminant doucettement vers la préfecture +où peut-être, vu le caractère très anodin de l'aventure, il se serait +sans doute endormi placidement dans le carton n<sup>o</sup> 7, à moins que ce ne +fût le dossier n<sup>o</sup> 23.</p> + +<p>Mais on avait compté sans notre ami Labergère qui, comme nous l'avons +expliqué, était en quête d'une affaire sensationnelle, et, comme le roi +Richard III, de shakespearienne mémoire, eût volontiers donné son +cheval—ou son auto—pour un veau à trois têtes ou un cataclysme à +Nogent-sur-Marne.</p> + +<p>Or, ayant son service de fouinage—c'était son mot—parfaitement +organisé, il avait été avisé l'un des premiers de l'étrange aventure de +la rue des Carrières-d'Amérique, et aussitôt son sang de reporter +s'était mis à bouillonner.</p> + +<p>Cela pouvait n'être rien du tout; mais, dès le premier moment, il se dit +qu'il fallait que cela devînt quelque chose....</p> + +<p>Il ne se doutait, certes pas, que c'était là le début de la plus +terrible, la plus stupéfiante, la plus abracadabrante épreuve à laquelle +eût jamais été soumise la Ville de Paris: peut-être même, s'il eût pu +lire dans l'avenir, aurait-il reculé devant les épouvantables +événements qu'il allait déchaîner.</p> + +<p>Mais non! le devoir professionnel avant tout! Le <i>Nouvelliste</i> payait +fort cher; il fallait qu'il en eût pour son argent.</p> + +<p>Le lendemain, il arborait cette manchette:</p> + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">Un sinistre phénomène en plein Paris.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 6.5em;">Trois enfants électrocutés.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5.5em;">Un sergent de ville foudroyé.</span><br /> +</p> + +<p>Il racontait, sous les couleurs les plus émouvantes, la découverte de +l'engin infernal et les premières catastrophes qu'il avait causées, et +il concluait par ces critiques virulentes:</p> + +<p>—Douze heures se sont déjà passées et nous avons le regret de constater +que l'administration n'a pris aucune mesure pour parer aux dangers très +réels courus par la population. On nous permettra de demander si ce +n'est pas en pareilles circonstances que le Laboratoire municipal doit +prouver son utilité, trop souvent contestable.»</p> + +<p>Naturellement, le <i>Reporter</i>, qu'exaspérait la défection de son +principal rédacteur, se hâta d'entrer en lice:</p> + +<p>—Certains journaux, à court de nouvelles sensationnelles, mènent grand +bruit autour d'une affaire sans importance: il s'agit tout simplement, +nous affirme-t-on, d'un appareil de physique, machine électrique ou +bouteille de Leyde, que des cambrioleurs ont abandonnée dans un terrain +vague... quelques étincelles électriques se sont produites et ont causé +plus d'émoi que de mal véritable....</p> + +<p>Ah! ses anciens patrons entraient en lice! Labergère allait s'amuser.</p> + +<p>Il était arrivé bon premier et il allait le leur prouver. Et le numéro +suivant du <i>Nouvelliste</i> marchait carrément de l'avant:</p> + +<p>—Les aboiements enroués d'une presse aphone ne nous empêcheront pas de +poursuivre notre tâche.</p> + +<p>«Nous avons signalé un danger inconnu, mystérieux, dont les effets +échappent jusqu'ici à toute analyse. Et nous ne craignons pas, hélas! +qu'on nous taxe d'exagération.</p> + +<p>«On se souvient de la découverte que nous signalions hier d'un engin +étrange, sorte d'appareil électrique ou peut-être radiographique, trouvé +dans un terrain vague, à l'extrémité du dix-neuvième arrondissement, et +qui a déjà failli coûter la vie à des enfants innocents et à un brave +défenseur de l'ordre public.</p> + +<p>«Nous avons pris ce matin des nouvelles de ces victimes et nous avons +appris que leur état, pour être satisfaisant, n'en présentait pas moins +un caractère encore assez alarmant. Les internes de l'hôpital Hérold que +nous avons pu interroger ont recueilli de leurs bouches des détails sur +l'événement. Tous s'accordent à déclarer qu'à peine ont-ils touché +l'engin en question qu'ils ont éprouvé une commotion violente—comme un +coup de fouet dans les moelles, a dit un des enfants—comme un coup de +poing américain sur la nuque, a dit le sergent de ville.</p> + +<p>«Des étincelles ont éclaté devant leurs yeux, en même temps qu'une +sensation d'engourdissement paralysait leurs membres.</p> + +<p>«Il est évident que ce sont là des effets de nature électrique et que +nous nous trouvons en présence d'un appareil inconnu, dégageant des +effluves dont l'effet rappelle celui des piles les plus puissantes.</p> + +<p>«Nous nous étions, d'ailleurs, trop hâtés d'objurguer l'administration +en lui reprochant son incurie.</p> + +<p>«Dès ce matin, à la première heure, M. Lépine—qui ne ménage jamais son +activité ni sa fatigue—s'est rendu accompagné de M. Loustalot, chef du +laboratoire municipal, et de ses préparateurs, au terrain de la rue des +Carrières-d'Amérique.</p> + +<p>«Déjà une foule considérable obstruait les rues voisines de l'endroit +désigné et il fallut établir un important service d'ordre pour la +contenir.</p> + +<p>«Un bruit courait que l'engin en question—qui a une capacité +approximative de deux mètres cubes (la partie enfoncée dans le sol ne +permettant pas un calcul plus exact)—était peut-être rempli de matières +explosives et qu'il pouvait éclater au moment où on s'y attendrait le +moins, et faire sauter tout le quartier.</p> + +<p>«Déjà, les locataires quittaient leurs maisons en emportant leurs +meubles, tristes épaves, d'ailleurs, car ce quartier est un des plus +pauvres de Paris.</p> + +<p>«Quand les sergents de ville parvinrent à frayer à notre courageux +préfet un passage à travers la foule, tous se découvrirent +respectueusement.</p> + +<p>«M. Lépine, en chapeau melon et en veston, gardait, comme d'ordinaire, +une physionomie très calme, avec à la lèvre un sourire quelque peu +sceptique. Il en a vu bien d'autres.</p> + +<p>«Son calme courage était déjà rassurant pour les groupes de curieux, et +on eut toutes les peines du monde à les empêcher de se précipiter, à +travers l'issue pratiquée dans la palissade. Il fallut que par +quelques-unes de ces paroles énergiques dont il a le secret, notre +préfet empêchât une véritable invasion.</p> + +<p>«Et, flanqués d'une douzaine de sergents de ville, M. Lépine, M. +Loustalot et les attachés au laboratoire municipal restèrent seuls dans +le vaste enclos.</p> + +<p>«Ils se groupèrent immédiatement autour de l'engin: un des sergents de +ville qui, la veille, était entré l'un des premiers et avait examiné +l'appareil mystérieux, déclara que, selon lui, il avait légèrement +changé de situation. Il aurait, affirma-t-il, tourné sur lui-même et se +serait enfoncé de quelques centimètres.</p> + +<p>«Il s'agissait d'abord de constater si les effets électriques, observés +la veille, se reproduisaient encore. M. Loustalot fit disposer des +appareils isolateurs, qui, nous expliqua-t-on, rempliraient, au besoin, +l'office de paratonnerres et, soutirant pour ainsi dire +l'électricité—s'il était vrai que l'engin en fût saturé—la forcerait à +se perdre dans la terre.</p> + +<p>«Ces préparatifs durèrent assez longtemps. L'impatience du public +grandissait à chaque instant.</p> + +<p>«Malgré les efforts des agents, on s'était accroché aux planches de la +palissade au-dessus de laquelle surgissaient des centaines de têtes.</p> + +<p>«M. Lépine conféra un instant avec M. Loustalot qui se refusa à admettre +un danger réel. En tout cas, conclut-il, nous sommes en mesure d'y faire +face.</p> + +<p>«—Agissez donc, dit le préfet qui se tint au premier rang, avec sa +crânerie ordinaire.</p> + +<p>«M. Loustalot appela alors un de ses aides qui s'approcha, armé d'une +longue tige de métal, dont un gant de caoutchouc empêchait le contact +avec sa peau, et après s'être assuré que les appareils de déperdition +étaient en état de fonctionnement parfait, mit la baguette métallique en +contact avec le toit de l'engin....</p> + +<p>«A ce moment éclata une détonation terrible, pareille à celle d'un canon +de petit calibre, en même temps qu'une flamme longue de plusieurs +mètres sifflait dans l'air avec un bruit effrayant.</p> + +<p>«Malgré la substance isolatrice qui le protégeait, le malheureux +électricien fut projeté en l'air à une hauteur de deux mètres et retomba +sur M. Lépine, qui, arc-bouté sur ses jambes, impavide et inébranlable, +le reçut dans ses bras et amortit sa chute.</p> + +<p>«Une clameur terrifiée avait salué cet incompréhensible phénomène, et en +une seconde la palissade s'était dégarnie de spectateurs, tous +s'enfuyant dans toutes les directions en poussant des cris de terreur.</p> + +<p>«L'électricien—nommé Dargent (Émile)—avait eu heureusement plus de +peur que de mal. Un court évanouissement avait suivi sa chute, un +cordial et quelques inhalations d'oxygène avaient eu raison du malaise +déterminé par cette secousse.</p> + +<p>«Quoi qu'il en fût, il était évident qu'il y aurait de graves dangers à +poursuivre une expérience dans ces conditions. M. Loustalot, +d'ailleurs,—malgré son indiscutable compétence—semblait désemparé et +il répétait ce mot découragé:</p> + +<p>«—Je ne comprends pas! Je ne comprends pas! Que faire?</p> + +<p>«Mais le préfet, toujours souriant et satisfait que l'événement n'eût +pas eu de conséquences plus tragiques, prit bien vite, avec son +initiative habituelle, les mesures nécessaires.</p> + +<p>«—Que faire? répliqua-t-il à M. Loustalot. C'est bien simple, rien du +tout! Cette tentative suffit pour démontrer qu'il y a péril à s'entêter +plus longtemps. Nous ne croyons pas au surnaturel, n'est-il pas vrai? +Donc, il n'y a là rien de diabolique. Nous possédons assez de savants à +Paris pour que ce petit problème puisse être bientôt résolu. Il s'agit +seulement de défendre la population contre sa propre imprudence. Nous +verrons après.</p> + +<p>«En effet, une heure après, des soldats arrivaient qui fermaient toutes +les voies conduisant au terrain vague en question.</p> + +<p>«M. Lépine se rendait au ministère de l'Intérieur et rendait compte au +ministre du résultat de sa première enquête.</p> + +<p>«Une commission fut aussitôt nommée, sous la présidence de M. Poincarré, +et composée des membres les plus éminents de l'Académie des Sciences et +du Conservatoire des Arts et Métiers.</p> + +<p>«En tout cas, il est opportun de rappeler aux plaisantins de la presse +qu'il y a loin de là à une machine électrique ou à une bouteille de +Leyde (!!!) abandonnées par des cambrioleurs.</p> + +<p>«Peut-être nos confrères—si sceptiques qu'ils soient—daigneront-ils +reconnaître que le fait—dont nous avons les premiers et les seuls +signalé l'étrangeté—valait mieux que quelques lignes de pasquinade et +de mauvais goût...»</p> + +<p>On devine l'effet produit dans Paris par cet article sensationnel. La +grande ville se complaît à l'affolement collectif. Un souffle +d'inquiétude passa, circulant des loges de concierge aux salons du grand +monde.... On commençait à avoir peur. Un journal ultra-pessimiste +n'hésitait pas à accuser les anarchistes et nihilistes de préparer un +monstrueux attentat contre Paris dont l'anéantissement était décidé +depuis longtemps.</p> + +<p>On parlait déjà de déserter les hôtels et le commerce s'inquiétait. Une +note officielle parut, dans l'excellente intention de rassurer les +esprits, et eut, comme toujours, un résultat absolument contraire.</p> + +<p>En même temps—et par une contradiction bien humaine—tout Paris se +portait vers les Buttes-Chaumont, la rue Manin et le boulevard Sérurier, +où les quelques débits de vin réalisaient des affaires d'or. Les +fortifications faisaient concurrence aux boulevards et au Bois de +Boulogne....</p> + +<p>Une première visite de la commission avait eu lieu, mais sans apporter +aucune lumière nouvelle: seulement, cette fois encore, l'appareil +s'était enfoncé légèrement dans le sol et on avait constaté, non sans +une nouvelle inquiétude, que le terrain qui l'entourait semblait se +désagréger de plus en plus.</p> + +<p>Naturellement, le reporter Labergère, qui avait ses entrées partout et +trouvait toujours le moyen de se faufiler même dans les endroits les +plus fermés, s'était mêlé aux membres de la commission, et tandis que +ces messieurs exerçaient leur sacerdoce, groupés autour du kiosque +électrique, lui s'en allait de-ci, de-là, examinant attentivement les +diverses dépressions du terrain, cherchant à découvrir quelque indice +qui pût fournir à son initiative une direction nouvelle.</p> + +<p>Ce fut ainsi qu'il trouva d'abord une seconde, puis une troisième +palette d'hélice, qui prouvait à n'en pas douter qu'on se trouvait en +présence d'un appareil de locomotion quelconque, sans doute un auto de +nouvelle combinaison et qu'un inventeur avait essayé dans de +malheureuses conditions. C'était à vérifier.</p> + +<p>Mais il y avait encore, dans un creux de sable, des débris de bois, +portant un reste de serrure et qui provenaient évidemment d'une sorte de +coffret, et tout auprès, Labergère qui ne négligeait rien ramassa un +morceau de papier que, par hasard sans doute, un fragment de pierre +avait fixé à terre.... Ce papier, c'était un fragment de lettre, portant +l'en-tête de la maison Lorell et C<sup>ie</sup> de Londres, et justement +l'adresse du destinataire y figurait.</p> + +<p>—Sir Athel Random, Corsica-street, Highbury-London N.W.</p> + +<p>Et ce sont ces diverses circonstances que maintenant dans la maison de +Corsica-street, le reporter du <i>Nouvelliste</i> exposait à Sir Athel, en +présence de Bobby, le détective honoraire....</p> + +<p>Les explications ne furent pas longues.</p> + +<p>Sir Athel n'hésitait pas. Oui, l'appareil mystérieux de Paris n'était +autre que le merveilleux vriliogire et son échouement dans un terrain +vague du XIX<sup>e</sup> arrondissement était la conséquence naturelle de la +terrible imprudence de Coxward....</p> + +<p>Quant au danger que pouvaient courir les Parisiens, Sir Athel ne +concluait pas nettement; mais il était facile de deviner, à son attitude +fiévreuse, qu'il n'était pas aussi rassuré qu'il eût voulu le paraître.</p> + +<p>—Oui... oui... murmurait-il en se promenant à grands pas dans son +atelier, il y a là plus de cinquante grammes, la force propulsive est +énorme. Si le piston A venait à rencontrer le réservoir D... ce serait +effroyable.</p> + +<p>—Voyons, voyons, interrompit Labergère, parlons peu, mais parlons bien! +Vous reconnaissez que, par votre faute, ou plutôt par celle de votre +génie d'inventeur, tout un quartier de Paris est en péril.... Votre +devoir est tout tracé, il faut réparer le mal que vous avez fait!... il +faut empêcher que se produise quelque nouvelle catastrophe....</p> + +<p>—Vous avez raison! s'écria Sir Athel. A quoi sert-il de chercher quels +peuvent être les effets du vrilium....</p> + +<p>—Vous dites?</p> + +<p>—Ah! pardon, vous ne savez pas! je dis le vrilium, c'est le nom que +j'ai donné à la substance que j'ai découverte et dont la puissance est +incalculable. Donc il faut sur-le-champ partir pour Paris....</p> + +<p>—Enfin c'est là ce que j'attendais.... Comment y allons-nous! Avez-vous +ici quelque nouvel appareil—fût-il mû par le feu du diable—qui puisse +nous y transporter....</p> + +<p>—Hélas! l'appareil d'essai—le seul que j'aie possédé—est là-bas....</p> + +<p>—Bon! il nous faut donc user des moyens ordinaires, comme les simples +mortels. Quelle heure est-il?... Une heure un quart... il y a un train +par Boulogne à deux heures vingt qui arrive à Paris à neuf heures du +soir... c'est parfait!... en route!... êtes-vous prêt!...</p> + +<p>—Oui.... Cinq minutes seulement! le temps de prendre certaines +substances dont l'usage m'est indispensable pour les opérations que +j'aurai à effectuer....</p> + +<p>Il ouvrit rapidement une armoire scellée dans le mur et qui semblait +blindée comme les parois d'un cuirassé.</p> + +<p>Il y choisit deux fioles de métal qu'il enfouit dans ses poches.</p> + +<p>—Ah! vous n'avez sans doute pas déjeuné?</p> + +<p>—Ma foi non, dit Labergère. Dans notre métier, on va comme on peut.</p> + +<p>Sir Athel lui présenta une petite boîte en or, forme tabatière:</p> + +<p>—Prenez une de ces boulettes, lui dit-il.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que ça?...</p> + +<p>—Des pilules Berthelot. Avec une seule de ces boulettes, vous êtes +nourri pour plus de vingt-quatre heures.</p> + +<p>—La nourriture chimique! Hum! enfin j'en serai quitte pour un bon +souper en arrivant....</p> + +<p>—Je voudrais bien aussi une pilule, dit timidement Bobby qui, depuis +qu'il avait entendu le récit de Labergère, se sentait en état +d'infériorité manifeste.</p> + +<p>—Bah! mon brave détective, dit le reporter, vous déjeunerez mieux chez +vous....</p> + +<p>—C'est que... c'est que j'entends bien partir avec vous!</p> + +<p>—Vous! s'écria Sir Athel. A quoi bon?</p> + +<p>—Comment! à quoi bon? s'écria Bobby en se redressant. Mais qui donc est +le plus intéressé en tout cela! monsieur Labergère, oubliez-vous que le +nom de Bobby a été déshonoré... et que c'est vous, oui, vous, qui avez +déversé sur la police britannique et sur son modeste représentant le +mépris universel... je vous en veux à mort, je ne vous le cache pas... +cependant je suis prêt à vous tendre loyalement la main... si non moins +loyalement vous vous déclarez prêt à reconnaître publiquement que +Coxward était bien Coxward....</p> + +<p>—Mais parfaitement, mon camarade! dit à son tour Labergère en lui +présentant sa dextre largement ouverte. C'est trop naturel... et je vous +offre tout ce que j'ai d'excuses sur moi....</p> + +<p>—Ah! que vous me faites du bien!... ce n'est pas tant pour moi que pour +M<sup>me</sup> Bobby qui va pouvoir enfin relever la tête....</p> + +<p>—Aussi haut qu'elle le voudra... donc vous voulez revenir à Paris, +brave Bobby, qu'il soit fait selon votre volonté.... Sir Athel, pilulez +ce bon détective et ne perdons plus notre temps... n'oublions pas que +pour gagner Charing-Cross, nous avons tout Londres à traverser....</p> + +<p>—Le Métropolitain est là, dit Bobby. Nous arriverons encore à temps +pour pouvoir télégraphier de la gare... il faut bien que je prévienne +Mrs. Bobby de mon départ.</p> + +<p>—Trop juste.</p> + +<p>—Et moi, dit Sir Athel, je dois rassurer Miss Redmore....</p> + +<p>—Comme si je n'avais pas à télégraphier moi-même, ajouta Labergère. Le +<i>Nouvelliste</i> aura ce soir une manchette qui ne sera pas dans une +musette et le <i>Reporter</i> en crèvera de rage!...</p> + +<p>Et les trois hommes, la maison de Corsica-street étant fermée, +s'élancèrent au pas de course vers la station d'Islington.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIa" id="VIa"></a><a href="#table">VI</a></h2> + +<h3><a href="#table">LA REVANCHE DU «NOUVELLISTE»</a></h3> + + +<p>A vrai dire, Paris—pour employer une expression familière—n'en menait +pas large, d'autant que de nouveaux phénomènes étaient survenus.</p> + +<p>La nuit précédente on avait vu des lueurs singulières se dégager de +l'appareil qui s'enfouissait à chaque instant davantage, et d'où il +semblait qu'une intarissable source électrique lançât de continuelles +effluves.</p> + +<p>Les journaux faisaient rage. Naturellement les feuilles hostiles aux +progrès clamaient à la faillite de la science.</p> + +<p>Que faisait cette Commission qui comportait dans son sein toutes nos +notoriétés académiques et qui siégeait en permanence? En fait, il +semblait que les discussions dégénéraient en papotages incohérents et +inutiles.</p> + +<p>L'illustre M. Verloret, le roi de l'Aviation, comme on l'avait surnommé +depuis son invention du parachute à roulettes, avait seul émis un avis +assez sensé pour rallier tous les suffrages.</p> + +<p>Selon lui, l'appareil de Ménilmontant était une sorte d'hélicoptère, +basée sur le principe exposé en 1784 par Launay et Bienvenu devant +l'Académie des Sciences et que renouvela Ponaud en 1870, en utilisant le +ressort à caoutchouc. Il rappelait ensuite les magnifiques expériences +de M. Marey avec ses insectes mécaniques.</p> + +<p>Tout indiquait qu'on se trouvait en présence d'un appareil de cette +nature, et où la démonstration de cette hypothèse s'affirmait dans les +palettes d'hélice qui avaient été découvertes dans le terrain vague.</p> + +<p>Ce premier point semblant acquis, M. Verloret passait à la question du +moteur dont la puissance lui paraissait être énorme, et qui, très +probablement, était actionné par l'électricité.</p> + +<p>—Soit, répliquait M. Alavoine, le génial régénérateur de +l'automobilisme. Ceci est un fait constaté; mais il ne faut pas être +grand clerc pour formuler une hypothèse que nul ne songe à combattre. +Moteur électrique, fort bien. Mais comment se peut-il que le moteur ne +soit pas encore épuisé? Comment expliquer son action continue qui, à +l'heure actuelle, s'exerce même sur le terrain dans lequel l'appareil +menace de disparaître, comme si un mécanisme invisible agissait en +manière de perforation.</p> + +<p>«Qui de nous connaît une pile qui ait un effet perpétuel, avec une +pareille puissance?</p> + +<p>«L'explication de l'honorable M. Verloret n'est qu'une question qui +s'ajoute à une autre question. Électrique, d'accord. Mais quelle est la +source de cette électricité? Comment pouvons-nous tarir cette source? +C'est pour résoudre ce problème que nous sommes ici, et il ne semble pas +que nous ayons fait encore le moindre pas vers sa solution.»</p> + +<p>Sur cette constatation pessimiste, la discussion s'était envenimée, et +les observations aigres-douces avaient corsé outre mesure les +argumentations qui dégénérèrent bien vite en querelles personnelles. On +vit même deux de ces illustres chauves prêts à se prendre à ce qui +pouvait leur rester de cheveux.</p> + +<p>Le grave journal, <i>Le Temps</i>, ayant paru à cinq heures, ne pouvait +s'empêcher, en donnant un compte rendu humoristique de cette séance +mouvementée, de terminer son spirituel article par la phrase +proverbiale: «Et voilà pourquoi votre fille est muette.»</p> + +<p>Paris eût bien voulu s'égayer. Mais en vérité une étrange inquiétude +régnait. Un véritable malaise serrait toutes les poitrines et les +plaisanteries se figeaient sur les lèvres.</p> + +<p>Certes, les terrasses des cafés étaient pleines; mais il n'y régnait pas +cette insouciance de bon aloi qui fait si légère et si douce +l'atmosphère de notre pays. Les causeurs se taisaient soudain, comme +s'ils avaient entendu—là-bas, on ne sait où—quelque rumeur menaçante. +C'était autre chose qu'aux jours du siège de Paris. Le caractère +mystérieux, inexplicable de l'événement réveillait au fond des âmes une +sorte de mysticisme apeuré. Il subsiste en chacun de nous un sentiment +de défiance contre le surnaturel.</p> + +<p>Le <i>Reporter</i> parut le premier, vers six heures du soir. Il était +prolixe en détails sur les incidents qui avaient marqué, dans la +journée, le travail lent, mais inarrêté, qui semblait s'opérer dans +l'appareil mystérieux et aussi dans le terrain où il s'enfouissait.</p> + +<p>Bien entendu, la fameuse commission était vitupérée à souhait. Nos +savants étaient habillés, comme on dit, de papier à six liards, et ces +critiques virulentes n'étaient pas faites pour rassurer le public. Les +Parisiens avaient supporté beaucoup plus gaillardement le passage de la +comète de Halley qui, finalement, ne leur avait donné que le spectacle +d'une magnifique aurore boréale.</p> + +<p>Ici le danger semblait plus proche, plus tangible, en quelque sorte.</p> + +<p>Chacun donnait son idée, toujours impraticable, sur les moyens d'en +finir. Il fallait amener du canon et pulvériser l'appareil, ou bien +apporter des tonnes de matériaux pour l'ensevelir.</p> + +<p>Soit. Mais qui pouvait affirmer que le choc d'un obus, que l'écrasement +sous des pierres ou du sable, n'amènerait pas une explosion +épouvantable?</p> + +<p>Le <i>Reporter</i> n'eut aucun succès, et même comme il avait affecté, à la +fin de son article, de prendra un ton de plaisanterie goguenarde, il y +eut dans la foule un mouvement d'irritation qui se manifesta par les +pires violences contre le papier innocent, dont on fit un autodafé au +carrefour Montmartre.</p> + +<p>Comme le <i>Nouvelliste</i> était un peu en retard, des groupes compacts +stationnaient devant la maison, toute peinte en vert cru, que le journal +a élevé au coin de la rue Drouot.</p> + +<p>C'étaient des cris, de véritables vociférations. On ne sait quels +caprices peuvent secouer les foules; déjà, des enragés se jetaient sur +les cadres de verre où, d'ordinaire, s'affichait le journal, et les +brisaient à coups de canne.</p> + +<p>«On levait les poings vers l'énorme transparent qui, à la hauteur du +deuxième étage, servait d'ordinaire à afficher les nouvelles +sensationnelles, et qui restait immaculé.</p> + +<p>«Tout à coup, un éclair de magnésium illumina la façade: il était sept +heures et demie et le jour baissait. En même temps, toutes les lampes +électriques s'allumèrent... et de larges lettres noires apparurent sur +le fond blanc du transparent.</p> + +<p>«Poussant des acclamations frénétiques, la foule lut:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 13em;">SAUVÉS!!!</span><br /> +<span style="margin-left: 8.5em;"><i>Le mystère est connu</i>!</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Tout danger sera conjuré cette nuit même</i>.</span><br /> +<span style="margin-left: 9.5em;"><i>Dans un quart d'heure</i>,</span><br /> +<span style="margin-left: 10em;"><i>LE NOUVELLISTE</i></span><br /> +<span style="margin-left: 10em;">Dira toute la vérité!</span><br /> +<span style="margin-left: 9em;">COXWARD ÉTAIT BIEN COXWARD.</span><br /> +</p> + +<p>Et ce fut alors sur le boulevard, au moment où parurent les porteurs, +une véritable émeute dans laquelle une fois de plus apparut la +sauvagerie atavique. On s'arracha littéralement les journaux, on se +battit, des paquets entiers jonchaient le sol, sur lesquels se ruaient +les gens, les déchirant de leurs ongles impatients.</p> + +<p>Mais qu'importait aux porteurs grassement payés! au journal lui-même qui +reconquérait du coup toute sa popularité et portait au <i>Reporter</i> un +coup d'assommage dont il se relèverait difficilement.</p> + +<p>C'était d'ailleurs pour le lui mieux asséner que le <i>Nouvelliste</i> avait +retardé son apparition, quoi qu'il fût nanti depuis trois heures de la +dépêche que Labergère lui avait adressée avant son départ de Londres et +qui figurait en gros caractères en tête du numéro.</p> + +<p>Elle était ainsi conçue:</p> + +<p>—J'ai découvert la clef du mystère. L'appareil en question est un engin +d'aviation mû par une pile de nouvelle invention et d'une incroyable +énergie. L'inventeur, qui se nomme Sir Athel Random, part à l'instant +pour Paris où nous arriverons dans la soirée, accompagnés de M. Bobby, +le détective anglais qui fut si fort vilipendé par certain de nos +confrères et qui, en reconnaissant le boxeur Coxward dans le mort de +l'Obélisque, disait l'exacte vérité. Coxward était venu en une heure de +Londres à Paris par l'appareil de sir Random qu'il a baptisé du nom de +Vriliogire.</p> + +<p>«Toutes explications, toutes preuves seront données par l'inventeur qui +comparaîtra ce soir même devant la commission scientifique, si elle +daigne se réunir. Une heure après, l'appareil aura été neutralisé. Donc +plus d'inquiétude. Nul danger ne menace Paris.»</p> + +<p>Et, après un blanc d'un demi-centimètre, une nouvelle dépêche:</p> + +<p>—Serons à Paris à neuf heures quinze. <i>Signé</i>: <span class="smcap">Labergère</span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIIa" id="VIIa"></a><a href="#table">VII</a></h2> + +<h3><a href="#table">LES MERVEILLES OU VRILIUM</a></h3> + + +<p>Ces dépêches—avant d'être remises au journal—avaient, comme il est +accoutumé dans notre pays où la censure est abolie, passé par le +ministère de l'Intérieur. Communication en avait été donnée, toujours +selon l'usage, à la préfecture de police, et, en prévision de +l'affluence considérable de curieux qui afflueraient à la gare du Nord, +pour saluer l'arrivée des libérateurs de Paris, d'importantes mesures +d'ordre avaient été prises.</p> + +<p>Mais c'était uniquement pour donner le change: car avant d'atteindre +Paris, le train stoppa à Pantin et, avec une politesse d'ailleurs +exquise, les trois voyageurs furent invités à descendre.</p> + +<p>Labergère avait reconnu M. Lépine—ainsi que Bobby qui avait frémi +jusqu'au fond de son être, se souvenant avec indignation de l'arrêt +d'expulsion dont lui et Mrs. Bobby avaient été l'objet.</p> + +<p>Quant à Sir Athel, il était à la fois trop Anglais et trop grand +seigneur pour laisser paraître le moindre signe d'étonnement.</p> + +<p>Le préfet s'expliqua avec la plus grande courtoisie. Il eut un mot poli +pour Bobby et expliqua à Sir Athel que la mesure prise à son égard +n'était dictée que par un respectable souci de l'ordre public.</p> + +<p>Il lui exposa en quelques mots l'état de fièvre dans lequel se trouvait +Paris, l'émotion et l'espérance que suscitaient son arrivée.</p> + +<p>—J'en appelle à M. Labergère, ajouta-t-il, il vous dira que dans ces +moments d'affolement il est bien difficile de maintenir les foules dans +des conditions de calme et de raison.</p> + +<p>«J'ai donc pensé que mieux valait vous soustraire, provisoirement du +moins, à l'enthousiasme excessif de notre population.</p> + +<p>«Si vous le voulez bien, nous nous rendrons immédiatement chez M. le +ministre de l'Intérieur. Là, vous trouverez la commission scientifique +qui a été nommée en raison des dangers redoutés, et il vous sera demandé +de vous expliquer en toute sincérité sur la nature de l'engin qui nous +cause tant d'inquiétude, sur la façon dont il est arrivé ici et enfin +sur les mesures à prendre pour écarter toute complication nouvelle....</p> + +<p>—Monsieur, dit Sir Athel, je suis tout à votre disposition et à celle +des autorités: bien que tout ce qui est arrivé de fâcheux ne soit pas +absolument de mon fait, je sais que seul je puis le réparer.</p> + +<p>«Je comprends aussi que je dois m'expliquer aussi clairement et +nettement que possible, ce que je ferai, tout en sachant d'avance que je +me heurterai à un certain scepticisme, dont j'espère d'ailleurs avoir +facilement raison....</p> + +<p>—Me permettez-vous d'accompagner Sir Athel? demanda Labergère.</p> + +<p>—Certainement. Vous pourrez fournir d'utiles renseignements.</p> + +<p>—Je suppose, dit à son tour M. Bobby, qu'il n'existe aucune raison +valable pour exclure le citoyen loyal et fidèle de Sa Majesté +Britannique, que je suis, et qui, je le dis avec quelque amertume, a +quelques griefs valables contre l'administration française....</p> + +<p>—D'autant, ajouta Labergère en riant, que l'aventure de ce brave M. +Bobby est étroitement liée à celle de l'engin de Sir Athel....</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—En effet, dit Sir Athel, cet engin est un appareil d'aviation... et +c'est par lui qu'avait été transporté à Paris un certain Coxward....</p> + +<p>—Mon Coxward! accentua M. Bobby....</p> + +<p>—Bien, bien, fit le préfet. Je ne comprends pas tout à fait, mais vous +vous expliquerez tout à l'heure. Il est bon que tous les intéressés +soient entendus. La commission pourra au moins se prononcer en toute +connaissance de cause....</p> + +<p>—Quelques minutes seulement, demanda Labergère, pour téléphoner à mon +journal... et je suis à vous....</p> + +<p>—Faites le plus vite possible. L'automobile est là qui nous amènera +promptement à la place Beauvau.</p> + +<p>Quelques instants après, l'auto roulait à toute vitesse dans la +direction de Paris.</p> + +<p>Dix heures venaient de sonner au moment où il s'arrêtait devant le +perron du ministère.</p> + +<p>Un huissier attendait, qui reçut les arrivants et les conduisit +immédiatement dans la galerie précédant le bureau du ministre.</p> + +<p>—Permettez-moi d'entrer le premier, dit le préfet. Soyez tranquilles, +l'attente ne sera pas de longue durée.</p> + +<p>Il entra chez le ministre qui, se levant, alla vivement à lui:</p> + +<p>—Je vous attends avec impatience, mon cher préfet. J'apprends que +l'agitation augmente à toute minute et on ne sait de quoi nos braves +Parisiens sont capables, en un coup de passion, et si un peu de peur +s'en mêle. Votre Anglais est là....</p> + +<p>—Oui... et je reconnais que son aspect est fait pour donner confiance. +Un homme du monde, certainement, et d'après sa physionomie, +d'intelligence exceptionnelle. Ses yeux vous frapperont comme moi.</p> + +<p>—Et il sait à quoi s'en tenir sur cette misérable mécanique qui nous +donne tant de souci.</p> + +<p>—Certes, puisqu'il s'en dit l'inventeur... j'ai amené avec lui le +reporter Labergère....</p> + +<p>—Une de mes vieilles connaissances... avec celui-là on doit être fort +économe de sa confiance....</p> + +<p>—A moins qu'il ne soit intéressé à dire la vérité... et je crois que +c'est ici le cas. Je vous annonce aussi M. Bobby....</p> + +<p>—<i>Quid</i>? M. Bobby?</p> + +<p>—Monsieur le ministre ne se souvient-il pas de certain détective +anglais qui a failli révolutionner Paris en affirmant que le mort de +l'obélisque, trouvé à cinq heures du matin place de la Concorde, était +un nommé Coxward qui avait été vu à Londres à une heure du matin....</p> + +<p>—Oui, oui, il avait fait du scandale pour soutenir ce mensonge....</p> + +<p>—Qui n'en était pas un?</p> + +<p>—Vous dites....</p> + +<p>—Monsieur le ministre entendra Sir Athel et comprendra tout. Nous +nageons non pas en plein mystère, mais en pleine étrangeté +scientifique... je crois que nous allons fort étonner messieurs de la +commission....</p> + +<p>—Soit! Puisse votre Anglais intelligent nous délivrer de notre +cauchemar....</p> + +<p>—Ne voulez-vous pas causer d'abord avec Sir Athel Random?...</p> + +<p>—A quoi bon? il devrait répéter devant la commission les explications +qu'il m'aurait données, perdons le moins de temps possible. Je me rends +moi-même à la commission que je vais chapitrer avant la comparution de +nos hommes... car le baromètre est un peu à l'orage. On vous appellera +dans cinq minutes au plus tard....</p> + +<p>Le préfet revint auprès de Sir Athel qui, toujours grave et pensif, +n'avait pas échangé un seul mot avec ses deux compagnons.</p> + +<p>Peu d'instant après, une porte s'ouvrit et un huissier apparaissait, +disant à haute voix:</p> + +<p>—Monsieur le préfet de police et les personnes qui l'accompagnent.</p> + +<p>Le préfet appuya sa main sur le bras de Sir Athel et l'introduisit avec +lui dans la salle où siégeait la commission, selon les rites ordinaires, +c'est-à-dire autour d'une longue table couverte d'un tapis vert.</p> + +<p>Labergère et Bobby venaient en serre-file.</p> + +<p>Sur un signe du président, l'huissier leur approcha des sièges sur +lesquels ils prirent place. Le préfet à un des bouts de la table, le +ministre restant à l'autre bout, mêlé aux membres de la commission.</p> + +<p>Le président prit la parole:</p> + +<p>—Monsieur le préfet, dit-il, c'est à votre requête que nous nous sommes +réunis d'urgence. Nous vous serons vivement reconnaissants de vouloir +bien nous donner les motifs de cette convocation, et soyez certain que +nous vous écoutons avec le plus vif intérêt.</p> + +<p>—Je ne suis ici, dit M. Lépine, que comme introducteur. J'ai donc +l'honneur de vous présenter Sir Athel Random, sujet anglais, qui va vous +fournir des explications précises au sujet des faits dont Paris s'est +violemment ému—et MM. Labergère, reporter au journal le <i>Nouvelliste</i>, +et Bobby, attaché à la police britannique, tous deux devant corroborer +dans ses détails l'exposé de Sir Athel Random.</p> + +<p>Il faut dire que M. Poincarré, s'étant trouvé empêché à la dernière +minute, avait délégué la présidence au doyen de la commission, le +respectable M. Alavoine, dont la face large et rouge s'épanouissait en +deux immenses favoris blancs qui ressemblaient à des nageoires.</p> + +<p>—Monsieur Random, dit-il à l'Anglais, nous vous écoutons.</p> + +<p>Sir Athel se leva.</p> + +<p>Nous avons dit que le jeune Anglais était d'assez haute taille, très +mince, le visage régulier, éclairé par deux yeux noirs d'une intensité +remarquable. Ce qui frappait surtout en lui, après le développement de +son front de penseur, qui rappelait celui de Victor Hugo, c'était +l'exquise distinction de toute sa personne, la délicatesse de ses mains, +la sobriété de ses gestes et aussi, dès qu'il parlait, la sonorité +harmonieuse d'une voix à la fois très mâle et très prenante.</p> + +<p>Ce fut sans aucun embarras qu'il répondit:</p> + +<p>—Messieurs, d'après ce qui m'a été rapporté, il paraît que Paris +s'inquiète d'un appareil singulier qui est tombé, dans un terrain +inhabité, à l'extrémité d'un des faubourgs et dont jusqu'ici il aurait +été impossible de s'approcher.... Cet appareil, autant du moins qu'on +peut en juger en raison de son enfouissement partiel dans la terre, +affecterait la forme d'un de vos kiosques à journaux ou d'une guérite +ainsi que j'en ai vu à la porte de vos casernes... enfin on aurait +relevé à quelque distance de l'engin les débris d'une hélice +métallique....</p> + +<p>—C'est bien cela. Vous est-il possible de nous dire ce qu'est cet engin +et d'où il provient.</p> + +<p>—Rien de plus simple, dit doucement Sir Athel, cet engin est un auto +aérien, construit d'après les principes du plus lourd que l'air, et qui +diffère des aéroplanes, en ce qu'il n'a ni ailes ni gouvernail, qu'il +est entièrement métallique et ne tient compte ni du vent ni des +intempéries aériennes.</p> + +<p>—Une sorte d'hélicoptère, se hâta de demander M. Verloret avec un +regard de défi à l'adresse de son contradicteur Alavoine.</p> + +<p>—S'il vous plaît, fit Sir Athel. Je vous donne ces détails pour vous +bien convaincre que je connais l'appareil dont il s'agit, puisque c'est +moi qui l'ai construit.</p> + +<p>—Vous êtes mécanicien? demanda M. Alavoine avec une légère moue de +dédain.</p> + +<p>—Je me présente. Je m'appelle Sir Athel Random, élève et modeste +collaborateur de William Crookes, le président de la Société Royale +Scientifique de Londres... et si la chose pouvait vous intéresser, je +pourrais vous énumérer les titres et diplômes que m'ont conférés les +plus importantes Institutions scientifiques de la Grande-Bretagne: +peut-être même pourrez-vous vous souvenir de certain mémoire sur les +terres rares qui eut l'honneur de la lecture et dont votre regretté +collègue M. Berthelot voulut bien faire l'éloge en termes qui, je +l'avoue, eussent donné quelque orgueil à tout autre que moi.</p> + +<p>—Mais oui, je me le rappelle fort bien! dit une voix cassée. Ce mémoire +a été inséré dans le <i>Journal des Savants</i>... il est fort remarquable.</p> + +<p>—Je vous remercie, dit Sir Athel. Je reviens au fait qui nous +intéresse.</p> + +<p>«Cet appareil est en réalité des plus simples; ce qui le différencie de +ceux qui ont été construits jusqu'ici, c'est qu'il comporte deux +hélices, l'une à la partie supérieure, l'autre à la partie inférieure; +elles sont mues par un arbre de couche, simple tige métallique, qui +obéit elle-même à un moteur de très petite dimension. La direction est +obtenue par un système d'inclinaison de l'une ou l'autre hélice, selon +la volonté de l'opérateur.</p> + +<p>«Mon intention était de ne faire mon premier et définitif essai de cet +aviateur d'un genre nouveau qu'à la fin du présent mois; je serais +certainement passé par Paris, mais ce n'eût été qu'une étape, mon plan +bien arrêté comportant le tour du monde en passant par la Russie, la +Sibérie, la Chine et le Japon, avec retour par l'Amérique du Nord....</p> + +<p>Il s'arrêta un instant: les membres de la commission commençant à donner +des signes non équivoques d'impatiente incrédulité.</p> + +<p>Le ministre se demandait lui-même si on n'était pas victime d'un humbug +excessif ou de la monomanie d'un fou.</p> + +<p>Mais le préfet qui avait mieux l'habitude de l'invraisemblable—et à +qui, il faut bien le dire, la physionomie de Sir Athel plaisait fort, +lui fit signe de continuer.</p> + +<p>Sir Athel, toujours très froid et comme s'il eût disserté sur les +matières les plus simples du monde, reprit la parole:</p> + +<p>—Je comprends, messieurs, que mes affirmations puissent, à première +audition, paraître entachées d'une certaine exagération.</p> + +<p>«Je vous prie de croire que je n'ai pas dit un seul mot qui ne soit +l'expression de la plus absolue vérité, ainsi que d'ailleurs j'aurai +l'honneur de vous en donner la preuve décisive....</p> + +<p>—Une seule observation, dit l'illustre Alavoine, vous parlez de +moteur... quel est-il? et de quelle substance l'approvisionnez-vous?</p> + +<p>—C'est ce que je vous expliquerai tout à l'heure. Mais permettez-moi +de reprendre mon exposé selon le plan que je me suis tracé....</p> + +<p>«La question qui vous intéresse le plus c'est de savoir comment cet +appareil qui, le 1<sup>er</sup> avril à une heure du matin, se trouvait dans la +cour de ma maison, Corsica-street, dans le faubourg d'Highbury, à +Londres, est venu s'échouer dans un terrain de votre capitale....</p> + +<p>«Voilà ce qui s'est passé....</p> + +<p>Et, très nettement, il raconta la scène que nous connaissons: +l'apparition subite d'un inconnu, son intrusion dans l'appareil, puis le +départ instantané, l'enlèvement, la disparition.</p> + +<p>—Ce malheureux dont j'ai déploré le sort a été emporté avec une vitesse +vertigineuse; il a évidemment fait jouer inconsciemment le moteur, sans +aucune notion de la façon de le diriger, de le modérer. Il a été enlevé +à une hauteur que je puis évaluer à deux, ou peut-être trois mille +mètres. Le moteur était orienté à l'est. Il a piqué droit sur la France.</p> + +<p>«Je suppose—car ici je suis réduit moi-même à une hypothèse—que, le +premier étourdissement passé, le malheureux s'est affolé, a essayé de +s'échapper de la cage dans laquelle il s'était si involontairement +séquestré... qu'a-t-il fait? à quel ressort s'est-il accroché? Je ne +pourrai le savoir que lorsque j'aurai moi-même très soigneusement +examiné l'appareil... je le soupçonne fort d'avoir fait jouer l'hélice +supérieure, auquel cas la descente a dû être foudroyante... l'homme, +perdant l'équilibre, est tombé d'abord au milieu de votre ville et son +cadavre, à ce que j'ai appris, a été retrouvé au pied d'un de vos +monuments publics....</p> + +<p>«Quant à l'appareil, il me paraît probable que, sous l'impulsion du +moteur inarrêté, il a fait un bond prodigieux; mais l'équilibre étant +rompu, il s'est abattu à l'endroit où il a été trouvé, ayant fouillé la +terre comme pour s'y frayer un passage....</p> + +<p>«Je sais depuis hier que l'homme qui fut la malheureuse victime de son +imprudence, est un nommé John Coxward dont l'identité fut difficile à +établir, en raison de rapprochements de date qui rendaient +invraisemblable sa présence presque simultanée en deux endroits éloignés +l'un de l'autre....</p> + +<p>«Du reste, à ce sujet M. Bobby pourra vous fournir des explications +précises qui seront appuyées par le témoignage de M. Labergère.»</p> + +<p>Les membres de la commission se sentaient fort perplexes.</p> + +<p>Toute cette histoire avait été débitée d'un ton grave et qui, en dépit +de leur partialité, excluait toute idée de mystification.</p> + +<p>Mais, scientifiquement, cela ne tenait pas debout, et nos illustres +savants ne craignaient rien tant que d'être victimes d'une facétie qui +aurait déconsidéré les nobles Académies qu'ils représentaient.</p> + +<p>On entendit Bobby et Labergère. Leur récit, très solennel de la part du +détective anglais, qui insista plus que de raison sur les avanies +imméritées que lui avait attirées l'affaire Coxward, plein de +désinvolture au contraire de la part du reporter, enchanté de +l'aventure, troublait la commission, mais sans la convaincre. La peur du +ridicule dominait.</p> + +<p>Après s'être consulté avec ses collègues:</p> + +<p>—Sir Athel Random, dit le président, loin de nous la pensée de mettre +votre parole en doute. Cependant il s'agit, vous le reconnaissez, +d'intérêts fort graves.</p> + +<p>«Vous vous faites fort, nous avez-vous dit, d'enlever, de faire +disparaître ou tout au moins de neutraliser l'appareil dangereux qui +inquiète à bon droit la ville de Paris.</p> + +<p>«Mais avant de vous autoriser à une tentative qui, remarquez-le, peut +mettre votre propre vie en péril en même temps que compromettre la +sécurité de tout un quartier de Paris, il nous semble que quelques +précisions sont nécessaires.</p> + +<p>«Vous parlez d'un moteur de très petit volume, dont la force serait +telle qu'elle ferait agir un mécanisme pendant des journées, des +semaines, des mois peut-être....</p> + +<p>—Vous pouvez dire des années, rectifia sir Athel.</p> + +<p>—Sans être renouvelé?...</p> + +<p>—Exactement.</p> + +<p>—Vous avouerez vous-même que ce sont là des conditions tellement +exceptionnelles, si contraires à tout ce que jusqu'ici nous a révélé +l'expérience, qu'elles pourraient être qualifiées de miraculeuses....</p> + +<p>—Il n'y a pas de miracle, interrompit encore sir Athel, sinon je n'en +connaîtrais pas de plus étrange que l'expérience banale qui s'opère dans +un ballon de verre, deux gaz invisibles, oxygène et hydrogène, +produisant de l'eau sous l'action d'une décharge électrique.</p> + +<p>M. Alavoine toussa: ce diable d'homme avait réponse à tout.</p> + +<p>—Quoiqu'il en soit, vous ne trouverez sans doute pas étonnant, +monsieur, que nous vous demandions quels sont—<i>grosso modo</i>—la nature, +le mécanisme de votre moteur, et quel est le produit qui l'actionne....</p> + +<p>—Je redoute que mes explications vous paraissent un peu longues, dit +Sir Athel, d'autant que votre impatience dit être grande de mettre fin +aux angoisses de votre ville. Cependant il ne m'appartient pas de vous +refuser ce que vous me demandez.</p> + +<p>«Mon moteur n'est alimenté par aucune substance, car il est la substance +elle-même, produisant le mouvement par sa propre action.</p> + +<p>«Il est d'une force colossale, car un milligramme suffirait à pulvériser +la maison où nous sommes.</p> + +<p>«Il est inépuisable, car sa déperdition par l'action peut se mesurer à +un dix millionième de gramme par vingt-quatre heures.</p> + +<p>Malgré leur patience, les membres de la commission laissèrent échapper +quelques Ho! corsés de quelques Ha! d'incrédulité.</p> + +<p>Sir Athel, pour la première fois, se prit à sourire.</p> + +<p>—Vous ne pourriez pas mettre à ma disposition un bloc minéral +quelconque d'une seule pièce, pavé de grès, objet en marbre—je me +permettrais de vous démontrer, sans danger pour personne, bien entendu, +un des effets de la matière dont est composé mon moteur.</p> + +<p>Il y eut un moment d'hésitation: l'offre était tentante. Les vieux comme +les jeunes aiment les expériences.... C'est toujours un peu du théâtre.</p> + +<p>Justement, il y avait sur le milieu de la table verte un énorme encrier +de marbre, pesant au moins trois kilos et dont la spécialité était de ne +jamais contenir d'encre.</p> + +<p>—Finissons-en, dit M. Alavoine, exercez votre puissance (le mot fut dit +avec un fort accent d'ironie) sur ce bloc de marbre....</p> + +<p>Sir Athel s'approcha:</p> + +<p>—Cet objet n'a aucune valeur artistique... c'est bien. Vous n'aurez +rien à regretter.</p> + +<p>Il fouilla dans la poche de son gilet et en tira un objet qui +ressemblait à s'y méprendre à un porte-crayon d'or. C'était mince et +coquet. Il le mania, le mettant bien en vue pour toute la commission.</p> + +<p>—Ceci est bien peu de chose, messieurs. La force renfermée dans ce +petit tube est cependant telle que les adjectifs les plus excessifs ne +pourraient la qualifier.</p> + +<p>Et comme il lui semblait lire sur le visage de ses auditeurs des signes +évidents d'inquiétude:</p> + +<p>—Soyez sans crainte aucune, messieurs. L'opération va s'accomplir sans +bruit appréciable et sans manifestation inquiétante.</p> + +<p>En vérité, tous retenaient leur haleine et ceux qui faisaient meilleur +visage n'en avaient pas moins la poitrine quelque peu serrée.</p> + +<p>Les yeux du préfet éclataient de curiosité: quant au ministre, dont le +devoir était d'être impassible, il s'était contenté de baisser +légèrement les paupières.</p> + +<p>Sir Athel vint à table, attira l'encrier sur le bord, puis, s'étant +penché, avec l'attention d'un chirurgien qui cherche le point juste où +frappera son bistouri, il toucha le morceau de marbre de la pointe de +son porte-crayon....</p> + +<p>Il y eut un léger, très léger craquement, comme d'un ressort de montre +qui se brise.</p> + +<p>Et, à la place de l'encrier, il ne restait sur la table qu'un petit tas +de poudre, à peine de quoi remplir un coquetier.</p> + +<p>Des cris éclatèrent, tous s'étaient levés et groupés autour de ce +résidu. Ils ne pouvaient plus douter, ils avaient vu, de leurs yeux +vu....</p> + +<p>—Je crois, dit Sir Athel, qu'un de vos compatriotes, le docteur Lebon, +appelle cela la dissociation de la matière....</p> + +<p>—Inouï! stupéfiant! renversant!... et c'est avec ce petit tube....</p> + +<p>Des mains se tendaient vers l'objet que Sir Athel tenait entre le pouce +et l'index, comme une tige de fleur.</p> + +<p>Il donna un léger tour à une virole et remit le tube dans sa poche, +simplement.</p> + +<p>—Ne risquons pas d'accident, dit-il. L'objet est d'un maniement fort +délicat et son usage nécessite un apprentissage assez long... j'ai mis +dix ans, messieurs, à me rendre maître de cette force....</p> + +<p>—De quoi est composée cette substance? Comment l'avez-vous obtenue?...</p> + +<p>—Toutes questions qui nous mèneraient bien loin, répliqua Sir Athel.</p> + +<p>—Mais, du moins, comment la nommez-vous?</p> + +<p>—Je l'ai baptisée le vrilium....</p> + +<p>—Vrilium? répétèrent les gens, cherchant une étymologie qu'ils ne +trouvaient pas, parce que ce n'était pas du grec.—Nom purement +fantaisiste, messieurs. Peut-être avez-vous lu cependant un livre fort +remarquable d'un de mes plus célèbres compatriotes—<i>La Race future</i>, +par Sir Henry Bulwer Lytton.</p> + +<p>«Il s'agit dans ce roman, utopique, si l'on veut; mais où je vois, pour +ma part, une anticipation de l'avenir, d'un peuple que la science a armé +d'une force si puissante, si irrésistible,—et à la fois si +maniable,—qu'elle est à la disposition de tous: hommes, femmes ou +enfants; qu'il n'est pas d'obstacle qu'elle ne renverse, de résistance +qu'elle ne brise, si bien que les effets se neutralisent les uns par les +autres... sous peine de destruction mutuelle et d'anéantissement +réciproque, nul ne peut attaquer son prochain....</p> + +<p>«Par le développement de la force, la vertu, la patience, la bonté, +règnent sur la terre—mais, entendez-le bien, parce que cette force +n'est pas aux mains de quelques-uns; mais au pouvoir de tous, des plus +faibles comme des plus vigoureux. Elle rétablit l'égalité et par +conséquent la liberté....</p> + +<p>«Cette force, notre Bulwer l'a appelée le Vril, d'où le nom de Vrilium +que j'ai donné à la substance que j'ai découverte....</p> + +<p>«Quant à cette substance elle-même, un mot suffira à vous en faire +comprendre la nature. Elle est analogue au Gallium que découvrit jadis +votre grand compatriote Lecoq de Boisbaudran, et surtout au radium de +votre immortel Curie. Elle prend rang à la tête des terres dites rares, +dont je vous cite les noms pour mémoire: l'yttrium, le palladium, +l'osmium, le ruthénium, le vanadium, et enfin le polonium, révélé tout +récemment par M<sup>me</sup> Curie... m'aidant des travaux de mes prédécesseurs, +de Sir Arthur Ramsay, de Lord Raleigh, de Norman Lockyer, de MM. +Berthelot, Becquerel, Le Bon et tant d'autres, j'ai découvert, moi, le +vrilium dont j'ai tenté une première utilisation pratique en le +domestiquant pour l'aviation....</p> + +<p>«Le moteur de mon appareil est donc le vrilium, émanant la force de +lui-même, comme le radium émane de la lumière et de la chaleur; mais en +proportions telles, qu'adapté à un mécanisme approprié, il détermine des +rotations de vingt mille tours par minute....</p> + +<p>«Le petit appareil que j'ai sorti de ma poche est muni d'une +imperceptible tarière, faite d'une pointe de diamant: c'est pourquoi en +une seconde elle désagrège, sous une rotation que lui imprime le +vrilium, les blocs les plus durs—à condition bien entendu qu'on +l'applique à ce que la science hindoue appelle le centre de laya, je me +réserve d'expliquer cela plus tard—c'est-à-dire le point où en toute +masse concrète toutes les molécules s'appuient et se soutiennent les +unes les autres....</p> + +<p>«Mais j'en ai trop dit, messieurs, et craindrais d'abuser de votre +patience..., si vous voulez bien me faire confiance, je me livrerai sans +plus tarder aux opérations nécessaires pour neutraliser l'effet de mon +vriliogire... et délivrer votre beau Paris des angoisses que je lui ai +bien involontairement causées.»</p> + +<p>Il y eut une acclamation approbative: le jeune Anglais avait eu enfin +raison des défiances et des jalousies inavouées des savants +officiels.... Certes, plus tard, quand ils se ressaisiraient, ils +traiteraient toutes ces affirmations de chimères sinon de mensonges... +mais devant le petit tas de poussière de marbre, ils se sentaient +désarçonnés et ne cachaient pas leur enthousiasme.</p> + +<p>Le ministre et le préfet s'étaient emparés de Sir Athel et s'entendaient +avec lui pour les mesures à prendre en vue de l'opération qui aurait +lieu le lendemain à dix heures du matin.</p> + +<p>La seule inquiétude que témoignât Sir Athel, c'était que la qualité du +vrilium dont était chargé l'appareil enfoui, ne produisît d'énormes +étincelles qui pourraient effrayer le voisinage: il importait de +prévenir toute panique.</p> + +<p>Sir Athel répondait de tout, «autant du moins, ajoutait-il, que les +prévisions humaines le peuvent permettre». Et encore «le danger, à +supposer qu'il existât, n'existerait que pour lui-même».</p> + +<p>Et comme le ministre se récriait, l'adjurant de prendre toutes les +précautions nécessaires, lui offrant même de reculer l'opération pour +lui laisser le temps de mettre toutes choses au point:</p> + +<p>—Monsieur le ministre, dit simplement Sir Athel, le plus humble +chimiste, dans son laboratoire, risque sa vie vingt fois par jour. Et la +statistique prouve, conclut-il en souriant, que c'est une des fonctions +qui mènent leur homme à l'âge le plus avancé.</p> + +<p>Rendez-vous fut pris pour le lendemain, neuf heures et demie, au terrain +de la rue des Carrières-d'Amérique. Un cordon de troupes tiendrait le +public à distance suffisante.... Sir Athel entendait agir seul, il +n'admettait auprès de lui que les autorités supérieures, le préfet de +police....</p> + +<p>—Et le reporter du <i>Nouvelliste</i>! fit une voix mâle qui n'était autre +que celle de Labergère.</p> + +<p>—Je ne puis rien vous refuser, répondit courtoisement Sir Athel.</p> + +<p>—Eh bien! et à moi? hasarda Bobby. Si je n'avais pas fait tout mon +tapage autour de Coxward, est-ce que les journaux s'en seraient +occupés!... Est-ce que ce ne sont pas les injures dont on m'a accablé +qui ont donné l'éveil!... Sir Athel, vous ne pousserez pas l'ingratitude +jusqu'à me repousser....</p> + +<p>—Vous serez des nôtres, mon cher monsieur Bobby, dit l'Anglais.</p> + +<p>Les dernières salutations furent échangées. Sir Athel se fit conduire au +Carlton où, dès le lendemain matin, Labergère viendrait le chercher.</p> + +<p>Et quand ils se furent serré les mains sur le seuil de l'hôtel Beauvau, +Labergère resté seul avec Bobby lui prit familièrement le bras:</p> + +<p>—Toi, mon vieux Bobby, tu vas venir avec moi au <i>Nouvelliste</i>.... Il +faut qu'on te voie...; on te photographiera, et ta binette paraîtra +demain, en première page.... Nous ferons mon article ensemble, et après +ça, nous irons casser une croûte à l'Américain.... Hein! brave Bobby, +des truffes, du champagne et des petites femmes. Hé! Hé!</p> + +<p>Bobby se laissa entraîner!...</p> + +<p>Hélas! tous ces gens croyaient toucher à un dénouement!...</p> + +<p>Pouvaient-ils deviner les horribles traîtrises du destin qui les +guettait!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="TROISIEME_PARTIE" id="TROISIEME_PARTIE"></a><a href="#table">TROISIÈME PARTIE</a></h2> + +<h3><a href="#table">PARIS AVANT LA CRÉATION DE L'HOMME</a></h3> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Ib" id="Ib"></a><a href="#table">I</a></h2> + +<h3><a href="#table">CATASTROPHE QUI N'EST QU'UN DÉBUT</a></h3> + + +<p>Le lendemain, à l'heure dite, tout le monde fut exact au rendez-vous.</p> + +<p>Sans parler de cent mille Parisiens qui, alléchés par l'article +étincelant de Labergère, s'étaient dirigés vers les Buttes-Chaumont et +les rues avoisinantes dans l'espoir de voir l'inventeur du vrilium et +d'assister à l'intéressante opération promise.</p> + +<p>Du reste, avec la versatilité qui est la caractéristique de notre esprit +national, déjà, sur la simple assurance d'un article de journal, toutes +les craintes avaient disparu. On ne voyait, dans ce petit voyage au fond +de Belleville, qu'une excursion de plaisir.</p> + +<p>Il est vrai que Labergère, tout en transcrivant fidèlement les +explications données par Sir Athel, avait, pourrait-on dire, optimisé +l'affaire de telle sorte que l'opération qui allait être tentée était +présentée comme un simple jeu pour le génial inventeur: et nul ne +songeait à le lui reprocher, car il était de première utilité de +modifier dans un sens d'accalmie la mentalité des Parisiens, si prompts +à s'affoler.</p> + +<p>Seulement toute cette foule—dans laquelle on comptait des représentants +de toutes les classes sociales, se montra quelque peu désappointée, +quand elle se heurta à un déploiement de troupes qui la reléguait à +quelque cinq cents mètres du lieu intéressant.</p> + +<p>Il y eut quelques bagarres, d'autant que de nombreuses gens prétendaient +se targuer de titres ou de fonctions pour enfreindre la consigne: +sénateurs, députés, porteurs de coupe-files, qui le prenaient de très +haut. Mais la règle resta impitoyable. On ne passait pas.</p> + +<p>D'autant que le matin même deux incidents s'étaient produits qui +n'avaient pas peu contribué à réveiller les inquiétudes de M. Lépine.</p> + +<p>D'abord, c'était un pauvre ivrogne qui, dans la nuit, avait trouvé le +moyen de s'introduire dans l'enclos, imprudence qu'il avait payée très +cher. Car, s'étant évidemment approché de l'appareil, il avait été +trouvé à quelques pas, inerte, comme mort.</p> + +<p>On avait dû le transporter d'urgence à l'hôpital voisin, mais malgré +tous les soins qui lui avaient été prodigués, il restait plongé dans un +coma qui faisait craindre pour sa vie.</p> + +<p>—Ah çà! lui dit M. Lépine, est-ce que votre Vrilium aurait la +prétention de ressusciter les morts!</p> + +<p>—Pas tout à fait, répliqua Sir Athel en souriant; mais je crois bien +que tant qu'il existe, dans un corps organisé, une étincelle de vie, si +petite soit-elle, le Vrilium la galvanise et lui rend toute sa vigueur. +Ainsi, je l'ai essayé sur des animaux qui paraissaient morts de froid, +ayant été enfermés dans des caisses de glace. Ils ne donnaient plus +aucun signe de vie. Le Vrilium les a ranimés et les animaux ont +ressuscité sans même donner signe de malaise.</p> + +<p>—Décidément vous êtes un magicien....</p> + +<p>—Oubliez-vous que l'on affubla de ce nom les alchimistes d'autrefois +qui, votre Berthelot l'a démontré, n'étaient que des précurseurs, ayant +eu le seul tort d'arriver trop tôt....</p> + +<p>Le second fait qui avait attiré l'attention du préfet avait une certaine +gravité. Un des principaux fonctionnaires de la Préfecture de la Seine, +M. Gérards, auteur d'études très intéressantes sur le Paris souterrain, +était venu le trouver de grand matin et, plaçant des graphiques sous ses +yeux, lui avait démontré que le sol, le tuf sur lequel reposait le +terrain de la rue des Carrières-d'Amérique, avait été reconnu, à la +suite d'explorations malheureusement restées incomplètes, comme offrant +des caractères tout particuliers d'instabilité.</p> + +<p>Déjà, on en avait acquis la preuve par les précédents éboulements, assez +fréquents dans cette région. Il était grandement à craindre que les +opérations qu'on se proposait en amenassent de nouveaux.</p> + +<p>—Nous devons avouer, avait ajouté M. Gérards, que nous ignorons +absolument quelle est la nature des terrains sous-jacents, et, de +quelques observations qui me sont personnelles, je crois pouvoir déduire +qu'ils reposent sur des couches absolument anciennes, quaternaires et +peut-être même tertiaires, ainsi qu'en témoigne la découverte de +certains ossements fossiles.</p> + +<p>«Je serais enclin à supposer, concluait le savant géologue, que cette +partie de Paris fut, il y a des milliers d'années, secouée par un +cataclysme de nature volcanique ou autre, et que le tassement définitif +n'est pas encore accompli. D'où la possibilité d'écroulements +dangereux.»</p> + +<p>M. Lépine, frappé de ces communications, avait cru devoir les +transmettre à Sir Athel.</p> + +<p>Pour la première fois, le savant anglais avait paru légèrement troublé; +mais il avait bien vite ressaisi son sang-froid:</p> + +<p>—Ce ne sont là que des hypothèses, avait-il dit. Tout homme qui agit +sait qu'il doit compter avec l'imprévu. Vous avez vu vous-même, monsieur +le préfet, que la présence de l'appareil constitue un danger continuel. +Je ne veux pas avoir à me reprocher de nouvelles morts d'homme. Si +indigne d'intérêt que fût ce pauvre Coxward, l'épouvantable accident +dont il a été victime me laissera un perpétuel remords. Je dois tout +tenter pour éviter le retour de pareille catastrophe; et d'ailleurs, je +vous le répète, il n'y a ici que moi qui risquerai quelque chose. Je +réponds de tout....</p> + +<p>Et il ajouta avec un geste vague:</p> + +<p>—Sauf de l'insupposable....</p> + +<p>—Allez donc, monsieur, lui dit le préfet d'un ton grave. Puisse +l'événement donner raison à vos espérances. Permettez-moi de vous serrer +la main comme à un homme de cœur, digne de toute notre estime.</p> + +<p>Labergère et Bobby, forts de l'autorisation toute personnelle qui leur +avait été donnée, avaient pu seuls pénétrer dans l'enclos.</p> + +<p>Sir Athel prit Labergère à part:</p> + +<p>—Monsieur, lui dit-il: je n'ai eu qu'à me louer de vos procédés et je +vous remercie de la confiance que vous m'avez témoignée. Malgré mon +intime certitude du succès, je dois tenir compte de toutes les +éventualités. Si prévoyant qu'il soit, l'homme est toujours soumis aux +caprices du hasard.</p> + +<p>«Au cas où quelque accident m'atteindrait, voulez-vous être assez bon +pour vous charger d'une lettre que j'ai préparée et l'adresser à celle à +qui elle est destinée, M<sup>lle</sup> Mary Redmore, ma fiancée.</p> + +<p>—Ce sont là services qui ne se refusent pas, répondit Labergère, mais +je compte bien ne pas avoir à vous le rendre, d'abord parce que nous +sortirons sains et saufs de l'aventure et encore parce que, s'il vous +arrive quelque malheur, j'en aurai ma large part, étant absolument +décidé à ne pas vous lâcher d'une semelle....</p> + +<p>—Je n'y consens pas, s'écria vivement Sir Athel. J'ai le droit de +disposer de ma vie, mais non pas de celle des autres... je vous remercie +d'être venu ici ce matin, mais maintenant je vous prie de vous retirer.</p> + +<p>—Jamais de la vie. J'y suis, j'y reste et qui sait? peut être bien un +homme solide et de bon vouloir pourra-t-il vous être d'un utile +concours... on a souvent besoin d'un moins savant que soi... enfin, +dites tout ce que vous voudrez, je ne bouge pas... par exemple, je +serais bien d'avis de renvoyer l'ami Bobby, d'autant que peu habitué au +noctambulisme parisien, il doit avoir la tête un peu lourde.... Hé, +Bobby?</p> + +<p>—Je suis là, dit le détective en s'approchant, et j'attends que vous +veuillez bien user de mes services....</p> + +<p>—Mon cher Bobby, tu es beau, tu es vaillant, tu portes sur tes épaules +la gloire de la grande Angleterre... mais tu vas avoir la bonté de nous +ficher le camp....</p> + +<p>—Ficher le camp? fit l'Anglais en regardant Labergère d'un air ahuri.</p> + +<p>—Ça veut dire de te barrer, de cavaler, en un mot de t'en aller....</p> + +<p>—Moi! m'en aller! s'écria Bobby en se campant sur ses jambes, les deux +poings en avant, comme prêt à boxer.... Sir Athel, j'ai votre parole! +j'ai le droit de demeurer ici et d'être témoin de tout ce qui va se +passer... il y a engagement pris et pour le faire respecter, je +n'hésiterais pas à recourir, le fallût-il, à l'ambassadeur de la +Grande-Bretagne....</p> + +<p>—Là! Là! mon petit Bobby! ne te fâche pas! fit Labergère, qui le +traitait de plus en plus familièrement,—car le bonhomme lui +plaisait—tout ça, c'est parce qu'il nous ennuierait fort, pour Mrs. +Bobby, que tu te fasses démolir....</p> + +<p>—Je suis aussi solide que vous deux... et si on doit être démoli, on le +sera ensemble... j'ai à réhabiliter la police de Sa Majesté... et je ne +faillirai pas à mon devoir....</p> + +<p>Sir Athel haussa les épaules:</p> + +<p>—Qu'il soit fait selon votre volonté, dit-il. Après tout, qui sait si +nous n'aurons pas à nous entr'aider les uns les autres. A l'œuvre, +maintenant, car on pourrait croire que j'hésite.</p> + +<p>Rappelons en quelques mots quelle était la situation.</p> + +<p>Presque au milieu du terrain, une excavation en forme de cuvette, à demi +remplie de sable et de pierres, et émergeant au milieu le fameux +Vriliogire, enfoui jusqu'aux deux tiers de sa hauteur, avec, au-dessus, +son toit métallique en forme de casque allemand et sa tige veuve de +l'hélice.</p> + +<p>Le vriliogire était tétragonal, les parois étant faites de croisillons +de métal, et dans l'une d'elles une porte étant ménagée.</p> + +<p>Aucune poignée, aucune saillie ne pouvait offrir de prise pour le +soulever: et la porte étant fermée, et maintenue dans son cadre par les +pierres et le sable qui pesaient sur elle, il semblait impossible qu'à +moins d'engins très solides, tels que grues ou vérins, on pût parvenir à +le faire sortir de l'étau qui l'enserrait.</p> + +<p>Cependant, Sir Athel s'était approché, armé d'outils qui paraissaient de +cuivre et lui permettant de toucher l'appareil à distance. Il avait +passé sur ses mains et sur ses avant-bras des sortes de longs gants +faits d'un tissu métallique brillant et souple, qui rappelait celui des +brassards, à mailles d'acier, des anciens chevaliers.</p> + +<p>Un peu pâle, mais ayant au visage le signe non équivoque d'une volonté +que rien ne saurait ébranler, Sir Athel, invitant du geste ses amis à +lui laisser le champ libre, était descendu sur la déclivité de la +cuvette, posant soigneusement ses pieds sur les parties qui offraient le +plus de résistance....</p> + +<p>Alors, d'une de ses baguettes dont la forme était identique à celle des +crosses d'évêque, il commença à toucher légèrement les colonnettes, +soutenant les rebords du toit, des crépitements se faisaient entendre, +tandis que de courtes étincelles jaillissaient.</p> + +<p>C'était exactement comme si un accumulateur se déchargeait au contact +d'un corps bon conducteur de l'électricité: mais les étincelles étaient +de couleur singulière, comme noires, avec un reflet de rouge brun.</p> + +<p>A chacune de ces décharges, on voyait une désagrégation s'opérer entre +le toit et la partie qui le supportait. La calotte de métal se détachait +par saccades, laissant un intervalle de plus en plus large entre les +deux rebords.</p> + +<p>—Monsieur Labergère, dit alors Sir Athel, auriez-vous l'obligeance de +me passer l'outil en S qui se trouve à côté de la boîte; ne craignez +rien, il est inoffensif....</p> + +<p>Mais il se trouva que l'objet était plus proche de Bobby que du +reporter. Tout content de prouver son bon vouloir, Bobby se précipita, +saisit l'outil et, se penchant sur le bord de la cuvette, le tendit à +Sir Athel... mais n'ayant pris aucune précaution pour assujettir ses +pieds sur le sable mouvant, il glissa....</p> + +<p>Et dégringola jusqu'au fond de la cuvette, roulant comme une boule....</p> + +<p>Il tomba juste entre les jambes de Sir Athel, qui, perdant l'équilibre, +fut projeté contre l'appareil qu'il frappa, sans le vouloir, de toute la +force de la baguette qu'il tenait à la main.</p> + +<p>Labergère s'était élancé pour retenir Bobby et, arc-bouté sur ses +jambes, l'avait saisi par le fond de son pantalon, s'efforçant de le +tirer en arrière....</p> + +<p>Que se passa-t-il alors?</p> + +<p>Il se produisit un effet foudroyant: sans doute, sous l'action du choc +de la baguette de vrilium contre l'appareil, celui-ci se souleva, +s'arracha de la terre en tournoyant....</p> + +<p>Puis il y eut au sommet du casque qui n'était pas tout à fait dégagé de +son support un éclatement bruyant, fulgurant d'étincelles longues de +près d'un mètre, véritables lames de feu qui coupaient l'air en dardant +vers le ciel....</p> + +<p>Puis un craquement formidable....</p> + +<p>Et, soudain, le sol s'effondra sur un périmètre de plus de dix mètres... +des vagues de sable et de pierre se soulevèrent pour retomber avec un +bruit sinistre....</p> + +<p>On eût dit qu'un abîme s'ouvrait....</p> + +<p>Et, dans cette perturbation effroyable, tout disparut, s'engloutit, +l'appareil et les trois hommes....</p> + +<p>Un gouffre s'était tout à coup creusé, dans lequel s'éboulaient toutes +les terres, tout le sable, toutes les pierres d'alentour....</p> + +<p>Et quand, attirés par le fracas de la catastrophe, le préfet, le +ministre, les agents accoururent, ils ne virent plus qu'un chaos de +pierres et de terres, à une profondeur de plus de dix mètres... et qui +s'était refermé sur les malheureux....</p> + +<p>Il y eut une clameur de désespoir....</p> + +<p>Le malheureux Sir Athel Random avait payé de sa vie l'effort héroïque +qu'il avait tenté pour sauver Paris... et avec lui avaient péri ses +deux courageux acolytes, Bobby, le détective, et Labergère, le +reporter....</p> + +<p>Douloureuse tragédie....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IIb" id="IIb"></a><a href="#table">II</a></h2> + +<h3><a href="#table">ANGOISSES DU LENDEMAIN</a></h3> + + +<p>L'effet produit dans Paris par cette catastrophe fut énorme.</p> + +<p>Ce fut un déchaînement de malédictions contre l'administration, coupable +de n'avoir entouré l'opération d'aucune des précautions qu'indiquait la +plus vulgaire prudence....</p> + +<p>En dépit de toutes les dénégations, la légende se formait que, par +raison d'économie, on s'était refusé à exécuter des travaux d'étayage et +de soutènement que le malheureux Sir Athel avait réclamés.</p> + +<p>—C'est un véritable assassinat, criait le <i>Reporter</i>. Vit-on jamais +pareille incurie! Que faisait pendant ce temps le service de la voirie? +Pourquoi n'avait-on pas convoqué les sapeurs du génie? Comment, pour le +moindre incident sur la voie publique, on n'hésite pas à mobiliser les +pompiers, et cette fois, quand il s'agissait d'un travail énorme, dont +évidemment un seul homme ne pouvait se charger, on avait montré une +insouciance criminelle....</p> + +<p>Puis, c'était la préfecture de la Seine qui était visée. Les sous-sols +de Paris lui étaient-ils donc inconnus? A quoi servaient des cartes et +des graphiques publiés à frais énormes aux dépens des contribuables! En +étions-nous réduits une fois de plus à devenir la risée de l'Europe?</p> + +<p>Le <i>Nouvelliste</i> paraissait, encadré d'un double filet noir.</p> + +<p>Car si Labergère était un de ses rédacteurs—sa biographie occupait +trois colonnes de la première page!—Bobby ne lui appartenait-il pas +aussi, par le zèle avec lequel le journal l'avait défendu contre les +inqualifiables attaques d'une presse brutale et mensongère!...</p> + +<p>En fait, tout le monde n'avait-il pas sa part de responsabilité, depuis +le ministre qui avait autorisé, avec quelle facilité! la téméraire +tentative d'un homme dont la compétence n'était affirmée que par +lui-même!</p> + +<p>Et que dire de ces prétendus savants qui avaient accueilli, avec une +légèreté coupable, les affirmations les plus chimériques et avaient +permis qu'un homme risquât sa vie, sans les avoir soumises à aucune +épreuve préalable!...</p> + +<p>Ah! ils avaient cru à la toute-puissance du vrilium! Ces libres-penseurs +avaient eu la foi! Cette fois, c'était bien la faillite de la science: +il était évident que ce malheureux Random n'était qu'un fou qui, par +quelque tour de passe-passe, avait su leur en imposer. La prétendue +dissociation du bloc de marbre n'était qu'un truc de prestidigitation +auquel tous s'étaient laissé prendre, jusqu'au préfet de police, qui +pourtant n'était pas un naïf.</p> + +<p>Ce désastre avait eu son contre-coup à la Chambre des députés: le leader +de l'extrême-gauche avait, pour ainsi dire,—bondi sur le cabinet, +enveloppant dans la même réprobation tous les services, y compris la +Guerre, la Marine et les Travaux publics.</p> + +<p>Qu'attendre de gouvernants qui ne savaient même pas défendre le sol d'un +quartier de Paris. Aujourd'hui c'était une parcelle du dix-neuvième +arrondissement qui disparaissait dans l'abîme, demain ce serait la +France tout entière! (<i>Applaudissements à l'extrême-gauche et sur les +bancs de la droite. L'orateur, revenant à son banc, est vivement +félicité.</i>)</p> + +<p>Il ne fallut rien moins que toute la souplesse, toute l'onction, +assaisonnée d'ironie, du chef du cabinet pour résister à l'attaque. +Reprenant la célèbre métaphore du bloc, il le montra se dressant, +robuste et sans fissures, pour soutenir l'édifice superbe de notre pays.</p> + +<p>—Qu'importent, s'écria-t-il, des paroles amères à nous adressées, +qu'importent ces attaques injustes auxquelles nous n'opposons que +l'impassibilité des consciences fortes et sûres d'elles-mêmes! Sont-ce +donc des mots qui sauveront les malheureux engloutis! Est-ce parce que +nous aurons laissé échapper de nos mains ces portefeuilles dont certains +sont si friands que le sol s'entr'ouvrira pour rendre ses victimes! Nous +acceptons toutes les responsabilités, sans hésiter, d'un cœur ferme, +parce que nous sommes prêts à en assumer d'autres... c'est-à-dire toutes +les mesures déjà prises et à prendre pour l'œuvre difficile du salut +des trois hommes, des trois martyrs de la Science! (<i>Acclamations sur +les bancs de la gauche et du centre. L'orateur, revenant à sa place, est +vivement félicité.</i>)</p> + +<p>L'ordre du jour de confiance fut voté à une majorité de 293 voix.</p> + +<p>Mais pendant ce temps-là, on travaillait.</p> + +<p>Toute la cohorte des ingénieurs parisiens avait été mobilisée, des +puisatiers, des égoutiers, des maçons, des terrassiers avaient été +appelés sur les lieux.</p> + +<p>Car, bien qu'on ne conservât plus aucun espoir de sauver les engloutis, +il fallait bien, pour satisfaire l'opinion, accumuler toutes les preuves +possibles de bon vouloir.</p> + +<p>Voici quel était maintenant l'aspect du terrain:</p> + +<p>Un trou, un large trou, un immense trou ayant une profondeur de douze +mètres, un pourtour de terre et de caillasses, presque à pic et semblant +en équilibre plus qu'instable. Au fond du trou, un amas de débris sans +forme et sans consistance qui semblait s'affaisser de moment en moment.</p> + +<p>Ensevelis sous cette masse, les malheureux n'avaient pas même dû +souffrir. L'écrasement—et c'était un véritable bonheur!—devait avoir +été immédiat, instantané.</p> + +<p>Restait-il une chance quelconque de les arracher à leur sort, très +probablement accompli depuis la première minute; pas un des ingénieurs +ne se fût hasardé à répondre par l'affirmative.</p> + +<p>Bien plus, étant donnée la nature du terrain, il était certain que tout +travail tenté ne pouvait que déterminer de nouveaux éboulements, et par +conséquent augmenter la masse des matériaux sous laquelle les victimes +n'agonisaient même plus.</p> + +<p>On décida que l'impossible serait tenté.</p> + +<p>Un étayage solide serait établi pour contenir les parois du gouffre; +puis on installerait une sorte de drague avec laquelle on enlèverait la +plus grande quantité possible de sables et de gravats.</p> + +<p>Quant à la durée des travaux, qui aurait pu les prévoir?</p> + +<p>Il était peu probable qu'on pût, avant quarante-huit heures au plus, +commencer le labeur de déblaiement.</p> + +<p>Ne satisfaisant personne, ces mesures étaient cependant les seules +auxquelles on pût songer. On ne se faisait plus d'illusions, mais on +essayait d'en éveiller chez autrui....</p> + +<p>Du reste, le deuil public se manifestait avec son intensité habituelle: +le temps étant très beau, les terrasses de café regorgeaient et le soir, +les salles de théâtre furent combles.</p> + +<p>On eut volontiers préparé une fête, représentation ou bal de gala, au +profit des victimes. Mais puisqu'elles étaient mortes!...</p> + +<p>Le <i>Reporter</i> eut une idée de génie—pour diminuer la triste victoire du +<i>Nouvelliste</i>.</p> + +<p>Un de ses rédacteurs fut dépêché à Londres avec mission d'avertir la +veuve de M. Bobby et de la ramener à Paris.</p> + +<p>Ce qui fut fait: et la malheureuse femme—véritablement désespérée de la +mort de son brave détective de mari, dut parader sur les boulevards en +une voiture sur laquelle planait un étendard noir, avec, en lettres +d'or, cette inscription:</p> + +<p><i>Le «Reporter» à la veuve du Martyr.</i></p> + +<p>Une souscription était en même temps ouverte dans ses colonnes, afin de +mettre madame Bobby à l'abri du besoin. Le journal s'inscrivait pour +mille francs.</p> + +<p>En même temps, le <i>Nouvelliste</i>, qui n'entendait plus se laisser +distancer, faisait appel à tous les journalistes, à tous les +intellectuels, pour que fût élevé à la mémoire de Labergère, le héros du +reportage, un monument dont l'exécution fut confiée au grand Rodin. On +rêvait une statue rappelant le Moïse de Michel-Ange, dont les cornes +électriques symboliseraient la nature de l'accident où il avait péri.</p> + +<p>Il n'était que Sir Athel Random dont nul ne se préoccupât. Après tout, +il était le véritable auteur responsable de la catastrophe. Déjà, de ses +prétendues inventions, John Coxward avait été la première victime; et +voici que ses fantaisies pseudo-scientifiques avaient encore causé la +mort de trois personnes.</p> + +<p>Seul, Emile Gautier—le chroniqueur scientifique—élevait la voix en sa +faveur et, dans un article sérieusement documenté, exposait la théorie +des terres rares et du Vrilium. L'avenir réhabilitera Sir Athel, victime +irresponsable d'un accident, tout à fait indépendant de sa volonté, et +dû seulement à l'incurie de l'édilité parisienne. Suivait une charge à +fond de train sur les hauts fonctionnaires de la Préfecture de la Seine.</p> + +<p>Vingt-quatre heures s'étaient déjà écoulées, quand on signala l'arrivée +à Paris de miss Mary Redmore, la fiancée—hélas, déjà veuve—de Sir +Athel Random.</p> + +<p>La malheureuse jeune fille—qui portait à Sir Athel une profonde +affection—avait voulu apporter l'hommage de son inconsolable douleur +sur cette tombe effrayante où nul vestige ne rappelait plus le souvenir +de celui qu'elle avait aimé.</p> + +<p>Elle était accompagnée de son père, l'énergique M. Redmore qui, ayant +pris définitivement le parti de sa fille et n'admettant pas +l'irresponsabilité des Français dans cette horrible catastrophe, se mit +immédiatement en rapport avec nos plus éminents avocats d'affaires. Il +était décidé à intenter un procès à la Ville de Paris et à lui réclamer, +au nom de la famille de Sir Athel, dont il s'était fait confier les +pouvoirs—des dommages-intérêts qu'il évaluait à vingt mille livres +sterling, c'est-à-dire à cinq cent mille francs.</p> + +<p>Une complainte se vendait sur les boulevards:</p> + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">Français, écoutez l'histoire</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Qu'on ne pourrait pas y croire</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">D'un Anglais qu'un triste sort</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Précipita dans la mort...</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">A Blériot faisant la pige,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Armé d'une simple tige,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Il s'imaginait, pauvre homme...</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">A l'aide du Vrilium,</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;">Voler à travers l'espace...,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Voir le soleil face à face;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Il est tombé dans un trou,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Ous qu'on ne voit rien du tout!...</span><br /> +</p> + +<p>L'éditeur de cette œuvre—qui se chantait sur l'air de Fualdès—fit une +fortune rapide....</p> + +<p>Mais peut-être est-il nécessaire de dire maintenant ce qu'il était +advenu des trois protagonistes de cette tragédie....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IIIb" id="IIIb"></a><a href="#table">III</a></h2> + +<h3><a href="#table">SOUS PARIS</a></h3> + + +<p>Pour tout homme de sens rassis, se défendant contre les suggestions +d'une imagination fantaisiste, il n'est pas douteux que, si un kiosque à +journaux et trois hommes sont entraînés dans la débâcle de centaines de +mètres cubes de matériaux divers, les probabilités militant en faveur de +leur écrasement se peuvent chiffrer par—sur mille—999 à une chance +pour leur salut.</p> + +<p>Cependant étudiez les faits divers que nous apportent les journaux, et +vous serez surpris de voir le rôle qu'en les cas les plus effrayants, +joue cette force que nous nommons—sans la comprendre—le hasard.</p> + +<p>Sans qu'il y ait miracle, sans qu'aucune des lois connues et vérifiées +soit violée, ce couvreur tombe du sixième étage, rebondit sur un balcon +et vient s'étaler sur une voiture d'ordures ménagères, qui lui fait un +lit moelleux et sauveur.</p> + +<p>Sur deux automobilistes emportés par la même voiture, mis en péril par +la même rupture de frein, culbutant sur le même obstacle, sous la même +voiture qui capote, l'un d'eux est tué raide, l'autre en est quitte pour +quelques douleurs internes et provisoires, dont le seul intérêt sera de +servir de justification pour réclamer une indemnité au célèbre Qui de +droit, anonyme auteur de tous nos maux.</p> + +<p>Sous les rafales de la tempête, sur dix navires, neuf parviennent à fuir +devant le vent et atteignent l'accalmie. Le dixième, le plus solide, le +plus neuf, le mieux commandé disparaît, happé par la mer et des +passagers, un seul survit, un boiteux qui n'avait jamais navigué et, +bien entendu, ignorait les plus élémentaires principes de la natation.</p> + +<p>Il y a, sur mon trottoir, une pelure d'orange: depuis le matin cent +personnes ont déambulé, au pas, au trot, au galop, sans même y prendre +garde. Je sors, je vois la pelure et, d'un coup de pied, l'envoie dans +le ruisseau. Je tombe et me casse la jambe.</p> + +<p>La vie et la mort sont à la merci de milliers de circonstances, les unes +visibles et dont nous croyons pouvoir nous écarter, les autres +invisibles et sournoises qui règlent notre compte, sans que nous ayons +supposé qu'il y avait un calcul à faire.</p> + +<p>Il n'est rien de moins vraisemblable que le vrai, rien de plus vrai que +l'invraisemblable.</p> + +<p>C'est pourquoi, si étrange, si stupéfiant que paraisse la suite de ce +récit, l'incrédulité du lecteur ne serait qu'une preuve d'inexpérience.</p> + +<p>Le mot—impossible—a dit Arago, n'existe pas, sinon dans les +mathématiques pures... et encore!</p> + +<p>C'est pourquoi ce serait faire preuve d'une fâcheuse étroitesse d'esprit +que de s'étonner quand nous retrouvons, à une profondeur que nous +n'avons pas encore eu le temps d'évaluer numériquement....</p> + +<p>Sir Athel Random, assis, le front dans la main et réfléchissant +profondément....</p> + +<p>Assis? où? sur quoi?</p> + +<p>Très simplement sur le plancher de son kiosque, de sa guérite, de +quelque nom qu'on veuille la nommer.</p> + +<p>Brisé? Ou tout au moins étourdi? Point. Très calme, très valide et en +possession de toutes ses facultés.</p> + +<p>Seulement un peu étonné: 1° de se trouver à l'intérieur de son appareil +d'aviation, 2° de n'entendre aucun bruit, et de se sentir en pleine et +lourde solitude, 3° d'avoir la sensation d'une descente plutôt que d'une +chute, sans heurt violent.</p> + +<p>Naturellement l'obscurité était profonde et ce n'était qu'à tâtons que +sir Athel avait reconnu le plancher et les parois.</p> + +<p>Encore n'avait-il hasardé ces gestes qu'avec une infinie précaution; il +savait trop, par expérience, quels périls pouvait présenter une +brusquerie de geste dans un local muni de tous côtés d'une machinerie +aussi délicate que dangereuse.</p> + +<p>Donc il avait pris le parti le plus sage, qui était de se tenir aussi +immobile que possible et de réfléchir, aussi nettement et aussi +froidement que les circonstances le permettaient.</p> + +<p>Sir Athel—on l'a deviné du reste—était un esprit précis, méthodique, +sériant les questions.</p> + +<p>Le fait de se trouver à de nombreux mètres sous terre, enfermé dans une +caisse d'explosifs, n'était pas, à premier examen, de ceux que l'on +choisirait bénévolement pour occuper ses loisirs.</p> + +<p>Mais, d'autre part, c'était satisfaction réelle que de sentir son cœur +battre, que de faire jouer ses muscles, que de constater l'activité de +son cerveau; en un mot, de se retrouver, après pareille alerte, +parfaitement vivant.</p> + +<p>Sir Athel monologua, à la muette, bien entendu.</p> + +<p>—Je me rappelle fort bien, se disait-il, que je touchais au succès. +J'allais en quelques minutes—et par la seule force du vrilium, +convenablement adaptée, soulever lentement le Vriliogire.</p> + +<p>«Mon but était, aussitôt que j'aurais dégagé la porte, de m'introduire à +l'intérieur, avec les précautions convenables, d'atteindre l'isolateur +central et ainsi de neutraliser l'effet du vrilium, redevenu +provisoirement inerte. Et alors on aurait achevé le sauvetage de +l'appareil par les moyens ordinaires. Quelques cordes solides et de +vigoureux bras auraient achevé l'œuvre.</p> + +<p>«Que s'est-il alors passé? Je me souviens que j'avais déjà déchargé +certaines parties des condensateurs... encore quelques instants et je +touchais au but. Seulement j'eus besoin—ma mémoire est très +fidèle—d'une des tiges que j'avais préparées et qui, par sa forme +recourbée, me permettait de la faire pénétrer à l'intérieur. +J'atteignais ainsi le ressort supérieur de la porte dont une partie se +repliait et livrait passage à ma main qui achevait l'œuvre....</p> + +<p>«J'eus le tort, je le reconnais maintenant, de faire appel à autrui—à +M. Labergère, si je ne me trompe—pour obtenir l'outil désiré... ce fut +alors qu'un corps lourd se précipita sur moi... détermina le choc de ma +baguette à vrilium contre une partie de la paroi...»</p> + +<p>Il se donna à lui-même quelques explications dont le résultat fut qu'il +ignorait comment la porte avait pu s'ouvrir et se refermer sur lui..., +en même temps que les charges de vrilium contenues dans des baguettes, +et soudain libérées, déterminaient un éboulement et la chute de +l'appareil.</p> + +<p>Mais la science constate nombre de faits dont les modalités lui +échappent.</p> + +<p>Le phénomène actuel les augmentait d'une unité. C'était tout.</p> + +<p>Ce qui était évident, c'est que, par les chocs subis, tels +déclanchements s'étaient produits dans les ressorts moteurs qui avaient +opéré la neutralisation du vrilium. Car au moment actuel il semblait en +vérité que l'appareil fût pour ainsi dire mort, ne produisant plus ni +force, ni chaleur, ni lumière. Question à étudier de plus près, si +jamais on avait encore le loisir de l'étude.</p> + +<p>—Tout ceci, pensa Sir Athel, ne me renseigne que très médiocrement sur +les moyens qui me restent de sortir de la position plus que précaire +dans laquelle je me trouve.</p> + +<p>Et tout à coup il eut un frisson.</p> + +<p>Une pensée—un instant écartée—lui sautait au cerveau.</p> + +<p>Il n'était pas la seule victime de cette catastrophe. Il avait deux +compagnons! Labergère, Bobby, le reporter génial, le détective si +fortement britannique. Les... deux malheureux avaient-ils péri, soit +qu'ils eussent été foudroyés par les décharges vriliennes qui avaient +déterminé et accompagné l'effondrement; soit, ce qui était plus horrible +encore, qu'ils eussent été écrasés par les décombres....</p> + +<p>Sir Athel avait le cœur essentiellement bon. Toutes ses recherches +scientifiques n'avaient d'autre objet que d'augmenter, si possible, la +somme de bien-être dont disposait l'humanité.</p> + +<p>Qu'importait sa vie à lui! Dès longtemps, il en avait fait le sacrifice. +Mais avait-il le droit de disposer de celle d'autrui? Or ici sa +responsabilité était entière, indéniable. Pourquoi, connaissant les +périls de l'opération, sachant que lui seul pouvait les conjurer; +comment, pourquoi, avait-il été assez faible pour autoriser ces deux +hommes à l'accompagner?</p> + +<p>Encore pour le cas de Coxward, pouvait-il alléguer pour sa défense +personnelle que c'était par la propre imprudence du boxeur que +l'accident s'était produit. Sir Athel en avait été témoin sans y +participer en quoi que ce fût.</p> + +<p>Mais là, il ne pouvait pas adresser le moindre reproche à ces deux +hommes, qui ne l'avaient suivi que par intérêt pour lui...; il aurait +dû, c'était son devoir d'honnête homme, les repousser, rejeter +impitoyablement leur requête.</p> + +<p>Et Sir Athel se demandait en rougissant s'il n'avait pas obéi à un +ridicule instinct de vanité en les acceptant pour proches témoins de ce +qu'il croyait être une victoire.</p> + +<p>Il se dit qu'après tout il avait expié ce crime: car quel espoir de +sortir du gouffre où il était enlisé! Eh bien, qu'il mourût, ce n'était +après tout que le châtiment qui lui était dû!</p> + +<p>Sous le poids de ces pensées douloureuses, Sir Athel se sentait faiblir. +Toute son énergie l'abandonnait. Était-ce manque d'air ou simplement +l'effet de la tension morale, ses nerfs se brisaient, son cerveau +s'embrumait, un voile s'étendait sur ses yeux. Il éprouvait la sensation +épouvantable de l'inhumation prématurée, et ses deux mains, en un geste +désespéré, se crispèrent contre sa poitrine, secouée par un spasme +convulsif.</p> + +<p>Ce geste inconscient le sauva.</p> + +<p>Sous ses doigts, il sentit des objets durs qu'il connaissait bien: +c'étaient de petites boîtes plates, pareilles à des bonbonnières, dans +lesquelles il avait enfermé des parcelles de vrilium!</p> + +<p>Le vrilium! Quoi! Il était en possession de ce produit étonnant, de ce +moteur universel, de cette panacée à laquelle rien ne résistait! Et il +se laissait aller au découragement!</p> + +<p>A quoi donc eût servi de s'être rendu maître d'un des plus puissants +secrets de la nature, si cette découverte ne lui eût pas apporté le +salut dans les circonstances les plus désespérées....</p> + +<p>Après tout, puisqu'il n'était pas mort, pourquoi ses deux compagnons +eussent-ils nécessairement succombé?</p> + +<p>Rien que pour avoir touché une des boîtes qui renfermaient le vrilium, +déjà sir Athel se sentait réconforté! Non, non, il ne s'abandonnerait +pas, il lutterait, il vaincrait!...</p> + +<p>Et il lui sembla voir, dans une vague pénombre, le doux visage de Mary +Redmore qui l'encourageait.</p> + +<p>—Je suis dans le Vriliogire, se dit-il. Mais où se trouve l'appareil? +C'est là ce qu'il faut savoir, et pour cela il faut de la lumière. Le +vrilium va m'en procurer.</p> + +<p>Il y avait encore un danger, c'était de hasarder un faux mouvement qui +agît sur quelqu'un des ressorts de la machinerie et déchaînât encore +quelque décharge. Car Sir Athel qui, avant le 1<sup>er</sup> avril, ne songeait +pas encore à utiliser son avion, s'en servait volontairement pour +emmagasiner les parties de vrilium qu'il obtenait dans son laboratoire.</p> + +<p>Avec d'infinies précautions, il tira de la poche de son gilet le menu +porte-crayon qui lui avait servi naguère à dissocier l'encrier de +marbre. Il le palpa, fit jouer délicatement une virole, destinée à +modifier les effets à obtenir, puis poussa un ressort. Il y eut un léger +déclic et une languette de feu jaillit, assez semblable à la flamme de +l'acétylène.</p> + +<p>Une clarté éblouissante envahit la cabine disposée comme celle d'un +poste téléphonique; et sur toutes les parois, étaient installées des +petites caisses, munies de poignées ou de boutons, le tout formant, +pourrait-on dire, une sorte de clavier dont les touches agissaient sur +les diverses parties du mécanisme. Un faisceau de fils reliait ce +système à une sphère, de très petite dimension, fixée sur une tige +métallique qui traversait la cabine de haut en bas, et qui, nous le +savons déjà, commandait les deux hélices, aux deux extrémités verticales +de l'appareil.</p> + +<p>Au premier coup d'œil, Sir Athel comprit ce qui s'était passé. Dans le +choc brutal qu'avait produit sa chute, un des ressorts de l'intérieur +s'était déclanché, et le moteur se mettant en marche avec une rapidité +énorme avait fait agir l'arbre des hélices.</p> + +<p>A son extrémité supérieure, l'hélice qui avait été brisée n'existait +plus; mais, à la partie inférieure, elle subsistait dans son entier, et +tournant avec une vélocité vertigineuse, elle s'était enfoncée dans le +sol friable, faisant en quelque sorte office de tire-bouchon—ou mieux +de vis d'Archimède. Et elle avait creusé un puits dans lequel l'appareil +tout entier était descendu, comme dans une gaine où il s'était frayé sa +voie, ralenti cependant par le frottement.</p> + +<p>Ce qui expliquait comment la descente, au lieu de présenter le caractère +d'une chute dans laquelle tout se fût fracassé, avait pris celui d'un +glissement.</p> + +<p>Mais pourquoi l'arrêt?</p> + +<p>Ayant allumé une lampe attachée à la paroi, Athel, libre de ses +mouvements et complètement maître de lui-même, chercha. La charge de +vrilium qui actionnait le moteur et les diverses parties du mécanisme +était presque épuisée, et pourtant suffisante encore pour produire de +très réels effets. Il était évident qu'un obstacle puissant s'était +opposé à la continuation du mouvement, et bientôt Athel en reconnut la +cause.</p> + +<p>Après avoir perforé les diverses couches de terre, de sable, de pierres +désagrégées qui ne lui avaient opposé qu'une résistance relative, +l'hélice inférieure s'était trouvée subitement arrêtée. L'énorme foret +dont elle était garnie à son centre s'était engagé dans une matière dont +la dureté était telle qu'il n'avait pu la percer; son mouvement de +rotation s'était arrêté et l'appareil se trouvait, par le fait même, +immobilisé par l'obstacle.</p> + +<p>Cependant Athel savait qu'à la force du vrilium pas une substance connue +ne pouvait résister: cet arrêt devait donc provenir d'une cause spéciale +qu'il ne tarda pas à découvrir. Par un accident dû à la rupture d'un des +ressorts métalliques, la communication se trouvait interrompue entre +l'arbre de couche et le moteur, ce qui était facile à réparer.</p> + +<p>En somme, et grâce à un hasard incroyable, mais qui prouvait +l'excellente qualité des matériaux employés à la construction de +l'armature, le vriliogire était pour ainsi dire intact et Athel ne +doutait pas qu'il pût facilement le remettre en activité.</p> + +<p>Mais ici se posait la question la plus grave.</p> + +<p>Y avait-il lieu de provoquer un nouveau déplacement? Dans quel sens +devait-il être dirigé? En un mot, où se trouvait-on? A quelle +profondeur?</p> + +<p>Le savant anglais avait la sensation très nette qu'il avait perdu +connaissance... pendant combien de temps? Était-il à dix, vingt, trente, +cent mètres au-dessous du sol? La descente s'était-elle opérée en ligne +droite ou inclinée? Toutes interrogations qui restaient nécessairement +sans réponse.</p> + +<p>Athel regarda sa montre. Elle marquait une heure. C'est-à-dire que +depuis le moment où il avait commencé l'opération—dix heures du +matin—trois heures s'étaient écoulées. Et encore où était la preuve que +ce fût trois heures plutôt que quinze heures. Ceci pouvait se vérifier +mécaniquement.</p> + +<p>Il fit jouer soigneusement le remontoir. Le nombre de tours lui démontra +que c'était bien une heure de l'après-midi. Mais pendant combien de +temps était-il resté inerte et inconscient?</p> + +<p>Les termes du problème ne se simplifiaient pas.</p> + +<p>Enfin de quoi était enveloppé le vriliogire? Dans quelle sorte de +matière se trouvait-il encastré, enchâssé?... Comment le savoir?...</p> + +<p>Pour se donner de la force, Athel ouvrit une petite boîte qui contenait +des pilules Berthelot. On sait que notre grand chimiste avait émis cette +hypothèse qu'un jour viendrait où la nourriture de l'homme par les +substances organiques serait remplacée par les éléments chimiques qui +les composaient.</p> + +<p>Si bien que l'alimentation en serait assurée par des condensés de +l'essence même des choses, des éléments, azote, carbone, phosphore dont +sont formés les viandes, les légumes, le lait, etc., tablettes ou +pilules qui sous un très petit volume serviraient à la réparation des +forces.</p> + +<p>Sir Athel avait étudié cette question depuis longtemps et l'avait en +partie résolue.</p> + +<p>Dans une boîte d'un décimètre carré, Athel était en possession de +provisions suffisantes pour assurer son alimentation pendant des mois +entiers.</p> + +<p>Craignant donc une nouvelle défaillance physique, il prit deux pilules +riches en azote et y ajouta même, afin d'éclaircir son cerveau, une +tasse de café (en pilule).</p> + +<p>Il se sentit rasséréné, alerte! et éprouva cette sensation qu'il était +vraiment trop vivant pour mourir. Il savait enfin, qu'en dernier +ressort, il lui restait une suprême ressource: l'injection sous-cutanée +du vrilium, qui, tant que les organes étaient intacts, rendait à l'être +toute sa vitalité.</p> + +<p>La confiance en soi est la première condition du succès.</p> + +<p>Dans le très petit espace où Athel pouvait se mouvoir, il examina un à +un tous les divers mécanismes de sa machine, interrompit les contacts +qui pouvaient encore développer l'action du vrilium. Il ne laissa rien +au hasard et comme un général qui a inspecté toutes les parties de son +champ de bataille, il se décida à agir.</p> + +<p>Ce fut alors que, levant les yeux pour la première fois jusqu'au plafond +du kiosque, il s'aperçut que la partie supérieure était soulevée. +N'avait-il pas été pratiqué en effet une sorte d'arrachement du casque +prussien qui le couronnait. Dans la chute, ce couvercle—il n'est pas +de terme plus clair—avait basculé et par l'orifice ainsi pratiqué, il +était possible de jeter un regard au dehors.</p> + +<p>Il se hissa sur un escabeau, et grâce à sa haute taille, il atteignit le +sommet et passa sa tête par l'orifice. L'obscurité était noire, mais une +tiédeur lui monta au visage. On eût dit qu'un certain espace s'étendait +alentour.</p> + +<p>Il prit le fameux porte-crayon—bon à tout faire—et ayant passé le +bras, fit jaillir la lueur claire et blanche. Il eut une exclamation de +surprise. Le vriliogire n'était pas engainé, comme il l'avait cru +d'abord. Au-dessus de lui, l'espace était libre; et aussi, devant l'une +des parois, celle justement où se trouvait la porte, qu'il n'avait pas +jugé prudent d'ouvrir jusqu'ici, dans la crainte d'un éboulement à +l'intérieur.</p> + +<p>Il lui parut que ce qui l'entourait fût de pierres dures, de roc même.</p> + +<p>Alors il n'hésita plus: il fit jouer les ressorts de la porte et se +pencha sur le seuil, avançant dans les ténèbres la torche minuscule qui +répandit des flots de lumière.</p> + +<p>Athel avait devant lui une caverne, une grotte très spacieuse, dont +l'ossature était faite de pierres énormes, tassées, encastrées les unes +dans les autres, donnant la sensation d'une solidité inébranlable.</p> + +<p>Il ne voyait pas distinctement le sol: regardant prudemment à ses pieds, +avant de franchir le seuil, il s'aperçut qu'entre le vriliogire et le +terrain de la caverne, s'étendait un espace vide, large de plus d'un +mètre.</p> + +<p>Il pencha le jet de lumière, et il lui sembla qu'il y avait là un abîme +très profond, dans lequel ses regards ne distinguaient rien. Au delà de +cet intervalle était le sol de la caverne qui lui parut fait d'une voûte +peu épaisse, comme d'une croûte de ciment qui aurait recouvert un espace +creux au-dessous.</p> + +<p>Cependant cette sorte de carapace était d'apparence solide. Décidé à +tout, Athel prit son élan, franchit l'espace vide et se trouva debout, +sain et sauf, sous la haute voûte de la caverne.</p> + +<p>L'air y était épais, lourd, presque suffocant, avec un relent de +moisissure qui écœurait.</p> + +<p>Mais on n'en était pas à s'émouvoir de ces détails. Athel éprouvait +comme une sensation de libération. N'avait-il pas ressenti cette +crainte, inavouée à lui-même, qu'il resterait séquestré, inhumé dans le +vriliogire transformé en cercueil! La mort lente, horrible, dans +l'immobilité et l'asphyxie.</p> + +<p>Jamais touriste en face de l'espace, du ciel, des bouquets d'arbres, des +vastes paysages, n'éprouva joie plus intense que celle de notre bon +savant, enveloppé de tous côtés d'une calotte de pierre, avec, sous les +pieds, un abîme sans fond? Preuve nouvelle de la relativité des +jouissances humaines!...</p> + +<p>Et Sir Athel, emporté par son enthousiasme, s'écria:</p> + +<p>—Vive la vie!... Vive la science!</p> + +<p>—Qui est-ce qui piaille là-haut? répondit une voix qui semblait sortir +des profondeurs de la terre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IVb" id="IVb"></a><a href="#table">IV</a></h2> + +<h3><a href="#table">LE TOUT POUR LE TOUT</a></h3> + + +<p>Sir Athel s'attendait si peu à entendre une voix humaine répondant à la +sienne, qu'il était resté un instant interdit, comme suffoqué.</p> + +<p>Mais, se ressaisissant aussitôt, il plaça ses deux mains en porte-voix +devant ses lèvres et cria à pleins poumons:</p> + +<p>—Qui a parlé?...</p> + +<p>Voilée, paraissant lointaine, la voix répliqua:</p> + +<p>—Moi, Eusèbe Labergère, rédacteur au <i>Nouvelliste</i>.</p> + +<p>—Et moi, je suis Sir Athel Random....</p> + +<p>—N. de D.! (pardon de l'exclamation! mais avouons qu'elle était dans la +note). Vous pouvez vous vanter d'être un joli coco et de nous avoir +fourrés dans un beau pétrin!...</p> + +<p>—Où êtes-vous?</p> + +<p>—Je n'en sais rien... là ou ailleurs, quelque part ou nulle part, à +deux ou trois cents pieds sous terre!...</p> + +<p>—Êtes-vous blessé?</p> + +<p>—Je n'en sais rien... mais moulu, démoli, ne pouvant remuer ni pieds ni +pattes!... Oh! ce que je donnerais pour prendre un distingué au café de +Boubouroche!</p> + +<p>—Ne vous découragez pas! On en sortira.... C'est déjà beaucoup de +n'être pas mort!... Voyons, écoutez-moi!... (il agita la flamme autour +de lui). Voyez-vous une lueur, un reflet....</p> + +<p>—Je ne vois rien... je suis trop abruti....</p> + +<p>—Bon! tenez-vous tranquille et attendez!...</p> + +<p>Labergère gronda encore quelques mots qu'on n'entendit pas. Athel, qui +avait recouvré toutes ses facultés de logique, se disait très justement +que la grotte où il se trouvait communiquait certainement avec quelque +autre poche ou caverne, sans doute celle dont le plancher de celle-ci +formait le plafond.</p> + +<p>Armé de sa lampe, il se mit donc à explorer soigneusement la caverne, +se rapprochant peu à peu du vriliogire qui occupait l'une de ses +extrémités.</p> + +<p>Déjà il en avait fait deux fois le tour, très surpris de ne trouver +aucune ouverture par laquelle Labergère eût pu être précipité dans les +sous-sols, si cette expression peut être employée à cette profondeur.</p> + +<p>Soudain, il s'arrêta devant une masse noirâtre qu'il avait déjà frôlée +en passant et qui lui avait produit l'impression d'être un bloc de +pierre de nuance plus foncée que les autres.</p> + +<p>Mais cette fois, la heurtant volontairement du pied, il eut une +surprise.</p> + +<p>Cela n'avait pas la rigidité de la pierre, c'était mou et élastique.</p> + +<p>Il se pencha vivement et tâta de sa main large ouverte.</p> + +<p>—Mais c'est un tas d'étoffes, murmura-t-il. A moins que....</p> + +<p>Il palpa cette fois plus vigoureusement: sous l'étoffe, il y avait de la +chair. C'était un corps organique!...</p> + +<p>Mais en vain, il s'efforçait—à la lueur de sa lampe—de reconnaître la +forme, la nature de l'objet. Il ne voyait qu'une sorte de rotondité, +sur laquelle était tendue comme une gaine de drap noir.</p> + +<p>Tout à coup, il poussa un cri: c'était un corps humain, mais si +étroitement encastré dans un cadre de pierre qu'il semblait impossible +de l'en arracher.</p> + +<p>Vivant? Mort? il ne bougeait pas, n'avait pas un frisson, pas un +tressaillement... pourtant posant sa main bien à plat sur l'étoffe, +Athel constatait que la chaleur animale n'avait pas disparu. Il +s'agenouilla, posa son oreille sur la partie qui saillait et écouta +attentivement.</p> + +<p>Cela respirait. Cela vivait!... le drap était celui d'une redingote, +d'une redingote anglaise... d'où en conclusion ce nom qui jaillit des +lèvres d'Athel Random: Bobby!</p> + +<p>Et quand il l'eut crié, il se fit dans le dos en question comme un léger +remous. Donc quelque part, sous ce dos, il y avait une tête, avec des +oreilles.</p> + +<p>Pourtant Athel considérait cette chose avec inquiétude: certes, il +semblait fort simple d'empoigner ce dos, à pleine main, par l'étoffe, et +de l'enlever, en attirant avec lui le reste du corps.</p> + +<p>Mais la pierre formait autour de lui une bordure si étroitement adaptée +qu'il semblait impossible que ce reste suivit l'impulsion. Heureusement, +Sir Athel n'était pas homme à abandonner la partie. A force d'efforts, +il parvint à introduire ses deux mains entre la bordure de pierre et le +cadre, et les jambes écartées, tirant en haut de toute sa vigueur, il +arriva à desserrer l'étau qui comprimait le thorax du malheureux.</p> + +<p>Il eut alors une autre crainte: il sentit que le corps, dégagé de +l'étreinte qui le retenait, tendait à tomber dans l'espace vide qui +s'étendait au-dessous de lui. Il fallut que Sir Athel fit appel à toute +sa vigueur, très supérieure à la moyenne d'ailleurs, pour que, soutenant +le corps d'une seule main, il pût user de l'autre pour le redresser....</p> + +<p>Enfin le corps bascula légèrement, et les épaules, puis la tête +sortirent. Un dernier sursaut et Bobby, oui Bobby, émergeait de ce trou +où il s'était encadré si maladroitement.</p> + +<p>Mais dans quel état, hélas! livide, les yeux clos, avec une éraflure au +front d'où perlaient des gouttes de sang?... Sir Athel, rapidement, le +palpa, l'ausculta. Rien de cassé. C'était miracle. Seulement un +évanouissement, suite d'une chute. Le vrilium n'était-il pas là! Le +portefeuille du savant était une véritable trousse, un arsenal +médical... la petite seringue fit son apparition et, ayant mis le mollet +à nu, Sir Athel fit une toute petite injection.</p> + +<p>Puis, en attendant l'effet, il revint du côté où il avait entendu la +voix de Labergère. Chose fort curieuse, il lui était impossible de +trouver une nouvelle fissure dans la pierre qui formait le plancher. +Mais alors! était-il d'aventure passé tout entier par le trou à +l'orifice duquel Bobby s'était si malencontreusement arrêté?</p> + +<p>C'était réel: il en eut la preuve immédiate, car le reporter qui +s'impatientait là-dessous, se mit à crier:</p> + +<p>—Hé! là-haut! est-ce que vous auriez la prétention de me laisser moisir +dans ces catacombes....</p> + +<p>Cette fois, sa voix, tout à l'heure arrêtée par le corps de Bobby qui +faisait tampon, arriva claire et vibrante. Cela explique aussi comment +la lumière du vrilium ne pouvait parvenir jusqu'à lui. Maintenant, il la +voyait, au-dessus de lui.</p> + +<p>—Écoutez-moi, lui cria Athel. Nous ne pouvons nous dissimuler que nous +nous trouvons dans une situation plus que critique. Apprenez d'abord que +Bobby est vivant, là, près de moi, et que dans quelques minutes il sera +parfaitement valide....</p> + +<p>—Chouette! clama Labergère d'un accent gamin. Il m'aurait manqué.</p> + +<p>—Donc nous serons trois à unir nos efforts pour sortir d'ici. Il s'agit +de conserver notre sang-froid, de faire appel à toute notre ingéniosité. +Commencez-vous à secouer votre accablement?...</p> + +<p>—Oui, oui!... si j'y voyais plus clair, je me remettrais tout à +fait...; mais vous savez, dans le noir d'une cave qu'on ne connaît pas, +on n'en mène pas très large....</p> + +<p>—Je vais vous éclairer aussi largement que possible et vous répondrez à +mes questions....</p> + +<p>—Allez-y!</p> + +<p>Sir Athel s'étendit sur le sol et, par le trou que l'extraction de Bobby +avait laissé libre, il passa son tube à lumière.</p> + +<p>—Parfait! cria Labergère. Gaz à tous les étages! Y a du mieux!</p> + +<p>—Pouvez-vous vous dresser, regarder où vous êtes!</p> + +<p>--- Je suis sur pied. L'endroit n'est pas gai. Une cave, une grotte, ce +qu'on voudra, mais énorme.</p> + +<p>—Quelle est à votre avis la hauteur du plafond?...</p> + +<p>—Hum! Je n'ai pas l'œil très juste en ce moment... dans les cinq à six +mètres....</p> + +<p>—Voyez-vous quelque moyen de vous hisser jusqu'à l'orifice où est la +lumière....</p> + +<p>—Aucun! pas la plus petite échelle! des murs qui semblent d'un seul +morceau, sans aspérité où poser le bout du pied ni accrocher un ongle.</p> + +<p>—Si bien que vous ne pourriez remonter ici....</p> + +<p>—C'est de toute impossibilité... il faudrait au moins trois hommes se +faisant la courte échelle....</p> + +<p>—Question à étudier!... vous allez pour un instant retomber dans le +noir, il faut que je m'occupe de Bobby....</p> + +<p>—Faites donc, je vous prie. Je ne suis que patience!...</p> + +<p>Sir Athel avait entendu Bobby bouger derrière lui: il se retourna. Bobby +était maintenant assis par terre, les yeux écarquillés et l'air +parfaitement ahuri. Il faisait des gestes incohérents comme s'il eût +adressé un monologue muet à une personne invisible.</p> + +<p>Évidemment, la terrible secousse qu'il avait éprouvée avait quelque peu +déséquilibré ses méninges; et quand Sir Athel s'approcha de lui, il eut +un mouvement de recul.</p> + +<p>Le jeune Anglais lui parla lentement, doucement, cherchant à imprimer +dans son esprit la conviction qu'il était sauvé—affirmation dont, +hélas! à part lui, il contestait l'absolue vérité. Mais à mesure qu'il +le rassurait, Bobby, peu à peu, reprenait sa physionomie normale.</p> + +<p>Enfin il reconnut son interlocuteur et s'écria;</p> + +<p>—<i>By God</i>!... Vive l'Angleterre!... Vive sa Majesté l'Empereur et +Roi!...</p> + +<p>Cette effusion de loyalisme acheva de le remettre d'aplomb.</p> + +<p>—Tiens! nous sommes vivants! fit-il. Ah! c'est Mrs. Bobby qui sera +contente. Je vais lui télégraphier tout de suite.</p> + +<p>—Hum! dit Sir Athel, dites-vous bien, cher monsieur Bobby, qu'il nous +fout d'abord sortir d'ici....</p> + +<p>Bobby promena autour de lui des regards légèrement hagards:</p> + +<p>—Ah ça! où sommes nous?...</p> + +<p>—A quelques centaines de pieds sous terre, tout simplement....</p> + +<p>—Haô! fit le détective. C'est beaucoup!... alors nous sommes perdus!...</p> + +<p>—Tant que le sang circule dans nos veines, répliqua Sir Athel, tant que +la tête est saine et les muscles élastiques, il ne faut jamais +désespérer. Vous n'avez rien de cassé?</p> + +<p>—Rien!</p> + +<p>—La tête est nette?</p> + +<p>—A peu près!...</p> + +<p>—Eh bien, je vous dis, moi, Sir Athel, que nous ne devons nous avouer +vaincus qu'après tout avoir tenté pour nous tirer d'affaire.... Allons! +Bobby!... vous êtes citoyen anglais... il faut que vous et moi nous +fassions honneur à notre pays... n'oubliez pas qu'il y a là-dessous un +Français qui nous jugera.</p> + +<p>—Un Français! Qui cela?</p> + +<p>—Mais votre ami Labergère....</p> + +<p>—Tiens! c'est vrai!... Comment! il n'est pas plus démoli que nous!...</p> + +<p>—Penchez-vous sur ce trou et parlez lui.</p> + +<p>—Hé! M. Labergère, how do you do?...</p> + +<p>—<i>Quite well, much obliged</i>! répondit le reporter avec un bon rire.</p> + +<p>—Où êtes-vous?</p> + +<p>—Je vous raconterai ça quand je le saurai. Pour le moment, je voudrais +bien que Sir Athel nous dise s'il a une idée quelconque pour sauver nos +carcasses.</p> + +<p>—Écoutez-moi tous les deux, dit l'Anglais. Nous avons été précipités +dans une espèce de gouffre dont nous ne pouvons, malheureusement, +connaître la profondeur. Par on ne sait quel miracle, le vriliogire a +résisté au choc et nous a frayé la voie dans une sorte de puits au fond +duquel nous avons glissé. Comme vous étiez au-dessus de lui, peut-être +soutenu par le toit, vous êtes arrivés jusqu'à l'endroit où, dans une +des parois du puits, une solution de continuité existait. Vous avez +roulé dans la poche où nous nous retrouvons M. Bobby et moi: là était +une ouverture dans la paroi inférieure. Vous, monsieur Labergère, vous y +êtes tombé et c'est chose surprenante que vous ne vous soyez pas brisé +les os.... M. Bobby s'est mal présenté et a été arrêté par les contours +de l'orifice où il était enchâssé comme un diamant dans l'or qui le +sertit....</p> + +<p>«Je l'ai tiré d'affaire. Je voudrais faire mieux. Raisonnons donc. Il +n'est aucun moyen humain de remonter dans le puits qui d'ailleurs doit +être obstrué. Pour une pareille ascension, nous ne disposons d'aucun +moyen, et le vrilium lui-même ne peut pas nous être d'utile secours.</p> + +<p>«Conclusion, il nous faut trouver une autre issue.</p> + +<p>«Nous sommes parés pour certaines éventualités, contre l'obscurité, +contre la faim et contre des obstacles matériels que le vrilium peut +renverser. Nous nous fraierons notre chemin, et, la science aidant, nous +parviendrons peut-être à remonter à la surface de la terre....</p> + +<p>—Oh! Paris! les boulevards! gémit comiquement Labergère. Et un bock... +bien tiré!</p> + +<p>—Enfin, comme vous, Labergère, ne pouvez venir à nous, il faut que nous +descendions jusqu'à vous, et c'est de l'endroit où vous êtes que nous +commencerons notre exploration.... Monsieur Bobby, avez-vous quelque +objection à présenter contre ce plan?</p> + +<p>—Aucune! fit Bobby, bombant le torse. Avec le vrilium, j'irais au bout +du monde!</p> + +<p>—Par malheur, pour le moment, le monde pour nous n'est pas très +spacieux et le bout n'en est pas éloigné.... Agissons. Monsieur Bobby, +ne bougez pas. Je rentre dans le vriliogire, pauvre épave que je me +vois forcé d'abandonner... je prends divers objets dont nous pouvons +avoir besoin.... Monsieur Bobby, tenez la tige éclairante à bout de bras +et laissez-moi faire....</p> + +<p>D'un bond léger, Sir Athel rentra dans la cabine. Cinq minutes après, il +en ressortait muni d'une petite caisse et d'un rouleau de cordelettes +grosses comme le petit doigt.</p> + +<p>—Maintenant, mon cher monsieur Bobby, je vais avoir l'honneur de vous +attacher par les aisselles et de vous descendre auprès de votre ami, M. +Labergère. Vous n'y voyez pas d'objection?</p> + +<p>—Dès maintenant, je me considère comme en service et je vous tiens pour +mon chef....</p> + +<p>—<i>Perfectly well! Go on!</i></p> + +<p>En un instant, Bobby fut solidement amarré sous les bras: avec la +meilleure volonté du monde, tenant dans ses bras la caisse qui lui était +confiée, il se laissa glisser dans le trou en question, suffisamment +large pour qu'un corps en situation normale y passât tout entier, et la +descente commença.</p> + +<p>Cinq mètres! Labergère avait calculé juste. L'affaire s'opéra sans +encombre:</p> + +<p>—J'ai Bobby dans mes bras! cria Labergère. Mon cœur palpite. Ah ça, et +vous, comment diable allez-vous nous rejoindre....</p> + +<p>—Comme ceci! dit Sir Athel, qui, se suspendant par les mains au rebord +de la voûte, se laissa tomber, souple et habile, et se trouva sur pied.</p> + +<p>Bien vite, il ralluma la lampe un instant éteinte.</p> + +<p>—Prenez vite chacun une pilule Berthelot, dit-il. Il nous faut toute +notre force.</p> + +<p>—Ce n'est pas que ce soit mauvais, dit Labergère, mâchonnant l'aliment +chimique, mais ça ne vaut pas un bifteck....</p> + +<p>—Nous n'en sommes pas à faire de la gourmandise. La caisse, monsieur +Bobby!</p> + +<p>Il l'ouvrit et en tira deux tiges qu'il remit à ses compagnons, après en +avoir fait jaillir le fluide lumineux.</p> + +<p>—Inspectons les lieux, dit-il.</p> + +<p>Marchant l'un derrière l'autre, Sir Athel en avant, ils se mirent à +explorer l'énorme poche creuse dans laquelle ils étaient emprisonnés.</p> + +<p>Et soudain Sir Athel poussa un cri de joie.</p> + +<p>—Il y a une issue....</p> + +<p>C'est-à-dire qu'il venait de découvrir une fente, très haute, étroite, +qui semblait avoir été tranchée dans le roc d'un coup de hache.</p> + +<p>—Nous sommes sauvés! fit Bobby qui était d'humeur optimiste.</p> + +<p>—A condition, rectifia Sir Athel, que ce couloir, qui me paraît fort +étroit, conduise quelque part.</p> + +<p>—Ailleurs vaut mieux qu'ici!...</p> + +<p>—Très vrai, approuva Labergère. Et dire qu'au-dessus de nous, il y a de +bons Parisiens qui vont, qui trottent, qui blaguent... peut-être dans +l'axe de ma tête se trouve-t-il juste une brasserie! Eh bien! où diable +est passé notre Anglais?...</p> + +<p>En effet, Sir Athel venait de s'engager résolument dans la fente et +avait disparu.</p> + +<p>—Attendez un peu, cria-t-il, à quoi bon nous risquer tous trois dans +cette exploration première?...</p> + +<p>Il y eut un long silence; puis la voix reprit:</p> + +<p>—Venez tous deux!... faites attention, il y a là une descente assez +rapide....</p> + +<p>—Une descente! soupira le reporter. Ah! nous n'aspirons guère à +descendre, comme disait le vieux Corneille. Enfin, mon vieux Bobby, qui +sait, nous sortirons peut-être d'ici aux Antipodes, par quelque île +ignorée de l'océan Pacifique.... Ça ne me ferait rien! mais ça sera +long!... et moi qui avais un rendez-vous à deux heures rue Taitbout!...</p> + +<p>Il s'engagea rapidement dans le souterrain dont les parois à pic +permettaient à peine à ses larges épaules de se déployer. Bobby, +toujours obéissant, le suivait en serre-file.</p> + +<p>—Eh bien! demanda le reporter. Qu'est-ce que vous pensez de nos +affaires, monsieur du Vrilium?...</p> + +<p>Sir Athel, arc-bouté sur ses deux pieds, promenait la lueur de sa torche +sur la hauteur de la paroi.</p> + +<p>—Êtes-vous géologue? demanda-t-il à Labergère.</p> + +<p>—Hum! j'ai quelques notions de ça, comme de tout. Un bon journaliste +doit être bon à n'importe quoi, fut-ce à faire au pied levé une +conférence à la Sorbonne, sur les Révolutions du Globe....</p> + +<p>—Bon! vous me comprendrez, c'est tout ce qu'il faut. Je suis, je vous +l'avoue, profondément étonné. Ignorant aussi bien que vous à quelle +profondeur nous nous trouvons, pourtant, je ne puis m'imaginer comment +les sédiments sont composés, les roches qui nous enveloppent +appartiennent à la dernière période de l'ère tertiaire—ce que nous +appelons le miocène, au moment où commence le pliocène.... C'est à cette +époque que remonte la formation du terrain sur lequel aujourd'hui repose +Paris....</p> + +<p>—Alors, fit Labergère, en allumant une cigarette—hélas! la dernière +qu'il avait tenue en réserve, c'était avant 1830....</p> + +<p>—Il doit y avoir de cela quelques centaines de mille ans....</p> + +<p>—La pierre est bien conservée... elle ne paraît pas son âge....</p> + +<p>—Et cependant, que de secousses, que de perturbations le sol subit à +cette époque! s'écria Sir Athel. Des phénomènes puissants, dont nous +pouvons à peine nous former une idée, modifiaient continuellement et +avec une brusquerie stupéfiante, les conditions climatériques, qui +passaient d'une excessive chaleur à un froid glacial... aux effluves du +soleil dont les ardeurs tropicales peuvent à peine nous donner une idée, +succédaient presque instantanément des rafales de neige et de pluie, que +des vents furieux et desséchants figeaient en glaciers—c'était le +temps des éruptions volcaniques de l'Auvergne et les roches +microlithiques....</p> + +<p>—Cher monsieur, interrompit doucement le reporter, excusez-moi de vous +couper la parole: mais ne pourriez-vous pas remettre ces explications à +plus tard... le temps passe et (il regarda sa montre) il est bientôt +l'heure de l'apéritif....</p> + +<p>—Vous avez raison! fit Sir Athel en riant. Quand le démon scientifique +s'empare de vous, on oublie tout le reste....</p> + +<p>—Au moins, cette science,—aux noms rébarbatifs—nous indique-t-elle un +moyen de salut?...</p> + +<p>—Hélas! en aucune façon! Cependant les bouleversements qui eurent lieu +à cette époque furent si énormes qu'ils permettent toutes les +hypothèses... qui sait si, au moment où nous nous y attendrons le moins, +nous ne trouverons pas une issue....</p> + +<p>—A moins que nous n'en trouvions pas! Parfaitement, c'est compris. +Enfin, je prends des notes pour le plus beau reportage qui ait jamais +été perpétré... j'ai mon titre:—Voyage à travers le Miocène!... mais je +vous avoue que je voudrais bien en être à l'heure où je toucherai mes +droits d'auteur....</p> + +<p>Ils s'étaient remis en marche: la faille s'était subitement élargie, +puis le sol était devenu de plus en plus difficile, avec des saillies et +des creux qui les faisaient trébucher....</p> + +<p>Soudain, une triple exclamation—faite de surprise et de +désappointement—s'échappa de leurs poitrines....</p> + +<p>Devant eux, fermant complètement le chemin, une muraille se dressait, +haute, lisse, jointoyée avec autant de perfection que si elle eût été +faite de ciment, sans une fissure, sans un interstice. Le long couloir +dans lequel ils marchaient depuis si longtemps était coupé....</p> + +<p>Labergère avait laissé échapper un juron aussi énergique que peu +parlementaire, le brave Bobby lui-même, malgré la correction de sa tenue +et de son langage, avait lâché un équivalent dans sa langue.</p> + +<p>Seul, Sir Athel était resté muet, comme suffoqué: seulement, de grosses +gouttes de sueur mouillaient son front.</p> + +<p>Cette fois, c'était bien la fin, la désespérance, la mort....</p> + +<p>En admettant qu'ils revinssent sur leurs pas, ils se retrouveraient dans +la caverne qu'ils avaient quittée, il y avait déjà plus de deux heures, +et déjà ils savaient que, de là, nulle évasion n'était possible.</p> + +<p>Ils étaient cernés, enterrés, séquestrés....</p> + +<p>—Nous sommes f..., dit laconiquement Labergère.</p> + +<p>—Adieu, Mrs. Bobby, murmura douloureusement le détective.</p> + +<p>—Et tout cela est mon œuvre! s'écria Sir Athel. Que la mort vienne +donc pour me délivrer d'un immortel remords!...</p> + +<p>—Voyons, mon vieux, dit Labergère, d'un ton conciliant, ne vous frappez +pas comme ça!... il est vrai que notre belle carrière est achevée, et je +sais que ma mort est une vraie catastrophe pour le monde entier.... Bah! +il s'en consolera!... il ne nous reste qu'à prendre notre parti; ce qui +me taquine, c'est que j'avais toujours rêvé de mourir en beauté... et +c'est laid, c'est sale, de crever dans une cave... fût-elle pliocène!... +Si encore on pouvait s'offrir un bon frichti avec Champagne, café et +liqueurs variées... sherry-brandy ou Fernet Branca!...</p> + +<p>La voix de Bobby s'éleva, pleurarde comme celle d'un enfant:</p> + +<p>—Moi ça me fait tout de même de la peine de mourir.... Voyons, Sir +Athel, essayez quelque chose... vous êtes savant... vous avez le +Vrilium....</p> + +<p>A ce mot, Sir Athel releva la tête. Mais oui, Bobby avait raison!... +Cette force énorme dont il disposait, avait-il le droit de ne la point +employer, fut-ce même imprudemment, follement! Puisque tout espoir +semblait perdu, le moment n'était-il pas venu de tout risquer!...</p> + +<p>—Ecoutez, amis, dit-il d'une voix résolue. M. Bobby dit vrai, j'ai le +Vrilium: grâce aux appareils que j'ai placés dans la caisse qui est là, +je peux tenter de percer, de renverser la muraille qui nous fait +obstacle et au delà de laquelle, qui sait? nous pouvons trouver le +salut....</p> + +<p>—Parfaitement, fit Labergère. Allez-y....</p> + +<p>—Sachez bien ce que nous risquons... peut-être cette muraille fait-elle +partie de l'assise sur laquelle repose la voûte qui nous couvre.... Cet +appui lui manquant, elle peut s'écrouler... alors c'est l'écrasement, la +mort immédiate....</p> + +<p>—Eh bien, on mourra, voilà tout. Il est certain que, si nous restions +là à nous tourner les pouces, nous n'en viendrions pas moins au couic +final, et peut-être très laid... nous serions capables de nous +disputer, de nous battre... même de nous manger les uns les autres!...</p> + +<p>—Haô! fit Bobby.</p> + +<p>—Mais oui, mon petit!... Quand tu auras perdu la tête, tu es +parfaitement capable de vouloir me grignoter un bras... donc, M. Random, +vous avez ma pleine autorisation... que votre aimable Vrilium tape là +dedans, coupe, tranche, démolisse... quoi qu'il arrive, ça fera le +compte... et puis, dites-vous bien, avant de commencer, que, moi, +Labergère, je ne vous en veux pas le moins du monde.... Ça n'est pas +votre faute si cet imbécile de Coxward est venu s'affaler dans votre +avion, et je reconnais que vous avez tout tenté pour réparer le mal +qu'il avait causé et sauver nos braves Parigotes de la plus intense +frousse qu'ils aient jamais éprouvée... vous avez risqué votre peau... +ça a mal tourné...; moi et Bobby, nous sommes ici en amateurs, c'est +notre affaire...: donc voilà ma main, mettez-y la vôtre, et c'est un bon +shake-hand d'amis qui aimeraient évidemment mieux trinquer avec un +vermouth exportation, à la terrasse du café Cardinal... ou Véron au +choix; mais qui, au moins, prennent la chose philosophiquement, en +braves garçons qu'ils sont, et qu'ils regrettent seulement de n'être +pas plus longtemps....</p> + +<p>Labergère, qui pourtant n'était pas sentimental, avait débité cette +petite tirade d'une voix légèrement rauque, qui, venant du cœur, lui +grattait le gosier.</p> + +<p>Sir Athel prit la main qui lui était tendue.</p> + +<p>—Eh bien! et moi, fit Bobby en avançant la sienne, je ne vous en veux +pas non plus... ça m'ennuie, voilà tout.</p> + +<p>Les trois hommes se serrèrent vigoureusement les mains.</p> + +<p>—Le serment des Horaces... dessus de pendule! ricana l'incorrigible +Labergère.</p> + +<p>Sir Athel ne proféra pas une parole: pâle, mais très calme et de parfait +sang-froid, il s'était agenouillé, avait ouvert la caisse que Bobby +avait déposée sur le sol et s'était emparé de divers instruments qu'il +adaptait soigneusement.</p> + +<p>Quand il se redressa, il rayonnait.</p> + +<p>Malgré les épouvantables risques qui le menaçaient, lui et ses amis, la +passion de la science le ressaisissait... car il allait procéder à l'une +des plus intéressantes expériences auxquelles le Vrilium peut se +prêter....</p> + +<p>—Restez à quelques mètres de moi, dit-il, il se peut que des éclats de +pierre soient projetés qui pourraient vous blesser... mettons au moins +toutes les chances de notre côté....</p> + +<p>Armé alors d'une sorte de tarière, emmanchée au bout d'une forte tige de +métal à laquelle était adaptée une petite sphère contenant évidemment le +Vrilium, il l'appliqua contre la muraille....</p> + +<p>Il fit jouer un ressort: une étincelle jaillit, on entendit un +grincement, comme d'un mouvement rotatoire d'une vitesse énorme... la +tarière désagrégeait la roche de gypse et une poussière infinitésimale +tourbillonnait et retombait....</p> + +<p>—Victoire! cria Athel. Cette muraille n'a pas plus de trente pouces +d'épaisseur. J'en aurai raison.</p> + +<p>Il retira sa tarière qui laissa un large trou: puis, patiemment, il +recommença l'opération à côté. Ainsi font les cambrioleurs qui veulent +détacher la porte blindée d'un coffre-fort. En quelques minutes, un +cadre était formé, ne laissant plus entre les trous qu'un très petit +intervalle.</p> + +<p>Sir Athel alors modifia son appareil et à la tarière, substitua une +sorte de masse, de marteau, et de nouveau un ressort joua. Cette fois, +les étincelles furent plus fortes, crépitantes comme des coups de +revolver. Et le panneau de pierre se fendit, se brisa, tomba... une +ouverture était pratiquée, d'un mètre carré... permettant largement le +passage d'un homme.</p> + +<p>La route, les murailles, rien n'avait bougé.</p> + +<p>Saisissant la torche, sir Athel se pencha à mi-corps par le panneau +ouvert, et cria:</p> + +<p>—Amis!... un prodige!... une grotte de diamants!...</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Vb" id="Vb"></a><a href="#table">V</a></h2> + +<h3><a href="#table">UNE MÉNAGERIE COMME ON EN VOIT PEU</a></h3> + + +<p>De diamants! Non. Mais de glace!</p> + +<p>Eclatement de facettes, tourbillonnement d'étoiles, flamboiement +d'astres.</p> + +<p>Sous l'irradiation avivée par le geste des trois torches vriliennes, des +girandoles éclataient, avec des fulgurations mouvantes, des couleurs de +feu qui fusaient en poussière de cristal....</p> + +<p>Ivres de la vie retrouvée dans cette apothéose de féerie, ils secouaient +follement leurs flambeaux dont les éclairs, pareils à ceux du lycopode, +provoquaient des ripostes de météores, des lancées d'aurores boréales, +des girations de rayons, tantôt se brisant sur un plan sombre, comme un +espace sans fond, tantôt jaillissant dans le vide comme des balles de +plomb en fusion.</p> + +<p>Sir Athel, enthousiaste, avait sauté le premier par l'issue ouverte et +était tombé sur une plate-forme, sommet d'un vaste pylône d'où la grotte +dominée semblait étendre à l'infini ses richesses de reflets et ses +queues de comète.</p> + +<p>Les deux autres l'avaient suivi.</p> + +<p>Eblouis, les pupilles dilatées, ils regardaient, jouissant de cette +ivresse de beauté, jouant comme des enfants avec ce kaléidoscope de +splendeur, ayant tout oublié: les fatigues, les affres de la mort qui +étaient passées sur leurs têtes, s'enveloppant dans cette magnificence +qui les pénétrait, rallumant en eux la volonté de vivre!</p> + +<p>Sir Athel, le premier, s'était ressaisi; s'arrachant à l'étourdissement +physique qu'il avait subi, il cherchait à se rendre compte des +dimensions de la grotte, de son origine, de son orientation.</p> + +<p>Il n'en pouvait douter, cette excavation glaciaire datait de périodes si +lointaines que, jusqu'ici, la science n'a pu les calculer; elle était +l'œuvre d'un de ces bouleversements telluriques qui ont accompagné, +déterminé la formation de notre sol.</p> + +<p>Cette grotte était immense: cherchant à diriger la lumière de sa torche, +il n'apercevait au-dessus de lui que des pics aux formes hétéroclites, +aiguilles aux arêtes tranchantes, tours carrées comme des castels du +moyen âge, plates-formes et balustres suspendus en dehors de toutes les +règles de la statique....</p> + +<p>En bas, des mamelons, des collines, des blocs d'où des pointes +dardaient, comme s'élançant à la rencontre des stalactites qui pendaient +des hauteurs.</p> + +<p>Aussi des creux profonds, sombres, presque noirs.</p> + +<p>Là-bas, aux dernières limites de sa vision, une énorme tache se plaquait +sur la blancheur des névés, et une autre, sur le sommet d'un des pics, +cachant sa crête et qui lui inspira le souvenir d'une chauve-souris +gigantesque.</p> + +<p>Alors il s'aperçut que le froid était intense, surtout en comparaison de +la température lourde dans laquelle ils étaient si longtemps restés +immergés.... Et se tournant du côté de l'issue qui lui avait donné +passage, il sentit que de là venait un courant tiède qui, vivement, +filait dans la grotte.</p> + +<p>Tirant de sa trousse un petit thermomètre, il constata que l'ambiance +était de six degrés au-dessous de zéro, température sans danger pour +l'organisme humain.</p> + +<p>Alors il s'adressa à ses compagnons:</p> + +<p>—Eh bien! mes amis, que pensez-vous de ce spectacle?...</p> + +<p>—Inouï! <i>beautiful</i>! magnifique! <i>splendid</i>!</p> + +<p>Les exclamations se heurtaient aux adjectifs, débauche d'épithètes.</p> + +<p>—Comme mise en scène, dit Labergère, ça fait la pige au Châtelet!... il +n'y manque que des figurantes en maillot!...</p> + +<p>—Quel décor pour une féerie de Christmas! compléta Bobby.</p> + +<p>—Donc, vous admirez, reprit Athel. Moi aussi. Mais si vous m'en croyez, +nous ferons trêve à notre enthousiasme. D'abord il fait froid....</p> + +<p>—C'est vrai, j'ai l'onglée....</p> + +<p>—Et il nous sera bon de prendre un peu d'exercice....</p> + +<p>—Je ne m'y refuse pas.... Ah çà! où sommes-nous?</p> + +<p>—Sur le sommet d'un pic de roche et de glace, répondit Athel. Et je +dois ajouter, pour vous arracher au rêve et vous ramener à la réalité, +que sauf examen ultérieur, nous n'en sommes guère plus avancés que tout +à l'heure: nous savons comment nous sommes entrés ici, mais nous +ignorons absolument comment nous en sortirons....</p> + +<p>—Diable! je n'y pensais plus, fit Labergère. Comme quoi on ne peut +jamais être un instant tranquille, même à cent pieds sous terre... ça ne +fait rien, j'ai eu dix minutes de bon temps! Maintenant, ô vous qui êtes +le dieu de la sagesse, racontez votre petite affaire....</p> + +<p>—D'abord, avons-nous tous nos outils... la caisse?...</p> + +<p>—Sous mon bras, dit Bobby. Je ne connais que la consigne....</p> + +<p>—C'est bien.... Le vrilium nous a rendu service, il nous aidera +encore.... Tout d'abord il nous faudra descendre....</p> + +<p>—De notre perchoir, dit Labergère, mais ça ne me paraît guère +facile....</p> + +<p>—Ce n'est qu'un jeu... je vois des aspérités qui nous serviront +d'échelons et en cas d'interruption, le vrilium nous taillera des +marches d'escalier...; mais, vous, monsieur Labergère, regardez donc +autour de vous et dites-moi donc quelle idée vous vous faites de la +grotte....</p> + +<p>—Je la vois énorme... une vraie cathédrale.... Mais, qu'est-ce qu'il y +a donc, tout au fond, entre deux pics de glace... une chose colossale, +toute noire... une forme arrondie... et luisante....</p> + +<p>—Je la vois aussi. Tout à fait immobile, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Absolument... mais ce n'est pas la seule... on dirait d'énormes blocs +de pierre noire... basalte, granit? Peut-être quelque chose comme les +moraines, ces roches charriées par la fonte des neiges et qu'on retrouve +aux bords des glaciers....</p> + +<p>—C'est possible! fit évasivement Sir Athel. J'irai examiner cela....</p> + +<p>—Nous irons ensemble....</p> + +<p>—J'irai, si vous me le permettez, j'irai seul....</p> + +<p>Le ton péremptoire, presque autoritaire de Sir Athel étonna quelque peu +Labergère; mais il commençait à le respecter profondément et ne répliqua +pas.</p> + +<p>—Occupons-nous d'abord de reprendre des forces, reprit Sir Athel, de +son ton redevenu naturel. Nous avons besoin de sommeil et il nous +faudrait trouver un coin où nous n'eussions pas trop froid....</p> + +<p>—Nous pouvons rentrer chez nous, hasarda Bobby, désignant de la main +l'ouverture par laquelle ils avaient pénétré dans la grotte....</p> + +<p>—Je crois que ce nous serait impossible, répondit Athel.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Regardez vous-même; l'aiguille sur laquelle nous sommes est revêtue +d'une couche de neige durcie.... Examinez bien, et vous verrez que le +courant d'air chaud qui vient de l'ouverture a déjà désagrégé la partie +glacée qui le reçoit directement... elle ne serait pas assez dure pour +nous servir de point d'appui... elle se déroberait sous nos pieds et +nous nous briserions dans le vide....</p> + +<p>—C'est pardieu vrai! dit Labergère. Mais alors, peut-être en déblayant +la place avec le vrilium—car décidément il est bon à tout—nous +pourrions, profitant de ce peu de calorique, installer ici notre chambre +à coucher....</p> + +<p>—Essayons! dit Sir Athel.</p> + +<p>La flamme de vrilium fit merveille cette fois encore. Sur un périmètre +de quatre mètres, la glace et la neige furent écartées, puis la roche +fut séchée et les trois hommes s'installèrent, sans grand souci de +l'heure future.</p> + +<p>Labergère et Bobby, épuisés, s'endormirent profondément.</p> + +<p>Mais Sir Athel veillait.</p> + +<p>Certes, il savait bien que, sur cette plate-forme qui les isolait, lui +et ses camarades ne couraient aucun danger immédiat. Mais une idée +vague, obscure, le hantait et lui inspirait la crainte de complications +nouvelles, plus terribles encore que celles qu'ils avaient +surmontées....</p> + +<p>Il attendit patiemment. Labergère ronfla, Bobby susurra. Ils dormaient +profondément... il était libre d'agir.</p> + +<p>Avec des précautions infinies, il se glissa vers la partie déclive de la +plate-forme: ayant attaché à son front un bandeau métallique auquel +était fixée une lampe vrilienne, il se mit à descendre.</p> + +<p>Rompu comme tous les Anglais aux exercices du corps, à tous les jeux +d'agilité et d'adresse, et de plus exceptionnellement robuste, Sir Athel +utilisa à merveille les moindres anfractuosités du roc et de la glace. +Bientôt, il atteignit une sorte de corniche qui lui permit de prendre +quelques instants de repos: il aspira largement l'air frais qui donnait +à ses poumons une nouvelle activité. Bien qu'il ne pût se flatter d'être +sorti, avec ses amis, de la passe effroyable où la fatalité les avait +engagés, pourtant il ne s'était jamais senti l'esprit plus libre ni de +vaillance plus active. Il avait accepté la lutte, il était certain de ne +pas faiblir.</p> + +<p>Il reprit la descente. Maintenant, il commençait à apercevoir le fond de +la grotte, fait de strates congelées qui se chevauchaient les unes les +autres, comme si le flot d'une rivière s'était tout à coup figé, en une +brusque congélation qui avait arrêté ses mouvements pendant qu'ils +s'accomplissaient encore.</p> + +<p>Au pied de l'aiguille qu'il abandonnait, un large espace s'étendait, +formant une sorte de mamelon, de teinte noire, comme les taches qu'il +avait aperçues d'en haut avec Labergère. Cependant une couronne de glace +entourait la base de toute cette partie, d'une blancheur éclatante, ne +faisant que mieux ressortir la noirceur du bloc qui gisait au-dessous. +Sir Athel posa enfin ses pieds sur cette galerie: il avait accompli la +plus dure partie de sa tâche. Mais c'était maintenant surtout qu'il se +sentait saisi par une curiosité si intense que son cœur battait à lui +rompre la poitrine.</p> + +<p>Avec une prudence que doublait la crainte de compromettre le succès de +l'enquête qui s'imposait à lui, le jeune Anglais fit d'abord le tour de +la couronne de glace, projetant la lumière aussi loin qu'il lui était +possible.</p> + +<p>Il aperçut encore des taches noires, mais de dimensions plus petites que +celles déjà remarquées. Il sentit quelque chose craquer sous ses pieds: +il détacha sa lampe, se pencha, regarda: il venait de marcher sur un +objet qu'il avait écrasé à moitié et, l'ayant ramassé, il eut un cri de +surprise.</p> + +<p>Très versé dans la science paléontologique, il venait de reconnaître les +os d'une aile qu'il reconnut aussitôt pour avoir appartenu à un +Ptérodactyle, cet animal à jamais disparu, et dont le crâne avait +suggéré au grand anatomiste Richard Owen cette pensée, que jamais organe +de vertébré n'avait été construit avec plus d'économie de matériaux, +pour allier la légèreté à la force.</p> + +<p>Alors, comme si cette découverte avait corroboré certaine pensée qu'il +n'osait pas, dans sa modestie de savant, s'avouer à lui-même, il +descendit résolument de l'îlot de glace et marcha vers l'énorme tache +noire qui avait attiré son attention.</p> + +<p>Et bien vite il reconnut que ce n'était là ni un bloc de basalte, ni une +masse de granit, mais bien le corps entier d'un animal gigantesque, le +Mammouth, disparu depuis des centaines de siècles, et qui ne nous est +connu que par des squelettes ou parties de squelettes trouvés dans les +profondeurs des couches paléozoïques.</p> + +<p>Oui, c'était bien cette masse gigantesque, lourde, véritable ébauche de +la nature dont l'éléphant actuel est la descendante réduite au tiers. +Et, avec une fièvre passionnée, Sir Athel voyait, reproduit sous ses +yeux, le prodige naguère déjà constaté en Sibérie: la conservation +entière, absolue, par le froid, d'un animal colossal, avec sa peau, sa +chair. Il se hissa sur les épaules du monstre pour considérer de plus +près cette tête énorme avec ses deux défenses recourbées sur +elles-mêmes; il tâta de ses mains le poil raidi par le froid, il +descendit jusqu'à ses pieds immenses qui semblaient taillés dans un +bloc de marbre.</p> + +<p>Oh! il ne pensait plus alors au danger qu'il courait avec ses +compagnons: il vivait son rêve de savant, palpant ces membres que nulle +force humaine n'aurait pu soulever... quel triomphe pour un +chercheur!... quelle réponse victorieuse aux adversaires de +l'évolution!...</p> + +<p>Et pris d'une sorte de folie, Sir Athel grimpa sur le corps du Mammouth, +pour mieux examiner les autres taches noires qui—il n'en doutait +plus—étaient des animaux préanthropiques, antérieurs à l'apparition de +l'homme... et un premier examen ayant confirmé son hypothèse, il +redescendit et se mit à courir à travers la grotte....</p> + +<p>Ici, il retrouvait intact, dans son immobilité, séculaire, le +Mégathérium, avec son train de derrière massif, avec ses pattes +projetées en avant et armées de griffes pareilles à des sabres et qui +saisissaient la proie en la lacérant.</p> + +<p>Plus loin, c'était, couché sur le flanc, comme endormi, le Mastodonte, +le proboscidien gigantesque, le géant des mammifères des temps +primitifs, avec six mètres de hauteur, huit mètres de long, la trompe +non comprise!</p> + +<p>Là, surpris sans doute et immobilisé par le froid, le Megacéros, +l'ancêtre de notre cerf, avec des cornes énormes se déployant en +éventail et trouant l'air à une hauteur de quatre mètres! Celui-là, +penché sur ses jambes de devant, repliées vers le sol, semblait prêt à +achever un saut interrompu par le cataclysme.</p> + +<p>Il faillit tomber, s'embarrassant les pieds dans les écailles d'un +crocodile monstrueux, mesurant plus de deux mètres, affalé sur son +ventre, avec la gueule ouverte comme pour le combat.</p> + +<p>Enfin, les deux chefs-d'œuvre de cette collection—le seul terme qui +pût caractériser cette étonnante agglomération de monstres—c'était un +Brontausaure, le géant des Dinosauriens, d'une longueur d'au moins +quinze mètres, d'un poids de quinze tonnes!... il était étendu, son long +cou relevé et dardant en l'air sa tête minuscule—et enfin la tache +noire que Labergère avait aperçue, dressée sur la paroi d'un bloc de +roche ou de glace, c'était le Dinornis, l'énorme oiseau, prototype de +nos autruches, et qui, du pied au crâne, mesurait plus de trois +mètres... l'animal était resté debout, accoté contre la masse qui le +soutenait... étonnamment conservé, avec ses plumes longues et raides, +encore luisantes....</p> + +<p>Quelle commotion terrestre avait pu déterminer ce stupéfiant +phénomène!... Évidemment une vague de froid s'était abattue sur la +région, si terrible, si foudroyante, pourrait-on dire, que devant elle +un groupe d'animaux avait tenté de fuir, oubliant, en cette évasion +terrible, les rivalités et les haines... et par l'afflux soudain des +neiges et des glaces, ils avaient été bloqués dans cette caverne où le +froid les avait cloués, glaçant instantanément leur sang et leur +moelle... puis l'abîme s'était refermé sur eux... les enterrant dans +cette température glaciale et à jamais conservatrice....</p> + +<p>Les siècles et les siècles avaient passé, et éternellement ces spécimens +formidables des premiers efforts de la nature créatrice devaient rester +ignorés... et il avait fallu, pour que ce repos fût troublé... que John +Coxward, le boxeur, ayant volé une montre, vînt, pour échapper à ceux +qui le poursuivaient, sauter par-dessus le mur de Sir Athel Random, et +se réfugier, ivrogne affolé, dans le Vriliogire!...</p> + +<p>A quoi tiennent les destinées!...</p> + +<p>De sa longue course à travers la grotte, Sir Athel était exténué; mais +il ne pouvait abandonner ses compagnons qui, ne le trouvant pas auprès +d'eux à leur réveil, auraient pu s'épouvanter et commettre quelque +imprudence....</p> + +<p>Le courageux Anglais—à qui la joie de sa découverte rendait d'ailleurs +des forces nouvelles—remonta, à la force des poignets et des reins, sur +la plate-forme où il avait laissé Labergère et Bobby....</p> + +<p>Il les retrouva, calmes, immobiles, ronflant et susurrant....</p> + +<p>Et, s'étant laissé tomber sur le sol, il s'endormit profondément.</p> + +<p>Hélas! son sommeil eût-il été aussi paisible, s'il avait pu deviner +l'effroyable catastrophe qui allait se déchaîner sur Paris!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIb" id="VIb"></a><a href="#table">VI</a></h2> + +<h3><a href="#table">ÉCROULEMENT</a></h3> + + +<p>Bobby s'éveilla le premier: dans son demi-sommeil, il se voyait, au bord +de la mer, aux environs d'Hastings, dans le petit cottage du village +d'Inverstead, délicieuse maison de quatre pièces—avec basement—que +Mrs. Bobby avait héritée d'un oncle, et dans laquelle ils avaient rêvé +de finir leurs jours.</p> + +<p>Il eut un tressaillement subit: quelque chose venait de lui tomber sur +l'œil. Il se secoua: la même impression se renouvela d'une pichenette +sur le nez... cette fois, il éternua, puis s'ébroua, ouvrit les yeux.... +Sa tige vrilienne était fichée un peu loin de lui: il ne vit rien de +spécial et encore reçut une nasarde.</p> + +<p>Décidément, il se passait un fait bizarre: il porta la main à son visage +et la sentit mouillée. Puis, descendant à son collet, il constata la +fâcheuse vérité... son vêtement, son gilet, sa chemise étaient +littéralement trempés... il pleuvait!...</p> + +<p>Il bondit sur ses pieds qui claquèrent sur une flaquette d'eau....</p> + +<p>—Hé! messieurs, cria-t-il, alerte!... nous sommes inondés....</p> + +<p>A sa voix, Labergère et Athel s'étaient brusquement éveillés... et tous +deux, éprouvant la même sensation d'humidité, poussèrent des +exclamations de surprise....</p> + +<p>—Une inondation! fit Labergère. Ça me rappelle Ivry!...</p> + +<p>Mais Sir Athel n'avait nul désir de plaisanter: bien vite, il s'était +aperçu que cette pluie de gouttelettes provenait de la fonte des +stalactites qui pendaient de la voûte... et en même temps, prêtant +l'oreille, il lui sembla percevoir le bruit doux et persistant de +ruissellements... en même temps, il n'était pas douteux que la roche sur +laquelle ils étaient réfugiés avait perdu la plus grande partie de son +revêtement de neige et de glace, et qu'ainsi disparaissaient peu à peu +les saillies ou anfractuosités dont il s'était aidé dans son expédition +nocturne.</p> + +<p>—C'est le dégel, dit-il. L'issue que nous avons pratiquée dans la +muraille close de la caverne a donné passage à un courant d'air +chaud....</p> + +<p>—Bon! fit Labergère. On va pouvoir sortir le veston d'été....</p> + +<p>Mais Athel se pencha vivement vers lui:</p> + +<p>—Ne riez pas, lui dit-il à voix basse... c'est peut-être la débâcle, +c'est-à-dire la catastrophe finale... qui sait si ces énormes quartiers +de roche, retenus par la glace qui fait l'office de ciment, ne +s'écrouleront pas sur nous....</p> + +<p>—Diable! voilà les bêtises qui recommencent... je demande à m'en +aller....</p> + +<p>—C'est ce qu'encore une fois nous allons essayer... mais ne nous +dissimulons pas que la situation est plus critique que jamais....</p> + +<p>Il s'interrompit tout à coup et, malgré son empire sur lui-même, sa +physionomie exprima une angoisse si profonde que Labergère, en dépit de +son insouciance, eut un mouvement d'inquiétude....</p> + +<p>—Hein? Qu'est-ce qui vous prend?...</p> + +<p>Athel s'était avancé sur l'extrême bord de la roche:</p> + +<p>—Écoutez! fit-il. Dites-moi, tous deux, si mes oreilles tintent, si je +deviens fou... ou bien si réellement....</p> + +<p>—J'entends quelque chose, dit Bobby d'une voix qui chevrota, on dirait +qu'on remue là-dedans....</p> + +<p>—Mais c'est vrai, cria Labergère. Ça grouille ici!... Regardez!... +est-ce qu'il ne vous semble pas que ces énormes taches noires, +remarquées à notre arrivée, se déplacent peu à peu....</p> + +<p>Ils avaient rallumé leurs torches et se penchaient en avant, avivant la +flamme pour qu'elle portât la lumière jusqu'aux profondeurs... et dans +les masses de granit et de basalte, il y avait une sorte +d'oscillation....</p> + +<p>—Ces pierres sont donc vivantes! Que se passe-t-il? articula Labergère +d'une voix étranglée....</p> + +<p>—Il se passe, s'écria Sir Athel avec désespoir, que nous assistons en +ce moment au plus étonnant phénomène qui se soit produit depuis les +premières formations de la terre... il se passe que, là, au-dessous de +nous, autour de nous, des colosses monstrueux, engourdis depuis la +période glaciaire, c'est-à-dire depuis des époques dont nous ne pouvons +calculer l'éloignement; aujourd'hui, sous l'influence de la surélévation +de la température—que nous avons déterminée, nous, moi surtout, +imprudent et stupide!—soudain se réveillent, ressuscitent de leur +sommeil séculaire....</p> + +<p>«Que va-t-il se passer? Nulle intelligence humaine ne peut le prévoir!</p> + +<p>Bobby, comme frappé d'une idée subite, se rappelant des mots entendus à +l'école:</p> + +<p>—Ce sont des animaux antédiluviens!... s'écria-t-il.</p> + +<p>—Ni plus ni moins, mon petit père, fit le reporter qui s'efforçait de +retrouver sa gouaillerie parisienne. Quelque chose comme le Diplodoccus +du généreux M. Carnegie, que, si nous vivions encore demain, nous +pourrions aller voir ensemble au Jardin des Plantes... quand ça vous +marche sur un cor, ça fait mal, je t'en donne mon billet!...</p> + +<p>Et, dans les profondeurs de la grotte, les mouvements s'accentuaient.... +C'était comme un froissement de lourdes étoffes, puis des coups sourds +comme de lourdes poutres qui se seraient dressées de soi-même et se +fussent, avec effort, arc-boutées sur le sol....</p> + +<p>Il y eut un affreux craquement: de la voûte une masse se détacha, tomba +avec un fracas effroyable, abattant les icebergs, rebondissant sur les +roches, tandis que rauquaient, sinistres et jamais entendus par une +oreille humaine, des barrissements d'épouvante et de douleur....</p> + +<p>L'œuvre du dégel s'opérait avec une rapidité foudroyante: autour du +môle sur lequel se tenaient les trois amis, terrés en un groupe, +paralysés par l'horreur du spectacle mal entrevu dans les fonds +ténébreux, ce n'étaient plus qu'écroulements, les blocs de glace se +désagrégeaient, entraînant dans leur chute des blocs énormes qui +rebondissaient....</p> + +<p>—Le Vrilium! Le Vrilium! cria Bobby.</p> + +<p>Ah! oui, le Vrilium! si puissant qu'il fût, est-ce qu'il pouvait lutter +contre ce déchaînement tumultueux et colossal des forces naturelles!... +est-ce qu'il pouvait soulever une montagne....</p> + +<p>Pourtant, au milieu de ce désordre atroce, des animaux se dressaient, +dont l'échine énorme secouait des quartiers de roches, glissant sur la +peau épaisse et se brisant à leurs pieds... les voix formidables se +répondaient, les pieds battaient le sol... ces évadés de l'âge tertiaire +n'avaient-ils pas assisté déjà à des bouleversements identiques, alors +que l'eau, la terre, le feu se livraient l'inimaginable combat des +éléments non équilibrés... ils représentaient la force brute, l'instinct +aveugle et tout puissant de la conservation, la persistance de la vie en +des longévités fabuleuses, la cohésion des énergies premières en qui +bouillait l'avenir des mondes.</p> + +<p>Les hommes! Ah, qu'étaient-ils en face de ces agrégats de muscles et de +tendons, de ces Léviathans que la fable avait à peine osé décrire!</p> + +<p>En vain, Labergère et Bobby—qui n'étaient rien moins que des +lâches—essayaient de tendre leurs nerfs; en vain Sir Athel, éperdu, +faisait appel à l'intelligence par qui l'être pensant a vaincu la +force....</p> + +<p>Ils se sentaient amoindris, contractés, atténués jusqu'à n'avoir plus la +notion de la résistance... ils ne parlaient plus, à peine s'ils +pensaient: dans leur cerveau, qui s'anémiait, les choses perdaient leurs +formes, leurs reliefs; les idées chevauchaient sans plus se fixer; le +sens de la mémoire, de la comparaison, du jugement s'atrophiait....</p> + +<p>L'eau tombait toujours, clapotante maintenant comme une pluie d'orage: +les flambeaux de Vrilium s'étaient éteints, et rien ne subsistait plus +que les bruits fantastiques que produisait cette faune, évoquée tout à +coup dans une palingénésie prodigieuse....</p> + +<p>Et tandis qu'ils étaient ainsi, hypnotisés par le mystère, étouffés par +l'inconnu, voici que la catastrophe finale s'acheva... dans le tumulte +de fracas tonitruants, la grotte tout entière creva, se disjoignit... +les roches trépidantes s'abattirent, les aiguilles de glace coupèrent +l'espace comme des glaives d'argent.</p> + +<p>Tout s'effondra, se disloqua, en un démembrement effroyable... les +monstres hurlèrent des clameurs, des rugissements... et comme si +l'invraisemblable voulait encore défier le possible, une partie de la +voûte se déchira, d'énormes fissures s'ouvrirent.</p> + +<p>Et la lumière du soleil entra, éclatante, en une ruée triomphale....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIIb" id="VIIb"></a><a href="#table">VII</a></h2> + +<h3><a href="#table">L'INVASION DE PARIS</a></h3> + + +<p>C'était un dimanche, fin avril, un de ces beaux jours qui sont les +hérauts du mois de mai.</p> + +<p>Huit heures du matin: la ville paresseuse avait fait la grasse matinée. +Avant de partir pour quelque partie de campagne, les hommes, +languissamment, se reposaient au lit des levers matinaux de la semaine.</p> + +<p>En ces quartiers populaires des Buttes-Chaumont, des rues Secrétan, +Bolivar, Botzaris, les ménagères sont complaisantes aux ouvriers qui ont +peiné toute la semaine: elles se lèvent les premières et, s'étant +assurées que le bébé, bien endormi, n'éveillera pas son père, elles se +glissent bien vite dehors pour les provisions du matin, courant les +boutiques, attentives à la qualité des légumes et à la fraîcheur de la +viande, préoccupées de ne pas trop écorner la paix du samedi, gaies, +alertes, vivaces, bavardes, échangeant aux coins des trottoirs de +rapides causettes, impatientes elles aussi, elles surtout, de s'évader +vers quelque coin de banlieue où on boira de l'air—et d'autre chose—le +petit riant et chantant sur les épaules de papa.</p> + +<p>Le temps avait été mauvais dans cette dernière quinzaine; c'était, par +ce beau matin de soleil, une résurrection de lumière. Les visages et les +cœurs s'épanouissaient. Il faisait bon vivre!...</p> + +<p>Un de ces groupes de braves Parigotes s'était arrêté au coin de la rue +Pradier et du square Boucher de Perthes, les papotages allaient leur +train, sans malignité, tant le bien-être adoucit les caractères.</p> + +<p>Tout à coup, la fruitière, campée sur le pan de sa porte et débitant une +motte de beurre, resta hébétée, tendant, à bout de bras, son couteau de +travail, et poussant un cri horrible, tourna sur elle-même, se +précipitant à travers sa porte et la refermant d'un coup de pied....</p> + +<p>Les femmes se retournèrent et des glapissements de terreur jaillirent de +tous les gosiers....</p> + +<p>Une forme noire, énorme, obstruait le fond du square, apparition +démoniaque qui mettait sur l'horizon bleuté une colossale tache +d'encre....</p> + +<p>Et soudainement, sans qu'un seul mot fût échangé, les femmes +s'enfuirent, se poussant, se bousculant, les jambes coupées, les gorges +sèches, gloussant des appels éperdus... elles atteignirent la rue +Bolivar, là se heurtèrent à d'autres groupes calmes, mais qu'elles +affolèrent... là, derrière elles, un épouvantable monstre... le diable, +hurlait une vieille en se signant.</p> + +<p>Le diable! d'autres riaient.</p> + +<p>Elles étaient donc folles! Justement deux sergents de ville passaient, +placides. On se jeta sur eux, les mains agrippaient leurs pèlerines... +indulgents, ils écoutaient, interrogeaient... c'était là, au square....</p> + +<p>Eux aussi crurent avoir affaire à des folles... mais comment si +nombreuses! C'est qu'il y avait quelque chose.... Voyons voir!...</p> + +<p>Du reste, la preuve qu'il se passait un fait anormal, c'est que toutes +les fenêtres de la rue Laugier s'étaient ouvertes et que, dans leurs +cadres, des êtres apparaissaient, têtes effarées, bras battant l'air en +des convulsions d'horreur, les bouches grandes ouvertes et clamant....</p> + +<p>Et au moment précis où les deux agents atteignaient le coin du square, +apparut, frôlant la maison dont son dos atteignait le second étage....</p> + +<p>Le Mammouth, lourd, solennel, balançant sa tête monstrueuse, au front +plat et large, en labourant le pavé de ses défenses recourbées, ses yeux +à peine visibles sous les vastes loques de ses oreilles, arrivant, sans +hâte, monumental, posant l'un après l'autre sur le sol qui s'ébranlait, +les quatre marteaux-pilons qui étaient ses pieds....</p> + +<p>Les deux représentants de la loi étaient restés cloués sur place, sans +arrogance d'ailleurs, les yeux désorbités... le plus jeune, en un élan +de vaillance, eut au poing son revolver d'ordonnance et à quatre mètres +tira....</p> + +<p>La balle ricocha, alla casser la glace d'une boutique....</p> + +<p>L'autre, plus calme, dit simplement:</p> + +<p>—Allons prévenir le poste!</p> + +<p>Et pour qu'on n'oubliât pas qu'il était l'autorité:</p> + +<p>—Circulez, cria-t-il à la foule des femmes qui, terrifiées, mais encore +plus curieuses, obstruaient le coin de la rue Bolivar, rentrez toutes +chez vous et que nulle ne sorte avant que M. le commissaire soit arrivé.</p> + +<p>Le Mammouth marchait toujours, dodelinant de la croupe, jouant de sa +queue poilue qui battait l'air comme un gigantesque blaireau.</p> + +<p>A la voix des agents, les femmes s'enfuirent, entraînant les curieux +qui, peu à peu, s'étaient amassés, tous pris d'une panique folle: les +uns courant vers la rue Manin ou cherchant à franchir la grille du parc, +les autres lancés à fond de train dans la direction de la rue de +Crimée....</p> + +<p>Mais ces derniers n'allèrent pas loin: car voici qu'au coin de la rue du +Plateau, une silhouette terrifiante se dessina... le Mégathérium, tatou +gigantesque, de quatre mètres de hauteur, avec ses mâchoires bizarres, +sa lèvre pendante... celui-là, fortement campé sur ses jambes de +derrière, s'avançait par bonds, les membres antérieurs au-dessus de +terre, jambes très courtes armées d'ongles formidables... le masque +était horrible, diabolique—les yeux très proéminents roulaient en une +alternative de blanc et de noir, d'un caractère effrayant....</p> + +<p>Devant cette apparition nouvelle la ruée s'arrêta, fit volte-face, et la +galopade reprit, en sens contraire, vers le grand Paris... et les deux +monstres les suivirent, mais à distance, sans paraître pressés, allant +au pas....</p> + +<p>A ce moment, arrivaient au pas de course les agents requis, le +sabre-baïonnette en main, prêts à tout combat—comme s'il s'agissait +d'une grève—et avec eux, le commissaire de police, un petit gros, plein +de dignité, qui avait ceint son écharpe pour être plus imposant.</p> + +<p>Mais les deux compères—d'avant le déluge—descendaient maintenant la +rue Botzaris, et, comme si les dédales du quartier n'avaient pas de +secrets pour eux, enfilaient la rue de l'Atlas... descendant vers le +boulevard de la Villette.... Le magistrat, correct, très pâle, reculait +pour ne point les gêner... sans savoir que faire; l'autorité cependant +gardait bonne contenance....</p> + +<p>Quand soudain, de toutes les rues avoisinant le square +Boucher-de-Perthes—et en vérité n'y avait il pas là un hommage discret +à celui qui le premier révéla l'importance au temps quaternaire de +l'homme sur la terre—d'autres monstres, d'autres géants, d'autres +colosses surgissaient, l'Hipparion, ancêtre de notre cheval, et d'une +hauteur double; le Mastodonte, masse informe, véritable bloc de chair de +quatre mètres de longueur, d'où jaillissaient comme des glaives quatre +défenses menaçantes... d'autres encore que la science n'avait pas +catalogués, ébauches mal équarries de rhinocéros géants, enveloppés de +leurs carapaces comme d'une armure, avec sur le sommet du crâne de +triples cornes acérées et dardées en piques, ondulations gigantesques de +croupes, de cuisses gainées de cuir, d'épaules d'où saillaient des os +pareils à des bielles de machines transatlantiques, tous, Brontosaures, +Tricératops, reptiles marchant sur leurs pattes de derrière à la façon +des kanguroos.</p> + +<p>Au-dessus de ces mamelons mouvants, quelque chose oscillait, un petit +amas d'os qui figurait une tête, fichée au bout d'un cou maigre et long +de deux mètres et faisant comme un guidon de ralliement au troupeau de +cauchemar: c'était l'Iguanodon, mesurant plus de cinq mètres, équilibré +sur son trépied, deux jambes postérieures et une queue sans fin, tandis +que de ses membres antérieurs, ridiculement courts et armés d'un ergot +redoutable, il semblait s'avancer hâtivement vers quelque lutte désirée, +de se frayer un passage à travers les derrières qui se pressaient en +muraille....</p> + +<p>Tandis qu'après avoir vingt fois maladroitement essayé de prendre son +essor, gêné pour l'éploiement de ses ailes nues de plumes ou d'écailles, +un monstrueux Ptérodactyle—de dix mètres d'envergure—enfin surmontant +les maisons et lourdement, gigantesque aéroplan, volait au-dessus de +Paris....</p> + +<p>C'était l'invasion des prodigieux aïeuls, évadés de leurs tombes!</p> + +<p>La troupe dévalait vers les boulevards extérieurs, suivant la pente +déclive du terrain. Au coin de la rue de l'Atlas, le Mammouth avait +heurté une colonne d'affiches qui s'était abattue d'un bloc; au +boulevard de la Villette, le Mastodonte était entré en conflit avec le +bureau des omnibus qui avait oscillé, puis s'était écroulé... un tramway +arrivant à toute vitesse, le Brontosaure qu'il avait frôlé eut un +brusque mouvement qui jeta hors de ses rails la lourde voiture, bondée +de voyageurs... le trolley se brisa, tomba sur l'ancêtre, déchargeant +sur lui un millier de volts... cela le mit en colère, et allongeant le +pas, il s'enfila dans le faubourg du Temple....</p> + +<p>On ne comprenait pas, on fuyait, on hurlait... c'était la panique +universelle dans toute son horreur... un gamin affolé criait:</p> + +<p>—En voilà des sales bêtes... ils ont des poils aux pattes....</p> + +<p>Devant cette inondation de chairs et d'os, que nulle digue ne pouvait +tenter d'arrêter, c'était la fuite irraisonnée, en un tourbillon +d'épouvante.</p> + +<p>L'Iguanodon, plus actif que les autres, passa à toute volée, dépassant +la troupe; parfois il s'arrêtait, et par une des fenêtres ouvertes au +second étage passait la tête, regardant par simple curiosité, sans +doute, et c'était dans un ménage surpris des ululations terrifiées...; +sans s'émouvoir, il continuait son chemin, comme sachant où il allait... +et comme, pendant quelques instants, il resta, place de la République, +nez à nez avec la monumentale effigie de Marianne, ceux qui dans la +foule eurent le courage de regarder virent, accroché à son cou, +véritable loque, quelque chose qui ressemblait à un homme....</p> + +<p>L'Iguanodon repartit... les autres apparaissaient au carrefour du +funiculaire de Belleville.... Là, une hésitation, d'où une collision, la +voie étant trop étroite pour les mouvements de ces reins étonnants qui +cherchaient à faire volte-face et, bousculés, cognaient les deux côtés +de la rue, défonçant ici une boutique, là une vespasienne qui +dégringolait avec fracas. Pour un peu, ils eurent renversé la caserne.</p> + +<p>De se sentir aussi gênés, cela les enragea, et, s'arrachant à l'étau de +leur pression mutuelle, ils se lancèrent: les uns par le boulevard +Saint-Martin, d'autres vers la Bastille; d'autres, ayant suivi +l'Iguanodon, s'engagèrent dans la rue Turbigo ou la rue du Temple... et +toujours la foule fuyait éperdue, les chevaux entraînaient à grande +volée les omnibus subitement vidés, les cochers dévalaient de leur +siège, les wattmen lâchaient les autos; on baissait à toute vitesse les +volets de fer des magasins... c'était un désordre indescriptible, avec, +dominant les grondements des thérions, les clameurs des hommes, les +glapissements aigus des voix de femmes... et la nouvelle de cette +invasion infernale éclatait à travers Paris, les téléphones, les +télégraphes, les pneumatiques emportaient de tous les côtés ces +invraisemblables informations qui, d'abord, semblaient une colossale +mystification....</p> + +<p>On mobilisait les troupes, on lançait la garde républicaine, les +conseillers municipaux avaient voulu courir à l'Hôtel de Ville... toutes +les issues étaient encombrées... une sorte d'ornythorinque avait bloqué +la station du Métro, place de la République, et dans les souterrains, +les voyageurs refoulés s'exaspéraient et réclamaient leur argent!</p> + +<p>Justement, ce matin-là, M. Lépine avait été appelé en banlieue par une +affaire urgente. M. Davaine, le chef de la Sûreté; M. Larmion, le chef +de la police municipale; M. Ostriot, le secrétaire général, attendaient +des ordres du ministère de l'Intérieur. Les avis se croisaient, +contradictoires.</p> + +<p>Enfin le préfet arriva et entra dans son cabinet dont les fenêtres, +grandes ouvertes pour aspirer les premières bouffées de printemps, +donnaient sur le quai.</p> + +<p>Ne sachant rien, venant de la rive gauche, il ne comprenait pas pourquoi +tous ces fonctionnaires étaient groupés là, frémissants:</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-il de sa voix brève, autoritaire.</p> + +<p>Tous voulurent répondre à la fois; et successivement les informations +manquaient de clarté.</p> + +<p>—Quoi? demandait-il, une ménagerie qui s'est échappée!... Des lions, +des ours, des tigres!...</p> + +<p>—Pis que cela! des animaux monstrueux, inconnus, qui dévastent Paris, +qui massacrent la population....</p> + +<p>Le téléphone appela. M. Lépine s'y précipita.</p> + +<p>—Allô! monsieur le ministre de l'Intérieur!... des renseignements!... +je procède à l'enquête!... Comment? sur les boulevards?... Un serpent de +vingt mètres de long dans le passage des Panoramas?... Bien! j'y +cours!... Ne serait-il pas urgent d'avertir M. le ministre de la +Guerre... le gouverneur de Paris!... Hein! Oui! monsieur le ministre, je +réponds de tout!... A tout à l'heure!...</p> + +<p>Il replaça le cornet, puis se tournant vers son personnel:</p> + +<p>—Moins on comprend, dit-il, plus il convient de déployer d'énergie... +il doit y avoir, comme toujours, une exagération folle... des +monstres!... est-ce qu'il y a des monstres?...</p> + +<p>Une clameur éclata:</p> + +<p>—Là, là! derrière vous, monsieur le préfet!...</p> + +<p>M. Lépine tournait le dos à la fenêtre ouverte. Il sentit que quelque +chose se posait sur son épaule et lui frôlait l'oreille. Il se retourna +précipitamment... et son nez heurta celui de l'Iguanodon.</p> + +<p>L'horrible bête, par la rue du Temple et le boulevard Sébastopol, avait +atteint le boulevard du Palais, s'était arrêtée—sans raison +appréciable—devant la préfecture de police et, trouvant à hauteur de sa +tête une fenêtre ouverte, y avait engagé la moitié de son cou... et +balançait sa tête que terminait un bec corné, dans le cabinet +préfectoral.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que ça? cria le préfet, en se jetant en arrière.</p> + +<p>—C'est l'invasion des monstres! répliqua le chef de la Sûreté, qui +savait tout.</p> + +<p>La bête, d'ailleurs, n'était pas menaçante: d'un air abruti, elle +exécutait un mouvement d'oscillation, stupide et sans but. Et pas +d'armes pour se défendre!... Le préfet courut à la porte et avisant dans +le couloir un agent qui somnolait dans la douce ignorance de la +catastrophe:</p> + +<p>—Brigadier, cria-t-il, venez....</p> + +<p>L'autre fit un bond et s'élança.</p> + +<p>—Tires votre sabre, commanda M. Lépine, et coupez-moi ça!</p> + +<p>Ça, c'était le cou de l'Iguanodon.</p> + +<p>Le brigadier fit tournoyer son arme, la lança d'une main sûre—et ne +coupa rien. La lame rebondit sur le cuir épidermique et sauta en l'air.</p> + +<p>Au même instant apparut, s'accrochant au balcon, quelque chose qui était +peut-être un homme et qui se hissait au cou de la bête... et ce quelque +chose roula avec un bruit flasque sur le tapis.</p> + +<p>C'était bien un homme, oui, mais si dévasté, si chaviré, si affalé que +cela n'avait plus de forme. Tandis que la tête—d'un mouvement monotone, +oscillait toujours, touchant presque le plafond; on releva le +malheureux, on le dressa sur ses pieds, on lui soutint la tête, et M. +Lépine s'écria:</p> + +<p>—Mais je connais ce bonhomme-là! C'est le détective Bobby!...</p> + +<p>Il fallait le ranimer à tout prix: on le gava de kirsch. Ce n'était pas +le whisky national, mais ça galvanisait quand même... et soudain M. +Bobby se dressa, reconnut le préfet, se mit au port d'armes et dit:</p> + +<p>—<i>By god, it is an awful affair!</i></p> + +<p>—Quelle affaire?</p> + +<p>—Je n'en sais rien... un trou, des trous, de la glace, des rochers, des +formes noires qui remuent... et puis l'écroulement, un cou qui passe +auquel je me suspends et qui m'emporte!...</p> + +<p>—Expliquez-vous! Qu'est-il arrivé?...</p> + +<p>L'Iguanodon sembla regarder Bobby et d'un hochement de tête approuver +son récit... puis le cou disparut par la fenêtre comme un tuyau qu'on +tire en arrière....</p> + +<p>Bobby eut un long soupir: c'était l'évanouissement du cauchemar, pour un +instant du moins. Et il s'expliqua plus clairement....</p> + +<p>Incroyable, inexplicable, l'aventure n'en était pas moins réelle.</p> + +<p>M. Lépine prit son chapeau et s'adressant à son personnel:</p> + +<p>—Suivez-moi, messieurs! Paris est en danger.... Faisons notre +devoir....</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Il se passait dans la grande ville des choses stupéfiantes.</p> + +<p>Le Tricératops s'était arrêté devant la Porte-Saint-Denis et ayant +essayé d'y entrer, la trouvant trop étroite, s'était reculé et à la +façon d'un bélier antique; il se ruait contre les pierres, les cornes en +avant, faisant jaillir en débris les pierres glorieuses de Louis XIV.</p> + +<p>Le Mammouth, plus calme, passait au petit trot, emplissant toute la +chaussée, devant le Gymnase, stoppait un instant en face de la Maison +Rouge; il semblait las, maintenant, son pas devenait lourd et, arrivé +devant Brébant, il plia les jarrets et se coucha, obstruant l'entrée du +faubourg Montmartre.</p> + +<p>Un Brontosaure, qui mesurait vingt mètres de long, avait voulu à toute +force entrer dans le passage des Panoramas; mais, à mi-corps, il avait +été arrêté par l'exiguïté de l'arcade et restait là, la tête à la +galerie des Variétés—côté des artistes—tandis que sa queue +enguirlandait la terrasse du café Véron....</p> + +<p>Sur les marches de l'Opéra, le Mégathérium s'était dressé, comme un +orateur qui veut parler au peuple, puis s'était appuyé contre les portes +basses, en gardien vigilant prêt à accueillir les abonnés.</p> + +<p>Le Ptérodactyle, dont le vol était lourd, s'était juché, peut-être pour +prendre haleine, sur une des corniches de la Madeleine... sa queue +pendait, agitée, caressant de l'autre côté la statue de Jules Simon.</p> + +<p>Déjà, trois heures s'étaient passées. Il était midi.</p> + +<p>Enfin, l'autorité, convaincue de la réalité du péril, avait pris des +mesures. Par les avenues désertées, l'artillerie arrivait au galop des +chevaux aux reins trapus, amenant des canons, des mitrailleuses... +dût-on bombarder la moitié de Paris, l'action devait être prompte et +énergique.</p> + +<p>Toute la population de la rive droite s'était renfermée dans les +maisons, haletante, ayant perdu jusqu'au désir de la fuite....</p> + +<p>En tenue de combat, les troupes avançaient prudemment, l'arme à magasin +toute prête. Les obus dormaient dans les canons, impatients du réveil; +les batteries s'étaient placées en l'enfilade des Boulevards, tandis que +M. Lépine marchait, à la tête d'un corps d'agents, en avant-garde....</p> + +<p>Et il se passa alors un fait non moins étrange que les précédents.</p> + +<p>A mesure qu'on avançait, on voyait les monstres chanceler, tituber sur +leurs jambes monstrueuses, puis s'abattre.... L'un d'eux, de sa masse +énorme, remplit l'Olympia... un autre, celui de l'Opéra, se traînait +jusqu'au groupe de Carpeaux et, ayant levé la tête pour savourer les +lignes des danseuses, la laissait retomber....</p> + +<p>Le gigantesque oiseau de la Madeleine semblait s'aplatir sur les +pierres, puis glissait, et de sa masse flasque, comme vidée, qui +tombait, engloutissait les baraques du marché aux fleurs.</p> + +<p>L'énorme saurien des Variétés s'écrasait sur les dalles du passage, +ayant le long de l'épine dorsale une fluctuation qui à chaque instant +diminuait d'intensité.... L'Iguanodon de la préfecture, se traînant +jusqu'au parapet qu'il essayait de franchir, tournait sur lui-même et +tombait dans la Seine, où il écrasait une péniche dont les habitants +avaient tout juste le temps de se jeter à l'eau....</p> + +<p>Et, de tous côtés, le même phénomène se produisait....</p> + +<p>Ces dégelés du Quaternaire ne s'étaient réveillés que mus par une vie +factice, provisoire...; ils portaient quand même la tare de leur +vieillesse, de leur décrépitude, et, un à un, sous la pression de l'air +ambiant, sous le soleil du printemps, inaptes à vivre en cette +atmosphère de quelques centaines de siècles plus jeune que celle qu'ils +avaient respirée naguère... ils mouraient, revenus trop anciens dans un +monde trop nouveau. Et, à une heure de l'après-midi, Paris était +sauvé....</p> + +<p>Rayonnant, M. Perrier, le directeur du Muséum, examinait les cadavres de +ces ancêtres et parlait joyeusement de faire construire de nouvelles +galeries pour la reconstitution de ces témoins des temps +Paléozoïques....</p> + +<p>Oubliant ses projets de promenade campagnarde, la population entière de +Paris se pressait autour de ces corps énormes, dont on riait parce +qu'ils étaient inanimés: et les terrasses des cafés, et les débits de +boissons se remplissaient... joueurs de bridge et de manille faisaient +claquer les cartes sur les tables de marbre....</p> + +<p>Mais qu'advint-il des acteurs de cette effrayante aventure?</p> + +<p>Hélas! Sir Athel Random ne reparut pas. Dans quel abîme avait-il +disparu? Sous quelle masse de roches avait-il été englouti!...</p> + +<p>Et cependant qui sait? On en a vu ressusciter qui étaient plus morts que +lui....</p> + +<p>Pauvre Mary Redmore! Cette fois, tout espoir était perdu... et, +pleurant, sous de longs voiles de deuil, elle retourna en Angleterre. M. +Redmore eut bien l'idée d'intenter un procès à la Ville de Paris en un +million de dommages-intérêts—de sages conseils le détournèrent de ce +projet, au grand regret des hommes de loi qui s'y seraient enrichis.</p> + +<p>Sir Athel avait emporté avec lui le secret du Vrilium! Et les débris du +vriliogène étaient enfouis dans les profondeurs de la planète!</p> + +<p>Mais Labergère!</p> + +<p>Comment s'était-il évadé de ce pandémonium de pierre et de glace!</p> + +<p>Quand le soir il reparut dans les bureaux du <i>Nouvelliste</i> pour rédiger +le compte rendu de son excursion souterraine, il raconta qu'il s'était +trouvé, sans savoir comment, dans un des souterrains du Nord-Sud, +inachevé bien entendu.... Sorti de là, il était allé prendre le bock si +longtemps désiré et revenait réclamer sa place au grand soleil du +journalisme....</p> + +<p>Un banquet fut organisé en l'honneur de Bobby, qui y prit la parole en +un discours qui rappelait quelque peu celui de Roosevelt et que Mrs. +Bobby, très fêtée, écouta en pleurant....</p> + +<p>Et ainsi se termina l'aventure la plus fantastique, la plus +étonnante—et la plus navrante à la fois—de la première moitié du +XX<sup>e</sup> siècle. Il se trouva même des gens pour dire que ce n'était pas +arrivé.</p> + + +<h3>FIN</h3> + + +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> On sait que sont seuls vrais cockneys de Londres ceux qui +sont nés dans le périmètre où peuvent s'entendre les cloches de +Bow-Church.</p></div> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Jeunes filles de Buffalo, voulez-vous bien sortir ce soir?</p></div> +</div> +<h3>E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY</h3> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'effrayante aventure, by Jules Lermina + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'EFFRAYANTE AVENTURE *** + +***** This file should be named 18067-h.htm or 18067-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/0/6/18067/ + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/18067-h/images/001.jpg b/18067-h/images/001.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..98731b6 --- /dev/null +++ b/18067-h/images/001.jpg |
