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+The Project Gutenberg EBook of L'américaine, by Jules Claretie
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'américaine
+
+Author: Jules Claretie
+
+Release Date: March 28, 2006 [EBook #18064]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMÉRICAINE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+JULES CLARETIE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+OEUVRES COMPLÈTES
+
+
+
+
+=L'AMÉRICAINE=
+
+ROMAN CONTEMPORAIN
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+_A MADAME H.-S. S._
+
+
+Permettez-moi, madame, de vous envoyer, de Paris à Philadelphie, ce
+livre où vous rencontrerez plus d'une observation et plus d'un trait qui
+m'ont été donnés par l'éminent homme d'État, le profond philosophe et le
+causeur charmant dont vous portez le nom respecté. Je n'ai pas eu la
+prétention, dans ce roman quasi-parisien, de peindre les moeurs intimes
+de vos compatriotes. J'ai saisi au passage les Américains que j'ai vus,
+et je n'ai voulu faire ni un tableau ni une satire de la vie du Nouveau
+Monde. Ne cherchez pas sous ce titre: _l'Américaine_, l'étude spéciale
+d'une race; cherchez-y ce que vous trouverez, j'espère:--un portrait de
+femme.
+
+Ce que j'ai surtout visé, à vrai dire, dans le roman que je vous envoie,
+madame, ce n'est pas l'Amérique, c'est le divorce qui, du reste, est
+d'importation américaine. On divorce avec une facilité prodigieuse chez
+vous. Nous n'en sommes pas tout à fait là en France, mais nous marchons
+vite, et il n'est pas mauvais de réagir. Et vous m'approuverez d'autant
+plus, madame, je le sais, que votre foyer d'Amérique est comme un nid
+d'affections et de souvenirs, avec l'image chère de celui qui m'a honoré
+de son amitié.
+
+Recevez, madame, à travers le temps et l'éloignement, l'hommage de mon
+profond respect.
+
+ Jules Claretie.
+
+
+
+
+L'AMÉRICAINE
+
+
+
+
+I
+
+
+En juillet, à Trouville, par un beau temps clair, sous le ciel d'un bleu
+doux, légèrement ouaté de nuages blancs, devant la mer plate et verte
+aux bords vaseux dentelés d'écume blanche, le docteur Fargeas, le savant
+névrologiste, causait à l'ombre d'un grand parasol planté dans le sable
+fin. Il causait, tout en regardant de ses profonds yeux noirs des
+barques filer à l'horizon, un vapeur passer avec sa blanche fumée
+droite, et, en amateur d'art qu'il était, comparant aux _marines_
+accrochées à Paris, dans son cabinet, la côte violacée qui se montrait
+au fond, très loin, plaquée de tons rosés ou jaunes, vers le cap de la
+Hève, là-bas.
+
+Il se laissait aller, le docteur, à ces lents bavardages des jours de
+repos, assis entre un homme de trente-cinq ans environ, à l'air
+militaire, le marquis de Solis, retour du Tonkin et descendu
+l'avant-veille aux _Roches Noires_, et un jeune homme coiffé du petit
+chapeau paillasson à large ruban qui, dans un tonneau d'osier, les
+jambes croisées, battait sa bottine gauche du bout de son ombrelle de
+toile écrue. Joli garçon, ce M. de Bernière, un peu cousin du marquis de
+Solis; mais aussi spirituellement flâneur, railleur, décadent ou
+pessimiste, selon la mode, que Georges de Solis était--avec dix années
+de plus sur les épaules--enthousiaste, crédule, courant la mode à la
+conquête de quelque vérité scientifique, et que Fargeas lui-même,
+restait ardent et alerte, sous ses longs cheveux gris, encadrant son
+visage maigre.
+
+Ils s'étaient, après le déjeuner, rencontrés et assis machinalement sur
+la plage, dans le _far niente_ délicieux de la vie des eaux, le docteur
+descendant de sa villa, bâtie dans le nid de verdure de la côte de
+Grâce, Bernière et M. de Solis sortant du même hôtel où ils se
+retrouvaient sans s'y être donné rendez-vous.
+
+Fargeas avait jadis soigné la marquise de Solis et donnait, de temps à
+autre, des conseils hygiéniques à M. de Bernière qui ne les suivait pas.
+Un ami de tous ses clients, le bon docteur. Et appliquant à ces faux
+malades, simplement anémiés ou rendus dyspepsiques par la vie de Paris,
+une méthode curative à lui: la causerie, le laisser-passer, le
+haussement d'épaules et le: «Bah! ce n'est rien! Vous en verrez toujours
+la fin!»
+
+--Eh bien! docteur, et vos malades? lui demandait justement Bernière, en
+continuant à frapper de son ombrelle sa cheville qui faisait saillie
+sous le caoutchouc de la bottine.
+
+--Mes malades? Tous bien portants!
+
+Et le docteur ajouta, en riant:
+
+--Je les visite si peu!
+
+--Vous seul avez le droit de parler ainsi, de ce petit ton railleur, de
+votre science, cher docteur!... dit M. de Solis, avec un évident
+respect, une sorte de reconnaissance affectueuse. Vous, un des maîtres
+en l'art de guérir!
+
+--Oh! un des maîtres!--- le savant hochait la tête.--La vérité est que
+je suis peut-être parmi les médecins un des moins... malfaisants!
+
+Bernière sourit et son ombrelle battit plus vite, comme pour applaudir.
+
+--Malfaisant est joli! Un ban pour _malfaisant_!
+
+--Non.... Mais, dit Fargeas, je suis sceptique en médecine... voilà ma
+force! J'ai remarqué qu'à tout prendre il n'y a jamais de maladies
+réelles que celles que l'on croit avoir!... Quand l'homme est réellement
+en danger, il se figure qu'il n'a rien de grave. Cette ignorance de son
+mal le rassure et il en guérit malgré le médecin! L'homme ou la femme
+est-il malade imaginaire? Comme à tout propos le médecin est consulté,
+alors... ah! alors, ça devient dangereux!
+
+--Il n'y a donc à votre avis, demanda M. de Solis, que les maladies
+qu'on croit avoir?
+
+--Évidemment, comme il n'y a que les passions qu'on se figure éprouver.
+
+Le jeune Bernière, après avoir applaudi, se mit à protester.
+
+--Oh! qu'on se figure!... qu'on se figure!... dit-il.
+
+Le docteur Fargeas l'interrompit, et regardant ce joli garçon blond,
+frisé, avec une mince moustache finement retroussée sur des lèvres un
+peu pâles, et un monocle crispant, comme une hémiplégie, tout un côté de
+sa face, tandis que l'autre restait calme, avec un petit oeil bleu
+perçant:
+
+--Mais parfaitement, dit le médecin. Voyons, tenez: Quel âge avez-vous?
+
+--Vingt-huit ans.
+
+--Et, à vingt-huit ans, vous croyez avoir eu des passions?
+
+--Beaucoup! fit Bernière.
+
+--Êtes-vous joueur?
+
+--Peu!
+
+--Bibliophile?
+
+--Médiocrement.... Je coupe les volumes avec mes doigts! Ainsi!...
+
+--Avare? Je vous demande pardon....
+
+--Papa me trouve prodigue, répondit Bernière, mais la petite
+Emilienne.... Emilienne Delannoy... non... elle... tout le contraire!
+Non, je ne suis pas avare!
+
+--Alors, vous n'avez pas de passions! dit Fargeas, ni les chevaux, ni le
+jeu, ni les femmes... pas même la petite....
+
+--Emilienne (des Bouffes)....
+
+--Pas même Emilienne Delannoy ne sont des passions! Des occupations,
+oui! Des délassements!... Soit!
+
+--Heu! heu! fit le jeune homme, l'air profondément ennuyé, revenu de
+tout. Des délassements? Quelquefois!
+
+--Rarement, je le sais bien, accentua le docteur. Mais des passions,
+non! Vous voyez bien vous-même.... Vous dites: «Heu! heu!» Une passion,
+mais cela vous prend corps et âme, vous tient, vous tord, vous absorbe,
+vous tue lentement et pourtant vous fait vivre!... J'ai connu deux
+hommes seulement qui avaient eu ce qu'on appelle une passion, mais une
+vraie, une absolue passion! L'un était un brave garçon qui cherchait le
+moyen d'abolir la misère.... Il est mort fou! L'autre était un vieux
+sculpteur raté qui passa sa vie à sculpter des noix de coco, certain de
+tailler là-dedans un chef-d'oeuvre.... Il est mort idiot!... Et ce n'est
+pas plus bête de s'affoler pour un beau rêve ou de s'abrutir sur un
+pareil travail que de perdre sa vie pour une femme!
+
+Bernière écoutait Fargeas en souriant, comme il eût prêté l'oreille à un
+air de bravoure ou à une conférence; mais il n'en semblait pas fort ému.
+
+Il répondit de sa voix lente et lassée:
+
+--Mon cousin Solis est cependant là, docteur, pour vous prouver qu'il
+peut y avoir d'autres passions que celle des noix de coco!
+
+--Comment?
+
+--Dame! une noble passion: celle des voyages.
+
+--Et vous voyez bien que M. de Solis ne l'éprouvait pas complètement...
+entièrement... jusqu'à en mourir, la passion des voyages, puisqu'il est
+revenu!
+
+--C'est qu'on se lasse de tout, docteur! répondit le marquis de Solis
+qui, machinalement, traçait sur le sable de la plage, une carte
+quelconque, chimérique, sans doute.
+
+Le docteur Fargeas eut presque un éclat de rire triomphant:
+
+--On se lasse de tout. Voilà! Eh bien! mais, je ne dis pas autre chose,
+moi!
+
+--Alors, à votre avis, demanda le marquis, l'amour?
+
+--Oh! je n'y crois pas, fit Bernière.
+
+--J'y crois, moi, au contraire, dit Fargeas, j'y crois... comme à la
+médecine! Je crois aux faits. A l'amour de la femme pour le mari qui la
+rend heureuse, du mari pour la femme qui le rend fier, de la mère et du
+père pour l'enfant.... Je crois à tous les amours accompagnés d'un
+qualificatif... amour conjugal... filial... paternel... ce que vous
+voudrez.... Je crois à l'amour-propre surtout! Mais je ne crois pas à
+l'amour sans épithète!... Cet amour-là n'est qu'un farceur.... Il
+prétend qu'il n'a que des ailes.... Allons donc! Il a des pattes... et
+des griffes!...
+
+--C'est-à-dire, fit M. de Solis, qu'à ramener votre théorie à la
+pratique, il n'y a pour tout homme d'autre passion que celle de son
+foyer et d'autre salut que le mariage?
+
+--Voilà! répéta Fargeas, joyeusement.
+
+M. de Bernière crut bien embarrasser le médecin:
+
+--Alors, docteur, pourquoi ne vous êtes-vous pas marié, vous?
+
+--Moi? Parce que j'avais une passion....
+
+--La science?
+
+--Parfaitement.
+
+--Vous n'y croyez pas! dit le jeune homme.
+
+Fargeas haussait les épaules.
+
+--Il y a tant d'imbéciles qui croient tout savoir sans avoir rien
+appris. On n'a pas trop de tout une existence de travail pour arriver à
+se convaincre qu'on ne sait rien! Et puis, quoi? je n'ai pas trouvé la
+femme qui... la femme....
+
+--Ah! je vous y prends! Vous cherchiez l'amour!
+
+--Ou l'intérêt!...
+
+--Vous, l'intérêt?... Jamais de la vie!
+
+Le marquis de Solis, pendant ce bavardage léger, regardait, sans les
+voir, les pêcheuses d'équilles, rapportant de la mer, leur pelle à la
+main, ces longs poissons d'argent à tête de brochet, qui cachent leur
+tête dans le sable, et les pêcheurs de crevettes, rentrant, leur filet
+sur l'épaule, tandis que d'autres revenaient, se suivant, leurs paniers
+à l'épaule, comme une longue et lente théorie de travailleurs.
+
+Il regardait, mais sa pensée était ailleurs. Tout ce qui se disait là,
+près de lui, semblait réveiller en lui des souvenirs, des sensations
+endormies, galvaniser des douleurs mortes, et son visage fin, un peu
+triste, maigre et pâli, avec un front légèrement dégarni, et une barbe
+noire en pointe, ce visage de soldat pensif, prenait doucement une
+expression de rêverie triste.
+
+A cette songerie même, le marquis parut s'arracher pour demander au
+docteur:
+
+--Vous êtes donc d'avis qu'il y a toujours pour l'homme une femme
+idéale, faite pour lui et qui présente l'incarnation même, la
+réalisation de son rêve?
+
+--Et je suis d'avis que pour tout homme il y en a même plusieurs,
+répondit gaiement Fargeas.
+
+--Bon. Mais pour les femmes? dit Bernière.
+
+--Oh! pour les femmes! Demandez à Emilienne Delannoy.... Demandez même à
+mistress Montgomery, qui est une honnête femme et qui a pourtant déjà
+changé... d'idéal!...
+
+--Mme Montgomery?
+
+Et Bernière semblait attendre du docteur Fargeas une explication.
+
+--Comment, docteur, la belle Mme Montgomery a... changé... comme
+cela?
+
+--Oh! légalement! Divorcée, la belle Mme Montgomery; mais, mon cher
+Bernière, aussi honnête que peut l'être une femme....
+
+--Qui n'aime pas son mari.
+
+--Pourquoi Mme Montgomery n'aimerait-elle pas son mari?
+
+--Parce qu'il n'a rien de... de l'idéal, parbleu!
+
+--Ça dépend. On ne sait pas, fit gravement le médecin.
+
+--Eh bien! si M. Montgomery, qui est courtaud et pataud, est l'idéal de
+Mme Montgomery, qui, en effet, est admirablement belle, belle à
+sculpter, à chanter, à peindre, tant pis pour nous, qui n'avons plus
+qu'à nous désespérer.
+
+--Ou à nous consoler avec Emilienne Delannoy, Fanny Richard ou Marianne
+d'Hozier. Les débits de consolation ne manquent pas. C'est comme les
+débits d'alcool, ça pullule.
+
+--Et, demanda M. de Solis, cette belle Mme Montgomery, c'est?...
+
+--Une admirable et capiteuse créature! répondit Bernière. Américaine,
+comme toutes les femmes qui fournissent des épithètes de parfumeurs aux
+chroniques. Et, depuis la saison, mettant Trouville en révolution... en
+ébullition, si vous voulez!... Il n'y a sur le turf de la beauté--vous
+voyez que je suis moderniste--de comparable à elle que la très belle
+miss Arabella Dickson! Ah! qui est incomparable, celle-là!».... A
+l'heure du bain de miss Arabella, on frète des barques à Deauville pour
+aller regarder ses bras et lorgner sa nuque. Les voitures font prime à
+ce moment psychologique-là! C'est très beau, d'ailleurs. Ça mérite
+d'être vu!
+
+--Et cette Mlle Dickson? demanda encore Solis.
+
+--La fille d'un colonel. Très bel homme. N'ayant pas l'air de badiner.
+Un Yankee. Un Mohican. Un type. Il paraît qu'il a joué du revolver, à la
+tête de quelques cow-boys, contre les Indiens.... Comme Buffalo-Bill....
+Je l'ai rencontré, l'autre jour, devant les petits chevaux au Casino. On
+faisait cercle autour du trio Dickson, car il y a une mère. Très belle
+aussi. Ils sont tous très beaux, ces Dickson. D'ailleurs--et Bernière
+s'étalait avec une nonchalance affectée dans son tonneau d'osier--toute
+cette race américaine humilie effroyablement nos décadences. Nous avons
+l'air d'anémiés, comme dit le docteur, à côté de ces colosses en pierre
+de taille. Voyez M. Norton!
+
+--Norton? fit M. de Solis.
+
+Le nom, brusquement, lui faisait retourner la tête, et il interrogeait
+Bernière pour savoir de quel Norton son cousin pouvait bien parler.
+
+--Mais de M. Norton, le richissime Norton, le _milliardaire_--pour être
+plus récent, plus actuel.--Richard Hepworth Norton, le banquier, qui a
+acheté l'hôtel de la duchesse d'Escard au parc Monceau et y a logé pour
+sept ou huit millions de peintures, sans compter les téléphones!
+
+Richard Norton! Ce nom, évidemment, réveillait chez le marquis tout un
+monde de souvenirs. Il l'avait autrefois bien connu, ce Norton, à
+New-York, et il le retrouvait à présent sur cette plage normande, après
+quelle séparation et quelles traverses!
+
+--Il est ici, Norton?...
+
+--Là-bas, dit Fargeas. Son habitation est cette grande maison normande,
+une des dernières vers les Roches Noires. On la voit d'ici.
+
+Le marquis regardait non plus vers la mer maintenant, mais du côté de
+cette longue ligne de constructions diverses, élégantes ou bizarres,
+qui, comme des yeux avides de lumière et d'air, ouvrent leur fenêtres
+sur la mer.
+
+--Là-bas.... Voyez-vous?... Un vrai palais, cette villa!... M. Norton y
+a entassé encore des raretés à profusion.... Ce serait un musée à
+Paris! A Trouville, c'est une véritable curiosité.... Mais rien n'est
+assez luxueux et choisi, aux yeux de M. Norton, pour sa femme qu'il
+adore, et qui est bien, du reste, la créature la plus exquise que je
+connaisse!
+
+Le docteur ne remarquait point l'expression de vague tristesse qui
+passait rapidement sur le visage de M. de Solis. Le marquis avait eu, au
+nom de Mme Norton, un tressaillement léger, une contraction passagère
+qui n'eût pas évidemment échappé à Fargeas. Mais le médecin, les yeux
+mi-clos, regardait en ce moment le paysage comme à travers ses cils,
+pour juger de la qualité de la lumière.
+
+M. de Solis avait d'ailleurs repris bien vite une sorte d'expression
+indifférente, et il interrogeait le docteur sur Mme Norton, comme
+l'eût fait un simple curieux des _potinières_ de la plage.
+
+Le docteur connaissait d'autant mieux l'Américaine qu'il la soignait,
+Mme Norton souffrant d'une maladie qu'on croyait, à New-York,
+indéterminée--une névrose, la fameuse, l'inévitable névrose
+moderne--mais que le maître français devinait bien vite: le germe d'une
+affection cardiaque, une angoisse ressemblant à l'angine de poitrine. Au
+total, un pseudonyme de la tristesse. La mort de son père, qu'elle
+adorait, avait atteint profondément la jeune femme, et, pour l'arracher
+à une sorte de mélancolie constante, à un chagrin qui persistait sous le
+sourire même de la mondaine, Richard Norton avait amené Mme Norton en
+France.
+
+--Alors, triste, Mme Norton? demandait M. de Solis.
+
+--Oui. Et résignée!
+
+--Et adorable! ajouta M. de Bernière. Des cheveux étonnants! Châtain
+clair, couleur bronze, et des yeux!... Tenez, la mer a de ces
+reflets-là, regardez bien!
+
+--Seulement, dit le docteur Fargeas, cette poétique et délicieuse
+créature a, dans la traversée, failli payer cher la consultation qu'on
+venait me demander. Le vent, les rafales, la dépression barométrique,
+amenaient chez elle comme un arrêt dans le battement du coeur, comme une
+pause de la vie. Phénomènes fugitifs, du reste, et qui disparaîtront
+radicalement avec du repos!
+
+Puis, après avoir questionné, il semblait que M. de Solis cherchât à ne
+plus parler de l'Américaine. Il restait là, le regard accroché à la
+grande maison normande, là-bas, et il parlait d'autre chose, de ses
+voyages, de cet Annam ou du Tonkin dont il revenait.
+
+--Mme de Solis a dû être bien heureuse de vous revoir? dit le
+docteur.
+
+--Ma mère!... Pauvre chère femme! Je me suis presque reproché de l'avoir
+quittée tant elle a eu de joie à me retrouver! Que je vous sais gré, mon
+cher docteur, de me l'avoir rendue!
+
+--Rendue! Rendue!... Mon cher marquis, on ne rend pas les malades qui
+sont confisqués par la mort. Je n'ai eu d'autre mérite que d'avoir donné
+à la marquise de bons conseils, qu'elle a suivis!... Elle a plus fait
+pour sa guérison que moi! Quand je vous dis que je doute un peu de la
+médecine, je ne doute pas de la suggestion qu'imposent les médecins à
+leurs malades et qui, par l'imagination, suffit très souvent à les
+guérir. J'ai fait des cures étonnantes en ordonnant, avec de graves
+froncements de sourcils, des pilules de _mica panis_. _Mica panis!_ Les
+malades avalaient cela avec des frissons d'inquiétude et d'espérance.
+Puis ils se sentaient soulagés. _Mica panis!_ Traduction: boulettes de
+mie de pain! Ah! le cerveau humain, l'imagination, la chimère!
+
+Et la conversation s'égarait maintenant sur les généralités, la
+médecine, les nouvelles du matin, l'article de la _Vie Parisienne_
+consacré aux épaules et aux costumes de bains de miss Arabella Dickson.
+C'était M. de Bernière qui parlait et M. de Solis n'écoutait plus. Toute
+sa pensée était comme emportée vers cette villa qui se dressait, au bout
+de la plage ensoleillée, dans la lumière, avec ses toits rouges.... Et,
+tout à coup, presque brusquement, il laissait son cousin et le docteur
+en tête à tête, leur serrant la main, prétextant une lettre oubliée, une
+dépêche à jeter au télégraphe, et il s'éloignait, disparaissant par la
+rue....
+
+Le docteur, regardant sa montre, n'allait point tarder à en faire
+autant, et Bernière se trouvait seul, dans son tonneau, fumant un
+cigare, qu'en sa qualité de pessimiste il exigeait délicieux, comme
+toutes choses, car il citait Schopenhauër et pratiquait Epicure.
+
+Fin observateur, du reste, l'espèce de trouble de M. de Solis ne lui
+avait pas tout à fait échappé, et il se demandait pourquoi le marquis
+lui faussait si vivement compagnie. Solis ne lui avait point parlé de
+cette lettre. Ils devaient monter à cheval ensemble, tout à l'heure.
+Comment le marquis l'oubliait-il?
+
+Alors, l'insistance de Solis à s'informer de la santé de Mme Norton,
+l'évident intérêt que prenait le marquis à ce que le docteur lui disait
+de l'Américaine, donnaient à Bernière de fugitives idées de roman
+ébauché, d'une intrigue possible.
+
+--Tiens, tiens, tiens! Ce bon Solis!
+
+Mais la pensée même s'envolait, dans le plein air de ce beau jour, avec
+la petite fumée bleue du cigare.
+
+Et Bernière oublia bien vite son cousin en apercevant, venant de son
+côté, sans ombrelle, les mains dans les poches et humant le vent de mer
+avec la volupté d'un être bien portant qui aime à vivre, un homme gros
+et gras, très rond, très rouge, les cheveux et les favoris grisonnants,
+qui s'avançait vers lui, sans le voir.
+
+--Tiens, monsieur Montgomery!
+
+C'était bien lui, le mari de la belle Mme Montgomery, l'homme le plus
+entouré, le plus envié, le plus jalousé de la plage, et portant
+philosophiquement le poids de la beauté de sa femme.
+
+--Ah! monsieur de Bernière! dit le gros petit homme en souriant. Eh
+bien! qu'est-ce que vous faites là, Schopenhauër? Vous digérez, je
+parie! Mais, désenchanté que vous êtes, est-ce que vous ne devriez pas
+vous laisser mourir d'inanition, si la vie est une corvée?
+
+--Une corvée, oui, mais curieuse! dit Bernière, en jetant son cigare
+inachevé. Un spectacle souvent assommant, mais un spectacle! Vous êtes
+bien quelquefois entré dans un théâtre où l'on joue une mauvaise
+pièce?...
+
+--Souvent, dit l'Américain, avec un grain d'accent saxon.
+
+Il s'était assis près de Bernière, sur une chaise dont les pieds
+s'enfonçaient dans le sable.
+
+--Elle dure, cette pièce ennuyeuse, et l'on voudrait s'en aller! Mais on
+reste, fit M. de Bernière.... On reste, on ne sait pas pourquoi....
+Parce qu'on y est, parce que, pour sortir, on ne veut déranger
+personne.... Voilà la vie, mon cher monsieur Montgomery!
+
+--Oh! il y a bien quelques petits agréments autour! Vous avez, du reste,
+raison, rien n'est assommant comme une comédie maussade. On nous en a
+joué une hier au Casino!... Terrible! Et quels acteurs! Il y avait là
+une comédienne qu'on nous donnait pour un premier prix du
+Conservatoire!... En quelle année, bon Dieu?...
+
+--Peut-être du temps de Talma!
+
+--Et je suis resté... à cause de ma femme, qui ne veut jamais s'en
+aller, qui veut toujours tout voir, qui n'est pas pessimiste, elle! Ah!
+non, par exemple! Tout l'amuse! Tout, même moi!
+
+--Ah! bah?... fit Bernière.
+
+--Merci! dit rapidement l'Américain.
+
+M. de Bernière essayait de corriger son _Ah! bah?_
+
+--Je voulais dire....
+
+--Oh! n'expliquez pas! fit Montgomery avec un flegme aimable.... Cela
+vous étonne? Cela m'étonne moi-même d'être le mari de la plus jolie
+femme de la colonie américaine. Une beauté... professionnelle!
+
+--Oui, _professional beauty_! J'ai retenu de l'anglais de mon professeur
+tout ce qui est devenu parisien. Mais, ajouta le jeune homme, il ne faut
+pas traduire!
+
+M. Montgomery sourit, acceptant la plaisanterie du boulevardier:
+
+--Je comprends... oui.... Qui fait profession de beauté.... A Paris, on
+s'y tromperait!
+
+Il ajouta, froidement, dans son petit sourire singulier:
+
+--Mais on ne s'y tromperait pas longtemps. Très aimable, Mme
+Montgomery... très aimable... hors de chez elle! L'autre jour,
+_Papillonne_... oui, _Papillonne_, du _Figaro_, a eu l'idée de raconter
+l'histoire de notre mariage.... Très poétique, cette histoire!
+
+--Vraiment?... fit M. de Bernière.
+
+Montgomery s'inclina dans un léger salut.
+
+--Merci encore!
+
+Puis, comme le jeune homme, évidemment, voulait tenter encore de
+rattraper son exclamation envolée:
+
+--Oh! n'expliquez pas! répéta l'Américain. Divorcée d'avec un premier
+mari.
+
+--Mme Montgomery?
+
+--Oui. Vous n'avez donc pas lu _Papillonne?_.... Je suis son second!...
+Éprise de moi à cause de... mon Dieu! à cause de mon nom.
+
+--C'est juste! Montgomery! dit M. de Bernière, en faisant sonner le nom
+historique.
+
+Mais Montgomery l'interrompit encore:
+
+--Oh! n'insistez pas!... Il y a deux _m_ en français! Montgommery! Un
+seul à mon nom! C'est ce qui ennuie un peu Mme Montgomery.
+
+--Vous pouvez vous en refaire mettre un.... Un _m_ et un _de_....
+
+--J'y ai songé. Mais ça se verrait....
+
+--Oh! dit le jeune homme en riant, ça se voit tous les jours!
+
+--Norton se moquerait de moi!
+
+--Ah! oui, M. Norton!... Je regrette que mon cousin Solis ne soit plus
+là pour parler de M. Norton. Il y a longtemps que l'on n'a parlé de M.
+Norton.
+
+--Vous le connaissez, M. Norton? dit Montgomery.
+
+--Très peu! Comme on connaît les étrangers à Paris!
+
+--Je vous ai vu chez lui, à la dernière soirée qu'il a donnée au Parc
+Monceau!
+
+--C'était la première fois que j'y allais. Superbe, l'inauguration de
+son hôtel!... Un luxe et un goût! La serre surtout! Étonnante, la
+serre!... Un bijou parisien vu à la lumière Edison!... Seulement on n'y
+parle pas assez français. J'y ai vu des Turcs, des Persans, des
+Américains--mais des Parisiens, j'en cherchais!...--Le plus Parisien,
+c'était encore un Japonais... ou un Javanais, je ne sais pas au
+juste.... Ah ça! mais, cher monsieur Montgomery, il y a un autre Norton,
+qui vient d'acheter un Meissonier de huit cent mille francs à
+Philadelphie!
+
+--C'est le faux Norton!
+
+--Comment, le faux Norton?
+
+--Oui... comme je suis un Montgomery avec deux _m_!... Le vrai Norton,
+c'est mon Norton à moi, Richard Hepworth Norton... le propriétaire des
+mines de cuivre les plus fameuses et le rival des plus hardis
+entrepreneurs pour la construction des chemins de fer, _Norton le
+Riche_, comme on l'appelle pour le différencier de _Norton le Pauvre_,
+qui n'a que vingt millions....
+
+--Oh! le malheureux!
+
+--.... De rente! ajouta Montgomery froidement.
+
+--Alors, dit Bernière, Richard Norton!
+
+--Oh! Richard Norton! Richissime, lui!
+
+--C'est juste! fit le Parisien. Riche est maintenant un minimum. Pour
+avoir le strict nécessaire, il faut être....
+
+--Richissime!... Parfaitement. C'est notre monde américain qui a inventé
+ces superlatifs. Et en route pour l'énorme, l'excessif, le
+gigantesque!... Nous ne pouvons vivre, cher monsieur, comme votre
+vieille Europe, sur une motte de terre usée et avec les quatre sous qui
+suffisaient autrefois à nos pères!... Qui n'est pas trop riche
+maintenant ne l'est pas assez! Qui n'a pas d'indigestion n'a pas dîné!
+Qui n'est pas fou d'amour n'a pas aimé!
+
+--Je comprends... dit Bernière, en ouvrant son ombrelle... vous ne
+voulez pas vivre comme des épiciers.
+
+L'Américain hocha la tête avec un petit air railleur:
+
+--Oh! cher monsieur, prenez garde, prenez garde! Avec un Américain, il
+ne faut jamais railler l'état qui semble le plus ridicule pour vos
+préjugés français, parce que l'ambassadeur ou le président des
+États-Unis peut précisément l'avoir exercé.... L'homme qui vous parle a
+fait sa fortune dans un comptoir d'épicerie.
+
+--Un Montgomery?
+
+--Oui. Ma femme voudrait bien l'oublier. Mais je ne rougis pas du tout,
+moi, de m'en souvenir!...
+
+--Et vous avez bien raison!... Cependant, votre associé, M. Norton, ce
+n'est pas avec des... pruneaux qu'il a gagné cette maison normande, les
+collections qu'il y loge et son hôtel de Paris, l'étonnement des
+invités, le joyau du parc Monceau?
+
+--C'est peut-être avec des pruneaux qu'il a gagné tout cela! Je ne le
+lui ai pas demandé, répondit froidement Montgomery. Du reste, nous ne
+demandons jamais d'où vient une grande fortune et une jolie femme. Nous
+saluons l'une et nous respectons l'autre.
+
+--C'est la femme que vous respectez? demanda en riant M. de Bernière qui
+s'était levé, trouvant décidément le soleil trop chaud.
+
+--Oh! les deux! dit l'Américain. Les deux!
+
+--Même lorsqu'il s'agit de miss Dickson?...
+
+--C'est que tout le monde en parle!... Ah! la jolie créature! Elle
+serait capable de rendre à Deauville son ancienne splendeur. C'est vrai:
+Trouville d'un côté, miss Dickson de l'autre, je parie pour miss
+Dickson. Superbe, miss Dickson! L'autre jour, à cheval, sur la plage,
+elle était à peindre! Un portrait de Carolus équestre!
+
+--A propos de portrait, monsieur de Bernière, demanda l'Américain, pour
+le prochain Salon, avez-vous un peintre à me recommander, vous qui êtes
+un raffiné.... Mais un peintre de choix et qui réussirait Mme
+Montgomery?
+
+--Qui réussirait Mme Montgomery? répéta Bernière.
+
+Et à travers son monocle, il regardait le petit gros homme, tout
+enchanté de sa question; il le regardait avec un léger, très léger
+sourire narquois: ces maris!
+
+--Qui réussirait Mme Montgomery? Mais, cher monsieur, vous avez
+justement un de vos compatriotes, un peintre américain très à la mode,
+tout à fait à la mode, depuis son fameux portrait de femme dans le goût
+de Whistler... l'auteur de la _Femme en noir_.... Edward Harrisson!
+
+Le calme visage, un peu paterne, de Montgomery, s'était glacé
+brusquement.
+
+--Harrisson, dit-il. Impossible!
+
+--Pourquoi?
+
+--C'est le premier mari de ma femme!
+
+--Ah bah? fit M. de Bernière.
+
+Il avait envie d'ajouter: «Raison de plus, il la connaît mieux.»
+
+Mais cette riposte de sceptique lui resta sur les lèvres.
+
+Il s'étonna seulement que la belle Mme Montgomery n'eût pas eu le bon
+goût de commencer par choisir le mari actuel et ne fût pas arrivée à M.
+Montgomery par le plus court chemin. Mais, après tout, une femme a le
+droit de se tromper!
+
+--Le divorce est fait pour cela, dit Montgomery froidement. Le mariage,
+sans le divorce, c'est une geôle.
+
+--Et avec le divorce, c'est la geôle tempérée par l'évasion!
+
+--Pas autre chose!
+
+--Eh bien, cher monsieur, je félicite Mme Montgomery de s'être
+évadée, et je vous félicite d'avoir profité de l'évasion! Venez-vous
+faire un tour aux petits chevaux?
+
+--Volontiers. Cela m'amuse de regarder jouer.
+
+--Et le jeu?...
+
+--Oh! dit l'Américain, je ne joue jamais, jamais! L'argent perdu au jeu,
+c'est comme le pain jeté: un vol fait à ceux qui n'en ont pas!
+
+Bernière se demandait, en écoutant Montgomery, si l'Américain n'émettait
+point son axiome pour produire un effet, et par une pose quelconque.
+Non, point du tout, le travailleur enrichi était de bonne foi,
+n'estimant que l'emploi utile de l'argent vaillamment gagné.
+
+Et tout en allant doucement vers le Casino, en suivant les _planches_,
+sous un soleil qui, là-bas, faisait étinceler la mer, le jeune homme
+continuait sa causerie et questionnait encore.
+
+--Notez que je ne suis pas avare! disait Montgomery. Je conçois qu'on
+jette les louis par les fenêtres, mais qu'on se les fasse râcler par le
+râteau d'un croupier, je trouve cela absurde!
+
+--Bah! le jeu est une sensation comme une autre, fit Bernière. Et il y
+en a si peu, si peu!
+
+--Vous trouvez?... Vous êtes bien heureux!...
+
+--Pas du tout; je m'ennuie considérablement.
+
+--Mariez-vous.
+
+--A quoi bon?
+
+--Mais dame! fit l'Américain. Ne fût-ce que pour avoir des enfants!
+
+--Peuh!... La vie est un si petit cadeau à leur faire!... Et puis on est
+sûr d'avoir une femme, on n'est pas certain d'avoir des enfants. Vous
+n'en avez pas!
+
+--Pardon, dit en riant M. Montgomery, j'ai une femme et qui est mon
+enfant gâtée!
+
+--Nous ne nous comprenons point, cher monsieur, dit Bernière, au seuil
+du Casino. Vous êtes un homme d'action, moi un homme de doute....
+
+--Mieux que ça, je crois: un déliquescent!
+
+--Si vous voulez. Nous sommes tous un peu ainsi, en cette fin de
+dix-neuvième!
+
+--Tous?
+
+--Tous ceux qui pensent!
+
+--Qui ne pensent qu'à eux!...
+
+--Cher monsieur Montgomery, je voudrais bien savoir où sont les gens qui
+songent spécialement aux autres! Vous me citerez saint Vincent de Paul:
+il est mort!
+
+--Mais, est-ce que vous n'êtes pas un peu parent de M. de Solis?
+
+--Je suis son cousin!
+
+--Est-ce qu'il pensait même à lui, en allant au Tonkin faire des
+observations sur le climat de ce diable de pays?
+
+--Non.
+
+--Est-ce qu'il se piquait d'être un décadent?
+
+--Non. Mais vous me parlez d'une exception. C'est une exception, mon
+cousin, un héros. Oui, ma parole! Elles confirment les règles, les
+exceptions!
+
+--Eh! cher monsieur, l'ambition de tout homme qui n'est pas un imbécile,
+c'est d'être une exception!... Ah! si j'étais jeune et si j'étais
+Français!...
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien!... Rien!... Les affaires de votre pays ne me regardent pas.
+Allons voir les petits chevaux!... Passez!... Passez donc, cher
+monsieur!
+
+--Non pas, je vous prie. Après vous!
+
+--Après vous!
+
+--Eh bien, dit Bernière en prenant le bras de l'Américain, mon cher
+monsieur Montgomery, passons ensemble!
+
+
+
+
+II
+
+
+--Faites remettre ma carte; si M. Norton est chez lui, il me recevra!
+
+Le valet à qui s'adressait cet ordre, donné d'un ton ferme où, sous une
+politesse douce, se faisait sentir l'habitude du commandement, regarda
+l'homme qui lui parlait. Un jeune homme, ou plutôt un homme jeune, brun,
+mince, la barbe entière, taillée en pointe, la redingote serrée à la
+taille: quelque officier en tenue bourgeoise et sans décoration à la
+boutonnière.
+
+Les valets, dans la villa normande de M. Richard Norton, habitués à une
+marée de solliciteurs arrivant là, même à Trouville, au seuil de la
+maison de l'Américain avec une vitesse et un fracas de mascaret, ne
+voyaient que rarement dans l'antichambre des figures françaises, et dans
+la réponse que fit au jeune homme le domestique après avoir déposé sur
+un plateau d'argent la carte donnée, il y avait une nuance toute
+particulière de respect.
+
+--Si monsieur le marquis veut se donner la peine d'attendre!
+
+Et le valet, qui venait de jeter un leste coup d'oeil sur la carte et
+d'y lire un nom: _Marquis de Solis_, ouvrait cérémonieusement la porte
+d'un petit salon du rez-de-chaussée donnant sur le vestibule et y
+introduisait le marquis.
+
+M. de Solis s'assit, et très étonné de trouver un tel cérémonial dans
+cette façon de chalet luxueux, regarda autour de lui les tableaux
+accrochés dans ce petit salon meublé comme un Trianon, blanc et or. Les
+maîtres illustres y étaient représentés par quelque toile, une aquarelle
+ou un morceau de choix. Mais ce n'était évidemment là que de petits
+échantillons de la collection de Richard Norton, dont la galerie, à
+New-York comme à Paris, était célèbre.
+
+Le marquis entendait en même temps le valet appeler quelqu'un, dans un
+cornet acoustique, du bas de l'escalier, pour savoir si M. Norton, dont
+le cabinet de travail se trouvait évidemment au premier ou au second
+étage, sur la mer, était visible.
+
+M. de Solis avait, un moment, hésité à se présenter chez Norton, à
+remuer tout à coup un passé qui lui était cher. Il l'aimait, ce Norton,
+pour l'avoir connu là-bas, au Nouveau Monde, où M. de Solis était allé
+étudier les vignes américaines, voulant essayer de défendre ce qui
+pouvait être sauvé encore de la fortune de la marquise, sa mère. Libre,
+célibataire, voyageur par goût et, depuis quelques années, par une sorte
+de besoin physique et moral, comme s'il avait eu à secouer dans la
+fièvre des déplacements, quelque obsession lassante, M. de Solis avait
+trouvé peu d'hommes qui lui fussent plus sympathiques et qui, pour tout
+dire, fussent, comme l'Américain, des hommes.
+
+Et, par une ironique destinée, dans cet homme respecté, dans cet ami
+dont le marquis emportait le souvenir à travers la vie, le hasard avait
+voulu que Solis dût rencontrer l'être insolemment heureux, né
+précisément pour lui prendre, sans le savoir, pour lui arracher la femme
+aimée. Tout un roman inachevé, volontairement inachevé, dans le
+déchirement du sacrifice, dans un monde de rêves finis, chassés, se
+dressait là, tout à coup, pour Solis, lorsque le docteur lui avait
+annoncé la présence, à Trouville, de Richard Norton et de celle qui
+s'appelait mistress Norton.
+
+Mme Norton! Elle portait un autre nom, lorsqu'il l'avait rencontrée,
+il y a quatre années déjà, à New-York, chez M. Harley, son père, et
+lorsque, dans les causeries de jeune homme à jeune fille, dans les
+confidences irréfléchies, plus intimes chaque jour, il s'était laissé
+aller à avouer presque à cette Sylvia--Sylvia! l'écho de ce nom était ce
+qui lui restait de ce passé!--tout un amour grandissant, le seul amour
+vrai qu'il eût éprouvé de sa vie. Et elle-même, cette Sylvia, ne
+semblait-elle pas l'aimer? Ne le lui disait-elle point, dans la douceur
+du regard, dans la pression plus lente du _shake-hands_, dans les
+paroles mêmes tombées de cette bouche d'enfant rieuse et pourtant grave
+aussi? Comme il l'avait aimée, dans sa fierté, dans ce calme un peu
+hautain qu'elle avait, dans ces yeux, clairs comme une vague traversée
+du soleil, qu'elle fixait sur lui comme pour lire en lui et qui, sous
+les sourcils, d'un blond chaud, les cheveux fauves, le front pensif,
+luisaient avec une acuité étrange! Il était résolu à en faire sa femme,
+si elle consentait et si M. Harley, le banquier, voulait donner sa fille
+à un Français! De Sylvia, Georges de Solis était sûr. Il n'avait qu'à
+parler, il allait parler, et voilà qu'une dépêche alarmée, pressante, de
+Mme de Solis, rappelait tout à coup le marquis en France. Il fallait
+que le fils revînt pour disputer à l'acharnement féroce des créanciers
+la fortune des Solis.
+
+Alors, le marquis rentrait au pays, luttait, arrachait aux griffes
+d'âpres coquins ce que son père, affolé de spéculations malheureuses,
+pouvait encore avoir laissé. Mais, devant les débris de cette fortune,
+suffisante pour sa mère et pour lui, insuffisante pour la fille du
+banquier Harley, le marquis n'osait plus laisser échapper la demande et
+l'aveu qui lui brûlaient les lèvres. Il attendait, il comptait sur
+quelque hasard heureux, et le temps passait, et, là-bas, Sylvia
+oubliait, sans doute, se croyant oubliée, et, le jour où Solis apprenait
+que miss Harley devenait la femme d'un autre, il partait, courant le
+monde, pour échapper à sa propre pensée, à sa souffrance, comme une bête
+blessée qui fuit, espérant secouer, en courant, la douleur de la
+blessure.
+
+Mais on ne secoue que les gouttes de sang en ces fuites éperdues. Le
+marquis avait promené sa tristesse et harassé sa curiosité à travers ces
+voyages, missions de savant ou séjours qu'il s'imposait à lui-même dans
+l'Extrême-Orient, il avait usé son temps, sa vie, mais rien en lui, rien
+n'était cicatrisé! L'oubli n'était pas venu, et lorsque le docteur avait
+parlé de Norton, un serrement de coeur rendait le marquis tout pâle.
+
+Car il avait fallu, pour que la perte de cette Sylvia fût plus
+complète, il avait fallu que l'homme qui avait fait d'elle sa femme fût
+précisément, par une ironie mauvaise, un être qu'il avait aimé
+profondément, un de ceux qui se donnent et à qui on se donne dès le
+premier regard, dans la première poignée de main.
+
+Solis ne se rappelait pas que Norton lui eût jamais parlé de miss
+Harley. Et pourtant, liés intimement l'un à l'autre, ces deux hommes
+avaient échangé bien des confidences, autrefois. Solis, recommandé à
+Richard Norton par le représentant des États-Unis à Paris, ancien
+compagnon de Norton, avait été l'hôte de Richard dans des établissements
+miniers que le Français voulait étudier, et leurs relations, nées du
+hasard, s'étaient--comme le fer s'aciérise au feu--changée en amitié
+dévouée, complète, dans l'épreuve du péril.
+
+Les sympathies vraies ne s'expliquent point, du reste. S'ils se fussent
+vus pour la première fois dans un salon, ils se fussent aimés en
+supposant qu'ils eussent pu causer, en toute liberté de coeur, comme,
+là-bas, dans le tête à tête des journées longues où Norton expliquait et
+Solis écoutait. Et le marquis s'en souvenait fort bien! Jamais Norton
+n'avait laissé deviner qu'il connaissait miss Harley. Il ne la
+connaissait peut-être pas alors! Il l'avait rencontrée depuis, il s'en
+était épris, il avait demandé sa main....
+
+Georges saurait les détails de tout cela, dès sa première causerie avec
+Norton. Il avait comme une hâte fiévreuse à le revoir.
+
+Le revoir?... Ou la revoir!
+
+Il n'osait même pas se poser la question à lui-même. Mais, avec cette
+faculté presque cruelle d'analyse intime qu'ont certaines âmes, il
+sentait qu'il entrait plus de joie dans son envie de retrouver Norton et
+plus de terreur dans son esprit de revoir Sylvia....
+
+Il avait d'ailleurs fait, sans presque réfléchir--machinalement, comme
+d'instinct--le chemin qui conduisait à la villa Norton, et il se
+trouvait devant la porte, prêt à sonner--bien mieux, ayant sonné--et se
+demandant encore s'il ne ferait pas mieux de prendre le train de Paris
+et de quitter Trouville sans avoir revu cet homme qu'il aimait et cette
+femme qu'il avait timidement, silencieusement adorée....
+
+Il hésitait encore presque, dans ce salon d'attente où on l'avait
+introduit, il regrettait d'être venu, il se disait qu'il eût mieux valu,
+pour lui-même et pour elle, n'avoir jamais retrouvé ce passé.
+
+Un coup de sifflet traversa l'antichambre comme quelque commandement à
+bord d'un navire, et le valet rentra, priant «monsieur le marquis» de le
+suivre.
+
+Solis, précédé par le domestique, monta un escalier à rampe de bois
+sculpté où des faïences de prix étaient accrochées, les couleurs des
+vieux Rouen répondant aux vieux reflets mordorés des plats
+mezzo-arabes;--et au second étage de la villa, aussi luxueuse qu'un
+hôtel des Champs-Elysées, Georges de Solis se trouva devant un laquais
+qui, cérémonieusement, lui ouvrit la porte d'un vaste cabinet de
+travail, donnant par un large _window_ sur la mer:--une porte au seuil
+de laquelle le jeune homme se trouva en face d'un grand gaillard barbu
+et souriant, la voix forte et la large main tendue, et qui, joyeusement,
+lui cria avec un accent yankee assez prononcé:
+
+--Ah! la bonne aubaine!
+
+Et la voix de Norton sonnait claire comme une fanfare.
+
+--Embrassez-moi donc, et asseyez-vous, cher! Et quel bon vent vous
+amène?
+
+Les deux hommes s'entre-regardèrent un moment avec cette curiosité
+instinctive de gens qui, en s'interrogeant ainsi des yeux, sautent
+par-dessus les années passées, et Georges de Solis retrouvait, avec un
+plaisir vrai, tout autre pensée disparue pour une minute, son ami Norton
+tel qu'il l'avait quitté, bâti à chaux et à sable, la carrure large avec
+des épaules de cariatide et des poignets de lutteur. Le front
+volontaire, où l'ossature sous la peau semblait de pierre, s'encadrait
+d'une chevelure rousse un peu grisonnante aux tempes et les lèvres
+rasées énergiques, franches, la longue barbe au menton, les oreilles
+écartées du visage, la tenue même un peu puritaine--une redingote
+longue, boutonnée sur ce grand torse solide--rien, chez l'Américain,
+n'avait changé, subi d'atteintes; et, à son tour, Norton, de ses yeux
+gris enfoncés dans des sourcils hérissés en broussailles, interrogeait
+le visage du marquis et disait gaiement:
+
+--Vous êtes toujours le même!
+
+--Oh! oh!... j'ai plus de bistre à la peau et moins de cheveux sur la
+tête! Les voyages....
+
+--Et d'où venez-vous?
+
+--D'un peu partout. Du diable!
+
+--J'étais allé chez vous dès mon arrivée à Paris! Personne. Votre mère
+en province. Vous....
+
+--En Indo-Chine. Mais aujourd'hui, ma mère que j'avais retrouvée à Solis
+à mon retour, et moi, nous avons quitté les Landes et je viens essayer
+de donner un peu de santé et un bain d'air à ma chère bien-aimée.
+J'aurais pu aller à Biarritz, qui est plus près de Dax, mais à Paris, où
+il y a toujours plus d'occasions de vente ou d'achat, j'essaierai de
+vendre, après cette saison d'eaux, une de nos propriétés, qui ne
+rapporte plus ce qu'elle coûte. Et mon projet est ensuite d'aller
+m'enterrer à Solis, avec ma mère.
+
+--Vous me ferez l'honneur de me présenter à elle, dit Norton.
+
+--Avec joie! Elle vous adore, vous savez!... Oh! elle m'a fait cent fois
+raconter comment vous m'avez si joliment empêché d'être rôti tout vif,
+le jour de cet incendie, dans votre mine de pétrole. Ce que j'ai pensé
+souvent à notre aventure!... Nous sommes sortis de là, je vous vois
+encore quand j'ai repris à peu près connaissance, moi à demi asphyxié,
+vous la barbe grillée et les cheveux rasés par le feu!
+
+--Vous voyez qu'ils ont repoussé, fit Norton en riant. Et ne parlez pas
+de cela surtout, mon cher Georges. S'il y a quelqu'un qui, ce jour-là,
+ait, comme on dit dans les romans, sauvé l'autre, c'est vous!
+Parfaitement, c'est vous! Je vous ai tiré du brasier où un faux pas vous
+avait fait tomber, mais vous n'y étiez, mon cher, venu que pour m'en
+arracher, moi, et sans votre intervention j'étais parfaitement assommé
+par les poutres.... Oh! tout net! Et réduit à l'état de charbon
+par-dessus le marché! Si vous racontez de cette façon-là vos voyages à
+Mme de Solis, elle n'en doit savoir que la moitié. C'est trop de
+modestie et il est temps que j'arrive pour faire connaître la vérité!
+
+--Eh bien! soit! fit le marquis en souriant. Nous nous sommes rendu
+mutuellement le service de nous conserver la vie, si c'est un service!
+_Ex aequo!_ D'ailleurs, c'est déjà vieux tout cela! Cinq ans! Et, vous
+savez, Norton, je vous dirai avec plus de vérité ce que vous me disiez
+tout à l'heure: Vous n'avez pas changé.... Si!... Vous avez rajeuni!
+
+--Quand on a dépassé la quarantaine, c'est ce qu'on a de plus spirituel
+à faire! Et puis, il faut bien rajeunir!... Oh! je ne suis plus l'espèce
+de trappeur que vous avez connu, vivant presque d'une vie de manoeuvre,
+au milieu de ses ouvriers, là-bas.... Je me suis--comment
+diriez-vous?--adouci, féminisé, pour plaire à la chère femme que j'ai
+épousée....
+
+Richard Norton avait mis dans ce peu de mots un instinctif
+attendrissement, et Solis, très ému, maître de lui-même pourtant et
+essayant de paraître, non pas indifférent--intéressé au contraire, mais
+comme un ami au bonheur d'un ami--Solis devinait que cet homme éprouvait
+une sorte de besoin violent:--parler de l'adorée....
+
+--C'est vrai, vous êtes marié! dit le marquis.
+
+--Et à la meilleure des créatures! Ah! que je regrette que mistress
+Norton soit sortie!... Elle sera si heureuse de vous revoir!
+
+--Ah! fit le jeune homme. Vraiment?... Mme Norton me fait l'honneur
+de se souvenir de moi?
+
+--De vous, cher? Mais nous parlons souvent de vous. Très souvent!
+
+Solis cherchait un compliment, un remerciement. Il ne trouvait pas.
+Chose étrange, ce que lui disait là Norton, au lieu de lui être
+agréable, lui amenait une souffrance. Elle parlait de lui! Lui, au
+contraire, gardait son nom en sa mémoire, précieusement, comme en un
+sanctuaire. Il pensait, repensait à elle et n'en parlait à personne!
+Elle parlait de lui, indifférente, consolée, heureuse! Et ce souvenir
+que lui gardait Sylvia le torturait plus que le silence même et que
+l'oubli!
+
+--C'est la plus charmante des femmes, reprit Norton. Un peu souffrante.
+
+--Ah? dit M. de Solis.
+
+--Oui, c'est pour sa santé que je me suis décidé à me fixer à Paris....
+Le docteur Fargeas fait des miracles lorsqu'il s'agit des maladies de
+nerfs.... Et c'est de cela que souffre Sylvia! Oui, elle a hérité de sa
+mère, fille d'un Virginien, grand chasseur et surtout grand mangeur et
+grand buveur, que la goutte avait tué, un fond de tempérament
+arthritique. Et, si l'hérédité maternelle se fût bornée là, tout eût été
+pour le mieux; mais elle lui a communiqué cette impressionnabilité
+extrême, maladive. Le climat de New-York, avec ses alternatives de
+chaleur torride et de froid glacial, ne lui valait rien. Un ou deux étés
+dans la Floride ne suffisaient pas à la remettre en bon état. Et puis,
+encore une fois, je ne crois qu'à Fargeas, j'ai pour Sylvia la
+superstition de Fargeas!
+
+Instinctivement, Georges de Solis ferma les yeux rapidement; ce nom de
+Sylvia entendu là, prononcé tout haut, pour la première fois depuis des
+années, lui causait une impression singulière. Il le saluait de la
+paupière comme un soldat salue de la tête la première balle.
+
+Norton, lui, continuait ses confidences, parlant de Sylvia avec
+l'effusion débordante de l'homme qui aime--puis il s'interrompit, disant
+avec une émotion profonde:
+
+--Voyez ce que c'est que l'amitié! Il n'y a pas cinq minutes que vous
+êtes là, mon cher Solis, et je vous dis, à vous, tout naturellement, ce
+que je ne dirais à personne, ce que je ne m'avoue que vaguement à
+moi-même.... Ne parlons plus de cela! Parlons de vous!...
+
+Ils étaient assis en face l'un de l'autre, devant le window, à deux pas
+d'une table où, sous des presse-papiers, des dépêches, des lettres, des
+brochures s'entassaient, méthodiquement classées, annotées, réunies par
+des épingles.
+
+--Un cigare?... dit Norton.
+
+--Merci, vous savez bien que je ne fume pas!
+
+--C'est juste. Eh bien, depuis si longtemps, qu'êtes-vous devenu, cher
+ami?
+
+Solis hocha la tête:
+
+--Ce que je suis devenu! Rien! J'ai voyagé pour me désennuyer, allant en
+Annam comme j'étais allé aux États-Unis, comme j'aurais flâné sur le
+boulevard.
+
+--Avec plus de profit pour la science pourtant! J'ai lu dans la _Revue_
+un travail, sur la colonisation de l'Extrême-Orient, qui me paraît assez
+pratique!
+
+--Et, pour l'écrire, il était inutile d'aller si loin. C'est peut-être
+à Paris qu'on apprend le plus de choses, même sur les pays lointains!...
+J'ai trouvé au Club des amis qui, sur ce que j'avais vu au Tonkin, en
+savaient, je vous jure, autant que moi. Le télégraphe leur apprenait en
+dix lignes et en deux minutes ce que je mettais deux mois à
+découvrir.... Et puis, le voyage, le voyage! C'est très joli quand on
+n'emporte pas un peu d'ennui... des souvenirs... avec ses bagages!
+
+--Des souvenirs.... Votre mère?
+
+--Ah! la chère sainte! fit M. de Solis. Son souvenir à elle m'eût rendu
+le courage! Mais il y en avait d'autres!... Oubliés, ceux-là,
+d'ailleurs, j'espère; oui, perdus en route, laissés en chemin, avec ma
+poudre brûlée et mes cartouches vides! Je suis venu avec la résolution
+formelle d'en finir avec les aventures et de vieillir, auprès de ma
+cheminée, heureux, comme vous... marié, comme vous!
+
+--Heureux! fit Richard en hochant la tête.
+
+--Voyons!--Et le marquis essayait de sourire après s'être contraint à
+chasser les souvenirs qui lui montaient au coeur.--Voyons, Norton,
+connaîtriez-vous une jeune fille qui voulût d'un brave garçon un peu
+attristé, mais point maussade, désillusionné sur bien des points, mais
+pas à la mode, peu pessimiste--mon cousin Bernière se charge de cette
+spécialité-là--et gardant encore assez de foi, de passion, pour
+commettre, au besoin, quelque folie et même pour se résigner à la
+sagesse? Ma mère tient à ne pas me voir devenir vieux garçon!
+Marions-nous donc! Et, après tout, le voyage au coin du feu est le seul
+que je n'aie jamais fait! Aussi bien, c'est résolu! J'ai un peu peur du
+mariage, comme on a peur que l'eau ne soit pas trop froide au premier
+bain.... Mais je suis décidé à me jeter à la nage! Avez-vous quelqu'un
+pour m'apprendre à nager, Norton?
+
+L'Américain n'avait pas quitté des yeux le marquis, tandis que M. de
+Solis parlait, laissant sous cette gaieté factice deviner quelque ironie
+douloureuse, une souffrance, le parti-pris d'un homme qui a soif de
+nouveau parce qu'il a soif d'oubli.
+
+--Alors, se marier, c'est, pour vous, se jeter à l'eau? Eh bien! mais
+c'est galant pour votre professeur de natation! dit Norton. Je ne
+connais personne digne de vous... sérieusement.... Si je voyais une
+jeune fille remarquable parmi nos Américaines....
+
+--Non! oh! pas une Américaine! dit vivement Solis.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Je n'épouserai jamais une Américaine!
+
+--Pourquoi...?
+
+--Parce que j'estime qu'il y a assez de froissements possibles, dans le
+mariage, avec la différence des caractères sans y ajouter la différence
+des races!
+
+Le marquis était presque grave et si sérieux que Richard Norton ne put
+s'empêcher de sourire:
+
+--Si mes compatriotes vous entendaient, elles seraient capables de vous
+arracher les yeux! Elles sont jolies, pourtant, les Américaines, et
+exquises, et sérieuses, et dévouées sous leurs airs excentriques!
+
+--Je le sais bien! fit Solis.
+
+--D'ailleurs, puisque vous voulez vous marier, pour vous marier, presque
+au hasard, je ne comprends pas, je l'avoue, qu'on traite une affaire
+aussi grave comme une loterie!
+
+--Du moment que c'est une affaire! dit le marquis, gardant toujours son
+pli de lèvres agressif.
+
+Les yeux gris de Norton ne le quittaient point, comme si l'Américain eût
+voulu deviner le secret de cette tristesse qui n'existait pas autrefois
+dans l'esprit de Solis.
+
+--Une affaire! Une affaire! Je suis bien certain, pourtant, mon cher
+Georges, que la dot vous est indifférente.
+
+--Absolument.
+
+--D'autant plus, qu'en Amérique, la dot n'existe pas, ce qui enlève au
+mariage je ne sais quelle odeur d'argent, qu'il garde un peu beaucoup
+dans votre France.... Vous avouerez que, pour un peuple de négociants,
+ce dédain des bank-notes ne manque pas d'une certaine tournure.
+
+Solis était, un moment, demeuré sans répondre, regardant sur la cheminée
+une étrange pendule, dont le balancier était un pilon d'acier.
+
+--Je ne songe pas du tout, fit-il, l'oeil toujours fixé sur ce
+balancier, mais pas du tout, à critiquer vos moeurs ou vos jeunes
+filles, en vous disant que je n'épouserai point une Américaine... pas
+plus que je n'entends parler d'un marché, quand je prononce ce vilain
+mot: «_Une affaire_.» Je dis seulement que, lorsqu'on n'a pas épousé
+celle qu'on devait aimer, il faut peut-être laisser au hasard le soin de
+nous faire aimer celle qu'on épousera!
+
+--Ah! par exemple! Voilà une jolie théorie! dit Norton, riant un peu.
+
+--Ce n'est pas une théorie, c'est une des mille nécessités où nous
+réduit la vie actuelle, telle qu'elle est faite!... Vous avez--vous--et
+le marquis parlait lentement, risquait ses paroles une à une, comme un
+homme marcherait avec précaution, pas à pas, sur quelque étang
+gelé--vous avez la chance, sans nul doute, Norton, d'avoir fait un
+mariage d'amour....
+
+Il affectait de regarder la mer, au loin, par le window entr'ouvert,
+mais ses yeux épiaient le visage de Norton.
+
+--J'adorais la jeune fille à qui j'ai demandé sa main! répondit
+l'Américain, très gravement.
+
+Solis riposta, la voix haute:
+
+--Moi, j'ai adoré une femme exquise, à qui je n'ai pas osé dire que je
+l'aimais!
+
+--Je vous répéterai encore: Pourquoi?
+
+--Vous étiez riche, fort riche, et vous pouviez offrir, avec votre
+fortune, votre nom à qui vous vouliez.
+
+--Sans doute....
+
+--Moi, dit M. de Solis, j'étais assez pauvre, comparativement à cette
+jeune fille, et je ne pouvais pas, je n'osais pas lui dire de partager
+une existence qui lui eût semblé mesquine, comparée à celle qu'elle
+avait, jusque-là, menée chez son père. Et mon amour me criait de parler,
+et mon orgueil m'ordonnait de me taire.
+
+--Il est dommage que cette jeune fille n'eût pas été une Yankee, comme
+vous dites. Vous auriez été plus à l'aise. Je sais une jeune fille dont
+le père a cinq cent mille dollars de rente et qui a épousé un pasteur de
+Tennessee, lequel a sa Bible pour toute fortune. Elle est très heureuse.
+Bah! mon cher Georges, une femme console d'une femme! Il y a un proverbe
+espagnol qui dit: «La tache de sang de la mûre, une autre mûre
+l'efface!» Vous en verrez chez moi, au parc Monceau, des Américaines,
+brunes, blondes, rousses, et de délicieuses, et de capiteuses, et de
+charmantes, et c'est peut-être--en dépit de vos restrictions sur la
+race--l'une d'elles qui effacera l'image de votre compatriote.
+
+--Peut-être! répondit M. de Solis.
+
+Puis, regardant toujours cette pendule où l'oeuvre d'art se faisait
+machine, il ajouta:
+
+--Je ne crois pas!
+
+L'Américain haussa les épaules.
+
+--Parbleu! On ne croit jamais ces choses-là jusqu'au jour où l'on
+s'aperçoit que ce qu'il y a de plus rapide après l'oubli des vivants
+disparus, c'est l'oubli des sentiments qu'on croyait éternels.... Et
+c'est bien naturel.... Mais, mon cher Georges, si l'on passait sa vie à
+ne se consoler de rien, on ne vivrait pas!... Et il faut vivre!... En
+avant, toujours en avant! C'est notre devise nationale.... Et c'est ma
+devise particulière.... Je ne passe point ma vie à m'attarder aux
+fantômes du sentiment.
+
+M. de Solis regardait autour de lui pendant que Norton lui parlait, et
+il éprouvait, à se trouver là, à Trouville, dans le cabinet de
+l'Américain, presque pareil à un _office_ de New-York, la sensation d'un
+voyage, une sorte d'impression d'exotisme. Jusqu'en cette maison du bord
+de la mer, Norton avait apporté sa marque particulière et l'estampille
+de ses goûts personnels. Ce cabinet de villa normande avait en effet un
+caractère spécial. Au milieu du luxe de cette construction fantaisiste,
+de ces bibelots qui rappelaient à Trouville l'hôtel de la rue Rembrandt,
+cette pièce d'aspect sévère--égayée seulement par la trouée de la mer,
+de la lumière, par le window--ce grand cabinet ressemblait à la vaste
+cellule d'un laborieux. Des tableaux, mais peu nombreux, et à côté d'un
+_Cavalier_, de Velazquez, argenté comme une vieille orfèvrerie, une
+aquarelle représentant, sur une mer déplorablement bleue, un yacht
+portant le nom de Mme Norton: _Sylvia_; le cadre de cette _marine_,
+signée d'un artiste américain, touchant presque un paysage où, à l'ombre
+de pins gigantesques--quelques-uns entamés, couchés à terre et déjà
+débités--une petite maison de pionniers laissait envoler sa fumée douce
+comme un soupir d'idylle. La maison, l'humble maison de Norton le père.
+Le logis où, tant de fois, le soir, sous la lampe à pétrole, le vieux
+Norton avait lu la Bible à ses cinq enfants, groupés autour de la table
+où brillait encore la cognée du défricheur de bois! Un tableau que
+Richard transportait partout où il allait, accrochait au-dessus de sa
+tête, comme un Russe l'icône sainte dans son isba.
+
+Toute la vie de Norton tenait en ces deux images. La maisonnette de
+bois, c'était la famille, le vieux couché maintenant sous le marbre d'un
+monument de pierre portant ce nom, glorieux comme celui d'un fondateur
+de dynastie; _Abraham Norton_. C'était le père, la mère au bon sourire,
+les soeurs, mariées maintenant, et les deux frères, tous deux tués
+pendant la guerre de sécession, sous le drapeau étoilé. Le yacht,
+c'était la vie présente, l'amour profond d'une existence, l'unique
+amour, la récompense de toute une vie laborieuse, la femme adorée, la
+chère Sylvia!
+
+Au-dessous de ces images, de petits corps de bibliothèque en ébène,
+laissant à portée de la main des livres en nombre restreint mais
+choisis, utiles, traités de physique, de chimie ou de morale, cette
+chimie de l'âme. Sur une étagère, des minerais, aux étiquettes à l'encre
+rouge, pépites d'or ou échantillons de charbons--un modèle de
+locomotive, bijou de mécanisme, à côté d'un téléphone--puis, sur la
+cheminée, comme le cachet même de l'américanisme du maître, la pendule
+caractéristique, celle dont le balancier était un pilon d'acier montant
+et descendant avec une régularité de chronomètre et dont chaque
+mouvement marquait une seconde, comme si, au tic tac léger de la pendule
+d'Europe, Norton préférait la constatation du temps faite par un
+horloger utilitaire.
+
+Cette pendule que M. de Solis regardait, semblait aussi dire, en sa
+langue de fer: _Go ahead!_ et de son pilon où la lumière du dehors
+accrochait des reflets d'acier, écraser ce que Richard Norton appelait
+les «fantômes du sentiment».
+
+--Ce que vous me dites ne m'étonne pas, fit le marquis. Il y a tout une
+façon d'envisager la vie dans votre pendule, mon cher Norton. Elle ne
+marque pas le temps, elle l'écrase!... Les Hollandais, qui étaient
+cependant des gens pratiques, donnaient à leurs horloges une poésie qui
+sentait le rêve.... Ils montraient les bateaux oscillant à chaque
+seconde, les moulins tournant, éperdus, de minute en minute, des
+pêcheurs tirant au bout d'une ligne en fer-blanc quelque poisson
+argenté, et la lune, la pâle lune se levant sur des paysages
+fantastiques et presque chinois, comme on en voit à Saardam.... Mais
+c'était, ces paysages, et ces maisonnettes, pour les pauvres gens
+enfermés dans leur maisonnette, auprès du Zuyderzée gelé, une fenêtre
+ouverte sur l'idéal; et, dans la fumée de leur pipe, ils revoyaient leur
+passé ou leurs voyages, tandis que doucement, régulièrement, le tic tac
+du balancier berçait leurs songeries, silencieuses comme un bon
+sommeil.... Vous, vous faites de vos pendules des mortiers pilons ou des
+roues mécaniques.... Et en regardant ce marteau qui tombe et remonte, et
+retombe et monte encore, pour retomber toujours, je pense
+instinctivement à tout ce qu'il y a de supprimé, d'aplati et de
+lourdement assommé dans la vie moderne. Je crois qu'il faut parer les
+pendules--ces marqueuses du temps qui fuit--comme il faut parer les
+tombeaux, pour nous mieux masquer la mort sous la poésie et sous les
+fleurs.
+
+--Et moi, dit Norton, je crois et je vous le répète, qu'il faut montrer
+et célébrer la vie, telle qu'elle est, comme elle est, avec ses vérités,
+ses âpretés, ses pilons de toutes sortes, pour la brasser, la dompter et
+la faire aimer!
+
+Le marquis, assis, regarda un moment cet homme taillé comme dans le
+coeur d'un chêne et qui, debout, ses larges mains posées sur la
+cheminée, le contemplait avec une expression à la fois joyeuse et pleine
+de défi--de défi contre le sort.
+
+--Allons, dit M. de Solis, je vois que si vous méprisez si fort le rêve,
+c'est que vous avez probablement trouvé la réalité du bonheur.
+
+--J'avoue que je serais ingrat de me plaindre. Et pourtant!...
+
+--Pourtant? demanda le marquis.
+
+Le front dur, osseux, de Norton, se plissa comme sous une pensée de
+mélancolie.
+
+--Mon pauvre ami, dit l'Américain, tout le monde a ses peines... ses
+inquiétudes.... Je vous faisais allusion aux miennes, tout à l'heure....
+J'ai trouvé, moi, qui n'avais et n'ai point l'air--n'est-ce pas?--d'un
+héros de roman, la créature idéale et à la fois la meilleure des femmes.
+J'ai épousé une jeune fille qui est vraiment--vous l'avez peu vue, mais
+vous la connaissez--une âme d'élite tout à fait supérieure.... Je l'aime
+du plus profond de mon coeur.... Je donnerais en bloc tout ce que je
+possède pour la voir seulement sourire, et je me mettrais ensuite
+vaillamment à la besogne pour lui regagner un luxe nouveau.... Eh bien,
+cher, tout ce bonheur, tout ce semblant de parfaite félicité qui,
+certainement, pour les gens qui ne me connaissent pas, pour les
+quémandeurs, les exploiteurs, les indifférents, les conseilleurs, les
+reporters qui parlent, à m'en agacer, du _richissime_ Norton--Richard
+souriait--toutes les jouissances apparentes qui, pour les Parisiens,
+font de moi un être privilégié du sort, enviable à tous les points de
+vue--tout cela, Solis, cette chance même dont je remercie le sort, ne
+tient pas devant cette vérité brutale: je suis inquiet, je suis
+attristé... et, au fond, tout au fond de l'âme, voulez-vous que je vous
+le dise? malgré mon amour de la lutte et du travail, et de tout ce qui
+est la vie, la vraie vie, la vie utile, robuste, généreuse, eh bien!
+voilà, mon cher: je ne suis pas heureux!
+
+--Pas heureux!
+
+--Ou, si vous voulez, il me semble que tout ce bonheur-là ne tient qu'à
+un fil. J'ai des terreurs de superstitieux. Bien romanesque, hein? votre
+ami Norton, pour un Yankee, et malgré cette pendule utilitaire qui vous
+déplaît tant?... Il y a du roman partout, mon bon Solis, voilà ce que ça
+prouve. Et plût à Dieu que mon inquiétude fût un roman! Mais non, Sylvia
+souffre.
+
+--Sylvia? répéta le marquis, en donnant à ce nom une expression
+d'émotion singulière que Norton ne remarqua pas.
+
+--Elle souffre, je vous l'ai dit, ou du coeur ou des nerfs, qui sait?...
+Névrose, trouble dans la circulation du sang, menace d'une embolie--pour
+m'en tenir au diagnostic de Fargeas, rétrécissement de la valvule
+mitrale, voilà le terme scientifique--et c'est cela qui empoisonne la
+joie que j'ai de me sentir maître de ma vie, récompensé dans mon labeur,
+riche, libre--mais avec une menace devant moi, un obstacle, un mur, oui,
+comme un mur de cimetière!
+
+Maintenant, Solis passait par une sorte d'épreuve nouvelle, et une
+cruauté satisfaite lui venait à la pensée, lui entrait au coeur, tandis
+qu'il écoutait, silencieusement là, Richard Norton lui confier ses
+doutes. Oui, peu à peu, l'Américain laissait fouiller en lui, pénétrer
+dans sa vie et, machinalement, dans cette causerie avec l'ami retrouvé,
+disait comment son mariage avec miss Harley s'était fait. Et dix fois
+Georges l'eût interrompu, prêt à crier: «Mais taisez-vous!» s'il n'eût
+ressenti cette amère consolation de savoir, d'apprendre des lèvres du
+mari lui-même, qu'il y avait, comme lendemain à cette union, une
+déception, une souffrance.
+
+--J'avais, disait Norton, rencontré souvent, chez son père, la jeune
+fille que je devais épouser. Triste, pensive, très sérieuse. C'est par
+là qu'elle m'avait séduit. Je ne suis ni pensif ni mélancolique, moi!
+_Les contraires_ s'attirent. Et, comme vous, pourtant, j'hésitais à me
+déclarer, non pas à cause de ma fortune, parbleu non! mais à cause de
+son intelligence et de sa beauté, de cette grâce qui ne semblait pas
+faite pour mes grosses mains rudes et mon humeur de bûcheron! Puis, un
+jour, comme, la voyant plus attristée, je me sentis plus ému... et plus
+éloquent... sans le vouloir... je lui demandai si elle ne voudrait pas
+confier sa peine--car elle en avait--à quelqu'un qui la partageât. Je
+lui dis que je ne demandais rien au monde que de me dévouer à elle....
+Il paraît qu'elle devina que je ne mentais guère.... Le père était mon
+ami.... Il plaida ma cause, la gagna.... Et... nous voilà mariés!
+
+--Mariage d'amour, dit Solis, prenant plaisir à s'enfoncer à lui-même un
+peu d'acier dans le coeur.
+
+--L'amour d'un côté, l'amitié de l'autre, répondit Norton, que la
+question sembla rendre sérieux. Mais des deux côtés la confiance la plus
+profonde et la plus complète.... Peut-être y eut-il chez elle comme une
+hâte de se marier... pour ne plus hésiter--qui sait? pour oublier...
+fit-il, comme à lui-même...--Mais--et sa voix devint plus résolue--nous
+sommes habitués à des unions et à des décisions rapides; et la famille,
+chez nous, ne s'en porte pas plus mal.... D'ailleurs, il nous suffit
+d'une parole donnée, du fond du coeur, devant un pasteur qui bénit deux
+êtres au nom de Dieu, et dans la froideur même de cette cérémonie, il y
+a une gravité... une simplicité qui ont leur grandeur et qui me
+plaisent....
+
+--Et la poésie? demanda Solis en désignant la pendule.
+
+--Oh! la poésie! La poésie est partout où il y a une affection vraie. On
+me donnait celle que j'aimais! J'étais, quand je l'ai épousée, fou de
+joie, ivre d'espoir; j'étais heureux! Mon cher, mais c'est encore une
+poésie, le bonheur!
+
+--C'est peut-être la meilleure, en effet, dit le marquis, très pâle. Et
+depuis?
+
+--Depuis...--Norton hésita un moment--depuis.... Ah! les idylles
+humaines ne durent pas longtemps!... La première douleur pour ma femme
+fut la mort de son père.... Ruiné, le pauvre homme, sans que j'aie su
+qu'il était embarrassé dans ses affaires, tant il avait la fierté de son
+honneur commercial, et sans que j'aie pu lui venir en aide!...
+
+--Comment ne l'avez-vous pas appris au moment de son mariage... au
+contrat?
+
+--Le contrat! quel contrat?--Et Norton riait.--Oh! nous n'avons pas de
+ces discussions d'intérêts amoureux par-devant notaires, nous autres!
+L'Américain épouse celle qu'il aime sans feuilleter le Code, et se
+charge de la rendre heureuse sans qu'un officier ministériel lui en
+impose l'obligation par traité discuté comme un procès... _Elle_ apporte
+pour sa dot sa beauté, _lui_, pour dot, son courage! Et en route, à la
+garde de Dieu! Les parents ont travaillé, amassé, ils sont vieux! Ce
+n'est pas le moment de leur demander de compter leur fortune et de la
+diminuer!... Ils peuvent passer, les chers aimés, leurs derniers jours
+sans se priver de rien, vivant, en toute justice, de ce qu'ils ont bien
+et dûment gagné! S'ils ont encore de l'appétit et mangent leur fortune,
+eh bien! tant mieux pour eux! Ils l'ont conquise et peuvent la
+gaspiller. C'est leur affaire. Ma femme ne n'inquiétait pas plus de
+savoir si son père lui laisserait un dollar que moi de calculer ce que
+j'aurais un jour de l'héritage!... Et voilà notre affreux mercantilisme
+yankee, mon cher ami, le voilà! Quoi qu'il en soit--que cette
+catastrophe ait attristé ma femme ou qu'une autre tristesse lui tienne
+au coeur--depuis ce temps la santé de mistress Norton m'inquiète, et je
+me soucie plus de savoir ce que pense le docteur Fargeas que de ce que
+font les actions de mes mines de pétrole à la Bourse de New-York ou de
+Chicago.
+
+--Et, demanda Solis, peut-être pour détourner sa pensée de Sylvia, vous
+continuez à diriger, de votre cabinet de Paris, ces exploitations qui
+demandent une surveillance de tous les instants?
+
+Norton se mit encore à sourire, montrant ses dents saines et fortes dans
+sa barbe fauve.
+
+--Oh! ne craignez rien, mon bon Solis! Le Yankee ne perd pas ses droits.
+Le câble transatlantique me tient, dans l'hôtel de la rue Rembrandt ou
+dans cette villa de Normandie, au courant de mes affaires comme si
+j'étais assis là-bas à mon office.... Je suis un Américain de Paris;
+mais aujourd'hui il n'y a plus de Paris et il n'y a plus d'Amérique....
+Ou plutôt pour flatter votre chauvinisme, l'univers n'est plus que la
+banlieue de Paris, et vous nous le prouvez puisque vous revenez de
+l'Annam comme on revenait autrefois de Saint-Cloud ou de Bougival.
+
+--Et très enchanté de vous retrouver, de me réchauffer à votre
+vaillance, mon cher Norton, mais--sa voix, qu'il voulait rendre assurée,
+tremblait un peu--attristé... oui... attristé... de ne pas vous savoir
+complètement heureux!
+
+--Bah! dit Norton, si vous connaissez le bonheur parfait, vous,
+indiquez-moi où il niche, cet oiseau fabuleux! Je fais monter son nid en
+topazes!... Mais surtout pas un mot de ces inquiétudes à mistress Norton
+lorsque vous la verrez!
+
+--Pas un mot, sans aucun doute, je vous le promets.
+
+L'Américain avait, tout en parlant, poussé le bouton d'ivoire d'un
+timbre électrique.
+
+--Voyez si madame est rentrée, dit-il à un valet qui parut rapidement et
+s'inclina pour toute réponse.
+
+Solis était debout, regardant Norton dont la stature haute se détachait
+sur l'horizon, le ciel clair, la mer dont le bruissement montait au
+loin.
+
+Il se demandait encore pourquoi il était venu et s'il ne devait pas dès
+à présent s'enfuir, ne plus reparaître. Dans quelques minutes, il allait
+revoir Sylvia! Ce laquais, dont le pas craquait dans l'antichambre,
+allait prévenir mistress Norton! Solis allait se retrouver devant elle!
+Et cette entrevue, après des années, le mari allait y assister, elle
+aurait lieu tout à l'heure.
+
+Maintenant, un silence tombait entre ces deux êtres qui venaient
+d'éprouver la joie de se revoir; et la conversation, un moment
+auparavant intime et pleine de confidences, versait dans la banalité
+comme si, brusquement, les amis n'eussent plus eu rien à se dire:
+
+--Ah! mon cher Solis, vous nous ferez bien l'amitié d'assister, ce soir,
+à un petit concert que donne mistress Norton.... Vous verrez là la belle
+miss Dickson et Mlle Offenburger, qui est adorable aussi.... Oh! on
+fait ici de très bonne musique, je vous assure.... Tous les Américains
+ne jouent pas du Mozart sur des pincettes.... Ma femme est excellente
+musicienne et le programme est très choisi. Je sais bien que vous ne
+viendriez pas pour le programme. Madame votre mère me ferait-elle la
+grâce de vous accompagner?... Je vous demande pardon de cette invitation
+soudaine, mais je ne vous savais pas à Trouville, c'est mon excuse.
+
+--Je serai enchanté de venir ce soir, quoique je sois un peu sauvage,
+dit le marquis. Quant à ma mère, n'y comptez pas.... Elle n'aime point
+le monde.... Et je ne suis pas bien sûr qu'elle vous pardonne de lui
+avoir pris son fils même pour un soir!
+
+--Alors, à sept heures, mon cher Solis!
+
+--Non, je ne dînerai pas, je viendrai plus tard. J'ai promis à la chère
+femme de la quitter le moins possible, pendant tout le premier mois de
+mon retour, et je dîne avec elle toute seule.... Oui, nous sommes là, en
+tête à tête, en petit cabinet, comme deux amoureux.
+
+--Et vous avez raison, Solis! Deux amoureux! Et c'est peut-être cet
+amour-là qui ne trompe jamais! J'aurai l'honneur de faire visite à
+Mme votre mère demain, et je la remercierai de vous avoir laissé
+venir à nous un moment, ce soir.
+
+Le marquis retrouvait, dans l'accent que mettait Norton à ces paroles,
+une amertume plus cruelle encore que tout à l'heure, et, de ses yeux
+clairs, il interrogeait son ami comme pour deviner la pensée attristée
+de Richard.
+
+Mais le domestique frappait à la porte et, sur un mot de Norton, se
+montrait bientôt, restant sur le seuil.
+
+--Madame?... dit l'Américain.
+
+Madame était encore absente, Mlle Meredith rentrait à l'instant, mais
+seule; Mlle Meredith venait, du reste, en avertir M. Norton.
+
+--Et bien! dit Richard avec cette gaieté brusque et mâle qui coupait
+lestement ses très rares moments de mélancolie, mon cher Solis, vous
+allez toujours voir ma nièce!
+
+Et le domestique s'étant éloigné:
+
+--Ah! cher, vous parlez de mariage!... La jeune fille rêvée, mon ami,
+idéale, bonne comme le pain, loyale comme sa parole, c'est ma nièce?...
+Si elle n'était pas Américaine, elle ferait absolument votre affaire!
+
+Norton allait continuer. Il s'arrêta. Une voix claire, gaie, sans accès,
+chantante et caressante, disait au seuil de la porte:
+
+--Suis-je indiscrète?
+
+Et Solis apercevait, là, debout, comme hésitant à entrer, une grande
+jeune fille, élégante et mince, dont les yeux noirs, très vifs, dans un
+fin visage un peu pâle, le frappèrent tout d'abord. Une robe grise, un
+mantelet, glissant à demi sur des épaules jeunes et faisant ensuite
+comme ceinture autour de la taille, et, sur des cheveux bruns, frisés
+légèrement, un petit chapeau presque trop simple, mais coquettement
+posé. Dans tout cet être, dans cette toilette, dans ce joli sourire,
+dans ces petites mains gantées de suède, quelque chose d'une fille de
+race, assouplie pourtant par une certaine séduction sans façon: la
+franchise gaie de la grisette avec le port de tête un peu hautain de la
+patricienne.
+
+Miss Meredith, en s'avançant--Norton l'en priant du geste--salua M. de
+Solis et attendit que son oncle lui eût présenté le marquis. Puis, au
+nom de Solis, elle répondit par un mot gracieux, sans fausse politesse.
+Elle connaissait bien le marquis.
+
+--Mon oncle Richard m'a souvent parlé de vous, monsieur. Je n'ai pas eu
+le plaisir de vous voir en Amérique; je suis enchantée, sachant que vous
+êtes un des meilleurs amis de mon oncle, de pouvoir le faire en France.
+
+C'était, dans toute sa sincérité, sans façon et sans phrase, l'accueil
+d'une maîtresse de maison recevant un ami; et la jeune fille semblait
+une femme mettant à l'aise un de ses hôtes. Solis était habitué à cette
+franchise exotique qui lui paraissait cependant inattendue et un peu
+bizarre en France. Mais de tout cet être jeune et loyal rayonnait une
+sorte de grâce particulière, la séduction des yeux sans tristesse, des
+lèvres sans amertume, du sourire sans ironie d'une belle créature de
+vingt ans.
+
+--Vous avez laissé Sylvia en promenade?
+
+--Non, mon oncle! chez la princesse de Louverchal. Mme de Louverchal
+fait une vente dans sa villa au profit de pêcheurs ruinés par l'ouragan
+du mois de janvier. Et Sylvia dévalise les comptoirs. Si elle n'envoie
+pas tous ces joujoux, ces albums, ces tapisseries, aux pauvres, elle
+encombrera votre maison, je vous en préviens!
+
+--Oh! je ne suis pas inquiet, dit Norton; elle les enverra aux pauvres.
+
+M. de Solis avait son chapeau et esquissait, pour sortir, un salut un
+peu pressé.
+
+--Vous nous quittez? fit Norton.
+
+--Ce n'est pas moi qui vous fais fuir, au moins? demanda miss Meredith
+en souriant.
+
+--Oh! mademoiselle!... Mais tout en étant ici en villégiature, j'ai un
+petit travail à expédier.... Oui, un rapport au ministre des Affaires
+étrangères.... Une communication sur les établissements d'Hanoï.... Et
+puis, je ne veux pas abuser du temps de Norton... il est précieux, même
+à Trouville.
+
+--Et jamais aussi bien employé que lorsque je vous vois, mon cher
+Georges.... Au moins, à ce soir, n'est-ce pas? C'est promis.
+
+--Avec plaisir! dit le marquis, faisant pour dire le mot un léger
+effort.
+
+Il prit la main tendue de Norton, cette main noueuse dont plus d'un
+calus jaunissait la paume, et, saluant miss Meredith, il s'éloigna,
+accompagné par Richard qui, le touchant à l'épaule, le guidait avec le
+geste familier et dévoué d'un aîné étendant son bras sur le frère cadet.
+
+ * * * * *
+
+--Éva.... Comment trouves-tu le marquis? demanda Norton, en rentrant, à
+miss Meredith qui, de ses jolis doigts, maintenant dégantés, réglait sa
+montre sur la fameuse horloge à pilon.
+
+--Comment je le trouve?
+
+--Oui.
+
+--Mais... bien.
+
+--Très bien?...
+
+--Très bien, si vous voulez!
+
+--Un vrai gentilhomme!
+
+--Oui, et un gentleman.
+
+--Eh bien, dit Norton en riant, tu vois ce charmant garçon, aimable,
+distingué, brave et spirituel; il s'est promis une chose, c'est de
+n'épouser jamais, jamais, une Américaine!
+
+Miss Meredith avait remis sa montre dans sa pochette. Elle regarda son
+oncle bien en face un moment, puis, d'un rire clair et franc, avec une
+fusée de jeunesse:
+
+--Vrai? dit-elle. Il s'est promis ça!... Eh bien, il est bête alors!
+
+
+
+
+III
+
+
+Le dîner était depuis longtemps fini, et miss Éva servait le thé chez
+Norton. Elle tendait, de ses petites mains fines, des tasses de Sèvres
+aux invités de son oncle, tandis que miss Arabella Dickson, au piano,
+très entourée par M. de Bernière, le docteur Fargeas et un gros homme,
+déjà grisonnant, qui riait très fort, flirtait à la fois avec la musique
+et avec les musiciens. Norton fumait un cigare, en regardant la mer,
+tout en causant avec un immense personnage, haut comme un peuplier: le
+colonel Dickson, le père très glorieux de la belle miss Arabella. Il
+était si haut, ce colonel, avec sa tête pointue à barbe longue, rousse,
+striée de poils gris, et sortant d'un énorme col blanc, serré comme un
+col d'uniforme; il était si long, si élancé, qu'en apercevant, au bout
+de son corps, la fumée de son londrès, on eût pu, dans l'ombre, le
+prendre pour une haute cheminée d'usine en combustion.
+
+Sa femme, la colonelle Dickson, énorme et grasse, évasée sur un canapé,
+teintait de cognac le thé blond que lui avait apporté miss Meredith, et
+contemplait, de ses gros yeux bleus, rêveurs, le groupe formé, là-bas,
+sous l'immense abat-jour de la lampe, par son Arabella entourée d'habits
+noirs, parmi lesquels ce jeune Bernière, qui, disait-on, était un bon
+parti.
+
+Dans un coin du salon, ouvert sur l'horizon criblé d'étoiles et sur la
+longue file de points d'or aperçus dans la nuit, au loin, et qui étaient
+les lumières du Havre, dans un angle, sous de larges plantes de Nice,
+aux éventails verts, luisants et frais, Sylvia causait avec Mme
+Montgomery, tandis qu'une jeune fille, brune, jeune et déjà rondelette,
+avec un type israélite assez prononcé et une belle carnation mordorée de
+juive, feuilletait un album et causait médecine avec le docteur Fargeas,
+un peu étonné.
+
+--Jolie, cette Mlle Offenburger, avait dit tout à l'heure Liliane
+Montgomery, à mistress Norton.
+
+--Très jolie!
+
+--Et savante! Oh! savante! Elle fait repasser son baccalauréat au
+docteur, je parie!
+
+La colonelle Dickson, lorsqu'elle cessait de braquer ses gros yeux sur
+sa fille et les reportait sur Mlle Offenburger, tournait, avec une
+sorte de précipitation, sa cuiller dans sa tasse de thé. Elle avait,
+avec son intérêt de mère, la vague perception que la fille du banquier,
+ce gros M. Offenburger, qui riait, là-bas, d'un rire guttural, en se
+penchant sur la partition d'Arabella--oui, elle devinait que cette jolie
+petite juive allemande pensait à ce M. de Bernière, qui, pour le moment,
+ne semblait pas s'en inquiéter.
+
+Joli garçon, Bernière. Aimable, spirituel et vicomte! Il pouvait faire
+un mari pour Arabella. Il était un des deux ou trois cents candidats
+possibles que la belle Américaine avait déjà rencontrés sur la plage. Il
+plaisait surtout à Mme Dickson, parce qu'il était pessimiste et que
+la colonelle, ayant éprouvé des déceptions, elle aussi, trouvait que la
+vie était amère, très amère. C'est bien peut-être pourquoi la colonelle
+sucrait si fort son thé, qu'elle prenait à l'état de sirop alcoolisé.
+
+Et ce n'était pas la première fois qu'elle avait remarqué, la colonelle,
+les coups d'oeil particuliers de Mlle Offenburger à M. de Bernière!
+Certainement, certainement, le jeune vicomte n'était pas indifférent à
+la jolie sémite, et quant à Bernière, lui.... Mais Mme Dickson
+comptait sur les épaules d'Arabella, les plus admirables épaules que pût
+montrer une belle fille de vingt ans!
+
+D'ailleurs, en comparant Arabella à Mlle Offenburger, mistress
+Dickson n'était pas inquiète. Sous la lampe, debout près du docteur,
+Hélène Offenburger était exquise, avec ses grands yeux doux, noirs,
+voilés de cils comme d'une dentelle, et ses avides lèvres rouges, et
+son profil arabe, ses oreilles fines, sous les bandeaux lourds de ses
+cheveux; mais Arabella, là-bas, au piano, grande, superbe, sa tête de
+statue grecque posée sur les splendeurs d'une poitrine éclatante de
+blancheur, à peine rosée par les bougies, cette admirable Arabella,
+comme coiffée d'un casque d'or avec ses cheveux cuivrés, soyeux, était
+irrésistible.
+
+Oui, Arabella, insolente de beauté, de santé, de force, rejetait dans
+l'ombre, dès qu'on la regardait, la petite juive, qui paraissait tout
+aussitôt, par comparaison avec ce bloc de marbre vivant, trapue,
+minuscule et noiraude.
+
+Quant à Éva, la colonelle ne s'en occupait pas. Miss Meredith allait et
+venait, toute légère, rieuse, laissant là le canapé, où causaient Sylvia
+et Liliane, allant au piano, où Arabella mêlait les airs d'opérette aux
+romances américaines, au window où Norton fumait avec le colonel, et,
+gaie, bonne fille, aimable, jetant çà et là une étincelle ou une malice
+de son esprit et une fusée de sa gaieté. Mais, quoi! Cette brunette, Éva
+elle-même, élancée, railleuse, amusante, ne pouvait pas, aux yeux
+difficiles de Mme Dickson, entrer en ligne de compte avec Mlle
+Offenburger ou Arabella. Elle semblait, à la colonelle, une comparse
+dans ce salon, où, évidemment, miss Dickson remplissait le premier
+rôle.... Et l'important pour Mme Dickson, c'était que M. de Bernière
+ne s'occupait point d'Éva. Mais point du tout.
+
+Pour la colonelle, les femmes mariées ne comptaient pas plus que miss
+Éva ou que les hommes mariés. Elle eût pu cependant admirer un peu aussi
+les deux femmes qui causaient en face d'elle, Sylvia Norton et mistress
+Montgomery. La lumière d'une applique posée au-dessus de la tête de
+Liliane nacrait ses bas nus, ronds et jeunes, et noyait d'un éclat de
+soie les épaules pâles, le cou blanc, avec la masse de cheveux d'un
+blond fauve, retroussés d'un bloc. Une sorte de réédition d'Arabella, la
+même insolence de beauté avec plus d'embonpoint, une vitalité plus
+spéciale, quelque chose de plus mûr et de plus attirant. «Une neige qui
+ne jette pas de froid», avait dit, un soir, M. de Bernière.
+
+Et à côté de Liliane Montgomery, Sylvia Norton--affinée, frêle, une
+sorte de Parisienne de New-York--séduisante avec sa bonne grâce un peu
+triste, sa douceur mélancolique, la vague tendresse de ses yeux qui
+regardaient au loin, là-bas, vers la côte, les étoiles d'or et le ciel.
+Charmante, cette Sylvia, l'air souffrant, tout à fait jolie dans sa
+toilette noire, toute de satin, avivant la blancheur de son visage de
+vierge, et de ses mains alanguies et qui--c'était une impression pour
+ceux qui la voyaient dans sa grâce tendre--semblaient porter le deuil de
+quelque chose de disparu, de brisé, d'envolé.
+
+Elles s'aimaient beaucoup, ces deux femmes d'un caractère si différent,
+et s'aimaient précisément peut-être parce que le contraste de leurs
+natures les avait, dès le premier jour de leur rencontre, bien attachées
+l'une à l'autre.
+
+Liliane était en France la seule personne que Mme Norton pût appeler
+son amie. Dans leurs communs souvenirs d'enfants à New-York, Sylvia et
+Mme Montgomery se revoyaient, échangeant leurs projets d'amour dans
+des causeries de jeunes filles, et, lorsque séparées par la vie--Liliane
+épousant un artiste et miss Sylvia Harley devenant la femme de Richard
+Norton--les deux amies avaient suivi, l'une et l'autre, les hasards
+d'une existence nouvelle, les confidences par lettres avaient succédé
+tout d'abord aux chères confessions intimes. Puis les silences étaient
+venus, avec les séparations plus profondes, Liliane partant pour
+l'Europe avec son premier mari, et Sylvia demeurant aux États-Unis à
+côté de Norton. Il y avait eu là une interruption forcée de relation et
+d'amitié, Sylvia laissant passer les jours dans le calme le plus absolu.
+Liliane, se laissant emporter comme un brin de plume à tous ses
+caprices, rêvant de la vie active et surchauffée des femmes à la mode,
+posant à peine le pied à Paris pour assister au Vernissage, au Concours
+hippique et au Grand-Prix, et faisant le lendemain ses malles pour
+Dinard, puis revenant, mais pour prendre un sleeping-car et se rendre à
+Menton ou à Pau.
+
+De son premier mari, le peintre Harrisson, Lilian--elle avait francisé
+son nom et signait _Liliane_--ne se souciait plus, ne parlait jamais et
+essayait de se féliciter d'avoir divorcé et de porter le nom de son
+second mari, Montgomery, qui lui donnait l'illusion de se parer d'un
+grand nom de France. Ce nom, qu'elle eût voulu plus authentique, elle
+le promenait aux _mardis_ de la Comédie, à Cauterets, à Biarritz, aux
+fêtes des fleurs de Nice, sous les gais _confetti_ italiens, cette neige
+du Carnaval.
+
+Elle revenait tout justement de la station d'hiver, lorsque M.
+Montgomery, son mari, lui avait annoncé l'installation de M. et Mme
+Norton dans l'hôtel bâti par le raffineur Bonivet, revendu à la duchesse
+d'Escard et acheté trois millions tout net par Richard Norton, qui y
+avait enfoui pour quatre ou cinq millions d'oeuvres d'art. Montgomery,
+en plus d'une affaire, était l'associé de Norton, et le hasard voulait
+que l'affection unît précisément les deux femmes comme l'intérêt et
+l'estime unissaient les maris.
+
+Dès son retour à Paris, deux mois avant ce séjour à Trouville, Liliane
+arrivait toute joyeuse chez Mme Norton et lui sautait au cou,
+l'interrogeant, la regardant, la trouvant toujours tout à fait jolie,
+avec sa grâce un peu frêle, ses traits fins et son air doux.
+
+Elle, grande, étincelante, les cheveux fauves, la taille fine et les
+épaules larges, avec son grand cou élégant et fier, demandait à Sylvia:
+«Comment me trouvez-vous? Est-ce que je n'ai pas trop engraissé? Je fais
+des exercices de clown pour ne pas devenir énorme. Mais qu'est-ce que
+vous voulez? J'ai vingt-cinq ans! Je serais désolée de me voir bouffie!»
+
+Et, en cette première rencontre, dans le laisser-aller de ces causeries
+de renouement d'amitié où se rassemblent un à un tous les fils du passé,
+comme les fibres d'une chaire amputée, les deux amies s'étaient
+retrouvées, telles que jadis, échangeant non plus leurs rêves, cette
+fois, mais leurs souvenirs, leurs déceptions.
+
+Toutes deux avaient encore présente cette première causerie, ces
+confidences qui revenaient plus d'une fois à Sylvia et l'effrayaient.
+
+--Vous êtes, répétait alors Sylvia, la première personne dont la
+rencontre à Paris me cause une joie, ma chère Liliane!
+
+--Eh bien! c'est gentil pour les Parisiens, ça! disait Mme Montgomery
+en riant.
+
+Et Sylvia, toujours triste, d'ajouter doucement:
+
+--Il ne saurait être question d'eux, puisque je ne les connais pas!
+
+Et, certaine que mistress Norton, par une réception, un concert, une
+fête, un tapage quelconque--tout ce qu'elle aimait, elle,
+Liliane--poserait, quelque soir, sa candidature à une de ces royautés
+parisiennes qui durent parfois une saison et ont les chroniques
+mondaines pour _Moniteurs officiels_, Mme Montgomery attaquait tout
+de suite, dès cette première entrevue, la question intéressante:
+
+--Ma chère Sylvia, si vous ne connaissez pas les Parisiens, tant mieux
+pour vous! C'est une amusante connaissance à faire. Très gais, très
+fins!... Un peu gourmés pourtant! Oui, vous ne vous figurez pas, ma
+chère! Paris devient anglais.... Il me rappelle Londres. Si nous
+n'étions pas là pour y jeter, avec nos dollars, un peu de notre
+fantaisie du Nouveau Monde, on s'y ennuierait comme dans une résidence
+allemande.
+
+--Alors, Paris vous plaît?...
+
+--Beaucoup. Depuis que j'y ai entraîné M. Montgomery, je ne m'y suis pas
+ennuyée un moment, pas une minute. Et pourtant....
+
+Liliane s'était arrêtée, le coeur gros et soupirant. Coeur qui
+soupire....
+
+--Et pourtant quoi? avait demandé Sylvia.
+
+--Rien. Vous êtes heureuse, vous, Sylvia!... Vous avez un mari tout à
+fait... haut coté.
+
+--Vous dites?
+
+--Je dis que Richard Norton _vaut_ considérablement. Il n'est pas
+prince, il n'est pas duc, oui, voilà tout ce qui lui manque.... Mais il
+est charmant.... Oh! charmant!... Vous devez l'aimer beaucoup!
+
+Il y avait dans le caquetage amusant de la jolie Américaine une belle
+humeur si éclatante, un bonheur et comme une insolence de vivre tels,
+que la mélancolie de Sylvia s'en trouvait tout de suite diminuée. Le
+babillage de Liliane faisait à la jeune femme l'effet d'un cordial qui
+eût pétillé comme du champagne. Sylvia la retrouvait, après un divorce,
+telle qu'elle l'avait connue jeune fille, cette belle Liliane qui,
+autrefois, à New-York, rêvait de porter une couronne, savait par coeur
+l'_Armorial_ de presque tous les pays d'Europe, et se demandait si elle
+n'allait point supplier son père d'acquérir l'_article_ ainsi annoncé
+par le _New-York Herald_: «A vendre, blason et usage du nom d'une
+aristocratique famille d'Europe, avec l'histoire de la dite, pour 1,100
+dollars. Adresse: Rudolph Smith, aux soins de L. Moeser, 142, Smithfield
+street, Pittsburg.»
+
+Mais il eût fallu voir comme le père de Liliane, pénétré jusqu'aux
+moelles de sentiments démocratiques, parlait de cette fausse
+aristocratie d'Europe dont on achetait le titre pour quelques dollars
+comme s'il se fût agi de ballots de café!
+
+Liliane alors, qui aimait et respectait son père, laissait là ses rêves
+nobiliaires, mais Sylvia l'avait surprise plus d'une fois lisant
+l'_Inter-Ocean_, ce journal qui publie la liste des célibataires
+disponibles de la Cité, à l'usage des dames, avec description de leurs
+personnes, leurs relations sociales, leurs affaires, leurs habitudes de
+vie et autres informations intéressantes. Et lorsque Sylvia demandait à
+son amie:
+
+--Que cherchez-vous dans cette gazette?
+
+--Moi? Un mari titré comme un Montmorency! répondait Liliane en riant.
+
+L'amour, un amour-passion, feu de paille envolé en fumée, l'amour
+qu'elle avait eu pour Harrisson lui faisait d'abord oublier sa fièvre
+d'honneurs nobiliaires--fièvre qui est un peu la maladie générale dans
+la République du roi Coton--mais divorcée par colère, et remariée par
+convenance, parce que Montgomery était riche et lui avait paru dévoué,
+Liliane revenait malgré elle à ses songeries de jeune fille et
+reprochait seulement à Richard Norton, comme au pauvre Montgomery, de
+n'être ni ducs ni princes!
+
+--Mais, ma chère Sylvia, en dépit de ce défaut, votre mari, vous
+l'aimez?
+
+--Comment ne lui serais-je pas reconnaissante de tout ce qu'il a fait
+pour moi! répondait Sylvia. M. Norton n'aime point Paris et il y est
+venu parce qu'il prétend que le docteur Fargeas peut seul me guérir de
+cette espèce de maladie qui me mine, une sorte d'anémie, une affection
+cardiaque, je ne sais pas trop quoi. Norton a des soucis d'affaires à
+New-York et il a tout quitté pour cette vie nouvelle, qu'il s'efforce de
+me rendre, en France, aussi brillante et aussi enviée que possible. Je
+ne connais pas d'homme meilleur, d'ami plus dévoué, de coeur plus loyal.
+
+Liliane écoutait, examinant Sylvia avec un petit sourire narquois.
+
+--Allez, allez toujours..., fit-elle, c'est terrible ce que vous dites
+là, tout simplement. Terrible.
+
+--Comment, terrible? Vous êtes donc toujours aussi railleuse
+qu'autrefois, ma chère Liliane?
+
+--Railleuse.... Oh! railleuse.... Pas du tout.... Mais ma pauvre amie
+vous avez des façons de faire l'éloge de votre mari qui me font penser à
+la manière dont je parle du mien, moi.... Très gentil, ce bon
+Montgomery, très dévoué, soumis à tous mes caprices, guettant pour la
+satisfaire la moindre de mes fantaisies... mais... mais... mais
+Montgomery, voilà!... Montgomery avec un _m_!... Montgomery de la
+Deuxième Avenue, _Conserves et Liqueurs_.... Ah! chère, croyez-moi!...
+Tous mes instincts aristocratiques sont heurtés par ce souvenir-là....
+Il me semble quand on parle des vrais, des seuls Montgommery, des
+Montgommery légendaires, des Montgommery de l'histoire, oui, il me
+semble qu'on me frotte l'épiderme avec une brosse de crin... j'en
+saignerais!... S'appeler Montgomery et n'être qu'une fausse Montgomery,
+une Montgomery d'importation, une Montgomery de l'_Almanach Bottin_ au
+lieu de l'_Almanach Gotha_! Vous devez comprendre ça, vous qui êtes
+aristocrate comme toute bonne républicaine... d'Amérique!
+
+--Je comprends--et la voix de Sylvia était devenue douce, lente,
+résignée--que si vous aimez M. Montgomery, vous devez être heureuse.
+
+--Et je comprends que vous n'êtes peut-être pas, vous, très... très
+heureuse parce que Richard Norton est... comment disiez-vous il y a un
+moment?... le coeur le plus loyal, l'ami le plus dévoué! Ah! pas tant de
+compliments quand on aime!... Je dirai mieux, cela ne fait rien du tout
+de dire d'un homme «Ah! le misérable! Ah! quel misérable! Mais je
+l'adore!» Au contraire, ce misérable devient immédiatement un ange!
+C'est ce que je disais d'Harrisson, tenez!
+
+--Harrisson?
+
+--Oui! le prédécesseur de Montgomery!
+
+--Mais si vous adoriez ce M. Harrisson, alors, ma chère Liliane,
+pourquoi avez-vous divorcé?
+
+La belle Liliane avait eu dans les yeux l'éclair rapide d'une colère
+passée. Puis, haussant les épaules:
+
+--Pourquoi?... Pour une raison bien simple, il me trompait!... Un
+peintre!... Des modèles! Il prétendait qu'il ne pouvait me faire poser
+éternellement devant lui. Moi! Cela aurait donné une ennuyeuse
+uniformité à sa peinture! Toutes ses figures de femmes se ressemblaient.
+Les clients se plaignaient. C'était malsain pour son talent.... Il
+fallait changer. «La nécessité... l'amour de l'art....» Je n'ai pas
+compris.... Jalousie.... Scènes.... Appel à la loi.... Un an de
+procès.... Plaidoiries!... Et le tout terminé, adieu Mme Harrisson!
+Et vive Mme Montgomery!... Mme Montgomery... _de là-bas!_ ajoutait
+Liliane avec un soupir qui faisait sourire Mme Norton.
+
+--Plaignez-vous donc! disait alors Sylvia, M. Montgomery est très
+aimable....
+
+--_L'ami le plus dévoué... le coeur le plus loyal!_... répétait Mme
+Montgomery imitant le ton de Mme Norton.
+
+Et comme Sylvia en parut tout à coup un peu attristée:
+
+--Je vous demande pardon, fit Liliane, ce que je vous dis là est
+méchant. D'autant plus que mes ennuis à moi ne tirent pas à
+conséquence.... Une peu folle, votre amie Liliane, vous savez.... Tandis
+que vous, si vous êtes mélancolique, c'est que vous souffrez.... Non?...
+Je me trompe?... Voyons, disait-elle, en prenant les mains de son amie
+avec une tendresse vraie, un de ces mouvements de confiance absolue
+qu'ont les femmes.... Un peu, beaucoup, passionnément?
+
+--Pas du tout.
+
+Mme de Montgomery hochait la tête:
+
+--Voyez, Sylvia, comme je suis peu physionomiste!... Vous rappelez-vous
+qu'il y a cinq ans... chez votre père... à New-York.... J'étais alors
+Mme Harrisson--ah! le misérable, cet Harrisson--un jeune homme venait
+souvent, souvent.... Un Français que nous trouvions tout à fait...
+comment dirai-je? tout à fait convenable!
+
+--M. de Solis!
+
+--Le marquis de Solis! Oui.... Ah! vous n'avez pas oublié le nom... ni
+moi.... Marquise!... Cela m'eût assez souri d'être marquise: «Madame
+_la marquise de Montgomery_!» Joli coup de clairon pour l'entrée dans un
+salon.... Eh bien, ce marquis de Solis.... Georges de Solis--tiens, même
+le prénom qui me revient!--j'aurais cru....
+
+--Vous auriez cru?
+
+--Rien! Une de mes idées folles! Vous savez que j'en ai beaucoup!
+
+Mme Montgomery souriait toujours pendant que Sylvia essayait de paraître
+indifférente à ce babil dont le grelot léger sonnait pourtant le glas
+d'un cher passé disparu.
+
+Mais Liliane revenait à cet _autrefois_ avec une fébrile curiosité de
+femme.
+
+--Il était absolument épris de vous, M. de Solis....
+
+--Oh! épris!
+
+--Une Parisienne dirait qu'il était _toqué_ de vous!
+
+--Liliane!
+
+Et la voix de Mme Norton, un peu étouffée, se faisait sévère.
+
+--C'est le mot qui vous choque? Toqué! Ah! vous en entendrez bien
+d'autres, sur le boulevard! Vrai, j'aurais parié, moi, que M. de
+Solis....
+
+--M'aurait demandée en mariage, n'est-ce pas? Eh bien! vous auriez
+perdu, ma chère Liliane! fit Sylvia d'un ton bref, presque souffrant. Et
+d'ailleurs mon père....
+
+--Votre père n'aurait pas consenti. Mais fort heureusement en Amérique
+nous nous marions nous-mêmes, de notre propre volonté, et nous disposons
+de notre main sauf à nous en mordre les doigts.... Ah! oui, à nous les
+mordre jusqu'au sang.... Et comment votre père, qui n'était pas un
+parvenu comme tant d'autres ou un philosophe dédaigneux comme le mien,
+mais un pur Américain, n'aurait-il pas été enchanté de vous voir
+marquise?
+
+L'entretien, en dépit de sa légèreté, du ton plaisant de Mme
+Montgomery, semblait devenir pénible à Sylvia qui, essayant de
+n'attacher aucune importance à toutes ces paroles, dit cependant d'un
+ton ferme:
+
+--Laissez, laissez tout cela, je vous en prie! Le passé est passé. J'ai
+pu, dans mes confidences de jeune fille, vous faire deviner un peu de
+mes rêves. Mais il y a longtemps qu'ils ont pris leur volée.
+
+--Oui, mais s'ils sont bien apprivoisés, les oiseaux reviennent! Vous
+n'avez jamais entendu reparler de M. de Solis?
+
+--Jamais! Et je vous saurais même gré de ne plus m'en entretenir.
+
+--Sylvia! faisait Liliane. Ne dites pas cela, ma chère Sylvia, cela me
+fait croire que la petite blessure n'est pas tout à fait cicatrisée.
+Pensez donc, on dirait que vous avez peur de ce monsieur! Mais si votre
+mari vous entendait, cela le rendrait jaloux, et si M. de Solis était
+là, cela le rendrait fat! Heureusement il est loin, M. de Solis!
+
+--Ah?
+
+Et il y avait comme du regret dans l'exclamation de Sylvia.
+
+--Très loin!
+
+Liliane ajoutait, curieuse:
+
+--Vous ne lisez donc pas les journaux?
+
+--Peu!
+
+--Moi, comme toute bonne Yankee, j'en reçois des ballots et je les
+dévore. D'abord, parce qu'ils parlent de moi. C'est amusant: «_La belle
+Mme Montgomery_!... _La dernière toilette de Mme Montgomery_!...
+_Déplacements et villégiatures de Mme Montgomery_!...» Il y en a qui
+risquent le «de»... _de Montgomery_! Ça me fait soupirer... oh! oui,
+soupirer... et sourire. Et puis ils me tiennent au courant de mes
+amis... d'Amérique. Oh! il ne se donne pas un souper chez
+Delmonico--notre _Café Anglais_ à nous--que je n'en connaisse le menu.
+C'est très amusant, très amusant. Eh bien! M. de Solis--je ne sais pas
+où j'ai lu ça--M. de Solis voyage. Il risque sa vie je ne sais où pour
+je ne sais quoi. Mais il a failli être assassiné et un peu décapité par
+les Pavillons-Noirs... ou Jaunes... on ne sait pas au juste la couleur.
+
+--Ah? avait fait encore Sylvia d'un ton qu'elle voulait rendre
+indifférent.
+
+--Aussi, quoi!... On ne va pas chez les Pavillons-Noirs! On va à Paris
+quand on n'y est pas né et on y reste quand on est Parisien. C'est bien
+votre avis, Sylvia?
+
+--Certainement. Mais....
+
+--Mais quoi?
+
+--M. de Solis?
+
+--Ah! ah!... il vous intéresse encore? Eh bien! mais il est sain et
+sauf, M. de Solis!... Il a joué du revolver, M. de Solis! Ce pauvre cher
+revolver américain dont on dit tant de mal, il s'en est servi, ce
+pionnier de la civilisation! Et alors les pirates.... Chinois ou
+autres... envolés! Pft!... comme vos rêves! Ne vous inquiétez pas du
+marquis! Plus aucun danger! Aucun!
+
+--J'en suis bien heureuse! Très heureuse!
+
+Elle souriait maintenant à Mme Montgomery qui la regardait.
+
+--Mais, ma pauvre Sylvia, vous êtes toute troublée! Ce n'est pas mon
+histoire au moins!
+
+--Non, mais cette... nervosité maladive, dont me guérira difficilement
+le docteur, me cause à tout instant de petites secousses. Je suis
+vraiment trop impressionnable.
+
+--Bah! avait dit en riant Mme Montgomery, je ne compte pas sur le
+docteur Fargeas pour vous guérir, je compte sur le «docteur Paris». Ah!
+chère, Paris! quel médecin! Il en a sauvé bien d'autres!
+
+Et, toujours gaie, heureuse, toujours en l'air:
+
+--Il est vrai qu'il en a tant perdu, tant perdu! Mais les Américains,
+eux, s'y retrouvent toujours.
+
+ * * * * *
+
+Il y avait deux mois, deux mois passés, que les deux amies avaient
+échangé ces confidences, à Paris, dans la rue Rembrandt, et de cette
+causerie avec Liliane, Sylvia avait gardé un souvenir troublé, une sorte
+d'inquiétude, repensant à ce Georges de Solis qui lui était apparu
+là-bas, chez son père, et qu'elle avait pu croire le fiancé, l'époux,
+l'être choisi et aimé! Un passant, ce marquis de Solis. Il était venu et
+il était reparti, après avoir deviné pourtant que Sylvia se sentait
+attirée vers lui! Et lui-même, n'avait-il pas laissé la jeune fille lire
+en lui? Ne s'étaient-ils point dit, l'un à l'autre, de ces mots qu'on
+n'oublie jamais, jamais plus?
+
+Georges de Solis!... Pourquoi était-il parti presque subitement,
+laissant Sylvia attristée, Sylvia qui était résolue à demander à M.
+Harley, son père, de l'unir à ce gentilhomme français? Il le lui avait
+murmuré, pourtant, il le lui avait involontairement laissé soupçonner,
+l'aveu d'un amour qui, tout à coup, s'était comme effacé, envolé!
+Pourquoi? Elle l'avait deviné, depuis. Mais, au premier moment, la
+douleur avait été cruelle chez Sylvia. Oui, elle l'avait deviné. M. de
+Solis s'éloignait parce qu'il la croyait riche, disparaissait pour
+n'être pas accusé, lui étranger, de viser par le mariage la fille d'un
+des plus riches banquiers de New-York. S'il avait su que la ruine était
+si proche!
+
+Et, en songeant à ce passé, en revivant ces journées enfouies que le
+babillage de Liliane lui avait rappelées, toutes vivantes encore et
+bourdonnantes, comme un essaim d'abeilles accourt au bruit du cuivre,
+Sylvia se revoyait dans sa chambre de jeune fille, accablée et triste,
+pensant à M. de Solis qui n'était plus là! Il avait emporté une de ses
+illusions, une de ses confiances! Elle s'était cru aimée! Puis, dans le
+logis paternel, entrait, timide, avec sa loyauté d'homme et sa naïveté
+d'enfant, Richard Norton qui, poussé par le père, demandait à Sylvia si
+elle consentirait à unir sa vie à la sienne, et, devant les prières de
+M. Harley, la jeune fille faiblissait, consentait. Il lui
+semblait--puisque M. de Solis ne donnait plus de ses nouvelles,
+puisqu'il n'aimait plus sans doute celle qu'il avait paru aimer--il lui
+semblait qu'il valait mieux se sacrifier sans réflexion, sans
+hésitation, puisque, pour elle, ce mariage qui apportait une joie
+inespérée à Norton, une consolation à M. Harley, était un sacrifice,
+l'immolation d'une espérance.
+
+Elle estimait d'ailleurs Richard Norton. Elle avait fermé le roman
+inachevé et se disait qu'avec un homme de cette vaillance et de ce
+dévouement, sans doute elle pouvait commencer l'histoire d'une vie
+heureuse. Et, alors, dans toute l'honnêteté de son coeur, elle répondait
+au pasteur qu'elle suivrait l'époux choisi partout, toujours, «dans la
+bonne ou la mauvaise fortune». Elle la revoyait cette journée qui avait
+décidé de sa vie. Là-bas, dans le grand salon de New-York, Norton avait
+envoyé, fait suspendre au plafond une immense cloche de fleurs, une
+cloche faite de roses de toutes couleurs, depuis la rose thé jusqu'à la
+rose pourpre, et là, sous ce _marriage-bell_, sous cette cloche fleurie,
+le pasteur avait uni Richard à Sylvia, devant le livre de la loi, la
+Bible ouverte, et qui allait se refermer sur un serment.
+
+Cloche de roses rouges et roses pâles! Que de fois, depuis lors, Sylvia
+Norton l'avait entendue sonner! Sonner joyeuse parfois comme un
+carillon d'espérance; sonner plus souvent comme un glas, le glas de
+l'amour disparu, de l'amour mort et qui cependant, au fond du coeur,
+semblait revivre. Oui, revivre, lorsque le souvenir de Liliane allait
+vers lui, comme à la dérive, ou lorsque l'étourderie d'une écervelée
+ramenait à ce passé la songerie de la jeune femme! Et c'était cela
+qu'avait fait Mme Montgomery, le jour où elle avait rappelé à Sylvia
+tout ce passé évanoui.
+
+Mais cette émotion ressentie lorsque les deux amies s'étaient
+retrouvées, Sylvia l'éprouvait plus violente peut-être maintenant, et
+là, assise près de Liliane, qui tentait de l'égayer, elle pensait à ce
+que Norton lui avait annoncé tout à l'heure: la présence du marquis à
+Trouville, l'invitation que Richard lui avait faite. Oui, ce soir même
+probablement, là, dans ce salon, M. de Solis reparaîtrait. Et dans le
+bruissement des causeries, dans le babil et les rires que miss Arabella
+accompagnait d'un refrain de quelque opérette de Sullivan, Sylvia
+regardait la porte du salon, redoutant presque l'apparition du visage de
+Georges de Solis.
+
+Quoi! il allait se montrer, brusquement, et devant ces gens, dont
+quelques-uns lui étaient si indifférents, il lui faudrait traiter
+froidement cet homme dont elle avait rêvé de partager la vie! Elle
+s'efforçait de paraître calme, souriante, aimant mieux, après tout,
+puisqu'elle devait revoir le marquis, aller droit à lui, tendant une
+main qui tremblerait peut-être un peu, mais qui serait la main d'une
+honnête femme et d'une amie.
+
+Et assise, à côté de Liliane, pendant que le sourd, lointain, continu
+murmure de la mer montante roulait, là-bas, sur la plage, avec son
+rythme majestueux, mélancoliquement, dans le bruit berceur des flots,
+elle entendait, lointaines aussi, et comme noyées dans ces murmures, les
+cloches, les cloches des fiançailles, les tintements du _marriage-bell_,
+les sons attristés de la cloche de roses, des pauvres roses fanées!
+
+Elle regardait Norton aussi.
+
+Découpant sa carrure large sur l'horizon clair, à côté de le silhouette,
+droite comme une perche à houblon, du colonel Dickson, Richard fumait un
+dernier cigare et Montgomery était allé le rejoindre. Puis le cigare
+achevé, Norton revenait à ses invités et prenait des mains d'Éva un peu
+de kummel, tandis que le docteur Fargeas, avec ses longs cheveux blancs,
+son menton rasé et son profil d'aigle, trempait ses lèvres dans un petit
+verre d'argent et déclarait à Norton qu'en dépit de son horreur des
+alcools il trouvait cette eau-de-vie délicieuse.
+
+--Elle est célèbre, dans tous les cas, disait Norton.
+
+--Dans les deux Amériques, l'eau-de-vie de M. Norton est fameuse!
+ajoutait Montgomery.
+
+--Elle est française, du reste, mon cher docteur, fit Norton. Que cette
+indication vous rassure. Cognac n'a jamais produit rien de mieux. J'ai
+acheté ça à un capitaine de navire qui, de tout une fortune, n'avait
+gardé qu'un fût de cette eau-de-vie dont il ne voulait pas se séparer.
+Peut-être tenait-il à se noyer dedans comme Clarence dans le malvoisie.
+Je lui ai payé cela au poids de l'or. Il a tenté la fortune. Il n'a pas
+réussi, et, comme un imbécile, s'est fait sauter la cervelle. Au lieu de
+recommencer, ce qui est si simple, et de lasser la mauvaise chance, ce
+qui n'est pas toujours facile, mais n'est jamais impossible. J'ai des
+remords parfois, de lui avoir acheté son alcool. Il se fût grisé avec,
+cela l'eût consolé, il serait peut-être encore vivant!
+
+--Cela dépend, dit le docteur Fargeas. La manie du suicide est parfois
+indépendante des souffrance morales. Affaire d'hérédité. L'atavisme joue
+aussi son rôle là-dedans.
+
+Richard Norton, debout et son verre de cognac à la main, frappa
+doucement sur l'épaule du médecin étendu sur un divan.
+
+--Ah! ces docteurs! Diables de docteurs, il faut qu'ils mettent de la
+fatalité en tout!
+
+--Nécessairement. La théorie de l'hérédité a remplacé dans le monde
+moderne la fatalité antique.
+
+--Et alors, le suicide? Affaire de fatalité?
+
+--D'une fatalité de tempérament. Oui. Très souvent.
+
+--Alors vous ne croyez pas aux maux insupportables et qu'on rejette
+comme un fardeau qui nous pèse trop?
+
+--Mon cher monsieur Norton, répondit le docteur Fargeas, je ne crois
+qu'à trois choses insupportables: la Misère, la Maladie et la Mort. Et
+pourtant l'humanité passe son temps à avaler celles-ci et à supporter
+celle-là, sans suicide. Peste! si l'on se tuait pour tout ce qui nous
+agace ou nous navre, le monde finirait vite!
+
+--Alors, la vie, vous la trouvez excellente?
+
+Et Norton semblait pousser le docteur Fargeas à quelque théorie
+pessimiste.
+
+--Ma foi! je ne la trouve point parfaite, fit le médecin. Mais comme la
+mort qui la termine est quatre-vingts fois sur cent plus vilaine que les
+souffrances qui la composent, je préfère encore, après avoir étudié l'un
+et l'autre, la vie, toute maussade qu'elle est parfois, à cette fameuse
+délivrance qui est une délivrance sans appel. Ceci dit, mon cher Norton,
+lorsque vous avez quelque chagrin, ne pensez pas au suicide et
+laissez-le à des imbéciles comme votre vendeur d'eau-de-vie. Mais vous
+n'avez pas à craindre ça! Vous êtes un homme heureux!
+
+--Oh! dit l'Américain, et j'ai l'habitude de me colleter avec la
+Nécessité!
+
+Il regarda avec une sorte de défi, d'orgueil mâle, les amis qui, autour
+de lui, dégustaient le cognac du capitaine, puis, avec la fierté d'un
+fils de ses oeuvres, sans la moindre infatuation qui sentît le parvenu:
+
+--Moi, je vivrais aussi facilement avec rien, je dis absolument rien,
+qu'avec mon présent train de maison, et, ma parole, je n'ai besoin que
+pour les autres des millions de dollars que le sort m'a donnés.
+
+Le murmure d'incrédulité de Montgomery et la protestation courtisanesque
+du colonel Dickson se formulèrent bien vite par une interruption du
+docteur:
+
+--Oh! le sort! le sort!... Et votre travail, mon cher monsieur Norton,
+et votre habileté, et votre patience?...
+
+--Et la chance, précisa l'Américain. Oh! parfaitement, la chance aussi!
+Il ne faut pas être si fier de ses succès en ce monde, et si l'on se
+dit--ce qui est vrai--que la chance est bien souvent la collaboratrice
+de toute victoire, eh bien, ce n'est pas mauvais, ça nous rend pitoyable
+pour les pauvres et indulgent pour les vaincus! C'est que j'en ai tant
+connu, moi, de braves gens, qui suaient sang et eau toute leur vie et
+arrivaient à quoi?... à rien!--ou sans atavisme, mon cher docteur, sans
+hérédité, quoi que vous en disiez--au suicide comme mon bonhomme de
+capitaine. Oui, j'ai bien pioché! Oh! rudement! bravement! Je crois
+certainement qu'il me reste de ce temps-là des crevasses aux mains. Je
+n'en rougis pas!... Quand je pense, tenez...--et appuyé à la cheminée,
+les yeux mi-clos, comme bercé par un bon souvenir, il se laissait aller
+doucement vers le passé--la date me revenait ce matin en écrivant mon
+courrier--il y a trente ans, moi, Richard Norton, je conduisais une
+barque sur l'Hudson et j'aidais mon père, mon brave et saint homme de
+père, à fendre le bois.... Oui, quand je pense à ça, j'ai eu beau
+travailler depuis, courageusement travailler, et toujours, à présent,
+vous ne m'empêcherez pas de me dire que la chance m'a favorisé, car elle
+m'a donné la fortune et, avec la fortune, la chère femme pour qui je
+donnerais cette fortune-là!
+
+Il avait dit cela d'une voix assurée, debout, cherchant des yeux Sylvia,
+qui écoutait, muette, avec un sourire de reconnaissance dévouée.
+
+--Monsieur Norton, dit Liliane en riant, prenez garde! Il ne faut jamais
+parler de son bonheur si haut.
+
+Norton la regarda, un peu inquiet.
+
+--Je sais. Cela tente le sort! Mais je lui paie rançon. Croyez-vous que
+si la santé de mistress Norton ne l'exigeait pas, j'aurais jamais quitté
+New-York pour Paris?... Oui, dit Richard en souriant à Fargeas, oui,
+c'est la faute de ce cher et illustre maître si je suis ici.
+
+--Ma faute?... fit le savant.
+
+--Oui, votre faute. Je vous ai proposé de venir à New-York soigner
+spécialement, vous le grand devin des maladies nerveuses, mistress
+Norton.
+
+--Et j'ai refusé! dit Fargeas.
+
+--Je vous offrais une fortune. Ce que vous auriez voulu. Oui, carte
+blanche.
+
+--Guérison à forfait! Mais, répondit très simplement le docteur, j'avais
+à Paris tout mon service d'hôpital, de pauvres diables qui ne
+m'offraient rien du tout. Dans ces cas-là, vous concevez, on n'hésite
+pas!
+
+--Pas Américain, le docteur, murmura M. de Bernière à miss Éva qui
+passait près de lui.
+
+La jolie Américaine fit une révérence.
+
+--Mais digne de l'être, vous avez raison! répondit-elle.
+
+Et Bernière se pinça les lèvres, pendant que la belle Arabella lui
+disait avec son gentil accent yankee:
+
+--Écoutez donc ce morceau, monsieur le vicomte! Il est encore mieux
+quand je le joue sur le violoncelle!
+
+--Et, après tout, continuait Fargeas qui s'était levé, ce qui convenait
+le mieux à votre chère malade--qui n'est plus aussi souffrante, non,
+madame, non, vous n'êtes déjà plus très intéressante--c'était la
+distraction, les voyages, le changement d'air... la terre est grande! Et
+la meilleure ordonnance, neuf fois sur dix, s'écrit sur un ticket de
+chemin de fer! Système excellent, d'ailleurs! Si les malades guérissent
+à distance, le médecin en a tout le mérite. S'ils ne guérissent pas, il
+n'en a plus la responsabilité.... Il est si loin.
+
+--Alors, dit encore Norton, j'ai transporté à Paris une partie de ma
+galerie de tableaux; j'ai fait meubler, rue Rembrandt, la chambre de
+mistress Norton, de manière à ce qu'elle se crut à New-York, «chez
+nous», dans notre maison américaine, et j'espère bien que Paris aidant,
+et Trouville par-dessus le marché, je ramènerai là-bas ma femme
+souriante, guérie, et pour toujours--ah! le beau rêve!--heureuse!
+
+--J'y compte bien aussi, fit le docteur Fargeas. Et Mme Norton n'a
+pas mis mes ordonnances en défaut. Plus de nerfs, n'est-ce pas?
+
+--Plus du tout, répondit Sylvia qui s'efforçait de sourire.
+
+--Oh! les nerfs, les nerfs! ajouta Mme Montgomery en riant. Une femme
+s'en sert comme de son éventail, pour les besoins de sa cause. Est-ce
+qu'on a des nerfs?
+
+Le gros Offenburger s'était approché, les yeux allumés, quand Norton
+avait parlé de ses tableaux, comme s'il eût entendu compter un sac
+d'écus. Collectionneur d'oeuvres d'art, il savait que la galerie Norton
+était célèbre.
+
+--Diable, cher monsieur Norton, vos tableaux, disiez-vous, vous les avez
+fait transporter en France?
+
+--Ceux que mistress Norton préfère, oui. Mes Rousseau, mes Jules Dupré.
+
+--Et, continua le banquier, aviez-vous pris la précaution de les faire
+assurer, au moins?
+
+--Oh! l'assurance est la règle de tout bon Américain! fit Norton. Très
+hardi, le Yankee, mais très prudent! Mes tableaux valent une fortune? Eh
+bien, mes mesures sont prises. Si je les perdais, on me rendrait une
+fortune! Voilà! Ce que je voudrais trouver, je le répète sans cesse,
+comme un refrain--et il riait--c'est une compagnie qui assurât le
+bonheur!
+
+--Si elle se fonde, cette compagnie-là, dit le docteur Fargeas, ne
+prenez pas de ses actions! Elle fera de mauvaises affaires!
+
+
+
+
+IV
+
+
+La colonelle Dickson continuait à épier, de ses gros yeux bleus, ce qui
+se passait dans le salon. Assise à la même place, elle tenait toujours à
+la main sa tasse de thé vide, pour se donner une contenance. Le vicomte
+de Bernière, penché sur le piano où Arabella laissait courir ses doigts
+fuselés, lui semblait en bonne voie de flirtation. Mais quoiqu'elle
+l'eût d'abord trouvée insignifiante, il y avait là cette miss Éva, fine,
+rieuse, remuante, et, avec Éva, Mlle Offenburger, avec son beau
+profil hébraïque et ses épaules grasses et ses mains toutes petites et
+ses yeux de gazelle mourante qui maintenant gênaient la colonelle.
+Mme Dickson semblait avoir décidément jeté son dévolu sur Bernière,
+si amusant avec son dandysme de décadent, son esprit, sa fortune et son
+titre! Arabella vicomtesse! La perspective était loin de déplaire à la
+colonelle. Elle avait rêvé des ducs, des princes, des altesses. Mais à
+Nice, elle avait failli se laisser duper par un prince de table d'hôte
+et, depuis l'aventure, l'Américaine se méfiait. D'ailleurs le colonel
+avait pris ses renseignements sur Bernière. Bonne famille. Orphelin. Un
+titre authentique. Arabella pouvait flirter.
+
+C'était encore cette petite Allemande qui gênait la colonelle Dickson.
+
+Évidemment, Mlle Offenburger glissait volontiers, coulait adroitement
+des regards doux du côté de M. de Bernière. Elle avait, elle aussi, des
+vues sur le vicomte, peut-être. Lui, Bernière, se sentait doucement
+enveloppé par ces prévenances, ces gentillesses, qui chatouillaient son
+pessimisme. Il trouvait la belle Arabella délicieuse et la petite
+Offenburger très appétissante. Et miss Éva, qui le raillait volontiers,
+lui semblait piquante en diable, la gentille Américaine, très piquante.
+
+Mais Bernière ne songeait, du reste, sérieusement ni à celle-ci ni à
+celle-là et, pour le moment, en philosophe pratique, il regardait au
+loin les lumières du Havre, et se disait qu'il était bon et doux
+d'entendre, après un dîner exquis, une musique agréable jouée par une
+jolie femme.
+
+Ce rôle d'auditeur, de spectateur, de gourmet de la vie, Paul de
+Bernière était bien décidé à le jouer partout et toujours. Il avait
+reconnu assez vite qu'en dehors des sensations de l'art, des caresses
+d'une bonne musique ou d'une poésie de choix, il n'y a pas grand' chose
+dans l'existence. Il se piquait élégamment de passer pour un décadent,
+un être déçu et doucement ironique sans les grandes colères des révoltés
+romantiques d'autrefois, sans le dédain des petits blasés de sa
+connaissance.
+
+Le jeune homme, pendant tout le dîner, avait observé, étudié, prenant
+d'ordinaire la vie pour un spectacle où il n'apportait pas grande
+passion, à peine un grain de curiosité, mais trouvant à la situation
+actuelle--car il se sentait visé à la fois par les Offenburger et les
+Dickson, par l'Allemagne et l'Amérique--quelque chose d'original et
+d'inattendu. Parisien jusqu'aux ongles, un peu lassé de tout, n'ayant
+jamais eu, même à vingt ans, ces grandes folies de la jeunesse, Bernière
+avait pris, comme il disait, une stalle dans la vie, et se souciait peu
+de monter sur la scène. A quoi bon jouer un rôle? On n'a plus ni le
+droit ni le temps de siffler. Assez riche pour se passer ses
+fantaisies, le vicomte n'avait même pas de caprices, simplement parce
+qu'il pouvait les satisfaire. Il avait peut-être été aimé, il n'en eût
+pas mis sa main au feu--les femmes sont si drôles!--mais certainement,
+disait-il, il n'avait jamais réellement aimé d'amour, d'un amour vrai.
+Il avait déchiqueté son coeur en amourettes, en _amourachettes_. Voilà,
+du moins, ce qu'il disait tout haut. Il avait horreur du sentiment,
+trouvait l'idéal un peu ridicule et ne croyait qu'à la science, qu'il
+trouvait d'ailleurs ennuyeuse. Jadis, à dix-huit ans, il s'était battu
+bravement, dans un bataillon de mobiles, passant sous les obus
+allemands, deux longs mois dans un fort de Paris. Depuis, il était rare
+qu'il parlât de ces souvenirs. La guerre lui paraissait un souvenir
+désagréable qu'il fallait chasser. Il avait brûlé, comme risibles, les
+vieilles photographies de 1871 qui le représentaient, encore imberbe,
+harnaché sous la capote du soldat. On ne l'entendait jamais parler ni de
+batailles, quoiqu'il eût, dans un coin, le brevet de la médaille
+militaire, ni de patrie, bien qu'il eût, en Suisse, au Righi, échangé
+une balle avec un officier alpin italien qui, à la table d'hôte, se
+moquait un peu de nos zouaves.
+
+Paul de Bernière était un sceptique aimable, fanfaron de doute, et
+prétendant que tous les jeunes gens d'aujourd'hui lui ressemblaient un
+peu.... Présenté à Norton, à Paris, il s'était intimement lié avec lui à
+Trouville--grâce au docteur Fargeas, son ami--et il écoutait volontiers
+les admonestations de l'Américain, qu'il enviait d'être un homme utile,
+les conseils de Sylvia, dont la voix lui produisait aussi l'effet d'une
+musique, mais n'avait rien de plus pressé que d'oublier à la fois les
+unes et les autres.
+
+Le vicomte affectait ainsi de se parer de cette mode du pessimisme qui
+envahit doucement comme un poison lent le cerveau des jeunes hommes.
+Ecoeuré par le vide des discussions quotidiennes, il éprouvait une
+sensation d'anémie intellectuelle, non sans charme, pareille à ces
+torpeurs délicieuses qui conduisent lentement au sommeil. Trouvant
+presque ridicule de protester contre les niaiseries courantes ou de
+s'indigner contre des infamies dont le nombre, montant chaque jour comme
+une marée, était à la fin trop grand, il se laissait glisser au courant
+du jour, vivant en curieux, puisqu'il eût été déplacé de vivre en
+héros, et portant, comme une fleur à la boutonnière, ce nom de décadent
+qui résumait bien les alanguissements et l'abdication de ceux de son
+âge. Être désillusionné, partisan de l'abdication en toutes choses, ne
+lui semblait, du reste, ni un malheur ni un vice. Il y avait, pour cet
+esprit fin, dans les périodes de décadence, des spectacles de
+décomposition sociale beaucoup plus intéressants que les scènes
+dramatiques des grandes époques de foi. Et il regardait, comme accoudé
+sur le rebord d'une loge, la comédie contemporaine, dont la singularité
+fermentée lui paraissait si attirante qu'il n'éprouvait même plus la
+tentation d'en siffler le décousu et l'immoralité.
+
+Ce Parisien, décidé à ne pas être dupe d'un temps poliment égoïste et
+également corrompu, craignait par-dessus tout deux choses: le ridicule
+et la passion.
+
+Le ridicule, Bernière n'avait pas à le redouter. Tout à fait charmant,
+avec sa sveltesse juvénile, une moustache blonde, un peu retroussée, sur
+ses lèvres fines, les cheveux frisés, un monocle à l'oeil droit, par
+habitude, il ressemblait vaguement à un joli cavalier en tenue
+bourgeoise, et on cherchait instinctivement à ses talons un bout
+d'éperon et à sa boutonnière un bout de ruban. Grand, très nerveux, les
+poignets fins, des pieds de femme, il avait, du front à la cheville, une
+élégance spéciale, sans morgue, avec un certain laisser-aller séduisant,
+qui n'était pas la rectitude anglaise, mais cette élégance spéciale,
+séduisante, sans façon, qui est la grâce et la bonne grâce françaises.
+
+La passion? Il fallait peut-être à Bernière plus de soin pour la fuir.
+Là, comme en toutes choses, son dédain était né, peut-être, dès son
+début, de quelque confiance déçue. La déception ressemble à ces enfants
+qui sortent maladifs du sein déchiré de leur mère morte. Le nouveau-né
+vient d'un cadavre, et il y a des cadavres d'illusions. Paul de Bernière
+avait aimé peut-être avec trop de confiance et une foi trop vive; il
+s'était trouvé bête et, brusquement, s'était repris tout entier.
+Désormais, on ne l'aurait plus. Il ressemblait à ces amateurs d'art tout
+prêts à montrer leurs trésors, joyeusement, et qui, au premier mot
+absurde dit par un ignorant, au premier attouchement d'un sot, les
+renferment sous triple serrure, en avares, et ne les montrent plus.
+Aussi bien, Arabella et Hélène Offenburger et Éva Meredith pouvaient
+être exquises, séduisantes, troublantes, tout à leur aise: le coeur de
+Bernière était fermé.
+
+Ma foi, oui, désormais il le gardait, son coeur, trésor avarié et un peu
+entamé! Il ne se sentait pas de taille à jouer longtemps les rôles de
+dupe. Là encore, dans ce domaine du sentiment, il serait un amateur, un
+dédaigneux, il ne donnerait rien de lui-même. Résolu à ne point se
+marier, et, de toutes les déceptions redoutables, la plus redoutée par
+lui étant celle du lendemain du mariage, il mènerait doucement sa vie de
+garçon jusqu'à la fin, ne compliquant son existence ni par une femme ni
+par des enfants. Quelle folie, lorsqu'on est libre, d'aliéner sa
+liberté!
+
+Et, malgré le sourire narquois qui relevait sa moustache blonde,
+Bernière était, depuis longtemps déjà, plus troublé et agacé qu'il ne le
+voulait paraître. Il avait, par exemple, des envies de ne plus remettre
+les pieds chez les Norton, quoiqu'il y fût reçu avec une cordialité
+touchante. Les cheveux noirs, frisés sur le front, de miss Meredith, le
+préoccupaient avec trop de persistance et, depuis qu'il était à
+Trouville, il songeait trop souvent à cette voix claire, à ce bon regard
+amical, à cette main tendue franchement, à ce charme enveloppant de la
+jeune fille. Il éprouvait un plaisir trop vif à aller revoir ces
+Américains qu'il appelait maintenant des amis.
+
+La fin de sa saison d'hiver lui avait semblé fade parce qu'à son gré les
+_five o'clock_ n'arrivaient pas deux fois par jour. Il était temps de
+partir pour les eaux. On menait à Paris une existence désolante. La vie
+parisienne, la vie d'un homme jeune, riche, curieux de tout connaître,
+est pourtant très occupée: invitations, visites, premières
+représentations, expositions de cercles, séances d'escrime, toutes les
+distractions journalières, lassantes comme les labeurs, du Parisien qui
+veut tout savoir, simplement parfois pour avoir l'occasion de tout
+railler; ce perpétuel mouvement tournant dans le vide, ces éternels
+«déjà vu» ennuyaient Bernière. Une soirée passée chez les Norton, comme
+à Trouville, aujourd'hui faisait, au contraire, reprendre goût aux
+choses. Il appelait ces repos des apéritifs.
+
+Seulement la vision de miss Meredith, à son gré, s'y mêlait trop. Il ne
+s'était pas juré de ne plus être amoureux pour devenir amoureux d'une
+petite Yankee, oiseau de passage destiné à traverser l'Océan.
+
+Et comme ce sentiment, de jour en jour, entrait en lui, avec une douceur
+latente d'abord, puis charmeuse, Paul y résistait, trouvant absurde de
+se laisser prendre et s'irritant contre lui, contre la grâce même d'Éva
+qui le traitait avec cette intimité franche des jeunes filles de son
+pays. Alors le vicomte avait de violentes envies de boucler sa malle, de
+quitter Trouville pour Dinard ou d'aller finir sa saison d'été en
+Bretagne, dans quelque trou, à Douarnenez, à la Baie des Trépassés, au
+diable; mais il se disait que c'était après tout accorder un peu trop
+d'importance vraiment à un état d'esprit assez vague que de le secouer,
+de s'en débarrasser en fuyant. Et qu'importait miss Meredith et ce qu'il
+éprouvait pour elle! En supposant même--ce qu'il niait--que ce fût un
+semblant, un fantôme, un atome d'amour, eh bien! il s'en amuserait. Le
+flirt est une occupation comme une autre. Il est à l'amour ce que le
+caquetage est à l'éloquence. Un divertissement. Un babil.
+
+--Quant à l'amour.... Bah! l'amour! Il faut savoir le couper comme on
+coupe un cor, disait le vicomte. Ça ne tient pas plus à notre individu
+qu'un durillon.
+
+Pendant le repas, il s'était donc imposé de très peu regarder miss
+Meredith et de partager ses coups d'oeil d'amateur entré les yeux bleus
+d'Arabella Dickson et les regards noirs, très tendres, de Mlle
+Offenburger. La colonelle avait été même tout à fait charmée de savoir,
+dans le bruit du repas, cette appréciation du vicomte sur la beauté de
+sa fille:
+
+--Yeux bleus et peau blanche. On dirait deux bluets tombés dans la
+neige.
+
+Mais, en revanche, mistress Dickson n'avait point paru satisfaite
+lorsque Bernière, après le dessert, avait si fort insisté auprès du
+docteur Fargeas pour savoir d'où sortaient les Offenburger.
+
+--Elle est charmante, Mlle Hélène, docteur; mais elle a quelque chose
+d'exotique, d'arabe, d'oriental....
+
+--Oh! mais, cher vicomte, avait interrompu la colonelle, elle vous
+préoccupe beaucoup, Mlle Offenburger!
+
+--Curiosité pure, madame. S'il y avait ici une femme qui me préoccupât,
+comme vous dites, ce ne serait point Mlle Offenburger.
+
+Mme Dickson était demeurée un moment silencieuse, regardant le jeune
+homme d'un air engageant, en mouillant les deux boules de loto qui
+étaient ses yeux de douces larmes maternelles, tandis que le docteur
+Fargeas répondait à Bernière:
+
+--Eh! Mlle Offenburger est en effet exotique, mon cher. Élevée à la
+française, son père est Hambourgeois et sa mère était Anglaise.
+
+--Mme Offenburger est morte?
+
+--Depuis des années. Très gentille, Mlle Offenburger, vous avez
+raison de la trouver charmante, mon cher Paul. Une adorable créature, un
+peu... composite... très instruite, je dirai presque trop savante pour
+mon goût... mais exquise. Et pratique! La vraie jeune fille moderne, mon
+ami! Elle est précisément aussi moderne, tenez, elle, en sachant tout,
+que vous êtes essentiellement d'_actualité_ en ne croyant à rien!
+
+--Qu'est-ce qui vous dit que je ne crois à rien? avait répliqué Bernière
+qui, pour amuser son caprice, regardait miss Meredith et la comparait à
+cette grande statue d'Arabella et à cette petite pouliche d'Hélène
+Offenburger.
+
+Il était d'abord trop Parisien, Parisien des dessous et des dessus de
+Paris, pour ne point connaître Offenburger--cet Offenburger dont la
+jolie fille était aussi fine d'attaches et de beauté que le père était
+énorme et gras. M. Offenburger? Un grand bel homme, joliment fleuri,
+gros, ventru, tout en menton et en joues, le nez busqué sur d'énormes
+lèvres rouges, des favoris noirs, frisés comme des crins, lui mettant
+comme deux plaques d'encre de Chine sur sa peau rosée, et ses grands
+yeux d'Oriental ruminant, traînant sur les hommes et les choses avec une
+affectation de bonté placide qui était tout simplement une sorte de
+dédain bienveillant, la constatation personnelle de sa propre
+supériorité. Quand il avait sur la tête son chapeau, qu'il gardait
+volontiers, il paraissait jeune encore avec sa carrure de beau Turc et
+le teint clair de son visage; il ne reprenait son âge que lorsqu'il se
+découvrait, laissant voir--comme à présent--un crâne chauve, bossué de
+protubérances et plus jaune que la face--contrastant si bien avec le
+teint rose, que Paul de Bernière comparaît mentalement le banquier à un
+sorbet: vanille et groseille, la vanille en haut. Peut-être bien
+était-ce une des raisons pour lesquelles M. Offenburger tenait
+volontiers sa coiffure vissée à son front.
+
+Très bon homme d'ailleurs, à la surface. Sucré et glacé. Le vicomte eût
+pu suivre sa comparaison du sorbet. Homme de goût, collectionneur
+acharné, payant cher les revendeurs qui, pour lui, enlevaient d'assaut
+les bibelots sous le feu des enchères, à l'Hôtel des Ventes, prêtant ses
+tapisseries et ses ivoires aux expositions publiques pour avoir la joie
+de lire sur les catalogues et sur les étiquettes: _Collection de M. Mosé
+Offenburger_; ayant, dans ses écuries, des chevaux de prix que l'on
+couronnait au Concours hippique, et dans son chenil un équipage que le
+jury primait à l'exhibition des Tuileries. Très luxueux d'allures, mais
+d'humeur démocratique. On s'adressait à lui quand on voulait fonder un
+journal militant. Offenburger refusait parfois, acceptait souvent et ne
+se réservait même pas toujours le bulletin de Bourse. Il assurait qu'il
+aimait la France, qu'il n'y avait que la France au monde, et Bernière
+avait même éprouvé, à dîner, un agacement particulier, en dépit de son
+décadentisme, à entendre le Hambourgeois déplorer, avec son accent
+d'outre-Rhin, les _pétisses_ qu'on faisait en France et la _dégadence_
+de ce _cran_, très _cran_ pays.
+
+On ne savait pas bien exactement l'origine de la fortune de cet
+Offenburger. Il était tombé à Paris--voilà quinze ans--comme un
+aérolithe, mais un aérolithe en or. Il avait attiré les regards, autour
+du Lac, par ses équipages; les lorgnettes, à l'Opéra, par les diamants
+de sa femme, morte depuis, et ensuite par la beauté de sa fille; les
+reporters, à son hôtel, par ses fêtes et son vin de Tokai; les peintres
+par ses achats de tableaux; les courtiers par ses ordres de Bourse et,
+peu à peu, cet amalgame d'autorités diverses, ces intérêts différents,
+massés autour de lui, avaient formé comme une boule énorme qui roulait,
+roulait à travers Paris et eût fait boule de neige si la renommée
+d'Offenburger eût été parfaitement immaculée.
+
+Roi d'une république d'agioteurs et de jouisseurs, le Hambourgeois
+Offenburger, peut-être naturalisé Français, était devenu, par la
+complicité des bons journalistes et des trottins de la finance, une
+sorte de puissance bizarre qui tenait le milieu entre l'agent
+diplomatique et le bailleur de fonds. Les ministres le consultaient pour
+savoir ce que pensait de leurs déclarations publiques l'ambassadeur de
+son pays. Il donnait aux gouvernants son opinion sur les affaires de la
+France et, tout honoré de porter aux jours de fête la décoration de son
+souverain, il trouvait que les hommes d'État des bords de la Seine
+s'effrayaient trop du _ratigalisme_ et ne marchaient pas assez de
+l'avant.
+
+Offenburger ne fréquentait pas seulement les politiciens qui font les
+emprunts et les gazetiers qui défont les politiciens, il étendait aussi
+sur ses connaissances démocratiques comme une crème de _high-life_. Il
+invitait à ses _rallye-papers_ des clubmen en renom, des gentilshommes
+dont les colonnes de la _Vie parisienne_ sont comme les feuillets de
+l'_Almanach Gotha_. Le marquis d'Ayglars, resté fringant malgré la
+cinquantaine, était pour le financier le rabatteur de cette chasse aux
+illustrations nobiliaires. Il exerçait chez Offenburger, amicalement,
+disaient quelques-uns, en qualité de conseiller bien appointé, disaient
+les autres, des fonctions de semi-maître de maison, faisant les honneurs
+du château de Luzancy, comme il eût fait ceux de son propre castel, si
+d'Ayglars n'avait pas été rasé par la bande noire.
+
+Et Offenburger n'achetait pas un cheval et ne faisait pas une commande
+au sellier sans l'agrément du marquis. C'était pour Offenburger que
+d'Ayglars se montrait au Tattersall. C'était pour lui qu'il rédigeait
+une façon de code du cérémonial que le banquier étudiait, _potassait_
+comme un élève qui veut passer sans faute son baccalauréat. Le marquis
+était, pour la question hippique, chez Offenburger, ce que Saki-Mayer
+était pour les bibelots. Il s'occupait des pur-sang comme le revendeur
+juif s'occupait des antiquailles. Ce qui faisait dire à l'archiduc
+Heinrich--que Mosé Offenburger, lorsque le prince était venu en France,
+avait traité, à Luzancy, comme un surintendant traitant le Roi-Soleil
+avant la Bastille, ce Mazas des financiers d'autrefois:
+
+--Cet Offenburger, il a le meilleur Johanisberg que j'aie bu! Ses
+chevaux sont mieux tenus que ceux de mon frère! On donnerait un bal
+dans ses écuries! Il a des tableaux admirables, des curiosités
+extraordinaires, la table la mieux servie que je connaisse, un équipage
+de chasse étonnant! Il me dégoûte, cet Offenburger!
+
+Paul de Bernière se rappelait, un à un, tous ces _racontars_ de la
+chronique parisienne, en examinant le gros homme sans patrie qui avait
+choisi Paris pour vivre, tout simplement parce qu'on s'y amuse plus qu'à
+Hambourg; mais en regardant la grâce ouatée de chair de la charmante
+Hélène, le vicomte oubliait tous les ridicules du père et se
+plaisait--toujours en amateur--à comparer entre elles Mlle
+Offenburger, jolie comme une jolie Turque; Arabella, majestueuse comme
+la Diane de Houdon, et miss Éva, vraiment exquise avec son calme regard
+d'honnête fille. Il y avait aussi, là-bas, la belle Mme Montgomery et
+Sylvia, assises dans la pénombre, et Bernière jouissait d'un plaisir
+artistique tout particulier; la vue de ces créatures adorables,
+rassemblées là comme des oeuvres d'art en un musée et qu'il analysait en
+connaisseur, en raffiné, sans les aimer, oh! bien décidé à n'en aimer
+aucune!
+
+Et pendant que les notes--d'une chanson américaine, d'une sorte de
+tremblante romance nègre, soulignée d'accords mélancoliques comme des
+soupirs d'esclaves--chantaient sous les doigts de miss Dickson, Paul,
+avec son dilettantisme de gourmet, comparaît avec une infinie volupté sa
+situation de sceptique au repos, et la vie de labeur acharné de son hôte
+Norton, ou de Montgomery, ou d'Offenburger, accablé d'affaires, ou du
+colonel promenant sa fille à travers le monde, ou de Fargeas même,
+vivant dans les sanies humaines, tandis que lui jouissait délicieusement
+du _farniente_ de son existence d'amateur. Libre, choyé, caressé par ces
+regards de femmes et se disant:
+
+--Voilà. Pas de préoccupations. Des sourires! Et la liberté de juger!
+
+Il jugeait d'ailleurs, ayant surpris, pendant le repas, quelque
+indiscrète songerie au fond du regard de Sylvia: oui, il jugeait et se
+disait, lui qui avait, en sa vie, étudié plus de filles que de jeunes
+filles:
+
+--Qui donc prétend que la jeune fille est indéchiffrable? Le plus
+difficile à déchiffrer de ces êtres d'élection qui sont là, ce serait
+encore la femme! A quoi pense Mme Norton présentement et de quoi
+souffre-t-elle? Car elle souffre! Elle souffre, et je défie la théorie
+de la grande névrose du docteur Fargeas de m'expliquer cette
+souffrance-là!
+
+Et, maintenant, toujours en curieux--Mlle Offenburger, ayant succédé
+à Arabella au piano et y jouant du Beethoven--Bernière s'était assis en
+face de mistress Norton, regardant Sylvia accoudée sur le canapé. Elle
+ne causait plus avec Mme Montgomery, elle écoutait au contraire,
+charmée.
+
+Il la voyait de profil. Une sorte de tristesse apparaissait dans
+l'attention qu'elle prêtait à la symphonie. Ses sourcils se fronçaient
+sur ses yeux bleus et, dans le battement de ses narines, il y avait une
+émotion et une fièvre. Peut-être cela prouvait tout simplement que
+Sylvia était artiste, tout son être vibrant à cette voix de l'au-delà.
+
+Mais Éva, debout près du piano, était aussi émue que Mme Norton. La
+petite Américaine, les mains croisées, écoutait, comme en extase.
+Arabella, impassible, s'était assise à côté de sa mère qui envoyait à
+Mlle Offenburger un sourire un peu dédaigneux, envieux aussi.
+
+Hélène Offenburger était une musicienne consommée, un peu sèche et
+méthodique, mais très sûre. Quand elle eut fini, Bernière ne put
+s'empêcher d'applaudir. Le gros Offenburger rayonna et les Dickson
+firent la grimace tous ensemble. Sylvia, ravie, tendait les mains à
+Hélène qui, après les avoir serrées, écartait, d'un joli geste bref, ses
+mèches de cheveux noirs un peu tombées sur son front, et Éva disait à
+Mlle Offenburger:
+
+--Que vous êtes heureuse, mademoiselle, d'être aussi bonne
+musicienne!...
+
+Hélène ne montrait, du reste, ni étonnement ni anxiété. Elle se savait
+musicienne excellente; elle n'avait pas à en tirer coquetterie: c'était
+un fait. Et elle racontait, le plus simplement du monde, combien son
+professeur autrefois était content d'elle, lui disant que si elle
+voulait donner des concerts, elle se ferait certainement un nom, un
+grand nom, dans la musique:
+
+--J'aime encore mieux la banque, ajoutait la jeune fille en souriant.
+
+On parla alors de Beethoven. Éva dit quelques mots, très doucement,
+exprimant quels frissons d'art faisait en elle passer le maître, et on
+discuta les génies respectifs de Beethoven et de Mozart.
+
+--Allons, bon! J'attendais Mozart! se dit Bernière.
+
+Mais ce qu'il n'attendait pas, c'est la façon dont Mlle Offenburger
+constata la supériorité de Beethoven, par le volume du cerveau de
+Beethoven. Et cette jeune fille, qui, tout à l'heure, les doigts sur le
+piano, faisait chanter la poésie et le rêve, se laissait aller, le plus
+simplement du monde, devant Sylvia étonnée, Bernière, subitement amusé,
+et Liliane Montgomery, effrayée presque, à une comparaison entre le
+rapport du volume encéphalique et le développement intellectuel. Et elle
+disait _encéphalique_. Et elle ne sourcillait pas, ne souriait pas, et
+sa jolie petite bouche aux lèvres charnues, en parlant, demeurait
+charmante. Puis, elle passait du crâne de Beethoven à un autre crâne,
+non plus d'un musicien, mais d'un penseur.
+
+--Savez-vous que le crâne de Descartes avait 1,700 centimètres cubes,
+soit 150 centimètres de plus que la moyenne des crânes des Parisiens
+d'aujourd'hui?
+
+Et ce n'était pas tout. Le crâne de La Fontaine mesurait 1,950
+centimètres, comme celui de Spurzheim, exactement. Le cerveau d'un autre
+écrivain contemporain, qu'on venait d'enterrer, pesait 2,012 grammes. Un
+peu moins que celui de Cromwell.
+
+--Et celui-là? Celui de Cromwell? murmura Liliane un peu railleuse,
+croyant embarrasser la jeune fille.
+
+--2,230, répondit la petite bouche rouge de Mlle Hélène Offenburger.
+
+Le gros banquier étalait ses pectoraux avec fierté, et Mme Dickson
+regardait le colonel, comme pour lui dire:
+
+«Eh bien! et Arabella? Comment faire rayonner Arabella?»
+
+Arabella, immobile, contemplait la mer, le regard très calme.
+
+Mlle Offenburger ne mettait, du reste, aucune affectation à étaler
+son savoir. Elle savait cela, elle le disait, c'était tout simple.
+
+Mais Mme Montgomery semblait étourdie, comme si elle eût écouté
+quelque chose d'inentendu, une langue étrangère.
+
+--Je parie, ma chère Éva, dit-elle en riant, que vous ignoriez tout
+cela?
+
+--Oh! moi, madame, moi, je ne suis pas savante, fit miss Meredith.
+
+Et elle non plus ne mettait pas un reproche ou une modestie fausse dans
+sa réponse. Elle ignorait des choses, elle l'avouait, et c'était tout
+naturel chez une créature qui semblait le naturel même.
+
+Mais--chose singulière--toute cette érudition scientifique de Mlle
+Offenburger ne déplaisait pas à Paul de Bernière. Elle était curieuse,
+cette jeune fille au profil oriental, très curieuse. Une Encyclopédie
+aux yeux de velours, c'était piquant. Il ne se fût pas risqué à causer
+anthropologie avec elle, diable! non; mais il se fût diverti volontiers
+à l'entendre si gentiment, de sa petite voix très douce, parler de
+capacités crâniennes et à la voir presque peser des cerveaux dans sa
+jolie main d'enfant. Ah! la délicieuse petite conférencière! Elle était
+peut-être doctoresse! Paul avait envie de le lui demander.
+
+--Eh bien! dit Mme Montgomery au jeune homme, qu'est-ce que vous
+pensez de Mlle Offenburger?
+
+--Très jolie! Oh! très jolie!... Mais je ne voudrais pas être forcé de
+passer devant elle mon baccalauréat. Je serais refusé!
+
+--Comme bachelier, peut-être, mais comme mari, je ne crois pas!
+
+--Oh! comme mari, fit Bernière. Comme mari, je n'aurai jamais mon
+diplôme!
+
+--Vous êtes pourtant fait pour être marié, dit alors le docteur Fargeas,
+qui s'était approché.
+
+--Moi?
+
+Et Bernière essaya de sourire.
+
+--Oh! docteur, qu'est-ce que je vous ai fait pour mériter cette menace?
+
+--Vous?... Vous êtes un faux désabusé, un faux sceptique, un faux
+ironique, et je vous ordonne le coin du feu....
+
+--Comme aux bouilloires! Merci!
+
+Mistress Dickson avait entendu, et cette petite profession de foi
+antimatrimoniale amenait à ses lèvres une légère grimace. Elle allait,
+d'ailleurs, protester contre la comparaison impertinente du vicomte,
+lorsque la porte du salon s'ouvrit, et un valet annonça M. le marquis de
+Solis.
+
+Il y eut comme un cri, dans le salon, pour saluer l'entrée de Georges,
+et Norton, quittant le colonel, alla droit au marquis en deux ou trois
+enjambées, et lui tendant la main:
+
+--A la bonne heure! Voilà qui est charmant!...
+
+L'Américain cherchait des yeux Sylvia, qui s'était levée, toute pâle,
+tandis que Mme Montgomery la regardait de côté, avec un petit sourire
+narquois. Mme Norton restait droite devant le canapé sur lequel elle
+était assise, tout à l'heure, à côté de Liliane, et Norton se retourna
+vers elle pour lui présenter M. de Solis, qui, saluant, interrogeait
+anxieusement le regard de Sylvia.
+
+Il était venu brusquement, avec une sorte de hâte, après s'être demandé
+pendant une partie de la soirée s'il viendrait. Il sentait, d'instinct,
+que cette minute de sa vie était grave et pouvait être douloureuse. Un
+moment il s'était dit qu'il ne se retrouverait pas devant Sylvia, qu'il
+partirait de Trouville sans l'avoir revue.
+
+Il avait, depuis la veille, quitté les _Roches Noires_ et loué, dans une
+maison particulière, un appartement dont les fenêtres s'ouvraient sur la
+mer. En s'accoudant au balcon, il apercevait, à sa gauche, la jetée, la
+bordure, les maisons de Deauville: là-bas, devant lui, la plage, avec
+son bruissement, son fourmillement, son caquetage de promeneurs, couvert
+par la grande voix de la mer. Il vivait là--son mot à Norton était
+exact--«en tête à tête» avec sa mère. Ce ménage d'une vieille femme et
+de son fils avait des douceurs d'idylle. Le marquis eût, la veille
+encore, regardé comme un mal fait à la chère créature une soirée passée
+loin d'elle, après tant de mois, si longs, si longs, où il avait été
+séparé d'elle. Il retrouvait--avec quelle joie!--la marquise toujours
+belle, avec ses beaux yeux noirs sous des cheveux gris. Auprès d'elle,
+Solis retrouvait des soins d'enfant battu demandant refuge au
+dorlotement maternel. Sa vie, sa vie tourmentée et songeuse, déchirée,
+amère, sans pessimisme et sans désespoir, aboutissait à cet
+assoupissement doux, à ce blottissement de coureur d'univers, trouvant
+enfin que rien ne vaut cette affection, première et dernière, étroite et
+chaude comme un berceau.
+
+Une soirée arrachée à cette intimité, dérobée à cette tendresse, c'était
+beaucoup. C'était trop. Le marquis était décidé à vivre en sauvage. Il
+se cachait, dans cet appartement, comme en bonne fortune, et il lui
+semblait qu'il n'aurait jamais assez de temps pour raconter à la
+marquise tout ce qu'il avait vu dans ses voyages, tout ce qu'il avait
+observé là-bas. Elle l'écoutait avec délices et le couvait des yeux,
+avec l'égoïste joie de ceux qui adorent. Il y avait entre eux comme une
+lune de miel de tendresse maternelle et filiale. Elle le revoyait enfin,
+le reprenait, ce fils, parti pour le bout du monde! Elle le dévorait de
+ses regards parfois inquiets, car, dans la joie du retour,
+instinctivement la mère devinait la mélancolie de quelque passion
+oubliée!
+
+Oui, ç'avait été tout d'abord pour M. de Solis comme un chagrin de
+quitter la marquise, de lui prendre une minute de cette joie qui lui
+restait, puis, tout à coup, il avait éprouvé une âpre envie de revoir
+Sylvia. Il ressentait une sensation de curiosité, comme un besoin
+d'interroger une eau dormante qui aurait reflété son image autrefois et
+de lui demander si, cette image, elle en avait conservé, elle en gardait
+encore l'ombre, le fantôme.
+
+Et maintenant, elle était là, Sylvia, là, devant lui, froide en
+apparence, roidie; mais sur ses lèvres, qu'un imperceptible tremblement
+nerveux agitait, un sourire doux, triste et confiant, passait.
+
+--Ma chère Sylvia, dit Norton de sa voix franche, très mâle, je n'ai pas
+à vous présenter mon ami, M. de Solis. Oh! un ami dans toute la force de
+ce mot, dont on abuse. Presque un frère, n'est-ce pas, Solis?
+
+--Presque un frère, oui, répondit le marquis, dont la voix s'étranglait
+un peu.
+
+Tous les hôtes du salon regardaient. Miss Arabella portait même un
+lorgnon à ses jolis yeux pour examiner ce nouveau venu, dont le titre
+lui plaisait: Marquis!
+
+Sylvia, faisant un effort, tendait à Georges de Solis une main qu'il
+effleurait à peine, comme effrayé de la saisir entre ses doigts.
+
+--A la bonne heure! Vieille amitié, double amitié! dit Norton joyeux,
+pendant que Liliane murmurait étourdiment à l'oreille de son mari:
+
+--Bon! vous allez voir qu'il va prier Sylvia de le retenir!
+
+--Vous dites? demanda Montgomery.
+
+--Rien! Ça ne vous regarde pas! Ou plutôt si.... Mais c'est indifférent.
+
+Et Liliane détourna la tête.
+
+--Eh bien, mon cher Georges, continuait Norton, au lieu d'une amitié
+chez moi, vous en avez deux. Mistress Norton vous prouvera qu'il y a des
+Américaines qui aiment leur foyer et aussi les hôtes de ce foyer de
+famille.
+
+--Là! qu'est-ce que je disais? fit encore Mme Montgomery. Oh! les
+maris!...
+
+Montgomery sollicitait encore l'explication.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, vous ne pouvez pas comprendre, vous en êtes un autre!
+
+Mlle Offenburger qui, de ses yeux de gazelle, étudiait aussi le
+marquis de Solis, demanda en riant:
+
+--Comment, monsieur se figurait donc que les Américaines sont toutes des
+extravagantes comme on en voit beaucoup?
+
+--Oui, dit Sylvia.
+
+Le marquis salua.
+
+--Je vous demande pardon, madame. C'est surtout dans votre pays, où une
+jeune fille peut traverser, seule, les États-Unis, sans être insultée,
+que j'ai appris à respecter ce qu'il y a de plus respectable au monde:
+la bonne grâce d'une honnête femme.
+
+--Très bien! Ah! dit en riant miss Éva, pour un Français, cela, c'est
+très bien!
+
+--Comment, pour un Français?... Ah ça! mais cette petite fille des
+Mohicans, pour qui nous prend-elle? dit le docteur Fargeas à Bernière.
+
+Bernière sourit.
+
+--Oh! c'est bien simple! Elle ne nous prend pas! Voilà!...
+
+Sylvia était restée presque muette devant Solis. Elle voulut pourtant
+trouver quelques mots à lui dire, quelques mots où le présent, avec
+tous ses droits, sa réalité, son devenir, fût affirmé sans que le passé,
+ce passé vénéré et sacré qui leur était cher, fût effacé dans son
+souvenir; et, en prononçant avec un respect dévoué ce nom, _mon mari_,
+avant tous les autres, elle dit à Solis:
+
+--Mon mari a eu raison de vous dire que vous seriez deux fois le
+bienvenu chez lui, monsieur de Solis. Après vous avoir accueilli chez
+mon père, je serai heureuse... de vous recevoir chez moi... comme....
+
+--Comme autrefois! dit Georges, la gorge serrée.
+
+Mme Montgomery ne put s'empêcher de laisser tout doucement échapper
+un petit _hum_! dans un léger accès de toux, et Sylvia s'asseyant
+vivement comme si elle se fût sentie défaillir, Norton vint doucement
+vers elle, lui demandant si elle n'était pas souffrante.
+
+Mais Sylvia n'avait rien.
+
+--Rien, je vous promets. Un peu de malaise.... Ce soleil, cette
+après-midi!
+
+--Si vous voulez prendre l'air au balcon? Mais je vous assure que vous
+êtes souffrante. Vous avez la fièvre!
+
+Il lui avait touché la main. Sylvia se mit à rire.
+
+--Moi? la fièvre! La fièvre, moi? Voyez donc, docteur!
+
+Elle tendait son pouls à Fargeas.
+
+--M. Norton a raison, madame, dit le docteur, et un peu de repos....
+
+--Jamais je ne me suis mieux portée! La fièvre? Eh bien, c'est Trouville
+qui me la donne, la fièvre, voilà tout. Je voudrais presque repartir.
+
+--Repartir? dit Liliane.
+
+Norton hocha la tête.
+
+--Nous repartirons, ma chère Sylvia... quand le docteur le permettra....
+Quand vous serez guérie! Mais rappelez-vous la traversée et les dangers
+courus.... Le docteur ne vous donne pas d'illusions: c'est lui seul qui
+vous autorisera à quitter la vieille Europe. Votre ticket, ce sera son
+ordonnance.
+
+--Guérie! pensait Sylvia dont le regard, instinctivement, allait à
+Georges de Solis qui, s'éloignant, là-bas, sous la lampe, causait avec
+miss Éva et Mlle Offenburger.
+
+Et, dans cette causerie, miss Éva, railleuse, rappelait à M. de Solis
+ce que le marquis avait dit à Norton, à propos de l'Amérique, des
+Américaines, et, rieuse, lui jetait gaiement:
+
+--Ah! il paraît, monsieur, que vous ne nous aimez pas?...
+
+--Mademoiselle....
+
+--Oh! vous êtes libre! Pensez ce que vous voudrez des Américaines; moi
+je trouve vos Parisiennes exquises, je conçois qu'on les préfère à
+toutes les femmes. Et pourtant je suis patriote jusqu'aux ongles! Rien
+ne vaut l'Amérique au monde! Rien.... Excepté Paris! N'est-ce pas,
+mademoiselle Hélène?
+
+--Oh! dit très sérieusement Mlle Offenburger, cela dépend.... Paris
+me semble une ville livrée à des pensées... peu importantes!
+
+--Ah bah! fit Bernière qui s'était approché.
+
+Et, de loin, Liliane, ayant entendu ce blasphème, accourait défendre son
+Paris, ce Paris gaiement conquis par l'Amérique:
+
+--Comment, peu importantes? La mode, les théâtres, les courses, le
+Salon, le Vernissage?
+
+--Important, tout cela, mais pas sérieux! dit Mlle Hélène.
+
+Le gros Offenburger ajouta, de son accent guttural:
+
+--Ma fille et moi nous _réfons_ plus de _cravité_ dans la nation pour
+l'_afenir_ des _testinées_ de la France!
+
+_Crafité!_ _Crafité!_ Bernière avait fort envie de lui jeter sa gravité
+au nez, à ce gros homme, et de le prier de parler au moins français en
+parlant de l'_afenir_ de la France.
+
+Mais Éva, lentement, répondait à la petite savante:
+
+--Eh bien, moi, qui suis Yankee comme on ne l'est pas, qui suis fière de
+me dire que l'hôtel de Richard, mon oncle, au parc Monceau, appartient à
+M. Norton, Américain, que la serre en est éclairée à la lumière
+Edison.... Américain! ornée de peintures de M. Harrisson....
+
+--Hum! hum! dit Montgomery qui n'aimait pas entendre parler du premier
+mari de sa femme.
+
+--Harrisson, Américain! reprit miss Meredith.... Moi... qui adore
+New-York, qui suis, je vous le répète, fière de mon pays, qui trouve que
+l'Amérique n'a pas de rivales, j'avoue que Paris ne me déplaît pas
+trop. Je croyais y avoir la nostalgie du pont de Brooklyn. Pas encore.
+J'adore le théâtre. Et sur ce point Paris, que je n'aime pas en tout,
+qui me déplaît même sur certains points, Paris est incomparable. Et
+vous, n'êtes-vous pas de mon avis?
+
+--Ma fille, répondit le gras Hambourgeois, déteste les spectacles!
+
+--Ah ça! mais qu'est-ce qu'elle fait, à Paris, Mlle Offenburger? Son
+salut?
+
+--Son purgatoire? dit Bernière.
+
+--Elle préfère la Sorbonne!
+
+--Et le Collège de France! dit Mlle Hélène, gravement.
+
+Bernière, penché à l'oreille de Fargeas, disait gaiement au docteur:
+
+--Ce n'est pas une femme, c'est une thèse!
+
+Et le docteur, cherchant son chapeau, se trouvait tout juste en face de
+Mme Montgomery qui, gaiement, le regardant du haut de son cou
+superbe, lui demandait:
+
+--Ah! à propos, docteur, mes névralgies?
+
+--Vos névralgies? Quantités négligeables! Rien du tout, vos névralgies!
+
+--Vous ne craignez pas que l'air de la mer?...
+
+--Oh! oh! dit Fargeas. Vous voulez vous faire envoyer à Vichy, vous?
+
+--Pas le moins du monde, je m'amuse infiniment à Trouville. Mais je
+redoute que....
+
+--L'air de la mer? Excellent, l'air de la mer!
+
+--Vous me disiez le contraire, l'an dernier.
+
+--Parce que c'était l'an dernier. La mode change. Vous vouliez aller à
+Luchon, l'an dernier.
+
+--Alors, Trouville? Pour les migraines?
+
+--Parfait, Trouville. Ah! seulement, je n'ai pas besoin de vous dire....
+Vous avez bien apporté avec vous....
+
+--De vos pilules de valériane?
+
+--Non! des malles! beaucoup de malles! Costumes variés: quatre toilettes
+par jour. Excellent, ça, comme exercice!
+
+--A quoi pensez-vous donc, docteur? fit Mme Montgomery. Si je n'avais
+pas ma gymnastique portative, je ne serais pas ici.
+
+Elle riait, tandis que Montgomery, s'approchant de Fargeas,
+l'interrogeait tout bas à son tour:
+
+--Malade imaginaire, ma femme, n'est-ce pas?
+
+--Pas même imaginaire! Mais une petite maladie nerveuse, c'est très bien
+porté.
+
+--Et Mme Norton?
+
+--Mme Norton? Elle, c'est autre chose! Vous n'avez pas regardé sa
+jolie peau blanche, fine, veloutée, comme doublée d'un transparent de
+soie rose?
+
+--Les Américaines ont les plus belles peaux du monde, docteur.
+
+--Eh bien! seules en ont d'aussi jolies les filles de rhumatisants.
+C'est comme ça! Mme Norton donc? Vraiment souffrante! dit le docteur,
+qui, tout en se dirigeant vers la porte, regardait Sylvia du coin de
+l'oeil.
+
+--Pas imaginaire? fit Montgomery.
+
+--Eh! eh! L'imagination joue peut-être aussi son rôle dans cette
+souffrance-là.... L'imagination... ou le souvenir!
+
+--Pauvre Norton! murmura l'Américain, il l'aime tant!
+
+--Oh! aucun danger! Dieu merci! Bonsoir! dit Fargeas.
+
+Et il se retira vivement, à l'anglaise.
+
+ * * * * *
+
+La soirée d'ailleurs s'avançait. Et depuis l'arrivée de Georges, une
+sorte de contrainte particulière emplissait le salon, planait sur les
+invités de Norton. Miss Arabella ne jouait plus, et dans un coin,
+entourée de son père et de sa mère, qui lui parlaient tout bas, elle
+promenait, dédaigneuse, ses regards alanguis sur le marquis et sur
+Bernière, rapprochés l'un de l'autre et causant avec Éva. Le gros
+Offenburger éprouvait la tentation de faire un tour au Casino, et Mme
+Montgomery, devinant que Sylvia avait besoin d'être seule, entraînait
+doucement son mari vers la porte.
+
+--Nous arriverons encore pour la petite pièce! On joue une comédie au
+Casino! Allons, vite!... Une pièce inédite.
+
+--Je l'aimerais mieux pas inédite, répondait Montgomery. Il y aurait
+plus de chance pour qu'elle fût bonne!
+
+Il se laissait d'ailleurs emmener, et Liliane, en passant, serrait,
+d'une pression nerveuse, la main de Sylvia, comme pour lui dire: «Du
+courage!» ou: «Prenez garde!»
+
+Norton paraissait inquiet, songeur, du moins, depuis un moment. Il lui
+semblait que Solis, maintenant, devant mistress Norton, était gêné,
+restait silencieux. Quelque chose de vague entrait involontairement dans
+son esprit, la perception indistincte, magnétique, d'une situation
+inquiétante. De forme, d'appellation même, ce sentiment, cette
+impression n'en avait aucune. C'était quelque chose d'innommé et
+d'irraisonné; mais, évidemment, l'arrivée de Solis avait provoqué
+là--peut-être par hasard--une émotion inattendue.
+
+Et pourquoi, pourquoi invinciblement ces mots du marquis, jetés dans la
+conversation avec son ami, revenaient-ils maintenant à la mémoire de
+Norton: «Je n'épouserai jamais une Américaine!»
+
+Pourquoi?
+
+--Soit, pensait Richard, qui ne s'attardait pas volontiers aux rêveries,
+nous verrons bien!
+
+Jusqu'au moment du départ, Solis n'échangea avec Sylvia que des paroles
+assez banales, et, d'ailleurs, avec une sorte d'insistance presque
+indiscrète, le colonel Dickson, laissant là sa fille, se mêlait à la
+conversation.
+
+Offenburger voulant se retirer et Mme Norton paraissant souffrante,
+la soirée ne pouvait pas se prolonger bien tard. Georges s'excusa,
+demanda à prendre congé, dès qu'il vit le salon se vider. Lui aussi
+éprouvait une sorte d'oppression, un besoin de fuir, de respirer à
+l'aise.
+
+--A bientôt, lui dit Norton.
+
+--A bientôt.
+
+--Et j'aurai l'honneur de voir Mme de Solis. Présentez-lui tous mes
+respects!
+
+Il lui avait tendu la main et, sous le regard calme et doux de Sylvia,
+Georges de Solis l'avait prise, cette loyale main du mari, avec une
+hésitation presque imperceptible.
+
+Puis le marquis salua mistress Norton:
+
+--Madame....
+
+--Monsieur....
+
+Norton les trouvait bien cérémonieux et bien polis.
+
+--Allons donc! dit-il, de sa forte voix qui vibrait.... Le
+_shake-hands_, voyons!... A l'américaine!
+
+Et, comme s'il eût voulu les pousser l'un vers l'autre, il était là,
+entre elle et lui, pendant que Georges et Sylvia se serraient la main.
+
+Le colonel Dickson regardait, du haut de sa taille interminable et
+sifflotait un petit air, dans sa barbe blonde, se souvenant très bien,
+très bien, d'avoir vu autrefois le marquis de Solis, chez M. Harley, à
+New-York, et il eût parié mille dollars que miss Harley n'avait pas été
+insensible au marquis en ce temps-là....
+
+--Naïf, Richard Norton!... pensait le colonel.... Si naïf, qu'il ne
+l'est peut-être pas!
+
+ * * * * *
+
+Maintenant, Norton se trouvait seul dans le salon avec sa nièce et
+mistress Norton.
+
+--Qu'est-ce que tu penses de M. de Solis? demanda-t-il à Éva.
+
+--Charmant! On voit bien qu'il a voyagé en Amérique!
+
+Et la jeune fille, tendant son front à son oncle et sa main à Sylvia,
+ajouta:
+
+--Bonsoir!
+
+--Bonsoir, chère enfant!
+
+--Vous n'êtes pas souffrante, réellement? demanda Norton à sa femme.
+
+Et il regardait, inquiet et préoccupé, le visage de Sylvia.
+
+--Non, je vous remercie, je n'ai rien. Un peu de fatigue! Demain, il n'y
+paraîtra plus!
+
+Demain! C'était précisément la pensée, le mot qui venait au cerveau de
+Norton. Demain!--Demain, il saurait si précisément Sylvia n'était pas
+celle qui faisait dire au marquis de Solis: «Jamais! jamais je
+n'épouserai une Américaine!»
+
+--Vous avez raison, ma chère Sylvia. Reposez-vous. Moi, je vais
+travailler. A demain.
+
+Sur le chemin du Casino où les Dickson allaient retrouver M. et Mme
+Montgomery, le colonel disait à la belle miss Arabella:
+
+--Il est fort bien, le marquis!
+
+--Et le vicomte est très aimable, ajoutait la colonelle.
+
+--Qu'en pensez-vous, Arabella?
+
+--Maman?
+
+--Je vous demande ce que vous en pensez?
+
+Alors, dans la nuit, sous les mystérieuses étoiles, la belle miss
+Arabella laissa tomber ces mots de sa voix musicale:
+
+--J'aimerais certainement mieux le marquis; mais j'aimerais parfaitement
+et indifféremment l'un ou l'autre!
+
+Le colonel et la colonelle répondirent en même temps:
+
+--Très bien!
+
+
+
+
+V
+
+
+Georges de Solis et Bernière revenaient, seuls, en causant, par les rues
+quasi désertes. Bernière fumait un dernier cigare et humait l'air salin,
+trouvant, malgré son pessimisme monté en épingle comme un bijou, qu'il y
+a plaisir à se promener, sous le ciel étoilé, par une belle nuit d'été.
+Les deux cousins ne parlaient pas. Bernière chantonnait un motif de
+Wagner et le marquis songeait.
+
+Il venait d'éprouver, la dominant pour que nul ne s'en aperçut, une des
+émotions poignantes de sa vie. Il ne croyait vraiment pas, après des
+années, que l'amour éprouvé pour Sylvia était aussi fort en lui. Il ne
+s'en rendait pas compte. C'était, pour lui, une de ces douleurs
+assoupies, presque chères, auxquelles on tient comme à la preuve même
+d'une souffrance éprouvée longtemps, mais apaisée--une douleur devenue
+atroce.--Et brusquement tout se réveillait; le mal, endormi, se faisait
+sentir et criait.
+
+Rien de romanesque, dans cette rencontre: il était tout simple que
+Georges allât droit à Richard qu'il aimait, et Sylvia, étant devenue la
+femme de Norton, tout naturel que le rêve d'autrefois se fondît en une
+sympathie faite de dévouement et de respect. La vie est pleine de ces
+romans inachevés. Mais, dans la première pression de mains, en donnant
+à Sylvia ce «_shake-hands_ à l'américaine», dont parlait Norton, Solis
+avait, presque avec effroi, senti un frémissement inattendu et comme une
+terreur.
+
+Et il emportait, troublé, mécontent de lui-même, cette impression qui
+l'irritait, lui faisait à la fois regretter d'avoir revu Sylvia et de
+l'avoir quittée, comme cela, si vite!
+
+Car enfin, il ne lui avait rien dit. Et elle-même de quoi lui avait-elle
+parlé? Il eût été pour elle un indifférent, un inconnu qu'elle ne l'eût
+pas reçu autrement dans son salon.
+
+Oui, mais le tremblement involontaire de la main tendue--ce tremblement
+que, seul, Georges avait senti, ce tremblement instinctif--en disait
+plus long que toutes les paroles, et le marquis, après avoir cherché
+l'oubli au bout du monde, se retrouvait là, face à face avec cette femme
+qu'il croyait bien ne revoir jamais. _Never! oh! never more!_ Sait-on
+s'il y a des _jamais_ en ce monde où il n'y a pas de _toujours_?
+
+Et, tout en regagnant son logis, Solis pensait à Sylvia. Très jolie.
+Aussi jolie que jadis. Plus jolie peut-être, avec cet air souffrant, son
+regard triste. Et le bon sourire! La douceur exquise! Il lui
+revenait--ses souvenirs se mêlant les uns aux autres--il ne savait
+quelle phrase ou Shakespeare dit, en parlant d'une morte, comme un éloge
+suprême: «Elle était douce!»
+
+--La douceur, la vertu de la femme, pensait-il, presque tout haut.
+
+Et justement, comme si, en chantonnant, Bernière eût suivi une pensée
+parallèle, le vicomte disait à son cousin, entre deux bouffées de
+cigare:
+
+--Tout de même, ces Américaines, gentilles à croquer, comme des coeurs!
+
+--Très jolies, dit Solis.
+
+--Cette Mlle Dickson! Trop grande! Trop sculpturale! Mais quel
+profil! Quelles épaules! Un beau marbre.... La petite banquière, si
+grassouillette, oui, Mlle Offenburger... elle avait l'air à côté
+d'une petite caille trottinant près d'une statue! Mais j'aime encore
+mieux la nièce, la nièce de Norton. Drôlette, cette miss Éva! Et fine!
+Et maligne! Ah! ce sont de vraies femmes, les Américaines!
+
+Après deux ou trois pas faits encore, Bernière jeta son cigare et
+ajouta:
+
+--La plus jolie est encore Mme Norton!
+
+--C'est mon avis, dit Solis très froidement.
+
+--Un peu névropathe.... Mais Fargeas a mis la névrose à la mode. C'est
+comme les vapeurs au XVIIIe siècle: ça donne une contenance,
+c'est bien porté.
+
+--Ne parle pas des défauts à la mode, fit le marquis: tu en as un qui
+peut compter.
+
+--Lequel? Le pessimisme?
+
+--Puisque cela s'appelle comme ça!
+
+--Oh! tu sais, je ne suis qu'un pessimiste platonique, moi; il y en a de
+plus forcenés. J'en connais qui trouvent que le monde est mal fait et,
+se déclarant dégoûtés d'une telle destinée et prêts à la quitter,
+s'évanouissent si l'oeuf à la coque qu'on leur sert n'est pas assez
+frais. Le pessimisme pur est une des formes du sybaritisme. C'est l'art
+de médire de la vie en avalant des timbales milanaises. Le pessimisme
+s'affirme surtout à table entre des femmes charmantes et des mets
+choisis.
+
+--Et ça ne te semble pas ridicule?
+
+--Non. Ça me semble drôle. Et tant que ça dure je suis le courant, comme
+je suis la mode pour mes smocking-jackets et mes chapeaux, sans
+l'exagérer. Mais c'est un chapeau déjà démodé le pessimisme dont les
+décadents se sont coiffés. On ne porte plus cela qu'en province. Aussi,
+tu vois, je l'use à Trouville. A Paris, l'hiver prochain, nous porterons
+autre chose. Et ce sera la même chose! Identiquement.
+
+Ils marchaient lentement, trouvant du plaisir à causer, et Solis,
+maintenant, essayait de prouver à son cousin que son affectation de
+pessimisme, ce sport de décadentisme dont Bernière se moquait lui-même,
+étaient pardonnables à la condition que la comédie eût une fin.
+
+--Et quelle fin?
+
+--Oh! la plus simple du monde. Donne-toi un but dans la vie.
+
+--J'en ai un: tuer le temps!
+
+--Travaille.
+
+--Eh! eh! c'est un travail que d'exister!
+
+--Ne dis pas de sottises, puisque tu n'en fais pas! Alors tu ne songes
+pas à te marier?
+
+--Et toi?
+
+--Oh! moi, fit Solis, dont la voix parut à Bernière devenir plus
+sérieuse, moi, j'ai ma mère!
+
+--Et moi, j'ai moi. Et il y a une énorme différence entre nous, dit le
+vicomte. Je ne parle pas de l'âge, ma parole, tu es plus jeune que moi,
+non seulement par l'enthousiasme, mais par l'aspect même. Mais je ne
+tiens pas à aliéner ma liberté, pour parler comme M. Prudhomme. Tandis
+que ta mère.... Ah! ta mère, pauvre chère femme, elle serait si heureuse
+de te savoir un foyer, de se dire que tu ne vas pas repartir pour
+patauger dans les boues du Tonkin, que tu resteras, que tu lui resteras,
+et que--tu connais les contes de fées--«ils furent très heureux et ils
+eurent beaucoup d'enfants».
+
+--Je ne crois pas aux contes de fées! dit Solis.
+
+Bernière, gaiement, se mit à rire.
+
+--Ah! ah! les voilà les enthousiastes, les voilà bien!
+
+Et il imitait le débit amusant de quelque acteur à la mode:
+
+--Ils ne croient pas aux contes de fées et nous y croyons, nous, les
+pessimistes! Nous ne croyons même qu'à ça! Ah! il n'y a plus de contes
+de fées? Mais, malheureux, tu crois donc peut-être à l'Histoire, cette
+gigantesque blague? Il ne te manquerait plus que de croire aux journaux,
+pour être complet!
+
+Il redevint brusquement sérieux en frappant sur l'épaule de son cousin:
+
+--Comment ne pas croire aux contes de fées, quand on voit ma tante! Ah!
+moi qui n'ai plus ni père ni mère, je te l'envie, celle-là. Et lorsque
+je dis que je n'ai point de mère, je suis un infâme ingrat, car elle
+m'aime comme une maman. Eh bien! je sais ce qu'elle pense, cette
+maman-là, je sais ce qu'elle espère; elle ne te le dira peut-être
+pas--mais c'est de vieillir auprès de toi, à côté de toi et d'une autre
+et de devenir grand'mère, comme dans ces admirables contes de fées que
+tu blasphèmes, faux croyant que tu es, paladin qui nie la chevalerie!
+
+Solis s'arrêta, essayant de déchiffrer, dans cette claire nuit, sur le
+visage de Paul, le degré de sérieux de cette confidence.
+
+Alors, c'était vrai? La marquise avait souvent parlé à son neveu de ce
+rêve: le mariage de son fils?... Elle y songeait autrefois, Georges le
+savait bien, mais le temps avait passé. Y pensait-elle encore?
+
+--Si elle y pense? Mais, mon cher, elle ne pense qu'à ça. Et veux-tu que
+je te dise? Ta n'as qu'à te bien tenir si tu veux rester garçon! Ta
+pauvre mère étudie les jeunes filles à peu près comme la mère Dickson
+suppute les jeunes gens disponibles.... Elle doit avoir rêvé de pêcher
+une bru à Trouville-sur-Mer!
+
+--Tu es fou! dit Solis.
+
+--Très certainement. Seulement, je ne suis pas bête. Et, crois-moi, pour
+peu que tu sois las de la vie de nomade et qu'une femme te plaise--pas
+Arabella, par exemple, je ne te conseille pas Arabella--tu causeras une
+fameuse joie à ta mère en lui demandant de l'accepter pour fille. Ça,
+c'est le secret de ma tante. Elle ne t'en parlera peut-être pas, je te
+le répète. Mais je t'en parle. Et je vais te dire une chose: si mon
+mariage à moi pouvait pousser au tien, ma parole, je serais capable de
+me sacrifier et de descendre, un matin, sur la plage et de jeter mon
+coeur à la volée, dans le tas.... Pas à Arabella, non, Arabella
+exceptée! Trop belle pour moi, Arabella!
+
+--Prends garde, fit le marquis sans répondre aux conseils de son cousin,
+c'est peut-être celle-là qui te menace.
+
+--C'est possible. La vie est si drôle. Mais elle serait moins drôle avec
+cette compagne évidemment marmoréenne.
+
+Ils étaient arrivés, au bout de la rue, devant la maison où logeait
+Mme de Solis.
+
+--Adieu, Georges. Songe à ce que je t'ai dit. C'est très sérieux, fit
+Paul de Bernière.
+
+--J'y songerai; mais toute réflexion est faite. Me marier? Il est trop
+tard. Je ne quitterai jamais la marquise, voilà tout. Finis, les
+voyages! Je veillerai au coin du feu: ma pauvre mère ne peut pas me
+demander plus.
+
+--Si, si! Elle voudrait....
+
+Et Bernière fit, de la main, le geste de caresser quelque petite tête
+d'enfant.
+
+--Oh! dit Solis d'une voix tout à coup amère, des enfants! Pour le
+plaisir qu'il y a à vivre!
+
+Le vicomte se mit à rire encore et de bon coeur.
+
+--Eh bien! voilà! Superbe! Toi qui me reprochais mon pessimisme! Mais le
+parfait pessimiste, c'est toi, malheureux!
+
+--Non, dit sérieusement Solis. Au contraire.--Seulement il y a des
+amours rentrées qui ressemblent à de la misanthropie.
+
+--C'est-à-dire?
+
+--Rien!
+
+--Mais encore?
+
+Et comme Solis ne répondait pas, son cousin lui souhaita le bonsoir et
+dit en riant:
+
+--A demain! Moi, je vais jouer aux petits chevaux pour me distraire.
+Onze heures! Je serais déshonoré si je me couchais avec les poules. Je
+te verrai sur la plage.
+
+--A demain, répondit Solis.
+
+ * * * * *
+
+Et ce lendemain ramenait les mêmes rencontres et les mêmes propos, dans
+cette vie monotone et berçante des eaux où les jours passent dans le
+merveilleux décor de la mer, avec l'élégance de Paris mêlée au calme, au
+repos endormeur de l'existence de province. Ce lendemain, Bernière
+retrouvait sur le sable fin, à l'ombre des parasols, les hôtes de
+Richard Norton, le docteur, Georges de Solis et Mme Montgomery qui
+sortait du bain, toute rayonnante, les cheveux encore humides, donnant
+un salut à Fargeas, un «mon cher marquis» à M. de Solis, et un «bonjour,
+cher!» au vicomte.
+
+--Eh bien, dit le docteur en la regardant--elle était éclatante, en
+effet--voilà une mine resplendissante!
+
+--Ne m'en parlez pas! En prenant mon bain, tout à l'heure, j'ai attrapé
+un coup de soleil.
+
+--Pour qui? demanda Bernière.
+
+L'Américaine se mit à rire.
+
+--Insolent! Pour personne! Oh, pour personne! Et pourtant! je l'avoue,
+le prince Koréteff, qui m'a fait valser hier... il est charmant, ce
+prince!
+
+--Parce qu'il est prince! Mais, vous savez, tous les Russes sont
+princes!
+
+--Eh! eh! fit Bernière, ça ne serait pas désagréable pour les
+Américaines qui aiment à être princesses.
+
+Le docteur arrêta d'un geste le vicomte.
+
+--Eh bien! si M. Montgomery vous entendait....
+
+--Oh! dit Liliane, il en entend bien d'autres! Il connaît mes instincts.
+
+--Nobiliaires? Ah! Vous allez bien, en Amérique!
+
+Et Fargeas hochait la tête.
+
+--Tout ce qui porte un titre, même non contrôlé à la Monnaie, vous
+éblouit! Mais savez-vous que ça s'achète, les titres?
+
+Mme Montgomery s'était assise à côté du docteur, son ombrelle rouge
+lui donnant un éclat nouveau comme un reflet de chaud soleil.
+
+--Parfaitement, dit-elle. J'ai reçu d'Italie un prospectus. M.
+Montgomery médite le prospectus....
+
+--Et où est-il, M. Montgomery?
+
+--Comment? Vous le demandez! Mais il est à Deauville! Regardez votre
+montre!... C'est l'heure du bain de miss Arabella Dickson....
+
+--La fille du colonel?
+
+--Oh! colonel! dit Liliane. Vous savez qu'ils pullulent chez nous, les
+colonels. On raconte que Barnum, feu Barnum, voulait montrer parmi ses
+curiosités les plus étonnantes un ancien soldat de la guerre de
+sécession qui ne portait pas le titre de colonel. Ce phénomène vivait
+dans un coin perdu de la Floride. Quand Barnum se présenta pour
+l'engager, le guerrier non colonel était mort. La légende veut qu'on
+n'ait plus retrouvé son pareil. Quant au colonel Dickson, il est de la
+milice simplement.
+
+--Oui, enfin Mlle Dickson est la fille d'un garde national! ajouta
+Bernière.
+
+--Et d'un garde national qui éblouit l'Europe avec les épaules de miss
+Arabella. L'heure du bain de Mlle Dickson! Mais c'est l'événement
+quotidien de Deauville! On frèterait volontiers les omnibus des hôtels
+afin d'arriver à temps pour la cérémonie! Des épaules?... Mais tout le
+monde en a des épaules! Et si on voulait....
+
+--Oh! madame, dit le vicomte sur un ton de prière, un peu de bonne
+volonté!
+
+--Mistress Montgomery contre miss Dickson! fit le docteur. Guerre
+civile! Le Nord et le Sud!
+
+Bernière ajouta galamment:
+
+--On serait pour l'Union!
+
+Puis, regardant au loin la belle fille qui s'avançait sur les planches,
+entre le colonel, haut sur pattes comme un héron, et la colonelle, que
+suivait un petit homme gros, rougeaud, vêtu de gris clair:
+
+--Ah! ça, mais, dites donc, la voilà, miss Arabella! Comment! A
+Trouville, à cette heure-ci? Que dira Deauville?... Elle ne s'est donc
+pas baignée!
+
+--Vraiment! fit Liliane qui lorgnait du côté des Américains. Alors les
+reporters auront télégraphié la nouvelle au _New-York Herald_! Mais oui,
+mais oui, c'est elle! Et mon mari avec elle!
+
+--Flirtant!
+
+C'était M. Montgomery, en effet, et miss Arabella ne revenait pas du
+bain. Elle avait eu séance de portrait le matin, et Montgomery passant
+devant la villa louée, à Deauville, par le colonel, M. Dickson avait
+invité Montgomery à venir voir Arabella représentée à cheval sur le
+rivage, comme Olivarès campé sur sa selle. Et M. Montgomery était entré,
+souriant au portrait et faisant la grimace quand on lui avait nommé le
+peintre. Edward Harrisson! Ce traître d'Harrisson!
+
+Puis, Montgomery avait ramené dans sa voiture les Dickson à Trouville
+et, sur la plage, on parlait encore de ce portrait, la seule
+préoccupation profonde, la seule pensée de Mlle Dickson....
+
+--Voyez, madame, voyez; M. Montgomery flirte!...
+
+--Oh! il peut bien flirter. Ce n'est pas dangereux, fit Mme
+Montgomery.
+
+--Vous avez raison, miss Arabella, répétait Montgomery tout en
+s'avançant vers le groupe formé par Liliane, Bernière, le docteur et M.
+de Solis, votre portrait... grâce à vous, car le peintre n'est qu'un
+instrument... votre portrait sera étonnant! Un chef-d'oeuvre!
+
+--Vous trouvez?
+
+--Presque aussi joli que vous!
+
+--Joli, mais cher! soulignait pratiquement le colonel. Très cher!
+
+--Bah! on payerait pour le voir!
+
+--Eh! c'est une idée, ça! fit M. Dickson.
+
+La mère disait tout bas à Arabella, en lui montrant les gens assis près
+de Liliane:
+
+--Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer que M. de Solis est là!
+
+--Bien, maman!
+
+--Et, à côté du marquis, M. de Bernière.
+
+--J'ai vu, maman! Mais--elle tenait à son idée--j'aimerais mieux le
+marquis.
+
+--Évidemment.
+
+On parlait toujours du portrait--malgré Montgomery qui voulait
+maintenant détourner la conversation--le colonel et Arabella en
+parlaient encore lorsqu'ils prirent place à côté de Fargeas et de ses
+amis, sous le parasol.
+
+--Un portrait! Quel portrait? demanda Liliane, qui avait entendu et qui
+était curieuse.
+
+Arabella laissa négligemment tomber ces mots, d'un air alangui:
+
+--Un portrait de moi que vient de terminer pour les Mirlitons....
+
+--Qui cela? dit Liliane.
+
+Montgomery répondit très vite:
+
+--Un peintre! Oui, un peintre de passage à Deauville!
+
+--De passage! Lui! dit Arabella, comme blessée. Il a la plus belle villa
+de Deauville, M. Harrisson!
+
+Liliane répétait:
+
+--Pour les Mirlitons?... Harrisson? Un portrait?...
+
+Et Montgomery, pour enlever de l'importance à son prédécesseur:
+
+--Oh!... une pochade... une simple pochade!...
+
+--Oui, fit Arabella, une chose enlevée! Mais enlevée avec un... un....
+Comment dit-on, monsieur le marquis?
+
+Et elle se tournait vers Solis, resté silencieux.
+
+--Avec un chien, un chic, une patte! continuait-elle, teintant d'accent
+ces parisianismes.
+
+--Je ne sais pas au juste! dit le marquis, en essayant de sourire.
+
+--Mettons patte! fit le docteur. Et c'est ce portrait, mademoiselle, qui
+vous a empêchée de prendre comme d'habitude....
+
+--Mon bain! oui! Une dernière séance! Je suis fatiguée... fatiguée de
+poser comme ça....
+
+Et, sur sa chaise, elle indiquait une pose un peu maniérée, la main
+haute tenant les rênes, la tête tournée, l'oeil rêveur.
+
+--Oh! d'un gracieux! dit Bernière.
+
+--Harrisson, ajouta le plus naturellement du monde la belle miss
+Dickson, avait eu l'idée de me représenter en naïade....
+
+--Excellente, l'idée! fit Bernière, tandis que Liliane, railleuse
+disait, sa jolie bouche prenant un pli ironique:
+
+--En naïade?
+
+Mais le colonel intervint, très digne:
+
+--Oh! il y a naïade et naïade.... Une ondine, soit; mais une ondine
+comme il faut... une ondine _respectable_!...
+
+--Oui, ajouta la mère. Assez....
+
+--Et, rien de trop! compléta la fille.
+
+Liliane se pencha vers Bernière:
+
+--Rien de trop sur le corps! dit-elle tout bas.
+
+Le vicomte allait répéter le mot pour tout le monde, mais du haut de sa
+longue barbe, le colonel, très grave, indiquait d'un ton de clergyman
+entamant un sermon, la façon dont, lui, Dickson, et Mme Dickson,
+entendaient cet «assez» et ce «rien de trop»:
+
+--Dans un portrait, comme dans une conversation, il y a un degré où la
+décence finit et où le déshabillé commencerait. Tout l'art de la
+_respectabilité_ apparaît là.
+
+--Ainsi, interrompit la colonelle, comme si elle eût répété une leçon,
+avec un ami, un parent, un étranger, il y a une _respectabilité_
+particulière! Quand on a l'habitude des voyages, comme nous....
+
+--Ces dames aiment les excursions?... demanda Bernière au colonel.
+
+Le colonel répondit:
+
+--Ces dames ont beaucoup voyagé!
+
+--Alors, continuait mistress Dickson, vous concevez, dans les tables
+d'hôtes, on rencontre des individualités si dangereuses!
+
+--Des _types_! dit Arabella froidement.
+
+--Aussi bien mistress Dickson a-t-elle, reprit le colonel, enseigné à sa
+fille quelles plaisanteries sont permises à un étranger, par rang
+d'ordre.
+
+--A un cousin, par degré de parenté... compléta mistress Dickson.
+
+--A son cousin, bien! interrompit Liliane en riant. Mais à son peintre?
+
+Montgomery toussait, se rapprochant de la chaise de Liliane, tandis que
+la colonelle jetait rapidement à sa fille:
+
+--Occupe-toi du marquis.
+
+--Bien, maman.
+
+--Son peintre! son peintre! disait tout bas Montgomery à sa femme. Mais,
+en vérité, on dirait que vous êtes jalouse de miss Arabella?...
+
+--Mais oui; je ne m'en cache pas, je suis jalouse.
+
+--Vous l'avouez?
+
+--Parfaitement. Elle a, pour les Mirlitons, et peut-être même pour le
+Salon prochain, son portrait par un artiste d'une valeur... d'une
+valeur!... Considérable.
+
+--Oh! les artistes, interrompit Montgomery, ont tous une valeur
+considérable.
+
+--Pas autant qu'Harrisson, fit nettement Mme Montgomery.
+
+--Harrisson! Harrisson! Vous êtes toujours à me parler d'Harrisson!
+Tandis que, moins que tout autre, vous devriez....
+
+Il s'arrêtait, craignant d'être entendu, et se levait, comme pour
+lorgner, au loin, un vapeur qui filait. Mais, pendant qu'Arabella,
+suivant le conseil de la colonelle, essayait de lier conversation avec
+Solis, Liliane se levait à son tour et disait à Montgomery:
+
+--Je devrais, quoi?... Je devrais méconnaître le talent d'Edward
+Harrisson, parce qu'il a été mon mari? Le mari n'a rien à voir avec
+l'artiste!
+
+--Pour vous! Mais pour moi ils se confondent l'un avec l'autre, et quand
+on en parle je ne puis m'empêcher d'éprouver un petit agacement facile à
+comprendre!
+
+--Il faut pourtant bien, mon cher, vous habituer à entendre parler
+d'Edward! Il porte un nom célèbre, lui! Tous les journaux impriment son
+nom, à lui!
+
+--Avec ça qu'ils n'impriment pas le vôtre, dit Montgomery. Ils impriment
+tout ce qu'on veut, les journaux. Un nom célèbre! un nom célèbre! Mais,
+moi aussi, j'ai un nom célèbre!
+
+--Avec un seul _m_!...
+
+--Dame! Je ne peux pas être Montgomery de New-York et Montgomery
+d'Henri II. Ce n'est pas possible! J'ai fait fortune dans mon comptoir,
+je n'ai pas éborgné un roi de France dans un tournoi! Ça! Je l'avoue,
+je n'ai éborgné personne! Et c'est bien heureux, car il est probable
+que si j'éborgnais un homme dans un tournoi, la préfecture de police....
+
+Il essayait de plaisanter, mais Liliane n'entendait pas la plaisanterie.
+
+--Vous êtes absurde, dit-elle; mais voulez-vous racheter plusieurs de
+vos torts?
+
+--J'en ai donc beaucoup?
+
+--Pas mal. Eh bien, pour me les faire oublier, ces torts, obtenez qu'au
+Salon prochain, vous entendez, au Salon ou aux Mirlitons, à côté du
+portrait d'Arabella... en naïade... _respectable_, il y ait un portrait
+agréable de moi... en déesse....
+
+--En déesse? Par Harrisson?
+
+--Par Harrisson. C'est le seul artiste vivant qui soit capable de rendre
+mon genre de physionomie!
+
+--La rendre! la rendre! Eh parbleu! dit Montgomery poussé à bout, il
+fallait qu'il la gardât!
+
+--Ah! vous sortez de la question, dit Liliane très simplement. Eh bien,
+est-ce dit?
+
+--Quoi?
+
+--Le portrait.
+
+--Par... lui?
+
+--Par Edward!
+
+--Je vous défends de l'appeler Edward, dit Montgomery exaspéré.
+
+Mais Liliane, toute câline, s'approchait du _second_, lui prenait le
+bras, lui glissait un coup d'oeil, le couvrait de son ombrelle rouge:
+
+--Voyons, Lionel, mon cher Lionel... mon bon Lionel!
+
+--Ah! Liliane! Liliane!...
+
+Et Montgomery se sentait faiblir.
+
+--Eh bien! soit!... Je verrai....
+
+--Oh! Lionel! répétait Liliane suppliante.
+
+--Oui... oui... c'est convenu.... Je lui écrirai!... Je lui écrirai!...
+Mais après cette preuve.... Preuve d'amour... de dévouement... de... de
+confiance... d'abnégation....
+
+--Eh bien, après celle-là, je vous en demanderai d'autres, voilà!
+J'aurai mon portrait!... disait Liliane, battant des mains, toute
+rieuse.
+
+Et elle se retournait, triomphante, vers Arabella.
+
+Montgomery, un peu rêveur, se demandait s'il était bien convenable qu'un
+mari, un mari divorcé, Harrisson.... Edward... entreprît ainsi le
+portrait de sa femme.
+
+--Ah ça! disait tout à coup Arabella de sa voix claire, un peu criarde,
+qu'est-ce que nous faisons aujourd'hui? Quelqu'un m'accompagne-t-il sur
+mon yacht?... Monsieur de Solis?
+
+Et, comme le marquis souriait poliment pour s'excuser, Bernière
+s'avançait:
+
+--Mais, mademoiselle, nous serions trop heureux....
+
+Arabella haussa gentiment ses belles épaules.
+
+--Oh! vous! Je vous connais comme navigateur: vous n'avez pas le pied
+marin, vous!
+
+--J'ai bien le pied, mais c'est le coeur.... J'ai trop de coeur,
+mademoiselle. Alors, vous comprenez, il tourne, il tourne....
+
+--Et ça tourne mal, fit l'Américaine.
+
+--Généralement.
+
+Comme on en était là, miss Dickson poussa un petit cri joyeux en
+apercevant miss Meredith qui venait vers eux, un livre sous le bras.
+
+--Oh! une recrue! Bravo!
+
+Et à peine miss Meredith fut-elle avancée que la belle Arabella lui
+demanda, mais du ton dont elle aurait pu donner un ordre:
+
+--Vous venez avec nous, Éva?
+
+--Et où cela?
+
+--On ne sait pas. A Honfleur, en mer, au diable, peut-être en
+Angleterre!
+
+--Non.... Oh! non. Je reste à Trouville! Je ne suis pas, comme vous, une
+_yachtswoman_!...
+
+--Vous dites? demanda Bernière.
+
+--_Yachtswoman!_ Oui, répéta fièrement, d'un ton très grave, le colonel
+Dickson. Et bicyclettiste aussi!... Correspondante du Yacht-Club de
+Londres! Médaille d'or aux régates de Douvres!
+
+Le vicomte salua Arabella très bas.
+
+--Mes compliments, mademoiselle.
+
+Mais la belle Liliane, qui avait entendu, appelait par deux fois M.
+Montgomery, qui causait avec Fargeas.
+
+M. Montgomery s'avança.
+
+--Mon amie?
+
+--Vous me trouverez deux parrains au Yacht-Club et vous m'achèterez un
+yacht. Je ne veux pas qu'il soit dit que je ne suis pas dans le
+mouvement.
+
+--Diable! fit le gros homme, mais si miss Dickson reste seulement un
+mois à Deauville et si vous imitez toutes ses fantaisies....
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! mais, je suis ruiné, moi!
+
+Liliane le regarda de ses beaux yeux bleus d'un air de commisération
+profonde.
+
+--Oh! oh! monsieur Montgomery!... Je vous pardonne encore de n'être pas
+des Montgommery de France....
+
+--Vous me pardonnez le manque de tournoi?
+
+--Mais, sachez-le bien, je ne vous pardonnerais pas d'être avare! Allons
+voir le yacht!
+
+--Qui m'aime me suive! s'écria miss Dickson gaiement, tandis que Mme
+Montgomery murmurait entre ses jolies dents: «Oui, on te suit.»
+
+--Allons, en route! fit Arabella, en se tournant vers Georges.
+
+--Arabella, disait le colonel du haut de sa barbe, nous jouera, sur la
+mer, son grand solo de violoncelle!
+
+--Tous les talents! modula Bernière.
+
+--Ce pourrait être son nom, répondit Mme Dickson. Bicyclettiste de
+premier ordre. Photographe comme Nadar. Tous les talents, oui!
+
+Et «tous les talents» envoyait au marquis de Solis un engageant sourire,
+penchant sur son cou sa tête de statue grecque et roucoulant pour dire:
+
+--Vous ne venez pas, monsieur le marquis?
+
+--Je vous prie de m'excuser, mademoiselle, répondit Solis, je suis forcé
+de rester ici. J'attends quelqu'un!
+
+--Malgré le violoncelle? lui glissa à l'oreille le cousin Bernière.
+
+Miss Dickson avait l'air piqué:
+
+--Ah! tant pis! Je regrette... pour nous!
+
+--Il attendait miss Éva, dit tout bas Montgomery à Liliane qui, le
+regardant, stupéfaite, ne put s'empêcher de lui dire:
+
+--Oh! vous êtes fin, vous! Très fin!
+
+Et pendant que Fargeas s'éloignait avec le colonel, Mme Dickson
+donnait rapidement, tout bas, cet avis à sa fille:
+
+--Votre bras à M. de Bernière!
+
+Les yeux bleus d'Arabella semblaient difficilement se détacher du
+marquis.
+
+--Prenez toujours le bras de celui-ci, dit rapidement la mère. On verra
+après pour la main de l'autre!
+
+ * * * * *
+
+Georges regardait s'éloigner, avec Bernière, cette grande belle fille
+que couvait des yeux, comme elle eût surveillé un étalage, la grosse
+Mme Dickson, et, examinant miss Éva qui se tenait devant lui, le bout
+de son ombrelle fermée enfoncé dans le sable et son petit volume sous le
+bras:
+
+--Pourquoi n'avez-vous pas accompagné miss Dickson? lui demanda-t-il.
+Ces grandes gaietés vous ennuient?
+
+--Non, dit Éva très simplement. Je ne m'ennuie jamais!
+
+--Même--il essayait de sourire--même quand vous n'êtes pas dans votre
+libre Amérique?
+
+--Ne riez point, je la regrette quelquefois, fit miss Meredith en
+s'asseyant. Pas toujours. Non.
+
+Georges restait debout devant elle, les mains appuyées au dossier d'une
+chaise, et son livre sur les genoux, elle levait sur lui ses yeux noirs,
+tandis que le vent agitait autour de sa fine tête ses folles mèches
+brunes.
+
+--Et l'on prétend, dit-il, que les Américaines n'ont pas le souci du
+coin du feu!
+
+--Oui, on s'imagine que nous vivons tous à l'hôtel dans un
+_boarding-house_ et que nous n'avons pas de _home_ comme les Anglais!
+
+--Et vous le regrettez, votre _home_? Pourquoi l'avez-vous quitté?
+
+Éva fit une petite moue railleuse.
+
+--D'abord parce que je tenais à accompagner mon oncle, que j'aime
+beaucoup, Sylvia dont la santé m'inquiétait, et parce qu'aussi bien il
+faut avoir vu l'Europe, dit-on. Mais si je ne suis point tentée de
+monter sur le yacht de miss Dickson, je serai heureuse, oh! bien
+heureuse... quand je remettrai le pied sur le paquebot.
+
+--Alors, demanda le marquis, la France, Paris, Trouville?...
+
+--C'est très joli... dit la jeune fille, très joli. Je suis juste. Tout
+cela me plaît. Mais c'est l'étranger! Je ne comprends pas qu'on vive
+ailleurs que là où l'on a tous ses souvenirs.
+
+--Voilà qui est charmant, mais qui n'est guère américain!
+
+--Pourquoi?
+
+--Une Américaine vit partout et se soucie peu de ce qu'elle laisse au
+départ. En avant! _Go ahead!_
+
+Miss Meredith tournait doucement, sans les lire, les feuillets du roman
+qu'elle avait apporté. Elle s'arrêta, répondant franchement au marquis:
+
+--C'est ce que je vous disais tout à l'heure. On s'imagine des
+choses!... Mon cher monsieur de Solis, vous connaissez peut-être leur
+langue, mais vous ne connaissez pas les Américaines.
+
+--Je les ai vues chez elles pourtant.
+
+--Oui! et vous les jugez sur celles que vous rencontrez hors de chez
+elles. L'Américaine de Paris! Mais c'est une sorte d'Américaine, une
+Américaine spéciale, ce n'est pas l'Américaine.
+
+--Croyez-vous?
+
+--J'en suis sûre. Cosmopolite, à la façon d'Arabella, élevée en pension
+à Paris, connaissant toutes les tables d'hôtes de l'Europe; l'hiver à
+Florence où elle apprend le chant; le printemps venu, au bois de
+Boulogne où elle apprend l'équitation; l'été aux bains de mer où elle
+apprend à conduire un yacht; parfois en Suisse, où, laissant la rame
+pour l'alpinstock, elle escalade un pic comme elle a conduit un bateau
+ou dompté un cheval; capable d'aller voir le soleil se lever au Righi,
+après l'avoir vu se coucher à Saint-Malo derrière le grand Bé. Ce sont
+des nomades, si vous voulez, des voyageuses qui ont pour foyer un
+wagon-salon et pour demeure un sleeping-car. Vous nous jugez sur ces
+oiseaux de passage. Mais il y en a d'autres, et ignorés, et qui ne font
+pas de bruit et qui se contentent d'être heureux, dans les nids, là-bas!
+
+Elle avait dit cela si gentiment, sans pédantisme, en donnant une
+expression de douceur tendre, une sensation ouatée, délicieuse à ces
+mots: «_les nids_, _là-bas_», et si alerte dans son esprit, un sourire
+bon soulignant ses railleries, que Solis la regardait, étonné de cette
+raison et charmé de cet esprit:
+
+--On ne défend pas plus spirituellement son pays que vous,
+mademoiselle....
+
+--Ah! nous avons cela, nous autres: nous sommes patriotes! Oui,
+patriotes! On assure que vous vous moqueriez d'une jeune fille française
+qui vous ferait cette profession de foi.
+
+--Qui vous a fait croire cela?
+
+--Mais... des Français.... M. de Bernière et....
+
+--Mon cousin? Ne croyez pas un mot de ce qu'il vous dit, surtout
+lorsqu'il vous dit qu'il ne croit à rien! C'est un fanfaron du
+décadentisme. Et puis nous avons cette aimable habitude de toujours nous
+calomnier en famille!... C'est une forme de ce patriotisme dont vous
+parlez là!... Alors, soyez moins étonnés, vous Américains, puisque nous
+commençons par nous méconnaître, que nous vous méconnaissions
+vous-mêmes!
+
+--Le fait est, dit Éva en s'appuyant au dossier de sa chaise, savez-vous
+ce qui me frappe, ce qui me gêne... à Paris, en France?
+
+--Quoi?... Voyons!
+
+Et l'ombrelle de miss Éva ayant glissé sur le sable, il la ramassait
+vivement, la tendait à miss Meredith, et, pendant qu'elle l'ouvrait,
+s'asseyait à côté de la jeune fille, attendant sa réponse et trouvant
+comme un plaisir à oublier près d'elle Sylvia ou plutôt à penser encore
+à Sylvia.
+
+--Oui, voyons, mademoiselle, qu'est-ce qui vous gêne?
+
+--C'est que j'ai toujours peur de ne pas comprendre tous vos traits
+d'esprit! Vous avez tous trop d'esprit!
+
+--Ah bah! fit le marquis. Croyez-vous?
+
+--Non pas vous qui ne le cherchez jamais, cet esprit courant, mais la
+plupart des Parisiens qui semblent toujours préoccupés de dire un bon
+mot.... Oui... je suis sans cesse sur le qui-vive.... Cela trouble quand
+on a été habituée à dire les choses tout simplement, sans façons! C'est
+comme au feu d'artifice: on a toujours peur de perdre une fusée! Et
+quand il y en a trop, de fusées....
+
+--On s'en va!
+
+--Voilà! Vous voyez que je vous dis mes impressions telles qu'elles
+sont!
+
+--Et vous avez bien raison de me les dire.
+
+--D'ailleurs, quoique je vous aie vu pour la première fois, il n'y a pas
+vingt-quatre heures, il me semble que nous sommes de vieux amis! C'est
+que je vous connaissais déjà par mon oncle Richard. Il vous aime tant,
+mon oncle Richard! Il m'a raconté comment vous lui avez sauvé la
+vie!--Je croyais que cela n'arrivait que dans ces romans-là...--et elle
+montrait le petit livre.
+
+--Moi! Je lui ai sauvé la vie?
+
+--Vous!
+
+--Jamais! C'est....
+
+--C'est la vérité, puisqu'il le dit. Il nous le répétait encore ce matin
+devant Sylvia.
+
+--Ah! dit Georges qui devint assez pâle.
+
+--Et elle était tout émue à ce récit-là, Sylvia!... Comme lui! comme
+moi! Qu'est-ce que vous avez donc?
+
+Ses beaux yeux noirs interrogeaient Solis, qui paraissait mal à l'aise,
+comme souffrant.
+
+--Rien... c'est ce souvenir!
+
+--Ah! dit Éva, vous avez raison de l'aimer bien, mon oncle Richard!
+C'est la bonté même! Le dévouement fait homme! Il a été si excellent
+pour les siens!... Il a remplacé pour moi mon père mort; et ma mère
+morte, la soeur de Richard a eu la consolation de savoir, qu'elle
+partie, j'avais une famille nouvelle.... Aussi, je l'adore, mon oncle
+Norton!... Vrai! Je l'adore!... Et c'est parce que je vous le dois un
+peu que je vous aime beaucoup!
+
+Le marquis essaya de sourire, doucement railleur:
+
+--Alors, mademoiselle, dans ce maudit Paris qui vous gêne un peu, il y a
+au moins un Parisien à qui vous feriez grâce?
+
+Elle regarda encore Georges bien en face, puis, naturellement, avec une
+belle franchise:
+
+--Oh! il y en a plusieurs! dit miss Meredith. Il y a vous d'abord!... Et
+puis, il y a le docteur Fargeas, qui soigne Sylvia avec un zèle, un
+zèle!... Ah! puisse-t-il la guérir bien vite et nous permettre de
+partir!... Mais vous seriez seuls, lui et vous, que cela suffirait; à
+vous deux, vous me réconcilierez tout à fait avec Paris!
+
+--Merci!... dit Solis en riant. Mais! vous avez une façon de lui prouver
+votre amitié, au docteur! «Mon Dieu, faites que je puisse le quitter le
+plus tôt possible!» C'est votre prière?
+
+--Oui, justement. Ma pensée, c'est bien cela!
+
+--Et, quand vous serez partie, vous ne regretterez rien à Paris?
+
+--Si! Je vous l'ai dit. Lui! Vous! Mais bah! c'est si près, l'Amérique!
+
+--Oui! dit Solis. On revient en France!
+
+--Non pas, non pas! fit Éva joyeusement. On retourne à New-York!
+
+ * * * * *
+
+Le marquis trouvait à cette jolie Américaine, si profondément femme et
+sérieuse, et gaie pourtant comme un enfant--avec ses saillies soudaines,
+raillant tout à coup la songerie de son regard--il lui trouvait un
+charme singulier, le charme sain et d'une tendresse douce, le charme
+pénétrant, «amiteux» et berceur de l'être fait pour le foyer, pour la
+tiédeur exquise du bonheur sans fracas. Ah! celle-là, celle-là, dans sa
+petite main, tenait une existence de joie calme et vraie!
+
+Et Georges restait là, causant, oubliant le temps qui passait, et
+cependant, avec l'acharnement de l'idée fixe, pensant à Sylvia, même en
+contemplant Éva, et comparant les yeux bleus, les yeux étranges,
+troublants, méditatifs et douloureux, de la femme, à ces yeux clairs,
+noirs et francs, de la jeune fille.
+
+Puis, peu à peu, entre eux les paroles tombant et se faisant plus rares,
+Éva prétextait la chaleur trop grande du soleil qui montait, chauffant
+le sable fin, mettant des clartés aveuglantes sur la mer, pailletée de
+feu, sur le sable, et elle disait:
+
+--Je rentre! Me laissez-vous rentrer seule?
+
+Et tandis que Solis se levait, saluant et l'accompagnant:
+
+--Ah! je n'aurai pas beaucoup lu mon livre--cette fois!--Du reste, c'est
+drôle, les romans ne m'amusent plus! Ils se ressemblent tous!
+
+--C'est qu'ils ressemblent tous à la vie, qui est assez banale.
+
+--Oh! monsieur le marquis, je vous en prie, pas de pessimisme. Laissez
+cela à M. de Bernière!
+
+Elle marchait à côté de Solis et riait sous son ombrelle.
+
+--Il m'amuse, M. de Bernière; mais il finirait par m'ennuyer. C'est un
+Schopenhauër du boulevard. Renvoyé à Mlle Offenburger.
+
+--Et Mlle Offenburger serait très capable de le garder, dit le
+marquis. Ce qui serait dommage.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que mon cousin est charmant.
+
+--Et Mlle Offenburger, elle n'est donc pas charmante?
+
+--Si fait. Charmante. Si l'_Encyclopédie_ marchait, elle serait comme
+cela!
+
+--Vous n'aimez pas les femmes savantes?
+
+--Au contraire. Seulement, je n'aime pas l'étalage. Vous devez être
+aussi instruite que Mlle Offenburger. Pourquoi ne le criez-vous pas
+sur les toits?
+
+--Parce que je ne sais rien. J'ai un diplôme du cours de cuisine et je
+pourrais être doctoresse en repassage. Oui, je repasse mes cols
+moi-même, cela m'amuse! Mais cela ne peut pas compter!
+
+--Eh! eh! fit M. de Solis, si Molière était là, il n'hésiterait pas!
+
+ * * * * *
+
+Ils arrivaient sur la plage, à une sorte de mare ou de ruisselet formé
+par la mer, laissant parfois dans le sable des flaques oubliées ou de
+petits cours d'eau minuscules.
+
+Éva s'arrêta, regardant, cherchant si de ses pieds fins elle pouvait
+franchir le ruisseau. M. de Solis lui tendit la main.
+
+--Ne vous pressez pas, dit le marquis, prenez garde!
+
+--Bah! quand je mouillerais le bout de mes bottines?
+
+Au même moment des voix d'enfants criaient, comme une nichée d'oiseaux,
+de loin:
+
+--Madame!... Madame? Par ici, madame! Par ici! Il y a un pont!
+
+Et, en effet, sur le ruisselet d'eau courante, des gamins, des
+gamines--coureurs de plages, gavroches de la mer--avaient jeté des
+planchettes calées par des tas de sable figurant des piles de petits
+ponts improvisés, et là-dessus les promeneurs passaient les flaques.
+
+--S'il y a un pont, allons au pont! dit gaiement le marquis.
+
+Les gamins se disputaient les passagers, comme des _facchini_ des ports
+les bagages d'un voyageur qui débarque.
+
+--De ce côté, monsieur! Ici, madame! le mien! le mien! Prenez le mien!
+le mien est meilleur!
+
+Solis avait déjà traversé une des passerelles et offrait sa main à Éva
+qui disait «merci» et passait à son tour.
+
+Et, comme le marquis donnait quelques sous à un petit gamin de treize ou
+quatorze ans qui se tenait là, debout, de l'autre côté du ruisselet,
+près de son pont, miss Meredith regarda l'enfant, blond comme de la
+paille, les cheveux tombant droits des deux côtés d'un visage frais et
+rouge, recuit et tanné déjà par le vent de mer.
+
+En même temps, le petit reconnaissait l'Américaine et disait, sa
+casquette à la main, en fouillant dans sa veste après avoir glissé en
+poche les sous donnés par le marquis:
+
+--Ah! tout justement, mademoiselle, j'allais, à la marée haute, aller à
+votre villa!
+
+--Par exemple, fit le marquis, nous voici en pays de connaissance!
+
+L'enfant hochait la tête et, de ses beaux yeux bleu clair, regardait Éva
+avec l'expression reconnaissante d'un bon chien dévoué.
+
+--Mademoiselle?... Je crois bien qu'on la connaît! Et l'autre, donc!
+L'autre!
+
+Georges n'avait pas besoin de demander à l'enfant le nom de cette autre
+et, tout bas, il la nommait lui-même: Sylvia--il devinait des visites de
+charité et de bonté à des pauvres--et il regardait ce petit qui tirait
+de sa veste un morceau de journal enveloppant un objet qu'il en sortait
+précieusement, tendant à Éva un bracelet d'or, mais dont la chaînette
+pendait, cassée:
+
+--Oui, voilà un machin qu'on a laissé tomber chez la maman, hier...
+l'une ou l'autre!
+
+--C'est à Sylvia! dit miss Meredith en prenant le bracelet.
+
+--Et comment mistress Norton l'a-t-elle perdu chez cet enfant? demanda
+le marquis.
+
+Éva se mit à rire.
+
+--Oh! nous avons nos petits secrets!
+
+--C'est, dit alors le petit à M. de Solis d'un air entendu, des dames
+qui viennent comme ça voir comment que va maman, qui est malade.... Et
+alors donc hier....
+
+Mais Éva interrompait le petit, voulant lui laisser le plaisir de
+rapporter lui-même le bracelet à Sylvia.
+
+--Suis-nous, mon enfant.
+
+Et elle prenait, avec le marquis, le chemin de la villa, pendant que le
+gamin, marchant à leurs côtés, expliquait, doucement, d'une voix un peu
+traînante, la vie qu'on menait, dans cette maisonnette de pêcheurs où
+parfois venaient les Américaines, la demoiselle qui était là et
+l'_autre_.
+
+Oh! on avait eu de la peine, cet hiver, chez les Ruaud!... Le père avait
+eu un frère mort à la mer, du côté d'Ostende. Ils étaient associés, les
+deux frères. Et la mère souffrait, geignait, depuis des temps, avec les
+fièvres. Lui, le petit, se faisait quelques sous par jour avec ses
+ponts, pendant l'été. L'hiver, il allait à l'école. Quand il serait
+grand, il serait marin, comme le père Ruaud, marin de l'État d'abord,
+puis pêcheur, comme tous les siens.
+
+Et, tout en racontant cette humble vie, laborieuse, triste--il arrivait
+devant la villa des Norton--et Éva, ayant demandé si mistress Norton
+était chez elle, la jeune fille disait au petit Ruaud:
+
+--Allons, viens! Viens te faire remercier par l'_autre_!--Vous entrez
+aussi, monsieur de Solis?
+
+Georges hésitait. Il lui semblait qu'il commettait une indiscrétion en
+revenant, si vite, chez Sylvia. Mais aussi pourquoi, puisqu'il
+accompagnait miss Meredith, ne lui servirait-il pas de cavalier jusqu'au
+salon?
+
+ * * * * *
+
+Sylvia était là justement, dans cette même pièce où, la veille, Georges
+de Solis l'avait revue, où elle lui avait, comme à travers un fossé
+creusé par les années, tendu une main amie. Elle parut heureuse de sa
+venue.
+
+--A la bonne heure! je craignais que votre sauvagerie....
+
+Elle s'arrêta, craignant de trop dire. Elle essayait de sourire, mais
+elle était moins rassurée qu'elle ne voulait le paraître. Elle
+s'expliquait, par le sentiment qu'elle éprouvait, l'empressement de M.
+de Solis. Mais pourtant si tôt, si vite! Et allait-elle, maintenant,
+vivre près de lui, le voir souvent?
+
+--Ma chère Sylvia, dit miss Meredith, une autre fois, attachez mieux
+votre bracelet. Voici celui que vous rapporte le petit Ruaud.
+
+L'enfant, qui tournait autour de lui des yeux étonnés, de beaux yeux
+bleus, et regardait ce salon avec le respect des splendeurs d'une
+église, se retourna vite en entendant son nom.
+
+--Oui, paraît que c'est votre bracelet, madame, dit-il à Sylvia. Il
+s'aura détaché pendant que vous parliez à la mère, chez nous. Et alors,
+c'est le père qui l'a trouvé au pied du lit en rentrant de la pêche et
+qui a dit: «Francis, porte ça le plus vite possible à ces dames
+américaines! Elles peuvent en avoir besoin pour aller à la fête!...»
+
+Un bon rire clair de miss Meredith interrompit le pauvre petit.
+
+--A la fête! dit la jeune fille, ah! très joli!
+
+Francis Ruaud demeurait un peu confus en entendant ce rire: il avait
+peur d'avoir dit quelque sottise.
+
+Mais Sylvia le rassura bien vite:
+
+--Un brave homme, ton père! Tu lui diras merci pour moi! Mon
+bracelet....
+
+Elle le prenait des mains d'Éva et cherchait à le rattacher à son
+poignet.
+
+--Voulez-vous me permettre?... dit machinalement M. de Solis.
+
+--Pourrez-vous?
+
+--C'est... c'est assez difficile, disait le marquis, dont les doigts
+effleuraient l'épiderme de Sylvia; il est joli, ce bracelet, plus fin
+que ces gros bijoux anglais... ou anglo-américains que portent vos
+compatriotes.
+
+--Merci, interrompit Éva, merci pour moi! J'en ai, de ces horreurs-là!
+J'en porte, de ces gros bijoux!
+
+Elle montrait au marquis la lourde chaîne d'or qu'elle avait au poignet,
+avec un cadenas et un petit trousseau de clés comme fermeture.
+
+--Je vous demande pardon.... Je n'avais pas vu....
+
+Et Georges balbutiait, tandis que miss Meredith ajoutait, sans malice:
+
+--On ne voit que ce qu'on regarde....
+
+Et s'approchant de Sylvia:
+
+--Allons, vous ne saurez jamais, monsieur le marquis! Laissez.... On
+dirait que votre main tremble.... Du reste, dit-elle, la chaînette est
+brisée.
+
+Sylvia, un peu pâlie, avait remercié M. de Solis et, ne sachant que dire
+pendant que miss Meredith essayait de rattacher le bracelet, elle
+demandait à Francis:
+
+--Et comment va la maman?
+
+--Comme ci, comme ça, madame; merci bien! C'est dans les reins que ça la
+tient maintenant après ses fièvres! Un mauvais tour qu'elle a pris en
+poussant le cabestan!... Ça sera rien, qu'elle dit. Mais voilà, elle
+crie, elle crie, et ça ennuie papa!...
+
+--Ah! ça l'ennuie?... fit Éva.
+
+Le petit Francis hochait la tête, l'air très sérieux, une expression de
+songerie, de raison triste passant sur sa bonne figure naïve d'enfant.
+
+--Faut être juste, il dit comme ça qu'il a besoin de sommeil pour se
+reposer de la fatigue et, quand il faut se lever au fin matin, pour le
+bateau, et qu'on a passé une nuit blanche... dame, on est grinchu! C'est
+égal, il est dur tout de même pour la maman, le père!
+
+--Pauvre femme! dit Sylvia.
+
+--Et pour toi? Est-il dur aussi? demanda Éva.
+
+--Oh! oui, bien dur aussi pour moi! Et dur pour lui! Il est comme ça, on
+ne se refait pas! Oh! c'est un gas! Fait pas bon flâner avec le père
+Ruaud! Et quand il a ses mauvaises minutes!...
+
+--Ses mauvaises minutes? demanda encore miss Meredith! Qu'est-ce que
+c'est?
+
+L'enfant regarda la jeune fille bien en face. Il tournait sa casquette
+entre ses doigts et il eut un sourire bizarre, mélancolique presque.
+
+--Bé dame! dit-il, c'est, des fois, quand il a un grain d'eau-de-vie de
+trop! Alors! Ah! alors!
+
+--Eh bien, alors? dit le marquis.
+
+--Rien, monsieur! Voilà! Ce n'est pas toujours gai!
+
+--Mais encore....
+
+--Eh! bé dame!... les coups.... Ça pleut, les coups! Il cogne, c'est
+rien de le dire! Voilà!...
+
+--Ah! dit Sylvia. Et il frappe votre mère aussi?
+
+--Dame! il ne sait pas, cet homme, dans ses minutes!... Il est
+parti!--Et l'enfant se touchait le front.--Oui, parti! C'est égal, c'est
+tout de même pas chic!
+
+Et dans ce mot vulgaire, dit tout bas, avec un hochement de tête
+profond, il y avait tout un petit monde de pensées, de larmes d'enfant
+refoulées, et de longues, longues heures tristes.
+
+--Et, tu l'aimes, ta mère?
+
+--Dame! dit l'enfant, c'est maman!
+
+--Et ton père?
+
+C'était Georges qui interrogeait.
+
+--Aussi! répondit l'enfant.
+
+--Malgré?...
+
+--Dame! c'est papa!
+
+--Comment t'appelles-tu de ton petit nom? demanda le marquis.
+
+--Francis.... Francis-Joseph Ruaud.
+
+--Quel âge as-tu?
+
+L'enfant cherchait.
+
+--Voyons donc.... Douze... treize.... J'ai eu douze ans aux harengs de
+l'an dernier.
+
+--Alors, ça doit te faire treize, dit Éva.
+
+--Dans ces environs-là, oui, répondit l'enfant sérieusement.
+
+--Et tu veux être marin? demanda Sylvia, qui le tutoyait maintenant
+comme les autres.
+
+--Oui, je le disais à la demoiselle et au monsieur, tout à l'heure.
+Marin. Mais pas tout de suite marin de l'État, marin de la côte.
+
+--Pourquoi?
+
+--A cause de mes vieux!
+
+--Le père? dit Georges.
+
+--Et la maman. Oui, j'aimerais autant vivre avec et leur donner un peu
+de ce que j'aurais... quand je gagnerai. Oh! vous savez, je gagne déjà!
+Mais je suis ambitieux.
+
+--Tu dis?
+
+--Ambitieux! répéta fièrement le petit. Je veux plus que ça!
+
+--Qu'est-ce que tu gagnes?
+
+--Oh! bien... des fois, par jour... six sous.
+
+--Combien? demanda Sylvia, effrayée de tant de misère.
+
+--Six sous! Des fois, mais c'est rare, huit, dix.
+
+--Et le père?
+
+--Dans ces environs! Mais plus! oh! plus lui! Seulement, comme il n'a
+pas de bateau ponté, une méchante barque seulement et qu'il faut encore
+payer les amorces--c'est _gaille_, les poissons, ça aime manger
+frais--alors... il reste pas grand'chose au bout du compte!
+
+--Et, au baccara, en une nuit, votre cousin Bernière.... Je regrette
+qu'il ne soit pas là, dit miss Meredith.
+
+--Et, avec ce peu d'argent, dit encore Sylvia, vous vivez?
+
+--Oh! on a des aubaines. Quand on prend quelque beau poisson, un bar, ou
+qu'on trouve un bon gros tourteau.... Eh! donc, on peut mettre le
+pot-au-feu... le dimanche....
+
+--C'est un événement, le pot-au-feu? dit Georges.
+
+L'enfant sourit.
+
+--Eh bien! Francis, dit mistress Norton, voilà pour toi... oui, pour le
+bracelet....
+
+Elle tendait aux petites mains gercées du gamin une pièce d'or qu'il
+prit, joyeusement, en devenant tout rouge. Mais il n'osait la garder, il
+la tendait à son tour à l'Américaine, effrayé, inquiet de cette joie:
+
+--Oh! madame! C'est trop! Vaut pas la peine!... Non, madame, c'est pas
+pour ça que je le rapportais, allez!... C'est pas pour ça!
+
+--Je le sais bien, mon enfant. Mais je tiens à ce que ta mère puisse se
+soigner comme elle voudra. C'est pour elle!
+
+--Merci pour maman, alors! dit le petit.
+
+--Et je veux que tu m'en donnes des nouvelles, tu entends?... Reviens
+souvent... souvent, mon enfant....
+
+--Avec plaisir, madame. Quand je n'aurai pas à faire mes ponts ou quand
+mes filets seront à sécher, parce qu'autrement... papa....
+
+Et il faisait, en souriant, le geste de lever le bras.
+
+--Salut, monsieur, madame et la compagnie. Et si, quand je reviendrai,
+vous n'y étiez pas, à votre villa, alors, n'est-ce pas, je demanderai à
+monsieur?
+
+Et il désignait Georges de Solis.
+
+--Pourquoi monsieur? dit Éva, étonnée.
+
+Francis comprit qu'il se trompait et dit à Sylvia:
+
+--Ah! ce n'est pas votre mari?
+
+--Quelle idée! fit Éva.
+
+--Pardon, excuse, ajoutait l'enfant, j'avais cru!
+
+ * * * * *
+
+Il s'était fait brusquement, dans le salon, un silence gêné. Éva et
+Sylvia se regardaient, un peu embarrassées; et la jeune femme même
+baissait les yeux dans un trouble presque douloureux, pendant que
+Francis Ruaud demandait à miss Meredith:
+
+--Par où qu'on s'en va? Je saurais pas mon chemin.
+
+--Je vais te reconduire, dit Éva.
+
+Et l'enfant, saluant encore mistress Norton et le marquis, miss Meredith
+sortit avec lui, laissant M. de Solis seul avec Sylvia, dans ce salon où
+le petit Francis venait de toucher, sans le savoir, inconscient de ce
+martyre, la blessure de ces deux êtres condamnés à souffrir.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Ils étaient seuls, en face l'un de l'autre, seuls, après des années,
+seuls après la séparation de leurs deux existences, leur double vie
+continuée au hasard des destins, avec les océans et l'espace pour les
+séparer. Ils étaient seuls et une sorte de timidité presque douloureuse
+leur venait tout à coup, à l'un et à l'autre, comme si chacun de ces
+deux êtres craignait d'en trop dire au premier mot qu'il allait
+prononcer.
+
+Norton était au Havre, à son «office», expédiant des instructions à
+New-York. Mais ni Sylvia ni M. de Solis ne pensaient à Norton. Ils ne
+songeaient qu'à leur passé, à ce cher passé qui n'avait point de nom, à
+ce qu'il y avait de tranché dans leur destinée, à tout ce qui aurait pu
+être, à tout ce qui n'était pas et qui ne serait jamais.
+
+Pas un mot, d'abord. Puis, doucement, une sorte de contemplation muette
+et triste qu'à la fin Georges interrompit en disant:
+
+--Avouez qu'il y a d'étranges hasards dans la vie!
+
+--Lesquels? demanda Sylvia comme si elle ne devinait pas ce qu'il
+voulait dire.
+
+Et, lui:
+
+--Là, tout à l'heure, ce pauvre enfant ne pouvait guère se douter des
+souvenirs qu'il réveillait.
+
+--Quels souvenirs?
+
+Elle s'efforçait de se dérober encore à la confidence qui montait aux
+lèvres de Solis.
+
+--Quels souvenirs? Vous les avez oubliés? fit-il.
+
+--Je ne dis pas cela, répliqua mistress Norton froidement, mais je sais
+qu'il serait assez cruel de me les rappeler. Et à quoi bon?
+
+--Aussi vous demandé-je bien pardon d'y avoir fait allusion presque
+involontairement, si je puis dire! Mais cet enfant....
+
+Et Solis hochait la tête.
+
+--Il n'y a que les mains innocentes pour vous faire souffrir sans le
+savoir!
+
+Sylvia essaya de sourire.
+
+--Bah! dit-elle. Vous n'en êtes pas, monsieur de Solis, à ignorer que
+l'existence est une suite plus ou moins longue de souffrances plus ou
+moins consolées.
+
+Il releva le mot vivement.
+
+--Consolées?... Voilà un mot qui est presque aussi douloureux pour moi
+que la méprise du petit Francis Ruaud!
+
+--Douloureux! Pourquoi? demanda Sylvia.
+
+--Parce que je ne suis pas, moi, de ceux qui savent se consoler!
+
+M. de Solis avait mis un tel accent de sincérité douloureuse dans ses
+paroles, que l'honnête femme, mélancoliquement, lui répondit, avec une
+douceur voulue et comme implacable, pour lui donner à entendre que tout
+était fini, passé, enfui:
+
+--Il faut pourtant prendre la vie comme elle est, mon cher marquis, ni
+souriante ni tragique, un peu terne, un peu grise; mais, tenez, comme la
+mer aujourd'hui, ayant cela de bon que chaque jour emporte un peu de
+notre destinée, comme chaque vague, là-bas, emporte quelque débris tombé
+sur la plage.
+
+--Alors, dit Solis en baissant la voix, et un tremblement dans cette
+voix, tout ce qui a été... est loin, emporté, bien loin?
+
+--Pourquoi me demandez-vous cela? fit Sylvia. Ce n'est pas bien à vous
+de chercher à savoir ce qui peut rester de vous dans ce coeur de
+femme.... Je ne vous ai jamais oublié.... Vous me connaissez assez pour
+savoir que je suis fidèle à une affection comme à un serment! Mais il
+faut, vous, oublier devant la femme de Richard Norton que vous avez pu
+rêver, autrefois, de lui donner votre nom? Le sort ne l'a pas voulu....
+Mon père a conseillé, exigé ce mariage.... Il y voyait pour moi toutes
+les promesses de bonheur futur, un mari dévoué, courageux et bon, et
+vous avouerez, ajouta la jeune femme, que mon pauvre père pouvait plus
+mal choisir!
+
+--Il n'y a pas d'homme au monde que j'aime plus profondément que
+Richard, répondit Solis. Mais--vous pardonnerez à mon amitié ces
+questions qui me viennent aux lèvres maintenant chaque fois que je vous
+vois--les promesses de bonheur que votre père entrevoyait pour vous,
+l'avenir les a-t-il tenues? Je vous répète que c'est le plus fidèle et
+le plus respectueux de vos amis qui vous parle, madame.... Je vous avoue
+que je me sens inquiet en vous devinant triste.... Et, vous avez beau
+dire, chaque vague, là-bas, n'emporte pas toutes les épaves.... Non,
+non.... Il en restera, tout à l'heure, sur le sable.... Il en restera au
+fond de nos coeurs!
+
+--Ce n'est la faute de personne, dit Sylvia nettement, si je suis
+souffrante, et c'est au docteur Fargeas qu'il faut demander de me
+guérir. Le reste du monde n'y est pour rien.
+
+--Alors, vous êtes heureuse?
+
+Il la regardait, un peu anxieux, souhaitant et redoutant à la fois sa
+réponse.
+
+--Je suis heureuse, parfaitement heureuse! dit-elle sans paraître se
+contraindre ou mentir.
+
+La voix de Solis s'altéra un peu.
+
+--J'aime à tenir cette assurance de vous-même. Cela me rassure et me
+console légèrement à mon tour. J'aurai plus de courage à me résigner!
+
+--Vous résigner?...
+
+--Ah! dit-il avec une sorte de brusquerie, tout le monde ne peut le
+trouver aussi facilement que vous, ce bonheur dont vous me parlez!
+D'autres, pour rencontrer l'oubli qui vous attendait à votre foyer,
+courent l'univers et usent leur vie à chasser un souvenir qui les
+poursuit partout! Ils s'imaginent que les êtres qu'ils regrettent
+souffrent des mêmes regrets, éprouvent les mêmes angoisses au souvenir
+des rêves perdus! Ah! bien oui!... Esprits chimériques! Chasseurs de
+romans! Coeurs naïfs! Ils retrouvent, quelque beau jour, l'être dont ils
+se sont éloignés... qu'ils ont voulu fuir; et, quand ils redoutent de
+rencontrer chez lui une tristesse égale à la leur, alors ils se heurtent
+à je ne sais quelle pitié consolée, à une résignation devenue un
+bonheur. Ils n'ont qu'une chose à faire, voyez-vous,
+décidément:--reprendre le voyage interrompu, aller au hasard devant eux
+et disparaître. Peut-être qu'eux aussi pourront jeter, en chemin, à la
+volée, le fardeau de leur premier rêve!
+
+Le regard doux, confiant et attendri de Sylvia enveloppait Solis comme
+d'un grand reproche et, mistress Norton, tristement, devant cette
+amertume soudaine:
+
+--Vous me disiez, tout à l'heure, que vous étiez le plus dévoué de mes
+amis! Est-ce un ami qui parle comme vous le faites? Et que me
+reprochez-vous, après tout? D'accepter la vie telle qu'elle est? Cela ne
+s'appelle pas une résignation, comme vous dites, mais un devoir.... Vous
+avez raison, Georges...--et il tressaillit à ce nom d'autrefois--le
+mieux, à présent, est de vous éloigner, de me laisser dans ma paix, dans
+la tristesse ou la joie de ma vie nouvelle.... Chaque parole que vous me
+diriez me serait douloureuse et, en dépit de ce que vous pouvez croire,
+le souvenir de nos pauvres honnêtes rêves de jeunes gens, autrefois, est
+assez vivant dans ma pensée pour que votre présence ravive des regrets
+que je croyais effacés pour toujours....
+
+--Des regrets?
+
+--Vous voyez bien, dit-elle encore, se méprenant au cri d'espoir de
+Solis, que le moindre mot peut devenir cruel entre nous.... Vous me
+disiez que vous vouliez reprendre votre existence de chercheur.... Vous
+avez raison. Et je remercierai le hasard de m'avoir permis de venir en
+France pour vous avoir revu et vous avoir supplié de m'oublier; mais
+tout à fait, cette fois, tout à fait....
+
+--Vous fuir! s'écria-t-il. Est-ce que je puis, Sylvia? Vous oublier?
+jamais!
+
+--Eh bien, au moins ne me le dites pas! Je croirais que vous avez
+plaisir à m'affliger! Gardez-moi le secret de votre affection, comme
+vous gardez cette affection elle-même! Laissez-moi croire qu'on peut
+effacer de son coeur même ce qui y semble le plus profondément
+imprimé.... Et faites-vous une vie nouvelle, mon ami, digne de vous, de
+votre courage, de votre science! En un mot, vous qui me reprochez d'être
+heureuse... tâchez d'être heureux!
+
+Elle ajouta, cherchant toujours un sourire qui la fuyait:
+
+--C'est peut-être ce que j'attends pour être consolée!...
+
+Mais il ne répondit, lui, que par un grand cri, un cri désespéré
+d'amour:
+
+--Le bonheur! Il était avec vous, le bonheur!
+
+--Eh bien! dit Sylvia, toute tremblante, je vous assure que vous le
+trouverez ailleurs.... Il doit en rester, allez! Je l'ai bien peu, si
+peu dépensé!
+
+La mélancolie de ces derniers mots fit vibrer les nerfs de Solis et,
+prenant les mains de Sylvia dans un élan de tendresse dévouée:
+
+--Ah! vous voyez! Vous voyez bien que vous souffrez!
+
+--Égoïste, dit-elle doucement, vous croyez donc avoir seul le droit de
+souffrir?...
+
+ * * * * *
+
+Elle venait de trahir, avec sa résignation souriante, l'état même de son
+âme. Mais, par une sorte de pudeur ou de crainte, rapide, elle se
+reprenait bien vite, faisant glisser ses mains d'entre les mains de
+Georges; et, pour couper court à ces confidences qui l'oppressaient,
+l'entraînaient sur la pente des souvenirs, elle s'échappa, en quelque
+sorte, elle parla longuement de la mer, de Mlle Offenburger, de tout
+ce qui était banal, d'usage courant et formait la conversation de tout
+le monde. Mais la pensée de Georges était ailleurs; il n'écoutait pas,
+répondait machinalement et se sentait heureux pourtant d'être auprès
+d'elle, enveloppé comme d'une torpeur de rêve.
+
+Ils étaient là, dans ce duo de propos inutiles qu'ils échangeaient comme
+pour se fuir eux-mêmes, depuis un moment, lorsque le pas de Norton leur
+arriva, et ils n'eurent aucune sensation de crainte ou d'ennui lorsque
+Richard entra. Au contraire, la venue du mari les délivrait presque
+d'une angoisse. A travers les banalités dernières, ils sentaient que des
+aveux, des tendresses montaient, et ni elle ni lui ne voulaient s'y
+laisser gagner. Norton était donc le bienvenu.
+
+Il parut soucieux, d'ailleurs, à Solis, et Sylvia le trouva fort pâle.
+Un bon sourire éclaira pourtant son visage rude lorsqu'il tendit la main
+à son ami, puis quand il demanda à mistress Norton si elle se sentait
+mieux, si le docteur Fargeas était content d'elle:
+
+--Je n'ai pas vu le docteur aujourd'hui!
+
+--Tant mieux, ma chère; cela prouve qu'il n'est pas inquiet de votre
+état.
+
+Ils parlèrent alors pendant quelques instants encore de choses
+indifférentes, Norton laissant cependant entrevoir quelque crainte vague
+à propos de certaines mines qu'il ne nommait pas. Puis Sylvia demanda à
+M. de Solis la permission de se retirer. Elle était un peu lasse et
+reverrait le marquis bientôt. Et, dans le salut qu'elle lui donnait,
+elle mettait une bonne grâce, une mélancolie pleine de sous-entendus que
+devinait Georges et qui voulaient dire: «Eh bien! oui, nous nous
+aimions. Mais le voilà, celui que je dois aimer!»
+
+Solis avait parfaitement compris. Il la regardait s'éloigner avec
+l'impression que la douceur des paroles échangées tout à l'heure
+aboutissait à la constatation cruelle de cette réalité: toutes les
+rêveries se heurtaient à un fait et s'y brisaient. Il lui semblait être
+tombé du haut d'un rêve et il se retrouvait à présent devant le mari, ce
+vivant obstacle, ce rival qui était son fraternel ami.
+
+En dépit de sa propre souffrance, qui lui donnait bien le droit égoïste
+de ne songer qu'à lui-même, Georges remarqua alors une sorte de
+nervosité, une inquiétude, chez Norton. Est-ce que quelque complication
+était survenue du côté de l'Amérique? Pris par tant d'intérêts divers,
+Norton ressemblait à un général d'armée surveillant ses troupes
+engagées à la fois de tous côtés. Il devait y avoir, évidemment, une
+préoccupation matérielle quelconque chez l'Américain, mais, à la
+première question du marquis, Richard répondit vivement que ce n'étaient
+pas les affaires qui l'obsédaient en ce moment. Pas le moins du monde.
+
+--Et qu'est-ce donc? demanda Solis.
+
+--Mon Dieu! fit Norton, c'est assez absurde, et pour l'homme tout d'une
+pièce que vous savez, cela va vous paraître peut-être un peu ridicule.
+Je deviens nerveux, moi aussi, je suis à la mode. La grande névrose,
+vous savez! Je vais passer à l'état de client du docteur Fargeas. Oui,
+moi, le Yankee, l'homme de basalte, l'homme de fonte, l'homme-machine!
+
+Il essayait de rire.
+
+--Je ne dors pas, je ne dors plus. C'est idiot. Et, dans l'insomnie, il
+me passe une infinité de visions par la cervelle.
+
+--Vous n'avez rien, demanda Georges, qui puisse vous attrister?
+
+--J'ai cela, d'abord, ma santé, fit Norton. Visiblement, depuis que je
+suis en France, je subis une sorte de crise. Je n'en dis rien, ne
+voulant ni inquiéter mistress Norton ni me donner l'apparence d'une
+petite maîtresse nerveuse, ce qui serait bouffon avec mon apparence de
+boeuf américain. Mais, enfin, le fait est là. Ai-je trop travaillé,
+surexcité mes nerfs outre mesure? C'est possible. Ce qui est certain,
+c'est que ces insomnies _m'écrasent_, pour parler comme Offenburger. Je
+n'ai plus qu'un sommeil difficile, coupé de réveils brusques.... Le
+cerveau galope, galope toujours, comme un cheval lancé, tandis que le
+corps veut sommeiller. J'ai des bourdonnements, comme des sons de
+cloches dans l'oreille... ce que les bonnes gens plus vulgairement
+appellent le tintouin... et--Norton souriait--c'est peut-être que je
+m'en suis donné trop, du tintouin. Bref, j'éprouve une lassitude
+visible.... Cette perte du sommeil m'agace et il m'a fallu une certaine
+énergie pour renoncer à l'usage de ce chloral qui m'endormait, la nuit,
+mais m'abrutissait au réveil.... Alors, je veille... je pense.... Les
+nuits passent; mais dans ces veillées de fièvre, des idées tristes,
+absurdes, me tracassent le cerveau et m'obsèdent. Je vous demande
+pardon de vous parler de tout cela, mon cher Georges, moi qui vous
+disais toujours de substituer l'action au rêve et de vous moquer des
+diables bleus. Mais j'ai comme besoin de me livrer, de parler, de jeter
+au vent d'une confidence tout ce qui m'étouffe et m'inquiète. Mon corps
+est ici, mais ma pensée est là-bas, en Amérique. Je travaille comme un
+nègre; toutes ces existences d'ouvriers, de mineurs, de négociants,
+d'armateurs, de chauffeurs de locomotives, suspendues à la mienne, me
+préoccupent et j'ai bien peur d'une chose....
+
+--Laquelle? demanda Solis.
+
+Mais Norton s'était arrêté.
+
+Puis, nerveusement, comme si une impulsion intérieure le contraignît à
+déclarer ce qui était, en réalité, la grande inquiétude de sa vie:
+
+--Eh bien! dit-il, j'ai bien peur d'avoir usé mon bonheur intime à faire
+vivre tant de gens!
+
+--Votre bonheur?
+
+C'était le même mot, prononcé tout à l'heure par la femme, qui se
+retrouvait sur les lèvres du mari. Le bonheur! Mot éternel de l'humanité
+éprise de ce rêve, cri d'angoisse de tous les êtres, appel désespéré
+vers la terre promise, la terre inconnue.... Le bonheur!
+
+--Oui, fit Norton, je ne suis pas heureux, et cela tout simplement parce
+que Sylvia n'est pas heureuse.
+
+Solis sentit à ce nom de la jeune femme, nerveusement prononcé par le
+mari, une sorte d'angoisse brutale le prendre à la gorge, tout à coup,
+comme une angine.
+
+Il eût voulu que la conversation en restât là, éprouvant subitement une
+certaine gêne. Ce tête à tête subit prenait un caractère inattendu de
+solennité qui troublait le jeune homme jusqu'à l'irriter.
+
+--Comment Mme Norton ne serait-elle pas heureuse? dit-il d'un ton
+bizarre, pour couper court à un silence presque gênant, car maintenant
+Norton songeait, muet, regardant, sans les voir, l'horizon et la mer, au
+loin. Elle a tout pour être parfaitement heureuse. Ce sont des idées que
+vous vous faites là!... Vous l'aimez....
+
+--De toute mon âme!
+
+--Elle vous aime, dit Georges un peu plus bas.
+
+Norton n'avait pas répondu et s'était mis à marcher, baissant la tête,
+s'arrêtant parfois pour regarder machinalement le tapis, l'oeil perdu.
+
+--Mon cher ami, dit-il brusquement, on ne sait jamais si une femme vous
+aime ou ne vous aime pas; ou plutôt on devine bien, quand on n'est ni un
+sot ni un fat, qu'elle ne vous aime plus ou ne va plus vous aimer, alors
+même qu'elle croit peut-être, de très bonne foi, vous aimer encore.
+
+--Vous rappelez-vous miss Harley? Vous ne trouvez pas que Sylvia est
+changée? demandait-il tout à coup à Solis qui essayait de sourire.
+
+--Non. Je trouve mistress Norton toujours la même.
+
+--Eh bien, elle est non seulement souffrante, mais malheureuse, j'en
+suis certain! dit Norton brusquement. Elle aussi avait attendu de la vie
+des bonheurs que la vie n'apporte point. Et puis l'homme qu'elle a
+épousé était tout autre que celui que je suis devenu. J'ai beau me
+donner tout à elle, je me dois aussi à ceux qui vivent de moi, là-bas.
+Elle m'a aimé, elle ne m'aime plus.
+
+ * * * * *
+
+Il ne savait pas quelles tortures il infligeait à Georges; il semblait à
+Norton qu'il eût une satisfaction à se livrer, à écarter les bords de la
+plaie pour en montrer le fond. Il avait cette âpre joie des souffrants
+qui éprouvent à aggraver leur douleur des voluptés morbides. A qui se
+fût-il confié, d'ailleurs, sinon à cet ami, plus jeune que lui, mais
+dont l'affection certaine lui plaisait? Et puis, il ne raisonnait pas,
+il ne calculait pas. Nerveusement il se laissait emporter à ces
+confidences; il dégonflait son coeur avec une amertume qui lui faisait
+du bien, le consolait.
+
+Non, Sylvia ne l'aimait plus. Il en était certain. Les vagues
+mélancolies, les songeries de la jeune femme, ces nervosités qui
+résistaient à la science même du docteur Fargeas ne lui laissaient aucun
+doute. Il l'avait condamnée à une vie qui pesait lourdement sur ses
+épaules.
+
+--Une journée de notre existence ressemble, quoi que je fasse, à toutes
+les autres journées. C'est la monotonie dans le labeur. Et, ma parole,
+il est des moments où je rejetterais volontiers le fardeau de toutes ces
+affaires et où, et égoïste, j'essayerais enfin de ne vivre que pour
+moi, pour moi seul et pour elle!
+
+--Eh bien! dit fermement Solis, pourquoi ne le faites-vous pas?
+
+--Pourquoi? Pourquoi?
+
+Norton haussa les épaules.
+
+--Demandez à mes mineurs, à mes ouvriers, aux gens de mes _ranchs_,
+s'ils n'ont pas autant besoin de moi que j'ai besoin d'eux.
+
+--Sans aucun doute. Mais, les mines vendues, un directeur nouveau les
+ferait vivre aussi bien que vous, vos mineurs!
+
+--C'est une question, ça, dit Norton. J'ai englouti des sommes énormes
+dans cette exploitation qui est difficile. Un autre, un nouveau venu
+procéderait par voie de réformes économiques et il y aurait plus d'un
+foyer sans soupe le soir, parmi mes braves gens!
+
+--Alors c'est par philanthropie que vous continuez à rester dans les
+affaires?
+
+--C'est par devoir. Il y a comme une immense grappe humaine pendue à
+moi. Ça me fait plaisir.
+
+Et, dans un relèvement de tête, l'Américain se redressait, comme s'il
+eût eu là, autour de lui, des milliers et des milliers de gens qu'il
+traînait, qu'il faisait vivre.
+
+--J'ai l'orgueil d'être le distributeur de pain à tout une foule. Oh! ce
+n'est pas l'embarras. J'ai trouvé ici même des gens tout prêts à
+partager ma mission.
+
+--Offenburger? demanda M. de Solis.
+
+--Offenburger, justement.
+
+--Je l'aurais parié. Il faut que le banquier sente non pas de la
+philanthropie, mais des pépites dans l'affaire pour qu'il y mette
+l'ongle. C'est un malin, Offenburger!
+
+--Et c'est un bon homme, en fin de compte, dit Norton. Infatué de son
+argent, glorieux, bruyant, mais pas méchant. Il vous trouve très
+aimable, par parenthèse. Parbleu, dit l'Américain, si vous vouliez vous
+marier, voilà une occasion: Mlle Hélène est assez jolie, je pense....
+
+--Très jolie! Mais elle a deux grands défauts: elle est trop riche....
+
+--On le lui passera, ce défaut-là!
+
+--Et trop savante!
+
+--Elle est de son temps.
+
+--Alors j'aurais mieux aimé vivre du temps de sa mère, qui devait être
+jolie, jolie, si elle lui ressemblait. Drôle de filiation! dit le
+marquis. Le père, Hambourgeois et juif; la mère, Anglaise et
+protestante. Qu'est-ce qu'elle est, Mlle Hélène?
+
+--Catholique!
+
+--Complet! Le méli-mélo de la société actuelle!
+
+Et il essayait encore de sourire, se sentant pris d'une envie de fuir,
+ne sachant pas comment détourner de lui les confidences navrées de ce
+mari dont l'affection allait à lui naturellement. Il s'efforçait
+d'enrayer l'entretien par quelque ironie qui était sur ses lèvres et non
+dans son coeur, puis tout à coup, se sentait étrangement troublé parce
+que Norton, d'un mouvement instinctif, lui saisissait la main et disait,
+la voix brève:
+
+--Au fait, vous avez raison! Ne vous mariez pas. Il y a trop de douleurs
+dans ce voyage à deux où l'un laisse fatalement l'autre en chemin. Et
+quand on s'est senti aimé d'un amour vrai, rien, vous entendez, rien
+n'égale la souffrance de celui des deux qui devine à un moment donné
+qu'on ne l'aime plus, que c'est fini, que la pensée de l'être adoré va
+ailleurs, qu'on en aime un autre! Eh bien! moi, mon cher, j'en suis là.
+Et voilà le fond de mon coeur! Et voilà pourquoi je souffre à crier, à
+me briser la tête contre la muraille!
+
+Solis sentait, sur sa main, la pression brûlante des doigts de cet homme
+secoué d'une fièvre nerveuse. Il avait ressenti, lui aussi, une
+secousse, comme l'engourdissement soudain d'un choc électrique, lorsque,
+presque malgré lui, avec rage, Norton avait laissé jaillir cette
+confidence, chaude comme un jet de sang:
+
+--Un autre! On en aime un autre!
+
+Un éblouissement avait zigzagué devant lui; et, d'instinct, son cri
+avait été une consolation donnée, un mensonge fait à Norton et à
+lui-même:
+
+--Allons donc! C'est de la folie! Mistress Norton n'aime que vous!
+
+Et, s'entendant parler, il avait éprouvé une sensation qu'il pouvait
+analyser jusque dans son trouble: il lui semblait qu'il avait répondu
+trop vite et que sa voix, en parlant, tremblait, comme si le mensonge
+eût éclaté, visible. Il l'aimait, il l'aimait cette Sylvia dont Norton
+regrettait l'amour. Et cet amour, son cri poussé n'allait-il pas le
+trahir?
+
+--Oh! je ne dis pas que mistress Norton ne soit point ce qu'il y a de
+plus honnête en ce monde, répondit le mari avec un amer appétit de
+confidences; je dis qu'elle m'échappe, qu'elle se réfugie pour me fuir,
+moi qui suis la réalité, dans quelque rêve, quelque songerie, quelque
+roman.... Cet autre, dont je parle, je ne veux pas dire qu'il existe;
+mais ce que je sais, ce que je sens et ce qui me torture, c'est que je
+ne suis plus seul dans la pensée de Sylvia; c'est que la vie que je lui
+ai faite a abouti pour elle à une déception; c'est que, moi l'adorant à
+éprouver une joie rien qu'à vous parler d'elle, nous sommes, elle,
+malheureuse à crier, moi, malheureux à pleurer. Voilà la vie, mon cher!
+Et il y a des gens qui font des lâchetés pour la conserver!
+
+Solis était effrayé de cet état d'âme, de cette souffrance du mari qui,
+avec une acuité singulière, lisait à livre ouvert, dans le coeur de sa
+femme, et parlait précisément de cet «autre» que sa femme pouvait
+aimer--à qui?--à l'autre, à lui, Solis, à lui, l'aimé d'hier, le voleur
+d'amour de demain.
+
+Et il ressentait un sentiment de gêne atroce. Il eût voulu, encore une
+fois, arrêter Norton dans ses confidences, et pourtant il ressentait une
+joie profonde à entendre parler ainsi de Sylvia. Il la revoyait, tandis
+que le mari parlait, avec son air triste et doux, et il l'entendait
+avouer qu'elle pourrait l'aimer. Georges avait un petit frisson presque
+terrifié. Il se demandait si, par hasard, Norton, qui ne pouvait
+cependant rien soupçonner, ne voulait point pénétrer son secret en lui
+livrant le sien. Mais le Yankee était incapable d'un machiavélisme
+semblable. C'était une souffrance intérieure qui, seule, le poussait à
+se livrer ainsi, comme si, en se dégonflant le coeur, toute l'amertume
+en eût coulé, par une fissure.
+
+Georges prit le parti le meilleur pour cacher son émotion, ce fut
+d'essayer encore de rassurer Norton en riant. Allons! Richard exagérait!
+Son état d'esprit lui montrait des fantômes où il n'y en avait pas.
+Comment Mme Norton n'eût-elle pas été heureuse, dans la vie qu'il lui
+donnait, et aimée comme elle se sentait aimée par lui?
+
+--Voulez-vous que je vous dise? fit Solis, vous êtes injuste envers le
+sort. Vous vous plaignez d'être trop heureux.
+
+--Je sais ce que je dis. Mais, après tout, quoi! il faut bien accepter
+les choses comme elles sont. Je vous demande pardon, seulement, de vous
+avoir ennuyé de ce que vous appelez mes fantômes.
+
+--Non, pas ennuyé, interrompit Georges, attristé.
+
+--C'est à peu près la même chose. Là-dessus, je vous prie de m'excuser,
+cher ami. Même à l'heure qu'il est, j'ai ma correspondance à achever.
+Quelques lettres à écrire, comme on dit dans vos comédies. Oubliez donc
+mon verbiage. Je ne suis pas bavard d'ordinaire. Mais, aujourd'hui, je
+me suis terriblement rattrapé. Je vous le répète: pardon. On a toujours
+tort de parler.
+
+--Même à un ami?... fit M. de Solis, un peu contraint.
+
+--Oh! mon cher, quand on se confie à un ami qui ne vous aime pas, on
+l'ennuie, et à un ami qui vous aime, on l'attriste! Allons, à demain!
+
+Et, imperceptiblement, le marquis hésita à serrer la main que lui
+tendait le mari.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Georges de Solis, rentré chez lui, passa une nuit enfiévrée, se
+demandant ce qu'il devait faire, avide de repartir, se trouvant là entre
+ces deux êtres, dont l'un, qu'il estimait, lui laissait deviner une
+douleur profonde, débilitante comme une plaie cachée. Et c'était lui
+qui, par une méchanceté du sort, causait toute cette peine, qu'il
+partageait. Que devait-il faire? Ah! s'il n'y avait pas eu près de lui
+la chère femme qui ne vivait que de sa vie, comme il eût repris son
+existence de hasards, à l'aventure, secouant ses douleurs par les cahots
+de la route, comme on secouerait un sac de cailloux coupants, aigus,
+pour les user! Partir! C'était la seule pensée bien nette qui lui vînt à
+l'esprit, soit qu'il s'étendît dans son lit, soit qu'il se relevât pour
+regarder à travers les vitres, sous la lune claire, la mer qui se
+gonflait au loin.
+
+Oui, partir! C'était ce que lui conseillait la sagesse, dans le désarroi
+de sa raison. Le vaste monde avait encore des solitudes pour les êtres
+affamés d'oubli, comme lui, ou affolés d'action comme les pionniers de
+l'inconnu. Mais partir, quand il savait qu'on l'aimait, était-ce de la
+sagesse ou du la lâcheté? Car vraiment, oui, elle l'aimait. Il l'avait
+bien senti, lu clairement dans ses regards; il l'avait deviné, entendu!
+Et c'était lorsqu'il retrouvait Sylvia qu'il allait fuir comme
+autrefois, alors qu'il la croyait perdue?
+
+C'est que ce n'était point Sylvia qu'il fuirait, c'était la femme de
+Norton. Sa main avait tour à tour senti, à quelques minutes de
+distance, le frémissement peureux de la main de la femme et le loyal et
+sûr _shake-hands_ du mari. Oui, mieux valait se remettre en route,
+aller, non pas au hasard, mais vers quelque but utile et doter le monde
+d'une nouvelle terre ignorée ou laisser ses os en chemin, dans quelque
+coin perdu d'Afrique. Mais alors, mais toujours, quand sa fièvre colère
+semblait se changer en résolution, une image se dressait tout à coup
+entre lui et le but encore vague vers lequel il voulait aller:--le
+visage calme, souriant, aux yeux un peu tristes, sous des cheveux gris,
+de la marquise de Solis. Sa mère! Allait-il, une fois encore, la laisser
+seule et risquer de ne plus retrouver, lorsqu'il reviendrait, s'il
+revenait jamais, la chère isolée? Était-ce donc la chère femme qui
+devait supporter ainsi, l'innocente, le contre-coup des déceptions, des
+souffrances de son fils?
+
+--Pauvre mère!
+
+--Non, se dit-il, non, il ne faut pas s'éloigner de ceux qu'on aime
+quand les jours sont comptés pendant lesquels on peut encore les avoir,
+les choyer, les aimer.
+
+Il resterait donc, il ne serait plus l'errant qu'il avait été, il
+resterait auprès de celle que la science de Fargeas lui avait rendue, et
+ce fut sur cette détermination qu'il s'endormit un peu, à l'aube, comme
+si le jour naissant eût alourdi ses paupières tirées et brûlées par
+l'insomnie.
+
+ * * * * *
+
+En descendant à la salle à manger, à l'heure du déjeuner, il fut tout
+heureux de revoir la marquise. Il l'embrassa ainsi qu'autrefois, dans le
+cou, comme lorsqu'il se blottissait près d'elle étant tout petit. Puis
+on se mit à table. Georges essaya, pendant le repas, de donner à tous
+ses propos un accent de gaieté qui semblait à Mme de Solis un peu
+factice.
+
+--Tu ne trouves pas, dit à la fin la marquise avec un petit sourire, que
+ce cristal sonne un peu faux?
+
+Elle touchait, du bout de son couteau, un verre qui rendit un léger son,
+triste et subtil.
+
+--Oui, ajouta la mère, il a beau vibrer, il doit être cassé. Pourquoi me
+fait-il penser à ta gaieté de ce matin?
+
+Georges ne répondait pas.
+
+--Je ne t'ai pas eu beaucoup hier, mon cher enfant. Oh! je conçois que
+le temps te paraisse moins long avec M. Norton qu'avec moi! Une mère a
+beau être une mère, ce n'en est pas moins une vieille femme! Et ton
+Américaine a toujours le don d'absorber ton esprit!
+
+--Je vous jure!... interrompit M. de Solis.
+
+--Ne jure pas. J'y vois très bien sans lunettes!
+
+Le déjeuner était achevé. La marquise se leva, disant en souriant:
+
+--Et veux-tu mon avis, mon pauvre Georges?... C'est une sottise, ou une
+folie!
+
+--Ce n'est pas une folie.
+
+--Où cela te mènerait-il? dit la mère presque brusquement.
+
+Le marquis répondit:
+
+--Nulle part... ou très loin! Car j'ai un moment songé, cette nuit, à me
+remettre en route, et sans vous, ma bien-aimée....
+
+Mme de Solis hocha la tête:
+
+--Tu aurais repris le chemin du Tonkin ou celui du Congo? Et qui aurait
+payé les frais de l'aventure? Ta pauvre femme de mère qui est tout
+enchantée de t'avoir un peu par hasard, et qui te verrait repartir,
+pourquoi? Parce que tu as retrouvé à Paris une amourette de New-York!
+C'est absurde. Absurde et méchant! dit-elle, pendant que Georges
+s'asseyait devant elle sur une chaise basse et lui prenait doucement les
+mains, ces chères mains maternelles aux veines bleues un peu gonflées et
+qu'il baisait avec tendresse.
+
+Elle se dégagea, caressant la tête de son fils ainsi que jadis, et avec
+le ton câlin d'une berceuse--essayant d'endormir en lui une douleur,
+comme autrefois la fièvre:
+
+--Vois-tu, mon enfant, si tu veux partir, il ne faut pas aller si loin
+et, au lieu de recommencer à imiter Stanley ou M. de Brazza, si j'ai un
+conseil à te donner, tiens, c'est de venir t'enfermer à Solis avec moi!
+Tu reverras les vieilles allées de tilleuls où tu as couru tout petit.
+Ce n'est pas un Louvre, notre vieux Solis, mais c'est plein de bons
+souvenirs! Nous ferons nos vendanges comme autrefois... si la vigne a
+encore du raisin... et l'on te trouvera une gentille petite femme parmi
+les jeunes filles du pays, si Paris ne les a pas toutes fait envoler
+vers l'allée des Poteaux... comme des papillons!...
+
+--Ma mère! dit le marquis d'un ton où la tendresse même était un
+reproche.
+
+--Ah! tu te révoltes! Oui, j'ai mis dans ma tête de te marier. Il faut
+toujours finir par là, va. J'en parlais tout à l'heure avec M. Norton.
+
+--Norton!
+
+--Nous sommes des amis aussi, depuis sa visite d'hier. Il me plaît ce
+tailleur de chênes, ce manieur d'hommes! Je l'ai quitté sur la plage. Tu
+sais que je suis matineuse. Je sortais de la messe et je l'ai rencontré
+qui allait au télégraphe, l'air préoccupé. Je ne sais quelle dépêche il
+attend.
+
+Georges demanda:
+
+--Et vous avez parlé de moi?
+
+--De toi.
+
+--Norton a, cependant, assez de ses propres affaires, qui sont
+intéressantes, sans s'occuper de celles des autres, qui n'ont rien de
+grave!
+
+--Comment ça, rien de grave? Ton mariage possible! Rien de grave! fit la
+marquise. Pour toi, peut-être! Mais pour moi! Tu n'as donc jamais pensé
+à la joie que j'aurais de te savoir, avant de disparaître, heureux, las
+de courir le monde et enchanté de te reposer un peu, enfin!
+
+--A Solis?
+
+--Ou ailleurs! Tiens, demande un jour à mistress Norton elle-même si ce
+n'est pas le dénouement que sa raison et son amitié te conseilleraient!
+Je suis une vieille égoïste, mais--que veux-tu?--je suis lasse d'être
+toute seule au logis et de n'avoir de nouvelles que par une lettre de
+toi, datée de je ne sais combien de mille lieues ou par une dépêche de
+l'_Agence Havas_! Si j'avais su que tu me laisserais toute seule à
+Paris, vrai, je me serais remariée!... Je suis fort bavarde! J'aurais
+eu, du moins, quelqu'un pour m'écouter! Allons, va, cher enfant, si tu
+as besoin d'être consolé--si tu as quelque chagrin, quelque petite
+cicatrice cachée--et je devine ta cassure, comme dans le verre de tout à
+l'heure--pourquoi aller chercher au Kamschatka ce que tu trouveras au
+foyer de Solis!...
+
+--C'est que je ne tiens peut-être pas à la trouver, cette
+consolation-là, ma pauvre chère mère!
+
+Le sourire triste qui accompagnait ces mots donnait à la marquise la
+sensation que l'état d'esprit de M. de Solis était plus grave qu'elle ne
+le croyait. Elle en éprouvait une inquiétude nouvelle, qui se calma un
+peu lorsque Georges résuma l'entretien en disant que, consolé ou non, il
+resterait auprès d'elle, à Trouville, si la marquise y voulait achever
+la saison; à Solis, si elle voulait partir tout de suite.
+
+--Après tout, songeait-elle, cette passion pour l'Américaine pourrait
+bien n'être qu'un feu de paille, et, là-bas, dans le tête à tête, au
+fond du château, la mère aurait certainement raison de la mélancolie du
+fils.
+
+Elle n'attendrait même pas si longtemps pour essayer de couper court à
+ce roman dangereux, et sachant que mistress Norton était une honnête
+femme, la marquise se réservait de faire appel à Sylvia elle-même.
+
+ * * * * *
+
+Le soir même, sous prétexte de demander à M. Norton des nouvelles de
+cette dépêche qui le préoccupait si fort, elle pria Georges de
+l'accompagner à la villa. Mme de Solis n'eût pas désiré faire cette
+visite que, tout naturellement, comme poussé par une force, le marquis
+se fût rendu chez Norton où il se jurait cependant de ne plus
+reparaître.
+
+Et, après cette première visite, d'autres visites se succédaient,
+amenant dans la promiscuité de la vie des eaux une intimité quasi
+quotidienne, malgré l'inquiétude éveillée de la mère, malgré les désirs
+de fuite du fils. Norton se livrait, parlant de ce monde d'affaires
+qu'il traitait, brassait, à distance, qu'il tenait comme au bout du
+câble transatlantique, inquiet de ce qui s'agitait dans la ville
+enfumée, _Smoky town_, _Norton City_, qui portait son nom, préoccupé de
+ses puits de gaz naturel de Pittsburg, de ses mines de Saint-John, de
+ses _offices_ de New-York, la _Cité Empire_, remuant un monde à travers
+l'Atlantique et ne songeant cependant, en réalité, qu'à la santé de
+cette femme pour laquelle il venait quémander, lui, le roi du fer, du
+pétrole et de la houille, la science du maître de la Charité.
+
+Ils se voyaient souvent, Georges et lui, et, un jour, le marquis l'avait
+trouvé soucieux, attendant une dépêche importante, grave. Le marquis
+allait précisément, ce soir-là, à la villa, accompagnant Mme de
+Solis.
+
+Norton et Sylvia étaient au salon donnant sur la mer.
+
+--Eh bien! demanda le marquis, la dépêche, mon cher Norton?
+
+--Rien encore, dit-il. J'ai prié Montgomery de télégraphier encore, deux
+fois, trois fois.
+
+Il paraissait inquiet.
+
+--Est-ce une chose qui vous préoccupe plus particulièrement? dit Georges
+qui semblait éviter de parler à Sylvia, très froide.
+
+Mistress Norton regardait, tout en causant avec la marquise, les
+gravures d'une revue américaine.
+
+--Oui, dit Norton, je suis étonné que Snapkings ne m'ait pas donné de
+nouvelles des mines de Saint-John. Mais je vous avoue, ma chère Sylvia,
+dit-il en se tournant vers sa femme, que ce n'est pas l'Amérique qui
+m'inquiète le plus vivement aujourd'hui.
+
+--Et c'est? dit-elle en posant sur un guéridon le _Harper's Magazine_.
+
+--C'est vous! répondit Norton.
+
+--Moi?
+
+--Oui! Vous êtes de plus en plus pensive, souffrante. J'ai bien peur que
+toute la science de Fargeas....
+
+Georges éprouvait une sorte d'angoisse. Jamais Norton, qui s'était
+confié à lui dans l'intimité, ne parlait tout haut de ses inquiétudes.
+Le marquis voulait détourner une conversation qui pouvait être pénible à
+Sylvia. Il n'osait pas.
+
+Mais Mme de Solis, comme si elle eût tout deviné, répondit bien vite
+en s'adressant à Norton:
+
+--On ne guérit pas en un jour des affections qui datent de loin déjà,
+mais tout arrive à qui sait attendre! Je suis persuadée que mistress
+Norton retournera à New-York complètement rétablie. Rétablie et
+heureuse! Oh! je n'ai pas besoin du docteur Fargeas pour prédire ça! Je
+suis femme. Cela suffit!
+
+--Je souhaite que vous disiez vrai, marquise! fit Norton, car la santé
+de ma chère Sylvia, le bonheur de mistress Norton, voilà ce qui me rend
+anxieux à toute heure de ma vie!
+
+--Mon ami! dit doucement Sylvia qui n'osait regarder M. de Solis.
+
+--Je le dis comme je le pense, continuait Norton, et j'ai le droit de le
+dire tout haut devant l'ami que j'aime le plus au monde, n'est-ce pas,
+Georges?
+
+Il s'était tourné vers le marquis resté debout et un peu pâle.
+
+--Et, à propos, ajouta l'Américain, j'ai à vous parler.
+
+--A moi? fit M. de Solis.
+
+--A vous!
+
+--De choses graves?
+
+--Assez graves. Et très intimes.
+
+--Cela veut dire que je suis de trop dans la causerie? demanda la
+marquise. Ah! les pauvres femmes.... Voilà une mère à qui son fils dit:
+«Je vais m'en aller!», et une femme à qui son mari dit: «Allez-vous-en.»
+Être supprimées, c'est notre sort. Rien de ce qui est sérieux ne nous
+regarde. Allons, mistress Norton, si ma compagnie ne vous fait pas peur,
+voulez-vous venir un moment sur la plage? On nous envoie promener, eh
+bien! nous ferons acte d'obéissance.
+
+--Avec plaisir! dit Sylvia.
+
+Mistress Norton avait cependant comme une hésitation à s'éloigner,
+vaguement inquiète de cet entretien demandé par Norton.
+
+Elle sortit sans regarder M. de Solis qui la salua profondément.
+
+Puis, dès qu'il fut seul avec Norton, Georges, sans attendre que
+l'Américain parlât, lui dit avec une sorte d'effusion:
+
+--Vous êtes inquiet, décidément.... Cette dépêche?...
+
+Mais Richard l'interrompit d'un geste bref:
+
+--La dépêche? Je n'y pense plus!... Je veux vous parler de vous.... Oui,
+de votre avenir, reprendre notre conversation intime à l'endroit précis
+où nous l'avons laissée, le jour de notre première entrevue.... Vous ne
+vous en souvenez pas?
+
+--Non! répondit Georges qui prévoyait maintenant une conversation
+périlleuse et voulait étudier le jeu de son adversaire.
+
+--Eh bien! je m'en souviens parfaitement, moi.... Je vais vous dire où
+nous en étions restés, fit Norton.
+
+Et, se passant la main sur le front:
+
+--Il fait une chaleur!... Ne trouvez-vous pas?
+
+--En effet!...
+
+Norton prit, sur un guéridon, un syphon d'eau de Seltz qu'il vida à demi
+dans un verre de sherry; puis il but rapidement, les lèvres sèches comme
+aux heures de fièvre.
+
+Ensuite, faisant asseoir Georges devant lui, dans le window, il reprit
+froidement, résumant une conversation avec la netteté d'un homme
+d'affaires:
+
+--Vous me disiez qu'arrivé à une date décisive de votre vie où vous
+songiez à vous marier, je ne sais quel souvenir vous tenait encore au
+coeur.... Vous rappelez-vous cette confidence?
+
+--Parfaitement, dit Solis.
+
+--Moi, je me suis souvent reporté à cet entretien! Vous m'avez alors
+vaguement raconté ce roman; mais il était assez lointain, assez oublié,
+et, je pense, perdu, dans le brouillard du passé, pour qu'il vous fût
+possible de disposer librement de votre existence et de votre coeur....
+C'est bien ce que j'ai compris alors?
+
+--A peu près! fit le marquis.
+
+--Oh! A peu près ou tout à fait! dit l'Américain avec un peu de
+brusquerie. Quand il s'agit du passé, une nuance de plus ou de moins ne
+saurait compter!... Il n'y a pas de milieu entre la vie ou la mort. Vous
+vouliez vous marier. Donc le passé était enterré bel et bien! Vous aviez
+raison! J'ai beaucoup songé depuis, je vous le répète, à vos
+confidences.... Je vous aime assez vivement pour seconder vos
+projets.... Vous cherchez une fiancée. Eh bien! je vous en ai trouvé
+une!
+
+--Vous? dit Georges en le regardant bien en face.
+
+Très froid, l'Américain affectait de sourire et, d'un ton net,
+continuait, en se croisant les jambes et en jouant avec un cigare qu'il
+ne fumait pas:
+
+--Oh! ce n'est pas Mlle Offenburger. Non. Une charmante jeune fille.
+Très bonne. Toute à se dévouer à celui qu'elle aimera. Un petit coeur
+d'or, et, avec ce coeur-là, pour dot, trois millions.
+
+--Norton! dit Solis en fronçant le sourcil.
+
+--C'est peut-être trop peu? fit l'Américain, en souriant, comme s'il se
+méprenait sur le sentiment du marquis. Mais elle peut regarder comme à
+elle une partie de ce que je possède. C'est Éva, ma nièce Éva!
+
+--Miss Éva!
+
+--Elle est assez jolie, je pense. Elle est intelligente jusqu'au bout
+des ongles et elle vous trouve assez de son goût pour pardonner bien des
+choses à Paris, en faveur de ce Parisien, qui lui plaît.
+
+--Elle vous a dit?...
+
+--Elle ne m'a rien dit! Mais parce que je suis une espèce de trappeur
+absorbé dans ses préoccupations et qui doit avoir, vous semble-t-il,
+toute son attention accrochée au câble transatlantique, je vois fort
+bien, je devine clairement ce qui se passe et ce que l'on pense autour
+de moi. Éva est une créature exquise que j'adore, vous êtes un ami
+dévoué que j'estime et, en vous unissant l'un à l'autre, je suis
+persuadé de faire un mariage heureux... s'il y en a!
+
+--Miss Éva est, en effet, adorable. Une jeune fille exquise, comme vous
+dites, certainement.... Mais....
+
+Richard attendait la réponse de Solis. Et Georges, embarrassé, devinant
+une arrière-pensée chez Norton et, dans cette causerie amicale--non pas
+un piège, une épreuve--Georges hésitait, cherchait une raison de refus.
+
+--Eh bien, quoi? fit Norton. Vous n'allez pas refuser ma nièce? Vous
+seriez difficile et vous ne trouveriez pas la pareille! Trois millions
+sont-ils une dot insuffisante?... C'est bien simple: elle en aura six!
+
+Le marquis se récria, trouvant là peut-être le prétexte souhaité:
+
+--Vous ne pensez pas, Norton, qu'une question pareille....
+
+Richard l'interrompit bien vite:
+
+--Je sais, je sais!... Aussi n'en parle-je que pour vous prouver combien
+j'aime l'enfant de ma chère soeur. Ça a grandi à mes côtés! Ça m'a vu
+pauvre! Il est bien juste que ça partage avec moi, maintenant que je
+suis riche.
+
+--Miss Éva ne manquera pas de partis. Et je souhaite qu'elle rencontre
+un homme digne d'elle.
+
+Norton s'était levé.
+
+--Il n'y a pas à le lui souhaiter! Cet homme-là, le voilà! C'est vous!
+
+Et il frappa sur l'épaule de Solis, resté assis.
+
+--C'est impossible! dit le marquis.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que j'ai réfléchi... parce que les velléités de mariage que je
+vous confiais ont fait place à d'autres idées.
+
+--Vous ne voulez plus vous marier?
+
+--Non.
+
+--La vocation du célibat vous a poussé vite! fit Norton, railleur.
+
+--D'ailleurs, et c'est bien naturel, si j'épousais une femme, c'est
+parce que je l'aimerais.
+
+--Éva, toute disposée à vous aimer, saurait fort bien se faire
+adorer!... répondit Norton. Mais en vérité, mon cher, je ne fais, en
+vous parlant aujourd'hui comme je vous parle, que mettre à portée de
+votre décision cet avenir dont vous vous préoccupiez quand vous vous
+êtes confié à moi!... Je vous entends encore: «Lorsqu'on n'a pas épousé
+celle qu'on devait aimer, il faut peut-être laisser au hasard le soin de
+nous faire aimer celle qu'on épousera!» N'êtes-vous plus de cet avis?
+
+Georges sentait bien qu'en devenant pressant, en la poussant ainsi dans
+ses retranchements intimes, Norton avait un but. C'était là comme une
+sorte d'escrime morale, dans laquelle le mari cherchait à faire
+découvrir son ami. Et Solis, maître de lui, jouait serré, affectant de
+ne pas comprendre.
+
+--Non, je ne suis plus de cet avis. Plus tout à fait. J'ai réfléchi, je
+viens de vous le dire: je veux rester libre!
+
+--Libre!... fit Norton. Un honnête homme qui épouse une honnête femme
+double sa liberté d'un dévouement, et c'est par là surtout qu'il apprend
+cette vérité qu'il n'est pas de liberté sans devoir!... Ce mariage!
+C'est une pensée qui m'est venue tout à coup comme viennent les idées
+heureuses, par illumination. Oui, je dis bien. Il assurait, pourtant--ce
+mariage--et le bonheur d'Éva et le vôtre! Je l'avais rêvé!... Je le
+voulais. Oui, oui--il appuyait sur le mot.--Je le voulais. Et morbleu,
+dit-il, il faut pourtant que vous vous mariiez!
+
+--Pourquoi? dit Georges.
+
+Norton s'animait peu à peu.
+
+--Ah! pourquoi? pourquoi? Toutes les raisons que vous me donnez n'en
+sont point!... Vous n'allez pas me dire que vous n'épouserez pas Éva
+parce qu'elle est Américaine? Mme de Solis, qui est pétrie de
+préjugés français contre les Américains, me disait, il n'y a qu'un
+moment, qu'Éva est pour elle la jeune fille idéale.
+
+--Ma mère savait-elle que vous deviez me parler de miss Éva?
+
+--Non, sur ma parole, et si je vous nomme la marquise, c'est que je suis
+certain qu'elle serait heureuse, elle aussi, de vous garder auprès
+d'elle, marié, casé, fixé....
+
+--Si vous aviez dit à la marquise de Solis que miss Meredith compte sa
+fortune par millions, ma mère vous eût répondu que les héritières de ce
+genre ne sont pas faites pour les gentilshommes sans autre fortune que
+leur nom.
+
+Richard se mit à rire un peu nerveusement.
+
+--Leur nom, leur blason, leur honneur! Eh! que diable, vous n'allez pas
+me jeter à la tête des millions que nous avons gagnés loyalement, comme
+vous autrefois vos titres?... La sueur vaut le sang, mon cher. Et
+puisque je n'ai pas, comme tant d'imbéciles parvenus, la sottise d'être
+vain de ma richesse, n'allez pas au moins vous aviser de me la faire
+regretter, cette richesse-là. Si je pense à vous pour Éva, c'est que je
+veux que mon enfant soit à la fois heureuse et honorée, et que, je vous
+le répète, je l'aime comme je vous estime.
+
+--Vous êtes la générosité même, mon cher Norton, mais, je vous l'ai dit,
+et je vous le redis encore, fit M. de Solis, je ne veux pas me marier.
+
+--Vous ne voulez pas?
+
+--Non.
+
+--Est-ce bien parce que vous voulez conserver votre liberté?
+
+--Comment? demanda Georges, un peu hautain.
+
+--Ne serait-ce pas, plutôt, dit Norton en se plantant devant M. de
+Solis, parce qu'en réalité vous n'êtes plus libre?
+
+--Je ne comprends pas, dit le marquis froidement.
+
+--L'amour d'autrefois.... Cette passion que vous avez laissée je ne sais
+où... peut-être en Amérique, qui sait?... l'avez-vous vraiment oubliée?
+Ah! vous m'avez à peu près raconté cette histoire-là, mon cher marquis!
+Il ne fallait rien me dire si vous ne vouliez pas me voir, un jour ou
+l'autre, me mêler de votre vie!...
+
+Georges souriait.
+
+--Ma vie n'a rien de bien mystérieux et il vous est loisible de
+m'interroger!
+
+--Eh bien! si, pour m'expliquer à moi-même pourquoi vous refusez le
+parti que je vous offre, je vous demandais si vous aimez toujours la
+femme que vous avez aimée, et si cette femme vit encore et où elle est,
+me répondriez-vous franchement, sans hésitation?
+
+--Je répondrais franchement, loyalement, si ce n'était pas aussi le
+secret d'une autre!
+
+Norton, nerveux, haussa les épaules et, comme pour se contraindre au
+calme, mit les mains dans ses poches, arpentant le salon à grands pas et
+se retournant pour regarder M. de Solis qui, debout, restait impassible.
+L'Américain, qui maniait les hommes et le fer, redevenait, pour un
+moment, brutal et laissait, avec des halètements de locomotive, exhaler
+ses doutes:
+
+--Oui, ah! parbleu, oui, d'une autre! Voilà le mot. Et voilà bien aussi
+ce qui fait que votre refus m'est expliqué! Comment épouseriez-vous Éva
+si vous en aimez une autre? Est-ce qu'un homme d'honneur donne sa main à
+une femme quand il a donné son coeur à une autre? L'autre! l'autre!
+C'est celle-là, l'obstacle. Et elle est là, parbleu, l'autre, devant
+vous, aujourd'hui comme hier, maintenant, éternellement, toujours! Vous
+y pensez encore! Vous ne pensez qu'à elle! Vous vouliez vous mariez, me
+disiez-vous, il y a quelques jours, pour l'oublier, l'autre! Allons
+donc! Est-ce qu'on oublie? Et comment l'oublieriez-vous quand vous
+l'avez revue? Car vous l'avez revue! J'en suis certain. Elle est en
+France! Évidemment, en France! Qui sait? A Trouville peut-être.
+
+--J'aurais, si elle était ici, comme vous le dites, d'autant plus de
+mérite à m'éloigner, puisque je la fuirais, et je vais m'en aller à
+Solis pour toujours! répondit doucement Solis.
+
+--Vous?... Partir?
+
+--Et comment voulez-vous que j'épouse miss Éva? Elle est trop jeune,
+trop avide de vie pour que je lui donne à choisir entre les deux
+existences qui me sollicitent: ou les journées d'un être lassé accroupi
+au coin du feu d'un vieux château des Landes, ou l'existence de colis
+d'un enfant perdu de la science, aujourd'hui à Trouville et demain à
+Tombouctou, si Solis lui fait trop peur!
+
+Norton enfonçait son regard clair dans les yeux calmes du marquis.
+
+--C'est pour cela seulement que vous refusez?
+
+--Pour cela seulement, dit Georges.
+
+ * * * * *
+
+L'Américain n'était pas convaincu. Toutes les réticences du marquis, il
+les sentait et se disait que, sans doute, si M. de Solis parlait de se
+remettre en chemin, c'est qu'il avait peur de lui-même. Une fuite est un
+aveu, souvent....
+
+Norton allait, du reste, essayer de pousser plus loin l'entretien,
+lorsqu'un bruit de voix vint du côté de la porte; un domestique annonça:
+«Monsieur Montgomery» et, essoufflé, très rouge, une dépêche à la main,
+Montgomery entra, disant à son associé en hochant la tête:
+
+--Ah! Norton!... mon cher Norton!
+
+--Eh bien? fit Richard, très froid.
+
+Montgomery lui tendait le papier bleu, encore cacheté.
+
+--La dépêche... mauvaise nouvelle!
+
+--Vous savez ce qu'elle contient?
+
+--Oui, on avait adressé la nouvelle en duplicata à moi et à vous en même
+temps. J'ai lu ma dépêche!
+
+--Mais! Quoi donc? demandait Georges.
+
+--Les mines de Saint-John... près de Norton City, commença Montgomery.
+
+Norton, qui avait décacheté lentement le papier bleu, contenant deux
+lignes imprimées, compléta la phrase d'un ton très simple:
+
+--Inondées.
+
+Puis, relisant la dépêche, grosse de conséquences et de périls dans sa
+brièveté dramatique:
+
+ «_Rapides mesures à prendre.... Venez!_»
+
+L'Américain repliait le papier bleu très doucement, comme un général
+recevant l'ordre de charger, et il dit, l'oeil fixé sur un point
+invisible, comme par delà l'Atlantique:
+
+--Inondées, les mines?... Ce serait un désastre! Ma fortune... celle
+d'Éva!
+
+Et, souriant à Georges d'une façon étrange, presque fataliste:
+
+--Dieu veuille que je ne revienne pas en vous disant qu'Éva n'a plus
+rien et que ses millions ne sauraient gêner les gentilshommes
+dédaigneux!
+
+Et, ne pouvant retenir un mouvement de révolte contre l'imprévu qui
+venait là brouiller son jeu, jeter sur le chemin un obstacle inattendu:
+
+--Saint-John inondé! Tonnerre! dit-il.
+
+Mais, d'un mot, son associé le ramenait à la situation, à la nécessité
+de prendre un parti sur-le-champ.
+
+--Eh bien? demanda Montgomery.
+
+--Eh bien?...
+
+Et Norton regarda sa montre.
+
+--Le bateau de Southampton est parti!... Mais demain!... Venez-vous au
+télégraphe, Montgomery?
+
+--Au télégraphe? dit Georges.
+
+--Oui!... Répondre là-bas qu'on m'attende à New-York par le prochain
+transatlantique.
+
+--Vous partez?
+
+--Nécessairement. Je veux voir les choses par moi-même.
+
+--Vous partez seul? demanda Montgomery.
+
+--Je n'en sais rien! répondit Richard. Cela dépend de mistress Norton.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Norton n'avait rien dit à Sylvia. Congédiant M. de Solis, il le priait
+de ne rien laisser soupçonner à la marquise, et Georges, retrouvant sa
+mère, s'éloignait de la villa normande en emportant une impression
+bizarre, le sentiment que Richard, sans rien deviner, avait cependant la
+perception qu'une peine morale s'ajoutait à la maladie de Sylvia et que
+le Yankee chercherait à suivre désormais la piste, à tout savoir. Mais
+Norton avait d'abord à résister à l'imprévu.
+
+Richard pria Montgomery de revenir le lendemain, dans la matinée. Il
+passerait la plus grande partie de la nuit à faire les calculs
+nécessités par la catastrophe. L'Américain se retrouverait d'ailleurs
+prêt à la lutte et n'ayant rien perdu de cette énergie, de cette
+combativité, de cette sorte de courage à la fois musculaire et moral
+qu'ils appellent le _pluck_. Norton était debout, de grand matin, ayant
+combiné tout un plan de campagne. Il prit un bateau pour le Havre,
+voulant avant de quitter la France laisser des instructions à la Banque,
+arrêter aussi, à bord de la _Normandie_, qui partait dans trois jours,
+le samedi, une cabine pour lui et Sylvia, car peut-être demanderait-il à
+mistress Norton de l'accompagner.
+
+Il lui déplaisait, en effet, de laisser Sylvia en France, et la
+perspective de ses mines de Saint-John inondées lui semblait moins
+désagréable que les inquiétudes morales qui grandissaient en lui à
+mesure qu'il analysait plus profondément et de plus près l'état d'esprit
+de sa femme.
+
+Volontairement il se débattait non contre la jalousie encore, mais
+contre des idées qui l'attristaient, le troublaient, lui faisaient
+regarder presque comme une quantité négligeable le malheur dont le
+télégraphe lui apportait la nouvelle. Et lui, l'homme du fait et du
+succès, le soldat de la fortune, haussait les épaules--ces épaules qu'il
+sentait assez robustes pour tout supporter--en se disant:
+
+--Plaie d'argent n'est pas mortelle! Ce qui tue, c'est la douleur
+morale!
+
+La nécessité, qui le contraignait à régler ses affaires à la Banque, à
+prendre sa place sur un transatlantique, balayait, du reste, un peu ses
+idées noires. Au Havre, le mouvement du port, vers les docks et les
+bassins, lui donnait l'illusion de la patrie, le frémissement des rudes
+labeurs au temps de sa jeunesse.
+
+Norton éprouvait, à se trouver parmi ces matelots, la sensation d'être à
+New-York ou dans quelque port américain où se brassaient des millions
+d'affaires. Ces peaux de boeufs débarquées et jetées à terre, comme des
+planches finement sciées, ces tas de bois de Norvège à la bonne odeur de
+sapin, entassés géométriquement, et pareils, avec leur couleur jaune, à
+des blocs de beurre; ces forêts coupées de bois de campêche semblables à
+des troncs saignants; ces bassins où des ouvriers frappaient sur les
+flancs de métal des navires, où les transatlantiques chauffaient,
+attendant le départ, où les bateaux arrivaient rongés par les traversées
+lointaines et portant incrustés à leur ventre des coquillages blancs et
+longs, inconnus sous le ciel de France, accrochés çà et là dans les mers
+du Sud et, dans leurs formes lancéolées, pareils à des floraisons
+blanches; ces terrassements qu'on faisait, là-bas, à perte de vue, vers
+Tancarville; cette terre remuée, ces quais tout neufs, tout blancs sous
+le ciel clair, cette conquête de l'homme sur la mer, cette activité qui
+lui semblait toute simple et même un peu alanguie, à lui, Américain,
+remueur de mondes, lui donnaient pourtant la vision d'un autre univers
+plus tumultueux et plus enfiévré.... Odeurs de goudron, de bois des
+îles, de cuirs tannés, de charbon, de fer, de coke, de saumure et de
+mer.... Norton se retrouvait dans la bataille, comme un soldat dans la
+poudre et le salpêtre....
+
+Puis, tout à coup, à bord de la _Normandie_, c'était à Sylvia qu'il
+pensait: il revoyait les places mêmes où, de New-York au Havre, il
+s'était assis avec elle sous la tente, pendant les longues journées où,
+les yeux tristes, elle regardait devant elle ces deux infinis: le ciel
+et la mer. Il redemandait les deux cabines contiguës qu'il avait
+occupées; il s'arrêtait devant la carte où l'épingle, surmontée d'un
+petit drapeau tricolore, marquait, chaque jour, durant le voyage, la
+distance parcourue. Avec quelle curiosité de voyageuse Éva suivait, sur
+les courbes tracées en plein Atlantique, les progrès du steamer!...
+Sylvia, elle, demeurait indifférente comme si, en Amérique ou en Europe,
+la vie dût être également monotone et vide. Ou encore, si le vent se
+levait, elle semblait respirer mal à l'aise, angoissée comme si une main
+lui eût serré le coeur, comme si elle eût étouffé dans la rafale--puis
+elle redevenait abattue et morne, et Norton se rappelait les mélancolies
+de sa femme, tristesses d'autrefois, dont il lui semblait avoir le
+secret aujourd'hui. Et l'image de Solis passait à présent et repassait
+devant ses yeux.
+
+--Oui, en partant, il emmènerait peut-être Sylvia et Éva avec elle. Il
+arrêtait, du moins, leurs places et il regardait, par le hublot de la
+cabine qu'elles occuperaient, le port, les navires, en se disant qu'elle
+serait là bientôt sans doute et que le malheur qui les rappelait là-bas
+lui épargnait peut-être à lui, ici, une souffrance.
+
+Assuré de retrouver sur le transatlantique les cabines voulues, Norton,
+ses instructions une fois données à la Banque, revint à Trouville où
+Montgomery l'attendait à la villa normande, en lisant le _New-York
+Herald_.
+
+--Eh bien, mon cher Montgomery, voilà qui est convenu, lui dit Norton.
+Je pars samedi matin. Trois jours cela passe vite. Vous voudrez bien me
+télégraphier à New-York s'il survient quelque incident ici. Mais ce que
+je vous demande surtout, c'est de garder le secret sur la dépêche que
+vous m'avez remise. La nouvelle d'un tel désastre pourrait être
+préjudiciable à nos affaires. Vous êtes un de mes associés dans
+l'affaire des chemins de fer du Dakota. Je n'ai pas besoin de vous dire
+l'importance qu'a mon voyage. Si mistress Norton m'accompagne, il est
+possible que je ne revienne plus en France. Si, au contraire, elle
+reste, avec ma nièce, je serai sous peu de jours de retour à Trouville
+ou à Paris. D'ici là je vous charge de mes intérêts matériels en France.
+J'espère qu'on ne sait rien, rien encore?
+
+--Je ne pense pas, dit Montgomery. Au Casino, où l'on commente
+volontiers toutes les nouvelles, je n'ai pas entendu souffler mot de la
+dépêche!
+
+--Tant mieux! J'aurai donc le temps de tout réparer là-bas, avant que
+l'éveil n'ait été donné. J'ai beaucoup réfléchi et je suis armé. En
+principe, le malheur n'est pas sans remède.... Mais les mauvais bruits
+grossissent par l'éloignement. Si on savait à Paris que les mines de
+Saint-John sont inondées, mon crédit, tout considérable qu'il est, s'en
+trouverait diminué, et j'ai besoin de la confiance de tout le monde pour
+les grandes entreprises qu'il me reste à faire! Des entreprises utiles à
+bien des gens, vous le savez, Montgomery. Des cités ouvrières, des
+_boardings-houses_ pour les artisans, des railways à bon marché... des
+wagons spéciaux pour les pauvres gens....
+
+--Rêves de philanthrope qui peuvent vous coûter cher!
+
+--Et où avez-vous vu que les rêves ne coûtent pas cher? fit Norton avec
+un sourire triste. Tout se paye, même les chimères... surtout les
+chimères!... Alors, cher ami, c'est entendu?
+
+--Entendu! Je vous câblerai toutes les nouvelles un peu importantes....
+Quand je dis toutes! J'en négligerai! Il y en a beaucoup à négliger,
+beaucoup, beaucoup.
+
+Et Montgomery ajouta en balançant sa grosse tête:
+
+--Heureusement!
+
+Il y avait, dans ce mot, comme une réticence cachée qui éveilla
+l'attention de Richard.
+
+--Pourquoi heureusement? dit-il.
+
+--Ah! c'est que, si l'on se laissait aller à faire attention à tout ce
+qui se colporte!
+
+--Le monde, en effet, a des paroles à perdre! fit Norton.
+
+--S'il ne faisait que les perdre! Mais il les ramasse!
+
+--Qu'est-ce que vous voulez dire, Montgomery? Vous savez que je n'aime
+pas les énigmes! Qu'est-ce que vous avez entendu?
+
+--Rien! oh! rien du tout! Je fais comme ça de la philosophie, en l'air!
+
+--Tiens, ma femme! dit-il en regardant à travers les vitraux de la baie.
+Ma femme et M. de Bernière! Ils viennent rendre visite à mistress
+Norton. Eh! parbleu, oui, je sais, il y a une partie organisée pour
+aujourd'hui! Une _surprise-party_!
+
+--Vous n'avez pas dit à mistress Montgomery quelle dépêche j'avais
+reçue, n'est-ce pas?
+
+--Non!... oh! non!... D'ailleurs, nous causons très peu ma femme et moi!
+Et jamais de mes affaires. Nous causons art, peinture, portrait.
+
+Et Montgomery laissait échapper un soupir, gros comme le halètement d'un
+soufflet de forge.
+
+Il allait, d'ailleurs, expliquer pourquoi il soupirait ainsi, lorsque
+Mme Montgomery entra, toujours superbe dans une toilette jaune d'or
+relevée de rubans couleur mousse.
+
+--Bonjour, Norton, dit-elle en tendant la main à Richard.
+
+Puis, apercevant Montgomery, et l'air un peu étonné:
+
+--Tiens, tiens, mon mari.... Comment allez-vous, cher?
+
+--Très bien! fit Montgomery.
+
+--Avez-vous vu Harrisson? demanda la belle Liliane.
+
+--Voilà le portrait, le voilà! grommela Montgomery parlant à Norton.
+
+Montgomery répondit:
+
+--J'ai vu Harrisson.
+
+Et la réponse amena chez lui le même gros soupir gonflé.
+
+--Et il a accepté? demanda Mme Montgomery.
+
+--Et il a accepté?
+
+--Tant mieux! Il fera de moi un portrait excellent.... Il connaît déjà
+ma physionomie!
+
+Le second mari de la belle Liliane essaya d'éluder une grimace et dit:
+
+--C'est ce qu'il a précisément eu la bonté de me faire remarquer!...
+Oh! correct, d'ailleurs, votre... cet Harrisson...!... Très correct!...
+C'est égal.... Moi, le second mari, aller demander au premier!...
+
+--Dites donc, vous n'allez pas être jaloux? fit Liliane. D'abord,
+quoique je n'aime pas follement votre nom... je lui suis aussi fidèle
+que s'il s'écrivait avec deux _m_.... Et puis, s'il y avait quelqu'un
+qui dût être jaloux... soyez de bon compte... ce n'est pas vous... c'est
+Harrisson.
+
+--Parfaitement, interrompit Montgomery.... Mais c'est égal... je vous
+jure que Carolus....
+
+--Carolus?
+
+--Carolus vous eût fait un portrait qui vaudrait tous ceux d'Harrisson!
+
+--Allons donc! Il aurait fallu qu'il m'étudiât, Carolus! Tandis qu'avec
+Harrisson, c'est tout fait!
+
+Et se tournant vers Norton qui n'écoutait pas, l'oeil perdu dans des
+pensées lointaines:
+
+--Sylvia est-elle visible?
+
+--Certainement, dit Norton. Et je vous prie de m'excuser, madame.... Je
+voudrais faire un tour au Casino, une minute. Je tiens, dit-il tout bas
+à Montgomery, à ce qu'on me voie jusqu'au dernier moment et même, si mon
+départ pouvait passer inaperçu....
+
+--Je sors avec vous. Vous n'avez plus rien à me dire, ma chère Liliane?
+demanda Montgomery à sa femme.
+
+--Non! au revoir, cher!
+
+--Au revoir!
+
+Ils s'éloignaient.
+
+Elle rappela Montgomery avec un sourire:
+
+--Ah! Lionel... mon cher Lionel....
+
+--Liliane?
+
+--Merci pour Harrisson, vous savez! Oui, oui, je comprends tout le
+mérite de votre démarche!... Deux fois merci!
+
+--Par deux _m_! dit en sortant Montgomery--soupirant toujours.
+
+Liliane suivit des yeux son mari avec cette expression indulgente des
+femmes qui se résignent, et elle demanda à un valet de pied de
+l'annoncer chez mistress Norton.
+
+Sylvia était dans sa chambre, étendue sur une chaise longue, et, se
+soulevant à demi, elle parut heureuse de cette visite qui lui arrivait
+là comme un rayon de soleil.
+
+--Bonjour, chère. Voyons ce visage, dit Liliane.
+
+Et elle regardait son amie.
+
+--Allons, aujourd'hui, pas trop mal? Ah! j'avais hâte de vous voir! Mes
+visites ne vous font peut-être pas autant de plaisir qu'à moi.
+
+--Qu'est-ce que vous dites là? fit Sylvia, vous savez combien je vous
+aime!
+
+--Oh! c'est que, moi, je suis folle et que mes grelots peuvent ne pas
+toujours plaire à votre mélancolie. Mais aujourd'hui--elle baissait la
+voix--j'ai à vous parler.... Ah! tout à fait sérieusement... presque à
+vous gronder!
+
+--Moi? dit Mme Norton, un peu étonnée de l'air grave qu'affectait
+tout à coup son amie.
+
+--Oui! Vous n'êtes pas assez prudente, ma chère. Vous allez vous
+promener au bord de la mer.. toute seule... trop tard!
+
+--C'est ce que me répète le docteur Fargeas, qui me trouve imprudente
+aussi, comme vous dites! Mais il a beau prétendre que l'air de la mer, à
+une certaine heure, peut être nuisible à ma poitrine... ou à mes nerfs,
+je ne sais pas au juste... je n'en éprouve pas moins d'infinies
+sensations de bien-être à me sentir seule, libre, pensant à ce qui me
+plaît, allant où je veux, sur cette plage alors déserte!
+
+--J'entends bien, fit Mme Montgomery. Mais ce n'est pas la plage que
+je vous reproche, c'est....
+
+--C'est... quoi?
+
+Liliane hésita un moment, comme si elle craignait d'être indiscrète,
+puis, doucement assise près de son amie, en lui prenant les mains:
+
+--Ma chère Sylvia, vous savez si je vous aime, n'est-ce pas? Je me
+jetterais à l'eau pour vous! Et quand je dis à l'eau, ce ne serait pas
+un bien grand sacrifice par le temps qu'il fait. Je me jetterais au feu;
+vrai! Je voudrais vous voir heureuse, très heureuse; je sais que vous ne
+l'êtes pas! Mais je vous assure que ce n'est pas le changement qui vous
+donnera le bonheur!
+
+--Je ne vous comprends pas! dit Sylvia, sincèrement étonnée.
+
+--C'est pourtant bien simple. Me voilà, moi, par exemple!... J'ai épousé
+Harrisson.... Je ne sais pas exactement pour quelle raison je l'ai
+épousé, Harrisson. Je l'ai pris en horreur, je ne sais pas non plus
+pourquoi.... J'ai accepté la main de Montgomery, je ne sais pas en vertu
+de quelle impulsion.... Eh bien! en toute sincérité, chère amie, pour la
+différence, oh! mon Dieu! ça ne valait pas la peine!... Un mari, c'est
+toujours un mari, et... celui qui remplace le mari en est un autre!
+
+Sylvia regardait Liliane de ses yeux profonds et tristes.
+
+--Vraiment, ma chère amie, dit-elle, je vous écoute et je ne sais pas,
+je vous jure que je ne sais pas ce que vous voulez me dire!
+
+--Voyons... vous me permettez d'être franche, n'est-ce pas?
+
+--Je vous le demande....
+
+--Vous ne vous fâcherez de rien?
+
+--De rien.
+
+--Vous savez, je vous le répète, que je suis votre amie?
+
+--Et ma seule amie, dit fermement mistress Norton.
+
+--Qu'est-ce que vous avez fait à Arabella Dickson?
+
+--A Arabella?
+
+--Ou à mistress Dickson ou au colonel Dickson.... Bref, à l'un des
+Dickson?...
+
+--Mais je ne leur ai rien fait du tout, répondit Sylvia, très surprise.
+Je ne les connais pas, les Dickson.... Je l'ai trouvée fort belle, cette
+Arabella... voilà tout!
+
+--Voilà tout? Et vous croyez, vous, qu'on peut dire comme cela: «Voilà
+tout», quand on a devant soi une mère acharnée à marier sa fille, une
+fille fatiguée de promener ses épaules de Monte-Carlo à Wiesbaden, et de
+Luchon à Dinard, sans compter le colonel, un colonel qui a dû assiéger
+plus de gendres que de citadelles?... Eh bien! tout ce monde-là est
+furieux contre vous, ma chère Sylvia, et fait un bruit, un bruit.... Ah!
+des bourdonnements comme une ruche d'abeilles!... Des abeilles sans
+miel! ajouta Liliane en riant.
+
+Sylvia devenait inquiète sans pouvoir s'expliquer la cause même de cette
+inquiétude.
+
+Elle demanda:
+
+--Et pourquoi tout ce bruit? Plus vous me parlez de ces Dickson, moins
+je comprends comment je puis, moi....
+
+--Eh bien! mais ne vous fâchez pas, dit Liliane, et... et M. de Solis?
+
+--M. de Solis?
+
+--Oui!... C'était sur lui que le colonel et la colonelle et la petite
+colonelle avaient braqué leurs batteries.... Et comme M. le marquis ne
+fait pas mine de capituler et qu'il a des raisons pour ne pas le
+faire....
+
+--Des raisons? Quelles raisons? dit Sylvia brusquement.
+
+--C'est vous qui le demandez!... fit mistress Montgomery. Voyons,
+Sylvia, je vais vous prouver toute mon affection en me montrant très...
+très indiscrète.... Mais je vous jure, dit-elle avec un accent sincère
+et profond, oui, je vous jure que c'est l'amitié que je vous porte qui
+me fait parler.... Je vous ai dit que vous étiez très imprudente.... Eh
+bien! je vous le répète, vous êtes très imprudente!
+
+--Moi?... Et que signifie?...
+
+--Voyons! Vous êtes allée souvent du côté de Tourgeville, dans une
+petite cahute de pêcheurs... très pittoresque... oh! très pittoresque...
+je l'ai photographiée. Je vous montrerai même le cliché.... Très réussi.
+Excellent, mon appareil. Un _détective_. Mais vous y êtes allée plus
+d'une fois à une heure où il n'y avait guère de lumière... photogénique!
+
+--J'allais porter des secours à une pauvre femme à laquelle je
+m'intéresse, répondit Sylvia.
+
+Liliane souriait.
+
+--Oh! je sais bien! Mais le malheur est qu'hier, pas plus tard qu'hier,
+on vous y a vue!
+
+--Hier?
+
+--Et que cinq minutes après votre entrée chez la mère Ruaud.... M. de
+Solis....
+
+--M. de Solis?
+
+--Poussait la porte de la pauvre femme et y entrait aussi... après
+vous!
+
+--Après moi?
+
+--Je ne sais pas ce que pouvait avoir à faire le colonel Dickson de ce
+côté-là.... Quelque reconnaissance... offensive, sans doute. Toujours
+est-il qu'il vous a vue!
+
+Sylvia se leva brusquement, une rougeur de colère montant à ses joues
+pâlies.
+
+--Il m'a vue, moi?... Là-bas!... Avec M. de Solis! Mais c'est faux!
+dit-elle indignée. Mais il a menti! Il a pu voir M. de Solis.... Il a pu
+voir une autre femme.... Mais ce n'était pas moi! Ce n'était pas moi!
+
+Son accent de sincérité douloureuse fit presque regretter à mistress
+Montgomery d'avoir parlé.
+
+--Je vous crois, ma chère Sylvia, je vous crois. Mais il n'en est pas
+moins vrai que le colonel et sa perruche de colonelle ont raconté....
+
+--Que m'importe ce qu'ils disent! fit Sylvia en haussant les épaules. De
+quoi s'occupent ces gens dont j'ignore l'existence et qui sont là à
+épier la mienne?... M. de Solis... chez Victoire Ruaud... avec une autre
+femme!...
+
+Elle s'arrêta, tout à coup, pensive, inquiète, et dit brusquent:
+
+--Quelle autre femme?
+
+Alors Liliane hocha la tête, souriant presque mélancoliquement,
+l'éternelle rieuse:
+
+--Ah! ma pauvre amie! Ma pauvre amie! Voilà un point d'interrogation que
+je ne vous conseillerais pas de poser devant une autre que moi!
+
+--Qu'est-ce que j'ai dit? demanda Sylvia, comme inconsciente de l'aveu.
+
+--Rien!... Mais l'idée seule qu'une autre... cette simple idée!... Mais
+vous êtes jalouse, ma pauvre amie! Mais c'est plus sérieux que je ne
+l'aurais cru.... Mais vous l'aimez toujours!... Ah! je vous envie
+d'aimer quelqu'un, vous.... Seulement, je vous assure que je vous
+plains!
+
+Elle tenait, entre ses bras, la jeune femme dont le regard maintenant
+était voilé de larmes, et, avec une sorte de pitié maternelle, elle
+essayait de donner un peu de confiance à cette âme en détresse.
+
+Deux ou trois petits coups frappés à la porte les firent tressaillir
+l'une et l'autre.
+
+--Essuyez vos yeux, Sylvia!
+
+Puis, souriante:
+
+--Entrez! dit-elle.
+
+C'était le docteur Fargeas.
+
+--Par exemple, fit-il en riant, voilà une villa bien gardée! Pas de
+domestiques pour annoncer!--Eh bien, chère madame Norton, les nerfs
+aujourd'hui, est-ce que nous les domptons un peu, nos nerfs?
+
+--Vous voyez! dit Liliane en montrant Sylvia encore troublée.
+
+--Oh! oh!--et le docteur hochait la tête--nous ne les domptons pas trop,
+ces misérables nerfs. Qu'est-ce que vous avez donc?
+
+--Je ne sais... une émotion....
+
+--Que j'ai eu la niaiserie de provoquer par un bavardage inutile... fit
+Mme Montgomery. Vous m'en voulez? demanda-t-elle à Sylvia.
+
+--Non, ma chère Liliane, au contraire, je vois que vous m'aimez
+vraiment!
+
+Fargeas faisait, en se tordant les lèvres, une petite moue mécontente.
+
+--Ah! les émotions, les surexcitations... c'est pourtant défendu ça!...
+C'est comme le bord de la mer.... Je ne crois pas que ça nous réussisse,
+le bord de la mer!... Décidément il faudrait essayer des montagnes....
+Bagnères.... Cambo... ou tout bonnement revenir à Paris.... C'est encore
+là qu'on a le moins froid l'hiver et le moins chaud l'été!
+
+--On n'est jamais mieux que chez soi!... dit Liliane. Et j'ai une idée,
+docteur: si Sylvia retournait tout bonnement en Amérique?
+
+Fargeas fit de la tête un signe négatif.
+
+--Une traversée! Non, non. Ne songeons pas à cela. Mais je voudrais,
+sans aller aussi loin, en restant en France, du calme, du repos....
+Avez-vous une plume? Je vais rédiger une ordonnance....
+
+Et pendant que, sur le bureau de Sylvia, il écrivait rapidement, Mme
+Montgomery lisait par-dessus son épaule:
+
+--Iodure de sodium, 50 centigrammes par jour à continuer pendant un
+mois, dans une tasse de tisane de valériane, matin et soir.
+
+--C'est toujours la même chose! dit-elle.
+
+--Ah! parbleu, fit le docteur. Il y aurait bien d'autres remèdes....
+Mais....
+
+Il s'arrêta, comme craignant d'en trop dire.
+
+--Mais? demanda Liliane.
+
+--Pardon, chère madame, la Faculté a ses secrets.
+
+--Et la femme les devine... quelquefois! dit Mme Montgomery.
+
+Elle s'était retournée vers Sylvia à qui maintenant le valet de pied
+apportait des cartes sur un plateau et elle remarquait l'émotion de
+mistress Norton.
+
+--Quoi donc? demanda-t-elle.
+
+Elle regarda les cartes à son tour: Monsieur de Bernière. Le marquis et
+la marquise de Solis!...
+
+--Georges de Solis!... Vous ne pouvez pas les recevoir.
+
+--Et pourquoi ne les recevrais-je pas? dit Sylvia. Seulement, j'ai
+besoin de me remettre. Tout ce que vous m'avez conté m'a un peu
+troublée. Seriez-vous assez aimable, chère amie, pour faire prendre
+patience à la marquise? Au salon! Je vous y rejoindrai dans un moment.
+
+--Parfaitement, je descends, dit Liliane.
+
+Elle regardait Fargeas qui écrivait toujours, n'ayant pas levé la tête,
+et déjà sur le seuil de la porte:
+
+--De la valériane! Pour le coeur, oui, pensait mistress Montgomery....
+Ça l'empêche de battre, ça ne l'empêche pas de souffrir.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Au salon, dont la grande porte ouverte laissait voir, comme un fond
+d'admirable tapisserie, la mer toute bleue, tachetée de voiles
+lumineuses, le ciel rayé de vols de mouettes pareilles à des flocons
+blancs--Mme de Solis attendait, avec son fils et son neveu.
+
+--Je vous prie d'excuser mistress Norton, dit Liliane. Elle sera à vous
+dans un moment, madame la marquise.... Et si vous voulez bien m'accepter
+pour la remplacer....
+
+--Nous ne dérangeons personne?... demanda Mme de Solis.
+
+--Pas même moi, qui ai achevé mon ordonnance, dit Fargeas en entrant.
+
+--Une malade? demanda la marquise.
+
+Le fils compléta vivement l'interrogation de la mère.
+
+--Mme Norton?...
+
+--Oh! toujours le même état de surexcitation, mais rien de plus grave,
+Dieu merci, répondit Fargeas.
+
+--Vous répondez de guérir Mme Norton, n'est-ce pas, docteur, dit
+encore M. de Solis.
+
+Et Liliane songeait:
+
+--Si le colonel était là, il devinerait tout, et rapidement et sans
+lorgnette de campagne.
+
+--Mme Norton, répondit Fargeas, ne serait en danger que si des
+émotions trop violentes venaient traverser son existence. Et, Dieu
+merci, nous n'avons rien de semblable à redouter. Et bien, marquis, et
+vous? Est-ce que vous resterez longtemps à Trouville?
+
+--Vous dites cela, docteur, fit la marquise en riant, comme si vous
+demandiez à mon fils: «Ah ça! est-ce que vous n'allez pas bientôt
+partir?»
+
+Fargeas répondit sérieusement:
+
+--C'est que le déplacement est ce que je recommande le plus volontiers!
+Changer d'air! changer d'idées! tout est là!
+
+--Vous me disiez, un jour, docteur, remarqua Liliane, que rien ne valait
+le logis accoutumé, le coin du feu?
+
+--Ah! ah!--et le docteur avait son hochement de tête habituel.--Cela
+dépend des affections, de leur nature et de leur gravité.
+
+--Je partageais encore votre opinion hier, dit la marquise, et j'allais
+prier mon fils de me faire un sacrifice... oui, de venir me tenir
+compagnie à Solis, mais j'ai réfléchi.... Et puis, on me l'écrit de
+là-bas--Solis est triste, triste!... Nous n'aurons pas de vendanges
+cette année! Pas un grain de raisin! Solis est comme Paris: il est
+affecté de cette maladie morale que tous vos remèdes ne guériraient pas,
+docteur!... Il a... mais mistress Montgomery va se fâcher....
+
+--Pourquoi? demanda Liliane.
+
+--Parce que c'est très désobligeant pour vos compatriotes ce que je vais
+dire.
+
+Mistress Montgomery se mit à rire.
+
+--Je parie que vous allez dauber sur les Américains, les Américaines et
+sur ce que vous appelez d'un mot très difficile à prononcer,
+l'«_américanisme_».
+
+--Justement, répondit la marquise.
+
+Bernière, qui n'avait rien dit, assis dans un coin du salon, interrompit
+vivement:
+
+--Les Américaines! Oh! n'en dites pas de mal, ma tante! Des créatures
+supérieures, les Américaines! De vraies femmes, les Américaines! Mais il
+n'y a plus que les Américaines au monde... et au demi-monde!
+
+--Merci! dit Liliane.
+
+La marquise, doucement, en femme du XVIIIe siècle causant du
+fond de son fauteuil, n'en continua pas moins:
+
+--Ce qui n'empêche point l'Amérique d'avoir ravagé les vignes de Solis
+et, avec nos vignes, nos moeurs françaises, nos pauvres vieilles moeurs
+intimes et sans tapage. Ce qui ne l'empêche pas, votre Amérique, avec
+ses délicieuses Américaines, d'avoir apporté à Paris, comme à mes
+raisins là-bas, oh! mon Dieu, rien, presque rien, rien du tout... mais
+une maladie américaine... le mildew!
+
+--Vous dites? fit Dernière.
+
+--Le mildew.
+
+--Prononcez «mildiou», fit mistress Montgomery, qui riait toujours.
+
+--J'entendais bien, madame. Et qu'est-ce que le «mildiou», s'il vous
+plaît, ma tante?
+
+--Demandez au docteur, fit Mme de Solis.
+
+--Vous n'êtes pas propriétaire de vignes, voilà ce que cela prouve, cher
+monsieur.
+
+--Non, dit Dernière.
+
+--Eh bien, dit la marquise, le mildew est un aimable champignon parasite
+qui moisissait gentiment, il y a douze ou quinze ans, en Amérique et que
+nos vignes, nos braves vignes gauloises ne connaissaient pas, lorsqu'on
+s'est avisé de planter en France des vignes américaines! Nous avions
+alors le phylloxéra....
+
+--Plus patriotique, le phylloxéra, dit Bernière.
+
+--On a combattu le phylloxéra et on a eu le mildew. Le mildew, ce petit
+parasite qui tache de rouge et qui dessèche les feuilles vertes, qui les
+tord, qui les ronge, qui les tue; qu'on essaie de tuer avec du soufre et
+de la chaux et qui reparaît au printemps avec les roses, quand on l'a
+cru bien brûlé, bien enterré, l'hiver, avec la neige! Le mildew, ce
+besoin de bruit, de fortune, de mouvement, de luxe, de tapage, qui fait
+de notre France une Amérique au petit pied! Le mildew, ce fracas
+incessant qui a remplacé la bonne vie sans morgue de nos grand'mères; le
+mildew, cette pose éternelle, cette éternelle représentation et cette
+mise en scène si différente de l'existence intime, discrète, et comme
+parfumée de douce paix que nous menions autrefois! Eh! parbleu, l'esprit
+est aussi vif, le coeur est aussi chaud, la bonté est aussi grande; il y
+a toujours les mêmes vertus dans ce beau pays de France, et la vigne,
+que le soleil y dore, y mûrit toujours le vin le plus généreux; mais,
+regardez bien, esprit, bonté, coeur, et la vigne et la vie, tout cela
+est comme piqué, comme taché. Tout cela a quelque chose. Quoi? De
+l'impondérable! De l'indéfinissable! Je ne dis pas de l'inguérissable!
+Ce n'est rien et c'est quelque chose! Ce n'est pas grave et ce ne peut
+être mortel! C'est--comment diriez-vous, mon neveu?--c'est le chic,
+c'est le luxe, c'est la pose, c'est le coup de cravache éternel dans le
+steeple-chase acharné, c'est de la moisissure de vertus. Eh! parbleu,
+c'est le mildew!
+
+--Ah! bonté du ciel! s'écria mistress Montgomery, qui avait écouté le
+speech narquois de la marquise comme au théâtre on écoute un air de
+bravoure, et c'est nous qui sommes cause de tout cela?
+
+--Mon Dieu, oui! fit Mme de Solis. A peu près! Mais il y a des
+exceptions!... dit-elle avec un fin sourire.
+
+--Et en voici une! s'écria mistress Montgomery en montrant Éva qui
+entrait.
+
+--Venez, venez, ma chère Éva à la rescousse! On dit du mal de notre
+Amérique.
+
+Éva s'arrêta après avoir salué Mme de Solis.
+
+--On dit du mal de l'Amérique?... Et qui donc? fit-elle, sa jolie tête
+très brune se redressant avec une sorte de charme belliqueux.
+
+--La marquise, répondit Liliane, qui nous reproche d'avoir perverti
+Paris, endommagé ses vignes; je ne sais quoi!
+
+Mme de Solis sourit encore:
+
+--Oh! une boutade! Ce n'était pas pour vous que je parlais, ma chère
+enfant! Ni pour mistress Montgomery! Mais je suis une vieille Française
+un peu entêtée dans les moeurs d'autrefois et, partout où je vois des
+excentricités qui montrent le bout de leurs griffes....
+
+--Vous criez que les coupables sont les Américaines! dit Liliane.
+
+Le docteur Fargeas répliqua:
+
+--Souverainement injuste. En fait de sottises, nous n'avons pas besoin
+d'articles d'importation. Nous fabriquons parfaitement ça nous-mêmes?
+
+--Je rie me permettrais pas de répondre à Mme de Solis, fit Éva, mais
+je crois que nous avons, les uns et les autres, à nous pardonner un
+peu... beaucoup de défauts! Il est tout naturel qu'on juge les
+Américains à Paris comme nous jugeons les Français à New-York. C'est
+vrai, quand je suis venue, je croyais sérieusement que je faisais mon
+entrée dans Babylone!
+
+--Les jardins suspendus! dit M. de Bernière.
+
+--Oh! pis que cela: une succession de cavernes!
+
+--Et maintenant?
+
+--Ah! maintenant! Je m'aperçois que j'étais injuste... comme la
+marquise, sans doute!
+
+--Nous n'avons pas encore inventé le mildew! fit Mme de Solis.
+
+Elle s'était approchée d'Éva et regardant, au poignet de la jeune fille,
+un petit cercle d'or orné de perles:
+
+--Tiens, un joli bracelet que vous avez là!
+
+--Il n'est pas de Tiffany, il est français, dit Éva, qui, se tournant
+vers Georges, ajouta avec une petite moue un peu railleuse: «Vous voyez,
+monsieur de Solis, ce n'est pas un des lourds bracelets dont vous me
+parliez, vous rappelez-vous?»
+
+--Ah! c'est vrai! dit le marquis.
+
+--Il vous plaît, celui-là?
+
+--Oui!
+
+--C'est le même que celui de Sylvia.
+
+--Il est charmant!... dit Georges.
+
+--Charmant!... ajouta Liliane.
+
+Et Éva pensait: «Charmant, parce que Sylvia l'a trouvé joli!»
+
+Bernière, qui avait aussi regardé le bracelet en répétant, comme tout le
+monde, le mot officiel: _charmant_, demanda, tout à coup, à Liliane:
+
+--Ah! mistress Montgomery, pardon! Une question?...
+
+--Dites!
+
+--Qu'est-ce que c'est que ce petit papier que j'ai reçu signé de vous,
+hier?
+
+Et il tirait, de son porte-cartes, un bristol plié en deux.
+
+--Eh bien, quoi! fit Liliane, vous n'avez donc pas lu?
+
+--Si, j'ai lu! «Demain, à six heures précises, _Surprise-party_, villa
+normande, chez mistress Norton!»
+
+--Surprise-party? Eh bien?
+
+--Eh bien! cela signifie qu'aujourd'hui, à six heures, sans que Mme
+Norton en soit avertie, nous envahissons sa villa, nous nous installons
+à son piano, nous faisons danser, nous sommes maîtres du logis... nous
+donnons une fête chez Sylvia, qui l'ignore, voilà! _Surprise-party?_
+Vous ne connaissez pas? Coutume américaine!
+
+--Le _mildew_! répéta Mme de Solis. Fargeas souriait:
+
+--Alors, les chroniqueurs ne mentent pas, ça se fait, ces choses-là?
+
+--Couramment. Comment! cela ne vous plairait pas, docteur, une
+_surprise-party_, chez vous, tout à coup, à une heure indue?...
+
+--Avec bouleversement de tous mes livres?... Moi? Je serais capable
+d'envoyer chercher des gardiens de la paix!
+
+--Peine inutile. Quand on en a besoin, on n'en trouve pas!
+
+--Mais, vous savez, dit en riant Éva, votre _surprise-party_...
+maintenant que je suis prévenue....
+
+--Ne sera plus une surprise! Eh bien! dit mistress Montgomery,
+n'avertissez pas Sylvia, qui ignore tout. Et l'aventure la distraira
+peut-être.
+
+--D'autant plus que nous serons nombreux! dit Bernière. La belle miss
+Arabella doit être des nôtres....
+
+--Comment! Miss Dickson?
+
+--Dame! Elle lisait, devant moi, sur la plage, une invitation pareille,
+signée de votre main!...
+
+--Ah! c'est vrai!... J'oubliais!... Ah! j'ai fait là une belle
+affaire!... Les lettres étaient expédiées avant que j'eusse appris les
+bavardages du colonel! Et il est capable de venir, le colonel, et
+mistress Dickson, et le trio!... Ici, les Dickson! Ah! que c'est
+désagréable!
+
+--Pourquoi? demanda Bernière.
+
+--Rien! Tant pis! On le verra manoeuvrer, le colonel, voilà tout!
+
+La marquise de Solis s'était penchée à demi vers Fargeas et lui
+demandait:
+
+--Un peu folles, n'est-ce pas, docteur, toutes ces Américaines?
+
+--Non, pas toutes! Vous l'avez dit!
+
+Et, montrant Éva qui causait avec Georges:
+
+--Il y a des exceptions!
+
+--Je sais bien, fit la marquise. Le mildew ne dévore pas toutes les
+grappes!
+
+Et comme Sylvia entrait, le docteur avait bien envie d'ajouter que
+celle-là, non plus, n'était pas atteinte du mildew, comme le pensait
+peut-être la marquise; mais mistress Norton s'approchait déjà de Mme
+de Solis et, de sa voix douce, un peu lente, lui demandait pardon de
+s'être fait attendre:
+
+--J'étais un peu souffrante!...
+
+--Votre santé? J'espérais que vous alliez mieux!
+
+--Demandez au docteur, dit Sylvia.
+
+--Cela devrait aller mieux! La vérité est que je ne suis pas très
+content, répondit Fargeas.
+
+ * * * * *
+
+Mme de Solis étudiait, avec une sorte d'inquiétude mortelle--égoïste
+en réalité--la jolie Américaine dont son fils évitait le regard, et
+lentement, avec une expression de bonté réelle:
+
+--Je n'entends rien à la médecine, dit-elle, mais il me semble, chère
+mistress Norton, qu'il doit y avoir beaucoup d'imagination dans votre
+souffrance.
+
+--De l'imagination?
+
+Et Sylvia semblait chercher à se rendre compte elle-même de son état
+d'esprit.
+
+--Oh! je sais bien! dit la marquise. Dès qu'on croit souffrir, on
+souffre! Comme on est malheureux au moral, dès qu'on croit l'être! Comme
+on est amoureux à en mourir, dès qu'on se figure qu'on est amoureux!
+Voyons, docteur, n'ai-je pas raison?
+
+--Si! si!... Cela entre dans ma théorie, cela! Je ne m'apitoie que sur
+les maux inévitables!
+
+--Qui sont? demanda Georges pour se mêler à la conversation.
+
+--Oh! je crois vous avoir déjà donné et redonné ma formule. Ne me faites
+pas rabâcher. C'est du _déjà dit_. Elle tient dans trois _m_ majuscules!
+
+--Deux de plus que dans Montgomery de New-York! dit Liliane en riant.
+
+--Et ces trois _m_, docteur?
+
+--Oh! fort peu aimables, mes majuscules! La Misère, la Maladie et la
+Mort!... Le reste, peuh! Imagination, comme dit madame la marquise.
+
+--Mais, insista le marquis, sans regarder Sylvia qui écoutait, très
+émue, la maladie qui naît d'une souffrance morale, cachée, d'un idéal
+meurtri, d'un amour qu'on étouffe?...
+
+--Une question. Vous en avez vu beaucoup, beaucoup, de ces amours-là?
+interrompit Fargeas, l'air sceptique.
+
+--Il suffit d'en rencontrer un pour le plaindre.
+
+M. de Solis avait dit ces mots d'un ton profond, très grave et, comme
+Sylvia était près de lui, il ajouta rapidement très bas:
+
+--Le plaindre et l'adorer.
+
+Sylvia ne répondit rien, comme si elle n'eût pas entendu; mais cette
+adoration affirmée là furtivement, imprudemment aussi, avec l'espèce de
+défi que portent au danger ceux qui aiment, ce mot rapide lui entrait
+dans le coeur; et l'oeil inquiet d'Éva épiait sur le visage de Sylvia la
+moindre trace d'émotion, et, en même temps, l'imperceptible mouvement de
+lèvres du marquis parlant à mistress Norton.
+
+La mère aussi épiait peut-être, car interrompant presque l'élan de son
+fils, elle disait doucement:
+
+--Eh! bien, moi, j'en ai rencontré quelques-uns de ces amours vrais, et
+je suis assez vieille femme pour avouer qu'il y en a même dont j'ai
+entendu battre les ailes... frt! frrt! On dit que ça a des ailes, ça!
+Mais je scandaliserais bien miss Éva en lui affirmant que si on lui jure
+qu'on mourra pour ses beaux yeux, c'est peut-être très joli, très
+agréable, très musical, mais c'est une phrase toute faite qui n'a aucune
+importance. Elle ne doit pas s'en préoccuper. Je connais des gens qui
+l'ont dite cent fois à cent femmes différentes et qui ne sont pas morts
+le moins du monde!
+
+Et la marquise, souriant à Éva, ajouta:
+
+--Je vous dépoétise la vie, hein, mon enfant?
+
+La petite Américaine répondit nettement:
+
+--Pas du tout, oh! pas du tout, madame! Je n'aimerais guère, moi, qu'un
+galant homme qui, au lieu de me promettre de mourir pour mes beaux yeux,
+comme vous dites, me jurerait de vivre pour moi.
+
+--Et vous auriez raison! C'est plus difficile! fit la marquise.
+Ravissante, cette petite! dit-elle tout bas à mistress Montgomery, qui
+se mit à rire en répondant:
+
+--Américaine, pourtant! Que faites-vous du mildew?
+
+--Oh! je vous ai dit qu'on en guérissait, répliqua Mme de Solis.
+
+Le docteur Fargeas s'intéressait visiblement à cette conversation qui,
+sous la banalité apparente des propos échangés, cachait un secret deviné
+plus qu'à demi, une souffrance latente, un peu de romanesque maladif
+qu'il entendait traiter par la méthode antiseptique, comme tout autre
+microbe.
+
+--Eh bien! mais, dit-il, voilà miss Éva, la moins romanesque des jeunes
+filles, qui vient de débiter une phrase de roman!
+
+--Moi?
+
+--Vous!... «Un homme qui vous jurerait de vivre pour vous, avec vous!»
+Mais vivre ou mourir, ma chère enfant, dans ces cas-là, c'est la même
+chose! Ceci n'a pas plus d'importance que cela. Et, depuis le
+divorce....
+
+--Ah! le divorce! s'écria Mme de Solis. Il me semble que c'est encore
+quelque chose d'américain, ça. Le divorce! Autre espèce de....
+
+Mistress Montgomery l'interrompit vivement:
+
+--Ne parlez pas trop mal du divorce, madame la marquise, je sais des
+gens qui en ont essayé et que vous pourriez blesser!
+
+--Eh bien! quoi? Voyons, demanda Fargeas, qu'est-ce qu'ils en disent...
+après l'épreuve?
+
+La belle Liliane sembla se recueillir un moment, puis, avec un petit
+geste indifférent:
+
+--Peuh!... Le divorce c'est comme le mariage.... De loin, c'est très
+gentil, très gentil... et de près!...
+
+--Ah! dame! fit le docteur. Ça a sa lune de miel aussi!... Mais elle
+s'use, comme toutes les lunes de miel! Ce que je reproche au divorce,
+moi, c'est d'avoir ôté je ne sais quelle poésie au mariage... poésie de
+la prison, si l'on veut! Mais un cachot est plus pittoresque qu'une
+chambre d'auberge! Grâce au divorce, voilà le mariage banalisé!
+
+--Pourtant, dans notre effroyable Amérique, comme l'appellerait
+volontiers la marquise, le divorce a bien son agrément, dit mistress
+Montgomery. Je m'ennuie? Je m'échappe! La cage me tue? Je l'ouvre! Et je
+pars! Et je suis heureuse! Et si je rencontre mon....
+
+--Mon idéal! dit Mme de Solis.
+
+--Avec retouche! compléta Bernière.
+
+--«Preste, voici ma main!» Oh! aucune publication! «Tu me plais? Je te
+plais? Marions-nous!» Et l'on va se marier! «Vite, une _licence_! Un
+magistrat.» Un ministre protestant ou un prêtre catholique, tout est
+excellent. «Bonjour, bonsoir!» Une ou deux questions, un petit sermon,
+un certificat sur papier... libre! Gratification à l'officiant! Poignée
+de main au magistrat! Et tout est dit. C'est net et froid comme une lame
+de couteau! J'avoue, ajouta Liliane, que j'ai un peu beaucoup regretté
+cette pompe et cette musique d'un mariage à la Madeleine.
+
+Elle semblait penser à quelque rêve non réalisé dans son existence de
+jolie femme. Oui, la musique, les orgues, le défilé de _tout Paris_ à la
+sacristie, le soleil, le tapage, les notes dans les journaux, une autre
+espèce de poésie: la poésie du reportage!...
+
+--Il y a pourtant, dit miss Éva de son ton bref, sérieux et profond,
+dans le mariage de chez nous, quelque chose de touchant et d'émouvant
+qui doit, je pense, enlever à la cérémonie ce froid de couteau dont
+parle mistress Montgomery! C'est lorsque l'officiant, ouvrant devant
+ceux qui sont là, devant lui, le livre où nous avons, tout enfant,
+appris nos premières prières, leur lit ceci: «_Vous prenez cet homme--ou
+cette femme--dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, dans la santé
+comme dans la maladie, dans la pauvreté comme dans la richesse_»--et
+qu'on répond: «Oui! je le jure!»
+
+Il n'y avait, chez la jeune fille, rappelant le texte, rien de sec ni
+d'hostile, rien de l'allure prédicante des salutistes; au contraire, une
+foi réelle, une étonnante profondeur d'âme. Georges et Sylvia
+l'écoutaient, frappés l'un et l'autre.
+
+--Et l'on jure, parbleu! fit Fargeas. Il ne manquerait plus que ça,
+qu'on ne jurât pas! La mariée est charmante, le marié est amoureux....
+Ils jureraient tout ce qu'on voudrait! Et le divorce n'en vient pas
+moins casser le serment comme une branchette morte de la fleur
+d'oranger fanée! Ah! les lendemains de ces moments-là! Je ne le vois pas
+aussi souriant que Mme Montgomery, moi, le divorce. Je le vois
+affreusement utilitaire, naturaliste et cruel. Cas de divorce telle
+maladie mortelle, cas de divorce telle souffrance qui rend fou, cas de
+divorce tel malheur qui rend paralytique! Car les gens pratiques ont
+inventé, parmi les cas de rupture, les infirmités ou le malheur! «Tu me
+plaisais? Je te plaisais! C'était bien!...--Tu es malade, perdu de
+santé, pauvre homme, ou tu es vieillie, pauvre femme! C'est une autre
+affaire! Cas de divorce!...» J'ai connu--c'était le bon temps, c'était
+le vieux jeu--de pauvres diables que la souffrance, loin de désunir,
+rapprochait! Et des femmes qui mettaient leur vanité à pouvoir dire
+qu'elles n'avaient appartenu qu'à un seul homme vivant!
+
+--J'en sais même qui ont voulu n'aimer qu'un seul être au monde, même
+mort! répondit doucement la marquise de Solis.
+
+Mistress Montgomery se mit à rire.
+
+--C'est très joli, tout cela! Mais vos Françaises avaient trouvé le
+moyen facile de ne pas divorcer... même avant la loi.... Elles
+divorçaient par contrebande! Ma foi, j'aime encore mieux l'Américaine!
+Le mildew! Tout ce que vous voudrez! C'est plus loyal, c'est plus
+honnête, c'est plus franc!
+
+--Mistress Montgomery est divorcée! dit la marquise au docteur, un peu
+ennuyé de sa minute d'oubli et qui s'excusait alors auprès de Liliane:
+
+--Madame, croyez bien... je ne voulais pas....
+
+--Oh! dit-elle, c'est sans importance! Au fond, je suis complètement de
+votre avis! Le divorce, c'est comme vos bromures... on change
+l'ordonnance et ça ne guérit rien! Voyons, Bernière, il faut pourtant
+l'organiser notre fameuse party? Il est déjà quatre heures, mon cher.
+
+--A vos ordres, madame! dit le vicomte.
+
+Et Liliane, tendant la main à Sylvia:
+
+--Nous vous quittons, chère amie! A bientôt! Et un peu de gaieté,
+voyons! La marquise a raison! C'est imaginaire! Ah! j'inventerai des
+folies pour vous distraire! Et très sages, mes folies! A bientôt!... Et
+pas d'imprudence! ajouta-t-elle encore tout bas.
+
+--Vous vous trompez, dit Sylvia. Je n'ai commis aucune imprudence...
+aucune!
+
+--Tant mieux!--Et à bas le colonel!
+
+Sylvia s'était comme détachée de mistress Montgomery, et, rapidement,
+passant près de Georges, lui jetait ces mots, très vite:
+
+--J'ai à vous parler, monsieur de Solis.
+
+--A moi?
+
+--Oui. Revenez dans un moment!
+
+Liliane, alors, qui avait surpris ce mouvement furtif, songeait à ce que
+Sylvia venait de lui dire: «Aucune imprudence!» et trouvait que son amie
+était plus insensée encore qu'elle ne le supposait.
+
+--Vous nous accompagnez, docteur? dit Mme de Solis.
+
+--Oui.... J'ai une visite à faire tout près.... Je repasserai peut-être
+par la villa pour savoir des nouvelles de mistress Norton... ou plutôt
+pour avoir le plaisir de la revoir....
+
+--Et sans rancune, docteur! dit Liliane, tendant la main à Fargeas en
+passant devant lui.
+
+--Sans rancune, madame!
+
+ * * * * *
+
+Georges de Solis avait salué profondément Sylvia. Il sortait avec sa
+mère pendant qu'Éva, un peu pâle, le suivait des yeux. La jeune fille,
+restée seule avec Sylvia, dit alors, après un silence:
+
+--Charmante, Mme de Solis!
+
+--N'est-ce pas? dit Sylvia. Et...--elle sembla hésiter--et son fils?
+
+--Le marquis? fit Éva, un peu étonnée.
+
+--Oui!
+
+--Un gentleman accompli, répondit la jeune fille froidement.
+
+--Mieux que cela, corrigea mistress Norton, un gentilhomme!
+
+Éva sourit légèrement et répliqua, la voix un peu sèche:
+
+--Disons un honnête homme, et tout sera dit!
+
+Sylvia avait regardé la petite Américaine.
+
+--Vous ne l'aimez pas beaucoup, M. de Solis, ma chère Éva!
+
+--Moi? Qui vous fait croire?
+
+--La manière dont vous en parlez!
+
+--Je ne parle jamais de M. de Solis! dit-elle encore de soin ton bref.
+
+--Norton m'en a parlé pour vous!
+
+--Mon oncle?
+
+--Il a des idées très personnelles, votre oncle, et quoi qu'il veuille
+vous laisser, naturellement, toute liberté....
+
+Éva sentait vaguement qu'en lui parlant Sylvia voulait savoir ce qu'elle
+pensait de M. de Solis.
+
+--Norton, continuait la jeune femme, serait certainement très heureux de
+savoir votre avenir assuré par une union....
+
+--Quelle union? interrompit Éva. M. de Solis vous a-t-il chargée de me
+parler pour lui?
+
+--Non, je vous ai dit que votre oncle....
+
+--Mon oncle n'ignore pas que mes idées sur le mariage sont très nettes.
+Le serment que je prêterai, comme je le disais tout à l'heure, sera pour
+toute mon existence, et je n'accepterai ce même serment que d'un homme
+qui m'aimera comme je l'aimerai, de toute son âme. Je ne parle pas de M.
+de Solis. Je parle de moi qui ne l'aime pas.
+
+Ces mots avaient été dits avec une décision qui sentait la vérité, et
+Sylvia, dans son regard triste, laissa passer l'éclair d'une joie
+involontaire.
+
+--Vous ne l'aimez pas, Éva? Vous n'aimez pas M. de Solis?
+
+--Non.
+
+Mais Sylvia insistait:
+
+--Regardez-moi bien! Vous êtes ma soeur! Une soeur chérie! Il m'a semblé
+surprendre en vous, lorsque l'on parlait de M. de Solis....
+
+--Je n'aime pas M. de Solis, interrompit la jeune fille. Et, je vous le
+répète, je ne serai la femme que d'un homme que j'aimerai!
+
+La réponse, cette fois, avait dans sa résolution quelque chose d'hostile
+qui inquiéta mistress Norton.
+
+--Qu'est-ce que vous avez, ma chère Éva? Ce que je vous ai dit ne vous a
+pas blessée?
+
+--Blessée? Non! fit Éva. Vous voulez savoir ce qu'il y a au fond de mon
+coeur, je vous le dis... franchement... comme à une soeur... puisque
+vous me donnez ce nom.... Et pourquoi aimerais-je M. de Solis?... Est-ce
+qu'il peut m'aimer, lui?
+
+--Qui vous dit--et Sylvia hésitait un peu--que M. de Solis?...
+
+Cette fois, une amertume perçait vraiment dans les paroles de cette
+enfant, et Sylvia répondait, en regardant les beaux grands yeux clairs,
+la chevelure noire, le fin profil de la jeune fille:
+
+--S'il peut vous aimer?... Avec votre grâce, votre beauté, votre bonté!
+
+--Eh! d'autres sont belles, d'autres sont bonnes! dit Éva. D'autres
+l'aiment peut-être! Et lui, lui, est-ce que vous croyez qu'il se
+préoccupe de moi?...
+
+Elle laissait tomber son regard sur le bracelet que, tout à l'heure, M.
+de Solis avait regardé--regardé parce qu'il ressemblait au bracelet de
+Sylvia--et, lentement:
+
+--Même en me parlant, il pense à une autre!
+
+--A une autre? Éva, mon enfant, que voulez-vous dire? Je veux savoir!...
+
+--Quoi? Le secret de M. de Solis? dit-elle. Demandez-le-lui, quand vous
+le verrez!... A vous, il le dira certainement.
+
+Elle avait jeté ces derniers mots d'un ton brusque, voulant évidemment
+terminer là un entretien qui lui déplaisait, lui pesait, et, malgré un
+appel de Sylvia, elle s'éloigna, poussant la porte, remontant jusqu'à sa
+chambre avec des sanglots dans la poitrine.
+
+--Éva!
+
+Elle était loin déjà, Éva, cherchant le coin solitaire où, sans honte,
+elle pourrait pleurer, nerveusement, savait-elle pourquoi?
+
+ * * * * *
+
+Sylvia restait seule, effrayée.
+
+Une pensée lui venait maintenant, inquiétante, et elle avait encore dans
+les oreilles l'accent avec lequel Éva lui avait comme cinglé ces mots au
+visage: «Le secret de M. de Solis? Demandez-le-lui quand vous le
+verrez!»
+
+--Est-ce qu'elle l'aimerait? se disait-elle.
+
+
+
+
+X
+
+
+M. de Solis avait hâte de revoir Sylvia. Ne venait-elle pas de lui dire
+furtivement qu'elle avait à lui parler? Quand? Le plus tôt possible. Une
+visite nouvelle dans une même journée ne pouvait-elle sembler déplacée,
+éveiller les soupçons? Et pourquoi? Y avait-il donc imprudence à se
+montrer à la villa, aujourd'hui même, puisque Sylvia lui demandait de
+revenir «dans un moment»? Ne pouvait-il reparaître sous le prétexte de
+lui apporter quelque livre, une partition? Et puis il ne raisonnait pas.
+Il n'y avait point d'obstacle: il en eût souhaité, tout prêt à la lutte,
+las de son existence plate, de cet amour latent, en quelque sorte
+résigné, caché. Ses appétits d'aventures, sa soif de nouveau
+s'éveillaient, le poussaient à rêver quelque brusque exode, un départ
+avec cette femme partageant désormais ses explorations, ses dangers et
+sa vie. Quelle folie!
+
+Et pourtant cette pensée lui venait, depuis quelques jours, le
+tenaillait comme un supplice. Il y songeait en allant vers la villa,
+après avoir chez lui reconduit sa mère, sa mère qu'il trompait en lui
+disant qu'il s'arrêtait un moment au Casino, lire les journaux, alors
+qu'il retournait vers l'adorée, vers le péril.
+
+Sylvia était encore dans le grand salon quand M. de Solis se fit
+annoncer. Elle avait approché de la porte ouverte un _rocking-chair_,
+et, étendue là, elle regardait la mer, très verte, par-dessus des
+touffes poudreuses de tamaris.
+
+Elle accueillit M. de Solis comme quelqu'un qu'on attend. Certaine qu'il
+reviendrait, elle était demeurée là; elle lui tendit la main et il
+resta, un moment, à la regarder, heureux de ce silence qui troublait un
+peu la jeune femme.
+
+--Vous n'avez pas vu Éva? demanda-t-elle, pour parler.
+
+--Non. Et pourquoi aurais-je vu miss Meredith?
+
+--Une idée. Je ne sais pas.
+
+--Ne trouvez-vous point qu'elle a depuis quelque temps, qu'elle avait,
+aujourd'hui surtout, l'air agressif... ou triste, je ne saurais dire au
+juste le mot?
+
+--Je n'ai pas remarqué, dit Georges. Mais hier elle semblait si
+heureuse... elle riait d'un rire d'enfant.
+
+--Hier? demanda Sylvia.
+
+--Hier soir.
+
+--Vous l'avez vue hier?
+
+Et Sylvia étonnée, interrogeait Solis du regard plus encore que de la
+voix.
+
+--Je l'ai rencontrée chez la mère Ruaud; elle venait furtivement
+apporter un secours à la pauvre femme. Moi, voulant voir si le petit
+Francis avait menti, vous savez, quand il nous parlait....
+
+--Oui, oui! dit Sylvia qui pensait à Éva, à cette rencontre d'Éva et du
+marquis.
+
+Et M. de Solis continuait, évoquant le souvenir de la veille, la triste
+demeure des pêcheurs où il avait retrouvé miss Meredith, la mère
+souffrante, le père à demi alcoolique....
+
+--Elle! ah! c'était elle! interrompit Sylvia.
+
+--Qui donc?
+
+--Rien! Une absurdité que m'a rapportée mistress Montgomery.
+
+--Quelle absurdité?
+
+--Après tout, ce colonel, vous ayant reconnu, avait pu croire....
+
+Elle s'interrompit pour dire:
+
+--Je remarque qu'Éva s'habille maintenant comme moi, oui, comme moi, et,
+peut-être, qui sait? quand elle espère vous rencontrer....
+
+--Je ne vous comprends pas, dit M. de Solis, miss Meredith ne pouvait
+croire qu'elle me verrait chez ces Ruaud. Elle a été étonnée de me
+trouver au chevet de la pauvre femme et je l'ai, là, prise comme en
+faute. Oui, elle rougissait, la pauvre fille! dit Georges vivement. Mais
+que venez-vous de me dire? Le colonel? Quel colonel? Le colonel Dickson?
+Une absurdité? Il m'a vu, reconnu? Ah! je comprends!... Et il a cru, le
+colonel, que, là-bas, c'était vous? Eh bien, quoi? Quand c'eût été vous?
+Il doit savoir que vous vous cachez pour accomplir vos oeuvres de
+charité comme d'autres pour commettre leurs fautes! C'est tout simple.
+
+--Mais, fit Sylvia, il a pu trouver étrange que je me cache pour aller
+chez cette pauvre femme à la même heure que vous.
+
+--Et il l'a dit? Et il l'a raconté?
+
+--Évidemment, puisque mistress Montgomery m'en a avertie! Ah! après les
+méchants, je ne sais rien de plus détestable que les sots! Et, sot et
+méchant, qui sait si cet homme n'est pas à la fois l'un et l'autre?
+
+M. de Solis tordait nerveusement la pointe de sa barbe noire, comme
+prévoyant un malheur et songeant au moyen de l'éviter.
+
+--Il y a un moyen bien simple de répondre à la niaiserie du colonel
+Dickson, fit froidement Sylvia. C'est de lui dire la vérité.
+
+--La vérité! Et après? S'il a inventé et colporté sur vous quelque
+méchante histoire, il en inventera une autre, analogue, sur miss Éva,
+voilà tout.
+
+--C'est vrai, dit Sylvia. Mais....
+
+--Mais quoi?
+
+--Mais Éva est libre, elle!
+
+--Libre! Eh bien? demanda Solis, indifférent.
+
+Mistress Norton rassembla toutes ses forces pour ne pas sembler
+tremblante et, lentement, glissant presque les mots au coeur de M. de
+Solis:
+
+--Elle est charmante, dit-elle.
+
+Georges répéta, très sincèrement:
+
+--Charmante!
+
+--Si j'avais un frère, je ne lui souhaiterais pas d'autre femme que miss
+Meredith!
+
+Elle avait, cette fois, parlé avec une fermeté qui laissait deviner
+toute sa pensée, cette pensée du sacrifice où il y avait un conseil, et,
+dans une idée de renoncement, presque un ordre.
+
+Georges, amèrement, lui demanda:
+
+--Et alors, c'est vous, vous qui me conseillez....
+
+Elle voulut, par un geste, effacer ce qu'elle venait de dire.
+
+--Vous?... Dans une minute, vous allez me parler, à moi, d'épouser Éva,
+comme m'en a parlé Norton! Est-ce pour m'éprouver ou pour me torturer?
+
+--Vous torturer? fit-elle, de sa voix triste.
+
+--Est-ce une épreuve? Est-ce pour savoir si je vous aime toujours, et
+toujours aussi profondément, aussi follement?
+
+--On peut aimer Éva. Est-ce que je sais? On oublie!...
+
+--Qui oublie? s'écria Solis en regardant cette femme, qui? Les sages,
+les êtres raisonnables! Ceux qui ouvrent ou ferment leur coeur à
+volonté. Je ne suis pas de ceux-là! Et comment oublierais-je, quand je
+vous ai revue, quand j'ai, de nouveau, respiré la même atmosphère que
+vous, et quand, moi, malheureux, je vous ai retrouvée malheureuse,
+souffrant de la même souffrance qui me déchire et qui me tue?
+
+Sylvia s'était levée, comme pour fuir un entretien qu'elle avait voulu,
+mais qu'elle trouvait douloureux, dangereux.
+
+--Si je souffre, dit-elle fièrement, ne craignez rien, je suis assez
+forte pour supporter ma souffrance!
+
+Le marquis haussa les épaules.
+
+--Assez forte! Et je vous vois pâle, triste, et chaque jour mon
+inquiétude s'accroît et j'ai peur en vous regardant. Ah! j'aurais voulu
+vous fuir et j'aurais dû le faire, et je l'aurais fait, je vous le jure,
+si je vous avais vue souriante, heureuse, ne songeant plus à ce passé
+dont j'emportais partout le souvenir avec moi. Mais comment partir, oui,
+comment, quand, en partant, il m'eût semblé que je vous laissais frappée
+d'un mal que le docteur Fargeas cherche où il n'est pas, et qui est là,
+là, dans votre coeur, dans vos souvenirs, comme dans les miens?
+
+--Monsieur de Solis!
+
+--Ah! vous ne le direz pas, parbleu! vous ne le direz pas, que vous
+n'avez rien oublié de nos pauvres rêves, mais je le vois, mais je le
+devine, mais je le sais!
+
+Il se rapprochait d'elle, il lui parlait presque à l'oreille, il
+évoquait les visions passées:
+
+--Vous vous les rappelez nos chères causeries, là-bas, dans la maison de
+votre père, et nos espoirs et nos chastes serments?...
+
+Par la fenêtre maintenant, comme un accompagnement voulu, ordonné par le
+hasard, entrait, lointain, caressant, apporté par le vent et coupé comme
+par bouffées, un air de valse effacé, à peine perceptible, et cependant
+troublant, exquis, comme de la poussière d'harmonie.
+
+Et, entraîné doucement sur la pente des souvenirs, Solis redisait les
+choses enfuies, abolies, perdues dans le brouillard mort--et les
+premières rencontres, et ce soir où, lors du mariage d'une amie de
+Sylvia--une amie disparue depuis--ils s'étaient trouvés, lui, le
+Français, et elle, la jolie Américaine, sous la cloche de fleurs
+destinée aux époux, une cloche faite de roses, une sorte de coupole
+embaumée pour couronner, comme un dôme d'église, le premier baiser de la
+mariée, du marié.
+
+Et comme elle avait rougi, Sylvia. Et comme, lui, était devenu pâle
+lorsque les amies, battant des mains, avaient dit:
+
+--Ils ont passé sous la cloche de fleurs! Ils sont fiancés!
+
+Leurs mains alors s'étaient désunies et, sous ces roses, au lieu de se
+sentir rapproché de Sylvia, Georges de Solis, pauvre, s'en était senti
+si loin, si loin....
+
+C'était pour le mariage de Norton et de miss Harley qu'elle devait
+embaumer la cloche de roses, _the marriage bell_!
+
+--Je vous en prie... je vous en supplie... disait mistress Norton, que
+ces souvenirs torturaient.
+
+Sa voix demandait le silence, l'implorait; mais, avec une sorte d'âpre
+joie douloureuse, Georges continuait, revivant ce passé:
+
+--Ah! j'ai été fou alors de ne pas tout dire à votre père, de ne pas lui
+crier que je n'aimerais jamais que vous et de ne pas vous emporter comme
+mon bonheur vivant!
+
+--Tout cela est le passé, dit Sylvia, debout et essayant de dominer son
+émotion. Souvenez-vous que vous parlez aujourd'hui à une honnête femme
+comme vous parliez alors à une honnête fille!
+
+--C'est le passé, mais il est toujours là, puisqu'il me navre et qu'il
+vous tue!
+
+Il y avait autant de douleur dans la voix de Solis que de résolution
+dans celle de Sylvia, et la jeune femme répondait:
+
+--Non, on ne meurt pas de chagrin, je vous le jure, monsieur de Solis.
+
+--Voulez-vous dire que si l'on en mourait vous seriez déjà morte?... Ah!
+Dieu! vous avoir revue, vous sentir frappée au coeur et vous savoir à un
+autre!...
+
+--Ne parlez pas de Norton.... C'est le plus loyal des hommes!...
+
+--Il ne vous comprend pas, il voit dans vos yeux des larmes et il ne
+fait rien pour les empêcher de couler. Ah! il me semble, moi, que, pour
+ramener à vos lèvres un sourire, je remuerais ciel et terre!
+
+--Norton est votre ami! Ne parlez pas de Norton! répéta Sylvia
+fermement.
+
+--Eh! dit le jeune homme avec colère, il est votre mari!... Et, quand
+j'y songe, toute cette amitié me pèse et je la déteste, et je voudrais
+le haïr!...
+
+--Georges!
+
+--Vous aime-t-il autant que moi? s'écria M. de Solis. Vous devine-t-il
+comme moi? A-t-il pour pensée unique, dans son existence, vous, toujours
+vous, rien que vous? Moi, je ne pense à rien, qu'à vous, Sylvia! J'ai
+harassé ma vie à chercher un autre but, une autre passion! Je vous ai
+partout emportée et partout retrouvée!... Là-bas, vous étiez avec moi!
+Et si je me désolais de vous avoir perdue, je me consolais du moins avec
+cette pensée que vous étiez heureuse! Eh bien! non, vous souffrez, vous
+pleurez... vous m'aimez.
+
+--Ah! au nom du ciel, mon ami! dit-elle effrayée.
+
+Et il répéta fermement:
+
+--Vous m'aimez, Sylvia, et comme il n'y a de bonheur pour moi qu'avec
+vous, il n'y en a, pour vous, qu'avec moi....
+
+Elle fit un mouvement pour s'éloigner. Il la retint.
+
+--Laissez-moi.... Laissez-moi parler... laissez-moi tout vous dire....
+J'ai fait des rêves encore, depuis que je vous ai vue, mais des rêves
+possibles, cette fois, des rêves qui sont à portée de notre main... des
+rêves qui se réaliseront... demain... si vous voulez!
+
+--Que signifie?...
+
+Il était tout pâle, avec une folie dans les yeux, un feu de fièvre.
+
+--Il n'est pas seulement dans le passé, dit-il tout bas, ce bonheur que
+nous avons laissé fuir et que nous pouvons retrouver. Il est dans
+l'avenir, il est devant nous! Je vous adore, Sylvia! Je vous aimerai
+toujours! Voulez-vous de mon dévouement éternel, de mon existence vouée
+tout entière à votre bonheur?
+
+--Votre dévouement... votre existence....
+
+Elle balbutiait, comprenant bien, comprenant tout et ne voulant pas
+comprendre.
+
+--Pour vous sauver la vie, je donnerais cent fois la mienne, dit-il avec
+une fermeté soudaine, comme un homme qui joue sa tête prend une
+résolution brusque. Eh bien! vous souffrez, vous mourez! Je ne vois que
+vous, je ne pense qu'à vous. J'oublie le reste du monde! Je veux que
+vous viviez! Je le veux.... Voulez-vous?
+
+Ce n'était pas la folie d'une heure que rêvait Solis, c'était le
+sacrifice de toute une existence refaite, affranchie, le passé retrouvé
+tout à coup. Elle tremblait. Elle sentait s'abattre sur elle une
+tentation. Éperdue, chancelante, elle était tombée sur le
+_rocking-chair_, et les mains jointes, ayant peur de lui et d'elle-même,
+elle disait d'une voix d'enfant tremblante:
+
+--Monsieur de Solis, monsieur de Solis... je vous en supplie, je vous en
+conjure. Vous ne savez pas quel mal vous me faites. Partez, partez!
+
+Elle comprenait, oui, elle comprenait. Ce qu'il lui disait lui donnait
+au coeur une angoisse, au cerveau une griserie de liberté....
+
+Mais, plus il la sentait troublée, plus il faisait, avec l'égoïsme des
+amoureux, saigner la blessure qu'il avait mise à nu.
+
+--Est-ce que ce n'est pas vrai que tout ici vous pèse et vous tue?
+Est-ce que ce n'est pas vrai que votre coeur étouffe? Est-ce que ce
+n'est pas vrai que j'ai deviné, Sylvia?
+
+Et elle, toujours effarée:
+
+--Pas un mot.... Plus un mot... mon ami... au nom de cette affection
+même dont vous parlez....
+
+--C'est que ce n'est plus, comme autrefois, l'affection qui se résigne;
+c'est, vous voyant ainsi, l'amour vrai qui se révolte!... Je ne parle
+pas de Norton.... C'est un homme d'honneur, oui, le plus loyal des
+hommes, mais, encore une fois, qui ne vous comprend pas, qui vous laisse
+souffrir, qui ne se doute même pas de ce qu'il y a de mortelle tristesse
+au fond de votre coeur!... Eh bien! pour toute créature humaine, Sylvia,
+il y a le droit de vivre, le droit d'exister, de sentir son coeur
+battre! Il faut regarder son droit en face, et la vie que j'ai menée m'a
+donné le culte de l'absolu. L'absolu, ici, c'est notre salut et c'est
+notre amour. Je vous aime et je n'ai jamais aimé que vous, et je vous
+aimerai toujours, et je veux vous donner toute ma vie, tout mon être, et
+je veux vous emporter je ne sais où, où l'on ne meurt pas et où l'on
+s'aime!
+
+--Georges! Georges! dit-elle, entraînée, soulevée par ce souffle de
+passion, cette folie de vivre. Ah! si vous saviez à quelles tortures
+vous me condamnez sous prétexte de me consoler et de me plaindre!
+
+--Si ces tortures sont les dernières, qu'importe? s'écria Solis.
+
+--Les dernières?... Hélas!
+
+--Vous voyez bien que tout en vous se débat, que vous souffrez à en
+mourir! Eh bien! pour le salut de la créature humaine qu'on aime le plus
+au monde, tout est permis!
+
+--Tout?
+
+--Demain, cette nuit, quand vous voudrez, nous partirons. Une fuite, un
+enlèvement, est-ce que je sais? Un coin d'Europe où nous nous cacherons.
+Une maison ignorée au bout de cette mer qui est là et qui nous appelle,
+et où nous serons libres....
+
+--Êtes-vous fou?
+
+--Libres, oui, et, si vous le voulez, une vie nouvelle commence, et
+qu'importe le monde et qu'importent les autres! Nous sommes innocents et
+on nous calomnie? Eh bien, puisque les propos de Dickson vous
+atteignent, vous, il pourra médire à son aise, le monde! Et nous aurons,
+du moins, vécu de ce qui était notre vie:--notre amour!
+
+--Monsieur de Solis! Ah! monsieur de Solis, au nom de votre mère....
+
+--Je vous adore, dit-il éperdu, et je veux que vous viviez! Je veux que
+tu vives! Eh bien! c'est à vous, sachant combien je vous aime, de savoir
+si vous m'aimez assez pour sacrifier votre existence comme je vous donne
+la mienne et pour toujours! Ah! pour toujours, je vous le jure!
+
+ * * * * *
+
+Elle était blême, torturée, et cependant heureuse, heureuse comme dans
+une hallucination, un rêve fou.
+
+Et elle se demandait si ce n'était pas la sagesse, cette folie que lui
+proposait cet homme. Un homme d'honneur. Aujourd'hui comme autrefois, il
+lui parlait d'une éternité d'amour. Et il était à eux, cet autrefois,
+refleuri tout à coup comme un printemps retrouvé. M. de Solis lui aurait
+donné son nom en Amérique. Il lui offrait ici toute son existence, tout
+son être.
+
+Et c'était maintenant une griserie délicieuse qui l'enveloppait toute,
+c'était une sorte d'étourdissement léger comme dans le vaporeux état des
+morphinées. Une voix, la voix de Norton, la rappela tout à coup à la
+réalité.
+
+Il était là, Norton, à quelques pas. Il donnait un ordre ou demandait un
+renseignement à un domestique.
+
+Norton! Le mari! La loi! Le devoir!
+
+--C'est lui! fit-elle.
+
+--Norton? Je ne veux pas le voir!
+
+Et d'un mouvement instinctif, Georges de Solis se dirigea brusquement
+vers la porte opposée à celle par laquelle arrivait la voix de Richard.
+
+Alors, comme avec une tristesse amère, Sylvia lui disait:
+
+--Déjà, le remords!
+
+--Non, la jalousie! répondit-il, presque farouche. A bientôt!
+
+Et Sylvia restait seule, regardant la porte que venait de franchir M. de
+Solis, et entendant encore Norton parler, à côté, prêt à entrer sans
+doute.
+
+Elle éprouvait une sensation d'affaissement, une sorte de délabrement
+moral. Il lui semblait que, matériellement, Georges lui avait fait une
+blessure. Et comme il parlait cependant! Quelles tentations, quels beaux
+rêves!
+
+--Il m'a fait mal! songeait-elle.
+
+Et pourtant elle n'eût point voulu qu'il eût gardé le silence.
+
+Elle se raidit, d'ailleurs, contre elle-même, lorsque Norton entra.
+
+ * * * * *
+
+Très pâle, l'air préoccupé, presque sombre, il regarda autour de lui,
+dans le salon, comme s'il cherchait quelqu'un, et demanda:
+
+--Qui était là?
+
+--Ici? dit-elle.
+
+--J'ai entendu une autre voix que la vôtre!
+
+--C'était M. de Solis, répondit-elle.
+
+--Ah!
+
+Et Norton resta silencieux.
+
+Puis, brusquement:
+
+--Et il s'en va quand j'arrive, M. de Solis?
+
+--Il ignorait peut-être que c'était vous!
+
+--Vraiment?... dit Norton.
+
+Sa voix devint vibrante.
+
+--Vous ne savez pas mentir, ma chère Sylvia! Vous êtes toute pâle!
+
+--Mentir! Pourquoi mentirais-je?
+
+--De quoi vous parlait M. de Solis? demanda Richard soupçonneux.
+
+--Mais je ne sais pas.... De rien.... De choses insignifiantes....
+
+Elle cherchait, balbutiait presque.
+
+--Insignifiantes? répéta Norton, ironique. Insignifiantes?
+Nécessairement. Et tout ce que vous disait M. de Solis vous était
+parfaitement indifférent, n'est-ce pas? Indifférent, absolument?
+
+--Pourquoi me demandez-vous cela?... Pourquoi me parlez-vous de M. de
+Solis?
+
+--Pour rien!... fit-il en s'efforçant de garder un calme sous lequel
+grondait une colère. Parce que je viens d'en entendre parler au Casino,
+par hasard, et cela par des gens qui ne se doutaient guère que j'étais
+là et que je pouvais entendre.... Tout le monde ne me connaît pas à
+Trouville.
+
+--Et que disaient-ils de M. de Solis, ces gens? fit Sylvia, s'apprêtant
+à recevoir--comme un coup de poignard--une calomnie en pleine poitrine.
+
+--Peu vous importe. Mais j'ai à vous annoncer, ma chère Sylvia, une
+nouvelle qui vous sera, je le crains, moins indifférente que la
+conversation de M. de Solis.
+
+Elle attendait, silencieuse.
+
+--Une nouvelle désagréable! précisa le mari.
+
+--Laquelle?
+
+--Mes affaires nécessitent ma présence immédiate à New-York. Nous
+partons après-demain!
+
+--Après-demain?
+
+--Samedi, dit-il froidement.
+
+Sylvia laissa simplement échapper un «ah!» qui pouvait paraître résigné.
+
+--Et pour ne plus revenir en France! dit lentement Norton, en la
+regardant bien en face, de ses yeux gris.
+
+Elle ne pouvait se tromper sur l'intention de ces derniers mots et elle
+dit, un peu ironique à son tour, puis vraiment triste:
+
+--Vous avez une manière de m'annoncer que nous ne reviendrons jamais qui
+ressemble à quelque chose comme une menace. Vous ne m'avez pas habituée
+à ce ton-là.
+
+--Je vous remercie d'y avoir pris garde, répondit Norton. Mais, chaque
+jour, on découvre du nouveau auquel il faut s'accoutumer, si l'on peut.
+Moi, je ne pourrais pas!
+
+--Vous parlez par énigmes. Je ne vous comprends pas. Mais pas du tout.
+
+--Il n'est pas utile que vous compreniez, pourvu que vous partiez!
+
+Il se promenait maintenant à travers le salon, sa haute taille et ses
+épaules larges un peu tassées comme sous un fardeau inattendu, et
+faisant craquer ses doigts, machinalement.
+
+--Mais, en vérité, dit Sylvia, vous semblez bien moins préoccupé de
+retourner en Amérique pour arranger vos affaires que de me faire quitter
+la France?
+
+Il s'arrêta et, très froid, avec un sourire:
+
+--Vous voyez donc bien, ma chère Sylvia, que vous comprenez
+parfaitement.
+
+Sylvia redressait fièrement sa jolie tête fine et dont l'expression
+mélancolique devenait maintenant militante, comme indignée:
+
+--Je comprends que je ne sais quel soupçon absurde... odieux... pis que
+cela, insultant, vous est entré dans l'esprit! Et j'avais assez de mes
+souffrances sans qu'il vous prît la fantaisie de les venir augmenter par
+un doute qui m'outrage.
+
+--Je ne vous ai parlé de rien. J'ai fait simplement allusion à des
+propos absurdes et odieux, comme vous dites, et vous appelez cela un
+outrage!
+
+--C'est que, par hasard aussi, je connais les propos que vous pouvez
+avoir entendus!
+
+--Qui vous les a rapportés? M. de Solis? fit Norton, dont l'impatience
+croissait visiblement.
+
+--Ah! laissez là M. de Solis! A chaque parole que vous me dites, il me
+semble que vous allez me jeter au visage le nom de M. de Solis!
+
+--J'en parle, je crois, encore moins que vous n'y pensez, ma chère amie!
+dit Richard, la voix âpre.
+
+--Moi?
+
+--M. de Solis--j'aurais dû m'en souvenir--avait été l'hôte de votre
+père, il y a trois ou quatre ans?
+
+--Oui! répondit-elle simplement.
+
+--M. de Solis vous aimait.... M. de Solis pouvait vous épouser!
+
+--Oui!
+
+--Et s'il avait demandé votre main, vous la lui auriez accordée?
+
+--Oui! dit-elle nettement.
+
+--Alors, cette tristesse, ces larmes, ces soupirs, que je voyais en vous
+et qui me rendent si malheureux, c'est parce que, pensant à M. de
+Solis, vous l'aimiez toujours et vous ne m'aimiez pas, moi?
+
+Sylvia répondit avec la même franchise loyale:
+
+--J'ai juré d'être votre femme et je vous donnerai toute ma vie comme
+vous m'avez donné votre nom.
+
+--Un serment! Parbleu! fit Norton dont les nerfs tendus semblaient se
+tordre. Mais on oublie les serments d'amour, pourquoi n'oublierait-on
+pas les autres? Imbécile! Imbécile que j'étais! Et je me croyais aimé!
+Et je n'avais des pensées de luxe que pour cette femme! Et moi qui
+vivrais de pain et de riz, je souhaitais des palais et une richesse
+insensée, pour qui? pour cette femme! Oui, pour vous! Machine à travail,
+le mari! Et elle... elle....
+
+--Je ne vous demandais rien, et je vous suis reconnaissante de tout
+votre dévouement, Richard! répondit lentement Sylvia.
+
+Il avait repris, à travers le salon, sa marche saccadée, et, séparée de
+lui par la table, Sylvia voyait sa large carrure tantôt se détacher sur
+le fond de mer tantôt s'enfoncer dans la pénombre de la vaste pièce.
+
+Et, lui, s'exaltant, allant, venant, s'arrêtant parfois pour lui parler,
+jetait des exclamations emportées:
+
+--Reconnaissante!... Ah! oui, sans doute. Reconnaissante!...
+Reconnaissante comme au portefaix qui traîne le fardeau durant le
+voyage!... Ce n'était pas votre reconnaissance que je voulais, moi,
+c'était votre amour!
+
+--Je vous ai gardé loyalement la parole que je vous ai donnée
+loyalement! dit-elle encore.
+
+--Oui. Et cependant les indifférents et les sots connaissent assez,
+paraît-il, votre amour pour M. de Solis pour qu'une allusion ou une
+raillerie vienne me souffleter tout à coup et me crever le coeur dans un
+casino de bains de mer!
+
+--Est-ce que vous allez me rendre responsable de la sottise de ceux que
+je ne connais pas, qui ne me connaissent pas?
+
+--Au reste, fit-il, les désoeuvrés, en France, pourront demain, s'ils
+veulent, parler à leur aise de l'Américain Norton et du départ de
+mistress Norton l'Américaine!... Je vous ai dit que nous partions....
+Nous pouvons attendre le paquebot au Havre.... Inutile de rester plus
+longtemps à Trouville.... Ayez la bonté de donner vos ordres....
+
+--Sur-le-champ? dit-elle étonnée.
+
+--Sur-le-champ! Nos places sont retenues. Celles que vous avez occupées
+sur la «_Normandie_» pour venir en France.
+
+--Il est impossible que je ne fasse pas mes adieux aux rares amies qui
+me restent ici....
+
+--Des amies? Éva nous accompagne.
+
+--Mistress Montgomery!
+
+--Vous la retrouverez quelque jour, en Amérique.
+
+--C'est de la folie, dit Sylvia. Et si ce départ n'est qu'une fugue
+soudaine, si votre caprice devient une tyrannie, il est inutile
+d'insister. Je ne partirai pas!
+
+Elle avait mis toute sa résolution nerveuse dans ce refus, et Norton
+connaissait l'énergie de cet être résistant sous son apparence frêle.
+
+--Je serai cependant en route dans trois jours, et je vous prie--je vous
+prie, mistress Norton--dit-il en insistant, de ne point me laisser
+partir seul.
+
+--Je n'ai pas demandé à venir en France. Je ne quitterai pas la France
+parce que le propos d'un passant aura effleuré mon nom! Et, d'ailleurs,
+pour ceux-là mêmes qui sont ici--pour le colonel Dickson ou mistress
+Dickson, vous voyez que je les connais ceux qui peuvent parler de
+moi--un départ aurait l'air d'une fuite. Leur calomnie aurait semblé
+m'avoir atteinte en me contraignant à la retraite. Je ne partirai pas.
+
+--Sylvia! dit Norton, dont le visage, pâle tout à l'heure, se
+congestionnait violemment.
+
+--Eh bien?... fit-elle résolue, très calme.
+
+--Vous ne me connaissez pas, dit le Yankee. Vous m'avez vu toujours
+soumis à vos caprices, humble devant vous comme un enfant! Vous vous
+figurez que je puis renoncer à ce que je veux quand ma volonté a décidé
+quelque chose? Vous oubliez que tout ce que j'ai voulu, dans ma vie, je
+l'ai fait. Je ne suis pas un esprit romanesque comme M. de Solis, je
+suis un homme qui sait où il va et ce qu'il veut. Eh bien, je vous jure,
+Sylvia, que je veux que vous ne restiez pas un jour de plus à Trouville
+et que vous m'accompagniez en Amérique, où je vais.
+
+La jeune femme regarda, un moment, ce colosse qu'elle sentait furieux,
+et, lentement, avec une douceur implacable, elle refusa, répondant:
+
+--Votre volonté, lorsqu'elle devient une injure, ne peut rien contre la
+mienne.... Rien!... Vous voulez que je parte parce qu'il vous plaît de
+me soupçonner?... Accusez-moi, insultez-moi, je ne partirai pas!...
+
+Il répéta, menaçant comme tout à l'heure, ce nom aimé pourtant:
+
+--Sylvia!
+
+Puis s'arrêtant devant le regard clair, calme, attristé aussi, de cette
+femme:
+
+--Ah! non... non... non.... Vous voulez m'affoler, me pousser à bout!
+Vous voulez que je croie tout?...
+
+--Quoi, tout? Tout ce que la calomnie ramasse je ne sais où? Des folies
+ou des infamies?
+
+--Voyons, oui, c'est de la folie; oui, c'est absurde, je le sais,
+dit-il... mais je ne veux pas que vous restiez ici.... Je suis injuste,
+je suis brutal... soit.... Mais, après tout, n'ai-je pas fait preuve
+d'un sang-froid qui m'étonne lorsque, tout à l'heure, de ces
+mains-là--et il montrait les poings nerveux du fendeur de bois--je n'ai
+pas écrasé les imbéciles qui contaient, en ricanant, les aventures de
+l'Américaine de la villa normande.... Oui, j'avais bondi, le sang aux
+yeux... et j'allais faire quelque esclandre--un malheur--lorsque cette
+idée m'est venue que le scandale était plus redoutable pour vous que les
+vilenies... les calomnies de ces niais féroces.... En relevant leur
+propos, je lui redonnais une force.... Je le relançais, au lieu de le
+laisser traîner à terre et crever comme un ballon chargé de gaz
+empoisonné.... Mais le sang-froid, ce n'est pas ma vertu, à moi, Sylvia!
+Vous devez le savoir et le voir!... J'étouffe.... J'ai devant moi des
+visions qui m'affolent.... Il faut me comprendre, Sylvia.... Il faut
+m'excuser....
+
+Il répéta, cette fois, d'un ton net, absolu:
+
+--Il faut me suivre!
+
+--Alors, c'est un ordre?
+
+--Ordre ou prière, peu importe!
+
+--Il importe si fort que j'aurais cédé à une prière et que je n'obéirai
+jamais à un ordre!
+
+--Jamais?
+
+--Jamais!
+
+--Ah! malheureuse, fit Norton, le visage rouge. Et qui me prouve que ces
+misérables n'ont pas dit vrai et que vous ne voulez demeurer ici pour y
+rester avec votre amant?
+
+--Mon amant?... C'est une infamie, s'écria Sylvia, et vous venez de dire
+un mensonge!
+
+--Il était ici. Il s'est enfui devant moi. Où est le mensonge? Sur mes
+lèvres ou sur les vôtres? M'avez-vous avoué, oui ou non, tout à l'heure,
+que vous l'aviez aimé?
+
+--Ce n'était pas un aveu, c'était la vérité! dit-elle, ayant retrouvé sa
+fierté calme.
+
+--Et la vérité... la vérité d'autrefois et la vérité d'aujourd'hui...
+c'est que vous l'aimez toujours?
+
+--Toujours! Oui, je l'aime toujours! répondit-elle, la tête haute.
+Après?
+
+--Vous osez!... Tu oses!
+
+--Je l'aime et vous n'en avez pas moins menti! Je l'aime et les lâches
+dont vous me parliez m'ont calomniée! Je l'aime et je suis une honnête
+femme!
+
+Il écoutait, fou de colère, ayant peur de lui-même, sentant une rage lui
+monter aux yeux.
+
+--Une honnête femme dont le nom est Norton! dit-il. Allons, appelez Éva!
+Donnez vos ordres, vous dis-je, nous partons!
+
+Et comme elle ne bougeait pas, il alla au timbre électrique, près de la
+glace et pressa sur le bouton d'ivoire.
+
+--Vous partez, soit, dit Sylvia. Moi, je reste.
+
+Elle s'était appuyée contre la table pour ne pas tomber. Elle était
+blême, les lèvres tremblantes. Dans son visage, les yeux seuls vivaient.
+
+--Je pars, dit Norton, et je vous emmène.
+
+--De vive force? C'est possible. Vous pouvez aussi me cadenasser en
+route!
+
+Un domestique parut et, derrière lui, le docteur Fargeas qui revenait,
+très guilleret.
+
+Norton, en l'apercevant, fit au valet signe de s'éloigner.
+
+Fargeas arrivait, en belle humeur; mais, d'un coup d'oeil, il devina
+qu'entre ces deux êtres une sorte de choc électrique venait de se
+produire--les orages moraux ont aussi leur odeur de soufre--et, allant à
+Sylvia, presque défaillante:
+
+--Qu'y a-t-il?... Madame.... Eh bien! mais, quoi donc?
+
+--Rien!... Rien, docteur! disait-elle.
+
+Elle essayait de sourire. Elle chancelait.
+
+--Comment, rien! Mais c'est une crise, dit le docteur.
+
+Et, interrogeant Norton brusquement:
+
+--Enfin, quoi?...
+
+--Je pars ce soir pour le Havre; dans trois jours pour New-York,
+répondit Richard froidement, et mistress Norton refuse de partir avec
+moi!
+
+--Elle refuse! elle refuse!... Elle a bien raison! Vous voulez donc la
+tuer?
+
+--La tuer? dit-il, et dans sa voix une angoisse soudaine passa,
+l'étranglant presque.
+
+Fargeas faisait respirer à Sylvia, qui s'était assise, une ampoule de
+nitrite d'amyle qu'il avait cassée du bout des doigts, sur son mouchoir,
+et elle remerciait du regard, pendant que le docteur, à demi tourné vers
+Norton:
+
+--Ah! ça dépend de vous, ça! Ses nerfs sont dans un tel état!... Si vous
+l'aimez....
+
+--Si je l'aime? fit Richard.
+
+--Vous avez remis entre mes mains sa santé. Eh bien! Un départ, avec la
+dépression barométrique et la saute de vent qu'on nous annonce, jamais!
+Je m'y oppose.
+
+--La tuer? songeait Norton.
+
+Et il lui semblait qu'un grand trou noir s'ouvrait devant lui; et il
+avait envie de s'y jeter, de s'y enfouir, de disparaître avec cette
+adorée qui, dans le coeur, gardait le nom d'un autre.
+
+ * * * * *
+
+Tout à coup, dans le grand silence de la villa, un bruit éclata comme au
+signal d'un régisseur dans un théâtre, une fanfare retentit, une trombe
+de gaieté entra; et, pareille à une farandole se déroulant à travers les
+escaliers et les couloirs, une traînée de gens, guidés par mistress
+Montgomery, se précipita, et Liliane, élégante, armée d'un mirliton,
+Montgomery essoufflé, Bernière donnant la main à la belle Arabella que
+suivaient le colonel et la colonelle, la petite juive Offenburger et son
+père le gros banquier apoplectique, tout une poussée de fous s'invitant
+eux-mêmes, arrivant à l'américaine, dans cette _partie de surprise_ qui
+rappelait les fantaisies du pays, tous, riant, criant, jetaient à l'air
+les échos de leurs fanfares:
+
+--Hip! hip! hurrah!... _Surprise-party!_ disait Liliane.
+
+--Nous sommes chez nous!
+
+--_Go ahead!_ s'écriait Bernière.
+
+Et Liliane, commandant comme à l'assaut:
+
+--Au piano, Arabella! au piano!
+
+--Volontiers!
+
+Miss Dickson ôtait ses gants; elle s'installait, pendant que le colonel
+disait à Norton:
+
+--Quel dommage! Elle a oublié son violoncelle!
+
+Cette brusque invasion, assourdissante, Fargeas ne la détestait pas.
+Elle amenait chez Sylvia une réaction soudaine dont les nerfs de la
+jeune femme avaient besoin. Et, pendant que mistress Norton se
+redressait, essayant de sourire à cette invasion, à ces affolés qui, par
+droit de conquête fantaisiste, prenaient possession de son domicile,
+Norton composait son visage, sentant aussi que les Dickson ne venaient
+pas seulement là en désoeuvrés qui s'amusent, mais en curieux qui
+épient.
+
+Et, à cette bande éperdue, Éva venait se joindre, à son tour, attirée
+par le bruit.
+
+--La voilà, la _surprise-party_! lui disait en riant mistress
+Montgomery.
+
+--Plaisir américain, ajoutait la petite Offenburger. Cela doit vous
+plaire, miss Éva? Cela ne vaut pas l'anthropologie, mais c'est drôle!
+Très drôle. Original.
+
+Sylvia faisait toujours des efforts pour sourire, restant un peu pâle.
+
+Alors, le colonel, avec une affectation d'intérêt:
+
+--Mais, docteur, voyez donc... mistress Norton.
+
+--Eh bien! quoi, mistress Norton? dit froidement Richard. Un peu de
+fatigue, voilà tout.
+
+--Ce n'est-rien, répondait Sylvia.
+
+Et Liliane, la belle Liliane, avide du bruit éternel, leva hardiment,
+comme un bâton de commandement, son mirliton enrubanné, et de sa voix
+claire, joyeusement:
+
+--Allons, allons, Sylvia, un peu de gaieté! Arabella, attaquez la
+_Marche des Milligans_! Nous accompagnerons, nous!... Fête de
+Saint-Cloud à Trouville! Hip! hip!
+
+--Hurrah! cria Bernière.
+
+Et, pendant que la grande belle fille du colonel Dickson jouait
+crescendo, sur le piano, l'air anglais, sautillant, entraînant, plein de
+titillations et de saccades, Bernière et mistress Montgomery
+accompagnaient en s'interrompant pour rire, et Éva examinait tour à tour
+le colonel qui, avec une gravité de clergymann, battait la mesure,
+tandis que la colonelle épongeait son front, la petite Offenburger qui
+causait avec son père, le banquier imitant la grosse caisse, et
+Montgomery parlant à l'oreille de Norton. Puis le regard de la jeune
+fille s'arrêtait sur le mélancolique visage de Sylvia, assise à côté de
+Fargeas qui hochait la tête. Et la jolie Éva, sérieuse et comme navrée
+par tout ce bruit qui, lui semblait-il, sonnait faux dans cette villa
+où, pour la première fois, elle avait pleuré, où elle sentait
+instinctivement comme un amer parfum de larmes, la petite Américaine se
+disait, toute triste:
+
+--Si la marquise de Solis était là, elle dirait, cette fois, que les
+Américaines sont décidément folles! Oui, elle le dirait!
+
+Furieusement, Arabella Dickson enlevait la _Marche des Milligans_, et
+Liliane, entre deux accords de mirliton, disait à Bernière:
+
+--Tout à l'heure, nous pillerons les buffets pour le lunch! Aujourd'hui,
+Sylvia n'est plus chez elle. Expropriation pour cause de distraction
+publique. _Surprise-party!_
+
+--Le _mildew_! songeait Éva Meredith.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Georges de Solis, en quittant la Villa, était sorti un peu au hasard,
+par les rues vides. Machinalement il allait vers la plage, indifférent
+au bariolage gai des toilettes claires et des parasols rayés faisant sur
+le sable des taches joyeuses. Il suivait les _planches_ en songeant
+encore à ce qu'il venait de dire, à ce qu'il avait osé dire à Sylvia.
+
+Moralement il étouffait. Son existence s'était bornée jusqu'ici à des
+devoirs et à un amour. Il n'avait pas usé sa passion, en la banalisant,
+en l'émiettant en caprices. Cet amour intact, il le voulait absolu et il
+se faisait l'effet d'un sauveur venant arracher cette femme à une prison
+lourde, à une mort certaine.
+
+Fuir avec elle? Oui, puisque sa destinée était d'errer et que l'univers
+lui ouvrait ses infinis. Mais Mme de Solis? La mère? Mais Richard
+Norton? Le mari? Il écartait violemment leur image; il ne voulait voir
+que Sylvia. Il ne voulait penser qu'à elle. C'était une fièvre qui lui
+montait au cerveau, l'aveuglant sur tout ce qui n'était pas Sylvia, sur
+tout ce qui n'était pas son amour.
+
+Il erra ainsi pendant un certain temps, s'arrêtant machinalement devant
+le tir, hypnotisé, en apparence, par ces cartons troués, en réalité,
+n'apercevant rien que sa propre pensée. Il rentra alors, dîna avec la
+marquise qui le trouva préoccupé, nerveux; puis, contre son habitude, il
+sortit, la nuit venue.
+
+--Es-tu souffrant? lui demanda Mme de Solis, comme il allait
+s'éloigner.
+
+--Non. Pourquoi?
+
+--Tu es pâle. Tu as l'air triste.
+
+--Je ne suis pas triste. Je suis un peu nerveux. Cette chaleur lourde me
+fatigue. Le bord de la mer me fera du bien.
+
+Il était agité visiblement, il n'avait qu'une pensée, réaliser cette
+folie dont il avait parlé à Sylvia comme d'un rêve. Une fuite en 1891,
+un enlèvement comme en plein romantisme, cela lui semblait assez
+étrange, presque ironique et «peu fin de siècle». Mais les explorateurs
+et les chercheurs d'inconnu sont peut-être les derniers romantiques. Ce
+danger bravé, ce départ brusque et fou lui plaisait. Mais comment
+partir? Et quand?
+
+Puis le voulait-elle bien? Il l'avait sentie trembler sous ses paroles,
+frémir d'une tentation de liberté et d'amour. Elle l'aimait encore, et
+c'est parce qu'il avait eu la sensation de cet amour demeuré fidèle et
+partagé qu'il trouvait en lui l'audace de cet acte insensé: la rupture
+avec le monde et la fuite vers le hasard. Mais aurait-elle la même
+témérité que lui? Une réflexion ne l'arrêterait-elle pas, brusquement,
+en chemin?
+
+Il était entré, presque inconsciemment, au Casino, ayant, pour
+s'étourdir, comme un besoin de bruit. La foule était grande. On dansait.
+Dans la salle des «petits chevaux», des joueurs se donnaient l'illusion
+de la roulette. En allant de la salle de bal à la salle de jeu, M. de
+Solis se heurta presque contre la belle Arabella Dickson qui passait au
+bras de son père. La foule, instinctivement, s'écartait devant
+l'admirable fille et le gigantesque Américain aux poils roux. Gontran de
+Bernière venait derrière, causant avec un monsieur très pur, très
+correct, très épinglé, cravaté de blanc, un gardénia à la boutonnière,
+et qui était le peintre Harrisson, Edward Harrisson, le premier mari de
+mistress Montgomery. Un artiste à tenue de diplomate. Chauve, du reste,
+avec des favoris interminables.
+
+Arabella, en apercevant M. de Solis, laissa échapper un _ah_! de
+satisfaction. Elle s'arrêta, lui tendant la main. Elle était délicieuse
+avec ses cheveux colorés relevés sur la nuque, un petit chapeau marin,
+en paille blanche, posé dessus, jupe et veston blancs, un déshabillé
+très habillé, le veston moulant comme avec des caresses la taille et les
+hanches.
+
+--Monsieur de Solis, dit-elle, on vous a regretté à la villa Norton, ce
+soir.
+
+--Très regretté, dit le colonel.
+
+--Charmante, la _surprise-party_ organisée par mistress Montgomery. Oh!
+elle s'entend aux petites fêtes, mistress Montgomery. N'est-ce pas,
+monsieur Harrisson?
+
+--Elle s'y entend, répondit flegmatiquement le premier mari.
+
+--J'avais, ajouta Arabella en souriant, espéré vous voir, monsieur de
+Solis!
+
+--Je sors très peu, mademoiselle. C'est par hasard que je suis ici!
+
+Le colonel hocha la tête, sa tête si haut perchée, et caressant sa
+longue barbe:
+
+--Oh! oh! vous sortez très peu? Vous ne venez pas souvent au Casino,
+mais....
+
+Il s'arrêta, le regard de M. de Solis lui ordonnant de se taire.
+
+Toute la révolte de Georges contre la calomnie montait dans ce regard
+violemment impératif, et le marquis saisit même, avec une sorte de
+brusquerie ardente, l'occasion que lui offrait cette rencontre:
+
+--J'ai précisément un mot à vous dire, colonel.
+
+--Volontiers, mon cher marquis.
+
+--Oh! seul à seul, fit Solis. Vous permettez, mademoiselle?
+
+Arabella sourit.
+
+--M. de Bernière me servira de cavalier, dit-elle.
+
+Le colonel avec flegme caressait toujours sa longue barbe. Georges
+l'attira dans un coin de la salle où de bons bourgeois prenaient le
+chaud, sur des fauteuils.
+
+--Monsieur, dit le jeune homme en allant droit au but, vous avez tenu
+sur moi, et sur une personne que ni vous ni moi n'avons le droit de
+nommer, des propos qui ne me conviennent pas.
+
+--Vous dites? fit le colonel en redressant encore sa taille de géant
+maigre.
+
+--Je dis que vous avez calomnié la plus respectable des femmes et que
+vous avez associé mon nom à vos calomnies. Savez-vous comment nous
+appelons cela en français?
+
+--Je connais la langue française, dit le colonel froidement, et je vous
+dispense de feuilleter votre dictionnaire! Je n'ai rien dit qui ne fût
+du domaine d'une conversation de plages. J'ai peut-être parlé--et dans
+l'intérêt de la santé d'une personne qui vous paraît chère--de
+promenades trop fréquentes... au bord de la mer... le soir.... Quand on
+est souffrante....
+
+--Eh bien, monsieur, interrompit Solis, je vous défends, à l'avenir, de
+vous occuper et de moi et de celle dont vous voulez parler.
+
+--Vous me dé-fen-dez? dit l'Américain en scandant les mots.
+
+--Parfaitement.
+
+--De quel droit, monsieur?
+
+Le colonel avait une attitude fière dont l'héroïsme, assez fortement
+alcoolisé, devait être arrosé de nombreux _cocktails_.
+
+--De quel droit? fit M. de Solis. Du droit que je prends.
+
+--Oh! dit le colonel lentement, ma compatriote vous tient terriblement
+au coeur. C'est compréhensible: elle est très jolie!
+
+Il relevait sa main pour se caresser la barbe, de son geste machinal.
+Georges lui saisit le poignet, et, se rapprochant de lui, les yeux dans
+les yeux:
+
+--Taisez-vous, monsieur, vous êtes un lâche!
+
+--J'espère que vous ne l'êtes pas, monsieur! dit le colonel en se
+dégageant.
+
+--Tout à vos ordres!
+
+--Exactement, fit Dickson en rejoignant sa fille qui causait avec de
+Bernière, celui-ci d'ailleurs ne perdant pas un mouvement de Solis et du
+colonel et se doutant bien que cet aparté cachait une discussion grave.
+
+«Oh! oh! pensait le colonel en arrivant vers miss Dickson--Arabella
+épousera difficilement le marquis, maintenant. Mais qui sait?»
+
+--On s'est chamaillé? demanda Bernière, une fois seul avec Georges.
+
+--Oh! presque rien!
+
+--Une provocation?
+
+--Une explication, dit Solis. Je compte sur toi. Elle peut avoir des
+suites.... Ah!... tu préviendras le docteur Fargeas.... Et pas un mot à
+ma mère! Je vais l'embrasser. Pauvre femme!
+
+--Diable, dit Bernière en essayant de plaisanter, tu es expéditif! Perds
+pas ton temps! Toute vapeur! Train express!
+
+ * * * * *
+
+A la villa Norton, cette soirée avait été silencieuse, triste, et la
+journée du lendemain devait être plus inquiète encore. Soit que le
+colonel Dickson eût laissé échapper, au Casino même, le secret de son
+altercation avec M. de Solis, soit qu'en s'abouchant avec ses amis, le
+peintre Harrisson avant tous les autres, il n'eût pas demandé à ses
+témoins de garder le silence, soit encore qu'il eût intérêt à mêler à
+son nom le nom du marquis, l'incident de la veille était, dès le
+lendemain matin, le bruit de la plage. Et, de ce bruit même, les échos
+devaient entrer jusque dans la villa Norton. Mme Montgomery y était
+venue de très bonne heure, affairée, nerveuse, et, en arrivant pour
+prendre des nouvelles de Sylvia, le docteur Fargeas éprouvait une
+sensation très singulière; il lui semblait que les objets même, les
+meubles, avaient un aspect inaccoutumé, dramatique. Les choses, qui ont
+leur malice, ont aussi leur divination.
+
+Le docteur se garda bien, du reste, d'interroger Mme Norton, qu'il
+trouva toujours très nerveuse, mais plus résolue et comme ayant fait un
+effort sur elle-même. Norton était absent. Fargeas se borna à une sorte
+d'ordonnance morale et, comme il descendait de l'appartement de Sylvia,
+il se heurta presque, au bas de l'escalier, à miss Meredith, qui
+attendait, visiblement anxieuse.
+
+--Eh bien, docteur.... Sylvia? Comment va-t-elle? demanda Éva.
+
+--Toujours dans son état d'innervation, mademoiselle, mais visiblement
+plus énergique aujourd'hui. On dirait que quelque émotion nouvelle l'a
+relevée....
+
+--Une émotion? dit la jeune fille.
+
+--Je ne sais laquelle. Rien de nouveau ici? fit le docteur.
+
+--Rien.
+
+Il regardait Éva toute pâle et hocha la tête de son air à la fois
+narquois et indulgent.
+
+--Je ne vous conseillerai jamais de chercher à jouer la comédie, ma
+chère enfant.... Vous ne sauriez pas!
+
+--Mais, docteur....
+
+--Si mistress Norton est, comment dirai-je? remontée, vous êtes, vous,
+au contraire, très inquiète.
+
+--Et pourquoi serais-je inquiète? demanda Éva, relevant sa tête brune et
+essayant de sourire.
+
+--Ah! ça, par exemple, je n'en sais rien, dit Fargeas.
+
+Il ajouta doucement:
+
+--Peut-être tout simplement le bruit de ce duel.... Oui, du colonel
+Dickson avec M. de Solis.
+
+Et comme Éva faisait un mouvement involontaire:
+
+--Là! tout juste.... Eh bien, quoi? M. de Solis! Il en a vu bien
+d'autres? Il sait manier l'épée, tenir le pistolet. Rien à craindre pour
+lui!
+
+Éva répondit, la voix lente:
+
+--Qui vous dit que je craigne quoi que ce soit pour M. de Solis?
+
+--Hein?... Comment?... fit le docteur.
+
+Il attendit un moment et ajouta:
+
+--Soit, mettons que je me suis trompé. C'est peut-être bien, alors, le
+colonel Dickson qui vous intéresse?
+
+Un mouvement d'épaules d'Éva, accompagné d'un geste où le souhait
+devenait une menace, lui répondit:
+
+--Le colonel! Le colonel! Ah! si le sort était juste, le colonel!...
+
+--Très bien, fit le docteur. C'est ce que je vous disais.
+
+Il était certain maintenant qu'elle pensait anxieusement au marquis.
+Pauvre petite!
+
+Il remarqua alors qu'elle avait un chapeau sur ses cheveux bruns et
+qu'elle était habillée pour sortir. Il lui demanda si elle voulait
+l'accompagner.
+
+--Oui, certes. Avec plaisir, docteur.
+
+Elle avait besoin d'air, de mouvement. Elle voulait marcher, se
+fatiguer, user ses nerfs. Et, l'accompagnant vers la ville, le docteur
+la regardait du coin de l'oeil, toute pâle, délicieuse.... Et tout à
+coup, il la vit devenir très rouge et elle s'écria, en apercevant, de
+loin, quelqu'un qui venait vers eux:
+
+--M. de Solis!
+
+Lorsqu'il fut près de Georges, il lui tendit la main, disant:
+
+--Eh bien, mon cher marquis, je vous félicite.
+
+--Et de quoi? fit M. de Solis, qui avait salué Éva.
+
+--Mais... on ne parle que de cela... votre rencontre avec le colonel
+Dickson.
+
+--Je ne me suis pas rencontré avec le colonel Dickson.
+
+Éva, hésitante, demanda:
+
+--Alors... ce duel... c'est fini?
+
+--A peu près! répondit Georges.
+
+--Vous ne vous battez pas?
+
+Un signe rapide du docteur fit connaître à Georges qu'il devait nier
+toute rencontre.
+
+--Le duel n'aura pas lieu, mademoiselle! dit-il en souriant. Tout est
+terminé!
+
+--Ah! tant mieux! J'étais d'une inquiétude!
+
+--Et, tout à l'heure, vous m'assuriez que vous n'aviez pas l'ombre
+de....
+
+--Ah! tout à l'heure! tout à l'heure! fit-elle en riant.
+
+Fargeas lui prit les mains, paternellement:
+
+--Je vous l'ai dit, ma chère enfant, la comédie, vous ne saurez
+jamais... jamais... jamais.... Allons, au revoir, mademoiselle! Mes
+visites à mes malades sont peut-être inutiles, mais elles sont pressées.
+
+Et saluant M. de Solis, il s'éloigna assez vite du côté des rues,
+laissant en tête à tête, à quelques pas de la plage, dans l'atmosphère
+matinale, Éva et M. de Solis.
+
+ * * * * *
+
+La jeune fille regardait le marquis d'un air joyeux. Brusquement
+rassérénée, heureuse.
+
+--Savez-vous que je suis très contente? disait-elle. Un duel! Je trouve
+cela si absurde, le duel.... Et quand on pense que le colonel Dickson,
+qui est très redoutable, paraît-il, pouvait.... C'est pourtant lui,
+n'est-ce pas, monsieur de Solis, qui a refusé le duel?
+
+--Soyez certaine, mademoiselle, répondit Georges, que ce n'est pas moi!
+
+--Après ça, il a bien fait! On me racontait qu'il avait accompli de
+véritables exploits pendant la guerre de sécession. Et depuis contre les
+Indiens aussi.... Oui, avec Buffalo Bill.... Un héros, à ce qu'il
+paraît, le colonel Dickson! Moi, je doutais un peu, je vous assure! Je
+ne sais pas pourquoi, dit-elle en riant, mais je doutais. Maintenant,
+non, je ne doute plus!...
+
+--Pourquoi?
+
+--Un homme qui a la terrible réputation du colonel et qui n'hésite pas à
+reconnaître ses torts, est vraiment un excellent homme. Pour moi, le
+colonel Dickson a fait ses preuves de loyauté aujourd'hui. Car il a
+reconnu ses torts, n'est-ce pas, monsieur de Solis?
+
+--Assurément!
+
+--C'était, d'ailleurs, assez vilain d'accuser Sylvia, la bonté et
+l'honneur mêmes. Oh! vous voyez que je sais tout. Et comme je savais que
+le colonel, lui, au tir,--en vous quittant--avait cassé devant tout le
+monde un nombre plus que respectable de poupées, vous concevez dans
+quelles transes j'ai passé la nuit. Est-ce que je vous ennuie de causer
+là, dans le plein air, comme disent les peintres? Je ne vous fais pas
+perdre votre temps, au moins?
+
+--Oh! mademoiselle!
+
+--Tant mieux. Vous êtes d'ailleurs condamné à me subir un peu. Vous
+m'avez donné assez d'inquiétudes. Oui, oui, vous allez me trouver
+absurde! Une Américaine, cela ne doit pas avoir les sensibilités
+subtiles de vos Françaises! Eh bien, je vous voyais là, debout, devant
+le pistolet du colonel Dickson....
+
+--Et passé à l'état de poupée! dit le marquis. Mais je sais mieux me
+défendre que les bonshommes de plâtre, mademoiselle. D'ailleurs je suis
+d'avis que dans une rencontre de ce genre le bon droit est toujours
+vainqueur.
+
+--Oh! oh! une superstition.
+
+--Mieux que cela, une conviction.
+
+--Excellente, cette conviction, quand elle est appuyée sur beaucoup
+d'adresse! Toujours est-il que vous m'avez joliment, oh! joliment
+inquiétée.
+
+Elle était charmante, avec son babil joyeux, cette juvénile franchise,
+ce clair regard qu'elle fixait sur lui, cette cordialité de camarade qui
+troublait un peu, ou plutôt attirait Solis, et il la regardait
+doucement, un peu étonné, comme on étudierait tout à coup un paysage à
+peine aperçu jusque-là.
+
+--Je voudrais, disait-il, avoir eu plus de droits à mériter cette
+inquiétude-là.
+
+Éva souriait toujours.
+
+--Comment, plus de droits? C'est-à-dire avoir couru plus de dangers? A
+quoi bon, puisque le résultat est le même? Je suis pratique, vous savez.
+
+Elle marchait maintenant à ses côtés, délicieuse, tout son fin visage de
+brune animé d'une fièvre heureuse, et le vent sur son front agitait
+doucement de petites mèches frisées que Georges n'avait jamais
+remarquées et qui étaient d'une coquetterie charmante.
+
+Il avait plaisir à entendre cette enfant lui parler de lui et,
+l'interrogeant, il lui disait:
+
+--Alors, vraiment, si le colonel Dickson m'avait traité en petite
+poupée, cela vous eût été désagréable?
+
+--Je vous l'ai dit comme je le pense! Mais vous n'allez pas demander que
+je vous le redise? fit-elle. Vous n'êtes plus intéressant, à présent...
+plus du tout....
+
+--Il faut donc, pour mériter votre attention, miss Éva, être toujours
+exposé à un péril?
+
+Elle secoua la tête gentiment:
+
+--Ah! par exemple!... Je n'ai pas besoin pour aimer les gens de les
+savoir dans une situation extraordinaire. Je suis d'ailleurs la personne
+la moins romanesque qu'on puisse trouver... et il ne me serait jamais
+venu l'idée, en allant avec vous porter un secours à ces pauvres Ruaud,
+qu'on s'aviserait de découvrir je ne sais quel roman dans ce qui était
+une promenade de charité!...
+
+--Le monde est méchant, dit tristement M. de Solis. Il lui faut sa
+ration de calomnie quotidienne.
+
+Éva fit une petite moue et dit résolument:
+
+--Oh! le monde!... le monde!... Ce n'est pas tout le monde, le monde!
+Vous avez le grand tort de faire beaucoup trop d'attention à lui....
+Moi, le monde pourrait bien dire de moi tout ce qu'il voudrait! Peu
+m'importerait qu'il fût mécontent de moi, le monde, pourvu que, dans mon
+âme et conscience, je fus satisfaite de ma petite personne!
+
+--Si le colonel Dickson avait dit de vous....
+
+--Ce qu'il a dit de Sylvia? Eh bien, je vous aurais supplié de le
+laisser dire.... D'autant plus que nous....
+
+Elle s'arrêta, et Georges, complétant la pensée:
+
+--D'autant plus que je n'aurais pas eu le droit de vous défendre,
+n'est-ce pas?
+
+--C'est encore une question, répondit l'Américaine. Un honnête homme a
+toujours le droit de défendre une honnête femme qu'on calomnie.
+
+--Même quand il s'agit d'une jeune fille?
+
+--Surtout quand il s'agit d'une jeune fille. Mais s'il se fût agi de
+moi, c'eût été toute autre chose. Comme ce qu'on dit de moi m'est
+beaucoup plus indifférent que l'existence de quelqu'un pour qui j'ai de
+l'amitié, je vous aurais conjuré de laisser là Dickson et miss Dickson
+et tous les Dickson de la terre. Ce qui m'aurait fait de la peine, ce
+n'est pas du tout une parole plus ou moins absurde, c'est un coup de feu
+du colonel! Oh! je sais que je blesse vos préjugés belliqueux! Notez que
+j'aime, j'honore, j'admire, j'adore le courage, mais... voilà... je le
+veux bien employé....
+
+Georges écoutait un peu surpris, très intéressé, presque charmé par
+cette franchise, ce mépris exquis des préjugés, ces idées nettes d'un
+petit cerveau vierge; et regardant la jeune fille:
+
+--Vous êtes tout à fait... tout à fait originale, miss Éva.
+
+Elle répliqua, hochant la tête:
+
+--Dites excentrique, allez, ne vous gênez pas!
+
+--Et qu'est-ce que vous appelez le courage bien employé?
+
+A son tour, elle le regardait, surprise de cette curiosité qu'elle
+sentait éveillée en lui, tout à coup.
+
+Et alors, elle parlait à coeur ouvert, elle se livrait toute et il
+lisait, comme en un livre inconnu, dans cette âme claire comme de l'eau
+de roche:
+
+--Le courage bien employé!... Mais je ne sais pas, moi! Cela ne se
+définit pas, cela! L'homme qui en sauve un autre... ou qui défend son
+pays... ou qui voue toute son existence à une idée généreuse et
+utile--est-ce que je sais?--Celui-là fait un acte de courage.... Le
+courage, c'est quand vous allez... où cela? Dans quelque rizière d'Asie,
+chercher quoi?... Je l'ignore! Mais une vérité évidemment, une
+découverte, un progrès....
+
+Elle s'arrêta, sérieuse.
+
+--Quand je dis chercher, fit-elle, c'est peut-être oublier qu'il faut
+dire.
+
+Solis se sentit remué par le son de cette voix qui, subitement, devint
+triste.
+
+--Oublier?... oublier qui?
+
+--Allons, adieu, monsieur de Solis. Enchantée de savoir que cette
+affaire est terminée....
+
+Elle lui tendait la main comme pour s'éloigner de lui; mais Georges
+insistant:
+
+--Vous m'avez dit qu'en voyageant, je cherchais à oublier peut-être....
+Oublier quoi?... Que voulez-vous dire?
+
+Elle le regarda bien en face.
+
+--Oh! je n'ai jamais de réticences lorsqu'il s'agit d'un secret qui
+m'appartient. Mais il s'agit du secret d'une autre personne.
+
+--Un secret? Quel secret, miss Éva?
+
+Et instinctivement sa main cherchait à retenir la jeune fille. Mais
+elle, essayant de rire:
+
+--Voyons, monsieur de Solis, vous voyez bien que je plaisante!
+Laissez-moi. Il n'y a pas de secret. Il n'y a rien. Dieu merci! il n'y a
+pas même de duel.
+
+--Et s'il y en avait un? dit le marquis.
+
+Toute la joie de la pauvre enfant tomba. Elle redevint aussi pâle que
+lorsque Fargeas l'avait interrogée, tout à l'heure.
+
+--Alors, fit-elle, la voix brève, ce que vous m'affirmiez, il n'y a
+qu'un instant, devant le docteur.... Regardez-moi.... Ce n'était pas
+vrai?... Vous vous battez avec ce Dickson?
+
+--Miss Éva!... Je vous en supplie! Pour moi, pour elle!
+
+--Ah! oui, Sylvia! Toujours Sylvia! Et vous me laissiez croire que tout
+était fini, que je pouvais me rassurer... vous me disiez.... Ah! ce
+n'est pas bien! ce n'est pas bien! Si vous saviez le mal que vous m'avez
+fait!
+
+Elle avait, dans les yeux, de grosses larmes qu'elle eût voulu
+dissimuler, et elle s'était un moment appuyée sur son ombrelle pour ne
+pas tomber. Il était stupéfait; il avait essayé de la prendre dans ses
+bras, craignant de la voir défaillir, mais elle avait déjà essuyé ses
+yeux, fébrilement, et elle disait:
+
+--Allons, ce n'est rien! Rien!... Je vous demande pardon de ce petit
+accès... ridicule... absolument ridicule... surtout en pleine rue....
+Vous voyez, c'est passé!... Qu'est-ce que vous avez à votre tour?
+
+--Rien. Je vous regarde, je ne vous connaissais pas!...
+
+--Oh! parbleu! j'ai mes nerfs aussi... comme Sylvia! Adieu!
+
+Il l'arrêta, comprenant qu'il l'avait peinée.
+
+--Je vous demande pardon, mademoiselle!
+
+--Oh! je vous pardonne! Vous ne saviez pas....
+
+ * * * * *
+
+Elle ne lui tendit même plus la main, comme tout à l'heure et elle
+s'éloigna rapidement, marchant vite, se sentant étouffer, suffoquant. En
+arrivant à la villa, elle essaya de composer son visage: elle se
+trouvait en face de Richard Norton qui sortait.
+
+Très froid, très pâle, Norton avait dans le regard une expression de
+mélancolie qui ne lui était pas habituelle, et Éva fut frappée de l'air
+de bonté triste avec lequel il l'interrogea. D'où venait-elle? Pourquoi
+ce visage inquiet? Norton avait la sensation que le duel de M. de Solis
+avec le colonel Dickson effrayait la jeune fille: mais il ne voulait ni
+la questionner ni donner d'explications. Il se contenta de quelques
+phrases vagues dites d'un ton paternel, et recommanda, comme Fargeas eût
+pu le faire à Sylvia, un peu de calme et de repos.
+
+Éva monta à son appartement en essayant de paraître rassurée.
+
+Norton, lui, sortait pour aller tout droit chez Georges de Solis. Il
+voulait parler en homme à celui qui avait été son ami. Rencontrerait-il
+le marquis? Georges avait regagné son logis en se répétant ce qu'Éva
+venait de lui dire. Il éprouvait, à se rappeler les paroles de la petite
+Américaine, une sorte de volupté particulière, bizarre. Cette franchise
+de jeune fille avait un charme. Il se sentait non pas hésiter,
+certes--l'image de Sylvia étant là, devant sa pensée toujours
+présente--mais troublé. Il eût voulu, par curiosité pure, sans doute,
+comme Bernière eût pu le faire par dilettantisme, connaître le fond même
+de ce coeur d'enfant. Une enfant, oui, mais si déterminée, exquise avec
+de petites résolutions héroïques!
+
+Puis il se reprenait à penser à Sylvia, à cette folle, mais irrésistible
+idée de fuite qu'il avait glissée à l'oreille de l'adorée. Une folie,
+soit; ce qui est insensé parfois, n'est-ce pas la sagesse suprême? Et il
+lui semblait qu'une voix intérieure--sa propre voix--lui disait encore
+de partir.
+
+«Partons, fuyons, allons loin du monde, bravons ses lois, faisons-nous à
+nous-mêmes une loi nouvelle!». Éternelles raisons que se donne la folie
+d'amour. Mots exquis ressassés depuis que le monde est monde et que le
+coeur est faible. Banalités charmeuses, auxquelles se laisse prendre le
+coeur des femmes, comme si certaine poésie de l'affranchissement était
+la préface courante de la chute. Tant que le monde sera monde et créera
+des obstacles aux passions humaines, les mêmes aspirations, les mêmes
+refrains mèneront aux mêmes duperies. C'est un air que chacun transpose
+pour sa voix.
+
+Georges, assis dans son cabinet de travail, encombré de cartes et de
+livres, avait commencé, déchiré, puis recommencé pour Sylvia une lettre
+qu'il voulait lui envoyer, précisant plus nettement ce qu'il lui avait
+murmuré, glissé dans l'âme. Sa mère, entrant pour le voir, l'avait
+surpris, écrivant, l'oeil fiévreux, et cachant brusquement un billet
+inachevé dans un buvard.
+
+Un moment, la marquise avait eu la tentation d'interroger son fils. A
+qui écrivait-il? Pourquoi se cachait-il?
+
+Mais la question indiscrète n'eût pas obtenu de réponse sans doute. Trop
+femme pour ne point deviner en partie, la marquise était certaine que
+cette lettre furtive était destinée à mistress Norton.
+
+--Quelle sottise peut-il bien méditer? pensait-elle.
+
+Elle l'aurait demandé peut-être si le domestique ne fût venu annoncer M.
+Richard Norton, qui désirait parler à M. le marquis.
+
+La mère, subitement inquiétée, regarda son fils qui répondait très
+calme, souriant, pour rassurer Mme de Solis:
+
+--Je suis charmé.... Faites entrer.
+
+--Je vais vous laisser, dit la marquise avant même que Norton fût entré.
+Mais pourquoi vient-il ici?
+
+--Une visite. Il a bien le droit de me rendre visite.
+
+--Promets-moi que tu me répéteras tout à l'heure ce qu'il aura dit.
+
+--Que voulez-vous qu'il me dise?
+
+--Promets-le-moi, dit fermement la marquise.
+
+--Oh! volontiers. Je vous le promets!
+
+Richard parut un peu ennuyé en apercevant Mme de Solis; mais elle
+prit bien vite congé de lui, ne voulant pas être indiscrète, et,
+confiante en la promesse de son fils, elle eut le courage de retourner
+dans sa chambre sans chercher à savoir, même par les premiers mots de
+Norton, si l'Américain venait en ami ou en ennemi.
+
+La première minute de l'entretien de Richard avec son fils lui eût
+cependant tout appris.
+
+La marquise partie, Norton regarda Georges qui, devant la table de
+travail, lui désignait du geste un fauteuil et, s'asseyant, l'Américain
+prononça très froidement:
+
+--Vous devinez pourquoi je viens chez vous?
+
+--Non, dit le marquis.
+
+--Vous vous battez ce soir--il tira sa montre--vous vous battez dans
+cinq heures, avec le colonel Dickson.
+
+--Oui, dit M. de Solis.
+
+--La rencontre devait avoir lieu ce matin. Elle avait été remise à ce
+soir sur la demande des témoins du colonel.
+
+Solis répondit simplement:
+
+--Vous êtes très bien informé!
+
+--C'est vous dire, fit Norton, impassible, que je connais aussi la cause
+de ce duel!
+
+Georges regarda l'Américain. Sous leurs sourcils hérissés, les yeux gris
+du Yankee voulaient demeurer froids, très calmes: une flamme les
+trahissait, un éclat de fièvre.
+
+--Si vous savez la cause de cette rencontre, répondit le marquis, vous
+savez alors qu'elle n'a rien que d'honorable pour moi et pour... la
+personne que je défends.
+
+--En ne la nommant pas, à moi, cette personne, vous montrez vous-même
+que vous n'avez pas le droit de la défendre!
+
+Le marquis essaya de sourire.
+
+--Un honnête homme a toujours le droit de prendre la défense d'une
+honnêteté calomniée.
+
+--Non, dit Norton, quand, en voulant la protéger, il l'expose à une
+calomnie nouvelle!
+
+Assis en face l'un de l'autre, ces deux hommes croisaient leurs regards
+comme ils eussent croisé une épée; et, s'efforçant de rester impassible
+devant le mari réclamant son droit, M. de Solis répliquait:
+
+--Cette calomnie, j'ai marché droit à elle dès que je l'ai connue!
+
+--Eh bien, fit Norton, en vous battant pour une honnête femme, vous la
+compromettez! Moi seul ai le droit de m'occuper de son honneur qui est
+le mien!
+
+--C'est-à-dire?
+
+--Que vous ne vous battrez pas avec le colonel Dickson, et que le
+colonel, ayant insulté mistress Norton, c'est à moi qu'il doit compte de
+l'outrage!
+
+ * * * * *
+
+M. de Solis resta un moment sans répondre, puis, avec un léger rictus
+des lèvres qui semblait souligner l'impossibilité de cette substitution
+d'un adversaire à un autre:
+
+--J'ai envoyé mes témoins au colonel. La rencontre est décidée. L'heure
+est fixée. Je ne puis, sous aucun prétexte, ne pas me trouver à un
+rendez-vous que j'ai demandé moi-même.
+
+--Il faut pourtant, répondit vivement Richard, que, pour l'honneur de
+celle dont vous me parlez, l'adversaire du colonel Dickson soit le mari
+de mistress Norton!
+
+--Pourquoi?
+
+--Vous ne me comprenez pas? dit Norton assez brusquement. Nous sommes
+ici pourtant deux hommes qui pouvons et devons nous dire la vérité tout
+entière. Vous vous battriez pour Sylvia parce que vous l'aimez!
+J'entends me battre pour elle, moi, parce que je veux qu'on la
+respecte. La situation est nette, je pense.
+
+Georges, très pâle, voulut répondre:
+
+--C'est pour qu'on la respectât que j'ai défendu au colonel Dickson....
+
+--Et de quel droit? dit Norton. Je suis encore le mari! Mon privilège
+est de m'occuper seul de celle qui porte mon nom, et tant qu'elle le
+portera, ce nom, je revendiquerai ce privilège. Et c'est encore le
+meilleur moyen, je pense, de faire taire le calomniateur!
+
+--Tant qu'elle portera votre nom?...
+
+--Oui.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Rien.... Rien qui ne soit pour vous un espoir et pour elle une
+délivrance.
+
+--Norton! fit M. de Solis, avec un accent où passait l'écho de toute
+l'amitié d'autrefois.
+
+L'Américain le regarda de ses yeux farouches, et la voix rauque:
+
+--Ah! en vérité, vous, ne m'interrogez pas, ne dites pas un mot de
+plus!...
+
+--Mon ami!
+
+Le mot fit passer comme un nuage sur le visage de Norton.
+
+--Taisez-vous, au nom même d'une amitié qui ne vous a point, paraît-il,
+enlevé le droit de voler l'affection de celle que j'aimais le plus au
+monde.
+
+--Voler?... fit le marquis, se levant vivement.
+
+Le Yankee, assis et le regardant bien en face, continuait:
+
+--Arracher, emporter, qu'importe le mot? Ce qui est le fait, c'est la
+souffrance assise à mon foyer, c'est la désolation et la déception dans
+ce coeur gonflé et qui éclate--et de ses poings rudes il se frappait la
+poitrine--c'est la douleur, c'est la torture, c'est la séparation, c'est
+le divorce! Voilà!
+
+Le divorce! ce mot tombait là comme un coup de foudre. Le divorce!
+Georges n'y avait pas pensé. Le divorce?... Lui qui rêvait la liberté,
+Norton lui-même la lui apportait--et là, presque sous la loyale main de
+cet homme, dans le buvard, cachée comme une arme de lâche, il y avait
+une lettre, la lettre destinée à la femme, la lettre qui disait:
+«Affranchissons-nous! fuyons! soyons libres!»
+
+--Vous croyez peut-être, dit Norton avec une violente expression de
+souffrance--vous croyez aimer celle que vous avez rencontrée autrefois
+et qui vous plaisait? Allons donc! Je vais vous dire, moi, ce que c'est
+d'aimer? C'est de vivre uniquement pour une créature adorée; et
+pourtant, en voyant que l'existence qu'elle partage la torture et la
+tue, c'est de lui rendre cette liberté que notre loi nous permet, et
+ensuite d'emporter avec soi, pour toute consolation, le souvenir et la
+joie du sacrifice. Oui, voilà l'affection vraie, l'amour vrai, le
+dévouement vrai.... Tout le reste? Du désir... ou des phrases!
+
+--Norton....
+
+--Vous voulez vous battre avec le colonel Dickson, parce qu'il l'a
+insultée? Plus que lui, je l'ai calomniée, moi qui lui ai jeté au
+visage....
+
+Il s'arrêta.
+
+--Ah! j'étais fou! Mais la rage me secouait et le soupçon....
+
+--Le soupçon? dit Solis.
+
+--Oui, répondit franchement le Yankee, je vous soupçonnais! Je vous
+accusais!... Et pourquoi ne vous aurais-je pas accusé?... Parbleu! vous
+n'étiez pas assez vil, j'en suis certain, étant mon ami, pour prendre,
+avec la joie de mon foyer, l'honneur de mon nom.... Cela, j'en suis
+certain, vous ne l'auriez pas fait!
+
+Un geste rapide, un geste éperdu de Solis répondait, pas un mot ne
+venant aux lèvres du jeune homme et la pensée de la lettre infâme lui
+tordant le coeur.
+
+--Mais sachant qu'elle gardait au fond de sa pensée un souvenir
+d'autrefois, vous avez eu comme une satisfaction d'amour-propre à voir
+s'il n'était pas mort, ce souvenir, s'il pouvait revivre, si cette femme
+n'avait pas oublié votre nom, est-ce que je sais? Et vous avez remué les
+cendres éteintes! Et que le coeur de Sylvia qui venait vers moi
+lentement, touché du dévouement de tout une existence que je lui
+donnais, moi, à défaut d'une passion d'une heure; que ce coeur
+s'éloignât de moi et que j'en souffrisse et que je devinsse jaloux et
+fou jusqu'à soupçonner et menacer une femme; eh! parbleu, ça, que vous
+importait! Vous étiez dans votre rôle! Qu'est-ce qu'une amitié, même de
+frère, à côté d'un amour, même d'antan? Et souffre mari, pleure va,
+c'est ton lot; et brise-toi, foyer d'honnêteté! J'aime, moi, l'amoureux,
+le passant, le fantôme d'autrefois. J'aime, j'aime de toute mon âme! Et
+j'ai bien, je pense, le droit d'être aimé.
+
+--Je vous jure... dit Solis.
+
+--Vous êtes la passion, n'est-ce pas?... interrompit Norton qui
+redressait sa haute taille. La passion? Cela dit tout, cela répond à
+tout. Soit. Aimez cette femme, puisqu'elle vous aime; mais, je vous le
+répète et j'ai le devoir et le droit de vous le répéter, tant que vous
+ne pourrez, aux yeux du monde, être pour elle que le scandale, laissez
+le soin de la défendre à celui qui est le protecteur de par la loi.
+
+--Mistress Norton est la plus honnête des femmes! s'écria Solis.
+
+--C'est pour cela que je veux que personne ne se mêle de protéger son
+honnêteté! Moi! moi seul!
+
+--Et, encore une fois, vous voulez?...
+
+--Je veux, dit Norton, je vous le redis nettement, que ce soit à moi,
+seulement à moi, que le colonel Dickson rende raison de ses insultes. Le
+monde alors ne se demandera pas comment il se fait que, lorsque mistress
+Norton a un mari pour la défendre, elle trouve, pour prendre en main sa
+cause, un étranger!
+
+--Un étranger qui la vénère!
+
+--Dites donc la vérité: un étranger qui l'aime. Et, cette vérité, que le
+monde, notre monde, ce fameux monde qui fait l'opinion en France, la
+soupçonne, cette vérité-là, et voilà Sylvia perdue!
+
+--Je ne peux pas, dit fermement le marquis, faire d'excuses au colonel
+Dickson.
+
+--Vous pouvez vous battre avec lui dans huit jours, pour une cause
+quelconque que vous imaginerez comme bon vous semblera, si le colonel
+est en état de tenir une arme après notre rencontre. Mais, ce soir, le
+colonel me trouvera, moi, sur le terrain. Montgomery s'est chargé de
+cela.
+
+--C'est votre volonté? dit Georges de Solis.
+
+--C'est mon ordre, répondit Norton.
+
+--Et maintenant?
+
+Le marquis avait envie de tendre la main à cet homme, de lui demander
+pardon, de lutter de générosité avec ce _roi du fer_, l'homme des
+dollars et des chiffres, des _business_ et des labeurs de tâcherons,
+plus chevaleresque qu'un gentilhomme dans son mâle sacrifice, et dans
+l'étouffement de son amour.
+
+Le divorce! Lui, Georges de Solis, lui, égoïste, avait songé à enlever
+Sylvia? Et Norton la donnait. Et Norton s'immolait à elle.
+
+--Maintenant, répondit froidement l'Américain, je n'ai plus rien à vous
+dire.
+
+Il sortit sans que M. de Solis eût le courage d'ajouter un mot. Le
+marquis le laissait partir, entendant s'éloigner les pas lourds et
+lents, comme lassés, du Yankee.
+
+Mais lorsque la marquise, très émue, ayant, toute seule, pensé à ces
+histoires de cours d'assises où le mari armé d'un revolver--le revolver
+américain, autre forme du _mildew_--se dresse tout à coup entre la femme
+et l'amant, lorsque Mme de Solis, inquiète, rentra chez son fils pour
+lui demander: «Eh bien?»
+
+--Eh bien, dit Solis, ce Richard est le plus loyal des hommes.
+
+Et la marquise remarqua qu'à la flamme d'une bougie rouge allumée
+encore, Georges avait brûlé un papier dont les cendres flottaient autour
+du bougeoir, comme des ailes noires de papillons consumés....
+
+
+
+
+XII
+
+
+Après M. de Solis, Richard Norton voulait voir Sylvia. Son parti était
+pris depuis la veille. Il avait trop aimé cette femme pour en devenir le
+bourreau et, puisque les prescriptions du docteur Fargeas étaient
+formelles, il laisserait Sylvia en France. Seul il prendrait place sur
+la _Normandie_. Il voulait montrer à mistress Norton combien il
+l'aimait.
+
+Sylvia achevait sa toilette au moment où il se fit annoncer chez elle.
+Elle mettait son chapeau, et la femme de chambre, qu'elle congédia en
+apercevant Richard, lui tendait ses gants.
+
+--Vous sortiez? dit-il.
+
+--Je voulais essayer de suivre les recommandations de M. Fargeas:
+prendre l'air.
+
+--Je regrette, fit Norton, de retarder votre promenade; j'ai à vous
+parler, Sylvia. Oh! ce ne sera pas long! Mais j'ai à m'expliquer
+entièrement, froidement avec vous. Explication tout à fait nécessaire
+pour notre commune dignité, notre repos commun.
+
+Sylvia ôta son chapeau et s'asseyant en face de Norton:
+
+--Vous avez tout le loisir de vous expliquer, comme vous dites. J'allais
+chez ces pêcheurs, dans cette pauvre maison où l'on m'a vue, paraît-il,
+l'autre jour. Cette fois ce n'eût pas été Éva, mais moi qu'on eût pu
+suivre et épier en toute réalité. J'ai changé d'idées. Je ne sortirai
+plus!
+
+--Voulez-vous, demanda Norton, que j'envoie à ces pauvres gens ce que
+vous comptiez leur porter?
+
+--Non. Le petit Francis viendra lui-même comme je le lui ai permis, s'il
+ne me voit pas dans un moment. J'étais en retard. Il est peut-être en
+route.
+
+Norton eut, sur ses lèvres rasées, un sourire triste, et la voix très
+calme, presque douce, faisant un visible effort pour maîtriser une
+émotion intérieure qui se trahissait malgré lui:
+
+--Vous vous inquiétez beaucoup, dit-il, en la regardant avec une
+expression d'infinie tendresse, des gens qui souffrent de la misère;
+vous avez raison. Je ne sais rien de plus lugubre. Mais il est d'autres
+souffrances pourtant qui méritent un peu de pitié.
+
+Sylvia répondit:
+
+--Je sais assez ce que c'est que souffrir pour donner de la pitié à
+toutes les souffrances!
+
+--Vous devez alors comprendre ce qu'est la douleur de la jalousie et
+jusqu'où elle peut pousser un être qui aime!
+
+Il y avait dans ses paroles comme un remords, une excuse de sa violence
+passée. Mais la blessure morale de Sylvia était trop récente et avait
+été trop forte pour que la femme pardonnât.
+
+--Je n'admets pas beaucoup, dit-elle amèrement, que la jalousie permette
+à un être qui juge, d'outrager et de menacer comme vous m'avez menacée
+et outragée!
+
+Norton tortillait machinalement la pointe de sa barbe rousse.
+
+--Eh bien! vous avez raison de me parler avec cette franchise! C'est de
+ces menaces et de ces outrages que je veux vous entretenir.
+
+--Encore?
+
+Il hocha la tête, fit un geste las et résigné.
+
+--Oh! regardez-moi, Sylvia! Suis-je le même homme qu'hier? J'ai beaucoup
+pensé, songé.... J'ai revécu, en quelques heures, toute ma vie.... Fou
+de colère, j'étais capable de vous emporter, hier, comme une proie, vers
+cette Amérique où j'ai trop tardé à revenir... à cause de vous... et où
+décidément je vais revenir bientôt....
+
+Sylvia laissa échapper un mouvement d'inquiétude.
+
+Il précisa:
+
+--Vous remarquerez que je ne vous parle plus de partir avec moi! Non, je
+ne vous demanderais pas de me suivre, alors même que le docteur Fargeas
+m'assurerait que vous n'avez plus besoin de ses soins.... Vous ne me
+remerciez pas?... Je vous en sais gré!... Vous voyez que j'ai beaucoup
+réfléchi, Sylvia, beaucoup.
+
+--En effet, dit-elle, étonnée, je ne vous reconnais pas!
+
+Elle le regardait, de ses beaux yeux profonds.
+
+Il répliqua, non sans fierté:
+
+--Vous pourriez dire que vous me reconnaissez, au contraire! Ce serait
+plus juste. Je croyais vous avoir appris à estimer mon dévouement avant
+de vous donner à redouter une colère dont je regrette l'explosion, je
+vous le répète encore.
+
+--Vous avez raison, dit Sylvia. Je n'aurais jamais dû oublier vos bontés
+passées. Je vous demande pardon!...
+
+--Vous ne vous douteriez jamais, j'en suis bien certain, du parti que
+j'ai pris après les longues, les amères réflexions de ces dernières
+heures.... Vous ne m'aimez pas, Sylvia.... Je crois que vous ne m'avez
+jamais aimé.
+
+--Je ne vous....
+
+Il l'interrompit vivement:
+
+--Oh! Si je n'en suis plus à la colère, nous n'en sommes plus à la
+politesse. Vous avez obéi à votre père en m'épousant... mais, en
+m'épousant, votre coeur allait probablement à un autre!
+
+Elle leva les yeux sur le clair regard de Norton et répondit avec
+l'accent sincère et franc d'une honnête femme:
+
+--En vous épousant, je ne songeais plus à personne, espérant bien que ma
+vie nouvelle ne me ferait jamais rien regretter et certaine de tenir
+toujours, loyalement, le serment que je prêtais!
+
+--Oui, dit Norton.
+
+Et comme si du fond du passé une voix lointaine, une voix ironiquement
+cruelle eût répétée pour lui le serment d'autrefois, il le redit aussi,
+lentement, avec quelque chose de brisé dans la parole, ce serment prêté
+sous la cloche fleurie, la cloche de roses: «Je jure de rester fidèle à
+celui que je prends dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, dans
+la santé comme dans la maladie, dans la pauvreté comme dans la
+richesse.»
+
+Puis, résumant:--Ce serment, vous l'avez tenu, Sylvia. J'ai été indigne
+de moi, indigne de vous, en vous accusant. Et moi, qui jurais de vous
+donner le bonheur absolu, mon serment, moi, je ne l'ai pas tenu, je n'ai
+pas su le tenir!...
+
+Sylvia ne comprenait plus, mais toute sa bonne foi se révoltait
+d'instinct contre l'accusation que cet homme loyal portait contre
+lui-même. Elle eut encore, comme pour protester, un élan qu'il réprima
+bien vite, continuant son espèce de confession d'un ton froid, ferme,
+attristé:
+
+--Dieu m'est témoin que j'ai tout essayé pour que vous fussiez heureuse,
+vraiment, absolument heureuse! Je n'avais d'autre ambition que celle-là.
+Je savais très bien que je n'étais pas un héros de roman, et que
+l'existence que je vous offrais était, pour une nature comme la vôtre,
+un peu trop monotone, un peu trop sévère. Que voulez-vous? J'ai tant de
+choses en tête. Des grappes d'hommes que je tire après moi et qu'il faut
+vivre. Et puis je me sentais pour vous un tel dévouement que j'espérais
+que vous ne regretteriez rien du passé. Je m'étais trompé. Je suis trop
+violent, je suis trop brusque. Je n'ai pas su prendre possession de ce
+coeur que j'aurais voulu tout à moi. Je vous voyais--avec quel
+désespoir!--devenir pâle, vous attrister chaque jour davantage, et quand
+j'ai appris ici, dans ce pays où j'espérais que vous retrouveriez la
+santé et où vous avez retrouvé... quoi? tout ce que vous regrettiez...
+quand j'ai appris que ce qui vous navrait et vous accablait ainsi
+c'était le souvenir d'un amour mort... mort, non pas, mais endormi...
+alors je n'ai pas été maître de moi. Tout mon amour, à moi, s'est
+révolté, les paroles de rage sont montées à mes lèvres comme des
+sanglots, et j'ai laissé échapper des mots irréparables peut-être, mais
+que je regrette jusqu'au fond de l'âme et dont je vous demande pardon.
+
+--Pardon?... s'écria Sylvia. Vous! A moi?
+
+Elle se rappelait les paroles de Georges, elle se disait qu'elle les
+avait entendues, écoutées avec une volupté secrète. Elle avait presque
+envie de crier qu'elle était coupable. Et c'était Norton qui demandait
+qu'on lui pardonnât!
+
+--J'espère, Sylvia, que vous oublierez cette heure de colère en faveur
+des années d'affection et de respect que je vous avais voués. Je ne me
+consolerais jamais de vous laisser un autre souvenir que celui d'un
+homme que vous respectiez si vous ne l'avez pas aimé!
+
+--Un souvenir? Comment? Que voulez-vous dire?
+
+Elle devinait que le mot suprême d'un tel entretien n'avait pas encore
+été prononcé et elle l'attendait, anxieuse, presque effrayée.
+
+--C'est tout simple, dit Norton, résolu.
+
+Et répétant avec une sorte d'insistance, comme s'il eût pris plaisir à
+se faire souffrir lui-même:
+
+--Vous ne m'aimez pas, vous ne m'aimerez jamais. L'existence que je vous
+ai faite, en dépit de ma bonne volonté et de mon affection, vous tue.
+L'union qu'avait souhaitée votre père et que vous aviez acceptée est
+devenue une prison. La loi vous donne un moyen d'en sortir.
+
+--La loi? balbutia Sylvia.
+
+Norton laissa tomber enfin le mot:
+
+--Oui. Le divorce.
+
+Elle tressaillit.
+
+Mais lui, froidement:
+
+--Oh! rien n'est plus simple. Malheureuse avec moi, vous pouvez être
+heureuse une fois libre. Si je n'acceptais pas ce moyen, je serais un
+égoïste. Et je puis être un farouche, un violent... je ne suis pas un
+égoïste, Sylvia.
+
+--Et c'est vous qui voulez....
+
+--C'est moi. Je vous aime assez pour faire ce sacrifice. Voilà où m'a
+conduit la réflexion de cette nuit. Je ne vous dis point que je n'en
+souffre pas, mais peu importe! L'homme est fait pour souffrir!
+
+--Mais si je n'acceptais pas, moi? dit-elle vivement.
+
+Il leva les yeux sur elle, et très doucement:
+
+--Pourquoi?... Par honneur, par reconnaissance ou par charité? Je
+pourrais me laisser prendre à votre dévouement, je ne tarderais pas à
+m'en repentir en voyant que vous le regrettez! Non! Je vous ai dit que
+ce que j'ai résolu de faire, je le fais! J'ai dans ma vie âpre et rude,
+mais dont je ne me plains pas, accompli tout ce que j'ai voulu...
+tout... excepté d'être aimé.... Il dépend de moi, du moins, de vous
+prouver que j'étais digne de vous!... Et vous jugerez lequel est le
+plus grand de l'amour qui désire ou de celui qui se sacrifie!
+
+--Votre volonté est-elle un ordre? demanda Sylvia après un moment de
+réflexion.
+
+--Un ordre, répondit-il. Oui, un ordre. Le dernier. Le sort a voulu que
+la joie d'avoir un enfant nous fût refusée. J'avais souvent compté, pour
+vous ramener à moi, sur la douce voix d'un cher petit être.... Non! Tout
+est bien! Le divorce n'est douloureux que lorsqu'il frappe des innocents
+en séparant deux malheureux. Les enfants ont tout à y perdre.... Nous
+sommes libres.... Je n'aurais ni le droit ni le courage de briser notre
+union si, entre nous deux, un pauvre enfant fût là pour souffrir!
+
+Il ajouta résolument:
+
+--J'ai déjà consulté un solicitor:
+
+--Un solicitor? dit Sylvia.
+
+--Il faut un avocat pour toute la question légale. Le seul fait pour
+vous de demeurer éloignée de moi, en France, pendant un certain laps de
+temps, un an, je crois, entraînera la séparation, je veux dire le
+divorce. Mais je tiens à ce que la demande soit formulée de manière à ce
+que tous les torts, tous... soient de mon côté. La formule une fois
+rédigée, M. Cadogan vous l'apportera ici, avec moi, et cela dans
+quelques heures. Vous n'aurez plus qu'à signer, et....
+
+--M. Cadogan?
+
+--Vous le connaissez, M. Cadogan?
+
+ * * * * *
+
+Il s'arrêta tout à coup, entendant du bruit et se demandant qui venait
+là.
+
+Quelqu'un frappait à la porte. Norton laissa échapper un mouvement
+d'ennui.
+
+--J'ai tout dit, fit-il, mais on ne peut donc pas être seuls!
+
+--C'est Éva, dit Sylvia.
+
+Et la voix de la jeune fille, entendue à travers la porte, calma le
+dépit de Richard qui alla lui-même ouvrir et se trouva en face d'Éva
+poussant devant elle le petit Francis Ruaud, timide, hésitant, sa
+casquette à la main, avec des cheveux embroussaillés toujours, mais des
+vêtements plus propres qu'autrefois.
+
+La jeune fille le tenait par les épaules et lui disait, pendant qu'il
+semblait avoir envie de fuir:
+
+--Entre donc! Voici mistress Norton... et M. Norton! Il ne te mangera
+pas!
+
+Et l'enfant, un peu farouche, l'air honteux, baissant le front:
+
+--Je sais bien, mademoiselle.... Mais... c'est que mes souliers... la
+vase....
+
+Il montrait le cuir humide de ses grosses chaussures.
+
+--Voici un garçon qui tient absolument à voir Sylvia, dit Éva en le
+menant jusqu'à Norton.
+
+Le petit Francis restait là, muet, attendant qu'on l'interrogeât.
+
+--Pourquoi es-tu venu? dit Sylvia.
+
+--Dame, madame, fit-il en tournant sa casquette, vous m'aviez dit comme
+ça que si vous ne veniez pas, je pouvais....
+
+Éva regardait tour à tour Norton et Sylvia avec le vague instinct
+qu'elle avait troublé un entretien grave.
+
+Qu'y avait-il donc? Est-ce que Francis Ruaud les gênait?...
+
+--Tu as quelque chose? dit-elle à Norton.
+
+--Moi? fit Richard. Rien. Demande à Sylvia. Que veux-tu que j'aie?
+
+Et se tournant vers Francis Ruaud:
+
+--Alors, mon enfant, tu venais parler à mistress Norton....
+
+--Oh! pas de choses importantes!... C'est maman qui m'a dit comme ça:
+«Puisque la dame ne vient pas, vas-y à la villa, et n'oublie pas,
+Francis! N'oublie pas!...» Comme si je pouvais oublier!
+
+--C'est votre mère qui vous envoie? dit Sylvia.
+
+--C'est maman....
+
+--Elle est mieux portante, la pauvre femme?
+
+--Oui! Oh! oui, madame.
+
+L'enfant s'arrêta, se gratta le front et ajouta:
+
+--Oui, je dis oui, et c'est oui et non. Oui, à cause d'elle; non, à
+cause de papa!
+
+--Comment, demanda Éva, le père Ruaud?
+
+Francis hocha la tête, tout triste:
+
+--Oh! ne m'en parlez pas! Ils n'ont vraiment pas de chance, mes vieux!
+Quand ce n'est pas l'un, c'est l'autre. Maman se levait, allait,
+venait... vous savez bien, mademoiselle... son tour de reins, guéri...
+et voilà que papa, crac! en débarquant mercredi matin, le pied lui a
+manqué, et alors quoi! il a buté sur une mauvaise pierre, le genou a
+porté, et ça a gonflé, gonflé!... Le médecin dit comme ça que ça
+pourrait bien être mauvais. Il a parlé d'opération, le médecin. C'est ce
+que maman m'a dit de vous dire, madame. Ah! ça ne serait pas heureux...
+heureux... d'avoir plus qu'une jambe!
+
+--Pauvre homme! dit Sylvia.
+
+Norton s'était approché du petit, et regardant l'enfant:
+
+--Alors, ton père?... Il se désole?... Naturellement.
+
+Une lueur claire, bizarre, passa dans les yeux vert de mer de Francis
+et, avec une finesse de petit Normand:
+
+--C'est encore bien drôle tout ça, allez, monsieur! moi, ça me fait gros
+coeur, n'est-ce pas? de voir le père étendu comme ça et la jambe dans
+une machine... un appareil... qu'on a dit... et pourtant, cet
+accident-là, c'est étonnant, ça fera peut-être que....
+
+--Que quoi?... dit Éva.
+
+L'enfant hésitait, comme s'il n'osait parler.
+
+--Voyons, dit Norton.
+
+--Je ne sais pas si c'est bien à moi de jaser....
+
+Puis prenant son parti:
+
+--Après ça, au fait, vous savez bien comment ils étaient entre eux, papa
+et maman?... Vous avez vu ça?... leurs chamailleries! Ils ne se
+convenaient pas, quoi! Ils se cherchaient des raisons.... C'est vrai que
+le père avait le tort de trop...--et il fit le geste de boire--et
+peut-être bien que quand il a buté, c'est à cause d'un peu de
+_Calvados_!... Mais pas méchant au fond, mon père Ruaud.... Et pourtant,
+ah! maman n'en voulait plus de papa! Oh!... fini! c'était fini, ils
+allaient se séparer!
+
+Le regard de Norton et celui de Sylvia se croisèrent d'instinct,
+électriquement.
+
+--Se séparer? fit Norton.
+
+--Comment? dit Sylvia.
+
+--Dame! répondit l'enfant.... Maman en avait assez de toujours trimer
+pour rien, parce que si le père a du courage au travail, il est faible,
+cet homme, il se laisse pousser par un tas de fainéants vers les bolées
+de cidre.... Et il en faut pas mal des poissons et des tourteaux, pour
+payer les tournées d'eaux-de-vie et de boisson.... Alors maman disait:
+«C'est trop à la fin, c'est trop!... Tu n'y vois donc pas clair? Tu as
+donc une taie sur l'oeil comme les merlans de l'an dernier? On s'échine
+à tenir la maison propre, à ne pas faire de dettes et, au bout de l'an,
+le tout a passé en chopines!... Eh bien! non!... Chacun de son côté....
+Toi à la bouteille, moi à ma couture. Et va comme je te pousse!» Et ils
+y pensaient, monsieur et madame, à s'en aller, toi ici, moi là, et ils
+l'auraient fait un de ces quatre matins.... Et quand le père disait: «Tu
+sais que ça coûte pour se séparer!--Ça coûte la peine de prendre ses
+cliques et ses claques et d'aller droit devant soi, que répondait la
+bourgeoise. Oh! pas de juges! pas de tribunal! Va à droite, je vais à
+gauche! J'en ai assez!»
+
+--Et toi, Francis? demanda Éva.
+
+Norton était pâle et maintenant Sylvia ne le regardait plus.
+
+--Moi, dans tout ça, bédame, dit l'enfant, je payais les pots cassés,
+qu'est-ce que vous voulez? Moi, entre eux, je ne pouvais pas choisir,
+pas vrai? Je les aime tous deux, quoi! Je me disais: «Si c'est ça, je
+travaillerai avec le père et, quand j'aurai mis de côté des sous ou une
+pièce blanche--est-ce qu'on sait?--eh bien! je porterai ça à la maman!»
+Seulement, Dieu merci, je crois bien que j'aurai pas besoin de ça. Ils
+s'étaient chamaillés, les vieux, le matin du jour où, en descendant du
+bateau, le père--et Francis Ruaud fit un mouvement pour simuler un homme
+qui tombe--et cette fois-là, je croyais bien que c'était une affaire
+réglée. Oh! une scène celle-là! une scène!... Pommée! Maman avait déjà
+fait son paquet, et elle pleurait, allez, tout en disant: «Non, c'est
+plus possible, c'est plus Dieu possible!»
+
+--Elle pleurait? dit lentement Norton, en cherchant, cette fois, les
+yeux de Sylvia.
+
+--Dame! répéta l'enfant, se quitter! Ça fait, comme dit papa, grouiller
+quelque chose dans l'estomac.
+
+--Alors? dit Sylvia.
+
+--Mais quand on l'a rapporté comme ça, à bras, sur deux rames, et si
+pâle, le père, blanc comme une serviette, alors, oh! elle n'a plus rien
+dit, maman! Elle s'est mise à le soigner. Si! Je me trompe. Elle a dit:
+«Te voilà bien, ah! bien, te voilà bien! Et c'est encore moi qui vais
+avoir la peine maintenant!...» Et dame, elle en a, la pauvre, et elle
+s'en donne de la peine! Et elle dit comme ça, vingt fois, peut-être, au
+jour la journée: «C'est pourtant vrai que j'allais te planter là, vieux,
+et que je n'en pouvais plus, vrai de vrai, et que j'en avais par-dessus
+le dos, vois-tu, Ruaud, avec ta bouteille et tes.... Rien!... enfin, des
+mauvaises créatures.... Mais c'est pas le moment de te laisser là,
+n'est-ce pas? c'est pas le moment puisque t'as pas de chance.
+D'ailleurs, quoi! on a pris l'habitude de tirer le licol ensemble.... Eh
+bien, où la chèvre est attachée, il faut qu'elle broute! Restons
+ensemble!» Et d'entendre ça, je ne dis rien, moi, vous comprenez, fit le
+petit Ruaud, mais, tout de même, ça me fait plaisir!
+
+--Et elle reste? dit Sylvia.
+
+--Et votre père? demanda Norton.
+
+--Lui!... Ah! lui de dire qu'il dit: «Faut peut-être, qui sait? être
+malheureux pour s'aimer! Embrasse-moi, ma pauvre vieille, va!» Et quand
+je les vois qui ont comme ça les yeux mouillés, en se donnant la main,
+je me dis à mon tour: «Tout de même, si ça les réunissait, l'accident,
+tu ne serais pas mécontent, mon petit Francis!...» C'est si dur, allez,
+monsieur, mesdames, si dur, de voir que ceux qu'on aime ne s'entendent
+pas!
+
+--Il faut peut-être être malheureux pour s'aimer! dit alors lentement
+Norton en répétant les paroles du marin.
+
+Il pensait qu'il ne se croyait pas heureux, pourtant; non, pas
+heureux.... Mais, comme s'il eût peur, après l'odieux de la brutalité,
+d'avoir le ridicule de la sensibilité, il secoua la tête et demanda
+brusquement à l'enfant:
+
+--Où est ta maison, mon garçon?
+
+--Tout là-bas! sur le chemin de Tourgeville, dit-il en souriant à Éva.
+Mademoiselle en connaît bien le chemin!
+
+--Et je vais t'y conduire, proposa miss Meredith.
+
+--Non, je vais avec toi! dit Richard à Francis. J'ai à sortir.
+
+Pendant que Sylvia, très troublée par ce que, dans son inconscience,
+l'enfant venait de remuer en elle de pensées, Éva disait à Norton:
+
+--Comme tu es ému!
+
+--Crois-tu? fit-il. L'histoire de ce marin, peut-être! Et, vois... comme
+j'ai à accomplir quelque chose de grave--une affaire--je veux d'abord
+faire acte de charité.--Un fétiche! Comme au jeu!
+
+--Alors, tu vas chez les Ruaud?
+
+--Charitable par égoïsme. Oui. Toi, reste avec Sylvia.
+
+--Pourquoi?
+
+--Elle te le dira peut-être, fit Norton.
+
+Et, avec un signe à Francis:
+
+--Viens, petit!
+
+Sylvia s'était retournée.
+
+--Où allez-vous? demanda-t-elle à Norton.
+
+--Je vous l'ai dit il y a un moment, et je reviendrai tout à l'heure!
+
+--Tout à l'heure?...
+
+--Vous l'avez voulu! répondit-il en souriant.
+
+Il ajouta:
+
+--Et je le veux!
+
+Comme il allait sortir, le petit Ruaud s'arrêta sur le pas de la porte,
+et saluant Éva et Sylvia en frottant ses pieds sur le parquet:
+
+--Ah! madame!... Maman ne m'a pas seulement dit de vous annoncer le
+malheur qui est arrivé au père; elle a recommandé aussi de vous
+souhaiter mille prospérités!... Mille prospérités, elle a répété. Au
+revoir, madame... mademoiselle.
+
+Et l'enfant rejoignant Norton, n'était plus là, que Sylvia, hochant la
+tête, répétait machinalement:
+
+--Mille prospérités!
+
+Ces souhaits de bonheur, ils tombaient là avec quelle cruauté
+ironique!... Pour mistress Norton, le bonheur, où était-il?
+
+
+
+
+XIII
+
+
+En voyant sortir Norton, Éva eut la sensation d'un drame caché, le
+pressentiment d'un malheur. Il devait, entre Richard et Sylvia, s'être
+échangé des paroles graves, probablement douloureuses: la jeune fille le
+devinait. Et pourquoi Norton s'éloignait-il avec une sorte de hâte
+nerveuse qui ne lui était pas habituelle?
+
+--Si M. de Solis l'avait trompée? Si Norton....
+
+Et ces mots, elle les disait tout haut, en éveillant aussitôt chez
+Sylvia une même inquiétude.
+
+--Norton?
+
+Sylvia répétait le nom, demandant à Éva de compléter sa pensée.
+
+--Je suis sûre, s'écria la jeune fille, que Richard va servir de témoin
+à M. de Solis.
+
+--Richard?
+
+--M. de Solis se bat! Il doit se battre! dit Éva. Et c'est évidemment
+Richard qu'il a choisi pour second....
+
+--Lui?
+
+--Voilà pourquoi tout à l'heure cette émotion!... Ah! j'aurais dû
+deviner!
+
+--Il est impossible que Norton serve de témoin à M. de Solis, répondit
+Sylvia.
+
+--Pourquoi? Deux amis, deux frères!
+
+--C'est impossible... impossible....
+
+--Mais s'il y a une rencontre, c'est peut-être entre....
+
+--Entre le marquis et le colonel Dickson.
+
+--Es-tu sûre? Et si c'était, dit Sylvia à qui une pensée nouvelle
+venait, entre Norton et....
+
+Brusquement elle s'interrompit, reculant devant sa propre idée.
+
+--Ah! je deviens folle, par exemple! Voyons.... Il est parti avec
+Francis Ruaud. Si nous allions....
+
+--Où? dit Éva.... D'ailleurs si Richard ne t'a rien confié, c'est qu'il
+n'y a rien. Richard n'aime que toi au monde! Il n'aurait pas de secret
+pour toi!
+
+ * * * * *
+
+«Il n'aime que toi au monde!» Éva ne remarqua pas l'expression de Sylvia
+et la rougeur rapide qui lui traversèrent le visage; il y avait comme de
+la honte dans ce furtif changement de physionomie, et mistress Norton,
+mal à l'aise, restait maintenant silencieuse, songeant, avec
+l'impression étrange de se trouver à moitié égarée, troublée jusqu'à
+l'âme, à un moment de sa vie où tout le reste de son existence se jouait
+dans une partie confuse, comme sur le tragique caprice du hasard.
+
+Un domestique qui entrait annonçant M. Montgomery la tira de cette sorte
+de torpeur.
+
+Et Éva fut toute joyeuse. Montgomery allait leur dire peut-être ce qui
+se passait au dehors.
+
+Le gros homme entra, affairé, inquiet, s'épongeant le front.
+
+--Mistress Norton! Miss Éva, bonjour! Je vous salue! Où est Norton?
+
+--Il est sorti tout à l'heure, répondit Éva.... Je croyais que vous
+deviez le voir!...
+
+--Sans doute! sans doute!
+
+--Pour ce duel? demanda Éva.
+
+Montgomery parut étonné.
+
+--Le duel? Vous savez donc?
+
+--Nous savons, oui. Mais qu'y a-t-il encore?
+
+L'Américain haussa les épaules, s'éventant maintenant avec son
+mouchoir.
+
+--Ah! le duel! Ce n'est pas ça qui m'inquiète. C'est ce que Norton
+ignore... c'est... mais, le duel, affaire finie, le duel!
+
+--Finie!
+
+Et Éva, joyeuse, regardait Sylvia.
+
+--Oui! dit rapidement Montgomery. Inutile d'en parler. Mais....
+
+Il s'arrêta très ennuyé, faisant claquer sa langue contre ses dents.
+
+--Mais quoi?...
+
+--Rien.... Rien, je vous assure, mistress Norton!... Affaires de
+commerce qui ne concernent que Norton et moi....
+
+--Vous avez l'air tout bouleversé, monsieur Montgomery, dit Éva,
+sérieuse et devinant un danger nouveau.
+
+Lui, maintenant, s'efforçait de sourire.
+
+--Moi? Bouleversé! Mais non! J'ai un peu chaud, voilà tout.... Il fait
+une température sur la plage!... Et puis cette dépêche!...
+
+--Quelle dépêche?
+
+--De New-York....
+
+ * * * * *
+
+Il en avait trop dit. Il essaya de se rattraper.
+
+--Oh! insignifiante, insignifiante....
+
+Éva le regarda bravement.
+
+--Vous pouvez tout nous dire, monsieur Montgomery. C'est grave ce que
+vous avez à apprendre à mon oncle?
+
+--Grave! Mon Dieu, non, pas grave... pas très grave... intéressant,
+voilà le mot... intéressant.
+
+--Vous venez de dire, fit Sylvia, que la dépêche est insignifiante?
+
+Montgomery répliqua, très vite:
+
+--Absolument insignifiante et... et... intéressante; voilà...
+intéressante et insignifiante... comme toutes les dépêches....
+
+Il balbutia, très mal à l'aise, malheureux d'en avoir trop dit et
+redoutant de parler davantage.
+
+--Ah! tiens, voici Liliane! dit-il avec l'expression de quelqu'un qui
+se noierait et à qui l'on jetterait une bouée de sauvetage.
+
+C'était mistress Montgomery qui entrait comme un tourbillon, en toilette
+mastic de la tête aux pieds et un grand chapeau Gainsborough sur sa
+jolie tête.
+
+--Ah! chères amies, c'est moi!... Avez-vous un verre d'eau, un verre de
+Porto, n'importe quoi! pour me remettre?... Je suis d'une fureur!
+
+--Quoi donc? demanda Montgomery.
+
+--Liliane nous dira, elle, fit Éva, ce que contient cette dépêche....
+
+Mais Montgomery doucement:
+
+--Elle ne peut pas! Elle ne sait rien!
+
+Sylvia avait tendu la main à Liliane:
+
+--D'où venez-vous, chère amie?
+
+--D'où je viens?
+
+Et mistress Montgomery cria presque:
+
+--D'un antre, d'une caverne... est-ce que je sais?... Je viens de chez
+Harrisson!
+
+Montgomery fit la grimace.
+
+--Harrisson!
+
+--Le grand peintre? demanda Sylvia.
+
+Mais la belle Liliane jeta les hauts cris:
+
+--Harrisson, un grand peintre? Ne m'en parlez pas! Qu'on ne m'en parle
+plus, d'Harrisson! Ah! un grand peintre, lui! Un rapin de quatrième
+ordre!
+
+--Ah! bah! fit Montgomery enchanté.
+
+--Un être qui exigeait trente-cinq séances de deux heures...
+trente-cinq... soixante-dix heures d'immobilité!
+
+--D'immobilité? dit encore Montgomery.
+
+--Complète! Comme celle que je viens de subir!...
+
+--C'est vrai, fit le mari, j'avais oublié.... C'était aujourd'hui la
+première séance....
+
+--Un être qui m'aurait donné un torticolis et qui m'aurait rendue muette
+à me faire tenir là, devant lui, comme un mannequin.... Jamais un
+mot!... «Mistress Montgomery... un peu plus de côté... _please_!
+Bien.... Reprenez la pose, je vous prie, mistress Montgomery....
+Merci!...» Ça aurait duré comme ça pendant trente-cinq jours!... Ah!
+non, par exemple!... Non.... D'autant plus que l'esquisse.... Très
+mauvaise, son esquisse! Et puis--concevez-vous cela?--il ne voulait pas
+mettre mon portrait au Salon!... Il a déjà deux tableaux pour le Salon,
+cet Harrisson.... Une _Naïade_... d'après miss Arabella! et un portrait
+d'Arabella elle-même en amazone!... Arabella à cheval! sur la plage!
+Arabella! Toujours Arabella. Trop d'Arabella!... Et c'est d'autant plus
+insolent qu'il est superbe, ce portrait d'Arabella! Bien mieux que n'eût
+été le mien, qui venait mal, très mal, horriblement mal!
+
+Elle allait, venait, remplissait la chambre de sa pétulance, et
+Montgomery de répondre froidement:
+
+--Dame! il est assez naturel que le portrait d'Arabella fût mieux
+traité! Son portrait, miss Dickson ne le payait pas.
+
+Alors Liliane regarda son mari d'un air narquois et, levant les épaules
+à son tour:
+
+--Vous croyez ça, vous?
+
+--Bref, votre portrait? insista le mari.
+
+--Qu'il aille au diable, le portrait! Et Harrisson avec! Ce qu'il est
+devenu affreux, cet Harrisson! ce qu'il a vieilli, c'est inconcevable!
+
+--Ah! ah! fit Montgomery ironique. Les angoisses de l'art!
+
+Il jouissait de son triomphe. Et mistress Montgomery, implacable pour le
+peintre, continuait:
+
+--Lui? Des angoisses? Allons donc! Les angoisses d'Harrisson! Un
+confectionneur d'imageries pour dames? Pas plus de fièvre quand il peint
+qu'un tailleur quand il coupe un jersey ou un veston!... Et si vous
+voyiez son esquisse d'après moi!... Des yeux petits comme ça.... Un nez
+déplorable! Je ne veux pas revoir cette horreur! Jamais! jamais! jamais!
+Voulez-vous que je vous dise, votre Harrisson?
+
+--Mon Harrisson? dit l'Américain, stupéfait.
+
+--Oui, il me faisait un portrait de mari! Voilà!
+
+--Merci, répliqua Montgomery.
+
+Puis il ajouta:
+
+--Que voulez-vous? Il se vengeait! Tout le monde n'est pas magnanime.
+
+--Comme les Montgomery!
+
+--Si vous voulez, dit Montgomery. Seulement nous reparlerons d'Harrisson
+plus tard ou nous n'en reparlerons plus si vous voulez, mais il faut
+absolument que je retrouve Norton!
+
+Et demandant à Sylvia:
+
+--Il est allé, vous dites?
+
+--Chez ces pêcheurs, répondit Éva, vous savez....
+
+--Les Ruaud? dit Liliane, je connais le chemin.
+
+--Puis au télégraphe, ajouta Éva.
+
+Montgomery répondit:
+
+--J'y vais.
+
+--Et je vous accompagne, fit Liliane. Un tour sur la plage avec vous,
+Lionel, c'est si rare!
+
+Le gros homme devint rouge comme une fraise mûre et soupira, enchanté:
+
+--Ah! Liliane, si je n'étais pas aussi inquiet, comme je serais heureux!
+
+--Inquiet? fit-elle. Vous allez me raconter.... Ah! un mari doit tout
+conter à sa femme, ajouta Liliane, gentiment, très bas.
+
+Et comme il répondait par des signes, en montrant Sylvia et Éva.
+
+--Tout... mon bon Lionel!
+
+Elle cherchait son bras, se pendait à lui et, tout heureux:
+
+--Mais vous êtes charmante, dit-il. Ah! que je suis donc enchanté que
+cet Harrisson ait manqué votre portrait!
+
+Il se tourna vers Sylvia.
+
+--A tout à l'heure, mistress Norton. Si Norton rentrait, je reviens!
+
+--Nous revenons! insista Liliane.
+
+Et il s'éloignait avec sa femme qui, dans l'escalier, lui murmurait
+presque à l'oreille--la bouche rose près de l'oreille rouge:
+
+--Vous allez tout me dire, n'est-ce pas--tout, Lionel? Tout?
+
+Éva sentait de plus en plus la menace de quelque danger et, malgré les
+affirmations de Montgomery, elle était certaine que cette dépêche de
+New-York dont il avait parlé ne devait pas être aussi insignifiante
+qu'il voulait le faire croire. Montgomery avait tant d'intérêts communs
+avec Richard! Son air fiévreux ne prouvait-il pas qu'il y avait péril en
+Amérique comme en France?
+
+La jeune fille n'osait même plus interroger ou rassurer Sylvia. Un grand
+silence tombait entre ces deux femmes, absorbées par leurs pensées,
+enveloppées comme d'une atmosphère d'angoisses.
+
+Et Sylvia avait comme un âpre besoin d'être seule--seule pour se
+retrouver avec le souvenir de Georges--seule pour se dire que maintenant
+cette liberté qu'elle souhaitait, que Solis rêvait, elle était là, à
+portée de sa main, le divorce la lui donnait--et, avec cette liberté, la
+possibilité d'unir sa vie à cet homme, ce disparu de cinq années qui
+était redevenu pour elle le rêve vivant, le bonheur possible. Oui, elle
+voulait être loin d'Éva pour penser à lui, se demander:--Que faire?
+
+--Fuir! disait Georges.
+
+Mais elle n'avait plus besoin de fuir! Elle était libre, encore une
+fois, légalement libre. Le divorce l'affranchissait.
+
+Elle pouvait être la femme de Georges. Comme il serait heureux, quand il
+saurait!
+
+Et ce mot arrêtait sa pensée.
+
+--Heureux?
+
+Pourquoi une vague inquiétude lui venait-elle? Pourquoi un doute? Oui,
+il serait heureux de rencontrer l'amour dans cette fuite qui, sans le
+divorce, eût été une faute, une tache....
+
+Elle se leva, étouffant, presque tremblante à cette idée que la jeune
+fille pouvait lire en elle, dans ses yeux....
+
+--Où vas-tu? lui demanda Éva.
+
+--Chez moi.
+
+Et Éva n'osait même pas questionner, devinant elle ne savait quoi de
+trouble et de tragique en ce coeur où le nom de Georges de Solis était
+écrit.
+
+Seule maintenant, jamais miss Meredith ne s'était trouvée aussi
+profondément triste. Elle avait envie de pleurer.
+
+Elle essayait de se rassurer, mais l'angoisse persistait et, par ce
+beau temps d'été, l'alourdissement de ce ciel bleu, elle sentait planer
+sur elle quelque chose d'inconnu et de désespéré. Son inaction lui
+pesait. Elle avait envie de sortir, d'aller aux nouvelles, comme si
+courir au devant du danger--puisqu'il y en avait un--pouvait le
+conjurer.
+
+Et indécise, hésitante, elle restait là, regardant la mer par la fenêtre
+ouverte, tandis que le temps passait, dans une sorte de torpeur.
+
+ * * * * *
+
+Éva, elle, était demeurée au salon, assise, s'abandonnant au sort,
+lorsque tout à coup elle tressaillit. Quelqu'un venait du dehors. Qui
+cela? Allait-on lui parler de Richard ou de Georges?
+
+Elle se leva toute droite, comme électrisée.
+
+C'était Mme de Solis. La marquise avait, malgré le sourire dont elle
+salua Éva, un air préoccupé qui frappa la jeune fille.
+
+Certainement, hors de la villa, quelque drame se déroulait, là-bas.
+
+Mais, puisque la mère était là, maintenant Éva allait savoir.
+
+Elle s'était avancée, disant, joyeuse:
+
+--Vous! madame la marquise!...
+
+Après lui avoir pris les mains:
+
+--Oui, ma chère miss Meredith, moi, répondit Mme de Solis, et qui
+suis enchantée de vous trouver ici... tout à fait enchantée. Je viens
+parler à mistress Norton. J'ai les choses les plus sérieuses à lui dire.
+
+--Les plus sérieuses? interrogea Éva.
+
+--Et les plus douloureuses.
+
+--Ah! je devinais bien! fit miss Meredith. Mon Dieu, qu'y a-t-il?
+
+--Ne vous effrayez pas, ma chère enfant. Je viens ici pour tout réparer,
+s'il est possible.
+
+--Tout réparer!... Il y a donc un grand malheur? demanda Éva toute pâle.
+
+--Non, pas encore. Mais un grand danger. Et ne me questionnez point, je
+vous en supplie! Ne vous étonnez même pas de ce que je dirai tout à
+l'heure à mistress Norton.... Mes paroles pourront vous surprendre....
+Oui, elle seront surprenantes, en apparence... très surprenantes...
+extraordinaires.... Croyez cependant qu'elles n'ont qu'un but, le
+bonheur de votre oncle, celui de Sylvia... et... qui sait?
+
+Elle s'arrêta:
+
+--Qui sait? Quoi? demanda Éva inquiète.
+
+--Le vôtre peut-être, répondit Mme de Solis.
+
+--Je ne comprends pas, madame!
+
+--Vous n'avez pas besoin de comprendre. Vous n'avez qu'à écouter et à
+vous taire. Et, encore une fois, pas d'étonnement. Je joue une partie
+sérieuse, et je la joue comme il me plaît. J'ai déjà gagné un gros enjeu
+d'un côté, je veux à présent en gagner un autre, ici! Ça, je voudrais
+voir mistress Norton!
+
+--On va la prévenir de votre visite, dit Éva.
+
+--Merci.
+
+Miss Meredith sonna, faisant dire à Sylvia que la marquise de Solis
+demandait à parler à mistress Norton.
+
+ * * * * *
+
+Et, pendant un moment, la marquise et Éva demeurèrent seules, n'osant
+prononcer un mot nouveau. Mme de Solis repassait dans sa tête tout un
+plan de campagne qu'elle avait combiné en chemin, et la jeune fille
+n'osait questionner, sentant son coeur battre, toute torturée.
+
+Sylvia entra, fort émue à cette idée qu'elle se trouvait en face de la
+mère de Georges, et Mme de Solis fut frappée de la pâleur de la jeune
+femme.
+
+--Je vous demande pardon de forcer votre porte, madame... mais j'ai les
+choses les plus importantes... les plus... palpitantes à vous
+communiquer!
+
+--Donnez-vous la peine de prendre ce fauteuil! dit Sylvia en avançant un
+siège, pendant qu'Éva répétait mentalement les paroles de la marquise:
+«Mes paroles n'auront qu'un but, le bonheur de votre oncle, celui de
+Sylvia...»
+
+Mistress Norton, elle aussi, songeait. Elle songeait à ces paroles
+fiévreuses et folles que Georges lui avait dites, lorsqu'il la suppliait
+de fuir--de fuir avec lui!
+
+«Toute ma vie pour vous aimer, toute ma vie!» murmurait cet homme--cet
+homme, dont la mère était là, essayant de sourire et disant avec une
+froideur apparente:
+
+--Voilà, madame, ce dont il s'agit. Vous avez vu M. Montgomery?
+
+--Il était ici il y a une heure, répondit Sylvia.
+
+--Et sans doute, insinua la marquise, il vous a appris la nouvelle qui
+fait le fond d'un article très commenté ce matin du _New-Brooklyn
+Herald_?
+
+--Non. Qu'est-ce que cet article? demanda Sylvia.
+
+--Je regrette bien, répondit froidement Mme de Solis, que M.
+Montgomery ne soit pas là; il vous eût expliqué mieux que moi ce dont il
+s'agit. D'autant plus que M. Montgomery se trouve un peu... comment
+dirai-je?... impliqué dans cet article.
+
+--Impliqué?
+
+Le mot parut étrange à Sylvia, et Éva demanda bien vite:
+
+--Que reproche donc ce journal à M. Montgomery?
+
+La marquise affectait un air détaché, un ton léger de conversation
+mondaine, comme si ce qu'elle disait n'eût pas recouvert un monde de
+désastres et de douleurs.
+
+--Ce qu'il reproche à M. Montgomery, le _New-Brooklyn Herald_? Oh! mon
+Dieu, exactement ce qu'il reproche à M. Richard Norton.
+
+--Mais encore? dit Sylvia fermement. M. Montgomery est l'associé de
+mon... de M. Norton, et je veux savoir....
+
+La marquise sourit.
+
+--A quoi bon? Ce sont des calomnies!
+
+--Raison de plus pour se rendre compte d'où, ou de qui elles viennent,
+dit Sylvia.
+
+Mme de Solis jouait avec un des rubans de son chapeau.
+
+--De qui? fit-elle négligemment. Mais c'est bien simple! De quelque
+actionnaire lésé dans ses intérêts.... Oh! cela n'a ni retenue ni pitié,
+un homme qu'on ruine!
+
+--Un homme qu'on ruine? s'écria Sylvia.
+
+Et, tout à l'heure assise, elle se leva, droite, presque hautaine.
+
+--Madame!... fit Éva frémissante.
+
+Mais la marquise l'interrompit:
+
+--Ah! miss Éva, miss Éva, vous n'êtes guère obéissante! Vous m'aviez
+promis de me laisser tout dire!
+
+--Et moi, répliqua fiévreusement Sylvia, je vous prie de tout dire, en
+effet!
+
+--Tout? demanda Mme de Solis mettant dans sa question une sorte de
+cruauté insultante.
+
+--Oui, madame, fit mistress Norton, il y a des réticences qui sont aussi
+des outrages!
+
+--Eh bien, soit! répliqua Mme de Solis. Je dirai tout. Mais....
+
+Elle s'interrompit, prêtant l'oreille à un bruit de voix, du côté de
+l'antichambre.
+
+--Mais, c'est Paul... c'est M. de Bernière... mon neveu.... Je ne sais
+si je dois, devant lui....
+
+--Vous pouvez parler devant tous de ce qui concerne M. Norton, dit
+Sylvia avec dignité.
+
+Bernière était entré, saluant mistress Norton, puis Éva et Mme de
+Solis, sans que la marquise et la jeune fille lui répondissent autrement
+que par un signe de tête.
+
+--Est-ce que vous savez, monsieur de Bernière, demanda Sylvia, ce que
+Mme de Solis vient me répéter?...
+
+--Quoi donc, madame? dit Paul qui semblait ne pas comprendre.
+
+La marquise précisa bien vite.
+
+--Mais ce qu'on raconte des mines de M. Norton!
+
+Bernière parut suffoqué:
+
+--Comment, ma tante, ici? Vous voulez parler?... Ici?...
+
+--Surtout ici, dit Sylvia. Je veux savoir!
+
+--Eh bien! soit, chère madame! reprit Mme de Solis. D'autant plus que
+M. de Bernière a entendu comme moi. Aussi bien c'est le bruit de
+Trouville, du Havre, de toute la côte. Vous savez qu'il y a autant de
+petites potinières au bord de la mer qu'il y a de fourmilières dans les
+bois. Chacun son tas, son coin, ses histoires et son venin....
+
+ * * * * *
+
+Le mot fit encore à Sylvia comme une blessure et, à mesure que la
+marquise parlait, la douleur devenait plus cuisante.
+
+Elle répéta, la lèvre hautaine:
+
+--Son venin?...
+
+--Oh! madame! Dont on ne devrait même pas s'occuper, dit Bernière.
+
+Éva écoutait, croyant à quelque cauchemar pénible et se demandant quelle
+partie cruelle jouait la marquise. Avertie de n'avoir à s'étonner de
+rien, la jeune fille sentait cependant en elle toute sa fierté, son
+respect pour Norton se révolter, et il lui fallait faire, sur sa nature
+violente, un effort pour laisser Mme de Solis enfoncer plus avant une
+aiguille l'une après l'autre, en pleine chair.
+
+--Je reconnais, du reste, disait la marquise, que mes compatriotes sont
+tout disposés à verser un peu de vitriol sur la plaie! Les reporters
+parisiens vont s'en mêler! Je prévois des _interviews_! Mais, dans le
+cas présent, ce sont les Américains--vos Américains, ma chère Éva--qui
+me semblent déployer le plus d'activité... d'activité acide,
+empoisonnée, contre M. Norton.
+
+--Contre lui? Il ne leur a fait que du bien! dit miss Meredith.
+
+M. de Bernière répliqua:
+
+--C'est pour ça!
+
+--Oui, continua Mme de Solis, c'est peut-être pour ça qu'on prétend,
+par exemple--et c'est le bruit que je viens vous signaler, vous
+dénoncer, en amie--on prétend... il faut absolument faire cesser cette
+calomnie... on prétend... mais, en vérité, je n'ose, malgré votre
+permission....
+
+--Je vous en priais, madame; maintenant je l'exige, dit nettement
+Sylvia. On prétend....
+
+Et elle attendait la calomnie, comme un brave attendrait une balle, tête
+haute, avec un regard de défi, tandis que Bernière essayait, tout bas,
+en suppliant, de réduire la marquise au silence.
+
+Mme de Solis n'écoutait pas son neveu.
+
+--Eh bien, dit-elle, on prétend, on assure, répète... c'est tout un
+roman....
+
+--Et un vilain roman!... interrompit Bernière.
+
+--On raconte que M. Richard Norton a acheté des terres dans l'Ouest, je
+ne sais pas où, qu'on a creusé un puits sans y rencontrer une seule
+goutte d'huile minérale. Et voilà qu'un jour... miracle! La source
+jaillit! De l'huile! un lac! une fortune! Appel aux actionnaires! Voyons
+Paul, expliquez ce que vous avez entendu dire. Nous sommes là pour faire
+entendre la vérité!
+
+--La vérité! la vérité! fit Bernière. Mais ce sont d'infâmes calomnies,
+ma tante!
+
+--Évidemment, dit Mme de Solis.
+
+--Voyons, ces calomnies, ordonna Sylvia.
+
+Le vicomte fit un effort:
+
+--Eh bien, donc, voilà.... Après l'appel aux intéressés, nomination
+d'une commission qui s'en va vérifier.... Elle interroge les
+puits...--Je vous répète ce que dit cet affreux _New-Brooklyn
+Herald_--Elle interroge: oui, c'est bien de l'huile minérale! Elle
+regarde, la commission, elle examine, elle en goûterait, de cette huile,
+au besoin!... Elle rapporte des échantillons. Distribution aux
+actionnaires....
+
+--Un dividende! fit Mme de Solis froidement.
+
+--.... Liquide! ajouta Bernière.
+
+Et la marquise, la lèvre pincée:
+
+--- Le seul qu'ils toucheront jamais! Car le puits, le fameux puits est
+maintenant sec comme nos sablonnières. Plus une goutte d'huile, de cette
+huile achetée, dit brutalement le journal, en Pennsylvanie, amenée dans
+l'Ouest et versée dans le puits par... des compères.
+
+--Bref, un vol! interrompit froidement Sylvia.
+
+--Oh! un vol!... un vol!... Comme vous y allez!... Une émission!
+
+La marquise sourit.
+
+--C'est une ignominie! dit Éva dont le visage était devenu blême.
+
+Elle n'entendit même pas Mme de Solis qui lui jeta bien vite:
+
+--Mais, taisez-vous donc!
+
+--Et, reprenait Bernière, si nous n'étions pas persuadés qu'il s'agit
+d'une calomnie abominable, je n'aurais même pas osé faire allusion à des
+propos indignes qui ne méritent même point l'attention dédaigneuse et le
+mépris qu'on a pour eux!
+
+Éva s'était laissée tomber sur un divan, les mains croisées entre ses
+genoux, hochant la tête.
+
+--Mais qu'avons-nous fait, dit-elle, à tous ces gens qui nous insultent
+ainsi sans nous connaître?
+
+--Rien, dit Bernière, vous ne leur avez rien fait! Mais comme ils n'ont
+rien à faire....
+
+--Alors, voilà ce qu'on a inventé? s'écria Sylvia. Voilà ce qu'on a
+colporté, par désoeuvrement, par inaction, pour passer le temps... comme
+on regarderait, sur la plage, un débris de barque s'enfoncer? Norton a
+trompé ses actionnaires! Norton a inventé cette ignoble combinaison!
+Norton a commis ce vol! Parbleu! Et comment donc! c'est très possible!
+Ces Américains! Avec leurs _business_! D'où cela vient-il? D'où cela
+sort-il? Pourquoi ça n'est-il pas resté chez soi? Ça apporte ici son
+argent, son luxe, son tapage, sa charité parfois! Mais de quelle source
+provient-il, cet argent qui va aux pauvres? Norton! Richard Norton!
+Qu'est cela, Richard Norton? Pourquoi est-il riche, d'abord? Quelque
+aventurier, quelque flibustier! Oh! pis que cela! ils le disent tout
+net, à ce qu'il paraît, parbleu:--un voleur!...--Eh bien! ils ont menti,
+ils ont menti!... Nous pouvons leur crier en face, dit-elle en regardant
+à la fois Bernière et Mme de Solis, ils ont lâchement et bêtement
+menti!...
+
+Et dans ce frêle corps de souffrante, une énergie grondait, généreuse,
+ardente, l'énergie de l'honnêteté n'admettant pas, relevant comme un
+défi, l'insulte à un être respecté.
+
+ * * * * *
+
+Mme de Solis regardait la jeune femme vraiment adorable dans cette
+colère, la flamme aux yeux, les cheveux à demi dénoués et tombant sur le
+front.
+
+Elle eût voulu l'embrasser; et, se contenant cependant, elle poussait
+jusqu'au bout l'expérience, en femme de coeur connaissant le coeur des
+femmes:
+
+--Ils ont d'autant plus menti, dit-elle avec un flegme glacial, que la
+situation actuelle de Norton est là pour répondre à ces calomnies.
+
+--Quelle situation? demanda Sylvia.
+
+--Elle est grave et il s'en fait gloire! Et si je suis venue, c'est pour
+vous apporter mes paroles de consolation vraie, profonde, sincère, dans
+cette ruine!
+
+--La ruine? dit Éva.
+
+Mme de Solis prit l'air navré de quelqu'un qui vient de commettre une
+lourde imprudence.
+
+--Comment! vous ne le saviez pas? Mais M. Norton m'a tout dit, à moi...
+et l'état de sa fortune et sa résolution nouvelle? M. Cadogan, son
+avocat, est précisément mon ami.
+
+--Son avocat? répéta Éva, pendant que Sylvia restait là, devant Mme
+de Solis, le regard perdu dans un rêve.
+
+--Ah! mais, en vérité, fit la marquise, je suis d'une étourderie!
+J'apporte ici des mauvaises nouvelles, moi! Voyons, voyons, il est
+impossible que vous ignoriez.
+
+--Quoi? interrogea miss Meredith.
+
+Mais Sylvia répondit:
+
+--Éva, chère Éva!
+
+Paul de Bernière fit alors quelques pas vers la porte.
+
+--Je me retire. Je vous demande pardon....
+
+Mais ce fut Éva qui le retint fièrement:
+
+--Non, non! dit-elle. Il n'y a pas un seul secret dans la maison de
+Richard Norton que tout le monde ne puisse entendre!
+
+--Eh bien! répliqua Mme de Solis, cette séparation.... M. Cadogan va
+venir.... Oui, je tiens de lui la nouvelle... il apportera l'acte de
+divorce.
+
+--Un divorce?
+
+Éva regarda Sylvia, cherchant, de ses yeux enfiévrés, les prunelles de
+la jeune femme.
+
+Et Sylvia restait muette.
+
+--Tu ne réponds pas? dit Éva. C'est vrai cela? C'est possible? Ah! mon
+pauvre oncle!... Sylvia! Sylvia!
+
+--Oh! il faut être juste, c'est M. Norton qui la veut, cette séparation,
+fit Mme de Solis, c'est lui. Mais mistress Norton a bien raison
+d'accepter, bien raison. D'abord et avant tout dans la vie notre bonheur
+à nous, notre destinée à nous! Il souffrira peut-être, lui, mais est-ce
+que vous ne souffrez pas, et depuis des années, ma chère Sylvia? Il est
+attristé, il est malheureux, mais, le malheur, nous savons tous le
+supporter, je pense? Surtout quand il atteint les autres! Soyez
+raisonnable, miss Meredith: mistress Norton est jeune! Elle peut être
+libre; elle serait bien sotte de ne pas vivre de la vie qu'elle a
+souhaitée, sans s'inquiéter de celui dont elle a porté le nom.
+«Qu'est-ce qu'un nom? A peine un souvenir.»
+
+--Madame! dit Sylvia.
+
+--On oublie bien les morts, ajouta la marquise. Le divorce est un
+veuvage qui permet d'oublier les vivants! Et justement, puisqu'on accuse
+M. Norton....
+
+--Puisqu'on le calomnie, rectifia la jeune femme.
+
+--C'est le moment de prouver que la femme... oui, la femme... est
+parfaitement irresponsable des fautes et de l'existence de son mari....
+
+--Même quand ce mari donnerait sa vie pour elle? dit Éva indignée.
+
+La marquise lui prit la main:
+
+--Chut! Vous allez tout gâter, vous!
+
+--Mais c'est un scorpion, ma bonne chère tante! pensait Paul de
+Bernière, étonné.
+
+Et il regardait la marquise de Solis avec une stupéfaction
+profonde--comme un homme qui verrait, tout à coup, un bâton de voyage
+s'animer, se tordre, siffler et devenir vipère.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Richard Norton, pendant que la marquise de Solis élargissait, irritait,
+avec une science cruelle de la vie, la blessure qu'elle venait de faire
+à Sylvia, Richard, le mari, amenait à la villa le solicitor dont il
+avait annoncé la venue à mistress Norton. Ce n'était pas sans répugnance
+que M. Cadogan accompagnait son compatriote. L'homme de loi ne trouvait
+pas «dans l'espèce» des causes absolues de séparation. C'était un
+sexagénaire solide, ami du fait, avec des cheveux blancs très drus et
+des dents très solides, et toute sa face rasée décelait la force. On ne
+l'attendrissait pas facilement.
+
+--Je vous trouve bon, vous, dit-il à Norton, de casser votre existence
+en morceaux parce que mistress Norton souffre. Elle se résignerait avec
+de la patience et du temps. L'âge en fait bien d'autres.
+
+--Je veux, répondit Norton, que mistress Norton soit libre avant d'être
+vieille.
+
+Le raisonnement paraissait à M. Cadogan un peu sentimental. Mais Norton,
+n'étant pas un enfant, pouvait régler comme il l'entendait sa destinée,
+et, si mistress Norton acceptait le divorce....
+
+--Vous êtes sûr qu'elle l'acceptera? disait le solicitor.
+
+--J'en suis sûr.
+
+--Tant pis! Je n'aime pas les divorces. J'en fais, j'en vis, mais je les
+déteste. Je les trouve niais, que voulez-vous? J'en ai tant vu de
+mariages réputés mauvais que le temps avait bonifiés, comme les vins.
+Incompatibilité d'humeur? Oui! Quand on a vingt ans, trente ans. Mais
+quand on vieillit?... Ah! la compatibilité des maux rétablit
+l'équilibre! Les rhumatismes à soigner deviennent l'école mutuelle du
+désarmement et de la résignation. J'ai vu un mari vieilli soigner avec
+un dévouement de saint sa vieille femme paralytique, et qu'il prétendait
+ou croyait détester quand elle était jeune. Supposez-les divorcés, ils
+n'auraient pas trouvé, elle, les mêmes soins, lui, la même sensibilité.
+Les gardes-malades valent les amants. L'habitude et l'égoïsme sont aussi
+puissants que l'amour et, si celui-ci fait de la vie, ceux-là la
+complètent et la finissent.
+
+ * * * * *
+
+Mais M. Cadogan n'était pas là pour appliquer ses propres théories.
+Norton tenait au divorce, le solicitor travaillerait au divorce. Il
+avait déclaré à son client son sentiment intime: il ne lui restait plus
+qu'à accomplir son devoir.
+
+Richard Norton le fit entrer dans le salon où se tenait Sylvia, entourée
+de Bernière et des trois femmes, et avec une solennité qui n'avait rien
+de théâtral, un ton grave et triste:
+
+--Je vous présente M. Cadogan, solicitor!
+
+Il alla droit à Sylvia et ajouta, parlant à voix basse:
+
+--Et je suis heureux que l'acte qui va terminer notre union ait quelques
+témoins. Ils pourront répéter, un jour, la déclaration que je tiens à
+faire!
+
+Sylvia, très pâle, semblait le conjurer du regard, comme pour lui
+demander de traiter en tête à tête, dans le silence, cette redoutable
+question. Mais, comme s'il ne comprenait pas la supplication muette de
+la jeune femme, Richard prit des mains de Cadogan, qui s'était assis et
+fouillait sa serviette de cuir noir, un papier et le présenta à Sylvia
+en disant très haut:
+
+--Voici la première signature que vous ayez à donner pour être libre,
+Sylvia.
+
+--Libre! songeait-elle, se rappelant tout ce qu'il y avait, dans ce mot,
+de tentations et de rêves.
+
+C'était le souhait ardent de Georges: libre! C'était ce que le jeune
+homme faisait reluire, à l'horizon, comme une aube d'existence
+nouvelle! C'était aussi l'aspiration ardente de sa vie comprimée,
+lassée. Libre!
+
+--Votre nom, continuait Norton froidement, au bas de cet acte, et M.
+Cadogan se chargera de suivre la procédure nécessaire aux États-Unis!
+
+M. Cadogan ajouta:
+
+--Procédure toute simple, madame. Le seul fait de vivre à Paris, vous,
+tandis que M. Norton habitera New-York, entraîne le droit de divorce
+après une année.
+
+Mme de Solis et Bernière se tenaient dans un coin, attendant,
+spectateurs d'un drame, tandis qu'Éva s'approchait comme suppliante, de
+Sylvia, qui, debout, l'oeil fixe, semblait hypnotisée par quelque chose
+d'invisible ou de lointain, là-bas, vers la mer.
+
+Puis, dans ce silence, devinant ce qui se passait, Mme Montgomery
+entrait et, contrairement à ses allures de tourbillon, se glissait à pas
+furtifs comme dans une chambre d'agonie.
+
+Et Norton, impassible, la voix un peu altérée pourtant, disait à Sylvia
+changée en statue:
+
+--Un an! Vous entendez? Vous avez une année à attendre pour être libre!
+Mais demain j'aurai disparu de votre existence. Je veux qu'on sache
+bien, du reste, madame--et je le dis ici tout haut, comme devant un
+tribunal--je veux qu'on sache que si l'un de nous deux est coupable de
+n'avoir pas su assurer le bonheur de l'autre, ce n'est pas vous, que je
+respecte et que j'honorerai toujours, c'est moi!
+
+--Richard! s'écria Éva en prenant la main de Norton comme pour
+l'empêcher de continuer.
+
+Il repoussa légèrement la jeune fille.
+
+--Laisse-moi, dit-il.
+
+Il regardait Sylvia et il lui semblait que, sur les lèvres de la jeune
+femme, le mot de tout à l'heure revenait: Libre!
+
+--Votre nom là, madame! dit le mari en désignant sur le papier la place
+qui attendait le nom de Sylvia; vous n'avez qu'à mettre votre signature
+là... et cette liberté de vivre selon vos voeux que votre union avec moi
+vous enlevait vous est rendue!
+
+--Ma signature?
+
+M. Cadogan ajouta:
+
+--Si vous voulez lire les considérants, madame?...
+
+--A quoi bon? fit-elle.
+
+--Ils sont tous en votre faveur, dit encore Norton.
+
+Sylvia prit le papier, le regarda un moment et, avec lenteur:
+
+--Alors, c'est la liberté, la liberté, cela?
+
+--La liberté, oui, dit Norton.
+
+Mme de Solis s'était rapprochée de mistress Norton; elle lui dit
+presque à l'oreille:
+
+--Il est ruiné, il est pauvre!
+
+--Une question, interrogea Sylvia. Votre fortune? Compromise, m'a-t-on
+dit?
+
+Richard haussa les épaules.
+
+--Que vous importe? Je la referai. Honnêtement, loyalement.
+
+--Vous referez cette fortune... seul? demanda-t-elle en le regardant en
+face.
+
+--Seul!
+
+--Eh bien! dit-elle en relevant la tête, et votre compagne de tous les
+jours, qu'en faites-vous?... Elle a partagé votre luxe, elle partagera
+votre misère!
+
+Il recula comme si on l'eût repoussé brusquement, et Sylvia, les yeux
+ardents, répétant avec une sorte d'exaltation les paroles d'autrefois,
+les paroles de dévouement et de devoir:
+
+ «--_Vous prenez cet homme dans la bonne comme dans la mauvaise
+ fortune, dans la santé comme dans la maladie, dans la pauvreté
+ comme dans la richesse!_»
+
+Et, superbe, tête haute, toute son honnêteté passant dans son regard et
+dans sa voix:
+
+--Cet acte que vous me présentez, de quel nom le signerai-je? De mon nom
+de jeune fille ou de mon nom de femme? Vous ne savez donc point--et elle
+se tournait vers la marquise--ce qu'on dit de vous? On dit que vous avez
+volé vos actionnaires!... Norton! un voleur! infamie! Eh bien! ce nom de
+Norton que vous m'avez donné, je le garde, puisqu'on l'insulte.
+
+Elle avait, de ses mains nerveuses, déchiré le papier de Cadogan et
+elle en jetait les morceaux à ses pieds, sur le tapis, comme elle eût
+marché sur la calomnie elle-même.
+
+Éva pleurait. Norton, blême et prêt à faiblir sous la joie, lui que les
+épreuves laissaient intact, tendit ses deux mains robustes à Sylvia,
+pendant que la marquise de Solis, la voix joyeuse, disait à la jeune
+femme:
+
+--Eh! allons donc! Il a fallu qu'il souffrît pour vous apprendre ce
+qu'il vaut! Et c'est moi....
+
+--Vous? dit Norton.
+
+--Oui! moi! En vous attaquant, en vous accusant devant elle! C'était
+risqué, mais je connais le coeur des femmes! Il suffit d'une larme pour
+y faire fleurir la pitié, et avec la pitié....
+
+--L'amour? demanda Norton tremblant à Sylvia, qui le regarda longuement.
+
+Mais le Yankee était prêt maintenant à secouer ses accusateurs comme un
+taureau secoue les chiens qui le mordent aux jarrets.
+
+--Eh! que m'importe!... Ma vie entière répond pour moi! Et avec vous,
+Sylvia--ah! avec toi, j'en recommencerai une autre!
+
+--Si l'on nous accuse ici, il faut rester, dit Sylvia; si c'est là-bas,
+il faut partir. Quand vous voudrez!
+
+Ils n'avaient pas pris garde à Mme Montgomery qui avait écouté, très
+émue, des larmes montant par aventure à ses yeux rieurs qu'elle essuyait
+vite, vite, ne voulant pas les avoir rouges.
+
+--Croyez-vous, ma tante, dit tout bas Bernière à Mme de Solis, je
+vous comparais--mentalement--à une vipère, moi? Imbécile! Vous êtes un
+terre-neuve....
+
+--Tout simplement, dit la marquise.
+
+Liliane s'était approchée à son tour de Mme de Solis:
+
+--Très bien! oh! très bien! dit-elle. Vous êtes une femme excellente,
+excellente, marquise.
+
+--Un peu égoïste aussi, fit Mme de Solis. Je pense à moi, croyez-le
+bien. Tiens!... Votre mari, dit-elle en montrant Montgomery qui entrait.
+
+Il n'entrait pas, à vrai dire: il bondissait en avant, toujours
+essoufflé et, cette fois, comme chargé de renseignements.
+
+Il prenait les mains de Richard et les serrait à les briser:
+
+--Ah!... Norton... mon cher ami, mon cher associé.... Bonne nouvelle!
+grande nouvelle!... Les puits, les fameux puits?... Oui, enfin, l'huile!
+Je vous demande pardon, Liliane, dit-il, en s'excusant, mais c'est le
+mot.... «l'huile».
+
+--Oh! Lionel! allez! allez! ça vaut autant que la peinture! dit mistress
+Montgomery.
+
+--Eh bien, les puits.... Ils ont rejailli, les puits!... Oui! oui!
+Superbes! Une nappe énorme! Une fortune! Un lac d'huile, cher Richard!
+
+--_Go ahead!_ cria d'instinct Norton comme un marin sentant la poudre et
+le branle-bas de combat.
+
+--Et la calomnie noyée là-dedans! dit Mme de Solis.
+
+--Il fallait voir le colonel!... ajouta Montgomery. Oui, Dickson!... Car
+j'ai fait afficher la dépêche au Casino! En partant pour Paris, il était
+furieux, le colonel! Vert! Littéralement vert!... Vert chrôme, comme
+dirait....
+
+Il s'arrêta.
+
+Éva demanda:
+
+--En partant? Mais ce duel?
+
+--Oh! pour mémoire, le duel! Simple démonstration inoffensive. Le
+colonel a déclaré n'avoir pas eu la moindre... pas la moindre...
+intention, et il a été modeste, tout à fait modeste. En Amérique, il
+peut avoir pris un fort, mais à Trouville il a pris le train!
+
+--C'est égal, fit Bernière, je regrette miss Arabella!
+
+Liliane se mit à rire.
+
+--Oh! vous êtes voyageur: vous la rencontrerez dans une autre table
+d'hôte... dans un demi-monde meilleur!
+
+ * * * * *
+
+Et pendant qu'ils causaient, Norton, moins ému par l'arrivée et les
+nouvelles de Montgomery que par le sourire de Sylvia, disait à sa femme:
+
+--Nous partirons le plus tôt possible pour New-York, ma chère Sylvia.
+Oui, dès que le docteur Fargeas vous signera votre _exeat_. Et quelque
+épreuve que nous y ayons rencontrée, nous garderons un bon souvenir de
+la France. Éva aussi, je crois!
+
+--Moi? dit Éva vivement, si M. et Mme Montgomery veulent bien me
+permettre de trouver un coin avenue Hoche, dans leur hôtel, je
+demanderai à mon oncle la permission de rester encore un peu.... J'aime
+beaucoup....
+
+--Quoi donc? demanda la marquise de Solis.
+
+La petite Américaine répondit:
+
+--J'aime Paris!... Oui, Babylone!... Ah! dame! il ne fallait pas me
+convertir!
+
+La marquise embrassa Éva sur le front, lui disant déjà: «Ma chère
+enfant!»
+
+--Alors, glissa doucement à l'oreille de Mme de Solis la jolie
+Liliane, un peu railleuse, il sera dit que le marquis épousera une
+Américaine?... Le mildew!
+
+--Méchante! fit la mère.
+
+Liliane trouvait qu'on pouvait peut-être laisser seuls M. et Mme
+Norton qui devaient avoir à se parler, après cette journée d'orage. Elle
+entraîna Mme de Solis qu'elle reconduisit jusqu'à son logis, et, en
+chemin, Montgomery s'étonnant que le malheur eût rapproché ces deux
+êtres, quand il en désunit tant d'autres, Liliane faisait la moue,
+jetant ces mots: «Que vous êtes prosaïque, Lionel!» et la marquise
+répondait:
+
+--C'est pourtant bien simple. Il est chez toute femme un héroïsme
+latent. Je suis certaine qu'il y a, sous plus d'un habit de Redfern, des
+coeurs qui valent celui de la Pauline de Corneille. Seulement, pour
+battre la charge de l'héroïsme, il leur faut l'occasion. On n'a pas tous
+les jours des tortures ou des bêtes féroces à braver, comme du temps de
+Polyeucte. Mais on retrouverait très vite des Pauline si les lions de
+l'Hippodrome étaient de vrais lions. Le sublime change de costume, comme
+le reste. Sylvia, au temps de la Révolution, si l'on eût arrêté son
+mari, eût crié: «Vive la Gironde!» ou: «Vive le roi!» pour le suivre sur
+l'échafaud, selon qu'il eût été girondin ou royaliste. Il n'y a plus
+aujourd'hui à braver la guillotine pour partager le sort d'un mari. Mais
+il y a toujours le dévouement féminin instinctif pour braver cette autre
+guillotine de poche qu'on appelle la calomnie. Mistress Norton a voulu
+rester fidèle à l'honneur du nom: c'est du cornélien bourgeois qui vaut
+bien l'autre, ou plutôt qui est identique à l'autre. Pauline meurt,
+Sylvia se condamne à vivre et tue son amour. Voilà. Le vieux français
+dirait à notre belle Américaine: «Bravo, ma fille!» Je vous demande
+pardon de mon bavardage. Oh! les conférencières!... Bonsoir. Je vous
+ennuie!...
+
+--Non, non, dit Liliane. On n'a pas besoin de monter en chaire; on peut
+faire de la psychologie tout en causant. Merci, madame!
+
+On se sépara. Mme de Solis songeait qu'il serait peut-être plus
+difficile d'avoir raison de son fils que de Sylvia. Les hommes sont plus
+fous que les femmes. Était-il au logis, le marquis? Elle aborderait
+sur-le-champ la question et trancherait dans le vif si elle pouvait voir
+Georges tout de suite.
+
+Il était dans sa chambre, regardant au loin, sur les vagues, le
+crépuscule tomber, le ciel encore rougi par le soleil couché.
+
+--Ah! mon enfant, dit la mère en le tirant de sa songerie. Veux-tu être
+franc avec moi? Réponds. Tu voulais fuir avec Mme Norton. Que lui
+disais-tu, avoue-le, dans cette lettre... la lettre brûlée?
+
+Il ne répondait pas.
+
+--Tu ne veux pas me confier ton secret? Tu ne le peux pas? C'est
+juste:--toutes les bêtises de l'amour sont sacrées, comme les dettes de
+jeu. Il n'y a que l'honnêteté courante qui ne le soit pas. Eh bien! tu
+proposais quelque folie à cette femme?... Me permets-tu de deviner?...
+Un autre ciel, une autre patrie. Le duo de la _Favorite_. Oh! que c'est
+démodé, mon ami, depuis Wagner! Sais-tu ce qu'elle aurait répondu à ta
+lettre si elle l'avait reçue?
+
+La marquise dit bien vite:
+
+--D'abord elle n'aurait rien répondu. Ou plutôt, c'est son mari qui se
+serait chargé de la réponse. Au fait, il l'a donnée, sans connaître ton
+autographe. Et, cette réponse, je te l'apporte.
+
+--Son mari? fit Georges, étonné.
+
+--Oui, son mari. Oh! parbleu, elle ne lui a pas raconté que tu voulais
+fuir, car je suis certaine que tu voulais fuir. Tu avais, très visibles
+pour moi, les symptômes d'une certaine fièvre particulière, celle de
+l'enlèvement. Elle ne lui a rien dit de cela. Non. Mais voilà: sur ces
+entrefaites Norton a été indignement attaqué, calomnié. On l'a dit
+ruiné. On a dit pis que cela. Et il paraît qu'au fond de l'âme exquise
+de coeur de mistress Norton il y avait encore un peu de tendresse pour
+ce très brave et galant homme, qui est ton ami. Le vent de tempête a
+soufflé là-dessus, rallumé ce qui était éteint et....
+
+--Et... dit Georges, anxieux.
+
+La marquise s'interrompit:
+
+--Je te fais de la peine. Mais si tu savais quelle joie une honnête
+femme éprouve à savoir que les femmes honnêtes ne sont pas rares, quoi
+qu'on dise!... J'en sais même qui sont encore des honnêtes filles et que
+je trouve délicieuses.... Sans aller bien loin, miss Éva....
+
+Georges de Solis avait fait un mouvement de dépit qui ne contraria pas
+trop Mme de Solis.
+
+Éva! Le nom, se disait-elle, n'était donc pas indifférent au marquis?
+
+--Bref, conclut la marquise, mistress Norton partira un de ces matins
+pour New-York.
+
+--Avec lui? dit M. de Solis.
+
+--Qu'y a-t-il d'étonnant à cela? Oui, elle partira. Oh! à moins que
+Norton ne reste à Paris, ce qui est encore possible, ou que le docteur
+Fargeas n'envoie les Norton aux Pyrénées, avant de les laisser reprendre
+le paquebot, ce qui est probable. Mais si je vois le cher maître, je lui
+dirai que toutes ses pilules de valériane ne valent pas ma cure à moi.
+
+Et comme Georges regardait sa mère d'un air étonné, la marquise ajouta
+doucement:
+
+--Parfaitement: ma cure. J'ai coupé dans le vif. Vous étiez deux fous.
+J'ai ouvert le robinet à douches. Mistress Norton n'a rien de mieux à
+faire que d'aimer le mari qui l'adore, et toi de tâcher d'adorer
+quelqu'un que je connais et qui t'aime déjà.
+
+Elle ajouta en riant:
+
+--Tu sais, ce n'est pas Mlle Offenburger que je veux dire.
+
+Puis elle se tut, trouvant qu'elle en avait peut-être trop dit déjà,
+pour un soir.
+
+Georges de Solis resta, jusqu'à la nuit venue, à contempler la mer
+immense, les lueurs des phares, les points d'or des étoiles.
+
+Il lui semblait qu'une nuit aussi, une immense nuit, enveloppait toute
+sa vie, voilait son avenir comme d'un crêpe. Puis, dans cette nuit même,
+une clarté d'aube se levait, une aurore douce et rose. Quelque chose de
+vague entrait en lui comme la caresse d'un vent frais, d'une brise qui,
+au loin, eût passé sur des fleurs.
+
+Et comme le lendemain, Sylvia Norton recevait la visite du docteur
+Fargeas qui la trouvait transfigurée, toute heureuse, le médecin ouvrit
+au hasard un volume qui traînait et qu'un signet marquait à une page
+déterminée:
+
+--Rosetti? La _Maison de vie_? tiens, dit Fargeas. Je ne connais pas....
+
+--Oh! un de mes volumes préférés! répondit Sylvia. Je l'avais prêté à M.
+de Solis qui me l'a renvoyé ce matin!
+
+Alors, lentement, le docteur lut, de cette _Maison de vie_, le sonnet
+marqué--peut-être par hasard--le sonnet XCVII auquel le marquis avait
+mis le signet:
+
+ ...Mon nom est: _Qui aurait pu être!_
+ Et je me nomme aussi: _Jamais plus, Trop tard, Adieu._
+
+--C'est très joli, dit le docteur. Très joli!
+
+Il posa le volume et ajouta:
+
+--La poésie n'est pas toujours la musique des fous. Elle est aussi le
+conseiller des sages. On peut très bien l'employer en médecine.... Au
+revoir, chère madame, et mes compliments sur votre santé! Quand vous
+aurez passé trois semaines à Luchon, comme je vous l'ai prescrit, vous
+pourrez faire la traversée sans nulle crainte!... Je réponds de tout
+maintenant.
+
+ * * * * *
+
+Ce même jour, sur la plage, comme Liliane Montgomery, marchant avec miss
+Éva--toutes deux délicieuses sous leurs ombrelles claires--rencontraient
+Georges de Solis qui allait et venait, regardant le sable, assez triste,
+la jolie Liliane alla droit à lui:
+
+--Monsieur de Solis?
+
+Il salua, paraissant sortir d'un rêve.
+
+--Monsieur de Solis, nous allons porter des secours à nos amis les
+Ruaud... du côté de Tourgeville-les-Sables.... Vous ne nous accompagnez
+pas?
+
+--Moi? dit-il, hésitant.
+
+--Oui, venez donc visiter nos pauvres avec miss Meredith.
+
+Et, comme il s'en défendait un peu:
+
+--Si fait, si fait! dit mistress Montgomery. Vous venez, vous venez!
+
+Alors la jolie Liliane faisant passer devant elle sur les _planches_,
+miss Éva, toute rouge et rayonnante de joie, lui jeta à l'oreille--très
+bas--ces deux mots, pendant que Georges saluait la petite Américaine:
+
+--Allons, marquise!
+
+FIN
+
+
+
+PARIS.--IMPRIMERIE BREVETÉE MICHELS ET FILS
+6, 8 et 10, rue d'Alexandrie.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'américaine, by Jules Claretie
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMÉRICAINE ***
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+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
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+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+*** END: FULL LICENSE ***
+